Jane Dieulafoy

UNE ARCHÉOLOGUE EN PERSE
(4ème partie)

De Bagdad à Bassora :
Les derniers rayons du soleil babylonien

1887

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 

Table des matières

CHAPITRE XXXII 5

CHAPITRE XXXIII 21

CHAPITRE XXXIV.. 32

CHAPITRE XXXV.. 41

CHAPITRE XXXVI 55

CHAPITRE XXXVII 62

CHAPITRE XXXVIII 75

CHAPITRE XXXIX.. 83

CHAPITRE XL. 93

CHAPITRE XLI 104

CHAPITRE XLII 115

TABLE DES GRAVURES. 126

Ce livre numérique. 129

 

 

 

À MA MÈRE

BIEN-AIMÉE

 

À M. LOUIS DE RONCHAUD

DIRECTEUR DES MUSÉES NATIONAUX

 

Hommage d’une amie profondément reconnaissante.

 

 

CHAPITRE XXXII

Arrivée à Bagdad. – L’aspect de la ville. – Kachtis, keleks et couffes. – Les barques babyloniennes d’après Hérodote et les bas-reliefs ninivites. – Le consulat de France. – La vie en Chaldée. – Fondation de Bagdad. – La porte et la tour du Talism. – Tombeaux de cheikh Omar et d’Abd el-Kader. – Les quatre sectes orthodoxes sunnites. – Les Wahabites. – Un jour de fête à Bagdad. – Le bouton de Bagdad.

14 décembre. – Les matelots traversent en courant le salon, qui, à ses diverses attributions, joint aussi l’honneur de réunir l’avant et l’arrière du Mossoul : nous jetons l’ancre dans le port de Bagdad. Je me lève avec le jour, j’ouvre la porte, et à ma grande surprise j’aperçois sur le spardeck et les cages à poulets une mince couche de givre. C’est la première gelée blanche de l’hiver : il eût été malsain de passer la nuit sans manteau ni couverture au milieu des maquis de Ctésiphon.

Quel merveilleux climat que celui de l’Orient ! L’hiver lui-même ne revêt pas la terre d’une livrée de deuil ; à peine modifie-t-il l’aspect du paysage : il gèle, et Bagdad m’apparaît au milieu d’arbres toujours verts, belle comme la fiancée du printemps.

Le ciel s’éclaire ; peu à peu se montrent sur la rive droite : les bâtiments du sérail, les casernes, les coupoles de faïence, bientôt couvertes d’innombrables pigeons qui viennent sécher leurs ailes aux premiers rayons du soleil ; puis, les minarets élancés à rendre jaloux les palmiers voisins ; la médressè, les beaux bâtiments de la douane, devant lesquels se pressent déjà Juifs, Arméniens et Arabes en costumes colorés. Enfin, à l’aval du débarcadère, on aperçoit, à demi noyés dans les brumes du Tigre, des jardins magnifiques dominés par le pavillon du consulat d’Angleterre.

Panorama de Bagdad. — Dessin de Barclay, d’après une photographie

Le paysage de la rive droite est encore plus verdoyant. Les heureux habitants de ces maisons cachées sous les konars et les palmiers devraient passer leurs jours dans un délicieux farniente et se désintéresser de l’administration et du commerce, concentrés dans le sérail et les bazars. Il n’en est rien néanmoins, si j’en juge à l’encombrement des voies de communication établies entre les deux villes. Un pont de bateaux de largeur très variable, tordu en largeur, tordu en hauteur, ploie sous les pas d’une multitude de femmes couvertes d’izzas rouges, bleus ou verts, d’hommes habillés de robes jaunes ou blanches, de caravanes de chameaux, d’ânes, de mulets qui se pressent, se foulent et forment au-dessus du tablier sans parapets une longue bande empruntant à l’écharpe d’iris ses plus brillantes couleurs. On ne saurait comparer Bagdad à Constantinople, le Tigre à la Corne-d’Or ; jamais cependant je n’ai vu sur les ponts de Stamboul, au Séraskiérat ou à Top-Hanè une population aussi bariolée jeter dans le paysage une note plus chaude et plus gaie.

Le port de Bagdad, mieux vaut dire le fleuve lui-même, n’est pas moins animé que le pont jeté entre les deux rives : les berges disparaissent sous les amarres ; plusieurs rangs d’embarcations de types bien différents couvrent les eaux.

Les kachtis, grands bateaux à voiles appropriés au transport des céréales, sont construits en bois de palmier et enduits, à l’extérieur, d’une épaisse couche de bitume ; très marins et faciles à réparer, il suffit, quand survient un accident, de les calfater à nouveau pour les remettre en état. Plusieurs de ces embarcations, la quille en l’air, sont entre les mains des ouvriers, occupés à faire fondre le bitume et à l’étendre brûlant sur le bois comme on coule l’asphalte sur les trottoirs de Paris.

Les kachtis font de très longs voyages, entre Bagdad et Bassorah, et s’amarrent presque tous en aval du pont, tandis qu’en amont se serrent les keleks, spécialement utilisés à l’amont de la ville.

Lorsque les bateliers du Tigre supérieur ont à transporter un chargement, ils remplissent d’air un certain nombre d’outres de cuir ; après les avoir liées les unes aux autres par rangées concentriques, ils les recouvrent d’un plancher, étendent sur ces bois une épaisse couche de bruyères, destinée à préserver la cargaison des atteintes de l’eau, empilent leurs marchandises sur la plate-forme, et, munis de perches qui leur servent à diriger ce radeau, ils descendent le fleuve. Bien qu’à chaque voyage les kelekchis crèvent quelques outres, ils sortent le plus souvent indemnes de ces aventureuses expéditions.

Arrivés à destination, les mariniers vendent le bois et les bruyères à un prix élevé, dégonflent les outres, les chargent sur des ânes, regagnent leur pays, et recommencent indéfiniment la même manœuvre. Le prix de location des keleks est proportionnel au nombre des outres employées à leur construction. Il en entre quatre-vingts dans les radeaux destinés à des passagers ; en ce cas on installe sur la charpente une cabine ou une tente ; mais cinquante suffisent pour porter des moutons ou des marchandises, telles que volailles, dindons, fruits, fromages en grosses meules, blés concassés avec lesquels on confectionne de délicieux pilaus.

Couffe de Bagdad.— Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie

Les keleks viennent de pays lointains, puisque leur construction exige des bois de charpente très rares en Chaldée. Les petits trajets entre Bagdad et les campagnes environnantes s’effectuent au moyen d’embarcations de formes bien spéciales connues ici sous le nom de couffes (paniers). De tous côtés je vois pirouetter sur le fleuve des corbeilles rondes faites en côtes de palmier et enduites de bitume. Deux hommes les manœuvrent en leur imprimant un mouvement de rotation. Elles n’avancent pas avec rapidité, mais elles sont très solides, déplacent un volume d’eau considérable, si on le compare à la surface mouillée, chavirent difficilement et n’embarquent jamais une goutte d’eau, bien que le bordage de certaines d’entre elles, chargées de melons et de pastèques, ne s’élève pas à plus de quinze centimètres au-dessus du niveau de l’eau.

Dans laquelle de ces catégories classerai-je les embarcations chaldéennes décrites par Hérodote ?

Pendant les loisirs de ma navigation j’ai lu et relu les passages des histoires relatives à la marine des Babyloniens, et, les pièces du procès sous les yeux, je condamne sans sursis ni appel toute identification entre la barque babylonienne et le kelek. Je me demande même comment certains auteurs ont pu confondre avec un radeau la corbeille décrite, pourtant en termes précis par l’historien grec.

« Les Babyloniens n’ont d’autres barques que celles qui descendent le Tigre jusqu’à la ville ; elles sont rondes et toutes de cuir, car, lorsqu’ils en ont façonné les côtés, en taillant des saules qui croissent en Arménie au-dessus de l’Assyrie, ils étendent extérieurement des peaux apprêtées de telle sorte qu’elles forment le fond, sans distinguer la poupe, sans rétrécir la proue. Ces barques sont circulaires comme des boucliers ; ils les doublent en dedans de roseaux, puis ils partent et font leur transport en descendant le fleuve. Leur chargement consiste en marchandises diverses, et surtout en vases de terre pleins de vin de palmier. Deux hommes se tenant debout dirigent la barque, chacun avec une barre. L’un tire sa perche, tandis que son compagnon pousse la sienne au fond de l’eau. On construit sur ce modèle de grandes et de petites embarcations ; les plus vastes reçoivent une cargaison du poids de cinq mille talents. Lorsque en naviguant elles sont arrivées à Babylone et que les mariniers ont disposé du fret, ils vendent à l’encan les roseaux et la carcasse, puis ils chargent les peaux sur leurs ânes et s’en retournent en Arménie, car il est impossible de remonter le cours du fleuve à cause de sa rapidité. C’est pour cela qu’ils ne font point leurs bateaux en bois, mais en cuir. Lorsque les conducteurs des ânes sont de retour en Arménie, ils se remettent à construire leurs bateaux par le même procédé. »

Hérodote parle positivement de barques ; il ajoute que ces barques n’ont ni proue ni poupe, et qu’elles sont rondes comme des boucliers. Il décrit donc, à mon avis, un corps évidé semblable à un bateau, mais en différant, par sa forme circulaire. Afin de ne laisser à ses lecteurs aucun doute à ce sujet, l’auteur indique même que les côtés et les bordages sont faits en branches de saule, c’est-à-dire en bois flexible pouvant se courber avec facilité, et en roseaux, jouant dans ce système de construction le rôle de l’osier dans le clayonnage des corbeilles. La forme de l’embarcation est acquise au débat : Hérodote décrit une couffe semblable à celles qui tourbillonnent sous mes yeux et que représentaient sur leurs bas-reliefs, huit cents ans avant notre ère, les sculpteurs assyriens.

Couffe antique, d’après un bas-relief ninivite. —Dessin de P. Sellier, d’après une photographie

Il y a cependant une différence entre la couffe actuelle et la barque d’Hérodote : l’une est seulement enduite de bitume, l’autre est « couverte de peaux préparées ». Mais, de ce que ces peaux étaient enlevées dès l’arrivée des barques à destination et rapportées à leur lieu d’origine, faut-il conclure qu’Hérodote ait voulu dépeindre le kelek ? Je ne le crois pas. Le dernier des matelots grecs n’eût point employé le même mot pour désigner des peaux apprêtées et des outres gonflées d’air : il eût encore moins parlé de proue et de poupe à propos d’un radeau. Enfin conçoit-on un radeau de forme circulaire ? Comment assemblerait-on en ce cas les poutres et les pièces maîtresses, et dans quel but compliquerait-on à plaisir et sans profit une charpente qui doit par sa nature être fort simple et qu’il est si facile de rendre solide en la faisant sur plan rectangulaire ? En définitive, je crois qu’il faut s’en tenir à la description d’Hérodote sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. L’embarcation babylonienne était évidemment une couffe de plus ou moins grandes dimensions, habillée de peaux cousues ensemble, et qu’il était aisé de fixer sur la carcasse ou de détacher quand on voulait vendre les bois. La couffe des bas-reliefs ninivites, sur laquelle on voit se dessiner d’une manière très apparente de grands panneaux carrés, répond de tous points à cette description.

Mon premier essai de navigation en canot bagdadien a été des plus désagréables. À peine avions-nous rejoint nos bagages empilés au centre de la couffe, que nous nous sommes mis, à notre tour, à pirouetter avec tant de vitesse que je me suis crue un instant transformée en toupie hollandaise ; nous n’en avons pas moins atteint sans accident la rive du fleuve. Les rameurs se sont jetés à l’eau, ont tiré l’embarcation sur la terre ferme comme on le ferait d’une corbeille trop lourde, puis ils m’ont tendu la main : je suis sortie de mon panier et j’ai foulé pour la première fois le sol de la cité de Zobeïde et de Haroun al-Rachid. Le consul de France, prévenu de l’arrivée du bateau, avait envoyé un cawas à notre rencontre. Sur l’ordre de ce brave homme, de vigoureux hammals s’emparent des colis, et nous nous engageons à leur suite dans les vilaines rues du quartier chrétien.

Le poste de consul de France est confié à M. Péretié, fils de l’archéologue si connu auquel on doit la découverte du célèbre sarcophage d’Echmounasar et de tant d’autres trésors scientifiques. Notre représentant est entouré de sa femme, de ses enfants, et c’est avec un véritable bonheur que nous retrouvons, après tant de mois d’isolement, la vie de famille dans ce qu’elle a de plus intime et de plus charmant. Mme Péretié a tenu à me faire accepter la chambre de ses filles ; je serai donc ce soir en possession d’un lit. Cette bonne chance ne m’était pas échue depuis que j’ai quitté Téhéran, car je ne saurais, en toute justice, qualifier du nom de lit l’estrade de bois blanc et les bûches bien dignes d’un ascète mises à ma disposition par notre excellent ami le P. Pascal. Vais-je me prélasser ce soir sur ces matelas moelleux, dans ces draps fins et blancs !

En attendant cette heureuse fortune, les filles de Mme Péretié me servent de cicerone et me font visiter la maison.

L’hôtel du consulat, construit par des Bagdadiens et pour des Bagdadiens, reproduit fidèlement les dispositions générales de toutes les maisons de la ville.

Au milieu d’une rue fort étroite s’élève un grand mur sans autre ouverture qu’une porte fort basse. La baie est suivie d’un vestibule coudé servant de corps de garde aux cawas chargés de protéger, d’accompagner le consul et de faire ses commissions. Au delà de cette pièce on trouve une vaste cour, entourée des dépendances de la maison : cuisines, écurie, sellerie. Une porte pratiquée au centre de l’aile gauche donne accès dans une deuxième cour, autour de laquelle s’élève l’habitation proprement dite, avec ses balcons ajourés, ses fenêtres garnies de mosaïques de bois et de verre, et ses grandes tentes de coutil blanc et rouge destinées à arrêter les rayons du soleil encore vifs au milieu du jour.

Nous avons vu le plan : passons à la coupe transversale. Les chaleurs excessives de l’été, les froids rigoureux de l’hiver obligent à chaque saison les Bagdadiens à mettre leur installation en harmonie avec les variations atmosphériques, et les forcent par conséquent à construire leurs demeures de manière à résoudre quatre fois l’an ce difficile problème.

Toutes les habitations reposent sur des caves voûtées creusées à trois ou quatre mètres de profondeur. C’est au fond de ces souterrains, qui portent le nom de serdab et sont analogues au zirzamin de la Perse, que descendent au printemps toutes les familles riches. Elles y transportent non seulement les objets d’un usage quotidien, mais encore tous leurs meubles ; les bois eux-mêmes seraient dévorés par les mites et tomberaient en poussière si on les abandonnait pendant l’été dans les pièces du premier étage ou du rez-de-chaussée. Quand les fortes chaleurs se sont déclarées, on s’enferme au plus vite dans le serdab, ventilé par le badguird (cheminée d’aération), et l’on en sort le soir pour aller respirer sur les terrasses un air étouffant, car à Bagdad, contrairement à ce qui arrive en Perse, où les nuits sont toujours fraîches, la température s’abaisse à peine de quelques degrés après le coucher du soleil. La ville, morte tout le jour, semble revivre au crépuscule : les dames se réunissent et se visitent de terrasse à terrasse, passent la nuit à causer, à fumer et à savourer des cherbets (sorbets) ; mais, obligées, pour éviter les moustiques, de se priver de lumière, elles se condamnent pendant toute la saison chaude à une oisiveté des plus énervantes. À l’aurore chacun reprend le chemin de son serdab et y reste plongé pendant tout le jour dans une torpeur à laquelle les tempéraments les plus énergiques éprouvent la plus grande difficulté à échapper. Les froids venus, on regagne les appartements du premier étage et, bien qu’on entretienne des feux dans les cheminées, on grelotte avec d’autant plus de raison que l’on a été plus affaibli par les chaleurs.

Le sort des dames de Bagdad n’est guère plus enviable l’hiver que l’été : les rues, mal aérées, se transforment en cloaques de boue au milieu desquels il est difficile de s’aventurer avec des jupes européennes, et sont envahies par les immondices de toute nature que des tuyaux amènent dans des puisards à ciel ouvert creusés devant chaque maison. Quand les pluies sont abondantes, les réservoirs sont bientôt remplis d’eau, et à partir de ce moment les tuyaux s’égouttent directement sur le sol. Les hommes eux-mêmes ne sauraient sortir le soir sans se faire précéder de fanaux que les serviteurs soutiennent à vingt centimètres de terre. Je ne m’étonne plus si la peste se déclare en ville au cœur de la mauvaise saison, pour suspendre ses ravages dès les mois de mai ou de juin. À cette époque il fait en Mésopotamie une température si élevée que l’épidémie en meurt, ou en devient si paresseuse qu’il lui reste à peine le courage de vivre au fond de son serdab.

L’automne seul a été accordé aux malheureux habitants de Bagdad en dédommagement de la triste existence qui leur est faite durant les trois quarts de l’année. Le temps est encore très beau, il n’y a ni pluie ni orage ; les familles riches en profitent et vont planter leurs tentes dans les plaines de Ctésiphon et de Séleucie. La distraction la plus goûtée pendant ces mois de villégiature est la chasse au sanglier, chasse très émouvante, mais aussi fort périlleuse. Le maniement de la lance, seule arme avec laquelle on attaque la bête, la nature du terrain, percé comme un tamis par les mulots, occasionnent souvent aux Européens de terribles accidents. Les dames ne suivent pas, en général, ces steeple-chases dangereux et se contentent de tirer aux perdreaux ou aux oiseaux d’eau, toujours très nombreux sur les bords du Tigre.

Quel doit être le découragement des malheureux fonctionnaires condamnés à vivre dans ce pays, qu’ils ont été habitués à voir miroiter à travers le prisme magique des Mille et une Nuits !

15 décembre. – Les délices de Capoue m’ont empêchée de dormir : les oreillers de plume, les épais matelas, les draps fins et blancs ne sont plus faits pour moi. Je me bats avec les uns, je m’étouffe sur les autres, je les entraîne tous dans une mêlée générale : bref, j’ai passé une nuit abominable, et, si je n’avais craint les indiscrétions des serviteurs, j’aurais couru chercher mon lahaf dédaigné : ce vieux compagnon d’infortune ne dissimule à mes os aucune des inégalités du sol, mais j’en ai si bien pris l’habitude que, dès mon retour en France, je sacrifierai à mon couvre-pied les lits et leurs inutiles garnitures. À l’aube je descends dans la cour ; à peine m’ont-ils aperçue, que les cawas du consulat revêtent leurs brillants uniformes et s’apprêtent à me servir de guides. J’avais hâte de faire une première reconnaissance des rues et des places et de rechercher les traces de Zobeïde. Hélas ! elles sont bien profondément ensevelies sous l’épaisse couche de décombres et de ruines que les invasions et les sièges ont accumulés sur Bagdad.

Les auteurs occidentaux et orientaux ne s’accordent guère sur le sens étymologique du nom de la ville. D’après ceux-là, Bagdad signifierait « Donné par Dieu » ou « Présent de Bag » (vieille idole chaldéenne) ; si l’on en croyait au contraire les Arabes, Bagdad (Jardin de Bag) serait ainsi appelée en souvenir de Dad, sage ermite qui aurait vécu il y a de longs siècles dans un enclos planté par lui sur l’emplacement de la ville des califes ; à moins encore que Bagdad ne veuille dire simplement « jardin donné ».

Quoi qu’il en soit, la découverte d’un monument en briques sigillées au nom de Nabuchodonosor prouve qu’une ville s’élevait jadis sur la rive gauche du Tigre. Elle avait probablement disparu quand le calife Abou Djafar Abdallah el-Mansour, le deuxième monarque abbasside, jeta en l’an 145 de l’hégire les fondements de sa capitale.

El-Mansour, après avoir fait construire Bagdad, vint l’habiter et lui donna le surnom de Dar es-Salam (Séjour de la Paix). Jamais parrain ne fut plus mal inspiré en baptisant sa filleule, soit dit en passant.

En même temps que la ville s’élevait sur la rive gauche, la rive droite se peuplait de maisons et de jardins ; deux beaux ponts réunirent bientôt les deux berges du fleuve, assurent les chroniques ; Bagdad devint rapidement la riche et puissante métropole du monde musulman, le foyer d’une civilisation d’autant plus rayonnante que l’Europe, à cette époque, était plongée dans l’ignorance et la barbarie. Les descriptions laissées par les vieux auteurs arabes tiennent du merveilleux : les palais, les bains, les collèges, ne se comptaient plus ; la population était si dense que près d’un million de personnes assistèrent aux funérailles du célèbre docteur Ibn Hambal, chef de l’une des quatre grandes sectes orthodoxes. L’esprit des Bagdadiens était cependant mutin et querelleur ; trois califes abbassides durent fixer leur résidence à Samara, qu’ils avaient fait bâtir à dix lieues de leur capitale, afin de fuir une population trop remuante.

Les luttes intestines qui avaient ruiné Séleucie amenèrent la décadence de la puissance des califes. Les Bouides en 949, les Seljoucides en 1055, assiégèrent Bagdad et y entrèrent de vive force ; mais le « Séjour de la Paix » ne souffrit jamais autant de la guerre qu’en 1258 : pris par Houlagou, petit-fils de Djandjis-Khan, il fut livré aux hordes tartares et mogoles, et vit périr avec le dernier de ses califes plus de quatre-vingt mille personnes. Tombée au pouvoir de Tamerlan en 1392, Bagdad perdit à cette époque presque tous les édifices dont l’avaient dotée les Abbassides, et acquit, en revanche, une pyramide colossale élevée avec les crânes de ses enfants. En 1406, après la mort du conquérant, elle essaya de relever ses murailles, mais tomba tour à tour aux mains des dynasties des Moutons noirs, des Moutons blancs et de chah Ismaël le Sofi, qui venait de reconquérir l’Iran sur les usurpateurs mogols. Tour à tour aux Perses et aux Ottomans, elle devint enfin la capitale d’une province turque et fut gouvernée par des pachas jusqu’à l’époque où l’aga des janissaires révoltés la livra, en 1624, à Abbas le Grand.

L’émoi fut très vif à Constantinople quand on connut la perte de la seconde ville de l’empire ; à plusieurs reprises des troupes furent dirigées sur la Mésopotamie : toutes les tentatives demeurèrent infructueuses.

Ce fut à l’instigation d’un derviche que la guerre reçut une impulsion nouvelle.

Sultan Mourad faisait, un vendredi, la prière solennelle à la mosquée, quand un pèlerin demanda à lui parler. Le voyageur arrivait de Bagdad et frémissait encore à la pensée que la ville des califes était aux mains des Persans infidèles : « Tu te caches au fond de ton harem, indigne successeur du Prophète, pendant que des animaux impurs se vautrent dans ton héritage ! Sais-tu seulement que des Chiites détestés ont détruit le tombeau d’Abd el-Kader ? » Ému par cette violente apostrophe, le commandeur des croyants jura sur le Koran de reprendre la ville et de reconstruire le monument du saint docteur. Il tint parole, se mit en campagne l’année suivante, parut sous les murs de Bagdad dix-neuf jours après avoir quitté Scutari, disent ses panégyristes, et, après un siège des plus brillants, reçut la soumission de la place. Mais, le lendemain de la reddition, les habitants refusèrent d’évacuer leurs demeures avant midi, comme l’exigeait le vainqueur. Mourad, redoutant une trahison, ordonna à ses soldats d’entrer dans le « Séjour de la Paix » et d’en massacrer les défenseurs. Trente mille Chiites furent passés au fil de l’épée. À la suite de cet exploit sanguinaire un traité fut conclu : les Persans cédèrent aux Turcs tout le territoire de Bagdad et reçurent en retour la province d’Érivan.

Porte du Talism à Bagdad. — Dessin de Barclay, d’après une photographie

Les assiégeants envahirent la place par une porte qui est encore debout. Une inscription commémorative gravée au-dessus de ce témoin muet de la victoire de Mourad rappelle le triomphe des troupes ottomanes : « Le 24 décembre 1638, sultan Mourad est entré à Bagdad par la porte du Talism, après un siège de quarante jours. »

Tour du Talism. — Dessin de D. Lancelot, d’après une pho-tographie

La baie, illustre désormais, fut murée et n’a jamais été ouverte depuis cet événement. Elle desservait un superbe donjon construit en briques et relié à la courtine voisine au moyen d’un pont fortifié, que battaient deux tours flanquantes. Une belle frise, incrustée tout en haut de cet ouvrage défensif, porte une longue épigraphe faisant suite à un verset du Koran :

 

« Alors les fondations de la maison furent élevées par Ibrahim et Ismaïl.

« Seigneur, exauce nos prières, c’est toi qui entends et qui sais tout.

« Cette construction fut ordonnée par notre seigneur et maître l’imam Abou’l-Abbas Ahmed el-Nassir ed-din Allah, émir des croyants, à qui le monde entier doit obéissance ; l’esclave d’Allah, l’ornement de l’univers, la preuve de l’existence de Dieu, l’émir que le monde entier doit suivre et aider.

« Salut soit sur lui et sur ses aïeux purs et vertueux ! Que ses invocations guident toujours les croyants, sur le chemin du salut et de la justice, où ils doivent tous le suivre et l’aider !

« La tour a été terminée en l’année 628 (1230 de l’ère chrétienne).

« Que le salut de Dieu soit sur notre seigneur et prophète Mohammed, ainsi que sur sa bonne et pure famille ! »

 

Quelles singulières analogies existent entre la fortification musulmane du Moyen Âge et la fortification française de la même époque ! Il est impossible, en regardant la grande tour du Talism, de ne point la mettre en parallèle avec le donjon de Couci ; mêmes corbeaux destinés à supporter les hourds, mêmes baies servant de dégagement à ces ouvrages de charpente, mêmes meurtrières ouvertes sur toute la hauteur de la tour, mêmes escarpes et contrescarpes défendues par des chemises extérieures, mêmes plafonds nervés réunis par des voûtains ogivaux. Si ce n’était la substitution de l’ogive iranienne à l’ogive occidentale et des caractères arabes aux caractères gothiques, je me croirais au pied de l’enceinte d’une ville française du Moyen Âge.

Une seule différence existe entre les ouvrages militaires des musulmans et ceux des chrétiens, et elle est très frappante. Soit que le temps, sous le ciel de l’Orient, s’imprime sur les édifices en traits moins sévères que dans nos climats brumeux, soit que le caractère propre de l’architecture persane n’ait guère changé depuis huit cents ans, la tour du Talism, antérieure à des fortifications françaises similaires, garde un aspect de jeunesse qui pourrait la faire croire née d’avant-hier et bombardée d’hier, tandis que les remparts de Couci, de Carcassonne, d’Avignon, même après la restauration qu’on leur a fait subir, semblent d’une époque d’autant plus reculée que nos idées sur les formes architecturales et le mode de construction se sont modifiées profondément depuis le treizième siècle.

Tombeau de cheikh Omar. — Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie

Tout auprès et à l’intérieur des fortifications s’étend un cimetière immense, placé sous la protection du tombeau de cheikh Omar. Le monument funéraire est surmonté d’une toiture en forme d’éteignoir, ornée à l’extérieur de côtes saillantes dessinant les alvéoles qui tapissent l’intérieur de la voûte. En se dirigeant du côté de la ville, on longe ensuite une rue relativement belle, et l’on atteint ce célèbre tombeau d’Abd el-Kader que sultan Mourad fit serment de reconstruire quand il se décida, dans la mosquée de Stamboul, à conduire ses armées sous les murs de Bagdad.

Tombeau d’Àbd el-Kader. — Dessin de Barclay, d’après une photographie

Une coupole aplatie, percée d’une multitude de petites ouvertures, recouvre la mosquée. Je vois accolé à cette lourde masse un autre dôme, de forme plus élégante, revêtu de faïences colorées et traitées dans le style persan du temps des rois sofis. Il abrite la salle du tombeau.

La grande cour est entourée d’arcades, campements gratuits offerts aux voyageurs pauvres et aux derviches. Plus loin se trouve une médressè. Ces dernières constructions, comme les deux minarets élevés à l’entrée de l’enceinte, sont bâties depuis peu d’années.

À quelques pas du tombeau d’Abd el-Kader on me montre un autre monument funéraire ; sur notre droite, des minarets appartenant à la mosquée de cheikh Yousef ; à gauche, la porte de la masdjed Abd er-Rahman. J’en passe, et des plus saints, car il serait aussi long d’énumérer les édifices consacrés au culte qui se rencontrent ici dans chaque rue, que de compter les églises et les chapelles de Rome.

16 décembre. – J’aurais désiré mettre à profit nos pèlerinages aux mosquées et aux tombeaux, pour approfondir les subtilités qui distinguent les rites orthodoxes sunnites, mais l’extrême difficulté que j’éprouve à dire quelques mots d’arabe me rend ce travail très ardu, d’autant plus que mon interprète, en sa qualité de fidèle chiite, n’est guère porté à faciliter mes investigations.

Comme toutes les religions nouvelles, l’islamisme, à ses débuts, traversa une longue période de crise. Les textes n’étaient pas fixés, les traditions restaient incertaines, et le dogme devenu plus tard la pierre d’angle de la foi musulmane, l’origine sacrée du Koran, était discuté par les plus fervents disciples du Prophète. Au milieu de ce chaos religieux, les doctrines de Mahomet eussent peut-être succombé s’il n’était apparu successivement quatre docteurs qui donnèrent une version définitive de tous les textes sacrés et prouvèrent à leurs adeptes que le livre de la loi avait été dicté par Dieu lui-même : « Allah seul était capable de parler une langue aussi pure que l’arabe dans lequel est écrit le livre révélé ».

Le premier en date des docteurs de la loi musulmane, Abou Hanifa, naquit en Perse vers l’an 700 et vint de bonne heure s’établir à Bagdad. Ses disciples sont les Raloutches, les Afghans et les Turcs. Malik, le docteur de Médine (795), avait fait adopter ses doctrines par les Africains ; Ach-Chafî (820), qui descendait, comme Mahomet, de la tribu de Koraïch, vivait à Médine, tandis que Ibn Hambal (855), le docteur de Bagdad, recrutait ses partisans parmi les Arabes.

Bien que les chefs des sectes orthodoxes aient toujours été d’accord sur toutes les questions de dogme, et que les divergences qui existent entre leurs doctrines reposent seulement sur les diverses manières d’interpréter quelques textes religieux ou législatifs, leurs disciples se distinguent les uns des autres par l’esprit qui les anime. Les Hambaliles, les derniers venus au monde musulman, forment une secte sévère, puritaine, intolérante. Sous le règne des Abbassides ils révolutionnèrent Bagdad au nom de la religion, et suscitèrent de nombreuses insurrections. Véritables sectaires, leurs prêtres s’introduisaient dans les maisons, cassaient les vases contenant du vin, battaient les chanteurs, brisaient les instruments de musique et rossaient leurs coreligionnaires suspects de tiédeur. Les Hanafites, en revanche, ont hérité de leur maître un esprit large et libéral ; les Malékites et les Chafféites ont des opinions modérées.

Malgré le zèle et la foi de leurs défenseurs, les doctrines orthodoxes triomphèrent péniblement. Aux premiers temps de l’Islam les dissensions religieuses dégénérèrent même en combats. L’ardeur des partis était extrême, les luttes sanglantes ; Ibn Hambal, le dernier des docteurs, eut un bras cassé dans un de ces mouvements populaires.

Les questions religieuses paraissent aujourd’hui laisser l’esprit public fort en repos, mais pas un Sunnite, il est vrai, ne se refuse à confesser la céleste origine du Koran.

Les points de doctrine sur lesquels reposent les dernières hérésies musulmanes sont bien autrement délicats. La plus célèbre de toutes les sectes nouvelles, celle qui a causé le plus d’émoi dans l’Islam et occasionné les guerres civiles les plus graves, est connue sous le nom de wahabisme.

Son chef, Wahab, sorte de réformateur puritain, commença ses prédications en 1740. Le succès en fut prodigieux ; ses partisans s’enhardirent, prirent prétexte de la réforme religieuse pour engager une guerre civile, et, fidèles aux vieilles traditions de l’Islam, convertirent, le sabre en main, les paisibles habitants du Nedj. En 1785 ils osèrent s’attaquer aux caravanes de pèlerins qui se rendaient à la Kaaba ; quelques années plus tard ils s’emparèrent de la Mecque, de Médine, pillèrent Kerbéla, le sanctuaire chiite, et pendant dix ans défendirent aux musulmans, sous prétexte d’indignité, de pénétrer dans les lieux saints.

Ce fut un deuil public.

En 1813 le sultan s’émut enfin. Les fauteurs de l’hérésie furent chassés du Hedjaz par une armée égyptienne, et le gouvernement turc reconquit la pierre noire et la tombe du Prophète.

Les Wahabites, encore nombreux en Chaldée, y vivent très surveillés : non que leur doctrine soit bien damnable, mais parce qu’on redoute toujours de voir se renouveler un scandale pareil à celui qui attrista l’Islam au commencement de ce siècle.

Rien de pareil n’est à attendre des Persans, et cependant il n’est pas d’infidèle qui ne soit à Bagdad en meilleure situation que les sujets du chah. Ils y restent néanmoins, attirés par le voisinage de Nedjef et de Kerbéla où reposent leurs grands patrons Ali et Houssein, les légitimes et infortunés successeurs du Prophète, ou peut-être même afin de bénéficier du passage des innombrables caravanes venant de toutes les contrées chiites : caravanes de vivants se rendant aux tombeaux des imams, caravanes de morts en quête d’une dernière demeure en terre sanctifiée.

Bien que les quartiers de la rive gauche soient en communication directe avec la route de l’Iran, les Persans habitent presque tous la petite ville de Kâzhemeine, bâtie à près de six kilomètres de Bagdad gadim (l’ancienne), sur la rive droite du fleuve, autour du tombeau de l’imam Mouça.

Mosquée et rue à Bagdad. — Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie

Avant d’atteindre Kâzhemeine, où elles font généralement une station, les caravanes sont donc obligées de traverser toute la ville sunnite, et ce n’est point une des moindres occupations des gamins que de guetter leur arrivée, afin de jouer à de pauvres hères harassés de fatigue quelques tours de leur façon.

Mosquée d’Akhmet Khiaïa-sur le Meïdan. — Dessin de Bar-clay, d’après une photographie

Mieux que partout ailleurs on peut juger sur la place du Meïdan, la plus belle et la plus fréquentée de Bagdad et où s’élève la charmante mosquée d’Akhmet Khiaïa, de l’intensité de la haine qui divise les Sunnites et les Chiites.

Le Meïdan à Bagdad. — Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie

Quand débouche, de la porte d’Orient, un long convoi de Persans morts ou vivants, ceux-là ficelés dans des tapis et attachés par paquets de quatre, ceux-ci huchés sur les vastes poches qui contiennent tout leur mobilier de voyage, on voit des nuées d’enfants charger les retardataires en poussant des cris féroces, leur enlever soit une couverture mal attachée, soit une aiguière suspendue aux paquetages, soit un kalyan ou un pot à beurre, et s’enfuir à toutes, jambes, les uns au bazar, les autres dans la caserne qui occupe tout un côté du Meïdan.

Si les pèlerins sont des gens pratiques et ont eu le soin de ne rien laisser traîner sur les flancs de leur monture, les polissons, désappointés, se munissent de petits cailloux et les lancent dans les jambes des chevaux. Les malheureuses bêtes ripostent, détachent des ruades, et, à la grande joie des badauds, renversent à terre colis et cavaliers.

Les Chiites, bien entendu, doivent prendre leur mal en patience et ne pas se bercer du vain espoir d’obtenir justice ; se plaindre aux autorités ou aux gens de police serait peine perdue : ils s’exposeraient aux railleries des hommes, après avoir souffert des injures et des rapines des enfants.

17 décembre. – C’est aujourd’hui jour de fête. Dès l’aurore nous avons été réveillés par le joyeux carillon de l’église des Carmes et, peu après, nous nous sommes rendus à la messe, accompagnés du personnel catholique du consulat. L’église, grande, bien tenue, solidement construite, est desservie par une mission française établie depuis de longues années en Mésopotamie. Les Pères dirigent aussi une école très prospère installée dans des bâtiments qui viennent d’être terminés. Les élèves appartiennent à toutes les religions confessées à Bagdad, et paraissent, quelle que soit leur croyance, témoigner un grand respect à leurs maîtres. La plupart reçoivent une instruction élémentaire, mais étudient d’une manière fort sérieuse la langue française. Je ne me réjouirais pas outre mesure d’être saluée au bazar d’un : « Bonjour, Mossiou », au lieu d’un Goodmorning, Sir, ou d’un Salam, si je ne savais combien l’enseignement donné par les Carmes à plusieurs générations d’enfants contribue à rehausser le prestige dont la France jouit encore à Bagdad et à Mossoul, prestige bien atteint dans la majorité des pays que nous avons traversés au cours de nos lointaines pérégrinations.

Les Révérends Pères ont pour auxiliaires de leur œuvre morale et civilisatrice les Sœurs de Saint-Joseph. L’instruction donnée aux jeunes Turques est plus sommaire que celle des garçons ; elle consiste surtout en leçons de couture et de repassage, leçons bien précieuses, car filles pauvres et filles riches sont également incapables d’employer utilement les dix doigts que la nature a pourtant octroyés aux Orientales tout comme aux femmes d’Occident.

Les ressources de la communauté sont malheureusement aussi insuffisantes que les bâtiments sont exigus. Pendant la belle saison on réunit les enfants dans les cours, mais, quand viennent les pluies, les Sœurs sont obligées, faute de locaux, de renvoyer chez leurs parents une partie de leurs pensionnaires. Combien je me prends à regretter, en voyant tout le bien qu’on pourrait faire ici avec un peu d’argent, le superflu de tant d’œuvres d’une utilité quelquefois contestable !

Les Pères et les Sœurs se louent beaucoup de l’intelligence et des bons sentiments de leurs élèves, mais ils se désolent de ne pouvoir accueillir les tout jeunes enfants avant qu’ils aient pu subir l’influence délétère de leur famille.

Les pauvres Sœurs surtout ont une tâche bien ardue et parfois bien écœurante. Les petites marmottes confiées à leurs soins feraient rougir un régiment de dragons et témoignent, même par leurs jeux, que la vie, avec son cortège de joies et de misères, ne leur réservera aucune surprise.

La Sœur surveillante d’une classe de fillettes, dont la plus âgée avait à peine sept ans, fut appelée au parloir la semaine dernière, pendant la récréation. Quelle fut sa surprise de trouver, à son retour, toutes ses élèves fort affairées auprès d’une gamine à demi nue, qui poussait des cris de paon, tandis que les autres s’empressaient pour la secourir.

« Que faites-vous donc, mes enfants ? Que signifie cette mauvaise tenue ? »

Alors la fillette qui paraissait jouer, après la malade, le principal rôle, saisissant un bébé de porcelaine soigneusement pomponné :

« C’est fini, ma sœur : khanoum a bien souffert, mais elle vient de mettre au monde un beau garçon, que je suis heureuse de vous présenter. »

Essayez de faire un cours de jardinage et de parler de choux pommés à ces sages-femmes de sept ans !

Quelles louanges seraient à la hauteur du dévouement des pauvres religieuses qui viennent se heurter à tant de misères morales ? Elles arrivent de Beyrouth à Bagdad par le désert, voyagent pendant vingt-quatre jours à cheval, elles que les règles monastiques n’ont pourtant pas préparées à ces exercices équestres, passent les nuits sous les voûtes effondrées de caravansérails ouverts à tous les vents, et en définitive perdent toujours leur santé, et souvent la vie, dans ce rude apprentissage de la vie nomade.

La communauté de Bagdad possède cinq Sœurs. Deux d’entre elles sont arrivées ici dans un tel état d’épuisement, qu’elles n’ont jamais pu se rétablir et s’acclimater ; les trois autres élèvent cinq cents enfants, et on leur demande encore d’ouvrir un dispensaire.

Après l’office du dimanche, beaucoup de chrétiens et de chrétiennes profitent de ce qu’ils sont en grande toilette pour faire quelques visites. Le consul de France est naturellement au nombre des privilégiés. À peine étions-nous de retour de la messe que les réceptions ont commencé.

Dame chaldéenne de Bagdad. — Gravure de Thiriat, d’après une photographie Dame juive de Bagdad. — Gravure de Thiriat, d’après une photographie

Les hommes étaient introduits dans le cabinet officiel, les dames entraient chez Mme Péretié. Toutes portent, quand elles sortent, de grands izzas de soie lamée d’or ou d’argent qui les enveloppent de la tête aux pieds et leur donneraient grande tournure si elles consentaient à ne pas exhiber leur toilette d’apparat. Les jeunes femmes se coiffent d’une toque ornée de broderies et d’un gros gland ; le long des joues pendent de lourdes nattes attachées sans malice à la coiffure ; les matrones recouvrent la toque d’un petit foulard tombant en pointe sur le front. Mères et filles ont de longues jupes de soie sans caractère, des vestes de velours ou de brocart ouvertes sur une chemise de gaze surchargée de massives broderies d’or, et sont parées de bijoux à faire envie à Notre-Dame del Pilar : colliers, broches, ceintures, ferronnières, boucles d’oreilles si pesantes qu’il faut les accrocher à la toque à côté des nattes de cheveux, bracelets, bagues accumulées sur les doigts jusqu’à la dernière phalange, font l’orgueil et la joie des opulentes citoyennes de Bagdad.

Que dirai-je de la beauté des Chaldéennes ? Hélas ! comme celle des chrétiennes, des musulmanes ou des israélites, elle a un cruel ennemi : il n’est pas venu aujourd’hui une seule femme dont le visage ne parût avoir été aspergé d’acide sulfurique. Les amoureux déçus, je me hâte de le proclamer, restent étrangers à ces ravages, dus à une maladie spéciale : le bouton de Bagdad ou d’Alep.

Le bouton apparaît d’abord sous la forme d’un point blanc, dur et de la grosseur d’une tête d’épingle. Il reste ainsi pendant trois mois, puis rougit, gonfle, suppure et se recouvre enfin d’une croûte épaisse qui laisse à nu, en se détachant, la chair corrodée et mangée comme par un chancre. Le bouton, lorsqu’il est seul, est mâle ; s’il s’étend et se divise en nombreuses pustules, il est désigné sous le nom de « bouton femelle », galant qualificatif !

Tous les habitants de Bagdad, y compris les chats et les chiens, portent les traces indélébiles de ce vilain mal. Les étrangers prennent eux-mêmes plus ou moins vite le germe de la maladie : les uns passent plusieurs années sans en être atteints, les autres voient le fatal point blanc apparaître dès le lendemain de leur arrivée. On a d’ailleurs fait la remarque que, si les indigènes ont la face ravagée, les Européens atteints le sont généralement à la surface du corps.

Il n’existe pas encore de remède préventif ou curatif contre le bouton de Bagdad. Quelques médecins anglais avaient eu l’espoir de le faire avorter par des cautérisations, mais à ce traitement ont succédé des plaies de si mauvaise nature qu’ils recommandent aujourd’hui de laisser le bouton se développer tout à son aise. C’est encore le meilleur moyen d’avoir des cicatrices peu apparentes. Les émollients, que sont toujours tentés de mettre les Européens, ramollissent la peau et agrandissent les plaies, au point qu’on peut y loger une pièce de cinq francs en argent ; les emplâtres violents préconisés à Bagdad pour faire tomber les croûtes creusent les chairs et leur laissent longtemps une teinte violacée.

Les traces du bouton de Bagdad sont surtout désagréables à des yeux européens ; ici, tous les visages étant plus ou moins déparés, on estime que les coutures laissées par ce vilain mal n’ont jamais gâté un joli visage.

La réception terminée, nous nous sommes mis à table.

On a beaucoup causé de Mossoul, des ruines de Khorsabad et de Kouioundjik. Marcel serait bien désireux d’aller en Assyrie, mais le Père prieur des Carmes de Mossoul, récemment arrivé au consulat, l’a détourné de ce projet. Les fouilles sont depuis longtemps interrompues, les palais ensevelis sous les sables du désert. Si l’on veut jamais revoir dans leur ensemble les demeures des Sargon et des Sennachérib, il faudra les exhumer à nouveau. Telle n’est pas notre intention.

CHAPITRE XXXIII

Les Turcs. – Les causes de leur dégénérescence physique et morale. – Procédés administratifs des fonctionnaires turcs. – Le tramway de Kâzhemeine. – Le tombeau de l’imam Mouça. – Un voyageur que son bagage n’embarrasse guère.

18 décembre. – Pendant mon séjour en Perse je n’ai cessé de maugréer contre l’administration et les mœurs locales, tout en reconnaissant d’ailleurs la haute portée intellectuelle et le génie artistique des Iraniens. « Allah, en créant les Osmanlis, a voulu me faire regretter les Persans », me disait hier Marcel : « depuis le jour où j’ai mis le pied en Turquie, il me semble que j’aie été transporté du paradis en enfer ». Et pourtant les habiles politiques de l’Europe se sont bercés de l’idée qu’en imposant nos institutions aux Orientaux on leur inculquerait en même temps notre civilisation. Il ne me reste plus d’illusion à ce sujet ; les machines administratives de l’Occident sont bien trop compliquées pour qu’on puisse en isoler quelques rouages et les confier à des mains inexpérimentées. Ce n’est pas en s’efforçant de calquer, en tout ou en partie, les coutumes européennes, que les peuples musulmans progresseront, mais en suivant l’esprit de perfectionnement et les méthodes politiques caractéristiques des grandes nations de l’Orient. Combien je préfère à la Turquie de la réforme la vieille Perse avec ses satrapes et sa féodalité ! Tandis que l’autorité du sultan est méconnue et bafouée ; tandis que les procureurs généraux, leurs substituts et leurs zaptiés (gendarmes) sont impuissants à protéger la vie et les biens des étrangers, l’existence et la fortune des plus fidèles rayas : la Perse, avec ses institutions immuables, reste attachée à des gouverneurs assez puissants et assez respectés pour assurer, sans tribunaux et sans gendarmes, la sécurité matérielle et la bonne police du pays.

Je suis obligée de convenir que l’antipathie de mon mari pour la Turquie officielle n’est pas toute de sentiment ; ce n’est pas au Caire d’ailleurs, ce n’est pas à Constantinople ou dans les villes du littoral de la Méditerranée, caravansérails cosmopolites où affluent les Levantins et les Européens, que l’on peut apprécier la valeur de la régénération de la Turquie sous l’influence des idées occidentales.

La crainte de la France et de l’Angleterre, un certain vernis que l’Oriental prend facilement au contact des Occidentaux, donnent au monde officiel, en partie composé de fils d’Arméniens, de Grecs ou de Syriens convertis à l’islamisme, une souplesse féline qui trompe les plus habiles.

Si l’on veut étudier l’administration turque dans toute sa beauté, il faut aller loin de l’Europe, loin des regards chrétiens, il faut venir à Bagdad par exemple, cette deuxième capitale de l’empire, et suivre dans ses rapports avec la population cette armée de concussionnaires éhontés qui constitue le corps des fonctionnaires turcs.

Un banquier chaldéen a fait faillite à Mossoul en 1880. Au nombre des gens atteints par ce désastre se trouvait un employé de la douane, qui avait trouvé moyen d’économiser, sur de maigres appointements irrégulièrement payés, plus de six cent mille francs. Ce chiffre n’a rien d’exagéré, quand on songe qu’un modeste administrateur, avec la complicité de ses chefs, est parvenu à bâtir, brûler, reconstruire et incendier à nouveau un monument public dont on n’avait même pas creusé les fondations.

Les autorités militaires se sont piquées d’honneur et ont surenchéri sur cet exploit. Dernièrement les généraux ont laissé écraser dans une embuscade un corps d’armée qui n’avait jamais quitté Bagdad.

Cette fausse défaite a été imaginée pour apurer une comptabilité défectueuse, couvrir des ventes clandestines d’armes et de munitions de guerre, et le renvoi de trop nombreux soldats indûment portés sur les états de solde.

Les gouverneurs, dont on a admiré à Stamboul les idées progressistes, les chefs religieux, dont on respecte la sainteté, épousent les filles des cheikhs rebelles, préviennent leurs beaux-pères des mouvements de l’armée ou du départ des grandes caravanes, et leur permettent ainsi d’échapper aux troupes dirigées contre eux et de piller sans danger les voyageurs. Telle est la source de la scandaleuse fortune des Khamavend. La tribu ne compte pas plus de deux cents familles et brave depuis plus de cinquante ans, grâce à la complicité intéressée des hauts fonctionnaires, toutes les forces du sultan.

L’officier qui a retenu de son passage dans nos écoles militaires la fière devise inscrite sur le drapeau de l’armée française, et ne laisse passer aucune occasion de se targuer de ses sentiments patriotiques et généreux, fomente chez les Chamars une révolte qui lui permettra de diriger contre les Arabes une expédition militaire où mourront par centaines les soldats confiés à ses soins, mais d’où il retirera honneur et fortune.

Tels sont les Turcs de la nouvelle école : ils ont tous les défauts de leurs prédécesseurs et n’en ont pas la franchise : en revêtant l’habit et le pantalon de la réforme, ils sont devenus faux et hypocrites. Gardez-vous de vous fier à ces aimables convives qui partagent avec vous les meilleurs vins de France, et dégustent, en raillant Mahomet et le Koran, la viande de porc ou la cuisine impure des Francs : ils seraient les premiers à massacrer les Européens s’ils se croyaient sûrs de l’impunité, car, s’il est un sentiment vivace chez les musulmans, et chez les Turcs en particulier, c’est le fanatisme religieux, qui se réduit aujourd’hui à la haine du chrétien. Le Turc nous hait de toute la force de son âme : il nous hait parce que nous sommes les représentants de ces infidèles dont on lui apprend à redouter jusqu’au contact ; il nous hait parce que nous reprenons possession des terres d’où ses ancêtres nous ont autrefois chassés ; il nous hait parce que, malgré les préjugés et l’éducation, il reconnaît dans ce chrétien méprisable, dans ce chien fils de chien, son supérieur et son maître.

Les causes qui tendent à précipiter la désorganisation de l’empire Ottoman sont d’autant plus graves que la victime est atteinte aux sources de la vie sociale par la pratique de la polygamie et la croyance au dogme de la prédestination, causes de dégénérescence que tempère, jusqu’à un certain point, chez les Chiites, l’admission du libre arbitre.

À la polygamie les Turcs sont redevables de la perte de toute notion de morale publique.

Le Koran, par exemple, ordonne au mari de loger chacune de ses épouses légitimes dans une maison isolée et de les traiter toutes avec une égalité parfaite.

Ces installations multiples, les exigences chaque jour renouvelées de femmes naturellement jalouses et haineuses, amènent le chef de famille à entretenir un état de maison fort au-dessus de sa position sociale, et le forcent à gaspiller sa fortune en vaines dépenses. Quand les revenus ne suffisent plus, quand les Arméniens et les Juifs restent sourds à ses appels, le mari, se sentant ruiné et à bout de ressources, a recours aux « bénéfices ».

Comment résisterait-il à la tentation et à l’entraînement général ?

Les ministres, les gouverneurs, les chefs de la religion lui donnent l’exemple et dépouillent sans pudeur les particuliers. Les collecteurs d’impôts, les officiers, les chefs de village tripotent à l’envi les fonds dont ils ont le maniement ; les intendants et les domestiques trompent leurs maîtres ; le négociant dupe le client, et le client à son tour est bien malavisé s’il ne se venge pas de ses exploiteurs. Cette situation est d’autant plus grave que, suivant une expression énergique de mon mari, les femmes dans le harem sont devenues, comme les chevaux à l’écurie, des objets de vaine ostentation, et que leur nombre n’est plus en rapport avec les fantaisies amoureuses du maître, mais avec son orgueil et le rang qu’il aspire à occuper.

Les conséquences de la croyance à la prédestination ne sont pas moins funestes que l’autorisation accordée à un seul homme de prendre plusieurs femmes.

Le fatalisme vient au secours de l’incurable paresse des Turcs sunnites et leur fournit un prétexte à tout laisser péricliter. Dans quel but combattrait-on un fléau, une épidémie ? À quoi servirait de prendre corps à corps la mauvaise fortune ? « L’homme n’a-t-il pas son oiseau (sa destinée) attaché autour du cou ? »

L’esprit ne se soumet pas volontiers à ce dogme, et les musulmans les plus fervents protestent, sans en avoir conscience, contre cette loi terrible, en introduisant dans la fatalité une sorte de limite d’élasticité. De même qu’un morceau de fer, à la suite d’une traction trop énergique, perd tout ou partie de sa force, de même le dogme de la prédestination ne résiste pas à une trop dure épreuve et éclate en maints endroits. Ainsi, à Constantinople, il existe des pompes manœuvrées par des pompiers qui s’évertuent à éteindre les incendies et ne s’en remettent plus au ciel de ce soin. Les ulémas de Stamboul eux-mêmes ont décidé que lorsque, en temps d’épidémie, le nombre des décès dépassait le chiffre de cinq cents, un musulman ne commettait pas une faute en quittant la ville pour échapper au fléau. Néanmoins le principe subsiste, et avec le principe ses conséquences funestes : l’insouciance et l’incurie.

Cette tendance à ne voir dans l’histoire de l’humanité que la réalisation des prévisions inscrites de toute éternité sur le grand-livre divin, jointe à l’instinct commun à toutes les races guerrières, a fini par faire des Sunnites les plus funestes des sectaires.

Aussi, dans tous les pays où Turcs et Arabes ont posé les pieds, la fertilité de la terre semble s’être tarie à leur contact.

Que sont devenues entre les mains des sectateurs de l’Islam les riches alluvions du Tigre et de l’Euphrate ? Elles sont recouvertes de marais immenses, foyers de peste et de fièvre, dont nous subissons tout les premiers les funestes influences. Les terres, riches en humus, ne peuvent être mises en culture faute d’eau bien distribuée, et restent stériles. Le sang des races primitives n’a pas été modifié, mais il s’est appauvri sous l’influence de la polygamie, tandis que le nombre des habitants a diminué en raison directe des superficies de terres laissées en jachère.

Je me prends à philosopher aujourd’hui plus que de raison. Il faut en accuser Mahomet et ses disciples : depuis mon entrée en Chaldée je vois si bien à chaque pas et à chaque heure combien la plaie est profonde, que mon esprit, obsédé de la même idée, rapproche sans cesse de la richesse et de la gloire évanouies des âges babyloniens la pauvreté et la décrépitude actuelles.

Comment oublier, en parcourant les environs de Bagdad transformés en déserts, les terres où le blé rendait trois cents pour un, où la feuille du froment et celle de l’orge avaient quatre doigts de large, ces champs où les récoltes de maïs et de sésame étaient si plantureuses qu’Hérodote se refuse à donner la hauteur de leur tige, tant il redoute d’être taxé d’exagération. Est-ce ma faute si je ne puis sortir du consulat sans qu’un incident vienne me rappeler la profonde incurie dans laquelle est plongée la Turquie d’Asie ? En passant à Bassorah, j’ai visité une frégate qui, à la suite d’une détérioration survenue à son hélice, a été abandonnée et s’enfonce dans la vase avec les nombreux millions qu’elle représente sans que personne songe à apporter remède à un mal bien aisément curable. Aujourd’hui encore nous avons pris sur la rive droite un tramway qui, sur la foi des traités, devrait nous conduire à Kâzhemeine en un quart d’heure ou vingt minutes : à moitié chemin le cocher, un flegmatique Oriental, est venu nous prier de mettre pied à terre.

La voie, qui décrit en ce point une courbe fort brusque, s’est tellement affaissée que la voiture serait projetée sur la route si elle continuait à avancer. Cet état de choses dure depuis dix-huit mois. Croirait-on que pendant un an et demi les prétendus ingénieurs turcs ont eu le courage de contempler impassibles la ruine du matériel confié à leurs soins ? La compagnie a installé auprès de la courbe un poste de harnais (portefaix) ; quand on a atteint l’endroit fatal, les voyageurs descendent, et les ouvriers traînent péniblement le véhicule sur les rails. Comme la distance totale entre Kâzhemeine et Bagdad n’excède pas une lieue, et que l’on emploie un quart d’heure à remettre la voiture en état de continuer la route, les voyageurs désertent le tramway et reprennent l’habitude d’effectuer le voyage à pied. En deux heures de travail on riperait la voie et on relèverait les rails.

La répulsion instinctive des Turcs pour toutes les manifestations du génie occidental n’empêche pas les Bagdadiens de tirer beaucoup plus de vanité de leur tramway que ne se sont jamais enorgueillis les Français du percement de l’isthme de Suez, ou les Américains de l’exécution du chemin de fer de New-York à San-Francisco. Cette voie, à peine longue de six kilomètres, a été établie pendant le court passage de Midhat pacha au gouvernement de la Mésopotamie. Jamais gouverneur ne projeta d’aussi brillantes réformes, jamais envoyé de la cour de Stamboul ne laissa en Asie un nom plus populaire. Midhat pacha, doué d’une intelligence très vive, avait l’intuition de la bonne administration sans en avoir le sens pratique. En décrétant la construction d’un tramway entre Bagdad et Kâzhemeine, son unique souci était de doter la capitale du vilayet d’une voie absolument droite.

L’ingénieur chargé d’étudier le projet eut toutes les peines du monde à lui faire entendre que, le Tigre décrivant entre les deux villes des courbes très brusques, la ligne devait suivre les grandes sinuosités de la rive, sous peine de passer au milieu du fleuve. Il se rendit enfin ; mais la crainte d’entreprendre un travail que n’auraient pu solder tous les revenus de la province l’empêcha seule de persister dans son désir et de faire jeter, comme il l’avait ordonné tout d’abord, un pont en long sur le Tigre. Allah lui avait-il fait pressentir les inconvénients des courbes mal entretenues et montré en songe les voitures remorquées à bras par les harnais ?

Le tramway est donc établi sur la rive gauche, tout auprès d’un sentier poudreux, où circulent une multitude de marchands et de femmes. Les voyageurs vont et viennent entre les deux villes, chevauchant de petits ânes qui foulent de leurs pieds indifférents les lisières de champs de blé, mal défendus par des bordures de palmiers et d’orangers en pleine floraison. L’éclat de la verdure, les parfums capiteux répandus dans l’atmosphère me grisaient déjà. À quel malencontreux sentiment ai-je donc obéi en changeant de banquette ? Le charme a été aussitôt rompu. Au delà d’une mince zone cultivée j’ai aperçu une terre indéfiniment stérile, dont les rares ondulations sont dues aux berges ruinées de canaux antiques. L’aspect du pays est d’autant plus attristant qu’il contraste d’une façon brutale avec la beauté des cultures irriguées.

Dès la sortie de Bagdad j’avais vu au-dessus des palmiers de Kâzhemeine les flèches étincelantes des quatre minarets élevés autour du tombeau de l’imam Mouça ; en me rapprochant, je distingue entre les découpures du feuillage deux belles coupoles rappelant par leur forme et leur revêtement d’or martelé le dôme de Koum élevé à la mémoire de Fatma, mais en vain je me huche auprès du conducteur : les murs d’enceinte bâtis autour de la ville dissimulent à mes regards le corps de l’édifice.

Nous débarquons devant la porte de Kâzhemeine. Le cawas notre guide nous invite, en criant d’autant plus fort que nous comprenons moins son mauvais turc, à nous installer sur les bancs d’un gaoua khanè situé tout auprès de la station, et nous engage d’un air fort aimable à attendre en ce lieu le départ du tramway, qui ne reviendra pas à Bagdad avant deux heures. Le brave homme s’imagine, sans doute, que la satisfaction de faire cinq ou six kilomètres dans une voiture cahotante et, pour varier nos plaisirs, de nous percher au retour sur l’impériale du même véhicule, est l’unique but de notre promenade ? Le cawas se moquerait-il des hôtes de son maître ? Il ferait beau voir ! En route et visitons tout d’abord la mosquée.

Des gestes expressifs expliquent mes intentions à notre guide ; il riposte en entremêlant sa pantomime d’interjections effarées, et se décide enfin à abandonner son banc et à emboîter le pas.

Des rues relativement propres, si on les compare à celles de Bagdad, des bazars tous aux mains de Persans, Chiites comme la population de Kâzhemeine, nous mènent à une place encombrée de montagnes de légumes. Sur trois faces sont disposés des étalages de comestibles ; la quatrième est occupée par la porte de la mosquée. Cette baie donne passage, au moment où nous arrivons, à une nombreuse escouade d’ouvriers. Je franchis les tas de choux, de raves, de pastèques amoncelés sur le sol, et je marche fièrement vers l’édifice, persuadée que je vais y pénétrer sans plus de difficulté que dans tous les autres sanctuaires de Bagdad.

Ali, Houssein, Hassan ! quelle erreur était la mienne ! À peine les maraîchers ont-ils compris mon intention, qu’avec une touchante unanimité ils abandonnent leurs légumes et me barrent le passage à l’instant où je vais franchir le seuil de la porte. « L’entrée du tombeau de l’imam Mouça est interdite aux chrétiens : éloignez-vous ! » hurlent à l’envi les marchands de choux et de pastèques sur un ton impératif, mais encore à peu près poli. Cependant la foule grossit à vue d’œil, elle se rue sur le cawas, lui reproche en termes amers de nous avoir amenés, le presse, le bouscule, le bombarde d’injures dont je démêle plus facilement l’esprit que le sens.

Furieux, notre homme cherche à se dégager et à tirer son sabre du fourreau. L’affaire devient grave ; s’il y a une goutte de sang répandu, nous allons être assommés tous les trois. Marcel se précipite dans la mêlée, saisit le cawas par le bras et, malgré sa résistance, l’oblige à nous suivre, tout en lui permettant de lancer des ruades savantes et de riposter aux horions que cherchent encore à lui appliquer ses chers coreligionnaires.

À quelques coups de poing près, cette aventure me rappelle notre première expédition contre l’imamzaddè Djaffari d’Ispahan.

« Qu’allons-nous faire ? me dit Marcel : tentons-nous un nouvel assaut ?

— Gardons-nous-en bien et rentrons tranquillement au logis. Les Turcs, fort malveillants à l’égard des Européens, refuseraient de nous donner une escorte suffisante pour nous conduire sans danger au cœur d’une mosquée chiite ; quant aux Persans, ils sont si jaloux de leurs privilèges religieux, les seuls qu’ils aient conservés dans ce pays soumis autrefois à leur domination, qu’ils se retrancheraient derrière des remparts théologiques dont il faut renoncer à faire le siège. »

Nous serions peut-être arrivés à un meilleur résultat si nous nous étions présentés seuls devant le tombeau de l’imam Mouça, ou si nous avions eu la prudence de réclamer aux chefs religieux la permission de visiter l’édifice, en basant notre demande sur les sourates du Koran commentées en Perse à notre intention ; mais, en l’état actuel, la partie est perdue sans espoir de revanche.

La situation des Européens, à quelque nationalité qu’ils appartiennent, est en ce moment-ci très précaire dans la Turquie d’Asie. Un chrétien est-il molesté, maltraité, assassiné : les plaintes de son consul restent sans effet, et l’on n’arrête jamais le coupable ; si le prévenu est livré à la justice par la victime ou par sa famille, les juges l’acquittent, le code Napoléon à la main. Les Anglais eux-mêmes, toujours si fiers et si respectés en Orient, sont insultés tous les jours et ne peuvent avoir raison de l’inertie de l’administration ottomane.

Dernièrement encore, un mécanicien qui arrivait de Newhaven a été poignardé en plein jour. Le consul anglais a fait connaître le nom de l’assassin et a désigné les témoins du crime. Peine perdue : le coupable, un Turc naturellement, vaque à ses affaires ; il n’a jamais été question de l’arrêter, moins encore de le mettre en accusation.

Le sage doit tirer de semblables aventures de prudents enseignements : aussi bien, sans faire parade d’un héroïsme hors de saison, moi en tête, Marcel au centre, tirant le cawas qui forme une arrière-garde bien récalcitrante, nous avons battu en retraite et gagné une ruelle étroite, non sans recevoir à travers les jambes quelques raves heureusement pourries. Pendant la mêlée je n’ai pas perdu mon temps et, laissant à mon mari le soin de parlementer à coups de poing avec la foule, j’ai jeté à travers la porte restée ouverte un rapide coup d’œil sur l’édifice. Au fond d’une vaste cour se présente la façade principale. Elle est revêtue de briques émaillées et précédée d’un porche soutenu par de grêles colonnes ornées de miroirs à facettes. Cet ensemble rappellerait assez exactement à mon souvenir le pavillon des Tcheel-Soutoun, si le monument n’était surmonté des deux coupoles d’or qui recouvrent les tombeaux du septième et du douzième imam. Des angles de la construction s’élancent, insigne distinction réservée aux sanctuaires les plus en honneur, quatre grands minarets de faïence, dorés à leur partie supérieure et pourvus de ces balustrades ajourées derrière lesquelles les mollahs appellent à la prière les fidèles croyants. Tout auprès des dômes sont placées des tourelles en forme d’échauguette. En continuant notre promenade devenue désormais très paisible, nous avons fait le tour des murs de clôture et, à travers les ais mal joints des portes de dégagement, nous avons constaté que l’édifice comprenait, outre le sanctuaire et la masdjed proprement dite, une médressè, des caravansérails et des bains appropriés aux besoins des fidèles et des voyageurs fatigués.

La mosquée primitive de Kâzhemeine remontait aux premiers temps de l’Islam ; celle que la piété des Chiites vient de lui substituer est à peine achevée et fait plus d’honneur au goût architectural des Persans qu’à l’énergie des mortiers iraniens. Les plâtres ne sont pas encore séchés, le gros œuvre des parties secondaires de l’édifice n’est pas terminé, et déjà quelques-unes des briques bronzées formant le merveilleux revêtement des coupoles se sont détachées en laissant apparaître sur l’un des dômes ces taches de lèpre qui signalent les monuments menacés d’une ruine prochaine.

Bon gré mal gré, il a bien fallu, après avoir fait le tour de l’enceinte, attendre au café le départ du tramway et supporter gaiement les lazzi d’une troupe de gamins attirés par notre piteux retour. Deux tasses de moka, quelques cherbets, trois ou quatre narguilés, ont fait oublier au cawas les contusions que lui ont values son tarbouch rouge, sa qualité de Sunnite et le plaisir de nous escorter.

Enfin la voiture est prête. Le conducteur exécute le dernier voyage de la journée, et il a une telle hâte de retourner auprès de ses femmes, que, sans souci du lourd véhicule qui bondit au risque de ne point retomber sur les rails, il lance ses chevaux au triple galop. Les vitres des fenêtres ne se casseront pas, car il reste à peine les traces du mastic qui les maintenait jadis ; mais chrétiens, juifs et musulmans sautent comme des poissons vivants jetés dans une poêle à frire. Le déraillement nous donne l’occasion de reprendre haleine ; le mauvais passage franchi, l’allure devient encore plus rapide ; les femmes poussent des cris d’effroi, le conducteur fouette à tour de bras les chevaux confiés à ses soins paternels, franchit, pareil à une trombe, les murs de Bagdad gadim et continue à galoper à travers les rues. L’une des plus étroites est encombrée par une caravane de petits ânes chargés chacun d’un poisson énorme posé sur leur dos tête de ci, queue de là.

Caravane chargée de poissons de Tobie. — Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

Ces gigantesques habitants du Tigre, connus en Mésopotamie sous le nom de « poissons de Tobie », n’ont point hérité de leur ancêtre biblique le privilège de guérir la cécité, les nombreux aveugles de Bagdad en témoignent ; ils sont néanmoins une précieuse ressource pour les pauvres gens, heureux, faute d’un fiel médicinal, de trouver dans les flancs de leur poisson favori une chair très abondante et par conséquent à très bon marché. Je laisse à penser si notre impétueuse arrivée trouble la caravane. Les ânes, épouvantés, prennent la fuite ; les poissons, fort empêchés d’avoir une opinion, se traînent dans la poussière ; les pêcheurs vomissent des malédictions, le cocher riposte : la petite fête est complète.

Combien je regrette de n’avoir pu cueillir au vol la fusillade d’injures qu’ont échangée les belligérants ! Désormais j’eusse été à même d’entretenir avec les Turcs une conversation suivie.

Une rue de Bagdad. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

Le dernier voyage entre Kâzhemeine et Bagdad s’exécute tous les jours, paraît-il, dans les mêmes conditions et alimente de jambes et de bras à raccommoder les officines des rebouteurs de l’endroit. Mais qui songerait à se plaindre des conducteurs ? Ils ne sauraient être responsables de la casse : s’il y a dommage, c’est que telle était la volonté d’Allah.

En résumé, nous sommes revenus au consulat plus riches qu’au départ : le cawas, tatoué de meurtrissures aux couleurs variées, rapporte un œil en marmelade ; quant à moi, j’ai hérité pendant la voltige du tramway le contenu d’un pot de mélasse qu’un de mes voisins tenait pieusement embrassé et qu’il est venu, à son grand regret, déverser dans mon gilet.

Tombeau de l’imam Mouçâ à Kâzhemeine. – Dessin de Bar-clay, d’après une photographie.

Ma mésaventure ne sera pas aussi complète que je l’avais redouté. M. Mougel, l’ingénieur du vilayet, auquel je l’ai narrée tout au long, doit m’envoyer une superbe photographie de la mosquée de l’imam Mouça. En sa qualité de chrétien, il n’aurait jamais pu, assure-t-il, fouler les dalles du sanctuaire si les Chiites n’avaient eu besoin de son concours, il y a quelques mois, pour faire placer une horloge à l’intérieur de l’édifice. Grâce à cette circonstance, il a pu installer son appareil sur la terrasse d’une maison voisine de la mosquée et prendre sans difficulté quelques vues extérieures du sanctuaire.

Assis autour d’un bon feu, nous avons, comme de coutume, passé en famille la fin de la journée.

Fille de consul, femme de consul, Mme Peretié a déjà vu bien des voyageurs, et nous a tracé, d’une main aussi délicate que légère, les amusants portraits de tous les Juifs errants qu’elle a connus.

« Avez-vous jamais rencontré M… ? Je ne vous dirai pas son nom, je préfère vous laisser le plaisir de le deviner. Qu’il vous suffise de savoir que mon héros a exploré l’Abyssinie et les Indes. Y êtes-vous ? Quel homme d’esprit ! Quel érudit original et charmant ! Il avait quinze cents francs de rente et ne savait comment gaspiller ses revenus royaux.

« Dès son arrivée à Bagdad, l’ami du négus Théodoros avait témoigné le désir d’aller visiter les ruines de Babylone. Une expédition fut rapidement organisée, et, au bout de huit jours, les voyageurs rentraient au consulat suants, haletants, couverts de poussière, ainsi qu’il convient à des cavaliers qui ont fait trois étapes à cheval dans les plaines de la Chaldée. Chacun à l’envi se précipitait vers sa chambre, désireux de changer de linge et de revêtir des habits frais. Seul M…, assis dans un fauteuil du salon, s’occupait à me narrer tous les incidents de l’excursion.

« Supposant que mon hôte restait auprès de moi par politesse, je m’évertuais à lui faire comprendre qu’il était libre de se retirer, et cela avec d’autant plus d’insistance qu’il paraissait avoir recueilli double ration de poussière et de sueur sur les chemins de la Mésopotamie.

« — Je crains, lui dis-je enfin, pour couper court à la conversation, qu’on n’ait oublié de « mettre à votre disposition les objets de toilette qui vous sont nécessaires. Je vais m’assurer « que vous avez du savon…

« — Merci mille fois, je ne me raserai pas aujourd’hui, et d’ailleurs, à l’exemple du sage, « j’ai l’habitude de porter sur moi tous les outils et ingrédients que nécessite cette opération », interrompit mon Abyssin en sortant de sa poche un canif ébréché et un morceau de savon rouge. « J’ai fait mes approvisionnements avant de quitter Marseille.

« — Ah !… Et y a-t-il longtemps que vous avez quitté Marseille ?

« — Non, trois ans tout au plus ; mais, comme j’usais trop vite mon savon, je me suis décidé à laisser croître une partie de ma barbe. »

« Il ouvrit alors sa veste et me présenta respectueusement l’extrémité d’une barbiche toute nattée, longue de plus de trente centimètres, qu’il tenait habituellement dissimulée entre son gilet et sa chemise, pour ne pas en être gêné et s’épargner ainsi la peine de la peigner de temps en temps.

« — C’est vraiment merveilleux ! Vous avez eu là une idée des plus pratiques.

« — Oui, oui, j’entends assez bien les préparatifs de voyage : ainsi j’ai traversé en tous sens l’Abyssinie sans autre malle que mon carton à chapeau.

« — Où mettiez-vous donc vos habits, votre linge ?

« — En partie dans mes poches : c’est un excellent système lorsqu’on veut toujours avoir sous la main les objets de première nécessité. Quant à mes chemises, j’en ai enfilé cinq en quittant Marseille. Lorsque je m’aperçois que la chemise supérieure est un peu défraîchie, je la sors, je la jette, et c’est la seconde qui apparaît. J’en porte encore deux : elles me mèneront facilement en France. »

« À cet instant critique entra la femme de chambre, qui venait demander au voyageur s’il désirait de l’eau froide ou de l’eau chaude.

« — Ni chaude ni froide : il y a longtemps que je suis déshabitué de ces conforts vraiment superflus. »

« Il se rassit sans être autrement troublé par cette proposition intempestive, et reprit la conversation au point où elle avait été interrompue. Croiriez-vous, a ajouté en riant Mme Peretié, que mon hôte, après ces aveux dénués d’artifices, s’empressa de m’offrir son bras pour passer à la salle à manger et que je n’osai le refuser ? Et pourtant, au cours de notre entretien, j’avais vu se promener sur l’extrémité de la tresse laissée à découvert toute une petite population de parasites que l’excellent homme rapportait d’Abyssinie en France avec sa dernière chemise. »

« Madame est servie, vient annoncer le valet de chambre.

— Vous allez me servir de cavalier, et tâchez de vous montrer galant », me dit d’un ton joyeux Mme Peretié.

Je rougis, je verdis encore à cette invitation, moi qui n’ai pu me défaire des petits hadjis recueillis sur la route de Darab, bien que je n’éprouve pas à l’égard de l’eau chaude et de l’eau froide la répulsion de l’X*** qui nous a précédés au consulat ! J’avais cru, lors de mon séjour à Bouchyr, me débarrasser à tout jamais de mes ennemis en les noyant dans les eaux salées du golfe Persique : illusion ! Les bains de mer leur ont été salutaires !

Dans mon désir de rompre avec des voisins aussi désagréables que compromettants, j’ai même fait le sacrifice de me raser la tête et de porter sur les épaules un crâne semblable au chef dénudé de cet assassin auquel un représentant de la vindicte publique reprochait, dans un dernier élan d’indignation, la rareté de ses cheveux et son calvinisme précoce, indices certains des mauvaises passions qui dévoraient son âme. Tous les remèdes ont échoué. Si je pouvais au moins sauver les apparences !

Femme persane. – Dessin de A. Marie, d’après une photographie.

CHAPITRE XXXIV

Visite aux cimetières de la rive gauche. – Tombeau de Josué. – La colonie juive de Bagdad. – Le tombeau de la sultane Zobeïde. – Incendie dans le bazar. – Le Khan Orthma. – Le minaret de Souk el-Gazel. – Les bazars et les marchands de Bagdad.

 

Cimetière à Bagdad. – Dessin de A. de Bar, d’après une pho-tographie.

19 décembre – J’ai passé la journée à parcourir les cimetières et les tombeaux de la rive gauche situés sur le sol abandonné de la vieille Bagdad. Une ville morte habitée par des cadavres n’a rien en soi de bien attrayant. En Europe peut-être, mais sous le ciel de la Chaldée les figurants de la danse macabre revêtiraient eux-mêmes un aspect enchanteur. Quel magicien que le soleil, et comme je comprends le culte des vieux peuples de l’Orient pour ce dieu de la vie et de la lumière !

Les champs de repos en ce pays ont un caractère moins lugubre encore qu’à Stamboul ou à Scutari. Nulle barrière morale ou matérielle ne s’interpose entre les morts et les vivants ; les ombres n’effrayent personne.

Le plus grand de tous ces cimetières s’étend autour de la mosquée funéraire du frère de Haroun al-Rachid. La chapelle est précédée d’une superbe allée de palmiers. Leurs verts panaches sont le rendez-vous de chanteurs emplumés, qui nous régalent de leurs gazouillements, tout en volant de branche en branche jusque sur les fils d’un télégraphe chargé de porter la pensée bien loin de ce ciel enchanteur. Les tombes, plates ou bombées, suivant le sexe de l’habitant, sont toutes recouvertes d’une construction exécutée en matériaux des plus grossiers et maçonnés avec du mortier de terre.

Pendant que j’examinais la tour d’Akerkouf, dont la grande masse se dessine en gris bleuté sur le fond uniformément jaune de la plaine, et que j’invectivais à bonne distance les minarets d’or de Kâzhemeine, de lugubres lamentations sont arrivées jusqu’à moi : un convoi s’avançait à pas précipités. Le cadavre est porté sur une civière et recouvert d’un cachemire surmonté, du côté de la tête, d’une sorte de couronne. Allah a rappelé à lui une des houris promises à ses élus. Le cortège s’arrête auprès d’une fosse fraîchement creusée ; je veux me rapprocher afin d’assister aux cérémonies : peine perdue, le cawas accourt et me donne une deuxième représentation de la pantomime de Kâzhemeine. J’essaye de rester sourde à ses supplications, mais le pauvre homme me montre sa figure d’un geste si pitoyable que je me rassieds à l’instant : il serait peu charitable de hasarder le dernier œil de mon Turc. Je n’ai pas eu à regretter ce sacrifice : la civière a été déposée tout près de la fosse, les plus proches parents se sont serrés autour de la morte, et, prenant dans leurs mains une haute draperie, l’ont soutenue tout autour du tombeau, afin de dissimuler, au moment de confier le cadavre à notre commune mère, jusqu’à l’idée des formes féminines. La terre a bientôt remplacé pour l’éternité ce voile à l’abri duquel la femme musulmane traverse la vie ; la foule s’est dispersée ; les oiseaux, effarouchés par le cortège, ont repris leur concert interrompu et ont donné à la nouvelle arrivée une aubade de bienvenue.

À notre tour nous avons quitté le cimetière et nous sommes dirigés vers un monument dont les coupoles dépassent à peine les murs qui l’entourent. Nous frappons à une porte bardée de fer : le guichet s’ouvre, un gardien passe la main à travers le judas et exige avant de tirer les verrous un kran de bakchich par personne. Marcel s’exécute : on ne saurait payer trop cher l’honneur de contempler le tombeau d’un homme qui a arrêté le soleil, et nous pénétrons… dans la cour placée au-devant du cénotaphe de Josué. De longues sentences écrites en caractères hébraïques de couleur vert pomme et bleue courent sur l’archivolte d’une seconde baie, qui donne accès à l’intérieur de l’édifice. Deuxième guichet, deuxième main tendue.

Nous prendrait-on pour des Rothschild en déplacement ? Les sacristains et les portiers des galeries flamandes sont des écoliers bien modestes auprès des concierges de Josué. Enfin ! nous voici dans la place. La vue d’une salle blanchie à la chaux et d’un bloc de maçonnerie grossièrement exécuté n’est jamais fort intéressante : mais, quand on a acheté ce spectacle au prix de huit francs et d’une demi-heure de pourparlers, on a le droit de se déclarer volé. Le sanctuaire, malgré son extrême simplicité, est tenu en grande vénération. Les Israélites, à certaines époques de l’année, y affluent en nombreux pèlerinages, non seulement de Bagdad, mais encore de la Chaldée tout entière. La main mise sur le cénotaphe d’Esdras et de Josué indique combien sont puissants et nombreux les juifs du vilayet. Descendent-ils de ces Babyloniens qui quittèrent les rives du Tigre vers 1030 après Jésus-Christ, ou bien vinrent-ils en Mésopotamie au temps des califes se mettre à l’abri des tempêtes que déchaînait contre eux l’intolérance des nations européennes ?

Quoi qu’il en soit, la colonie constitue une force commerciale très importante, détient les affaires financières de la province, et fait preuve en toute circonstance d’une intelligence et d’une activité extraordinaires.

Les maisons du quartier israélite se distinguent des habitations musulmanes à leur aspect moins rébarbatif et moins claustral. Des fenêtres percées dans les murs extérieurs, des moucharabiehs jetés en encorbellement sur les rues permettent aux dames juives de suivre, sans être vues, les allées et venues des passants. Toutes mènent une existence très retirée et en apparence fort simple, mais exhibent, si l’occasion s’en présente, une profusion de pierreries et de perles qui constituent à elles seules des fortunes faciles à emporter ou à dissimuler.

Jeunes filles juives de Bagdad. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

Combien de fois ai-je entendu vanter la splendeur des colliers à six rangs de perles portés par les enfants d’un riche banquier, sans préjudice des bracelets, broches, bagues, boucles d’oreilles en brillants et calottes semées de roses dont se parent, aux jours de grandes fêtes, ces filles d’Israël ?

Si l’on n’ouvre point sans parlementer et sans clef d’argent la porte du monument funéraire de Josué, on ne pénètre pas – à moins d’avoir des ailes à sa disposition et de se présenter devant les ouvertures ménagées au sommet des alvéoles de la pyramide – dans le charmant tombeau de Zobeïde, la sultane favorite de Haroun al-Rachid, ce calife qui envoya à Charlemagne une ambassade et des présents. La porte du monument est murée.

Tombeau de Zobeïde. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

Cette mesure témoigne d’un profond respect pour une femme qui fut mariée à l’un des plus puissants souverains de l’Orient, et d’une tendre sollicitude à l’égard des voleurs.

Des malfaiteurs, paraît-il, avaient établi dans ce pieux édifice, situé auprès de la route de Bagdad à Hillah et Kerbéla, leur résidence de prédilection. L’administration turque, toujours secourable aux bandits et aux coupe-jarrets, pensa qu’il serait peu délicat de déloger les hôtes de Zobeïde. Dans la bagarre les zaptiés eussent été forcés de saisir quelque voleur maladroit, un bavard peut-être ; une première indiscrétion en eût amené une seconde, et d’indiscrétion en indiscrétion on en fût arrivé à compromettre… Allah lui-même. Procéder ainsi, quelle mauvaise politique ! Foin des sbires et des gendarmes ! Un matin que l’on savait les voleurs en promenade, le valy se contenta d’envoyer une escouade de pacifiques maçons avec ordre de fermer sur-le-champ l’unique baie qui donnait accès dans le tombeau. Les expulsés apprécièrent les bons procédés de l’administration à leur endroit, dédaignèrent de renverser une muraille à peine terminée et allèrent porter ailleurs leurs culottes et leur quartier général.

Je dois ajouter cependant que, sur la demande des gens dévots, le gouvernement a fait ménager un trou carré au milieu de la maçonnerie : en y introduisant la tête comme un rat dans une souricière, on peut parcourir du regard l’intérieur de l’édicule.

La salle est octogonale et surmontée d’une voûte ornée d’alvéoles reproduits en relief sur l’enveloppe extérieure de la pyramide. Les murs, sans ornements, sont blanchis à la chaux et dépourvus de lambris ou de revêtements. Zobeïde ne repose pas seule au milieu de l’édifice : la femme d’un très puissant chef arabe a sollicité et obtenu la faveur de dormir son dernier sommeil à côté de la sultane. Les tombes sont couvertes de blocs exécutés en grossière maçonnerie.

La paix soit sur les deux belles !

L’extérieur du monument de Zobeïde rachète par sa grâce et son élégance la pauvreté des dispositions intérieures. L’édifice est d’ailleurs très postérieur à la sultane, puisque le mode de construction et le style des ornements permettent de le classer au nombre des œuvres architecturales du commencement du treizième siècle. Les jolies mosaïques monochromes des tympans, les terres cuites estampées avec une grande délicatesse et placées au-dessus des ogives, rappellent d’une manière frappante les monuments de la période seljoucide.

20 décembre. – Tout Bagdad est en émoi : un incendie s’est déclaré cette nuit au bazar. Le feu a été vivement attaqué par les marchands, qui en pareil cas emploient un procédé fort ingénieux pour mettre leurs boutiques à l’abri des flammes, des pompiers et des voleurs. Dès qu’un sinistre est signalé, tous les intéressés courent sur les terrasses de bois et de terre jetées au-dessus des rues ménagées entre les boutiques, et coupent à la hache les pièces maîtresses de cette épaisse toiture : en tombant, elle étouffe le feu sous les décombres et obstrue en même temps toutes les ouvertures des magasins. Aujourd’hui le bazar incendié offre l’aspect d’une ruine, mais, dans deux ou trois jours, les négociants, n’ayant plus à redouter les tisons mal éteints, déblayeront les terres, remettront les bois à leur place, et ouvriront sans inquiétude leurs échoppes demeurées intactes.

 Le Khan Orthma. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Le feu s’est déclaré à peu de distance de la plus ancienne partie du quartier commerçant, non loin du magnifique Khan Orthma (Caravansérail Couvert). Si le foyer de l’incendie n’eût été circonscrit avec décision, les flammes se fussent propagées jusqu’à cet entrepôt, et eussent privé Bagdad d’un des plus beaux spécimens de l’architecture persane du douzième siècle.

Le Khan Orthma est un vaisseau rectangulaire recouvert de voûtes élégamment appareillées. Des contreforts extérieurs, distants de trois mètres environ, reçoivent la retombée d’arcs-doubleaux jetés en travers de la nef et réunis entre eux par des voûtains. Ces voûtains sont surmontés de coupoles ajourées portant en partie sur le tympan des grands arcs. Le mur qui vient clore latéralement la salle est percé d’un double étage d’ouvertures ; les deux murs pignons sont eux-mêmes terminés par des maçonneries évidées laissant filtrer quelques rayons de soleil dont l’éclat vient s’ajouter à la lumière fournie par les fenêtres et par les coupoles. Les mosaïques monochromes qui décorent l’ensemble de ces voûtes sont d’une légèreté et d’une grâce incomparables. Pourtant l’architecte s’est surpassé le jour où il a conçu la galerie de circulation placée tout autour de la nef.

Il est bien difficile à un constructeur, quand il ne dispose que de briques, c’est-à-dire de matériaux de petites dimensions, de créer des encorbellements résistants ; les Persans sont passés maîtres dans cet art, et c’est au désir de ménager à l’intérieur des pièces des saillies considérables que l’on doit ces élégants pendentifs et ces ruches d’abeilles considérés, à tort, comme des ornements caractéristiques de l’architecture arabe, alors qu’ils représentent les parements des petites voûtes de briques destinées à raidir et à porter les maçonneries en surplomb.

Les alvéoles en ruches d’abeilles eussent juré avec la disposition générale du Khan Orthma : l’architecte s’arrêta à un parti sévère et, procédant par saillies successives, jeta des arceaux sur des corbeaux implantés dans le mur ; les tympans de ces arceaux servent d’appui à des consoles réunies au moyen d’une architrave courbe. Il prépara ainsi un encorbellement d’un mètre trente environ, et le couronna d’un fort cavet que surmonte une légère balustrade en bois. Les bandeaux et les tympans sont couverts de briques estampées analogues à celles que nous avons vues au tombeau de Zobeïde et que l’on retrouve si fréquemment dans les édifices de la période seljoucide.

Un escalier large et bien compris, phénomène rare en pays musulman, conduit à une terrasse qui domine de toute sa hauteur l’ensemble des constructions particulières de la ville. Les minarets, les palmiers, les coupoles brillantes sont ici, comme dans toutes les cités d’Orient, les traits caractéristiques du paysage.

Vue de Bagdad du haut du Khan Orthma. – Dessin de Bar-clay, d’après une photographie.

La présence à Bagdad d’un monument franchement iranien n’est pas un fait isolé ; non loin des murailles du caravansérail s’élève encore le magnifique minaret de Souk el-Gazel, qui présente, avec son couronnement d’alvéoles à petites imbrications, tous les caractères de l’art persan du douzième siècle. Plus loin se dressent les bâtiments d’une école transformée aujourd’hui en entrepôt des douanes, bâtiments qui doivent leur renom à leurs beautés architecturales et à de superbes inscriptions devant lesquelles se pâment les artistes calligraphes.

Une remarque et je clos cette longue parenthèse archéologique. Les nombreux édifices que renferme Bagdad n’ont pas seulement une valeur intrinsèque : ils forment une sorte de musée où l’on peut suivre plus aisément qu’en Perse l’histoire des différentes manifestations de l’art iranien depuis l’avènement des Seljoucides jusqu’à nos jours. Le style de chaque époque a laissé ici son empreinte, tandis que dans leur pays originel les monuments sont dispersés suivant la position de la capitale choisie par la dynastie qui les a élevés.

Minaret de Souk el-Gazel. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

En descendant de la terrasse du Khan Orthma, je deviens la proie des marchands de tapis persans ou turcs. J’ai vainement cherché au milieu d’un prodigieux amoncellement de tissus quelques pièces remarquables. On ne m’a montré que les laines grossières et mal teintes des fabriques de Farahan ou les épaisses carpettes de Smyrne.

Outre les tapis on trouve au bazar les soies de Damas en pièce, les mousselines blanches brodées de soie jaune, les abbas lamés d’or que les hommes jettent sur leurs épaules, les izzas réservés aux femmes, les babouches colorées et, dans les galeries voisines, des harnachements couverts de mosaïques de cuir ou de drap : c’est-à-dire tout l’arsenal du luxe banal de l’Orient. Mais il ne faut point chercher ici ces armes précieuses, ces émaux ou ces brocarts que l’on rencontre à Kachan, à Ispahan et surtout à Stamboul. D’ailleurs y fussent-ils qu’on ne les y découvrirait point : l’abondance des marchandises vulgaires, jointe à la maussaderie des négociants si on les oblige à déplier leurs marchandises, ne facilite guère les recherches.

Quant aux produits de l’industrie locale, on doit, à Bagdad comme en Perse, les commander et les solder en même temps ; ce singulier système de transaction empêche les étrangers, souvent condamnés à partir à jour fixe, d’emporter des souvenirs qu’on serait forcé de payer plusieurs mois à l’avance et dont il faudrait attendre indéfiniment la livraison. Les gens expérimentés, les habitants du pays sont souvent victimes de l’âpreté des négociants ; je laisse à penser de quelle manière sont traités les voyageurs.

Mme Peretié me montrait ces jours-ci quatre belles portières lamées d’or qu’elle venait de faire tisser, et me faisait remarquer qu’à moitié hauteur la couleur incarnat de la soie se transformait subitement en une teinte rouge framboise. Dès son arrivée à Bagdad elle commanda ses portières au hadji Baba, l’un des meilleurs tisserands de la ville, et, suivant l’usage, elle remit d’avance la moitié du prix convenu, en promettant de donner le solde au moment où le travail serait à demi exécuté. Deux mois se passent, le marchand se présente et prie sa cliente de venir constater que les portières sont à demi tissées. Mme Peretié se rend à la fabrique, se déclare très satisfaite et remet en partant le prix intégral de la commande. Six mois s’écoulent encore ; un beau matin on annonce hadji Baba : aidé de ses apprentis, il apporte l’ouvrage terminé. On déplie les pièces de soie ; elles sont chacune de deux couleurs différentes. Mme Peretié, stupéfaite, adresse de violents reproches au marchand, mais celui-ci, sans se troubler, se contente de lui répondre en se retirant :

« Vous m’avez donné l’argent en deux fois : j’ai préparé la teinture à deux reprises. Si les couleurs ne sont pas exactement les mêmes, c’est votre faute, et non la mienne. »

Il a bien fallu garder les portières : elles étaient payées.

Et c’est ainsi que se traitent les affaires à Bagdad !

Attribuer à la pénurie de capitaux les singulières exigences des marchands serait une erreur. Les banquiers, fort nombreux, sont toujours disposés à ouvrir des crédits aux petits négociants, et l’argent, quoique prêté à gros intérêt, ne fait jamais défaut aux industriels honnêtes et laborieux. En outre ils jouissent de privilèges qui facilitent singulièrement leurs affaires ; l’État, en vue de favoriser les transactions, ne les charge ni d’impôts ni de patentes, et les oblige seulement à acquitter des droits d’entrée d’autant moins onéreux qu’il est toujours aisé de se mettre d’accord avec les préposés de la douane. En réalité, les marchands bagdadiens exigent le payement des commandes avant la livraison, d’abord parce qu’ils bénéficient des intérêts autant qu’il leur plaît de faire durer le travail, et, en second lieu, parce que les ruses de leurs clients ordinaires les ont mis depuis longtemps à une dure école.

Inscription dans l’entrepôt de la douane. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Les bazars les plus riches ne sont pas les plus fréquentés, les objets de valeur étant apportés d’habitude au domicile des clients ; mais, en revanche, on ne saurait concevoir une animation pareille à celle des quartiers où l’on vend les cotonnades anglaises, la quincaillerie russe et les merveilleux anneaux de verre devant lesquels s’arrêtent, haletantes et l’œil allumé de convoitise, les femmes nomades qui viennent apporter des poules, des œufs ou des légumes au marché. Toutes arrivent le visage découvert, mais dès leur entrée au bazar elles cherchent à ramener sur leur figure un pan du voile de laine qui enserre leur tête, afin de copier autant que possible les modes de Bagdad. Quand on y tient, il est pourtant facile de voir de très près les femmes arabes : c’est encore meilleur marché que d’entrer dans le tombeau de Josué. Le type est assez vulgaire et semble avoir perdu cette élégance de formes que j’ai tant admirée chez les nomades de la tribu de Filieh.

Pour être juste, je dois ajouter que les paysannes appartiennent à la classe la plus pauvre et portent les traces des durs labeurs auxquels elles sont assujetties pendant que leurs maris courent à la chasse ou au pillage.

Le débarcadère des couffes à Bagdad. – Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie.

J’ai terminé mes promenades à travers la cité des califes en allant visiter les marchés aux vivres. Est-il spectacle plus réjouissant et plus coloré que la vue des étalages où s’amoncellent les produits qu’il faut servir tous les jours aux mille bouches d’une ville ? Seuls le vernis des légumes, leur chaude coloration, le pelage et la fourrure du gibier sont capables de briller dans les atmosphères grises du Nord, et d’égayer les parois utilitaires de nos halles de fer ; mais, quand on sort de l’usine où s’écoule la vie européenne, lorsque le soleil pénètre en souverain au milieu des pyramides de fruits qu’il a fait mûrir, le tableau devient d’autant plus enchanteur que la nature dispose d’ors et d’émaux assez variés pour composer des symphonies toujours nouvelles. À Bagdad en particulier, les bazars, dès la pointe du jour, sont abondamment approvisionnés de vivres et encombrés de marchands et d’acheteurs, parfois contraints de s’ouvrir un passage à l’aide du bâton, tant la foule est compacte. La vie matérielle, quand on s’accommode des mets du pays, ne doit pas être ruineuse. La volaille et le gibier sont livrés à très bas prix ; un mouton coûte six francs ; le poisson est abondant. Les légumes, surtout les cucurbitacées, apportés en couffes de la Mésopotamie supérieure, ont une valeur dérisoire et s’entassent dans un débarcadère spécial, tant leur masse est considérable et encombrante. Je ne puis comparer le volume des barques qui les contiennent à la faible capacité des estomacs européens, sans me sentir prise d’un certain respect pour des gens qui auront digéré avant ce soir les montagnes de melons et de pastèques approvisionnés sous mes yeux.

Pourtant, si jamais je m’égare, que l’on ne vienne pas me chercher dans ce pays de cocagne. Je ne me déciderai à y planter ma tente que le jour où on l’aura purgé des fonctionnaires turcs, de la peste et du bouton de Bagdad. De ces trois fléaux, les deux derniers me paraissent encore les moindres.

CHAPITRE XXXV

Départ pour Babylone. – La traversée du pont de bateaux. – Les zaptiés d’escorte. – Le caravansérail de Birounous. – Convoi mortuaire sur la route de Kerbéla. – Iskandéryeh-Khan. – Apparition du tumulus de Babylone. – Un orage en Chaldée. – La plaine de Hillah. – Les rives de l’Euphrate. – La tour de Babel identifiée avec le Birs Nimroud et le temple de Jupiter Bélus. – Le kasr ou château de Nabuchodonosor. – Les jardins suspendus. – Le tombeau de Bel-Mérodach.

21 décembre 1881. – Il faut renoncer à rendre visite aux palais des Sargon et des Sennachérib, trop éloignés de Bagdad. Nous ne pouvons, en revanche, passer indifférents dans le voisinage de la tour de Babel, des murs de Babylone et des célèbres jardins suspendus, ces merveilles du monde ancien dont les descriptions ont excité nos premières curiosités d’enfant.

Malgré mon antipathie pour les Turcs de la Turquie officielle, je me suis placée ce matin sous la protection de quatre zaptiés mis à nos ordres par le valy de Bagdad et, chevauchant un squelette de cheval jaune serin, que son propriétaire, de peur des mauvais esprits, a décoré sur l’épaule d’une main peinte au henné, j’ai franchi le pont de bateaux et rejoint le frayé de Babylone.

Si les lazzi des gamins attroupés devant mon bucéphale canari ne m’avaient assourdie à mon passage dans la ville, j’aurais trouvé grande allure à notre petite troupe. Des zaptiés vêtus, contrairement à l’usage, d’abbas, de coiffures fort propres et armés de fusils Snider, qu’ils déchargent en accentuant une bizarre fantasia, un cuisinier d’occasion, des muletiers, des bêtes ployant sous le poids des provisions, suivent nos pas. Seul un colonel de l’armée des Indes, qui avait demandé à Marcel la permission de se joindre à nous, a manqué à l’appel ; nous l’avons vainement attendu au pied du tombeau de Zobeïde. Anne, ma sœur Anne, je n’ai rien vu venir. L’air qui passe sur Borsippa rendrait-il oublieux, comme l’assure le Talmud ?

Le frayé traverse d’abord une plaine verdoyante semée en blé et coupée de rigoles d’irrigation, puis il rejoint les bords du Tigre, franchit un canal sur un pont de bateaux digne de rivaliser en solidité avec un praticable de théâtre, et nous conduit auprès d’une machine routière hors d’usage. On taxerait volontiers de folle l’idée d’envoyer dans un pays dépourvu de routes, de ponts, de charbon et de trafic un engin d’une utilité bien contestable même en Europe : mais comme on change de manière de voir quand on suppute le nombre de livres que le gouvernement ottoman a dépensées avant d’amener sur les berges boueuses du canal une semblable machine, et le nombre de familles honorables qui ont vécu durant des années de cette exploitation du trésor public !

Dès lors nous entrons dans le désert. De nombreux canaux fertilisaient autrefois la contrée ; il ne reste de ces cours d’eau que les ruines de digues assez élevées pour arrêter encore le regard.

L’abandon de cette plaine jadis si fertile ne date pas, semble-t-il, d’une époque bien reculée : sans remonter à Hérodote, qui signale le territoire de Babylone comme l’un des plus riches de l’empire Perse, on peut prendre à témoin de la fertilité de la Chaldée les géographes du douzième siècle. « Le chemin de Hillah à Babylone, disait Ibn Djobaïr, est un des plus beaux et des plus agréables de la terre ; les plaines fertiles sont semées d’édifices qui se touchent et de villes qui se pressent à droite et à gauche de la route. » Il n’a pas fallu longtemps aux fils de Mahomet pour réduire à néant l’inépuisable richesse du pays.

Tout en devisant du sort des empires et en évoquant la Bible et les prophètes, nous gagnons de pauvres maisons groupées autour du caravansérail d’Azad-Khan. Quelques paniers de dattes étalés sous un auvent, une boutique où l’on distribue du café bouillant, sont des attractions trop vives pour des philosophes de notre trempe. Une tasse de café me met en appétit ; je me laisse tenter par la vue des sacoches rebondies, et, comme rien ne nous oblige à hâter notre marche, nous mettons pied à terre et déchirons à belles dents un poulet tendre quoique musulman. Autant de pris sur l’ennemi.

Mais quels sont les cavaliers que j’aperçois à l’horizon ? Ils s’avancent aussi rapidement que le permet le train des mulets d’escorte chargés de cantines et de tentes. La troupe se rapproche et je distingue bientôt le compagnon de voyage vainement attendu ce matin. Il est vêtu du costume adopté aux Indes par les officiers anglais mis à la tête des troupes indigènes, et coiffé d’une calotte de feutre rouge autour de laquelle s’enroule une longue pièce d’étoffe bleue dont une extrémité retombe sur les épaules et sert de couvre-nuque.

Le colonel Gérard, un descendant de ces Français exilés lors de la révocation de l’édit de Nantes, n’a pas abandonné le projet de parcourir la Mésopotamie ; s’il nous eût faussé compagnie, ce n’eût point été de son plein gré. Campé sur un beau poulain acheté la veille aux environs de Ctésiphon, il se présentait ce matin à l’entrée du pont de bateaux jeté sur le Tigre. Le vent était frais et le tablier, cédant à l’influence de la brise, dansait une sarabande effrénée. Notre compagnon de route fit tous ses efforts pour encourager son cheval récalcitrant à avancer ; peine perdue : « il mangea la défaite », comme disent nos amis les Persans, et, à la grande joie des badauds, fut forcé de mettre pied à terre ; muletiers et serviteurs s’attelèrent à l’animal, et, en fin de compte, sous peine de s’exposer à un accident ou de voir le cheval affolé se précipiter dans le fleuve, le colonel dut reprendre le chemin du consulat et louer au plus vite une bête plus docile. Combien de fois n’ai-je pas vu de petits ânes se débattre rageusement à l’entrée du pont et atteindre l’autre extrémité la queue la première, à la remorque de leurs conducteurs accrochés à cet appendice ! Seuls des fatalistes peuvent s’engager sans frissonner sur les ouvrages d’art construits par messieurs les Turcs, et maître aliboron est trop intelligent pour avoir embrassé la foi islamique.

Le colonel achevait de nous conter sa mésaventure quand un nuage de poussière s’élève de nouveau dans la direction de Bagdad. Le tourbillon se rapproche, grossit, pirouette sur lui-même et s’ouvre enfin. Bien loin de dissimuler Jupiter en personne, il enfante deux cavaliers à figure patibulaire, mal vêtus, mal armés et sales à faire peur au diable lui-même.

Les nouveaux venus s’arrêtent devant les marchands de dattes et fraternisent avec nos zaptiés. Aurions-nous la malchance de faire route avec de pareils bandits ? Nous ne sommes pas en possession de grandes richesses, mais il serait bien dur de donner le peu qui nous reste à des gens d’aussi mauvaise mine.

« Çaheb, permettez-moi de présenter à Votre Excellence les zaptiés qui vont désormais l’accompagner, dit en s’avançant le chef de notre escorte.

— Deux hommes ne suffisent donc pas à épouvanter les voleurs ?

— Là n’est pas la question. À votre départ de la ville, vous avez été, sur la demande du consul, entouré des zaptiés les plus beaux et les mieux vêtus de Bagdad, de vrais zaptiés de luxe ; nous vous avons fait faire une sortie digne de votre rang, il ne nous reste plus qu’à vous saluer et à reprendre le chemin de la caserne. Des gens bien montés et bien équipés ne sauraient courir les chemins de caravane. Donnez-nous le bakchich qui nous est dû pour avoir brûlé sans compter la poudre du gouvernement et usé nos habits en votre honneur, et qu’Allah vous accompagne ! »

Cela dit, les zaptiés de parade reprennent aussitôt le chemin de la boîte à coton où on les conserve à l’abri de la poussière et des mouches, et nous laissent en compagnie des deux forbans mis désormais à notre solde.

Nous voyageons toute la journée au milieu de terres incultes, de canaux éboulés et de briques jetées sur le sol comme de la jonchée devant la procession. On croirait fouler aux pieds les ruines d’immenses villages. À la tombée de la nuit, une grande construction de briques apparaît à l’horizon et se détache sur le fond orangé du ciel : c’est le magnifique caravansérail de Birounous, ainsi nommé d’un puits creusé à mi-chemin de Bagdad à Hillah. Bâti par des Persans, sur des dimensions proportionnées au nombre des Chiites qui viennent y chercher un refuge, cet édifice reproduit à grande échelle les caravansérails de l’Iran. La porte, surmontée d’un balakhanè (maison haute), donne accès dans une cour centrale entourée d’arcades. Le temps est-il beau, les voyageurs prennent possession de ces niches aérées ; les bises de l’hiver soufflent-elles, ils aiment mieux les galeries ménagées en arrière des arcades ; chacun s’assied sur les hautes estrades construites entre les contreforts intérieurs portant les arcs-doubleaux des voûtes, et garde ses bagages tout en surveillant les bêtes de somme installées dans la niche opposée.

Il fait froid, nous nous réfugions à l’intérieur du caravansérail. Des colis longs d’environ deux mètres et jetés en tas irréguliers le long des murs remplissent les arcades voisines de celle où nous campons. Ils appartiennent, paraît-il, à des pèlerins chiites arrivés avant nous, et sont confiés à notre probité. Je serais très fière de cette preuve de confiance s’il ne se dégageait de ce dépôt une odeur infecte. Inquiète, je palpe les paquets. Je ne rêve pas, ce sont des cadavres !… les uns habillés de tapis et ficelés comme des saucissons de Lyon, les autres couchés dans des caisses, qui laissent apparaître à travers leurs ais mal joints les chairs noircies et desséchées de leurs horribles propriétaires. De la Perse entière et même des Indes, les Chiites transportent leurs morts sur les terres sanctifiées par le voisinage du tombeau d’Houssein, fils d’Ali ; j’ai pour voisins de nouveaux arrivants. Malgré tout mon respect pour ces momies vagabondes, je ne me suis pas senti le cœur de les tutoyer toute une nuit. Nous avons déménagé et porté nos pénates au dehors. Le colonel a suivi notre exemple, et la soirée s’est terminée tristement, sans qu’il ait été possible de se soustraire aux bouffées empestées apportées de l’intérieur du caravansérail par la brise du soir.

Transport des cadavres à Kerbéla. – Dessin de Tofani, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

Le désir commun à tous les Chiites de se faire inhumer à Kerbéla quand ils peuvent se permettre ce luxe posthume, remonte sans doute aux premiers temps de l’Islam, car il se rattache de très près aux dissensions intestines nées au lendemain de la mort du Prophète entre les candidats à sa succession.

À en croire les Chiites, Mahomet, avant de rendre le dernier soupir, aurait désigné pour son héritier son neveu et disciple bien-aimé Ali, l’époux de sa fille Fatime. Ses volontés ne furent pas respectées : Abou-Bekr, Omar et Othman occupèrent successivement le califat. Après la mort d’Othman, survenue en 656, Ali, déjà vieux, devint enfin commandeur des croyants. Les sectaires qui avaient empêché Ali d’accéder au pouvoir ne désarmèrent pas après sa mort et s’acharnèrent sur ses fils Hassan et Houssein ; tous deux périrent assassinés, l’un à Médine, l’autre à Kerbéla, et consacrèrent par leur martyre les plaines arrosées de leur sang. De cette époque date la scission entre les Chiites et les Sunnites, ou des partisans d’Ali et des disciples d’Omar.

En me plaçant à un point de vue purement spéculatif, je me suis souvent demandé qui, des Alites ou des Sunnites, était en possession de la vraie foi musulmane. Sans entrer dans des discussions de théologie transcendantale, il me semble que la réponse est écrite en grosses lettres dans le Koran. Mahomet, après s’être soucié d’enrichir sa famille au point d’ordonner à tous les fidèles de consacrer à l’entretien de ses descendants une bonne part de tous leurs biens et du butin qu’ils conquerraient à la guerre, ne pouvait frustrer son neveu et gendre de l’héritage politique dont il avait seul la disposition, pour le transmettre à des disciples qui n’étaient supérieurs à Ali ni en dévouement, ni en courage, ni en intelligence. Quod est absurdum, c’est d’autant plus absurde qu’on ne saurait contester à Mahomet le talent d’avoir su intéresser Allah à ses petites affaires et de s’en être fait, quand son intérêt personnel ou celui des siens était en jeu, un auxiliaire logique et tenace. J’approuve donc les Persans d’avoir choisi Ali pour leur patron et d’entreprendre, si cette idée les charme pendant leur vie, un dernier voyage à Kerbéla peu de jours après leur mort.

S’il y a loin de la coupe aux lèvres, combien plus loin encore de la Perse ou des Indes au tombeau d’Houssein, distant parfois de plus de six mois de la maison mortuaire ! Aussi bien, à moins d’avoir été sur terre un grand personnage, tout autant dire un grand pécheur, et de voyager avec son ex-maison et même avec ses ex-femmes, autorisées, afin de se distraire des lenteurs du voyage, à prendre des maris de caravane, ne peut-on jamais se promettre d’arriver à destination. Quant aux pauvres diables confiés à la seule protection des anges Nekir et Monkir, ils font leur funèbre pèlerinage ficelés quatre par quatre sur un seul cheval, aussi gentiment empaquetés que les crocodiles de Sioul, et n’atteignent pas toujours la dernière demeure de leurs rêves. Pas un brave homme de tcharvadar qui n’hésite, s’il vient à perdre un mulet, à se débarrasser d’un chargement impossible à transporter, au profit des aigles ou des chacals, habitués à une table moins bien servie que celle du roi des oiseaux.

22 décembre. – Un bruit de castagnettes produit par les étrilles des muletiers m’arracha dès l’aube à mes rêves macabres. Prendre les devants sur nos voisins de la nuit fut ma première préoccupation ; peine perdue : la route était sillonnée de cadavres en déplacement et villégiature. À midi nous passons devant le caravansérail d’Iskandéryeh, moins beau que celui de Birounous, mais tout aussi fréquenté, car il est bâti à la bifurcation des chemins qui se dirigent, l’un vers Kerbéla, l’autre vers Hillah. Nous ne sommes qu’à quatre heures de la capitale de la célèbre Nitocris et de la non moins légendaire Sémiramis.

23 décembre. – J’ai traversé Babylone sans m’en douter, et Dieu sait pourtant que ce ne sont point les maisons qui m’ont empêchée d’apercevoir la ville.

Le soleil avait déjà parcouru les deux tiers de sa course, en langue vulgaire il était près de deux heures, quand le ciel s’est obscurci soudain. Le vent soulevait des tourbillons de sable au milieu desquels nous disparaissions, le tonnerre grondait, les éclairs sillonnaient le ciel au-dessus de la vieille capitale de la Chaldée sans plus de respect que s’il se fût agi de bouleverser une simple butte à moulins ; enfin la pluie s’est mise à tomber lourde et serrée.

C’était la première fois depuis le mois de mars dernier que nous recevions une averse. Le ciel est un honnête payeur : il nous a rendu le capital et ne nous a pas marchandé les intérêts. Mouillés jusqu’aux os, nous longeons sans la distinguer la masse de terre que nous avions aperçue dès notre départ d’Iskandéryeh et pénétrons dans des champs ensemencés. Il fait un temps à ne pas mettre un Turc à la porte. Quelle belle occasion pour nos guides de choisir un raccourci : ils ne tardent pas à être complètement égarés !

Nos chevaux atteignent bientôt une éminence formée de tessons de poteries et coupée en tous sens de tranchées profondes ; ces indices nous permettent de reprendre la bonne piste et, peu d’instants après, d’arriver, ruisselants d’eau et de sueur, devant une maison habitée par l’agent indigène des fouilles de Babylone.

Depuis plusieurs années déjà, l’Angleterre bouleverse l’emplacement des palais de Nabuchodonosor. Un conservateur du British Muséum vient tous les ans constater l’état des « excavations » et donner, si cela est nécessaire, une impulsion nouvelle aux travaux ; mais la surveillance journalière est confiée à un Arménien, chez lequel nos guides nous ont amenés. Le brave homme me montre le produit des fouilles. Depuis six mois on a trouvé des tablettes de terre cuite couvertes d’inscriptions en caractères cunéiformes, des fragments d’animaux domestiques ayant probablement appartenu à des arches de Noé données en étrennes aux gamins babyloniens, des vases en agate rubanée, et des figurines de terre cuite traitées dans le style grec le plus pur. L’orage s’étant calmé pendant la durée de cet intéressant examen, la caravane reprend bientôt le chemin de Hillah, où elle trouvera logement et provisions. À peine avons-nous abandonné les montagnes de décombres, que nous entrons dans une voie ménagée entre de belles plantations de palmiers. La pluie semble communiquer une vie nouvelle à toute la nature : la verdure des arbres est plus brillante ; les rayons du soleil, surpris d’avoir un moment disparu, se jouent à travers les gouttes de cristal suspendues à l’extrémité des feuilles ; les colombes, les tourterelles se poursuivent de branche en branche, tandis que sur le chemin, plaqué de larges flaques d’eau, sautillent d’impertinentes corneilles toutes prêtes à narguer les passants.

À trois heures de marche des tumulus, apparaissent de blancs minarets, puis les premières habitations des faubourgs de Hillah, l’Euphrate, un pont de bateaux moins mobile que celui de Bagdad, et enfin la ville elle-même.

Les zaptiés, partis en éclaireurs, ont déjà choisi les logements et nous attendent sur le meïdan afin de nous conduire dans la demeure déserte d’un riche personnage parti récemment pour la Mecque.

Hillah, l’une des moutessarafîehs (sous-préfecture) du vilayet de Bagdad, a été décimée par la peste en 1831 et compte à peine aujourd’hui une population d’environ quinze mille habitants, composée d’Arabes, de Chaldéens, de Juifs industrieux et puissants, de Persans chiites et de fonctionnaires de la Sublime-Porte, ces chancres rongeurs de toutes les villes turques. Il faut joindre à ce noyau les voyageurs et les nomades, si nombreux dans les villes d’Orient et surtout dans les centres voisins des pèlerinages célèbres.

Les maisons de Hillah, bâties en matériaux empruntés aux monuments antiques, ainsi qu’en témoignent les briques sigillées au nom de Nabuchodonosor et les couches de bitume employées en guise de mortier, sont aussi hautes que celles de Bagdad, mais conservent néanmoins un caractère oriental très prononcé avec leurs murs sans ouverture extérieure et leurs terrasses que dominent des bouquets de palmiers et de bananiers. La luxuriance de la végétation corrige heureusement la sévérité et la monotonie de cette architecture aveugle. Du haut de notre terrasse en particulier, le panorama est des plus gais ; la vue s’étend sur les deux rives du fleuve, plantées de superbes dattiers, et sur les eaux animées par le va-et-vient des embarcations et des cavaliers qui font baigner leurs chevaux. Semblables à un orchestre de pibrochs aquatiques, de nombreux villageois, trop paresseux pour aller chercher le pont de bateaux, préfèrent se dépouiller de leurs vêtements, gonfler d’air des outres de cuir et se lancer à la nage en serrant dans les bras ces précieux flotteurs. Ainsi déjà en usaient leurs ancêtres quand leurs talents natatoires ne leur permettaient pas de compter sur la brasse et la coupe.

Passage de l’Euphrate à la nage : bas-relief antique. – Hé-liogravure de Dujardin, d’après une photographie.

Il n’existe point à Hillah de monuments intéressants de la période musulmane ; cependant, le long de la route de Kerbéla, s’élève une petite mosquée connue sous le nom de Mechhed ech-Chems ou Mosquée du Soleil. D’après les traditions populaires, elle signalerait le champ de bataille où Ali, craignant à l’approche de la nuit de perdre les bénéfices d’une victoire certaine, s’inspira des procédés bibliques et arrêta du regard et du geste la marche de l’astre lumineux. Si l’on s’en rapporte au contraire à un texte antique, il est permis de supposer que cet édifice est bâti sur l’emplacement d’un temple du soleil érigé par Nabuchodonosor : « Au soleil, le suprême arbitre qui règle les différends dans mon palais, j’ai construit en briques et en bitume, dans Babylone, le temple du juge de l’univers, le temple du dieu Chamach ».

Hillah, en tant que ville musulmane, succéda à la vieille cité chaldéenne au commencement du douzième siècle.

Rives de l’Euphrate à Hillah. – Dessin de Dosso, d’après une photographie.

À cette époque, les derniers rayons du soleil babylonien éclairaient encore les rives de l’Euphrate : aujourd’hui la rivale de Ninive, la capitale de Nabuchodonosor est tombée au rang d’une sous-préfecture turque. La chute ne serait pas plus profonde si César ou Napoléon, ressuscités par une méchante fée, étaient réduits à s’affubler d’un faux nez et à servir comme caporaux dans l’armée d’un Cettivayo ou d’un Soulouque. « Que Babel atteigne le ciel et qu’elle ait rendu inaccessible la hauteur de sa force, c’est de moi que lui viendra sa destruction », dit le Seigneur. Il s’est cruellement vengé, le dieu d’Israël ! Les prophètes n’avaient prédit que la ruine : ils n’avaient pas rêvé pour Babylone cette grotesque survivance.

Si l’on examine les environs de la ville, et si l’on suit du regard des murs éboulés qui semblent relier les deux tumulus placés aux extrémités de Babylone, on est amené à penser que Hillah devait occuper à peu près le centre des cinq cent treize kilomètres carrés compris dans l’enceinte aux cent portes d’airain. Il ne faut pas conclure de l’immense espace entouré de défenses à une innombrable quantité de maisons. Quinte-Curce affirme que les constructions groupées sur les rives de l’Euphrate couvraient seulement quatre-vingt-dix stades carrés[1] ; le reste du terrain, mis en culture, suffisait, en temps de siège ou durant une période de famine, à nourrir les citoyens. Quoique la place réservée aux habitants ne fût pas très considérable, la population devait néanmoins être fort dense, car les maisons, contrairement aux usages des villes d’Orient, où le terrain à bâtir est le plus souvent sans valeur, s’élevaient sur trois ou quatre étages.

24 décembre. – Je reviens du Birs Nimroud ou tour de Babel. Si l’on admet avec la Bible que ce monument si célèbre dans l’histoire hébraïque est la cause première de la confusion des langues, je dois le maudire, car nous lui sommes redevables de déclinaisons cabalistiques, de conjugaisons infernales, de syntaxes sataniques qu’il faut apprendre en tous pays avec l’appréhension de ne les savoir jamais. Ce n’est pourtant pas d’une montagne de lexiques ou de grammaires comparées que se compose le tumulus du Birs, mais de blocs faits en briques de tout âge et de toute taille.

Après avoir franchi la porte de Mechhed Ali, et pris la route de Hillah, on traverse une plaine déserte ; au milieu des ruines que les millénaires ont accumulées et les siècles aplanies se dresse, dans la direction du sud, une montagne créée de main d’homme, ainsi que l’indique la configuration du pays. À mesure que l’on se rapproche de cette masse, l’œil la juge plus énorme qu’il ne l’avait supposée tout d’abord, et il renonce bientôt à l’analyser en entier pour en étudier successivement les diverses parties. Nous avançons. Nos chevaux, fatigués par l’orage de la veille et par l’allure rapide que nous leur avons fait prendre depuis notre départ de Hillah, gravissent péniblement des montagnes de décombres, se lancent à l’assaut d’une colline artificielle, le Tell Ibrahim, et s’arrêtent essoufflés au pied d’un édifice arabe. La coupole blanche du monument recouvre les cendres fort hypothétiques d’Abraham. Le tombeau du patriarche, en aussi grande vénération en Chaldée que les cénotaphes d’Esdras ou d’Ezéchiel en Mésopotamie, sert d’abri aux villageois qui viennent cultiver les terres voisines du Birs Nimroud. Une jarre de terre remplie d’eau, mise à la disposition des passants, a mérité ou valu à ce petit sanctuaire les marques de reconnaissance des pèlerins. Je suis flattée de retrouver sur tous les murs de l’imamzaddè des empreintes de mains rouges semblables à celles qui décorent la croupe de mon cheval canari.

Plan de Babylone.

Une dépression peu profonde sépare le Tell Ibrahim du Birs Nimroud, identifiée depuis les travaux de l’illustre assyriologue M. Oppert avec le temple décrit par Hérodote sous le nom de Jupiter Bélus. Le Birs est surmonté d’un pan de mur plein, haut de onze mètres, qui affecte la forme d’une tour carrée déchirée à son sommet. Autour de ce massif sont épars d’énormes blocs de briques qui forment, au-dessous d’une vitrification verte des plus étranges, un conglomérat dur comme du fer. De ce point toutes les ruines paraissent s’abîmer devant le Birs Nimroud. La vue s’étend indéfiniment, et, grâce à la transparence de l’air, on aperçoit, en évoluant sur soi-même : au sud les minarets de Mechhed Ali, au nord-ouest les murs de Hillah, au nord les palmiers de Kerbéla, enfin à nos pieds les lacs de Harkeh et de Hindiyeh, couverts de villages lacustres où se réfugient les tribus arabes, certaines d’échapper ainsi au contrôle soupçonneux de l’autorité turque. Heureuses tribus !

Ces points topographiques soigneusement reconnus, grâce aux nombreuses informations prises par le colonel Gérard, nous descendons au pied du tumulus. En le considérant de la plaine, il est aisé de retrouver dans les masses d’abord un peu confuses du Birs les grandes lignes d’un édifice formé d’étages successifs et superposés. Il serait plus difficile de déterminer la hauteur totale de la construction, les premiers étages étant profondément ensevelis sous les sables de la plaine et mêlés aux ruines détachées du sommet. En se référant aux cotes directement déterminées et aux analogies du birs avec le zigourat (tour à étages) compris dans le palais de Sargon, on peut néanmoins assigner à l’édifice une hauteur approximative de quatre-vingts mètres. Dans cette hypothèse les sept étages de la tour avaient chacun huit mètres et reposaient sur une terrasse de cent vingt-huit mètres de longueur et de vingt-cinq mètres de hauteur. Les gradins étaient reliés les uns aux autres par des rampes douces ménagées devant les façades nord-ouest. Tous étaient revêtus d’un parement de briques émaillées. Si l’on s’en rapporte à la description de la forteresse d’Ecbatane laissée par Hérodote et aux traces de couleurs découvertes sur le zigourat de Dour Saryoukin (Khorsabad), il semble même que ces gradins étaient consacrés aux dieux protecteurs de la semaine, portaient leurs couleurs caractéristiques et que leur ordre suivait la marche des jours. Au-dessus de la dernière et septième tour se trouvait la tente de Nébo, l’arbitre suprême du ciel et de la terre.

On rechercherait en vain la table et le grand lit richement paré sur lequel le dieu venait se reposer auprès d’une vierge indigène, et cette chapelle où les prêtres brûlaient tous les ans mille talents d’encens et sacrifiaient des victimes parfaites devant la statue sacrée : tout est ruines et décombres, du faîte au pied du Birs Nimroud.

J’ai déjà dit que l’identification du Birs avec le temple de Jupiter Bélus d’Hérodote, le temple des Sept Lumières de la tradition babylonienne, ne saurait faire de doute aujourd’hui ; mais un fait bien plus singulier a été révélé par la lecture des cylindres chaldéens découverts par sir Bawlinson dans les angles de l’édifice. Ces documents viennent au secours de la tradition hébraïque, tout en donnant au temple de Bélus une origine relativement moderne.

Nabuchodonosor nous dit lui-même : « Pour l’autre, qui est cet édifice-ci, le temple des Sept Lumières, et auquel remonte le plus ancien souvenir de Borsippa, un roi antique le bâtit (on compte de là quarante-deux vies humaines), mais il n’en éleva pas le faîte. Les hommes l’avaient abandonné depuis les jours du déluge, proférant leurs paroles en désordre. Le tremblement de terre et le tonnerre avaient ébranlé la brique crue, avaient fendu la brique cuite des revêtements ; la brique crue des massifs s’était éboulée en formant des collines. Le grand dieu Mérodach a engagé mon cœur à le rebâtir : je n’en ai pas changé l’emplacement, je n’en ai pas altéré les fondations. Dans le mois du salut, au jour heureux, j’ai percé par des arcades la brique crue des massifs et la brique cuite des revêtements. J’ai ajouté les rampes circulaires ; j’ai écrit la gloire de mon nom sur la frise des arcades.

« Jai mis la main à construire la tour et à en élever le faîte ; comme jadis elle dut être, ainsi je l’ai refondue et rebâtie ; comme elle dut être dans les temps éloignés, ainsi j’en ai élevé le sommet. »

Birs Nimroud ou tour de Babel. – Dessin de Slom, d’après une photographie.

Ce serait donc en ce lieu que se serait formée la tradition que les Hébreux apportèrent en Judée, et sous mes pieds se retrouverait la célèbre tour de Babel. À quel ordre de phénomènes historiques ou géologiques se rapportent l’érection de cette immense construction et la légende de la confusion des langues ? je ne saurais le dire : de mystérieuses obscurités enveloppent encore les premiers âges de l’humanité.

Le temple des Sept Lumières, pour lui donner désormais son vrai nom, ne s’élevait pas au cœur même de Babylone, mais dominait le faubourg de Borsippa. Il ne faudrait pas conclure cependant de l’extrême éloignement des deux centres religieux et royaux représentés l’un par les palais, l’autre par le Birs, que Babylone et Borsippa aient toujours été deux villes distinctes. D’après Hérodote par exemple, l’enceinte extérieure enveloppait Borsippa. On ne me surprendrait pas toutefois en m’apprenant qu’il n’en fut pas toujours ainsi et que, tour à tour distante de la ville ou confondue avec les faubourgs, la cité religieuse fut comprise dans les fortifications ou reléguée hors des murailles élevées par les rois, murailles renversées et reconstruites sur des dimensions plus restreintes ou plus larges selon l’inclémence ou la prospérité des temps.

25 décembre. – Au retour de Borsippa nous sommes venus camper sur le tumulus d’Amran-ibn-Ali, que nous avions foulé aux pieds il y a trois jours, alors que nous étions en quête d’un abri.

Des collines de briques pulvérisées, des tranchées dont les déblais ont servi à combler d’autres tranchées plus anciennes, font de cette partie de Babylone un dédale au milieu duquel on circule sans trouver de point de repère. Quelques lourds massifs de maçonnerie reliés par des mortiers durs comme du fer, un lion de basalte, d’un travail très barbare, à demi enseveli dans les décombres, signalent seuls la demeure des rois chaldéens, le palais mortuaire d’Alexandre.

Le lion de Babylone. – Dessin de Slom, d’après une photographie.

Moins de traces encore des jardins suspendus élevés par Nabuchodonosor, prince amoureux et galant, afin de satisfaire un caprice de sa femme Amytis, fille d’Astyage, roi de Médie, et de rappeler à la jeune reine qui ne pouvait s’accoutumer à l’aspect monotone des plaines de la Chaldée les hautes montagnes de sa patrie.

Les jardins suspendus n’eurent pas une longue durée : Quinte-Curce les dépeint comme une merveille de son temps, mais Diodore de Sicile en parle toujours au passé. Après la mort d’Alexandre et la fondation de Séleucie, Babylone fut peu à peu abandonnée, perdit son titre de capitale, et assista dès cette époque à la destruction progressive du chef-d’œuvre des architectes babyloniens. Un arrosage insuffisant amena la mort des arbres, le défaut d’entretien l’éboulement des murs, et le paradis d’Amytis mêla sa poussière aux cendres de son inspiratrice. Au temps des Arsacides la ruine était consommée et les jardins servaient de nécropole, comme le prouve la découverte de nombreux tombeaux parthes exhumés il y a quelques années.

Les recherches pratiquées autour du château royal ont toujours été heureuses. Aujourd’hui trois ou quatre cents Arabes sont occupés à extraire la terre amoncelée entre des murs en brique crue d’une épaisseur formidable, et à mettre à découvert des salles hautes, longues et étroites semblables à celles que j’ai déjà visitées autour du Birs Nimroud. Des objets sans grande valeur artistique, mais du plus grand intérêt historique, tels que des tablettes de terre cuite couvertes d’inscriptions cunéiformes si serrées les unes contre les autres qu’on ne suit pas même la direction des lignes, résument les trouvailles faites ces derniers jours ; mais que de paniers de terre il a fallu remuer et que de patience on a dû déployer pour arriver quelquefois à rencontrer au fond d’un vase fêlé une omoplate de chacal ou une mâchoire de cheval !

À deux kilomètres environ au nord de la cité royale s’élève, en forme de pyramide tronquée, l’énorme tumulus que nous avions aperçu d’Iskandéryeh-Khan et qui semble, avec le Birs Nimroud, déterminer les limites extrêmes de Babylone. Ce colosse d’argile, haut de quarante mètres, long de plus de cent quatre-vingts et tout entier élevé de main d’homme, porte dans le pays le nom de Babil. Il répond comme position au tombeau de Bélus des auteurs grecs et doit être identifié au temple « des assises de la terre » bâti en l’honneur du dieu Bel-Mérodach sous le règne d’Assarhaddon (Assour-Akhé-iddin), roi d’Assyrie. Embelli et agrandi sous Nabuchodonosor et Nériglissor (Nirgal-sar-Oussour), détruit et pillé par Xerxès, déblayé sur les ordres d’Alexandre, qui eut un moment la pensée de faire reconstruire un sanctuaire cher aux Babyloniens, finalement transformé en forteresse grecque, le temple de Bel-Mérodach n’est plus aujourd’hui qu’un informe monceau de détritus et de terre crue. En grimpant le long des parois éboulées, on atteint sans peine la plate-forme qui couronne la pyramide. À la place des statues d’or enlevées par Xerxès, je ne vois que des matériaux émiettés et un puits qui ne correspond à aucune galerie apparente. Il était peut-être destiné à faire le bonheur des astrologues chaldéens. Deci delà, répandus au milieu des décombres, se montrent quelques fragments d’inscriptions grecques ou araméennes. En portant mes pas jusqu’à l’extrémité méridionale de la pyramide et en me laissant glisser le long des éboulis qui couvrent ses flancs, j’arrive à des excavations revêtues de parois maçonnées. Les fouilles pratiquées sur ce point n’ont, paraît-il, amené aucun résultat intéressant et ont été abandonnées.

Tombeau de Bel-Mérodach. – Dessin de Slom, d’après une photographie.

Vues du tombeau de Bélus, les ruines de la vieille cité m’apparaissent plus tristes et plus désolées que jamais ; tandis que le kasr (château) est encore animé par les manteaux colorés et les tarbouchs rouges des Arabes et des Turcs employés aux fouilles, et que les échos répètent les sonores chansons des terrassiers, le tumulus de Babil, entouré de buissons et d’herbes dures, n’est visité que par des chèvres et des pâtres aussi sauvages que le paysage.

Pâtre gardant son troupeau sur les ruines de Babylone. « … Et je réduirai la terre des Chaldéens à une éternelle soli-tude. » – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

« Et lorsque les soixante-dix ans seront accomplis, je visiterai dans ma colère les rois de Babylone et leur peuple, dit le Seigneur ; je jugerai leur iniquité et la terre des Chaldéens et je la réduirai à une éternelle solitude. »

CHAPITRE XXXVI

Pèlerinage à Kerbéla. – Le bazar aux pierres tombales. – Entrée en ville. – Visite au consul de Perse. – Insuccès de nos démarches. – Les cimetières de Kerbéla. – Retour à Bagdad.

26 décembre. – Je gémis tous les jours de ne pas avoir visité Babylone il y a quelque deux mille six cents ans, sous les règnes du glorieux Nabuchodonosor ou de ses très regrettés prédécesseurs. J’en aurais profité pour demander aux humbles sujets du protégé de Nébo l’une de ces consultations originales dont ils avaient le secret.

Lorsqu’un habitant de Babylone tombait malade, il se faisait porter sur la place du marché ou dans un carrefour fréquenté. Chacun au passage devait l’interroger et lui indiquer les remèdes qui, en semblable occurrence, avaient guéri ses maux ou ceux de ses amis. Il n’était permis à personne de passer indifférent auprès de ces singuliers clients de la bonne volonté publique.

Que les bonnes femmes et les amateurs de suffrage universel devaient être heureux à Babylone, et que de maux de dents devaient y être soignés comme des cors aux pieds !...

Il me faudrait sans doute verser bien des larmes et lever longtemps les bras vers le ciel avant d’obtenir des divinités chaldéennes la résurrection de Babylone et de ses pratiques institutions ; aussi ai-je mieux aimé renoncer à prendre une attitude au demeurant fort humiliante et gagner au plus vite Kerbéla afin de hâter mon retour en France, où je trouverai, mieux que sur les rives du Tigre et de l’Euphrate, un remède à mes détestables fièvres.

Tente arabe. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

Nous avons quitté le colonel Gérard. Notre compagnon de route remonte vers le Kurdistan, tandis que nous allons visiter le foyer rayonnant de la foi chiite et le séminaire célèbre où les élèves zélés mettent parfois plus de vingt ans à parfaire leurs études religieuses. En sortant de Babylone, les guides nous font longer un canal creusé entre Hillah et Kerbéla. Des embarcations à voiles sillonnent ses eaux tranquilles. Le pays, coupé de rigoles nombreuses, est en ce moment uniformément jaune et ne garde aucune trace des récoltes plantureuses qu’il a produites au printemps dernier. Aussi loin que les regards s’étendent, on n’aperçoit ni maison ni village, mais, à deux heures de marche de Babil, nous rencontrons les tentes brunes d’une tribu établie au milieu des ginériums et des hautes herbes qui poussent sur les berges toujours humides du canal. L’une d’elles, placée au milieu du campement, se distingue de ses voisines par son étendue, sa hauteur, l’espace ménagé autour de ses murailles et plus encore par le drapeau attaché à une longue lance plantée devant la principale ouverture.

Seul le chef de la tribu a le droit de signaler ainsi sa demeure : à la première alerte il faut que les soldats puissent se rallier autour de leur maître, et que le maître trouve à sa portée un guidon et une arme de combat. Nasr ed-din chah lui-même a conservé l’usage de cet insigne militaire, et dans son palais de Téhéran, tout comme dans ses campements de chasse, l’appartement ou la tente affecté chaque heure de nuit ou de jour à la demeure du souverain est reconnaissable à l’étendard kadjar dont les plis se déploient à l’extrémité d’une lance.

La caravane hâte vainement sa marche ; le soleil, perdu derrière des nuages, s’incline vers l’horizon, la nuit nous poursuit à grands pas et nous sommes encore bien loin du bouquet de palmiers que les guides signalent depuis le départ comme le point de jonction du sentier de Hillah et de la route de Kerbéla. De minute en minute le ciel s’assombrit, de gros nuages noirs apportés par des rafales de vent courent sur nos têtes ; une pluie fine commence à tomber ; le chemin devient de plus en plus difficile à suivre et nous ne tardons pas à marcher à l’aventure au milieu des rigoles en partie remplies d’eau et des fondrières dissimulées sous de hautes herbes.

Nos gens ne sont même pas capables de nous donner l’exemple de la résignation : à peine un guide oriental a-t-il perdu sa route, qu’il perd également la tête et ne tarde pas, surtout en pleine nuit, à devenir un véritable embarras. « Les hommes armés doivent toujours marcher en tête d’un convoi égaré », ont assuré les muletiers en se rangeant derrière nos talons. Et, à dater de cette déclaration de principes, ils se sont déchargés de toute responsabilité et s’en sont rapportés à nous pour les amener à un gîte quelconque.

Eussions-nous eu des yeux de lynx que nous n’aurions pas réussi à retrouver la direction du bouquet de palmiers vers lequel nous marchions depuis plusieurs heures, si quatre fantômes coiffés de hautes pyramides noires n’étaient subitement apparus à nos côtés. Le fusil en main, nous nous apprêtions à les tenir à bonne distance tandis que nos gens épouvantés prenaient la fuite et se dissimulaient dans les broussailles : mais notre heure dernière n’avait pas encore sonné. Belzébuth et ses acolytes se présentent à nous sous la figure de bûcherons chargés d’énormes paquets de broussailles. Après avoir hésité à envoyer quelques balles à ces pauvres diables, nous bénissons la Providence de les avoir placés sur notre chemin et leur demandons l’hospitalité en récompense de l’épouvante que nous leur avons causée. Les guides, revenus de leur frayeur, accourent et décident l’un des nomades à les conduire jusqu’au village, à peine distant de quelques kilomètres du marais où patauge la caravane. Enfin nous voici à couvert après avoir franchi une porte vermoulue devant laquelle il a fallu patienter un bon quart d’heure. Un caravansérail placé au milieu d’un bazar éclairé par des lampes fumeuses nous servira de gîte ce soir. Il était temps d’arriver au logis, car la pluie dégénère en déluge.

Kerbéla, 27 décembre. – Que faire dans un caravansérail, à moins que l’on ne dorme ? Au soleil levant, nous avons traversé un pont de bateaux jeté entre les deux rives de l’Euphrate et rejoint la route de Kerbéla. À partir de ce point, l’aspect du paysage se modifie complètement. À des plaines désertes succèdent de superbes jardins, défendus des déprédations des passants par des murs de clôture et des fossés profonds. Le chemin, tracé au milieu de bosquets de palmiers et d’orangers, va toujours descendant et serpente à travers des arbres si touffus et si verts qu’ils semblent avoir accaparé la chlorophylle de la création tout entière.

Si nous avons parcouru hier des pays abandonnés et sauvages, nous en sommes trop amplement dédommagés aujourd’hui. Une multitude de femmes, les unes à pied, les autres à cheval, circulent dans toutes les directions et ne manquent pas d’accabler les « chiens de chrétiens » des compliments les moins aimables. Leurs compagnons, plus timides et persuadés que nous n’aurons pas à leur endroit le respect dont ils nous savent imbus envers le beau sexe, quelle que soit sa laideur, se tiennent à distance de nos fouets, mais nous pétrifieraient de leurs regards farouches s’ils pouvaient leur communiquer les vertus de la tête de Méduse. On respire déjà un capiteux parfum de fanatisme.

La splendeur de la végétation aide à faire oublier l’aménité des passants, et notre petite troupe arrive sans encombre devant la cité de Houssein.

Au-devant d’une porte à prétentions monumentales s’étend une vaste place encombrée de dalles tumulaires, les unes déjà achevées, les autres à l’état d’ébauche. Les tailleurs de pierre, assis sur leurs talons, guettent la venue des convois mortuaires et d’un air engageant proposent leur marchandise aux parents des défunts. Les prix longuement débattus et l’affaire terminée, ils prennent sur-le-champ les noms du mort, de ses ascendants et descendants, et gravent au plus vite l’inscription afin qu’arrivés en terre sanctifiée les cadavres n’aient point à attendre longtemps une sépulture qu’ils sont venus chercher de si loin.

Le bazar aux pierres tombales franchi, nos guides se dirigent vers la porte ; mais des gardiens les arrêtent et d’un ton bourru leur intiment l’ordre péremptoire de rebrousser chemin, de longer l’enceinte et de choisir, pour pénétrer dans la ville sainte, un quartier moins populeux, afin que les yeux délicats des pèlerins ne soient point blessés à la vue des infidèles.

Une confusion extraordinaire règne près des murs entourés de ces innombrables campements de dévots qui ne peuvent, faute d’argent, fréquenter les caravansérails. Chaque voyageur, campé auprès de bagages misérables et de chevaux étiques, chantonne quelque invocation pieuse tout en mangeant des dattes mieux pourvues de noyaux que de chair.

Caravansérail à Kerbéla. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

Une porte donnant accès sur un boulevard d’haussmannisation récente s’ouvre à l’extrémité des fortifications et conduit jusqu’à une vaste place. Les guides s’arrêtent à mi-chemin et entrent enfin dans une maison de très pauvre apparence dont les misérables chambres entourent une sorte de poulailler boueux. Kerbéla est un pèlerinage trop suivi pour qu’on n’y trouve point de meilleur caravansérail ; mais nos serviteurs ont fait preuve de prudence en ne nous mettant pas en contact avec des gens fanatisés par les exhortations des mollahs et énervés par les fatigues d’un long voyage. Après avoir pris possession de pièces étroites situées au premier étage, je monte jusqu’aux terrasses, mes observatoires habituels, et j’aperçois enfin l’ensemble de la ville. À gauche s’élèvent la coupole et les minarets d’or du tombeau de Houssein ; à droite, un dôme revêtu de faïence bleu turquoise, construit sans doute sous les derniers Sofis.

Vue de Kerbéla. – Dessin de Barclay, d’après une photogra-phie

S’il a jamais été utile de faire œuvre de diplomate, c’est bien aujourd’hui, car il s’agit de fouler de nos pieds européens un sanctuaire plus vénéré en Perse que la Kaaba de la Mecque elle-même. Et, de fait, nous n’avions jamais été forcés de suivre les petits chemins et de nous loger dans un bouge infect. Instruit par l’aventure de Kazhemeine, Marcel s’est muni de lettres de recommandation destinées aux chefs civils, religieux ou militaires ; je le soupçonne même d’en avoir demandé à feu Mahomet.

Tout d’abord nous allons rendre visite au consul de Perse, digne fonctionnaire dont les quatre-vingt-quatre ans sont gravés sur sa figure en rides profondes. Ce vieux débris diplomatique est entouré d’une bande de mollahs et d’une nombreuse clientèle. Il renvoie ceux-ci, congédie ceux-là, et, lorsqu’il ne reste plus autour de lui que les intimes de la maison, il écoute notre requête. « Jamais un chrétien n’a visité le tombeau de l’imam Houssein », répond le consul à mon mari, « je ne désespère pas cependant du succès de votre demande. Comptez en tout cas sur le représentant du plus puissant monarque de l’Islam. » Et le consul fait avertir le cliddar (celui qui a la clef du tombeau) de notre arrivée. Entre-temps nous sommes invités à admirer un superbe bambin qui s’ébat bruyamment sous les regards attendris du vieillard. Je félicite le bonhomme, certaine de prendre le chemin de son cœur en faisant l’éloge de sa postérité.

« Cet enfant, dit-il, est magnifique, en effet ; je n’en ai jamais eu de plus fort et de plus vigoureux ; mes arrière-petits-fils sont des avortons si je les compare au dernier de mes héritiers né sous la protection de Houssein. »

L’assistance opine du bonnet, et la conversation se traîne jusqu’au moment où revient enfin l’ambassadeur envoyé chez le porte-clef. « Le cliddar est allé respirer l’air pur des champs et ne rentrera pas à Kerbéla avant la fin de la semaine. » Cette réponse est de mauvais augure, car chacun sait très bien de quelle manière il doit interpréter l’absence du gardien de la mosquée : notre interlocuteur cesse de vanter l’omnipotence du représentant du roi des rois et, sans transition préparatoire, se prend à gémir sur la situation précaire des Persans, contraints dans la Turquie d’Asie de se conformer aux volontés des fonctionnaires ottomans. Il termine ses lamentations en essayant de nous persuader que l’autorité turque est seule assez puissante pour nous faire pénétrer dans une mosquée chiite. Ce raisonnement sonne juste comme une épinette brouillée avec son accordeur, mais Marcel se donne l’air de le tenir pour juste, et, sous forme de conclusion, sort de sa poche une lettre du valy de Bagdad adressée à son subordonné le moutessaref de Kerbéla.

Le vieillard, interloqué, s’écrie que nul désormais ne peut marcher à l’encontre de notre désir et ordonne de seller son cheval afin qu’il puisse aller à la campagne du cliddar lui faire part de notre démarche. Il enverra la réponse dès son retour.

Vers le soir, une douzaine de mollahs envahissent notre chambre. Les porte-turban débitent à tour de rôle une interminable litanie de compliments et laissent enfin la parole au beau parleur de la troupe. Après un préambule savant, consacré à exalter les sentiments du consul à notre égard, le respect du cliddar pour nos lettres de recommandation, la sainteté de la mosquée de Kerbéla, où le chah lui-même n’est entré qu’après avoir traversé à pied la ville entière, l’orateur affirme que nous profiterions d’une faveur insigne refusée jusqu’ici à des étrangers, si nous étions autorisés à monter sur la terrasse d’une maison voisine de l’édifice et à examiner la cour centrale du haut de cet observatoire. Nous devrons toutefois nous coiffer du tarbouch sunnite, afin de ne point éveiller l’attention des fidèles.

« Cette condition est de tous points inacceptable, a répondu Marcel ; je ne reconnais pas l’autorité du commandeur des croyants, et dans aucun cas je ne subirai l’humiliation que vous me proposez. »

Sur ces paroles, dont le sens injurieux pour les Sunnites a ravi nos interlocuteurs, les mollahs semblent s’amadouer : « ils comprennent notre répulsion » et se retirent en promettant de venir nous prendre le lendemain à la pointe du jour afin de nous introduire sur les terrasses de la mosquée avant l’ouverture des portes.

28 décembre. – L’aurore n’avait pas encore terni la clarté des étoiles et je guettais du balakhanè l’arrivée des turbans blancs. Peine perdue ; le soleil s’est levé, les dômes d’or de la masdjed ont scintillé à ses premiers rayons, deux heures se sont passées : les mollahs ne sont point venus. Lassé par ces déceptions énervantes, Marcel a envoyé le cawas demander des explications au consul et, en attendant son retour, nous sommes allés visiter la ville.

Il faut parcourir cette immense nécropole pour se rendre compte de son étendue. Non seulement la mosquée chiite est entourée de tombes placées, suivant les moyens pécuniaires de leur propriétaire, dans les galeries voisines du sanctuaire et dans les cours intérieures, mais, de tous côtés, en dehors de l’enceinte, s’étendent, cachés sous des arbres magnifiques, d’immenses champs de repos destinés au commun des mortels. Ces bosquets ombreux disposent à une quiétude sereine, et j’en arrive à comprendre l’entraînement qui pousse les Persans à souhaiter quelques pieds de terre dans ces jardins où rien ne semble devoir troubler leur dernier sommeil.

Les turbans blancs peuvent seuls rivaliser en nombre avec les pierres des cimetières ; en file, en bataille, partout on rencontre des mollahs : les uns vieux, tristes, sévères, les autres jeunes, roses, fringants, gras, coquets et aussi bruyants que peuvent l’être des étudiants quand ils peuplent une ville universitaire. Tous, petits et grands, vivent aux dépens des pèlerins et touchent une partie du prix des concessions vendues chaque année à leur profit. En somme, bien malin est le voyageur qui sort de Kerbéla sans y avoir engagé ses tapis et son argenterie s’il est riche, sa pipe et son aiguière s’il est pauvre.

Comme j’ai été bien inspirée de ne point perdre la matinée en démarches inutiles ! À notre retour au logis nous avons trouvé une nouvelle ambassade, chargée de reprendre la question des tarbouchs. Marcel, impatienté par les éternelles tergiversations d’une diplomatie aux abois, n’a pas attendu la fin de l’explication pour mettre les mollahs à la porte et donner du haut en bas de la maison l’ordre de seller les chevaux, qui l’emporteront bien loin d’une cité où les Chiites ne savent pas mieux tenir leur parole que de vulgaires Sunnites.

Quelques instants plus tard nous sortions de Kerbéla, vouant aux mêmes divinités infernales le cliddar, le consul, la mosquée, Hassan et Houssein, Omar et Abou-Bekr, Persans et Turcs, Sunnites et Chiites.

29 décembre. – Nous voici de retour à Bagdad.

La ville, éclairée aux rayons du soleil couchant et noyée dans les légères brumes d’or qui s’élevaient du sol jusqu’aux verts panaches des palmiers, ne m’avait jamais paru plus radieuse et plus belle. Combien Babylone devait être majestueuse quand ses monuments gigantesques, ses jardins suspendus, ses palais merveilleux, ses murs et ses portes d’airain se présentaient aux yeux surpris des voyageurs !

Vue prise à Bagdad au bord du Tigre. – Dessin de G. Vuillier, d’après un croquis de lady Anna Blunt.

La ville de Nabuchodonosor est redevenue poussière ; quel sort l’avenir réserve-t-il à la cité des califes ? Elle est bien déchue depuis les jours où ses premiers souverains s’élançaient à la conquête du monde et portaient leur étendard triomphant jusqu’à Grenade et à Cordoue !

Sa destruction et sa ruine définitives sont-elles prochaines ? Je ne le souhaiterai pas, mais je m’arrêterai à un moyen terme : qu’Allah balaye les valys, les magistrats, les douaniers et toute la vermine administrative accumulée derrière ses murs, qu’il protège ses gracieux édifices et qu’il ne les confonde pas dans le néant avec tant d’autres merveilles que leur grandeur et leur solidité semblaient devoir préserver des atteintes du temps, le plus terrible et le plus inexorable des dieux !

CHAPITRE XXXVII

Départ de Bagdad. – À bord du Khalifé. – Arrivée à Amara. – Les chevaux de pur sang. – La colonie chrétienne d’Amara. – Une nuit de janvier dans le hor. – Les tribus nomades. – Tag Eïvan. – Imamzaddè Touïl. – Le campement de Kérim khan.

 

Le Tigre à Amara. – Dessin de Barclay, d’après une photo-graphie.

Amara, 1er janvier 1882. – Par quel souhait remplacerai-je aujourd’hui les vœux qui n’arriveront point, hélas, jusqu’à moi ? Si je pouvais bientôt revoir ma belle France ! Et cependant, avec une ténacité qui fait honneur au caractère de Marcel, nous avons formé le projet de pénétrer, coûte que coûte, en Susiane. Cette nouvelle tentative sera-t-elle plus heureuse que les précédentes ? Le début de cette expédition est bien de nature à me décourager.

Désireux de passer quelques jours à Ctésiphon avant de dire adieu à la Mésopotamie, nous sommes sortis de Bagdad dans l’après-midi du 30 décembre. On semait les orges quand nous avons traversé la campagne. Aux terres cultivées succèdent un désert et une lande couverte de buissons noueux sous lesquels s’abritent des chèvres et des moutons ; aux laboureurs, des nomades à l’œil inquiet et farouche. Bientôt apparaît le palais de Ctésiphon, s’enlevant en noir sur le fond pur du ciel. Les ombres de la nuit nous enveloppent ; au loin les chacals glapissent la lugubre retraite du désert.

Deux jours nous ont suffi pour revoir les ruines et l’emplacement de la ville sassanide, suivre les remparts de sa rivale Séleucie, faire nos dévotions au tombeau de Soleïman le Pur et nous embarquer à bord du Khalifè, superbe bateau de la compagnie Linch, affecté au service du Tigre.

Comme le Mossoul, le Khalifè a tout son avant surchargé de pèlerins. En circulant au milieu des bagages de ces pauvres hères, j’ai remarqué un tapis qui avait échappé aux griffes rapaces des prêtres de Kerbéla : une vraie merveille aux teintes délicieuses, aux dessins délicats. Je saisis le propriétaire après une de ses oraisons et lui demande le prix de son tapis.

À ses prétentions il est aisé de voir que la probité commerciale du disciple de Mahomet n’est pas à la hauteur de sa fervente piété, et je le quitte. À peine rentrée dans ma cabine : toc, toc ; on frappe à la porte. C’est un autre pèlerin, il apporte sous son bras un objet soigneusement empaqueté.

« J’ai une affaire à vous proposer, me dit-il avec mystère, et il découvre une paire de bottes européennes, assez éculées pour avoir joué un rôle actif dans les voyages du Juif errant.

— Aurais-tu l’intention de me vendre cette chaussure ?

— Pourquoi non ? N’avez-vous pas proposé à Taghuy de lui acheter son tapis de prière ? Mes bottes sont bien plus antiques. »

Le bonhomme s’est retiré fort surpris de me voir refuser une marchandise d’une vieillesse indiscutable et en somme difficile à se procurer en Mésopotamie.

Le lendemain de notre embarquement à Ctésiphon, le Khalifè a fait escale à Amara. La ville, de fondation récente, s’étend le long du fleuve, sur les bords d’un quai naturel si solide et si bien dressé qu’il suffit aux matelots de jeter un simple madrier pour mettre en communication avec la terre les cursives du paquebot. À peine ce léger pont est-il lancé que la foule se précipite à bord et envahit le Khalifè.

Nous nous étions réfugiés dans le salon et attendions, avant de débarquer, la fin de la tourmente, lorsqu’un Turc, vêtu de beaux habits et suivi de nombreux serviteurs, a demandé au capitaine la faveur d’un entretien particulier. Il ne s’agit pas de bottes ce coup-ci. L’œil brillant, l’extrémité de l’index dans la bouche, indice certain d’une ardente convoitise :

« Donne-moi, dit-il, deux bouteilles de ton excellent bordeaux.

— Qu’en veux-tu faire ? Ne serais-tu pas un pieux musulman ?

— L’eau de raisins ne m’est pas destinée : je possède une jument de pur sang ; elle est malade, et le sorcier m’a conseillé de lui frictionner le ventre avec le meilleur vin du Faranguistan. »

Comment résister à une pareille demande ? Le capitaine donne l’ordre d’apporter deux bouteilles de bordeaux, et le quémandeur, ne se fiant pas à la discrétion des domestiques, fait disparaître le trésor sous ses amples vêtements.

« Que le gouvernement anglais, dit-il plein de reconnaissance, soit grand après le gouvernement turc !

— Qu’est-ce à dire ? s’écrie le commandant blessé dans son amour-propre national ; oserais-tu mettre en parallèle ta patrie et la mienne ?

— Non, reprend l’effendi d’un air contrit, j’ai souhaité seulement à l’Angleterre d’être aussi glorieuse et aussi puissante que la Turquie. »

Nous débarquons. La ville, créée, il y a à peine trente ans, au point où le Tigre dans ses nombreux méandres se rapproche le plus de la frontière persane, est dépourvue de ressources, et nous eussions été fort en peine, si le consul de Bagdad n’avait eu la prévoyance de nous recommander à un négociant chrétien. Notre hôte porte le nom de Jésus. Il a mis à notre disposition la plus belle pièce de sa maison, mais a vainement tenté de nous procurer des chevaux. Les rares habitants qui pourraient nous sortir d’embarras possèdent tous de superbes poulinières du Hedjaz, et ne consentiraient pas plus à déshonorer des bêtes de pur sang en posant sur leurs nobles reins un fardeau quelconque, qu’à les exposer à être prises par les Beni Laam, campés dans les déserts compris entre le Tigre et Dizfoul.

Si le Stud-book arabe n’est point imprimé sur vélin, il n’en est pas moins gravé au plus profond de la mémoire des nomades ; tous savent par cœur l’arbre généalogique de chaque habitant de leur écurie et vouent à leurs juments surtout un attachement sans limite.

« Veux-tu ma fille ? » disait dernièrement un chef de tribu au gouverneur d’Amara, qui lui avait rendu un service signalé, « elle est à toi ; j’aime mieux te la donner et la doter de cent mille medjidiés que de me séparer de Samas, ma jument favorite. »

Un cheikh vient-il à perdre ses troupeaux dans une razzia et a-t-il besoin d’argent : il se refuse en général à vendre l’entière propriété de ses juments et cède le quart ou la moitié de la bête avec ou sans la bride, c’est-à-dire avec ou sans le droit de la monter. En même temps il se réserve la faculté de racheter la fraction aliénée. Si la jument met au monde un poulain, on le vend, et les copropriétaires se partagent le produit de l’affaire ; si, au contraire, il naît une pouliche, le maître de la bride doit l’élever pendant une année et offrir au copropriétaire le choix entre la moitié de la mère et la fille tout entière. Ces transactions sont réglées par un véritable code, que les cheikhs arabes connaissent et interprètent avec justice.

Les nomades n’exigent pas de leurs chevaux une grande vitesse ; ils ne sauraient utiliser cette qualité dans un pays sans routes, couvert de broussailles ou de marécages et dépourvu le plus souvent d’eau potable ; mais en revanche ils demandent à leur monture de résister aux privations et à la fatigue, et de les transporter à de grandes distances, parfois sans boire ni manger. Certaines juments bien connues ont marché durant trois jours et trois nuits sans débrider et n’ont pas été atteintes de fourbure après une pareille course. Somme toute, deux bons yabous et quelques forts mulets feraient en ce moment bien mieux notre affaire que de nobles coursiers, impossibles d’ailleurs à se procurer.

3 janvier. – Le ciel est gris et maussade, la saison des pluies s’annonce comme très prochaine, la fièvre nous guette, et les jours se passent sans être utilisés.

4 janvier. – Hier soir, notre hôte, Jésus, vint nous demander s’il nous serait agréable de l’accompagner à l’office, célébré par un prêtre chaldéen dans une église bâtie aux frais de la colonie chrétienne d’Amara.

À la pointe du jour nous franchissons le seuil d’une salle étroite à peine haute de trois mètres. Cette pauvre chapelle, bâtie en torchis et couverte d’une terrasse de pisé portée sur des chevrons noueux, ne possède d’autre ouverture que la porte. Je passe au milieu d’une soixantaine de fidèles pieusement recueillis, puis je viens prendre place devant le plus pauvre des autels : il est en terre ; la nappe, faite d’une indienne colorée, le dissimule à peine ; une boîte peinte tient lieu de tabernacle. Dès notre arrivée les marguilliers se sont empressés d’allumer une vingtaine de bougies ; un brillant éclairage est le luxe suprême de toutes les cérémonies religieuses ou profanes de l’Orient, et la messe chaldéenne a commencé, tantôt chantée par le prêtre, tantôt nasillée par les enfants, qui viennent soutenir aux moments solennels les voix plus graves des hommes, réunis au fond de l’église. Je n’ai point éprouvé pendant cette longue cérémonie l’impression de lassitude que l’on ressent dans nos églises de village ; je me suis crue ramenée à bien des siècles en arrière, alors que la foi naïve était encore dans toute sa primitive ardeur, en ces temps de persécution où les néophytes se réunissaient pour prier derrière les murs épais d’une maison fidèle, ou invoquaient le Dieu tout-puissant sous les voûtes des catacombes. N’a-t-elle point, comme l’église naissante, surmonté des obstacles sans nombre, cette petite colonie chrétienne ? Il y a un an encore, elle n’avait pas même de desservant. Les enfants naissaient, les morts s’en allaient en terre sans prière et sans bénédiction. À Pâques seulement elle était visitée par un Père carme de Mossoul ou de Bagdad, chargé de mettre ordre en quelques heures aux affaires spirituelles de la communauté. Aujourd’hui, au contraire, les mourants reçoivent les dernières consolations, les nouveau-nés l’eau baptismale, et les fiancés peuvent s’unir en légitime mariage pendant toute l’année.

Après la messe les chefs de la colonie chrétienne nous ont invités à les suivre chez leur pasteur. Le prêtre habite une cabane de terre bâtie non loin de l’église. L’appartement se réduit à une seule pièce, servant à la fois de parloir et de chambre à coucher. Quelques couvertures jetées sur une estrade de roseaux, une malle utilisée tour à tour comme armoire ou comme fauteuil, des livres de prières respectueusement posés sur une table, composent toutes les richesses du desservant. Quelle pauvreté ! mais aussi quelle paix et quelle heureuse insouciance règnent ici ! Il est bien en harmonie avec la chapelle, le presbytère d’Amara.

5 janvier. – Dieu d’Isaac, d’Abraham et de Jacob, soyez béni ! Une caravane chargée d’indigo vient d’arriver de Dizfoul : nous partons demain. Ce n’a pas été petite affaire que de décider le tcharvadar bachy à détacher six bêtes de son convoi. Le brave homme a allégué la fatigue de ses animaux, le danger de traverser en si petite troupe le pays des Beni Laam ; bref, le consul de Perse s’en est mêlé, mon mari a promis d’indemniser les muletiers si on leur volait nos montures, et les arrhes ont été acceptées. Afin de donner confiance à nos gens, Marcel est allé trouver le moutessaref (sous-préfet turc) et lui a demandé une escorte de quatre zaptiés : « Je me garderais bien de m’occuper de vos affaires, s’est écrié ce nouveau Pilate. Et, s’il vous arrivait malheur, quelle situation serait la mienne ? Ma responsabilité serait engagée. En vous déconseillant au contraire le voyage de Dizfoul, je fais œuvre d’ami sincère et de fonctionnaire prudent. Vous n’aurez à vous en prendre qu’à vous-même des suites d’une pareille équipée. » Quelle leçon d’administration a reçu là mon mari !

7 janvier. – Nous sommes partis d’Amara vers midi avec l’intention d’aller coucher aux tentes de Douéridj.

Le convoi a côtoyé pendant plus de quatre heures un canal le long duquel s’étendent de belles prairies ; puis, arrivé en vue d’un bouquet de palmiers, il a fait halte. « Vous ne trouverez plus désormais que de l’eau amère », disent nos guides. Les chevaux, débridés, sont menés à l’abreuvoir, Marcel tire de ses fontes une vieille croûte de pâté, et nous dînons en considérant les gros nuages amoncelés au-dessus de nos têtes. Un vol de corneilles passe à notre gauche ; au même instant je reçois quelques gouttes de pluie. Si ces oiseaux de mauvais augure pouvaient nous prêter leurs ailes, nous irions nous installer, à leurs côtés, sous les larges feuilles des arbres ; hélas ! les vertes toitures ne sont pas le fait de mammifères de notre espèce ! En selle, et tâchons d’atteindre au plus vite les tentes de Douéridj. La caravane se lance dans un étang que l’on doit traverser avant d’y parvenir ; mal lui en prend : la pluie augmente, la nuit tombe, et, après avoir battu de droite à gauche roseaux et ginériums, les guides déclarent qu’ils ont perdu la route et que, privés de la vue des étoiles, ils ne peuvent sortir du marais avant le jour.

Une nuit de janvier dans le hor. – Dessin de Tofani, d’après un croquis de M. Dieulafoy

On décharge les mulets. Marcel fait empiler les bagages de façon à nous préparer un siège au-dessus des eaux, et nous nous asseyons au sommet d’une malle, avec la sombre perspective de passer toute la nuit exposés à l’orage. Encore si l’on pouvait chanter, causer, dîner, on ne perdrait pas tout courage, mais nos gens sont décidément des empêcheurs de danser en rond. Non seulement ils ont résisté à la tentation d’allumer leurs kalyans, mais ils nous ont même suppliés de garder le silence afin de ne point avertir de notre présence les nomades du hor (marais). « Ne payant pas de redevance à la tribu campée dans ces parages, elle est maîtresse de nous traiter fort mal », concluent-ils en hommes habitués à tenir compte du droit du plus fort. Eux-mêmes se couchent dans l’eau croupissante et, l’oreille tendue, l’œil au guet, ils surveillent les mulets, qui, la tête basse, tournent le dos à l’ouragan. Nous seuls et Séropa, le nouveau cuisinier, juché comme un singe sur la plus haute de ses marmites, dominons la situation. Il est à peine onze heures, la pluie redouble de violence, le vent fait rage. Quelle belle nuit, messeigneurs, pour une orgie à la tour de Nesle, mais quelle triste aventure pour des voyageurs installés entre deux eaux, sans autre abri que des casques défoncés et des imperméables perméables ! La lassitude a triomphé des éléments et j’ai fini par m’endormir.

Au jour je me suis aperçue que Marcel avait amoncelé sur moi toutes les couvertures et que, planté au centre de notre petit îlot en guise de piquet, il avait disposé son caoutchouc autour de nous afin d’éloigner le plus gros de l’averse ; à part les pieds et les jambes, déjà trempés la veille, j’étais fort peu mouillée. Au premier mouvement je me suis néanmoins trouvée si raide, si courbatue, envahie par un frisson si pénétrant, que j’ai désespéré de pouvoir remonter à cheval ; il a bien fallu néanmoins se remettre en chemin. À huit heures le soleil ne s’était pas encore levé, la pluie recommençait à tomber de plus belle ; les guides ont repris leur folle promenade à travers les roseaux et ont bien voulu reconnaître qu’ils avaient tout hier au soir marché à l’ouest au lieu de se diriger vers l’est.

J’ai conscience d’avoir souffert mort et passion pendant cette étape : un violent accès de fièvre s’était déclaré, mes artères battaient à se rompre, tout mon corps gémissait, et quand, trente et une heures après avoir quitté Amara, nous avons atteint le campement de Douéridj, j’aurais été obligée de me laisser choir à terre si Marcel et l’un des muletiers ne m’avaient déchargée comme l’on ferait d’un colis, portée sous une tente spacieuse et couchée au milieu d’un parc de petits agneaux. S’envelopper dans des couvertures, changer de vêtements, il n’y fallait pas songer : les unes étaient imprégnées de pluie, les autres avaient trempé à même le marécage et étaient encore plus humides que les habits abrités sous nos caoutchoucs. La douce chaleur de mes gentils voisins m’a rendu la vie ; ce matin je me suis trouvée mieux et en état de plaindre l’infortuné Séropa. Notre dix-septième cuisinier ne cesse de tousser ; il gît à l’autre extrémité de la tente, à peine couvert et la tête entourée d’un ignoble chiffon.

« Est-tu malade, Séropa ? ai-je demandé.

— Malade ? non,… mort : j’ai la fièvre, une fluxion de poitrine et me voilà perclus de rhumatismes. Je suis à moitié nu ! ne le voyez-vous pas ?

— As-tu perdu ton abba et ton beau tarbouch rouge ? T’en serais-tu débarrassé au profit du hor ? Qu’as-tu fait de ta malle ? elle était, il me semble, assez bien garnie.

— Hélas, je ne la verrai plus ! Ce n’est pas moi qui userai tous les beaux effets qu’elle contient. Faites préparer ma fosse.

— Dans un instant, si tu n’es pas trop pressé. Réponds d’abord à mes questions. Où est ta malle ?

— Chez votre ami Jésus. La veille de notre départ, le moutessaref – que ses femmes et ses juments restent bréhaignes ! – m’envoya chercher en secret et me dit : « Tu es au service des Faranguis et tu vas les suivre en Susiane ? — Oui, Excellence. — Je les ai avertis des dangers qu’ils avaient à courir en route et je me suis efforcé de les retenir à Amara : ils n’ont rien voulu entendre. Tant pis pour eux ; quoi qu’il arrive, je m’en lave les mains. Quant à toi, tu es sujet turc, c’est donc une autre affaire. Si tu m’en crois, tu abandonneras ces fous à leur triste sort et tu retourneras à Bagdad. » J’ai remercié de sa bienveillance le moutessaref et lui ai promis de suivre ses bons conseils. Comme je ne suis pas un ingrat et que je mange votre pain, je n’ai pas voulu vous quitter. La peau du fils de ma mère n’était guère de nature à tenter les Arabes : j’ai donc confié ma malle à Jésus et, choisissant mes plus vieilles défroques, je me suis mis en route à la queue du convoi, un peu honteux de mon nouvel équipage. Depuis deux jours je suis transi, je tousse à m’étouffer et ne puis plus me tenir sur mes pauvres jambes. Combien je regrette de m’être laissé effrayer par les paroles du moutessaref !

— Prends de l’argent, fais tuer un mouton et habille-toi avec sa toison ; pendant que le cuir se tannera sur ton dos, la laine, laissée à l’intérieur, te préservera du froid et de l’humidité. Depuis que tu es malade, qui donc s’occupe de préparer les repas de Çaheb ?

— Oh ! personne. Tous les vivres sont là, on n’y a même pas touché. Je crois que les Arabes ont donné à Çaheb du riz et du lait aigre.

Il est grand temps que je revienne à la santé et que je reprenne les rênes du gouvernement. Si je n’y prenais garde, mon pauvre Marcel se laisserait mourir de faim.

10 janvier. – Revenir à la vie ! Encore quelques étapes comme la dernière, et l’on pourra me chercher un asile sous les beaux ombrages de Kerbéla. Hier matin, le temps s’était éclairci, les muletiers nous ont conseillé de profiter de l’embellie, car on ne peut, en cette saison, compter sur une suite de beaux jours. J’avais eu la fièvre toute la nuit ; cependant le soleil était si beau, l’air si doux et si pur, la plaine si verte que je n’ai pas hésité à me remettre en route. Nous avons d’abord franchi un cours d’eau étroit, mais fort torrentueux, et marché ensuite dans la direction de grands tumulus. De droite et de gauche paissaient des troupeaux de chameaux ; à l’horizon se dressait une haute chaîne aux crêtes neigeuses. C’est au pied de ces montagnes qu’était bâtie Suse et que s’élève encore la moderne Dizfoul.

Arriverai-je au but ? Je n’étais pas en route depuis une heure, que des frissons m’ont saisie de nouveau, des spasmes violents se sont déclarés ; incapable de continuer plus longtemps à me tenir en selle, je me suis laissée glisser sur le sol humide. Les encouragements de mon mari, ses supplications sont restés sans résultat ; on m’aurait tuée que je n’aurais pas fait un pas en avant. Nous ne pouvions cependant demeurer dans la gorge où j’étais tombée. Sans eau, sans vivres, sans bois, sans abri, sans défense, nous n’avions pas grand choix : périr de misère ou être dévalisés et tués par les Arabes. Il fallait à tout prix arriver aux tentes, ou tout au moins à un endroit découvert. Quelques gouttes d’eau de pluie découvertes dans les anfractuosités rocheuses atténuent les haut-le-cœur ; des couvertures fortement fixées sur une charge constituent une sorte de lit, au-dessus duquel on m’a étendue et attachée ; à droite se tenait un tcharvadar chargé de diriger le mulet ; Marcel marchait à gauche afin de maintenir en équilibre son compagnon de misère. Sans avoir trop conscience de moi-même, j’ai pu, grâce à cette installation, supporter sept ou huit heures de cheval et atteindre vers le soir un campement de nomades établi au pied d’un tumulus élevé.

Malgré mon extrême fatigue, malgré l’insouciance et la paresse d’esprit, conséquences de la maladie, je n’ai pu assister indifférente au spectacle biblique des tentes, quand, au soleil couchant, les troupeaux de brebis, rentrant du pâturage, se sont élancés vers leurs agneaux bondissants, que les chèvres, les vaches et de colossales chamelles sont venues se grouper dans des parcs clôturés avec quelques broussailles.

Femme arabe de la tribu, des Beni Laam. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

À peine les troupeaux étaient-ils rassemblés autour du campement, que pâtres et pastoures ont envahi la tente où l’on nous avait donné asile et nous auraient certainement étouffés si notre hôte ne les avait contraints à réprimer leur curiosité et à s’éloigner. Les femmes, belles, de noble attitude, vêtues de longues chemises fendues dans le dos et sur la poitrine, coiffées de turbans de laine légère, parées de pendeloques de verroterie, de bracelets d’argent incrustés de turquoises, ont alors passé au second rang, tandis que les maris, peu galants, s’asseyaient autour d’un brasier destiné tout à la fois à nous réchauffer et à nous éclairer. Aux lueurs brutales du foyer je contemple le tableau placé sous mes yeux et admire sans me lasser ces Arabes aux traits fins et énergiques, aux longs cheveux tombant en nattes sur la poitrine, aux membres vigoureux et élégants.

Éloignés de tout centre de civilisation, livrés à leur propre initiative, sans prêtres, à peu près sans religion, les nomades vivent sous l’empire de la loi naturelle. Un seul groupe social est solidement constitué : la famille. Elle doit pourvoir à la reproduction de la race et donner des défenseurs à la tribu. Une guerre vient-elle à éclater entre deux cheikhs rivaux : les femmes sont les premières à exciter les guerriers au combat et suivent d’assez près les péripéties de la lutte pour que leurs époux et leurs fils entendent auprès d’eux les hou ! hou ! hou ! gutturaux dont elles accompagnent les grandes cérémonies civiles et religieuses. C’est à elles également qu’échoit la douce part de tourmenter le vaincu devenu leur prisonnier, d’inventer en son honneur des tortures nouvelles, d’exagérer ses souffrances en ralentissant son martyre, de le brûler ou de le couper tout vivant en menus morceaux. Leur enthousiasme arrive même à un tel paroxysme, que celles dont les maris périssent dans la mêlée se glorifient de la mort de leur époux et se remarient dès le lendemain si elles trouvent à lui donner un remplaçant : le vif prime le mort.

On doit également ranger dans le code patriarcal des nomades les lois ayant trait au vol des troupeaux et des récoltes, à l’enlèvement des jeunes filles. En ce cas, et chez les Beni Laam, nos hôtes actuels, les parents de la belle se présentent devant le conseil des anciens, vêtus de deuil, armés jusqu’aux dents, la figure lamentable, les yeux roulant dans leur orbite, et s’assoient sans mot dire. La famille du ravisseur montre plus de calme. Le président prend alors la parole, interroge les assistants et cherche à accommoder l’affaire en engageant les avocats du coupable à donner trente chameaux à la famille de l’ex-vierge. Sur cette proposition, des cris de colère s’élèvent de toutes parts ; les parties se querellent, discutent pendant plusieurs heures, s’accordent enfin sur le chiffre de vingt chameaux, et il ne reste plus aux plaideurs qu’à abandonner leur mine lugubre et à célébrer la fin des hostilités en se gorgeant de riz, de mouton et de lait aigre.

Il paraît difficile de s’enivrer avec du riz et du lait : le fait se produit pourtant tous les jours. À la suite de ces agapes judiciaires, les convives, sous l’influence de la légère alcoolisation du maçt ou lait fermenté, tombent ivres morts. Le même phénomène s’observe quand les Arabes mangent en quantité des raisins ou des dattes. Mahomet eut peut-être raison d’interdire le vin à des têtes si fragiles.

Le tribunal arbitral porte le nom de aarfa ; ses jugements sont sans appel, au moins chez les Beni Laam. La paix ne se signerait point aussi aisément dans les tribus des Anizeh et des Chammar, bien autrement aristocratiques : seule la mort du coupable ou de l’un de ses proches parents peut réparer l’honneur d’une famille outragée.

Le gouvernement turc n’a pas réussi à soumettre les nomades à son autorité et se déclare trop heureux quand les impôts rentrent sans combat. Si les tribus se refusent à acquitter leurs redevances, le valy envoie, en guise de collecteur, un colonel suivi de son régiment. Les Arabes, toujours prévenus du départ des troupes, se jettent au cœur des marais, dont ils connaissent seuls les détours ; le colonel, suivi de son régiment, hésite à se hasarder dans le hor, fait demi-tour et rentre bredouille à Bagdad. Sont-ils pris à l’improviste, les nomades lèvent leur campement, cachent sous les eaux stagnantes les caisses contenant leur argent et leurs bijoux, et fuient vers la montagne ; les troupes parties, ils reviendront chercher leurs richesses et planteront leurs tentes sur le lieu même qu’ils ont dû abandonner. Les tribus riches, nombreuses et par conséquent moins mobiles, usent d’un autre stratagème : elles prennent à gages, au prix annuel de douze à quinze cents francs, un seïd (descendant du Prophète) et déposent sous sa tente, asile inviolable, toutes les marchandises ou les objets de valeur. Ce sont également les seïds qui sont chargés de venir chez le moutessaref régler les affaires de la tribu et transiger avec les collecteurs. L’illustre origine de ces avocats en turbans bleus ou verts, les mettant à l’abri de toute violence, oblige les chefs administratifs à les écouter avec attention et leur donne une autorité dont ils usent et mésusent en vue de conquérir une existence douce et facile. Ah ! Mahomet, la crème des aïeux, avec quelle sollicitude tu as préparé le bonheur de ta postérité !

Les nomades chez lesquels nous venons de recevoir l’hospitalité n’ont pas, comme leurs frères de Douéridj, à se préoccuper des collecteurs et des soldats : à cheval sur les frontières de Turquie et de Perse, ils passent tour à tour dans l’un de ces deux pays quand ils se sentent poursuivis dans l’autre, et jouissent ainsi d’une parfaite indépendance. Heureux les peuples libres, malheureux les voyageurs forcés de les visiter ! À proprement parler, nos hôtes sont les voleurs les plus audacieux et les plus adroits de la contrée. Ils vivent de rapines et sont aussi redoutables à leurs compatriotes qu’aux Persans. Quand on s’entend avec eux, on paye à leur cheikh une prime d’assurance de dix francs par bête de charge et l’on voyage tranquille entre Dizfoul et Amara ; mais, si l’on veut circuler sans acquitter cette odieuse rançon, on risque fort d’être dévalisé et massacré.

11 janvier. – J’ai passé la moitié de la dernière étape allongée comme hier et attachée sur mon cheval. Surprise de voyager sans souffrance, je me serais dorlotée toute la journée si, vers midi, nous n’avions aperçu deux monuments imposants. Le premier, surmonté d’une coupole allongée, de forme très élégante, rappelle à mon souvenir le tombeau de Zobeïde. Point de gardien ni de porte à l’imamzaddè Touïl. Liberté complète au passant de chercher un gîte dans ce tombeau abandonné et d’admirer tout à l’aise les charmantes imbrications de style arabe qui tapissent l’intérieur de la voûte.

Imamzaddè Touïl. – Gravure de Hildibrand, d’après une photographie.

Même liberté et même solitude au Tag Eïvan, que nous atteignons une demi-heure après avoir abandonné l’imamzaddè Touïl. Sur l’un des côtés d’une immense enceinte rectangulaire bâtie en terre crue, s’élève un édifice ayant tout l’aspect d’une cathédrale gothique. La voûte, supportée autrefois par de nombreux arcs-doubleaux, encombre de ses débris une salle longue d’une vingtaine de mètres et large de près de neuf. De hautes fenêtres prises entre deux arcs consécutifs éclairent la nef. Marcel se pâme devant cette construction, dont l’origine sassanide est indiscutable. Et, de fait, l’antiquité du Tag Eïvan est un argument bien puissant en faveur de la filiation perse de l’architecture gothique. Ce n’est pas seulement l’ogive que l’on retrouve en Orient, mais le principe essentiel des vaisseaux du Moyen Âge.

Si l’on examine la plate forme qui se prolonge dans l’axe de la salle encore debout, on se convainc facilement que la construction devait s’étendre sur une longueur à peu près double de celle des ruines actuelles, et qu’au centre s’élevait une coupole jetée au-dessus d’un vestibule carré. Du haut des ruines on aperçoit en tous sens une multitude de tumulus : les uns très élevés au-dessus de la plaine, les autres formant de simples vallonnements.

En quittant Eïvan, je me suis huchée de nouveau sur mon trône de couvertures, mais bientôt nous avons atteint les bords de la Kerkha, large rivière qu’il a fallu franchir à gué. L’instinct de la conservation a vaincu la paresse, j’ai réclamé la liberté de mes mouvements et, avant de lancer mon cheval à l’eau, je me suis remise en selle : prudence est mère de sûreté. À peine sommes-nous engagés dans le courant, que les bêtes commencent à dériver, l’eau monte jusqu’à l’épaule de mon cheval ; de crainte de me mouiller, je croise les jambes sur la selle : « Hu ! hi ! peder soukhta, peder cag, vas-tu avancer ? » – « Je n’en puis plus et voudrais vous voir à ma place », semble me répondre ma monture. Sains et saufs cependant les cavaliers atteignent la terre ferme ; mais l’un des mulets, chargé de provisions, est roulé, entraîné, noyé, perd en se débattant tous ses colis et ne peut être repêché qu’à quelque dix-huit cents mètres en aval du point de départ. Je pleurais déjà quatre pains de sucre fondus au profit des poissons de la Kerkha, quand les guides m’ont engagée à modérer mes lamentations ; le fleuve se divise au-dessus du gué ; nous sommes en ce moment dans une île et je serai autorisée à gémir si nous perdons le second mulet de charge en franchissant le dernier bras, au moins aussi rapide que le premier. Macte animo puer, et remettons-nous en route. Un quart d’heure de marche, et nous voici de nouveau sur la rive. Les chevaux, encore émus au souvenir du dernier bain, refusent d’avancer et montrent leur croupe à la rivière au moment où l’on croit les avoir lancés dans les flots ; coups de fouet, coups de talon, cris des tcharvadars, invocations à Allah restent sans effet : nos vaillants bucéphales s’entêtent à ne pas abandonner le plancher des vaches. L’homme est parfois supérieur au mulet, je le constate non sans une certaine fierté. La natation est un art dont je n’ai jamais approfondi les mystères ; j’ai eu tout à l’heure une peur fort raisonnable quand le courant entraînait mon cheval ; la tête me tournait au milieu du brouhaha général, mes yeux troublés voyaient avec anxiété fuir la rive, mon esprit se refusait à admettre que je me rapprochais de terre, et cependant je n’hésite pas à tenter le passage du deuxième bras du fleuve : car je serais forcée, pour l’éviter, d’effectuer une seconde fois la traversée du premier. J’ai beau expliquer cette situation à mon rossard, il s’obstine à serrer les oreilles, à trembler sur ses jambes et se montre sourd aux plus simples raisonnements.

Nous aurions peut-être été forcés de faire une installation durable dans l’île, si quatre ou cinq cavaliers montant de belles juments n’étaient apparus de l’autre côté de la rivière. Attirés par les cris des muletiers et voyant notre embarras, ils n’ont pas hésité à se jeter à l’eau et à prendre la tête du convoi. Sauvés ! merci, mon Dieu ! Un dernier coup de rein, et nous voici sur la berge. La Kerkha a fait bien des façons avant de se laisser traverser ; elle a eu tort, c’est indiscutable, mais il est permis à un noble fleuve de se souvenir de sa grandeur passée et de ne point se livrer au premier venu. N’est-ce pas la Kerkha qui arrosait Suse, l’une des plus anciennes villes du monde ? n’est-ce point la Kerkha dont les eaux cristallines conservées dans des vases d’argent étaient servies en tous lieux sur la table du roi des rois ? Quels vins fameux pourraient invoquer des titres équivalents ? Lorsque les chaleurs torrides de l’été, ces chaleurs légendaires de la Susiane, ont brûlé et desséché le sol, on peut encore franchir en quelques rares passages le fleuve épuisé, mais pendant neuf mois de l’année on doit avoir recours aux embarcations semblables aux keleks de l’Euphrate.

Fabrication du pain chez les nomades. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

L’un de nos guides est le fils d’un chef louri nommé Kérim khan, dont les campements, suivant la saison, sont établis tout auprès de la Kerkha ou au pied des montagnes voisines de Dizfoul. Sur l’invitation du jeune homme, nous sommes entrés dans la tente de son père. On a apporté des pipes, du thé, du lait aigre, du pain chaud, que les hommes fabriquaient en couvrant d’une mince couche de pâte des plaques de cuivre rougies au feu ; puis nous nous sommes remis en route après avoir échangé avec nos hôtes d’innombrables souhaits de bonheur. « Je suis votre frère », nous disait notre nouvel ami, et, pour rendre ses sentiments d’une façon expressive, il accrochait l’un à l’autre ses deux index. « Bien obligée, mon cher Mohammed, à la vie, à la mort ; c’est chose conclue. »

Autour du campement s’étendent de verts pâturages et de grands champs semés en blé ; au delà, longeant la route, maintenant frayée grâce au passage des caravanes, se présentent des multitudes de villages entourés de jardins qui témoignent de la fertilité du sol, quand elle est sollicitée par le travail et les arrosages. Nous marchons d’oasis en oasis, et bientôt Dizfoul s’offre à notre vue.

La ville, bâtie sur les bords de l’Ab-Dizfoul, torrent descendu des montagnes du Loristan, s’étend en amphithéâtre le long d’une rive très escarpée. Elle se présente sous l’aspect le plus gai ; longtemps avant de l’atteindre, j’ai aperçu aux rayons d’un beau soleil couchant ses jardins, ses maisons aux terrasses étagées et le pont grandiose auquel Dizfoul doit son nom, « pont de la Forteresse ». Fondé, au dire des chroniqueurs iraniens, par Ardéchir Babégan, cet ouvrage est formé d’énormes piles construites, à la manière romaine, en béton revêtu d’une enveloppe de pierre de taille, tandis que ses plus vieilles arches, faites en briques et de style franchement persan, remontent à l’époque du sultan Saladin. À la nuit close nous laissons à notre gauche une lourde bâtisse, résidence d’été du gouverneur, et nous nous engageons sur le pont. La porte de la ville, située à son extrémité, est close depuis le coucher du soleil, et l’on refuse tout d’abord de l’ouvrir. Par bonheur on peut parlementer entre ses ais disjoints. Marcel met tout d’abord un bakchich dans la main du gardien ; celui-ci trouve le présent insuffisant et, d’un geste plein de dignité, le restitue, avec l’espoir de le voir s’accroître.

« Je vous ouvrirai à l’aurore, laissez-moi dormir en paix.

— Tu trouves le cadeau insuffisant ! s’écrie Marcel en heurtant de son fusil les battants de la porte ; avant un quart d’heure tu me conduiras gratuitement chez le gouverneur. En attendant, cours au palais et remets au hakem cette lettre de Son Altesse Zellè sultan ; les ferachs te diront si tu as agi en homme sage en me faisant attendre. »

Intimidé, le gardien saisit le pli, examine le sceau et, revenant subitement à de bons sentiments, s’empresse d’offrir à nos gens, toujours à travers les fentes des vantaux, un kalyan tout allumé.

« Excusez-moi, Excellence, le pays est infesté de bandits, j’ai cru avoir affaire à des Beni Laam, je vais chercher le porte-clefs. »

Et notre homme s’éloigne.

Arrive un compère :

« Excellence, donnez un petit bakchich à un malheureux concierge réveillé dans son premier sommeil.

— Ouvre d’abord, nous causerons ensuite de tes affaires. »

Et la vieille porte, grinçant sur ses gonds, s’entre-bâille pour donner passage à notre petite caravane et à des bûcherons, profonds philosophes, qui, arrivés trop tard à la ville, attendaient le jour couchés sur leurs fagots. Suivant les prédictions de Marcel, le gardien nous guide à travers le dédale boueux des rues de Dizfoul. Animaux et piétons, ceux-là barbotant dans le canal ménagé au centre de la voie, ceux-ci rasant les murs au pied desquels sont réservés des trottoirs étroits, arrivent néanmoins chez le gouverneur. Nous mettons pied à terre ; le nazer reçoit nos lettres et, à la vue du cachet princier, s’empresse de mettre à notre disposition une chambre bien close : les portes et les fenêtres ont des volets, si ce n’est des carreaux. L’abri n’est point à dédaigner ; qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il grêle, le dos rôti par un bon feu, je fais la nique aux éléments et classe dans le domaine des souvenirs les nuits terribles que depuis mon départ d’Amara j’ai passées au milieu du hor ou sous les tentes des Arabes Beni Laam.

Arabe Beni Laam. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

CHAPITRE XXXVIII

Dizfoul. – Prospérité commerciale et agricole de la ville. – Visite aux trois andérouns du naïeb loukoumet (sous-gouverneur). – Heureuse prédiction.

 

Les mirzas (secrétaires) du gouverneur de l’Arabistan. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

13 janvier. – Nous sommes à Dizfoul depuis deux jours. Malgré tout notre désir, nous n’avons point encore visité l’emplacement de Suse, à peine distante de six à sept farsakh. S’il eût fait seulement une éclaircie, j’aurais trompé mon impatience en montant sur la terrasse, d’où l’on peut, m’assure-t-on, apercevoir le tell quand l’atmosphère est pure : mais depuis notre arrivée il n’a pas cessé un seul instant de pleuvoir.

Les heures, toujours trop longues lorsqu’elles ne reçoivent pas un emploi utile, se sont passées à échanger des politesses avec nos hôtes.

Teinturerie d’indigo aux environs de Dizfoul. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

L’Arabistan, l’une des plus importantes provinces du sud-ouest de la Perse, est gouverné actuellement par un oncle du roi, Hechtamet Saltanè. Ce prince varie ses plaisirs et change de résidence à chaque saison ; il habite le plus souvent Chouster, toutefois il vient passer le printemps à Dizfoul, où la température est plus fraîche que dans sa capitale d’hiver. En son absence l’administration de la ville est confiée à un lieutenant ou naïeb loukoumet. Le sous-gouverneur, escorté de ses mirzas, est venu nous rendre ses devoirs et nous a fortement engagés à attendre à Dizfoul la fin de la saison des pluies. Entre-temps il nous a mis au courant des affaires de la province. À l’entendre, la ville, en pleine voie d’agrandissement et de prospérité, mériterait mieux que Chouster, aujourd’hui bien déchue, le titre de capitale de l’Arabistan. La population s’est doublée depuis quelques années, et le commerce a pris une extension et un développement auxquels ne pourra jamais prétendre sa rivale. Dans les plaines fertiles des environs on recueille sans travail de superbes récoltes de blé, les troupeaux donnent des laines renommées par leur finesse ; la culture très fructueuse de l’indigo alimente de nombreuses teintureries. Toutes primitives qu’elles sont, ces officines préparent aux tisserands les fils colorés que nécessite la fabrication des tchaders bleus et blancs portés par les femmes pauvres ou de condition moyenne. Les mirzas m’ont aussi vanté l’eau chirin (sucrée, douce) de l’Ab-Dizfoul, la fraîcheur des zirzamins (caves) creusés dans le poudingue sur lequel la cité est assise, et, avant tout, l’incomparable voirie de la ville. « En vérité, leur répond Marcel, il y a bien un peu d’eau dans les rues, mais, en relevant vos pantalons jusqu’aux oreilles, vous pouvez encore faire quelques pas. »

« De l’eau dans les rues ! Mais voilà la merveille ; pendant l’hiver la chaussée se transforme en torrent, et les pluies nous débarrassent ainsi de toutes les immondices accumulées l’été. » La rue-égout mérite d’être propagée. « Voir Dizfoul et puis mourir », chantent nos Persans. — « Voir Suse et puis partir », ai-je pensé. En réalité Dizfoul deviendra une cité florissante le jour où on la mettra en communication soit avec le golfe Persique par la Perse, soit avec le Tigre par la Turquie. Amara ne doit-elle pas déjà la vie et l’aisance aux caravanes assez audacieuses pour braver les Beni Laam, les déserts, l’eau amère et le hor ?

Le naïeb, en se retirant, m’a demandé s’il me serait agréable d’aller visiter ses andérouns, et, sur ma réponse affirmative, il a prié son fils de m’accompagner. Jamais je n’eus plus gentil introducteur : c’était merveille de voir ce petit maître des cérémonies me guider avec mille précautions sur les terrasses plus ou moins insolides qui mettent en communication toutes les maisons de la ville et, après m’avoir introduite, n’oublier aucun des détails si compliqués de l’étiquette : imposant silence aux femmes si leur conversation devenait trop animée ou trop bruyante, les écartant d’un geste autoritaire quand elles me serraient de trop près.

La première visite a été pour la doyenne des femmes de mon hôte. À mon arrivée, Bibi Cham Sedjou s’est levée, m’a tendu la main et l’a portée à son front en signe de respect, tout en me souhaitant le khoch amadid (la bienvenue). Puis elle m’a désigné du geste un grand fauteuil de bois placé au milieu de la pièce. Ce meuble est historique. Il fut confectionné en l’honneur de sir Kennet Loftus, quand il vint, il y a une trentaine d’années, présider à la délimitation des frontières turco-perses. Depuis le départ de ce diplomate, le takht (trône), comme le désignent les Dizfouliennes, a été oublié sous une épaisse couche de poussière jusqu’au jour où l’arrivée de l’un de ces animaux à deux pattes qui perchent sur les sièges comme des perroquets est venue le rendre un instant à sa destination première.

Je me suis assise gravement. Cham Sedjou et ses nombreuses amies, assemblées en cette circonstance, se sont accroupies tout autour de moi, et par trois fois nous nous sommes mutuellement informées de l’état de nos précieuses santés. Bibi a déclaré qu’elle s’était réveillée le matin avec un violent mal de tête, mais que la joie de recevoir ma visite et enfin ma présence bénie avaient achevé de dissiper ses douleurs. Les approbations enthousiastes de l’assistance me prouvent combien la phrase est dans le goût persan ; je me contente de m’incliner, faute de savoir surenchérir sur pareilles amabilités.

Bibi Cham Sedjou est une Persane : les narines vierges de perforation témoignent de sa race. En femme intelligente, elle supplée aux charmes envolés par une conversation agréable et moins banale que celle dont sont régalés habituellement les murs des andérouns. Son instruction n’est pas à la hauteur de sa bonne volonté ; les notions les plus élémentaires de la géographie lui font défaut. Elle a bien entendu parler d’une terre connue sous le nom de Faranguistan, terre misérable dévolue aux Anglais et aux Russes infidèles, grands mangeurs de porc et grands buveurs d’eau-de-vie, mais elle ignore le nom même de la France. Elle croit aussi, à en juger à ma tête tondue, qu’aux Persanes seules Allah a octroyé des tresses longues et souples, pour la plus grande jouissance de ses fidèles serviteurs sur la terre et de ses élus au ciel, et que la couleur blonde de mes cheveux, n’ayant rien de naturel, doit être due à une sorcellerie particulière. J’ai essayé, sans la convaincre, d’expliquer à mon interlocutrice combien des nattes seraient gênantes pendant la durée d’un très long voyage, mais j’ai négligé de l’entretenir d’autres inconvénients graves dont il eût été aussi malséant de lui parler que de corde devant un pendu.

« Pourquoi se peigner tous les jours ? m’a-t-elle répondu avec surprise, il est bien suffisant de procéder à cette opération une fois par semaine, en allant au bain. »

Les servantes apportent le thé. La première tasse m’est présentée, on offre la seconde à mon guide. Il la prend en sa qualité de mâle, et ne manifeste même pas l’intention de la passer à la femme de son père ou aux khanoums ses voisines. Puis, toutes les amies de Bibi Cham Sedjou ayant essayé mon casque blanc, non sans rire à se tordre, et s’étant à tour de rôle mirées dans un fragment de glace entouré d’une superbe bordure en mosaïque de cèdre et d’ivoire, je reprends possession de ma coiffure et me retire afin de terminer en un seul jour, s’il est possible, la revue des andérouns où je suis attendue.

« Allons voir maman », a dit joyeusement mon jeune guide après avoir fait charger sur la tête d’un serviteur le fauteuil qui doit me précéder.

Matab khanoum est une fille de tribu. Il n’est pas besoin de la voir pour s’en convaincre. En véritable Arabe, elle a installé ses juments de pur sang dans la cour de la maison, afin de ne jamais les perdre de vue ; l’escalier s’ouvre justement derrière les sabots d’une belle poulinière.

Matab khanoum. – Dessin de E. Zier, d’après une photographie.

Le logis, semblable à celui de Bibi Cham Sedjou, est orné avec un luxe relatif. Des porcelaines de vieux chine contemporaines de chah Abbas encombrent les takhtchés et provoquent mon admiration, tandis qu’une horrible soupière de faïence anglaise fait vis-à-vis à une superbe coupe émaillée. On pose le fauteuil sur un tapis kurde fin et ras comme du velours et je m’assieds auprès d’un métier à tisser. Matab khanoum emploie ses loisirs à confectionner ces grands filets de soie rose ou jaune à pasquilles d’or qui couvrent sans les voiler la tête et la poitrine de toutes les femmes de la Susiane.

La maîtresse de la maison est petite, maigre, brune de peau, peu séduisante, mais, en sa qualité de mère de l’unique héritier de la maison, elle jouit d’une supériorité incontestée sur les autres femmes de son époux. Son humeur est d’autant plus difficile qu’elle est jalouse en ce moment d’une rivale fort belle et pour laquelle elle craint d’être délaissée. Les regards de Matab khanoum s’adoucissent pourtant quand ils se dirigent vers son fils, « la fraîcheur de ses yeux ». L’amabilité et la bonne éducation de mon petit ami lui ont valu mes félicitations ; alors, souriante, en vraie maman elle m’a appris que les mollahs étaient surpris de l’intelligence de Messaoud. « Cet enfant est appelé aux plus hautes destinées : il deviendra l’une des lumières de l’État. Âgé de dix ans à peine, il sait déjà par cœur plusieurs chapitres du Koran et les plus beaux morceaux de nos poètes classiques. »

« Veux-tu, Messaoud, nous dire un de ces contes que tu apprenais hier à ta petite sœur ?

— Brisez-moi la tête, coupez-moi les oreilles, arrachez-moi les yeux : je serai toujours prêt à vous obéir », a répondu l’enfant. Puis, sans témoigner ni timidité ni embarras, il a pris la parole.

« Un pauvre homme vivait du produit de sa pêche et de sa chasse, et, comme il était habile à lancer l’épervier et à appeler les oiseaux auprès de ses lacets, l’une et l’autre étaient souvent abondantes. Un jour, après avoir disposé ses pièges, il s’était caché dans les roseaux et guettait trois perdrix, quand il entendit à ses côtés de bruyants éclats de voix. C’étaient deux écoliers qui discutaient avec chaleur une question de jurisprudence.

« Le chasseur s’avança, les supplia de ne point faire de bruit et de ne point effaroucher le gibier. « Nous le voulons bien, répondirent les étudiants, mais à condition que tu donneras un oiseau à chacun de nous.

« — Ô mes maîtres, ma famille vit du produit de ma chasse ; que deviendrai-je lorsque je rentrerai au logis avec une perdrix à partager entre dix personnes ? »

« Le pauvre homme eut beau gémir et représenter aux étudiants que le filet n’était pas plus à eux que la graine semée comme appât, ils ne voulurent rien entendre. Alors le chasseur tira la corde, prit les trois bêtes et les partagea avec ses tyrans.

« Quand il les eut satisfaits, il leur dit : « Si vous me dédommagiez au moins du tort que vous me causez, en m’apprenant le motif de votre discussion ?

« — Volontiers : nous disputions sur l’héritage de l’hermaphrodite.

« — Que signifie le mot « hermaphrodite » ?

« — L’hermaphrodite est mâle et femelle », répliquèrent les jeunes gens en s’en allant.

« Sur ce, le chasseur, attristé, rentra chez lui, et sa famille, qui l’attendait, dut se contenter ce soir-là de l’unique perdreau qu’il avait apporté.

« Peu de jours après, lorsque les étoiles se furent cachées et qu’un beau soleil aux ailes d’or eut apparu à l’horizon, le pêcheur prit ses filets et se dirigea vers la rivière. Il jeta son épervier et ramena un poisson si beau, si grand et de couleur si éclatante que de sa vie il n’avait vu pareil animal.

« Plein de joie, il le prend et, sans plus tarder, le porte à son souverain.

« Le sultan était couché sur un lit de repos, auprès d’un bassin d’albâtre où voguaient des embarcations d’aloès semblables au croissant de la lune. Des carpes aux vives couleurs dont les seins étaient d’argent et les oreilles chargées d’anneaux d’or s’ébattaient dans les eaux cristallines. Tremblant et anxieux, notre homme s’approcha, étala le poisson qu’il avait pêché et pria le monarque de l’accepter.

« Je suis ravi de ton cadeau et vais donner l’ordre au grand vizir de te compter mille dinars. » Mais le ministre, mécontent, souffla à voix basse : « Désormais il vaudrait mieux proportionner la faveur au mérite. Si l’on paye un poisson mille dinars, tout l’or du trésor passera en ruineuses folies. »

« — Tu as raison, reprit le sultan ; mais comment me dédire ?

« — Demandez à cet homme : « Ce poisson est-il mâle ou femelle ? » S’il répond : « C’est un mâle », vous lui direz : « Je te donnerai les mille dinars quand tu m’apporteras la femelle. « S’il réplique : « C’est une femelle », vous répondrez : « Apporte-moi le mâle et tu auras ton bakchich ». Enchanté de la sagesse de son vizir, le souverain se tourne vers le pêcheur : « Ton poisson est-il mâle ou femelle ? »

« Le brave homme comprit le sens caché de cette demande et, après avoir prudemment fouillé dans son esprit la perle d’une réponse à présenter sur le plat de l’explication, il dit : « Ô roi, sagesse de lumière du monde, ce poisson est mâle et femelle : il est hermaphrodite ».

« La sagesse et la sagacité du pêcheur surprirent si agréablement le sultan, qu’il lui fit donner les mille dinars et le mit au nombre de ses conseillers. »

Je ne puis transcire les changements de voix et la mimique intelligente du jeune conteur ; je le regrette, car le petit homme a joué son charmant récit en acteur consommé.

Courons vers un autre andéroun. Avant de me laisser franchir le seuil de la porte, Matab khanoum m’a arrêtée un instant : « Pourquoi avez-vous la tête nue ? Vous devez avoir bien froid ? et en outre… c’est très inconvenant !

— Vous moquez-vous de moi ?

— Non certes : notre Prophète a défendu aux femmes de montrer leurs cheveux, et par conséquent d’avoir la tête découverte.

— Je tiendrai compte de sa recommandation quand je me ferai musulmane. En attendant cet heureux jour, venez dans le Faranguistan et vous verrez ce que l’on pensera de vos seins, de votre ventre et de vos jambes nus, toujours prêts à se montrer au moindre mouvement. »

Pour me rendre chez Bibi Dordoun, la favorite de mon hôte et la rivale de Matab khanoum, j’ai dû abandonner le chemin des terrasses et changer de quartier. Un mari, quand il se pique d’être bon musulman, doit joindre à mille autres vertus d’une essence rare l’astuce du renard et la prudence du serpent et ne pas exposer ses nombreuses épouses à laver leur linge sale devant toutes les terrasses du voisinage. En suivant des rues en partie barrées par les maisons qui se sont fondues sous l’influence des pluies de l’hiver, j’atteins enfin le troisième andéroun. Je n’ai point perdu ma peine. Depuis mon arrivée à Dizfoul je n’ai vu femme pareille à Bibi Dordoun. Bien que de race arabe, elle est blanche de peau ; ses yeux et ses cheveux d’un noir d’ébène se détachent sur une chair mate et font ressortir les tons de grenade d’une bouche trop épaisse, mais derrière laquelle se présentent des dents admirables. La toilette est d’une élégance raffinée : jupe de brocart à fond rose, calotte de cachemire de l’Inde retenant un filet semé de perles fines, foulard de soie de Bombay, anneau de narine couvert de pierres précieuses, talisman de nacre incrusté d’or, bracelets formés de grosses boules d’ambre et de corail rose ; aux deux chevilles, de véritables chaussettes de perles de couleurs montant jusqu’au mollet et laissant tomber sur le pied nu une frange de rubis.

Bibi Dordoun m’attendait au rez-de-chaussée de sa maison ; dès mon arrivée elle m’a guidée vers le premier étage et a soigneusement fermé la porte derrière moi. Puis elle s’est mise à éplucher des limons doux avec l’air d’une personne convaincue de la gravité de cette occupation. Ce n’était pas le moyen de satisfaire la curiosité d’une vingtaine de voisines accourues à la nouvelle de mon arrivée.

Bibi Dordoun. – Dessin de E. Zier, d’après une photogra-phie.

Les filles d’Ève se sont d’abord annoncées en jetant leur nom à travers la porte, puis, ne recevant pas de réponse, elles ont gratté au battant : manière polie de demander à entrer,… et Bibi Dordoun épluchait toujours ses limons doux. Tout à coup, nerveuse et rouge de colère, elle se lève, court vers l’entrée de la chambre, met en fuite les visiteuses importunes en leur jetant ses deux babouches à la tête, et vient tout essoufflée se rasseoir à mes côtés. Dans quel but me ménager ce silencieux tête-à-tête ? Je veux me lever, elle me retient et m’ouvre enfin les plus profonds replis de son cœur :

« Je possède toute la confiance et toute l’affection de l’aga, mais je suis par cela même en butte à la jalousie de Matab khanoum. En définitive, je récolte plus d’épines que de roses. Cinq fois le ciel m’a rendue mère : des filles ! toujours des filles ! Allah a béni mon union, et d’ici à peu de jours j’attends ma sixième délivrance. Vous, une femme instruite comme un mollah, vous, une Faranguie, ne pourrez-vous rien pour moi, ne me direz-vous pas si mon espoir doit toujours être déçu, ou si l’enfant qui va naître sera enfin ce fils tant désiré dont la venue me fera bénéficier de la haute situation réservée jusqu’ici à Matab khanoum et augmentera, s’il est possible, l’affection de mon époux ? »

Cette femme est pâle d’émotion. Je n’hésite pas et lui promets gravement un garçon. À ces mots elle me saute au cou et m’embrasse à me débarbouiller, si besoin était.

En définitive, je suis sortie de chez Bibi Dordoun sacrée sorcière ; si elle a un fils, elle demeurera toute sa vie persuadée que les Faranguis ont le don de double vue. Mais si elle a une fille ! Bah ! je lui aurai toujours donné quinze jours de bonheur.

Mon ami Messaoud aurait bien voulu s’acquitter jusqu’au bout de ses devoirs d’introducteur et me mener au quatrième andéroun paternel. Pendant mes diverses visites j’avais absorbé sans sourciller huit ou dix tasses de thé et de café, des confitures au miel, des bonbons en plâtre, des citrons doux ; j’avais prêté mon casque, ma veste, mes souliers eux-mêmes, prédit à mon hôtesse la naissance d’un héritier : je méritais bien quelque repos. D’ailleurs les nuages s’étaient dissipés, un coin de ciel bleu m’était apparu, et je voulais avertir Marcel de cette bonne nouvelle. Je suis arrivée trop tard : les ordres sont donnés, et nous partons pour Suse dès le lever de l’aurore.

CHAPITRE XXXIX

Visite au cheikh Thaer, administrateur des biens vakfs de Daniel. – Les tumulus. – Le tombeau de Daniel. – Le palais d’Artaxerxès Mnémon. – Chasse au sanglier. – Une nuit dans le tombeau de Daniel.

Suse, 14 janvier. – « En route ! » me suis-je joyeusement écriée ce matin en entendant résonner sur le dallage de la cour le pas des chevaux destinés à nous porter à Suse.

« Pas encore, a répondu Marcel : le naïeb est venu me voir pendant ton absence et m’a engagé à aller rendre visite au cheikh Thaer, l’administrateur des biens vakfs de Daniel. Sans son autorisation nous ne trouverions pas d’abri au tombeau du prophète, et en cette saison il est prudent de s’assurer une autre auberge que celle de la belle étoile. »

L’utilité de cette démarche était hors de discussion ; toutes les valises bouclées, nous avons pris le chemin de l’habitation du cheikh Thaer.

Les abords de la maison, le vestibule disposé derrière la grande porte, les cours, étaient encombrés de mollahs coiffés d’énormes turbans blancs, de seïds et même de fonctionnaires placés sous la sujétion et la dépendance morale du chef religieux. Celui-ci, entouré de quelques intimes, était assis sur une terrasse d’où l’on domine le cours du fleuve, et attendait notre visite, annoncée depuis la veille. Il n’a pas encore enjambé le siècle, et pourtant il marcherait vers son deuxième centenaire que je n’en serais guère surprise, tant son corps est cassé, déformé, sa figure vieille et ridée : la fée Carabosse en turban. À peine peut-il se tenir debout, à peine y voit-il pour se conduire : mais dans cet être délabré la vie intellectuelle paraît, en dépit des ans, avoir conservé toute sa vigueur.

L’accueil du cheikh a été poli et cérémonieux. Néanmoins il nous a donné clairement à entendre que, si l’on voulait bien tolérer des chrétiens durant une nuit ou deux tout auprès du gabre, on ne saurait sous aucun prétexte les autoriser à visiter la salle close où se trouve le cénotaphe. Marcel a vainement insisté : « Daniel, a-t-il insinué, est un prophète aussi vénéré des chrétiens que des musulmans ». Le cheikh Thaer, en véritable égoïste, a réclamé l’entière propriété du saint, et il a fallu la lui abandonner afin d’obtenir le droit d’asile dans le tombeau très apocryphe du patron des dompteurs de lions.

L’Ab-Dizfoul et les secrétaires du cheikh Thaer. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

La discussion close, le cheikh est allé faire sa prière, nous abandonnant aux mains de ses secrétaires, esprits forts qui n’ont consenti à nous laisser partir qu’après avoir obtenu leur photographie. Je me suis prêtée de bonne grâce à leur fantaisie : du haut de la terrasse se déroulait l’un des plus séduisants paysages de Dizfoul.

À midi nous avons conquis notre liberté. La caravane traverse la rivière sur le pont sassanide et atteint des champs de blé, puis un village entouré d’une enceinte de terre dissimulée sous une épaisse verdure, enfin, à quelques kilomètres de la ville, la lande déserte. Toute culture cesse et la terre ne produit plus que des arbustes malingres et des konars rachitiques redevables de la vie à l’humidité entretenue dans le sous-sol par un bras de la Kerkha. Les chevaux franchissent le fleuve avec de l’eau jusqu’au ventre, et nous continuons notre route. Plus de champs de blé, plus de jungle, mais une région sillonnée de digues ruinées et semée de collines artificielles habillées jusqu’à leur sommet d’herbes verdoyantes. De tous côtés s’étend la plaine, couverte de chardons desséchés. Je ne vois jusqu’à l’horizon ni villages, ni tentes, ni troupeaux : c’est le désert dans toute sa désolation, désolation bien attristante, car elle est due à l’abandon et à l’oubli des hommes. Nous avançons ; le soleil perce les nuages et éclaire à une distance difficile à apprécier un énorme tell qui va se prolongeant sur une longue étendue. On se croirait en présence d’une montagne naturelle, n’était la crête unie du massif. Situé à l’extrême droite, un plateau plus élevé domine l’ensemble du tumulus : « Chous ! » s’écrient les tcharvadars.

Laissant à l’est un petit imamzaddè en ruine, les guides nous conduisent jusqu’au bas du tumulus ; ses dimensions colossales me frappent d’autant plus que je puis les mesurer à notre échelle.

Le tombeau de Daniel se présente au pied et à droite de la haute terrasse désignée dans le pays sous le nom de kalè Chous (forteresse de Suse). Un cours d’eau marécageux, le Chaour, qui jaillit de terre à quelque dix farsakhs en amont et va se perdre dans l’Ab-Dizfoul, baigne les murs du saint édicule.

« Est-ce là le gabre ?

— Oui, Çaheb. »

Tombeau de Daniel. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Il ne valait vraiment pas la peine de faire tant d’embarras pour nous laisser y pénétrer. Le monument n’est en harmonie ni avec sa réputation ni avec le zèle pieux des nombreux pèlerins qui viennent chaque printemps le visiter. En venant de Dizfoul, on aperçoit tout d’abord des murs de terre et une massive porte d’entrée. On se croirait devant un petit village enceint de murs bien entretenus, si un clocher en pain de sucre ne se dressait au centre des constructions et n’indiquait la destination de l’édifice. Les façades perpendiculaires à celle du sanctuaire sont bâties en arcades, formant chacune un réduit spécial réservé aux gardiens du tombeau et à quelques pâtres aussi sauvages que les chiens jaunes couchés sur les tas de fumier amoncelés au milieu de la cour.

Des rideaux formés de tiges de ginériums réunies par des cordes faites en fibres de palmier mettent les habitants des loges à l’abri des grandes pluies, qui viendraient les fouetter jusqu’au fond de leur tanière.

Le motavelli (gardien du tombeau) nous a d’abord offert un asile sous une arcade inhabitée et dépourvue de rideau de feuillage ; puis, à la vue des nuages sombres, présage certain de la reprise des pluies, il s’est ravisé. Après avoir relu la lettre de son chef, il a donné l’ordre de débarrasser un cabinet noir dont la porte s’ouvre sous le péristyle du tombeau, et a permis à Séropa d’y transporter nos bagages.

Assurés d’un logis sec, si ce n’est propre, nous sommes sortis d’un édifice peu intéressant, du moment que l’on nous interdisait l’entrée du tombeau et le plaisir de contempler dans sa gigantesque beauté le corps du peïghambar (prophète), long de quarante mètres et large de dix à la hauteur des épaules. Marcel a loué des ânes, et, suivis du motavelli, un brave homme décidément, nous avons gravi les tumulus, afin de jeter un premier coup d’œil sur la ville royale des Nakhounta et des Assuérus.

Sans s’arrêter aux nombreux vallonnements et aux mouvements de terrain qui s’étendent jusque sur la rive droite de la Kerkha, trois énormes masses de terre bien séparées et bien distinctes les unes des autres se dressent devant nous. La plus imposante, celle dont le sommet m’est apparu dominant tout le tell, la kalè Chous, s’élève à trente-six mètres au-dessus du niveau du Chaour. Les pluies ont raviné ses parois, aujourd’hui tapissées de ronces, mais on ne saurait cependant atteindre la plate-forme, à moins de suivre deux frayés de chèvres : l’un est l’œuvre personnelle de ces intéressants animaux ; l’autre, fort ancien, servait de chemin d’accès aux habitants de la citadelle. Nous suivons ce dernier ; à l’extrémité d’un sentier en lacet se présente une porte défendue par d’énormes blocs de maçonnerie en briques séchées au soleil, conservant encore l’apparence de tours. Au delà s’étend une plateforme de peu d’étendue, à l’extrémité sud de laquelle commence une voie très étroite ménagée au-dessus d’une haute courtine. Cet isthme était sans doute le dernier obstacle à affronter quand les assaillants, après avoir gravi le sentier et enlevé la première porte, se présentaient devant le corps de place. À partir de l’étranglement le tumulus s’élargit en un vaste plateau, d’où l’on domine la plaine et les deux tumulus voisins. Je suis au cœur de cette inexpugnable forteresse, l’orgueil des rois de Suse, de ce château où s’entassaient leurs trésors, de cette citadelle qui devint après la conquête macédonienne la résidence d’une garnison chargée de maîtriser, en l’absence d’Alexandre, les derniers efforts des vaincus. Les historiens grecs nous ont laissé l’énumération des richesses trouvées à Suse : quarante mille talents d’or et d’argent monnayés, des meubles précieux, trois mille livres de pourpre d’Hermione que les rois avaient accumulées depuis deux cents ans dans le trésor, et dont la couleur était si fraîche et si claire qu’elle paraissait extraite de la veille ; et ces vases d’or où l’on conservait l’eau du Nil et du Danube en témoignage de l’immensité de l’empire. L’inventaire est coquet ; pourtant chacune des résidences des rois achéménides, Persépolis, Pasargades, Ecbatane, Babylone, possédait des trésors au moins équivalents à ceux de Suse.

Aujourd’hui des mauves arborescentes couvrent le sol, trop fidèle gardien des secrets du passé, et on chercherait vainement un témoin inanimé des tragiques événements dont la forteresse fut jadis le théâtre.

« Vous perdez votre temps, nous dit le motavelli : descendons et allons voir le palais avant la tombée de la nuit. »

Le conseil est sage ; j’enfourche maître aliboron et je me dirige vers l’angle nord du tumulus situé le long du chemin de Dizfoul. Là notre guide, écartant des ronces vigoureuses, nous montre les socles de plusieurs colonnes disposées en quinconce. Quatre d’entre elles sont ornées d’inscriptions trilingues gravées en caractères cunéiformes. Les socles, enfoncés à plus d’un mètre au-dessous du niveau du sol actuel, furent découverts, il y a quelque trente ans, par le colonel Williams et mis au jour par sir Loftus (le propriétaire du fauteuil de Dizfoul). Ils permirent à ce dernier de reconstituer le plan d’un édifice hypostyle entouré de portiques sur trois faces et ayant les plus étroites analogies avec l’apadâna de Xerxès à Persépolis. Les dispositions générales, une base de colonnes à peu près intacte, la patte repliée sous le ventre d’un animal de taille colossale, sont des indices indiscutables de l’origine achéménide du monument susien. À défaut de ces preuves, la lecture des inscriptions trilingues, dont on est parvenu à connaître le sens, nous apprendrait que ce palais, construit à l’époque d’Artaxerxès Mnémon, remplaçait la salle du trône de Darius incendiée sous le règne de l’un de ses successeurs. Ce serait donc à l’abri de ces colonnades qu’apparut aux yeux éblouis du roi des rois la rayonnante beauté d’Esther et que le souverain abaissa vers elle son sceptre d’or.

Base d’une colonne du palais d’Artaxerxès Mnémon. – Des-sin de Barclay, d’après une photographie.

À part les bases de colonne, débris de sa grandeur évanouie, Suse ne s’enorgueillit plus que de l’admirable rideau de montagnes neigeuses placé comme une barrière infranchissable entre l’Élam et la Perse. Si les hommes pouvaient détruire les œuvres divines comme ils brisent les ouvrages sortis de leurs mains, ils auraient aussi anéanti ces brillantes cimes, tant il a passé ici de barbares guerriers et de conquérants redoutables.

D’après mon mari, la façade extérieure du palais n’aurait pas été orientée au nord vers la chaîne des Bakhtyaris, ainsi que semblent l’avoir cru les archéologues anglais ; la vue des montagnes était réservée au roi, mais l’entrée principale, les portes monumentales devaient se dresser au sud de l’apadâna. La position des inscriptions trilingues gravées sur les faces est, sud et ouest des bases en est la preuve. Si le trône eût été orienté vers le nord, les visiteurs se fussent trouvés vis-à-vis de la partie des colonnes demeurée lisse et n’eussent pu lire à l’aise qu’une seule épigraphe. Tournons au contraire le siège royal de cent quatre-vingts degrés : les heureux mortels admis en présence du souverain arriveront par une route longeant la forteresse ; dès qu’ils auront franchi l’entrée du palais, ils apercevront au fond de la salle le monarque dans tout l’éclat de sa majesté, et, s’ils sont admis à s’approcher du trône, ils déchiffreront sans peine les trois textes cunéiformes.

 Les tumulus de Suse. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Que de trésors ont été enfouis, que de ruines se sont amoncelées sous les flancs de ces énormes tumulus, que de générations ont regardé cette vaste plaine aujourd’hui stérilisée et cette chaîne aux crêtes blanches depuis le jour où Suse vit s’avancer sur la Kerkha la flotte de Sennachérib, au lieu d’une armée que les Élamites avaient été chercher vers le nord, depuis l’heure néfaste où Assour-ban-habal emporta les redoutables défenses que les rois d’Élam avaient accumulées autour de leurs palais ! Mais aussi comme il est orgueilleux et sauvage, l’hymne triomphant du vainqueur !

« Par la volonté d’Assour et d’Istar, je suis entré dans ces palais et je m’y suis reposé avec orgueil. J’ai ouvert leurs trésors, j’ai pris l’or et l’argent, leurs richesses, tous ces biens que les premiers rois d’Élam et les rois qui les ont suivis avaient réunis et sur lesquels encore aucun ennemi n’avait mis la main, je m’en suis emparé comme d’un butin… J’ai enlevé Sousinak, le dieu qui habite les forêts, et dont personne n’avait encore vu la divine image, et les dieux Soumoudou, Lagamar, Partikira, Amman-Kasibar, Oudouran, Sapak, dont les rois du pays d’Élam adoraient la divinité. Ragiba, Soungoumsoura, Karsa, Kirsamas, Soudounou, Aipaksina, Biloul, Panimtimri, Silagara, Napsa, Narlitou et Kindakourbou, j’ai enlevé tous ces dieux et toutes ces déesses avec leurs richesses, leurs trésors, leurs pompeux appareils, leurs prêtres et leurs admirateurs, j’ai tout transporté au pays d’Assour. Trente-deux statues des rois, en argent, en or, en bronze et en marbre, provenant des villes de Sousan, de Madaktou, de Houradi, la statue d’Oummanigas, le fils d’Oumbadara, la statue d’Istar Nakhounta, celle d’Hallousi, la statue de Tammaritou, le dernier roi qui, d’après l’ordre d’Assour et d’Istar, m’avait fait sa soumission, j’ai tout envoyé au pays d’Assour. J’ai brisé les lions ailés et les taureaux qui veillaient à la garde des temples. J’ai renversé les taureaux ailés fixés aux portes des palais du pays d’Élam, et qui jusqu’alors n’avaient pas été touchés ; je les ai jetés bas. J’ai envoyé en captivité les dieux et les déesses. Leurs forêts sacrées, dans lesquelles personne n’avait encore pénétré, dont les frontières n’avaient pas été franchies, mes soldats les envahirent, admirant leurs retraites, et les livrèrent aux flammes. Les hauts lieux de leurs rois, les anciens et les nouveaux, qui n’avaient pas craint Yssour et Istar, mes seigneurs, et qui étaient opposés aux rois mes pères, je les ai renversés, je les ai détruits, je les ai brûlés au soleil ; j’ai emmené leurs serviteurs au pays d’Assour, j’ai laissé leurs croyants sans refuge, j’ai desséché les citernes. »

Suse ne se releva pas de longtemps d’une ruine aussi complète et aussi méthodiquement exécutée. Après des siècles de tristesse et de deuil elle revit pourtant des jours de gloire. C’est de Suse, mise en communication avec Sardes par une route d’étape pourvue de caravansérails regorgeant d’approvisionnements et de vivres, que partit Darius à la tête d’une armée de sept cent mille hommes conduite contre la Thrace.

Puis l’horizon s’assombrit de nouveau. Atossa a pleuré sur la défaite de Xerxès. La Perse a pris le deuil de ses défenseurs immolés pour la plus grande gloire de la Grèce et des fils de Pallas-Athènè. Les chants du poète tragique nous redisent les sanglots du peuple de Suse :

« Hélas ! hélas ! inutilement, par myriades, de toutes sortes, les armées se sont levées à tous les points de l’Asie, se sont ruées à la terre des héros, au pays de la Hellade !

« Ils sont partout, les cadavres des misérables victimes ; partout aux rivages de Salamine, partout au pays d’alentour.

« Hélas ! hélas ! pauvres Perses ! Ainsi des flots submergés, noyés, leurs cadavres roulent pêle-mêle parmi les agrès fracassés, jouets des flots.

« Inutiles ont été les arcs. Tout entière elle a péri, l’armée abîmée au choc des vaisseaux.

« Ô douleur ! effroyable malheur ! Trop misérables Perses, perdus sans retour ! Hélas ! hélas ! c’en est fait de l’armée.

« Ô, de tous les noms le plus abominable, lugubre Salamine ! Athènes ! Athènes ! de sinistre souvenir !

« Terrible Athènes, de si amer souvenir à tes ennemis ! Que de femmes perses par toi sans fils, par toi sans maris. »

Après les derniers Achéménides, Suse tomba dans l’oubli. De ses débris se formèrent Chouster, Dizfoul, Eïvan ; des pierres arrachées à ses palais furent construits les ponts jetés au-devant des cités nouvelles. À chaque invasion s’ajoutait une strate au tumulus. L’étage arabe fut le dernier. Depuis le huitième siècle le tell est abandonné, et chaque hiver agrandit les crevasses au fond desquelles gîtent les guépards et pullulent les sangliers. Seule une tradition religieuse a surnagé ; le tombeau de Daniel permet encore de donner un nom aux lieux où régnèrent ces dynasties qui, aux temps archaïques, balancèrent la puissance de Babylone.

La nuit nous chasse des tumulus sans nous laisser le temps de les parcourir en tous sens, et, l’esprit rempli des souvenirs du passé, nous regagnons l’hôtellerie du grand peïghambar. La cour paraît plus encombrée qu’elle ne l’était à notre arrivée. Des troupeaux de moutons et de chèvres, conduits le jour dans la plaine, sont venus à la tombée de la nuit se mettre à l’abri des maraudeurs. Avec les troupeaux sont rentrés les habitants du tombeau : les femmes chargées de broussailles, les hommes armés de la fronde ou du bâton. Çà et là courent des marmots vêtus d’une petite chemise de cotonnade descendant à peine jusqu’au creux de l’estomac, mais grotesquement coiffés de turbans énormes ; aussi nous apporte-t-on en guise d’apéritif trois enfants rachitiques et perclus de rhumatismes. Comme Marcel reprochait aux mamans de ne point couvrir leur progéniture, toutes nous ont montré avec la satisfaction du devoir accompli les paquets d’étoffes amoncelées autour de la tête de leurs rejetons, et se sont bien promis, sans doute, de ne point faire de sacrifices inutiles pour vêtir les membres violacés de ces petits malheureux.

La consultation terminée, je m’apprêtais à donner la dernière main à notre installation, quand la porte de l’enceinte retentit sous des coups violents. On ouvre, et une nombreuse troupe de serviteurs précédant un seïd monté sur un âne blanc envahit la cour. Le fils de Mahomet, en homme habitué à voir ses moindres désirs satisfaits, ordonne de nettoyer la chambre noire voisine du tombeau et de la mettre à sa disposition dès qu’il aura terminé sa prière. « Cette pièce est occupée par des Faranguis », lui dit-on. Un accès de colère fait oublier au saint homme ses pieuses intentions. Quelques injures parviennent jusqu’à moi ; je les écoute d’une oreille distraite, je pourrais venir en aide au seïd si la mémoire venait à lui manquer : « Jamais des infidèles n’auraient dû approcher leur impureté du sanctuaire de Daniel ! Le motavelli a eu tort de tolérer une semblable profanation. Il faut chasser sur l’heure ces mécréants, ces fils de chiens ! » Le parc aux bestiaux est trop bon pour nous ; les vaches et les buffles protesteraient peut-être si on les forçait à vivre dans notre voisinage.

Le motavelli s’excuse de son mieux et déclare qu’il est prêt à obéir et à nous expulser, si le seïd persiste dans sa manière de voir après avoir pris connaissance de la lettre d’introduction que nous a donnée le cheikh Thaer.

À ce nom révéré, le turban bleu change subitement de ton. Il installera ses bagages sous le vestibule du tombeau ; la pièce est ouverte au vent et à la pluie, mais de cet observatoire il pourra nous surveiller pendant toute la nuit et s’assurer que nous ne déroberons pas les reliques du saint prophète.

Ne nous plaignons pas : le seïd va se mouiller, et nous serons à l’abri des giboulées.

Intérieur de la cour qui précède le tombeau de Daniel. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

15 janvier. – Les sentinelles vigilantes qui ont monté la garde devant le tombeau de Daniel se sont montrées à la hauteur de leur mission : elles ont chanté, causé, prié, fumé, absorbé du thé et du café jusqu’à l’aurore et fait un tel vacarme qu’il ne nous a pas été possible de dormir une minute. Comme elles commençaient à se calmer et à s’assoupir, nous nous sommes levés et, franchissant leurs corps, avons pris le chemin du troisième tumulus.

Plus vaste encore que ses deux voisins, il était, lui aussi, enceint de murs de terre, complètement éboulés aujourd’hui. Vers l’ouest se présente un bas-fond de forme rectangulaire, au centre duquel les explorateurs anglais ont pratiqué des excavations, d’ailleurs peu fructueuses. À l’extrémité méridionale de la plate-forme, sur une sorte de presqu’île reliée au tell par un isthme étroit, surgissent deux pierres sculptées d’origine achéménide. Ici une base de colonne avec inscription cunéiforme gravée sur le tore, là un débris de volute très dégradé. Ces deux fragments doivent à leur poids et à leur volume de n’avoir pas pris le chemin du Musée Britannique quand sir Kennet Loftus, traqué par le clergé de Dizfoul, menacé par les fanatiques, fut obligé d’abandonner les fouilles et de quitter précipitamment la Susiane.

En redescendant les pentes abruptes des éboulis, nous nous sommes brusquement trouvés nez à nez avec une famille de sangliers : « Les étranges bipèdes ! avait l’air de dire le papa en nous regardant de ses yeux vifs. — Décampons, soufflait la prudente maman. — Voulons pas partir, na ! braillaient les moutards, voulons voir le grand Monsieur, et le petit Monsieur aussi. — Nous reviendrons demain, a répliqué la laie ; en route ! » Et de son groin elle a poussé époux et progéniture vers un marais fangeux situé auprès du tell. Le temps de glisser des cartouches à balles dans les fusils, et la poudre parlait. Au bruit de nos armes, un nombreux troupeau de sangliers que nous n’avions pas aperçu a détalé à toutes jambes. Lassée de tirer sans résultat, la distance étant devenue trop grande, je me suis amusée à compter les fugitifs. J’en ai signalé plus de soixante, éparpillés sur la plaine, puis je les ai perdus de vue. Depuis notre entrée en Susiane nous n’avons pas été tous les jours aussi malheureux : nous aurions chargé un mulet avec nos victimes si nous ne nous étions fatigués à poursuivre le gibier. Canards sauvages, obarès, francolins, outardes, perdrix à panache noir, pigeons et alouettes sont assez nombreux pour faire perdre la tête au moins zélé disciple de saint Hubert.

Laissant à Marcel le soin de parcourir de nouveau les tumulus, j’ai repris le chemin du tombeau. J’entre, et dès la porte un spectacle des plus étranges se présente à mes regards. La caravane du seïd occupe encore le milieu de la cour, les mulets sont bâtés, les chevaux sellés, mais les cavaliers ont mis pied à terre et entourent leur maître. Le saint homme, assis sur des coussins, les traits décomposés, la face verte, paraît en proie à une attaque de délire épileptique : les dents claquent, les mains tremblent, les yeux apparaissent blancs dans leur orbite.

Je m’approche afin de porter secours à mon ennemi d’hier, j’écarte les paysans assemblés ; mais une main s’appesantit sur mon épaule, à cette main s’emmanche Séropa : « Qu’allez-vous faire, Khanoum ? ne troublez pas le seïd : il est animé de l’esprit divin et guérit un des enfants que vous avez examinés hier au soir. »

Oh ! oh ! ne dérangeons pas mon confrère ; volons-lui seulement sa recette. Je m’avance et vois enfin la pauvre victime. Le seïd la tient des deux mains et lui communique par moments ses frissons bénis. Le bébé pleure, crie à se rompre les cordes vocales ; on le trémousse de plus belle. À ce moment décisif le convulsionnaire m’aperçoit au premier rang des curieux : va te promener, le charme est rompu. Mon impureté met en fuite l’esprit saint, au grand chagrin de l’assistance, et le docteur, ressaisi par les nécessités de la vie, réclame son kalyan.

« Ce n’est pas vous qui recevez le souffle d’Allah et guérissez les infirmes rien qu’en frissonnant », me dit un grand diable en haussant les épaules.

« Tes reproches ne me vont point au cœur, fils du désert ; ma conscience médicale me défend de pactiser avec les charlatans et les empiriques. »

Quand je pense pourtant que ce descendant du Prophète vient de recevoir comme honoraires une poule et douze œufs, et que durant toute ma carrière médicale on ne m’a jamais offert que six noix véreuses, je suis saisie d’un profond découragement. Humaine nature, ton vrai nom est injustice !

Le seïd est parti, le motavelli parcourt les tumulus avec Marcel, les nomades ont suivi leurs troupeaux : j’ai tout le loisir d’examiner la salle funéraire.

Mon audace a été mal récompensée. La pièce, de dimensions restreintes, blanchie à la chaux, couverte d’une voûte, contient une construction rectangulaire en forme de sarcophage. Le tombeau est entouré d’un de ces grillages autour desquels se promènent pieusement les mains des fidèles. Aux quatre angles luisent des boules volumineuses, polies par l’attouchement des fronts respectueux.

Rien de plus, rien de moins dans la dernière demeure de Daniel. Un homme assez habile pour expliquer des songes à un potentat, alors que ledit potentat ne se les rappelait pas lui-même, méritait mieux. Tout passe, tout lasse, dit le proverbe. Depuis la mort du prophète l’édifice a dû être reconstruit bien des fois ; pourquoi s’étonner si la piété des fidèles a été diminuant, au point de consacrer au peïghambar un tombeau si modeste ?

* Ornement de chapiteau sassanide. – Dessin de J. Jacque-mart

CHAPITRE XL

Le site de Djoundi-Chapour. – Le village de Konah. – Panorama de Chouster. – Aspect intérieur de la cité. Misère de la population. – Le gouverneur de l’Arabistan et son armée.

17 janvier. De la pluie, toujours la pluie ! D’incessants abats d’eau, à peine coupés de courtes éclaircies, nous ont contraints, il y a deux jours, de revenir de Suse à Dizfoul. La crainte de ne pouvoir, après le déluge hivernal, franchir la rivière de Konah qui arrose la plaine comprise entre Dizfoul et Chouster nous a décidés à repartir aussitôt après notre arrivée. Un coin de ciel s’est montré à travers les nuages plombés au moment où nous franchissions les portes de la ville, mais, hélas ! il n’a point tenu ses trompeuses promesses et a bientôt disparu derrière une pluie fine et pénétrante.

La majesté de la chaîne au pied de laquelle s’allonge le chemin, la plaine verdoyante, les cimes blanches qui se découvrent entre chaque ondée, me font oublier les heures ; mais il n’en est pas de même de nos gens, peu sensibles aux pleureuses beautés de la nature. Les muletiers pataugent tristement dans la boue liquide, les cavaliers d’escorte se montrent encore plus mélancoliques et proposent de camper à l’abri d’un buisson. Ces offres ne me tentent guère : le souvenir du hor est encore présent à mon esprit. Lassée cependant des éternelles lamentations de nos serviteurs, je les ai engagés à s’arrêter sous une touffe d’herbe à leur choix ; la ligne du télégraphe nous servira de guide.

« Vous quitter ! se sont écriés les soldats épouvantés, Allah ne le voudrait pas : nous perdrions nos seuls défenseurs ! »

La singulière escorte ! Tout aussi singulière est la ligne télégraphique. Accroché à des poteaux tordus, noueux, de hauteur inégale, le fil d’Ariane qui nous indique la direction de Chouster caresse le sol, ou se cache sous les buissons. Parfois les poteaux, renversés sur une longueur assez considérable, laissent des lacunes, préjudiciables, j’imagine, à la bonne transmission des dépêches.

Lorsque le gouvernement anglais obtint, il y a quelques années, l’autorisation d’établir la ligne télégraphique qui traverse le royaume, il s’engagea à placer sur ses poteaux un fil spécialement réservé au service du chah. Des bureaux indigènes furent créés auprès des bureaux anglais, et le télégraphe persan, réparé à chaque accident par les agents étrangers, fonctionna avec régularité. Charmé de cette innovation merveilleuse, ravi d’être en communication constante avec les gouverneurs de ses provinces, Nasr ed-din donna l’ordre de construire à ses frais une ligne particulière entre son palais et la province si lointaine de l’Arabistan. Le nommé Madakhel se mit de la partie. Aux solides colonnes de fonte on substitua de mauvais poteaux en bois ; aux excellents appareils anglais, des machines de pacotille, et l’on ouvrit triomphalement la ligne nationale. L’installation faite, les agents persans se gardèrent de remédier aux avaries, si bien qu’au bout d’un an ou deux, les poteaux étant renversés, les fils brisés, les appareils détraqués, il devenait plus économique et surtout plus rapide de confier les dépêches à des courriers. De cette infructueuse tentative il ne reste plus aujourd’hui que les employés, véritables coqs en pâte, à peu près logés, à peu près payés, et dont l’unique crainte est de voir arriver un jour ou l’autre les ouvriers chargés de réparer la ligne. Les agents ne sont point les seuls à se féliciter d’un accident qui leur assure une vie douce et sans fatigue. Pendant les quelques mois utilisés par les pseudo-télégraphistes à détraquer leurs appareils, le gouverneur de l’Arabistan eut une existence vraiment trop dure. Sa Majesté, constamment suspendue à son fil, ne laissait aucun repos à ce digne fonctionnaire : tantôt c’étaient des demandes d’argent, tantôt des contingents à lever, et sur-le-champ il fallait répondre au souverain et satisfaire des exigences plus ou moins bizarres.

Aujourd’hui l’Arabistan est rentré dans le calme. Pendant la belle saison un messager met un gros mois pour parvenir de Téhéran à Chouster, et, quand après ce trajet il arrive à destination, le hakem conserve tout le loisir de préparer une réponse honnête. Et puis enfin le gouverneur a dans son jeu tous les imprévus de l’hiver. Le courrier, obligé de traverser à pied la plus haute partie des montagnes des Bakhtyaris, sera peut-être arrêté par les neiges et arrivera à Chouster quand Allah s’en occupera. Étant données l’expérience du passé et la quiétude du présent, je laisse à penser si les fils télégraphiques se cacheront longtemps sous la poussière de l’été ou la boue de l’hiver.

Cinq heures après avoir quitté Dizfoul, la caravane passe en vue d’un imamzaddè entouré d’arbres et de verdure. À quelque distance de ce sanctuaire s’étendent les murs d’enceinte d’une ville comme tant d’autres disparue, mais encore désignée sous le nom de Chahabad. Elle devrait, paraît-il, être identifiée avec Djoundi-Chapour, fondée par le fils d’Ardéchir Babégan après sa victoire sur Valérien, et agrandie à l’époque de son septième successeur, Chapour Dhou’l-Aktaf. En l’année 350 elle devint le siège d’une église nestorienne, et, quand plus tard elle s’éleva au rang des villes les plus importantes de la province, le métropolitain qui, au dire des écrivains syriaques, avait eu jusque-là sa résidence à Ahwaz, se transporta dans ses murs.

Sous Anouchirvan ses universités acquirent le plus grand renom ; les écoliers et les théologiens accoururent en foule, et leur présence contribua à donner encore un nouvel essor à la cité. La décadence de Djoundi-Chapour date du treizième siècle, époque de la grande prospérité de Chouster. Peu après, son nom disparaissait de l’histoire du pays.

L’ancienne ville s’étendait probablement jusqu’au bord d’une rivière que nous devons traverser à gué avant d’atteindre le bourg de Konah. Avec ses mille bras séparés par des bancs de graviers très plats, ce cours d’eau me rappelle les torrents des Alpes. Le courant est rapide, mais le gué, plus aisément praticable que celui de la Kerkha au-devant d’Eïvau, peut encore être franchi sans encombre. Vers la nuit nous atteignons la rive droite et pénétrons dans un caravansérail veuf de ses toitures. Une soupente noire ménagée sous un escalier offre seule un abri contre la pluie. Maîtres et valets s’y empilent ; Séropa allume le feu nécessaire à la préparation du pilau quotidien, et, comme il n’y a ni cheminée ni trou de dégagement pour la fumée, il ne nous reste plus qu’à fermer les yeux et à nous étendre, la bouche au ras du sol, afin d’échapper à une asphyxie certaine.

Village de Konah. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

18 janvier. – Dieu merci, les jours se suivent et ne se ressemblent pas ! Le tonnerre, les éclairs, le vent, ayant fait rage toute la nuit, ont eu la belle inspiration de céder la place ce matin à une aurore radieuse et aux rayons du plus puissant des magiciens. Le joli village de Konah m’est apparu environné de jardins, situé au milieu d’une plaine verdoyante, entouré d’innombrables troupeaux de moutons et de vaches.

Préparation du pilau. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature

Les séduisantes harmonies de la nature mettent nos gens en joie, et dès la sortie de Konah les muletiers nous régalent de leurs pitoyables chansons. Nos guerriers ne veulent pas être en reste de bonne humeur. Perchés sur de hautes selles rembourrées, ils se poursuivent les uns les autres de toute la vitesse de leurs montures et prennent la fuite tout en déchargeant leurs fusils. Le coup de feu est lancé comme la flèche du Parthe. Quand les chevaux, fatigués de galoper sur la terre molle, perdent de leur ardeur, les cavaliers plantent en terre leur longue lance et, sans en abandonner la poignée, tentent d’en faire le tour. Bien que les chevaux persans soient très souples et habitués de bonne heure à cette passe brillante, il est très difficile de l’exécuter au galop, et à diverses reprises nous avons été juges du tournoi sans avoir eu de vainqueur à couronner.

À quatre heures, après avoir franchi la cime d’une crête rocheuse et dépassé une porte naturelle, nous apercevons à l’horizon la ville de Chouster, bâtie sur les bords d’un beau fleuve, le Karoun, et précédée d’un pont sassanide. Bientôt je distingue les coupoles d’émail, les toits pointus de blancs imamzaddès, le minaret décapité de la masdjed djouma et enfin, sur la gauche, dominant le cours du fleuve, l’antique château Selasil. Derrière ses murs, si l’on en croit une légende encore vivace, vécut pendant dix ans le prisonnier de Chapour, le malheureux empereur Valérien. Quand son vainqueur montait à cheval, il était forcé de prêter en guise de marchepied son épaule, couverte naguère de la pourpre romaine. Plus tard, cette humiliation ayant cessé de satisfaire Chapour, la peau du césar fut tannée, empaillée et portée comme un trophée au-devant des armées sassanides.

 Pont de Chouster. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Le pont de Chouster sert aussi de barrage. Il n’est point bâti en ligne droite : les fondations, jetées de façon à profiter d’affleurements de rochers, décrivent des courbes fantaisistes. N’en déplaise à Marcel, j’aime assez cette façon de rompre en visière avec les vieilles coutumes.

Les plus petits ponts de l’Iran, attribués par les traditions autant au miracle qu’à l’invention humaine, ont tous leurs légendes. Un ouvrage long de plus de cinq cents mètres, jeté sur un fleuve impétueux, était bien de nature à surexciter l’imagination populaire. Firdouzi lui-même a chanté le pont de Chouster, et nos muletiers n’ont eu garde de le parcourir sans nous en signaler l’origine.

« Si tu es un habile constructeur, dit Chapour à Baranouch, captif roumi, tu jetteras à cette place un pont semblable à une corde ; car nous retournerons à la terre, mais le pont restera par l’effet de la science donnée par Dieu à notre guide ; quand tu feras ce pont long de mille coudées, tu demanderas dans mon trésor tout ce qu’il faut pour cela. Exécute dans ce pays par la science des savants roumis de grandes œuvres, et, quand le pont ouvrira un passage vers mon palais, passe-le et sois mon hôte tant que tu vivras, en joie et en sécurité, et loin du mal et du pouvoir d’Ahriman. »

« Le savant Baranouch se mit à l’œuvre et termina ce pont en trois ans. Lorsqu’il fut achevé, le roi sortit de Chouster et passa dans son palais en toute hâte. »

Comme sa rivale Djoundi-Chapour, Chouster fut fondée ou du moins agrandie et embellie par le grand Chapour. Le roi sassanide, grâce au concours des captifs romains, régularisa le cours du Karoun, suréleva les eaux derrière des digues savamment construites, creusa des canaux, des dérivations et, ces travaux terminés, défricha les terres environnantes.

Le sol du Khousistan (ancien nom de l’Arabistan persan) était extraordinairement fertile ; il rendit au centuple les dépenses faites pour le mettre en culture. Le blé, le coton, la canne à sucre y prospérèrent à souhait ; si l’on en croit le vieil auteur persan Hamed Allah Moustofi, la vie devint même à si bon marché que pendant les disettes elle y était moins dispendieuse qu’à Chiraz dans les années d’abondance.

Plus fertile que le Fars et l’Irak, la Susiane devait tenter la convoitise des Arabes. Les habitants de Chouster opposèrent aux envahisseurs la plus opiniâtre résistance. À la suite d’une bataille, les soldats de Bassorah et de Kouffa s’avancèrent jusqu’aux portes de la ville, et l’hormuzan, chef persan préposé à la défense, contraint de ramener ses troupes en arrière, perdit en un seul jour plus de onze cents des siens. Six cents prisonniers furent passés au fil de l’épée.

Malgré le courage des Arabes et leur barbarie, le siège menaçait de traîner en longueur, quand un Iranien se présenta au camp des assiégeants. Il promettait en échange de sa grâce de se convertir à l’islamisme et de guider les ennemis au cœur de la cité.

Abou Mouça, le chef arabe, fut trop heureux d’accepter ses offres. Le transfuge, accompagné d’un soldat de la tribu des Beni Cheïban, traversa le petit Tigre (Karoun), et parvint à une anfractuosité de rochers d’où l’on dominait la ville et le camp de l’hormuzan. Dès le retour de l’éclaireur, Abou Mouça désigna quarante hommes, commandés par Mikhrah ben Thawr, les fit escorter à distance par un peloton de deux cents soldats, et leur ordonna de partir la nuit sous la conduite du renégat. Les Arabes escaladèrent les remparts, tuèrent les sentinelles et pénétrèrent dans la ville tandis que l’hormuzan, surpris, s’enfermait à l’intérieur de la citadelle, où étaient amoncelés tous ses trésors. Le lendemain, dès l’aube, Abou Mouça, ayant passé le fleuve à la tête de ses troupes, envahit Chouster. Devançant les habitants de Missolonghi, les Persans saisirent leurs femmes et leurs enfants, les égorgèrent et les précipitèrent dans le fleuve plutôt que de les exposer aux outrages de l’ennemi.

L’hormuzan demanda grâce, mais Abou Mouça refusa de la lui accorder avant d’avoir consulté le calife ; entre-temps il fit massacrer tous les défenseurs de la citadelle qui refusèrent de déposer les armes.

La capitale de Chapour n’était pas au bout de ses vicissitudes : aux Arabes succédèrent les Mogols. Bagdad prise, Houlagou khan ordonna à Timour Beik de s’emparer de Chouster.

Les habitants de la ville vinrent au-devant du général avec des vivres, des présents, et firent leur soumission. Le chef tartare défendit à ses soldats de commettre la moindre violence ; malgré les conseils d’un atabek du petit Lour qui l’accompagnait et lui reprochait sa faiblesse envers les vaincus, il traita les suppliants avec la plus grande humanité : Chouster ne devait pas subir deux fois les horreurs d’une prise d’assaut.

Délivrée des sièges et des guerres, la capitale du Khousistan tombait aux mains des théologiens. Au commencement du neuvième siècle de l’hégire, l’émir Nedjm ed-din Mahmoud el-Amali, de la famille d’Ali, était venu à Chouster et y avait épousé la fille d’Yzz ed-douleh, chef des chérifs de cette contrée. Fixé désormais auprès de son beau-père, il consacra tous ses soins à la propagation de la foi chiite ; une partie des citoyens répondirent à son appel. Enfin, sous les premiers monarques sefevis, Seïd Nour Allah Mir’achi, chef de la noblesse des Alides, termina l’œuvre de prosélytisme commencée par Nedjm ed-din, et dès lors Chouster rivalisa de zèle et d’intolérance avec Koum et Kerbéla. C’est à cette fervente piété qu’il faut attribuer les nombreuses mosquées et les tombeaux construits dans tous les quartiers de la ville.

Moins pompeux en appareil que le roi sassanide inaugurant l’œuvre de son ingénieur, nous franchissons le Karoun et entrons à Chouster. Une grande rue bordée de boutiques où se vendent des limons et des dattes se présente d’abord. Le mouvement des allants et venants, mais surtout la foule qui se groupe autour des Faranguis, lui donne une animation factice. Échappés à la curiosité populaire, nous suivons un labyrinthe de ruelles bordées de maisons ruinées pour la plupart, et atteignons enfin le palais du gouverneur de la ville, le seïd Assadoullah khan. Lorsqu’on y pénètre, on suit d’abord un vestibule sous lequel sont paisiblement assis des brigands et des assassins, les pieds enchaînés, mais en relations aimables avec tous les serviteurs du khan. La prison franchie, je coupe en diagonale une cour réservée au corps de garde ; je gravis quelques marches et traverse un jardin planté de palmiers, à l’extrémité duquel s’élève un vaste talar. Cette pièce, recouverte d’une voûte, s’ouvre sur une terrasse spacieuse.

Palais du seïd Assadoullah khan. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Nul paysage mieux fait pour surprendre et charmer le regard ne pouvait s’offrir à ma vue. Vis-à-vis de moi, à quelque deux cents mètres, se dresse une haute muraille de rochers rougeâtres dont la tête semble supporter la plaine verdoyante, tandis que ses pieds, plongés au fond d’un gouffre, baignent dans les flots du Karoun. Je me penche afin de mieux suivre des yeux les méandres du fleuve et je constate que le palais d’Assadoullah khan est fondé sur des rochers à pic pareils à ceux qui me font face, et que le torrent s’écoule entre de gigantesques Portes de Fer. L’espace compris entre les deux murailles n’est point tout entier couvert par les eaux : à gauche s’étendent des alluvions plantées de palmiers magnifiques. Malgré leurs dimensions, les arbres disparaîtraient dans la profondeur de l’abîme, et leur feuillage vert se confondrait avec la teinte sombre des eaux, n’étaient des bouquets d’orangers chargés de fruits d’or.

19 janvier. – Si l’on en croit une tradition musulmane, celui qui durant sa vie se sera malhonnêtement enrichi aux dépens de son prochain paraîtra devant le juge suprême les épaules écrasées sous le poids de ses biens mal acquis : d’où je conclus que, le jour où le gouverneur de l’Arabistan sonnera à la porte du palais infernal, il sera contraint de prier les démons de l’aider à porter une charge en disproportion avec les forces humaines. Depuis hier nos oreilles sont rebattues de lamentations et de plaintes. Les exactions s’entassent sur les malversations comme Pélion sur Ossa ; la province est misérable : négociants et petits tenanciers sont réduits aux plus dures extrémités, les impôts ont doublé, les maisons tombent en ruine, et leurs propriétaires ne peuvent les relever ; les paysans abandonnent la terre qui ne leur donne plus de pain noir à manger ; les riches cultivateurs ne plantent plus ni palmiers ni cannes à sucre ; les tribus émigrent vers la montagne avec leurs troupeaux ; les canaux sont comblés, les villages désertés, et le chahzaddè augmente tous les jours les charges qui pèsent plus durement sur le peuple en raison de la disparition des nomades et de la ruine de la province. Comment remédier à cet état de choses ? Les plus hardis n’ont même pas la ressource de faire monter leurs plaintes jusqu’aux pieds de Sa Majesté, les timides n’oseraient élever leurs yeux vers Hechtamet saltanè, un prince du sang, un oncle du roi, un seigneur puissant et cruel. Mais tous à l’envi, mollahs, seïds, mirzas, viennent nous prier d’être l’interprète de leurs doléances dès que nous serons éloignés de l’Arabistan.

Qui entend deux cloches entend deux sons. Je tremblais la fièvre lorsque Marcel est allé présenter ses devoirs au chahzaddè, et n’ai pu jouer mon rôle dans cette cérémonie ; dès son retour, mon mari m’a conté sa visite. Le hakem de l’Arabistan lui a donné à entendre que ses administrés sont d’enragés fanatiques, très entichés de leur noblesse religieuse, avares, menteurs, inintelligents et d’une bonne foi des plus douteuses. À qui donner tort ou raison ? Il faudrait habiter depuis longtemps le pays pour savoir qui ment le mieux, du gouverneur ou des gouvernés. Chouster, je dois en convenir, est loin d’être prospère. Partout des quartiers morts, des maisons en ruine acquises en toute propriété par Hadji Laïlag, le « pèlerin aux longues jambes ». Deci delà quelques chambres s’ouvrent encore sur les rues boueuses et laissent voir dans un demi-jour attristé un métier primitif. L’outil sert aux tisserands à confectionner ces tapis ras spéciaux aux fabriques de Chouster, ou l’étoffe de coton à carreaux blancs et bleus qui signale les femmes de moyenne condition quand elles sortent de chez elles ; mais en général le silence et l’inaction s’appesantissent sur la ville. Un seul quartier fait exception à la règle et conserve encore du mouvement et de l’activité. Il s’étend le long du fleuve même, à l’aval d’un ouvrage sassanide servant à la fois de pont et de barrage. Les eaux du Karoun, emmagasinées derrière la digue, alimentent une longue suite de moulins étagés où sont fabriquées, à très bas prix, toutes les farines de la région. À part l’industrie meunière, le commerce de la province de Chouster et son agriculture sont morts et bien morts. Et cependant, quelle devait être la richesse de ce pays, irrigué jadis avec une science dont témoignent encore aujourd’hui les ruines d’anciens ouvrages sassanides. Comme il serait facile de rendre à cette capitale de l’Arabistan sa prospérité évanouie ! Il suffirait de mettre les terres en culture et d’ouvrir des voies de communication avec Ispahan et le golfe Persique : mais un pareil effort ne saurait être demandé aux habitants et moins encore au gouverneur. La plupart des barrages sont détruits ; les dérivations, sauf le Chetet, que l’on traverse en entrant à Chouster quand on vient de Dizfoul, sont comblées ; la province, traversée par l’un des plus beaux fleuves de l’Orient, n’a point d’eau à répandre sur les plaines desséchées et ne donne de récoltes que dans la zone comprise entre le Karoun et sa dérivation.

 Grande rue à Chouster. – Dessin de Mlle Lancelot, d’après une photographie.

La peste de 1832, jointe à une administration défectueuse et trop indépendante du pouvoir central, a fait du pays le plus riche du monde l’un des plus pauvres et des plus malheureux.

20 janvier. – Les plaintes et les témoignages de mécontentement échappés hier à Hechtamet saltanè, la peine qu’il prétend éprouver à entretenir sur un pied convenable la maison d’un homme de son rang lorsqu’il a prélevé sur de maigres impôts les redevances à fournir au roi, ne l’ont pas privé du plaisir, gratuit j’en conviens, de se faire photographier à la tête de ses troupes et dans tout l’éclat de sa gloire militaire. Rendez-vous avait été pris, et ce matin je devais aller au palais ; mais depuis deux jours la fièvre ne m’a pas laissé de répit ; les accès violents ont fait place à un malaise ininterrompu ; l’appétit, ce sauveur de toutes les misères, a disparu ; avec la force physique est morte aussi la résistance morale. Bref, au moment de partir, je n’ai pas eu le courage de me mettre sur mon séant. Marcel a pris l’appareil et s’est dirigé vers la forteresse.

Les moulins de Chouster. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Il était accompagné de Mirza Bozorg, le secrétaire intime de Son Excellence, un Choustérien aux traits superbes. Le guide de mon mari est coiffé d’un turban de gaze bleue lamée d’or, spécial aux riches habitants de la ville qui ne peuvent revendiquer le droit de couvrir leur tête du turban de deuil conservé par les descendants chiites de Mahomet en souvenir du massacre de Hassan et de Houssein.

Mirza Bozorg. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie

La kalè Selasil, demeure officielle du gouverneur de l’Arabistan, est bâtie sur un plateau rocheux au pied duquel s’écoule la dérivation du Karoun, désignée sous le nom de Chetet. Des constructions d’origine sassanide la défendent du côté de la ville. Seules les parties inférieures des murs sont bâties en pierres, tandis que les crêtes et les courtines élevées sur la place d’armes sont de réfection récente et construites en terre cuite. À en juger d’après la facilité avec laquelle on se fraye un chemin à travers les fortifications, ces murs seraient, en temps de guerre, d’un médiocre secours pour les défenseurs de la citadelle. Comme l’entrée du palais s’ouvrait sur un marécage boueux jauni par les ordures des chevaux campés autour de la porte, et qu’il était impossible à des piétons d’arriver sans se souiller jusqu’à la demeure du gouverneur, le mirza a ordonné à quatre soldats de pratiquer une brèche à la muraille, et c’est par cette ouverture que Marcel et l’homme au turban de soie ont fait leur entrée dans la forteresse des Chapour.

Le désordre de la première cour défie toute description. Elle est entourée de casernes appuyées contre les murs d’enceinte, et envahie par les soldats de la garnison. Au delà de cette singulière place d’armes se présente un canal de dérivation creusé à même le roc et mis en communication directe avec le Karoun. En cas de siège les défenseurs pouvaient ainsi s’approvisionner d’eau au cœur même de la citadelle. L’édifice qui couronne aujourd’hui le plateau ne rappelle en rien le château antique des princes sassanides : c’est un simple pavillon compris entre des emplacements de jardins. Arbres, fleurs, gazons, brillent également par leur absence. Les salles, les talars sont blanchis à la chaux ; le sol, sans dallage, est dissimulé sous des nattes de paille et de tapis ; les portes de bois blanc ont pour unique fermeture ces chaînes de fer que l’on enfile à un crochet planté dans la partie supérieure du chambranle. En revanche, du haut des balcons construits en surplomb au-dessus du fleuve, on jouit d’un admirable point de vue sur le Karoun, le Chetet, les montagnes des Bakhtyaris et trois ou quatre imamzaddès aux coupoles bleues, bâtis non loin de la célèbre Digue de l’Empereur (Bendè Kaïser), dont les ruines sont encore signalées par le remous des eaux.

Le hakem attendait avec impatience l’arrivée de mon mari. Afin de se donner une figure séduisante, il avait, la veille au soir, ordonné à son hakim bachy (médecin en chef) de lui cautériser les paupières ; celui-ci avait largement profité de l’autorisation et mis les yeux de son maître en marmelade. Néanmoins on est toujours beau quand on est Kadjar et que l’on figure à la tête d’un régiment. Cinq ou six cents hommes, le plus grand nombre en guenilles, les plus élégants vêtus de ces uniformes en drap de rebut, vendus, dirait-on, à la Perse par tous les fripiers d’Europe, envahissent bientôt la cour et le jardin. Le kolah d’astrakan décoré d’une plaque de cuivre sur laquelle se détachent en relief le lion et le soleil, le ceinturon aux mêmes armes, donnent seuls quelque unité au costume de cette horde qui a la prétention d’être une armée.

Une heure se passe à faire mettre les hommes sur deux rangs et à reléguer au second les plus sales ou les plus fantaisistes. Puis les chefs commandent quelques mouvements difficiles : « Portez armes ! – Arme bras. – Reposez armes. – En place, repos. » Et entre ces divers ordres, donnés dans un langage mi-parti iranien, mi-parti français et exécutés d’ailleurs avec une lenteur et une indépendance de mouvements vraiment charmantes, chaque officier reçoit des mains d’une ordonnance placée derrière ses talons un kalyan tout allumé. Il met son épée entre les jambes, tire consciencieusement quelques bouffées de tabac, regarde s’envoler la fumée et rend enfin la précieuse pipe à son serviteur. Le brave garçon ne la laissera pas inactive.

Les grandes manœuvres ayant pris fin, le hakem se place en avant de ses troupes. Attention ! mon mari opère lui-même. Un défilé, véritable débandade, termine la fête. L’état-major, félicité par le chahzaddè sur la bonne tenue et l’instruction des hommes, vient, la figure rayonnante de fierté, s’asseoir sous le talar. Que la Russie veille à ses frontières quand il aura à sa disposition les canons commandés en Europe !

CHAPITRE XLI

Masdjed djouma de Chouster. – Imamzaddè Àbdoulla Banou. – Départ de Chouster. – Une nuit chez les nomades. – Le village de Veïs. – Ahwas. – Sur le Karoun. – À bord de l’Escombrera.

Chouster, 21 janvier. – Hechtamet saltanè n’avait pas trompé Marcel en lui représentant ses administrés comme des gens intolérants et fanatiques. Les Chiraziotes et les Ispahaniens, intraitables pourtant, sont des anges de douceur et des esprits libéraux si on les compare aux Chousteriens.

Seïd Mirza Djafar. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

Habitée par une noblesse redevable de ses titres et de son influence à son origine sainte, la capitale du Khousistan se fait gloire de ses sentiments de haine envers ceux qui ne professent point le credo musulman, et proteste contre le relâchement des cités où l’on accueille d’impurs chrétiens. N’ayant pas la prétention d’échapper aux témoignages de l’aversion générale, nous aurions peut-être renoncé à parcourir la ville et les bazars, si Assadoullah khan ne nous eût donné une escorte, placée sous les ordres du vieil intendant de sa maison. La présence de ce serviteur bien connu de toute la ville nous a permis de sortir sans être injuriés, mais nous avons dû néanmoins renoncer à pénétrer dans la masdjed djouma, antique édifice en grand renom de sainteté. Demande polie adressée à l’imam djouma, visite au jeune seïd Mirza Djafar, qui passe pour représenter l’esprit de progrès, interprétation des textes du Koran donnée en notre honneur par les théologiens d’Ispahan, sont restées sans résultat : nous ne sommes point venus à bout du mauvais vouloir des prêtres. Il a fallu se contenter de photographier au point du jour le minaret de la masdjed et de jeter un coup d’œil furtif à travers l’entre-bâillement des portes.

L’édifice est en pierre et, autant qu’il m’a semblé, bâti sur le plan de la vieille mosquée d’Amrou. Peu de décoration. Seuls les tympans des portes, des fenêtres ogivales et le minaret, séparé de la nef par un cimetière moussu, sont ornés de mosaïques de briques d’une élégante simplicité. L’ensemble des constructions, en parfait état de délabrement, s’harmonise avec l’aspect des quartiers voisins.

Imamzaddè Abdoulla Banou. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

Mur extérieur et minaret de la masdjed djouma de Chouster. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

Nous n’avons pas été plus heureux dans notre visite à l’imamzaddè Abdoulla Banou. La construction, couverte d’une coupole bleue appuyée sur un fût revêtu de mosaïques colorées, serait assez gracieuse, mais elle est aussi bien chichement entretenue. Des lichens verdâtres remplacent en partie les briques émaillées, des cigognes fort occupées à réparer leur nid et à faire des projets d’avenir tiennent lieu de croissant terminal. En nous apercevant, M. et Mme Hadji Laïlag, de pieux musulmans j’imagine, témoignent leur indignation et prennent la fuite à tire-d’aile, sans oublier de faire entendre ce vilain bruit de battoir qu’ils produisent en frappant l’une contre l’autre les deux parties de leur long bec.

Décidément nous sommes de trop ici, et il est grand temps de songer au retour. On nous a bien parlé d’importants tumulus voisins de Chouster, d’antiques forteresses situées à quelques jours de marche dans la montagne, d’anciennes villes abandonnées et même d’un second tombeau de Daniel, une concurrence sans doute, car je tiens pour authentique le monument de Suse : je verrai toutes ces merveilles dans mes rêves. La saison est si pluvieuse qu’on ne peut se lancer à l’aventure ; la fièvre nous dévore tous les deux, et, quant à moi, elle m’a épuisée au point que les jambes se refusent à me porter. Depuis longtemps déjà les objets fragiles ne sont plus en sûreté dans mes mains tremblantes ; enfin, est-ce l’espoir de toucher bientôt au terme de nos fatigues, ou bien, en arrivant au port, ma volonté faiblirait-elle, mais il est certain que je passe indifférente là où, il y a quelques mois, j’aurais volontiers planté ma tente. Aujourd’hui mes pensées constantes, mes préoccupations de jour et de nuit tendent vers un but : le retour. Comme une écolière paresseuse et impatiente de voir s’écouler les jours, je trace de gros traits noirs sur le calendrier et j’ai marqué d’un point rouge la date probable du départ d’un bateau français qui doit quitter Bassorah vers la fin de ce mois. Je me sens à bout de forces, mais avec quelle joie j’entreprendrai mon dernier voyage en caravane !

 

25 février. À bord de l’Escombrera, dans la mer Rouge.

As-tu été assez longtemps délaissé, mon pauvre cahier ! Et cependant te voilà revenu dans mes mains ; trop débiles pour transcrire les pensées d’une tête plus faible encore, elles t’ont repoussé pendant bien des jours, mais elles te retrouvent avec plaisir, compagnon d’infortune, confident des misères passées. Gravir l’échelle de l’Escombrera a été mon dernier effort. Il n’eût pas fallu m’en demander davantage : j’étais exténuée et n’aurais pu, à mon arrivée sur le navire, aller d’une extrémité à l’autre de la dunette sans m’abattre comme un cheval fourbu. Un repos absolu, du sommeil à discrétion m’ont rendu quelques forces. Je pense, donc je vis. Cependant j’en suis encore à me demander comment j’ai pu, dans l’état où je me trouvais en quittant Chouster, faire quatre étapes à cheval, recevant tous les jours de la pluie, pataugeant au milieu des marais et n’ayant pas même le courage de manger. Peu de souvenirs de ce voyage, si ce n’est celui de mes souffrances, sont restés gravés dans ma mémoire. L’esprit inerte, j’ai traversé tout le sud-ouest de la Susiane sans regarder, sans voir, et c’est à la mémoire de mon mari que je dois la description du pays compris entre Chouster et Mohamméreh.

Pont Lachgiar à Chouster. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Le 22 janvier nous sortîmes de la ville par ce pont Lachgiar qui sert de barrage et complète le système d’irrigation des Sassanides. Après avoir voyagé toute la journée dans une plaine toute verdoyante, nous ne savions guère, à la nuit tombante, où trouver un gîte, quand des colonnes de fumée signalèrent la présence d’un campement. Des chiens farouches aboient à notre approche, et ils grondent encore que nous sommes déjà installés sous la tente du cheikh. L’abri est spacieux, mais, comme le temps est menaçant, il est encombré de vaches, de jeunes agneaux et de poulinières. Tout ce monde nous fait place au feu et à la chandelle, représentée par une lampe de terre remplie de graisse, et d’abord un colloque animé s’engage entre notre hôte et les deux soldats de l’escorte. Ceux-ci, charmés de faire à bon compte étalage de leur zèle et surtout de réconforter leur estomac, exigent le sacrifice d’un mouton. Le chef de la tribu allègue sa pauvreté et propose de tuer un bel agneau, suffisant en somme pour le repas de six personnes. Sur l’acquiescement des guerriers, il sort afin de donner des ordres, et revient une demi-heure après.

« Çaheb, dit-il à Marcel, votre escorte veut me contraindre à tuer un agneau en votre honneur. Dispensez-moi d’un pareil impôt : ma tribu est si pauvre !

— Je te payerai ton agneau.

— C’est impossible : le chahzaddè saurait que je n’ai pas fait honneur à sa recommandation. Si vous vouliez une belle poule ?

— Apporte ta poule. »

Sur le doux espoir de dîner bientôt, nous avons attendu l’arrivée de la volatile, mais on la cherchait encore à onze heures du soir. De concession en concession, nous avons dîné d’un peu de lait aigre, au grand mécontentement des soldats et des tcharvadars. Ce maigre régal terminé, Marcel organise nos couvertures et, par habitude, place derrière les oreillers une caisse de tôle où s’entassait jadis notre fortune. Quelle inspiration céleste ! Comme je dormais à moitié, secouée par les frissons et la fièvre, un bruit épouvantable résonne à mon oreille et me fait brusquement sauter sur mon séant. À la lueur diffuse que projettent les charbons à demi éteints, nous pouvons alors juger du péril auquel nous venons d’échapper. Un poulain, après avoir rompu ses entraves, est venu faire la cour à une jeune pouliche modestement couchée auprès de sa mère. La bonne dame, indignée de cette audace, a décoché à l’intrus une ruade vigoureuse, tandis que l’amoureux répondait aux avances de sa belle-mère en faisant voler ses pieds au-dessus, de nos têtes. Le coffre seul a été blessé dans la bagarre. Quelques centimètres plus à gauche ou plus à droite, plus haut ou plus bas, et nos crânes eussent eu le sort de la boîte défoncée. Allah le veut, nous sortirons saufs, si ce n’est sains, de ce maudit pays.

Bildars. – Gravure de Hildibrand, d’après une photographie.

Dès l’aurore tout est bruit autour de nous. Les troupeaux s’élancent au dehors, les bildars (possesseurs d’une bêche) s’apprêtent à aller creuser des rigoles d’égouttement au milieu des champs ensemencés en blé. Ici des femmes bronzées par le soleil, mais belles de formes et d’attitude, impriment un rapide mouvement à une outre suspendue à trois perches réunies en faisceaux et séparent ainsi la crème du doukh (petit-lait) ; là des cavaliers sautent sur le dos de leurs coursiers et partent pour la chasse ou la maraude, tandis que les vieillards allument leurs pipes, s’asseyent en cercle et, silencieux, gardent le campement. Comme à Douéridj, la race est vigoureuse et ne se ressent en rien du voisinage des rachitiques habitants de Dizfoul et de Chouster.

Fabrication du doukh (petit-lait). – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

J’ai parcouru durant toute la seconde étape une plaine très basse transformée en un véritable marécage. Eau dessous, brume dessus. Vers les cinq heures la nuit est tombée ; seul le clapotis monotone que produisaient les bêtes en marchant dans le marais troublait le silence. Pas de tentes à espérer. J’avais froid, j’étais lasse, très lasse ; l’idée de passer une nouvelle nuit dehors, l’état de l’atmosphère me remplissaient le cœur d’angoisse et de terreur.

« J’entends des aboiements ! » s’écrie Marcel.

Les braves chiens, ils sont tous méchants, hargneux, galeux, mais néanmoins je les aurais embrassés si je les avais tenus à portée de mes bras.

Vers dix heures nous avons atteint les kapars (maisons faites de branchages) d’une tribu arabe.

De ce campement à Veïs on suit une route jalonnée par les substructions de monuments sassanides. Tous les édifices dont les débris jonchent le sol étaient bâtis en moellons, posés tantôt de champ, tantôt sur lit. Quelques ruines semblent être les derniers vestiges de petits palais ou de vastes maisons, les autres marquent la place des canots destinés à surélever les eaux du Karoun au-dessus du niveau de la plaine.

Veïs est le seul village important que nous ayons rencontré depuis Chouster. Il est placé à la limite des possessions de cheikh Meusel et profite du trafic qui se fait avec Mohamméreh. Des barques, utilisées au transport des blés, sillonnent le Karoun, bordé de maisons assez proprement bâties et surmontées de terrasses ; de nombreux troupeaux de moutons et de vaches témoignent de l’aisance des villageois. Le bourg est d’ailleurs dans ses beaux jours : la population, en habits de fête, célèbre le mariage du fils aîné du ketkhoda.

Habitant du village de Veïs. – Croquis de M. Dieulafoy, d’après nature.

Dès notre arrivée, l’heureux époux est venu nous prier de prendre part aux réjouissances de sa famille. J’ai dû, à regret, décliner l’invitation : ma figure décomposée était ma meilleure excuse. Nous n’en avons pas moins été considérés comme gens de la noce. J’ai eu droit aux chirinis (sucreries), apportées en grande pompe, et à la visite d’un jeune danseur, charmant enfant qu’à sa robe flottante, à ses longues manches, semblables, quand il tournoyait, aux ailes d’un papillon, à ses longs cheveux bouclés, aux bijoux répandus sur toute sa personne, à ses poses alanguies, on aurait plutôt pris pour une fille que pour un garçon. À peine le danseur avait-il cessé ses exercices chorégraphiques, exécutés au son grinçant d’une viole monocorde, qu’il a dû céder la place à des artistes conduits par un derviche du Fars. Deux énormes singes à poils gris se sont livrés à une débauche de cabrioles et ont fourni un prétexte honnête à la curiosité d’innombrables visiteurs. Des Européens sont des bipèdes bien autrement intéressants à examiner que les singes les mieux éduqués et il serait mal à nous de ne pas jouer de bonne grâce le rôle de bête curieuse.

Montreurs de singes à Veïs. – Dessin de E. Zier, d’après une photographie.

La quatrième et dernière étape en caravane nous a conduits au village d’Ahwas. Vingt ou trente masures délabrées indiquent seules la place d’une ville fort puissante au temps des Sassanides.

Les chevaux ne peuvent plus désormais s’avancer vers le sud ; l’inondation couvre la plaine ; il faut fréter un bateau et dire adieu à nos braves mulets et à nos excellents tcharvadars. Mes épaules rompues, mes jambes brisées, mes reins en marmelade ne vous regretteront pas, pauvres amis ; je ne vous oublierai pas non plus : maîtres et bêtes constituez la meilleure race de l’Orient. Vous êtes bien un peu têtus et indisciplinés, mais vous avez le pied sûr, l’estomac accommodant, le cœur vaillant et le caractère profondément honnête.

Ahwas est bâti auprès d’un antique barrage. L’ouvrage, destiné à relever les eaux du Karoun et de l’Ab-Dizfoul, qui se réunissent à Bendè khil, est des plus intéressants. Construit en biais sur l’axe du fleuve, il n’a pas moins d’un kilomètre de longueur. À considérer les canaux majeurs creusés en amont de la digue et dont les dimensions transversales dépassent cent mètres, on peut se rendre compte de l’immense quantité d’eau charriée par eux et de la richesse du sud-ouest de la Susiane sous les règnes glorieux des fils de Sassan. Est-il besoin d’ajouter que les canaux sont obstrués et la digue fort compromise ?

Le barrage n’est point la seule relique de l’antique cité sassanide. Si, après avoir dépassé les anciens remparts, changés en collines, on tourne brusquement vers l’est, on longe une crête calcaire qui va se relier aux montagnes des Bakhtyaris. Tout le rocher, à la surface et sur sa hauteur, est découpé en compartiments funéraires à une ou deux places. Des dalles de pierre recouvraient ces sépultures – les feuillures ménagées pour les recevoir en témoignent – mais elles ont été enlevées pour construire des maisons, ou bien transportées sur les tombes musulmanes qui s’étendent dans la plaine tout le long du cimetière antique. Pas un signe, pas une inscription ne permet d’assigner une date précise à ce champ de repos ; il fut creusé, je pense, au temps de la prospérité de la ville, c’est-à-dire à l’époque des Sassanides. D’innombrables fragments des poteries enlevées des tombes au moment où elles ont été violées couvrent le sol, et les villageois assurent qu’en temps de pluie les eaux entraînent vers le fleuve des bijoux d’or, des pierres gravées et des monnaies à l’effigie des Chapour.

Aujourd’hui Ahwas compte à peine deux cents habitants, tous fort pauvres. Ils vivent opprimés par un cheikh, horrible vieillard à barbe rouge, le plus mauvais homme que j’aie encore rencontré. Ce monstre a compris dès notre venue le parti qu’il pouvait tirer de notre état de maladie, et, au lieu de nous aider à trouver un bateau pour descendre le Karoun jusqu’à Mohamméreh, il s’est adjugé à lui-même l’entreprise de notre transport et a défendu à tous les bateliers de nous louer aucune embarcation. Pendant trois jours il a bataillé avec Marcel et n’a jamais voulu se contenter de nos derniers krans, trois ou quatre fois supérieurs à la valeur de son belem (embarcation en bois léger enduit de bitume).

Femmes d’Ahwas. – Croquis de M. Dieulafoy, d’après na-ture.

De guerre lasse, et croyant, en nous prenant par la famine, forcer à son profit la serrure de la fameuse caisse de fer, il a interdit aux villageois de nous vendre des vivres sous peine du bâton, et nous a contraints à lui acheter ses poules maigres et ses œufs couvis.

Nous désespérions de satisfaire cet Harpagon en turban, quand il se présente dans l’écurie où nous sommes installés :

« Un bon belem est préparé par mes soins, les bateliers acceptent un prix minime, et vous êtes libres de partir sur-le-champ. »

C’était à n’en pas croire nos oreilles !

Une heure plus tard nous prenions possession d’un canot si étroit que des coudes on heurtait les bordages, si petit que le moindre mouvement l’eût fait chavirer.

Deux rameurs, munis d’avirons en forme de cuillers, se plaçaient l’un à l’avant, l’autre à l’arrière, et le léger esquif, lancé en plein courant, laissait bientôt dans la brume Ahwas, son barrage et son cheikh maudit.

Batelier d’Ahwas. – Croquis de M. Dieulafoy, d’après nature.

Non moins surpris que ses maîtres, Séropa interroge les matelots : Avant l’aube, répondent-ils, un courrier entrait à Ahwas et annonçait la prochaine arrivée du général Mirza Taghuy khan à bord du Karoun, le grand bateau à vapeur de cheikh Meusel. L’Excellence se rend à Chouster afin de négocier une importante affaire avec le gouverneur de la Susiane au nom de son maître le prince Zellè sultan. À cette malencontreuse nouvelle le cheikh a pris peur et il a voulu couper court aux justes plaintes et aux récriminations de ses prisonniers en se débarrassant d’eux au plus vite.

Les rives du Karoun ne m’avaient point paru belles à notre premier voyage ; ont-elles changé d’aspect ? je serais bien empêchée d’avoir une opinion à ce sujet. Couchée au fond du batelet, couverte d’un caoutchouc assez large pour déverser l’eau de pluie à droite et à gauche des bordages, j’ai passé deux jours et deux nuits insensible, immobile et en proie à un accès des plus violents.

Le lendemain de notre départ, le belem a stationné plusieurs heures auprès d’un campement, où Marcel a trouvé du pain et du lait aigre. Nos gens, un peu reposés, se sont remis en route. Vers minuit le vent se lève, sa violence est telle, que les matelots, redoutant de voir sombrer l’embarcation trop chargée, accostent de nouveau auprès d’une rive basse et attachent deux amarres à des touffes de buissons. Ils dormaient sans doute d’un seul œil, car tout à coup je les entends chuchoter et demander à mon mari si nos armes sont chargées. Pour la première fois depuis mon départ d’Ahwas je me soulève et, saisissant mon fusil, je regarde autour de moi. La pluie a cessé, le vent a dispersé les nuages noirs, la lune éclaire la rive et me permet d’apercevoir, se détachant comme une ombre chinoise sur un fond clair, un magnifique lion à la crinière fournie, aux membres énormes. L’animal se promène ; s’il nous a vus, il ne paraît éprouver aucune envie de nous goûter. Nous sommes si maigres ! Les matelots, redoutant que le lion, malgré des blessures mortelles, ne bondisse jusqu’à nous, tranchent les amarres sans nous laisser le temps d’ajuster le fauve, et lancent le belem en plein courant.

Un lion sur le bord du Karoun. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

À minuit nous arrivions à Mohammereh. Le lendemain Marcel louait une nouvelle embarcation et nous prenions joyeusement la direction de Bassorah. Ce voyage n’a pas été de longue durée : le canot atteignait l’embouchure du Karoun quand j’aperçus sur le Tigre un joli navire paré à son arrière du drapeau tricolore : c’était l’Escombrera, le bateau sur lequel je complais rentrer en France.

S’il ne s’arrête pas devant Mohammereh, où la compagnie dont il dépend a établi un comptoir, il nous faudra attendre pendant un grand mois un nouveau départ, ou bien aller chercher aux Indes des communications avec notre patrie. Cependant l’Escombrera siffle à pleins poumons d’airain et semble témoigner l’intention de stopper. Il mouille ses ancres ?

— Non ! Les dieux sont contre nous : les trois couleurs ont dépassé l’embouchure du Karoun ! Mon chagrin est extrême ; je n’ose prononcer une parole, et, malgré moi, un déluge de larmes déborde de mes yeux comme d’une coupe trop pleine ; il faut tenir mon cœur à deux mains si je veux éviter qu’il ne se brise… Mais ! le croirai-je ?… le vapeur ralentit sa marche ! Nos matelots, excités par l’appât d’un gros pourboire, font voler le belem : nous approchons, nous touchons le flanc du navire, je saisis un câble, je gravis l’échelle, je suis à bord !

À la première tentative faite pour s’arrêter devant Mohammereh, où l’Escombrera devait prendre des marchandises, la chaîne de l’ancre s’est cassée, et le courant a entraîné le bateau. En quelques minutes l’équipage avait paré la deuxième ancre, et l’on mouillait à un demi-mille de l’embouchure du Karoun.

J’ai dû à cet accident la dernière angoisse que j’ai éprouvée en Perse.

CHAPITRE XLII

Résumé de l’histoire artistique et littéraire de l’Iran. – Achéménides, Parthes, Sassanides. – Conquête musulmane. Guiznévides, Seljoucides, Mogols, Sofis, Kadjars.

 

Passage du canal de Suez. – Dessin de Th. Weber, d’après une photographie.

28 février. – Mes forces reviennent lentement, mais chaque jour je constate un progrès. Une promenade d’un bout à l’autre du bateau ne m’effraye plus, et mes esprits eux-mêmes semblent sortir de l’engourdissement où ils se complaisaient. Pendant ces soirées si calmes et si tièdes passées sur l’océan Indien et sur la mer Rouge à regarder jouer les dauphins qui paraissent, dans la phosphorescence des belles nuits, s’ébattre comme des bêtes de feu dans une mer de flammes, je reviens en arrière, je rassemble mes souvenirs, j’évoque les paysages, et je reconstitue les grandes époques de l’Iran.

Dégagée des préoccupations de la vie journalière, soulagée d’un contact fatigant avec les Persans, je juge sans passion les hommes et les choses. Pour moi, désormais, l’histoire commence à Cyrus et se termine à Nasr ed-din chah.

La genèse du peuple perse, ses progrès intellectuels et artistiques, sa décadence même, l’aspect du pays où se sont déroulées les pages de son épopée, les liens de famille qui le rattachent aux races latines et germaniques, ses dix siècles de luttes contre la Grèce et Rome, me semblent d’autant plus dignes d’étude et d’intérêt que seule la monarchie constituée il y a près de trente siècles par les ancêtres d’Astyage et de Cyaxare a échappé au naufrage des nations asiatiques et, quoique bien déchue de son ancienne splendeur, a conservé son caractère propre, ses arts et, jusque dans la religion musulmane importée à la suite des vainqueurs, un schisme distinct.

Les premières lueurs qui éclairent d’un jour certain l’histoire du plateau de l’Iran nous montrent ce pays occupé par les tribus aryennes. Au nord règnent les Madaï ou les Mèdes. Au contact des Assyriens ils conquièrent de bonne heure une civilisation relative et en profitent pour asservir les tribus sauvages du Fars. Maîtres et sujets, vainqueurs et vaincus parlent un idiome apparenté avec les vieilles langues des Indes et vivent sous l’empire de lois autoritaires. Leur religion, connue aujourd’hui, le mazdéisme, ainsi désigné en l’honneur de son dieu Aouramazda, avait été révélée aux Aryens par le légendaire Zoroastre.

En Médie, sous l’influence d’une caste sacerdotale très puissante et peut-être même autochtone, elle s’était modifiée et avait admis comme principe fondamental le dualisme défini par la lutte du bien et du mal, des dieux et des démons. En Perse elle semblait au contraire être demeurée plus attachée à la forme ancienne, au culte primitif des Aryens.

Les Mèdes entrent en scène pour la première fois à l’occasion de leur alliance avec les vassaux révoltés de l’empire ninivite. Sous les coups de Nabou-bal-Oussour, gouverneur de Babylone pour le roi d’Assyrie, et de Cyaxare, souverain de la Médie, le colosse assyrien s’écroule. Quel rôle les Perses jouèrent-ils dans cette tragédie ? On l’ignore ; mais il est à supposer qu’il fut considérable et leur valut tout ou partie de la Susiane, jointe dès cette époque à la Perse méridionale.

C’est probablement dans ce petit royaume, désigné par les inscriptions babyloniennes sous le nom de royaume d’Ansan, que naquit Cyrus d’un souverain de nationalité perse, originaire de cette grande famille achéménide dont la branche aînée habitait à Pasargade et gouvernait le Fars. À Suse comme à Pasargade on reconnaissait la suzeraineté du roi d’Ecbatane.

En 560 avant notre ère, Cyrus monte sur les trônes de Perse et de Médie après sa victoire sur Astyage. De ce jour la Perse est faite et prend rang parmi les grandes puissances de l’Orient. Une architecture nouvelle, due au caprice royal et enfantée à la suite de la conquête de l’Ionie et de la Lydie, apparaît sur les plateaux de Mechhed Mourgab. Aux palais de terre de ses ancêtres Cyrus substitue des édifices hypostyles construits en pierres et en briques ; il sculpte son image sur les piliers de sa demeure et pour la première fois inscrit en langue perse, mais en lettres cunéiformes, d’aspect analogue aux caractères assyriens, la célèbre formule : « Moi Cyrus, roi achéménide ».

Cambyse agrandit l’œuvre de son père et soumet l’Égypte. Pendant son règne tourmenté, la caste des mages semble triompher de l’autorité royale, et l’un d’eux, Gaumata (le Pseudo Smerdis), en profite pour se faire couronner. Darius, fils d’Hystaspe, petit-fils du dernier roi du Fars, descendant d’Achémènes, renverse l’usurpateur, monte sur le trône de Cyrus et étend son autorité sur l’Asie, des rives de l’Indus jusqu’à Chypre, de Memphis en Bactriane, de Susiane en Arménie.

Caractères cunéïformes

Les conquêtes du chef de la seconde dynastie achéménide apparaissent dans toutes leurs orgueilleuses conséquences sur les palais de Persépolis et sur les tombeaux de Nakhchè Roustem. Salles hypostyles, bas-reliefs sculptés sur la pierre dure, demeures funèbres, reflètent les influences des arts grec et égyptien.

La littérature de cette glorieuse période nous est mal connue ; cependant la grande inscription de Bisoutoun et les parties transcrites du testament de Darius gravé en caractères cunéiformes et écrit en trois langues au-dessus de son tombeau ont une noble allure et ne manquent pas de beauté, malgré la forme concise et pourtant monotone de la rédaction.

Sous Darius l’empire achéménide arrive à son apogée ; il touche même à son déclin le jour où les armées du grand roi échouent à Marathon. Xerxès couvre encore les terrasses persépolitaines de palais dignes des constructions édifiées sous le règne de son père, mais il procure aux Grecs leur plus glorieux triomphe. L’Orient se meurt ; le génie de l’Occident s’est révélé.

Dès lors la puissance des Achéménides va tous les jours s’amoindrissant. Avilis par la vie de harem et les intrigues de palais, les Artaxerxès sont les meilleurs auxiliaires d’Alexandre et de l’invasion des Macédoniens. Sous les derniers d’entre eux l’architecture, la langue même, sont en pleine décadence ; les écrivains royaux chargés de rédiger les inscriptions relatant les hauts faits du souverain commettent des solécismes et des fautes d’orthographe dont auraient rougi les plus humbles ou les moins lettrés des scribes de Darius.

Alexandre passe comme un météore vengeur ; il détruit, mais n’a point le temps de fonder. Les Séleucides lui succèdent, anéantissent l’esprit national et se réchauffent au rayon mourant des influences macédoniennes. Durant cette période la vieille religion de l’Iran subissait elle-même de graves modifications. Battu en brèche dès les derniers Achéménides par les croyances de l’Asie occidentale, le mazdéisme avait été pénétré plus tard par le polythéisme grec. Des symboles nouveaux, tels que les autels du feu, remplaçaient les emblèmes les plus caractérisés ; les livres de Zoroastre étaient perdus ou brûlés ; la vieille Perse, résignée, attendait les sacrificateurs. Cette lutte suprême, aucune nation ne fut capable de l’entreprendre. Les empires créés sur les frontières de l’Iran par les successeurs d’Alexandre s’étaient affaiblis au lieu de grandir en puissance, et l’Iran, revenu de la stupeur où l’avait plongé l’invasion macédonienne, secoua le joug étranger et reconquit son indépendance.

Alors commence la période parthe ou arsacide, la plus obscure de l’histoire de Perse. De petits princes confédérés, et formant une sorte de féodalité, prennent en main les nouvelles destinées du pays. Toute la vie de la Perse se concentre sur les frontières ; nous connaissons les victoires et les revers des Arsacides, mais à peine pourrions-nous dire les noms des souverains qui se partagent l’héritage de Cyrus.

Point d’architecture, point de littérature sous ces chefs de guerre qui firent trembler les vieux légionnaires et reculer des soldats redoutables devant la flèche du Parthe. La léthargie intellectuelle de l’Iran touche pourtant à sa fin. Des symptômes heureux se manifestent déjà sous le règne des derniers rois ; Vologèse essaye de réunir les fragments des textes sacrés du magisme et de codifier la vieille littérature religieuse. Vienne une dynastie répondant aux aspirations du pays, et nous assisterons à la renaissance de l’Iran.

Au centre du Fars, dans la patrie des Achéménides, régnaient des vice-rois qui commandaient au nom des Arsacides. L’éloignement de cette province du siège du gouvernement, reporté, sous le règne des Parthes, tout auprès des frontières occidentales, et le peu d’intérêt qu’inspirait la vieille Perse à des souverains originaires du nord-ouest, avaient rendu à peu près indépendants les feudataires du sud.

L’un d’eux, Ardéchyr Babégan, le premier des Sassanides, rêve de Cyrus, compose un arbre généalogique au sommet duquel se trouvait Achémènes, excite les passions des nomades du Fars, rappelle aux tribus leur glorieux passé, montre aux populations restées fidèles le magisme avili par les souverains commis à sa défense, et se déclare indépendant. Le nouveau roi éprouva moins de peine à vaincre son légitime souverain qu’à soumettre les membres de sa propre famille. Il battit ses parents dans la plaine de Firouzabad ; l’atechgâ de Djour paraît être le monument commémoratif de sa victoire et de l’avènement au trône de l’une des dynasties les plus brillantes qui aient régné sur la Perse. La renommée d’Ardéchyr s’étend bientôt de tous côtés. Les petits États voisins de son empire se soumettent à sa puissance ; sur le champ de bataille où il vient de défaire l’armée d’Arduan, il est salué du glorieux titre de Chah in chah ou Roi des rois, nom que porteront désormais tous les souverains de la Perse ; les princes de l’Orient recherchent son amitié et lui envoient des présents. Rassasié de succès et fatigué du pouvoir, il n’attend pas que la mort lui donne un successeur et abandonne la couronne de Djemchid à son fils Chapour.

Ardéchyr, pour monter sur le trône, s’était appuyé sur le magisme et s’était fait le champion des antiques croyances. Sa foi était peut-être sincère. Devançant Louis XIV de bien des siècles, il adresse, au moment d’abdiquer, ces grandes paroles à son héritier : « Sachez, ô mon fils, que la religion et la royauté sont deux sources qui ne peuvent exister l’une sans l’autre, car la religion est la base de la royauté, et la royauté la protectrice de la religion ».

Il est peu de pays qui aient été plus riches et plus puissants que la Perse au temps des Sassanides. Ctésiphon a succédé à Suse et à Babylone, le magisme à un polythéisme plus grossier ; une population compacte couvre des plaines bénies où l’eau semble disputer au soleil le droit de fertiliser la terre ; les villes touchent les villes ; les canaux s’étendent comme les mailles d’un gigantesque filet ; les guerres entreprises contre les Romains se terminent par des victoires et la prise de l’empereur Valérien.

Aussitôt naît une architecture nouvelle. La Perse nous a habitués à ces soudaines explosions. En moins de quarante ans ne l’a-t-on pas vue créer à l’usage de ses premiers rois les palais de Mechhed Mourgab et de Persépolis ? Les rois achéménides dominaient le peuple de si haut qu’ils n’avaient pas consenti à habiter des palais faits à l’image des demeures de leurs sujets. De même qu’ils conservaient derrière des portes de bronze leur trésor et quelques urnes pleines d’eau du Danube, du Nil et du Choaspe, emblèmes de l’immensité de l’empire, ils avaient confondu dans les palais persépolitains les symboles artistiques de l’Égypte, de la Grèce et de la Chaldée. Avec les premiers Sassanides les conditions d’existence se modifient. Les temples bâtis à la grecque sous les dynasties parthes et séleucides sont désertés en faveur de l’atechgâ. L’architecture nationale, dont l’élément constitutif est la brique employée en arceaux et en coupoles, redevient en honneur. Le grand palais de Ctésiphon élève sur les bords du Tigre sa masse colossale dégagée de toute influence étrangère. La construction d’ouvrages d’utilité publique, ponts, routes, barrages, canaux, devient la préoccupation de souverains dont les prédécesseurs avaient eu l’égoïste et unique pensée de faire bâtir des palais. Des relations s’établissent entre Ctésiphon et Byzance ; d’une manière indirecte, Byzance emprunte à sa rivale la coupole de Sainte-Sophie et les procédés décoratifs recueillis par les Perses après le naufrage de la Susiane et de l’Assyrie. La sculpture est moins personnelle que l’architecture ; elle semble avoir emprunté, suprême injure faite aux vaincus, le ciseau des artistes romains pour graver sur les rochers de Nakhchè Roustem le triomphe de Chapour sur Valérien, des combats de cavaliers ou des alliances royales, tout comme celle-ci avait mis à contribution les ingénieurs d’Occident pour construire des ponts et des barrages.

Pendant ce temps l’Avesta est traduit en langue pehlvie. Nouchirvan récompense généreusement le médecin Barzouyeh lorsqu’il rapporte des Indes avec le jeu d’échecs les contes populaires qui seront traduits en langue perse et exploités dès lors par les fabulistes de l’Occident. À la même époque viennent également des Indes le roman géographique de Sindbad le Marin, les apologues des Sept Vizirs, tandis que la vie aventureuse de Baharam Gour, la gloire et les revers de Perviz, thèmes favoris des trouvères, se perpétuent dans les récits en vers des Dihkans. La Chine elle-même s’ouvre peut-être pour la première fois à l’Orient et échange les œuvres de ses artistes contre les objets fabriqués par les sujets du Chah in chah.

Les siècles passent ; une seconde période s’ouvre dans l’histoire de la Perse. Le dernier des Sassanides, Yeuzdijird, bien que plus énergique que Darius Codoman, prend la fuite devant les armées victorieuses du commandeur des croyants, et les hordes musulmanes parcourent la Perse, depuis les rives de l’Euphrate jusqu’à celles de l’Oxus, détruisant dans leur fureur religieuse tous les obstacles qui semblaient devoir arrêter leur extension.

On vit alors ces « mangeurs de lézards », ces Arabes qui demandaient de l’argent en échange de l’or, dont ils ne soupçonnaient pas la valeur, et troquaient contre du maïs les perles arrachées à l’étendard de Kaveh, renverser les autels du feu et imposer, le fer en main, leurs croyances aux vaincus.

La lutte fut vive, mais de peu de durée : Allah remplaça Aouramazda, les Perses retrouvèrent dans le Koran les idées sur la vie future, la fin du monde, le paradis, l’enfer, empruntées par Mahomet aux traditions juives ou chrétiennes, et transportèrent en masse leur mythologie, dives, djinns et génies, dans la religion nouvelle.

Pendant plus de deux siècles l’Iran est administré comme une province du vaste empire des califes. Son histoire fait nécessairement partie de celle du vainqueur et y tient même une place insignifiante. Elle prend quelque intérêt quand les gouverneurs, sentant trembler le trône de leurs maîtres, se révoltent, se déclarent indépendants et héréditaires, quittes à s’humilier plus tard devant le pouvoir, si leurs tentatives ont été prématurées.

En Perse, le pouvoir des califes, tout comme celui des gouverneurs indigènes nommés par leur soin, n’eut jamais ni éclat ni solidité. Cependant deux grandes créations sont à signaler ; l’une est toute littéraire, l’autre religieuse. Déjà, sous le règne de Nasr le Samanide, était né un genre de poésie légère, le ghazel et le qasida, empruntés à la littérature arabe. Vienne Mahmoud le Guiznévide, qui profite des désordres de l’Iran pour le conquérir, et le fier sauvage de l’Afghanistan, vite apprivoisé au contact de ses nouveaux sujets, présidera à l’âge d’or de l’épopée iranienne. Il chargera Firdouzi de continuer en langue persane les récits empruntés à des documents pehlvis réunis sous ses prédécesseurs, et le Chah Nameh ou Livre des Rois verra enfin le jour. C’est dans ce poème merveilleux, où la vérité côtoie trop souvent la fable, que les peuples asiatiques apprennent une histoire de la Perse embellie de fictions et de licences poétiques.

L’épopée était le produit d’une renaissance nationale, la tragédie devait naître de querelles religieuses. À la mort de Mahomet, Omar avait été déclaré commandeur des croyants au détriment d’Ali, considéré par les Persans comme légitime successeur du Prophète. Le neveu du fondateur de l’islamisme, contraint d’attendre successivement la fin d’Omar, d’Abou-Bekr et d’Otman, avant d’arriver au pouvoir suprême, n’avait pu assurer le trône à ses descendants.

Après lui ses fils, Hassan et Houssein, n’échappèrent pas à la vengeance des familles détrônées et périrent misérablement tous deux dans les plaines de Médine et de Kerbéla. De leur sang répandu naîtra le schisme chiite, de leurs querelles avec les califes un drame pieux, qui formera au dix-huitième siècle l’élément constitutif du théâtre dramatique. À partir de cette époque la scission est complète entre les Sunnites et les Chiites ; la vénération de ces derniers pour Ali devient une sorte de culte ; ses vertus, ses exploits, le massacre de ses fils, sont les uniques objets de leur dévotion et de leur piété :

« Qui était plus empressé à la paix, plus riche en science, qui avait une famille, une postérité plus pure ?

« Qui proclamait l’unité de Dieu, alors que le mensonge associait à Dieu des idoles et de vains simulacres ?

« Qui tenait d’un pied ferme au combat quand la déroute était générale, et se prodiguait dans le danger quand chacun était avare de sa vie ?

« Qui était plus juste dans ses arrêts, plus équitable dans sa mansuétude, plus sûr dans ses menaces et ses promesses ?

« … Pleurez, mes yeux ; que vos larmes se mêlent à mes soupirs ; pleurez la famille du Prophète ! »

Ruiné, vaincu, asservi par les Arabes, l’Iran était demeuré mort pour les arts, depuis la conquête musulmane jusqu’à l’avènement des Guiznévides. Des peuples malheureux, des princes sans cesse occupés à guerroyer, devaient laisser tomber en ruine les palais de Sassan et se contenter de mesquines demeures de terre. Mahmoud le Guiznévide reprend les traditions royales, mais il élève ses grands monuments à Delhi, sa capitale. Seuls le minaret de Véramine et les tombeaux dispersés dans le Khorassan peuvent nous donner l’idée d’un art sobre, élégant et majestueux.

Ce ne sont plus ces constructions hybrides des puissants Achéménides, ce ne sont pas les massifs palais des rois sassanides, mais des monuments en briques, qui empruntent tout leur mérite au soin extrême avec lequel ils sont exécutés, à la beauté de leurs formes, à une solidité capable de défier le temps, si ce n’est les envahisseurs. C’est vraiment le type du bel art persan ; l’architecture ira se modifiant à chaque siècle et selon les pays où le conquérant la transportera, mais elle affirmera ses anciennes traditions jusque dans les charmants tombeaux de la plaine du Mokattam.

Le onzième siècle amène au trône la famille des Seljoucides. Elle était déjà forte et nombreuse sous le premier Guiznévide, cette tribu tartare, et Mahmoud put avoir de son vivant comme une vision de l’avenir.

« Quelles forces pourriez-vous amener à mon secours ? demanda-t-il, avant d’entreprendre une campagne, à l’ambassadeur de Michel, le chef seljoucide.

— Envoyez-moi ce trait, dit celui-ci en présentant au prince une des deux flèches qu’il tenait à la main, et il paraîtra cinquante mille chevaux.

— Est-ce tout ? demanda Mahmoud.

— Envoyez encore celle-ci, et vous aurez encore cent mille guerriers, ajouta-t-il en offrant une seconde flèche.

— Mais, reprit le monarque, en supposant que je fusse dans un extrême embarras et que j’eusse besoin de toutes vos forces ?

— Alors, répliqua l’ambassadeur, envoyez-moi cet arc, et deux cent mille cavaliers seront à vos ordres. »

Alp Arselan (le Lion Conquérant) met le sceau à la gloire de la dynastie en écrasant l’armée byzantine dans l’Azerbeïdjan et en s’emparant de Romain-Diogène, l’époux de l’impératrice Eudoxie. Son fils Malik chah étend les limites de l’empire, et chaque jour on prononce son nom de la Mecque à Samarkand, de Bagdad à Kachgar. Jamais empire plus vaste ne jouit d’une paix plus complète. Le sort des paysans est amélioré par la création de nombreux canaux ; d’intéressantes observations astronomiques amènent des modifications dans le calendrier ; des mosquées, des collèges embellissent toutes les villes importantes. Il faut faire honneur à cette époque brillante du charmant tombeau à toiture pyramidale de Narchivan, de l’immzaddè Yaya, de la première mosquée de Véramine, de l’admirable médressè de Kazbin et, peut-être aussi, du Khan Orthma et de la médressè de Bagdad, aujourd’hui transformée en douane.

La littérature ne le cède pas à l’architecture. Dès le onzième siècle fleurit la poésie lyrique. Khakany fait sa cour à sultan Mahmoud et nous laisse une peinture, écrite en termes obscurs, de la cour des Seljoucides. Nizami compose le poème encore si célèbre Kosro et Chirîn et un ouvrage didactique, l’Iskender Nameh. L’homme de cour écrit des panégyriques exagérés, l’homme pieux se lance dans le mysticisme et atteint aux plus étranges conceptions du soufisme, vieille doctrine qui enseigne à attendre la suprême béatitude de l’abnégation de soi-même, du mépris absolu des biens d’ici-bas et de la constante contemplation des choses célestes.

Par un étrange contraste, Omar Kheyyam, le précurseur de Goethe et de Henri Heine, publie ses immortels quatrains, singulier mélange de dénégation amère et d’ironie sceptique, et célèbre en termes réalistes le plaisir et les charmes de l’ivresse.

L’Envari Soheïli dépeint sous les plus vives couleurs la misère du Khorassan après le passage de la tribu de Ghus.

« En ces lieux où la désolation a fixé son trône, y a-t-il quelqu’un à qui sourie la fortune ou que la joie accompagne ? Oui, c’est ce cadavre qu’on descend dans la tombe. Y a-t-il une femme intacte là où se commettent chaque jour d’odieuses violences ? Oui ; c’est cette enfant qui vient de sortir du sein de sa mère. »

« La mosquée ne reçoit plus notre peuple fidèle ; il nous a fallu céder aux plus vils animaux les lieux saints. Convertis en étables, ils n’ont plus ni toits ni portiques. Notre barbare ennemi ne peut lui-même faire proclamer son règne à la prière ; tous les crieurs du Khorassan ont été tués, et les chaires sont renversées.

« Une mère tendre aperçoit-elle tout à coup parmi les victimes de cette foule d’assassins un fils chéri, la consolation de ses yeux : depuis qu’ici la douleur manifeste est devenue un crime, la crainte sèche la larme prête à couler ; la terreur étouffe les gémissements, et la mère épouvantée n’ose demander comment est mort son enfant. »

Avec Toghal, second fils de Malik chah, finit la dynastie des Seljoucides de Perse (1193). Les Atabeks, petits seigneurs féodaux, profitant de la faiblesse de leurs maîtres, régentent les principales provinces de l’empire. L’un d’eux, un Atabek du Fars, bâtit la célèbre masdjed djouma de Chiraz sur l’emplacement d’un palais achéménide. Les vertus de son fils Abou Beker ben Sade ont pour chantre l’immortel Saadi, l’auteur du Gulistan (la Roseraie) et du Bostan (le Verger). Saadi est un soufi, mais un soufi dont la morale est pure et tolérante. Le douzième siècle s’enorgueillit encore de deux autres écrivains : l’un, Attar, compose un traité allégorique en cent mille vers, le Colloque des Oiseaux, et un traité de morale, le Pend Nameh, où il prêche l’humilité, la patience et la modération dans les désirs. Le second, Hafiz, le chantre enthousiaste du vin et de l’amour, confond volontiers la beauté plastique et la perfection idéale. Les luttes entre les Atabeks conduisent jusqu’à Djengis khan (1221). À en croire les auteurs persans, la horde conquérante laissa le pays en ruine. Des villes entières furent saccagées, les bibliothèques changées en écuries, les livres saints détruits et enfin, suprême sacrilège, les feuillets du Koran jetés en litière aux chevaux.

Djengis khan s’occupa néanmoins du bonheur de ses peuples. Il codifia les coutumes et les usages locaux et donna des institutions civiles et militaires, dont ne s’écartèrent guère ses successeurs.

Son petit-fils Houlagou (1258) prend Bagdad à l’instigation de son ministre Nasr ed-din. Ce parfait conseiller, doublé d’un astrologue accompli, avait lu dans les astres que la maison d’Abbas tomberait devant celle de Djengis.

Le règne du petit-fils d’Houlagou est brillant pour la Perse. Gazan khan est juste et sage, il fait revivre en les réformant les institutions de Djengis, rétablit un bon système de perception des revenus publics, impose des règlements aux auberges et aux caravansérails, réprime le vol et fixe la valeur des monnaies. Son influence s’étend même à l’extérieur de son royaume. Bien que, suivi de cent mille de ses soldats, il ait embrassé la religion musulmane, il lie des relations diplomatiques avec le pape Boniface VIII et, en haine des Turcs, engage le souverain pontife à lancer la chrétienté dans une nouvelle croisade.

Gazan khan était un constructeur habile ; il ne reste malheureusement plus que des ruines informes de la mosquée élevée par ses ordres à Tauris. Au milieu des décombres on retrouve quelques carreaux estampés, des mosaïques de briques mêlées à des émaux turquoise ou bleu ladj verdi, couleurs introduites sous les Mogols dans la décoration monochrome inaugurée à l’époque de Mahmoud le Guiznévide et conservée par les architectes des rois seljoucides. C’est vers la même époque, sans doute, que fut construite cette belle mosquée de Narchivan dont la splendide tour permet à peine de soupçonner toute la magnificence.

Le frère de Gazan khan (1303) lègue à sa patrie la plus belle création architecturale de la Perse mogole : le tombeau de chah Khoda Bendè, qui domine encore de sa masse et de sa splendeur l’emplacement de Sultanïeh. Si l’on croit les traditions, cette mosquée funéraire n’eût été que l’un des nombreux monuments de cette ville éphémère.

Les Mogols sont emportés dans la tourmente tartare, et, pour tout édifice, Tamerlan (1393) (Timourlang, Timour le Boiteux) élève sur son passage des pyramides de têtes humaines. « Un jour de combat, répétait-il à ses soldats, est un jour de danse. Les guerriers ont pour salle de fête un champ de bataille. L’appel aux armes et le son des trompettes sont leurs chants et leur musique, et le vin qu’ils boivent est le sang de leurs ennemis. » Que devint la Perse écrasée sous le talon du vainqueur ? Les habitants de Kandahar, de Kaboul et d’Hérat, réduits à la mendicité, émigrent au loin ; Sultanieh est prise et ruinée ; les provinces soumises n’échappent pas au pillage et leurs habitants au massacre.

Les nombreux descendants de Tamerlan se disputent le pouvoir ; puis la Perse est déchirée par les querelles des princes turcomans, appartenant aux dynasties des Moutons Blancs et des Moutons Noirs, ainsi nommés des béliers blancs ou noirs représentés sur leurs étendards. Entre deux combats, l’un de ces princes, Djehan chah (1404), élève cette merveilleuse mosquée de Tauris, le chef-d’œuvre de la décoration persane arrivée à son apogée. Non seulement les émaux turquoise et ladj verdi s’adjoignent, comme dans les édifices des Mogols, à la mosaïque de brique, mais les faïences découpées forment une véritable polychromie où les blancs, les noirs, les bleus sont relevés par un très léger appoint de vert et de jaune. Enfin les mosaïstes, au lieu de s’en tenir aux formes géométriques, composent de gracieux dessins et forment de véritables tableaux sertis dans un cadre de briques rosées. C’est de ce parfait modèle que s’inspireront les rois sofis lorsqu’ils élèveront les palais et les mosquées d’Ispahan.

Les productions littéraires des treizième, quatorzième et quinzième siècles sont nombreuses. Katibi, disciple de Nizami, compose une charmante fantaisie, le Narcisse et la Rose ; Rachid ed-din écrit une histoire des Mogols ; Moustofi de Kazbin établit une chronologie musulmane ; Djami, soufi convaincu, donne le roman de Yousef et Zoulèika ; Absal nous fait connaître l’état des esprits à la fin du Moyen Âge dans son ouvrage les Effluves de l’intimité et de la sainteté.

Les guerres intestines des dynasties turcomanes ont bientôt lassé la Perse et préparent les voies à des rois paisibles qui semblent avoir pour unique souci le rétablissement de la paix intérieure. Les Sofis tiraient leur nom de celui de leur ancêtre Sofi ed-din (Pureté de la foi), qui vivait à Ardébil sous le règne de Tamerlan et jouissait dans tout l’Islam d’un immense renom de vertu.

« Que désires-tu ? lui dit un jour le maître de l’Asie.

— Que vous mettiez en liberté les prisonniers amenés de Turquie », lui fut-il répondu.

Les fils de ceux que cheikh Sofi avait ainsi sauvés élevèrent plus tard au trône les descendants du vertueux Ardébilain.

Chah Ismaël (1502) tenait de son ancêtre une fervente piété et, comme lui, il était persuadé de la légitimité des droits d’Ali et de ses fils. À son instigation le chiisme devient une religion d’État et une forme nouvelle du patriotisme. Sous son successeur chah Tamasp, Pir Bodak khan, un Kadjar, est nommé gouverneur de la province de Kandahar ; pour la première fois apparaît dans l’histoire le nom de cette tribu dont les descendants occupent le trône de Perse depuis près d’un siècle.

Avec chah Abbas le Grand (1585) s’ouvre la période la plus glorieuse de la Perse moderne. L’empire du roi sofi n’a pas l’étendue de celui de Darius, mais des guerres victorieuses assurent l’unité et la tranquillité du pays. La richesse et la prospérité se manifestent par la construction d’innombrables monuments ; palais, mosquées, médressès, ponts, routes et caravansérails couvrent le royaume. Malgré les ruines, funeste et unique héritage de l’invasion afghane, on ne peut encore aujourd’hui demander à un tcharvadar le nom du fondateur d’un monument, qu’il ne vous réponde avec la plus parfaite assurance : « Malè chah Abbas » (C’est l’œuvre de chah Abbas).

Beaucoup construire ne veut pas dire bien construire ; néanmoins les édifices élevés par le grand Sofi et ses successeurs seraient encore debout si la rage des envahisseurs ne s’était assouvie sur eux. Les palais d’Ispahan, sauf les Tcheel Soutoun, sont renversés et ruinés ; heureusement leur destination pieuse a sauvé les mosquées et la médressè Maderè Chah. Quoique grands et magnifiques, les monuments de chah Abbas témoignent de la décadence de l’art. Combien sont plus beaux et plus purs de style le tombeau de chah Khoda Bendè à Sultanieh et la mosquée de Djehan chah à Tauris ! Non seulement les édifices sofis sont moins bien bâtis que leurs devanciers, mais ils sont aussi décorés avec moins de soin. Le maître émailleur a dû renoncer aux belles mosaïques ajustées avec une précision qui rappelle les œuvres des Vénitiens et couvrir des surfaces immenses de carreaux de faïence appliqués les uns au-dessus des autres de façon à vêtir sans délai les nombreux squelettes préparés par les maçons royaux.

La décadence se fait aussi sentir dans l’agencement des couleurs. Le jaune, employé jusque-là en très légers rehauts, prend une place importante sur la palette du peintre ; le rose et le vert font également leur apparition, et dès les successeurs de chah Abbas on sent la tendance qui mènera la polychromie persane aux mièvreries roses et jaunes caractéristiques des palais bâtis à Chiraz par Kérim khan, et enfin aux panneaux bariolés des grandes portes élevées de nos jours à Téhéran.

La littérature persane n’est pas florissante à la cour des Sofis. « Les poètes ne sont plus que des courtisans, de brillants perroquets mordillant du sucre du bout de leur bec. »

À la fin du dix-huitième siècle Mohammed-Aga, l’eunuque Kadjar, saisit de sa puissante main le trône chancelant. Son administration sévère, son énergie rendent à la Perse la prospérité que lui donnent tous les gouvernements forts. Pas de palais, pas de mosquées, pas de littérature sous le règne d’un prince avare par tempérament et, par principe, ménager à l’excès des deniers royaux et de l’encre des poètes.

Fattaly chah, son neveu, se montre aussi large et aussi généreux que son oncle l’était peu. Il peuple le harem, bien délaissé depuis l’avènement de son prédécesseur, de milliers de concubines, et, pour loger ces troupeaux de femmes indisciplinées, il construit à Téhéran, la capitale de la dynastie nouvelle, à Ispahan et dans les principales villes du royaume, des palais sans style et sans beauté, indignes d’abriter la majesté du roi des rois.

La sculpture des Kadjars n’est pas supérieure à l’architecture. Fier de son aspect viril, Fattaly chah veut lutter de réclame avec les souverains sassanides, et, sur tous les rochers où les Chapour ont gravé leurs exploits, il fait sculpter des bas-reliefs consacrés à la glorification éternelle de ses avantages physiques. Un hiératisme particulier préside à ces compositions. À part les figures princières que les artistes paraissent avoir étudiées en vue de les rendre ressemblantes, les personnages ne varient ni dans leur attitude, ni dans leur action. Telles j’ai vu les peintures du palais du Négaristan, tels je retrouve les bas-reliefs dispersés sur les rochers qui bordent la route de Téhéran à Chiraz.

Mohammed chah vit paisiblement, et sous son règne la Perse n’a guère à souffrir que des intrigues fomentées par ses innombrables frères.

Avec Nasr ed-din éclate un grand mouvement religieux, le babysme, qui tend à la rénovation morale du pays. Pour la première fois la Perse entre franchement en communication avec les nations civilisées. Des envoyés intelligents et sans fanatisme se plient aux coutumes de l’Occident et s’installent à poste fixe en pays chrétiens. Les étrangers établis dans l’Iran sont bien reçus et bien traités, les voyageurs eux-mêmes n’ont à accuser des difficultés qu’ils rencontrent à chaque pas que le climat et la nature d’un pays peu peuplé et dénué de tout moyen de transport pratique. L’empire est uni : les tribus du Fars, du Loristan, de l’Arabistan sont soumises, si ce n’est obéissantes ; ce pays, à peu près sans armée, tout à fait sans police, vit tranquille, grâce à la terreur qu’inspire une répression prompte et énergique.

Le roi lui-même ne craint pas d’affronter l’Occident ; s’il ne rapporte pas de son double voyage une idée bien nette de nos mœurs et de notre civilisation, il n’en éprouve pas moins, en regagnant sa capitale, le désir de faire entrer son peuple dans une voie nouvelle et de se rapprocher de ces Occidentaux dont il vient d’apprécier le talent et le savoir. Une première tentative ne pouvait avoir un plein succès. Le roi lutte contre un clergé puissant soumis à un chef étranger, et contre des préjugés plus puissants encore que les prêtres ; comment à lui seul imposerait-il des réformes qui doivent, pour être durables, devenir l’œuvre des siècles ? Cette rénovation sera la gloire de ses successeurs ; mais qu’ils se gardent surtout, le jour où ils seront acculés au progrès, de suivre le procédé turc et d’adopter par lambeaux une civilisation incompatible avec les mœurs des peuples musulmans. Mieux vaut un Oriental avec tous ses préjugés, mais son honnêteté native, que ces métis qui vont perdre en Europe leurs vertus nationales et rapportent de leur voyage le manteau hypocrite dont ils couvrent leurs vices afin de se faire pardonner une excursion en pays infidèles.

 

Au moment de livrer mes notes à l’impression, je me sens prise du désir de donner une conclusion à ce long voyage. Malgré les réelles jouissances que j’ai éprouvées en parcourant les monuments si remarquables de la Perse, en me réchauffant aux rayons de son soleil, en rêvant sous un ciel étoilé et brillant comme un dôme d’argent, en admirant ses bosquets de platanes, ses forêts d’orangers, ses bois de palmiers et de grenadiers, ses déserts sauvages et ses plaines fertiles, je n’oserais pas souhaiter pareil bonheur à mon plus mortel ennemi (en supposant que j’aie mérité d’avoir de mortels ennemis). Que l’infortuné s’aventure tout le long de la ligne du télégraphe anglais de Téhéran à Chiraz, je le lui permettrai encore, mais que sa mauvaise étoile ne l’amène jamais dans le Fars, dans le Khousistan ou sur les rives maudites du Karoun, ces terres d’élection des fièvres paludéennes.

J’ai payé par l’absorption de deux cents grammes de quinine le plaisir de conter mes aventures : si je fais volontiers mon deuil de la note du pharmacien, je regretterai longtemps mes forces perdues et mes yeux affaiblis.

Vale.

JANE DIEULAFOY.

Fauconnier, sur une plaque de faïence persane ancienne. – Dessin de Saint-Elme Gautier, d’après l’original.

TABLE DES GRAVURES

Nota. – Toutes les gravures contenues dans ce volume ont été faites d’après les photographies et les dessins de M. et de Mme Dieulafoy, sauf celles dont le nom est précédé d’un astérisque.

CHAP. XXXII. – BAGDAD

263. Panorama de Bagdad. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

264. Couffe de Bagdad. – Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie.

262. Couffe antique, d’après un bas-relief ninivite. – Dessin de P. Sellier, d’après une photographie.

265. Porte du Talism à Bagdad. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

266. Tour du Talism. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

267. Tombeau de cheikh Omar. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

268. Tombeau d’Abd el-Kader. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

269. Mosquée et rue à Bagdad. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

271. Mosquée d’Akhmet Khiaïa sur le Meïdan. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

270. Le Meïdan à Bagdad. – Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie.

273. Dame chaldéenne de Bagdad. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

272. Dame juive de Bagdad. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

 

CHAP. XXXIII. – KAZHEMEINE

274. Caravane chargée de poissons de Tobie. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

276* Une rue de Bagdad. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

275. Tombeau de l’imam Mouça à Kâzhemeine. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

277. Femme persane. – Dessin de A. Marie, d’après une photographie.

 

CHAP. XXXIV. – BAGDAD (suite)

278. Cimetière à Bagdad. – Dessin de A. de Bar, d’après une photographie.

279. Jeunes filles juives de Bagdad. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

280. Tombeau de Zobeïde. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

281. Le Khan Orthma. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

282. Vue de Bagdad du haut du Khan Orthma. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

283. Minaret de Souk el-Gazel. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

284. Inscription dans l’entrepôt de la douane. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

285. Le débarcadère des couffes à Bagdad. – Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie.

 

CHAP. XXXV. – L’EUPHRATE, LA PLAINE DE HILLAH, LA TOUR DE BABEL et BABYLONE

286. Transport des cadavres à Kerbéla. – Dessin de Tofani, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

287. Passage de l’Euphrate à la nage : bas-relief antique. – Héliogravure de Dujardin, d’après une photographie.

288. Rives de l’Euphrate à Hillah. – Dessin de Dosso, d’après une photographie.

289. Plan de Babylone.

290. Birs Nimroud ou tour de Babel. – Dessin de Slom, d’après une photographie.

293. Le lion de Babylone. – Dessin de Slom, d’après une photographie.

292. Tombeau de Bel-Mérodach. – Dessin de Slom, d’après une photographie.

291. Pâtre gardant son troupeau sur les ruines de Babylone. « … Et je réduirai la terre des Chaldéens à une éternelle solitude. » – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

 

CHAP. XXXVI. – KERBÉLA

294. Tente arabe. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

295. Caravansérail à Kerbéla. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

296. Vue de Kerbéla. – Dessin de Barclay, d’après une photographie

297-Vue prise à Bagdad au bord du Tigre. – Dessin de G. Vuillier, d’après un croquis de lady Anna Blunt.

 

CHAP. XXXVII. – AMARA, TAG EIVAN et DIZFOUL

298. Le Tigre à Amara. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

299. Une nuit de janvier dans le hor. – Dessin de Tofani, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

300. Femme arabe de la tribu, des Beni Laam. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

301. Tag Eïvan. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

302. Imamzaddè Touïl. – Gravure de Hildibrand, d’après une photographie.

304. Fabrication du pain chez les nomades. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

303. Vue du pont et de la ville de Dizfoul. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

305. Arabe Beni Laam. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

 

CHAP. XXXVIII. – DIZFOUL (suite)

307. Les mirzas (secrétaires) du gouverneur de l’Arabistan. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

306. Teinturerie d’indigo aux environs de Dizfoul. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

309. Matab khanoum. – Dessin de E. Zier, d’après une photographie.

308. Bibi Dordoun. – Dessin de E. Zier, d’après une photographie.

 

CHAP. XXXIX. – LE TOMBEAU DE DANIEL et LE PALAIS D’ART AXERXÈS MNÉMON

311. L’Ab-Dizfoul et les secrétaires du cheikh Thaer. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

310. Tombeau de Daniel. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

312. Base d’une colonne du palais d’Artaxerxès Mnémon. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

313. Les tumulus de Suse. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

314. Intérieur de la cour qui précède le tombeau de Daniel. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

315. * Ornement de chapiteau sassanide. – Dessin de J. Jacquemart.

 

CHAP. XL. – DJOUNDI-CHAPOUR, KONAH et CHOUSTER.

316. Village de Konah. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

317. Préparation du pilau. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

318. Pont de Chouster. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

319. Palais du seïd Assadoullah khan. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

320. Grande rue à Chouster. – Dessin de Mlle Lancelot, d’après une photographie.

321. Ruelle à Chouster. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

322. Les moulins de Chouster. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

323. Mirza Bozorg. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

 

CHAP. XLI. – CHOUSTER (suite), VEIS, AHWAS, LE KAROUN

325. Seïd Mirza Djafar. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

324. Imamzaddè Abdoulla Banou. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

326. Mur extérieur et minaret de la masdjed djouma de Chouster. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

327. Pont Lachgiar à Chouster. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

329. Bildars. – Gravure de Hildibrand, d’après une photographie.

328. Fabrication du doukh (petit-lait). – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

330. Habitant du village de Veïs. – Croquis de M. Dieulafoy, d’après nature.

332. Montreurs de singes à Veïs. – Dessin de E. Zier, d’après une photographie.

334. Femmes d’Ahwas. – Croquis de M. Dieulafoy, d’après nature.

331. Batelier d’Ahwas. – Croquis de M. Dieulafoy, d’après nature.

333. Un lion sur le bord du Karoun. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

 

CHAP. XLII. – RÉSUMÉ HISTORIQUE

333. Passage du canal de Suez. – Dessin de Th. Weber, d’après une photographie.

336. Fauconnier, sur une plaque de faïence persane ancienne. – Dessin de Saint-Elme Gautier, d’après l’original.

Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

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en mai 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Hubert, Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Mme Jane Dieulafoy, La Perse la Chaldée et la Susiane, Paris, Hachette, 1887. L’illustration de première page, photographiée par Sylvie Savary, provient du détail de : Puits sur la Place Sainte-Sophie près du Sérail de Constantinople de Martinus Christian Rørbye, 1846.

— Dispositions :

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[1] Le stade babylonien avait quatre mètres de plus que le stade olympique. Le stade olympique valait cent quatre-vingts mètres.