Marc Donat

LE MORT VIVANT

1910

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Table des matières

 

LE MORT VIVANT. 4

I. 4

II. 17

III. 25

IV.. 31

V.. 34

VI. 36

VII. 47

VIII. 49

IX.. 55

X.. 57

XI. 61

XII. 74

XIII. 90

SES CHEVEUX.. 92

I. 92

II. 94

III. 102

IV.. 108

V.. 113

VI. 116

VII. 118

LA FEMME AU CHIEN.. 120

I. 120

II. 125

III. 129

IV.. 133

V.. 135

VI. 137

VII. 139

VIII. 144

IX.. 148

X.. 154

XI. 159

XII. 162

XIII. 167

XIV.. 171

XV.. 175

Ce livre numérique. 176

 

LE MORT VIVANT

I

— Alors, mon cher maître ?… demanda anxieusement le docteur Doyn à l’illustre professeur Lancast.

— Alors, mon cher confrère, le cas de votre malheureux ami, Henderson Jeffrys, est extrêmement grave, je ne vous apprends rien en vous le disant.

— Désespéré ?

— Aucun organe essentiel n’est atteint, mais, dans ces atrophies musculaires progressives, quand la paralysie envahit les muscles du tronc jusqu’au diaphragme, le malade succombe asphyxié. Il se peut aussi que rien de tout cela ne se produise et que son état s’améliore. Enfin, je vous le répète, continuez de lui prodiguer vos bons soins et gardez de l’espoir.

— Le traitement ?

— Celui dont vous m’avez parlé : vésicatoires volants autour de l’épaule et du thorax, pointes de feu, cautérisation transcurrente, douches d’eau chaude… Ce M. Henderson Jeffrys est un savant, n’est-ce pas ?

— Oui, mon cher maître, un cerveau de premier ordre, une intelligence lumineuse, si nette, si logique dans un corps de géant. Quel malheur ! Quel épouvantable malheur !…

Le professeur Lancast avait remis son pardessus, assuré son chapeau, il enfilait ses gants avec la lenteur méthodique, la gravité sacerdotale qu’il mettait en toute chose.

— Votre ami, continua-t-il, est un homme bizarre, impressionnant… Jeffrys… oui… j’avais déjà entendu parler de lui, mais il sortait très peu, n’est-ce pas, n’allait jamais dans le monde ?

— Jamais. C’est une sorte de bénédictin, penché nuit et jour sur des travaux mystérieux. Oh ! c’est une organisation formidable… Il eût étonné le monde !… Songez qu’il a débuté ouvrier mécanicien à New-York ; il a conquis tous ses grades à la force du poignet, en menant une existence terrible… Un ambitieux ! Il est devenu directeur, puis propriétaire de vastes usines. Il a ramassé une fortune énorme qui est devenue colossale le jour où il a tout liquidé. Car il s’est retiré brusquement des affaires, en pleine prospérité, pour réaliser un rêve : il s’est fait construire cet hôtel et un laboratoire à proximité de la cité. Là, il s’est livré à une véritable orgie de travail. Ses voisins se montraient, la nuit, le laboratoire flambant de lumière… Je crois que Jeffrys avait circonscrit ses recherches dans le domaine de l’électricité. Il vivait heureux, quand ce coup stupide l’a atteint. Et maintenant voilà mon pauvre ami impotent…

— La maison est prête : la mort entre, dit le proverbe arabe…

— Hélas ! Nous nous connaissions depuis dix ans. J’étais, non son confident, car il ne s’ouvrait jamais, à personne, mais son seul camarade. J’ai appris à apprécier l’élévation de cette âme, la beauté de ce caractère d’acier. Et moi qui ne suis qu’un obscur médecin de campagne, j’avais foi en lui pour réaliser de grandes choses. Et voilà qu’un jour on m’appelle. Toute la nuit, Jeffrys avait travaillé à une invention merveilleuse qui, m’avait-il déclaré, bouleverserait le monde. À midi, son vieux valet de chambre, stupéfait de ne pas le voir, prend le parti d’entrer dans le laboratoire, malgré la consigne rigoureuse qui interdisait à tout être humain d’y pénétrer. Il y entre donc et trouve son maître étendu, inerte. Il le porte dans sa chambre, le couche et vient me chercher. Mes faibles lumières étaient insuffisantes. C’est alors que j’ai eu recours à vous, mon cher maître.

— Eh bien, espérez, espérez… Mais malgré l’amitié qui vous lie au malade, je vous dois la vérité ; il est possible… il est probable que Henderson Jeffrys soit condamné à vivre paralysé… Il paie, sans doute, le surmenage de ces années de claustration. Quelle chose absurde ! Comme si l’on ne pouvait à la fois aimer les sciences et respecter les lois suprêmes de la vie ! J’ai là une auto étonnante, mon jeune confrère, voulez-vous jeter un coup d’œil ? Cela vous intéresse-t-il ?…

— Maître, excusez-moi ; je retourne auprès de mon pauvre Jeffrys. Je puis compter sur vous en cas de besoin ?

— Certainement. Mais ce malheureux homme n’a personne autour de lui ? Pas une femme ? Pas un ami ?

— Il n’a que moi et son vieux valet de chambre dont le dévouement est, d’ailleurs, admirable. On ne lui connaît pas de famille.

Le professeur Lancast alluma un cigare et prit congé en remarquant que la température était désagréablement élevée pour la saison. Cette insensibilité professionnelle, dont Doyn avait cependant l’habitude, le choqua. Et il retourna, pensif, au chevet du malade. Doyn, isolé dans ce pays, n’avait trouvé qu’une véritable affection, en la personne de ce savant si impénétrable, si froid, mais dont la poignée de mains n’était pas menteuse et qui ne parlait que pour dire des choses intéressantes et profondes…

Et Doyn ouvrit la porte. Dans une grande chambre, froide et nue, une sorte de cellule où l’on sentait que ce prisonnier volontaire ne s’enfermait que pour les quelques heures de repos strictement indispensables, sur un dur lit de sangle le millionnaire Jeffrys était étendu. La figure large, aux traits puissants, était un véritable masque mortuaire : les joues flasques et cireuses, les lèvres exsangues ; les yeux avaient l’horrible fixité de la paralysie. Le front large était auréolé d’une couronne de cheveux blancs ; il fallait s’approcher pour se rendre compte, par le visage sans ride, par les mains très belles et très fines que l’on n’était pas en face d’un vieillard, mais d’un homme de quarante à quarante-cinq ans. À côté de lui, long et maigre, le couvant d’un regard inquiet, rigide, comme la statue du dévouement, se tenait John Rool, le fidèle valet de chambre. Depuis qu’il avait trouvé son maître inerte dans le laboratoire, John, sans s’occuper de lui-même, était resté là, guettant des ordres dans les yeux du malade, lui administrant les médicaments, le nourrissant, essayant de comprendre le sens des rauques onomatopées qui s’échappaient des lèvres pâles, Rool était un homme d’une cinquantaine d’années ; sous sa rigidité de domestique bien stylé, on percevait une intelligence ; ses soins respectueux et diligents attestaient une abnégation sans bornes.

— Il faudra vous reposer, lui dit Doyn, je vous remplacerai ; vous devez être épuisé…

— Je ne le souffrirais pas, répondit John, monsieur le docteur est très bon de penser à moi, mais je suis seul à comprendre monsieur, à être au courant de ses habitudes…

Et il continua en clignant des yeux à l’adresse du docteur Doyn :

— D’ailleurs, il ne s’agit, n’est-ce pas, que d’une indisposition passagère ? Monsieur avait trop travaillé. Monsieur se remettra très vite.

— Certes ! appuya Doyn avec un faux enjouement. Allons, Jeffrys, je viens d’avoir un entretien avec le professeur Lancast. Il m’a complètement rassuré. L’essentiel est d’avoir un peu de patience. Dans quelques semaines, vous serez hors d’affaire. C’est un avertissement un peu rude, voilà tout. Dès que vous serez debout, il faudra vous distraire, voyager… Souffrez-vous ?

Le paralysé ouvrit la bouche, la ferma, la rouvrit et, enfin, dans un effort qui fit perler à son front des gouttes de sueur, éructa :

— Oui…

Et, articulant chaque syllabe comme s’il la mâchait :

— Guérissez-moi ou achevez-moi… Je veux… je veux pas vivre ainsi… je veux… Ah !… revolver… Ah !

Épuisé, il retomba sur l’oreiller. Doyn lui prit la tête comme à un enfant et la tourna de son côté ; il serra la main gauche qui resta inerte et roide sur la couverture, puis la main droite qui avait gardé une certaine flexibilité. Le paralysé respirait avec un bruit de machine détraquée.

— Ne dites pas de bêtises ! objurgua le docteur en souriant pour cacher son émotion. Vous n’avez jamais été malade, vous n’avez pas l’habitude, voilà tout. Le repos forcé vous fera le plus grand bien. Voyons, j’ai d’autres visites à faire, je reviendrai demain. Surtout ne persistez pas dans ces idées sinistres. Songez à vos inventions, hein ? Dites, ami Jeffrys, vos inventions ?

— Je pourrai plus… jamais… jamais !…

— Quelle folie !

Mais en se penchant sur lui pour lui dire au revoir, Doyn s’aperçut que les yeux du malade étaient pleins de larmes. Il s’enfuit pour cacher les siennes…

Doyn était le propre type du médecin timide et vaillant, à la fois courageux et faible, intrépide et irrésolu. Sa timidité l’avait relégué dans les environs de la grande ville ; il prodiguait des soins merveilleux aux pauvres, risquant vingt fois sa vie et acceptant en résigné la situation humble qui lui était faite : jamais il n’avait pu présenter une note d’honoraires. Son extériorité répondait à son caractère : il était petit, malingre, avec des gestes étriqués ; quoiqu’il fût jeune, il s’habillait sévèrement ; il portait toute sa barbe et abritait ses yeux de myope derrière les verres d’énormes lunettes.

À partir de ce moment, il se voua à son malheureux ami. Il amena à son chevet toutes les hautes personnalités médicales qui firent des réponses évasives ou cruellement pessimistes, et qui, pour la plupart, conclurent à un aveu d’impuissance formelle. Il fallait laisser agir la Nature… Les consultations se multiplièrent. On tenta sur ce pauvre corps gigantesque et inanimé des expériences dont le résultat fut absolument nul.

Cependant Henderson Jeffrys avait, après le choc effroyable de l’attaque, repris l’usage de ses facultés intellectuelles. Il se montrait brave, un peu rassuré parce qu’il pouvait maintenant remuer la tête et l’avant-bras droit ; les doigts de la main droite avaient gardé leur souplesse. Il put tracer quelques mots, d’une écriture hiéroglyphique, mais que Rool lisait ; il put aussi donner sa signature pour quelques affaires urgentes.

— C’est très important, lui dit Doyn. Ainsi vous pouvez dicter vos ordres à Rool, les relire et les signer et vos affaires ne souffriront pas. Allons ! encore un peu de patience ; ce mieux est significatif.

Mais Jeffrys levait les yeux au ciel. Écrire quelques mots, cet acte si simple, s’accompagnait pour lui de réelles souffrances. Il fallait lui mettre le bras en position, serrer les doigts autour de la plume.

— Enfant, disait-il, je ne suis plus qu’un enfant !

Deux ou trois personnes, animées par un esprit de curiosité plutôt que par intérêt, vinrent lui rendre visite ; mais ces importuns, frappés par l’aspect tragique du paralysé, s’enfuirent épouvantés et ne revinrent plus.

Jeffrys resta seul avec son domestique. Doyn venait tous les jours au moins une fois, tentant de consoler le malade, qui restait sombre et farouche ; son regard fixe semblait interroger l’invisible et effroyable puissance qui l’avait frappé.

— Voyez, lui dit le docteur au bout de quelques semaines, il y a déjà une légère amélioration ; la main droite est plus obéissante ; le bras est presque entièrement dégagé. Vous guérirez, mon bon ami, j’en suis sûr maintenant.

Mais Jeffrys répondit :

— Non ; je suis perdu.

Ce jour-là, Doyn, terrifié par le désespoir de Henderson, revint à l’improviste au cours de l’après-midi. Il fut reçu par une servante.

— Monsieur, dit celle-ci, est au laboratoire avec M. John.

— Au laboratoire ! Mais comment a-t-on pu y porter votre maître ?

— Dans un fauteuil à roulettes, monsieur le docteur, un beau fauteuil que M. Rool avait commandé. Ah ! notre pauvre monsieur ! Cela m’a fait de la peine de le voir traîné comme un infirme, lui qui était si bel homme ! Voilà qu’il a les cheveux tout blancs maintenant ! Moi, monsieur le docteur, je crois qu’il y a eu quelque chose de pas naturel dans la vie de monsieur…

— Voulez-vous dire à votre maître que je suis là ?

— Oh ! monsieur le docteur sait pourtant qu’il nous est défendu même de frapper à la porte du laboratoire. On nous renverrait !

— C’est bien, laissez-moi, j’attendrai.

Mais quelques minutes après, impatienté, Doyn descendait dans le jardin : « Ces consignes-là, se dit-il, sont bonnes en temps ordinaire. » Un pressentiment le guidait, l’intuition que Jeffrys n’allait pas bien, ou était en train de commettre une imprudence. Le jardin était suivi d’un parc immense que Doyn franchit délibérément. Mais alors que le jardin était charmant, d’une grâce correcte, toute française et toujours plein des fleurs les plus rares, le parc, on ne savait trop pourquoi, présentait un aspect sinistre. Les arbres séculaires y formaient une voûte impénétrable ; le sol était élastique et l’on n’entendait que le cri funèbre des corneilles. Enfin Doyn vit les murs blancs du laboratoire. Celui-ci, sans fenêtres, prenait le jour d’en haut, à la façon d’un temple antique. Et c’était un temple, en effet, desservi par un prêtre fanatique. Une angoisse serra le cœur du médecin. Qui sait si l’on ne trouverait pas là-dedans le secret de la maladie du savant ? Quelle besogne y poursuivait-il avec tant d’acharnement ? Géniale ou imbécile ? Ce haut esprit, enivré de sa propre pensée, grisé d’ambition et de solitude, avait peut-être consacré ses admirables forces à la recherche d’une pierre philosophale quelconque !

— Vous verrez ! vous verrez ! disait Jeffrys souriant, quand son ami l’interrogeait. Je suis sur la voie de la découverte. Et je veux jouir de votre surprise !

« Mais maintenant, se demanda le docteur, il ne peut évidemment travailler dans son laboratoire : il est incapable de se servir de ses mains et John, malgré toute sa bonne volonté, est un aide insuffisant… »

Il se décida à monter les quatre marches d’un petit perron et frappa trois coups timides, puis plus fort. Rien ne répondit.

— Jeffrys ! John ! cria Doyn ! C’est moi ! Ouvrez-moi !

Rien encore ! Le médecin s’assit sur l’escalier, décidé à attendre.

Soudain, il entendit de l’intérieur un son rauque. C’était la voix de Jeffrys. Le laboratoire devait avoir une acoustique spéciale, car cette voix, déjà horrible depuis que le malheureux était paralysé, hurlait maintenant comme le rugissement d’un fauve…

Doyn frissonna, puis, d’un mouvement invincible, il se précipita vers la porte et colla son oreille :

— Ah ! scandait la voix, moi… je suis le mort vivant…

Un silence, Jeffrys était sans doute épuisé par l’effort. Il reprit :

— Et je réveille les morts… Ah ! Ah !… Bonne farce !

Jusqu’alors l’intelligence du malade était demeurée merveilleusement lucide. Doyn, en proie à une angoisse sans nom, secoua la porte.

— Ouvrez-moi !

Tout se taisait. Il écouta encore et perçut le grincement de quelque machine, le claquement métallique de lourds instruments pris et posés sans précaution.

Puis, des pas…

Jamais le souvenir de ce bruit ne devait sortir de la mémoire du médecin. Car ces pas si lourds, si pesants, avaient un son inhumain, surnaturel. Plus tard, Doyn les comparait aux pas de la Statue du Commandeur dans le Don Juan de Molière ou à ceux de la Vénus d’Ille dans le conte de Mérimée. Son sang se glaça dans ses veines.

Ces pas rythmés furent suivis d’autres plus légers, plus rapides.

« Quoi, se demanda le médecin, mais cela tient du prodige ! Jeffrys essaie de marcher ! Oui, oui, ces pas sont bien ceux d’un paralysé qui s’essaie comme un enfant… un enfant qui serait un géant ! Quel bonheur ! »

Il descendit vivement du perron pour ne pas être pris en flagrant délit d’espionnage et il attendit. Les pas se rapprochèrent de la porte. « Hurrah ! » se prépara à crier Doyn, puis, à son grand étonnement, ils s’éloignèrent et le silence se fit.

Le médecin remonta et écouta de nouveau. Pendant quelques minutes, rien ; enfin le roulement du fauteuil de Jeffrys et les pas humains, rassurants, de John.

La porte s’ouvrit toute grande et Doyn ne put s’empêcher de penser, par une rapide comparaison mentale, à la porte de l’église qui s’ouvre ainsi pour le départ d’un mort.

Jeffrys apparut, poussé par Rool. La figure du paralysé était animée, ses yeux brillaient d’un éclat intense.

— Jeffrys ! Jeffrys ! cria Doyn. Vous pouvez marcher ! Ah ! ne le niez pas mon ami, je vous ai entendu ! Et puis cela me fait trop de plaisir ! D’ailleurs, il n’y a qu’à vous voir, vous rayonnez de joie…

Mais Jeffrys eut un mouvement brusque de la tête ; ses yeux s’éteignirent ; il lit, péniblement, avec un triste sourire :

— Je ne suis pas guéri…

— Vous avez marché, Jeffrys, je vous ai entendu !

— Non, répondit Jeffrys.

— Monsieur le docteur se trompe, appuya Rool.

— Votre maître n’a pas marché tout à l’heure, dans le laboratoire ?

— Mais non, monsieur le docteur, je vous l’affirme ; monsieur ne peut pas se lever, monsieur le docteur le sait bien.

— Il y avait quelqu’un avec vous ?

— Personne !

— Alors, c’est que j’ai des hallucinations…

Mais quand il fut rentré, il essaya d’interroger le malade.

— Vous savez, lui dit-il, que je vous interdis ces visites au laboratoire. Vous avez besoin avant tout de repos. Votre diable de sanctuaire perdu au milieu des arbres me semble l’antre du docteur Faust. Il vous faut des endroits plus gais. Voyons, promettez-moi…

Mais Jeffrys semblait avoir plus de difficultés que jamais à parler. Sa langue paraissait collée au palais…

— Il faut… commença-t-il, comme s’il voulait entamer une confession…

Puis il balbutia des syllabes sans suite :

— Reposez-vous, lui dit Doyn, et tâchez de dormir tranquillement. Plus tard, nous causerons de tout cela.

Jeffrys lui envoya un regard désespéré qui poursuivit le jeune médecin toute la nuit et, dans les cauchemars qu’il fît, retentissait le bruit lourd, définitif, le bruit sinistre que faisaient les pas du paralysé, galvanisé sans doute pendant quelques minutes par un effort suprême et qui était retombé ensuite dans une immobilité de marbre.

II

Depuis cinq jours, Doyn, appelé au loin par une opération, n’avait point vu Jeffrys. Quand il revint, il trouva dans son courrier une lettre écrite par Rool et signée par le paralysé :

« Je pars, annonçait celui-ci. Je vais en Europe consulter les spécialistes du vieux monde. Mais surtout, mon bon ami, je m’en vais parce que je ne puis supporter la pitié de ceux qui m’ont connu sain et valide. Je pars avec le seul regret de me priver de vos soins si affectueux et si éclairés, mais il faut que je m’éloigne, cela me fait trop de peine, ici, de ne pouvoir travailler. »

Doyn resta stupéfait. Comment ce mort vivant, cette loque songeait à voyager ! C’était de la démence ! En tous cas, il ferait son possible pour l’en dissuader et s’il n’y arrivait pas, il lui recommanderait un jeune collègue pour l’accompagner.

Quand il arriva chez Jeffrys, il fut reçu par John :

— Mister Jeffrys ne veut recevoir personne, dit le domestique ; il m’en a donné l’ordre formel.

— Même pour moi ?

— Même pour monsieur le docteur !

— Êtes-vous au courant de son projet de voyage ?

— Mister Jeffrys m’a enjoint de tout préparer. Je n’en sais pas davantage.

— Pourrais-je le voir demain ?

— J’en doute. Mon maître est de très mauvaise humeur ; il m’a chargé d’exécuter toutes les consignes au pied de la lettre, sous peine d’un renvoi immédiat. C’est dur, quand on est depuis vingt ans au service de quelqu’un. Mais monsieur est un malade ; il faut l’excuser.

— Savez-vous que si vous allez seul avec lui en Europe, vous encourez une grave responsabilité.

— Je l’ai fait observer à monsieur, mais monsieur ne veut personne avec lui… Si monsieur n’avait pas sa tête à lui, on pourrait prendre des mesures, mais monsieur n’a que le corps de malade. Il faut lui obéir…

Doyn se retira préoccupé. Sans qu’il le voulût, par une sorte de hantise, il entendait les pas pesants, les pas mystérieux dont le souvenir le glaça : « Qu’y a-t-il là-dessous ? se demanda-t-il. Je n’ai pas d’hallucinations. Si Jeffrys, comme je le vois maintenant, est incapable de se mouvoir, il y avait quelqu’un dans ce laboratoire. Quelqu’un qu’ils ont enfermé… »

Il se roidit contre son habituelle timidité. Il fallait savoir. Peut-être le paralysé, en gardant toutes les apparences de la raison, n’en était pas moins un fou, un fou dangereux. La tâche sacrée du médecin ne doit pas connaître les bornes des convenances. Il fallait espionner ? Soit, il espionnerait. D’ailleurs, une force incoercible l’entraînait, l’instinct d’un service à accomplir.

Au lieu de sortir par le jardin, il prit une allée sombre du parc, pour y être caché à tous les regards. Il était six heures du soir, mais bien qu’on fût au mois de juin, l’obscurité était presque complète. Le ciel, parcouru de lourds nuages noirs, encadrés d’un blanc phosphorescent, pesait comme à l’approche d’un grand orage. Il faisait une chaleur étouffante. Rien ne remuait ; le silence était absolu. La nature, comme inquiète et oppressée, attendait l’orage libérateur.

« À sept heures et demie, se dit Doyn, il faut que je sois au Broadway ; j’en suis très éloigné, hâtons-nous. » À ce moment, il entendit grincer le sable sous les roues du fauteuil de Jeffrys. Le médecin se cacha derrière un gros arbre et suivit des yeux le maître et le domestique.

Au moment où un éclair déchira la nuit, Doyn fut saisi par la pâleur effroyable du paralytique ; son œil qui était resté jusqu’alors étincelant de vie et d’intelligence semblait morne. Si tant est qu’un sentiment pût se refléter sur cette face inerte, le médecin crut y remarquer une anxiété, voire une terreur. Doyn se demandait pourquoi, par quel étrange caprice de malade, Jeffrys refusait de le voir. Puis, il eut peur d’être pris pour un indiscret et il laissa passer les deux hommes. Mais une force invincible le retenait là, l’idée qu’en espionnant il ferait le bien, qu’il apprendrait, peut-être, l’origine des pas mystérieux et, peut-être, découvrirait la clef de l’énigme.

Il attendit que la porte se fût refermée sur les deux hommes, puis, doucement, évitant de faire crier le sable, il s’approcha et écouta. Le laboratoire avait une longueur d’au moins trente mètres. Jeffrys et Rool devaient se tenir à l’autre bout, car l’on n’entendait rien. Le médecin fit le tour du bâtiment, mais les murs, très épais, empêchaient tout bruit d’arriver au dehors. Il se préparait à revenir sur le devant quand il entendit la porte claquer et aperçut John Rool qui sortait seul et revenait en toute hâte, dans la direction de la maison. « J’entrerai », décida le médecin. Et, Rool hors de vue, il pesa de toutes ses forces contre la porte qui résista. « Si Jeffrys peut marcher, calcula Doyn, il croira que Rool a oublié la clef ; il viendra m’ouvrir et je trouverai bien le moyen de me faire pardonner cette petite ruse. »

Il eut beau frapper, cogner, crier, personne ne vint. L’air était lourd, chargé d’électricité, le vent soulevait des tourbillons de poussière et les branches craquaient. Doyn, en proie à un malaise indéfinissable, entendit John qui revenait. Il se cacha et vit le domestique qui portait sur son bras un grand paletot. L’intention de Doyn, à ce moment, était d’attendre la sortie de son ami et de lui parler. De nouveau, il reprit son poste d’observation sur le perron, mais, tout à coup, il sursauta. Quel était ce hurlement affreux qui venait du laboratoire ? C’était comme le cri de l’autre jour, en plus atroce, plus délirant. Doyn frémit. Au même moment, un éclair aveuglant jaillit, puis un coup de tonnerre retentit, achevant de jeter la terreur dans l’âme bouleversée du médecin. Il écouta…

Devenait-il fou ?

Voilà que, de nouveau, il entendait les pas cadencés, les mêmes pas lourds et lents qui venaient du fond du laboratoire, s’approchaient de la porte et s’éloignaient pour revenir. Doyn dut faire appel à toute son énergie pour ne point défaillir. Chacun de ces pas résonnait étrangement au fond de son cœur. Pour le comble, l’orage se déchaînait : une pluie violente tomba en rafale ; la nature, comme traversée par un frisson d’épouvante, était éclairée par la lueur presque ininterrompue des éclairs. La foudre dut tomber tout près, car un fracas épouvantable retentit. Assourdi, trempé jusqu’aux os, le médecin ne bougea pas. « Qu’y a-t-il derrière ces murs ? se demanda-t-il. Si Jeffrys essaie de marcher, pourquoi se cache-t-il devant moi ? Pourquoi mentir et me jurer qu’il ne peut se lever ? C’est pourtant le pas d’un paralytique… Un homme bien portant ne marche point avec cette lourdeur. Et pourquoi ne tente-t-il pas de marcher dans son appartement, mais toujours dans son laboratoire ? »

Soudain, la pluie cessa. Sur le ciel d’ombre un arc-en-ciel papillota.

— Jeffrys ! cria Doyn, Jeffrys ! C’est moi ! Ouvrez.

Un silence. Puis, un rire hideux, un rire qui, semblable à ceux des déments, s’arrêta net, comme cassé. Un bruit d’objets lourds qu’on traîne, qu’on abandonne et qu’on reprend, le claquement de portes de fer et plus rien…

L’orage avait cessé ; les oiseaux chantaient timidement. Le médecin haussa les épaules. « Je deviens sensible comme une femmelette et je me fais des imaginations de romancier. Quoi de plus simple ? Jeffrys qui ne peut rien faire comme les autres veut m’étonner et me démontrer que, plus fort que toute la Faculté réunie, il a pu retrouver seul la disposition de ses membres paralysés. » Là-dessus, il se cacha derrière un camélia touffu : un domestique arrivait, portant des parapluies et des caoutchoucs. Le valet frappa à deux reprises deux coups suivis ; c’était, évidemment, un signal convenu pour les gens de la maison. Il attendit ; enfin, une voix – celle de Rool – interrogea :

— Qu’y a-t-il ?

— J’apporte les para…

— Posez-les là et retirez-vous.

Sans paraître s’étonner du procédé auquel il était sans doute habitué, l’homme obéit et s’éloigna en sifflotant un air. La porte s’ouvrit lentement. John apparut, prit le paquet et rentra. Doyn tira sa montre. Il était sept heures et demie. Il fallait partir. Lentement, indécis, il s’en alla. Devant le cottage de Jeffrys il attendit quelques minutes. Enfin, à sa grande satisfaction, il entendit le roulement du fauteuil. Le médecin fit semblant de sortir de la maison et se dirigea vers le malade. Maintenant, il faisait nuit noire, des nuages opaques se pressaient, le vent soufflait furieusement ; la flamme des torches qu’à la façon antique Jeffrys faisait brûler devant la maison, vacillait, prête à s’éteindre et jetait, par intermittence, des lueurs spectrales. Le fauteuil roulant était à dix mètres environ du docteur. John l’arrêta net, comme s’il voulait éviter l’importun. Mais Doyn cria :

— Bonsoir, Jeffrys, il faut absolument que je vous parle. Votre refus de tout à l’heure m’a peiné. Il est impossible que vous vouliez partir sans seulement m’expliquer…

Jeffrys était enveloppé d’un grand pardessus, son large chapeau mou était tiré sur les yeux. Il ne répondit pas. John lâcha le fauteuil.

— Excusez mon maître, monsieur le docteur ; il ne se trouve pas bien ce soir. Parler lui est très difficile. Il m’a donné l’ordre formel de ne le laisser approcher par personne…

Doyn l’interrompit :

— Dans ce cas, vous allez me répondre : A-t-il marché, oui ou non ?

— Non.

— Alors qui donc était avec vous dans le laboratoire, tout à l’heure ?

— Dans le ?…

— Oui. J’ai écouté, je l’avoue. J’avais déjà entendu une fois des pas dont le souvenir me hantait. J’ai voulu en avoir le cœur net. Je les ai encore entendus. Or, ce n’était pas vous qui marchiez, ni M. Jeffrys, puisqu’il est impotent. Que faites-vous avec ce malade dans ce laboratoire ? Répondez ou prenez garde ! Vous m’avez dit, l’autre jour, que vous étiez seuls tous deux. Vous m’avez menti. Une dernière fois, je vous le répète ; vous avez enfermé, séquestré quelqu’un. Dites-moi toute la vérité ou je la connaîtrai, coûte que coûte.

Rool, très calme, haussant les épaules avec un sourire, reprit sa place derrière le fauteuil. Le docteur avança vers le malade :

— Parlez, Jeffrys, au nom du ciel !

Mais il recula épouvanté : le paralysé avait sur la joue gauche une longue blessure béante.

— Grand Dieu ! s’écria Doyn, vous êtes blessé. Ce doit être tout récent : je ne vous ai jamais vu cette balafre. Qu’est-il arrivé ?

— Monsieur le docteur est nerveux, riposta John, il s’effraie d’une chose bien banale. J’ai été maladroit en rasant monsieur, voilà tout. N’est-ce pas, monsieur ?

Et il toucha légèrement son maître à l’épaule, comme pour le réveiller.

Jeffrys, qui paraissait assoupi, leva la tête et dit un : « Ce n’est rien ! » tranchant. C’était bien la voix rauque et sèche que Doyn avait entendue dans le laboratoire. Cette voix était changée comme le visage même du malade dont les yeux, animés sans doute par la fièvre, brillaient d’un éclat insoutenable. Que s’était-il donc passé ? Et comment cet être si doux, si bon avait-il pu se transformer si vite ?

… De nouveau, l’idée de l’autre aux pas mystérieux traversa le cerveau du médecin. Jeffrys serait-il devenu criminel ? Mais pourquoi ? Dans quel but ?

— Laissez-moi ! articula le paralysé, je suis fatigué.

Doyn, blessé par ce ton, partit sans serrer la main du malade. Le médecin était en proie à un malaise indéfinissable. Une atmosphère étrange, malsaine émanait de ce mort-vivant. Et quand Doyn ferma la grille, il entendit derrière lui le hideux rire de tout à l’heure…

III

Le lendemain, Doyn, en dépit du détestable accueil de la veille, retourna chez Jeffrys. Il trouva la maison bouleversée, les domestiques hagards. Le matin même, leur maître s’était embarqué avec John Rool sur la Lusitania, à destination de Liverpool… Jusque-là, il n’y avait rien d’extraordinaire, mais, une heure après leur départ, une explosion terrible retentit du côté du laboratoire. Quand on accourut, les murs s’étaient écroulés, des flammes jaillissaient. Les pompiers, quand ils arrivèrent, ne purent que constater le désastre. La chaleur du brasier était telle que le bâtiment avait pour ainsi dire fondu. Rien ne subsistait plus qu’un amas de pierres calcinées, quelques grosses barres de fer, les morceaux d’un énorme four et un coffre-fort à demi enterré et dont la porte ouverte montrait le vide.

Doyn regarda ces ruines fumantes, sur lesquelles des pompiers dirigeaient le jet de leur lance. Il avança autant que la chaleur, encore considérable, le lui permit, puis resta là, muet, devant cette nouvelle énigme. Il entendit un pompier qui criait à son camarade :

— On dirait que tout cela a été arrosé d’essence et de pétrole. Plus on y met d’eau, plus ça brûle ! Je n’ai vu chose pareille qu’une fois, tu sais, dans ce feu de la 55e rue, où l’on a arrêté l’incendiaire… Impossible de rien sauver ! Tiens, ce petit coffret là-bas. Fichtre ! Il est rouge : on va l’arroser…

Doyn sortit de sa contemplation pour écouter et observer. Moins habitué que les pompiers, il ne pouvait approcher, la fumée l’aveuglant.

— Là, dit le pompier ; attends, je vais le déposer sur l’herbe. Du reste, il est fichu, tout grillé…

Et l’homme jeta dédaigneusement aux pieds de Doyn un coffret en fer, entouré d’une petite chaîne. Le couvercle, quoique retenu encore par la serrure ; s’était gondolé sous l’action du feu. On pouvait voir l’intérieur…

Le pompier ayant repris son poste, Doyn glissa ses doigts à l’intérieur du coffret. Il sentit du papier mouillé par endroits, calciné dans d’autres, enfin du papier intact et sec. Il passa son couteau, exerça une pesée et put sortir une grosse enveloppe. Les coins étaient noircis, mais l’enveloppe était fermée encore, et ce qui se trouvait dedans devait être à peu près intact. Il lut l’adresse :

 

M. Milton Savage,

Notaire,

32.22 d Street,

New-York.

 

À OUVRIR SEULEMENT APRÈS MA MORT

 

Doyn mit la lettre dans son portefeuille et chercha de nouveau dans l’intérieur de la cassette, mais il n’y trouva plus que des cendres.

Et le médecin se demanda ce qu’il devait faire. Évidemment, porter la lettre à Savage. Le notaire était, d’ailleurs, un de ses amis.

Il le trouva dans son home, en train, comme Henri IV, de servir de cheval à son petit enfant. Savage était un homme jeune et robuste, et qui n’engendrait pas la mélancolie.

Quand Doyn fut introduit, il fit mettre pied à terre à son bambin.

Et, celui-ci ayant bien voulu obéir, Savage se releva :

— Tudieu ! dit-il à Doyn, quelle mine avez-vous, mon ami ? Voilà qui est une mauvaise réclame pour un médecin ! Je vais vous rédiger une ordonnance. Voyons le pouls !

Mais Doyn secoua la tête. Et tout de go, heureux de pouvoir se confier à quelqu’un il conta tout à Savage et lui exposa ses anxiétés. Le notaire écoutait attentivement :

— J’ai vu, dit-il, Jeffrys il y a huit jours. Le lendemain, j’étais appelé à San-Francisco par une succession très importante. Je suis rentré ce matin. Je me promettais d’aller rendre tout de suite visite à notre ami, mais maintenant !… Donc, samedi dernier, j’ai été mandé auprès de lui. Je ne l’avais pas vu depuis la catastrophe, et je ne vous cacherai pas que j’ai été ému à pleurer. Le malheureux ! Le malheureux ! Il m’a regardé de ses yeux ardents, comme pour essayer de me transmettre sa pensée, sa volonté, tout ce qu’il était impuissant à exprimer. Songer que la maladie peut transformer ainsi un être puissant et intelligent ! Avec beaucoup de difficultés, il m’a dit qu’il m’avait fait appeler pour me montrer sa signature, modifiée par la paralysie. J’ai mis des feuillets sous sa main, et il a signé plusieurs fois : « Voyons, lui ai-je dit, il n’y a pas tant de mal ! Vous tremblez un peu, votre écriture est un peu plus lourde, mais elle n’est pas tellement modifiée, et je l’aurais non seulement reconnue, mais encore, moi qui la vois depuis vingt ans, je ne l’aurais pas même attribuée à un malade. »

J’ai cru, cependant, de mon devoir d’ajouter : « Vous désirez peut-être changer les termes de votre testament ? Hein ? Avez-vous des ordres à me donner ? »

Il me répondit non, et John ajouta : « Monsieur désirait simplement montrer sa signature à monsieur le notaire. »

L’intrusion de ce valet dans notre conversation m’agaça. Je lui dis : « Allez me chercher mon portefeuille, que j’ai laissé dans mon paletot. »

Rool me parut de la trempe de ces vieux serviteurs qui, parfois, sans trop de mauvaises intentions, exercent sur la personne de leurs maîtres infirmes une véritable tyrannie. Quand il fut sorti, Jeffrys, devinant ma pensée, me dit : « C’est un serviteur très dévoué. »

Et il ajouta très vite :

« Lettre… pour vous après ma mort… au laboratoire… Exécutez mes ordres… selon testament… »

Ce fut tout. J’ai embrassé le pauvre Jeffrys en cachant mes larmes, et je suis parti. C’est évidemment de cette enveloppe que Jeffrys m’avait parlé. Il a dicté ses dernières volontés il y a cinq ans, puis il a ajouté des codicilles il y a deux ans. Les circonstances sont telles que je puis bien violer le secret professionnel. D’ailleurs, je sais que Henderson n’avait pas de meilleur ami que vous, ni de plus dévoué ; votre mine, en ce moment, le prouve assez, d’ailleurs. Eh bien ! Jeffrys, qui possède plus de vingt millions, en dehors de quelques petits souvenirs et dons à vous, à moi, à ses domestiques, consacrait les revenus de sa fortune au perfectionnement d’une invention. »

— De quelle sorte ?

— Je l’ignore… Dix hommes célèbres dans l’électricité, la médecine, la chimie, etc., étaient choisis pour continuer l’œuvre commencée. Après achèvement des travaux, les millions seraient distribués à des bonnes œuvres dont il donnait la liste : « On ne saura, me dit Jeffrys, en quoi consiste cette invention qu’après ma mort, au cas où je ne réussirais pas à l’amener de mon vivant à son entière perfection. Mais j’espère aboutir. »

Ceci se passait il y a deux ans. Depuis, le testament est ici, et Jeffrys n’y a rien modifié. Il ne m’a jamais parlé de son départ, et je m’alarme comme vous de cette fuite soudaine, de cet incendie. Il y a là une lubie de savant. Exaspéré de ne pouvoir mener à bonne fin l’œuvre dont il espérait tant de gloire, Henderson a voulu tout détruire, peut-être, afin que personne ne pût profiter de son labeur.

— Mais ces pas, ces pas !… Si Jeffrys était devenu un criminel ?

— Non ! C’est une absurdité. Henderson est un original, mais un homme dont la droiture et la bonté sont au-dessus de tout soupçon.

— Dire que la clef de l’énigme est là, dans cette enveloppe, « à ouvrir après ma mort ».

— Sans doute. Mais je n’aurai le droit de l’ouvrir qu’après la mort, dûment constatée, de Jeffrys. Et il nous enterrera peut-être ! Ne vous alarmez point… Et puis, l’invention de ce brave Henderson n’aurait sans doute pas sauvé l’humanité ! Rentrez chez vous, mon brave Doyn, buvez du vieux vin, et remettez-vous de votre émotion…

Mais l’optimisme du notaire n’arriva pas à persuader le médecin qui rentra chez lui plus anxieux que jamais et plus que jamais décidé à élucider le mystère.

IV

Trois mois s’étaient écoulés, lorsque le notaire Milton Savage se fit annoncer chez le docteur Arthur Doyn. Savage revenait de Floride, où il avait conduit sa femme et ses enfants.

— Eh bien, lui demanda Doyn, avez-vous des nouvelles de Jeffrys ? Moi, je n’ai rien reçu depuis ce télégramme laconique : « Bien arrivé. Souvenirs. », daté de Liverpool. Et vous ?

Savage s’assit et alluma un cigare.

— Voilà : vous savez que j’administre la fortune de votre ami. Il s’est, d’ailleurs, toujours montré, à cet égard, d’un détachement parfait : « Cela m’a amusé de l’acquérir, affirmait-il, cela m’assommerait de la gérer. » Je sais exactement combien il possède et combien il dépense. Ami Doyn, depuis trois mois qu’il est parti, Jeffrys, qui est d’habitude l’économie même, a tiré 300.000 livres sterling sur différentes banques. Hier, j’ai reçu une lettre que voici, écrite par Rool et signée par Jeffrys. Il m’y donne l’ordre de lui vendre 500.000 livres d’actions de chemins de fer et de déposer cet argent à la Banque de New-York. Évidemment Henderson peut dépenser son argent comme bon lui semble, mais il me paraît extraordinaire que d’économe quand il était bien portant il soit devenu prodigue paralysé. Ces sommes dépassent ses revenus. Je viens vous demander à quoi, selon vous, il peut employer de semblables fortunes. Serait-ce cette sacrée invention ? Je m’y perds. Qu’en pensez-vous ?

Doyn se promenait de long en large. Il s’arrêta brusquement :

— Savage, regardez-moi. Je suis équilibré, vous me faites l’honneur de le croire… eh bien, depuis trois mois je vis dans la peur… Oui, Savage, dans la peur… Cela a commencé le jour où j’ai entendu dans le laboratoire ces pas horribles… cela a grandi la nuit de l’orage, où j’ai entendu les mêmes pas et des cris… ah ! des cris !… cela est devenu intolérable quand Jeffrys m’a presque chassé avec un rire satanique dont je garde dans les oreilles l’écho maudit.

— Vous exagérez tout avec des mots excessifs.

— Mon ami, je vous prie, il faut prévenir la police.

— Drôle d’idée ! Jeffrys est un original, certes, peut-être un ingrat ; ce n’est pas une raison pour lui mettre des mouchards à ses trousses ni pour l’arrêter !

— Il faut cependant faire quelque chose. Depuis que je vous ai vu, je me suis tué de travail pour essayer d’oublier et je n’ai pu y parvenir. Pour la première fois de ma vie, Savage, j’ai peur… j’ai peur… c’est affreux !

— Mais de quoi, mon ami ? interrogea le notaire. D’abord, êtes-vous bien sûr d’avoir entendu des pas dans le laboratoire ? C’étaient peut-être des coups de marteau.

— Non, c’étaient des pas. Il me semble que Jeffrys essayait de marcher… ou c’était un autre, un inconnu, séquestré…

— Vous déraisonnez ! s’écria le notaire.

— Et ce départ ?

— Jeffrys s’est vu condamner par vous et les autres médecins d’ici. Il est parti consulter des étrangers. Cela se voit tous les jours.

— D’accord. Mais pourquoi partir seul, dans cet état ? Et où est-il, en ce moment ?

— De Liverpool, il a dû aller à Paris, selon les chèques qu’il a fait encaisser. Ensuite Rool m’a écrit de Suisse ; enfin ils sont revenus à Paris. Comme Jeffrys a mis autrefois une assez grosse somme en rente viagère, il a fait aviser par Rool la Compagnie américaine d’avoir à le payer en son hôtel, à Paris. Il est donc là-bas, puisque vous n’ignorez pas que ces Compagnies exigent un bulletin de vie quand elles n’effectuent pas elles-mêmes le paiement entre les mains de l’assuré. Maintenant, je vous laisse. Tranquillisez-vous. Dans tout cela, il n’y a probablement que le déséquilibre d’un pauvre être malade.

V

Du docteur Doyn à Me Savage,

notaire, Broadway, 258,

New-York.

30 octobre.

« Mon cher ami,

« Je suis parti, je suis parti sans vous serrer la main, sans vous dire au revoir et – surtout sans vous demander conseil. Pardonnez-moi ! J’avais une telle crainte de voir votre amitié et votre sagesse me déconseiller ce départ ! Je fuis ma hantise en poursuivant sa cause. Quand un malade me fait part d’une obsession, j’essaie de lui faire toucher du doigt le ridicule de cette obsession. Si j’y arrive, le malade est guéri. En ce moment, je me traite comme un malade, voilà tout.

« Je vais donc à Paris. J’ai l’adresse de Jeffrys. J’observerai d’abord de loin, pour étudier la façon de vivre de notre ami ; puis, j’irai me présenter ; je feindrai peut-être le hasard d’une rencontre. Et quand j’aurai vu, je reviendrai, guéri, je l’espère.

« Autre chose : vous connaissez Lancast, mon ami Stanley Lancast, l’écrivain célèbre, le journaliste illustre, frère de mon grand collègue George Lancast. Quand je lui ai eu livré ma confession – c’est un ami sûr, malgré sa profession – il a décidé de m’accompagner.

« Je suis ravi de cette société. Lancast est un homme intrépide, d’une gaieté à toute épreuve. Mes nerfs, auprès de lui, s’apaisent, et je me sens déjà bien mieux. Et puis j’agis. Et il était de mon devoir d’agir.

« À bientôt, mon cher ami, nous rirons sans doute de mes appréhensions. Je n’ai pas de plus cher désir.

« Affectueusement vôtre

« DOYN. »

 

Milton Savage laissa tomber la lettre et resta pensif ; puis, il se leva, d’un effort, ouvrit la fenêtre et s’écria :

— Est-ce que cette folie est contagieuse ? Voilà que je tremble pour Doyn, maintenant ? Chassons ces billevesées !

Puis, plus fort :

— Daisy, Georgy, venez jouer avec votre père, mes petits chéris !

Et quand les enfants eurent bondi dans ses bras, il les serra longuement, passionnément, comme s’il avait senti passer le souffle du malheur.

VI

Le docteur Doyn et Stanley Lancast étaient arrivés à Paris vers le milieu de novembre. Ils élurent domicile dans un hôtel du centre et s’enquirent immédiatement de Jeffrys, qui habitait 98, rue Cortambert.

Dès le lendemain de leur arrivée, Doyn, en compagnie de Lancast, se faisait mener rue Cortambert, donnant l’ordre au cocher de longer lentement cette rue, sans s’arrêter.

La rue Cortambert se trouve en haut de l’avenue Henri-Martin. C’est une voie d’aspect campagnard, dont la pente est assez rapide. Elle est composée presque en totalité de petits hôtels particuliers entourés de jardins, et le calme le plus absolu y règne.

Maintenant, le fiacre allait au pas. Doyn regardait les numéros. Enfin, il vit « 98 » sur une grille derrière laquelle il aperçut un petit hôtel très simple, mais entouré des beaux arbres d’un vaste jardin. La grille était haute et tapissée de lierre. Doyn se leva pour mieux voir et chancela :

— Qu’avez-vous ? demanda Lancast.

Le médecin s’assit ; il respirait péniblement.

— Rien… Ce n’est rien… J’ai cru le voir derrière une petite fenêtre, et aussitôt la peur m’a repris. Vous devez me mépriser… Je ne suis plus un homme… Je suis impressionnable… Impressionnable ! Un mot stupide qui me faisait hausser les épaules, jadis ! Lancast… c’est à croire que ce paralysé m’a hypnotisé… Jamais je n’ai vu de prunelles aussi ardentes… Or, c’est la lueur des yeux, la lueur toute matérielle qui hypnotise. On a vu des gens tomber dans l’état second pour avoir regardé une cuiller de vermeil que faisait scintiller le soleil… et ses yeux, à lui, brillent comme des escarboucles…

— Vous êtes un enfant. Laissez-moi éclaircir le mystère – si mystère il y a. – Soyez tranquille ; je suis aussi malin qu’un détective… un bon détective, et vous ne tarderez pas à savoir tout. Seulement, obéissez-moi, et travaillons dans le silence et dans l’anonymat. Si Jeffrys a réellement quelque chose à cacher, il nous échappera quand il nous verra. Au cas où vos appréhensions seraient fausses, nous nous serions distraits pendant quelques jours à jouer le rôle de policiers, ce qui est amusant. Ah ! Doyn, vous ignorez les ivresses du grand reportage ! Je vais vous les faire connaître, et nous allons commencer une petite enquête dans les règles.

Trois jours plus tard, une voiture de l’American-Rapid-Company s’arrêtait devant la maison de Jeffrys, rue Cortambert. Un homme aux cheveux gris, à la face rouge brique, portant la livrée de la Compagnie, en descendit et, déchargeant un assez gros colis, s’apprêta à le porter dans la maison. La grille était fermée ; il sonna ; on n’ouvrit pas ; il sonna de nouveau, plus fort, et une tête d’homme parut à une fenêtre.

— Un colis de New-York, fit le porteur. Ouvrez ; bon Dieu ! c’est lourd !

La tête disparut et, une minute après, John Rool ouvrait :

— Pourquoi n’avons-nous pas reçu d’avertissement ? demanda-t-il sur un ton de mauvaise humeur.

— Je n’en sais rien, répondit le porteur avec un fort accent new-yorkais.

Et il se prépara à entrer dans le jardin.

— Donnez, dit Rool, je le porterai moi-même.

Mais l’homme se retourna si maladroitement que la caisse cogna le domestique en pleine figure. Il recula, et l’homme passa, multipliant des excuses.

— Je ne vous ai pas fait de mal, j’espère ?

Rool vociféra des injures jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés devant la maison.

— Posez le colis sur cette table, je vais aller chercher de l’encre pour signer votre feuille.

Il ouvrit la porte avec une clef qu’il tira de sa poche, la referma soigneusement sur lui et reparut avec un porte-plume et un encrier.

— Sapristi, fit l’homme, vous en prenez, des précautions, ici. Mais êtes-vous bien mister Henderson Jeffrys ? Il faut que la feuille soit signée par le destinataire lui-même.

John Rool balança. Puis :

— Je suis seulement, dit-il, l’intendant de Mr Jeffrys. Il est souffrant ; je ne sais s’il est levé. Au cas où je ne pourrais signer moi-même, vous remporteriez votre colis.

— Jamais de la vie ! Allez toujours voir si le patron peut signer ; vous ne voudriez pas me faire revenir une seconde fois avec une caisse de ce poids-là !

Rool prit la feuille en maugréant et sortit. L’homme le suivit des yeux. Il entendit des portes s’ouvrir et se fermer, puis la tête du domestique parut à une fenêtre du premier.

— M. Jeffrys va signer, cria-t-il.

Comme s’il voulait vérifier la solidité des cordes qui entouraient la caisse, le porteur grimpa sur la table de jardin, puis sur la caisse elle-même, en jetant à la dérobée un regard vers la fenêtre ouverte.

Tout à coup, il vit s’avancer vers cette fenêtre, poussé dans un fauteuil roulant, un vieillard aux grands cheveux flottants. La tête s’inclinait un peu, comme infiniment lasse. L’homme vit le vieillard signer la feuille que le domestique lui tenait appuyée sur un gros volume. Enfin, l’infirme tourna la tête vers le jardin ; les yeux, d’un bleu pénétrant, étaient animés d’une lueur de fièvre et fixaient d’un regard dur, étrangement volontaire, l’homme sur sa caisse. Qu’y avait-il dans ces yeux ? de la cruauté, de l’énergie, de la défiance, de la folie ? Ce qui était certain, c’était que ce regard était hallucinant. Le vieillard appuya la tête contre le dossier du fauteuil et, paraissant brisé par l’effort qu’il venait de faire, s’assoupit.

— Moi aussi, murmura l’homme, moi aussi, je vais me mettre à avoir peur… Jamais je ne pourrai oublier ce regard…

John Rool revint.

— C’est ça, votre maître ? demanda l’homme qui, descendu de son observatoire, restait médusé, tourné vers la fenêtre ouverte, où il pouvait toujours apercevoir les cheveux blancs et le profil puissant de Jeffrys. Il est donc bien malade, qu’on le promène en voiture dans sa chambre ?

— Il est paralysé, répondit Rool sèchement. Voilà la feuille, vous pouvez vous retirer.

— Oh ! s’écria l’homme, pour une fois que vous rencontrez un compatriote, vous n’êtes vraiment pas aimable. Vous ne m’offririez même pas un verre ? On a raison de dire qu’il vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu’à ses saints… M. Jeffrys m’aurait offert quelque chose.

— Voilà vingt sous, tenez, et bonsoir.

— Good bye !

Là-dessus, l’homme sauta près du cocher, sur la voiture qui fila.

— Eh bien, demanda le cocher, l’avez-vous vu ? Racontez vite ! vite ! vous me faites mourir d’impatience.

L’homme qui m’était autre que Stanley Lancast passa sa main sur son front.

— Oui, Doyn, je l’ai vu, près de la fenêtre… J’ai rencontré Jeffrys autrefois à New-York… C’est bien lui… Changé, pourtant… Ses cheveux sont devenus tout blancs… Il a dû se passer quelque chose de terrible dans l’existence de cet homme… Et ce n’est pas seulement la maladie… Ses yeux, ah ! ses yeux, ont un éclat extraordinaire. Jadis, on aurait dit diabolique et c’est bien là l’expression qui convient.

— Et Rool ?

— Je crois que c’est le seul domestique de la maison. Il ne voulait même pas m’introduire dans le jardin. J’y suis entré par ruse. D’après ce que vous a révélé Savage, Jeffrys aurait dépensé près d’un million depuis son départ de New-York. En outre, il a reçu ou doit recevoir, prochainement, plusieurs centaines de mille francs de sa rente viagère. Ne trouvez-vous pas bizarre qu’il habite ce modeste hôtel, dépourvu de confort, où il est servi par son unique valet de chambre ? Ce n’est pas son train d’existence qui lui coûte de pareilles sommes. Il y a quelque chose là-dessous. Mais quoi ? Êtes-vous sûr de Rool ?

— C’est un vieux serviteur qui ne doit pécher que par excès de dévouement.

— Allons rendre la voiture à l’American Rapid Company et aussi nos déguisements de cocher et de livreur. Savez-vous que vous menez vos deux percherons avec un brio !… Quant à moi, ne suis-je pas un détective parfait. Nous avons déjà fait un pas important… En ce moment, Rool déballe la caisse, il s’étonnera, sans doute, de la trouver pleine de bouteilles de vin à quarante centimes le litre ! L’ennuyeux est que je n’ai pu arriver à me mettre bien avec cet ours de domestique. Peut-être s’humaniserait-il avec de l’argent ?

— Je ne crois pas. D’abord, il en reçoit, sans doute, tant qu’il veut de Jeffrys.

Et, arrêtant ses deux lourds chevaux devant la porte des écuries de l’American Rapid Company, le pseudo cocher et le livreur improvisé eurent vite fait de se débarrasser de leur livrée. Une heure après, ils déjeunaient dans un cabaret du boulevard.

— C’est la première fois que je viens à Paris, observa mélancoliquement Doyn. Qui m’aurait dit que j’y viendrais pour débrouiller les écheveaux d’un pareil mystère ?

— Savez-vous, interrogea Lancast, qui paraissait suivre une idée, si Jeffrys a déjà touché sa prime de l’assurance ?

— Je n’en sais rien.

— Allons chez le représentant de Paris. Je suis très bien avec un administrateur. En me recommandant à lui, j’obtiendrai le renseignement.

Ils y allèrent et apprirent du représentant que Jeffrys n’avait pas encore reçu la prime annuelle. On était au 13 novembre ; le jour de l’échéance était le 15.

— Vous pourrez me rendre un très grand service, dit Lancast au représentant. Pour des raisons que je ne puis vous exposer, car il s’agit d’un secret qui ne m’appartient pas, je tiendrais – excusez cette étrange requête – à accompagner, comme si j’étais un employé de la compagnie, la personne qui ira payer M. Jeffrys.

— Rien de plus simple. Venez ici, après-demain, vers quatre heures et demie, car M. Jeffrys a demandé à être payé à cinq heures du soir. Du moment que cette requête m’est exposée par vous, monsieur Lancast, je suis sûr de ne point outrepasser mes droits et de ne rien faire d’irrégulier.

Le 15 novembre, à cinq heures précises, deux messieurs sonnaient à la porte de la rue Cortambert. L’un était petit, blond rasé, l’autre un grand gaillard à la forte barbe rousse, coiffé d’un large feutre d’artiste.

Rool vint ouvrir.

— Ces messieurs viennent pour le paiement de l’assurance de M. Jeffrys, n’est-ce pas ?

— Parfaitement, répondit le petit monsieur blond.

Le domestique s’effaça :

— Que ces messieurs prennent la peine d’entrer. M. Jeffrys est dans son bureau…

Et, les accompagnant, il ajouta, d’un ton délibéré :

— Au cas où vous ne seriez pas au courant du triste état de santé de mon maître, je tiens à vous avertir du pénible spectacle qui vous attend. M. Henderson Jeffrys est presque entièrement paralysé. C’est tout juste s’il peut donner sa signature et il ne s’exprime qu’avec la plus grande difficulté. Je vous prie, messieurs, de ne manifester aucun étonnement, car cela serait très douloureux pour l’infirme qui est tombé dans une misanthropie noire.

Ils montèrent un escalier obscur.

— Attendez-moi une seconde sur le palier… je préviens monsieur.

Quelques instants après il reparaissait.

— Entrez, messieurs.

Près de la fenêtre, dans son fauteuil roulant, les yeux tournés vers le ciel, comme les petits enfants ou les agonisants, baigné par la clarté du crépuscule : Henderson Jeffrys. À l’arrivée des étrangers, il détacha son regard de la tragédie pourpre qui se déroulait au ciel et le dirigea sur eux.

— Vous êtes bien monsieur Henderson Jeffrys ? balbutia le petit homme.

— Oui, c’est moi, répondit Jeffrys d’une voix sans timbre, une voix qui, vraiment, n’était plus de ce monde, donnez, je signerai.

Épuisé par l’effort, le paralysé resta un instant la bouche ouverte ; on voyait luire des dents très blanches et pointues et cette expression d’hébétude était atroce ; puis, les lèvres se refermèrent…

John Rool apportait une petite table munie d’un buvard ; il poussa la table à la droite de son maître, lui prit respectueusement le bras, posa une plume trempée d’encre entre les doigts noueux qui se crispèrent et bientôt la quittance était signée d’un : « Henderson Jeffrys » gauche mais lisible. Rool donna ensuite la feuille de l’assuré à timbrer. Les formalités étaient terminées.

Le petit homme, visiblement impressionné, tira une grosse liasse de billets de banque et se mit à les compter sur la table. Jeffrys le regardait fixement… Le petit homme recula, mal à l’aise. Rool alluma une lampe sur la cheminée.

— S’il vous plaît, dit-il, voulez-vous vous mettre ici, vous verrez mieux et vous ne dérangerez pas monsieur.

Le petit homme ne se le fit pas dire deux fois. Il s’approcha de la lampe, acheva de compter les billets et pria Rool de vérifier. Mais Rool s’était retourné vers son maître :

— Monsieur, disait-il d’une voix de douceur infinie, monsieur n’a besoin de rien ?

Jeffrys respira fortement.

— Non, répondit-il.

Et tournant la tête il se montra de face.

L’homme à la barbe rousse qui était resté muet et inactif, sursauta à ce « non ». Il s’approcha du paralysé. Là, sur sa joue, il voyait la longue blessure dont Doyn lui avait parlé et cette balafre était encore ouverte. Jeffrys avança un peu sa main droite :

— Non, répéta-t-il.

Rool intervint, lui posa la main sur l’épaule et lui murmura quelques mots à l’oreille. Et Jeffrys parut se calmer, puis s’endormir.

Maintenant John poussait le fauteuil dans la pièce voisine. On entendit le valet qui parlait doucement comme à un enfant. Il revint très pâle, les larmes aux yeux :

— Je vous remercie, messieurs. Vous voyez dans quel état est mon malheureux maître. Un homme si intelligent, si vigoureux ! Quelle pitié ! Bonjour, messieurs…

À sept heures, Lancast rejoignait Doyn.

— C’est inouï, dit le journaliste. J’ai assisté au paiement de la prime. J’ai vu Jeffrys. Naturellement, il ne m’a pas reconnu sous ma magnifique barbe postiche, et j’ai éprouvé la même peur que vous, le même malaise. C’est à croire que Rool hypnotise son maître et que son maître nous hypnotise à son tour… Et puis, cette affreuse blessure à la joue…

— La joue gauche, n’est-ce pas ?

— Oui.

— C’est bien la même. Comment ! cette blessure ne s’est pas refermée ?

— Non ; elle paraît toute fraîche encore. Je dois dire que l’aspect de Jeffrys est répugnant. Je ne sais s’il a commis un méfait quelconque et je veux croire que non, mais moi qui n’ai que de la commisération pour les malades et qui ai vu les plus horribles spectacles sans reculer, j’ai frissonné, comme vous, devant cet homme. Il se dégage de lui je ne sais quel ignoble mystère. Allons-nous-en, retournons en Amérique, Doyn !

— Pas encore, répondit le médecin, je suis venu pour me guérir ; or, je vais plus mal que jamais ; ma hantise me poursuit et comme elle commence même à vous gagner, il faut savoir, il le faut. Puisque nos déguisements n’ont servi à rien, quoi de plus simple que d’aller tout bonnement rendre visite à Jeffrys, ne suis-je pas son ami, voyons !

— Et s’il ne vous reçoit pas ?

— Il me recevra !

VII

Lorsque, le lendemain, Doyn sonna à la grille de l’hôtel où il avait l’intention de se présenter simplement et ouvertement, il apprit du concierge de l’immeuble voisin que le matin, à la première heure, M. John Roof et son maître étaient partis dans un omnibus du P.-L.-M., chargé de malles et de paquets.

Au comble de l’énervement, Doyn retourna auprès de Lancast.

Cette complication imprévue fouetta l’imagination de ce dernier :

— Il faut les suivre et les retrouver, dit-il. Ça commence à sentir le crime. Rien n’est plus facile que de retrouver leur piste. Il ne voyage pas tous les jours des paralysés en fauteuil roulant… Ils seront obligés de prendre un compartiment entier…

Le même soir, Doyn recevait de New-York le télégramme suivant du notaire Savage :

« Reçu ordre Jeffrys vendre maison River-Side et réaliser 500.000 dollars à toucher immédiatement. Allez voir Jeffrys. Vérifiez. »

Lancast, auquel Doyn soumit le télégramme, rédigea séance tenante la réponse :

« Retardez exécution de l’ordre. Lettre suit. »

VIII

Se chauffant au doux soleil, assis sur un banc au bord de la mer, entre Bordighera et San Remo, John Rool écrivait des chiffres sur un petit carnet. À côté de lui, dans son fauteuil, Henderson Jeffrys était assoupi. Une grande couverture enveloppait ses jambes et un large feutre mou l’abritait des rayons trop vifs.

Les rares promeneurs ne prêtaient nulle attention au paralysé. Dans ce pays de splendeur, de gaîté, de santé, les malades sont fréquents et il n’y avait pas que Jeffrys pour promener sa douleur et sa souffrance sur ce rivage de féerie.

Le banc était adossé contre un rocher qui le protégeait du vent. Rool arrachait de temps à autre une feuille de son calepin et la plaçait à côté de lui. Non loin de là, trois enfants, surveillés par leur bonne, se livraient à des jeux bruyants. On jouait au cocher et au cheval et l’on galopait avec de grands cris, en faisant un petit crochet chaque fois que l’on passait devant le paralysé endormi. Rool continuait de crayonner ; l’air réjoui, il mit sa feuille sous le nez de son maître.

— Qu’en dites-vous, mister Jeffrys ? Ça vous ira-t-il ?

Deux individus, apparemment des cultivateurs, regardèrent, stupéfaits, ce domestique qui parlait en riant à un malade sommeillant. Ils firent mine de vouloir s’asseoir à côté de Rool qui s’étendit de tout son long sur le banc. Les hommes s’éloignèrent et Rool se rassit et continua ses calculs. Puis, il ferma le calepin et mit la main sur l’épaule de Jeffrys qui tressaillit légèrement.

— Nous n’avons plus longtemps à nous cacher, mon cher ami. Quelques semaines encore et notre tâche est accomplie. Regardez la mer, mon cher Jeffrys… Elle vous accueillera cette jolie mer bleue, elle vous bercera, vous irez loin et en sûreté, ô vous, le plus merveilleux des hommes. Eh bien, mon brave, qu’en dites-vous ?

Quelques cailloux tombèrent du rocher. Rool se leva et jeta autour de lui des regards inquiets. Jeffrys paraissait toujours dormir. Il n’y avait à trente mètres de là que les enfants…

Rassuré, le domestique tira sa montre :

— Encore une demi-heure, dit-il, et puis, mon vieux Jeffrys, nous rentrerons pour le courrier.

Couchés à plat ventre au haut du rocher d’où venaient de tomber les cailloux, les deux cultivateurs ne perdaient pas un mouvement du paralysé et de son domestique. L’un des hommes était livide, l’autre simplement intéressé au plus haut point.

— Vous avez entendu ? demanda le premier à son compagnon. Vous voyez bien, Lancast, que j’avais raison de tout craindre ; le misérable parle de fuite… de mettre Jeffrys en sûreté. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’allons-nous apprendre ? Henderson est fou ; autrement il ne permettrait pas à ce valet de lui parler sur ce ton. Ah ! si je pouvais seulement avoir entre les mains un des petits papiers que ce bandit tient en ce moment !

— Cela ne vous avancerait sans doute à rien. Patientez, Doyn, nous sommes au bout de nos peines ; vous allez tout savoir ! Vous voyez combien il nous a été facile de les retrouver, nous ne les perdrons plus, mais calmez-vous. Jamais vous n’aurez eu autant besoin de tout votre sang-froid.

— Rool dit : « Nous n’avons plus longtemps à nous cacher. » Lancast, il y a dans tout cela un crime, j’en suis sûr. Jeffrys a trempé dans ce crime et Rool, qui le sait, le fait chanter. C’est clair.

À ce moment, un léger coup de vent enleva un petit papier de Rool qui se précipita à sa recherche. Les enfants qui passaient juste en même temps, voyant le banc libre s’y jetèrent et se bousculèrent pour y prendre place. Le plus petit, poussé par les autres, tomba sur les genoux du paralysé et se raccrocha à ses épaules. Jeffrys, réveillé brusquement, cette fois, ouvrit les yeux, rejeta la tête en arrière et se dressa d’un bond.

Le mort vivant était debout.

Sans s’occuper de l’enfant qui roulait à terre en poussant des cris d’épouvante, ni des couvertures qui lui enserraient les jambes, Jeffrys avança lentement, lourdement ; il ouvrit la bouche et hurla :

— Laissez-moi !… Ne me touchez pas !…

Tout cela s’était passé plus vite qu’on ne pourrait le décrire. John Rool au premier bruit s’était retourné, abandonnant la poursuite de sa feuille, emportée maintenant par la mer. Il se précipita pour recevoir dans ses bras Jeffrys qui chancelait. John le rassit dans le fauteuil en le grondant comme un enfant et rajusta les couvertures. Les bambins s’étaient enfuis. John mettait la main au fauteuil pour ramener le malade quand quelqu’un lui tapa sur l’épaule. Il se retourna avec un cri. C’était un des cultivateurs.

— Écoutez, lui dit-il, vous ne me reconnaissez pas sous ce déguisement dont je vous expliquerai plus tard la cause, je suis le docteur Doyn. Jeffrys, mon ami Jeffrys, me reconnaissez-vous ?

Après un instant d’hésitation, le malade répétait :

— Laissez-moi ! Ne me touchez pas.

Doyn eut un geste de désespoir et, s’adressant à John :

— Vous, répondez-moi. Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit à New-York, un soir que j’avais entendu Jeffrys marcher dans le laboratoire ? Vous avez nié et pourtant j’avais raison : vous voyez bien que Jeffrys n’est pas paralysé puisqu’il marche… Ou il est fou et vous exploitez sa folie, ou vous avez tous les deux un crime à cacher. Jeffrys, Jeffrys, je fais appel à notre vieille amitié. Se peut-il qu’un serviteur ait pris une telle autorité sur vous que vous ne reconnaissiez même plus ceux qui vous aiment. Jeffrys, j’ai peur… Je suis venu jusqu’ici pour vous voir, pour vous guérir… Ayez pitié.

Mais John Rool s’était ressaisi.

— C’est à vous, monsieur, que je demande d’avoir pitié de mon maître, dit-il. En effet, sous l’influence d’une peur ou d’une commotion il peut parfois se lever et faire même quelques pas, mais il est extrêmement malade et il me supplie, plutôt qu’il ne m’ordonne de lui assurer le calme, la tranquillité absolue dont il a besoin.

— Non ! non ! Vous mentez !… Je ne vous crois plus ; je ne m’en irai pas, je suis absolument décidé à tirer Jeffrys de cette torpeur et à apprendre de sa bouche les raisons de son étrange conduite.

— Eh bien, puisque vous nous poursuivez avec tant d’insistance – car je vous ai fort bien reconnu à Paris, vous et votre ami Lancast – puisque vous mettez tant d’ardeur à approfondir le secret de M. Jeffrys, venez chez lui, ce soir, vous aurez avec lui tel entretien que vous désirerez, mais pas ici. Nous habitons la villa des Lys noirs ; c’est celle que vous voyez là, sur les rochers qui dominent la mer.

Doyn balança un moment. Puis, comme Rool s’interposait toujours entre le paralysé et lui et que le médecin était faible et indécis de nature, il se résigna :

— Jeffrys, à tout à l’heure, dit-il, vous ne me refuserez pas la main ?

Le domestique rajusta le chapeau de son maître. Jeffrys tendit sa main que Doyn pressa avec un frisson : cette main était froide et contractée ; il y reconnut, par habitude professionnelle, ces creux que l’on remarque aux mains de certains paralysés.

— À tout à l’heure, dit Doyn.

Mais Jeffrys ne répondit rien.

— Vous venez de commettre une imprudence, dit Lancast à Doyn au moment où le médecin le rejoignait. À quoi nous sert ce déguisement puisque vous vous démasquez. Je commence à désespérer de notre réussite. Rool sait, il se méfiera et tout sera à recommencer.

— Je n’ai pu y tenir, mon ami. Quand j’ai vu Jeffrys marcher, je me suis précipité. Maintenant, je n’y comprends plus rien…

— Et moi je crois que je commence à comprendre… Je vous conjure de ne pas aller là-bas ce soir ou de me laisser vous y accompagner.

— J’irai, dit le docteur ; je me reproche déjà d’avoir tant tardé, d’avoir été lâche. Vous ne pensez pas que j’ai peur de ce valet de chambre, tout de même !… Vous savez, Lancast, la blessure, la blessure que Jeffrys porte à la joue… elle n’est pas encore cicatrisée.

IX

— Je vous accompagne, dit Lancast à Doyn quand celui-ci, le soir venu, s’apprêta à sortir. Je ne veux pas vous laisser seul avec cet homme dont l’aspect seul vous bouleverse. Et puis je ne pressens rien de bon…

— À mon tour de vous rassurer. Ne craignez rien pour moi : j’ai mon revolver et puis si nous nous présentions à deux, Rool serait capable de me refuser cette entrevue que je souhaite depuis si longtemps. Dans une heure je serai de retour.

Et Doyn partit dans la bourrasque, car il ventait dur ; de gros nuages couraient au ciel, couvrant et découvrant la pleine lune qui luisait de tout son doux éclat ; les vagues se brisaient avec fracas ; un souffle tout-puissant fouettait les palmiers et les eucalyptus. Et Doyn, tout à son idée fixe, galopait plutôt qu’il ne marchait vers la villa des Lys Noirs, isolée au haut d’un rocher à pic, surplombant la mer.

Quand Lancast vit son ami disparaître au coin de la rue, il n’y tint plus et le suivit de loin. Dix minutes après, il le voyait franchir la grille du jardin, puis la porte de la villa. Lancast choisit pour s’y cacher un grand mimosa en face de la maison et il attendit, en proie à une anxiété inexprimable, le retour de son camarade.

La villa des Lys noirs méritait son nom funèbre ; alors que les autres habitations du pays étaient petites et souriantes, celle-ci semblait farouche avec sa silhouette sévère, son grand jardin silencieux, sa situation étrange au haut de ce rocher, comme les châteaux de jadis construits pour la défense des habitants.

X

Rool était venu ouvrir la grille au docteur. Sans mot dire, il le conduisit à travers le jardin dans la maison ; il le fit monter au premier et le pria d’entrer dans la chambre de mister Jeffrys et d’y attendre.

Cette chambre était vide. Il n’y avait comme tout ameublement qu’un lit très ordinaire et un petit fauteuil.

Le médecin resta seul quelques minutes, puis le domestique revint, seul. Il avait la figure changée, dure, implacable. Les bras croisés il interpella Doyn :

— Écoutez-moi… personne ne vous a donné un aussi bon conseil : n’allez pas plus loin, n’allez pas plus loin. Je vous préviens du danger terrible que vous courez en insistant. M. Jeffrys, que je ne me mêle pas de juger, a des projets… des intentions qu’il ne veut communiquer à personne. Je suis son seul confident. Il sera impitoyable, vous entendez, monsieur le docteur, impitoyable pour tous les indiscrets. Croyez-en la parole que je vous donne et allez-vous-en sans vous retourner. Je vous demande même de me donner l’assurance d’honneur que vous ne vous mêlerez plus de nos affaires. Vous direz à M. Lancast que vous avez vu votre ami, que vous vous êtes rendu compte du ridicule de cette poursuite et…

Mais Doyn, furieux, l’interrompit :

— Ah çà, est-ce que vous me prenez pour un fou ou pour un lâche ? Assez causé, surtout sur ce ton. Je veux voir mon ami… Laissez-moi passer…

— Pas avant que je vous aie dit tout ce que j’avais à vous dire : vous écrirez également une lettre au notaire Savage dans laquelle vous lui direz que M. Jeffrys le prie d’exécuter ses volontés.

— Avez-vous fini de me donner des ordres ?

— Dites oui, et j’apporte une plume et du papier, dites non, et je ne réponds plus de rien.

— Une dernière fois, dit Doyn, je veux voir M. Jeffrys.

— Il sera fait selon votre volonté…

Et, lui jetant un regard de haine, Rool disparut. Le cœur de Doyn battait à se rompre dans sa poitrine. Étouffant, il ouvrit une fenêtre. Il aperçut en bas une ombre humaine et devina la présence de Lancast, ce qui affermit un peu son courage…

Soudain, il se tourna vers l’intérieur et tendit l’oreille…

Les pas, les horribles pas de cauchemars, ces pas dont l’écho le poursuivait le long de tant de nuits d’insomnie, ces pas pesants, ces pas de malédiction et de fatalité, il les entendait de nouveau qui se rapprochaient… Doyn voulut crier, la voix expira dans sa gorge ; il recula et, dans ce mouvement, ferma brusquement la fenêtre.

La pièce était mal éclairée par une bougie à lueur vacillante, posée sur une petite table. Au dehors les vagues continuaient de se briser avec fracas contre le rocher et l’ouragan faisait plier les branches…

Doyn s’essuya le front et ferma les paupières.

Quand il les rouvrit la porte avait cédé sous la pression lente d’une main et Jeffrys, Jeffrys, debout, parut dans l’encadrement. Le colosse était vêtu de noir ; une redingote noire lui tombait jusqu’aux genoux ; seuls, ses cheveux blancs jetaient une lumière ; la face, noyée d’ombre, était sinistre.

Un moment, Jeffrys resta muet et immobile ; puis il leva la tête et ses yeux, éclairés par la clarté lunaire, brillèrent comme des escarboucles.

— Jef… Jeffrys, balbutia le médecin… C’est moi…

Jeffrys se remit en marche, lourdement, les bras pendants inertes le long du corps.

— Parlez-moi ! Vous m’effrayez, au nom du ciel…

Le malade s’arrêta, respira profondément.

— Henderson, continua Doyn, vous êtes guéri ; réjouissons-nous… Ce choc a été effroyable, mais vous vous en remettrez… Revenons en Amérique, je vous soignerai… Je vous dirai aussi les craintes que vous m’avez inspirées… J’étais fou… Embrassons-nous…

Mais Rool survenu, rapide comme la foudre, s’interposa :

— Pas encore ! Pas encore ! Pour la dernière fois, docteur Harry Doyn, éloignez-vous !

Mais Doyn, enfin exaspéré, prend Rool par le bras :

— Assez, crie-t-il.

Et, poussant le domestique, il jette ses bras au cou de son ami.

Un cri atroce…

Les bras du colosse, comme par un embrassement horrible, un effroyable baiser de mort, se sont refermés sur lui.

— Jeffrys, vous me faites mal… Lâchez moi… Jeffrys !…

Les bras serrent toujours. Doyn se jette en arrière, mais il est pris dans un étau de fer ; il pousse un râle et chancelle. Le colosse, sans le lâcher, tombe avec lui, roule sur lui, serrant de plus en plus fort ; le sang coule des lèvres du docteur ; il crie encore : « Assass… ».

… Rool, les bras croisés, impassible, contemple cette scène… Quand tout se tait :

— Ça t’apprendra, ricane-t-il, à te mêler de ce qui ne te regarde pas !

Un coup de vent terrible rouvrit la fenêtre et la brisa en mille morceaux…

XI

Au bruit des vitres cassées, Lancast, qui s’endormait dans la rue, se secoua… Minuit sonnait et Doyn ne revenait toujours pas. Lancast avait vu se mouvoir quelques vagues ombres derrière la fenêtre que le vent venait de briser, mais il n’avait pu ni reconnaître les silhouettes, ni deviner ce qui se passait.

Inquiet, il appela, sans succès, puis il fit le tour de la grille qui entourait le jardin jusqu’à l’éboulis de rochers. Là, des défenses en fer interdisaient toute intrusion. Lancast vit, éclairée par la lune, une terrasse couverte, munie d’une large porte d’où un chemin de sable jaune menait au bord des rochers sans le moindre garde-fou…

Ne voyant nulle issue de ce côté, il retourna sur ses pas et fit le tour de la propriété du côté opposé. Il découvrit une petite entrée dissimulée et qui était fermée. Lancast se fit le raisonnement que Doyn ne sortirait pas par cette issue « et il vaut mieux, pensa-t-il, que pas un être ne puisse s’échapper sans que je le voie. » Il tira donc de sa poche une bobine de fil de fer mince et souple comme de la ficelle et, à l’aide de sa canne, en entoura la porte le plus solidement qu’il put : « Si quelqu’un veut fuir de ce côté, ça le retiendra toujours assez pour que j’aie le temps d’accourir. »

De là, il revint à son premier poste d’observation. Derrière la fenêtre brisée se devinait toujours la petite flamme vacillante… Il tira sa montre : une heure du matin… le retard devenait anormal.

— Doyn ! Doyn ! cria Lancast qui avait mis le revolver au poing.

Il alla droit à la grande porte ; elle était close et il n’y avait nulle trace de sonnette.

— Doyn ! Doyn ! C’est moi ! Où êtes-vous ?

La voix résonnait comme des coups de marteau dans la nuit. De rage, Lancast saisit les barreaux de la grille et les secoua puérilement.

Rien ne bougeait…

Si, pourtant… une ombre à cette fenêtre, là-haut… Lancast vit des yeux qui fouillaient l’obscurité, puis la silhouette disparut.

— Doyn ! cria-t-il de nouveau, de toute la force de ses poumons.

Nulle réponse.

Et soudain se mêlèrent au hululement du vent des cris lointains, étouffés, des cris de râle qui venaient de la maison, semblait-il. Lancast courut à la petite porte du jardin…

Et il vit…

D’abord une faible lumière derrière les vitres de la véranda…

Puis il crut entendre la voix de Henderson Jeffrys…

Quelques instants après, la lumière s’éteignait et, comme par miracle, la porte de la véranda s’ouvrait toute large.

Lancast scruta le trou noir. La mer poussait sa plainte lugubre en se déchirant sur les rochers.

Enfin, couvrant le grondement sourd, ce fut, rythmé, invincible, souverain, un bruit de pas.

Et Lancast, si froidement courageux d’habitude, sentit la peur l’envahir.

Les pas approchaient. Il vit un pied, une jambe, et l’énorme corps de Jeffrys, sa tête puissante aux cheveux flottants et ses prunelles lumineuses qui scintillaient dans le clair-obscur.

Mais que portait-il donc dans ses bras ? Lancast n’arrivait pas à distinguer autre chose qu’une masse pendante et inerte. Jeffrys avançait toujours ; il arriva dans un rayon de lune.

Dieu ! Les prunelles de Lancast se dilatèrent d’horreur. La masse inerte était Doyn, sa tête pendait sur l’épaule du géant – et c’était la tête livide d’un mort. Un filet noirâtre tombait de la bouche sur le menton. Lancast, d’un bond de fauve, se précipita sur la porte. Elle résista d’autant mieux qu’il l’avait lui-même attachée avec le fil de fer. Il s’égratigna les mains, parvint à enlever le fil, mais la serrure résistait. Il hurla : « Au secours ! Au secours ! »

Vainement. Le monstre, chargé de son fardeau, avançait toujours. Ses pas pesants, comme alourdis par la fatalité, firent craquer le sable…

— Au nom du ciel, cria Lancast affolé, arrêtez ou je tire !

Faisant appel à tout son sang-froid, il prit son revolver et visa : « Il faut que je le touche à la jambe, se dit-il, peut-être mon malheureux ami n’est-il qu’évanoui… »

Le coup partit…

Jeffrys, comme une bête féroce, aux griffes toutes-puissantes, serrait sa proie contre lui. Il continua d’avancer. Maintenant, il était tout près de l’abîme.

Lancast, tireur remarquable et qui était servi par la clarté maintenant extraordinaire de la lune, était sûr d’avoir visé juste. Il passa sa main sur son front, visa délibérément, froidement, la tête de Henderson Jeffrys et fit feu.

Il lui sembla que Jeffrys vacillait. Mais non, il continuait… Encore un pas, deux pas… puis un troisième pas dans le vide et plus rien : l’assassin et sa victime disparurent dans l’abîme. Il y eut le bruit d’une masse tombant sur les rochers, rebondissant plus loin et le bouillonnement des vagues en furie couvrit tout.

C’était fini.

Lancast, anéanti, ne pouvait encore croire à la réalité de ce spectacle. Une sorte de suaire de glace l’enveloppait…

— Au secours ! Au secours ! parvint-il à crier encore d’une voix blanche…

De l’intérieur de la maison quelqu’un accourait. C’était Rool. Il parut à la fenêtre du premier. Hagard, en chemise, éveillé sans doute par les coups de revolver, il demanda :

— Qu’y a-t-il ? Qui va là ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Venez m’ouvrir, vite ! Un crime épouvantable… Ouvrez-moi…

— Je viens !

Rool accourut et ouvrit. Lancast se précipita vers l’abîme.

— Mais, monsieur, qu’y a-t-il ?

Sans répondre, Lancast, âprement, regardait le gouffre, tâchant d’y découvrir le secret qu’il venait d’engloutir. Il se coucha à plat ventre pour ne pas risquer d’être précipité par le vent qui soufflait en tempête… ou par l’homme qui était à côté de lui…

Mais il ne vit que le moutonnement infini des vagues.

Rool silencieux paraissait hébété, comme un homme que l’on aurait sorti d’un cauchemar.

— Allez me chercher une lanterne, ordonna Lancast.

Pendant que l’autre, obéissant, se hâtait, Lancast sortait rapidement de sa poche une petite lampe électrique et, s’agenouillant, regardait par terre avec une attention de policier. Quelque chose de blanc attira son attention. Il ramassa une petite touffe de cheveux où adhérait une matière lourde. Il regarda sa trouvaille de plus près et poussa un cri :

— J’en avais le soupçon, murmura-t-il ? À présent, je suis sûr. Ah ! pourquoi n’ai-je pas osé agir ! On m’aurait pris pour un fou !… Peut-on concevoir une chose pareille ?

Il mit les cheveux dans sa poche. Rool revenait avec une bougie.

— Je n’ai pu trouver une lanterne, bégaya-t-il.

Bien qu’il protégeât la petite flamme avec sa main, le vent l’éteignit vite.

— Rentrez chercher un journal pour abriter la bougie.

Rool lança un regard méfiant à Lancast – mais il partit, remarquant que cet homme restait sur la défensive et gardait son revolver à la main.

De nouveau seul, Lancast continua ses recherches tout en prêtant l’oreille. « Il n’essaiera pas de fuir, murmura-t-il, d’abord il n’est pas sûr d’être soupçonné et puis c’est un grand joueur… il tiendra jusqu’au bout… Mais le diable s’y serait laissé prendre… Cette crapule est d’une ingéniosité inouïe. » Il étouffa un cri de surprise ; sa main qui tâtait toujours le sol venait de rencontrer un petit objet plat. Lancast, empoigné par cette recherche tragique et oubliant les circonstances lugubres, bondit de joie. C’était une balle aplatie. « Pièce à conviction ! » fit-il entre ses dents.

Et, se relevant, il attendit Rool. Celui-ci revint avec une lanterne improvisée.

— Vous allez enfin me dire ce qui s’est passé ? demanda-t-il… Mon maître n’est plus à la maison… Que savez-vous ! De grâce, parlez ! Dites ce que vous avez vu… Je dormais tranquillement quand des coups de revolver m’ont fait sortir de mon lit… J’avais introduit le docteur Doyn auprès de M. Jeffrys. Ils ont causé longtemps en haut. Puis ils sont descendus au rez-de-chaussée. M. Jeffrys m’a dit que je pouvais me coucher… Il allait mieux depuis quelque temps… Il pouvait marcher tout seul… Je me suis retiré sans aucune méfiance. Ils étaient amis, n’est-ce pas ?… Mais, mon Dieu ! où est M. Jeffrys ? Où est le docteur ? Je m’y perds… C’est affreux !

Lancast laissait le domestique parler. Enfin, le plus posément qu’il put, coupant son récit par de longs silences, il raconta ce qu’il avait vu. Il essayait de gagner du temps. Certes, il était vigoureux et intrépide, mais il avait affaire à forte partie et la ruse était nécessaire.

— Qui aurait cru cela, gémit-il. Qui l’aurait cru ?

— Est-ce qu’on pourra repêcher les corps ? interrogea Rool. La mer est très profonde à cet endroit. Ce serait un grand chagrin pour moi que de ne point pouvoir mettre en terre sainte mon pauvre maître.

L’aube pointait ; on entendit des grincements de roues au loin.

— Il faut avertir la police, dit Lancast ; la mer est si démontée que l’on ne pourra tenter aucune recherche avant qu’elle soit calmée et le temps ne m’a pas l’air de vouloir s’arranger… Au reste, je crains que toutes nos peines soient inutiles. Il n’y a point de plage par ici ; la mer ne pourra rejeter les (il insista sur ce mot) cadavres ; ils seront broyés, émiettés contre les rochers. Mes pauvres amis ! Mes pauvres amis !

Puis de toutes ses forces il cria :

— Par ici, braves gens ! Il y a du malheur !

Un homme en blouse accourait.

— Allez immédiatement avertir la police, un drame vient de se dérouler…

Lancast, ne sachant pas l’italien, s’exprimait en français. L’homme ne le comprenait point.

Rool vint à son aide et, en un italien d’une correction parfaite, traduisit la demande de Lancast. Celui-ci le regarda, étonné.

Le paysan partit en courant, ce qui ne l’empêcha point de colporter immédiatement la nouvelle auprès des voisins qui avaient eu la chance, ce matin-là, de se lever tôt. Quelques minutes après, le jardin de Henderson Jeffrys s’emplissait de curieux. Rool, assis sur un banc, pleurait dans son mouchoir. Lancast, debout, essayait de le consoler…

Enfin le commissaire arriva avec une petite escorte. Mais le brave magistrat était hostile par principe à ces gens qui venaient le tirer à une heure aussi indue de sa tranquillité bénie. Dans ces pays de langueur et de rêve, où les habitants ne vivent que par les étrangers, où l’on cache soigneusement tout ce qui peut émouvoir, le mot de crime, voire celui de mort est, encore plus qu’ailleurs, un épouvantail. Les malades et les oisifs qui y pullulent, veulent le soleil, la gaîté – et surtout le calme. – Il y faut tout ce que n’ont pas ceux qui y viennent. Mais pas d’émotion, pas de scandales, pas « d’affaires », pas d’enterrements… Telle est la consigne. Le bruit d’un crime pourrait nuire à la prospérité de l’endroit. Le commissaire, animé des meilleures intentions du monde et persuadé qu’il accomplissait strictement son devoir, était donc convaincu d’avance qu’il n’y avait pas crime. Il montrait la politesse ennuyée d’un homme tiré de son sommeil par des importuns. Lancast accourut à sa rencontre :

— Parlez-vous anglais ou français, monsieur le commissaire ?

— Français. Qu’y a-t-il ?

Le plus brièvement possible, Lancast expliqua ce qu’il avait vu.

— Ah ! bah ! dit l’autre, résolument optimiste ; où voyez-vous un crime là-dedans ? Croyez-moi, j’ai l’habitude… Il s’agit d’un accident, d’un simple accident. Et puis, je suis un partisan résolu du vieil adage judiciaire : is fecit qui prodest. Or, en quoi le riche M. Jeffrys aurait-il eu intérêt à supprimer son médecin ? Non. Voilà comment je reconstitue la scène : ces messieurs auront voulu faire une promenade nocturne. L’un aura glissé et aura précipité l’autre avec lui dans sa chute. C’est un malheur, évidemment… mais nous en avons parfois enregistré de semblables.

John Rool se hâta d’adopter la version du commissaire.

— Dans ces conditions, fit le domestique, nous vous remercions, monsieur, il me reste à…

Mais il n’acheva point, Lancast lui coupa la parole et, tout en ne le perdant pas de vue :

— Il y a eu crime, dit-il en se plantant devant le commissaire, un crime effroyable, ajouta-t-il avec fermeté, un crime tel que l’imagination humaine refuserait de le concevoir et le coupable, l’escroc, le faussaire, l’incendiaire, le meurtrier est ici…

« — Oh ! fit-on à la ronde. »

— Quoi ? hurla le domestique.

— John Rool, continua Lancast, je vous accuse d’avoir assassiné lâchement à New-York votre maître, M. Henderson Jeffrys.

— Il est fou ! ricana Rool en prenant l’assistance à témoin. M. Jeffrys était ici tout à l’heure.

Mais à cette minute, tous les récits de Doyn revenaient à l’esprit de Lancast, avec une netteté singulière : la mystérieuse invention de Jeffrys ; les visites de celui-ci à son laboratoire après sa maladie ; et, surtout, le soir de l’orage où le paralysé était apparu à son ami changé, effrayant à voir… oui, c’était ce soir-là que le crime avait été commis.

Et, sûr de lui, comme inspiré, Lancast continua :

— Je vous accuse d’avoir incendié le laboratoire où vous aviez perpétré votre crime. Ensuite vous avez conçu une machination diabolique et géniale, je l’avoue. Là-dessus vous êtes allé en Europe… Je vous accuse d’avoir falsifié la signature de M. Henderson Jeffrys et de vous être approprié, grâce à ce faux, des sommes considérables. Je vous accuse enfin d’avoir attiré dans un guet-apens mon ami, le docteur Harry Doyn et de l’avoir assassiné…

— C’est de la démence, protesta Rool. Je dormais, vous le savez…

— Et vous l’avez assassiné au moment où il allait tout découvrir et devenir dangereux pour vous. Vous avez préparé la mise en scène la plus terrifiante, la plus hallucinante, pour dérouter l’homme qui était dans la rue, attendant son ami. Il s’agissait de le convaincre que Jeffrys avait tué le médecin et se suicidait ensuite, emportant avec lui, dans la mer, le cadavre du malheureux. Cet homme qui attendait dans la rue, cet homme qui a tout vu, c’était moi et vous le saviez. Ah ! tout était savamment, admirablement combiné. Vous avez dû ruminer longuement votre immonde forfait… Vous vous disiez que vous ne pouviez trouver plus à propos un témoin plus utile que cet imbécile de Lancast. Vous étiez sûr d’avance qu’il ne laisserait pas son ami aller seul au rendez-vous et qu’il attendrait certainement dans la rue puisque l’accès de la villa lui était interdit. Et vous calculiez aussi qu’une fois Lancast déjoué, Lancast devenu au contraire un témoin admirable pour vous, puisqu’il avait assisté impuissant, hélas, au fameux suicide, vous pourriez jouir tranquillement des millions gagnés. C’est vous qui avez poussé des cris près de cette porte afin d’être bien sûr que je voie, la scène… Mais vous vous êtes trompé, misérable… Lancast a été votre dupe trop longtemps. Jamais il ne se pardonnera d’avoir laissé stupidement aller à la mort son pauvre compagnon.

— Je vous laisse parler, bégaya Rool. J’ai pitié…

— Oui, continua Lancast, mais ce que je sais, c’est que mes balles portent toujours, je suis un tireur infaillible, or mes balles ont atteint la chose qui portait le cadavre de Doyn et qui continuait, quand même, à marcher… Alors la lumière s’est faite, John Rool…

Le domestique, blême de fureur, grinçait des dents.

— Regardez donc vos mains, cria Lancast, elles sont rouges de sang !

Rool présenta ses mains d’un geste machinal. Prompt comme l’éclair, Lancast se précipita sur lui et lui passa des menottes improvisées avec le fil de fer. Le domestique tenta de se débattre, mais les acolytes du commissaire et celui-ci, sortant enfin de leur flegme, aidèrent Lancast et maintinrent le valet. Ils n’avaient pas compris grand’chose au récit du journaliste sinon que celui-ci accusait Rool de meurtre. Rool fut ligoté.

— Vous répondrez de ce que vous faites en ce moment, écuma-t-il. Je me plaindrai à mon consul. Je suis innocent. Vous voyez bien que cet homme est fou !

Alors Lancast sortit de sa poche une mèche de cheveux blancs à laquelle adhérait un morceau de chair, semblait-il, et la mettant sous les yeux du domestique, il lui murmura en anglais.

— Les cheveux de votre maître. Les reconnaissez-vous ? Et ce petit bout de chair, qu’en dites-vous ? J’ai tiré une balle sur la tête de « M. Henderson Jeffrys », je lui ai enlevé ceci – sans l’incommoder ! Je lui ai tiré une autre balle dans la jambe et voici la balle aplatie. Tout cela n’a pas empêché « M. Jeffrys » de suivre sa route. Il a marché droit devant lui. Il n’a pas sauté dans la mer, il est tombé… Son pied s’est avancé dans le vide et a entraîné le corps, les corps… Il n’a pas vu l’abîme, parce qu’il ne pouvait pas le voir… Jeffrys ne s’est fait aucun mal dans sa chute… Il se trouve même aussi bien où il est qu’ici… mais le docteur… quelle a dû être son épouvantable fin ! Monstre, qu’en as-tu fait ? Réponds !

La sueur perlait au front de Rool… Il parut faire un suprême effort et, éclatant de rire :

— Ah ! ah ! ah ! Prouvez-donc que je ne suis pas innocent. Tout cela est par trop bête et vous paierez cher ce que vous faites.

— Je le prouverai, dit Lancast. En attendant, monsieur le commissaire, je vous rends responsable de cet individu jusqu’à ce que la justice américaine le réclame.

Le cortège se mit en route vers la prison. Rool ayant repris son assurance, parlait de procès, d’arrestation illégale, de dommages-intérêts.

Quand la porte de la geôle se fut refermée sur le domestique, Lancast alla téléphoner au consulat des États-Unis à Gênes.

XII

La double disparition de Jeffrys et de Doyn fit un bruit considérable dans le monde entier. Longtemps, en effet, on ne parla que de disparition, aucune trace de meurtre n’ayant pu être découverte.

Les magistrats écoutèrent attentivement le récit de Lancast mais avec l’attention que l’on apporte au récit, adroitement filé, d’un conteur professionnel dont la manie d’investigation et d’analyse aurait légèrement troublé la tête. On lui demandait, non sans quelques sourires miséricordieux, où étaient les preuves de ce récit extraordinaire.

Néanmoins, par considération pour le journaliste qui jouissait d’une estime toute particulière et aussi parce que l’attitude du domestique paraissait louche sur bien des points, on garda Rool en prison.

Quand la mer fut plus calme, on commença la recherche des cadavres. Recherche compliquée et dangereuse, l’eau atteignant une profondeur énorme à l’endroit où s’était déroulé le drame.

Après huit jours de labeur acharné on ramena à la surface le cadavre décomposé d’un homme – de l’infortuné Doyn – entouré à la hauteur de la poitrine de deux bras auxquels adhéraient encore des lambeaux de chair.

Mais quel ne fut pas l’ahurissement général quand, à l’examen, on découvrit que cette chair était une sorte de cuir, d’une espèce inconnue et se rapprochant à tel point de la chair humaine que seule une analyse médicale rigoureuse put confirmer à ce sujet les dires de Lancast[1]. Le plus étrange était que cette matière exsangue et d’aspect repoussant avait cependant une vie spéciale, analogue à celle des plantes grasses dont elle avait le toucher mou et lisse. Les bras étaient artificiels, comme la main qui adhérait au poignet droit et qui, mutilée par la chute contre les rochers, gardait cependant une sorte de vie effroyable : les ongles y poussaient encore, malgré la décomposition analogue à celle d’un cadavre ordinaire qui aurait séjourné huit jours dans l’eau.

L’enveloppe de chair, telle qu’on put la reconstituer, recouvrait une sorte de tube en caoutchouc, lequel enfermait un squelette admirablement articulé auquel un mécanisme merveilleux donnait le mouvement. Ce mécanisme était composé d’un ensemble de rouages, de leviers et de chaînettes de renvoi. Le pouvoir moteur consistait en une sorte de ressort d’acier faussé, mais que l’on devait auparavant pouvoir monter exactement comme celui des montres et des pendules. Un enchevêtrement inexplicable de fils d’acier, de laiton et d’or parachevait ce système à la fois d’une délicatesse inouïe et d’une grande force de résistance.

Les bras étaient attachés à un morceau de torse appartenant à un ensemble gigantesque. Entre les côtes et le bassin, ce torse était sectionné net comme par l’arête aiguisée d’un rocher. Certains os appartenaient à un squelette humain ; d’autres étaient en ivoire. La plus grande partie de la machinerie fut trouvée là ; on reconstitua un jeu d’hélices devant figurer les poumons et une sorte de phonographe dans lequel on trouva brisés, en miettes, des disques d’ébonite destinés à remplacer la voix. Une trentaine de fils étaient reliés à des boutons électriques adroitement dissimulés sur les épaules, au haut des bras et à la nuque où les cheveux devaient les cacher. Ainsi, sans doute, le corps était mis en mouvement. Mais malgré les efforts de Lancast qui suivait assidûment, passionnément, ces découvertes, on ne put se livrer à aucune expérience, l’eau avait irrémédiablement abîmé tout ce que les rochers n’avaient pas détruit.

Mais la preuve de la culpabilité de Rool n’était toujours pas faite. L’autopsie du cadavre de Doyn démontra que cinq côtes avaient été littéralement broyées par ces terribles bras de fer qui s’étaient refermés sur lui au point qu’il fallut employer des leviers pour le dégager de cette effroyable étreinte.

L’affolement fut général. L’imitation du corps humain était-elle donc possible au point que des êtres intelligents et savants comme Doyn s’y soient laissés prendre ?

Les policiers guidés par Lancast découvrirent au cours d’une perquisition dans la villa, une énorme malle placée dans une alcôve et contenant, outre des centaines de flacons, des paquets de cristaux et de poudre. Les chimistes restèrent impuissants devant la plupart de ces compositions, inconnues d’eux et dont ils dirent seulement qu’il s’agissait de poisons très violents.

Sur tous ces flacons étaient collées des étiquettes indiquant leur mode d’emploi. Par exemple, on lisait : « Injecter trois fois par jour dans les oreilles, les narines et la bouche, laver avec la solution 28 en laissant sécher », ou encore : « À étendre tous les matins avec un tampon d’ouate sur toute la surface du corps, laisser pénétrer le cuir humain et l’asperger avec la lotion 30, puis frotter légèrement avec la pâte numéro 6 jusqu’à ce que le cuir ait pris toute son élasticité. » Il y avait quarante flacons pour les seuls soins de la bouche, des gencives, du palais ; autant pour les mains, les paupières, les joues. Les yeux étaient passés sous silence ; tout portait donc à croire que ces yeux étaient de verre. Certains flacons étaient destinés aux ongles qui devaient, portait une étiquette, être rognés tous les quinze jours. De même les cheveux devaient être coupés, ce qui indiquait que cheveux et ongles poussaient dans ce cuir comme des plantes dans de la terre. De plus, on trouva des pots de maquillage et des articles de toilette exactement comme pour un être vivant.

Lancast et le médecin légiste firent des expériences d’injection sur le morceau de torse repêché. Ils suivirent avec une attention scrupuleuse les indications que donnaient les étiquettes. Ce fut en vain. La peau, après avoir gardé pendant deux ou trois jours, une sorte d’activité, se desséchait maintenant, sans qu’on pût la ranimer. Et c’était, dans ce triste lambeau, comme une seconde mort, après la première produite dans des circonstances que nous ignorons.

D’autre part Rool gardait un mutisme absolu et se contentait de protester de son innocence par des monosyllabes.

Au moment où Lancast, surmené par tant d’émotion et de travaux, se laissait aller à un accablement compréhensible, on lui apporta un télégramme signé de A. O. Savage, notaire et exécuteur testamentaire de Henderson Jeffrys.

Ce télégramme était ainsi conçu :

« Arrivé San Francisco venant du Japon, appris nouvelle mort Doyn et disparition Jeffrys. Je m’embarque pour Europe apportant lettre et testament de Jeffrys. Là trouverons clef énigme. »

Lancast eut un éclair d’espoir. C’était une excellente nouvelle pour la cause qu’il défendait ! Comment avait-il pu oublier et le notaire et cette fameuse lettre aux coins brûlés, trouvée dans des circonstances bizarres dont Doyn lui avait si souvent parlé.

Rool, si un fait nouveau ne se produisait pas, allait bénéficier du mystère qui entourait cette affaire et être remis en liberté. À cette idée, Lancast devenait fou de rage. Il demanda qu’aucune décision ne fut prise avant l’arrivée du notaire.

Celui-ci fit diligence. Et, à peine débarqué du train, après une poignée de mains chaleureuses où il mit toute sa vraie et profonde affliction, il fit part de ses intentions à Lancast :

— J’ai l’autorisation d’ouvrir la lettre, dit-il. Quant au testament, je le connaissais. Du reste, violant le secret professionnel, j’en ai communiqué les lignes essentielles, dans le temps à notre pauvre ami Doyn… Dites-moi exactement tout ce qui s’est passé.

Un quart d’heure plus tard, très émus, ils sortaient de son enveloppe une lettre écrite entièrement de la main de Henderson Jeffrys et dont voici la teneur :

 

« New-York, 15 mai.

« Il m’a semblé que, ce soir, j’étais menacé par la mort.

« À vivre seul ainsi, replié sur soi-même, dans l’austérité de l’étude et de la méditation, je crois que l’on acquiert une sensibilité plus grande, une intuition plus aiguë…

« Donc, la mort m’environne, je la sens voler autour de moi, comme un oiseau funèbre, en cercles qui se rétrécissent de plus en plus. Je suis dans son ombre ; je me sentirai bientôt frôlé par son aile abjecte…

« J’ai peur de mourir sans vous laisser, ami Savage, l’explication de l’œuvre qui a été le but secret de mes efforts depuis dix ans, œuvre dont l’accomplissement est proche. Mais je sais que la destinée est ironique et qu’elle abat le maçon au moment où la maison allait être construite. Peu importe, d’ailleurs : ce qu’un ouvrier n’a pu faire, un autre le reprend et l’achève. Cette œuvre, à défaut de moi-même, des hommes plus jeunes et plus vigoureux s’en chargeront et la livreront au public – ne serait-ce que pour l’amuser, ce qui est déjà une tâche noble et utile.

« Je ne suis pas fou, mon bon Savage, écoutez-moi sans broncher comme lors de nos grandes discussions philosophiques, après-dîner, jadis, dans votre accueillante maison.

« J’ai voulu créer la vie.

« J’ai voulu créer un être artificiel qui ressemblât exactement à un être vivant.

« Sauf la pensée, me direz-vous. » Sans être misanthrope, j’estime que la plupart des hommes n’ont que l’apparence de la pensée. En réalité, ils mangent, boivent, se meuvent et mènent une existence parfaitement mécanique et machinale.

« Cette idée où je voyais une sorte d’ironie supérieure et qui me semblait d’une réalisation divertissante au suprême degré, je l’ai communiquée il y a un quart de siècle bientôt à un de mes amis, le chirurgien professeur Palmers, doublement illustre pour la sûreté de sa main et par ses découvertes scientifiques.

« Palmers a trouvé là un délassement à ses travaux immédiats. Il s’est mis au travail avec moi. Je vous épargne les détails techniques. Il a construit un squelette merveilleusement articulé, un squelette d’une taille identique à la mienne. Ce squelette a été recouvert d’une sorte de chambre à air, une étoffe de caoutchouc. Ensuite nous avons étudié la façon d’entretenir à l’état de vie apparente la chair humaine après la mort. Là est la découverte la plus admirable. Palmers eut le bonheur de la réaliser après cinq années d’efforts et de tâtonnements. Ah ! mon cher Savage, nous avons connu là des heures splendides, des heures d’oubli, dans une collaboration fraternelle… La peau, entière, y compris la face, enlevée au cadavre d’un électrocuté, et tendue sur le squelette de Palmers, a gardé, grâce au traitement du professeur, toutes les propriétés de la vie, comme une plante nourrie d’air, de terre et d’eau. Sur ce terrain, les cheveux continuaient à pousser de même que la barbe et les ongles. Comme ce condamné à mort, par un… mettons hasard inouï, me ressemblait de taille et même de visage, Palmers s’est amusé à créer un autre Jeffrys.

« Il avait apporté ses soins les plus particuliers à la tête. Notre bonhomme a une langue, un palais, des dents. Je vous jure que je fus halluciné quand – il y a neuf ans – Palmers m’amena dans une sorte de cercueil, mon double, mon sosie, inanimé. À toi, maintenant, me dit-il, de lui donner le mouvement…

« Mes études sur l’électricité m’avaient préparé à cette tâche que j’avais longuement étudiée. Je possédais dans mon laboratoire tous les éléments nécessaires.

« Je me mis au travail dans le plus grand secret. Ces sortes de choses ont toujours semblé blasphématoires aux êtres vulgaires. Descarles avait créé, grossièrement, mais ingénieusement, une jeune fille à laquelle il avait donné le nom de Francine. Il voulait prouver démonstrativement que les bêtes n’ont point d’âme. Il emmena Francine dans une caisse, lors d’un voyage en mer. Le capitaine, usant de son droit absolu, fit ouvrir la caisse, mais surpris des mouvements que faisait la jeune fille artificielle, il la fit jeter à la mer, craignant que ce fût un instrument de magie.

« Je voulus éviter la fureur stupide des ignorants. Et, dans une claustration absolue, je me consacrai à la fabrication des appareils grands et petits qui actionnent notre mort vivant, car ainsi nous sommes convenus de l’appeler. »

 

À cet endroit de la lecture, le notaire et Lancast eurent un mouvement de stupéfaction. C’était là le propre terme dont ils s’étaient servi pour désigner Henderson Jeffrys après l’attaque dont il avait été victime. Quelle coïncidence ! Ils se regardèrent, pâles et émus, et continuèrent la lecture :

 

« Pendant cinq ans, nous travaillâmes encore, puis je perdis Palmers, décédé aux suites d’une fièvre typhoïde. Et j’ai continué seul notre œuvre.

« Mes peines touchent à leur fin. Déjà notre mort vivant marche, s’assied, se lève, se meut de la façon la plus naturelle, à l’aide de différentes pressions sur des boutons électriques invisibles, lesquels peuvent être actionnés à distance. Il respire doucement ou avec force, selon ma volonté. Les doigts se plient, se ferment, s’ouvrent, prennent et lâchent des objets. Avec une tranquillité d’homme sûr de lui, il écrit ! Car il écrit ! J’ai perfectionné l’idée du pantographe, – vous connaissez ce dessinateur des enfants. En m’appuyant sur ce même système, j’ai construit un appareil placé dans la poitrine de notre « mort vivant ». Une pointe suit les lignes gravées par moi sur des disques semblables à ceux des phonographes ordinaires et transmet le mouvement aux doigts qui tiennent la plume.

« Un jour, je me suis amusé à faire signer de ma signature un chèque par le mort vivant et la Banque a payé sans sourciller.

« Les paupières de mon sosie ont des mouvements naturels sur ses yeux mobiles et étincelants, qui sont des yeux de verre de la couleur de mes propres prunelles. Pour leur donner le brillant humide de la vie, j’ai placé derrière l’iris de minuscules diamants, comme j’avais vu à la Mater dolorosa de cire que l’on peut admirer à Roncevaux.

« Enfin, il parle.

« Et il parle de ma voix, puisque les disques du phonographe qu’enferme la poitrine ont enregistré des phrases dites par moi, les phrases de tous les jours, longues et courtes, et surtout celles dont je me sers le plus souvent, c’est-à-dire “oui – non – laissez-moi tranquille – ne me parlez pas – etc.” Chaque disque porte un nombre de phrases approprié à différentes situations et qu’on choisit à volonté. Pendant que le bonhomme parle, ses lèvres, la langue se meuvent ; j’ai essayé d’en lever au moyen d’une glotte artificielle le son rauque et toujours nasillard du phonographe. Le résultat n’est pas brillant. Cette voix qui ressemble à la mienne a quelque chose de déchirant au point qu’elle me fait peur à moi-même. Et le rire, surtout, est méphistophélique…

« Mon mort-vivant rit donc ; il sait pleurer ; il fronce les sourcils et prend en un mot toutes les expressions humaines.

« L’invention, quoique très curieuse, n’est pas parfaite, loin de là.

« Ainsi je n’ai pu donner à sa démarche l’élasticité du pas humain. Le mort vivant avance, il ne marche pas, ses pieds se posent brutalement, avec lourdeur. Si j’arrive à remédier à cet inconvénient, j’aurai quand même créé quelque chose d’extraordinaire…

 

« New-York. Juin.

« Je ne suis pas bien. Sans cesse, des éblouissements me forcent à me retenir aux meubles ; j’ai une sorte de migraine continue que rien ne peut, je ne dirai pas guérir, mais atténuer. J’ai essayé de me reposer, mais inutilement ; mes membres sont engourdis quand ils ne me font pas souffrir atrocement, comme sous la morsure de mille coups de poignards. Je crains une catastrophe et j’irai demain demander conseil à l’ami Doyn, quoique rien ne me répugne autant que de consulter un médecin et de me soigner ! D’ailleurs, je suis probablement surtout victime de ma neurasthénie. Je suis bâti à chaux et à sable…

« Je veux noter un fait qui s’est produit depuis le mois dernier et qui, touchant à mon invention, sera peut-être utile à connaître plus tard :

« Depuis la mort de Palmers, nul être n’est entré dans mon laboratoire ; aucun œil profane n’a jamais aperçu le mort vivant. J’ai voulu laisser tout entière la surprise et ne donner mon œuvre qu’absolument au point.

« Mais, la semaine dernière, j’ai eu envie de me rendre compte de l’impression que le phénomène ferait sur un homme non prévenu. J’ai voulu savoir si vraiment la ressemblance avec moi était telle qu’on pouvait le prendre pour moi-même.

« John Rool, mon fidèle valet de chambre que vous connaissez, me rase tous les matins. Je n’ai jamais eu la patience de me livrer moi-même à cette opération. Cependant, je rase régulièrement mon sosie, dont la barbe pousse comme vous le savez.

« Donc, j’ai décidé d’introduire Rool dans le laboratoire et d’installer mon autre moi dans un fauteuil, en train de lire un journal, ainsi que j’ai l’habitude de le faire pendant cette corvée. Caché derrière une portière, donnant de loin la vie à ce corps inerte, j’avais l’intention d’observer attentivement, afin de me rendre compte du degré de perfection de mon œuvre.

« Je savais bien que mon double, ayant été confectionné depuis six ans, avait l’aspect un peu plus jeune que moi à l’heure présente ; ses cheveux commençaient à peine à grisonner sur les tempes, tandis que maintenant ma tête est couverte de neige. Palmers a découvert et m’a indiqué une lotion pour blanchir les cheveux, car l’œuvre de la nature sur notre mort vivant a ceci de particulier que le temps ne transforme rien ; la peau ne se fane point et les cheveux gardent leur couleur.

« J’ai pensé un instant à employer la lotion, puis il me sembla piquant de garder à mon sosie son aspect d’homme mûr – je suis maintenant un vieillard – puis aussi, il me paraissait amusant de compliquer par ce détail la confrontation. Bref, j’ai établi une demi-obscurité et j’ai attendu Rool.

« Celui-ci est arrivé ; il a déposé sa boîte et, sans aucune méfiance, a commencé son travail. Il a bien jeté un regard étonné sur le velum du plafond, mais discret et stylé, il n’a pas osé interroger. Quand il a passé le savon sur les joues, j’ai fait lever légèrement la tête à mon image, et je lui ai fait fermer les yeux – car ces yeux, quoique je leur aie donné une certaine mobilité, ont le regard fixe et, évidemment, il ne faudrait pas les examiner de trop près pour ne pas voir la supercherie. Puis la tête s’est posée mollement sur le dossier du fauteuil.

« J’étais au comble de la joie. Pool ne s’apercevait de rien. À la dérobée, il jetait autour de lui des coups d’œil anxieux, car il était impressionné de se trouver pour la première fois dans ce pays défendu qu’est mon laboratoire et aussi de savoir ce que son maître pouvait bien y faire pendant de longs jours, voire de longues nuits.

Maintenant, il avait pris son rasoir… La barbe du mort-vivant ne pousse tout de même pas comme la mienne ; un mois équivaut à vingt-quatre heures. Or, je ne l’avais pas rasé depuis un mois. J’entendais le bruit particulier de l’acier crissant sur la joue, quand j’eus la malencontreuse idée de faire parler mon sosie. Je lui fis dire « dépêchez-vous ! » Je choisis le moment où Rool s’était retourné pour essuyer le rasoir sur la petite cuvette de caoutchouc. Mais j’avais mal calculé : la phrase sortit à l’instant précis où Rool appuyait de nouveau le rasoir. Le déclanchement de la mâchoire étant trop brutal, l’acier pénétra profondément dans la chair. De mon poste, je vis le désastre. Rool sursauta.

« — Pardon, monsieur… j’ai blessé monsieur…

« Il saisit une serviette, la mouilla, la posa contre la blessure et, la retirant, vit que nulle trace de sang ne la maculait. Il devint blême et poussa un cri étranglé ; puis il se pencha sur le visage de mon double. Le moment était arrivé d’intervenir. Je sortis de mon rideau. Inutile de vous décrire l’affolement de ce brave homme. Il se croyait positivement en enfer et il s’évanouit à moitié.

« Bref, je fus contraint, comme vous le pensez, de mettre Rool au courant. C’est un homme intelligent. Il me témoigna l’intérêt le plus profond pour mon œuvre, me posa quelques questions fort judicieuses, ma foi, et me fit le serment solennel de garder à ce sujet la discrétion la plus complète.

« Je ne regrette pas cette petite expérience qui m’a démontré à quel point la ressemblance est parfaite et combien ce mécanisme se rapproche de la vie.

« De plus, Rool peut m’être très utile. La tâche devient lourde pour l’homme affaibli que je suis. Et j’ai à perfectionner beaucoup de détails ; surtout la voix et la démarche.

« Quant à la blessure, elle ne veut pas guérir. Je l’ai cousue à la manière des médecins qui ferment ainsi une plaie. Mais, le fil retiré, la blessure s’est rouverte ; les lèvres de la plaie sont blanchâtres et tout cela donne à mon image un aspect lugubre, je l’avoue. Ah ! Palmers aurait bien trouvé le remède, pauvre ami !

« Et voilà, mon bon Savage, ma confession. Quand il y aura du nouveau, je l’ajouterai. »

 

En tournant la dernière page, les deux lecteurs trouvèrent une nouvelle feuille, mal pliée celle-là et comme chiffonnée ; elle était couverte d’une écriture plus grande, gauche, tracée évidemment par une main tremblante. C’était bien l’écriture de Jeffrys, mais un graphologue, même débutant, y aurait trouvé la preuve du mal qui avait terrassé le savant. La date : 25 juin, rappela à Lancast et à Savage qu’elle était ultérieure à l’attaque de paralysie. Le changement s’expliquait donc : Jeffrys, presque entièrement paralysé, éprouvait les plus grandes difficultés à écrire.

Ils lurent :

 

« … Rool m’a poussé dans le laboratoire et m’a laissé seul, disant qu’il reviendrait me chercher dans une heure. Savage, je suis désolé de vous savoir absent de New-York… Je voudrais vous voir… J’ai dicté à Rool une lettre pour vous… J’espère que vous reviendrez vite… Ce que je craignais tant est arrivé : je suis presque entièrement paralysé ; j’écris avec des difficultés inouïes et je ne puis presque plus parler… Mais j’espère quand même guérir : mon cerveau est lucide, Dieu merci, et je compte que Doyn ou un autre médecin arriveront à me sauver.

« … Savage, j’ai des appréhensions… peut-être folles… peut-être fondées… Écoutez : depuis le jour où j’ai tenté cette expérience avec Rool, j’ai expliqué à celui-ci le mécanisme et le fonctionnement de mon mort vivant. Il a admirablement compris. J’ai fait avec lui des tentatives de perfectionnement pour la marche sans succès du reste…

« Mais aujourd’hui, après m’être fait rouler dans le laboratoire, j’ai été saisi par un changement inattendu dans l’aspect de mon sosie. Il avait vieilli…

« J’ai frissonné…

« Les cheveux étaient tout blancs. De plus, le costume qui était démodé – il date d’il y a six ans – a été remplacé par un complet veston que je portais moi-même il y a quelques jours.

« Rool, devant ma stupeur, s’est mis à rire aux éclats, ce qui est peu conforme à l’attitude humble et obséquieuse de ce vieux serviteur.

« — C’est une surprise que je ménageai à monsieur, m’a-t-il déclaré. J’ai voulu montrer à monsieur que j’avais bien profité de ses leçons.

« Il a ajouté qu’il s’était servi de la lotion de Palmers pour blanchir les cheveux et qu’il avait peint quelques rides pour accentuer la ressemblance du phénomène avec moi…

« Il n’y a là rien d’alarmant. J’ai moi-même donné prétexte à ce valet d’être familier… Et puis, je suis si malade… Je suis un peu un enfant… Pourquoi mon front se couvre-t-il de sueur ? Pourquoi trembler ainsi Savage…

« J’entends qu’on vient…

« Mon oreille est plus fine depuis que mes autres facultés sont engourdies. Je cache vite cette lettre dans la cassette, à portée de ma main. Tout à l’heure, je ferai appel aux pauvres forces qui me restent pour jeter cette cassette derrière la portière… Sans oser me l’avouer, je soupçonne Rool de quelque mauvaise intention. Mais laquelle ? Cela m’échappe encore.

« Pourquoi ces cheveux blancs ?… Ces cheveux blancs ?… Ce soir je parlerai à Doyn… J’ai peur… j’ai peur… »

 

La lettre finissait là. On voyait que le malade l’avait pliée en hâte pour la mettre dans l’enveloppe… Les deux hommes se regardèrent, étreints par une émotion indicible…

— Et c’est le mort qui a survécu, dit Savage… Ah ! l’on disait qu’il y a une punition du ciel pour ceux qui, dans leur folie orgueilleuse, essaient de créer la vie… Enfin, avec cette lettre, nous tenons notre John Rool… La condamnation est certaine… Vous dites que les ruines du laboratoire sont intactes… Il faut faire commencer des recherches ; peut-être trouvera-t-on quelques pauvres restes carbonisés de Jeffrys…

— Et dans ces conditions il ne restera plus à l’odieux valet d’autre ressource que celle d’avouer…

Savage et Lancast se turent. Leur pensée allait au martyre de Henderson, dans son laboratoire, tandis que son sosie, le mort vivant, maquillé à son image, le reproduisant avec une fidélité affreuse, commençait sa lamentable et tragique odyssée…

XIII

John Rool n’avouait pas.

Extradé, conduit à New-York pour y être jugé, il garda le même mutisme farouche, dont son défenseur n’arriva point à le faire sortir.

L’accusation avait dressé contre lui un faisceau de preuves formidable : la lettre de Jeffrys, le torse repêché dans la Méditerranée et, enfin, retrouvés dans les ruines du laboratoire quelques ossements calcinés et la partie inférieure d’un crâne qui était celui du paralysé, authentifié par son dentiste.

Le jour de la comparution était arrivé. L’avocat compulsait avec fièvre le dossier considérable de l’affaire. Le public, haletant, attendait l’arrivée sensationnelle de l’accusé.

Il parut et la salle fut secouée d’un tressaillement.

La figure de John Rool, émaciée et exsangue, n’avait plus rien d’humain : ses longs cheveux, blanchis en quelques semaines, flottaient ; ses yeux fixes brillaient d’un éclat de fièvre. Mais ce qu’il y avait de plus impressionnant, c’était sa démarche saccadée, mécanique ; il avançait, un pied projeté devant l’autre, comme un soldat allemand à la parade. Les bras pendaient, inertes, et il balançait la tête, d’un geste hideusement machinal…

Arrivé à la barre, il s’arrêta net, éclata d’un rire dément, un rire atroce, et d’une voix d’outre-tombe, une voix à la fois énorme et grêle, il hurla :

— Ah ! Ah ! Ah ! C’est moi le mort-vivant !… Ah ! Ah ! Je crée la vie !… Je suis le mort-vivant…

SES CHEVEUX

I

L’homme est entré, à pas prudents, comme un voleur, dans la chambre où repose sa femme.

Un léger parfum de roses, le petit bruit, si léger, si régulier d’une respiration… À travers une mince porcelaine bleu pâle brille doucement une veilleuse. C’est le double mystère de la nuit et du sommeil. La chambre est baignée par un clair de lune laiteux. Tout s’y estompe : les teintes délicates des tableaux ; la soie éteinte des meubles ; les formes s’évanouissent, se fondent en un vague harmonieux. Et toute la lumière est concentrée dans une coulée d’or qui s’épand royalement de l’oreiller jusqu’au tapis… ses cheveux !

Au milieu d’un embroussaillement gamin, quelque chose de blanc et de rose, un nez, une bouche, un bout de front ; et l’on devine un sourire… « Comme elle dort ! », murmure l’homme.

Il reste là, debout, tache sombre, n’osant ni avancer ni reculer, saisi d’une sorte d’admiration douloureuse : « Comme elle dort ! », répète-t-il. Et il retient son souffle. Puis il tombe à genoux et, lentement, lentement, pour ne pas faire crier le parquet, il se traîne, il rampe jusqu’à la coulée d’or, sur le tapis. Un baiser. Un sanglot. Il reste là, ne pouvant détacher ses lèvres, ni son regard ; il se sent si humble, si noir, dans l’ombre, contre toute cette lumière…

Mais une pendule sonne ; elle a, cette petite pendule, la voix fêlée des aïeules, on dirait qu’elle chante, du fond des siècles, une petite chanson brisée, voilée de larmes. Et tout de même la réalité de l’heure fait tressaillir l’intrus. Il demande : « Tu dors ? ». Et rien ne répond que la palpitation lointaine des secondes. Alors il se lève, tire de sa poche un petit flacon, le débouche – et le faible bruit résonne de telle sorte que l’homme s’arrête… Puis, comme la dormeuse ne bouge pas, il prend un tampon d’ouate, l’imprègne de liquide et l’approche du visage… Une plainte très douce, mais la bouche garde son sourire, le corps ne se contracte point… Quelques minutes, l’homme reste ainsi, puis il interroge, plus fortement :

— Tu dors ?…

Il passe son bras gauche autour du buste souple qui s’abandonne ; de la main droite, il ramasse à la nuque les longs cheveux et repose sur l’oreiller la tête inerte qui a pris une sorte de rigidité inconsciente. Maintenant, il divise la masse dorée en trois parties égales ; quelque chose brille dans ses doigts ; ce sont des ciseaux. L’acier mord trois fois avec un crissement tragique. Le voleur prend son butin splendide, jette un regard à la pauvre tête dépouillée et s’enfuit avec un : « Pardon ! » qui s’étrangle dans sa gorge…

La chambre est toujours baignée par le clair de lune et le silence y semble définitif, cette fois, dans le double mystère de la nuit et du sommeil.

II

La petite pendule sonne dix heures, indifférente, comme elle sonnait au temps de Louis XV le Bien Aimé pour une génération disparue, comme elle sonnera quand tout ce qui vit maintenant ne sera plus que souvenir…

Par la fenêtre entr’ouverte, un flot de soleil pénètre ; une gaieté jeune, une joie d’été vibrent et poudroient. Des oiseaux passent avec de longs cris éperdus. Dans la chambre, les tableaux revivent de toutes leurs couleurs ranimées ; les bouquets, sur la vieille soie des meubles, semblent s’éveiller de leur sommeil fané. La magie du jour opère sur les choses et sur les êtres…

Et la dormeuse ouvre graduellement les paupières pour mieux savourer l’éternel spectacle…

Mais une sorte d’anxiété l’oppresse. Du mouvement dont elle vérifie, au bal, si son collier de perles et sa broche sont toujours là, elle porte la main à sa tête, puis elle blêmit et n’ose plus ni regarder autour d’elle ni remuer ; et la main qui s’est écartée vivement, la pauvre main vide a, maintenant, sur les draps, l’abandon pitoyable d’un oiseau mort.

Ainsi, devant une effroyable réalité, nous hésitons parfois… Est-ce un rêve ?… Et sinon, pourquoi ne pas s’endormir tout à fait ?… Mais, d’un geste désespéré, elle rejette draps et couvertures, se précipite devant la psyché, pousse un cri et chancelle.

C’est la vieille femme de chambre qui entre ; elle relève sa maîtresse, l’interroge et voit soudain les courtes mèches roides à la place où, la veille, ondulaient les longs cheveux. Elle appelle au secours. On cherche des sels ; les servantes, affolées, prodiguent leurs soins tout en fixant ides yeux la tête dépouillée qui semble celle d’un magnifique adolescent.

— Qui a fait cela ? demande la jeune femme revenant à la vie. Qui a pu commettre cette abomination ? Parlez !… Ça sent le chloroforme ici… Où est monsieur ?

— Monsieur n’est pas là…

La vieille servante hésite :

— J’ai là, une lettre pour madame.

— Donnez.

Et, quand elle est seule, la jeune femme lit ceci :

 

« Me pardonneras-tu jamais l’acte imbécile, l’acte de folie que j’ai commis avec une fureur aveugle…

« Je souffrais trop.

« Je te souhaite de ne jamais connaître la jalousie. D’abord, c’est un sentiment obscur, accompagnement de l’amour et qui ne va pas sans une certaine douceur. On se dit : « Je suis jaloux d’elle, donc je l’aime. » J’ai rougi, j’ai pâli quand un homme simplement galant, t’embrassait la main ; j’ai eu envie de l’étrangler quand il te murmurait quelque compliment fade. J’ai été ainsi jaloux successivement de tous ceux qui t’approchaient…

« Mais ce n’était rien…

« Sans qu’elle fût justifiée – oh ! je le reconnais ! – cette jalousie s’est aigrie tout à coup : elle a tourné à la souffrance. J’ai été jaloux de tout ce qui pouvait te plaire, de la beauté de celui-ci, de l’esprit de celui-là, du talent de cet autre ; si tu me disais : « Un tel est vraiment « un grand artiste », je sentais s’allumer en moi une haine sauvage contre cet homme. Je te raconte tout cela ; il faut que tu me comprennes. Je ne te dis pas : que tu m’excuses, car tu es trop jeune pour pardonner et je pars, persuadé que je viens de mettre l’irréparable entre nous…

« Moi je ne suis plus rien qu’un être d’amour et de douleur. Jusqu’à toi, j’ai nié la passion et condamné durement toutes les sottises et toutes les folies qu’elle inspire. J’ai été un sceptique, mais un sceptique de bonne foi et tu n’as eu qu’à apparaître pour me convertir.

« Dans le culte que je t’avais voué et qui était immense, complet, qui allait de ton âme si bonne, si fière, si tendre à tes gestes, à ton parfum, à tout ce qui est toi en un mot, tes cheveux, tes cheveux adorés avaient un éclat d’ostensoir, tes cheveux qui te revêtaient comme une robe de splendeur et de douceur, les cheveux que j’aurais voulu à moi, rien qu’à moi. J’ai connu l’état d’âme abject de l’avare qui enfouit son or dans un coffre, le cache à tous, voudrait l’enterrer avec lui…

« Un soir, tu m’as dit avec une coquetterie espiègle qu’un homme, un homme que tu ne connaissais pas, s’était arrêté devant toi, avait regardé tes cheveux et était resté sur place, comme ébloui… Je n’ai rien répondu : une angoisse physique, indicible, m’étreignait. Comme si tu avais deviné ce qui se passait en moi, tu m’as pressé le bras, gentiment. Et nous avons parlé d’autre chose…

« Le lendemain, tu venais à moi, avec une lettre trouvée sur la terrasse et dont l’enveloppe portait ces mots anglais : “To the unknown”, “à l’inconnue”. J’ai haussé les épaules. Quelque déclaration insipide, sur le modèle de toutes les lettres de ce genre-là ; des mensonges dévidés avec banalité, des phrases toutes faites, copiées de-ci de-là.

« — Lis ! m’as-tu ordonné avec un sourire.

« J’ai lu. Cet homme, ce passant, ne te parlait que de tes cheveux ; mais il avait trouvé des choses si neuves, si profondes, si poétiques que j’en fus frappé d’admiration, malgré ma colère. Je te sais infiniment sensible à tout ce qui est artiste. Tu es trop parfaitement belle pour ne pas comprendre la beauté, sous quelque forme qu’elle se manifeste. Cette lettre était belle… Oui, je puis te le dire maintenant, je n’allais pas comparer l’amour que je t’ai voué au sentiment de cet inconnu et pourtant celui-ci, d’emblée, avait trouvé les mots exquis, les mots suaves et rares qui émeuvent l’orgueil d’une femme. N’importe laquelle aurait été touchée… Mais toi, toi ? J’ai voulu faire une expérience et je me suis disposé à déchirer la lettre. Comme je m’y attendais, tu m’as arrêté.

« — Non !…

« — Pourquoi m’empêches-tu de détruire cette ordure ?

« — Ce n’est pas la peine.

« — Tu es une honnête femme. Un goujat se permet de t’écrire… »

« Alors – ô cruelle enfant – tu as pris, inconsciemment, le vouvoiement dont nous n’usons que devant le monde… comme s’il y avait entre nous la présence d’un tiers…

« — Ne la déchirez pas, m’as-tu dit ; plus tard, ça nous amusera de la relire… quand j’aurai des cheveux blancs…

« Ce pauvre bout de papier que je froissais entre mes doigts me brûlait, je te le rendis.

« — Tenez… et vous avez sans doute l’intention de lier connaissance avec ce charmant poète ?

« — Vous êtes injuste.

« Oui, injuste et bête et maladroit… J’aimais… Tu as repris la lettre, tu ne savais qu’en faire, alors d’un geste qui regrettait, d’un geste lent, réfléchi, tu l’as détruite toi-même ; tu en as éparpillé tous les morceaux… Et sur la route qui nous conduisait à la maison, nous retrouvions, voltigeant devant nous, ironiques, un, deux, trois, dix de ces menus morceaux, emportés, balayés, ramenés par le vent. Et tu te taisais. Et il y avait de l’ombre entre nous.

« Huit jours se passèrent. Nous nous étions réconciliés ; nous n’y pensions plus. Tu t’amusas à revêtir un matin ta petite robe de jeune fille, gardée en souvenir de notre première rencontre, une robe blanche, courte, que nouait un large ruban de moire noire. Et tu avais séparé tes cheveux en deux nattes. J’ai poussé un cri de bonheur…

« — Oh ! ma chérie, tu es ainsi, avec tes nattes blondes, la vraie Marguerite de Faust.

« — C’est vrai ? Dis donc, l’inconnu de la lettre serait heureux, lui qui disait à propos de mes cheveux que les nattes…

« Mais tu t’arrêtas devant mon visage crispé… Tu as eu alors des mots de pitié, très doux, des mots un peu hautains, de ces mots qui blessent en caressant. Et puis, et puis, il y a eu une autre lettre dans la boîte, une troisième lettre dans le jardin, des lettres admirables, respectueuses… Un grand écrivain, un grand poète avait pris comme thème tes cheveux. J’ai surveillé nos gens… Je me suis livré à un espionnage de jour et de nuit. L’inconnu était plus fort que moi. Il a eu enfin recours à la poste…

« Nous vivons à la campagne, d’une vie sans heurts, mais aussi sans griseries mondaines, sans grandes distractions. Il faut à toutes les femmes, même les plus pures, un petit roman – le roman conjugal est toujours le même. Alors que d’autres ont le bal, le théâtre, les fêtes, les regards des hommes, ces regards qui sont des suffrages enivrants, toi, tu n’avais que moi, que moi… Et tu as pris de l’intérêt, un intérêt capital à cette correspondance. Tu me gourmandais :

« — Voyons, tu sais bien que je t’aime ; pourquoi ne pas prendre en riant cette fantaisie d’un artiste ? Tu devrais en être fier au contraire. Tu n’es pas content que ta femme soit admirée ?

« Si, mais quelque chose, quelque chose naissait en toi, grandissait en ton cœur, quelque chose qui m’était étranger. Oh ! la plus impeccable des femmes a eu de ces sentiments-là. Mais, heureusement, nous ne voyons jamais clair dans l’âme des autres. Pour moi, dans la tension nerveuse où je me trouvais, je lisais en toi-même comme dans un livre. Il y avait en face de moi, le mari, dont on connaît les tics, les faiblesses, les manies, les défauts, un être qui ne se manifestait que par d’admirables lettres, d’une poésie parfumée. Ah ! mes pauvres lettres à moi, ces lettres toutes palpitantes, toutes fiévreuses que je t’avais écrites pendant les seuls huit jours où nous avions été séparés, tu te souviens, lors de mon voyage en Belgique. Je ne pouvais m’empêcher de les comparer à ces chefs-d’œuvre…

« Enfin, j’ai été forcé d’aller passer deux jours à Chartres. Je suis revenu le soir. Tu m’as accueilli avec un élan triste. Et j’ai pensé : « Elle l’a revu ! » Et j’ai pensé aussi : « Elle va me le dire tout à l’heure, avec un faux détachement, parce qu’elle pense qu’elle agirait mal en se taisant… » Après le dîner, quand j’allumai ma cigarette, tu me dis en effet :

« — Tu sais, j’ai revu l’inconnu des lettres… sur la route… J’avais encore mes nattes dans le dos… Il m’a regardée… il n’a pas osé m’adresser la parole, tu penses !… Tu n’as pas besoin d’être jaloux ; il n’est ni jeune ni beau !…

« Oui, oui, peut-être… mais que m’importait le visage… Je te sais éprise de ses lettres, parfaitement, éprise ; j’étais sûr que tu aurais pu les réciter par cœur. Et j’ai tremblé de jalousie et j’ai eu l’humiliation suprême de me sentir inférieur à un rival devant toi, avec la certitude que tu avais conscience de cette infériorité…

« Alors je n’ai plus eu qu’une idée : tes cheveux, tes cheveux, il ne les verrait plus ; il ne pourrait plus ni les admirer ni les chanter… Je t’ai détestée ; j’ai peuplé tous tes silences de l’image exécrée de cet homme ; j’ai imaginé que tu ne tenais plus à moi que par le préjugé social et l’habitude et que si nous vivions libres, sur une terre libre, tu irais trouver celui qui célébrait si bien ta beauté, comme l’oiselle va à l’oiseau dont le chant est le plus pur, le plus riche et le plus harmonieux.

« Folie ! Une folie qui m’a conduit comme un voleur dans le sanctuaire de ta chambre. Oui, je suis entré subrepticement, je t’ai endormie, j’ai coupé tes cheveux et je les ai emportés…

« Maintenant… maintenant, je suis dans l’état d’un homme qui, ivre, aurait commis un crime et qui se réveillerait. J’ai honte de moi ; mon injustice, ma cruauté me font horreur. J’ai tous les torts et pourtant c’est moi qui suis à plaindre. Je suis malheureux. Il faut que tu comprennes tout cela. C’est beaucoup demander à ta jeunesse, à ta pureté… Comprends-moi… L’amour, tel que tu l’as rêvé, ne doit en rien ressembler à cette barbarie, à cette brutalité, à cet aveuglement.

« Et pourtant je t’aime…

« Je ne rentrerai que ce soir. Je veux te laisser le temps de t’apaiser.

« Je n’aurai pas assez de toute mon existence pour expier un acte absurde commis dans l’affolement. Je ne puis t’en dire davantage. Pardon ! Pardon à genoux ! »

III

Le soir, quand le mari rentra, il trouva la maison vide.

Il n’interrogea personne. La vieille servante balbutia seulement :

— Madame est partie… elle m’a dit adieu.

— Ah !… Adieu ? Vous êtes sûre ?

— Oui, monsieur.

Voûté, avec une démarche traînante de vieillard, il fit le tour de la demeure. Tout lui parlait de l’absente et, pourtant, malgré le luxe charmant, les fleurs encore fraîches dans les vases, le parfum léger qui palpitait encore, tout avait l’air froid, morne, délaissé. Et les pièces lui parurent immenses soudain et le jardin, où riait pourtant l’été, lui sembla mélancolique comme un jardin abandonné.

Elle ne reviendrait pas ; elle ne reviendrait plus jamais. Et elle avait raison. Sans doute l’avait-il rendue malheureuse par sa jalousie inepte, par ses scènes sans but, par l’existence claustrée à laquelle il la contraignait. De lui-même il avait ouvert la porte de la cage ; elle était partie. On peut être prisonnière d’un amour comme d’une haine…

Il alla dans son cabinet de travail et prit un coffret de bois précieux. Ce coffret avait une histoire. Pendant des siècles il avait contenu la mèche de cheveux d’une reine captive. La mèche avait été donnée, avec les sceaux l’authentifiant, à un musée de province ; mais le coffret était resté, vénérable, avec ses fines serrures, son capitonnage de soie vieux rose.

Il y coucha, après un pieux baiser, les longs cheveux blonds qui l’emplirent tout entier. Au préalable, il les avait réunis dans trois nœuds d’un ruban bleu trouvé dans la chambre de sa femme. Le coffret fermé, il le mit dans un petit coffre-fort qu’il débarrassa de tous les bijoux qu’il contenait. Enfin, il remonta dans la chambre…

Mais là, une sorte de crise jalouse le ressaisit. Il voulait trouver les lettres, les maudites lettres causes de sa détresse et les détruire. Il alla droit à un petit secrétaire, meuble fragile qu’il fractura sans peine.

Il trouva de menus souvenirs serrés là précieusement : des lettres de lui, des fleurs qu’il avait données et qui, gardées avec dévotion, exhalaient leur triste parfum de fleurs sèches !…

Enfin un cahier.

C’était là qu’elle écrivait ses impressions de jeune fille. Des notes courtes. Par une trouvaille mutine, elle dessinait, chaque jour, grossièrement, une tête de femme qui lui ressemblait un peu. Le jour avait-il été triste ? Elle dessinait des paupières abaissées qui laissaient couler des larmes. Au contraire, le jour avait-il été joyeux, les yeux étaient ouverts franchement. Il était des jours où un œil était fermé et l’autre ouvert… C’étaient les jours quelconques, les jours médiocres !…

Mais venait l’époque des fiançailles et il n’y avait plus que des yeux ouverts et de petites notes joyeuses. Il les lut rapidement, avec l’anxiété d’arriver au moment fatal.

« J’ai reçu une lettre d’un passant… Et je suis dans la joie… Les grandes amours ont de ces petitesses… Je suis dans la joie parce qu’Il sera jaloux et j’aime sa jalousie qui me prouve son amour. Que m’importe le suffrage de cet homme… mais j’ai peur pour mon bonheur conjugal de la monotonie d’une existence où mon mari ne voit d’autre femme que moi, où il a perpétuellement ma présence… Cette lettre, c’est un peu d’imprévu, cet imprévu, dont, paraît-il, les hommes ont besoin…

« Pour moi, je trouve qu’un vrai bonheur ne peut changer et que la sensation, la certitude d’éternité est la plus grande et peut-être la seule noblesse de l’amour.

 

*   *   *

 

« Autre lettre… L’inconnu chante mes cheveux. Et ce qu’il en dit est trop beau pour qu’il ne l’ait appliqué à bien d’autres femmes… Quelle sensation merveilleuse : être admirée, convoitée, et appartenir à un seul être, un seul être qu’on aime et dont on sait que l’on n’aura pas assez de toute sa vie pour l’aimer et le comprendre.

 

*   *   *

 

« La troisième lettre me donne une sorte de malaise… Je n’ai pas été habituée à ces hommages qui semblent la monnaie courante de la galanterie masculine. D’abord, j’en ai été flattée, amusée – surtout pour Lui – et maintenant j’ai la sensation qu’il naîtra de là un malheur. Et cette petite expérience que je fais me confirme la chance exceptionnelle que nous avons de vivre loin du monde. Tout ce qui vient des autres, tout ce qui n’est pas nous est mauvais. Je plains les héroïnes qui passèrent à l’immortalité pour avoir inspiré des œuvres fameuses. Elles eussent préféré sans doute cette paix bénie à l’ombre de laquelle fleurit et prospère un amour honnête. Et quand ce ne serait que parce qu’il fortifie cette opinion, je suis reconnaissante à mon correspondant anonyme, lequel d’ailleurs ne se montre pas et croit m’amener par la magie de ses phrases à cet état de trouble dont profitent avec tant de désinvolture les Don Juan littéraires.

« … J’en rirais s’Il ne se montrait nerveux à l’excès. Ah ! s’Il lisait en moi, comme Il serait rassuré. Mais il est un proverbe italien dont la vérité m’a toujours frappée : « Il aime peu, celui qui peut dire combien il aime. » Parfois, quand nous sommes seuls, mon mari et moi, et que je me tais, il m’interroge :

« — Tu t’ennuies ?

« Je réponds non, en souriant. Mon silence est encore et surtout de l’amour. Il est des heures si belles, où la nature est si douce, où l’entente entre deux êtres est si absolue que rien ne pourrait exprimer ce que l’on ressent. Chaque jour est nouveau pour moi dans cette vie en apparence monotone. Chaque jour m’apporte une joie nouvelle…

« Et voilà que je ne sais quoi gâche notre union. Il est impossible que la jalousie soit cela… Non ! Non ! Puisque l’on dit que la jalousie, c’est l’amour, il est impossible que l’amour comporte cette sorte d’hostilité… Quoi dire ? Il m’est impossible de lutter contre cette espèce d’idée fixe, contre cette interrogation latente dont je souffre comme d’une insulte. De quoi suis-je punie ? Et personne à qui me confier, personne à qui demander un conseil…

« Je me souviens que, jeune mariée, dans la conversation que j’avais avec ma mère, celle-ci me demandait souvent :

« — Ton mari est-il jaloux ?

« Certainement… Mais je serais navrée qu’il ne le fût pas !…

« Et ma mère me disait en secouant la tête :

« — Il est des hommes qui ne peuvent être jaloux sans violence, sans injustice… C’est un véritable mal et sans remède. J’en ai été victime, moi… Il a fallu que l’âge arrivât et j’ai accueilli mes premières mèches blanches avec un soupir de soulagement… »

« … Je commence à comprendre… »

Brutalement, l’homme ferma le cahier. Il partit comme un fou. Il chercha d’abord sa femme chez sa mère, chez des parents. En vain. Il lui avait entendu dire que, sans connaître Bruges-la-Morte, il lui semblait que c’était là que le désespoir d’une vie manquée trouverait son meilleur refuge. Il promena son remords, sa tristesse et son isolement dans la ville endormie. Il fit passer dans tous les journaux une note où, appelant sa femme d’un des surnoms qui n’était connu que d’eux seuls, il la suppliait de lui pardonner et de revenir…

Rien…

Il avait demandé à ses gens de faire suivre exactement son courrier et de lui télégraphier tout de suite si madame rentrait. Et il guettait par la fenêtre, l’arrivée d’un télégraphiste, descendait vingt fois par jour au bureau de l’hôtel pour savoir s’il n’était rien arrivé à son adresse.

Alors il se résigna, il reprit le chemin du loyer, décidé à y attendre toute sa vie, à ne plus rien tenter pour revoir contre sa volonté, celle qui s’était enfuie après un outrage sans nom… Et toute sa jalousie s’en était allée, il était sûr de l’exilée, il savait qu’elle cachait très loin, n’importe où, ses larmes et sa détresse, fièrement, dignement…

IV

Jamais il n’avait sorti les cheveux du coffret où il les avait couchés et deux mois s’étaient écoulés.

Un soir, n’y tenant plus, il s’enferma dans son cabinet de travail, ouvrit le coffre et le coffret et contempla la longue tresse liée par les trois nœuds de ruban. C’était comme une exhumation, comme si, de sa compagne disparue à jamais, il ne lui restait que ce souvenir d’or et de parfum.

Il prit ainsi l’habitude, chaque jour, de rester là, devant le coffret ouvert, sans oser toucher à cette parure royale qui lui semblait vivante encore et tiède. Il lui parlait comme si sa femme avait été là pour l’entendre et qu’elle eût été touchée par tout ce qu’il disait…

De rares amis, saisis de pitié devant cette douleur, tentèrent une diversion et mirent à peu près au courant d’autres amis qui accoururent. Il refusa de les recevoir… Maintenant, il ne sortait plus jamais, il restait dans cette maison où tout était pour lui un pèlerinage, depuis ce jardin qu’elle aimait, dont elle hésitait à cueillir les fleurs, jusqu’à cette chambre, close maintenant, et dont le luxe souriant lui faisait mal. Elle n’était plus là pour écouter le tintement des heures ; le tapis regrettait la caresse de ses petits pieds et la bergère où elle lisait si souvent paraissait l’attendre avec ses jolis coussins inutiles… Et des détails… Une étoffe qu’elle avait choisie et qui, jetée sur une chaise, avait encore les plis coquets que ses doigts lui avaient imprimés. Des portraits d’elle…

Il advint qu’il osa sortir du coffret les beaux cheveux où ils dormaient repliés…

Et il fit l’observation machinale qu’ils paraissaient plus courts ainsi. Quand elle était debout, ils descendaient jusqu’à ses genoux, ces cheveux incomparables – et maintenant ils paraissaient d’une longueur ordinaire…

Mais il haussa les épaules. S’il continuait à dévorer ainsi son chagrin, il deviendrait fou sans doute… Il chassa l’obsession et résolut de monter à cheval, de faire de longues marches. Au crépuscule, écrasé de fatigue, il trouvait un sommeil bizarre, peuplé de cauchemars, un sommeil, tout de même, dont il s’éveillait anéanti, n’ayant plus même la force de souffrir…

Une secrète appréhension l’empêchait de rouvrir le coffret. Bien plus, il craignait même de retourner dans son cabinet de travail. C’était une pièce austère qu’il avait voulue telle dans la petite maison, si gaie, où Elle avait mis son empreinte de jeunesse et sa santé lumineuse. Dans cette pièce où, quand Elle était là, il n’allait que très rarement, des vitraux précieux distillaient une lueur avare. Les bleus saphirs, les rouges sanglants, les jaunes intenses d’une scène de la Passion absorbaient tout le jour et n’en renvoyaient que des rayons éteints sur les murs chargés de livres, sur les lourds meubles gothiques dont le cuir était gaufré de vieil or, sur un lutrin curieusement travaillé et sur une immense table de travail dont le chêne séculaire portait, disait-on, une tache brune provenant de l’assassinat d’un personnage historique qui avait été cloué là, d’un coup de poignard.

Quand il rentra dans cette pièce sombre, il eut un frisson et il lui parut qu’un suaire de maléfice était tombé sur ses épaules glacées. Il ouvrit les vitraux. C’était en plein midi, par une chaleur torride. Le soleil, comme s’il avait voulu se venger d’avoir été tenu éloigné de ce coin pendant si longtemps, y pénétra à îlots. Le cuir jaune des reliures du XVIIIe chanta doucement et les vieux bois, les ors curieusement patinés et l’antique lutrin et la table de travail sur laquelle il y avait un portrait d’elle enfant – une enfant sérieuse, à la petite mine grave et réfléchie…

« Ainsi, pensa-t-il, je vais pouvoir donner un baiser à ma chère relique sans être en proie à des hallucinations absurdes. J’ai tort de venir ici la nuit… »

Il ouvrit le coffret : « Allons ! dit-il, voilà que je tremble maintenant, c’est trop bête… »

Les cheveux étaient là. Il les prit…

Mais, en pleine lumière, dans le soleil victorieux qui les faisait flamber, la natte semblait plus courte encore…

Pourtant il était bien sûr d’avoir coupé les cheveux tout près de la tête… N’importe comment, il était victime d’un trouble nerveux. Personne ne connaissait le mot du coffre, personne n’était entré dans ce cabinet de travail… Alors…

Les cheveux avaient diminué… Il en avait la certitude, mais son esprit se refusait à admettre une chose féerique, impossible. Sa raison se cabrait, et, cependant, il avait vu… il avait vu…

Le lendemain il ne put se lever, une fièvre atroce l’avait saisi. Quand la vieille domestique vint lui apporter son premier déjeuner, il lui dit :

— Il faudra aussi apporter le déjeuner de madame. Pourquoi l’avez-vous oublié ? Vous êtes folle.

— Mais monsieur…, balbutia la pauvre femme.

— Madame est ici… cherchez-la. Elle se cache pour me faire une plaisanterie, mais il n’y a qu’à la chercher ; d’ailleurs, attendez, je me lève, j’y vais…

Il se leva, tournoya sur lui-même et tomba. Dès lors, il ne prononça plus que des phrases sans suite : « … Les cheveux… les cheveux… ils diminuent encore… je les vois diminuer… oui… à travers le coffre… ils diminuent encore… je les vois diminuer… oui… à travers le coffre… ils diminuent, il n’y aura plus qu’une mèche… une petite mèche… comme celle que l’on coupe sur la tête des morts… Je veux empêcher cela… Allez les chercher… je les garderai sur mon cœur… je leur demanderai pardon…

Il fut ainsi malade pendant trois semaines… Puis il prolongea sa convalescence… gardant l’espoir qu’Elle apprendrait son état et qu’elle accourrait à son chevet. Il reprit lentement ses forces et dès qu’il put faire quelques pas, il se fit conduire dans son cabinet de travail où il demanda à rester seul.

Le coffret est devant lui.

Il n’ose l’ouvrir…

Dans le bois, des figures énigmatiques sont sculptées, un blason et une devise dont les lettres sont aux trois quarts effacées, une devise indéchiffrable… Ses sens sont tellement aiguisés qu’à travers le bois il respire le parfum… Le coffret est ouvert… L’homme allonge la main et recule, épouvanté… Le nœud de satin bleu qui entourait la torsade du côté où elle avait été coupée, ce nœud, intact cependant – était vide, comme si les cheveux s’en étaient retirés.

Il prit la masse soyeuse dans ses mains. Il était sûr de l’avoir nouée solidement, d’un triple nœud. Il était sûr aussi que les choses étaient dans l’état, la dernière fois. Enfin les cheveux tenaient à l’aise maintenant dans le coffre qu’il avait, au début, de la peine à refermer…

Il refit le nœud au haut de la mèche, la baisa fanatiquement et la coucha dans son tombeau de soie fanée. Puis il remit le tout en place.

Mais l’émotion avait été trop forte ; il dut rester de longues semaines alité… Et l’horrible scène recommença. De nouveau il trouva le nœud vide… à quelques centimètres des cheveux…

Cette fois, il n’y avait plus à douter… La torsade avait diminué d’au moins trente centimètres…

Un tel sortilège sur une chose chérie, sur une chose qui était un peu d’Elle, était atroce. Cet homme qui jusque-là n’écoutait que sa raison, qui n’admettait rien sans le contrôle de la science, était épouvanté par la puissance mystérieuse qui le gagnait ainsi, par ce symbole d’expiation… Il était donc maudit, puisque tout se séparait de lui, puisque tout s’en allait et qu’il resterait seul bientôt, épouvantablement seul…

V

Sur le petit secrétaire où si souvent Elle s’est penchée se courbe maintenant un désespéré. Il écrit ceci :

 « Tu as été sans pitié. Pourtant je n’avais commis nul crime contre notre amour. Et cela seul aurait dû compter. J’ai maintenant la certitude que tu pouvais vivre sans moi, malgré nos serments de fiançailles, t’en souviens-tu, nos beaux serments de fous…

« Moi, je ne puis me passer de toi…

« Je ne serai désormais qu’une triste épave, inutile aux autres et à moi-même. Pour le comble, ma raison s’en va, cette raison victorieuse, qui avait réponse à tout et dont j’étais si fier, que j’opposais jadis à ta foi candide…

« Ceci est un testament. Je ne l’écris pas sain de corps et d’esprit, selon la formule, mais c’est un testament moral, un dernier adieu que je te jette avec un dernier espoir que tu l’entendes et que tu exauces le mort puisque je n’ai pas su te toucher, puisque je n’ai pas pu obtenir mon pardon.

« Sois heureuse…

« On est étrangement pacifié à une heure comme celle que je traverse. Tout ce qui n’est pas douceur, tout ce qui n’est pas renoncement, paraît grotesque quand on va franchir le pas définitif qui sépare du grand mystère…

« Tout ce qui n’est pas amour est vain…

« Adieu. Pour que tu aies eu la force de t’éloigner, il a fallu que ta souffrance fût infinie. Et c’est moi qui te l’ai infligée. La punition est cruelle : elle est méritée. J’avais rêvé une fin différente. Ceux qui se sont aimés et qui ont traversé les orages de la passion trouvent un port dans la vieillesse. Cette anse de salut m’a été refusée. Tu ne seras pas là pour clore mes paupières ; mais c’est ton image qu’emporteront mes yeux…

« Adieu, mon amie, adieu, ma compagne. Il ne faut plus penser à moi. Et si tu y songes, cependant, que ce soit sans aucune appréhension. Je reste le coupable, le seul coupable. Je parlais de pitié. J’avais tort. Il n’y a pas de pitié dans l’amour. Et je crois que nous serons réunis plus tard, dans des régions plus pures que cette terre. »

 

Il prit une enveloppe, y inséra la lettre, alluma une bougie et, posément, scella cet adieu de cinq cachets de cire. Quand cela fut fait, il prit un revolver, le mit dans sa poche, se munit de quelque argent et enleva tout ce qui eût permis de reconnaître son identité. Il voulait disparaître anonyme ; il prendrait le train, il s’en irait très loin, n’importe où, choisirait un coin désert et tout serait fini…

Il se sentait très calme, très froid, très maître de lui ; une résolution implacable l’animait. Même un soulagement soudain lui permettait de respirer plus largement, de se mouvoir avec facilité. Il était libéré…

Il sonna la vieille servante :

— Je pars ; je vais faire un très long voyage… Si jamais madame revenait, vous lui donnerez une lettre qui est pour elle dans le secrétaire.

— Monsieur n’a rien d’autre à me dire ?

— Non… rien…

— Monsieur n’emporte pas de malle, ni de valise.

— C’est inutile… J’achèterai tout ce dont j’aurai besoin là-bas…

— Et que faudra-t-il dire à madame ?

Il ne répondit pas, mais gagna le jardin. La vieille domestique le suivait. Quand il eut cueilli une feuille de lierre pour emporter un souvenir, la pauvre femme éclata en sanglots.

— Qu’avez-vous ? demanda-t-il.

Elle répondit avec des hoquets :

— Il faut rester… monsieur, il faut rester…

Et comme il balançait, arrêté dans sa décision par les pleurs de l’humble femme, elle ajouta :

— Il faut rester… et espérer…

Il rentra.

VI

Dès lors, il parut aller mieux, mais son mutisme, sa démarche alourdie et traînante révélaient un mal profond, une torture morale inguérissable. Il constatait que, tous les jours, les cheveux raccourcissaient de quelques millimètres ; il les mesurait avec exactitude ; l’épaisseur restait toujours la même.

Il fit confectionner une boîte d’acier et brûla le coffret de bois précieux… Dans la boîte d’acier comme dans le coffret de bois précieux, les cheveux diminuèrent lentement, insensiblement, sûrement…

Le médecin venait souvent voir ce malade qui l’inquiétait.

— Docteur, lui demanda-t-il, les cheveux, sur la tête d’une femme jeune, d’une femme de vingt-cinq ans, croissent de combien par jour ?

— C’est très difficile à dire, répondit le médecin, surpris de cette singulière question… Ça dépend… ainsi, arrivés à une certaine longueur, les cheveux poussent plus lentement que s’ils sont courts et fraîchement coupés…

— Précisément, fit le malade, je voulais vous demander ceci : j’admets que l’on ait coupé les cheveux d’une femme dont les cheveux très épais, très vivaces, mesuraient à peu près un mètre cinquante de longueur. Combien faudra-t-il de temps pour que ces cheveux reprennent leur aspect primitif ?

— Encore une fois, le laps de temps varie avec les individus.

— À peu près ?

— Deux ou trois ans…

— Et puis-je compter sur votre franchise ?

— Certes.

— Même si cette franchise doit être cruelle ?

— Je vous en donne ma parole d’honneur.

— Bien. Vivrai-je encore deux ou trois ans ?

— Cette question est aussi saugrenue que l’autre ! Vous n’êtes pas malade ; vous avez des troubles nerveux causés par un grand chagrin… par une violente secousse… Une idée fixe vous martyrise… Tâchez de vous secouer et vous serez guéri.

— J’essaierai.

VII

Maintenant il voulait vivre.

Il pensait ceci : « Au fur et à mesure que ses cheveux repoussent sur sa tête, ceux que l’ai coupés diminuent… Ils vont la rejoindre… elle me les reprend… Dans un an ou deux ce sera fini… car il y a déjà un an que j’ai commis le sacrifice… Alors je pourrai mourir, car il ne me restera rien d’elle.

Tous les jours il les sortait de la boîte d’acier, il constatait la diminution progressive, fatale… quoiqu’il restât absorbé pendant des heures devant eux, il ne les voyait pas plus diminuer qu’on ne voit l’herbe pousser… Et pourtant le soir vint où il ne subsista qu’une mèche de quelques millimètres, un peu de poussière d’or…

Il resta devant le coffret ouvert, il y resta jour et nuit et il regardait avidement disparaître, fondre ce qu’il possédait encore d’elle.

Bientôt il n’y eut plus qu’un point d’or et enfin la boîte fut vide.

« Maintenant, se dit-il, je puis mourir… »

Mais, à ce moment, il devina un pas léger… La porte, derrière lui, s’ouvrait… Il perçut son nom murmuré… puis une voix :

— Je te les rapporte avec mon pardon… Je t’aime…

Et comme il se retournait avec l’anxiété de vivre un rêve, il vit resplendir un visage divin qui lui souriait, dans l’auréole des cheveux d’or.

LA FEMME AU CHIEN

I

Christiane se hâtait sur la route. Son manteau – celui qu’elle portait pour aller à l’école il n’y avait pas si longtemps – était devenu trop court et trop étroit…

Elle était nu-tête et, dans ses gros souliers de paysanne, ses pieds fins étaient gelés.

Il neigeait. C’était une nuit toute blanche, sous un ciel noir. Tout en marchant, pour s’encourager à la façon des enfants qui sifflent ou chantent dans la nuit, elle répétait : « Il faut que je le voie, il le faut. » Et les grands sapins chargés de neige et balancés par le vent semblaient s’incliner en signe d’approbation et murmurer : « Il le faut… il le faut… »

Le jour même on avait enterré son père, le garde-chasse Forancier, mort à la suite d’une longue maladie. Un enterrement de pauvre, vite bâclé, après lequel Christiane, entraînée par des parents indifférents, s’était trouvée seule, dans une solitude absolue, plus froide que cette neige…

Et pourtant elle ne désespérait point, car sa vie avait encore un but… Et elle allait de plus en plus vite, fouettée par la fièvre. Le château Destourville était loin encore : il fallait traverser toute la forêt et, arrivée au bout, elle verrait sa silhouette massive se dessiner…

C’était, dans cette nature spectrale, une toute petite et mince silhouette qui fuyait, l’humidité d’un regard d’infinie douceur et la tristesse, la grâce d’un corps de dix-huit ans, élancé et souple, malgré les vêtements grossiers.

Il était dix heures du soir. La jeune fille, selon l’usage dans les campagnes, avait soupé avec ses parents, faussement tristes, et qui, au dessert, parlaient trop fort. Enfin, ils étaient partis. Elle avait essayé de se coucher et de s’endormir. Mais c’était la première fois, la première fois qu’elle était seule… Jusqu’à la fin, le garde-chasse l’avait bénie le soir d’un : « Que la nuit te soit douce, fillette ! » qui était comme une caresse maternelle pour la petite, privée de mère depuis son enfance. Elle avait besoin d’être bercée, d’être consolée…

Et puis, que devenir ? Où aller ? À peine quelques sous pour ne pas mourir de faim tout de suite.

Et Christiane ne pouvait s’engager ni comme servante, ni comme fille de ferme. D’abord, elle avait reçu une certaine instruction. Et puis elle gardait un secret dont elle concevait, en même temps qu’une honte, une fierté.

Yves Destourville, le jeune châtelain l’avait remarquée… Il lui avait parlé comme à une demoiselle avec ces mots tendres et doux qui sont l’accent de la passion. Elle lui avait cédé avec la joie sauvage d’obéir, de n’être plus en ces mains si fines et si fortes qu’un petit objet inerte et soumis.

Elle allait être mère…

Et lui ne savait rien. Il était resté absent pendant des mois, voyageant. Puis il lui avait envoyé de Paris une lettre bien courte et bien sèche, dans laquelle il lui annonçait qu’il était temps pour lui de s’établir, qu’il se mariait, et que, si elle l’aimait vraiment, elle devrait l’approuver.

Quand elle reçut cette missive, Christiane disputait son père à la mort. Elle eût estimé sacrilège de s’occuper d’elle en un pareil moment. Elle se roidit contre la souffrance qui la poignardait ; c’était une âme noble, avec quelque chose de la dureté antique dans le malheur.

Mais, le père disparu, dans la maison isolée, Christiane se sentit redevenir faible, faible comme un tout petit enfant.

Yves Destourville était dans son château ; elle le savait par le facteur. Yves était un honnête homme, il renoncerait à son mariage, elle en était sûre, et puis, le jour de son départ, il lui avait encore dit : « Je t’aime ! »

En marchant, elle se persuadait et se réconfortait un peu. Sur les ruines de tant de malheurs, elle édifierait encore un bonheur, peut-être. D’ailleurs elle avait lu dans les romans que les rois épousaient des bergères… Yves l’éblouissait à l’égal d’un souverain et elle se savait jolie… Il était impossible qu’il la trahît, qu’il en épousât une autre… il avait juré, d’ailleurs, de l’aimer toujours.

Voyons, elle arriverait et elle lui dirait : « Yves, tu vas être père… Il la prendrait dans ses bras et lui dirait, de sa voix chaude et profonde : « Tianette, petite sauvage chérie, pardonne-moi ; je t’aime. »

À cette évocation, Christiane sourit doucement, oubliant un peu sa grande douleur. Maintenant, elle était sortie de la forêt ; elle voyait se dessiner la silhouette du château : « Je suis, pensa-t-elle, faite comme une bohémienne, couverte de neige et trempée, bah !… Le portail était tout près. Le cœur de Christiane battit plus fort. Allait-on la laisser entrer ? Consentirait-on seulement à annoncer sa venue au maître qui, peut-être dormait déjà ?

Elle sonna plusieurs fois et vit enfin une lumière sortir des écuries.

— Qui va là ? cria un garçon portant une lanterne.

— Ouvrez, supplia Christiane, je suis la fille du garde-chasse Forancier. Il faut que je voie à l’instant même M. Destourville.

— Je ne puis ouvrir, dit le garçon ; j’vas le dire au père Lahuche, s’il ne dort pas encore. Attendez.

Le père Lahuche, concierge du château, arriva, son bonnet de nuit sur la tête.

— Qu’est-ce qui te prend, Christiane, de venir à cette heure réveiller le monde ? On n’a pas idée de ça. M. Destourville dort et je me garderai bien de le réveiller. Si tu as peur de rentrer seule chez toi, je m’en vais t’accompagner… je resterai même avec toi toute la nuit… Je sais que ce n’est pas gai… ton pauvre père… on n’a pas une pierre à la place du cœur et il ne sera pas dit que Lahuche a laissé seule la fille de son vieux copain. C’est dit : je m’apprête ?

— Non, père Lahuche, merci, mais il faut que je voie M. Destourville, il le faut, entendez-vous. Vous pensez bien que si ce n’était pas pour quelque chose de très grave, je ne serais pas venue à cette heure – et par ce temps. Ouvrez !

— Je ne peux pas ; j’ai ordre de dire à tout le monde que M. Destourville est encore absent.

— Moi, c’est différent ; père Lahuche, vous savez que pour M. Destourville je ne suis pas « tout le monde ». Laissez-moi entrer.

L’homme se grattait la tête, visiblement gêné.

— C’est que, dit-il enfin, – et une sorte de colère tremblait dans sa voix, – c’est que, précisément, ma pauvre fille, il m’a donné cet ordre à cause de toi. Il m’a dit : « Si “elle” vient, vous la renverrez ; je ne veux la voir sous aucun prétexte ; je lui ai écrit : tout est arrangé. Si elle a besoin d’argent, qu’elle s’adresse à Me Duport. Il lui donnera mille francs. » Il a ajouté que si je ne faisais pas exactement ce qu’il me disait, il se verrait forcé de me congédier – et il y a trente ans que je suis au château.

— Je veux le voir.

— Rien à faire, ma pauvre fille. Attends-moi et ne fais pas de rouspétance. « Il » n’est pas bon, vas ! Prends toujours les mille francs ; c’est, comme dit l’autre, un poil arraché à un cochon… Espère un peu ; je vais chercher un paletot et je te ramène…

II

Quand le père Lahuche revint, emmitouflé dans une énorme pèlerine, les oreilles, le cou et le menton disparaissant sous un cache-nez, il eut beau chercher Christiane, elle n’était plus là.

— Sacrées femelles, grommela le vieux, ça ne fait que des bêtises et ça gémit quand il est trop tard. J’aurais voulu qu’elle me contât un peu son histoire avec le patron… Je ne flaire rien de propre. Mais ça préfère pleurer seule ! Une chance que je n’aie pas de fille… quand même ça me crève le cœur de penser qu’elle est sur la route…

Il s’arrêta. De l’autre côté du château arrivaient les aboiements furieux des chiens de garde : « Qu’est-ce que cela peut être, se demanda-t-il. Tout le monde est couché… » Les aboiements devenaient terribles. Pris d’un soupçon, Lahuche se hâta, mais on ne distinguait plus le chemin, tant la neige était épaisse et il trébucha à plusieurs reprises.

Soudain, il resta cloué sur place. Les chiens s’étaient tus. Au premier étage, une fenêtre s’était ouverte et à cette fenêtre, découpé par la vive clarté de l’intérieur, Yves Destourville. Il interpellait quelqu’un en bas, quelqu’un de caché que Lahuche ne voyait pas et qui devait se trouver près de la forêt.

Le vieux concierge se dissimula dans l’ombre d’un talus et écouta. Il reconnut la voix de son maître qui s’efforçait d’être nette et distincte, tout en restant basse, presque murmurée :

— Va-t’en… Je ne veux pas de scandale… Je t’ai écrit… ça doit suffire… je ne t’ai rien promis… Est-ce que tu t’es imaginée qu’il pouvait être question de mariage entre nous ? C’est ridicule ! Voyons, rentre chez toi et laisse-moi dormir… Je vais attraper froid.

— Yves, Yves, soupirait en bas la voix désespérée de Christiane, tu ne sais pas… Si tu savais, tu ne parlerais pas ainsi. Je te répète que j’ai quelque chose de très grave à te dire, de très grave… Descends, viens m’ouvrir ou bien j’ai encore la clef de la petite porte qui donne sur le potager… Attends…

Lahuche entendit grincer une serrure, puis le frôlement d’une robe contre les arbustes, mais il ne vit toujours personne.

— N’avance pas, menaçait Yves, ou je referme la fenêtre et je rentre, et ma voix ne retiendra plus les chiens… Il y en a deux nouveaux qui ne te connaissent pas. Prends garde ! Retourne chez toi. Je t’enverrai Lahuche qui t’expliquera ce que j’ai décidé. Tu n’obtiendrais rien d’autre de moi ; c’est juré. Va-t’en !

Maintenant Lahuche voyait Christiane sous le balcon ; elle disposait ses mains en porte-voix :

— Yves, tu m’écouteras d’ici, puisque tu le veux… Yves… je vais être mère.

Un court silence. Puis un rire :

— Ah ! non, non, pas ce truc-là. C’est classique et ça ne prend qu’avec les imbéciles. C’est tout ce que tu avais à me dire ?

— Yves !

— Et puis, même si c’était vrai… Il y a de beaux gars dans le pays. Est-ce que je sais…

Il n’acheva point. Christiane était tombée, la face en avant.

Quand elle se releva, la fenêtre était fermée, les rideaux tirés ; mais, au même moment, les chiens n’étant plus tenus en respect par la voix de leur maître, bondirent. Un d’eux sauta à la gorge de la jeune fille et la renversa, l’autre lui mordit cruellement le bras.

— Arrière ! Arrière ! cria le vieux Lahuche ! Arrière, bestiaux, arrière !

En même temps, il se jeta sur le chien qui tenait Christiane par le cou, saisit le collier et le tortilla jusqu’à ce que l’animal, étouffant, lâchât prise. L’autre bête, moins féroce, s’était enfuie à l’approche du vieillard. Celui-ci maintint le chien jusqu’au chenil où il l’enferma.

La femme était toujours étendue. La neige rougissait près de sa tête et autour de sa main droite. Lahuche la releva ; elle était évanouie, morte, peut-être… Il tira son mouchoir et en entoura le pauvre cou blessé. Puis, prenant le corps dans ses bras comme il eût fait d’une enfant, il reprit le chemin de sa loge. En passant, il jeta un coup d’œil sur le balcon. Tout était noir.

Une fois rentré chez lui, il déposa le corps inanimé sur le canapé, écouta les battements du cœur et appela sa femme.

— Qu’y a-t-il ? gémit la vieille. C’est toi, Baptiste ?

— Oui.

— Qui est là avec toi ?

— Christiane, la fille à Forancier. Blessée.

— C’est-y Dieu possible !

— Pas d’histoires. Lève-toi vite. Va chercher du linge. Il faut faire un pansement. Vite, dépêche-toi.

La vieille, silencieusement, se hâta, n’interrogeant plus.

Après les premiers soins que les pauvres vieux purent donner à la jeune fille, Lahuche demanda une grande couverture, en enveloppa la blessée toujours évanouie et la reprit dans ses bras.

— Ouvre-moi, vieille.

— Mais où vas-tu, Jésus-Marie, au milieu de la nuit avec cette petite ? Attends le matin, au moins !

Lahuche, tout en cherchant à porter le plus commodément qu’il pouvait le corps inerte, tourna sur sa femme un visage contracté par une colère impuissante.

— Si je la laisse ici, nous serons chassés demain, entends-tu. Et nous ne sommes plus à l’âge où l’on retrouve une place. Ouvre, je te dis et ne me demande plus rien. Quand je l’aurai remise dans son lit, j’irai chercher le médecin et je serai de retour au petit jour.

Là-dessus, il partit, et sur son visage des larmes coulaient qu’il ne pouvait essuyer.

III

Dans le domaine de M. Destourville, on festoyait. À midi, le cortège, venant de l’église, avait traversé le village pour gagner le château. Selon l’usage du pays, quatre petits garçons en blanc tenaient la traîne de la mariée. Car Yves Destourville se mariait.

Les paysans, groupés sur la route, regardaient passer le couple. Les acclamations étaient maigres, le nouveau marié n’était guère aimé et les regards de haine qu’il récoltait sur son passage étaient nombreux. Il se montrait dur pour les paiements et les fermiers le détestaient. Il ignorait la pitié et traitait la bonté de bêtise. La jeune mariée, déplorablement maigre, au nez busqué, aux yeux capotés, s’appuyait lourdement sur le bras de son époux, cherchant à déguiser un léger défaut dans la démarche : elle traînait une peu la jambe droite :

— C’est à force de porter ses écus, ricana un paysan, paraît qu’elle s’est fatiguée !

— Le cas de dire que ça ne lui a pas fait une belle jambe, risqua un autre.

Et de rire.

Mais sur la grande pelouse du château la joie fut générale. Dans ce pays au sol avare, les occasions de boire et de manger sont rares. Et ces gens s’en réjouissaient comme jadis, quand les rois de France ordonnaient des distributions de vin et de charcuterie au bon peuple. Le bon peuple de M. Destourville s’installa autour des immenses tables disposées sur la pelouse. Il y avait là trois cents couverts. On mangea du poulet, ce qui est la nourriture du plus haut luxe pour ces paysans ; il y eut du macaroni dont ils se méfièrent, n’en ayant jamais mangé : « Où ça donc qu’ça pousse, c’te denrée-là. P’tête ben en Afrique ! » On but surtout, énormément. La récolte avait été bonne et Destourville put faire défoncer libéralement des barriques. Les gosiers, convenablement arrosés, entonnèrent le los du châtelain et de la châtelaine. On hurla des chansons, on porta des toasts. Le père Hycquebrenque, qui avait quatre-vingt-treize ans et était plus ivre que les jeunes, formula, histoire de plaisanter, le vœu que tous les ans le châtelain se remariât.

Le soir venu, des centaines de lampions brillaient dans les arbres. La fête devait durer jusqu’à minuit. On était au mois de mai et l’air était embaumé de toute la douceur suave du printemps. Un gigantesque buffet avait été dressé pour tout ce monde, et danseurs et danseuses y allaient se rafraîchir copieusement après avoir tourné plus ou moins en mesure.

Sur la terrasse, le jeune couple et ses invités assistaient aux réjouissances populaires et au feu d’artifice qui les couronna. Yves Destourville tenait enlacée sa jeune femme qui s’abandonnait avec un sourire de circonstance.

Sur la pelouse, la foule s’écrasait, car, pour ce soir exceptionnel, entrait qui voulait. Aux premières détonations des fusées, il y eut une bousculade, d’autant que l’on avait tiré une corde qui maintenait les paysans à distance.

— Quelle excellente idée vous avez eue là, dit Mme Destourville à son mari ; j’ai horreur de ces gens qui sentent mauvais et qui sont sales et laids.

Mais le châtelain, qui avait des ambitions politiques, ne répondit que par un équivoque sourire en serrant un peu plus fort la mince taille de sa femme. Ils étaient en avant de la terrasse et les feux de bengale, les pluies d’or, les soleils, les illuminaient.

— Ils ont l’air de bien s’aimer, cependant, disaient les bien intentionnés dans la foule.

— Du chiqué… ripostaient les autres.

À l’écart de la fête, sur la lisière de la forêt, à l’ombre des grands sapins funèbres, une femme, vêtue de noir, la figure enveloppée dans un châle qui ne découvrait que les yeux d’une tristesse morne et quelques mèches grises, regardait le couple enlacé qui souriait dans le resplendissement du feu d’artifice.

La femme passait sur son front une main tremblante et tressaillait au moindre bruit. Elle se cacha derrière un tronc d’arbre.

C’était Christiane et elle n’avait nullement à craindre d’être reconnue. Qui aurait soupçonné dans cette créature hagarde, au dos voûté, à la démarche traînante, et aux cheveux blanchis dans une seule nuit d’épouvante, celle qui, cinq mois auparavant, était une alerte et fraîche jeune fille ? Cinq mois de souffrances physiques, cinq mois de tortures morales avaient fait d’une jeune vie pleine d’espérances, cette lamentable épave.

Christiane regardait Yves et sa femme sur la terrasse et elle prenait à cette contemplation cruelle un âpre plaisir. Parfois, elle fermait les paupières, puis elle les rouvrait et regardait avidement, comme pour bien se rendre compte que ce n’était pas un rêve, mais l’atroce, mais l’infâme réalité. Et ses mains se crispaient sur sa poitrine et elle haletait : « Patience, patience, mon heure viendra… »

Et si un des paysans qui dansaient sur la pelouse avait vu cette créature seule, dans la nuit, sous les grands arbres noirs, il se serait signé en fuyant la sorcière et en balbutiant qu’il venait de voir le génie du mal !

IV

Dans un tout petit village, vivait à l’écart de tous une femme dont on n’aurait su dire si elle était jeune ou vieille ; des mèches grises couvraient son front, mais sa taille était restée svelte et gracieuse. Le sol, sablonneux et ingrat de ce pays rendait peu ; mais la femme avait trouvé vide une minuscule cabane isolée, l’avait achetée pour quelques francs avec l’humble jardin, l’avait nettoyée tant bien que mal et y avait installé ses meubles. Quelques poules et un coq, quelques lapins, une chèvre avaient trouvé là asile. Elle devait tirer de ce coin de terre toute sa subsistance et elle travaillait âprement, ne demandant d’aide à personne, ne parlant pas avec les voisins, muette et farouche. Comme elle n’allait jamais à la messe, on jasa. Ce devait être une bohémienne, séparée de sa bande à la suite de quelque mauvais coup. La curiosité fut vive pendant quelques mois. Puis, comme les travaux du printemps absorbaient les activités, on laissa tranquille l’étrangère et personne ne s’occupa plus d’elle.

Une chose pourtant étonnait encore les villageois. Les rares fois où cette femme avait parcouru le village pour les bêtes et les objets de ménage indispensables, on avait remarqué avec quel soin elle évitait les chiens qui semblaient lui inspirer une sorte de répulsion. Un tout petit roquet qui, un jour, essaya de jouer en mordillant le bord de sa jupe, lui fit pousser des cris de terreur et elle s’enfuit comme si elle avait eu le diable à ses trousses. Cela fit beaucoup rire les enfants et, depuis cet incident, on ne l’appela plus que la femme aux chiens.

Mais la stupéfaction fut générale quand, un beau matin d’avril, on vit l’ennemie des chiens, amener dans sa maison une énorme chienne de berger fauve, aux lourdes mamelles pendantes. Elle traînait cette bête aux yeux sanglants et à l’aspect terrible par une énorme chaîne. Et, dans ses bras, elle portait un chiot encore aveugle. La chienne qui, évidemment, était la mère du petit, ne perdait pas de vue un instant le museau rose sur le bras de la femme. Et il était facile de voir que celle-ci avait peur de la chienne et qu’elle reculait instinctivement quand la bête approchait de trop près ; à tout instant, la femme s’arrêtait pour reprendre le souffle qui lui manquait. Un moment elle s’assit, essuya la sueur qui perlait sur son front ; mais on la regardait ; d’un suprême effort de volonté, elle se leva et continua sa route. Où avait-elle trouvé et acheté ces bêtes ? Nul ne le savait. On en parla le dimanche, au sortir de la messe, puis l’oubli se fit.

V

La cabane était misérable à souhait. On eût dit un de ces décors de théâtre où se déroulent les drames populaires ; elle se composait d’une salle carrée dont le sol était de terre battue recouverte d’une natte pourrie, un énorme fourneau à grosse cheminée, une table, une chaise. Dans le coin le plus sombre, sur une planche, un matelas et quelques couvertures. Au pied du grabat, une porte disjointe s’ouvrait sur un corridor qui avait deux issues, l’une sur le potager, l’autre sur un réduit qui ne recevait un peu de lumière que par une fente au plafond, fente par où pluie et vent avaient tout loisir de pénétrer. Une litière de paille était disposée ; c’était la hutte aux chiens.

La femme entra. Comme chaque fois qu’elle apportait à manger aux bêtes, une angoisse l’oppressait. Cependant, elle s’enferma à double tour de clef : la seule chose qui brillât dans ce logis terne et maussade était la serrure du réduit, une serrure toute neuve et d’une solidité peu commune.

Elle posa dans un coin une écuelle de soupe et attendit, farouchement. Dans ce visage encore très beau, très pur, il n’y avait plus nulle trace de sentiments autres que la peur et la haine. Toute tendresse, toute douceur s’en étaient à jamais envolées. Immobile, elle observait les chiens.

La grande chienne était couchée en boule ; entre ses jambes, tirant sur ses mamelles, grouillait le tout petit que la femme avait apporté sur ses bras… et encore autre chose… un autre petit, semblait-il, à moitié enfoui sous la paille. Lentement, avec des précautions infinies, la mère se leva et se traîna vers la soupe – les petits suspendus encore à sa mamelle…

Horreur ! Qu’est donc cette « autre bête », à côté du tout petit chien jaune au museau rose ?

On voit à peine dans ce coin obscur ; pourtant, ce n’est pas un chien quoique la tête ressemble presque exactement à celle d’un jeune « mastiff » anglais, avec le crâne large, la gueule écrasée, les oreilles minuscules ; le corps est immonde, tout rose, un corps de kanguroo aux jambes de derrière démesurées… Et cet animal a quelque chose d’humain, de douloureusement caricatural, de tragique aussi.

Christiane elle-même tressaille devant ce spectacle. Elle a un geste pour fuir, puis elle se reprend et murmure : « Ça vit toujours ! Décidément le diable me protège depuis que Dieu m’a abandonnée ». Et elle chante une sorte de complainte bizarre où il est question d’une femme que son amoureux a fait chasser et mordre par ses chiens, une complainte si lugubre que la chienne s’arrête de laper sa soupe et hurle désespérément à la mort…

VI

Au pied de la propriété d’Yves Destourville, il y a une petite ligne d’intérêt local où passent quotidiennement de rares trains, en correspondance avec les rapides qui s’arrêtent à une grande station voisine. Entre le château Destourville et le château des Morraines qui se dresse à quinze kilomètres, se trouve une gare minuscule. La grande route qui mène de cette gare au premier château est traversée à cinq kilomètres plus loin par un passage à niveau. Là, on a construit une petite maison de garde-barrière ombragée par de beaux arbres et égayée par un de ces petits jardins si gais et si fleuris qu’ils attendrissent les voyageurs qui passent.

Le vieillard qui faisait fonction de garde-barrière étant mort, on le remplaça par une femme d’âge indécis que personne ne connaissait. Elle avait été recommandée, disait-on, par le député du pays qui était le frère de lait de son père. Poussant une voiture à bras, elle était arrivée de loin, semblait-il. La voiture à bras comportait le maigre bagage de la pauvreté. Attachées à la voiture, trottaient, résignées, une chèvre noire et une énorme chienne fauve.

La femme, dès qu’elle fut installée, entra en fonctions. Ce n’était guère difficile, ni fatigant ; le dernier train passait le soir à 8 heures ; la garde-barrière était libre jusqu’au lendemain matin. Quelques jours après son arrivée, au moment où elle s’apprêtait à tirer la barrière, un claquement de fouet attira son attention. La Victoria du châtelain Destourville arrivait à grande allure.

La femme, après avoir jeté un regard, ferma la barrière et force fut au cocher d’arrêter ses chevaux. Elle restait plantée là, comme si elle ne comprenait rien aux protestations du cocher et elle regarda dans la voiture. Un homme, une femme et deux enfants s’y trouvaient. L’homme, impatienté par cet arrêt forcé, cria : « Ouvrez-nous, sapristi, nous avons dix fois le temps de passer ! » Les enfants, amusés à l’idée de voir le train, s’agenouillaient sur le strapontin, la dame était indifférente…

La garde-barrière resta immobile, observant.

— Allez-vous vous décider ? demanda le châtelain.

Alors, machinalement, elle ouvrit : « C’est pas malheureux ! », grommela le cocher. La voiture passa et disparut dans la forêt.

— Il ne m’a pas reconnue, murmura la femme… Je pouvais, d’ailleurs, être bien tranquille. Il ne m’aurait pas reconnu dix mois après… et maintenant il y a dix ans… C’est long dix ans et c’est court aussi, quand la vengeance est au bout.

Et, ce jour-là, quand le petit train passa, le conducteur et le chauffeur qui en étaient les seuls voyageurs furent stupéfaits de voir le visage de la garde-barrière, si sombre d’habitude, éclairé par une sorte de joie sauvage.

VII

C’était vers la fin d’un après-midi de juillet. Sur la terrasse du domaine, Mme Destourville, se balançant dans un rocking-chair, attendait le retour de ses enfants, partis en promenade avec leur gouvernante. Son mari vint la rejoindre.

— Le dîner est prêt, dit-il. Où sont les enfants ? Ils ne sont pas encore habillés ?

— Mais, reprit-elle, inquiète, ils ne sont pas encore rentrés.

— Vous renverrez la gouvernante, qui reste dehors une heure de plus qu’elle n’en a l’ordre. Trop de bonté avec ces gens-là serait de la bêtise…

Mais à peine avait-il dit que la petite Éveline, les cheveux flottants, sans chapeau, bondissait :

— Qu’y a-t-il ? interrogea le père. Parle. Ton frère ? où est-il ?

D’abord, elle ne put parler. Puis, elle parvint à expliquer tant bien que mal, bégayant d’émotion, que le petit Michel avait été renversé par un chien, là-bas, sur la pelouse, près de la forêt…

— A-t-il du mal ? cria la mère.

— Non, mais il a eu si peur, il est comme mort !

À ce moment, la gouvernante apportait le petit Michel, pâle et inanimé. La mère, affolée, le prit sur ses genoux.

— Parle, mon ange ! Parle, tu as mal ?

— Non, madame, je ne crois pas, dit la gouvernante ; la bête s’est jetée sur lui, puis elle s’est enfuie.

L’enfant s’éveillait.

— Il n’est plus là ? demanda-t-il d’une voix de rêve.

On le déshabilla, il ne portait aucune trace de morsure, mais on dut le coucher ; il avait une forte fièvre et délirait. On fit venir le docteur.

Dans l’intervalle, on interrogea la gouvernante ; toute tremblante, elle raconta qu’elle lisait à peu de distance des enfants qui jouaient sur la lisière de la forêt quand, tout à coup, elle entendit crier la petite Éveline. Elle se précipita et vit Michel étendu. La petite criait : « Le chien ! Oh ! le vilain chien ! » Mais la gouvernante ne put voir la bête ; elle prit Michel dans ses bras… C’est tout ce qu’elle savait.

De son côté, Éveline s’expliqua ainsi :

— Je jouais à cache-cache avec Mic, quand un gros chien jaune est arrivé, oh ! un affreux chien, avec de longs poils et une grosse figure… Nous le regardions… Il restait tranquille… Mic a dit : « Veux-tu t’en aller, grand laid ! » Alors, il s’est jeté sur Mic…

— Il voulait peut-être jouer ?

— Non ! Non… Il avait l’air méchant… Je suis partie en courant…

Le docteur fut rassurant :

— Il a eu une forte émotion, cet enfant… C’est singulier… une telle peur pour un chien !… Il y est cependant habitué, n’est-ce pas ?

— Quoi qu’il en soit, dit Yves Destourville, je vais me mettre à la recherche de cette sale bête.

Et il conclut avec un geste catégorique :

— Et je vous jure qu’elle n’y coupera pas !

Le lendemain, la domesticité du château avait raconté à tout le pays que le petit Michel ayant été « boulé » par un grand chien, M. Destourville avait l’intention de faire abattre la bête et qu’il allait procéder lui-même à l’enquête.

Son fusil sur l’épaule, il commença ses investigations. En vain. Nul chien ne répondait au signalement. Il arriva ainsi jusqu’au passage à niveau. La barrière était fermée. Au loin, un train sifflait. Yves attendit.

Ce fut alors qu’il vit la maison du garde s’ouvrir ; une femme en sortit et, avec elle, un gros chien roux. Le train passa. La femme vint ouvrir.

— Qu’est-ce que c’est que ce chien ? demanda Yves.

— Il est à moi, répondit laconiquement la femme.

— Il court parfois dans la forêt ?

— Non, il ne me quitte jamais.

— Cependant, c’est le seul grand chien roux du pays ; c’est celui qui s’est jeté sur mon fils. On n’a pas le droit de garder une bête aussi mauvaise.

— Mon chien est très doux ; il ne peut mordre, il est très vieux…

— Ça ne prouve rien, insista Yves. Amenez votre chien à la maison ce soir, dès que vous serez libre. Si ma petite fille le reconnaît je l’abattrai séance tenante. N’oubliez pas que je suis le maire du pays.

La femme ne répondit que par un regard qui mit Yves mal à l’aise. Il s’en alla, mais ce regard le poursuivait de telle sorte qu’il s’arrêta, pris d’un éblouissement. Et à cette minute précise, il songea à certain soir d’hiver, lugubre, où il avait chassé Christiane Forancier… Comme c’était loin, tout cela !… Jusqu’à ce moment, il ne s’en était plus souvenu… Mais maintenant une angoisse bigarre l’étreignait ; il voyait, comme si elle s’était déroulée la veille, la scène du balcon, il entendait la voix suppliante de la jeune fille… et le hurlement sauvage des chiens quand il eut fermé la fenêtre… Il n’avait pas osé la rouvrir ; il était resté dans sa chambre, indécis, puis quand il avait relevé le rideau, il n’avait plus rien vu que la forêt… Tout était calme… Christiane avait disparu… Il s’était recouché.

Mais il s’efforça de se rassurer. Depuis, il n’avait plus entendu parler d’elle. Le notaire qu’il avait envoyé pour lui offrir une petite somme, avait trouvé la maison vide. Christiane était partie sans laisser son adresse. Personne ne savait ce qu’elle était devenue.

Et le regard de cette vieille garde-barrière, à dix ans de là, lui avait rappelé cette histoire, enfouie jusque-là dans ce repli du cerveau où l’on cache les mauvaises actions.

Quel rapport pouvait-il y avoir entre cette femme d’au moins cinquante ans et la belle Christiane ? Et pourtant quelque chose l’avait frappé, qu’il ne s’expliquait guère ! Une impression fugitive et tenace…

Et il attendit le soir avec impatience.

VIII

— Monsieur, une femme est là. Elle affirme que monsieur lui a donné rendez-vous.

Yves était à table ; il avait mangé du bout des dents, sans dire un mot.

— Qu’elle attende au bas de la terrasse. Je vais la rejoindre.

Quand le domestique eut disparu, Mme Destourville interrogea son mari.

— C’est la garde-barrière, expliqua celui-ci. Je l’ai vue avec un grand chien roux, le seul du pays. Je veux montrer ce chien à Éveline ; si c’est celui qui s’est jeté sur Michel, son compte est bon : un coup de fusil, et il ne fera plus peur aux enfants.

À ces mots, la petite Éveline se leva de table en criant : « Non, papa, non, je ne veux pas voir le vilain chien ! »

On eut toutes les peines du monde à la rassurer ; on dut lui promettre tout ce qu’elle désirait : une poupée, une bicyclette, des bonbons ; elle consentit enfin à venir sur la terrasse et à voir le chien de loin, pour dire si c’était bien le même.

Il était huit heures du soir. Quand Yves parut en haut de la terrasse, il aperçut la femme qui l’attendait, tenant en laisse son grand chien qui s’était couché tranquillement à côté d’elle. Quoiqu’elle s’efforçât d’être calme, sa poitrine, soulevée par l’émotion, trahissait un trouble intérieur que le châtelain crut expliquer ainsi : « C’est son chien qui s’est jeté sur Michel, et elle craint que je mette ma menace à exécution ».

— Tenez bien votre bête, lui dit-il ; ma petite fille arrive, et elle en a très peur.

Éveline, en effet, apparaissait entre sa mère et sa gouvernante qui la tenaient chacune par une main. L’enfant se rejetait en arrière.

— Faites lever votre chien, ordonna Yves sèchement.

La femme, obéissant, tira sur la laisse ; l’animal se leva et se secoua, se désintéressant de ce qui se passait autour d’elle.

— C’est lui ! s’écria la petite avec une terreur indicible, c’est lui !

Et, échappant aux mains qui la tenaient, elle se réfugia dans la maison.

La femme haussa les épaules avec un rire dédaigneux.

— Ce n’est pas vrai !… Je le jure !

Mais Yves n’écoutait plus.

— Apportez-moi mon fusil, dit-il à un domestique.

Et, s’adressant à la garde-barrière :

— Je me moque pas mal de vos serments. Si vous croyez que je vais attendre qu’un de mes enfants soit dévoré pour agir…

La femme resta impassible. Elle se contentait de fixer Yves, impérieusement.

Mais on apportait le fusil :

— Attachez le chien à cette colonne !

La femme ne bronchait pas.

— M’entendez-vous ?

— Je n’attacherai pas mon chien. Il n’a rien fait, et vous n’avez pas le droit de le tuer.

— Si je ne l’ai pas, je le prends !

Il fit signe à un domestique, qui arracha la laisse des mains de la femme. Celle-ci ne résistait d’ailleurs pas, comme si tout ce qui se passait était voulu par la fatalité. Elle se contenta d’embrasser la grosse tête de l’animal :

— Tu as le meilleur sort, ma vieille, fit-elle, et je te suivrais bien ; mais je n’ai pas fini ici-bas. À bientôt.

Elle se releva ; sur cette figure sombre et cruelle était tombé, pour un moment, un voile de douceur.

Le coup partit.

L’animal sursauta, poussa un aboi d’agonie ; un deuxième coup l’étalait mort.

— Assassin, dit froidement la femme.

Yves haussa les épaules et se prépara à rentrer, quand il la vit se baisser et essayer de traîner le cadavre de l’animal. Intrigué, il s’arrêta. Elle enlevait de son cou une sorte de long cache-nez tricoté, l’enroulait autour du corps de la chienne et tentait de la tirer ainsi…

Yves s’appuya, défaillant, contre la balustrade : sur le cou nu de la femme, il avait vu une profonde cicatrice (deux demi-cercles), marques d’une morsure cruelle.

IX

— Comme tu es pâle… Qu’as-tu donc ? demanda le lendemain matin Mme Destourville à son mari.

— Rien… J’ai mal dormi… des cauchemars… j’ai la tête lourde.

— Enfin ! nous pouvons être tranquille, maintenant. Michel recommence à rire et à jouer… Le docteur m’a dit que la commotion a failli lui donner une fièvre cérébrale. Tu as bien fait de tuer cette affreuse bête : je ne veux plus que nos chiens sortent du chenil…

Yves ne répondit rien ; il tournait distraitement la cuiller dans son thé. La petite Éveline paraissait inquiète ; elle se trémoussait sur sa chaise. Enfin, comme si elle prenait courage, elle dit, hésitante :

— Alors, il est mort, le grand chien ?

— Oui, n’aie plus peur, répondit Mme Destourville.

La fillette se tut ; elle regardait les tartines de pain beurré.

— Mange donc, fit Yves.

Mais, pour toute réponse, elle éclata en sanglots. On ne put ni la calmer, ni lui faire avouer l’objet de son chagrin ; à toutes les questions, elle opposait le « parce que » énigmatique et têtu qui est la grande défense des petits.

Après le déjeuner, Yves alla trouver son concierge. C’était un jeune homme, depuis quatre ans à son service.

— Dites-moi, François, interrogea Destourville, le père Lahuche est toujours là-bas, dans l’ancienne maison du garde-chasse, n’est-ce pas ?

— Parfaitement, monsieur ; le vieux y vit avec sa femme. Monsieur se souvient qu’il lui a loué la petite maison quand il m’a pris pour le remplacer ici. Mais le pauvre homme est bien bas… il est aux trois quarts sourd, et il commence à radoter. C’est qu’il va sur ses quatre-vingt-cinq ans…

Yves prit le chemin à travers bois et arriva devant la petite maison de l’ancien garde-chasse.

Que de fois il était venu là, le cœur battant ! Le père Forancier était en tournée… Il savait Christiane seule, l’attendant. Elle lui sautait au cou, rouge de bonheur et si jolie que l’humble cabane en était ensoleillée…

Ce fut la mère Lahuche qu’il aperçut. Elle toisa le visiteur du haut en bas, puis s’écria, avec une révérence affolée :

— C’est-y Dieu possible ! Monsieur ! Une mauvaise nouvelle, au moins ! On nous renvoie ?

— Non, fit sèchement Destourville. Où est votre mari ?

— Le voilà !

L’ancien concierge tirait sur sa pipe éteinte. Il se leva péniblement, ôta son béret et articula des mots imperceptibles.

La vieille s’éclipsa, tremblante, et quand ils furent seuls, Yves commença :

— Lahuche, est-ce que vous m’entendez ?

— Oui. Parlez fort, s’il vous plaît.

— Est-ce que vous vous souvenez du garde-chasse Forancier, qui avait cette maison et qui est mort il y a dix ans ?

— Je me souviens…

— Bon. Il avait une fille, Christiane. Qu’est-elle devenue ?

Le vieux parut faire un effort considérable pour réfléchir. Puis, ses prunelles éteintes eurent une courte flamme. Il bégaya :

— Faut pas nous renvoyer, not’ maître, on est vieux et not’ fils est mort.

Yves s’efforça d’être patient :

— Il ne s’agit pas de vous renvoyer, comprenez-moi ; au contraire, si vous me dites tout ce que vous savez au sujet de cette fille, je vous récompenserai largement ; vous verrez.

Lahuche regarda Yves avec une méfiance non déguisée ; il ralluma sa pipe et frotta l’une contre l’autre ses mains calleuses.

— C’est que, commença-t-il…

Il eut une quinte de toux. La mère Lahuche revint offrir à boire au maître. Celui-ci avala coup sur coup deux verres d’eau-de-vie. Il avait besoin de courage. Pourquoi ? Il n’aurait su le dire.

— Parlez, ordonna-t-il.

Mais Lahuche ne pouvait venir à bout d’une phrase, et Destourville comprit qu’il n’en tirerait que de brèves réponses. Il se décida à l’interroger.

— Saviez-vous que Christiane était venue un soir de décembre, il y a dix ans, et qu’elle avait demandé à me voir ?

— Oui.

— Je vous avais ordonné de la renvoyer et de lui dire qu’elle s’adresse à mon notaire, si elle avait besoin d’argent. C’est bien cela ?

— Oui.

— Ce soir-là, elle est entrée dans le jardin par une petite porte dont elle avait la clef, et je lui ai parlé du balcon. Je lui ai dit de s’en aller, et comme elle ne le voulait pas, j’ai fermé la fenêtre. Alors, je l’ai entendue crier… Les chiens hurlaient… J’en avais deux nouveaux… des mastiffs… des bêtes méchantes… Quand j’ai rouvert la fenêtre, il n’y avait plus personne… Savez-vous si, si… savez-vous si elle a été mordue ?

Yves, trop nerveux pour rester assis, s’était levé. Le vieux le suivait de son regard terne où, pourtant, s’éveillait un souvenir. Il hocha la tête.

— Oui, dit-il encore.

— Elle a été mordue… Et où ?

Il serrait le bras du vieux qui se leva, prit sa pauvre tête dans ses mains, puis, se redressant un peu :

— Là, dit-il, là.

Et il portait sa main gauche à son cou.

Yves lui lâcha le bras ; il était calme, maintenant, comme s’il n’avait pas attendu une autre réponse.

— Oui, répéta le vieux, là, et il pinça son vieux cou dans ses doigts.

— Et vit-elle encore ?

Le vieux haussa les épaules.

— Je n’en sais rien.

— Savez-vous où elle est allée, quand elle est partie d’ici ?

— Non.

Yves eût voulu insister davantage. Et surtout une question qu’il n’osait pas poser lui brûlait les lèvres… Mais le vieux était retombé dans un mutisme abruti de bête vieillissante.

Le maître avala un dernier verre d’eau-de-vie et partit, laissant sur la table une pièce d’or.

Maintenant, il errait à travers la forêt ; il avait absorbé une quantité inaccoutumée d’alcool, et il vit, en plein jour, danser des fantômes. Quelque chose l’attirait vers la petite maison de la garde-barrière.

— Au moins, dit-il, que je sache son nom.

Mais il avait peur d’être fixé ; il fut lâche et revint déjeuner.

— J’ai mal à la tête, fit-il ; que personne ne parle !

On mangea donc en silence. Puis, au dessert, il revint sur le sujet qui l’obsédait.

— Éveline, tu es sûre que c’était un chien, bien un chien, qui a voulu mordre Michel ?

— Oh ! oui, papa, s’écrièrent les deux enfants.

Et la petite ajouta :

— Il était si laid… avec une grosse tête… Jamais je n’ai vu un chien si laid !

— Voyons, tu l’as bien revu hier, quand je l’ai tué… Il n’était pas laid du tout, c’était une chienne de berger, pas jeune, mais de bonne race.

Alors, Éveline éclata en sanglots…

— Papa, mon papa… je crois bien que ce n’était pas le même…

— Tu es folle !

— Quand tu m’as demandé si c’était lui, j’ai crié oui pour qu’on me laissât rentrer… Mais j’avais à peine regardé… Je crois que l’autre était beaucoup plus petit… Oh ! papa, j’irai en enfer, j’ai menti… je te demande pardon…

X

Un cauchemar absurde, dont Yves s’éveilla, la sueur au front : c’était par une soirée donnée par les châtelains voisins, les d’Asseyzes. Yves y figurait, en habit rouge. Une très belle soirée, une soirée de rêve, où les couples de féerie tournoyaient au son d’une musique irréelle, et Mme d’Asseyzes, si jolie dans l’étincellement d’une robe brodée de perles, de topazes et de rubis, lui glissait à l’oreille :

— Il y a là une dame qui demande à vous être présentée.

— Mais, très volontiers…

— Seulement, vous ne vous étonnerez de rien ?

— De rien.

— Elle ne fait pas partie de notre monde. C’est une garde-barrière.

Ici, dans son cauchemar, Yves faiblissait, sentait la terre s’ouvrir sous lui.

— Ah ! vraiment, une garde-barrière.

— Oui, mais pas ordinaire. Elle a surtout un chien…

— Et son nom ?

— Attendez donc : Christiane… Christiane Forancier… La voici, d’ailleurs.

Et Christiane avançait, flanquée d’un chien étrange ; elle brandissait son drapeau de garde-barrière qui semblait une banderille de toréador, vernie de sang frais. Et elle disait, d’une voix éteinte, une voix morte et lointaine :

— Attendez donc… ce misérable… je le connais : oui, c’est mon amant, Yves Destourville, qui a jeté ses chiens sur moi, un soir d’hiver que je venais lui révéler un grand secret. Assassin ! assassin ! assassin !

Le valet de chambre entrait sans frapper, comme il en avait la consigne.

— Quoi ! Qu’y a-t-il ? hurla Yves.

— Il y a le chocolat de monsieur.

Les volets ouverts, un flot de soleil pénétra.

— C’est bien, Jean, balbutia Destourville ; j’ai eu un tel cauchemar…

— Monsieur aura dormi sur le dos.

— Il fait un temps superbe, n’est-ce pas ?

— Superbe, oui, monsieur.

— J’en suis enchanté. Je pourrai me promener un peu à cheval. Vous ferez seller Zurki. Merci, Jean.

— Le patron est aux trois quarts fou, dit le domestique en rentrant à l’office. C’est la première fois qu’il m’adresse la parole aussi poliment. D’ailleurs, je n’aime pas ça, moi, les maîtres qui vous font la conversation : ça prouve qu’ils n’ont pas l’habitude de se faire servir !

Mais Destourville était particulièrement heureux. Il avait ce sentiment de résurrection que l’on éprouve au sortir d’un cauchemar. Et il était décidé à voir la vie en rose. Cette obsession était, à la fin, trop ridicule. Si cette femme était bien Christiane, et si Christiane était décidée à se venger, elle se serait déjà vengée sur lui-même. Le mieux était de n’y plus penser.

Mais, de semblables résolutions sont faciles à prendre, par un joli matin tout bleu. Le crépuscule change la face des choses. Yves se mit à boire secrètement cette eau-de-vie du pays qui brûle la gorge et donne une sorte de lourde torpeur à ceux qui en abusent. Il évitait de traverser le passage à niveau et, quand il était forcé de passer de l’autre côté des rails, sautait un fossé, grimpait un talus et franchissait une barrière…

Pourtant, des semaines passèrent sans incidents, et il commençait à se rassurer quand, un jour d’automne, les enfants et la gouvernante revinrent, consternés.

— Qu’y a-t-il ? demanda Mme Destourville. Pourquoi avez-vous pleuré, tous les deux ?

Les enfants, comme pris en faute, se regardèrent. La gouvernante toussotait, gênée.

— Éveline, commanda Mme Destourville, je t’ordonne de répondre quand je t’interroge.

— C’est que Fräulein nous a défendu de rien dire, pour ne pas inquiéter papa.

Jusque-là, Yves lisait son journal, sans prêter attention à ce qui se disait autour de lui. Il jeta son journal et fronça les sourcils.

— M’inquiéter ? Qu’est-ce que cela signifie ? Mademoiselle, je vous prie de nous mettre au courant.

— Puisque vous l’exigez, monsieur, voilà. Mais j’aurais préféré me taire… C’est encore cette maudite histoire…

— Parlerez-vous ? s’écria Destourville.

— Les enfants ont revu le chien.

Michel et Éveline, comme s’ils attendaient cette phrase, se mirent à parler tous les deux.

— Oui… nous l’avons vu dans la forêt… Oh ! qu’il est laid ! Il a aboyé et il a voulu se jeter sur nous… Mais quelqu’un l’a sifflé et l’a appelé : « Yves ! Yves ! Ici… » Oui, papa, Yves, comme toi… Nous avons bien entendu… Alors il est parti et nous sommes rentrés.

Destourville blêmissait :

— Et vous, mademoiselle, où étiez-vous ?

— Avec les enfants, monsieur.

— Et vous n’avez rien vu ?

— Pardon… J’ai vu l’animal qui, en effet, est bien laid, un bâtard quelconque, avec une tête de mastiff, comme notre vieux Porthos qui est mort l’année dernière. Mais le chien est beaucoup plus petit et, je crois, difforme ; je n’ai pas bien pu voir ; il faisait sombre dans la forêt.

— Et tu es sûre, fit Destourville, tu es bien sûre, Éveline, que c’est celui-là qui s’est jeté sur Michel ?

— Oh ! oui, père ; cette fois, j’en suis absolument sûre.

— Et la voix qui a appelé « Yves » ?

— C’était une voix sèche, une voix désagréable, je ne saurais dire si elle était féminine ou masculine.

Pendant huit jours, Destourville mobilisa ses serviteurs pour battre le pays en tous sens. Le signalement exact du chien fut donné ; on devait rapporter mort ou vif tout animal jaune à tête de mastiff.

Cette fois, on ne trouva rien. Mais Destourville n’en fut pas fâché. Il était maintenant beaucoup plus tranquille : ce n’était pas le chien de cette femme qui s’était jeté sur son enfant, donc la garde-barrière était hors de cause. Le propriétaire de la bête devait être quelque paysan ennemi qui l’avait appelée du nom du châtelain pour faire rire le voisinage. Tout allait bien, mais quoiqu’il s’efforçât à un optimisme souriant, Yves n’avait pas retrouvé son sommeil de jadis…

XI

« Yves Destourville, quoique tu fasses, où que tu ailles, ma vengeance te suivra. »

Yves resta assommé. Il venait de trouver ces mots, grossièrement griffonnés sur un papier sale. C’était dans son petit pavillon de chasse, où il avait l’habitude de passer presque quotidiennement.

Il était neuf heures du matin. Après une nuit d’insomnie, il avait quitté le château, essayant de trouver l’oubli dans une marche forcée, ce qui lui réussissait parfois.

La porte du pavillon était fermée ; on avait dû jeter le papier par la fenêtre, restée ouverte. Il avait neigé toute la nuit, mais la neige lisse et pure, était éclairée par un pâle soleil dans un ciel sans nuage.

Y aurait-il des traces au dehors ? Il serait facile de le constater, si toutefois le papier avait été apporté là le matin.

« Allons, se dit Yves, il faut sortir de tout cela et j’en sortirai moi-même. »

Un moment l’idée de s’adresser à la police lui était venue. En somme, il y avait maintenant une menace qui pouvait motiver une plainte régulière. Mais le sentiment de sa respectabilité, de sa situation mondaine à sauvegarder fut plus fort que tout. Irait-il dire au commissaire qu’il craignait la vengeance d’une enfant séduite par lui et abandonnée au moment… Non ! Il était assez solide, assez brave et assez perspicace pour agir seul.

Il sortit donc et examina la neige : sous la fenêtre c’étaient, chose étrange, des traces de petites mains aux paumes larges en comparaison des doigts extrêmement courts ; les doigts, dans certaines de ces traces, pointaient vers la maison, d’autres étaient dans la direction opposée. En plus de ces stigmates, d’autres étaient moins faciles à identifier ; grands, plutôt arrondis, on eût dit qu’ils avaient été produits par un talon d’enfant avec des griffes de chien. Et ces traces étaient beaucoup plus profondes que celles des mains.

Après une branche d’épines, Yves, frémissant, découvrit une touffe de poils jaunes…

— Le chien, murmura-t-il fébrile… Le chien… Il est venu ici avec un enfant, mais cet enfant marche sur les mains… il n’y a nulle trace de souliers ni de pieds nus.

Il inspecta la forêt plus loin ; les traces continuaient jusqu’à la grand’route, la traversaient et continuaient de l’autre côté.

Alors, résolu, il retourna chercher le papier menaçant, jeta son fusil sur l’épaule et sortit. Il décida de suivre les empreintes jusqu’au bout : « Je verrai bien où elles mènent ; il est impossible que, maintenant, je ne découvre pas la vérité. »

Il était midi. Courbé, il se mit en marche ; les traces des mains étaient très irrégulières, parfois elles cessaient pendant plusieurs mètres pour réapparaître ensuite ; les autres marques, indéfinissables, continuaient régulièrement. Le soleil brillait maintenant avec un reflet plus vif. Aussi, au milieu d’une clairière, Destourville, furieux, constata que la neige avait fondu. Il devenait extrêmement difficile de retrouver la piste ; il y parvint cependant à force de patience, d’acharnement ; les traces descendaient une petite côte… vers la ligne du chemin de fer.

Il ne put s’empêcher de pousser un cri de satisfaction. Décidément le hasard lui était propice ou bien la Providence l’avait doté d’un flair de trappeur : d’abord il retrouvait la neige lisse et sur cette neige des traces de pas humains ; des gros souliers, autour de ces premières marques, plusieurs autres, celles des petits talons, puis il n’y avait plus que l’empreinte nette des souliers. La direction fut facile à suivre jusqu’au bord de la forêt. Là, toute la neige était fondue et les recherches devenaient vaines.

Il était près des rails… il passa contre la petite maison de la garde-barrière et hâta le pas, quoiqu’il n’y eût personne : « J’enverrai demain les enfants à Paris, décida Yves, et cet après-midi j’irai chercher le vieux docteur ; je veux qu’il identifie ces traces extraordinaires et je lui montrerai cette touffe de poils jaunes… »

Mais une goutte tomba sur sa main. En un instant le vent s’était levé, le ciel était noir. Il pleuvait. Yves sentit un sanglot puéril lui monter à la gorge. Il lui semblait qu’il se heurtait à une Fatalité implacable. Tout était donc contre lui, même la nature, puisqu’elle effaçait les traces des coupables…

XII

Comme il craignait qu’on s’inquiétât au château, il hâta le pas. Au lieu d’entrer par la grande porte, ce qui l’eût retardé, il ouvrit la petite grille de la forêt. Instinctivement il jeta un regard sur l’endroit, sous le balcon, où jadis…

La neige n’y était pas fondue tout à fait et sur un peu de neige intact, il retrouva des traces semblables à celles de la forêt.

Cette fois, l’épouvante le gagna. Pendant qu’il cherchait, le malfaiteur s’était introduit au château… Tandis qu’il courait, d’affreuses visions le hantèrent. La salle à manger était vide. Il appela ; personne ne répondit. Une intuition le fit se précipiter dans la chambre des enfants. Quelqu’un en sortait, avec une cuvette où trempaient des linges.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ?

Mme Destourville s’était agenouillée au pied du lit d’Éveline ; elle se redressa :

— Nous ne savons pas encore… Éveline est blessée… Chut… Elle dort… Le docteur sort d’ici…

— Comment est-ce arrivé ? demanda Yves sans même demander en quoi consistait le mal – tant il était sûr de la réponse…

— Partons d’ici, quittons cette maison, murmura Mme Destourville ; le malheur rôde autour de nous…

Et elle sortit pour pleurer à son aise.

La gouvernante posait une compresse sur le front de la petite fille qui, très pâle, reposait. Yves vit un bandage autour du cou. Il grelotta et ferma les yeux.

— Voilà, dit enfin la gouvernante. Madame m’avait donné l’ordre hier de prendre le train de huit heures ce matin pour chercher différentes choses en ville. Je me suis donc levée à sept heures. Michel était réveillé ; il me pria de l’emmener et Madame donna la permission. Éveline se plaignait d’un léger mal de tête. Elle manifesta le désir de rester un peu au lit. J’ai quitté la maison avec Mic à sept heures et demie. Madame était encore dans sa chambre. J’avais dit à la femme de chambre d’habiller Mademoiselle à neuf heures. Nous sommes revenus, Mic et moi, par le train de midi… Madame était tellement émue par tout ce qui s’était passé qu’elle n’a pu articuler un mot. J’ai tout appris par la femme de chambre. Elle m’a raconté que quand elle est montée habiller mademoiselle Éveline, il était juste neuf heures. La porte de la chambre était grande ouverte, ce qui l’étonna beaucoup… Elle vit mademoiselle à terre, inanimée… il y avait beaucoup de sang… Elle a crié, tout le monde est venu, le cocher est allé chercher le docteur.

— Personne n’a rien vu ni rien entendu ?

— Personne ; le matin tout le monde est occupé au rez-de-chaussée.

— Le médecin a bien dit que ce n’était pas dangereux ?

— Oui, monsieur, la plaie n’est pas très profonde… Mais le docteur avait l’air tout effaré. Il a dit à madame qu’il vaudrait mieux quitter le pays. D’ailleurs il va revenir tout à l’heure.

À trois heures, le vieux médecin arriva. Il eut une longue conversation avec Yves qui lui rapporta fidèlement tout ce qui s’était passé depuis le matin, sans pour cela faire sa confession tout entière. Une gêne secrète, une obscure pudeur l’empêchèrent de parler de la garde-barrière… Les poils trouvés accrochés aux épines étaient bien ceux d’un chien, le chien qui avait fait si peur à Michel ; le petit reconnut leur couleur.

— Votre fille est très légèrement atteinte, dit le médecin, la bête a mordu avec précaution, comme pour laisser la marque de ses dents sur le cou…

— Vous dites ?… C’est absurde ! cria Yves. Voyons !

— Je vous dis qu’il faut faire attention. Même si vous ne m’aviez pas montré la lettre anonyme, j’aurais eu cette opinion… Quelque chose me trouble : la forme de la morsure… Encore y a-t-il des gueules de chiens de toutes formes et de toutes dimensions, mais les dents ? Les chiens ont les dents pointues et des crocs caractérisés, j’imagine ! Ce chien-ci a toutes les dents de la même longueur, car aucune ne manque et la mâchoire qui a fait cette blessure a plus d’analogie avec une mâchoire humaine. Et puis ces traces dont vous me parlez ! ces traces fantastiques ! Quel dommage qu’il ait plu ! Enfin, si vous voulez un bon conseil, avertissez la gendarmerie.

— Merci, dit Yves. Je verrai…

Mais la gouvernante survenait :

— Monsieur le docteur, Mlle Éveline est réveillée… Si vous voulez la voir.

— A-t-elle de la fièvre ?

— Très peu.

Quand la petite vit le docteur et son père elle voulut parler, mais le vieux médecin lui fit signe de se taire ; il examina d’abord la blessure, puis, la trouvant satisfaisante, il prit la main d’Éveline et, doucement :

— Dis ce que tu sais, mon enfant, sans te presser et sans t’énerver.

Mais Éveline, à l’étonnement général, paraissait plutôt calme :

— Quand Mademoiselle est partie en ville, commença-t-elle, je me suis rendormie. Tout à coup, quelque chose m’a fait très mal au cou. J’ai crié ; j’ai ouvert les yeux et j’ai cru tout d’abord que c’était un rêve. Le chien jaune, le vilain chien, tu sais, père, il était sur mon lit et me regardait tout drôlement. Je n’ai pas eu très peur… je me disais : « C’est un rêve que je fais, voilà tout. » Et comme je me rappelais qu’on avait appelé le chien dans la forêt Yves, j’ai dit : « Yves, va-t’en ! » Tout de suite il a sauté à terre et il est parti… Mais alors le cou m’a fait bien plus mal ; j’y ai mis ma main et elle était tout rouge ; alors j’ai sauté à bas de mon lit et je ne sais plus rien…

L’enfant se tut, épuisée. Yves se pencha vers elle pour l’embrasser. Soudain elle dit :

— Oh ! papa, le chien qui s’appelle comme toi a des yeux tout à fait comme toi !

Yves recula. Il voulut rire, mais il fit une atroce grimace. Un éclair venait de jaillir. Cette innocente observation de l’enfant avait déchiré un voile. Il cria : « Non ! Non ! Pas ça ! Pas ça ! » Et il s’abattit.

XIII

Yves était seul, Mme Destourville s’étant réfugiée à Paris avec ses enfants. Destourville était en proie à une fièvre qui s’était déclarée le jour où il était tombé dans la chambre d’Éveline. Depuis cinq semaines il n’avait pas eu la force de se lever et Mme Destourville, sans s’émouvoir, étant peu sensible de son naturel, l’avait laissé aux mains de la gouvernante, servant de garde-malade.

Enfin le jour arriva où il put se lever et faire quelques pas dans le parc.

Bien des fois le vieux docteur l’avait interrogé :

— Vous n’avez aucun soupçon quant à l’auteur de la menace anonyme ? N’avez-vous rien dans votre passé qui puisse vous faire craindre ?…

Mais Yves se contenta de secouer la tête en signe de dénégation. Une sorte de contre-volonté farouche se roidissait en lui quand il voulait parler de la garde-barrière… Et puis confesser à quelqu’un ce passé ? Non ! Il se tut.

— Dans ce cas, fit le docteur, allez rejoindre votre femme à Paris. Partez !

— La haine, murmura Yves, peut vous poursuivre aussi bien à Paris.

— Moins facilement. Eh ! je ne sais quel diable de préjugé vous empêche d’avertir la police. Moi, à votre place, je n’hésiterais pas.

— Qui nous dit aussi que la lettre anonyme n’est pas l’œuvre d’un fumiste et qu’Éveline n’a pas été mordue par un chien errant ?

— Vous restez ici ?

— J’y reste.

— À votre aise.

Et le brave docteur, assez offusqué qu’on ne suivît pas ses conseils, prit congé. Cette maladie avait donné à Yves un sursaut d’énergie. Il fallait savoir. Il saurait.

Il choisit une claire journée d’hiver et, se sentant assez fort, résolut de s’en aller seul par la forêt. Il alla droit sur la route qui mène à la ligne de chemin de fer – et à la petite maison de la garde-barrière.

De loin il vit la femme devant sa porte. On eût dit qu’elle l’attendait.

La femme ouvrit la petite barrière à claire-voie de son jardin, toujours comme si elle avait su qu’il allait venir et qu’elle se fût préparée à cette visite.

Ils ne se dirent pas un mot, mais maintenant il était sûr que c’était bien Christiane.

Et il entra derrière elle ; mais, arrivée devant sa porte, elle se retourna et lui jetant un regard de défi :

— Que me voulez-vous ?

— C’est vous qui avez écrit la menace anonyme, c’est vous qui avez fait mordre mon enfant – c’est vous, Christiane !

— C’est moi. Avertissez la police, ça fera une belle histoire… Moi, je m’en moque…

Devant tant de calme, Yves se troubla ; il eut de la peine à articuler ces mots :

— Où est le chien ?

— Je n’ai pas de chien.

— Ne mentez pas.

— Je n’ai pas de chien, je vous dis !

Au même instant, un aboiement féroce partit de l’intérieur de la maison.

— Vous entendez !… Est-ce un chien ou non, ça ?

— Non, répondit froidement la femme.

Et une ombre de haine et de douleur passa sur son visage.

— Vous êtes folle ! s’exclama Yves.

Mais l’idée qui lui était venue un jour, qui s’était précisée quand il s’était évanoui dans la chambre de sa petite fille, cette idée atroce le paralysait de nouveau. La femme s’en aperçut et elle triomphait ; enfin elle ne put se contenir :

— Yves Destourville, cria-t-elle, je t’ai donné un avertissement… mais ce n’était que le commencement de ma vengeance. Sois tranquille, mon bel ami, je te ferai payer toutes les tortures que tu m’as fait endurer.

Les menaces de Christiane cinglèrent Destourville. Il se redressa ; il était de ces hommes qui plastronnent devant le danger, quand quelqu’un les regarde.

— Croyez-vous m’effrayer avec vos phrases ? dit-il. Je vous ferai chasser d’ici.

— Ah ! je te reconnais enfin, s’écria la femme. Te voilà redevenu l’amoureux du balcon.

— D’abord je veux le voir, ordonna impérieusement Destourville. Ouvre la porte.

La femme obéit et entra, puis, se tournant lentement vers Yves, elle lui dit :

— Viens !

XIV

Les jambes d’Yves Destourville tremblaient un peu. Mais une sorte d’âpre curiosité s’était emparée de lui. Il allait savoir ; il allait en finir avec cette lugubre histoire et cette pensée lui rendait des forces. Les aboiements reprirent, plus féroces.

— Entrez là et ne me suivez pas ; je viendrai vous chercher…

Une minute après, Yves était enfermé. Il tâta, dans sa poche, son revolver. Puis il haussa les épaules.

Christiane revenait. Les aboiements s’étaient tus. Elle lui fit de la tête signe de le suivre. Son visage était implacable, mais elle semblait maintenant plus jeune à Yves, avec un peu de la souplesse, de la grâce d’autrefois.

Il traversa la petite cuisine et vit que la femme avait déplacé une haute armoire de bois blanc. Derrière, se dissimulait une porte à deux énormes serrures.

La femme prit une clef, puis :

— Prenez garde, fit-elle, c’est méchant, très méchant ; ça a bu le lait d’une chienne mauvaise ; ça a été élevé avec le chien le plus dangereux qu’on ait vu et que j’ai dû abattre parce qu’il était méchant ; avec sa peau j’ai fait un vêtement à l’« autre ». Ça ne connaît et n’obéit qu’à moi… et encore… J’ai déjà été mordue… Prenez garde… ne parlez pas trop fort…

Yves étendit la main pour arrêter la femme qui allait ouvrir la serrure :

— Un moment… Et c’est ça qui a mordu ma fille ?

— Oui.

— Ouvrez !

Il la suivit ; elle le poussa contre le mur et se planta devant la porte qu’elle ferma derrière eux.

La pièce était petite. D’abord Yves ne vit rien puis il voulut crier et aucun son ne sortit de sa bouche. D’un doigt tremblant il désigna une chose, une chose hideuse, blottie dans un coin.

— Qu’est-ce ? balbutia-t-il.

— Ton enfant !

— Tu mens, tu mens, gueuse !

— Ai-je une figure à mentir ? Regarde-moi… Souviens-toi. N’as-tu pas fait chasser ta maîtresse par tes chiens ? Un mastiff l’a terrorisée, presque tuée quand elle allait être mère… Voilà le résultat.

— Et tu as laissé vivre ça ? Et non seulement tu l’as laissé vivre, mais tu l’as élevé comme un chien parmi des chiens. Misérable !…

— Bah ! dit Christiane ironique, je ne vous savais pas si tendre ! Chacun juge les autres inhumains d’après ses propres sentiments. Je n’aurais pas demandé mieux que de faire élever ça au château, avec vos enfants, mais vous n’auriez pas voulu…

Il lui saisit le poignet et le serra à le broyer en crachant des insultes.

— Faites attention, dit-elle, faites attention !

Il ne l’écoutait pas ; une rage le prenait contre cette femme. Il l’eût étranglée et il dut faire appel à toute sa raison ; ses mains se crispaient déjà, prêtes à accomplir un meurtre ; un voile de sang lui était passé devant les yeux.

Mais la chose, dans le coin, remuait, s’avançait en rampant dans l’ombre avec tant de précaution qu’Yves ne la vit ni ne l’entendit ; la gueule ouverte bavait de fureur.

— Lâchez-moi, cria Christiane… Yves, arrière !

Destourville pousse un hoquet d’agonie. La chose lui a sauté à la gorge ; elle s’agrippe à son corps et il étend les bras pour ne pas toucher, ah ! surtout, pour ne pas toucher à cette horreur. Et la répulsion est plus forte que l’instinct de conservation. Le sang coule. La bête, lentement, a choisi sa place… là… au cou et elle mord… Destourville, debout encore contre le mur, les bras en croix, se sent mourir, non de cette morsure, mais de dégoût et d’épouvante. Son dernier, son unique désir est de s’enfoncer dans ce mur auquel il s’accote, pour fuir le contact immonde… S’échapper… ah ! s’échapper… La bête enragée, râle maintenant, sans forces, comme épuisée, comme étranglée par l’assouvissement de sa haine ; Yves sent son haleine sur son visage ; un dernier frisson le secoue et c’est un cadavre qui s’abat, lourdement.

Deux cadavres…

L’homme est mort de peur, la « chose » est morte de rage…

XV

Quel silence dans cette nuit d’hiver ! La neige tombe et les faibles bruits que l’on entend paraissent tous des sanglots.

Sous les grands sapins, un corps est étendu ; la gorge est déchirée, les habits souillés… Une femme, agenouillée, regarde encore une fois ce visage aimé et abhorré.

Et, lentement, elle retourne d’où elle est venue… « Mes pas, murmure-t-elle, sont déjà effacés. » Elle entre dans sa petite maison et en sort aussitôt, portant un grand panier et une bêche… Une heure plus tard, elle a creusé un trou profond ; elle y descend le panier et remplit le trou.

Puis, elle reste là jusqu’à ce que la neige ait recouvert le petit tumulus…

Et lorsque, à l’aube grise, le train passe devant la maison de la garde-barrière, la femme, sur le seuil, tient tranquillement son drapeau ; elle reste à son poste, immobile, impassible, comme elle était hier, comme elle sera demain…

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2020.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : C. O. édition, Isabelle, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Donat, Marc, Le Mort vivant, Paris, Albin Michel, 1910. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Danger, de Jean-Louis Glaussel, a été modifiée pour une maquette de Laura Barr-Wells.

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[1] Les examens qui furent faits plus tard prouvèrent qu’il s’agissait, en effet, de chair humaine, conservée artificiellement par un procédé semblable à celui des anciens embaumeurs, mais perfectionné.