Jane Dieulafoy

UNE ARCHÉOLOGUE
EN PERSE

2ème partie : Ispahan
Il faut tout quitter quand on voyage

Gravures sur bois selon les photographies de l’auteur

1887

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE IX.. 5

CHAPITRE X.. 17

CHAPITRE XI 38

CHAPITRE XII 71

CHAPITRE XIII 103

CHAPITRE XIV.. 137

CHAPITRE XV.. 156

CHAPITRE XVI 171

CHAPITRE XVII 200

Source des illustrations. 225

Ce livre numérique. 226

 

 

À MA MÈRE

BIEN-AIMÉE

 

À M. LOUIS DE RONCHAUD

DIRECTEUR DES MUSÉES NATIONAUX

 

Hommage d’une amie profondément reconnaissante.

 

 

 

CHAPITRE IX

Départ de Téhéran. – Écarts de température entre le jour et la nuit. – Mamounieh. – La maison civile d’un gouverneur de province. – Arrivée à Saveh. – La mosquée. – Le minaret guiznévide. – Les biens vakfs.

20 juillet. – Guidés par l’aide de camp du prince, le général Abbas Kouly khan, nous avons quitté hier au soir Téhéran. Dans la journée il avait fait 40 degrés à l’ombre ; pendant la nuit le thermomètre s’est abaissé à 12. On ne saurait croire combien ces rapides changements de température sont pénibles à supporter.

Nous sommes accompagnés d’un vieux major autrichien et de son fils. Le major a été envoyé en Perse en qualité d’instructeur militaire et, à ce titre, fait en français un cours d’entomologie au collège impérial. Il parle très mal notre langue, mais, comme ses élèves ne la comprennent pas, professeur et disciples ont toute chance de s’entendre. Nos deux compagnons de route vont rendre visite à un baron de leurs amis, envoyé à Saveh comme gouverneur, afin d’expérimenter in anima vili un nouveau système financier d’importation autrichienne.

À midi la caravane, se traînant avec peine sous un soleil de feu, franchit les murs d’enceinte, flanqués de tours qui entourent le gros village de Pick. Le général donne l’ordre de nous conduire chez un capitaine possesseur de la maison la mieux aménagée du bourg.

Aux extrémités de la salle dans laquelle on nous introduit s’ouvrent, au niveau du sol, deux grandes cheminées carrées d’un mètre cinquante de hauteur, dont les canons dominent les terrasses. Ce sont les portes de deux badguirds (prend le vent) traversés par un fort courant d’air. Il ne faut rien moins que l’action simultanée de ces bienheureux badguirds, de l’eau fraîche jetée sur nos cervelles à moitié fondues, et du thé brûlant que nous apportent les domestiques, pour nous permettre de reprendre nos esprits.

21 juillet. – Après une journée de repos, la caravane s’engage à la nuit dans une plaine sèche et aride. Quel triste tableau s’offre à mes yeux quand le jour se lève ! je n’aperçois sur le sol aucune trace de végétation. Cependant nous sommes près d’arriver à l’étape, assurent nos guides en me montrant dans la plaine une tache grise qui tranche à peine sur l’ensemble du paysage. C’est le village de Mamounieh. Son aspect est des plus étranges. Les maisons, à peine élevées de trois mètres au-dessus du sol, sont construites en briques crues et recouvertes de petites coupoles accolées. L’excessive cherté du bois dans ce pays privé d’arbres oblige les habitants à bâtir en terre les toitures comme les murailles. Les ouvertures béantes sont elles-mêmes dépourvues de menuiseries ; en hiver, une portière en tapis empêche l’air de pénétrer à l’intérieur ; en été, les villageois n’ont point de secrets les uns pour les autres.

Il n’y a même pas un arbuste à Mamounieh ; les paysans qui ne sont jamais sortis de leur village verront donc après leur mort, pour la première fois, des fleurs et des forêts ; mais ils seront bien dédommagés de leur attente, car les jardins d’Éden seront coupés des ruisseaux limpides et glacés que Mahomet promet aux croyants en récompense de leurs bonnes actions. Je souhaite aux musulmans que l’eau du paradis soit moins amère que celle des kanots : nos chevaux ont été malades après en avoir bu. Les indigènes, habitués à la consommer, la trouvent cependant agréable et ne ressentent pas l’effet des sels de magnésie dont elle est saturée.

22 juillet. – Avant d’atteindre Saveh, on traverse des steppes tout aussi désolés que le désert de Mamounieh. L’aspect du pays change cependant. De tous côtés s’ouvrent des fondrières profondes et des crevasses difficiles à traverser. Vers minuit nous passons auprès d’un caravansérail ruiné, fréquenté par des voleurs qui dépouillent les caravanes et empêchent toutes les communications entre Saveh et la capitale. Dernièrement quinze brigands cernés dans cette enceinte se sont défendus avec un courage digne d’une meilleure cause et ont tué plusieurs soldats de l’armée régulière. Le général Abbas Kouly khan est brave, mais, en homme prudent, il lui est permis de ne pas être rassuré. Je dois avouer d’ailleurs que le pays est admirablement propre à dresser des embuscades.

Tout à coup je vois le héros iranien s’élancer le revolver au poing ; je le suis et l’aperçois chargeant à fond de train deux pauvres diables de paysans occupés à sangler leurs mulets au milieu d’une fondrière. Je laisse à penser quel est l’effroi de ces malheureux ; ils décampent à toutes jambes ; nos appels réitérés n’arrivent pas à les rassurer, et nous sommes à une grande distance, qu’ils hésitent encore à revenir sur leurs pas reprendre leurs bêtes occupées à brouter quelques herbes sèches. Quant à Abbas Kouly khan, il prétend, touchante modestie, avoir sauvé nos précieuses existences.

L’aurore, cette belle ennemie des cauchemars et des terreurs nocturnes, apparaît comme nous sortons du lit desséché d’une rivière. Un djélooudar (courrier) prend alors les devants afin d’aller annoncer notre arrivée au gouverneur de Saveh.

Trois heures après le départ du messager, j’aperçois à l’horizon un nuage de poussière ; il s’étend, se rapproche ; nos chevaux, excités par le bruit de l’escadron qui s’avance, hennissent fortement, et nous nous trouvons enfin devant le puissant administrateur de la province.

Depuis six mois, le naïeb saltanè a eu la singulière idée d’élever aux importantes fonctions de gouverneur un Autrichien, baron de son métier, mais financier à l’occasion. Ce personnage, vêtu du costume européen, n’a rien, on le conçoit, de très intéressant ; il en est tout autrement de son cortège, formé d’après les règles de la stricte étiquette persane. La maison de tout haut dignitaire est composée, à part les ferachs chargés spécialement de planter et de garder les tentes, de plusieurs services bien distincts, qui n’empiètent jamais les uns sur les autres.

Cedant arma togæ ! que les samovars et les broches à rôtir le cèdent aux galamdans (écritoires de vingt-cinq centimètres de longueur) !

Au premier rang en effet je placerai les mirzas ou secrétaires chargés de lire et d’écrire la correspondance officielle. La profession de ces gens, d’un naturel pacifique, leur interdit de porter les armes, et ils remplacent le cama (poignard) enfoncé dans la ceinture par un galamdan. Le second rang est acquis au nazer (majordome). Il gourmande les serviteurs paresseux ou maladroits et transmet les ordres au nombreux personnel de domestiques qui vivent auprès d’un grand personnage. Le nazer doit toujours avoir à sa disposition, quelle que soit la durée de la promenade de son maître : un abdar préposé au soin de préparer les boissons telles que le thé, les sorbets et le café ; un kaliadji qui bourre et allume la pipe, véritable vestale à moustaches, également chargé d’entretenir dans un fourneau accroché à l’arçon de la selle le brasier sacré où il puise suivant les besoins des charbons incandescents ; et enfin le kebabchi auquel est réservé l’honneur de faire rôtir des brochettes de mouton, toujours préparées.

Il ne faudrait pas faire à ce dernier personnage l’injure de le confondre avec les cuisiniers, vile engeance dont la personnalité occupe dans la hiérarchie des domestiques un rang tout à fait inférieur. Tout kebabchi peut aspirer au ministère, tandis qu’un gâte-sauce ne s’élèvera jamais au-dessus de ses marmites à pilau.

Chacun de ces serviteurs emporte à cheval une trousse renfermant les ustensiles qui lui sont utiles pour remplir convenablement les devoirs de sa charge, et rien n’est organisé d’une manière plus pratique que les poches à samovar de l’abdar, les fontes remplies d’eau fraîche du kaliadji, et les havresacs ou valises de cuir fixés sur le troussequin de la selle du kebabchi.

Les présentations faites, les deux troupes se massent derrière nous. Bientôt j’aperçois l’enceinte fortifiée de Saveh.

La ville est bâtie dans une plaine très basse, sur l’emplacement d’un lac qui se dessécha à la naissance de Mahomet, assurent les légendes. À quel travail destructeur s’est donc livré le ciel pour célébrer la naissance de son prophète bien-aimé ! Si l’on passe devant une antique coupole ruinée, au bord d’une rivière tarie ou d’un lac comblé, c’est toujours à cette époque bénie qu’il faut faire remonter la date de tous ces accidents ! Il n’est pas jusqu’à l’arc de Ctésiphon lui-même qui n’ait tremblé jusqu’à la base à ce joyeux avènement !

Une multitude de ferachs adossés aux premières maisons de la ville se lèvent à notre approche ; ils se rangent sur deux files et prennent les devants en faisant le moulinet avec leurs gourdins afin d’éloigner la foule avide de voir de près les Européens placés en tête du cortège. « Borou (va-t’en), bepa (prends garde), khabarda (attention) », hurlent à tue-tête les hommes d’escorte. À mesure que nous avançons, la population s’écarte devant les bâtons, mais ne semble pas nous témoigner des sentiments bien sympathiques. Cet accueil ne doit pas nous surprendre : le général ne vient-il pas réclamer les impôts perçus plus ou moins légalement par le gouverneur ?

Les extorsions financières sont d’autant plus fréquentes en Perse qu’il n’y a ni cadastre ni répartition officielle des taxes. Le gouverneur est libre de fixer les redevances, de les percevoir à son gré, et ne trouve à son arrivée dans une province ni registres ni indications qui puissent le guider. C’est à lui de faire espionner ses administrés et de proportionner ses exigences à leur fortune. Aussi les Persans crient-ils toujours misère et, par prudence, préfèrent-ils souvent enterrer leur argent que de l’employer à améliorer leurs terres ou à favoriser des entreprises commerciales, bien que le taux de l’intérêt soit considéré comme honnête et légal jusqu’à vingt-cinq pour cent.

À l’instant où le cortège arrive devant le palais, les ferachs s’écartent ; un homme se précipite sous les naseaux de nos chevaux et décapite d’un seul coup de hache un énorme mouton noir. La tête de la victime roule d’un côté, le corps tombe de l’autre ; la section a été faite avec une sûreté de main surprenante. L’usage de souhaiter la bienvenue en offrant un holocauste remonte en Perse à l’antiquité la plus reculée. Le général applaudit d’un signe de tête à l’adresse du sacrificateur, descend de cheval et gravit les marches d’une estrade bâtie à la porte du palais. Nous montons à notre tour les degrés, sur l’invitation du gouverneur et prenons place sur des chaises alignées les unes auprès des autres, faisant face à la foule accourue de tous côtés. Après nous avoir fait remplir consciencieusement pendant plus d’une heure les devoirs des plus remarquables phénomènes de la foire, Abbas Kouly khan se décide à lever la séance et demande son cheval. « Nous ne pouvons, dit-il, loger au palais, où l’espace est fort restreint. » En réalité il veut être libre de recevoir tout à son aise le sous-gouverneur indigène, les mécontents et les espions chargés de surveiller les faits et gestes du baron. Conduits par les ferachs, nous traversons un cimetière et prenons possession d’une maison très délabrée dont on vient de chasser les habitants à coups de bâton.

L’embarras du choix à faire entre les pièces est grave : les unes, exposées au soleil, ont des semblants de portes qui permettent d’obtenir une obscurité relative pendant le milieu du jour ; les autres, ouvertes dans la direction du nord, sont privées de toute fermeture : la lumière y est éblouissante et les mouches aussi nombreuses que les grains de sable de la cour. Je jette enfin mon dévolu sur une chambre munie d’une porte, je donne l’ordre d’étendre à terre les lahafs, et, après avoir cloué devant les ais disjoints des portières de laine noire pour la confection desquelles j’ai pris à Téhéran un brevet d’invention, je m’allonge, croyant me livrer à un bienfaisant repos.

Ma quiétude est de courte durée. Tout à coup je crois être le jouet d’un cauchemar. Quels sont les animaux que j’aperçois sur le sol et ceux qui se promènent sur ma figure ? Je suis couverte de punaises laissées par les précédents propriétaires ; d’énormes araignées dont le corps est presque de la grosseur d’une fève sont descendues le long des murs de terre et courent sur le sol.

Je me précipite vers la porte, j’arrache le rideau sur lequel j’avais fondé de si grandes espérances. La lumière du soleil envahit la chambre, les vilaines bêtes prennent la fuite et se cachent dans les trous des murailles. Nous n’avons pourtant pas conquis le repos : les guêpes et les mouches remplacent nos anciens adversaires et nous les font peut-être regretter. La température s’élève rapidement : à deux heures le thermomètre marque quarante-quatre degrés centigrades.

23 juillet. – Le général nous a fait les honneurs de la ville. Saveh est la capitale d’un district divisé autrefois en quatre cantons, qui renfermaient cent vingt-huit bourgades, la plupart ruinées aujourd’hui.

Dans les parties irriguées soit par les kanots, soit par les eaux de la rivière Mezdégan, le sol, très fertile, produit en abondance du coton, du riz et des froments de bonne qualité, qu’on expédie à Téhéran après la récolte. Malgré l’excessive chaleur il ne règne dans le pays ni fièvre ni maladie contagieuse.

Un seul monument, encore en assez bon état de conservation, la masdjed Djouma, témoigne de l’ancienne richesse de la ville.

Cette mosquée est abandonnée à cause de sa position excentrique : on n’y fait même plus la prière le vendredi, et elle sert d’asile à des mendiants et à des derviches de tous pays qui viennent se reposer à l’ombre de ses épaisses murailles. L’un de ces derniers présente un type des plus étranges. Il a la peau jaune des Indiens, les cheveux blonds et crêpés ; son torse, largement modelé, se dégage des lambeaux d’un burnous de laine brune qui traîne à terre et drape le bas du corps de ce pieux personnage. Pour toute arme le derviche porte un bâton noueux, pour tout bagage un cachcoul (coque d’un fruit indien) sculpté avec art.

En dehors du mur d’enceinte j’aperçois, sur ma droite, les ruines d’un vieux minaret bâti en briques cuites et revêtu d’une très belle mosaïque monochrome dont les éléments sont juxtaposés avec une précision merveilleuse. Sous la chaude lumière d’un soleil radieux, les ombres projetées par les briques en relief prennent une coloration azurée qui s’harmonise d’une façon charmante avec la teinte vieux cuivre de la construction. La présence de ce minaret indique que la mosquée seljoucide, restaurée par chah Tamasp, fut elle-même élevée sur les ruines d’un monument dont il faut faire remonter l’origine aux Guiznévides.

24 juillet. – Abbas Kouly khan est fort occupé depuis notre entrée à Saveh ; je me demande parfois si je ne fais pas une incursion vers le passé et ne suis pas revenue aux temps des satrapes et des princes achéménides. En tout cas, si les siècles se sont écoulés et si la grandeur de l’Iran est passée à l’état de légende, rien ne paraît s’être modifié dans l’ordre administratif. Le général peut être comparé aux « yeux » et aux « oreilles du roi » qui venaient tous les ans visiter les provinces, recevoir les plaintes portées contre les satrapes, s’enquérir de l’état du pays, interroger le secrétaire royal, premier espion, surveillé lui-même par des espions secondaires.

En ce moment la position du satrape ne me semble pas enviable. Le baron me paraît s’être jeté, soit par nécessité, soit par ambition, dans d’inextricables difficultés. Projeter des réformes financières dans un pays comme la Perse, où l’intrigue règne en souveraine maîtresse, quand on ne connaît ni les mœurs ni surtout la langue des habitants, et qu’on suit en outre les pratiques d’une religion détestée, indique chez celui qui entreprend une pareille tâche une suffisance presque voisine de la folie.

L’ingérence du clergé dans certaines affaires financières complique encore la position déjà très difficile d’un gouverneur chrétien. Dès l’arrivée du baron, les mollahs ont refusé de se mettre en rapport avec un impur ; mais, afin d’enlever à leur conduite tout semblant d’offense au pouvoir royal, ils viennent chaque jour en troupe nombreuse faire de longues visites au général. Le sujet traité dans ces entretiens est d’une gravité réelle au point de vue administratif.

La plupart des musulmans laissent, à leur mort, un tiers de leur fortune immobilière aux mosquées ou autres fondations pieuses. Ces propriétés prennent le nom de biens vakfs. Le donateur a le droit d’en léguer la gestion à ses enfants ou à ses proches parents et d’établir à son gré l’ordre de succession d’après lequel ils doivent hériter à perpétuité de cette fonction. Une partie des revenus est réservée à l’administrateur et laissée à sa libre disposition, bien qu’il soit censé les utiliser en œuvres pies. Ces libéralités ont pour but d’assurer à tout jamais une partie de la fortune du donateur à ses héritiers : placée sous la protection intéressée du clergé, elle échappe aux confiscations ordonnées par le roi à la mort des grands personnages ou des officiers publics.

La loi musulmane exige la plus parfaite régularité dans l’administration des biens vakfs ; elle oblige les détenteurs à se conformer à la volonté du donateur, leur défend de reverser les revenus d’un bien sur un autre, d’appliquer à leur usage ou à ceux de leur famille un immeuble vakf, même en payant loyer, rend les bénéficiaires responsables de toute dépense ou de tout emploi d’argent qui pourrait contrarier les volontés du fondateur, et enfin, en cas de malversations, les destitue ou les remplace.

Les biens vakfs sont inaliénables, car, au terme de la loi, ils appartiennent à Dieu, tandis que les hommes en ont seulement l’usufruit. On ne peut les échanger contre des terres d’égale valeur qu’avec l’assentiment royal. Deux tiers environ du revenu des biens vakfs sont employés en œuvres charitables, le dernier tiers sert à l’entretien du clergé. S’il y a des revenus superflus, les administrateurs sont autorisés à les placer, sous le titre de vakfs secondaires. En cas de nécessité, ceux-ci peuvent être aliénés comme des biens libres.

On comprend quelles ardentes compétitions s’élèvent entre les membres du clergé quand un riche personnage meurt sans avoir désigné les administrateurs de ses vakfs. La décision royale et l’intervention des mouchteïds parviennent seules à trancher ces importantes questions de propriété. C’est l’unique cas où les mollahs, toujours en opposition sourde avec le pouvoir civil, oublient leurs griefs et viennent implorer l’appui du gouverneur ou des personnages assez influents pour présenter leur requête au chah. Actuellement le clergé de Saveh et celui d’Ispahan se disputent l’administration d’un riche bénéfice ; et, si nous n’assistons pas aux audiences données par le général, nous pouvons au moins apprécier la rapacité des prêtres. Une séance de quatre heures tous les matins ne leur suffit pas pour faire valoir les arguments qui militent en leur faveur ; ils reviennent encore en cachette les uns des autres et, mesurant notre influence au respect qu’on nous témoigne, n’hésitent pas à nous faire leur cour.

CHAPITRE X

La digue de Saveh. – Les tarentules. – Les fonctionnaires persans. – Entrée à Avah. – Visite à une dame persane. – Voyage dans le désert. – Arrivée à Koum. – Panorama de la ville. – Plan d’un andéroun. – Le gouverneur de la ville. – Tombeau de Fatma. – Tombeaux des cheikhs. – Concert de rossignols.

 

 

26 juillet. – Me voici depuis deux jours à la digue. Afin d’éviter les pertes de temps, Marcel a renoncé à aller loger au village de Sabsabad, situé à un farsak de l’ouvrage, et a ordonné d’installer notre campement dans des huttes de terre servant d’habitation à quelques paysans chargés de cultiver un bosquet de grenadiers plantés auprès d’une dérivation de la rivière : ces arbres ne donnent encore aucun ombrage et nous laissent exposés tout le jour aux rayons brûlants du soleil.

Aux premières lueurs de l’aube nous prenons la direction du barrage. La vallée s’élève entre deux montagnes à pic et se resserre à tel point que les parois des rochers semblent se confondre à leur base. Cette brisure naturelle est fermée par une digue bâtie en moellons de pierre et mortier de chaux. Malheureusement la construction n’a pas été fondée sur le roc en place, mais sur d’énormes graviers amoncelés au fond de la rivière. Aussi, dès que les eaux, en s’élevant dans le bassin, eurent exercé une pression suffisante, elles filtrèrent à travers le sous-sol, entraînant les sables, les graviers et les blocs, et en fin de compte creusèrent un large pertuis à la base de l’édifice.

Depuis de longues années les gouverneurs se sont préoccupés de la réparation de cette digue, et à plusieurs reprises ils ont fait couler, à l’entrée de l’ouverture, des blocs de pierre et du mortier : la rivière impétueuse a balayé comme paille d’aussi insignifiants obstacles.

En descendant du barrage on laisse sur la gauche une petite construction en briques cuites surmontée d’une coupole en partie ruinée. C’est le tombeau de l’architecte qui conçut le projet grandiose de cet ouvrage, mais ne sut pas en diriger l’exécution. Il habitait, dit la tradition, le village où nous avons été tentés nous-mêmes de nous installer ; quand on vint lui apprendre que les eaux s’étaient frayé un passage au-dessous de la digue qu’il avait édifiée avec tant de peine, il monta à cheval et partit au galop, mais, au moment où ses yeux purent distinguer la rivière s’écoulant torrentueuse dans son ancien lit, il tomba frappé d’une congestion cérébrale. On l’enterra sur la place même où son corps fut trouvé.

27 juillet. – Notre existence est encore plus dure ici qu’à Saveh. La chaleur est intolérable, les tarentules pullulent, les approvisionnements touchent à leur fin, et tout l’arak destiné à couper l’eau a été absorbé par l’ousta (maître maçon), sous prétexte qu’il n’y a pas plus de péché dans une bouteille que dans un verre.

28 juillet. – J’ai trop bien dormi cette nuit ; si j’avais un peu mieux fait ma cour aux étoiles, je ne souffrirais pas aujourd’hui d’une blessure qui commence déjà à suppurer.

Le soir nous montons sur la terrasse avec une échelle ; l’emplacement où doivent être étendues les paillasses est soigneusement balayé afin d’en chasser les scorpions ou les tarentules, puis les serviteurs apportent le ballot contenant les lahafs et visitent à leur tour ces couvertures. Que s’est-il passé hier ? Nos lits ont-ils été posés un instant à terre ? C’est probable, car j’ai été mordue au pied cette nuit. La douleur n’a pas été vive, je me suis à peine réveillée et n’ai même pas pensé à me cautériser. Au jour la blessure est déjà enflammée, c’est à peine si je puis marcher. Je ne saurais cependant, à l’exemple de saint Siméon Stylite, qui passa, je crois, vingt-deux ans sur un pilier, finir mes jours sur cette terrasse ; il faut d’ailleurs que j’arrive à la tente du général, où, si j’en crois mes pressentiments, j’assisterai à une bonne comédie.

Marcel a relevé le plan de la digue, qui, à part ses fondations vicieuses, est d’une solidité à toute épreuve ; il a grossièrement nivelé la vallée en amont de manière à connaître la quantité d’eau emmagasinable, et va interroger aujourd’hui le maître maçon chargé de lui faire connaître le prix des bois, de la main-d’œuvre et des matériaux, documents nécessaires à l’établissement du devis estimatif. Le général et l’ousta attendent avec une impatience non dissimulée le résultat de cette conférence.

Ce dernier prend la parole et fait ses comptes de telle sorte que le prix de revient de tous les travaux est ici deux fois plus cher qu’en France ou en Angleterre, bien que le salaire journalier d’un bon ouvrier persan atteigne à peine un franc cinquante et que les matériaux soient en partie à pied d’œuvre.

Marcel, pris de dégoût, coupe court à l’entretien et déclare aux deux hommes de confiance du prince que, ne pouvant se baser sur des renseignements erronés, il enverra le projet d’Ispahan et se fixera pour faire ses calculs sur la moyenne des prix de France : le naieb saltanè se débrouillera comme il lui plaira. Cette réponse n’est pas du goût du général. Le guerrier se retire sans mot dire, mais, sous prétexte d’intolérables douleurs d’entrailles, il refuse de se mettre à table et finit même par déclarer que le mauvais état de sa santé le met, à son grand regret, dans l’impossibilité de nous accompagner plus longtemps et le force à regagner au plus vite Téhéran. En conséquence, notre départ est fixé à ce soir.

Je donne l’ordre de charger nos mulets, quand on vient m’apprendre que le général, afin de réaliser une petite économie, a renvoyé depuis quatre jours ces animaux à Téhéran. On pourrait bien aller chercher des bêtes à Saveh, mais le Ramazan commence après-demain : les khaters arriveraient au début de la fête, et les muletiers se refuseraient certainement à entreprendre un voyage pendant les trois premiers jours de ce mois béni. Pour conclure, Abbas Kouly khan nous engage à faire charger les mafrechs et les appareils sur un vieux chameau incapable de faire plus de dix-huit kilomètres par jour, ou de diviser les colis en paquets de quarante kilogrammes, que l’on disposera sur de petits ânes gros comme des chiens. Ce dernier parti est encore le plus sage. Montés sur des chevaux de selle que nous avons eu le bon esprit de toujours conserver auprès de notre cabane, nous disons adieu sans regret à la triste plantation de grenadiers, et prenons la direction de Koum, accompagnés d’un soldat d’escorte, et suivis de la minuscule caravane de bourricots.

31 juillet. – Quelle terrible nuit nous avons passée ! Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé de ma vie semblable fatigue. Les ânes, malgré toute leur bonne volonté, ne pouvaient suivre le pas rapide des chevaux et nous condamnaient à de perpétuels arrêts. Nos efforts étaient impuissants à retenir de vigoureuses bêtes au repos depuis quatre jours. Vers minuit, vaincus par la fatigue accumulée à Saveh, tombant de sommeil, nous nous sommes endormis tous deux, la poitrine appuyée sur l’arçon des selles et les mains accrochées aux crinières des chevaux. Au réveil nous étions seuls avec Houssein, le soldat d’escorte. J’ai secoué ce brave homme et lui ai demandé s’il se sentait capable de nous conduire à l’étape. « C’est la première fois que je viens dans ce pays, m’a-t-il répondu, je ne puis connaître le chemin ; mais soyez sans inquiétude : nous ne pouvons être perdus, car les chevaux se sont dirigés seuls ; nous avons pris les devants, la caravane ne nous rejoindra pas avant une heure. » Alors nous avons mis pied à terre, et, la tête posée sur nos casques en guise d’oreiller, nous avons repris le somme interrompu. Au petit jour quelle a été ma surprise, en ouvrant les yeux, de constater que j’étais étendue sur un sol couvert de cailloux ! Marcel ne s’est pas montré plus douillet, et tous deux avons éprouvé la même sensation de bien-être quand nous nous sommes allongés il y a deux heures sur ce lit offert gratis à tous les voyageurs.

Tout à coup j’entends un bruit de grelots : ce sont les âniers ; ils nous engagent à remonter au plus vite à cheval. Le manzel (logement rencontré à la fin d’une étape) ne doit pas être loin : Avah, nous a-t-on assuré hier, est à huit heures de marche de la digue. J’interroge les guides ; ces braves gens m’avouent qu’ayant passé une partie de la nuit à nous chercher, ils se sont perdus à leur tour ; peut-être en marchant rencontreront-ils quelque indice de nature à les remettre dans la bonne direction. Marcel consulte la boussole et donne l’ordre aux tcharvadars de se diriger vers le sud-est. Une heure après avoir pris cette orientation, nos hommes aperçoivent à l’horizon des pans de murs de villages ruinés. Leurs visages se rassérènent, ils sont sûrs maintenant d’arriver ce matin à l’étape.

J’éprouve à cette nouvelle une véritable satisfaction ; la lutte avec ma monture et le repos sur un lit de cailloux m’ont brisé l’épine dorsale et moulu les jambes, la plaie de mon pied s’est largement ouverte : je suis à bout de forces et de courage.

Enfin, treize heures après notre départ de Saveh, les guides me montrent l’enceinte d’Avah. C’est le repos ! c’est la fraîcheur ! Par un dernier effort je pousse mon cheval et j’arrive enfin devant la porte du bourg. Des vieillards, à la barbe teinte en rouge, sont assis sur des bancs de terre et nous indiquent, en fait de logis, une petite place, située hors du village et plantée d’arbres trop jeunes encore pour donner de l’ombrage. La perspective de passer toute la journée en plein soleil est peu séduisante. Nous aurions bien été forcés de nous contenter de ce pitoyable manzel si les paysans, en s’informant auprès d’Houssein du but de notre voyage, n’avaient appris de sa bouche que les Français étaient de savants ingénieurs et venaient de visiter la digue de Saveh afin d’indiquer au chah le moyen de la réparer. À cette nouvelle, les vieillards se lèvent, nous interrogent avec anxiété ; et, quand Marcel leur affirme qu’il suffit de la bonne volonté royale pour donner de l’eau à toute la plaine, ces hommes à la mine tout à l’heure si revêche se précipitent et baisent nos vêtements. « C’est Allah qui vous envoie ! Cinq fois par jour nous prierons Dieu de vous préserver de tout malheur. Vous êtes les bienvenus, veuillez honorer de votre présence nos pauvres demeures. » Les uns saisissent les brides et les étriers de nos chevaux, nous aident à mettre pied à terre ; les autres ouvrent la porte du village et nous conduisent vers un beau balakhanè. En entrant dans cette pièce, il me semble que j’aurais été dans l’impossibilité de faire un pas de plus ; sans attendre même un tapis, je me laisse tomber sur le sol à côté d’un morceau de bois que j’ai aperçu dans un coin et dont il me reste encore l’instinct de faire un oreiller.

Vers trois heures la faim me réveille.

Le cuisinier ne tarde pas à faire son apparition ; ses sacoches sont bourrées d’approvisionnements offerts par les villageois. Le propriétaire du balakhanè se présente à son tour, et, après s’être informé de l’état de notre santé, il nous prie de consentir à dîner dans la cour de son habitation, afin que tous les paysans, groupés sur les maisons voisines, puissent nous apercevoir. La curiosité des femmes est violemment surexcitée ; les siennes surtout, ayant appris par notre indiscret soldat que l’un des Faranguis est une véritable khanoum, désireraient vivement me recevoir.

 

Je me lève à regret et, précédée d’une vieille servante, je pénètre dans la partie la plus retirée de l’habitation. Les femmes, en me voyant, s’avancent vivement, me tendent le bout de leurs doigts, les portent ensuite à leurs lèvres, me souhaitent le khoch amadid (la bienvenue), et m’invitent enfin à m’asseoir. Tous les regards se braquent sur moi ; de mon côté je passe une revue générale de ce bataillon de curieuses.

Fatma, la maîtresse de céans, doit avoir vingt-cinq ans. Sa tête est couverte d’un chargat de soie blanche attaché sous le menton par une turquoise ; les cheveux, taillés en franges sur le front, sont rejetés sur le dos et divisés en une multitude de petites tresses ; une très légère chemise de gaze fendue sur la poitrine laisse les seins à peu près à découvert ; la robe, coupée aux genoux, est en soie de Bénarès. Les autres femmes sont vêtues de la même manière ; les plus âgées portent pudiquement des maillots de coton blanc taillés pour des mollets de suisse.

Deux enfants de huit et neuf ans aident les servantes à offrir le thé et les chirinis (bonbons) qu’on vient d’apporter.

« Mériem (Marie) est ma plus jeune enfant. Ali est le fils d’un ami de l’aga et le fiancé de cette fillette, me dit, Fatma en me les présentant.

— Comment, vous pensez déjà à marier ces bébés ?

— Pas encore ; l’année prochaine on les séparera, pendant quelque temps ils vivront éloignés l’un de l’autre, et pourront ensuite se marier si leurs familles n’y voient pas d’empêchement.

— Le plaisir qu’ils ont aujourd’hui à jouer ensemble est-il un sûr garant qu’ils s’aimeront un jour ?

— Les femmes les plus sages de la famille ne sont-elles point là et n’arrangeront-elles pas tout pour le mieux ?

— Mais si ces enfants s’aperçoivent après leur mariage qu’ils ne se plaisent pas ?

— Ils divorceront et se remarieront chacun de leur côté. Approche-toi, Ali ; la khanoum, j’en suis persuadée, croit que tu ne sais pas lire ; prends l’almanach qui est posé sur le takhtchè, et fais-nous connaître les prescriptions du jour.

— Aujourd’hui il est bon et agréable de recevoir des amis ; leur présence portera bonheur. »

Cette gracieuse attention de Fatma est d’un caractère bien persan.

« Apprend-on à lire aux enfants dans l’almanach ?

— Non, dans le Koran ; mais il est aussi très utile de leur apprendre à se servir du calendrier.

— Quelques parties de cet ouvrage m’ont paru traitées avec une extrême licence de langage et donnent, en outre, des conseils peu appropriés à l’âge de vos enfants. »

Toutes les femmes me regardent avec étonnement, puis éclatent de rire.

« Que voulez-vous dire ? me répond l’une d’elles. Les garçons se marieront, les filles seront enfermées : quelle nécessité voyez-vous à les priver les uns et les autres d’une lecture si nécessaire pour agir en toute circonstance dans des conditions de chance indiscutables ?

— Vous venez de la cour, khanoum, reprend Fatma préoccupée. Parlez-nous des modes. Il paraît que, depuis son dernier voyage en Europe, le chah a fait raccourcir les jupes des femmes de l’andéroun, et qu’en ce moment elles les portent à peine longues d’un tiers de zar (le zar équivaut à peu de chose près au mètre). J’ai également entendu dire que les princesses entouraient leur visage de merveilleuses fleurs fabriquées dans le Faranguistan. Je serais bien heureuse si vous vouliez me donner des guirlandes ou des bouquets : je vous offrirais en échange un de mes beaux bracelets d’argent, orné de corail, de perles et de turquoises.

— Je suis désolée de ne pouvoir satisfaire votre désir ; vous le voyez, je voyage comme un derviche et, à part les instruments nécessaires aux travaux de mon mari, quelques vêtements de rechange composent tout mon bagage.

— Pourquoi travaillez-vous ? Vous êtes donc pauvre ?

— Non.

— Mais alors pourquoi voyagez-vous ? Qu’êtes-vous venue faire en Perse ? Pour toute femme, le bonheur consiste à se reposer et à se parer.

— Vous employez donc toutes vos journées à vous embellir ?

— Certainement non, bien que le soin de ma personne absorbe beaucoup de temps. Voyez comme le henné qui colore l’extrémité de mes doigts est bien disposé ! Combien mes sourcils et mes yeux sont peints avec art ! mes cheveux parfumés ! Croyez-vous que tout cela se fasse aisément et soit l’affaire d’un instant ?

— Quand vous avez terminé votre toilette, quelles sont vos occupations ?

— Je fume, je prends du thé, je me rends chez des amies, qui sont heureuses à leur tour de me tenir compagnie. Voici auprès de moi des khanoums venues dans l’intention de vous voir. »

La conversation s’est longtemps prolongée ; j’ai eu beaucoup de peine à obtenir que ces dames se décidassent à parler l’une après l’autre, et j’ai dû souvent leur faire répéter leurs questions, afin de les bien comprendre. Elles ont mis d’ailleurs la meilleure volonté du monde à saisir le sens de mes paroles, puis elles m’ont fait redire mes phrases en plaçant les verbes à leur temps, et en intercalant au moment opportun les formules de politesse usitées dans une semblable conversation. Les substantifs au nominatif et les verbes à l’infinitif se présentent assez vite à ma mémoire, mais je confonds le génitif et l’accusatif, le passé, le présent et le futur, et je manque surtout dans mon langage de ces élégances qui font, assurent mes professeurs en courts jupons, le grand charme et le mérite de la langue persane.

Il est cinq heures, le soleil commence à descendre ; il est temps de me retirer et de remercier Fatma de son aimable accueil. Elle me répond en m’assurant qu’elle est mon esclave et que sa maison m’appartient. À la nuit, Marcel donne l’ordre de seller les chevaux ; mais nos âniers, ayant appris que la tribu des Chanzaddès, qui mène paître ses troupeaux depuis les bords de l’Euphrate jusqu’à la mer Caspienne, traverse en ce moment le pays et dépouille sur son passage les petites caravanes, s’obstinent à ne pas quitter le village avant le jour. Marcel insiste, car c’est exposer notre vie que de voyager en plein soleil dans le désert de Koum, et nous nous mettons enfin en route, réunis en une seule troupe. L’expérience de la veille ne m’encourage pas à prendre les devants ; d’ailleurs les hommes sont tellement épouvantés, qu’ils se jetteraient à la tête de mon cheval s’ils me voyaient témoigner l’intention de les abandonner.

« J’ai perdu la route, dit à l’improviste le tcharvadar bachy, qui ment comme un candidat à la députation en quête d’électeurs, et je vais vous conduire à un village signalé par les aboiements des chiens ; là on m’indiquera le chemin. » Comme il nous serait impossible de remettre nos guides sur la bonne voie, nous sommes forcés d’accepter la solution proposée. Bientôt les masses noires d’une vaste kalè se dessinent à travers la nuit. Le tcharvadar bachy, arrivé sous la porte massive, parle d’abord en maître. « Ouvrez ! » s’écrie-t-il impérieusement en s’adressant aux gens couchés sur les terrasses. Pas de réponse.

Le bonhomme adoucit alors sa voix : « Mes amis chéris, ouvrez la porte à de pauvres voyageurs bien altérés ».

Les Persans ne s’apitoient guère sur le sort des gens souffrants ou fatigués, mais la soif est un mal si sérieux que tout le monde y compatit. À cet appel désespéré, une bonne âme a pitié des angoisses du tcharvadar, une tête apparaît entre les merlons qui couronnent le mur : « Derrière vous est un canal, buvez. – Mon ami, mon cher ami, reprend l’orateur en larmoyant, cette eau n’est pas chirine (douce). Je t’en prie, ouvre-nous la porte, nous sommes tous de pieux musulmans. » Voilà qui me flatte ! Cet argument n’a pas d’ailleurs plus de succès que les autres. Les Orientaux sont méfiants, c’est là leur moindre défaut. Finalement, après lui avoir laissé chanter sur tous les tons la romance Au clair de la lune, les paysans engagent le tcharvadar à ne pas troubler plus longtemps leur sommeil et à camper avec sa caravane devant la porte du village.

Nos guides à cette réponse prennent une figure si déconfite, que je ne peux leur garder rancune. Afin de punir ces maîtres menteurs, je leur ordonne néanmoins de décharger les ânes et d’ouvrir les mafrechs ; les lahafs sont étendus, et nous prenons possession des bancs de terre élevés auprès de la porte du village avec une satisfaction égale à celle que nous eussions éprouvée en entrant dans une belle chambre d’hôtel. Combien je me félicite en ce moment d’avoir adopté le mobilier iranien, si bien approprié aux vicissitudes de la vie nomade !

Vers trois heures du matin, nos gens, effrayés non sans raison par la perspective de la chaleur à supporter, demandent à partir. Les plus lâches, devenus avec le jour les plus braves, accusent de poltronnerie le chef des âniers :

« Il aurait bien mieux valu voyager à la clarté des étoiles, conclut le cuisinier.

— Tu ne tiendrais pas de si beaux discours si à cette heure tu avais la tête séparée du corps », répond l’autre avec humeur.

Traverser en plein jour, au mois de juillet, au train d’une caravane d’ânes le désert de Koum serait folie. Nous abandonnons à la probité des guides les bagages, nos fusils, trois mille francs en pièces d’argent dont le poids pourrait être gênant, et, accompagnés d’Houssein, le soldat d’escorte monté lui aussi sur un vigoureux coursier, nous nous décidons à tuer, s’il le faut, les chevaux du naieb saltané, mais à gagner Koum avant huit heures du matin.

1er août. – En quittant le village, Marcel a réglé ainsi notre allure : un quart d’heure au galop, cinq minutes au pas.

Nous avons d’abord suivi une vallée pierreuse comprise entre deux collines d’une aridité absolue. À part les scorpions cachés sous les cailloux, qui fuyaient portant en l’air leur queue jaune, je n’ai aperçu aucun être vivant. « À cinq heures nous avons laissé sur la droite les ruines d’un caravansérail sans eau situé, assure Houssein, à moitié chemin de Koum. » Les chevaux sont encore en bon état et n’ont pas une goutte de sueur, mais supporteront-ils jusqu’au bout une pareille allure ? Combien est merveilleuse la race de ces animaux auxquels on peut demander des efforts violents après leur avoir fait suivre depuis huit jours le régime purgatif que procurent les eaux amères du pays !

À six heures la chaleur devient insoutenable. Une heure encore, et le côté de nos selles exposé au soleil se tortille comme du papier devant le feu, une étrivière se rompt, les autres sont à demi tranchées sur toute leur longueur. Nous sommes inondés d’une telle sueur que les brides, mouillées, glissent de nos doigts, les yeux éblouis et les paupières irritées par la réverbération du soleil sur le sable refusent de s’ouvrir, et les tempes battent à croire que notre tête va éclater. Les chevaux eux-mêmes, malgré leur vigueur, buttent sur les pierres et s’abattraient si nous ne prolongions les temps de pas. À sept heures apparaît enfin, scintillant au soleil, la coupole d’or du tombeau de Fatma, la sainte protectrice de Koum.

Nous entrons dans un beau caravansérail encombré d’une nombreuse caravane de négociants israélites. Le gardien, reconnaissant à la teinte amarante de la queue de nos montures les chevaux des écuries royales, ne doute pas que nous ne soyons de très grands personnages, et son respect s’accroît encore quand Houssein lui raconte avec fierté que nous sommes venus d’Avah en moins de trois heures. Le brave homme se précipite vers ses nouveaux hôtes, nous aide à descendre de cheval, et, nous voyant tout étourdis, commande à ses serviteurs d’aller remplir les cruches à l’abambar, afin de verser pendant quelques minutes de l’eau glacée sur nos têtes congestionnées. J’éprouve d’abord un saisissement extrême, suivi d’un étrange bien-être.

En reprenant possession de moi-même, je crois entendre le bruit d’une querelle dans le balakhanè. Le gardien, accompagné de deux serviteurs, a voulu obliger les israélites à céder cette pièce aux usufruitiers des montures royales ; ceux-là, déclarant qu’ils sont arrivés les premiers, refusent de sortir. Je ne me suis pas encore rendu bien compte du motif de la querelle, que les couvertures, les mafrechs, les marmites, les aiguières, les provisions de ménage, enfin tout le mobilier de ces pauvres diables dégringole par la fenêtre. Les victimes ne paraissent guère surprises de cette incroyable façon de les traiter ; les juifs sont si méprisés et si humiliés dans ce pays, où la plupart d’entre eux exercent des professions peu avouables, qu’ils ne songent pas même à se plaindre des injustices et des brutalités dont on les accable.

Le balakhanè, vaste et bien aéré, est mis à notre disposition ; à travers les baies qui l’éclairent dans la direction des quatre points cardinaux, je puis admirer à l’aise le panorama de Koum.

Comme à Mamounieh, les maisons sont surmontées de petites coupoles dont la forme reste apparente à l’extérieur.

Cette multitude de dômes rougis par les rayons du soleil s’éclaire par taches éclatantes et va en s’estompant se perdre dans une légère brume bleuâtre qui s’élève au pied des montagnes. Au loin apparaissent les toits pointus des tombeaux des Cheiks. Sur la gauche s’étendent les beaux jardins qui entourent le célèbre tombeau de Fatma.

2 août. – Nous dormions encore quand nos serviteurs sont entrés fort émus dans le balakhanè : « Çahebs, le gouverneur de Koum, Mirza Mehti khan, ayant appris votre arrivée, envoie trente ferachs. Ils sont chargés de vous souhaiter la bienvenue et de vous prier de venir loger au palais, ce caravansérail étant indigne de personnages de votre condition. »

Les domestiques se mettent en procession, nous guident vers un pont jeté sur une rivière sans eau, longent les ruines d’une mosquée dont les deux minarets sont encore debout, traversent des bazars, un cimetière, des ruelles tortueuses, et s’arrêtent enfin devant un portail couvert d’ornements stuqués. Cette entrée donne accès dans la première cour du palais, encombrée d’un nombreux personnel de soldats et de prêtres assis sous des arcades voûtées. Des voleurs attachés les uns aux autres par des colliers de fer sont exposés nu-tête au grand soleil.

Le gouverneur de Koum est l’époux d’une fille du chah. Pendant l’été la princesse quitte la ville, une des plus chaudes de la Perse, et se retire dans la montagne avec ses femmes et ses enfants. L’andéroun étant vide, le prince a donné l’ordre de nous loger dans cette partie retirée du palais.

L’imagination des Européens se surexcite vivement au seul mot d’andéroun ou de harem et se plaît à évoquer, pour se représenter ces demeures fermées, toutes les splendeurs des récits des Mille et une Nuits.

Nous sommes ici dans le palais d’une fille favorite du chah de Perse. Combien de femmes de notre bourgeoisie provinciale se plaindraient de la pauvreté de cette installation ! Marcel veut bien convenir que je sais lever un plan, tout en assurant que de sérieuses études me sont encore nécessaires avant de dessiner d’une manière convenable une élévation et surtout une coupe. Prenons mon plan et décrivons un andéroun princier.

La communication entre le biroun et le harem s’établit au moyen d’un corridor, intercepté par plusieurs portes ; la dernière s’ouvre sur un jardin, aux extrémités duquel s’élèvent deux bâtiments à peu près semblables.

L’un est exposé au nord et habité l’été, l’autre est orienté au sud et utilisé l’hiver. Les caves voûtées qui portent le nom de zirzamin (sous terre) sont occupées pendant les plus fortes chaleurs. Le pavillon d’été est divisé en trois salons, éclairés par de nombreuses fenêtres.

Derrière cette première rangée de pièces s’étend une nouvelle série de chambres ; enfin des baies placées au fond de ces dernières et fermées au moyen de volets de bois donnent accès dans des boudoirs obscurs et toujours frais, au fond desquels on fait la sieste pendant les heures les plus chaudes de la journée.

Les femmes dorment la nuit sur les terrasses entourées de hautes murailles, habitent dès la venue du jour les premières chambres, qui sont demeurées ouvertes, et, à mesure que la température s’élève, elles se réfugient dans les parties les plus sombres de la maison, après avoir soigneusement fermé les volets. Toutes ces pièces sont blanchies à la chaux ; les cheminées seules sont ornées de quelques légères décorations de plâtre.

Les portes, fort basses, ne sont ni peintes ni cirées ; une chaîne de fer fixée à l’extrémité du vantail s’accroche à un fort piton enfoncé dans la traverse supérieure du cadre ; un clou ou un morceau de bois passé au travers du piton constitue une serrure aussi économique que gênante.

Le mobilier est des plus élémentaires. Quelques coussins jetés sur des tapis de Farahan, des rideaux en soie de Yezd attachés à de lourds crochets de fer, donnent une médiocre idée de la richesse d’imagination des tapissiers persans.

Le pavillon d’hiver est semblable à celui que je viens de décrire, sauf les chambres obscures, inutiles pendant la mauvaise saison.

Telle est, en peu de mots, la description fidèle de l’andéroun d’une puissante princesse. C’est une pauvre demeure pour la femme de l’un des plus riches seigneurs de Perse, mais c’est un paradis pour de malheureux voyageurs.

4 août. – La ville, ornée autrefois de plus de deux cents tombeaux, mais aujourd’hui aux trois quarts ruinée, est d’une telle étendue, que nous avons dû la visiter à cheval. Elle est d’origine fort ancienne, disent les historiens, qui font remonter sa fondation à l’année 203 de notre ère. Les habitants, très fanatiques, ont été de tout temps attachés aux croyances chiites, apportées par le fils d’Abd Allah ben Sad, ancien élève du séminaire de Koufa. Le tombeau de Fatma, fille de l’imam Rezza, contribue à augmenter encore la dévotion des habitants et le zèle des prêtres.

Ce célèbre imamzaddè est précédé d’une immense nécropole aux pierres tombales si rapprochées qu’elles recouvrent la terre comme le ferait un dallage. Outre les reliques plus ou moins authentiques de la petite-fille de Mahomet, placées sous le dôme, on conserve dans les bâtiments isolés les restes mortels de Fattaly chah et du père et de la mère de Nasr ed-din. En raison de ce dépôt sacré Sa Majesté tient en grand respect le sanctuaire, et en a fait redorer la coupole à ses frais.

Après le coucher du soleil, le gouverneur nous fait demander de le recevoir. Marcel s’étant empressé de répondre que nous désirions le devancer, dix porteurs de fanons (lanternes vénitiennes) se présentent et nous conduisent au biroun. Mirza Mehti khan est assis sous un porche en compagnie d’un grand nombre de mollahs et d’officiers. À notre approche les prêtres se retirent, et le prince nous accueille avec la plus parfaite affabilité. Il s’informe du but de notre voyage, me demande si je me trouve bien dans l’andéroun, et finit par m’offrir, avec une certaine contrainte, de m’envoyer du vin.

Il serait bien tentant d’accepter sa proposition et d’abandonner pendant quelques jours l’usage du lait aigre.

« Nous ne buvons jamais de boissons alcooliques, au moins en été », répond cependant Marcel avec sagesse. À ces mots, la figure du gouverneur se rassérène. Notre discrétion vient de le tirer d’un bien mauvais pas. Voit-on dans quel embarras il se fût trouvé, lui qui défend l’usage des liqueurs fermentées à cause du voisinage du tombeau de Fatma et fait bâtonner tout individu surpris en tête-à-tête avec une bouteille de vin, s’il eût dû faire sortir de ses caves le liquide prohibé ?

5 août. – Malgré la chaleur nous sommes ici dans un véritable pays de cocagne. Comme les fortunes sont diverses ! Étions-nous en assez piteux état il y a huit jours à peine ! Mon pied, cautérisé deux fois, est à peu près dégonflé ; j’ai pu aujourd’hui passer plusieurs heures aux tombeaux des Cheikhs.

Ces trois grandes tours de l’époque mogole sont placées au milieu de jardins plantés de grands arbres : les dallages et les boiseries ont disparu, mais les charmantes ornementations stuquées qui décorent les tympans des portes ogivales sont en bon état de conservation.

Le pèlerinage aux tombeaux des Cheikhs clôturera nos excursions suburbaines ; rien ne nous retenant plus à Koum, nous avons pris le parti de continuer notre voyage et de nous joindre à la première caravane qui se dirigera vers Kachan.

En l’honneur de notre dernière visite, le prince a organisé une ravissante fête de nuit. Au milieu d’un jardin brillamment éclairé s’ébat un troupeau de gazelles apprivoisées, tandis qu’une cage enveloppée d’un voile noir est suspendue aux branches d’un arbre. Un serviteur la découvre, le rossignol qu’elle renferme se réveille : ébloui par la vive clarté des lumières, et croyant retrouver dans l’éclat des lumières la pâle image du soleil, il lance son trille le plus joyeux. L’oiseau chante ainsi jusqu’à ce qu’il ait compris son erreur, puis s’arrête brusquement et reste muet ; dès qu’il manifeste de l’hésitation, on apporte une autre cage et on la démasque au moment où le premier artiste donne ses dernières notes.

À minuit, la caravane est prête à partir ; nous faisons nos adieux au gouverneur et quittons à regret le palais hospitalier où nous avons passé des jours si calmes et si heureux.

CHAPITRE XI

Phénomène électrique dans le désert de Koum. – Arrivée à Nasrabad. – Les caravansérails. – Kachan. – Le caravansérail Neuf. – Le bazar. – Minaret penché. – Aspect de la ville. – L’entrée de la masdjed djouma. – Visite du gouverneur. – Les mariages temporaires. – La mosquée Meïdan. – Le mihrab à reflets. – Les dames persanes. – Le palais de Bag-i-Fin. – Mirza Taguy khan. – Sa mort. – Départ de Kachan. – La montagne de Korout.

6 août. – Au sortir de Koum la route suit le versant oriental de la chaîne de montagnes qui traverse la Perse du nord au sud ; les vents brûlants du grand désert viennent mourir au pied de ces hauteurs et préservent les voyageurs du froid rigoureux dont nous avons souffert à notre départ de Téhéran. La lune de Ramazan ne se montrant plus au-dessus de l’horizon, la nuit est noire malgré la pureté de l’atmosphère et les myriades d’étoiles qui scintillent au firmament. Vers minuit j’arrête mon cheval en arrière de la caravane et je prends quelques notes à la lumière de ma lanterne de poche. Mes cahiers mis en ordre, je me hâte de regagner ma place habituelle en tête du convoi, quand, en me rapprochant des dernières bêtes de somme, il me semble les voir marcher au milieu d’une nuée d’étincelles. Suis-je le jouet d’un rêve ? C’est peu probable, car mes idées me paraissent parfaitement lucides.

Je cours faire part à Marcel de ma perplexité, et, afin de m’assurer que je n’ai pas encore laissé sur les chemins de Perse le peu de cervelle que le ciel m’a octroyée, je le prie de venir constater le fait bizarre dont je viens d’être témoin. Nous mettons pied à terre et nous rapprochons tous deux des animaux.

Le mystère est bientôt éclairci. Pour chasser les mouches qui les dévorent même la nuit, les chevaux battent leurs flancs de leur longue queue. Au contact du corps des animaux et des poils séchés à outrance par l’atmosphère spéciale aux plateaux de l’Iran, se dégagent de nombreuses phosphorescences dont la brillante clarté se détache sur les masses sombres du sol.

Le tcharvadar bachy, étonné de la persistance que je mets à suivre ses chevaux, vient s’informer du motif qui m’engage à faire depuis quelques instants la route à pied. « Vous êtes surprise, me dit-il, de voir la queue de mes animaux produire des étincelles ; que diriez-vous si du papier de vos cahiers je faisais jaillir de la lumière ? »

Là-dessus le bonhomme prend dans sa poche quelques-unes de ces graines de melon que croquent les muletiers pendant la route, les laisse tomber au milieu du sable et des cailloux, et m’engage à les retrouver. Peines perdues, toutes mes recherches sont vaines. Mon singulier professeur de physique s’accroupit alors sur le sol, saisit une feuille de papier par les deux extrémités et la déchire lentement dans toute sa longueur ; à mesure qu’elle se brise avec un bruit métallique, il se produit une traînée lumineuse assez éclatante pour permettre à notre guide de retrouver les graines éparses sur le chemin.

Fortuné pays ! une peau de matou remplacerait en Perse les bougies Jablochkoff ou les lampes Edison.

Ces phénomènes sont évidemment dus à l’extrême siccité de l’air. Le pays situé entre Koum et Kachan est brûlé par les vents du désert, et, bien que la température y soit moins élevée que dans le Fars, l’atmosphère y est cependant privée de cette légère humidité particulière aux terres voisines de la mer. En somme, ce climat brûlant est très sain ; les viandes sèchent sans se corrompre, les blessures se cicatrisent rapidement, l’acier exposé à l’air de la nuit reste brillant et ne se rouille jamais, les habitants ne sont point sujets à la fièvre, comme ceux des provinces du Mazendéran, du Ghilan ou du Fars.

Au jour, certains de ne pas abandonner la route que jalonnent les poteaux de la ligne du télégraphe anglais, je propose à Marcel de prendre les devants afin d’arriver de bonne heure à Passangan.

Habitués aux longues étapes de la province de Saveh et aux interminables farsakhs des routes peu fréquentées, nous passons devant un beau caravansérail, malgré les énergiques protestations de nos chevaux, et, après deux heures de course dans une plaine stérile et déserte, nous atteignons un nouveau manzel, d’aspect misérable, entouré d’habitations abandonnées.

« Sommes-nous ici à Passangan ? dis-je au gardien, occupé à fumer son klayan sur le seuil de la porte.

— Vous avez fait trois farsakhs et demi depuis ce lieu d’étape, me répond-il. Quel esprit malfaisant vous amène dans ces parages où le souffle enflammé d’Azraël a tout détruit ? Les kanots sont obstrués, les habitants ont émigré, et le caravansérail, n’ayant à offrir aux voyageurs que de l’eau amère et bourbeuse, n’est plus fréquenté par les caravanes. Je n’ai à vous vendre ni pain, ni thé, ni lait aigre ; ma nourriture se compose de pastèques achetées aux tcharvadars.

— Les cucurbitacées constituent la base d’un régime rafraîchissant, mais peu substantiel, si j’en juge à votre mine efflanquée et à votre humeur chagrine », lui répond Marcel en riant.

Quant à moi, dévorant sans mot dire des regrets d’autant plus amers que j’ai laissé dans les khourdjines du cuisinier une belle volaille cuite à point et deux bouteilles de jus de cerises dues à la prévoyance du gouverneur de Koum, je vais mélancolique à la recherche d’un logis.

La visite des lieux est bientôt terminée. Le caravansérail tombe en ruine ; la grande porte, construite en pierre, est seule en bon état. Dans la longueur du vestibule sont pratiquées des niches surélevées au-dessus de terre.

« Voilà un excellent lit », me dit notre hôte en recouvrant le sol de l’une d’elles avec un vieux tapis.

Qui dort dîne, assure un proverbe, et nous nous étendons sur les dalles, pareils à ces statues funéraires placées au-dessus des sarcophages gothiques. Le gardien n’a pas exagéré les mérites de ce manzel : il est placé dans un parfait courant d’air. Ô Mahomet, détache de ton paradis la plus infime de tes houris, ordonne-lui de chasser les insectes variés auxquels je sers de pâture, et je te remercierai de m’avoir procuré un abri si calme et si frais.

Vers midi j’entends tout à coup un bruit de grelots. Les odalisques célestes se pareraient-elles de clochettes comme le serpent tentateur ? Saints imams de Kerbéla, soyez bénis tout de même ! à défaut d’esclaves éthérées, c’est la caravane.

Les tcharvadars, inquiets, en arrivant à Passangan, de ne point nous trouver au caravansérail, préoccupés surtout de la manière dont seront soignés leurs chevaux, ont pris le parti de nous rejoindre. Si les Persans ont des défauts insupportables, s’ils mentent et volent sans trêve ni merci, ils possèdent en revanche un fond de résignation et de patience inépuisable. Ainsi ces muletiers, contraints par suite de notre étourderie à changer la marche de la caravane et à la mener dans un lieu dépourvu d’eau et de vivres, ne profèrent même pas une plainte.

Les voyageurs sont tout aussi calmes : pourquoi récrimineraient-ils contre nous : leur colère modifierait-elle les conséquences de notre erreur ? « Dieu est grand, et les Faranguis sont des peder soukhta (fils de pères rôtis aux enfers), se contentent-ils de penser à part eux. Quand on fait route avec des chiens pourris, il ne faut pas s’attendre à flairer l’odeur de la rose. »

7 août. – À minuit la caravane arrive à Simsin ; le village est très éloigné de la voie ; le caravansérail, abandonné, n’a ni porte ni gardien ; le tchaparkhanè se trouve heureusement sur notre chemin ; on frappe, le tchaparchy se fait longtemps héler avant de donner signe de vie et répond, après avoir parlementé, qu’il n’a à vendre aucun approvisionnement. Il consent cependant à nous céder deux œufs durs et un paquet de pains.

Depuis hier toute la caravane ne s’est délectée que de pastèques avariées et de fruits véreux ; nous seuls cependant, malgré le secours d’une volaille, crions famine de caravansérail en tchaparkhanè et faisons des bassesses pour deux œufs. C’est humiliant.

Me serais-je trop pressée d’admirer la patience des Persans ? Il en est un qui proteste, ce me semble, de la belle façon contre les fantaisies des Faranguis : mon mulet, furieux de passer sans s’y arrêter devant tous les caravansérails classiques, se plaint de cette infraction aux usages et témoigne son mécontentement en se couchant. Dès que j’ai mis pied à terre, la bête se relève, fait des façons avant de m’autoriser à remonter sur son dos et se décide enfin à repartir ; nous voyageons quelques instants comme de bons amis, puis elle s’agenouille de nouveau. Sept fois de suite, depuis minuit jusqu’à l’aurore, elle me dépose sur le sol, et, comme ces déplacements pourraient à la longue être fort nuisibles à un voyageur porteur d’armes chargées, mon bonheur est égal à celui de ma fantasque monture quand j’aperçois les grands jardins plantés tout auprès du village de Nasrabad. La caravane est en route depuis trente heures et en a passé vingt et une en marche : mea culpa, mea maxima culpa ; mais trois farsakhs seulement la séparent de Kachan. À tout péché miséricorde.

La route de Téhéran à Kachan, une des voies les plus fréquentées de la Perse, traverse sur tout son parcours des villages très pauvres. Les voyageurs, ne pouvant, comme dans l’Azerbeïdjan, loger chez l’habitant, vont chercher un abri dans des caravansérails approvisionnés d’eau, de paille, de pastèques et de lait aigre.

La création de ces vastes édifices remonte à une antique origine. Hérodote ne parle que des gîtes d’étapes placés sur la route de Suse à Sardes, mais il est probable que, de son temps, on trouvait déjà dans tout l’Iran des constructions destinées à recevoir les caravanes ou les troupes en marche. La distribution des étapes, commandée par la position géographique des cols et des kanots, ne doit guère avoir été modifiée, et les dispositions des bâtiments appropriés au climat du pays ont persisté en dépit des siècles et des architectes.

Le caravansérail de Nasrabad est une immense construction quadrangulaire dont une cour entourée d’arcades occupe le centre. Derrière ces arcades se trouvent les écuries, disposées dans des galeries voûtées, semblables aux nefs des églises gothiques, et divisées en compartiments par des contreforts intérieurs sur lesquels viennent buter les arcs-doubleaux et les formerets. Un passage ménagé au centre des galeries dessert tout à la fois les estrades réservées aux muletiers et les boxes dans lesquels on enferme les chevaux.

En été les voyageurs de distinction occupent pendant la journée les zirzamins, creusés à cinq mètres au-dessous du sol, au fond desquels aboutissent des escaliers servant en même temps de cheminée d’aération. La fraîcheur est délicieuse dans ces caves, qu’éclaire un demi-jour qui invite au repos. À la nuit les heureux possesseurs de zirzamin quittent leurs logements souterrains, où les bêtes venimeuses seraient attirées par la lumière, et vont sur le takht, large estrade découverte, élevée de deux mètres au-dessus du sol et entourée de fossés pleins d’eau. Les voyageurs montent à cette place stratégique en se servant d’une échelle, qu’ils s’empressent de retirer dès que l’ascension est terminée. Ces minutieuses précautions permettent de se préserver des scorpions, fort nombreux dans le pays et dont la piqûre est souvent mortelle.

8 août. – Au delà de Nasrabad la contrée est aride et poussiéreuse ; mais bientôt apparaissent les tumulus coniques indiquant la présence de kanots d’irrigation ; la plaine devient fertile, et au pied de la montagne j’aperçois de nombreux villages cachés sous la verdure. Partout où se portent mes regards s’étendent des champs de melons, de pastèques, de concombres et d’immenses plantations de coton et de tabac.

Un vaste caravansérail précède Kachan ; nos montures ont déjà franchi la porte d’entrée quand deux serviteurs se présentent. Ils viennent de la part de leur maître, le directeur du télégraphe, nous prier de descendre à la station, où un appartement nous est préparé, sur la recommandation gracieuse du colonel Smith, superintendant de la ligne télégraphique anglaise qui relie les Indes à la métropole.

Kachan, d’après plusieurs écrivains orientaux, fut fondé par la célèbre sultane Zobeïde, femme du calife Haroun el-Rachid. Ces auteurs font allusion, j’imagine, à l’origine de la ville musulmane, car un célèbre historien, Ibn el-Acim, assure que Kachan et Koum fournissaient vingt mille soldats aux armées du dernier monarque sassanide.

L’histoire de Kachan est intimement liée à celle d’Ispahan, sa célèbre voisine. Les Afghans la dévastèrent au dix-huitième siècle ; Hadji Houssein khan la rebâtit et reconstruisit les palais et les édifices religieux de la capitale des rois sofis.

Aujourd’hui encore cette cité, plus riche et plus industrieuse que ne le sont les villes persanes, paraît en pleine prospérité. Les maisons, bâties en matériaux de terre, sont entretenues avec soin ; les murs, bien dressés, n’encombrent pas les rues de leurs débris poussiéreux ; presque toutes les voies sont pavées et munies d’un ruisseau central qui écoule les eaux pluviales ou ménagères ; des dalles de pierre placées au-dessus des puits des kanots permettent aux piétons et aux cavaliers de circuler sur les chaussées sans risque d’accident ; enfin – ce détail paraîtra très extraordinaire aux voyageurs habitués à la saleté proverbiale des villes d’Orient – les rues sont balayées.

Le bazar, largement percé et recouvert de petites coupoles accolées, est coupé de distance en distance par les portes de vastes caravansérails à marchandises, qu’il faut se garder de confondre avec les abris de caravane désignés sous le même nom. Ceux-ci s’ouvrent à la première réquisition des voyageurs, tandis que ceux-là sont des entrepôts, de véritables docks, où l’on ne donne asile ni aux gens ni aux animaux. Autant la construction des hôtelleries est simple et peu coûteuse, autant les docks sont bâtis et décorés avec luxe.

Un des plus beaux types de ce genre d’édifice est le caravansérail Tasa (Neuf), élevé aux frais d’une corporation de marchands.

Il se présente sous la forme d’un prisme carré dont on aurait abattu les angles. Deux des grandes faces parallèles sont occupées par les portes d’entrée ; des nefs rectangulaires, terminées à leur extrémité par des demi-octogones réguliers, sont greffées sur les deux autres. Les dômes et tout l’ensemble du monument sont construits en briques. Quelques-uns de ces matériaux, recouverts sur leurs tranches d’émail bleu clair, mettent en relief les nerfs de la voûte et les ornements disposés au milieu de chaque voûte.

Trois ouvertures circulaires ménagées au sommet du dôme central et des deux demi-coupoles éclairent le caravansérail.

Une construction aussi importante donne mieux que des statistiques une haute idée de la prospérité commerciale de la ville.

Dans le caravansérail Neuf on vend des étoffes de soie et des brocarts tissés par les ouvriers de Kachan, dont l’habileté et la propreté sont renommées à juste titre.

Les fabriques méritent d’être visitées. À cause de l’extrême siccité de l’air, et afin de ne point briser les fils de soie, les tisserands sont obligés de se retirer dans des chambres souterraines où ne pénètre qu’une lumière diffuse. L’eau contenue dans plusieurs bassins posés sur le sol entretient, en s’évaporant, de l’humidité dans l’atmosphère. Chaque homme, placé devant un métier des plus élémentaires, travaille nu jusqu’à la ceinture et fait à lui seul sa pièce.

Les étoffes sont de deux qualités : les unes, minces et légères, servent à doubler des vêtements ; les autres, lourdes et épaisses, sont employées à recouvrir les petits matelas capitonnés que les Persans placent debout le long des murs et contre lesquels ils appuient leur dos. Les dessins blancs, verts et jaunes de toutes ces soieries se détachent généralement sur un fond d’un beau rouge ; d’ailleurs les Iraniens, en vrais Orientaux, ne fabriquent jamais deux pièces pareilles ; s’ils arrivent à copier les dessins, ils échouent dans l’assortiment des couleurs, car ils n’ont jamais senti la nécessité de doser les teintures.

Si le caravansérail Neuf est le centre le plus riche du commerce de Kachan, le bazar aux cuivres est certainement le plus fréquenté. Quatre cents chaudronniers travaillent dans de longues galeries, animées par le passage continuel des caravanes de chameaux qui apportent de Russie le cuivre roulé en paquets ou viennent prendre des chargements de marmites, qu’on expédie de Kachan dans toutes les villes de Perse.

Le bruit insupportable des marteaux retombant régulièrement sur le métal sonore ne blesse pas seulement les oreilles des Européens : les Persans eux-mêmes, ne pouvant traiter leurs affaires au milieu d’un pareil vacarme, se contentent en général de désigner au marchand les pièces qui leur conviennent et les font apporter chez eux, afin de discuter à l’aise les conditions du marché.

Une vieille chronique, malgré son exagération, donne une juste idée de ce tapage étourdissant. Avicenne, alors qu’il habitait Ispahan, vint un jour se plaindre au roi.

« Les chaudronniers de Kachan font tant de bruit depuis quelques jours, dit-il, que j’ai été obligé d’interrompre mes études.

— C’est grand dommage, répondit le chah en souriant ; je vais ordonner de suspendre momentanément la fabrication des objets de cuivre : tu pourras ainsi reprendre le cours de tes travaux. »

Le lendemain, Avicenne fit remercier le roi : aucun bruit n’était parvenu jusqu’à lui, et il avait, dans le calme et le silence, écrit un chapitre presque entier de son grand ouvrage médical.

Cependant, au bout de quatre jours de repos forcé, les chaudronniers de Kachan se plaignirent avec amertume du préjudice que leur occasionnait la fantaisie ou la folie d’un homme logé à trois étapes de leur bazar.

« Le roi a promis une semaine de silence à son médecin, dit le gouverneur : quatre jours se sont déjà écoulés ; saisissez sans crainte vos outils : ce n’est pas d’Ispahan que l’on peut entendre la chanson du marteau. En tout cas je vais prévenir Sa Majesté : elle pourra ainsi se convaincre de la mauvaise foi d’Avicenne. »

Les travaux furent donc repris, et de plus belle le cuivre résonna sur l’enclume.

Le soir même, Avicenne se présentait au palais.

« Votre Majesté est mal obéie : dès ce matin les chaudronniers de Kachan ont ouvert leur bazar. »

9 août. – Pour se rendre bien compte de la topographie du pays et du bon entretien de la ville, il faut monter au sommet d’un superbe minaret penché, bâti au treizième siècle. Cette élégante construction, édifiée avec des briques de trois centimètres d’épaisseur, s’élève à quarante-sept mètres au-dessus du sol de la rue. Un escalier tournant, en parfait état de conservation, permet d’arriver jusqu’à la corniche, démunie de parapet.

Vues du haut de la tour, les fortifications paraissent dessiner un cercle parfait, au milieu duquel se pressent, dans un ensemble confus, des arbres, des terrasses et des coupoles émaillées, pareilles à de grosses turquoises. La cité est vivante sur toute son étendue ; on n’aperçoit pas, comme à Tauris ou à Koum, d’immenses quartiers abandonnés.

J’ai beaucoup de peine à dominer le vertige dont je suis saisie quand j’aperçois au-dessous de moi la ville sur laquelle le minaret semble s’abattre : mes mains cherchent un appui et s’accrochent instinctivement aux dernières marches de l’escalier. Je ne suis point d’ailleurs la première personne qui ait éprouvé des sensations désagréables sur cette plate-forme : c’est du haut de la tour penchée que l’on précipitait, il y a encore peu d’années, les femmes convaincues d’adultère.

Le mari, aidé de ses parents et souvent de la famille même de la coupable, obligeait sa chère moitié à gravir les marches de ce terrible escalier, et il lui suffisait de la pousser quand elle avait atteint les derniers degrés, pour la lancer dans l’éternité.

La victime n’avait pas grand’chance d’effectuer sans dommage ce voyage aérien. On raconte cependant que l’esclave d’un riche négociant, accusée d’avoir empoisonné son maître, et condamnée à subir le sort réservé aux adultères, tomba si heureusement sur le sol, qu’elle se releva sur-le-champ en prenant Allah à témoin de son innocence. La foule, émerveillée, crut à un miracle, arracha les voiles de cette femme, en fit des reliques et la ramena en triomphe au palais du gouverneur. Par respect pour la volonté divine, les habitants de Kachan ne se contentèrent pas de la vénérer à l’égal d’une sainte, ils lui assurèrent pendant toute sa vie une existence indépendante.

En rentrant au télégraphe, nous passons auprès de la masdjed djouma. Sur la rue même s’élève un antique minaret, dont les parties inférieures sont encore revêtues d’élégantes mosaïques de briques monochromes ; je demande à mon guide s’il nous est permis de visiter cet édifice, son état de ruine me semblant autoriser cette infraction aux usages.

« Le clergé de Kachan et les habitants eux-mêmes sont très tolérants, me répond-il : un chrétien n’a jamais été maltraité dans nos murs. Vous feriez bien cependant de vous abstenir d’entrer dans les mosquées tant que l’imam djouma ne vous en aura pas donné l’autorisation : cet excellent homme vous accordera cette faveur sans aucune difficulté, et vous serez ainsi à l’abri des insultes des fanatiques. »

Il serait imprudent de ne point tenir compte des sages conseils de notre cicérone ; l’ardeur du soleil nous engage d’ailleurs à rentrer au plus vite.

10 août. – Le gouverneur, en réponse au message qui lui annonce notre arrivée, vient d’envoyer, pendant notre absence, un superbe pichkiach (cadeau), composé de quatre charges de pastèques, de melons, de pêches et d’abricots, et de deux ravissants petits agneaux : l’un blanc avec les pattes, le museau et les cornes noirs, l’autre immaculé comme la neige de l’Ararat ; en échange il nous fait demander de faire sa photographie équestre. Cette manie, particulière à tous les grands personnages persans, nous inquiète. Cependant comment refuser de satisfaire le caprice de ces grands enfants qui nous accueillent avec tant de courtoisie et peuvent nous faciliter l’entrée des monuments religieux et des sanctuaires les plus vénérés ? Le rendez-vous est fixé à deux heures avant le coucher du soleil. Vers le soir j’aperçois le cortège qui débouche sur la route, par la porte du bazar aux cuivres.

Le gouverneur, entouré de ses familiers, arrive à la station ; auprès de son beau cheval noir marchent à pied un mirza et des officiers d’ordonnance précédés d’une nombreuse troupe de domestiques armés de bâtons ; enfin un écuyer porte respectueusement sur l’épaule la superbe housse en mosaïque de drap que les grands dignitaires ont seuls le droit de faire jeter sur leurs chevaux dès qu’ils mettent pied à terre.

Le hakem est âgé d’environ quarante ans. Sa large carrure, son teint brun et ses traits vulgaires indiquent à première vue son origine. Il est fils d’un savetier de Téhéran et doit son élévation à la protection de sa sœur Anizeh Dooulet, la favorite de Nasr ed-din chah.

La grande fortune de cette femme est due à un singulier hasard.

Partant un jour pour la chasse, le roi rencontra au bazar une jeune paysanne portant une cruche d’eau sur la tête. L’éclat des yeux et la vivacité de la physionomie de cette enfant firent une si profonde impression sur l’esprit de Nasr ed-din, qu’il ordonna de la conduire au palais et ne tarda pas à contracter avec elle une union emphytéotique de quatre-vingt-dix-neuf ans.

À ce propos il est intéressant de rappeler que les Chiites sont, comme les Sunnites, autorisés à divorcer dans divers cas, réglés par une loi fort accommodante, et qu’ils peuvent même s’unir en justes noces à l’année, au mois ou même à l’heure.

Les femmes épousées dans les formes ordinaires ne doivent se donner un nouveau maître que trois mois après la rupture de leur premier mariage, tandis que les beautés faciles liées par une union temporaire ont le droit de convoler tous les vingt-cinq jours. Il ne faudrait pas croire que ces accouplements n’aient aucune sanction légale : les mollahs les encouragent et leur donnent même, à raison de vingt-cinq à trente sous pièce, une consécration pieuse. Le clergé persan n’est pas exigeant : « Gagner peu, mais marier beaucoup », telle est sa devise. Tous les enfants nés de ces unions sont légitimes et ont droit à l’héritage paternel.

Les mariages à l’heure sont fréquents dans les villages. Les paysans, à l’arrivée d’un grand personnage ou des princes, se prêtent sans aucun scrupule à des combinaisons qui leur valent toujours un beau présent et peuvent quelquefois, si leur fille ou leur sœur est intelligente et adroite, les amener à de hautes situations. Tel est le cas du gouverneur de Kachan.

Sa sœur Anizeh Dooulet, douée d’une gaieté, d’un entrain extraordinaires, d’un esprit brillant et caustique, quoique vulgaire, prit bientôt le pas sur les femmes légitimes et ne tarda pas à occuper la première situation de l’andéroun royal. Avec la facilité d’assimilation que possèdent toutes les femmes, elle sut se plier aux manières raffinées de la cour, tout en conservant les allures délibérées d’une fille du peuple. Comprenant en même temps combien il déplairait au roi de trouver auprès d’elle des parents grossiers et sans instruction, elle les éloigna en leur faisant attribuer de si hautes et si lucratives fonctions, que la plupart d’entre eux, notamment notre ami le hakem, perdirent le souvenir de leur modeste origine.

Un cordonnier de Téhéran, passant un jour à Kachan, eut la pensée de venir visiter son compère devenu gouverneur, et se présenta dans ce but au palais.

La condition du bonhomme était humble et ses vêtements fort simples ; mais, au souvenir de l’amitié qui l’avait autrefois uni au beau-frère de Nasr ed-din, il s’avança, la main tendue vers son ancien compagnon.

« Qui es-tu ? » demanda, avec une arrogance très rare chez les plus hauts personnages, le gouverneur de Kachan.

L’artisan, tout ému de cet accueil inattendu, hésite d’abord, puis, reprenant son sang-froid :

« Je suis Ali Mohammed, votre ancien voisin du bazar aux chaussures. J’ai entendu dire à Téhéran que, succombant sous le poids des labeurs administratifs, vous étiez tombé malade ; à cette fâcheuse nouvelle je suis accouru pour vous consoler et vous aider à supporter vos infirmités. Mais, hélas ! vous êtes encore plus affaibli que je ne le craignais. Vous avez déjà perdu la vue, mon pauvre camarade, puisque vous ne reconnaissez pas vos plus vieux amis. »

Dès son arrivée, le beau-frère du roi se perche sur un fauteuil, et, tout en prenant le thé, regarde avec un vif intérêt le petit orgue placé dans un coin du salon.

« Je voudrais bien, dit-il, entendre jouer de cet instrument. »

Le directeur du télégraphe s’excuse en assurant qu’il connaît à peine les notes ; le gouverneur insiste ; bref, à la prière de mon hôte je m’assieds devant l’harmonium. Mes auditeurs sont peu faits pour m’intimider, mais le choix du morceau me rend fort perplexe. Les hauts faits de Cyrus, de Darius ou de Xerxès lui-même n’ont jamais, que je sache, été mis en musique. Tranchons la difficulté et attaquons… la Fille de madame Angot. Afin d’apprécier plus à l’aise les charmes de l’opérette, le gouverneur se laisse glisser au bas de son fauteuil et s’accroupit sur les talons. Tout à coup il m’interrompt :

» Cet air est charmant, dit-il, mais vous le jouez beaucoup trop vite, c’est à en perdre la tête. Frappez encore cette mélodie très lentement et bien fort. »

Je recommence sur un rythme à porter en terre mademoiselle Angot elle-même : alors l’enthousiasme éclate de tous côtés ; le gouverneur dodeline sa tête de droite à gauche comme les enfants musulmans auxquels on enseigne le Koran ; le mirza et les serviteurs, suivant l’exemple de leur maître, font entendre des cris d’admiration : tous ces gens-là ont l’air parfaitement idiots.

J’abandonne la place et j’invite le hakem à venir, à son tour, essayer l’instrument.

« Je veux bien, dit-il, j’adore la musique ; mais je m’aperçois que vous agitez simultanément les pieds et les mains, et que tout votre corps est en mouvement : cela doit être bien pénible : mes doigts ne suffiraient-ils pas à faire le bruit ? »

De mes explications sommaires l’Excellence conclut qu’un artiste de mérite doit se borner à taper sur le clavier, et que la mise en mouvement des soufflets est un travail de vil manœuvre tout au plus digne d’un Farangui. Rassuré par cette pensée, il s’assied devant l’orgue, fait signe à deux ferachs de s’allonger à ses pieds et de lever et baisser les pédales, tandis qu’il frappe sur les touches à tort et à travers ; la joie de mon élève est sans égale : il crie, rit aux éclats, s’agite sur sa chaise et distribue, en témoignage de satisfaction, une grêle de coups aux serviteurs étendus à terre, tout en se plaignant que ces paresseux ne donnent pas assez de vent. Blessés de ces reproches immérités, les domestiques redoublent d’ardeur ; le petit orgue, plein d’air, souffle poussivement et ne tarderait pas à se briser si le directeur du télégraphe ne se rappelait à propos que le soleil baisse et que l’heure est venue de faire la photographie du gouverneur.

Toute la troupe défile devant ma lentille. Le mirza et les officiers d’ordonnance veulent être séparés des serviteurs subalternes, et l’un d’eux a même fait apporter sa petite fille, une gamine de quatre à cinq ans ; elle est arrivée sur les bras d’un jeune nègre, qui, au moment où je vais découvrir l’appareil, se précipite au milieu du groupe, dans l’espoir d’avoir, lui aussi, sa noire frimousse dans le nakhche (dessin).

En rémunération de mes peines et en souvenir des flots d’harmonie dont nous nous sommes mutuellement régalés, je demande au gouverneur l’autorisation de visiter les mosquées de Kachan. Il me promet de transmettre ma requête le soir même à l’imam djouma ; si cette faveur est accordée, il m’en avisera sans délai.

11 août. – Le hakem est homme de parole. Son nazer nous a apporté ce matin la permission d’entrer dans la masdjed Meïdan. La construction de cet édifice, situé au centre de la ville dans le quartier le plus populeux du bazar, remonte au quatorzième siècle. L’orientation de toutes les mosquées étant commandée par la position de la Kaaba, vers laquelle le fidèle musulman doit toujours se tourner en faisant sa prière, l’architecte a été obligé de disposer l’entrée principale en biais sur l’axe de la rue. Afin de dissimuler ce défaut, il a ouvert, dans une façade symétrique à celle de la masdjed Meïdan, l’entrée d’une médressè (école) et jeté sur l’angle que forment les deux murs une trompe dont la tête se trouve parallèle à la façade des autres bâtiments.

La mosquée est vaste, traitée dans un bon style, mais le principal intérêt artistique de cet édifice réside dans son admirable mihrab, revêtu de faïences à reflets métalliques ; ces émaux égalent en beauté ceux du célèbre imamzaddè Yaya de Véramine. Il n’est pas étonnant de retrouver ici un aussi splendide monument : Kachan est en effet la patrie originelle des faïences à reflets métalliques baptisées du nom de kachys, en souvenir de la ville où elles ont été le mieux fabriquées.

Laissant Marcel admirer à son aise cette merveille céramique, je vais établir mon appareil dans le bazar. Le va-et-vient est continuel : ce sont des serviteurs se rendant aux approvisionnements, des marchands de pêches ou de concombres offrant aux passants leur magnifique marchandise, puis de longues files de mulets et de chameaux chargés de ballots qu’ils transportent dans les caravansérails ; la voie est déjà trop étroite pour tout ce monde, et je ne pourrais jamais opérer si quelques dilettanti ne se chargeaient bénévolement de contenir la foule, dans l’espoir de figurer dans l’ax (photographie) en récompense de leur obligeance.

Il ne me reste plus qu’à découvrir la lentille, quand tout à coup mes aides, qui avaient jusqu’ici imposé de leur propre autorité un arrêt à la circulation, se replient vivement devant quelques domestiques précédant une caravane de femmes montées à califourchon sur des ânes couverts de housses brodées d’argent.

Les nouveaux venus se précipitent sur moi et m’ordonnent de m’écarter au plus vite afin de laisser passer le cortège. L’injonction est faite sur un ton si violent, j’ai placé l’appareil avec tant de peine, et si peu d’instants me sont nécessaires pour terminer mon épreuve, que je refuse obstinément de me retirer.

« Les khanoums peuvent s’aventurer devant l’objectif sans crainte d’être dévorées », dis-je aux serviteurs.

L’observation reste sans effet ; mes agresseurs, pleins d’arrogance, portent sur les châssis une main sacrilège et me refoulent, ainsi que Marcel accouru au bruit de la dispute, dans une boutique du bazar.

En Perse même, où les mœurs sont beaucoup plus douces et plus paisibles que dans la Turquie d’Asie, un Européen ne peut supporter une humiliation sans perdre tous les privilèges dus à son origine. La foule ne voit plus en lui qu’un chrétien, c’est-à-dire un paria auquel on peut sans crainte faire subir de mauvais traitements. Il est nécessaire de protester avec énergie contre la vexation dont nous venons d’être l’objet, sous peine de supporter les conséquences de notre patience pendant tout notre séjour à Kachan. Marcel, d’une voix impérieuse, ordonne à nos serviteurs de se rendre immédiatement au palais et de porter plainte au gouverneur ; puis, avec l’air digne et fier des gens certains de se faire rendre justice, nous sortons du bazar, suivis d’une nuée de gamins. Ces mauvais drôles, interprètes fidèles des sentiments de la population, font des cabrioles autour de nous, sans oublier de nous traiter de « chiens », de « fils de chiens », de « fils de père qui brûle aux enfers », dès qu’ils ont repris la position verticale et l’usage de jambes habiles à les mettre à l’abri de justes représailles.

À peine sommes-nous de retour au télégraphe, que le principal mirza du palais se présente tout effaré. Le hakem a appris avant l’arrivée de nos serviteurs l’incident du bazar : la caravane cause première de toute cette désagréable affaire escortait sa propre femme, qui rentrait à Kachan après une absence de quelques jours ; comme son escorte, elle ignorait par conséquent l’arrivée de deux savants faranguis.

L’Excellence nous prie d’excuser la brutalité des ferachs ; elle nous informe en même temps que, désireux de réparer la juste humiliation ressentie par des personnes de notre qualité, elle a donné l’ordre de bâtonner les domestiques, et nous invite même à venir assister à l’exécution, espérant en cela nous être agréable. On n’est vraiment pas plus gentleman. Satisfaits de ces explications, nous déclarons l’intervention du bâton superflue et faisons demander la grâce des coupables.

L’aventure ne s’arrête pas là : à la tombée de la nuit, une servante musulmane se présente et demande à me parler.

« En arrivant au palais, me dit-elle, ma maîtresse a demandé le nom des deux Faranguis dont la présence avait arrêté un moment sa marche devant la mosquée Meïdan. Apprenant que l’un de ces photographes était une dame, elle a témoigné l’intention de faire faire son portrait. Le hakem a refusé, sous de mauvais prétextes, de se plier à ce caprice : alors ma maîtresse s’est décidée à avoir recours en cachette à vos talents : elle se rendra demain, sans suite et sous les voiles fanés d’une servante, chez la femme de l’imam djouma, après lui avoir envoyé à l’avance le costume dont elle veut se parer dans cette grande circonstance. »

Rendez-vous est donc pris pour demain trois heures après le lever du soleil. Marcel doit aller remercier le chef officiel de la religion ; je l’accompagnerai et, dans un passage obscur placé à l’entrée de la maison, je trouverai mon interlocutrice, chargée de m’introduire dans l’andéroun tandis que mon mari se dirigera vers le talar.

12 août. – Le programme arrêté a été scrupuleusement exécuté. Au moment où je franchis le seuil de la maison de l’imam djouma, deux femmes me prennent les mains et me conduisent, à travers un dédale de corridors sombres, dans l’andéroun de ce haut dignitaire.

Je traverse une cour semblable à celle que j’ai déjà vue à Avah et j’entre dans un jardin, où les deux khanoums m’attendent avec anxiété.

La femme du hakem s’excuse d’abord de la brutalité de ses gens et me remercie de ne lui avoir pas gardé rancune. Elle est très jolie… pour une Persane. Les poètes admirateurs des belles à figure de lune chanteraient sa face ronde et plate, et n’oublieraient pas de louer son teint blanc et rose, les taches sombres de ses grands yeux brillants, les lèvres carminées de sa bouche un peu épaisse. En ce moment la physionomie de cette femme, animée par la joie qu’elle éprouve à désobéir à son mari, est tout à fait charmante.

En revanche, l’épouse de l’imam djouma est consciencieusement laide et paraît avoir renoncé à toute prétention.

« Vous savez faire l’ax ? m’a dit à mon arrivée la femme du gouverneur (ax est le nom persan donné à la photographie, il signifie « opposé, à l’envers »). Vous êtes ackaz bachy dooulet farança (littéralement : « retourneur en chef du gouvernement français ») ?

— Certainement, ai-je répondu sans hésitation, car il ne s’agit pas ici d’avoir l’air d’un photographe sans clientèle.

— Dans cette haute position, combien faites-vous de madakhel annuels ? » (Madakhel est la désignation euphémique et aimable que donnent les Persans aux malversations, virements et vols de toute sorte commis régulièrement par les fonctionnaires au préjudice de la caisse du chah.)

À cette question ma bonne foi reprend mal à propos le dessus.

« Aucun, dis-je avec embarras.

— Mais alors votre mari s’enrichit pour deux. »

Franchise aimable d’un esprit sans préjugés !

L’attrait de l’étude, l’honneur scientifique, le désintéressement sont inconnus ici ; le Persan aime l’argent et mesure le mérite de chaque fonctionnaire à son indélicatesse. La femme du gouverneur se fera une idée du degré d’estime qu’elle doit m’accorder quand elle connaîtra la somme que je suis susceptible de dérober.

Désirant faire cesser ce gênant interrogatoire sans achever de me déconsidérer en avouant que Marcel et moi ne sommes pas venus en Perse dans l’espoir de nous enrichir, je me dispose à monter mes appareils. Pendant ces préparatifs, les deux amies causent à voix basse, et moi, la tête cachée sous les voiles noirs, je ne perds pas un mot de leur entretien.

« Dans le Faranguistan, dit la femme du gouverneur à l’épouse de l’imam djouma, qu’elle paraît traiter en naïve provinciale, les femmes sont bien moins heureuses qu’en Perse : les hommes les obligent à travailler. Celle-ci est ackaz bachy (photographe en chef), d’autres sont mirzas (écrivains) ou moallem (savants) ; quelques-unes même, comme la fille du chah des Orous (le roi des Russes), ont obtenu le grade de général et font manœuvrer des armées.

— Tu te ris de mon ignorance ? répond l’autre avec un air de doute.

— Allamdoullah ! (grâces soient rendues à Dieu) je t’ai dit la vérité, amie chérie. Non seulement dans le Faranguistan il y a des femmes qui commandent des régiments, mais il y en a une qui est chah. Interroge khanoum ackaz bachy : elle te dira que cette princesse a un ambassadeur à Téhéran. Enfin, ajoute-t-elle comme information supplémentaire, si la fille du roi des Orous porte un casque et des épaulettes, la khanoum chah possède en outre de longues moustaches. »

Dans la pensée des Persanes, la supériorité de l’homme sur la femme est attestée par la barbe et par la forme des vêtements. Cette idée expliquerait pourquoi des princesses indiennes investies de la puissance souveraine ont fièrement rejeté le voile pour revêtir le costume des rajahs, et dans quel but la grande reine Halasou portait en campagne les attributs des rois de la haute et de la basse Égypte et suspendait à son menton la barbe osiriaque.

La femme de l’imam djouma est tenace et désire s’instruire.

« La khanoum chah a-t-elle plusieurs maris dans son andéroun ? » demande-t-elle après quelques minutes de profonde réflexion.

Ici je juge opportun de dégager ma tête des voiles sous lesquels j’étouffe. Il est temps d’intervenir et d’assurer que la reine d’Angleterre est imberbe d’abord, n’a eu qu’un seul époux, et que dans sa vie privée elle a toujours donné l’exemple de toutes les vertus domestiques.

La photographie est terminée et j’en suis bien aise, car le latin paraîtrait chaste à côté du persan de mes aimables modèles. Au moment où je couvre mes clichés d’un linge noir, une vieille postée en grand’garde dans le corridor accourt annoncer le départ de Marcel ; il est temps d’aller le rejoindre dans le passage où nous nous sommes séparés. Les khanoums m’adressent à la hâte les protestations d’usage, et je prends la fuite.

13 août. – Pendant l’été les habitants de Kachan vont s’installer ou du moins faire de fréquentes stations au village de Fin, situé à un farsakh à peine de la ville. Le site est enchanteur ; une source abondante alimente de ses eaux une quarantaine de moulins et entretient une belle verdure autour d’un palais construit sous les successeurs d’Abbas le Grand. C’est dans cette paisible retraite que le chah a fait exécuter son beau-frère, l’émir nizam Mirza Taguy khan.

Dans son enfance, Nasr ed-din avait pris en grande amitié un de ses compagnons de jeu, fils d’un serviteur du palais. Devenu roi, il combla de titres et d’honneurs son favori, l’éleva à la dignité de premier ministre et mit le comble à ses bontés en le mariant à sa propre sœur.

Ces faveurs étaient justifiées : l’émir nizam était un grand esprit politique et possédait une vertu bien rare en Orient : la probité.

Il s’efforça d’imposer le respect de l’autorité royale à de nombreux feudataires à peu près indépendants, diminua la prépondérance du clergé dans les affaires juridiques et essaya de réprimer les abus administratifs.

Ces tentatives de réforme lui valurent la haine des grands et des prêtres ; mais il aurait cependant surmonté tous les obstacles, s’il n’avait commis l’imprudence d’adresser à sa belle-mère de sévères remontrances sur les débordements de sa conduite privée. À partir de ce moment sa mort fut résolue, et l’on ne chercha plus qu’à le perdre dans l’esprit du roi. Instruit des complots tramés contre lui, et comprenant à la froideur toujours croissante de son souverain que sa vie était en péril, le premier ministre commit une faute impardonnable en demandant à l’ambassadeur de Russie, auquel il avait rendu de grands services, des gardes pour le protéger.

C’était méconnaître les droits de la royauté et essayer même de les violer.

À cette nouvelle, Nasr ed-din crut que son beau-frère poussait l’ambition jusqu’à vouloir le détrôner ; il fut saisi d’un accès de fureur sauvage, fit prévenir l’ambassadeur de Russie que, si ses gardes ne quittaient pas sur-le-champ le palais du premier ministre, il irait lui-même les en chasser, et ordonna au soi-disant rebelle de se rendre en exil à Kachan.

L’émir nizam ne se fit aucune illusion sur le sort qui l’attendait. « Je suis le serviteur de Nasr ed-din chah et je pars à l’instant même, dit-il : ma perte est certaine, mais je mourrai avec la consolante pensée que je serai regretté. » Ses pressentiments ne le trompaient pas : profitant d’un instant de faiblesse du roi, les ennemis de l’émir nizam obtinrent la permission de le tuer. Le messager envoyé à Kachan était parti depuis deux heures quand Nasr ed-din, revenu à lui, fut saisi de terribles remords et expédia en toute hâte un second courrier, chargé de contremander les premiers ordres.

Quelle fut la personne assez influente et assez audacieuse pour retarder le départ de cet émissaire de miséricorde ? C’est un point qui n’a jamais été éclairci. Quoi qu’il en soit, quand la grâce du premier ministre arriva à Bag-i-Fin, l’émir nizam nageait dans son sang ; on lui avait ouvert les quatre veines, et depuis quelques minutes il avait rendu le dernier soupir.

Le repentir et la douleur de Nasr ed-din apprirent aux ennemis du premier ministre combien était redoutable l’adversaire dont ils s’étaient si cruellement défaits. Pendant longtemps le chah ne put se consoler de la mort de son ancien favori, et depuis cet événement sa physionomie prit le caractère morose qu’elle a toujours conservé.

14 août. – Il faut tout quitter quand on voyage, même les villes bien balayées.

Deux voies de caravane mettent en communication Kachan et la capitale de l’Irak. La route d’hiver longe le désert et passe à Nateins, où s’élèvent les ruines d’une mosquée revêtue autrefois d’admirables faïences à reflets métalliques ; la route d’été, impraticable pendant la mauvaise saison, serpente sur les flancs de hautes montagnes ; c’est celle que nous avons suivie.

Les sauvages beautés du paysage font oublier les difficultés du chemin. Sous les rayons d’une lune étincelante, l’un des flancs de la montagne semble éclairé par la lumière électrique, tandis que la gorge, plongée dans une obscurité complète, est couronnée de clartés brillantes, accrochées sur les crêtes les plus hautes. La violente opposition de l’ombre et de la lumière accentue les lignes grandioses de ces rochers escarpés.

À mi-chemin du col, la caravane passe devant un grand caravansérail. « C’est un repaire de bandits », assurent les tcharvadars. Je suis en Perse depuis quatre mois et n’ai pas voyagé une seule nuit sans entendre parler de brigands et de voleurs : cependant en fait de fripons je n’ai jamais vu que des domestiques ou des administrateurs. En considération de la frayeur des femmes, je passe devant les portes du caravansérail, sans défier, à l’exemple de don Quichotte mon patron, les habitants de cette paisible auberge, et j’arrive bientôt sur les bords d’un grand lac artificiel formé par un barrage placé entre deux montagnes. Cette digue, construite sous chah Abbas, probablement à la même époque que celle de Saveh, retient toutes les eaux hivernales qui arrosent et fertilisent pendant l’été la plaine de Kachan.

À partir du lac, le sentier devient à peu près impraticable, l’air fraîchit et nous apercevons bientôt le pic le plus élevé de cette partie de la chaîne ; il atteint, si je m’en rapporte aux levés des employés de la ligne télégraphique anglaise, trois mille cinq cent quatre-vingt-quinze mètres.

Après huit heures d’ascension, la caravane franchit un premier col. Des troupeaux de moutons placés sous la garde de molosses farouches sont parqués dans un repli de ce passage : les bergers nous offrent du fromage et du lait aigre, les chevaux soufflent un moment, puis nous nous remettons en route. Une heure plus tard apparaît Korout.

Le bourg, perdu au milieu des rochers et de la verdure, se présente à mes yeux surpris comme une évocation d’un site des Alpes ou des Pyrénées ; n’étaient les minarets et les terrasses, je me croirais volontiers dans les environs d’Interlaken ou de Luchon.

Les paysans de Korout, préservés du contact des hordes arabes et mogoles par la hauteur de leurs montagnes, ensevelis tout l’hiver sous la neige et privés pendant la moitié de l’année de communications avec les gens de la plaine, ont conservé pures de tout mélange leur race et leur langue. Aussi le dialecte iranien parlé sur ces hauteurs contient-il peu de racines étrangères et paraît-il avoir les plus grandes analogies avec le pehlvi.

Comme dans tous les pays de montagnes, les troupeaux constituent la richesse des villageois : les moutons ne sont pas seulement remarquables par leur taille élevée, la saveur de leur chair et la finesse de leur laine utilisée dans la fabrication des tapis, mais encore par la queue volumineuse qui couvre entièrement le train postérieur et retombe sur les cuisses ; cet énorme appendice graisseux est quelquefois si développé après l’engraissement, que les bergers sont obligés de le faire reposer sur de petites charrettes. Les Persans ne mangent pas d’ailleurs la queue de mouton ; ils la jettent dans des marmites, en extraient une graisse très fine, la mêlent au beurre, et fabriquent ainsi le roougan, avec lequel on prépare tous les aliments.

15 août. – Le thermomètre centigrade marque six degrés et demi quand nous sortons de Korout vers onze heures du soir. Hier, à Kachan, il indiquait quarante-six degrés à l’ombre ; cette différence de température provient du rayonnement nocturne et de la différence d’altitude des deux stations. Pendant la durée de la dernière étape nous nous sommes en effet élevés de près de dix-sept cents mètres. Nos domestiques, vêtus de légères robes de coton, claquent des dents et feraient des emprunts à notre garde-robe si, en bons musulmans, ils ne craignaient de s’impurifier en touchant à des vêtements de chrétiens.

Tout notre monde met pied à terre, et la caravane atteint vivement la ligne de faîte. Au delà du col (deux mille neuf cents mètres au-dessus du niveau de la mer), le sentier s’élargit, descend dans des vallonnements dénués de culture, traverse des plateaux hérissés de rochers et conduit enfin au village de Saux, bâti à l’entrée de la plaine qui s’étend au sud jusqu’à Ispahan.

Une petite coupole de maçonnerie construite au pied d’une roche escarpée attire tout d’abord mon regard. Ici repose Hadji Yaya, général persan, traîtreusement assassiné par un de ses soldats, qui fut pelé vivant en punition de son crime.

L’édifice, inachevé, est fort simple, et je me repentirais d’avoir perdu mon temps à venir le visiter, si une fondation pieuse du caractère le plus singulier n’était attribuée à ce tombeau.

Au milieu de la cour s’étend un vaste bassin rempli d’eau courante. En m’approchant, j’aperçois sur le sol maçonné une tache noire à peu près immobile. Je jette un morceau de pain à la surface de l’eau ; immédiatement la tache se divise en une infinité de parties, et des poissons au dos noir et au ventre argenté se précipitent en foule sur l’appât offert à leur voracité : il ne faut pas assister à leurs combats homériques et à leurs manœuvres gloutonnes, quand le morceau de pain est trop dur ou trop volumineux pour être avalé avant d’avoir été détrempé, si l’on veut conserver quelque estime pour la gent aquatique. « Personne n’est autorisé à manger ces animaux : ils sont sacrés, et ceux qui ont osé les tuer sont morts sur-le-champ en punition de leur sacrilège », assure d’un ton doctoral une vieille sorcière chargée de surveiller cette sainte école de pisciculture.

Le but de cette fondation m’échappe et je cherche en vain le lien mystérieux qui peut unir des carpes à la peau tannée d’un vieux général persan.

Seul le prince Zellè sultan, en véritable sceptique, s’est hasardé à faire frire les poissons sacrés ; par privilège spécial il a échappé à la mort, mais le sort de l’un de ses serviteurs coupable d’avoir goûté, lui aussi, aux débris de ce régal, a été moins heureux. Ce pauvre garçon fut trouvé mort, la tête trouée d’une balle, une heure après son repas. Désarmés en face du chahzaddè, les mollahs avaient fait assassiner son domestique, car les musulmans fanatiques n’hésitent jamais à commettre un crime quand il s’agit de réveiller la foi endormie des fidèles. « Les poissons se sont vengés eux-mêmes », répéta-t-on dans le pays. (Autant valait dire qu’un de ces animaux avait maintenu le fusil avec ses nageoires et avait tiré le coup.) Quoi qu’il en soit, nul ne trouva surnaturelle cette histoire à dormir debout, et l’affaire n’eut pas de suite.

Nous quittons Saux et ses estimables poissons à la nuit tombante. La plaine succède brusquement aux montagnes, et le convoi s’avance à travers les sables arides, si j’en puis juger par la pâle clarté de la lune. Nuit monotone s’il en fut jamais. Je m’endors, je me réveille, ma tête chute à droite, tombe à gauche ; au demeurant, j’arrive, rendue de fatigue, au tchaparkhanè de Guez, au moment où l’aube matinale éteint la lueur des étoiles voisines de l’horizon. Avant de se jeter sur le sol, Marcel a commandé des chevaux de poste au tchaparchy bachy. Sept farsakhs nous séparent d’Ispahan : nous pouvons nous permettre d’abandonner nos bagages et de parcourir en grands seigneurs cette dernière étape.

CHAPITRE XII

Arrivée à Ispahan. – Tchaar-Bag. – Djoulfa. – Le couvent des Mékitaristes. – Le P. Pascal Arakélian. – Origine de la colonie arménienne. – Destruction de Djoulfa sur l’Araxe. – Établissement des Arméniens dans l’Irak. – Un dimanche à Djoulfa. – L’évêque schismatique et son clergé. – Les Sœurs de Sainte-Catherine. – La préparation de l’opium. – Une noce arménienne.

16 août. – Au delà de Guez, huit ou dix sentiers, coupés en tous sens par une multitude de kanots et de ruisseaux, se dirigent vers Ispahan. La vallée, que nous parcourons au galop précipité de nos montures, est comprise entre deux collines et barrée à son extrémité par de belles montagnes, dont les lignes majestueuses et la chaude coloration semblent empruntées aux chaînes du Pentélique ou de l’Hymette.

La capitale de l’Irak, noyée dans une vapeur azurée, s’étend au pied de ces rochers abrupts, créés sans doute pour faire ressortir l’admirable végétation jetée comme un manteau de verdure autour d’Ispahan. Aux rayons du soleil couchant scintillent les émaux bleu turquoise de la masdjed Chah, tandis que sur le fond du ciel se découpent les fines silhouettes de minarets élancés, semblables aux flèches les plus aiguës de nos cathédrales gothiques. De tous côtés sont dispersées des tours massives décorées de mosaïques de briques, vers lesquelles se dirigent à tire-d’aile des pigeons si nombreux, qu’en passant bruyamment au-dessus de nos têtes ils obscurcissent, nuage vivant, la lumière du jour.

La voilà donc « cette moitié du monde, cette belle Ispahan, cette merveille des merveilles, cette rose fleurie du paradis, l’idole des poètes persans. Ses routes et ses sentiers sont verdoyants ; un printemps éternel revêt la vallée d’une parure qui rend la terre jalouse ; les fleurs parfument l’air comme le musc ; les ruisseaux répandent une eau limpide comme la fontaine de vie. Le vent, en soufflant au milieu des riants bosquets et des arbres aux épais feuillages, imite la voix plaintive de la colombe ou les gémissements du rossignol. Que la pluie t’arrose, ô Ispahan, entre toutes les villes, que la rosée du ciel te rafraîchisse parmi toutes les cités, lorsque le tonnerre mugit au loin et que l’éclair, semblable à l’œil des vipères, traverse les nuées. Hamadan est un lieu de délices que chacun désire habiter, mais Ispahan est l’image du paradis. »

Nous laissons en arrière quelques petits villages ruinés et nous nous jetons à travers des vergers couverts de pastèques et de melons déjà mûrs. La terre, noire et humide, est encore imprégnée des eaux d’irrigation ; les ruisseaux qui bruissent au milieu des plantations de maïs et de sorgho rappellent à mon souvenir les rives du Nil au lendemain de l’inondation et les merveilleux jardins de Syout, la reine de la haute Égypte.

Je me rapproche des murailles, je franchis les fortifications, mes yeux se portent autour de moi, et subitement je m’arrête. Quelle amère déception est la mienne ! Suis-je dans une ville saccagée prise d’assaut ? En arrière de l’enceinte se présentent des ruelles couvertes d’un épais matelas d’immondices ; à droite et à gauche s’ouvrent des bazars abandonnés, des rues désertes que jalonnent des pans de murs prêts à s’écrouler sur les passants. On n’aperçoit âme qui vive dans ces faubourgs devenus l’asile des scorpions et des serpents ; la dévastation est complète et semble avoir été systématiquement opérée : les baies sont dépourvues de boiseries ; on a renversé les terrasses pour arracher les poutres qui les soutenaient ; les revêtements de faïence ont été brutalement brisés ou volés ; les murs de terre, lavés par les pluies, restent seuls debout.

En passant dans un autre quartier, encore plus ruiné s’il est possible que les précédents, j’aperçois de bons paysans chargeant les débris des maisons dans des couffes de paille suspendues aux flancs de petits ânes. Ces briques de terre crue, imbibées de salpêtre, sont appréciées à l’égal des meilleurs amendements.

La « moitié du monde », la « rose fleurie du paradis », la cité royale sert aujourd’hui à faire pousser des pastèques et de savoureux concombres.

Je continue ma route en philosophant sur les étranges destinées des villes et des empires, et j’arrive enfin à l’entrée du Tchaar-Bag (Quatre-Jardins). Cette magnifique promenade, plantée sous chah Abbas, est ainsi nommée parce qu’elle fut créée sur l’emplacement de quatre biens vakfs, appartenant à une mosquée et pour la location desquels le roi s’engagea, en bonne et due forme, à payer éternellement un fermage annuel. Elle est formée de cinq larges allées ombragées par des platanes près de trois fois centenaires. Les siècles n’ont pas été cléments à ces vieillards : un grand nombre d’arbres sont morts et ont laissé en périssant d’attristantes trouées dans cette superbe plantation.

Le Tchaar-Bag s’étend sur une longueur de plus de trois kilomètres. L’avenue centrale, réservée aux piétons, est pavée et encadre un canal destiné à amener les eaux dans une série de bassins de formes et de grandeurs différentes ; les contre-allées servent aux cavaliers. À droite et à gauche je laisse les ruines d’une dizaine de palais où vivaient autrefois les plus puissants personnages de la cour, j’admire au passage la façade extérieure de la médressè de la Mère du roi, et j’atteins le célèbre pont dû à la munificence d’Allah Verdi khan, l’ami et le généralissime d’Abbas le Grand. L’ouvrage, jeté sur le Zendèroud, repose ses deux cent quatre-vingt-quinze mètres de longueur sur trente-quatre piles également espacées. La chaussée centrale, large et bien entretenue, est destinée aux caravanes ; de chaque côté de la voie s’élèvent, en guise de parapet, de hautes galeries couvertes, réservées aux piétons. Les arches et les tympans sont construits en briques cuites ; seuls les soubassements des piles sont en pierre.

Après avoir traversé la rivière, je descends une rampe assez douce et je m’arrête un instant sur les bords du Zendèroud, ce cours d’eau généreux qui sacrifie son titre de fleuve à la richesse de l’Irak, et, loin de chercher une vaine illustration en allant se jeter dans la mer, donne toutes ses eaux pour arroser les plaines qu’il traverse.

La route tourne à droite et pénètre bientôt dans Djoulfa, où sont réunis tous les chrétiens, une ancienne loi encore en vigueur leur défendant d’habiter Ispahan.

Je suis frappée tout d’abord du contraste que présentent la ville musulmane et la cité chrétienne. On retrouve bien à Djoulfa des maisons en terre cachées derrière des murailles grises ; mais l’ordre et la propreté règnent dans les rues, divisées en deux parties par un canal coulant sous de beaux arbres. Ces ombrages garantissent les promeneurs et les passants des rayons ardents du soleil et abritent également les boutiques des marchands de fruits et les étaux des bouchers. Les rues ne sont guère animées ; quelques notes gaies tranchent pourtant sur le fond sombre de la verdure. Ce sont des enfants arméniens coiffés de calottes de laine vermillon qui reviennent de l’école et nous saluent gentiment au passage d’un bonjour, mossioû, ou d’un good morning, des femmes voilées de blanc qui circulent à pas comptés le long des murailles.

Chaque quartier est séparé de ses voisins par des portes massives fermées dès la tombée de la nuit ; tout auprès de l’une d’elles, une ruelle détournée conduit au monastère des Mékitaristes, où depuis vingt-deux ans vit en véritable anachorète le R. P. Pascal Arakélian, l’unique pasteur du petit troupeau d’Arméniens unis de Djoulfa. Tous les Européens de passage à Ispahan sont désireux de se mettre sous la protection de cet homme respectable et, certains d’être bien accueillis, viennent demander l’hospitalité au couvent.

Nous sommes attendus ; au premier coup de marteau la porte s’ouvre toute grande, sous l’effort d’un gamin qui sert de portier, d’écuyer, de valet de chambre et de sacristain au bon Père. Celui-ci accourt au-devant de nous, embrasse Marcel comme au vieux temps du christianisme, et nous conduit, après avoir traversé un cloître pavé de dalles tombales, dans une vaste pièce où deux appartements parisiens danseraient tout à l’aise.

« N’attendez pas, nous dit le Père d’une voix profonde comme un bourdon de cathédrale, que les moines dont j’étais le supérieur viennent vous souhaiter la bienvenue et vous présenter leurs respects : quelques années de séjour dans ce pays, l’ennui, le découragement peut-être m’ont enlevé tous mes frères, couchés aujourd’hui sous les dalles du cloître. Quant à moi, j’ai résisté jusqu’ici aux influences pernicieuses du climat, grâce à mon origine orientale et à mon vigoureux tempérament. Je suis décidé à rester à Djoulfa jusqu’à ce que Dieu m’appelle à lui, mais, en attendant cette fatale échéance, je remercie le Seigneur de vous avoir envoyés à Ispahan : vous ne sauriez comprendre le plaisir que vous me faites en venant changer le cours de mes tristes pensées. Soyez donc les bienvenus : le couvent tout entier vous appartient, et son supérieur sera toujours heureux d’être à votre disposition, de vous accompagner quand cela vous sera agréable, ou de vous procurer tous les renseignements qui pourront vous être nécessaires. Votre chambre est très fraîche le jour, et vous y serez bien, je l’espère ; mais la nuit elle manquerait d’air : aussi ai-je fait préparer à votre intention la partie haute du clocher, où j’ai l’habitude de dormir tout l’été. »

La nuit étant venue, le Père nous invite à nous mettre à table devant un dîner des plus appétissants ; puis, en attendant que notre caravane soit arrivée, il nous conduit dans le jardin, planté de peupliers et de vignes, au milieu desquels une gazelle fort sauvage bondit en causant mille dégâts.

« Quelle est l’origine de cette colonie arménienne perdue au cœur d’un pays musulman, et à quelle époque remonte sa fondation ? ai-je demandé au Père.

— Les Arméniens, dans des temps très reculés, se fixèrent au pied du mont Ararat. D’après d’anciennes traditions, leur nom serait dérivé de celui d’Aram, qui fonda en 1800 avant Jésus-Christ le royaume d’Arménie.

« Au quatrième siècle de notre ère, mes compatriotes embrassèrent la religion chrétienne. À dater de leur conversion s’ouvrit pour eux une ère de prospérité et de progrès intellectuel ; des auteurs célèbres traduisirent des ouvrages hébreux, syriaques et chaldéens, mirent même en hexamètres les œuvres d’Homère, et portèrent notre littérature à son apogée vers l’époque du concile de Chalcédoine, après la scission religieuse qui divisa les Arméniens et les Grecs. Les recueils liturgiques remontant à cette date contiennent des prières sublimes écrites dans la vieille langue, qui diffère sensiblement de l’arménien moderne, abâtardi et mélangé de mots étrangers.

« Le royaume d’Arménie fut puissant jusqu’au règne de Livon VI ; ce prince, chassé par l’invasion de hordes barbares, laissa son pays aux mains des envahisseurs et alla mourir à Paris en 1393.

« Le caractère des Arméniens était doux et pacifique, leurs mœurs patriarcales ; privés de leurs biens fonciers à la suite de la conquête, ils durent chercher dans la banque et le commerce des moyens d’existence et firent dans tout l’Orient une concurrence redoutable aux Israélites.

« Quand chah Abbas se décida, en 1585, à transporter la capitale de Kazbin à Ispahan, il ne se préoccupa pas seulement d’embellir sa nouvelle résidence, il voulut encore la rendre riche et industrielle. Dans ce but, le roi sofi accorda de nombreux privilèges aux Arméniens qui voulurent s’y établir, leur promit le libre exercice de leur culte et mit des capitaux à leur disposition ; mais, voyant les chrétiens rester sourds à son appel, il ordonna à toute la population de la ville de Djoulfa, bâtie sur la frontière actuelle de la Russie et de la Perse, de se transporter sans délai à Ispahan. Cet exode forcé n’étant pas du goût des Arméniens, ils tentèrent de faire la sourde oreille ; mais mal leur en prit.

« Pour les obliger à quitter leur patrie, le roi fit dessécher toutes les fontaines, combler les kanots, couper les ponts et réduisit la ville à la famine. Les Djoulfaiens, contraints d’abandonner un pays devenu stérile, emmenèrent familles et troupeaux et se dirigèrent vers Ispahan. Un grand nombre d’entre eux moururent en chemin, les autres se fixèrent dans les villages où ils purent se réfugier ; cent soixante mille arrivèrent cependant dans la capitale de l’Irak. Fidèle à sa promesse, chah Abbas leur concéda des terrains sur la rive droite du Zendèroud, les autorisa à donner à la nouvelle patrie le nom de leur cité détruite, fit élever des églises consacrées au culte chrétien, construisit des ponts afin de permettre aux Arméniens de venir en tout temps dans les bazars et les caravansérails de la ville musulmane, et favorisa avec tant d’intelligence les intérêts de la nouvelle colonie, qu’elle ne tarda pas à accaparer le commerce de la Perse tout entière, et sut attirer dans ses riches comptoirs les marchandises de la Chine et des Indes.

« La prospérité de Djoulfa n’eut pas une durée plus longue que la vie de son fondateur. Avares et cupides, les successeurs de chah Abbas se laissèrent tenter par les richesses des Arméniens ; ils ne comprirent point qu’en s’emparant des capitaux de la colonie ils détruisaient toute sa puissance commerciale et tuaient la poule aux œufs d’or.

« D’énormes impôts furent d’abord exigés des Djoulfaiens ; plus tard, chah Soliman et chah Houssein eurent recours aux plus détestables exactions et aux supplices pour les dépouiller, et traitèrent avec une cruauté sauvage les chrétiens de toute secte. L’évêque protesta contre cet intolérable abus de pouvoir ; sur l’ordre du roi il fut saisi, bâtonné jusqu’au sang et jeté encore vivant dans une cuve d’eau bouillante. Plusieurs négociants demandèrent à leur tour l’autorisation de venir présenter leurs doléances au souverain et n’eurent pas un sort plus heureux que le prélat : sept d’entre eux furent saisis dès leur entrée dans le palais et attachés au sommet de bûchers préparés à leur intention.

« Enfin, sous le règne de Nadir chah, la colonie, déjà ruinée, perdit ses dernières espérances. Pendant une année entière le roi la condamna à payer un tribut journalier de trente mille francs, et, quand elle se trouva dans l’impossibilité absolue de réunir cette somme, il fit exécuter vingt des principaux habitants. Le lendemain de ce jour néfaste, les chrétiens reçurent l’ordre de fermer leurs églises et d’embrasser la religion musulmane.

« En proie à une invincible terreur, les gens aisés s’expatrièrent en masse, tandis que les pauvres, attachés par la misère aux rives du Zendèroud, furent obligés de se soumettre aux vexations exercées chaque jour contre eux.

« Une loi, par exemple, interdit aux Arméniens d’entrer à Ispahan à cheval ; ils devaient marcher à pied, traînant leur monture par la bride ; les jours de pluie, leur présence dans les quartiers commerçants n’était pas même tolérée, car l’eau tombée de leurs vêtements pouvait souiller les robes des pieux musulmans. Le droit de représailles leur fut enlevé, et, il y a trente ans, les chrétiens n’osaient pas franchir seuls la distance de six kilomètres qui sépare Djoulfa d’Ispahan, les loutis (pillards) placés à l’entrée des ponts les dépouillant et les tuant sans merci.

« Aujourd’hui, grâce à l’esprit libéral de notre gouverneur, le prince Zellè sultan, toutes ces mesures vexatoires sont suspendues, les Arméniens ont été autorisés à ouvrir les églises et à reprendre publiquement l’exercice de leur culte ; néanmoins les chrétiens, à peine au nombre de trois mille dans cette ville autrefois si populeuse, tiennent à longue distance leurs anciens oppresseurs, pour lesquels ils ont conservé une profonde aversion. Les hommes parlent seuls le persan, les femmes se font un point d’honneur d’ignorer la langue iranienne, et il n’en est peut-être pas dix dans toute la ville qui aient traversé les ponts et parcouru Ispahan, où on ne les laisserait d’ailleurs pénétrer que voilées et revêtues du costume musulman.

« La colonie, restée très pauvre après tant d’épreuves, aurait complètement disparu si depuis deux siècles les chefs de famille n’avaient pris l’habitude d’aller chercher fortune aux Indes. Chacun d’eux quitte à regret cette terre de l’Irak où le souvenir de l’antique prospérité de sa nation lui fait oublier sa misère actuelle, emporte les ressources financières dont tous les siens peuvent disposer et fait parvenir à Djoulfa les premiers bénéfices qu’il a pu réaliser. Si Plutus lui sourit, il appelle sa femme et ses enfants : plusieurs puissantes maisons arméniennes de Bénarès et de Bombay n’ont pas d’autre origine ; quand la fortune montre mauvais visage à l’émigrant, il travaille avec opiniâtreté jusqu’à ce qu’il ait réuni un pécule suffisant pour le mettre à même de vivre sans travailler à son retour dans sa chère Djoulfa.

« En somme, mes coreligionnaires seraient heureux dans leur paisible médiocrité, si les avantages accordés aux renégats ne venaient apporter dans les familles le trouble et la perturbation. Les nouveaux convertis sont fêtés, promenés en triomphe au bazar, habillés de neuf, comblés de cadeaux, et acquièrent, par le seul fait de leur coupable conduite, des droits exclusifs à la succession de leurs parents les plus éloignés, au détriment des frères, des sœurs et des enfants. Les musulmans eux-mêmes prétextent fréquemment des liens de parenté afin de nous dépouiller plus à l’aise ; comme il est très difficile, faute d’état civil, de repousser leurs prétentions et que les contestations de ce genre sont soumises au jugement de mollahs fanatiques, on voit souvent des familles chrétiennes possédant une honnête aisance tomber, à la mort de leur chef, dans la plus extrême misère. Je dois ajouter, à la louange des Djoulfaiens, que, malgré tous les avantages faits aux renégats, ils restent presque tous fidèles aux croyances de leurs pères.

« Il est bientôt minuit, me dit le P. Pascal en se levant ; votre appartement du clocher est certainement préparé, allez vous reposer et dormez bien. C’est demain dimanche, vous verrez à la messe presque tous les catholiques de Djoulfa. Ne vous préoccupez point d’être exacts à l’office, ajoute-t-il en souriant : la cloche placée au-dessus de vos têtes vous servira de réveille-matin, et, quand elle se mettra en branle, vous ne serez pas tentés de prolonger vos rêves. »

17 août. – Notre installation est des plus confortables. Quatre contreforts massifs supportent le sommet du clocher ajouré sur trois côtés et surmonté d’un pavillon pointu. De minces matelas placés au-dessous du carillon viennent augmenter l’épaisseur de nos lahafs, tandis que de belles bûches empruntées au traversin du Père élèvent nos oreillers. Le jour et le chant des rossignols, perchés sur de hauts peupliers dont les cimes atteignent jusqu’aux baies de notre logis, me réveillent de bonne heure ; je pourrais presque saisir les chanteurs avec la main si je ne craignais d’interrompre leur concert matinal. Au lever du soleil, le paysage s’éclaire de lueurs rosées, et une harmonie radieuse s’établit entre les arbres des jardins verdoyants, le lit bleuté du Zendèroud, les coupoles émaillées et les noirs platanes d’Ispahan. Je regarde et je m’extasie devant cette splendide nature, quand un vacarme infernal me rappelle brusquement à la vie réelle. La cloche du couvent tient les promesses du Père et sonne à toute volée. Il est temps de se précipiter du haut en bas de l’escalier et de pénétrer dans l’église, où depuis deux heures déjà les offices préparatoires sont commencés.

La chapelle est grande ; les murs, enduits au plâtre, supportent une voûte décorée dans le goût italien du dix-huitième siècle.

Quelques tableaux de sainteté, peints par les Dominicains anciens possesseurs du couvent, donnent à ce sanctuaire l’aspect d’une église de la Toscane, tandis que de beaux tapis étendus sur le sol rappellent les mosquées musulmanes et amortissent le bruit des pas des arrivants, qui déposent d’ailleurs leurs chaussures à la porte.

Les Arméniens unis sont au nombre de trois cents environ ; tout le reste de la population de Djoulfa est schismatique et vit sous la direction d’un évêque nommé par le catholicos d’Echmyazin et de trois prêtres subalternes.

Agenouillés sur de minces coussins, les hommes occupent le haut de la nef. Ils sont vêtus de redingotes croisées sur la poitrine, laissant apparaître une chemise sans col, bordée d’une passementerie blanche ; le kolah noir et l’ample pantalon indigo complètent un ajustement qui n’a rien d’élégant. Les femmes sont assises les unes auprès des autres au fond de l’église. De grands foulards drapés avec art sur leurs têtes, des robes de soie taillées en forme de redingote et serrées sur les hanches par une ceinture de filigrane d’argent composeraient un charmant costume, si un épais voile blanc ne venait cacher la partie inférieure du visage et la déformer sous sa pression constante ; les Arméniennes portent ce bandeau quand elles sortent, et le conservent même dans leurs maisons dès qu’elles sont mariées. À l’église comme dans la rue, les chrétiennes sont couvertes des pieds à la tête d’un grand manteau de calicot blanc qu’elles savent draper avec une habileté consommée et dont elles ne cessent de manœuvrer les larges plis si elles ont à faire valoir l’élégance de leur toilette ou la forme de leur taille élancée.

La messe commence, chantée sur un ton nasillard par les clercs placés sous la haute direction de Kadchik, qui joint à son emploi de portier, d’écuyer et de valet de chambre celui de maître de chapelle, et n’a pas son pareil pour crier comme quatre au moment où s’égare la voix de ses acolytes.

L’office est écrit en vieil arménien. Les fidèles, cela va sans dire, ne comprennent pas mieux cette langue que nos dévotes n’entendent le latin.

Dans les moments solennels, deux enfants de chœur s’avancent vers l’autel ; ils portent à la main de longues hampes de bois entourées de voiles de pourpre et surmontées d’une plaque de cuivre, qu’ils agitent de manière à faire résonner des anneaux de métal enfilés tout autour du disque.

Après la messe, les femmes et les artisans sortent du monastère ; les gens de distinction viennent saluer le Père dans un vaste parloir, où les sacristains servent le thé. La réunion est nombreuse aujourd’hui. À l’arrivée d’un chrétien dans une ville persane, il est d’usage que tous ses coreligionnaires lui fassent la première visite et lui souhaitent la bienvenue. Aussi voyons-nous défiler ce matin des représentants de nationalités différentes. Tous n’ont pas assisté à l’office, parce que la plupart pratiquent la religion anglicane ou luthérienne, mais ils se sont néanmoins empressés de venir rendre leurs devoirs aux hôtes du couvent.

L’évêque schismatique, suivi de ses vicaires, fait d’abord son entrée. Nous recevons ensuite MM. Collignon et Muller, gérants d’une importante maison de commerce hollandaise, ils parlent très bien le français et nous invitent à venir visiter leur fabrique d’opium ; puis arrive un négociant bagdadien, Kodja Yousouf, accompagné de sa charmante femme ; le directeur du télégraphe indo-européen se présente à son tour et après lui un riche Djoulfaien qui marie son fils dans deux jours et vient nous prier d’assister aux fêtes données à cette occasion.

La bonne grâce avec laquelle chacun nous accueille est vraiment touchante.

18 août. – À tout seigneur tout honneur : l’évêque arménien a reçu ce matin notre première visite.

Sa vaste demeure, qualifiée du titre pompeux de palais, longe une rue ombragée par des arbres au feuillage assez épais pour abriter les passants des rayons du soleil et plonger dans une demi-obscurité les porches construits devant les maisons. On pénètre d’abord dans une vaste cour et l’on trouve en face de soi l’entrée de l’église épiscopale ; elle est close pendant la semaine ; à gauche de la grande porte s’ouvre une longue galerie où reposent couchés dans leurs sarcophages de pierre les corps des évêques arméniens morts en défendant les droits de cette poignée de chrétiens égarée au milieu du monde musulman. À l’extrémité de la salle funéraire se présente une cour, sur laquelle s’éclairent des appartements très modestes.

Le prélat, quoique jeune, remplit avec beaucoup de tact les devoirs difficiles de son ministère. Ses manières sont empreintes d’une parfaite distinction. Une grande robe de cachemire grenat drape sa taille élancée, et un capuchon de soie noire met en relief une physionomie pleine de douceur. Comme tous les hauts dignitaires du clergé arménien, il fait partie de l’ordre des moines : seuls, en effet, les religieux qui ont prononcé des vœux de chasteté et vécu dans les couvents, où ils font de fortes études théologiques, peuvent aspirer à l’épiscopat, tandis que les membres du clergé séculier, autorisés à se marier une seule fois dans leur vie, renoncent à tout avancement dans la hiérarchie ecclésiastique et remplissent les fonctions dévolues à nos desservants.

L’évêque officie toutes les semaines, mais les fidèles ne sont conviés aux cérémonies qu’aux jours de grandes fêtes, car les Arméniens croiraient manquer de respect envers le saint sacrifice de la messe s’ils assistaient à sa célébration quotidienne. Les prélats arméniens relèvent du patriarche d’Echmyazin, le catholicos, qui les nomme et les consacre. Le pape, à leur avis, serait le premier des évêques de la chrétienté et aurait même le droit de présider les conciles : toutefois ils ne sauraient le considérer comme le chef suprême de l’Église.

En somme, les différences qui séparent les schismatiques des catholiques sont si peu importantes, qu’en cas de conversion le baptême arménien est considéré comme valable. Pour les mêmes raisons, les ecclésiastiques disposés à rentrer dans le giron de l’Église romaine n’ont pas à recevoir de nouveau les ordres et sont considérés comme des prêtres suspendus auxquels leur évêque rend les droits sacerdotaux.

Après avoir fait honneur à une collation préparée à notre intention, nous accompagnons le prélat à la chapelle de l’évêché ; il veut lui-même nous en faire admirer la splendeur.

Elle est construite en forme de croix grecque et surmontée d’une haute coupole éclairée à sa base par huit fenêtres. Les trumeaux placés entre ces ouvertures sont peints à fresque et ornés de médaillons qui se détachent sur un fond bleu rehaussé d’arabesques d’or du plus brillant effet. Les murailles sont couvertes de tableaux bibliques, œuvres de moines italiens ; bien que toutes ces compositions soient traitées avec un mérite inégal, on est frappé, en entrant dans le sanctuaire, de leur chaude coloration, en parfaite harmonie avec les bleus des voûtes, les ors de la coupole et les beaux émaux à fond jaune qui lambrissent la nef. Trois tableaux remarquables sont placés derrière le maître autel : ils reposent sur un revêtement de faïence blanc laiteux, décoré d’anges aux ailes violacées ; ces séraphins tiennent des palmes vertes qui forment autour d’eux d’élégantes volutes.

Pas une éraflure, pas une brisure ne dépare l’intérieur de cet édifice : le temps, ce redoutable ennemi de tous les monuments orientaux, n’a laissé dans celui-ci d’autre trace de son passage que cette patine harmonieuse dont il dore toutes les œuvres d’art.

« Mon peuple est fier de la splendeur de son église, me dit l’évêque, et j’attribue en partie à la conservation de ce sanctuaire les pieux sentiments qui rattachent les Arméniens à cette terre de Perse où ils ont tant souffert. Je suis heureux d’être commis à la garde de ce temple, qui atteste le zèle pieux d’une colonie autrefois si puissante. »

Après nous avoir fait visiter le trésor, riche surtout en inventaires des objets dont on a dépouillé l’évêché, l’épiscopos nous remet aux mains du sacristain et nous engage à monter sur la terrasse placée autour de la coupole. De ce point élevé nous pourrons apprécier l’importance de la cité et compter plus de vingt monastères, en partie détruits.

À part les chapelles de l’évêché et du couvent catholique, deux églises seulement sont rendues au culte ; on aperçoit sur la gauche la coupole de la cathédrale et, plus loin, un second édifice, auquel est annexée une maison de retraite pour les vieilles femmes.

« Quel est donc le bruit de crécelle qui depuis quelques instants s’élève jusqu’à nous ?

— On sonne l’office des Sœurs de Sainte-Catherine, répond mon guide.

— Le singulier carillon !

— Le couvent est tout près d’ici, voulez-vous le visiter ? » ajoute le sacristain.

J’accepte. Arrivés à l’extrémité de la rue, nous suivons quelques femmes se rendant à la chapelle, et nous pénétrons bientôt dans une vaste cour entourée de cellules. Au milieu de l’emplacement laissé libre par des constructions à un seul étage, s’élève un échafaudage de bois, supportant au moyen de cordes un épais madrier percé de trous. Deux sœurs armées de marteaux de fer frappent à tour de rôle, avec une violence qui témoigne de leur ferveur, sur cette singulière boîte d’harmonie, et, à défaut de cloches, appellent ainsi les fidèles à la prière. Elles battent d’abord des rondes, puis des blanches, des noires, des croches et enfin des doubles et des triples croches ; leur habileté rendrait jaloux le plus chevronné de nos tambours.

La porte entr’ouverte du sanctuaire permet d’apercevoir les religieuses. Les unes sont assises dans des stalles, les autres se relayent devant un pupitre pour chanter avec des voix de stentor les louanges du Seigneur ; toutes portent des robes en coton gros bleu, taillées selon l’ancienne forme des vêtements arméniens ; le voile enroulé autour de leur tête et le bandeau placé devant la bouche sont de la couleur générale de l’accoutrement. Avant d’aller au chœur, elles jettent sur leurs épaules un long burnous de laine noire, muni d’un capuchon pointu, qui retombe sur leurs yeux : le diable ne s’attiferait pas autrement s’il devait un jour chanter nones et matines. Aux fêtes carillonnées, elles sont autorisées à servir la messe et remplissent alors les fonctions de diacres.

La discipline du couvent me semble des plus douces : les sœurs schismatiques sortent à leur gré et reçoivent parents et amis dans leurs cellules ; aussi leur sainte maison a-t-elle plutôt l’aspect d’un caravansérail que celui d’un monastère.

Le partage équitable de la nourriture et l’observance du vœu de virginité sont les seuls points sur lesquels les nonnes se montrent intraitables.

Chaque sœur est autorisée à manger seule dans sa cellule ; mais, afin d’éviter les contestations qui ne manqueraient pas de s’élever au sujet du choix des morceaux, elle est forcée d’assister tous les jours à la distribution des viandes crues, de prendre la portion désignée par le sort et de la marquer avec un vieux clou, une plume de poulet, une chaussette hors d’usage, ou tout autre objet ne pouvant pas nuire à la santé de la communauté, afin de la reconnaître quand on la sortira de la marmite, où tous les morceaux doivent confraternellement bouillir.

Sauver l’honneur du couvent étant la seconde préoccupation des Filles de Sainte-Catherine, l’ensemble de la communauté condamne aux châtiments les plus barbares les nonnes dont la culpabilité a des suites fâcheuses, car, il faut bien le dire, à la honte des habitants de Djoulfa, il s’est trouvé des hommes assez courageux pour aider Satan à tendre des embûches à ces vénérables dames.

Il y a quelques années, les parents d’une religieuse vinrent se plaindre à l’évêque. Depuis plusieurs semaines ils n’avaient pu voir leur fille ; on avait d’abord prétexté une maladie, puis un départ, et finalement on leur avait refusé l’entrée du couvent. La supérieure fut interrogée ; ses réponses parurent si étranges qu’une perquisition fut jugée nécessaire.

On avait vainement bouleversé toutes les cellules sans trouver trace de la sœur disparue, quand l’un des assistants s’arrêta devant la porte d’une chambre fraîchement close ; la maçonnerie fut démolie, et l’on se trouva en présence d’un horrible spectacle : un cadavre de femme gisait sur le sol, auprès du corps à moitié dévoré d’un enfant à la mamelle. De leurs blanches mains les nonnes avaient emmuré leur compagne vivante, étaient restées sourdes à ses déchirantes supplications et l’avaient misérablement laissée mourir de faim.

L’évêque, indigné d’une pareille cruauté, voulut ab irato fermer le couvent ; puis il préféra étouffer cette malheureuse affaire et parut, au bout de quelques jours, céder aux prières des coupables. Depuis cette époque l’influence et la considération dont jouissaient les religieuses se sont fort amoindries, et celles-ci n’ont en fait de revenu que les maigres rémunérations versées par les parents des rares jeunes filles envoyées à leur école. Telle est la trop véridique histoire des vestales de Djoulfa.

Pour être juste, il faut avouer que les Sœurs nous offrent après la cérémonie un vin délicieux fabriqué au couvent, et qu’en somme, dépouillées de leur cagoule de pénitentes, elles ont l’air assez bonnes filles.

Les deux vénérables supérieures, ridées comme des Parques et appuyées sur des cannes, emblèmes de leur autorité, nous servent d’échanson ; la plus jeune de ces Hébé, maîtresse incontestable de deux dents, met le comble à ses faveurs en nous octroyant une tartine couverte de caviar.

Après avoir retrouvé le Père, que nous avions laissé causant théologie avec l’évêque, nous retournons à notre couvent en suivant les rives du Zendèroud.

Au temps de chah Abbas la ville actuelle était habitée par les artisans et les pauvres hères. Tous les riches négociants avaient construit leurs maisons au bord du fleuve ; quand s’ouvrit l’ère des persécutions et que les gens fortunés durent s’expatrier, ils abandonnèrent leurs demeures, de telle sorte que les maisons les plus vastes et les plus riches quartiers sont aujourd’hui les plus ruinés.

Trop pauvres pour quitter la Perse, les habitants des faubourgs situés du côté de la montagne ont labouré l’emplacement des cours, des maisons et des jardins abandonnés, et les ont mis en culture, tout en conservant ou en réparant même les murs d’enceinte, qui protègent leurs nouveaux champs contre les maraudeurs et les bestiaux. Ces murs de terre semblent cacher encore des habitations, et il est aussi difficile, en circulant dans la ville, de distinguer les quartiers vivants de ceux qui sont déserts que de se retrouver à travers le dédale confus de ces ruelles sans nom. L’une d’elles, percée dans la direction du fleuve, est pourtant désignée sous le nom de rue des Quarante mille tomans.

Sous le règne d’Abbas le Grand, les riches Djoulfaiens payaient seuls l’impôt ; les artisans ou les gens peu aisés en étaient exempts, et le roi avançait même des capitaux aux petits négociants assez hardis pour tenter de grandes entreprises commerciales. Un Arménien enrichi depuis peu, mais fort consciencieux de son naturel, vint trouver un jour le répartiteur. « Vous avez sans doute oublié d’inscrire mon nom parmi ceux des négociants obligés d’acquitter les taxes foncières, lui dit-il ; on ne m’a demandé aucune contribution.

— Quelle fortune avez-vous ?

— Quarante mille tomans (quatre cent mille francs).

— Rentrez chez vous, reprend le percepteur, vous êtes un pauvre homme ; le roi ne demande rien aux malheureux. » Le héros de cette honnête aventure habitait, il est inutile de l’ajouter, la rue aux Tomans.

« Aujourd’hui, ajoute le père Pascal avec tristesse, on aurait bien de la peine à réunir dans Djoulfa tout entier une somme de quarante mille krans (trente-six mille francs environ). »

19 août. – Nous avons visité hier la fabrique d’opium de M. Collignon.

Les sucs recueillis autour des incisions faites aux capsules du pavot sont apportés dans des bassins de cuivre et traités de deux manières différentes, suivant qu’ils doivent être employés à des préparations pharmaceutiques ou fumés.

Dans le premier cas, on se contente, après avoir fait évaporer l’eau contenue dans le sirop, d’étendre l’opium sur des planches avec des lames de fer très plates ; puis, quand il est réduit en pâte et débarrassé des matières étrangères, on le divise en boules d’égal volume, qu’on laisse sécher sur de la paille avant de les envoyer en Angleterre ou en Hollande.

Quand, au contraire, l’opium est destiné aux fumeurs, les ouvriers le nettoient, le pétrissent comme l’opium pharmaceutique et le mélangent ensuite avec une certaine quantité d’huile destinée à faciliter sa combustion. Après avoir amalgamé soigneusement ces deux matières en les foulant aux pieds comme de la vendange, on les repasse de nouveau sous le couteau, de manière à éliminer le liquide excédant et à donner, par une dernière manipulation, une plus grande finesse à la pâte. Les boules sont ensuite expédiées en Chine, aux Indes, ou vendues en cachette à quelques Persans.

La culture du pavot est une grande source de revenus pour la campagne d’Ispahan, qui produit des sirops de première qualité. Pris sur le lieu de production, l’opium se vend déjà à un prix très élevé ; une boule coûte une livre anglaise, et une charge de mulet vaut de cinq à six mille francs.

20 août. – « Noubliez pas de faire une longue sieste, nous a dit aujourdhui le Père après déjeuner ; les fêtes du mariage auquel on vous a conviés commencent ce soir, et, comme les cérémonies les plus essentielles dureront deux jours, il est prudent de prendre des forces à l’avance. »

Les cérémonies des épousailles se célèbrent à la fois dans les familles des deux fiancés. Nous sommes invités chez les parents du marié.

Au coucher du soleil, le futur époux se présente au couvent afin de nous guider jusqu’à la maison paternelle. En gens dont l’éducation se perfectionne tous les jours, nous causons avec lui de choses banales, n’avant nul rapport avec son mariage, et, après l’avoir fait longtemps attendre avec une politesse des plus raffinées, car il serait de mauvais goût de témoigner de l’empressement à nous rendre au banquet, nous nous décidons enfin à prendre la route de la maison nuptiale.

À l’extérieur, aucun signe spécial ne distinguerait l’habitation du futur époux si la porte d’entrée n’était grande ouverte, contrairement aux habitudes orientales. Notre hôte, prévenu de notre arrivée par des serviteurs postés sur les terrasses, vient au-devant de nous afin de nous introduire lui-même dans sa demeure.

Au delà de l’inévitable vestibule contourné en zigzag se présente une vaste cour plantée d’arbres fruitiers et égayée par des plates-bandes fleuries. Les talars s’ouvrent sur un perron précédé d’un large escalier ; les hommes groupés sur cette espèce de terrasse sont séparés des femmes, réunies à l’intérieur des salons.

On me conduit d’abord à la mère du fiancé. La bonne dame est vêtue du vieux costume arménien : robe de brocart, ceinture de filigrane d’argent, grand voile de gaze blanche entourant toute la tête et retombant sur le dos. La présentation est solennelle et dure longtemps, car les compliments gracieux, mais amphigouriques, dont nous nous régalons mutuellement, traversent la bouche d’un interprète chargé de traduire mon persan en pur arménien, et l’arménien de mon hôtesse en persan élégant. Toutes ces cérémonies terminées, mon hôtesse me prend la main et m’introduit dans une vaste pièce. Émerveillée du charmant spectacle qui s’offre à mes yeux, je m’arrête éblouie sur le seuil de la porte.

Quel peintre rendrait le fouillis des habits de soie ou de velours aux chatoyantes couleurs, portés par une trentaine de femmes dont les traits assez accentués et la peau brune prennent la plus étrange tonalité sous la lumière des lanternes vénitiennes et des verres colorés suspendus au plafond du talar ? La plupart des invitées, coiffées de foulards de Bénarès bordés de franges soyeuses, sont vêtues de robes de damas s’ouvrant sur une longue chemise de crêpe de Chine vermillon délicatement brodé d’or.

Les lignes du corps, que ne détériorent pas les prétendus artifices du corset, se dessinent dans toute leur grâce naturelle ; les tiraillements infligés à l’étoffe voisine des nœuds de rubans accentuent les formes de gorges peu développées, mais d’une parfaite pureté de contours. Une large ceinture de filigrane d’argent posée très bas sur les hanches rappelle celles que portaient au Moyen Âge les reines dont les vieilles sculptures nous ont conservé les traits et le costume.

Il semble qu’un génie bienfaisant ait pris la peine d’animer les figures placées autour du chevet de la cathédrale d’Albi et les ait transportées sous mes yeux.

Ce sont bien les mêmes vêtements de damas rouge et vert réchauffés par le ton des vieux ors, les mêmes robes ajustées, les mêmes manches collantes descendant jusque sur les doigts. Je reconnais, pour les avoir si souvent admirées à Sainte-Cécile, ces formes si féminines et cependant si chastes, ces mêmes grâces naïves et nonchalantes.

Une jeune femme, le dos paresseusement appuyé contre le chambranle d’une porte, berce du bout du pied son enfant endormi dans un berceau de bois placé sur des patins. C’est une parente venue du biaban (campagne) pour prendre part aux fêtes du mariage et qui a conservé le costume de son village. Comme toutes les Arméniennes mariées, elle a le bas du visage soigneusement caché ; mais le voile ne l’empêche pas d’être charmante avec son diadème de médailles et de plaques d’argent soutenant un fichu de pourpre, sa robe de brocart vert vénitien et le triple collier d’ambre et de pièces d’or à l’effigie de Marie-Thérèse qui couvre la poitrine.

Si je voulais bien chercher dans les fonds sombres du tableau, je découvrirais de çà, de là, quelques vieilles aussi laides et décrépites que savent le devenir avec l’âge les femmes d’Orient, ou de puissantes matrones laissant s’étager jusqu’au-dessous de leur ceinture ce qu’en terme poli nous nommerons une poitrine opulente ; grâce à Dieu, la fatigue de leurs vieilles jambes ou peut-être même un sentiment de pudeur bien comprise les a engagées à s’effondrer le long des murailles et à se dissimuler derrière ce qui est jeune et beau.

Je sais gré à ces fleurs fanées de s’isoler du bouquet cueilli à la fraîche rosée du matin. Trouverait-on une pareille abnégation en pays civilisé ?

S’il m’est loisible de m’extasier tout à l’aise sur la beauté et les magnifiques ajustements des invitées, je ne puis, à mon grand regret, me faire la plus vague idée de l’intelligence ou des vertus domestiques des chrétiennes de Djoulfa. Ce n’est pas que la conversation manque d’entrain ou d’animation, les Arméniennes, comme les filles d’Ève de tout pays, sont fières et heureuses d’être admirées ; la surprise que j’ai éprouvée à leur aspect ne leur a pas échappé, et depuis mon arrivée c’est à qui prendra les poses les plus charmantes, fera chatoyer les plis de sa robe, mettra en évidence les saillies les mieux modelées, se montrera de profil, si le profil vaut mieux que la face, rira si les dents sont belles, portera les mains à ses bijoux si les doigts sont effilés, ou dira mille choses spirituelles tout à fait perdues pour moi, infortunée, qui ne puis applaudir ce joli manège qu’à l’aide d’un vocabulaire arménien bien restreint : « Bonjour, – bonsoir, – que Dieu soit avec vous ! »

Mais voici la fête religieuse qui commence ; tous les invités se rassemblent, et l’on me ramène sur le perron, où le prêtre va bénir les vêtements du marié. Ils sont étendus dans un large plateau posé sur le sol, recouverts d’une gaze dorée et entourés de bouquets et de lumières. Le P. Pascal, revêtu de sa grande dalmatique et précédé d’enfants de chœur portant des cierges allumés, arrive de la maison de la fiancée, où vient d’être célébrée une cérémonie analogue à celle dont nous allons être témoins ; il s’avance sur le perron et entonne de sa plus belle voix une longue prière, à laquelle assistants et clercs répondent sur un ton nasillard. Les chants religieux durent trois quarts d’heure. La mère du marié, s’approchant alors de l’officiant, lui présente, avec une émotion très réelle, un large ruban rouge, brodé d’or, que le nouvel époux, à l’exemple de tous ses aïeux, portera demain sur la poitrine durant la messe du mariage. La mère de famille est dépositaire de ce ruban consacré par de si touchants souvenirs et le remet en ce moment solennel à son fils aîné, chargé de le transmettre à son tour à la génération issue de lui.

 La première partie de la fête est terminée ; place au festin ! Des tapis longs et étroits sont étendus sur le perron et recouverts de kalemkar (litt. : travail à la plume). Les convives sont invités à s’accroupir tout le long de la nappe. À la place d’honneur, c’est-à-dire au bout de la table, s’installe le P. Pascal, flanqué à droite et à gauche de nos estimables personnes ; vis-à-vis du prêtre s’assied le fiancé, entouré des seigneurs sans importance ; le père et la mère ne prennent pas part au banquet : debout tous deux, ils dirigent le service et veillent à ce que les mâchoires des invités ne demeurent jamais inactives.

Chacun des assistants reçoit sa ration d’eau, de pain, de vin et de lait aigre, accompagnée d’un bouquet d’herbes aromatiques, que les Arméniens, comme les Géorgiens, broutent tout en mangeant les viandes. Nous sommes gratifiés, à titre d’étrangers, d’assiettes de rechange, de fourchettes, de cuillères et de couteaux, tous instruments de torture inutiles aux Orientaux.

L’ordonnance d’une fête gastronomique est de nature à bouleverser toutes les idées d’un maître d’hôtel érudit ; mais, en y réfléchissant, on s’aperçoit que dans les pays chauds elle n’a rien de contraire aux règles du bon sens.

Les serviteurs s’avancent d’abord chargés de plateaux couverts de liqueurs, d’eau-de-vie parfumée à l’anis, et d’une profusion de gâteaux et de sucreries classés sous le nom générique de chirinis. Toutes ces boissons ou pâtisseries altérantes seraient mal venues à la fin du repas et sont avantageusement remplacées à ce moment par des melons et des fruits très aqueux. Les Boissier ou les Siraudin d’Ispahan ne sauraient rivaliser d’habileté avec ceux de Stamboul ; je dois avouer néanmoins que leurs chefs-d’œuvre ont une apparence bien faite pour tenter la gourmandise.

Le plus estimé de tous les bonbons arméniens est une bien vieille connaissance. C’est le geizengebin ou la manne que les Juifs trouvèrent fade après s’en être nourris pendant quarante ans dans le désert.

Un ver engendre cette substance sucrée comme miel. L’animal vit aux dépens d’un arbrisseau spécial aux montagnes de l’Arménie et aux campagnes d’Ispahan, et dépose sur les feuilles une sécrétion que les paysans recueillent au matin en agitant les branches au-dessus de nattes de paille étendues sur le sol. Parfois aussi les vents régnants entraînent la neige animale et la transportent jusqu’à cent ou cent cinquante lieues de distance dans des contrées désertes où l’on vient la chercher. À l’état brut, la manne chargée de poussière et de détritus serait désagréable à manger ; les confiseurs la posent sur un feu doux, de façon à laisser déposer ou à enlever avec l’écume toutes les matières étrangères, et la mélangent ensuite, afin de la rendre moins sucrée, avec une certaine quantité de farine de blé. En ajoutant à la pâte des amandes sèches ou des pistaches de Kazbin, on forme un bonbon naturel qui rappelle comme goût le nougat de Montélimar. La manne est un aliment très azoté, et, à l’exemple des Juifs, on pourrait se nourrir de ce chirini, si son prix élevé ne le mettait hors de portée pour les petites bourses.

Ces préliminaires terminés, on présente un bouillon de volaille au riz, des poules rôties, blanches et dodues, des gigots de moutons de Korout engraissés pour la circonstance, et enfin, avant de clore le premier service, un énorme pilau mêlé de légumes et assaisonné au karik. Le deuxième et le troisième service diffèrent du premier en ce que les pilaus sont mélangés soit à des viandes hachées, soit à des lentilles, et surtout en ce que le mouton précède ou accompagne la volaille. Les domestiques chargés de faire circuler ces plats substantiels vont et viennent au milieu de la nappe après avoir – suprême délicatesse – enlevé leurs souliers. Les bassins à ablutions sont présentés, tous les convives se lèvent d’un air satisfait, on emporte la vaisselle et les verres, puis chacun s’assied de nouveau autour de plateaux couverts d’énormes pêches, de raisins, de brugnons, de melons et de pastèques coupés en menus morceaux.

Il n’y a pas de belle fête sans feu d’artifice. À peine les femmes, qui ont dîné à part, sont-elles de retour, que les fusées et les chandelles romaines s’élèvent de la cour et retombent en pluie rose ou bleue sur les terrasses des Djoulfaiens émerveillés. Les pièces sont nombreuses et les artificiers plus habiles que je ne l’aurais cru ; aussi tout irait à merveille si l’assistance, dès l’explosion des premières gerbes d’étincelles, ne paraissait en proie à un délire dangereux. C’est à qui se précipitera du haut en bas du perron et enflammera fusées ou pétards ; des gamins ont découvert des torches mises en dépôt : ils s’en sont saisis, les ont allumées et gambadent comme de vrais démons, prêts à terminer les réjouissances en brûlant la maison et la ville elle-même, si ses murailles de terre et ses toitures en terrasse ne s’opposaient à la propagation de l’incendie.

Tout à coup de grands cris retentissent dans le talar. Une fusée mal dirigée a passé au-dessus de nos têtes et s’est abattue, après avoir touché le mur, sur les femmes placées au fond de la pièce. Avec le contenu de quelques gargoulettes on éteint les robes brûlées et les cheveux roussis ; néanmoins l’accident a refroidi le zèle des plus enthousiastes, et l’on abandonne le feu d’artifice, qui d’ailleurs touchait à sa fin, en faveur de la musique.

Un bonhomme assis sur ses talons place alors devant lui une sorte de boîte harmonique munie de cordes de métal, qu’il met en vibration au moyen de petits marteaux.

Le jeu de l’artiste est vif et rapide, mais il est impossible de distinguer un piano ou un forte dans ses phrases vides de mélodie. Une oreille exercée et savante peut seule apprécier à sa juste valeur cette musique enchanteresse, à laquelle, j’en conviens avec la plus profonde humilité, je ne comprends absolument rien. À une heure du matin, le virtuose en est encore, assure-t-il, au prélude de ses plus belles compositions : le concert menace de devenir long ; nous seuls, il est vrai, y voyons un inconvénient, car les assistants, en vrais mélomanes et en amis fidèles, ont l’intention de rester avec le marié jusqu’à ce que le lever du jour l’autorise à aller chercher sa fiancée pour la conduire au couvent.

21 août. – Dès six heures les cloches sonnent à perdre haleine, la messe de mariage va commencer, mais depuis l’aurore la noce est réunie dans l’église, où elle a déjà assisté à un long office préliminaire.

La fiancée, assise au milieu des autres femmes, ne se distingue de ses compagnes que par le voile écarlate jeté sur sa tête.

À part cette coiffure de circonstance, la jeune fille s’est revêtue d’atours des plus répréhensibles et a maladroitement abandonné le joli costume national pour tailler, dans une pièce de brocart vert lamé d’or, une robe « à la mode farangui ».

Debout dans le chœur, flanqué de ses amis, l’époux est également vêtu d’un habit de forme européenne venu en droite ligne de Bagdad, et paré du ruban béni placé en travers sur la poitrine.

L’office et la messe ayant pris fin, le P. Pascal descend de l’autel, prononce un long discours et fait signe à la mariée de s’avancer.

La mère joue alors un rôle très actif dans la cérémonie : elle aide son enfant à se lever, lui donne la main et dirige vers l’autel, où l’attend son futur maître, une épousée trop émue pour y voir et se conduire.

L’officiant place les fiancés en face l’un de l’autre, front contre front, pose sur leurs deux têtes mises ainsi en contact une croix dont la branche transversale est placée du côté de la jeune fille, et entonne, soutenu par la voix des clercs unie à celles des assistants, un hymne nuptial. On apporte ensuite un plateau sur lequel sont placés un verre de vin et deux nouvelles croix. L’époux, après avoir bu le premier, donne la coupe à sa belle-mère, qui la fait parvenir, non sans peine, jusqu’aux lèvres de sa fille, serrées sous les plis du voile écarlate, et remet le reste du vin béni aux mains du premier clerc. Notre ami Kadchic l’achève d’un air très satisfait. Nouvelle reprise du chœur : « Hyménée ! hyménée ! la sainte journée ! » Les fidèles remplissent la nef de leurs chants joyeux : la cérémonie touche évidemment à sa fin. Le prêtre prend les deux croix enfilées sur des rubans, les attache au cou des nouveaux mariés, donne à l’époux, qui les place triomphalement dans l’ouverture de sa redingote, la croix et le mouchoir de gaze tenus à la main par tout officiant arménien, et sort de l’église vêtu de ses ornements sacerdotaux afin d’assister au défilé du cortège et de saluer l’heureux couple. C’est de tout cœur, j’imagine : la cérémonie a duré près de quatre heures.

La jeune femme est alors conduite dans la maison qu’elle doit habiter désormais, et toute la journée se passe en galas et en divertissements. Au coucher du soleil, le P.  Pascal ira de nouveau célébrer un long office, après lequel il reprendra les croix confiées aux mariés. À partir de ce moment, le nouveau ménage sera autorisé à ne plus voir ni amis ni parents pendant trois ou quatre jours et à se reposer des interminables fêtes durant lesquelles il n’aura pu un instant s’isoler des invités. Ce délai passé, il réunira de nouveau les gens de la noce et les conviera à une dernière cérémonie, très goûtée des assistants. Le célébrant est convoqué et bénit dès son arrivée une grande caisse placée au milieu de la pièce. On ouvre la boîte à surprises où sont renfermés, outre le trousseau matrimonial, des cadeaux destinés à tous les parents. Ces objets ont généralement une valeur minime, mais leur caractère utilitaire empêche néanmoins de les considérer comme de purs souvenirs.

Le plus beau présent est réservé au P. Pascal. Il recevra comme juste rémunération de ses peines et soins un pain de sucre et quatre livres de bougie. À ceux qui seraient choqués de la magnificence de ce cadeau, je ferai observer que le prêtre a fourni sur ses deniers personnels l’éclairage, les fleurs, payé les chantres et donné gratuitement ses prières.

CHAPITRE XIII

La fondation d’Ispahan. – L’histoire de la ville. – Ses monuments. – Le palais des Tcheel-Soutoun (Quarante-Colonnes). – Le général-docteur Mirza Taghuy khan. – Le pavillon des Hacht-Bechet (Huit-Paradis). – Audience du sous-gouverneur. – La vieillesse de chah Abbas. – Salle du Çar-Pouchideh. – Le prince Zellè sultan. – Les faïences persanes. – La médressè de la Mère du Roi. – Un caravansérail.

25 août. – Les fêtes du Ramazan se terminent dans trois jours. Le moment est venu de demander l’autorisation de visiter les mosquées et les édifices religieux de la ville musulmane. Malheureusement les difficultés que soulèvent toujours les prêtres quand ils sont saisis de pareilles requêtes vont encore s’accroître en l’absence de Zellè sultan (l’ombre du roi), car seul le fils aîné du chah a assez d’autorité et de puissance pour oser marcher à l’encontre du fanatisme du clergé.

Avant de quitter Ispahan, le prince a nommé un sous-gouverneur, mais il a laissé à son médecin et confident, le général Mirza Taghuy khan, la haute direction des affaires.

Mirza Taghuy khan est venu nous voir dès notre arrivée. Sur la recommandation de son ancien maître le docteur Tholozan, il nous a fait ses offres de service ; toutefois il ne nous a pas laissé ignorer que la capitale de l’Irak est peuplée de dévots et d’hypocrites réputés pour leur caractère querelleur et acariâtre.

« Ispahan est un jardin de délices ; mais pourquoi faut-il qu’il soit habité ? Tout serait bien dans cette ville s’il n’y avait point d’Ispahaniens. »

Les seïds (descendants du Prophète) sont aussi fort nombreux et s’efforceront de profiter de l’éloignement de Zellè sultan pour se venger sur nous de la sévérité que ce prince déploie à l’égard du clergé, et de la considération qu’il témoigne généralement aux chrétiens. En forme de conclusion, Mirza Taghuy khan nous a engagés à nous montrer très circonspects et à ne pas chercher à entrer dans les mosquées jusqu’à ce que, sur un firman de Zellè sultan, l’imam djouma et le mouchteïd nous aient autorisés à y pénétrer.

En attendant le retour d’un courrier envoyé en toute hâte à Bouroudjerd, où stationne le fils aîné du roi, nous visiterons les monuments qui n’ont point une affectation purement religieuse.

Bien qu’il n’existe dans Ispahan aucun vestige d’édifice antique, on ne saurait contester à la ville une ancienne origine. Placée sur le Zendèroud, l’unique fleuve de l’Irak, elle doit, au contraire, avoir été bâtie à une époque très reculée. Malheureusement il n’y a pas de fil conducteur qui permette de découvrir la vérité à travers des faits participant tour à tour de la fable et de la légende.

Les Persans font remonter la fondation d’Ispahan à l’époque de Djemchid, l’un des Pey-chdadiens. Dans le Chah Nameh (Livre des Rois) Firdouzi, le célèbre poète du onzième siècle, attribue à un forgeron d’Ispahan, nommé Kaveh, la gloire d’avoir renversé Zoak, cet abominable tyran qui faisait panser deux ulcères développés sur ses épaules avec des emplâtres de cervelles humaines. Kaveh, ayant appris que sa fille allait être livrée aux pharmaciens royaux, attacha son tablier de cuir à l’extrémité d’une hampe, rallia les mécontents autour de cet étendard de révolte, chassa l’usurpateur et rétablit Féridoun sur le trône de ses ancêtres. En souvenir de cet exploit, le drapeau du célèbre forgeron fut précieusement conservé et confié à la garde du contingent d’Ispahan, plus brave dans l’antiquité, paraît-il, que dans les temps modernes. Enrichi de pierres précieuses par tous les successeurs de Féridoun, l’étendard devint si lourd et si grand que, au moment de la conquête arabe, six hommes suffisaient à peine à le porter, et que les soldats musulmans s’enrichirent en se partageant le précieux trophée, bien que ces « mangeurs de lézards » eussent égaré une grande partie des pierreries, dont ils ignoraient la valeur.

D’après l’auteur arabe Yakout, Ispahan était connue jadis sous le nom de Djeï et s’élevait sur l’emplacement du Chéristan actuel. Après la prise de Jérusalem, Bakht en-Nasr (Nabuchodonosor) exila les Juifs dans l’Iran. Ils errèrent longtemps avant de se déterminer à choisir une nouvelle patrie et s’arrêtèrent en un lieu nommé Djira, où la terre et l’eau leur parurent avoir le même poids que celles de leur patrie. Une cité qui prit le nom de Yaoudiè (Juiverie) fut fondée ; la race d’Israël y prospéra ; Yaoudiè s’agrandit aux dépens de Djeï et devint la ville moderne d’Ispahan.

M. Silvestre de Sacy considère cette tradition comme erronée. Il s’appuie, pour la ranger dans le domaine des légendes, sur l’histoire arménienne, qui fait remonter l’établissement des Juifs à Ispahan à une époque postérieure à la conquête de l’Arménie sous le roi sassanide Chapour. Tout ce que l’on peut affirmer, c’est qu’aucune des capitales des rois mèdes ou des rois perses, des dynasties achéménides, parthes et sassanides, ne saurait être identifiée avec la capitale de l’Irak Adjemi.

Sous le khalifat d’Omar, Ispahan devint la proie des hordes islamites. Traitée avec modération, la cité consentit à payer un tribut et à se faire musulmane ; les habitants qui refusèrent d’embrasser la religion du Prophète furent autorisés à s’expatrier. La province de l’Irak resta sous la domination arabe jusqu’au dixième siècle, puis elle appartint successivement aux Guiznévides, aux Seljoucides, aux dynasties éphémères des Moutons Blancs, des Moutons Noirs, aux Atabegs du Fars, et tomba aux mains de Timour Lang (Timour le Boiteux), le Tamerlan des historiens occidentaux.

Ispahan n’opposa pas une vigoureuse résistance au vainqueur de la Perse et n’aurait pas eu à se repentir de sa capitulation si, à la suite de troubles fomentés par les vaincus, Timour Lang n’avait ordonné le massacre de la population et n’avait fait périr en un seul jour plus de cent mille habitants (1385).

Pendant que le conquérant campait autour de la ville, il se plaisait à réunir sous sa tente des poètes et des derviches.

« Quel est ton nom ? demanda-t-il un jour à un moine poète qui venait de déclamer avec talent un fragment du Chah Nameh.

— Je m’appelle Dooulet (Fortune).

— La fortune est aveugle.

— Certainement : si elle ne l’était point, accompagnerait-elle un boiteux comme vous ? »

Timour Lang fut ravi de la hardiesse de cette réponse et fit faire de beaux présents au derviche.

À partir de l’invasion mogole, la Perse entre dans une période de guerres et de troubles pendant laquelle Ispahan occupe dans l’histoire un rang des plus modestes. Mais en 1585 chah Abbas, ayant transporté la capitale sur les bords du Zendèroud, enrichit sa résidence favorite de palais, de mosquées et de bazars et augmenta l’importance de la cité souveraine en obligeant les Arméniens de Djoulfa à venir s’établir dans l’Irak. La cruauté de ses successeurs Séfi Ier et Abbas II s’exerça sur les courtisans, compagnons des débauches royales, ou sur les chrétiens, sans nuire au prodigieux accroissement de la capitale, dont la population s’éleva bientôt à six cent mille âmes, nombre égal à celui des habitants de Paris sous Louis XIV. Les excès, le luxe raffiné des rois sofis, la richesse de leur cour et la splendeur de leurs palais étonnèrent à cette époque l’Asie et l’Europe.

Pendant la durée des règnes suivants, Ispahan s’embellit encore. Chah Soliman fait élever, dans une gorge d’où l’on embrasse tout le panorama de la ville, un pavillon connu sous le nom de takhtè Soleïman, tandis que chah Houssein bâtit au-dessus de Djoulfa l’immense palais de Farah-Abad (Séjour-de-la-Joie). Sous le règne de ce prince, livré aux mains des mollahs et des eunuques, un fléau encore plus terrible que l’invasion mogole s’abat sur la capitale des sofis.

Depuis de longues années la Perse possédait dans l’Afghanistan la province de Kandahar. Des gouverneurs inhabiles administraient cette contrée lointaine et persécutaient la population, composée de musulmans sunnites. Poussés à bout, les Afghans se révoltèrent ; ils furent vaincus à grand’peine.

Leur chef, Mir Weis, fait prisonnier, fut amené à Ispahan. Pendant sa captivité il vécut assez près du souverain pour constater la faiblesse du pouvoir royal, devenu le jouet des intrigants et des eunuques ; l’Iran était une proie offerte à tout homme audacieux. Mir Weis comprit la gravité de cette situation ; à peine rendu à la liberté et de retour à Kandahar, il prépara un nouveau soulèvement. Ses troupes étaient rassemblées, les ordres de marche transmis, quand la mort vint le frapper : Allah réservait au fils du révolté l’honneur de conquérir la Perse. Mahmoud, décidé à porter la guerre au cœur même de l’Iran, l’envahit par le désert de Seistan et vint mettre le siège devant Yezd et Kirman (1721).

Abandonnant ces deux places fortes après plusieurs assauts infructueux, le général afghan se dirigea vers la capitale de la Perse et n’hésita pas à planter ses tentes à Golnabad. De longues marches et divers combats avaient décimé son armée. Au moment où elle arriva en vue d’Ispahan, elle ne comptait guère plus de vingt mille hommes. Une centaine de petits canons portés à dos de chameaux et propres à lancer des boulets d’une à deux livres composaient une artillerie insuffisante pour faire brèche dans les murailles d’une ville munie de plus de quatre cents pièces de gros calibre. La cité, mise en communication avec ses deux faubourgs de la rive droite, Djoulfa et Abbas-Abad, au moyen de deux ponts bien défendus, était garantie contre les surprises par la rivière qui coulait au pied de ses murailles. Il semblait donc que les efforts d’ennemis peu nombreux, coupés de leurs communications par les troupes de Yezd et de Kirman, dussent misérablement échouer.

Chah Houssein avait abandonné la direction des affaires à deux hommes de caractères bien différents. Le premier ministre, Mohammed Kouly khan, alléguant avec raison les insuccès des Afghans devant Yezd et Kirman, prétendait que les ennemis ne réussiraient jamais à s’emparer de la capitale, puisqu’ils avaient échoué sous les murs de villes mal défendues, et donnait le sage conseil de ne point mettre l’armée persane, levée à la hâte et composée d’une population peu belliqueuse, en présence de soldats aguerris, audacieux et rompus aux dangers et aux fatigues. Le chef des tribus arabes au service de la Perse, le valy d’Arabie, proposait un plan de campagne fort différent. Plein de violence, il s’emportait avec fureur contre la lâcheté du premier ministre. « Si un brigand comme Mahmoud, disait-il, peut, à la tête de quelques misérables soldats, insulter à la majesté du trône de Perse et assiéger la capitale de l’empire, si nous devons nous morfondre derrière nos remparts, au lieu de porter le fer et le feu dans le camp ennemi, nous ferons bien d’abandonner la tête et le cœur d’un pays dont nous n’avons pas le courage de prendre la défense. Condamnons-nous à cette terrible extrémité, ou marchons sur-le-champ contre les Afghans et vengeons notre honneur en détruisant de vils ennemis. Ils ne doivent leur vie qu’à notre honteuse prudence. » Cette explosion de vanité, si bien en harmonie avec l’orgueil des Persans, devait fatalement entraîner le faible chah Houssein. Après avoir goûté d’abord les sages conseils de son premier ministre, il se rangea, en définitive, à l’avis présomptueux du valy, et donna l’ordre de livrer bataille ; mais il compromit le succès militaire de ses troupes en les mettant sous les ordres de deux hommes hostiles l’un à l’autre et dont les avis au conseil avaient été diamétralement opposés. L’armée persane, forte de soixante mille hommes magnifiquement équipés, quitta Ispahan dans ces conditions défavorables.

Les troupes royales étaient fraîches et montées sur des chevaux somptueusement harnachés, tandis que les Afghans, vêtus de haillons et hâlés par le soleil, observaient avec emphase que les sabres et les lances brillaient seuls dans leur camp.

La droite, commandée par Roustem khan, général des gardes royaux, s’appuyait sur le village d’Ispahanec, situé dans la plaine, vis-à-vis du takhtè Soleïman ; le valy d’Arabie à la tête de ses troupes la secondait. Le premier ministre dirigeait l’aile gauche, renforcée par le valy du Loristan, sous les ordres duquel marchait un corps de cinq mille cavaliers. Au centre se massaient l’infanterie et l’artillerie.

Le chef afghan avait partagé sa petite armée en quatre divisions : entouré de guerriers éprouvés, il commandait le centre, avait placé la droite sous les ordres d’Aman Ullah khan, l’un de ses généraux, et mis à la gauche, qui était composée exclusivement de Guèbres révoltés, un de leurs chefs religieux ; au quatrième corps était confié l’honneur de soutenir l’artillerie, cachée à dessein derrière l’aile droite. Avant le combat, Mahmoud monta sur un éléphant et parcourut les rangs de son armée, encourageant ses soldats, leur rappelant leurs exploits, leur représentant que le pillage d’Ispahan serait le prix de la victoire, tandis que la honte et la mort ignominieuse deviendraient leur partage s’ils étaient vaincus et réduits à battre en retraite dans un pays ennemi. Il fit comprendre aux Guèbres révoltés que les Persans vainqueurs exerceraient sur eux les plus terribles représailles ; puis il attendit le choc des Ispahanais. L’action fut engagée par l’aile droite persane ; l’ardeur avec laquelle l’attaque fut conduite jeta d’abord la confusion dans les rangs des ennemis. Le valy d’Arabie, tournant brusquement une division désorganisée, tomba sur le camp des envahisseurs, mais ses Arabes restèrent si longtemps occupés à le piller qu’on ne put les réunir de la journée et les ramener au combat.

Pendant ce temps le premier ministre, à la tête de l’aile gauche, chargeait la droite des Afghans. Aman Ullah khan donna l’ordre à ses troupes de prendre la fuite ; les Persans, tout joyeux, les poursuivirent avec ardeur, mais se trouvèrent bientôt devant les cent canons portés sur les chameaux agenouillés. Un feu nourri, dirigé avec justesse, vint abattre les premiers rangs de la colonne ispahanienne et jeta une telle panique parmi cette troupe inexpérimentée que, brusquement attaquée par les fugitifs reportés en avant à la voix de leur général, elle fut taillée en pièces et entraîna dans sa déroute l’armée tout entière. Aman Ullah khan poursuivit le mouvement offensif, chargea l’artillerie persane, restée sans défense, sabra les canonniers et, dirigeant les bouches à feu sur l’infanterie placée au premier rang, en fit un carnage épouvantable. À la vue de leur propre artillerie couvrant de mitraille leur arrière-garde, les Persans perdirent tout courage, abandonnèrent le champ de bataille et cherchèrent leur salut derrière les murs d’Ispahan, munis de plus de quatre cents canons. Bon nombre d’entre eux désertèrent et reprirent directement, en petits corps isolés, le chemin de leur village.

Mahmoud ne songea même pas à profiter du désordre des vaincus et à entrer avec eux dans Ispahan ; stupéfié par son bonheur, il regagna ses retranchements et laissa les Persans ramener tranquillement quelques-uns des canons abandonnés sur le champ de bataille. Il ne se décida à reprendre les hostilités qu’après avoir entendu de la bouche d’un espion le récit des scènes de désordre et de confusion qu’avait provoquées en ville le désastre des troupes royales. La cour avait quitté Farah-Abad ; les Afghans y entrèrent, puis Mahmoud s’avança sur Djoulfa, qui soutint un assaut de plus de deux jours, réduisit la ville chrétienne à demander la capitulation, exigea pour la préserver du pillage une contribution de soixante-dix mille tomans et un tribut de cinquante belles jeunes filles, choisies dans les premières familles de la cité, et établit enfin le centre de ses opérations sur la rive droite du Zendèroud, à l’extrémité du Tchaar-Bag. Le vainqueur, malgré son audace justifiée par des succès inespérés, aima mieux investir la ville que de tenter un assaut avec des forces insuffisantes.

Le blocus commença dès le mois de mars ; en août la population mangea les mulets, les chevaux et les chameaux ; en septembre elle eut recours à la viande de chien et de chat, puis elle se nourrit de pain d’écorce d’arbres et enfin de chair humaine.

Pendant toute la durée du siège, chah Houssein, livré aux factions, se contentait de répéter aux chefs de chacune d’elles :

« Prenez des troupes, défendez-vous ; je serai content s’il me reste le palais de Farah-Abad. »

Le P. Krusinski, moine polonais qui habitait Ispahan à cette époque, nous a laissé l’effroyable peinture des horreurs de ce siège. Les souffrances de la population étaient devenues insoutenables ; l’eau du Zendèroud était corrompue par les cadavres qu’elle charriait, la famine décimait le peuple. Quand la cour en fut réduite aux aliments qui soutenaient encore les hommes les plus vigoureux, sa constance ne dura pas longtemps. Des négociations furent ouvertes, et chah Houssein se décida à abdiquer en faveur de Mahmoud, afin d’éviter à sa capitale les horreurs d’une prise d’assaut.

Le 23 octobre il monta à cheval, vêtu de deuil, et s’achemina tristement vers Farah-Abad, ce « séjour de la joie » auquel il avait tout sacrifié. On fit attendre longtemps l’infortuné monarque à l’entrée de son propre palais, sous prétexte que le vainqueur dormait ; et, quand on l’eut introduit enfin dans le grand talar, il trouva le chef afghan assis sur le trône royal.

« Mon fils, dit-il noblement à Mahmoud qui n’avait pas daigné recevoir debout le prince vaincu, puisque le souverain maître de l’univers ne permet pas que je règne plus longtemps et qu’a sonné l’heure de ton élévation au trône de Perse, je te cède l’empire. Puisse ton règne être heureux !

— Telle est, lui répond le vainqueur, l’instabilité des grandeurs humaines. Dieu dispose à son gré des couronnes ; il les ôte à l’un pour les donner à l’autre. »

Après avoir rendu hommage au conquérant et attaché à son bonnet l’aigrette de diamants, emblème du pouvoir suprême, Houssein reçut l’ordre de se retirer au fond d’un petit palais, où il vécut sept années dans une captivité relativement douce. Plus tard les envahisseurs, ayant éprouvé quelques revers et redoutant un changement de fortune, mirent fin à sa triste existence.

Ispahan avait cruellement souffert pendant le siège. Non seulement la majeure partie de la population avait péri, mais les campagnes et les villages étaient saccagés, les kanots obstrués. Kérim khan en transférant la capitale à Chiraz, sa patrie, et la dynastie kadjar en ramenant le siège du gouvernement dans le nord, consommèrent sa ruine. La majeure partie de la population s’exila, les palais les plus vastes et les édifices les plus beaux furent abandonnés.

Et pourtant ce sont les monuments élevés sous les règnes des princes sofis qui embellissent encore la ville, et c’est dans l’enceinte des palais de chah Abbas et de ses successeurs que se trouvent les constructions civiles les plus intéressantes à étudier.

Le pavillon des Tcheel-Soutoun (Quarante-Colonnes), vers lequel nous conduit d’abord Mirza Taghuy khan, est situé au milieu d’une immense cour entourée de murailles peu élevées et plantée de vieux arbres et de rosiers arborescents. Au nord, un long bassin rempli d’eau conduit le regard jusqu’à des degrés de marbre blanc, servant de soubassement à une terrasse couverte, placée au-devant du palais.

Le pavillon des Tcheel-Soutoun, bâti par chah Houssein, paraît avoir été élevé sur les fondations d’un palais de chah Abbas, qui succédait lui-même à un édifice sassanide, ainsi que semblent l’attester quelques fragments de sculpture incrustés dans les murailles de l’enceinte.

L’ancien monument fut incendié pendant une fête sous le règne de chah Houssein. Il eût été facile d’arrêter les progrès du feu, disent les chroniques, mais le souverain craignit de pécher en cherchant à s’opposer aux manifestations de la volonté divine et donna l’ordre de laisser brûler l’édifice, tout en promettant de le faire reconstruire superbement.

Dix-huit colonnes de bois, revêtues de miroirs taillés en forme de losange, supportent la toiture jetée au-devant du palais ; celles qui sont au centre du porche reposent sur des lions qui lancent des jets d’eau dans un bassin de marbre placé en face de la salle du trône. Une corniche en mosaïque de bois entremêlée d’étoiles scintillantes soutient le plafond, divisé en compartiments carrés, garnis de glaces biseautées et de prismes de cristal.

Le porche précède un talar recouvert d’une demi-coupole aux alvéoles de cristal sertis dans une monture métallique. De chaque côté de cette salle, où était placé le trône royal, emporté ou détruit à l’époque de l’invasion afghane, se présentent deux appartements, destinés l’un au souverain, l’autre à ses ministres. Toute l’ornementation extérieure de ces pièces et de la salle du trône est formée par la juxtaposition de miroirs de toutes tailles entourés de cadres dorés.

En l’état actuel il est difficile d’apprécier le mérite de cette décoration brillante, toute particulière à la Perse ; les glaces, dont le tain est terni, sont couvertes d’une épaisse couche de poussière et ont aujourd’hui toute l’apparence de vieilles plaques d’argent bruni et oxydé. La variété des miroirs et des cadres nuit d’ailleurs bien moins qu’on ne pourrait le croire à l’ensemble général. Les légers ornements vénitiens ne jurent pas dans le voisinage des lourdes dorures Louis XIV rougies par le grand air, et de ce rapprochement d’objets de styles si disparates naît un tout parfaitement harmonieux. Explique qui pourra ce singulier phénomène. Quant à moi, je l’attribuerai volontiers à l’atmosphère lumineuse de ces pays ensoleillés qui enveloppe d’un jour harmonieux les ors répandus à profusion sur les parois.

Trois portes en mosaïque de bois sont placées au fond du talar et donnent accès dans une nef voûtée, qui tient en travers toute la largeur de la salle du trône et des deux corps avancés. Cette longue pièce est dominée par trois coupoles sur pendentifs. Le dôme central est peint en rouge ; les deux extrêmes en bleu ; les pendentifs sont divisés en losanges brodés de légères arabesques d’or.

Des peintures à fresque représentant des réceptions royales ou des batailles tapissent les panneaux placés au-dessous des coupoles. Elles ont tous les mérites mais aussi tous les défauts des œuvres persanes : étude minutieuse des accessoires et des détails aux dépens des figures principales, richesse de coloris, raideur des attitudes et dédain absolu des lois de la perspective. L’un de ces tableaux reproduit les épisodes d’un combat où figurent des nègres d’un noir d’ébène montés sur des éléphants blancs. Près de la porte de l’est, chah Abbas, ayant à ses côtés Allah Verdy khan, généralissime des armées et fondateur du pont qui porte son nom, reçoit des ambassadeurs indiens. Les types et les costumes sont fidèlement étudiés ; il est regrettable que l’artiste, préoccupé de rendre le chatoiement des magnifiques étoffes d’or et les feux des pierres précieuses, ait traité sous jambe les danseuses placées au premier plan.

Entre ces grandes compositions et le lambris s’étend une frise de petits tableaux représentant des scènes de la vie domestique. Ces compositions sont peintes avec une certaine grâce et fournissent d’intéressants documents pour l’histoire du costume persan sous les sofis.

Les Tcheel-Soutoun ne sont plus habités ; aujourd’hui pourtant la grande nef abrite de nombreux ouvriers occupés à coudre de superbes tentes de soie rouge, jaune et verte, destinées au prince Zellè sultan. Chacun travaille en silence et n’interrompt son ouvrage que pour faire sa prière à l’appel des mollahs ou prendre de temps à autre le thé, qu’un gamin fait circuler à la ronde.

Mirza Taghuy khan nous sert de cicerone pendant toute la durée de notre visite aux Tcheel-Soutoun. Dans l’espoir de faire faire son portrait équestre, il a revêtu un brillant uniforme et se trouve un peu gêné par une longue épée qui s’insinue au moindre mouvement dans les jambes de ses voisins ; mais il reprend courage sur son cheval de bataille.

Son costume tout doré est celui des sartips ou généraux de première classe. Il ne faudrait pas supposer, en voyant notre ami porter le harnais des chefs de guerre, qu’il soit amoureux de Bellone : non, son humeur est pacifique ; et s’il est général, c’est que ce titre purement honorifique est donné en Perse, comme en Russie, à tous les hauts fonctionnaires civils et… même aux militaires.

Outre ses nombreuses fonctions, le général-docteur est chargé de rédiger le journal d’Ispahan, moniteur du gouverneur de l’Irak. Il doit être d’autant plus honoré de cette haute preuve de la confiance du prince Zellè sultan, que le chah lui-même n’a jamais osé livrer à un de ses serviteurs la direction de l’esprit public, et qu’il s’astreint à écrire le journal officiel de sa propre main, quitte à abandonner la rédaction de la gazette littéraire à son premier ministre.

Mirza Taghuy khan aspire, je crois, à joindre à tous ces titres celui de recteur des Facultés d’Ispahan.

Comment ne pas dire un mot de cette Université, bien qu’il ne nous ait pas été donné d’apprécier le savoir des étudiants, envoyés en vacances durant tout l’été ?

À l’exemple du roi son auguste père, le chahzaddè fait de louables efforts en vue d’organiser des écoles et de réagir contre les traditions cléricales qui donnent à la science théologique la première place dans l’enseignement. Tout serait au mieux si les élèves de la médressè n’étaient aussi rares que les maîtres. Les cours de physique, de mathématiques, d’histoire et de langues étrangères sont professés avec un égal mérite par un jeune savant livré tout le jour aux rêves enivrants que procure l’opium. Cet émule de Pic de la Mirandole, j’ai le regret d’en convenir, a fait son éducation à Paris et à Londres ; mais, au lieu de s’instruire et de chercher à développer son intelligence au contact des Occidentaux, il s’est empressé, comme bon nombre de Persans venus en Europe, de greffer sur les vices communs aux Asiatiques nos plus détestables défauts.

Maître et élèves de l’Université d’Ispahan sont logés dans un ravissant pavillon situé au milieu de vastes jardins confinant à ceux des Tcheel-Soutoun. Ce palais d’été, élevé jadis par Fattaly chah, porte le nom de Hacht-Bechet (Huit-Paradis), parce qu’il contient, outre les appartements royaux, quatre corps de logis à deux étages, destinés aux huit favorites du roi.

Quand on se rend des Tcheel-Soutoun aux Hacht-Bechet, on longe d’abord un bassin qui s’étend entre deux jardins d’un caractère bien persan. Les parcs anglais, avec leurs pelouses de gazon égayées par des corbeilles fleuries ou des bouquets d’arbres ; les jardins français du dix-huitième siècle, avec leurs formes raides et sévères, ne sauraient en donner une idée ; les bags (jardins), semés sous de hauts platanes émondés jusqu’à la cime, sont de véritables champs couverts de fleurs serrées les unes auprès des autres, sans aucun souci des couleurs ni des espèces. L’aspect de ces longs parterres est étrange, et si, en s’en approchant, on peut leur reprocher un certain désordre, il faut avouer que, vus à distance et au grand soleil, ils produisent un effet charmant, chaque fleur paraissant alors plus éclatante que les brillants papillons qui les caressent de leurs ailes. Au delà du bassin s’élève le pavillon octogonal des Hacht-Bechet, composé d’une grande salle placée au centre de l’édifice, de quatre porches et de quatre corps de bâtiments.

Il comprend sur deux hauteurs d’étages les « Huit-Paradis », desservis par des escaliers spéciaux mis en communication au moyen de galeries jetées au-dessus des porches.

 

Sur les murs des appartements placés auprès du portique s’étendent deux grandes compositions, représentant, l’une Fattaly chah entouré de ses fils, l’autre le même souverain chassant les fauves. Le roi, penché sur le cou de sa monture, traverse de sa lance la gueule d’une bête féroce, un lion ou une panthère, je ne saurais le dire. L’artiste, justement préoccupé de la figure royale, a négligé de préciser les formes de l’animal.

Les Hacht-Bechet sont démeublés aujourd’hui, les huit favorites ont disparu, pas un nom n’est resté attaché aux appartements embellis jadis de leur présence, et l’on chercherait vainement les traces des déesses qui régnèrent il y a quelque soixante ans dans cette ruche royale. Étaient-elles majestueuses ou mignonnes, brunes ou blondes, gaies ou sérieuses ? Aucun indice n’est venu me révéler ces secrets ; il est à supposer néanmoins que le père de plus de six cents enfants devait avoir au nombre de ses épouses des types de beauté très variés.

Je suis fort reconnaissante au général Mirza Taghuy khan de m’avoir prévenue que je me trouvais dans un collège, car sans cet avertissement je ne me serais jamais douté de l’affectation actuelle de l’édifice. Bancs, pupitres, ardoises traditionnelles, chaire de professeur, bibliothèque, constituent ici un mobilier inutile. Les Iraniens, grands et petits, calligraphes de profession ou écoliers maladroits, écrivent en tenant le papier appuyé sur la paume de la main, de telle sorte qu’en étendant un tapis sur le sol et en mettant dans un coin la perche et les verges nécessaires pour donner la bastonnade, un local quelconque peut servir de collège ou de ministère.

Les élèves auraient vraiment bien tort de se plaindre des coups de gaule dont on les gratifie : ces soins prévoyants endurcissent dès l’enfance la plante de leurs pieds et les mettent en état de supporter bravement les infortunes à venir ; la première école n’est-elle pas celle de l’adversité ? D’ailleurs, si les professeurs distribuent plus de coups de bâton que de sages conseils, les collégiens reçoivent en dédommagement, comme leurs collègues de la capitale, un traitement fort honorable et un habit neuf tous les ans. Les Persans sont en avance, on le voit, sur les peuples qui s’enorgueillissent de donner l’instruction gratuite et obligatoire.

1er septembre. – Hier, à notre retour au couvent, nous avons été prévenus que le sous-gouverneur nous recevrait le lendemain, deux heures après le lever du soleil. À peine l’aurore au voile de safran se dispersait-elle sur la terre, que la voix tonitruante du bon Père a retenti sur la terrasse, où il dort d’habitude auprès de son écuyer Kadchic. Il s’agissait d’étriller nos montures avec le plus grand soin, afin d’entrer dignes et solennels au palais du gouverneur et de racheter par la bonne tenue des cavaliers et de leurs chevaux le misérable état du harnachement.

Tous ces préparatifs nous ayant mis en retard, nous traversons Djoulfa au galop et nous nous décidons à passer à gué le Zendèroud, afin de raccourcir la distance qui nous sépare du palais.

Il y a environ un mètre d’eau dans le fleuve ; cependant le courant nous entraîne à la dérive et me donne un vertige qu’il me serait difficile de dominer, si je ne tenais les yeux obstinément fixés sur la rive vers laquelle nos chevaux se dirigent. La berge atteinte, le Père gagne une allée bordée de palais en ruine, traverse les jardins des Tcheel-Soutoun et s’arrête enfin devant une porte basse. Après avoir franchi un vestibule tortueux, nous pénétrons dans une cour plantée d’arbres fruitiers mêlés à des rosiers et à des vignes disposées en tonnelles.

Le représentant du prince nous reçoit sous un talar fort simple ; la réception sera néanmoins cérémonieuse, si je m’en rapporte à l’élégance du costume de ce haut dignitaire : koledja de satin violet, abba de poil de chameau mêlé de fil d’or, kolah de fin astrakan taillé à l’ancienne mode.

Le sous-gouverneur passe à juste titre pour un des plus charmants causeurs de la Perse ; il parle en savant grammairien le persan de Chiraz sa patrie, et s’exprime néanmoins avec une simplicité dont je lui sais le meilleur gré. C’est à la fois un lettré et un érudit.

Nous avons sérieusement étudié l’histoire de la Perse. Notre interlocuteur ne tarde pas à s’en apercevoir, et l’entretien, prenant dès lors une allure fort attachante, roule sur les hauts faits de chah Abbas. Tout le monde connaît les exploits du grand sofi, la manière dont il échappa au massacre de toute sa famille ordonné par son oncle, chah Ismaïl ; les scrupules de son bourreau, homme pieux qui voulut attendre la fin du Ramazan avant de le tuer ; sa jeunesse passée dans le Khorassan, son avènement au trône (1585), ses guerres victorieuses contre les Usbegs et les Turcs, l’extension donnée à l’empire à la suite de conquêtes qui portèrent les frontières de la Perse jusqu’à l’Euphrate, ses relations d’amitié avec les Européens installés à sa cour, l’embellissement d’Ispahan devenue sa capitale et l’une des plus belles villes du monde, enfin la richesse et la prospérité auxquelles atteignit sous son règne un royaume qu’il avait disputé à l’étranger et arraché à la guerre civile. Mais les dernières années de sa vie, passées au fond de son andéroun, sont restées couvertes d’un voile si épais, que peu de personnes ont pu le déchirer. L’esprit du roi, hanté par les folles terreurs qui saisissent dans leur vieillesse les souverains orientaux quand, arrivés au terme de l’existence, ils se prennent à redouter l’impatience de leurs héritiers, s’aigrit au point de le rendre injuste envers ses plus fidèles serviteurs.

Chab Abbas ne se contentait pas de se montrer d’une sévérité sans exemple pour les grands de la cour ; sa famille elle-même n’échappait pas à sa méfiance et à sa jalousie. Il avait tendrement aimé ses quatre fils pendant leur jeunesse ; mais, le jour où il ne vit plus en eux que des successeurs, son esprit ombrageux s’émut et il se prit à considérer les personnes dévouées à ses enfants comme des ennemis personnels pressés de le voir mourir ou de lui ravir la couronne. Il se détermina à ordonner la mort de son fils aîné, Suffi Mirza, en voyant les regards des courtisans se porter avec respect sur l’héritier du trône au moment où il sortait du palais royal.

Les remords qu’il éprouva après l’exécution de cet ordre barbare semblèrent, au lieu de le calmer, exciter encore sa fureur. Le second de ses fils, Khoda Bendeh, était aussi bien doué que Suffi Mirza ; ses vertus ne le préservèrent pas des soupçons paternels. Le prince, informé inopinément que son terrible père avait fait prendre et tuer sous prétexte de conspiration un des officiers auxquels il était le plus affectionné, ne sut maîtriser sa colère et son désespoir, accabla le chah des plus amers reproches, et, oubliant toute prudence, tira son épée du fourreau.

Il fut immédiatement désarmé et allait être décapité, quand chah Abbas, sur la prière de ses petits-enfants, consentit à lui laisser la vie, et se contenta de lui faire arracher les yeux.

Un profond désespoir s’empara du malheureux Khoda Bendeh ; dans l’état misérable où il était réduit, sa colère et sa haine contre son père s’accrurent de jour en jour, et toutes ses pensées se concentrèrent sur un seul projet : tirer vengeance de son bourreau.

Il avait deux enfants : un fils et une fille. La petite Fatime était adorée de son grand-père, qui ne pouvait se passer d’elle. Seule, comme David auprès de Saül, elle parvenait à apaiser les fureurs du vieillard par ses caresses et sa gentillesse.

Khoda Bendeh écoutait avec une joie farouche tout ce qu’on lui disait de l’affection du roi pour la petite princesse, de l’influence qu’elle avait su prendre sur lui, et de la tristesse où le plongeait son éloignement momentané. La vengeance était prête. Un matin, au moment où l’enfant venait baiser ses paupières d’aveugle, il la saisit et l’égorgea sous les yeux de sa femme affolée, puis il se précipita sur son fils accouru au bruit de la lutte et tenta, mais en vain, de lui faire subir le sort de sa sœur ; on parvint à arracher l’enfant, encore vivant, des mains de son père, et l’on avertit chah Abbas. Les exclamations de rage et de désespoir du vieux monarque devant le cadavre de sa petite-fille firent goûter au meurtrier un suprême et sauvage bonheur ; pendant quelques instants il savoura avec avidité son horrible vengeance et mit fin à son existence en avalant un poison foudroyant. Oserais-je comparer les fureurs des héros d’Eschyle ou d’Euripide à celles de Khoda Bendeh ? Cependant nous ne sommes point en présence d’une fable plus ou moins ingénieuse ou d’une histoire légendaire comparable à celle de la terrible Médée égorgeant ses enfants pour se venger de l’abandon de Jason ; cette tragédie, à laquelle il serait bien difficile de trouver un plus épouvantable dénouement, n’est pas un récit composé par des aèdes et transfiguré par des poètes, mais un fait historique, qui s’est passé il n’y a pas trois siècles dans les appartements voisins de ceux où nous nous trouvons.

Le sous-gouverneur s’étonne de notre émotion ; à son avis, le souverain est le maître absolu du bien et de la vie de ses sujets ; il serait même prêt à excuser et à approuver, dans une certaine mesure, l’action du vieux roi qui, maître d’enlever la vie à son fils, se contenta de le priver de la vue. Il s’arrête néanmoins au milieu de ses souvenirs historiques et nous propose d’aller visiter le pavillon du Çar-Pouchiclèh (Tête-Couverte), résidence favorite du prince Zellè sultan lorsqu’il vient dans son gouvernement d’Ispahan.

Cette petite salle, gaie et claire, est bien de nature à faire diversion aux récits tragiques de notre guide. Toute la décoration repose sur un ingénieux emploi de miroirs à facettes et présente beaucoup d’analogie avec celle des Tcheel-Soutoun. Chacun des quatre supports octogones de la toiture s’appuie sur un groupe de quatre demoiselles court vêtues ; elles-mêmes soutiennent des têtes de lion qui vomissent des jets d’eau dans une vasque placée au centre de la pièce. Au seul examen de ces sculptures, on reconnaît que les artistes persans n’ont pas l’habitude de modeler des figures humaines ; ces statues, les seules que j’aie vues en Perse, ne sont pas dépourvues néanmoins d’une certaine grâce naïve.

Un passage ménagé tout autour du bassin permet d’accéder aux appartements disposés sur chaque côté de la salle. La pièce la plus vaste est meublée à l’européenne et munie d’une psyché que le prince fait habituellement placer devant lui quand il désire suivre des yeux ses mouvements et juger s’ils sont empreints de la grâce, jointe à la majesté, qui siéent à un descendant des Kadjars.

Si Allah s’est montré généreux envers Zellè sultan en lui accordant une brillante intelligence, il l’a peut-être moins gâté au point de vue des avantages physiques. À en juger d’après ses nombreux portraits, le fils du roi est petit et un peu gros ; à la suite d’un coup reçu sur l’œil pendant son enfance, une de ses paupières est restée abaissée, et il aurait peu sujet, il me semble, de se montrer coquet. Mais un prince, et surtout un prince oriental, ne court jamais le risque de s’apprécier à sa juste valeur ; d’ailleurs, s’il avait quelque velléité de voir la vérité toute nue, ses flatteurs aux aguets ne laisseraient point pénétrer cette impudique personne sans l’avoir auparavant soigneusement voilée.

Le prince Zellè sultan se croit donc proche parent d’Apollon : aussi bien le soin de sa personne et de ses costumes est-il une de ses préoccupations favorites. Il a dans sa garde-robe les uniformes de tous les souverains de l’Europe, les met à tour de rôle, et disait dernièrement au représentant de la maison Holtz, en voyant une charmante photographie du duc de Connaught en uniforme de général anglais :

« Je désire avoir un costume pareil à celui-là.

— Altesse, la couleur rouge signale tous les défauts d’une coupe défectueuse, et, si vous désirez que cet habit aille tout à fait bien, il serait utile que je prisse quelques mesures.

— Lazem nist (cela n’est pas nécessaire) », reprend le prince avec horreur, car, à l’exemple de son auguste père, il n’a jamais toléré qu’un de ses inférieurs osât lui manquer de respect jusqu’à le toucher ; « prévenez seulement le tailleur que cet uniforme est destiné à un jeune homme bien fait, dont les formes sont plus majestueuses que celles du duc de Connaught. »

Le commissionnaire, ayant recommandé à ses correspondants de rêver d’un tonneau de bière en promenant les ciseaux dans l’étoffe, a eu néanmoins le regret de voir arriver un habit trop étroit pour son client.

On est heureux de n’avoir à signaler que de si réjouissants travers chez un prince auquel sa naissance, sa puissance et les traditions locales auraient pu donner de redoutables défauts.

Derrière le Çar-Pouchidèh s’étend l’andéroun réservé aux concubines de Zellè sultan, qui ne s’est pas remarié légitimement depuis la mort de sa première femme, la fille de l’émir nizam. Je n’ai point visité cette partie du palais, le prince n’étant pas là pour m’y introduire ; mais, au dire des serviteurs, j’ai vu, en compensation, des gens autrement intéressants que des femmes, cette vulgaire marchandise humaine, en la personne de quatre porcs, gras, luisants et en parfait état de santé.

Les élèves du chahzaddè sont les seuls spécimens de leur espèce qui aient jamais franchi les frontières de la Perse, l’entrée du porc, vivant ou mort, étant sévèrement interdite et jamais la chair de cet animal n’ayant osé s’étaler ici comme à Constantinople sous forme de jambon et de saucisse.  L’intention du prince, en construisant une porcherie dans son palais, n’a pas été de faire un essai d’acclimatation : il a voulu, en se montrant si peu respectueux des prescriptions du Koran, protester contre des préjugés religieux, et l’on raconte même que, le jour de la réception du Norouz (nouvel an), alors que tous les fonctionnaires et le clergé sont forcés de venir présenter leurs vœux de bonne année au fils du roi, celui-ci a donné l’ordre de faire passer le cortège dans la cour souillée par les animaux les plus impurs de la création.

Les prêtres voient avec horreur les tendances de Zellè sultan, mais ils sont bien obligés de se dire les très humbles serviteurs d’un prince qui gouverne tout le midi de la Perse et tentera, à la mort de son père, de former un royaume indépendant dans le sud en laissant provisoirement le nord à son frère le valyat, quitte à l’en déposséder plus tard, si les Russes ne se sont pas chargés de ce soin. Zellè sultan est trop ambitieux et trop courageux pour renoncer à la haute situation qu’il occupe. De son côté, le valyat, s’il monte sur le trône, cherchera à se défaire d’un si redoutable vassal. Aussi pense-t-on, sans oser le dire tout haut, que l’Iran appartiendra à celui des deux frères qui pourra faire tuer l’autre.

Le chah connaît la haine qui divise les princes depuis leur plus tendre enfance.

Sultan Maçoud Mirza,
Zellé Sultan (l’ombre du Roi),
fils aîné de Nasr Ed-Din Chah,
gouverneur général de l’Irak,
du Farsistan, du Loristan,
du Khousistan, etc.

Dès l’âge de douze ans, Zellè sultan gravait, sur une lame de sabre faite à son intention, cette phrase significative : « C’est avec cette arme que je tuerai mon frère le valyat ». À cette époque le roi n’accordait pas à son fils aîné la considération due à un prince intelligent, bon administrateur, et qui seul de tous ses enfants lui fournit de l’argent, au lieu de lui en demander ; il n’admettait pas surtout que les lois d’hérédité faites en faveur du premier-né d’une princesse kadjar pussent être violées. En voyant s’élever dans une si jeune tête de pareilles idées de révolte et d’usurpation, il entra en fureur et donna l’ordre de crever les yeux du coupable. On obtint la grâce de Zellè sultan en considération de son jeune âge, et désormais le prince apprit à cacher soigneusement sa pensée et à ne plus se livrer à des accès de franchise qui pouvaient lui coûter la vie.

Depuis quelques années, le chah, bien revenu de ses préventions, dépouille successivement tous ses frères de leurs gouvernements et les remet entre les mains de son fils aîné. Est-ce la tendresse ou l’intérêt qui le guide ? Allah seul connaît le cœur de Nasr ed-din son serviteur.

En rentrant à Djoulfa, nous avons suivi la grande voie de Tchaar-Bag. Généralement triste et abandonnée, elle reprend quelque animation vers le soir, au moment où les caravanes se mettent en marche. Mais que sont les allées et venues de muletiers et de pauvres diables auprès de la foule animée et luxueuse qui embellissait cette promenade il y a deux cents ans ! À en juger d’après les détails donnés sur les costumes du dix-septième siècle par les peintures des Tcheel-Soutoun, on devait voir se promener, sur les dalles de marbre de l’allée centrale, des seigneurs vêtus de cachemire, d’étoffes d’or ou de pourpre, et, sur les voies latérales, courir d’élégants cavaliers luttant de vitesse et de vigueur, ou faisant exécuter à des étalons somptueusement harnachés des passes brillantes, sous les yeux des belles khanoums assises dans le balakhanè construit en tête de la promenade. Je suis entrée, en escaladant les terrasses de maisons voisines, dans ce célèbre pavillon et j’ai regardé. Plus de cavaliers, hélas ! plus de gentilshommes aux glorieux ajustements. Quelques piétons s’avancent lentement, affaissés sous le poids de lourds fardeaux ; les platanes gigantesques, mais à la cime chenue, sont dépouillés de cette verdure qui promet aux arbres une longue existence ; les dalles des trottoirs sont ébranlées, les canaux desséchés ; les bassins, remplis d’une eau croupissante, supportent des fleurs de marécage ; les parterres, sans arbustes ni verdure, ne se parent même pas de ces grands rosiers sauvages, ornement naturel des jardins les moins soignés.

Malgré la sauvagerie du tableau je n’ai pas eu à regretter mon ascension jusqu’aux étages supérieurs du balakhanè. Autour des pièces règnent de magnifiques lambris de faïence.

Ces peintures, divisées en tableaux distincts, représentent des scènes d’andéroun traitées avec un incontestable mérite. Vêtues de robes de brocart, coiffées de turbans ou de diadèmes de pierreries, de jeunes femmes sont assises dans des jardins et mangent des chirinis (bonbons) et des fruits. Leurs vêtements sont peints en couleurs vives et franches, tandis que les figures ne sont guère plus colorées que les fonds blancs laiteux sur lesquels elles se dessinent. Si l’on considère la finesse et la forme des traits, qui ne rappellent en rien le type des belles Iraniennes, il est permis de supposer que les faïenciers se sont inspirés de modèles chinois. Cette hypothèse est admissible, car à l’époque du grand sofi la Perse a fabriqué des plats et des vases peints en bleu sur fond blanc, imitant à s’y tromper les porcelaines du Céleste-Empire.

Hélas ! presque toutes les figures des panneaux du Tchaar-Bag ont été brisées à coups de marteau. Cette mutilation barbare a sans doute été faite sous chah Abbas II, prince si dévot qu’au début de son règne on n’osait écouter que des exhortations pieuses. Sur la fin de son existence il racheta, j’en conviens, cet excès de zèle par les plus affreux désordres. Ayant fait tuer sa favorite durant une nuit d’ivresse, il ordonna, en reprenant possession de lui-même, qu’on immolât aux mânes de la défunte toutes les bouteilles vides ou pleines de l’empire : repentir bien méritoire, mais dont ses sujets firent tous les frais, car, si Abbas II renonça désormais à conserver son vin dans des récipients de verre, il remplit de ce précieux liquide des amphores de faïence dont la contenance était double ou triple de celle des bouteilles brisées.

En descendant du pavillon par des marches de trente-cinq centimètres de hauteur, le Père, auquel notre séjour au couvent paraît avoir rendu quelque gaieté, s’arrête tout à coup.

« Le sous-gouverneur, dit-il, n’est pas le seul à connaître la vie intime de chah Abbas le Grand. Ce souverain, m’a-t-on conté, se plaisait à adresser à son bouffon des questions bizarres. « Un homme a commis une faute très grave : comment peut-il, en voulant se la faire pardonner, présenter une excuse qui soit pire que la faute commise ? » lui demanda-t-il un jour. Le lendemain, comme le roi montait les degrés conduisant à l’appartement de ses femmes, le fou s’approcha et le pinça fortement au mollet.

« — Qu’est-ce à dire ? s’écria le roi en courroux.

« — Excusez-moi, Majesté, gémit le coupable, je croyais tenir la jambe de la favorite. »

On connaît une autre solution du même problème donnée naïvement par le grand maître des cérémonies de Charles X. Après l’enterrement de son frère Louis XVIII, le roi se plaignit amèrement du désordre du cortège funèbre. « Sire, nous ferons mieux la prochaine fois », répondit en tremblant l’officier incriminé.

3 septembre. – Souvent déjà, tout en longeant le Tchaar-Bag, je suis passée devant la façade de la médressè de la Mère du Roi, et toujours j’ai été tentée de visiter cet édifice, merveilleux à en juger d’après les proportions monumentales de sa porte d’entrée et l’éclat des émaux à fond bleu turquoise de la coupole et des minarets cachés en partie derrière un rideau de verdure. Tout ce que j’avais rêvé n’est rien auprès de la réalité.

La baie ogivale qui constitue l’entrée de la médressè s’élève au centre d’une façade à deux étages longue de près de cent mètres. Une large torsade de faïence bleu turquoise, reposant à ses extrémités sur des bases d’albâtre, dessine tout autour de l’ouverture une brillante archivolte. La porte en bois de cyprès est couverte de plaques d’argent ciselées avec art.

Je franchis le seuil et pénètre dans un large vestibule octogone recouvert d’une coupole ; à droite et à gauche sont placés des gradins de bois, sur lesquels des marchands de comestibles étalent des pêches magnifiques, des raisins dont les ancêtres sont nés au pays de Chanaan, du lait aigre, des concombres, des kébabs prêts à rôtir, en un mot les approvisionnements d’un restaurant bien achalandé.

Ce vestibule, où viennent se pourvoir aux heures des repas maîtres et élèves, est percé de larges baies : l’une communique avec la porte extérieure ; celles de droite et de gauche s’ouvrent sur deux vestibules secondaires ; la quatrième donne accès dans la cour de la médressè, ombragée de platanes vigoureux. Il n’est point étonnant que ces arbres soient, malgré le développement de leurs branches inférieures, plus fournis à la cime que les platanes du Tchaar-Bag, car la médressè de la Mère du Roi a été bâtie en 1710 sous le règne de chah sultan Houssein, près de cent ans après la plantation de la fameuse promenade de chah Abbas.

Les yeux, éblouis par les reflets des briques émaillées qui scintillent aux rayons du soleil, ne distinguent à première vue que les grandes masses du tableau. Au premier plan, les arbres du jardin se réfléchissent sur les eaux cristallines de longs bassins d’albâtre et forment de leurs rameaux épais un cadre sombre au milieu duquel se détachent comme noyés dans une buée lumineuse le dôme et les minarets revêtus d’une mosaïque de briques émaillées. Le fond bleu turquoise de la coupole sert de fond à de gracieuses volutes blanches et à des arabesques jaune clair, serties, suivant le cas, d’un mince filet gros bleu ou noir. Le revêtement de toutes les parties inférieures du monument est formé de carreaux de faïence d’un blanc laiteux recouverts d’entrelacs bleu foncé, donnant aux parties les plus résistantes de la construction un aspect de solidité en harmonie avec leur rôle dans l’ensemble du monument.

Les artistes qui ont produit une œuvre aussi admirable ont droit à tout notre respect ; on ne saurait élever à un plus haut degré la décoration architecturale et profiter plus judicieusement des ressources que la nature a réparties à l’Orient. Quant à moi, je ne connais pas en Europe de monument susceptible de produire une impression analogue à celle que l’on éprouve en présence de la médressè de la Mère du Roi.

Les élèves ne sont pas nombreux en cette saison. N’étaient les marchands installés sous le vestibule et quelques prêtres occupés à fumer le kalyan avec une gravité toute sacerdotale, on pourrait croire la médressè presque aussi déserte que le caravansérail de la Mère du Roi et le bazar contigus. Nous ne serons guère gênés aujourd’hui pour faire tout à notre aise nos relevés et nos photographies.

Pendant que nous opérons le P. Pascal va rendre visite aux professeurs de l’école ; entre gens instruits la théologie étant un perpétuel sujet d’entretien, il ne tarde pas à trouver au nombre des mollahs quelques adversaires tout prêts à soutenir une controverse religieuse. La dispute devient bientôt si intéressante, que les marchands de fruits abandonnent leurs étalages et se groupent autour du moine chrétien et des prêtres musulmans. Les Persans, il est intéressant de le constater, traitent en général sans aucune acrimonie des sujets dont la discussion soulève au milieu de nos sociétés civilisées d’inévitables conflits ; plusieurs fois déjà j’ai eu l’occasion de constater cette modération des chiites dans des circonstances où leur fanatisme excessif pouvait faire redouter de bruyants éclats : chacun ici parle à son tour, attaque la thèse de son interlocuteur, parfois avec une grande justesse d’arguments, et toujours avec une parfaite tranquillité d’esprit et de gestes.

Au moment où nous venons reprendre le Père, la parole appartient à un honnête derviche aux cheveux incultes, que j’ai aperçu tantôt assis sur une de ces grandes jarres à blé qui furent jadis si fatales aux quarante voleurs des Mille et une nuits. Le disciple d’Hafiz est descendu de son trône de terre cuite pour venir, lui aussi, causer dogme et morale. « Il est un peu fou, comme tous ses pareils, m’assure un jeune théologien, qui le considère pourtant avec le respect voué par les Orientaux à ceux qui ont perdu la raison. Il n’était ni gras ni fortuné quand il arriva à la médressè, mais il abritait au moins sa tête des rayons du soleil et des neiges hivernales sous un excellent bonnet de feutre ; des loutis (pillards) passant auprès de lui et le voyant endormi lui volèrent sa coiffure. À son réveil l’infortuné chercha vainement son bien, puis, en désespoir de cause, il se rendit au cimetière, s’assit sur une tombe et pendant plusieurs mois y demeura depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil.

« — Pourquoi vous éternisez-vous dans ce lieu funèbre ? lui dit un de ses camarades.

— J’attends mon voleur ; il viendra ici, puisque tout le monde y vient, et ce jour-là je reprendrai mon bien. »

Le P. Pascal aurait alimenté longtemps la discussion si l’heure n’était venue de déjeuner.

Nos longues courses, les chaleurs du mois de septembre, la nécessité de faire honneur à la cuisine persane sous peine d’humilier nos hôtes, nous fatiguent à tel point, que notre excellent guide nous a engagés à ne point rentrer à Djoulfa au milieu du jour, et à venir déjeuner au caravansérail, où Kodja Youssouf a établi ses dépôts de marchandises. Le comptoir de ce négociant est situé dans la partie la plus animée du quartier commerçant. Je n’ai vu nulle part, pas même à Constantinople, à Téhéran ou à Kachan, une foule comparable à celle qui grouille dans ces merveilleux bazars, les plus beaux et les plus fréquentés de tout l’Orient. Des potiches de vieux chine ou de vieux japon, des vases en cuivre ciselé remontant au siècle de chah Abbas, des suspensions en argent massif, incrustées de turquoises et de perles, parent les éventaires et font des galeries du quartier commerçant de véritables musées ; musée, c’est le mot, car il faut se contenter d’admirer et ne pas songer à acheter ces œuvres d’art, les marchands, jaloux et orgueilleux de posséder des trésors dont ils connaissent toute la valeur, ne consentant à les céder ni pour or ni pour argent.

Le rôle de ces objets n’est pas d’ailleurs purement décoratif : ils sont tous garnis d’énormes bouquets de roses blanches ou jaunes, de jacinthes et de jasmins, dont le parfum pénétrant vient heureusement corriger les odeurs qui se dégagent de la foule.

Dans cette saison, l’aspect du bazar aux comestibles est particulièrement ravissant. De tous côtés s’empilent des montagnes de pêches vermeilles, des pyramides de limons doux, de melons et de concombres ; des pastèques pourfendues par la moitié montrent aux passants altérés leur chair rouge gonflée d’une eau délicieuse, tandis que roulent pêle-mêle sur le sol des raisins et des aubergines monstres ; en concurrence avec ces boutiques se présentent les étalages des épiciers, pharmaciens, droguistes, où miroitent, sous les rayons lumineux tombés du haut des toitures en forme de coupoles, des bocaux de cristal contenant toute une collection de sel de fer, de cuivre, de manganèse, et de longs vases de verre remplis de piment, de safran ou d’autres épices, condiments obligés de certains mets persans.

Le caravansérail arménien, dans lequel se trouvent les bureaux de Kodja Youssouf, est entouré d’une série de chambres profondes, fermées par des volets en mosaïque de bois. Au milieu du jour toutes ces portes sont soigneusement cadenassées, car les riches négociants se contentent de passer quelques heures à leur comptoir, à l’inverse des petits marchands du bazar, dont la boutique reste toujours ouverte.

Le Père frappe ; des serviteurs se présentent et nous introduisent dans une salle voûtée ; l’air de la pièce a conservé une bienfaisante fraîcheur. Nos domestiques apportent d’une rôtisserie voisine de délicieux kébabs emmaillotés dans une couche de pain, et des fruits confits dans du sirop aigre. Ces hors-d’œuvre, désignés sous le nom de torchis (aigreur), sont des aubergines de la grosseur d’une figue de vigne, des prunes de la taille d’une olive, ou des noix à peine formées. Les Persans mangent à tous les repas ces mets excitants, très agréables pendant les fortes chaleurs.

Après le déjeuner, Kodja Youssouf profite de notre présence à Ispahan pour faire défiler devant nous les plus habiles forgerons ispahaniens ; ils portent avec eux des canards, des chameaux, des ânes, des boucliers et des aiguières en acier, façonnés au marteau et rehaussés de minces filets d’or ou de platine incrustés dans le dur métal.

Nous recevons également la visite de plusieurs grands marchands de tapis. L’un d’eux nous invite à venir prendre le thé dans sa maison, ses marchandises étant trop lourdes pour être facilement transportées. J’accepte son offre avec d’autant plus d’empressement qu’il est marié, prétendent les matrones d’Ispahan, à l’une des plus jolies femmes de la ville.

L’entrée de l’andéroun sera difficile à forcer, et j’aurai bien du mal à me faire présenter à la belle, car le bonhomme, trompé comme le commun des mortels par mes habits et la peau tannée de mon visage, a cru être agréable à Marcel en lui faisant sur moi les compliments les plus aimables.

« Votre esclave a vu du premier coup d’œil que ce jeune homme est le fils de Votre Honneur. Dieu a donné à cet enfant des traits qui reproduisent trop fidèlement votre bienfaisante image pour que l’on n’en soit point frappé. »

Les Persans, sans oser se l’avouer, ont si peu de confiance dans la vertu de leurs femmes, que la constatation de la ressemblance entre père et fils est un compliment délicat toujours reçu avec le plus grand plaisir.

Marcel, très touché des bonnes paroles du marchand de tapis, s’est confondu en remerciements.

CHAPITRE XIV

Les jardins de l’évêché. – Le clergé grégorien. – L’andéroun de hadji Houssein. – Souvenirs de voyage d’une Persane à Moscou. – La tour à signaux. – Lettre du chahzaddè Zellè sultan.

2 septembre. – « Aïe ! aïe ! la ! la ! la ! Assez ! pardon ! père, je ne recommencerai plus. Aïe ! aïe ! » hurle notre ami Kadchic en recevant sur la plante des pieds quelques légers coups de gaule.

Le mauvais drôle s’est permis de goûter à un pichkiach que l’évêque arménien nous a envoyé par l’entremise d’un vicaire, chargé de nous rappeler également que Sa Grandeur nous attendait ce soir à dîner dans son jardin des bords du Zendèroud. Le cadeau épiscopal ne se composait que de six pêches, mais elles étaient assez grosses pour remplir à elles seules une grande corbeille d’osier. Les fruits les plus parfumés des jardins d’Europe ne sauraient rappeler, même de loin, la chair à la fois ferme et fondante, la peau fine et la saveur musquée des pêches d’Ispahan. J’excuse, en les admirant, la gourmandise de Kadchic ; sa grâce obtenue, le gamin se relève et se sauve en courant.

« La plante de tes pieds n’est-elle pas endolorie ?

— Pas le moins du monde ; elle est dure comme une semelle de cuir, mais je crie de toutes mes forces afin d’apitoyer bien vite le Père. »

Exacts au rendez-vous, nous franchissions, trois heures avant le coucher du soleil, l’enceinte de terre bâtie autour des jardins de l’évêché. Sa Grandeur ne tarde pas à arriver, montée sur un superbe cheval noir et suivie de ses vicaires, qui caracolent derrière elle. C’est évidemment ainsi que voyageaient autrefois en France les plus grands dignitaires de l’Église.

Non loin de la porte d’entrée s’étend une esplanade couverte d’un dôme de verdure. Sous cet épais ombrage s’abrite une citerne alimentée par les eaux du Zendèroud. La roue d’une grossière machine élévatoire tourne en gémissant sur son arbre de couche et vient déverser, à la tête des rigoles d’irrigation, l’eau contenue dans les godets de bois dont elle est entourée. Quatre bœufs superbes attelés à un manège mettent en mouvement cet appareil aussi bruyant que primitif. Les élèves de l’évêché, grâce à leur grande taille et à leur belle conformation, dues probablement à l’abondance et à la qualité de la nourriture qui leur est donnée, diffèrent des bêtes de labour, petites, maigres, mal faites, et dont la chair coriace est si mauvaise au goût que les plus pauvres gens seuls peuvent se décider à la consommer.

Le bouvier, en me vantant la vaillance et la douceur des animaux confiés à ses soins, et en me faisant admirer leur poil brillant, ne se doute point, le malheureux, des instincts carnassiers et des idées criminelles qui, je l’avoue à ma honte, se réveillent en moi. Depuis plus de six mois nous n’avons pas été régalés du moindre bifteck ! En revenant en France, j’en fais le serment, je ne mangerai de six mois ni pré-salé, ni côtelette nature. Pour donner un autre cours à des pensées d’autant plus malséantes qu’elles se présentent à mon esprit au moment où le mouton va essayer de tenter mon appétit en se déguisant sous huit ou dix formes différentes, je m’enfonce au plus épais du verger. Le sol, merveilleusement fécond, est couvert de trois étages de verdure ; des platanes et des peupliers dominent de leurs cimes élancées figuiers, pêchers, grenadiers et cognassiers, chargés eux-mêmes de fruits si doux qu’on les mange comme des pommes ; les branches de ces arbres s’affaissent sous le poids de la récolte et touchent presque la terre, couverte de légumes auxquels l’ombre est nécessaire.

Mahomet a dû rêver de Djoulfa en décrivant les jardins d’Éden.

Nous sortons du verger à la voix de l’évêque et montons sur la terrasse d’un pavillon placé à l’entrée de la grande allée. De ce point culminant le regard s’étend dans toutes les directions ; il suffit d’évoluer lentement sur soi-même pour voir se développer, comme dans un gigantesque panorama : au nord-est, la ville musulmane aux coupoles d’émail bleu ; à l’est, le fleuve s’écoulant sous les nombreuses arches des ponts Allah Verdy khan et Mamnoun ; plus bas, les toits coniques du couvent des derviches et le minaret de Chéristan élevé dans le plus vieux quartier de la ville, l’antique Djeï ; au sud, Djoulfa dont les terrasses entrecoupées de coupoles et de jardins se détachent sur un fond de montagnes violacées ; enfin, à l’ouest et au nord-ouest, la fertile plaine de Coladoun formant au loin une immense tache verte.

À la nuit les invités arrivent en troupes. Ce sont les plus dévots personnages de Djoulfa, les conseils et les appuis de l’évêque, tous gens savants, mais timides et réservés en présence de leur pasteur.

On prélude au repas en buvant du thé, boisson considérée comme un apéritif ; puis, à neuf heures du soir, chacun prend place à table. Les convives, gratifiés de fourchettes, de cuillères et de couteaux, regardent avec une méfiance non dissimulée ces instruments de torture, et prennent, à leur aspect, une figure si déconcertée que je regrette de n’avoir pas le courage, m’affranchissant d’absurdes préjugés, de plonger mes doigts dans les plats, tant je rends malheureux les pauvres gens invités, ou plutôt condamnés à dîner en ma compagnie.

Le menu ressemble beaucoup à celui du festin servi à la noce arménienne ; les convives étant moins nombreux, les plats sont plus soignés et les mets plus variés. Le vin noir de Kichmich surtout est exquis. Il provient d’un vignoble planté à l’extrémité du jardin.

Les Arméniens entendent aussi bien la culture de la vigne que la fabrication du vin. Ils font monter les ceps le long de treillages formant des tonnelles plates, étendent les sarments sur des claies assez larges pour laisser passer la grappe au moment de sa formation, et lui permettent ainsi de se développer tout à l’aise à l’intérieur de la tonnelle. Le raisin, abrité des rayons du soleil par les feuilles demeurées au-dessus du clayonnage, et maintenu à une assez grande distance du sol pour n’être point brûlé par la chaleur rayonnante, atteint parfois jusqu’à quarante centimètres de longueur ; son grain est gros, couvert d’une peau fine, et clairsemé sur la grappe. Quand j’ai goûté à ce fruit exquis, j’ai cru me retrouver encore dans les huertas de Murcie ou de Malaga. Les Arméniens ne coupent le raisin que lorsqu’il est arrivé à complète maturité ; les vendanges faites, il est égrappé, foulé et mis à fermenter ; après la décuvaison on fait cuire le vin afin qu’il puisse traverser sans danger les fortes chaleurs de l’été, puis on le mélange à des matières destinées à le rendre plus excitant, la meilleure de toutes les boissons, au goût des Persans, étant celle qui amène le plus tôt le buveur à un état d’ivresse agréable.

Au dessert l’évêque prend la parole en arménien et prie l’un des convives de nous traduire ses paroles en langue persane.

« Je suis heureux, dit-il, de réunir autour de moi les chefs des principales familles de Djoulfa et de les mettre à même de témoigner leur sympathie aux hôtes que le ciel m’a envoyés, aux enfants de cette fière nation qui depuis tant de siècles est la protectrice et l’ange tutélaire des chrétiens d’Orient. La France se souviendra des saintes traditions de son passé, ajoute-t-il, et toujours les opprimés tourneront vers elle leurs regards suppliants. »

Perdus en pleine Asie, comment ne serions-nous pas émus en entendant parler avec respect et confiance de la patrie lointaine ?

Ces quelques mots ont d’ailleurs une portée réelle ; quoique forcé de résider à Djoulfa, le prélat qui nous reçoit à sa table n’en occupe pas moins une très haute situation. Son titre de primat des Indes en fait le chef hiérarchique et le représentant de tous les chrétiens schismatiques établis en Hindoustan. Les revenus du siège épiscopal sont même dus en partie à la générosité des Arméniens installés à Bombay ou à Bénarès, car, à part le produit de ses jardins et de quelques terres disséminées autour de Djoulfa, l’évêché ne peut guère compter sur les secours des Iraniens, trop pauvres pour offrir à leur pasteur autre chose que les prémices de leurs récoltes.

Les fonds provenant des Indes sont considérables, mais la manière dont ils sont recueillis est tout au moins singulière. L’évêque de Djoulfa dispose à son gré des cures de ces pays, et donne les mieux rétribuées aux prêtres capables de lui offrir en échange de leur nomination un cautionnement destiné à garantir la redevance qu’ils s’engagent à lui payer annuellement. Réunir à l’avance les fonds nécessaires à l’obtention d’une cure à gros bénéfices est la grande préoccupation des membres du clergé subalterne : il n’y a pas de trafic ou de commerce clandestin auxquels les prêtres ne se livrent en vue de satisfaire les exigences pécuniaires de leur chef hiérarchique. Les abus les plus criants résultent de ces détestables agissements, mais on ne saurait juger avec trop d’indulgence le pasteur quand on connaît le troupeau. Si les prélats ne prenaient la précaution d’exiger un cautionnement avant de nommer les curés, les membres du bas clergé, sortis généralement des classes les plus infimes de la société, privés d’une instruction assez solide pour suppléer à l’éducation première, dépourvus d’idées très nettes sur la valeur d’une parole donnée et ne voyant guère dans le sacerdoce qu’un état lucratif, s’empresseraient, une fois nommés, de manquer à leurs promesses.

Ces conventions sont entachées de simonie ; néanmoins les grégoriens ne paraissent pas les considérer comme illicites et les concluent du haut en bas de la hiérarchie ecclésiastique. Le patriarche d’Echmyazin, chef reconnu de l’Église schismatique, exige tout le premier, des évêques consacrés par lui, des cadeaux proportionnels à la dotation de leurs sièges épiscopaux, et ne saurait trouver mauvais que ceux-ci, à leur tour, aient recours à des procédés analogues envers les simples prêtres ; d’autant plus que les prélats, se trouvant dans l’impossibilité de se livrer aux entreprises commerciales qui enrichissent les fidèles, sont obligés de pressurer le bas clergé afin de réunir les fonds promis à Echmyazin, de subvenir aux frais du culte, et de pourvoir à leur entretien personnel, à celui des bâtiments de l’évêché, des écoles et des établissements de bienfaisance.

Le marchandage des offices religieux n’empêche pas d’ailleurs les prêtres de témoigner le plus profond respect à leur pasteur ; et ils songent même si peu à murmurer contre des demandes d’argent publiquement avouées, que le curé de la cathédrale de Djoulfa, désireux d’être promu à une cure des Indes, est venu prier le P. Pascal de lui servir de caution auprès de l’évêque. L’idée était au moins originale. Le Père a refusé d’intervenir dans une affaire où son immixtion aurait pu être considérée comme un empiètement indiscret dans les affaires des grégoriens. Il doit se montrer d’autant plus prudent que, jusqu’à ces dernières années, l’Église romaine et l’Église schismatique de Djoulfa ont été des rivales acharnées.

Peu d’années avant la venue à Djoulfa du P. Pascal et de l’évêque, la majorité grégorienne persécuta de la manière la plus cruelle la minorité romaine ; les prêtres catholiques, menacés dans leur existence, furent même obligés de se réfugier chez des musulmans. Le souvenir de ces excès n’était pas encore effacé à l’arrivée des deux nouveaux chefs, et leurs relations se ressentirent tout d’abord de l’état d’hostilité de leurs ouailles ; aujourd’hui elles sont devenues des plus amicales, grâce aux sentiments généreux du P. Pascal.

Il y a six ans, l’évêque, montrant, au dire des fidèles, trop de modération envers les catholiques, fut gravement attaqué ; on lui reprocha avec amertume ses tendances à se rapprocher des romains au détriment des grégoriens.

Les mauvais sentiments de la population de Djoulfa éclatèrent avec une telle violence, que le prélat, désolé, se résigna à abandonner son siège de Perse et à aller vivre aux Indes au milieu de fidèles respectueux et soumis. Il quitta son palais, franchit à peu près seul les murs de la cité, dure humiliation quand on a la coutume de vivre entouré de nombreux amis, et s’engageait en pleurant sur la route de Chiraz, quand il fut rejoint par le Père Pascal. Le moine, ému de pitié, avait sellé son cheval et était venu consoler le voyageur. Celui-ci fut profondément touché de cet acte de charité. Les deux prêtres cheminèrent ensemble une journée, et en se séparant, l’un pour s’éloigner de son ingrate ville épiscopale, l’autre pour revenir au milieu de ses quelques catholiques fidèles, ils se promirent de resserrer les liens de leur amitié si des circonstances favorables les réunissaient un jour à Djoulfa.

Le repentir des schismatiques ne se fit pas longtemps attendre. Les nombreuses charités de l’évêque manquèrent aux pauvres dès le premier hiver ; la population aisée, livrée sans défense aux fantaisies autoritaires du pouvoir civil, ne tarda pas à comprendre de son côté que non seulement elle avait commis une injustice, mais s’était privée d’un chef éminent, capable de grouper autour de lui la colonie et de la défendre contre les vexations des musulmans. Au bout d’une année les Djoulfaiens se décidèrent à envoyer à l’évêque des Indes des émissaires chargés de lui porter leurs excuses et de le prier de revenir reprendre sa place au milieu d’eux. Le prélat se montra généreux et promit de revenir en Perse si les sentiments de la population ne variaient pas au cours d’une nouvelle année. Ce délai passé, il quitta courageusement sa nouvelle résidence, où il vivait entouré de respect et jouissait de tous les avantages de la civilisation, et revint dans la sauvage Djoulfa qui avait si durement méconnu ses bonnes intentions ; son retour fut un véritable triomphe. Depuis cette époque pas un nuage ne s’est élevé entre la colonie schismatique et son pasteur, bien que l’évêque soit devenu l’ami intime du P. Pascal. Les deux moines s’ingénient à ne point blesser les susceptibilités de leurs fidèles respectifs, et grâce à leur bonne entente une harmonie remarquable règne entre les sectateurs de religions naguère encore si acharnées l’une contre l’autre.

À onze heures le P. Pascal se lève, transmet nos remerciements à l’évêque et le prie de venir à son tour dîner au couvent, où il veut réunir en notre honneur les Européens et les catholiques les plus fervents de Djoulfa. L’invitation est acceptée avec bonté, et l’on donne l’ordre d’allumer les fanous destinés à éclairer la route.

Guidés par le sacristain, huit ou dix domestiques s’emparent de ces immenses lanternes et forment, en s’avançant sous les tonnelles de verdure et les branches des cognassiers chargés de fruits dorés, un cortège des plus pittoresques. Sur un signe de l’évêque, nous nous plaçons auprès de lui, comme étant les gens les plus respectables de la bande, tandis que les autres invités traînent leurs babouches au-devant de nous et soulèvent un nuage de poussière que nous sommes obligés de dévorer consciencieusement, afin de garder le rang auquel nous avons droit.

De retour au couvent, j’adresse au P. Pascal d’amers reproches au sujet de la prodigalité dont il veut se rendre coupable en essayant de lutter d’amabilité avec l’évêque, lui qui n’a pas à sa disposition les revenus des cures des Indes.

« Ne vous mettez point en peine, me répond-il. D’abord nous tuerons la gazelle : elle brise mes fleurs, broute mes treilles et ne se montre nullement touchée de mes soins ; elle a été jugée et condamnée à mort. Les fruits, les melons, les légumes, proviendront de l’ancien enclos des jésuites, attribué à mon couvent à défaut d’autre possesseur ; mes paroissiens m’enverront aussi quelques pichkiach de volailles ou de moutons ; enfin on m’a écrit d’aller toucher une partie de la pension annuelle de deux mille cinq cents francs que le prince Zellè sultan m’alloue généreusement. Je suis, vous le voyez, dans une situation prospère et puis me permettre de vous fêter et de témoigner devant tous mes fidèles paroissiens du plaisir que j’ai à vous recevoir. Vous irez seuls demain à Ispahan ; en votre absence je ferai toutes mes invitations. »

5 septembre. – Marcel est resté au couvent afin de remettre au courrier de Téhéran le projet de restauration du barrage de Saveh, que le docteur Tholozan veut bien se charger de présenter au roi. L’accomplissement de la mission confiée à mon mari a été pour lui l’occasion de grandes fatigues ; non seulement il a été obligé de se détourner de sa route et de faire un voyage très pénible, mais il a dû calculer et exécuter lui-même dessins et devis.

Ma présence étant inutile à Djoulfa, je me suis rendue chez Mme Youssouf et l’ai priée de tenir la promesse qu’elle m’avait faite de me présenter à sa belle amie, la femme de hadji Houssein.

J’aurais été très fière de servir de cavalier à mon aimable guide ; mais, comme il est interdit à une femme de pénétrer dans Ispahan sans avoir couvert son visage du voile épais porté par toutes les Persanes, et qu’il serait extrêmement dangereux pour Mme Youssouf de cheminer en costume musulman à côté d’un Farangui, je me suis bornée à assister au départ de la charmante khanoum. Elle est montée à califourchon sur un superbe cheval noir, présent vraiment royal du chahzaddè ; puis, suivie de deux servantes, elle a enlevé sa monture au galop de chasse, sans se préoccuper du labyrinthe tortueux des rues étroites de Djoulfa, et s’est bientôt perdue dans un nuage de poussière. Je ne puis m’empêcher de remarquer, à son sujet, combien le costume persan, si disgracieux au premier abord, sied bien à une jolie femme, et combien le large pantalon porté hors des maisons doit être pratique pour monter à cheval et marcher dans la poussière ou dans la boue.

Une demi-heure après le départ de Mme Youssouf, j’ai quitté Djoulfa à mon tour, accompagnée des plus fidèles serviteurs du couvent.

Hadji Houssein m’attendait dans le talar de son biroun et avait éloigné par discrétion ses clients habituels ; deux ou trois personnes à peine se trouvaient dans la cour de sa maison quand il m’a conduite à l’andéroun sans me demander compte de ma ressemblance avec Marcel.

Sa femme mérite la réputation de beauté dont elle jouit unanimement à Ispahan. On voit à sa toilette sommaire qu’elle a vécu à la cour. Est-ce à la chaleur ou à la coquetterie qu’il faut attribuer la suppression d’une chemisette de gaze destinée à voiler légèrement le buste des femmes persanes ? je ne saurais le décider ; mais j’envierais la bonne fortune d’un peintre ou d’un sculpteur qui serait assez heureux pour faire poser devant lui un pareil modèle. À mon point de vue particulier, j’ai été surtout frappée de la vivacité d’esprit de Ziba khanoum, de la gaieté de son caractère, des expressions choisies dont elle se sert en causant, et de l’aisance de ses gestes, empreints d’une certaine noblesse. Elle se plaît à nous parler du temps heureux où elle vivait auprès du roi. Les voyages du chah en Europe lui ont laissé une impression d’autant plus vive qu’elle accompagna les deux favorites que Nasr ed-din emmena avec lui jusqu’en Russie, mais qu’il fut obligé de renvoyer à son départ de Moscou.

« Le chah eut un vif chagrin, me dit-elle, quand il monta sur le navire qui devait le transporter à Bakou. Tout l’andéroun l’avait accompagné jusqu’au port d’embarquement ; au moment où l’on donna l’ordre de lever l’ancre, les abandonnées poussèrent de tels gémissements et se livrèrent à un tel désespoir, que le souverain, ému de leurs démonstrations de douleur, eut un instant la pensée de renoncer à son voyage et donna l’ordre de le ramener à terre. Il n’aurait jamais quitté ses États si le docteur Tholozan et plusieurs personnes de sa suite ne lui avaient représenté combien l’Europe et la Perse même seraient défavorablement impressionnées en apprenant que le roi des rois s’était laissé attendrir par les pleurs de quelques femmes et avait contremandé un voyage déjà commencé et annoncé solennellement à toutes les puissances.

— Comment avez-vous trouvé la Russie ? dis-je à la belle khanoum.

— Je ne connais pas ce pays. À partir du moment où le bateau s’éloigna du rivage, nous demeurâmes, mes compagnes et moi, enfermées au fond de cabines sans air ; plus tard on nous fit entrer dans des voitures de chemin de fer dont les stores étaient soigneusement baissés. Enfin, à notre arrivée à Moscou, on nous assigna des chambres closes, d’où les eunuques de Sa Majesté ne nous laissèrent jamais sortir. Le chah, très occupé des splendides réceptions données en son honneur, ne pouvait, comme à Téhéran, passer ses soirées auprès de ses femmes. Elles étaient très attristées de leur solitude et de leur réclusion, quand le roi, frappé des difficultés qu’on avait déjà dû vaincre pour nous amener jusqu’à Moscou sous notre costume persan, et comprenant combien il serait malaisé désormais de faire voyager des femmes en les préservant de toute souillure, se décida à nous renvoyer sur la terre bénie de l’Iran. Malgré les regrets qu’éprouvèrent les khanoums au moment de le quitter, elles obéirent à ses ordres avec plaisir, car depuis deux mois elles n’avaient guère vu ni la lumière du soleil ni un coin du ciel bleu. Nasr ed-din chah était d’ailleurs ravi de son voyage : il recevait partout l’accueil le plus respectueux ; des fêtes superbes lui étaient offertes, et dans les grandes villes on rassemblait en son honneur des troupes magnifiquement habillées.

« La première fois qu’il assista à une de ces grandes manœuvres militaires, il ne put, à la vue des beaux uniformes des soldats russes, réprimer son émotion et sa jalousie. De retour au palais il se montra fort courroucé contre le spaçalar (généralissime des armées persanes).

« Que fais-tu, lui dit-il, de tout l’argent que je consacre à l’habillement de mes troupes ? Le tsar aurait-il des serviteurs intègres, et moi des esclaves dignes de mourir sous le bâton ? »

« En entendant de la pièce voisine la voix vibrante de Sa Majesté, nous nous prîmes à trembler pour la vie du spaçalar ; mais ce grand ministre, dont personne ne soupçonnait alors les détournements, répondit avec une telle présence d’esprit, que la fureur de son maître disparut comme les gelées d’hiver aux premiers rayons du soleil.

« Votre Majesté ne sait-elle donc pas qu’en l’honneur du passage du successeur de Djemchid et de Kosroès, le tsar a fait habiller à neuf son armée tout entière ? »

« Quelle impression Sa Majesté a-t-elle rapportée des différents pays d’Europe ? ai-je repris.

— Nasr ed-din chah aime beaucoup le Faranguistan (nom persan de l’Europe). Il a vu à ses pieds les plus grands rois et les plus puissantes princesses du monde chrétien ; il a admiré des danseuses étonnamment agiles et des femmes belles et élégantes : mais rien ne lui a paru comparable à son pays natal.

« À son retour d’Europe il vint, après avoir débarqué, se reposer le soir dans un talar bâti sur les rivages désolés de la mer Caspienne, et, saisi d’une émotion subite, il s’écria, en prenant à témoin ses compagnons de voyage :

« Regardez ce paysage, cette eau, ce soleil : en est-il un parmi vous qui ait vu un pays plus beau que la Perse ? »

« Le chah parle cependant avec plaisir de son passage dans les grandes villes du Faranguistan ; afin de conserver un souvenir durable de ses voyages, il a fait exécuter une grande boule d’or sur laquelle on a tracé, en rubis, émeraudes et saphirs enlevés aux couronnes de ses ancêtres ou de ses prédécesseurs, les mers, les montagnes, les vallées et les villes des pays qu’il a parcourus. Les plus beaux diamants du trésor signalent l’emplacement des capitales.

— Avez-vous vu ce globe terrestre, khanoum ?

— Certainement ; il a été déposé quelques jours chez Anizeh Dooulet, qui a vertement reproché au roi d’avoir fait un aussi mauvais usage de bijoux d’aussi grande valeur.

— Il est regrettable en effet que Sa Majesté ait détruit des joyaux historiques.

— C’était bien là le dernier souci d’Anizeh Dooulet ! Elle aurait mieux aimé que le roi les lui eût donnés !

— Vous a-t-elle parlé de l’origine de ces trésors ?

— La plupart, prétend-elle, ont été rapportés des Indes après les conquêtes de Nadir chah. À la mort de ce prince ils furent remis à Mohammed-Aga, le fondateur de la dynastie kadjar. Seul chah Rokhch, le souverain dépossédé, refusa de livrer les richesses qu’il réservait à ses enfants à défaut de la couronne. Bien que privé de la vue, il cacha ses pierres précieuses, dérouta les espions du nouveau roi et affirma sous les serments les plus solennels qu’il n’avait en sa possession aucun joyau de valeur.

« Chercher à soustraire des trésors au terrible Mohammed-Aga, c’était s’exposer aux plus grands dangers. L’infortuné chah Rokhch supporta d’abord avec un courage surprenant chez un homme âgé les plus douloureuses tortures ; vaincu par la souffrance, il se décida à indiquer la position de quelques brillants dissimulés soit dans des puits, soit dans les fondations des murs du palais, mais l’obstiné vieillard ne fit connaître la cachette du rubis extraordinaire placé autrefois sur la couronne du dernier prince de la race de Timour (Aurengzeb), qu’au moment où il sentit couler sur sa tête, entourée d’un bourrelet de plâtre, du plomb en fusion versé goutte à goutte.

« Mohammed-Aga témoigna la joie la plus vive en retrouvant le précieux rubis et sans tarder donna l’ordre de mettre fin au supplice du vieillard, mais il était trop tard : chah Rokhch, victime de son avarice, mourut au bout de peu de jours.

« L’inestimable joyau qui lui coûta la vie est placé sur la sphère terrestre de Nasr ed-din chah, non loin d’un diamant magnifique pris sur Achraf, le dernier roi afghan de la Perse, et envoyé avec la tête de ce prince à chah Tamasp par un chef de tribu du Béloutchistan. Le rubis de chah Rokhch rappelle au roi que le Démavend est la plus haute montagne du monde, et le brillant d’Achraf que Téhéran l’emporte en beauté sur toutes les capitales. »

Essayer de réformer l’instruction géographique d’une femme persane serait plus difficile que d’expliquer la géométrie à un khater (mulet).

« Pourquoi, belle comme vous l’êtes, avez-vous quitté la cour de Téhéran ?

— Nasr ed-din chah, désireux de témoigner à hadji Houssein une estime méritée par de nombreux et signalés services, m’a donnée à lui en mariage. Je ne saurais me plaindre de mon sort, car l’aga est bon, m’aime tendrement et n’a pas d’autre épouse légitime que moi ; mais je ne puis m’empêcher parfois de regretter avec amertume de ne plus prendre part aux grands voyages entrepris par l’andéroun pour suivre pendant l’été les déplacements du camp royal, et de ne plus assister aux fêtes du Norouz ou aux belles représentations religieuses données au palais pendant le mois de Moharrem en souvenir des martyrs de notre foi. »

Sur ces paroles, Ziba khanoum se lève et m’invite à visiter sa maison. La cour, plantée de beaux arbres, est rafraîchie par de nombreux jets d’eau qui envoient une poussière humide jusque dans le talar ; des rosiers couverts de fleurs, des jasmins blancs et jaunes embaument l’air et mêlent leurs parfums pénétrants à celui des essences répandues sur le tapis. L’habitation est couverte d’une terrasse entourée de murs construits en briques ; les joints verticaux sont assez larges pour permettre de regarder au dehors sans risquer d’être aperçu des voisins indiscrets. À travers les jours réguliers ménagés dans la maçonnerie de cette singulière cage apparaît une belle tour à signaux élevée sous la domination mogole. Elle est revêtue d’une mosaïque de briques et de larges inscriptions. Un escalier tournant, encore en parfait état de conservation, permet, paraît-il, d’accéder jusqu’au sommet de l’édifice, élevé de cinquante-deux mètres au-dessus du sol ; mais une porte placée devant le premier palier empêche les curieux d’atteindre la plate-forme et de regarder de ce point culminant dans les cours intérieures des maisons où les femmes vont et viennent dévoilées.

Avant de rentrer à Djoulfa, Mme Youssouf m’engage à visiter l’entrepôt des tapis situé dans le biroun.

Ces farchs (tapis), spécialement fabriqués à Farahan en vue de l’exportation, sont couverts de dessins jaunes, bleus et rouges aux tons heurtés et criards. En examinant les nouveaux produits de l’industrie persane, on ne peut que regretter les anciens tapis tissés chez les nomades avec des laines dont les teintes harmonieuses ne se fanent jamais. Aujourd’hui les Persans, après avoir reconnu les inconvénients des couleurs à base d’aniline employées dans les fabriques de Farahan, ont à peu près renoncé à acheter les tapis de cette région, et envoient leurs commandes dans le Fars, où la civilisation n’a pas encore fait abandonner les teintures naturelles, si belles et si durables.

À mon retour au couvent je trouve Marcel, le P. Pascal et Mirza Taghuy khan réunis au parloir. Le docteur vient nous communiquer la réponse de Zellè sultan à notre lettre ; elle est arrivée sous l’escorte de deux courriers, l’un chargé de la porter, l’autre de s’assurer qu’elle sera exactement remise à nos excellences. Le prince nous assure de ses bons sentiments et témoigne aux « gentilshommes français », dont le renom est parvenu jusqu’à lui depuis leur entrée en Perse, le plaisir qu’il aurait à les recevoir à Boroudjerd, où il campera quelques jours encore. La missive, fort gracieusement tournée, invite le sous-gouverneur d’Ispahan à nous traiter avec les plus grands égards, et à s’entendre avec le mouchteïd et l’imam djouma afin que nous puissions visiter sans péril tous les édifices affectés d’une manière plus ou moins directe au culte musulman.

Le prince ordonne encore d’expédier aux hakems des provinces du Sud les instructions les plus sévères et de leur enjoindre de faire tous leurs efforts pour faciliter notre voyage, soit que nous désirions suivre, en quittant Chiraz, la voie directe de Bouchyr, ou celle de Firou-zabad. Zellè sultan pousse même la prévoyance jusqu’à prévenir les gouverneurs qu’ils auront à lui rendre compte de leur conduite s’il nous arrive malheur. Quant aux simples mortels assez audacieux pour nous offenser, ils devront, sur la seule vue du firman, recevoir double ration de coups de bâton. Si j’en juge par ces précautions, le sud de la Perse doit être difficile et dangereux à parcourir.

Une expédition de la dépêche de Zellè sultan est déjà parvenue au sous-gouverneur, à l’imam djouma et au mouchteïd. Ce dernier a paru blessé des termes du firman, mais il n’a pas osé soulever d’objection. Néanmoins, comme le clergé ispahanien se pique de suivre à la lettre les prescriptions religieuses et que la loi musulmane interdit aux chrétiens l’entrée des mosquées, il est nécessaire que les casuistes mettent à contribution toute leur science et découvrent un texte de nature à tirer les prêtres d’embarras. Le livre révélé et ses commentaires sont d’une interprétation trop facile pour que, sur l’ordre du prince, d’adroites recherches restent infructueuses. En attendant la décision des théologiens, Mirza Taghuy khan nous offre de nous conduire à Coladoun, un des sites les plus charmants des environs d’Ispahan.

Un chemin très plat menant au village, le docteur veut faire sortir en notre honneur les voitures de son maître, et nous donner le plaisir de voyager en carrosse au cœur de la Perse. Ces équipages, solides comme des prolonges d’artillerie, sont habitués à des exercices variés, mais on ne saurait cependant les faire passer dans quelques rues étroites ou trop ruinées de la ville, ni leur faire escalader avec la seule aide des chevaux l’entrée des ponts jetés sur le Zendèroud. Il est donc convenu que nous nous rendrons à cheval jusqu’à Coladoun et qu’au retour les voitures ramèneront les excursionnistes sur les bords du fleuve.

CHAPITRE XV

Partie de campagne à Coladoun. – Les minarets tremblants. – Puits d’arrosage. – Culture autour d’Ispahan : tabac, coton. – Amendements donnés aux terres. – Les voitures en Perse.

 

6 septembre. – En sortant de Djoulfa on traverse un bazar animé et largement approvisionné, bien que ses étalages ne puissent être comparés à ceux de la ville musulmane. Les denrées alimentaires y sont en majorité ; melons, pastèques, fruits secs, bois à brûler et bougies encombrent tous les auvents. Le quartier commerçant est fermé à son extrémité par de lourdes huisseries de bois bardées de fer et munies de verrous gigantesques.

Cette porte vit passer les Afghans quand ils envahirent Djoulfa. Deux inscriptions commémoratives incrustées dans le mur témoignent de ce fait. L’une est écrite en langue arménienne, l’autre en latin ; celle-ci est due aux compagnons du P. Krusinski, qui furent autorisés à la sceller dans la muraille en souvenir des services rendus par les moines chrétiens à la population de Djoulfa pendant la période néfaste du siège d’Ispahan.

Au delà de l’enceinte s’étend une campagne ravissante. Sous un épais fouillis d’arbres se perdent une multitude de jolis villages et de jardins entourés de clôtures de terre dissimulées sous le chèvrefeuille en fleur et les rosiers sauvages. De distance en distance la verdure s’éclaircit et laisse apparaître les ruines de petites mosquées encore recouvertes de charmantes mosaïques de faïence. Les voûtes sont écroulées depuis le passage des Afghans ; les paysans, très pauvres, ne les ont pas relevées et s’en repentent amèrement aujourd’hui en voyant les regards impurs de deux infidèles souiller des sanctuaires où l’on fait encore la prière. En continuant notre route à travers cet Éden enchanté, nous atteignons le village de Coladoun. Sur la place s’élève un imamzaddè surmonté de deux minarets célèbres malgré la simplicité de leur architecture.

Qui ne connaît en Perse, au moins de réputation, les minars djonbouns (minarets tremblants) ?

Nous pénétrons sans difficulté dans la cour, grâce à la fierté qu’éprouvent les villageois à faire assister des Européens à un véritable miracle.

Une baie ogivale éclaire la chapelle ; au centre se trouve un tombeau recouvert de haillons sordides déposés là en guise d’ex-voto.

De chaque côté de la baie s’élèvent les minarets ; un gardien monte au sommet de l’un d’eux et imprime de ses mains de violentes secousses à la muraille. Sous ses efforts réitérés la tour oscille sur elle-même et transmet son mouvement à sa voisine.

Quand l’action extérieure cesse, la construction reprend peu à peu son équilibre.

En présence de ce phénomène vraiment étrange, les musulmans ont crié au miracle et prétendu que le saint personnage enseveli dans le tombeau s’agitait et mettait l’édifice en mouvement ; les philosophes persans ont fait ouvrir le sarcophage et se sont assurés de visu de l’immobilité du mort. Le cas devenant très grave, les savants européens s’en sont mêlés et ont déclaré que les tours étaient construites à l’extrémité d’une pièce de bois horizontale posée en équilibre sur l’extrados de la voûte. L’explication n’est guère plausible, car en ce cas le mouvement d’oscillation se compliquerait d’un mouvement de translation de haut en bas. Il n’est pas d’ailleurs de pièce de bois assez solide pour supporter sans se rompre un poids aussi considérable que celui des minarets.

En reconnaissant au premier coup d’œil l’âge d’une mosquée ou d’un monument, Marcel s’est fait depuis notre entrée en Perse une réputation d’oracle : nous ne sommes pas passés dans une grande ville, nous n’avons pas assisté à une seule réception, sans qu’on lui ait demandé d’expliquer les mouvements des minars djonbouns. Il a refusé de se prononcer avant d’avoir vu ces édifices, mais aujourd’hui il peut faire connaître librement sa pensée, car, si la classe pauvre et surtout les femmes persanes croient aux miracles, les gens instruits, à part leur confiance dans l’astrologie judiciaire, se montrent fort incrédules.

Après avoir examiné avec soin le monument, Marcel constate que les deux tours, d’ailleurs fort légères, sont raidies par une pièce de bois noyée dans le giron de l’escalier. Chaque minaret, étant planté sur une sorte de crapaudine, peut décrire des oscillations de très faible amplitude autour de son axe vertical. Ces oscillations, perceptibles seulement au sommet, déterminent une série de chocs sur le tympan MN de la voussure, chocs qui se répercutent sur la tour B. Sous cette influence, le minaret B entre lui-même en mouvement, tandis que les maçonneries du tympan restent immobiles ; c’est, on le voit, l’application fortuite d’un théorème de mécanique élémentaire. L’amplitude des oscillations répercutées est d’ailleurs beaucoup plus faible que celles décrites par la tour A, sur laquelle on agit directement.

Un fait nouveau tendrait à prouver l’exactitude de ce raisonnement : une personne placée en D, à la base de l’arcature, reçoit dans le dos, pendant toute la durée de l’expérience, des chocs semblables à ceux qu’elle percevrait si l’on ébranlait à coups de bélier la paroi extérieure de la muraille.

Ce phénomène ne se produirait pas si, au lieu d’osciller autour de leur axe, les tours étaient soumises à un mouvement de translation verticale.

Dans ce dernier cas il n’y aurait pas seulement des fissures en M et en N, mais des lézardes horizontales, divisant en deux tronçons le fût cylindrique des minarets. Or il est facile de vérifier que leur maçonnerie n’est interrompue en aucun point.

Nous nous remettons en selle et, sous la conduite du P. Pascal, nous arrivons en moins d’un quart d’heure au palais de Coladoun, bâti au milieu de la plaine d’Ispahan, dans une situation ravissante.

Des arbres touffus, des eaux vives, un beau tapis de verdure, n’est-ce pas la réalisation des rêves d’un Oriental ? C’est ce que pensait sans doute, en édifiant sa demeure, le dernier propriétaire du palais, obligé de quitter le pays, il y a deux ans à peine, pour se rendre en pèlerinage à la Mecque, sur un ordre du prince Zellè sultan.

Le roi et son fils imposent à leurs sujets l’accomplissement de ce pieux devoir toutes les fois qu’ils veulent se débarrasser d’un personnage gênant par son influence, ou d’un fonctionnaire dont la fortune est hors de proportion avec les bénéfices licites ou illicites que tolèrent les habitudes très larges du pays.

Il est de tradition que les pèlerins partis sur l’ordre du souverain ne reviennent guère des lieux saints : les fatigues d’un long voyage expliquent le trépas inopiné de ces dévots malgré eux.

Le propriétaire de Coladoun n’a pas eu un sort exceptionnel : six mois après son départ, la nouvelle de son décès est arrivée à Ispahan. Allah ait pitié de son âme ! il est mort sur le chemin du salut. Mais que sont devenus ses héritiers naturels, ses femmes et ses enfants ?

Il ne serait pas délicat d’interroger à ce sujet Mirza Taghuy khan : en fidèle serviteur le docteur doit approuver toutes les actions de son maître. Quoi qu’il en soit, la belle propriété du hadji appartient aujourd’hui au prince Zellè sultan.

Des fenêtres du talar la vue s’étend au loin sur une campagne fertile limitée à l’horizon par la chaîne de montagnes des Bakhtiaris. À nos pieds coulent, à travers des plantations de tabac et de sorgho, des ruisseaux peuplés de tortues de grande taille.

Un profond réservoir placé au centre du jardin fournit l’eau nécessaire à l’arrosage des parterres et des vergers qui entourent Coladoun, tandis que les plantations de tabac et de coton sont irriguées avec des eaux sous-jacentes, au moyen d’engins analogues au chalouf dont se servent les Égyptiens quand ils amènent l’eau du Nil au-dessus des berges du fleuve. Seulement, les Persans intelligents et pratiques attellent des animaux à leurs machines élévatoires au lieu de les manœuvrer à bras d’hommes.

Si les puits, percés au-dessus des kanots et généralement cachés sous les branches touffues des arbres, n’attirent pas le regard, le grincement des poulies décèle bruyamment leur présence.

Deux murailles de terre élevées de chaque côté de l’orifice supportent une barre de fer sur laquelle s’enfile un large cylindre de bois ; la corde qui s’enroule tout autour de cette espèce de treuil soutient à l’une de ses extrémités une large poche de cuir, et par l’autre s’attache au collier d’un bœuf ou d’un cheval. Au-devant des puits, un chemin en pente très rapide, creusé entre deux murs de soutènement, sert de passage aux animaux attelés à la machine élévatoire. Quand le cheval ou le bœuf remonte la pente en se dirigeant vers l’orifice du puits, la poche de cuir descend dans l’eau et se remplit. Le conducteur fait alors retourner la bête, dont l’effort, ajouté à son propre poids, suffit à élever le récipient ; un homme saisit la poche de cuir, l’attire à lui et déverse son contenu dans les rigoles d’irrigation. Les bœufs et les chevaux, habitués à descendre et à monter tous les jours ces chemins en pente, obéissent machinalement à leur conducteur et amènent en peu de temps une grande quantité d’eau à la surface du sol.

À Coladoun la couche liquide est très rapprochée de terre ; les paysans en profitent pour faire produire à leurs champs jusqu’à trois récoltes chaque année.

Les cultures du coton et du tabac forment avec celle du pavot la grande richesse agricole de la plaine du Zendèroud.

À part une irrigation soignée, à défaut de laquelle la graine ne germerait même pas, le tabac, dont la tige s’élève à quatre-vingts centimètres de hauteur, vient à peu près sans travail et sans soin. Quand la plante a produit toutes ses feuilles, on les laisse sécher sur pied avant de les cueillir, puis on les divise en dix ou douze classes, s’étageant depuis la feuille fine et tendre d’un prix élevé jusqu’au bois concassé mis à la portée des petites bourses.

Le tabac d’Ispahan est renommé et l’emporte comme parfum sur celui de Chiraz, particulièrement réservé aux Constantinopolitains ou aux Syriens, qui le fument comme les Persans dans des kalyans ou des narguilés.

La culture du coton demande moins de chaleur que celle du tabac, et couvre par conséquent une grande étendue de terre dans les provinces du nord comme dans celles du centre de la Perse.

Au moment de la floraison, l’arbrisseau se couvre de fleurs jaunes, puis les pétales tombent et sont remplacés par une capsule rouge de la grosseur d’une petite noix. Cette enveloppe se décolore et se sèche tout à la fois ; devenue boisée, elle éclate et laisse apparaître le coton blanc comme de la neige. Le vent ne tarderait pas à emporter ce fin duvet si, au moment opportun, une nuée de paysans ne cueillaient rapidement les capsules.

Après avoir emmagasiné le coton, il reste à le débarrasser des matières étrangères, à l’emballer ensuite dans de vastes sacs de toile, puis à l’expédier vers les ports d’embarquement, à destination de la France ou de l’Angleterre.

La culture de cette plante textile serait aussi rémunératrice que celle de l’opium ou du tabac, si cette matière était mise en œuvre sur les lieux mêmes de production. Malheureusement les négociants indigènes ne profitent même pas, en qualité d’intermédiaires, des bénéfices laissés par les diverses transactions auxquelles le coton donne lieu, et se trouvent, envers deux maisons européennes établies sur la voie de Téhéran à Bouchyr, dans un état de dépendance très nuisible au développement de l’industrie locale. Un exemple entre mille. Les marchandises importées ou exportées de Perse doivent être soumises à un seul droit de douane évalué à cinq pour cent de la valeur vénale : telle est la fiction. En réalité, les convois sont arrêtés et visités non seulement à l’entrée et à la sortie du royaume, mais encore aux portes de chaque ville. Il faut alors donner, pour dégager les marchandises, des pichkiach aux gouverneurs, aux officiers de douane et aux nombreux serviteurs du palais, toujours plus âpres et plus difficiles à tromper que leurs maîtres, et dépenser en gratifications trois et quatre fois le montant de la taxe réglementaire, suivant le bon plaisir et les exigences des autorités répandues le long de la route que suivent les caravanes.

Tout autre est la situation des Européens. Protégés par leurs consuls, ils payent à la douane la redevance légale et, cet unique impôt acquitté, n’ont à surmonter aucun obstacle pour faire conduire les convois jusqu’à leurs caravansérails.

Dans cette situation privilégiée, il leur est possible, tout en prélevant un bénéfice considérable, de donner leurs marchandises à un prix très inférieur à celui que demandent les négociants indigènes.

Cet état de choses est fort regrettable, car, s’il est à désirer de voir l’influence européenne s’établir en Orient à un point de vue moralisateur, scientifique ou même industriel, il est fâcheux que les avantages faits aux comptoirs étrangers soient pour l’Iran une source d’appauvrissement et de ruine.

À dire vrai, je ne puis comprendre vers quel but tend le gouvernement persan en opprimant ses sujets au profit des étrangers. J’aime à croire que la manière dont les droits de douanes sont perçus est soigneusement cachée au roi, et j’aime mieux attribuer des mesures injustes à la rapacité des gouverneurs qu’à l’indifférence du souverain. Quoi qu’il en soit, le commerce ispahanien lui-même, si prospère et si puissant sous chah Abbas et ses successeurs, est à peu près mort aujourd’hui ; les négociants indigènes ont tout avantage à acheter et à vendre leurs marchandises aux courtiers étrangers taxés avec équité et ne traitent plus directement aucune affaire. Les Persans souffrent d’autant plus de l’infériorité industrielle à laquelle ils se trouvent condamnés envers les maisons européennes qu’ils ne sont point, comme les Arabes, des poètes et des rêveurs et aiment par tempérament les entreprises commerciales et les spéculations aventureuses.

« L’âpreté au gain, sentiment si développé chez les Ispahaniens, est dû à l’air du pays », assure un vieil auteur.

Je ne sais trop quel rapport on peut avoir la prétention d’établir entre l’atmosphère d’une contrée et la rapacité de ses habitants, mais il est certain que l’Européen lui-même est saisi, dans cette ville, d’un insatiable désir de richesse. À part quelques très rares exceptions, chacun ici trafique et brocante, ouvertement quand il l’ose, ou en cachette si sa situation lui interdit d’avoir un magasin et de traiter des affaires au grand jour. Le mal est inévitable : c’est dans l’air.

Sans irrigation les terres les plus fertiles resteraient improductives. Le fait est constant. Néanmoins l’eau ne suffirait pas seule à assurer de belles récoltes de coton et d’opium : les amendements, appropriés à chaque culture, ont aussi une importance capitale. Les Ispahaniens s’ingénient de toute manière à augmenter la quantité des fumiers, conservent, sans se préoccuper de leur origine, les matières fertilisantes, et recueillent même dans des watercloset primitifs, creusés à ciel ouvert au pied des murs extérieurs des maisons, celles qui sont élaborées par les habitants de chaque demeure. En été ces inodores dégagent des parfums peu agréables ; mais l’inconvénient est minime auprès de celui qu’offrent les fosses pendant la saison pluvieuse : bientôt remplies d’eau, elles débordent et entraînent dans les rues des courants fertilisateurs que les habitants cherchent à arrêter en élevant en tout sens de petites digues.

« Ô terre, mère nourricière, assise sur de solides fondements très antiques ; toi qui nourris sur ton sol tout ce qui existe », fais-moi pardonner ces détails trop réalistes.

L’habitude de jeter sur les champs des engrais humains n’est pas nouvelle à Ispahan. Un géographe persan raconte avec bonhomie qu’un de ses riches compatriotes, très entendu en agriculture, traitait souvent chez lui de nombreux amis et ne leur demandait en échange de son hospitalité que de s’égarer, avant de quitter sa demeure, dans les parties les plus retirées de son jardin. Le savant ajoute qu’un des convives, ayant un jour franchi la limite de la maison de son hôte sans avoir tenu ses engagements, reçut de ce dernier les reproches les plus amers au sujet de sa coupable ingratitude. Cette singulière manière de favoriser l’agriculture n’étant pas à la portée de tous les cultivateurs, les propriétaires ruraux ont bâti tout autour de la ville ou des villages une multitude de superbes colombiers.

En arrivant à Ispahan, on serait très porté à croire que les habitants font des pigeons leur nourriture exclusive ; il n’en est rien pourtant : cet oiseau est aussi un invité auquel on demande de pulluler et de rester le plus possible dans son nid, car la colombine, mêlée avec les débris des maisons ruinées, est l’amendement le mieux approprié à la culture du melon et de ces magnifiques indevanehs (pastèques) qui composent pendant l’été la nourriture des habitants de l’Irak.

« Les gens d’Ispahan ne mangent que des ordures », dit avec mépris un vieil auteur, sujet sans doute à des douleurs d’entrailles.

Les meilleurs melons ne viennent pourtant pas à force d’engrais. Les plus estimés poussent sur la limite du désert, dans des terres légèrement salées, et doivent leur délicieux parfum au terroir. Au dire des fins connaisseurs, on peut à peine une fois chaque trente ans cultiver le précieux cucurbitacé sur le même emplacement. C’est au moins dans ces conditions que sont récoltés les melons servis au chah.

La grande chaleur commence à tomber ; en sortant des jardins, Mirza Taghuy khan nous propose d’aller visiter une ancienne construction élevée au sommet d’un affleurement rocheux situé au centre de la vallée du Zendèroud.

Un belvédère cylindrique, recouvert autrefois d’une coupole et percé à sa base de huit ouvertures symétriquement disposées sur sa circonférence, couronne le point culminant. On reconnaît à la forme des arcatures que cette construction a été restaurée à une époque relativement récente, mais on ne trouve à l’intérieur du pavillon ni une moulure ni un profil permettant de lui assigner un âge certain. Au-dessous de l’édifice central s’étendent les ruines de maisons écroulées, et autour de ces habitations un mur bâti en briques carrées ayant quarante centimètres de côté sur douze centimètres d’épaisseur. Les lits de matériaux sont séparés par des couches de roseaux semblables à celles que l’on trouve dans les vieux monuments de la Babylonie.

L’origine et la destination de ces ruines sont mal connues des Ispahaniens, qui les désignent cependant sous le nom d’Atechaga (autel du feu).

Il est possible que, dans des temps très reculés, des pyrées guèbres aient été élevés sur la montagne, mais leur présence en ce lieu n’expliquerait pas celle des épaisses murailles de terre bâties sur la cime du pic, les adorateurs du soleil n’ayant jamais construit de temple et ayant toujours, au dire d’Hérodote, entretenu le feu sacré en plein air. Il semble plutôt résulter de l’étude attentive des ruines de l’Atechaga que les plus anciennes constructions sont les débris d’une forteresse sassanide destinée à défendre le cours du Zendèroud ou à permettre au gouverneur du Djeï de se retirer en temps de guerre derrière les murailles d’une place à peu près inexpugnable.

À la nuit, Marcel se décide enfin à rejoindre les voitures du prince, arrêtées auprès d’un village voisin. Je monte avec Mirza Taghuy khan dans un coupé attelé de six chevaux. Le P. Pascal, mon mari et plusieurs autres personnes s’emparent d’une calèche. Fouette cocher ! nous voilà partis accompagnés des salams (saluts) et des témoignages de respect des villageois, ébahis à l’aspect des équipages princiers.

Bientôt nous gagnons la campagne et nous roulons sur des chaussées étroites comprises entre des murs de clôture et des canaux à ciel ouvert, peu profonds il est vrai, mais assez creux pour me faire craindre que voiture, chevaux et voyageurs ne fassent une vilaine salade s’ils ont la malchance d’y tomber. Pour comble de bonheur, trente cavaliers galopent en tête du cortège et soulèvent de tels nuages de poussière, que nous ne pouvons, mon compagnon de route et moi, ouvrir la bouche et les yeux, de peur d’être asphyxiés ou aveuglés ; mais tout cela n’est rien auprès de la gymnastique à laquelle nous condamnent les bosselures de la route.

Le carrosse, lancé au galop, bondit comme une balle, accrochant les murailles de terre, qui s’écorchent non sans dommage pour les roues, franchit les fossés et les canaux dépourvus de ponts, tandis que, les doigts crispés sur les portières, nous nous efforçons de ne pas défoncer aux dépens de nos crânes le capotage de la voiture.

Mirza Taghuy khan fait contre mauvaise fortune bon cœur. Quoi qu’il arrive, le général veut me prouver que le mot impossible n’est pas persan ; mais, à part lui, il n’est pas moins fort inquiet. Le prince Zellè sultan a écrit hier à son médecin une lettre confidentielle dans laquelle il se plaint de la laideur des femmes de Bouroudjerd et demande qu’on lui expédie immédiatement quelques belles de l’andéroun. Afin que les khanoums n’arrivent pas trop défraîchies à la suite d’un long voyage à cheval, on doit les emballer soigneusement dans les deux carrosses qui franchissent aujourd’hui canaux et fossés en notre compagnie. Quand les sentiers seront trop étroits ou les montagnes trop raides pour laisser passer les véhicules, quatre compagnies d’infanterie, désignées à cet effet, les traîneront à bras.

Je laisse à penser quelles émotions agitent ce brave Mirza Taghuy khan. Si les voitures se brisent dans leurs bonds désordonnés, la fleur des princes iraniens sera réduit à s’accommoder des paysannes de Bouroudjerd !

Allamdoualah ! nous voici enfin arrivés. Les roues sont au complet : ressorts et essieux ont résisté à tous les contre-coups.

Avec quel soupir d’intime satisfaction chacun met pied à terre ! Nous hésitons à nous reconnaître les uns les autres ; cheveux, barbes et vêtements sont blancs à rendre jaloux les plus poudreux derviches de l’Asie entière.

Pendant les longues étapes de caravane, endormie la nuit sur l’arçon de ma selle et réveillée à tout instant par la crainte de me laisser choir en bas de ma monture, j’ai souvent regretté avec amertume de n’avoir pas à ma disposition une mauvaise charrette de Gascogne. Aujourd’hui j’ai goûté, une heure durant, le plaisir de parcourir la Perse en coupé à huit ressorts ; cette expérience me suffit. Dans un pays où il n’y a pas de route entretenue, les systèmes de locomotion les plus primitifs sont encore les meilleurs ; le voyageur n’a jamais à craindre de rester en chemin ; et, s’il est condamné à demeurer de longues journées sur son séant, en revanche il respire un air pur et n’est pas secoué au point d’en perdre la tête.

À minuit je retrouve enfin mon clocher. Je ne m’occuperai pas d’astronomie ce soir, je préfère m’abandonner au dieu des rêves. Il me montrera de riches pèlerins en route pour la Mecque et l’armée persane traînant à travers les défilés des montagnes les favorites du chahzaddè.

CHAPITRE XVI

Interprétation des livres sacrés. – Le Meïdan Chah. – Comparaison entre le Meïdan Chah et la place Saint-Marc à Venise. – Le pavillon Ali Kapou. – La masdjed Chah. – Les divers types de mosquées. – Les ablutions. – La prière. – Nécessité d’orienter les mosquées dans la kébla (direction de la maison d’Abraham). – La masdjed djouma. – Le mihrab de la mosquée d’Almansour. – Visite chez un seïd. – Histoire d’un missionnaire laïque à Djoulfa. – Les descendants de Mahomet. – Les impôts exigés en vertu des sourates du Koran.

Ispahan, 8 septembre. – Les théologiens d’Ispahan chargés par le mouchteïd de torturer en notre faveur les livres sacrés ont été récompensés de leurs patientes recherches et ont exhumé de leur bibliothèque un texte élastique qui leur permet d’introduire un chrétien dans la masdjed Chah.

La mosquée, paraît-il, se compose de quatre grands corps de bâtiments, réunis les uns aux autres par des portiques à deux étages ; la cour centrale autour de laquelle s’élève l’édifice est un passage destiné à mettre en communication les principales entrées et doit, affirment les casuistes, être considérée comme un espace libre que des infidèles peuvent traverser sans enfreindre la loi musulmane. Le mouchteïd met également à notre disposition une série de chambres ménagées sous les arceaux des galeries supérieures, et nous autorise en outre à circuler sur les pochtèbouns (terrasses), comme sur le sol même de la cour. Enfin toute liberté nous sera laissée pourvu que nous ne cherchions pas à pénétrer dans la salle du mihrab.

Rendons grâces à Dieu ! À vrai dire, je n’avais jamais compté sur une aussi large autorisation. Les plus belles et les plus solides coupoles de l’Islam, celle d’Aya Sophia elle-même ne doivent-elles pas s’effondrer et entraîner dans leur ruine le premier Farangui qui les foulera sous son pied profanateur ?

Je vais faire consigner soigneusement la décision des mollahs ispahaniens ; cette habile interprétation des textes nous sera peut-être fort utile dans les provinces du sud.

9 septembre. – Le soleil n’a pas encore fait son apparition au-dessus de l’horizon quand notre petite troupe débouche sur le Meïdan. Cette vaste esplanade, tracée par Abbas le Grand vers 1580, s’étend en forme de parallélogramme et couvre près de dix hectares. La place est entourée de superbes bazars. Celui des tailleurs, notamment, est un des plus beaux et des plus élégants de la Perse entière. Une porte, désignée sous le nom de Négarè Khanè, le met en communication avec le Meïdan. Elle est flanquée à droite et à gauche de loggias, aujourd’hui insolides, dans lesquelles se plaçaient les deux musiques turque et persane du grand sofi.

Du haut des balcons réservés aux orchestres royaux, l’esplanade, avec sa ceinture de canaux revêtus de marbre blanc, se présente sous un aspect vraiment grandiose. Son étendue et la parfaite symétrie des constructions sont d’autant plus dignes de remarque, que ces qualités sont en désaccord avec les habitudes et les idées non seulement de l’Orient, mais même de l’Occident à l’époque où le Meïdan fut tracé.

La conception des grandes lignes de ce plan dénote chez chah Abbas une puissance d’imagination et une rectitude d’esprit dont nous avons déjà eu la mesure en parcourant les quadruples allées du Tchaar-Bag et les ruines des vingt palais disposés comme de somptueux jalons en bordure de cette avenue.

N’est-il pas singulier de rencontrer dès la fin du seizième siècle, dans un pays où l’art a toujours conservé un caractère essentiellement libre, une de ces grandes ordonnances caractéristiques de l’architecture française du dix-septième siècle et des ruineuses fantaisies du roi-soleil ? C’est à se demander si l’âme de l’un des grands constructeurs de la Rome impériale, avant de transmigrer dans le corps du Bernin ou de Le Nôtre, ne se serait pas incarnée dans l’architecte du Tchaar-Bag et du Meïdan Chah.

Sans essayer d’élucider après Pythagore une aussi grave question, je constate simplement qu’il n’existe pas dans le monde civilisé une place fermée digne de rivaliser en étendue, en symétrie et même en beauté avec l’esplanade de la masdjed Chah. Cette opinion ne m’est pas exclusivement personnelle : les rares voyageurs venus en Perse au dix-huitième siècle s’accordent à dire qu’aucune ville d’Europe ne présente un ensemble de constructions comparable au Meïdan Chah d’Ispahan.

La première fois que j’ai traversé l’esplanade, je me suis pourtant souvenu de la place Saint-Marc. Toutes deux sont entourées de bâtiments à arcades réunis à l’une des extrémités par un temple magnifique ; la mosquée Cheikh Loft Oullah, placée sur la gauche de la masdjed Chah, rappelle par sa position la grande horloge vénitienne, tandis que, sur la droite, à la place du campanile, s’élève le pavillon connu sous le nom d’Ali Kapou.

Ne prolongeons pas ce parallèle : il ne serait pas à l’avantage de l’Italie. Je chercherais en vain à Venise : un ciel admirablement pur faisant vibrer sur un fond d’un bleu presque noir les émaux turquoise mêlés aux volutes blanches ou jaunes des coupoles et des minarets ; le soleil radieux qui semble étendre sur tous les édifices un mince glacis d’or ; les nombreux chameaux dont la grande taille se perd dans l’immensité du cadre qui les entoure ; et enfin, ces musiciens venant, en souvenir du culte de leurs ancêtres, saluer le soleil, symbole des forces vivantes de la nature, à l’instant où il s’éteint dans les ombres du crépuscule et où il renaît chaque matin au lever de l’aurore. De longues trompettes de cuivre n’ayant rien à envier comme sonorité à celles des guerriers placés en tête du cortège d’Aïda, des tambours en forme d’obus cylindro-coniques, constituent les éléments bruyants de l’orchestre pittoresque qui s’installe soir et matin sur l’une des terrasses placées au-devant du Négarè Khanè ou du palais Ali Kapou, le plus élevé de tous les monuments d’Ispahan.

Sous ce même talar, dont le plafond peint et doré est soutenu par douze colonnes de cèdre, se groupait aussi, à l’époque de la splendeur d’Ispahan, la cour des rois sofis lorsque le monarque rendait la justice à son peuple ou venait assister aux fêtes toujours données au Meïdan depuis la construction de la masdjed Chah. Vue de ce point, la mosquée se développait aux yeux du roi dans toute sa splendeur, l’angle sous lequel il l’apercevait atténuant jusqu’à un certain point la position irrégulière de l’édifice, dont la porte extérieure se trouve seule dans l’axe de l’esplanade, tandis que l’axe de la nef proprement dite est déjeté sur la droite et orienté dans la direction de la Mecque. Cette position biaise du sanctuaire par rapport au Meïdan prouve qu’il existait avant le règne de chah Abbas, au cœur du quartier commerçant, un vaste emplacement libre de constructions, dans lequel le roi dut se contenter de tracer une place rectangulaire sans toucher à des bazars trop importants pour être déplacés. Quant à l’édifice religieux, il fut bâti sur une melonnière appartenant à une vieille femme. La rivale du meunier de Sans-Souci se refusa obstinément à vendre son jardin au souverain, jusqu’au jour où les prêtres lui firent un cas de conscience de sa résistance.

Cette difficulté vaincue, chah Abbas voulut mettre la main à l’œuvre ; et, comme les marbres tardaient à arriver, il ordonna de démolir la masdjed djouma, de s’emparer de ses matériaux et de commencer sans délai la construction du nouveau temple. Les prêtres, prévenus de cette décision, eurent le courage de venir se jeter aux genoux du roi, et le supplièrent de respecter un sanctuaire aussi remarquable par son architecture que par son antique origine.

La nouvelle de l’arrivée prochaine des marbres attendus, plus encore que l’éloquence des mollahs, sauva la vieille mosquée d’une destruction certaine.

La première pierre de la masdjed Chah fut posée en 1580. À dater de ce jour, les travaux marchèrent avec une fiévreuse activité.

La grande porte élevée en façade sur le Meïdan est encadrée d’une triple torsade d’émail bleu turquoise dont les extrémités reposent sur des culs-de-lampe d’albâtre en forme de vases.

Le porche, placé en arrière de la baie, couvert d’une voussure composée de petits alvéoles accolés les uns au-dessus des autres, est entièrement tapissé, comme les murailles, les tympans et les minarets, de plaques émaillées sur lesquelles sont peints en vives couleurs des entrelacs d’arabesques et de fleurs entourées d’inscriptions pieuses.

Si les revêtements en carreaux de faïence employés dans les constructions des rois sofis sont peu coûteux et d’une exécution facile, en revanche ils sont bien moins durables que les parements exécutés sous les Seljoucides, et bien moins artistiques que les mosaïques mogoles, composées d’émaux découpés et reliés en grands panneaux.

On doit attribuer en partie l’harmonieuse coloration et l’éclat des véritables mosaïques de faïence au procédé de fabrication et au triage des matériaux. Tous les fragments de même couleur, étant pris dans une plaque de teinte uniforme, pouvaient être cuits séparément et amenés à la température la mieux appropriée à chaque émail, tandis que les carreaux peints en couleurs différentes, vitrifiables à des températures inégales, ont souffert, dans l’ensemble de leur tonalité, de la chaleur moyenne du four, trop élevée pour les plus fusibles et trop basse pour les autres.

Quant à l’insolidité des revêtements en carreaux de faïence, je n’en veux pour preuve que le vénérable squelette de bois qui étale avec ostentation, devant la porte principale, ses grands bras décharnés.

Officiellement il sert, paraît-il, à remplacer les carreaux qui se détachent des murs sous l’influence de l’humidité des hivers ; cependant, si j’en crois la rumeur populaire, sa destination serait tout autre, car, de mémoire de Persan, on n’a jamais effectué de réparations à la mosquée du Roi : sa présence en avant de la grande entrée démontre aux rares étrangers de passage à Ispahan les mérites d’un gouvernement soucieux d’entretenir en bon état les édifices historiques, et assure aux architectes et aux mollahs chargés de la surveillance des prétendus travaux une rente perpétuelle que le roi est bien obligé de payer. Cette explication exhale un parfum de madakhel (malversation) assez prononcé pour ne pas être mensongère ; en tout cas, le jour où l’on voudra réparer la porte de la mosquée, on devra tout d’abord reconstruire l’échafaudage, sur lequel on n’oserait même pas aventurer l’ombre d’un chrétien.

Derrière le porche s’étend un spacieux vestibule d’où l’on aperçoit la grande cour de la mosquée avec ses deux étages de galeries. Dans l’axe de la place se trouve une vasque de porphyre semblable à un baptistère ; l’eau, toujours fraîche, qu’elle contient sert à désaltérer les fidèles croyants.

Une vingtaine de mollahs envoyés par le mouchteïd à titre d’escorte nous attendent patiemment assis sur les bancs d’albâtre disposés sous la grande porte. Les uns sont coiffés du volumineux turban de mousseline blanche qui ajoute à leur gravité naturelle la gravité physique nécessaire au maintien en équilibre de ce couvre-chef monumental ; les autres sont affublés de turbans gros bleu, réservés en Perse aux descendants du Prophète, tout comme la coiffure et la ceinture verte sont arborées dans les pays sunnites par les mortels assez hardis pour revendiquer cette sainte origine.

La scission entre Chiites et Sunnites est tellement profonde qu’elle affecte même la pupille des deux sectes ennemies : l’une a vu gros bleu ce même turban de Mahomet que l’autre affirme avoir été vert de pré.

Non loin de ce premier groupe se tient un individu vêtu d’une koledja (redingote) de drap gris et coiffé, d’un bonnet d’astrakan. Il se présente à nous avec un air fort satisfait et nous annonce pompeusement que nous sommes en présence du « protecteur des étrangers », spécialement chargé par le chahzaddè d’Ispahan de veiller à la sécurité des voyageurs et de les protéger en cas de mouvement populaire. « Je suis prêt, dit-il, avec mon cœur et ma vie à monter la garde autour de la tête de Vos Excellences pendant toute la durée de leur bienfaisant séjour à Ispahan. »

Marcel remercie ce mielleux personnage de ses bonnes paroles, s’excuse de n’avoir pas été lui rendre ses devoirs et de ne s’être pas entendu avec lui au sujet de la visite des édifices religieux.

« À quelle époque voulez-vous voir les mosquées, Çaheb ? répond-il avec un air hypocrite ; tous mes efforts tendront à satisfaire Vos Excellences. Elles auront, je l’espère, à se louer de mon dévouement et pourront témoigner de mon zèle auprès de Sa Majesté et de Son Altesse le prince Zellè sultan.

— À l’instant même : les envoyés du mouchteïd sont prêts à nous conduire.

— On m’aurait dit vrai ! vous voulez donc pénétrer dans la masdjed ! Allah soit loué qui permet à votre esclave de se trouver ici et de vous détourner de ce dessein !

— Quel danger courons-nous ? Ne devez-vous pas, selon votre mandat, nous accompagner et veiller à notre sécurité ?

— Entrer avec vous dans la masdjed ! Dieu puissant ! et si l’on vous molestait ? Je puis vous protéger contre vos erreurs, car mon esprit est fort ; mais mon bras est faible, et au moment d’une bagarre je n’aurais aucune influence sur la population surexcitée. C’est en évitant de s’exposer au danger que les hommes en qui Allah a mis sa sagesse savent se préserver de tout accident.

— N’avez-vous rien de mieux à me dire ? Je vous suis reconnaissant de vos conseils, mais je vous serais très obligé de ne pas me faire perdre mon temps. Dieu l’a déclaré par la bouche de votre Prophète : « Chaque homme a sa destinée attachée à son cou ». Retournez dans votre andéroun et demandez à vos femmes des leçons d’orthodoxie et de courage. »

Là-dessus nous abandonnons le « protecteur des étrangers » et allons saluer les mollahs.

Pour apprivoiser Cerbère il fallait lui jeter un gâteau de miel. N’ayant dans mes poches ni gâteau ni miel, j’offre gracieusement aux assistants de faire leur photographie. Les prêtres se récrient d’abord : la loi religieuse ne défend-elle pas la reproduction des images ? Mais leur vertu n’est pas à la hauteur de la tentation : ils s’examinent sournoisement les uns les autres et finissent bientôt par se grouper tout souriants devant mon appareil.

Après avoir, avec une patience dont je ne me serais jamais crue capable, enveloppé tour à tour la tête de plus de vingt curieux pour leur montrer, sous les voiles sombres, l’image de leurs compagnons reflétée sur la glace dépolie, avoir répondu avec sang-froid aux questions les plus bizarres et provoqué les exclamations et les interjections les plus pittoresques, je crois être en droit de pénétrer dans les galeries et de grimper sur les pochtèbouns. Un mollah et un seïd prennent la tête du cortège et nous guident à travers la mosquée, suivant les conditions arrêtées la veille ; puis ils nous font monter sur les toitures des bazars et des maisons et nous conduisent par cette voie aérienne jusqu’aux terrasses de l’édifice religieux. De ce point on peut se rendre compte de la superficie du monument et apprécier l’importance de l’œuvre gigantesque que chah Abbas sut mener à bonne fin.

Devant nous s’élève un porche flanqué de deux minarets revêtus de carreaux de faïence. Ce porche sert de vestibule au sanctuaire, que signalent au loin la grande coupole bleue et le croissant d’or de l’Islam, placés à cinquante-cinq mètres au-dessus du parvis.

Le centre des deux ailes perpendiculaires à la salle du mihrab est occupé par un porche d’une importance secondaire, placé au-devant d’une salle recouverte d’un dôme. De chaque côté de ces grands motifs d’architecture se présentent deux étages de galeries voûtées couvertes d’un épais matelas de terre.

Aucune moulure, aucun ornement ne couronne ces divers bâtiments, dont les parties supérieures sont limitées par une large frise ornée d’inscriptions peintes en blanc sur des carreaux de faïence bleue.

À la suite des galeries, et de chaque côté de la colonnade ménagée à droite et à gauche de la salle du mihrab, se trouvent deux longues cours entourées de portiques et ornées de pièces d’eau. Le vendredi et les jours de fête, ces officines supplémentaires de propreté sont ouvertes au peuple, tandis que le bassin à ablutions de la cour centrale est réservé aux gens pieux qui viennent journellement faire à la mosquée les prières réglementaires.

Le plan de la masdjed Chah est on ne peut mieux approprié au culte musulman.

La mosquée, cela devait être, diffère du temple païen. Ici point de cella où la divinité soigneusement cachée communique avec le fidèle par l’intermédiaire du prêtre ; point d’images ou de représentations humaines conduisant aisément à l’idolâtrie des esprits ignorants, doués d’une imagination trop impressionnable. Mahomet voulut au contraire faire de l’édifice religieux un lieu de réunion (djouma) accessible dans toutes ses parties. Malgré sa simplicité, ce programme de construction était d’une exécution difficile, car les Arabes, avant la venue de leur Prophète, savaient à peine bâtir ; la Kaaba, cette relique de l’antiquité ismaélite que Mahomet fut obligé d’adopter comme le sanctuaire de la nouvelle foi, suffisait à des idolâtres habitués à vivre sous la tente. Quand la prière fut imposée aux musulmans comme le plus grand des devoirs envers Dieu, ils sentirent la nécessité de construire des enceintes où leur piété trouverait à se recueillir : sous la direction de quelques architectes étrangers, probablement originaires de Byzance, ils rassemblèrent toutes les colonnes des temples païens qu’ils avaient détruits, appuyèrent sur les supports disposés autour d’une cour rectangulaire des bois de toute provenance, et parvinrent ainsi à former des galeries couvertes. Le sanctuaire proprement dit occupait une salle divisée en plusieurs travées parallèles par des rangées de colonnes. Une niche dépourvue d’autel, mais ornée de revêtements de faïence ou de marbres précieux, placée au fond de la nef centrale, sollicitait le regard et le conduisait dans la direction de la maison d’Abraham.

Près du mihrab se trouvait le menber, espèce de chaire en forme d’escalier, recouverte d’un clocheton pyramidal servant d’abat-voix.

Des portiques latéraux, réservés aux fidèles désireux de se reposer avant de se recueillir, s’étendaient sur les deux façades adjacentes à celle du sanctuaire ; de hautes plates-formes voisines de la porte d’entrée permettaient aux prêtres d’appeler cinq fois par jour les fidèles à la prière.

Voilà bien l’édifice religieux d’un peuple nomade, maison hospitalière ouverte à tous les fidèles, dans laquelle le passant trouve de l’ombre, et le voyageur de l’eau pour se rafraîchir et se purifier avant de se prosterner devant Dieu. Telle se présente la mosquée d’Amrou, bâtie au Caire l’an 21 de l’hégire. Les mêmes divisions et les mêmes caractères se retrouvent dans les mosquées d’el-Hakem et de Touloun. Mais bientôt ce type primitif, dont les Maures d’Espagne ont laissé à Cordoue un magnifique spécimen, ne paraît plus aux conquérants arabes en harmonie avec la puissance de l’Islam. Les grêles colonnes qui soutiennent la toiture ne permettent pas d’élever à une grande hauteur l’ensemble de la construction ; elles sont incapables de supporter un poids considérable et encombrent par leur multiplicité l’intérieur des salles ; la mosquée doit donc se modifier.

Il existait sur les rives du Tigre un monument célèbre dans tous les pays musulmans, bâti, suivant les traditions locales, par le grand Kosroès. C’était le superbe palais de Ctésiphon, dont la voûte se fendit (d’après la légende) le jour même de la naissance de Mahomet.

Consacrer au culte d’Allah un temple semblable au palais du grand monarque sassanide fut, au quatorzième siècle, le rêve du sultan Hassan. Dans ce but il envoya un de ses architectes en Mésopotamie avec mission d’étudier l’antique édifice ; celui-ci voyagea en Perse, fut frappé de la majesté des coupoles élevées au-dessus des monuments civils ou religieux, et, l’esprit imbu de tous ces souvenirs, il revint au Caire jeter les fondements de la mosquée de Hassan, prototype d’un second genre de mosquées, dans lequel le grand berceau, imité du talar de Kosroès, remplace la couverture en charpente des salles hypostyles primitives.

Au lieu de frêles abris, soutenus par de grêles colonnes, s’élevèrent des monuments, entourés de murailles épaisses et couverts de voûtes lancées avec la hardiesse que donnait aux architectes une connaissance approfondie de leur art.

Cent ans se sont écoulés. Mahomet II entre à Sainte-Sophie et traverse la nef en foulant sous les pieds de son cheval plusieurs couches de cadavres. L’impression du conquérant et de ses soldats, à la vue de la vieille église byzantine, est si vive, leur admiration si enthousiaste, qu’ils ne se contentent pas de transformer la basilique en mosquée : quand ils veulent, à leur tour, élever de nouveaux édifices religieux, ils abandonnent le type primitif du temple musulman et copient, sans modification, le plan de Sainte-Sophie, oubliant de reconnaître dans ses grandes lignes la croix abhorrée, cette rivale et cette ennemie du croissant. Aussi voit-on avec étonnement les piliers intérieurs des plus belles mosquées de Constantinople et du Caire, la Moham-médiè et l’Almédiè, dessiner sur le sol les branches de la croix grecque.

La cour placée devant le monument est la reproduction de l’atrium des vieilles basiliques. Seuls les bassins à ablutions et les minarets élancés signalent le sanctuaire musulman.

Il résulte de ce fait bizarre que le dernier type de la mosquée sunnite, devenu canonique dans tous les pays turcs ou arabes, reproduit les dispositions des églises antérieures à l’Islam. La copie est tellement nette que, si les chrétiens parvenaient un jour à débarrasser l’Europe des Ottomans, ils n’auraient pas plus de difficulté à célébrer les offices dans les mosquées construites après la prise de Constantinople que dans Sainte-Sophie elle-même.

Il est intéressant d’examiner le parti que les Iraniens, ces artistes si éminemment personnels, ont tiré d’un édifice dont les dispositions leur étaient imposées dès leur conversion à la religion des conquérants.

Les Perses, avant l’ère musulmane, n’avaient jamais eu de temple. Le culte mazdéique – les témoignages d’Hérodote et des auteurs anciens en font foi – s’exerçait en plein air.

Les nouveaux convertis n’eurent pas à se préoccuper de modifier des constructions déjà existantes pour les approprier aux exigences du culte ; ils adoptèrent sans y rien changer les plans des sanctuaires édifiés par leurs vainqueurs, c’est-à-dire le type de la mosquée d’Amrou, mais signalèrent à l’extérieur la salle du mihrab en élevant au-dessus d’elle ces grandes coupoles posées sur pendentifs qu’ils savaient construire depuis des siècles et, faute de bois, remplacèrent les toitures en charpente par de petites voûtes accolées.

La comparaison des plans des mosquées d’Amrou et de Hassan avec ceux des nouvelles mosquées de Stamboul permet de suivre sans effort l’enchaînement d’idées ou plutôt le changement d’état social qui entraîna les musulmans sunnites à modifier les dispositions de leurs monuments religieux : en introduisant la coupole dans la composition de leurs temples, les Arabes et les Turcs eurent en vue de leur donner un caractère imposant : mais la forme détruisit l’esprit, accident fort naturel chez deux peuples qui ne se piquèrent jamais d’être rationnels dans leur art.

Si l’on met en parallèle la mosquée d’Amrou et les vieilles mosquées de Kazbin, de Véramine ou d’Ispahan, on s’aperçoit au contraire que les architectes iraniens se sont montrés persévérants dans leurs œuvres, ont pieusement conservé le plan des premiers édifices religieux de l’Islam et, enfin, que les mosquées persanes, les plus anciennes comme les plus modernes, reproduisent d’une manière logique les formes hiératiques des temples primitifs.

La lecture d’un plan est souvent bien aride ; il me semble pourtant, et c’est peut-être là une nouvelle forme de l’amour-propre d’auteur, que, après avoir décrit les dispositions d’ensemble des vieilles mosquées chiites, il est intéressant de mettre en parallèle le plan du sanctuaire d’Amrou et celui de la moderne masdjed Chah.

Sous la coupole je retrouve l’ancienne salle du mihrab ; dans les galeries latérales, les travées secondaires qui l’accompagnaient ; dans les arcatures disposées autour de la cour, les portiques à l’usage des élèves, des fidèles et des voyageurs ; jusqu’aux bassins à ablutions, aux communs, aux logements des gardiens, qui occupent dans les deux édifices la même position.

Il n’y avait pas grand monde dans la masdjed Chah quand nous y sommes entrés ce matin : aussi avons-nous pu en étudier tout à l’aise les dispositions ; mais, au moment où nous dressons nos appareils, les fidèles occupés à noyer fraternellement leur vermine dans le bassin à ablutions se montrent fort émus. Du haut des terrasses nous les voyons lever les bras au ciel avec stupéfaction, et nous les entendons même lancer à notre adresse des imprécations que le vent, fort poli, empêche d’arriver distinctement à nos oreilles.

Je remarque surtout, à l’animation de ses gestes, un véritable Quasimodo coiffé du turban bleu des seïds. Ce piètre échantillon de la race du Prophète, moins haut que n’est large son volumineux couvre-chef, vocifère de toute la force de ses rachitiques poumons et excite sans doute les sentiments hostiles de la foule à notre égard, car bientôt le peuple se précipite comme un flot humain à l’assaut des terrasses.

Le P. Pascal n’a pas voulu nous laisser seuls courir le danger de visiter les mosquées, danger peut-être moins imaginaire qu’on ne pourrait le supposer ; il exhorte les serviteurs du mouchteïd à montrer de la fermeté et à s’opposer au brusque envahissement des pochtèbouns en se plaçant à la tête de l’étroit escalier reliant les toitures du bazar à celles de la mosquée. « Il faut éviter, ajoute-t-il, que vos coreligionnaires ne nous fassent un mauvais parti avant qu’on ait eu le temps de leur faire connaître les ordres des chefs civils et religieux en vertu desquels nous sommes ici. » À peine ces premières dispositions sont-elles prises que nos ennemis débouchent subitement sur les toitures inférieures. La troupe, dans sa pieuse ardeur, a précipité sa course et son ascension, elle arrive fort essoufflée ; d’autre part, bon nombre des auditeurs du petit seïd ont réfléchi en route à la gravité de l’acte qu’ils commettaient en cherchant querelle à des Faranguis, ces suppôts de l’enfer, et se sont sagement dispersés en chemin ; c’est à peine si une vingtaine d’assaillants suivent le promoteur de l’attaque.

Le voilà, ce brave des braves ! ce rempart de la foi ! ce fils du Prophète ! Il prend son élan, il monte à l’assaut ; soudain son gros turban bleu semble osciller ; le gnome, troublé par la sainte colère qui enflamme son cœur, a embarrassé ses jambes torses dans les longs plis de sa robe ; il chancelle et va tomber à la renverse sur la tête de ses acolytes, en montrant jusqu’au-dessus des genoux ses maigres jambes de chien basset. Notre ennemi n’est pas lourd malheureusement, et dans sa chute il n’assomme personne ; nous avons néanmoins bataille gagnée : le seïd est si ridicule quand on le redresse et qu’il apparaît avec son horrible tête rasée, veuve du magnifique turban qui roule de toiture en toiture entraînant sur le sol le prestige de son propriétaire, qu’un éclat de rire général retentit au même instant dans le camp des assiégeants et sur les terrasses des assiégés. En habile stratégiste, le P. Pascal profite de cet instant de détente ; il engage le chef de notre escorte à menacer de la vindicte du chahzaddè les audacieux assez imprudents pour chercher à nous faire un mauvais parti, et demande insidieusement au petit seïd à quel motif a obéi l’heureux possesseur du plus beau turban bleu d’Ispahan, en ne venant pas se ranger parmi les mollahs que le çaheb ackaz bachy a photographiés il y a quelques heures.

Notre ennemi découronné, dont le pouvoir subit en ce moment une éclipse partielle, se montre moins féroce que je ne l’avais redouté et désarme définitivement à ces paroles :

« Est-il encore temps d’avoir mon image isolée ? demanda-t-il avec anxiété.

— Cela dépend de votre conduite à venir », répond le Père.

Le fils du Prophète, ramené à de meilleurs sentiments, tourne sa figure de singe vers ses amis. « Retirez-vous, leur dit-il ; ces chrétiens sont ici sous la protection du mouchteïd : les maltraiter serait manquer de respect à ce saint personnage. »

Après avoir constaté de ses propres yeux la pleine déroute de nos ennemis, le Père vient nous retrouver sur la terrasse, où nous nous sommes efforcés de travailler avec calme et de faire la meilleure des contenances. « Vous voilà débarrassés de tous ces importuns, dit-il en français ; toutefois vous agiriez en gens sages et prudents si vous abandonniez les terrasses au moment où les musulmans vont arriver en grand nombre à la prière de midi ; aurions-nous raison deux fois de la malveillance et du fanatisme de ces pieux disciples de Mahomet ? En tout cas il est prudent de ne pas s’exposer à être bousculés ou précipités par inadvertance du haut en bas de la mosquée. »

Le conseil du Père est d’autant plus sage que les pochtèbouns sont dépourvus de tout parapet. Marcel déclare donc ses études terminées et demande à descendre dans les galeries du premier étage, à la grande satisfaction de l’escorte, obligée, à regret, de protéger des infidèles contre des coreligionnaires dont elle approuve en secret la pieuse indignation.

Les galeries inférieures sont réservées au logement des prêtres ; nous entrons chez le plus vénérable d’entre eux. Le visage bronzé de ce beau vieillard est mis en relief par une robe et un turban blancs. Il nous fait poliment asseoir sur son tapis, ordonne d’apporter les pipes et le thé en attendant que la prière soit terminée et qu’il puisse mettre à notre disposition la loggia placée au-devant de sa cellule. De l’intérieur de la pièce je puis suivre des yeux la cérémonie religieuse.

Le croyant entre dans la mosquée ses babouches à la main, se dirige vers le bassin à ablutions, enlève sa coiffure et laisse sa tête à nu. Elle est accommodée de deux manières différentes. Les porte-turbans abandonnent tout leur crâne au barbier ; ceux qui adoptent le bonnet d’astrakan ou de feutre se font raser depuis le front jusqu’à la nuque, en réservant de chaque côté des oreilles une grosse mèche bouclée, destinée, j’imagine, à soutenir la coiffure. Ces graves études capillaires ne peuvent être faites qu’à la mosquée ou chez les barbiers, les musulmans considérant comme la dernière des impolitesses de se montrer en public la tête découverte. Après avoir posé à terre coiffure et sandales, le fidèle tousse, crache, se mouche, le tout à grand renfort d’eau fraîche, et satisfait à toutes les exigences de la loi religieuse, minutieusement indiquée dans plusieurs versets du Koran. « Ne priez pas quand vous êtes souillés, attendez que vous ayez fait vos ablutions, à moins que vous ne soyez en route… Si vous êtes malade ou en voyage, frottez-vous le visage et les mains avec de la poussière, à défaut d’eau. Dieu est puissant et miséricordieux. »

Les ablutions terminées, le chiite se coiffe, reprend sa chaussure, pénètre dans la salle du mihrab, se place dans la direction de la Kaaba, s’accroupit sur les tapis qui recouvrent le sol de cette partie de l’édifice, se prosterne le front contre terre, puis il se relève et, les bras tombant le long du corps, commence la prière dans l’apparence du plus profond recueillement. « Observez avec soin les heures réservées à la prière, et pénétrez-vous de la Majesté divine. »

Si la position des bras et des mains est différente chez les Sunnites et les Chiites, les prosternations qui viennent interrompre à plusieurs reprises les oraisons sont exécutées de la même manière « Tu les verras, agenouillés et prosternés, rechercher la faveur de Dieu et sa satisfaction. Sur leur front tu verras une marque, trace de leur piété. » Ces prosternations multipliées, jointes à la nécessité de frapper la terre avec le front, obligent les musulmans à porter des coiffures sans visières. Comme il serait néanmoins très difficile à des gens habitués à prier sur des nattes ou des tapis de garder des marques visibles de leur ferveur, tout vrai croyant est muni d’un tesson de poterie de forme ronde ou carrée sur lequel il frappe son front en se prosternant. Dans tous les caravansérails on trouve un assortiment complet de ces briques de prière destinées aux voyageurs et aux tcharvadars. L’oraison terminée, chacun saisit les babouches déposées à la porte de la salle du mihrab et se dirige vers la sortie.

« Êtes-vous satisfait de votre visite à la masdjed Chah ? demande le mollah à mon mari, dès notre entrée dans la loggia. Aya Sophia de Stamboul (Sainte-Sophie) égale-t-elle en splendeur le plus beau joyau d’Ispahan, comme l’assurent certains de nos compatriotes ?

— Il est très difficile de comparer ces deux édifices, répond Marcel poliment : la masdjed Chah est superbe, mais il est très fâcheux qu’elle ne soit point construite dans l’axe du Meïdan : l’ensemble des bâtiments et leur aspect général y gagneraient. L’orientation d’un temple dans la direction de la Mecque est-elle donc si nécessaire qu’on ne puisse apporter aucun tempérament à cette règle rigoureuse ?

— Le livre révélé ne dit-il pas : « Quand même tu ferais, en présence de ceux qui ont reçu les écritures, toutes sortes de miracles, ils n’adopteraient pas ta kébla. Toi, tu n’adopteras pas non plus la leur. Parmi eux-mêmes, les uns ne suivent point la kébla des autres. Si, après la science que tu as reçue, tu suivais leur désir, tu serais du nombre des impies »… « Tourne ton front vers le temple d’Haram : en quelque lieu que tu sois, porte tes regards vers ce sanctuaire auguste »… « Nous t’avons vu tourner ton visage de tous les côtés du ciel, nous voulons que tu le diriges dorénavant vers une région dans laquelle tu te complairas »… « Oriente-toi vers la plage de l’oratoire sacré. En quelque lieu que tu sois, tourne ton front vers cette plage. » Comment, si nous négligions de suivre ces ordres divins, nous distinguerait-on des chrétiens, qui dirigent leurs yeux vers le tombeau de Sidna Aïssa (Jésus), la bénédiction d’Allah soit sur lui ?

— Les Sunnites font cependant la prière à Sainte-Sophie, bien qu’elle soit orientée dans la direction du Saint-Sépulcre, dis-je à mon tour ; ils se contentent d’étendre leurs tapis dans le sens de la kébla.

— Comment osez-vous comparer des chiens maudits destructeurs de la race d’Ali à de pieux Chiites ? Si Aya Sophia était tombée entre nos mains, nous l’aurions détruite ; ainsi avons-nous fait de plusieurs édifices religieux mal orientés. Quant à moi, mollah Houssein, le jour où il me serait prouvé que la masdjed Chah, dans laquelle j’ai passé une partie de ma longue existence, n’est point bâtie en conformité des saints préceptes de notre loi, que Dieu me protège, je serais le premier à y porter la pioche et à la démolir. »

10 septembre. – « Posez solidement l’échelle ; est-elle suffisamment inclinée ? Non, elle est trop droite. Les montants sont-ils solides ? Les barreaux ne sont-ils pas pourris ? La terrasse ne menace-t-elle pas de s’effondrer ? demande le P. Pascal aux serviteurs de l’imam djouma chargés de nous guider sur les pochtèbouns de cette célèbre mosquée du Vendredi que chah Abbas voulut un moment détruire afin d’en employer les matériaux à l’édification de la masdjed Chah.

— Ne craignez rien et donnez-moi la main, khalifè (nom donné aux moines chrétiens par les Persans). En montant les uns après les autres, vous ferez l’ascension sans accident, Inchallah (s’il plaît à Dieu) ! »

Fidèle à son rôle d’observateur, le protecteur des étrangers a trouvé moyen de venir encore ce matin nous ennuyer de ses protestations et de ses conseils, et s’est assis au pied du mur avec l’intention bien formelle d’attendre là notre retour. Le P. Pascal, Marcel et moi gravissons péniblement les barreaux, séparés les uns des autres par un espace de plus de cinquante centimètres, tandis que les gens de notre escorte sautent comme des chats de terrasse en terrasse. À peine avons-nous atteint l’extrémité de l’échelle, qu’il faut s’aventurer sur des madriers très étroits placés au-dessus de petites coupoles effondrées. Après avoir aperçu à travers ces brèches la plus antique partie de la mosquée, élevée, nous dit-on, en 755 par le khalife abbasside Almansour, et admiré les belles inscriptions koufiques placées autour d’un vieux mihrab restauré au XVe siècle, nous pénétrons enfin dans les galeries latérales, d’où la vue embrasse la cour entière.

Les différentes adjonctions ou restaurations exécutées à l’époque de Malek chah, prince seljoucide, de chah Tamasp, dont le zèle pieux a amené la détérioration de tous les temples de l’empire, et enfin sous le règne d’Abbas II le Séféviè, enlèvent toute valeur artistique à cet antique sanctuaire, relégué d’ailleurs au second rang depuis la construction de la masdjed Chah. Néanmoins la mosquée cathédrale est en grand renom dans Ispahan et a conservé son titre et ses prérogatives. C’est dans l’enceinte de la masdjed djouma que se célèbre tous les vendredis l’office royal en souvenir du départ de Mahomet pour Médine. D’après la loi religieuse, le chah devrait en cette circonstance faire à haute voix la prière solennelle. Comme à ses nombreux privilèges il ne joint pas le don de l’ubiquité, il délègue à un de ses représentants, désigné sous le nom d’« imam djouma », l’honneur de remplir en son nom ce pieux devoir dans les principales villes de l’empire. Après la prière, les mollahs lisent ou expliquent le Koran, et la journée tout entière est consacrée à de saints exercices, bien qu’il ne soit imposé aux fidèles aucune obligation particulière.

C’est une fatalité ! Nous ne serons pas entrés dans une mosquée d’Ispahan sans y avoir éprouvé quelque désagrément ! Grâce à l’état d’éticité auquel nous ont réduits les fatigues et la chaleur, grâce à la précaution que nous prenons de tenir nos mains accrochées aux montants de l’échelle, de manière à peser le moins possible sur les barreaux, nous arrivons à terre sans accident : il n’en est pas de même de notre excellent ami le P. Pascal. Plus habile à caracoler sur un beau cheval qu’à faire de la gymnastique, il pose, malgré nos avis, ses pieds au milieu des barreaux. Pleins d’anxiété, nous suivons des yeux les péripéties de sa descente ; un craquement se fait entendre,… un des échelons vient de se briser à l’une de ses extrémités. Le Père se trouve un instant suspendu dans le vide ; d’une main vigoureuse il s’accroche aux montants et prend pied sur le sol sans mal apparent.

Les mollahs, dissimulant à grand’peine leur joie sous des témoignages d’intérêt, entourent le khalifè, qui, malgré sa pâleur, fait bonne contenance, et donnent l’ordre de chercher le propriétaire de l’échelle, afin de lui payer à coups de bâton la location de son engin ; on ne le trouve pas, bien entendu, et nous nous mettons en selle avec l’intention de regagner Djoulfa.

« J’ai une écorchure à la jambe ; elle me fait souffrir plus que je n’ai voulu l’avouer devant ces mécréants, me dit le Père au bout de quelques instants ; entrons chez l’un de mes meilleurs amis, il me donnera de l’eau fraîche pour laver ma blessure. »

La maison dans laquelle nous pénétrons s’étend sur les quatre côtés d’une cour spacieuse. Le talar élevé au centre de chaque façade est flanqué à droite et à gauche de vestibules blanchis à la chaux. La pièce de réception est couverte d’une coupole ornée de fins alvéoles exécutés en plâtre comme la décoration des takhtchès disposés tout autour de la salle. Une verrière colorée ferme la baie du talar et laisse pénétrer à l’intérieur de l’appartement un demi-jour discret.

Un homme à la physionomie fort douce est assis sur des coussins au milieu de livres épars. À ma grande surprise, il est coiffé de ce sinistre turban bleu dont l’apparition est toujours de si mauvais augure. Le maître de la maison se lève d’un air empressé, écoute avec intérêt le récit de l’accident arrivé au Père et donne l’ordre d’apporter un bassin à laver, une aiguière et quelques plantes médicinales destinées à faire rapidement sécher les blessures. Pendant qu’il s’apprête à panser lui-même la plaie, il invite ses petits enfants à me conduire auprès de leur mère.

L’intérieur de l’andéroun, éclairé sur la cour, est caché aux regards par des rideaux de soie tendus à plat devant toutes les ouvertures.

Chirin khanoum (traduction : Mme Sucrée), la première femme du seïd, fume son kalyan. À mon arrivée elle me fait asseoir, et, enlevant la pipe de ses lèvres, elle me l’offre poliment.

Tout aussi poliment je refuse : les musulmans, je ne l’ignore pas, sont aussi dégoûtés de se servir d’un objet touché par un chrétien, qu’il nous est désagréable d’user d’un kalyan promené de bouche en bouche entre gens de même religion, depuis le chah jusqu’au mendiant édenté et repoussant qui va quêtant une bouffée de tabac tout comme un morceau de pain.

Chirin khanoum semble comprendre la signification de mon refus. « Vous êtes ici dans une maison amie », me dit-elle sans insister davantage. Nous causons pendant quelques instants des mosquées de la ville, et je profite de l’arrivée d’une visiteuse pour rejoindre mes compagnons au moment où tous deux se remettent en selle.

« Vous choisissez donc vos amis intimes parmi les seïds, ces incorrigibles fanatiques ? dis-je au Père en reprenant le chemin de Djoulfa.

— J’aime de tout mon cœur seïd Mohammed Houssein, parce que cet homme de bien a sauvé un chrétien d’une mort certaine. Il y a quelques années, nous vîmes arriver un Français à Djoulfa : votre compatriote n’avait point reçu les ordres, mais, soutenu par une foi ardente, il venait néanmoins évangéliser la Perse. Il ne tarda pas à s’apercevoir que ses tentatives de conversion seraient toujours infructueuses s’il s’adressait aux musulmans, et chercha alors à ramener à la religion catholique, apostolique et romaine les âmes des Arméniens schismatiques de Djoulfa.

« Ses efforts ne furent pas longtemps ignorés du prédécesseur de l’évêque actuel. Indigné d’apprendre que les prédications d’Eugène Bourrée faisaient une vive impression sur l’esprit de ses ouailles, il surexcita contre le missionnaire la communauté schismatique. D’après les ordres du prélat, plusieurs fanatiques tentèrent de s’emparer de votre compatriote pour le lapider et postèrent devant la maison catholique où il s’était réfugié de mauvais garnements chargés de le saisir à sa première sortie. La situation devint même si critique que les personnes charitables au foyer desquelles il avait trouvé asile craignirent de voir leur habitation envahie et pillée.

« Mohammed Houssein apprit le danger que courait mon ami et n’hésita pas à lui sauver la vie. Accompagné de nombreux serviteurs, il vint à Djoulfa, passa devant la maison où l’attendait Eugène Bourrée vêtu en musulman, lui fit une place dans son escorte et gagna Ispahan ; les Arméniens se doutèrent bien que leur proie leur échappait, mais ils n’osèrent pas s’attaquer à une nombreuse troupe conduite par un des plus respectables turbans bleus du pays. Ils se contentèrent d’envoyer des hommes armés dans les plus mauvais passages des chemins de caravane conduisant soit à Chiraz, soit à Kachan, et ordonnèrent à leurs estafiers de prendre le missionnaire mort ou vif.

« Le seïd cacha le chrétien dans sa maison pendant plus d’un mois, et, quand il apprit que les Arméniens s’étaient relâchés de leur surveillance, il le conduisit lui-même jusqu’à Kachan. De là le fugitif put gagner sans encombre un des ports de la mer Caspienne.

— Tous les Ispahaniens descendent-ils donc du Prophète ? ai-je encore demandé. Je n’ai vu aujourd’hui que des turbans bleus.

— Ils sont en effet nombreux et puissants dans la province de l’Irak. Bien que Mahomet n’ait laissé en mourant qu’une fille, Fatma, mariée à son neveu Ali, sa race, par une bénédiction spéciale du ciel, s’est multipliée avec une étonnante rapidité, au moins si l’on en juge d’après le nombre incalculable de turbans bleus ou verts portés en Orient.

« D’ailleurs la satisfaction de s’attribuer une antique origine et d’arborer sur la tête et autour du ventre une étoffe verte ou bleue n’est pas l’unique motif qui engage beaucoup de musulmans à revendiquer la seule noblesse dont s’enorgueillissent les sectateurs de l’Islam ; les seïds ont un but bien autrement pratique. En prophète prudent, Mahomet se fit attribuer par Allah des biens et des richesses périssables.

« S’ils t’interrogent au sujet du butin, réponds-leur : « Le butin appartient à Dieu et à « son envoyé »… « Sachez, dit le Koran, que lorsque vous aurez fait un butin, la cinquième partie en revient à Dieu ou au Prophète, aux parents, aux orphelins, aux pauvres et aux « voyageurs. » Et plus loin : « Ce que Dieu a envoyé au Prophète des biens des habitants des différents bourgs appartient à Dieu, au Prophète et à ses proches »« Prenez ce que le Prophète vous donne, et abstenez-vous de ce qu’il vous refuse ; craignez Dieu, il est terrible dans ses châtiments. »

« Après la mort de Mahomet, ses descendants, forts de l’autorité des textes sacrés, exigèrent le cinquième de tous les revenus des musulmans, firent peser pendant plusieurs siècles de lourdes charges sur leurs coreligionnaires et se multiplièrent en raison du temps, et surtout des avantages matériels attachés à leur sainte origine.

« L’habitude de payer un impôt régulier aux seïds est maintenant à peu près tombée en désuétude ; mais dans les grandes villes, comme Ispahan par exemple, où les soi-disant descendants de Mahomet se sont constitués en corps nombreux, ils ont conservé une influence prépondérante et dépouillent impunément les petits négociants trop faibles pour oser leur refuser leurs marchandises ou leurs services.

« Gratifiés en outre, même avant les mollahs, de l’administration de tout bien vakf tombé en déshérence, les descendants vrais ou faux du Prophète tirent de ces bénéfices ecclésiastiques des profits qui permettent à la plupart d’entre eux de vivre sans travailler. À moins d’être bien exigeante, vous ne pouvez demander à de pareils hommes d’aimer les Européens. Nous devons cependant être reconnaissants à l’imam djouma et au mouchteïd de vous avoir fait escorter par quelques turbans bleus, car leur présence à vos côtés était la meilleure des sauvegardes ; sans leur intervention, la foule ne nous aurait jamais laissés appuyer une échelle sur les murs de la masdjed djouma.

« Nous voici revenus sains et saufs à Djoulfa ; dorénavant nous ferons bien de rester au rez-de-chaussée des mosquées et de ne plus nous aventurer sur les terrasses, dont le sol, vous l’avez expérimenté, n’offre aucune sécurité. »

CHAPITRE XVII

Imamzaddè Jaffary. – Minaret mogol. – Le protecteur des étrangers. – Le palais de Farah-Abad. Le takhtè Soleïman. – Le champ de bataille de Golnabad. – Le cimetière arménien. – Circoncision des tombes chrétiennes. – Accueil fait à une robe de Paris par l’aristocratie de Djoulfa. – Jardin du Hezar Djerib. – Palais du Ainè Khanè. – Pont Hassan Beg. – Minaret et imamzaddè du Chéristan. – Pont du Chéristan. – Contrat passé avec les tcharvadars. – Le dîner au couvent. – Départ pour Chiraz.

 

Ispahan, 13 septembre. – Merci, mon Dieu ! nos pèlerinages aux mosquées, koumbaz et autres édifices religieux touchent à leur fin ; il ne nous reste plus à visiter désormais que l’imamzaddè Jaffary. Pas plus que les autres tombeaux du saint imam élevés dans les grandes villes de la Perse, cette chapelle ne contient la dépouille mortelle du compagnon du Prophète. Les fidèles ispahanais l’ont cependant en grande vénération ; aussi le P. Pascal nous a-t-il engagés à partir de Djoulfa en pleine nuit, afin d’arriver à l’imamzaddè avant que les vrais croyants aient quitté leurs maisons pour se rendre à la mosquée ou au bazar.

Le monument est situé au milieu d’une cour irrégulière bordée de bâtiments en terre crue, complètement ruinés. C’est un charmant petit édifice mogol, construit sur plan octogonal et recouvert d’une coupole que devait autrefois surmonter une toiture pyramidale analogue à celle des tombeaux des cheikhs. La corniche et la frise, ornées de caractères arabes et de guirlandes de fleurs entrelacés, brillent de tout l’éclat de leurs émaux bleu turquoise. Les parties inférieures de la construction sont bâties en belles briques blanches, entre lesquelles on a ménagé des joints creux pareils à ceux que l’on retrouve, dans les édifices français du Moyen Âge. À part quelques dégradations dans la partie supérieure de la corniche et la disparition de la toiture en éteignoir, l’imamzaddè est en parfait état de conservation et charme les yeux par l’élégance de ses proportions et la délicatesse de ses ornements.

En arrivant, mon premier soin est d’installer mon appareil, car je tremble toujours quand je vois la foule hostile ou simplement curieuse se presser autour de nous. L’épreuve terminée aux premiers rayons du soleil, les châssis et les lentilles rentrent dans les valises de cuir et reprennent sans délai le chemin de Djoulfa. Désormais tranquilles sur le sort du précieux instrument, nous procédons à un examen attentif de l’édifice. Tout à coup la roulette qui me servait à mesurer les dimensions du tombeau m’échappe des mains, car je viens d’apercevoir au bout de la rue un énorme turban bleu. L’ennemi (ce ne peut être qu’un ennemi) s’avance avec un empressement de mauvais augure, fait irruption dans la cour et, levant vers le ciel ses bras indignés, n’a pas assez de souffle pour débiter une longue kyrielle d’invectives, au milieu desquelles nous distinguons facilement le fameux peder soukhta (fils de père qui brûle aux enfers), haram zaddè (fils d’impur), et le peder cag (fils de chien) dont nos oreilles ont déjà été régalées au bazar de Kachan. Finalement le seïd nous enjoint en termes grossiers de ne pas souiller plus longtemps le sol du sanctuaire. Nous nous empressons de lui rire au nez ; sa colère ne connaît plus de bornes, et, après avoir attiré sur nos têtes toutes les malédictions du ciel, il sort et se dirige à toutes jambes vers le bazar. Dix minutes ne se sont pas écoulées qu’une troupe de marchands ameutés à sa voix envahit la cour ; les uns nous saisissent les bras, les autres nous poussent par les épaules, et malgré nos protestations nous mettent brutalement dehors.

Dans cette circonstance délicate – je me plais à le constater – Marcel et moi avons gardé un calme parfait. Le temps est passé où nous nous laissions aller aux premières inspirations d’un amour-propre hors de saison. Sachant à quelles gens nous avons affaire, et ayant appris par expérience que ces orages populaires se résolvent en une bousculade au demeurant peu dangereuse, nous avons tous deux pelotonné notre tête entre les épaules et mis en saillie, dès le commencement de l’action, des coudes assez maigres pour devenir offensants.

À peine dégagés de la foule, nous rejoignons le Père, demeuré à quelque distance de l’enceinte, et Marcel, s’élevant sur-le-champ aux sublimes hauteurs du mode cicéronien, harangue nos ennemis dans le langage qu’ils entendent le mieux.

« Jusques à quand, graine d’ânes, abuserez-vous de notre patience et vous permettrez-vous d’empiéter sur le chemin de notre volonté ? Vous montrez de la fierté parce que, au nombre de cent ou cent cinquante braves, vous avez l’audace d’attaquer deux Faranguis. Vermine, fils de vermine, vous nous respecteriez si nous traînions à notre suite une escorte de pouilleux faits à votre image ; vous redouteriez de voir le bâton réprimer vos moindres incartades ; mais n’ayez nulle crainte, chiens sans religion, la gaule qui doit vous frapper n’est pas loin de ma main. Vous apprendrez bientôt à redouter ma juste colère, et, quand vous regagnerez vos demeures, traînant dans la poussière la plante de vos pieds offensés, vous saurez qu’un Farangui ne remet pas à des ferachs le soin de sa vengeance. Laissez-moi le temps de me rendre chez le mouchteïd, et vous assisterez, je vous en donne ma parole, à un spectacle instructif. Les plus terribles turbans bleus qui vous ont menés au combat viendront baiser le pan de la robe de ma condescendance. »

Après avoir terminé cette brève catilinaire, à laquelle ne font même pas défaut les très bien et les bravo réglementaires accentués par la voix de basse du P. Pascal, Marcel toise une dernière fois ses auditeurs, fait faire une volte à la bête sur laquelle il est monté, afin de lancer avec plus d’éclat ses dernières imprécations, et vient se ranger à mes côtés. La foule, inquiète, s’écarte à notre approche, et nous nous éloignons lentement, non sans constater avec quelque surprise que les Ispahaniens, prenant nos menaces pour argent comptant, se reprochent les uns aux autres la manière brutale dont ils ont traité les Faranguis et cherchent déjà à désigner celui d’entre eux qui portera avec le plus d’aisance les cornes du bouc émissaire.

Sans perdre un instant, nous nous dirigeons vers la maison du mouchteïd, afin de porter plainte contre le seïd et de réclamer une escorte. La requête, présentée par le P. Pascal, est accueillie avec bienveillance ; une trentaine de serviteurs et de respectables mollahs prennent la tête du cortège et nous ramènent processionnellement à l’imamzaddè. La porte est close, le fils de Mahomet ayant emporté en guise de trophée la clef de bois, longue de cinquante centimètres, qui sert à manœuvrer cette serrure primitive. Aucun de nous maintenant n’est d’humeur à se laisser arrêter par de pareils obstacles ; les serviteurs soulèvent les battants, le pêne se dégage, et la troupe pénètre de nouveau dans cette cour d’où la foule nous a expulsés il y a une heure à peine.

Les marchands ont posté un espion près du tombeau ; ils accourent, bien décidés à faire payer cher à ces démons de Faranguis l’effraction de la porte. Mais à la vue des gens du mouchteïd ils deviennent subitement souples et plats comme des chiens couchants. Seul le seïd, que préserve de toute punition la noblesse de sa race et qui attribue à son turban bleu les vertus du palladium, se laisse emporter par sa fureur.

« J’ai trop vécu, puisque j’ai vu des chrétiens se vautrer dans le tombeau de l’imam Jaffary, – la bénédiction d’Allah soit sur lui ! Les infidèles peuvent désormais se baigner dans les piscines des mosquées et, ruisselants de l’eau souillée à leur odieux contact, inonder nos tapis de prière et les parvis sacrés. Si les musulmans continuent à se montrer les humbles serviteurs des chrétiens, ces chiens auront bientôt l’audace de pénétrer sous la coupole du tombeau d’Ali et fouleront de leurs pieds immondes le parvis de la Kaaba. Pour moi, je me retire, mes yeux ne pouvant supporter plus longtemps le douloureux spectacle qui s’offre ici à tous les regards.

— En attendant que le mouchteïd vous inflige la juste punition de votre insolence, allez donc baigner vos paupières dans une infusion de thé et d’essence de rose ; à ma connaissance il n’est pas de meilleur collyre », dis-je triomphalement au seïd en forme de conclusion.

Nous n’abusons pas de notre victoire : après avoir laissé à la foule le temps de constater sa défaite, Marcel donne l’ordre de refermer la porte du tombeau, et nous reprenons sans nouvel incident le chemin de Djoulfa.

Il serait encore nécessaire de visiter les ruines d’une mosquée mogole, mais nous sommes tellement rassasiés de mollahs, de seïds, de pochtèbouns, d’échelles, de protecteurs des étrangers et des tombes saintes de l’Islam, que nous nous contenterons de prendre la vue extérieure d’un minaret élégant, décoré de faïences en relief et de charmantes combinaisons de mosaïques bleues et noires traitées dans le style des ornements de l’imamzaddè Jaffary, – la bénédiction d’Allah soit sur lui !

Les mosquées d’Ispahan sont, on ne saurait le contester, fort belles et fort intéressantes, mais elles sont aussi d’un accès bien difficile. Il a fallu le caractère péremptoire des ordres du chahzaddè, l’énergie du P. Pascal et aussi, je dois en convenir, notre ténacité, pour arriver à vaincre toutes les résistances.

14 septembre. – « Père », s’écrie Kadchic en entrant dans la salle à manger, la bouche pleine et les mains embarrassées d’un melon dans lequel il mord à belles dents, « ce chien maudit, ce suppôt de l’enfer, cette bête malfaisante, a osé poser son pied exécré sur le seuil de votre porte et a l’audace de demander à vous saluer.

— De qui donc parles-tu avec pareille hardiesse ? Ne t’ai-je pas recommandé cent fois de qualifier en termes polis les étrangers qui se présentent au couvent ?

— De qui pourrais-je parler, si ce n’est de ce protecteur des étrangers, de cet homme qui riait bêtement quand vous avez failli tomber de l’échelle, de cet être sournois qui est allé hier prévenir les seïds de la présence des Faranguis à l’imamzaddè Jaffary ? Khalifè, j’ai été ce matin au bazar d’Ispahan, j’ai écouté les conversations des barbiers et des marchands de thé : je sais à quoi m’en tenir à son sujet.

— Garde ta langue, Kadchic ; si la parole vaut un kran (un franc), le silence vaut un toman (dix francs). Introduis ici le protecteur des étrangers. »

« Allah soit loué, Père ! Puissé-je monter la garde autour de votre tête ! Votre santé est-elle bonne, la santé de vos hôtes est-elle bonne ? Puissé-je être sacrifié pour vous ! Votre santé est-elle très bonne ? La santé de Leurs Excellences est-elle très bonne ? demande en entrant le nouvel arrivant.

— Quel motif vous amène à Djoulfa ? répond sèchement le Père à ces doucereuses salutations.

— L’honneur immense pour votre esclave d’être admis à vous présenter ses devoirs. Nul autre motif, Allah soit loué ! n’a conduit mes pas jusqu’à votre demeure bénie. Je désirais aussi adresser mes protestations de dévouement aux hôtes que le ciel vous a envoyés. Puissé-je monter la garde autour de leur tête et leur dire combien j’ai été favorisé par la fortune en ayant eu le bonheur de leur être utile.

— Si c’est là l’unique but de votre promenade à Djoulfa, répond le Père, vous auriez pu sans inconvénient éviter à votre cheval la peine de faire deux farsakhs. Mes hôtes apprécient votre dévouement à leurs personnes et sont convaincus que vous auriez protégé leurs vies avec courage si elles eussent été en danger.

— J’ai rempli sans effort un devoir léger à mon cœur. Il me semble cependant qu’en récompense de mes services les Excellences, si leurs âmes sont reconnaissantes, devraient au moins me faire obtenir la décoration française ; mon ambition est modeste, je me contenterai du second degré.

— Croyez-vous donc que la croix de la Légion d’honneur ait été créée pour des poltrons et des hypocrites ? s’écrie Marcel, subitement exaspéré.

— Calmez-vous, dit le Père en s’apercevant que la figure du solliciteur blêmit sous cette brusque apostrophe. Je suis surpris de vos prétentions, Khan. Demandez à Sa Majesté le Chah l’ordre iranien en récompense de la manière dont vous remplissez les honorables fonctions qui vous sont confiées. Quand vous aurez obtenu le Lion et le Soleil de Perse, nous verrons s’il y a lieu de solliciter en votre faveur le gouvernement français. »

Au premier abord l’audace du protecteur des étrangers nous a paru folle : elle est rationnelle cependant et prouve que l’on distribue trop facilement à l’étranger les grades les plus élevés de notre ordre national. Un personnage de l’importance du khan ne conçoit pas qu’on puisse lui refuser la rosette d’officier quand il voit accorder, faute d’informations suffisantes, des plaques et des grands cordons à des rôtisseurs du roi ou à des gens occupant à la cour les positions les moins considérées, je pourrais même dire les moins honorables. On n’agirait pas avec plus de désinvolture s’il s’agissait d’octroyer la croix de Saint-Potin.

15 septembre. – S’il faut aller chercher les mosquées dans la ville musulmane et sur la rive gauche du Zendèroud, les palais d’été élevés par les successeurs de chah Abbas se trouvent, en revanche, sur la rive droite du fleuve. Les souverains persans désirèrent-ils, en établissant leurs résidences auprès de la ville chrétienne, lui témoigner leur confiance, ou plutôt voulurent-ils, dans un ordre d’idées tout différent, se rapprocher de la nouvelle colonie afin de la mieux surveiller et de la dépouiller sans peine ? Je n’en serais point surprise. La plus vaste et la plus importante de ces demeures royales, Farah-Abad (Séjour-de-la-Joie), fut construite au pied du Kou Sofi (Montagne des Sofi) par ce même chah Houssein qui persécuta durement les Arméniens et tarit ainsi les sources de la prospérité de Djoulfa.

On arrivait à Farah-Abad en suivant une avenue longue de plusieurs kilomètres, comprise entre deux galeries interrompues de distance en distance par des pavillons réservés aux gardes du roi. Cette voie grandiose aboutissait à une vaste esplanade autour de laquelle se développait l’habitation particulière du souverain. Des canaux revêtus de marbre blanc amenaient des eaux courantes dans un bassin de porphyre placé au centre de l’édifice, ou la distribuaient aux merveilleux jardins dont les voyageurs du dix-septième siècle nous ont laissé une si enthousiaste description.

Des esprits chagrins pourront reprocher à chah Houssein d’avoir construit un palais comparable en étendue aux légendaires demeures de Sémiramis, mais ils ne l’accuseront jamais d’avoir ruiné son peuple en acquisitions de pierres de taille et de bois de charpente. Tous les murs et toutes les voûtes sont bâtis en briques séchées au soleil ; les parements sont enduits de plâtre et ne conservent aucune trace de sculptures ou de peintures décoratives : les parquets, les planchers même n’ont jamais été un luxe de l’Orient, de tout temps le sol battu a été recouvert de nattes sur lesquelles on étendait des tapis ; enfin, s’il existe dans quelques embrasures des traces de ces verrières encore en usage dans les constructions actuelles, la majeure partie des baies, il est aisé de le constater, n’avaient pas de fermeture et devaient être abritées des rayons du soleil par de grandes tentes placées au devant des ouvertures. Plus encore que le temps, les envahisseurs ont eu raison du palais de chah Houssein. Lorsque les Afghans, vaincus par Nadir, général en chef des armées de chah Tamasp, quittèrent Ispahan après la bataille du 15 novembre 1729, ils ordonnèrent d’incendier le palais des rois sofis et de démolir les vastes talars sous lesquels ils avaient eux-mêmes trôné pendant plusieurs années.

Chah Tamasp arriva trop tard pour s’opposer au sac de la demeure favorite de sa famille. En voyant autour de lui le spectacle d’une pareille dévastation, il ne put contenir ses larmes. Il pleurait son palais écroulé et réduit en poussière, son père et ses frères égorgés, l’enlèvement des princesses de sa maison, emmenées prisonnières par Achraf, quand une femme misérablement vêtue se précipita vers lui et le serra dans ses bras. C’était sa mère. Cachée sous les humbles vêtements d’une esclave, elle avait mieux aimé remplir pendant quatorze ans les offices les plus infimes que de se faire connaître et de se soumettre au vainqueur. Aujourd’hui tous les aqueducs sont détruits, les marbres précieux ont disparu, les voûtes de terre se sont effondrées et couvrent de leurs débris poudreux l’emplacement des jardins, où ne verdissent plus les parterres de fleurs et les platanes ombreux. Dans cet état de ruine il est difficile de porter un jugement sur le palais de Farah-Abad, un des plus vastes que j’aie jamais vus. Je croirais volontiers que son aspect ne devait être ni grandiose ni imposant ; les coupoles encore debout paraissent trop lourdes, et les murailles des galeries disposées autour des cours sont trop basses. Le charme de la résidence royale était dû à l’abondance des eaux, à la fraîcheur des bosquets, à la beauté du paysage et surtout au luxe effréné d’une cour d’adulateurs, de courtisans et d’eunuques.

« Où allez-vous ? me demande le Père au moment où je me remets en selle. J’ai chanté de grand matin l’office et la messe, rien ne me rappelle au couvent avant trois heures.

— Il existe, m’avez-vous dit, dans le voisinage de Farah-Abad, au milieu d’une anfractuosité du Kou Sofi, un second palais digne d’être visité ?

— Le takhtè Soleïman ? Nous avons bien le temps de l’aller voir demain !

— Père, reprend alors Marcel, vous nous faites passer à Djoulfa une existence bien douce, néanmoins il faut songer à nous remettre en route : depuis bientôt un mois nous sommes à Ispahan.

— Déjà ! Mais je ne consentirai pas de longtemps à vous laisser quitter Djoulfa. Vous emploierez quinze grands jours à visiter la rive droite du fleuve si vous mettez dans ces tournées la modération que je me suis promis de vous faire apporter désormais dans vos courses ; vous avez beaucoup travaillé depuis votre arrivée, reposez-vous avant de reprendre le cours de vos pérégrinations. Quatorze pénibles étapes séparent Ispahan de Chiraz. Croyez-en mon expérience, des semaines et même des mois comptent pour peu dans un voyage long et difficile. Demeurez cet hiver à Djoulfa, nous nous efforcerons tous de vous rendre la vie agréable.

— Notre temps est limité, vous connaissez du reste notre projet de visiter la Susiane et la Babylonie ; si nous passions l’hiver ici, nous traverserions au cœur de l’été des contrées dont la température est redoutable. D’après les nouvelles apportées par les dernières caravanes, la fièvre annuelle de Chiraz est en décroissance ; il est temps, vous le voyez, de songer au départ. Nous n’abandonnerons pas le couvent sans regrets, soyez-en persuadé, et nous remercierons tous les jours le ciel de vous avoir mis sur notre chemin.

— Je me soumets aux décrets de la Providence, reprend le Père. J’avais soigneusement prié tous nos amis de ne point vous parler du départ, très prochain, d’une nombreuse caravane d’Arméniens, de crainte que vous n’eussiez l’idée de vous joindre à elle ; mais, puisque vous êtes décidés à continuer votre voyage, je prierai les tcharvadars chargés de la conduire de ne point activer leurs préparatifs : avant de vous remettre en route, vous pourrez ainsi terminer vos travaux en toute tranquillité d’esprit. Remontons à cheval et allons, suivant votre désir, visiter le takhtè Soleïman. »

Après avoir descendu au petit galop la longue avenue qui sert d’entrée au palais, nous gravissons les flancs abrupts de la montagne et, prenant un chemin tracé en lacet, nous atteignons bientôt une étroite plate-forme creusée de main d’homme dans une anfractuosité du rocher. Un palais ruiné la couronne.

L’histoire de cet édifice donne une idée fort exacte des procédés administratifs des rois de Perse.

Chah Soleïman étant à la chasse vint se reposer un jour à l’ombre d’un bouquet d’arbres arrosé par une source.

« Quel admirable paysage ! dit-il à son grand vizir en contemplant la vaste plaine étendue à ses pieds ; j’aimerais à conduire ma mère en ce lieu et à lui faire admirer d’ici le panorama d’Ispahan ; de nulle part il ne se présente sous un aspect aussi enchanteur. »

Le vizir ne souffla mot, mais dès le lendemain il engagea quatre mille ouvriers et les fit conduire dans la montagne avec ordre de creuser le rocher et de déblayer un emplacement suffisant pour y bâtir un palais. En même temps il faisait tracer un chemin en lacet, afin de permettre aux gens de corvée de monter les briques et la chaux nécessaires à l’édification du monument projeté.

Les habitants d’Ispahan ne tardèrent pas à connaître les intentions du ministre et à encombrer le chantier ; ils venaient juger par eux-mêmes du mérite de la position choisie et de la vigoureuse impulsion donnée aux travaux. Cette affluence de curieux donna au vizir la singulière pensée de mettre les visiteurs à contribution en les obligeant à monter au takht une charge de matériaux.

« Par la tête du roi, s’écriait-il quand il rencontrait quelque rebelle, vous travaillerez comme je le fais moi-même, car c’est le bon plaisir de Sa Majesté. Qui de vous serait assez audacieux et assez perfide pour oser refuser son concours au roi ? »

Ces paroles glaçaient de terreur les Ispahaniens. Hommes, femmes, enfants chargeaient de briques leurs épaules et leurs bras et, baudets volontaires, s’élevaient jusqu’à la plate-forme, persuadés que le chah, instruit de leur dévouement, les en récompenserait. Quelques légères faveurs distribuées à propos firent naître chez les manœuvres dilettanti une telle émulation, que le transport des matériaux à pied d’œuvre fut payé tour à tour avec des menaces et des paroles encourageantes, monnaie facile à se procurer en tous pays.

« Notre promenade, nous dit le Père, me remet en mémoire un trait bien singulier de la vie du fondateur de ce palais. Chah Soleïman avait autant de superstition que de caprices. Sur l’avis de ses devins, il attribua une maladie grave dont il fut atteint dès le début de son règne à la fâcheuse conjonction des astres sous lesquels avait eu lieu son couronnement. Comme il n’était pas homme à se laisser dominer par de vulgaires étoiles, il échangea simplement son nom de Suffi contre celui de Soleïman et se fit couronner une seconde fois afin de conjurer le mauvais sort. » Il est vraiment fâcheux que ce remède souverain ne soit pas à la portée des simples mortels.

Le palais de chah Soleïman fut bâti en briques cuites. Malgré la nature de ses matériaux il est presque en aussi mauvais état que celui de Farah-Abad.

Il n’a pas été au pouvoir des Afghans – nous devons nous en féliciter aujourd’hui – de détruire en même temps que les demeures des rois sofis le superbe panorama dont on jouit de ce point élevé. En se plaçant à l’extrémité d’une sorte de promontoire dominé par une tour, dernier vestige du palais, on découvre toute la plaine d’Ispahan, la route de Chiraz et, confondue dans les brumes bleues de l’horizon, la vallée de Golnabad, tristement célèbre dans l’histoire ispahanienne depuis l’invasion afghane. Les envahisseurs, pendant leur courte domination, se montrèrent tellement cruels pour les vaincus, et après plus d’un siècle le souvenir de leurs excès est resté si vivace dans la mémoire des habitants d’Ispahan, que les enfants eux-mêmes sont capables de raconter en détail les diverses péripéties du combat de Golnabad et du siège de la ville.

En redescendant du takhtè Soleïman, mes yeux sont attirés par une tache s’enlevant en brun sur le fond des rochers rougeâtres éboulés du Kou Sofi. C’est le cimetière arménien, couvert de noirs monolithes taillés en forme de cercueils. Ce champ de repos, sans arbre ni végétation d’aucune sorte, est d’un aspect particulièrement sinistre et laisse, quand on le traverse, une impression de tristesse bien en harmonie avec sa lugubre destination. Les pierres placées sur les tombes fraîchement ouvertes sont aussi sombres que les dalles funéraires les plus anciennes, mais elles se distinguent de ces dernières en ce qu’elles sont intactes. Au temps des malheurs de Djoulfa et des persécutions exercées contre les chrétiens, les musulmans, sous le singulier prétexte de circoncire les infidèles après leur mort, ébréchaient d’un coup de marteau les angles des pierres tombales. Pendant de longues années, les Arméniens n’osèrent pas s’opposer à cette profanation et supportèrent humblement un outrage considéré comme des plus sanglants ; mais aujourd’hui ils ont recouvré une sécurité relative et en profitent pour faire respecter leurs dernières demeures : aucun musulman n’oserait franchir les limites du cimetière chrétien et s’approcher d’une tombe, de crainte d’être massacré.

16 septembre. – « Nous sommes dans une bien singulière ville ! Je ne crois pas qu’elle ait sa pareille au monde, nous a dit hier soir le P. Pascal. Je tiens absolument à donner un dîner aux notables djoulfaiens en l’honneur de votre présence dans notre ville, mais je me demande encore si je mènerai à bien cette délicate entreprise. L’aristocratie de Djoulfa, vous avez pu le constater, se compose, non compris l’évêque, de six familles, chez lesquelles il serait fort agréable de se réunir de temps à autre. Or ces six maisons forment six groupes distincts qui passent le plus clair de leurs jours à médire les uns des autres. Tous mes paroissiens ne sont pas constamment brouillés, mais il n’existera jamais entre eux de lien de sympathie. Pierre a volé un bon domestique à son voisin ; Marie dénigre le pilau et les confitures de Catherine ; enfin le cheval, le chat, le chien, tout est matière à querelle et à dispute. Mettre en présence, à ma table, des gens qui s’abhorrent me paraît fort délicat : ceux-ci prétexteront de l’invitation adressée à ceux-là pour ne point se rendre à mon dîner, et cependant je ne puis faire un choix, sous peine d’indiquer une préférence ; vous me voyez dans un cruel embarras. Les brouilles cependant seraient passagères et n’auraient pas de gravité si, depuis l’arrivée de Mme Youssouf, les rivalités féminines n’avaient été surexcitées au plus haut degré par l’élégance de la nouvelle venue. Les dames d’Ispahan n’ont pas voulu convenir de leurs sentiments jaloux, et, non contentes de donner libre cours à leur bile, ont failli par leurs manœuvres souterraines amener une véritable catastrophe dans cette ville généralement si calme.

— Vous ne nous aviez jamais entretenus de cette terrible histoire, Père.

— L’hiver dernier, Mme Youssouf a fait venir de Paris une superbe robe à la mode farangui et elle a profité du mariage de l’une de mes paroissiennes pour abandonner les vêtements larges des femmes arméniennes et se montrer dans tous ses atours. » À ce moment, le Père, baissant la voix, regarde de tous côtés afin de s’assurer que les portes sont bien closes, puis il reprend : « J’ai peut-être tort de vous mettre au courant d’un pareil secret ; promettez-moi au moins que vous ne le révélerez à personne ?

— Vous n’avez rien à craindre, Père : mon départ prochain est un gage certain de ma discrétion.

— Vous avez raison ; néanmoins je désire que nul en Perse ne connaisse les détails de ce triste incident. »

Fort intrigués par ce long préambule, nous nous rapprochons du Père, qui nous souffle à l’oreille la fin de cette grave affaire.

« L’émotion causée par la toilette de Mme Youssouf fut d’autant plus grande que, sous un corsage de satin noir collant comme un bas de soie, elle laissait admirer une taille d’une extrême finesse et une poitrine dont l’opulence et les contours eussent excité la jalousie des houris promises aux fidèles musulmans. Personne ne connaissait le secret de cette transformation ; mais, avant d’éclaircir le mystère, les six familles, mortellement brouillées depuis plus d’un an, se réconcilièrent, mirent en commun leurs médisances et attaquèrent à belles dents les nouveaux avantages de Mme Youssouf. Sa toilette, vint-on me dire, était inconvenante, outrageante pour les bonnes mœurs ; je ne devais pas tolérer qu’une femme se montrât dans une cérémonie religieuse vêtue d’un accoutrement aussi démoniaque. Je me laissai influencer, et j’eus le tort d’aller parler de tout cela à Kodja Youssouf. Mon paroissien, il m’en souvient, reçut assez froidement mes observations.

« Sur ces entrefaites, le prince Zellè sultan, ayant eu à se louer d’une fourniture militaire faite avec beaucoup d’intelligence par Kodja Youssouf, le nomma son tadjer bachy (marchand en chef), fit cadeau à sa femme d’un superbe cheval et l’autorisa en même temps à employer pendant quelques jours, chez elle, un charpentier arménien, nommé Kadchic, dont l’habileté est proverbiale et que le prince seul occupe depuis quelques années.

« Ce fut une proie nouvelle offerte à la médisance ; on ne pouvait s’en prendre ni au prince ni aux Youssouf : on décréta que Kadchic, quand il aurait terminé les travaux du palais, ne mettrait plus les pieds dans aucune des grandes maisons de Djoulfa.

« Celui-ci, fort troublé à l’annonce de ce brutal décret d’expulsion, commit alors l’incroyable faute de raconter, en payement de son pardon…, je vous en prie, jurez-moi de garder le secret, il y va du repos de toute la paroisse », reprend tout à coup le Père de plus en plus ému, mais trop avancé dans ses confidences pour pouvoir s’arrêter en chemin. « Il raconta donc que Mme Youssouf, avant de revêtir sa fameuse robe de Paris, emprisonnait sa taille dans une mécanique faite en barres de fer recouvertes de satin rose ; sa servante favorite tirait alors pendant deux ou trois heures sur des cordes fixées à la machine et transformait ainsi le buste de sa maîtresse.

« Un vent violent n’aurait pas, au moment de la récolte, répandu plus facilement sur Ispahan le fin duvet du coton que nos matrones cette prodigieuse nouvelle : elle franchit même le Zendèroud, devint le sujet des conversations de tous les andérouns, et de vingt côtés à la fois fut rapportée à Djoulfa. Mme Youssouf, très fière de ses avantages, conçut une colère des plus violentes contre Kadchic, car, si les femmes chrétiennes se montrent à peu près à visage découvert, elles jettent, en revanche, un voile d’autant plus épais sur leur vie privée. Elle parla même de faire tuer le charpentier : la faute de Kadchic était grave, très grave, j’en conviens, mais que seraient devenus les cinq jeunes enfants et la femme de ce malheureux, s’il eût péri ?

« Cette raison me détermina, non pas à demander la grâce du coupable, je ne l’aurais pas obtenue après l’insuccès de ma première ambassade, mais à lui trouver une cachette.

« La première colère passée, Mme Youssouf s’est fort bien conduite ; quand Kadchic est sorti de sa prison volontaire, elle lui a fait donner cent coups de bâton, et depuis cette époque elle ne lui a plus témoigné le moindre ressentiment.

« Grâce à moi, vous le voyez, cette affaire s’est arrangée au mieux de tous les intérêts ; mais c’est précisément à cause de la condescendance montrée à cette occasion par les Youssouf, que je suis obligé de les inviter à dîner et de donner à ma belle paroissienne la première place auprès de l’évêque ; en votre honneur, elle ne manquera pas de mettre sa robe et sa mécanique de Paris, et vous pourrez juger par vous-même de l’effet produit sur l’assistance. Quant à moi, je suis désespéré de ces dissensions. Il faut vivre en un pays sauvage pour se trouver en face d’une situation aussi délicate.

— Ne dites pas de mal d’Ispahan, Père, et ne conservez pas d’illusions sur l’Europe : il vous suffirait d’habiter quelque temps en France une ville de province pour vous apercevoir qu’en fait de sottise et de jalousie les dames de Djoulfa n’ont rien inventé. Si j’étais à votre place, je me garderais bien de faire des invitations, et j’abandonnerais simplement le projet de donner un dîner en somme fort inutile.

— C’est impossible : à plusieurs reprises vous m’avez empêché d’offrir ce repas, je ne saurais plus longtemps tarder à rendre à l’évêque schismatique la politesse qu’il vous a faite. Peut-être même cette réunion, durant laquelle mes invités seront forcés en votre honneur de garder une certaine réserve, deviendra-t-elle le point de départ d’une réconciliation générale. Advienne que pourra : je vais engager les six familles. Demain je vous abandonnerai à votre bonne étoile et me mettrai de mon côté en tournée de visites. »

17 septembre. – Laissant le Père à ses préparatifs, nous nous sommes dirigés ce matin vers les bords du Zendèroud.

En redescendant le cours du fleuve, nous n’avons pas tardé à atteindre la partie du Tchaar-Bag située sur la rive droite à la suite du pont Allah Verdi Khan. Elle aboutissait autrefois à un immense parc, connu sous le nom de Hezar Djerib (les Mille Arpents). Des tumulus de terre délayée par les pluies et un beau pigeonnier témoignent seuls de la splendeur des constructions élevées dans ce jardin. Après avoir dépassé ces tristes ruines, nous apercevons un bouquet de platanes ombrageant un charmant pavillon, le Ainè Khanè (Maison des Miroirs).

La façade, ouverte dans la direction du Zendèroud, est ornée d’un portique hypostyle. Ses colonnes, au nombre de douze, étaient revêtues autrefois de miroirs taillés à facettes. Les plafonds, en mosaïques de bois de cyprès et de platanes, rehaussés de filets d’or, les lambris de faïence colorée, les portes et les croisées fermées par des vantaux travaillés à jour comme les moucharabiés du Caire, composent un ensemble des plus séduisants.

Quand ils viennent à Ispahan tenir les audiences solennelles, les rois de la dynastie Kadjar se placent généralement sous ce portique, d’où l’on aperçoit le cours du fleuve et les deux ponts Allah Verdi Khan et Hassan Beg. En 1840 notamment, Mohammed chah y présida une cour de justice et s’y montra si sévère qu’il rétablit l’ordre dans la province de l’Irak, infestée par des hordes de brigands.

Tout à côté du Ainè Khanè débouche le pont Hassan Beg. Il est moins long que le pont Allah Verdi Khan, mais digne cependant d’une étude attentive. Cette construction, traitée avec un soin et un luxe particuliers, sert tout à la fois de pont et de barrage. Les piles sont établies sur un radier de vingt-six mètres de largeur, destiné à élever les eaux de deux mètres au-dessus de l’étiage ; chacune des arches se compose d’une voûte d’arête surhaussée, soutenue par quatre massifs de maçonnerie. Il résulte de cette singulière disposition que le spectateur placé sous le pont dans l’axe de la chaussée voit se développer l’ouvrage dans toute sa longueur, semblable à une succession de salles couvertes de coupoles. Toutes les parties inférieures de la construction, telles que le radier, les culées et les piles, ont été exécutées en pierres dures assisées, tandis que les arches et les tympans sont en belle maçonnerie de briques revêtue de mosaïques de faïences polychromes.

La chaussée du pont Hassan Reg est comprise entre deux galeries réservées aux piétons. Au centre de ces galeries s’élèvent des pavillons octogonaux en saillie sur le nu de l’ouvrage. Ils comprennent plusieurs étages, divisés en chambrées mises gratuitement à la disposition des voyageurs. Des inscriptions sans intérêt couvrent la majeure partie des murs, blanchis à la chaux. Parmi elles s’est pourtant égarée une pensée pleine de philosophie et d’à-propos.

« Le monde est un vrai pont, achève de le passer, mesure, pèse tout ce qui se trouve sur ta route : le mal partout environne le bien et le surpasse. »

Si le point de vue dont on jouit du pavillon greffé sur le pont Hassan Reg n’est pas de nature à ravir les yeux, il est susceptible de les intéresser. Au-dessous du barrage, le lit desséché du fleuve est couvert, en cette saison, par les produits des fabriques de kalamkars. Le kalamkar (litt. « travail à la plume ») est le modèle original des cotonnades désignées en France sous le nom de « perse ». Les Ispahaniens peignent ces tissus avec un art consommé et sont redevables du mérite et de la solidité des couleurs appliquées sur l’étoffe aux eaux du Zendèroud, dont ils les arrosent pendant plusieurs jours.

Toutes les perses de l’Irak sont charmantes, surtout quand, rehaussées de quelques arabesques d’or, elles sont employées comme portières ou jetées en guise de nappes sur les tapis. Leur fabrication a pris depuis quelques années une telle importance, qu’on est même arrivé à imprimer les couleurs avec des moules à main, afin de livrer l’étoffe courante à bon marché ; quant aux beaux kalamkars, ils sont toujours dessinés à la plume et peints avec une grande netteté de contours.

18 septembre. – Nous avons réservé pour la dernière de nos courses autour d’Ispahan la visite du Chéristan, le plus vieux quartier de la ville, bâti sur l’emplacement de l’antique Djeï, et éloigné aujourd’hui de près de deux farsakhs de la cité moderne.

Quand on se rend au Chéristan, on suit d’abord la rive droite du fleuve ; on longe ensuite le joli faubourg d’Abbas-Abad, bâti, comme Djoulfa, le long de canaux ombragés ; puis le chemin disparaît et l’on ne reconnaît plus la route qu’aux empreintes laissées par les pieds des chevaux sur la terre sablonneuse ; après une heure de marche je traverse la rivière et me trouve en présence d’un splendide minaret élevé de plus de trente-neuf mètres au-dessus du sol et décoré d’une inscription en mosaïque monochrome. Cette belle construction est due à un roi mogol, Roustem chah, qui régna sur la Perse au quinzième siècle.

Les murailles et la couverture de l’imamzaddè ont résisté victorieusement au temps et aux hommes ; les voûtes surtout sont intéressantes à examiner : dépouillées de toute ornementation extérieure, elles expliquent avec une parfaite netteté la raison constructive de ces voussures compliquées dont les Persans, comme les Arabes, se sont montrés si prodigues dans leur architecture.

Non loin de l’imamzaddè, les arches d’un quatrième pont jeté devant Ispahan réunissent les deux rives du fleuve. Les piles de cet ouvrage sont en grossière maçonnerie de pierre, et les parties supérieures des arches ont été bâties en briques à une époque de beaucoup postérieure à la fondation primitive des piles.

La circulation, se portant tous les jours davantage vers les ponts Allah Verdi Khan et Hassan Beg, est fort peu active sur celui du Chéristan. D’ailleurs le bourg lui-même paraît si désert que notre arrivée ne réussit pas à attirer sur la place plus d’une vingtaine de curieux.

Quelques maisons, le minaret, l’imamzaddè, une mosquée délabrée et le pont sont les seules constructions signalant aujourd’hui l’emplacement de Djeï.

18 septembre. – Je suis encore tout émue de ma première entrevue avec le tcharvadar bachy (muletier en chef), grand organisateur de la caravane arménienne à laquelle nous devons nous joindre. Par un acte fait en double et de bonne foi, en présence du P. Pascal… sans collègue, nous sommes bel et bien locataires, pendant la durée du voyage, de quinze mulets destinés au transport de nos gens et de nos bagages, et de deux chevaux intelligents, capables de conduire leurs cavaliers dans les meilleures conditions de sécurité au milieu d’un convoi composé de plus de trois cents bêtes. À Abadeh la caravane fera une halte de vingt-quatre heures afin de laisser reposer les animaux et les gens, et stationnera un jour à Mechhed Mourgab. À partir de Maderè Soleïman nous serons libres de nous arrêter en route, tandis que le gros de la gaféla (caravane) continuera sa route vers Chiraz, éloigné de trois étapes des célèbres ruines achéménides.

Pendant cette dernière période du voyage, le tcharvadar bachy emportera nos bagages en garantie des quatre chevaux que nous devons conserver avec nous, de façon à se récupérer de sa perte si, par un malheureux hasard, nous étions dévalisés dans les défilés de montagnes situés entre Maderè Soleïman et Persépolis.

Toutes ces conventions acceptées de part et d’autre, le tcharvadar bachy, assisté de son lieutenant, a reçu en bonne monnaie d’argent la moitié du prix de la location de ses animaux, a examiné chaque kran (quatre-vingt-dix centimes), fait un triage des pièces frappées à des époques différentes, afin de choisir les meilleures, et finalement en a refusé plus de cent, sous les prétextes les plus divers. Cette fastidieuse cérémonie terminée, notre homme a annoncé qu’il reviendrait demain peser les charges avec une romaine, et s’assurer que chacune d’elles n’excédait pas le poids réglementaire de treize batmans tabrisi (soixante-quinze kilos), soit pour un mulet cent cinquante kilos. Cette limite ne saurait être dépassée sans danger pour les bêtes de somme, tant sont mauvaises et accidentées les routes d’Ispahan à Chiraz.

« Quand partons-nous ? ai-je demandé.

— Dieu est grand ! m’a répondu le lieutenant du tcharvadar : un de nos voyageurs est malade ; s’il n’expire pas d’ici à trois ou quatre jours, sa maladie sera de longue durée, et en ce cas nous le forcerons bien à se mettre en route ; si Allah, au contraire, met un terme à sa vie, nous attendrons sa mort, pareil incident n’étant pas de bon augure dès les premiers jours d’un long voyage. »

Nous avons, je le vois, tout le temps de terminer nos courses autour d’Ispahan et de faire en conscience nos préparatifs de départ.

19 septembre. – Victoire ! le dîner d’hier soir s’est terminé sans accident ! Tous les invités du Père ont gardé une tenue digne d’éloges ; la gazelle était délicieuse les pilaus cuits à point, et rien ne manquait au festin, pas même la présence de la « mécanique » célèbre de cette charmante Mme Youssouf. L’« accoutrement diabolique » se composait d’une jupe de satin noir drapée avec un certain art, d’un corsage de même étoffe, montant jusqu’au cou, ajusté comme un vêtement confectionné à quatre mille lieues de la personne à laquelle il est destiné, et posé sur un corset exécuté dans les mêmes conditions que le corsage. Je dois avouer cependant que, mise en comparaison avec les sacs portés en guise de robes par l’aristocratie d’Ispahan, la toilette à la mode farangui était de nature à troubler la paix des familles.

Au dessert, l’évêque a bu à notre heureux voyage, à l’espoir de nous revoir à Ispahan ; puis on a quitté le réfectoire, et les convives sont rentrés au parloir. La trêve accordée par des estomacs affamés n’avait plus dès lors sa raison d’être, la jalousie a repris ses droits, et les ennemis de la « mécanique » se sont enfuis de bonne heure.

Nous travaillons depuis trois jours à faire et défaire nos caisses, sans pouvoir atteindre exactement le poids réglementaire ; quand les boîtes de clichés, les objets achetés au bazar d’Ispahan et notre collection de carreaux de faïence ont été soigneusement emballés dans du coton et rangés au fond des coffres, les tcharvadars ont apporté un instrument à peser, fixé à trois barres posées en faisceau ; les charges étaient trop lourdes, je les ai rendues plus légères ; alors tous les objets se sont mis à danser. Bref, il a fallu rapetisser les caisses et les régler à nouveau. Nous avons repris quelques krans que les tcharvadars ont trouvés trop légers après une seconde vérification, et nos hommes se sont enfin décidés à lier les bagages.

Je croyais être au bout de mes peines ; quelle erreur ! Les muletiers, en appareillant les colis deux à deux, et en les reliant l’un à l’autre avec des câbles légers, mais très résistants, fabriqués en poil de chèvre, ont laissé échapper une extrémité de la corde et ont lancé en l’air un nuage de poussière : Marcel, qui, contrairement à ses habitudes, surveillait les travailleurs, a fortement éternué. Frappés de stupeur, les muletiers se sont regardés d’un air anxieux : « Éternuez, au nom du ciel, éternuez encore deux fois, si vous le pouvez », a soufflé Mirza Taghuy khan.

Mon mari a suivi ce conseil, et les tcharvadars ont repris sur-le-champ l’opération interrompue. Éternuer une fois est un présage de malheur, devant lequel personne n’hésite à cesser tout travail ; éternuer trois fois est, en revanche, d’un heureux augure. Sans l’avis charitable de Mirza Taghuy khan, les bagages n’étaient pas liés aujourd’hui et, comme demain n’est pas un jour propice, nous risquions fort de rester à Ispahan encore une demi-semaine.

Dieu veuille que nous n’ayons pas, au nombre de nos compagnons de route, des gens enrhumés du cerveau !

20 septembre. – Grâce à Dieu, l’habillage des colis est terminé, les bagages sont ficelés el les charges également réparties sur les chevaux.

Dans la matinée nous avons fait nos adieux à nos amis de Djoulfa et d’Ispahan. Tous ont été parfaits à notre égard : nous aurions chargé une caravane avec les cadeaux de fruits, de cherbets et de confitures qu’ils voulaient nous forcer à emporter. J’ai accepté cependant, sous la forme d’un melon et d’une pastèque, le témoignage de la reconnaissance de deux jeunes filles arméniennes. Ces gentilles enfants m’ont demandé de faire leur portrait et m’ont priée de l’expédier à leur père, qui habite Bombay, dès mon arrivée à Bouchyr. J’entends dans la rue le bruit de plusieurs cavaliers : ils veulent se joindre au Père et nous accompagner jusqu’à moitié chemin de la première étape. Quant à moi, j’écris toujours et ne puis me résoudre à fermer mon cahier, car je ne quitte pas sans regrets et sans appréhensions cette bonne ville de Djoulfa.

Mais fi de la tristesse, et en selle pour Chiraz, le pays du vin, des roses et des poètes.

Source des illustrations

Les gravures contenues dans ce volume ont été dessinées sur bois d’après les photographies de l’auteur par MM. A. de Bar, – Barclay, – É. Bayard, – Eug. Burnand, – H. Catenacci, – H. Chapuis, A. Clément, – Hubert Clerget, – Th. Deyrolle, – M. Dieulafoy, Dosso, – Ferdinandus, – P. Fritel, – J. Jacquemart, D. Lancelot, – J. Laurens, – A. Marie, – Pranishnikoff – P. Benouard, – E. Ronjat, Saint-Elme Gautier, – P. Sellier, – A. Sirouy, – A. Slom, F. Sorrieu, – Taylor, – É. Thérond, – L. Thuillier, – Tofani, – Thiriat, H. Toussaint, – G. Vuillier, – Th. Weber, – E. Zier et Mlle M. Lancelot.


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