Jane Dieulafoy

UNE ARCHÉOLOGUE
EN PERSE

3ème partie :
De la discussion naît la lumière

Gravures sur bois selon les
photographies de l’auteur

1887

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE XVIII 5

CHAPITRE XIX.. 23

CHAPITRE XX.. 42

CHAPITRE XXI 77

CHAPITRE XXII 109

CHAPITRE XXIII 127

CHAPITRE XXIV.. 143

CHAPITRE XXV.. 162

CHAPITRE XXVI 175

CHAPITRE XXVII 195

CHAPITRE XXVIII 230

CHAPITRE XXIX.. 248

CHAPITRE XXX.. 263

CHAPITRE XXXI 282

TABLE DES GRAVURES. 300

Source des illustrations. 307

Ce livre numérique. 308

 

Couverture de l'édition de référence.

 

À MA MÈRE

BIEN-AIMÉE

 

À M. LOUIS DE RONCHAUD

DIRECTEUR DES MUSÉES NATIONAUX

 

Hommage d’une amie profondément reconnaissante.

 

CHAPITRE XVIII

Départ d’Ispahan. – Grande caravane d’octobre. – Le caravansérail de Kalè Chour. – Village de Mayan. – Koumicheh. – Arrivée à Yezd-Khast.

Ispahanec, 21 septembre. – Au coucher du soleil, nous avons remercié nos amis de Djoulfa d’avoir songé à nous escorter pendant quelques heures, et, après leur avoir dit adieu, nous les avons engagés à retourner sur leurs pas afin de regagner la ville avant la fermeture des portes ; puis nous avons tristement continué notre route, suivis du tcharvadar qui conduit les mulets de charge et d’un domestique arménien nommé Arabet. Ce pauvre garçon vient de quitter femme et enfants, non sans verser d’abondantes larmes, et s’est engagé à notre service en qualité d’intendant ; l’espoir de faire fortune aux Indes l’a poussé, lui aussi, à abandonner sa patrie. À son arrivée à Bouchyr il nous quittera et payera avec ses gages son passage sur un bateau à destination de Bombay.

À peine les derniers rayons du soleil ont-ils disparu que les ombres de la nuit s’étendent autour de nous avec une étonnante rapidité. Le crépuscule n’existe pas en Orient ; le ciel de ces heureux pays n’admet pas un état transitoire entre la grande lumière qui active la vie végétale et l’obscurité si favorable au repos de la nature tout entière. Nous marchons silencieux ; seuls les cris monotones des oiseaux, les chants plus monotones encore du muletier et les tintements produits par les fers des chevaux sur les cailloux du chemin troublent la quiétude de la nuit.

Laissant bientôt sur la droite une large voie due au passage de nombreux convois, les mulets de tête s’engagent dans de petits sentiers, puis ils suivent des frayés à peine indiqués et ne tardent pas à gagner une lande déserte.

« Pourquoi donc as-tu quitté la grand’route ? ai-je demandé au tcharvadar avec méfiance.

— Afin de prendre un raccourci.

— Si tu prends des chemins de traverse, nous n’arriverons pas avant minuit au caravansérail d’Ali Khan.

— Je ne vous conduis pas au caravansérail d’Ali Khan ; la caravane est campée non loin d’ici. Peut-être ferions-nous bien de nous arrêter, nous l’apercevrions sûrement au petit jour.

— En ce cas, nous aurions quitté Djoulfa dans l’unique but de venir nous perdre à trois heures de marche de la ville ? Tâche de te retrouver, car je ne te laisserai pas arrêter que nous n’ayons rencontré la caravane et le manzel. »

Le tcharvadar ne dit mot et pousse mélancoliquement ses bêtes en avant, tandis que nous nous plaçons à l’arrière-garde afin de mieux surveiller le convoi. Tout à coup le guide pousse un cri de joie, il vient de rencontrer un petit canal : le campement ne doit pas être éloigné de l’eau. Nous contournons, ne pouvant les franchir, une multitude de conduits d’arrosage, le muletier hèle à pleins poumons ses camarades : aucun bruit ne se fait entendre ; serions-nous véritablement égarés ? Après une nouvelle tentative, de lointains hennissements de chevaux, auxquels répondent poliment nos deux bucéphales, nous apprennent que nous suivons la bonne direction. Bientôt, en effet, je distingue, malgré l’obscurité de la nuit, des taches noires et blanches se mouvant auprès d’un énorme amoncellement de colis ; ce sont les chevaux et les mulets de transport, attachés à un câble passé dans des crampons fichés en terre. Sur les caisses et les ballots dorment des tcharvadars. Il serait fort difficile de deviner des êtres humains sous les épais manteaux de feutre qui les recouvrent, si de sonores ronflements ne décelaient leur présence. Huit ou dix gardiens armés de fusils veillent sur la caravane.

« Je m’empresse de vous apporter vos mafrechs, nous dit le guide en se hâtant d’enlever les selles et les brides de nos chevaux.

— Je n’ai point l’intention de coucher en plein air, je croyais te l’avoir déjà fait comprendre, répond Marcel ; conduis-moi au plus vite dans un caravansérail où nous puissions trouver un abri et du bois.

— Çaheb, il n’y a ni caravansérail ni maison à deux heures à la ronde. Depuis près d’une semaine on transporte ici des marchandises ; en semblable occurrence il eût été imprudent d’établir notre campement auprès des voies fréquentées. C’eût été s’exposer à tenter les passants.

— Où sont donc nos compagnons de route ?

— Les uns dorment sur les bagages, vous seriez très bien à leur côté, je vous assure ; les femmes arméniennes se sont arrêtées au village de Takhtè-Poulad ; enfin quelques retardataires sont encore à Ispahan. »

La perspective de prendre place à notre tour sur la pyramide de colis où l’on ronfle de si bon cœur nous sourit d’autant moins que, depuis le commencement du mois de septembre, la fraîcheur des nuits nous a forcés d’abandonner le clocher du couvent et de nous retirer dans les chambres closes ; ce soir, nous sommes déjà tout transis et nous nous arrêterions sans enthousiasme à l’idée de jeûner et de dormir au grand air.

« Vous n’avez point, j’imagine, campé votre caravane au milieu d’une plaine sans eau ? reprend Marcel avec assurance. Quand il y a des kanots, il y a des terres fertiles, des paysans et des villages ; si vous ne me conduisez pas immédiatement dans une habitation quelconque, je reprends le chemin de Djoulfa, et, à votre tour, vous attendrez mon bon plaisir. »

Il nous serait bien impossible de mettre à exécution les menaces de mon mari : on voit à peine à deux pas devant soi, et nous avons contourné tant de fossés, que nous avons perdu jusqu’à l’idée de la direction d’Ispahan.

Cependant les Orientaux, très portés à attribuer aux Faranguis tous les talents, même celui de se conduire la nuit en pays inconnu, rechargent les mulets et nous engagent à les suivre. Nous marchons pendant un quart d’heure et atteignons un grand village tout voisin du campement, ainsi que nous l’avait fait présumer la position des kanots. Le tcharvadar frappe à la première porte, mais, comme nous sommes en plein biyaban (campagne), où les paysans, fort pusillanimes, rêvent voleurs nuit et jour, on ne répond même pas à son appel ; une seconde, une troisième tentative ont un égal insuccès ; enfin nous arrivons à la maison du ketkhoda.

« Ouvrez, au nom du chahzaddè ! » s’écrie impérativement Marcel avec son plus détestable accent ispahanien.

Si le ciel nous favorise, nous ne passerons pas la nuit dehors ! Plafond doré ou toiture de terre, peu importe, pourvu que nous dénichions un abri. Un paysan d’assez honnête figure se présente dès que deux ou trois valets d’écurie ont entr’ouvert la porte, et prend, à l’aspect de nos casques blancs, une figure toute décontenancée.

Le cuisinier, fort à propos, se porte garant de notre honnêteté.

« Ces Faranguis, dit-il, sont des gens calmes et tranquilles, vous pouvez sans inquiétude leur donner asile dans votre maison ; le bois et le logis vous seront généreusement payés.

— Je n’ai jamais refusé l’hospitalité gratuite à de fidèles croyants, mais je n’oserais introduire chez moi des infidèles sans l’assentiment de mes femmes ; attendez un instant, je vais les consulter. »

Et le ketkhoda, laissant à ses serviteurs le soin de garder la porte, disparaît. Bientôt un concert discordant parvient à nos oreilles. La proposition du maître de céans a soulevé une telle indignation dans l’andéroun, que cet heureux époux, presque honteux de son audace, revient, tout penaud, nous faire part de l’impossibilité où il se trouve de nous recevoir.

« Il y a, dit-il, à l’extrémité du village une ancienne mosquée où vont parfois camper les tcharvadars ; vous n’y seriez vraiment pas mal, et, si vous consentiez à vous y rendre, je vous ferais porter, sans en rien dire à mes femmes, du bois et du charbon. »

En route pour l’auberge du bon Dieu.

La mosquée occupe les quatre côtés d’une cour carrée ; à droite et à gauche du sanctuaire s’élevaient autrefois des galeries voûtées dont les débris gisent sur le sol ; en face de la porte d’entrée s’étend le corps principal, presque aussi ruiné que les ailes latérales ; mais, dans un angle, trois petites coupoles encore debout promettent un abri ventilé aux voyageurs malheureux. On décharge les vivres et les mafrechs ; le ketkhoda, fidèle à ses promesses, envoie une charge de fagots ; vers onze heures du soir, le feu est allumé, le kébab de mouton grésille sur les charbons ardents, la bouilloire chante et, bien qu’aveuglés par une épaisse fumée, nous nous laissons aller à l’impression d’un bien-être d’autant plus vif que depuis deux heures il était plus inattendu.

21 septembre. – « Comme on fait son lit, on se couche », dit un proverbe véridique. Après dîner j’ai jeté de grandes brassées de bois au feu, puis, roulée dans mon lahaf, je me suis allongée sur le sol.

À mon réveil, le soleil est dans toute sa splendeur ; il est sept heures du matin, les mouches et les abeilles bourdonnent, et cette mosquée en ruine, d’un aspect si lugubre cette nuit, se pare en ce moment de la beauté d’une merveilleuse campagne, que l’on aperçoit à travers les brèches des murailles éboulées. Marcel est debout depuis longtemps ; à mon tour je me lève et je me trouve bientôt sur les limites d’un beau village : là où je n’ai vu avec les ténèbres que lande sauvage, je n’aperçois aux rayons du soleil que terres riches et fertiles.

La caravane à Ispahanec. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

La caravane, campée à trois cents mètres de notre gîte, s’étend au loin dans la plaine. Nulle part je n’ai vu, depuis mon entrée en Perse, une aussi nombreuse agglomération de chevaux et de marchandises : le convoi de pèlerins en compagnie duquel nous avons voyagé entre Tauris et Téhéran ne saurait en donner une idée. Sur une longueur de près d’un kilomètre s’entassent, à partir du village, des caisses d’opium et de tabac, d’énormes ballots enveloppés de kilims (étoffes de poil de chèvre), des rouleaux de tapis, des bois et des toiles de tente, en un mot toutes les marchandises destinées à l’exportation et amoncelées pendant quatre mois dans les caravansérails d’Ispahan. Des femmes, assises au pied de ces montagnes de colis, cherchent à s’abriter des regards indiscrets sous d’épaisses couvertures, tandis que les hommes attisent des feux tout autour du campement et préparent le pilau journalier ; une soixantaine de tcharvadars dispersés au milieu des mulets étrillent les uns avec des instruments dont le moindre inconvénient est de faire un bruit de crécelle fort désagréable, et conduisent les autres vers les kanots, où ils pourront se désaltérer. L’importance exceptionnelle de ce convoi s’explique aisément : depuis le commencement de l’été, les chevaux et les mulets ayant été réquisitionnés pour le transport du campement du chahzaddè, la marche de toutes les caravanes a été interrompue entre Ispahan et Chiraz.

Je suis tout occupée à considérer cette scène pleine d’animation, quand Marcel me rejoint accompagné du tcharvadar bachy.

« Sais-tu où nous sommes ? me dit-il en riant. À Ispahanec, à ce village qu’on nous a montré du haut du takhtè Soleïman ! Nous avons marché près de cinq heures pour faire quelques kilomètres et atteindre, au bout de l’étape, cette délicieuse auberge ! Si nous continuons à aller de ce train, nous mettrons autant de temps à gagner Chiraz que les Hébreux à conquérir la Terre Promise. »

Rien ne me fait enrager comme l’humeur guillerette de mon mari quand il nous arrive une fâcheuse aventure.

« Si votre intention est de nous garder en dépôt pendant quelques jours, je vous avertis que je m’en retourne à Djoulfa, dis-je, rouge de colère, au chef de la caravane.

n

— Pourquoi vous fâchez-vous, Excellence ? Vous êtes injuste. La plupart de vos compagnons de route attendent ici depuis trois jours le moment du départ, et pourtant ils ne se plaignent pas. Je ne puis réunir en vingt-quatre heures une caravane de plus de deux cents personnes et de quatre cents mulets. Nous sommes obligés d’assigner un rendez-vous général, où l’on apporte toutes les marchandises et où se réunissent les voyageurs à mesure qu’ils sont prêts. Dans ces conditions il est impossible de camper auprès d’un caravansérail. Je n’ai pu, la nuit dernière, faire encore arriver toutes les charges, mais ce soir, sans faute, la gaféla (nom donné à une caravane par les muletiers) se mettra en marche. D’ailleurs je suis décidé à ne pas attendre plus longtemps les retardataires ; tous les voyageurs s’éparpillent sur la route d’Ispahan : celui-ci va chercher son kalyan oublié, l’autre embrasser une dernière fois sa femme et ses enfants, un troisième voit grande nécessité à acheter un chai (sou) de sel ou de poivre ; quoi qu’il arrive, je partirai cette nuit. Cependant, si vous ne vous plaisez pas dans la masdjed, gagnez le caravansérail d’Ali Khan, bâti sur la route de Chiraz, je vous ferai prévenir une heure avant le passage de la caravane, et vous vous joindrez à nous. » Enchantée des promesses du tcharvadar bachy, satisfaite de nous assurer pour cette nuit une résidence honnête dans le cas où les circonstances empêcheraient notre homme de mettre ses projets à exécution, je donne sans tarder l’ordre de seller les chevaux ; nous longeons le campement, qui me paraît de plus en plus étendu à mesure qu’il se déploie sous mes yeux, et, après deux heures de marche, nous atteignons le magnifique caravansérail de Kalè Chour, élevé par le scrupuleux fonctionnaire qui possédait jadis le palais de Coladoun et que le chahzaddè envoya naguère à la Mecque afin de lui ouvrir plus tôt la porte du paradis.

Mayan, 22 septembre. – Au milieu de la nuit, un djelooudar dépêché par le tcharvadar bachy est venu nous réveiller. Nous nous sommes levés aussitôt et avons été nous asseoir, en attendant le passage de la caravane, sur les bancs de terre placés le long du chemin. Bientôt parviennent à mon oreille les grandes ondes sonores que je n’avais pas entendues depuis l’époque où je voyageais sur la route de Tauris ; les cloches, dont les tintements deviennent distincts, lancent dans les airs des modulations tour à tour graves et aiguës. Le bruit augmente, ce n’est plus le murmure du vent d’automne dans les bois, ou le chant des orgues plaintives des chapelles ; c’est un orage musical comparable au vacarme produit par la chute d’une cataracte, ou au roulement d’une avalanche balayant sans merci tous les obstacles qui s’opposent à son passage : les chaudières de cuivre chargées sur les mulets se heurtent, les bois des tentes s’accrochent et se rompent, les enfants pleurent, les tcharvadars excitent les mulets et pressent le pas des retardataires, en invoquant tour à tour Dieu, le diable ou les saints imams. L’avertissement qu’on vient de nous donner tout à l’heure était bien superflu : le passage de la gaféla suffirait à réveiller les sept dormants.

Dès l’apparition des premiers mulets, nous avons pris tous deux la tête du convoi, tandis que nos serviteurs se rangeaient à l’arrière-garde. Quand on n’est point perché au sommet des charges volumineuses attachées sur le dos des animaux, et que l’on a, comme tout bon Farangui, les jambes pendantes de chaque côté de la selle, il est impossible de se mêler aux bêtes de somme, sous peine d’avoir les os rompus et les membres pilés comme chair à pâté. Les mulets, pleins d’une émulation louable, cherchent à se devancer les uns les autres, marchent en zigzag, mordant à droite, poussant à gauche, et se servent avec une intelligence si déplorable de leur charge en guise de coin, qu’il est très difficile d’éviter le contact des caisses attachées sur leurs flancs. L’expérience rend sage. Sois fière, ô gaféla ! te voilà précédée par deux valeureux champions, le fusil au poing ! Réjouissez-vous, bêtes et gens, la fine fleur des pontifex et des akkas bachys de France vous devance !

Ainsi conduit, le convoi ne pouvait manquer d’arriver en bon état au village de Mayan.

Nous prenons gîte dans un beau caravansérail bâti sous chah Abbas. L’édifice est dégradé aujourd’hui, mais des réparations peu importantes suffiraient à le remettre en bon état.

Arméniens se rendant à Bombay. – Dessin de Ferdinandus, d’après une photographie.

Je vois ce soir, pour la première fois, les dames arméniennes de notre caravane. Ce sont les parentes de deux Djoulfaiens qui ont établi il y a quelques années un comptoir à Bombay. Ces négociants ont vu prospérer leur maison de commerce et ils appellent leur famille auprès d’eux. L’un des associés est venu à Djoulfa, a vendu les immeubles patrimoniaux et emmène aux Indes mère, femmes, enfants et serviteurs. Ce brave homme est tout au moins colonel honoraire, mais en tout cas son fils, seul héritier mâle de cette nombreuse famille, porte le titre de caporal, en harmonie avec la valeur guerrière de ce militaire âgé de trois ans, dont la solde a servi jusqu’ici à payer la nourrice.

 Vue de Koumicheh. – Dessin de Barclay, d’après une pho-tographie.

Koumicheh. – Nos tcharvadars suivent les errements de ceux qui nous ont conduits à Téhéran : ils réveillent régulièrement leurs voyageurs à dix heures afin d’être prêts à se mettre en marche vers minuit, et, à partir du moment où le soleil se couche, nous laissent à peine quelques instants de repos. Les étapes ont une durée de huit à neuf heures ; la température, glaciale pendant la nuit, s’élève à tel point au milieu du jour, que nous passons le temps réservé au sommeil à nous éventer et à chasser les mouches, très piquantes et assez agiles pour échapper à toute vengeance. Quelle plaisante invention que la statistique ! Toutes les vingt-quatre heures nous passons sans transition de la température du Pôle à celle de l’Équateur, et, grâce à la science des moyennes, nous sommes censés vivre sous un climat tempéré !

La plaine de Koumicheh se présente au voyageur qui vient par la route d’Ispahan sous un aspect des plus pittoresques. Une large vallée toute verdoyante, semée de villages, de jardins et d’une multitude de pigeonniers encore plus élevés que ceux d’Ispahan, mais construits cependant avec moins d’élégance, s’étend sur la gauche ; à droite j’aperçois le dôme émaillé d’un édifice religieux, bien proche parent des mosquées construites sous chah Abbas.

Mosquée de Koumicheh. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Quant à la ville, elle est sans intérêt. L’arrivée de la caravane donne pourtant aux bazars, d’ailleurs bien fournis, un surcroît d’activité.

23 septembre. – Dès notre sortie de Koumicheh j’ai été saisie d’un malaise indéfinissable : je frissonnais et j’éprouvais en même temps une lassitude extrême. Après avoir mis pied à terre et tenté de me réchauffer en marchant, j’ai dû remonter à cheval, mes jambes se refusant absolument à porter leur propriétaire. Cet étrange état, que j’attribue au froid de la nuit, s’est dissipé au jour, mais a laissé mon pauvre corps si courbatu, qu’en arrivant au caravansérail de Maksoudbey je n’ai pas eu le courage de faire un mouvement.

24 septembre. – Grâce à d’ingénieuses précautions, nous n’avons eu cette nuit que les pieds, le nez et les oreilles gelés : c’est une faible souffrance en comparaison de la courbature d’hier. Notre installation pendant la dernière étape était, à vrai dire, des plus confortables ; les oreillers, ficelés dans les sacs à paille fixés à l’arçon des selles, nous servaient d’appui ; les lahafs, attachés autour du cou par de solides ficelles, pendaient sur le dos et les jambes et nous préservaient de tout refroidissement.

Nous devions avoir fière tournure, tous deux, emmaillotés dans les ramages rouges et bleus de nos grands couvre-pieds ouatés, au-dessus desquels se montraient seuls les casques de feutre blanc et les canons des fusils ! Il y a beau jour, heureusement, que nous ne sommes plus tourmentés par des soucis de toilette ; une suprême élégance n’est point ici de rigueur.

Dès le lever du soleil, la plaine, déserte depuis Koumicheh, m’est apparue cultivée avec grand soin et semée de villages entre lesquels circulent de petites caravanes de paysans ; la voie de Chiraz est encombrée de cavaliers, de piétons, de bêtes de somme et semble aussi fréquentée qu’une grande route de France. À midi nous arrivons en vue de Yezd-Khast.

Ô mon lahaf, que je vous remercie ! Vous me valez aujourd’hui le bonheur d’avoir les membres souples comme ceux d’un acrobate et de pouvoir monter jusqu’au village, dès que j’ai pris possession du balakhanè d’un beau caravansérail bâti dans la plaine.

Vue de Yezd-Khast. – Dessin de Barclay, d’après une photo-graphie.

Au milieu d’une vallée fertile divisée en une multitude de jardins et de champs, émerge brusquement un rocher, de forme oblongue, mesurant environ cinq cents mètres de longueur sur cent soixante-dix de largeur. Il est couvert de maisons, dont les murailles semblent prolonger les parois verticales de l’escarpement. Cette forteresse naturelle, mise en communication avec la partie la plus élevée de la plaine au moyen d’un pont-levis, est traversée à l’intérieur par des rues parallèles à l’axe longitudinal du rocher. Les maisons s’éclairent toutes sur la campagne ; l’élévation des fenêtres au-dessus de la plaine, l’éloignement des crêtes environnantes, la nécessité d’aérer les habitations, trop serrées les unes auprès des autres, expliquent cette infraction aux usages du pays.

La population de Yezd-Khast, très dense relativement à la superficie du village, jouit néanmoins de cette médiocrité dorée chantée par le poète. Elle doit cette aisance à la fertilité des terres, aux eaux très abondantes d’un torrent qui s’écoule pendant l’hiver de chaque côté du rocher, et surtout aux soins intelligents que les paysans donnent à la culture des céréales. On ne saurait, en revanche, vanter sans être taxé de partialité la voirie du bourg. Ne sachant ou ne pouvant creuser des fosses et des égouts dans le rocher qui sert de base à leurs maisons, les habitants déversent à l’extérieur les immondices de toute nature ; les liquides se mêlent aux eaux du torrent, les solides s’amoncellent et forment autour du village une couronne de stalagmites brunes, aiguës à leur extrémité comme des aiguilles. Quand la stalagmite menace d’atteindre les balcons, ses légitimes propriétaires l’attaquent à coups de pioche, la coupent en tranches et la portent sur les champs, où, bientôt délitée par les eaux d’irrigation, elle communique à la terre une fertilité proverbiale.

Est-ce à l’eau du torrent, puisée, bien entendu, en amont des stalagmites brunes, ou à la qualité des blés récoltés dans cette plaine couverte d’humus, que l’on doit l’excellente qualité du pain fabriqué à Yezd-Khast ? Je ne saurais le dire ; mais dès Tauris j’ai entendu vanter la légèreté incomparable et le goût agréable du nânè-Yezd-Khast (galette de Yezd-Khast). « Rien n’est comparable en ce monde au vin de Chiraz, au pain de Yezd-Khast et aux femmes de Kirman », dit un proverbe iranien, emprunté, dirait-on, aux Quatrains de Khèyam. En vrais Persans, les habitants du bourg exploitent la réputation de leur pain et sont tous boulangers dilettanti ou de profession. Ils offrent leur marchandise comme on propose du nougat à la station de Montélimart ; les voyageurs s’en approvisionnent consciencieusement ; au bout d’une semaine le pain sera dur au point de ne pouvoir être mangé sans avoir été cassé avec un caillou et détrempé dans l’eau ; mais qu’importe ? Ne sera-t-il pas toujours de Yezd-Khast ?

Malgré la réputation de ses galettes, le commerce du bourg est resté honnête… au moins en apparence.

Le Persan est dupeur et dupé, mais ne veut paraître ni trompeur ni trompé. Les denrées comestibles du prix le plus modique s’achètent au poids, tout comme des objets de grande valeur ; pourvu que les balances y passent, acheteurs et vendeurs sont contents. Deux corbeilles fixées avec des cordes en sparterie à un bâton que l’on tient par le milieu, des cailloux de grosseurs différentes, auxquels il ne manque que le poinçonnage pour devenir des poids parfaits, constituent l’instrument emblématique de la justice. S’il faut peser des fractions plus légères que les cailloux, le marchand rétablit avec un objet quelconque l’horizontalité du fléau, et Thémis serait bien exigeante si elle ne se déclarait pas satisfaite.

Avant l’arrivée de nos serviteurs j’ai voulu, ce matin, acheter un melon, qui pesait un peu plus d’un batman ; le jardinier, ne parvenant pas à équilibrer les plateaux, a jeté sa pantoufle dans la balance avec un geste que Brennus lui-même aurait revendiqué.

« Combien pèse ton guiveh ? a demandé un assistant méticuleux.

— Un dixième de batman.

— Avec poussière ou sans poussière ?

— Sans poussière.

— Alors pourquoi négliges-tu de secouer ta pantoufle ?

— C’est juste », répond le marchand, et, prenant la chaussure, il la frappe avec conscience contre sa cuisse et la replace ensuite dans le plateau.

J’aurais mauvaise grâce à regretter mes trois chais.

À son tour, le maraîcher examine minutieusement ma monnaie, la fait résonner sur une pierre, exige que je lui échange deux pièces sur trois et se déclare enfin satisfait.

Trois sous un melon du poids de six kilos et d’une pantoufle sans poussière ! La vie est vraiment facile à Yezd-Khast, et feu Gargantua lui-même n’y aurait pas épuisé sa bourse, quel qu’eût été son appétit.

Le cuisinier me fait payer un mouton quatre francs, une volaille soixante centimes, une douzaine d’œufs vingt centimes, et cependant il prélève sur nous un scandaleux madakhel, si j’en crois les exclamations indignées du ketkhoda du bourg, auquel j’ai communiqué mon cahier de dépenses.

Cet estimable fonctionnaire ne serait pas Persan s’il ne faisait remonter l’origine de sa ville natale aux temps héroïques du célèbre Roustem, mieux vaut dire au déluge dans un pays dépourvu de traditions plus certaines que le Chah Nameh de Firdouzi.

« Sous le règne de Roustem, me dit le ketkhoda plus préoccupé de faire briller le courage de ses héros favoris que la vive intelligence de ses aïeux, une forteresse inexpugnable couronnait déjà la plate-forme sur laquelle s’élève la ville. Roustem en fit le siège, et malgré sa valeur il ne put s’en emparer de vive force. Le héros simula une retraite précipitée et s’éloigna avec toutes ses troupes ; puis, ayant appris que les assiégés manquaient de sel, il se déguisa en marchand, mit sur des chameaux des sacs remplis en apparence de cette précieuse denrée, et se présenta ainsi devant la ville.

« Les défenseurs de la place, naïfs comme des Troyens, laissèrent pénétrer le convoi. À la nuit, des soldats cachés dans les sacs sortirent de leur prison, ouvrirent les portes aux assiégeants revenus sur leurs pas et donnèrent Yezd-Khast à Roustem.

« Si vous permettez au plus indigne de vos esclaves de vous accompagner jusqu’à l’entrée de la ville, ajoute le narrateur avec un geste théâtral, je vous montrerais le lieu où s’est passé un drame plus récent qui souilla notre chère cité peu de mois avant l’accession au trône du premier Kadjar.

« À la mort de Kérim khan, qui avait régné à Chiraz sous le titre de vakil (régent), Aga Mohammed khan, l’arrière-grand-oncle de Nasr ed-din, s’enfuit de la cour, où on le retenait prisonnier depuis son enfance, parcourut avec une étonnante rapidité la distance qui le séparait du Mazandéran, souleva les tribus tartares et se dirigea à leur tête vers Ispahan.

« Les frères et les enfants de Kérim khan, au lieu de s’emparer du trône, s’étaient laissé supplanter par le premier ministre, Zucché khan. Celui-ci, en apprenant la marche audacieuse d’Aga Mohammed, leva à la hâte quelques bataillons et se porta à la rencontre des révoltés. En arrivant à Yezd-Khast, il réclama avec une extrême violence la somme de sept mille francs que lui devaient, assurait-il, les habitants. Ceux-ci avaient acquitté leurs impôts et représentèrent l’impossibilité où ils étaient de verser dans les caisses royales une contribution aussi forte. Zucché khan était assis sur ce balcon très élevé qu’on aperçoit à l’extrême pointe du rocher quand les notables habitants lui apportèrent cette réponse. Exaspéré de leur résistance, il donna l’ordre de les précipiter les uns après les autres dans le vide : il en mourut ainsi dix-huit. Ce premier massacre étant resté sans résultat, le prince envoya saisir dans sa maison un seïd en grande odeur de sainteté et l’accusa d’avoir détourné l’argent dont il poursuivait infructueusement la rentrée. Le malheureux nia, fut poignardé et précipité à la suite des autres victimes au bas du rocher. Zucché khan n’était pas au terme de ses crimes, il fit amener en sa présence les femmes et les filles du seïd et les livra à son escorte. Tout sauvages qu’ils étaient, les soldats frémirent à la pensée de souiller l’andéroun d’un descendant du Prophète. Ils entrèrent dans une conspiration fomentée par les parents des victimes et égorgèrent le tyran pendant que, penché à sa fenêtre, il considérait les corps des malheureux suppliciés. »

Sabre et poignards persans. – Dessin de P. Sellier.

CHAPITRE XIX

Un convoi de chats angoras. – Les promesses d’un tcharvadar. – La célèbre mosquée d’Éclid. – Les sources. – Chasses de Baharam. – Femmes de la tribu des Bakhtyaris. – Sourmek. – Village de Dehbid. – Un enterrement en caravane.

Les chats angoras. – Dessin de P. Renouard, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

 

25 septembre. – Nous serons désormais suivis de notre musique particulière, tout comme les souverains en activité de service.

Les professions les plus diverses sont représentées dans la caravane. Entre autres voyageurs il y a un marchand de chats et un matelassier mélomane qui exécute des variations musicales sur son appareil à carder le coton. Autrefois bons amis, ils ont loué un mulet de compte à demi, à condition d’y monter chacun à leur tour ; mais, contre leur attente, ils n’ont pas tardé à se quereller et à se brouiller à la suite d’un échange de paroles désobligeantes. L’un prétendait que les miaulements des chats mettaient en fuite toutes ses inspirations musicales ; l’autre, que ses pauvres matous s’énervaient et maigrissaient à entendre les insupportables mélodies exécutées soir et matin par le matelassier.

Le musicien de la caravane. – Dessin d’Émile Bayard, d’après une photographie.

À la suite de ces démêlés le protégé de Mercure, plus favorisé de la fortune que le fils d’Apollon, a traîtreusement soudoyé le tcharvadar bachy et s’est fait attribuer la propriété exclusive du mulet. Le malheureux musicien, privé de moyens de transport et craignant d’être abandonné dans le caravansérail, est venu humblement nous prier de le prendre à notre service. Il assaisonnera de ses mélodies chacun de nos repas, et en retour il sera autorisé à placer son instrument et sa personne sur l’un de nos mulets de charge.

L’outil à deux fins de notre barde est taillé en forme d’arc et muni d’une unique corde, sur laquelle il frappe de la main droite avec un maillet de bois, tandis que de la main gauche, cachée sous une épaisse frange de laine, il soutient l’instrument. Ce bracelet n’est pas une vaine parure, car l’artiste briserait ses os sans ce matelas protecteur quand, animé du souffle divin, il tape à tort et à travers sur la corde tendue et fait rendre à l’instrument à carder des sons aussi mélodieux que ceux d’un tambour de basque.

L’ennemi de notre musicien, le propriétaire des chats, est un habitant de Yezd en Kirmanie, qui transporte de Tauris à Bombay une vingtaine de beaux angoras. Depuis plusieurs années il voyage sans trêve ni répit entre la Perse et les Indes et tire profit, paraît-il, de son étrange marchandise.

Si les chats orientaux n’apprécient pas mieux la musique classique que leurs frères européens, on ne saurait leur en vouloir ; ils me paraissent même dans leur droit en se montrant nerveux et irritables pendant la durée du pénible voyage auquel on les condamne. Quelle dure épreuve à imposer à un matou d’humeur peu vagabonde que soixante jours de gaféla et treize jours de mer ! Dans le fait, on ne réussirait pas à transporter à dos de mulet des animaux d’un caractère aussi indépendant et aussi difficile à discipliner que celui des chats, si leur maître ne les soumettait à un règlement sévère et ne leur en faisait exécuter tous les articles avec autant de rigueur que le permet la marche de la caravane.

À l’arrivée au caravansérail, le Yezdien choisit une pièce isolée, ou tout au moins fort éloignée du campement du musicien ; il plante deux crampons de fer dans le sol, attache une longe à l’extrémité de chacun d’eux et fixe à cette corde une ficelle cousue au collier des chats. Chaque animal, placé par rang de taille, le plus gros en tête, assis ou couché sur le sac de toile dans lequel il voyage la nuit, est séparé de son voisin par un intervalle de cinquante centimètres. Les enfants à la mamelle sont enfermés avec leur mère dans des boîtes à claire-voie assez large pour leur permettre de passer à travers.

La troupe féline demeure tout le jour dans une sorte de léthargie et se réveille, en menant grand vacarme, aux heures des repas, exclusivement composés de viande de mouton. Alors ce sont des bonds désordonnés, des cabrioles, des cris, des miaulements désespérés, semblables aux hurlements des bêtes fauves. Cette animation extraordinaire se calme dès que la nourriture est distribuée : chaque animal dévore gloutonnement sa ration et retombe dans sa torpeur résignée. Les tout petits chats paraissent mieux supporter la fatigue que les gros ; ils jouent entre eux sans songer à s’échapper, tandis que leurs camarades plus âgés s’efforcent sans jamais se rebuter de déchirer avec leurs griffes et leurs dents les solides cordelles de poil de chèvre qui les retiennent prisonniers. Au départ, chacun des matous est enfermé dans sa maison de toile ; les sacs sont attachés deux par deux et placés sur un cheval, bien surpris de porter une marchandise très disposée à témoigner toutes les nuits son mécontentement par un concert de miaulements discordants.

Les chats expédiés aux Indes dans ces conditions sont des angoras blancs ; arrivés à destination, ils vaudront de cinquante à soixante francs chacun.

26 septembre. – Pendant la durée des deux dernières étapes il nous a semblé, réduits, faute de lune, aux pâles clartés des planètes, que le pays était désert, et la montagne dépourvue de toute végétation. Nous voici à Abadeh. La ville paraît importante et, bonheur suprême, est dotée d’une station télégraphique et d’un gouverneur.

L’intervention de ce dernier nous est fort utile : le tcharvadar bachy se refuse à tenir la promesse qu’il nous a faite de s’arrêter un jour à Abadeh pendant que, doublant les étapes, nous irons à l’oasis d’Éclid visiter une mosquée des plus remarquables dont on nous a parlé à Téhéran, et nous informer ensuite si la tribu des Bakhtyaris, cette souveraine maîtresse des défilés du Loristan, laisse circuler les étrangers entre le Fars et la Susiane.

Marcel regretterait beaucoup de renoncer à cette partie de notre voyage : nous saisissons donc avec empressement l’occasion de faire comparaître le tcharvadar bachy devant le gouverneur. Le hakem, après nous avoir donné un témoignage public de sa haute considération en nous envoyant un pichkiach dès notre arrivée, ne peut admettre que l’on ose nous résister. « Comment, misérable ver de terre, dit-il au tcharvadar tout tremblant, tu as promis, par acte écrit, de stationner à Abadeh, de laisser aux çahebs le temps d’aller visiter Éclid, et tu refuses de tenir ta promesse ! Sache que, s’il plaisait à Leurs Excellences de faire arrêter ta caravane pendant dix jours, avec ou sans contrat, je saurais bien te contraindre à obéir.

— Hakem, je ne puis demeurer plus longtemps. Mes bêtes sont vigoureuses et peuvent sans dommage continuer leur route ; quatre cents mulets mangent de la paille et de l’orge pendant une journée ; si j’ai promis de m’arrêter, j’ai eu tort, mais je suis obligé de partir demain.

— Sais-tu nager ? » s’écrie le gouverneur en faisant signe aux ferachs de son escorte.

À peine a-t-il dit ces paroles que, sans laisser au tcharvadar bachy le temps de répondre, quatre hommes le saisissent par les bras et les jambes et le balancent dans la direction d’une pièce d’eau creusée au centre de la cour. Je trouve heureusement l’occasion d’arrêter le mouvement et de demander la grâce du malheureux, à la grande déconvenue de l’assistance, déjà toute réjouie à l’idée de voir le patient barboter au milieu du bassin et sortir de l’eau avec des vêtements mouillés et déchirés.

« Ah ! Khanoum, me dit le muletier en se remettant sur ses jambes, vous me sauvez la vie : j’ai soixante ans d’âge, je suis tout en sueur tant j’ai été ému par les paroles du hakem : que serais-je devenu sans votre intervention ? Ma caravane marchera comme vous l’ordonnerez, mais séjournez le moins possible aux environs d’Éclid ; si j’ai eu le tort de vouloir manquer à ma parole, je ne vous ai pas trompé en vous disant que le pays était dangereux à parcourir.

— Te tairas-tu, fils de chien ! s’écrie le gouverneur. Veux-tu que je te fasse appliquer deux cents coups de bâton ? Qui ose parler de brigands dans une province soumise à ma juridiction ? Allah soit loué ! mon fils lui-même accompagnera ces illustres étrangers jusqu’à Éclid et veillera à leur sécurité. Va-t’en. Demain les chevaux des çahebs et ceux de leurs serviteurs devront être ici à l’aurore : je l’ordonne. »

Cette affaire réglée, nous allons nous promener au bazar, seul endroit où les voyageurs en Orient puissent se faire une idée du commerce et des industries locales. La caractéristique de celui d’Abadeh est la sculpture sur bois de poirier : les ouvriers travaillent avec beaucoup de goût de charmantes cuillers utilisées comme verre dans le service de table, des cadres de miroir, des encriers et enfin des boîtes à bijoux sur lesquelles sont enlevés en creux ou en relief le soleil et le lion des armes persanes.

Éclid, 27 septembre. – Malgré les ordres du hakem, nous sommes partis assez tard d’Abadeh. À l’aurore, nos mafrechs allaient être chargées, quand plusieurs paysans ont demandé à nous entretenir. Privés d’armes, et surtout de poudre, ils ne peuvent parvenir à détruire le gibier qui pullule, et venaient nous supplier de tirer sur les perdreaux, fléaux de leurs jardins. Nous avons suivi leurs pas et, au bout de deux heures, Marcel et moi avions abattu tant d’oiseaux, qu’on s’est lassé de les compter et surtout de les ramasser, les paysans ne goûtant pas volontiers au gibier tué par des chrétiens.

Le fils du gouverneur d’Abadeh. – Dessin de Ferdinandus, d’après une photographie.

À sept heures nous avons pris la direction d’Éclid, accompagnés du fils du gouverneur, jeune homme de seize ans environ, fort ennuyé sans doute de quitter l’andéroun dont son père l’a gratifié depuis trois mois, pour aller courir la montagne en notre compagnie. Il fait néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur et se montre très désireux de nous complaire. Après six heures de marche dans des vallonnements incultes et desséchés, nous apercevons une brèche naturelle au milieu de laquelle se perd le prolongement du chemin.

« Le pays d’Éclid commence derrière cette porte, me dit notre guide ; mais à quels ennemis en veulent donc les gens que j’aperçois sur les sommets voisins du col ? »

À peine a-t-il achevé ces mots, que de multiples détonations se font entendre et que des balles tombent dans notre direction.

« Allons-nous être attaqués et devons-nous répondre à ces coups de fusil ? ai-je demandé.

— Tirez en l’air pour montrer à ces fils de chiens que vous êtes armés ; je vais m’informer de la cause de cette agression. Allah nous protège ! Ne vous exposez pas à blesser aucun de ces bandits ; le premier sang versé serait le signal de votre massacre et je périrais à vos côtés sans réussir à vous sauver. Nous serons peut-être dévalisés, mais, si vous êtes prudents, il ne nous sera fait aucun mal. »

Puis il enlève son cheval au galop de charge, agite les bras en l’air et nous laisse arrêtés sur le chemin, tandis que le cuisinier fait faire une volte à son mulet et prend à bride abattue la direction d’Abadeh.

Les gens postés en haut de la colline aperçoivent bientôt les signaux du fils du gouverneur ; ils descendent dans la vallée et viennent, au nombre de huit ou dix, entourer le cheval du jeune homme ; lui-même nous invite du geste à venir le rejoindre, et nous ne tardons pas à nous trouver au milieu de quelques habitants d’Éclid munis de fusils à pierre et coupables d’avoir dirigé sur des inconnus le canon de leurs armes, afin de les inviter à venir montrer patte blanche.

Éclid n’est point un village, comme je l’avais supposé, mais une vaste oasis qui s’étend sur une longueur de près de trente kilomètres au pied des contreforts inférieurs des montagnes du Loristan. Des sources abondantes jaillissent de la montagne et communiquent à tout le plateau une merveilleuse fertilité.

L’altitude élevée de l’oasis favorise la culture des arbres fruitiers des pays froids, tels que les noyers et les pommiers, mais la principale récolte est celle des céréales. Cette graminée pousse avec une telle vigueur que jamais les habitants de ces plateaux fortunés n’ont connu les horreurs de la famine, rendue si fréquente en Perse par la difficulté d’établir des communications entre les pays riches ou pauvres. Aussi bien, en temps de disette, Éclid ne peut-il faire profiter les contrées environnantes de ses excédents de récolte : la crainte des voleurs arrête les transports, et le fléau s’aggrave de ses propres conséquences.

Pendant la durée de la dernière famine, survenue il y a trois ans, les paysans d’Éclid tentèrent de porter du blé à Abadeh, mais ils durent y renoncer, bien que les deux villages ne fussent guère distants de plus de quarante kilomètres et que le khalvar (trois cents kilos) de blé valût quinze francs à Éclid et soixante à Abadeh. Les villageois venaient attendre les convois à leur sortie de l’oasis, les pillaient et tuaient les marchands qui essayaient de les défendre. Au retour des temps plus prospères, les voleurs conservèrent l’habitude d’exploiter la route d’Éclid, continuèrent à dérober des moutons aux bergers et à dévaliser les petites caravanes. Les habitants portèrent aux pieds du roi leurs doléances ; peine perdue : Nasr ed-din n’avait pas plus souffert de la famine que du brigandage. Alors les paysans de l’oasis résolurent de former et d’entretenir une milice locale chargée de surveiller du haut des pics la plaine d’Abadeh et d’arrêter à coups de fusil tout cavalier inconnu qui paraîtrait se diriger vers Éclid.

« Est-ce que votre milice garde l’oasis de tous côtés ? ai-je demandé au toufangtchi (garde armé de fusil) qui a pris la parole.

— Non, les postes sont établis sur les sommets qui commandent les routes d’Ispahan et de Chiraz ; les Bakhtyaris occupent la montagne située de l’autre côté d’Éclid et ne laissent pénétrer chez eux aucun étranger. En hiver ils descendent dans les vallées basses, mais en cette saison ils sont campés sur les hauteurs.

— Qu’est-ce donc que ces Bakhtyaris ?

— Les Bakhtyaris appartiennent à une tribu très puissante qui habite les montagnes du Loristan. Leur chef, l’Il Khany, est digne de rivaliser en force et en courage avec le chah lui-même.

— N’y a-t-il aucun moyen d’entrer en communication avec lui, de traverser le Loristan et de gagner la Susiane ?

— Pas en ce moment. L’Il Khany est dans le nord, et sans une autorisation signée de sa main il est inutile de songer à s’engager dans le pays ; le moindre ennui qui pourrait arriver aux voyageurs assez audacieux pour tenter pareille aventure serait d’être invités à rebrousser chemin au plus vite, si l’on ne commençait d’abord par tirer sur eux.

— Vous avez pris des leçons de politesse chez les Bakhtyaris ?

— Oh ! Çaheb, nos fusils n’atteignent pas aux deux tiers de la distance à laquelle nous avons fait feu sur Vos Excellences.

— Qu’auriez-vous dit si j’avais répondu à votre salut malveillant par une réplique de ma façon, moi qui possède un fusil portant à un farsakh ? ai-je repris avec une exagération tout orientale, mais bien de circonstance.

— Nous obéissons à une consigne rigoureuse ; d’ailleurs, puisque le fils du hakem d’Abadeh répond de vous, soyez les bienvenus.

— Tout cela est bel et bon, mais vos coups de fusil ont effarouché notre cuisinier, et le prudent Yousef s’enfuit comme un chacal ; nous nous passerions bien de ses services, s’il n’emportait avec lui provisions, lits et marmites ; prenez nos chevaux, lancez-vous à sa poursuite et ramenez-le. Vous êtes autorisés à lui faire grand’peur, mais pas le moindre mal. Je donnerai deux krans de bakchich au vainqueur de la course », dis-je à deux jeunes gens doués de toutes les qualités désirables pour mener à bien cette chasse à l’homme.

Voilà nos cavaliers partis ; ils descendent à fond de train dans la vallée, poussent avec une énergie incroyable nos yabous fatigués et se rapprochent bientôt du cuisinier. Celui-ci ne tarde pas à entendre le bruit d’un galop rapide, il se retourne et aperçoit les nouveaux venus montés sur nos chevaux.

Ne doutant plus que ses maîtres ne soient morts ou prisonniers, il fouette son mulet à tour de bras, et précipite l’allure de la pauvre bête, peu faite cependant à courir en steeple-chase. Nos émissaires tirent deux coups de fusil en l’air ; Yousef, au comble de l’effroi, juge prudent de simplifier les formalités, en se laissant choir sur le sol comme un homme mort, tandis que le mulet, éreinté par ce train de pur sang, s’arrête à quelques pas de son cavalier. Les gardiens d’Éclid descendent de cheval, saisissent notre féal serviteur, l’attachent sur la charge après l’avoir réconforté d’une bourrade de coups de poing, et nous le ramènent en triomphe. Si le pilau est brûlé ce soir, Yousef, sans mentir, pourra prétexter de sa vive émotion.

Nous nous remettons en selle et entrons enfin dans Éclid.

L’oasis, très étendue, me paraît cependant moins belle et surtout moins pittoresque que celle de Korout. Elle est coupée de sentiers ménagés entre des jardins magnifiques, traversée de multitudes de ruisseaux, mais le sol est si plat qu’il est difficile de se faire une idée de l’étendue des terres cultivées, tandis que Korout, s’étalant en amphithéâtre, se montre au premier coup d’œil dans toute sa splendeur. À peine avons-nous mis nos armes et nos bagages en sûreté chez un riche propriétaire, absent d’Éclid en ce moment, que nous demandons à visiter la mosquée. Les toufangtchis nous guident à travers un grand village en partie ruiné, se dirigent vers un énorme bouquet de noyers encore plus beaux que ceux des jardins, et nous introduisent, sans objecter ni notre impureté ni les défenses des prêtres, dans une petite mosquée bâtie en terre ; la salle du mihrab, recouverte d’une horrible coupole construite avec les mêmes matériaux que les murs, est bossuée comme une vieille marmite. En revanche, l’édifice est proprement tenu, les murailles sont blanchies à la chaux et ornées de versets du Koran peints en vert pomme.

Ma stupéfaction n’a d’égale que ma colère. Comment ! nous avons failli noyer notre tcharvadar, tuer de frayeur le cuisinier, et ajouté un trajet de soixante-dix kilomètres au chemin déjà si long d’Ispahan à Chiraz, dans le seul but de rendre visite à cette mosquée villageoise !

Encore si, en pieux musulmans, nous avions à faire ici quelques utiles dévotions ? Allah, s’il était consciencieux, nous tiendrait compte en paradis de notre pénible pèlerinage ; mais nous n’avons pas même cette consolation à nous offrir. Jurant, trop tard hélas ! d’être à l’avenir plus circonspects, nous sortons au plus vite de la mosquée et nous dirigeons vers les célèbres sources d’Éclid. Elles sourdent du rocher par plusieurs bouches et alimentent des bassins profonds dans lesquels se sont noyées, paraît-il, toutes les personnes qui ont tenté de s’y baigner. En explorateurs scrupuleux, nous visitons encore les ruines de terre d’un petit palais sofi et rentrons enfin au logis, très fatigués et plus désappointés que nous ne sommes las.

La maison mise à notre disposition est charmante. On reconnaît du premier coup d’œil que le bois est abondant dans le pays : les salles sont couvertes de chevronnages relevés de minces filets de couleur ; toutes les ouvertures sont fermées par des huisseries massives décorées de peintures à l’huile dont les sujets sont empruntés au célèbre Livre des Rois ; l’une d’elles reproduit les exploits cynégétiques de Baharam.

La vie du roi chasseur est d’autant plus connue dans l’oasis, que c’est à Éclid, à en croire les paysans, que se déroula l’aventure extraordinaire retracée sur les panneaux des portes de notre chambre.

« Baharam, le Nemrod de la Perse, tirait de l’arc avec une merveilleuse habileté et se plaisait à donner à ses sujets des preuves de son adresse. Un jour qu’il se trouvait à la chasse avec une de ses femmes, il aperçut une gazelle endormie. Il l’ajuste et décoche le trait avec tant de précision que la flèche effleure l’oreille de l’animal. Subitement réveillée, la bête essaye avec son pied de derrière de chasser la guêpe qui la tourmente. À ce même moment, une seconde flèche lancée par le roi fixe cette patte dans le cou de la gazelle. Le prince, plein de fierté, se retourne alors du côté de sa favorite, espérant recueillir sur ses lèvres la juste récompense de son adresse ; mais la belle, médiocrement enthousiasmée, se contente de jeter au chah ces paroles peu encourageantes : « L’habitude rend tout facile ».

« J’ai vécu trop longtemps avec cette hargneuse personne, s’écria le roi au comble de la colère. Conduisez-la dans la montagne et faites-la mourir. »

« En homme prudent, le ministre d’État s’empressa de désobéir à son maître et permit à la belle dédaigneuse de se retirer au fond d’un petit village situé sur une déclivité de la vallée d’Éclid. Du prix de ses bijoux elle fit construire une maison adossée au rocher et acheta une vache afin de se nourrir de son lait. Au bout de quelques mois la vache vêla, et tous les soirs la jeune femme, qui, faute de mieux, s’était attachée au petit veau, laissait la mère paître dans la montagne, prenait l’animal sur ses épaules et le portait chez elle.

« Pendant quatre années elle continua cette gymnastique salutaire, et vit croître ses forces en raison du poids de la bête.

 « Baharam avait oublié depuis longtemps son ancienne favorite, quand, au cours d’une chasse à l’âne sauvage, il aperçut une femme portant un taureau sur ses épaules et gravissant malgré le poids de ce fardeau l’escalier d’une maison. Fort surpris, il envoya un de ses courtisans demander à la dame comment, sous une apparence aussi délicate, pouvait se cacher une si grande vigueur.

Rencontre de Baharam et de son ancienne favorite. – Dessin de E. Ronjat, d’après une peinture persane.

« C’est mon secret, répondit-elle, je le confierai à votre maître. » Le monarque, très intrigué, se rendit aussitôt à cette invitation, et, comme il prodiguait mille compliments à la jeune femme : « Ne louez pas ce qui ne mérite pas de l’être, lui dit-elle en levant son voile : « l’habitude rend tout facile. »

« Le monarque, touché du sentiment qui avait engagé sa maîtresse à consacrer plus de quatre années à l’espoir de reconquérir ses bonnes grâces, l’emmena avec lui après avoir donné l’ordre de construire un palais sur l’emplacement de la petite maison. »

La légende ne dit pas si le bœuf fut du voyage ou si, pour obtenir un pardon définitif, la dame dut pousser l’imitation de Milon de Crotone jusqu’à tuer d’un coup de poing le robuste animal et à dévorer sa chair en une seule journée ; nous savons seulement que Baharam épousa son ancienne maîtresse, que les noces furent merveilleuses et que le roi et la reine eurent beaucoup d’enfants. Quant au bon vizir, il reçut comme prix de sa désobéissance un superbe khalat (robe d’honneur).

28 septembre. – Le climat d’Éclid doit être fort sain ; un air pur, des eaux limpides et courantes, des arbres superbes font de ce pays un coin de terre privilégié. Aussi bien la santé des habitants serait-elle excellente, s’ils n’avaient pris la détestable habitude de se vêtir de cotonnades anglaises expédiées à Abadeh par les négociants d’Ispahan ; cette imprudence, jointe à la nécessité de travailler les pieds dans l’eau au curage des ruisseaux d’irrigation, rend endémiques la phtisie pulmonaire et les rhumatismes.

Le jour ne s’était pas encore levé, quand nous avons entendu frapper à la porte de la cour. Bientôt le vestibule a été encombré de malades que leurs parents ont amenés des environs.

Femmes bakhtyaris. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

Au nombre de nos clientes se trouvent deux belles femmes bakhtyaris. L’une d’elles a appris notre arrivée par un de ses serviteurs, venu hier à Eclid. Elle est immédiatement partie, accompagnée de sa sœur, et a voyagé à cheval toute la nuit, transportant un pauvre enfant de cinq ans dont les os n’ont encore pris aucune consistance. Elles ont vraiment l’air fier ces deux femmes au visage dévoilé, drapées avec un art qui s’ignore dans de légères étoffes de laine gros bleu étroitement serrées autour de leur tête et retombant en larges plis sur la pyrahan (sorte de chemise courte) et sur de larges pantalons froncés autour de la cheville. Ce sont bien les descendantes de ces farouches montagnards du Loristan célèbres par leur valeur et leur indomptable énergie : Darius payait un tribut aux Bakhtyaris toutes les fois qu’il traversait leur pays pour se rendre de Suse à Persépolis ; Alexandre lui-même ne put les soumettre ; et, de nos jours encore, ils sont restés à peu près indépendants de l’autorité du chah de Perse.

La consultation touche à sa fin quand le fils du gouverneur d’Abadeh entre dans le talar.

« Les chevaux sont prêts, nous dit-il, et je viens de faire mettre des gardiens à la porte extérieure afin de contenir vos clients ; si vous prêtez l’oreille à toutes les misères de ces gens-là, vous n’en finirez jamais. Venez donc, l’étape est longue, nous avons à peine le temps d’arriver à Sourmek avant la nuit et de rejoindre la caravane. »

Le conseil est bon, mais difficile à suivre : avant tout il s’agit d’enfourcher nos montures. Sur le pas de la porte nous sommes assaillis par une nuée de malades ; tous ces malheureux parlent à la fois, nous montrent leurs yeux, leurs poitrines, leurs bras, se querellent et essayent de conquérir à la force du poignet le privilège de nous toucher et de se faire entendre ; les gardiens les menacent du bâton, et enfin nous partons.

Tout à coup nos guides eux-mêmes prient instamment Marcel de s’arrêter et lui désignent un homme qui accourt au galop portant sur ses épaules un vieillard aveugle. Énée éloignant son père Anchise des ruines fumantes de Troie ne devait pas avoir un air plus noble que ce brave garçon.

Marcel examine le vieillard. Il est atteint de la cataracte. « Conduis ton père à Chiraz : le médecin de la station anglaise lui rendra peut-être la vue et enlèvera le voile qui arrête les rayons lumineux.

— Pourquoi ne veux-tu pas le guérir toi-même, puisque tu connais la nature du mal ?

— Parce que je n’ai pas sur moi des instruments assez tranchants. »

À ces mots, le vieillard tire vivement de sa manche un couteau dont la gaine est fixée autour de son bras par un bracelet de cuir, le présente à Marcel et lui dit avec un calme stoïque : « Tiens, voilà une lame effilée : coupe et fabrique-moi des yeux nouveaux.

— C’est impossible, s’écrie Marcel : l’opération dont je t’ai parlé nécessite des précautions minutieuses. Viens à Chiraz, je m’engage à te faire soigner.

— Je t’en prie, répond l’aveugle si impassible tout à l’heure et dont les yeux éteints roulent de grosses larmes, aie pitié de mon malheur, au nom d’Allah ! au nom de ton père et de ta mère ! »

Le désespoir de ce vieillard est navrant ; son fils est pâle d’une colère qu’il contient avec peine, et attribue l’attitude de mon mari à une mauvaise volonté, bien éloignée de sa pensée. Fuyons au plus vite cette vallée si belle, si séduisante, mais dont les ombrages cachent tant de misères.

Nous voici hors du village ; la plaine est bien cultivée dans toute la partie irrigable ; au delà de la zone fertilisée par les eaux on ne trouve plus qu’une lande où poussent de rares bruyères. Elles suffisent cependant à nourrir des troupeaux de moutons à grosse queue, que les bergers gardent du haut de petites éminences de terre élevées de main d’homme. Tous les pâtres filent de la laine, qu’ils tiennent pressée dans le creux de la main pendant que le fil s’enroule sur une baguette de bois en guise de fuseau.

 Porte de Sourmek. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

Sourmek, que nous atteignons après six heures de marche, est une petite cité entourée de murs de terre ; jadis elle dut avoir une certaine importance, car au milieu des jardins se voient encore les soubassements d’une forteresse sassanide dont les habitants attribuent la fondation à Baharam. Cette immense construction de terre crue est flanquée de douze tours de défense et atteint encore vingt mètres au-dessus du sol, bien que ses matériaux, utilisés comme ceux des maisons abandonnées d’Ispahan, fertilisent depuis de bien longues années les melonnières fort renommées de Sourmek. À quelque distance du village il existe d’autres forteresses, remontant aux premiers siècles de notre ère ; mais celle-ci est la mieux conservée.

Dehbid, 29 septembre, à 2 400 mètres au-dessus du niveau de la mer. – Nous avons atteint le point le plus élevé de la route de Chiraz à Ispahan. Le village, très petit et très pauvre, se compose : d’une forteresse sassanide beaucoup plus ruinée que celle de Sourmek, dont elle reproduit au reste les dispositions essentielles, de quelques maisons de terre et d’une station du télégraphe anglais ; tout cela est très misérable.

Il y a, paraît-il, dans les environs de Dehbid un plateau d’une grande fertilité ; mais le village ne se ressent guère de la richesse des terres qui l’avoisinent.

Les deux dernières étapes ont été longues et pénibles : les chemins, couverts de cailloux roulés, étaient escarpés et, partant, difficiles à parcourir ; les chevaux tombaient sous le faix, il fallait les décharger sans cesse pour leur permettre de se relever. De leur côté, les femmes arméniennes sont rendues de fatigue, les enfants pleurent tout le jour ; le voyageur parti d’Ispahan malgré son état de maladie paraît à la veille de rendre son âme à Dieu. Nous-mêmes faisons assez triste figure. Ces étapes de nuit se succédant sans interruption sont tuantes ; je n’ai jamais connu lassitude semblable à celle que j’éprouve depuis deux jours, et aspire au moment où, arrivée enfin à Persépolis, je ne serai plus condamnée à enfourcher mon yabou tous les soirs.

Le tcharvadar bachy aurait bien accordé une journée de repos à sa caravane avant d’entreprendre la traversée des montagnes et la terrible étape de dix farsakhs qui nous sépare de Maderè Soleïman, mais il n’a plus de paille à donner à ses chevaux : on ne peut éviter, par conséquent, de se remettre en route. Le départ est fixé à huit heures du soir ; nous aurons bien de la chance si, dans l’état où sont les bêtes de somme, nous arrivons au gîte avant dix heures du matin.

Le même jour, minuit. – Toute la caravane vient de s’arrêter à la voix des tcharvadars ; le malade que nous traînions à notre suite a expiré peu de temps après avoir quitté Dehbid. On s’est aperçu de sa mort en voyant la tête du cadavre heurter régulièrement le bois du kadjaveh. Il s’agit d’enterrer le corps avant le lever du soleil, et chacun témoigne de son mécontentement ; ce n’est pas qu’un accident de ce genre soit de nature à émotionner les muletiers ou les voyageurs, mais, comme l’étape est très longue, il est désagréable de perdre une demi-heure à creuser une fosse. On allume des torches ; les tcharvadars, armés de couteaux et de bâtons, commencent à faire un trou au milieu du chemin, puis ils apportent le cadavre, dépouillé de ses meilleurs habits, et, suivant les habitudes du pays, ils l’étendent encore chaud dans sa dernière demeure. La seule différence à signaler entre cet enfouissement et celui d’un chien, c’est qu’on a été chercher sur le mulet où il dormait à poings fermés un superbe derviche toujours couvert d’une peau de tigre en guise de manteau, pour le prier d’orienter le mort dans la direction de la Mecque, et de placer sous ses aisselles les béquilles sur lesquelles il se soulèvera à la voix de l’ange Azraël. On rejette ensuite la terre dans le trou en s’aidant des pieds et des mains, puis on recouvre la tombe de quelques cailloux : les funérailles sont terminées. Les rares curieux qui avaient mis pied à terre remontent sur les chevaux ou sur leurs ânes, et la gaféla reprend sa marche.

Le derviche à la peau de tigre. – Dessin de Ferdinandus, d’après une photographie.

Je m’explique maintenant la présence de ces tas de pierres si nombreux sur la route des caravanes : ils signalent des sépultures.

CHAPITRE XX[1]

Les défilés de Maderè Soleïman. – Le village de Deh Nô. – Takhtè Maderè Soleïman. – Tombeau de Cambyse Ier. – Palais de Cyrus. – Portrait de Cyrus. – Itinéraire d’Alexandre. – Topographie de la plaine du Polvar. – Gabre Maderè Soleïman. – Description du tombeau de Cyrus laissée par Aristobule. – Les défilés du Polvar. – Les hypogées et le tombeau provisoire de Nakhchè Roustem. – Les sculptures sassanides. – Les atechgas de Nakhchè Roustem.

30 septembre. – Au jour la caravane a atteint les bords d’une rivière connue sous le nom de Polvar Roud ; elle l’a traversée, et, au lieu de suivre les sinuosités de son cours, elle s’est dirigée vers une montagne abrupte ; sur ses flancs serpente un chemin tracé par les pieds des chevaux.

Le soleil était déjà haut lorsque nous avons terminé l’ascension du col ; nous nous apprêtions à descendre vers Maderè Soleïman en suivant une gorge égayée par quelques buissons rabougris, quand les cris des tcharvadars ont retenti d’un bout à l’autre du convoi ; les muletiers viennent de constater la disparition de deux bêtes de somme. Pendant qu’ils faisaient péniblement franchir le Polvar à la caravane, deux mulets se sont égarés, à moins qu’ils ne soient devenus la proie des brigands, très nombreux dans ces défilés. Montés sur des chevaux déchargés au plus vite, cinq ou six tcharvadars redescendent vers la plaine, tandis que hommes et bêtes restent stationnaires en attendant leur retour.

Pourquoi ne pas prendre les devants et, au lieu de dresser notre table sur l’arçon de nos selles, ne pas aller étendre notre couvert à l’abri d’un buisson ? Je me mets en quête du cuisinier et nous descendons vers la vallée, arrêtés à chaque pas par des amoncellements de rochers glissants placés en travers du sentier. Après une heure de marche, notre petite troupe atteint un arbuste épineux qui nous garantira tant bien que mal des rayons du soleil.

« Prends ton fusil, nous allons être attaqués », me dit tout à coup mon mari.

Je me retourne vivement et j’aperçois, derrière une crête de rocher placé en contre-bas du chemin, de hautes coiffures de feutre, puis des canons de fusil et enfin quatre hommes à la mine patibulaire.

Allons-nous servir de cible comme à Éclid ?

« Au large ! s’écrie Marcel en saisissant ses armes et en dirigeant le canon de son fusil dans la direction des nouveaux venus, pendant que de mon côté j’exécute le même mouvement.

— Arrêtez ! Machallahl (grand Dieu !) Vous risqueriez de tuer les toufangtchis (fusiliers) préposés à la garde du chemin. Ne seriez-vous pas ces gentilshommes faranguis si impatiemment attendus par le gouverneur de Chiraz ? ajoute l’orateur de la troupe. Nous vous surveillons depuis quelques instants, mais à votre mine pitoyable nous vous aurions pris plutôt pour de pauvres derviches que pour de grands personnages.

— Nous sommes en effet recommandés à votre maître.

— En ce cas, nous avons ordre de vous escorter.

— C’est inutile : en plein jour je ne m’égarerai pas.

— Notre consigne est formelle. Depuis quelques années, de nombreux crimes ont été commis dans ces montagnes, des caravanes ont été dévalisées et vous-mêmes auriez couru le risque d’être maltraités si, à la nouvelle de votre prochaine venue, le hakem n’avait fait garder les défilés. »

Là-dessus ces singuliers gendarmes s’assoient à quelque distance de nous et considèrent avec la plus grande attention les préparatifs de notre repas ; décidément cette escorte ne me dit rien qui vaille. Le repas terminé, j’engage Marcel à ne pas se commettre avec les soi-disant toufangtchis ; je suis d’autant moins rassurée que nos gardes, après nous avoir pressés de partir, nous prient de leur prêter nos armes et de leur permettre de les examiner.

Voilà une demande bien grave : assurément nous avons affaire à de rusés bandits. Pour toute réponse nous serrons de plus près fusils et revolvers.

L’un des soldats se lève alors, se rapproche de moi et me tend son bras :

« Si vous ne voulez pas me laisser toucher à vos armes, guérissez-moi, au moins, d’un mal qui me tue. Je suis bien portant aujourd’hui, mais hier j’avais la fièvre, demain elle reviendra et me laissera plus faible qu’un chien.

— Ce mal est-il fréquent dans le pays ?

— Tout le monde y est plus ou moins sujet.

— Quels remèdes vous ordonnent les médecins indigènes ?

— Ils recommandent de couvrir le crâne des fiévreux d’une couche de feuilles de saule ; mais un Farangui de passage dans le pays a donné, il y a quelques années, à plusieurs d’entre nous une poudre blanche qui rend la vie. En auriez-vous ? Une caravane tout entière chargée de ce précieux médicament ne suffirait pas à guérir les malades de la province.

— Non, je n’en ai plus. »

Et la conversation s’interrompt de nouveau, car mes soupçons ne se sont pas encore dissipés et je suis plus occupée de suivre des yeux le moindre mouvement des toufangtchis que de répondre à leurs questions.

Allah soit loué ! Jamais le bruit d’une caravane en marche ne m’a paru si mélodieux. Les tcharvadars, tous réjouis d’avoir retrouvé leurs deux mulets occupés à paître sur les bords du Polvar, nous rejoignent en chantant et font mille protestations d’amitié à nos compagnons, de très braves gens de Chiraz, affirment-ils.

« Vos amis les gendarmes ont la tournure de brigands fieffés, dis-je au tcharvadar bachy.

— La vue de leur uniforme ne vous a donc pas rassurée ?

— Quel uniforme ? bonnets de feutre, robes, koledjas sont de couleurs et de grandeurs différentes. Je n’aperçois rien dans leur costume rappelant une tenue militaire.

— N’avez-vous donc pas remarqué la plaque de métal du ceinturon, la poire à poudre et la trousse d’outils nécessaires à l’entretien du fusil ? »

C’est juste, je passe condamnation. La description de cet uniforme constitué par une plaque de ceinturon et une poire à poudre mériterait tout un poème.

À midi passé, nous arrivons en vue du bourg de Mechhed Mourgab, où se fabriquent des tapis fond bleu à palmes cachemyres. Nous continuons notre route, et vers une heure nous atteignons un misérable village composé de maisons en terre groupées autour d’un large tas de fumier et d’ordures. Depuis dix-sept heures nous sommes en chemin.

Je cherche des yeux un caravansérail : il n’y en a point ; mais les villageois de Deh Nô (Village Neuf), fort pauvres, et par conséquent obligés de s’imposer les plus désagréables sacrifices dans l’espoir de gagner quelques pièces de monnaie, veulent bien consentir à donner asile à des chrétiens. Pendant que je procède au choix d’un logis et que je songe avec volupté à étendre sur le sol mes membres endoloris, Marcel s’est réveillé de l’espèce de torpeur où la lassitude l’avait plongé et examine attentivement du haut de son bucéphale les collines dominant Deh Nô. En punition de mes péchés il aperçoit, sur la gauche du village, une construction blanche placée au sommet d’un coteau. Oubliant alors la fatigue, la longueur de l’étape, le soleil qui darde ses rayons de feu sur nos têtes, il ne descend même pas de cheval, saisit l’appareil photographique et part, malgré les protestations des tcharvadars, désolés de voir les yabous s’éloigner encore de la caravane.

Si l’amour-propre et la curiosité ne me rendaient quelque force, je renoncerais à suivre mon mari. Mes plus grands défauts viennent heureusement soutenir mon courage défaillant, et me voilà suivant Marcel, tout en maugréant et en regrettant au fond du cœur que les myopes armés d’un lorgnon aient souvent trop bonne vue.

Après une demi-heure de marche au pas – nos malheureuses montures seraient bien empêchées de prendre une allure plus vive – nous atteignons une colline surmontée d’un long soubassement construit en pierres calcaires. Nous mettons pied à terre ou, pour être plus véridiques, nous nous laissons rouler sur le sol, car, au premier moment, nos jambes, raidies par la fatigue, se refusent absolument à nous porter. Marcel finit enfin par se remettre d’aplomb ; quant à moi, tous mes efforts sont vains, et je vais définitivement échouer sur une touffe d’herbes sèches. Cependant, après une grande heure de repos, je parviens à me lever et à monter sur la plate-forme. De ce point culminant j’embrasse des yeux toute la construction.

Takhtè Maderè Soleïman. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Le soubassement désigné par les habitants de Deh Nô sous le nom de Takhtè Maderè Soleïman (Trône de la Mère de Salomon) est une réminiscence des grandes terrasses sur lesquelles les souverains de la Babylonie construisaient leurs palais. Il est certain néanmoins que jamais édifice ne s’éleva sur ce sol artificiel, puisque le soubassement est lui-même inachevé. Cette observation ne résulte pas seulement de l’imperfection des parements extérieurs du takht, – les plus beaux monuments de la Grèce, les Propylées, le temple d’Éleusis, offrent de semblables anomalies, – mais de l’état des assises supérieures. À côté des pierres travaillées sur toutes leurs faces, on en rencontre d’autres dont les lits et les joints sont à peine ébauchés.

Mais quels sont donc ces signes gravés en creux sur les pierres inférieures du takht ? Je ne reconnais ni les hiéroglyphes d’Égypte, ni les écritures cunéiformes des Babyloniens ou des Perses. Serais-je en présence de caractères jusqu’ici inconnus ?

« Non, me dit Marcel, dont la belle ardeur s’est enfin calmée, ces figures n’appartiennent à aucun alphabet : ce sont des marques d’ouvriers, laissées sans doute à titre de témoins pour servir de base au règlement des travaux.

« Contemple, ajoute mon mari, le beau point de vue qui se présente du haut de cette terrasse et, si tu ne me gardes pas rancune de t’avoir entraînée hors du village après une si longue étape, tu conviendras que jamais emplacement mieux choisi ne domina un plus magnifique panorama. »

Je suis peu disposée à m’enthousiasmer en ce moment. À ces paroles je jette cependant les yeux dans la direction de la plaine du Polvar, et je ne puis m’empêcher d’admirer, sans en rien avouer, le grand cirque violacé qui nous entoure. À l’ouest la vallée est limitée par un massif de hautes montagnes se rattachant à la chaîne des Bakhtyaris ; au sud une ramification de ce soulèvement ferme l’entrée du Fars ; à l’est apparaît la partie la plus sauvage et la plus déserte de la Kirmanie ; au nord, des plateaux conduisent à Sourmek et à Dehbid. Un cours d’eau serpente dans la plaine ; sur ses rives j’aperçois des constructions blanches, derniers vestiges de monuments anciens, car les villages modernes sont tous bâtis en terre grise. À cette vue, une vengeance diabolique se présente à mon esprit : Marcel est presque aussi fourbu que moi ; si je l’engageais très sérieusement à aller visiter une muraille située à trois cents mètres environ en contre-bas du takht ?

« C’est impossible, me répond-il ; je ne me tiens plus debout. »

Ouf ! Avec quelle impatience j’attendais cet aveu. Il faut faire lever les chevaux à coups de gaule ; nous choisissons les grosses pierres éboulées de façon à nous élever jusqu’à la hauteur des étriers, nous nous hissons péniblement sur nos montures et rentrons à Deh Nô. Pendant notre absence les serviteurs ont préparé une bonne chambre ; le kébab et le pilau sont à point ! hélas, ni l’un ni l’autre n’avons la force d’y toucher.

30 septembre. – Il serait peut-être vaniteux de comparer ma petite personne à celle d’Antée ; néanmoins, tout comme le géant libyen, j’ai repris des forces en touchant la terre, notre mère commune. Après avoir voyagé à cheval pendant quatorze nuits, comme il est doux de passer la quinzième allongée sur un sol bien battu, dans une chambre bien close ! Ce matin, découragement, fatigue, mauvaise humeur, se sont évanouis ; je puis me remettre au travail avec ardeur et retourner aux ruines. Nous passons au bas du takht et arrivons bientôt devant la façade du petit édifice aux environs duquel je voulais méchamment, hier au soir, envoyer promener mon mari.

Ce monument affectait la forme d’une tour carrée. Les murailles étaient construites en pierres calcaires assemblées sans mortier, mais réunies par des goujons, comme celles du takht. Un escalier dont les arrachements sont encore visibles permettait de s’élever jusqu’à la porte percée au milieu de la façade. Des piliers saillants renforçaient les angles de la construction ; un ornement denticulé formant corniche constituait le couronnement. Bien que la tour paraisse avoir été appareillée par des Grecs, elle ne présente, sauf l’ornement denticulé, aucune des formes architecturales de la Hellade, mais offre au contraire de surprenantes analogies avec certains tombeaux de la Lycie, copiés eux-mêmes sur d’antiques sépultures construites en bois.

À n’en pas douter, ce sont des ruines d’un monument funéraire destiné à renfermer la dépouille d’un roi ou d’un puissant personnage. Descendons dans la plaine : l’examen de pierres amoncelées que domine une colonne encore debout nous fournira peut-être des renseignements sur l’âge de ces constructions. Nous nous approchons ; la colonne est en pierre calcaire, sa hauteur totale dépasse onze mètres, et son diamètre est d’un mètre cinq. Le fût, entièrement lisse, repose sur un mince tambour cylindrique de basalte noir ; le chapiteau a disparu ou gît brisé en mille morceaux au pied de la colonne. Sur le même emplacement on rencontre encore quelques autres bases de basalte symétriquement placées ; elles servent d’appui à des supports semblables à celui qui est encore debout.

Façade du tombeau de Cambyse Ier. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

Non loin des colonnes s’élèvent trois piliers bâtis également en pierre calcaire. Ils ont huit mètres de hauteur, se composent de trois pierres superposées évidées sur une de leurs faces en forme de niche, et portent à leur partie supérieure une inscription en caractères cunéiformes. Évidemment nous sommes en présence de ce fameux texte perse, médique et assyrien que les savants se sont accordés à traduire par ces mots : « Moi, Cyrus, roi achéménide ».

Marcel retrouve le nom du fondateur de la monarchie perse et le titre de Khchâyathiya, équivalant au sar des nations sémitiques et au βασιλεύς des Grecs. C’est de ce premier titre que provient, par une abréviation propre à un grand nombre de langues, le nom de « chah » que porte encore de nos jours Sa Majesté Iranienne.

En continuant à parcourir les ruines, nous apercevons, brisées presque à fleur de terre, quatre plaques de basalte noir, ornées sur leurs faces intérieures de belles sculptures représentant les pieds d’un homme faisant vis-à-vis aux serres d’un oiseau gigantesque. Ces bas-reliefs devaient représenter la lutte victorieuse du fondateur du palais contre un animal fabuleux : sujet gravé fréquemment sur des cylindres babyloniens. À part ces débris et les massifs de fondations en partie cachés sous les décombres, il ne reste plus aucun vestige du monument. La colonne, les bases de basalte, les trois piliers et les crémaillères pratiquées au sommet de chacun d’eux suffisent cependant pour reconstituer une grande salle hypostyle couverte d’une toiture en bois, précédée d’un porche et flanquée à droite et à gauche de petites pièces symétriquement disposées, communiquant par de larges baies avec le portique.

Pilier du palais de Cyrus. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

« Sommes-nous sur les ruines d’un temple ou d’un tombeau ? dis-je à Marcel après avoir passé une bonne partie de la journée à relever de mon mieux le plan de la construction.

— À quoi te sert d’encombrer tes poches des histoires d’Hérodote ? me répond-il. Ne te souviens-tu pas que les Perses sacrifiaient au soleil, à la lune, au feu, à l’eau et aux vents sur la cime des monts et qu’ils n’avaient point de temples ? Ces débris ne peuvent pas être non plus les derniers vestiges d’un tombeau, puisque nous ne retrouvons pas trace de la chambre sépulcrale caractéristique de ce genre de monuments. J’y verrais les ruines d’un palais de Cyrus. »

Portrait de Cyrus. – Dessin de M. Dieulafoy.

Non loin de ce premier édifice j’aperçois, vers l’est, une grande pierre blanche posée sur champ ; je m’en rapproche. Elle faisait également partie d’une habitation royale. Sur l’une de ses faces, au-dessous d’une inscription trilingue identique à celle que nous avons déjà relevée, je remarque une belle figure rongée par des mousses. Le personnage qu’elle représente accuse un type aryen : il a le sommet de la tête rasé ; les cheveux qui couvrent les tempes et le derrière du crâne sont rassemblés en nattes, arrivant à peine au-dessus de la nuque ; la barbe est courte et frisée. Il est vêtu de cette longue pelisse, fourrée à l’intérieur et boutonnée sur le côté, que les Persans portent encore en hiver et que les Grecs adoptèrent après les guerres médiques, si l’on en croit Aristophane. La coiffure se compose d’une couronne ornée d’uræus, semblable aux tiares de certaines divinités égyptiennes ; sur les épaules sont fixées les grandes ailes éployées des génies assyriens et des khéroubins bibliques.

De l’avis de Marcel cette figure portant les attributs des divinités adorées par les peuples voisins de l’Iran ne représente pas le génie tutélaire de Cyrus, mais le portrait du roi lui-même.

Cyrus, devenu maître d’un vaste empire s’étendant de l’Égypte aux rives de la Caspienne, aurait senti la nécessité de perpétuer à son profit la fiction grecque ou égyptienne qui faisait remonter jusqu’aux dieux l’origine des races royales, et se serait paré, dans l’espoir d’augmenter son autorité, d’attributs empruntés au panthéon de toutes les nations soumises aux Perses.

Ce bas-relief est un des documents les plus intéressants de la Perse antique, car il fournit des renseignements précieux sur l’origine de la sculpture dans l’Iran, et donne en outre une idée des vues politiques et religieuses de Cyrus, en prouvant l’éclectisme de ce souverain qui ne faisait aucune distinction entre les dieux nationaux et ceux des nations annexées à la Perse.

Il répugnait à Xénophon de faire du héros de son roman politique un prince et un parent rebelle, aussi imagina-t-il, le premier, de le représenter comme l’héritier d’Astyage. Cette version doit être écartée : Cyrus, on ne saurait en douter, conquit la Médie les armes à la main.

D’après Hérodote, ce fut même à la cruauté d’Astyage que le jeune prince fut redevable de ses premiers succès. Le roi, apprenant que son petit-fils Cyrus vivait encore, malgré les ordres qu’il avait donnés autrefois à Harpages de le faire mourir, fit venir ce dernier, et, dissimulant son ressentiment, il lui ordonna d’envoyer son propre fils au palais pour en faire le compagnon de Cyrus et l’invita en même temps à venir souper avec lui. « À ces paroles, Harpages se prosterna et retourna en sa demeure, se glorifiant au fond de l’âme de ce que sa faute avait tourné à bien et de ce que, par un bonheur inappréciable, le roi l’invitait à souper. Il rentra chez lui bien empressé. Il avait un fils unique âgé de treize ans au plus. Il le fait appeler et lui prescrit d’aller au palais d’Astyage et de se conformer en tout aux ordres du roi.

« Cependant il raconte tout joyeux à sa femme les événements de la journée. De son côté l’enfant arrive chez Astyage, mais soudain le roi l’égorge, le dépèce membre à membre, rôtit une part de ses chairs, met bouillir le reste et tient prêt le tout, bien dressé. À l’heure du souper les autres convives et Harpages se réunissent. Devant les premiers et devant Astyage étaient placées des tables couvertes de chair de mouton ; sur celle d’Harpages on avait servi le corps entier de son enfant, hormis la tête et les doigts des pieds et des mains, que contenait à part une corbeille couverte. Dès qu’il parut à Astyage qu’Harpages devait être rassasié : « Ne trouves-tu pas à ce mets, lui dit-il, une saveur particulière ? » Harpages assura qu’il l’avait trouvé excellent. Alors des serviteurs, selon leurs instructions, lui présentèrent la tête et les doigts de son fils, que cachait un linge, et l’invitèrent à les découvrir pour prendre ce qui lui conviendrait. Il obéit et leva le voile de la corbeille. Il vit les membres de son enfant. Mais à cet aspect ses sens ne furent point troublés ; il sut se contenir, et, quand Astyage lui demanda s’il reconnaissait de quelle bête il avait mangé, il répondit qu’il le reconnaissait et que tout ce que faisait le roi lui était agréable. Après cette réponse il recueillit le reste des chairs et s’en alla à sa maison, où il avait le dessein d’ensevelir les lambeaux qu’il avait rapportés. Telle fut la punition qu’Astyage infligea à Harpages. »

Sur le conseil des mages, le roi renvoya Cyrus en Perse auprès de son père Cambyse, tandis qu’Harpages, brûlant de se venger, s’attacha le jeune prince par des présents et persuada aux Mèdes de déposer leur roi. « Quand Cyrus fut en âge de régner, Harpages l’engagea à se révolter. « Ô fils de Cambyse, lui écrivit-il, venge-toi d’Astyage ton meurtrier, car selon sa volonté tu as péri ; grâce aux dieux et à moi, tu as survécu. Entraîne les Perses à la révolte, conduis-les contre les Mèdes. Si Astyage choisit pour commander moi ou l’un des premiers du peuple, c’est tout ce que tu peux désirer. Nous sommes tous conjurés contre Astyage. Nous l’abandonnerons pour embrasser ton parti et nous tenterons de le déposer. Tout est prêt ici, agis donc et agis promptement. »

Cyrus profite des conseils d’Harpages, rassemble les tribus perses soumises à ses ordres ; Astyage, apprenant ces menées, lui envoie l’ordre de revenir à Ecbatane. Cyrus refuse d’obéir aux injonctions de son grand-père et lui fait même répondre qu’il arrivera dans la capitale de la Médie plus tôt que le roi ne le désire. Alors Astyage, frappé d’aveuglement, confie le commandement de ses troupes à Harpages : Quos vult perdere Jupiter, dementat prius.

Au premier engagement quelques Mèdes qui ne sont pas du complot combattent, d’autres passent à l’ennemi, le plus grand nombre manque de cœur et prend la fuite. « À la nouvelle de la honteuse dispersion de son armée, Astyage, menaçant son petit-fils, s’écrie : « Cyrus n’aura pas longtemps sujet de se réjouir ». Il dit ; puis d’abord il fait empaler les mages interprètes des songes qui lui ont conseillé de congédier Cyrus ; et en second lieu il arme les Mèdes jeunes et vieux et se dirige vers la Perse.

Quand on a vécu en Asie et que l’on est familiarisé avec les mœurs et l’histoire des despotes turcs ou persans, on est vivement frappé par la narration d’Hérodote. La vengeance cruelle que le roi tire d’Harpages, la composition du repas où il n’entre que du mouton, alors que les Grecs dans leurs grands festins servaient généralement de la viande de bœuf, la précaution de faire empaler les mages dont Astyage avait eu à se plaindre, la nature de leur supplice, si ordinairement appliqué en Assyrie, donnent à l’histoire de la révolte de Cyrus un caractère de vérité surprenante. La version d’Hérodote doit nous inspirer d’autant plus de confiance que cet historien est le seul qui nous ait laissé une généalogie de Cyrus confirmée par la lecture du grand texte de Bisoutoun.

À peine peut-on lui reprocher de faire de Cyrus le fils d’un Perse de condition inférieure à celle des grandes familles mèdes. Eût-il pu dans ce cas, lorsqu’il échappe à la surveillance de son grand-père, convoquer les tribus nobles de la Perse avant de leur avoir fait connaître le motif de leur réunion, et Hérodote ne dit-il pas lui-même que son jeune héros descendait d’Achémènes, l’illustre aïeul des rois du Fars, et qu’il faisait partie de la tribu des Pasargade, « la plus noble entre les tribus nobles de la Perse » ? Il est probable seulement que la condition de Cambyse, roi à demi barbare d’un petit État fort éloigné de la Médie, parut des plus humbles aux courtisans efféminés d’Astyage.

Que l’on compare la situation du roi de Navarre quand il arriva à Paris à celle du petit prince du Fars, et l’on aura, il me semble, une faible idée de la position effacée de Cambyse à la cour de son suzerain.

Enfin l’image de Cyrus, si je l’interroge et lui demande de trancher le différend de Xénophon et d’Hérodote, ne me répond-elle pas par l’inscription gravée au-dessus de sa tête : « Moi, Cyrus, roi achéménide » ?

Cyrus était donc Perse de sang royal et descendait d’Achémènes au même titre que Darius.

Dès notre retour au village le tcharvadar bachy demande à nous parler. « Je pars ce soir avec la caravane, nous dit-il ; je vous laisse deux hommes pour soigner les chevaux de selle et les mulets chargés de votre bagage journalier. Bien qu’il me soit très pénible de me séparer de mes animaux, je suis sans inquiétude sur leur sort, grâce à la présence des toufangtchis préposés à votre garde par le gouverneur de Chiraz. Je vous recommande néanmoins de ne pas abandonner les soldats pendant la traversée des défilés du Polvar, de mettre pied à terre dans les détestables chemins que vous suivrez, de veiller à ne point fatiguer les bêtes, et enfin, à l’arrivée de l’étape, de les faire couvrir de leur bât après leur avoir enlevé vos selles à la farangui.

— Vos animaux seront soignés comme nous-mêmes, je vous le promets solennellement, ai-je répondu. Pouvez-vous en demander davantage ?

— N’y a-t-il point de passage permettant de franchir la montagne sans traverser les défilés de Maderè Soleïman ? demande Marcel à son tour.

— Non, Çaheb ; croyez-vous donc que, si les tcharvadars pouvaient éviter ce chemin, même en faisant un long détour, ils iraient de gaieté de cœur perdre tous les ans des charges et des mulets en parcourant ces passages maudits ? Quand les eaux sont basses, les caravanes suivent les rives du Polvar et franchissent le défilé sans accident ; mais l’hiver il faut se lancer sur un chemin à pic, taillé dans le roc à une époque si reculée que personne ne connaît le nom des dives qui l’ont tracé.

— Si vous vouliez vous diriger vers l’est et marcher vers Kirman, seriez-vous encore dans la nécessité de traverser les passes ? Ne pourriez-vous brusquement vous jeter sur la gauche ?

— Non, certes. Le désert à l’est de Mechhed Mourgab est le plus sec et le plus désolé de l’Iran tout entier, bien riche cependant en mauvaises terres. Aucune caravane n’oserait s’y aventurer.

— Ainsi vous en êtes bien sûr : on ne peut aller de Kirman à Maderè Soleïman sans passer par Darab et le Takhtè Djemchid ?

— J’en suis certain, Çaheb. D’ailleurs interrogez les tcharvadars. Il n’est pas nécessaire d’avoir traîné ses guivehs durant soixante années sur les routes de caravane pour être renseigné à ce sujet.

— Dans quel but t’informes-tu avec cette insistance des chemins qui conduisent à l’est ? dis-je à Marcel. Nous n’avons jamais eu l’intention de visiter la Kirmanie.

— Parce que nous sommes dans le voisinage de l’itinéraire suivi par Alexandre à son retour des Indes, et qu’il est du plus haut intérêt de constater que le roi macédonien n’a pu venir à Persépolis en traversant le désert de Kirman, Maderè Soleïman et les gorges du Polvar, mais qu’il a été forcé de suivre les routes de caravane et de rentrer en Perse par Darab et les passes de Sarvistan. »

1er octobre. – Au milieu de la nuit j’ai été réveillée par un bruit infernal : après deux jours de repos la caravane reprend sa marche. Tandis que je me prélasse mollement allongée sur une paillasse fraîchement garnie, je me prends à répéter avec un bonheur égoïste les vers du poète :

Suave, mari magno, turbantibus æquora ventis,

E terra magnum alterius spectare laborem ;

Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas,

Sed, quibus ipse malis careas, quia cernere suave est[2].

Je me repose et mes compagnons de route grimpent mélancoliquement sur leurs montures ou s’effondrent dans les kadjavehs en se rappelant peut-être, de leur côté, le célèbre passage d’Hafiz : « Lorsque nous fendons dans une nuit obscure des vagues terribles et des gouffres effrayants, combien de ceux qui habitent en sûreté le rivage peuvent comprendre notre situation ? »

À l’aurore nous nous mettons en selle, et, laissant sur notre gauche les ruines du takht et des palais, nous nous dirigeons vers un village d’aspect misérable, placé non loin de la brèche au fond de laquelle s’écoule le Polvar. Les maisons bâties en terre s’appuient sur d’antiques soubassements de pierres blanches. Marcel voudrait les examiner, mais ce serait s’exposer à troubler la paix des ménages : il faut y renoncer. Au delà de ces constructions s’élève un petit monument dont la couleur dorée me rappelle la teinte si chaude des beaux marbres pentéliques. Il est isolé du village et d’un accès facile. Les chevaux traversent un cimetière et s’arrêtent au pied même de l’édicule désigné par les Anglais sous le nom de Tombeau de Cyrus, et par les Persans sous celui de Gabre Maderè Soleïman (Tombeau de la Mère de Salomon).

Gabre Maderè Soleïman. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

De toutes les constructions de la plaine du Polvar c’est incontestablement la plus intéressante et la mieux conservée. Le caractère archaïque de l’architecture grecque du naos et le fronton qui le couronne, le seul que l’on puisse signaler dans toute la Perse, attirent tout d’abord notre attention. Le tombeau est porté sur six gradins de dimensions décroissantes, reposant eux-mêmes sur un socle débordant largement au-dessous de la dernière marche ; un escalier, en partie détruit, servait à gravir les degrés. Tout cet ensemble est bâti en pierres calcaires colossales, assemblées avec la plus grande précision ; la couverture est massive et exécutée en pierre, comme tout le reste du monument. Le gabre était entouré d’un portique : je retrouve des bases et même des fûts de colonnes sur trois côtés, mais sur le quatrième je recherche en vain des traces de construction. On pénétrait dans la cour centrale par trois portes basses et étroites, dont les montants sont encore debout ; mais je suis surprise de constater que les deux baies se faisant vis-à-vis ne sont point placées dans le prolongement de l’axe du naos et que l’édicule n’occupe pas le centre de l’espace limité par la colonnade.

1 reconstitution de M. Dieulafoy

Je gravis les degrés du gabre, je pousse une porte de bois et j’entre dans une pièce fort petite. Une des faces est ornée d’un mihrab sculpté à une époque relativement récente ; les autres parois sont unies et laissent apprécier la grosseur des matériaux. Des cordes accrochées à des chevilles de bois enfoncées dans les joints des blocs soutiennent des lampes de métal et des chiffons de toutes les couleurs déposés là en guise d’ex-voto.

2 octobre. – Me suffirait-il d’atteindre ces monuments, vers lesquels nous nous dirigeons avec tant de peine depuis neuf mois, pour tomber malade ? Hier j’ai d’abord aidé Marcel à prendre toutes les dimensions du gabre, puis j’ai écrit quelques notes et monté mon appareil photographique ; mais à ce moment j’ai été saisie par des frissons si violents, malgré les rayons brûlants du soleil, que j’ai dû recommencer quatre épreuves avant de parvenir à découvrir l’objectif sans le déplacer. Marcel est venu à mon secours, et, tant bien que mal, l’opération s’est terminée. Alors je me suis étendue sur les dalles fraîches de la chambre sépulcrale et j’ai été prise d’un violent accès de fièvre. Des femmes, il m’en souvient cependant, ont essayé de m’expulser, sous prétexte que les hommes ne doivent pas entrer dans le Tombeau de la Mère de Salomon. Elles auraient bien pu me prendre par la tête et les pieds et me jeter dehors, j’aurais été dans l’impossibilité d’opposer la moindre résistance ; tout à coup, mais sans qu’il m’eût été possible de saisir le motif de leur retraite, elles se sont éloignées en criant comme des oies effarouchées. Vers la nuit, quand je me suis trouvée mieux, on m’a remise à cheval et nous sommes rentrés à Deh Nô.

L’accès d’hier a été long et douloureux, mais il me laisse au moins l’esprit tranquille. L’extrême fatigue qui m’accable depuis quelques jours, les hallucinations nocturnes auxquelles je suis sujette m’inquiétaient au point de me faire craindre de rester en chemin. Maintenant je suis rassurée : j’ai la fièvre intermittente avec son cortège de douleurs articulaires, de frissons, de délire ; je connais l’ennemi, il n’y a plus qu’à tâcher de se défendre.

Il me faudra prendre part au festin de quinine que Marcel s’offre toutes les semaines depuis sa maladie de Téhéran, régal auquel il est sans doute redevable de traverser impunément la plaine du Polvar.

Aujourd’hui je n’aurai pas d’accès : il s’agit de profiter de ce répit pour terminer le lever du gabre et nous lancer dans les fameux défilés que nous devions visiter hier.

« Que penses-tu de ce tombeau ? dis-je à Marcel quand nous repassons devant le gabre et que je puis suivre avec intérêt toutes ses démonstrations.

— Ce petit édicule n’a jamais abrité la dépouille mortelle de Cyrus, j’en ai la conviction.

« Il n’y a aucune analogie entre ce monument et le tombeau de Cyrus, dont Arrien et Strabon ont emprunté la description à Aristobule, qui le visita et le fit réparer sur l’ordre d’Alexandre.

« Le tombeau du fondateur de la monarchie perse s’élevait au milieu des jardins du roi ; il était entouré d’arbres, d’eaux vives et d’épais gazons. C’était une tour carrée, assez peu haute pour rester cachée sous les ombrages qui l’environnaient. À la partie supérieure se trouvait la chambre sépulcrale, couverte d’une toiture en pierre. On y pénétrait par une porte fort étroite. Aristobule y vit un lit d’or, une table avec des coupes à libations, une auge dorée propre à se laver ou à se baigner, et une quantité de vêtements et de bijoux. Au moyen d’un escalier intérieur on communiquait avec la chambre où se tenaient les prêtres préposés à la garde du monument funéraire.

« Sur la façade du tombeau était gravé en langue et caractères perses : « Ô homme, je suis Cyrus, fils de Cambyse. J’ai fondé l’empire des Perses et commandé à l’Asie. Ne m’envie pas cette sépulture. »

« Un Grec, ajoute mon mari, n’eût jamais comparé le Gabre Maderè Soleïman à une tour carrée, pas plus qu’il ne se fût contenté, pour décrire le soubassement de six gradins, d’énoncer simplement que le bas de la tour était solide. D’ailleurs il eût été matériellement impossible d’enfermer dans une chambre mesurant à peine six mètres carrés le sarcophage, le lit d’or, la table avec coupe à libations, l’auge dorée propre à se baigner et la grande quantité de vêtements et de bijoux qu’Aristobule vit dans le tombeau. Où serait enfin l’inscription que les Grecs firent traduire dans leur langue ?

« Selon moi, le Gabre Maderè Soleïman était un tombeau de femme. Cette hypothèse étant admise, la distribution de tout l’édifice devient claire et logique : la porte extérieure faisait partie d’une haute enceinte enveloppant tout l’ensemble des constructions ; l’espace laissé libre entre la première clôture et le mur du portique était réservé aux serviteurs chargés de la garde du monument, serviteurs qui ne devaient pas pénétrer dans la cour intérieure et ne pouvaient pas même apercevoir l’édifice quand s’entr’ouvraient les portes de communication. Si on voulait entrer dans le naos, les difficultés redoublaient. La baie, tu l’as vu, était fermée par une double huisserie : il fallait donc tout d’abord rabattre à l’intérieur la porte extérieure, puis entrer dans la chambre laissée entre les deux vantaux, fermer le premier, qui aurait fait obstacle à la manœuvre du second, et tirer alors à soi la deuxième porte.

« J’ai beaucoup pensé à la disposition topographique de la plaine de Mechhed Mourgab, aux montagnes placées autour d’elle comme une barrière infranchissable, à l’impossibilité d’entrer dans le Fars en d’autres points que celui-ci, et je suis arrivé à cette conclusion, que les ruines de Maderè Soleïman sont les débris de la ville construite par Cyrus sur les confins de la Perse et de la Médie, quand, à la suite de sa victoire sur son grand-père Astyage, ce prince devint roi des Perses et des Mèdes.

« La plaine de Mechhed Mourgab, située en avant des gorges étroites et tortueuses qui commandent l’entrée du Fars et que l’on est obligé de franchir avant de pénétrer dans cette région en venant d’Ecbatane, était pour les Perses un champ de bataille très favorable et un point stratégique d’une telle importance, que les troupes de Cyrus durent, au prix des plus grands efforts, en disputer la possession aux armées mèdes envoyées à leur rencontre. »

Arrivés à l’entrée des gorges, nous prenons le chemin d’hiver taillé à pic dans le rocher et nous atteignons avec beaucoup de mal un premier plateau dominé par un sommet élevé. Marcel prend quelques mesures avec son théodolite afin de vérifier la carte anglaise ; levés modernes et auteurs anciens en main, il est impossible de ne pas reconnaître, en jetant les yeux sur la plaine de Mechhed Mourgab et les gorges du Polvar, les champs de bataille où les Perses enlevèrent aux Mèdes l’hégémonie de l’Iran. Hérodote nous a laissé un long récit des faits qui précèdent la révolte de Cyrus ; je décris d’après Nicolas de Damas les péripéties du combat.

« Cyrus, ayant levé l’étendard de la révolte, fut mandé à la cour d’Ecbatane. Il battit le parti de cavaliers chargés de le capturer et, à la nouvelle de l’arrivée des Mèdes, organisa son armée avec l’aide de son père et d’un certain Ebare, « homme sage et prudent, dans lequel il avait mis toute sa confiance ». Après avoir incendié et détruit toutes les villes placées sur le trajet que devaient parcourir les envahisseurs, il ramena en arrière la population, s’enferma dans le camp retranché et fit également fortifier et occuper les défilés des montagnes par lesquelles les Mèdes pouvaient pénétrer en Perse et les sommets qui commandaient l’entrée des passes. Au premier choc les Mèdes sont repoussés. Astyage assis sur un trône élevé domine le champ de bataille. « Se peut-il, s’écrie-t-il, que ces mangeurs de pistaches se conduisent avec tant de courage ! Malheur à mes généraux s’ils ne triomphent pas des révoltés. »

Cependant, accablés par le nombre, les Perses sont obligés de battre en retraite et de s’enfermer dans le camp retranché devant lequel ils combattent. Cyrus pénètre avec les derniers de ses compagnons d’armes dans l’enceinte fortifiée, rassemble aussitôt ses soldats et leur adresse la parole :

« Ô Perses ! voici votre sort : si vous êtes vaincus, vous serez tous massacrés ; si vous êtes victorieux, vous cesserez d’être les esclaves des Mèdes et vous conquerrez le bonheur et la liberté. »

Il leur représente également, afin de raffermir leur courage, qu’ils ont fait un grand carnage des Mèdes et leur recommande d’envoyer pendant la nuit les femmes et les enfants sur la plus haute montagne du pays, nommée Pasargade.

Au lendemain, le jeune général sort des retranchements, dont il confie la garde à son père et aux soldats les moins jeunes et, suivi d’Ebare, se précipite au combat. Le sort de cette deuxième journée devait être funeste aux Perses. Un parti mède qui a abordé l’aile droite des révoltés marche sur le camp retranché, l’enlève de haute lutte, fait prisonnier le père de Cyrus et l’amène percé de coups au roi d’Ecbatane.

« Ne me tourmente pas, lui dit le captif, mon âme va s’échapper de mon corps. »

« C’est contre ton avis, je le sais, répond Astyage, que Cyrus s’est révolté ; je ne saurais te reprocher les crimes de ton fils. Meurs en paix, je te ferai faire des funérailles dignes de ton rang. »

Pendant ce temps les envahisseurs, maîtres de la plaine, cherchent à gravir les sentiers qui conduisent au sommet du mont Pasargade.

Ebare a compris le danger que courent ses compatriotes. Traversant des gorges à lui seul connues, il se porte avec mille hommes au-devant des ennemis, tandis qu’Astyage, informé de la manœuvre exécutée par le général perse, donne l’ordre à vingt mille combattants de tourner la montagne ; mais à peine essayent-ils de s’engager dans les défilés, qu’ils sont accueillis par une avalanche de pierres que les troupes préposées à la garde du plateau situé au-dessous du mont Pasargade font rouler sur les flancs escarpés des rochers. Après deux jours de repos les Mèdes, qui s’étaient précédemment emparés des points les plus bas de la montagne, tentent un suprême effort et s’élancent à l’assaut des positions ennemies. Les Perses, surpris, déploient une extrême bravoure, mais fléchissent sur tous les points. Refoulés lentement par les envahisseurs, ils remontent en combattant les pentes qui conduisent au sommet, quand accourent au-devant d’eux leurs femmes et leurs mères. Celles-ci, après les avoir apostrophés avec une crudité de langage que le latin lui-même se refuserait à rendre, les renvoient à l’ennemi.

Saisis de honte, enflammés d’un terrible courroux, les Perses reviennent au combat et font de leurs ennemis un terrible carnage. Après des revers suivis de retours de fortune, la lutte, longtemps indécise, se termine enfin par la déroute des armées d’Ecbatane.

Cyrus victorieux entre dans la tente du roi mède et s’assied sur le trône de son ancien suzerain. Les Mèdes étaient vaincus, mais quatre hommes surtout avaient rendu leur défaite irrémédiable. C’était d’abord Artasyras, satrape d’Hyrcanie, qui fit défection avec cinquante mille hommes et rendit hommage à Cyrus. À la suite du général hyrcanien se présentèrent les chefs des Parthes, des Socares et des Bactres.

Quant à Astyage, se voyant abandonné de tous les siens, il vint à son tour trouver Cyrus, qui l’accueillit avec honneur, tout en le retenant prisonnier.

« La ville dont les ruines sont à nos pieds serait donc la Pasagarde (la Place Forte) construite par Cyrus sur l’emplacement où il avait vaincu ses ennemis, ville qu’il faut se garder de confondre avec la vieille capitale des Achéménides nommée Pasargade et visitée par Alexandre à son retour des Indes avant d’atteindre Persépolis. Cette dernière cité, signalée par le tombeau de Cyrus, était voisine de Darab ou de Fæsa. Ce sont des similitudes de noms qui expliqueraient la confusion dans laquelle sont tombés à leur sujet les auteurs anciens en attribuant à Pasargade des faits relatifs à Pasagarde. En ce cas, la tour funéraire placée auprès du takht recouvrirait les cendres de Cambyse Ier, inhumées sur le lieu même où il trouva une mort glorieuse. Le Gabre Maderè Soleïman devrait être identifié avec la sépulture de la mère ou de la femme de Cyrus, mortes toutes deux sous le règne de ce prince. Toutefois j’inclinerais à penser que Cyrus, à la mort de sa mère, Mandane, lui fit élever un tombeau dans le voisinage de celui de son mari et fit, au contraire, transporter le corps de sa femme, Cassandane, « à la mort de laquelle il mena grand deuil », au dire d’Hérodote, dans l’antique Pasargade, où il devait lui-même être enseveli auprès de ses aïeux. Ainsi se vérifierait la désignation de Maderè Soleïman, donnée par les Persans à la plaine du Polvar. Le nom de Salomon, qui revient sans cesse dans le Koran, aurait été substitué à celui de Cyrus, aujourd’hui tout à fait inconnu du peuple.

« La tradition qui fait du gabre un tombeau de reine est si généralement adoptée dans le village, qu’hier, croyant avoir affaire à un jeune garçon, les paysannes t’auraient impitoyablement précipitée du haut en bas de l’édicule, sous le fallacieux prétexte que les hommes ne doivent pas entrer dans un tombeau de femme, si je ne les avais assaillies à coups de pierres et ne leur avais jeté, comme dernier argument, mes deux guivehs (chaussures de guenilles) à la tête.

— Quelle imprudence ! Tu t’exposais à ameuter contre toi le clan des maris !

— Les maris ! mais ils m’auraient aidé à rosser ces mégères si je les en avais priés. Pas un d’entre eux ne tolérerait qu’on regardât ces guenons ou qu’on fût simplement poli avec elles ; mais tous vous sont reconnaissants de les assommer à coups de savate. C’est une fatigue journalière qu’on leur évite. »

En résumé, les ruines que nous avons trouvées dans la plaine du Polvar, le takht, la façade de la tour carrée, les palais et le gabre, sont les derniers vestiges des monuments élevés par le grand Cyrus au sixième siècle avant notre ère. Cet âge se lit sur leurs pierres, sur leurs ornements, sur les membres les plus essentiels comme sur les détails les plus intimes de leur architecture. On ne saurait hésiter non plus à reconnaître en eux des monuments apparentés de très près aux édifices ioniens ou gréco-lyciens. Sont-ils les prototypes des monuments élevés dans les colonies grecques de l’Asie Mineure ? Je ne le pense pas. Antérieurement à la conquête de la Lydie, les habitants du Fars n’avaient jamais eu de relation directe avec les Grecs et menaient encore une existence sauvage au moment où Cyrus substituait chez les Aryens la suprématie des Perses à celle des Mèdes.

Peut-être même l’architecte qui les construisit fut-il choisi dans l’entourage de Crésus, devenu, après la prise de Sardes, l’ami et le conseiller de son vainqueur.

5 octobre. – Après deux étapes, me voici installée dans le tchaparkhanè de Kenarè, à quelques kilomètres de la célèbre Persépolis.

En quittant Maderè Soleïman, nous nous sommes engagés dans les défilés étroits du Polvar. Nous avons tout d’abord côtoyé les rives du fleuve, encombrées d’une superbe végétation de roseaux et de ginériums. Le tcharvadar bachy avait raison de vouer ce chemin aux dieux infernaux ; mais, uniquement préoccupé de questions techniques, il avait oublié de nous parler de l’aspect pittoresque des gorges. Au sortir de la partie la plus sauvage de la montagne, nous avons passé au pied d’un bas-relief sassanide grossièrement sculpté sur les parois du rocher ; puis, en arrivant sur les plateaux inférieurs, j’ai aperçu d’innombrables familles de sangliers qui venaient se désaltérer au bord du cours d’eau ; plus bas, les toufangtchis m’ont montré les tentes en poil de chèvre sous lesquelles ont élu domicile leurs confrères chargés de la garde du défilé.

Quelles fières tournures de bandits ont ces braves gens ! Comme les hommes de notre escorte, ils portent une tiare de feutre brun, le long fusil jeté en travers des épaules, et un pantalon si large qu’ils sont obligés de ramener un pan de chaque jambe dans leur ceinture pour pouvoir marcher. Leur brillant uniforme (la plaque de ceinturon) et le droit de répondre à coups de bâton à toute question indiscrète les autoriseraient à se montrer arrogants ; il n’en est rien : les gendarmes bavardent tout le long du chemin et ne dédaignent pas de nous mettre au courant de leurs affaires privées.

« Alors tu es enchanté de ton sort ? ai-je demandé à l’un d’eux qui soutient la tête de mon cheval quand il passe sur une roche glissante.

— Que pourrais-je demander à Allah ? Je jouis d’une bonne santé et, grâce au ciel, mes pieds n’ont pas encore fait connaissance avec le bâton.

— Quelle est ta solde ?

— Je gagne soixante-dix krans (soixante-dix francs) par an, me répond-il avec orgueil.

— Tu dois nager dans l’or ?

— J’étais en effet bien à l’aise il y a quelques années, mais je me suis marié : mes femmes m’ont donné huit enfants, et depuis lors j’ai quelque peine à finir l’année. Si le gouverneur, sur votre demande, augmentait seulement mes appointements de dix krans, je serais le plus heureux des toufangtchis de Sa Majesté.

— Je m’occuperai de toi si tu me conduis à un manzel convenable. »

e

Les monuments de Persépolis sont divisés en deux groupes, désignés sous les noms de Nakhchè Roustem (Dessins de Roustem) et de Takhtè Djemchid (Trône de Djemchid). Ces deux groupes sont distants l’un de l’autre de huit à dix kilomètres. Une masure décorée du nom de tchaparkhanè est placée entre les deux : c’est l’horrible gîte choisi par notre escorte. Les voyageurs ne s’arrêtent pas à Persépolis, à cause de l’air malsain qu’on y respire ; le service de la poste est peu actif dans le Fars : aussi les terrasses et le balakhanè de notre auberge sont-ils écroulés. L’unique pièce dans laquelle on peut s’abriter est embarrassée de vieux licous, de guivehs hors d’usage et des maigres provisions du tchapartchi (gardien du tchaparkhanè), dont la mine pitoyable ne fait pas honneur à la salubrité du pays. Sur nos instances, la chambre est nettoyée et mise à notre disposition.

Après le dîner, prenant pitié de nos serviteurs, je les engage à venir s’étendre dans la seule pièce habitable.

« Nous nous garderions bien de dormir sous un toit, me dit le cuisinier ; dès que vous aurez éteint la lumière, vous serez dévorés par les moustiques ; le seul moyen de ne pas être mangé tout vif est de passer la nuit au grand air. »

Hélas ! le cuisinier avait dit vrai : à peine avions-nous cessé de remuer, que nous nous sommes sentis transpercés par mille aiguillons. Les moustiques de Persépolis sont silencieux, mais ils rachètent leur mutisme par une voracité sans exemple. La nature, trop bienveillante à leur égard, les a fait minces et petits, et leur a permis ainsi de s’introduire à travers les plus étroites ouvertures des vêtements. Marcel crut déjouer les attaques de ces impitoyables ennemis en ficelant son pantalon autour des jambes, en couvrant ses pieds d’une épaisse chaussure de cuir, et en emmaillotant ses mains dans des serviettes. Vaines espérances ! les bourreaux se sont dédommagés aux dépens de la figure, et des lèvres surtout, qu’il fallait bien laisser à découvert pour respirer. La crainte de la fièvre nous a néanmoins retenus dans la chambre ; le soleil, trop long à venir, nous y a trouvés debout ! L’astre du jour eût mieux fait de se cacher à jamais que d’éclairer nos masques grotesques aux yeux boursouflés, aux lèvres tuméfiées. Il ne s’agit pas de pleurer sur cette pitoyable transformation, mais de se diriger vers un grand rocher taillé à pic, que la caravane a laissé cette nuit sur sa droite, en entrant dans la plaine de la Merdach. En me rapprochant de cette montagne abrupte, mes yeux se portent d’abord sur la façade de quatre hypogées, puis sur un petit monument quadrangulaire placé vis-à-vis des parois du rocher ; il nous est déjà connu : chaque face reproduit, à s’y tromper, l’élévation de l’édifice ruiné que nous avons rencontré dans la plaine du Polvar, et que Marcel suppose avoir été le tombeau de Cambyse Ier, père de Tombeau provisoire de Nakhchè Roustem. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.Cyrus. À Maderè Soleïman une seule façade est encore debout ; ici le tombeau est complet, il n’y manque pas une pierre. La forme générale de l’édifice est celle d’une tour carrée pleine à la base. Sa partie supérieure est occupée par une salle très simple d’aspect ; le plafond est formé de belles dalles juxtaposées ; les murs sont nus, les coins arrondis. Une porte, de dimensions restreintes, met cette pièce en communication avec l’extérieur ; un escalier, dont les fondations et les arrachements sont encore visibles, permettait de s’élever jusqu’à la chambre ; deux glissières parallèles, creusées dans l’axe de la porte, servaient à faciliter l’entrée ou la sortie du sarcophage. La construction est couronnée, comme celle de Mechhed Mourgab, par un ornement denticulé ; enfin, de grandes plaques de basalte noir, placées sur les trois faces opposées à la porte, simulent des fenêtres, bien qu’en réalité l’édicule n’ait qu’une seule ouverture. La présence exceptionnelle d’une glissière dans ce monument fait supposer à mon mari que cet édifice doit être assimilé aux dakhmas ou tours funéraires des Guèbres, et que ce tombeau est en réalité le pourrissoir où les cadavres des rois subissaient, avant d’être transportés dans les hypogées, la décomposition exigée par le culte mazdéïque. Quoi qu’il en soit, les deux tours carrées des plaines du Polvar et de la Merdach offrent, à n’en pas douter, les modèles des sépultures princières importées par Cyrus à son retour de l’Ionie ; tandis que les hypogées, creusés à la mode d’Égypte dans la montagne de Nakhchè Roustem, furent les tombes des premiers princes de la deuxième dynastie achéménide.

La façade des monuments funèbres de Darius et de ses successeurs reproduit en relief, sur la paroi verticale du rocher, un édifice à colonnes. L’entablement, en tous points analogue à l’entablement ionien primitif, ressemble à celui que supportent les arrhéphores du portique de l’Érechthéion. Les colonnes, lisses, sont surmontées à leur sommet d’un chapiteau formé de deux taureaux soudés entre eux par la moitié du corps. Un couronnement égyptien termine les portes, à multiples linteaux.

Les hypogées de Nakhchè Roustem. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Au-dessus d’un trône apparaît le roi, adressant des prières au dieu Aouramazda, qui plane dans les airs.

Les plates-formes ménagées au devant des tombeaux sont trop élevées et la paroi du rocher trop raide pour qu’on puisse y accéder de la plaine. Quand on désire visiter les hypogées, on est réduit à se laisser passer autour du corps une longue corde et à se faire hisser par des hommes placés sur la crête du rocher. Marcel exécute le premier cette ascension, et ce n’est pas sans inquiétude que je le vois suspendu à un câble paraissant à peine gros comme un fil. La descente s’effectue sans accident, et je m’apprête à mon tour à effectuer ce voyage aérien.

« Que veux-tu aller faire là-haut ? me dit mon mari ; les parois des chambres sont grossièrement taillées dans le roc et ne portent trace ni de sculptures ni de peintures ; les plafonds sont façonnés en forme de voûte, et les sarcophages creusés dans la pierre ressemblent en tout point à ceux des sépultures égyptiennes.

— Je veux voir de près la physionomie de Darius. J’imagine aussi que du haut des tombeaux je jouirai d’une magnifique vue sur toute la plaine de la Merdach.

— N’insiste pas, je ne te laisserai jamais faire cette folie. Tu n’as pas l’idée de l’impression désagréable que l’on éprouve à quinze mètres au-dessus du sol, quand on est suspendu à l’extrémité d’une corde. Rien ne me prouve d’ailleurs que tu prendrais pied sur la plate-forme. T’attacherais-tu solidement avant de redescendre ? Tu n’iras pas au tombeau », ajoute-t-il en hélant les hommes placés au sommet de la montagne et en leur ordonnant de redescendre.

Ce veto me paraît très déplacé, mais j’ai beau supplier et me mettre fort en colère, je suis réduite, pour la première fois depuis que j’ai fait serment d’obéissance, à me plier aux volontés de mon seigneur et maître. Ce n’était pas la peine de venir chercher si loin une pareille humiliation.

En supposant que je fusse montée aux hypogées et qu’il me fût arrivé quelque accident, le monde en eût été moins ému que ne le fut la Perse, il y a quelque deux mille quatre cents ans, à la suite de l’ascension de la même plate-forme, tentée par les parents de Darius. Le roi, charmé d’offrir une agréable distraction à son père et à sa mère, les invita à visiter son tombeau, les fit asseoir dans une benne et confia aux mages le soin de hisser ses vieux parents jusqu’à la plate-forme placée au devant de la porte d’entrée. Quarante prêtres montèrent sur la crête du rocher, saisirent les cordes et élevèrent à eux le père et la mère de leur souverain. Mais, au moment où ces estimables vieillards se balançaient au gré des vents, un énorme serpent sortit des rochers et vint jeter la terreur et la déroute dans les rangs des mages. Les prêtres, éperdus, n’eurent rien de plus pressé que de lâcher les câbles et de laisser choir sur les rochers la benne et son précieux fardeau. Le désespoir de Darius fut profond, il ordonna de saisir les coupables et les fit tous empaler sous ses yeux.

Au-dessous des tombes achéménides se trouvent les célèbres sculptures sassanides auxquelles l’ensemble des monuments placés à l’entrée de la plaine de la Merdach doit le nom de Nakhchè Roustem (Dessins de Roustem).

Chapour triomphant. – Gravure de Thiriat, d’après une pho-tographie.

L’un de ces bas-reliefs, long de onze mètres environ, représente le triomphe de Chapour sur Valérien. Le roi perse est à cheval ; l’empereur romain, lauré, vêtu d’une tunique et du paludamentum, implore à genoux la pitié du vainqueur. L’humble attitude prise par le prisonnier ne l’empêcha pas de servir pendant six ans de marchepied au souverain sassanide, et d’être finalement empalé et promené en guise de trophée à la tête des armées victorieuses. Sur les fonds du bas-relief est gravée une inscription en langue pehlvi qui rappelle la victoire d’Édesse remportée par Chapour sur les Romains.

Le sujet traité sur le deuxième tableau est difficile à comprendre. Deux rois à cheval tiennent un symbole d’alliance, et contrastent par leur impassibilité avec la fougue de deux guerriers que l’on voit, dans une troisième composition, se précipiter l’un sur l’autre, la lance en arrêt, semblables aux preux du Moyen Âge.

Le dernier de ces bas-reliefs, placé presque au niveau du sol, est malheureusement fort dégradé.

La sculpture monumentale des Sassanides semble plutôt procéder de l’art romain que de l’art grec. Les figures, soigneusement martelées depuis l’ère musulmane, sont dans un état qui ne permet pas d’apprécier le modelé et le fini des nus ; mais les mains, souvent intactes, pèchent par la lourdeur de l’exécution ; les draperies, tourmentées, manquent de vérité. En revanche, l’attitude des rois est simple et noble ; les animaux sont traités avec une grande habileté de main par des artistes de talent, comprenant bien mieux la sculpture décorative que les auteurs des bas-reliefs officiels sculptés à la partie supérieure des quatre tombes achéménides.

Le dernier de tous les monuments du groupe de Nakhchè Roustem, et peut-être le plus intéressant d’entre eux, se trouve au sud des hypogées.

Ce sont deux atechgas (autels du feu) jumeaux, taillés dans le roc en place. Ils se composent d’une table carrée supportée par quatre arceaux en plein cintre, reposant sur des colonnes engagées dans les angles des pyrées. Une ligne de merlons triangulaires couronne la partie supérieure de l’autel. Tous ces ornements sont barbares, grossièrement exécutés et procèdent d’un art beaucoup moins avancé que celui des monuments élevés sous le règne de Cyrus. Si l’on rapproche cette donnée du caractère franchement assyrien des merlons, des colonnes engagées et des arcs en plein cintre, on se convainc aisément que les atechgas de Nakhchè Roustem sont les plus anciens monuments des plaines du Polvar et de la Merdach, et remontent au delà du règne de Cyrus.

Les atechgas (autels du feu) de Nakhchè Roustem. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Les pieux souvenirs et les traditions qui se rapportaient à ces antiques autels du feu engagèrent probablement Darius à choisir comme nécropole royale les rochers avoisinant les pyrées. Les mêmes motifs sans doute amenèrent à leur tour les Sassanides à faire graver leurs exploits sur les parois de cette montagne célèbre. De tous temps les sectateurs de Zoroastre affluèrent auprès des atechgas de Nakhchè Roustem, et, de nos jours encore, bien que les Parsis aient à peu près perdu le souvenir de leur passé glorieux, ils viennent des Indes visiter en nombreux pèlerinages les autels du feu et le tombeau provisoire désigné dans le pays sous le nom de Kaaba des Guèbres.

Rois sassanides. – Dessin de H. Chapuis, d’après une photo-graphie.

CHAPITRE XXI[3]

Le village de Kenaré. – Les emplâtrés. – Takhtè Djemchid. – Les taureaux androcéphales. – L’apadâna de Xerxès. – Palais de Darius. – La sculpture persépolitaine. – Costumes des Mèdes et des Perses. – Ruines de l’apadâna à cent colonnes. – La rentrée des impôts. – Les tombes achéménides. – L’incendie de Persépolis. – La ruine d’Istakhar. – Une famille guèbre en pèlerinage à Nakhchè Roustem. – La religion des Perses au temps de Zoroastre. – Le Zend-Avesta. – Départ de Kenaré pour Chiraz.

6 octobre. – La nécessité de renouveler nos approvisionnements épuisés, l’impossibilité de supporter pendant plusieurs nuits de suite les piqûres des moustiques, nous ont obligés à fuir pendant deux jours l’abominable tchaparkhanè voisin du Takhtè Djemchid et à venir chercher un refuge dans le petit village de Kenaré, situé à deux farsakhs des palais persépolitains. L’éloignement des ruines nous condamne matin et soir à une longue course à cheval ; mais que ne ferait-on pas pour échapper aux moustiques et à l’insomnie, leur inséparable compagne ?

Nous avons trouvé un gîte honnête dans un balakhanè élevé au-dessus de la maison d’un riche paysan. Murs et plafonds sont crépis en mortier de terre ; une natte de paille étendue sur le sol et une amphore de cuivre constituent le mobilier de la pièce. Cette installation n’a rien de sardanapalesque, mais nous paraît cependant des plus confortables, car la hauteur de la pièce au-dessus du sol nous protège contre les émanations fétides des rues et nous permet de respirer à pleins poumons l’air pur des montagnes que nous apporte la brise de l’est. Les avantages de la position du balakhanè se payent au prix de quelques sacrifices : forcés de dîner sur la terrasse, de développer les clichés et de préparer les châssis au clair de lune, nous sommes ici, comme à Saveh, le point de mire des femmes de tout âge, qui se pressent en foule sur les toits du voisinage.

Depuis Maderè Soleïman la race paraît se modifier : en promenant les regards autour de moi, j’aperçois des jeunes filles à la taille élancée, aux yeux bleus, aux cheveux blonds et souples, les premiers que j’aie vus en Perse ; notre tcharvadar lui-même, un enfant du pays, est possesseur d’une perruque rousse et de pupilles d’un vert glauque à faire envie aux bébés de porcelaine. Ce changement m’a surprise, et je suis allée aux informations. « Les cheveux jaunes et les yeux verts, m’a-t-on répondu, sont d’autant moins rares qu’on descend davantage vers le sud. » Somme toute, le type de la population s’embellit. En voyageur véridique, je dois ajouter cependant que les femmes âgées, à Kenaré comme dans tout l’Orient, sont décrépites, repoussantes, et joignent aux infirmités, fruits amers de la vieillesse, la malpropreté particulière aux habitants des villages du Fars. Les paysannes ne peignent presque jamais leurs cheveux, se lavent rarement, portent des vêtements sans les nettoyer ni les blanchir jusqu’à ce qu’ils soient en lambeaux.

Une jupe d’indienne attachée au-dessous du ventre et tombant à peine aux genoux, une chemise flottante, largement fendue sur la poitrine, mais s’arrêtant à la ceinture, suffisent à les voiler sans les couvrir.

Si le corps est soumis à toutes les variations de la température et des saisons, la tête est, au contraire, soigneusement garantie du soleil ou de la gelée, grâce à l’épaisse couche de voiles sales et de torchons graisseux entortillés autour du crâne. Les villageoises sont bonnes mères et n’accaparent pas tous les oripeaux de la famille : les pauvres bébés, qu’il serait malsain, paraît-il, de laver avant l’âge de trois ans, sont absolument nus, été comme hiver, mais ont, eux aussi, la figure engloutie sous une telle cargaison de haillons, de perles de verre et d’amulettes, que les plus vigoureux paraissent chétifs et grotesques sous ce couvre-chef disproportionné avec leur corps. Cette interversion dans le rôle des habits, jointe à l’habitude de saigner les nouveau-nés à trois jours pour leur enlever le sang impur de leur mère, et de les nourrir dès la mamelle avec des fruits aqueux, la coutume d’attendre que la saleté se détache de la peau en longues écailles et que les mouches serrées tout le long des paupières débarrassent ces petits malheureux des matières purulentes accumulées autour de leurs yeux, expliquent l’effrayante mortalité des enfants ; aussi bien les femmes persanes, après avoir donné le jour à une douzaine de mioches, se considèrent comme très favorisées du ciel quand elles parviennent à en conserver trois ou quatre.

Ô Mahomet ! tu avais donc visité les villages du Fars avant d’ordonner aux sectateurs de ta religion les cinq ablutions journalières !

Les habitants de la province ne peuvent arguer pour leur défense du manque d’eau et de leur pauvreté : les environs de Persépolis, que traversent de nombreux kanots, sont d’une surprenante richesse. Des gerbes d’orge cultivées en seconde récolte et encore empilées sur les champs témoignent par leur volume et leur belle apparence de la fertilité exceptionnelle des terres irriguées. En revanche, la zone privée d’eau est inculte et abandonnée ; j’ai donc été fort surprise, en me rendant ce matin aux ruines en compagnie de nos braves toufangtchis, d’apercevoir auprès du takht six monticules de terre fraîchement remuée.

« Pourquoi creuse-t-on des silos dans ce désert ? ai-je demandé à nos guides.

— Ces tumulus recouvrent des emplâtrés, m’a répondu l’un d’eux. Ce sont les tombeaux de six brigands pris le mois dernier et suppliciés il y a peu de jours. Depuis quelques années la province était gouvernée par un frère du roi, homme pieux mais trop débonnaire. Sûrs de l’impunité, les brigands et les assassins infestaient les chemins et dévalisaient les caravanes, quand Sa Majesté s’est enfin décidée à rappeler son frère à Téhéran et à nommer à sa place son petit-fils, un enfant de douze ans. En même temps il donnait comme tuteur au jeune prince un sous-gouverneur connu dans l’Iran pour sa sévérité.

— Mais qu’est-ce donc que l’emplâtrage ?

— À en juger d’après les soubresauts du patient, ce doit être un supplice affreux ! Les valets du bourreau creusent d’abord un puits dans la terre et posent en travers de l’excavation une barre au milieu de laquelle ils attachent les pieds du condamné, de façon que sa tête touche à peu près le fond de la fosse ; puis le bourreau gâche du plâtre et le coule lentement autour du corps. Quand l’opération est terminée, et lorsque le plâtre atteint le niveau du sol, on rejette sur la tombe la terre extraite du puits et l’on forme les monticules que vous venez d’apercevoir. »

Bien que la sensibilité s’émousse vite en voyage, je ne puis cependant, en écoutant ce simple récit, réprimer un geste d’horreur.

« Vous désapprouvez peut-être la manière d’agir du gouverneur ? reprend le toufangtchi.

— Oui, certes.

— Vous avez raison. Il est fort dommage de perdre dans ces exécutions une grande quantité de plâtre, quand il serait si peu coûteux de faire périr les assassins sous le bâton ; mais vous ne regretteriez pas cette dépense si vous saviez combien est salutaire l’impression produite par un pareil supplice. »

Tout en écoutant les sages réflexions de mon guide, j’arrive au pied d’une terrasse de dix mètres de hauteur, construite en blocs de pierre soigneusement dressés. Cet immense soubassement, connu en Perse sous le nom de Takhtè Djemchid, s’appuie sur une chaîne de montagnes sauvages et rappelle comme ensemble la plate-forme de Maderè Soleïman, dont il est certainement une copie. La hauteur de la terrasse n’est pas uniforme ; les constructions qu’elle supporte sont élevées sur trois étages différents. Un magnifique escalier à double volée, formé de cent six marches et coupé par deux larges paliers symétriques, conduit de la plaine à l’étage intermédiaire. Les volées sont parallèles au muret prises dans l’épaisseur de la maçonnerie. Quant aux degrés, ils sont si doux qu’il est aisé de les monter ou de les descendre à cheval, et si larges que dix hommes placés sur la même ligne peuvent les gravir en même temps. Je m’élève par cette rampe et j’entre dans Persépolis.

Nous avons visité les vieilles forteresses de Ragès, de Véramine et de Sourmek ; nous avons parcouru le champ de bataille où les Perses inaugurèrent, en écrasant les armées d’Astyage, le règne glorieux de Cyrus ; naguère encore nous pénétrions dans les tombeaux des rois achéménides : mais de tous les souvenirs de la grandeur passée de l’Iran il n’en est pas un qui nous ait plus vivement impressionnés que les squelettes décharnés des palais persépolitains...

L’histoire traditionnelle de la Perse, telle qu’elle nous est rapportée par les poètes épiques, n’est pas d’un grand secours quand on veut étudier les origines de Persépolis. Mieux vaudrait encore consulter les auteurs grecs, si la lecture presque récente des textes cunéiformes gravés sur les pierres des palais ne venait substituer la certitude scientifique aux douteuses légendes et nous apprendre que le Takhtè Djemchid (Trône de Djemchid) est l’œuvre de Darius fils d’Hystape et de ses premiers successeurs.

Comment, dans les traditions persanes, Djemchid a-t-il usurpé la gloire des Darius et des Xerxès ? C’est un problème difficile à résoudre. D’après les légendes anciennes recueillies par Firdouzi, Djemchid aurait été le premier et le plus grand des législateurs de l’Iran. L’auteur de l’épopée persane lui attribue la division du peuple en quatre classes : celles des prêtres, des écrivains, des guerriers et des artisans. C’est également à Djemchid qu’il faut faire remonter l’usage de compter le temps par années solaires. Le souverain fixa le commencement de l’année au jour précis où le soleil entrait dans la constellation du Bélier et ordonna de célébrer cet anniversaire par la grande fête du Norouz, ou nouvel an, dont la tradition s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Pas plus que les simples mortels, les princes légendaires ne sont parfaits. Après avoir rendu son peuple heureux, Djemchid inventa le vin et, dès lors, se laissa aller à la débauche. Je laisse à Mollah Ackber le soin de conter cet épisode de la vie du roi.

Djemchid eût donné tous les fruits de ses vergers pour une grappe de raisins. Désirant en conserver une provision d’hiver, il en enferma dans une grande jarre et fit déposer le vase au fond d’une cave profonde. Lorsque plus tard on ouvrit la jarre, les raisins avaient fermenté et s’étaient transformés en un jus rouge d’une odeur et d’un goût pénétrants. Le roi se méprit sur les qualités de cette liqueur et en fit remplir quelques amphores de terre, sur chacune desquelles on écrivit le mot « poison ». Les propriétés du vin fussent demeurées longtemps ignorées si l’une des femmes de l’andéroun, sujette à d’intolérables douleurs de tête, n’eût cherché dans la mort la fin de tous ses maux. Elle prit le vase sur lequel était écrit « poison » et en avala le contenu. La belle khanoum, peu faite aux liqueurs alcooliques, tomba en léthargie et se trouva fort calmée à son réveil. Enchantée d’avoir découvert un remède à ses maux, elle revint souvent à la cruche, et bientôt le vin du monarque fut bu tout entier. Le prince s’aperçut du larcin : la dame avoua sa faute, mais dépeignit en termes si engageants les divins effets de l’ivresse, que le roi voulut à son tour goûter au jus de raisin. À la récolte suivante on fit une plus grande quantité de vin ; Djemchid d’abord, puis toute sa cour firent leurs délices de ce nouveau breuvage, qui, en raison de la manière dont il avait été connu, fut longtemps nommé le « délicieux poison ».

Djemchid, il faut le croire, ne tarda pas à abuser du « délicieux poison », car il se proclama dieu, ordonna à ses sujets de lui élever des statues, et les dégoûta à tel point de lui, qu’ils le trahirent et se soumirent à Zohak, prince syrien.

Le malheureux souverain prit la fuite ; poursuivi dans le Seistan, l’Inde et la Chine, il fut enfin conduit devant son ennemi, qui le fit placer entre deux planches et scier en plusieurs morceaux avec une arête de poisson. Au dire de Firdouzi, Djemchid régna sept cents ans et fut l’ancêtre du fameux Roustem.

C’est probablement à l’ensemble de ces traditions que ce personnage héroïque doit le renom dont il n’a cessé de jouir chez les Persans et l’honneur de signer toutes les œuvres des Achéménides.

« Djemchid, disent en effet les auteurs du Moyen Âge, bâtit un palais fortifié au pied d’une montagne qui borde au nord-ouest la plaine de la Merdach. Le plateau sur lequel il était élevé a trois faces vers la plaine et une vers la montagne. Les pierres avec lesquelles il est construit sont en granit noir et dur ; l’élévation à partir de la plaine est de quatre-vingt-dix pieds, et chaque pierre employée dans cette construction a de neuf à douze pieds de long sur une largeur proportionnelle. Il y a, pour arriver au palais, deux grandes volées de marches, si faciles à monter qu’on peut le faire à cheval. Sur cette plate-forme était bâti l’édifice, dont une partie subsiste encore dans son premier état ; le reste est en ruine. Le palais de Djemchid est celui qu’on appelle maintenant Tcheel-Minar ou les Quarante-Colonnes. Chacune de ces colonnes est faite d’une pierre sculptée et a soixante pieds de haut ; elles sont travaillées avec tant d’art qu’il semblerait difficile d’exécuter sur bois ces beaux ornements, sculptés cependant sur un dur granit. On ne trouverait pas en Perse une pierre pareille à celle de ces colonnes, et l’on ne sait d’où celle-ci a été apportée. Quelques figures très belles et très extraordinaires ornent aussi ce palais. Toutes les colonnes qui jadis soutenaient la voûte (car aujourd’hui elle est tombée) sont composées de trois tronçons si bien assemblés que le spectateur ne peut éviter de croire que le fût ne soit d’une seule pièce. On trouve sur les bas-reliefs plusieurs figures de Djemchid : ici il tient une urne dans laquelle il brûle du benjoin tout en adorant le soleil ; là il est représenté poignardant un lion. »

À part quelques inexactitudes de peu d’importance et des exagérations propres au caractère oriental, l’ancienne description de l’auteur arabe s’applique encore à ce qui reste du Takhtè Djemchid.

Dès que l’on a gravi les dernières marches de l’escalier, on se trouve en face d’un portique orné de quatre taureaux, dont deux androcéphales, sculptés sur les montants de l’édifice. Ces bêtes fantastiques, taillées dans un massif composé de pierres volumineuses, reproduisent les formes des taureaux ninivites, mais l’emportent en beauté et en grandeur sur les gardiens des palais de Sargon et de Sennachérib. Le modelé est gras, les jambes bien étudiées ; les extrémités des ailes décrivent une courbe gracieuse qui contraste avec la raideur des monstres assyriens ; enfin les animaux perses ne sont point munis de cette cinquième patte qu’octroyèrent généreusement les sculpteurs de Dour Saryoukin aux taureaux ou aux lions chargés de la garde des demeures royales.

Taureaux androcéphales. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Comme leurs modèles assyriens, dont ils ont conservé l’attitude et les poils frisés, les monstres assyriens portent la tiare royale des vieux princes de la Chaldée. Cette coiffure, formée d’une toque couronnée d’un rang de plumes, est ornée de fleurons semblables aux antémions si souvent employés dans les bijoux des Atrides à l’époque de la guerre de Troie. Le caractère divin de l’animal se reconnaît aux cornes placées autour de la tiare.

Les monstres de pierre, faits à l’image d’une bête fabuleuse que le légendaire Isdoubar, aidé de son serviteur Noubaïn, captura à la chasse, devinrent dès les temps les plus reculés les gardiens attitrés, les génies tutélaires de tous les palais d’Orient ; aussi voit-on des conquérants, tels qu’Assour-ban-Habal, se vanter, dès le neuvième siècle avant Jésus-Christ, d’avoir renversé les taureaux ailés fixés aux portes des palais de l’Élam, « qui jusqu’alors n’avaient pas été touchés ».

Au-dessus des ailes de l’animal s’étendent trois tablettes d’inscriptions trilingues, écrites en caractères cunéiformes ; elles nous disent que cette entrée grandiose est l’œuvre de Xerxès :

« C’est un grand dieu qu’Aouramazda (Ormuzd) : il a créé la terre, il a créé le ciel, il a créé l’homme, il a donné à l’homme le bonheur, il a fait Khchayârchâ (Xerxès) seul roi sur des milliers d’hommes, seul maître sur des milliers d’hommes. »

« Je suis Khchayârchâ le grand roi, le roi des rois, le roi des pays bien peuplés, le roi de cette vaste terre, qui commande au loin et auprès. Je suis fils de Dârayaou (Darius), roi achéménide. »

« Khchayârchâ le grand roi déclare : « Ce portique, nommé Viçadahyu (« d’où l’on découvre tous les pays »), je l’ai bâti ainsi que beaucoup d’autres monuments dont j’ai doté cette Parça, je les ai construits comme mon père les a construits, et cette œuvre magnifique et tous ces édifices splendides nous les avons élevés par la grâce d’Aouramazda. » « Khchayârchâ le roi déclare : « Qu’Aouramazda me protège, moi et mon empire et mon œuvre et les œuvres de mon père ! Qu’Aouramazda les protège ! »

Au delà des piliers se trouvent les restes de cinq colonnes qui soutenaient le plafond du portique ; disposés en arrière de ces supports, deux taureaux, semblables aux premiers, dirigent leurs regards vers la montagne. Quand on a franchi le vestibule défendu par ces génies, témoins impassibles de la splendeur et de la ruine de la cité royale, on gravit quelques degrés et l’on pénètre dans l’apadâna de Xerxès.

L’apadâna, ou salle du trône, doit être assimilé au talar dans lequel les souverains persans donnent encore aujourd’hui leurs audiences solennelles, reçoivent les ambassadeurs ou daignent accueillir les hommages et les présents de leurs sujets à l’occasion des fêtes du Norouz (nouvel an).

Portique sud de l’apadàna de Xerxès. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Le palais de Xerxès se composait d’une salle hypostyle à trente-six colonnes, entourée de portiques sur trois de ses faces. Les plafonds de ces portiques étaient soutenus par deux rangs de supports, que couronnaient des chapiteaux formés par la réunion des parties antérieures du corps de deux taureaux accroupis sur leurs pattes.

Sur ces colonnes reposait une charpente horizontale en bois. Les Perses, ayant adopté depuis le règne de Cyrus un ordre grêle des plus élégants, ne pouvaient, comme les Égyptiens, le charger de lourdes architraves de pierre : l’écartement des colonnes, leur faible diamètre, leur grande hauteur, les encastrements ménagés dans la pierre et destinés à loger les poutres, suffiraient à prouver ce fait, si des fragments de bois carbonisés, retrouvés il y a quelques années en fouillant le sol, ne venaient confirmer à leur tour les témoignages fournis par l’ensemble de la construction.

Toutes les pièces de la charpente étaient en cèdre du Liban, et l’on avait dû, pour les transporter dans le Fars, leur faire franchir à bras d’hommes les défilés les plus abrupts de la Perse et les cols des monts Zagros, dont l’altitude dépasse deux mille huit cents mètres.

Au-dessus du plafond on étendait un matelas de terre, destiné à garantir les hôtes du palais des chaleurs estivales.

Marcel, après avoir calculé la résistance des bois d’après les dimensions des encastrements préparés dans la pierre, a trouvé que la hauteur et la largeur des pièces étaient plus que suffisantes pour résister victorieusement à l’effort qu’elles étaient destinées à supporter. La couche de pisé comprise entre trois cours de poutres revêtues à l’extérieur de plaques de faïence bleue était recouverte d’un carrèlement en briques, faisant saillie au-dessus de la frise émaillée. La dernière brique, disposée en encorbellement, était même enveloppée d’une gaine métallique.

Persépolis. – Palais de Darius. – Dessin de Deroy, d’après une photographie.

On a comparé le Tcheel-Soutoun au grand palais de Xerxès, et conclu, des légères toitures jetées sur le talar ispahanien, que les constructions persépolitaines n’étaient point couvertes de terre. C’est une erreur : le climat d’Ispahan est relativement très frais, si on le compare à celui de Persépolis, et telle couverture convenable sur les bords du Zendèroud ne suffirait pas, dans la plaine de la Merdach, à rendre une demeure habitable pendant les chaudes journées d’été. Du reste, quelle qu’ait été la forme des toitures, l’aspect de l’apadâna n’en était pas moins grandiose. Lorsque je fais revivre dans ma pensée les portiques à colonnes de marbre ou de porphyre, les chapiteaux formés avec des taureaux dont on avait peut-être doré les cornes, les yeux et les colliers, les plafonds et les charpentes de cèdre, les mosaïques de briques mêlées aux faïences colorées qui devaient revêtir les parements des murs comme d’une lourde dentelle ; les corniches couvertes d’émaux bleu turquoise et terminées par un trait de lumière accroché à l’arête saillante des stillicides d’or ou d’argent ; lorsque je considère les draperies accrochées au-devant des portes, les fins tapis étendus sur le sol, je me demande si les monuments religieux de l’Egypte ou de la Grèce devaient produire sur l’imagination du visiteur une impression aussi vive que la vue des palais du grand roi.

Porte du palais de Darius. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Après avoir examiné ce premier édifice, je contourne le bas d’un deuxième monument pour aller chercher à l’est les degrés qui y mènent. Deux escaliers placés parallèlement à la façade conduisent à un porche supporté par huit colonnes. Ce porche précède un palais, affecté, ce me semble, à la demeure privée du souverain. Une large baie comprise entre quatre fenêtres s’ouvre sur le portique et donne accès dans une salle hypostyle à seize colonnes. Autour de cette pièce se présentent cinq ouvertures, semblables à la porte d’entrée ; elles mettent en communication le hall central avec des pièces ménagées tout autour. Entre ces baies, placées dissymétriquement les unes par rapport aux autres, se trouvent quatre fenêtres prenant jour sur le portique, et de grandes niches rectangulaires semblables aux takhtchés creusés encore aujourd’hui dans les murs des maisons persanes. Les pieds-droits, les linteaux et les couronnements des portes et des fenêtres, les bases des colonnes, sont en porphyre gris foncé, mis en œuvre avec une merveilleuse précision.

Autour des takhtchés et des fenêtres, à l’intérieur des portes, sur les murs de soutènement des escaliers, sont gravées, en guise d’ornement, des inscriptions cunéiformes d’une parfaite netteté ; elles abondent en détails intéressants et nous apprennent que ce palais fut construit sous Darius et terminé par son fils Xerxès.

De toutes les richesses répandues dans cette antique demeure, les plus attrayantes à mon avis sont les sculptures en bas-relief dont elle est ornée. Placées, comme les inscriptions, dans l’épaisseur des portes et sur les parements des murs qui supportent les degrés, elles sont tout à la fois remarquables par leur valeur artistique et par les renseignements qu’elles nous fournissent sur le costume et le mobilier des Perses, détails en parfaite concordance d’ailleurs avec les récits des auteurs anciens.

Jusqu’au temps de Cyrus, les Perses avaient porté le vêtement fourré de peau de bête désigné par les Grecs, et en particulier par Aristophane, sous le nom de « perside ». C’est la tunique dont Cyrus est revêtu dans le bas-relief de Maderè Soleïman. Plus tard, après la conquête de la Médie, dit Hérodote, les vainqueurs prirent les costumes efféminés des Aryens du Nord et les longues robes brodées des seigneurs d’Ecbatane. Les rois achéménides adoptèrent même les jupes, les trois pantalons, les doubles vestes et le manteau des femmes mèdes.

La première tunique était blanche ; la seconde était brodée de fleurs et tombait sur les pieds ; le manteau était pourpre en hiver, brodé de fleurs en été ; enfin les princes et les grands dignitaires portaient une tiare semblable aux bonnets de laine foulée des paysans du Fars, tandis que les gens du peuple s’enveloppaient la tête dans une mitre de feutre mou fermée sous le menton. C’est à l’action de cette coiffure malfaisante qu’Hérodote, observateur sagace, mais anthropologiste médiocre, attribue la fragilité et le peu d’épaisseur du crâne des Perses. La mitre me paraît avoir la plus grande analogie avec le bachlik du Caucase.

Le changement de mode signalé par Hérodote et Strabon est confirmé par les bas-reliefs de Maderè Soleïman et de Persépolis : les vêtements de Darius et de ses successeurs diffèrent en tout point de ceux de Cyrus, mais concordent au contraire avec les descriptions qui en sont parvenues jusqu’à nous. L’observation de ce fait est des plus intéressantes : il ne s’agit pas seulement de suivre sur les dalles de porphyre comme sur un journal de mode les modifications apportées à la coupe des vêtements, mais de constater une fois de plus que les palais de Persépolis sont postérieurs aux édifices élevés dans la plaine du Polvar, et que le bas-relief de Maderè Soleïman représente bien le grand Cyrus, et non Cyrus le jeune, comme on l’avait supposé il y a quelques années.

Darius combattant un monstre. – Héliogravure de Dujardin, d’après une photographie.

Le premier bas-relief qui frappe mes regards représente un exploit cynégétique du souverain. À la chasse, et probablement dans toutes les occasions où il avait besoin de sa liberté d’action, le roi relevait la seconde robe dans sa ceinture. Tel il est représenté à Persépolis et sur les dariques. Un lion, parfois aussi un animal fabuleux, se dresse sur les pattes de derrière et se précipite sur le souverain. Le monarque reçoit le choc de la bête sauvage avec le calme dont ne doit jamais se départir un Oriental, et de la main droite il lui plante tranquillement une dague en pleine poitrine. Le dessin et le modelé de cette sculpture, dont le sujet est souvent reproduit sur les cylindres chaldéens, sont d’un bon style ; l’exécution est parfaite : l’animal bien étudié, les vêtements du roi sont traités avec une certaine science. Tout le sujet est en saillie sur le nu de la pierre ; les plans ne sont pas indiqués, comme dans le bas-relief de Maderè Soleïman ou les bas-reliefs égyptiens et assyriens, par la disposition des contours, mais par la dégradation des reliefs.

Dans un autre tableau, le roi se promène, appuyé sur un bâton de commandement identique à la haute canne que tiennent à la main les dignitaires du clergé chiite ; il est suivi de deux officiers portant le flabellum et l’ombrelle, objets bien précieux quand on doit affronter le soleil brûlant du pays. En ce cas, Darius laisse traîner sur le sol les plis de la longue jupe, qui signale également les gardes royaux, tandis que les soldats ou les serviteurs d’un ordre subalterne, appelés par leur service au dehors du palais, sont vêtus d’une tunique serrée à la taille et de l’anaxyris ou pantalon qui caractérise les guerriers parthes dans les bas-reliefs romains.

Une inscription placée au-dessus de la tête du principal personnage est ainsi conçue : « Darius grand roi, rois des rois, roi des provinces, fils d’Hystaspe Achéménide, a construit ce palais. »

Si les bas-reliefs sculptés sur les chambranles des portes reproduisent tous des épisodes particuliers de la vie du souverain, les tableaux qui recouvrent les rampes de l’escalier ont, en revanche, un caractère beaucoup plus intime. Des serviteurs s’élèvent jusqu’au palais en tenant dans leurs bras de jeunes chevreaux, des plats de fruits, des outres pleines de vin ou des sacs de grain.

Escalier du palais de Darius. – Dessin de Taylor, d’après une photographie

Je me souviens avoir vu, dans les escaliers conduisant des cours aux terrasses du temple d’Edfou, de longues théories de prêtres sculptées en bas-relief tout le long des degrés et transportant processionnellement, à l’occasion de certaines fêtes, des barques ou des emblèmes sacrés. L’idée de cette singulière décoration serait donc égyptienne. Mais il ne saurait en être de même de la scène représentée : les personnages qui gravissent les rampes viennent, à l’occasion du nouvel an, offrir un présent à leur souverain. Vingt-cinq siècles se sont écoulés depuis que ces bas-reliefs ont été taillés, et la très antique fête dont ils reproduisent l’épisode essentiel se célèbre tous les ans à Téhéran, pour la plus grande satisfaction du roi des rois. Au-dessous de ces personnages, et pour remplir l’angle formé par les dernières marches de l’escalier au-dessus du sol, les décorateurs ont placé une des plus intéressantes sculptures de Persépolis : le combat du taureau et du lion. La bête sauvage mord à la cuisse son ennemi, et d’un coup de sa puissante patte lui brise les reins. Les attitudes sont vraies, l’épaule et la patte du lion supérieurement rendues ; le dessin est pur et élégant ; le porphyre, très dur, est mis en œuvre avec une habileté et un fini remarquables.

 Combat d’un lion et d’un taureau. – Dessin de H. Chapuis, d’après une photographie.

D’après certains auteurs les deux animaux personnifieraient Ormuzd et Ahriman ou la lutte des principes du bien et du mal. La licorne serait l’image du Dieu bienfaisant et créateur ; le lion représenterait une puissance exterminatrice et destructive. Il m’est difficile de partager cette manière de voir ; le même sujet a souvent été traité dans l’antiquité, et depuis les Babyloniens jusqu’aux Grecs il n’est pas de peuple, quelle que soit d’ailleurs sa religion, qui n’ait gravé sur la pierre un combat où la victoire reste au roi des animaux.

À soixante-quinze mètres environ du palais de Darius s’étendent les débris de deux autres palais bâtis par Xerxès et ses successeurs ; ils reproduisent le modèle des monuments construits par le fondateur de Persépolis.

Enfin, en revenant vers le nord-ouest et en longeant la montagne, on arrive à l’édifice le plus vaste et le plus grandiose du Trône de Djemchid : l’apadâna à cent colonnes qui recouvrait sous son immense toiture près de cinq mille mètres carrés de terrain. Le chambranle et le linteau des portes et des croisées placées sur ses quatre faces sont encore debout, mais à part ces lourdes pierres on ne voit au-dessus du sol que les bases des colonnes.

La rentrée des impôts sous les rois achéménides. – Dessin de Tofani, d’après la restitution de M. Dieulafoy.

2 reconstitution de M. Dieulafoy

Quelques bas-reliefs taillés dans l’épaisseur des portes reproduisent des tableaux semblables à ceux du palais de Darius ; d’autres offrent un caractère tout particulier. L’un d’eux représente sans doute la rentrée des impôts. Sur le premier registre on voit le roi assis sur un trône en forme de chaise. La tête du monarque est protégée par un dais ; ses pieds s’appuient sur un tabouret carré ; un flabellifère l’évente, des gardes l’entourent de tous côtés ; un officier, que désigne le sabre suspendu à sa ceinture, apporte un sac pesant et présente probablement au souverain le tribut monnayé de certaines satrapies. Dans les registres inférieurs je reconnais à leur longue robe et à leur coiffure les gardes particuliers du roi : les terribles immortels. Quelques-uns, comme les soldats représentés sur les bas-reliefs placés au bas de l’escalier du palais de Darius, portent la lance, le carquois ; d’autres sont armés de l’arc et des flèches dont les Parthes firent contre les Romains un si terrible usage.

Serviteur, soldat de la garde royale et cavalier perse. – Dessin de Tofani, d’après la restitution de M. Dieulafoy.

La forme du trône est assyrienne, avec cette différence que les pieds du siège sont tournés au lieu d’être simplement équarris ; les pentes du dais, fort probablement en étoffe d’or, sont d’un dessin très curieux ; elles se composent de deux litres lourdement brodées. À une double rangée d’antémions succède une bande ornée de taureaux ; au centre apparaît l’emblème ailé d’Aouramazda ; enfin la litre inférieure se termine par un galon et une lourde frange. La superposition des emblèmes ailés donne à cette draperie l’aspect d’une tente égyptienne. C’est une nouvelle manifestation de cette tendance particulière aux Perses d’aller chercher à l’étranger des modèles qu’ils faisaient ensuite reproduire par leurs propres ouvriers.

Ne semble-t-il pas que Darius ait voulu rassembler dans sa demeure souveraine toutes les merveilles de l’Asie et de l’Afrique, et qu’il ait fait contribuer à l’ornementation de ses palais les arts et les richesses des nations tributaires de la Perse ?

À l’Ionie il emprunta l’ordonnance de l’édifice, la forme des ouvertures et la sculpture ornementale ; à la Lycie, les charpentes et les terrasses ; à l’Égypte, les colonnes, leur base, leur chapiteau et le couronnement des portes ; à l’Assyrie, la statuaire ; mais il s’en rapporta aux Perses pour harmoniser des types de provenances si diverses avec le goût et la mesure toujours observés par les Iraniens dans l’ornementation de leurs édifices.

L’étude des bas-reliefs de Persépolis me permet de constater la supériorité des sculptures du Takhtè Djemchid sur celles de Maderè Soleïman. Les œuvres des artistes contemporains de Darius et de ses successeurs ont grande allure et cadrent, malgré leurs défauts, avec les édifices qu’elles sont destinées à orner. Le dessin est correct, le modelé ne trahit aucune des exagérations caractéristiques des sculptures chaldéennes ou ninivites, et l’exécution est parfaite. Ce n’est pas l’habileté de main qu’il faut seulement louer chez les Iraniens : les Perses sont surtout redevables de leur supériorité artistique à leur intelligence, qui leur a fait comprendre les véritables conditions du bas-relief et les a amenés les premiers à renoncer aux paysages et à grouper sur le même plan tous les personnages d’une même scène.

De pareils efforts devaient malheureusement être perdus pour les siècles futurs ; l’art persépolitain, imposé à la Perse par Cyrus et ses successeurs, n’a pas survécu au dernier représentant de la dynastie achéménide. Il ne pouvait en être autrement dans une contrée privée de bois et dans un pays où les matériaux de terre sont seuls d’un usage pratique : c’est ainsi que les palais du Takhtè Djemchid n’ont jamais été imités ou copiés après la chute de Darius Codoman, et que les rois parthes et sassanides ont de nouveau construit des monuments en briques recouverts des hautes coupoles, caractéristiques de l’architecture nationale de l’Iran.

Deux hypogées creusés dans la montagne au pied de laquelle les Achéménides ont assis le soubassement du Takhtè Djemchid ont fait supposer à tort que les édifices construits au-dessous d’eux étaient des temples funéraires semblables à ceux que les souverains de l’Égypte élevaient à leur propre mémoire dans la nécropole de Thèbes. Cette hypothèse me paraît hasardée : les tombes de Darius et celles de ses premiers successeurs sont creusées dans les rochers de Nakhchè Roustem, à plus de dix kilomètres des palais élevés par ces rois à Persépolis ; le voisinage des deux derniers hypogées achéménides, préparés longtemps après l’édification du takht, ne peut communiquer aux palais une destination funéraire, d’ailleurs contredite par les inscriptions cunéiformes.

Toutes les questions relatives à l’origine de Persépolis semblent ainsi résolues. À quelle époque doit-on faire remonter la destruction des palais ?

Persépolis, assurent presque tous les historiens anciens, fut incendiée par Alexandre le Grand pendant une nuit d’orgie. D’après les récits de Plutarque, les délices de la ville royale furent funestes au roi de Macédoine : il céda à une impérieuse passion pour le vin et adopta l’usage de ces interminables festins qui se prolongeaient, chez les Perses, une semaine entière. Il passait les nuits revêtu de la robe blanche et du diadème des princes achéménides, parlait le langage des vaincus, vivait sous la garde de jeunes gens choisis dans les premières familles du pays, et s’entourait du cortège de courtisanes que traînèrent après eux tous les conquérants de l’antiquité.

Assise à l’ombre d’une porte de l’apadâna de Xerxès, je relis, dans la Vie d’Alexandre traduite par le vieil Amyot, le récit de l’incendie de Persépolis, et, bien qu’il m’en coûte de charger d’un pareil crime la mémoire du roi de Macédoine, je suis forcée, en présence de ces pierres calcinées, de ces colonnes rongées par les flammes, de ces débris de poutres carbonisées, de me ranger à l’avis de l’historien grec.

« Et depuis, comme Alexandre se préparait pour aller encore après Darius, il se mit un jour à faire bonne chère et à se récréer en un festin où on le convia avec ses mignons, si privément, que les concubines même de ses familiers furent au banquet avec leurs amis, entre lesquelles la plus renommée était Thaïs, native du pays de l’Attique, étant l’amie de Ptolémée, qui, après le trépas d’Alexandre, fut roi d’Égypte. Cette Thaïs, partie louant Alexandre dextrement, et partie se jouant avec lui à table, s’avança de lui entamer un propos bien convenable au naturel affété de son pays, mais bien de plus grande conséquence qu’il ne lui appartenait, disant que ce jour-là elle se sentait bien largement à son gré récompensée des travaux qu’elle avait soufferts à aller errant çà et là dans tous les pays d’Asie en suivant son armée, quand elle avait eu cette grâce et cet heur de jouer à son plaisir dans le superbe palais royal des grands rois de Perse ; mais que, encore, prendrait-elle bien plus grand plaisir à brûler, par manière de passe-temps et de feu de joie, la maison de Xerxès, qui avait brûlé la ville d’Athènes, en y mettant elle-même le feu en la présence et devant les yeux d’un tel prince comme Alexandre, à cette fin que l’on pût dire, aux temps à venir, que les femmes suivant son camp avaient plus magnifiquement vengé la Grèce des maux que les Perses lui avaient faits par le passé, que n’avaient jamais fait tous les capitaines grecs qui furent oncques, ni par terre, ni par mer. Elle n’eut pas sitôt achevé ce propos, que les mignons d’Alexandre y assistant se prirent incontinent à battre des mains et à mener grand bruit de joie, disant que c’était le mieux dit du monde et incitant le roi à le faire.

« Alexandre se laissa aller à ces instigations, se jeta en pieds, et, prenant un chapeau de fleurs sur sa tête et une torche ardente en sa main, marcha lui-même le premier ; ses mignons allèrent après tout de même, criant et dansant tout à l’entour du château.

« Les autres Macédoniens qui en sentirent le vent y accoururent aussi incontinent avec torches et flambeaux tout ardents, en rang de réjouissance, parce qu’ils faisaient leur compte que cela était signe qu’Alexandre pensait de s’en retourner dans son pays, non pas faire sa demeurance entre les Barbares, puisqu’il brûlait et gâtait ainsi le château royal. Voilà comme l’on tient qu’il fut ars et brûlé : toutefois il y en a qui disent que ce ne fut pas de cette sorte en manière de jeu, mais par délibération du conseil : comment que ce soit, c’est bien chose confessée de tous, qu’il s’en repentit sur l’heure même, et qu’il commanda que l’on éteignît le feu. »

« Ainsi périt, dit à son tour Quinte-Curce, la reine de l’Orient, la capitale qui dicta des lois à tant de nations, le berceau des puissants monarques, l’unique objet de la terreur de la Grèce, la ville dont les armées portées par mille vaisseaux avaient autrefois inondé l’Europe.

Quels beaux sujets à développer en hexamètres ronflants si l’Université n’avait proscrit de ses programmes classiques les dactyles et les spondées ! Quelles heureuses réminiscences fournirait aux jeunes élèves l’incendie de Troie ! quelles belles périodes ! quels superbes parallèles ! quelles vives antithèses ! Les Perses qualifiés de barbares, pour avoir détruit le Parthénon, par ces mêmes Grecs qui se montrent à Persépolis plus sauvages que leurs anciens adversaires ! L’incendie de Sardes occasionne la destruction d’Athènes ; la ruine du Parthénon est vengée deux siècles plus tard par le sac de Persépolis !

Vue d’ensemble des ruines de Persépolis. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

La ville proprement dite, désignée par les auteurs arabes sous le nom d’Istakhar, ne subit pas tout d’abord le triste sort des palais royaux ; elle resta longtemps debout, au dire de quelques auteurs persans. Après la ruine du Takhtè Djemchid et la mort du conquérant macédonien, le satrape Penceste y sacrifia aux mânes de Philippe et d’Alexandre ; Ardéchir Babégan y demeurait quand il se révolta contre les Parthes ; Chapour II enleva à cette cité six mille habitants pour repeupler Nisibin, qu’il avait détruite. En 632 Istakhar était encore la résidence du dernier roi sassanide ; mais Omar vint mettre le siège devant cette malheureuse ville dès les premiers siècles de l’hégire, la détruisit de fond en comble et fit transporter à Chiraz presque tous les habitants. À dater de cette époque, la vieille capitale fut définitivement abandonnée. Un hakem de Chiraz lui réservait un dernier outrage : las de faire rendre justice aux familles des gens assassinés dans le voisinage des ruines, devenues un repaire de brigands, ce parfait fonctionnaire voulut détruire l’effet en renversant la cause et donna l’ordre d’anéantir tout ce qui restait de Persépolis. Les énormes pierres des palais de Darius et de Xerxès, qui avaient bravé pendant plus de vingt-deux siècles les forces destructives de la nature, tinrent longtemps en haleine les ouvriers du hakem. Grâce à Dieu, le gouvernement de Téhéran fut informé à temps de cet acte de vandalisme ; il ordonna de suspendre les travaux et d’arrêter la démolition. Depuis cette époque on a respecté ces reliques de la Perse ancienne, et c’est à peine si, à deux reprises différentes, on a égratigné le sol des palais.

Il y aurait probablement encore des découvertes du plus haut intérêt à faire à Persépolis, mais l’air y est si insalubre, les chaleurs si fortes, les moustiques si piquants, que les voyageurs n’ont qu’une idée, quand ils ont passé quelques journées à visiter le Takhtè Djemchid, c’est de fuir au plus vite ce pays empesté.

7 octobre. – En entrant hier soir à Kenaré, j’ai aperçu en dehors du village un campement de Guèbres venus en pèlerinage à Nakhchè Roustem. On désigne en Perse sous le nom de Guèbres, et sous celui de Parsis aux Indes, les derniers sectateurs de l’antique religion professée avant la venue de Mahomet par les habitants de l’Iran. Ce matin j’ai fait demander aux nouveaux arrivés de me recevoir. Le chef de la famille est vêtu comme les Persans de la classe pauvre, avec cette différence que ses habits, faits en bon drap, sont d’une extrême propreté. Bien qu’ils paraissent neufs, ils sont ostensiblement rapiécés sur l’épaule d’une étoffe de couleur différente de celle de la tunique. Les musulmans distinguent à cette marque humiliante les Guèbres des sectateurs de l’Islam. La femme, encore jeune, est grande, mince, d’aspect élégant, mais, pas plus que son mari, elle ne diffère par son type des musulmans du Fars. Elle porte un costume pareil à celui de Chapour dans le bas-relief de Nakhchè Roustem ; je retrouve dans son ajustement les trois pantalons, la tunique à manches des anciens Mèdes de la classe moyenne et la mitre avec le léger turban que dès la plus haute antiquité les habitants de l’Iran enroulaient autour de leur tête.

Ces braves gens nous proposent de visiter les ruines en notre compagnie ; j’accepte avec plaisir, et nous nous dirigeons ensemble vers le takht. Je regrette bien vivement de ne pas connaître le patois persan parlé par mes compagnons de route, car il m’est impossible de causer avec eux sans l’intermédiaire de mes toufangtchis, dont ils paraissent se méfier à bon droit.

Je puis comprendre néanmoins que près de huit mille Guèbres, presque tous réfugiés à Yezd, ville désignée sous le nom de « Cité de la lumière », pratiquent la vieille religion de Zoroastre. Aidés par leurs nombreux coreligionnaires de l’Inde, ils entretiennent des écoles et ont échappé jusqu’ici à la haine des musulmans grâce à une lettre d’Ali dans laquelle le gendre de Mahomet leur promet sa protection. Ils sont autorisés à livrer leurs morts aux oiseaux de proie, mais ne peuvent exercer leur culte en plein air, monter à cheval dans les villes et porter des habits intacts.

Famille guèbre. – Dessin de Tofani, d’après une photogra-phie.

Laborieux et intelligents, les Guèbres ont des mœurs pures, ils sont monogames ; leurs filles et leurs femmes vivraient à visage découvert si les lois religieuses de la Perse toléraient cette infraction aux usages musulmans. Leur respect pour la vérité et leur probité commerciale les distinguent de leurs compatriotes. Ces vertus, bien rares en Orient, leur ont permis d’accaparer tout le commerce des provinces du sud-est.

Beaucoup plus sobres de renseignements quand je me veux faire instruire de leurs pratiques religieuses, les Yezdiens se contentent de m’apprendre qu’ils considèrent certains monuments de Persépolis comme sanctifiés par des souvenirs religieux, et que de tous les pays du monde ils viennent en pèlerinage visiter les atechgas, les tombes achéménides et la tour carrée de Nakhchè Roustem.

La religion professée encore de nos jours par les Guèbres est une forme abâtardie d’un culte fort ancien qui dérivait des anciennes croyances aryennes telles que les ont fait connaître les livres sacrés des Indes. Les Mèdes furent plus spécialement dualistes ; les Perses, au moins sous leurs premiers rois, restèrent monothéistes, en ce sens que le principe mauvais fut toujours sacrifié à l’esprit du bien ; ils reconnaissaient un Dieu suprême, immuable, universel, entouré d’une pluralité d’attributs susceptibles de prendre une vie propre et indépendante. Les légendes rapportent au prophète Zoroastre l’honneur d’avoir établi la religion mazdéique chez les Mèdes. À quelle époque vécut ce grand législateur ? Je l’ignore, et j’ai la consolation de ne pas être la seule à laisser la question sans réponse. Les auteurs classiques s’accordent tous à lui attribuer une très antique origine. Hermipe et Eudoxe le font vivre six ou sept mille ans avant la mort d’Alexandre ; Pline, mille ans avant Moïse ; Xanthe de Lydie, plus de six cents ans avant le règne de Darius ; quelques auteurs modernes l’ont considéré comme le contemporain du roi achéménide, ce qui ne paraît point exact, car Darius, en se vantant d’avoir relevé les autels renversés par les mages, nous apprend que le magisme était antérieur à son avènement au trône. En réalité, on ne sait même pas si Zoroastre a jamais existé.

D’après les traditions iraniennes, Zoroastre naquit à Ourmiah, en Médie, dans la province actuelle de l’Azerbeïdjan. Son enfance et sa jeunesse se passèrent à lutter victorieusement contre les démons ; à l’âge de trente ans, un génie supérieur nommé Vohou-Mano lui apparut et le conduisit en présence d’Aouramazda. En prophète qui connaît son métier, il demanda au Dieu suprême des renseignements sur la morale, la hiérarchie céleste, les cérémonies religieuses, la fin de l’homme, les révolutions et l’influence des astres, et termina par cette question : « Quelle est la créature la meilleure qui soit sur la terre ? – L’homme qui a le cœur le plus pur », lui fut-il répondu.

« Quare opium facit dormire ?

— Quia… » etc.

Zoroastre, alléché sans doute par la netteté de cette première réponse, voulut ensuite connaître les fonctions des anges, distinguer les bons et les mauvais esprits. Avant de satisfaire sa curiosité, Aouramazda lui ordonna de traverser une montagne enflammée, le condamna à se laisser ouvrir les entrailles, et fit verser du métal en fusion dans la plaie béante. Le prophète supporta sans douleur cette terrible opération et reçut de Dieu, après avoir subi toutes ces épreuves, l’Avesta ou livre de la loi ; puis il fut renvoyé sur la terre. Il se rendit à la cour de Guchtasp, roi de Bactriane, défia les sages de la cour qui voulaient le faire mourir, les vainquit à coups de miracles (toujours d’après les légendes) et obtint enfin l’adhésion du roi et de sa famille à la nouvelle religion.

Le Zend-Avesta était une encyclopédie canonique, un rituel et un bréviaire. Longtemps inconnu des Occidentaux, qui en défiguraient le nom de mille manières, il a été apporté en France, il y a un peu plus d’un siècle, par Anquetil-Duperron.

L’ensemble des livres attribués à Zoroastre formait vingt et un ouvrages, qui existaient encore, nous dit la tradition, au temps d’Alexandre. Aujourd’hui on possède seulement deux recueils de fragments : le Vendîdâd Sâdeh et le Yecht Sâdeh. Le premier de ces recueils se compose du Vendîdâd ou livre contre les démons, du Yaçna, livre du sacrifice, et du Vispered, livre liturgique ; tous ces ouvrages sont écrits en langue zend ou mède.

Avant toute chose, la religion mazdéique recommande à ses adeptes d’adorer Aouramazda, l’esprit sage, le lumineux, le resplendissant, le très grand, le très bon, le très parfait, le très actif, le très intelligent et le très beau. C’est la divinité ailée devant laquelle se tient Darius sur les bas-reliefs des tombes achéménides. Aouramazda avait pour coadjuteurs dans son œuvre créatrice et bienfaisante six Amecha-Çpentas et une multitude de génies, les Yazatas chargés de la conservation de l’univers ; enfin, sous les ordres des Yazatas, se trouvaient des esprits destinés à veiller sur chaque créature en particulier. Ces êtres immatériels, nommés safravashi ou férouer, devenaient d’autant plus heureux dans le ciel, qu’ils avaient mieux rempli leur tâche sur la terre, et semblent être la première forme des anges gardiens de la religion chrétienne.

En même temps qu’Aouramazda, dont le nom signifie « Seigneur omniscient » et qui est appelé aussi Çpenta-Mainyou (l’Esprit qui dilate), créait le monde et suscitait les forces qui le régissent, le principe destructeur apparaissait sous la forme d’Angro-Mainyou (Esprit d’angoisse) ou d’Ahriman. Angro-Mainyou tirait du néant toutes les choses nuisibles, comme Aouramazda avait donné naissance au bien, à la beauté et à la lumière. La nécessité de se faire aider dans sa tâche dévastatrice engageait l’esprit du mal à s’entourer de deaves (dives) destinés à semer dans le monde le chagrin ou le péché. Les six plus puissants d’entre eux étaient opposés aux Amecha-Çpentas.

Les prescriptions liturgiques de l’Avesta sont admirables de sagesse. Le législateur s’est donné pour but de créer une société calme, riche et heureuse. L’agriculture est la base d’un système économique développé avec une admirable prévoyance ; les formules de la religion sont simples ; Zoroastre demande seulement à l’homme d’adresser des prières et des sacrifices à son dieu, d’être simple de cœur, sincère de paroles et loyal dans ses actions.

Aouramazda n’avait ni statue ni temple mystérieux, mais au faîte des montagnes s’élevaient des pyrées sur lesquels des prêtres entretenaient le feu sacré. Les Perses lui offraient en sacrifice le bœuf, le cheval, la chèvre et la brebis ; la chair de ces animaux était placée devant le brasier et non sur la flamme, qu’elle aurait pu souiller. La crainte de détruire la pureté de la terre, du feu et de l’eau empêchait également les sectateurs de la religion de Zoroastre de brûler, d’enterrer et de jeter dans les rivières les corps morts. Ils les déposaient à l’intérieur de grandes tours sans toiture, connues sous le nom de dakhmas (tours du silence), et les abandonnaient aux oiseaux de proie. Après la mort, l’âme restait trois ou quatre jours auprès de sa dépouille terrestre, puis elle se présentait devant un tribunal. Le génie Rachnou pesait ses bonnes et ses mauvaises actions, et la conduisait ensuite sur un pont jeté au-dessus de l’enfer. Si les mauvaises actions l’emportaient sur les bonnes, elle tombait au fond du gouffre et devenait la proie d’Ahriman ; dans le cas contraire, elle traversait le pont, arrivait devant Vohou-Mano, qui la présentait à Aouramazda.

Les ministres du culte, généralement connus sous le nom de mages, portaient en réalité le titre d’atravan. Mage chez les Mèdes, comme Lévi chez les Juifs, désignait peut-être la tribu au sein de laquelle se recrutaient les prêtres, qui héritaient leur charge sacerdotale de leurs ascendants directs. Cette tradition s’est perpétuée chez les Guèbres des Indes. Le mot « mage », que les auteurs anciens empruntèrent aux Perses, était sans doute une désignation qu’employaient en mauvaise part les adversaires religieux des prêtres mèdes.

Telles sont de nos jours les qualifications d’ultramontains et de huguenots appliquées aux ultracatholiques et aux calvinistes.

Quoi qu’il en soit à ce sujet, les mages avaient conquis la Médie et s’apprêtaient à envahir la Perse, quand ils furent arrêtés dans leur essor par l’insuccès de l’entreprise de Gaumata sur le trône de Cambyse.

Darius, forcé de sévir contre les ministres de la religion, paraît, pendant toute la durée de son règne, avoir tenu les prêtres en légitime suspicion. Le clergé ne conserva pas longtemps cette situation humiliante : sous Artaxerxès Ochus, le culte d’Anahitra et de Mithra s’introduisit en Perse ; plus tard les Arsacides, à la suite de la conquête d’Alexandre, abaissèrent plus encore que leurs prédécesseurs les dieux nationaux devant le polythéisme étranger.

Les Sassanides avaient restauré dans toute sa pureté le culte mazdéique et rendu aux mages toute leur autorité, quand les Arabes, devenus maîtres de la Perse, substituèrent l’islamisme à la vieille religion des Aryens.

8 octobre. – Depuis une semaine nous rendons des hommages journaliers à Aouramazda et nous vivons en commerce intime avec les Achéménides de pierre. Marcel a rempli de notes et de dessins un cahier de plus de deux cents pages ; mes clichés, pris avec soin et lavés avec une eau très pure, sont irréprochables. Il est temps de dire adieu aux débris des palais des grands rois et d’abandonner les champs où fut Persépolis.

Nos mafrechs sont bouclées, les chevaux sellés : en route pour Chiraz, la moderne capitale de la province du Fars !

La trouverai-je digne de la réputation que lui a faite Hafiz, le plus illustre de ses enfants ?

« Qu’est-ce donc, dit-il, que le Caire et Damas, et la terre et la mer ? Ce sont des villages. Chiraz seule est une ville. »

CHAPITRE XXII

Départ de Kenarè. – Le Tang Allah Akbar. – Entrée du bazar. – Arrivée à la station du télégraphe anglais. – La vie des femmes européennes à Chiraz. – La capitale de Kérim khan. – Le protecteur des étrangers.

Chiraz, 9 octobre. – Les domestiques et les tcharvadars, toujours pressés d’abandonner le gîte, ont quitté Kenarè à la tombée de la nuit.

« Nous prenons les devants, m’ont-ils dit en sortant du village, suivez les poteaux télégraphiques, vous êtes certains de ne pas vous perdre.

— Kheilè khoub (très bien) », ai-je répondu.

Vers dix heures nous avons chargé fusils et pistolets et, enchantés d’avoir échappé au voisinage souvent gênant des toufangtchis, nous nous sommes mis en route. Un quart d’heure après, nous étions égarés. Pas plus de route royale que de poteaux ; il a bien fallu se décider à revenir en arrière. Le paysan chez lequel nous avions logé a consenti à se déranger et à nous remettre dans la bonne voie.

« Maintenant, guidez-vous sur les frayés tracés par les caravanes et vous rejoindrez bientôt vos serviteurs, si telle est la volonté d’Allah. »

Nous n’avons pas perdu la piste tant que les chevaux ont foulé un sol caillouteux, mais bientôt ils ont atteint des roches plates sur lesquelles il était impossible de découvrir aucune empreinte. Après avoir erré à droite et à gauche, maîtres et bêtes se sont trouvés tellement désorientés qu’ils n’ont osé ni avancer ni reculer. Un seul espoir nous restait, celui de découvrir les poteaux du télégraphe anglais ; mais la nuit était noire et, à moins de se heurter contre eux, il eût été difficile de les apercevoir. Dans cette délicate occurrence nous avons mis pied à terre, afin de tenir conseil. « De la discussion naît la lumière », dit un proverbe consolant. L’un restera immobile, l’autre décrira des cercles concentriques de plus en plus grands jusqu’à ce qu’il ait trouvé un indice sauveur. Ce rôle actif est échu à Marcel, en sa qualité de myope.

Depuis une grosse demi-heure mon mari battait la plaine, me hélant sans cesse pour s’assurer que nous étions en communication, et, tout penaud de sa déconvenue, revenait m’engager à m’étendre sur les pierres en attendant le jour, quand il pousse tout à coup un formidable eurêka ! Le vent, qui venait de s’élever avec une certaine violence, avait fait résonner au-dessus de sa tête les fils du télégraphe sous lesquels il était probablement passé plusieurs fois sans les distinguer. Retrouver un poteau n’était plus dès lors une grande affaire. Guidés par les sons éoliens de la harpe d’Albion, nous avons marché toute la nuit de crêtes en ravins, franchissant des amoncellements de rochers que nous n’aurions jamais osé affronter en plein jour, et nous avons enfin reconquis la piste. À l’aube j’ai aperçu dans le lointain la caravane et les toufangtchis.

Je m’apprêtais, en rejoignant nos serviteurs, à les rassurer sur notre sort, mais ils paraissaient s’inquiéter si peu de notre incroyable retard, que je les ai gratifiés au contraire d’une semonce épouvantable pour avoir marché toute la nuit sans songer autrement à leurs bons maîtres.

« Excellence, vous avez bien tort de nous réprimander durement ; le soin de vos précieuses existences est l’unique souci de vos esclaves. Depuis l’aurore nous interrogeons tous les passants et nous enquérons de l’état sanitaire du pays. Les nouvelles sont mauvaises : la fièvre cet automne a été si meurtrière à Zargoun, que tous les enfants en bas âge sont morts et que les grandes personnes, après avoir été décimées, se sont décidées à abandonner le village et à aller camper dans la montagne.

— Faudra-t-il donc parcourir d’une traite les douze farsakhs qui séparent Persépolis de Chiraz ?

— Certainement, Machallah ! (par Dieu !) Il y a trois mois encore, quand les muletiers sont venus de Chiraz à Ispahan, quelques habitants du village s’obstinaient à rester auprès de leurs récoltes ; mais aujourd’hui il n’y aurait à l’étape ni paille pour les chevaux, ni provision à notre usage. »

La nécessité où il se trouve de faire doubler l’étape à ses chers khaters (mulets) contrarie vivement notre tcharvadar Mirim (Partons-Nous), ainsi baptisé depuis notre séjour à Persépolis. Comme ces amours d’enfants que leur mère amène faire des visites et qui ne manquent jamais de s’écrier au bout de cinq minutes : « Maman, allons-nous-en », de même notre estimable muletier ne pouvait demeurer en paix dans une ruine sans venir tous les quarts d’heure nous engager à prendre le chemin de Chiraz. Le nom de Mirim lui en est resté. Quant à nos montures, elles ont les jambes trop bien placées pour ne pas être reconnaissantes aux admirateurs des Achéménides d’une longue semaine de repos ; aussi bien ont-elles continué bravement leur marche au delà de Zargoun.

L’extrême monotonie du pays, les chauds rayons du soleil de midi, la marche lente des chevaux, m’avaient presque endormie sur le dos de mon bucéphale, quand tout à coup, à travers une étroite échancrure de la montagne, j’ai aperçu, encadrée dans les rochers rougeâtres, une large plaine au milieu de laquelle se détache une ville de forme oblongue, entourée de fortifications et dominée par des coupoles bulbeuses revêtues de faïence colorée. Autour des murs d’enceinte s’étendent des jardins plantés de cyprès aussi noirs et aussi beaux que ceux des cimetières d’Eyoub ou de Scutari. Çà et là, tranchant sur les lignes sévères de ces arbres, s’élancent gracieusement quelques bouquets de palmiers. Les Persans, fort sensibles aux beautés de la nature, citent le panorama de Chiraz comme un des plus beaux points de vue de leur pays. Ils désignent même le défilé à travers lequel on aperçoit la ville pour la première fois sous le nom caractéristique de Tang Allah Akbar (Défilé de Dieu est grand !), en raison de l’exclamation admirative arrachée à tout étranger qui débouche brusquement en vue de la moderne capitale du Fars, après une longue marche au milieu de vallonnements arides.

Panorama de Chiraz. – Dessin de Taylor, d’après une pho-tographie.

Cette passe étroite, la seule par laquelle on puisse gagner la plaine, est fermée à environ un kilomètre de la ville par un corps de garde fortifié. Dans le balakhanè élevé au-dessus de la porte on conserve précieusement une belle copie du Koran, écrite tout entière de la main de sultan Ibrahim, fils de chah Rokhch. Le pieux derviche préposé à la garde de ce trésor calligraphique met la plus insigne mauvaise grâce à comprendre que nous avons hâte d’arriver au gîte, et qu’une étape de soixante-douze kilomètres, parcourue sous un soleil de plomb, ne prédispose ni à la curiosité ni à l’admiration. Laissant à droite un bas-relief taillé sur les parois du rocher à l’imitation des sculptures sassanides et représentant Fattaly chah entouré de plusieurs de ses fils, nous descendons dans la vallée et atteignons enfin la Cœlé-Persi ou Perse Creuse des auteurs grecs, désignée à juste titre par les Iraniens sous le nom de « Terre-Chaude », bien que l’altitude de Chiraz atteigne encore quinze cent cinquante mètres.

Entrée du bazar de Chiraz. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Une allée large et régulière, digne de donner accès dans une capitale, traverse de beaux jardins et aboutit à des prétendues fortifications, composées de fossés remplis d’immondices, de tours en ruine et de courtines démantelées. Au delà de la poterne s’ouvre un bazar ombragé par un plafond de verdure. Le quartier commerçant est presque mort. Bon nombre de gens étendus le long des murs et enveloppés de manteaux fourrés grelottent malgré l’ardeur du soleil ; en pénétrant plus avant dans la ville, je constate que deux boutiques sur trois sont fermées ; parfois je distingue, à travers les volets entre-bâillés, les négociants allongés au milieu de leurs marchandises. La caravane se traîne péniblement au milieu de ruelles infectes et atteint une grande place, dont l’une des faces est occupée par les bureaux du télégraphe. Plusieurs serviteurs assis sous la porte se lèvent et nous prient, de la part du directeur de la station, d’arriver jusqu’à la campagne, située à trois kilomètres de la ville et où nous serons moins exposés à prendre la fièvre qu’à Chiraz. Il est dur, après avoir passé treize heures à cheval, de se remettre en route, mais il est pire encore d’être en proie aux frissons et au délire.

Nous franchissons de nouveau l’enceinte, cheminons dans la plaine poussiéreuse et, par une large avenue, parvenons à un jardin au centre duquel s’élève une maison bâtie moitié à la persane, moitié à l’européenne. Elle est entourée de parterres de fleurs occidentales ; sur la droite s’étendent des carrés de choux, d’artichauts, d’aubergines, qu’ombragent des poiriers et des pommiers d’assez belle venue.

Me voici revenue en pays civilisé !

M. Blackmore, sous-directeur de la station, nous reçoit, met à notre disposition deux pièces meublées de tables et de sièges, et nous demande ensuite la permission d’aller se recoucher, car il est en plein accès de malaria et peut à grand’peine se tenir debout.

« Il y a un autre Farangui à Chiraz, me dit le ferach qui nous a introduits : le docteur Odling, médecin spécial des employés de la ligne télégraphique anglaise. Il viendra certainement vous voir cet après-midi, s’il n’a pas la fièvre comme ces jours derniers. »

En quel pays sommes-nous, grands dieux ! Depuis mon arrivée je n’entends parler que de fièvre et de fiévreux.

10 octobre. – J’étais tout occupée à déballer les appareils de photographie et à m’assurer qu’ils étaient arrivés à bon port, quand des cris aigus se font entendre ; un instant après, le cuisinier, dépouillé de son kolah, les habits déchirés, se précipite en courant vers la maison.

« Justice ! justice ! Khanoum ; le tcharvadar – que son père brûle aux enfers ! – a osé porter la main sur l’esclave de Votre Excellence. Ce chien sans religion m’a volé mon bakchich : il avait pourtant juré de me remettre une étrenne quand il toucherait le prix du louage de vos montures. Châtiez-le ; en me trompant, il vous insulte ! »

Il s’agit d’une éternelle question de madakhel (bénéfice). Après avoir pris livraison de tous les gros bagages que nous avions confiés au tcharvadar bachy quand nous nous sommes séparés de sa caravane à Maderè Soleïman, nous avons réglé le compte de ce brave homme. Mais à peine nous avait-il quittés, que Yousef, le cuisinier, est venu lui réclamer, à titre de commission, une partie de l’argent qu’il venait de prendre. Le muletier a déclaré qu’il avait été suffisamment rançonné à Ispahan et qu’il était décidé à ne pas donner un chaï (sou) de plus.

Grande fureur de notre féal serviteur ! Il a traité le tcharvadar de voleur, de chien, de vermine, de fripon, etc. À ces insultes le muletier a répondu par une volée de coups de poing et a administré à son interlocuteur une maîtresse leçon de politesse. C’est à la suite de cet incident que notre cuisinier, se sentant incapable de répondre à de pareils arguments, a mieux aimé prendre la fuite et se jeter en suppliant à nos genoux.

Je trouve plaisant de connaître le taux du madakhel, et je me mets en quête du tcharvardar bachy. En vain je le cherche à la cuisine, à l’écurie, quand, par hasard, je l’aperçois derrière un massif, fort occupé à gratifier son nez d’une grêle de coups de poing. Inquiet des suites de sa colère, il redoute d’être puni et n’a rien trouvé de mieux que de provoquer une hémorragie nasale et de se présenter à nous comme une victime ensanglantée de la brutalité de Yousef.

« Khanoum, s’écrie-t-il triomphalement, voyez dans quel pitoyable état m’a mis votre méchant serviteur ! Je lui avais déjà donné six tomans à Ispahan : aujourd’hui il exige encore de moi pareille somme. Que deviendrai-je si je dois laisser entre ses mains tout mon bénéfice ? »

Je ne puis maîtriser un franc éclat de rire. Le tcharvadar bachy, interdit de l’accueil fait à sa miraculeuse invention, reste bouche béante, tout prêt à frapper de nouveau sur son pauvre nez qui tarit : je mets fin à des tentatives en somme fort désagréables pour cet innocent appendice, en laissant entendre au muletier que je ne nourris aucune rancune contre lui, mais que je punirai, au contraire, le cuisinier infidèle ; puis je l’engage à aller se débarbouiller au plus vite. À mon retour j’adresse de violents reproches à Yousef et le menace de me plaindre de lui au gouverneur.

« Je me moque pas mal de vous et du gouverneur, me répond-il avec désinvolture : Chiraz est ville sainte ; je vais m’enfermer dans la masdjed : bien malin sera celui qui m’en fera sortir. »

Portée sur un pareil terrain, la discussion ne pouvait tourner à mon avantage ; je me hâte donc de régler avec une probité des plus regrettables le compte de ce maître fripon.

« Je te chasse, va loger à l’hôtellerie de tes rêves.

— Et mes vêtements déchirés, vous oubliez de me les payer, riposte le drôle.

— Adresse-toi au mouchteïd. S’il héberge des coquins de ta sorte, il doit aussi les habiller. »

11 octobre. – J’ai fait hier plus ample connaissance avec M. Blackmore et le docteur Odling. Tous deux sont veufs. La fièvre, les chaleurs, l’ennui et le découragement ont enlevé, après un séjour de quelques années, les deux jeunes femmes qui avaient généreusement consenti à venir vivre en Perse. En arrivant à Chiraz, l’une et l’autre avaient essayé de se promener à cheval et de lutter à force d’énergie contre le climat si débilitant du pays ; mais l’apparition de femmes non voilées dans la ville avait soulevé une telle réprobation, que leurs maris, accompagnés de nombreux serviteurs, n’avaient pas suffi à préserver ces pauvres exilées des plus grossières insultes : le gouverneur, auquel les deux Anglais s’étaient plaints, avait été lui-même dans l’impossibilité de maîtriser l’émotion de la foule. Mme Black-more et son amie se seraient peut-être décidées à adopter le costume des musulmanes afin de pouvoir paisiblement sortir de chez elles, mais dans ce cas il leur eût été défendu de paraître en public avec des Européens. De guerre lasse, elles se sont emprisonnées au fond de leur jardin, préférant la réclusion aux injures de la plèbe. Mme Blackmore a succombé l’été dernier ; Mme Odling a été emportée par la fièvre il y a trois semaines à peine : je laisse à penser au milieu de quelle tristesse nous arrivons.

Cette année les Européens n’ont pas été seuls à payer leur tribut : la fièvre a tout aussi durement éprouvé la population indigène. Comme à Zargoun, presque tous les enfants sont morts.

Il n’y a pas un Chirazi qui puisse se vanter d’avoir échappé aux accès palustres ; les uns sont atteints violemment, les autres ont une fièvre bénigne, mais tout le monde est frappé. Chacun d’ailleurs prend son mal en patience, et personne ne se prive de se gorger soir et matin de melons, de pastèques et de concombres.

La quinine approvisionnée chez les pharmaciens a été rapidement épuisée, et il n’y a plus moyen de s’en procurer aujourd’hui à n’importe quel prix.

Les habitants attribuent la violence de la malaria aux orages exceptionnellement fréquents du printemps. La pente insignifiante de la vallée ne permettant pas aux eaux pluviales de s’écouler, le soleil est devenu brûlant avant que la terre se soit asséchée ; aussi les premières chaleurs ont-elles engendré les miasmes pestilentiels qui ont empoisonné la population.

12 octobre. – J’ai consacré toute la matinée à recevoir des visites : d’abord celle d’un jeune médecin indigène, que le docteur Tholozan, son maître, nous a présenté à Téhéran il y a quelques mois ; il est bientôt suivi d’un homme aux yeux un peu hagards. Ce dernier personnage, nommé Mirza Salih khan, remplit à Chiraz les fonctions de protecteur des étrangers ; il a été longtemps secrétaire à la légation de Londres, mais, avec cette originalité si caractéristique du caractère persan, il s’est empressé d’y apprendre notre langue, tandis qu’il n’entend pas un traître mot d’anglais. Je le soupçonne d’avoir passé maintes fois le détroit pour venir perdre sur les boulevards de Paris le souvenir des rives brumeuses de la Tamise. N’a-t-il pas eu la patience, pendant son séjour en Europe, de faire venir un achpaz (cuisinier) de Chiraz et de le mettre pendant une année entière en apprentissage chez Bignon ? Si le protecteur des étrangers ne nous est pas d’un plus grand secours que celui d’Ispahan, l’émule de Carême nous offrira du moins quelque spécimen de son savoir-faire : Mirza Salih khan, en se retirant, nous a invités à aller déjeuner chez lui après-demain et s’est chargé d’annoncer notre visite à Çahabi divan, sous-gouverneur du Fars et tuteur du jeune fils de Zellè sultan.

Le protecteur parti, nous avons été faire un tour dans la ville. Ô Chiraz, patrie des poètes, pays des roses, des bosquets ombreux sous lesquels chante perpétuellement le rossignol, qu’es-tu devenu aujourd’hui ! En parcourant ton enceinte, je n’ai vu que rues sales et mal tenues, monuments chancelants et crevassés sous les secousses des tremblements de terre ! Elle ne remonte cependant pas à une époque lointaine, cette ville qui succéda à Istkakhar dans l’hégémonie du Fars. Fondée en 695, assurent les auteurs arabes, elle passa tour à tour au pouvoir des différentes dynasties persanes, et atteignit l’apogée de sa prospérité sous le règne de Kérim khan, le célèbre Vakil (régent) qui gouverna l’Iran au milieu du siècle dernier.

Kérim khan avait fait de Chiraz sa capitale afin de se rapprocher des tribus qui l’avaient élevé au trône. Il entoura de remparts sa résidence de prédilection, construisit de beaux édifices, planta en dehors de l’enceinte de magnifiques jardins de cyprès et d’orangers, bâtit, dans le quartier qui a conservé son nom, le palais, le bazar voûté le plus beau de toute la ville, et joignit à ces premières constructions une mosquée, un bain et une médressè.

Entrée de la mosquée du Vakil. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Kérim khan est célèbre à Chiraz comme chah Abbas à Ispahan ; en passant devant les grands édifices, je ne demande même plus le nom du fondateur, mes guides répondraient invariablement : « c’est le Vakil, toujours le Vakil ».

Bien qu’élevés sur le plan des mosquées d’Ispahan, les monuments religieux de Chiraz forment, au point de vue décoratif, une catégorie bien spéciale : les artistes chiraziens semblent avoir abandonné la palette de leurs prédécesseurs pour demander aux jardins de la ville un nouvel élément d’ornementation. De grands buissons de roses sont peints sur les revêtements de faïence blanche des murailles et donnent à l’ensemble des panneaux une coloration très claire, dans laquelle dominent les laques carminées.

Mosquée du Vakil. – Dessin de Barclay, d’après une photo-graphie.

Médressè du Vakil. – Dessin de Barclay, d’après une photo-graphie.

De toutes les œuvres du Vakil, la plus intéressante au point de vue de l’ornementation polychromée est l’école construite auprès de la mosquée. Les carreaux émaillés dont elle est revêtue formeraient, s’ils étaient détachés, de ravissants tableaux de fleurs, dignes de figurer auprès des œuvres les plus remarquables des peintres occidentaux. Malheureusement tous ces édifices se sont lézardés à la suite des tremblements de terre dont les mânes d’Hafiz et de Saadi n’ont pas réussi à les préserver.

Kérim khan ne s’appliqua pas seulement à embellir sa capitale, il songea encore, œuvre méritoire s’il en fut jamais, à faire le bonheur du peuple ; sa bonté n’est pas moins célèbre à Chiraz que sa magnificence.

Il encouragea le commerce et l’industrie, donna aux Arméniens une liberté dont ils étaient privés depuis le règne de chah Abbas, et mérita, assurent les Persans, le surnom de « Père du peuple ».

« Les rayons de ce soleil majestueux, s’écrie son historien Ali Reza, s’étendaient sur tout l’empire, mais l’influence de sa douce chaleur se faisait particulièrement sentir à Chiraz : les habitants de cette ville favorisée jouissaient du bonheur le plus tranquille près de jeunes filles à la face de lune ; les jours s’écoulaient dans une douce oisiveté ; le vin coulait à flots dans les festins et animait les fêtes ; l’amour remplissait tous les cœurs de ses plus douces jouissances. »

D’autres auteurs, moins hyperboliques qu’Ali Reza, racontent des traits touchants de la bonté de Kérim khan.

Il venait un jour de rendre la justice et se retirait très fatigué, quand un homme se présenta et demanda à être entendu sans délai.

« Qui es-tu ? demande Kérim khan.

— Un marchand auquel des voleurs viennent de dérober tout ce qu’il possédait.

— Et que faisais-tu pendant qu’on te volait ?

— Je dormais.

— Pourquoi t’étais-tu endormi ? reprend le prince avec colère.

— Parce que je croyais que vous veilliez sur moi.

— C’est juste, reprit Kérim khan, subitement calmé par cette réponse hardie ; que l’on conduise cet homme chez mon trésorier, on lui remboursera la valeur des objets qu’il a perdus : c’est à moi de retrouver le voleur. »

Depuis Kérim khan, les temps ont bien changé : les gouverneurs laissent les voleurs pratiquer leur industrie en toute tranquillité et se croient quittes envers Dieu et ses créatures en affectant une profonde horreur pour le vin. D’ailleurs, s’ils s’abreuvent publiquement de cherbets (sorbets) ou d’autres boissons débilitantes, ils prennent, paraît-il, une fière revanche en particulier et rendraient, entre quatre murs, des bouteilles aux Polonais.

« Quand vous irez demain déjeuner chez Mirza Salih khan, vous ferez bien de lui demander s’il a annoncé votre visite au gouverneur, nous a dit ce matin M. Blackmore.

— Pourquoi donc ? Ne nous a-t-il pas proposé avec beaucoup de bonne grâce de préparer cette entrevue ?

— Parce que d’habitude il est gris huit jours sur sept, s’il est possible. Après être venu vous voir dans un état à peu près normal, il a dû se dédommager des privations qu’il s’était imposées en votre honneur, et peut-être même serait-il dans l’impossibilité de vous recevoir demain, s’il n’avait eu la prudence de vous inviter à déjeuner de très bonne heure : dans la matinée il conserve parfois un reste de bon sens.

— Les Chiraziens fréquenteraient-ils les vignes du Seigneur ?

— Ils s’en défendent beaucoup devant les Européens, mais bien peu suivent à cet égard les préceptes du Koran.

— Votre vin de Chiraz a un goût et un parfum si agréables, qu’il porte en lui-même l’excuse de ses appréciateurs trop enthousiastes.

— C’est vrai ; son bouquet n’est pourtant point un mérite aux yeux de ses adorateurs. Les Iraniens aiment leur vin parce qu’il les amène rapidement à un état d’ivresse béate. Un Persan ne se grise jamais par hasard ou par entraînement, mais de propos délibéré et afin de se plonger dans ce qu’il appelle lui-même les « charmes des rêves couleur de rose ».

« En voulez-vous un exemple ? Il y a quelques mois, le superintendent est venu à Chiraz en tournée d’inspection ; le prédécesseur de Çahabi divan s’est empressé de lui rendre ses devoirs et, dans la conversation, lui a demandé des renseignements sur les boissons alcooliques fabriquées en Europe, en particulier sur la bière. Après le départ de l’Excellence, le superintendent a ordonné de porter au palais, la nuit s’entend, un panier de dix bouteilles de pale ale. Le lendemain, un agent du télégraphe rencontre au bazar le valet de chambre du hakem et essaye de lier conversation avec lui. L’autre répond d’abord froidement à ces avances, puis tout à coup : « Quelle est donc cette drogue que ton maître a envoyée hier soir au palais ? Le hakem en a bu cinq bouteilles de suite et il a été obligé de recourir à de l’arak (eau-de-vie de dattes) pour se griser. »

13 octobre. – On nous l’avait bien dit ! Dès notre arrivée dans le talar, où nous attendait Mirza Salih khan, nous nous sommes aperçus que notre hôte ne pouvait même pas se tenir debout. C’est en bredouillant qu’il nous a priés de nous asseoir sur un tapis de Bokhara étendu auprès d’une fenêtre.

« Une fièvre ardente me dévore, mais je suis néanmoins heureux de vous revoir, bien que vous arriviez fort en retard », nous dit-il poliment entre deux hoquets.

Cette formule de bienvenue, employée par tous les Persans quand ils reçoivent des invités, a eu le don de m’irriter tant que je n’en ai pas connu la véritable signification. J’ai même le remords d’avoir répondu assez vertement à un brave homme, fort désireux de m’être agréable, qui me reprochait avec une insistance des plus déplaisantes de l’avoir fait attendre pendant plus de deux heures. Une bonne âme me fit comprendre que mon hôte, en me reprochant mon inexactitude, avait voulu me donner la mesure de tout le plaisir qu’il aurait ressenti à me voir devancer de deux heures le moment du rendez-vous, et à jouir plus longtemps de « ma bienfaisante présence ».

« Avant de nous mettre à table, je veux vous présenter mon prédécesseur, reprend Mirza Salih khan en nous désignant un vieillard coiffé du turban bleu des seïds. La vue de ce vénérable hadji s’affaiblit beaucoup depuis quelque temps ; je lui ai annoncé hier qu’il était arrivé à Chiraz un des plus illustres médecins du Faranguistan, et il est venu vous consulter.

— Je ne suis pas médecin, répond Marcel ; vous avez ici un habile praticien, le docteur Odling : c’est à lui et non à moi que le seïd doit s’adresser.

— Un sentiment dont j’apprécie toute la délicatesse vous dicte cette réponse, mais je sais à quoi m’en tenir à votre égard ; je vous en prie, examinez mon ami, vous me ferez plaisir. Seulement, comme il est très tourmenté de son état, gardez-vous bien de trahir votre pensée : s’il croyait perdre la vue, il mourrait de chagrin. Vous me ferez connaître votre opinion en français. »

Marcel examine le vieux seïd ; il a la cataracte.

« Est-il un moyen de lui conserver la vue ? demande Mirza Salih khan.

— Peut-être, mais le moment de faire l’opération n’est pas encore venu. D’ici à quelque temps votre ami perdra l’usage de l’œil gauche ; envoyez-le alors chez M. Odling. Le docteur lui abaissera ou lui extirpera le cristallin opacifié. En tout cas, je suis de votre avis : il est inutile d’avertir le seïd du sort qui l’attend.

— Certainement, certainement », reprend en persan notre hôte, dont l’intelligence paraît s’obscurcir de minute en minute et qui n’est même plus en état de s’exprimer en français ; puis tout à coup : « Ami chéri, s’écrie-t-il joyeusement en frappant ses mains l’une contre l’autre et en accentuant ses paroles d’une pantomime des plus expressives, baricallah ! baricallah ! (bravo ! bravo !). Je vais te répéter textuellement les paroles du Farangui : « Dans un an tu perdras entièrement la vue,… la vue ;… alors viendra un autre Farangui,… il prendra un grand couteau, détachera ton œil, l’extirpera de ta tête, le posera sur cette table et fera passer sur lui… la force du télégraphe ; puis il le fourrera de nouveau dans son orbite et… à partir de ce moment tu y verras plus clair que jamais, et cela jusqu’à la fin de…, de tes jours. Du reste, n’aie pas peur : cette opération n’est pas douloureuse. »

Le vieux seïd entrevoit bien que son « ami chéri » n’a pas conscience de ses paroles, mais il devient néanmoins vert comme un concombre. Marcel essaye de le rassurer et de lui faire entendre que les discours de Mirza Salih khan sont les enfants d’un cerveau en délire ; celui-ci se récrie avec colère et proteste de sa véracité en entremêlant ses antiennes de hoquets et de baricallah ! de plus en plus bruyants.

On apporte enfin le déjeuner. Le protecteur se met d’abord à table, mais à peine a-t-il commencé à manger que, ne pouvant plus tenir sur son séant, il se laisse glisser sur le tapis, tempête une dernière fois contre la fièvre et s’endort au milieu de cauchemars auxquels notre présence ne doit pas être étrangère. Ses ronflements sonores n’empêchent pas Marcel de faire consciencieusement honneur à un déjeuner exquis, préparé par les soins de l’élève de Bignon, et de retrouver avec un plaisir fort avouable la cuisine française la plus délicate. Quant à moi, écœurée par cette scène d’ivresse, je n’ai pu me dominer au point de prendre part au festin ; j’en suis maintenant fort marrie, car, après avoir passé plus de huit mois au régime du pilau, le déjeuner de ce matin devait avoir bien des charmes.

Qu’est devenue notre demande d’audience ? Au dire des serviteurs de Mirza Salih khan, ils ne pourront interroger leur maître avant deux jours. Je crois qu’il est prudent d’envoyer un autre émissaire chez Çahabi divan si nous ne voulons pas rester à Chiraz jusqu’à la fin de notre vie.

Un de nos chevaux. – Dessin de A. Marie, d’après une pho-tographie.

CHAPITRE XXIII

Un palais achéménide près de Chiraz. – Bas-reliefs sassanides. – Antiquité de la ville prouvée par ses divers monuments. – Une nourrice musulmane. – Les tombeaux d’Hafiz et de Saadi. – Les médecins indigènes.

14 octobre. – Dieu merci, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Accompagnés du docteur Odling et de M. Blackmore, en ce moment débarrassés de la fièvre, nous nous sommes mis en selle dès la pointe du jour et avons suivi un chemin tracé dans l’axe de la plaine.

À droite et à gauche se présentent des terres noires que des paysans travaillaient avec des socs de bois traînés par des attelages incohérents d’ânes, de mulets et de chameaux ; puis nous nous sommes élevés sur les flancs de la montagne qui ferme au nord la vallée.

Après avoir traversé un vaste emplacement couvert de débris de briques cuites et de poteries, et longé un rocher percé d’une quantité de petits hypogées, nous gagnons les ruines d’un palais semblable à celui de Darius à Persépolis.

L’édifice, placé sur un monticule, se compose d’une salle hypostyle éclairée par des portes ouvertes au centre de chaque façade. Les baies sont encadrées de linteaux à nombreux listels et surmontées du couronnement égyptien ; les exploits cynégétiques d’un souverain sont retracés en bas-relief sur les chambranles des ouvertures. La construction est malheureusement dans un état de ruine qui défie toute détérioration nouvelle. Il y a peu d’années, un gouverneur de Chiraz, en faisant enlever une pierre destinée à la porte de son jardin, trouva des dariques dans les fondations. Alléché par cette première découverte, il fit pratiquer des fouilles au-dessous de toutes les portes. Aux premières pluies d’hiver, les terres humides s’éboulèrent et entraînèrent avec elles les constructions qu’elles supportaient.

Bas-relief sassanide. – Dessin de P. Sellier, d’après une pho-tographie.

Au bas de la terrasse naturelle sur laquelle s’élevait le palais, coule une rivière dont les eaux cristallines, cachées sous des roseaux et des ginériums, sont habitées par des crabes bleu turquoise. Sur la rive gauche se dresse un rocher presque vertical ; trois bas-reliefs d’une exécution bien inférieure à celle des tableaux de Nakhchè Roustem sont sculptés sur les parois. Ces œuvres, exécutées par de mauvais artistes de province, n’ont aucune valeur : les têtes égalent presque la quatrième partie des corps ; les draperies sont dessinées sans art ni vérité, et avec une complication de lignes qui rend leur disposition presque incompréhensible. Quant aux parties nues, il est impossible, dans l’art actuel de la sculpture, d’apprécier leur mérite, tant elles ont été défigurées et martelées. On ne peut même reconnaître les personnages représentés. Le roi seul est facile à distinguer, grâce à sa coiffure et à sa longue chevelure bouclée.

L’ensemble de ces monuments, les débris de fortifications bâties sur la montagne, la rencontre, au sommet d’un pic dominant à la fois le Tang Allah Akbar et la vallée de Chiraz, de deux puits à section rectangulaire, d’une profondeur de deux cent douze mètres, m’amènent à penser qu’il serait imprudent de prendre au pied de la lettre les récits des auteurs arabes faisant remonter à l’époque de la ruine d’Istakhar la fondation de Chiraz.

Le site choisi par les Sassanides pour y faire graver leur image est d’ailleurs charmant et mérite bien les vers enthousiastes qu’Hafiz lui a consacrés. En montant sur les rochers on voit se développer tout entières les belles chaînes de montagnes qui emprisonnent la vallée, tandis qu’en suivant des yeux le cours sinueux du Rokn-Abad, le regard se porte au loin sur un lac de sel formé par les eaux descendues des montagnes.

« Déjeunons à l’ombre des arbres et des ginériums », a dit le docteur Odling.

Les domestiques étendent sur le sol une nappe bien blanche, posent devant chacun de nous des assiettes, des verres de cristal, des pièces d’argenterie ciselées par les joailliers du pays. Ce luxe de très bon goût me paraît si surprenant que je me prends à regarder les sassanides de pierre, prête à les voir partager mon enthousiasme. Hélas ! « ne s’étonner de rien » est depuis longtemps leur maxime favorite.

Vers le soir, nous reprenons le chemin de Chiraz ; mais, au lieu de rentrer directement à la station du télégraphe, je demande à aller voir les petits enfants du docteur. La nounou, très prévoyante, a fait une grande toilette aux deux bébés et s’est parée elle-même de ses plus beaux atours. C’est une musulmane que le docteur a prise à la mort de Mme Odling. Il a fallu le croissant et la bannière pour arracher aux grands dignitaires du clergé local la permission de la garder chez lui. Les immenses services que le docteur rend à la population, la crainte de le voir quitter la ville, ont seuls déterminé l’imam Djouma et le mouchteïd à autoriser le séjour d’une femme chez un infidèle.

Nourrice musulmane. – Dessin de A. Marie, d’après une photographie.

Les difficultés les plus graves n’étaient pas encore surmontées : il était nécessaire de vaincre la répulsion instinctive de la nourrice elle-même, qui eût mieux aimé donner le sein à un singe ou à un petit chat qu’à un enfant chrétien. Il a donc été convenu qu’elle recevrait cent krans de gages mensuels, – une fortune dans le Fars, – qu’elle aurait droit à une robe de soie par saison, et disposerait d’une servante chargée d’entretenir et d’allumer son kalyan, l’usage de la pipe et du tabac étant, prétendait-elle, merveilleusement propre à exciter la sécrétion du lait.

14 octobre. – La trêve accordée par la fièvre à M. Blackmore nous a permis de faire ce matin une nouvelle excursion hors de la ville et de visiter les tombeaux d’Hafiz et de Saadi, les deux célèbres poètes dont Chiraz s’honore d’avoir été le berceau.

Le premier de ces deux édifices, désigné sous le nom d’Hafizieh, est situé à l’entrée d’une vallée fertile arrosée par un large canal qui déverse ses eaux dans la plaine de Chiraz. Un sarcophage d’agate, orné de belles inscriptions empruntées aux œuvres du défunt, est devenu le centre d’un cimetière où se font enterrer des admirateurs du poète désireux de reposer auprès de lui.

Tombeau du poète Saadi à Chiraz. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

Hafiz naquit à Chiraz au quatorzième siècle. Ses débuts dans la vie furent des plus humbles. Avant de sacrifier aux muses il pétrissait du pain. Le succès de ses œuvres s’affirma rapidement et le jeune mitron ne tarda pas à devenir le compagnon favori des plus grands princes de son temps.

Les œuvres d’Hafiz forment un recueil de cinq cent soixante-neuf ghazels (sortes de sonnets), encore très populaires, bien que chargés de comparaisons et d’hyperboles. Elles sont parfois si énigmatiques qu’elles partagent avec le Koran le droit d’être admirées sans être comprises et de servir d’oracle : on les ouvre au hasard afin d’y chercher un bon conseil, quelquefois même la réponse à une pensée ou à un vœu. Ces pratiques superstitieuses, connues dans la langue persane sous le nom de téfanik, peuvent être comparées aux sortes Virgilianæ de l’Europe du moyen âge.

Hafiz, tout le premier, a bénéficié du singulier privilège attaché à ses œuvres. Les docteurs et les mollahs de Chiraz menèrent grand bruit avant de laisser rendre les derniers devoirs à un écrivain qu’ils accusaient d’athéisme. Ses amis obtinrent qu’on ne le condamnerait pas sans chercher un augure dans ses odes ; on tomba successivement sur deux passages où le poète, tout en avouant ses erreurs, se réjouissait à l’idée d’obtenir une place en paradis. Le sort en avait décidé et les plus intraitables dévots durent se soumettre à ses arrêts.

Les ghazels, qui valurent à leur auteur le surnom d’Anacréon de la Perse, se chantent tantôt comme des couplets propres à exciter au plaisir, et parfois, au contraire, se récitent comme des hymnes destinés à rappeler aux hommes graves et sérieux les délices de l’amour divin. Ces deux interprétations ne sont pas contradictoires, car chez plusieurs classes de suffites, les sensations naturelles de l’homme sur la terre, et l’attrait immortel qui porte l’âme vers son créateur, sont inséparables. Pourquoi s’étonner si un poète imbu de cette étrange philosophie associait de la façon la plus bizarre des genres bien différents ?

La confusion qui règne dans les poésies d’Hafiz, l’extrême licence de quelques-uns de ses écrits, n’empêchent pas les Persans de placer ses œuvres en tête des plus belles productions littéraires de leur pays. Les lettrés savent ses odes par cœur, les gens du peuple aiment à déclamer ses ghazels les plus connus ; il n’est pas jusqu’au plus pauvre hère qui n’ait au fond de son sac quelque anecdote plus ou moins spirituelle dont le célèbre poète est toujours le héros :

« Hafiz habitait Chiraz quand la ville tomba au pouvoir de l’émir Timour (Tamerlan), me dit un vieux derviche chargé de nous escorter jusqu’au jardin ; le conquérant tartare envoya sur-le-champ quérir le poète et lui tint à peu près ce discours :

« J’ai subjugué la plus grande partie de la terre, j’ai dépeuplé un grand nombre de villes et de provinces pour augmenter la richesse de Samarkande et de Bokhara, les deux roses fleuries, les deux yeux de mon empire, et cependant, toi, misérable poète, tu prétends donner Samarkande et Bokhara en échange du signe noir qui relève les traits d’un beau visage ! »

« — Hélas ! prince, je dois à cette prodigalité la misère dans laquelle vous me voyez plongé. »

« Timour, ravi de cette réponse, s’attacha le poète chirazien et le combla de ses faveurs. »

En quittant le tombeau d’Hafiz, nous remontons une route embaumée tracée au milieu de jardins dont les murs de clôture sont tapissés de roses sauvages, et nous trouvons, à l’extrémité du chemin, le monument funèbre de Saadi, l’auteur du Bostan (le Verger) et du Gulistan (la Roseraie). La tombe du poète est placée dans une chapelle précédée d’une cour carrée ; elle est couverte d’une pierre tumulaire en calcaire tendre et ornée d’inscriptions. L’édifice a été construit ou du moins restauré à l’époque de Kérim khan.

Cheikh Moslih oud-din Saadi, ou tout simplement le Cheikh, ainsi que l’appellent les Persans, naquit à Chiraz en 1194 de notre ère. Il parcourut presque toute l’Asie, prit part aux expéditions dirigées en Syrie contre les croisés, fut quelque temps prisonnier des chrétiens et composa après avoir regagné sa patrie les poésies auxquelles il doit sa célébrité. Ses œuvres écrites en prose et en vers, plus faciles à comprendre que celles d’Hafiz, sont entre les mains de tous ; les enfants apprennent à lire dans le Gulistan aussi bien que dans le Koran.

Les contes de Saadi, dont on ne saurait trop louer le style net et concis, se terminent par des réflexions morales appropriées au sujet ; ses ghazels et ses kacidas, tenus pour les plus parfaits modèles du beau langage, ne sont pas, plus que les contes, chargés de ces hyperboles et de ces figures outrées d’un usage si fréquent dans la poésie orientale. On ne peut cependant, malgré le mérite littéraire du Gulistan et du Bostan, entendre, sans en être choqué, certains vers auxquels les Persans, à l’exemple des anciens, n’attachent aucune importance. Privés d’offrir des bouquets à Chloris, ils se dédommagent en tressant des couronnes à Alexis.

Mais l’éternel honneur des deux poètes chiraziens sera d’avoir fixé la syntaxe du persan moderne.

La langue parlée à Téhéran et dans toutes les provinces du nord et du sud dérive du pehlvi, forme altérée du perse, et serait même, en cette qualité, un des types les mieux caractérisés du groupe indo-germanique, si la religion musulmane, en imposant le Koran aux vaincus, n’avait introduit dans l’iranien un très grand nombre de racines sémitiques qui ont défiguré le vieux langage. Malgré cette transformation, on est frappé, dès que l’on commence à comprendre les sujets du chah, des nombreuses analogies que leur idiome présente avec le grec, le latin, l’allemand et l’anglais.

La phrase affecte l’allure latine, le verbe est le plus souvent rejeté à la fin ; la syntaxe rappelle en simplicité celle de la grammaire anglaise ; les verbes irréguliers sont peu nombreux ; les mots s’agglutinent entre eux comme en allemand. De la facilité avec laquelle se forment les mots composés sont nés un très grand nombre d’auxiliaires, qui, en s’ajoutant à un substantif, constituent des verbes nouveaux. Un de ceux qui sont le plus fréquemment employés est le verbe kerden (faire). L’usage en est si commun qu’il se transforme même, suivant la qualité de la personne à laquelle on s’adresse, en nemouden (paraître), fermouden (ordonner). Ce n’est même pas une des moindres difficultés de la langue que de savoir si votre interlocuteur a droit au kerden, au nemouden ou même au fermouden, le Persan, très pointilleux sur les questions d’étiquette, attachant la plus grande importance à ces détails, et jugeant le plus souvent à la manière dont on le traite de la considération qu’il doit témoigner à un étranger.

Ainsi, pour inviter à regarder, on dit à son domestique « regard faites », – à son égal « regard paraissez », – au roi ou aux membres de sa famille « regard ordonnez ». Quant à moi, en ma qualité officiellement reconnue de doouletman (gentilhomme) et d’akkaz bachy dooulet farança, je m’attribue le droit de traiter de pair toutes les excellences persanes, et je serais à contre-cœur forcée de châtier à coups de cravache le malotru qui, en me parlant, emploierait le verbe kerden.

D’ailleurs, afin de ne pas m’embrouiller dans cet écheveau grammatical, j’ai adopté un formulaire diplomatique des plus simples : dès que j’arrive devant un gouverneur ou un personnage important, je commence par lui déclarer que j’ignore les finesses et les élégances de la langue, ayant eu en fait de professeurs les tcharvadars racolés tout le long de la route. Grâce à cette précaution préliminaire, je me contente d’employer l’auxiliaire kerden, et je donne du chuma (vous), au lieu du nemoudan, du fermoudan et du tachrif (votre honneur) que m’octroient généreusement les parents les plus rapprochés de Sa Majesté.

Outre le verbe kerden, il est deux autres mots caractéristiques du persan qu’on peut jeter à tort et à travers dans la conversation sans courir grand’chance de se tromper. L’un est mal, qui dans l’acception la plus générale exprime les relations de possession et d’appartenance ; mal s’emploie aussi bien en se plaignant du frisson, malè tab (résultat de la fièvre), qu’en parlant d’un vieux monument désigné sous le nom de malè gadim (bien de l’antiquité) ; l’autre ta, dont le sens est assez difficile à rendre en français et que l’on ajoute toutes les fois qu’il s’agit d’objets multiples ; ainsi do ta yabous se dit pour deux chevaux, cé ta tcherag pour trois lampes, etc. En sachant agréablement varier l’emploi de ces deux substantifs et du verbe kerden, on est toujours certain de ne pas rester à court dans une conversation. Beaumarchais prétendait qu’avec goddam on ne manquait de rien en Angleterre ; le vocabulaire persan est plus compliqué que le dictionnaire anglais, puisqu’à moins de savoir trois mots on ne peut se sortir d’affaire.

Il est bien encore un quatrième vocable fort nécessaire à connaître, mais il n’est pas utile de le mentionner, car il résonne si souvent aux oreilles et ponctue les phrases d’un accent si vigoureux, qu’il suffit de passer une heure avec un Persan pour retenir à tout jamais le mot poul (argent).

16 octobre. – La fièvre a réapparu chez nous : notre hôte, le jardinier, deux palefreniers sont sur le flanc depuis hier au soir. Marcel vient d’être, à son tour, saisi d’un frisson violent et grelotte, étendu sur un sac de paille. Le manque de lit européen est bien dur à supporter pendant un accès : les transpirations abondantes du deuxième stade rendent tout à fait gênants les vêtements que l’on est forcé de conserver ; j’en ai fait la dure expérience à Maderè Soleïman. Sur ma demande, le docteur Odling vient d’arriver ; il a trouvé Marcel assez légèrement atteint, M. Blackmore en très mauvais état, les serviteurs plus ou moins malades. J’ai également reçu la visite du jeune élève du docteur Tholozan. Ce brave Mohammed porte, malgré ses vingt-cinq ans, le vieux costume des médecins, car, en Perse comme en France au temps de Molière, le pelage plus que le talent inspire confiance au malade. Coiffé d’un volumineux turban de cachemire à fond blanc, vêtu d’une robe de laine grise recouverte d’un manteau de soie violette, notre ami, quand il se montre de dos, a un aspect des plus respectables. Il est accompagné de l’Esculape en chef du palais, son respectable père, auquel il doit succéder un jour, le sacerdoce médical étant héréditaire dans sa famille depuis plusieurs générations.

Tous deux viennent nous engager à passer chez eux la journée de demain. Cette visite sera d’autant plus intéressante que les mœurs médicales des Persans sont tout au moins bizarres.

Les praticiens iraniens ne connaissent pas l’anatomie, car il leur est défendu de faire une autopsie et de se souiller au contact du sang. Il est étonnant que, placés dans des conditions si mauvaises, ils puissent pratiquer avec succès quelques opérations, telles que celle de la taille. En général, ils se contentent d’ordonner aux malades des remèdes de bonne femme, dont ils se transmettent la recette de père en fils, et quelques préparations conseillées par Avicenne. Leur nullité scientifique les mettant dans une situation très fausse envers les médecins du télégraphe ou des légations, ils redoutent infiniment le concours des chers confrères européens et ne permettent aux clients d’appeler en consultation un Farangui que pour lui faire supporter la responsabilité de la mort.

Les malades eux-mêmes éprouvent une répugnance instinctive à se confier à un chrétien. Si, vaincus par la souffrance et dans l’espoir de guérir, ils veulent bien se prêter à un examen, la famille tout entière pousse les hauts cris, parle de profanation, d’impiété, et aime mieux généralement laisser mourir le patient que d’encourir la réprobation du clergé.

La mère du docteur Mohammed a été victime de cet incroyable fanatisme. Il y a un an à peu près, le docteur Odling fut appelé auprès de cette estimable dame : la tendresse que le hakim bachy avait pour elle, les prières de son fils, avaient décidé le premier praticien du pays à porter ce terrible coup à l’édifice médical indigène.

La malade refusa d’abord de se laisser examiner, et le docteur se retirait en déclarant qu’il lui était impossible de la soigner sans la voir, quand elle se décida enfin à se montrer au Farangui. Elle avait une hernie étranglée. La réduction fut tentée sans succès ; une opération chirurgicale était de la dernière urgence. Le mari, consulté, déclara qu’il n’oserait jamais prendre une pareille responsabilité et qu’il devait au préalable avertir sa famille, et surtout celle de sa femme. On envoya quérir les parents les plus rapprochés ; ils délibérèrent pendant trente-quatre heures avant de se mettre d’accord ; et, quand enfin M. Odling fut autorisé à agir, il était trop tard : la gangrène avait envahi le corps de la malheureuse femme, il ne restait plus qu’à recueillir son dernier soupir.

Si l’on n’exige pas des médecins persans une grande science, on rétribue bien maigrement leurs soins. Après une longue maladie terminée par un heureux dénouement, les gens de moyenne condition payent la visite à raison de cinquante centimes ; les intrigants, à force de marchander, obtiennent sur ce prix une réduction de cinquante pour cent ; les chefs religieux ne donnent rien et se contentent de promettre leur protection ou leur appui. Cependant la clientèle du haut clergé est toujours la plus recherchée, parce qu’elle entraîne des profits indirects.

Un exemple entre mille.

Le docteur Tholozan avait soigné pendant plusieurs mois et guéri d’une coxalgie la fille de l’imam djouma de Téhéran. Jamais il n’était venu à la pensée de ce respectable personnage qu’il devait une rémunération au chirurgien de Sa Majesté ; s’abaisser jusqu’à payer son médecin, c’eût été une mesquinerie indigne de son caractère. Mais un des mollahs de sa maison, d’un tempérament moins orgueilleux, arrive un jour en grande pompe, entouré de nombreux témoins et apporte cinquante tomans au docteur, dans l’unique espoir de se faire bien venir de son chef hiérarchique.

À quelque temps de là, un ami du grand prêtre se casse le bras. M. Tholozan le lui remet et reçoit des honoraires honorables.

« Combien vous a donné Mirza Akhmed ? demande l’imam djouma.

— Vingt-cinq tomans.

— C’est un pleutre ! s’écrie le religieux : je lui conseillerai de tripler cette somme. »

Ce qui fut dit fut fait.

17 octobre. – Comme le prophétisait la faculté cosmopolite de Chiraz, Marcel s’est trouvé bien ce matin et m’a priée de l’accompagner chez le hakim bachy. Après nous avoir fait les honneurs d’un lunch soigneusement préparé, le vénérable docteur demanda les kalyans, tout en ordonnant aux serviteurs de s’éloigner ; puis il prit la parole et prétexta de l’état fiévreux de Çahabi divan pour l’excuser du retard qu’il avait mis à nous recevoir. « Je suis fort inquiet, a-t-il ajouté ; mon illustre malade est vieux, usé, digère mal la quinine, et je crains bien, si les accès ne le quittent pas, que nous n’ayons bientôt un autre gouverneur. Je regretterais vivement de voir mourir Çahabi divan, car il est pour moi un véritable ami.

— Pourquoi n’essayeriez-vous pas de lui donner de l’arsenic ? » dit Marcel en français.

À ces mots, le docteur en herbe pâlit. Le père, inquiet de l’émotion de son fils, l’interroge.

« L’Excellence propose de soigner le gouverneur avec du margèmouch (litt. : « mort aux rats »).

— C’est impossible : ce remède n’est pas noble », reprend sentencieusement le hakim bachy ; puis, après un quart d’heure de silence, qu’interrompent seuls les glouglous des kalyans, il s’informe cependant de la dose d’arsenic qu’on peut administrer sans danger, et me propose enfin de me conduire dans son andéroun.

Femmes du père, femmes du fils, jeunes filles, enfants de différents ménages, paraissent vivre en bonne intelligence ; je suis évidemment au sein d’une famille patriarcale.

Les khanoums m’engagent de nouveau à prendre du thé, du café ; puis c’est à qui tâtera mes gros souliers de cuir, défera les lacets afin d’examiner les crochets de cuivre, essayera mon casque de feutre sans témoigner de dégoût (ô les braves femmes !), fouillera mes poches, s’extasiera sur les objets qu’elles contiennent, et me priera de lui en expliquer l’usage. Le mouchoir, surtout, que ces dames ont pris tout d’abord pour un tapis de prière, a eu l’honneur de les intriguer sérieusement. J’ai dû opérer à plusieurs reprises afin de leur apprendre qu’il est aisé de se moucher sans se servir exclusivement de ses doigts, ce que toute Persane avait cru jusqu’ici impossible.

Femmes de Chiraz. – Dessin de A. Marie, d’après une pho-tographie.

Le costume de mes élèves ne diffère guère de celui des musulmanes d’Ispahan, cependant les jupes sont plus longues que dans l’Irak et descendent jusqu’au mollet. Le type chirazien est élégant ; mais pourquoi faut-il que les femmes les plus laides et les plus décrépites soient aussi les plus désireuses de faire reproduire leurs traits ? J’ai trouvé d’ailleurs un moyen poli de satisfaire les vieilles admiratrices de mes talents de photographe. J’introduis un châssis vide, je fais poser mon modèle pendant trois minutes dans une attitude mal équilibrée, et finalement je déclare que l’épreuve est manquée, faute d’une immobilité suffisante. J’ai utilisé trois fois aujourd’hui cette formule simple et peu coûteuse, et bien m’en a pris, car j’ai pu, grâce à mon stratagème, photographier la fille et la bru de mon hôte et conserver une glace avec laquelle il m’a été possible de répondre au désir du gouverneur, fils aîné de Zellè sultan.

En rentrant à la station, j’ai trouvé le jardin envahi par une suite nombreuse ; elle escortait le petit prince, exilé de Chiraz sur l’ordre de son père et confiné dans la montagne, où l’on a moins à redouter les fièvres qu’en plaine. Sous prétexte de faire une promenade à cheval, cet enfant a quitté son campement et a demandé à venir se reposer à la station du télégraphe. La vérité est qu’il voulait mettre à contribution l’akkaz bachy dooulet farança, dont la réputation s’étend beaucoup plus qu’il ne serait nécessaire.

Le jeune prince a un air digne et posé qu’on retrouverait difficilement en France, chez un gamin de son âge. S’il joue et s’il rit, ce doit être en cachette, car il reçoit les témoignages de respect de sa suite et des agents du télégraphe avec un sérieux des mieux étudiés. Se montrer en toute occasion grave et solennel est la recommandation favorite des précepteurs iraniens. L’équitation, le maniement des armes, l’endurcissement du corps et de l’âme complètent l’éducation d’un grand seigneur persan.

Djellal-Dooulet paraît avoir bien profité des excellentes leçons qui lui ont été données : il manie son poney comme un centaure, abat au vol les oiseaux rapides et paraît inaccessible à la frayeur.

Djellal-Dooulet, gouverneur de Chiraz, fils du prince Zellè sultan. – Dessin de A. Marie, d’après une photographie.

Par surcroît le jeune prince a reçu une éducation libérale. Il commence à entendre le français, connaît les classiques de son pays et promet de devenir un parfait gentilhomme, si on ne le gratifie pas, d’ici à deux ou trois ans, d’un lot de femmes légitimes et illégitimes.

Que Zellè sultan monte un jour sur le trône, et Djellal-Dooulet deviendra héritier présomptif.

Les Anglais, qu’il n’aime point, et dont il s’est obstinément refusé à apprendre la langue, ne s’en réjouiront peut-être pas.

CHAPITRE XXIV

La masdjed djouma de Chiraz. – Sa fondation. – La Khoda Khanè. – Antiquité de la ville de Chiraz. – Cuve à ablutions. – Masdjed Nô. – La médressè Khan. – Le bazar du Vakil. – La fièvre à Chiraz. – Consultation médicale chez le gouverneur Çahabi divan.

Chiraz, 17 octobre. – « Les Perses abhorraient le mensonge et se nourrissaient de cresson », m’enseignait, sur la foi de Xénophon, mon vieux professeur d’histoire.

Cette phrase avait dû faire sur moi une bien profonde impression, car, dès mon arrivée en Perse, elle s’est présentée à ma mémoire avec une telle vivacité, que naïvement je me suis mise en quête d’un Persan disant la vérité, d’un Persan se nourrissant de cresson et buvant de l’eau claire. Vains efforts ! je n’ai encore trouvé ni l’un ni l’autre de ces phénomènes.

Si mon vieux maître était de ce monde, je lui enlèverais une illusion et je lui conseillerais de modifier légèrement ses leçons, ou, tout au moins, d’expliquer à ses élèves que la Cyropédie, au point de vue de la véracité, mérite de prendre une place honorable auprès du Grand Cyrus de Mlle de Scudéry.

Il n’est pas besoin d’être longtemps en contact avec les fils des anciens Perses pour se convaincre que, s’ils mentent à bouche que veux-tu, ils ne broutent des herbages que si la dure nécessité leur en fait une loi. L’expérience donne même au voyageur une telle habitude de prendre en suspicion les protestations de chacun et de tous, qu’il éprouve toujours une surprise extrême à se trouver en face de gens véridiques et sobres. Après tout, l’exception confirme la règle, dit un profond aphorisme de grammaire dont je n’ai jamais très bien démêlé le sens.

Au moment de notre départ d’Ispahan, le chahzaddè Zellè sultan nous avait pourvus de recommandations si particulièrement chaleureuses, il se proclamait notre ami avec une si parfaite bonne grâce (nous ne l’avons jamais vu), menaçait de punitions si sévères les gens assez audacieux pour oser nous résister, et donnait avec une telle précision l’ordre de nous introduire dans les mosquées de Chiraz les plus soigneusement fermées aux chrétiens, que je m’étais souvent demandé, en chemin, si la dépêche dont nous étions porteurs n’avait pas été précédée d’une communication moins gracieuse mais plus directe, adressée au gouverneur du Fars. Il n’en était rien cependant, j’en ai la preuve aujourd’hui : malgré l’extrême fanatisme de la population et les scrupules du clergé, nous sommes autorisés depuis ce matin à visiter toutes les mosquées de la ville.

Ce serait tomber dans une étrange erreur que d’attribuer l’intolérance spéciale des Chiraziens à une fervente piété ou à un respect exagéré des monuments consacrés à l’exercice de leur religion : les habitants du Fars ne témoigneraient pas à tout propos et même hors de propos de leur parfaite orthodoxie, si leur pays, durant ces dernières années, n’avait été inféodé au babysme, et si la religion qui avait sapé profondément à la base la loi de Mahomet ne s’était attaquée au pouvoir royal. Depuis ces événements, les babys, très nombreux dans la province, déploient un zèle d’autant plus grand qu’ils ont plus à redouter d’être accusés d’hérésie et de rébellion. Comme, d’autre part, l’ardeur des vrais croyants s’est ravivée au contact de l’hérésie naissante, réformés et orthodoxes font aujourd’hui assaut de purisme et, partant, d’intolérance.

Après avoir été le berceau du babysme, la capitale du Fars est restée le rendez-vous des mécontents et le foyer toujours latent d’une nouvelle insurrection. Plus de la moitié de la population, assure-t-on, est attachée aux nouvelles doctrines. J’ai déjà expliqué combien l’antagonisme entre les réformés et les vieux chiites enflammait le zèle pieux des Chiraziens ; en raison du fanatisme local, la situation des membres des communautés non musulmanes est devenue intolérable. Les israélites notamment, bien qu’ils forment une nombreuse colonie, ont une position des plus précaires. Cantonnés dans un quartier particulier, une sorte de ghetto, ils font le commerce des métaux, la banque, prêtent souvent à cent pour cent et vivent maltraités et méprisés par les emprunteurs, trop heureux cependant d’avoir recours à leur intermédiaire. Les plus pauvres d’entre eux ont obtenu le privilège d’aller fabriquer à domicile, moyennant une petite redevance, le vin si renommé de Chiraz.

Les israélites du Fars ont adopté le costume iranien, mais ils conservent en toute longueur les cheveux des tempes roulés en longues papillotes, par opposition aux « coins coupés » des musulmans. Les femmes se revêtent, quand elles sortent, du grand tchader gros-bleu. N’étant pas autorisées à porter le roubandi blanc, ou voile de visage, que les Persanes tiennent à honneur de jeter sur leur face, elles sont signalées aux regards et aux injures des musulmans, et Dieu sait pourtant si elles apportent un soin vigilant à maintenir de la main gauche les plis du tchader étroitement serré sur la figure !

Le type de la colonie juive de Chiraz est très pur, mais hommes et femmes, écrasés sous le poids d’une oppression séculaire, paraissent avoir perdu tout sentiment de dignité. À proprement parler, la justice n’existe pas pour eux : ils peuvent être battus, volés, tués même, sans que le coupable soit jamais recherché. Avant-hier, en parcourant la juiverie, j’ai vu un bambin musulman, à peine âgé de dix ans, monté sur un poney et accompagné d’un seul serviteur, cingler à coups de fouet la figure de plusieurs marchands israélites assis sur le seuil de leur échoppe, sans qu’aucun d’eux ait paru songer à protester contre cette incroyable brutalité. L’enfant sortit du quartier après avoir insulté, de la manière la plus grossière et la plus inattendue de la part d’un gamin de son âge, trois jeunes femmes, qui rentrèrent au plus vite dans leur maison.

18 octobre. – Si le fanatisme des Chiraziens est excessif, il ne va pas au delà de démonstrations peu coûteuses. À l’exception de la mosquée du Vakil, construite au siècle dernier, tous les édifices religieux sont dans un état de délabrement vraiment pitoyable.

La masdjed djouma de Chiraz. – Dessin de Barclay d’après une photographie.

La plus ancienne de toutes les mosquées de Chiraz, et par conséquent la plus intéressante à visiter, fut bâtie en 875 sous le règne d’Amrou ben Leis, aussi célèbre par sa piété que par ses guerres contre les successeurs du Prophète. Comme son frère Yacoub, il entretint d’abord des relations de bon vasselage avec les khalifes de Bagdad et gouverna pendant quelques années l’Irak, le Fars, le Khorassan, le Séistan et le Tabaristan sous le titre d’« Esclave du Commandeur des croyants ». Sa soumission était pourtant plus apparente que réelle. Peu de temps après son accession au trône, nous disent de vieux manuscrits persans, il ordonna aux chefs de mille cavaliers de paraître devant lui avec une masse d’or à la main. En les voyant au nombre de cent, un cri douloureux s’échappa de sa poitrine : « Oh ! pourquoi la Providence ne m’a-t-elle pas permis de conduire cette armée au secours de Hassan et de Houssein dans la plaine de Kerbéla ! » « Souhait bien digne, ajoute pieusement l’écrivain chiite, de procurer à ce prince une belle et grande place aux régions de l’éternel bonheur. »

L’homme religieux était doublé chez Amrou ben Leis d’un profond philosophe. Vaincu dans une campagne dirigée contre un chef tartare soulevé à l’instigation des khalifes de Bagdad, il fut fait prisonnier. Le soir venu, il s’était assis à terre et laissait à un soldat le soin de préparer quelques grossiers aliments au fond d’un vase de cuivre, à large panse et à ouverture étroite, quand un chien s’approcha ; l’animal enfonça la tête dans le récipient, puis, entendant du bruit, et ne pouvant se dégager à temps, s’enfuit au galop, emportant avec lui marmite et potage.

Le monarque prisonnier éclata de rire, et, comme les soldats s’informaient des motifs de cette gaieté si peu en harmonie avec sa triste situation, il leur répondit : « Ce matin encore l’intendant de ma maison se plaignait de ce que trois cents chameaux ne suffisaient point à transporter mes provisions de bouche ; voyez comme mon service est simplifié ce soir : un chien enlève sans peine mon dîner et ma batterie de cuisine. »

Malgré les dégradations des arceaux, des murs et des portiques ruinés par les tremblements de terre, le vieux temple d’Amrou ben Leis conserve encore un aspect imposant.

Au milieu de la cour, à la place occupée d’habitude par un bassin à ablutions, j’aperçois un petit monument carré, bâti en pierre, flanqué à chaque angle d’une tour de peu d’élévation et copié, assurent nos guides, sur la Kaaba de la Mecque.

La Khoda Khanè de la masdjed djouma de Chiraz. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

La Khoda Khanè (Maison de Dieu), tel est le nom de l’édicule, est veuve de ses toitures et se présente aux fidèles sous un aspect bien attristant.

Vers le sommet des tours s’enroule une belle inscription d’émail bleu turquoise encastrée dans la pierre. Ce document, consacré à la gloire d’Allah, nous apprend que la construction remonte à l’année 1450. Cette date doit être exclusivement attribuée à l’édifice dont nous considérons les ruines, mais ne saurait faire préjuger de l’époque où fut primitivement fondé le monument dont la « Maison de Dieu » occupe la place. En faisant le tour des murs extérieurs, nos guides nous signalent en effet une grosse pierre noire engagée dans les décombres. Ce moellon célèbre, connu sous le nom prosaïque de dick (marmite), joue dans le sanctuaire chirazien un rôle à peu près analogue à celui de la pierre noire de la Kaaba. Quelle est ma surprise en reconnaissant dans ce caillou vénéré un bloc de porphyre absolument pareil, comme forme et ornementation, aux bases des colonnes achéménides de Persépolis !

Si nous n’étions pas les premiers Européens qui eussions visité la masdjed djouma, la légende qui veut faire de Chiraz une ville moderne eût déjà été combattue, car il ne me semble pas possible, étant donnés la position de la base achéménide et le respect que les citadins de génération en génération professent pour cette pierre noire, qu’elle ait été fortuitement apportée de Persépolis ; un pareil déplacement serait d’ailleurs tout à fait contraire aux idées et aux habitudes des Arabes. Il existait donc à Chiraz, aux temps des Darius et des Xerxès, une grande cité ornée d’édifices de pierre.

Peut-être ne restait-il, au moment où les conquérants musulmans envahirent le Fars, aucun vestige de l’ancienne cité, mais on ne saurait admettre que les Achéménides aient bâti des palais de pierre, c’est-à-dire des demeures royales, loin de tout centre d’habitations, et que, dans un royaume où les plaines fertiles et bien arrosées sont si rares, la vallée de Chiraz ait été précisément délaissée à l’époque la plus prospère de l’histoire de Perse, sous le règne des souverains qui faisaient de leur pays originel leur séjour de prédilection. J’ai déjà fait pareille remarque en visitant, aux environs de Chiraz, le petit monument de style persépolitain, les forteresses voisines de ce palais et les puits du Tang Allah Akbar.

En s’éloignant de la Khoda Khanè, le mollah qui nous accompagne se dirige vers la plus ancienne partie de la mosquée. Elle est constituée par une salle longue et étroite, ornée à l’une de ses extrémités d’un vieux mihrab de pierre d’un grossier travail.

Au-dessus de ce spécimen d’un art encore barbare s’étend, en revanche, le plus ravissant plafond de mosaïque de cèdre et d’ivoire qu’il soit possible d’imaginer. Grâce à quelques restaurations faites avec une extrême habileté, cette charmante marqueterie est en bon état de conservation et rappelle à mon souvenir, sous une forme plus délicate et plus élégante, les mosaïques de bois et d’ivoire que l’on fabrique aujourd’hui au bazar. Le style archaïque de l’écriture permet d’attribuer à ce plafond une date très voisine de la fondation de la mosquée.

Cuve à ablutions de la masdjed djouma. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

Mon brave mollah ne me tiendra quitte ni d’une pierre ni d’un coin noir. Tout auprès de la porte extérieure, sous une niche obscure, il me fait remarquer une belle cuve de porphyre. Elle est taillée en forme de prisme à douze pans ; chaque face est séparée de sa voisine par une colonnette s’appuyant sur une base en forme de vase d’un très beau caractère.

En résumé, la mosquée djouma, malgré son état de ruine, malgré les nombreuses mutilations qui ont enlevé toute unité à son ensemble, est encore un des monuments les plus intéressants de la Perse musulmane. L’introduction d’une Kaaba au milieu de la cour centrale, la base achéménide découverte au pied des murailles de la Khoda Khanè, la vieille partie du sanctuaire, son singulier mihrab, ses plafonds charmants, la cuve de porphyre, peut-être empruntée à un édifice antique, signalent d’une façon toute particulière ce temple à l’attention et à l’intérêt de l’archéologue. La masdjed djouma paraît avoir servi de type à toutes les mosquées de Chiraz et en particulier à la masdjed Nô (mosquée Nouvelle), toujours désignée sous ce nom, bien qu’elle ait été bâtie en 1300 environ, sous le règne de l’atabeg du Fars, Ali bou Siad. Cet édifice, d’une dimension colossale (il recouvre près d’un hectare), ne paraît guère avoir souffert des secousses des tremblements de terre : à part quelques fissures dans les grands arcs, il est en assez bon état d’entretien et contraste par sa propreté relative avec la masdjed djouma.

Masdjed Nô à Chiraz. Dessin de Barclay, d’après une photo-graphie.

La médressè Baba Khan serait assez éloignée de la masdjed Nô, si l’on était obligé, comme en Europe, de fouler prosaïquement le sol des rues, mais dans la patrie d’Hafiz les ailes poussent, il faut le croire, aux plus vulgaires prosateurs, car c’est en grimpant tout d’abord sur les terrasses que nous prenons la route de l’édifice.

« Quel chemin d’écureuil nous fais-tu suivre, machallah ? ai-je demandé à mon guide.

— Le chemin le plus court, Çaheb : les jardins ou les cours étant très rares et les rues, déjà fort étroites, se trouvant en partie couvertes, il existe une double vicinalité ; aussi bien, tout bon Chirazien est capable de se diriger sur les terrasses avec autant d’aisance que dans les rues et les bazars, et ne se décide à dévorer la poussière que s’il monte à cheval ou s’il est forcé de sortir en plein midi.

— En route ! » Et nous nous sommes rendus sans quitter les toitures, pour ainsi dire à vol d’oiseau, de la mosquée Nô à la médressè Baba Khan, située au milieu du marché aux légumes.

L’école, bâtie sur un plan rectangulaire, est immense. Autour de la cour, plantée d’arbres superbes, s’ouvrent les chambres des élèves, desservies par de larges galeries. Toutes ces pièces sont désertes ; des plâtras et des ordures de toute sorte encombrent les corridors ; les carreaux de faïence qui recouvraient les murs de la cour gisent sur le sol ; en certains points les murs se sont écroulés sous les secousses des tremblements de terre.

Comme à la médressè du Vakil, quelques moutards assis sur leurs talons écoutent de la moitié d’une oreille la lecture que leur fait un mollah, un peu plus distrait qu’eux, s’il est possible.

Tombeau du seïd Mir Akhmed. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

La partie la mieux conservée et la plus intéressante du monument est le péristyle d’entrée, d’une époque antérieure à celle des principaux bâtiments. Quatre grands arceaux entrecoupés de niches en pierre grise supportent une voûte plate tapissée d’une belle mosaïque à fond gros-bleu, comparable aux panneaux émaillés qui décorent la mosquée de Tauris. Les faïences sont entourées d’une frise couverte d’inscriptions et comprises dans les archivoltes de pierre des arceaux. Tout l’édifice, excepté le péristyle d’entrée et les minarets placés de chaque côté de la porte, est dû, il est inutile de le dire, à la munificence du Vakil, comme le magnifique bazar que nous traversons en regagnant nos pénates. Avant de rentrer, nous passons auprès du tombeau de Seïd Mir Akhmed, dont la coupole bulbeuse domine tous les édifices de la ville.

Le bazar du Vakil à Chiraz. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

19 octobre. – Quel abominable et monotone climat que celui de Chiraz en cette saison ! Marcel est encore malade : depuis deux jours son pouls n’est guère tombé au-dessous de cent vingt pulsations ; M. Blackmore, notre hôte, n’a presque pas quitté le lit depuis notre arrivée, et à partir d’avant-hier j’ai été seule à table, servie par le cuisinier, l’unique domestique qui soit debout ; la maison du télégraphe est transformée en hôpital. L’aire carrelée placée au bas de l’escalier et orientée au midi est couverte tout le long du jour des vêtements et des couvertures trempés de sueur que chaque fiévreux vient, en se traînant, étendre au soleil dès que le mal lui donne un moment de répit.

Les fièvres du Fars sont terribles ; les accès se compliquent de délire ou tout au moins d’hallucinations très fatigantes, et laissent finalement le patient dans un état de pitoyable faiblesse. Il est bien pénible en cet état de manquer de draps de lit ; j’ai envoyé au bazar de Chiraz, mais il n’a pas été possible de se procurer de la toile. Les Persans naissent et meurent tout habillés et ne connaissent point, à l’exception de la chemise, l’usage du linge. Marcel ne se plaint point cependant ; quand il ne délire pas, il joue avec une famille de souris qui a établi son domicile sous les couvertures brûlantes.

Nous sommes à la fin d’octobre, les frileuses petites bêtes voient avec regret la température s’abaisser pendant la nuit et elles n’ont rien trouvé de mieux que de venir se réchauffer auprès d’un fiévreux. Le premier soir, un « papa et une maman souris » sont arrivés ; au matin ils se sont mutuellement déclaré qu’ils n’avaient jamais passé meilleure nuit et sont revenus le jour même accompagnés de leur postérité, cinq ou six souriceaux gras, bien portants et d’une gaieté des plus impertinentes. Leur va-et-vient n’a pas le don de me distraire ; est-ce lassitude morale ou fatigue physique, je l’ignore, mais je me sens courbatue et démoralisée hors de toute mesure : c’est à peine si ce soir, après le coucher du soleil, j’ai eu la force d’aller jusqu’au bout du jardin et de revenir.

J’ai cependant reçu le hakim bachy (médecin en chef), notre ami. Il venait demander à Marcel de vouloir bien se rendre auprès du gouverneur de la ville. Çahabi divan se trouve en si mauvais point, qu’il s’est décidé, d’accord en cela avec son médecin, à demander secours à Dieu, au diable, voire même à des Faranguis. J’ai engagé le hakim à faire connaître au gouverneur l’impossibilité dans laquelle se trouvait mon mari de se rendre au palais et l’ai prié de remettre à plus tard la consultation. Le digne praticien se serait bien contenté de mon concours, et m’a assuré, avec une politesse très flatteuse pour moi, qu’il avait autant de confiance en mes talents que dans la science de Marcel, mais j’ai jugé prudent de me montrer modeste en pareil cas. « Soigner un gouverneur est trop grande affaire, lui ai-je répondu sérieusement ; jamais je n’oserais m’aventurer à prendre sur moi seule une aussi lourde responsabilité. »

Vivez en Orient, vivez en Occident, et partout vous trouvez l’esprit humain également détraqué : toujours amoureux de surnaturel, de nouveautés, de contradictions absurdes. Il y a à Chiraz un bon médecin, le docteur Odling, qui habite le pays depuis cinq ans et connaît parfaitement les maladies locales : le gouverneur se garde de le consulter. Viennent deux étrangers, deux inconnus ne sachant pas même se soigner eux-mêmes, mais ayant par accident soulagé quelques tcharvadars, et le digne homme n’a de cesse qu’il ne se soit mis entre leurs mains, au risque d’en mourir, pour peu que ces médecins d’occasion aient le goût des expériences in anima vili.

23 octobre. – Mon cahier vient d’être fermé pendant trois jours ; comme Marcel commençait à se rétablir, le droit m’est échu de réchauffer la famille de souris. Les accès de Maderè Soleïman m’avaient permis de faire un apprentissage de la fièvre, me voilà aujourd’hui passée maître.

Ce matin, me sentant mieux, j’ai engagé le « grand docteur » de la famille à tenir la promesse faite au hakim et l’ai envoyé chez le gouverneur.

Aucun serviteur ne s’est présenté pour tenir le cheval de mon mari quand il est arrivé devant le palais. Tout était silence dans cette demeure habituellement si bruyante. En traversant le vestibule où se tient le corps de garde, Marcel a eu l’explication de cette morne réception.

 

Ils ne dormaient pas tous, mais tous étaient frappés ;

On n’en voyait point d’occupés ;

À chercher le soutien d’une mourante vie :

L’eau seule excitait leur envie.

 

Corps de garde à l’entrée du palais du gouverneur du Fars. – Dessin de Tofani, d’après un croquis de  M. Dieulafoy.

De tous côtés étaient étendus des soldats plus ou moins débraillés ; le concierge lui-même n’avait pas le courage de prélever son bakchich habituel sur les rares personnes que leurs affaires amenaient au divankhanè. La fièvre faisait rage au logis du gouverneur.

Çahabi Divan, sous-gouverneur de Chiraz. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

Çahabi divan grelottait assis, ou plutôt allongé sur une pile de couvertures au fond du talar officiel ; sa belle robe de satin violet mettait en relief une figure livide et ridée. La barbe, passée jadis au henné, comme celle de tous les vieillards, ne conservait de traces rouges qu’à l’extrémité des poils ; les naissances étaient blanches comme du lait. Ce bizarre assemblage de couleurs donnait au malade un aspect rébarbatif, que démentait, hélas ! sa mine dolente. Autour du gouverneur étaient rangés en ordre hiérarchique une série de graves personnages ; tous gardaient un silence respectueux, entrecoupé seulement par les plaintes du maître. À son turban bleu on reconnaissait d’abord un seïd très respecté dans la ville ; puis venaient l’imam djouma, deux ou trois mollahs, le général commandant l’artillerie, vieille culotte de peau appelée à prendre part au conseil en vertu de son grade et de ses fonctions, purement honorifique du reste, les trois canons fossiles composant le parc de Chiraz ayant été, dans ces derniers temps, envoyés à Bouchyr ; puis encore le protecteur des étrangers, qui n’avait pas jugé utile de se dégriser complètement en l’honneur de la consultation ; enfin le barbier, personnage fort influent, le hakim bachy et son fils, plus un lot de trois ou quatre Avicennes jeunes ou vieux, mais de peu d’importance.

Saadouk khan. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

Dès que Marcel est entré, le malade a fait quelques efforts pour se soulever et s’est affaissé sur les couvertures en gémissant. Mon mari a d’abord serré la main de l’imam djouma, avec lequel nous entretenons les meilleures relations, et a simplement salué le reste de l’assistance sans s’offusquer des regards furibonds du seïd, indigné de voir la santé du gouverneur aux mains d’un chrétien, et de la mine rébarbative du barbier, qui frémit à la pensée de laisser un Farangui empiéter sur ses fonctions.

On a apporté le kalyan ; les membres du conseil, insensibles aux gémissements et aux soupirs du patient, se le sont poliment fait passer de main en main pendant plus d’un quart d’heure ; puis le vénérable hakim bachy, ayant assuré son turban de cachemire et croisé les mains sur son abdomen, a pris la parole.

« Notre respecté hakem – puisse Allah lui conserver le gouvernement de cette province pendant plus de cent ans ! – est atteint depuis la fin de l’hiver de violents accès de fièvre. Tous les remèdes usités en pareil cas ont été employés : de nombreuses applications de feuilles de saule ont été faites sur le crâne de Son Excellence…

— Moi, interrompt le barbier, son indigne esclave, j’ai saigné l’Excellence plus de trois fois depuis le mois dernier.

— Le vénérable seïd, qui veut bien honorer le conseil de sa présence bénie, a remis au hakem des talismans précieux et des versets du Koran, dont l’application sur les membres a été faite sous mes yeux. Nous avons même eu recours au quinèquinè (sulfate de quinine). Tous ces médicaments sont restés sans effet.

« Cependant il est de la plus grande utilité que le gouverneur, auquel nous devons la paix et la tranquillité de la province, reprenne bientôt sa place sur le tapis du divankhanè (maison de justice). Mais ce seigneur, comparable en équité aux khalifes les plus renommés, ne peut continuer à diriger les affaires du peuple, si Allah ne lui rend la santé. Mon fils, qui a puisé des trésors de science auprès des médecins de Sa Majesté le chah – Allah puisse-t-il conserver pendant plus de cent ans le trône à la boussole de l’univers ! – m’a conseillé de traiter le hakem par un remède dont je crains de prononcer le nom, tant j’ai de respect pour l’auguste malade et pour la vénérable assistance qui m’écoute. Ce remède, que les Faranguis, affligés de toutes sortes de maux, sont forcés d’employer, n’est point noble. S’il s’agissait de l’appliquer à un malade vulgaire, je n’aurais peut-être pas hésité à le prescrire, mais jamais je n’oserais, sans l’assentiment du clergé et les encouragements de mes savants confrères, l’ordonner à un gouverneur.

— Parlez sans crainte, seigneur docteur, a répondu le seïd, faites-nous connaître votre pensée ; vous êtes, nous le savons tous, un pieux musulman. De quoi s’agit-il ?

— Je conseillerais d’administrer au hakem, à très faible dose s’entend, un remède dont je m’excuse encore de prononcer le nom. Je veux parler de l’arsenic, margèmouch.

— La mort aux rats à un gouverneur ! s’écrient unanimement tous les assistants, y compris le malade, qui s’est soulevé avec épouvante.

— Là ! je me doutais bien que je trouverais parmi vous une opposition indignée ; mais je désirerais cependant connaître l’opinion des fidèles interprètes de la loi et m’informer si le Koran défend pareille médicamentation.

— Pas à mon avis, répond le seïd, bien que ce poison du Faranguistan doive être tenu en grande suspicion.

— Pour ma part, dit un des vieux Avicennes, je suis complètement opposé à l’emploi de la « mort au rats », parce que la maladie du gouverneur est une affection chaude. Nos anciens nous ont enseigné à diviser en quatre classes les maux qui affligent l’humanité : les maladies froides, chaudes, sèches et humides ; et nous ont appris à les conjurer en donnant des médicaments ou des traitements de nature contraire aux symptômes constatés ; or, s’il est un mal dont la chaleur soit la caractéristique, c’est bien la fièvre. Elle doit donc être soignée par des saignées ou des boissons rafraîchissantes, et non par des poisons secs, comme l’arsenic. Il faut vraiment, vénérable hakim bachy, que vous ayez oublié les premiers principes de la thérapeutique. En résumé, je tiens la feuille de saule pour un médicament d’un emploi hasardé, le quinèquinè pour subversif, je considère l’usage de l’arsenic comme absolument démoniaque et m’oppose en conséquence à ce qu’il soit administré au gouverneur.

— Quant à moi, dit l’imam djouma, désireux de faire preuve de grand jugement et de montrer un esprit de conciliation en harmonie avec son caractère bienveillant, je suis tout prêt à me rallier à l’opinion du hakim bachy, s’il ne juge pas indispensable d’administrer la mort aux rats sous forme de boisson. Ne pourrait-on pas faire de petits sachets, les remplir d’arsenic et les attacher autour du cou ou des bras de Son Excellence en les entremêlant de versets du Koran destinés à atténuer ou à détruire les effets du médicament, dans le cas où le remède serait pernicieux ?

— Si l’on m’écoutait, intervient le général d’artillerie, on jetterait à la rue toutes ces drogues imaginées par des fabricants de cataplasmes, et, avec la permission du mouchteïd et de l’imam djouma, on ferait prendre tous les jours à Son Excellence deux ou trois bouteilles de bon vieux vin de Chiraz. Bien que je naie jamais manqué aux préceptes de notre loi, je sais, par ouï-dire simplement, qu’il n’est pas de meilleur remède contre la fièvre.

— Baricalla, baricalla ! (bravo, bravo !), s’écrie le protecteur des étrangers, que le seul mot de vieux vin de Chiraz semble tirer de sa torpeur, voilà un traitement raisonnable, le seul qui nous ait permis au général et à moi de lutter contre le climat malsain du pays.

— Te tairas-tu, fils d’ivrogne brûlé, reprend l’ami, furieux d’être trahi, tu…

— Çaheb, dit aussitôt le hakim bachy en s’adressant à mon mari, que pense Votre Excellence de la proposition de l’imam djouma ? »

L’Excellence, qui ne se doutait guère de la portée de ses conseils quand elle engageait l’autre jour le hakim bachy à traiter le gouverneur par l’arsenic, se hâte de clore la conférence.

« Je ne doute pas que la vertu des sourates du Koran ne fasse éprouver au malade un grand soulagement. Ce serait, en tout cas, fort à désirer, car l’arsenic administré comme le propose le vénérable imam djouma ne saurait agir d’une manière très efficace. Si le conseil s’oppose à l’usage de boissons arsenicales, verrait-il quelque inconvénient à employer ce médicament en frictions sur le ventre et l’estomac du malade ? Dieu aidant, le gouverneur s’en trouverait peut-être bien. Enfin, hakim bachy, pourquoi ne compléteriez-vous pas ce traitement en envoyant Son Excellence dans la montagne, où l’air est plus sain qu’à Chiraz ? Il serait toujours temps de donner l’arsenic comme je vous l’ai conseillé tout d’abord, si l’état général venait à s’aggraver. »

Sur cette belle tirade, qui a l’avantage de contenter à peu près tous les membres de l’assemblée, on passe aux voix. Le conseil décide que le gouverneur sera transporté dans la montagne, et qu’à partir de demain il lui sera fait, matin et soir, deux frictions arsenicales sur le ventre et sur le creux de l’estomac. Chaque friction ne devra pas avoir une durée moindre de trois quarts d’heure. Si le pauvre homme résiste à ces manipulations, ce sera un fier argument en faveur de la grandeur d’Allah.

CHAPITRE XXV

Visite de Mme Fagregrine. – La morale s’accroît-elle en Perse en raison de la longueur des jupes ? – Départ de Chiraz. – Le lac salé. – Arrivée à Sarvistan.

Chiraz, 24 octobre. – Le soleil s’abaissait vers l’horizon, et j’étais béatement occupée à suivre des yeux les mouvements des poissons mordorés qui se jouaient dans un bassin creusé au-devant de la maison, quand la porte du jardin s’est ouverte à deux battants devant une femme soigneusement voilée et montée sur un merveilleux âne blanc. La nouvelle venue était escortée de nombreux serviteurs, l’âne paré d’une housse de Kirmanie et d’une selle de velours bleu brodé d’argent. La favorite d’un mouchteïd ne voyagerait pas en si pompeux équipage.

Allah très grand ! comment une fidèle chiite ose-t-elle s’aventurer dans cet antre de chrétiens ? c’est à n’en pas croire mes yeux ! L’élégante khanoum saute vivement à terre, se dirige vers moi et me tend gentiment la main : « Bonsoir, Madame », me dit-elle. Mon étonnement est au comble : jamais depuis mon arrivée en Perse je n’ai entendu sortir un mot de français ou d’anglais des lèvres d’une femme iranienne : « Je suis Mme Fagregrine, reprend la visiteuse en levant son voile, j’ai très vivement regretté d’être absente de Chiraz quand vous êtes venue m’apporter la lettre du consul de Tauris, M. Bernay ; dès mon retour de la campagne j’ai tenu à venir vous dire moi-même tout le plaisir que j’éprouvais à voir des compatriotes. »

Mon interlocutrice est une preuve en tchader et roubandi de la difficulté qu’éprouvent les individus ou les familles privés de toute communication avec la mère patrie à résister longtemps aux influences des milieux ambiants. Son père, un Français, vint s’établir en Perse il y a une cinquantaine d’années et se maria, peu après son arrivée, avec une Arménienne de Djoulfa. Il se préoccupa de donner à l’enfant née de cette union une éducation européenne, mais ne songea guère à l’instruire des principes de la religion chrétienne. Dans ces conditions, la jeune fille trouva tout naturel d’épouser, à l’âge de seize ans, un Suédois qui était venu à pied de l’extrémité septentrionale de l’Europe, avait fait rapidement fortune et s’était finalement décidé à confesser la foi musulmane afin d’obtenir le titre et l’emploi de médecin en chef de l’armée royale. Voilà donc la fille d’un Français obligée, pour sa part, bien qu’elle n’ait jamais renié les croyances de ses pères, de vivre et de se voiler, au moins en public, comme une Persane.

Mme Fagregrine a deux filles charmantes ; l’une se dit protestante : elle obéit en cela à la volonté formelle de son père, volonté qui ne témoigne pas de la fermeté des convictions musulmanes de ce singulier néophyte ; l’autre est catholique, afin d’être agréable à sa mère. En réalité, prêtres et pasteurs faisant également défaut à Chiraz, elles vivent dans une ignorance complète de leur religion. Ainsi s’est rompu le premier lien qui rattache les enfants perdus à la mère patrie. La culture intellectuelle des demoiselles Fagregrine est à la hauteur de leur instruction religieuse : tandis que la mère parle la langue originelle de sa famille et a conservé l’esprit enjoué de notre race, les filles, en véritables khanoums, seraient même dans l’impossibilité de me faire entendre en français qu’elles ont avec moi une communauté d’origine.

Cinquante ans et deux générations ont opéré cette absorption complète de l’élément européen.

Il suffit d’ailleurs de passer quelque temps en Orient pour juger par soi-même combien il est mal aisé de réagir contre les mœurs, les coutumes et les idées du pays où l’on vit.

À mon arrivée en Perse la seule idée de voir appliquer une bastonnade me serrait le cœur ; le sang me montait à la face quand j’entendais parler des madakhels, vols plus ou moins déguisés des gouverneurs aux dépens du roi, des femmes au détriment de leur mari, des domestiques au préjudice de leurs maîtres ; je me servais moi-même ; je me pressais quand je croyais être en retard ; j’étais exacte à mes rendez-vous ; je connaissais le quantième du mois et tenais à jour mon calendrier.

Aujourd’hui je promets et, à la rigueur, je ferais moi-même administrer la bastonnade aux gens qui me gênent ou m’ennuient ; j’apprends sans rougeur appréciable que le dernier gouverneur de Chiraz, un frère de Sa Majesté, ne négligeait pas les bénéfices les plus modestes et se faisait payer une rente journalière de cinq francs par le portier de son palais, quitte à autoriser le pipelet à rançonner les gens que leurs affaires appelaient auprès du chef de la province. Je n’ouvre plus des yeux ébaubis quand les dames du high life persan me racontent naïvement qu’elles font danser l’anse du panier et thésaurisent toute leur vie afin de s’assurer une belle situation à la mort de leur mari ; j’appellerais plutôt deux serviteurs que de ramasser de mes propres mains mon mouchoir ou mon ombrelle ; j’arrive toujours en retard d’une heure aux rendez-vous donnés ; enfin, en comparant mes cahiers avec le calendrier du télégraphe, je me suis aperçue que, depuis mon départ de Téhéran, j’ai rajeuni de trois jours.

25 octobre. – Je m’étais promis d’aller avant mon départ remercier mon aimable compatriote des bons moments qu’elle m’avait fait passer, et je me suis rendue dans ce but à la ville.

Bâtie sur le modèle des maisons musulmanes, la vaste habitation de Mme Fagregrine est claire et bien aérée. Plusieurs « belles à figure de lune » s’y étaient donné rendez-vous et attendaient avec impatience mon arrivée. En honnêtes provinciales, elles n’ont point encore adopté les modes de la cour. À mesure qu’on descend vers le sud, les robes s’allongent : à Téhéran, où le climat est frais, elles arrivent à peine à mi-cuisse ; à Ispahan les jupes atteignent le genou ; à Chiraz, où l’on étouffe, elles tombent jusqu’au mollet.

La morale y gagne-t-elle ? je n’en puis juger que par ouï-dire. « Celles de nos femmes qui n’ont point failli n’ont jamais trouvé l’occasion de se mal conduire », m’assurait dernièrement un vieux Chirazien. J’aime à croire qu’il était misanthrope.

Le Bagè-Takht. – Dessin de Taylor, d’après une photogra-phie.

Après une conversation toujours amenée sur les mêmes sujets et agrémentée des mêmes questions : « Pourquoi travaillez-vous ? Combien votre mari a-t-il de femmes ? » je me suis remise en selle et j’ai été retrouver Marcel dans un jardin planté d’orangers superbes et de rosiers de toute taille et de toute espèce qui s’étage en terrasse autour du Bagè-Takht, copie moderne des jardins suspendus de Babylone. Les fleurs blanches et carminées se sont flétries aux chaudes ardeurs du soleil, mais les arbres du verger ploient sous le nombre des grenades, des coings doux, des oranges et des citrons musqués. Le poète perd à cette transformation ; le philosophe se console en goûtant à ces fruits exquis de n’avoir pas été témoin de la période de la floraison.

26 octobre. – Nous l’avons échappé belle : on vient de déclarer la faillite d’un riche banquier de la ville. Le passif atteindra cinq cent mille krans, somme colossale pour le pays. Grâce à Dieu, nos lettres de crédit ne sont pas payables chez ce financier. Nous ne nous sommes pas moins empressés d’aller toucher chez un de ses confrères les trois cents tomans qui doivent nous être remis. Ah ! ce n’est pas petite affaire que de compter trois mille krans ! La cérémonie, plusieurs fois retardée, a été fixée à ce jour. M. Blackmore a mis à notre disposition l’agent du télégraphe chargé de la vérification des monnaies ; le banquier a délégué son expert, et ces deux personnages en ont désigné un troisième, suprême arbitre appelé à trancher toutes les difficultés.

Le papier-monnaie n’existe pas, le toman d’or est rarement accepté dans les campagnes ; nous sommes donc obligés de nous charger de krans d’argent, monnaie de valeur variable suivant le titre, la date de l’émission, le pays où on les reçoit, la contrée où on les donne, et enfin en raison de la dépréciation que leur ont fait subir en les rognant, ou en les passant à l’eau régale, les divers banquiers entre les mains desquels ils ont séjourné.

Le bailleur s’assied au milieu d’une salle, dont il ferme soigneusement les portes, de façon à n’avoir pas à se préoccuper des allants et des venants ; il vide sur le tapis un sac de pièces, les saisit à pleines mains et les dispose en piles régulières, de façon à pouvoir compter les tas en longueur et largeur.

Cette première opération terminée, la partie prenante visite à son tour tous les krans, les fait résonner sur une pierre, rejette les plus douteux. Les deux experts discutent, crient, s’injurient, entaillent le métal avec un canif, le flairent et font un lot des pièces sur la valeur desquelles ils ne peuvent s’entendre. Elles sont remises au troisième augure, qui coupe un bras à l’une des parties, une jambe à l’autre et arrive toujours à mettre d’accord les deux adversaires. L’argent, jeté dans un sac, est porté à son légitime propriétaire. Celui-ci doit à son tour le compter et finalement l’enfermer dans une caisse assez solide pour enlever aux domestiques toute idée de faire des emprunts à son trésor, et assez petite cependant pour être gardée sous la tête pendant les repos de caravane. Tant que les charges sont aux mains des tcharvadars, gens probes et méritants s’il en fut jamais, on peut être sans inquiétude : à moins que la caravane ne soit dépouillée par les voleurs, le dépôt sera fidèlement rendu ; malheureusement on arrive à l’étape, les muletiers remettent alors à chacun les colis lui appartenant et n’en répondent plus jusqu’au moment où ils les rechargent de nouveau. L’obligation de monter la garde autour du coffre-fort, que signalent son poids et la nécessité de l’ouvrir presque tous les jours, devient alors un véritable assujettissement.

La réception de nos fonds terminée, il s’agit de trouver de bons chevaux et de préparer notre prochain départ.

Dès son arrivée, Marcel s’est préoccupé de la route que nous aurions à suivre pour atteindre le golfe Persique. Depuis l’insuccès d’Eclid nous avons renoncé à gagner la Susiane par la montagne des Bakhtyaris, quitte à prendre plus tard une voie moins dangereuse et plus abordable. Restent donc en présence deux itinéraires conduisant à Bouchyr : l’un, qui passe par Kaseroun et Chapour, est suivi par toutes les caravanes, la poste et les voyageurs ; l’autre, beaucoup plus long, se dirige sur Firouz-Abad et offre un intérêt tout particulier, en raison des constructions voûtées élevées auprès de cette ville. En outre, si nous choisissons le chemin de Firouz-Abad, nous pourrons nous détourner pendant quelques jours de notre route et visiter le palais de Sarvistan, dont on nous a parlé déjà à Maderè Soleïman, et les plaines de Darab, c’est-à-dire tout l’ancien Fars.

Nous nous sommes arrêtés à cette dernière solution, bien qu’elle nous force à prolonger de trois semaines la durée de notre voyage et à supporter des fatigues d’autant plus grandes que nous allons abandonner les voies de caravanes. Je n’entends pas désigner sous le nom de « voie de caravanes » une route bien empierrée ou simplement tracée (cette merveille ne se trouve pas en Perse), mais un chemin frayé sur lequel s’exerce quelque trafic.

Nous voilà donc obligés de former notre convoi, de louer à la journée muletiers et chevaux, et de nous en rapporter à la grâce de Dieu pour nous tirer d’affaire par la suite. De crainte des voleurs, Marcel s’est décidé à confier nos gros colis à un tcharvadar qui les portera chez le gouverneur de Bouchyr ; il gardera seulement les bagages journaliers : appareils photographiques, batterie de cuisine, vêtements de rechange et couvertures.

Demain de vigoureux chevaux me mèneront loin de la capitale du Fars, – Allah bénisse Chiraz ! L’un ou l’autre nous n’avons cessé d’y être malades depuis notre arrivée.

27 octobre. – Maudits soient le madakhel, les Persans et la fièvre ! Ce matin je me suis levée avant l’aurore afin de terminer les préparatifs du départ, vérifier si les khourdjines contenaient les provisions que j’ai ordonné d’acheter, inspection indispensable quand on veut éviter de mourir de faim ; puis, tous les paquets achevés, j’ai attendu. À neuf heures, les chevaux commandés pour la pointe du jour n’avaient pas paru ; un domestique envoyé à Chiraz est revenu à midi : les bêtes étaient en chemin et allaient arriver incessamment. Vers trois heures, un bruit de bon augure a retenti sur le sol carrelé disposé devant la maison ; je suis sortie et me suis trouvée en présence de deux yabous si maigres, qu’ils auraient pu servir de pièces anatomiques. L’un était borgne, l’autre boiteux. L’imagination s’avouait impuissante à définir leur couleur. Tous deux portaient au garrot une plaie énorme causée par le frottement d’un bât mal rembourré et trop lourdement chargé ; ils n’avaient pas plus de poil sur la peau qu’un tambour de basque ; une brise légère les eût enlevés comme un cerf-volant. Une nuit a suffi pour transformer en squelettes ambulants les brillants coursiers qu’on nous a présentés hier et dont Marcel, trop confiant, avait payé d’avance la location !

J’ai refusé de laisser mettre nos selles sur des rosses à peine dignes de porter des picadors. Mon mari s’est courroucé contre le tcharvadar, a réclamé les chevaux choisis ; le muletier s’est mis à pleurer et a confessé qu’il ne possédait pas d’autres animaux. C’est un tour d’Arabet, l’Arménien qui nous a été recommandé par le P. Pascal et qui vient d’être promu cuisinier au lieu et place de Yousef : ces honnêtes serviteurs ont toujours quelques nouvelles combinaisons dans leur bissac. Arabet a prélevé une forte prime sur le prix de la location et a conseillé au muletier d’emprunter deux bonnes bêtes, de nous les amener et de leur substituer au dernier moment ses haridelles légitimes. Notre ardent désir de quitter au plus vite la patrie de la fièvre était un sûr garant que nous aimerions mieux chevaucher le balai des sorcières que de prolonger notre séjour. Que faire, en effet ? Nous avons la chance d’être tous deux sur pied en même temps ! Refuser les chevaux ? Obliger les domestiques à rendre la prime ? Mais ces fils de chien éloigneront les tcharvadars et retarderont ainsi notre départ ! Le muletier a promis, au nom d’Allah et du Prophète, qu’il changerait les bêtes dès que nous arriverions dans le pays où les tribus s’occupent d’élevage ; nous avons fait semblant de croire à une parole aussi solennelle, et, après avoir fait nos adieux au très obligeant M. Blackmore et à l’excellent docteur Odling, nous nous sommes mis en route, accompagnés de deux golams de la maison de Çahabi divan. Sans l’intervention de ces vaillants guerriers, nous risquerions, en notre qualité de chrétiens, de voir tous les villages du Fars se fermer devant nous et même de ne pas trouver de vivres à acheter.

Golam de la maison du gouverneur de Chiraz. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

Ô Rossinante, après toutes tes infortunes tu n’avais pas une tournure plus pitoyable que le bidet efflanqué sur lequel je viens de faire cette étape ! Si encore le cavalier, par sa noble mine, rachetait l’éticité de sa monture ! Hélas ! je n’oserais pas me comparer au chevalier de la triste figure.

Après avoir longé les murs en partie éboulés de la capitale de Kérim Khan, traversé les vignobles où l’on récolte le vin si renommé de Chiraz, passé en vue d’un pont, le Pol-è-Fœsa, jeté sur la rivière, nous avons atteint, vers le soir, un pavillon bâti à l’entrée d’un magnifique jardin appartenant au gouverneur du Fars.

Le site était enchanteur, le ciel d’une admirable sérénité, la campagne calme et paisible. Les ombres d’Hafiz ou de Saadi voletaient sans doute autour de ma tête : n’ai-je pas voulu faire des vers ! mais la muse m’a si durement repoussée que j’en suis encore toute meurtrie. Mon imprudence était impardonnable : étais-je aujourd’hui montée sur Pégase ?

Kérabad, 28 octobre. – L’homme propose et les serviteurs disposent. « L’étape est fort longue, et, afin de gagner Kérabad avant la chaleur, nous partirons à minuit. » « Tchechm (sur mes yeux) », avaient répondu à l’unisson les tcharvadars et les golams ; mais, à minuit, golams, muletiers, domestiques, qui nous avaient éloignés du chemin de Sarvistan afin de venir s’installer dans un campement agréable, ont prétexté la nuit, les voleurs, la crainte de perdre les sentiers, et ont fait durer si longtemps la confection de leur thé et le chargement des bêtes, qu’à six heures du matin seulement ils ont été prêts à se mettre en route. Je n’étais pas à trois cents pas du jardin, que mon cheval s’abattit et précipita sur le sol ma personne flanquée de toute son artillerie. Allah est de plus en plus grand, car je me suis relevée sans autre dommage que des habits déchirés et un canon de fusil légèrement faussé. Une litanie de peder soukhta ! et une volée de coups dont l’effet a été plus actif que les injures ont démontré à ma monture la nécessité de reprendre position sur ses trois ou quatre pieds ; mais, quand elle a été debout, j’ai refusé de continuer la route sur le cheval de l’Apocalypse et me suis emparée du mulet d’Arabet, animal à la jambe sûre et à l’œil vif, sans paraître m’apercevoir du mécontentement de ce dévoué serviteur. « Un mulet ne saurait convenir à un personnage de votre rang, me dit-il. – Je te cède tous mes droits à tomber de cheval avec dignité », et je me suis bravement installée sur la bête aux longues oreilles.

À peine en branle, la caravane s’est engagée dans une montagne sauvage, en partie couverte de buissons noueux et rabougris. De tous côtés courent, semblables à des poules de basse-cour, une multitude de perdreaux rouges, beaucoup plus effrayés du bruit des chevaux que des coups de fusil tirés par le plus jeune de nos golams, un beau garçon du Loristan, à la chevelure bouclée et aux yeux intelligents, qui brûle à tort et à travers la mauvaise poudre de Sa Majesté et jette aux oiseaux, en guise de plomb, des balles coupées en quatre.

Après deux heures de marche, nous contournons un massif de rochers, et brusquement nous nous trouvons en présence du plus étrange des spectacles : au fond d’un cirque formé par des montagnes aux lignes majestueuses et sévères, s’étend un lac bleu foncé ; une ceinture de neige, éblouissante de blancheur, fait ressortir les tons sombres des eaux et la chaude couleur des rochers qui les dominent.

Tel se présenterait un paysage polaire noyé dans la brillante atmosphère d’un climat tropical, telle s’offre à nos yeux la Dariatcha (Petite Mer). L’hiver, le lac, grossi par les apports de rivières salées, couvre la plaine ; l’été, les eaux se retirent lentement et, à mesure qu’elles s’évaporent, déposent sur les terres l’épaisse couche de chlorure de sodium que nous avions prise tout d’abord pour de la neige.

Les bords du lac sont peu fertiles ; cependant une petite tribu abritée sous des tentes de poil de chèvre, ou sous des nattes de paille soutenues par quelques piquets, cultive des plantations de tabac, dont les feuilles veloutées viennent jeter une note de verdure tout à fait inattendue auprès de la plage étincelante.

La Dariatcha (petite mei), près de Chiraz. – Dessin de Tay-lor, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

Comme les peuples heureux, la Dariatcha n’a ni histoire ni légende ; ses eaux profondes n’ont jamais été complices d’aucun crime : elles sont si lourdes qu’elles soutiennent les corps à leur surface et que nul désespéré n’est jamais parvenu à se noyer dans leurs flots. En revanche, il suffit de s’y plonger un instant pour en sortir cristallisé comme une boule de gomme roulée dans du sucre candi.

Aveuglés par la réflexion du soleil sur le sel, nous maudissions les tcharvadars et les golams dont la paresse nous forçait à voyager en plein jour, quand le cheval que je montais ce matin s’est subitement affaissé. On a déchargé la pauvre bête, on l’a frappée avec l’espoir de la contraindre à se relever et de l’amener jusqu’au village de Kérabad que ses murs d’enceinte signalent à l’horizon. Peine perdue : elle avait succombé à une insolation. Attristés par la mine pitoyable de l’animal, touchés du désespoir larmoyant des muletiers, nous avons laissé nos gens déferrer l’infortuné yabou, et nous avons pris les devants afin de gagner Kérabad avant la nuit.

M’y voici enfin, à sept heures du soir, après une étape d’une longueur inaccoutumée. Nous avons parcouru huit farsakhs, au dire de notre hôte. Le farsakh dans ces pays perdus est-il de six, de huit ou même de dix kilomètres ? Nul ne saurait le dire, si ce n’est mes reins qui opinent pour des farsakhs exceptionnels. L’estomac, en revanche, ne se fatiguera pas de ce soir : la chaleur de la journée a décomposé les viandes ; à cette heure avancée on ne peut tuer un mouton ; quelques concombres et une grande sébile de lait aigre restent seuls à notre disposition. En fait de draps de lit, je possède un pantalon et un habit rapiécés ; un casque de feutre me sert de traversin ; le sol sur lequel je vais m’étendre est tourmenté comme le dos d’un chameau : des rats dansent une sarabande effrénée à travers les fagots placés auprès de moi ; des araignées géantes se promènent sur les murs. J’aurais pleuré sur mon sort si, dans mes cauchemars de jeune fille, je m’étais vue en si piteux équipage !

Sarvistan, 29 octobre. – Les malheurs s’abattent sur nous comme la grêle sur les gens ruinés. Marcel, se sentant fatigué et craignant un accès de fièvre, s’est administré avant de partir plus d’un gramme de quinine. L’exagération de la dose, combinée avec le mouvement du cheval, n’a pas tardé à lui donner de telles douleurs qu’il s’est jeté sur le sol et s’est trouvé dans l’impossibilité d’aller plus loin.

Vers dix heures la température est devenue insoutenable ; les golams nous ont représenté que nous ne pouvions rester ainsi immobiles en plein soleil, sans bois pour préparer quelques aliments, sans eau pour abreuver les chevaux ; tant bien que mal, ils ont assis Marcel sur le mulet de charge, et nous avons gagné en ce triste équipage une enceinte de terre flanquée de tours.

Je m’attendais à trouver des maisons derrière les murs ; il n’en était rien, tout le sol était couvert d’une multitude de taupinières, d’où sortaient de temps en temps, par des portes semblables à de gigantesques trous de rats, des paysans déguenillés et farouches. Nous nous sommes mis à l’abri du soleil sous un porche ménagé auprès de la porte d’entrée, et j’ai eu recours sans succès à tous les calmants de la pharmacie. En désespoir de cause, il m’est venu la pensée de faire chauffer sur un grand feu les assiettes, les marmites, les théières de cuivre qui composent notre ménage, et de les appliquer toutes brûlantes sur la peau de l’estomac et de la plante des pieds. De grosses cloches se sont immédiatement formées. Au bout d’une heure, les douleurs aiguës se calmaient et un profond sommeil s’emparait du malade. Vers le soir, mon mari, peu désireux de passer la nuit au fond d’une taupinière et de se soigner avec du lait aigre et des dattes véreuses, a demandé de lui-même à se rapprocher du gros bourg de Sarvistan, éloigné d’une vingtaine de kilomètres.

J’ai immédiatement fait prendre les devants à un golam, puis nous nous sommes mis en route. L’inquiétude morale dans laquelle le plonge la crainte de faire un voyage inutile surexcite encore les douleurs physiques de Marcel. Nous nous sommes décidés à venir étudier les palais voûtés de Sarvistan et de Firouz-Abad sur des indications assez vagues, et nul ne connaît le premier de ces monuments. Depuis que nous avons quitté le lac salé, j’interroge l’horizon et les paysans : horizon et paysans sont également muets. On me montre de ci de là quelques imamzaddès en ruine, mais personne ne me signale de palais abandonné. Ferions-nous une nouvelle campagne d’Éclid ?

Dès notre arrivée au village, nous nous sommes présentés chez le naïeb (litt. : « lieutenant, chef d’un district »). Cet homme, aux traits durs et à l’aspect malveillant, nous a souhaité la bienvenue du bout des lèvres en regardant Marcel de travers, et a fait ouvrir en notre honneur la porte d’un taudis noir de fumée et de crasse. Un tapis en lambeaux jeté dans un coin de la pièce constitue le mobilier.

CHAPITRE XXVI

Séjour à Sarvistan. – Le palais de Sarvistan. – Départ pour Darab. – Retraite sur Chiraz. – La plaine de Kavar. – Modification du caractère des montagnes. – La Forteresse de la Fille. – Bas-relief sassanide. – Le palais de Firouz-Abad.

30 octobre. – Les douleurs durent sans interruption depuis deux jours. Elles s’exagèrent au moindre mouvement et ne permettent à Marcel ni de se mettre sur son séant ni de prendre d’autre nourriture que de l’eau de riz et du jus de grenade.

J’ai maintenant l’explication de l’inconcevable accueil du naïeb de Sarvistan et de la brutalité avec laquelle il me traite depuis notre arrivée.

Le golam chargé de lui annoncer notre venue lui a fait une description fort exagérée de l’état du Farangui. De ces renseignements il a conclu que, à l’exemple des Persans dénués de toute force de résistance à la maladie, l’un de nous venait chercher un tombeau à Sarvistan. La figure décomposée de mon mari a mis le comble à l’inquiétude de notre hôte. Il a récapitulé, à quelques chaïs près, la dépense que lui occasionneraient les grattages, lavages et blanchiments à la chaux d’une maison souillée par le décès d’un chrétien, et cette addition l’a rendu féroce. Le naïeb n’a point osé nous chasser, dans la crainte d’encourir les représailles de Çahabi divan, mais il veut à tout prix nous envoyer trépasser ailleurs.

« Sarvistan est malsain, fiévreux, le climat est humide, les eaux sont nuisibles ; vous seriez bien mieux dans un village voisin, à peine éloigné de douze kilomètres », me répète-t-il sans cesse.

À la quatrième invitation, je me suis fâchée. « S’il suffisait de faire plusieurs étapes sur les mains pour me débarrasser de votre présence et de vos conseils, ai-je répliqué, je tenterais l’expérience ; mais je suis décidée à ne pas quitter Sarvistan avant la guérison complète de çaheb. » Finalement j’ai prié mon hôte de ne pas me gratifier d’aussi fréquentes visites et de passer la porte sur-le-champ. Depuis cette algarade, le naïeb m’a prise par la famine et a chargé du soin de me tourmenter une sorte de gamin de douze à quatorze ans, aux traits délicats mais flétris, auquel tous les domestiques obéissent respectueusement et qui fait dans la maison la pluie et le beau temps.

Le gouverneur ne s’est pas contenté de nous couper les vivres : hier soir, quand j’ai voulu envoyer au village faire des approvisionnements, les golams s’y sont refusés. Acheter des aliments au bazar pendant que nous sommes censés recevoir l’hospitalité du naïeb serait faire à ce personnage une injure dont aucun marchand n’oserait se rendre complice !

Marcel heureusement va de mieux en mieux. J’ai eu le bonheur de trouver un habitant du village qui connaissait les koumbaz malè gadim (coupoles, bien de l’antiquité) ; cette nouvelle a rempli mon mari de joie et lui a rendu courage. Notre situation s’améliorera dès qu’on le verra debout.

1er novembre. – Je ne m’étais pas trompée. Le spectre de Banquo assis à la table de Macbeth ne causa pas plus d’effroi au thane de Glemmir que la résurrection de mon mari à notre entourage. Naïeb, golams, domestiques se sont jetés à plat ventre devant lui en même temps que volailles, œufs, mouton affluaient au logis.

Cette politesse tardive et hypocrite s’il en fut jamais n’a pas eu le don de me désarmer, et, sans prendre garde à la mine piteuse de notre hôte : « Je demande à Dieu, lui ai-je dit d’un ton solennel, que malade, loin de votre patrie, loin de votre famille, vous trouviez une hospitalité pareille à celle que vous nous avez donnée. »

Le naïeb a pâli sous cette malédiction, comme s’il redoutait de la voir plus tard peser sur lui, et s’est retiré sans prononcer un mot.

Enfin nous avons fui Sarvistan !

 Tombeau du cheikh Yousef ben Yakoub. – Dessin de Barclay, d’après, une photographie.

À part la beauté des jardins et des vergers, je ne vois à signaler dans le village que le tombeau ruiné du cheikh Yousef ben Yakoub, bâti en 1341, mais modifié et agrandi depuis cette époque. Une partie de la construction est en pierre. La salle du tombeau, ornée de colonnes, est entourée d’un beau lambris de faïences à reflets métalliques formé d’étoiles cuivrées, réunies les unes aux autres par des croix d’émail bleu turquoise. L’effet général de cette décoration est charmant ; mais, si l’on compare entre elles les étoiles, on s’aperçoit que l’émail métallique est quelquefois trop cuit, souvent pas assez, et que les plaques les mieux réussies n’ont cependant pas la beauté des émaux de Kachan ou de Véramine et ont été fabriquées en pleine période de décadence.

Avant mon départ, le naïeb a eu l’audace de me demander sa photographie. Je me suis donné le malin plaisir de le faire poser huit ou dix fois de suite, puis je lui ai déclaré que, n’ayant pas le temps de tirer une épreuve, je lui enverrais son portrait… plus tard. Croirait-on que cet abominable personnage a confié à l’un de ses serviteurs la mission de nous suivre et de prendre sa photographie quand je voudrais bien l’achever ? Voilà un garçon destiné à voir du pays, j’en fais mon affaire !

En sortant du village, nous abandonnons le sentier de montagne qui porte le titre orgueilleux de « Vieille route de Bender Abbas », et nous voyageons pendant trois heures dans une vallée sauvage. Au fond de cette plaine couverte d’herbes sèches et dures s’élèvent les ruines imposantes d’un palais, dont l’aspect général rappelle celui des vieilles mosquées mogoles. Cette impression se modifie quand on pénètre à l’intérieur du monument ; les briques énormes qui jonchent le sol, le tracé elliptique des arcs et de la coupole, les rares ornements qui garnissent les murs, présentent un caractère archaïque très prononcé.

La partie la plus intéressante de l’édifice est, sans contredit, la grande salle. Le dôme qui la recouvre est de forme ovoïde ; il repose sur quatre trompes bandées entre les angles, et sur quatre pendentifs raccordant la base de la coupole aux faces verticales des murs. Ces dispositions permettent de faire remonter au moins jusqu’à l’édifice de Sarvistan l’origine de la coupole sur pendentifs, l’une des plus puissantes conceptions architecturales des Byzantins.

Palais de Sarvistan. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

L’aspect du palais de Sarvistan est majestueux et imposant ; l’étude de chaque partie de l’édifice est des plus attrayantes et prouve que les Iraniens, non contents d’établir une relation simple entre la montée et l’ouverture des arcs générateurs de la coupole et des berceaux, comprirent, à l’exemple des Grecs, la nécessité de ne jamais abandonner au caprice du constructeur la détermination des grandes lignes d’un édifice. Les Grecs calculaient les dimensions d’un temple en prenant pour unité le demi-diamètre moyen de la colonne ; les Perses choisirent l’ouverture de l’arc comme base de leur système modulaire. L’architecte de Sarvistan n’a eu garde de s’affranchir des sujétions harmoniques et des règles sévères léguées par ses devanciers, sujétions dont l’usage s’est perpétué jusqu’à la fin du treizième siècle. Les infractions que l’on peut signaler à Sarvistan ne s’élèvent jamais au-dessus d’un centième de la cote moyenne. Elles doivent être attribuées à la négligence et à l’ignorance des chefs d’ateliers, et ne sauraient en tout cas infirmer l’emploi d’une théorie modulaire.

Sur les côtés de la salle centrale s’élèvent de longues galeries, divisées en travées par des contreforts portés à leur base sur des colonnes bâties en moellons grossièrement dégrossis. Les quillages sont lourds, les contreforts massifs ; la corniche est uniformément composée d’un ornement en dents de scie compris entre deux listels. L’exécution technique de cette partie de l’édifice n’est nullement en harmonie avec l’habileté déployée par les architectes qui ont conçu le plan du palais et la hardiesse des maçons qui ont osé jeter les coupoles.

Galeries latérales de Sarvistan. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Déterminer l’âge de ce monument est une question fort délicate ; tout ce que l’on peut affirmer, c’est qu’il paraît remonter bien au delà de l’ère musulmane. Les légendes locales, dont il ne faut pas, je dois l’avouer, faire grand cas, attribuent aux princes achéménides, du plutôt à Djemchid, l’origine des kanots et la grande prospérité de cette partie du Fars ; c’est la seule tradition à laquelle on puisse se rattacher. Si l’on remarque, d’un autre côté, que les rois achéménides ont toujours occupé le Fars, que les nombreuses forteresses placées sur les sommets voisins de Chiraz, les puits profonds percés dans le roc, soit auprès de cette ville, soit au-dessus de Sarvistan, sont leur œuvre, on est amené à penser que le palais de Sarvistan, bâti pendant une période où le Fars jouissait d’une grande prospérité, est antérieur à l’avènement des Sassanides. Cette hypothèse me paraît d’autant moins hasardée que les Sassanides ont toujours vécu soit à Chouster, soit dans les provinces du nord-ouest, c’est-à-dire dans le voisinage des frontières que menaçaient les Romains ou les Byzantins, et que le Fars, au contraire, fut abandonné par les rois de cette dynastie, comme l’indique la ruine totale de la Chiraz achéménide.

Plan du palais de Sarvistan, dressé par M. Dieulafoy.

Les renseignements les plus précis que j’ai pu obtenir de nos gens ont trait à de délicieux pilaus que l’on préparait jadis sous les grandes coupoles de Sarvistan, devenues de vulgaires cuisines, et que des courriers lancés au triple galop apportaient, encore tout fumants, à leur souverain logé dans une citadelle bâtie au sommet de la montagne.

La mimique de mon guide en parlant d’un hypothétique plat de riz confectionné il y a plus de deux mille ans est si expressive, il lèche ses lèvres d’une façon si gourmande à l’idée de ce repas, qu’à son exemple je suis toute prête à chercher au loin les rapides cavaliers commis au transport de ce dîner royal.

Miandjangal, 2 novembre. – Hier soir, au sortir du palais, les golams nous ont engagés à prendre un chemin de traverse et nous ont conduits directement à Miandjangal, première étape sur la route de Darab. L’heure étant trop avancée pour réclamer un gîte dans la maison du ketkhoda, nous avons pris possession d’un imamzaddè tout en ruine, occupé déjà par des moines mendiants. Je venais de m’étendre à la place fraternellement cédée par les derviches, quand je me suis sentie dévorée d’une façon tout à fait intolérable. J’ai allumé ma lanterne de poche et j’ai poussé un cri d’horreur. Bien des fois, depuis que nous sommes en route, j’ai fait connaissance avec certains animaux blancs ou noirs, à pattes multiples et à figure repoussante, avec des poux, puisqu’il faut les nommer par leur nom, mais jamais je n’en avais vu en telle abondance. Le plus vieux de nos golams s’est réveillé au bruit de ma chasse vengeresse, a dégagé sa tête du grand couvre-pied qui l’enveloppe la nuit et m’a demandé la cause de mon émoi : « La présence de ces insectes vous portera bonheur : ils viennent de la Mecque », a-t-il dit après avoir considéré avec une certaine complaisance les petits hadjis qui se promenaient sur sa barbe rouge. Puis, comme le limaçon rentrant dans sa coquille, il a rabattu la couverture sur sa tête et s’est rendormi.

Nabandagan, 3 novembre. – À l’aurore, nous nous sommes mis en selle.

Le sentier suit d’abord un défilé étroit, le Tangè-Kerim, puis il descend dans une vallée resserrée entre deux montagnes d’un aspect très pittoresque, et traverse enfin une plaine fertile, semée de nombreux villages.

Le soir du même jour. – Le sort en est jeté ! Nous revenons sur nos pas. Marcel a ressenti une nouvelle atteinte du mal qui l’a tant fait souffrir à Sarvistan. Se lancer en un pareil état dans un pays à peu près sauvage serait folie ; il est impossible de continuer notre marche sur Darab. Les golams me montrent au loin des massifs d’arbres, indices certains de la richesse de la vallée, et m’assurent que Darab est au milieu de ces bouquets de verdure ; mais, Cyrus en personne résidât-il sous ces ombrages, nous n’irions pas plus loin.

D’ailleurs Marcel, atterré par la souffrance, est obsédé d’une idée fixe. Il ne prend plus aucun intérêt au voyage et veut se rapprocher au plus vite de Chiraz, de façon à permettre au docteur Odling de nous rejoindre, si cela devient nécessaire. Dès que je verrai la possibilité de nous remettre en route, je me rendrai à son désir.

Koundjoun, 5 novembre. – Après un jour de repos à Nabandagan, nous avons pu faire les deux étapes qui nous séparaient de Sarvistan. Sans nous arrêter au bourg, nous sommes venus chercher gîte au village de Koundjoun. Maintenant que mon malade est débarrassé de toutes ses douleurs, il est désespéré d’être revenu sur ses pas sans avoir atteint Darab, et se plaint sans trêve ni merci de mon manque de fermeté. Si je montrais le moindre bon vouloir, il demanderait à rebrousser chemin. Toutes ces belles remontrances me laissent la conscience parfaitement en repos : les Achéménides m’ont occasionné assez de tourments. Néanmoins j’aurais mauvaise grâce, en l’état actuel, à vouloir gagner Chiraz ; il a donc été décidé que, si la santé de Marcel continuait à s’améliorer, nous poursuivrions notre voyage vers Firouz-Abad. Grâce à ce compromis, la paix s’est rétablie dans notre ménage.

Deh Nô, 6 novembre. – Décidément nous sommes en route pour Firouz-Abad.

Au sortir de la montagne, aride, hélas ! comme toutes les montagnes de la Perse, nous avons gagné, vers le soir, une plaine magnifique, plus vaste encore que celle de Sarvistan. Les champs de blé ensemencés depuis quelques jours sont saupoudrés d’émeraudes ; des femmes, des enfants préparent les rigoles d’arrosage ; plus loin les laboureurs retournent la terre, tandis que les semeurs s’avancent derrière eux d’un pas cadencé et lancent à pleine main le grain dans le sillon. Depuis Véramine je n’avais vu de paysage agricole aussi riche et aussi riant. Le ciel sans doute prend à tâche de me dédommager des mauvais jours passés.

Nous sommes venus coucher au village de Kavar, situé à la jonction des chemins de Chiraz à Lar et de Chiraz à Firouz-Abad. Ce matin, à l’aurore, les chevaux étaient sellés. Le sentier de Firouz-Abad s’élève d’abord sur un cône de déjections, puis il pénètre dans une gorge étroite couronnée de rochers assez élevés pour nous donner de l’ombre. Après plusieurs heures d’une ascension rendue très pénible par la déclivité du chemin, nous atteignons enfin le col ; rien à cela d’extraordinaire ; mais la merveille des merveilles est le tableau qui s’offre à mes yeux après avoir franchi la ligne de faîte. Nos regards, habitués aux sauvages escarpements et aux rochers dénudés, sont ravis à la vue de khonars (buissons arborescents) au milieu desquels on a toutes les peines du monde à se diriger, sans laisser aux épines deux choses précieuses, les yeux des cavaliers et les oreilles des mulets. Autant sont noueux les troncs des buissons cachés sous les épaisses branches retombant en cascade sur le sol, autant le feuillage est léger et délicat. En me piquant beaucoup les doigts, j’ai pu faire une abondante provision de baies d’un goût délicieux, à la chair douce et sucrée comme celle d’une prune.

Les beautés du paysage sont étrangères, paraît-il, à l’émotion qui étreint les caravanes en traversant le pays. Des toufangtchis campés au col m’ont appris, tout en m’aidant à faire ma récolte de baies, que la montagne et les défilés abritaient naguère encore les repaires d’une bande de voleurs régulièrement organisée. Ces émules de Mandrin détroussaient avec tant de conscience les voyageurs et avaient si aisément raison des muletiers, dont les velléités de résistance étaient paralysées par les dispositions des chemins, que les tcharvadars avaient abandonné la route de Chiraz à Firouz-Abad.

Çahabi divan, dès son arrivée au pouvoir, s’est décidé à faire cesser un état de choses si préjudiciable au commerce de la province, et a expédié des soldats avec ordre de s’emparer des voleurs. La lutte a été meurtrière des deux côtés ; néanmoins un grand nombre de brigands ont été pris ; plusieurs ont subi le supplice de l’emplâtrage ; les autres, dispersés et effrayés, ne sont plus en état de tenir le pays.

Les toufangtchis m’ont également expliqué la destination de quelques tas de cailloux amoncelés sur des emplacements bien en vue et désignés par eux sous le nom de nechânèh. Les tcharvadars qui voyagent dans ces contrées rarement parcourues, contraints de suivre des chemins mal tracés et souvent même détruits par les avalanches ou les éboulements de rochers, jalonnent la voie au moyen de tas de pierres, comparables aux cailloux que le petit Poucet semait sur sa route afin de retrouver la maison paternelle. En marchant de nechânèh en nechânèh, les voyageurs sont sûrs de suivre un itinéraire praticable, ou du moins de ne point s’égarer.

La montagne à chaque heure nous réserve de nouvelles surprises : les buissons noueux font place à un arbre de taille moyenne, dont le bouquet, en forme de boule, est planté sur un fut court et rugueux. Le feuillage, très épais, d’un vert assez clair, est taché de grappes d’un beau rouge vermillon. Ce fruit ou cette fleur, j’hésite à lui donner l’un de ces deux noms à l’exclusion de l’autre, paraît de loin irrégulier comme une éponge ; si l’on s’en rapproche, on s’aperçoit qu’il est composé d’une multitude de petites tiges séparées, rappelant par leur forme, leur couleur, leur vernis, les branches de corail rouge. Les muletiers ont fait de grandes provisions de ces baies et m’ont assuré que ce soir, après avoir été cuites, elles seront pour nous un véritable régal. Sommes-nous encore dans cette Perse que j’ai toujours vue si sèche et si déserte ? Plus nous nous abaissons – et Dieu sait si nous dévalons depuis quelques jours – plus le paysage devient splendide. De l’eau, des torrents, des cascades ; sur le bord des torrents une végétation impénétrable où se mêlent les acacias, les chênes verts, les buis à fleurs blanches, les aubépines arborescentes, dont les fruits rouges et parfumés atteignent la grosseur d’une cerise, les figuiers sauvages au feuillage découpé et aux baies à peine grosses comme une noisette.

7 novembre. – Nous sommes venus passer la nuit dans un village d’assez pauvre apparence à l’entrée duquel des hommes et des femmes étaient occupés à battre du riz. Marcel se perfectionne et en remontrerait en susceptibilité à un fonctionnaire indigène des plus pointilleux. Ne s’est-il pas avisé de se fâcher tout rouge contre notre hôte, le ketkhoda, parce que ce malheureux ne nous avait pas salués à notre arrivée avec tout le respect dû à Nos Excellences ? Mon mari était dans son droit, car les golams ont surenchéri sur ses témoignages de mécontentement et ont tellement pétrifié le coupable, qu’il est venu s’excuser et affirmer qu’en nous voyant en si mince équipage il ne s’était certes point douté de l’importance de nos personnes. Sur cette flatteuse explication, nous avons jugé habile de nous montrer bons princes et de laisser au chef du village l’honneur de baiser humblement un pan de nos jaquettes. Cette affaire était à peine terminée que nous voyons se faufiler par l’entre-bâillement de la porte le serviteur du naïeb de Sarvistan.

« Le portrait du naïeb est-il prêt ? demande-t-il pour la centième fois.

— Va-t’en au diable, toi, ton maître, vos ascendants et descendants ! Si tu reparais, je te fais administrer cent coups de bâton.

— Excellence, c’est deux cents coups que je recevrai si je reviens les mains vides auprès du naïeb.

— En ce cas, ajoute mon mari, je vais te les remplir. » Et le voilà écrivant de sa plus belle main une lettre brève, mais dont les termes concis ont dû combler de joie le destinataire.

Firouz-Abad, 8 novembre. – Hier, à la tombée de la nuit, un chant d’un charme bizarre, composé sur un rythme assez lent, mêlé de notes graves et aiguës mises brusquement en opposition, a retenti sur la terrasse. C’était un serviteur du ketkhoda de Deh Nô, mollah bénévole, qui appelait les paysans à la prière du soir. Il accomplissait avec une conviction touchante ce pieux devoir recommandé par le Koran comme un acte des plus agréables à Dieu, et, quand il entonnait la grande formule de l’islam : « Allah seul est Dieu… », il communiquait à son chant une émotion inoubliable.

Réveillés ce matin à la voix du même prêtre, nous étions en route avant le jour ; le froid était mordant. Une demi-heure après notre départ du village, nous avons pu réchauffer nos membres glacés à de grands feux allumés par des pâtres. Assise auprès des tisons, j’ai interrogé du regard la plaine et j’ai vu avec surprise la trace blanche du chemin s’arrêter au pied d’une véritable muraille de rochers. Aurions-nous à faire l’ascension de ces sommets à l’aspect inaccessible ? À ma grande surprise, les guides m’ont appris que d’ici à Firouz-Abad le chemin allait sans cesse en descendant. Nous nous sommes remis en selle, et, au moment où les mulets heurtaient de leurs longues oreilles les parois de la montagne, le golam placé en tête du convoi a brusquement disparu derrière un contrefort dissimulant une brèche étroite, digne de rivaliser avec les Portes de fer de la Kabylie ou avec la célèbre brisure ouverte par la Durandal.

Au delà de la brèche, la vallée s’élargit, le sentier court sur le flanc gauche de la montagne, traverse une seconde porte semblable à la première et débouche enfin dans une gorge admirable, au fond de laquelle coule un torrent impétueux caché sous la plus merveilleuse végétation de ginériums et de lauriers-roses que j’aie encore vue dans l’Iran.

Vers deux heures du soir, après une marche dont la lenteur est l’inévitable corollaire des difficultés du chemin, nous avons rejoint une petite caravane d’ânes venant de Chiraz. Chaque animal porte deux grosses bouteilles d’eau de rose à la panse fragile revêtue d’une épaisse natte de paille. Bien avant de se mêler au convoi on vit dans une atmosphère embaumée. Les pauvres bourricots, en glissant maladroitement sur les rochers, ont cassé ou fêlé un certain nombre de bonbonnes de verre, de telle sorte que leurs longs poils, lustrés comme les cheveux d’une belle khanoum au sortir du hammam, laissent sur leur passage une traînée d’air parfumé. Il semble que l’on voyage à travers les roseraies si vantées par Hafiz et Saadi, ou, plus prosaïquement, que l’on visite le bazar aux drogues d’une ville quelconque de l’Orient.

Tout comme les bonbonnes sèment leur eau de rose, j’ai failli arroser de mon sang les rochers du chemin. Dans un passage très difficile, où les chevaux avaient à descendre sans le secours d’une main courante sept ou huit degrés de soixante à quatre-vingts centimètres d’élévation, j’ai jugé prudent, instruite par les fâcheuses expériences des petits ânes, de mettre pied à terre et d’abandonner à mon mulet le soin de sa sécurité. Bien m’en a pris : je n’avais pas quitté ma selle depuis deux minutes, que la bête dégringolait la tête la première de marche en marche et allait, heureusement, tomber dans la rivière après avoir mis en marmelade tout son harnachement. Il ne fallait rien moins qu’un accident aussi grave pour faire sortir la femme du marchand d’eau de rose du kadjaveh où elle se tenait blottie. Ce passage traversé, nous avons franchi un dernier tang très étroit dominé par un château connu sous le nom de Kalè Dokhtar (Forteresse de la Fille). Je mesure des yeux la hauteur vertigineuse des remparts au-dessus du chemin, car les guides, depuis ce matin, me rebattent les oreilles de merveilleuses légendes ayant trait à ce nid d’aigle. Je dédie la suivante aux figaros, perruquiers et inventeurs d’eau capillaire des deux mondes.

La femme d’un marchand d’eau de roses. – Dessin de A. Marie, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

Zal, le père du célèbre Roustem, le héros légendaire de tous les contes persans, étant un jour à la chasse, vit sur la tour de la forteresse une jeune fille belle à rendre jalouse la lune dans son plein. La princesse, qui n’était autre que la fille du roi de Caboul, retenue prisonnière dans le château, aperçut Zal et l’aima. Après s’être longtemps contemplés à distance, les deux amants trouvèrent monotone cette situation ultra-platonique et cherchèrent le moyen de « couronner leur flamme » ; mais, à moins d’emprunter à l’amour ses propres ailes, Zal ne pouvait songer à s’élever jusqu’à sa bien-aimée. Désespéré de l’insuccès de toutes ses tentatives, il grossissait de ses larmes les eaux du torrent, quand un expédient des plus ingénieux se présenta à l’esprit de la dame. Elle dénoue ses longs cheveux, en laisse dérouler les bruns anneaux jusqu’au pied de la tour et permet ainsi à son amoureux d’escalader, à l’aide de cette poétique échelle, les murs élevés qui la retenaient prisonnière. Laquelle des deux, de la belle ou de l’histoire, a été le plus tirée par les cheveux ?

Le défilé étroit au-dessus duquel s’élève la Kalè Dokhtar était jadis fréquenté par de nombreuses caravanes ; des souvenirs glorieux s’attachaient peut-être à la défense des passes, car, vis-à-vis de la forteresse et sur les parois d’un rocher qui surplombe la rive droite du sentier, s’étend une de ces grandes réclames sassanides traitées en forme de bas-relief et destinées à apprendre aux siècles futurs les exploits guerriers des souverains de l’Iran. L’épisode, représentant un combat de cavalerie, paraît traité dans un beau sentiment, mais il est difficile d’apprécier la composition à sa juste valeur : si l’on se place à courte distance, on n’embrasse pas d’un regard d’ensemble le tableau, long de plus de vingt mètres ; si l’on s’installe sur le chemin, il est impossible, eût-on des yeux de lynx, de distinguer les détails du bas-relief, tant la pierre est dégradée.

Palais de Firouz-Abad. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

Au sortir de la gorge, qui débouche brusquement sur une plaine verdoyante, s’élèvent, au-dessus d’un monticule naturel situé sur la rive droite de la rivière, les grandes ruines du palais de Firouz-Abad.

Firouz-Abad. – Intérieur de la salle centrale. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

L’édifice s’annonce sous un aspect des plus imposants, mais semble à première vue beaucoup plus massif que celui de Sarvistan. Dès que l’on a pénétré à l’intérieur de la construction, on est frappé de la simplicité du plan et de la majesté d’une ordonnance que n’embellit aucun décor. On entre d’abord dans un large vestibule voûté communiquant au moyen de grands arceaux avec quatre pièces symétriquement disposées par rapport à l’axe du vestibule et du monument. La nef précède une vaste salle recouverte d’une coupole ovoïde que les constructeurs semblent n’avoir osé claver qu’après en avoir réduit l’ouverture. La pièce centrale est mise en communication par une porte percée dans l’axe du vestibule avec une cour remplie de décombres au milieu desquels poussent des figuiers sauvages, et, par des baies voûtées, avec deux pièces absolument semblables à la première : celle de gauche, comme toute la partie qui regarde Firouz-Abad, est à moitié ruinée ; celle de droite est en parfait état de conservation. Les portes d’accès et les niches destinées à les équilibrer dans l’ornementation générale sont décorées de moulures en plâtre imitées des formes caractéristiques des baies persépolitaines. Sur la cour se présente l’entrée des nombreuses chambres affectées au harem ; au fond de l’une d’elles, couverte d’une voûte en berceau, débouche l’escalier d’un vaste souterrain, semblable à ces zirzamins que les Persans habitent pendant l’été, et qu’ils abandonnent le soir pour leurs terrasses.

Tout l’ensemble de la construction, y compris les demi-colonnes engagées dans les parements extérieurs, est bâti en moellons à peine dégrossis ; les matériaux employés aux voûtes sont taillés en forme de dalles plates et mis en œuvre comme le seraient des briques.

Ruines de Firouz-Abad. – Vue longitudinale. – Dessin de D. Lancelot, diaprés une photographie.

La plaine au milieu de laquelle s’élève le palais est couverte de monticules de terre et de débris de poteries, derniers vestiges de maisons abandonnées. Au-devant du grand vestibule s’étend encore un lac artificiel dont les eaux, amenées par une dérivation souterraine de la rivière, s’écoulent au milieu des broussailles et des pierres éboulées qui formaient autrefois les parapets. Tout cela est triste au possible, et engendre une mélancolie qu’il est malaisé de secouer en parcourant ces ruines depuis si longtemps abandonnées aux dévastations des hommes et des siècles.

Bas-relief de Firouz-Abad. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

Assigner une date à un monument aussi grossièrement construit que celui du Sarvistan nous avait paru bien téméraire ; le palais de Firouz-Abad, d’une période plus barbare encore, a été bâti dans des conditions qui permettent de sortir du doute. Deux points saillants témoignent de son origine : ses voûtes, d’un caractère très archaïque, sont d’une époque de beaucoup antérieure aux coupoles byzantines et aux dômes de Sarvistan ; la décoration gréco-égyptienne, conservée autour des portes des grandes salles, est achéménide et n’a jamais été utilisée en Perse depuis le temps où les successeurs de Darius régnaient à Persépolis. Si l’on tient compte également du soin avec lequel sont défendues les passes de Sarvistan et de Firouz-Abad, qui commandent toutes deux l’entrée du patrimoine des Achéménides, on est conduit à penser que le château de Firouz-Abad a été construit sous les règnes des grands rois pour servir de résidence au gouverneur militaire de la province placée à l’entrée des gorges. Le palais de Sarvistan, fort supérieur comme exécution à celui de Firouz-Abad, aurait été bâti sous la même dynastie, mais à une époque plus moderne.

À la nuit close, nous avons quitté les ruines avec l’intention de les revoir plus en détail le lendemain, et nous sommes venus, en longeant la rivière bordée de figuiers magnifiques et de palmiers élancés, coucher au village de Firouz-Abad gadim (vieux), l’ancienne Djour. Comme je l’avais supposé en examinant de loin ses maisons mal bâties, le vieux bourg est la demeure de paysans assez pauvres, vivant pêle-mêle avec leurs bestiaux ; tandis que les gens riches de la plaine habitent tous Firouz-Abad (nouveau), que l’on aperçoit à huit ou dix kilomètres, cachée sous une végétation luxuriante.

CHAPITRE XXVII

Atechga de Firouz-Abad. – L’ilkhany de Firouz-Abad. – Deh Nô. – Une tribu en voyage. – La fabrication des tapis. – Mœurs des nomades. – Ferachbad. – Les plantations de palmiers. – Contes du bazar. – Édicule à coupole de Ferachbad. – Village d’Aharam. – Première apparition du golfe Persique.

9 novembre. – Comme toutes les maisons de Firouz-Abad gadim, notre logis est bâti sur des ruines antiques. Relever le plan d’un soubassement en partie caché sous les cahutes de paysans, serait fort difficile. Il n’en est point de même d’un énorme massif de maçonnerie situé en dehors du village : ce monument, qui n’offre d’ailleurs aucun point de comparaison avec les édifices anciens ou modernes de la Perse, se compose d’une plate-forme au-dessus de laquelle se dresse une tour de plus de vingt-six mètres d’élévation. Un escalier extérieur, dont les traces sont encore apparentes, conduisait jusqu’au faîte de la construction. Les degrés sont tombés, la plate-forme s’est effritée sous les influences atmosphériques et les secousses des tremblements de terre, mais les dispositions générales de l’édifice sont encore très nettes et permettent à Marcel de reconstituer un monument analogue aux zigourat ou temples à étages de la Babylonie, et de reconnaître dans la tour de Firouz-Abad le modèle primitif des minarets de la vieille mosquée de Touloun.

Atechga de Firouz-Abad. – Dessin de Taylor, d’après une photographie. Atechga de Firouz-Abad. – Dessin de Taylor, d’après la restitution de M. Dieulafoy.

Si l’on s’en rapporte aux traditions locales conservées par l’Isthakhari, voyageur persan du dixième siècle, la tour de Firouz-Abad ne serait autre que l’Atechya élevé à Djour par Ardéchir Babégan, le fondateur de la dynastie sassanide. En ce cas, le palais achéménide situé à la sortie des gorges du Khounaïfigân appartiendrait à la cité qui, au dire du géographe iranien, avait précédé Djour dans l’hégémonie de la contrée.

Nous n’aurions pas voulu quitter Firouz-Abad sans aller jusqu’à la ville neuve, signalée au loin par une magnifique ceinture de verdure, rendre nos devoirs au puissant gouverneur des tribus de la vallée, désigné dans le pays sous le titre d’ilkhany. La maladie de Marcel a tellement bouleversé nos prévisions, que nous nous sommes contentés de lui envoyer le plus respectable de nos golams. L’ambassadeur avait mission de porter à ce grand personnage les compliments des voyageurs et de lui expliquer que des causes indépendantes de leur volonté les obligeaient, à leur grand regret, de gagner Bouchyr au plus vite.

« L’ilkhany a vivement regretté de n’avoir pas à vous ouvrir sa maison », est venu me dire ce soir notre émissaire. « Il eût été heureux de vous présenter sa famille et de vous offrir, en souvenir de votre passage dans le Fars, un tapis fabriqué par les femmes de sa tribu.

— Belles paroles que tout cela », a interrompu le golam du Loristan, qui ne peut entendre vanter d’autre ilkhany que le chef suprême de la tribu des Bakhtyaris, dont il dépend. « L’hiver dernier, m’a-t-on raconté, trois marchands de Bagdad se présentèrent un soir chez le khan de Firouz-Abad, munis de lettres d’introduction pressantes, et reçurent dès leur arrivée un accueil des plus chaleureux. Pilaus, tchelaus, kébabs d’agneau, de mouton, de volaille, melons et pastèques, crème, fruits, pâtisseries plus douces que miel, sirop d’eau de rose, thé, café, rien ne manquait au banquet qu’on leur servit. L’ilkany lui-même vint saluer ses invités et les assurer de sa bienveillance. « Ma maison, mes chevaux vous appartiennent, leur dit-il, usez de mes biens comme des vôtres. »

« Dans la nuit éclata un violent orage. Les voyageurs, au souvenir des protestations de leur hôte, se décidèrent à prolonger leur séjour à Firouz-Abad, et, tout en se félicitant d’un accident qui allait leur permettre de recommencer la bonne chère de la veille, attendirent avec un estomac plein de joyeuses espérances l’heure du repas. L’ordonnance du dîner fut plus simple que ne devaient le laisser présager les recherches et l’abondance du festin précédent : deux pilaus au lieu de trois firent leur apparition, les tchelaus furent peu variés, la crème remplacée par du maçt (lait fermenté). Ce changement de régime n’émut pas outre mesure les étrangers, qui assistaient d’un œil tranquille à la bataille des éléments.

« La tempête fit rage pendant trois jours. Plus le ciel se rembrunissait, moins le cuisinier de l’ilkhany était généreux ; en fin de compte, les marchands, aussi affamés que leurs chevaux, quittèrent Firouz-Abad à moitié morts d’inanition, bien que le temps ne se fût pas encore embelli.

« De là à donner un tapis à Çaheb, conclut l’orateur, je vois bien du chemin à parcourir.

— Le khan de Firouz-Abad est donc pauvre, qu’il ne puisse offrir l’hospitalité sans regret ? ai-je demandé.

— Son prestige s’est bien amoindri depuis qu’il paye tribut au chah ; néanmoins il jouit encore d’une fortune princière. »

L’ilkhany, en effet, malgré sa parcimonie apparente ou sa prudence, est l’un des seigneurs les plus puissants de cette féodalité qui détient toutes les terres du sud de la Perse. Sa fortune, ses troupeaux, ses soldats ne limitent ni n’augmentent ses privilèges. Quelle que soit leur désignation, khans, cheikhs et ketkhodas du Fars, du Loristan ou de la Susiane sont soumis à l’autorité royale, mais jouissent, en qualité de chefs de tribus, d’une sorte d’inamovibilité, en ce sens que la charge et les droits afférents ne peuvent leur être enlevés que pour être transmis à un membre de leur famille. Dans cette situation, ils balanceraient la puissance du roi si les jalousies et les haines qui divisent les grands vassaux de la couronne ne permettaient à Sa Majesté Iranienne de les dominer en les opposant les uns aux autres. Veut-il châtier l’un de ses feudataires, le chah n’a besoin ni de troupes ni de généraux : il excite sourdement un voisin à aller piller le village ou le campement du rebelle. Cette mission, toujours reçue avec joie et exécutée avec conscience, contribue à augmenter la désunion des tribus et donne aux hakems le droit d’intervenir dans le conflit et d’imposer de fortes amendes aux belligérants.

Un ketkhoda ou un khan met-il une mauvaise volonté trop évidente à acquitter ses redevances, le gouverneur de la province invite l’un des membres de la famille du payeur récalcitrant à venir en secret dans sa capitale ; il lui fait apprécier les avantages qu’il trouverait à prendre la place d’un frère ou d’un cousin détesté et, en fin de compte, lui cède, au poids de l’or, tous les droits de son parent.

Ces ventes sont généralement consenties à des prix très onéreux… pour la tribu qui est chargée d’acquitter les frais de la transaction, car, avant d’entrer en possession de sa charge, le khan remet au hakem, à titre de pichkiach, une somme s’élevant parfois jusqu’à deux cent mille francs, et fait agréer la solide caution d’un banquier, qui doit garantir le payement régulier des impôts et habiter au siège même du gouvernement. Toutes ses obligations remplies, le nouveau dignitaire rentre au village, d’où son prédécesseur s’est prudemment enfui afin d’éviter la corde ou le poison, prend possession des terres et des palmiers et conserve sa charge jusqu’au jour où le dépossédé achète à son tour les droits de son heureux concurrent.

De semblables négociations seraient très difficiles à traiter dans un pays où il n’existe ni cadastre ni rôle d’imposition, si les gouverneurs n’arrivaient à se faire une idée de la redevance qu’ils peuvent exiger de chaque village soumis à leur autorité, en se basant sur les dénonciations des ennemis et des adversaires personnels de chacun des ketkhodas.

Ces procédés administratifs sont d’un usage journalier. Parfois, les hakems s’efforcent d’attirer dans la capitale de la province le chef insoumis et l’y retiennent prisonnier jusqu’à ce qu’il ait payé rançon. Aussi bien khans et ketkhodas redoutent-ils par-dessus tout de se rapprocher des centres d’habitation. Si quelque affaire de la plus grande urgence les y appelle, ils viennent camper à cinq ou six kilomètres des portes, accompagnés de trois ou quatre cents cavaliers bien armés, et, en cas d’alerte, trouvent dans cette escorte des défenseurs dévoués.

Timent satrapas et dona ferentes.

10 novembre. – Il était impossible de songer à franchir en une seule étape les montagnes qui limitent, au sud, la vallée de Firouz-Abad ; nous avons donc fait une dernière visite aux ruines du palais, et, à quatre heures du soir, notre petite caravane s’est dirigée vers le village de Deh Nô, situé au pied des hauteurs que nous gravirons demain. Les paysannes occupées à battre le riz sur les terrasses de leurs maisons nous ont aperçus au loin et n’ont pas manqué d’aller prévenir leurs maris. Ceux-ci se sont précipités vers les portes de l’enceinte et les auraient certainement fermées à notre barbe, si les golams, s’élançant au galop, n’étaient arrivés à temps pour les empêcher de mettre leur projet à exécution.

Les logements sont bien dignes des habitants ; néanmoins personne ne veut souiller les murs de son taudis : c’est à qui enfumera sa niche, ou se barricadera chez lui, afin de nous enlever toute envie ou toute possibilité d’y entrer.

Je vois le moment où nous allons être forcés de camper sur la place, ou plutôt sur le fumier de vache et de mouton qui en est le plus bel ornement, quand nos golams s’emparent de haute lutte de la tanière d’une femme veuve et l’obligent, malgré ses cris et ses pleurs, à nous faire une place chez elle. Prise de compassion, je me précipite, j’essaye de calmer ma propriétaire et je lui mets dans la main quelques pièces d’argent, une petite fortune ; elle me les jette à la tête avec colère et s’enfuit en me dévouant aux dieux infernaux. Cette aventure m’apprendra à jouer au chevalier errant et à prendre en pitié la veuve et l’orphelin.

Vers le soir, mon ennemie, subitement calmée par l’humidité de l’air extérieur, s’est décidée à rentrer au logis, et, en ce moment, blottie avec deux ou trois moutards au fond d’une de ces grandes jarres de terre où les paysans enferment leur provision de riz, elle me regarde avec des yeux de tigresse en colère. Quant aux petits sauvages, ils dateront, j’imagine, leurs souvenirs d’enfance de l’apparition de Chitan (Satan) au foyer de leur mère.

Ferachbad, 11 novembre. – Voyagé pendant toute la matinée au milieu de défilés inextricables, suivi des chemins à peine indiqués par des nechânèh formés de branches de lauriers-roses en partie recouverts d’une grosse pierre, rencontré en route une nombreuse tribu illiate qui descendait des plateaux supérieurs vers les plaines basses et attiédies, où les troupeaux trouveront encore de bons pâturages.

En tête du convoi marchent les chèvres et les moutons, chassés par des enfants à la figure sauvage et aux cheveux vierges de tout contact avec un peigne ; les jeunes poulains aussi peu chargés que le quatrième officier de Marlborough, les ânons bondissant, indisciplinés et déjà si volontaires qu’ils donnent plus de mal à leurs gardiens que tout le reste de la bande ; puis défile la partie sérieuse du convoi : juments dissimulées derrière les sacoches d’où se dégagent les frimousses inquiètes des chevreaux et des agneaux trop jeunes encore pour faire la route à pied, les mulets portant les tentes et les métiers à tisser les tapis. Ces bagages encombrants sont surmontés des coqs et des poules, attachés par les pattes et ne bougeant ni bec ni aile, en gens expérimentés et habitués à de longs voyages. Enfin viennent les vaches, bâtées comme des mulets et succombant sous le poids des objets les plus lourds, tels que moulin à farine, mortier à décortiquer le riz ou à broyer le café. Tous ces objets, couverts de paquets de hardes, servent de siège aux enfants de trois à sept ans, liés aux charges par les pieds et la ceinture ; les plus petits bébés, ficelés comme des saucissons, sont étendus à plat.

Dans les passages dangereux, où les vaches n’ont souvent d’autre ressource que de se laisser glisser de rocher en rocher, les mères détachent les enfants, fixent les nourrissons sur leur dos au moyen de courroies et font trotter les autres moutards, qui se tirent d’affaire avec l’aide d’Allah, spécialement chargé, en Orient comme en Occident, de veiller sur les déshérités de tout âge et de toute condition. Le mauvais pas franchi, la tribu continue sa marche, d’autant plus irrégulière que bêtes et gens, serrés au point de rouler pêle-mêle au fond des précipices quand le sentier se rétrécit, sont clairsemés si le chemin vient à s’élargir.

Les femmes des tribus ne portent pas de voile et laissent admirer à l’aise des traits largement taillés, une peau très brune et des yeux d’une extrême vivacité. Les cheveux, coupés en frange sur le front et laissés aux tempes en toute longueur, tombent bouclés sur la poitrine. L’originalité de cette coiffure est pour beaucoup dans le charme sauvage des femmes illiates.

« Peder soukhta ! (enfant de père brûlé !), va-t-il falloir te traîner jusqu’au bas de la montagne ? » Je me retourne et j’aperçois, animée par la lutte qu’elle a engagée avec une vache récalcitrante, une jeune fille qui me paraît réaliser le type parfait de ces beautés nomades. Les prunelles sont noires ; le nez, assez fin, est percé à la narine et paré d’une turquoise ; les cheveux, ébouriffés, encadrent le front ; les boucles déroulées en larges anneaux dissimulent mal une jeune poitrine bronzée que caressent à l’aise les rayons du soleil ; une courte jupe d’indienne rouge, un collier d’ambre enroulé autour d’un cou puissamment attaché, des grains de corail accrochés dans les broussailles des cheveux, complètent l’ajustement de la petite Illiate.

Que l’on porte des turquoises au bout du nez, au lieu de perles à l’extrémité des oreilles, on n’en est pas moins coquette ; comme j’essayais de me rapprocher de cette jolie enfant pour la voir de près, elle a poussé un cri d’effroi et, abandonnant ses frères et la vache qui leur sert de monture, s’est enfuie comme un jeune faon au travers des rochers.

Je n’ai pas eu le temps de me reprocher ma maladresse et ma curiosité indiscrète ; au premier tournant du chemin, j’ai retrouvé la fugitive. Combien elle diffère d’elle-même ! Désireuse de se rendre plus belle, la pauvrette a noyé ses charmes dans les eaux vertes du torrent. Plus de cheveux bouclés, plus d’ombre sur les yeux ; en revanche de longues chandelles noires, à demi dissimulées par le chargat soigneusement ramené sur le front. Les broussailles sont rentrées dans l’ordre, la sauvagerie a disparu, la tenue, en devenant correcte, a perdu tout charme et toute saveur. Les grains d’ambre et de corail eux-mêmes semblent avoir pâli.

Deux heures nous ont à peine suffi pour atteindre la tête du convoi. Après l’avoir dépassé, nous sommes entrés dans une vaste plaine où sont déjà installés les campements d’une nouvelle tribu illiate. Les golams ont trouvé chez les nomades bonne provision de lait aigre et de fromage, et nous ont engagés à mettre pied à terre.

Les tentes des peuplades du Fars, plutôt destinées à préserver du soleil que du froid, ne brillent ni par leur confortable ni par leur propreté. Elles sont formées de cinq pièces d’étoffes tissées en poil de chèvre ou de chameau. Le plafond horizontal est posé sur des piquets raidis au moyen d’un certain nombre de haubans fixés en terre à des crampons de bois noueux. Des khourdjines toujours prêtes à être chargées maintiennent le bord inférieur de la muraille orientée au sud ; la toile exposée au nord est relevée et forme une sorte d’auvent sous lequel la famille se tient à l’abri du soleil. À l’une des extrémités de la tente se trouve le métier à tisser les tapis. Trois brins fichés en terre et liés en faisceau à leur extrémité soutiennent et arrêtent une barre à laquelle sont attachées les extrémités de la chaîne. L’autre bout des fils est pris dans une traverse, maintenue par deux fortes chevilles. Tout le métier est légèrement incliné. La femme qui travaille s’assied sur les fils tendus, saisit de la main gauche un bâton qu’elle introduit entre eux et, de la main droite, fait pénétrer dans l’intervalle laissé libre le paquet de laine colorée qui correspond à la teinte du dessin exécuté. Elle enlève ensuite le bâton, presse vivement avec un peigne de fer le dernier fil de la trame contre celui qui l’a précédé, et recommence la même manœuvre autant de fois qu’il est nécessaire.

Le campement vient-il à être levé, l’ouvrière réunit les barres du faisceau, roule sur les traverses la partie du tapis déjà exécutée et la chaîne encore libre, charge le tout sur un mulet et replante son métier au prochain arrêt de sa tribu. Maintenant que je connais les outils employés, j’excuse les Illiates de gauchir les bordures et de modifier en cours d’exécution le tracé et les teintures des mêmes ornements.

La fabrication des tapis chez les Illiates. – Dessin de Tofani, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

Les métiers montés sous mes yeux servent à la fabrication des tapis « secs », en grand usage dans les provinces du sud. Quant au tissage des tapis veloutés, il ne nécessite pas un outillage plus compliqué. Un grossier couteau et une paire de ciseaux complètent en ce cas le matériel des nomades.

Les femmes des tribus travaillent sans modèle et sans autre guide que la tradition. Chacune d’elles sait exécuter quelques dessins peu variés dont le secret se transmet de mère en fille avec les procédés de teintures végétales. Les couleurs données aux laines qui sèchent autour des tentes sont d’une extrême solidité : exposées tour à tour au soleil et à la pluie, elles se fanent même si peu que les tapis, après avoir servi à deux ou trois générations et enveloppé les corps morts que de toute la Perse on envoie à Kerbéla, nous arrivent beaux, si ce n’est propres, et excitent notre admiration, au point que nous les introduisons dans nos appartements, sans souci de leur destination précédente et des germes plus ou moins malsains dont ils sont empestés.

Les Persans n’estiment que les tapis neufs et font fi des vieilleries, qu’ils nous envoient ; ils en sont encore à comprendre l’engouement des Européens pour leurs défroques et la valeur que nous attachons à des objets usés et salis. Quant à moi, je les approuve sans restriction : le changement de climat ne peut transformer en tapis de grand prix les linceuls accrochés aux devantures des beaux magasins de Paris et de Londres.

Puisqu’il est admis que des couleurs et des goûts il ne faut pas discuter, je ferai profiter les amateurs de draperies macabres des renseignements que j’ai pu recueillir jusqu’à ce jour.

Les Persans divisent les tapis en quatre groupes bien distincts, qu’il serait aisé à un entomologiste de scinder en un grand nombre de classes, genres et variétés.

Les plus beaux et les plus estimés sont très fins, ont le poil ras, et n’atteignent jamais de grandes dimensions. Tels sont les velours à fond blanc de Kirmanie et à fond noir ou jaune du Kurdistan. Les bokhara à dessin blanc, noir, orange, relevé d’une légère pointe de bleu sur fond gros rouge et munis de franges blanches sont particulièrement appréciés ; j’ai vu dans le palais du chahzaddè d’Ispahan des tapis ayant à peine un mètre quarante de long sur un mètre de large et valant de douze à quinze cents francs.

La seconde catégorie comprend les farch (tapis) de Farahan, à dessins sans caractère, se détachant sur des fonds bleus, et les tapis de Mechhed Mourgab, à palmes cachemires. Les uns et les autres sont assez grossiers, et valent à peine, à surface égale, le quart des velours à laine courte et rase. Ces tissus, destinés à couvrir des pièces ou des fractions de pièces, sont en général de grande dimension, tandis que les carpettes précieuses sont jetées à la place d’honneur ou accrochées le long des murs, en guise de lambris.

La troisième catégorie est représentée par les gilims (tapis « secs »), formés simplement d’une trame et d’une chaîne très solides. Ils sont employés à faire les tentes, les khourdjines, les sacoches de toute espèce, et sont pour ainsi dire inusables.

Enfin les namats (feutres blancs ou bruns), si nécessaires dans les pays humides, formeront la dernière série. Le feutre n’entre pas seulement dans la fabrication des tapis imperméables : il sert aussi à confectionner les calottes rondes dont se couvrent tous les hommes riches ou pauvres de la province du Fars, et ces longs habits à manches raides comme des planches, qui jouent tour à tour le rôle de waterproof et de matelas.

Le tissage des tapis est un travail exclusivement féminin ; souvent j’ai vu des hommes occupés à filer de la laine, je n’en ai jamais aperçu devant un métier. Les femmes illiates sont d’ailleurs vaillantes et bien autrement méritantes que les Persanes des villes ; elles occupent dans leur famille, où la polygamie est à peu près inconnue, une place honorée, et se montrent dignes de la liberté qui leur est laissée. Leur morale, toute primitive, est pure ; elles n’admettent pas le mariage temporaire et n’usent guère de la facilité de divorcer, ou plutôt de changer de mari : le divorce impliquant la reconnaissance d’un code civil ou religieux. La religion des tribus est, il est vrai, le mahométisme, mais un mahométisme rudimentaire, car, faute de mollahs, les nomades savent à peine quelques courtes prières et vivent, semblables aux antiques pasteurs de la Chaldée, sous l’empire de lois patriarcales.

En quittant le campement illiate, les guides se sont perdus plusieurs fois, et nous ont forcés par leur maladresse à rester plus de quinze heures à cheval. Marcel, désespérant d’arriver ce soir à un gîte quelconque, voulait à tout prix passer la nuit à l’abri de buissons touffus, bien insuffisants pour nous préserver des rosées devenues très abondantes depuis que nous avons abandonné les hauts plateaux et que nous sommes descendus dans les plaines voisines du golfe Persique. J’ai usé le peu de force qui me restait à combattre cette idée, et bien m’en a pris : vers neuf heures du soir nous avons deviné dans l’ombre les palmiers de Ferachbad. Quelques instants après avoir aperçu les premières plantations, nous entrions chez le naïeb.

Me voici enfin sous un solide toit de troncs de palmiers, et d’autant plus ravie de mon installation que j’ai bien craint de coucher à la belle étoile et de dîner de souvenirs variés.

Sombres pensées et noirs soucis vont bientôt rejoindre les neiges d’antan. Les golams, que ce brusque changement de fortune a mis aussi en belle humeur, traduisent leur joie par des exclamations et des explosions de gaieté qui parviennent jusqu’à nous à travers la cour. Fort intriguée, je me lève et j’entre dans la salle réservée à nos gens.

Assis sur un banc fait en feuilles de palmier, un homme à la physionomie intelligente dit à un nombreux auditoire, composé de tcharvadars, de paysans, de toufangtchis et de serviteurs, un de ces récits dont les Persans sont si friands.

En m’apercevant, le narrateur interrompt son discours.

« Continuez, je vous écouterai avec grand plaisir. »

Le bonhomme hésite.

« Finis donc l’histoire, s’écrient en chœur les assistants.

— Je n’ose pas.

— Pourquoi ? demandent les golams ; ne t’intimide pas. Çaheb te donnera un bakchich.

— Je ne puis pourtant vous narrer à nouveau les aventures du derviche de Samarkande.

— Dis-nous des contes de bazar. »

Et les assistants, poussant par les épaules l’orateur qui avait abandonné son trône et s’était modestement mêlé à la foule, le ramènent à la place d’honneur. Afin de lui rafraîchir la mémoire, on lui passe un kalyan ; il fume en recueillant ses souvenirs, avale une sébile d’eau, se mouche avec les doigts et prend enfin la parole.

Conteur persan. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

 

« Des voleurs s’étaient introduits pendant la nuit dans le bazar de Chiraz, toujours très mal gardé, comme chacun le sait, et avaient dévalisé la boutique d’un marchand de coton. La victime alla se plaindre à Kérim khan. Ce soleil de justice et d’équité lui promit qu’il s’emploierait de tous ses efforts à découvrir les coupables et qu’il les traiterait selon leurs mérites. Le marchand se retira après avoir baisé la terre de l’hommage. Le lendemain, les ferachs du palais furent mis en campagne, les barbiers et les vendeurs de thé interrogés ; toutes les recherches demeurèrent infructueuses.

« — D’audacieux coquins ne tiendront pas plus longtemps en échec les esclaves de Votre Majesté : si elle veut bien m’y autoriser, je me fais fort de retrouver les voleurs, » dit au vakil le premier ministre.

« — Par Allah, tu as plein pouvoir », répliqua le roi à son serviteur.

« Celui-ci s’empressa d’envoyer ses domestiques prier à un grand banquet les gens qu’il croyait capables d’avoir pris part au larcin. Ils arrivèrent tous à l’heure dite, coiffés de leurs turbans les plus beaux, vêtus de leurs abbas les plus magnifiques, fiers d’être conviés à dîner chez un puissant personnage.

« Après avoir remercié l’Excellence de l’honneur fait à leur famille, les invités, tout joyeux, attaquaient déjà le pilau, quand soudain le ministre s’écria :

« — Voyez, les méchantes gens ! ils ont encore du coton sur la barbe et ils osent se présenter chez moi ! »

« Sur-le-champ les voleurs portèrent avec effroi la main à leur visage et se trahirent tous par ce geste inconsidéré.

 

« Baricallah ! baricallah ! (bravo ! bravo !), s’exclament tous les assistants.

— C’est moi qui me ferais coudre les mains dans les poches si jamais l’on m’invite chez un gouverneur, dit l’un.

— Tu ferais bien mieux de te faire coudre les lèvres, réplique le voisin.

— Chut, silence, laissez parler Ali. »

 

« Une femme de médiocre condition se rendait au bain sans escorte. Un homme s’obstinait à suivre ses pas.

« — Dans quel but m’accompagnez-vous ? » lui dit-elle en se retournant.

« — Parce que je suis devenu amoureux de vous.

« — Pourquoi donc êtes-vous devenu amoureux de moi ?

« — Vous êtes pétrie de lis et de roses ; de la vie, mes yeux ne quitteront la direction de votre gracieux visage.

« — Ma sœur, qui vient à quelque distance, est mille fois plus belle que votre servante : allez la trouver. »

« L’homme retourna sur ses pas, rencontra une négresse laide à rendre des points a Khanoumè Chitan (Mme Satan), et courut tout penaud vers la fine commère.

« — Vous vous êtes moquée de moi ? » lui dit-il.

« — C’est vous qui m’avez trompée : si vous aviez été réellement épris, vous ne m’auriez pas quittée pour aller porter vos hommages à une autre femme. »

« C’est bien fait : on n’essaye pas d’ensorceler les belles quand on est bête comme ton amoureux, » reprend l’interrupteur en guise de morale.

« — Te tairas-tu, bavard ? »

 

« Un orfèvre alla trouver le chah et lui dit :

« — Un étranger s’introduit tous les jours dans mon andéroun et couvre ma famille de honte et d’infamie. Bien que j’aie le plus grand désir de le surprendre en flagrant délit, je n’ai pu encore y parvenir.

« — Es-tu bien certain d’être trompé ?

« — Je ne saurais douter de mon malheur.

« — En ce cas, prends ce flacon d’huile parfumée, remets-le à ta femme et recommande-lui de le garder précieusement pour ton usage. »

« Le soir même le roi ordonna à ses gardes de surveiller la maison de l’orfèvre, de flairer tous les hommes qui en sortiraient et de lui amener celui qui sentirait la rose.

« La nuit venue, l’amant se faufila chez sa belle. « Mon mari, lui dit-elle dès qu’il fut entré, m’a apporté un flacon d’huile délicieusement parfumée ; personne n’est plus digne que toi d’en user », et elle lui en arrosa la barbe et les cheveux.

« Au sortir de la maison, l’heureux mortel, signalé aux gardes par les vapeurs odorantes qui l’enveloppaient, fut pris et conduit au palais. « Voilà l’amant de ta femme, dit le roi à l’orfèvre ; fais-en à ta guise : il est à ta disposition. »

« — Mon cheval est malencontreusement tombé la semaine passée et s’est cassé la jambe, disait ces jours derniers un marchand d’Ispahan à un de ses confrères fort gêné dans ses affaires : vends-moi ta jument, je t’en offre quarante tomans.

« — Donne-m’en quarante-cinq, et l’affaire est conclue.

« — J’y consens.

« — Accordé.

« — Ne va pas te dédire, a repris l’acquéreur, car aujourd’hui même Yaya, le sellier, m’a offert un cheval au moins aussi joli que ta jument ; demain il ne sera plus temps de l’acheter.

« — Les saints imams m’entendent ! Si je manque à ma parole, je t’autorise à couper dans ma chair une tranche de deux mescals[4]. »

« Le lendemain, l’acheteur vint prendre livraison de l’animal.

« — Ma bête n’est plus à vendre, s’écria le marchand : j’ai reçu hier une bonne nouvelle. Un négociant de Chiraz qui me devait depuis de longues années une grosse somme d’argent va s’acquitter envers moi. Je puis donc continuer mon commerce, et dans ces conditions je n’ai plus aucun motif de me défaire d’une monture excellente.

« — En ce cas apprête-toi à me laisser prendre les deux mescals de chair que tu m’as promis au nom des saints imams. Je te laisse le choix : veux-tu que j’attaque la proéminence de droite ou celle de gauche ? Tu es gras, il n’y paraîtra même pas.

« — Jamais, fils de chien ! Me prends-tu pour un animal de ton espèce ? »

« Les deux adversaires, ne pouvant s’entendre, allèrent soumettre leur cas à la sagesse du juge. Le digne magistrat représenta vainement au demandeur que l’exécution de cet engagement était aussi désagréable pour l’une des parties que peu profitable à l’autre, que les gigots d’un mouton feraient bien mieux son affaire que deux mescals de chair humaine ; les plus sages exhortations ne réussirent pas à calmer l’impitoyable créancier.

« — Eh bien, puisque tu veux quand même obliger ton débiteur à acquitter sa dette, je vais ordonner aux ferachs d’étendre à terre ce malheureux et de te le livrer pieds et poings liés. Tu couperas en pleine chair les deux mescals qui te sont dus ; mais, si le morceau détaché excède ce poids ou ne l’atteint pas, je fais tomber ta tête. »

 

« Le mollah Nasr ed-din reçut un jour en pichkiach une gazelle tuée par l’un de ses amis. Fort touché de cette attention, il invita le chasseur à dîner, et tous deux se régalèrent de gibier et de pâtisseries exquises préparées par les femmes du maître du logis. Le convive se retira fort satisfait, et publia dans toute la ville que le mollah Nasr ed-din n’était pas redevable à l’air du temps des roses de son teint et de la majesté de son embonpoint.

« Un gourmand alléché se présenta le jour suivant au logis du bon prêtre :

« — Je suis le frère de la personne qui vous a envoyé hier une gazelle. »

« Comment éviter de reconnaître par une seconde invitation la gracieuseté d’un ami ? Nasr ed-din prie le nouveau venu à dîner.

« Le lendemain un autre étranger frappa à la porte :

« — Je suis le cousin du frère du chasseur qui vous a envoyé une gazelle. »

« Nasr ed-din, quoique à regret, se crut forcé de se montrer encore aimable et garda le cousin à souper. La réputation de la cuisine du mollah allait toujours s’affermissant.

« Le surlendemain arrivèrent deux voyageurs :

« — Nous sommes les amis du cousin du frère de l’ami qui vous a envoyé une gazelle.

« — Enchanté de vous recevoir. Permettez-moi seulement de faire part à l’andéroun du bonheur qui m’échoit en partage. »

« Et l’homme de Dieu s’en alla trouver sa femme :

« — Quand l’heure du dîner sera venue, lui dit-il, mettez un peu de graisse dans de l’eau chaude et faites porter ce ragoût au biroun. »

« — Pouah ! quelle est cette drogue, mollah ? s’écrièrent les convives en goûtant à la soupe. Avez-vous engagé Azraël (l’ange de la mort) pour cuisinier ?

« — Ce bouillon ne serait-il pas à votre goût ? Il est cependant l’ami du cousin du frère de celui que j’ai fait avec la gazelle que m’a envoyée l’ami du cousin du frère de votre ami ! »

 

« Le mollah Nasr ed-din, un digne prêtre, comme vous venez d’en juger, possédait un âne de si agréable compagnie que ses paroissiens n’hésitaient pas, lorsqu’ils allaient faire du bois, à emmener l’animal et à le reconduire à son maître chargé d’une bonne provision de fagots.

« Poussé par l’esprit malin, le mollah ne s’avisa-t-il pas de dire au cours d’une conversation où chacun célébrait à l’envi les qualités de sa monture : « Mon âne est si intelligent qu’il va tout seul à la forêt, charge lui-même du bois sur son bât et rentre ensuite à la maison. »

« C’était commettre une grave imprudence et, pour un saint homme, faire preuve d’une coupable ingratitude.

« Les voisins de Nasr ed-din, ayant eu vent du propos, emmenèrent comme de coutume le baudet et, leur travail terminé, se retirèrent en l’abandonnant dans la campagne. À la nuit tombante, le prêtre, inquiet de ne pas voir rentrer son fidèle camarade, s’en alla trouver les bûcherons.

« — Qu’est-il arrivé à mon âne ? il n’a pas encore réintégré son étable.

« — Votre âne nous a dit : « Faites beaucoup de salams de ma part à mon maître, et avertissez-le que je vais me placer à Téhéran en qualité de domestique, afin de gagner une grosse somme d’argent. »

« — Mon âne est trop intelligent pour rester dans une position infime », pensa Nasr ed-din à part lui ; « cet animal ne peut manquer de devenir un grand personnage ». Et, sur cette réflexion judicieuse, il se mit en route.

« Le mollah approchait de la capitale et voyait déjà poindre à l’horizon la coupole d’or de chah Abdoul-Azim, quand il rencontra un bouffon de Sa Majesté et l’instruisit du but de son voyage.

« — Je puis vous donner de très bonnes nouvelles de votre âne », répondit sérieusement le fin compère. « Cet animal est fort habile : toutes les affaires qu’il entreprend lui réussissent. Le voici devenu aujourd’hui l’un des plus riches négociants de Kazbin. »

« — Pourquoi m’arrêterais-je ici ? se dit le mollah : allons tout droit jusqu’au domicile de mon âne. »

« En ce temps-là, le gouverneur de Kazbin, ayant eu une querelle avec son vizir, avait porté sa plainte au pied du trône impérial. Sa Majesté s’était prononcée en faveur du vizir et l’avait promu au rang de gouverneur de Recht, tandis qu’elle avait mandé son adversaire à Téhéran.

« Le hakem destitué ne pardonna pas à un vil subalterne de l’avoir supplanté dans l’esprit du roi, et quitta son gouvernement de fort méchante humeur. Un soir, arrivant au gîte, il rencontra le mollah. On causa des affaires de la province, de la pluie, du beau temps, des difficultés du voyage. Enfin Nasr ed-din, incapable de réprimer sa curiosité :

« — Ne pourriez-vous pas me donner des nouvelles d’un âne savant qui est devenu l’un des plus riches négociants de Kazbin ? »

« Tout à sa mésaventure, l’ex-gouverneur se méprit sur le sens de la question. À son avis, il ne pouvait exister d’autre âne que son ancien subordonné.

« Aussi reprit-il :

« — Rien de plus aisé : je l’avais choisi pour vizir, et le roi vient de le nommer hakem de Recht. »

« Huit jours après cet entretien, le mollah arrivait à Recht et se présentait au palais :

« — Je veux voir le gouverneur, dit-il fièrement aux ferachs.

« — Le gouverneur ne reçoit pas les petites gens de votre espèce. »

« Cependant le mollah versa tant de larmes et se fit si humble qu’il obtint une audience.

« À peine était-il introduit dans la pièce où était assis le nouveau dignitaire, qu’il s’avança la bouche en cœur, en pointant ses deux index au-dessus de sa tête.

« — Mollah, qu’avez-vous ? Êtes-vous devenu fou ? s’écria le hakem stupéfait.

« — Non, mon âne, je ne suis pas fou… Je sais que vous êtes devenu très savant. Le roi, en vous nommant gouverneur, a rendu un fier service à la province ; mais… qu’avez-vous donc fait de vos longues oreilles ? »

 

« Le mollah Nasr ed-din aimait à se plonger dans les abîmes insondables de la métaphysique religieuse. Une nuit que le sommeil se montrait peu disposé à partager avec la théologie la couche du brave homme, Nasr ed-din sortit de son andéroun et se dirigea vers le bassin situé au milieu de son jardin. Le ciel était clair et la lune se réfléchissait sur les eaux tranquilles. Le promeneur, fort agité, retourna immédiatement chez lui.

« — Sais-tu, ma tourterelle, dit-il à sa femme, que le ciel est en grand remue-ménage, la lune est tombée au milieu de notre bassin. En ma qualité de mollah, je ne puis la laisser en aussi fâcheuse situation. »

« Nasr ed-din saisit une fourche, attache une corde à son extrémité, lance ce crampon dans la pièce d’eau et s’efforce de ramener la lune sur le sol. Après bien des essais infructueux, la fourche s’accroche à une pierre, le bon prêtre redouble ses efforts, brise la corde et tombe rudement à la renverse. Alors, voyant la lune au ciel : « Par Allah ! je me suis rompu les reins, mais j’ai remis la lune à sa place. »

 

Les plus belles histoires du monde n’ont pas le privilège de tenir éternellement éveillés des gens moulus par une longue étape. Après avoir récompensé le conteur de sa complaisance, nous regagnons notre chambre en recommandant aux golams de nous réveiller une heure avant le jour.

12 novembre. – Nous avions fait le projet d’aller visiter dès l’aurore un petit monument voûté que nous avions laissé hier sur nos pas, et de continuer ensuite notre route vers le sud, mais les guides nous ont appris que la prochaine étape était encore fort longue, et nous ont engagés à remettre le départ au lendemain.

Dès que notre hôte a été informé de notre résolution, il est venu nous rendre visite, accompagné de son frère. Tous deux ont grande mine et fière allure. Le naïeb est vêtu de l’abba et coiffé d’un bonnet marron fait en feutre très fin et aplati en travers ; son frère porte la koledja de Téhéran et le large pantalon des habitants du Fars.

« Vos Excellences étaient bien lasses hier au soir ? nous dit le naïeb en entrant. Je crains que le bavard auquel j’ai confié le soin de distraire mes serviteurs ne vous ait fatigués ; on m’a prévenu qu’il avait osé prendre la parole en votre présence.

— Ses récits sont fort amusants, au contraire. Vous le voyez, nous sommes ce matin en parfaites dispositions.

— En ce cas, je proposerai à Vos Excellences de les conduire dans nos jardins et de leur faire parcourir de nouvelles plantations de palmiers. »

Après avoir franchi les murs bien dressés qui entourent le village, j’ai pu apprécier au grand jour la beauté et la richesse de l’oasis.

À Firouz-Abad j’avais déjà vu des palmiers isolés, ici je me trouve en présence d’immenses forêts. Il a suffi de parcourir une étape de soixante kilomètres pour passer d’un climat analogue à celui du sud de l’Europe dans une contrée qui rappelle la Haute Égypte. À ces soixante kilomètres, il est vrai, correspond un abaissement d’altitude de huit cents mètres.

Le palmier constitue l’unique richesse agricole des plaines de Ferachbad et de Bouchyr, peu propres, paraît-il, à la culture des céréales. Le rendement de l’arbre est très variable. À Ferachbad, grâce aux copieuses fumures et aux arrosages abondants, il produit par stipe jusqu’à vingt-cinq francs et fournit des dattes exquises, comme je n’en ai encore mangé nulle part, tandis que dans d’autres villages le palmier donne à peine trois ou quatre francs de revenu. J’ai parcouru les forêts en plein rapport et les jeunes plantations : partout j’ai été frappée de la bonne tenue des terres.

« Vous devez être très encouragé à étendre une culture aussi productive ? ai-je dit au naïeb.

— Je ne plante plus de palmiers depuis dix ans.

— Ne disposeriez-vous pas de sources abondantes ?

— Les eaux des kanots suffisent largement aux irrigations, et je ne regretterais pas d’ailleurs de faire creuser de nouvelles galeries, mais la plantation du palmier est très onéreuse. La jeune pousse réclame de grands soins : jusqu’à l’âge de dix ans, époque où elle commence à donner ses premiers produits, il faut la fumer, la travailler et l’irriguer. À six ans surtout, au moment où le fût commence à s’élever, le palmier absorbe une quantité d’eau considérable et ne se développe bien que grâce à des travaux minutieux et constants. Les arbres plantés par mon père sont vieux, ceux que j’ai semés dans ma jeunesse produisent des récoltes superbes, les pousses nouvelles vont commencer à donner des fruits : quel intérêt aurais-je à étendre mes plantations ? Mes fils jouiront-ils après moi du fruit de mes travaux, ou verront-ils un gouverneur vendre ma succession à un parent éloigné ? Dans ces conditions d’instabilité, je n’ai aucun avantage à entreprendre des améliorations à long terme. »

Sans y songer, le naïeb fait en quelques mots le procès de l’administration locale : les paysans ne peuvent, faute d’argent, capter un volume d’eau suffisant pour mettre en valeur les immenses plaines de la Perse ; les ketkhodas ou les chefs de tribus sédentaires, opprimés par les gouverneurs, aiment mieux réaliser pendant la durée de leur administration une fortune qui les mette, eux et leur famille, à l’abri de toute vicissitude que de faire des avances dont profiteraient un étranger ou leurs chefs.

Tout en parcourant les jardins, Marcel n’a pas manqué d’adresser au naïeb son éternelle question :

« Connaissez-vous dans la contrée des bâtiments anciens, des koumbaz malè gadim (coupoles « bien de l’antiquité ») pour tout dire en trois mots ?

— À quelque distance du village, il existe une construction ruinée auprès de laquelle vous avez dû passer avant d’arriver à Ferachbad.

— Nous l’avons aperçue, en effet, mais l’obscurité ne nous a pas permis de l’examiner.

— Vous serait-il agréable de la revoir ? »

Et aussitôt nous sommes revenus sur nos pas et avons fait seller nos montures : Marcel, son cheval de derviche ; notre hôte et son frère, des juments magnifiques que l’on a parées de colliers et de brides couverts de lames d’argent entremêlées de rubis cabochons et de turquoises ; moi, mon mulet aux longues oreilles.

« Prenez mon cheval, il vous appartient », est venu me dire un des jeunes fils du naïeb au moment de nous mettre en selle. À cette formule d’une politesse exquise, et sans plus de portée en Perse qu’au pays des castagnettes, je réponds par le refus obligatoire et je m’empresse d’enfourcher maître aliboron afin de couper court à des instances d’autant plus pressantes que mon interlocuteur est plus certain de ne pas voir ses offres prises au sérieux ; puis nous nous mettons en chemin, suivis d’une quarantaine de cavaliers armés jusqu’aux dents. Je ne peux me faire d’illusions : nous faisons triste figure en tête du cortège. Je dois cependant rendre justice à mon mulet : cet animal intelligent, démesurément flatté de se trouver en si brillante compagnie, a fait les plus généreux efforts pour se donner les airs fringants d’un cheval de bonne maison. Par bonheur, le monument à visiter n’était guère éloigné du village, et nous avons pu faire le trajet sans avoir recours aux hi ! ha ! hu ! au peder soukhta ! (père brûlé !) et au peder cag ! (père chien !) qui forment le fond de nos entretiens avec nos piètres montures.

Le frère du naïeb de Ferachbad. – Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie.

Le petit édifice présente des analogies de style avec le palais de Sarvistan, mais il est bâti dans des proportions beaucoup plus restreintes.

Édicule à coupole de Ferachbad. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Une particularité des voûtes mérite d’être signalée : les pendentifs, au lieu d’être liés à des murs pleins, reposent sur quatre piliers maçonnés. Cette disposition, qui avait été adoptée dans un des petits porches de Sarvistan, est caractéristique et permet d’établir un rapprochement nouveau entre la coupole byzantine et la vieille coupole perse.

Les raffinements de politesse de nos hôtes, les termes choisis avec lesquels ils s’expriment, le luxe relatif de leur installation féodale, font paraître plus étrange leur singulière ignorance du monde civilisé. Éloignés des routes de caravanes, habitués à ne jamais franchir les limites de leurs terres afin de ne point compromettre leur sécurité, privés de journaux arabes ou persans, la poste n’atteignant pas à cette partie du Fars, ils dépensent toute leur activité d’esprit dans un cercle fort restreint.

Les fils du naïeb ont montré grande envie de se renseigner sur l’Europe et m’ont demandé quel était le régime gouvernemental de la France.

« La République (Djoumaouri) », ai-je répondu.

Ici je me suis trouvée dans le plus grand embarras : expliquer le mécanisme des « institutions qui nous régissent », le système des deux Chambres, le suffrage universel, la responsabilité ministérielle, etc., à des gens qui ont toujours vécu sous un régime absolument autoritaire, est une entreprise au-dessus de ma patience : quand je crois avoir présenté à mon interlocuteur une vue d’ensemble de nos rouages administratifs, une question inattendue montre l’insuccès de mes efforts. Comme je m’épuisais à leur faire comprendre le mode d’élection du Président de la République, l’un d’eux m’a demandé si le chef de la Djoumaouri était le fils de Napolion bezeurg (le grand).

Enfin ils m’ont posé une question à laquelle j’ai répondu avec la plus complète franchise, n’en déplaise à nos voisins d’outre-Manche.

Il s’agissait de savoir si, comme l’affirment certaines gens, peut-être mal intentionnés, le « chah des Anglais » était bien une femme. Les Orientaux ont tant de peine à admettre qu’une nation gouvernée par une reine puisse être puissante et forte, que les Anglais en sont arrivés à qualifier en Orient la reine Victoria du titre « d’Empereur » des Indes et à la traiter dans tous les actes officiels en souverain et non en souveraine. Cet usage est général, et il est de bon goût, entre Européens vivant en Perse et s’exprimant dans la langue du pays, de ne pas trahir le secret gardé avec un soin si jaloux par les sujets de sa très gracieuse Majesté.

13 novembre. – Après être restés deux jours à Ferachbad, semblables au Juif errant, nous nous sommes remis en chemin. À la nuit close, les guides se sont fait ouvrir les portes d’une kalè bâtie autour de quelques cabanes construites en feuilles de palmier. La caravane était en route depuis quatorze heures. Ces étapes démesurément longues dépassent nos forces et nous fatiguent à tel point qu’elles nous enlèvent non seulement cet enthousiasme si nécessaire à des voyageurs obligés de supporter des privations de tout genre, mais encore toute curiosité. Le pays est splendide ; des montagnes multicolores servent de cadre à des plaines vertes, parsemées de magnifiques khonars arborescents, et cependant Marcel et moi passons des journées entières sans même prononcer une parole. Au bout de six ou sept heures de marche, un engourdissement général s’empare de nous ; les reins endoloris supportent péniblement le poids du corps ; les jambes moulues ne s’appliquent même plus sur les flancs du cheval ; la gorge devient brûlante ; la déglutition de la salive presque impossible ; pendant toute la fin de l’étape nous devenons aphones et n’agissons plus que d’une façon machinale.

Préparation de la farine. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

Je m’attendais à être fort mal logée ce soir : il n’en est rien. Le ketkhoda a donné l’ordre de faire évacuer en notre honneur une écurie, précédemment affectée à une belle poulinière ; le sol, bien balayé, a été couvert de feutres épais, un feu clair pétille auprès de la porte : au total tout serait parfait si l’eau n’était par trop amère. Le thé, qui forme en ce moment notre unique boisson, est à tel point inacceptable que nous en sommes réduits à boire du jus de madani (citron doux).

14 novembre. – J’ai eu tout le loisir d’admirer la montagne pendant cette dernière étape. Nos bêtes, fort empêchées de sucer, comme leurs maîtres, des limons aqueux, ont été purgées par l’eau amère, au point de ne pouvoir mettre un pied devant l’autre. À trois heures du soir, les muletiers ont aperçu un village et, jugeant, non sans raison, que les animaux n’étaient pas capables d’arriver à l’étape, ont demandé à Marcel la permission de s’y arrêter. Leur cause était gagnée d’avance ; en huit heures nous avions à peine parcouru vingt-cinq kilomètres !

À Ferachbad les stipes des palmiers servaient à couvrir les maisons : ici le feuillage constitue les murs et les toitures. Le premier gîte mis à ma disposition était une hutte de forme conique composée de branches fichées en terre et liées en faisceau à leur extrémité supérieure. Une habitation d’un autre modèle m’a paru présenter d’incontestables avantages. Aux quatre angles s’élèvent des fûts de palmiers réunis par des sablières ; des colonnes soutiennent à l’intérieur une charpente horizontale qui vient s’appuyer sur l’enceinte ; les murs sont faits en fagots attachés les uns aux autres par des cordes de sparterie. Une natte couvre le sol de ce palais hypostyle, dont les indigènes arrosent les toitures à grande eau pendant les plus chaudes heures du jour.

La rustique demeure mise à notre disposition était abandonnée depuis quelque temps, et se signalait par les fâcheuses interruptions de ses murailles ; quelques fagots dressés en palissade ayant suffi pour la remettre en bon état d’entretien locatif, j’en ai pris immédiatement possession sans état de lieux, bail ou autres formalités si profitables aux scribes de tous pays.

Il faisait grand jour encore, nous avions un toit assuré, il ne nous restait plus qu’à rendre visite à nos voisins.

Tapis, mortiers, khourdjines et moulin à farine composent le mobilier des villageois. Ce dernier instrument, dont les formes rappellent celles des moulins romains, est formé de meules coniques emboîtées l’une dans l’autre. Le grincement des pierres, intolérable à des oreilles européennes, paraît sans doute fort harmonieux aux Illiates et n’empêche pas en tout cas les oisifs et les jolis cœurs de faire la roue autour des belles meunières de la tribu.

Vers le soir, le ketkhoda s’est fait annoncer. Il était coiffé d’un turban de soie rouge et bleue confectionné à la dernière mode de Bouchyr, et suivi de plusieurs toufangtchis nègres. Des nègres, des maisons de feuilles de palmier ! L’été ne doit pas être frais dans cette région !

15 novembre. – Je bénis le ciel d’avoir placé hier un village sur notre route, car jamais, dans l’état archipitoyable de nos montures, nous ne serions arrivés à Aharam en suivant les sentiers de chèvres qui conduisent à Bouchyr.

Je croyais, au sortir des défilés de Firouz-Abad, avoir franchi les plus mauvaises gorges du monde ; celles que j’ai vues aujourd’hui sont bien pires encore. En se retournant, il est impossible de retrouver le chemin qu’on a suivi ; en regardant droit devant soi, on n’a pas même l’idée de la direction à prendre.

Les pentes sont excessivement rapides, le sentier domine des précipices insondables, et, quand il ne côtoie pas des abîmes, il suit le lit de torrents encombrés de pierres énormes, au milieu desquelles il est encore plus difficile de se mouvoir que sur le flanc des montagnes. Par quel miracle les canons envoyés d’Ispahan à Bouchyr, il y a quelques mois, sont-ils arrivés à destination ?

Je ferais bon marché des dangers de la route si je pouvais m’abreuver aux ondes cristallines du ruisseau : depuis deux jours la soif me dévore, et cette rivière qui effleure mes lèvres roule des eaux plus purgatives que les célèbres sources de Pullna, de Birmenstorf ou de Hunyadi Janos. J’ai mesuré pour la première fois, aujourd’hui, toute l’horreur du supplice de Tantale.

Je suivais toute pensive le chemin de Bouchyr, ma main laissait flotter les rênes sur le cou de ma monture, quand Marcel a poussé un cri de joie. Entre deux sommets séparés par une gorge profonde, apparaît une immense plaine ensoleillée ; à l’horizon un trait bleu foncé sépare le ciel des sables d’or. Cette ligne bleue, c’est le golfe Persique ! c’est la mer ! Cette mer est le chemin qui nous relie à la France.

Les splendeurs d’Ispahan, les rayonnements d’une nuit d’été, les cyprès de Chiraz, les palmiers du Fars, les vieux palais achéménides, ne m’ont jamais causé émotion comparable à celle que produit sur moi cette bande d’azur.

Comment dirai-je le bonheur que sa vue me fait éprouver ? Depuis le mois de mars j’ai fait à cheval quatre-vingt-onze étapes et près de quatre mille kilomètres à travers un pays sans routes, dans une contrée dépourvue de tout confortable.

Excepté dans les grandes villes, j’ai eu pour tout logis de pauvres caravansérails ou des gîtes bien pires encore ! Dieu soit loué ! il nous a conduits durant huit mois par de bien difficiles sentiers, des glaciers du Caucase jusque sous le ciel des tropiques, des plaines désolées aux oasis de palmiers, mais il nous amène enfin au port.

Le balakhanè du ketkhoda d’Aharam. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Marcel n’est pas moins joyeux que moi, et tous deux hâtons si bien la marche de nos montures, que, trois heures après l’avoir aperçu pour la première fois, nous atteignons enfin le beau village d’Aharam.

Les golams ont apporté nos bagages dans un balakhanè mis à notre disposition par le ketkhoda, superbe vieillard, dont les traits me rappellent le Darius des bas-reliefs persépolitains.

Le ketkhoda d’Aharam. – Dessin de A. Sirouy, d’après une photographie.

De mes fenêtres j’aperçois à l’horizon les hautes montagnes que nous venons de franchir, plus près d’Aharam d’immenses forêts de palmiers ; à mes pieds s’étend le village de terre égayé par des touffes d’arbres perdues au milieu des maisons. Une population très brune de peau grouille dans les rues et forme, au coin de chaque porte, des groupes aussi vivants que colorés.

Village d’Aharam. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Pourquoi faut-il que les sources d’Aharam fournissent un breuvage tellement amer que les indigènes ne puissent eux-mêmes le tolérer, et qu’ils soient contraints de consommer l’eau de pluie recueillie pendant l’hiver, et conservée soit dans des citernes, soit dans des trous à ciel ouvert, au fond desquels elle croupit et se décompose ! En goûtant ce liquide, j’ai cru, tant il était saumâtre, que, par erreur, on m’avait apporté le récipient à pétrole. La couleur m’a tranquillisée : le pétrole est blanc, l’eau d’Aharam plus brune qu’une décoction de tabac.

Les palmiers d’Aharam. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

Je me suis procuré à grand’peine un peu de lait, puis, comme nous voyions la provision de citrons doux près de s’épuiser, nous nous sommes résignés à rester à jeun afin de mieux supporter les intolérables douleurs que donne la soif, ou de nous garantir des brûlures pires encore occasionnées par l’eau de citerne.

Soumis à un pareil régime, de malheureux voyageurs morts de fièvre et de fatigue ne se referont pas de sitôt.

CHAPITRE XXVIII

Le village de Gourek. – Chasse au faucon. – Arrivée à Bouchyr – Aspect de la ville. – Le port. — Le ver de Bouchyr. — La mort du çpâhçâlâr. – Départ de Bouchyr.

 

Village de Gourek. – Dessin de Taylor, d’après une photo-graphie.

16 novembre. – La distance d’Aharam à Bouchyr n’excède pas huit farsakhs, et cependant nous n’avons pu la franchir en une étape, tant les chevaux étaient éprouvés par le régime purgatif auquel ils sont soumis depuis quatre jours.

Enfin, la caravane a atteint le village de Gourek ! Cinq minutes après mon arrivée, j’étais en possession d’une sébile d’eau fort douce, si je la compare à l’infecte boue d’Aharam. Ce breuvage réparateur nous a permis de prendre quelque nourriture et de renouveler nos forces épuisées.

Ce village se compose de cabanes construites, comme toutes les habitations du Fars méridional, en stipes et en branches de palmier ; les rues ménagées au-devant des portes sont encombrées de beaux enfants, de chiens jaunes et de poules noires, tous également sauvages ; autour des habitations s’étend une plaine couverte d’une maigre végétation d’herbes et de buissons. Le pays n’est pourtant pas stérile : non loin d’ici les terres produisent de plantureuses récoltes de blé ; la vigueur des villageois, leurs habits fort propres, témoignent d’ailleurs de leur bien-être.

Le cheikh de Gourek. – Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie.

Le cheikh de Gourek mène une existence comparable à celle des grands seigneurs de la féodalité française, et peut, à son gré, se donner le plaisir de la chasse à courre et au vol, plaisirs très appréciés de tous les Iraniens, mais à la portée seulement des chefs de tribu assez puissants et assez riches pour entretenir des chevaux, des meutes et des oiseaux de proie.

Ce n’est pas avec des noyaux de pêches qu’on alimente une fauconnerie. La valeur intrinsèque des gerfauts est souvent considérable en raison de leur bonne éducation ; le prix de leur nourriture, composée de volaille et de mouton, est élevé ; il faut affecter à chaque animal un serviteur, et à ce serviteur un bon cheval. Au total on estime que l’entretien particulier de l’oiseau de proie, de son valet de chambre et de son coursier coûte, bon an mal an, de huit cents à mille francs.

Fauconnier du cheikh de Gourek. – Dessin de A. Sirouy, d’après une photographie.

Une bête possédant un pareil train de maison ne saurait être élevée avec trop de soins ; aussi bien l’envoie-t-on à l’école de bonne heure. Dès que le fauconneau a mis ses ailes, on le dresse à aller chercher de la viande crue dans les orbites d’une gazelle ou d’une outarde empaillée. À mesure qu’il prend goût à cet exercice, on éloigne l’appât et on le dispose à une distance telle, que l’oiseau ne puisse le distinguer s’il reste à terre. Il s’élève alors, cherche des yeux le mannequin et fond sur lui avec une foudroyante rapidité. Devenu grand, le faucon se précipitera de la même manière sur le gibier dans la direction duquel le lancera le chasseur, et l’aveuglera afin de saisir derrière ses prunelles la pâtée qu’il espère y trouver.

Quand un gerfaut doit aller à la chasse, on le laisse à jeun pendant tout un jour ; au moment du départ on le coiffe d’un capuchon enrichi de pierreries, et l’on attache à sa patte une légère lanière de cuir. Puis, muni d’un perchoir formé d’une boule de cuir emmanchée sur une broche de fer, d’une éponge destinée à débarbouiller l’animal, d’un tambour servant à le rappeler s’il s’éloigne trop, l’oiseleur pose le faucon sur son poing recouvert d’un gantelet rembourré, choisit un cheval rapide et sort dans la campagne à la suite de son maître. C’est à la tête d’un nombreux équipage de chasse que nous avons rencontré à une petite distance du village le cheikh de Gourek. J’ai vainement cherché à ses côtés châtelaines chevauchant belles haquenées, brillants seigneurs, damoiselles, pages ou varlets. Les châtelaines de Gourek sont trop occupées à se crêper le chignon ou à confectionner des pilaus, quand les luttes intestines leur en laissent le loisir, pour prendre part à des expéditions cynégétiques ; les seigneurs sont remplacés par des moricauds, les varlets par des brigands à mine patibulaire, décorés du nom de toufangtchis.

Les péripéties de la chasse n’en ont pas moins été très émouvantes.

L’obarè (outarde) sur laquelle on venait de lancer un faucon était de la taille d’une grosse poule. Dès qu’elle a aperçu l’assaillant, au lieu de se tapir ou de se cacher sur le sol, elle s’est bravement élevée dans les airs. À partir de ce moment les deux adversaires ont cherché sans cesse à se dominer l’un l’autre, afin d’éviter les coups de bec qu’ils essayaient mutuellement de se lancer ; bientôt nous avons perdu de vue les combattants. Cependant deux points réapparaissent. Les lutteurs ailés se maintiennent à égale hauteur, bec contre bec, serres contre serres ; ils redescendent ; l’outarde semble lasse, le faucon garde encore toute sa vigueur. Tout à coup ce dernier étreint sa victime, celle-ci tente un suprême effort, et les deux oiseaux, ne formant qu’une boule de plumes hérissées, s’abattent sur le sol. L’obarè est aveuglée et vaincue.

Dès qu’il s’est rendu maître de sa proie, le gerfaut la dévorerait tout entière si le chasseur ne venait la lui disputer. Néanmoins il est indispensable de récompenser le vainqueur en lui donnant la tête et le foie de chaque pièce de gibier ; si on négligeait de lui tenir compte de sa peine, l’oiseau se refuserait à chasser plus longtemps.

Le faucon est vorace, mais n’a aucune ténacité. Lui arrive-t-il plusieurs fois de suite de ne pas apercevoir sa proie ou de la manquer, il revient de fort méchante humeur auprès de son maître et reste insensible à tout encouragement. De la manière plus ou moins habile dont l’oiseau est décapuchonné et de la promptitude avec laquelle il est lancé dépend donc le plus souvent le succès de la chasse.

L’oiseau le plus vigoureux, le mieux dressé, le mieux dirigé, n’est pourtant pas toujours vainqueur. Les vieilles outardes, expertes en ruses de guerre, le battent même assez souvent. Quand elles ont tenté, sans succès, de dominer l’assaillant, elles simulent une extrême fatigue, battent faiblement des ailes, guettent le moment où leur ennemi, les croyant à bout de forces, va s’élancer sur elles et, faisant alors une brusque volte, lui lancent à la tête un jet de fiente qui l’aveugle et le laisse si penaud qu’il s’abat comme une masse. En ce cas, l’oiseleur doit prendre l’animal, le débarbouiller au plus vite avec l’éponge et le rapporter au logis, car après une pareille mésaventure il ne voudrait plus combattre de la journée.

On n’emploie pas seulement le faucon à chasser des oiseaux ou des lièvres : les gerfauts de grande race sont lancés sur la grosse bête et en particulier sur la gazelle. Les cavaliers poursuivent d’abord le gibier avec des lévriers très agiles, connus sous le nom de tazi. Quand les chiens commencent à se fatiguer, le fauconnier décapuchonne son animal. L’oiseau fond sur la tête de la gazelle, l’aveugle et la livre impuissante aux mains des chasseurs.

Bouchyr, 17 novembre. – La plaine de Gourek est séparée de la mer par des dunes de sables mobiles, dans lesquelles nos malheureuses montures pénètrent jusqu’au jarret. Quand on croit en être quitte avec les difficultés du chemin, on rencontre une nappe de boue dissimulée sous une mince couche d’eau. Les saints eux-mêmes perdraient leur sérénité à franchir un pareil marais sur des bêtes médicamentées. Pour nous, qui avons dépensé depuis longtemps la provision de patience départie par le ciel à chaque mortel, nous nous contentons d’exécuter au-dessus des oreilles de nos montures des exercices de haute voltige :

 

La chute succède aux chutes,

Les culbutes aux culbutes[5].

 

Malheureusement toutes ces cabrioles, que nous tombions pile ou que nous tombions face, se terminent d’une manière uniforme dans la vase. Nous serions encore englués au fond de quelque bourbier, si la vue de Bouchyr surgissant du milieu des flots n’avait relevé notre courage défaillant.

Au-dessus d’une enceinte flanquée de tours apparaissent des maisons à plusieurs étages, surmontées d’une forêt de badguirds (prend-le-vent) hauts et élancés comme des clochers de cathédrale. Ces singulières dispositions architecturales consécutives au climat et au sol de la côte méridionale de la Perse donnent au grand port iranien un caractère tout différent de celui des villes de l’intérieur. Roustem, mon vieux golam, m’explique que Bouchyr, entouré d’un côté par la mer, de l’autre par des terres marécageuses, est forcément malsain et humide. Les habitants renoncent donc à occuper le rez-de-chaussée de leur maison et s’en servent comme de caves destinées à supporter les chambres et les talars. Ces dernières pièces, percées de nombreuses portes-fenêtres, se dégagent sur la terrasse qui recouvre le soubassement. Grâce à la multiplicité des baies, il suffit de fermer les ouvertures pratiquées sur trois côtés et d’ouvrir les fenêtres orientées à la brise pour modérer l’intensité d’une chaleur d’autant plus insupportable qu’elle est lourde et humide.

Avant de franchir l’enceinte fortifiée, la caravane longe le port. Ses eaux sont peu profondes, et à peine aperçoit-on çà et là quelques barques de pêcheurs. Non loin des portes de la ville s’étalent, mélancoliquement couchés sur leur flanc, quatre bateaux ou plutôt quatre coques désemparées veuves de voile et de mâture. Saluez ! c’est la flotte impériale et royale de la Perse, qui pourrit depuis de longues années sur la grève. Jadis elle affronta sans trembler les colères de Neptune : aujourd’hui elle est digne de porter des champignons ou d’être exploitée par la Société concessionnaire des allumettes incombustibles.

La flotte royale à Bouchyr. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

Cet état de vétusté la mettant à l’abri de toute entreprise commerciale de la part des fonctionnaires iraniens, je proposerais au chah, si j’avais l’insigne honneur d’être de ses conseillers, de réunir dans un musée les archéologiques débris de ses escadres et d’en nommer conservateur son grand amiral. Il sauverait ainsi les apparences et permettrait à cet « immense dignitaire » de regarder de haut en bas ses collègues de la Confédération Helvétique.

Après avoir dépassé les vénérables reliques d’une marine dont le renom n’a jamais troublé les mers, nous nous sommes rendus directement au palais du gouverneur, Mirza Mohammed Moustofi Nizam, afin de lui porter les lettres de recommandation que le docteur Tholozan, un de ses protecteurs, nous a données lors de notre passage à Téhéran. Pendant la durée de notre entrevue avec le hakem, les ferachs se mettaient en quête d’une maison inhabitée et y faisaient porter nos bagages ; prévenus du succès de leurs recherches, nous nous sommes hâtés d’aller prendre possession de notre appartement.

J’étais d’autant plus désireuse de me renfermer dans une chambre bien close, que depuis longtemps je caressais une idée fixe, celle de rompre au moyen de nombreuses ablutions d’eau de mer avec les petits hadjis de Miandjangal et de cacher aux Européens, toujours très empressés à venir rendre visite aux nouveaux venus, les graves dangers qu’il y aurait à nous introduire dans leur maison. Mes projets mis à exécution, je me lance à la découverte. Un régiment logerait à l’aise dans notre demeure ; du haut des terrasses on aperçoit la ville, la plaine de Gourek, la mer et, tout à l’horizon, la mâture de deux navires anglais. En réalité il n’y a ni port ni rade à Bouchyr : les bateaux de fort tonnage ne peuvent s’approcher de la ville, entourée de bas-fonds dangereux, et mouillent à une distance que les barques indigènes à voile ou à rames mettent plus de deux heures à franchir. Souvent même, quand le vent souffle du large, les navires sont obligés de gagner la pleine mer sans avoir complété leur chargement. Les caboteurs calant de trois à quatre pieds s’aventureraient sans talonner dans la crique qui sert de havre, mais en ce cas ils ne trouveraient point de bouées et courraient le risque d’être jetés à la côte par les gros temps de nord-ouest. Les navires anglais n’hésitèrent pas cependant à traverser ces bas-fonds et à s’embosser dans la rade intérieure lorsqu’ils bombardèrent Bouchyr il y a quelque trente ans.

Le chahzaddè Zellé sultan aurait eu le dessein, m’a dit le gouverneur, d’attirer les petits navires à Bouchyr et de faire construire à cet effet une jetée et un quai vertical, mais il a craint d’éveiller les susceptibilités du chah son père, et attend une occasion favorable pour rendre praticable le seul port qui permette à la Perse d’entretenir des relations directes avec l’Europe. Ce projet, tout à l’honneur du prince, ne sera pas, je le crains, mis de longtemps à exécution.

18 novembre. – Je suis désespérée et cruellement punie de m’être séparée de mes bagages.

Après avoir fait peau neuve autant que le permettait une garde-robe devenue bien restreinte, nous nous sommes enquis de nos caisses. Elles devraient être ici depuis longtemps ; il faut huit jours pour venir de Chiraz à Bouchyr, et nous en avons mis vingt à faire la tournée du Fars ; cependant personne, à la douane ou au palais, n’a pu nous renseigner sur leur compte. Les ferachs assurent même qu’il n’est arrivé aucune caravane depuis quinze jours.

C’est un vrai désastre. Sans compter les tapis et les menus objets achetés en chemin, clichés, cahiers, dessins, fruits d’un long et pénible voyage, sont peut-être perdus à jamais. Le gouverneur a pris pitié de mon émoi : il s’est chargé d’envoyer un télégramme à Chiraz et de savoir si la caravane s’est mise en marche ; mais nous ne pouvons recevoir une réponse avant deux jours.

Les membres de la colonie européenne de Bouchyr, Malcolm khan, riche négociant d’origine française (il m’a assuré avoir une parenté très rapprochée avec Rousseau), et les représentants de la maison Holtz ont apporté un peu de calme dans mon esprit en m’assurant à l’unanimité que mes bagages ne pouvaient être égarés. Le premier secrétaire du consulat d’Angleterre, un très aimable officier, et le médecin de la résidence, neveu du consul général, ont achevé de me rendre confiance.

Ces deux messieurs venaient, au nom du colonel Ross, en ce moment en villégiature aux environs de la ville, nous offrir l’hospitalité à l’hôtel du Consulat ou à sa campagne de Çabs-Abad (Lieu-Vert), distante du port de deux farsakhs. En se retirant, le docteur Ross nous a recommandé de nous abstenir rigoureusement de l’eau de Bouchyr. Elle est malsaine, corrompue, contribue à donner la fièvre, et contient le germe d’une filaire analogue au ver de Guinée, qui se développe dans l’économie, chemine lentement le long des muscles et finit, après avoir occasionné d’insupportables souffrances, par se présenter sous le derme. Le traitement en faveur chez les indigènes est simple, mais exige beaucoup de patience de la part du malade. Dès que la tête apparaît sous la peau, on pratique une incision et on la saisit. Il s’agit alors de la fixer avec une épingle sur une bobine de bois, et de tourner tous les jours la bobine jusqu’à ce que l’animal soit enroulé en entier. Si, impatienté par la lenteur de cette opération, on exécute trop rapidement la traction, le ver se contracte et se brise, la partie demeurée dans les chairs s’enfonce, reprend une vie nouvelle, et, après une longue promenade, se montre parfois à une très grande distance du point où la première incision avait été faite. Certains vers nonchalants se laissent extirper en une semaine, d’autres résistent pendant deux mois au supplice de la bobine. Les eaux de Bouchyr ne favorisent pas également tout le monde ; quelques malheureux sont parfois gratifiés de plusieurs filaires et ne peuvent se mouvoir sans risquer de déplacer la bobine du mollet ou celle du biceps. La maladie, déjà fort douloureuse, devient alors intolérable, en raison des positions extravagantes que le patient est obligé de garder pour ne point briser ses appareils.

Les Européens et les riches habitants de Bouchyr se préservent de ces parasites en buvant de l’eau du Tigre ou de Karoun, apportée de Bassorah ou de Mohamméreh dans des barques pontées ; mais il n’en est pas de même des pauvres gens, obligés de consommer le liquide saumâtre emmagasiné dans les citernes ; presque tous sont atteints au moins une fois dans leur vie.

Voilà des renseignements de nature à me faire apprécier à leur juste valeur deux grandes carafes d’eau envoyées en pichkiach par le hakem.

Sans compter le ver de Guinée, les indigènes sont sujets en toute saison à des maladies terribles : choléra, accès pernicieux, diphtérie les déciment à l’envi. Logés dans les rez-de-chaussée qui servent de soubassement aux maisons, mal nourris, mal abreuvés, paralysés par la fièvre et impropres au travail pendant une partie de l’année, les gens du peuple tomberaient dans une extrême misère et périraient en grand nombre s’ils ne trouvaient remèdes et conseils au dispensaire organisé par les soins de Mme Ross.

19 novembre. – Dieu soit béni ! les bagages sont retrouvés ou du moins sur le point de l’être. Nous étions invités à dîner hier soir chez le gouverneur ; dès notre venue, le hakem nous a transmis la réponse au télégramme qu’il avait envoyé la veille à Chiraz.

Çahabi divan remercie d’abord Marcel de ses salutaires ordonnances et se plaît à attribuer aux frictions arsenicales et au séjour dans la montagne l’amélioration de sa santé. Le gouverneur s’excuse ensuite du retard apporté au départ de la caravane : ignorant que nous avions laissé une partie de nos bagages au tcharvadar bachy, il a réquisitionné tous les chevaux de la province, afin de leur faire transporter ses tentes et sa maison hors de la ville. Pas un convoi n’est sorti de la cité pendant deux semaines ; mais, comme depuis cinq jours les caravanes ont repris leur marche normale, nous ne tarderons pas à rentrer en possession de nos précieux colis.

Cette bonne nouvelle, en dissipant nos inquiétudes, nous a permis de goûter avec une attention recueillie aux chefs-d’œuvre de l’achpaz (cuisinier) du palais.

Le dîner était servi à la mode européenne. Cristaux, linge, argenterie, occupaient sur un grand guéridon leur place réglementaire ; mais les plats, en vertu d’un habile compromis, ne défilaient pas sur la table et se trouvaient disposés par rang de taille sur deux longues nappes étendues à terre. Soupes variées, volailles, gigots d’agneau et de mouton, poissons emmaillotés dans une friture blonde, melons, pastèques, concombres, aubergines bouillies et farcies, torchis (fruits ou légumes confits au vinaigre), nougats, pâtisseries jaunes, roses ou blanches, auraient suffi à rassasier cinquante Persans bien affamés.

Le gouverneur, après avoir jeté le coup d’œil du maître sur ces brillants spécimens de la cuisine iranienne, nous a priés de faire notre choix ; nous nous en sommes rapportés à ses lumières et, sur son ordre, les pichkhedmed (valets de chambre) ont fait circuler à la ronde un plat de chaque espèce : dîner exquis et bien fait pour ravir d’aise des gens soucieux de ne point s’offrir une rage de dents en mangeant trop chaud.

Je n’ai pas été la seule à apprécier les mérites du festin. C’était plaisir de voir les mines gourmandes d’une trentaine de serviteurs assis à l’extérieur de la salle à manger. Ces invités de deuxième catégorie happaient au passage les plats desservis, et faisaient disparaître leur contenu avec une telle dextérité que les derniers venus ou les plus timides avaient l’unique consolation de lécher la sauce attachée au fond des plats.

Après le repas, nous nous sommes retirés dans le salon ; les nuits sont trop fraîches et trop humides à Bouchyr en cette saison pour que l’on puisse passer la soirée sur les terrasses. La conversation a roulé sur la France, sur Paris, que le hakem regrette de ne plus habiter, bien qu’il soit encore tout à la joie d’avoir été nommé gouverneur.

Mirza Mohammed était fort inquiet, nous a-t-il assuré, à son arrivée à Chiraz : le pauvre homme se demandait dans sa naïveté comment il fournirait au roi une redevance supérieure à celle qu’acquittait son prédécesseur, et comment surtout il rentrerait dans les madakhels que tout fonctionnaire doit distribuer avant d’obtenir sa charge. Aujourd’hui le hakem est fort tranquille à cet égard. Sa quiétude ne repose pas sur une étude approfondie des registres de la province, paperasses encombrantes et inutiles, mais sur l’expérience de ses secrétaires, habiles à découvrir des mines d’or et d’argent monnayé à l’effigie du souverain sans le secours d’incantations ou de baguette de coudrier.

Comme nous nous apprêtions à nous retirer, plusieurs serviteurs, la mine à l’envers, sont entrés au salon. Ils apportaient une dépêche dont le bruit public ou leur curiosité leur avait fait connaître la teneur. Le télégramme venait de Téhéran et ne contenait que ces mots : « Dieu a rappelé à lui le çpâhcâlâr. »

Le titre honorifique de çpâhçâlâr, équivalant à celui de généralissime des armées persanes, était porté par l’avant-dernier ministre d’État, l’une des plus puissantes figures de la cour de Nasr ed-din. La mort inattendue de ce personnage suscite une émotion d’autant plus grande que le défunt, parti de bien bas, avait joui pendant plusieurs années d’une autorité souveraine.

Fils d’un étuvier de Kazbin, le çpâhçâlâr abandonna de bonne heure le hammam paternel et se fit admettre au palais dans des offices très infimes. Sa vive intelligence lui permit de sortir rapidement de l’obscurité et de prendre plus tard une telle influence sur l’esprit du roi, que celui-ci n’hésita pas à lui confier d’abord le département des affaires étrangères, puis à le nommer enfin premier ministre.

La facilité et la régularité de ses rapports avec les agents diplomatiques, les sympathies qu’il avait su s’attirer en renonçant aux éternelles tergiversations de la politique orientale, engagèrent le chah à amener son grand vizir en Europe et à en faire le confident de ses plus secrètes pensées. Pendant le voyage, un fait grave se produisit à la cour de Téhéran. La sœur du souverain, veuve de l’émir Nizam, se mariait avec Yaya khan, frère du çpâhçâlâr. Le roi vit, paraît-il, cette union avec déplaisir et dès cette époque prêta l’oreille aux dénonciations des ennemis d’un homme devenu trop puissant pour ne pas traîner à sa suite un cortège d’envieux et de mécontents.

À l’avènement au trône d’Alexandre III, le chah parut oublier ses griefs et chargea son ancien serviteur d’aller féliciter le nouveau souverain. L’ambassadeur devait en même temps remettre au tsar une épée dont le fourreau était enrichi d’émeraudes, et à la tsarine une turquoise estimée vingt mille francs. Le çpâhçâlâr ne réclama, à cette occasion, ni traitement ni subvention ; il se fit accompagner d’un nombreux personnel, représenta dignement son maître et revint en Perse avec l’espoir, bien légitime, de rentrer dans ses bonnes grâces.

Lors de mon passage à Téhéran, je me souviens qu’amis et ennemis discutaient entre eux les chances du ministre. En général on s’accordait à croire que le roi, après avoir imposé une si lourde contribution à son ancien favori, lui tiendrait compte de son obéissance.

Trois jours ne s’étaient pas écoulés depuis son arrivée, que le çpâhçâlâr, nommé gouverneur du Khorassan, était invité à partir pour Mechhed, situé à vingt-cinq jours de marche de la capitale. Quoique cette situation, une des plus hautes du royaume, soit toujours donnée à un parent très rapproché du roi, en raison de la richesse de la province et de l’omnipotence que prend bien vite un gouverneur fort éloigné du pouvoir central, le généralissime ne se méprit pas sur les intentions du chah, et comprit qu’il était condamné à un exil déguisé. Dans l’espoir de rentrer en grâce, il alla, assure-t-on, jusqu’à offrir un million à son souverain s’il voulait l’autoriser à rester à Téhéran. En réponse à sa proposition, il reçut l’ordre formel de gagner son poste et de quitter la capitale sous quatre jours.

Le voisinage du tombeau de l’imam Rezza n’a-t-il point suffi à le consoler de sa disgrâce, et le chagrin a-t-il achevé de détruire une constitution usée par les travaux et les plaisirs ? Nul ne le sait.

Le çpâhçâlâr avait rendu de grands service à la Perse en la mettant plus directement que par le passé en rapport avec la diplomatie européenne, et avait achevé de constituer l’unité du royaume en soumettant d’une manière définitive les tribus du Fars et de l’Arabistan, jusqu’alors à peu près indépendantes. Ses procédés administratifs étaient malheureusement plus discutables que ses vues politiques. Contrairement aux usages de ses prédécesseurs, il ne vendait ni les charges ni les offices, mais il se dédommageait, sans scrupule, au préjudice du trésor royal.

Dès son arrivée aux affaires, il avait senti le besoin de se débarrasser d’un contrôle quelconque ou de l’espionnage d’un personnel subalterne, et, pour inaugurer l’ère des réformes, il avait renvoyé tous les employés des ministères. Tour à tour receveur et payeur, expéditionnaire, chef de bureau, chef de division et président du Conseil, il tenait à lui seul ses livres de comptabilité et suffisait à sa correspondance. Les procédés administratifs et financiers de ce ministre idéal sont néanmoins connus de tout le monde : s’il comptait, par exemple, le prix d’un uniforme de soldat cinquante francs, de mémoire de fournisseur il n’en donnait jamais plus de vingt ; il encourageait le roi à augmenter la solde de l’armée et engageait les hommes au rabais. Officiers et soldats n’osaient se plaindre, et se contentaient de rentrer dans leurs foyers, à la grande joie de leur généralissime, qui n’avait plus à les habiller ni à les payer, et les faisait cependant figurer sur ses états de solde. Une pareille situation ne pouvait se prolonger éternellement. Quand les courtisans furent bien convaincus que Nasr ed-din, à son retour d’Europe, était las de son ancien favori, ils dénoncèrent au roi le ministre concussionnaire et précipitèrent sa chute.

Le peuple, aux dépens duquel le çpâhçâlâr ne s’enrichit jamais, et qui aime mieux, sentiment mesquin mais naturel, voir piller la caisse royale que dépouiller les cultivateurs et les petits marchands, le regrette ; les grands personnages eux-mêmes partagent ce sentiment. Aujourd’hui qu’il faut payer pour obtenir un gouvernement, payer pour être nommé général, payer pour se faire rendre justice, payer pour se faire arrêter, payer pour se faire administrer la bastonnade, toute la nation déplore la chute d’un homme qui montrait envers elle un certain désintéressement, et voit dans sa mort inattendue une occasion de rappeler ses bonnes qualités. Dieu nous préserve du jour des louanges !

« En somme, me dit sous forme de conclusion, et avec une franchise charmante, le gouverneur de Bouchyr, souverain, hakems ou ministres tournent dans un cercle vicieux. Le chah, sachant que ses proches parents et les plus hauts fonctionnaires de son empire sont tous enclins au madakhel (bénéfice), ne se fait nul scrupule de saigner leur coffre-fort de temps à autre ; ceux-ci, de leur côté, prévenus du sort qui les attend, se hâtent de pressurer le peuple et de s’enrichir afin de conserver un bien-être décent, après avoir satisfait aux demandes parfois exagérées de leur maître. »

… Il n’est pas surprenant que l’état sanitaire de Bouchyr laisse tant à désirer : jamais je n’ai vu une ville aussi sale et aussi mal tenue. Que les places envahies par des tombes creusées à fleur du sol, les rues encombrées d’ordures animales et végétales, les fosses d’aisances à ciel ouvert ne fleurent point la rose, c’est là une bagatelle insignifiante, à peu près commune à toutes les villes de l’Orient ; mais ici le mal est bien autrement grave. Les étages supérieurs des maisons sont seuls habités, et les propriétaires, n’avant point adopté l’usage des tuyaux de descente, se débarrassent des immondices de tout genre en les déversant au moyen de gargouilles de bois dans le fossé creusé au milieu des rues. Quoi qu’ils fassent, les passants doivent s’estimer fort heureux d’échapper au jet principal et d’être seulement atteints par les éclaboussures secondaires. À quelle dure épreuve doivent être soumis de pieux musulmans exposés, dès le pas de leur maison, à recevoir sur la tête des souillures immondes !

Bouchyr ne mérite pas d’ailleurs que l’on s’aventure dans ses rues. La ville, de fondation moderne, ne possède aucun monument digne d’intérêt et n’a pour elle que l’animation de ses bazars encombrés de gens affairés et de portefaix arabes dont la vigueur contraste avec l’aspect chétif des indigènes.

Le costume des hommes du peuple se ressent déjà du voisinage de l’Arabie : chemise de laine blanche serrée autour des reins par une écharpe colorée, abba (grand manteau), turban d’indienne bleue rayée de rose.

Les femmes portent le tchader persan, mais remplacent le roubandi, beaucoup trop chaud dans un pays où l’air est étouffant, par un grillage de crin noir. Toutes sont chaussées de bottes jaunes à entonnoir. Ainsi attifées, les grandes élégantes ont bien, quand elles marchent, un faux air d’oies grasses en promenade, mais peuvent au moins circuler sans dommage au milieu des immondices de toute sorte amoncelées en ville.

On comprendra sans peine que les cochers les plus prudents et les plus habiles ne viennent pas à bout de faire passer leurs carrosses dans les rues ; tout au plus se hasardent-ils sur la route de Çabs-Abad. C’est pourtant sur un dogcart, solidement construit il est vrai, que nous avons quitté Bouchyr afin d’aller remercier le colonel et Mme Boss de leur gracieuse invitation.

Nous avons d’abord suivi une côte sablonneuse et d’une aridité désespérante. À dix kilomètres de la ville, au milieu des dunes, des négociants sont parvenus à créer les maigres jardins où s’élève la maison d’été du représentant de la Reine. Quelques arbres en carton, la vue de la mer, un home confortablement installé, dédommagent le consul général de la tristesse de sa résidence d’hiver.

Le colonel Ross est le roi du golfe Persique, mais il use si bien de sa royauté qu’il est impossible de ne pas envier à l’Angleterre un fonctionnaire d’un mérite aussi exceptionnel.

Très touchés du sympathique accueil du colonel et de Mme Ross, nous avons cependant résisté à la tentation de passer quelques jours à Çabs-Abad. Le djélooudar (courrier) de la caravane est arrivé ; demain nous serons en possession de nos bagages, le bateau de la compagnie British India, qui fait le service entre Bombay et Bassorah, est attendu ces jours-ci : il faut songer à s’embarquer.

CHAPITRE XXIX

À bord du Pendjab. – Les côtes persanes. – Le Chat el-Arab. – La barre de Fau. – Rives du Chat el-Arab. – Mohamméreh. – Le cheikh de Felieh. – Torkan khanoum. – Qualités de cœur d’une panthère. – Office en l’honneur de Hassan et de Houssein.

20 novembre. À bord du Pendjab. – La chaloupe à vapeur du consul d’Angleterre nous a conduits ce soir à bord de ce steamer, qui, destiné à transporter des Orientaux, manque du confortable que l’on s’attendrait à trouver sur une ligne où les prix de transport sont très élevés. Les cabines n’ont pas de couchettes, mais des coussins de crin, sur lesquels on étend pompeusement des serviettes. Ces matelas ne valent guère mieux que nos couvre-pieds persans ; en tout cas le dîner de ce soir m’a fait regretter le pilau journalier confectionné par les soins des Arabet, Mohammed, Ali, etc.

Et moi qui me réjouissais à la pensée de mener durant un jour tout entier une vie de sybarite !

21 novembre. – Un vent assez violent s’est levé cette nuit, le Pendjab n’a pu terminer son chargement et a levé l’ancre vers deux heures du matin.

Au jour je suis montée sur le pont. Nous longions encore les côtes de Perse. Elles sont plates, très basses, d’une couleur uniformément jaune, dépourvues de toute espèce de végétation.

À huit heures, le bateau s’engage dans un estuaire vaste comme une mer ; c’est le Chat el-Arab, formé par la réunion du Tigre et de l’Euphrate : les rives sont sablonneuses et d’une extrême monotonie.

À huit heures et demie, le navire prend toute sa vitesse et franchit sans encombre une barre vaseuse qu’il est difficile de faire passer aux navires calant plus de dix-huit pieds. Au delà de la barre de Fau, les rives se rapprochent, et, bien que le fleuve ait encore près de six kilomètres de largeur, on aperçoit cependant sur ses bords une maigre végétation ; puis apparaissent des palmiers rabougris et tordus par les vents de mer, enfin des forêts de plus en plus belles à mesure qu’on avance dans l’intérieur des terres. Nulle maison, nul panache de fumée ne décèle la présence de l’homme. Les rives du Chat el-Arab paraîtraient désertes si le fleuve n’était sillonné de barques rapides qui vont se perdre dans les rigoles d’irrigation. Chaque rameur est armé d’un aviron de la grandeur et de la forme d’une cuiller à potage, et s’aide en guise de voile de son abba suspendu au manche de la gaffe.

Vers une heure nous passons en vue d’un gros bourg fortifié situé à l’embouchure du Karoun. Mohamméreh fut pris par les Anglais en même temps que Bouchyr, puis restitué à l’Iran au moment de la délimitation des frontières turco-perses. Les murailles de terre démantelées portent encore les traces des boulets envoyés par l’escadre victorieuse.

À quelque distance de Mohamméreh, le capitaine du Pendjab fait mettre une chaloupe à l’eau et, sur notre prière, nous débarque à Felieh, village d’assez pauvre apparence, habité par un chef de tribu auquel Çahabi divan nous a spécialement recommandés.

Marcel demande s’il y a un caravansérail ; on lui répond en nous conduisant tout droit chez le cheikh.

Entrée de la maison du cheikh de Felieh – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

Dès l’entrée, la maison s’annonce comme une demeure hospitalière : autour d’une gigantesque cafetière posée sur des cendres chaudes, sont groupés des mariniers et des toufangtchis ; chaque étranger qui franchit le seuil de la porte reçoit des mains d’un gahvadji préposé à ce soin une tasse de café puisée dans la chaudière.

Consommateurs civils ou militaires diffèrent des Persans par leur type, leur costume et leur langage. À la longue gandourah, à l’abba, à la couffè que retient sur la tête une volumineuse corde de poil de chameau, on reconnaît immédiatement les Arabes de l’Hedjaz.

Après avoir franchi ce vestibule toujours très encombré, nous pénétrons dans une immense cour entourée de bâtiments de peu d’élévation, construits en terre crue et en stipes de palmiers. À notre droite trente ou quarante serviteurs épluchent des légumes, préparent des viandes et font cuire en plein air, dans huit marmites, dignes compagnes de la cafetière, un repas à rassasier Gargantua et ses hôtes. On croirait assister aux préparatifs des noces de Gamache.

En fait, s’il faut nourrir les chefs arabes qui fument sous une galerie, les derviches qui pérorent au milieu d’une troupe de soldats bien armés, les dormeurs étendus deci delà, le contenu des huit grandes marmites sera à peine suffisant.

Chefs arabes dans la maison du cheikh de Felieh. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

Un vieil intendant nous introduit dans une chambre fort propre.

« Dès que le cheikh reviendra de la chasse, je lui annoncerai qu’Allah lui a envoyé des hôtes.

— Cheikh Djaber n’est-il pas infirme ? Cette lettre du gouverneur ne lui serait-elle pas adressée ?

— Mon pauvre maître n’est plus. Allah l’a rappelé à lui il y a quinze jours à peine, mais son fils, Meuzel, fera honneur aux recommandations adressées à un père regretté. »

Au coucher du soleil la maison s’ébranle des zirzamins aux terrasses : de toutes les salles sortent en courant des serviteurs. Derviches, toufangtchis et mariniers se joignent aux domestiques, se précipitent vers la porte et se rangent en ligne pour recevoir de nouveaux arrivants.

Cheikh Rezzal, frère de cheikh Meuzel. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

Un homme dans la force de l’âge, aux traits superbes mais à la physionomie sévère, s’avance le premier ; il précède un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans, dont le type fin et délicat décèle l’origine arabe ; tous deux portent de longues robes, des abbas et des turbans noirs sans aucun ornement. Ce sont cheikh Meuzel et son plus jeune frère, en grand deuil de leur père. Ils sont suivis d’un bel éphèbe préposé à la garde et à l’entretien du kalyan.

Porte-kalyan de cheikh Meuzel. – Dessin de M. Dieulafo}, d’après nature.

Avant de rentrer dans son appartement, cheikh Meuzel se dirige vers la pièce où nous sommes assis. Les salutations d’usage échangées, il prend les lettres dans lesquelles Çahabi divan le prie de faciliter à mon mari l’entrée en Susiane, et déclare qu’il est heureux de pouvoir mettre à notre disposition une chaloupe à vapeur. Elle nous conduira en remontant le Karoun jusqu’au barrage d’Avas, distant de Disfoul de cinq étapes. Malheureusement l’embarcation n’est pas en bon état. Notre hôte s’est engagé à la faire réparer et a bien voulu assurer à Marcel que son plus grand désir était de nous garder à Felieh aussi longtemps que nous nous y plairions.

Cheikh Meuzel, comme je m’en étais doutée en pénétrant dans son habitation, est le chef de l’une des plus puissantes tribus de l’Arabistan. Il peut lever en moins de quinze jours dix mille toufangtchis armés d’excellents fusils américains, et possède un navire à vapeur et de nombreux kachtis darya (grandes nefs semblables aux navires du Moyen Âge) qui portent aux Indes les denrées de ses immenses terres. Il n’aurait pas dû hériter le titre et la fortune de son père, mais le chah, usant en cela de son droit absolu, l’a confirmé dans toutes les prérogatives du vieux cheikh au détriment d’un frère aîné qui vient de prendre la fuite. Tous ces détails m’ont été donnés par le sous-gouverneur de l’Arabistan, venu ici, j’imagine, pour négocier le prix du firman qui régularisera cette situation. Je dois ajouter, à l’honneur du nouveau cheikh, qu’il paraît doué d’une vive intelligence et que tous les chefs des petites tribus soumises à son autorité sont unanimes à se féliciter de la décision royale.

Cheikh Meuzel khan. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

22 novembre. – Meuzel est venu ce matin nous faire une longue visite. Deux passions très pardonnables et deux tourments bien légitimes agitent son cœur.

Il aime à la folie les chevaux et les belles armes, et se désole à l’idée d’envoyer son dernier frère à Téhéran. Le roi a témoigné le désir de se charger de l’avenir de ce jeune homme, mais en réalité il veut le conserver comme un gage de la fidélité de son vassal. La séparation est d’autant plus douloureuse qu’Allah, et c’est le dernier chagrin de notre hôte, n’a pas béni les multiples mariages de son serviteur et ne lui a point accordé d’héritier.

« Combien de femmes avez-vous donc ? ai-je demandé au cheikh au moment où il s’apprêtait à nous quitter.

— Dix.

— C’est maigre : complétez au moins les deux douzaines, ai-je repris en riant.

— Mon andéroun est en effet bien mesquin en comparaison de celui de mon voisin le cheikh de Kara Sala, qui contient cent quarante khanoums de tout âge et de tout pays : mais il est bien nombreux si je songe à la tranquillité de mon existence.

Cette visite terminée, le vieil intendant m’a offert de me conduire dans le harem de son maître. J’ai accepté avec empressement la proposition. Après avoir traversé une suite de terrasses d’inégales hauteurs, de pièces désertes, de talars inhabités, je suis descendue dans une cour exiguë entourée de chambres d’une extrême pauvreté. Dans l’une d’elles, qui n’était ni blanchie à la chaux ni meublée de tapis, était étendue une femme vêtue de noir. C’est la favorite du cheikh défunt ; en signe de deuil, elle a abandonné l’appartement aéré qu’elle occupait pendant la vie de son mari, pour se confiner au fond de ce triste réduit.

Torkan khanoum, après avoir fait allusion au malheur qui l’a frappée, quitte son lit de tiges de palmier et me prie de la suivre jusqu’aux appartements du premier étage, car elle ne peut, ajoute-t-elle, me recevoir dignement en un lieu consacré au chagrin et à la tristesse ; puis elle frappe dans les mains : plusieurs servantes accourent et reçoivent l’ordre d’aller prévenir le harem de mon arrivée.

Le salon officiel est meublé comme toutes les pièces de réception du biroun, de tapis, de coussins, de pendules en simili-bronze, de fleurs artificielles abritées sous des globes de verre. Nous étions à peine assises depuis cinq minutes que plusieurs femmes entrent successivement, s’avancent vers Torkan khanoum, la baisent au front en lui souhaitant paix, santé et bonheur, et vont s’accroupir en rang d’oignons, le long des murs, après s’être saluées de la tête les unes les autres. Cette cérémonie glaciale évoque dans ma pensée de lointains souvenirs de pension. La mère abbesse recevant ses nonnes ne montrait pas plus de dignité que la favorite du vieux cheikh accueillant les hommages de ses compagnes. Les bonnes sœurs, non ! les épouses régulières et irrégulières de cheikh Meuzel sont vêtues de longues chemises de laine noire tombant jusqu’aux pieds, et d’amples pantalons froncés autour de la cheville. Torkan khanoum porte sur la tête un fichu de gaze noire qui, après avoir encadré sa figure, tourne autour du cou. Ses compagnes ont la même coiffure, mais le dernier pli du voile est ramené sur la bouche et couvre toute la partie inférieure du visage. Le type des jeunes khanoums est élégant ; elles sont grandes, bien faites et savent se draper avec un art ou une coquetterie incomparables dans leurs vilains sarraux. Pieds, mains, front, sont couverts de tatouages bleus figurant des circonférences séparées par des barres horizontales ; enfin le nez, percé de trois trous, est privé en ce moment des anneaux chargés de pierreries qui le parent d’habitude, mais que les jeunes femmes ont enlevés depuis la mort du vieux cheikh.

Le type singulier de Torkan khanoum, son nez vierge de perforation, la facilité avec laquelle elle traduit en arabe toutes mes paroles, sa première question, « parlez-vous russe ? » m’avaient fort intriguée ; au retour, j’ai demandé à mon guide des renseignements sur son aimable maîtresse. « Elle est Circassienne, m’a-t-il répondu. Mon maître l’acheta à Constantinople il y a une quinzaine d’années, l’éleva au rang de favorite, et n’a jamais cessé de lui témoigner une grande affection, bien qu’elle ne lui ait pas donné d’enfants. Torkan khanoum est fort instruite ; elle a appris à lire et à écrire à Tiflis, et parle aussi bien le persan et l’arabe que le turc et le russe. Son influence est immense ; non seulement elle dirige la maison du khan, mais même la tribu : du vivant de cheikh Djaber toutes les affaires importantes étaient traitées par son intermédiaire, et si la paix, toujours bien difficile à maintenir dans un andéroun aussi nombreux que celui du cheikh de Felieh et de ses fils, règne chez nous, c’est qu’aucune femme n’a jamais contesté son autorité et méconnu la droiture de son jugement. »

Une remarque singulière : les domestiques mâles pénètrent dans le harem sans scandaliser les khanoums et sans qu’elles tentent même de se voiler le visage. Comme il y a loin de ces appartements aux andérouns si rigoureusement fermés des Persans de race aryenne !

23 novembre. – Je suis encore toute saisie au souvenir de ma seconde visite à Torkan khanoum. Je mettais la meilleure volonté du monde à admirer une épouvantable robe de moire antique que la favorite avait fait tailler à Bagdad, quand un rugissement sauvage retentit à mes côtés : je me retourne et me trouve nez à nez avec une magnifique panthère.

« Venez ici, Ourida (Petite-Rose) », s’écrie Torkan khanoum.

La panthère se redresse et va lentement s’étendre auprès de sa maîtresse sans cesser de me regarder de travers.

« C’est un agneau, une colombe », ajoute Torkan khanoum en saisissant l’animal à pleins bras et en le poussant sur moi comme elle ferait d’un jeune chat. La Petite-Rose n’a pas de sympathie pour les chrétiens et répond à mes timides avances par des grognements. À la vue de ses blanches quenottes je me sens prise d’une folle envie de gagner un logis plus sûr, et de mettre mon pauvre moi à l’abri d’un jeu de patte ou d’un coup de dent ; je n’en témoigne rien cependant et j’applaudis, sans avoir parfaite conscience de mes actes, aux talents de société d’Ourida. Cette aimable bête sait donner la main, se rouler sur le dos en rugissant et en montrant toutes ses griffes, puis faire patte de velours, lécher les mains de sa maîtresse et s’asseoir enfin sur un coussin en personne qui s’apprête à prendre part à la conversation.

Torkan khanoum et sa panthère. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

Ourida ne brille pas seulement par son intelligence : sous les taches brunes de son pelage tressaille un cœur sensible et reconnaissant.

Il y a trois semaines, le vieux cheikh, sentant sa fin prochaine, voulut quitter les tentes où il avait passé l’été et rentrer à Felieh. Le départ fut précipité, on espérait revenir bientôt au campement : bref, la panthère fut laissée au soin de son gardien. D’abord elle ne fit que pleurer et gémir, puis elle refusa toute nourriture et montra les crocs aux domestiques. Cet état de colère allant tous les jours s’aggravant, le gardien lui mit une chaîne de fer au cou et la ramena à Felieh, où elle donna, en revoyant sa maîtresse, les démonstrations de la joie la plus folle. L’affection d’Ourida pour Torkan khanoum n’a rien de particulier : les panthères des bords du Karoun et du Chat el-Arab, si sauvages et si dangereuses quand elles vivent en liberté, s’apprivoisent très vite et s’attachent à l’homme avec autant de fidélité que le caniche le plus soumis.

L’admiration que m’inspirent les incontestables qualités de cœur des fauves en général et d’Ourida en particulier ne m’a pas empêchée d’éprouver une véritable sensation de bien-être en sortant de l’andéroun. Ma belle hôtesse a voulu me remettre elle-même sur le chemin du biroun et me faire visiter au passage le jardin qui s’étend sur les bords du Tigre tout le long de l’habitation. En traversant le village, j’ai été frappée de l’attitude de la population en présence de la favorite. Telle vivrait une reine au milieu de sa cour : hommes, femmes, enfants se précipitaient sur ses pas, baisaient les bords de ses vêtements ou le sceau monté en bague qu’elle porte au doigt, et lui souhaitaient, comme l’avaient fait tantôt ses compagnes du harem, santé, paix et bonheur. Torkan khanoum a accueilli les hommages de ses esclaves avec l’attitude superbe d’une souveraine blasée sur de pareils témoignages de respect, et nous sommes entrées dans le jardin. Les bananiers, les palmiers, les orangers sont si épais et si touffus qu’à travers leurs branches on ne voit même pas le ciel. Il n’y a ni pelouse, ni allée, une herbe étiolée par la privation d’air et de lumière tapisse le sol, tandis qu’au-dessus de la tête et à portée de la main se présentent des oranges de toute taille et de toutes qualités, les unes petites et très vertes, les autres énormes et couvertes d’une peau jaune pâle.

Ces dernières, produites par un arbre originaire des Indes, le pamplemousse, sont, paraît-il, inférieures aux petites oranges du pays, dont Torkan khanoum a bourré mes poches après avoir mis dans mes bras un des gros fruits que j’avais regardés avec envie.

Chargée de butin, j’ai repris le chemin du biroun, non sans me retourner de temps en temps afin de m’assurer que la Petite-Rose n’allait pas éclore sur mes talons. Je viens de mesurer mon orange : elle a cinquante-deux centimètres de circonférence. Cette opération faite, je l’ai ouverte. Sa chair est d’un beau rouge sang ; les quartiers, posés sur une assiette, ont toute l’apparence de côtes de melon ; le goût est amer, mais une légère addition de sucre le corrige aisément.

Après le déjeuner nous avons rendu au canot à vapeur notre visite quotidienne. Nous l’avons trouvé abandonné. Au retour, Marcel a rencontré le cheikh et lui a demandé s’il songeait à faire mettre le bateau en bon état.

« Voudriez-vous déjà quitter Felieh ? a-t-il repris avec étonnement ; j’espérais vous garder ici quelques mois, et je n’ai pas encore prévenu le mécanicien de Bassorah. »

La surprise de Meuzel n’a rien d’extraordinaire : certains de ses hôtes venus chez lui il y a un an prendre une tasse de café ont trouvé le moka tellement à leur goût qu’ils n’ont point encore fini de le boire.

« Votre invitation me touche, mais je ne puis prolonger mon séjour sous votre toit patriarcal. Si la réparation de la chaloupe devait durer trop longtemps, je serais même forcé de prendre des chevaux et de remonter le long des rives du Karoun », a répondu Marcel, qui commence à trouver très longs ces jours d’attente, bien qu’il ait lié sérieuse amitié avec un théologien de grand renom, le supérieur des Aleakhs de Téhéran, installé chez le cheikh depuis l’hiver dernier.

Le supérieur du couvent des Aleakhs de Téhéran. – Dessin de A. Sirouy, d’après une photographie.

« Je ne vous permettrai jamais de vous rendre à Avas en caravane : je craindrais que vous ne fussiez dépouillés par les tribus nomades de l’Arabistan. Quand elles ont fait une razzia dans nos provinces, elles passent la frontière ; si elles dépouillent une caravane en Turquie, elles regagnent la Perse. Leur mobilité les rend à peu près insaisissables et leur assure une impunité absolue. Soyez du reste sans inquiétude : je vais écrire aujourd’hui même à Bassorah, et avant peu de jours ma chaloupe sera à votre disposition. »

Les conseils de notre hôte nous ont paru sages ; nous nous sommes décidés à les suivre.

24 novembre. – Quand je quitterai Felieh, la panthère de Torkan khanoum ne maigrira pas de douleur. Ce matin encore, elle était couchée sur une terrasse voisine de l’appartement de sa maîtresse et dormait auprès d’un quartier de mouton saignant ; dès qu’elle m’a entendue venir, elle s’est levée et s’est dirigée vers moi avec une mine des plus rébarbatives. Mon vieux guide l’a chassée à coups de guiveh ; la bête s’est éloignée en bâillant et en frappant ses flancs de sa longue queue.

Torkan khanoum était seule dans le salon. Je lui ai demandé des nouvelles de ses compagnes.

« Toutes mes parentes sont à l’office religieux que nous célébrons aujourd’hui en l’honneur des martyrs Hassan et Houssein.

— Ne pourrais-je pas assister à la cérémonie ?

— Elle vous paraîtra bien longue et bien ennuyeuse », m’a-t-elle répondu avec la désinvolture d’une musulmane mauvais teint ; « néanmoins, si vous le désirez, suivez-moi, nous allons descendre à la masdjed. »

Au rez-de-chaussée de la maison se trouve une chapelle domestique plongée dans un demi-jour mystérieux que dispensent avec parcimonie les épaisses dentelles des moucharabiehs placées devant les baies. Des femmes sont assises le long du mur, tandis qu’une belle fille déclame sur un mode suraigu une scène du martyre des imams...

Torkan khanoum entre, s’assied au milieu de la pièce et m’invite du geste à prendre place auprès d’elle. J’obéis, et me voilà introduite en pleine mosquée chiite, au grand ahurissement des assistantes, stupéfiées de cette scandaleuse intrusion. On chuchote à droite et à gauche, l’office s’interrompt. Torkan khanoum ne perd pas la tête, ordonne impérieusement à la lectrice de continuer la cérémonie, et le calme se rétablit.

À mesure que mes yeux s’habituent à l’obscurité, je distingue dans l’ombre un grand nombre de femmes que je n’avais pas aperçues d’abord. Toutes ont ramené leur abba sur la tête, mis à nu le sein et l’épaule gauche, et les frappent en mesure avec la paume de la main afin d’accompagner sur ce tambourin vivant les lamentations de la lectrice.

Dans les moments les plus pathétiques, l’assistance gémit et sanglote en répétant en chœur : « Hassan, Hassan, Hassan ; Houssein, Houssein, Houssein », et en entremêlant ces démonstrations bruyantes de claques sonores. Les plus vieilles matrones sont naturellement les plus ferventes ; l’une de ces parques, qui rendrait des mois de nourrice à Mathusalem, a trouvé moyen de se faire bien venir des imams sans dénuder, à force de coups, les os déjà bien apparents de son épaule décharnée : elle a installé sur son genou gauche la plante de son pied droit et frappe sur ce vénérable cuir avec une ardeur des plus méritoires.

Le kalyan qui circule de main en main, le café délicieux qu’une négresse distribue à toutes les pleureuses, ne privent les fils d’Ali ni d’un gémissement ni d’un sanglot. Une jeune vierge a déclaré, entre deux soupirs étouffés, que le breuvage n’était pas suffisamment chaud, et a dévotement jeté le contenu de sa tasse à la figure de la servante. Torkan khanoum s’est empressée de punir l’échanson négligent, et la cérémonie s’est enfin terminée.

L’émotion de l’assemblée paraissait si sincère qu’en revenant au grand jour je me suis hâtée de chercher sur le visage des pleureuses les traces de leurs larmes et de leur douleur : toutes m’ont semblé parfaitement calmes et très heureuses d’aller reprendre le cours de leurs sempiternels bavardages.

Quant à Torkan khanoum, elle a assisté impassible et sans pousser un seul gémissement à toute la cérémonie. Faut-il qu’elle soit sûre de sa puissance et de son ascendant pour se conduire avec un pareil sans-gêne dans une famille où toutes les femmes se font gloire d’user leur peau en l’honneur de Hassan et de Houssein !

CHAPITRE XXX

Départ de Felieh. – Mohamméreh. – Huit jours sur le Karoun. – À la dérive. – Retour à Mohamméreh. – La quarantaine et la douane turque. – Bassorah au clair de lune à marée haute. – Bassorah à marée basse. – Insalubrité de la ville. – La multiplicité des religions au confluent du Tigre et de l’Euphrate. – Les chrétiens de saint Jean.

25 novembre. – Le ménage Dieulafoy est encaqué dans une cabine étroite et basse. En nous serrant coude à coude, nous touchons les parois latérales ; en me mettant sur mon séant, je risque de défoncer le plafond. Cette pièce constitue à elle seule la chambre à coucher, le salon et la salle à manger de la chaloupe à vapeur mise gracieusement à notre disposition par cheikh Meuzel.

Le mécanicien nègre qui travaillait depuis deux jours à réparer l’embarcation vint nous annoncer hier soir que la machine fonctionnait à merveille, et que nous pouvions nous mettre en route si tel était notre bon plaisir. Le départ fut fixé à ce matin, mais je me suis déclarée fort heureuse de larguer les amarres au coucher du soleil.

Toute la chaloupe est taillée dans les proportions de notre appartement. Au centre s’élève la cabine ; au-dessus de cette pièce s’étend une terrasse garnie de coussins et surmontée d’une tente de coutil. La machine est placée à l’arrière, la soute aux provisions à l’avant. L’équipage se compose d’un reïs ou capitaine, du mécanicien, de quatre toufangtchis bien armés, préposés à la garde du bateau, et d’un intendant placé à la tête du personnel.

Au sortir du canal de Felieh, sur lequel stationnent les deux bâtiments destinés à transporter aux Indes les denrées recueillies sur les immenses terres du cheikh, la chaloupe s’engage dans le Chat el-Arab. Le courant trop rapide, la machine trop vaillante ne nous laissent pas le temps d’admirer à notre gré le brillant spectacle que présente le fleuve monstre à la tombée du jour. À droite et à gauche, les eaux opalines sont enserrées par des forêts de palmiers et de grasses prairies où paissent tranquillement les buffles, quand ces derniers représentants des âges antédiluviens ne viennent pas regarder de leurs grands yeux étonnés la chaloupe qui longe de très près la rive verte.

Le soleil s’abaisse à l’horizon et, avant de se baigner dans le fleuve, communique aux eaux des vibrations si flamboyantes, que l’œil ne peut, sans être ébloui, en supporter l’étincelant éclat. Puis les embrasements de l’atmosphère pâlissent, les nuages pourpres s’éteignent, les cimes des palmiers se confondent avec les profondeurs bleutées du crépuscule, les silhouettes des buffles disparaissent dans les fourrés, de rares étoiles scintillent au firmament, leur éclat diamanté devient plus intense à mesure que le ciel s’assombrit : c’est la nuit, la nuit pleine de majesté et de silence. Elle est venue avec cette rapidité particulière aux climats tropicaux et nous a laissé à peine le temps d’arriver à Mohamméreh.

Ce port, que nous avons déjà rangé en venant de Bouchyr, est situé à l’embouchure du Karoun, immense cours d’eau qui descend des montagnes du Kurdistan et relie par une voie de communication, trop peu fréquentée, la Susiane au golfe Persique. Les rives du fleuve, taillées à pic, forment des quais naturels, devant lesquels viennent s’amarrer tous les bateaux qui apportent les blés de l’Arabistan.

Mohamméreh est actuellement le siège d’un comptoir français créé en vue d’acheter les céréales disponibles de la Susiane. À tort ou à raison, nos compatriotes se plaignent des difficultés de tout genre que leur suscitent les indigènes, à l’instigation des agents britanniques, désireux d’ôter à la compagnie l’envie de conserver un établissement qui pourrait faire concurrence au commerce anglais.

Manchester, Manchester for ever !

Nous avons attendu la marée montante, dont l’influence se fait sentir à plus de trente kilomètres en amont du port, et à minuit nous nous sommes enfin lancés sur les flots du Karoun.

À la pointe du jour je serai à mi-chemin d’Avas. Faire en une nuit sans peine et sans fatigue huit grandes étapes, n’est-ce point un rêve vraiment royal ?

Depuis mon arrivée à Felieh j’ai pris à tâche de ne point m’habituer à cette douce idée, tant une déception m’eût été cruelle : aujourd’hui je crois à la chaloupe de cheikh Meuzel, je crois à la présence d’une machine à vapeur en Perse, je crois aux mécaniciens de Bassorah ; comme saint Thomas, je crois parce que je vois.

26 novembre. – Ne me serais-je pas trop pressée de vanter la vapeur et de médire de la gaféla ? Si le mulet a ses inconvénients, il a aussi ses avantages. Ce n’est pas tout d’imiter le lièvre de la fable : comme la tortue il faut encore arriver.

Dès l’aurore je suis sortie de ma boîte et me suis informée auprès du mécanicien de la distance parcourue. Cette question était d’autant moins indiscrète que j’avais cru distinguer à plusieurs reprises un bruit insolite dans la machine.

« Nous avons fait dix farsakhs environ, me répond-il, tout en lâchant la vapeur et en éteignant les feux, tandis que le bateau accoste et que les toufangtchis sautent sur la berge et fixent des amarres.

— Pourquoi nous arrêtons-nous ?

— Deux tubulures de la chaudière se sont percées cette nuit, elles laissent fuir la vapeur, je ne puis maintenir la machine en pression. »

Il faut mater les joints et vérifier quelques raccords trop sommairement réparés à Felieh.

Nous voici sur les rives désertes du Karoun, exposés sans abri au soleil, encore bien chaud pendant le milieu du jour.

L’équipage profite de cet arrêt forcé pour cuire du pain. L’installation du four n’est pas compliquée. Les hommes coupent des ronces arborescentes, très abondantes le long du fleuve, y mettent le feu, arrosent les tisons ardents avec l’eau du fleuve et, munis de ce charbon, disposent leurs brasiers sous des plaques de fer en forme de champignon. Le boulanger s’avance alors, portant un plat de bois rempli de farine délayée avec une grande quantité d’eau, plonge la main dans ce liquide et le projette sur la plaque brûlante. Bientôt saisie par la chaleur, la pâte prend l’apparence d’une crêpe très épaisse. Le pain est fait : il n’y a plus qu’à le saisir avec un crochet de fer et à l’exposer au soleil afin de lui laisser perdre l’excédent d’eau qu’il pourrait avoir conservé.

27 novembre. – À huit heures du soir nous nous sommes remis en route. Quel trajet avons-nous parcouru ? je l’ignore, car au milieu de la nuit la pompe d’alimentation a cessé de fonctionner. Le bateau, devenu poussif, ne marche plus que par saccades : toutes les fois que l’eau baisse, on laisse tomber la pression et l’on remplit la chaudière à coups de marmite, puis on allume de nouveau les feux ; nous nous installons anxieusement auprès du manomètre : au bout d’une heure l’aiguille se met en mouvement. La pression monte, on lance le bateau à toute vitesse, mais bientôt, hélas ! le niveau d’eau nous condamne à un nouvel arrêt, et l’on stoppe pour recommencer le même manège. C’est idéal !

Nous en sommes à nous demander si la machine ne se permettra pas d’éclater et si chaloupe et voyageurs n’iront pas faire une promenade intempestive dans les airs, avant de retomber en marmelade au milieu des flots du Karoun.

À force d’énergie et de patience, nous avons amené l’embarcation devant un pauvre village abrité sous un bouquet de chétifs palmiers. La machine, vient de déclarer le mécanicien, a décidément besoin de nombreuses réparations ; mieux vaut en terminer une bonne fois. Combien de jours allons-nous passer ici ?

L’équipage s’énerve, chacun essaye de faire prévaloir ses idées, de donner des conseils ; l’un veut rentrer sur-le-champ à Felieh afin de mettre, à coups de bâton, la paix entre ses deux femmes, capables d’incendier, en son absence, maison et mobilier ; un autre ne s’attendait pas à rester plusieurs jours hors de chez lui et n’a pas pris ses dispositions en conséquence ; le troisième se plaint de la fièvre, le quatrième de douleurs d’entrailles. Tous insultent à dire d’expert le mécanicien et lui font perdre le peu de jugeote que le ciel lui a départi. Celui-là, de son côté, craignant, s’il revient en arrière, d’être puni par le cheikh, reste sourd à toutes les remontrances, et se venge sur la machine, qui n’en peut mais, en cognant, limant, polissant à tort et à travers ses principaux organes. L’insubordination est à son comble ; jamais nous ne nous sommes trouvés dans une situation aussi critique.

30 novembre. – Ma cabine, mon mécanicien, tous mes toufangtchis pour une gaféla ! Depuis trois jours la barque est amarrée devant cet abominable bouquet de palmiers ! Les journées sont aussi monotones que le triste paysage qui s’offre à nos yeux.

Les rives du Karoun s’élèvent d’aplomb au-dessus du fleuve ; la plaine s’étend à perte de vue, plate et unie comme les polders de la Hollande. Seules les traces des canaux d’irrigation témoignent de l’ancienne fertilité du pays. Aux plantations de canne à sucre a succédé depuis des siècles une maigre végétation d’arbustes épineux et de ginériums ; aux habitants et à leurs innombrables villages, des compagnies de pélicans, de canards sauvages et de grues, qui se cachent au milieu du jour dans les broussailles et viennent, soir et matin, s’ébattre et pêcher sur le fleuve.

Il faut même renoncer au plaisir de poursuivre nos voisins emplumés ! les lions, les guépards pullulent dans la plaine, et les Arabes nomades, plus terribles que les fauves, au dire de l’équipage, guettent tout imprudent qui s’éloigne de sa barque. Les craintes de nos gens ne sont pas simulées : pendant tout le jour, les quatre toufangtchis, armés de fusils à répétition, montent la garde sur la berge et vont en éclaireurs, à cent pas à la ronde, s’assurer que nous ne serons pas surpris. La nuit, nous mouillons en pleine rivière, afin de mettre entre la rive et l’embarcation une barrière difficile à franchir. Je me retire alors tout au fond de l’étroite cabine du canot, dont les minces parois me transmettent les modulations attristantes des chacals, ces lugubres ténors de l’Orient, et les rugissements plus sonores des fauves attirés dans notre voisinage par les eaux du Karoun.

Et le mécanicien travaille toujours ! Les toufangtchis ne sont pas restés inactifs : ils se sont cotisés et ont offert un kran tout entier à un derviche contemporain d’Abraham afin qu’Allah, sur sa prière, daigne s’intéresser à la réparation de la machine. Le derviche, en vieillissant, n’a pas pris grand crédit au ciel : nos hommes sont volés ; la machine, remise en place, perd l’eau comme un panier.

Ce voyant, Marcel donne l’ordre de revenir en arrière. La chaloupe suivra le courant, car elle n’est pourvue ni de rames ni de voiles pour la pousser, ni de câbles pour la haler vers Mohamméreh. Dans combien de jours atteindrons-nous au port ? Dieu seul le sait ; nous ignorons absolument en quel point du fleuve nous nous trouvons.

Tombeau sur les bords du Karoun. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

1er décembre. – Au retour d’une visite à un tombeau en partie détruit et tout à fait abandonné, je me suis étendue sur le plancher de la cabine, ma méchante humeur ne me permet pas de noircir mon cahier. Marcel est loin d’imiter le mauvais exemple que je lui donne, mais il n’est pas récompensé de sa patience ; depuis notre départ il travaillait à tailler une voile dans la tente de coutil : dès que cet engin a été prêt, le vent a cessé de souffler ; hélas ! trois fois hélas ! nos vivres tirent à leur fin.

Mohamméreh, 2 décembre. – Il y avait deux jours que nous descendions mélancoliquement le Karoun, perdant à la marée montante le chemin que nous avions gagné à la marée descendante, quand la brise s’est levée. Le gai bruissement du vent et le clapotis des eaux me font sortir de ma retraite ; Allah est grand et les derviches sont de saints personnages ! Pour avoir fait long feu, les prières du vieillard n’en ont pas été moins efficaces : à l’arrière apparaît la proue d’un bateau chargé de blé.

Faire des signaux de détresse, recevoir une amarre, la laisser échapper et assister avec désespoir à la fuite rapide des blanches voilures du kachti, a été pour nos habiles matelots l’affaire d’un instant. On allume la machine et, au risque de sauter avec elle, Marcel fait surcharger les soupapes ; le feu est poussé avec vigueur, la pression s’élève, notre chaloupe s’élance et atteint, à bout de souffle, le bateau, retenu par le vent contraire dans un coude du fleuve. À la pointe du jour, remorqueur et remorqués arrivent enfin à Mohamméreh. Nous touchons au terme de notre triste odyssée.

Le canot à vapeur va rester ici, car il est dans l’impossibilité de remonter le Tigre jusqu’à Felieh. Quant à nous, dégoûtés à tout jamais de la navigation du Karoun, nous n’avons qu’une idée : gagner Bassorah et Bagdad, afin de chercher une autre voie pour pénétrer en Susiane.

Gagner Bassorah, quoi de plus simple ! Les barques à rames mettent huit heures à faire le trajet qui sépare Mohamméreh de cette ville. Le mal est que les voyageurs et les provenances de Perse sont soumis, sous prétexte de peste, à une quarantaine de dix jours en abordant la rive turque.

Le lazaret où l’on entasse pêle-mêle les arrivants de tous pays comprend quelques huttes de paille bâties sur un sol humide et marécageux. Les voyageurs y sont si mal approvisionnés et si mal installés que, dans le cas même où ils ne se communiquent pas les uns aux autres de maladies contagieuses, ils sortent de cet étrange établissement affaiblis par la fièvre et l’abstinence.

On s’explique d’autant moins l’application de mesures aussi sévères que depuis bien des années la peste n’a point apparu en Perse, tandis qu’elle est endémique dans le vilayet de Bagdad. La parabole de la paille et de la poutre sera-t-elle toujours vraie ?

Au dire des gens du pays, la quarantaine n’est pas le fruit du tendre attachement que porte le sultan à ses fidèles sujets. Elle aurait une tout autre origine et son implantation dans le vilayet de Bagdad serait due aux fonctionnaires turcs, qui font doubler leurs appointements en temps d’épidémie et détroussent sans pudeur les hôtes de l’administration. Les plus gros bonnets s’adjugent le droit d’approvisionner le lazaret, et se débarrassent ainsi de denrées douteuses ou de vivres de rebut que nul ne consentirait à consommer, mais que les pseudo-infectés, à moins de mourir de faim, sont encore bien heureux d’acquérir à chers deniers. Quant aux petits employés, ils se contentent de percevoir de temps à autre quelques beaux bakchichs et de vendre à prix d’or la clef des champs aux voyageurs assez naïfs pour se laisser prendre dans le traquenard sanitaire, et assez riches pour payer leur rançon.

La nécessité de ne jamais laisser chômer le lazaret a fait propager par les Turcs un singulier aphorisme sanitaire. À entendre les Osmanlis, la Perse serait le foyer de toutes les infections morales et physiques, tandis qu’en réalité les plaines malsaines et les marais de Nedjef et de Kerbéla sont les terres natives des maladies pestilentielles. En fait, la peste n’est jamais entrée en Perse qu’à la suite des pèlerins revenus des tombeaux des saints imams. Quoi qu’il en soit, la perspective d’aller passer dix jours dans des cabanes humides et empestées ne nous charme guère ; aussi bien avons-nous pris le sage parti d’éviter, coûte que coûte, la quarantaine. Il a été décidé que, cachés au fond d’un petit bateau, nous remonterions le Chat et que nous suivrions, au milieu de la nuit, le canal conduisant à la ville de Bassorah, éloignée de plus de deux farsakhs du port où stationnent les navires.

3 décembre. – Mouillés, morfondus, mais quittes de la quarantaine, nous voici enfin au port. Soigneusement dissimulés au milieu de nos khourdjines et de paniers de dattes, nous avons longé les rives du Chat en nous aidant à tour de rôle de la gaffe et de l’aviron. Au droit de chaque village on voit sortir du fleuve des claires-voies exécutées en nervures de palmiers. Ces grillages constituent de véritables cages à poisson. À certaines époques de l’année, les paysans font des pêches abondantes ; ne pouvant en consommer tout le produit, ils jettent les plus belles prises dans ces parcs toujours baignés par des eaux rapides, et se créent ainsi des réserves où ils viennent puiser les jours de disette.

Jamais je n’ai contemplé un paysage plus riche que celui des rives du Chat au-dessus de Felieh : des palmiers superbes s’élèvent au-dessus les uns des autres comme s’ils faisaient assaut de vigueur et d’élégance ; le sol, couvert d’une herbe touffue, est coupé de canaux animés par des troupeaux de buffles qui nagent paisiblement, l’extrémité de la tête hors de l’eau.

Quatre heures après avoir quitté Mohamméreh, nous abandonnions la rive droite ; le belem traversait le fleuve et venait atterrir devant un épais bouquet de bananiers. De là on apercevait au loin les mâts de plusieurs navires à l’ancre dans le port. Le bois était désert et ce rivage peu fréquenté ; cependant deux barques chargées de paysans ont passé près de nous.

« Où vas-tu ? que portes-tu ? ont demandé des curieux au patron de notre minuscule bateau.

— Je vais vendre des dattes à Bassorah. »

Et les barques se sont éloignées sans que les passagers nous aient aperçus. Le vif désir de brûler la quarantaine ne nous a pas seulement condamnés à ne bouger ni pied ni patte de toute la journée, nous avons aussi renoncé à dîner, afin de ne point déplacer le chargement, et nous nous sommes contentés de quelques dattes généreusement offertes par nos matelots.

Canal el-Acher à Bassorah. – Dessin de A. de Bar, d’après une photographie.

À minuit le belem se remet en marche ; il longe, en se dissimulant le long de ses bordages, une frégate turque abandonnée, laisse à bâbord un navire de la British Indian et le stationnaire du consulat d’Angleterre, et pénètre enfin dans le canal el-Acher.

Il faut redoubler de prudence et avancer à la gaffe : nous passons au milieu du cordon sanitaire !

Mais voici bien une autre histoire : nos gens ne se sont pas fait scrupule de duper les agents de la quarantaine, mais ils nous déclarent que leur conscience leur défend de frauder la douane. Sans tenir compte de mes protestations, un des nègres saute sur la rive et ramène un lot de huit ou dix individus à mine de forbans. Les nouveaux venus se précipitent dans le belem, au risque de le faire couler, et se mettent en devoir de forcer les serrures de nos colis, sous prétexte qu’ils contiennent des fusils et des munitions. Ne sachant à quelle sorte de gens nous avons affaire, nous nous opposons à toute inspection.

« Menez-les au lazaret », s’écrie le chef de la bande.

À ce mot magique c’est à qui, du mari et de la femme, se précipitera de meilleure grâce, détachera les cordes et, le sourire aux lèvres, présentera aux douaniers la clef de chaque caisse.

Notre empressement, appuyé d’un bon bakchich, touche nos persécuteurs : ils daignent reconnaître que les niveaux d’eau, les mires et les lunettes n’ont rien de commun avec des fusils américains ; l’un d’eux avise un bocal d’hyposulfite de soude.

« Voilà de la quinine, me dit-il en persan, donnez-m’en, au nom d’Allah !

Je me montre généreuse. Un autre saisit un pain de savon, le flaire, le lèche avec délices, proteste qu’il n’a jamais rien goûté de si chirin (doux, sucré), et, sur ma permission, le fait disparaître dans ses vastes poches ; un troisième, plus pratique, a jeté son dévolu sur mes chaussures, mais les laisse, faute de pouvoir y faire pénétrer son gros orteil ; un quatrième prend des crayons et des couleurs pour enluminer un Koran. Tant bien que mal, les colis sont remis en état, et, tout heureux de sortir à si bon compte des griffes des douaniers, nous entrons dans le canal de Bassorah.

Libre de regarder à droite et à gauche, car tout péril est maintenant écarté, et tranquille aux rayons argentés d’une lune radieuse, je jouis du spectacle féerique qui se déroule sous mes yeux.

 Canal intérieur à Bassorah. – Dessin de A. de Bar, d’après une photographie.

Je suis à Venise, mais dans une Venise tropicale, au ciel sans nuages, aux maisons perdues sous des touffes de palmiers géants, d’orangers couverts de fruits, de bananiers aux larges feuilles, d’acacia nilotica aux fleurs embaumées. Tantôt les maisons plongent brusquement dans le canal, tantôt au contraire elles sont bordées d’un quai étroit ; des barques élégantes, plus légères encore que des gondoles, sont amarrées devant les portes des plus belles habitations. À mes pieds, de la verdure, des fleurs, des fruits, des eaux calmes et brillantes ; au-dessus de ma tête, le firmament avec ses scintillantes et innombrables escarboucles !

La barque accoste. Après avoir traversé une place couverte d’une halle qui abrite de grands tas de blé, entre lesquels circulent des gardiens munis de lanternes, les guides frappent à la porte du consulat ; il est grand temps de trouver une chambre close et de nous débarrasser de vêtements aussi mouillés par la rosée que si nous avions fait un plongeon dans le canal el-Acher, afin d’échapper aux agents de la quarantaine.

4 décembre. – Suivant qu’on visite Bassorah à marée haute ou à marée basse, on traverse un paradis ou un réseau d’égouts. Quand je suis sortie ce soir, les canaux étaient à sec : les eaux, en se retirant, avaient laissé à découvert des boues infectes et des détritus de toute espèce ; les belems, entourés d’ordures, ressemblaient à des épaves échouées sur la vase ; des odeurs miasmatiques envahissaient l’air et faisaient oublier le charme des palmiers et des bosquets d’orangers.

À l’infection consécutive au flux et au reflux des eaux, aux chaleurs humides et très intenses du climat, causes premières de l’insalubrité de la ville, il faut en joindre une troisième, due à l’incurable apathie de l’autorité turque. Les digues du Tigre s’étant rompues il y a quelque soixante ans en amont de Bassorah, les eaux inondèrent la plaine et formèrent un marécage immense, alimenté tous les ans par les crues hivernales du fleuve. Depuis cette époque néfaste, la fièvre sévit pendant toute l’année et décime la population. Allah kerim ! ce n’est peut-être pas un grand mal.

Si l’archéologue ne trouve rien à glaner dans les rues d’une ville relativement moderne, le coloriste est mis en joie par l’animation des bazars grossièrement édifiés, mais encombrés d’une population aux costumes bariolés. Les Turques substituent au tchader des Persanes l’izza, grande pièce de soie bleue, rose, blanche, jaune, rayée d’or ou d’argent. Sous l’izza apparaissent parfois la chemisette de gaze brodée de lourdes fleurs métalliques, la petite veste ronde, la grosse ceinture fermée par deux énormes demi-sphères d’or enrichies de pierreries et les bottes en cuir canari qui nous sont apparues à Bouchyr pour la première fois. Les Arméniennes ont adopté les jupes à traîne taillées à la mode franque, et balayent de leurs plis mal drapés les rues uniformément poudreuses de la ville. À l’exemple des musulmanes, les chrétiennes ne sortent jamais à visage découvert : les unes jettent sur leur figure un voile de crin noir, les autres des mouchoirs de soie colorée. En revanche elles montrent avec orgueil à l’œil curieux des passants leurs bijoux les plus éclatants attachés sous l’izza à la racine des cheveux, ou les plaques incrustées de roses et de mauvais brillants dont elles parent journellement leurs poignets et leur poitrine. Quant à leur chaussure, elle heurte les yeux d’une façon si désespérante, qu’il faut posséder un grand fond de générosité pour pardonner aux élégantes de Bassorah des bottines bleues ou vertes à boutons de cuivre ou de cristal, produits caractéristiques du Royaume-Uni.

Dame chrétienne de Bassorah. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

Si les dames chrétiennes ont abandonné une partie de l’ajustement national pour adopter les modes franques, les hommes ont fait le sacrifice complet du costume oriental : tous sont vêtus de pantalons d’un gris jaune tirant sur le rouge violacé, et d’ignobles jaquettes coupées dans un drap de couleur encore plus indécise. Ce malencontreux accoutrement leur fait perdre le prestige que conservent encore les Arabes vêtus d’abbas bruns rayés d’or ou de soie, et coiffés de grands foulards que retiennent autour du crâne des cordes de poil de chameau ou des torsades de laine serrées de distance en distance par des fils d’argent.

5 décembre. – Fièvre.

6 décembre. – Fièvre.

7 décembre. – Soit à titre de collègues, soit, hélas ! comme malades, nous avons fait connaissance, depuis notre départ, avec tous les médecins indigènes ou européens des contrées que nous traversons. Marcel et moi sortons d’une crise douloureuse. Le docteur Aché, médecin du consulat, s’est montré bien digne de toute la reconnaissance que nous lui avons vouée. Il venait faire de longues visites à ses deux malades, aussi désireux de leur remonter le moral que de leur administrer de la quinine. Après avoir perdu plus de quinze jours soit à Felieh, soit sur le Karoun, voir s’approcher la saison des pluies, craindre, malgré une bonne volonté à toute épreuve, de ne pouvoir atteindre enfin au jardin des Hespérides, sont des perspectives bien faites pour décourager de plus patients que moi. Afin de me distraire de toutes mes préoccupations, le docteur s’est plu à me donner des renseignements curieux relatifs à Bassorah.

Grande place du marché au blé. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

La ville, bâtie sur des alluvions de formation récente, n’est pas fort ancienne : elle fut fondée par Omar peu après la mort de Mahomet et devint aussitôt l’entrepôt des produits de la Chaldée et de la Mésopotamie. Son histoire est celle des luttes perpétuelles des Turcs et des Persans, qui la conquirent tour à tour. À la fin du siècle dernier, elle supporta un siège de treize mois, devint la proie des Adjémis (nom donné aux Persans en pays arabes) et resta aux mains des vainqueurs jusqu’à la fin du règne du Vakil. Les successeurs de Kérim khan ne surent point garder cette précieuse conquête : occupés à se maintenir sur le trône de Perse, ils abandonnèrent sans combat une possession trop lointaine et livrèrent la place aux Ottomans. Bien que depuis cette époque la population ait à peu près diminué de moitié et qu’elle s’élève à peine à quinze mille habitants, Bassorah n’en est pas moins demeurée un centre commercial important, en rapport journalier avec les Indes. Les innombrables piles de blé jetées sous la halle de la grande place témoignent de l’activité de ce trafic. Les dattes forment aussi une des principales richesses du pays ; elles sont brunes, sucrées, très alcooliques, et universellement appréciées. On les expédie à l’étranger dans des paniers de sparterie très souples faits en feuilles de palmier et cousus avec la fibre de cet arbre précieux. Le palmier, toujours le palmier. Comment s’étonner du culte que les Orientaux professent pour un arbre qui leur donne en même temps aliment et breuvage, bois de construction, tapis, cordes et corbeilles ? Sans vouloir soutenir, comme un vieux conteur persan, que le palmier peut être utilisé à trois cent soixante-trois usages différents, je conçois l’orgueil emphatique des musulmans, qui se vantent d’en être seuls les heureux possesseurs. « L’arbre béni, remarque Kazvini, ne pousse que dans les pays où l’on professe la religion islamique. » Le Prophète avait déjà dit : « Honorez le palmier : il est votre tante paternelle ; il a été formé avec le reste du limon qui servit à composer le corps d’Adam. »

Au dire du docteur Aché, les religions professées à Bassorah ou à l’embouchure du Chat égaleraient en nombre les métamorphoses du palmier. Nestoriens, Sunnites, Chiites, Babys, Wahabites, Juifs, Arméniens unis et schismatiques, Chrétiens romains, Chrétiens chaldéens, Soubas, Yézidis, se coudoient, sans se faire trop ouvertement la guerre. Chaque confession a ses cérémonies particulières, assez semblables à celles qui se célèbrent dans d’autres pays ; seule la religion souba fait exception à la règle.

Les Soubas ou Sabéens, désignés aussi sous le nom de « Chrétiens de Saint-Jean », considèrent le précurseur comme le Messie et voient en Jésus-Christ le successeur et l’inférieur de Saint-Jean. Ils n’ont ni temples ni autels, et reçoivent tous les sacrements dans l’eau. Le plus important, paraît-il, est le baptême. Les fidèles s’en approchent aussi souvent qu’ils le désirent, mais il leur est ordonné de se faire baptiser au moins une fois l’an, pendant les jours qui précèdent la grande fête du Panjeah, afin d’obtenir le pardon de leurs fautes.

Les Soubas se confessent et doivent donner une petite offrande avant de recevoir l’absolution. Ils sont monogames et ne pratiquent pas la circoncision. Toutes les semaines, le prêtre bénit du pain sans levain, le saupoudre de sésame, en consomme une partie et distribue le reste aux nouveaux baptisés.

Les distinctions subtiles entre les objets ou les êtres purs ou impurs paraissent être poussées chez les Chrétiens de Saint-Jean jusqu’à la folie. Les prêtres sont mariés, mais il est défendu à leur femme de toucher aux objets leur appartenant ; ils doivent eux-mêmes préparer leurs repas et faire leur ménage. Il est interdit à tout fidèle de manger de la chair de bœuf, de buffle, de chèvre ou de chameau, considérée comme impure en raison d’un défaut des plus bizarres tenant à la conformation de ces animaux ; seuls l’agneau mâle et le mouton sont consommés par les Soubas : encore faut-il qu’ils soient égorgés de la main du prêtre suivant certains rites. Toutes les denrées alimentaires doivent être lavées avec soin et placées ensuite dans des plats de faïence ou de cuivre. Les purifications ordonnées après le mariage et les naissances sont minutieusement réglées ; mais il ne saurait être question de la mort, car rien n’égale l’horreur que les cadavres inspirent aux Soubas et l’égoïsme sauvage auquel les entraîne à cet égard la pratique des prescriptions religieuses.

Quand un chrétien de Saint-Jean est sur le point de rendre l’âme, ses parents vont au cimetière, creusent une fosse et y déposent le malheureux, afin de n’avoir pas à se souiller en le touchant après sa mort ; puis, agenouillés autour de la tombe, ils attendent, en sanglotant, son dernier soupir. Quelques pelletées de terre jetées sur le corps achèvent trop vite peut-être des funérailles commencées si prématurément. L’âme doit paraître devant Dieu dans un délai de quarante jours. Pendant ce temps les parents et les amis se rassemblent matin et soir à la maison mortuaire et assistent à un repas béni par le prêtre et composé d’agneau, de poisson et de fruits ; puis on demande à chaque convive des prières pour le salut du trépassé. De semblables cérémonies seraient bien coûteuses, s’il n’était d’usage d’offrir des cadeaux à la famille du défunt.

À part la barbarie qu’ils montrent envers les agonisants, les Soubas sont doux et humains. Ils travaillent les métaux avec habileté et joignent à une intelligence très vive une probité à toute épreuve. Fort attachés à leur religion, ils sont restés rebelles à toutes les prédications des Carmes de Mossoul et aux arguments des pasteurs protestants, quelque prix qu’aient mis ces derniers à récompenser les conversions.

« Le campement de la tribu souba est-il éloigné de Bassorah ? ai-je demandé.

— Vous n’êtes pas encore debout, a répondu le docteur, et vous avez déjà la fantaisie de courir chez les Chrétiens de Saint-Jean ! Le voyage ne serait pas de longue durée si vous pouviez le faire à vol d’oiseau, mais en cette saison la plaine située à l’ouest de la ville est couverte par les eaux sur une étendue considérable, et vous mettriez plus de huit jours avant d’avoir tourné le marécage qui nous sépare de la tribu souba. Du reste, le trajet fût-il moins long, que je m’opposerais de toutes mes forces à votre projet. Ne trouvez-vous pas assez fiévreux l’air de Bassorah ? »

Adieu, Soubas, vendanges sont faites ! Y a-t-il lieu de me désoler ? La pensée qu’on pourrait me mettre de mon vivant dans la tombe refroidit ma curiosité.

CHAPITRE XXXI

La navigation sur le Tigre. – Nos compagnons de route. – L’arbre de la science du bien et du mal. – Tombeau du prophète Esdras. – Bois sacré. – Échouage du Mossoul. – Tribus arabes. – Arrivée à Ctésiphon. – Le palais des rois sassanides. – Séleucie. – Sa ruine. – Son état actuel. – La nuit sur les bords du Tigre. – Retour à bord du Mossoul.

8 décembre. – Dès que nous avons été capables de mettre un pied devant l’autre, nous avons fui avec empressement l’atmosphère empestée et le ciel humide de Bassorah. Deux services de paquebots mettent cette ville en relation avec Bagdad. L’un a été créé par la compagnie Linch de Londres et fonctionne avec régularité toutes les semaines. Ses bateaux, médiocrement aménagés, sont tenus avec autant de propreté que le comportent les mœurs des voyageurs, tous habitués à faire leur cuisine sur le pont. L’autre est entre les mains de l’administration ottomane et fait deux trajets par mois. C’est sur un bateau turc, le Mossoul, partant ce matin avec une semaine de retard, que nous nous sommes hâtés de prendre place.

Tout ici paraît marcher à la diable… ou à la turque.

État-major et équipage, payés d’une façon intermittente, sont obligés, faute d’appointements réguliers, d’avoir recours à des expédients fort désagréables, dont le public est le premier à souffrir. Le pont des premières est encombré de cages pleines de poules que les matelots ont achetées à Bassorah et qu’ils revendront à Bagdad avec deux ou trois sous de bénéfice par volaille. Les officiers, dont l’ambition est plus haute, sont bien obligés de tolérer que la basse-cour de l’équipage envahisse le pont quand eux-mêmes garnissent la cale de leurs colis.

Nous avons pour compagnons de route un Corse, le capitaine Dominici, qui a longtemps commandé le Mossoul et s’est retiré à Bagdad après avoir été privé de ses fonctions. Il n’a pas été nécessaire de faire longtemps route avec ce brave marin pour connaître tous les détails de sa mésaventure.

Il y a un an à peine, l’administration turque se mit en tête de payer ses fournisseurs de la même monnaie que ses fonctionnaires. Un de ceux-ci, irrité d’être renvoyé aux calendes grecques, perdit patience et déclara qu’il n’enverrait plus un sac de charbon si son compte n’était intégralement soldé. Le Mossoul attendait son combustible, quand le capitaine reçut l’ordre de lever l’ancre sur-le-champ.

« Les soutes sont à peu près vides. Je ne puis partir sans charbon, fit observer l’officier au pacha placé à la tête de la compagnie.

— À ce compte, nous n’avons plus besoin de vos services. Marcher en brûlant du charbon, la belle malice !

— Le mot « impossible » n’est pas français », répliqua M. Dominici en passant la main dans l’ouverture de son gilet.

Et voilà le Mossoul qui largue ses amarres et vogue fièrement sur le Tigre. Au bout de deux jours il ne restait plus un atome de houille : mais le chargement du navire était composé de sésame.

« En avant le sésame, jetez le grain au feu », commande le capitaine. La machine ronfle de plus belle, et au bout de huit jours le Mossoul arrive triomphalement à Bagdad, après avoir réduit en fumée une cargaison estimée plus de trente mille francs. Le capitaine payait de sa place l’honneur d’avoir paraphrasé les paroles de son empereur et d’avoir rétabli sur le Tigre le prestige du nom français, tandis que le directeur de la compagnie – vertu, tu n’es qu’un mot – bénéficiait de cette singulière aventure. Le pacha, ayant déclaré qu’après une expérience aussi décisive on ne pouvait éviter de solder la fourniture de charbon, proposa au gouvernement d’attribuer au créancier, faute de numéraire, huit cents chameaux provenant d’une razzia faite sur une tribu insurgée. Le fournisseur s’est montré bon prince et, enchanté de recevoir en nature une valeur à peu près double de la somme qui lui était due, a repassé au pacha deux ou trois cents bêtes avariées.

« Toute l’affaire était préparée et concertée d’avance, assure avec une douce philosophie la victime expiatoire : sic vos non vobis ; j’ai été à la peine et ils ont passé à la caisse ; j’ai semé du sésame et ils ont récolté des chameaux. »

Outre M. Dominici, nous avons à bord un fils d’Albion, récemment arrivé des Indes. Embarqué à bord du Mossoul, parce que les bateaux turcs ont la réputation d’atterrir beaucoup plus souvent que les paquebots anglais, il espère avoir de nombreuses occasions de satisfaire sa passion pour la chasse en se faisant débarquer à chaque échouage.

Parties de chasse, échouages ! allons-nous par hasard recommencer l’expédition du Karoun ?

« Commandant Dominici, dites-moi la vérité : combien de jours dure le voyage de Bassorah à Bagdad ? ai-je demandé avec inquiétude.

— Les eaux sont hautes en ce moment, m’a répondu le héros du sésame, et nous avons d’autant moins à redouter de sérieux atterrissements, que le Mossoul, grâce à mes soins, est bien approprié à la navigation du Tigre. Dans huit ou dix jours au plus, nous pouvons être rendus à Bagdad, mais il ne faut jurer de rien : j’ai navigué bien des années sur ce fleuve capricieux et je n’ai jamais trouvé deux fois de suite le chenal à la même place. Les courants très rapides déplacent des bancs de sable et les entraînent en des points où se rencontraient huit jours auparavant des eaux profondes. Le plus souvent on est obligé de naviguer la sonde à la main. C’est en été surtout, quand les eaux sont basses, que le service devient pénible ! Les journées se passent à échouer, à renflouer le navire et à échouer encore. Dès que le bateau a touché sur un banc de sable ou de vase nouvellement apporté et qu’il ne peut se dégager en faisant vapeur arrière, le capitaine doit, sans hésitation, donner l’ordre de décharger la cargaison et de la transporter sur la rive avec les chaloupes. Parfois même on est obligé de vider les chaudières et les soutes. Quand l’opération n’est pas exécutée avec décision, le bateau s’enfonce peu à peu dans la vase et y demeure à demi enseveli jusqu’à ce qu’un remorqueur le tire de cette fâcheuse situation. Aussi bien matelots et passagers, connaissant les difficultés très grandes de la navigation du Tigre, n’hésitent-ils jamais à se mettre à l’œuvre. Hommes, femmes, enfants, tous, dans la mesure de leurs moyens, aident au déchargement. Le navire renfloué, on rapporte à bord les marchandises et l’on repart pour aller échouer parfois à dix kilomètres plus loin.

— Si j’avais connu tous ces détails, s’est écrié avec regret notre nemrod, je ne serais pas venu chasser en hiver sur les rives du Tigre : j’aurais attendu la belle saison des atterrissements.

— Je vous plains de tout mon cœur d’avoir été aussi mal renseigné ; quant à moi, si vous me le permettez, je me réjouirai de votre désespoir, car je n’ai nulle envie d’apprendre à arrimer les marchandises à fond de cale. »

À quelques heures de Bassorah le bateau a passé devant Kournah, étroite langue de terre en aval de laquelle se réunissent, pour former le Chat el-Arab, le Tigre et l’Euphrate. Aux avant-dernières nouvelles, on plaçait ici le paradis terrestre. Une rive très basse inondée par les eaux quand le fleuve déborde, des pâturages marécageux où paissent des vaches couvertes jusqu’à l’échine de boue desséchée, des maisons de terre cachées sous d’épaisses touffes de palmiers, des buffles se prélassant dans les canaux d’irrigation, un tronc d’arbre deux ou trois fois centenaire, mais indigne de représenter l’arbre de la science du bien et du mal, meublent un paysage que ne reconnaîtraient peut-être pas nos premiers ancêtres.

Kournah. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

9 décembre. – Babylone n’est plus que poussière, et Esdras, qui partagea la captivité des Juifs dans cette cité fameuse et eut le bonheur de ramener ses compatriotes à Jérusalem, repose encore sur les rives du Tigre.

Tombeau d’Esdras. – Dessin de A. de Bar, d’après une pho-tographie.

J’ai pu faire au vol une photographie du tombeau du prophète en mettant à profit les rares minutes accordées à quelques israélites pour monter à bord du Mossoul. L’édifice, surmonté d’une coupole de faïence traitée dans le style persan du temps de chah Abbas, remplace un monument probablement très ancien, car les traditions font remonter jusqu’à une époque lointaine l’existence en ce point d’un pèlerinage très fréquenté. De nos jours les israélites viennent en foule, à l’occasion des grandes fêtes, visiter la dernière demeure d’Esdras. Si l’on enlevait aux compagnies de navigation du Tigre le transport des pieux voyageurs de toutes les religions qui se rendent aux tombeaux des prophètes et des imams, les sociétés anglaises ou turques feraient faillite.

À quelque distance du pèlerinage, mais sur la rive droite du fleuve, j’aperçois une plantation d’arbres dont le vert sombre se détache sur le fond uniformément jaune de la plaine. C’est un bois sacré ; on ne le coupe jamais, et celui qui s’aventurerait à y casser une seule branche serait puni de mort. Des Arabes campés sous des tentes veillent à ce que nul ne s’approche de ce lieu saint et montent la garde autour d’une petite mosquée chiite où repose Abou Sidra, fils de Kasemaine. Ces sentinelles vigilantes autorisées à brûler en hiver les branches qui tombent à terre aimeraient mieux mourir de froid que de prendre en secret un morceau de bois vert. Personne ne peut m’indiquer l’origine de cette tradition bien singulière chez un peuple aussi monothéiste que les Arabes ; il faut y voir, j’imagine, un dernier reflet des vieilles coutumes religieuses de l’Élam et un souvenir de ces forêts inviolables où les Susiens cachaient leurs divinités.

10 décembre. – La navigation sur le Tigre ne guérira jamais un mélancolique ; le fleuve est encaissé entre des berges naturelles si élevées que du bateau on n’aperçoit pas la plaine qu’on traverse. Ce matin nous avons laissé sur la droite l’embouchure d’un beau canal, et, quelques minutes après, nous faisions escale à Amarah. La ville, de fondation toute récente, doit sa prospérité aux caravanes de Kermancha et de Chouster, qui apportent à Bagdad des indigos et des blés. Nous avons déchargé des poulets et des dattes, rechargé d’autres poulets et d’autres dattes. Le trafic consistant à transporter de droite à gauche et de gauche à droite des objets similaires me surprend au dernier point ; mais j’ai beau demander des explications, il m’est impossible d’éclaircir un mystère aussi obscur.

11 décembre. – « Voici trois jours que je suis à bord et je n’ai pu tirer sur les pélicans et les canards sauvages. Mon expédition est absolument manquée, s’exclame depuis hier notre compagnon de voyage.

— Descendez à Kout el-Amara, où nous faisons escale, a répondu le capitaine lassé de ces plaintes, vous battrez le pays tout à votre aise, et dans trois jours vous reprendrez le bateau anglais le Khalifè, qui doit s’arrêter à son tour devant cette ville. La plaine est giboyeuse, et vous ne pourrez manquer de faire bonne chasse avant de vous rembarquer. »

Notre camarade s’est trop pressé de suivre les conseils du commandant : depuis son départ nous avons échoué à trois reprises différentes. Ces accidents n’ont pas eu de suites fâcheuses : à peine débarrassé des très nombreux voyageurs entassés sur le pont, le bateau a témoigné par quelques mouvements le désir de se dégager au plus vite de la vase et n’a pas tardé à flotter sur les eaux du Tigre.

Village au bord du Tigre. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

Nous avons profité de cet arrêt pour aller visiter, non loin d’un village ruiné, une petite tribu arabe campée sous des tentes de poil de chèvre. Les hommes, d’aspect fort sauvage, sont vêtus d’une chemise de laine marron ou bleue, coiffés d’un foulard fixé sous une corde de poil de chameau, et marchent fièrement appuyés sur de longues lances. Les femmes, brunes de peau et viriles d’attitude, ne se distingueraient pas des jeunes gens par les traits ou le costume, si elles ne portaient, enfilés dans le nez ou enroulés autour du poignet, de nombreux anneaux d’argent ou de cuivre.

Cheikh de la tribu des Chamars. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

J’ai, paraît-il, devant les yeux des représentants de la tribu des Beni Laam, grands éleveurs de chevaux. Au sud d’Amarah vivent les Beni Abou Mohammed, qui s’adonnent au commerce des buffles ; auprès de Bagdad nous traverserons des plaines habitées par les Chamars, les nomades les plus puissants de la Babylonie et les implacables ennemis des Osmanlis.

En réalité, Beni Laam, Beni Abou Mohammed, Chamars, vivent de pillage et n’ont à cet égard rien à se reprocher.

Tout est heur et malheur dans la vie : le timonier vient de s’apercevoir que le navire ne gouvernait plus, la barre s’est cassée lors de notre dernier échouage. Cet accident nous vaut une station de quelques heures et une scène très vive et très gaie entre l’ancien et le nouveau capitaine du Mossoul. Le brave commandant Dominici a foudroyé son adversaire et s’est complu dans le récit palpitant de nombreux naufrages et la description de tous les expédients auxquels il a eu recours pendant sa longue carrière de marin pour gouverner sans le secours de la barre, non pas sur un misérable fleuve, mais au milieu des écueils et des tempêtes des mers de Patagonie. Nous n’avons pas expérimenté ces mirifiques recettes ; vers le soir le Mossoul a repris sa marche régulière.

12 décembre. – Le capitaine n’a pas vu sans un secret dépit un de ses passagers préférer à la vie de bord la chasse aux canards sauvages ; toute peine mérite salaire, toute vertu encouragement, aussi nous a-t-il annoncé hier au soir qu’en récompense de notre fidélité il nous débarquerait devant l’arc de Ctésiphon. Les bateaux mettent quatre longues heures à doubler la péninsule sur laquelle s’élevait la capitale de Kosroès, tandis qu’on peut traverser l’isthme en vingt minutes. Nous aurons le temps de jeter un premier coup d’œil sur les ruines du palais avant de venir rejoindre le navire, dont nous entendrons d’ailleurs les signaux et les appels.

En vertu de la promesse du capitaine, le canot a accosté vers midi, non loin d’un édifice colossal que j’avais aperçu une première fois dans la matinée.

L’arc de Ctésiphon (façade postérieure). – Dessin de Bar-clay, d’après une photographie.

L’arc de Ctésiphon, entièrement construit en épaisses briques cuites, se compose d’une façade longue de quatre-vingt-onze mètres et haute de trente-cinq, immense écran pénétré en son milieu par une salle voûtée de vingt-cinq mètres de largeur. Le talar occupe toute la hauteur actuelle de l’édifice et a valu à l’ensemble du palais le nom de Tag-Kesra (Voûte de Kosroès), que lui donnent encore aujourd’hui les indigènes.

À droite et à gauche de la nef centrale existaient des galeries accolées, destinées sans doute aux gardes, aux clients et aux scribes royaux. De semblables pièces ne pouvaient être affectées à l’habitation des femmes, que les monarques sassanides cachaient à tous les regards avec un soin aussi jaloux que le font encore de nos jours les disciples les plus rigoristes de Mahomet.

L’arc de Ctésiphon (façade antérieure). – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Sous une forme différente apparaît donc à Ctésiphon le palais royal, tel qu’il est défini à Persépolis ; c’est bien la même distinction entre l’appartement officiel du souverain et les pièces réservées à la vie intime : distinction d’autant plus intéressante à constater que les châteaux de Sarvistan et de Firouz-Abad comprennent au contraire dans une même enceinte le biroun et l’andéroun. Je ne m’étais donc pas trompée en classant les constructions achéménides du Fars au nombre des habitations privées, et en faisant de celles-ci, quels que fussent d’ailleurs leur aspect imposant et leurs vastes proportions, les demeures des gouverneurs de province.

Les ailes du palais de Ctésiphon ont disparu ; à peine les arrachements des murs de refend et les fondations témoignent-ils de la grandeur et des dimensions des salles latérales.

Quant aux logements du harem et des services secondaires, bâtis sans doute en briques crues, comme je l’ai déjà constaté à Persépolis, ils se sont fondus et apparaissent sous forme de tumulus peu élevés, bien souvent mais infructueusement fouillés.

Quelques monnaies parthes, des tessons de poterie résument les richesses archéologiques trouvées dans ces monticules de débris. Il est à noter que les monnaies sassanides sont beaucoup plus rares au Tag-Kesra que celles des Parthes. Cette observation vient à l’appui des récits des auteurs anciens, qui font remonter à un certain Vardane peu connu, mais dont le nom semble appartenir à un Arsacide, la fondation d’une ville dans la presqu’île de Ctésiphon.

À part les deux portes du rez-de-chaussée et la grande baie centrale, la façade n’est percée d’aucune ouverture ; en revanche, elle est ornée de quatre étages de colonnettes engagées dans la maçonnerie et réunies par des arceaux à leur partie supérieure. Ces colonnettes, qui, au premier abord, paraissent jouer dans la construction un rôle purement décoratif, raidissent cette immense muraille, de façon à lui permettre de braver sans appui intermédiaire l’influence des temps et les secousses des tremblements de terre. Au dire des chroniqueurs, elles auraient été entourées de gaines d’argent. D’argent, c’est peu probable ; mais de plaques de cuivre argenté posées comme les revêtements métalliques des coupoles de Koum et de Chah Abdoul-Azim, je serais assez portée à le croire. En tout cas, un enduit ou un habillage devait les recouvrir, car les briques qui les composent sont taillées avec une négligence qui contraste avec la beauté des parements plans de la façade.

Si l’on pénètre dans la grande salle, on est frappé de la majesté imposante de la nef et de la hardiesse du berceau. Une partie de cette épaisse toiture s’est écroulée le jour de la naissance de Mahomet, en signe de réjouissance sans doute ; l’autre est en parfait état de conservation et se trouve percée, à intervalles réguliers, de tuyaux de poterie destinés, assurent les Arabes, à manœuvrer les lampes suspendues à l’intérieur de la salle. La porte ménagée au fond du talar permettait au roi d’arriver de ses appartements particuliers jusqu’à son trône. À ce moment l’ouverture des parties inférieures du vélum suspendu au-devant du grand arc, orienté de manière à recevoir les premiers rayons du soleil, indiquait aux courtisans que le grand roi était disposé à donner audience à ses esclaves. « Lorsque la nuit eut fait place au jour, on ouvrit le rideau du palais, et le monde fut admis auprès du chah. » (Firdouzi.)

Un voile d’or ou de pourpre, une muraille d’argent, des tapis immenses jetés sur d’épaisses nattes de paille, de fins tissus accrochés en guise de lambris le long des murailles ; au fond de la salle, le roi des rois assis sur un trône d’ivoire, entouré de ce nombreux cortège de courtisans si cher aux fastueux monarques de l’Asie, ne devaient pas produire une impression moins vive et inspirer un respect moins grand que le spectacle offert le soir par l’illumination du Tag, quand des milliers de lampes constellant sa voûte sombre luttaient d’éclat avec les étoiles.

Le temps et les hommes se sont acharnés sur le colosse, mais la masse de l’édifice était si résistante que Romains, Arabes, Turcs n’ont pu avoir raison de son puissant squelette, et se sont contentés d’arracher lambeau par lambeau toutes les parties secondaires de la construction. Plus d’enceinte, plus de cour au-devant du grand talar, plus de salles sur ses côtés : seule l’ossature imposante du géant atteste toujours la puissance des rois de Ctésiphon. Les derniers hôtes du palais sassanide, oiseaux de nuit à la voix plaintive, corneilles à la noire livrée, s’épeurent au bruit de nos voix grossies par la résonance des voûtes, et, traversant à tire-d’aile la grande nef, nous abandonnent bientôt leur triste demeure.

Accorde ta lyre, ô poète, et, avant de la brûler et de couper tes doigts, redis-nous devant cette ruine désolée ta suprême lamentation :

« Illustre Kosroès, grand et fier monarque, héros magnanime, où est ta grandeur, ta majesté, ta fortune, ton diadème ? Ton rang élevé, ta couronne, tes bracelets et ton trône d’ivoire, où sont-ils ? Le salon où tes chanteurs se réunissaient la nuit ? Les chefs de la citadelle et de la cour ? Le diadème, le drapeau de Kaveh, tes glaives à la lame bleuâtre ? Qu’est devenu ton noble Mobed Djanosipar, qui avait un trône d’or et des pendants d’oreilles ? Où est ton casque, ta cotte de mailles dorée dont chaque bouton était orné d’une pierre fine ? Et ton cheval Schebdiz à l’étrier d’or, le cheval qui frémissait sous toi ? Et tes cavaliers aux rênes d’or qui faisaient du corps des ennemis le fourreau de leur épée ?

« Ils désespèrent tous de ta vie.

« Où sont tes dromadaires, tes éléphants blancs, tes chameaux aux pas cadencés, tes litières dorées, tes serviteurs empressés ? Et ta parole douce et persuasive, ton cœur, ton esprit brillant, où sont-ils ? Pourquoi restes-tu ici seul et privé de tout ? As-tu trouvé dans les livres un jour pareil à celui-ci ? Il ne faut pas se targuer des faveurs de la fortune, elle a plus de poisons que de contrepoisons.

« Tu cherchais dans ton fils un ami, un soutien, et c’est lui qui t’a mis aux prises avec le malheur. Des rois trouvent dans leurs enfants une force, un abri contre les atteintes du sort, mais le roi des rois a vu diminuer sa force et sa puissance au fur et à mesure que son fils grandissait.

« Quiconque voit la situation de Kosroès ne doit pas se fier à ce monde. Que l’Iran ne soit plus à tes yeux qu’un amas de ruines, qu’un repaire de léopards et de lions ! Le chef de la race iranienne, le roi dont la puissance était sans égale, meurt, et l’Iran meurt avec lui ; les espérances de ses ennemis triomphent : voilà tout ce qui reste de défenseurs à celui qui accueillait jadis les plaintes de l’armée. La faute en est au grand berger si les loups se glissent aujourd’hui à travers les brèches. Dites à Shiroui : Roi sans vergogne, ce n’est pas ainsi qu’on traite un souverain ; ne compte pas sur la fermeté de ton armée quand la guerre éclatera de tout côté.

« Mais toi, ô Kosroès, que Dieu protège ta vie ! qu’il abaisse le front de tes calomniateurs ! Je le jure par Dieu, par ton nom royal, par le Nôrouz et le Mihrdjân, par le printemps heureux : si ma main fait retentir de nouveaux accords, que mon nom soit privé de bénédiction ! Je jure de brûler tous ces instruments pour ne plus voir ton ennemi aux sinistres pensées ! » (Firdouzi.)

13 décembre. – Les ascensions, les marches délabrées et les escaliers sombres des clochers gothiques ou des minarets n’ont rien qui me séduise ; on s’essouffle en montant, on cueille des rhumes variés quand, après avoir gravi et compté quatre ou cinq cents marches, on atteint haletant une plate-forme exposée aux vents les plus frais de la création ; on admire déjà transi une collection de toitures, de cheminées, de taches vertes et de champs gris ; on s’extasie devant une buée bonne fille qui représente tour à tour à l’horizon la mer ou une chaîne de montagnes ; on dégringole, en se cramponnant à une corde graisseuse et gluante, l’escalier qui vous ramène sur le sol, et, en fin de compte, on s’estime heureux de regagner, même au prix de l’étrenne obligatoire, le plancher dévolu aux mammifères à deux pattes.

Ces réflexions que j’ai faites sous toutes les latitudes me reviennent trop tard à l’esprit au moment où, m’aidant des pieds, des coudes et des genoux, je m’accroche aux aspérités des murs du palais de Ctésiphon dégradés par le temps et les hommes.

Arrêtons-nous ici ! l’aspect, etc.

Je suis bien à vingt mètres au-dessus du sol, suspendue à une corniche digne de servir de soutien aux chauves-souris et aux hiboux, hôtes habituels de ces solitudes.

Comme je redescendrais si je ne servais de point de mire à toute notre escorte de marins et aux nomades campés dans les environs ! Ouf ! l’honneur est sauf : me voici sur l’extrados de la voûte. J’ai bien gagné le droit d’admirer à l’aise le paysage historique étalé à mes pieds. Du sommet de mon observatoire, combien de siècles vais-je contempler ?

Je domine de si haut la plaine du Tigre, que je puis voir, à l’aide d’une lorgnette, non seulement l’emplacement de Ctésiphon, sur lequel se dressent les tentes brunes des Arabes, et l’édifice à coupole qui renferme le tombeau de Soleïman le Pur, le célèbre barbier de Mahomet, mais franchir du regard les eaux bleues du fleuve et découvrir sur la rive droite quelques tumulus élevés, seuls vestiges de la ville de Séleucie. On sent bien, en considérant ces deux cités si voisines, qu’elles ont dû vivre en sœurs jalouses, et que, si l’une a été la sentinelle avancée de l’Occident, l’autre fut au contraire la gardienne vigilante des frontières de la Perse.

Ctésiphon, fondée par les Parthes, ou peut-être même par les derniers Achéménides, pouvait revendiquer une antique origine ; peu d’années suffirent à Séleucie, créée sous les successeurs d’Alexandre, pour éclipser sa rivale. Tandis que la cité perse était encore un triste faubourg où campaient les armées scythes, la civilisation faisait son œuvre à Séleucie. La ville grecque prospérait, s’enrichissait et voyait sa population dépasser six cent mille habitants. Au temps de Pline elle était libre et conservait au milieu de pays barbares les mœurs de l’Occident. Le sénat était composé de trente membres, choisis en considération de leur intelligence et de leur fortune ; le peuple prenait part au gouvernement et formait le noyau de cohortes courageuses, très supérieures aux armées du monarque de Ctésiphon. Malheureusement on politiquait beaucoup trop à Séleucie : les factions se déchiraient à belles dents, et les chefs du parti le plus faible, plutôt que d’accepter leur défaite, appelaient les Parthes à leur aide et mettaient ainsi les ennemis implacables de leur patrie à même de faire la loi aux vainqueurs et aux vaincus. Ce ne sont point seulement les visites de ces justiciers intéressés qui hâtèrent la décadence de la cité : au temps de Marc-Antoine, Lucius Vérus, violant la foi des traités, la saccagea et la réduisit en cendres ; la peste, qui survint à la suite de ce désastre, empêcha la ville de se relever ; puis elle tomba au pouvoir de Sévère, passa enfin sous le joug des Sassanides et devint à son tour un faubourg de Ctésiphon.

À part des débris d’une enceinte de terre, pas un vestige de la capitale de Séleucus ne subsiste aujourd’hui ; les terres fertiles sur lesquelles elle s’étendait en dessinant un aigle aux ailes déployées ne sont plus foulées que par les pieds de quelques gardeurs de chèvres.

Le jour tombe. Il faut regagner la rive que longe le Mossoul. Nous nous lançons à travers un fourré inextricable de ronces et de ginériums, et, grâce à des sentiers dus aux travaux combinés des sangliers et des maraudeurs, nous arrivons sans encombre au bord du fleuve.

À peine le crépuscule, suprême adieu du soleil couchant, a-t-il disparu pour faire place à une nuit très sombre, que la température s’abaisse avec rapidité. Assise sur la berge, je cherche à apercevoir les feux du bateau ; mon oreille attentive n’est pas mieux récompensée de ses peines que mes yeux impuissants à percer l’obscurité. Je payerais bien volontiers des trois poils de la barbe de Mahomet conservés dans le tombeau de son fidèle barbier Soleïman le Pur le plaisir de retrouver bientôt le salon relativement confortable du Mossoul. Le capitaine Dominici me paraît plus impatient que de raison ; il va à droite, regarde à gauche et fait entretenir de la plus mauvaise grâce du monde un feu allumé à grand’peine et qui nous rôtit un côté du corps pendant que l’autre se congèle. Au bout d’une heure d’attente, l’inquiétude et l’agitation de notre protecteur deviennent extrêmes.

« Voyez s’élever autour de nous ces colonnes de fumée rougies par les reflets de brasiers incandescents. Les nomades sont en nombre. Ils vont se glisser à travers les broussailles, et, quand ils auront reconnu notre petite troupe, ne tenteront-ils pas de l’attaquer ? S’ils nous laissaient semblables à cet hôte du consul d’Angleterre qui, s’étant aventuré le mois dernier aux environs du Tag, a été fort heureux, après son entrevue avec les Arabes, de trouver dans les nombreuses feuilles du Times l’étoffe de l’élégant complet qui lui a permis d’opérer une rentrée correcte à Bagdad ! Éteignez au plus vite le feu. Couvrez de sable ces cendres révélatrices et fuyons à grands pas le long du fleuve. »

Il est un cauchemar des plus désagréables : le dormeur se voit assailli par une bande d’assassins ; les poignards brillent, les yeux de ses persécuteurs roulent de funèbres éclairs ; la victime veut échapper à la mort, mais les plis de vêtements trop longs paralysent ses mouvements ; ses jambes sont impuissantes à l’éloigner du péril. Nous vivons, pour l’instant, ce rêve classique. À droite, les buissons deviennent de plus en plus touffus ; sur la gauche, les berges sont éboulées ou corrodées ; il faut renoncer à battre en retraite tant que la lune n’éclairera pas la route, à moins de s’exposer à prendre un bain intempestif avec l’unique espoir de rejoindre le bateau à la nage. La terreur que nous inspirent les nomades, la crainte de tomber dans quelque embuscade sans même avoir le temps de faire usage de nos armes, la faim, le froid, font paraître éternelles ces heures d’attente, et nous en sommes à délibérer – fâcheuse situation – quand un clapotement vient troubler le silence de la nuit. Il est produit par une barque à voiles qui descend à Kout el-Amara et longe la berge où nous nous lamentons. Le capitaine hèle les bateliers, le kachti accoste, nous montons à son bord, et une heure plus tard nous apercevons les feux du Mossoul. Peu après notre départ, le bateau a échoué de nouveau sur un banc de vase ; la mise à flot a nécessité plusieurs heures de travail : telle est la cause du retard.

À minuit je me retrouve enfin dans le salon servant tout à la fois de chambre, de salle à manger et de cabinet au commandant et aux passagers de première classe ; la nappe est mise, la lampe jette sur le pilau une belle lumière, je me sens à l’abri des piquantes bises de la nuit, il n’est question ni du Times ni des nomades ; Allah soit cinq fois béni !

« Je désespérais de dîner ce soir », a dit en se mettant à table le capitaine Dominici au commandant son successeur. « Que vous est-il donc arrivé ?

— Rien.

— Comment, rien ! Vous deviez nous repêcher trois heures après nous avoir mis à terre : il me semble que vous n’êtes pas en avance.

— Moi, en retard ! Jamais je ne suis en retard. »

Et, avec un entêtement tout breton, le commandant n’a jamais voulu convenir de sa mésaventure.

TABLE DES GRAVURES

Nota. – Toutes les gravures contenues dans ce volume ont été faites d’après les photographies et les dessins de M. et de Mme Dieulafoy, sauf celles dont le nom est précédé d’un astérisque.

CHAP. XVIII. – ISPAHANEC, KALÈ CHOUR, MAYAN, KOUMICHEH, YEZD-KHAST

163. La caravane à Ispahanec. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

162. Arméniens se rendant à Bombay. – Dessin de Ferdinandus, d’après une photographie.

164. Vue de Koumicheh. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

165. Mosquée de Koumicheh. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

166. Vue de Yezd-Khast. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

167. Sabre et poignards persans. – Dessin de P. Sellier.

 

CHAP. XIX. – ÉCLID, SOURMEK, DEHBID

168. Les chats angoras. – Dessin de P. Renouard, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

169. Le musicien de la caravane. – Dessin d’Émile Bayard, d’après une photographie.

170. Le fils du gouverneur d’Abadeh. – Dessin de Ferdinandus, d’après une photographie.

171. Rencontre de Baharam et de son ancienne favorite. – Dessin de E. Ronjat, d’après une peinture persane.

172. Femmes bakhtyaris. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

173. Porte de Sourmek. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

174. Le derviche à la peau de tigre. – Dessin de Ferdinandus, d’après une photographie.

 

CHAP. XX. – MADERÈ SOLEÏMAN, DEH NO, LE POLVAR, NAKHCHÈ ROUSTEM

176. Takhtè Maderè Soleïman. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

177. Façade du tombeau de Cambyse Ior. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

178. Pilier du palais de Cyrus. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

179. Portrait de Cyrus. – Dessin de M. Dieulafoy.

175. Gabre Maderè Soleïman. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

180. Gabre Maderè Soleïman. – Dessin de H. Toussaint, d’après la restitution de M. Dieulafoy.

181. Tombeau provisoire de Nakhchè Roustem. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

182. Les hypogées de Nakhchè Roustem. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

183. Chapour triomphant. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

184. Les atechgas (autels du feu) de Nakhchè Roustem. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

185. Rois sassanides. – Dessin de H. Chapuis, d’après une photographie.

 

CHAP. XXI. _ KENARÉ, TAKHTÈ DJEMCHID, PERSÉPOLIS

187. Taureaux androcéphales. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

188. Portique sud de l’apadàna de Xerxès. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

186. Persépolis. – Palais de Darius. – Dessin de Deroy, d’après une photographie.

189. Porte du palais de Darius. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

190. Darius combattant un monstre. – Héliogravure de Dujardin, d’après une photographie.

191. Escalier du palais de Darius. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

196. Combat d’un lion et d’un taureau. – Dessin de H. Chapuis, d’après une photographie.

193. La rentrée des impôts sous les rois achéménides. – Dessin de Tofani, d’après la restitution de M. Dieulafoy.

192. Serviteur, soldat de la garde royale et cavalier perse. – Dessin de Tofani, d’après la restitution de M. Dieulafoy.

194. Vue d’ensemble des ruines de Persépolis. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

195. Famille guèbre. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

 

CHAP. XXII. – CHIRAZ

198. Panorama de Chiraz. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

197. Entrée du bazar de Chiraz. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

199. Entrée de la mosquée du Vakil. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

200. Mosquée du Vakil. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

201. Médressè du Vakil. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

202. Un de nos chevaux. – Dessin de A. Marie, d’après une photographie.

 

CHAP. XXIII. – CHIRAZ (suite)

204. Bas-relief sassanide. – Dessin de P. Sellier, d’après une photographie.

205. Nourrice musulmane. – Dessin de A. Marie, d’après une photographie.

203. Tombeau du poète Saadi à Chiraz. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

206. Femmes de Chiraz. – Dessin de A. Marie, d’après une photographie.

207. Djellal-Dooulet, gouverneur de Chiraz, fils du prince Zellè sultan. – Dessin de A. Marie, d’après une photographie.

 

CHAP. XXIV. – CHIRAZ (suite)

208. La masdjed djouma de Chiraz. – Dessin de Barclay d’après une photographie.

209. La Khoda Khanè de la masdjed djouma de Chiraz. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

210. Cuve à ablutions de la masdjed djouma. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

212. Masdjed Nô à Chiraz. Dessin de Barclay, d’après une photographie.

211. Tombeau du seïd Mir Akhmed. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

213. Le bazar du Vakil à Chiraz. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

213. Corps de garde à l’entrée du palais du gouverneur du Fars. – Dessin de Tofani, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

216. Çahabi Divan, sous-gouverneur de Chiraz. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

214. Saadouk khan. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

 

CHAP. XXV. – CHIRAZ et SARVISTAN

218. Le Bagè-Takht. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

219. Golam de la maison du gouverneur de Chiraz. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

217. La Dariatcha (petite mei), près de Chiraz. – Dessin de Taylor, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

 

CHAP. XXVI. – SARVISTAN, RETOUR À CHIRAZ, LA PLAINE DE KAVAR et FIROUZ-ABAD

221. Tombeau du cheikh Yousef ben Yakoub. – Dessin de Barclay, d’après, une photographie.

223. Palais de Sarvistan. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

224. Galeries latérales de Sarvistan. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

222. Plan du palais de Sarvistan, dressé par M. Dieulafoy.

223. La femme d’un marchand d’eau de roses. – Dessin de A. Marie, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

220. Palais de Firouz-Abad. – Dessin de D. Lancelot, d’après une photographie.

226. Firouz-Abad. – Intérieur de la salle centrale. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

227. Ruines de Firouz-Abad. – Vue longitudinale. – Dessin de D. Lancelot, diaprés une photographie.

228. Bas-relief de Firouz-Abad. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

 

CHAP. XXVII. – FIROUZ-ABAD, DEH NO, FERACHBAEF, AHARAM

230. Atechga de Firouz-Abad. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

231. Atechga de Firouz-Abad. – Dessin de Taylor, d’après la restitution de M. Dieulafoy.

232. La fabrication des tapis chez les Illiates. – Dessin de Tofani, d’après un croquis de M. Dieulafoy.

233. Conteur persan. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

234. Le frère du naïeb de Ferachbad. – Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie.

229. Édicule à coupole de Ferachbad. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

233. Préparation de la farine. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

239. Le balakhanè du ketkhoda d’Aharam. – Dessin de Taj’lor, d’après une photographie.

238. Le ketkhoda d’Aharam. – Dessin de A. Sirouy, d’après une photographie.

236. Village d’Aharam. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

237. Les palmiers d’Aharam. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

 

CHAP. XXVIII. – GOURECK et BOUCHYR

240. Village de Gourek. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

241. Le cheikh de Gourek. – Dessin de Pranishnikoff, d’après une photographie.

243. Fauconnier du cheikh de Gourek. – Dessin de A. Sirouy, d’après une photographie.

242. La flotte royale à Bouchyr. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

 

CHAP. XXIX. – LE CHAT EL-ARAB, MOHAMMÉREH et FELIEH

245. Entrée de la maison du cheikh de Felieh – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

246. Chefs arabes dans la maison du cheikh de Felieh. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

250. Cheikh Rezzal, frère de cheikh Meuzel. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

249. Porte-kalyan de cheikh Meuzel. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

247. Cheikh Meuzel khan. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

244. Torkan khanoum et sa panthère. – Dessin de Tofani, d’après une photographie.

248. Le supérieur du couvent des Aleakhs de Téhéran. – Dessin de A. Sirouy, d’après une photographie.

 

CHAP. XXX. – MOHAMMÉREH, LE KAROUN et BASSORAH.

232. Tombeau sur les bords du Karoun. – Dessin de Taylor, d’après une photographie.

253. Canal el-Acher à Bassorah. – Dessin de A. de Bar, d’après une photographie.

231. Canal intérieur à Bassorah. – Dessin de A. de Bar, d’après une photographie.

255. Dame chrétienne de Bassorah. – Dessin de E. Ronjat, d’après une photographie.

254. Grande place du marché au blé. – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

 

CHAP. XXXI. – SUR LE TIGRE, TOMBEAU D’ESDRAS, CTÉSIPHON et SÉLEUCIE

257. Kournah. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

256. Tombeau d’Esdras. – Dessin de A. de Bar, d’après une photographie.

258. Village au bord du Tigre. – Dessin de M. Dieulafoy, d’après nature.

261. Cheikh de la tribu des Chamars. – Gravure de Thiriat, d’après une photographie.

259. L’arc de Ctésiphon (façade postérieure). – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

260. L’arc de Ctésiphon (façade antérieure). – Dessin de Barclay, d’après une photographie.

Source des illustrations

Les gravures contenues dans ce volume ont été dessinées sur bois d’après les photographies de l’auteur par MM. A. de Bar, Barclay, É. Bayard, Eug. Burnand, H. Catenacci, H. Chapuis, A. Clément, Hubert Clerget, Th. Deyrolle, M. Dieulafoy, Dosso, Ferdinandus, P. Fritel, J. Jacquemart, D. Lancelot, J. Laurens, A. Marie, PranishnikoffP. Benouard, E. Ronjat, Saint-Elme Gautier, P. Sellier, A. Sirouy, A. Slom, F. Sorrieu, Taylor, É. Thérond, L. Thuillier, Tofani, Thiriat, H. Toussaint, G. Vuillier, Th. Weber, E. Zier et Mlle M. Lancelot.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

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en avril 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Amandine, Sylvie, Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Mme Jane Dieulafoy, La Perse la Chaldée et la Susiane, Paris, Hachette, 1887. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, photographiée par Sylvie Savary, provient du détail de : Puits sur la Place Sainte-Sophie près du Sérail de Constantinople de Martinus Christian Rørbye, 1846.

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[1] Les gravures de ce chapitre sont dessinées d’après des héliogravures de l’Art antique de la Perse, publié par M. Dieulafoy (5 volumes petit in-folio, Librairie centrale d’Architecture, 1884).

[2] « Il est doux, quand la vaste mer est bouleversée par les vents, d’assister du rivage aux dures épreuves subies par un autre que nous ; non pas qu’on trouve une jouissance dans les souffrances d’autrui, mais c’est une douceur de voir les maux dont on est exempt. » (Lucrèce, trad. de Crousté.) (Note de l’éditeur.)

[3] Les gravures de ce chapitre sont dessinées d’après des héliogravures de l’Art antique de la Perse, publié par M. Dieulafoy (Librairie centrale d’Architecture, 1884).

[4] Dix grammes environ.

[5] Que Lamartine me pardonne ce plagiat acrobatique.