Arthur Conan Doyle

LES DERNIÈRES AVENTURES DE SHERLOCK HOLMES

Traduction : Louis Labat

1928 (1927)

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Table des matières

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR.. 3

I  L’ILLUSTRE CLIENT. 6

II  LE SOLDAT DÉCOLORÉ. 43

III  LE DIAMANT JAUNE. 72

IV  LA VENGEANCE DU MORT. 100

V  LA VAMPIRE. 128

VI  LES TROIS GARRIDEB. 155

VII  LE MYSTÈRE DU PONT DE THOR.. 180

VIII  L’HOMME QUI RAMPE. 217

IX  LA CRINIÈRE DU LION.. 247

X  LA PENSIONNAIRE VOILÉE. 276

XI  LE CHÂTELAIN DE SHOSCOMBE. 293

XII  LE VIEUX MARCHAND DE COULEURS. 320

Ce livre numérique. 341

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR

Je crains que M. Sherlock Holmes ne finisse par ressembler à ces ténors célèbres qui, survivant à leur époque, restent toujours tentés de multiplier les adieux à leurs indulgents auditoires. L’heure est venue pour lui de disparaître, d’aller où va toute chair, réelle ou fictive. On aime à penser qu’il y a, pour les enfants de l’imagination, une sorte de limbes fantastiques, un lieu étrange, impossible, où les « beaux » de Fielding continuent de faire les galants auprès des « belles » de Richardson, où les héros de Walter Scott se pavanent comme naguère, où les délicieux cockneys de Dickens ne cessent pas de soulever le rire, où les mondains de Thackeray persévèrent dans leurs égarements. Peut-être Sherlock et son ami Watson trouveront-ils place pour un temps dans quelque humble coin de ce Walhalla, tandis qu’un autre limier de police plus astucieux, doublé d’un compagnon moins astucieux encore, occupera le théâtre qu’ils auront laissé vide.

La carrière de Sherlock a été longue, quoiqu’il ne faille rien exagérer : quand des messieurs décrépits viennent me raconter que la lecture de ses exploits captiva leur enfance, ils ne reçoivent pas de moi l’accueil qu’ils paraissent attendre. On n’aime guère à se voir rappeler sans ménagement ses dates personnelles. Exactement parlant, Holmes fit ses débuts dans Un crime étrange et La marque des quatre, deux petits romans publiés entre 1887 et 1889.

C’est en 1891 et dans le Strand Magazine que s’ouvrit, par Un scandale en Bohême, la nombreuse série des contes dont il allait être le héros. Le public non seulement les apprécia, mais parut en désirer d’autres. En sorte qu’échelonnés à intervalles divers sur une période de trente-six ans, ils se sont trouvés n’être pas moins de cinquante-six, répartis en volumes dans les Aventures, les Mémoires, le Retour et la Nouvelle Chronique de Sherlock Holmes ; en plus de quoi restaient les douze qui font la matière de ce livre. Holmes avait commencé sa carrière au déclin de l’ère victorienne ; il la poursuivit durant le règne trop court d’Édouard ; il s’est arrangé pour garder sa petite place jusqu’en nos jours fiévreux. Ceux qui dans leur jeunesse ont lu ses premiers exploits peuvent voir aujourd’hui leurs enfants devenus grands en lire la suite dans le même magazine. Exemple frappant de la patience et de la fidélité du public britannique.

J’avais fermement résolu d’en finir avec Sherlock au terme des Mémoires ; il me semblait n’avoir pas à canaliser dans une seule direction mon activité littéraire. Cette figure au profil net, au corps dégingandé, prenait une part excessive de mon imagination. Je fis comme j’avais décidé. Par bonheur, le coroner n’avait point rendu son arrêt sur le cadavre, si bien qu’après un long intervalle il ne me fut pas difficile de répondre aux flatteuses exigences du lecteur en revenant sur une conclusion précipitée. Je ne m’en suis jamais repenti, ayant constaté dans la pratique que ces esquisses ne m’empêchaient point de m’essayer ni de trouver mes limites dans des genres littéraires aussi variés que l’histoire, la poésie, le roman historique, la recherche psychique et le drame. Holmes n’eût-il pas existé, je n’aurais pas fait plus : peut-être seulement a-t-il jeté un peu d’ombre sur la partie plus sérieuse de mon œuvre.

Ainsi donc, lecteur, adieu à Sherlock Holmes ! Je vous remercie pour l’attachement que vous lui avez montré, espérant qu’en retour il vous aura distrait des soucis de la vie et procuré, parfois, ce réconfort d’un divertissement spirituel qu’on ne trouve que dans le royaume enchanté du romanesque.

ARTHUR CONAN DOYLE

I

L’ILLUSTRE CLIENT

— Cela ne peut plus nuire à personne, me répondit Sherlock Holmes quand je lui renouvelai pour la dixième fois la demande que je lui adressais depuis des années.

Et c’est ainsi que j’obtins l’autorisation de rendre public un épisode de sa carrière qui en marqua, sous certains rapports, le couronnement.

Nous avions, Holmes et moi, un faible marqué pour le Bain Turc. Là, dans la bonne lassitude du séchoir, au cours d’une fumerie, je le trouvais moins réticent, plus intime que partout ailleurs. L’établissement de Northumberland Avenue offre, en son dernier étage, un coin meublé de deux couchettes jumelles. Nous y étions étendus l’un et l’autre le 3 septembre 1902, jour où débute cette histoire. Comme je demandais à Holmes s’il n’avait aucune affaire en train, il projeta brusquement hors des couvertures qui l’enveloppaient ses bras nerveux, longs et minces ; puis, d’une poche intérieure de son veston pendu près de lui, il tira une lettre.

— Ceci peut n’être, dit-il, que la démarche inconsidérée d’un esbroufeur, d’un homme qui se donne de l’importance. À moins que nous ne soyons, au contraire, devant une question de vie ou de mort. Je n’en sais pas plus que n’en contient ce message.

Le message venait du Carlton Club, il était daté de la veille au soir. Je lus :

« Sir James Damery présente ses compliments à M. Sherlock Holmes. Il voudrait aller le voir demain à quatre heures et demie de l’après-midi. Le sujet dont il aurait à l’entretenir est non seulement très délicat, mais très grave ; il espère donc que M. Holmes fera le possible pour lui accorder ce rendez-vous et le lui confirmer au Carlton Club par téléphone. »

— Inutile, de vous dire que le rendez-vous est déjà confirmé, Watson, fit Holmes quand je lui remis la lettre. Savez-vous rien de ce Damery ?

— Je sais que son nom est très répandu dans la société.

— J’en sais un peu davantage. On lui prête une sorte de talent pour arranger les affaires délicates en les dérobant à la curiosité des journaux : rappelez-vous ses négociations avec Sir George Lewis à propos du testament Hammerford. C’est un homme du monde qui a un penchant naturel pour la diplomatie. J’aime à croire qu’en la circonstance actuelle il ne se fourvoie pas et qu’il a véritablement besoin de notre assistance.

— Notre ?

— Oui, si je puis compter sur vous, Watson.

— C’est un honneur que vous me faites.

— Alors, entendu : demain après-midi, quatre heures, quatre heures trente. Nous avons jusque-là pour n’y plus penser.

J’habitais à cette époque un appartement personnel dans Queen Street, mais je ne fus pas moins en avance chez Holmes. À quatre heures et demie tapant, le colonel Sir James Damery se faisait annoncer. À peine est-il nécessaire que je le décrive, bien des gens n’auront pas oublié ce personnage rond, épanoui, honnête, sa large face rasée et, surtout, sa voix d’une douceur si plaisante. La franchise reluisait dans le gris de ses prunelles irlandaises, un sourire de bonne humeur jouait sur ses lèvres mobiles. Son huit-reflets, sa redingote sombre, le moindre détail de sa toilette, depuis la perle piquée dans sa cravate de satin noir jusqu’à ses guêtres couleur de lavande et jusqu’à ses chaussures vernies, tout, chez lui, accusait la méticuleuse élégance pour laquelle il était célèbre. Dans la petite chambre, cet aristocrate avait vraiment grand air.

— Je m’attendais bien à trouver ici le docteur Watson, dit-il en s’inclinant avec courtoisie. Sa collaboration nous sera précieuse, monsieur Holmes, car nous avons aujourd’hui contre nous un homme à qui la violence est familière, un de ces hommes qui, littéralement, ne reculent devant rien : je n’en vois pas de plus dangereux en Europe.

— Plusieurs de ceux que j’ai eus à combattre méritèrent avant lui cette flatteuse épithète, fit en souriant Holmes. Vous ne fumez pas ? Alors, vous m’excuserez d’allumer ma pipe. Si votre homme est plus dangereux que feu le professeur Moriarty ou que le très vivant colonel Sébastien Moran, il vaut la rencontre. Vous demanderai-je comment il s’appelle ?

— Avez-vous entendu parler du baron Gruner ?

— L’assassin autrichien ?

Le colonel Damery leva au ciel des mains gantées de chevreau ; et partant de rire :

— Ah ! voilà un trait digne de vous, monsieur Holmes. Admirable ! Ainsi, vous avez déjà jaugé notre baron ?

— Il m’appartient de connaître les criminels du Continent. Qui aurait pu lire le procès de Prague sans être fixé sur la culpabilité de l’accusé ? C’est uniquement un point de droit et la mort suspecte d’un témoin qui le sauvèrent. Je le tiens pour l’assassin de sa femme aussi fermement que si j’avais assisté au prétendu accident du col de Splugen. Je n’ignorais pas qu’il fût venu en Angleterre et j’avais le pressentiment que tôt ou tard il me donnerait de la besogne. Eh bien, voyons, en quoi relève-t-il de nous ? Ce n’est pas le vieux drame qui ressuscite, je suppose ?

— C’est plus sérieux que cela. Punir le crime a son importance, le prévenir en a plus encore. Il est affreux, monsieur Holmes, de voir se préparer un événement redoutable, se développer une situation dont l’issue ne fait aucun doute, et de n’avoir qu’à se croiser les bras. Concevez-vous pour un être humain quelque chose de plus pénible ?

— Non, peut-être.

— Alors, vous sympathiserez avec le client dont je représente ici les intérêts.

— J’ignorais que vous ne fussiez qu’un intermédiaire. Le principal intéressé, quel est-il ?

— Là-dessus, laissez-moi vous demander de ne pas insister, monsieur Holmes. Je dois pouvoir assurer votre client que le nom très honoré qu’il porte ne sera pas prononcé. S’il intervient, c’est pour les motifs les plus respectables, les plus chevaleresques ; mais il préfère ne point paraître. Une juste rémunération vous est garantie, vous aurez toute liberté de mouvements. Dans ces conditions, n’est-ce pas, un nom de plus ou de moins ne vous serait pas de grand’chose ?

— Pardonnez-moi, dit Holmes. Qu’il y ait du mystère à l’un des bouts des affaires que je traite, j’en ai l’habitude ; qu’il y en ait aux deux bouts, c’est trop. Je regrette d’avoir à décliner la mission dont on veut me charger.

Notre visiteur manifesta un grand trouble ; sur son visage sensible, l’émotion se reflétait autant que la déception.

— Vous ne vous rendez pas compte de l’effet de votre refus, monsieur Holmes. Vous me placez devant un grave dilemme. Car certainement vous seriez fier de prendre l’affaire en mains si j’avais le droit d’en révéler tous les détails ; mais je suis formellement tenu à être discret. Du moins, m’autorisez-vous à vous l’exposer dans la mesure du possible ?

— Oui, s’il est bien compris que je ne m’engage à rien.

— C’est compris. Et d’abord, vous connaissez sans doute de nom le général de Merville ?

— Le héros de Khyber ? En effet, je le connais de nom.

— Il a une fille, Violette de Merville, jeune, riche, accomplie, merveilleuse sous tous les rapports. C’est d’elle qu’il s’agit, de cette enfant charmante et innocente. Nous essayons de l’arracher aux griffes d’un bandit.

— Le baron Gruner ? Il aurait donc quelque empire sur elle ?

— Le plus fort qui se puisse exercer sur une femme, l’empire de l’amour. Le baron, vous le savez peut-être, est un homme d’une beauté extraordinaire ; il a des manières captieuses, une jolie voix, cet air de romanesque et de secret qui impressionne tant une femme. Enfin, il passe pour tenir à merci le beau sexe et pour avoir usé largement de ses faveurs.

— Comment un pareil homme a-t-il pu se rencontrer avec une jeune fille aussi haut placée que miss Violette de Merville ?

— À l’occasion d’un voyage d’agrément dans la Méditerranée. Les passagers du yacht, bien que choisis, payaient leurs places. Quand les organisateurs de la partie s’avisèrent de ce qu’était le baron, il avait déjà fait son œuvre. Il avait su, par ses empressements, gagner le cœur de miss de Merville. Dire qu’elle l’aime, ce n’est pas assez dire. Elle en raffole, elle en est obsédée. Hors de lui, rien n’existe pour elle sur la terre. Elle ne supporte pas qu’un mot soit articulé contre lui. On a tout fait pour la guérir de cette passion insensée, mais en vain. Et comme elle est majeure, comme, en outre, elle a une volonté de fer, on est à bout d’expédients pour la préserver d’un coup de tête.

— Sait-elle l’affaire d’Autriche ?

— Le fourbe lui a tout avoué des scandales de sa vie, en les lui présentant de telle sorte qu’il prenait figure de martyr méconnu. Elle a une foi absolue en sa parole et n’écoute personne d’autre.

— Diable ! Mais n’auriez-vous point, par inadvertance, trahi le nom de votre client ? Ce doit être le général de Merville ?

Notre visiteur s’agita sur son siège.

— Je pourrais vous le laisser croire, je vous tromperais, monsieur Holmes. De Merville est un homme démoralisé, brisé. Lui qui jamais n’avait eu de défaillance sur le champ de bataille, il a perdu aujourd’hui toute énergie ; ce n’est plus qu’un vieillard affaibli, cassé, hors d’état de lutter contre un scélérat brillant et résolu comme l’Autrichien. Quant à mon client, ami intime du général, lié avec lui depuis des années, il portait déjà un intérêt paternel à miss de Merville alors qu’elle était une fillette en jupes courtes. Il ne peut voir de sang-froid se consommer le désastre. Et comme il n’y a pas là de quoi faire appel à Scotland Yard, il m’a prié de venir vous trouver, à la condition expresse, toutefois, que je ne le mettrais pas en cause. Certes, monsieur Holmes, vous êtes, si vous le voulez, de force à l’identifier malgré moi ; mais je vous demande sur votre honneur de vous en abstenir et de ne pas chercher à percer son incognito.

Holmes eut un étrange sourire.

— Je crois, dit-il, ne pas trop m’engager en vous le promettant. Au surplus, votre problème m’intéresse, je suis prêt à l’étudier. Comment resterai-je en communication avec vous ?

— On saura toujours où me trouver au Carlton Club. Néanmoins, dans le cas d’urgence, vous n’auriez qu’à demander le numéro de téléphone XX. 31.

Holmes prit note du numéro, et, toujours souriant, son agenda ouvert sur ses genoux :

— L’adresse actuelle du baron, s’il vous plaît ?

— Vernon Lodge, près de Kingston. C’est une grande maison. Des spéculations assez louches mais heureuses ont enrichi le baron, ce qui en fait un adversaire d’autant plus redoutable.

— Est-il chez lui à cette heure-ci ?

— Oui.

— Pouvez-vous me donner sur lui quelques renseignements supplémentaires ?

— Il a des goûts onéreux, la passion des chevaux, par exemple : il figura dans les parties de polo à Hurlingham, mais cela ne dura pas, il dut s’effacer après le bruit soulevé par le procès de Prague. Il collectionne les tableaux et les livres. Il a un côté artiste très développé. Si je ne me trompe, il jouit d’une autorité reconnue en matière de porcelaines chinoises, et il a écrit là-dessus un ouvrage.

— Esprit complexe, fit Holmes. Il en va ainsi de tous les grands criminels. Mon vieil ami Charlie Peace avait la bosse du violon. Wainwright était un artiste peu ordinaire. Je pourrais allonger la liste. Allons, Sir James, prévenez votre client que je m’occupe du baron Gruner. Je ne vous en dis pas davantage. J’ai sur son compte mes petits renseignements personnels. Nous trouverons bien un moyen d’engager l’affaire.

Notre visiteur parti, Holmes se perdit si longtemps dans ses pensées que je crus qu’il avait oublié ma présence. Enfin, tout d’un coup, il redescendit sur terre.

— Eh bien, qu’en pensez-vous, Watson ?

— Que vous devriez voir au plus tôt la jeune personne.

— Si son pauvre vieux père, dans le désespoir où il est, n’a pas de prise sur elle, comment en aurais-je davantage, moi étranger ? Non pas que votre idée soit absolument mauvaise ; mais nous devrions, je crois, pour commencer, procéder différemment. Peut-être le concours de Shinwell Johnson ne nous serait-il pas inutile.

L’occasion m’a jusqu’ici manqué de nommer Shinwell Johnson dans ces mémoires, parce que rarement j’emprunte mes cas à la dernière période de la carrière d’Holmes. Durant les premières années du siècle, Johnson nous devint un auxiliaire très appréciable. Il s’était fait auparavant, j’ai regret à le dire, la réputation d’un malfaiteur dangereux, et avait purgé deux condamnations à Parkhurst. Venu enfin à résipiscence, il avait lié partie avec Holmes, auquel il servait d’agent dans les bas-fonds criminels de Londres : les renseignements qu’il en rapportait se trouvèrent être souvent d’une importance capitale. Mouchard de la police, il n’eût pas tardé d’être éventé ; mais comme il s’occupait d’affaires qui jamais n’allaient directement devant les tribunaux, on ne se méfiait pas de lui. Le prestige de deux condamnations lui donnait son entrée libre dans tous les établissements clandestins, maisons de débauche et tripots de Londres ; et la promptitude de son observation, la vivacité de son intelligence en faisaient un indicateur idéal. C’est à lui que parlait de recourir aujourd’hui Sherlock Holmes.

Des obligations professionnelles m’empêchèrent d’être auprès de mon ami lorsqu’il prit ses premières mesures. Mais un soir, sur son invitation, j’allai le voir au Simpson. Là, devant une petite table, à une fenêtre d’où nous regardions rouler le flot torrentueux du Strand, il me fit connaître l’état des choses.

— Johnson est en quête, me dit-il. J’ai l’espoir qu’il ne fera pas buisson creux. C’est dans les profondeurs souterraines où le crime prend ses racines que nous devons lever les secrets de notre baron.

— Mais si miss Violette n’accepte pas ce qui est connu de tout le monde, quelle découverte nouvelle la détournerait de son dessein ?

— Sait-on jamais, Watson ? Un cœur et un esprit de femme sont d’insolubles énigmes pour le mâle. Un crime se pardonne ou se justifie, un tort moindre révolte. Le baron Gruner m’a fait remarquer…

— Comment, vous a fait remarquer ?

— Ah ! mais, c’est vrai, je ne vous ai pas dit mon plan. Eh bien, voilà : quand j’en ai à quelqu’un, j’aime à l’approcher le plus possible, à le regarder dans les yeux, à tâter le bois dont il est fait. Sitôt mes instructions données à Johnson, je sautai dans un cab et me fis porter à Kingston, où je trouvai le baron Gruner dans les dispositions les plus affables.

— Il vous reconnut ?

— Sans peine : je lui avais fait passer ma carte. C’est un digne antagoniste, froid comme glace, voix de velours, façons caressantes, homme du monde autant que pas un de vos consultants, venimeux autant qu’un cobra. Il a ce qu’on nomme de la branche. C’est, véritablement, un grand seigneur du crime : au dehors, les grâces d’un salon aristocratique, au dedans la cruauté de la tombe. Je suis heureux qu’on ait appelé mon attention sur le baron Gruner.

— Vous dites qu’il fut affable ?

— Un chat qui ronronne quand il croit voir venir une souris. L’affabilité de certaines gens est plus mortelle que la violence des âmes grossières. Il me fit un accueil caractéristique :

« — Je pensais bien que nous nous rencontrerions tôt ou tard, monsieur Holmes. Le général de Merville vous a probablement chargé d’empêcher mon mariage avec sa fille Violette ? Convenez que je ne me trompe pas ?

« J’en convins.

« — Mon cher monsieur, vous ne réussirez qu’à ruiner une réputation bien acquise. Ce n’est pas ici un cas où vous puissiez triompher. L’entreprise ne vous rapportera rien. Et je ne parle pas des dangers qu’elle offre. Croyez-en l’avis que je vous donne, restez-en là.

« — C’est curieux, répondis-je, mais, en fait d’avis, j’allais vous donner le même. Je fais grand cas de votre intelligence, baron, et, si peu que je vous aie vu, le sentiment que j’avais de vous n’en est pas affaibli. Parlons d’homme à homme. Personne ne désire fouiller dans vos antécédents ni vous tracasser hors de propos. Ce qui est réglé est réglé, vous nagez en eaux calmes. Mais, à persister dans votre idée de mariage, vous susciteriez contre vous un monde d’ennemis puissants ; on n’aurait de cesse qu’on ne vous eût rendu l’Angleterre intenable. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Vous ne seriez que sage de laisser tranquille miss Violette. Il vous déplairait sûrement qu’on rappelât au jour le passé.

« Le baron avait sous le nez deux brins de poil cosmétiques, pareils aux antennes d’un insecte, qui frétillaient de plaisir pendant que je parlais. Enfin, dans un petit rire :

« — Excusez ma gaieté, monsieur Holmes, me dit-il ; franchement, je vous trouve comique d’engager cette partie sans un atout dans votre jeu. Personne, j’en suis certain, ne jouerait mieux que vous, mais votre résolution est quand même touchante. Non, pas un atout dans votre jeu, monsieur Holmes, pas le moindre.

« — À ce qu’il vous semble.

« — À ce que je sais. Et souffrez que je vous le prouve ; car mon jeu est tel que je puis me permettre d’étaler mes cartes. Ma chance veut que j’aie entièrement gagné l’affection de miss Violette ; et cela, sans lui avoir rien caché des accidents de ma vie passée. Je l’ai avertie, de surcroît, que certaines personnes mal intentionnées, au nombre desquelles vous vous reconnaîtrez, j’espère, ne manqueront pas de lui en venir faire des commentaires. Je lui ai enseigné la façon de leur répondre. Vous avez entendu parler de la suggestion post-hypnotique, monsieur Holmes ? Eh bien, vous verrez comment elle opère : car un homme doué de personnalité peut user de l’hypnotisme sans simagrées, sans passes. Ainsi, miss Violette est prête à vous recevoir. Ne doutez pas que, si vous le voulez, vous obteniez d’elle un rendez-vous ; elle ne demande qu’à satisfaire aux volontés de son père, sauf uniquement sur le petit point qui nous occupe.

« Il semblait, Watson, que le dernier mot fût dit. Je pris donc congé du baron avec toute la hauteur dont je me sentis capable. Mais comme je tournais le bouton de la porte, il m’arrêta.

« — À propos, monsieur Holmes, vous connaissez Le Brun, le policier français ?

« — Oui.

« — Et vous savez ce qui lui arriva ?

« — J’ai compris qu’il avait été attaqué et pour jamais estropié par des apaches de Montmartre.

« — On ne peut être plus exact, monsieur Holmes. Par une coïncidence bizarre, ce Le Brun avait, la semaine d’avant, fureté dans mes affaires. Gardez-vous de l’imiter, cela ne porte pas bonheur, d’autres que lui s’en sont aperçus. Conclusion : ne vous mettez pas en travers de mon chemin. Adieu.

« Et voilà, Watson. Maintenant, vous êtes, suivant l’expression du jour, à la page.

— Le gaillard m’a l’air dangereux.

— Extrêmement dangereux. Je dédaigne les fanfarons ; mais il est, lui, de ces gens qui en disent moins qu’ils ne pensent.

— Avez-vous à intervenir ? Qu’importe qu’il épouse la jeune fille ?

— Étant donné qu’il a, sans contredit, tué sa première femme, je prétends qu’il importe beaucoup. Et puis, songez à notre client. Bon, bon, inutile de discuter. Quand vous aurez fini votre café, vous ne ferez pas mal de m’accompagner chez moi. Le joyeux Shinwell doit m’y attendre.

Effectivement, nous trouvâmes Shinwell chez Holmes. C’était une sorte de géant grossièrement bâti, rougeaud, à mine de scorbutique ; sa cauteleuse intelligence ne se trahissait qu’à l’éclat de ses yeux. Il avait, paraît-il, exploré à fond le domaine dont il avait fait son royaume, et il en avait ramené une personne que nous vîmes assise près de lui, une jeune femme mince, longue comme une flamme, figure intense et pâle, flétrie par la mauvaise vie et le chagrin, déjà marquée du stigmate des années comme d’une lèpre.

— Voici miss Kitty Winter, dit-il en nous la présentant d’un geste de sa main grasse. Ce qu’elle ne sait pas… Mais à elle le crachoir. Une heure après votre message, je la tenais, monsieur Holmes.

— Pas malin de me trouver, fit la jeune femme. Mon adresse ? L’Enfer, Londres ; la même que pour le gros Shinwell. On est des vieux copains, nous deux, le gros. Mais, tonnerre ! je sais un particulier qui mériterait un enfer encore plus bas, s’il y a une justice au monde : c’est l’homme qui vous intéresse, monsieur Holmes.

Holmes sourit.

— Vos désirs pourraient fort bien se réaliser, miss Winter.

— Pour peu qu’on puisse vous aider, j’en suis jusqu’à la gauche ! s’écria-t-elle avec une énergie farouche.

Et son blême visage exprimait une résolution de haine comme on en voit rarement chez une femme, sinon même chez un homme.

— Ne vous inquiétez pas de mon passé, monsieur Holmes, ça n’a pas d’importance ; ce que je suis, c’est par Adelbert Gruner que je le suis. Ah ! pouvoir le démolir !

Serrant frénétiquement les poings et les brandissant :

— Pouvoir le pousser à l’égout, comme il y en a poussé tant d’autres !

— Vous savez de quoi il retourne ?

— Le gros Shinwell m’en a dit deux mots. Encore une qui se laisserait enjôler, cette fois pour le bon motif. Mais vous ne voulez pas de ça. Vous le connaissez assez, le démon, pour ne pas vouloir qu’une brave demoiselle ayant toute sa raison s’en aille habiter la même paroisse.

— Elle n’a plus toute sa raison. L’amour lui brouille la cervelle. Elle a tout appris sur le compte de cet homme : rien n’y fait.

— On lui a raconté l’assassinat ?

— Oui.

— Bon Dieu ! Elle en a, du cran !

— Tout ce qu’on lui raconte n’est pour elle que calomnies.

— Pourquoi ne pas lui fournir des preuves ?

— Auriez-vous les moyens de nous y aider ?

— Est-ce que déjà je n’en suis pas une ? Qu’on me mette en face de cette femme, qu’on me laisse lui dire comment il s’est comporté envers moi…

— Vous feriez cela ?

— Si je le ferais !…

— Eh bien, cela vaut peut-être la peine qu’on essaye. Mais il lui a déjà, de lui-même, confessé la plupart de ses torts ; elle les a pardonnés ; je crois bien qu’elle ne veut pas qu’on lui en reparle.

— Je lui dirai des choses que, pour sûr, il ne lui a pas dites. J’ai quelque idée d’un ou deux meurtres en dehors de celui qui a fait tant de bruit. À propos de quelqu’un qui lui avait un jour gêné le passage, je l’ai entendu déclarer, sans baisser les yeux : « Un mois plus tard, c’était un homme mort. » Je ne vivais pas toujours tranquille avec lui. Mais n’importe, voyez-vous, je l’aimais. Tout ce qu’il faisait, je le prenais comme le prend aujourd’hui votre malheureuse. Une chose, une seule, me porta un coup ; et, parbleu, s’il n’avait eu cette langue empoisonnée, cet art de mentir et de flatter quand il s’explique, je l’aurais lâché le soir, même. Il devait être gris, ce soir-là, ou bien il ne m’aurait pas montré ce livre…

— Quel livre ?

— Un livre qu’il possède, relié de cuir brun, avec ses armes en or sur la couverture. Cet homme, monsieur Holmes, se fait gloire de collectionner les femmes. Il les collectionne comme d’autres les papillons. Il les a réunies dans un livre, en photographies, avec les noms, les détails, tout ce qui les concerne. C’est un affreux livre, un livre comme n’en aurait pas composé un autre homme, même sorti du ruisseau. Et c’est pourtant son livre. « Les âmes que j’ai ruinées », aurait-il pu écrire en tête. Mais à quoi bon vous dire cela ? Le livre ne vous servirait à rien, même si vous pouviez l’avoir.

— Où est-il ?

— Comment le saurais-je maintenant ? Voilà un assez long temps qu’Adalbert et moi on n’est plus ensemble. C’est un homme précis, rangé, sous bien des rapports ; il est donc possible que le livre se trouve encore au fond du bureau ancien, dans la pièce intérieure attenante à son cabinet de travail. Vous connaissez la maison ?

— Je connais le cabinet.

— Vrai ? Faut croire que vous ne flânez pas si vous n’êtes à l’œuvre que depuis ce matin. Le cher Adelbert a peut-être cette fois trouvé son maître. La pièce de devant est celle où il a toutes ses porcelaines de Chine dans la grande vitrine entre les deux fenêtres. Derrière la table à écrire se trouve une porte donnant sur la petite pièce intérieure : c’est là qu’il range ses papiers.

— Il ne craint pas les voleurs ?

— Il n’est pas froussard, ses pires ennemis ne lui en feraient pas le reproche. D’ailleurs, il sait se garder. Il a une sonnerie d’alarme pour la nuit. Et puis, enfin, qu’est-ce qu’un voleur trouverait à prendre chez lui en dehors de ses porcelaines ?

— Mauvaise affaire, la porcelaine, prononça Shinwell d’un ton d’expert. Aucun recéleur ne se soucie d’une marchandise qui ne peut ni se fondre ni se vendre.

— Très juste, fit Holmes. Et maintenant, dites-moi, miss Winter, voudriez-vous revenir ici demain matin ? J’aurai, dans l’intervalle, étudié votre idée d’une rencontre avec miss Merville. Je vous suis très obligé de votre coopération. Il va de soi que mes clients sauront reconnaître largement…

— Quant à ça, non, monsieur Holmes ! s’écria la jeune femme. Ce n’est pas l’argent qui me fait marcher. Assister à la chute de cet homme, pouvoir piétiner dans la boue sa maudite figure, c’est tout ce que je souhaite. Je serai payée à ce prix-là. Comptez sur moi pour demain, et pour tous les jours qu’il faudra. Le gros sait toujours où l’on me trouve.

Je ne revis Holmes que le lendemain soir, à notre restaurant du Strand où nous dînâmes une fois de plus. Il haussa les épaules quand je lui demandai le résultat de son entrevue avec miss de Merville. Et il me fit alors le récit qu’on va lire, et que j’arrange à peine pour atténuer ce qu’il avait, dans la réalité, de sec et de bref.

— Je n’eus pas de peine à obtenir un rendez-vous, car, dans toutes les questions secondaires, miss de Merville affecte une obéissance filiale absolue, manière de racheter son insubordination dans l’affaire de son mariage. Le général m’avait téléphoné qu’on m’attendait ; l’implacable miss Winter m’avait ponctuellement rejoint ; à quatre heures et demie, un cab nous déposait devant le 104 de Berkeley Square, où habite le vieux soldat. C’est un de ces terribles châteaux londoniens, tout gris de couleur, près desquels une église paraîtrait un lieu frivole. Un valet de pied nous introduisit dans un grand salon à rideaux jaunes. Miss de Merville était là, pâle, pudique et taciturne, aussi distante et inaccessible qu’une statue de neige sur un mont.

« Je ne sais comment vous marquer cela, Watson. Peut-être la rencontrerez-vous avant que nous en ayons fini avec elle : ce sera le cas d’exercer votre talent verbal. Elle est belle, mais de cette beauté éthérée qui semble étrangère à notre monde et particulière à certains fanatiques dont la pensée habite très haut. De pareils visages, je n’en ai vu que dans les tableaux des maîtres du moyen âge. Qu’un homme de proie ait pu allonger ses griffes sur cet être de l’au-delà, c’est ce que je n’arrive pas à concevoir. Vous aurez probablement observé à quel point les extrêmes ont de l’attrait l’un pour l’autre, le spirituel pour l’animal, l’homme des cavernes pour l’ange ? Il n’y en eut jamais de pire exemple.

« Elle savait le motif de notre visite : le traître avait eu soin de nous noircir dans son esprit. Elle ne laissa pas, je crois, d’être surprise en me voyant accompagné de miss Winter ; cependant, elle nous indiqua nos sièges respectifs de l’air d’une mère abbesse recevant deux mendiants lépreux. Si vous avez des dispositions à l’arrogance, mon cher Watson, allez vous perfectionner chez miss Violette de Merville.

« — Mon Dieu, monsieur, dit-elle d’une voix glacée comme une brise du pôle, votre nom ne m’est pas inconnu. Vous venez, je présume, diffamer auprès de moi mon fiancé, le baron Gruner ? Je ne vous reçois que parce que j’en suis priée par mon père, et je vous informe d’avance que tout ce que vous pourrez me dire n’aura sur moi aucune influence.

« Je fus désolé pour elle, Watson. Un moment, je me donnai l’illusion qu’elle était ma propre fille. Je ne suis pas souvent éloquent, j’use plus de mon cerveau que de mon cœur. Mais, vraiment, je plaidai sa cause avec toute la chaleur dont je suis susceptible. J’évoquai l’horrible situation d’une femme qui ne découvre qu’après le mariage le caractère de son mari, et qui doit subir les caresses de mains ensanglantées, de lèvres perfides. Je ne ménageai rien, j’exposai les hontes, les terreurs, les affres, les désespoirs d’une pareille existence. Si véhémentes que fussent mes paroles, elles n’amenèrent ni un soupçon de couleur sur ces joues d’ivoire, ni un éclair d’émotion dans ces yeux perdus au loin. Je me rappelai ce que m’avait dit le baron au sujet de l’influence post-hypnotique : on aurait pu croire que miss de Merville planait au-dessus de la terre, ravie d’extase dans un rêve. Et, toutefois, il n’y eut rien que de net dans sa réponse.

« — Je vous ai patiemment écouté, monsieur Holmes, me dit-elle. L’effet de vos paroles est exactement celui que je vous avais prédit. Je sais qu’Adelbert, mon fiancé, a mené une existence orageuse, qu’il a déchaîné contre lui des haines féroces, un décri injuste. Vous n’êtes pas le premier qui m’apportiez vos calomnies. À bonne intention, peut-être, bien que je vous sache un agent mercenaire qui eût pris aussi volontiers le parti du baron. Quoi qu’il en soit, je tiens à vous déclarer tout de suite que je l’aime, qu’il m’aime et que l’opinion du monde entier ne compte pas plus pour moi que les criailleries de ces oiseaux dans les arbres. Si sa noblesse naturelle a pu l’abandonner un instant, il se peut aussi que je lui sois envoyée tout exprès pour le relever et le rendre à lui-même. Mais je ne vois pas…

Ce disant, miss Violette regardait miss Winter.

« — … Je ne vois pas qui peut être mademoiselle.

« J’allais répondre, quand miss Winter éclata soudain comme un coup de vent. Si jamais vous avez vu s’affronter la flamme et la glace, c’était le spectacle qu’offraient ces deux femmes.

« — Je vais vous le dire, qui je suis ! s’écria-t-elle en bondissant de sa chaise, la bouche tordue par la passion. Je suis la dernière maîtresse de cet homme, l’une, entre cent autres, de celles qu’il a tentées, abusées, ruinées, avant de les jeter au rancart, comme il vous y jettera. Seulement, le rancart, pour vous, ce sera sans doute la tombe ; et après tout, cela vaudra mieux. Folle que vous êtes ! le mariage avec lui, c’est, pour vous, comme le suicide. Qu’il vous brise le cœur ou les os, il vous aura. Je ne vous parle pas ainsi par amitié : vivez, mourez, je m’en moque. Mais je le hais ; ce qu’il m’a fait, je veux le lui rendre. Cela revient au même. Allez, ne me regardez pas de ces yeux-là, ma belle, il est possible qu’avant longtemps vous soyez tombée plus bas que moi !

« — Je préfère ne pas entrer dans une discussion de ce genre, répondit froidement miss de Merville. Laissez-moi vous dire cependant que je sais, dans la vie de mon fiancé, trois occasions où il se laissa capter par des femmes artificieuses, et que je suis assurée de son repentir sincère pour le mal qu’il a pu causer.

« — Trois occasions ! hurla ma compagne. Folle ! inqualifiable folle !

« — Monsieur Holmes, je vous prie de mettre fin à cet entretien, fit la voix glaciale. J’ai, en vous recevant, obéi au désir de mon père ; mais je ne suis pas tenue d’écouter les radotages de cette personne.

« Miss Winter proféra un juron, s’élança comme une flèche ; si je ne l’avais saisie par le poignet, elle eût pris aux cheveux la pauvre miss de Merville. Je l’entraînai vers la porte et fus assez heureux pour la remettre en voiture sans provoquer une scène publique : car elle était hors d’elle. Moi-même, sans le montrer, je me sentais furieux, Watson, tellement étaient exaspérantes la hauteur, la présomption de la femme que je voulais sauver. À présent, vous savez aussi bien que moi où nous en sommes. Il faut, de toute évidence, que je mène autrement la partie, ce premier coup n’aboutira pas. Je resterai en contact avec vous, car, vraisemblablement, vous aurez votre jeu à jouer, bien qu’à mon idée ce qui va suivre dépende moins de nous que des autres.

Effectivement, c’est des autres ou, plutôt, du baron, que le prochain coup devait venir ; car je ne saurais croire que miss de Merville en fût instruite. Il me semble que je monterais encore le pavé que je foulais quand, mes yeux étant tombés sur un placard de journal, un frisson d’horreur me saisit jusqu’à l’âme. C’était entre le Grand Hôtel et la gare de Charing Cross, le surlendemain de ma dernière conversation avec Holmes. Un camelot à jambe de bois criait les journaux du soir. Il tenait déployée devant lui une feuille jaune où s’étalaient, en caractères noirs, ces lignes terribles :

 

TENTATIVE DE MEURTRE

SUR

SHERLOCK HOLMES

 

Je demeurai un instant frappé d’hébétude. Après cela, je me revois, comme dans un rêve, sautant sur un journal, rappelé par l’homme que j’oubliais de payer, enfin m’arrêtant devant la vitrine d’une pharmacie pour lire la fatale nouvelle.

« Nous apprenons avec regret, disait-on, la tentative de meurtre dirigée ce matin contre le célèbre détective privé M. Sherlock Holmes, dont l’état n’est pas sans inspirer de l’inquiétude. Les détails manquent encore. Cependant, nous croyons savoir que l’agression s’est produite vers midi dans Regent Street, devant le Café Royal. Deux hommes armés de matraques se jetèrent sur M. Sherlock Holmes, qu’ils frappèrent à la tête et par tout le corps. Au dire des médecins, les blessures seraient des plus sérieuses. Transporté à l’hôpital de Charing Cross, M. Holmes a demandé avec insistance qu’on le ramenât chez lui. Ses agresseurs étaient, paraît-il, deux individus correctement vêtus, qui ont réussi à s’enfuir en traversant le Café Royal pour gagner la Glasshouse Street, située par derrière. On ne doute pas qu’ils n’appartiennent à cette fédération du crime qu’a si souvent inquiétée l’ingénieuse activité de leur victime. »

Mes yeux avaient à peine dévoré ces lignes que je bondissais dans un hansom et me faisais porter à Baker Street. J’y trouvai dans le vestibule le fameux chirurgien Sir Leslie Oakshott, dont le coupé attendait contre le trottoir.

— Pas de danger immédiat, me dit-il. Une double plaie frontale par arrachement du cuir chevelu, et des contusions graves : il a fallu faire des points de suture et une injection de morphine. Le blessé a grand besoin de repos ; cependant je ne m’oppose pas à ce que vous le voyiez quelques minutes.

Profitant de la permission, je me glissai dans la chambre demi-obscure. Holmes ne dormait pas, je l’entendis chuchoter mon nom d’une voix rauque. Par le store de la fenêtre, baissé aux trois quarts, un rayon de soleil venait toucher le bandage de sa tête. Une tache rouge souillait la blancheur du linge. Je m’assis près d’Holmes, et je me penchai vers lui.

— Tout va bien, Watson, ne prenez pas cette mine d’enterrement, murmura-t-il. Mon état n’est pas si mauvais qu’il semble.

— Dieu soit loué !

— Comme vous savez, je pratique assez bien la canne : j’ai paré la plupart des coups. Mais j’avais deux adversaires.

— Que puis-je faire, Holmes ? Je devine trop d’où part l’attentat. Un mot de vous, et je pèle tout vif le misérable.

— Brave vieux Watson ! Non, nous sommes désarmés si la police ne met pas la main sur mes agresseurs. Il est certain qu’on avait ménagé leur fuite. Attendez un peu, j’ai mon plan. Et d’abord, il s’agit d’exagérer la gravité de mes blessures. On viendra vous demander de mes nouvelles. Poussez au noir, Watson : j’aurai de la chance si je vis encore une semaine. Parlez de traumatisme cérébral, de délire, de tout ce que vous voudrez… allez-y sans crainte.

— Mais sir Leslie Oakshott ?

— Bah ! il n’y verra que du feu, je m’en charge.

— Rien d’autre à me dire ?

— Si. Recommandez à Shinwell Johnson d’éloigner miss Winter. Elle va maintenant avoir sur le dos toutes ces dames. On ne peut plus ignorer qu’elle est de mèche avec moi. Si l’on a osé me traiter de la sorte, on ne la négligera pas. Il est urgent qu’elle s’éclipse. Voyez Shinwell ce soir-même.

— J’y vais de ce pas. Est-ce bien tout ?

— Mettez mon tabac sur la table. Avec la blague. Bon ! Revenez me voir tous les matins, nous organiserons notre campagne.

Dans la soirée, je pris, avec Johnson, des dispositions pour que miss Winter fût conduite dans une banlieue tranquille où elle pût vivre en sûreté jusqu’à ce que tout danger eût été écarté.

Pendant six jours, le public eut l’impression qu’Holmes était à deux doigts de la mort. Les bulletins de santé étaient inquiétants, les renseignements des journaux sinistres. Mes visites continuelles me rassuraient. La constitution sèche et nerveuse d’Holmes, jointe à sa détermination, était la plus forte. Il se remettait vite, plus vite qu’il n’en voulait convenir avec moi. La confiance, chez lui, alternait singulièrement avec la réserve ; de là maints effets dramatiques, mais ses amis en étaient réduits à conjecturer ce qu’il méditait. Plus près de lui que personne, je n’en gardais pas moins, toujours, le sentiment qu’il maintenait entre nous un vide.

Le septième jour on enleva les points de suture, en dépit de quoi la presse parla d’érysipèle. Dans les journaux du soir parut une information dont je ne pouvais pas ne pas donner connaissance à mon ami, qu’il fût ou non malade : le Ruritania, bateau de la Compagnie Cunard, qui devait partir de Liverpool le vendredi, compterait parmi ses passagers le baron Adelbert Gruner, appelé aux États-Unis par le règlement d’importantes affaires financières, avant son prochain mariage avec miss Violette de Merville, fille unique de… etc., etc. Holmes m’écouta sans broncher lui lire la nouvelle ; mais je vis à la pâleur de sa figure le coup qu’il recevait.

— Vendredi ! s’écria-t-il. Rien que trois jours ! Notre bandit veut prendre du champ. Mais cela ne sera pas. Non, Watson, par le diable, cela ne sera pas ! Il faut que vous me rendiez un service.

— Je suis là pour ça, Holmes.

— Eh bien, vous allez, pendant vingt-quatre heures, étudier d’arrache-pied la céramique chinoise.

Il ne me donna pas d’explications et je ne lui en demandai point : une longue habitude m’avait enseigné le prix de l’obéissance. Mais sitôt que je l’eus quitté, je me préoccupai des moyens d’exécuter un ordre aussi étrange. Finalement, je me fis conduire en voiture à la Bibliothèque de Londres, dans Saint-James Square. Là, j’exposai mon dessein au sous-bibliothécaire, mon ami Lomax ; et je rentrai chez moi emportant sous mon bras un magnifique volume.

On prétend que l’avocat obligé d’étudier une affaire avec assez de soin pour pouvoir, le lundi, passer au crible le témoignage d’un expert, a, le dimanche suivant, tout oublié de ce qu’il avait su par force. Certes, je n’aimerais pas à faire l’autorisé en matière de céramique, et pourtant, tout ce soir-là, toute la nuit d’après, toute la matinée du lendemain, après un bref intervalle de sommeil, je me farcis la tête de notions, je confiai des noms à ma mémoire. J’appris les marques de fabrique des grands artistes décorateurs, le mystère des dates cycliques, les caractères du Hung-ou, les beautés du Yung-lo, les inscriptions du Tang-ying, les gloires de la primitive époque des Sung et des Yuan. C’est muni de tout ce bagage que je me présentai chez Holmes le lendemain soir. Il était hors de son lit, ce qu’on n’aurait pu prévoir à la lecture des journaux ; tassé au fond de son fauteuil favori, il soutenait d’une main sa tête bandée.

— Ma foi, Holmes, lui dis-je, si l’on écoutait la presse, on vous croirait à l’article de la mort.

— C’est justement, me répondit-il, ce que je veux faire croire. Mais vous, savez-vous bien votre leçon ?

— Du moins, j’ai essayé de l’apprendre.

— Bon. Vous vous tireriez convenablement d’une conversation sur la céramique chinoise ?

— Je l’espère.

— Alors, passez-moi la petite boîte qui est là, sur la cheminée.

Il souleva le couvercle, retira de la boîte un tout petit objet, très soigneusement enveloppé dans un morceau d’une magnifique soie orientale qu’il déplia, et découvrit à mes yeux une exquise soucoupe, d’un bleu foncé admirable.

— Voilà qui veut être traité avec ménagement, Watson. Une porcelaine authentique du temps des Mings, fragile comme une coquille d’œuf. Jamais plus beau bibelot n’a passé dans les mains de Christie. La collection complète vaudrait la rançon d’un roi, je doute qu’elle existe ailleurs qu’au palais impérial de Pékin. Un vrai connaisseur deviendrait fou à la vue de cet exemplaire.

— Que faut-il que j’en fasse ?

Holmes me tendit une carte de visite au nom du docteur Hill Barton, 369, Halt Moon Street.

— C’est ainsi que vous vous appelez ce soir, Watson. Vous allez vous rendre chez le baron Gruner. Je suis un peu au courant de ses habitudes : après huit heures et demie, il sera probablement libre. Un mot l’aura prévenu de votre visite. Vous lui direz que vous venez lui soumettre un spécimen d’un lot de porcelaines absolument uniques, de l’époque des Mings. Autant vaut-il que vous soyez médecin, puisque c’est un rôle que vous pouvez jouer au naturel. Vous êtes collectionneur, le hasard vous a fait rencontrer ce lot de porcelaines, vous savez la passion du baron, vous ne refuseriez pas de les lui vendre pour un prix convenable.

— Quel prix ?

— Très bien, votre question, Watson. Vous énonceriez certainement un prix dérisoire si vous ignoriez la valeur de votre marchandise. Cette soucoupe m’a été procurée par sir James ; elle vient, si j’ai bien compris, de la collection de notre client inconnu. Vous n’exagérerez pas en affirmant qu’elle n’a guère sa pareille au monde.

— Je pourrais offrir de faire estimer par un expert le lot tout entier.

— Bravo encore, Watson ! Vous étincelez aujourd’hui. Proposez Christie ou Sotheby. Votre délicatesse vous interdit de fixer un prix vous-même.

— Mais si le baron refuse de me recevoir ?

— Soyez tranquille, il vous recevra. Il a, sous sa forme la plus aiguë, la manie de la collection, spécialement en ce qui touche les porcelaines de Chine ; c’est un domaine où son avis a le plus grand poids. Asseyez-vous, Watson, je vais vous dicter votre lettre. Elle ne réclamera pas de réponse. Vous vous annoncez, simplement, en indiquant l’objet de votre visite.

C’était un chef-d’œuvre que cette lettre, brève, courtoise, bien faite pour piquer la curiosité d’un connaisseur. Nous l’envoyâmes par messager. Le soir même, nanti de l’inestimable soucoupe, ayant en poche la carte du docteur Hill Barton, je partis pour mon aventure.

La beauté de la maison et de ses entours montrait que le baron Gruner, ainsi que nous l’avait dit sir James, jouissait d’une énorme fortune. Une longue avenue serpentante, que bordaient, de l’un et l’autre côtés, des arbustes rares, débouchait sur un vaste terre-plein sablé, orné de statues. Bâtie, au temps de la grande poussée sur les mines, par un roi de l’or sud-africain, la maison, plus étendue que haute, et flanquée de tours, était un cauchemar d’architecture ; mais elle imposait par sa masse et sa solidité. Un huissier qui n’eût point déparé un concile épiscopal me remit à un valet de pied en livrée de velours, qui m’introduisit auprès du baron.

Je trouvai celui-ci debout devant la grande vitrine, en ce moment ouverte, qui occupait l’espace entre les deux fenêtres et contenait une partie de sa collection chinoise. À mon entrée, il se retourna, tenant un petit vase brun.

— Veuillez vous asseoir, docteur, me dit-il. J’étais en train de regarder mes trésors et me demandais si vraiment il était possible d’y ajouter encore. Ce petit spécimen Tang, qui date du dix-septième siècle, vous intéresserait sans doute. Je n’ai jamais vu travail plus achevé ni couleur plus riche. Avez-vous là cette soucoupe Ming dont parle votre lettre ?

Je dépaquetai précautionneusement la soucoupe et la lui tendis. Il s’assit alors devant son bureau, tourna le bouton de la lampe, car la nuit commençait à venir, et se mit à examiner l’objet. La lumière tombant en plein sur ses traits, je pus l’étudier à mon aise.

Assurément, il était d’une beauté remarquable et justifiait à cet égard sa réputation européenne. De taille moyenne, il présentait dans toute sa structure des lignes gracieuses et souples. Son visage basané, quasi oriental, aux longs yeux langoureux et sombres, devait exercer sur les femmes une irrésistible fascination. Ses cheveux étaient d’un noir lustré, comme ses moustaches que le cosmétique relevait en deux brèves pointes. Rien n’eût manqué à la régularité, à l’agrément de sa physionomie, sans l’étroitesse et la minceur de la bouche. Si jamais je vis une bouche de meurtrier, c’est bien celle-là, cruelle, dure comme une estafilade sans le visage, serrée, inexorable, terrible : il avait le plus grand tort de la dégager, car elle était le signal du danger, l’avertissement de la Nature à ceux qu’il choisissait pour victimes. Le charme insinuant de la voix s’alliait chez lui à la perfection des manières. Comme âge, je ne lui aurais pas donné beaucoup plus de trente ans ; je sus dans la suite qu’il en avait quarante-deux.

— Très beau, dit-il enfin, très beau, certes. Et vous en avez six du même genre ? Ce qui m’étonne, c’est d’avoir toujours ignoré d’aussi magnifiques spécimens. Dans toute l’Angleterre je n’en connais qu’un de comparable à celui-ci, et je ne pense pas qu’il soit à vendre. Serais-je indiscret en vous demandant, docteur Hill Barton, comment vous l’avez eu ?

— Cela peut-il avoir une importance ? demandai-je de l’air le plus innocent possible. L’authenticité de cette pièce ne fait aucun doute ; quant à sa valeur, je m’en remets à l’estimation d’un expert.

— Bien mystérieux ! fit le baron, et l’éclair d’un soupçon alluma une seconde ses sombres prunelles. Vous concevrez qu’avant d’acheter un objet de cette valeur on désire s’entourer de toutes les références. Que la pièce soit authentique, je n’en ai aucun doute, en effet, aucun. Mais supposez, car je suis tenu d’envisager toutes les éventualités, supposez que plus tard il soit prouvé que vous n’aviez pas le droit de la vendre ?

— Je vous garantirais contre toutes réclamations de cette sorte.

— Resterait à savoir ce que vaudrait votre garantie.

— Mes banquiers vous le diraient.

— Soit. Mais toute cette affaire me paraît avoir quelque chose d’insolite.

— Prenez ou laissez, à votre guise, répliquai-je avec indifférence. Vous êtes, en qualité de connaisseur, le premier à qui j’offre cet objet ; mais je ne suis pas en peine de m’en défaire.

— Qui vous a dit que je fusse connaisseur ?

— Je sais que vous avez écrit un livre sur la matière.

— Vous l’avez lu, ce livre ?

— Non.

— Décidément, je vous comprends de moins en moins. Vous êtes connaisseur et collectionneur, vous avez dans votre collection une pièce d’un très grand prix, et pourtant vous ne vous donnez pas la peine de consulter le seul livre qui vous en expliquerait la valeur et l’intérêt ?

— Mon temps est très pris. Je suis médecin, j’ai une clientèle.

— Ce n’est pas une réponse. Un homme possédé d’une manie, quelles que soient ses occupations, trouve toujours le temps d’y satisfaire. Dans votre lettre vous vous donnez pour connaisseur.

— Je le suis.

— Me permettez-vous de vous poser quelques questions ? Histoire de vous mettre à l’épreuve. Car, je ne vous le cache pas, docteur, si docteur il y a, plus cet incident se prolonge, plus il accroît ma méfiance. Vous demanderai-je donc ce que vous savez de l’Empereur Shomu et comment vous le rattachez au Shoso-in près de Nara ? Quoi ! cela nous embarrasse ? Alors, parlez-moi un peu de la dynastie des Oueï et de sa place dans l’histoire de la céramique.

Je me dressai, feignant la colère.

— Ceci devient intolérable, monsieur ! dis-je. Je suis venu vous faire une faveur et non pas subir de votre part un examen scolaire. Mes connaissances peuvent le céder aux vôtres ; mais je ne répondrai pas à des questions qui, ainsi posées, me sont une injure.

Il me regarda fixement. Ses yeux avaient perdu toute langueur, ils jetaient des flammes. Derrière ses lèvres cruelles j’entrevis l’éclat des dents.

— Quel jeu jouez-vous ici ? Vous êtes un espion. Vous êtes un émissaire d’Holmes. Votre démarche n’est qu’une ruse. Le drôle se meurt, à ce qu’on raconte ; aussi m’en-voie-t-il ses agents pour me surveiller. Pardieu ! si vous avez pu entrer chez moi sans ma permission, vous vous apercevrez qu’on n’en sort pas si aisément !

Il s’était dressé à son tour. Je reculai, prêt à soutenir une attaque, car il ne se commandait plus. Peut-être m’avait-il soupçonné de prime abord ; en tout cas, après l’interrogatoire auquel il m’avait soumis, son opinion était faite, je devais renoncer à le tromper. Il plongea la main dans un tiroir, où il se mit à fourrager d’une main furieuse. Mais un, bruit l’arrêta soudain, il prêta l’oreille.

— Ah ! s’écria-t-il. Ah !

Et il s’élança dans la chambre voisine.

En deux pas, je fus sur le seuil : la scène qui suivit ne me sortira plus de la mémoire. Près de la fenêtre du fond, grande ouverte sur le jardin, Sherlock Holmes était debout, tel un spectre, le front ceint de bandages rougis, le visage tiré, livide. L’instant d’après il avait disparu : j’entendais au dehors craquer à son passage les buissons de lauriers, le baron Gruner se ruait vers la fenêtre.

Et alors… Cela ne dura qu’une seconde, néanmoins aucun détail ne m’échappa. Un bras, un bras de femme, jaillit d’entre les feuilles. Le baron poussa un cri horrible, qui me hantera toute la vie. Portant la main à sa figure, il se mit à courir en rond autour de la chambre, à battre du front les murailles ; puis il tomba sur le tapis, se roulant, se tordant, et la maison retentit de ses clameurs.

— De l’eau ! pour l’amour de Dieu, de l’eau ! hurlait-il.

Je pris une carafe sur la table. Cependant le maître d’hôtel et plusieurs domestiques se précipitaient dans le vestibule : je me souviens que l’un d’eux s’évanouit quand, m’étant agenouillé près du blessé, je lui tournai la figure vers la lampe. Le vitriol la dévorait partout, il ruisselait du menton et des oreilles. Déjà l’un des yeux était blanc et vitreux, l’autre affreusement enflammé. Les traits que j’avais tant admirés quelques minutes auparavant s’effaçaient comme un beau portrait sur lequel l’artiste aurait passé une éponge sale. Ils étaient barbouillés, décolorés, inhumains, terribles.

En quelques mots, j’expliquai à ses gens que le baron venait d’être victime d’un jet de vitriol. Les uns avaient enjambé la fenêtre, les autres s’étaient répandus à travers la pelouse, mais il faisait nuit et il commençait à pleuvoir. Le baron accompagnait ses hurlements d’imprécations contre la justicière. « C’est Kitty Winter qui m’a fait ça ! Ah ! la sorcière ! Ah ! le démon ! Je lui revaudrai ça ! Dieu du ciel, que je souffre, que je souffre ! »

Je lui baignai le visage dans de l’huile, j’enveloppai d’ouate ses plaies à vif, je lui fis une injection de morphine. Il ne mettait plus en doute à ce moment ma qualité de docteur, et il s’accrochait à mes mains comme si j’avais eu le pouvoir de rendre la lumière aux yeux de poisson mort qu’il braquait sur moi. J’aurais pleuré sur une telle ruine si je n’avais su de quelle vie infâme elle était la conséquence. Mon cœur se soulevait sous l’étreinte de ces mains brûlantes, et je me sentis libéré quand le médecin de la maison, bientôt suivi d’un spécialiste, vint me relever de mes devoirs. Entre temps était arrivé un inspecteur de police, à qui je remis ma vraie carte : faire autrement eût été absurde autant qu’inutile, car on ne me connaît pas moins à Scotland Yard que Sherlock Holmes lui-même. Et je quittai alors ce lieu d’horreur et d’épouvante. Une heure après, j’étais à Baker Street.

Assis dans son fauteuil accoutumé, très pâle, Sherlock Holmes semblait à bout de forces. Tout robuste qu’il était, les événements l’avaient éprouvé autant que ses blessures. Il frissonna quand je lui dis le triste état où je venais de laisser le baron.

— Le péché se paye, Watson, il se paye toujours, à l’heure prescrite. Et, continua-t-il en prenant un livre brun sur la table, Dieu sait si le baron fut un pécheur ! Voici le livre dont nous avait parlé miss Winter. Rien n’empêchera le mariage si, avec cela, nous n’arrivons pas à le rompre. Mais nous y arriverons, Watson. Il le faut. Quelle femme ayant le respect de soi résisterait à semblable témoignage ?

— C’est le journal des amours du baron ?

— Ou, si vous aimez mieux, le registre de ses débauches. À la minute où miss Winter nous le signala, je compris que, si nous réussissions à nous en emparer, nous aurions là une arme décisive. Je n’en soufflai mot, crainte que miss Winter ne bavardât, mais j’y songeai. L’agression dirigée contre moi fit croire au baron qu’il n’avait plus à se garder de mes atteintes. C’était pour le mieux. Sans doute aurais-je attendu un peu si l’on n’eût annoncé son départ pour l’Amérique. Il ne laisserait certainement pas derrière lui un document si compromettant ; je devais donc agir sans délai. Un cambriolage au milieu de la nuit était impossible, le baron prend ses précautions ; j’aurais plus de chance un soir où je saurais son attention retenue ailleurs. C’est alors que je pensai à vous, Watson, et à la soucoupe bleue. Mais il me fallait trouver le livre, et pour cela je ne disposerais que de quelques minutes, le temps me serait mesuré par votre science de la poterie chinoise. Le moment venu, je mandai miss Winter. Elle portait avec soin sous son manteau un petit paquet ; en pouvais-je deviner le contenu ? Je croyais l’avoir acquise tout entière à mes préoccupations, elle gardait la sienne.

— Le baron l’a soupçonnée d’agir à votre instigation.

— C’est ce que je craignais. Vous avez su le distraire assez longtemps pour me permettre d’avoir le livre, pas assez pour me permettre de fuir inaperçu. Ah ! vous voilà, sir James ? Vous êtes le très bien venu.

Répondant à un appel qu’Holmes lui avait adressé, notre aimable ami venait d’apparaître. Il écouta dans le plus grand recueillement le récit de ce qui s’était passé.

— Vous avez fait merveille, s’écria-t-il, merveille ! Mais si les blessures du baron sont aussi terribles que le dit le docteur Watson, notre cause est suffisamment gagnée pour qu’il ne soit plus besoin d’utiliser cet ignoble livre.

Holmes hocha la tête.

— Une femme comme miss de Merville ne se déjuge pas sitôt. Défiguré, elle ne l’aimera que davantage, comme un martyr. Non, non, c’est par le côté moral, point par le côté physique, que nous devons le ruiner chez elle. Ce livre est le seul moyen que je connaisse pour la ramener sur terre. Il est de l’écriture du baron, elle ne pourra pas le récuser.

Sir James se retira, emportant à la fois le livre et la précieuse soucoupe. Comme j’étais en retard, je descendis avec lui. Un coupé l’attendait devant la porte, cocher à cocarde sur le siège. Il y sauta vivement, jeta un ordre rapide, et la voiture partit grand train, tandis que, d’un pan de sa redingote passé par l’ouverture de la glace, il essayait de me cacher les armoiries peintes sur le panneau. Mais j’avais eu le temps de les reconnaître à la lueur qui venait de notre imposte. Je poussai un « ah ! » de surprise, fis demi-tour et remontai l’escalier d’Holmes.

— Je sais maintenant qui est notre client ! m’écriai-je, tout échauffé de ma découverte. Voulez-vous que je vous le dise, Holmes ? C’est…

Holmes m’arrêta d’un geste.

— C’est un ami dévoué, un homme chevaleresque, que cela nous suffise !

J’ignore de quelle manière sir James utilisa le livre accusateur : la tâche était délicate, il dut s’en remettre au père de la jeune fille. Toujours est-il que le résultat fut celui qu’on pouvait désirer. Un entrefilet du Morning Post annonçait, trois jours plus tard, que le projet de mariage entre le baron Adelbert Gruner et miss Violette de Merville n’aurait pas de suite. Le même journal publia le premier un compte rendu de l’audience où miss Kitty Winter comparut devant la cour de police pour jet de vitriol. Les débats firent apparaître de telles circonstances atténuantes que la coupable bénéficia du minimum de peine prévu par la loi. Sherlock Holmes fut menacé de poursuites pour cambriolage ; mais quand l’intention a été louable, quand d’autre part on a derrière soi un client illustre, la loi anglaise elle-même, pour rigide qu’elle soit, s’assouplit et s’humanise. Mon ami n’a pas encore pris place au banc des accusés.

II

LE SOLDAT DÉCOLORÉ

 

Cette aventure de Sherlock Holmes est la première qu’il ait racontée lui-même.

Les idées de mon ami Watson ne vont jamais loin, mais elles sont extrêmement tenaces. Il m’a longtemps persécuté pour que j’écrive une de mes aventures. Peut-être est-ce un peu de ma faute. Souvent, en effet, je lui remontrais combien ses récits étaient superficiels, je l’accusais de sacrifier au goût public plutôt que de s’en tenir à la vérité matérielle. « Essayez donc vous-même, Holmes ! » me rétorquait-il. Et me voilà tenu de reconnaître que, la plume aux doigts, je commence à concevoir la difficulté de ménager, dans mon récit, l’intérêt du lecteur. Le sujet en soi ne saurait guère manquer de l’intéresser, car il s’agit d’une des affaires les plus étranges que comprenne ma collection, encore que par hasard Watson n’ait dans la sienne aucun document qui s’y rapporte. Parlant de mon vieil ami et biographe, je saisirai cette occasion de déclarer que, si je m’embarrasse d’un compagnon dans mes petites enquêtes, ce n’est point sentiment ni caprice ; mais Watson a des particularités de caractère très remarquables, que sa modestie relègue, ou peu s’en faut, dans une ombre absolue, en même temps qu’il exagère mes petites réussites. C’est toujours un associé dangereux que celui qui prévoit le cours de l’action et vos conclusions ; l’auxiliaire rêvé, au contraire, c’est celui-là pour qui le développement d’une situation est toujours une surprise, et l’avenir un livre toujours clos.

Je vois dans mes notes que nous étions en janvier de 1903, la guerre contre les Boers venait de finir, quand j’eus la visite de M. James M. Dodd, un grand gaillard d’Anglais tout éclatant de santé, tout brûlé par le soleil et droit comme un i. Le bon Watson m’avait, à cette époque, lâché pour prendre femme. C’est, de sa part, le seul acte égoïste qui ait marqué notre association. Je demeurais seul.

J’ai la coutume, lorsque je reçois quelqu’un, de m’asseoir le dos tourné à la fenêtre et d’installer mon visiteur sur le siège opposé, en pleine lumière. M. James M. Dodd semblait ne savoir trop comment engager l’entretien. Je n’essayai pas de lui venir en aide : son silence me donnait le loisir de l’observer ; et puis, j’ai constaté qu’il est sage d’impressionner tout de suite le client. Je dis à M. James M. Dodd :

— Ainsi, monsieur, vous venez du Sud-Afrique ?

— Oui, monsieur, me répondit-il, assez étonné.

— Et vous serviez, je gage, dans la Yeomanry Impériale ?

— Précisément.

— Corps du Middlesex, sans doute ?

— Comme vous dites. Monsieur Holmes, vous êtes sorcier.

Je souris de son effarement.

— Quand il m’arrive un homme d’aspect aussi mâle, le visage tanné par un soleil qui ne saurait être celui de chez nous, le mouchoir dans la manche et non dans la poche, il ne m’est pas difficile de le situer. Vous portez un peu de barbe, preuve que vous n’appartenez pas à l’armée régulière. Vous avez la tournure d’un cavalier. Enfin, je lis sur votre carte que vous êtes agent de change dans Throgmorton Street : quel autre corps auriez-vous pu rejoindre que celui du Middlesex ?

— Vous voyez tout.

— Je ne vois pas plus que vous ; mais, ce que je vois, je me suis exercé à n’en rien perdre. Ce n’est d’ailleurs pas pour disserter sur l’art d’observer que vous me rendez visite ce matin. Que se passe-t-il à Tuxbury Old Park ?

— Monsieur Holmes !

— Il n’y a là aucun mystère, je me rappelle seulement l’en-tête de votre lettre ; et votre demande d’un rendez-vous était si pressante que vous devez avoir à m’apprendre quelque événement grave et soudain.

— En effet. Mais je vous ai écrit hier dans la journée, et, depuis, il est survenu bien des choses. Si le colonel Emsworth ne m’avait jeté hors de chez lui…

— Jeté ?

— Littéralement. C’est un homme intraitable que le colonel Emsworth. Il passait pour l’officier le plus grincheux de son temps, d’un temps où l’on avait le parler rude. Je n’aurais eu garde de me frotter à lui si Godfrey n’eût été en cause.

Je me renversai dans mon fauteuil.

— Peut-être voudrez-vous bien vous expliquer, dis-je.

Mon client grimaça un sourire.

— J’étais déjà fait à l’idée que vous savez tout sans qu’on s’explique. Mais je vais vous soumettre les faits, plaise à Dieu que vous en pénétriez le sens ! J’ai passé une nuit blanche à les tourner et retourner dans ma tête, et, plus j’y réfléchis, plus ils me paraissent incroyables.

« Quand je m’enrôlai, en janvier 1901, il y a juste deux ans, Godfrey Emsworth venait de rejoindre l’escadron où l’on me versa. Il était le fils unique du colonel, du vétéran de Crimée, décoré de la Croix de Victoria ; un sang guerrier coulait dans ses veines ; rien d’étonnant à ce qu’il voulût se battre. Vous n’eussiez pas trouvé dans tout le régiment un garçon plus accompli. Nous formâmes une de ces amitiés comme il n’en peut naître qu’entre gens menant la même vie et partageant ses joies comme ses tristesses. Bref, il devint mon camarade, et ce mot, entre soldats, dit tout. Nous connûmes ensemble les mille vicissitudes d’une année de durs combats. Au cours d’un engagement près de Diamond Hill, devant Prétoria, il fut blessé par une balle de gros calibre. Je reçus de lui deux lettres, l’une envoyée de l’hôpital du Cap, l’autre de Southampton. Et depuis, plus un mot, monsieur Holmes, plus un. Voilà six mois ou davantage que dure ce silence de mon ami le plus intime.

« La guerre finie, le régiment dissous, j’écrivis au père de Godfrey pour tâcher d’en avoir des nouvelles. Pas de réponse. J’attendis quelque temps, puis je récrivis. Cette fois, j’obtins une réponse sèche et brève : Godfrey faisait le tour du monde, il ne reviendrait sans doute pas avant un an. C’était tout.

« Ce n’était pas de quoi me satisfaire. Il y avait là, monsieur Holmes, quelque chose d’infiniment peu naturel. Godfrey était un bon garçon, lâcher un copain lui ressemblait mal. Je finis par apprendre, d’abord qu’il avait fait un gros héritage, ensuite que son père et lui ne s’entendaient pas toujours. Le vieux, à certains moments, lui en faisait voir de grises, qu’il n’était pas d’humeur à subir longtemps. Non, je n’étais pas satisfait, et je décidai d’aller au fond des choses. Cependant, après une absence de deux années, j’avais grand besoin de remettre un peu d’ordre dans mes affaires ; de sorte que je n’ai pu, jusqu’à cette semaine, chercher de nouveau à m’éclairer sur le cas de mon ami. Puisque enfin je peux m’en occuper, je suis résolu à ne plus m’en laisser distraire que je n’aie fait la lumière complète.

M. James M. Dodd semblait de ces hommes qu’il vaut mieux avoir pour amis que pour ennemis. Ses yeux bleus étaient sévères, sa mâchoire carrée se contractait pendant qu’il parlait.

— Eh bien, qu’avez-vous fait ? lui demandai-je.

— Ma première idée fut d’aller à Tuxbury Old Park, qui est le domicile familial de Godfrey, près de Bedford, et de tâter le terrain. J’en avais assez de correspondre avec le père, c’est donc à la mère que j’écrivis. Je l’attaquai de front : Godfrey, lui disais-je, avait été mon frère d’armes, j’avais bien des choses intéressantes à raconter sur nos communes épreuves ; serais-je indiscret si, devant me trouver dans le voisinage ?… etc. Je reçus la plus aimable des réponses, on m’offrait l’hospitalité pour la nuit. Je me rendis à l’invitation. Ceci se passait lundi dernier.

« Tuxbury Old Park est un lieu inaccessible, à cinq milles de partout. Aucune voiture à la gare, ce qui m’obligea de partir à pied avec ma valise. Il faisait presque nuit quand j’arrivai. La maison est une grande bâtisse capricieuse au milieu d’un immense parc. Elle me parut de tous les âges et de tous les styles ; un soubassement de pan de bois, contemporain d’Elisabeth, s’y mariait à un portique de l’ère victorienne. Dedans ce n’étaient que boiseries, tapisseries, vieilles peintures à demi effacées : un logis d’ombre et de mystère. Le maître d’hôtel, Ralph, semblait dater d’aussi loin que la maison, et sa femme de plus loin encore. Celle-ci avait été la nourrice de Godfrey ; je savais par mon ami lui-même qu’elle était, après sa mère, ce qu’il aimait le plus au monde, de sorte que je me sentis attiré vers elle, nonobstant l’étrangeté de son aspect. Mrs. Emsworth, elle aussi, m’inspira de la sympathie : c’était une petite femme douce, aux allures furtives et silencieuses. Seul, le colonel ne me revint pas.

« J’avais devant moi la perspective d’une dispute, et volontiers j’aurais repris le chemin de la gare si je n’avais senti que c’était faire le jeu du colonel. On m’introduisit tout droit dans son cabinet. Je trouvai là, assis devant un bureau en désordre, un homme de haute taille, voûté, dont la peau avait la couleur de la fumée et dont la barbe descendait en cascade sur la poitrine. Son nez veiné de rouge saillait comme un bec de vautour ; par-dessus les touffes de ses sourcils, deux prunelles grises braquaient sur moi le feu de leur regard. Je comprenais maintenant pourquoi Godfrey parlait rarement de son père.

« — Eh bien, monsieur, me dit-il d’une voix sèche, je serais curieux de savoir les véritables raisons de votre visite ?

« Je répondis que je les avais indiquées dans ma lettre à sa femme.

« — Oui, oui, vous prétendez avoir connu Godfrey en Afrique ; mais nous devons, bien entendu, nous contenter de votre témoignage.

« — J’ai des lettres de votre fils dans ma poche.

« — Si vous vouliez bien me les montrer…

« Je lui tendis les deux lettres. Il y donna un coup d’œil, puis les rejeta.

« — Et après ? dit-il.

« — J’aimais beaucoup votre fils Godfrey, monsieur. Tant de souvenirs communs tissaient des liens entre nous ! N’est-il pas naturel que je m’étonne de son brusque silence et que je m’enquière de lui ?

« — Je crois me rappeler que nous avons déjà correspondu, monsieur, et que je vous ai fixé sur le point qui vous occupe. Mon fils est parti pour un voyage autour du monde. La campagne d’Afrique avait beaucoup altéré sa santé ; sa mère et moi fûmes d’avis que le repos et un dépaysement complet lui étaient nécessaires. Prière de transmettre l’explication à tous autres de ses amis qu’elle intéresserait.

— Entendu, répliquai-je. Mais auriez-vous l’obligeance de me dire à quelle date il s’est embarqué ? sur quel paquebot, et de quelle ligne ? Je ne doute pas qu’en lui écrivant je n’obtienne de lui une lettre.

« Ma requête eut l’air de gêner autant que d’irriter le colonel. Ses grands sourcils descendirent sur ses yeux, ses doigts tambourinèrent impatiemment sur sa table. Il me regarda comme fait un joueur d’échecs menacé par un mouvement de l’adversaire, et qui a d’avance arrêté la manière d’y répondre.

« — Bien des gens, monsieur Dodd, s’offenseraient d’une telle obstination et jugeraient que l’insistance touche ici à l’impertinence.

« — Prenez-vous-en, monsieur, à ma profonde amitié pour votre fils.

« — J’en ai déjà suffisamment tenu compte, je vous demande d’en rester là de vos questions. Toute famille a ses raisons d’agir, ses mobiles secrets qu’elle ne peut livrer à un étranger, si bien intentionné qu’il soit. Ma femme a la plus grande hâte d’apprendre ce que vous pouvez savoir du passé de Godfrey. Quant au présent et à l’avenir, laissez cela, je vous en prie, vous ne pourriez que rendre notre situation difficile.

« Ainsi finit l’entretien, monsieur Holmes. Il n’y avait pas à pousser plus loin. Je dus feindre de me résigner, tout en me jurant bien de n’avoir de cesse que je ne fusse renseigné sur le sort de mon ami. Triste soirée. Nous dînâmes, le colonel, sa femme et moi, dans une pièce noire, où tout sentait le vieux. Mrs. Emsworth m’interrogeait passionnément sur son fils ; le colonel, lui, restait abattu, morose. Tel était mon ennui que j’invoquai le premier prétexte décent pour me retirer dans ma chambre. C’était une chambre du rez-de-chaussée, vaste et nue, aussi maussade que le reste de la maison. Mais quand on a dormi dans le veldt, monsieur Holmes, on n’est pas, en ce qui concerne le logement, d’une exigence excessive. J’écartai les rideaux et regardai au dehors. La nuit était belle, une moitié de lune éclairait le jardin. J’allai m’asseoir auprès du feu qui ronronnait. Sur la table brûlait une lampe. J’avais ouvert un roman et j’essayais de secouer mes pensées quand le vieux maître d’hôtel Ralph entra pour renouveler la provision de charbon.

« — Je craignais que vous n’eussiez pas de quoi entretenir le feu toute la nuit, monsieur. Il fait un froid qui pince, et ces chambres sont très fraîches.

« Ralph ne se pressait pas de quitter la chambre. Je levai les yeux et le vis planté devant moi, son visage ridé avait une expression inquiète.

« — Pardonnez-moi, monsieur, mais je n’ai pu m’empêcher d’entendre ce que vous disiez, à dîner, du jeune monsieur Godfrey. Vous savez, n’est-ce pas, qu’il a eu ma femme pour nourrice ; alors, moi, j’ai le droit de dire que j’ai été son père nourricier. Vous comprenez l’intérêt que nous lui portons. Et donc, monsieur, il s’est bien conduit à la guerre ?

« — Il n’y avait pas dans tout le régiment un homme plus brave. S’il ne m’avait un jour dérobé aux fusils des Boers, je ne serais peut-être pas ici.

« Le vieux serviteur frotta ses mains décharnées.

« — Oui, oui, je reconnais bien là M. Godfrey. Il eut toujours du courage. Pas un arbre du parc où il n’ait grimpé. Rien ne l’arrêtait. C’était un fier petit garçon… et aussi un homme pas ordinaire.

« Je me levai d’un bond.

« — Ah ! ça ! m’écriai-je, vous dites « c’était », vous en parlez comme d’un mort. Quel est ce mystère ? Qu’est devenu Godfrey Emsworth ?

« J’attrapai le vieillard par l’épaule, mais il se dégagea.

« — Je ne sais ce que vous voulez dire. Adressez-vous à Monsieur, il peut vous renseigner ; ça n’est pas à moi de le faire à sa place.

« Il allait sortir, je le retins par le bras.

— Écoutez-moi, fis-je. Quand je devrais vous garder ici toute la nuit, je ne vous lâcherai pas que vous ne m’ayez éclairé sur un point : Godfrey est-il mort ?

« Ralph ne soutint pas mon regard. Il semblait en état d’hypnose. La réponse lui fut comme arrachée des lèvres, elle était imprévue et terrible :

« — Plût à Dieu qu’il fût mort ! s’exclama-t-il.

« Et par un effort brusque échappant à mon étreinte, il s’élança vers la porte.

« Vous imaginez, monsieur Holmes, quelles pensées s’agitaient en moi cependant que je retournais m’asseoir. Les paroles du vieillard ne comportaient apparemment qu’une interprétation : mon pauvre ami avait dû se laisser impliquer dans quelque affaire criminelle, ou tout au moins malpropre, susceptible d’entacher l’honneur de la famille ; et de peur d’un scandale, son père l’avait expédié au loin pour le soustraire aux yeux du monde. Godfrey était un garçon inconsidéré, qui subissait très vite l’influence de son entourage. Sans doute était-il tombé entre les mains de mauvaises gens qui l’avaient entraîné à sa perte. Mais si pitoyable que fût cette histoire, en la supposant exacte, je n’avais pas moins le devoir de rechercher Godfrey, d’aller, dans la mesure du possible, à son secours. Et je poursuivais une méditation pleine d’angoisse quand, relevant la tête, j’aperçus en face de moi Godfrey Emsworth !

Mon client s’était tu, en proie à l’émotion la plus vive.

— Continuez, lui dis-je. Le problème que vous me soumettez ne laisse pas d’offrir quelques singularités très marquées.

— Mon ami était debout, à l’extérieur, contre le vitrage de la fenêtre, et pressait son front aux carreaux. Après avoir, comme je vous l’ai dit, jeté un regard sur le jardin, je n’avais ramené qu’à demi les rideaux, et la silhouette de Godfrey s’encadrait dans l’intervalle. La fenêtre descendait jusqu’à terre, il m’apparaissait dans toute sa hauteur. Mais je n’avais d’yeux que pour son visage. Il était d’une pâleur mortelle, d’une pâleur comme jamais, jamais, je n’en avais vu chez personne ; c’est ainsi que doit être un revenant. Pourtant, nos regards s’étant croisés, je connus que ses yeux vivaient. Le saisissement lui fit faire un bond en arrière, les ténèbres se refermèrent sur lui.

« Il y avait quelque chose de répugnant, monsieur Holmes, dans l’aspect de ce jeune homme. D’abord ce teint affreusement blafard, cette blancheur de fromage qui détachait la figure de l’ombre environnante ; et aussi je ne sais quoi de plus subtil, de clandestin, de furtif, de fautif, je ne sais quoi de tout à fait contraire à l’être franc et déterminé dont je gardais la mémoire. Il m’en restait un sentiment d’horreur.

« Mais un ou deux ans de campagne chez les Boers vous exercent à dominer vos nerfs et à ne point vous attarder en réflexions. Godfrey n’eut pas plus tôt disparu que j’étais à la fenêtre. Par malheur, la poignée fonctionnait mal, je fus un moment avant d’ouvrir. Enfin je m’élançai au dehors, j’enfilai en courant l’allée du jardin dans la direction qu’il pouvait avoir prise.

« L’allée était longue, la lumière douteuse, il me sembla qu’une forme imprécise se mouvait devant moi. Je courus encore plus vite. J’appelai Godfrey par son nom : peine perdue. À l’extrémité de l’allée s’embranchaient des sentiers menant à diverses dépendances. Je m’arrêtai, hésitant sur la direction à suivre. Dans le même instant, j’entendis se fermer une porte, non pas derrière moi, mais quelque part dans l’ombre. C’en fut assez, monsieur Holmes, pour m’assurer que je n’étais pas victime d’une illusion. Godfrey m’avait fui, Godfrey avait mis entre nous une porte. Cela, j’en étais certain.

« Dès lors, je n’avais plus rien à faire. Je passai la nuit à ruminer les faits, à essayer de leur trouver une explication rationnelle. Le lendemain, le colonel manifestant des dispositions plus conciliantes, je profitai de ce que sa femme me signalait certaines curiosités du pays pour demander si ma présence une nuit de plus sous leur toit leur serait importune. La réponse du colonel fut une invitation à rester, d’ailleurs faite de mauvaise grâce. J’avais donc tout un jour pour les observations auxquelles je voulais me livrer. Parfaitement convaincu que Godfrey se cachait dans le voisinage, j’avais à établir le lieu et les motifs de sa réclusion.

« La maison était de proportions telles, et si étendue, qu’un régiment l’eût occupée à l’insu de tout le monde. Si le secret était là, j’aurais du mal à l’y dénicher. Mais la porte que j’avais entendue se fermer n’appartenait certainement pas à la maison. Je devais, par conséquent, explorer le jardin, ce qui n’offrait pas de difficultés spéciales, car le colonel et sa femme, occupés chacun de son côté, me laissaient entièrement libre.

« Il y avait plusieurs petits bâtiments extérieurs ; mais au bout du jardin se trouvait une construction isolée, de dimensions suffisantes pour servir d’habitation à un jardinier ou à un garde-chasse : était-ce de là qu’était venu le bruit de la porte refermée ? Comme j’en approchais du pas d’un flâneur qui mène au hasard sa promenade, j’en vis sortir un individu à la mine éveillée, trapu, barbu, en veston et melon noir, et n’ayant rien du type jardinier. Il donna un tour de clef à la porte, ce qui, naturellement, m’étonna, et mit la clef dans sa poche. Puis il me regarda d’un air de surprise.

« — Vous êtes un visiteur ? me demanda-t-il.

« Je lui expliquai qu’en effet je venais voir Godfrey mon ami. J’ajoutai :

« — Combien je regrette qu’il soit en voyage ! Ma venue lui aurait causé tant de plaisir !

« — Évidemment, me répondit l’homme, assez gêné. J’espère qu’une autre fois vous aurez plus de chance.

« Et il s’éloigna. Mais, en me retournant, je constatai qu’il m’observait de loin, caché à demi par un buisson de lauriers.

« J’examinai bien la maison en passant. Elle avait d’épais rideaux aux fenêtres : autant qu’on en pouvait juger, elle était vide. Je risquais, par trop d’audace, de tout compromettre, voire de me faire congédier, car je me sentais surveillé. Je revins donc sur mes pas et j’attendis la tombée du jour avant de reprendre mon enquête. À la brune, quand tout fut tranquille, je me glissai dans le jardin et gagnai aussi discrètement que possible le mystérieux pavillon.

« On avait abaissé les stores à toutes les fenêtres. De l’une d’elles, cependant, filtrait un peu de clarté. J’y concentrai mon attention. La chance me favorisait, car les rideaux n’étaient pas complètement tirés et un défaut du store me permettait de voir au delà. Je découvris une chambre assez gaie, une lampe allumée, un beau feu. En face de moi était assis l’homme que j’avais rencontré le matin. Il fumait la pipe en lisant un journal. »

« — Lequel ? demandai-je.

« Mon client parut ennuyé de cette interruption.

« — Qu’importe ? fit-il.

« — Le détail est essentiel.

« — Je n’y ai pas pris garde.

« — Peut-être aurez-vous remarqué si la feuille était du grand format des quotidiens, ou du format plus réduit qui est, généralement, celui des hebdomadaires ?

« — À présent que vous m’en parlez, je crois me souvenir qu’elle n’était pas d’un grand format ; on aurait dit, par exemple, le Spectator. Mais outre l’individu dont j’ai parlé, il y en avait, dans la pièce, un deuxième, également assis et qui tournait le dos à la fenêtre. Je jurerais que c’était Godfrey. Si je n’apercevais pas son visage, je connaissais bien la courbure de ses épaules. Accoudé sur le genou, dans une attitude mélancolique, il regardait vers le feu. J’hésitais sur la conduite à tenir, quand, tout à coup, une main me tapa sur le bras. Le colonel était à mon côté.

« — Par ici, monsieur ! m’ordonna-t-il à voix basse.

« Sans ajouter un mot, il me ramena jusque dans ma chambre. Il avait, en traversant le hall, cueilli sur un meuble un indicateur des chemins de fer.

« — Vous avez, reprit-il enfin, un train de retour pour Londres demain matin à huit heures trente. Une voiture attendra dès huit heures à la porte.

« Il était livide de rage ; moi-même je me sentais si mal à l’aise que je ne sus que bredouiller d’incohérentes excuses, invoquant surtout l’inquiétude que j’éprouvais au sujet de mon ami.

« — Ce que vous avez fait ne supporte pas la discussion, me répliqua-t-il d’une voix tranchante. Vous avez odieusement violé le huis clos de la famille. Reçu en hâte, vous vous êtes fait espion. Je n’ai rien d’autre à vous dire, sauf que je souhaite de ne jamais vous revoir.

« En entendant ces mots, monsieur Holmes, la patience m’abandonna ; je ripostai avec colère :

« — J’ai vu votre fils, je suis convaincu que, pour des raisons absolument personnelles, vous le tenez en chartre privée. De quel droit vous agissez ainsi, je l’ignore ; le certain, pour moi, c’est qu’il n’est pas maître de ses actes. Eh bien, je vous en avertis, colonel Emsworth : tant que j’aurai sujet de craindre pour la vie et le bien-être de mon ami, je m’efforcerai d’éclaircir ce mystère ; et quoi que vous puissiez faire ou dire, vous ne m’intimiderez pas.

« La mine du vieux était, dans ce moment, diabolique, je crus qu’il allait sauter sur moi. C’était, je vous l’ai dit, une manière de géant maigre et farouche, et, bien que je ne sois pas précisément chétif, je lui aurais peut-être difficilement tenu tête. Cependant, après m’avoir toisé d’un regard furieux, il tourna les talons et s’en alla. Et le lendemain matin je pris le train de huit heures trente, dans la ferme intention de venir tout droit vous demander, comme je vous en avais déjà informé par lettre, votre avis et votre concours.

Tel était donc le problème que me proposait mon visiteur. Il ne soulevait que peu de difficultés, car, ainsi que n’aura pas manqué de s’en aviser le lecteur sagace, il ne me laissait le choix qu’entre un nombre très restreint d’hypothèses. Pour élémentaire qu’il fût, il revêtait, sur quelques points, un aspect d’intérêt et de nouveauté qui sera, j’espère, mon excuse pour en avoir fait l’objet de ces notes. Je procédai suivant ma méthode familière, j’usai de l’analyse logique pour serrer de près toutes les possibilités de solution.

— Combien de domestiques dans la maison ? demandai-je.

— Je croirais volontiers qu’ils ne sont que deux : le vieux maître d’hôtel et sa femme. Le train de la maison m’a paru des plus modestes.

— Alors, pas de serviteur dans le pavillon ?

— Non. À moins que le petit homme barbu n’en remplît l’office. Je l’ai jugé, pourtant, d’une condition très supérieure.

— Voilà qui est suggestif. Vous n’avez pas remarqué si l’on envoyait de la nourriture au pavillon ?

— Puisque vous m’en parlez… oui, je me rappelle avoir vu Ralph se diriger vers le pavillon avec un panier. Mais je n’ai pas eu, dans le moment, l’idée de nourriture.

— Avez-vous cherché tant soit peu à vous renseigner sur place ?

— J’ai causé avec le chef de gare. Et aussi avec l’aubergiste du village. Je leur ai simplement demandé s’ils ne savaient rien de mon camarade Godfrey Emsworth. Tous les deux le savaient parti pour le tour du monde ; il n’était resté chez lui que très peu de temps après son retour d’Afrique. C’était là, de toute évidence, la version universellement acceptée.

— Vous n’avez soufflé mot de vos soupçons ?

— À personne.

— Sage réserve. L’affaire mérite examen. J’irai avec vous à Tuxbury Old Park.

— Aujourd’hui ?

J’instruisais, à l’époque, cette affaire de l’École de l’Abbaye dont a parlé mon ami Watson et à laquelle se trouvait si intimement mêlé le duc de Greyminster. En outre, j’avais reçu du sultan de Turquie un mandat qui exigeait d’être rempli sans délai, sous peine des conséquences politiques les plus graves. Ce n’est donc qu’au début de la semaine suivante que je pus, comme mon journal en fait foi, m’embarquer pour le Bedfordshire en compagnie de M. James M. Dodd. Dans la voiture qui nous menait à la gare d’Euston, nous prîmes, en passant, un sévère et taciturne personnage, tout gris d’aspect, avec qui je m’étais d’avance entendu. Je le présentai à Dodd :

— Un vieil ami, dis-je. Il se peut que sa présence nous soit totalement inutile, comme il se peut qu’elle nous soit indispensable. Pour l’instant, nous en resterons là sur ce sujet.

Les récits de Watson ont sans doute édifié le public sur ce fait que, dans le cours d’une affaire, je n’ai pas accoutumé de me gaspiller en paroles ou de trahir ma pensée. Nous n’échangeâmes pas un mot jusqu’à Euston, ce qui eut l’air de beaucoup étonner M. Dodd. Une fois dans le train, je lui posai une question, à l’adresse expresse de notre compagnon de route :

— Vous avez, dites-vous, si clairement vu votre ami derrière la fenêtre que vous ne sauriez douter de l’avoir reconnu ?

— Il recevait en pleine figure la lumière de la lampe et pressait le nez contre la vitre.

— Ce ne pouvait être quelqu’un qui lui ressemblât ?

— Non, non, c’était lui-même.

— Très changé, pourtant, dites-vous ?

— Sous le rapport du teint seulement. Il avait la pâleur… comment traduire cela ?… d’un ventre de poisson. Il était blêmi, décoloré.

— D’une façon partout égale ?

— Peut-être pas. Ce que je voyais le mieux, c’était le haut du visage.

— L’avez-vous appelé ?

— Non. J’étais trop interdit, trop horrifié. Vous savez d’ailleurs que, bientôt après, je me jetai à sa poursuite, mais sans résultat.

Mon opinion était à peu près faite, il n’allait plus falloir qu’un tout petit incident pour la confirmer. Lorsque, après un interminable trajet en voiture, nous arrivâmes devant la vieille habitation, si fantasquement irrégulière, que mon client m’avait décrite, ce fut Ralph, le maître d’hôtel, qui nous ouvrit la porte. J’avais réquisitionné la bagnole pour tout le jour et prié l’ami qui nous accompagnait de bien vouloir, en cas que nous eussions besoin de lui, nous attendre. Ralph, menu, ridé, portait la tenue conventionnelle de son état : veston noir et pantalon marengo, mais avec une variante curieuse : il était ganté de cuir. À peine nous eut-il aperçus, il ôta ses gants, qu’en passant dans le hall il déposa sur la table. J’ai, mon ami Watson a pu le faire remarquer, des sens anormalement aiguisés. Je crus flairer une odeur légère mais pénétrante qui semblait venir de la table. Je me retournai, je posai sur la table mon chapeau, que j’en fis choir comme par mégarde, et, en me penchant pour le ramasser, j’avançai le nez tout proche des gants. Oui, c’était d’eux, indubitablement, que venait cette bizarre odeur de créosote. Quand j’entrai dans le salon du colonel, je n’avais plus rien à apprendre. Hélas ! pourquoi faut-il que je démasque ainsi mon jeu en racontant cette histoire ? C’est, au contraire, par ses façons de cacher tel ou tel anneau de la chaîne que Watson, dans le dessein de plaire, produit ordinairement ses effets.

Le colonel Emsworth ne se trouvait pas dans la pièce ; mais prévenu par Ralph de notre arrivée, il ne tarda pas à nous rejoindre. Nous entendîmes dans le couloir son pas rapide et lourd, la porte s’ouvrit sous une poussée violente, il se rua vers nous, la barbe hérissée, les traits convulsés, terrible autant que jamais un homme me parut terrible. Il tenait à la main nos cartes, dont il fit mille morceaux qu’il piétina.

— Misérable furet ! dit-il à M. James M. Dodd, ne vous ai-je pas signifié une fois pour toutes que vous étiez de trop ici ? Tâchez de n’y plus montrer votre maudite figure ! Si vous avez l’audace de remettre les pieds chez moi sans ma permission, j’emploierai les moyens violents. Je vous tirerai dessus, monsieur ! Oui, par Dieu ! je vous tirerai dessus.

Et se tournant alors vers moi :

— Quant à vous, monsieur, je sais l’ignoble profession que vous exercez. Allez promener ailleurs vos talents et votre réputation, ce n’est pas ici leur place.

— Monsieur, lui répondit mon client d’un ton énergique, je ne m’en irai pas sans avoir eu de vous l’assurance que Godfrey ne subit aucune contrainte.

Le colonel sonna.

— Téléphonez à la police, Ralph, ordonna-t-il au maître d’hôtel, Informez l’inspecteur qu’il y a des cambrioleurs dans la maison et demandez qu’il nous envoie deux constables.

— Pardon ! m’interposai-je. Vous ne devez pas ignorer, monsieur Dodd, que dans la circonstance présente la loi est tout entière du côté du colonel. Lui, pour sa part, devrait reconnaître que votre sollicitude pour son fils est votre unique mobile. Je me permets d’espérer que, s’il nous accordait cinq minutes de conversation, je réussirais à modifier ses façons de voir en cette affaire.

— On ne modifie pas si aisément mes façons de voir, répliqua le vieux soldat. Ralph, vous avez entendu mon ordre, qu’attendez-vous pour obéir ? Téléphonez à la police.

— Non ! m’écriai-je, barrant le chemin de la porte. Une intervention de la police ne ferait qu’amener la catastrophe que vous redoutez.

Je détachai une feuille de mon carnet et j’y traçai un mot.

— Lisez, dis-je au colonel en lui tendant la feuille. Vous connaîtrez ainsi l’objet de notre visite.

Il lut, et de sa figure s’effaça toute autre expression que celle de la stupeur.

— Comment savez-vous ? bégaya-t-il en se cambrant sur son siège.

— Savoir est mon métier, répondis-je.

Il se tut, songeur et tiraillant les poils épars de sa barbe.

— Eh bien ! dit-il tout à coup, si vous désirez voir mon fils, vous allez le voir. Ce n’est point ma faute, vous l’aurez voulu. Ralph, courez prévenir M. Godfrey et M. Kent que nous serons auprès d’eux dans cinq minutes.

Les cinq minutes écoulées, nous descendions l’allée du jardin pour déboucher devant le mystérieux pavillon. À la porte se tenait le petit homme barbu, dont l’étonnement était visible.

— Colonel Emsworth, voilà bien de l’imprévu, dit-il ; vous contrariez tous mes arrangements.

— Je n’en suis pas responsable, on me force la main, monsieur Kent. M. Godfrey peut-il nous recevoir ?

— Il vous attend.

On nous conduisit à une chambre sur le devant, large et simplement meublée. Un homme y était debout, tournant le dos à la cheminée. Mon client se précipita vers lui, la main tendue.

— Cher vieux Godfrey, que je suis heureux !

Mais l’autre le repoussa du geste.

— Ne me touchez pas, Jimmie ! Tenez-vous à distance ! Oui, oui, vous pouvez écarquiller les prunelles, vous ne reconnaissez plus, n’est-ce pas, Emsworth votre camarade, le beau premier soldat du bataillon B ?

Effectivement, son aspect n’était rien moins que normal. On voyait qu’il avait été beau ; mais sur son visage nettement découpé, brûlé par le soleil africain, s’étalaient une quantité de plaques blanchâtres ; sa peau brune était, par endroits, totalement décolorée.

— Vous comprenez qu’avec ça je ne recherche pas les visiteurs. Vous, Jimmie, ça n’a pas d’importance ; mais je me serais passé de votre ami. Je suppose que vous deviez avoir vos raisons pour venir ; seulement, vous ne me trouvez pas à mon avantage.

— Je voulais être sûr qu’il ne vous arrivait rien de fâcheux, Godfrey. Je vous ai vu une nuit quand vous regardiez à ma fenêtre. Depuis, je ne me possédais plus, j’avais besoin de savoir à quoi m’en tenir sur votre compte.

— Ralph m’avait annoncé que vous étiez là, je n’ai pu m’empêcher d’aller vous donner un coup d’œil à la dérobée. J’espérais que vous ne me verriez pas et n’eus que le temps de fuir vers mon antre quand je vous entendis ouvrir la fenêtre.

— Mais enfin, au nom du ciel, qu’y a-t-il ?

— C’est toute une histoire, fit le jeune homme en allumant une cigarette. Vous vous rappelez ce matin de bataille à Buffelsspreut, devant Prétoria, sur la ligne du chemin de fer de l’Est ? On vous a dit que j’étais blessé ?

— Oui, mais je n’obtins jamais de précisions sur votre blessure.

— En ce pays très accidenté, trois d’entre nous se trouvèrent séparés des autres. Il y avait Simpson, celui que nous appelions Simpson le chauve, Anderson et moi. Petit à petit, nous gagnions du terrain sur les Boers, mais ils combattaient à couvert et finirent par nous avoir. Mes deux camarades furent tués. Quant à moi, une de ces balles qu’on emploie contre les éléphants me traversa l’épaule. Cependant je m’accrochai à mon cheval, et il parcourut plusieurs milles avant qu’une syncope me désarçonnât.

« La nuit tombait quand je repris connaissance. Je me relevai. Je me sentais faible et malade. Jugez de ma surprise en découvrant, tout près de l’endroit où j’étais, une grande maison encadrée d’une véranda et percée de nombreuses fenêtres. Il faisait un de ces froids que vous n’avez pas dû oublier et comme il en tombe, le soir, dans cette région de l’Afrique, un froid engourdissant, mortel, bien différent du froid piquant, glacial et salubre. J’étais transi jusqu’aux os ; la seule chance de salut qui me restât, c’était d’atteindre cette maison. Je m’y acheminai cahin-caha, flageolant sur mes jambes, à peine conscient de mes actes. Je me revois, comme dans un brouillard, montant pas à pas les marches, franchissant une porte grande ouverte, entrant dans une salle spacieuse qui contenait plusieurs lits et me jetant, avec un soupir de soulagement, sur l’un d’eux. Le lit n’était pas défait, mais cela ne me gêna guère. Je ramenai les couvertures sur mon corps grelottant et tout aussitôt m’endormis d’un profond sommeil.

« En m’éveillant au matin, j’eus l’impression d’émerger non pas dans un monde sain, mais dans un extravagant cauchemar. Par les fenêtres sans rideaux, le soleil déversait à flots sa lumière ; il n’y avait pas, dans ce vaste dortoir nu et blanchi au lait de chaux, un détail qui ne se détachât avec une netteté crue. Devant moi se tenait une sorte de nabot à grosse tête bulbeuse. Il jacassait en hollandais, d’un air très exalté, en brandissant d’horribles mains qui me firent l’effet d’éponges brunes. Des gens l’entouraient, que cette scène paraissait amuser. Mais un frisson me parcourut quand je les regardai. Aucun n’avait l’aspect normal d’un être humain. Tous étaient ou contrefaits, ou ballonnés, ou défigurés de quelque étrange manière. Le rire de ces monstres rendait un son effrayant.

« Je crus comprendre qu’aucun d’eux ne parlait l’anglais. Pourtant, il devenait nécessaire de nous expliquer, car le nain macrocéphale manifestait une fureur croissante. Poussant des cris de bête féroce, il allongeait sur moi ses mains difformes, et il me tirait hors du lit, sans égard au sang qui s’était remis à couler de ma blessure. Ce phénomène avait la force d’un taureau ; je ne sais ce qu’il eût fait de moi si un homme d’un certain âge, dont l’autorité se reconnaissait à première vue, n’était accouru au tumulte. Il prononça d’un ton sévère, en langue hollandaise, quelques mots qui suffirent à me délivrer de mon persécuteur, puis, se tournant vers moi et me regardant, d’un air de n’en pas croire ses yeux :

« — Comment diable êtes-vous venu ici ? me demanda-t-il. Mais je vois que vous êtes fatigué, blessé, que votre état réclame des soins ; je suis médecin, je vous aurais vite fait un pansement. Le malheur est que dans cette maison vous courez un pire danger que sur le champ de bataille. Vous êtes dans une léproserie, vous avez dormi dans le lit d’un lépreux.

« Ai-je besoin de vous en dire plus, Jimmie ? En prévision de la bataille imminente, ces pauvres gens avaient dû être évacués la veille ; puis, à mesure qu’avançait l’armée anglaise, ils avaient été ramenés par le médecin directeur de l’hôpital, qui m’assura que, tout immunisé qu’il pût se croire contre le mal, il n’eût pas osé faire ce que j’avais fait. Il me donna une chambre particulière, me combla de prévenances. Au bout d’environ une huitaine, on me transféra à l’hôpital général de Prétoria.

« Vous voilà au fait maintenant. J’espérais contre tout espoir ; c’est seulement après mon retour chez moi que je connus mon malheur aux terribles signes inscrits aujourd’hui sur mon visage. Que devais-je faire ? Ici, nous étions loin de tout, nous avions deux serviteurs absolument dignes de confiance, il y avait un pavillon où je pouvais me retirer ; M. Kent, qui est médecin, acceptait, sous le sceau du secret, de partager ma retraite. Je n’avais le choix qu’entre la réclusion chez moi et la relégation à vie parmi des étrangers. Mais le plus grand secret s’imposait si l’on ne voulait pas que le pays, troublé dans sa quiétude, réclamât d’un seul cri mon éloignement.

Vous-même, Jimmie, vous-même, il y avait à vous maintenir dans l’ignorance. Comment a-t-on pu faire céder mon père ? Je ne l’imagine pas.

— Demandez-le à monsieur, fit le colonel Emsworth, en me désignant du doigt.

Et il ajouta, dépliant la feuille de carnet, sur laquelle je m’étais contenté d’écrire le mot « lèpre » :

— Du moment qu’il en savait tant, j’ai jugé préférable qu’il sût tout.

— Et vous avez eu raison, dis-je, je ne m’étonnerais pas qu’il en résultât un bien. Seul jusqu’ici, je crois, M. Kent a vu le malade : M. Kent me permettra-t-il de lui demander s’il a une expérience particulière de ces sortes de maladies, qui sont, à ce qu’il me semble, propres à la région des tropiques ou aux régions voisines des tropiques ?

— J’en sais ce que sait d’ordinaire tout bon médecin, me répliqua-t-il avec quelque raideur.

— Je ne doute pas, monsieur, de votre parfaite compétence ; vous comprendrez néanmoins qu’en un cas de ce genre une deuxième opinion a son prix. Apparemment, vous l’avez évitée par crainte qu’on ne vous pressât d’éloigner le malade ?

— C’est vrai, reconnut le colonel Emsworth.

— Je le présumais. Aussi ai-je amené avec moi un homme sur la discrétion duquel on peut entièrement se reposer. J’ai pu naguère lui rendre un service de ma profession, il est prêt à vous donner son avis plutôt en ami qu’en spécialiste. C’est sir James Saunders.

La perspective d’une entrevue avec lord Roberts n’eût pas produit chez un jeune subalterne plus d’émerveillement et de plaisir que n’en réfléchit le visage de M. Kent.

— Je serai on ne peut plus flatté… murmura-t-il.

— Alors, je vais faire appeler sir James. Je l’ai laissé dans notre voiture à la porte de la maison. En attendant, colonel Emsworth, nous pourrions nous réunir dans votre cabinet, où je vous fournirai quelques éclaircissements utiles.

Ici, mon Watson me manque. Par des questions astucieuses, par des exclamations de surprise, il relèverait la simplicité de mon art jusqu’à faire, de ce qui n’est que du bon sens systématisé, un pur prodige. Ce sont des moyens auxquels je ne puis recourir, parlant pour mon compte. Je vais cependant exposer le processus de ma pensée comme je l’exposai, dans le cabinet du colonel Emsworth, à mon petit auditoire, qu’était venue renforcer la mère de Godfrey.

— Je pars, dis-je, de cette idée qu’une fois éliminé tout l’impossible, ce qui demeurera, fût-ce improbable, doit être vrai ; si, après cela, plusieurs explications sont encore plausibles, on les mettra concurremment à l’épreuve, jusqu’à ce qu’enfin l’une d’elles prévaille et qu’on ait une conviction fondée. Appliquons ce principe au cas actuel. Tel qu’il me fut présenté, la détention ou la réclusion de ce jeune homme dans la maison de son père pouvait s’expliquer de trois façons. Ou bien on le cachait à la suite d’un crime, ou bien il était fou et on voulait lui épargner la maison de santé, ou bien il avait une maladie qui commandait son internement : je ne voyais pas d’autre explication convenable. J’avais donc à les vérifier toutes les trois et à les mettre en balance.

« L’hypothèse d’un crime ne supportait pas l’examen. On ne signalait dans le pays aucun crime mystérieux ; cela, j’en étais sûr. Se fût-il agi d’un crime non encore découvert, l’intérêt de la famille eût été de se débarrasser du coupable et de l’expédier à l’étranger, non de le garder sur place. Ainsi, cette première explication ne tenait pas debout.

« L’hypothèse de folie n’était pas plus admissible. La présence d’une seconde personne suggérait l’idée d’une surveillance. Le fait qu’en sortant ladite personne fermait la porte à clef fortifiait cette idée en y ajoutant l’idée de contrainte. D’autre part, la contrainte ne pouvait être bien sérieuse, sinon le jeune homme n’eût pu s’échapper pour aller regarder son ami. Vous vous rappelez, monsieur Dodd, que j’essayai de vous faire préciser certains détails. Par exemple, je vous demandai si vous aviez vu le titre du journal que lisait M. Kent. C’eût été la Lancette ou le Journal médical anglais que cela m’eût aidé. Il n’est pas illégal de garder un fou chez soi pourvu qu’une personne qualifiée le surveille et que l’autorité en soit avisée. Mais alors, pourquoi tout ce secret ? La seconde explication ne valait pas mieux que la première.

« Restait la troisième. Quoique impliquant un fait rare et peu vraisemblable, elle paraissait justifiée de tout point. La lèpre ne laisse pas d’être assez fréquente dans le Sud-Afrique. Par un hasard extraordinaire, le jeune homme pouvait l’avoir contractée. De là une situation terrible pour la famille, désireuse d’empêcher qu’on ne l’internât. Un secret rigoureux était nécessaire si l’on voulait prévenir la rumeur publique et l’intervention de l’autorité. On n’aurait pas de peine à trouver, en le payant, un homme qui se chargeât du malade ; il n’y aurait pas de raison pour que celui-ci ne jouît d’un peu de liberté la nuit. Enfin, la décoloration de la peau était un effet habituel du mal. Tout cela formait un nœud si serré de présomptions que je résolus d’agir comme en face d’une certitude. Dès mon arrivée ici, je m’aperçus que Ralph, qui porte les repas au pavillon, avait les gants imprégnés d’un antiseptique. Il n’en fallait pas plus pour dissiper mes derniers doutes. Un simple mot vous montra que j’avais percé à jour votre secret, colonel Emsworth ; et si, au lieu de prononcer ce mot, je pris le parti de l’écrire, c’était pour vous faire entendre que vous pouviez compter sur ma discrétion.

J’achevais cette petite analyse quand la porte s’ouvrit, Ralph introduisait sir James. Les traits de sphinx du grand dermatologiste s’étaient détendus, une flamme brûlait dans ses yeux. Il alla au colonel Emsworth et, lui serrant les mains :

— C’est mon lot, dit-il, d’apporter plus souvent les mauvaises nouvelles que les bonnes. Je n’en suis que plus heureux aujourd’hui : le mal de votre fils n’est pas la lèpre.

— Que dites-vous ?

— Je dis que nous avons là, tout bonnement, une fausse lèpre, une ichthyose, maladie tenace, certes, et fort laide, car elle rend la peau squameuse ; mais maladie guérissable et non contagieuse. Oui, monsieur Holmes, la coïncidence est remarquable… et d’ailleurs s’agit-il bien d’une coïncidence ? N’y a-t-il pas en jeu, dans le cas présent, des forces subtiles dont nous ignorons à peu près tout ? Sommes-nous en état d’affirmer que la crainte dans laquelle a vécu ce jeune homme depuis le jour où il fut exposé à la contagion n’a pu produire un effet physique analogue à ce qu’il redoutait ? Du moins, je me porterais garant, sur ma réputation professionnelle… Mais voilà Mrs. Emsworth qui s’évanouit. Nous devrions la laisser avec M. Kent jusqu’à ce qu’elle soit remise de cette heureuse secousse.

III

LE DIAMANT JAUNE

Ce fut un plaisir pour le Dr Watson de retrouver la maison de Baker Street, l’appartement du premier étage et cette chambre toujours en désordre qui avait vu débuter tant de curieuses aventures. Il n’eut qu’à promener le regard autour de lui pour reconnaître les cartes scientifiques pendues aux murs, la table de chimie corrodée par les acides, le seau à charbon plein de tabac et de vieilles pipes. Enfin ses yeux rencontrèrent la fraîche et souriante figure de Billy, le jeune groom, qui, avec un tact, une adresse précoces, avait su quelque peu adoucir les rigueurs de l’isolement où s’enfermait le taciturne détective.

— Vraiment, rien ne paraît changé, Billy. Vous êtes, quant à vous, toujours le même. Lui aussi, j’espère ?

Billy se tourna, d’un air de sollicitude, vers la chambre à coucher, dont la porte était close.

— Il est couché, répondit-il ; je crois qu’il dort encore.

C’était le soir d’un beau jour d’été, à sept heures. Mais Watson connaissait de longue date les habitudes irrégulières de son ami, et la réponse de Billy ne lui causa pas de surprise.

— Cela veut dire qu’il a une affaire en train, je suppose ?

— Une affaire qui lui donne en ce moment beaucoup de mal. Sa santé m’inquiète. Il maigrit, il pâlit, il ne prend aucune nourriture. « Quand est-ce que vous voudrez bien dîner, monsieur Holmes ? », lui a demandé Mrs. Hudson. « Après-demain soir, à sept heures et demie », a-t-il répondu. Vous savez ses façons d’agir en pareille circonstance.

— Oui, Billy, je sais.

— Il est à la poursuite de quelqu’un. Hier, il battait les rues sous un costume d’ouvrier, comme s’il cherchait du travail. Aujourd’hui, c’était sous un travesti de vieille femme. Je m’y suis laissé prendre moi-même ; pourtant, je devrais commencer à m’y connaître.

Et désignant, d’un geste accompagné d’un rire penaud, une ombrelle roulée à la diable qui se dressait contre le divan :

— Tenez, voilà qui faisait partie de l’équipement de la vieille.

— Mais, enfin, de quoi s’agit-il, Billy ?

Le jeune homme baissa la voix comme pour un secret d’État.

— À vous, monsieur, je peux le dire, ça n’a pas d’inconvénient. Mais il ne faut pas que ça aille plus loin. Il s’agit de l’affaire du diamant de la Couronne.

— Quoi ! la fameuse pierre de trois cent mille livres ?

— Oui, monsieur. Il faut que le voleur et la pierre se retrouvent. Tenez, sur ce divan, là, sont venus s’asseoir en personne le secrétaire d’État à l’Intérieur et le premier ministre. M. Holmes a été très gentil avec eux ; il les a bien vite rassurés en leur promettant de faire tout son possible. Puis, il y a lord Cantlemere…

— Ah ?

Oui, monsieur. Et vous comprenez ce que ça signifie, lord Cantlemere. Un homme, si j’ose dire, tout d’un morceau. Je m’arrange assez du premier ministre et je n’ai rien contre le sous-secrétaire d’État ; mais quant à lord Cantlemere, je ne peux pas le souffrir. Ni M. Holmes non plus. Il ne voulait pas qu’on s’adressât à M. Holmes. On ne l’a pas écouté, du reste.

— Et M. Holmes sait cela ?

— M. Holmes sait toujours ce qu’il doit savoir.

— Espérons donc qu’il réussira, pour la plus grande honte de lord Cantlemere. Mais dites-moi, Billy, qu’est-ce que ce rideau en travers de la fenêtre ?

— Voilà trois jours que M. Holmes l’a fait placer. Il y a quelque chose d’amusant derrière.

Et Billy, s’avançant, écarta la draperie qui masquait l’embrasure du bow-window.

Un cri d’étonnement échappa au docteur Watson : à quelques pas de lui était assis profondément, dans un fauteuil, le visage tourné de biais vers la fenêtre, et penché en avant comme s’il lisait, un mannequin, un personnage de cire, à la ressemblance parfaite de son vieil ami, Billy en détacha la tête et l’éleva dans l’air.

— Pour lui donner davantage l’apparence de la vie, nous le plaçons tantôt sous un angle tantôt sous un autre. Je ne m’y hasarderais pas si le store n’était baissé. Quand il est levé, le mannequin se voit d’en face.

— Une fois déjà nous avons eu recours à un artifice analogue.

— C’était avant que je fusse là, dit Billy.

S’approchant de la fenêtre, il écarta les rideaux et regarda dans la rue.

— Il y a des gens qui nous guettent de là-bas. Je vois un individu à la croisée. Regardez vous-même.

Watson avait à peine fait un mouvement que la porte de la chambre à coucher s’ouvrit, Sherlock Holmes apparut, long, maigre, le visage pâli et tiré, mais la démarche toujours aussi vive. Il bondit vers la fenêtre, dont il se hâta de baisser le store.

— J’arrive à temps, Billy, dit-il. Vous couriez un danger de mort, et je ne puis encore me passer de vous, mon garçon. Ah ! Watson, que cela est donc bon de vous revoir dans votre ancien logis ! Vous m’y trouvez à une minute critique.

— C’est ce qu’il me semble.

— Laissez-nous, Billy. Ce garçon-là, Watson, constitue pour moi un problème : dans quelle mesure ai-je le droit de l’exposer à un danger ?

— À quel danger, Holmes ?

— Au danger de mort soudaine. Je m’attends pour ce soir à quelque chose.

— À quoi ?

— À être assassiné, Watson.

— Vous plaisantez, Holmes ?

— Si peu que j’aie le sens du comique, je saurais trouver une plaisanterie meilleure. Mais ne nous faisons pas de bile. Un peu d’alcool ? Le siphon d’eau gazeuse et les cigares sont toujours à la même place. Permettez que je vous revoie dans votre fauteuil accoutumé. J’espère que vous n’avez pas appris à mépriser mon lamentable tabac et ma pipe ? Ils doivent, ces jours-ci, me tenir lieu de nourriture.

— Pourquoi ne mangez-vous pas ?

— Parce qu’avec la diète les facultés s’affinent. Comme médecin, mon cher Watson, vous devez admettre que tout le sang que la digestion appelle à l’estomac est autant de perdu pour le cerveau. Je suis un cerveau, Watson ; le reste n’est chez moi qu’accessoire ; et c’est donc le cerveau qui doit me préoccuper.

— Mais le danger dont vous parlez, Holmes ?

— Ah ! oui. Dans le cas où l’événement que j’envisage viendrait à se produire, peut-être ne feriez-vous pas mal de vous bien enfoncer dans la mémoire le nom et l’adresse de l’assassin : vous les remettriez à Scotland Yard, avec l’assurance de ma sympathie et ma suprême bénédiction. Le nom, c’est Silvius, comte Negretto Silvius ; s’il vous plaît, veuillez l’écrire, mon cher, veuillez l’écrire ! Sans oublier l’adresse : 136, Moorside Gardens, Londres, N. O. Ça y est ?

Les traits de Watson se crispaient d’inquiétude. Il savait trop, l’honnête docteur, quels risques immenses bravait parfois Holmes et que celui-ci, dans ses propos, devait plutôt atténuer qu’exagérer les choses. Homme d’action, il fit ce que commandait la circonstance.

— Du moment qu’un péril vous menace, j’en suis, Holmes. Je me trouve libre pour un ou deux jours…

— Vous n’avez pas gagné au moral, Watson. Voilà qu’à vos autres défauts vous avez ajouté celui de conter des blagues. Rien qu’à votre mine, on reconnaît le médecin assailli de visites.

— Elles ont si peu d’importance ! Mais ne pouvez-vous faire arrêter votre individu ?

— Je le pourrais, et c’est bien ce qui l’embête.

— Alors, qu’attendez-vous ?

— De savoir où est la pierre.

— En effet, Billy m’a dit… Le fameux diamant de la Couronne, n’est-ce pas ?

— Oui, la grande pierre jaune venant de Mazarin. J’ai jeté mon filet, je tiens le poisson, mais je n’ai pas la pierre. Que me servirait de prendre mon homme, ou, plus exactement, mes hommes ? Évidemment, il serait fort bien d’en purger le monde ; mais je songe à la pierre, il me la faut avant tout.

— Ce que vous appelez le poisson, c’est, notamment, le comte Silvius ?

— Oui, un vrai requin à la dent redoutable. L’autre est Sam Merton le boxeur. Oh ! pas un requin, celui-là, mais un pauvre imbécile de gros goujon qui n’a eu que le tort de se laisser prendre en remorque par le comte, et qui frétille aujourd’hui dans mon filet.

— Où est-il, pour l’instant, votre comte Silvius ?

— Je ne l’ai pas lâché d’une semelle ce matin. Vous m’avez déjà vu, Watson, jouer le personnage d’une vieille dame ; jamais je n’y ai mis autant de naturel que cette fois. C’est au point que le comte m’a ramassé mon ombrelle. « Si vous permettez, madame… » Vous savez qu’il est à moitié Italien ? Il a, quand ça lui plaît, toute la bonne grâce des Méridionaux. Mais, par exemple, quand ça ne lui plaît pas, il est le diable fait homme. La vie est pleine d’événements bizarres, Watson.

— Mais votre aventure pouvait tourner au drame ?

— Je n’en disconviens pas. Le fait est que je suivis le comte jusqu’à l’atelier du vieux Straubenzee. C’est Straubenzee qui a fabriqué le fusil à air : une petite arme d’un assez joli travail, paraît-il, et probablement braquée dans ce moment même à la fenêtre d’en face. Avez-vous vu le mannequin ? Billy vous l’a montré, naturellement. Eh bien, je ne m’étonnerais pas si, d’une minute à l’autre, mon simulacre recevait une balle dans la tête. Ah ! c’est vous, Billy ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Le jeune homme venait de reparaître, portant une carte sur un plateau. Holmes n’y eut pas plutôt jeté les yeux qu’il leva les sourcils ; un sourire jouait sur ses lèvres.

— Le comte en personne ! J’avoue que je ne m’y attendais pas. Du sang-froid, Watson ! Cet homme nous en donne l’exemple. Vous savez sans doute sa réputation comme chasseur de gros gibier : par quel triomphe il couronnerait sa carrière s’il m’ajoutait au tableau de ses victimes ! Sa démarche prouve une chose, c’est qu’il me sent sur ses talons.

— Envoyer chercher la police.

— Pas tout de suite. Voulez-vous, en vous y prenant avec prudence, regarder par la fenêtre s’il ne rôde personne dans la rue ?

Watson glissa précautionneusement un œil sous un coin du rideau.

— Il y a, près de votre porte, un gaillard d’assez rude aspect.

— Ce doit être Sam, le fidèle mais stupide Sam. Où avez-vous laissé notre gentleman, Billy ?

— Dans l’antichambre, monsieur.

— Sitôt que je sonnerai, introduisez-le.

— Bien, monsieur.

Watson attendit que la fenêtre se fût refermée. Alors, se tournant vers son ami :

— Holmes, ce n’est pas possible. Voilà un homme aux abois, que n’arrête aucune considération ; il vient peut-être attenter à votre vie.

— Je n’en serais pas autrement surpris.

— J’insiste pour rester auprès de vous.

— Vous ne seriez qu’une cause de grave embarras.

— Pour lui ?

— Non, mon cher, pour moi.

— Je ne peux pas vous laisser de la sorte.

— Pourtant, vous allez me laisser, Watson. Chaque fois que vous avez été de la partie, vous avez joué le jeu qu’il fallait ; je suis sûr que cette fois encore vous le jouerez jusqu’au bout. Cet homme a son dessein arrêté en venant ici ; qui sait s’il n’y sera pas venu pour l’accomplissement du mien ?

Holmes prit un bloc-notes, sur lequel il griffonna quelques lignes.

— Sautez dans un cab, faites-vous porter à Scotland Yard, et, là, remettez ceci à l’inspecteur Youghal, de la division centrale ; puis revenez avec la police : elle peut avoir une arrestation à opérer.

— J’en serais heureux.

— Rien ne dit qu’à votre retour je n’aurai pas retrouvé la pierre.

Holmes sonna.

— Sortons par la chambre à coucher. Cette seconde issue est des plus commodes. Je désire voir mon requin avant qu’il ne me voie et j’ai, vous le savez, mes façons de procéder toutes personnelles.

La pièce était vide quand, la minute d’après, Billy introduisit le comte Sylvius. Le fameux chasseur, en qui l’homme de sport doublait un homme du monde, était un robuste personnage au teint basané, à la formidable moustache noire ombrageant des lèvres cruelles, épaisses, surmontées d’un long nez en bec d’aigle. Il était bien habillé, mais sa cravate et l’épingle de sa cravate flamboyaient, ses bagues jetaient des feux. Sitôt la porte refermée derrière lui, il regarda de tous les côtés, d’un air inquiet, farouche, en homme qui sous chaque pas redoute un piège ; et il fit un soubresaut en apercevant la tête immobile et le col de la robe de chambre qui dépassaient le dossier du fauteuil dans l’angle du bow-window. Sa physionomie n’exprima d’abord que de la stupeur ; mais, tout à coup, une horrible espérance alluma dans ses yeux noirs la flamme du meurtre.

Il regarda une fois de plus autour de lui pour s’assurer qu’il n’y avait pas de témoin ; puis, sur la pointe des pieds, la canne levée, il s’approcha de la figure silencieuse. Il se ramassait sur lui-même, prêt à bondir, quand, la porte de la chambre à coucher s’étant ouverte, une voix se fit entendre, glaciale et sardonique :

— Hé là, comte ! vous n’allez pas m’abîmer ça ?

L’assassin recula, ébahi, le visage convulsé. Un moment, il fit le geste de relever sa canne plombée, comme si, de l’effigie, sa fureur se tournait sur le modèle ; mais, dans les prunelles grises d’Holmes, dans l’ironie de son sourire, il y avait tant d’assurance que la main qui menaçait retomba.

— Joli objet, n’est-ce pas ? dit Holmes en s’avançant vers le mannequin. Œuvre du modeleur français Tavernier. Tavernier n’est pas moins habile à fabriquer des figures de cire que votre ami Straubenzee des fusils à air.

— Des fusils à air, monsieur ? Que voulez-vous dire ?

— Posez sur cette table votre chapeau et votre canne. Merci. Débarrassez-vous de votre revolver. Vous préférez vous asseoir dessus ? À votre aise. Vous venez fort à propos ; je désirais avoir avec vous un entretien de quelques minutes.

Le comte s’était encore renfrogné, ses sourcils étaient comme lourds de colère.

— Moi aussi j’avais deux mots à vous dire, Holmes. Je confesse que tout à l’heure j’ai cru m’attaquer à vous.

Assis à demi sur le rebord de la table. Holmes balançait une jambe.

— Je ne laissais pas de soupçonner que vous aviez quelque idée de ce genre. Pourquoi ? Qu’ai-je fait pour mériter les attentions dont vous m’honorez ?

— Ce que vous avez fait ? Vous vous êtes permis de m’ennuyer. Vous avez lancé vos créatures à mes trousses.

— Mes créatures ? Mais pas du tout, je vous l’affirme.

— Allons donc ! Je les ai fait suivre. Nous sommes à deux de jeu, Holmes.

— Comte Sylvius, peut-être voudrez-vous bien, en me parlant, me dire « monsieur ». C’est là une minutie, mais vous comprendrez qu’étant donné la nature de mes fréquentations je risquerais, si je n’y veillais, d’être dans les termes d’une familiarité excessive avec la moitié des chenapans de Londres ; souffrez que, pour ne désobliger personne, je ne fasse pas d’exception.

— Soit, « monsieur » Holmes.

— À la bonne heure ! Pour ce qui est de mes prétendus agents, vous vous trompez, je vous le répète.

Le comte eut un rire de mépris.

— D’autres que vous savent observer. Hier, c’était une espèce de vieux sportsman qui me filait ; aujourd’hui, c’est une vieille femme. Ils ne m’ont pas lâché de tout le jour.

— Vous ignorez, monsieur, le compliment que vous me faites. Le baron Dawson, la veille du jour où on le pendit, déclara que, si la loi trouvait en moi un auxiliaire, le théâtre y perdait un artiste. Et voilà que vous daignez louer mes petites créations !

— Quoi ! C’était vous ? Vous-même ?

Holmes haussa les épaules.

— Reconnaissez dans ce coin l’ombrelle que vous m’avez si poliment ramassée avant de concevoir aucun soupçon.

— Si je m’étais méfié, parbleu ! vous auriez bien pu ne jamais…

— … revoir ce modeste asile ? Je m’en doutais. C’est ainsi qu’hélas ! il nous arrive à tous de laisser passer la chance. Tant y a que vous ne vous êtes pas méfié et que nous voici.

Sur les yeux du comte les sourcils, de plus en plus noués, accentuaient leur menace.

— Ce que vous dites ne fait qu’aggraver les choses. Ainsi, c’est à vous personnellement que j’avais affaire ? Vous me donniez la comédie pour m’espionner ? Vous convenez que vous m’avez suivi à la piste ? Pourquoi ?

— Voyons, comte, vous avez chassé le lion en Algérie ?

— Eh bien ?

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? Mais par goût du sport, des émotions, du danger.

— Et aussi, je présume, pour délivrer le pays d’un fléau ?

— Sans doute.

— Voilà, résumées par vous, mes raisons de vous donner la chasse.

Le comte se dressa d’un jet ; involontairement, ses doigts cherchèrent la poche de sa ceinture.

— Asseyez-vous ! asseyez-vous donc ! Aux raisons par vous-même données j’en ajouterai une, d’ordre plus pratique : je veux le diamant jaune.

Le comte se rejeta sur son siège ; et avec un sourire méchant :

— Ma parole !… fit-il.

— Vous saviez que je vous poursuivais. Le motif réel de votre visite, c’est de vérifier l’étendue de mes renseignements et le degré de nécessité qu’il peut y avoir à m’écarter de votre route. Me plaçant à votre point de vue, je dirai qu’il y va d’une absolue nécessité, car je connais tout de l’affaire, sauf un détail que j’attends de votre complaisance.

— En vérité ! Et quel est-il, je vous prie, ce détail qui vous manque ?

— L’endroit où se trouve aujourd’hui le diamant de la Couronne.

Le comte fixa sur Holmes un regard perçant.

— Ah ! c’est là ce qui vous reste à connaître ? Et comment serais-je en état de vous le dire ?

— Vous êtes en état de me le dire, et vous me le direz.

— Quelle plaisanterie !

— Inutile de jouer au plus malin avec moi, comte Sylvius.

Et les yeux d’Holmes, tandis qu’il regardait son interlocuteur, se contractaient en s’éclairant, au point de n’être plus bientôt que deux inquiétantes pointes d’acier.

— Je lis au fond de votre esprit comme à travers une glace sans tain.

— Alors, bien entendu, vous y voyez où est le diamant ?

— Là ! vous savez où il est, j’ai votre aveu !

— Vous n’avez rien du tout.

— Allons ! soyez raisonnable, comte, il ne s’agit que de nous entendre. Ou bien il vous en cuirait.

— Et vous parlez de bluff !…

Songeur, tel un joueur d’échecs qui médite le coup décisif, Holmes regarda le comte. Puis il ouvrit le tiroir de sa table et y prit un gros carnet.

— Savez-vous ce qu’il y a là-dedans ?

— Comment le saurais-je ?

— Il y a vous.

— Moi ?

— Oui, vous. Vous tout entier. Et toute l’infamie dangereuse de votre vie.

— De par le diable, Holmes ! s’écria le comte en roulant des yeux enflammés, ma patience a des limites.

— J’ai tout là. Par exemple, les circonstances réelles de la mort de Mrs. Harold, qui vous léguait le domaine de Blymer et dont vous avez si tôt dilapidé au jeu l’héritage.

— Vous rêvez !

— Et l’histoire complète de miss Minnie Warender.

— Peuh ! vous n’en tirerez rien !

— Et que de choses encore ! Voici le vol commis dans le train de luxe Paris-Nice, la même année, en février 1892. Voici le faux chèque sur le Crédit Lyonnais.

— Non, là-dessus, vous vous trompez.

— C’est donc que j’ai raison sur le reste. Vous êtes joueur, comte, je ne vous apprends pas que, quand l’adversaire a tous les atouts, c’est gagner du temps que d’abattre ses cartes.

— Qu’est-ce que tout cela peut bien avoir de commun avec le diamant dont vous parliez ?

— Doucement, comte ! Vous courez la poste. Laissez-moi, s’il vous plaît, aller mon petit bonhomme de chemin. Donc, j’ai déjà contre vous un dossier assez complet. Mais surtout, j’en ai un, particulièrement bien établi, tant contre vous que contre votre champion à gages, dans le cas du diamant de la Couronne.

— En vérité ?

— Les témoins à charge ne manquent pas : c’est le cocher qui vous porta à Whitehall et celui qui vous en ramena ; c’est le commissionnaire qui vous vit près de la vitrine ; c’est Ikey Sanders, qui vous refusa d’en couper la glace. Ikey a mangé le morceau, vous perdez la partie.

Les veines se gonflaient au front du comte, ses mains brunes se crispaient dans l’effort qu’il faisait pour se contenir. Il essaya de parler, mais on eût dit que les mots se refusaient à ses lèvres.

— J’ai mis tout mon jeu sur la table, reprit Holmes. Une carte y fait défaut, le Roi de Diamants. Je ne sais pas où est la pierre.

— Vous ne le saurez jamais.

— Jamais ? Réfléchissez pourtant, comte. Représentez-vous bien la situation. Vous allez être coffré pour vingt ans. Sam Merton aussi. À quoi vous servira-t-il de garder le diamant ? À rien. Au contraire, si vous le remettez, je veux bien composer avec vous. Ce n’est pas vous, ce n’est pas Sam que nous voulons : nous voulons la pierre. Rendez-la, et, pour mon compte, je vous laisse tranquille désormais, aussi longtemps que votre conduite sera irréprochable. Ah ! par exemple, gare à la première incartade, elle serait la dernière ! Mais, pour l’instant, c’est sur la pierre et non sur vous que j’ai mission de mettre la main.

— Et si je refuse ?

— En ce cas, malheureusement, j’aurais à m’assurer de vous.

Cependant, Holmes ayant sonné, Billy venait d’apparaître.

— Peut-être, comte, ne serait-il pas mauvais que votre ami Sam assistât à cette conférence. Il convient, en somme, que ses intérêts y soient représentés. Vous allez descendre, Billy. Vous verrez devant la porte un gros gentleman fort laid. Vous le prierez de monter.

— S’il ne veut pas, monsieur ?

— Pas de violence, Billy. Gardez les formes. Dites au gentleman que le comte Sylvius le réclame, il montera certainement.

— Que pensez-vous faire ? demanda le comte après que Billy fut sorti.

— Mon ami Watson était avec moi tout à l’heure, je lui disais que je tenais dans mon filet un requin et un goujon ; maintenant, je tire le filet pour ramener l’un et l’autre.

Le comte s’était levé, une main derrière le dos. Holmes, lui, avait porté la main à la poche de sa robe de chambre.

— Vous ne mourrez pas dans votre lit, Holmes.

— Je l’ai souvent pensé. Qu’importe ? Tout considéré, votre mort à vous, comte, a plus de chances d’être verticale qu’horizontale. Mais ce sont là des anticipations malsaines. Pourquoi ne pas nous abandonner sans contrainte à la douceur du présent ?

Un regard de bête fauve incendia les yeux sombres du maître criminel. Holmes semblait grandir à mesure que la tension chez lui devenait plus forte et qu’il était plus sur le qui-vive.

— Inutile de tripoter votre revolver, mon ami, fit-il d’une voix calme. Vous savez parfaitement bien que vous n’oseriez pas vous en servir lors même que je vous en laisserais le temps. Ce sont de vilaines choses bruyantes que les revolvers ; comte, tenez-vous-en de préférence aux fusils à air. Mais, si je ne me trompe, j’entends le pas léger de votre estimable compère. Bonjour, monsieur Sam Merton. Pas drôle de faire le pied de grue dehors, n’est-ce pas ?

Le boxeur, jeune homme épaissement bâti, au visage stupide et têtu, aux joues plates, s’était arrêté, d’un air gauche, près de la porte, en roulant de tous les côtés des yeux étonnés. La bonne grâce d’Holmes était pour lui chose nouvelle ; il y sentait vaguement de l’hostilité et ne savait comment la prendre. Afin d’éclaircir ses idées, il se tourna vers le comte.

— Qu’est-ce qu’il y a, comte ? Qu’est-ce que c’est que ce type-là ? De quoi est-ce qu’il s’agit ?

Sa voix était sourde et rauque.

Le comte haussa les épaules. Ce fut Holmes qui répondit :

— Parlons sans phrases, monsieur Merton. Il s’agit de tout.

Mais le boxeur, continuant de s’adresser au comte :

— Si c’est une blague, je n’ai pas envie de rire.

— Je m’en doute, repartit Holmes ; et vous en aurez moins d’envie encore, je vous le garantis, à mesure que la soirée s’avancera. Écoutez-moi bien, comte Sylvius. Je suis un homme très occupé, je n’ai pas de temps à perdre. Je rentre dans ma chambre. En mon absence, veuillez vous considérer ici comme chez vous. Libre de toute gêne, puisque je ne serai pas là, expliquez à votre ami où en est votre affaire. Je vais essayer sur mon violon la barcarolle des Contes d’Hoffmann. Dans cinq minutes, je reviens chercher votre réponse. Vous saisissez bien, n’est-ce pas, l’alternative : ou vous rendez la pierre ou l’on vous arrête ?

Holmes se retira après avoir pris, dans le coin où elle était posée, sa boîte à violon ; et, quelques instants plus tard, derrière la porte fermée de la chambre, l’on entendait faiblement gémir la plus obsédante des mélodies.

— Alors quoi ? fit Merton avec anxiété au moment où le comte se tournait vers lui. Est-ce qu’il sait quelque chose à propos de la pierre ?

— Il en sait diantrement plus qu’il ne devrait, si même il ne sait tout, ce dont j’ai peur.

— Bon sang !

Et la face blême du boxeur devint encore plus blême.

— Ikey Sanders nous a cafardés.

— Ah ! ben, celui-là, si je dois être pendu par sa faute, je ne mourrai pas sans l’avoir soigné comme il le mérite.

— Beau profit ! Voyons plutôt ce que nous avons à faire.

— Minute ! dit le boxeur, en lorgnant d’un air soupçonneux la porte de la chambre. Si notre particulier nous écoutait ? Faudrait prendre garde.

— Comment nous écouterait-il en faisant cette musique ?

— C’est juste. Mais il aura peut-être mis quelqu’un derrière un rideau. Trop de rideaux par ici.

Soudain, comme ses yeux parcouraient la pièce, Sam Merton découvrit la figure de cire près de la fenêtre. Et il ne sut que la contempler, bouche béante, l’index tendu.

— Bah ! un mannequin, expliqua le comte.

— Une poupée ? Ah ! parbleu, ça, c’est plus fort que chez Mme Tussaud. C’est lui tout vivant, tout craché, avec sa robe de chambre ! Mais ces rideaux, comte ?

— Ne vous occupez pas des rideaux. Nous sommes en train de perdre notre temps quand nous n’en avons pas de reste. Cet Holmes peut, s’il le veut, nous livrer à la justice.

— Le diable l’emporte !

— Cependant, il nous laisse filer si nous lui disons où est la pierre.

— Hein ! Lâcher le caillou ? Une bagatelle de cent mille livres !

— C’est l’un ou l’autre.

Merton gratta sa caboche tordue.

— Il est seul là-dedans. Réglons-lui son affaire. Rien à craindre une fois la lumière soufflée.

Le comte hocha la tête.

— Il est armé et il est sur ses gardes. Si nous le tuions, nous aurions de la peine à nous sauver d’ici. D’ailleurs, il a dû communiquer tous ses renseignements à la police. Hé mais ! qu’est-ce que c’est que ça ?

Un bruit vague s’était fait entendre, qui semblait venir de la fenêtre. Les deux malfaiteurs s’étaient vivement retournés ; mais le silence régnait de nouveau dans la pièce, où il n’y avait toujours, en dehors d’eux, que l’étrange figure de cire au fond de son fauteuil.

— Quelque chose dans la rue, fit Merton. Voyons, patron, vous avez de l’astuce, vous trouverez bien un truc pour nous tirer de là. Tant qu’il ne s’agit pas de cogner, à vous le tour.

— Je me suis joué d’adversaires plus redoutables, répondit le comte. La pierre est ici, dans ma poche secrète. J’aime mieux qu’elle ne traîne pas. Elle peut, dès cette nuit, quitter l’Angleterre et, d’ici à samedi, être coupée en quatre à Amsterdam. Holmes ne sait rien de Van Seddar.

— Je croyais que Van Seddar ne repartait que la semaine prochaine ?

— C’était convenu. Mais les circonstances exigent qu’il prenne le premier bateau. Vous ou moi devons aller tout de suite à Lime Street le prévenir et lui porter la pierre.

— La boîte à double fond n’est pas prête.

— Eh bien, il emportera la pierre sans la boîte, à tous risques. C’est urgent.

Le comte s’arrêta ; et, de nouveau, avec ce sentiment du danger qui chez le chasseur devient un instinct, il regarda fixement la fenêtre. Oui, c’était sûrement de la rue qu’était venu le faible bruit entendu tout à l’heuse.

— Quant à Holmes, reprit-il, nous le bernerons aisément. L’imbécile ne nous arrêtera pas s’il peut avoir la pierre. Nous la lui promettrons. Nous le lancerons sur une fausse piste. Avant qu’il en soit revenu, le diamant sera en Hollande et nous nous serons donné de l’air.

— Chic ! s’écria Merton avec un affreux sourire.

— Vous allez vous rendre de ce pas chez Van Seddar et lui dire de se trotter. Moi, pendant ce temps, je verrai notre homme, je l’amuserai avec des fariboles. Je lui raconterai que la pierre est à Liverpool. Tandis qu’il l’y cherchera sans l’y trouver, elle sera rendue à destination et vous fendrez avec moi les eaux bleues. Venez par ici, qu’on ne puisse nous épier par le trou de la serrure. Voilà la pierre.

— Je m’étonne que vous ayez le culot de la porter sur vous.

— Où serait-elle plus en sûreté ? Nous avons pu l’enlever de Whitehall, on pourrait tout aussi bien l’enlever de chez moi.

— Montrez un peu.

Le comte Sylvius, jetant sur son complice un coup d’œil médiocrement flatteur, feignit de ne pas voir la main malpropre qui se tendait vers lui.

— Quoi ? Pensez-vous que je vais vous la prendre de force ? À la fin, monsieur, je commence à en avoir assez de vos manières.

— Là, là ! pas d’histoire, Sam ! Ce n’est pas le moment de nous disputer. Venez près de la fenêtre si vous voulez bien voir la pierre. Levez-la à la lumière. Comme ceci, tenez.

— Merci !

Holmes, en disant ce mot, s’était élancé du fauteuil occupé jusqu’alors par le mannequin et il avait saisi la pierre. La tenant d’une main, il braquait, de l’autre, un revolver en plein visage du comte. Les deux coquins reculèrent, stupéfaits. Sans leur laisser le temps de se remettre, Holmes appuya sur un bouton électrique.

— Pas de violence, messieurs, je vous en prie, pas de violence ! Respectez le mobilier. Pénétrez-vous bien de cette idée que votre situation est impossible. La police attend dans la rue.

L’effarement, chez le comte, dépassait encore la terreur et la rage.

— Mais comment ?… bégaya-t-il.

— Votre surprise est naturelle. Vous ignorez qu’une seconde porte ouvre, de ma chambre, derrière ce rideau. Je craignais que vous ne m’eussiez entendu quand j’ai déplacé la figure de cire, mais la chance me favorisait. Ainsi j’ai pu ne rien perdre d’une intéressante conversation qui n’aurait pas eu la même liberté si vous aviez connu ma présence.

Le comte fit un geste de résignation.

— Nous vous donnons partie gagnée, Holmes. Vous êtes, je crois, le diable en personne.

— Du moins, peu s’en faut, répondit Holmes, avec le sourire même de la courtoisie.

Merton, esprit lent, ne s’était que petit à petit rendu compte de la situation. Comme des pas résonnaient pesamment dans l’escalier, il sortit enfin de son silence.

— Un beau coup de filet, s’écria-t-il. Mais le violon… le satané violon… qu’est-ce que cela signifie ? Il continue je l’entends encore.

— Laissez-le continuer, répliqua Holmes. C’est une bien remarquable invention que le gramophone.

À ce moment, la police faisait irruption dans la pièce. Des menottes cliquetèrent ; un cab emmena le comte et le boxeur. Et Watson s’attardait à complimenter Holmes de son nouveau triomphe lorsque l’imperturbable Billy se jeta, une fois de plus, au travers de leur conversation. Il apportait une carte.

— Lord Cantlemere, monsieur.

— Faites-le monter, Billy, dit Holmes.

Et s’adressant à Watson :

— Voici l’éminent personnage sur qui reposent tant de hauts intérêts. Un excellent homme, très loyal, mais assez « vieux régime ». Si nous essayions de le dérider ? Il ne doit, je présume, rien savoir encore de ce qui s’est passé tout à l’heure.

La porte s’ouvrit, encadrant une mince silhouette, un austère visage en lame de couteau, avec de longs favoris noirs, luisants, comme on en portait vers le milieu de l’époque victorienne, et qui s’assortissaient mal aux épaules arrondies, à la démarche traînante. Holmes s’avança d’un air empressé, pour serrer une main qui ne répondit que mollement à son étreinte.

— Comment allez-vous, lord Cantlemere ? Le temps est frais pour la saison, mais il fait chaud dedans ; voulez-vous me permettre de vous ôter votre pardessus ?

— Non, merci ; je le garde.

Mais Holmes, qui s’était emparé d’une manche, insista :

— Je vous en prie, laissez-moi faire. Mon ami le docteur Watson vous certifierait que ces changements de température sont des plus perfides.

Sa Seigneurie se dégagea, non sans une certaine impatience.

— Mon pardessus ne me gêne pas et, du reste, je ne fais que passer ; je viens simplement savoir où vous en êtes de la tâche qu’il vous a plu de vous donner vous-même.

— Je la trouve difficile, très difficile.

— C’est bien ce que je craignais.

Il y avait nettement de l’ironie dans la voix du vieil homme de cour et dans ses manières.

— Nous découvrons tous un jour nos limites, monsieur Holmes ; et cela nous guérit au moins du petit péché de vanité.

— Oui, monsieur. Je me sens, je l’avoue, fort perplexe.

— Vous ne m’étonnez pas.

— Spécialement sur un point. Peut-être seriez-vous en mesure de m’éclairer.

— C’est le cas de dire qu’il est bien tard pour me demander un avis. Je croyais que vos méthodes se suffisaient amplement. N’empêche que si je puis vous aider…

— Certes, lord Cantlemere, nous avons en mains, dès à présent, de quoi faire le procès des voleurs.

— Quand vous les aurez pris.

— Sans doute. Mais une question se pose. Comment agir à l’égard du recéleur ?

— Vous me semblez aller bien vite en besogne.

— Autant vaut-il que nous soyons prêts à tout événement. Voyons : qu’est-ce qui, d’après vous, constituerait contre le recéleur une preuve décisive ?

— La possession de la pierre.

— Et, sur cette preuve, vous l’arrêteriez ?

— Certainement.

Holmes ne rit guère ; son vieil ami Watson ne se souvenait pas de l’avoir jamais vu si près de l’hilarité.

— Alors, cher monsieur, je vais avoir la cruelle obligation de vous remettre à la police.

Une colère subite enflamma quelques instants les joues livides de lord Cantlemere.

— Vous en usez bien familièrement avec moi, monsieur Holmes. Je ne sache pas que, dans les cinquante années de ma carrière officielle, personne s’en soit permis autant. Je suis un homme très occupé, monsieur, un homme engagé dans des affaires importantes, et je n’ai pas de loisir ni de goût pour les facéties. Je vous le déclare en toute franchise, monsieur, je n’ai jamais eu foi en vos talents ; j’ai toujours estimé que la police était mieux indiquée que vous dans la circonstance actuelle. Votre conduite vient fortifier mon sentiment. J’ai bien l’honneur de vous saluer.

Holmes, d’un mouvement rapide, avait barré le chemin de la porte.

— Un instant, monsieur, répondit-il. Vous retirer d’ici avec la pierre, ce serait une faute encore plus grave que de l’avoir momentanément détenue.

— Ceci, monsieur, devient intolérable. Laissez-moi passer.

— Veuillez mettre la main droite dans la poche de votre pardessus.

— Qu’est-ce à dire ?

— Allons, voyons, faites ce que je vous demande.

Une seconde plus tard, le noble visiteur, ébahi, clignotant, balbutiant, regardait trembler dans sa main la grande pierre jaune.

— Comment ? quoi ?… Est-il possible, Holmes ?

— Je suis inexcusable, lord Cantlemere, répondit Holmes. Inexcusable. Mon vieil ami vous le dira : j’ai un penchant satanique pour la mystification. Je ne sais pas résister à la tentation d’un effet à produire. J’ai pris la liberté excessive, j’en conviens, de mettre, dès votre arrivée, cette pierre dans votre poche.

Le vieux pair ne détachait ses yeux du diamant que pour les reporter sur la figure souriante d’Holmes.

— Je n’en reviens pas, monsieur. Oui, c’est… c’est bien là… le diamant de Mazarin. Nous vous sommes grandement obligés. Votre amour de la plaisanterie peut, sans doute, comme vous le reconnaissez, vous entraîner un peu loin et se manifester hors de propos ; je n’en retire pas moins ce que j’ai dit sur vos capacités professionnelles. Mais enfin, comment ?…

— L’affaire est à demi réglée, les détails peuvent attendre. Certainement lord Cantlemere, le plaisir que vous aurez à rapporter en haut lieu le succès de nos recherches me fera pardonner une fantaisie de mauvais goût. Billy, reconduisez Sa Seigneurie ; et dites ensuite à Mrs. Hudson que je serais heureux si elle voulait bien faire monter au plus tôt le dîner – pour deux personnes.

IV

LA VENGEANCE DU MORT

De toutes nos aventures, pas une, je crois, qui débuta de façon aussi soudaine, aussi théâtrale, que celle dont je rattache le souvenir à la Villa des Trois Gables. Je n’avais pas vu Holmes depuis quelques jours et n’avais aucune idée de la direction dans laquelle s’exerçait pour le moment son activité. Il était pourtant, ce matin-là, d’humeur communicative, et il venait de m’installer dans le vieux fauteuil bas que j’occupais d’ordinaire à l’un des coins de la cheminée ; lui-même, de l’autre côté, se pelotonnait entre les bras de son siège, quand notre visiteur entra. Dire que je vis entrer un taureau furieux serait m’exprimer avec plus d’exactitude.

La porte s’était ouverte toute grande, un énorme nègre s’était rué dans la chambre. S’il n’avait paru terrifiant, il eût prêté à rire avec son complet d’une étoffe grise à carreaux tapageurs et sa cravate flottante couleur saumon. Avançant un énorme mufle où le nez s’épatait, il dardait sur Holmes et sur moi tour à tour deux yeux qu’animait une sombre lueur de malice.

— Qui de vous deux est missié Holmes ? nous demanda-t-il.

Holmes sourit languissamment en soulevant sa pipe.

— Ah ! c’est vous ? reprit le colosse.

Avec une lenteur inquiétante, il contournait l’angle de la table.

— Eh bien, missié Holmes, tâchez de laisser un peu les gens tranquilles, ne vous mêlez pas de leurs affaires, vous m’entendez ?

— Continuez, je vous admire, fit Holmes.

— Vous m’admirez, vraiment ? ronchonna la brute. Vous m’admirerez moins le jour où je vous frotterai les côtes. Vous n’êtes pas le premier de votre espèce qui me sera tombé sous la patte, et l’on n’a rien d’admirable quand on en revient. Regardez-moi ça, missié Holmes !

Il brandissait sous le nez de mon ami un poing massif, noueux et formidable. Holmes, se rapprochant, l’examina d’un air de vive curiosité.

— Vous avez eu ça de naissance ? demanda-t-il ; ou peu à peu, en grandissant ?

Je ne sais si l’impassibilité glaciale d’Holmes lui en imposa ou s’il perçut le bruit léger que fit, quand je l’empoignai, le tisonnier ; toujours est-il que notre bravache rabattit un peu de sa jactance.

— Enfin, je vous ai loyalement prévenu, missié Holmes. Un ami à moi a des intérêts du côté de Harrow… vous savez ce que je veux dire ; et il n’entend pas se laisser embêter par vous. Compris ? Vous n’êtes pas la loi, moi non plus. Si vous intervenez, vous me trouverez là. Ne l’oubliez pas.

— Voilà déjà quelque temps que je désirais me rencontrer avec vous, répliqua Holmes. Je ne vous prie pas de vous asseoir, car votre odeur m’incommode. Vous êtes bien, n’est-ce pas. Steve Dixie, le boxeur ?

— Lui-même, missié Holmes. Et je vous le ferais voir si vous pensiez vous payer ma tête.

— Elle ne vaut pas cher, riposta Holmes en regardant le nègre entre les deux yeux. Quand je me rappelle le meurtre du jeune Perkins à la sortie du bar d’Holborn… Eh bien, quoi ? Vous ne partez pas, j’imagine ?

Le nègre avait fait un bond en arrière, son visage s’était plombé.

— Je ne veux pas écouter de pareils propos ! s’écria-t-il. Qu’ai-je à faire avec ce Perkins, missié Holmes ? Je m’entraînais au Bull Ring de Birmingham quand lui est arrivée son histoire.

— Vous vous expliquerez avec le juge. Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai l’œil sur vous et sur Barney Stockdale.

— Le Seigneur m’assiste ! Je vous assure, missié Holmes…

— Suffit ! Tournez les talons. Je saurai vous retrouver, le cas échéant.

— Bonjour, alors, missié Holmes. Sans rancune pour cette visite, j’espère ?

— Oui, si vous me dites à qui je la dois.

— Quant à ça, pas de secret, vous venez vous-même de le nommer, missié Holmes.

— Mais lui, qui est-ce qui a bien pu le lancer dans cette affaire ?

— Miséricorde ! comment le saurais-je ? Stève, qu’il m’a dit simplement, allez voir missié Holmes, avertissez-le qu’il risquerait gros si on le surprenait à rôder du côté de Harrow. C’est tout. Et c’est la vérité pure !

Sans plus attendre de questions, le nègre sortit de la chambre aussi précipitamment qu’il y était entré. Holmes, avec un petit rire placide, secoua les cendres de sa pipe.

— Je vous observais, Watson, pendant que vous manœuvriez avec le tisonnier, et je suis heureux que vous n’ayez pas eu à briser cette tête laineuse. En vérité, ce Dixie est un être inoffensif, une sorte de grand bébé musclé, fanfaron et stupide, facile à impressionner comme vous l’avez vu. Il appartient à la bande de Spencer John et s’est trouvé mêlé récemment à une assez malpropre affaire, qu’il est possible que j’éclaircisse un de ces jours si j’en ai le temps. Son chef, Barney Stockdale, est un coquin autrement habile, spécialiste des voies de fait et des procédés d’intimidation. Ce que je voudrais, dans la circonstance présente, c’est savoir qui se dissimule derrière eux.

— Mais leur raison de chercher à vous faire peur ?…

— Cette affaire d’Harrow Weald. Il faut qu’elle offre quelque intérêt pour qu’ils se donnent tant de mal. C’est ce qui me décide à m’en occuper.

— En quoi consiste-t-elle ?

— J’allais vous le dire quand s’est produit cet intermède comique. Tenez, voici la lettre que j’ai reçue de Mrs. Maberley. Je sors : si vous voulez bien m’accompagner, nous y répondrons tout de suite par télégramme.

La lettre était ainsi conçue :

Cher Monsieur Sherlock Holmes,

Il m’arrive, au sujet de ma villa, toute une série d’incidents étranges, sur lesquels votre avis me serait précieux. Vous me trouveriez chez moi toute la journée. La maison est à brève distance de la station de Weald. Mon défunt mari, Mortimer Maberley, fut, je crois, de vos premiers clients.

Sincèrement vôtre.

MARY MABERLEY.

 

En tête de la lettre se lisait l’adresse : Villa Les Trois Gables, Harrow Weald.

— Et voilà ! conclut Holmes. À présent, si vous avez du temps de reste, en route, Watson !

Un court trajet en chemin de fer, un autre, plus court encore, en voiture, nous mirent à la porte de la villa, construction de brique et de pierre qu’entourait un arpent d’herbe maigre ; trois petits ressauts de la toiture au-dessus des fenêtres supérieures essayaient de justifier son nom. Par delà s’étendait un bois de jeunes pins dont la mélancolie contribuait à la déprimante tristesse du paysage. La maison, d’ailleurs, était bien meublée. Nous y fûmes reçus le plus aimablement du monde par une dame d’un certain âge, chez qui tout dénotait la bonne éducation et la culture.

— Madame, lui dit Holmes, je me rappelle fort bien votre mari, en dépit des années passées depuis qu’il eut recours à moi pour un modeste service.

— Peut-être, cependant, le nom de mon fils Douglas vous serait-il plus familier ?

— Eh quoi ! Douglas Maberley était votre fils, madame ? Je le connaissais un peu : aussi bien, qui ne le connaissait à Londres ? Un homme magnifique. Que devient-il aujourd’hui ?

— Mort, monsieur Holmes ! mort des suites d’une pneumonie, le mois dernier, à Rome, où il était secrétaire d’ambassade.

— Toutes mes plus vives condoléances. Mais que l’idée de mort s’accorde mal à un tel être ! Je n’ai jamais vu tant de vitalité chez personne. Jusqu’en ses moindres fibres il vivait d’une vie intense.

— Trop intense, monsieur Holmes. Ce fut la cause de sa perte. Vous vous souvenez de lui comme d’un être charmant et splendide ; ce que vous ignorez, c’est l’être chagrin, maussade, renfermé, qu’il était devenu dans la suite. Il avait le cœur brisé. Un mois avait suffi pour faire de mon enfant un vieillard désabusé, âpre…

— Affaire d’amour ? Une femme ?

— Un démon. Mais ce n’est pas pour vous parler de mon pauvre fils que je vous ai fait venir, monsieur Holmes.

— Le docteur Watson et moi sommes à vos ordres.

— Ainsi que vous l’a dit ma lettre, il m’arrive des choses étranges. J’habite cette maison depuis un an, et, comme je cherche la retraite, je ne vois guère mes voisins. Il y a trois jours, j’eus la visite d’un monsieur qui me dit tenir une agence immobilière. Ma villa devait, paraît-il, convenir de tous points à l’un de ses clients ; nous n’aurions pas de difficulté pour le prix si je voulais m’en défaire. Je m’étonnai un peu de cette démarche, car il ne manque pas sur le marché de villas qui semblent valoir la mienne. Cependant, je jugeai la proposition intéressante et j’énonçai un prix supérieur de cinq cents livres à celui que j’avais payé. L’agent l’accepta d’emblée ; il ajouta que son client désirait, par la même occasion, se rendre acquéreur du mobilier : je n’avais qu’à fixer mes conditions. Une partie de mes meubles me viennent de ma famille et sont, comme vous le voyez, fort beaux ; j’en demandai donc une somme assez ronde. Ici encore, nous nous accordâmes sur-le-champ. J’avais toujours eu envie de voyager : ce marché avantageux allait, pour le restant de mes jours, m’assurer l’indépendance.

« Hier, l’homme revint, m’apportant le projet de contrat tout préparé. Par bonheur, je remis ce document à M. Sutro, mon avoué, qui habite Harrow.

« — Voilà, me dit-il, un contrat bizarre : savez-vous que, si vous le signiez, vous ne pourriez plus, légalement, rien emporter de chez vous, serait-ce même vos objets personnels ?

« J’en fis l’observation à l’agent, le soir, quand il se représenta, et je lui dis qu’avec la maison je ne voulais vendre que les meubles.

« — Non, me dit-il, non, c’est tout sans exception que j’achète.

« — Pourtant, mes vêtements, mes bijoux ?

« — Mon Dieu, pour ce qui est de vos objets personnels, une petite concession pourrait vous être faite. Mais rien ne sortira librement de la maison. Mon client, s’il est très libéral, a ses petites lubies, ses façons de faire. Avec lui, c’est tout ou rien.

« — Alors, dis-je, mettons que c’est rien.

« Et nous en restâmes là. Mais l’affaire me semblait, sous tous les rapports, si extraordinaire que je pensai… »

L’entretien subit à ce moment une interruption bien imprévue.

Holmes avait levé la main pour réclamer le silence. Soudain, il traversa la chambre à grands pas, ouvrit brusquement la porte, et nous le vîmes tirer à lui une grande haridelle de femme qu’il avait saisie par l’épaule. Elle entra se débattant et faisant, pour se dégager, des efforts maladroits, comme un poulet arraché de sa cage.

— Laissez-moi ! Qu’est-ce que ça signifie ? glapissait-elle.

— Que faisiez-vous derrière la porte, Suzanne ?

— Mais, Madame, je venais vous demander si vos visiteurs restaient à déjeuner, quand celui-là s’est jeté sur moi.

— J’avais l’oreille au guet depuis cinq minutes, mais je voulais ne rien perdre du récit curieux qui m’était fait. Un peu asthmatique, hein ? Suzanne ? Vous respirez trop bruyamment pour la besogne dont on vous a chargée.

Suzanne tourna vers Holmes un visage où la mauvaise humeur le disputait à la surprise.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, et de quel droit me traînez-vous ici comme un paquet ?

— J’avais tout bonnement une question à poser à Mrs. Maberley en votre présence. Pouvez-vous, mistress Maberley, me dire si vous aviez manifesté à quelqu’un l’intention de m’écrire et de me consulter ?

— Non, monsieur, à personne.

— Qui a mis votre lettre à la poste ?

— Suzanne.

— Eh bien, alors, Suzanne, à qui avez-vous écrit ou fait dire que votre maîtresse demandait mon avis ?

— À personne. Je n’ai fait dire ni écrit à personne quoi que ce soit.

— Voyons, Suzanne, vous savez que lorsqu’on est asthmatique on peut n’avoir pas longtemps à vivre, et c’est une vilaine action que le mensonge. Qui avez-vous prévenu ?

— Suzanne, s’écria Mrs. Maberley, je vous tiens pour une méchante femme, pour une femme malhonnête. Je me souviens à présent que je vous ai vue causer avec quelqu’un par-dessus la haie.

— Ça ne regarde que moi, repartit Suzanne d’un ton bourru.

— Supposons, dit Holmes, que l’individu avec qui vous causiez fût Barney Stockdale.

— Pourquoi me le demander si vous le saviez ?

— Je n’en étais pas sûr. Eh bien, il y a dix livres à gagner pour vous, Suzanne, si vous me dites de qui Barney est l’instrument.

— De quelqu’un qui alignerait mille livres autant de fois que vous en aligneriez dix.

— Vraiment ? D’un homme très riche ? Non, vous souriez, il s’agit d’une femme. Au point où nous sommes, vous pouvez aussi bien la nommer et gagner les dix livres.

— Plutôt l’enfer !

— Oh ! Suzanne, ce langage !

— Je m’en vais. Je vide le plancher. J’en ai assez de vous tous. J’enverrai demain chercher ma malle.

Pesamment, Suzanne courut vers la porte.

— Au revoir, Suzanne ! Prenez du parégorique !

Et quand, rouge de fureur, elle eut rabattu la porte derrière elle :

— Il y a toute une bande à l’œuvre, poursuivit Holmes, se déridant. Observez comme elle joue un jeu serré. D’après le cachet de la poste, votre lettre est partie hier soir à dix heures. Cependant Suzanne a prévenu Barney ; Barney a eu le temps d’aller trouver la personne qui l’emploie, et cette personne, homme ou femme, – je croirais plutôt à une femme, étant donné la grimace qu’a faite Suzanne quand j’ai paru croire le contraire, – dresse immédiatement ses plans. On appelle le nègre Stève, qui, dès le lendemain onze heures, remplit auprès de moi sa mission comminatoire. Convenez que c’est marcher bon train.

— Mais que me veut-on ?

— Voilà le hic. Qui était, avant vous, propriétaire de la villa ?

— Un monsieur Ferguson, capitaine en retraite de la marine marchande.

— Vous ne savez rien de particulier sur lui ?

— Non.

— Je me demandais si l’on n’aurait pas enfoui par ici quelque chose. Oh ! sans doute, quand on enfouit un trésor aujourd’hui, c’est à la banque ; mais il y a toujours des toqués ; sans eux, la terre serait trop morne. J’ai pensé d’abord à un dépôt précieux qu’on aurait enterré : non, pas de raison dans ce cas pour qu’on vous achète vos meubles. Vous ne posséderiez point, par hasard, à votre insu, un tableau de Raphaël ou une édition princeps de Shakespeare ?

— Je crois n’avoir rien de plus rare qu’un service à thé de Crown Derby.

— Ce ne serait pas de quoi justifier tant de mystère. D’ailleurs, que ne se déclare-t-on franchement ? Si c’est votre théière que l’on convoite, on peut vous en offrir un prix sans tout acheter de la cave aux combles ! Autant que je peux comprendre, vous possédez, sans le savoir, quelque chose dont vous ne vous dessaisiriez pas si vous le saviez.

— C’est aussi mon sentiment.

— Et celui du docteur Watson : la question est donc réglée.

— Mais, au bout du compte, monsieur Holmes, en quoi peut consister ce quelque chose ?

— Voyons si, par la simple analyse mentale, nous arrivons à préciser le point. Il y a un an que vous habitez la maison ?

— Presque deux.

— Mon raisonnement n’en aura que plus de force. Durant cette longue période, nul ne vous a adressé aucune demande ; et tout à coup, dans l’espace de trois ou quatre jours, les demandes se succèdent, se pressent : qu’en concluez-vous ?

— Que l’objet, quel qu’il soit, réellement visé par ces demandes, ne se trouve que depuis peu dans la maison.

— Deuxième question réglée, dit Holmes. Reste à savoir, mistress Maberley, s’il est arrivé chez vous, ces jours-ci, un objet quelconque.

— Non. Je n’ai rien acheté cette année.

— Bizarre, en vérité, bizarre ! Le mieux que nous ayons à faire, décidément, c’est de laisser les choses suivre leur cours et nous apporter des données nouvelles. Vous avez un bon avoué ?

— M. Sutro est un homme des plus capables.

— Et cette brave Suzanne, qui vient de sortir avec tant d’éclat, était votre seule domestique ?

— J’ai encore une jeune femme de chambre.

— Tâchez d’obtenir de M. Sutro qu’il passe dans la maison une ou deux nuits. Vous pouvez avoir besoin qu’on vous protège.

— Contre qui ?

— Le sais-je ? Nous sommes en pleines ténèbres. Si je n’arrive pas à découvrir ce que recherche la bande, il faudra que j’aborde l’affaire par un autre bout et que j’essaie d’en démasquer l’instigateur. L’agent vous a-t-il laissé son adresse ?

— La carte qu’il m’a remise porte seulement son nom, Haine Johnson, suivi de l’indication : « Vente et achat d’immeubles, expertises ».

— Je doute que nous le trouvions dans l’annuaire. Un homme d’affaires tant soit peu recommandable ne cache pas où sont ses bureaux. S’il arrivait du nouveau, vous voudriez bien m’en aviser. Je vais m’occuper de votre cas et n’aurai de cesse que je n’aie fait la lumière complète.

Comme nous traversions le hall, l’œil d’Holmes, qui s’attache à tout, s’alluma soudain à la vue d’un certain nombre de malles et de caisses empilées dans un coin et constellées de larges étiquettes.

— « Milan », « Lucerne »… Cela vient d’Italie.

— Tout ce qu’il me reste de mon pauvre Douglas !

— Et vous n’avez rien ouvert ? Quand vous est parvenu l’envoi ?

— Pas plus tard que la semaine dernière.

— Mais vous disiez… Fichtre ! Nous pourrions bien n’avoir pas à chercher ailleurs le mot de l’énigme. Qui sait s’il n’y a pas quelque objet de prix là-dedans ?

— Ce n’est guère vraisemblable, monsieur Holmes. Le pauvre Douglas n’avait, en plus de son traitement, qu’un tout petit revenu. Qu’aurait-il pu posséder comme objet de prix ?

Holmes s’était perdu dans ses pensées.

— Mistress Maberley, dit-il enfin, ne tardez pas davantage à faire porter ces colis dans votre chambre ; examinez-les, voyez ce qu’ils contiennent. Je reviendrai m’en informer demain.

Évidemment, une surveillance rigoureuse s’exerçait autour des Trois Gables : au moment même où nous contournions la haie à l’extrémité du petit chemin, nous nous rencontrâmes inopinément nez à nez avec le boxeur nègre. Posté immobile en ce lieu isolé, dans l’ombre, il faisait une sinistre et menaçante figure.

Holmes affecta de frapper sur sa poche.

— Vous tâtez votre pistolet, missié Holmes ?

— Non, mais mon flacon d’odeur, Stève.

— Missié Holmes, vous voulez rire.

— C’est vous, Stève, qui ne ririez pas si je venais à m’occuper de vous. Songez à ce que je vous ai dit ce matin.

— J’y ai déjà songé. Ne remuons pas cette affaire Perkins. Si je peux vous aider, missié Holmes, je suis votre homme.

— Alors, dites-moi qui se cache aujourd’hui derrière vous ?

— Le Seigneur m’assiste ! Je vous ai déjà dit la vérité là-dessus, missié Holmes. Je ne sais pas. Barney, mon patron, me donne des ordres, j’obéis, c’est tout.

— Eh bien, mettez-vous en tête, Stève, que non seulement la dame de cette maison, mais aussi tout ce qui se trouve chez elle est sous ma garde. Et daignez vous en souvenir.

— Je m’en souviendrai, missié Holmes.

Tandis que nous nous éloignions :

— Le voilà tout tremblant pour sa peau, Watson, me dit Holmes. S’il savait qui l’emploie, il n’hésiterait pas, j’en suis sûr, à vendre la mèche. Heureusement, j’étais quelque peu renseigné sur la bande de Spencer John, je n’ignorais pas que Stève en faisait partie. Je m’en vais de ce pas causer avec Langdale Pike ; cette histoire est de celles qui l’intéressent ; peut-être y verrai-je plus clair à mon retour.

Holmes ne me donna plus signe de vie ce jour-là, mais j’imaginai sans peine à quoi il passait son temps : sur l’article des scandales mondains, Langdale Pike était son répertoire vivant, son livre de références. Toutes les heures qu’il ne vouait pas au sommeil, ce Langdale Pike, si singulier, si languide, les passait dans le bow-window d’un club de Saint-James Street, où il jouait le rôle de poste récepteur et transmetteur pour tous les points de la capitale. Il se faisait, disait-on, un revenu de quatre chiffres avec les « échos » qu’il fournissait chaque semaine aux journaux spéciaux dont l’indiscrétion alimentait la curiosité publique. Si, dans les profondeurs les plus troubles de Londres, se produisait le moindre tourbillon, le moindre remous, aussitôt, avec une exactitude automatique, ce cadran humain l’enregistrait à la surface. Holmes, par-dessous main, renseignait Langdale, qui, le cas échéant, le renseignait à son tour.

Quand, le lendemain, je retrouvai mon ami dans sa chambre, j’eus, à son seul aspect, le sentiment que tout allait bien. Cependant une surprise fâcheuse nous attendait ; elle prit la forme du télégramme que voici :

 

Prière venir immédiatement. Maison notre cliente cambriolée nuit dernière. Police informe.

SUTRO.

 

Holmes siffla dans ses dents :

— Le drame se corse ; je n’espérais pas si tôt la péripétie. Mais une volonté puissante et secrète mène cette affaire, et j’aurais tort de m’étonner après ce qu’on m’a conté. Il est à craindre que je n’aie commis une faute en ne vous demandant pas de monter la garde cette nuit dans la maison. Ce Sutro m’a tout l’air d’une chiffe. Enfin, nous en serons quittes pour un nouveau voyage à Harrow Weald.

Les Trois Gables n’étaient plus, au moment de notre arrivée, la paisible résidence de la veille. Un petit groupe de badauds stationnaient à la porte du jardin, cependant qu’à l’entrée deux constables examinaient les fenêtres et les bordures de géraniums. Dans la maison même, nous trouvâmes un monsieur à cheveux gris, qui se présenta comme étant M. Sutro l’avoué. Il était en compagnie d’un inspecteur de police, personnage remuant, au teint vermeil, qui accueillit Holmes comme un vieil ami.

— Ma foi, monsieur Holmes, ceci ne me paraît guère du travail pour vous. Un cambriolage des plus vulgaires et ne défiant pas les moyens de la pauvre police officielle. Inutile que des experts se dérangent.

— Je ne doute pas que l’affaire ne soit en très bonnes mains, répondit Holmes. Un cambriolage des plus vulgaires, dites-vous ?

— Ni plus ni moins. Nous en connaissons les auteurs et savons où les trouver. C’est tout bonnement Barley Stockdale et sa clique, avec le gros nègre. On les a vus par ici.

— À la bonne heure ! Qu’ont-ils pris ?

— Mon Dieu, ils semblent n’avoir fait qu’un maigre butin. Ils ont commencé par chloroformer Mrs. Maberley, puis… Mais voici cette dame.

En effet, Mrs. Maberley venait d’entrer, pâle, l’air malade et s’appuyant au bras d’une jeune bonne.

— Vous m’aviez donné un sage conseil, monsieur Holmes, dit-elle en souriant tristement ; que ne l’ai-je suivi ? Mais je n’ai pas voulu déranger M. Sutro, de sorte que je me suis trouvée sans protection.

— Je n’ai rien su que ce matin, confirma l’avoué.

— M. Holmes était d’avis que j’eusse un ami dans la maison pour me garder ; je n’ai fait qu’à ma tête, et j’en subis les conséquences.

— Vous paraissez très souffrante, dit Holmes ; sans doute serait-ce vous imposer une fatigue que de vous demander ce qui s’est passé ?

— Tout est là ! fit l’inspecteur en tapant sur un volumineux carnet.

— Pourtant, si madame n’est pas à bout de force…

— J’ai si peu à dire ! Cette coquine de Suzanne avait, à coup sûr, préparé l’entrée des malfaiteurs ; ils connaissaient la maison dans tous ses êtres. Je sentis qu’on me mettait sur la bouche un tampon de chloroforme, mais j’ignore combien de temps je restai inanimée. Quand je revins à moi, il y avait un homme à la tête de mon lit. J’avais fait ouvrir hier plusieurs des colis qui me venaient de mon fils ; le contenu s’en éparpillait sur le plancher. Du milieu de ce fouillis je vis se relever un autre individu qui tenait un paquet à la main. Je le saisis avant qu’il eût pris la fuite…

— C’était courir un gros risque, dit l’inspecteur.

— Je me cramponnai à lui. Il me fit lâcher prise ; et peut-être son complice me frappa-t-il, car ici encore mes souvenirs s’interrompent. Mary, ma femme de chambre, se mit à crier par la fenêtre. La police survint. Mais les malfaiteurs étaient déjà loin.

— Qu’ont-ils emporté ?

— Rien de précieux. Il n’y avait certainement pas, dans tout le bagage de mon fils, un seul objet de valeur.

— Ont-ils, du moins, laissé derrière eux un indice quelconque ?

— Une page manuscrite, sans doute arrachée par moi à l’homme que j’avais saisi. Je l’ai ramassée à terre, toute chiffonnée. Elle est de l’écriture de Douglas…

— Ce qui signifie, dit l’inspecteur, qu’elle n’a pas grand intérêt. Ah ! si elle eût été de la main du voleur !…

— Fortement raisonné, déclara Holmes. N’importe, je serais curieux de la voir.

L’inspecteur tira de son carnet une feuille de papier écolier pliée en quatre.

— Il n’y a pas de détail si infime qu’on le néglige, prononça-t-il avec une certaine pompe. Faites-en votre profit, monsieur Holmes. Vingt-cinq années de pratique m’ont appris mon métier. Empreintes digitales ou quoi que ce soit, le hasard nous fournit toujours un indice.

Holmes considérait la feuille de papier.

— Que pensez-vous de ça, Inspecteur ? demanda-t-il.

— Autant que j’en juge, on dirait la fin de je ne sais quel roman singulier.

— Il pourrait, en effet, y avoir de cela. Avez-vous remarqué le numéro de pagination inscrit au sommet de la feuille ? Deux cent cinquante-cinq. Où sont passées les deux cent cinquante-quatre autres pages ?

— Entre les mains des malfaiteurs, probablement. Grand bien leur fasse !

— Mais quelle curieuse idée que de s’introduire par effraction dans une maison pour y dérober des papiers de ce genre ! Cela ne vous suggère rien, Inspecteur ?

— Si, monsieur, cela me suggère que les malfaiteurs, dans leur précipitation, ont fait main basse à l’aveuglette. Je leur souhaite bien du plaisir avec le produit de leur vol.

— Pourquoi, dit Mrs. Maberly, se sont-ils attaqués aux papiers de mon fils ?

— Déçus de ne rien trouver en bas, ils seront montés voir s’ils auraient là-haut plus de chance. C’est ainsi que j’interprète les faits. Et vous, monsieur Holmes ?

— Moi, je vous demande le temps de la réflexion, Inspecteur. Watson, venez donc jusqu’à la fenêtre.

Nous lûmes ensemble le fragment de manuscrit. Il commençait au milieu d’une phrase et s’achevait de la manière suivante :

« … sang ruisselait sur sa face tuméfiée par les coups, lacérée. Mais combien le cœur lui saignait plus encore à l’idée d’avoir pour témoin d’une telle honte, d’une telle misère, le visage adorable auquel il eût sacrifié sa vie ! Elle souriait, oui, par le ciel ! Elle souriait, mais en démon impitoyable qu’elle était, au moment où il releva les yeux vers elle. C’est alors que mourut l’amour et naquit la haine. Un homme doit vivre pour quelque chose : si ce n’est pour vos embrassements, madame, ce sera donc pour votre perte – et pour ma complète vengeance ! »

— Drôle de syntaxe ! fit Holmes avec un sourire, en rendant le papier à l’inspecteur. Avez-vous remarqué le passage subit de la troisième personne à la première ? L’auteur s’est si bien laissé emporter par son récit qu’à la dernière minute il s’est pris lui-même pour son héros.

L’inspecteur replaça la feuille dans son carnet.

— Il me semblait que cela ou rien… Eh bien, quoi ? Vous partez, monsieur Holmes ?

— Je ne vois pas quelle serait ici mon utilité quand la solution du problème est en si bonne voie. À propos, mistress Maberley, vous m’avez dit, je crois, que vous auriez envie de voyager ?

— Ç’a toujours été mon rêve, monsieur Holmes.

— Où iriez-vous le plus volontiers ? Au Caire ? À Madère ? Dans le Midi de la France ?

— Ah ! si j’en avais les moyens, je ferais le tour du monde !

— Le tour du monde ? Parfait. Au revoir. Il se peut que je vous écrive un mot dans la soirée.

Comme nous passions devant la fenêtre, je vis l’inspecteur ébaucher un sourire en hochant la tête. « Ces types intelligents sont toujours un peu fous », disait nettement son sourire.

— Nous touchons au but de notre petit voyage, m’annonça Holmes, alors que, de retour à Londres, nous replongions dans l’énorme rumeur du centre. Le mieux est, si vous m’en croyez, que nous en finissions tout de suite. Un témoin n’est pas de trop quand il s’agit de causer avec une personne comme Isadora Klein.

Nous avions pris un cab et roulions à bonne allure vers une adresse de Grosvenor Square. Holmes, jusque-là renfermé, était sorti tout à coup de son silence.

— Au fait, Watson, je suppose que vous commencez à y voir clair ?

— J’aurais tort de m’en flatter, répondis-je. Je présume seulement que la dame chez qui nous allons faire cette démarche est la cause de tout ce micmac ?

— En effet. Mais ce nom d’Isadora Klein ne vous rappelle-t-il rien ? Elle a été la beauté célèbre, celle dont n’approchait aucune autre. De pure race espagnole, elle a dans les veines le vrai sang, le sang impérieux des conquistadors ; ses ancêtres ont, pendant des générations, régné en maîtres à Pernambuco. Elle épousa un Allemand déjà sur l’âge, Klein, le roi du sucre, et bientôt elle se trouva être, tout à la fois, la plus belle et la plus riche des veuves. Alors s’ouvrit pour elle une période d’aventures, elle donna libre cours à ses fantaisies. Elle eut plusieurs amants, et parmi eux Douglas Maberley, un des hommes les plus beaux et les plus remarquables de Londres. Lui, d’ailleurs, au dire de tout le monde, vit là bien autre chose qu’une aventure. Il n’était pas de ces êtres légers qui papillonnent dans les salons, mais de ces âmes énergiques et fières qui, se donnant toutes, attendent qu’en échange on se donne tout. Elle, au contraire, elle est « la belle dame sans souci » de la fiction. Son caprice satisfait, le jeu est fini ; et si son partenaire refuse de l’en croire, elle sait la façon de le convaincre.

— Alors, c’est sa propre histoire que Douglas ?…

— Eh oui, vous y êtes ! Isadora Klein doit, paraît-il, épouser prochainement le jeune duc de Lomond, qui pourrait, peu s’en faut, être son fils. La maman du jeune homme fermerait sans doute les yeux sur la question d’âge ; mais sur le fait d’un gros scandale il n’en irait pas de même ; aussi devient-il indispensable… Ah ! nous voici arrivés.

La maison était une des plus belles maisons d’angle qu’il y eût dans le West-End. Un valet de pied tout pareil à une machine prit nos cartes et revint, au bout d’un moment, nous annoncer que madame n’était pas chez elle.

— Eh bien, dit gaiement Holmes, nous attendrons qu’elle y soit.

Le valet-machine se cassa par le milieu.

— « Pas chez elle » signifie « pas pour vous ».

— Bon, c’est nous dire que nous n’avons pas à attendre. Veuillez donc porter ceci à votre maîtresse.

Holmes traça rapidement quatre ou cinq mots sur une page de son carnet, arracha la feuille, la plia et la remit au valet.

— Qu’avez-vous écrit ? lui demandai-je.

— Simplement cette question : « Préférez-vous causer avec la police ? » Vous verrez qu’on nous recevra.

On nous reçut, effectivement, et avec une extraordinaire promptitude. La minute d’après, nous entrions dans un salon des Mille et une Nuits, vaste et somptueux, où, de-ci, de-là, une lampe électrique piquait sur la demi-obscurité sa tache rose : sans doute Isadora Klein arrivait-elle à cette époque de la vie où la beauté la plus orgueilleuse s’accommode d’une lumière discrète. À notre vue, elle se leva d’un canapé. Elle était grande, le port d’une reine, la silhouette du dessin le plus achevé, un masque délicieux et deux admirables yeux qui semblaient vouloir nous poignarder, Holmes et moi.

— D’où vous vient ce sans gêne, et qu’est-ce que ce chiffon insultant ? demanda-t-elle en brandissant le billet de mon ami.

— À quoi bon des explications, madame ? lui répondit Holmes. Pour m’expliquer, j’ai trop le respect de votre intelligence, bien qu’à la vérité vous m’ayez causé, ces jours-ci, la surprise de la trouver en faute.

— Comment cela, monsieur ?

— En supposant que vos matamores à gages réussiraient, par l’intimidation, à me détourner de ma tâche. Jamais un homme ne choisirait ma profession si l’idée même du danger n’avait son charme. Ainsi, c’est vous, madame, qui m’avez forcé à examiner le cas du jeune Maberley.

— Je ne sais de quoi vous parlez. Qu’ai-je à faire avec des matamores à gages ?

Holmes, d’un air lassé, se retourna.

— Décidément, je présumais trop de votre intelligence. Au revoir !

— Où allez-vous ?

— À Scotland Yard.

Mais à peine arrivions-nous à mi-chemin de la porte qu’Isadora Klein nous avait rejoints et retenait Holmes par le bras. Elle n’était plus la même femme ; l’acier s’était fait velours.

— Venez vous asseoir, messieurs, nous dit-elle. Je vois que je puis être franche avec vous, monsieur Holmes. Je devine en vous un gentleman. L’instinct d’une femme la renseigne vite. Je vous traiterai comme un ami.

— Je ne saurais vous promettre la pareille, madame. Je ne suis pas la loi, mais, dans la faible limite de mes facultés, je représente la justice. Je ne demande qu’à vous écouter ; après, je vous dirai ce que je décide.

— Assurément, j’ai fait une folie en menaçant un homme aussi brave que vous.

— Votre véritable folie, madame, c’est d’être allée vous livrer à une bande de gredins qui n’a que le choix ou de vous faire chanter ou de vous vendre.

— Non, non ! Vous me jugez trop simple. Et puisqu’il est entendu que je suis franche, je vous dirai que, sauf Barney Stockdale et Suzanne sa femme, aucun des individus de la bande ne se doute qu’il travaille pour moi. Aussi bien, ce n’est pas la première fois…

Elle secoua la tête en souriant, d’un air de charmant et coquet abandon.

— Je vois : vous les connaissez d’expérience.

— Ce sont des chiens courants qui savent se taire.

— Mais les chiens de leur espèce mordent tôt ou tard la main qui les nourrit. Tous ces gens vont être arrêtés pour vol qualifié ; la police est dès maintenant à leurs trousses.

— Eh bien, ils prendront les choses comme elles arrivent ; c’est pour cela qu’on les paie. Quant à moi, je ne paraîtrai pas.

— À moins que je ne vous traîne à la lumière.

— Non, vous êtes un gentleman ; vous respecterez le secret d’une femme.

— Commencez par me rendre le manuscrit.

Une houle de rire la souleva ; elle marcha vers la cheminée et, dispersant à coups de tisonnier un amas de papiers calcinés qui noircissait là :

— Est-ce cela qu’il faut que je vous rende ? demanda-t-elle.

Au sourire exquisément fripon dont elle nous bravait, je compris qu’Holmes avait rarement affronté un plus rude adversaire. Mais il n’était pas homme à faire du sentiment.

— Voilà qui règle votre sort, dit-il d’un ton glacé. Vous êtes prompte à l’action, madame ; cette fois, vous êtes allée trop loin.

Elle rejeta le tisonnier, qui fit, en tombant, un grand fracas.

— Quelle sévérité ! s’écria-t-elle. Puis-je vous raconter toute l’histoire ?

— J’ai idée que je vous la raconterais moi-même.

— Mais il faut, monsieur Holmes, considérer les choses de mon point de vue. Il faut vous mettre à la place d’une femme menacée, à la dernière minute, dans ce qui fut l’ambition de toute sa vie. Est-elle à blâmer quand elle ne fait que se défendre ?

— Qui donc eut les premiers torts, sinon vous ?

— Je n’en disconviens pas. Douglas m’était cher ; le malheur est qu’il gênait mes plans. Il voulait le mariage. Mariée, moi, monsieur Holmes, à un homme sans fortune ! D’ailleurs, rien ne l’eût moins servi que cette union. Mais il s’obstinait. Plus j’avais donné, plus il semblait que je fusse tenue de donner encore. Et à lui seul. Cela devenait intolérable. À la fin, je le lui fis comprendre.

— En soudoyant des gredins pour l’assommer sous vos fenêtres !

— Vous savez donc tout ? Eh bien, oui, c’est vrai. Je chargeai Barney et ses gens de l’éconduire. Ils s’y prirent un peu rudement, je l’avoue. Mais que fit-il alors ? Comment aurais-je cru qu’un gentleman se vengerait de cette manière ? Il écrivit un livre qui n’était que sa propre histoire. Moi, naturellement, j’y jouais le rôle du loup ; il était l’agneau. Rien n’y manquait. Les noms étaient changés, mais personne ne s’y fût trompé à Londres. Que pensez-vous de cela, monsieur Holmes ?

— Qu’il était dans son droit.

— On eût dit que l’Italie lui avait insufflé son vieil esprit de cruauté. Il m’envoya une copie de son livre, afin que j’eusse un avant-goût des tourments qu’il me préparait. Quant à votre copie, seule existante avec la mienne, il la destinait, me disait-il, à son éditeur.

— Comment avez-vous su qu’elle n’était pas arrivée à destination ?

— Douglas avait écrit d’autres romans. Je connaissais la maison qui le publiait. Je me renseignai auprès d’elle ; on n’avait rien eu de lui. Sur ces entrefaites, il mourut. Tant que l’autre manuscrit demeurait, je n’étais pas en sécurité. Il devait, naturellement, se trouver parmi les objets que laissait Douglas, et ces objets seraient retournés à sa mère. Je mis la bande à l’œuvre. Une femme qui en faisait partie entra dans la maison comme domestique. Je voulais n’user que de moyens honnêtes. J’étais disposée à me rendre propriétaire de la maison et de tout ce qu’elle contenait. Je l’essayai. On n’avait qu’à fixer un prix, je l’acceptais d’avance. C’est seulement après l’échec de ma tentative que j’eus recours à l’autre manière. J’accorde, monsieur Holmes, que j’avais été cruelle avec Douglas, et je le regrette ; mais que pouvais-je faire ensuite, quand tout mon avenir était en jeu ?

Sherlock Holmes haussa les épaules.

— Allons ! dit-il, je vois qu’une fois de plus il me faut commettre une forfaiture. À quel prix reviendrait un voyage autour du monde, tarif des premières classes ?

Isadora Klein le regarda, stupéfaite.

— Pensez-vous, continua-t-il, qu’on s’en tirerait avec cinq mille livres ?

— Mon Dieu, oui, je le pense.

— Très bien. Vous allez me signer un chèque de cette somme ; je le ferai parvenir à Mrs. Maberley. Un petit changement d’air est le moins que vous lui deviez.

Et secouant un index menaçant :

— Mais prenez garde, madame, prenez garde ! Vous ne jouerez pas toujours avec des armes tranchantes sans y couper vos jolis doigts !

V

LA VAMPIRE

Holmes venait de lire attentivement une lettre que lui avait apportée le dernier courrier ; avec ce ricanement sec qui était, chez lui, la forme approximative du rire, il me la jeta.

— Voilà bien, me dit-il, le mélange le plus extraordinaire de moderne et de médiéval, de positif et de fantastique. Qu’en pensez-vous, Watson ?

Je lus ce qui suit :

« 46, Old Jewry,

« 19 novembre.

« Affaire Vampires.

« Monsieur,

« Notre client M. Robert Ferguson, l’un des associés Ferguson et Muirhead, courtiers en thé, Mincing Lane, nous demande, dans une communication de ce jour, certains renseignements touchant les vampires. Ceci échappant à notre compétence, car nous nous spécialisons dans les questions de taxes sur les machines, nous avons conseillé à M. Ferguson d’aller vous soumettre l’affaire qui l’intéresse. Nous nous rappelons encore le succès de votre intervention dans l’affaire Matilda Briggs.

« Veuillez, monsieur, nous croire fidèlement à vous.

MORRISON, MORRISON ET DODD,

« par E J. C. »

 

— Matilda Briggs n’était pas une jeune femme, reprit Holmes, d’une voix lointaine et comme lourde de souvenirs ; c’était un navire dont le nom me rappelle cette affaire du rat géant de Sumatra pour laquelle l’opinion n’est pas encore mûre. Quant aux vampires, que savons-nous d’eux ? N’échappent-ils pas aussi à notre compétence ? Sans doute tout vaut mieux que la stagnation ; mais ici, vraiment, il semble qu’on nous plonge dans un conte féerique de Grimm. Allongez le bras, Watson, voyez ce que la lettre V peut avoir à nous dire.

Je me penchai sur ma chaise et j’attirai à moi le grand répertoire auquel Holmes faisait allusion. Il le mit en équilibre sur ses genoux, après quoi ses yeux parcoururent lentement, amoureusement, les pages où se joignaient, à la mention de vieilles affaires, des renseignements amassés au cours de toute une vie.

— Voyage du Gloria Scott, lut-il. Une fâcheuse histoire. Je crois que vous en avez parlé. Watson, bien que je n’eusse pas à me féliciter de son issue. Victor Lynch, le faussaire. Venimeux (Le lézard venimeux ou gila), une affaire bien curieuse. Vittoria, la belle écuyère de cirque. Vipères. Vigor, le prodige d’Hammersmith. Ah ! parbleu, je le savais bien : cher vieux répertoire ! jamais en défaut ! Écoutez ceci, Watson : Vampirisme (Le Vampirisme en Hongrie). Et plus loin : Vampirisme (Le Vampirisme en Transylvanie).

Holmes feuilletait avidement le registre. Cependant, après un instant de cette consultation fiévreuse, il le reposa près de lui en grognant. Je compris qu’il était déçu.

— Des blagues, Watson, des blagues ! Qu’avons-nous à faire de cadavres errants auxquels il faut planter un pieu dans le cœur pour les retenir dans la tombe ? C’est pure démence !

— Mais, répondis-je, il ne me semblait pas que le vampire fût nécessairement un mort. Un vivant pouvait très bien avoir des habitudes de vampirisme. J’ai lu, par exemple, que des vieillards suçaient le sang de jeunes gens pour s’infuser leur jeunesse.

— Vous avez raison, Watson, une note de mon répertoire signale cette légende. Mais comment s’arrêter à de pareilles fariboles ? L’Agence Holmes tient des deux pieds à la terre ; elle doit continuer d’y tenir, ayant suffisamment à faire avec le monde d’ici-bas : que les revenants s’adressent ailleurs ! Je crains qu’il ne nous soit difficile de prendre au sérieux M. Robert Ferguson. Ah ! voici encore une lettre : il se peut qu’elle soit de lui et qu’elle nous instruise plus ou moins de ce qui le préoccupe.

Holmes, tout en parlant, avait pris sur la table une lettre qui y était restée inaperçue tandis qu’il se livrait à ses réflexions sur la première. Il se mit à la lire avec un sourire d’abord sceptique, qui peu à peu s’évanouit pour faire place à l’expression d’un intérêt très vif et d’une extrême concentration de la pensée. Sa lecture achevée, il demeura songeur un moment, la lettre pendue aux doigts. Enfin, sortant de sa rêverie comme en sursaut :

— Cheeseman, à Lamberley… fit-il. Où est Lamberley, Watson ?

— Dans le Sussex, au sud de Horsham.

— Pas très loin, n’est-ce pas ? Et Cheeseman ?

— Je connais la région. Elle abonde en vieilles maisons qui portent encore les noms de leurs constructeurs, morts il y a des siècles : Odley, Harvey, Carrington. Les gens sont oubliés, les noms survivent.

— En effet, dit Holmes froidement.

C’était une particularité de sa nature réticente et fière que, s’il s’empressait toujours d’accueillir et d’étiqueter dans sa mémoire un renseignement utile, jamais il n’en marquait aucun gré à celui qui le lui fournissait.

— J’ai idée, dit-il, que nous en saurons davantage sur Cheeseman avant d’en avoir fini avec cette affaire. La lettre est bien, comme je l’espérais, de M. Robert Ferguson. À propos, il prétend vous connaître.

— Moi ?

— Lisez plutôt ce qu’il m’écrit.

Holmes me tendit la lettre. Elle portait l’en-tête : « Cheeseman, Lamberley. »

Je lus :

 

« Cher monsieur Holmes,

« C’est sur le conseil de mes hommes de loi, et au nom d’un de mes amis, que je fais près de vous cette démarche. Il s’agit d’une affaire si délicate, si exceptionnelle, que je ne sais comment l’exposer. L’ami qu’elle concerne épousa, il y a cinq ans, une Péruvienne, fille d’un négociant du Pérou avec lequel il avait noué des relations pour une importation de nitrates. La jeune femme était belle ; mais les différences d’origine et de religion ne tardèrent pas à créer une incompatibilité de goûts et de sentiments entre elle et son mari. Peut-être l’affection qu’il lui portait se refroidit-elle, peut-être en vint-il à considérer leur union comme une méprise. Il se rendait compte qu’il y avait chez elle des coins de caractère mystérieux et impénétrables. Il en souffrait d’autant plus qu’elle est la plus aimante des femmes et, selon toute apparence, la plus dévouée.

« Et voici le point sur lequel je m’expliquerai mieux de vive voix : car je ne veux ici que vous donner un aperçu de la situation, pour que vous me disiez si oui ou non l’affaire vous intéresse. La jeune femme, habituellement douce et bonne, commença de manifester certaines dispositions tout à fait contraires. Mon ami avait eu un enfant d’un premier lit. C’est un garçon de quinze ans, gentil, affectueux, resté malheureusement infirme à la suite d’un accident dont il a été victime dans son jeune âge. Par deux fois, le père surprit sa seconde femme en train de maltraiter le pauvre petit, sans ombre de prétexte ; et l’une de ces deux fois elle lui fit une grande marque au bras en le frappant avec une canne.

« Mais ceci n’est que peu de chose comparé à la façon dont elle se conduisait envers son propre fils, un charmant bébé d’un an. Il y a un mois environ, la nourrice du bébé l’avait, un jour, laissé seul quelques minutes. Un cri aigu, qui semblait arraché par la douleur, la rappela dans la chambre. Au moment où elle s’y précipitait, elle vit sa maîtresse penchée sur le bébé, comme pour lui mordre le cou. Et le fait est qu’il portait au cou une blessure d’où le sang jaillissait en abondance. La nourrice, saisie d’horreur, voulut d’abord appeler le mari : la femme la supplia de se taire, et lui remit même cinq livres pour prix de son silence ; mais jamais elle ne lui donna la moindre explication de l’incident, qui en resta là.

« Il avait pourtant fait une terrible impression sur l’esprit de la nourrice. Elle aimait beaucoup l’enfant, et, dès lors, monta près de lui une garde plus sévère, tout en surveillant de près sa maîtresse. Elle crut ainsi s’apercevoir qu’elle était, elle-même, de la part de sa maîtresse, l’objet d’une active surveillance, et que, chaque fois qu’elle devait quitter un instant le bébé, la mère essayait d’en profiter. Jour et nuit, elle protégeait l’enfant ; jour et nuit, la mère, taciturne, avait l’air de le guetter, comme le loup un agneau. Cela peut vous paraître incroyable, tenez-le néanmoins pour très sérieux. La vie d’un petit être et la raison d’un homme en peuvent dépendre.

« Vint enfin un jour, un affreux jour, où les choses ne purent être cachées plus longtemps à mon ami. La nourrice était au bout de ses forces ; la tension nerveuse qu’elle s’imposait devenait intolérable ; elle parla. Mon ami commença par ne voir, dans ce qu’elle lui raconta, que ce que vous y verrez sans doute : une histoire absurde. Il connaissait le cœur de sa femme ; il savait que, nonobstant les violences exercées par elle sur son beau-fils, elle était bonne et chérissait son bébé : pourquoi donc lui eût-elle fait du mal ? Mon ami répondit à la nourrice qu’elle rêvait, que ses accusations étaient d’une folle, qu’il ne supporterait pas qu’elle calomniât ainsi sa maîtresse. Tandis qu’ils causaient de la sorte, un cri douloureux retentit soudain. La nourrice et son maître coururent à la nursery. Imaginez les sentiments de mon ami, monsieur Holmes, quand il vit sa femme, agenouillée devant le berceau, se relever brusquement à son entrée, et le sang ruisseler du cou du bébé sur la couverture ! Poussant un cri d’horreur, il tourna vers la lumière le visage de sa femme ; elle avait du sang sur tout le pourtour des lèvres. C’était elle, elle indubitablement, qui avait bu le sang du bébé !

« Tels sont les faits, monsieur Holmes. Aujourd’hui, la femme est confinée dans sa chambre, le mari a presque perdu la tête. Comme moi, il ne connaît guère du vampirisme que le nom. Nous n’y avions jamais vu qu’une superstition de sauvages. Et voilà que dans cette maison, au cœur du Sussex anglais… Mais tout cela pourrait se discuter demain matin. Voulez-vous mettre vos puissantes facultés au service d’un homme qui n’est plus lui-même ? Si oui, soyez assez bon pour télégraphier à l’adresse : « Ferguson, Cheeseman, Lamberley », et je serai chez vous à dix heures.

« Sincèrement vôtre.

« Robert FERGUSON. »

 

« P.S. – Si je ne me trompe, votre ami Watson faisait partie de l’équipe de rugby pour Blackheat à l’époque où, de mon côté, j’étais trois-quarts pour Richmond. Je ne vois que lui dont je puisse me recommander personnellement auprès de vous. »

— Certes oui, je me le rappelle ! dis-je en posant la lettre. Le grand Bob Ferguson, le meilleur trois-quarts que Richmond ait jamais eu ! C’était une excellente nature, et cela lui ressemble bien de prendre si vivement à cœur les chagrins d’un ami.

Holmes me regarda, pensif, puis il hocha la tête.

— Décidément, je vous connais encore mal, Watson, me dit-il. Il y a chez vous des profondeurs inscrutables. Allons, hâtez-vous de télégraphier, en bon camarade : « Examinerons volontiers votre affaire ».

— Votre ?

— Nous n’allons pas laisser croire à Ferguson que notre agence est la maison des faibles d’esprit. Bien entendu, l’affaire dont il parle est son affaire ! Envoyez-lui votre télégramme. Et laissons tout en l’état jusqu’à demain matin.

Dix heures sonnant, le lendemain matin, Ferguson entrait à grandes enjambées dans notre chambre. Je me représentais, de mémoire, un homme long et délié, que la promptitude de ses mouvements jetait sans cesse à l’improviste sur les derrières de l’adversaire. Rien de plus pénible que de retrouver à l’état de ruine un bel athlète qu’on a connu dans tout son éclat. Son grand corps se déjetait, ses épaules se voûtaient, ses cheveux couleur de lin se faisaient rares. Je dus produire sur lui un effet analogue, car dès qu’il m’aperçut :

— Hé ! hé ! Watson, fit-il, d’une voix toujours cordiale et profonde, vous avez quelque peu changé depuis le temps où, dans Old Dear Park, je vous envoyais par-dessus les cordes au milieu de la foule ! Moi aussi, sans doute. Ces deux derniers jours m’ont beaucoup vieilli. Je lis clairement dans votre télégramme, monsieur Holmes, que je n’ai pas à feindre de remplir ici une mission…

— Causons à cœur ouvert, dit Holmes, c’est plus simple.

— Évidemment. Mais vous n’imaginez pas combien c’est rude quand il s’agit de la seule femme à qui l’on doive protection et assistance. Que faire ? Comment mêler la police à une histoire semblable ? Pourtant, il faut bien défendre les petits. Est-ce folie, monsieur Holmes ? ou vice originel ? Avez-vous connu des cas de cette espèce ? Pour l’amour de Dieu, conseillez-moi, je ne sais plus que penser.

— Il y a de quoi, monsieur Ferguson. Asseyez-vous, tâchez de vous remettre, et répondez à mes questions de façon précise. Je suis fort loin, je vous assure, de ne plus savoir que penser, et j’ai l’espoir que nous trouverons la solution du problème. Avant tout, dites-moi, quelles mesures avez-vous prises ? Votre femme est-elle toujours près des enfants ?

— Nous avons eu, elle et moi, une scène atroce. C’est une personne très affectueuse, monsieur Holmes. Si jamais une femme aima un homme à la passion, elle m’aime. Elle fut frappée au cœur le jour où je découvris son horrible, son invraisemblable secret. Elle refusa de s’expliquer. Elle ne répondit à mes reproches que par un regard éperdu et désespéré. Elle n’a plus consenti à me voir. Elle reçoit sa nourriture des mains d’une femme de chambre nommée Dolorès, qu’elle avait dès avant notre mariage, et qui est pour elle moins une servante qu’une amie.

— Alors, le bébé ne court pas de danger immédiat ?

— Mrs. Mason sa nourrice a juré de ne le quitter ni la nuit ni le jour, et je puis avoir en elle une confiance absolue. Je suis moins tranquille pour le pauvre petit Jack qui, deux fois déjà, comme je vous le disais dans ma lettre, a été, de la part de ma femme, l’objet de graves sévices.

— Elle ne l’a jamais blessé ?

— Non, mais elle l’a battu affreusement : chose d’autant plus terrible qu’il est infirme et inoffensif.

Les traits durcis de Ferguson s’adoucissaient tandis qu’il parlait du petit garçon.

— Il semblerait que la triste condition d’un être si jeune dût émouvoir la pitié de tout le monde : d’une chute qu’il a faite dans sa première enfance, il a gardé une déviation de la colonne vertébrale, monsieur Holmes. Mais c’est un cœur si chaud, si expansif !

Holmes chercha sur sa table la lettre de la veille, et après l’avoir relue :

— Combien êtes-vous de personnes chez vous, monsieur Ferguson ?

— Il y a deux domestiques entrés récemment à notre service ; un garçon d’écurie, Michaël, qui couche dans la maison ; ma femme, moi, mon fils aîné Jack, le bébé, Dolorès et Mrs. Mason. C’est tout.

— Je présume que, lors de votre mariage, vous ne connaissiez que depuis peu votre femme ?

— Seulement depuis quelques semaines.

— Et depuis quand avait-elle cette Dolorès auprès d’elle ?

— Depuis plusieurs années.

— Donc, cette Dolorès connaîtrait son caractère mieux que vous ?

— N’en doutez pas.

Holmes griffonna une note.

— Je crois, dit-il, que je serais plus utile à Lamberley qu’ici. C’est le cas ou jamais de faire une enquête personnelle. Votre femme ne sortant pas de sa chambre, notre présence ne saurait ni la déranger ni l’ennuyer. D’ailleurs, nous logerons à l’hôtel.

Ferguson fit un geste de soulagement.

— Je n’attendais pas moins de vous, monsieur Holmes. Si vous pouvez venir, il y a un train des plus commodes qui part à deux heures de la gare de Victoria.

— Nous viendrons. Les affaires me laissant actuellement un peu de répit, je me trouve donc en mesure de me consacrer à vous sans partage, et il va de soi que Watson nous accompagne. Mais il y a un ou deux points que je voudrais nettement établir avant de me mettre en route. Votre malheureuse femme, autant qu’il ressort de vos déclarations, se serait livrée à des voies de fait non seulement sur votre enfant, mais sur le sien ?

— Oui.

— Et ces voies de fait, n’est-ce pas, suivant qu’elles s’exerçaient sur l’un ou sur l’autre, prenaient des formes différentes ? Elle a battu votre petit garçon ?

— Une fois avec une canne ; une autre fois, très brutalement, avec la main.

— Et vous n’avez obtenu d’elle aucune justification de ces actes ?

— Aucune. Elle m’a seulement dit qu’elle détestait l’enfant.

— C’est un genre de haine assez commun chez les belles-mères. Une sorte de jalousie posthume ! Votre femme est-elle d’un naturel jaloux ?

— Très jaloux. Jaloux de toute la force que donne à l’amour un tempérament des Tropiques.

— Mais votre petit garçon… Il a quinze ans, je crois ; comprimé dans son corps, il a pu beaucoup se développer du côté de l’intelligence. Vous a-t-il expliqué, lui, les violences dont il était victime ?

— Il m’a toujours affirmé qu’elles n’avaient pas de cause.

— Votre femme et lui étaient-ils bons amis à d’autres moments ?

— Jamais il n’y a eu de sympathie entre eux.

— Et cependant il est affectueux ?

— Pas de fils plus attaché à son père. Ma vie est sa vie même. Il est comme absorbé par la moindre de mes paroles, le moindre de mes gestes.

Holmes traça encore quelques lignes, puis il demeura une minute perdu dans ses pensées.

— Nul doute que votre enfant et vous ne fussiez deux camarades avant votre second mariage. Vous étiez, n’est-ce pas, étroitement unis l’un à l’autre ?

— Étroitement.

— Et, sans doute, affectueux comme il l’est, il reste fidèle à la mémoire de sa mère ?

— Jusqu’à lui rendre un culte.

— Ce doit être un enfant bien intéressant. Mais encore une question, relative aux violences de votre femme : celles qu’elle exerça sur le bébé coïncidèrent-elles avec celles qu’elle exerça sur votre fils ?

— Une fois, la première. Il semblait, ce jour-là, qu’elle eût à assouvir sur tous les deux une crise de rage. Au contraire, Jack eut seul à souffrir la deuxième fois, Mrs. Mason ne me fit pas de plainte pour le bébé.

— Voilà qui complique les choses.

— Je ne vous suis pas, monsieur Holmes.

— C’est bien possible. On se fait des théories provisoires, et le temps ou une meilleure information se chargent de les mettre en pièces. Fâcheuse habitude, monsieur Ferguson. Mais la nature est faible. Je crains que mon ami Watson ne m’ait donné une opinion trop haute de mes méthodes scientifiques. Néanmoins, dans l’état présent des choses, le problème ne me paraît pas insoluble. Comptez sur nous pour demain deux heures, gare de Victoria.

C’est par une brumeuse soirée de novembre qu’ayant laissé nos bagages à l’hôtellerie des Chequers, à Lamberley, nous nous engageâmes dans un sentier argileux du Sussex dont les lents circuits nous menèrent enfin à l’antique et solitaire maison de campagne qu’habitait Ferguson. La demeure était vaste, irrégulière, très vieille au centre, toute neuve aux ailes, avec d’imposantes cheminées de style Tudor et des toits surélevés dont le lichen mouchetait les ardoises. Les degrés de l’entrée s’étaient creusés sous les pas. Un rébus à deux signes, dont l’un était un fromage et l’autre un homme, figurait sur les carreaux du porche le nom du constructeur[1]. À l’intérieur, de grosses poutres de chêne fronçaient les plafonds ; les parquets offraient de brusques affaissements. Il semblait qu’on respirât partout la vétusté, la décrépitude.

Il y avait une grande chambre centrale, où Ferguson nous introduisit. Là, dans une immense cheminée du temps jadis, dont la plaque de fer portait la date de 1670, brûlait en crachotant un splendide feu de bûches.

La pièce, cependant que j’y promenais les yeux, m’apparaissait comme un tohu-bohu de lieux et d’époques. Les murs, lambrissés jusqu’à mi-hauteur, étaient ceux qu’avait pu contempler le premier propriétaire, au dix-septième siècle ; mais ils étaient ornés, à la partie inférieure, d’une rangée d’aquarelles modernes réunies avec goût ; au-dessus, à l’endroit où le plâtre se substituait à la boiserie, était disposée une belle collection d’armes et d’ustensiles sud-américains, évidemment apportés par la maîtresse actuelle du logis. Holmes se leva, dans un de ces élans où se trahissait à tout propos l’agilité de son esprit, et, durant un instant, il examina d’assez près les armes et les ustensiles ; puis il s’en retourna, l’œil chargé de pensée.

— Oh ! oh ! fit-il soudain, oh ! oh !

Un épagneul, qui jusqu’alors s’était tenu tapi au fond d’un panier, dans un coin, venait de se lever et, lentement, s’avançait vers son maître. Il marchait avec peine ; son train d’arrière se mouvait de façon irrégulière, sa queue traînait sur le sol. Il se mit à lécher la main de Ferguson.

— Qu’avez-vous, monsieur Holmes ?

— La vue de ce chien m’a surpris. De quel mal est-il atteint ?

— C’est ce que le vétérinaire se demande. On dirait de la paralysie, déterminée, à ce qu’il semble, par une méningite cérébro-spinale. Mais cela passe. Bientôt le pauvre animal ira mieux. N’est-ce pas que bientôt vous irez mieux, Carlo ?

Le chien agita faiblement la queue, en signe d’assentiment ; ses yeux tristes allèrent de son maître à Holmes et à moi-même. Il savait que nous discutions sur son cas.

— Cela lui est venu tout d’un coup ?

— Dans une nuit.

— Il y a combien de temps ?

— Quatre mois environ.

— Bizarre, très bizarre.

— Qu’y voyez-vous donc, monsieur Holmes ?

— Une confirmation de ce que je pense.

— Mais, pardieu ! quoi encore ? Que pensez-vous ? Pour vous, ce n’est peut-être qu’une énigme à déchiffrer ; pour moi, c’est une question de vie ou de mort. Ma femme suspecte de crime ! L’existence de mon fils menacée ! Ne jouez pas avec moi, monsieur Holmes, c’est trop grave, trop effroyable !

Le grand trois-quarts de rugby tremblait de tous ses membres. Holmes, pour le calmer, lui prit doucement le bras.

— Quelle que doive être la solution de cette affaire, monsieur Ferguson, dit-il, je crains qu’elle ne vous soit douloureuse. Je voudrais vous épargner autant que possible. Dispensez-moi de vous en dire davantage. J’espère ne pas quitter cette maison sans vous avoir fourni un résultat.

— Le Ciel vous entende ! Si vous voulez bien m’excuser, messieurs, je vais monter chez ma femme pour voir s’il n’est rien survenu de nouveau.

Holmes mit à profit les quelques minutes que dura l’absence de Ferguson pour examiner en détail les curiosités péruviennes qui garnissaient le mur. Quand reparut notre hôte, on voyait, à son air abattu, que l’affaire n’avait fait pour lui aucun progrès. Il était accompagné d’une grande et svelte jeune fille très brune.

— Le thé est prêt, Dolorès, lui dit-il. Veillez à ce que votre maîtresse ait tout ce qu’elle désire.

— Elle est bien malade ! s’écria la jeune fille, en considérant son maître avec indignation. Elle est bien malade ! Ce n’est pas de nourriture, c’est d’un médecin qu’elle a besoin. J’ai peur de rester seule avec elle sans un médecin.

Ferguson leva sur moi des yeux qui m’interrogeaient.

— Je serais, lui dis-je, trop heureux de me rendre utile.

— Votre maîtresse voudrait-elle voir le docteur Watson ?

— Je n’ai pas à consulter ma maîtresse. Elle a besoin d’un médecin : j’en ai un, je l’emmène.

— Eh bien, allons, lui dis-je.

Je la suivis frémissante d’émotion dans l’escalier, puis le long d’un corridor ancien, à l’extrémité duquel se trouvait une porte massive, bardée de fer ; et je me dis que Ferguson, s’il voulait s’introduire de force chez sa femme, n’y parviendrait pas aisément. La jeune fille tira une clef de sa poche, le lourd battant cria sur ses gonds ; j’entrai, elle entra vivement derrière moi et verrouilla la porte.

Dans le lit une femme était couchée, en proie visiblement à la fièvre. Elle n’avait qu’à demi sa connaissance. Pourtant, quand je m’approchai, elle fixa sur moi deux beaux yeux pleins de frayeur. La vue d’un étranger la soulagea probablement, car elle poussa un soupir, et sa tête retomba sur l’oreiller. Je lui adressai quelques paroles rassurantes ; elle ne bougea pas tandis que je lui tâtais le pouls et que je prenais sa température. Le pouls était très tendu ; la température très haute ; j’eus l’impression que c’était le fait plutôt d’une extrême surexcitation mentale et nerveuse que d’une vraie maladie.

— Elle est comme cela depuis deux jours, je crains qu’elle ne meure.

La femme tourna vers moi son visage qu’empourprait le feu intérieur.

— Où est mon mari ? me demanda-t-elle.

— En bas, et il voudrait vous voir, lui répondis-je.

— Mais moi, je ne veux pas le voir. Je ne le verrai pas.

Puis il me sembla qu’elle battait la campagne.

— Un démon ! Un démon ! Qu’ai-je à faire avec un démon ?

— Pourrais-je, en quelque manière, vous rendre service ?

— Non, personne ne peut me rendre service. C’est fini, tout est détruit. Quoi que je fasse, tout est détruit !

D’étranges imaginations devaient l’obséder ; je ne me représentais guère l’honnête Ferguson dans le rôle d’un démon.

— Madame, lui répliquai-je, je sais que votre mari vous aime et qu’il est profondément affecté de ce qui se passe.

Elle attacha de nouveau sur moi ses yeux magnifiques.

— Il m’aime ? Eh bien, ne l’aimé-je pas aussi ? Ne l’aimé-je pas jusqu’à me sacrifier plutôt que de lui briser le cœur ? Car, moi, c’est à ce point que je l’aime ! Et, malgré cela, il a pu penser, il a pu dire…

— Il est accablé de chagrin, mais il n’arrive pas à comprendre…

— Non, il n’arrive pas à comprendre ; mais il devrait avoir confiance.

— Vous ne voulez pas le voir ? suggérai-je.

— Non, non ! Comment oublierais-je les mots qu’il a prononcés ? Comment le regarderais-je en face ? Je ne veux pas le voir. Retirez-vous, vous ne pouvez rien pour moi. Dites-lui seulement une chose : il me faut mon enfant, j’ai droit à mon enfant : c’est tout ce que je veux qu’il sache !

Et, s’étant retournée contre la muraille, elle se tut.

Je redescendis dans la pièce du bas. Ferguson et Holmes m’y avaient attendu près du feu. Ferguson écouta d’un air sombre le récit que je lui fis de mon entretien avec sa femme.

— Lui envoyer l’enfant ? me dit-il. Voyons, est-ce possible ? Sais-je à quelle impulsion maladive elle serait capable de céder ? Ne me rappelé-je pas ce sang qui lui teignait les lèvres quand elle se remit debout au chevet du petit ?

Et Ferguson frissonna à l’évocation de l’horrible scène.

— L’enfant est en sûreté près de Mrs. Mason, il doit rester avec elle.

Une soubrette du dernier style, qui était bien ce qu’il y avait de plus anachronique dans cette maison, venait d’apporter le thé. Comme elle disposait la table, un jeune garçon entra. Il était de l’aspect le plus remarquable, pâle, blond, avec des yeux bleu clair, mobiles et passionnés, où s’allumait une flamme d’émotion et de joie sitôt qu’ils se posaient sur son père. S’élançant vers Ferguson, il lui jeta les deux bras autour du cou, avec le touchant abandon d’une jeune fille.

— Oh ! papa, s’écria-t-il, j’ignorais que vous fussiez déjà de retour, je serais venu tout de suite. Je suis si heureux de vous voir !

Ferguson, un peu embarrassé, se dégagea doucement.

— Mon cher petit, dit-il, en flattant d’une main attendrie la tête blonde, je suis rentré de bonne heure parce que j’ai pu décider mes amis M. Holmes et le docteur Watson à venir passer la soirée avec nous.

— M. Holmes, c’est le détective ?

— Oui.

L’enfant fixa sur nous un œil pénétrant, qui ne laissa pas de me paraître hostile.

— Et le bébé, monsieur Ferguson ? dit Holmes. Ne pourrions-nous faire sa connaissance ?

— Demandez à Mrs. Mason de descendre avec le bébé, dit Ferguson à son fils.

L’enfant sortit ; et son allure gauche, la façon dont il traînait le pas manifestaient à mes yeux de médecin la faiblesse de l’épine dorsale. Il ne tarda pas à reparaître en même temps qu’une femme de grande taille, maigre, qui portait un très beau bébé aux prunelles noires, aux cheveux d’or, merveilleux alliage de Saxon et de Latin. Évidemment, Ferguson adorait cet enfant, car il le prit sur ses genoux et le couvrit de caresses.

— Songer, murmura-t-il, les yeux fixés sur la petite cicatrice de la gorge, songer qu’on puisse avoir le cœur de lui faire du mal !

Par hasard, à ce moment, je regardai Holmes. Son visage marquait une attention singulière. On l’eût dit, tant il était rigide, sculpté dans du vieil ivoire. Ses yeux, détournés du groupe que formaient le père et le bébé, étaient comme rivés sur quelque chose à l’extrémité opposée de la pièce. Je pensai qu’il regardait, par la fenêtre, le jardin mélancolique où s’égouttaient les arbres. Un volet à demi-clos masquait en partie la vue ; pourtant, c’était bien la fenêtre qui captivait ainsi le regard d’Holmes. Enfin il sourit, revint au bébé, examina dans le plus grand silence la blessure du cou ; et serrant l’un des petits poignets qui agitaient devant lui leurs fossettes :

— Au revoir, mon bonhomme ! Vous faites un drôle de début dans la vie ! Nourrice, j’aurais deux mots à vous dire.

Il prit à part la nourrice et l’entretint quelques minutes, sur un ton très animé. Je ne saisis que ses dernières paroles :

— Vous serez bientôt, j’espère, délivrée de vos angoisses.

Après quoi la femme, qui semblait une créature morose et peu communicative, emporta le bébé.

— Quel genre de personne est Mrs. Mason ? demanda-t-il.

— Les dehors, comme vous pouvez voir, ne préviennent pas en sa faveur ; mais elle a un cœur d’or et un dévouement à toute épreuve.

— Est-ce que vous l’aimez, Jack ?

Holmes s’était retourné subitement vers le jeune garçon, qui changea de visage et hocha la tête.

— Jack a des amitiés et des inimitiés très vives, dit Ferguson, en entourant du bras la taille de son fils. Heureusement, je suis du nombre de ses amitiés.

L’enfant, avec un ronron de joie, se blottissait contre son père.

— Allez maintenant, Jacky !

Et Ferguson, après lui avoir rendu la liberté, le suivit d’un regard ému jusqu’à la porte.

— Vraiment, monsieur Holmes, reprit-il ensuite, je crains de vous avoir lancé dans une folle entreprise. Que pouvez-vous faire pour moi, sauf m’accorder votre sympathie ? L’affaire vous paraît, j’en suis sûr, infiniment délicate et complexe ?

— Délicate, elle l’est sans contredit, répliqua mon ami en souriant ; mais jusqu’à présent elle ne me frappe point par sa complexité. C’est un cas de déduction intellectuelle et, quand la déduction intellectuelle se trouve confirmée de point en point par un certain nombre d’incidents indépendants, le subjectif devient alors l’objectif, on peut se flatter de toucher au but. Dans le fait, j’y touchais dès avant notre départ de Baker Street ; tout le reste n’a été qu’observation et enregistrement de preuves.

Ferguson passa la main dans les plis de son front.

— Pour l’amour de Dieu, Holmes, fit-il d’une voix rauque, si la vérité vous est connue, ne me tenez pas en suspens ! Comment attendrais-je encore ? Peu importe la façon dont vous l’avez découverte.

— Certainement, je vous dois une explication, et vous l’aurez. Mais voulez-vous me permettre de mener l’affaire à ma guise ? Mrs. Ferguson est-elle en état de nous recevoir, Watson ?

— Elle est malade, mais elle a toute sa tête.

— Très bien. C’est seulement en sa présence que nous éclaircirons définitivement les choses. Montons.

— Elle ne voudra pas me voir ! s’écria Ferguson.

— Mais si ! mais si !

Holmes traça rapidement quelques lignes sur un bout de papier.

— Vous, du moins, Watson, vous avez accès chez elle. Voulez-vous être assez aimable pour lui remettre ce mot ?

Je remontai, je remis le mot à Dolorès, qui avait précautionneusement entre-bâillé la porte. La minute d’après, il m’arrivait de l’intérieur un grand cri, où la joie se confondait, me sembla-t-il, avec la surprise. Et Dolorès revint.

— Elle les verra, dit-elle. Elle les écoutera.

J’appelai Ferguson et Holmes, ils arrivèrent. Comme nous entrions dans la chambre, Ferguson fit un pas ou deux vers sa femme, qui s’était relevée dans le lit. Mais elle fit un geste qui l’arrêta, et il se laissa tomber dans un fauteuil. Holmes s’assit près de lui, après avoir salué Mrs. Ferguson. Elle le regardait avec des yeux écarquillés.

— Nous pourrions, dit-il, nous passer de Mlle Dolorès. Vous préférez qu’elle reste ? Parfait, je n’y vois pas d’empêchement, madame. Je suis, monsieur Ferguson, un homme très sollicité, très occupé, qui doit, par conséquent, user de méthodes brèves et directes. Au surplus, en matière de chirurgie, l’opération la plus rapide est la moins pénible. Sachez d’abord, pour l’apaisement de votre esprit, que votre femme est la meilleure des femmes, la plus affectueuse, et qu’elle subit un traitement bien immérité.

Ferguson bondit en s’exclamant :

— Prouvez-le-moi, monsieur Holmes, et je vous devrai une éternelle reconnaissance.

— Pour vous le prouver, il me faudra vous blesser, et vous blesser profondément à un autre endroit du cœur.

— Qu’importe, si vous innocentez ma femme ? Comparé à cela, rien au monde ne m’est rien !

— Laissez-moi donc vous dire le raisonnement que je fis quand je vous eus écouté lors de votre visite à Baker Street. L’idée d’un cas de vampirisme était ridicule : le vampirisme n’entre point dans les usages criminels en Angleterre. Cependant vous m’apportiez une observation précise : vous aviez vu votre femme, agenouillée devant le berceau du bébé, s’en relever précipitamment à votre entrée, avec du sang aux lèvres.

— Oui.

— Et il ne vous vint pas à la pensée qu’on pouvait sucer une blessure à d’autres fins que de boire du sang ? L’Histoire d’Angleterre ne cite-t-elle pas une reine qui, pour sauver un blessé, aspira ainsi du poison ?

— Du poison ?

— Une partie de votre famille, de votre personnel, est sud-américaine. Je devinais d’instinct, avant de l’avoir vérifiée, la présence de ces armes sur votre mur. Le poison pouvait venir d’ailleurs, mais j’eus tout de suite l’idée qu’il venait de là. Quand j’aperçus, à côté du grand arc de chasse, ce petit carquois vide, je ne m’étonnai pas, je m’attendais à le voir. Que votre bébé fût piqué avec une de ses flèches imprégnées de curare ou de quelque autre substance diabolique, il en mourrait fatalement si le poison n’était aspiré hors de la plaie. Et le chien ? N’était-il pas indiqué qu’avant de recourir à un poison de ce genre on s’assurât qu’il avait gardé son efficacité ? Je n’avais pas prévu l’incident du chien : il s’ajoutait à ma reconstitution, il m’éclaira. Comprenez-vous maintenant ? Votre femme redoutait un attentat. Elle en fut témoin et sauva la vie du bébé. Pourtant, elle trembla de vous dire la vérité ; elle savait combien vous aimiez votre petit garçon ; elle eut peur de vous porter un coup funeste.

— Jacky !

— J’ai observé l’enfant tout à l’heure, pendant que vous caressiez son jeune frère. Son visage se reflétait dans une glace de la fenêtre sur laquelle le volet faisait un fond obscur. J’y vis une jalousie, une haine, une cruauté que j’ai rarement vues sur un visage d’homme.

— Mon Jacky !

— Du courage, monsieur Ferguson ! Ce qui arrive est d’autant plus triste que l’acte de votre fils a eu pour cause déterminante une perversion du cœur, une exagération, poussée jusqu’à la manie, de son amour pour vous, et peut-être aussi pour sa mère morte. Il se consume de haine pour ce bébé superbe, dont la beauté et la santé contrastent avec sa propre infirmité.

— Dieu juste ! est-ce croyable !

— Me trompé-je, madame ?

Mrs. Ferguson sanglotait, le visage enfoui dans ses oreillers.

— Est-ce que je pouvais parler, Bob ? Je devinais le chagrin terrible que j’allais vous faire. Mieux valait attendre, et que la révélation vous vînt d’une autre bouche que la mienne. Mon bonheur fut grand quand ce monsieur, qui semble doué de pouvoirs magiques, m’écrivit qu’il savait tout.

— Je prescrirais volontiers à Master Jacky un séjour d’un an au bord de la mer, dit Holmes en se levant. Madame, ajouta-t-il, un seul point reste encore obscur dans cette affaire. Nous comprenons fort bien vos violences à l’égard de Master Jacky : la patience d’une mère a des bornes. Mais comment avez-vous osé laisser votre bébé pendant ces deux derniers jours ?

— J’avais prévenu Mrs. Mason.

— C’est bien ce que je pensais.

Ferguson suffoquait, debout près du lit, tendant et crispant les mains.

— Je crois qu’il est temps de nous retirer, Watson, me dit Holmes à l’oreille. Prenez par un bras la trop fidèle Dolorès, je la prendrai par l’autre.

Et, quand nous fûmes sortis, refermant la porte :

— Nous n’avons plus qu’à laisser les époux s’arranger entre eux.

Le dernier document que j’aie gardé relativement à cette affaire, c’est la réponse faite par Holmes à la lettre par laquelle débute ce récit. Elle est conçue en ces termes :

 

« Baker Street

« 21 novembre,

« Affaire Vampires.

« Messieurs,

« En réponse à votre lettre du 19 courant, j’ai l’honneur de vous informer qu’ayant donné suite à la demande de votre client M. Robert Ferguson, l’un des associés Ferguson et Muirhead, courtiers en thé, Mincing Lane, j’ai pu dès aujourd’hui mener l’affaire à bonne fin. En vous remerciant de m’avoir adressé M. Ferguson,

« Je vous prie de me croire, messieurs,

« Sincèrement vôtre.

« SHERLOCK HOLMES. »

VI

LES TROIS GARRIDEB

Ce fut peut-être une comédie, peut-être un drame. En tout cas, un homme y laissa la raison, un autre la liberté, moi-même j’y laissai du sang. Qu’il y eût là néanmoins un élément de comédie, la chose ne fait pas de doute. On en jugera.

Je me rappelle fort bien la date, c’était le mois où Sherlock Holmes refusa la dignité de chevalier en récompense de services dont il se peut que l’on parle un jour. Je n’y fais allusion qu’en passant, ma situation de confident et d’auxiliaire m’obligeant à la plus grande réserve ; mais je répète que ce détail me permet de fixer mes souvenirs. Nous étions à la fin de 1902, la guerre sud-africaine venait de se clore. Holmes, qui avait passé plusieurs jours au lit, comme c’était de temps en temps son habitude, en sortit, un beau matin, tenant un gros manuscrit de papier ministre ; dans ses prunelles grises, généralement sévères, dansait un rayon de gaieté.

— Ami Watson, me dit-il, voici pour vous une occasion de gagner quelque argent. Connaissez-vous le nom de Garrideb ?

Je lui répondis que je l’entendais pour la première fois.

— Eh bien, mettez la main sur un Garrideb, et vous aurez fait une bonne affaire.

— Comment cela ?

— Oh ! c’est toute une histoire, et assez drôle. Nous avons débrouillé déjà bien des complications humaines, je ne crois pas que nous en ayons jamais rencontré de plus singulière. Notre client sera là tout à l’heure, nous l’interrogerons, je ne m’explique donc pas davantage. Ce qu’il nous faut tout d’abord, c’est le nom.

L’annuaire des téléphones se trouvait à ma portée sur la table. Je le feuilletai sans grand espoir. Quel ne fut pas mon étonnement de voir l’étrange nom à sa place alphabétique ! Je poussai un cri de triomphe.

— Ça y est, Holmes, nous l’avons ! Holmes me prit des mains l’annuaire.

— « Garrideb (N.), lut-il, 136, Little Ryder Street. W. » Bien fâché de vous détromper, Watson, mais ce Garrideb-là est celui même qui nous a écrit, témoin l’en-tête de sa lettre. C’est d’un autre que nous avons besoin pour faire la paire.

Mrs. Hudson venait d’entrer, portant une carte. Je me saisis de la carte et la regardai.

— Mais le voici ! m’écriai-je tout effaré, le voici, cet autre ! John Garrideb, avocat-conseil, Moorville, Kansas (États-Unis d’Amérique).

Holmes sourit en regardant le bristol.

— Je crains d’avoir encore un effort à vous demander, Watson. Ce gentleman est, lui aussi, dans l’affaire. À vous dire vrai, ce n’est pas lui que j’attendais ce matin. N’empêche qu’il peut nous donner bien des renseignements utiles.

Là-dessus, M. John Garrideb fit son apparition. Ce juriste était un homme puissant, ramassé, avec un de ces visages ronds, frais, irréprochablement rasés, qui caractérisent si souvent en Amérique l’homme d’affaires. Dans l’ensemble, il avait quelque chose de dodu et d’enfantin, et le large sourire installé sur sa figure accusait encore son air d’extrême jeunesse. Ses yeux, toutefois, vous impressionnaient : je n’ai vu que rarement chez un homme deux yeux déceler une pareille intensité de vie intérieure, tant ils étaient brillants, éveillés, tant ils obéissaient aux moindres mouvements de la pensée. À part son accent, qui était américain, il n’y avait, dans sa façon de parler, rien qui le singularisât.

— Monsieur Holmes ? demanda-t-il, nous regardant tour à tour, mon ami et moi. Ah ! oui, vos portraits ne vous trahissent pas trop, monsieur, si je puis dire. Vous avez dû, à ce que je présume, recevoir une lettre de mon homonyme, M. Nathan Garrideb ?

— Veuillez vous asseoir, répliqua Sherlock Holmes. Nous avons sans doute à causer.

Et prenant son cahier de papier ministre :

— Il va de soi que vous êtes M. John Garrideb, mentionné dans ce document. Sauf erreur, voilà quelque temps déjà que vous habitez l’Angleterre ?

— Où voyez-vous cela, monsieur Holmes ?

Et dans les yeux expressifs de M. John Garrideb il me sembla lire une suspicion subite.

— Tout votre habillement est de confection anglaise.

M. Garrideb eut un rire forcé.

— Ce qu’on a écrit de vous, monsieur Holmes, m’a renseigné sur vos petites malices, mais je ne pensais pas leur servir jamais de prétexte. Enfin, où voyez-vous que je ne suis pas débarqué d’hier ?

— La façon dont votre veston est coupé aux épaules, les pointes de vos bottines… qui donc s’y tromperait ?

— Bon, bon, je ne me savais pas des dehors si évidemment britanniques. En effet, mes affaires me retiennent dans ce pays depuis un certain temps, et à peu près tout ce qui m’habille est de Londres. Mais je suppose que votre temps est précieux et que nous ne sommes pas ici, vous et moi, pour discuter sur la forme de mes chaussettes. Qu’est-ce que ces papiers que vous lisez ?

Holmes avait dû froisser notre visiteur, car le visage replet de l’Américain avait pris une expression moins aimable.

— Patience, patience, monsieur Garrideb, le docteur Watson vous dirait que les petites digressions auxquelles je me livre ont parfois, au bout du compte, quelque rapport avec le fond du sujet. Pourquoi M. Nathan Garrideb ne vous a-t-il pas accompagné ?

— Et pourquoi, aussi bien, vous a-t-il mêlé à tout ceci ? demanda M. John Garrideb, dans une explosion de colère. Qu’aviez-vous à y voir ? Il n’y a ici qu’une question professionnelle entre deux gentlemen, et l’un d’eux sent le besoin de faire appel à un détective ! Je l’ai vu ce matin, il m’a informé de sa démarche, c’est la raison de ma venue. Mais je ne vous cache pas que je suis très contrarié.

— Cette démarche n’avait rien qui vous visât, monsieur Garrideb. Elle montre simplement le zèle de votre homonyme pour obtenir un résultat qui, si je l’entends bien, est pour vous deux d’une importance également capitale. Il savait que j’ai des moyens d’information, d’où son idée très naturelle de recourir à moi.

La figure de M. John Garrideb s’éclaira peu à peu.

— Cela, dit-il, change l’aspect des choses. Quand j’allai le voir ce matin, il m’annonça qu’il s’était mis en relation avec un détective. Je lui demandai votre adresse, et me voilà. Je ne tiens pas à mettre la police dans une histoire qui ne regarde personne ; mais, s’il vous plaît de nous aider à trouver l’homme que nous cherchons, je n’y vois pas d’inconvénient.

— À la bonne heure ! dit Holmes. Et donc, monsieur, puisque vous avez pris la peine de venir, le mieux est, je crois, que vous nous exposiez vous-même l’affaire. Mon ami n’en connaît aucun détail.

M. Garrideb m’examina d’un œil assez peu favorable.

— Est-il nécessaire que votre ami ?… demanda-t-il.

— Nous avons coutume de travailler ensemble.

— Après tout, rien ne commande le secret. Je tâcherai d’être aussi bref que possible. Si vous étiez du Kansas, je n’aurais pas à vous apprendre qui était Alexandre Garrideb. Il avait gagné sa fortune d’abord en exploitant un domaine agricole, puis en spéculant sur les blés à Chicago ; mais il l’avait placée tout entière en achats de terrains, dont il avait acquis une étendue aussi considérable que celle d’un de nos comtés, le long de la rivière Arkansas, à l’ouest de Fort Dodge. Il y avait là des pâturages, des coupes de bois, des champs, des mines : tout ce qui se traduit en dollars pour le propriétaire.

« Alexandre Hamilton Garrideb n’avait ni parents ni amis ; du moins, s’il en avait, je ne l’ai jamais su. Mais la bizarrerie de son nom lui était comme un sujet de gloire. C’est ce qui nous rapprocha. J’étais homme de loi à Topeka. Un jour le vieillard me rendit visite, il ne se sentait pas d’aise de trouver un homonyme et mourait du désir de savoir s’il existait d’autres Garrideb de par le monde. « Trouvez-m’en d’autres ! » me dit-il. Je lui répondis que j’avais mes occupations et ne pouvais passer ma vie à battre l’estrade en quête de Garrideb. « C’est pourtant ce que vous ferez, me répliqua-t-il, si mes intentions se réalisent. » Je crus qu’il plaisantait : je n’allais pas tarder à vérifier le sérieux de ses paroles.

« Effectivement, il mourut à un an de là, laissant un testament. Et quel testament ! Le plus baroque qui ait jamais été enregistré au Kansas. De ses biens, il faisait trois parts, dont il m’attribuait l’une, à la condition que je trouverais deux Garrideb pour les deux autres. Il s’agit de cinq millions de dollars au bas mot pour chacun des intéressés ; mais impossible d’y toucher si nous ne nous présentons tous ensemble.

« Cependant la chance qui s’offrait à moi était si forte que je plantai là mes clients pour ne plus m’occuper que des Garrideb. Il n’en existe pas un aux États-Unis ; s’il eût existé, le râteau que j’ai promené partout l’eût ramené entre ses dents. Je passai en Angleterre. Un Garrideb avait son nom dans l’annuaire des téléphones de Londres. J’allai le voir il y a deux jours et lui expliquai l’affaire. C’est, comme moi, un individu très seul, ses rares parents sont tous des femmes. Le testament parle de trois hommes adultes : vous voyez qu’il nous manque le troisième. Aidez-nous à combler cette lacune, nous acceptons d’avance le prix qui vous conviendra.

— Eh bien, Watson, fit Holmes en souriant, ne vous le disais-je pas que l’affaire était drôle ? J’aurais cru, monsieur, que vous aviez un moyen de recherche tout indiqué : pourquoi ne pas faire des annonces dans la presse ?

— J’en ai fait, monsieur Holmes. Je n’ai pas eu de réponse.

— En vérité ? Nous voici, ma foi, en présence d’un très curieux petit problème. J’y vais regarder à loisir. Soit dit en passant, quelle chose singulière que vous veniez de Topeka ! J’avais là-bas un correspondant aujourd’hui mort, le vieux docteur Lysander Starr. Il était, en 1890, maire de la ville.

— Ce bon vieux Starr ! s’écria notre visiteur : sa mémoire est toujours honorée de ses concitoyens. Allons, monsieur Holmes, il ne nous reste plus sans doute qu’à vous tenir au courant des événements. J’espère que d’ici un ou deux jours vous aurez de nos nouvelles.

Sur cette assurance, l’Américain s’inclina et sortit.

Holmes, sa pipe allumée, demeurait depuis un moment immobile sur son siège. Un sourire ambigu lui fronçait le visage.

— Eh bien ? lui demandai-je.

— Eh bien, Watson, j’étais en train de m’interroger. Je me demandais une chose.

— Laquelle ?

Holmes retira sa pipe de ses lèvres.

— Je me demandais quelle idée pouvait avoir cet homme en déroulant devant nous un pareil tissu de mensonges. J’ai failli le lui demander à lui-même, car il est des cas où une brutale attaque de front est la meilleure des tactiques. Mais j’ai préféré lui laisser croire qu’il se jouait de nous. Voilà un monsieur dont le veston, confectionné en Angleterre, est élimé aux coudes, dont le pantalon trahit, à la déformation des genoux, l’usage d’une année ; et pourtant si j’en crois ce document, si je m’en rapporte à sa propre déclaration, c’est un provincial d’Amérique récemment débarqué à Londres. Il n’a pas fait de publicité dans les journaux ; vous savez qu’il n’y a rien que je laisse passer à la colonne des Petites Annonces ; elle est le couvert favori d’où je fais lever le gibier, et j’y aurais, vous le pensez bien, remarqué un faisan de cette espèce. Je n’ai jamais connu un docteur Lysander Starr de Topeka, le personnage est inventé de toutes pièces. J’admets que notre visiteur soit américain, mais des années de séjour à Londres auront beaucoup atténué son accent. Quel jeu joue-t-il ? Que dissimule son absurde recherche des Garrideb ? La question mérite examen ; car, supposé que nous devions le tenir pour un fripon, c’en est un retors et ingénieux. Reste à savoir si le Garrideb qui nous a écrit est de la même farine. Téléphonez-lui donc, Watson.

Je sonnai au téléphone. Une petite voix chevrotante se fit entendre à l’autre bout du fil.

— Oui, parfaitement, je suis M. Nathan Garrideb. Monsieur Holmes, n’est-ce pas ? Je serais heureux d’échanger deux mots avec M. Holmes.

Mon ami prit l’écoute, et j’assistai à l’habituel dialogue syncopé.

— Oui, il sort d’ici. Vous dites que vous ne le connaissez pas ?… Combien de temps ?… Seulement deux jours ?… Oui, oui, bien entendu, c’est une perspective attrayante… Vous serez chez vous ce soir ? Sans votre homonyme, n’est-ce pas ?… Très bien, en ce cas nous viendrons, je préfère vous entretenir sans lui… Le docteur Watson m’accompagnera, j’avais cru comprendre par votre lettre que vous ne sortiez pas souvent… Nous serons là vers six heures… Inutile de parler de nous à l’Américain… Très bien. Au revoir !

Une belle journée de printemps inclinait vers son crépuscule ; même la petite Ryder Street, l’une des plus humbles rues qui rayonnent de l’Edgware Road, proche de Tyburn, à la distance d’un jet de pierre de l’endroit où s’élevait le gibet célèbre, resplendissait tout en or sous les feux obliques du couchant. La maison vers laquelle nous nous dirigions était un vaste et antique édifice de la première époque des Georges, avec une façade de brique toute plate, coupée seulement par deux grandes baies en saillie au rez-de-chaussée. C’est à ce rez-de-chaussée qu’habitait notre client ; les fenêtres basses étaient celles de la grande pièce où il se tenait le jour. En passant, Holmes me fit remarquer à l’entrée la petite plaque de cuivre sur laquelle se lisait le nom bizarre.

— Voyez comme elle est décolorée, me dit-il. Preuve qu’elle est là depuis des années ; preuve aussi qu’elle porte un nom vrai, ce qui ne saurait nous être indifférent.

La maison avait un escalier à usage commun ; les nombreuses inscriptions du vestibule désignaient soit des bureaux, soit des appartements privés, moins logements de famille que garçonnières. M. Nathan Garrideb nous ouvrit lui-même sa porte, en s’en excusant sur ce que sa femme de charge se retirait à quatre heures. C’était un homme d’une soixantaine d’années, très grand, dégingandé, voûté, maigre et chauve. Il avait une mine de cadavre et ce teint blafard où l’on reconnaît le défaut total d’exercice. De grosses lunettes rondes et une barbiche de bouc se combinaient avec son attitude penchée pour lui donner un air de curiosité scrutatrice. L’aspect général était d’un aimable excentrique.

Non moins pittoresque que lui, sa chambre faisait l’effet d’un petit musée. Elle était à la fois large et longue, garnie partout de placards, de vitrines, où s’accumulaient pêle-mêle des spécimens géologiques et anatomiques. Des boîtes de papillons, diurnes et nocturnes, flanquaient l’entrée. Sur une table centrale, toutes sortes de détritus s’amoncelaient, d’entre lesquels émergeait le tube d’un puissant microscope. Promenant les yeux autour de moi, j’admirais l’universalité des sujets qui intéressaient notre homme. Ici, des monnaies anciennes. Là, des cailloux. De l’autre côté de la table, une vaste armoire pleine d’ossements fossiles. Au-dessus, des moulages de crânes, étiquetés, par exemple, « Neandertal », « Heidelberg », « Cromagnon ». Il était clair que M. Nathan Garrideb variait ses études. Dans l’instant présent, debout devant nous, il faisait, avec une peau de chamois, reluire une pièce de monnaie.

— Syracusaine, nous dit-il en nous la présentant. Et de la meilleure époque. Ces gens-là dégénérèrent par la suite. Mais, à leur apogée, ils furent, à mon avis, incomparables, bien que certains amateurs leur préfèrent l’école d’Alexandrie. Vous trouverez là une chaise, monsieur Holmes, mais permettez que je la débarrasse de ces os. Vous, monsieur… ah ! oui, le docteur Watson… si vous vouliez avoir l’obligeance d’écarter ce vase du Japon… Vous me voyez entouré de tout ce qui m’intéresse un peu dans la vie. Mon médecin me sermonne parce que je ne sors jamais. Pourquoi sortirais-je quand j’ai ici tant de choses qui me retiennent ? Rien que de cataloguer une de ces vitrines me demanderait trois mois de travail.

Holmes, d’un regard circulaire, inspectait toute la pièce.

— Vous dites que vous ne sortez jamais ? fit-il.

— De temps à autre, je vais en voiture jusque chez Sotheby ou chez Christie. À cela près, je quitte rarement cette chambre. Je ne suis pas très valide, et mes recherches m’absorbent énormément. Vous concevez, monsieur Holmes, quelle émotion j’éprouvai, terrible en même temps qu’agréable, en apprenant la chose inouïe qui m’arrivait ! Il ne s’agit que de trouver un Garrideb pour que je dispose d’une fortune ; comment ne le trouverions-nous pas ? J’avais un frère, malheureusement mort aujourd’hui, et la volonté du testateur exclut les femmes. Mais il y a, j’en suis sûr, d’autres Garrideb sur cette terre. J’ai su que vous vous occupiez d’affaires peu communes, c’est pourquoi je vous ai écrit. Naturellement, ce monsieur américain a raison, j’aurais dû prendre d’abord son avis. Voyez-vous, j’ai agi pour le mieux.

— Vous avez, dit Holmes, agi de la façon la plus sage. Mais est-ce que, vraiment, vous avez une telle envie de posséder un domaine en Amérique ?

— Non certes, monsieur. Aucun motif ne serait assez puissant pour me faire abandonner mes collections. Mais ce monsieur me promet qu’aussitôt nos droits reconnus il m’achètera ma part. Cinq millions de dollars, c’est un chiffre. Il y a présentement sur le marché une douzaine de spécimens dont je sens le manque chez moi, et que je ne peux acheter, faute de quelques centaines de livres. Pensez à ce que je ferais avec cinq millions de dollars ! J’ai le noyau d’une collection nationale. Je serais le Hans Sloane de mon époque.

Les yeux de notre interlocuteur brillèrent sous ses grosses lunettes. Il était clair que M. Nathan Garrideb ne reculerait devant aucun effort pour se trouver un homonyme.

— Je ne suis venu ici que pour faire votre connaissance, lui répondit Holmes, il ne servirait à rien que j’interrompisse vos travaux. Je vois toujours de l’avantage à me mettre en rapports personnels avec les gens à qui j’ai affaire. Votre lettre, que j’ai dans ma poche, ne me laisse guère de questions à vous poser, elle est fort explicite ; et pour ce qui me restait à savoir, je m’en suis éclairci près du monsieur américain lors de sa visite. Sauf erreur, vous ignoriez totalement jusqu’à cette semaine l’existence de ce monsieur ?

— Totalement. Il est venu me voir mardi.

— Vous a-t-il fait part aujourd’hui de notre entretien ?

— Sur-le-champ. Il avait eu un moment de colère.

— Motivé par quoi ?

— Par le sentiment, je crois, qu’on avait mis en doute son honorabilité. Mais la bonne humeur lui était revenue.

— Vous a-t-il parlé d’un programme à suivre ?

— Non, monsieur, non.

— Lui avez-vous remis ou, du moins, vous a-t-il demandé de l’argent ?

— Jamais.

— Vous ne supposez pas qu’il puisse avoir d’autre but…

— Que celui qu’il avoue ? Pas d’autre.

— L’avez-vous informé de ce rendez-vous et de notre conversation téléphonique ?

— Oui, monsieur.

Holmes se perdit dans ses réflexions. Je le voyais perplexe.

— Avez-vous, dans votre collection, quelque objet de grand prix ?

— Non, monsieur. Je ne suis pas riche. Ma collection est bonne, elle n’est pas très précieuse.

— Vous ne craignez pas qu’on vous vole ?

— Pas du tout.

— Combien y a-t-il de temps que vous habitez ici ?

— Près de cinq ans.

L’interrogatoire semblait devoir se continuer, quand un coup impérieux fut frappé à la porte ; et notre client l’avait à peine ouverte que l’Américain s’élançait dans la chambre.

— Vous êtes là, monsieur Holmes ! s’écria-t-il au comble de l’excitation et brandissant dans l’air un journal. J’espérais arriver à temps pour vous trouver. Monsieur Nathan Garrideb, mes félicitations, vous êtes un homme riche ! Notre affaire est terminée, et bien terminée. En ce qui vous concerne, monsieur Holmes, nous ne pouvons que regretter de vous avoir causé un dérangement inutile.

Ce disant, il tendait le journal à notre client, qui demeura comme cloué sur place, les yeux dilatés, à la vue d’une certaine annonce. Holmes et moi nous penchâmes, pour lire, par-dessus son épaule. L’annonce était ainsi conçue :

 

HOWARD GARRIDEB

Constructor of Agricultural Machinery

 

Binders, reaper’s steam and hand plows,

drills, harrows, farmer’s carts, buckboards,

and all other appliances.

Estimates for Artesian Wells.

Apply Grosvenor Buildings, Aston[2].

 

— Merveilleux ! fit notre client d’une voix entrecoupée. Nous tenons le troisième Garrideb.

— J’avais entrepris une enquête à Birmingham, dit l’Américain, et mon correspondant de là-bas m’envoie ce numéro de journal, où il me signale cette annonce. Il faut qu’au plus tôt nous tirions la chose au clair. J’ai écrit à M. Howard Garrideb pour lui dire que vous le verriez à son bureau demain après-midi, à quatre heures.

— Vous désirez que, moi, j’aille le voir ?

— Demandez à M. Holmes ce qu’il en pense. Ne serait-ce pas raisonnable ? Je suis un étranger, un Américain, et j’arrive avec une histoire fabuleuse : pourquoi ce monsieur y ajouterait-il foi ? Vous, en revanche, vous êtes Anglais, pourvu de solides références, on ne peut pas ne pas prendre en considération ce que vous dites. J’irais avec vous si vous y teniez, mais j’aurai demain une journée très chargée, et, dans le cas d’une difficulté, je pourrais toujours vous rejoindre.

— Ma parole ! dit M. Nathan Garrideb, il y a des années que je n’ai fait un pareil voyage.

— Un pareil voyage n’est rien, monsieur Garrideb. Je vous ai marqué sur un papier les heures des trains. Vous partez à midi, vous êtes à destination un peu après deux heures, vous rentrez le soir même. Vous n’avez qu’à voir votre homme, à lui expliquer l’affaire et à vous procurer un certificat légal de son existence. Pardieu ! ajouta l’Américain avec une certaine vivacité, si vous daignez vous souvenir que j’arrive du fin fond de l’Amérique, vous reconnaîtrez qu’un voyage de cent milles est peu de chose pour en finir.

— En effet, approuva Holmes. L’observation est juste.

M. Nathan Garrideb, l’air désolé, haussa les épaules.

— J’irai donc si vous le voulez absolument, fit-il. Car il m’est, à coup sûr, difficile de vous rien refuser quand vous apportez dans ma vie une si magnifique espérance.

— Voilà qui est conclu, dit Holmes. Et, n’est-ce pas, on me fera savoir au plus vite le résultat de la démarche ?

— Comptez sur moi, dit l’Américain.

Puis, consultant sa montre :

— Il faut que je m’en aille. Je serai là demain, monsieur Nathan, pour assister à votre départ. Vous venez de mon côté, monsieur Holmes ? Non ? Eh bien, alors, au revoir. Il est possible que demain soir nous ayons à vous donner de bonnes nouvelles.

Je remarquai que, l’Américain sitôt parti, le visage d’Holmes s’éclaira : n’y restait plus trace d’inquiétude.

— J’aurais plaisir à jeter un coup d’œil sur vos collections, monsieur Garrideb, dit-il. On ne s’instruit jamais trop dans ma profession, et cette chambre est comme un magasin de connaissances.

M. Nathan Garrideb s’empourpra de satisfaction, ses prunelles s’illuminèrent.

— J’ai toujours compris, monsieur, dit-il, que vous étiez un homme très intelligent. Je ne demande pas mieux, si vous avez le temps, que de vous faire faire le tour de ce que je possède.

— Malheureusement, non, je n’ai pas le temps. Mais ces spécimens sont si bien étiquetés et classés qu’à la rigueur je me passerais de vos explications personnelles. Peut-être n’y aurait-il pas d’inconvénient à ce que je vinsse les examiner demain.

— Il n’y en aura aucun. Vous serez le très bien venu. Naturellement, l’appartement sera fermé. Mais Mrs. Saunders est toujours au sous-sol jusque vers quatre heures. Elle a une clef, elle pourrait vous introduire.

— À merveille. Je serai justement libre demain après-midi ; si vous vouliez bien prévenir Mrs. Saunders, tout serait en règle. À propos, de quelle agence dépend cet immeuble ?

La question, posée à brûle-pourpoint, étonna fort notre client.

— De l’agence Holloway et Steale, Edgware Road. En quoi cela vous intéresse-t-il ?

— Je suis, en ce qui concerne les maisons, tant soit peu archéologue, répondit Holmes en riant. Je me demandais si celle-ci était de l’époque Reine Anne ou George ?

— De l’époque George, sans conteste.

— Vraiment ? Je l’aurais crue plus ancienne. Cependant, c’est facile à reconnaître. Au revoir, monsieur Garrideb. Puisse votre voyage à Birmingham être un succès complet !

L’agence que nous avait désignée M. Garrideb était toute voisine, mais nous la trouvâmes fermée et nous regagnâmes Baker Street. C’est seulement après le dîner qu’Holmes revint à l’objet de son enquête.

— Notre petit problème touche à sa solution, me dit-il. Sans doute vous en apercevez les grandes lignes ?

— Je n’y vois ni tête ni queue, répondis-je.

— La tête est assez apparente ; pour la queue, nous verrons demain. Est-ce que rien de spécial ne vous a frappé dans le texte de l’annonce ?

— J’ai remarqué qu’un mot y était mal orthographié : plow pour plough.

— Quoi ? Vous avez remarqué cela ? Décidément, vous faites des progrès chaque jour, Watson. Oui, plow est du mauvais anglais, mais du bon américain. Le compositeur s’est conformé au texte remis. Buckboard également est un mot d’Amérique[3]. Enfin, les puits artésiens sont, en Amérique, plus communs que chez nous. L’annonce, pour être censée venir d’une maison anglaise, est du type américain le plus pur. Qu’en déduisez-vous ?

— Que l’Américain, apparemment, l’aura faite lui-même. Dans quelle intention, c’est ce qui m’échappe.

— On n’aurait que le choix entre bien des explications. Le certain, c’est qu’il voulait expédier à Birmingham notre brave fossile. Cela, du moins, est très clair, et il ne tenait qu’à moi d’avertir M. Garrideb qu’on se moquait de lui ; toute réflexion faite, j’ai préféré en débarrasser le plancher et le laisser partir. Demain, Watson, demain la vérité parlera d’elle-même.

Holmes se leva de bon matin et sortit. Il revint à l’heure du déjeuner. Je lui trouvai la mine très grave.

— L’affaire, me dit-il, est plus sérieuse que je ne pensais, Watson. Il n’est que loyal de vous en prévenir, ne serait-ce que pour vous donner une raison supplémentaire de vous y lancer à corps perdu ; car je commence à vous connaître. Il y a du danger, vous ne devez pas l’ignorer.

— Ce n’est pas le premier que nous aurons couru ensemble, Holmes. Ce ne sera pas le dernier, j’espère. En quoi consiste-t-il, cette fois ?

— Nous avons affaire à très forte partie : j’ai identifié M. John Garrideb, avocat-conseil : il n’est autre qu’Evans, dit « Le Tueur », coquin redoutable.

— Je ne comprends pas.

— Ah ! ce n’est pas dans votre profession qu’on est obligé d’avoir constamment présent à l’esprit, et tenu à jour, un registre des pensionnaires de Newgate ! Je suis allé voir à Scotland Yard notre ami Lestrade. On peut, à Scotland Yard, manquer parfois d’invention imaginative ; mais on y donne l’exemple au monde pour ce qui est de l’organisation et de la méthode. J’avais idée que je m’y renseignerais utilement sur notre Américain. En effet, dans la galerie des portraits de malfaiteurs, je vis sa bonne figure joufflue me sourire. « James Winter, dit Morecroft, dit Evans le Tueur », portait l’inscription au-dessous de l’image.

Holmes tira de sa poche une enveloppe.

— J’ai griffonné là quelques particularités de son dossier. Âgé de quarante-quatre ans. Né à Chicago. A tué trois hommes à coups de revolver aux États-Unis. Évadé d’un pénitencier grâce à des influences politiques. Venu à Londres en 1893. A de nouveau tué un homme, d’une balle, dans une bagarre, à l’occasion d’une partie de cartes, dans un club de nuit de Waterloo Road, en janvier 1895 ; mais on établit que les premiers torts venaient de la victime, en qui l’on identifia Roger Presbury, faussaire et faux-monnayeur bien connu de Chicago. Evans le Tueur fut relâché en 1901. Il est, depuis, sous la surveillance de la police, qui, d’ailleurs, n’a plus rien eu à lui reprocher. Homme très dangereux, habituellement armé et prêt à faire usage de ses armes. Tel est l’oiseau, Watson. Un oiseau pas ordinaire, convenez-en.

— Mais notre affaire ?

— Elle commence à se préciser. Je suis allé voir les gérants de l’immeuble. Notre client y demeure, ainsi qu’il nous l’a déclaré, depuis cinq ans. Auparavant, l’appartement qu’il occupe était resté vide toute une année. Le précédent locataire, un individu nommé Wildron, sans profession, avait disparu tout à coup, et l’on n’avait plus jamais eu de ses nouvelles. On se le rappelle bien à l’agence. Il était grand, barbu, très brun. Or, Presbury, l’homme qu’Evans le Tueur avait abattu de son revolver, était un homme grand, brun et portant toute la barbe. Pour les besoins de la cause, partons de cette hypothèse que Presbury, le criminel américain, habitait la chambre même dont l’innocent Garrideb fait aujourd’hui son musée : et vous voyez que nous tenons enfin un des anneaux de la chaîne.

Holmes prit dans un tiroir un revolver qu’il me tendit.

— J’ai sur moi mon compagnon fidèle. Si notre ami, l’homme des savanes, tente de justifier son nom, il faut que nos mesures soient prises. Je vous accorde une heure pour votre sieste, Watson ; il sera temps ensuite de vous aventurer dans Ryder Street.

Quatre heures sonnaient quand nous arrivâmes à l’appartement de M. Nathan Garrideb. Mrs. Saunders, la femme de charge, était sur le point de partir. Elle n’hésita pas néanmoins à nous faire entrer, car l’appartement se fermait au moyen d’un bec-de-cane, et nous lui promîmes de ne nous retirer qu’en laissant tout en ordre. Peu après, la porte de la rue était close, le bonnet de Mrs. Saunders passait le long de la baie-fenêtre, nous restions seuls au rez-de-chaussée de la maison.

Holmes fit un rapide examen des lieux. Il y avait, dans un coin sombre, une armoire un peu écartée de la muraille. À tout événement, nous nous blottîmes derrière ce meuble ; Holmes me chuchota dans l’oreille ses instructions.

— L’Américain avait, c’est très net, besoin d’éloigner M. Garrideb. Celui-ci ne sortant jamais, il dut, pour l’y décider, s’aviser d’un stratagème. L’invention des trois Garrideb n’a pas d’autre cause. Je dois dire, Watson, qu’elle témoigne d’une ingéniosité diabolique, même en tenant compte de l’aide inespérée qu’apportait à l’Américain l’étrange nom du collectionneur. Tout fut combiné avec une astuce remarquable.

— Mais que veut donc l’Américain ?

— Eh ! voilà justement le hic. Autant que j’en puis juger, notre client n’a rien à y voir. C’est plutôt quelque chose qui a trait à ce Presbury, tué par Evans. Peut-être étaient-ils associés tous deux pour des besognes criminelles. Je flaire un secret, un vilain secret, dans cette chambre. Je m’imaginais d’abord que notre ami pouvait avoir dans sa collection un objet dont lui-même ne soupçonnait pas la valeur et qui méritât l’attention d’un malfaiteur de la grande espèce. Mais le fait que Presbury, le sinistre Presbury, habita cet appartement, donne à toute l’intrigue une signification plus profonde. Nous n’avons maintenant, Watson, qu’à prendre patience et voir venir les choses.

Les choses ne tardèrent pas à venir. Entendant s’ouvrir et se refermer la porte du dehors, nous nous rencognâmes encore dans l’ombre de notre cachette. Il se fit un bruit de clef à la porte de la chambre. L’Américain entra. Il repoussa doucement la porte, s’assura d’un regard circulaire qu’il n’avait rien à craindre, ôta son pardessus et s’avança vers la table centrale, de l’air d’un homme qui sait exactement ce qu’il doit faire et comment le faire. Il déplaça la table, souleva le côté du tapis devenu libre, le roula, puis, tirant de la poche intérieure de son veston une pince-monseigneur, il commença d’agir vigoureusement sur le plancher. Bientôt nous entendîmes glisser des lames, un carré du plancher s’ouvrit, Evans le Tueur frotta une allumette, alluma un bout de bougie et disparut.

C’était pour nous le moment de paraître. Holmes m’en donna le signal en me touchant au poignet. À pas de loup, nous nous dirigeâmes ensemble vers l’ouverture de la trappe ; mais pour discrète que fût notre marche, le plancher craqua probablement sous nos pieds, car une figure inquiète, qui se tournait de tous les côtés, avait surgi soudain de l’ouverture. Elle eut, dans l’instant où ses yeux se posaient sur nous, une expression de dépit et de rage, qui, peu à peu, fit place à une grimace de confusion devant la menace de nos deux revolvers braqués.

— Bien ! bien ! fit l’Américain, froidement, quand il fut remonté à notre niveau. Vous étiez trop malin pour moi, monsieur Holmes. Vous aviez lu d’emblée dans mon jeu. Vous vous êtes amusé de moi comme d’un enfant au maillot. Soit, monsieur ! je jette mes cartes, je vous donne partie gagnée et…

Ces mots à peine prononcés, démasquant un revolver placé sous son gilet, il le déchargeait à deux reprises. Je sentis à la cuisse une brûlure comme si l’on m’y eût appliqué un fer rouge ; puis j’entendis un bruit sec, Holmes venait d’abattre sur le crâne d’Evans la crosse de son revolver ; je vis le malfaiteur tout ensanglanté tomber tout de son long, et mon ami le palper, le fouiller pour le débarrasser de ses armes ; enfin Holmes m’entoura de ses bras nerveux et me conduisit à un siège.

— Vous n’êtes pas blessé, Watson ? Au nom du Ciel, dites-moi que vous n’êtes pas blessé !

De mesurer la profondeur, la sincérité d’affection que dissimulait ce masque habituellement impassible, cela valait certes une blessure, et même plusieurs. Un instant, les deux yeux si clairs se brouillèrent, un tremblement agita les lèvres si fermes ; Holmes me révélait le grand cœur qui chez lui s’unissait à un grand cerveau. Mes années de modestes mais loyaux services trouvaient dans cette minute leur couronnement.

— Ce n’est rien, Holmes, une simple égratignure.

Il avait fendu mon pantalon avec son couteau.

— Vous avez raison, dit-il, en poussant un grand soupir de soulagement. C’est tout à fait superficiel.

Son visage redevint comme de pierre à la vue de notre prisonnier, qui s’était dressé sur son séant et le considérait d’un air stupide.

— Pardieu ! félicitez-vous que Watson n’ait pas de mal ; car, si vous l’aviez tué, vous ne sortiriez pas vivant de cette chambre. Maintenant, monsieur, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

L’Américain n’avait, pour sa défense, rien à dire ; il ne sut que rester coi, les sourcils froncés. Je me penchai sur le bras d’Holmes et je regardai avec lui l’intérieur du petit réduit souterrain qu’avait découvert la trappe secrète. La bougie qu’Evans avait descendue l’éclairait encore. On apercevait une grande machine rouillée, des rouleaux de papier, des tas de bouteilles, des liasses nombreuses de petits billets disposées en bon ordre sur une table.

— Une presse à imprimer, l’attirail complet d’un faux-monnayeur, fit Holmes.

— D’un faux-monnayeur, oui, monsieur, dit alors l’Américain, en se relevant tant bien que mal pour se laisser choir sur une chaise, et du plus fameux des faux-monnayeurs qui se soient jamais vus à Londres. Cette machine est celle de Presbury. Ces liasses vous représentent deux mille billets de banque, tous au chiffre de cent livres. Ils auraient cours n’importe où. Messieurs, faisons une affaire, servez-vous et topons là.

Holmes se mit à rire.

— Ce genre d’affaires n’est pas dans nos habitudes, monsieur Evans. Il n’y a pas de cachette pour vous en Angleterre. Vous aviez tué ce Presbury, n’est-ce pas ?

— Il m’avait provoqué. Ce qui n’empêche pas que j’en aie eu pour cinq ans. Cinq ans, monsieur… quand je méritais la médaille d’or, et grande comme une assiette à soupe ! Pas un homme vivant ne distinguerait un billet Presbury d’un billet de la Banque d’Angleterre. Je l’aurais laissé continuer que Londres en serait inondé. Seul au monde, je savais où il les fabriquait. Vous étonnerez-vous si je tenais à rester maître de la place et si, quand j’y trouvai un maniaque imbécile, au nom saugrenu, installé à demeure et n’en bougeant pas, je dus m’ingénier pour qu’il me laissât le champ libre ? Peut-être aurais-je dû m’en défaire tout de bon, ça m’était facile ; mais voilà, j’ai du cœur, je ne sais jouer du revolver qu’autant qu’on m’en menace. Après tout, dites-le franchement, qu’ai-je fait de mal, monsieur Holmes ? Je ne me suis servi ni de la planche à billets ni des billets mêmes. Je n’ai pas touché au vieux macchabée. Que me reprocheriez-vous ?

— Simplement une tentative de meurtre, à ce qu’il me semble, répondit Holmes. Mais cela ne nous regarde plus, nous passons la main. Nous ne voulions, nous, que savoir qui vous êtes. Pour le reste, Watson, vous voudrez bien aller faire un tour à Scotland Yard. Votre visite n’y surprendra personne.

Tels sont les faits concernant Evans le Tueur et sa remarquable invention des trois Garrideb. Nous sûmes plus tard que notre pauvre vieil ami le collectionneur n’avait pu se remettre du choc que lui avait causé l’effondrement de ses rêves. Son château de cartes, en tombant sur lui, l’avait écrasé. Il était, en dernier lieu, dans une maison de santé à Brixton. Ce fut pour Scotland Yard un heureux jour que celui où l’on découvrit l’outillage de Presbury : bien qu’on en connût l’existence, on n’était jamais parvenu à le dénicher. Assurément, Evans avait rendu à la société un grand service, et bien des agents du service des recherches lui durent de pouvoir dormir sur les deux oreilles, car le faux-monnayeur est un danger public. Ils eussent volontiers souscrit pour la médaille « grande comme une assiette à soupe » dont Evans se jugeait digne. Malheureusement, la cour d’assises lui fut moins indulgente : elle le rendit aux ombres d’où il venait de sertir.

VII

LE MYSTÈRE DU PONT DE THOR

Il y a, quelque part, dans les caves de la banque Cox et Cie, à Charing-Cross, une valise fatiguée, bosselée par les voyages, qui porte, en lettres peintes sur son couvercle, mes nom et qualité, Dr J. H. Watson, ancien médecin de l’armée des Indes. Les papiers dont elle est bourrée se rapportent, pour la plupart, à de curieuses affaires judiciaires dont fut saisi, à diverses époques, M. Sherlock Holmes. Certaines, non pas des moins particulières, mirent en défaut la sagacité de mon ami, en sorte que, manquant de conclusion, elles ne sont guère racontables : un problème resté irrésolu peut amuser l’amateur, le spécialiste, il ne saurait qu’ennuyer le lecteur occasionnel. Entre autres cas inexpliqués, je citerai celui de M. James Phillimore qui, rentré chez lui pour prendre son parapluie, ne reparut plus au monde. Tout aussi étrange est la disparition du cutter Alicia, parti, un matin de printemps, par un léger brouillard d’où il ne devait plus jamais ressortir. Et comment oublierais-je la mémorable aventure du journaliste et duelliste bien connu Isadora Persano, qu’on trouva fou, les yeux écarquillés, devant une boîte d’allumettes renfermant un ver d’une espèce singulière, inconnue, paraît-il, de la science ?

Outre ces cas spéciaux, il en est d’autres touchant à des secrets de famille si graves que des personnes très haut placées seraient dans la consternation à la seule idée d’une divulgation possible. Ai-je besoin de dire qu’elles n’ont pas à craindre un pareil abus de confiance et que tous les papiers qui les concernent vont être détruits maintenant que mon ami a le temps de s’en occuper ?

Reste un nombre considérable d’affaires plus ou moins intéressantes que, sans doute, j’aurais déjà relatées si je n’avais eu peur de déterminer dans le public un sentiment de satiété capable de réagir sur la réputation d’un homme que je révère. Il en est dont je puis parler en témoin oculaire ; au contraire, dans les autres, n’y étant pas intervenu ou n’y ayant joué qu’un rôle infime, je n’ai pas à me mettre en avant. Pour aujourd’hui, voici une aventure que j’emprunte à mes souvenirs personnels.

Nous étions en octobre. Le vent, ce matin-là, soufflait avec rage et, tout en faisant ma toilette, je regardais tournoyer sous les rafales les dernières feuilles arrachées au platane de la cour derrière notre maison. Quand je descendis pour le petit déjeuner, je m’attendais à trouver mon ami fort déprimé, car il est, comme tous les grands artistes, extrêmement sensible aux influences extérieures. À ma profonde surprise, il était près de se lever de table ; son humeur semblait des plus heureuses et il y avait dans sa gaieté ce je ne sais quoi d’un peu sinistre qui caractérise ses bons moments.

— Holmes, vous avez une affaire en train, lui dis-je.

— Je vois que la faculté de déduction est contagieuse, Watson, me répondit-il. Oui, vous ne vous trompez pas, j’ai une affaire en train. Après un mois d’arrêt complet, la machine se remet en marche.

— Si vous voulez qu’on pousse à la roue ?

— Je veux bien que nous causions, tout à l’heure, quand vous aurez consommé les deux œufs durs dont notre nouvelle cuisinière nous a gratifiés sous couleur d’œufs à la coque. La condition de ces œufs doit n’être pas sans rapport avec le numéro du Family Herald que j’ai vu traîner hier sur un meuble du vestibule. Même un acte aussi simple que de faire cuire des œufs à la coque requiert une attention soutenue, consciente des minutes qui passent, et incompatible avec le roman d’amour que publie cet excellent périodique.

Un quart d’heure plus tard, la table débarrassée, nous étions, Holmes et moi, face à face. Il avait tiré de sa poche une lettre.

— Vous connaissez, me dit-il, Neil Gibson, le roi de l’or ?

— Le sénateur américain ?

— En effet, il a, naguère, représenté au Sénat un des États de l’Ouest ; mais sa notoriété lui vient surtout de ce qu’il possède les plus riches mines d’or qu’il y ait au monde.

— Parfaitement. Il a dû vivre un certain temps en Angleterre, son nom m’est très familier.

— Voilà cinq ans, il s’est rendu acquéreur d’un immense domaine dans le Hampshire. Vous avez su sans doute la fin tragique de sa femme ?

— Je me la rappelle maintenant, et c’est pourquoi le nom de Gibson m’est si familier. Mais j’ignore les détails de l’affaire.

Holmes fit un geste qui désignait des journaux sur une chaise.

— Je ne prévoyais pas, dit-il, qu’elle dût jamais m’occuper, sans quoi j’aurais préparé d’avance mes extraits de presse. D’ailleurs, bien que sensationnelle, elle ne semblait pas présenter de difficultés à résoudre. La personnalité sympathique de l’accusée n’ôte rien à la clarté des choses. C’est ce qu’a bien vu le jury du coroner, et ce qui ressort, au surplus, des débats de la cour de police. L’affaire va être appelée devant les assises de Winchester. L’issue n’en paraît guère douteuse. Je puis découvrir des faits, Watson, je ne puis les changer ; si, contre toute attente, il ne s’en produit pas de nouveaux, je crains que mon client n’ait à se bercer d’aucune espérance.

— Votre client ?

— Ah ! oui, j’oubliais. C’est votre habitude qui me gagne, Watson : je mets la charrue avant les bœufs. Lisez ceci.

Sur le panier qu’Holmes me tendait, une main hardie, autoritaire, avait tracé les lignes suivantes :

 

« Claridge’s Hôtel, 3 octobre.

« Cher monsieur Holmes,

« Il m’est impossible de voir s’en aller tout droit à la mort la meilleure des femmes que Dieu ait faites sans que, pour la sauver, je remue ciel et terre. Je ne me charge pas d’expliquer ce qui, jusqu’ici, me semble inexplicable ; mais je sais, j’affirme que miss Dunbar est innocente. Vous connaissez les faits, n’est-ce pas ? Ils défrayent la chronique du pays ! Une pareille injustice me rend fou. J’irai vous voir demain à neuf heures. Peut-être, grâce à vous, un rayon de jour percera-t-il les ténèbres ; peut-être ai-je à vous fournir quelque indice dont moi-même je ne m’avise pas. Tout ce que je connais, tout ce que je possède, tout ce que je suis est à votre disposition pour le salut de cette jeune fille. Si jamais vous avez déployé des ressources dans une affaire, que ce soit dans celle-ci.

« Sincèrement vôtre,

« J. NEIL GIBSON. »

 

— À présent, vous êtes au courant, me dit Sherlock Holmes, qui, sa première pipe fumée, en secouait les cendres pour passer tout de suite à la seconde. Le client que j’attends, c’est Neil Gibson. Quant aux faits de la cause, comme vous n’avez pas le temps de dépouiller tous ces journaux, autant vaut que je vous en résume l’essentiel pour l’intelligence de ce qui peut survenir. Neil Gibson est une des puissances financières du monde ; on lui prête un caractère violent et redoutable. De sa femme, victime du drame actuel, je ne sais rien, sauf qu’elle n’était plus de la première jeunesse et souffrait cruellement des charmes de la jeune institutrice placée auprès de ses enfants. Le mari, la femme, l’institutrice, tels sont les personnages en scène. Pour décor, un vieux manoir au centre d’un domaine historique. Et voici le drame : la femme est trouvée, une nuit, gisant sur le sol, à un demi-mille environ de la maison ; elle est en toilette du soir, un châle sur les épaules, la tempe trouée d’une balle de revolver. Aucune arme près d’elle. Il semble que le crime ait été commis assez tard dans la soirée. C’est un garde-chasse qui découvrit le corps vers onze heures ; la police et un médecin l’examinèrent avant qu’on le transportât au manoir. Résumé-je trop, Watson, ou voyez-vous clairement l’affaire ?

— Aussi clairement que possible. Mais pourquoi soupçonne-t-on l’institutrice ?

— Eh bien, d’abord, il y a contre elle une charge directe : un revolver où manquait une balle, et dont le calibre correspondait à celui du projectile qui avait causé la mort, a été trouvé sur le plancher de sa garde-robe.

Les yeux fixes, Holmes répéta, en scandant les syllabes :

— Sur – le – plancher – de – sa – garde-robe.

Puis il se tut ; je vis qu’un raisonnement s’élaborait chez lui, et j’aurais fait scrupule de l’en distraire. Mais, dans un brusque sursaut, il revint à moi :

— C’est comme je vous le dis, Watson. Et vous concevez, n’est-ce pas, que c’est grave. Deux jurys ont eu la même opinion là-dessus. Puis, la morte avait sur elle un billet lui donnant rendez-vous à l’endroit où le crime a été commis, et ce billet portait la signature de l’institutrice : qu’en pensez-vous ? Enfin, il y a le mobile du crime. Le sénateur Gibson est un homme de conséquence ; que sa femme vienne à mourir, celle qui la remplacera près de lui n’est-elle pas, selon toute probabilité, la jeune personne pour laquelle, si l’on en croit la rumeur, il a déjà eu des attentions pressantes ? Amour, fortune, puissance, tout dépend donc d’une vie sur le retour. Vilaine histoire, Watson, très vilaine !

— En effet, Holmes.

— Point d’alibi possible pour l’institutrice. Elle a reconnu que, vers l’heure où se jouait le drame, elle se trouvait non loin du pont de Thor, qui en a été le théâtre. Elle pouvait d’autant moins nier sa présence à cette place qu’un villageois l’y avait rencontrée.

— Circonstance péremptoire, il me semble.

— Et pourtant, Watson, pourtant !… Ce pont de Thor est une arche de pierre à double rangée de balustres, au-dessus de laquelle la grande allée du manoir franchit, dans sa partie la plus resserrée, une pièce d’eau longue et profonde, bordée de roseaux, qu’on nomme l’étang de Thor : à son entrée même gisait le cadavre. Tels sont les faits essentiels. Mais voici, je crois, notre client, et fort en avance.

Billy venait d’ouvrir la porte. Qu’on juge de notre surprise en l’entendant annoncer M. Marlow Bates. Ni Holmes ni moi ne connaissions ce visiteur. C’était un homme maigre, tout en nerfs, aux yeux épouvantés, aux façons hésitantes et convulsives. Mon œil de professionnel ne pouvait s’y méprendre : visiblement l’énergie nerveuse qui soutenait cet homme allait le trahir.

— Vous avez l’air bien agité, monsieur Bates, lui dit Holmes. Veuillez vous asseoir. Malheureusement, je ne dispose que d’un temps limité, j’ai un rendez-vous à onze heures.

— Je le sais bien, fit M. Bates d’une voix saccadée, à peine distincte, comme s’il eût perdu le souffle. Vous attendez M. Gibson. Il arrive. Je suis au service de M. Gibson, j’administre son domaine. C’est une canaille, monsieur Holmes, une affreuse canaille.

— Vous employez les grands mots, monsieur Bates.

— Le temps m’est compté, je parle sans ambages. M. Gibson va être là d’un moment à l’autre, je ne voudrais pas pour tout au monde qu’il me trouvât chez vous. Le malheur est que je n’ai pu venir plus tôt, n’ayant appris que ce matin, par son secrétaire, M. Ferguson, le rendez-vous qu’il vous avait donné.

— Et vous dites que vous êtes son régisseur ?

— Je lui ai donné mon congé. Dans deux semaines j’aurai secoué les odieuses chaînes de ma servitude. Un homme terrible que M. Gibson : oui, terrible, monsieur Holmes, pour tous ceux qui l’entourent. Ses charités publiques ne lui servent qu’à masquer ses iniquités privées. La première de ses victimes fut sa femme. Il se conduisait comme une brute envers elle. Comment elle a trouvé la mort, je l’ignore ; mais j’affirme qu’il empoisonna sa vie. C’était, vous le savez sans doute, une créature des Tropiques, une Brésilienne.

— Ce détail m’avait échappé.

— Tropicale par la naissance, elle l’était par le tempérament. Le soleil et la passion lui brûlaient le sang. Elle avait aimé son mari comme savent aimer de pareilles femmes. On dit qu’elle avait été fort belle ; en perdant ses charmes physiques, elle perdit tout ce par quoi elle le tenait. Autant nous avions tous d’affection pour elle, autant, lui, nous le détestions, à cause de la manière dont il la traitait. Mais il est rusé, habile à mettre de son côté les apparences. Ne le jugez pas sur de faux semblants, c’est tout ce que j’ai à vous dire. Je m’en vais. Ne me retenez pas. Il ne peut plus être loin.

Sur ces mots, donnant à la pendule un regard effaré, notre visiteur courut à la porte et disparut.

— Eh bien, fit Holmes après un instant de silence, M. Gibson me paraît avoir des serviteurs fidèles ! N’empêche que nous voilà prévenus. Attendons.

À l’heure dite, un pas pesant ébranla notre escalier, nous vîmes entrer le fameux milliardaire. Je compris, en le regardant, non seulement la terreur et l’aversion qu’il inspirait à son ancien régisseur, mais les malédictions que tant de financiers, ses rivaux, avaient accumulées sur sa tête. Si j’étais sculpteur et qu’il me prît fantaisie de personnifier l’homme heureux en affaires, nerfs d’acier et conscience élastique, je choisirais pour modèle M. Neil Gibson. Sa longue personne efflanquée, osseuse, suggérait l’appétit rapace. Qu’on imagine un Abraham Lincoln non pas tendu vers des fins élevées, mais vers de basses besognes. Son visage tout en arêtes semblait taillé dans le granit, tant il avait de dureté, de rigidité implacable, tant il était creusé de lignes profondes et raviné par les crises. Ses yeux gris, froids, ombragés par des sourcils hérissés, nous envisageaient tour à tour, Holmes et moi, avec une pénétration inquiétante. Il s’inclina cérémonieusement quand Holmes lui dit mon nom ; puis, du même air que s’il était chez lui, avançant un siège près de mon ami, il s’assit à son côté, si proche qu’il le touchait presque de ses genoux pointus.

— Laissez-moi vous déclarer d’abord, monsieur Holmes, commença-t-il, que l’argent, pour moi, ne compte pas dans la circonstance actuelle ; jetez-le par les fenêtres si, par ce moyen, vous devez arriver à la vérité. Cette jeune fille est innocente, il faut qu’elle soit lavée du moindre soupçon ; cela vous regarde, prononcez un chiffre.

— Je n’ai qu’un prix, répliqua froidement Holmes. Jamais je ne m’en écarte, si ce n’est pour refuser tout salaire.

— Soit, mettons que les dollars ne vous intéressent pas ; mais votre réputation ? Tirez-moi l’affaire au clair, et je vous promets une belle réclame dans la presse d’Angleterre et d’Amérique. Les deux continents ne parleront que de vous.

— Grand merci, monsieur Gibson, mais je ne crois pas avoir besoin de réclame. Peut-être vous étonnerai-je en vous disant que je préfère travailler sous le couvert de l’anonymat, pour le seul plaisir du problème. Mais nous perdons notre temps. Venons aux faits.

— Vous les trouverez suffisamment exposés dans les journaux, je doute que j’y puisse ajouter rien d’utile. Cependant, s’il y a un point quelconque que vous désiriez éclaircir, je suis à votre disposition.

— Justement, il y a un point.

— Lequel ?

— Je désirerais savoir la nature exacte de vos relations avec miss Dunbar.

Le roi de l’or fit un sursaut, qui le dressa presque debout ; mais reprenant aussitôt son calme :

— Je suppose que, pour m’adresser une pareille question, vous en avez le droit, monsieur Holmes, et peut-être le devoir ?

— Supposons-le, fit Holmes.

— Eh bien, je puis vous assurer que mes relations avec miss Dunbar furent toujours celles d’un patron avec une personne à son service ; jamais je ne lui ai parlé, jamais je ne l’ai vue en dehors de la compagnie de mes enfants.

Holmes se leva.

— Je suis un homme très occupé, monsieur Gibson ; je n’ai ni le loisir ni le goût des conversations oiseuses. Bien le bonjour !

Notre visiteur s’était levé, lui aussi, dominant Holmes de sa haute silhouette dégingandée ; sous les touffes de ses sourcils brillait une flamme de colère ; un peu de couleur était monté à ses joues blafardes.

— Est-ce à dire, monsieur Holmes, que vous en restez là de cette affaire ?

— Du moins, monsieur, j’en resterai là avec vous. Je croyais m’être nettement exprimé.

— Très nettement, sans doute ; mais encore ?… Dois-je entendre que, s’agissant de moi, votre prix n’est plus le même ? Ou que vous reculez devant les difficultés de l’entreprise ? Vous me devez une réponse franche.

— Mon Dieu, si je vous la dois, la voici. L’affaire est trop compliquée pour que nous la compliquions encore par une information inexacte.

— Vous m’accusez de mensonge ?

— J’essaie de mettre ici toute la délicatesse possible ; mais si vous tenez à votre mot, je n’y contredis pas.

Je bondis sur mes pieds, car la figure du milliardaire manifestait une rage diabolique et il levait un gros poing noueux. Holmes, cependant, souriait d’un air las et, tirant sa pipe de sa bouche :

— Pas de tapage, monsieur Gibson. J’estime qu’après déjeuner la plus petite dispute est malsaine. Croyez-moi, allez respirer la brise matinale : cela vous rafraîchira les idées et vous fera du bien.

J’admirai avec quelle maîtrise le roi de l’or sut prendre sur lui-même : de la fureur la plus folle, il passa instantanément à une glaciale et dédaigneuse indifférence.

— Comme il vous plaira. J’imagine que vous savez la façon de mener vos affaires. Je ne peux vous obliger malgré vous à me prêter votre concours. Mais vous ne vous êtes pas rendu service ce matin, monsieur Holmes. J’ai brisé bien des hommes d’une autre trempe que vous. On ne traverse pas impunément mon chemin.

— Je connais ce genre de menace, riposta Holmes en souriant, et je n’en suis pas moins toujours là. Allons, au revoir, monsieur Gibson. Vous avez encore beaucoup à apprendre.

Et tandis que notre visiteur faisait une sortie orageuse, Holmes, imperturbable, fumait en silence, les yeux rêveusement fixés au plafond.

— Aucune idée, Watson ? me demanda-t-il enfin.

— Ma foi, Holmes, je vous l’avoue, quand je considère que cet homme est de ceux qui écartent devant eux tous les obstacles, quand je me rappelle que sa femme en était probablement un pour lui et qu’il n’avait que de l’antipathie pour elle, il me semble…

— Précisément, et à moi aussi.

— Mais comment avez-vous su la nature de ses relations avec l’institutrice ?

— Là, Watson, j’ai bluffé, simplement bluffé. La lettre de Gibson était d’un accent si passionné, elle avait si peu le style et le ton d’une lettre d’affaires, en revanche Gibson lui-même s’imposait une surveillance telle, et si apparente, que cette contrainte m’éclaira sur la profondeur d’une émotion qui s’adressait bien plus à l’accusée qu’à la victime. Pour parvenir à la vérité, il fallait d’abord être fixé sur les relations qu’avaient entre eux le mari, la femme et l’institutrice. Attaqué de front, vous l’avez vu, Gibson n’a pas bronché. C’est alors que j’ai recouru au bluff, en lui donnant l’impression de la certitude là où je n’avais que de fortes présomptions.

— Peut-être Gibson reviendra-t-il.

— N’en doutez pas, il reviendra. Il est tenu de revenir. Il ne peut s’en dispenser au point où en sont les choses. Mais il me semble qu’on sonne ? Oui. Et voilà un pas que je reconnais… Ah ! parbleu, monsieur Gibson, je disais dans ce moment même au docteur Watson que vous commenciez à être en retard.

— J’ai réfléchi, monsieur Holmes, je me suis trop hâté de prendre en mauvaise part vos paroles. Vous avez raison de vous attacher ainsi aux faits, quels qu’ils soient, et cela me confirme dans la bonne opinion que j’ai de vous. Mais je puis vous affirmer que mes relations avec miss Dunbar n’ont rien à voir dans le cas présent.

— C’est à moi d’en décider, n’est-ce pas ?

— Je vous l’accorde. Vous êtes comme un chirurgien qui, pour formuler son diagnostic, a besoin de connaître tous les symptômes.

— On ne saurait mieux dire. Seul un malade qui voudrait tromper le chirurgien lui cacherait quelque chose.

— Possible. Mais vous admettrez, monsieur Holmes, qu’un homme qu’on interroge de but en blanc sur la nature de ses relations avec une femme ait bien de la peine à réprimer un mouvement de révolte, pour peu que soit en cause un sentiment sérieux. Je me figure que la plupart des gens ont, au fond de l’âme, un coin secret où ils n’aiment pas à voir s’aventurer les intrus. Et c’est là que vous faites brusquement irruption ! Mais vous aviez une excuse : le souci de sauver une innocente. Les dés sont jetés, le coin secret vous est ouvert, explorez-le autant qu’il vous plaira. Que désirez-vous savoir ?

— La vérité.

Le roi de l’or se tut un moment, comme pour ordonner ses pensées ; son visage sombre, aux lignes profondes, était devenu plus grave encore et plus triste.

— Quelques mots me suffiront pour m’expliquer, monsieur Holmes. Des choses que j’ai à vous dire, quelques-unes sont pénibles et d’autres vraiment difficiles. Je n’insisterai pas plus qu’il ne faut. Je connus ma femme au Brésil du temps que j’y cherchais de l’or. Maria Pinto, fille d’un fonctionnaire de Manáos, était fort belle. J’avais alors toute l’ardeur de la jeunesse. Aujourd’hui, regardant le passé d’un œil plus froid et plus lucide, je vois bien que la beauté de Maria Pinto était quelque chose de rare et de merveilleux. Nature richement douée, cœur passionné, exclusif et excessif, elle manquait d’équilibre, elle ne ressemblait point aux autres Américaines. Bref, je l’aimai et je l’épousai. Ce roman dura quelques années, après quoi je m’aperçus que nous n’avions rien, absolument rien de commun. Mon amour déclina. Plût à Dieu que le sien eût décliné aussi, cela eût tout simplifié ! Mais vous savez combien les femmes sont extraordinaires. J’eus beau faire, je ne réussis pas à la détourner de moi. On a pu dire que j’avais poussé la dureté envers elle jusqu’à la brutalité ; mais c’était dans la pensée que, si je tuais son amour, si je le changeais en haine, je nous servais l’un et l’autre. Peine perdue. Elle continua de m’adorer dans ces bois d’Angleterre comme elle m’avait adoré, vingt ans auparavant, sur les rives de l’Amazone. Mes pires procédés ne découragèrent point son dévouement. C’est sur ces entrefaites qu’ayant demandé par voie d’annonce une institutrice pour nos enfants, je vis se présenter miss Grace Dunbar. Peut-être avez-vous vu son portrait dans les journaux. Elle aussi, le monde entier l’a proclamé, elle est très belle. Je ne me prétends pas plus moral qu’un autre ; je reconnais que je ne pouvais vivre sous le même toit que cette femme, et en contact quotidien avec elle, sans m’en éprendre violemment. Me blâmez-vous, monsieur Holmes ?

— Je ne vous blâmerais que si, non content de vous éprendre d’elle, vous lui avez fait connaître vos sentiments ; car, en un sens, elle était sous votre sauvegarde.

— Il se peut, répliqua Neil Gibson, dans les yeux de qui s’était allumé un éclair de colère. Je vous le répète, je ne me fais pas meilleur que je ne suis. Toute ma vie, j’avais eu comme à portée de la main tout ce que je désirais. Et jamais je n’avais rien tant désiré que l’amour et la possession de cette femme. Je le lui déclarai.

— En vérité ?

L’émotion donnait généralement à Holmes une espèce d’autorité irrésistible.

— Je lui déclarai que je l’eusse épousée si j’avais été libre, que l’argent n’est rien en soi, et que, tout ce que je pourrais faire pour lui assurer une existence heureuse et large, j’étais prêt à le faire.

— Je ne doute pas de votre générosité, ricana mon ami.

— Permettez, monsieur Holmes. Je suis ici pour une question de renseignement, non de moralité. Gardez vos critiques.

— Si je consens à m’occuper de l’affaire, c’est uniquement par considération pour cette jeune fille, répondit sévèrement Holmes. Ce dont on l’accuse n’est peut-être pas pire que ce que vous venez d’avouer, à savoir que vous avez tenté de déshonorer, sous votre toit, une jeune fille sans défense. Vous êtes ainsi quelques riches à qui l’on ne saurait permettre de compter toujours sur la coupable indulgence du monde.

Je m’étonnai fort en moi-même de voir le roi de l’or « encaisser » sans protestation cette mercuriale.

— C’est ce que je me dis aujourd’hui à moi-même. Grâce à Dieu, mes projets échouèrent. Miss Dunbar repoussa toutes mes avances. Elle voulait fuir sur-le-champ ma maison.

— D’où vient pourtant qu’elle resta ?

— D’abord, elle avait des personnes à sa charge et il lui en coûtait de les sacrifier en abandonnant sa place ; quand je me fus engagé par serment à cesser mes poursuites, elle consentit à rester. Une autre raison l’y décida : elle savait qu’elle exerçait sur moi une influence comparable à nulle autre, et elle pensait l’utiliser à de justes fins.

— Comment ?

— Voilà. Elle connaissait un peu mes affaires. Or, mes affaires, monsieur Holmes, ont une ampleur que ne soupçonne pas le commun des mortels. Je fais et je défais à ma guise – le plus souvent je défais – non pas seulement les individus, mais les sociétés, les cités, les nations même. Rude jeu que le jeu des affaires, et tant pis pour le faible s’il y est écrasé d’avance ! Je le jouais sans pitié pour moi, sans pitié pour les autres. Miss Dunbar ne partageait pas mes idées là-dessus. Elle professait, peut-être avec raison, que nul n’a le droit d’édifier une fortune supérieure à ses besoins sur les ruines de dix mille autres individus qu’il laisse sans moyens d’existence ; apparemment, elle voyait, par delà les dollars, quelque chose de plus durable. S’apercevant que je l’écoutais, elle crut qu’agir sur moi c’était servir l’intérêt du monde. Elle resta donc. Le drame allait s’ensuivre.

— Et sur le drame lui-même, savez-vous rien qui l’éclaire un peu ?

Le roi de l’or fut un moment sans répondre ; la tête entre les mains, il semblait perdu dans ses pensées.

— Tout accuse miss Dunbar, je ne le nie pas. D’autant que les femmes ont une vie intérieure que nul ne pénètre et peuvent accomplir des actes qui dépassent le jugement des hommes. À la première nouvelle, consterné, atterré, je crus qu’elle s’était laissé porter – comment ? je n’en savais rien, – à une extrémité pourtant incompatible avec sa nature. Il me vint à l’idée une explication, je vous la donne pour ce qu’elle vaut, monsieur Holmes. Il y a une jalousie spirituelle, susceptible de la même frénésie que la jalousie physique. Si ma femme n’avait aucune raison, et probablement s’en rendait compte, d’espionner miss Dunbar, elle n’était pas sans savoir que la jeune Anglaise avait sur moi un empire qu’elle-même n’avait jamais eu. Empire bienfaisant, mais cela n’arrangeait pas les choses. Elle était folle de haine, et les feux du ciel brésilien lui brûlaient toujours le sang. Peut-être avait-elle fait le projet de tuer miss Dunbar ; ou peut-être, en la menaçant d’un revolver, aura-t-elle voulu lui arracher la promesse de nous quitter : il y aura eu lutte, le revolver sera parti, tuant celle qui le tenait.

— J’y avais déjà pensé, dit Holmes ; en dehors d’un meurtre prémédité, je ne vois que cette explication de plausible.

— Elle se heurte aux dénégations de misse Dunbar.

— Qu’elle soit vraie, et nous pouvons conclure. On comprend qu’après une aussi terrible scène, une femme, rentrant chez elle tout égarée, encore armée de son revolver, le jette, sans presque savoir ce qu’elle fait, au milieu de ses vêtements, et qu’une fois le revolver retrouvé, incapable d’une justification sincère, elle se réfugie dans le mensonge. Qu’est-ce qui, à votre avis, interdirait cette hypothèse ?

— Le caractère même de l’accusée.

— Je veux bien le croire.

Holmes consulta sa montre.

— Vraisemblablement, nous aurons ce matin les permis nécessaires pour voir l’accusée dans sa prison ; en ce cas, nous nous rendrons à Winchester dès ce soir. Il se peut qu’après avoir causé avec miss Dunbar je vous sois encore utile ; mais je ne vous garantis pas que mes conclusions répondent à vos espérances.

Contrairement aux prévisions d’Holmes, les permis officiels se firent attendre ; en sorte qu’au lieu de nous rendre à Winchester nous allâmes l’après-midi à Thor Place, le domaine de M. Neil Gibson dans le Hampshire. Le roi de l’or ne nous accompagnait pas ; mais nous avions l’adresse du sergent Coventry, de la police locale, qui s’était le premier occupé de l’affaire. C’était un homme d’une très haute taille, d’une maigreur de squelette, et dont les façons donnaient à entendre qu’il en savait ou soupçonnait plus qu’il ne pouvait dire. Il avait la manie de laisser, par instants, tomber tout d’un coup la voix pour vous chuchoter, ainsi qu’un secret de la première importance, l’information la plus banale. À cela près, il eut vite fait de se révéler à nous comme un garçon convenable, honnête, assez modeste pour reconnaître qu’il avait perdu pied dans l’affaire et qu’il ne demandait qu’à être secouru.

— Je le dis tout franc, j’aime mieux votre intervention que celle de Scotland Yard, monsieur Holmes. Quand Scotland Yard intervient, en cas de succès tout l’honneur est pour lui ; en cas d’échec, c’est la police locale qu’on blâme. Avec vous, au moins, chacun en a selon ses mérites.

— Pour ce qui est de l’affaire actuelle, je n’éprouve aucun besoin de paraître, répondit Holmes, à la satisfaction évidente de son interlocuteur. Si j’ai la chance d’y porter un peu de lumière, je ne demande pas que l’on prononce mon nom.

— Çà, c’est gentil, bien sûr. Et quant à votre ami M. Watson, je sais qu’on peut avoir en lui toute confiance. Maintenant que vous voilà parti pour votre enquête, je voudrais, monsieur Holmes, vous faire une question. Il n’y a que vous à qui j’en soufflerais mot.

Et le sergent regarda autour de lui, comme s’il n’osait formuler ce qu’il avait à dire.

— Ne pensez-vous pas que le vrai coupable, ce pourrait être M. Neil Gibson ?

— Je me le suis demandé, répondit Holmes.

— Si vous connaissiez miss Dunbar ! Une personne belle et admirable sous tous les rapports. M. Gibson peut parfaitement avoir voulu se débarrasser de sa femme. Les Américains ont plus que nous le revolver facile. Et vous savez que c’est un revolver à lui qui a servi pour le meurtre.

— Est-ce bien démontré ?

— Oui, monsieur. Le revolver faisait partie d’une paire.

— D’une paire ? Mais alors, où est le second ?

— M. Gibson a tout un lot d’armes de ce genre. Nous avons vainement cherché un second revolver identique. Cependant la boîte est faite pour deux.

— Si le revolver qui a servi pour le meurtre avait fait partie d’une paire, vous auriez certainement retrouvé le semblable.

— On peut vous montrer la collection si vous désirez l’examiner.

— Auparavant, allons jeter un coup d’œil sur le lieu du drame.

Cette conversation se tenait dans la petite chambre occupée par le sergent Coventry sur le devant de l’humble maison où était le bureau de police. Une marche d’un demi-mille à travers une lande, au milieu de fougères bronzées et dorées par l’automne, nous conduisit à une grille latérale ouvrant sur les terrains de Thor Place. Nous prîmes alors un sentier qui coupe la réserve des faisans et, d’une clairière, nous ne tardâmes pas à découvrir la maison. Elle couronnait une colline de sa vaste façade, dont le style mariait l’époque des Tudors à celle des Georges. Près de nous s’allongeait un étang bordé de roseaux : étroit à son centre, où la grande allée le traversait sur un pont de pierre, il s’élargissait sur les côtés pour former de petits lacs. Notre guide, s’arrêtant à l’entrée du pont, nous montra le sol.

— C’est là que gisait le corps de Mrs. Gibson, dit-il.

— J’ai cru comprendre que vous étiez arrivé avant qu’on y eût touché ?

— Oui, l’on était venu me chercher tout de suite.

— Sur l’ordre de qui ?

— De M. Gibson lui-même. L’alarme donnée, lorsque, avant tout son monde, il s’élança au dehors, il recommanda qu’on ne touchât à rien avant l’arrivée de la police.

— Recommandation fort sage. D’après les journaux, le coup de feu avait été tiré de près ?

— De très près, monsieur.

— À la tempe gauche ?

— Juste derrière.

— Comment était couché le cadavre ?

— Sur le dos. Aucune trace de lutte. Aucune marque. Les doigts de la morte étreignaient encore le billet de miss Dunbar.

— Étreignaient, dites-vous ?

— Oui, monsieur ; nous ne les desserrâmes qu’avec peine.

— Ce détail est d’une grande importance. Il exclut l’idée que, pour égarer la justice, on ait placé le billet entre les doigts de la morte. Le billet, je crois, se réduisait à une ligne, suivie de la signature : « Je serai au pont de Thor à neuf heures. – G. DUNBAR. » Est-ce exact ?

— Oui, monsieur.

— Quelles explications donne l’accusée ?

— Elle n’en donne pas. Elle se réserve pour les assises.

— Problème intéressant, la question du revolver restant, n’est-ce pas, des plus obscures ?

— Pardonnez-moi, monsieur : cette question me semblait, en réalité, ce qu’il y avait de plus clair dans l’affaire.

Holmes hocha la tête.

— Si le billet est authentique, et nous savons qu’il l’est, Mrs. Gibson a dû le recevoir un certain temps, par exemple une heure ou deux, avant le drame. Mais alors, pourquoi le serrait-elle encore dans sa main gauche ? Qu’avait-elle besoin de le porter au rendez-vous ? En quoi lui était-il nécessaire ? Cela ne vous frappe pas ?

— Oui, peut-être, à présent que vous me le faites remarquer, monsieur.

— Laissez un peu que je réfléchisse.

Ce disant, Holmes s’assit sur le rebord de la balustrade. Je voyais ses yeux mobiles darder d’un côté à l’autre leur regard inquisiteur. Tout à coup, d’un bond, se remettant sur pied, il courut vers la balustrade opposée, tira de sa poche une loupe et se mit à examiner l’appui.

— Curieux, fit-il.

Sur le fond gris de la pierre tranchait un espace blanc qui pouvait mesurer tout au plus le diamètre d’une pièce de six pence : en y regardant de près, on voyait que la surface avait été ébréchée par un coup.

— Pour faire cela, dit Holmes, il a fallu un coup d’une certaine violence.

Et de sa canne il frappa plusieurs fois le rebord de l’appui, sans y laisser la moindre marque.

— Oui, l’on a dû taper fort, reprit-il. Et à un endroit bizarrement choisi. Non point par-dessus, mais par-dessous. Car, ainsi que vous le voyez, le coup a porté sur l’arête inférieure. Aussi les deux faits peuvent-ils n’avoir pas de lien entre eux, mais la coïncidence mérite qu’on la note. Je ne crois pas qu’il nous reste ici grand’chose à apprendre. Le sol, m’avez-vous dit, ne portait aucune empreinte ?

— Aucune. Il était d’ailleurs très dur.

— Alors, nous n’avons plus qu’à pousser jusqu’à la maison pour voir les armes dont vous nous avez parlé ; puis nous partirons pour Winchester, car, avant de poursuivre, je tiens à m’entretenir avec miss Dunbar.

M. Neil Gibson n’était pas rentré de Londres ; mais nous trouvâmes dans la maison le trépidant M. Bates, dont nous avions eu la visite le matin, et qui étala devant nous, avec une sorte de volupté lugubre, le formidable assortiment d’armes, de tous les genres et de toutes les dimensions, réunies par son patron au cours d’une vie aventureuse.

— M. Gibson, dit-il, a des ennemis, comme peut s’en douter quiconque connaît son caractère et ses méthodes. Il ne dort qu’ayant un revolver chargé dans un tiroir à son côté. C’est un homme violent, monsieur, et il y a des moments où il nous fait peur à tous. Je suis convaincu qu’il a souvent terrorisé la pauvre madame.

— Avez-vous jamais été témoin de voies de fait sur elle ?

— Non, je ne peux pas dire cela, mais j’ai entendu des paroles qui valaient des sévices, des paroles humiliantes, cinglantes, même devant les domestiques.

— Notre milliardaire ne m’a pas l’air des plus reluisants dans la vie privée, me dit Holmes, tandis que nous nous acheminions vers la gare. Tout bien compté, Watson, nous avons recueilli un assez bon nombre de faits, parmi lesquels il en est de nouveaux. Cependant je ne me vois pas encore près d’une conclusion. Malgré l’antipathie évidente de M. Bates pour son maître, il ressort de ses déclarations qu’au moment où l’alerte fut donnée Gibsen se trouvait dans la bibliothèque. Le dîner avait pris fin à huit heures trente, jusque-là il ne s’était rien passé que de normal. À la vérité, l’alerte ne se produisit qu’à une heure assez tardive ; ainsi l’heure où avait eu lieu le drame doit être, à peu près, celle dont il est question dans le billet de l’institutrice. Rien ne prouve que M. Gibson ait quitté une minute la maison depuis son retour de la ville à cinq heures. D’autre part, miss Dunbar reconnaît, paraît-il, avoir pris rendez-vous avec Mrs. Gibson près du pont. À part cela, elle refuse de rien dire, son avocat lui ayant conseillé de réserver ses moyens de défense. Nous avons à l’interroger sur plusieurs points d’une importance capitale et je ne serai tranquille qu’après l’avoir vue. Je dois vous avouer que sa cause me semblerait bien mauvaise, n’était un détail.

— Lequel, Holmes ?

— Le fait qu’on a trouvé le revolver dans sa garde-robe.

— Mais sapristi, Holmes, c’est ce fait-là surtout qui me semblerait la condamner !

— Erreur, Watson. Même à première vue, je l’ai jugé très étrange ; aujourd’hui que je connais mieux l’affaire, il est le seul sur lequel je fonde un espoir. Nous avons besoin que tout se tienne ; faute de quoi, nous nous exposons à être déçus.

— Je ne vous suis pas.

— Supposons un instant, Watson, que vous soyez femme et que, froidement, vous ayez résolu la mort d’une rivale. Vous écrivez un billet. La victime arrive. Vous avez votre arme, vous commettez votre crime. Cela est très féminin et très complet. Me direz-vous qu’après avoir fait preuve d’une habileté consommée dans l’exécution de votre dessein, vous allez ruiner votre œuvre et votre réputation en oubliant de jeter votre arme au milieu de ces roseaux qui la déroberaient à tout jamais, et que vous sentirez le besoin irrésistible de la rapporter chez vous, pour la mettre dans votre garde-robe, c’est-à-dire à la place même où l’on ne manquera pas d’aller la chercher ? Vos meilleurs amis, Watson, hésiteraient à prétendre que vous ayez l’imagination créatrice ; et cependant je ne vous vois guère accomplissant un acte d’une aussi falote inconséquence.

— Dans la fièvre du moment…

— Non, Watson, non, ce n’est pas possible. Qui prémédite froidement un crime prémédite non moins froidement les moyens d’en esquiver les responsabilités. J’espère que nous sommes ici devant un malentendu grave.

— Que de choses à expliquer, alors !

— Nous tâcherons de les rendre explicables. Sitôt que le point de vue se déplace, telle chose qui constituait une présomption inquiétante devient un indice de vérité. Prenons le fait du revolver. Miss Dunbar dit ne pas connaître cette arme. D’après notre théorie nouvelle, miss Dunbar dit vrai. Donc, ce n’est pas elle qui l’a mise dans la garde-robe. Et si ce n’est pas elle, qui est-ce ? Quelqu’un qui voulait la perdre. Ce quelqu’un ne serait-il pas le criminel ? Vous voyez comme, tout de suite, nous nous engageons dans une voie où peuvent nous attendre des surprises.

Les formalités pour la délivrance des permis nous obligèrent de passer la nuit à Winchester ; mais dès le lendemain matin, en compagnie de M. Joyce Cummins, le jeune avocat déjà très estimé à qui était confié le soin de la défense, nous allâmes voir miss Dunbar dans sa prison. Qu’elle fût belle, je le présumais de reste après ce qu’on m’en avait dit ; mais jamais je n’oublierai l’effet qu’elle produisit sur moi. Je ne m’étonnai pas que l’omnipotent milliardaire eût trouvé chez elle une autorité qui s’imposait à lui et qui le dirigeait. À voir ce visage énergique, nettement découpé, et qui reflétait pourtant la sensibilité la plus vive, on sentait que, fût-elle capable de céder à un mouvement impétueux, miss Dunbar n’en avait pas moins une foncière noblesse d’âme et que son influence ne devait s’exercer que pour le bien. Elle était brune, la taille élancée, le port majestueux, l’air digne, mais il y avait dans ses yeux la même expression éplorée, misérable, qu’on voit aux yeux d’une bête quand le filet du chasseur s’est rabattu sur elle et qu’elle cherche en vain une issue à travers le réseau. En voyant mon illustre ami, elle se rendit compte du secours qui lui venait ; un peu de couleur teinta ses pommettes et son regard s’éclaira d’une lueur d’espoir.

— Peut-être M. Neil Gibson vous a-t-il dit quelque chose de nos rapports, demanda-t-elle d’une voix basse et tremblante.

— Oui, répondit Holmes, ne vous mettez pas en peine d’explications là-dessus. Je n’ai qu’à vous regarder pour être certain que M. Neil Gibson ne m’a rien dit qui ne soit vrai quant à l’ascendant que vous aviez sur lui et au caractère irréprochable de vos relations. Mais, ces choses-là, pourquoi les avoir laissées dans l’ombre devant le juge ?

— Il me semblait impossible qu’on maintînt l’accusation. Je pensais que, si nous attendions, tout s’éclaircirait sans qu’il nous fallût entrer dans de pénibles détails sur la vie intime de la famille. Hélas ! loin de s’éclaircir, tout n’a fait que s’assombrir, je crois.

— Ma pauvre enfant, répliqua gravement Holmes, je vous demande de ne conserver à cet égard aucune illusion. M. Cummins peut vous le certifier, nous avons contre nous toutes les apparences, et il importe de ne rien négliger pour vaincre. Prétendre que vous n’êtes pas en grand danger serait vous tromper cruellement. Aidez-moi, autant qu’il est en votre pouvoir, à découvrir la vérité.

— Je ne vous ferai point de mystère.

— Dites-moi au plus juste quelles étaient vos relations avec Mrs. Gibson.

— Elle me haïssait, monsieur Holmes, elle me haïssait avec toute la véhémence d’une nature tropicale. Elle ne faisait rien à demi, et sa haine pour moi était à la mesure de son amour pour son mari. Sans doute se méprit-elle sur la nature des rapports que nous avions, lui et moi. Ils ne contenaient, certes, rien d’injurieux pour elle ; mais sa façon d’aimer était d’un ordre qui ne lui permettait pas de comprendre un lien purement spirituel, ni de concevoir que le désir d’exercer sur son mari une action bienfaisante me retenait seul sous son toit. J’avais tort, d’ailleurs, je m’en aperçois aujourd’hui et je le confesse. Rien n’aurait dû me faire rester puisque j’étais une cause de malheur pour cette femme, qui cependant n’eût pas été moins malheureuse si j’avais quitté sa maison.

— À présent, miss Dunbar, veuillez nous dire tout ce que vous savez des circonstances du drame.

— Ici encore, je ne dirai que la vérité, monsieur Holmes. Mais je ne suis en mesure d’apporter aucune preuve. Il y a des faits d’un intérêt primordial dont l’explication ne m’est pas même concevable.

— Fournissez les faits, peut-être vous fournira-t-on l’explication.

— Eh bien donc, en ce qui concerne ma présence, la nuit, près du pont de Thor, sachez que j’avais reçu le matin un mot de Mrs. Gibson. Je le trouvai sur une table de la salle d’étude ; il se peut qu’elle l’y eût déposé elle-même. Elle me demandait instamment de consentir à la voir près du pont après le dîner ; elle avait, prétendait-elle, une communication très sérieuse à me faire et me priait de lui laisser une réponse au jardin sur le cadran solaire. Je ne comprenais pas pourquoi tout ce mystère ; mais je fis ce que me demandait Mrs. Gibson ; j’acceptai son rendez-vous et, selon le désir qu’elle exprimait, je brûlai sa lettre dans la cheminée de la salle d’étude. Elle redoutait son mari, à qui j’avais reproché maintes fois la dureté qu’il lui montrait ; j’attribuai les précautions dont elle entourait sa démarche à la crainte qu’il n’en eût connaissance.

— Elle, cependant, garda soigneusement votre réponse ?

— Oui. Je fus étonnée d’apprendre qu’elle la tenait dans sa main au moment de sa mort.

— Ensuite ?

— Je me conformai à la promesse que je lui avais faite. J’allai au rendez-vous. Je la trouvai près du pont, qui m’attendait. Jamais, jusque-là, je n’avais soupçonné à quel point j’étais détestée de la pauvre femme. Elle avait l’air d’une folle ; à vrai dire, elle devait l’être, et posséder cet instinct profond de ruse, de dissimulation, que parfois l’on observe chez les fous. Sans cela, comment eût-elle pu me voir chaque jour avec une indifférence si marquée, alors que dans son cœur elle nourrissait contre moi une haine si furieuse ? Les propos qu’elle me tint, je ne saurais vous les répéter. Elle déversa sur moi un torrent de paroles extravagantes, horribles. Je ne lui répondis pas, je n’en aurais pas eu la force. Sa seule vue était à faire peur. Je m’enfuis en me bouchant les oreilles. Elle était, dans ce moment, à l’entrée du pont, d’où elle vomissait contre moi les imprécations et les invectives.

— Quand on la retrouva, où était-elle ?

— À quelques yards plus loin.

— Sa mort avait dû suivre de près votre fuite ; et, néanmoins, vous n’aviez rien entendu ?

— Rien. Mais voyez-vous, monsieur Holmes, j’avais été si remuée, si bouleversée par cette scène, que je ne songeai qu’à me réfugier dans la paix de ma chambre, et j’étais incapable de remarquer quoi que ce fût.

— Une fois remontée dans votre chambre, en êtes-vous ressortie avant le lendemain ?

— Oui : quand les cris dont la maison retentit m’annoncèrent la mort de la pauvre femme, je me précipitai au dehors avec les autres.

— Avez-vous vu alors M. Gibson ?

— Il avait couru jusqu’au pont ; je le vis à son retour, quand il venait de prévenir le médecin et la police.

— Vous parut-il très ému ?

— C’est un homme énergique, maître de lui. Je ne crois pas qu’en aucune circonstance il manifeste ses émotions. Mais je le connais bien et me rendis compte qu’il était profondément affecté.

— Nous touchons au point capital. Le revolver fut trouvé dans votre garde-robe : aviez-vous déjà vu cette arme ?

— Jamais, je le jure.

— Quand la trouva-t-on ?

— Le lendemain de l’événement, dans la matinée, au cours des recherches de la police.

— Parmi vos vêtements ?

— Sous mes vêtements, sur le plancher, à l’intérieur du meuble.

— Vous n’auriez pu dire depuis combien de temps elle était là ?

— Elle n’y était pas la veille à pareille heure.

— Comment le savez-vous ?

— Parce que, la veille, j’avais mis de l’ordre dans ma garde-robe.

— Il faut donc que quelqu’un ait pénétré dans votre chambre et mis le revolver à cette place ?

— Sans doute.

— Mais à quel moment avait-on pu s’introduire ainsi chez vous ?

— Soit au moment du déjeuner, soit aux heures où j’étais avec les enfants dans la salle d’étude.

— Vous y étiez avec eux lorsque vous avez trouvé sur la table le mot de Mrs. Gibson ?

— Oui, j’y suis restée toute la matinée.

— Merci, miss Dunbar. N’y a-t-il, à votre connaissance, aucun autre fait de nature à éclairer notre enquête ?

— Aucun, si j’ai bonne mémoire.

— Juste en face de l’endroit où gisait le corps, nous avons relevé, sur la balustrade du pont, une marque de violence, une écorchure toute fraîche. À votre idée, comment s’expliquerait-elle ?

— Simple coïncidence peut-être.

— Curieux, miss Dunbar, curieux. Pourquoi cette marque apparaîtrait-elle, et à cet endroit, dans le moment même du drame ?

— Elle suppose un coup très fort : d’où serait-il venu ?

Holmes ne répondit pas. Son visage, d’une ardente pâleur, avait pris cette tension, cet air d’absence qui, toujours, me présageaient les manifestations décisives de son génie. Il se produisait dans sa pensée une crise si évidente que, n’osant proférer un mot, nous restions là tous trois, l’avocat, l’accusée et moi, épiant sa méditation silencieuse. Soudain, il s’élança de sa chaise, vibrant, secoué par le besoin d’agir.

— Venez, Watson, venez ! me cria-t-il.

— Qu’avez-vous, monsieur Holmes ?

— Ne vous inquiétez pas, mon enfant. Monsieur Cummins, vous aurez de mes nouvelles ; avec l’aide du Dieu de justice, je remettrai en vos mains une affaire qui aura quelque retentissement dans le pays. Patientez jusqu’à demain, miss Dunbar. Je tiens seulement à vous dire, en attendant, que les nuages se dissipent et que la vérité finira par briller.

Le voyage est court de Winchester à Thor Place ; mais l’impatience me le fit paraître long, et je vis qu’Holmes le trouvait interminable. Ne pouvant tenir en place, il arpentait fébrilement le wagon ou tambourinait des doigts sur les coussins de la banquette.

Pourtant, comme nous étions près d’arriver à destination, il s’assit en face de moi – nous avions pour nous seuls toute une voiture de première classe – et, les deux mains sur les genoux, il me regarda dans le blanc des yeux, d’un certain air qui trahissait généralement chez lui les résolutions extrêmes.

— Watson, me dit-il, vous emportez toujours une arme dans nos petites promenades ?

Je lui répondis que, si je prenais cette précaution, c’était pour lui, qui ne veillait pas suffisamment à sa sécurité quand un problème l’absorbait, et qu’en plus d’une occasion mon revolver lui avait prêté une assistance amicale.

— C’est vrai, dit-il, je suis parfois un peu distrait. Donc, vous avez sur vous votre revolver ?

Je sortis d’une poche de ma ceinture une petite arme courte, commode, d’ailleurs capable de rendre d’excellents services. Holmes dégagea le barillet, ôta les cartouches et, après un examen en règle :

— C’est lourd, me dit-il, remarquablement lourd.

— Et c’est d’une fabrication solide.

Il réfléchit une minute, puis :

— Votre revolver, je crois, Watson, va être intimement lié à la solution de notre problème.

— Plaisantez-vous, Holmes ?

— Je parle le plus sérieusement du monde. Nous avons une expérience à faire. Si elle réussit, notre problème est résolu. Tout dépend de la façon dont se comportera cette arme. Éliminons une cartouche. Là. Replaçons les cinq autres et remettons le cran d’arrêt. Ainsi la reconstitution est plus fidèle.

Je n’avais aucune idée de ce qu’il méditait, d’ailleurs il ne daigna pas m’en faire part ; mais il se replongea dans ses pensées, pour ne revenir à lui qu’au moment de descendre du train à la petite gare. Nous nous assurâmes une méchante carriole. Un quart d’heure plus tard, nous arrivions chez notre brave ami le sergent Coventry.

— Vous avez du nouveau, monsieur Holmes ?

— Je n’en sais rien encore, c’est le revolver du docteur Watson qui nous fixera. Pouvez-vous me procurer dix yards de ficelle ?

L’épicerie du village nous en fournit une pelote d’une qualité très forte.

— Voilà, j’imagine, qui fera notre affaire. Et maintenant, s’il vous plaît, en route. J’espère que notre voyage touche à sa fin.

Le soleil se couchait, les landes du Hampshire déroulaient de tous les côtés leur magnificence automnale. Le sergent allait se dandinant près de nous et, de temps en temps, lançait à mon ami un regard oblique, comme s’il doutait de sa raison. En approchant de la scène du crime, je m’aperçus que, sous son air de froideur habituel, Holmes était profondément remué. Je lui en fis la remarque.

— Oui, me dit-il, vous m’avez vu quelquefois manquer le but. Il m’est arrivé que mon instinct, généralement assez sûr, me fît faire fausse route. Dans la prison de Winchester, j’ai eu brusquement l’impression de voir luire la certitude. Mais c’est le défaut d’un esprit actif de trouver à tout des explications contradictoires, de sorte qu’il ne peut se flatter d’être dans la bonne voie. Et pourtant, Watson… Essayons.

Nous étions arrivés. Tout en marchant, Holmes avait fortement noué un des bouts de la ficelle à la crosse du revolver. Guidé par le représentant de la police, il marqua soigneusement la place exacte où l’on avait découvert le corps. Puis il se mit à chercher parmi la bruyère et les fougères ; il en retira un très gros caillou, qu’il attacha à l’autre bout de la ficelle et, l’ayant fait passer par-dessus la balustrade, il le laissa pendre au-dessus de l’eau. Enfin il revint à la place fatale ; il tenait à la main mon revolver, si bien qu’à mesure qu’il s’éloignait le poids du caillou tendait la ficelle nouée à la corde.

— Allons ! s’écria-t-il.

À ces mots, élevant le revolver au niveau de sa tête, il le lâcha ; l’arme, emportée par le poids du caillou, alla frapper avec un bruit sec l’appui de la balustrade, passa par-dessus et tomba dans l’eau. Déjà Holmes s’était agenouillé devant la balustrade, un cri joyeux nous informait du succès de son expérience.

— Vit-on jamais, s’écria-t-il, démonstration plus parfaite ? Votre revolver a résolu le problème, Watson !

Ainsi parlant, il désignait, sur le rebord inférieur de l’appui où elle venait d’apparaître, une seconde écornure ayant exactement la même forme que la première et la même dimension.

— Nous passerons la nuit à l’auberge, continua-t-il en se relevant.

Et tandis que le sergent le regardait tout interdit :

— Si vous voulez bien, lui dit-il, vous procurer un grappin, il vous sera facile de rendre à mon ami son revolver. Vous trouverez à côté de cette arme le revolver, la ficelle et le poids à l’aide desquels une femme vindicative a tenté de déguiser son suicide pour faire peser sur une autre l’accusation d’assassinat. Vous pouvez prévenir M. Gibson que j’irai demain matin causer avec lui des mesures à prendre pour la justification de miss Dunbar.

Dans la soirée, pendant que nous fumions notre pipe à l’auberge du village, Holmes me résuma l’affaire.

— Je crains, Watson, me dit-il, qu’en la rapportant dans vos annales vous n’ajoutiez guère à mon renom. J’y ai montré une lenteur d’esprit lamentable ; je n’ai pas su y apporter ce mélange d’imagination et de sens positif qui est à la base de mon art. La seule écornure de la balustrade aurait dû, je le confesse, m’acheminer vers la solution du problème ; je m’en veux de n’y être pas arrivé plus tôt.

« Certes, les moyens mis en œuvre par la malheureuse Mrs. Gibson dans l’exécution de son dessein étaient d’une complication trop subtile pour qu’on s’en avisât d’emblée. Je ne crois pas que, dans aucune de nos aventures, nous trouverions un exemple plus étrange de ce que peut faire un amour perverti. Aux yeux de Mrs. Gibson, une rivalité purement spirituelle en valait une autre et constituait, de la part de miss Dunbar, un tort aussi impardonnable. Lorsque à ses témoignages d’affection son mari ne répondait que par des procédés fâcheux et des paroles rebutantes, certainement elle en faisait grief à la jeune fille, qui n’en pouvait mais. Sa première idée fut de se tuer ; sa seconde fut de s’y prendre de telle manière qu’elle infligeât à miss Dunbar un sort encore plus affreux.

« Nous pouvons suivre un à un les développements de sa pensée ; ils dénotent une ingéniosité remarquable. D’abord, elle trouve le moyen de se faire adresser par miss Dunbar un billet d’où semble ressortir que la jeune fille a choisi elle-même le lieu du crime ; et, dans la préoccupation d’assurer la découverte du billet, peu s’en faut qu’elle-même n’en détruise l’effet en le tenant à la main quand elle se donne la mort : ce seul fait aurait dû éveiller plus tôt ma méfiance.

« Puis elle prend un des revolvers dont vous avez vu que son mari avait tout un lot, et elle le garde pour son propre usage ; mais, le matin du jour où s’accomplira sa funèbre résolution, elle cache un revolver semblable dans la garde-robe de l’institutrice, après avoir tiré une cartouche, ce qu’elle a pu faire aisément dans les bois sans attirer l’attention de personne. Enfin, le soir, elle se rend au pont. Elle a imaginé un moyen singulièrement habile de faire, après sa mort, disparaître son arme. Rejointe par miss Dunbar, elle use sa dernière énergie, son dernier souffle, à lui crier sa haine, et, lorsqu’elle l’a mise en fuite, elle se tue.

« Voilà tous les chaînons en place, la chaîne est complète. Les journaux pourront demander pourquoi l’on n’a pas tout de suite dragué l’étang : c’est là de ces choses dont on s’avise d’ordinaire après coup ; sans compter qu’on ne drague pas un étang aussi vaste, et couvert de roseaux, sans avoir la claire notion non seulement de ce qu’on cherche, mais de la place où il convient de le chercher.

« Allons, Watson, nous venons de rendre l’un à l’autre une femme du plus grand mérite et un homme formidable. Que dans l’avenir ils unissent leurs forces, éventualité prévisible, et le monde financier s’apercevra sans doute que M. Neil Gibson n’a pas vainement passé par l’école de la douleur, où se prennent toutes les grandes leçons d’ici-bas.

VIII

L’HOMME QUI RAMPE

Ce fut toujours l’avis de M. Sherlock Holmes que je devrais rendre publics les faits singuliers concernant le professeur Presbury, ne serait-ce que pour qu’il ne subsistât rien des vilains bruits qui émurent l’Université il y a vingt ans et trouvèrent un écho dans les milieux savants de Londres. Mais, diverses raisons s’y opposant, la version authentique de l’affaire demeurait ensevelie dans la vieille valise où je garde tant de souvenirs sur mon ami. L’on veut bien enfin, aujourd’hui, nous autoriser à dévoiler des événements qui furent parmi les derniers dont Holmes eut à s’occuper avant sa retraite : encore sied-il d’en parler avec prudence.

Un samedi, au début de septembre 1902, je reçus d’Holmes ce laconique message, qui était bien dans sa manière : « Venez immédiatement si cela ne vous dérange pas ; si cela vous dérange, venez quand même. » Nos relations avaient pris en ce temps-là un caractère particulier. Holmes était l’homme des habitudes, des habitudes strictes, réduites à un petit nombre, et j’en faisais partie. Je tenais chez lui la même place que son violon, son gros tabac, sa vieille pipe noire, ses carnets de notes et autres institutions plus ou moins justifiables. En période de travail et d’activité, s’il avait besoin d’un camarade dont il eût éprouvé le moral, mon rôle était assez net. Mais je lui servais en outre à divers usages. J’étais, pour son esprit, une pierre à aiguiser. Je le stimulais. Il aimait à penser tout haut en ma présence. À peine eût-on pu dire qu’il me communiquait ses réflexions, la plupart se fussent aussi bien adressées au bois de son lit. Néanmoins il s’était accoutumé à m’avoir pour enregistreur et pour interlocuteur. Et il ne laissait pas d’en tirer quelque avantage : si je l’irritais par une certaine lenteur méthodique du cerveau, je donnais, par là même, à ses intuitions et à ses impressions, plus de vivacité, de rapidité, d’éclat. Tel était mon humble fonction dans notre alliance.

En arrivant à Baker Street, je le trouvai ramassé dans son fauteuil, le menton sur les genoux, la pipe aux dents, le front creusé par la méditation. Visiblement, il cherchait à résoudre un problème difficile. M’ayant indiqué d’un geste mon siège familier, il parut, l’espace d’une demi-heure, ne plus soupçonner que je fusse là. Enfin un sursaut le tira de sa rêverie, et c’est avec un sourire indéfinissable, comme était toujours son sourire, qu’il m’accueillit dans mon ancien domicile.

— Veuillez m’excuser si je vous semble distrait, mon cher Watson, me dit-il. Des faits curieux dont je suis saisi depuis hier m’ont entraîné à des spéculations d’un ordre général. Je songe très sérieusement à écrire un travail sur l’utilité des chiens en matière d’enquête judiciaire.

— C’est là un terrain bien exploré, lui objectai-je. Par exemple, l’emploi des limiers…

— Vous n’y êtes pas, Watson. Au point de vue où vous vous placez, assurément vous avez raison. Mais il est un autre aspect de la question, plus subtil. Il vous souvient que dans l’affaire des Hêtres Pourpres, dont vous avez fait une relation si impressionnante, l’état d’esprit de l’enfant, bien étudié, m’a permis d’établir par déduction les habitudes criminelles du charmant et respectable père.

— Il m’en souvient, en effet.

— J’ai, relativement aux chiens, des idées analogues. Un chien reflète toujours la vie d’une famille. Qui donc a vu dans une famille triste un chien folâtre, et un chien triste dans une famille gaie ? À maître grognon, chien hargneux ; à maître dangereux, chien redoutable ; les dispositions de l’un peuvent trahir celles de l’autre.

Je hochai la tête.

— Vraiment, dis-je, vous allez un peu loin, Holmes.

Il avait rebourré sa pipe, repris son siège, et, sans s’émouvoir de mon commentaire :

— L’application du principe que je viens d’énoncer, continua-t-il, intéresse le problème qui m’occupe. Il constitue un écheveau très embrouillé dont je cherche le bon bout ; et le bon bout, c’est peut-être la réponse à cette question : Pourquoi le chien-loup du professeur Presbury, Roy, le fidèle Roy, cherche-t-il à mordre son maître ? »

Je me renversai dans mon fauteuil. J’étais un peu désappointé, je l’avoue. Était-ce pour répondre à une question si futile qu’Holmes m’avait arraché à mes obligations professionnelles ?

Cependant mon ami me regardait.

— Toujours le même, mon vieux Watson ! me dit-il. Vous n’avez pas encore appris que les moindres faits peuvent avoir la signification la plus grave. Voici un homme dont le nom vous est bien connu, le professeur Presbury, le célèbre physiologiste de Camford ; ce savant, ce vieillard rassis, a pour ami dévoué un chien-loup, et par deux fois la bête l’attaque : n’est-ce pas étrange, que vous en semble ?

— La bête est malade.

— C’est à savoir. Notez qu’en dehors du professeur le chien n’attaque personne, qu’au surplus il ne s’en prend à son maître que dans des circonstances spéciales. Curieux, Watson, très curieux. On a sonné, je crois ? Si c’est le jeune M. Bennett, je ne l’attendais pas si tôt. J’espérais causer à loisir avec vous.

Un pas rapide sonnait dans l’escalier, un coup vif retentit à la porte, le nouveau client se présenta. C’était un grand et beau jeune homme, d’une trentaine d’années et d’une mise élégante ; pourtant quelque chose dans ses allures manifestait la timidité du savant plutôt que l’aisance de l’homme du monde. Ayant serré la main d’Holmes, il me regarda avec surprise.

— L’affaire est très délicate, monsieur Holmes, dit-il. Considérez la nature de mes relations, à la fois privées et publiques, avec le professeur Presbury. Je ne me sens pas autorisé à parler devant un tiers.

— N’ayez aucune crainte, monsieur Bennett. Le docteur Watson est la discrétion même, et il y a toute apparence que, dans le cas présent, j’aie besoin d’un auxiliaire.

— Comme il vous plaira, monsieur Holmes. Vous comprendrez sans doute que je me sois cru tenu à faire mes réserves.

— Vous le comprendrez à votre tour, Watson, me dit Holmes, quand vous saurez que ce gentleman, M. Trevor Bennett, est l’assistant du grand physiologiste, habite sous son toit et doit épouser sa fille unique. Nous conviendrons que le professeur est en droit d’exiger de lui une loyauté parfaite, un dévouement absolu, mais peut-être M. Bennett n’en saurait-il donner de meilleure preuve qu’en s’attachant à élucider ce mystère.

— Je l’espère, monsieur Holmes, et je ne cherche pas autre chose. Le docteur Watson connaît-il la situation ?

— Je n’ai pas eu le temps de la lui exposer.

— En ce cas, il serait sans doute bon qu’avant d’aborder les faits nouveaux je reprisse l’affaire à son origine.

— Permettez que je m’en charge, dit Holmes ; ainsi je montrerai que j’ai les événements bien classés dans la tête. Le professeur, Watson, est un homme de réputation européenne. Il est veuf et il a une fille, Edith. Caractère positif, énergique, je dirais volontiers combatif, il avait consacré à la science une vie où jamais n’avait trouvé place le moindre scandale, lorsque, le cours régulier en fut brusquement interrompu il y a quelques mois. À soixante ans, il brigua la main d’une jeune fille dont le père, le professeur Morphy, est titulaire de la chaire d’anatomie comparée à la même Université. Il lui fit une cour non point raisonnable, telle qu’on pouvait l’attendre d’un homme de son âge, mais passionnée, mais frénétique, comme celle d’un jeune homme. Pas d’amoureux plus éperdu. Miss Alice Morphy est une personne accomplie au moral et au physique ; l’engouement du professeur n’avait que de trop bonnes excuses ; cependant, chez lui, on ne voyait pas cela d’un œil tout à fait favorable.

— Nous le jugions excessif, dit notre visiteur.

— Précisément : excessif, et un tant soit peu anormal. Le professeur Presbury a de la fortune, le père de la jeune fille ne lui fit pas d’opposition. Mais, d’autre part, la jeune fille avait ses vues ; plusieurs prétendants s’offraient à elle, moins bien qualifiés par la situation, mieux assortis par l’âge. Nonobstant les excentricités du professeur, miss Morphy semblait avoir pour lui de la sympathie ; seule la différence d’âge créait entre eux un obstacle.

« Un petit mystère vint, sur ces entrefaites, assombrir l’existence du professeur. Il partit un jour en voyage sans indiquer où il allait. À son retour, deux semaines plus tard, il avait l’air très fatigué. Il ne se départit point de sa retenue, bien qu’il fût, à l’ordinaire, le plus franc des hommes ; mais, par hasard, notre client, M. Bennett, reçut d’un collègue de Prague une lettre lui disant qu’il avait été heureux de voir le professeur dans cette ville, sans toutefois pouvoir causer avec lui. C’est ainsi que, dans la famille, on sut où était allé le professeur.

« Dès lors – et voilà où l’affaire se corse – notre homme changea de façon bizarre. Il devint ombrageux, renfermé. Son entourage avait peine à le reconnaître. Il semblait touché dans certaines de ses facultés les plus hautes. Non pas dans son intelligence : ses cours étaient aussi brillants que jamais. Mais il y avait sans cesse en lui quelque chose de nouveau, d’imprévu et de sinistre. Sa fille, qui l’aimait tendrement, s’ingéniait à vouloir renouer entre eux les liens d’une intimité encore récente ; elle s’efforçait à percer le masque qu’on eût dit qu’il s’était mis sur le visage, et probablement vous unissiez vos efforts à ceux de miss Presbury, monsieur ; tout, hélas ! fut inutile. À présent, monsieur Bennett, racontez vous-même l’incident des lettres.

— Il faut que vous sachiez, docteur Watson, dit alors M. Bennett, que le professeur n’avait pas de secret pour moi. J’eusse été son fils ou son jeune frère qu’il ne m’eût pas accordé plus de confiance. Étant son secrétaire, je voyais tout le courrier qui lui arrivait, j’ouvrais et triais les lettres. Cela ne dura pas après son retour. Il me dit qu’il attendait de Londres certaines lettres marquées d’une croix sous le timbre et me pria de les lui réserver, car il désirait être seul à les lire. Effectivement, plusieurs de ces lettres me passèrent dans les mains. Elles portaient le cachet du Central-Est de Londres, l’adresse en était d’une écriture maladroite. Si le professeur y répondit, je l’ignore ; il ne me remit aucune de ses réponses, et je n’en vis aucune dans le panier où l’on rassemblait la correspondance de la maison.

— Parlez-nous de la boîte, dit Holmes.

— J’y arrive. Le professeur avait rapporté de son voyage une petite boîte. C’était un de ces objets de bois sculpté dont la forme baroque suffit à dénoncer l’Allemagne. Il y avait là un indice, et d’ailleurs le seul que nous eussions, d’un passage sur le continent. Le professeur mit la boîte dans l’armoire où il range ses instruments. Un jour que je la soulevais pour chercher une canule, il entra dans une colère aussi violente que déconcertante, et il me reprocha ma curiosité en termes dont la brutalité m’offensa ; jamais il ne m’avait parlé de la sorte. En vain lui représentai-je que, si j’avais touché à la boîte, c’était simple hasard ; j’observai toute la soirée que l’incident le travaillait et qu’il me faisait grise mine.

Bennett tira un carnet de sa poche.

— Ceci se passait le 2 juillet.

— Vous êtes la perle des témoins, dit Holmes. Quelques-unes des dates que vous avez notées pourront m’être utiles.

— J’ai, entre bien d’autres choses, appris de mon maître la méthode. Dès l’instant où j’eus remarqué les anomalies de sa conduite, je sentis qu’il était de mon devoir d’étudier son cas. C’est ainsi que j’ai noté cette date du 2 juillet, qui est également celle du jour où Roy, son chien, se jeta sur lui au moment qu’il passait de son cabinet dans le hall. Une scène du même genre eut lieu le 11, et j’en ai noté une troisième à la date du 21. Après cela, nous dûmes reléguer Roy à l’écurie. C’est un animal gentil, affectueux… Mais je crois que je vous fatigue ?

Le ton qui accompagna cette réflexion était celui du reproche. Évidemment, Holmes n’écoutait plus Bennett ; son visage s’était figé, ses yeux vaguaient au plafond ; il lui fallut un effort pour se reprendre.

— Étrange, bien étrange ! murmura-t-il. J’ignorais tous ces détails, monsieur Bennett. J’ai idée qu’enfin nous sommes sur un bon terrain. Mais vous avez parlé de faits nouveaux ?

Il sembla qu’un souvenir fâcheux obscurcissait la transparente figure de notre visiteur.

— L’avant-dernière nuit, reprit-il, j’étais couché, sans dormir, quand, vers deux heures, j’entendis venir du couloir un bruit sourd. J’ouvris ma porte et regardai au dehors. Il faut que vous sachiez qu’à l’extrémité du couloir se trouve la chambre du professeur.

— La date ? demanda Holmes.

Cette interruption était la dernière que Bennett dût prévoir ; elle l’interloqua.

— J’ai déjà précisé, monsieur, que ceci se passait l’avant-dernière nuit, autrement dit le 4 septembre.

Holmes sourit et s’inclina.

— Veuillez continuer, fit-il.

— Donc, le professeur a sa chambre à l’extrémité du couloir ; pour gagner l’escalier il était forcé de passer devant ma porte. Je me crois les nerfs aussi bien trempés que ceux de personne, néanmoins je fus bouleversé de ce que je vis. Le couloir était sombre, sauf à un endroit vers le milieu où une fenêtre découpait une tache lumineuse. J’y voyais quelque chose d’indistinct se traîner au ras du parquet. Cela émergea tout à coup dans la lumière. C’était le professeur. Il rampait, monsieur Holmes, il rampait ! Non pas seulement sur les genoux, mais plutôt sur les mains, la tête basse ; cependant il semblait se mouvoir à l’aise. Je demeurai cloué sur place, au point que ce fut seulement quand le professeur arriva devant ma porte que je pus m’approcher et lui demander s’il avait besoin de mon aide. Il se redressa d’une pièce, me lança une injure grossière, et, passant outre, se précipita dans l’escalier. J’attendis une heure sans le voir revenir. Ce n’est qu’à la pointe du jour qu’il regagna sa chambre.

— Eh bien, qu’en pensez-vous, Watson ? me demanda Holmes, de l’air d’un pathologiste présentant un phénomène.

— Lumbago, peut-être. J’ai vu, dans une crise de ce mal, un homme se traîner de la même manière ; et il n’y a point de spectacle plus pénible.

— Bon Watson, qui avez soin que nos pieds tiennent toujours au sol ! L’hypothèse d’un lumbago me paraît peu admissible, notre homme s’étant instantanément redressé.

— Le professeur n’a jamais eu meilleure santé, reprit Bennett. Positivement, il y a des années que je ne l’ai connu aussi bien portant. N’empêche que les faits sont les faits, monsieur Holmes. Ce n’est pas ici un cas où l’on puisse consulter la police ; pourtant, nous ne savons plus que penser ni que faire, et nous pressentons un désastre. Edith – miss Presbury – est comme moi d’avis que nous n’avons pas le droit de nous cantonner davantage dans l’expectative.

— Le cas est certainement d’un intérêt très spécial, très vif, n’est-ce pas, Watson ?

— À mon avis de médecin, il intéresse surtout l’aliéniste. L’amour aura troublé l’équilibre mental du vieil homme ; c’est pour échapper à sa prison qu’il aura fait un voyage à l’étranger. Quant aux lettres, quant à la boîte, peut-être ont-elles rapport à quelque affaire privée, par exemple à un placement d’argent dont il aura mis les titres dans la boîte.

— Et sans doute ce placement n’aura pas eu l’approbation du chien ? Non, Watson, non, il y a autre chose. Tout ce que je puis encore dire…

Ce que pouvait dire Sherlock Holmes, nous ne le sûmes jamais. La porte venait de s’ouvrir, une jeune fille entra dans la chambre. Bennett, en la voyant, poussa un cri, et, se levant d’un bond, courut, les mains tendues, au-devant des mains qu’elle lui tendait.

— Ma chère Edith ! rien d’ennuyeux, j’espère ?

— J’avais besoin de vous rejoindre. Je suis si impressionnée, Jack ! Je tremble de rester seule dans cette maison.

— Voici, monsieur Holmes, la jeune personne dont je vous ai parlé, ma fiancée.

— Nous commencions à nous en douter, pas vrai, Watson ? répondit Holmes en souriant. Gageons, miss Presbury, qu’il s’est encore passé quelque chose et que vous venez nous en faire part.

Miss Presbury, type idéal et charmant de la jeune fille anglaise, rendit à Holmes son sourire ; puis, s’étant assise près de Bennett :

— Quand je me fus aperçue que M. Bennett avait quitté son hôtel, je pensai que je le trouverais ici, sachant qu’il devait venir vous consulter. Ah ! monsieur Holmes, ne ferez-vous rien pour mon pauvre père ?

— L’affaire est obscure, mais je ne désespère pas de l’éclaircir ; peut-être m’y aiderez-vous, miss Presbury.

— Un nouvel incident a marqué la dernière nuit, monsieur Holmes. Toute la journée, mon père s’était montré bizarre. Je suis sûre qu’il y a des moments où il perd toute notion de ses actes. Il vit comme dans un rêve. Ce fut le cas hier : mon père n’était plus mon père ; son enveloppe extérieure était là, son vrai moi était ailleurs.

— Racontez-moi ce qui s’est passé.

— Je fus éveillée dans la nuit par les aboiements furieux du chien. Pauvre Roy ! le voilà maintenant à la chaîne dans l’écurie. Je ne dors qu’enfermée à clef dans ma chambre ; ainsi que Jack – M. Bennett – vous le dira, nous nous sentons tous sous la menace d’un danger. Ma chambre est au deuxième étage. Le store de ma fenêtre était levé, au dehors brillait le clair de lune. Les yeux fixés sur le rectangle de lumière, j’écoutais le vacarme que faisait le chien, quand soudain j’aperçus devant moi le visage de mon père. Monsieur Holmes, je manquai mourir de saisissement et d’horreur. Le visage se pressait contre la vitre, il me sembla que mon père avançait la main pour remonter le châssis. S’il l’eût remonté, je crois que je serais devenue folle. N’allez pas imaginer que je rêvais, vous auriez tort, monsieur Holmes. Certainement, je restai une vingtaine de secondes paralysée, regardant mon père. Puis il disparut, et je n’eus pas la force, non, littéralement, pas la force de sauter de mon lit pour aller jusqu’à la fenêtre. Je grelottai jusqu’au matin. Tout le temps du déjeuner, mon père fut d’une humeur aigre, maussade ; mais il ne fit aucune allusion, à l’aventure de la nuit. Moi non plus, d’ailleurs ; mais j’alléguai un prétexte pour venir à Londres, et me voici.

Holmes, en écoutant ce récit, n’avait point dissimulé son étonnement.

— Ma chère demoiselle, vous dites que votre chambre est au deuxième étage. Y a-t-il une grande échelle dans le jardin ?

— Non, monsieur Holmes, et c’est le plus singulier de l’histoire. Il n’existe aucun moyen d’atteindre la fenêtre, cependant j’y ai vu mon père…

— Et le 4 septembre, fit Holmes ; ce qui complique les choses.

Comme, à son tour, la jeune fille se montrait étonnée :

— C’est la seconde fois, monsieur Holmes, dit Bennett, que vous relevez cette date. Aurait-elle une importance ?

— Peut-être, peut-être bien… Mais certains éléments d’information me manquent encore.

— Songeriez-vous au rapport qu’il peut y avoir entre des crises de folie et les phases de la lune ?

— Non, ma pensée suit une direction très différente. Consentiriez-vous à me laisser votre carnet ? J’examinerais les dates inscrites. Et maintenant, autant que j’en juge, notre ligne de conduite nous est toute tracée, Watson. Mademoiselle, en la perspicacité de qui j’ai pleine confiance, nous dit que son père se souvient peu, ou pas du tout, de ce qui lui arrive à certaines dates. Nous allons rendre visite au professeur ; nous feindrons d’avoir de lui un rendez-vous, il s’imaginera l’avoir oublié ; en le voyant de près, nous aurons éclairé notre marche.

— Excellente idée, dit Bennett. Mais je vous avertis que le professeur est irascible et parfois capable de violence.

Holmes sourit.

— Il y a des raisons, des raisons impérieuses, si mes conjectures sont exactes, pour que notre visite ait lieu aussi tôt que possible. Nous irons à Camford dès demain. J’ai souvenir qu’il existe en cette ville un certain Hôtel des Chequers où l’on trouve d’honnête porto et du linge irréprochable. Le Destin, Watson, eût pu nous assigner pour les jours prochains des résidences moins bien choisies.

Nous nous mîmes en route le lundi matin pour la fameuse ville universitaire. Il n’en coûtait aucun sacrifice à Holmes, qui n’avait point d’attaches ; il m’en coûta toutes sortes de combinaisons et de démarches pressées, à moi dont la clientèle ne laissait pas, à cette époque, d’être considérable. Holmes ne sonna mot de l’affaire qu’après que nous eûmes déposé nos bagages dans la vieille hôtellerie dont il avait parlé.

— M’est avis, Watson, que nous devrions tomber chez le professeur juste avant son déjeuner. Il fait son cours à onze heures, après quoi il a probablement un instant de loisir.

— Mais comment justifierons-nous notre visite ?

Holmes consulta le carnet que lui avait confié Bennett.

— Il a traversé une période d’excitation le 26 août. Nous présumerons qu’il ne garde qu’un souvenir vague de ce qu’il fait à de pareilles dates. Nous lui affirmerons qu’il nous a donné rendez-vous, il ne se risquera pas à nous démentir. Mais aurez-vous l’effronterie de soutenir le rôle ?

— Essayons toujours.

— Brave Watson ! « Essayons toujours », c’est la devise même qui convient à notre association. J’espère que nous trouverons un aimable indigène pour nous conduire.

Nous en trouvâmes un qui, juché à l’arrière d’un cab, nous mena grand train le long d’une rangée de vieux collèges, tourna dans une allée plantée d’arbres et, finalement, s’arrêta devant une charmante maison ceinte de pelouses et drapée de glycine pourpre. On reconnaissait à mille signes que le professeur Presbury vivait non seulement dans l’aisance, mais dans le luxe. Au moment où nous arrivions, une tête grisonnante apparut à une fenêtre, deux yeux surmontés de sourcils touffus se braquèrent sur nous derrière des lunettes de corne. L’instant d’après, nous étions dans le cabinet du savant dont les mystérieuses extravagances motivaient notre venue. Rien, ni dans son aspect ni dans ses façons, ne dénotait l’excentricité. C’était un homme d’imposante carrure, aux traits accusés, grand, vêtu d’une redingote sévère, et digne autant que l’exigeait son état. Ce qu’il y avait de plus remarquable dans son visage, c’était les yeux, prodigieusement vifs et scrutateurs : l’intelligence y confinait à la ruse.

Ayant regardé nos cartes :

— Asseyez-vous, messieurs, nous dit-il. Que désirez-vous de moi ?

Holmes affecta de sourire :

— J’allais vous faire la même question, professeur.

— À moi ?

— Je m’étais laissé dire que le professeur Presbury réclamait mes services.

— En vérité ?

Dans la profondeur grise des yeux du savant, je pensai voir s’allumer un éclair de malice.

— Vous vous êtes laissé dire cela ? Et puis-je vous demander par qui ?

— Désolé, mais j’ai promis le secret. Si j’ai fait un pas de clerc, il n’y a point de mal ; toutes mes excuses.

— Halte-là ! J’entends pousser plus loin cette affaire, elle m’intéresse. Avez-vous le moindre papier, lettre ou télégramme, qui me confirme vos paroles ?

— Non.

— Vous ne prétendez pas que je vous aie appelé ?

— Je vous saurais gré de ne pas m’interroger, dit Holmes.

— Je m’en doute, repartit le professeur d’un ton âpre. En tout cas, pour être fixé, je n’ai pas besoin de votre aide.

Il traversa la pièce, sonna ; ce fut notre ami M. Bennett qui répondit à son appel.

— Entrez, monsieur Bennett. Ces deux messieurs m’arrivent de Londres avec l’impression d’être mandés par moi. Vous avez la charge de ma correspondance : avez-vous noté quelque chose à l’adresse d’un M. Holmes ?

— Rien, monsieur, répondit Bennett, devenu rouge.

— Voilà qui est concluant, dit le professeur en toisant Holmes avec colère.

Puis, se penchant, les deux mains sur la table :

— Après cela, vous ne contesterez pas, ajouta-t-il, que j’aie le droit de vous interroger.

Holmes haussa les épaules.

— Je vous le répète, je ne puis que m’excuser de vous avoir dérangé inutilement.

— Non, monsieur Holmes, non ! s’écria le vieillard du haut de la tête et d’un air d’extraordinaire malveillance.

Il nous avait, tout en parlant, barré l’accès de la porte, et il brandissait furieusement vers nous les deux poings.

— N’attendez pas que je vous laisse sortir ainsi !

Les traits convulsés, ivre de rage, grimaçant, il brouillait les mots, bafouillait. Je suis convaincu que, sans l’intervention de M. Bennett, nous aurions dû nous ouvrir un chemin de vive force.

— Mon cher professeur, dit le jeune homme, songez à votre situation, au scandale qui rejaillirait sur l’Université ! M. Holmes est un homme connu, on ne le traite pas avec cette discourtoisie.

Notre hôte, s’il est permis de lui donner ce nom, finit par nous livrer passage ; et nous respirâmes en nous retrouvant dehors, sous les paisibles ombrages de l’avenue. Holmes paraissait fort amusé.

— Notre savant ami a les nerfs assez mal en point, me dit-il. Peut-être nous sommes-nous introduits bien cavalièrement chez lui ; du moins, j’ai réussi à l’approcher. Mais, pardieu, Watson, ne serait-ce pas lui dont j’entends les pas ? Il nous poursuit, le traître !

Le fait est qu’on courait derrière nous ; et nous fûmes grandement soulagés lorsque, au tournant de l’avenue, nous vîmes déboucher non pas le terrible professeur, mais son assistant, tout hors d’haleine.

— Je suis confus, monsieur Holmes, je voulais vous faire mes excuses.

— Inutile, cher monsieur : le métier a ses petits inconvénients, j’en ai l’habitude.

— Je n’avais jamais vu le professeur dans un état aussi dangereux. Il devient plus inquiétant chaque jour. Vous comprenez maintenant ce qui causait les alarmes de sa fille et les miennes. Remarquez qu’en dépit de tout, son cerveau reste parfaitement lucide.

— Trop lucide ! dit Holmes ; c’est en quoi il déjoue mes calculs ; sa mémoire est d’une sûreté qui m’étonne. Mais, à propos, voudriez-vous nous indiquer la fenêtre de la chambre de miss Presbury ?

À travers des massifs, Bennett nous guida jusqu’à un endroit d’où l’on apercevait un côté de la maison.

— C’est là, au deuxième étage, à gauche.

— Mais, sapristi ! elle me fait l’effet d’être à peu près inaccessible, cette fenêtre ! Il est vrai qu’à la rigueur, en s’accrochant aux plantes grimpantes, au conduit des eaux…

— Je ne me flatterais pas d’y grimper, dit Bennett.

— Assurément, pour un homme normal ce serait un exploit scabreux.

— Il y a, monsieur Holmes, autre chose que je voulais vous dire. Je me suis procuré l’adresse de l’homme à qui le professeur écrit. J’ai lieu de penser qu’il lui a encore écrit ce matin. Son buvard m’a renseigné. Vous trouverez que, pour un secrétaire à qui l’on se fie, j’use de procédés peu recommandables ; mais que faire ?

Holmes jeta un coup d’œil sur la feuille de buvard que lui présentait Bennett, puis il la mit dans sa poche.

— Dorak… drôle de nom ! fit-il. Slovaque, j’imagine. Nous rentrons à Londres cet après-midi, monsieur Bennett. Inutile que nous restions. Nous ne pouvons faire arrêter le professeur, puisqu’il n’a pas commis de crime, ni demander qu’il soit mis en surveillance, puisque nous n’avons pas de preuve qu’il soit fou. Toute action contre lui serait actuellement prématurée.

— Alors, que nous conseillez-vous ?

— Un peu de patience, monsieur Bennett. La situation ne va pas tarder à se développer. Sauf erreur, il peut survenir mardi prochain une nouvelle crise. Comptez sur nous pour être à Camford ce jour-là. En attendant, j’accorde que la maison n’a rien de plaisant, et si miss Presbury trouvait le moyen de prolonger son séjour à Londres…

— C’est très facile.

— Qu’elle y reste donc jusqu’à ce que nous ayons la certitude que tout danger est écarté. D’ici là, laissez le professeur agir à sa guise, ne le contrariez pas. Rien à redouter tant qu’il est de bonne humeur.

Soudain, Bennett frémit de tous ses membres.

— Lui ! murmura-t-il.

Nous regardâmes entre les branches : à l’entrée du hall, dans le cadre de la porte, se découpait la haute silhouette du professeur. Avançant la tête, balançant les mains à bout de bras, il promenait les yeux d’un côté à l’autre. Le secrétaire prit silencieusement congé de nous. S’étant glissé entre les arbres, il rejoignit le professeur. Et tous les deux rentrèrent, engagés dans une conversation qui nous parut être immédiatement des plus vives.

— Le vieux gentleman a dû faire ses réflexions, dit Holmes, comme nous retournions à l’hôtel. J’ai pu me rendre compte qu’il avait un cerveau particulièrement sagace et logique. Explosif aussi, sans doute ; mais, à son point de vue, n’a-t-il pas de quoi jeter feu et flamme s’il découvre qu’on a lâché contre lui des détectives, et s’il y voit un complot de ses familiers ? J’ai peur que l’ami Bennett ne passe des heures difficiles.

Chemin faisant, Holmes s’arrêta dans un bureau de poste, d’où il expédia un télégramme. La réponse lui parvint dans la soirée, il me la communiqua aussitôt. Elle était ainsi conçue :

« Suis allé Commercial Road. Vu Dorak Homme exquis, âgé, d’origine tchèque. Tient entrepôt articles toutes sortes. – MERCER. »

— Mercer est venu après vous, me dit Holmes ; j’utilise couramment ses services. Il m’importait d’être renseigné sur l’homme avec qui le professeur entretient une correspondance si secrète. Sa nationalité n’est pas sans relations avec le voyage à Prague.

— S’il y a dans l’affaire quelque chose qui soit en relation avec quelque chose, grand merci ! répliquai-je. Mais, jusqu’ici, nous sommes, il me semble, en présence d’incidents inexplicables, sans rapport quelconque les uns avec les autres. Par exemple, quel lien peut-il y avoir entre les fureurs d’un chien-loup, un voyage en Bohême et le fait qu’un homme se promène à quatre pattes, la nuit, dans un couloir ? Quant à vos dates, c’est ce que je vois de plus mystérieux dans tout ce mystère.

Holmes sourit en se frottant les mains. Nous tenions séance, si je puis dire, dans le vieux salon de l’antique hôtel, et nous avions entre nous, sur la table, une bouteille de ce fameux porto dont avait parlé Holmes.

— Eh bien, fit mon ami, les doigts joints comme s’il eût professé devant toute une classe, prenons d’abord les dates. Le journal de notre bon jeune homme montre qu’après la première crise, survenue le 2 juillet, les autres, à l’exception d’une, suivirent toutes à un intervalle fixe de neuf jours. C’est ainsi que la dernière, celle de mardi, tombe à la date du 3 septembre et fait partie de la série, de même qu’en faisait partie la précédente, celle du 26 août. Ce n’est point là simple coïncidence.

J’en convins.

— Donc, provisoirement, imaginons, à titre d’hypothèse, que, tous les neuf jours, le docteur absorbe une drogue susceptible de produire sur lui les effets passagers, mais violents, d’un toxique. Sa violence naturelle en est accrue. C’est à Prague, lors de son voyage, qu’il a connu l’usage de cette drogue ; aujourd’hui, il s’en approvisionne à Londres, chez un intermédiaire de nationalité tchèque. Tout cela fait corps, Watson.

— Mais le chien ? Mais le visage à la fenêtre ? Mais l’homme qui rampe dans le couloir ?…

— Bon, bon ! nous tenons un commencement ; pour le reste, je n’attends pas du nouveau avant mercredi. Je ne puis, entre temps, que demeurer en contact avec l’ami Bennett et jouir des agréments de cette jolie ville.

Au matin, Bennett vint en grand secret nous faire son dernier rapport. Ainsi qu’Holmes s’en doutait, il avait eu des heures pénibles. Sans l’accuser précisément de notre visite, le professeur lui avait parlé d’un ton très rude, comme sous le coup d’un grave ressentiment ; ce matin, d’ailleurs, il avait repris son sang-froid et fait son cours aussi brillamment que de coutume, devant une salle comble.

— N’étaient ces étranges crises, conclut Bennett, il a plus d’énergie, plus de vitalité, plus de clarté dans l’esprit que je ne me rappelle lui en avoir jamais vu. N’importe, il n’est plus l’homme que nous connaissions, plus lui-même.

— Je ne pense pas, répondit Holmes, que, d’une semaine au moins, vous ayez aucun sujet de crainte. Je suis un homme occupé et le docteur se doit à sa clientèle ; décidons que nous nous retrouverons tous trois ici mardi prochain à pareille heure. Je me tromperais bien si nous n’étions en mesure, ce jour-là, d’expliquer, sinon même de terminer, vos ennuis. Quoi qu’il arrive dans l’intervalle, ayez soin de nous l’écrire.

Je ne revis pas Holmes les jours suivants ; mais je reçus de lui, le lundi soir, un mot me demandant de le rencontrer le lendemain au départ du train. D’après ce qu’il me dit pendant le trajet, tout allait bien à Camford : la paix n’avait cessé de régner chez le professeur ; sa conduite avait été des plus normales. C’est ce que nous confirma Bennett quand, dans la soirée, il vint nous voir aux Chequers.

— Le professeur, ajouta-t-il, a reçu aujourd’hui même des nouvelles de son correspondant de Londres sous la forme d’une lettre et d’un petit paquet : l’une et l’autre portaient sous le timbre le signe indiquant que personne, hors lui, n’y devait toucher. C’est tout ce que j’ai à vous apprendre.

— Je n’en demande certes pas plus, fit Holmes, qui s’était rembruni. Je crois, monsieur Bennett, que nous obtiendrons cette nuit un résultat. Si mes déductions sont justes, nous allons avoir une occasion de comprendre. Pour cela, il est indispensable que vous surveilliez attentivement le professeur. Ne vous laissez pas aller à dormir, restez sur le qui-vive. Si vous entendez le professeur passer devant votre porte ne l’arrêtez pas, faufilez-vous derrière lui aussi discrètement que possible, le docteur Watson et moi ne serons pas loin. À propos, où a-t-il la clef de la petite boîte ?

— À sa chaîne de montre.

— Cette boîte-là pourrait bien contenir le secret que nous cherchons ; après tout, la serrure n’en doit pas être à toute épreuve. Avez-vous sous la main un homme robuste ?

— Il y a le cocher, Macphail.

— Où couche-t-il ?

— Au-dessus de l’écurie.

— Nous pourrions avoir besoin de lui. Dès maintenant, plus rien à faire que de laisser venir les choses. À bientôt. Il y a des chances pour que nous nous revoyions avant demain matin.

Minuit allait sonner quand, dans le jardin du professeur, nous nous embusquâmes sous des buissons en face de l’entrée. La nuit était belle mais froide, nous n’avions pas trop de nos pardessus. Il soufflait une forte brise ; des nuages fuyaient dans le ciel, masquant de temps à autre la lune. Notre faction eût été assez lugubre si l’émotion et la curiosité n’en avaient relevé l’intérêt et si je n’avais eu d’Holmes l’assurance que les événements dans lesquels nous étions engagés allaient enfin se résoudre.

— Que le cycle des neuf jours ne soit pas une vaine hypothèse, nous dit Holmes, et tantôt nous verrons le professeur dans le pire des états. Tout me le présage : le fait que les symptômes qu’il manifeste se révélèrent après son voyage à Prague ; le fait qu’il est en correspondance avec un négociant de Londres originaire de Bohême et qui doit représenter quelqu’un de là-bas ; le fait que ce matin même il en a reçu un paquet. S’il ne nous est pas possible de concevoir quelle drogue il prend et pourquoi il la prend, du moins nous ne saurions douter que, par des voies plus ou moins directes, c’est de Prague qu’elle lui arrive. Il la prend suivant des instructions précises : de là les intervalles de neuf jours. Quant aux phénomènes qui en résultent, ils sont des plus étranges. Avez-vous remarqué les articulations des doigts chez le professeur ?

Je confessai que non.

— Eh bien, elles sont devenues épaisses, calleuses, et d’une façon toute nouvelle pour moi. Regardez d’abord les mains, Watson, ensuite les poignets, les genoux du pantalon, les chaussures. Des articulations d’un aspect très curieux, que peut seul expliquer le mode de progression observé par…

Ici, Holmes s’arrêta, et, tout à coup, se frappant le front :

— Ah ! Watson ! quel imbécile je fais ! Cela n’est pas croyable ; et c’est vrai pourtant. Tout converge dans une même direction. Comment n’ai-je pas su mieux voir l’enchaînement des faits ? Ces articulations ! comment ne me suis-je pas arrêté davantage à ces articulations ? Et le chien ! Et le lierre ! Décidément, il est temps que j’aille m’enterrer dans la petite ferme de mes rêves ! Mais attention, Watson ! voici le professeur ! C’est une chance, il vient se donner à nous en spectacle !

La porte du hall s’était lentement ouverte, sur le fond éclairé se détachait en noir la grande figure du professeur Presbury. Il était en robe de chambre ; sans perdre un pouce de sa taille, il s’inclinait en avant, les bras le long du corps, dans la même posture que le jour de notre visite.

— Venez, Watson, venez ! me cria tout bas Holmes.

Nous glissant le plus doucement possible à travers le buisson, nous gagnâmes un endroit d’où nous pouvions voir la façade latérale de la maison baignée par le clair de lune. Le professeur s’était plié sur lui-même ; il se traînait, on eût dit qu’il rampait, au bas du lierre recouvrant le mur.

Soudain, tandis que nous l’épiions, il commença d’y grimper. Avec une agilité confondante, il sautait de branche en branche, le pied sûr, la main ferme, comme pour le seul plaisir de dépenser sa force, et sans but défini. Sur ce mur où la clarté lunaire inscrivait un grand carré de clarté, les pans flottants de sa robe de chambre lui donnaient l’air d’une chauve-souris gigantesque. Bientôt, fatigué de son exercice, il se laissa redescendre, et, reprenant son attitude rampante, il s’en fut ainsi vers l’écurie. Le chien, dehors à cette heure de nuit, mais toujours enchaîné, aboyait avec fureur. Son excitation ne fit que grandir quand il aperçut son maître ; il tirait sur sa chaîne, la rage de ne pouvoir s’élancer faisait courir par tout son corps de longs frissons. Délibérément, le professeur s’en approcha, autant que le permettait la prudence, et par tous les moyens imaginables se mit à le provoquer. Il ramassait des poignées de cailloux et les lui jetait à la tête, ou bien il l’agaçait avec un bâton, ou bien encore il agitait ses mains presque à portée de la gueule béante, s’escrimant à exaspérer une colère qui ne connaissait plus de bornes. Je ne sache pas que dans toutes nos aventures j’eusse rien vu de plus déconcertant que la scène que nous donnait cet homme impassible, grave, ainsi blotti contre le mur pour affoler, par un système de cruautés ingénieuses, un pauvre animal déjà fou.

Et puis, il ne fallut qu’une seconde, et ce fut le drame ! Non pas que la chaîne se rompit ; mais le collier glissa hors du cou, ayant été fait pour l’encolure plus étroite d’un terre-neuve. Nous entendîmes le son de métal qu’il rendit dans sa chute, et l’homme et le chien roulèrent ensemble sur le sol, l’un poussant des grognements terribles, l’autre hurlant d’une étrange voix de fausset aiguisée par la terreur. Le professeur l’échappa belle : la bête l’avait saisi à la gorge, les crocs avaient mordu profondément dans la chair, il avait perdu connaissance avant que nous eussions pu le délivrer, ce qui n’eût pas été commode si Bennett, par ses cris, n’avait rappelé le chien à la raison. Le cocher, encore à moitié endormi et tout ahuri, était, au bruit, sorti précipitamment de sa chambre.

— Je ne suis pas surpris, me dit-il, j’avais observé le chien, je savais qu’un jour ou l’autre il se jetterait sur son maître.

Pendant qu’on emmenait l’animal, nous transportâmes le professeur dans la maison, où Bennett, qui avait le diplôme de médecin, m’aida à panser les blessures de la gorge. Les dents n’avaient manqué que de bien peu la carotide et l’hémorragie avait été abondante. Au bout d’une demi-heure, tout danger était conjuré, j’avais fait au blessé une injection de morphine, il s’était endormi aussitôt. Alors, mais alors seulement, nous prîmes le temps de nous regarder et d’examiner la situation.

— Peut-être y aurait-il lieu d’appeler un bon chirurgien, dis-je.

— Dieu nous en garde ! s’écria Bennett. Le scandale n’a pas, pour l’instant, dépassé la maison, nous l’y confinerons ; une fois ces murs franchis, il ne s’arrêterait plus. Songez à la situation du professeur dans l’Université, à sa réputation européenne, aux sentiments de sa fille !

— Vous avez raison, lui répondit Holmes. Je crois possible de faire le secret sur tout ceci, et, qui plus est, d’en empêcher le renouvellement, aujourd’hui que nous avons les moyens d’agir. Veuillez, monsieur Bennett, prendre à la chaîne de montre la clef qui y est suspendue. Macphail veillera le malade ; au moindre incident, il nous préviendra. Voyons ce que le professeur cachait dans la mystérieuse petite boîte.

Il n’y cachait que peu de choses, mais ce peu suffisait : un flacon vide, un autre à demi plein, une seringue hypodermique, plusieurs lettres d’une écriture biscornue, certainement étrangère. Les cachets imprimés sur les enveloppes montraient que ces lettres étaient bien celles qui avaient jeté le trouble dans le trantran des fonctions du secrétaire. Sauf une, elles venaient de Commercial Road ; elles étaient signées « A. Dorak », elles se bornaient à annoncer l’envoi d’un flacon ou à accuser réception d’une somme d’argent. La seule qui s’en distinguât était d’une écriture moins gauche ; elle portait le timbre autrichien, avec le cachet d’un bureau de Prague.

— Voici qui va nous renseigner, fit Holmes en ouvrant l’enveloppe.

« Très honoré collègue,

« Depuis la visite que vous avez daigné me faire, j’ai beaucoup réfléchi sur votre cas. Bien que dans la circonstance le traitement qui a fait l’objet de notre conversation me semble se justifier par des raisons spéciales, je ne vous recommanderai pas moins une certaine circonspection, les résultats que j’en ai obtenus démontrant qu’il ne va pas sans risques.

« Le sérum d’anthropoïde eût peut-être été préférable. Si, comme je vous l’ai expliqué, j’ai choisi celui du langour à tête noire, c’est que j’en avais sous la main un échantillon. Sans doute le langour rampe et grimpe, alors que l’anthropoïde marche dressé ; mais, en tout cas, il est le singe qui se rapproche le plus de l’anthropoïde.

« Vous m’obligerez en prenant toutes vos précautions pour que le procédé ne soit pas l’objet d’une révélation trop hâtive. J’ai un autre client en Angleterre ; Dorak est mon agent auprès de lui comme auprès de vous.

« Je suis, avec une très haute considération, votre

« H. LOWENSTEIN. »

 

Lowenstein ! ce nom me remit en mémoire un article de journal où il était question d’un obscur savant qui cherchait, par on ne savait quel procédé, le secret du rajeunissement, l’élixir de vie. Lowenstein, de Prague ! Lowenstein, dont l’extraordinaire sérum, reconstituant de l’énergie humaine, était mis en interdit par les médecins parce que l’inventeur refusait d’en divulguer la provenance ! J’exposai brièvement ce que j’en savais.

Bennett avait pris sur un rayon de bibliothèque un manuel de zoologie.

— Le langour, y lut-il, est le grand singe himalayen à figure noire ; de tous les singes grimpeurs, c’est le plus important et le plus voisin de l’homme. » Suit une description détaillée. Grâce à vous, monsieur Holmes, nous avons enfin remonté à la source du mal.

— La vraie source, répliqua Holmes, elle est sans contredit, dans l’intempestive affaire d’amour qui a pu faire croire au professeur que la réalisation de ses désirs dépendait uniquement d’un retour à la jeunesse. En cherchant à s’élever au-dessus de la nature, on s’expose à choir au-dessous d’elle. L’homme le plus éminent peut rétrograder vers la brute sitôt qu’il a quitté le droit chemin de la destinée.

Mon ami demeura un instant rêveur ; le flacon à la main, il regardait s’agiter entre les parois le clair liquide.

— Quand j’aurai écrit à ce Lowenstein que je le tiens pour un criminel, responsable des poisons qu’il met en circulation, nous n’aurons plus de son côté aucun désagrément. Mais ce qui s’est produit peut se reproduire. Un autre savant peut trouver une méthode meilleure. Il y a là un péril, un péril très réel pour l’humanité. Les êtres matériels, les sensuels, les désœuvrés ne s’occuperaient plus désormais que de prolonger leur indigne existence ; et comme les êtres spirituels continueraient de n’écouter que l’appel d’en haut, la durée se trouverait acquis aux moins qualifiés. Dans quel puits roulerait notre pauvre monde !

Mais brusquement le rêveur disparut, l’homme d’action bondit de son siège.

— Nous n’avons plus grand’chose à nous dire, monsieur Bennett. Les incidents que nous avons eu à étudier avaient tous un commun principe. Le chien, naturellement, s’avisa plus vite que nous du changement survenu chez son maître. Son flair l’avertit. Ce n’était pas au professeur qu’il en avait, mais au singe, et au singe qui le tourmentait. C’était le singe qui, par plaisir, grimpait aux murs ; s’il apparut à la fenêtre de miss Presbury, ce fut un simple hasard. Allons, Watson, le train de Londres passe de bon matin ; nous n’avons plus, avant de partir, que juste le temps d’aller prendre une tasse de thé aux Chequers.

IX

LA CRINIÈRE DU LION

C’est une chose singulière que l’un des problèmes les plus ardus, les plus extraordinaires, que j’ai eu à résoudre au cours de ma carrière professionnelle, ait attendu, pour se proposer à moi, que j’eusse depuis longtemps pris ma retraite ; et il n’est pas moins admirable que l’événement se soit, pour ainsi dire, produit à ma porte. Je me confinais alors dans ma petite maison du Sussex, m’abandonnant à cette apaisante vie de nature après laquelle j’avais, durant des années, tant de fois soupiré dans la tristesse de Londres. Le bon Watson s’était à peu près effacé de mon horizon, c’est tout au plus si, de temps à autre, je recevais sa visite en fin de semaine ; et voilà pourquoi aujourd’hui je m’institue mon propre chroniqueur. Témoin des faits, quel parti Watson n’eût-il pas tiré de leur caractère insolite et de la façon dont je surmontai, en fin de compte, tous les obstacles ! Mais il me manque. Réduit à mes moyens, je n’ai que la ressource de narrer tout uniment ce qui arriva. Et je m’en tiendrai donc à retracer chacune de mes étapes sur la difficile route qu’ouvrit devant moi le mystère de la « Crinière de Lion ».

Ma villa, bâtie au flanc des dunes, commande un vaste panorama de la Manche. La côte, à cet endroit, est une falaise crayeuse, d’où ne descend qu’un petit chemin en lacets, raide et glissant. Au bas, il y cent yards de galets et de cailloux que ne submerge pas même entièrement la marée haute ; mais, çà et là, des replis et des creux y forment d’admirables bassins de natation, pleins d’une eau que chaque montée du flot renouvelle. À droite et à gauche, la plage se déroule magnifiquement sur une longueur de plusieurs milles ; seuls, sur un point, la petite anse et le village de Fulworth en rompent la ligne.

Je vis très retiré dans la société de ma vieille gouvernante et de mes abeilles. Cependant à un demi-mille de chez moi se trouve un établissement scolaire bien connu, le grand collège de Harold Stackhurst, Les Pignons, où plusieurs vingtaines de jeunes gens, sous la direction d’un état-major enseignant, se préparent à des carrières diverses. Stackhurst lui-même, qui, au temps de ses études universitaires, porta brillamment les couleurs d’une équipe d’aviron, est un homme du plus vaste savoir. Dès le jour de mon arrivée dans le pays, nous avions noué des relations amicales ; il était le seul homme avec qui je fusse en si bons termes que nous pouvions, le soir, tomber l’un chez l’autre à l’improviste.

Vers la fin de juin 1907, une violente tempête souffla sur la Manche ; le vent poussait les vagues contre la base des falaises, chaque retour de marée y laissait un lac. Le matin du jour où débute ce récit, le vent s’était calmé, la nature était comme lavée à neuf et toute fraîche. Il faisait un de ces temps délicieux qui rendent le travail impossible, et j’étais sorti avant mon premier déjeuner pour jouir un instant de l’exquise pureté de l’air. Je suivais la falaise dans la direction du petit chemin qui dégringole vers la plage, quand on appela derrière moi. C’était Harold Stackhurst ; il me faisait joyeusement de grands bonjours avec la main.

— Quelle matinée, monsieur Holmes ! Je pensais bien vous voir dehors.

— Gageons que vous allez tirer votre coupe ?

Il se mit à rire.

— Oui, oui, entendu, rien de caché pour vous, fit-il en tapant sur ses poches bosselées. M. McPherson est sorti de bonne heure, je compte le retrouver en bas.

Fitzroy McPherson était le professeur de sciences du collège. Un beau jeune homme bien planté, malheureusement sujet à des troubles cardiaques, conséquence d’un rhumatisme aigu ; d’ailleurs athlète par vocation, et excellent à tous les jeux qui n’exigeaient pas un trop gros effort. Hiver comme été, il allait faire sa partie de natation ; nageur moi-même, je m’étais souvent joint à lui.

Nous l’aperçûmes dans ce moment : sa tête émergeait par-dessus la crête de la falaise, à l’extrémité du petit chemin. Puis il devint tout entier visible. Il titubait comme un homme ivre. Soudain, levant les bras, il poussa un cri terrible et s’abattit, la face contre terre. Stackhurst et moi n’étions qu’à une cinquantaine de yards. Nous nous élançâmes, nous le retournâmes sur le dos. Évidemment, il se mourait, ses yeux vitreux et sombres, l’effrayante lividité de ses joues n’en témoignaient que trop. Pourtant, il se ranima un instant et prononça deux ou trois mots. À voir l’expression de sa physionomie, on eût dit qu’il voulait nous prévenir de quelque chose. Si brouillées, si indistinctes que fussent les syllabes, j’en crus saisir au moins les dernières, jaillies dans un cri perçant : « La Crinière de Lion ». Cela était absurde et inintelligible ; mais j’eus beau torturer les sons, je ne pus leur faire rendre une signification différente. Puis McPherson se releva à demi, ses mains battirent l’espace et il retomba sur le côté. Il était mort.

Cependant que mon compagnon demeurait figé d’horreur, j’avais, on l’imagine, tous les sens en éveil. Et à juste raison : nous n’allions pas tarder de reconnaître que nous étions là devant un cas peu ordinaire. Le mort ne portait, en fait de costume, qu’un pardessus Burberry, un pantalon et des souliers de toile délacés. Au moment de sa chute, son Burberry, simplement jeté sur ses épaules, avait glissé, lui découvrant le buste. Nous le regardâmes avec stupeur. Il avait le dos sillonné de lignes rouges, comme s’il eût été fouetté avec une verge de fils de fer. À coup sûr, pour lui infliger un pareil traitement, on s’était servi d’un instrument flexible, car les meurtrissures, larges et furieuses, épousaient la rondeur des épaules et des côtes. Au long du menton le sang coulait, provenant de la lèvre inférieure qu’il s’était mordue dans les affres de l’agonie. Et combien cette agonie avait été cruelle, c’est ce que disait la contraction, la torsion du visage.

Je m’agenouillais près du corps, Stackhurst restant debout à mon côté, lorsque entre nous deux s’allongea une ombre : Ian Murdoch venait de nous rejoindre. Murdoch appartenait, lui aussi, au personnel enseignant des Pignons, il y professait les mathématiques. Grand, mince, brun, il était si taciturne et solitaire que nul ne pouvait se vanter de lui avoir connu un ami. Il semblait vivre dans l’abstraite et hautaine région des nombres irrationnels et des sections coniques, et n’entretenir que fort peu de rapports avec la vie courante. Ses élèves, qui le considéraient comme un être baroque, l’auraient sans doute pris pour plastron s’il n’y avait eu chez lui quelque chose d’exotique et de lointain, que décelaient non seulement ses yeux d’un noir de charbon et son teint basané, mais encore, à certains jours, des éclats de colère réellement féroces. C’est ainsi qu’une fois, importuné par le petit chien de McPherson, il avait empoigné l’animal et l’avait fait passer à travers les carreaux de la fenêtre ; ensuite de quoi Stackhurst lui eût certainement donné son congé sans l’estime où il le tenait pour sa valeur pédagogique. Tel était l’homme bizarre et complexe qui venait de se montrer près de nous. Il semblait très honnêtement affecté par le spectacle qui s’offrait à lui, bien que l’incident du chien permît de croire qu’entre lui et le mort ne régnait pas une sympathie très vive.

— Le pauvre garçon, le pauvre garçon ! Que puis-je faire ? En quoi puis-je me rendre utile ?

— Étiez-vous avec lui ? Savez-vous ce qui lui est arrivé ?

— Non, je me trouvais en retard ce matin, je ne suis pas descendu à la plage, je viens tout droit des Pignons. Que puis-je faire ?

— Vous pourriez aller tout de suite à Fulworth prévenir la police.

Sans ajouter un mot, Ian Murdoch partit à grande allure, et je m’occupai de prendre l’affaire en main, tandis que Stackhurst, encore étourdi par la soudaineté du drame, montait la garde auprès du corps. Naturellement, je commençai par vérifier s’il y avait des gens sur la plage. Du sommet du chemin, mes yeux en embrassaient l’étendue, et, sauf deux ou trois ombres qui se mouvaient, très loin, dans la direction de Fulworth, elle était absolument déserte. Ce point réglé, je descendis lentement le chemin. Sur le sol de marne et d’argile mêlées de craie, je voyais çà et là les traces d’un même pas, dirigées les unes dans le sens de la plage, les autres dans le sens inverse ; donc, ce matin-là, personne que McPherson n’avait gagné la plage par ce chemin. Je remarquai à un endroit l’empreinte d’une main dans le sens de la montée : cela ne pouvait signifier qu’une chose, à savoir que le pauvre McPherson était tombé à son retour ; certaines dépressions rondes me montrèrent, en outre, qu’il était tombé plusieurs fois sur les genoux. Au bas du chemin, la marée descendante avait laissé un lac, près duquel McPherson avait dû se déshabiller, car je trouvai sa serviette posée sur un rocher ; elle était sèche, encore pliée, preuve qu’il n’était pas entré dans l’eau. En explorant les galets un peu partout, je découvris un ou deux coins de sable où étaient imprimés ses souliers de toile et aussi ses pieds nus : d’où ressortait que si, comme l’indiquait l’état de la serviette, il ne s’était pas baigné, du moins il avait été au moment de le faire.

Ainsi se présentait le problème, l’un des plus curieux qui m’eussent jamais été soumis. McPherson n’était resté qu’un quart d’heure au plus sur la plage, cela ne souffrait pas de doute, Stackhurst ayant quitté les Pignons derrière lui à bref intervalle. Venu pour se baigner, il s’était complètement dévêtu, témoin l’image de ses pieds nus sur le sable. Et puis il s’était rhabillé à la hâte, comme le prouvait le désordre de ses vêtements à peine boutonnés ; il était reparti sans prendre son bain, ou tout au moins sans se sécher. Et la raison de ce brusque revirement, c’était qu’il avait subi une flagellation sauvage, inhumaine, une torture si affreuse qu’il s’était mordu la lèvre de souffrance et n’avait gardé que la force de se traîner plus loin pour mourir. Quel barbare l’avait ainsi traité ? La base des falaises était creusée de petites grottes, mais le soleil en éclairait directement la profondeur, et elles n’offraient pas une place où l’on pût se cacher. Quant aux gens que je voyais se mouvoir sur la plage, ils étaient trop loin pour que leur présence eût aucun rapport avec le crime, sans compter que le lac où McPherson avait l’intention de se baigner s’étendait entre eux et lui, léchant de son onde le bas de la muraille rocheuse. Sur la mer, deux ou trois bateaux de pêcheurs étaient en vue à courte distance, nous aurions tout le loisir d’en interroger les occupants. Plusieurs routes s’ouvraient devant l’enquête, mais pas une qui conduisît à un but évident.

Quand je revins près du corps, un petit attroupement s’était formé à l’entour. Stackhurst, bien entendu, était toujours là, et Ian Murdoch venait d’arriver avec Anderson, le constable du village, gros homme à moustache grisonnante, un de ces aborigènes du Sussex, lents et solides, dont le silence et la lourdeur extérieure cachent souvent bien du bon sens. Anderson écouta toutes nos explications, en prit note ; puis, m’attirant à l’écart :

— Je serais heureux d’avoir votre avis, monsieur Holmes. C’est là pour moi une bien grosse affaire ; à la moindre gaffe que je commettrais, le chef-lieu ne me l’enverrait pas dire.

Je lui conseillai d’abord d’envoyer chercher au plus tôt son chef immédiat et un médecin, ensuite d’empêcher que, jusqu’à leur arrivée, on ne déplaçât rien et qu’aux traces de pas existantes il ne s’en ajoutât trop de nouvelles. Après cela, je fouillai les poches du mort : elles contenaient un mouchoir, un grand couteau et un petit porte-cartes. De ce porte-cartes débordait une feuille de papier que je dépliai et tendis au constable. Une main féminine y avait tracé à la hâte ces mots : « J’y serai, comptez sur moi. MAUDIE. » Cela me parut une affaire d’amour, un rendez-vous, bien qu’il n’y eût aucune indication de lieu ni de date. Le constable replaça la feuille dans le porte-cartes, qu’il remit, avec les autres objets, dans les poches du Burberry. Puis, aucune idée ne me venant, je m’en allai déjeuner, après qu’il eût été convenu qu’on explorerait minutieusement le bas de la falaise.

Une ou deux heures plus tard, Stackhurst était chez moi pour m’annoncer qu’on avait rapporté le corps aux Pignons, où se tiendrait l’enquête. Il me fournit en outre quelques renseignements importants et précis. Comme je m’y attendais, on n’avait rien trouvé dans les petites grottes de la falaise ; mais Stackhurst avait examiné les papiers que renfermait le bureau de McPherson et découvert ainsi que le jeune homme était en correspondance intime avec une certaine miss Maud Bellamy, de Fulworth. Nous savions dès lors à qui attribuer la lettre du porte-cartes.

— Je n’ai pu, m’expliqua Stackhurst, vous apporter les lettres, elles sont entre les mains de la police ; mais cette affaire d’amour était sans nul doute très sérieuse. Pourtant, sauf le rendez-vous donné, je ne vois aucune raison de la rattacher à l’horrible drame.

— J’ai peine à croire, dis-je, que le lieu du rendez-vous fût l’endroit où vous aviez coutume de vous baigner.

— D’autant que c’est pur hasard si plusieurs de nos élèves n’accompagnaient pas aujourd’hui McPherson.

— Pur hasard… en êtes-vous sûr ? demandai-je.

Stackhurst, pensif, fronça les sourcils.

— Le fait est, me répondit-il, que Ian Murdoch les a retenus. Il voulait leur faire, avant le petit déjeuner, je ne sais quelle démonstration algébrique. Et le voilà sens dessus dessous, le pauvre garçon !

— J’imagine cependant que McPherson et lui n’étaient pas très bons amis ?

— Ils n’étaient pas amis du tout à un moment donné. Mais depuis un an ou plus Murdoch s’était rapproché de McPherson autant qu’il pouvait se rapprocher de personne. Il n’a pas le caractère liant.

— C’est ce que j’ai cru comprendre. Vous-même, si je ne me trompe, vous m’avez dit qu’il s’était un jour querellé avec McPherson pour avoir malmené un chien.

— Vieille histoire !

— Qui pouvait avoir laissé chez eux quelque rancune.

— Non, je suis sûr de leur amitié.

— Alors, nous avons à chercher du côté de la jeune fille. La connaissez-vous ?

— Tout le monde la connaît. C’est la beauté locale, et une de ces vraies beautés, Holmes, qui s’imposeraient n’importe où. Je savais l’attrait qu’elle exerçait sur McPherson, mais j’ignorais que la chose allât aussi loin que semblent l’attester ces lettres.

— Qui est-elle ?

— Elle est la fille du vieux Tom Bellamy, à qui appartiennent tous les bateaux et toutes les cabines de bains de Fulworth. Jadis simple pêcheur, parvenu à une honnête aisance, le bonhomme mène son affaire avec l’aide de son fils Williams.

— Si nous allions les voir ?

— Sous quel prétexte ?

— On trouve toujours un prétexte. Que diable ! McPherson ne s’est pas traité lui-même de cette abominable manière. Une main étrangère a dû tenir le fouet, si c’est bien un fouet qui lui a infligé ces blessures. Dans un pays aussi retiré, le cercle de ses relations ne pouvait être que restreint. Parcourons-le en tout sens, et nous aurons bien des chances de découvrir le mobile du crime, qui nous mènera au criminel.

C’eût été un plaisir qu’une promenade sur les dunes tout embaumées du parfum des thyms, si le souvenir du drame auquel nous venions d’assister n’avait assombri nos pensées. Le village de Fulworth se blottit dans une crique en hémicycle au fond de la baie. Derrière le vieux hameau, sur des terrains surplombants, s’élèvent plusieurs villas modernes. Stackhurst me guida vers l’une d’elles.

— C’est, me dit-il, la villa de Bellamy, le Havre, celle où vous voyez cette tour d’angle et ce toit d’ardoise. Pas trop mal, hein ? pour un homme qui, à ses débuts dans la vie, n’avait d’autre fortune que… Mais, sapristi ! regardez-donc !

La grille du Havre s’était ouverte, un homme sortait de la villa. Impossible de s’y méprendre : ce grand corps anguleux, dégingandé, c’était Ian Murdoch, le mathématicien. L’instant d’après, nous nous trouvions face à face.

— Vous ! lui dit Stackhurst.

Il ne nous répondit que par un salut de la tête. Ses yeux, d’un noir si particulier, nous jetèrent un regard oblique. Et il eût passé outre si son principal ne l’avait retenu.

— Ah çà ! que faisiez-vous là ?

Murdoch rougit de colère.

— Je suis votre subordonné sous votre toit, monsieur, répondit-il. Mais pour ce qui est de mes actes privés, je ne sache pas vous devoir des comptes.

Après l’épreuve qu’il venait de traverser, Stackhurst avait les nerfs à fleur de peau ; sans cela, peut-être eût-il fait preuve de patience. Toujours est-il que son sang-froid l’abandonna.

— Dans une circonstance pareille, votre réponse, monsieur Murdoch, est une impertinence.

— J’en dirai autant de votre question.

— Voilà déjà plusieurs fois que je ferme les yeux sur vos façons cavalières. C’en est assez. Vous voudrez bien faire au plus tôt vos arrangements pour l’avenir.

— J’y songeais, la mort me prenant aujourd’hui la seule compagnie qui me rendît votre maison habitable.

Et il repartit à grands pas, tandis que Stackhurst me criait, le poursuivant d’un regard enflammé :

— N’est-ce pas un être impossible, indécrottable ?

Ma seule idée, et qui s’imprima fortement en moi, ce fut que Murdoch choisissait la première occasion de fuir le théâtre du crime. Un soupçon vague commença de poindre dans mon esprit. Peut-être la visite aux Bellamy me fournirait-elle les moyens d’y voir plus clair. Stackhurst s’étant secoué, nous continuâmes notre chemin vers la villa.

M. Bellamy était un homme entre deux âges, dont la barbe avait des rougeurs d’incendie. Il semblait dans un état d’irritation extrême, et bientôt son visage flamboyait comme son poil.

— Non, monsieur, je ne veux rien savoir. Mon fils, que voici…

Et il désignait, dans le coin du salon, un robuste jeune homme, au visage lourd et fermé.

— … Mon fils que voici estime, comme moi, que les attentions de M. McPherson pour Maud étaient insultantes. Entre eux, monsieur, jamais il ne fut dit un mot de mariage, cependant qu’il y avait une correspondance, des rendez-vous, un tas de choses que nous ne pouvions approuver. Maud n’a plus sa mère, nous sommes ses seuls gardiens et bien résolus à…

Ce discours fut interrompu par l’entrée de miss Bellamy. Sans contredit, elle eût fait l’ornement de n’importe quelle société au monde. Qui eût imaginé qu’une fleur si rare fût née d’un plant si commun, et dans une semblable atmosphère ? Les femmes n’ont pas souvent exercé sur moi leur attrait, car toujours mon cerveau gouverna mon cœur ; mais je n’eus qu’à voir ces traits d’un modelé pur et ferme, d’un coloris frais et délicat autant que le paysage même de nos dunes, pour comprendre que pas un homme ne traversât impunément son chemin. Elle avait poussé la porte et, les yeux grands ouverts, tous les nerfs tendus, elle s’était plantée devant Harold Stackhurst.

— Je sais la mort de Fitzroy, lui dit-elle. Ne craignez pas de m’en donner tous les détails.

Mais le vieux Bellamy s’interposa.

— L’autre monsieur du collège nous a déjà renseignés, objecta-t-il.

— Et puis, grommela le fils, il n’y a pas de raison pour que ma sœur soit englobée dans cette histoire.

Miss Bellamy darda sur son frère un œil farouche.

— La chose me regarde, Williams, répliqua-t-elle, veuillez me laisser agir à ma guise. Un crime a été commis ; si je puis faciliter l’œuvre de la justice, c’est le moins que je doive à celui qui n’est plus.

Stackhurst lui fit alors un bref récit de l’événement. Elle avait autant de caractère que de beauté. Je garderai toujours de Maud Bellamy le souvenir d’une femme accomplie et peu banale. Sans doute elle me connaissait de vue, car, se tournant enfin vers moi :

— Dénoncez les coupables, monsieur Holmes, me dit-elle. Ma sympathie et mon concours vous sont acquis, quoi qu’ils vaillent.

Il me sembla que, tout en parlant, elle défiait du regard son père et son frère.

— Merci, lui répondis-je. En de pareilles matières j’apprécie l’instinct des femmes : vous avez dit « les coupables », vous pensez donc qu’ils sont plusieurs ?

— M. McPherson était fort et courageux, un homme n’eût pas suffi pour exercer sur lui de telles violences.

— Pourrions-nous échanger deux mots en particulier ?

— Maud, je vous répète que vous n’avez pas à vous mêler de ça, cria rageusement le vieux Bellamy.

— Que faire ? me demanda-t-elle, désemparée.

— Il ne saurait y avoir d’inconvénient, répondis-je, à ce que je discute ici ce qui sera bientôt de notoriété publique. J’aurais préféré vous entretenir seul à seule ; du moment que votre père s’y oppose, nous causerons en sa présence.

Là-dessus, je parlai du billet que j’avais trouvé dans la poche du mort.

— Il sera sûrement produit à l’enquête. Vous demanderai-je de nous l’éclairer un peu ?

— Je ne vois aucun motif d’en faire un mystère. Fitzroy et moi avions échangé nos paroles ; mais nous avions à craindre que, s’il m’épousait contre le gré de son oncle, le vieillard, qu’on disait mourant, ne le déshéritât ; c’est pourquoi nous tenions secret notre engagement. Et voilà.

— Nous, du moins, vous auriez pu nous prévenir, grogna M. Bellamy.

— Je n’y aurais pas manqué, père, si je vous avais su favorable à ce mariage.

— Il ne me plaît pas que ma fille ait des accointances en dehors de notre condition.

— Ce sont vos préventions contre M. Fitzroy qui m’ont imposé le silence. Quant au rendez-vous que je lui donnais dans le billet trouvé sur lui…

Elle fouilla sous sa blouse et en tira un papier tout froissé, qu’elle me remit.

— Il n’était qu’une réponse à sa demande.

Je lus : « Très chère, à mardi, même endroit, sur la plage, juste après le coucher du soleil. C’est le seul instant où je sois libre. – F. M. »

— Mardi, c’est aujourd’hui. Je pensais le rencontrer ce soir.

Je tournai et retournai le papier.

— Ceci ne vous est pas arrivé par la poste. Comment l’avez-vous eu ?

— J’aimerais mieux ne pas répondre à cette question, elle n’a rien qui intéresse vos recherches. Sur tout ce qui s’y rapporte, je répondrai sans hésiter.

Elle fit preuve, effectivement, de la plus entière franchise, mais ses déclarations ne me furent pas d’un grand secours. Elle ne croyait pas que son fiancé eût aucun ennemi secret ; en revanche, elle convint qu’elle avait eu de fervents admirateurs.

— Me serait-il permis de savoir si M. Ian Murdoch fut du nombre ?

Elle devint rouge de confusion.

— Il y eut un moment où je le pensai. Mais tout changea quand M. Murdoch connut mes relations avec Fitzroy.

L’ombre qui enveloppait cet homme étrange me sembla prendre une forme plus définie. Il importait de vérifier ses déclarations, de perquisitionner à son insu dans sa chambre. J’avais en Stackhurst un collaborateur plein de bonne volonté, car, chez lui aussi, des soupçons commençaient à naître. En revenant du Havre, nous nous flattions de l’espoir que déjà nous tenions un des fils de cet écheveau embrouillé.

Huit jours passèrent. L’enquête demeurait infructueuse, la clôture en était ajournée pour plus ample informé. Stackhurst avait discrètement pris ses renseignements sur Murdoch, une fouille sommaire avait été opérée dans la chambre du professeur : tout cela en pure perte. Moi-même, j’avais, mentalement et matériellement, fait le tour de la question sans aboutir à des conclusions nouvelles. Dans aucune de mes chroniques le lecteur ne trouvera un cas où je me sois vu ainsi à la limite de mes moyens. Je ne parvenais pas à concevoir une solution du problème. C’est dans ces conjonctures que survint l’incident du chien.

Ma vieille gouvernante en fut la première avisée par cette télégraphie mystérieuse qui propage les nouvelles du pays chez les gens de sa classe.

— Bien triste, monsieur, me dit-elle un soir, cette histoire du chien de M. McPherson.

J’encourage d’ordinaire assez peu les conversations de ce genre. Ici, pourtant, je dressai l’oreille.

— Eh bien, quoi ? dis-je, que lui arrive-t-il, au chien de M. McPherson ? Qu’a-t-il fait ?

— Mort, monsieur, mort… du chagrin d’avoir perdu son maître.

— Qui vous a dit ça ?

— Tout le monde. Car on ne parle plus d’autre chose. Il faisait peine à voir depuis une semaine, il refusait toute nourriture. Et puis, voilà qu’aujourd’hui deux de ces messieurs du collège l’ont trouvé mort sur la plage, au même endroit où son maître avait péri.

« Au même endroit »… Ces mots s’enfoncèrent en moi. J’eus le sentiment obscur d’une révélation capitale. Que le chien de McPherson fût mort, certes cela s’expliquait par le caractère, par la nature admirablement fidèle du chien ; mais à ce même endroit !… Pourquoi cette grève solitaire lui avait-elle été fatale ? L’avait-on, lui aussi, sacrifié à un dessein de vengeance ? Se pouvait-il ?… Oui, je n’éprouvais encore qu’un sentiment obscur ; et dès à présent, néanmoins, au fond de mon cerveau, quelque chose se construisait. Je me rendis aux Pignons, où Stackhurst me reçut dans son bureau. À ma prière, il envoya chercher les deux élèves qui avaient trouvé le chien.

— Il gisait au bord du bassin, me dit l’un d’eux. Il avait dû suivre la trace de son maître.

Je vis le pauvre petit animal, un terrier Airedale, couché sur le paillasson du vestibule. Le corps raidi, les membres distordus, les yeux hors de la tête, tout, chez lui, dénonçait que la mort avait dû être accompagnée d’horribles souffrances.

Je descendis des Pignons au petit bassin de la plage. Le soleil avait disparu sous l’horizon, la falaise projetait son ombre en travers de l’eau, qui était d’un luisant terne et plombé. Nul signe de vie en cette solitude, sauf que deux oiseaux de mer y décrivaient des cercles en poussant des cris aigus. À peine si, dans la lumière déclinante, je discernais les traces du petit chien autour de la roche sur laquelle, huit jours avant, nous avions retrouvé la serviette de son maître. Cependant que la nuit gagnait de plus en plus, je restai là un bon moment, plongé dans une méditation profonde. Mille pensées me trottaient par la tête. Vous connaissez ce genre de cauchemar où, poursuivant un objet de première importance, vous le devinez tout proche, bien qu’il se dérobe à vos atteintes. C’est une impression identique que j’éprouvai, ce soir-là, seul à cette place mortelle. Enfin, bientôt, je m’en revins chez moi.

J’arrivais en haut du petit chemin, quand, tout à coup, dans une illumination de la mémoire, je me rappelai cette chose que j’avais, ardemment mais vainement, tenté de saisir. Ou Watson a bien mal dépensé son encre, ou l’on sait que j’ai en réserve un amas de connaissances hétéroclites, indépendantes de tout système scientifique, mais précieuses dans l’exercice de mon métier. Mon esprit est comme un entrepôt où s’emmagasinent les objets de toute sorte, en si grand nombre que, moi-même, je me rends à peine compte de ce qu’il y a là. J’avais eu l’idée qu’il s’y trouvait de quoi m’intéresser pour l’affaire actuelle. Idée bien confuse encore, mais je ne savais comment l’éclaircir. C’était monstrueux, effroyable, et toutefois possible. Je décidai d’en avoir le cœur net. Ma petite maison possède un grenier fastueux, bourré de livres. J’y fourrageai pendant une heure, au bout de laquelle j’en ressortis tenant un volume à couverture chocolat et argent. Vivement, j’en tournai les pages jusqu’au chapitre dont j’avais cru me souvenir. Ah ! certes, la conjecture que je formais venait de loin, elle heurtait toute vraisemblance ; cependant je savais que je n’aurais plus de paix tant que je ne l’aurais pas vérifiée. Il était fort tard quand je rentrai dans ma chambre, impatient du lendemain.

Je comptais sans l’obstacle qui allait se dresser fâcheusement en travers de mon œuvre. Le matin, à la première heure, ma tasse de thé sitôt engouffrée, j’allais partir pour la plage, quand se présenta chez moi l’inspecteur Bardle, des constables du Sussex. Cet homme calme, solide, bovin, aux yeux songeurs, avait l’air des plus ennuyés.

— Je sais, me dit-il, votre énorme expérience. Bien entendu, la démarche que je fais auprès de vous n’a rien d’officiel, inutile d’en parler à personne. Mais cette affaire McPherson me met dans un embarras du diable. Je me demande s’il faut ou non que j’arrête.

— Que vous arrêtiez qui ? M. Ian Murdoch ?

— Précisément, monsieur. Impossible de songer à un autre. C’est l’avantage de ce lieu perdu qu’on s’y meut dans un rayon très étroit. À part M. Ian Murdoch, qui serait le coupable ?

— Mais vos présomptions contre lui ?…

Les présomptions de l’inspecteur n’étaient pas autres que les miennes : il y avait le mystère dont Ian Murdoch semblait s’entourer, le caractère de cet homme, ses emportements, tel celui dont il avait fait preuve dans l’incident du chien, le fait qu’il s’était jadis querellé avec McPherson et qu’au surplus il pouvait fort bien lui en vouloir de ses attentions pour miss Bellamy. À tout cela, que je m’étais dit, s’ajoutait cette circonstance nouvelle que Murdoch faisait ouvertement ses apprêts de départ.

— Voyez-vous ma situation si je le laissais filer quand j’ai contre lui de pareilles charges ?

Ce gros homme flegmatique était positivement bouleversé.

— Considérez, lui dis-je, toutes les lacunes essentielles de l’affaire. Et d’abord, le matin du crime, alibi certain en faveur d’Ian Murdoch : il arrive derrière nous quelques instants après l’apparition de McPherson. Puis, concevez bien qu’étant donné la vigueur de celui-ci, un homme n’a pu, tout seul, lui infliger de semblables violences. Reste enfin à connaître l’instrument avec lequel on les lui a infligées.

— Que voulez-vous que ce soit, sinon une verge ou un fouet flexible ?

— Vous avez examiné les marques ?

— Oui. Et le docteur aussi.

— Je les ai, de mon côté, examinées à la loupe. Elles offrent certaines particularités.

— Lesquelles, monsieur Holmes ?

J’allai à mon bureau et j’en rapportai un agrandissement photographique.

— Voilà comment je procède en pareil cas, dis-je.

— Oui, assurément, monsieur Holmes, vous faites bien les choses.

— Sans cela, je ne serais pas ce que je suis. Regardez donc ce sillon qui s’arrondit autour de l’épaule droite : n’y voyez-vous rien de remarquable ?

— Non, à vrai dire.

— Cependant, il ne forme pas une ligne partout égale. Voici une tache de sang extravasé. En voici une autre. Et voilà un autre sillon où vous relèverez des traces analogues. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Je n’en ai pas idée, monsieur Holmes. Et vous ?

— Moi, peut-être. Je n’affirme pas, mais j’espère pouvoir bientôt me montrer plus catégorique. Toute précision sur la nature de ces marques nous rapprochera sensiblement du criminel.

— Vous allez évidemment me trouver absurde : mais supposez qu’on ait appliqué sur le dos de McPherson un treillis de fil de fer rougi au feu : ces taches que vous dites représenteraient les points de croisement des fils de fer.

— Très ingénieux. Pourquoi, aussi bien, ne supposerions-nous pas qu’on ait usé d’un martinet rigide à petits nœuds très durs ?

— Parbleu, monsieur Holmes, je crois que vous y êtes.

— À moins qu’il ne s’agisse d’une chose toute différente, monsieur Bardle. En tout cas, vous n’avez, pour une arrestation, que des motifs bien faibles. N’oublions pas d’ailleurs les derniers mots qu’a prononcés McPherson : « La Crinière de Lion. »

— « Lion »… « Ian »… je me suis demandé si la similitude des sons n’avait pu…

— Je me le suis demandé comme vous ; et pour peu que l’autre mot eût ressemblé à Murdoch… Mais non, je l’ai entendu distinctement dans un cri, je suis bien sûr c’était « crinière ».

— Enfin, vous n’avez pas d’hypothèse à vous, monsieur Holmes ?

— Je ne dis pas cela. Mais j’aime mieux me taire tant que mon hypothèse ne sera pas plus solide.

— Et quand le sera-t-elle ?

— Peut-être dans une heure, peut-être même plus vite.

L’inspecteur, se frottant le menton, me regarda d’un œil méfiant.

— Que ne puis-je lire dans votre pensée, monsieur Holmes ! Est-ce que par hasard vous ne songeriez pas à ces bateaux de pêche ?…

— Non, ils étaient beaucoup trop loin.

— Ou bien, alors, à M. Bellamy et à son grand gaillard de fils ? Ils n’avaient pas pour M. McPherson des sentiments très tendres. Lui auraient-ils joué quelque méchant tour ?

— Non, dis-je en souriant, je ne vous laisserai rien tirer de moi qu’à mon heure. Allons, inspecteur, nous avons chacun notre besogne à faire. S’il vous plaît que nous nous retrouvions vers midi…

Je n’achevai pas. Ce qui survint allait précipiter le dénouement.

La porte extérieure de mon logis s’était ouverte, il y eut dans le corridor un bruit de pas mal assurés, et je vis entrer Ian Murdoch, chancelant, pâle, les cheveux et les vêtements défaits. De ses mains osseuses, pour se tenir droit, il s’accrochait aux meubles.

— Du brandy ! du brandy ! me jeta-t-il d’une voix haletante.

— Et il s’affaissa gémissant sur le canapé.

Il n’était pas seul. Derrière lui accourait Stackhurst, décoiffé, pantelant, dans un état presque pareil d’égarement et de désordre.

— Oui, oui, du brandy ! me cria-t-il. Le malheureux est à bout de souffle. Je n’ai pu que le mener jusqu’ici. Il s’est évanoui deux fois en route.

Un demi-verre d’alcool détermina chez Murdoch une réaction extraordinaire. Il se souleva sur une main, rejeta son veston hors de ses épaules.

— Au nom du ciel ! gémit-il, de l’huile, de l’opium, de la morphine, n’importe quoi, par pitié, pour calmer ces horribles souffrances !

L’inspecteur et moi poussâmes une exclamation. Sur l’une des épaules que le geste de Murdoch venait de découvrir, nous pouvions voir se dessiner le même réseau de lignes rouges qui avait été pour McPherson le sceau de la mort.

Les souffrances de Murdoch étaient évidemment atroces et plus que locales, car, à chaque instant, sa respiration s’arrêtait, sa figure demeurait noire ; il suffoquait, portait la main à son cœur, et de son front la sueur coulait à grosses gouttes. Il pouvait mourir à toute minute. Je lui versais du brandy dans la gorge, et alors, pour un instant, il revivait. Des frictions que je lui fis avec de l’ouate imbibée d’huile semblèrent apaiser la cuisson de ses blessures. Enfin, sa tête retomba pesamment sur les coussins du canapé ; la nature épuisée cherchait un refuge au tréfonds de l’être. Moitié endormi, moitié évanoui, du moins il reposait.

Comme bien on pense, nous n’avions pu lui poser une question. Mais à peine nous rassurions-nous sur son compte, Stackhurst se tourna vers moi.

— Bon Dieu ! qu’y a-t-il donc, monsieur Holmes ? Qu’a-t-il pu se passer ?

— Où avez-vous trouvé Murdoch ?

— En bas, sur la plage. À l’endroit exact où le pauvre McPherson a trouvé la mort. Il ne serait pas là si le cœur n’avait pas mieux tenu chez lui que chez son collègue. À plusieurs reprises, j’ai cru que c’était la fin. Les Pignons étaient trop loin, c’est pourquoi je l’ai conduit chez vous.

— Ainsi, vous l’avez vu sur la plage ?

— Je me promenais en haut des falaises, quand j’entendis ses cris. Il était au bord de l’eau et marchait en faisant de grandes embardées, comme s’il avait bu. Je descendis au pas de course, jetai sur lui quelques vêtements et l’aidai à remonter. Je vous en conjure, monsieur Holmes, usez de tous vos moyens, n’épargnez aucun effort, mais écartez le maléfice qui pèse sur ce lieu et y rend la vie intolérable. Vous dont la réputation est universelle, ne pouvez-vous rien pour nous ?

— Si ! je crois pouvoir quelque chose. Venez avec moi, Stackhurst. Et vous aussi, Inspecteur ; nous verrons s’il n’est pas possible de vous livrer le meurtrier.

Laissant à ma gouvernante le soin de veiller sur Murdoch inanimé, nous descendîmes tous les trois vers le bassin fatal. Il y avait encore sur les galets une pile de vêtements et de linge abandonnés par le professeur. Je fis lentement le tour de l’eau, mes compagnons me suivant à la file indienne. Le bassin était, dans sa plus grande partie, peu profond ; cependant, sous la falaise, à l’endroit où se creusait la plage, il atteignait un fond de quatre à cinq pieds. C’était l’endroit que gagnait naturellement le nageur, car l’eau y étalait une belle nappe verte, d’une limpidité de cristal. Au bas de la falaise régnait une ligne de rochers surélevés. Je la suivis, plongeant partout le regard comme une sonde. J’arrivais à la place la plus profonde et la plus tranquille, quand j’aperçus tout à coup ce que je recherchais et poussai, un cri de triomphe :

— Une Cyanée ! une Cyanée ! Regardez-la, tenez, la Crinière de Lion !

L’objet bizarre que je montrais du doigt semblait n’être qu’une masse de poils emmêlés, prise, en effet, à la crinière d’un grand fauve. Il reposait sur une tablette rocheuse. Et c’était une bête ondoyante, vibrante, chevelue, avec des rayures d’argent parmi ses tresses jaunes. Un mouvement alternatif de contraction et de dilatation la faisait palpiter lentement, lourdement, comme un cœur.

— Elle a fait assez de mal, son jour est venu ! dis-je. Aidez-moi, Stackhurst, finissons-en avec ce monstre.

Juste au-dessus de la tablette, il y avait un gros quartier de roche. Nous le poussâmes ; il tomba, soulevant une gerbe d’eau formidable. Quand la surface fut redevenue lisse, nous vîmes qu’il s’était posé sur la tablette, frappant le monstre, dont nous ne distinguions plus qu’un bout frémissant de membrane jaune. Un nuage d’écume huileuse monta peu à peu à la surface, voilant toute l’eau à l’entour.

— Je n’en reviens pas ! s’écria l’inspecteur. Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur Holmes ? Je suis né dans le pays, j’y ai grandi, cette bête-là n’appartient pas au Sussex.

— Et c’est tant mieux pour le Sussex, répondis-je. La dernière tempête nous l’aura sans doute apportée. Remontons, et je vous dirai l’histoire d’un homme qui a de bonnes raisons pour n’avoir pas oublié sa rencontre avec ce fléau des mers.

À notre retour, Murdoch avait suffisamment recouvré ses forces pour se dresser à demi sur le canapé. Il avait encore le cerveau brouillé, parfois un spasme violent agitait ses membres. Cependant il put, à mots entrecoupés, nous expliquer qu’il n’avait aucune notion de ce qui lui était arrivé. Il savait seulement que, traversé tout à coup par d’indescriptibles souffrances, il avait dû faire appel à tout son courage pour regagner le bord du bassin.

Prenant un petit volume dans ma bibliothèque :

— Voilà d’où m’est venue, dis-je, la première clarté sur ce qui aurait pu toujours demeurer obscur. C’est Au Dehors, l’ouvrage du célèbre observateur J.-G. Wood. L’auteur avait manqué périr d’un contact avec l’ignoble bête, il écrivait donc en connaissance de cause. La Cyanea Capillata, à qui nous avons affaire, n’est pas un moindre danger que le cobra, et ses atteintes sont beaucoup plus douloureuses. Permettez que je vous lise un passage de Wood :

« Si le baigneur aperçoit une masse de membranes et de fibres, fauve, ronde flasque, assez semblable à une très grande touffe de poils arrachés de la crinière d’un lion et mêlés de papier d’argent, qu’il prenne garde : car c’est la Cyanea Capillata, dont les piqûres sont terribles. »

« Après ce que nous avons vu, quelle description nous rendrait mieux la sinistre vérité ?

« Wood continue par le récit de sa rencontre avec une Cyanée, certain jour qu’il se baignait au large sur la côte du Kent. Il constata que l’animal projetait autour de lui, jusqu’à la distance d’environ cinquante pieds, des filaments à peine visibles, et que quiconque se trouvait dans le rayon de la circonférence était en danger de mort. Lui-même, d’assez loin, en éprouva des effets presque mortels. « Les nombreux filaments, écrit-il, avaient déterminé sur ma peau des lignes écarlates qui, vues de près, se résolvaient en de menues taches ou pustules, chacune contenant, pour ainsi dire, une aiguille brûlante qui cheminait dans les nerfs. » Il ajoute : « La douleur locale n’était que la moindre part de cet atroce tourment. Mille angoisses me traversaient le torse, je tombai comme frappé par une arme à feu. Mon pouls s’arrêtait, puis mon cœur faisait cinq ou six bonds : on eût dit qu’il voulait s’élancer hors de ma poitrine. » Bref, il s’en fallut peu que Wood ne pérît dans la rencontre, bien qu’elle se fût produite au milieu d’une mer houleuse et non pas dans les eaux calmes et resserrées d’un bassin. Il eut peine ensuite à se reconnaître lui-même, tant il avait le visage blême, plissé, crispé. Il engloutit le contenu d’une bouteille de brandy, ce qui peut-être lui sauva la vie. Inspecteur, voici le livre, je vous le laisse ; soyez certain qu’il explique entièrement le drame dont a été victime le pauvre McPherson…

— Et qu’il me disculpe, acheva Ian Murdoch avec un sourire contraint. Je ne vous blâme pas, Inspecteur, ni vous, monsieur Holmes, vos soupçons étaient naturels. Je sens bien que j’étais à la veille d’une arrestation et que, si j’y échappe, c’est pour avoir failli partager le sort de mon malheureux ami.

— Détrompez-vous, monsieur Murdoch, j’étais sur le chemin de la vérité. Si j’avais pu sortir ce matin d’aussi bonne heure que j’en avais l’intention, je vous aurais épargné cette terrifiante épreuve.

— Mais comment saviez-vous, monsieur Holmes ?…

— Je suis un lecteur omnivore, et j’ai pour les petites choses une mémoire étonnamment fidèle. Ces deux mots, la « Crinière de Lion », me hantaient, je savais les avoir vus figurer dans un texte où je n’avais pas lieu de les attendre. Ils donnent, vous avez pu vous en rendre compte, une idée très juste de la Cyanée. Elle devait flotter sur l’eau quand McPherson l’avait aperçue. Il ne trouva pas d’autres mots pour nous la dénoncer.

— Puisque enfin me voilà hors de cause, dit Ian Murdoch en se remettant péniblement sur pied, il y a un ou deux points sur lesquels il convient que je m’explique, car je n’ignore pas dans quelle direction vous aviez orienté votre enquête. Oui, je l’avoue, j’aimais miss Bellamy ; mais du jour où elle fixa son choix sur mon ami McPherson, je n’eus plus d’autre désir que de contribuer à leur bonheur. Je m’effaçai, trouvant encore de la joie à leur servir d’intermédiaire. Je devins leur confident. Souvent ils usaient de moi pour échanger leurs lettres. C’est ma tendresse même pour la jeune fille qui me fit courir lui annoncer le malheur qui la frappait, je craignais qu’un autre n’y mît pas les ménagements nécessaires. Et si elle ne vous dit rien de nos relations, c’est que, n’étant pas sûre du tout que vous les approuviez, elle craignait que je n’eusse à en souffrir. Permettez maintenant que je m’en revienne au collège, j’aurais plaisir à retrouver mon lit.

Stackhurst lui tendit la main.

— Nous venons de traverser tous deux une crise nerveuse : oublions le passé, Murdoch, nous nous comprendrons mieux à l’avenir.

Et, bras dessus, bras dessous, ils sortirent ensemble. Cependant l’Inspecteur, immobile, me regardait de ses gros yeux ronds.

— Eh bien, vous y êtes arrivé ! s’écria-t-il. J’ai lu de vos exploits ; mais celui-là, non, jamais je ne l’aurais cru.

Je hochai la tête : accepter un tel éloge, c’était m’amoindrir moi-même.

— J’ai été lent au début, beaucoup trop lent, lui dis-je. J’ai commis une faute que j’eusse évitée si l’on avait retrouvé dans le bassin le corps de McPherson. Ce qui m’a égaré, c’est la serviette. Parce que le pauvre garçon ne s’était pas séché, j’en conclus qu’il n’était pas entré dans l’eau : comment, après cela, aurais-je pensé qu’il eût été attaqué par une bête marine ? De là mes divagations. Bon, bon, Inspecteur ! j’ai assez souvent blagué ces messieurs de la police ; la Cyanea Capillata vient de venger un peu Scotland Yard.

X

LA PENSIONNAIRE VOILÉE

Si l’on prend garde que M. Sherlock Holmes exerça son activité durant vingt-cinq ans, que moi-même je collaborai dix-sept ans avec lui, prenant note de ses faits et gestes, on concevra l’abondance des matériaux dont je dispose. Le difficile, là-dedans, a toujours été non pas de trouver, mais de choisir. Mes carnets, à eux seuls, garnissent toute une longueur d’étagère, mes cartonniers regorgent de documents : ample pâture pour quiconque s’intéresse non seulement au crime, mais aux scandales officiels et sociaux dont fut marquée la fin de l’ère victorienne. Sur ce dernier chapitre, je puis rassurer les personnes qui m’écrivent des lettres de supplication pour qu’il ne soit pas touché au bon renom de leur famille et à la réputation d’illustres ancêtres : la discrétion et le haut sentiment de l’honneur professionnel, qui ont toujours distingué mon ami, président encore au choix de ces mémoires, et il n’y sera abusé d’aucune confiance. Je réprouve cependant les tentatives récemment faites pour s’emparer de ces papiers en vue de les détruire. L’instigateur en est connu, et j’ai la garantie d’Holmes que, si elles venaient à se répéter, l’histoire du politicien, du phare et du cormoran apprivoisé serait rendue publique. Un de mes lecteurs au moins me comprendra.

Il serait peu raisonnable de supposer que chacune des affaires dont je parle fournit également à Holmes l’occasion de manifester ces dons curieux d’instinct et d’observation que j’essaye de mettre en lumière. Mon ami eut parfois bien du mal à cueillir le fruit ; d’autres fois, en revanche, le fruit lui tomba tout seul dans la main. Souvent, les affaires qui lui permirent le moins de se faire valoir étaient, humainement parlant, les plus tragiques. C’est l’une d’elles que je désire évoquer aujourd’hui. Je n’y change que les noms de personnes et de lieux ; les faits se passèrent exactement comme je les raconte.

Un matin des premiers jours de 1896, je reçus d’Holmes un billet qui m’appelait d’urgence. Quand j’arrivai chez lui, je le trouvai assis dans un nuage de fumée ; une dame entre deux âges, sorte d’exubérante et maternelle gaillarde, du type logeuse en garni, occupait le fauteuil en face du sien.

— Mrs. Merrilow, de South Brixton, dit-il en me la présentant. Mrs. Merrilow ne défend pas que vous fumiez, Watson, si vous tenez à satisfaire votre infâme vice. Elle a des choses fort intéressantes à nous dire, et dans les événements qui en pourraient découler votre assistance me serait sans doute utile.

— En quelque manière que vous ayez besoin de moi…

— Vous comprendrez, Mrs Merrilow, que, s’il faut que j’aille chez Mrs Ronder, je préfère y amener un témoin. À vous de l’en prévenir avant que nous n’arrivions.

— Bonté divine, monsieur Holmes ! s’écria notre visiteuse, Mrs. Ronder a une telle impatience de vous voir que vous pourriez traîner après vos talons toute la paroisse !

— Alors, nous serons là de bonne heure dans l’après-midi. Mais tâchons, en attendant, de bien établir les faits, ainsi le docteur Watson saura de quoi il retourne. Vous dites que depuis sept ans déjà vous avez Mrs. Ronder pour pensionnaire et que, dans tout ce temps, vous ne lui avez vu qu’une fois la figure ?

— Plût au ciel que je ne l’eusse jamais vue ! soupira Mrs. Merrilow.

— J’entends qu’elle est affreusement mutilée ?

— Au point, monsieur Holmes, que vous n’oseriez pas appeler ça une figure ! Pour l’avoir entrevue un jour que Mrs. Ronder regardait furtivement par la fenêtre, le laitier laissa, de saisissement, tomber son pot, dont le contenu se répandit sur le sable du jardin. Que vous dire davantage ? Moi aussi, c’est par hasard que je vis Mrs. Ronder à visage découvert. Elle se cacha vivement de la main. « À présent, Mrs. Merrilow, me dit-elle, vous n’ignorez plus pourquoi je ne lève jamais mon voile. »

— Savez-vous quelque chose d’elle ?

— Rien absolument.

— Vous donna-t-elle des références quand elle se présenta chez vous ?

— Non, monsieur, mais elle me paya recta, sans marchander. Tout un bon trimestre qu’elle mit sur la table. Une pauvre femme comme moi ne peut pas, au temps où nous sommes, se permettre de refuser pareille aubaine.

— Elle ne vous dit pas les motifs qui lui faisaient choisir votre maison ?

— Ma maison est très écartée de la chaussée, moins exposée aux regards que la plupart des autres. Puis, je ne prends qu’une pensionnaire, et je n’ai pas de famille. Je présume qu’après avoir cherché ailleurs, Mrs. Ronder avait trouvé le logement à sa convenance. Ce qu’elle veut, c’est la solitude ; peu lui importe d’y mettre le prix.

— Et jamais, n’est-ce pas, elle n’a montré son visage, sauf dans une circonstance unique, et du reste accidentelle ? Voilà une histoire curieuse, en vérité, bien curieuse. Je ne m’étonne pas que vous désiriez l’éclaircir.

— Oh ! pour moi personnellement, je m’en passerais, monsieur Holmes. Pourvu que je touche régulièrement mon dû, j’ai tout ce que je demande. Impossible de rêver une pensionnaire plus rangée et avec qui l’on ait moins d’ennuis.

— Alors, qu’est-ce qui vous tracasse ?

— Sa santé, monsieur Holmes. Elle dépérit à vue d’œil. Et il lui trotte par la tête je ne sais quoi de terrible. « À l’assassin ! crie-t-elle, à l’assassin ! » Une fois, je l’ai entendue crier : « Bête féroce ! monstre ! » C’était la nuit, cela retentissait dans toute la maison, j’en frissonnai. Au matin, j’allai la voir. « Mrs Ronder, lui dis-je, si vous avez dans l’âme un sujet de trouble, il y a le clergé et il y a la police, l’un et l’autre peuvent vous être de quelque secours. » Mais elle se récria : « Au nom du ciel, pas la police ! Et quant au clergé, il ne changerait rien au passé. Pourtant, continua-t-elle, ce serait pour moi un soulagement de confier la vérité à quelqu’un avant de mourir. — Si vous ne voulez pas de la police régulière, lui répliquai-je, il y a ce détective (je vous demande pardon, monsieur Holmes) dont parlent constamment les journaux. » Elle sauta sur cette idée. « Mais oui ! comment n’y pensais-je pas ? » dit-elle. « Allez me le chercher, Mrs. Merrilow. S’il refuse de venir, dites-lui que je suis la femme de Ronder, le dompteur de fauves. Dites-lui ça, et ajoutez-y le nom d’Abbas Parva. » Le voici, tenez, ce nom, Abbas Parva, écrit par elle-même. « Ou je me trompe bien, ou il viendra tout de suite. »

— Elle avait raison, je suis décidé, répondit Holmes. Allons, c’est bien, Mrs. Merrilow. Je voudrais causer un peu avec le docteur Watson. Cela nous mènera jusqu’au déjeuner. Comptez sur nous vers trois heures de l’après-midi dans votre maison de Brixton.

À peine Mrs. Merrilow était-elle sortie de la pièce par une série de dandinements qui constituaient son mode de progression, je vis Holmes se précipiter avec fureur sur un tas de registres empilés dans un coin. J’entendis pendant quelques minutes les feuillets bruire successivement sous ses doigts. Enfin un grognement de satisfaction m’apprit qu’il tenait ce qu’il cherchait. Si grande était son excitation qu’il s’assit sur le parquet, les jambes croisées à la façon d’un étrange Bouddha, ses registres épars autour de lui et l’un d’eux ouvert sur ses genoux.

— Cette affaire m’avait préoccupé à l’époque, Watson, mes annotations marginales en témoignent. J’avoue que je n’en tirai rien ; et toutefois, je gardai la conviction que le coroner s’était trompé. N’avez-vous aucun souvenir du drame d’Abbas Parva ?

— Aucun, Holmes.

— Déjà, pourtant, vous viviez avec moi dans ce temps-là. Mes impressions demeurèrent très superficielles ; les renseignements me faisaient défaut pour aller de l’avant, et nul des intéressés ne sollicitait mes services. Peut-être ne serez-vous pas fâché de relire ce qu’imprimèrent alors les journaux ?

— Ne pourriez-vous m’en donner un aperçu ?

— C’est très facile, d’autant qu’au fur et à mesure les détails, vous reviendront sans doute à la mémoire. Ronder, qui donnait son nom à un cirque, était le rival de Wombwell et de Sanger, l’un des plus grands directeurs de spectacles forains qu’il y eût à l’époque. On a la preuve qu’il s’adonnait à la boisson et que son établissement périclitait quand survint le drame. La troupe avait fait halte pour la nuit à Abbas Parva, qui est un petit village du Berkshire. Se rendant à Wimbledon par la route, elle ne devait faire que camper à Abbas Parva, la localité n’offrant pas des ressources suffisantes pour couvrir les frais d’une représentation.

« Au nombre des fauves qu’il exhibait, Ronder possédait un très beau lion de l’Afrique du Nord, Roi du Sahara, dans la cage duquel il travaillait de concert avec sa femme. La photographie que voici, prise au cours d’une représentation, vous montre que Ronder était une sorte de colosse, gras et rond comme un pourceau, et sa femme une personne magnifique. Il ressort des dépositions recueillies pendant l’enquête que le lion avait pu, à certains signes, être reconnu dangereux ; mais la familiarité engendrant toujours le mépris, on n’en avait tenu aucun compte.

« C’étaient Ronder et sa femme qui, régulièrement, le soir, tantôt ensemble, tantôt séparément, apportaient au lion son repas. Ils n’en remettaient le soin à personne, estimant que, nourri par eux, il devait voir en eux ses bienfaiteurs et ne leur ferait jamais de mal. Ce soir-là, il y a sept ans, comme ils vaquaient tous deux à la corvée quotidienne, un événement terrible se produisit, sur les circonstances duquel la lumière n’est pas encore aujourd’hui pleinement faite.

« Vers minuit, tout le camp fut, paraît-il, mis en émoi par les rugissements du lion et les cris déchirants de la femme. Les employés, les garçons du cirque s’élancèrent hors des tentes, munis de lanternes dont la lueur éclaira une effroyable vision. Ronder, le crâne défoncé à la base, le cuir chevelu sillonné profondément par des empreintes de griffes, gisait à quelque dix yards de la cage, qui était ouverte. Près de la porte, Mrs. Ronder était couchée sur le dos, et l’animal grondait, accroupi au-dessus d’elle. Il lui avait lacéré le visage d’une telle façon qu’on ne pensait pas qu’elle pût survivre. Des hommes de la troupe, dirigés par Léonardo l’hercule et Griggs le clown, firent reculer le fauve au moyen de perches, et il finit par ressauter dans sa cage, que l’on referma. La manière dont il avait pu s’en évader demeura toujours un mystère. On conjectura que, Ronder et sa femme ayant voulu entrer dans la cage, le lion avait bondi sur eux sitôt la porte ouverte. Il n’y eut d’intéressant dans les témoignages qu’un seul détail, à savoir que la femme, tandis qu’on la rapportait délirante à sa roulotte, ne cessait de crier : « Lâche ! Lâche ! » Personnellement, elle ne fut en état de déposer à l’enquête qu’au bout de six mois et, bien entendu, le jury conclut à un accident suivi de mort.

— À quoi d’autre pouvait-il conclure ?

— Sans doute. Et pourtant, un ou deux points tourmentaient le jeune Edmunds, des constables du Berkshire. Le beau garçon, et déluré ! On devait plus tard l’envoyer à Allahabad. Je le vis un jour arriver chez moi. Il venait me parler de l’affaire entre deux pipes.

— Un homme mince, très blond, n’est-ce pas ?

— Vous y êtes ; j’aurais juré que vous vous en souviendriez tout de suite.

— Que dites-vous qui le chiffonnait ?

— Ce qui me chiffonnait aussi : la difficulté de reconstituer le drame. Considérez-le du point de vue du lion. Libéré, que fait-il ? Une demi-douzaine de bonds, qui le mettent en face de Ronder. Ronder se tourne pour fuir (les marques des griffes sont toutes derrière la tête), mais le lion le renverse. Après cela, au lieu de chercher à fuir, le lion revient vers la femme, qui est proche de la cage, la fait tomber à son tour et la mord au visage. Elle crie, ce qui implique bien, semble-t-il, que son mari l’avait abandonnée. Comment, d’ailleurs, eût-il fait pour la secourir, le pauvre diable ? Vous voyez le point délicat ?

— Parfaitement.

— En voici un autre, qui me revient à la mémoire. Certains témoignages feraient croire qu’aux rugissements du lion, aux cris de la femme, un homme joignait des clameurs d’épouvante.

— Ronder, apparemment.

— Si déjà il avait le crâne fracassé, il ne devait guère se faire entendre. Deux témoins, sinon plus, déclarèrent que, parmi les cris d’une femme, se distinguaient nettement ceux d’un homme.

— Le camp tout entier devait crier à ce moment-là. Pour le reste, je vous proposerais une explication.

— Heureux de la connaître.

— Eh bien donc, le mari et la femme sont à dix yards de la cage quand le lion en sort. Le mari, ayant rebroussé chemin, est renversé. La femme, alors, conçoit l’idée d’entrer dans la cage, c’est son seul refuge. Elle s’élance, elle arrive à la porte, quand le lion bondit derrière elle, et, sous le choc, elle s’abat. Elle se dit certainement que son mari, en tournant le dos, a favorisé l’agression du fauve, et que, s’il avait eu le cœur de l’affronter avec elle, ils l’eussent tous les deux intimidé. De là ces cris de « lâche ! » qu’elle lui jette.

— Brillamment pensé, Watson. Votre diamant n’a qu’une paille.

— Laquelle, Holmes ?

— Si le mari et la femme étaient à dix pas de la cage, comment la bête s’est-elle trouvée libre ?

— Peut-être avaient-ils un ennemi qui l’aura lâchée ?

— Pourquoi, de surcroît, la bête les aurait-elle attaqués, quand d’habitude elle jouait avec eux, quand elle faisait des tours avec eux à l’intérieur de la cage ?

— Peut-être l’ennemi dont je parle s’était-il arrangé pour la rendre furieuse ?

Pensif, Holmes s’absorba quelque temps dans le silence.

— Voici toujours, Watson, ce qu’on peut alléguer à l’appui de votre thèse. Ronder était de ces hommes à qui les ennemis ne manquent pas. Je tiens d’Edmunds qu’il était effroyable après boire. Quiconque approchait cette formidable brute en recevait une volée d’injures et de blasphèmes. Les cris de « monstre ! monstre ! » que Mrs. Merrilow nous a dit avoir entendu proférer par sa pensionnaire n’étaient, je suppose, qu’un ressouvenir nocturne de l’aimable défunt. Mais tant que nous n’aurons pas la totalité des faits, à quoi sert, Watson, d’échafauder les hypothèses ? Il y a dans le buffet du perdreau froid et une bouteille de Montrachet. Restaurons nos énergies avant d’y faire un nouvel appel.

Au moment où le hansom nous déposa devant la porte de Mrs. Merrilow, la grosse dame bloquait le seuil de son humble mais discret asile. Elle ne cacha point que sa préoccupation dominante était la crainte de perdre une pensionnaire de choix ; car avant même de nous introduire elle nous supplia de ne pas dire un mot qui pût avoir ce résultat fâcheux. L’ayant rassurée, nous la suivîmes jusqu’en haut de l’étroit escalier revêtu d’un mauvais tapis. Enfin, nous entrâmes dans la chambre de la mystérieuse pensionnaire.

La pièce, mal aérée, sentait le renfermé, ce qui ne pouvait nous surprendre, l’occupante n’en sortant guère. Il semblait que, pour avoir gardé en cage des fauves, cette femme, par un retour du sort, fût elle-même devenue un fauve captif. Nous la trouvâmes assise au fond d’un fauteuil délabré, dans un coin obscur. De longues années d’inaction avaient empâté ses traits, mais elle avait dû à un certain moment être fort belle et présentait encore une maturité voluptueuse. Les plis d’une épaisse voilette noire lui descendaient sur le visage jusqu’à la hauteur de la lèvre supérieure, laissant voir une bouche de forme parfaite et un menton finement arrondi. Je me rendais parfaitement compte que Mrs. Ronder avait dû être une femme des plus remarquables. Et j’ajoute que sa voix, bien modulée, avait du charme.

— Mon nom ne vous était pas inconnu, monsieur Holmes, dit-elle ; je pensais qu’il vous ferait venir.

— En effet, madame. Mais comment avez-vous pu savoir que je m’étais intéressé à votre affaire ?

— Je le sais depuis l’époque où, revenue à la santé, je fus interrogée par M. Edmunds, le détective du comté. Hélas ! je manquai de franchise envers lui. Et peut-être eussé-je mieux fait de lui dire la vérité.

— On fait toujours mieux de la dire. Qu’est-ce qui vous empêcha d’être franche avec Edmunds ?

— Le sort d’un autre était en cause. Tout indigne qu’était cet autre, je ne voulus pas avoir sa mort sur la conscience. Nous avions été des amis si, si intimes !

— Et vous pouvez, aujourd’hui, parler en toute sincérité ?

— Oui, monsieur. L’homme à qui je songe est mort.

— Pourquoi donc ne pas vous confier à la police ?

— Parce qu’il y a une seconde personne dont je dois tenir compte. Cette seconde personne, c’est moi-même. Je ne supporterais pas le scandale et la publicité qui s’attacheraient à une information policière. Je n’ai plus que peu de jours à vivre, je tiens à les vivre en paix. Cependant je souhaitais de trouver l’homme de jugement à qui je pourrais conter ma navrante histoire, afin que, moi partie, tout s’éclairât.

— Vous me faites bien de l’honneur, madame. Mais, en même temps, vous me créez une responsabilité. Sais-je si, après vous avoir entendue, je ne considérerai pas comme un devoir d’aller rapporter vos déclarations à la police ?

— Je ne le crois pas, monsieur Holmes. Je connais trop votre caractère et vos méthodes, voilà plusieurs années que je vous regarde à l’œuvre. Lire est le dernier plaisir que m’ait laissé la destinée, et il ne se passe guère au monde d’événements que j’ignore. En tout cas, quelque usage que vous deviez faire de mes déclarations, j’en courrai le risque. Et je me serai, en parlant, soulagé le cœur.

— Mon ami et moi ne demandons qu’à vous entendre.

Mrs. Ronder se leva et prit dans un tiroir deux photographies. L’une représentait un homme du physique le plus admirable, visiblement un acrobate professionnel. Il croisait les bras sur un torse bombé. Sous sa moustache épaisse se jouait le sourire satisfait de l’homme à femmes.

— Voici Léonardo, dit-elle.

— Léonardo l’hercule, dont la déposition figure au procès-verbal de l’enquête ?

— Lui-même. Et voici, à présent, mon mari.

L’horrible tête ! Un pourceau, ou, plus justement, un sanglier humain, tant il était formidable dans sa bestialité. On imaginait cette bouche vile toute écumante de rage, et ces petits yeux cruels dardant leur malignité sur le monde. Un mauvais coucheur, un casseur d’assiettes, une brute : c’était ce qu’exprimait cette face aux lourdes bajoues.

— Les deux portraits que vous voyez, monsieur, vous aideront à tout comprendre. J’étais une pauvre enfant de la balle, grandie sur la piste, et qui sautait dans des cerceaux dès avant l’âge de dix ans. Devenue femme, je fus aimée de cet homme, si l’on peut qualifier d’amour le sentiment que je lui inspirai, et, dans un moment fatal, je l’épousai. Dès lors, ma vie fut un enfer, je connus des tourments diaboliques. Il n’y avait personne dans la troupe qui ne sût comment il me traitait. Il courait après d’autres femmes. Me plaignais-je de ses trahisons, il me liait avec une corde et me fustigeait de sa cravache. Tous avaient pitié de moi et horreur de lui, mais que pouvaient-ils faire ? Ensemble ou séparément, ils le craignaient. Car il était redoutable à toute heure et capable de meurtre quand il avait bu. Bien des fois il fut l’objet de poursuites pour violences sur les gens ou pour actes de cruauté sur les animaux, mais il avait de l’argent et se moquait des amendes. Tous nos meilleurs sujets, l’un après l’autre, nous quittèrent ; l’entreprise commença de déchoir. Seuls Léonardo et moi restions pour la soutenir, avec le petit Jimmy Griggs, le clown. Ce qu’il voyait autour de lui, le pauvre garçon, n’était pas pour le mettre en verve, mais il faisait de son mieux.

« C’est alors que Léonardo prit pied de plus en plus dans ma vie. Vous voyez l’homme que c’était. Je sais aujourd’hui quelle âme piètre habitait ce corps splendide ; mais, comparé à mon mari, Léonardo me sembla l’ange Gabriel. Il eut pitié de moi, je trouvai en lui un appui ; bref, à la longue, notre amitié se fit si intime qu’elle devint de l’amour, un amour profond, profond, passionné, tel que je l’avais rêvé parfois et n’aurais jamais espéré l’éprouver. Mon mari conçut des soupçons. Je crois bien que ce bravache était un lâche, du moins Léonardo lui faisait peur. C’est sur moi qu’il se vengea, en me torturant de plus belle. Une nuit, mes cris attirèrent Leonardo jusqu’à la porte de notre roulotte ; nous fûmes, en cette circonstance, tout près d’une scène tragique. Bientôt, mon ami et moi comprîmes que nous ne l’éviterions pas. Mon mari n’était pas fait pour vivre. Nous décidâmes sa mort.

« Léonardo avait l’esprit fertile en ressources. Il combina tout, je ne dis pas cela pour rejeter sur lui le blâme, j’étais disposée à le suivre aussi loin qu’il irait. Mais j’aurais été bien incapable d’inventer une pareille chose. Nous fîmes ou, plutôt, Léonardo fit un gourdin plombé, à l’extrémité duquel il ajouta cinq longues pointes d’acier, espacées entre elles comme les griffes d’un fauve. Cet instrument devait, à la fois, donner la mort à mon mari et constituer une charge contre le lion, que nous aurions commencé par rendre libre.

« La nuit était fort noire quand nous nous mîmes en devoir, mon mari et moi, d’apporter dans un seau de zinc sa pâture au lion. Léonardo nous attendait au coin de la grande voiture que nous avions à longer pour atteindre la cage. Il n’agit pas assez vite, nous étions déjà passés avant qu’il ne frappât. Mais il nous suivit sur la pointe des pieds, et j’entendis le bruit du gourdin au moment où il s’abattait sur la tête de mon mari et lui broyait le crâne. Mon cœur fit un saut de joie. Je m’élançai, je dégageai le verrou qui tenait fermée la cage du lion.

« Alors se produisit l’affreuse péripétie. Vous n’ignorez pas combien ces animaux sont prompts à flairer l’odeur du sang humain et combien elle les excite. Certainement un instinct singulier avait averti le lion qu’il venait d’y avoir mort d’homme. Au moment où je fis glisser les barreaux de la porte, il bondit par l’ouverture ; la seconde d’après, il était sur moi. Léonardo se fût précipité, il eût frappé le lion avec son gourdin, qu’il en serait resté maître et m’aurait sauvée. Mais il perdit la tête. Je l’entendis pousser des cris d’effroi, puis je le vis faire demi-tour et s’enfuir. Et le lion m’enfonça les crocs dans le visage. À demi asphyxiée déjà par son haleine chaude et fétide, je sentis à peine la douleur. Avec les paumes des mains j’essayai de repousser loin de moi les grandes mâchoires fumantes et sanglantes. J’eus l’impression qu’une grande rumeur courait à travers le camp. Et puis, je revois un groupe d’hommes, Léonardo, Griggs, d’autres encore, m’arrachant aux griffes de la bête. C’est le dernier souvenir que je gardai dans l’accablement des longs mois qui suivirent. Le jour où, rendue à moi-même, je me regardai dans une glace, ah ! combien je maudis le lion pour ne m’avoir pas ôté la vie ! Je n’eus désormais qu’un désir, monsieur Holmes, et ma situation de fortune me permettait de le satisfaire : c’était de me cacher si bien que nul n’aperçût plus mon lamentable visage, que nul ne sût plus où me trouver. Il ne me restait que ce parti à prendre, je l’ai pris. L’animal blessé va se tapir dans un coin pour y mourir : ainsi aura fini Eugénie Ronder.

Il y eut un instant de silence après que l’infortunée eut achevé son récit. Enfin Holmes, étendant son long bras, lui tapota la main avec une expression de sympathie dont il m’offrait rarement le spectacle.

— Pauvre jeune femme ! dit-il, pauvre jeune femme ! Les voies du destin sont vraiment impénétrables. Quelle sinistre plaisanterie que ce monde s’il n’est pas ailleurs de compensation à ses misères ! Mais, dites-moi, que devint Léonardo ?

— Je ne devais plus le revoir, jamais il ne me donna de ses nouvelles. Peut-être eus-je tort de lui garder une âpre rancune : il eût aimé tout aussi aisément un des phénomènes de la troupe que ce qu’avait laissé de moi la dent du lion. Mais une femme ne se déprend pas si vite. Il m’avait abandonnée dans la gueule de la bête, il m’avait trahie dans la nécessité, cependant je refusai de l’envoyer à la potence. Pour moi, personnellement, je n’avais aucun souci de ce qui arriverait : pouvais-je, en effet, craindre rien de pire que ma vie actuelle ? Mais je m’interposai entre Léonardo et le sort qui l’attendait.

— Et il est mort ?

— Mort noyé le mois dernier, en se baignant près de Margate. Je l’ai appris par un journal.

— Qu’avait-il fait du gourdin ? L’invention de cet instrument est bien le détail le plus curieux, le plus particulier, de toute votre histoire.

— Au sujet du gourdin, je ne saurais, monsieur Holmes, vous répondre de façon précise. Il y avait près du camp une carrière de craie qui dominait un étang très profond. Peut-être qu’en fouillant l’étang…

— Bon, bon, cela est sans importance aujourd’hui. L’incident est clos.

— Oui, l’incident est clos, répéta Mrs. Ronder.

Nous nous étions levés. Mais frappé du ton dont elle avait prononcé les derniers mots, Holmes la regarda vivement :

— Votre vie ne vous appartient pas, gardez-vous d’en disposer, dit-il.

— En quoi serait-elle utile à personne ?

— Qui peut savoir ? L’exemple d’une souffrance patiemment supportée est, en soi, la plus précieuse des leçons dans un monde dévoré par l’impatience.

Elle leva son voile, et s’approchant de la lumière :

— Supporteriez-vous patiemment ceci ? demanda-t-elle.

C’était horrible ! Aucun mot ne traduirait la forme d’un visage d’où a disparu le visage lui-même. Deux beaux yeux noirs bien vivants, et qui regardaient avec une tristesse infinie d’entre un amas de chair grise, rendaient la vision encore plus atroce ! Holmes leva la main dans un geste de protestation et de pitié, et tous les deux nous quittâmes la chambre.

Deux jours plus tard, quand j’allai voir mon ami, son premier soin fut de me montrer, non sans quelque orgueil, une petite fiole bleue posée sur le manteau de la cheminée. Elle portait l’étiquette rouge des poisons. Quand je la débouchai, il s’en exhala une agréable odeur d’amande.

— Acide prussique ? dis-je.

— Oui. Cela m’est venu par la poste, accompagné d’un petit mot : « Je vous envoie cet objet de tentation et me conformerai à votre avis. » Je ne pense pas, Watson, avoir à vous nommer la femme qui m’a fait cet envoi.

XI

LE CHÂTELAIN DE SHOSCOMBE

Il y avait un moment déjà qu’Holmes se penchait sur son petit microscope. Tout à coup il se redressa ; dans ses yeux brillait la flamme du triomphe.

— C’est de la colle, Watson, me dit-il. Indiscutablement, c’est de la colle. Regardez ces objets épars dans le champ de l’objectif.

Me penchant à mon tour, je mis au point l’oculaire.

— Ces poils que vous voyez sont des fils de laine pris à un vêtement de grosse étoffe. Ces masses grises irrégulières sont de la poussière. Il y a, sur la gauche, des cellules épithéliales. Et quant à ces globules bruns au centre, c’est, sans contredit, de la colle forte.

— Ma foi, dis-je en riant, je ne demande qu’à vous croire sur parole. Est-ce qu’il en dépend quelque chose ?

— Une très belle démonstration. Vous connaissez l’affaire de Saint-Pancras, vous savez que près du cadavre du policeman on a trouvé une casquette. L’accusé nie qu’elle lui appartienne. Le malheur est qu’il exerce la profession d’encadreur et manie journellement la colle.

— Vous étudiez l’affaire ?

— Non, mais mon ami Merivale, de Scotland Yard, m’a demandé d’y jeter un coup d’œil. Depuis que j’ai pu convaincre un homme de faux-monnayage pour avoir découvert de la limaille de cuivre et de zinc dans une couture de sa manchette, la police commence à soupçonner l’utilité du microscope.

Holmes consulta impatiemment sa montre.

— J’attends un nouveau client, il aura oublié l’heure. À propos, Watson, êtes-vous un tant soit peu au courant des questions hippiques ?

— Je le devrais. Une moitié de ma pension de réforme s’en va sur les champs de courses.

— Eh bien, soyez mon Guide pratique du Turf. Que savez-vous de sir Robert Norberton ? Ce nom vous rappelle-t-il rien ?

— Certainement. Il me rappelle le vieux château de Shoscombe, où habite sir Robert, et que je connais fort bien, ayant passé une fois mes vacances dans les environs. Peu s’en est fallu que récemment vous n’ayez eu à vous occuper du personnage.

— Comment cela ?

— Il avait, à Newmarket, si bien cravaché Sam Brewer, le fameux prêteur d’argent de Curzon Street, que celui-ci en était presque resté sur le carreau.

— Oh ! oh ! voilà qui est intéressant. Sir Robert se livrerait-il souvent à ce genre de pratique ?

— On le tient pour dangereux. C’est le plus intrépide cavalier d’Angleterre, deuxième du Grand Prix National il y a quelques années. Un homme d’une autre époque, le parfait viveur de la Régence, boxeur, athlète, casse-cou du turf, grand coureur de dames : au total, si engagé dans la voie de l’extravagance qu’il ne saurait plus revenir en arrière.

— Bravo, Watson ! Esquisse de maître, je crois voir le modèle. Pourriez-vous, à présent, me donner une idée du vieux château de Shoscombe ?

— J’en sais seulement qu’il est situé au centre du parc de même nom, et qu’il a pour dépendance le fameux haras de Shoscombe, avec son terrain d’entraînement.

— Ajoutez que le chef d’entraînement s’appelle John Mason. Et ne vous étonnez pas de ma science, la lettre que je suis en train de déplier me vient de lui. Mais nous n’avons pas encore, ce me semble, épuisé le sujet de Shoscombe, il est riche ?

— Effectivement, il y a les épagneuls de Shoscombe, produit de l’élevage anglais le plus exclusif, gloire de toutes les expositions canines, orgueil de la dame du vieux château…

— Laquelle, je présume, est l’épouse de Robert Norberton ?

— Non, sir Robert ne s’est jamais marié ; ce qui vaut mieux, je crois, étant donné l’avenir qu’il se prépare. Il vit avec sa sœur, lady Béatrice Falder, aujourd’hui veuve.

— Ou, plutôt, elle vit avec lui ?

— Erreur. Le domaine appartenait à son défunt mari sir James ; sir Robert n’a rien à y voir. Elle en a l’usufruit sa vie durant, et son beau-frère la nue-propriété. C’est donc elle pour le moment qui en touche les arrérages.

— Et sans doute, c’est Robert qui les dépense ?

— Parbleu ! Le gaillard n’est pas commode tous les jours, il doit faire à lady Béatrice une vie difficile. Pourtant, j’ai cru comprendre qu’elle lui était très attachée. Mais que se passe-t-il de fâcheux à Shoscombe ?

— C’est ce que je voudrais savoir. Ah ! tenez, voilà sans doute l’homme qui peut nous le dire.

La porte s’était ouverte, le petit domestique venait d’introduire un individu de haute taille, dont le visage, rasé de près, avait cette expression austère qu’on ne voit qu’aux gens chargés de gouverner des chevaux et des lads. M. John Mason avait sous son autorité un grand nombre des uns et des autres, et il ne paraissait pas inférieur à sa tâche. Il s’inclina devant nous de l’air le plus posé, le plus calme, et prit le siège qu’Holmes lui montrait.

— Vous avez eu ma lettre, monsieur Holmes ?

— Oui, mais elle contient peu d’explications.

— La chose était trop délicate pour qu’il me fût permis d’en confier les détails au papier. Et non seulement trop délicate, mais trop compliquée. Je n’en pouvais tout dire que de vive voix.

— Nous vous écoutons.

— Et d’abord, monsieur Holmes, je crois que mon patron perd la tête.

Holmes leva les sourcils.

— En ce cas, vous vous trompez d’adresse, l’affaire relève d’un spécialiste. Mais d’où vous vient l’opinion que vous exprimez ?

— Mon Dieu, monsieur, quand un homme fait une chose bizarre, deux choses bizarres, on a le droit de penser qu’il les fait à bon escient. Mais quand il ne fait rien que de bizarre, on finit par s’étonner. Je crois que Shoscombe Prince et le Derby ont brouillé la cervelle de sir Robert.

— Shoscombe Prince, c’est le poulain que vous engagez ?

— Le meilleur d’Angleterre, monsieur Holmes, je le sais comme personne. Eh bien, je vous parlerai en toute franchise, car vous êtes, le docteur Watson et vous, des gens d’honneur, et ce que j’aurai dit ne sortira pas de cette chambre. Sir Robert est dans l’obligation absolue de gagner le Derby. Chargé de dettes jusque par-dessus les épaules, il n’a que cette chance de relèvement. Tout ce qu’il peut mobiliser d’argent, tout ce qu’il peut emprunter, il le met sur son cheval, et à des conditions magnifiques. Encore aujourd’hui on vous le donne à quarante contre un ; au début, quand il commença de parier sur lui, on vous le donnait à cent, ou presque.

— Comment est-ce possible, si le cheval vaut ce que vous dites ?

— Il le vaut, mais le public l’ignore. Et sir Robert est d’une insigne malice pour dépister les chercheurs de tuyaux. Il a un demi-frère de Prince qu’on fait sortir pour les promenades. Impossible de remarquer entre eux aucune différence ; mais dans les galops, Prince rendrait à l’autre deux longueurs sur deux cents yards. Sir Robert n’a plus de pensée que pour Prince et pour cette course. Toute sa vie en dépend, jusque là, il tient en respect les usuriers. Que son cheval n’arrive pas, et c’est un homme fini.

— Le jeu me semble assez désespéré ; mais où voyez-vous que la folie s’en mêle ?

— Regardez seulement sir Robert, il a des yeux égarés. Je crois qu’il ne dort plus de la nuit, il passe à l’écurie toutes ses heures. Ses nerfs sont à bout. Et puis, il y a sa façon de se conduire à l’égard de lady Béatrice.

— Ah ? Contez-nous cela.

— Ils ont toujours été unis par l’affection la plus vive. Leurs goûts étaient pareils, elle aimait les chevaux autant qu’il les aime. Chaque jour à la même heure, elle allait en voiture leur rendre visite. Elle avait une prédilection pour Prince. Il dressait les oreilles quand il entendait le sable craquer sous les roues, et partait au trot chercher son morceau de sucre. Plus rien de cela maintenant.

— Pourquoi ?

— Lady Béatrice ne semble plus porter aux chevaux le moindre intérêt. Voilà une semaine qu’elle passe devant les écuries sans y donner un simple petit bonjour.

— Vous pensez qu’entre elle et son frère il se sera élevé une querelle ?

— Une querelle violente, sauvage, haineuse. Sans cela, pourquoi se fût-il défait de l’épagneul que sa sœur aimait entre tous, qu’elle choyait comme son propre enfant ? Il en a fait cadeau ces jours-ci au vieux Barnes, qui tient l’auberge du Dragon Vert à Crendall, localité distante de trois milles.

— Évidemment, c’est étrange.

— Cardiaque et hydropique, lady Béatrice ne pouvait, bien entendu accompagner sir Robert dans ses sorties, mais chaque jour il passait deux heures avec elle dans sa chambre. Et c’était le moins qu’il lui devait, car elle lui témoignait une amitié rare. Tout est bien changé maintenant. Il ne s’approche plus d’elle, et elle en souffre. Elle est devenue songeuse, boudeuse ; elle s’est mise à boire, monsieur Holmes, à boire comme un poisson.

— Elle ne buvait pas auparavant ?

— Oh ! sans doute, un verre ne lui faisait pas peur ; mais, aujourd’hui, c’est souvent une bouteille entière qu’elle vide dans la soirée, je le tiens de Stephens le maître d’hôtel. Monsieur Holmes, une telle situation indique, à mon sens, quelque chose d’effroyable. Par-dessus le marché, qu’est-ce que sir Robert peut bien faire, la nuit, dans la crypte de la vieille chapelle ? Et qu’est-ce que l’individu qu’il y rencontre ?

Holmes se frotta les mains.

— Continuez, monsieur Mason, vous m’intéressez de plus en plus.

— Le maître d’hôtel l’avait vu se rendre une première fois à la crypte : il était minuit et il pleuvait à verse. Intrigué, le lendemain, vers la même heure, je montai jusqu’à la maison : sir Robert venait encore d’en sortir. Stephens et moi partîmes sur ses traces, non sans trembler un peu, car c’eût été pour nous une mauvaise affaire que de nous laisser surprendre ; il a, quand il se monte, des poings redoutables, et il ne respecte personne. Sans le suivre de trop près, et pour cause, nous réussîmes à ne pas le perdre de vue. Il se dirigeait vers la crypte hantée. Un homme l’y attendait.

— La crypte hantée, dites-vous ?

— Je m’explique, monsieur. Il y a dans le parc une chapelle en ruines, si vieille que nul ne sait à quelle époque elle remonte ; et sous cette chapelle est une crypte fort mal réputée dans le pays. C’est un lieu sombre, humide, solitaire pendant le jour ; la nuit, bien peu de gens se risqueraient dans son voisinage. Mais sir Robert n’a pas peur, jamais il n’eut peur de rien. Je le répète : que peut-il faire la nuit dans cette crypte ?

— Un instant, dit Holmes. Vous avez parlé d’un homme avec lequel il s’y rencontre. Cet homme ne serait-il pas simplement un de vos palefreniers, ou quelqu’un de la maison ? Il vous suffirait de le reconnaître, vous l’interrogeriez ensuite.

— Je ne le connais pas.

— Qu’en savez-vous ?

— Je l’ai vu, monsieur Holmes. Cette nuit même où j’accompagnais Stephens. Sir Robert passa tout près de nous, qui tremblions, tapis dans un fourré comme deux lapereaux, car il y avait un peu de lune. Cependant nous entendions l’autre bouger à courte distance. Lui ne nous intimidait pas. Aussi, nous étant relevés sitôt après le passage de sir Robert, nous fîmes semblant de nous promener au clair de lune, de sorte que nous arrivâmes sur l’individu le plus innocemment et comme le plus fortuitement du monde. « Eh ! l’ami, qui êtes-vous ? » lui demandai-je. Il n’avait pas dû nous entendre venir, et nous regarda comme s’il eût vu sortir de l’enfer le diable en personne. Puis il poussa un cri et détala dans les ténèbres de toute la vitesse de ses jambes. Je lui rends cette justice : il court bien. Dans l’espace d’une minute, nous avions cessé de le voir et de l’entendre. Depuis, impossible de savoir qui c’était.

— Pourtant, vous l’aviez vu nettement dans la clarté de la lune ?

— Oui. Et je jurerais que cette face jaune était celle d’un triste sire. Que pouvait-il y avoir de commun entre sir Robert et lui ?

Holmes s’absorba un moment dans ses pensées.

— Qui donc tient compagnie à lady Béatrice Falder ?

— Sa femme de chambre, Carrie Evans, qu’elle a près d’elle depuis cinq ans.

— Et sans doute cette fille lui est dévouée ?

M. Mason laissa voir quelque gêne.

— Dévouée, oui, elle l’est suffisamment, répondit-il enfin ; mais dispensez-moi de vous dire à qui.

— Ah ! fit Holmes.

— Les ragots ne sont pas mon affaire.

— Je comprends, monsieur Mason. La situation est très claire. Au portrait que le docteur Watson m’a fait de sir Robert, je me rends compte que nulle femme n’est à l’abri de ses poursuites. Est-ce de là que viendrait le dissentiment entre le frère et la sœur ?

— Il y a longtemps que le scandale était manifeste.

— Sauf, peut-être, aux yeux de lady Béatrice. Supposez qu’elle s’en soit inopinément avisée. Elle veut congédier sa femme de chambre. Son frère se gendarme. Malade, impotente, elle n’a pas les moyens d’imposer sa volonté. On rive à elle une fille qu’elle déteste. Elle ne souffle plus mot, boude, et s’enivre. Robert, furieux, lui enlève son épagneul favori. Tout cela se tient, n’est-ce pas ?

— Tout cela, oui… mais ensuite ?

— Il est vrai que je ne vois pas comment y rattacher les visites nocturnes à la vieille crypte. Elles n’ont pas de rapport avec le reste.

— Évidemment, monsieur. Et il y a encore une chose qui n’a pas de rapport avec le reste. Pourquoi sir Robert voudrait-il ensevelir un corps humain ?

Holmes se leva en sursaut.

— C’est hier seulement que nous avons fait cette découverte, alors que je venais de vous écrire. À la faveur d’une absence momentanée de sir Robert, parti pour Londres, je descendis dans la crypte avec Stephens. Tout y était dans l’ordre habituel, à ceci près que des restes humains se trouvaient déposés dans un coin.

— Vous avez, j’imagine, prévenu aussitôt la police ?

Notre visiteur ébaucha un sourire.

— Ma foi, monsieur, je ne crois pas que la police s’intéresserait beaucoup à ces restes. Ce n’est, en effet, que la tête et quelques os d’une momie, peut-être vieille de dix siècles. Mais ils n’étaient pas là auparavant, je le jurerais et Stephens aussi. Le coin où on les avait mis sous une planche était, jusqu’ici, toujours resté vide.

— Qu’en avez-vous fait ?

— Nous les avons laissés en place.

— À la bonne heure ! Vous dites que sir Robert était absent hier : est-il de retour ?

— Nous l’attendons aujourd’hui.

— À quel moment sir Robert a-t-il éloigné le chien de sa sœur ?

— Il y a, jour pour jour, une semaine. L’animal hurlait sans discontinuer près du vieux puits couvert, et sir Robert était, ce matin-là, dans ses humeurs noires. Il empoigna le pauvre chien, je crus d’abord qu’il allait le tuer ; mais après il le remit à Sandy Bain, le jockey, en lui disant de le mener chez Barnes, l’aubergiste du Dragon Vert, car il ne voulait plus le revoir.

Holmes réfléchit silencieusement durant quelques minutes. Il avait allumé la plus infecte et la plus culottée de ses pipes. Enfin, prenant la parole :

— Monsieur Mason, dit-il, je ne vois pas très bien ce que vous me voulez dans cette affaire. Ne pourriez-vous préciser un peu ?

— Voici, j’espère, qui précisera pour moi, répliqua M. Mason.

Tirant un papier de sa poche, il le déplia précautionneusement et mit au jour un fragment d’os calciné.

— Où avez-vous trouvé cela ? lui demanda Holmes, qui, tout de suite, avait examiné l’os avec intérêt.

— Il y a dans la cave, sous la chambre de lady Béatrice, un calorifère pour le chauffage central. Ce calorifère était déjà depuis quelque temps éteint ; mais sir Robert se plaignit du froid et le fit rallumer. C’est Harvey, un de mes lads, qui s’en occupe. Il m’arriva, aujourd’hui dans la matinée, apportant cela qu’il venait de trouver dans les cendres, et dont il n’aimait pas l’aspect.

— Je ne l’aime pas non plus, dit Holmes. Qu’en pensez-vous, Watson ?

Bien que le fragment d’os fût à peu près carbonisé, un œil d’anatomiste ne pouvait s’y méprendre.

— C’est le condyle supérieur d’un fémur humain, déclarai-je.

— Tout simplement !

Holmes était devenu grave.

— À quel moment votre lad s’occupe-t-il du calorifère ?

— Il le recharge tous les soirs et n’y touche plus jusqu’au lendemain.

— De sorte que n’importe qui peut s’en approcher la nuit ?

— Certainement.

— En pénétrant du dehors dans la cave ?

— Elle a une porte extérieure.

— Décidément, nous nageons en eau profonde, monsieur Mason, en eau profonde et trouble. Vous dites que sir Robert était absent la nuit dernière ?

— Oui, monsieur Holmes.

— Ce n’est donc pas lui qui aura brûlé les os dans le calorifère ?

— Vous avez raison, pas lui.

— Comment, s’il vous plaît, s’appelle l’auberge dont vous me parliez tout à l’heure ?

— Le Dragon Vert.

— Est-ce un pays de bonne pêche que cette partie du Berkshire ?

À la mine que fit le brave entraîneur, nous ne doutâmes pas qu’il ne crût avoir introduit un toqué dans ses ennuis.

— Mais, monsieur, il y a, paraît-il, de la truite dans le ruisseau du moulin et du brochet dans le lac du château.

— Bon, cela va. Le docteur Watson et moi sommes des pêcheurs endurcis… pas vrai, Watson ? À partir de ce soir, nous changeons d’adresse, nous nous transportons au Dragon Vert. Inutile de vous dire que nous n’aurons aucun besoin de vous y voir, monsieur Mason ; mais vous savez où nous écrire, comme nous saurions où vous trouver, le cas échéant. Dès que je serai entré un peu plus avant dans l’affaire, je vous ferai connaître mon avis motivé.

C’est ainsi que par un beau soir de mai nous nous trouvâmes. Holmes et moi, dans un compartiment de première classe, en route pour la petite « halte facultative » de Shoscombe. Dans le filet au-dessus de nous s’étalait un formidable appareil de cannes à pêche, moulinets et paniers. En quelques tours de roues, une voiture nous conduisit de la station à une taverne du bon vieux temps, dont l’hôte, grand pêcheur lui-même, partagea d’enthousiasme nos vues pour l’extermination des poissons du voisinage.

— Que diriez-vous d’une pêche au brochet dans le lac du château ? lui demanda Holmes.

— Gardez-vous-en bien, monsieur, lui répondit Barnes. Vous risqueriez d’aller faire un plongeon dans le lac avant d’avoir ramené votre ligne.

— Comment ça, s’il vous plaît ?

— Sir Robert est un homme terrible. Il ne voit partout que chercheurs de tuyaux. Deux étrangers comme vous ne se hasarderaient pas si près de ses terrains d’entraînement sans qu’il leur tombât dessus comme le Destin. Il ne laisse pas attenter à ses chances.

— J’ai compris qu’il avait un cheval engagé pour le Derby ?

— Oui, monsieur, un très bon poulain, sur lequel, ici, tout le monde, y compris sir Robert, a misé à fond pour la course. Mais dites-moi donc…

Barnes nous regarda d’un œil soupçonneux.

— J’espère qu’au moins vous n’êtes pas des gens du turf ?

— Ah ! Dieu non ! fit Holmes. Nous sommes, tout bonnement, des Londoniens fatigués qui venons demander un peu d’air au Berskire.

— Quant à ça, vous êtes à la bonne place, vous y trouverez autant d’air pur que vous voudrez. Mais n’oubliez pas mon conseil au sujet de sir Robert : il est de ces hommes qui cognent d’abord et parlent ensuite. Évitez le parc du château !

— Nous l’éviterons, soyez-en certain, monsieur Barnes. À propos, savez-vous qu’il est magnifique l’épagneul qui gémissait tout à l’heure dans le vestibule ?

— Certes, ce n’est pas moi qui vais vous contredire. La vraie race de Shoscombe. Il n’y a pas mieux en Angleterre.

— J’aime beaucoup les chiens. Savez-vous ce que coûterait un animal comme celui-là ?

— Plus que je n’en pourrais donner, monsieur. Mais je l’ai reçu en cadeau de sir Robert lui-même ; aussi dois-je le tenir à l’attache, car, si je le laissais libre, il serait dans un instant au château.

— Nous avons en main quelques atouts, Watson, me dit Holmes quand l’aubergiste nous eut quittés. La partie n’est pas facile, mais nous pourrions, pour l’étudier, nous donner un ou deux jours. Sir Robert est encore à Londres : profitons-en cette nuit pour violer la sainteté de son domaine sans nous exposer à un pugilat. Il y a quelques détails de cette histoire que je ne serais pas fâché de bien établir.

— Vous avez des présomptions, Holmes ?

— Une seule, à savoir qu’il s’est produit un événement de nature à faire, dans la vie du château, une cassure profonde. Quel événement ? Nous ne pouvons que le conjecturer d’après ses effets. Ils sont d’un caractère très mêlé, très curieux ; mais cela même doit nous servir, car il n’y a de cas désespéré que celui où manquent la couleur et la substance. Considérons les données acquises. Le frère ne voit plus la sœur, qu’il aime pourtant et qui est malade. Il la prive de son chien favori. De son chien, Watson… est-ce que cela ne vous suggère rien ?

— Rien, sinon la fureur du frère.

— Possible, à moins que… je m’entends. Continuons d’examiner la situation depuis le commencement de la brouille entre le frère et la sœur, si tant est qu’il y ait brouille. Lady Béatrice garde la chambre, modifie ses habitudes, ne se montre plus que lorsqu’elle sort en voiture avec sa femme de chambre, refuse de s’arrêter à l’écurie pour caresser le poulain qu’elle préfère, et se met, semble-t-il, à boire. C’est bien tout, n’est-ce pas ?

— Vous oubliez l’affaire de la crypte.

— Là, nous passons à autre chose. Il y a deux ordres de faits, ne les confondons pas, je vous prie. Vous m’accorderez que les faits numéro 1, concernant lady Béatrice, ont quelque chose de vaguement sinistre.

— J’avoue n’y rien comprendre.

— Alors, venons aux faits numéro 2, concernant sir Robert. Sir Robert a un désir éperdu de gagner le Derby. Il est entre les mains des usuriers, qui peuvent à tout moment saisir son écurie de courses et le faire vendre. Son audace naturelle s’accroît de son désespoir. Il tire ses revenus de sa sœur, dont la femme de chambre est son instrument. Je crois bien que jusque-là nous sommes sur un terrain solide.

— Mais la crypte ?

— Ah ! oui, la crypte. Supposons… hypothèse scandaleuse, mais uniquement faite pour les besoins de la discussion… supposons que sir Robert ait tué sa sœur.

— Mon cher Holmes, il n’est pas question de cela.

— Je veux bien le croire, Watson. Sir Robert est d’une famille honorable, mais on trouve parfois un corbeau parmi les aigles. Raisonnons un moment sur cette hypothèse. Sir Robert ne peut s’enfuir sans avoir réalisé sa fortune, et, cette fortune, il ne peut la réaliser qu’en réussissant son coup avec Shoscombe Prince. Il est donc obligé de rester. Pour cela, il faut non seulement qu’il se débarrasse de la morte, mais qu’il lui substitue une figurante. Avec la complaisance de la femme de chambre, ce n’est pas impossible. La crypte ne reçoit guère de visites ; on peut y transporter le cadavre, en attendant de le brûler secrètement, pendant la nuit, dans le calorifère, où il laissera, de son passage, une preuve comme celle que nous avons vue. Qu’en dites-vous, Watson ?

— Qu’une fois admise la monstrueuse supposition, tout devient admissible.

— Je songe pour demain à une petite expérience de nature à nous éclairer. D’ici là, pour bien tenir notre rôle, nous allons, si vous m’en croyez, inviter notre hôte à boire avec nous du vin de sa cave et, tout en buvant, l’entretenir d’anguilles et de vandoises, ce qui paraît être le sûr moyen de gagner son cœur. Un hasard de la conversation peut amener tel ou tel potin du pays qui ne nous serait pas inutile.

Au matin, Holmes s’aperçut que nous manquions d’appât pour le brochet, ce qui nous justifia de ne pas aller pêcher le jour même. Vers 11 heures, nous partîmes en promenade. Il avait obtenu qu’on nous laissât emmener l’épagneul noir.

— Nous y voilà, me dit-il, comme nous arrivions à une double porte grillée que sommaient deux griffons héraldiques. Vers midi, chaque jour, à ce que m’a raconté Barnes, lady Béatrice va faire un tour en voiture. L’équipage doit ralentir pendant qu’on ouvre la grille. Eh bien, au moment où il sera près de passer, mais avant qu’il ait repris de la vitesse, je désire que vous, Watson, vous arrêtiez le cocher en lui posant une question quelconque. Ne vous inquiétez pas de moi : caché derrière des houx, je verrai ce que j’ai à voir.

Notre attente ne fut pas longue. Au bout d’un quart d’heure, une grande calèche jaune attelée de deux splendides steppeurs gris descendait, capote baissée, la longue avenue. Holmes, avec le chien, se blottit derrière un buisson. Je m’étais arrêté, balançant ma canne d’un air dégagé, au milieu de la route. Un gardien s’élança pour ouvrir la grille.

L’attelage s’était mis au pas, j’eus tout loisir d’examiner les deux personnes qui occupaient la voiture. Une jeune femme au teint vif, cheveux blonds et regard impudent, était assise à gauche. Elle avait à sa droite une personne âgée, voûtée, qu’un amoncellement de châles sur les épaules et autour de la tête disait être une malade. Comme les chevaux débouchaient sur la route, je levai la main d’un geste autoritaire, le cocher arrêta, je lui demandai si sir Robert était au château.

Dans ce même instant, Holmes sortait de derrière le buisson et lâchait l’épagneul. Avec un cri de joie, l’animal bondit vers la voiture, sauta sur le marche-pied. Mais aussitôt sa joie fit place à une colère furieuse, il se mit à mordre avec rage le bas de la robe qui pendait au-dessus de lui.

— En route ! en route ! cria une voix rauque.

Le cocher toucha, nous laissant, Holmes et moi, plantés là, au beau milieu de la chaussée.

— J’en ai le cœur net, Watson, me dit Holmes en raccrochant la laisse au collier de l’épagneul toujours très excité. L’animal pensait revoir sa maîtresse, il n’a trouvé qu’une étrangère. Les chiens ne se trompent pas.

— Mais la voix était celle d’un homme ! m’écriai-je.

— En effet ! vous venez d’ajouter un atout à notre jeu, Watson. Ce qui n’empêche pas que nous restions tenus à une extrême prudence.

Mon ami semblait n’avoir pas d’autre projet pour la journée, et le fait est que nous la passâmes à pêcher dans le ruisseau du moulin, si bien qu’à dîner nous nous régalâmes d’un plat de truites. C’est après dîner seulement que je vis se réveiller l’activité d’Holmes. Nous nous retrouvâmes côte à côte sur la même route qui déjà le matin nous avait menés à la grille du parc. Une longue silhouette s’y dressait, comme une sentinelle : nous reconnûmes notre ami de la veille, M. John Mason, l’entraîneur.

— Bonsoir, messieurs, nous dit-il. J’ai reçu votre petit mot, monsieur Holmes. Sir Robert n’est pas encore de retour, mais je crois savoir qu’on l’attend d’un moment à l’autre.

— Quelle distance y a-t-il de la maison à la crypte ? demanda Holmes.

— Un bon quart de mille.

— J’estime, alors, que nous n’avons pas à nous préoccuper de sir Robert.

— Parlez pour vous, monsieur Holmes. À peine arrivé, il voudra me voir pour que je lui donne les dernières nouvelles de Shoscombe Prince.

— Ah ! bon. Il nous faut, dans ce cas, travailler sans vous. Montrez-nous le chemin de la crypte, vous nous laisserez ensuite.

Il faisait une nuit profonde, sans lune. Cependant, conduits par M. Mason à travers les prairies, nous finîmes par voir se découper devant nous la masse obscure de l’ancienne chapelle. Une brèche béante tenait la place du porche. Nous la franchîmes. Butant contre les amas de gravats, notre guide se dirigea vers un angle de l’édifice d’où un escalier à pic s’enfonçait dans le souterrain. Il frotta une allumette, nous vîmes s’éclairer ce lieu mélancolique, sinistre et malodorant. Un peu partout, les murs de grosse pierre croulaient. Des piles de cercueils, les uns de pierre, les autres de plomb, s’étageaient sur tout un côté jusqu’à la hauteur de la voûte, dont les arceaux se perdaient dans l’ombre au-dessus de nos têtes. Holmes avait allumé sa lanterne. Le faisceau de lumière jaune violemment projeté sur ce décor funèbre arrachait des reflets aux plaques des cercueils, qui pour la plupart portaient gravés la couronne et le griffon de la vieille famille, attachée à ses dignités jusque dans la mort.

— Vous nous avez parlé de quelques os, monsieur Mason. Pourriez-vous nous les montrer avant de vous retirer ?

— Ils sont là, dans ce coin.

Tout en parlant, M. Mason s’approchait du coin qu’il désignait. Mais soudain, la lumière ayant pris la même direction, il s’arrêta, muet d’étonnement.

— Les os n’y sont plus ! dit-il.

— Je m’y attendais, fit Holmes avec un rire étouffé. On en retrouverait sans doute les cendres dans le même foyer qui en a déjà consumé d’autres.

— Mais qu’est-ce donc, s’écria M. Mason, que cette fantaisie de livrer au feu les os d’un homme mort depuis mille ans ?

— C’est pour le savoir que nous sommes ici. La recherche peut être longue, nous ne vous retenons pas. Ou je me trompe bien, ou nous aurons, d’ici à demain, résolu le problème.

Sitôt après le départ de Mason, Holmes se mit à examiner soigneusement, un par un, les cercueils. Il commença par le plus ancien, placé au centre, et d’origine apparemment saxonne. Puis une longue rangée normande de Hugos et d’Odos le conduisit jusqu’à sir William et sir Denis Falder, qui étaient du dix-huitième siècle ; une heure du matin avait dû sonner quand il s’arrêta devant un cercueil de plomb posé debout contre l’entrée de la crypte. Je l’entendis pousser un petit cri de satisfaction, et connus, à ses mouvements plus rapides mais délibérés, qu’il touchait au but. Quand, avec une attention ardente, il eut bien promené sa loupe sur les rebords du pesant couvercle, il prit dans sa poche un de ces ciseaux à froid dont on se sert pour ouvrir les caisses, et l’inséra sous le couvercle, qui semblait n’être retenu que par deux crampons. Il y eut un bruit d’arrachement, de déchirement ; les crampons cédèrent. Mais à peine le couvercle avait-il, en se rabattant, révélé en partie le contenu du cercueil. Holmes fut soudainement interrompu dans son travail.

Quelqu’un marchait au-dessus de nous dans la chapelle. La promptitude et la fermeté du pas marquaient, tout ensemble, un dessein bien arrêté et la parfaite connaissance des lieux. Un flot de lumière coula par l’escalier, un homme s’encadra dans l’ogive de la voûte gothique. Il était véritablement terrible à voir, énorme de carrure et de stature, l’air farouche. Une grande lanterne d’écurie qu’il portait à longueur de bras éclairait son visage énergique barré d’une forte moustache. Ses yeux chargés de colère exploraient d’un regard fulgurant les moindres coins de la crypte. Enfin, les arrêtant avec stupeur sur mon compagnon et sur moi :

— Qui diable êtes-vous ? dit-il d’une voix tonnante. Et que faites-vous chez moi ?

Puis, comme Holmes ne s’empressait pas de lui répondre, il fit deux pas vers nous en levant une grosse canne qu’il tenait :

— M’entendez-vous ? cria-t-il. Qui êtes-vous et que faites-vous ici ?

Sa canne décrivait des moulinets dans l’espace.

Holmes, loin de reculer, marcha sur lui.

— Moi aussi, j’ai une question à vous poser, sir Robert, dit-il du ton le plus sévère. Qu’est-ce que ce cercueil ? et que fait-il à cette place ?

Il se tourna, détacha complètement le couvercle. À la lueur de la lanterne, nous vîmes un corps enveloppé d’un drap blanc d’où ne sortait qu’une tête affreuse, aux traits de sorcière, toute en menton et en nez, un visage affaissé, décoloré, où les yeux brillaient d’un éclat de vitre.

Le baronet poussa un cri et, chancelant, s’appuya contre la pierre d’un sarcophage.

— Comment avez-vous pu savoir ?...

Mais tout de suite ses façons brutales lui revinrent.

— En quoi est-ce là votre affaire ?

— Je m’appelle Sherlock Holmes, lui répondit mon ami, peut-être ce nom ne vous est-il pas inconnu. En tout cas, ce qui est mon affaire et l’affaire de tout honnête homme, c’est le respect dû à la loi. J’ai idée qu’à cet égard on vous demanderait justement des comptes.

Sir Robert braquait sur nous des yeux enflammés. Cependant l’assurance d’Holmes, sa voix tranquille et froide l’impressionnèrent.

— Pardieu, vous avez raison, monsieur Holmes, dit-il. Les apparences m’accusent. Mais je ne pouvais agir autrement que je n’ai fait.

— Il me plairait de le croire. Malheureusement, je crains que vous n’ayez à vous expliquer avec la police.

Sir Robert haussa ses larges épaules.

— S’il le faut, soit, je m’expliquerai. Mais d’abord, veuillez me suivre au château, vous serez mon premier juge.

Un quart d’heure plus tard, nous entrions dans une pièce confortablement meublée qui devait être la vieille salle d’armes, car des fusils bien alignés y reluisaient derrière des vitrines. Sir Robert nous y laissa quelques minutes. Quand il revint, il amenait avec lui deux personnes, dont l’une était l’éclatante jeune femme que nous avions aperçue dans la voiture, et l’autre un petit homme à face de rat, aux manières désagréablement furtives. Tous les deux semblaient ébahis, d’où nous conclûmes que sir Robert n’avait pu leur donner qu’une idée très sommaire des événements.

— Voici, nous dit sir Robert avec un geste de présentation, M. et Mrs. Norlett. Mrs. Norlett, sous le nom d’Evans, qui est celui de sa famille, remplissait depuis plusieurs années auprès de ma sœur les fonctions de femme de chambre et de confidente. Si je la fais venir ici avec son mari, c’est que pour moi, sans doute, le parti le plus sage est de vous exposer sincèrement la situation, et qu’ils sont seuls au monde à pouvoir confirmer ce que je vais dire.

— Mais est-il nécessaire que vous parliez ? avez-vous suffisamment réfléchi, sir Robert ? s’écria la femme.

— Pour ma part, je n’assume aucune responsabilité, déclara le mari.

Sir Robert lui décocha un regard méprisant.

— Les responsabilités, répliqua-t-il, je les assume toutes. Écoutez-moi, monsieur Holmes. Il faut que vous n’ayez plus rien à apprendre sur l’état de mes affaires pour que je vous aie trouvé où je vous ai trouvé. Vous savez donc, probablement, que j’ai un cheval noir engagé pour le Derby et que j’attache à son succès une importance capitale. Si je gagne, tout me devient simple ; si je perds… mais c’est une éventualité que j’aime mieux ne pas envisager.

— Je comprends, dit Holmes.

— En toutes choses, je dépends de ma sœur Béatrice ; mais on sait qu’elle n’a que l’usufruit du domaine ; et quant à moi, je suis entièrement aux mains des usuriers. S’ils soupçonnaient que ma sœur fût en danger de mort, ils s’abattraient comme une nuée de vautours sur Shoscombe. Mes écuries, mes chevaux, il n’y a rien ici qu’on ne saisirait. Eh bien, monsieur Holmes, ma sœur est morte l’autre semaine.

— Et vous n’en avez avisé personne ?

— Le pouvais-je ? j’étais en face de la ruine. Au contraire, en gagnant trois semaines, je sauvais tout. La femme de chambre avait pour mari l’homme que voilà, qui est acteur. Nous pensâmes ou, plutôt, je pensai qu’il pourrait, durant cette période, jouer le personnage de lady Béatrice. Il ne s’agissait que de se montrer une fois par jour en voiture, car jamais elle ne recevait chez elle que sa femme de chambre. Cela s’arrangea sans peine. Ma sœur avait succombé à l’hydropisie qui l’affligeait depuis longtemps.

— Sur ce point, le coroner décidera.

— Son médecin, au besoin, certifierait que, dans ces derniers mois, bien des signes permettaient d’augurer sa mort prochaine.

— Bon. Mais que fîtes-vous quand elle fut morte ?

— Impossible de garder le corps ici. Dès la première nuit, aidé de Norlett, je le portai à la maisonnette où est l’ancien puits actuellement inutilisé. Mais nous avions été suivis par l’épagneul de ma sœur, l’animal ne cessait de geindre à la porte, ce qui m’obligea de chercher une cache plus sûre. Je me défis de l’épagneul, et nous transportâmes le corps dans la crypte de l’ancienne chapelle. Ce n’était là ni indignité ni profanation, monsieur Holmes. Je n’ai pas le sentiment d’avoir outragé la mort.

— Votre conduite, sir Robert, me paraît inexcusable.

— Il est facile de prêcher ; à ma place, sans doute auriez-vous agi comme moi. On ne voit pas tous ses projets, tous ses espoirs menacés d’un désastre, sans tenter de les sauver. Il me sembla que ma sœur pouvait honorablement reposer pour un temps dans le cercueil d’un des ancêtres de son mari, en cette crypte qui est toujours un lieu consacré. Nous ouvrîmes le cercueil, nous en retirâmes les ossements qu’il contenait et nous y couchâmes ma sœur. Nous ne pouvions laisser les ossements traîner sur le sol, nous les emportâmes, et, la nuit d’après, Norlett descendit les brûler dans le calorifère. Telle est mon histoire, monsieur Holmes, je ne comprends pas encore, je l’avoue, comment vous avez bien pu me forcer à vous la dire.

Holmes se perdit un instant dans ses réflexions.

— Votre récit pêche par un point, sir Robert, dit-il enfin. Les enjeux que vous avez mis sur la course, et par conséquent vos espoirs pour l’avenir, continueraient de valoir ce qu’ils valent même si vos créanciers saisissaient le domaine.

— Mais le cheval fait partie du domaine. Qu’aurait-on souci de mes enjeux ? Vraisemblablement, on ne le laisserait pas courir. Mon créancier principal est, par malheur, mon plus mortel ennemi, un fripon, une canaille, Sam Brewer, que j’ai dû naguère cravacher à Newmarket. Vous figurez-vous qu’il chercherait à me sauver ?

— Il va de soi, sir Robert, dit Holmes en se levant, que l’affaire, maintenant, relève de la police. J’avais le devoir d’y porter la lumière : c’est fait, je m’en dessaisis. Touchant la moralité ou la décence de votre conduite, il ne m’appartient pas d’exprimer une opinion. Bientôt minuit, Watson : il est temps de regagner notre humble gîte.

On sait généralement que cette histoire eut un dénouement plus heureux que ne le méritaient les actes de sir Robert. Shoscombe Prince gagna le Derby, sir Robert réalisa dans ses paris un bénéfice net de 80.000 livres ; ses créanciers, pour avoir patienté jusqu’après la course, furent pleinement désintéressés, et il lui resta de quoi se refaire une belle situation. La police et le coroner usèrent d’indulgence : sauf qu’on lui infligea un très léger blâme pour n’avoir pas déclaré à temps le décès de lady Béatrice, il se tira indemne de l’aventure. Aucune ombre ne pesa plus sur sa carrière, qu’il poursuivit, au milieu de la considération de tous, jusqu’à un âge avancé.

XII

LE VIEUX MARCHAND DE COULEURS

Sherlock Holmes était, ce matin-là, mélancolique et d’humeur philosophante. Sa nature vive et pratique avait de ces réactions.

— Vous l’avez vu ? me demanda-t-il.

— Qui ça ? le vieux qui sort de chez vous ?

— Précisément.

— Je l’ai croisé à la porte.

— Quel effet vous a-t-il produit ?

— Celui d’un pauvre être pitoyable et inutile, d’une loque. Cet homme est de vos clients ?

— Mon Dieu, je crois pouvoir lui donner ce titre.

— De quoi s’agit-il ?

Holmes prit sur sa table une carte de visite fort défraîchie.

— L’individu qui nous occupe, Josias Amberley, était, à ce qu’il raconte, le second des associés Brickfall et Amberley, fabricants d’articles pour la peinture, dont vous pouvez voir la marque sur des boîtes de couleur. Ayant fait sa petite pelote, il se retira des affaires à l’âge de soixante et un ans, acheta une maison à Lewisham et s’y installa pour y jouir du repos après une existence de labeur sans trêve. Un avenir tolérable lui paraissait assuré.

— En effet.

Holmes jeta un coup d’œil sur quelques mots griffonnés par lui au dos d’une enveloppe.

— Ceci se passait en 1896, Watson. Au début de 1897, il épousa une femme plus jeune que lui de vingt ans. L’aisance, une femme, des loisirs : devant ses pas la route s’ouvrait toute plane. Et il a suffi de deux années pour faire de lui ce que vous avez vu, la créature la plus délabrée, la plus misérable qui rampe sous le soleil.

— Qu’est-il donc arrivé ?

— Cet Amberley a, pour le jeu d’échecs, une passion que partageait un jeune médecin du voisinage. Le docteur Ray Ernest, j’ai noté son nom, fréquentait chez les Amberley. Sa femme et le docteur se sont enfuis la semaine dernière, et l’épouse a emporté dans son bagage un coffre renfermant la plupart des titres et valeurs laborieusement acquis par le bonhomme. Retrouverons-nous la dame ? Sauverons-nous l’argent ?

— Qu’allons-nous faire ?

— La question immédiate, c’est de savoir ce que vous, mon cher Watson, vous allez faire. Du moins, si vous avez la bonté d’étudier le cas avec moi. Vous savez combien je suis pris en ce moment. Je n’ai pas le temps de me rendre à Lewisham, et pourtant les informations recueillies sur place ont une valeur particulière. Le vieux a insisté tant qu’il a pu pour me décider à partir, je lui ai dit l’empêchement où j’étais de quitter Londres. Il est tout prêt à recevoir mon suppléant.

— Disposez de moi, répliquai-je. À la vérité, je ne puis vous être d’un grand service, mais je ne demande qu’à m’employer de mon mieux.

Et c’est ainsi qu’un après-midi d’été je me mis en route pour Lewisham, ne songeant guère qu’en l’espace d’une semaine l’affaire où je m’engageais allait devenir, d’un bout à l’autre de l’Angleterre, l’objet des plus ardentes discussions.

Il était tard dans la soirée quand je revins à Baker Street rendre compte de mon mandat. Je trouvai Sherlock Holmes couché, tout du long de son maigre corps, dans la profondeur de son fauteuil. La pipe à la bouche, enveloppé d’une âcre et lente fumée, les paupières basses, j’aurais pu le croire endormi si, à chaque fois que j’interrompis mon rapport ou dans les endroits qui prêtaient au doute, ses yeux brillants et acérés ne m’eussent transpercé comme des rapières.

— La maison de M. Josias Amberly, dis-je, s’appelle « le Refuge » : c’est un détail que je crois devoir vous intéresser, Holmes. Vous connaissez le pays, ses monotones rues de brique, ses mornes routes de banlieue : juste au milieu, pareille à un îlot d’élégance et de confort ancien, il y a cette vieille maison, qu’entoure un grand mur tapissé de lichen et couronné de mousse, le genre de mur…

— Trêve de poésie, Watson ! fit sévèrement Holmes. Nous dirons que le mur était un grand mur de brique.

— Soit. Je n’aurais jamais déniché le « Refuge » si je ne m’étais renseigné près d’un flâneur qui fumait dans la rue, et que je ne mentionne pas sans raison : grand, brun, la moustache forte, l’allure militaire, il ne répondit à ma question que d’un signe de tête, mais accompagné d’un coup d’œil si curieux, si interrogateur, qu’il m’est ensuite revenu à l’esprit.

« Comme je franchissais la grille, je vis M. Amberley descendre l’allée. Je ne l’avais qu’entr’aperçu ce matin, et déjà il m’avait paru un être baroque ; mais là, dans la pleine lumière, il me parut encore plus anormal.

— Vous pensez bien, dit Holmes, que j’ai déjà mon avis à cet égard, cependant je ne serais pas fâché d’avoir votre impression.

— À la lettre, il me sembla cassé par le chagrin ; il ployait comme sous un trop lourd fardeau. Ce n’était pourtant pas l’individu chétif que je m’étais d’abord figuré, car ses épaules, son torse sont d’un géant ; mais il s’effile par le bas et ses jambes sont deux fuseaux.

— Le soulier gauche fait des plis, le droit est tout raide.

— Je n’ai pas remarqué cela.

— Vous ne pouviez pas le remarquer. J’ai reconnu le pied artificiel. Continuez.

— Ce qui me frappa, ce fut l’abondance des mèches grises qui bouclaient par-dessous son vieux chapeau de paille, et aussi l’expression farouche et passionnée de son visage, le dessin accusé de ses traits.

— Très bien, Watson. Et que vous dit-il ?

— Il commença par déverser dans mon sein l’histoire de ses griefs. Pendant ce temps, nous faisions les cent pas dans l’allée, et je promenais les yeux autour de moi. Le jardin n’était que plantes montées en graines. Il y régnait un tel désordre qu’on le sentait abandonné de l’art et retournant librement à la nature. Je me demande comment une femme avait pu décemment tolérer une incurie pareille. La maison elle-même était de la dernière malpropreté. Mais apparemment le pauvre homme en avait conscience et s’efforçait d’y porter remède, car il tenait un pinceau de la main gauche, et dans le milieu du hall traînait un grand pot de peinture verte avec laquelle il venait de s’escrimer sur les boiseries.

« Il m’introduisit dans la triste pièce qui lui servait de bureau, et, là, nous causâmes longuement. Bien entendu, il était désappointé de ce que vous n’étiez pas venu.

« — Je n’osais espérer sa visite, me dit-il ; l’humble personnage que je suis, et surtout à l’heure actuelle, après la perte d’argent qui m’afflige, ne pouvait se flatter d’obtenir toute l’attention d’un homme aussi célèbre que M. Sherlock Holmes.

« À défaut de domestique, le service de la maison est fait par une femme qui vient chaque matin et reste jusqu’au soir six heures. Le soir où Mrs. Amberley prit la fuite, son mari, pour la distraire, avait retenu deux places de troisième galerie au théâtre de Haymarket ; mais à la dernière minute, prétextant une violente migraine, elle refusa de le suivre, et il sortit seul. Le fait me semble prouvé, Amberley m’ayant montré le billet destiné à sa femme et dont elle n’avait pas fait usage.

— Voilà qui est curieux, dit Holmes, dont l’intérêt, visiblement, s’éveillait. Poursuivez, je vous prie, Watson. Avez-vous examiné le billet, et, par hasard, en auriez-vous retenu le numéro ?

— Par hasard, je l’ai retenu, fis-je avec quelque orgueil. Il se trouve être mon ancien numéro de collège, 31 ; de sorte qu’il s’est gravé dans ma mémoire.

— Parfait, Watson ! Donc, le siège du mari devait être le 30 ou le 32 ?

— Assurément, répondis-je, sans bien comprendre la pensée d’Holmes. Et j’ajoute que c’était un siège de la rangée B.

— À merveille. Que vous dit encore Amberley ?

— Il me montra sa « resserre », comme il dit. Et c’est, en effet, une vraie resserre de banque, avec portes et volets de fer capables, comme il le proclame, de déjouer les efforts des cambrioleurs. Mais sa femme en devait avoir une clef, puisque les deux complices ont réussi à faire disparaître sept mille livres d’espèces et de titres.

— De titres ? Comment disposeront-ils de titres ?

— Amberley en a remis une liste à la police, ce qui lui permet d’espérer qu’on n’arrivera pas à les négocier. Vers minuit, rentrant du théâtre, il trouva la resserre ouverte à tout vent et mise au pillage. Sa femme avait filé avec l’autre sans même lui laisser un mot. Depuis lors, il n’en a plus eu de nouvelles, bien qu’il soit allé sur-le-champ déposer une plainte.

Holmes se consulta une minute.

— Vous dites qu’au moment de votre arrivée, Amberley était en train de peindre : que peignait-il ?

— Le corridor. Il avait déjà peint auparavant la porte et les boiseries de son bureau.

— Ne trouvez-vous pas qu’en de telles circonstances c’était une occupation singulière ?

— « Il faut bien faire quelque chose pour tromper son chagrin », m’expliqua-t-il. Explication excentrique, évidemment ; mais lui-même n’est-il pas un excentrique ? Il mit en pièces devant moi, dans un transport de fureur, la photographie de sa femme. « Je ne veux plus, vociféra-t-il, avoir jamais sous les yeux cette face maudite ! »

— Bon. Voyez-vous encore rien qui m’intéresse ?

— Oui, une chose, une chose qui m’a étonné par-dessus tout. Je m’étais fait ramener à la gare de Blackheath et venais de monter dans le train quand, à la seconde où il s’ébranlait, je vis un homme s’élancer dans le compartiment voisin. Vous savez, Holmes, que je saisis vite les physionomies. Cet homme était, sans aucun doute, l’individu brun près de qui je m’étais renseigné dans la rue. Je le vis une fois de plus au Pont de Londres, puis je le perdis dans la foule. J’ai la conviction qu’il me suivait.

— Sûrement, fit Holmes, sûrement ! Un homme grand, brun, à fortes moustaches, m’avez-vous dit, et qui portait des lunettes fumées ?

— Holmes, vous êtes sorcier. Effectivement, c’est un détail que j’oubliais, il avait les yeux protégés par une paire de conserves.

— Et il arborait à la cravate, en guise d’épingle, l’emblème maçonnique ?

— Holmes !

— Tout cela est des plus simples, mon cher Watson. Mais revenons à la question pratique. J’avoue que l’affaire, après m’avoir paru assez absurde pour mériter à peine l’attention, prend très rapidement la tournure contraire. Si, dans l’accomplissement de votre mission, vous avez laissé échapper tout l’important, du moins ce qui s’est imposé à vous suscite des réflexions sérieuses.

— Qu’ai-je donc, s’il vous plaît, laissé échapper ?

— Ne vous piquez pas, mon ami. Je ne vous fais pas un procès de tendance. Nul ne se fût tiré de là mieux que vous ; certains, peut-être, ne s’en fussent pas tirés aussi bien. Mais il est, sans contredit, quelques points dont vous n’avez pas vu l’importance capitale. Par exemple, quelle opinion les voisins ont-ils de couple Amberley ? Voilà un renseignement précieux. Et qu’est-ce que le docteur Ernest ? Un viveur, un séducteur de profession, comme on pourrait le croire ? Quand on a vos avantages naturels, Watson, on trouve chez n’importe quelle femme une auxiliaire ou une complice. Avez-vous causé avec la demoiselle de la poste ou avec l’épicière ? Je vous imagine volontiers chuchotant des fadaises à la jeune hôtelière de l’Ancre Bleue et recevant d’elle, en échange, quelques renseignements solides.

— Je puis encore le faire.

— Inutile. Grâce au téléphone et à Scotland Yard, je sais, d’ordinaire, sans quitter cette chambre, ce qu’il m’est indispensable de savoir. Or, ce que j’ai su confirme le récit de notre homme. Il a, dans le pays, la réputation d’un grigou, autant que d’un mari exigeant et dur. Qu’il gardât une forte somme d’argent dans sa resserre, le fait n’est pas douteux. Tout cela se tient le mieux du monde, on ne voit guère ce qui pourrait y être ajouté…

Je fus sur pied de bonne heure le lendemain ; des croûtons de toasts et deux coquilles d’œufs brisés me dirent qu’Holmes avait été plus matinal encore. Je trouvai sur la table ce billet hâtivement tracé :

« Mon cher Watson, il y a un ou deux points sur lesquels je voudrais me mettre d’accord avec M. Josias Amberley, après quoi il se peut que l’affaire soit résolue… ou subsiste tout entière. Je vous demande de vouloir bien vous tenir à ma disposition vers trois heures pour le cas où j’aurais besoin de vous.

S. H. »

 

Je ne revis plus mon ami qu’à l’heure dite, où il revint préoccupé, grave, renfermé. En pareille occurrence, le plus sage est de le laisser tranquille.

— Amberley n’est pas là ?

— Non.

— Ah ! je comptais sur lui.

La déception d’Holmes fut courte, Amberley ne tarda pas d’arriver. Sur son austère visage se marquaient l’étonnement et l’inquiétude.

— Monsieur Holmes, je viens de recevoir un télégramme incompréhensible.

Ce disant, il tendait le télégramme à Holmes, qui lut tout haut :

— « Venez immédiatement, sans faute. Peux vous renseigner sur votre perte récente. — ELMAN, Presbytère. »

— Expédié à deux heures dix de Little Purlington, continua Holmes. Little Purlington est dans l’Essex, je crois. Eh bien, vous allez partir tout de suite. Nous avons là un répondant sérieux, le vicaire de la localité. Où est mon annuaire ecclésiastique ? Oui, voilà : « J.-O. Elman, licencié ès-lettres, vicaire de Mossmoor et Little Purlington. » Regardez l’horaire des trains, Watson.

— Il y en a un qui part de Liverpool Street à cinq heures vingt.

— Très bien. Vous devriez accompagner M. Amberley, il peut avoir besoin de conseil ou d’aide. L’affaire touche à sa crise.

Mais notre client n’avait pas l’air pressé de se mettre en route.

— Ce télégramme n’a pas le sens commun, monsieur Holmes, dit-il. N’allons pas gaspiller notre temps et notre argent. Qu’est-ce que peut bien savoir ce vicaire ?

— Il ne vous eût pas télégraphié s’il n’avait su quelque chose. Annoncez-lui votre venue.

— Je ne crois pas que je me décide.

Holmes prit sa mine la plus sévère.

— Monsieur Amberley, dit-il, votre refus de poursuivre, dans le moment où s’offre à vous un indice de cet ordre, produirait la plus fâcheuse impression sur la police et sur moi. Il semblerait dénoter chez vous un véritable manque d’empressement dans la recherche.

Cette idée parut horripiler notre client.

— Bon, bon ! si vous le prenez ainsi, j’irai trouver cet homme. À vue de nez, j’aurais considéré comme folle l’hypothèse qu’il ait rien à m’apprendre ; mais du moment que vous estimez le contraire…

La question était tranchée. Un conseil que me glissa Holmes dans le creux de l’oreille avant de me laisser sortir me montra combien il attachait d’importance à notre voyage.

— Quelque moyen que vous deviez employer, faites qu’Amberley parte. Et si, malgré tout, il vous glisse entre les mains, courez à la première cabine téléphonique, envoyez-moi ce simple message : « Déguerpi ». Où que je sois, je m’arrangerai pour qu’il me parvienne.

On ne va pas comme on veut à Little Purlington, situé sur une ligne d’embranchement ; et je n’ai gardé du trajet qu’un assez déplaisant souvenir, car le temps était lourd, le train paresseux et mon compagnon maussade : à peine ouvrit-il la bouche, sauf pour récriminer, de temps à autre, sur l’inutilité de notre dérangement. Lorsqu’enfin nous atteignîmes la petite station, il nous restait à faire, en voiture, deux milles de chemin jusqu’au presbytère, où un gros clergyman solennel, pour ne pas dire pompeux, nous reçut dans son cabinet.

— Eh bien, messieurs, nous demanda-t-il, que désirez-vous de moi ?

— Nous venons, expliquai-je, en réponse à votre télégramme.

— Mon télégramme ? Je n’ai pas envoyé de télégramme.

— Je parle du télégramme qu’a reçu de vous M. Josias Amberley, concernant sa femme et son argent.

— Si c’est une plaisanterie, je la trouve d’un goût discutable, monsieur, me répondit avec irritation le vicaire.

Notre client et moi nous entreregardâmes, confondus.

— Je croirais plutôt à un malentendu, répliquai-je. Y aurait-il ici deux presbytères ? Voici le télégramme, adressé du presbytère et signé du nom d’Elman.

— Il n’y a ici qu’un presbytère, monsieur, comme il n’y a qu’un vicaire. Ce télégramme est une odieuse mystification, que devra éclaircir la police. En attendant, je ne vois pas d’utilité à prolonger cet entretien.

Et là-dessus, je me retrouvai arpentant avec M. Amberley la chaussée d’un village qui me parut le plus primitif de l’Angleterre. Nous nous dirigeâmes vers le bureau du télégraphe, mais déjà il était fermé. Cependant le petit hôtel du chemin de fer avait le téléphone, de sorte que je pus me mettre en communication avec Holmes. Il ne fut pas moins surpris que nous du résultat de notre voyage.

— Bizarre ! fit la voix lointaine, bizarre ! Je crains beaucoup, mon cher Watson, que vous n’ayez pas un train de retour dans la soirée. Je vous aurai exposé, sans le vouloir, aux horreurs d’une auberge de campagne. Heureusement, il vous reste la Nature, Watson, la Nature et M. Josias Amberley, pour vous distraire. Vous pourrez communier à loisir avec l’une et l’autre.

Et un petit rire narquois m’annonça la fin de la conversation.

Je m’étais vite aperçu que mon client méritait sa réputation de ladre. Il avait grogné sur les frais du déplacement, insisté pour voyager en troisième classe, poussé les hauts cris devant la note d’hôtel. Quand, le lendemain matin, nous rentrâmes à Londres, je n’aurais su dire lequel, de lui ou de moi, était de la plus méchante humeur.

Néanmoins, il consentit à me suivre. J’avais, par le téléphone, prévenu Holmes de notre arrivée : nous ne trouvâmes chez lui qu’un billet nous disant qu’il s’était rendu à Lewisham, où il nous attendait. Si ce fut pour nous une surprise, c’en fut une encore plus grande lorsque, en entrant chez notre client, nous vîmes installé dans le salon, à côté d’Holmes, un homme d’aspect sourcilleux, impassible, qui abritait ses yeux derrière des verres fumés et portait à la cravate une grosse épingle maçonnique. Holmes nous le présenta.

— Mon ami M. Barker. Bien que nous travaillions chacun de notre côté, lui aussi, monsieur Amberley, s’intéresse à votre affaire ; et nous avons tous deux une question à vous poser.

M. Amberley s’assit pesamment. Il avait le sentiment d’une menace, je le lus dans la fixité de ses yeux et la contraction de ses traits.

— Quelle question, monsieur Holmes ?

— Seulement celle-ci : qu’avez-vous fait des cadavres ?

Amberley poussa un grand cri et bondit sur pied. Griffant l’air de ses doigts osseux, la bouche ouverte, il semblait un horrible oiseau de proie. Nous eûmes ainsi, dans le temps d’un éclair, la vision subite du véritable Josias Amberley, démon à l’âme et au corps également difformes. En retombant sur son siège, il porta vivement la main à ses lèvres, comme pour étouffer une quinte de toux. Mais Holmes, lui sautant à la gorge, l’obligea de baisser la tête jusqu’au parquet, où il lui fit cracher dans un spasme une pastille blanchâtre.

— Pas de ces coups-là, Josias Amberley, dit-il. Tout doit se passer congrûment et dans l’ordre. Qu’en pensez-vous, Barker ?

— J’ai un cab à la porte, répondit le sombre personnage.

— La gare n’est qu’à cent mètres, nous irons ensemble. Vous pouvez rester ici, Watson, je vous rejoins dans une heure.

Le vieux marchand de couleurs logeait dans sa grande carcasse une force de lion. Mais que pouvait-il entre les mains de deux manieurs d’hommes aussi éprouvés ? Se démenant, se tortillant, il fut traîné jusqu’au cab, et je demeurai seul gardien de cette maison sinistre. Holmes revint plus tôt qu’il n’avait pensé, flanqué, cette fois, d’un jeune et pimpant inspecteur de police.

— J’ai laissé, me dit-il, Barker s’occuper des formalités légales. Vous ne connaissiez pas encore Barker, Watson ? C’est mon rival détesté sur les rivages du Sussex. Je n’eus qu’à vous entendre parler d’un grand homme brun pour compléter son signalement. Barker a plusieurs succès à son actif, n’est-ce pas, inspecteur ?

— Monsieur Holmes, vous êtes un galant homme. Éloge ou blâme ont pour vous peu d’importance. Il n’en va pas de même pour nous quand les journaux nous pressent de questions.

— Sans doute. Mais comme, de toute façon, vous ne pouvez espérer qu’ils s’en privent, le mieux est que vous sachiez d’avance comment y répondre. Par exemple, que diriez-vous à l’intelligent et entreprenant reporter qui vous interrogerait sur les causes de vos premiers soupçons et sur celles de votre certitude finale touchant les faits eux-mêmes ?

L’inspecteur ne dissimula pas son embarras.

— Touchant les faits eux-mêmes, je ne crois pas qu’on ait encore de renseignements positifs, monsieur Holmes. Vous dites que devant trois témoins l’accusé a pratiquement reconnu, par une tentative de suicide, qu’il avait tué. Que savez-vous de plus ?

— Avez-vous organisé une perquisition ?

— Trois constables sont en route.

— Vous ne tarderez donc pas d’avoir en main le plus clair de tous les faits. Les cadavres ne peuvent être loin. Qu’on visite le jardin, les caves, qu’on fouille toutes les places vraisemblables, cela ne demandera pas grand temps. La maison date d’une époque antérieure à l’installation de l’eau dans les immeubles, il doit y avoir aux abords un puits désaffecté : explorez-le.

— Mais comment avez-vous eu vent de la chose ? Comment s’est-elle produite ?

— Je commencerai par vous dire comment elle s’est produite, ensuite je vous donnerai les explications qui vous sont dues, et qui le sont plus encore à mon ami le docteur Watson, dont le concours m’a été, en tout ceci, d’une valeur inestimable. Mais auparavant, je voudrais vous éclairer un peu sur l’état mental de cet Amberley. État mental insolite, qui me paraît devoir mener son homme à l’asile d’aliénés plutôt qu’à la potence. Amberley possède évidemment le genre de cerveau qu’on attribuerait à un Italien du moyen-âge, non pas à un Anglais moderne. D’une avarice sordide, il rendait sa femme si malheureuse que, fatalement, elle était à la merci du premier coureur d’aventures. Le coureur d’aventures se présenta dans la personne du médecin joueur d’échecs. C’est un jeu où excelle Amberley, signe d’un esprit calculateur, Watson. Comme tous les avares, Amberley était jaloux, et sa jalousie dégénéra en folie furieuse. À tort ou à raison, il soupçonna une intrigue. Il résolut d’avoir sa revanche, et il mit, à la préparer, une ingéniosité diabolique.

Holmes nous emmena le long du couloir avec autant de certitude que s’il eût habité la maison, et fit halte devant la porte de la resserre, qui était ouverte.

— Pouah ! s’écria l’inspecteur, l’affreuse odeur de peinture !

— Elle fut pour moi le premier indice, lui répondit Holmes. Vous pouvez, à cet égard, remercier le docteur Watson, bien que, d’ailleurs, il n’ait point tiré les conséquences de son observation : c’est elle qui m’engagea sur la piste. Pourquoi, dans les circonstances qu’il traversait, Amberley emplissait-il sa maison d’une odeur aussi forte ? Simplement pour en pallier une autre, de nature suspecte et capable de le trahir. Je songeai ensuite à l’existence de cette pièce, de cette resserre hermétiquement close, avec sa porte et ses volets de fer. À quoi menaient les deux faits, joints ensemble ? Pour le savoir, j’avais à examiner la maison. Je tenais déjà pour acquise la gravité de l’affaire, car j’avais, sur une autre indication du docteur Watson, vérifié la feuille de contrôle du théâtre de Haymarket et constaté que personne n’avait occupé, ce soir-là, ni le siège 30 ni le siège 32 de la galerie supérieure. Donc, Amberley n’était pas allé au théâtre, son alibi s’écroulait ; en montrant le coupon de la place destinée à sa femme, en laissant mon astucieux ami prendre note du numéro, il avait fait une sottise. Restait à me mettre en mesure d’inspecter la maison. J’envoyai un agent à moi dans le village le plus impossible dont je m’avisai, j’empruntai à l’annuaire ecclésiastique le nom du brave vicaire, et m’en servis pour faire donner à Amberley un rendez-vous, de telle manière que le choix de l’heure ne lui permît pas de rentrer le soir ; enfin je chargeai Watson de l’accompagner pour prévenir toute fausse manœuvre. Est-ce clair ?

— Magistral ! fit l’inspecteur, d’une voix où se confondaient l’admiration et le respect.

— Pendant ce temps, n’ayant pas à craindre d’être dérangé, je me disposai à cambrioler le logis. La profession de cambrioleur, s’il m’avait plu de la choisir, était assez bien faite pour moi, je ne doute pas que je m’y fusse distingué. Remarquez ce que je découvris. Vous voyez le tuyau de gaz, là, contre la plinthe ? Il s’élève le long du mur dans l’angle. Ici, au coin, se trouve un robinet. Ensuite le tuyau passe dans la resserre, pour finir au centre de la rosace de plâtre, qui le dissimule. À cette extrémité, il est ouvert. Tournez le robinet, aussitôt le gaz envahira la pièce. Avec la porte et les volets clos, je ne donne pas deux minutes à qui que ce soit pour perdre connaissance. J’ignore par quel infernal stratagème Amberley a pu attirer dans le piège sa femme et le médecin, mais, derrière cette porte, il les tenait à sa merci.

— Un de nos agents avait bien flairé l’odeur de gaz, mais alors, bien entendu, la porte et la fenêtre étaient ouvertes, sans compter que déjà le travail de peinture était en train : Amberley, de son propre aveu, s’y était mis la veille. Mais je vous écoute, monsieur Holmes.

— Sur ces entrefaites, un incident se produisit, que je n’avais pas prévu. À la pointe du jour, comme je pénétrais dans l’office par la fenêtre, une main avancée de l’intérieur me saisit au collet. « Que faites-vous là, canaille ? » me dit une voix. Et quand, péniblement, j’eus réussi à tourner la tête, je reconnus mon rival et ami M. Barker. C’était une rencontre vraiment cocasse. Nous sourîmes tous les deux. Appelé par la famille du docteur Ray Ernest pour faire certaines constatations, Berker, lui aussi, avait conclu au crime. Il avait surveillé la maison pendant plusieurs jours, et, parmi les visiteurs plus ou moins louches qu’elle avait reçus, le docteur Watson avait particulièrement éveillé sa méfiance. Il ne pouvait guère prendre sur lui d’arrêter Watson ; mais lorsqu’il vit un homme enjamber la fenêtre de l’office, adieu les scrupules ! Je lui dis où en était l’affaire, et je continuai mes opérations avec lui.

— Pourquoi pas avec nous ?

— Parce que j’avais en tête la petite vérification qui devait si heureusement aboutir. Je ne crois pas que l’idée vous en fût venue.

L’inspecteur sourit.

— Possible ! Mais dès à présent, n’est-ce pas, monsieur Holmes, j’ai votre promesse formelle d’abandonner l’affaire en nous repassant les résultats acquis ?

— J’agis toujours de même.

— Eh bien, au nom de la police, merci ! Le cas, de la façon dont vous l’expliquez, semble net. Il ne peut pas être très difficile de découvrir les cadavres.

— Tenez, dit Holmes, voici encore une horrible petite preuve qu’Amberley lui-même n’aura pas relevée. Pour réussir à coup sûr dans vos enquêtes, inspecteur, ayez toujours sein de vous substituer aux autres, demandez-vous ce que vous auriez pensé à leur place. Il y faut de l’imagination, mais on est payé de ses frais. Supposez qu’on vous enferme dans cette chambre, qu’il ne vous reste que deux minutes à vivre et que vous vouliez vous venger du monstre qui, probablement, rit de vous derrière la porte : que feriez-vous ?

— Je laisserais un mot d’écrit.

— Parfaitement. Un mot qui dirait comment vous êtes mort. Mais vous ne l’écririez pas sur une feuille de papier, que le meurtrier verrait avant tout le monde ; vous l’écririez sur un mur où quelqu’un le lirait un jour. Regardez, maintenant, juste au-dessus de la plinthe, écrit d’une main tremblante avec un crayon violet indélébile : « Nous mou… » C’est tout.

— Et ça veut dire ?

— L’inscription n’est qu’à un pied du sol. Le pauvre diable était couché, mourant, quand il écrivit cela. Il perdit conscience avant d’avoir fini.

— Il écrivait : « Nous mourons assassinés ! »

— C’est ainsi que je l’interprète. Si vous trouvez sur lui un crayon indélébile…

— Nous le chercherons, comptez-y. Mais les titres disparus ? Personne ne les a volés, c’est certain. Et nous avons établi qu’Amberley en était bien propriétaire.

— Croyez qu’il leur avait trouvé une bonne cachette, pour les y reprendre le jour que la version de la fuite serait devenue de l’histoire. Il eût alors annoncé que les coupables, saisis de remords, lui avaient renvoyé ses titres, ou qu’ils s’en étaient débarrassés en chemin.

— Vous avez réponse à tout, dit l’inspecteur. Mais s’il va de soi qu’Amberley ne pouvait se dispenser de provoquer notre intervention, je comprends moins qu’il ait sollicité la vôtre.

— Pure frime ! répondit Holmes. Il avait trop confiance en lui-même, en son intelligence, pour croire qu’il eût rien à craindre. À quiconque de ses voisins eût conçus des soupçons, il eût pu dire : « Voyez donc les mesures que j’ai prises. J’ai mis en branle non seulement la police, mais même M. Sherlock Holmes ! »

L’inspecteur se mit à rire.

— Voilà, monsieur Holmes, un « même » que la police vous pardonnera. Car ce que vous venez de faire, c’est, s’il en fut jamais à mon souvenir, du travail de maître.

Deux jours plus tard, Holmes me jetait, de son fauteuil, un numéro du journal bi-hebdomadaire North Surrey Observer. Là, sous un amas de flamboyantes manchettes commençant par l’Horrible drame du « Refuge », et se terminant par Brillantes recherches de la police, le premier compte rendu suivi de l’affaire s’étalait, en un texte compact, du haut en bas d’une colonne. J’en citerai l’alinéa final, il donne le ton du reste :

« L’étonnante sagacité que montra l’inspecteur Mac Kinnon en présumant que l’odeur de peinture avait pu servir à dissimuler une autre odeur, par exemple celle du gaz, l’audace avec laquelle il en conclut que la resserre avait pu être la chambre de mort, enfin les recherches subséquentes, dont l’issue fut la découverte de deux cadavres dans un puits hors d’usage, habilement masqué par une niche à chien, tout cela vivra dans l’histoire du crime pour attester à jamais l’intelligence de nos détectives professionnels. »

— Bah ! bah ! Mac Kinnon est un bon garçon, fit Holmes avec un sourire plein d’indulgence. Classez cela dans vos archives, Watson. La vérité pourra un jour être dite.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mai 2018.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Vianney, Marcel, Jean-Daniel, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Les Dernières Aventures de Sherlock Holmes par Conan Doyle, Paris, Albin Michel, 1928. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Façade de Holly Avenue, Jesmond, Newcastle-u-Tyne, a été prise par Laura Barr-Wells. L’image intègre un Portrait de Sherlock Holmes de Sidney Paget, 1904.

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

– Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Cheese, fromage ; man, homme.

[2] Pour l’intelligence de ce qui va suivre, on est obligé de donner ici le texte original de cette annonce. Elle signifie : «  Howard Garrideb, constructeur de machines agricoles. Lieuses, moissonneuses à vapeur et à main, semoirs, herses, charrettes de ferme, tapeculs, articles en tous genres. Devis pour puits artésiens. S’adresser Grosvenor Building, Aston. »

[3] Il désigne un véhicule rustique, sorte de tapecul, où une longue planche flexible joue le rôle de ressort.