Jane Dieulafoy

UNE ARCHÉOLOGUE
EN PERSE

1ère partie :
Tous les chemins
mènent en Perse

Gravures sur bois selon les
photographies de l’auteur

1887

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

LA PERSE LA CHALDÉE ET LA SUSIANE  LE DÉPART  5

CHAPITRE PREMIER.. 23

CHAPITRE II 37

CHAPITRE III 52

CHAPITRE IV.. 63

CHAPITRE V.. 102

CHAPITRE VI 133

CHAPITRE VII 163

CHAPITRE VIII 179

Source des illustrations. 221

Ce livre numérique. 222

 

 

À MA MÈRE

BIEN-AIMÉE

 

À M. LOUIS DE RONCHAUD

DIRECTEUR DES MUSÉES NATIONAUX

 

Hommage d’une amie profondément reconnaissante.

 

 

LA PERSE
LA CHALDÉE ET LA SUSIANE

LE DÉPART

La vieille thèse si souvent reprise et cependant peu éclairée des influences de l’art oriental sur l’architecture gothique, l’apport artistique et industriel des Croisades dans les créations du Moyen Âge avaient toujours excité la curiosité de mon mari.

Le Maroc, l’Algérie, l’Espagne, encore riches en souvenirs de la domination mauresque ; Venise, ses coupoles et ses arcs en accolade ; le Caire, avec ses admirables tombeaux de la plaine de Mokattam et sa triomphante mosquée d’Hassan interrogés tour à tour, avaient donné leur contingent de renseignements et d’informations, mais la filiation orientale de l’art du Moyen Âge restait encore à démontrer. Marcel était intimement persuadé que la Perse Sassanide avait eu une influence prépondérante sur la genèse de l’architecture musulmane, et que c’était par l’étude des monuments des Kosroès et des Chapour qu’il faudrait débuter le jour où l’on voudrait substituer à des théories ingénieuses des raisonnements appuyés sur des bases solides.

Néanmoins les causeries banales d’érudits de province ou la fréquentation d’une bibliothèque de cent mille volumes dans laquelle on ne trouve même pas une bonne édition d’Hérodote ne l’eussent pas déterminé à persévérer dans la voie qui, peu à peu, s’était ouverte devant lui et à abandonner momentanément des occupations fort attrayantes pour courir en Orient. Par bonheur, il était entré depuis quelques années en relation de service avec Viollet-le-Duc et n’avait pas manqué d’entretenir le savant archéologue du résultat de ses études.

Les encouragements du maître mirent un terme à toute hésitation. Mon mari demanda à quitter un important service de construction de chemin de fer dont il était chargé à titre d’ingénieur des ponts et chaussées. Cette autorisation obtenue, nous nous mîmes en mesure de prendre au plus vite la route de l’empire des grands rois.

Tout chemin ne conduit pas en Perse. Les augures consultés furent d’avis différents. Deux voies étaient ouvertes ou, pour mieux dire, fermées. L’une traversait le Caucase, passait au pied de l’Ararat et desservait la grande ville de Tauris ; nos agents diplomatiques la parcouraient assez souvent pour qu’elle fût bien connue au ministère des Affaires étrangères. Mais le pays était en pleine insurrection, les Kurdes sauvages mettaient tout à feu et à sang et dépouillaient ou massacraient impitoyablement les voyageurs.

Le second itinéraire, par Port-Saïd, la mer Rouge, l’océan Indien, conduisait, après une traversée de plus de quarante jours, à Bender-Bouchyr, petit port du golfe Persique. Là, paraît-il, on tombait aux mains d’un valy sauvage, à peu près indépendant de l’autorité du chah de Perse. Dans le sud comme dans le nord nous courions au-devant d’un désastre ; le moins qu’il pût nous arriver était d’être hachés en menus morceaux.

L’exagération évidente de ces prédictions fut cause que nous leur accordâmes médiocre créance.

Mon mari ne s’occupait point d’anthropologie ; il ne se sentait même pas appelé à aller dénicher dans des cimetières quelconques des crânes ou des ossements tout aussi quelconques dont les légitimes propriétaires n’avaient jamais sollicité la faveur de venir figurer dans nos muséums sous de pompeuses étiquettes. Dans ces conditions il n’avait point droit à émarger au budget des Missions et devait se contenter, pour tout viatique, d’une belle feuille de papier blanc sur laquelle un calligraphe de troisième ordre le recommandait aux bons soins de nos agents diplomatiques en Orient et priait les représentants du ministère des Affaires étrangères de lui faciliter une mission aussi intéressante que gratuite.

Encore eut-il l’heureuse fortune d’inspirer confiance à M. de Ronchaud, alors secrétaire général au ministère des Beaux-Arts. Grâce à l’intervention et aux démarches bienveillantes de ce haut fonctionnaire, le fil à la patte qui retenait mon mari en France fut dénoué, et nous nous trouvâmes enfin libres, libres comme l’air, avec toute une année de liberté devant nous.

Ces premières difficultés vaincues, quelques amis bien intentionnés tentèrent de me détourner d’une expédition, au demeurant fort hasardeuse, et m’engagèrent vivement à rester au logis. On fit miroiter à mes yeux les plaisirs les plus attrayants. Un jour je rangerais dans des armoires des lessives embaumées, j’inventerais des marmelades et des coulis nouveaux ; le lendemain je dirigerais en souveraine la bataille contre les mouches, la chasse aux mites, le raccommodage des chaussettes. Deux fois par semaine j’irais me pavaner à la musique municipale. L’après-midi serait consacré aux sermons du prédicateur à la mode, aux offices de la cathédrale et à ces délicates conversations entre femmes où, après avoir égorgeaillé son prochain, on se délasse en causant toilettes, grossesses et nourrissages. Je sus résister à toutes ces tentations. À cette nouvelle on me traita d’originale, accusation bien grave en province ; mes amis les meilleurs et les plus indulgents se contentèrent de douter du parfait équilibre de mon esprit.

L’heure approchait. De pieuses mains suspendirent à notre cou des scapulaires, des médailles les mieux bénies, des prières contre la mort ; je fermai les malles et nous partîmes.

Nous nous embarquâmes à Marseille et montâmes sur l’Ava, grand navire des Messageries maritimes habituellement affecté au service de Chine, mais envoyé par exception à Constantinople. Cinq passagers de première classe composaient tout l’ornement du bord, mais le bâtiment coulait en revanche sous le poids des marchandises dont ses cales étaient bondées.

On était en février. Un vent glacial soufflait à travers les ouvertures mal closes ; cependant le capitaine se refusait, sous prétexte de dégradations imaginaires, à faire allumer le poêle de l’immense salon au fond duquel nous nous égarions comme des âmes en peine. À dîner nos cinq voix grelottantes s’unirent dans un unisson lamentable. L’excellent homme répondit à nos gémissements par la menace de faire mettre en mouvement le panka, cet immense éventail si précieux pendant les brûlantes traversées de la mer Rouge et de l’océan Indien. Nous nous le tînmes pour dit : chacun releva le col de son pardessus, et le repas s’acheva sans qu’on eût aperçu d’ours blanc. Le soir, autre vexation. À huit heures tous les feux (j’entends les lumières) furent éteints ; il ne fut même pas laissé aux prisonniers le droit de disposer d’une bougie et de posséder des allumettes.

Que signifiaient ces mesures rigoureuses ?

Les énormes cales du navire, les chambres des passagers, les magasins ménagés sous le grand salon étaient bondés jusqu’à la gueule de poudre, de munitions, d’armes que le gouvernement français envoyait fraternellement à la Grèce afin de l’aider à affranchir la Macédoine de la domination turque.

L’immixtion de la France dans cette tentative d’indépendance et le concours qu’elle prêtait aux Hellènes n’avaient rien de surprenant. Le ministère, interpellé à ce sujet par un membre de l’extrême gauche, ne venait-il pas de le prendre de très haut avec la Chambre : tous les bruits qui couraient étaient mensongers ; jamais on n’avait expédié ou l’on n’expédierait d’armes en Grèce ; la France garderait, en cas de conflit, la plus stricte neutralité ?

En vertu de cette déclaration de principes, l’Ava, chance inespérée, stationna deux jours au Pirée, afin de décharger toute sa cargaison de poudres neutres et d’obus conciliateurs.

Je ne connaissais les monuments grecs que par des gravures ou des photographies. Je laisse à penser quelle fut mon émotion en apercevant les colonnes dorées du Parthénon dominant du haut de l’Acropole la mer bleue de Salamine et se détachant sur le fond de montagnes dont les teintes irisées vont se perdre dans l’azur d’un ciel radieux.

Mon enthousiasme fut mis à une dure épreuve en débarquant au Pirée, vilain bourg bâti à l’italienne et peuplé de marins cosmopolites ; il s’évanouit quand je me trouvai en présence d’un train de chemin de fer. Je refusai tout d’abord de monter dans ces affreux wagons si déplacés en semblable pays, je m’entêtai à faire le trajet à cheval ou en litière. Il me semblait criminel d’arriver à Athènes à la remorque d’une locomotive, j’avais scrupule de ternir par la fumée du charbon les maigres oliviers que produit encore la plaine étendue au pied de la ville de Périclès. Bon gré mal gré, je dus commettre ce sacrilège.

Les temples de Thésée, de Jupiter, le théâtre de Bacchus, l’ascension de l’Acropole eurent vite raison de ce premier désenchantement.

Je gravis les Propylées, laissant sur ma gauche le joyau précieux connu sous le nom de Temple de la Victoire Aptère, je parcourus le Parthénon, l’Érechthéion, je maudis lord Elgin, je cherchai la place de l’olivier sacré, je suivis le trajet de ce misérable chien qui, sans respect pour le dieu des mers, pénétra dans la demeure de Poséidon et d’Athéna. Placée sur les escarpements qui dominent le théâtre, je crus revoir Xerxès assis sur son trône d’or, s’enthousiasmant aux exploits d’Arthémise qui coulait un vaisseau perse afin de donner le change aux Grecs et de se dégager des étreintes ennemies ; je vis les deux flottes aux prises, les efforts des combattants, le désespoir, l’étonnement des vaincus, la mer teinte de sang, couverte d’agrès et de cadavres ; je m’enorgueillis de la valeur des Hellènes, je me lamentai avec le grand roi. Comment n’eus-je pas oublié mes premiers griefs ?

L’Ava entrait dans le détroit des Dardanelles que j’étais encore bouleversée par la splendeur d’un art et d’une nature dont jusque-là il ne m’avait pas été possible de soupçonner la magnificence.

Dès le début de mon voyage j’étais gâtée. Constantinople acheva de me tourner la tête. Ici point de chemins de fer apparents, pas de fumée, pas de charbon, mais de minces caïques filant comme des flèches sur les eaux tranquilles. À droite, à gauche de la Corne d’Or, des collines blanches de neige, tachées d’innombrables maisons rouges, bleues, jaunes ; la tour génoise de Galata, la flèche aiguë du Séraskiéra, les dômes élancés ou aplatis, de nombreuses mosquées, les aiguilles des minarets ; au fond, derrière des ponts de bateaux ployant sous une avalanche de passants, les sombres cyprès des nécropoles d’Eyoub. Partout une population pleine de vie, grouillant au milieu de ce désordre particulier aux ports de mer ; dans toutes les rues, des cavaliers chargés d’armes apparentes, des femmes peu voilées courant joyeusement vers les cimetières.

Quinze jours ne furent pas trop longs pour bien voir les monuments de la vieille Byzance, les édifices de la moderne Constantinople, assister à la prière que le sultan dit tous les vendredis à la mosquée construite auprès de son palais, hurler avec les derviches hurleurs, tourner avec les tourneurs, parcourir les bazars et les caravansérails malgré la neige et la boue, goûter aux kebabs de toutes les rôtisseries en plein vent, me régaler de ces pâtisseries au fromage confectionnées par les Turcs avec un art sans pareil, me désaltérer à l’eau pure de la fontaine du sérail et, enfin, apprendre des nombreux négociants persans installés au bazar de Stamboul que le chemin le plus court et le plus sûr pour entrer en Perse était encore celui de Tiflis.

Nouvel embarquement sur un bateau russe. Les matelots étaient en général aussi gris la nuit que le jour, les officiers ne se tenaient guère mieux, et les tempêtes ou les brouillards de la mer Noire eussent eu vite raison d’un bateau aussi bien commandé, si la Providence, au courant de notre situation, ne nous eût octroyé un ciel limpide et une mer superbe. Peu ou point d’incident, n’était l’entrée en scène du gouverneur de Trébizonde. Il venait lui-même réclamer une jeune femme envolée, paraît-il, d’un harem de Stamboul et réfugiée à bord en compagnie d’un Arménien. La dépêche de l’époux outragé était une vraie merveille de concision : « Prenez femme ; tuez-la »

On retrouva sans peine les fugitifs dans la cabine où ils s’étaient blottis depuis le départ. Pâris et Hélène se valaient bien. Dieu, les vilains moineaux ! La coupable n’avait pas la moindre envie de se laisser coudre dans un sac et jeter au fond de la mer. Le séducteur se plaça avec sa belle sous la protection du pavillon russe, et force fut au capitaine d’invoquer le même motif pour garder ses passagers. On donna l’ordre de lever l’ancre : Vénus avait vaincu Thémis.

Le lendemain nous eûmes la chance de passer la barre de Poti. Le ciel nous continuait ses faveurs : pendant les trois quarts de l’année l’accès du port est si difficile que les bateaux de la compagnie russe débarquent habituellement leurs passagers à Batoum, rade conquise sur les Turcs au cours de la dernière guerre. Libre alors aux nouveaux arrivés de gagner Poti à la nage, ou tout au moins par leurs propres moyens.

Poti est une petite ville composée de quelques maisons en bois et de nombreuses cabanes de roseaux, habitées par une population pauvre et souffreteuse. Le pays est bas, noyé tout l’hiver par des eaux stagnantes, au total malsain et fiévreux. La France entretient à Poti un vice-consul. Miracle renversant, cet agent était à son poste. Il nous rendit le très grand service de faire passer, sans les soumettre à l’inspection des douanes russes, les glaces de photographie préparées au gélatino-bromure. Cette délicate affaire terminée, nous nous installâmes dans les wagons confortables du chemin de fer de Tiflis.

La voie s’allonge d’abord dans la plaine entrecoupée de forêts et de marécages qui s’étend en arrière de Poti. À part les gares et quelques villages de misérable apparence, la contrée est à peu près déserte ; seuls d’innombrables troupeaux de porcs encore à demi sangliers pataugent dans les roseaux et obéissent à grand’peine aux cris de pâtres tout à fait sauvages. Les marais traversés, on pénètre dans une montagne abrupte coupée de vallées étroites et torrentueuses. Les rampes sont raides, les tunnels nombreux ; aussi bien la marche du train est-elle par moments assez lente pour nous permettre d’admirer les cavaliers géorgiens qui voyagent bardés de poignards, de fusils et de sabres sur une route côtoyant fréquemment la voie.

« Les Géorgiens sont tous princes, mais tous princes pauvres, me dit un négociant grec, notre compagnon de voyage ; ils se mettent à dix quand il leur échoit un poulet maigre, et dévorent avec le même entrain les os et la chair. »

Au sortir de la montagne la machine s’égosille en conscience : elle entre à Tiflis.

La vieille capitale de la Géorgie persane a perdu, au moins en apparence, son caractère original.

Devenue la résidence officielle du gouverneur général des provinces méridionales de l’empire, occupée par une nombreuse garnison, elle s’est russifiée de force si ce n’est de gré. Des rues larges et bien percées, des maisons bâties avec luxe, des jardins à peu près bien tenus, les palais du grand-duc Constantin et de ses généraux, un musée d’aspect monumental, de nombreuses casernes, lui donnent l’aspect officiel d’une capitale.

Seuls les bazars et les quartiers populaires renferment encore des échantillons de la race autochtone, dont la finesse et l’élégance n’infirment pas la juste réputation de beauté des femmes géorgiennes.

Le lendemain de notre arrivée, une dépêche de Pétersbourg jetait le trouble et la confusion dans la ville : le tsar Alexandre venait d’être assassiné. Des groupes d’officiers, des fonctionnaires bouleversés stationnaient dans les rues, dans les cafés, narraient de vingt manières les détails du crime, tandis que le peuple, indifférent, vaquait à ses affaires quotidiennes.

Le premier émoi passé, on songea à découvrir les coupables ; l’ordre de surveiller tous les voyageurs étrangers fut télégraphié d’un bout à l’autre de l’empire ; défense fut faite de sortir de la ville à tout inconnu considéré de prime abord comme un assassin ou, au moins, comme un conspirateur. Arrivés à Tiflis la veille du crime, nous dûmes exhiber nos passeports et nous réclamer du consul de France.

Nous n’en reçûmes pas moins l’ordre de rester à la disposition des autorités pendant huit jours.

Je fus dédommagée de ce contretemps par le spectacle des cérémonies funèbres célébrées en mémoire du tsar défunt et des fêtes données en l’honneur de la proclamation solennelle du nouveau souverain.

Comme elle était imposante cette interminable procession de popes, aux longs cheveux tombant sur les épaules, aux tiares et aux chapes d’or, s’avançant la croix en main au milieu des troupes massées sur la place d’armes ! Les généraux baisèrent les premiers l’Évangile après avoir prêté serment ; puis les rangs s’ouvrirent, et les membres du clergé reçurent des soldats la promesse de fidélité, pendant que des chœurs faisaient entendre ces chants harmonieux dont l’Église russe a seule le secret.

Le tsar est mort, vive le tsar !

Huit jours après la cérémonie, les portes de la ville furent ouvertes aux voyageurs ; trains et diligences reprirent leur marche habituelle.

Nous avions de nouveau le choix entre deux routes. L’une se dirigeait vers la Caspienne ; elle était facile à parcourir, pourvue de relais de poste munis de nombreux chevaux, mais elle n’offrait aucun intérêt à l’archéologue. La seconde s’engageait dans le Caucase, passait au pied de l’Ararat et conduisait jusqu’à Tauris, la capitale de l’Azerbéidjan (l’Atropatène des Grecs). Elle traversait d’anciennes cités persanes annexées depuis peu à la Russie et était encore semée de vieux monuments en assez bon état de conservation. Il n’y avait pas à hésiter : bien que la fonte des neiges fermât à peu près l’accès de la montagne et que l’abandon de cette voie par les étrangers rendît les maisons de poste inhospitalières, nous choisîmes la route du Caucase.

J’avais conservé de mes stations prolongées dans les boues neigeuses de Stamboul un rhume suffocant ; pour le couver tout à l’aise, nous louâmes avec enthousiasme une berline à huit chevaux, au lieu de nous contenter des télégas vulgaires. On empila six jours de vivres au fond des caissons, et nous nous mîmes en route munis d’un padarojna impérial, sorte de passeport qui donne le droit de requérir les chevaux de chaque station après que les courriers et les fonctionnaires munis du padarojna général ont été pourvus. À en croire le maître de poste, nous devions atteindre en quatre jours la frontière persane.

Au début, tout alla à souhait. La lourde berline roulait comme un ouragan de coteaux en vallées. Au son de la trompe retentissante du courrier tous les convois se garaient et laissaient la voie libre ; nous dépassâmes notamment, en les regardant d’un œil et d’un cœur dédaigneux, des charrettes légères portées sur quatre roues solides, surmontées d’un capotage de toile posant sur des arcs de bois. Dans le fond de ces véhicules rustiques s’empilaient des officiers allongés sur des piles de coussins et de matelas. Combien je regrettai plus tard mon orgueil déplacé !

Le lendemain du départ le décor changea : au lieu de nous donner des chevaux, les valets d’écurie remisèrent la voiture dans la cour de la maison. Le courrier nous avait été fortement recommandé, sous prétexte qu’il parlait l’italien et le persan. Je lui adressai tour à tour la parole dans la langue de Fénelon, de Dante et de Saadi ; il me répondit un invariable sitchas (tout de suite) et un non moins invariable niet (il n’y a rien). À ces gestes je finis néanmoins par comprendre que la poste avait à notre disposition trois chevaux fourbus. Il fallait attendre le retour de plusieurs convois et laisser aux animaux fatigués le temps de se reposer. Engourdis par une immobilité de plus de vingt-quatre heures passées au fond d’une berline fort mal suspendue et plus mal rembourrée s’il est possible, nous ne nous fîmes pas demander à deux genoux de mettre pied à terre.

On déchargea les menus bagages, les provisions de ménage, et l’on porta le tout dans une grande pièce badigeonnée à la chaux aux temps fabuleux d’Ivan le Terrible. Le mobilier se composait d’un poêle chauffé à blanc, d’une table sur laquelle flambait une lampe au pétrole et de deux lits de camp. À part l’écurie et un réduit enfumé où dormaient les postillons, c’était l’unique salle de la maison de poste. Je m’évertuai à faire entendre au sieur Niet que je désirais des matelas et des draps. Il partit vivement, revint bientôt chargé des coussins de la voiture, les posa sur les lits de camp et me regarda de l’air victorieux d’un homme qui a reçu le souffle d’en haut.

Je songeai alors au dîner. Le panier aux vivres fut ouvert ; un poulet et des œufs crus en furent extraits et, après avoir attiré l’attention de Niet, je fis gentiment tourner ces vivres devant la flamme rouge du poêle. Niet avait le génie des langues : il me répondit sur un mode aussi silencieux qu’il n’avait ni broche ni marmite. Je restai stupéfiée : qui m’eût dit, en quittant la France, que je devais emporter mon lit et ma batterie de cuisine ! Dès les premières étapes s’ouvrait tout un horizon de difficultés et de privations. Par bonheur il se trouva dans nos bagages un nécessaire de chasse, contenant des boîtes de fer-blanc capables de supporter le feu, une gamelle, des couverts et des assiettes.

Vers le soir nous vîmes arriver l’une des télégas que nous avions devancées le matin ; elle avait besoin de deux chevaux et les trouva sur-le-champ. La comparaison entre notre sort et celui de ces heureux propriétaires n’était pas de nature à me réjouir. L’écurie s’étant enfin regarnie, on attela à notre guimbarde douze bêtes vigoureuses, car, à partir de ce point, la route, couverte de neige, devenait mauvaise, et Niet reprit triomphalement sa trompe retentissante.

Le chemin, tracé en pleine montagne, s’allongeait sur des croupes escarpées couvertes de sapins gigantesques. On montait ; la température devenait de plus en plus fraîche, et le vent glacé s’engouffrait dans la voiture au point de couper la respiration. Avant d’arriver au col, nous atteignîmes la région des neiges, et dès lors les chevaux, essoufflés, fatigués par des efforts incessants, eurent grand’peine à déraciner le lourd véhicule et à le traîner à la prochaine station. Les bêtes furent changées, et à trois heures du soir la trompe donna le signal du départ. Le ciel était gris plombé ; la neige couvrait d’un manteau sans tache montagnes et vallées. La symphonie du blanc majeur nous envahissait. Seules les eaux sombres du Sewanga se détachaient sur le fond de montagnes neigeuses qui formaient autour du lac une ceinture virginale.

Comme Niet s’évertuait à me conter en pure perte une légende où revenaient sans cesse les noms de Noé et de ses fils, la neige se mit à tomber. Les postillons, aveuglés par ses tourbillons, ne tardèrent pas à perdre la piste et à lancer chevaux et voiture au fond d’un cloaque. Je me sentis osciller à droite et à gauche, puis je me trouvai sur le sol ou plutôt sur mon mari : la voiture venait de chavirer. Aucun de nos os ne craqua. Les postillons déchargèrent d’abord le véhicule, et tentèrent de le remettre sur ses quatre roues, en invoquant et en insultant tour à tour les saints les plus puissants du paradis. Prières perdues. Alors, sous prétexte d’aller chercher du renfort, ils sautèrent sur les chevaux et disparurent au galop.

Niet ne nous avait pas faussé compagnie ; il empila piteusement les bagages les uns sur les autres et se mit, j’imagine, à composer une élégie sur la triste aventure de gens perdus au mois de mars au milieu d’une tourmente de neige.

De fait, nous eussions attendu le jour, morfondus au fond de notre carrosse, si des ouvriers employés au déblayement de la route n’étaient venus à passer. Leur village était voisin, mais nous l’avions traversé sans l’apercevoir. Des cavernes creusées sous terre jusques à quatre mètres de profondeur et auxquelles conduisaient des rampes rapides, perdues derrière des buissons chargés de givre, s’étendaient, paraît-il, sur un vaste espace. Il eût été aussi difficile d’apprécier l’importance de cette fourmilière humaine qu’il était malaisé de la découvrir pendant la nuit.

Nos sauveteurs nous guidèrent vers la maison la mieux tenue.

Une jeune femme couronnée d’un diadème de pièces d’argent prépara du thé brûlant ; les enfants, empilés sous le tandour, nous firent place à leurs côtés, et, quand enfin nos membres furent un peu dégelés, on mit à notre disposition un feutre épais, tandis que deux paysans allaient au plus vite monter la garde auprès de la berline naufragée.

Je fus réveillée par un cri strident et un jet de lumière qui éclaira subitement le centre de la toiture. Le cri avait été poussé par un veilleur de nuit chargé de déboucher au matin l’ouverture circulaire ménagée au faîte de chaque maison et d’annoncer aux villageois le retour de l’aurore. La journée s’annonçait radieuse. Nous courûmes vers la berline. Bagages et provisions étaient intacts. Bientôt arrivèrent des postillons et des chevaux ; mais, comme la veille, leurs efforts pour relever le carrosse demeurèrent infructueux. Ce fut à un attelage de bœufs que revint l’honneur d’avoir raison de la neige et des ornières. Dès lors il fallut renoncer à traîner la voiture pleine et nous empiler avec nos bagages sur un de ces traîneaux considérés naguère avec tant de mépris, tandis que Niet s’acharnait à faire marcher derrière nous la pompeuse guimbarde.

Jusqu’à Érivan le voyage fut une longue suite de stations douloureuses. Étapes faites en traîneaux, étapes exécutées dans une berline toujours prête à verser, interminables arrêts dans des maisons de poste aussi dépourvues de chevaux que de vivres, se succédèrent dix jours durant.

Il serait monotone de narrer en détail nos déceptions et nos souffrances. J’ouvrirai donc mes notes en face du premier monument iranien. Je n’ai pas encore franchi la frontière politique de l’empire du Chah in Chah, puisque le Dieu des combats a fait russe la Transcaucasie, mais je suis certainement en Perse, si j’en juge au costume, au langage des habitants, au bazar et aux édifices qui m’entourent.

CHAPITRE PREMIER

Érivan. – Groupe de paysans. – Enfant arménien. – Ancienne mosquée d’Érivan. – Menu d’un dîner au Caucase. – Palais des Serdars. – Vue de l’Ararat. – Cultures aux environs d’Érivan. – Narchivan. – Masdjed Djouma. – Atabeg Koumbaz.

 

 

29 mars 1881. – La ville d’Érivan est gaie d’aspect : ses maisons, recouvertes en terrasses, sont entourées de jardins. Les coupoles des mosquées chiites, les murs blanchis à la chaux de quelques habitations à demi européennes, les fleurs épanouies des arbres fruitiers, tranchent joyeusement sur la masse grisâtre des constructions. Sans le dôme de tôle peinte en vert de l’église russe, on se croirait déjà en Perse.

Notre calèche traverse la ville au grand galop des chevaux de poste, et nous faisons une entrée triomphale dans l’hôtellerie, suivis des habitants accourus en foule derrière la voiture pour assister à l’arrivée des étrangers.

Jeunes ou vieux, ces curieux sont également laids. Les uns portent la casquette plate des « Petits-Russiens » et cette longue lévite boutonnée connue en Europe sous le nom de polonaise ; les autres sont coiffés du papach cylindrique en peau de mouton et affublés du vêtement fourré des anciens habitants du pays. Tous ont les cheveux collés en longues mèches plates, le teint blafard. Leur figure, fortement déprimée, ne respire ni intelligence ni vivacité, et rien dans leurs allures ne vient démentir l’expression de leur physionomie.

Dans un coin de la cour j’aperçois un jeune garçon dont la mine éveillée contraste avec l’air pesant des gens qui nous entourent. Ses traits réguliers rappellent les beaux types de la Grèce ; des cheveux noirs et bouclés encadrent gracieusement une figure éclairée par deux beaux yeux pleins de malice ; un vieux fez rouge, à moitié noyé dans les broussailles de la chevelure, se détache sur le fond des murs de terre et attire tout d’abord mon attention. C’est un Arménien de Trébizonde, abandonné par une caravane de marchands persans. Le gamin, dès qu’il nous voit, se précipite vers la voiture, s’empare des bagages et nous guide vers la porte, encombrée d’officiers russes venus à leur pension, prendre, après la manœuvre, le zakouski national.

L’installation de l’hôtellerie est supérieure à celle des maisons de poste ; néanmoins elle laisse fort à désirer. L’éternel samovar et une table chargée des éponges et des peignes communs à tous les voyageurs constituent le mobilier d’une chambre, dont les croisées, vissées, ont leurs plus petits joints recouverts de papier. Le lit se compose d’un mince matelas posé sur des sangles et d’une couverture ; les draps font défaut. Ils seraient superflus, les Russes, au moins dans le Caucase, n’enlevant jamais leurs vêtements avant de se coucher.

Mon cœur se soulève en entrant dans cette chambre où l’air n’est jamais renouvelé. Mais à quoi servirait de se montrer délicate ? Il s’agit d’abord de conquérir le déjeuner. Selon mon habitude, je remplace le discours éloquent que je ne manquerais pas de placer à cette occasion, si je savais la langue russe, par des gestes expressifs et animés. Je rapproche à plusieurs reprises les doigts de ma bouche ouverte, pendant que de l’autre main je serre ma poitrine afin d’exprimer les angoisses d’un estomac délabré. Cette demande muette, comprise du Spitzberg à l’Équateur, reste ici sans réponse. Décidément le moscovite est une langue bien difficile.

Seul mon petit Arménien paraît frappé d’une idée lumineuse ; supposant que le conducteur de la calèche doit nous comprendre après nous avoir accompagnés pendant dix jours, il part et me le ramène aussitôt.

Cet honnête Moscovite prend ma montre et, posant son doigt sur la douzième heure, hurle son niet habituel tout en heurtant ses mâchoires l’une contre l’autre ; puis, faisant parcourir à l’aiguille le quart du cadran, il se place à table d’un air réjoui. Tout cela veut dire, si je ne me trompe, que pour le moment on ne trouve rien à manger à l’hôtellerie, mais qu’à trois heures nous dînerons chez Lucullus.

Alors, également ravis du restaurant et du logis, mais l’estomac creusé par dix jours de jeûne ou d’oie fumée, nous sortons, espérant trouver, comme dans les bazars de Stamboul, des cuisines en plein vent toujours ouvertes aux affamés.

Les bazars d’Érivan sont bruyants et animés ; d’étroites boutiques, placées de chaque côté d’un passage couvert, sont encombrées d’objets hétéroclites ; les négociants, assis sur leurs talons, causent avec leurs clients, ou roulent mélancoliquement entre leurs doigts les grains d’un chapelet d’ambre, destiné plutôt à faire des calculs commerciaux qu’à compter des prières. Changeurs et marchands ambulants parcourent les rues en poussant des cris stridents ; le peuple circule, se pousse, s’injurie et se faufile au milieu des caravanes de chameaux, de mulets et d’ânes, animaux trop honnêtes pour écraser quelqu’un dans cette bagarre.

La foule eût-elle été plus compacte, qu’elle ne nous aurait point empêchés de distinguer une boutique dont l’aspect est des plus réjouissants : on y confectionne le loulé kébab (rôti en tuyaux), dont nous avons pu apprécier les mérites sérieux dans les bazars de Constantinople.

Sur l’étal apparaît un grand bassin rempli de viande de mouton hachée menu ; un fourneau garni d’une braise ardente est disposé à côté, prêt à cuire rapidement les brochettes. Nous passons derrière l’achpaz (cuisinier), qui nous invite à nous asseoir sur une banquette de bois, et nous assistons à la confection du kébab. Le Vatel a saisi une poignée de hachis, qu’il presse en l’allongeant tout autour d’une plate brochette de fer, puis il humecte sa main avec de l’eau et la promène lentement sur la viande : à un moment donné, je crois m’apercevoir que l’artiste s’aide du bout de sa langue afin de fixer quelque morceau rebelle. Il est inutile de chercher à approfondir une question aussi dépourvue d’intérêt. En tout cas, cette manœuvre culinaire ne nuit en rien à la perfection des brochettes qu’on nous sert au bout de quelques minutes, emmaillotées dans une mince couche de pain. Nous nous empressons de les dévorer et, ce devoir accompli, poussons une première reconnaissance dans la ville.

On nous conduit d’abord à une ancienne mosquée en partie détruite : la coupole, dégradée extérieurement, est revêtue de briques émaillées de couleur bleue, tandis que les murs de l’édifice sont habillés de plaques de faïence sur lesquelles le décorateur a peint des fleurs et des oiseaux ; une grande partie des frises, ornées d’écritures jaunes sur fond bleu, gisent à terre, détachées par la pluie et l’humidité. Perpendiculairement à la façade principale s’étendent, de chaque côté, des arcatures disposées autour d’une cour au milieu de laquelle on voit encore les ruines d’un bassin à ablutions. Ces galeries, sur lesquelles s’ouvrent les entrées d’un nombre de chambres égal à celui des arceaux extérieurs, forment le portique de la médressé, où l’on apprend aux enfants à lire le Koran et aux étudiants les principes de la loi musulmane. Tous les édifices religieux sont élevés aux frais des particuliers, et la générosité des fondateurs va quelquefois jusqu’à joindre à ces monuments non seulement des écoles, mais encore un bain et un caravansérail destinés aux voyageurs. La mosquée a subi plusieurs restaurations ; les faïences ne remontent pas à une époque éloignée ; la coupole, au contraire, paraît avoir été construite à la fin du dix-septième siècle. Elle est soigneusement décorée à l’intérieur d’une jolie mosaïque de briques, entremêlée de petits carreaux émaillés disposés en spirale.

Trois heures sonnent à l’église russe voisine de la mosquée : on dîne sans doute, hâtons-nous de rentrer au logis. Enfin nous voici à table ; on apporte à chaque convive un grand saladier dans lequel sont réunis les éléments les plus divers. J’attaque avec hésitation ce mélange de choux fermentés, de mouton et de lait aigre ; le palais, d’abord surpris de ce bizarre amalgame, s’y habitue cependant, et le chit (je ne garantis pas l’orthographe) est encore le meilleur de tous les plats russes servis au Caucase. Le mets national persan, du riz mêlé de raisins secs, fait ensuite son apparition, et le menu se termine par des pieds de porc sucrés et cuits dans la confiture de prunes.

Le vin est bien fabriqué ; sa couleur dorée, son bouquet agréable rappellent les vins légers du sud de l’Espagne : on est très porté, après l’avoir goûté, à rendre grâce au patriarche Noé, qui planta, dit-on, dans les environs d’Érivan les premiers ceps de vigne. Comme aux temps bibliques, le raisin provient d’immenses champs s’étendant des portes de la ville jusqu’au pied de l’Ararat.

Dès que la nuit est tombée, des fusées partent des terrasses ou des cours de toutes les maisons ; les gens les plus graves prennent un plaisir extrême à courir au milieu des pièces d’artifice qu’ils enflamment eux-mêmes, sans s’inquiéter des robes brûlées, des barbes et des cheveux roussis ; la joie la plus bruyante éclate de tous côtés. C’est aujourd’hui le Norouz, ou nouvel an persan. L’origine de cette fête remonterait à une haute antiquité si quelques-uns des bas-reliefs de Persépolis représentent, comme on le croit, l’arrivée des offrandes envoyées par les satrapes aux rois achéménides à l’occasion de cette solennité. À l’exemple de ses aïeux, le chah de Perse accepte les présents de tous les grands personnages de la cour et des gouverneurs de province qui ont soin de se rappeler à la bienveillance royale par la richesse de leurs cadeaux. Les fonds, j’allais dire les impôts, perçus de ce chef sont très considérables et constituent une importante partie du budget ; aussi, bien que les Sunnites reprochent aux Chiites d’avoir conservé ce dernier souvenir d’un passé idolâtre, j’imagine que cette fête ne sera pas de longtemps abolie. Sa Majesté, à son tour, fait frapper à son effigie une menue monnaie d’or et d’argent, qu’elle distribue à ses ministres, à ses femmes et aux ambassadeurs.

30 mars. – Le jour est déjà levé quand nous arrivons au palais des Serdars. Ce charmant édifice, situé, comme la mosquée, à l’intérieur de la citadelle, était affecté jadis à la résidence des gouverneurs persans de la province.

La pièce principale, dont la vue se présente dès qu’on entre dans la cour, est un talar, salon ouvert au grand air sur un de ses côtés et orné de légères colonnes en bois recouvertes de petits miroirs triangulaires qui se reflètent les uns dans les autres. Le plafond de cette salle est traité dans le même goût. Du centre partent des rameaux verts chargés de fleurs et d’oiseaux aux couleurs vives se détachant sur un fond de glaces. L’ancienne décoration de la salle est aujourd’hui détruite ; les murs pourtant ont conservé les encadrements de vieilles peintures ; quelques lambeaux de toile accrochés à des clous me permettent de constater que ces tableaux représentaient des chasses royales. Les kolahs (bonnets) des princes et des officiers appartiennent par leur forme à la fin du siècle dernier.

Quelques salles bien conservées entourent le talar, elles sont fermées au moyen de grands et beaux vitraux : les verres rouges, bleus, jaunes et verts, enchâssés dans de minces plaquettes de bois dur, se mélangent et forment des combinaisons géométriques qui ont généralement pour base l’étoile à douze pointes.

Des larges baies du salon intérieur, les regards embrassent un magnifique panorama. Au pied du palais, bâti sur un rocher escarpé, coule, en décrivant de nombreux circuits, un cours d’eau torrentueux ; un vieux pont de pierre, encombré de caravanes se dirigeant vers la Perse ou se rendant en Russie, réunit ses deux berges.

Au delà de la rivière s’étend une vallée verdoyante coupée de canaux et de bouquets d’arbres ; au dernier plan, le grand Ararat[1] élève majestueusement sa tête couverte de neiges éternelles.

Le sommet de la montagne, formé de deux pics de hauteurs inégales séparés par un col, domine la ligne de faîte. L’arche de Noé, suivant les traditions, s’arrêta après le déluge sur la cime de droite.

Il doit être pénible de gravir les flancs glacés de l’Ararat, mais les membres du club Alpin qui tenteraient cette ascension seraient bien dédommagés de leurs fatigues s’ils trouvaient dans les anfractuosités des rochers la quille de l’arche biblique, que montrent très sérieusement au bout d’une lunette les bons moines du monastère du lac Sewanga.

31 mars. – Deux journées de repos passées à Érivan m’ont rendu courage, et je me décide à reprendre notre vie de misère, c’est-à-dire la diligence chargée de nous conduire, aux termes du traité, jusqu’à Djoulfa, village situé à la frontière de la Russie et de la Perse.

À sept ou huit kilomètres d’Érivan, le postillon trouve encore le moyen d’engager sa voiture dans une profonde ornière. Mais, comme le soleil est beau et que nous n’avons plus de neige sous les pieds, notre philosophie se trouve à la hauteur des circonstances ; assis sur un tertre, nous attendons pendant deux grandes heures qu’Allah donne aux chevaux de poste et à deux paires de vaches réquisitionnées dans un champ voisin la force et la bonne volonté nécessaires pour dégager le carrosse du cloaque dans lequel il est embourbé.

Tout autour de moi le pays est riche et bien cultivé ; on voyage au milieu de plaines irriguées plantées en vigne ou semées en blé, riz ou coton. Les villages, très voisins les uns des autres, sont entourés de bouquets de verdure et d’arbres fruitiers en pleine floraison. Le printemps sonne le branle-bas aux champs ; les paysans profitent d’une belle journée de soleil pour donner les dernières façons aux terres ; les femmes, uniformément revêtues de chemises courtes et de pantalons en cotonnade rouge, réparent les conduits d’arrosage, sarclent et binent les récoltes déjà nées ou déchaussent la vigne enterrée pendant l’hiver.

1er avril. – Le paysage change ; toute trace de végétation disparaît, et la route naguère si riante s’élève dans une vallée caillouteuse conduisant à un col déchiré ; les secousses données par les rochers en saillie sur le chemin sont des plus violentes. Allons-nous encore voyager sur la tête ? Vers trois heures, douze fortes bêtes montées par six postillons remplacent l’attelage de quatre chevaux. Je demande des renseignements : nous allons, m’apprend le conducteur, traverser une rivière ; on n’ignore pas ici l’art de naviguer, mais c’est toujours en voiture ou à cheval qu’on met à la voile.

Entraînée avec la vitesse du vent par son superbe équipage, la voiture bondit en tous sens à la rencontre des pierres et des affleurements de rochers, et nous porte, déjà tout étourdis, sur les bords de la rivière, grossie par la fonte des neiges. Les postillons, debout sur leurs étriers, fouettent à tour de bras les chevaux et les lancent sans hésitation dans le fleuve ; le conducteur jure avec furie ; l’eau, blanche d’écume, jaillit de toutes parts et pénètre dans la voiture jusqu’à la hauteur des coussins ; enfin, la lourde calèche gagne l’autre rive et se dirige vers un relais situé à quelques minutes du gué.

Chevaux et postillons se sont bien conduits ; ces derniers, fiers d’avoir franchi un obstacle bien fait dans cette saison pour arrêter les voyageurs pendant plusieurs jours, reçoivent néanmoins, avec la modestie seyant au vrai mérite, les félicitations de leurs camarades. Nous-mêmes sommes très heureux de trouver ici un bon feu, car un bain de rivière, au mois de mars, est dépourvu de charme.

Il est nuit close quand nous arrivons au relais de poste de Narchivan ; les chevaux sont dételés, les bagages déchargés, puis on nous conduit dans une petite salle basse où sept ou huit palefreniers enveloppés dans des peaux de bique dorment sur des lits de camp. Le maître de poste leur ordonne de se lever et d’aller se loger ailleurs ; mais tous ronflent à qui mieux mieux, et nul ne paraît avoir entendu cette injonction désagréable. Un grand fouet ceint les reins de notre introducteur ; il en défait doucement les nœuds et n’a pas encore le manche à la main, que déjà tous les dormeurs réveillés courent à droite et à gauche, saisissent armes et bagages et disparaissent.

3 avril. – Narchivan, comme Érivan, conserve de superbes souvenirs de son passé.

Sur la principale place se trouve un des plus beaux spécimens de l’architecture mogole au quatorzième siècle. C’est une grande tour octogonale haute de vingt et un mètres ; elle faisait autrefois partie de la masdjed Djouma, aujourd’hui détruite ; chacune de ses faces est ornée d’une ravissante mosaïque de briques et de bandes d’émail bleu turquoise s’enchevêtrant les unes dans les autres pour composer des dessins variés d’une extrême élégance.

Cette construction est précédée de deux minarets flanquant une porte ogivale d’un bon style ; les frises qui entourent la baie sont décorées d’une large inscription coufique dont les lettres en émail bleu se détachent sur le fond rosé de la maçonnerie.

Sur le seuil de la porte j’entends pour la première fois parler persan. J’ai douté jusqu’ici de moi-même et du dictionnaire de Bergé ; aussi j’éprouve un vrai bonheur à reconnaître plusieurs mots péniblement gravés dans ma mémoire et à pouvoir enfin échanger quelques paroles. Depuis Tiflis je me suis toujours exprimée par signes ou par dessins, et il m’est permis de trouver ce langage muet de jour en jour plus monotone.

Mon premier Persan est le propriétaire de la tour. En apprenant l’arrivée de deux étrangers, il est sorti de sa maison, bâtie tout au bout de la mosquée. Surprise de le voir revêtu de l’uniforme des généraux russes, je m’informe du motif qui l’a engagé à adopter le costume des conquérants de son pays.

« Mes ancêtres, me répond-il, étaient de père en fils gouverneurs de cette province, où ma famille possédait d’immenses terres ; aujourd’hui il me reste comme patrimoine la tour objet de votre admiration, les minarets de l’antique mosquée et le titre de général russe, que le tsar distribue généreusement à ses victimes infortunées. »

Narchivan fut une ville prospère au Moyen Âge. Hors des murs nous visitons une vaste mosquée couverte d’une coupole en partie ruinée et, à quelque distance de là, l’Atabeg Koumbaz, charmant petit édifice, où dort de son dernier sommeil un grand personnage musulman.

La construction repose sur une crypte voûtée ; le toit, de forme pyramidale, est couvert en briques ; les frises et les faces du monument sont, comme celles de la masdjed Djouma, ornées d’inscriptions coufiques ; mais les dessins sont exécutés plus simplement en mosaïque de briques de couleur uniforme, posées sur fond de mortier.

Au sommet du toit est un nid de cigognes, où tous les ans, paraît-il, ces beaux oiseaux viennent pondre et couver leurs œufs. Les petits mettent quatre à cinq mois à naître ou à grandir et abandonnent ensuite le nid paternel, tandis que les parents, constants comme les hirondelles, reviennent chaque année renouveler leur bail avec le faîte du même monument.

Hadji laïlag (le pèlerin aux longues jambes) est très aimé par les habitants des villages ; sa présence porte bonheur. Cet oiseau respecté est domestiqué comme les poules de basse-cour ; il se promène dans les rues sans être inquiété par les gamins, sort paisiblement de la ville pour faire la chasse aux serpents, divise ces reptiles en menus fragments, mange la tête et la queue, et réserve les parties les plus tendres à sa couvée, qu’il soigne avec amour et défend avec courage contre les attaques des aigles et des vautours.

À l’approche de l’ennemi, hadji laïlag se dresse sur ses longues jambes, agite avec fureur ses ailes et fait entendre, en frappant l’une contre l’autre les deux parties de son bec, un bruit de battoir si discordant qu’il suffit à mettre en fuite les assaillants.

Le propriétaire de l’Atabeg Koumbaz, après m’avoir donné ces détails sur les mœurs des cigognes, m’invite à entrer dans sa maison et à prendre le thé ; j’accepte avec reconnaissance, heureuse d’entendre parler une langue que j’ai le plus vif désir d’apprendre. Comme je me dispose à me retirer, mon hôte me fait plusieurs fois une proposition, que je crois mal comprendre, tant elle me paraît extravagante : il veut me céder l’Atabeg Koumbaz et compte bâtir avec le produit de la vente une maison à la russe en harmonie avec son bel uniforme. Je le remercie, tout en lui laissant entendre qu’au début d’un long voyage il serait imprudent de me charger d’un colis aussi volumineux et aussi pesant que son immeuble.

CHAPITRE II

L’Azerbeïdjan. – La douane de Djoulfa. – Le télégraphe anglais. – Les Kurdes. – Les bagages d’un voyageur persan. – Maraude. – Un vieux mendiant kurde. – Intérieur persan. – Un des neuf cent quatre-vingt-dix-neuf caravansérails de chah Abbas. – Le préfet de police de Tauris. – Les souhaits d’un derviche. – Arrivée à Sofia.

 

 

4 avril. – La réparation de la voiture brisée au passage de la rivière a nécessité deux jours. Grâce à l’habileté combinée des forgerons russes et persans, nous avons enfin gagné Djoulfa, pauvre village bâti sur les bords de l’Araxe, qui forme la frontière de la Russie et de la Perse.

L’Araxe, le fleuve le plus renommé de l’ancienne Médie, prend sa source dans les montagnes situées entre Kars et Erzeroum ; il traverse l’Arménie à la latitude de l’Ararat et tombe dans la mer Caspienne après s’être réuni au Kour. Je parcours ses rives et l’ancien cimetière de Djoulfa, puis je rentre à la maison de poste, où m’attend un délicieux pilau accompagné d’une volaille et arrosé de lait aigre. Après le repas, nous traversons le fleuve sur un bac et nous nous dirigeons vers la demeure du percepteur de la douane, afin de remettre à ce fonctionnaire une lettre de recommandation donnée par le consul de Perse à Tiflis. De nombreux serviteurs fument ou dorment devant la porte ; l’un d’eux prend le pli et nous invite à nous asseoir sur un banc de terre adossé au mur extérieur. Il revient au bout d’un quart d’heure : « L’aga repose, dit-il, et vous recevra à son réveil. »

L’habitation de l’agent persan est construite sur une place sablonneuse autour de laquelle s’entassent en grand nombre les ballots apportés par les caravanes ; les marchandises séjournent dans la cour jusqu’à ce que les droits de douane aient été acquittés. Derrière cet amoncellement de colis j’aperçois une maison entourée d’une enceinte de terre et surmontée de fils télégraphiques. C’est la station de la ligne anglaise qui relie les Indes à la métropole, passe à travers la Prusse, la Russie, la Perse, et se termine par le câble sous-marin dont la tête est à Bender-Bouchyr, dans le golfe Persique. Les fils, fixés sur des poteaux de fonte semblables à ceux que nous avons déjà rencontrés dans le Caucase, paraissent soigneusement établis.

Le directeur du bureau anglais de Djoulfa, un Russe, M. Ovnatamof, est la providence qui va nous permettre d’entrer en Perse. Il parle bien le français et se met à notre disposition avec la plus extrême complaisance. Après avoir changé nos pauls russes en monnaie d’argent, il loue les chevaux de transport, engage des serviteurs, fait accepter aux muletiers, en payement du premier acompte, les pièces qu’on vient de nous remettre, et, comme recommandation dernière, engage Marcel à résister aux instances dont les tcharvadars ne manqueront pas de l’assaillir afin d’obtenir en route quelques tomans : la moindre complaisance à ce sujet pourrait nous exposer à être abandonnés avant d’arriver à Tauris.

M. Ovnatamof me donne aussi des renseignements sur la vie que je vais mener désormais. J’ai eu tort de me plaindre des maisons de poste russes et de leurs lits de bois ; je dois renoncer à ce dernier confortable. « Vous trouverez comme abri, me dit-il, des caravansérails ouverts à tous les vents ; le sol nu vous servira de matelas, la selle de votre monture d’oreiller ; vous n’aurez même pas la ressource de coucher sur la paille : il n’en reste plus pour les chevaux, obligés de se nourrir depuis un mois des herbes vertes qui commencent à couvrir la terre. »

Au moment où tous les préparatifs sont terminés et le départ fixé au lendemain, la porte s’ouvre ; l’agent persan, accompagné de tous ses serviteurs, entre avec gravité et, la main placée sur le cœur, nous fait ses offres de service. Je suis polie, et, prenant aussitôt la même pose : « Votre Excellence a-t-elle bien dormi ? » Il hésite un instant, interrogeant mon regard afin de savoir si je me moque de lui ; puis, reprenant son aplomb, il se met de nouveau à notre disposition. Voilà mon début avec les fonctionnaires de l’Iran. Ce lourd personnage n’a pas d’ailleurs la portée que je lui ai généreusement prêtée tout d’abord : il perçoit à la fois les revenus de la douane et achète au gouverneur de l’Azerbeïdjan la faveur d’exploiter le bac de Djoulfa.

À tous les degrés de la hiérarchie, les emplois se donnent au plus offrant dans le royaume du roi des rois. Le bac est affermé quarante mille francs, mais le concessionnaire est libre de percevoir les droits de péage à son gré et sans aucun contrôle. Comme de son côté le gouverneur de l’Azerbeïdjan reçoit à titre de traitement les revenus de la douane, il laisse pressurer les contribuables, afin d’élever au maximum le rendement du fermage. Aussi, avant d’obtenir de lui le poste de Djoulfa, faut-il avancer une somme plus forte qu’aucun autre prétendant, et présenter en garantie une solide réputation de friponnerie, nécessaire pour exercer convenablement ces délicates fonctions.

7 avril. – Me voici au terme de la première étape de caravane. Elle a duré huit heures. Le plaisir de me retrouver à cheval et le bonheur d’être débarrassée de cette affreuse diligence russe, toujours prête à verser, me font oublier toute fatigue.

En quittant les bords de l’Araxe, les guides ont fait un long détour, dans l’unique dessein d’aller dans un village changer les vigoureuses bêtes de charge louées par M. Ovnatamof contre de mauvaises rosses incapables de mettre un pied devant l’autre ; la substitution a été habilement faite, et les bons chevaux sont retournés à Djoulfa.

Nous avons marché cinq heures dans un sauvage défilé de montagne, auquel a succédé une plaine coupée de hautes collines dont les teintes varient depuis le vert céladon, bien qu’aucune végétation ne se développe sur ces mamelons pierreux, jusqu’au rouge le plus intense. À la tombée de la nuit, nos guides se sont demandé s’ils attendraient le jour dans un campement kurde établi sur la droite, ou s’il valait mieux se diriger vers un village situé au pied de la montagne.

Pendant ces pourparlers, les nomades, accourus sur la route, nous ont regardés avec un air trop peu engageant pour nous encourager à leur demander l’hospitalité ; la caravane a continué sa marche, et, quittant bientôt le sentier battu, s’est lancée à travers champs dans la direction du village.

Comment l’avons-nous atteint avec une nuit sans lune et sans étoiles ? Je ne saurais le dire.

Le caravansérail est composé d’une cour assez spacieuse, clôturée par un mur de pisé autour duquel sont construites une série de loges voûtées recouvertes en terrasses. Chacun de ces arceaux est attribué à un voyageur : dès son arrivée il y dépose ses bagages et ses approvisionnements ; seulement, comme le mois de mars est froid dans ce pays montagneux, les muletiers abandonnent des campements trop aérés et se retirent dans les écuries, où les chevaux entretiennent une douce chaleur.

Le gardien nous offre comme domicile une petite pièce humide, sans fenêtre, dont la porte est fermée par une ficelle en guise de serrure ; cet honneur ne me touche guère et je réclame au contraire la faveur de partager l’écurie avec les rares voyageurs arrivés avant nous. La place ne manque pas, car les Persans, redoutant par-dessus tout les morsures de l’hiver, ne se mettent pas volontiers en route par cette saison rigoureuse. Le froid n’est pas le seul motif qui ralentisse le mouvement des caravanes : l’année dernière, l’invasion des Kurdes a été désastreuse ; des hordes sauvages ont pillé les villages frontières, massacré leurs habitants et répandu la terreur dans toute la province. Il n’a pas été possible aux paysans échappés à ce désastre de cultiver la terre ; poussés par la famine, ils infestent les chemins et dépouillent les caravanes trop faibles pour se défendre.

En traversant un défilé sauvage, nous avons été rejoints par cinq ou six Persans bien montés ; au lieu de prendre les devants, ces cavaliers ont suivi nos pas, nous laissant toujours l’honneur de marcher en tête du convoi : ce soir je les entends se féliciter d’avoir fait l’étape avec de braves Faranguis, rarement attaqués par les voleurs, qui connaissent la portée des armes européennes et savent que les Occidentaux ne se laissent jamais dévaliser sans se défendre.

Je me considère avec orgueil. Se peut-il qu’un gamin de ma taille et de ma tournure épouvante les Kurdes, ces farouches nomades ? Cette pensée m’égaye et me tranquillise tout à la fois.

Après avoir rassuré nos compagnons de route et leur avoir promis notre vaillante protection, chacun de nous se met à déballer ses bagages. En admirant le matériel de nos compagnons si confortable et si bien approprié au voyage en caravane, je puis apprécier tout ce qui va nous manquer jusqu’à notre arrivée à Tauris, la première ville où nous trouverons à monter notre ménage.

Dans de grandes mafrechs, sacoches confectionnées avec des tapis et fermées par des courroies de cuir, se trouvent les lahafs, épais couvre-pieds de cotonnade fortement ouatés. Quand on veut s’en servir, il suffit de les plier en quatre doubles, de rouler une des extrémités en forme de traversin et de les étendre à terre pour pouvoir se reposer immédiatement ; ce lit pratique est adopté dans la Perse tout entière. L’hiver, un pan du lahaf est ramené sur le corps ; mais il devient inutile de se couvrir durant la belle saison, car ici comme au Caucase il est dans les habitudes du pays de ne point enlever ses vêtements pendant la nuit. Les mafrechs contiennent encore les habits de rechange et les tapis destinés à être jetés sur le sol quand le voyageur arrive à l’étape.

D’autres poches plus petites, les khourdjines, renferment les ustensiles de ménage, marmites à pilau, plat à cuire les œufs nimrou (au plat), aiguières à ablutions, samovar, et enfin toutes les provisions de pain, riz, viande, légumes, sucre et bougies nécessaires à emporter avec soi dans un voyage où il est impossible de s’approvisionner à chaque étape et où l’on ne trouve, en arrivant au gîte, que la paille nécessaire aux chevaux et l’abri si utile aux cavaliers. Les khourdjines sont connues en France et utilisées à recouvrir des meubles depuis que les tapis persans ont envahi nos mobiliers.

Ma première soirée sur la terre de l’Iran se passe à regarder du coin d’un œil jaloux les préparatifs de nos voisins ; un mince plaid nous servira de matelas, les sacs de nuit d’oreiller, une couverture de fourrure recouvrira le tout. Le nécessaire de chasse est tout à fait insuffisant, et nos nouveaux serviteurs, un cuisinier et un maître d’hôtel déguenillés, gémissent d’être privés de récipients dont ils ont l’habitude de se servir et réduits à présenter les mets l’un après l’autre : c’est, paraît-il, une infraction grave aux règles les plus vulgaires du service de table, l’étiquette persane exigeant que les divers plats d’un repas soient tous apportés en même temps. Je calme de mon mieux le souci de ces braves gens en leur assurant qu’à Tauris j’acquerrai une batterie de cuisine modèle. Cette déférence respectueuse pour les coutumes du pays fait renaître le calme au fond de ces âmes troublées. Vers dix heures tout s’endort dans le caravansérail, les lumières s’éteignent, et dans les profondeurs obscures de l’écurie vibre seule la braise du foyer, auprès duquel apparaît de temps à autre la silhouette d’un homme à demi endormi, venant prendre du bout des doigts les charbons ardents destinés à allumer le kalyan, cette longue pipe qui ne reste jamais inactive, même pendant le repos de la nuit.

8 avril. – À l’aurore, le tcharvadar bachy (muletier en chef) réveille ses voyageurs par un vigoureux « Ya Allah ! » La terre est bien dure et je suis ravie de voir le jour, car j’espère secouer en chemin la courbature que je ressens depuis les pieds jusqu’à la tête. Nous sommes bientôt debout et prêts à partir ; les mafrechs de nos compagnons de route sont bouclées ; chaque muletier reprend la charge de ses chevaux, fixée sur les bâts avec des cordes de poil de chèvre, et nous sortons du caravansérail, laissant quelques pièces de monnaie au gardien, dont les remerciements et les vœux nous accompagnent au loin. Le témoignage de sa reconnaissance me surprend, les Persans m’ayant paru estimer à un très haut prix les services rendus. Un des voyageurs que je me suis chargée de défendre contre les Kurdes… s’ils nous attaquent, m’explique alors que le plus grand nombre des caravansérails sont, comme les mosquées, des fondations pieuses entretenues par la libéralité des descendants du donateur. Un homme de confiance payé sur des fonds affectés à cet usage reçoit les caravanes, ouvre et ferme les portes matin et soir ; les étrangers, s’ils ne lui demandent aucun service personnel, ne lui doivent aucune rémunération, quelle que soit la durée de leur séjour. Le gardien se contente d’un modique bénéfice sur les maigres approvisionnements de paille, de bois et de lait aigre vendus aux muletiers.

La plupart des travaux d’utilité publique sont édifiés en Perse dans les mêmes conditions, et c’est le plus souvent à la générosité ou aux remords de quelques particuliers que piétons et cavaliers sont redevables des ponts sur lesquels ils traversent les rivières.

Les caravansérails, nombreux autrefois sur les voies importantes, rendaient les plus grands services au commerce. Construits avec soin, entourés de murailles flanquées de tours, ils étaient assez bien fortifiés pour être à l’abri d’un coup de main. Les souverains, jaloux de la prospérité de la Perse, les avaient multipliés dans toute l’étendue de leur royaume. Chah Abbas en fit construire neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, disent les chroniques, et assura ainsi des communications faciles et rapides entre les différentes parties de son vaste empire. La plupart de ces caravansérails royaux, aujourd’hui ruinés, ne peuvent plus offrir d’abri aux honnêtes gens et servent exclusivement aux voleurs de grands chemins, dont ils sont devenus les quartiers généraux. Le temps n’est pas la seule cause qui ait amené la destruction de ces édifices : les successeurs de chah Abbas, n’ayant point hérité avec le trône de ses idées généreuses, eurent le tort de les louer à des prix trop onéreux et réduisirent ainsi les fermiers à exploiter les caravanes. Les conséquences de cette détestable administration ne se firent pas attendre : le trafic se ralentit de jour en jour, les bâtiments royaux demeurèrent déserts et furent en définitive abandonnés, au profit des caravansérails particuliers, où les voyageurs trouvèrent un accueil bienveillant et une hospitalité économique.

Nous traversons des vallées fertiles et bien cultivées ; les cheptels sont nombreux ; on voit à la suite de tous les troupeaux des juments suivies de leurs poulains. D’ailleurs l’élevage est de tradition dans le pays. Déjà, au temps de Darius et de ses successeurs, l’Azerbeïdjan devait fournir aux écuries royales un tribut de vingt mille étalons et les chevaux niséens attelés au char du grand roi.

Les arbres font seuls défaut dans ces paysages un peu monotones, se déroulant uniformément de colline en colline : pas une tige élancée, pas même un buisson touffu où l’on puisse espérer s’abriter des rayons du soleil. Tout aussi rares que les arbres sont les hameaux et les maisons isolées. Depuis mon entrée sur le territoire persan j’ai vu les habitants groupés dans des bourgs plus ou moins importants, les nomades campés sous la tente, mais nulle part le paysan vivant dans sa ferme au milieu des champs et des cultures. Aussi le nord de l’Azerbeïdjan a-t-il, malgré la fertilité bien connue du sol, un aspect triste et vide, dont les plus pauvres campagnes de France ne sauraient donner une idée. Les villages eux-mêmes sont très clairsemés, et le voyageur doit se déclarer fort heureux d’en rencontrer un à chaque étape.

9 avril. – Marande est une petite ville de trois ou quatre mille habitants. C’est l’ancienne Mandagarana de Ptolémée. D’après les traditions arméniennes, les plaines environnantes partagent avec celles d’Érivan l’honneur d’avoir été repeuplées les premières après le déluge. C’est même à Marande que Noé aurait été enterré après la longue existence que lui assigne la Bible.

Il est à peine midi quand nous franchissons, grâce à un temps de galop qui nous vaut les malédictions des tcharvadars, les murs d’enceinte de la ville. « Yavach, madian por ast ! » crient derrière moi les muletiers en levant avec désespoir les bras au ciel. Je ne comprends pas et cours de plus belle afin de me reposer de l’allure monotone à laquelle me condamne la marche si lente de la caravane. Mais, quand nos hommes nous ont rejoints, je suis bien obligée de reconnaître mes torts : Madian por ast veut dire « la jument est pleine ». Si l’« enfant » meurt, ma coupable folie aura causé cet irréparable malheur. J’interroge ma conscience ; elle me paraît d’autant plus calme que j’ignorais le sexe et l’état physiologique de ma monture. Je n’ai pas compris non plus la signification de yavach (doucement). Dans mon dictionnaire, cet adverbe se traduit par aesta. J’apprends alors que cette dernière expression, usitée dans un sens poétique, ne sert jamais dans le langage vulgaire. Turcs, Arabes et Persans emploient tous le mot de yavach.

La ville s’étend sur les bords d’une jolie rivière au milieu de laquelle croissent des peupliers argentés et des saules d’un vert sombre ; les eaux, divisées en une multitude de petits ruisseaux, coulent en suivant une rigole rapide ménagée au milieu de la grand’rue. Les maisons, à un seul étage, sont bâties en briques séchées au soleil et recouvertes de terrasses entourées d’un crénelage formant garde-fou. Une porte masquée ferme l’entrée des habitations, dépourvues de fenêtres extérieures, les appartements s’éclairant toujours sur des cours centrales. Cependant quelques maisons luxueuses prennent vue sur la rivière. Une grande baie carrée, clôturée par un grillage en bois, permet aux femmes de voir sans être vues ; de là elles peuvent suivre des yeux les caravanes piétinant dans les ruisseaux, et apercevoir au loin, quand le temps est clair, la pointe aiguë de l’Ararat.

En entrant dans le caravansérail, je me suis presque heurtée contre un vieux mendiant à barbe blanche : sans avoir l’âge du patriarche Noé, il doit être depuis bien des années sur la terre. Son costume est des plus pittoresques ; sa coiffure se compose d’un papach conique, supporté par une légère carcasse d’osier ; dans des temps meilleurs le vieillard était revêtu de deux koledjas (redingotes persanes), l’une bleue, l’autre rouge. Mais aujourd’hui le vêtement supérieur est tellement déchiré et l’autre si effiloché, que les lambeaux rouges passent à travers les trous de la robe bleue, se confondant en un tout si intime, qu’il est difficile de distinguer à première vue la composition de cette bizarre étoffe.

Quel ravissant sujet d’aquarelle, et comme ces haillons s’harmonisent avec la tête de ce vieux bandit, rendue vénérable par les ans !

Notre gîte est bien supérieur à celui du village dans lequel nous avons passé la nuit dernière ; et, si la langue persane était aussi riche dans ses expressions que la langue espagnole, elle aurait classé notre campement de la veille au rang des plus modestes ventanas, et réservé le titre pompeux de posada au nouveau caravansérail. La cour est spacieuse ; on nous a logés dans une chambre blanchie à la chaux, munie de châssis garnis de papier huilé en guise de carreaux ; une petite cheminée dans laquelle pétille un bon feu de broussailles achève de rendre cette demeure des plus confortables ; au coin de la pièce s’ouvre la porte d’un étroit escalier ; je le gravis et parviens à la terrasse, d’où l’œil plonge tout à l’aise dans les maisons voisines.

Au milieu d’une cour, deux jeunes femmes causent avec le maître du logis. Ce sont sans doute des parentes, qui, ne se sachant pas observées, laissent leur visage à découvert. Une servante agenouillée sur le sol prépare, avec de la bouse de vache, de la paille hachée et de la terre, l’enduit destiné à réparer les murailles. Un gros chat noir s’avance prudemment et seul paraît flairer la présence d’un étranger : je me dissimule derrière un pan de mur, demande à mon mari les appareils photographiques et les dispose au plus vite, ravie de dérober à la jalousie persane une aussi jolie scène d’intérieur.

Le larcin commis et les châssis enveloppés, nous allons courir la ville. Le bazar, fort bien approvisionné, est tout auprès de notre campement. Les vivres y sont à si bon marché, que les tcharvadars ne résistent pas à la tentation de faire un festin. L’un d’eux, le beau parleur de la troupe, demande à nous présenter une requête, et, tout en dérangeant avec le bout de ses doigts quelques petites bêtes occupées à se promener entre sa chevelure et son bonnet d’astrakan, il réclame, au nom de tous, deux tomans destinés à acheter un mouton et du riz pour se nourrir jusqu’à Tauris. Les bons conseils de M. Ovnatamof reviennent à ma mémoire : je refuse d’abord, puis je demande à mon interlocuteur ce qu’est devenue la somme donnée en acompte à Djoulfa.

« Ne fallait-il pas la laisser à nos femmes et à nos enfants ? » répond le bon apôtre.

Cette réponse me touche et j’engage mon mari à avancer les tomans nécessaires à l’acquisition de l’animal.

10 avril. – Je n’ai pas tardé à me repentir de ma condescendance. Ce matin, nos tcharvadars, enhardis par leur succès, réclament une nouvelle avance. Deux heures se perdent en discussions. De guerre lasse, Marcel lève son fouet. Les tcharvadars, se sentant en nombre, font blanc de leurs poignards. Affolée, j’accours, le revolver au poing, et passe à Marcel un second pistolet. Nos ennemis reculent ; nous sommes vainqueurs !

À moitié de l’étape, la caravane fait une halte de plusieurs heures devant les ruines de l’un des neuf cent quatre-vingt-dix-neuf caravansérails construits sous chah Abbas. L’édifice est de forme quadrangulaire ; ses murs, bâtis en belle pierre rouge et flanqués de tours défensives, permettaient de l’utiliser comme forteresse en temps d’invasion. La porte, en partie écroulée, est ornée d’une charmante mosaïque de faïence bleue et de briques rosées. Ce caravansérail, comme ses pareils, a servi longtemps de repaire à des bandits, et nos valeureux tcharvadars hésitent et tremblent comme la feuille quand Marcel donne l’ordre d’arrêter les chevaux et de décharger l’appareil photographique.

Dès que, reprenant notre marche, nous nous sommes éloignés de ce lieu redouté, l’un des guides s’approche de moi et me dit en confidence :

« Il y a un mois, nous aurions été dévalisés à cette place maudite. Depuis que le prince gouverneur de la province a fait donner quarante coups de gaule sur la plante des pieds du chef de la police de Tauris, les brigands sont moins entreprenants.

— Quel rapport peut-il exister entre ce personnage et des coupe-jarrets ? Je ne suppose pas qu’un si haut dignitaire soit tour à tour directeur de la sûreté et capitaine de voleurs ?

— Vous vous trompez. Bandits et magistrats vivent dans une bonne intelligence entretenue à nos dépens ; cependant, depuis sa dernière bastonnade, le directeur de la sûreté pourchasse ses meilleurs amis.

— Comment pourrait-il s’y prendre, après avoir été dépouillé de son autorité ?

— Mais son autorité est toujours la même, réplique mon initiateur aux rouages administratifs de la Perse : quelques jours après lui avoir infligé la juste punition de ses fautes, le prince, n’ayant plus sujet de lui garder rancune, lui a envoyé un khalat ou robe d’honneur pour le consoler de l’endolorissement de ses pieds, et, la semaine dernière, il l’a rétabli dans l’exercice de ses fonctions.

— Cela n’est pas possible ; le gouverneur ne peut rendre sa confiance à un homme avili.

— La bastonnade n’a rien de déshonorant. En outre, quel homme serait mieux à même de réprimer le brigandage que le préfet ? Il a été en relation avec tous les malandrins de la province et connaît le châtiment auquel il s’expose s’il s’intéresse trop vivement à leurs affaires. Aussi, inchâ Allah (s’il plaît à Dieu), arriverons-nous à Tauris sans encombre, grâce à la sensibilité des pieds de Son Excellence. »

Quel danger d’ailleurs aurions-nous à redouter ? Un saint derviche assis sur le chemin de Marande à Sofia, qui appelait à haute voix la bénédiction des saints imams de Mechhed et de Kerbéla sur les passants, ne s’est-il point souvenu fort à propos que le Koran place au rang des plus vénérés prophètes le fondateur de notre religion, et ne nous a-t-il pas souhaité un heureux voyage au nom du Seigneur Jésus et de Madame Marie ?

CHAPITRE III

Les premières étapes. – Abaissement de la température. – Les kanots. – Constitution géologique de la Perse. – Un derviche récitant des poésies héroïques. – Le pont de Tauris. – Misère dans les faubourgs. – Arrivée au consulat de France. – Visite au gouverneur. – Le biroun persan.

 

 

12 avril. – Hier, en arrivant à l’étape, je suis tombée comme une masse inerte sur un tapis étendu à la hâte dans une chambre de caravansérail. Depuis longtemps je n’étais montée à cheval, et ces dix heures de marche au pas m’avaient fatiguée au point de m’enlever presque conscience de moi-même. L’odeur du pilau, le kébab lui-même m’ont laissée insensible. Marcel ne s’est guère mieux comporté que moi.

Ce matin notre état est moins pitoyable, l’appétit a repris ses droits, et, tous deux, nous dévorons, en essayant de nous réchauffer au coin d’un maigre feu, les reliefs échappés à la voracité des serviteurs. Nous nous sommes élevés de plus de cinq cents mètres depuis notre départ de Djoulfa ; le printemps n’a pas atteint ces hauts plateaux. Le ciel, en harmonie avec le paysage, roule des nuages plombés de couleur bien inquiétante pour des cavaliers. Il faut partir quand même ; nous en avons vu bien d’autres au Caucase !

La neige, poussée par un violent vent d’est, fouette notre visage et nous couvre de ses flocons serrés. À la première éclaircie j’aperçois dans la vallée une gigantesque taupinière partant de la base de la montagne que nous venons de gravir et descendant dans la plaine. J’avais été déjà fort intriguée en quittant Djoulfa par de profondes excavations circulaires rencontrées deçà et delà le long du chemin. J’aurais bien demandé des explications aux tcharvadars, mais depuis Marande nous étions en délicatesse. En approchant de Tauris, l’espoir du prochain bakchich engage les muletiers à nous faire des avances, et l’un d’eux, désireux de rentrer en grâce, vient m’offrir son manteau de peau de mouton, excellent, assure-t-il, contre le froid et la neige. Je refuse les fourrures, mais je profite de la démarche pour satisfaire ma curiosité.

Les hauts plateaux de la Perse, naturellement secs et arides, ne seraient propres à aucune culture si les habitants n’allaient chercher dans le voisinage des chaînes de montagnes des eaux souterraines, et ne les amenaient au niveau du sol au moyen de longues galeries creusées en tunnel. Ces conduits, nommés kanots, ne sont ni maçonnés ni blindés ; leur pente est ménagée avec le plus grand soin, et cependant leur longueur atteint souvent de trente à quarante kilomètres, et leur profondeur à l’origine plus de cent mètres.

La prospérité, la vie même de la Perse dépend du nombre et du bon entretien des galeries souterraines. La construction d’un nouveau kanot assure la fertilité des terres irrigables, au centre desquelles s’élève aussitôt un village. L’oblitération d’un conduit entraîne au contraire l’abandon immédiat des plaines desséchées. Aussi les Persans, quoique nonchalants et portés à laisser périr faute d’entretien les travaux d’utilité publique, apportent-ils un soin extrême à conserver leurs kanots en bon état.

Pour faciliter la construction et le curage des aqueducs, on les met en communication avec le sol au moyen de puits verticaux distants les uns des autres de vingt à trente mètres. Les terres d’extraction accumulées autour de l’orifice forment ces longues files de tumulus coniques dont je n’avais pu comprendre la destination.

On s’explique, en étudiant la constitution géologique du sol, la nécessité de ces immenses travaux.

La Perse est comprise entre les deux hautes chaînes de montagnes l’Indo-Kouch et les monts Zagros ; un déluge venu du nord a comblé l’immense bassin limité par les deux soulèvements et formé une vallée étagée en gradins depuis le golfe Persique jusqu’aux plaines centrales. Les terres entraînées avec les eaux ont seulement laissé à découvert des sommets ou des lignes de crêtes se dégageant des alluvions tout comme un rocher émerge au-dessus de la mer : de sorte que l’on passe sans transition de plaines s’étendant jusqu’au désert au cœur des montagnes. Les flancs inclinés et les cimes déchirées, incapables de retenir des terres végétales et par conséquent aussi de porter des arbres ou même des mousses, laissent écouler les eaux pluviales qui filtrent en totalité entre le rocher et le sol pour aller s’emmagasiner dans de profondes vallées souterraines, immenses réservoirs étendus au-dessous de la Perse. Le grand massif de l’Ararat lui-même, malgré ses immenses glaciers, ne donne naissance à aucune rivière.

Ce sont ces nappes d’eaux sous-jacentes que les premiers habitants du pays furent forcés de capter quand ils voulurent fertiliser leur nouvelle patrie. Strabon fait remonter la date de la construction des premiers kanots au règne fabuleux de Sémiramis. D’après Polybe, Ecbatane était alimentée par des galeries souterraines si longues et si antiques, que les Perses eux-mêmes en avaient oublié l’origine. Ces conduits, d’après les auteurs anciens, avaient été exécutés sur l’ordre des fondateurs de la dynastie médique, qui donnèrent pendant cinq générations les produits des terres irriguées aux ouvriers employés à creuser les galeries. Leur tracé était naturellement inconnu des étrangers, et cette ignorance faillit être fatale à l’armée d’Antiochus lancée à la poursuite d’Arsace.

Aujourd’hui les kanots sont généralement des propriétés particulières affermées à des prix très élevés ; certains d’entre eux, dans le voisinage de Téhéran, valent de deux à trois millions et rapportent jusqu’à quatre cent mille francs de revenu brut. On estime l’eau fournie d’après une mesure appelée « pierre », équivalant au volume de liquide suffisant pour faire tourner la meule d’un moulin. La pierre d’eau donne un débit de quinze à vingt litres par seconde.

Le vent, qui n’a cessé de souffler en tempête depuis notre départ de Sofia, dissipe enfin les nuages ; l’horizon s’éclaircit peu à peu, et les rayons d’un pâle soleil promènent sur la plaine des taches brillantes.

Tout à coup des minarets percent la brume, les faïences bleues des coupoles s’illuminent, et Tauris apparaît à nos yeux surpris, se déroulant magnifique le long d’une rivière qui lui sert sur plus de trois lieues de défense naturelle. Poussée par le froid, la caravane a marché bien meilleur pas que je ne l’avais espéré. Déjà nous apercevons le pont jeté sur l’Adjisou et les premières maisons du faubourg, quand nos gens s’arrêtent, déchargent un mulet, jettent de petits tapis à terre, et, après s’être orientés vers la Mecque, commencent leur prière. Cet accès de religiosité est d’autant moins compréhensible que ces honnêtes musulmans ont apporté jusqu’à présent une médiocre régularité dans leurs exercices de piété.

Je descends de cheval et regarde patiemment voler les corneilles et les geais bleus. Bientôt je comprends la véritable cause de l’arrêt de la caravane. À l’entrée du pont, au milieu de quelques rares auditeurs, un derviche, brandissant une hache, raconte les exploits de Roustem.

Le drôle a grand air et belle tournure ; ses gestes sont majestueux, et sa pantomime est si expressive qu’on peut suivre le développement de l’épopée sans comprendre le patois turc dans lequel il s’exprime.

Les citadins ne prêtent guère l’oreille à ces spectacles vulgaires, mais les paysans se délectent au récit des combats du héros contre les dives et les enchanteurs. Les tcharvadars se lèvent enfin et nous invitent à remonter au plus vite à cheval.

Nous franchissons la rivière sur un pont de briques d’une longueur de cent soixante mètres environ, formant en plan une ligne brisée. La largeur du tablier entre les parapets est de cinq mètres. De grosses pierres usées par les pieds des chevaux forment une chaussée à peu près impraticable ; aussi bien, quand les eaux sont basses, les voyageurs aiment-ils mieux traverser à gué que de s’aventurer sur le pont. On peut constater alors la singulière construction des avant-becs, tous bâtis fort économiquement avec des pierres tombales chargées d’inscriptions.

Au delà du fleuve commence une longue avenue bordée de jardins fruitiers, dont les singulières portes méritent d’être décrites ; elles sont faites d’une épaisse dalle de pierre qui tourne sans effort dans deux crapaudines creusées sur les faces horizontales du seuil et des linteaux ; les serrures, tout aussi bizarres, se composent d’un mécanisme auquel on atteint à travers un large trou pratiqué dans la pierre : on manœuvre le pêne avec une clef de bois longue au moins de quarante centimètres. Ces fermetures primitives, d’une solidité à toute épreuve, seraient parfaites s’il ne fallait s’armer, avant de les ouvrir, d’une patience tout orientale. Le propriétaire d’un jardin passe toujours un gros quart d’heure à tourner sa clef dans tous les sens avant de faire mouvoir le pêne, et, quand il a hâte de pénétrer chez lui, il en est réduit le plus souvent à escalader les murs de clôture.

De nombreuses caravanes se croisent à l’entrée de Tauris, dont les faubourgs semblent être le lieu d’élection des mendiants de toute la ville. Routes et carrefours soutiendraient une honorable comparaison avec la cour des Miracles. Des malheureux hâves et décharnés, des vieillards décrépits, gisent le long du chemin. L’instinct de la conservation ne persiste que chez de pauvres enfants, ils implorent à grands cris notre pitié, et, saisissant avec désespoir la bride de nos chevaux, espèrent ralentir notre marche et obtenir une aumône. Le spectacle est navrant, et, quand j’ai épuisé ma monnaie, je suis obligée de presser le pas afin d’échapper à la vue et au contact de ces cadavres vivants.

Cette désolante impression m’aurait longtemps poursuivie si mon regard n’eût été attiré par le drapeau de la France flottant au sommet du mât consulaire. En revoyant ces trois couleurs, emblème de la patrie, j’oublie un instant les misères qui m’environnent, pour reporter mon esprit vers le pays perdu. Absorbée dans mes pensées, je parcours sans le voir un dédale inextricable de rues étroites et tortueuses, et j’atteins enfin, après une heure de voyage dans ce labyrinthe, l’Arménistan ou quartier chrétien de la ville, au centre duquel se trouve le consulat, gardé par une troupe nombreuse de soldats déguenillés.

Les intérêts de nos nationaux sont confiés à M. Bernay, consul d’une remarquable intelligence. Il habite la Perse depuis plusieurs années, parle avec facilité la langue du pays et connaît les replis les plus intimes du caractère persan. Ses instances pressantes nous décident à accepter un petit appartement situé à l’entrée de l’hôtel.

De vrais lits sont dressés, les bagages mis en ordre, les muletiers réglés ; des chaises, des tables, des cuvettes garnissent nos chambres ; nous allons pendant quelques jours encore vivre à l’européenne.

14 avril. – Tauris est, après Téhéran, la ville la plus peuplée de Perse. Son diamètre ne mesure pas moins de douze kilomètres, et comme étendue elle ne le cède qu’à Ispahan. Elle fut fondée, d’après Hamdoulla Kaswini, en 791, par la sultane Zobéide, femme du khalife Haroun al-Raschid, en souvenir d’un médecin qui l’avait guérie d’une maladie grave.

Au dixième siècle, Soliman en fit le siège, et, la trouvant belle, racheta à ses soldats le droit aux trois jours de pillage auxquels étaient condamnées toutes les villes prises d’assaut.

Depuis cette époque, la capitale de l’Azerbeïdjan appartint tour à tour aux Abbassides, aux Bouïdes, aux Seljoucides, aux Turcs et aux Russes. Elle fut enfin restituée à la Perse en 1828 à la conclusion du traité de Turkmenchaï. Les tremblements de terre, très fréquents dans le voisinage du massif de l’Ararat, l’ont durement éprouvée. En 1721 elle perdit soixante-dix mille habitants, et en 1780 environ quarante mille. En 1831 elle fut décimée par le choléra ; enfin, l’invasion kurde a amené au cours de ces dernières années une famine telle, qu’au printemps la population pauvre de la ville sortait par bandes et se répandait dans la campagne, où elle mangeait le blé encore vert et disputait aux troupeaux les premières luzernes.

Le gouvernement de l’Azerbeïdjan, dont Tauris est la capitale, appartient de droit au prince héritier. Le dauphin de Perse n’est pas toujours le fils aîné du chah, les droits au trône étant exclusivement réservés aux garçons issus de princesses choisies dans la tribu Kadjar, afin que, suivant les traditions tartares, les enfants de grande famille ne soient pas supérieurs en naissance à leurs oncles maternels. Le cas se présente actuellement à la cour de Téhéran. L’aîné des fils de Nasr ed-Din ayant pour mère une femme de basse condition, il ne peut, à moins que la nation n’abroge en sa faveur les lois de l’hérédité, aspirer à la couronne, bien que son intelligence et son habileté administrative le rendent plus apte que son frère cadet à gouverner un État agrandi et pacifié par ses soins et ses talents.

Le valyat (héritier du trône) est le second fils du roi. Son précepteur, Mirza Nizam, brillant élève de l’école Polytechnique, a dirigé avec intelligence les études et l’éducation de son pupille. À la suite de plaintes adressées au chah par le clergé de Tauris au sujet de vêtements de coupe européenne portés par le prince, contrairement à certaines prescriptions du Koran, Mirza Nizam a été mis en disgrâce.

Le précepteur, qui apprenait à son élève l’histoire de Louis XIV, du Grand Frédéric et de Napoléon Ier, a été tout d’abord condamné à périr, en punition de sa soi-disant impiété. Gracié sur la prière du valyat, il a été envoyé en exil aux environs de Kachan. Après le départ de Mirza Nizam, l’héritier du trône, bon, mais faible de caractère, est tombé entre les mains du parti religieux, fanatique et arriéré, et a été abandonné sans défense à l’influence des mollahs et de sa mère, véritable sectaire musulmane. Cette fâcheuse révolution de palais a porté des fruits hâtifs : le prince a perdu toute autorité, et ses serviteurs en sont venus à lui voler même ses repas. C’est, prétend-on, à la suite de larcins de ce genre qu’il s’est permis, sans prendre conseil de son entourage, de faire bâtonner le préfet de police. « L’estomac est la source de la joie ; si son état est satisfaisant, il n’existe point d’affliction », dit un célèbre poète persan. Le chef de la sûreté avait oublié ses classiques.

Prévenu de la situation faite à son fils et du désordre qui régnait dans la province, le chah a rappelé le valyat à Téhéran, où il vit très retiré, entouré de prêtres et de religieux. Puis, afin de purger la province de l’Azerbeïdjan des brigands et des voleurs, le roi a chargé son oncle de rétablir l’ordre dans l’administration et sur les grands chemins. Ce fonctionnaire, à peine arrivé depuis trois semaines, a fait administrer la bastonnade sans relâche ; des mains et des têtes ont été coupées ; grâce à l’énergie du prince, le calme, comme l’assuraient nos tcharvadars, renaît dans le pays, naguère encore dangereux à parcourir, et dans la ville elle-même, où de multiples assassinats étaient commis toutes les nuits.

Nous allons faire bientôt la connaissance de ce sévère justicier, car, avant de visiter la ville, il est de bon goût de nous présenter chez le gouverneur de la province, spécialement chargé de protéger les étrangers.

Le consul, fort au courant des règles du cérémonial, a fait prévenir Son Excellence de notre présence à Tauris, et a demandé, selon l’usage persan, le jour et l’heure auxquels il pourra se rendre au palais avec mon mari. L’habitude d’offrir une collation en rapport avec la qualité des visiteurs entraîne chez les musulmans cette complication des relations sociales adoptée aussi par les Européens, tenus de rendre strictement les politesses reçues.

Le gouverneur ayant consulté son devin ordinaire, le calendrier officiel des jours fastes et néfastes, a fait répondre avec une extrême politesse à la demande du consul.

En conséquence, après le déjeuner, M. Bernay et Marcel, personnages trop importants pour sortir à pied, se sont dirigés à cheval vers le palais, précédés d’une nombreuse escorte de soldats armés de fusils et de domestiques chargés de préparer à coups de bâton le passage du cortège à travers les rues étroites du bazar.

Le hakem (gouverneur) a été fort aimable ; une collation, composée de pâtisseries douceâtres, a précédé le café et le thé, servis par de nombreux serviteurs ; puis les kalyans ont circulé de main en main, offerts d’abord au gouverneur et à son entourage, et livrés ensuite à la foule qui grouillait aux portes et aux fenêtres du talar (salon) afin de jouir du spectacle gratuit de la réception.

Chez les grands fonctionnaires, le biroun ou appartement des hommes étant tout à fait distinct de l’andéroun, réservé aux femmes, cette partie extérieure de l’habitation peut être sans inconvénient ouverte à tout venant. Le plus pauvre hère entre dans le palais d’un gouverneur de province sans timidité ni fausse honte, pénètre dans le vestibule, salue l’assistance, s’accroupit sur les talons après avoir ramené les pans de sa robe sur ses genoux, joint les mains, se tait ou cause s’il en trouve l’occasion, accepte le thé si on le lui offre, et, quand il se retire, nul ne pense à l’interroger. En raison de cet usage, la foule afflue toujours dans les cours, certaine de prendre sa part des distractions gratuites et variées que lui procure la vie du palais. Tantôt ce sont les dernières bouffées d’un kalyan que le plus pauvre gamin est admis au bonheur d’aspirer, ou bien c’est une tasse de café volée au détour d’une porte. C’est encore la bastonnade qu’on voit administrer au voleur maladroit pris la veille au bazar, ou au général chargé de passer la prochaine revue. Les jours de grandes fonctions, comme disent les Espagnols, on distribue les présents du Norouz (nouvel an), on reçoit un noble Farangui, on prive d’un nez ou d’une oreille quelque bandit pris les armes à la main. La vue d’un supplice est une fête pour un Oriental. Ne crions pas à la barbarie : la Perse est aujourd’hui plus civilisée que l’Espagne du dix-huitième siècle offrant en spectacle à la foule, aux jours de réjouissance, un bel autodafé où brûlaient par douzaines juifs et mécréants.

La coutume commune à tous les grands personnages de s’entourer d’une foule nombreuse comparable à la clientèle romaine les rend d’un abord facile. Il n’est besoin d’aucune formalité pour s’approcher des gouverneurs, des ministres. Le roi lui-même est aisément accessible, et on peut lui demander justice ou protection, lui faire sa cour en toute occasion, admirer la sagesse de ses paroles, l’élégance de ses discours, suivant en cela le précepte de Saadi, qui pourrait servir de préface au manuel du parfait courtisan : Chercher un avis contraire à celui du sultan, c’est se laver les mains avec son propre sang. S’il dit en plein jour : « Ceci est la nuit », il faut répondre : « Voici la lune et les Pléiades ».

Cette facilité de voir de près et de causer sans crainte avec des hommes élevés par leur intelligence ou la faveur royale au-dessus du vulgaire contribue à donner aux gens du peuple une aisance de manières et une forme polie dans le langage, qui les rend, à ce point de vue, très supérieurs aux hommes des classes inférieures de nos pays. Grâce à cette bonne éducation, les Persans sont de relations agréables et d’un commerce facile jusqu’à ce qu’une occasion se présente de traiter avec eux quelque affaire d’intérêt. Alors se révèlent subitement leur instinct d’intrigue, leur âpreté au gain, et se refroidissent en même temps les bons sentiments que leur esprit et leur amabilité inspirent tout d’abord.

Ce raffinement, de politesse rend les formes de la langue persane « élégante » très difficiles à apprendre. Marcel commence à se faire comprendre, mais il s’exprime comme un grossier personnage ; en outre, son accent est détestable. Il va prendre quelques leçons avec le mirza du consulat, un vrai lettré, afin de corriger ou tout au moins d’améliorer la prononciation des mots les plus usuels.

CHAPITRE IV

Visite aux consuls. – Histoire d’un consul turc. – La mosquée Bleue. – La citadelle. – Déplacement constant des villes d’Orient. – Les glacières. – La mort du mouchteïd de Tauris. – Les mollahs. – Excursion à la mosquée de Gazan Khan. – Visite du gouverneur de Tauris. – Visite à l’archevêque arménien. – Couvent d’Echmyazin. – Orfèvreries précieuses et manuscrits. – Notions de dessin d’une femme chaldéenne. – Le calendrier persan. – Départ de Tauris. – Une caravane de pèlerins se rendant à Mechhed, dans le Khorassan. – Un page féminin. – Mianeh – Légende du château de la Pucelle. – Dokhtarè-pol.

 

 

15 avril. – Nous nous sommes rendus aujourd’hui chez les rares Européens forcés par leur triste destinée d’habiter Tauris.

S’il y avait en Perse, comme en Amérique, des expositions de gens gras, le consul de Turquie remporterait à l’unanimité des suffrages la médaille d’honneur ; quel que soit son module, elle serait encore au-dessous du mérite de ce fin diplomate, plus apte à lutter de prestance avec les animaux des races les plus perfectionnées du comté d’York qu’à se comparer aux représentants de la race humaine.

L’effendi, trop rond pour pouvoir prendre ses repas à terre, est obligé de faire transporter à l’avance, dans les maisons où il est invité à dîner, une table largement entaillée, dans laquelle il incruste son majestueux abdomen, après s’être excusé auprès des convives de cette infraction aux usages. L’Excellence, disent les uns, n’a jamais trouvé un coursier de force à la charrier en une seule fois ; elle a perdu de vue ses pieds depuis de si longues années, prétendent les autres, qu’elle est heureuse de s’assurer, en se regardant de temps en temps devant un grand miroir, qu’un chameau ne les lui a pas volés.

Ce même consul fut, l’année dernière, le héros d’une glorieuse aventure, dont on rit encore dans les bazars de Tauris.

Il avait voulu se rendre à Constantinople par la voie de Trébizonde, plus facile à parcourir en hiver que celle du Caucase.

Ses collègues avaient tenté de l’en dissuader, lui représentant combien il était dangereux de traverser le Kurdistan.

« Les Kurdes, avait-il répondu, sont sujets turcs et trembleront devant le représentant du commandeur des croyants. »

Aucune crainte n’ayant pu pénétrer dans ce cœur valeureux, le consul partit avec une quarantaine de serviteurs montés sur de magnifiques chevaux destinés au service du sérail.

À peine la petite troupe eut-elle franchi la frontière persane, qu’elle fut assaillie par une douzaine de brigands ; toute résistance fut inutile, et les Kurdes s’approprièrent chevaux, bagages, armes et vêtements. Au moment où ils arrachaient la chemise de l’Excellence, ils furent pris d’un tel effroi à la vue des charmes surabondants du diplomate, qu’ils se sauvèrent à toutes jambes, lui abandonnant ce dernier voile : faiblesse impardonnable chez des hommes de tribu, certains de tailler dans ce large vêtement une tente capable d’abriter une nombreuse famille.

Quant à l’effendi, il prit la chose par le bon côté :

« J’avais bien dit à mes collègues que la majesté du représentant de Sa Hautesse frapperait d’une respectueuse terreur les cœurs les plus endurcis. »

Nous avons été présentés également aux consuls de Russie et d’Angleterre. Mrs. Abbott me vante avec enthousiasme les charmes de la vie à Tauris. Enfermée dans l’étroit quartier arménien, elle ne peut franchir les portes de la ville à visage découvert sans provoquer l’attroupement d’une foule avide de regarder une femme non voilée. Le seul moyen, paraît-il, de passer inaperçue et de circuler librement est d’adopter le costume musulman, sacrifice des plus répugnants à une chrétienne.

16 avril. – La ville renferme peu de monuments anciens, mais ceux qu’elle possède sont très remarquables. Le plus intéressant est sans contredit la mosquée Bleue, construite au quinzième siècle, sous Djehan Chah, sultan mogol de la dynastie des Moutons-Noirs.

Ce bel édifice mérite d’être étudié au point de vue de ses dispositions générales, de la grandeur imposante de sa façade principale, de l’élégance de ses formes, du fini et de la coloration des magnifiques mosaïques de faïence dont il est revêtu. Combien il est regrettable que les coupoles, ébranlées par un tremblement de terre, se soient écroulées, entraînant dans leur chute les murs lézardés, et couvrant d’un amoncellement de matériaux le sol des cours intérieures ! Les habitants ont puisé sans scrupule dans ces ruines pour construire leurs maisons ; personne n’a songé à arrêter cet acte de vandalisme, car, la mosquée ayant été élevée par la secte sunnite, les Persans chiites voyaient avec bonheur disparaître les derniers débris d’un monument qui leur rappelait une hérésie odieuse. L’exécration des deux sectes musulmanes est d’ailleurs bien réciproque. « Il y a plus de mérite à tuer un Persan chiite qu’à détruire soixante-dix chrétiens », assurent les oulémas ottomans.

La mosquée était précédée d’une grande cour entourée d’arcades et ornée au centre d’un vaste bassin à ablutions. Aujourd’hui tout cela est détruit, des maisons se sont élevées sur l’ancien emplacement des cours, et une route de caravanes passe au pied des gradins conduisant à la porte principale. Cette baie se dresse sur une plate-forme et se résume dans un grand arc de forme ogivale, entouré d’un tore de faïence bleu turquoise s’allongeant en spirale jusqu’au sommet de l’ogive.

Les faces intérieures du portique sont ornées de ravissantes mosaïques de faïence taillées au ciseau et juxtaposées avec une telle précision qu’elles paraissent former un seul et même corps. Leurs dessins, d’un goût délicat, représentant des enroulements et des guirlandes de fleurs, ne rappellent en rien les combinaisons géométriques caractéristiques des arts seljoucides mogols. Enfin une harmonie parfaite s’établit entre les tons bleu clair, vert foncé, blanc, jaune feuille morte et noir des sujets et la couleur bleu foncé des fonds, dont ils rompent la monotonie sans enlever à l’ensemble l’éclat particulier qui a valu à ce monument le nom de mosquée Bleue.

Une porte de peu d’élévation, percée dans la façade intérieure du portique, donne accès dans le temple. Il est composé de deux vastes salles bien distinctes, autrefois recouvertes de coupoles et entourées par des galeries de communication. La première est ornée de mosaïques de couleurs variées, rappelant comme style celles de l’entrée ; leurs dessins acquièrent, grâce à un sertissage de briques gris rosé, une valeur et un relief qui manquent aux panneaux recouverts en entier de faïence émaillée. La seconde, où se trouve le mihrab, est revêtue de plaques bleues taillées en petits hexagones. Leur émail ladjverdi (bleu foncé), réchauffé par des arabesques d’or, fait valoir la blancheur éburnéenne des lambris d’agate rubanée que termine à leur partie supérieure une large inscription en caractères arabes entrelacés de légères guirlandes de fleurs et de feuillages. Ces magnifiques dalles, extraites des carrières voisines du lac Ourmiah, sont encore intactes aujourd’hui : leur poids et leur dureté les ont préservées de toute détérioration. La partie sacrée de l’édifice respire dans sa magnificence un calme et une sévérité imposants, qui contrastent avec l’ornementation plus claire et plus brillante du vaisseau précédent.

Tout autour de la mosquée s’étend jusqu’au mur d’enceinte un vaste cimetière sunnite, aujourd’hui abandonné.

17 avril. – M. Audibert, chancelier du consulat, est venu se mettre à notre disposition de la manière la plus obligeante et nous a offert de nous piloter à travers le dédale des bazars et des faubourgs. En chemin s’est présentée la citadelle.

Cette imposante masse de maçonnerie, haute de vingt-cinq mètres, qu’on aperçoit longtemps avant d’arriver à Tauris, occupe le centre d’une vaste esplanade défendue par une enceinte polygonale flanquée de tours et entourée de fossés larges et profonds, aujourd’hui en partie comblés. Les parements des murs sont dressés avec une telle habileté que les joints verticaux des briques se projettent, quand on les regarde obliquement, suivant des lignes parallèles toutes équidistantes entre elles. Autour de cette grande ruine se groupent des bâtiments militaires de construction récente, occupés par le casernement de la garnison de Tauris, et une fonderie de canons aujourd’hui inactive. Un escalier délabré conduit à la plate-forme, recouverte de deux loggias servant d’abri aux vigies chargées de signaler les incendies.

De ce poste d’observation la vue est très belle. Au loin, les plaines déjà vertes s’étendent jusqu’aux premiers contreforts des montagnes neigeuses ; à nos pieds, les maisons de terre de la ville se cachent sous les fleurs blanches et roses des arbres fruitiers ; seules les coupoles des bazars, des caravansérails et des mosquées émergent d’un fouillis de feuilles naissantes.

Dans le lointain j’aperçois un tumulus étendu entouré de quelques villages. Les ruines de la mosquée de Gazan khan, élevée au centre de l’ancienne Tauris, se cachent sous cet amoncellement de terre. Depuis six cents ans la cité s’est avancée de plus de douze kilomètres et tend tous les jours à se rapprocher de la rivière. Les faubourgs abandonnés, les tumulus, les anciens cimetières, sont autant de témoins qui jalonnent le déplacement progressif de Tauris.

Ces mouvements particuliers à toutes les villes d’Orient sont la conséquence forcée des mœurs du pays : l’usage de voiler les femmes quand elles sortent et de les cacher à tous les yeux, même chez elles, oblige les musulmans à construire des habitations doubles, s’éclairant sur de vastes cours et comprenant dans leur enceinte des jardins destinés à laisser respirer à l’aise les compagnes ou les filles du maître du logis. Dans ces conditions, les dépendances absorbant toute la place disponible, les pièces dont se compose l’habitation sont peu nombreuses et à peine suffisantes pour une seule famille et ses serviteurs. Au moment de leur mariage, les fils quittent la maison paternelle et font construire dans le quartier à la mode une demeure nouvelle ; à la mort de leurs parents ils louent, s’ils le peuvent, l’ancienne habitation de famille ; dans le cas contraire, ils se contentent d’enlever les boiseries. Les terrasses et les murs de terre, abandonnés, ne tardent pas à subir les influences climatologiques ; peu à peu les quartiers écroulés sont nivelés par la charrue, tandis que des faubourgs nouveaux s’élèvent sur remplacement des jardins naguère en culture.

Avant de retourner au consulat, nous passons auprès d’un grand nombre de glacières dans lesquelles se congèle pendant la saison froide la glace vendue l’été au bazar.

La fabrication est simple et peu coûteuse. Dans un bassin exposé au nord et abrité des vents du sud par un mur de terre, on amène le soir l’eau d’un ruisseau voisin. Elle se congèle pendant la nuit, et, le matin venu, la couche de glace, brisée, est emmagasinée dans des caves ou yakhtchal, recouvertes de coupoles de briques crues, dans lesquelles elle se conserve jusqu’à la fin de l’été. Bien que le prix de cette glace soit très modique, chaque yakhtchal rapporte à son propriétaire de cent à cent vingt tomans[2].

En quittant les glacières, nous entrons de nouveau dans le bazar ; il est presque désert, les marchands plient en toute hâte leur étalage et ferment leur boutique. Cependant ce n’est aujourd’hui ni le vendredi des musulmans, le dimanche des Arméniens, le samedi des juifs ou l’une des nombreuses fêtes du calendrier persan. Quelle est donc la cause de ce brusque arrêt dans la vie commerciale d’un bazar aussi important et animé que celui de Tauris ? Un pasteur révéré, le mouchteïd, vient, dit-on, de rendre son âme à Dieu.

C’était un beau vieillard, d’une figure intelligente et distinguée. Comme tous les grands prêtres, il portait la double robe et le manteau de laine blanche, et se coiffait de l’immense turban gros bleu réservé en Perse aux descendants du Prophète. Ce costume d’une majestueuse simplicité s’harmonisait avec la noblesse de sa démarche et mettait en relief une physionomie d’ascète bien faite pour inspirer le respect.

Marcel avait voulu, il y a quelques jours, reproduire les traits intéressants de ce religieux, et lui avait offert de faire sa photographie, mais le mouchteïd avait exprimé sans fausse honte la crainte de poser devant l’objectif. « Je suis avancé en âge, avait-il répondu, et, sans être superstitieux comme les infidèles sunnites, je redoute, en laissant trop fidèlement reproduire mes traits, de signer le dernier paragraphe de mon testament ; d’ailleurs j’ignore par quel procédé Dieu ou le diable vous permet de fixer les images, et, dans le doute, je ne veux pas m’exposer à donner un mauvais exemple aux musulmans. Cependant, puisque vous désirez conserver un souvenir de moi, je prierai mes vicaires de se grouper à mes côtés, et vous dessinerez nos portraits, à condition que nous puissions suivre tous vos mouvements. » Aujourd’hui la résistance du vieillard à laisser faire sa photographie assure notre sécurité ; car sa personne est si vénérée et le fanatisme des habitants de l’Azerbeïdjan si ardent, qu’on aurait sans doute attribué sa mort subite à quelque maléfice.

Les chefs religieux désignés sous le nom de mouchteïds (ce nom dérive d’un mot arabe et désigne l’ensemble des connaissances nécessaires pour obtenir le plus haut grade dans la hiérarchie ecclésiastique des Chiites) ont toujours eu en Perse une situation prépondérante. Ils ne remplissent aucune fonction officielle, ne reçoivent pas de traitement et sont élevés à cette haute dignité par le suffrage muet, mais unanime, des habitants d’un pays qu’ils sont chargés d’instruire dans leur religion et de défendre contre l’oppression ou l’injustice des grands. Le gouvernement persan ne saurait conférer ce titre, toujours décerné à la vertu, au mérite et à l’érudition.

Il y a rarement en Perse plus de trois ou quatre mouchteïds reconnus par le peuple, l’opinion publique exigeant tout d’abord, avant d’élever un mollah à cette haute dignité, qu’il ait acquis pendant un stage de vingt ans, fait à Kerbéla ou à Nedjef, plus de soixante-dix sciences et enrichi le pays d’une nombreuse postérité. Ces saints personnages, afin de capter la confiance du peuple, affectent une grande pureté de mœurs, la plus extrême sobriété, vivent en général fort retirés, fuient les honneurs et préfèrent aux faveurs royales la confiance populaire. Leurs discours édifiants sont pleins d’onction ; leurs prières, plus longues que celles des fidèles, se terminent par des exhortations à la vertu adressées à la foule avide de les écouter ; leurs interprétations de la loi du Chariat sont recherchées ; les juges ont recours à leur haute science dans les questions les plus graves, et acceptent sans discussion des arrêts considérés comme irrévocables, à moins qu’un mouchteïd plus en renom de sainteté n’en décide autrement.

Du reste, ces chefs religieux ne s’écartent guère de la ligne de conduite sévère qui leur vaut leur élévation. S’ils faillaient à leurs devoirs, le charme serait vite rompu : ils perdraient le fruit des longues années de travail passées à conquérir le pontificat suprême et à s’assurer, de la part de tous les musulmans, une obéissance passive à laquelle les souverains de l’Iran sont obligés de se soumettre.

Depuis quelques années cependant, le pouvoir civil tend à s’affranchir de la tutelle religieuse, et le temps est passé où l’illustre mouchteïd d’Ispahan, Hadji Seïd Mohammet Boguir, exerçait dans la province de l’Irak un pouvoir illimité. Les criminels condamnés par lui à la mort subissaient en sa présence le dernier supplice, et plusieurs même sollicitaient la faveur suprême d’être exécutés de sa main. Leur corps était, en ce cas, enterré dans la cour du palais, et les coupables mouraient persuadés qu’ils obtenaient ainsi la rémission de leurs fautes et l’entrée en paradis.

Si l’on peut vanter en général la sagesse et la modération du haut clergé persan, on n’en saurait dire autant de l’ordre subalterne des mollahs. Leur rapacité, leur fourberie, leur bêtise font le sujet de mille contes.

Voici le dernier :

Tandis que le mollah Nasr ed-Din prêchait vendredi à la mosquée du Chah, Houssein, le savetier de la dernière boutique du bazar au cuir, agenouillé dans le sanctuaire, pleurait à chaudes larmes ; ses voisins, édifiés et le croyant ému par les exhortations touchantes du prédicateur, s’informèrent avec intérêt du motif de sa douleur. « Hélas ! hélas ! Mon bouc est mort, répondit-il entre deux sanglots, et le mollah en prêchant a fait mouvoir sa barbe comme mon pauvre ami ! C’est l’évocation de cette chère image qui m’a fait pleurer. »

Le fanatisme des mollahs égale leur ignorance et leur avarice ; ils abhorrent les chrétiens ; et, si les Kurdes étaient entrés l’année dernière à Tauris, comme on l’a redouté un instant, les Persans, à l’instigation du clergé musulman subalterne, se seraient unis aux envahisseurs et auraient pillé le quartier arménien, quitte à se partager ensuite les dépouilles à coups de sabre.

La majeure partie des prêtres, avide d’acquérir les biens de la terre et peu soucieuse de partager ses richesses avec les déshérités de la fortune, néglige même l’accomplissement du devoir de la charité, si rigoureusement recommandé par le Koran. Quant à moi, je n’ai jamais vu un mollah faire l’aumône, bien que la pitié s’exalte au spectacle affreux de la misère actuelle ; mais, en revanche, j’ai été témoin des reproches amers adressés par l’un d’eux à un aveugle au moment où il implorait la compassion d’un infidèle. « Faites donc la charité vous-mêmes, hypocrites et faux musulmans, au lieu de nous laisser mourir de faim ! » répondit l’infirme exaspéré.

D’après la coutume, l’enterrement du mouchteïd doit avoir lieu deux heures après sa mort. La foule se précipite en masse vers la maison mortuaire afin de se joindre au cortège ; je veux, moi aussi, prendre part à la cérémonie. J’emboîte le pas derrière les retardataires, mais je suis bientôt arrêtée par le guide : il a compris mon intention, tente d’abord de me détourner de mon chemin sous de mauvais prétextes, et m’avoue enfin qu’il ne peut laisser stationner des chrétiens sur la voie suivie par le cortège. Afin de ne point désoler ce brave serviteur et ne pas créer de difficultés au consul, j’accepte l’offre d’un soldat d’escorte et je monte sur la terrasse d’une maison, d’où je pourrai voir sans être vue le défilé de la procession funèbre. À peine y suis-je arrivée, qu’un bruit confus et des lamentations se font entendre au loin, annonçant l’approche du convoi.

En tête marche une troupe innombrable de gamins criant, hurlant et sautant comme tous les petits drôles de leur âge ; derrière eux, le corps, placé sur un brancard, est porté par quatre hommes s’avançant d’un pas rapide. Le cadavre est recouvert d’un beau cachemire ; à la tête on a posé le large turban bleu ; une foule énorme, composée d’hommes de tout âge et de toute condition, marche ensuite dans un désordre confus, se foulant, se pressant autour du mort, afin de baiser ou de toucher au moins de la main le cachemire étendu sur la dépouille du saint prêtre.

En arrière du cortège arrivent des femmes voilées, faisant retentir l’air de leurs glapissements aigus et de leurs you, you, you funèbres. Je cherche en vain le gouverneur, les gros fonctionnaires, les soldats chargés de donner à la cérémonie un caractère officiel : aucun uniforme ne se montre ; c’est une démonstration spontanée de la foule, qui suit les derniers restes d’un homme dont elle respectait et vénérait les vertus.

Ce système d’enterrement rapide n’est pas seulement réservé aux grands dignitaires du clergé persan, il est d’un usage général, et son principal inconvénient est de favoriser le crime.

Dès qu’une famille a perdu un de ses membres, elle le fait enterrer, mort ou vif, dans les deux heures, sans qu’aucun médecin contrôleur soit appelé à vérifier le décès ou à constater le genre de mort. La crainte d’inhumer des gens vivants préoccupe, il faut l’avouer, assez médiocrement les Persans : les pauvres considèrent ceux qui les quittent comme délivrés d’une lourde chaîne inutile à renouer ; les riches expédient leurs morts à Kerbéla ou Nedjef, et le dernier voyage en caravane est d’assez longue durée pour donner aux cataleptiques le temps de se réveiller en chemin.

Les précautions hygiéniques sont en harmonie avec la rapidité des funérailles ; le corps, sans bière, est déposé dans une fosse peu profonde, creusée dans un champ servant de cimetière, sur une place ou dans un carrefour, et les parents considèrent qu’ils se sont acquittés de tous leurs devoirs envers le défunt quand ils ont tourné sa tête dans la direction de la Mecque, et placé sous ses aisselles deux petites béquilles de bois, sur lesquelles il se lèvera à la voix de l’ange Azraël.

S’il s’agit d’une femme, l’instinct jaloux des maris complique la cérémonie. Dans ce cas les plus proches parents étendent tout autour de la fosse, au moment de déposer le cadavre, un voile épais destiné à dissimuler les formes féminines.

18 avril. – La mort du mouchteïd est considérée dans la ville comme un grand malheur ; la vie publique est suspendue. En signe de deuil, toutes les boutiques du bazar restent closes, les bouchers ne tuent pas, les boulangers ne cuisent pas, et la population est condamnée à se nourrir de larmes, aliment des moins substantiels. Le meilleur moyen de nous distraire de la tristesse générale est d’aller avec quelques Européens faire un tour hors de la ville.

Une nombreuse cavalcade est bientôt organisée, et nous franchissons la porte de la cité après avoir traversé les bazars et un long faubourg peuplé de gamins occupés à jouer à la marelle, pendant que d’autres chantent à tue-tête les exploits de Moukhtar pacha au cours de la guerre turco-russe.

Les guides nous conduisent aux ruines de la mosquée de Gazan khan, ce roi mogol si célèbre dans l’histoire de la Perse par ses exploits et ses conquêtes.

Ce prince, tout à la fois forgeron, menuisier, tourneur, fondeur, astronome, médecin, alchimiste, « connaissait même l’histoire de son peuple », ajoute naïvement son historien. Dans sa guerre contre l’Égypte il rechercha l’appui du Saint-Siège. Le pape Boniface VIII fit connaître l’alliance qu’il avait contractée avec le souverain persan et détermina ainsi les princes chrétiens à embrasser une nouvelle croisade en leur laissant entrevoir la position critique des Sarrasins, attaqués à la fois par les soldats du Christ et les musulmans. Les relations de Gazan khan avec le chef de l’Église permettent de supposer que ce roi, converti en apparence à la religion musulmane avant son avènement au trône, n’avait jamais abandonné les croyances de ses pères ; il protégea toute sa vie ses sujets chrétiens au détriment des musulmans et vécut en compagnie d’un moine installé à sa cour. Malgré cela, les historiens persans le considèrent comme un des plus grands rois qui aient régné sur l’Iran.

Gazan khan n’était pas un Apollon. « On s’étonne de voir tant de vertus habiter dans un si laid et si petit personnage », nous dit son conseiller intime. En revanche, son intelligence était extraordinaire ; il se plaisait à lire la vie des grands hommes dans les écrits fabuleux et dramatiques de Firdouzi et de Nizamé, et s’était donné comme modèles Cyrus et Alexandre le Grand.

L’édifice construit sous son règne n’est plus aujourd’hui qu’un vaste tumulus fouillé et exploité en tous sens ; les débris gisant sur le sol indiquent seuls les plus frappantes analogies entre cette ruine et la mosquée de Narchivan. Cependant le procédé des mosaïstes diffère : les faïences bleu turquoise sont disposées en grandes plaques ; le dessin est tracé au burin de façon à enlever par parties l’émail bleu et à laisser apparaître la brique même. C’est un véritable travail de gravure fini avec un art et une patience admirables.

Un paysan, qui cherche dans les ruines des matériaux destinés à réparer sa maison, m’apporte une étoile à huit pointes ornée d’un dessin en creux. Les briques estampées se mêlaient donc à l’émail dans la décoration de cet édifice d’un goût exquis, si l’on en juge d’après les fragments épars sur le sol.

Après avoir parcouru tous les tumulus de l’ancienne Tauris, la cavalcade s’engage au milieu de jardins embaumés séparés les uns des autres par des rigoles où circule une eau courante d’une admirable limpidité ; les pêchers, les pommiers, les amandiers et les cognassiers à fruits doux ombragent de leurs branches couvertes de fleurs des plantations de melons, de concombres, de pastèques et d’aubergines, semées sans art ni symétrie, mais rachetant par une vigueur extraordinaire cet apparent désordre. Quelques échappées à travers la verdure naissante découvrent de charmants paysages. Là c’est une caravane de petits ânes chargés de bois, passant à la file sur un pont des plus rustiques ; ici, des femmes enveloppées de leurs voiles bleus se sauvant à l’approche des Faranguis. Il n’a pas été possible de faire la photographie de la mosquée de Gazan khan, l’édifice ne conservant même plus de forme ; c’est le cas de prendre ma revanche ; je descends de cheval, et, malgré un vent violent et des nuages noirs amoncelés du côté de la montagne, j’obtiens une bonne épreuve du jardin et du convoi de baudets. « En selle, en selle ! » s’écrie mon mari. Il est déjà trop tard : le tonnerre gronde, les éclairs éblouissants déchirent la nue, et la pluie devient bientôt diluvienne. Nous cherchons en vain un abri sous les arbres, leur feuillage ne peut plus nous garantir. Sauve qui peut ! Chacun prend son parti en brave et se dirige vers la ville de toute la vitesse de sa monture.

À notre arrivée dans la cour du consulat, nous sommes mouillés jusqu’aux os ; nos chevaux ruissellent de sueur. Le mal n’est pas grave : Dieu merci, le logis est hospitalier ; des habits secs et un bon feu auront vite raison de notre mésaventure.

Il m’a semblé, en passant auprès du corps de garde, voir les soldats occupés à décrasser leurs armes : un bruit insolite remplit l’hôtel ; du salon à la cuisine tout est mouvement. Je m’informe. Pendant notre absence le gouverneur a fait annoncer sa visite pour demain. Ce n’est pas une petite affaire que la réception d’un si grand personnage ; le Vatel du consulat n’a pas seul la tête à l’envers, son trouble respectueux n’est rien auprès de l’émoi du mirza (secrétaire indigène), notre professeur de persan, auquel incombe la tâche glorieuse de fabriquer d’ici demain une superbe poésie célébrant l’heureuse conjonction des astres qui a amené le gouverneur à Tauris d’abord, et puis au consulat de France. Nous serions mal venus de réclamer aujourd’hui notre leçon quotidienne.

19 avril. – Il est sept heures du matin. Je monte sur la terrasse afin d’assister à l’arrivée du hakem et de son cortège. Des soldats armés de bâtons font évacuer la rue et distribuent sans modération des coups proportionnés en nombre à la haute dignité du personnage attendu. J’aperçois enfin l’oncle du roi ; il est vêtu d’une ample redingote noire plissée à la taille et coiffé d’un kolah (bonnet) de drap noir adopté à la cour depuis quelques années, tandis que le kolah d’astrakan est réservé aujourd’hui aux provinciaux peu au courant de la mode ou aux gens âgés. L’origine et la puissance du gouverneur de Tauris sont indiquées par la dignité d’une démarche lente seyant à un homme de kheïle ostoran, « de gros os ». Ses traits durs et accentués, sa peau brune rappellent, paraît-il, le type de la tribu Kadjar, dont il descend.

Mes regards se portent ensuite sur un magnifique cheval turcoman mené en main par l’écuyer chargé de jeter sur l’animal un superbe tapis de Recht dès que l’Excellence aura pénétré dans le consulat. Cette monture pleine de vigueur et d’élégance est couverte d’un magnifique harnachement d’or ciselé, dont je ne puis m’empêcher d’admirer la beauté, tout en regrettant de perdre ainsi de vue les formes de la belle bête qui en est parée. Les jambes sont fines, la tête bien proportionnée, et la robe alezan brûlé brille comme de la soie.

Immédiatement après le cheval du gouverneur marche le bourreau, tout de rouge habillé. Ce personnage, traité avec égard, vu la gravité de ses importantes fonctions, n’est jamais invité à entrer à la suite de son maître dans l’intérieur d’une maison amie et doit se contenter de rester assis à la porte, où lui sont offerts avec empressement le thé, le café et le kalyan. Derrière l’exécuteur des hautes œuvres s’avancent les officiers subalternes, les ferachs et une foule de cavaliers d’escorte vêtus d’habits en lambeaux et coiffés du large papach du Caucase, gris, marron ou noir, suivant la fantaisie du propriétaire. Ce sont les cosaques de la garde royale. De quelles guenilles peut-on bien couvrir les soldats de la ligne ?

À peine entré dans le salon, le gouverneur s’est assis et a paru écouter avec une satisfaction évidente la composition du mirza vantant les vertus civiles et militaires du noble visiteur dans des termes poétiques empruntés aux plus beaux passages de Saadi et de Firdouzi. Cette poésie, débitée sur un ton chantant, paraît très goûtée par l’assistance, qui, en signe d’approbation, incline la tête aux bons endroits. Quant à moi, je ne comprends pas un traître mot de ce langage fleuri, mais je juge opportun d’opiner du bonnet et de faire ainsi preuve d’un esprit délicat. Les rafraîchissements sont ensuite apportés, et la conversation traîne pendant plus de deux heures, entrecoupée, suivant la mode persane, de bâillements et de temps de silence pendant lesquels chacun paraît se recueillir.

Après un long échange de compliments et de politesses, on se sépare enfin fort contents les uns des autres. Le cortège se remet en ordre, le bourreau reprend sa place de bataille, et la rue, tout à l’heure si animée, redevient silencieuse.

Il était temps. L’archevêque arménien de Tauris a témoigné le désir de faire faire sa photographie : je craignais d’arriver trop tard au rendez-vous. Notre appareil nous ouvre toutes les portes. L’archevêché, bien modeste résidence de Sa Grandeur, est bâti en briques crues, mais éclairé de tous côtés sur de beaux jardins, au fond desquels s’élèvent les bâtiments d’une école pour les enfants arméniens. Nous sommes attendus avec impatience et reçus avec une amabilité parfaite. La physionomie du prélat respire la bonté ; ses traits, largement modelés, sont éclairés par des yeux intelligents et vifs ; sa barbe et ses cheveux grisonnants indiquent un âge en désaccord avec sa taille droite et fière. Cette belle tête est mise en relief par un capuchon de moire antique noire s’appuyant tout droit sur la calotte dure et retombant presque sur les yeux. Une ample robe de satin noir descend jusqu’aux pieds ; autour du cou s’enroule une longue chaîne d’or soutenant un christ peint sur émail et encadré de perles et de rubis.

Les Arméniens qui entourent Sa Grandeur ont tout l’aspect de sacristains français, mais savent offrir à l’étranger le café et la pipe avec une bonne grâce qui ne manquerait pas de scandaliser les serviteurs de notre clergé national.

« Je suis heureux de vous voir, nous dit le prélat ; j’aime les Français. Puisque vous êtes venus à Tauris par la route du Caucase, vous m’apportez sans doute des nouvelles du Catholicos.

— Je suis désolé, Monseigneur, répond Marcel, de ne pouvoir satisfaire votre désir ; j’ai honte de l’avouer, mais j’étais déjà à quatre étapes d’Érivan quand j’ai entendu parler du couvent d’Echmyazin ; j’ai donc été privé de l’honneur de saluer l’archevêque.

— Je le regrette vivement, réplique le prélat. Le Catholicos, chef suprême de la religion grégorienne, qui s’étend non seulement en Perse, mais dans la Turquie d’Asie et aux Indes, aurait été heureux de vous recevoir. C’est un homme de grand talent, il connaît la valeur intellectuelle des Européens et vous aurait montré avec bonheur les reliques précieuses du monastère, telles que la lance qui a percé le côté du Christ, le bras droit de saint Grégoire l’Illuminateur, enfermées dans des reliquaires véritables chefs-d’œuvre d’orfèvrerie, et les inappréciables richesses de la bibliothèque, où depuis quinze siècles se sont entassés les manuscrits les plus précieux. Le couvent d’Echmyazin, dont le nom signifie « les trois églises », vous aurait lui-même fort intéressé ; il fut bâti en 360 de notre ère, et nos moines vous auraient fait voir des constructions encore en bon état remontant à cette date éloignée. À la suite d’invasions successives, les chapelles de sainte Cayanne et de sainte Cisiphe ont été détruites, il est vrai, mais le trésor et la bibliothèque ont été sauvegardés et renfermés, depuis quelques années, dans un bâtiment en pierre de taille, où ils sont désormais à l’abri de toute détérioration. »

Nous remercions l’archevêque et nous retirons après avoir fait son portrait dans plusieurs poses différentes. Quant à revenir en arrière, il n’y faut pas songer : où trouver le courage nécessaire pour affronter de nouveau la sainte Russie, ses relais de poste et les pieds de porc à la confiture de prunes ?

20 avril. – C’était grande fête aujourd’hui chez tous les consuls. Après les réceptions je suis montée sur la terrasse parée du drapeau français. Le soleil éclairait de ses derniers rayons la cité de Zobéide ; la ville tout entière semblait embrasée. J’étais absorbée par la contemplation de ce spectacle, lorsque je m’entendis appeler doucement. « Khanoum (Madame), me dit timidement de la maison voisine une Chaldéenne dont j’ai entendu vanter la beauté et la pureté de type, montrez-moi donc les images que vous faites tous les matins sur la terrasse. » J’étais loin de me douter de cet innocent espionnage quand je venais tirer quelques épreuves des clichés révélés pendant la nuit. Je salue mon interlocutrice et lui offre de poser devant mon objectif : elle consent ; l’appareil est bientôt préparé, mais le jour baisse et il devient impossible de faire une photographie. Je cours chercher mon mari et ses crayons, car demain peut-être la belle Rakhy ne sera pas maîtresse de témoigner autant de bonne volonté. Après avoir fait quelques façons pour abaisser le voile de mousseline qui enveloppe son menton et s’arrête sous les narines, elle prend son parti en brave, rejette les draperies sur ses épaules et garde pendant quelques instants une immobilité de statue. Ses yeux noirs sont pleins de malice ; le nez carré donne à la physionomie une fermeté qu’accentuent la forme et la couleur rouge foncé de lèvres un peu minces ; le trait caractéristique de la figure est la grande distance qui sépare la base du nez de la bouche. La Chaldéenne est coiffée d’un foulard de crêpe de Chine vermillon, serré autour du crâne par un gros nœud formant boule au-dessus du front ; les cheveux, nattés en une multitude de petites tresses, tombent sur le dos, cachés sous un voile de laine blanche qui entoure plusieurs fois la tête, la bouche et couvre les épaules.

Une robe de kalemkar (perse peinte à la main) apparaît au-dessous d’une ample koledja (redingote) de drap bleu ornée d’une fine passementerie de soie noire. Ce vêtement dissimule entièrement les formes féminines.

Le portrait achevé à la lumière, Rakhy s’empresse de le regarder en mettant tout d’abord la tête en bas, indice de notions de dessin assez élémentaires, et, après nous avoir remerciés avec effusion, elle s’éloigne tout heureuse en voilant son visage.

21 avril. – Un hadji[3], chef d’une caravane qui doit prochainement se mettre en route pour Méchhed, est venu hier contempler nos bagages et apprécier d’un coup d’œil d’aigle le nombre de mulets nécessaire au transport des colis.

Avant de fixer le moment du départ, il faut faire concorder les prescriptions du calendrier avec les convenances des voyageurs. L’almanach est un oracle toujours consulté, dans les affaires les plus graves comme les plus futiles, et jamais on n’accomplit une action sans s’informer auparavant si les constellations sont favorables. Tel jour est propice au début d’une entreprise, tel autre est néfaste, souvent l’heure même est indiquée ; jamais un tailleur n’oserait prendre mesure d’un habit en dehors du temps prescrit : sûrement la coupe serait manquée.

Les conjonctions sont sans doute heureuses aujourd’hui, car dès la pointe du jour les tcharvadars viennent demander si nous sommes prêts à partir. Sur notre affirmation, ils annoncent que les chevaux vont arriver sans retard, hala. Pleine de crédulité, je descends dans la cour du consulat, mon fusil sur l’épaule, ma cravache à la main, croyant me mettre en selle dans quelques instants. Il est six heures du matin ; j’attends patiemment jusqu’à sept ; puis, ne voyant rien venir, j’entre dans le salon.

« Que faites-vous casque en tête et fusil sur l’épaule de si grand matin ? me dit le consul.

— Les chevaux devaient venir tout de suite. « Hala », ont dit les tcharvadars, et je pensais partir de bonne heure.

— Ne vous pressez pas tant, reprend M. Bernay. Hala peut s’étendre d’ici à ce soir ; préparez-vous au moins à déjeuner avec nous. Quand on veut voyager agréablement en caravane, il faut s’armer de patience jusqu’au jour où l’on a pris l’habitude de se faire attendre. Afin d’acquérir ici le respect et la considération générale, il est sage de ne point se montrer avare de son temps. Les gens dépourvus de mérite ont seuls leurs heures comptées, tandis que les puissants et les savants traitent leurs affaires avec une intelligence si sûre qu’ils ont toujours mille loisirs. »

Vers une heure de l’après-midi, la rue, si calme, retentit d’un bruit inaccoutumé. Alham-douallah ! (grâces soient rendues à Dieu !) ce sont les dix chevaux de charge nécessaires au transport de nos bagages et de nos serviteurs. La race turcomane, si vantée dans le pays, est piteusement représentée par ces pauvres bêtes efflanquées. Dix-huit étapes nous séparent de Téhéran. Arriverons-nous avec de pareilles montures ? Enfin nous voilà partis.

Surprise à la porte de la ville de me trouver seule avec les serviteurs et nos bagages, je cherche des yeux nos compagnons de route, les pèlerins se rendant au tombeau de l’imam Rezza de Mechhed.

« Je compte passer la nuit à un village situé à deux farsakhs de la ville, me dit le hadji qui nous a fait l’honneur de nous accompagner : c’est le rendez-vous général de la caravane, elle doit s’y trouver réunie ce soir, et demain, dès l’aurore, j’entreprendrai le voyage de vingt-deux jours au bout duquel nous apercevrons, s’il plaît à Dieu, la coupole d’or de chah Abdoul-Azim.

— Combien d’heures durent vos étapes ?

— Une caravane bien organisée et bien conduite comme la mienne parcourt trois quarts de farsakh à l’heure et fait dans la journée de six à huit farsakhs. »

Le farsakh, désigné par les auteurs grecs sous le nom de parasange (pierre de Perse), équivaut à près de six kilomètres. D’après la traduction de ce mot, il semblerait qu’en Orient comme à Rome les routes étaient, dans l’antiquité, pourvues de pierres indiquant au voyageur la distance parcourue. Ces bornes n’existent plus aujourd’hui ; néanmoins, les caravanes suivant toujours le même itinéraire à la même allure, les tcharvadars connaissent exactement la distance d’une station à la suivante et la divisent en prenant comme repères les accidents de terrain. Sur les voies de grande communication les erreurs sont insensibles, et, si l’étape s’allonge quelquefois hors de proportion avec le chemin parcouru, il faut s’en prendre aux difficultés des sentiers rendus impraticables par les intempéries de l’hiver. Le moindre ruisseau torrentueux descendant des montagnes oblige parfois à faire de longs détours avant de rencontrer un passage guéable.

Arrivés au village de Basmidj, nos guides nous conduisent au tchaparkhanè (maison de poste), où se trouvent les chevaux destinés au service des courriers établis sur la route de Tauris à Téhéran. Cette construction carrée se compose d’une enceinte contre laquelle s’appuient à l’intérieur les écuries, recouvertes de terrasses. En été les bêtes sont attachées autour de la cour, devant des mangeoires creusées dans l’épaisseur des murs. Au-dessus de la porte d’entrée s’élève une petite chambre, éclairée par des fenêtres ou par des portes ouvertes dans la direction des quatre points cardinaux. Les carreaux sont absents ; à leur place on a disposé des grillages de bois assez larges pour permettre à l’air de circuler, de quelque côté que souffle la bise, mais assez serrés néanmoins pour arrêter les regards indiscrets. Cette pièce ventilée, dont nous prenons possession faute de mieux, porte le nom de balakhanè (maison haute).

Pendant le déballage des mafrechs je vais faire une promenade dans le bazar du village ; il est assez bien approvisionné. Il y a là de belles bougies russes enveloppées de papier doré, du sucre de Marseille, des dattes et du lait aigre à profusion. La fille du gardien du tchaparkhanè me sert de guide ; elle a six à sept ans et prend déjà des airs de petite femme ; l’année prochaine on la voilera ; on la mariera peu après, et à douze ans elle se promènera avec un bébé dans les bras.

Au retour de la promenade, la nuit est tombée ; mais peu importe désormais ! Depuis notre séjour à Tauris notre mobilier n’est-il pas complet ? Au milieu de la pièce se dresse une table de bois blanc ; des sacs remplis de paille servent de fauteuils, en attendant qu’ils deviennent des lits ; sur les takhtchès (niches creusées dans le mur) s’étalent une théière, un samovar, un chandelier ; et enfin devant un bon feu chantent des marmites fumantes. Ma fierté est sans égale ; mais rien n’est durable en ce monde, et mon légitime orgueil est bientôt mis à une rude épreuve. Le vent fraîchit vers le soir, la cheminée rejette des torrents de fumée, la lumière s’éteint. Borée est maître céans. À tâtons je finis cependant par étendre devant les grillages de bois des manteaux, des caoutchoucs et des châles, que l’on fixe avec un marteau et des clous, achetés sur les conseils du consul de Tauris. Béni soit-il pour cette bonne pensée.

L’ordre est enfin rétabli dans le balakhanè quand le pilau fait son apparition. Les cuisiniers préparent très bien cet aliment national. Ils ont pour le faire cuire, disent les gourmets, autant de recettes que de jours dans l’année. Le riz, rendu très craquant après avoir été additionné d’un mélange de beurre et de graisse de mouton appelé roougan, est servi à part. On l’accompagne en général d’un plat de viande de mouton coupée en menus morceaux, ou d’une volaille baignant dans une sauce relevée. Certains pilaus sont cuits en une heure, et c’est là un de leurs principaux mérites.

22 avril. – Je dormais cette nuit du sommeil du juste quand la voix du hadji retentit.

« Levez-vous, dit-il, nous sommes tous prêts ; l’étape est très longue, et, en quittant de grand matin le tchaparkhanè, c’est tout juste si nous arriverons au manzel (logis) avant la nuit. »

Il est une heure du matin, et me voilà procédant à une toilette des plus sommaires. Campés à peu près en plein air, nous avons jugé prudent de reprendre nos habitudes du Caucase et de coucher tout vêtus, le corps, la tête et surtout les yeux recouverts de l’immense couvre-pied à la mode persane fabriqué à Tauris.

Étonnée de la sage lenteur avec laquelle nos domestiques préparent les charges, je les gourmande de leur paresse.

« Que voulez-vous donc faire pendant les trois ou quatre heures qui nous restent à passer ici ? » répondent-ils.

Les conseils de M. Bernay et la signification de hala reviennent alors à ma mémoire. J’achève néanmoins de me convaincre de ma sottise, en sortant du tchaparkhanè et en me rendant dans le caravansérail, où presque tous les voyageurs sont réunis. À la lueur de chandelles fumeuses, disposées sous les arcades établies autour de la cour, j’aperçois des femmes voilées, habillant des enfants en pleurs, tandis que les serviteurs allument du feu afin de préparer le thé et les aliments nécessaires pour la journée. Tout ce monde est parti tard de Tauris, a voyagé une partie de la nuit et ne paraît nullement pressé de se remettre en route. Les chevaux mangent paisiblement leur orge, et les muletiers, roulés dans leurs manteaux de peau de mouton, font autant de bruit en ronflant que les enfants effrayés par ce réveil matinal. Je regagne mon logis, où il m’est loisible de méditer tout à mon aise sur les avantages de l’inexactitude.

À la pointe du jour, des appels nombreux se font entendre, et les tcharvadars viennent enfin prendre nos mafrechs.

Nous sommes environ quatre-vingts voyageurs, hommes, femmes, enfants, mollahs et serviteurs, suivis de plus de cent cinquante bêtes de somme.

En tête marchent les chevaux les plus vigoureux, pomponnés comme les mulets d’Andalousie et porteurs de cloches de cuivre de toutes grosseurs ; les unes, accrochées au collier, sont petites comme des grelots et rendent un son argentin ; les autres, longues de cinquante centimètres, pendent sur les flancs des animaux et donnent des notes graves comme celles des bourdons de cathédrale ; souvent encore elles sont enfilées par rang de taille, chaque cloche formant le battant de celle qui l’enveloppe. D’une extrémité à l’autre de la caravane on entend leurs tintements, destinés à régler la vitesse de la marche. Ce bruyant orchestre devient harmonieux lorsqu’on s’en éloigne, et sa musique, d’une douceur extrême, rappelle alors le son des orgues ou le bruit plaintif des vents d’automne dans les bois. Vient ensuite le conducteur spirituel du pèlerinage. C’est un grand mollah au visage bronzé, coiffé du turban bleu foncé des seïds et vêtu d’une robe de kalemkar ; sur les flancs de sa monture, jadis blanche, aujourd’hui badigeonnée en bleu de la tête aux pieds […], s’étalent tous les ustensiles de ménage du saint homme : aiguières à ablutions, poches à kalyan, samovar, marmites ; quant à lui, juché sur une énorme pile de couvertures et de tapis, il paraît, du haut de sa bête azurée, traiter avec le même dédain les gens et les animaux. Je m’attendais à le voir, au départ, déployer l’étendard du pèlerinage et chanter les miracles de l’imam Rezza de Mechhed, au tombeau duquel il conduit ses ouailles, mais la présence de deux infidèles a troublé sa ferveur et lui a fait absolument négliger cette action dévote. Il se venge en me regardant d’un air faux et sournois, et détourne la tête toutes les fois que les hasards du chemin me rapprochent de lui.

Nous marchons sur ses pas, suivis d’une troupe d’enfants de quinze à seize ans, tout heureux de faire leur premier grand voyage. Ils dégringolent à chaque instant des montagnes de bagages au sommet desquelles ils sont perchés, mais nul ne s’en inquiète : en pèlerinage peut-on jamais se faire mal ?

Voici enfin la partie la plus calme de la caravane, jamais en tête, jamais en queue.

Sur les mulets destinés à porter les femmes sont assujetties, de chaque côté du bât, deux caisses longues de quatre-vingts centimètres, sur une largeur de cinquante-cinq, désignées en persan sous le nom de kadjavehs.

Ces boîtes sont surmontées de cerceaux de bois supportant une couverture de lustrine verte et fermées par des portières destinées à mettre les voyageuses à l’abri de la pluie, du soleil et surtout des regards indiscrets. L’ascension de ces singuliers véhicules n’est pas aisée ; elle se pratique au moyen d’une échelle étroite appuyée contre la caisse. Quand les femmes sont montées, l’échelle est attachée au-dessous du kadjaveh jusqu’au manzel suivant, car il n’est pas dans les usages que les Persanes mettent pied à terre pendant une étape, quelle que soit sa durée. Assises ou plutôt accroupies sur une pile de couvertures, elles amoncellent autour d’elles le kalyan, les provisions de bouche, les enfants trop petits pour monter à cheval et les bébés à la mamelle.

Les kadjavehs des khanoums (dames) sont entourés des plus vieux serviteurs et des maris jaloux. L’un de ces derniers s’est offert au moins huit femmes à surveiller, et il paraît s’acquitter de ces délicates fonctions avec une conscience sans égale. Si j’en juge d’après le nombre de ses domestiques et le luxe de ses équipages, ce doit être un grand personnage. Le cheval portant la favorite et sa progéniture est conduit par un jeune garçon dont le teint rose et les yeux intelligents attirent mon regard ; sa tête rasée est recouverte d’un bonnet rond, doublé d’une fourrure de peau de mouton noir ; il est vêtu d’une koledja rembourrée de coton, soigneusement piquée et serrée à la taille par une ceinture accentuant des lignes arrondies. Ce bel enfant paraît dans la plus grande intimité avec les femmes, auxquelles personne n’adresse la parole ; il va et vient, toujours gai et souriant, fait des commissions d’un kadjaveh à l’autre, excite de la voix les chevaux retardataires, allume les kalyans… et les fume, prend les enfants en pleurs, à moitié étouffés au milieu des voiles maternels, porte ces pauvres petits sur son épaule pour les consoler, et fait presque toute la route à pied comme les tcharvadars les plus vigoureux.

Je laisse défiler la caravane et retrouve nos serviteurs à l’arrière-garde.

« Quel est donc le jeune garçon qui conduit le premier kadjaveh ? dis-je à l’un d’eux.

— C’est un pichkhedmet (valet de chambre), me répond-il ; l’aga (le maître), jugeant, dans sa sagesse, que les servantes de ses femmes ne peuvent, sans inconvénient, faire à chaque étapes le service extérieur, a choisi une vigoureuse et vaillante paysanne kurde, lui a fait raser la tête et revêtir un costume masculin afin de lui permettre de sortir sans scandale à visage découvert. Ali – c’est le nom qu’on lui a donné – fait tout le service des khanoums, dont aucun homme n’oserait approcher. »

J’ai tenté d’apercevoir au passage les traits de ces beautés si bien gardées. Peine perdue : au-dessus de grandes draperies bleues, des têtes couvertes d’un voile de calicot blanc agrafé derrière le crâne se balançaient désagréablement, secouées à chaque mouvement du cheval ; devant les yeux, l’étoffe, bien qu’amincie par un jour à l’aiguille, dissimulait encore la forme des paupières et de l’arcade sourcilière.

23 avril. – Avant d’atteindre le village de Turkmenchaï, nous avons traversé des plaines irriguées et bien cultivées ; partout nous avons vu les paysans occupés à faire leurs semences de printemps. La terre, labourée déjà deux fois, est retournée maintenant sur la graine, lancée à pleine main par un semeur marchant à pas cadencés. La charrue persane est des plus primitives : elle se compose d’un simple soc de bois dur emmanché sur un timon, que tient à sa partie supérieure la main du bouvier. La traction se fait au moyen d’un collier formé de deux pièces de bois réunies à leur extrémité, et passé autour du cou des bœufs ; les animaux, au lieu de tirer la charrue par le joug lié à leurs cornes, ont la tête libre et reconnaissent cette faveur en se montrant très indociles. Quand ils reculent, le laboureur serait impuissant à les diriger si un enfant, assis sur le milieu du collier, le dos tourné au chemin à parcourir, ne les guidait en les piquant avec un aiguillon, ou ne les excitait en leur jetant de droite et de gauche une grêle de petits cailloux rassemblés dans un coin de sa blouse. Dans la campagne les femmes aident leur mari et prennent part aux travaux agricoles. Par conséquent elles ne sont pas voilées, mais à l’approche d’un étranger elles s’éloignent au plus vite si elles sont jeunes ; les plus vieilles se contentent de tourner le dos en maugréant lorsque le sentier de caravane se rapproche des champs où elles travaillent.

La richesse, ou du moins l’aisance des villageois de Turkmenchaï se trahit par le soin apporté à la construction des maisons, dont les murs sont bien dressés et les portes ornées d’élégantes décorations de plâtre.

Turkmenchaï a joué un rôle important dans l’histoire de la diplomatie iranienne. En 1828 y fut signé le traité qui termina la guerre entre la Russie et la Perse. La première de ces puissances s’attribua la Géorgie, l’Arménie persane et la ville d’Érivan, place frontière importante, dont le siège avait illustré le général Paskéwitch, surnommé depuis l’Érivansky.

Des clauses secondaires relatives aux réceptions des ambassadeurs ou aux questions de préséance, difficiles à régler dans un pays où le peuple est si chatouilleux sur l’étiquette, trouvèrent place dans ce traité. Désormais les plénipotentiaires furent autorisés à se présenter devant le souverain sans avoir revêtu au préalable les grands bas de drap rouge montant jusqu’à mi-cuisse, que chaussèrent encore au commencement du siècle les ambassadeurs extraordinaires envoyés à Fattaly chah par la France et l’Angleterre. Cette singulière prétention de régenter le costume des ministres des puissances étrangères n’était pas seulement dans les traditions persanes : on peut voir encore à Constantinople, au musée des Janissaires, où sont réunis en grande quantité des mannequins revêtus des anciens costumes du pays, l’étonnant Mamamouchi inscrit dans le catalogue sous le nom de premier drogman de l’ambassade de France, et le non moins grotesque interprète de la fière Albion. Les Turcs du Bourgeois Gentilhomme sont insipides à leurs côtés.

25 avril. – Hier, à quatre heures du soir, après avoir parcouru un pays désert, nous avons fait notre entrée solennelle à Mianeh, petite ville d’origine fort ancienne.

Mianeh est le pays originaire d’énormes punaises, dont la piqûre donne la fièvre pendant deux ou trois jours, et tue quelquefois des enfants en bas âge : les plaies consécutives à la morsure de ces insectes, très facilement envenimées par la fatigue de longues étapes, ont souvent amené des maladies très graves chez les étrangers descendus, sans se douter du péril, dans les caravansérails.

L’hospitalité des habitants ne nous a pas paru rassurante, aussi avons-nous préféré aller demander asile, pour cause de punaises, à la station du télégraphe anglais, placée sous la direction de deux jeunes gens arméniens.

À peine les bagages sont-ils déballés, qu’on nous annonce la visite du ketkhoda (image de Dieu), fonctionnaire à tout faire, chargé de rendre la justice, de percevoir les impôts et d’envoyer aux gouverneurs de province le contingent annuel de l’armée royale. Il entre dans la cour, entouré, selon l’habitude, d’un nombreux personnel de serviteurs porteurs de kalyans tout allumés.

Nous l’invitons à s’asseoir sur un tapis étendu à son intention, et toute l’assistance s’accroupit à ses côtés, chacun d’après le rang qu’il occupe dans la hiérarchie sociale.

« Le salut soit sur vous ! La santé de Votre Honneur est-elle bonne ? dit le ketkhoda en posant la main sur son cœur.

— Grâces soient rendues à Dieu, elle est bonne, répond mon mari.

— La santé de Votre Honneur est-elle très bonne ?

— Par votre puissance, elle est très bonne. Et la santé de Votre Honneur est-elle bonne ?

— Depuis la venue de Votre Honneur dans ce pays, elle est excellente. Il y a longtemps que votre esclave aspirait à présenter ses hommages à Votre Honneur.

— Dieu soit loué, c’est votre serviteur qui aurait dû se rendre chez vous.

— Je remercie infiniment Votre Honneur : votre esclave est toujours prêt à le devancer. » Ces salutations, interrompues par de légères pauses, étant terminées, le ketkhoda s’informe de notre nationalité, du but de notre voyage, et se retire en priant Dieu de veiller sur nos précieuses existences.

Le vêtement du magistrat municipal se compose d’un pantalon de coton blanc, d’une redingote de même étoffe, plissée tout autour de la taille et garnie de boutons dorés, sur lesquels se détache le lion surmonté du soleil des armes royales. La petitesse du kolah indique chez ce personnage une tendance à suivre les modes de la cour, tandis que les habitants du village sont encore coiffés du papach arrondi des Turcomans.

À la nuit, le hadji, après avoir tant bien que mal logé ses pèlerins, est venu nous prévenir que la lassitude des femmes, et surtout la fatigue des chevaux, occasionnée par la boue du chemin, l’obligeaient à demeurer un jour à Mianeh.

« Tant mieux, je prendrai les devants afin de m’arrêter plus longtemps au Dokhtarè-pol, a répondu mon mari.

— C’est impossible, Çaheb (maître), le pays n’est pas sûr : on vous volerait mes chevaux.

— Hadji, dis-je à mon tour, je remarque avec chagrin que dans tous tes discours tes bêtes prennent toujours le pas sur tes voyageurs : cependant, les uns et les autres devraient avoir une égale part à ta sollicitude. Envoie-nous demain, à l’aube, trois chevaux ; si on les vole, nous te les payerons.

— Dieu est grand ! » murmure en s’en allant le brave homme.

26 avril. – À la pointe du jour nous quittons Mianeh, suivis d’un seul serviteur arménien, dont la mine s’est singulièrement allongée depuis la veille ; les couvertures sont en paquetage, les sacoches contiennent les appareils photographiques et deux jours de vivres ; nos fusils, posés en travers sur l’arçon de la selle, sont chargés à balles, ainsi que deux paires de revolvers attachés à notre ceinture. Ce déploiement d’artillerie effrayera, je l’espère, les voleurs assez téméraires pour convoiter les chevaux du hadji.

Sur la gauche du sentier s’élèvent les murs ruinés d’une antique kalè (forteresse) ; des vautours au col déplumé sont campés immobiles sur les pans délabrés de la maçonnerie de terre. À droite s’étendent des jardins plantés d’arbres fruitiers en pleine floraison. Dans de grands peupliers s’ébattent avec mille cris des oiseaux au plumage coloré ; les uns ont la tête, la queue et l’extrémité des ailes d’un noir de jais, le dos et le ventre jaune d’or ; les autres, connus dans le pays sous le nom de geais bleus, ont les ailes azurées, le corps et les pattes rose de Chine.

Un marécage dans lequel les chevaux enfoncent jusqu’aux genoux s’étend jusqu’au pont de Mianeh. Après avoir remercié de leur bonne volonté cinq ou six hommes à mauvaise mine qui s’offrent à nous escorter, nous commençons à gravir le Kaflankou (montagne du Tigre), accompagnés d’un honnête derviche, dont il est impossible de se débarrasser. Le chemin, assez soigneusement tracé, paraît avoir été ouvert de main d’homme ; il s’élève par des pentes très raides côtoyant des gorges escarpées au fond desquelles coulent de petits torrents ; la montagne devient de plus en plus sauvage ; enfin, après quatre heures d’ascension, on atteint un col si difficile à franchir en hiver, que, pour faciliter le passage de leurs troupes, les Turcs, pendant le temps où ils furent maîtres du pays, firent paver sur une longueur d’un kilomètre une chaussée de dix mètres de large. Nos bêtes s’arrêtent, soufflent, et je puis pendant ce temps-là jouir d’un point de vue magnifique.

Au-dessous du Kaflankou, limite de l’Azerbeïdjan et de l’Irak, s’étend la plaine verdoyante de Mianeh, dominée par les cimes neigeuses de l’Elbrouz.

Un beau soleil de printemps, remplaçant les frimas laissés de l’autre côté du col, projette ses rayons sur les blancheurs éblouissantes des sommets et sur les roches calcinées des derniers contreforts de la montagne. À moitié chemin de la descente apparaît, dans la vallée de Kisilousou, un pic isolé, couronné par une plate-forme étroite servant de base à un édifice connu dans le pays sous le nom de château de la Pucelle (Dokhtarè-kalè).

La construction de cette sauvage demeure remonte à une antiquité très reculée ; elle fut, dit-on, élevée sous le règne d’Artakhchathra Ier, l’Ardechir Derazdast des auteurs pehlvis, l’Artaxerxès Longue-Main des Grecs, et servit de prison à une princesse rebelle.

Le derviche, notre nouveau compagnon de route, homme à la face épanouie, mais au caractère sentimental, me conte une autre légende :

« Un roi avait une fille de belle figure, d’un caractère aimable ; elle avait une taille de cyprès, des joues de lune, des lèvres de rubis, un cou d’argent, la démarche d’un faisan, la voix d’un rossignol. Sa beauté exhalait une odeur de musc, ravissait les yeux, augmentait la vie et séduisait le cœur. L’horreur de l’humanité détermina la princesse à fuir le monde et à venir cacher ses charmes dans cette profonde solitude. Nul chemin, nul sentier né permettait de s’élever jusqu’au nid d’aigle où elle avait fait construire son château. Quel mortel eût été assez audacieux pour tenter de gravir ces roches inaccessibles ? Un jour cependant, un jeune pâtre, beau comme Joseph, ayant aperçu la vierge, osa s’aventurer à la suite de ses chèvres sur les flancs escarpés de la montagne, et il chanta :

 

« Un ange du ciel s’est présenté à mes regards ; sur la terre ne saurait être splendeur comparable à la sienne ; sa figure est devenue la Kèbla (direction de la Mecque) de mes yeux. Je n’exhalerai pas mes plaintes devant les heureux de ce monde, mais je dirai ma peine à ceux qui partagent mes tourments ; si les fauves colombes entendaient mes soupirs, elles pleureraient avec moi ; toi seule es insensible. N’auras-tu pas pitié de ma douleur ? »

 

« Le pâtre revint souvent au pied de la forteresse ; la princesse, d’abord cruelle, sentit son cœur s’attendrir en écoutant la voix du chanteur, suave comme celle de David.

 

« Le raisin nouvellement produit est acerbe de goût.

« Prends patience deux ou trois jours, il deviendra agréable.

« Veux-tu ne donner ton cœur à personne ? ferme les yeux. »

 

« Quand les eaux du torrent grossirent et empêchèrent le pâtre de venir chanter aux pieds de sa belle, la jeune fille fit construire le pont que l’on voit au milieu de la vallée et qui porte encore le nom de Dokhtarè-pol (pont de la Pucelle).

 

« Quelle séparation peut-il exister entre l’amoureux et l’amante ? La muraille même élevée par Alexandre ne saurait leur opposer ni obstacles ni entraves.

 

— Dans quel monde enchanteur, derviche, as-tu envoyé le « plongeur de ton imagination » ? dis-je au conteur. Le parfum des roses du Gulistan s’exhale de tes lèvres, tu parles comme tes patrons Saadi et Hafiz. »

Le château de la Pucelle ne jouit pas dans le pays d’une bonne réputation ; il fut longtemps un des repaires de la célèbre tribu des Assassins. Pour expulser définitivement ces brigands, Abbas le Grand fut forcé de démanteler ses hautes murailles ; au temps du voyage de Chardin, en 1672, il était déjà fort délabré. Les descendants des anciens propriétaires du castel vivent aujourd’hui en bons paysans dans l’Irak Adjémi et paraissent avoir renoncé à la noble profession de leurs ancêtres. Tout irait donc au mieux dans la meilleure des Perse si les Assassins n’avaient eu de successeurs. Ce n’est pas sans raison que M. Bernay nous a recommandé de redoubler de prudence en traversant le Kaflankou ; un officier anglais, trois courriers du roi, quelques négociants persans ont été assassinés dans ces deux dernières années entre les ponts du Mianeh et de la Pucelle.

Afin d’éviter un sort aussi misérable, nous déballons les appareils de photographie et examinons l’ouvrage nos armes à la main.

Une grande arche ogivale de vingt-quatre mètres de portée, flanquée symétriquement de deux arches latérales de dix-sept mètres, livre passage aux eaux de la rivière, fort profonde et infranchissable à gué pendant six mois de l’année. L’arche centrale est ornée sur la tête amont d’une inscription tracée en lettres d’or, se détachant en relief sur un fond d’émail bleu foncé. Cette brillante décoration s’harmonise merveilleusement avec les teintes des vieilles briques du pont et donne à tout l’ensemble un caractère de grandeur encore rehaussé par le cadre de montagnes sauvages sur lesquelles il se détache.

Le plan de l’ouvrage est des plus réguliers et les abords sont heureusement raccordés avec la route. Mais, de toutes les dispositions adoptées dans le Dokhtarè-pol, la plus ingénieuse et la plus pratique est celle qui a été imaginée pour supporter les voûtes d’évidement : elles sont appuyées sur une nervure formant une sorte d’arc-doubleau supérieur, dont la fonction est de proportionner en chaque point de la voûte la résistance aux efforts supportés, et de soumettre par conséquent tous les matériaux à des pressions à peu près uniformes.

Les inscriptions ornant ce pont pourraient fournir des renseignements précis sur la date de sa construction ; mais, la rivière étant grosse, il est impossible de se rapprocher de l’ouvrage et de lire le texte persan, même à l’aide d’une bonne lorgnette. À défaut de ce document, on peut, en comparant le Dokhtarè-pol à des monuments similaires, faire remonter son origine à la moitié du douzième siècle.

La nuit nous chasse et nous oblige à gagner un misérable bourg situé à un farsakh du pont. Les caravanes ne s’arrêtent jamais dans ce village ; aussi ne possède-t-il aucun caravansérail habitable, et avons-nous beaucoup de peine à trouver un asile chez de pauvres paysans, les gens aisés ne se souciant pas de loger des « impurs ». La famille vit pêle-mêle avec ses poules et ses pigeons. Il serait outrecuidant de réclamer une autre place que celle occupée par ces intéressants volatiles ; nous avons à choisir entre ce taudis et l’auberge de la belle étoile ; le froid est trop vif en cette saison, après le coucher du soleil surtout, pour qu’il soit permis d’hésiter.

28 avril. – Les deux dernières étapes ont été très rudes ; aujourd’hui la caravane est restée treize heures en marche, mais elle sera demain à Zendjan. Malgré la fatigue, l’idée d’arriver bientôt dans une grande ville répand un air de béatitude sur les visages les plus moroses. Les tcharvadars se réjouissent de toucher la seconde partie du prix de la location de leurs chevaux ; les voyageurs, de leur côté, vont pouvoir se reposer une journée entière et s’approvisionner dans de beaux bazars.

CHAPITRE V

Arrivée à Zendjan. – Les Babys. – Le camp de Tébersy. – Révolte religieuse. – Siège de Zendjan. – Supplice des révoltés. – Une famille baby. – L’armée persane. – Sultanieh. – Tombeau de chah Khoda Bendeh. – Les tcharvadars. – Exercice illégal de la médecine.

 

 

29 avril. – Zendjan, capitale de la province de Khamseh, est situé sur un plateau dominant une belle plaine qu’arrose un affluent du Kisilousou, et doit à son altitude élevée une température très agréable en été, mais par cela même rigoureuse en hiver. Cette ville, qui se glorifie, peut-être à tort, d’avoir donné naissance à Ardechir-Babegan, le premier prince de la dynastie sassanide, fut en partie détruite par Tamerlan, peu après la ruine de Sultanieh, et perdit pendant cette période un de ses monuments les plus remarquables, le tombeau du cheikh Abou Féridje. Des désastres plus récents, conséquence de la révolte des Babys, ont fait oublier l’invasion tartare, mais ont illustré à jamais la vaillante population de la cité.

En 1843 arrivait à Chiraz un homme d’une grande valeur intellectuelle, Mirza Ali Mohammed ; le nouveau venu prétendait descendre du Prophète par Houssein, fils d’Ali, bien qu’il n’appartînt pas aux quatre grandes familles qui, seules, peuvent se targuer, sur des preuves même discutables, d’une si sainte origine. Il revenait dans sa ville natale, après avoir accompli le pèlerinage de la Mecque et visité la mosquée de Koufa, « où le diable l’avait tenté et où il s’était détaché de la loi orthodoxe ». Il se mit immédiatement à parler en public ; comme tous les réformateurs, il s’éleva avec violence contre la dépravation générale, le relâchement des mœurs, la rapacité des fonctionnaires, l’ignorance des mollahs, et montra dans ses premiers discours une tendance à ramener la Perse à une morale empruntée aux religions guèbre, juive et chrétienne. Dès le début de son apostolat, Mirza Ali Mohammed abandonna son nom pour adopter le titre de Bab (« porte » par laquelle on arrive à la connaissance de Dieu) et fut bientôt entouré de prosélytes nombreux, les Babys, qu’enthousiasmait sa chaude éloquence. Le nouveau prophète accordait à ses disciples une liberté d’action et une indépendance inconnues aux musulmans : « Il n’avait pas reçu mission, disait-il, de modifier la science de la nature divine, mais il était envoyé afin de donner à la loi de Mahomet un développement semblable à celui que ce dernier avait déjà apporté à la loi du Christ. »

Il n’engageait point les fidèles à se lancer dans la recherche stérile de la vérité, et leur conseillait d’aimer Dieu, de lui obéir, sans s’inquiéter de rien autre au monde. Afin de compléter l’effet de ses premières prédications, le Bab publia bientôt deux livres célèbres écrits en langue arabe : le Journal du pèlerinage à la Mecque, et un Commentaire de la sourat du Koran intitulée : Joseph. Ces ouvrages se faisaient remarquer par la hardiesse de l’interprétation des textes sacrés et la beauté du style.

Cependant les attaques violentes dirigées par le Bab contre les vices du clergé ne tardèrent pas à ameuter contre lui tous les prêtres du Fars. Ceux-ci se plaignirent amèrement au roi et, entre-temps, engagèrent une discussion avec un adversaire qui les eut bientôt réduits au silence.

Mohammed chah montra peu d’émotion en apprenant les événements survenus dans le Fars. Doué d’un caractère mou et d’un esprit sceptique, il vivait en outre sous la tutelle d’un premier ministre plus porté à approuver en secret les attaques dirigées contre le clergé qu’à augmenter l’autorité des prêtres en prenant chaudement leur défense. Le roi se contenta d’interdire aux deux parties de disputer en public sur les nouvelles doctrines, et ordonna au Bab de s’enfermer dans sa demeure et de n’en jamais sortir.

Cette tolérance inattendue enhardit les Babys : ils s’assemblèrent dans la maison de leur chef et assistèrent en nombre toujours croissant à ses prédications. Celui-ci leur déclara alors qu’il n’était point le Bab, c’est-à-dire la « porte de la connaissance de Dieu », comme on l’avait cru jusqu’alors, comme il l’avait supposé lui-même, mais une sorte de précurseur, un envoyé d’Allah. En conséquence, il prit le titre d’« Altesse Sublime » et transmit celui de « Bab » à un de ses disciples les plus fervents, Mollah Houssein, qui devint, à partir de ce moment, le grand missionnaire de la foi nouvelle.

Muni des œuvres de son maître, le Journal du pèlerinage à la Mecque et le Commentaire sur la sourat du Koran, ouvrages qui résumaient alors les théories religieuses du réformateur, le nouveau Bab partit pour Ispahan et annonça au peuple enthousiasmé que l’Altesse Sublime était le douzième imam, l’imam Meddy. Après avoir réussi, au delà de toute espérance, à convertir non seulement les gens du peuple, mais même un grand nombre de mollahs et d’étudiants des médressès célèbres de la capitale de l’Irak, il se dirigea sur Téhéran, demanda une audience à Mohammed chah, et fut autorisé à lui soumettre ses doctrines et à lui présenter les livres babys. C’était un triomphe moral d’une portée considérable.

Pendant que le Bab prêchait dans la capitale et déterminait de très nombreux adeptes à s’enrôler sous sa bannière, l’agitation gagnait les andérouns. Dès son apparition, la nouvelle religion avait su intéresser à son succès les femmes, si annihilées par le Koran, en leur promettant l’abolition de la polygamie, considérée à juste titre par l’Altesse Sublime comme une source de vice et d’immoralité, en les engageant à rejeter le voile, et en leur attribuant auprès de leur mari la place honorée et respectée que l’épouse et la mère doivent occuper dans la famille. Toutes les Persanes intelligentes apprécièrent les incontestables avantages de cette révolution sociale, embrassèrent avec ardeur les croyances du réformateur et se chargèrent de propager le babysme dans les andérouns, inaccessibles aux hommes.

L’une d’elles, douée d’une éloquence entraînante et d’une surprenante beauté, devait soulever la Perse entière. Elle se nommait Zerrin Tadj (Couronne d’or), mais dès le commencement de son apostolat elle adopta le nom de Gourret el-Ayn (Consolation des yeux).

Gourret el-Ayn était née à Kazbin et appartenait à une famille sacerdotale. Son père, jurisconsulte célèbre, l’avait mariée, fort jeune encore, à son cousin, Mollah Mohammed. Admise chaque jour à entendre discuter des questions religieuses et morales, elle s’intéressa aux entretiens en honneur dans sa famille, apprit l’arabe pour les suivre plus aisément et s’appliqua même à interpréter le Koran. Les prédications du Bab furent trop retentissantes pour que Gourret el-Ayn pût en ignorer l’esprit ; elle fut frappée des grands côtés de la nouvelle doctrine, se mit en correspondance suivie avec l’Altesse Sublime, qu’elle ne connut jamais, paraît-il, et embrassa bientôt toutes ses idées réformatrices. Peu après, elle reçut du chef de la religion la mission de propager le babysme, rejeta fièrement le voile, se mit à prêcher à visage découvert sur les places publiques de Kazbin, au grand scandale de sa famille, et conquit à la nouvelle foi d’innombrables adeptes ; mais, bientôt fatiguée de lutter sans succès contre tous ses parents, elle les quitta sans esprit de retour, sortit de Kazbin, et à partir de cette époque se consacra à l’apostolat dont l’Altesse Sublime l’avait chargée.

Mollah Houssein et Gourret el-Ayn, tels furent en réalité les grands propagateurs du babysme, car Mirza Ali Mohammed, toujours enfermé à Chiraz, s’employait tout entier à coordonner les préceptes de la religion.

En quittant Téhéran, Mollah Houssein, suivi d’une nombreuse troupe de fidèles, s’était dirigé vers le Khorassan et n’avait pas tardé à arriver à Mechhed, où il espérait établir un centre important de prédications. Contre son attente, il y fut mal accueilli, maltraité même par le mouchteïd, qui osa lever son bâton sur lui ; une sorte d’émeute s’ensuivit, et Mollah Houssein allait être chassé de la ville quand on apprit tout il coup la mort de Mohammed chah. À cette nouvelle, les Babys sortirent de la ville sainte et se dirigèrent vers le Mazenderan, dans l’espoir de faire leur jonction avec des enthousiastes conduits par Gourret el-Ayn. Le clergé du Khorassan, plus épouvanté des succès des Babys que ne l’avaient été les prêtres du Fars, ne s’en rapporta pas, pour détruire l’hérésie naissante, au zèle religieux du nouveau chah, Nasr ed-din, qui n’avait point encore eu le temps de procéder aux fêtes de son couronnement ; il prit sur lui de diriger des émissaires sur les traces du Bab. Ceux-ci surexcitèrent violemment les populations des campagnes contre les réformés ; des insultes on en vint aux coups, enfin on prit les armes. Mollah Houssein, inquiet du sort des convertis attachés à ses pas, songea à s’abriter derrière une place forte. Le tombeau de cheikh Tébersy lui parut favorablement situé ; il le fit entourer de fossés et de murailles, y enferma des approvisionnements considérables, achetés ou réquisitionnés dans les campagnes, et donna dès ce moment à ses prédications un caractère plus politique que religieux : avant un an, à l’entendre, l’Altesse Sublime aurait conquis les « sept climats de la terre », les Babys posséderaient le monde et se feraient servir par les gens encore attachés aux vieilles doctrines ; on ne parlait de rien moins, à Tébersy, que de se partager le butin de l’Inde et du Roum (Turquie).

Les fêtes du couronnement étaient enfin terminées ; le nouveau ministre, l’émir Nizam, sentant que les querelles religieuses ne tarderaient pas à dégénérer en agitations politiques, envoya des troupes pour disperser les insurgés du camp de Tébersy. Elles furent d’abord battues à plusieurs reprises. Cependant de nouveaux renforts arrivèrent, et la place fut investie. Durant plus de quatre mois, les assiégés supportèrent de terribles combats et ne se déterminèrent à demander la capitulation qu’après avoir été réduits à la plus épouvantable famine. Maigres, hâves, décharnés comme des gens nourris depuis plusieurs jours de farine d’ossements et du cuir bouilli des ceinturons et des harnais, les Babys défilèrent semblables à des spectres devant leurs vainqueurs étonnés que, sur un millier d’hommes réfugiés dans Tébersy, il en restât à peine deux cents. On profita de l’état de faiblesse des vaincus pour les griser et, au milieu de la nuit, on les égorgea. Bien peu échappèrent au massacre, ordonné au mépris des articles de la capitulation.

À la nouvelle de cette terrible exécution, les Babys jurèrent de venger leurs martyrs. Mollah Houssein avait été tué pendant le siège ; on lui donna comme successeur Mohammed Ali le Zendjani (natif de Zendjan). Le nouveau chef prit à son tour le titre de Bab, convertit par ses éloquentes prédications la population presque tout entière de sa ville natale, où il jouissait d’une grande influence, et groupa autour de lui les rares fugitifs du camp de Tébersy.

Une émeute, fomentée directement cette fois contre l’autorité royale et les prêtres, ne tarda pas à éclater. À la suite d’un différend survenu entre un Baby et les collecteurs d’impôts, les réformés parcoururent les bazars de Zendjan, appelant leurs coreligionnaires à la révolte ; plus de la moitié de la population se souleva, prit les armes, pénétra dans les maisons des mollahs, incendiant et pillant des quartiers entiers, tandis que Mohammed Ali, chef reconnu de l’insurrection, s’emparait de la forteresse Ali Merdan khan, dans laquelle se trouvaient des fusils et des munitions. Telle fut l’origine d’une lutte qui dura plus d’une année et à la fin de laquelle devaient sombrer les espérances les plus chères des réformateurs.

Le gouverneur, effrayé de l’enthousiasme et du courage des Babys, demanda des troupes à Téhéran. Plusieurs mois se passèrent sans que l’armée royale, forte de dix-huit mille hommes et presque égale en nombre aux insurgés, osât les attaquer de front. Pendant ce temps ceux-ci s’étaient barricadés dans les quartiers voisins de la citadelle, avaient construit des ouvrages de défense appuyés sur les coupoles des mosquées et des caravansérails, et s’étaient exercés à manier les armes trouvées dans la forteresse. L’artillerie leur faisait à peu près défaut : ils ne pouvaient opposer aux huit canons et aux quatre mortiers de l’armée royale que deux pièces sans portée, qu’ils avaient fondues à grand’peine.

Le siège des retranchements babys fut enfin commencé ; pendant plus de vingt jours les assiégés soutinrent avec succès les assauts des troupes royales, mais, obligés bientôt de ménager leurs munitions, ils ne tardèrent pas à perdre du terrain. Le cinquième jour du Ramazan, malgré d’incroyables efforts, les insurgés durent abandonner une partie de leurs positions, et, quelques jours après cet engagement, comme Mohammed Ali donnait l’ordre d’incendier le grand bazar, dans l’espoir de produire une diversion, il tomba mortellement frappé. On l’emporta afin de cacher sa blessure aux combattants, et à partir de ce moment la maison où il avait été déposé devint le centre d’une résistance si opiniâtre que les chefs de l’armée royale donnèrent l’ordre de la canonner. Une construction de terre ne devait pas résister longtemps aux boulets ; elle s’écroula, ensevelissant sous les décombres tous ses défenseurs. Cependant on retira des ruines Mohammed Ali, mais il ne survécut pas à ses blessures : huit jours après il expirait, encourageant les siens à combattre jusqu’au dernier soupir et leur promettant la vie éternelle en récompense de leur dévouement et de leur courage.

La mort du Bab mit un terme à la lutte ; la démoralisation ne tarda pas à pénétrer dans le cœur des assiégés, et ces hommes, si courageux tant qu’ils avaient considéré leurs chefs comme des saints les menant à la victoire, se déterminèrent à se rendre, à condition qu’ils auraient la vie sauve.

Malgré cette promesse, ils ne furent pas mieux traités que les insurgés du camp de Tébersy : les plus connus furent massacrés immédiatement ; les autres, amenés à Téhéran à coups de fouet, témoignèrent par leurs supplices du triomphe de l’armée royale. La prise de Zendjan avait été aussi meurtrière pour les assiégeants que pour les assiégés. Les troupes régulières, exaspérées de la résistance des révoltés, rasèrent les quelques quartiers encore debout et assouvirent leur rage sur tous ceux qui furent accusés d’avoir favorisé la réforme. Les morts eux-mêmes n’eurent point la paix. Comme on interrogeait les vaincus sur le sort de Mohammed Ali, ils assurèrent qu’il avait été tué. On refusa de les croire ; ils désignèrent l’emplacement où le corps était déposé ; le cadavre fut déterré, attaché à la queue d’un cheval et traîné durant trois jours à travers la ville ; les derniers lambeaux du Bab furent finalement jetés aux chiens. Seules les femmes, qui avaient, en grand nombre pris part à la lutte, obtinrent grâce.

La passion que subit à Tauris l’Altesse Sublime, les tortures infligées aux captifs conduits à Téhéran, leur courage inébranlable, la persévérance avec laquelle ils protestèrent de la sainteté de leur mission, produisirent sur l’esprit public une impression bien différente de celle qu’on avait attendue de leur supplice. Un grand nombre de musulmans, attribuant l’étonnante force d’âme des Babys à un pouvoir surnaturel, se convertirent en secret à la nouvelle religion.

Les principaux d’entre les réformés, profitant de ce retour de fortune, proclamèrent la déchéance des Kadjars, rompirent tous les liens qui les rattachaient encore à la dynastie et se donnèrent pour chef un enfant à peine âgé de seize ans, nommé Mirza Yaya, qui, à l’exemple du fondateur de la nouvelle religion, prit le titre d’Altesse Sublime. Le premier soin de Mirza Yaya fut de quitter Téhéran et de parcourir toutes les villes de la Perse. Il sentait combien il était nécessaire de raffermir le courage des Babys, de soutenir leur constance et de défendre en même temps toute tentative de soulèvement à main armée. Puis il quitta la Perse, où sa vie était en péril, et se retira à Bagdad, de manière à se mettre en relations faciles avec les Chiites qui venaient à Nedjef et à Kerbéla visiter les tombeaux des imams.

Malgré la tranquillité apparente du pays, l’insurrection n’avait point désarmé et projetait, faute impardonnable, de s’attaquer à la personne même du roi.

Au retour de la chasse, Nasr ed-din chah regagnait un jour son palais de Niavarand, et, afin d’éviter la poussière soulevée par les chevaux de l’escorte, il marchait seul en avant de ses officiers, quand trois hommes, sortant inopinément d’une touffe de buissons, se précipitèrent vers lui. Pendant que l’un d’eux tendait une pétition, que l’autre se jetait à la tête du cheval et déchargeait un pistolet sur le monarque, le troisième cherchait à le désarçonner en le tirant violemment par la jambe. Quelques chevrotines emportèrent le gland de perles attaché au cou du cheval, les autres criblèrent le bras du roi et effleurèrent ses reins. Nasr ed-din chah, qui ne le cède en sang-froid et en courage à aucun de ses légendaires devanciers, ne fut pas troublé de cette agression : il prit le temps d’assener plusieurs coups de poing sur la figure de ses adversaires, puis enleva au galop sa monture déjà épouvantée et put échapper aux mains de ses agresseurs.

Saisis et interrogés sur l’heure, les assassins affirmèrent qu’ils n’avaient point de complices en Perse et qu’ils étaient innocents, car ils avaient simplement accompli les ordres émanant d’une autorité sacrée.

À la suite de cet attentat, plusieurs arrestations eurent lieu à Téhéran, entre autres celle de la célèbre Gourret el-Ayn, dont on avait perdu les traces depuis quelque temps. Les captifs, au nombre de quarante, furent jugés d’une manière sommaire et livrés aux grands officiers, au corps des mirzas et aux divers fonctionnaires ou employés des services publics. Avec une cruauté dont on retrouverait difficilement un second exemple, le premier ministre avait décidé que les supplices inventés jusqu’à ce jour étaient insuffisants pour punir les prisonniers : « Le roi, avait-il dit, jugera de l’attachement de ses serviteurs à la qualité des tortures qu’ils infligeront aux plus détestables des criminels. »

Les bourreaux se piquèrent d’ingéniosité.

Les uns firent taillader les patients à coups de canif et aidèrent eux-mêmes à prolonger leurs souffrances ; les autres leur firent attacher les pieds et les mains à des arbres dont on avait rapproché les cimes et qui, en reprenant leur position naturelle, arrachaient les membres du condamné. Bon nombre de Babys furent déchirés à coups de fouet ; enfin on vit traîner à travers les bazars de Téhéran des hommes transformés en torchère ambulante. Sur leur poitrine, couverte de profondes incisions, on avait planté des bougies allumées, qu’éteignaient, lorsqu’elles arrivaient au niveau des chairs, les caillots de sang accumulés autour des plaies. Presque tous ces malheureux montrèrent au milieu des tortures un courage d’illuminés : les pères marchaient sur le corps de leurs enfants ; les enfants demandaient avec rage à avoir la tête coupée sur le cadavre de leur père.

Les supplices finirent faute de gens à supplicier.

Restait Gourret el-Ayn. Dès son arrestation elle avait été confiée au premier ministre, Mahmoud khan, qui l’avait enfermée dans son andéroun et avait chargé sa femme du soin de la garder. Celle-ci désirait sauver la vie de la prisonnière et fit dans ce but les plus grands efforts. Elle lui représenta qu’elle n’avait plus rien à espérer des siens, qu’en reniant ses doctrines ou en promettant tout au moins de ne plus prêcher et de vivre retirée, elle obtiendrait certainement sa grâce. Mahmoud khan lui-même, touché de la beauté de Gourret el-Ayn et émerveillé de son intelligence, tenta de la convaincre.

« Gourret el-Ayn, lui dit-il un jour, je vous apporte une bonne nouvelle : demain vous comparaîtrez devant vos juges ; ils vous demanderont si vous êtes Baby, répondez : « non », et vous serez immédiatement mise en liberté.

— Mahmoud khan, demain vous donnerez l’ordre de me brûler vive. »

Gourret el-Ayn comparut en effet devant le conseil ; on lui demanda simplement si elle était Baby, elle répondit avec fermeté, confessant sa foi comme l’avaient fait ses coreligionnaires : ce fut son arrêt de mort. Ses juges, après l’avoir obligée à reprendre le voile, lui commandèrent de s’asseoir sur un monceau de ces nattes de paille que les Persans posent au-dessous des tapis, et ordonnèrent de mettre le feu à ce bûcher improvisé. On eut cependant pitié de la martyre et on l’étouffa en lui enfonçant un paquet de chiffons dans la bouche avant qu’elle eût été atteinte par les flammes. Les cendres de la grande apôtre furent jetées au vent.

Depuis la mort de Gourret el-Ayn, le babysme n’est plus ouvertement pratiqué en Perse. Les réformés renient leur religion et ne se font aucun scrupule de convenir en public que les Babs étaient de misérables imposteurs ; néanmoins ils écrivent beaucoup, font circuler leurs ouvrages en secret et constituent une armée puissante, avec laquelle les Kadjars auront un jour à compter s’ils n’abaissent point l’autorité du clergé et n’établissent pas dans l’administration du pays une probité au moins relative. Depuis ces derniers événements l’Altesse Sublime s’est réfugiée à Akka (Saint-Jean-d’Acre), afin d’échapper aux persécutions et peut-être à la mort. Les fidèles désireux d’entendre sa parole sont tous les jours de plus en plus nombreux, et l’on assure que le pèlerinage de Saint-Jean-d’Acre a fait abandonner celui de la Mecque par un grand nombre de Chiites.

L’année dernière, Nasr ed-din chah, épouvanté de l’influence toujours croissante du chef des Babys, voulut tenter de se rapprocher de Mirza Yaya et lui envoya secrètement un de ses imams djoumas les plus renommés pour la force de ses arguments théologiques et la fermeté de ses croyances, avec mission de ramener au bercail la brebis égarée. Je laisse à penser quelles furent la surprise et l’indignation du souverain quand, au retour, le vénérable imam djouma avoua à son maître que les arguments de Mirza Yaya l’avaient convaincu et entraîné dans la voie de la vérité. À la suite d’un pareil succès, le roi, on le comprend sans peine, n’a pas été tenté d’expédier à Saint-Jean-d’Acre une seconde ambassade. Il ne faut pas souhaiter à la Perse le retour d’une ère sanglante, mais il est à désirer cependant que le sage triomphe des doctrines nouvelles permette aux musulmans d’abandonner sans secousse les principes d’une religion néfaste dans ses conséquences, et de se débarrasser des entraves apportées par le Koran et le clergé à la réalisation de réformes politiques et sociales des plus urgentes.

Les livres de l’Altesse Sublime renferment un singulier amalgame de préceptes libéraux et d’idées les plus rétrogrades. Contrairement aux prescriptions du Koran, Mirza Ali Mohammed abolit la peine de mort en matière religieuse, recommande le mariage comme le meilleur des états, condamne la polygamie et le concubinat, et n’autorise le fidèle à prendre une seconde femme que dans quelques cas très exceptionnels. Il réprouve le divorce, abroge l’usage du voile, ordonne aux hommes de vivre dans une douce sociabilité, de se recevoir les uns les autres en présence des femmes ; il n’exige pas les cinq prières réglementaires, déclare que Dieu se contente d’une seule invocation matinale, s’autorise d’un passage du Koran dans lequel Mahomet annonce la venue d’un dernier prophète pour changer à volonté le temps et la durée des jeûnes, permettre le commerce et même les relations d’amitié avec les infidèles, et renverser l’impureté légale, cette éternelle barrière jetée entre l’Islam et l’univers non musulman. Le réformateur, ne jugeant pas que les ablutions soient particulièrement agréables à Dieu, n’en fait pas une obligation religieuse. Il interdit la mendicité et la flétrit, bien qu’à l’exemple de Mahomet il ordonne de répandre autour de soi de nombreuses aumônes ; enfin il défend aux chefs civils d’exiger les impôts par la force, de donner la mort, d’infliger la torture ou la bastonnade.

En opposition avec ces idées grandes et généreuses, les ouvrages babys contiennent des prescriptions futiles et un singulier mélange de superstitions ridicules et d’idées incohérentes. Le Bab, par exemple, ordonne de croire à la vertu des talismans, de porter des amulettes dont les formes, minutieusement décrites, sont appropriées au sexe du fidèle, de se munir de cachets de cornaline, d’orner les temples, d’avoir des oratoires privés dans les maisons particulières, de célébrer pompeusement les offices par des chants et de la musique, de faire asseoir les prêtres sur des trônes ; il conseille à ses disciples de se parer de beaux habits, de raser leur barbe, mais leur défend de fumer le kalyan, de quitter leur pays, de voyager, et enfin, question bien autrement grave, de s’adonner à l’étude des sciences humaines qui n’ont point trait aux affaires de la foi, ou à la lecture de tout livre qui ne concerne pas la religion.

En résumé, quoique les origines du babysme aient été sanglantes, Mirza Ali Mohammed ne surexcita jamais l’humeur batailleuse des réformés. Son caractère paraît d’ailleurs avoir toujours été doux et paisible : s’il accepta la responsabilité des actes et des violences de ses partisans et en subit toutes les conséquences, il ne prit jamais une part active et directe dans la lutte contre le pouvoir royal et consacra sa très courte existence à l’exposition de la foi.

30 avril. – Nous sommes descendus à la maison de poste. Le gardien du tchaparkhanè, m’ayant proposé de sortir de la ville, me guide vers de superbes jardins situés sur les rives d’un cours d’eau légèrement encaissé. Des arbres fruitiers en plein vent mélangent leurs fleurs de couleurs différentes et forment des tonnelles sous lesquelles le jour peut à peine pénétrer. Aucun obstacle ne vient entraver le développement naturel des branches, que n’ont jamais torturées des piquets ou des fils de fer. « C’est le paradis terrestre sans la pomme », me dit, en me montrant ses vergers, Mohammed Aga khan, un des Babys les plus puissants de Zendjan.

Au retour, cet excellent homme m’engage à entrer dans sa maison et à venir saluer sa femme. J’accepte avec plaisir, heureuse de pénétrer dans une famille de réformés. Tout d’abord je suis surprise de l’ordre qui paraît régner dans cette demeure ; je n’aperçois pas ces innombrables servantes accroupies, inactives, leur kalyan à la main.

L’unique femme et la fille du khan viennent me souhaiter la bienvenue ; aidées de leurs servantes, elles sont occupées à préparer le repas du soir.

La mère abandonne ce soin à sa fille et m’introduit dans une chambre élevée de quelques marches au-dessus du sol, où elle m’invite à m’asseoir sur un superbe tapis kurde ras et fin comme du velours. On apporte le thé, le café ; mais, tout en appréciant la perfection avec laquelle les femmes persanes préparent ces deux boissons, je ne perds pas de vue la jolie fille chargée de présider à la confection du pilau de famille. Des traits largement modelés, des yeux noirs agrandis par une teinte bistre qui entoure les paupières et accentue les sourcils donnent à la physionomie une animation toute particulière. La tête est enveloppée d’un léger voile de laine rouge dont la couleur intense fait ressortir les tons bronzés de la peau du visage. Deux grosses mèches brunes se jouent sur les tempes, tandis que la masse des cheveux est rejetée sur le dos ; autour du cou s’enroule un collier formé de plaques de cornaline mêlées à des morceaux d’ambre jaune d’une beauté parfaite. La déesse du pilau porte une chemisette de gaze rose dont les minces plis dessinent avec fidélité un buste développé qui ne connut jamais la tutelle du corset ; sa petite jupe de cachemire de l’Inde, à palmes, est attachée très bas au-dessous de la chemisette et laisse au moindre mouvement le ventre nu. C’est la toilette d’hiver. J’aurais bien voulu prolonger ma visite et faire connaissance avec les ajustements d’été, mais les heures des voyageurs sont fugitives.

À part ses jardins et les ruines de ses anciens remparts, Zendjan n’a rien de particulièrement intéressant ; aussi Marcel accepte-t-il volontiers la proposition du hadji de prendre les devants, afin de s’arrêter à Sultanieh un jour de plus qu’il n’a été convenu avant le départ de Tauris. Grâce au passage des troupes dirigées sur les frontières du Kurdistan afin de s’opposer à une nouvelle invasion des hordes sauvages qui, au printemps dernier, ont dévasté l’Azerbeïdjan, l’étape entre Zendjan et Sultanieh est d’une sécurité absolue.

1er mai. – En sortant de la ville, j’aperçois sur la droite un campement composé de tentes de forme européenne, disposées le long d’un front de bandière. Tout auprès, dans un parc, sont rassemblés en grand nombre des chevaux appartenant à un corps d’armée arrivé pendant la nuit.

Un officier autrichien commande les troupes, mais il est assisté d’un général persan chargé de transmettre ses ordres, car tout bon Chiite refuserait d’obéir à un « chien de chrétien ». L’organisation des régiments paraît assez régulière ; les soldats marchent en bataille et en colonne, font l’exercice avec précision, et sont armés d’excellents chassepots achetés après nos désastres dans les arsenaux prussiens.

Une courte jaquette gros bleu, un étroit pantalon de même couleur, orné d’une bande écarlate, ont fait donner à cette collection de héros, d’ailleurs très fière de ce titre, le nom d’armée farangui (européenne). La coiffure est toute persane : c’est le kolah d’astrakan. Un pompon et une plaque de cuivre ornée du lion et du soleil maintiennent une petite queue de crins rouges qui vient passer derrière l’oreille du soldat et se mêler avec les trois ou quatre mèches de cheveux réservées de chaque côté du crâne. En dehors des exercices, la mauvaise tenue des troupes d’élite dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Les officiers indigènes ne portent pas même de chaussettes, et leur uniforme est d’un débraillé et d’une saleté à défier toute comparaison.

Le système de ravitaillement est un grand élément de désordre dans l’armée persane ; le service de l’intendance étant inconnu, la solde, très minime, est payée de la manière la plus irrégulière, bien que les fonds sortent exactement de la caisse royale. Le militaire, habitué à vivre sans argent, ne s’en rapporte qu’à lui-même du soin de son entretien et se nourrit à son gré aux dépens du pays où il passe. La charge d’approvisionner les troupes, mal répartie sur les provinces, devient ainsi très onéreuse et fait considérer comme un malheur public le passage d’un corps d’armée. Réglée avec aussi peu de justice que le service des subsistances, la conscription pèse sur les paysans, à l’exception des citadins, exemptés de plein droit. Cet immense avantage fait aux grandes cités contribue au dépeuplement des campagnes, les prive de l’élément le plus vivant de la nation, et amène dans les villes des gens sans état, sans moyen régulier d’existence, qui végètent misérablement jusqu’au jour où leur âge les met à l’abri d’un appel sous les drapeaux.

Chaque village doit fournir un contingent proportionnel à sa population, mais le ketkhoda chargé du recrutement exempte du service tout paysan assez riche pour lui faire un beau présent.

Les hommes sont placés sous les ordres d’un sultan (capitaine), chef de la compagnie et de l’unité militaire persane. Tous les ordres sont donnés à ce dernier, exclusivement responsable de sa troupe ; il la dirige comme bon lui semble, sans qu’on puisse, à moins de motifs très graves, le changer ou le renvoyer. Entre le capitaine et le général il y a bien les commandants, les lieutenants-colonels et les colonels, mais leur autorité est nominale.

Les punitions infligées au soldat ne s’appliquent pas à sa personne seule ; en cas de désertion, par exemple, elles atteignent ses parents eux-mêmes. Sur des ordres envoyés au ketkhoda, le magistrat municipal fait mettre en prison, après un délai fixé, la femme et les enfants du fugitif, vendre son bétail, incendier sa maison. Il est bien rare que le coupable, instruit de la situation faite à sa famille, ne rentre pas au plus vite au régiment, où, en fait de punition, on lui administre la bastonnade.

Les troupes campées à Zendjan sont dirigées sur les frontières du Kurdistan, où se prépare, à l’instigation des Turcs, le soulèvement de plusieurs tribus.

C’est au moins le but avoué de l’expédition ; mais, comme le sultan envoie à son bon frère de Perse un ambassadeur extraordinaire porteur de ses sentiments affectueux, le chah, j’imagine, a donné l’ordre de masser l’armée sur la route du pacha afin de l’intimider par ce déploiement de forces. En fait de diplomatie il est malaisé de savoir à qui l’on doit, des Arméniens, des Turcs et des Persans, décerner la palme de l’habileté, bien que ces derniers proclament leur supériorité avec un orgueil et une naïveté dépourvus d’artifice. Dans tous les cas, les communications entre les chancelleries de Téhéran et de Stamboul doivent être de curieux modèles de duplicité. Mais, j’y pense, diplomatie et duplicité ne sont-ils pas des variations linguistiques exécutées sur le mot : « double » ?

Je suis le front de bandière ; chaque soldat prépare sa soupe dans les récipients les plus hétérogènes. Nous demandons à visiter le parc d’artillerie ; l’entrée en est interdite : il est défendu de montrer les pièces à qui que ce soit ; pour plus de sûreté, on les a emmaillotées dans des housses de coutil, destinées à les cacher à tous les yeux comme de jolies femmes persanes. Le cuisinier de Sa Majesté a probablement inventé un nouveau modèle de canon : l’usine Krupp n’a qu’à se bien tenir.

Après avoir parcouru le camp, nous reprenons notre route et voyageons pendant plusieurs heures dans une plaine sauvage qui s’élève progressivement jusqu’au plateau connu sous le nom de Kongoroland (Pâturage des aigles). En continuant à avancer vers l’est, j’aperçois à l’horizon une tache lumineuse, puis, au-dessous de ce point brillant, une bande longue et étroite. Quand les formes de cet ensemble de constructions, que leur éloignement rend confuses, acquièrent de la netteté, je distingue une coupole aux contours majestueux, écrasant de toute sa masse et de tout l’éclat de son revêtement de faïence bleu turquoise le pauvre village étendu à ses pieds. Ce sont les derniers vestiges de la ville de Sultanieh, fondée vers la fin du treizième siècle par Arghoun khan, le troisième souverain de la dynastie des Djenjiskhanides, et agrandie sous le règne d’Oljaïtou Khoda Bendeh, qui transféra en ce lieu le siège de son gouvernement et fit élever pour lui servir de mausolée le seul édifice attestant encore aujourd’hui la grandeur de la ville impériale. Après la mort de chah Khoda Bendeh, Sultanieh, malgré son titre pompeux, ne tarda pas à perdre sa prospérité factice. Prise d’assaut par Timourlang en 1381, elle fut saccagée et abandonnée ; le caractère sacré du monument d’Oljaïtou lui a permis de survivre seul à ce désastre.

La nuit tombe quand, transis et grelottants, nous entrons dans le tchaparkhanè. Le climat du plateau de Kongoroland passe à bon droit pour un des plus froids de la Perse. Le tchaparchy – Dieu ait un jour son âme ! – nous introduit heureusement dans une chambre bien close, garnie d’épais tapis de feutre posés sur des nattes ; un bon feu vient réchauffer nos pieds gelés ; enfin, surcroît de bonheur, je vois bientôt tourner sur de longues baguettes un magnifique rôti de perdreaux.

2 mai. – Notre première visite est due au tombeau royal. La porte est close et la clef déposée chez le mollah. Celui-ci a été soi-disant faire un tour dans ses champs, espérant par ce subterfuge adroit empêcher notre « impureté » de pénétrer dans le sanctuaire.

Entourés de paysans très malveillants, nous nous rendons chez le ketkhoda, munis d’une lettre du gouverneur de Tauris. L’« image de Dieu » regarde nos papiers en tous sens, feint d’abord de ne point reconnaître le cachet apposé en guise de signature au bas de la pièce, mais ordonne cependant de fort mauvaise grâce de nous introduire dans l’intérieur du tombeau. Cette autorisation soulève de bruyantes protestations contre la violation des prétendus droits des vrais musulmans.

« Les ordres du gouverneur sont formels, dit en s’excusant le ketkhoda. Il m’est prescrit de donner aide et protection à ces étrangers, et de m’efforcer de leur être agréable.

— Le gouverneur est donc un infidèle ? » murmure la foule mécontente.

On retrouve le mollah, et la porte s’ouvre enfin, malgré les gestes désespérés de tous les dévots.

L’édifice est encore bien conservé. S’il n’avait été restauré par un des premiers princes Séfévis, qui fit, au commencement du seizième siècle, cacher la décoration intérieure sous une épaisse couche de stuc et ajouter au monument primitif une annexe inutile, il aurait traversé victorieusement les siècles écoulés depuis la mort de son fondateur. Les modifications apportées au mausolée royal ont eu pour résultat d’accumuler autour de lui des ruines nombreuses et de dénaturer l’aspect extérieur. Aussi bien est-il nécessaire, quand on désire embrasser d’un seul regard l’ordonnance simple et majestueuse du tombeau, de franchir la porte d’entrée et de pénétrer sous la coupole. L’effet est alors saisissant. On est en présence d’une grande œuvre harmonieuse dans son ensemble et ses détails. Cette première impression ne s’analyse pas, elle se décrit plus difficilement encore.

Cependant, en étudiant avec soin le mausolée d’Oljaïtou, on reconnaît qu’il faut attribuer sa beauté et son élégance robuste au talent d’un constructeur très versé dans la connaissance de son art et fidèle observateur de formules rythmiques connues en Perse dès la plus haute antiquité.

Nous mesurons à plusieurs reprises la hauteur et la largeur de l’édifice ; la coupole s’élève à cinquante et un mètres au-dessus du dallage du parvis ; son ouverture atteint vingt-cinq mètres cinquante.

Je cite ces deux chiffres, car ils permettent d’apprécier l’importance du monument.

Une heure s’est à peine écoulée que la mosquée, où nous avions été à peu près seuls jusque-là, se remplit d’une foule nombreuse. Un parlementaire s’avance.

« Nous avons déféré à l’ordre du gouverneur, dit-il ; vous êtes entrés, au mépris de nos prescriptions religieuses, dans un tombeau vénéré, vous y êtes restés déjà trop longtemps : sortez, ou donnez dix tomans (cent francs) pour chacune des heures que vous y passerez. »

Mon mari, pâle de colère, répond qu’il ne sortira pas, et que, n’ayant point d’argent sur lui, il ne donnera pas un chai (sou).

« C’est votre dernier mot ? répond le parlementaire.

— Absolument. »

Alors la foule se resserre sur nous, tout en faisant entendre des éclats de rire endiablés ; cinq ou six gaillards nous saisissent aux bras et aux épaules et nous entraînent de force hors du monument, dont ils referment la porte avec soin. Par bonheur j’ai eu le temps, avant la bagarre, d’expédier l’appareil photographique au tchaparkhanè, où il est à l’abri de tout accident.

Le ketkhoda est encore notre seul appui. Escortés des femmes qui se sont jointes à leurs maris et débitent avec volubilité un vocabulaire d’injures dont je démêle mal la signification, mais dont je devine sans peine le sens, suivis d’une nuée de gamins qui lancent de petites pierres dans nos jambes, nous arrivons enfin chez le chef du village. Attiré par un bruit inusité dans sa commune, il sort de sa maison, et devant la foule assemblée Marcel lui pose, avec l’assurance qui peut seule nous tirer d’affaire, l’ultimatum suivant : « Si la porte du tombeau de chah Khoda Bendeh n’est pas ouverte sans délai, je retourne à Zendjan, où le gouverneur, sur ma demande, me donnera des porte-respect armés de sabres et de fusils. Toi, ketkhoda, qui laisses maltraiter des Faranguis, tu perdras ta place ; quant à tes administrés, ils devront nourrir et loger les soldats d’escorte, dont ils connaissent les exigences, ayant eu, ces derniers jours, le plaisir de recevoir l’armée. »

Cette argumentation ad hominem fait réfléchir les plus intéressés ; les protestations et les cris se calment subitement. Le ketkhoda, prenant alors son courage à deux mains, fait mettre l’instigateur de notre expulsion en prison, et donne l’ordre de nous laisser agir comme nous l’entendrons, sous peine de bastonnade.

Tout est bien qui finit bien, puisque Marcel a conquis le droit d’étudier à loisir les détails du monument. L’édifice est construit en briques carrées ; celles de l’intérieur sont couleur crème. Les habitants du pays, frappés eux-mêmes de leur beauté, prétendent, pour expliquer la blancheur et la finesse de la pâte, que la terre a été pétrie avec du lait de gazelle. Les lambris des chapelles et les faces des piliers sont recouverts de panneaux de mosaïques, dont les dessins, composés d’étoiles gravées serties d’émaux bleu de ciel, se détachent sur un fond de briques blanches. À l’extérieur, la coupole est revêtue de faïence bleu turquoise. Ce sont également des faïences de même couleur, mélangées avec des émaux blancs et gros bleu, qui composent les parements des minarets, des piliers et de la corniche extérieure.

Mais, de toutes les parties du monument, les plus soignées et les plus artistiques à mon goût sont les voûtes des galeries supérieures. Les dessins exécutés en relief sont recouverts de peintures à la détrempe dont les tons varient du gris au rouge vineux. Rien ne saurait donner une idée de la richesse de cette simple polychromie rappelant dans son ensemble les harmonieuses couleurs des vieux châles des Indes, et de la valeur que prennent, par leur juxtaposition, les faïences ensoleillées de la corniche à alvéoles et les broderies mates et sombres des voûtes extérieures.

À quelque distance du village s’élève un autre mausolée, bâti dans des proportions plus modestes que celui d’Oljaïtou, mais orné cependant avec goût. Il est de forme octogonale et recouvert d’une coupole ; chacune de ses faces est décorée d’une jolie mosaïque monochrome ; de superbes briques en forme d’étoile à douze pointes, fouillées comme une dentelle, indiquent le centre des tympans. À côté de ce tombeau s’étendent les derniers vestiges d’une mosquée, et tout autour de ces édifices les lourdes solitudes des nécropoles abandonnées.

4 mai. – La caravane est arrivée. Le hadji, fort contrarié du mauvais accueil fait par les habitants du village à ses voyageurs, veut encore une fois les faire entrer dans le tombeau en sa compagnie et prouver à ses coreligionnaires tout le respect qu’on doit leur porter. En récompense de cette bonne pensée, et en souvenir de son passage à Sultanieh avec des Faranguis, nous lui offrons son portrait. Enchantée de faire d’une pierre deux coups, je le prie de laver à grande eau un élégant panneau de mosaïque entièrement caché sous une épaisse couche de poussière ; bientôt les tons bleu turquoise et ladjverdi apparaissent, et je découvre mon objectif.

Le hadji et ses serviteurs portent le costume des tcharvadars dans l’exercice de leur profession. Ils sont vêtus d’un large pantalon taillé comme un jupon de femme, d’une koledja d’indienne, serrée à la taille par une ceinture à laquelle vient s’accrocher la trousse des instruments nécessaires à la réparation des bâts et des licous. Pendant la saison froide, une jaquette de peau de mouton dont la laine est tournée à l’intérieur tandis que le cuir paraît au dehors, remplace la koledja. Une calotte de feutre marron, semblable à un chapeau boule sans ailes, couvre leur tête. Le chef de la caravane entoure cette calotte d’un ample foulard rouge. Cette sorte de turban est le seul indice de son autorité. L’usage de ces coiffures doit être bien ancien en Perse, car Hérodote en parle dans un chapitre où il met en parallèle la dureté du crâne des Égyptiens, habitués à vivre nu-tête, et la mollesse de celui des Perses, toujours couvert d’un épais bonnet de feutre. Les trois tcharvadars ont mis aujourd’hui des guivehs (chaussures de guenilles), destinées à laisser reposer leurs pieds fatigués ; mais, lorsqu’ils sont en marche, ils chaussent des espadrilles faites d’un seul morceau de cuir, et entourent leurs jambes avec des guêtres attachées par de minces lanières tournant en spirale jusqu’aux genoux. Leurs rotules restent à découvert quand ils relèvent un pan de leurs larges pantalons dans la ceinture afin de marcher plus librement.

Khoremdereh, 6 mai. – À deux étapes de Sultanieh se trouve le plus joli village que nous ayons encore rencontré sur notre route depuis Tauris. De nombreux kanots arrosent la plaine au milieu de laquelle il s’élève. Dans les champs, le blé alterne avec de grandes plantations de peupliers et de coton. La végétation luxuriante des jardins et les murs de clôture recouverts de chèvrefeuille sauvage dissimulent les maisons basses du village ; la seule habitation qu’on aperçoive au bout du chemin est celle du barbier de l’endroit.

Le métier de dallai (barbier) n’est pas une sinécure ; non seulement cet artiste rase la barbe des jeunes gens, mais encore la tête de tous les hommes, à l’exception de deux mèches de cheveux réservées comme ornement derrière les oreilles. Là ne s’arrête pas toute sa science : un bon barbier arrache les dents, pratique la circoncision et sait enfin purger et saigner selon la formule.

Le Figaro de Khoremdereh est en grande réputation dans le pays ; le hadji, qui a eu recours à nos talents médicaux pendant le voyage et s’est bien trouvé d’avoir suivi nos ordonnances, est allé lui annoncer l’arrivée de deux célèbres confrères. La nouvelle s’est rapidement propagée dans le village, et, quand nous rentrons au logis après avoir abattu dans les jardins un nombre respectable de geais bleus et de tourterelles, nous trouvons notre chambre transformée en cabinet de consultation.

Les uns ont apporté leurs enfants ou amené leurs vieux parents ; d’autres, les plus égoïstes, nous conduisent leur propre personne. La phtisie, les rhumatismes et l’ophtalmie sont les maladies dominantes. Joignons-y la saleté repoussante des femmes et des enfants, et j’aurai terminé cette triste énumération. Nos conseils sont aussi sages que prudents : vêtements de laine aux phtisiques, frictions aux rhumatisants, l’eau pure et le savon pour tout le monde.

Nous voici en plein délit d’exercice illégal de la médecine, mais notre conscience est en repos, car, si nous ne faisons pas de mal à l’exemple de nos confrères diplômés (ceux de France exceptés), nous n’acceptons aucune rémunération de nos peines, pas même les douze œufs ou la poule offerts d’habitude comme honoraires aux plus célèbres praticiens.

Remèdes et conseils, tout est gratuit ; notre succès est étourdissant. Après avoir donné en public une vingtaine de consultations peu variées, nous sommes forcés de fermer notre… cabinet : nous avons besoin de repos avant de prendre le chemin de Kazbin.

7 mai. – Au sortir du charmant village de Khoremdereh, le sentier de caravane côtoie de longs marais vaseux formés par des accumulations d’eaux fluviales. Un chemin établi en remblai au-dessus du sol traverse ces bas-fonds, toujours noyés pendant l’hiver ; la terre s’étant écroulée en certains points, la voie se trouve réduite à un passage étroit, dangereux à traverser à cheval. Le mollah et l’aga, absorbés par une intéressante dissertation sur les miracles de l’imam Rezza de Mechhed, – la bénédiction d’Allah soit sur lui ! – au point d’oublier le mauvais état de la route, se sont lancés ensemble sur la chaussée ; les charges se sont accrochées, la monture de l’aga a glissé, et ce digne personnage est allé se piquer dans les vases du marécage, à la satisfaction de la caravane tout entière.

Ali lui-même, en voyant son maître sain et sauf, mais en tout semblable à une grosse grenouille verte, n’a pu retenir un éclat de rire bruyant et argentin ; l’aga s’est retourné et, heureux d’avoir un motif plausible de se fâcher, a appliqué sur la joue de son pichkhedmet la gifle la plus sonore que j’aie jamais entendue.

L’enfant n’est pas habituée à de semblables traitements et, bien qu’elle se reconnaisse coupable et ne dénie pas à l’aga le droit de la châtier, elle pousse des cris déchirants et vient en courant s’accrocher à l’arçon de ma selle, où elle se croit à l’abri de nouvelles représailles.

Elle est bien changée, la pauvre petite, depuis notre départ de Tauris. Ses belles joues roses ont pris une teinte grise, ses formes arrondies ont disparu, les lèvres ne sourient plus, excepté cependant quand son maître tombe de cheval ; ces seize jours de marche l’ont fatiguée au point que, renonçant à conduire le kadjaveh de ses maîtresses, elle a dû monter sur un de ces petits ânes hauts comme de gros chiens, qu’enjambent les muletiers quand ils sont las et sur lesquels ils s’endorment en étreignant de leurs bras le cou de l’animal.

« Peder Soukhta ! (Fils de père qui brûle aux enfers), tu m’as frappée ! murmure Ali ; eh bien, je vais raconter aux Faranguis de quelle manière l’imam Rezza – que la bénédiction de Dieu soit sur lui ! – a exaucé tes prières.

« L’aga vient d’être bien injuste à mon égard ; je lui ai cependant rendu de grands services au cours de son premier pèlerinage à Mechhed. Il ne m’a point récompensée de mes peines, cela va de soi, mais il ne se souvient même plus de mon dévouement. Ah ! le vilain avaricieux. Si le soleil était sur la nappe à la place de son pain, personne dans le monde n’y verrait clair jusqu’au jour de la résurrection.

— Comment oses-tu parler avec aussi peu de respect de cet homme pieux qui entreprend avec sa nombreuse smala le long pèlerinage de Mechhed ?

— Il ferait beau voir qu’il se dispensât d’aller remercier l’imam auquel il doit les nombreux petits batchas (enfants) que vous voyez dans les kadjavehs des khanoums !

« Mon maître possède un gros village dans les environs d’Ourmiah, c’est là que nous habitons. De nombreux kanots fertilisaient une terre produisant en abondance du blé et du coton, les troupeaux se multipliaient, les vœux de cet homme étaient comblés, et l’ingrat, qui eût dû consacrer sa vie à chanter un éternel cantique de remerciements, n’était point heureux. Marié depuis l’âge de seize ans, il avait vu passer de nombreuses épouses dans son andéroun sans que les maigres pas plus que les grasses, les grandes pas plus que les petites, aient pu parvenir à le rendre père.

« Arrivé à l’âge de quarante-six ans, il commençait à désespérer de la bonté divine, quand une ancienne esclave, aujourd’hui sa favorite, lui persuada de se rendre en pèlerinage au tombeau de l’imam Rezza, où s’accomplissaient, disait-elle, les plus étonnants miracles. Nous partîmes en caravane et, après un voyage de plus de cinquante jours, nous arrivâmes enfin dans la capitale du Khorassan. L’aga loua une belle maison, et bientôt ses femmes nouèrent des relations très intimes avec de charmantes amies d’un commerce fort agréable, il faut le croire, car elles passaient ensemble des journées entières.

« Pendant les nombreuses visites que faisaient à l’andéroun les nouvelles connaissances des khanoums, et que des babouches déposées à la porte interdisaient à mon maître lui-même l’entrée de sa maison, le digne homme trouvait parfois les heures bien longues ; mais il redoublait de ferveur et ne s’éloignait du tombeau de l’imam que pour aller fumer le kalyan ou boire du thé avec de vieux mollahs qui, d’un accord unanime, lui promettaient une nombreuse postérité en récompense de sa dévotion. En revanche, les jeunes prêtres goûtaient peu sa compagnie et s’éclipsaient à son approche, après l’avoir assuré néanmoins de la ferveur des prières que du matin au soir ils adressaient aux cieux à son intention.

« Bientôt l’aga n’eut plus à douter de son bonheur, et les grâces de l’imam furent tellement surabondantes que, non seulement mes maîtresses, mais encore toutes les servantes, lui annoncèrent bientôt l’heureux succès du pèlerinage.

« Aussi, après avoir remercié Allah, offert des présents considérables au tombeau de l’imam, et récompensé les pieux services de ses amis les mollahs, mon maître se décida, au grand désespoir de ses femmes, à reprendre le chemin de l’Azerbeïdjan. Sept mois après notre départ de Mechhed, il eut enfin le bonheur de devenir huit fois père.

« Son orgueil et sa joie étaient sans pareils lorsque les khanoums, et en particulier la favorite, lui représentèrent qu’il devait, en témoignage du miracle, conduire à Mechhed sa nombreuse progéniture. Ce désir et ce conseil partaient d’un sentiment trop pieux pour n’être pas écoutés ; aussi sommes-nous repartis après avoir pendant plusieurs mois fait nos préparatifs. Cette fois, je l’espère, nous compterons les naissances par couples de jumeaux.

— Douterais-tu de la puissance de l’imam Rezza ? dis-je à Ali : ce serait mal à toi, le témoin de ses bienfaits.

— J’aurais garde de douter de sa bonté, réplique le pichkhedmet en souriant ; mais, ajoute-t-il après avoir jeté de tous côtés un regard prudent, ma foi serait bien plus grande si je n’avais vu trop souvent de jeunes mollahs, cachés sous des voiles épais, pénétrer auprès de mes maîtresses pendant que ce pedersag (père de chien) se noyait dans les questions les plus ardues de la théologie musulmane.

— Supposez-vous que ces bons prêtres aient revêtu des costumes féminins pour exhorter les khanoums à la vertu et à la prière ?

— Qu’elles soient Turques ou Persanes, les belles dames, croyez-moi, emploient toutes les mêmes stratagèmes quand elles sont décidées à rendre leur époux… heureux. »

Pendant qu’Ali me raconte cette histoire miraculeuse, nous descendons dans une belle vallée que fertilisent les eaux de nombreux kanots ; la végétation est plantureuse, les blés et les orges, d’un vert noir, ont déjà formé de lourds épis ; combien cette superbe campagne contraste dans mon souvenir avec les rives de l’Araxe et les plateaux désolés que nous avons rencontrés sur la route de Tauris à Sultanieh. Vers midi les rayons du soleil deviennent brûlants ; l’aga, à peu près sec, attache une visière de cuir à son kolah et ouvre son parapluie de soie rouge. Mes regards, sollicités par la vive couleur de l’étoffe, se portent malgré moi des huit petits bébés sur leur heureux père. S’il est une excuse aux fautes maternelles, elle s’abrite sous ce parasol.

CHAPITRE VI

Une maison à Azimabad. – Effets de mirage. – Arrivée à Kazbin. – Abambar (réservoir). – Le chahzaddè de Kazbin. – Superstitions. – Masdjed djouma de Kazbin. – Mystères de Houssein. – Imamzaddè Houssein. – Départ de Kazbin. – Arrivée à Téhéran.

 

 

8 mai. – L’étape de Khoremdereh à Azimabad est courte. Après sept heures de marche j’aperçois un beau village bâti sur les bords du lit aplati d’une rivière ; la caravane traverse le cours d’eau à gué, au grand émoi d’une multitude de poissons bondissant sous les pieds des chevaux, et pénètre dans les rues d’Azimabad, à la suite de paysans accourus au-devant des voyageurs. Ils sont venus nous engager à descendre dans leurs maisons.

« Cette demeure vous appartient et je suis votre domestique », me dit notre hôte en s’arrêtant devant une muraille de terre et en ouvrant en même temps une porte basse et étroite.

Le nouveau gîte a bonne apparence. Au centre de l’habitation est un porche couvert. Un escalier formé de ces hautes marches auxquelles les jambes européennes ont tant de peine à s’habituer conduit à la première pièce. Puis un vestibule sépare deux grandes salles ; l’une nous servira de chambre et de salon ; l’autre, où l’on fait la cuisine, sera affectée à notre maison civile et militaire. Quant aux propriétaires de l’immeuble, ils se réfugieront dans les étables, ou, s’ils promettent de ne pas faire trop de bruit, dans le balakhanè élevé au-dessus du vestibule. Chaque pièce est éclairée par de vastes baies garnies d’un grillage en bois recouvert de papier huilé, remplaçant les vitres, qu’il serait sans doute difficile de se procurer dans les villages. Les plafonds sont formés de rondins de bois juxtaposés ; une cheminée minuscule et deux étages de larges takhtchès décorent les murs blanchis à la chaux. Passons à l’inventaire du mobilier ; sa rédaction ne demandera pas de nombreuses vacations : des coffres garnis d’ornements de cuivre ou de fer étamé, des nattes de paille recouvertes çà et là de tapis usés qui seraient fort appréciés en France, s’ils étaient, en raison de leur vétusté, qualifiés d’anciens, deux ou trois kalyans, un Koran et quelques ouvrages de poésies persanes ornés de grossières enluminures. Sur le devant de la maison, des arbres fruitiers, une ébauche de jardin clôturé par de hautes murailles de terre complètent l’installation. C’est le type uniforme des habitations des riches paysans de la contrée.

9 mai. – Vers trois heures du matin la caravane s’est remise en marche. Elle arrivera aujourd’hui à Kazbin, où elle doit stationner deux jours : repos bien gagné après un trajet de six cent quarante-trois kilomètres parcouru avec le mauvais temps et sur de pitoyables sentiers.

À partir d’Azimabad la vallée s’abaisse rapidement. Entre huit et neuf heures, l’air, réchauffé par les rayons d’un beau soleil, devient étouffant. Derrière le rideau des légères brumes qui s’élèvent dans le lointain, apparaissent des coupoles bleues et des minarets élancés dominant une grande ville étendue au pied des derniers contreforts des montagnes du Ghilan. Au-dessous de ces dômes élégants j’en vois d’autres, lourds et aplatis, dépourvus des revêtements de faïence qui ornent les mosquées. Ces constructions paraissent répandues en grand nombre dans tous les quartiers et donnent au panorama de la ville un aspect monumental. Une large ceinture de jardins entoure les murs de Kazbin, dont nous serions assez rapprochés si un lac immense ne semblait devoir nous obliger à faire un long détour avant de gagner les faubourgs.

« Singulière surprise ! dis-je à mon mari ; je n’avais jamais entendu parler en Perse que des lacs salés d’Ourmiah et de Chiraz ! Quel est donc celui-ci ? »

La carte est déployée ; elle ne porte aucune indication de nature à nous éclairer. Cependant, plus on avance et plus les eaux paraissent s’étendre sur la droite. Une forêt d’abord inaperçue s’élève derrière ce rempart aquatique ; je pousse mon cheval, mais le lac semble fuir devant moi ; les arbres revêtent des formes qui paraissent se modifier suivant le caprice d’une imagination en délire ; pendant plus d’un quart d’heure cette illusion de mes sens persiste, et les miroitements des rayons brûlants du soleil sur les ondes tranquilles éblouissent mes yeux ; puis, tout à coup, lac et forêt disparaissent comme sous l’influence d’une baguette magique.

C’était un mirage.

À la place d’une nappe liquide et de frais ombrages, un chemin poudreux compris entre les clôtures de jardins plantés en vignes et en pistachiers s’ouvre devant nous.

L’eau des nombreux kanots de Kazbin est utilisée à l’arrosage de ces précieux vergers. Comme elle devient insuffisante l’été à l’alimentation de la ville, les habitants ont construit de nombreux réservoirs voûtés nommés abambar, dans lesquels l’hiver ils emmagasinent les eaux surabondantes.

Plusieurs de ces ouvrages se présentent sur notre route, et devant chacun d’eux la caravane fait une courte halte afin de permettre aux pialehs (coupes) des tcharvadars de circuler de main en main, à la grande satisfaction des voyageurs, fort altérés par les rayons de ce premier soleil de printemps.

Quelques réservoirs peuvent contenir plus de six mille mètres cubes. Ils sont établis sur un plan carré et couverts de coupoles hémisphériques posées sur pendentifs ; cette partie de la construction émerge seule au-dessus du sol et donne à la ville l’aspect étrange qui nous a frappés quand elle nous est apparue. Ainsi conservée, l’eau garde, même au cœur de l’été, une fraîcheur délicieuse. Un large escalier précédé d’une porte ornée de mosaïques de faïence d’un goût charmant conduit jusqu’aux robinets placés au bas du réservoir, à quinze ou vingt mètres de profondeur. Des bancs de pierre établis sous l’ogive principale, et des niches prises dans la largeur des pilastres permettent aux passants de s’asseoir, aux porteurs d’eau de se reposer et de décharger les lourdes cruches de terre qui viennent d’être péniblement montées. Souvent, au-dessus de l’ouverture de l’escalier, une inscription en mosaïque donne la date de l’érection de l’abambar et le nom du généreux fondateur de l’édifice.

La ville est bâtie sur un emplacement très plat ; aussi bien est-il difficile d’apprécier tout d’abord son importance, les maisons, d’égale hauteur, se projetant les unes sur les autres. À en juger d’après le grand nombre de cavaliers qui circulent sur la route, Kazbin doit être une grande cité. Au milieu des caravanes d’ânes, de chevaux, de mulets et de chameaux se mêlent des chasseurs élégamment vêtus, montés sur de beaux chevaux turcomans harnachés avec des brides et des colliers recouverts de plaques d’argent ou d’or ciselées et entremêlées de turquoises et de rubis. Ils portent martialement sur l’épaule de belles carabines anglaises : de leur ceinture sortent les crosses d’énormes pistolets, tandis que sur la jambe gauche s’appuient des camas (poignards de soixante centimètres de longueur) enfermés dans des gaines de métal ou de velours.

On retrouve en eux les descendants de cette fière population, composée d’Illiats, de Turcs et de Kurdes, qui en 1723 repoussa l’armée afghane maîtresse de la Perse depuis sept ans, et détermina par ce fait d’armes le réveil de l’esprit national et l’expulsion des envahisseurs. Les Kazbiniens sont considérés à juste titre comme les soldats les plus braves de l’armée persane. Ils ont conscience de leur valeur et accablent de quolibets leurs compatriotes au « cœur étroit ».

« Sous le règne de Mohammed chah, me dit le hadji, mon cicérone officieux, une révolte mit en feu le Khorassan ; le souverain manda aussitôt aux régiments d’Ispahan de se rendre sans délai dans la capitale afin de renforcer la garde royale. Le délai de route étant expiré et aucune nouvelle de l’arrivée de ces régiments n’étant parvenue à la cour, le chah, fort inquiet, envoya un nouvel exprès dans la capitale de l’Irak, avec mandat de rechercher la cause de cet étrange retard. « Les troupes ne se sont pas mises en route, répondirent sans embarras les officiers, parce que le désert de Koum est en ce moment infesté de pillards et qu’il serait dangereux de le traverser sans une escorte de Kazbiniens. » Le roi, suffisamment édifié sur la valeur des soldats, se hâta de licencier les contingents d’Ispahan, et pendant longtemps l’armée ne compta plus dans ses rangs un seul habitant de l’Irak. »

Derrière les chasseurs viennent des fauconniers tenant sur le poing, couvert d’un gant épais, l’oiseau de proie encapuchonné. Enfin de beaux slouguis menés en laisse par des serviteurs bondissent au son des cornes de chasse.

Mêlées à la foule circulent des femmes chevauchant à califourchon sur des ânes blancs recouverts de larges selles de peluche blanche ou verte brodées d’argent. Elles lancent leurs montures au galop et, malgré les voiles qui leur laissent à peine la possibilité de se conduire, se jettent avec intrépidité à travers les caravanes, criant, criant et frappant de leurs longues gaules les bêtes ou les gens trop lents à se garer. Ces écuyères en babouches défieraient au milieu de pareils casse-cou nos plus habiles amazones. Iraient-elles en pèlerinage ? On le croirait à voir leur entrain et leur joie.

« Chiennes, filles de chiennes ! Que vont penser les Faranguis des femmes de Perse ? dit à l’aga le mollah courroucé.

— N’ayez crainte, reprend l’homme au parapluie rouge, les miennes sont là ; leur bonne tenue et leur décence corrigeront dans le souvenir des chrétiens la détestable impression laissée par ces démons enragés. » Beati possidentes.

Nous voici enfin dans les faubourgs de Kazbin. La ville doit en partie sa prospérité à sa position géographique ; elle est placée à la jonction des routes qui, de Tauris à l’ouest et de la mer Caspienne au nord, se dirigent sur Téhéran. C’est ce dernier itinéraire, plus court et plus facile à parcourir en toute saison que la route d’Arménie, que suivent tous les ministres plénipotentiaires ou les fonctionnaires diplomatiques se rendant à leur poste. Il y a quelques années, on a espéré posséder un chemin de fer raccourcissant encore la durée de ce voyage, qui ne peut s’effectuer en moins de huit étapes.

Une maison anglaise commanditée par des banquiers allemands avait proposé au chah de construire cette ligne moyennant la concession gratuite des forêts et des mines de la Perse, y compris celles des particuliers, à l’exception cependant des filons d’or, d’argent et gisements de pierres précieuses. En revanche le Trésor avait la perspective de percevoir un droit de vingt pour cent sur les bénéfices de la ligne exploitée, qui devait elle-même faire retour à l’État au bout de soixante-dix ans. Grâce à une somme de deux millions adroitement distribuée aux ministres et aux femmes de l’andéroun royal, la concession avait été accordée et les travaux entrepris. La plate-forme était déjà établie sur plus de vingt-cinq kilomètres quand la lumière se fit tout à coup dans l’esprit de Nasr ed-din. Il comprit qu’il avait misérablement vendu les magnifiques forêts du Mazendéran, dont on retire les plus grosses et les plus belles loupes de noyer qui existent au monde, les bois d’orangers et de citronniers du Ghilan et que, par son imprévoyance, la Compagnie était devenue propriétaire des mines de cuivre, de manganèse et des riches houillères placées à fleur de sol dans les environs de Téhéran. Il chercha dès lors un moyen de reprendre sa parole et, sous prétexte d’un léger retard dans l’exécution des travaux, la concession fut retirée et l’ordre donné de fermer les chantiers.

Le directeur de la Compagnie, le baron Reuter, éleva des plaintes amères et voulut faire agir diplomatiquement auprès du chah. En sa qualité d’Anglais il ne pouvait se réclamer du gouvernement allemand. De son côté le ministre de la Reine ne jugea pas à propos de s’occuper d’une affaire entreprise avec des capitaux germaniques : la ligne fut donc abandonnée, et ce désastre se solda par une perte sèche de plusieurs millions. À quelque chose malheur est bon : car, s’il n’y a pas de ligne ferrée en Perse, il y a au moins depuis cette aventure un ministre des chemins de fer.

Toutes ces circonstances ont amené à Kazbin un assez grand nombre d’Européens ; les habitants, désormais apprivoisés, ne leur témoignent aucune malveillance.

Afin de permettre aux ambassadeurs de se reposer quelques jours avant d’arriver à Téhéran, le chah a fait bâtir une grande maison portant le nom de Mehman khanè (maison d’hôtes), que deux anciens serviteurs de Sa Majesté mettent poliment à la disposition des voyageurs de distinction.

Le Mehman khanè est une grande construction à deux étages, entourée d’un portique aux lourdes colonnes de maçonnerie.

Devant la façade s’étend un petit jardin orné d’un bassin et dans lequel barbotent des canards et où de nombreux porteurs d’eau viennent remplir leurs outres de cuir. Une porte percée au centre d’une clôture en bois donne accès sur une place entourée de quelques boutiques en plein vent, abritées des rayons du soleil par le feuillage d’un platane centenaire.

Ils sont d’un art bien primitif, ces étalages disposés en cercle autour d’un fort piquet, à l’extrémité duquel sont fixées des barres soutenant des nattes plus ou moins déchirées ou des étoffes rapiécées formant toiture. Les marchands, accroupis auprès de leurs denrées, débitent aux passants des fruits secs, des oignons, des salades, des oranges, des grenades, ou présentent aux acheteurs, dans de grands vases bleu turquoise, des pistaches et du maçt (lait fermenté) accompagné d’un sirop de sucre de raisin destiné à être mangé avec ce laitage.

10 mai. – Nous avons essayé, mais en vain, de pénétrer dans la masdjed Chah. Les mollahs en refusant l’entrée à des chrétiens, Marcel a fait demander audience au gouverneur par l’intermédiaire du directeur du télégraphe. Quelques instants après, de nombreux serviteurs se présentent dans le bureau et annoncent que nous sommes attendus au palais ; puis, comme le chahzaddè (prince royal), avec une prévoyance pleine de politesse, envoie chercher des chaises destinées à faire asseoir ses visiteurs, nous laissons à ces meubles le temps de prendre les devants.

On entre dans la demeure du prince en suivant une longue galerie voûtée donnant accès sur une immense cour plantée de platanes émondés. Une multitude de golams (gardes) et de soldats encombrent les allées ou dorment sur le sol. Il fait chaud, efforçons-nous de ne pas troubler le repos de ces vaillants serviteurs. Une seconde galerie, plus sombre que la première, conduit à une deuxième cour entourée de portiques, et par un étroit passage à la salle d’audience. La pièce de réception, assez vaste, est de forme rectangulaire. Une verrière dont la partie inférieure est ouverte au moment de notre entrée laisse passer l’air et la lumière. À travers cette baie on peut apercevoir un beau jardin au centre duquel se trouve un bassin pavé de briques recouvertes d’une couche d’émail bleu turquoise donnant une teinte charmante à la mince couche d’eau courante qui s’écoule de la vasque dans les aqueducs. Le jardin, planté sans beaucoup d’ordre, est dans toute sa splendeur printanière : les iris, les tulipes, les lilas et surtout d’énormes buissons de roses embaument l’air et envoient leurs douces émanations jusque dans le talar (salon). Une grande tente de coutil rouge et blanc étendue au-dessus de la verrière atténue l’ardeur des rayons du soleil. La teinte foncée de l’ombre qu’elle projette fait ressortir la vigueur des tons du jardin comme un cadre sévère met en valeur un riant tableau. La décoration du talar est fort simple ; les murs sont recouverts de stuc blanc, ornés de dessins en léger relief et coupés de plusieurs étages de takhtchès chargés de vieilles porcelaines de Chine et du Japon ; au bout de la pièce se trouve une cheminée toute plate dont l’ouverture ogivale est surmontée d’une gracieuse archivolte composée de fleurs et d’oiseaux. De beaux tapis de Farahan recouvrent d’épaisses nattes de paille posées directement sur le sol, et tout autour de la salle s’étendent de longues pièces de soie jaune paille et bleu de ciel maintenues de distance en distance par des blocs d’albâtre.

En haut du talar est accroupi le frère du roi. C’est un homme d’un certain âge ; les yeux sont noirs ; le nez crochu ; les coins de la bouche s’abaissent dédaigneusement, mais, en somme, la physionomie paraît plus douce et plus avenante que ne le comporte d’ordinaire le type kadjar.

Ce prince a été longtemps l’objet de la colère de son frère Nasr ed-din, et c’est depuis six mois seulement qu’il est rentré en grâce et a été nommé gouverneur de Kazbin. À son premier voyage en Europe, le souverain passa à Sultanieh et visita le splendide tombeau de chah Khoda Bendeh. Frappé de sa beauté et de l’état de délabrement dans lequel on l’avait laissé tomber, il écrivit une longue lettre à son frère et, tout en lui donnant ordre de faire réparer les parties ébranlées, lui fit remettre à cette intention une somme importante.

Le chahzaddè n’eut garde de refuser l’argent, mais pas un ouvrier ne fut occupé à la restauration de l’édifice. Longtemps après son retour en Perse, le roi apprit ce qui s’était passé et, fort mécontent de monsieur son frère, lui prescrivit de venir à Téhéran rendre compte de sa conduite. Le coupable, épouvanté et redoutant les effets de la juste colère du monarque, partit à franc étrier pour Recht au lieu de prendre la route de la capitale, et s’embarqua sur un navire russe avant d’avoir été rejoint par les soldats mis à sa poursuite.

À cette nouvelle le chah entra dans une violente fureur et, considérant cette fuite comme un acte de rébellion, demanda aux autorités moscovites d’arrêter le voyageur à son arrivée à Bakou. Le gouvernement russe retint le prince prisonnier, mais en même temps il négocia une réconciliation entre les deux frères et rendit le fugitif sous la condition expresse que tous ses torts seraient pardonnés.

Le chahzaddè revint donc piteusement à Téhéran et obtint la permission de se fixer à Constantinople. Plus tard il se rendit à Bagdad.

Le gouverneur se lève en nous apercevant, tend la main à Marcel et nous invite à nous asseoir sur les fauteuils du télégraphe installés au milieu de la pièce. On apporte le café dans des tasses minuscules soutenues par des supports de filigrane d’argent merveilleusement travaillés ; le prince, prenant ensuite la parole en français, s’excuse d’abord de l’imperfection avec laquelle il parle une langue qu’il a oubliée (simple formule de politesse, car le frère du roi s’exprime très purement), s’informe du motif de notre visite et nous demande s’il peut nous être utile pendant notre séjour à Kazbin.

« Les mollahs, dit Marcel, font quelques difficultés à laisser visiter aux chrétiens les mosquées de la ville, et dans l’intérêt de mes études je viens prier Votre Altesse de me faciliter l’accès de ces monuments aux heures où ils sont déserts.

— Il n’est pas en mon pouvoir de vous donner une réponse favorable ; je suis, quant à moi, un homme civilisé, je ne fais même pas ma prière, et, depuis trois mois que je suis arrivé à Kazbin, je n’ai pas encore mis le pied dans une mosquée. Il me serait donc parfaitement indifférent de vous autoriser à entrer dans la masdjed Chah, mais l’imam djouma[4] est très rigide ; en définitive je crois que vous feriez bien de renoncer à votre projet. »

Après un assez long entretien sur le nihilisme, les épreuves des francs-maçons, les tables tournantes, nous prenons congé de Son Altesse, qui vient de bâiller deux ou trois fois (ceci, en Perse, n’est point une impolitesse) d’une façon des plus contagieuses, et nous sortons du palais, très ennuyés de l’insuccès de notre demande.

Le prince se vante de son irréligion, mais, comme tous les Iraniens, il est néanmoins très enclin à admettre la puissance des sortilèges, des devins et du mauvais œil, et à attribuer à la magie tous les faits qu’il ne s’explique pas.

La science illusoire de l’astrologie, aujourd’hui bannie du monde occidental, s’est réfugiée en Asie. Pour calculer une nativité ou tirer un horoscope, on regarde comme essentiel de faire de longues observations astronomiques, et les devins – c’est leur seule excuse – emploient à cet usage des instruments ayant quelquefois la plus grande valeur artistique. Le chah lui-même a ses sorciers officiels ; ils assisteraient certainement à la naissance des enfants royaux, comme l’astrologue caché dans la chambre de la reine Anne à la naissance de Louis XIV, si l’andéroun royal était accessible aux simples mortels.

D’ailleurs la superstition n’est pas l’apanage des classes riches, elle règne en souveraine maîtresse sur l’esprit populaire, et il est même curieux de retrouver ici certaines croyances de nos campagnes. Nul n’entreprend un voyage un vendredi ni un treize ; ce jour-là toutes les boutiques sont closes, et chacun, pour éviter de traiter une affaire, quitte sa maison et va se promener. Dans certaines provinces on s’efforce même de ne pas prononcer ce chiffre fatidique et, en comptant, au lieu de treize on dit « douze plus un ».

L’année dernière, le bruit a couru dans la Perse entière qu’une poule blanche pondrait un œuf contenant la peste ; dans l’espace de huit jours toutes les poules blanches ont été détruites, et les poussins nés de leurs œufs étouffés au sortir de la coquille.

L’œil européen est doué de forces particulièrement malfaisantes. Comme dans les villages le passage d’un Farangui est fort rare et laisse par conséquent un souvenir assez durable, on se raconte volontiers que Rezza a vu périr sa vache le lendemain du passage de l’étranger ; que, peu après, la femme d’Ali mit au monde un enfant mort. Les djins et les démons sont aussi très redoutés ; pendant qu’une femme accouche, on tire des coups de fusil afin d’écarter le diable, tandis que, pour préserver l’enfant et la mère des atteintes du mauvais esprit, de sages matrones mettent auprès d’eux un sabre nu et placent sur la terrasse de la maison une rangée de pantins habillés en soldats, qu’elles agitent en tirant des ficelles. Enfin, si l’accouchement est laborieux, on a recours aux grands moyens : le mari amène un cheval blanc et lui fait manger de l’orge sur le sein nu de sa femme. Certains quadrupèdes ont acquis de véritables renommées à la suite du succès de cette singulière médicamentation. Il est même des villages où, quand deux paysannes enfantent en même temps, leurs époux et leurs plus proches parents se disputent à coups de poing le précieux animal. Si le diable a ici une détestable réputation, il ne la doit pas à sa vive intelligence.

11 mai. – « Le gouverneur ne vous a certainement pas autorisés à entrer dans la mosquée du roi ? » nous dit hier soir d’un air victorieux le gardien du Mehman khanè. « C’est un homme pusillanime : il n’oserait affronter le mécontentement des mollahs de la ville. Si vous voulez vous en rapporter à moi, je vous montrerai qu’un nooukar (domestique) de Sa Majesté est quelquefois plus adroit et plus désireux d’obliger les Faranguis que ne le sont les gouverneurs et les chahzaddès. Entre la prière du point du jour et celle de midi il n’y a personne à la mosquée ; les mollahs prennent leur repas, les marchands sont occupés au bazar : si vous me promettez de sortir à mon premier signal, je me fais fort de vous introduire sans danger dans notre plus ancien sanctuaire. »

Ce matin notre protecteur s’est assuré que la masdjed Chah était à peu près déserte, et, sur un signe, nous l’avons suivi de loin, accompagnés de trois ou quatre de ses amis.

On pénètre d’abord sous une voûte sombre, puis dans une galerie découverte bordée de portiques, où gisent quelques mendiants fort occupés à examiner en silence les allants et venants. Un vestibule formant angle droit avec ce premier passage conduit à une salle voûtée. Nous sortons de cette pièce après avoir fait un dernier crochet, et atteignons enfin la cour centrale. En prenant ces dispositions compliquées, les musulmans ont eu l’intention de cacher aux regards des infidèles l’intérieur de la mosquée. La cour est immense, elle est pavée de briques mal entretenues, couvertes de mousse et d’herbes. Au centre se trouve un bassin à ablutions qu’ombragent quelques arbres irrégulièrement plantés. Sur les quatre faces de la construction règne un portique dont le milieu est signalé par une grande ouverture constituant l’entrée d’une salle couverte d’une demi-coupole analogue à celles que les Espagnols désignent sous le nom de media naranja. Ces ouvertures sont dissemblables, mais symétriques par rapport aux grands axes du bâtiment : les deux plus petites se trouvent sur les deux faces latérales ; la plus grande donne accès dans l’intérieur de la mosquée ; quant à la quatrième, elle est surmontée de deux minarets signalant au loin l’édifice religieux ; c’était autrefois la porte principale du sanctuaire ; elle a été fermée, et on lui a substitué l’entrée latérale que nous avons suivie, depuis que Kazbin est devenu le point de passage forcé des chrétiens se rendant à Téhéran.

Les fortunes diverses de Kazbin sont écrites sur les murs de briques de la masdjed Chah. La salle à plan carré du mihrab et sa lourde coupole rappellent les constructions de Haroun al-Raschid. Les frises et les rinceaux stuqués, précieuses reliques de l’art persan au douzième siècle, sont formés de fleurs traitées dans un sentiment très réaliste, entourant de leurs délicats entrelacs des caractères compliqués. Cette décoration, exécutée sous la domination des princes Seljoucides, est contemporaine de la restauration de l’édifice devenue nécessaire après les tremblements de terre qui, aux onzième et douzième siècles, dévastèrent et ruinèrent la ville.

Pendant plus d’une heure et demie nous parcourons la mosquée en tous sens jusqu’à ce que le soleil, d’aplomb sur nos têtes, vienne rappeler à notre guide que les mollahs vont bientôt annoncer du haut des minarets l’heure de la prière de midi. Le moment est venu de regagner l’hôtel. À peine sommes-nous sortis et arrivés sur la place du Marché, que la voix sonore du prêtre retentit ; les fidèles accourent de tous côtés et se précipitent dans le sanctuaire, sans se douter de la profanation qui vient de s’accomplir.

12 mai. – Je me promenais ce matin vendredi dans les faubourgs, quand le son d’un instrument de cuivre a frappé mon oreille ; au milieu d’une place éloignée des routes de caravanes, une foule nombreuse était rassemblée. Elle assistait à une tragédie religieuse ayant pour sujet la mort des descendants d’Ali, Hassan et Houssein, tués sur les ordres des khalifes. Les drames sacrés sont spéciaux à la secte chiite, et, dans ces jours de douleurs où ils entendent raconter l’histoire des martyrs de leur foi, les Iraniens s’excitent à la haine la plus violente contre les Sunnites, auteurs du massacre des descendants légitimes de Mahomet.

Il n’y a point à Kazbin, comme à Téhéran, de salle où l’on puisse déployer une brillante figuration ; les spectateurs, assis sur leurs talons, sont groupés autour d’un espace libre réservé aux acteurs : d’un côté, les femmes voilées ; de l’autre, les hommes coiffés du bonnet rond des paysans. Pour tout accessoire, un tapis jeté à terre, sur lequel reposent un sabre et une aiguière ; le bleu intense du ciel remplace la toile de fond, et un brillant soleil le pâle et fumeux éclairage de nos théâtres. Deux enfants coiffés d’immenses turbans verts jouent dans ces mystères le rôle des chœurs antiques dans les tragédies grecques et disent sur un rythme musical des lamentations qui arrachent des larmes à tous les spectateurs. Dans les moments pathétiques les acteurs joignent leurs sanglots à ceux de la foule, et le traître lui-même, dont la figure est couverte d’un capuchon, pleure et gémit sur sa scélératesse et sur ses iniquités. Les femmes laissent échapper des hoquets de douleur ou des paroles de commisération à l’adresse des victimes, frappent leur poitrine et leurs épaules ; puis, quand ces témoignages d’émotion ou de piété paraissent suffisamment prolongés, elles se calment et reprennent la conversation enjouée interrompue quelques instants auparavant. L’orchestre, composé d’un tambour et d’une trompette, se tient debout au coin du tapis et renforce par des accents discordants les hurlements pieux de l’assistance. Non loin de là, un gros homme assis sur un siège de bois trône avec la satisfaction d’un imprésario présentant au public une troupe de choix.

En abandonnant ce spectacle, nous nous dirigeons vers une coupole émaillée qui recouvre, dit-on, le tombeau d’un enfant de deux ans, fils de l’imam Houssein. Un vaste cimetière précède la porte d’entrée du monument. Des femmes assises au pied des tombes causent avec leurs amies tout en mangeant des chirinis (bonbons). Sur des dalles funéraires récemment placées, des veuves ou des mères gémissent en mesure et entrecoupent leurs sanglots de psalmodies du caractère le plus lugubre sans que leurs voisines paraissent compatir à leur douleur. Elles portent toutes un costume uniforme. Riches et pauvres passent, avant de sortir, de vastes chalvars (pantalons à pieds) et s’enveloppent dans les immenses plis d’un tchader (tente) gros bleu. Ce manteau est jeté sur la tête et retenu par un roubandi (lien de figure blanc) fait d’étoffe épaisse et descendant jusqu’aux genoux. Un grillage à mailles serrées ferme en partie une fente fort étroite ouverte à la hauteur des yeux. Quand une femme est ainsi empaquetée, fût-elle jeune ou vieille, grasse ou maigre, imberbe comme l’enfant qui vient de naître ou barbue comme un sapeur, bien jaloux serait celui qui la reconnaîtrait.

Auprès de la porte de l’imamzaddè j’ai aperçu un escalier conduisant à une terrasse. Il faut gagner ce point culminant si je veux assister à la sortie de l’office du vendredi. D’abord nul ne fait attention à nous, mais bientôt la prière se termine, un vieux mollah aux traits durs et sévères paraît dans la cour et, sur les indications d’autres prêtres, tourne les yeux vers l’étroite retraite où nous avons casé notre « impureté ». Le vieillard grimpe le rapide escalier ; quelle n’est pas ma surprise quand, au lieu d’être invités à déguerpir au plus vite, il nous offre de visiter le tombeau récemment restauré !

L’édifice est carré ; au-devant de sa façade principale, décorée de mosaïques, un porche hypostyle dont les colonnes sont revêtues de losanges de glace donne accès dans le sanctuaire. Au milieu d’une salle tapissée d’ornements de glaces biseautées se détachant sur un fond de stuc blanc, se trouve un grand sarcophage doré ; il repose directement sur le sol et est entouré d’une grille d’argent portant aux quatre angles de grosses boules de même métal. Cette décoration simple et brillante tout à la fois est du plus heureux effet. Des tapis étendus sur le dallage, des lampes de cuivre suspendues à la coupole, quelques versets du Koran écrits en beaux caractères et attachés à la grille du tombeau, des lambeaux de vêtements déposés sur le sarcophage comme ex-voto parent le sanctuaire, dans lequel se presse une foule recueillie. Les fidèles entrent après avoir déposé leurs babouches à la porte, s’agenouillent, inclinent la tête jusqu’à terre, se relèvent, posent les mains sur la grille d’argent et font trois fois le tour du sarcophage dans la même position. Aux angles ils baisent pieusement la boule après l’avoir touchée de leur front, tout en marmottant entre leurs dents des prières arabes dont la plupart d’entre eux ne comprennent pas le sens ; puis ils se retirent à reculons, en faisant à chaque pas une profonde inclination. Près du tombeau, deux petites salles sont réservées aux desservants de l’imamzaddè. Les murailles sont dorées ; sur le fond métallique se détachent de charmantes arabesques rouges, bleues, vertes, harmonisées par le jour discret que laisse pénétrer une verrière colorée. Dans la direction de la Mecque se trouve le mihrab, couvert d’une longue draperie dissimulant un portrait dont on ne voit que le cadre.

Sur ma demande on lève le voile, et j’aperçois une peinture d’une exécution des plus médiocres. Elle représente un homme aux traits accentués, coiffé d’un haïk retenu autour du crâne par une corde de poil de chameau et vêtu d’une robe de laine brune. L’image reproduit très exactement le type des chefs de caravanes arabes. C’est, paraît-il, un portrait de Mahomet : il est très singulier de le retrouver dans une mosquée, la religion musulmane interdisant la reproduction de la figure humaine.

On nous fait asseoir, et le bon mollah notre introducteur nous prie d’attendre quelques instants le café préparé à notre intention.

« Puisque ma bonne étoile m’a conduit chez un savant mouchteïd, je ne me déciderai pas à vous quitter sans vous demander quelques renseignements sur la doctrine que vous enseignez, a dit mon mari.

— Je serai heureux de répondre à vos demandes, répond le chef du collège de prêtres : les questions religieuses sont l’objet de nos constantes études, et les discussions théologiques forment le sujet de nos entretiens journaliers. En développant devant vous les beautés de la loi de Mahomet, je n’ai pas la prétention, quel qu’en soit mon désir, de convertir des chrétiens obstinés dans la fausse voie, mais j’accomplis un devoir en répandant autour de moi la vérité. Le poète a dit : « Si je trouve un aveugle dans le puits de l’erreur et si je reste silencieux, je commets un crime ».

« La doctrine de Mahomet peut se diviser en deux parties : la foi et le culte. Le fondement de la religion musulmane est un déisme pur, excluant l’idée même de la représentation divine, qui conduit par une pente si rapide au paganisme. Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son dernier prophète. L’admission de ce principe implique la croyance aux anges, aux écritures, à la prophétie, à la résurrection, au jugement dernier et à la prédestination.

« Les anges sont créés de feu, ne mangent pas, ne se reproduisent pas et sont toujours occupés à chanter les louanges de Dieu, à lui rapporter les actions des hommes et à implorer la clémence du Tout-Puissant. Azraël est l’ange de la mort ; Israfil sonnera la trompette du jugement dernier ; enfin Gabriel, qui apporta le Koran à Mahomet, est un esprit saint entre tous les saints.

« Nous croyons aussi à l’existence d’un certain nombre de bons et de mauvais génies qui mangent, se reproduisent, meurent comme l’homme et comme lui, sont récompensés ou punis suivant leurs actions.

« Depuis la création du monde cent quatre livres sacrés ont été remis aux hommes par Dieu ; dix furent donnés à Adam, cinquante à Seth, trente à Énoch, dix à Abraham ; les Psaumes, le Pentateuque, l’Évangile et le Koran furent successivement inspirés à David, à Moïse, à Jésus-Christ et à Mahomet, « le Sceau de tous les prophètes », après la venue duquel nous ne devons plus attendre de révélation divine. Tous ces livres sont perdus aujourd’hui, à l’exception des quatre derniers, mais le Pentateuque, les Psaumes et l’Évangile sont dénaturés, et nous ne saurions avoir confiance dans les livres restés entre les mains des juifs ou des chrétiens.

« Nous croyons au jugement et à la résurrection. Après la mort deux anges noirs, Monkir et Nakir, interrogent les humains sur l’unité de Dieu et la mission de Mahomet ; s’ils répondent bien, leurs corps sont rafraîchis par l’air du paradis et laissés en repos ; dans le cas contraire les anges frappent les damnés avec de lourdes massues, et quatre-vingt-dix-neuf dragons armés de sept têtes chacun se précipitent sur eux pour les déchirer. L’époque de la résurrection est connue de Dieu seul. Après le jugement dernier les fidèles seront récompensés suivant leurs œuvres : les bons iront en paradis, les autres en enfer. Cependant Mahomet intercédera auprès de Dieu et sauvera un grand nombre de réprouvés. Ce droit de demander grâce sera réservé à Mahomet, le dernier des prophètes, et refusé à Adam, à Abraham, à Noé et à Jésus.

« Ceux qui approcheront de Dieu, nous dit le Koran, habiteront des jardins délicieux ombragés de beaux arbres et parcourus par des eaux toujours fraîches ; ils se reposeront sur des couches ornées d’or et de pierreries ; de jeunes esclaves, dont la beauté ne sera jamais altérée, verseront dans leur coupe un vin délicieux qui ne leur portera point à la tête et n’égarera pas leur raison. Ils trouveront sous leurs mains tous les fruits mûrs et les oiseaux rôtis qu’ils voudront manger, et n’entendront ni accusation ni vains discours : le mot de paix retentira partout.

— Et les femmes, ai-je demandé au mouchteïd, Mahomet les admet-il aussi parmi les élus du paradis ?

— Hélas ! il faut bien en rendre le séjour agréable aux hommes. De belles jeunes filles aux grands yeux noirs semblables à des perles cachées dans des coquilles vivront avec les élus, et leur présence sera la récompense du bien qu’ils auront fait.

— Les femmes seront-elles soumises à la polygamie ?

— Oui, et chaque fidèle croyant possédera au moins soixante-deux houris, outre les femmes qu’il aura eues sur la terre.

— Le paradis comportera-t-il des andérouns où les femmes seront sévèrement gardées ? Quand elles se promèneront dans les jardins miraculeux, seront-elles voilées ?

— Cette précaution sera inutile, me répond le bon prêtre en souriant légèrement : les bienheureux n’auront qu’un seul œil au-dessus de la tête et ne verront ainsi que leurs seules épouses.

« Nous admettons aussi la prédestination, car le Koran apprend que Dieu a dit : « Nous avons attaché le sort de chaque homme autour de son cou ».

— Quel mérite en ce cas voyez-vous à bien vivre, et pourquoi seriez-vous responsable de vos mauvaises actions ?

— Et vous, chrétiens, comment admettez-vous en même temps la prescience divine et le libre arbitre ? Mais je ne veux pas en ce moment dénigrer le christianisme, bien que certains points me paraissent très faciles à attaquer ; je veux achever de vous instruire des formes du culte que nous rendons à Dieu. La principale de nos obligations est la prière. Cinq fois par jour, après les ablutions et avant de parler à Dieu, l’homme doit se dépouiller de tous ses vêtements de prix ou de ses bijoux, afin que sa parure ne puisse lui inspirer de sentiments d’orgueil, si contraires à l’humilité nécessaire à celui qui s’adresse à Allah. En pays sunnite les femmes ne sont pas volontiers admises dans les mosquées aux heures des cérémonies, de peur que leur présence ne détourne de Dieu la pensée des hommes. Les prêtres chiites, au contraire, leur conseillent d’assister aux prières publiques.

« Le Koran ordonne de jeûner pendant le mois de Ramazan, où l’ange Gabriel remit à Mahomet le livre sacré. En ce saint temps nous devons nous abstenir de manger, de boire, de fumer et même, suivant quelques casuistes, de respirer des odeurs agréables, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher. Les femmes enceintes ou nourrices, les enfants qui n’ont pas encore atteint quatorze ans et enfin les gens qui voyagent pour leur agrément sont seuls exempts de cette obligation, mais ils doivent y suppléer par une aumône ou une œuvre pie.

« La charité est encore plus rigoureusement ordonnée aux musulmans que l’observation du jeûne : rien ne saurait dispenser de la pratique d’une vertu que Mahomet a déclarée obligatoire. Néanmoins les aumônes sont divisées en deux classes : les unes sont volontaires ; les autres peuvent être perçues de force et pèsent sur les individus avec la plus grande équité ; cette imposition, calculée à raison de deux et demi pour cent du revenu, frappe les biens des musulmans payant une taxe depuis plus de onze mois. Aux premiers temps de l’Islam elle était remise au Prophète et affectée à l’entretien de sa maison et de ses armées. Encore aujourd’hui en Perse, les seïds ses descendants, dont le nombre est très considérable, ont le droit de toucher la dîme, d’ailleurs presque toujours remise de gré à gré. Quant à l’aumône volontaire, elle est considérée comme un des plus sûrs moyens de gagner le ciel.

« Enfin le pèlerinage de la Mecque est ordonné à tout fidèle qui a un cheval et les moyens de faire le voyage. Ceux que leur santé empêche d’entreprendre une aussi longue pérégrination doivent y envoyer à leurs frais un représentant. Je dois ajouter que mes coreligionnaires ont été forcés d’abandonner le pèlerinage de la Mecque, les Sunnites gardiens de la Kaaba les obligeant, avant d’y entrer, à aller prier sur les tombeaux des trois premiers khalifes et à reconnaître comme héritiers légitimes de Mahomet les assassins des descendants d’Ali. Voilà l’exposé sommaire de notre doctrine. La loi religieuse et administrative est renfermée, vous le savez déjà, dans le Koran, livre composé dans un dialecte arabe si pur qu’il eût été impossible à un homme de l’écrire sans avoir reçu l’inspiration divine. Nous trouvons dans ses versets les préceptes nécessaires non seulement pour nous diriger dans la voie du bien, mais encore pour juger toutes nos contestations judiciaires, et n’avons jamais recours à l’autorité des premiers interprétateurs de la loi musulmane, Hannifa, Malek, Chaffi et Hambal, les quatre piliers de la foi sunnite, piliers de boue et de paille que renverserait un chien galeux du simple frôlement de son épaule.

— Le Koran est en effet un recueil de conseils sages et prudents, répond mon mari, et j’admire beaucoup les pages où le Prophète parle de la Divinité avec une éloquence et une ferveur poussées jusqu’à l’exaltation : mais d’un autre côté il est regrettable que certains versets puissent donner sujet à des interprétations opposées et qu’on retrouve dans le Koran la trace des préoccupations matérielles de Mahomet. Votre Prophète songe trop, semble-t-il, à satisfaire ses passions, ses intérêts et à assurer l’avenir de ses descendants.

— Vous êtes un égaré, et ne pouvez pénétrer les mystérieuses pensées de Dieu. D’ailleurs le Koran n’est pas l’œuvre de Mahomet, mais celle d’Allah. Comment voulez-vous donc admettre que Dieu, infaillible en son essence, se soit trompé ? Toutes vos prétendues sciences européennes vous font perdre de vue le but de notre vie et obscurcissent vos idées. Les versets que les infidèles ne peuvent entendre, dont nous entrevoyons à peine le sens après avoir passé notre vie à prier et à méditer : Mahomet, éclairé de l’esprit saint, les comprit sans peine. Instruisez-vous, passez vingt ans à Kerbéla, approfondissez les livres sacrés, et vous serez alors persuadés du néant de votre savoir et de la sublimité de notre religion. »

Marcel n’a pas le temps, avant son retour en France, de mettre à profit les sages conseils du mouchteïd, aussi abandonne-t-il la controverse.

« Quelles différences existent donc entre la secte des Sunnites et celle des Chiites ? ai-je demandé à mon tour.

— Elles sont immenses, comme celles qui séparent l’erreur de la vérité. Les Sunnites ont été admis à voir la lumière, mais ils ont transgressé les volontés divines et, au lieu de suivre l’ordre de succession indiqué par le Prophète, ont élevé au khalifat des usurpateurs – que la colère de Dieu pèse sur leurs aïeux et leur postérité ! – et massacré les légitimes descendants de Mahomet. Les pratiques des religions chiite et sunnite diffèrent peu en apparence, et c’est à peine si dans la prosternation et la prière les sectateurs d’Omar se sont écartés de la droite voie : mais tout en eux est imposture et fourberie. Nous, au contraire, pleins d’un saint respect pour nos martyrs, nous les prions d’intercéder auprès de Dieu, persuadés qu’ils participent, quoique à un degré inférieur, à la nature sacrée du Prophète.

— Vous professez, m’avez-vous dit, un véritable culte pour la famille de Mahomet ?

— Les Chiites aiment à se désigner sous le nom d’« amis de la famille », et chacun d’eux vénère même les descendants du Prophète sous le nom d’imam ou d’imamzaddè (descendant d’imam).

« Depuis la fondation de notre religion, douze pontifes se sont succédé ; le dernier, l’imam Meddy, n’est pas mort, il a disparu, et l’on évitera de lui nommer un successeur jusqu’à ce que sa destinée et sa retraite soient enfin connues.

« De superbes tombeaux, désignés sous le nom d’imamzaddè comme les personnages dont ils recouvrent le corps, ont été consacrés à nos saints ; les plus beaux sont ceux d’Ali à Nedjef, d’Houssein à Kerbéla, de Jaffary à Kasemin et de Rezza à Mechhed. En outre nous élevons des monuments aux fils de ces imams, et la piété des fidèles se plaît à enrichir des sanctuaires semblables à celui que je viens de vous faire visiter.

— Le sarcophage qui se trouve dans cet imamzaddè renferme-t-il réellement les restes du fils d’Houssein ?

— J’en ai la certitude, mais il n’est pas besoin de posséder les cendres d’un saint pour lui dédier un tombeau. En parcourant la Perse, vous trouverez plus de vingt imamzaddès consacrés au même imam, aussi bien dans le pays qui l’a vu naître et mourir que dans ceux où il n’a jamais vécu ; et partout vous verrez les fidèles prier autour du sarcophage avec une égale ferveur. »

Pendant la durée de cet entretien, les mollahs, ayant achevé leurs prières, rentrent peu à peu dans la salle et s’accroupissent silencieusement les uns auprès des autres tout le long de la muraille ; on apporte le kalyan au plus respectable d’entre eux, qui l’offre avec dignité à tous les autres prêtres, en suivant, dans l’accomplissement de cette politesse, leur rang hiérarchique. Il le garde enfin quand l’assistance tout entière a refusé de fumer avant lui. Après avoir aspiré quelques bouffées de tabac, il passe la pipe au prêtre auquel il l’avait offerte en premier lieu ; celui-ci la saisit, la présente à son tour à la ronde, et cette formalité se renouvelle jusqu’à ce que le kalyan, éteint, revienne entre les mains du serviteur chargé de le regarnir et de le rapporter aussitôt. La cérémonie terminée, quelques mollahs prennent des livres de théologie posés sur les takhtchès ; d’autres sortent des plis de leur ceinture leur long galamdam (encrier) de laque, déploient des rouleaux de cuir contenant du papier et se mettent à écrire. Il est temps de nous retirer.

Avant notre départ les mollahs nous ont engagés à visiter les ruines de l’élégante médressè Bolakhi, qui, dans ses dimensions restreintes, reproduit les délicates décorations de la masdjed Chah.

13 mai. – Nous devions partir de Kazbin hier matin, mais Marcel a été pris, pendant la nuit précédente, d’une fièvre violente, d’intolérables douleurs de tête et de vomissements. J’ai demandé au chef du télégraphe s’il y avait en ville un docteur européen ; il m’a répondu que les Persans s’occupaient de thérapeutique, et qu’ils s’en tenaient encore aux enseignements d’Avicenne, célèbre médecin arabe qui vivait au dixième siècle. Craignant l’aggravation d’une maladie dont le début revêt une forme inquiétante, privée de ma pharmacie, que la caravane a emportée avec les gros bagages, je me suis déterminée à faire transporter sans délai mon mari à Téhéran. Une route carrossable conduit à cette ville, où l’on peut arriver dans les voitures destinées au service des ministres se rendant de Recht à la capitale de la Perse. Quelques-uns de ces véhicules sont même suspendus, mais on les enferme dans les remises royales, où ils restent à la disposition de Sa Majesté. J’ai fini par me procurer une espèce de charrette fixée sur quatre roues et recouverte d’un mauvais capotage ; mon malade s’est étendu sur des couvertures, et enfin, vers trois heures du matin, j’ai obtenu des chevaux, après avoir perdu toute une journée à préparer le départ. À cinq kilomètres de la ville, le chemin, détrempé par les pluies d’un violent orage, devient impraticable, et les bêtes refusent d’avancer. Le conducteur, descendant de son siège, les excite à sortir de l’ornière ; je prends les rênes et fouette à tour de bras : tous nos efforts sont inutiles. Il faut attendre le jour. Quelques paysans, passant avec leurs vaches, nous tirent de ce mauvais pas. La chaussée est détestable jusqu’à Téhéran, assurent-ils. Et nous avons cent vingt kilomètres à faire avant de toucher au port !

Pourquoi reprocherait-on son ignorance à l’ingénieur chargé de la construction de la chaussée, vaste fossé boueux, que les Persans qualifient orgueilleusement du nom de route royale ? Emin sultan, l’auteur du projet, est un ancien rôtisseur des cuisines du chah, arrivé à tous les honneurs par la volonté de son maître. Il est aujourd’hui ministre d’État, ingénieur, chef de la douane, grand trésorier, mais ne dédaigne pas, dans les grandes occasions, de relever ses manches, de ceindre le tablier et de flatter la gourmandise du souverain en préparant un rôti cuit à point. Un kébab bien réussi a valu au Vatel persan l’entreprise de la route de Téhéran à Kazbin, dont le prix de revient s’est élevé à plus de dix mille francs le kilomètre, bien que les propriétaires des terrains n’aient pas été indemnisés, que la chaussée ne porte pas trace d’empierrement, que tous les fossés enfin aient été creusés par corvées et payés à coups de bâton.

Arrivés à la quatrième station, le maître de poste refuse de me laisser continuer le voyage, sous prétexte que la nuit tombe ; mon désappointement est cruel : j’aperçois depuis longtemps le pic neigeux du Démavend et la chaîne de l’Elbrouz, au pied de laquelle est bâti Téhéran. Je ne suis plus qu’à vingt kilomètres de la ville, et la route, qui conduit à un château royal, est, paraît-il, assez bonne. À force d’instances on me donne des chevaux ; vers dix heures du soir je franchis enfin les larges fossés et l’enceinte fortifiée de la capitale de la Perse. Le postillon qui nous a menés n’appartient pas à l’administration, c’est un paysan tenté par l’appât de la récompense promise ; il parle un patois kurde auquel je ne comprends pas un mot, n’est jamais sorti de son village et ne connaît pas Téhéran. Quand je m’en aperçois, le véhicule est déjà engagé dans un labyrinthe de ruelles désertes plongées dans une obscurité profonde. Toutes les maisons sont closes, et il y a trop de boue dans la ville pour qu’on puisse y circuler à pied.

Après avoir traversé des bazars couverts, encore plus sombres que les rues, j’entrevois cependant un filet de lumière à travers la porte entr’ouverte d’une maison de misérable apparence. J’entre et trouve des soldats persans fumant le kalyan et buvant du thé ; je demande le quartier chrétien ; l’un des militaires se lève, vient questionner le cocher, s’assure que ce dernier est incapable de se retrouver, et consent à lui servir de guide. Nous retournons sur nos pas, et débouchons enfin sur une vaste place dont le piètre éclairage éblouit mes yeux habitués à la nuit noire. Quatre portes monumentales se présentent à chacune des extrémités de la place ; l’une d’elles donne accès dans le quartier européen ; mais là mon soldat m’abandonne : il ne connaît pas de mehman khanè farangui. J’ai de nouveau recours à un marchand de thé : à force de prières j’obtiens un nouveau guide.

Dix minutes plus tard la voiture s’arrête devant une maison blanchie à la chaux et d’assez propre apparence.

L’hôtel français n’est autre chose qu’un café tenu par un de nos compatriotes, ancien confiseur chassé du palais sur la demande du clergé, qui voyait à regret le chah manger des pâtisseries préparées par un « impur ». Au café sont jointes deux pièces que M. Prévôt loue aux voyageurs de passage à Téhéran ; elles vont sans délai être mises à notre disposition. Nous sommes arrivés ; mais dans quel état est Marcel ! il délire et n’a même pas la force de gagner la chambre où l’attend un bon lit.

CHAPITRE VII

Le docteur Tholozan. – Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. – Palais du Négaristan. – Andéroun royal. – Portraits de Fattaly chah et de ses fils. – Audience royale. – Nasr ed-din chah.

 

 

1er juin. – Je suis à Téhéran depuis trois semaines et n’ai pas encore franchi la porte du jardin placé sous les fenêtres de la chambre où mon malade commence une pénible convalescence.

Le docteur Tholozan a été notre providence ; sans lui que serions-nous devenus ? Ce savant praticien, médecin principal de l’armée française, est auprès du roi depuis plus de vingt-deux ans. Au lieu de se laisser aller à cette vie oisive et paresseuse à laquelle les Européens s’abandonnent si facilement en Orient, il a étudié avec une rare sagacité les maladies locales ; ses travaux sur la genèse du choléra aux Indes, son histoire de la peste bubonique en Mésopotamie, en Perse, au Caucase, en Arménie et en Anatolie, enfin de sérieuses recherches sur la diphtérie, maladie si fréquente dans ces pays, méritent d’être consultés par tous ceux qui s’intéressent à ces graves questions.

Le docteur Tholozan est le médecin, l’ami et le conseiller du roi. Nasr ed-din a eu l’esprit de le prendre en grande estime et d’apprécier son désintéressement et sa science ; néanmoins il a été obligé, afin de satisfaire la cour, de se laisser entourer de médecins indigènes possédant la confiance de la famille royale, du clergé et surtout des femmes de l’andéroun. De cette espèce d’antagonisme médical naissent quelquefois des difficultés, toujours apaisées grâce au caractère conciliant du docteur, mais dont la santé du roi pourrait avoir gravement à souffrir.

La thérapeutique persane prescrit la phlébotomie avec une fréquence des plus imprudentes, non seulement pour guérir les maladies dites autrefois inflammatoires, mais encore en vue de les prévenir. Ainsi on saigne les enfants de trois jours de façon à leur enlever le sang impur de la mère, et tout bon Persan considérerait sa santé comme fort compromise s’il n’avait recours à son barbier deux fois par mois. Depuis de longues années le roi n’avait pas été saigné. Dans ces derniers temps cependant, l’avis de ses femmes ayant prévalu, le monarque se décida à se faire ouvrir la veine en cachette, puis il se mit au bain et s’évanouit. Je laisse à penser quels furent l’épouvante des haakims bachys (médecins en chef) en voyant le roi des rois dans cette piteuse situation, et l’empressement avec lequel ils envoyèrent demander les secours de leur confrère français. Le docteur Tholozan eut beaucoup de peine à faire revenir à lui Nasr ed-din. À la suite de ce bel exploit les médecins persans furent tout d’abord condamnés à recevoir la bastonnade, mais ils ne tardèrent pas à être graciés, sur la prière du docteur. Depuis cette époque Sa Majesté n’a plus aucune velléité de se remettre entre leurs mains, et a même interdit d’opérer dorénavant le prince héritier, que l’on rendait à peu près exsangue tous les quinze jours.

2 juin. – Pendant la durée de la maladie de Marcel j’ai été bien soutenue par mes voisines les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. À la nouvelle de mon arrivée la supérieure, sœur Caroline, est venue m’offrir de faire transporter mon mari dans un pavillon situé à l’entrée du couvent, où les chrétiens isolés et souffrants trouvent des soins dévoués, qui leur seraient refusés partout ailleurs ; mais, le docteur Tholozan ayant jugé ce déplacement imprudent, nous sommes restés dans la maison où nous étions descendus tout d’abord.

Dès que l’état de mon malade m’a permis de le quitter, je suis allée remercier les Sœurs de la sympathie qu’elles m’ont témoignée. Un aveugle est venu m’ouvrir la porte ; il n’a pas reconnu ma voix et m’a demandé si j’étais la dame française arrivée récemment de Tauris ; sur ma réponse affirmative, il m’a servi de guide et m’a conduite, en côtoyant des bassins pleins d’eau, jusqu’à la pharmacie, où la sœur Caroline faisait préparer les médicaments destinés aux pauvres de son dispensaire. C’était le jour des femmes, elles étaient nombreuses. Parmi elles j’ai remarqué une jeune musulmane dont la physionomie expressive témoignait d’une vraie douleur. Cette pauvre mendiante venait d’abandonner aux soins des Sœurs son fils à moitié étouffé par la diphtérie. Accroupie dans un coin de la cour, elle restait immobile, comme pétrifiée ; se sentant impuissante à sauver la vie de son enfant, elle l’avait sans espoir remis à des mains plus expérimentées que les siennes. Ses yeux gonflés étaient sans larmes, sa bouche demeurait muette, et son chagrin la rendait insensible à tout ce qui se passait autour d’elle.

Il y a à peine quelques années que les Sœurs de charité ont fondé à Téhéran le couvent où elles élèvent les enfants des rares familles européennes en résidence en Perse. Un grand nombre d’Arméniennes fréquentent leur école ; des musulmanes ont aussi été confiées à leurs soins, sous promesse formelle de ne pas chercher à les faire changer de religion. Ces jeunes filles apprennent à lire, écrire, coudre, repasser, entretenir un ménage, toutes choses ignorées par les Persanes, et joignent à cette première éducation l’étude du français, des notions d’histoire et de géographie.

Les femmes de l’andéroun royal accueillent bien les Sœurs et se montrent souvent très généreuses. Le chah, en témoignage de satisfaction, fait au couvent une rente annuelle de deux mille cinq cents francs. Au point de vue matériel, la situation de la mission est donc à peu près supportable.

Malheureusement un voyage pénible et une acclimatation difficile épuisent les forces de ces courageuses femmes ; des fièvres et des maladies de langueur s’emparent d’elles, et la plupart s’éteignent sur la terre d’exil au bout de très peu d’années. À Ourmiah surtout, où elles sont privées des secours de la médecine européenne, et où l’on ne peut accéder que par la voie d’Erzeroum ou de Tauris, la mortalité est effrayante.

Sur neuf Sœurs arrivées l’année dernière, trois ont succombé à la suite de refroidissements contractés en traversant des rivières à cheval ; trois autres ont péri de fièvres typhoïdes ou d’accès pernicieux.

Deux Pères lazaristes complètent à Téhéran une mission précieuse, non seulement en raison des services qu’elle rend à tous les malheureux, sans distinction de religion ou de nationalité, mais encore au point de vue de l’accroissement de l’influence française en Orient.

3 juin. – Mon mari reprend rapidement des forces. Demain nous irons à pied chez le docteur et, si cette promenade n’est pas trop fatigante, nous serons reçus après-demain par le chah, auquel notre protecteur a demandé la permission de nous présenter.

La tribu Kadjar, à laquelle appartient Nasr ed-din, est originaire de la Syrie. Elle avait déjà une réputation de bravoure incontestée quand Tamerlan l’amena en Perse. Au dix-septième siècle, chah Abbas la divisa en trois tronçons et lui confia la protection des frontières les plus difficiles à garder de son vaste empire. L’une se fixa en Géorgie pour arrêter les incursions des Lesghées ; la seconde s’établit à Merv dans le Khorassan, afin de défendre le pays contre les Usbegs ; la troisième enfin, d’où descend la dynastie actuelle, planta ses tentes au bord de la mer Caspienne, dans le voisinage des tribus turcomanes. La tribu Kadjar d’Astérabad s’était divisée en deux parties quand elle habitait encore l’Arménie. La première, la branche haute, avait des pâturages dans les montagnes, et fut considérée comme la plus importante jusqu’au jour où Fattaly khan, de la branche basse, devint généralissime des armées de Tamasp II. Depuis cette époque les membres de la tribu basse des Kadjars occupèrent des postes militaires de la plus grande importance et, à la fin du siècle dernier, parvinrent même à élever au trône un de leurs chefs, Aga Mohammed khan, fondateur de la dynastie régnante.

La destinée de ce prince fut des plus étranges. Il était encore à la nourrice quand son père fut mis à mort par les ordres de Nadir chah ; lui-même resta comme otage à la cour d’Adil chah, neveu et successeur de Nadir, qui donna l’ordre barbare d’en faire un eunuque. Le but que le roi s’était proposé en tentant de l’efféminer ne fut pas atteint ; Aga Mohammed, doué d’une vive intelligence, chercha une distraction à ses soucis dans un travail opiniâtre et plus tard, quand il fut parvenu au trône, dans l’organisation de son armée. À cette dure gymnastique son âme s’endurcit comme son corps. Malgré sa jeunesse, sa dissimulation était si profonde et son esprit si sérieux, que Kérim khan, qui avait renversé le dernier Sofi et usurpé le trône, le consultait sur les plus graves affaires, tout en le gardant prisonnier.

À la mort du roi il s’échappa, gagna le Mazendéran avec une rapidité prodigieuse et se déclara indépendant. Il pardonna au moins en apparence à ceux qui l’avaient rendu un objet de pitié pour le dernier de ses sujets, groupa autour de lui plusieurs chefs puissants du Kurdistan, de l’Azerbeïdjan et de l’Irak au moment où le pays était déchiré par les factions, et donna ainsi le trône de Perse à sa tribu.

Bien des raisons engageaient Aga Mohammed à établir le siège du gouvernement dans le voisinage des possessions héréditaires de sa famille et à rapprocher sa capitale des gras pâturages où paissaient les troupeaux des Kadjars.

Au lieu de s’installer, à l’exemple de ses prédécesseurs, dans les grandes villes de l’Irak Adjémi ou du Fars, il se décida donc à fortifier Téhéran, représenté par les voyageurs anciens comme une bourgade où les habitants, vrais troglodytes, vivaient dans des tanières creusées sous terre, et utilisa comme ligne de défense les montagnes élevées qui séparent l’Irak du Mazendéran. La réorganisation de l’armée fut le premier objet de sa sollicitude : il enrôla de nombreux cavaliers, et avec leur aide ramena à l’obéissance les provinces rebelles, conquit le Kirman, la Géorgie, entra dans Tiflis et livra la ville à un horrible carnage. Les femmes jeunes et belles furent seules épargnées et emmenées en esclavage ; plus de seize mille captives suivirent à pied les hordes victorieuses. Après cette conquête, Aga Mohammed consentit avec une feinte répugnance à se laisser couronner (1796). « Rappelez-vous, dit-il à ses soldats en ceignant la couronne, que, si vous me faites roi, vous vous condamnez aux plus durs labeurs : je ne consentirais jamais à porter cette tiare si mon pouvoir ne devait égaler celui de mes prédécesseurs les plus puissants. »

Selon ses promesses il entreprit bientôt la conquête du Khorassan et se préparait à entrer dans Bokhara, quand les armées de la grande Catherine furent dirigées vers la Géorgie. Aga Mohammed accourut aussitôt sur ses frontières, résolu à en faire un désert. La mort de l’impératrice et, à la suite de cet événement, le rappel des troupes russes interrompirent les hostilités dès le début de la campagne.

Le chah de Perse ne survécut pas longtemps à son ennemie : trois jours après son entrée dans Chechah une dispute bruyante s’éleva entre un de ses serviteurs favoris et un esclave géorgien. Aga Mohammed, impatienté par leurs cris, ordonna qu’on les fît taire en leur coupant la tête à tous deux. Plusieurs chefs puissants demandèrent en vain la grâce des domestiques : l’exécution fut seulement remise au lendemain matin parce qu’on était au soir d’un vendredi et au moment de faire la prière. À quel sentiment de témérité ou à quelle folie passagère obéit le roi en conservant à son service pendant toute la nuit ces deux hommes qui connaissaient assez le caractère impitoyable de leur maître pour ne pas douter de leur sort ? N’ayant plus rien à craindre, les condamnés s’adjoignirent un autre serviteur mécontent, pénétrèrent sans bruit dans la tente du monarque, où les appelait leur tour de service, et le tuèrent à coups de poignard. Aga Mohammed avait soixante-trois ans. Le but de la vie de ce prince avait été d’arriver au pouvoir ; quand il fut parvenu à la souveraine puissance, son unique désir fut de l’assurer à sa famille. Il avait désigné comme son héritier Fattaly khan, son neveu, auquel il avait voué une affection paternelle, et fit détruire, en vue de lui assurer la couronne, tous les princes ou tous les membres de la famille royale assez puissants pour devenir à sa mort des compétiteurs au pouvoir. Trois de ses frères s’enfuirent, un autre eut les yeux arrachés, et enfin le dernier, le brave Djaffer Kaoli khan, qui l’avait aidé à conquérir le trône et à agrandir l’empire, fut aussi sacrifié et assassiné.

Quand on lui apporta le corps de son frère, Aga Mohammed témoigna un violent désespoir : il fit approcher son neveu, l’accabla d’injures et, lui montrant le cadavre sanglant : « Raba khan, s’écria-t-il, l’âme généreuse qui animait ce corps ne vous aurait jamais laissé jouir en paix de la couronne. La Perse eût été déchirée par les guerres civiles. Afin de vous assurer le trône et d’éviter de pareils malheurs, j’ai détruit le meilleur et le plus dévoué des frères, j’ai commis un meurtre abominable et me suis montré d’une ingratitude criminelle. »

« Voilà mon successeur, disait souvent le roi en désignant le jeune prince ; que de sang j’ai répandu dans l’espoir de lui assurer un règne paisible ! »

Aga Mohammed joignait à une ambition immense une avarice sordide. Il avait accumulé des trésors considérables et réuni d’admirables joyaux, arrachés aux descendants de Nadir.

Un jour, un paysan condamné à avoir les oreilles coupées proposait de l’argent au bourreau s’il voulait n’en trancher qu’une seule ; le roi l’ayant entendu le fit approcher et lui offrit de lui laisser les deux oreilles intactes s’il consentait à lui donner le double de la somme promise à l’exécuteur. Le paysan, plein de reconnaissance, se jeta aux genoux du roi et le remercia, croyant que grâce lui était faite et que la demande d’argent était une simple plaisanterie, mais il fut bientôt détrompé et obligé de se plier aux exigences cupides du monarque.

Peu de temps après, Aga Mohammed s’entendit avec un derviche pour exploiter les hauts fonctionnaires de sa cour.

Comme le roi était au milieu d’eux, un mendiant s’avança et implora la charité avec la plus grande humilité. Le souverain l’interroge, s’apitoie sur ses malheurs, ordonne qu’on lui remette en son nom une somme importante et le recommande chaleureusement à la générosité de ses courtisans. Chacun s’empresse de vider sa bourse dans un pan de la robe du bonhomme, qui sort en témoignant sa reconnaissance.

Le roi se montra inquiet tout le reste de la journée ; enfin, le soir venu, il demanda avec irritation à son intendant si le derviche s’était présenté et, en ce cas, pourquoi on ne l’avait pas introduit : personne ne l’avait vu. « J’ai été indignement trompé : non seulement ce misérable m’avait promis de me rendre mon aumône, mais nous devions partager celles des courtisans. » On fit vainement chercher le derviche ; redoutant la colère de son puissant compère, ce hardi fripon avait pris la fuite.

Malgré sa cruauté et son avarice, Aga Mohammed fut un grand roi : il accrut la puissance de la Perse, l’administra avec sagesse, se montra aussi juste que peut l’être un conquérant oriental fondateur de dynastie, et sut être généreux toutes les fois qu’il s’agit du bien, de la prospérité du pays ou de l’entretien d’une armée qu’il adorait.

À sa mort, Baba khan monta sur le trône sous le nom de Fattaly chah. C’était un prince intelligent et initié dès son jeune âge à la pratique des affaires. Ses armées, d’abord victorieuses dans le Khorassan, prirent Hérat, mais éprouvèrent de grands revers en Géorgie et en Arménie, annexées sous son règne à la Russie.

Fattaly chah a été au commencement de ce siècle indirectement mêlé à notre histoire nationale.

Napoléon, toujours préoccupé de créer des difficultés à l’Angleterre, tenta de déterminer le roi de Perse à lever des armées et à les jeter sur les possessions anglaises des Indes. Dans ce but il envoya à Téhéran une ambassade, conduite par le général Gardanne. Le gouvernement britannique, instruit de cette manœuvre, chargea de son côté le général Malcolm d’acheter la neutralité persane moyennant une rente quotidienne de vingt-cinq mille francs. Le chah traîna en longueur les négociations avec la France, et notre ambassade se décida à quitter l'Iran au bout de plusieurs mois, sans avoir conclu de traité.

À la chute de Napoléon, les Anglais, n’ayant plus rien à redouter de la Perse, cessèrent de payer la pension promise. Fattaly chah, qui avait pris la douce habitude de recevoir ce présent, se plaignit. Les engagements furent niés d’abord, puis le cabinet de Saint-James prétendit que la rente était provisoire ; comme le souverain faisait apporter le traité et en lisait les termes à l’ambassadeur d’Angleterre, celui-ci, disent les Persans, déchira les signatures et les avala.

Le roi passa dans son harem toute la fin de son existence. Il avait sept cents femmes et six cents enfants. On prétend que le nombre de ses descendants s’élève aujourd’hui à plus de cinq mille ; l’état des finances ne permettant pas d’entretenir une famille royale aussi nombreuse, la pauvreté de la plupart des princes du sang est extrême. Quelques-uns même ont été obligés d’entrer comme domestiques dans les grandes familles de Téhéran.

Fattaly chah, successeur d’un souverain chétif et d’aspect féminin, tirait grande fierté de sa large carrure et d’une superbe barbe noire qui s’étalait sur sa poitrine et descendait jusqu’à sa taille ; aussi fit-il reproduire ses traits en bas-reliefs sculptés sur les rochers voisins de Téhéran et peindre son portrait dans chacun de ses palais. Sa résidence, le Négaristan, est à ce sujet des plus curieuses à visiter.

Derrière une porte monumentale flanquée de bâtiments réservés aux soldats de garde s’étend un parc superbe, planté de ces platanes émondés particuliers aux jardins persans ; la taille élevée de ces arbres permet à l’air de circuler pendant la nuit et de rafraîchir la température, toujours étouffante sous les ombrages bas et épais. On suit d’abord une avenue composée de cinq allées bordées de canaux remplis d’une belle eau courante ; au bout de cette avenue s’élève un vaste pavillon en forme de croix grecque, éclairé à l’extrémité de chacun de ses bras par une verrière colorée. Entre les bras de la croix sont ménagés des vestibules et deux chambres de repos. La pièce centrale est recouverte d’une coupole et de quatre berceaux symétriquement disposés, revêtus d’épaisses et lourdes décorations de plâtre peintes en vives couleurs et rehaussées d’or. Au delà de cette première construction s’étendent les jardins de l’andéroun ; un grand rideau les sépare du biroun et met les promeneuses à l’abri des regards indiscrets.

Le palais réservé à la vie intime du souverain se trouve dans cette deuxième enceinte. Il est de forme rectangulaire ; les murs extérieurs sont dépourvus d’ouvertures, toutes les pièces prenant jour sur une cour à laquelle on accède par une porte basse et étroite suivie d’un corridor coudé. Un vaste bassin de marbre blanc occupe le centre de l’habitation des femmes ; il est entouré d’un passage dallé servant de dégagement aux chambres des favorites, toutes logées dans cette partie du palais. Leurs petits appartements se composent de deux pièces étroites éclairées par la porte, qui devait rester ouverte pour laisser entrer l’air et la lumière.

A-t-elle dû être témoin de poignantes scènes de jalousie et de désespoir ! a-t-elle vu naître et grandir d’ardentes rivalités, cette retraite où l’on parquait pêle-mêle les infortunées destinées à satisfaire les passions d’un souverain dont l’indifférence paraissait encore plus redoutable que la brutalité !

Au centre de l’une des façades s’élève le pavillon royal, orné à l’intérieur d’une grande peinture murale représentant Fattaly chah entouré de ses douze fils aînés[5]. Il est assis sur un trône d’or enrichi de pierreries et surmonté d’un baldaquin reposant sur des colonnes torses ; dans l’entre-colonnement sont disposés des vases étroits contenant des fleurs d’émeraudes et de turquoises. Le roi, vêtu d’une koledja dont les pans recouvrent les jambes repliées en arrière, est coiffé d’une tiare ornée de rubis et de diamants, et s’appuie sur un coussin brodé de perles fines ; il tient à la main un sabre et un chapelet. Ses douze fils, placés sur deux étages, portent des robes s’élargissant en forme d’entonnoir ; toutes les coutures et les bords de ces vêtements sont garnis d’un rang de grosses perles. Les princes ne sont pas couronnés de la tiare des souverains, mais de diadèmes de pierreries, et rappellent dans leur attitude et leur costume les rois de nos plus vieux jeux de cartes.

En tête des longs panneaux peints sur les faces latérales de la pièce, l’artiste a représenté les ambassadeurs de France et d’Angleterre, le général Gardanne et sir John Malcolm, chaussés des longs bas rouges mis autrefois, suivant les lois de l’étiquette persane, avant de paraître devant le souverain. Une double procession de personnages superposés s’étend à leur suite jusqu’au fond de la pièce : ce sont les portraits de ministres ou de grands dignitaires. Tous sont habillés d’amples robes de cachemire ou de brocart d’or bordées de fourrures, et coiffés de larges turbans ou de bonnets surmontés d’agrafes de pierres précieuses.

Si l’on veut se faire une idée bien exacte de certains côtés de la vie des souverains orientaux, il est intéressant de visiter dans le même palais la salle souterraine, résidence d’été de Fattaly chah. On y descend en suivant une étroite galerie qui conduit d’abord dans un vestibule, puis dans une salle octogone recouverte d’une coupole et éclairée à sa partie supérieure par des verres de couleur opaline laissant arriver dans l’intérieur un jour très discret. La pièce est revêtue de marbre ; sur une de ses faces aboutit l’extrémité d’une glissière en pente très rapide formée de plaques d’agate rubanée. Les femmes nues de l’andéroun se plaçaient tour à tour au sommet de ce plan incliné et venaient tomber avec une extrême vitesse dans un bassin rempli d’eau situé au milieu de la salle octogone. Le roi, dans ses vieux jours, passait les meilleures heures de sa vie au fond de ce souterrain, où régnait une fraîcheur délicieuse, et cherchait à se distraire en faisant exécuter à ses femmes d’extravagants tours d’acrobatie.

Le fils aîné de Fattaly chah étant mort avant son père, le vieux monarque eut pour successeur son petit-fils Mohammed, prince faible et indolent.

En 1848 le fils de ce dernier, Nasr ed-din, souverain actuel de la Perse, monta sur le trône. Malgré les secousses politiques qui au début de son règne ont agité le pays, le chah occupera dans l’histoire une place des plus honorables.

Sous son administration intelligente l’empire Iranien entre dans une ère de progrès et distance à bien des points de vue toutes les nations musulmanes. L’influence fanatique du clergé est modérée par une main pieuse mais juste ; des écoles s’ouvrent dans les grandes villes, et leur succès fait présager un brillant avenir. Enfin la Perse ne dépense pas plus qu’elle ne peut payer, ne contracte point de dettes et se garde prudemment des tripotages financiers qui déshonorent les pays turcs.

5 juin. – Marcel a reçu ce matin une lettre du docteur Tholozan. Le chah nous recevra à deux heures avant le coucher du soleil. Amenés par la voiture du premier ministre, nous pénétrons dans l’intérieur du palais après avoir franchi plusieurs corps de garde. La demeure royale, située au centre de la ville, est composée de bâtiments peu somptueux, enfermés dans une vaste enceinte, revêtue à l’intérieur de plaques de faïence peinte où sont représentés des soldats au port d’armes. Leurs figures bouffies sont d’un rose tendre, leurs yeux entourés d’un cercle noir et leurs sourcils joints l’un l’autre par un trait vigoureux. Une koledja rose et un pantalon ajusté jaune serin achèvent de donner à ces guerriers un aspect des plus réjouissants.

De grands talars bien aérés, de beaux jardins coupés de bassins dallés de faïence bleu turquoise, des arbres d’une superbe venue font l’unique charme du palais. On nous introduit d’abord dans un pavillon construit sous le fils de Fattaly chah. Les tapisseries, vertes, jaunes, bleues, se marient de la façon la plus désagréable et recouvrent les parties supérieures des murailles, tandis que les lambris, en papier blanc et or, sont entrecoupés de ces horribles paysages dont on enlaidissait autrefois les paravents de cheminée. Plusieurs portraits de souverains européens trônent dans cette pièce en compagnie d’une peinture persane représentant Nasr ed-din chah à cheval ; au-dessous de ces souvenirs diplomatiques, un nombre égal de pianos permet aux visiteurs d’inonder la salle de flots d’harmonie, s’accordant fort mal avec les sentiments que ces « frères » ont éprouvés les uns pour les autres.

Plusieurs serviteurs entrent en courant dans le salon et annoncent que le chah descend dans le jardin, où il va nous recevoir afin d’ôter à la présentation tout caractère officiel. Après avoir enfoncé solidement nos chapeaux sur nos têtes, dans la crainte de les enlever devant le souverain, ce qui serait de la dernière grossièreté, nous sortons. À l’extrémité d’une allée apparaît Sa Majesté, accompagnée de son premier interprète, qui lit à haute voix un journal français. Ce premier groupe est suivi de quelques serviteurs sans livrée. Le roi a cinquante-trois ans, mais il paraît moins âgé ; ses cheveux, qu’on aperçoit de chaque côté des oreilles, sont noirs et plats, les yeux grands et beaux, le nez crochu, les joues creuses, le teint foncé, la moustache encore bien noire, mais la barbe, très mal faite, est grise ; l’étiquette défendant de raser un chah de Perse avec un rasoir, son barbier se voit obligé de couper tous les poils aux ciseaux, opération longue, ennuyeuse et toujours mal réussie. Le costume de Nasr ed-din est des plus simples. Une redingote de cachemire de Kirman fermée par des brandebourgs dorés descend jusqu’aux genoux ; les pantalons, de coutil blanc, s’arrêtent à la cheville ; une capote militaire en drap bleu foncé avec passepoil rouge est jetée sur les épaules et maintenue autour du cou sans que les manches soient passées ; le roi porte un simple kolah de drap noir ; une mince cravate de satin bleu de ciel maintient le col de la chemise, de forme européenne ; des escarpins découverts laissent apparaître des chaussettes blanches ; les mains, très petites, sont gantées de coton blanc.

Suivant l’exemple du docteur Tholozan, nous nous sommes rangés sur le bord de l’allée. Quand le roi a été à quelques mètres de distance, chacun de nous s’est incliné et a renouvelé ce salut, à deux reprises ; Nasr ed-din s’est alors approché.

CHAPITRE VIII

Audience royale. – Les neveux du chah. – Départ pour Véramine. – Campagne de Véramine. – La masdjed djouma de Véramine. – Une kalè (forteresse) sassanide. – Citadelle de Véramine. – Le ketkhoda rendant la justice. – Imamzaddè Yaya. – Les reflets métalliques. – La décoration en faïence. – Facéties royales. – Tour et mihrab mogols. – Imamzaddè Jaffary. – Retour à Téhéran. – Le platane de Tadjrich. – Mirza Nizam de Gaffary.

 

 

7 juin. – « Votre Majesté me permet-elle de lui présenter Madame et Monsieur Dieulafoy, deux de mes compatriotes arrivés récemment à Téhéran et auxquels elle a bien voulu accorder une audience ? a dit le docteur Tholozan.

— Comment ! ce jeune garçon est une femme ? a répondu le roi en persan.

— Oui, Majesté ; Monsieur et Madame Dieulafoy sont porteurs d’une lettre du ministre des Affaires étrangères adressée à la légation de France, et me sont vivement recommandés par des amis communs.

— Pourquoi, Madame, me dit le roi en français, n’avez-vous pas conservé les longues robes et les vêtements des dames européennes ?

— Parce que je voyage ainsi plus facilement et que je passe toujours inaperçue. Votre Majesté n’ignore pas combien, dans les pays musulmans, il est difficile aux femmes de paraître en public à visage découvert : à cet égard il me semble que les coutumes et les lois religieuses sont encore plus scrupuleusement suivies en Perse que partout ailleurs.

— C’est exact. Quel chemin avez-vous pris pour venir à Téhéran ?

— Celui de Tauris.

— Vous n’avez pas fait ce long trajet à cheval ?

— Pardon, Sire, je ne saurais me tenir accroupie dans un kadjaveh et souffrirais beaucoup de la longue immobilité conséquence de ce genre de locomotion.

— Où allez-vous maintenant ?

— À Ispahan, Chiraz, Firouzabad, et de là à Bagdad, Babylone et Suse.

— Vous mettrez des années à suivre un pareil itinéraire. Aurez-vous la force d’effectuer ce voyage ? cela me paraît bien douteux. Avant de venir en Perse, avez-vous déjà parcouru l’Orient ?

— J’ai visité l’Algérie, l’Égypte et le Maroc.

— Et partout vous avez voyagé sous ce costume ?

— Le plus souvent, mais je l’ai adopté d’une manière définitive depuis mon départ pour la Perse.

— Vous avez très bien fait. Dans nos pays une femme ne peut sortir à visage découvert sans ameuter la population. Cela paraît vous surprendre ? Croiriez-vous par hasard que, si une Persane voilée et revêtue de son costume national se rendait en Europe et se promenait sur les boulevards de Paris, la foule ne se précipiterait pas sur son passage ? Les Français n’auraient cependant pas les mêmes excuses que mes sujets, car bon nombre de ceux-ci passent souvent leur existence entière sans voir d’autres femmes que leurs parentes les plus rapprochées.

« Savez-vous peindre ? me demande le roi à brûle-pourpoint.

— Non, Sire.

— C’est dommage, j’aurais bien voulu me faire représenter à cheval. Tous mes portraits sont détestables ; j’ai fait faire mon buste à Paris, mais les princes n’en sont pas contents. »

« Quelles sont vos occupations en France ? reprend alors Nasr ed-din en s’adressant à mon mari ; étiez-vous dans l’armée pendant la guerre de 1870 ?

— Oui, Sire, dans l’armée de la Loire.

— Vous étiez commandé par le général d’Aurelle de Paladines, continue le roi, qui paraît avoir très présents à la mémoire les détails de la campagne de France. Que venez-vous faire en Perse ?

— J’ai mission d’étudier les ruines des monuments élevés par Kaï Kosro, Darab et Chapour.

— Lisez Firdouzi : vous trouverez dans le Chah Nameh de précieux renseignements. En quoi ces constructions peuvent-elles intéresser la France ? »

Puis, changeant tout à coup d’idées :

« Connaissez-vous M. Grévy ? Connaissez-vous Gambetta ? Comment va M. Grévy ? Je l’ai en grande amitié et désire lui faire savoir que j’ai demandé de ses nouvelles. Quel âge avez-vous ?

— Trente-sept ans.

— Vous paraissez bien plus âgé », reprend le roi avec une franchise dépouillée d’artifice.

Le docteur Tholozan représente alors au chah que mon mari vient d’être malade et qu’il sort pour la seconde fois.

« En ce cas, haakim (médecin), il te faut guérir ton ami : tu t’en acquitteras à merveille. » Puis, se tournant vers nous : « Je vous reverrai avec plaisir. N’oubliez pas de faire savoir à M. Grévy que je suis son ami. »

Le roi indique alors d’un signe de main que l’audience est terminée. Nous nous reculons, faisons nos trois saluts, Nasr ed-din se dirige vers une allée transversale et continue sa promenade.

Au dire de son entourage, le chah s’est montré très affable. Les yeux du monarque regardent franchement, et ses lèvres en souriant découvrent de belles dents blanches. Il parle assez bien le français et n’a eu recours, en causant avec nous, ni à son premier interprète, Saniet Dooulet, ni au docteur Tholozan. Seulement, quand nous ne saisissions pas très vite ses demandes et la signification de ses phrases, d’une construction quelque peu bizarre, ses narines se relevaient avec vivacité et produisaient une contraction des muscles de la face qui lui donnait un aspect félin.

8 juin. – Le roi m’a fait demander de faire la photographie des enfants de sa sœur, ses neveux les plus chéris. Je me suis empressée de me rendre à ses désirs. Ils sont gentils tous deux et représentent bien le type des petits princes persans : à cinq et sept ans, déjà pleins d’orgueil et se mouvant avec cet air solennel qu’affectent les personnages puissants ou les grands seigneurs. La fillette s’appelle Massouine (Sainte) ; elle est vêtue d’une redingote de velours grenat brodé d’or, sa tête est couverte d’un chargat (foulard) de soie verte, une rivière de gros diamants accrochée sur les tempes encadre l’ovale de la figure, trois grosses broches en brillants forment diadème. Les yeux sont entourés d’un large cercle noir, et les sourcils, accentués par un trait vigoureux, se réunissent au-dessus du nez et se prolongent jusque sous le chargat. Autour des poignets, la petite princesse porte des perles d’un superbe orient, enfilées sur des cordes de chanvre ; une multitude de bagues parent ses petits doigts effilés. Son frère Houssein est vêtu, comme le chah, d’une koledja de cachemire et d’un pantalon de coutil blanc.

Les enfants ne portent pas ici, de même qu’en Europe, des costumes de forme spéciale : garçons et fillettes sont habillés comme des hommes ou des femmes ; la mode établit seulement quelque distinction entre la coiffure des vieillards et celle des jeunes gens. Dans certaines provinces les gens âgés mettent le turban de préférence au kolah, et en tout lieu se peignent la barbe avec du henné. Celle teinture donne aux poils blancs une couleur rouge du plus singulier effet.

Véramine, 14 juin. – Nous avons renoncé à aller à Damghan, où se trouvent, paraît-il, d’intéressants monuments guiznévides. Les caravanes ont apporté de graves nouvelles : la peste bubonique s’est déclarée du côté de Mechhed et a causé d’épouvantables ravages dans les villages. Forcés d’abandonner notre projet, nous nous sommes dirigés vers le pays de Véramine, situé à douze farsakhs environ de Téhéran, avant de prendre d’une façon définitive la route du sud.

Au sortir de la capitale on traverse d’abord les murs de l’ancienne Reï, située au pied de la chaîne de l’Elbrouz, et, après avoir laissé sur la droite une tour seljoucide que nous avons étudiée avec intérêt, et sur la gauche un dakhims (cimetière guèbre), où les cadavres des sectateurs de la religion de Zoroastre sont donnés en pâture aux oiseaux de proie, afin que, selon les rites sacrés, la pourriture humaine ne souille ni la terre ni les eaux, nous atteignons une seconde tour, que couronnent les débris d’une inscription coufique. Au delà des vieilles fortifications de la ville s’étendent des jardins entourés de murailles en pisé, où se réfugient aux approches de l’été les andérouns des grands personnages de Téhéran. Ces installations sont très recherchées à cause du voisinage du tombeau de chah Abdoul-Azim, signalé au loin par sa coupole dorée, ses bois de platanes et d’ormeaux. En apercevant ce sanctuaire vénéré, les tcharvadars se mettent à causer et déplorent l’amoindrissement des privilèges de la religion depuis l’arrivée des Faranguis en Perse. « Autrefois, disent-ils, le criminel avait à Chah-Abdoul-Azim un refuge inviolable, il pouvait y passer sa vie entière entretenu aux frais de la mosquée ; aujourd’hui, quand le roi l’ordonne, les mollahs ne donnent aucune nourriture au coupable réfugié dans le sanctuaire, et le réduisent à mourir de faim ou à quitter de lui-même cet asile protecteur. » Pendant que nos gens se lamentent du tort fait aux assassins, nous nous rapprochons de la montagne et suivons les premiers contreforts du Démavend, dont la cime neigeuse, empourprée par les rayons du soleil couchant, se détache sur un ciel de couleur orange et sur les masses gris ardoisé de la montagne.

À trois farsakhs de Téhéran le paysage change brusquement d’aspect ; de nombreux kanots, reconnaissables aux longues files de remblais coniques, descendent dans la plaine jaunie par les blés déjà mûrs.

Malgré la nuit on aperçoit de tous côtés, aux rayons brillants de la pleine lune, des villages perdus dans la verdure et des bandes d’ouvriers occupés aux travaux de la moisson. Les hommes, armés de faucilles, abattent de larges sillons, tandis que les femmes et les enfants, s’avançant en foule derrière eux, forment les javelles. La chaleur est si intense pendant le jour qu’il serait impossible aux ouvriers de faire tomber l’épi sans l’égrener ; aussi les nomades, qui à la fin du printemps viennent offrir leurs services aux propriétaires, passent-ils toute la journée endormis sous de larges auvents formés de nattes de paille fixées à des perches, et commencent-ils leurs travaux lorsque le ciel s’illumine de cette profusion d’étoiles dont les profanes ne soupçonnent même pas l’existence dans nos contrées brumeuses.

Sous l’influence de la fraîcheur la campagne semble rendue à la vie, mille bruits se font entendre. Les chants des moissonneurs, les aboiements des chiens au passage des caravanes, les hennissements des chevaux, les monotones romances des cigales donnent à la plaine une animation qui contraste avec le silence des villes à cette heure avancée.

Nos muletiers, blasés sur la beauté des nuits de Perse, se sont endormis en marchant ; surprise vers une heure du matin de ne pas être encore arrivée, je les interroge, et ils répondent à mes questions en m’assurant qu’ils ont pris un raccourci. En langage de tcharvadar, prendre un raccourci équivaut à perdre sa route ; peu après cet entretien nous sommes effectivement arrêtés par de petits canaux à ciel ouvert s’entre-croisant comme les fils d’un écheveau ; las de les côtoyer sans arriver à trouver un passage guéable, et comprenant à leurs nombreux faux pas que nos chevaux se plaignent à leur manière de cette longue marche dans des terrains détrempés, nous prenons le parti d’atteindre un hameau voisin signalé par les aboiements des chiens de garde.

Au bruit de notre caravane s’engageant dans la rue, les hommes montrent prudemment au-dessus des murs l’extrémité du bonnet d’indienne rembourré de coton dont se parent pendant la nuit les villageois, et interpellent avec inquiétude nos domestiques.

« Que vient faire à pareille heure dans le village cette petite troupe à la tête de laquelle nous apercevons des cavaliers armés ?

— Nous avons perdu notre chemin, répliquent les muletiers, et nous voudrions bien, de peur des voleurs, mettre nos bêtes en sûreté, au lieu de camper dans les champs. »

Sur cette belle et tranquillisante réponse, dans laquelle il n’est même pas question des voyageurs, on nous signale la maison du ketkhoda, la plus vaste du village, où les mulets trouveront, paraît-il, une hospitalité digne d’eux. Le tcharvadar frappe à la porte indiquée ; elle s’ouvre, et nous pénétrons, après avoir longtemps parlementé, dans une galerie sombre conduisant au jardin. Sous les arbres s’étend, carrelé, en briques cuites, un large parvis servant en été de chambre à coucher. Prudents ou frileux, les habitants de cette demeure ne se sont pas encore aventurés sur leurs terrasses. La nuit est si claire qu’on distingue nettement les traits de tous les dormeurs allongés les uns auprès des autres sur leurs couvre-pieds pliés en quatre doubles.

La meilleure place sur le dallage est mise à notre disposition ; le ketkhoda, surpris tout d’abord de nous entendre exprimer des doutes sur la salubrité d’un aussi bel emplacement, fait ouvrir les portes du talar. Le campement est bientôt organisé, et tout rentre dans le silence et le calme, interrompus par notre arrivée.

15 juin. – À l’aurore Marcel donne l’ordre de se remettre en route, afin de profiter des heures les plus fraîches de la matinée. La caravane traverse d’abord les nombreux canaux qui, la veille, ont arrêté sa marche et se dirige vers une bande rougeâtre signalant à l’horizon le commencement du désert. La campagne présente en cette saison un aspect d’une surprenante fertilité ; les champs, soigneusement cultivés sont coupés par de grands bouquets de verdure disséminés sur tous les points de la plaine ; à perte de vue s’étendent des moissons dorées et des plantations de pavots blancs tout en fleur. C’est le moment de la première récolte de l’opium. Les têtes déjà mûres sont légèrement incisées sur le côté avec un instrument tranchant, et la liqueur qui s’en écoule est recueillie dans une tasse attachée au doigt du paysan chargé de ce travail. Ces incisions, renouvelées trois fois de quinzaine en quinzaine, laisseront écouler tout le suc de la plante.

Au bout de quatre heures d’une marche difficile à travers des récoltes que nous sommes obligés de fouler aux pieds, à la grande colère des villageois, je distingue dans le lointain une haute tour couronnée d’un toit conique et la coupole émaillée d’une mosquée s’élevant au-dessus d’un fouillis de verdure sombre étendu sur plusieurs kilomètres de longueur. C’est le village de Véramine. Bientôt après l’avoir aperçu, nous nous engageons dans un chemin compris entre des jardins enclos de murs de terre.

Les cerisiers, les abricotiers, les pruniers et les pêchers, serrés en taillis impénétrables, mêlent leurs fruits si abondants, qu’ils dissimulent en partie le feuillage sous leurs grappes colorées. Des mûriers gigantesques sont habités par une multitude de gamins occupés à picorer les mûres blanches et rouges, grosses comme des œufs de pigeon, ou à les gauler légèrement et à les recueillir sur des nattes de paille étendues tout autour des arbres ; à l’abri de haute futaie s’étalent des touffes de grenadiers aux fruits verts et aux fleurs rouge sang.

Véramine, pays essentiellement agricole, n’a pas de caravansérail convenable ; mais le docteur Tholozan n’a rien oublié et nous a pourvus de si pressantes recommandations, que le ketkhoda s’est empressé de mettre à notre disposition une partie de sa maison. La chaleur est extrême au moment de notre arrivée ; néanmoins, les visites de politesse échangées, nous poussons une reconnaissance du côté de la masdjed djouma, superbe édifice aujourd’hui ruiné et dans lequel on ne fait plus la prière faute de trouver un emplacement où l’on puisse invoquer Allah sans risquer de recevoir un pan de mur sur la tête. Grâce à cet état de délabrement, il est permis aux infidèles d’entrer dans la mosquée et de se faire écraser tout à l’aise, si cela leur est agréable.

Le monument est situé à quelque distance du village, au milieu de champs aujourd’hui couverts d’une épaisse végétation de broussailles et d’herbes piquantes.

Une façade ornée de ravissantes mosaïques de faïence de deux bleus précède la grande cour placée au-devant de l’entrée du sanctuaire ; l’éboulement de l’une des parties latérales de la construction permet d’embrasser d’un seul coup d’œil un édifice rappelant de très près dans ses grandes lignes la masdjed Chah de Kazbin. La salle du mihrab, enrichie d’admirables panneaux de fleurs en relief traités avec une hardiesse et une sûreté de main surprenantes, attire surtout notre attention. Comme à Kazbin, on retrouve dans l’intérieur de cette salle les mêmes pendentifs permettant de passer sans transition brusque du plan carré au plan octogonal et, de ce dernier, à la forme circulaire de la coupole. Les parements de maçonnerie de briques sont rejointoyés en blanc et ornés de joints verticaux larges de quatre centimètres, au milieu desquels sont sculptées en creux, avec la pointe de la truelle, des arabesques dessinant un semis à motifs multiples régulièrement disposés et du plus heureux effet. Tout cet ensemble est imposant et d’un goût très pur.

En montant sur les maçonneries éboulées, on atteint une galerie sans parapet qui fait le tour de la coupole.

De ce point le regard embrasse toute la plaine. Au sud, du côté du désert, se présente la lande sans bornes, rouge comme le soleil couchant ; au nord, entre la mosquée et la montagne, on aperçoit les murs de terre ; d’une immense kalè (forteresse) ; autour de cette enceinte, sur un rayon de sept à huit kilomètres, s’étend une ceinture de forts détachés, comparables aux ouvrages disposés en avant de nos places de guerre. Le village lui-même est dominé par une citadelle en assez bon état de conservation et sans doute utilisée dans l’ancien système de défense. Il serait intéressant de pousser plus loin notre promenade, mais la nuit tombe et nous devons mettre notre vie en harmonie avec celle des villageois. En été chacun ici se couche et se lève avec le soleil ; le soir on sort des maisons les couvre-pieds, les oreillers et les couvertures, on les étend sur les terrasses ou dans les jardins et l’on s’endort dès que la nuit est close. À l’aube, les rayons du soleil et les mouches réveillent les plus paresseux ; à quatre heures toute la population du village est sur pied et vaque à ses occupations jusqu’à huit heures du matin. La chaleur devient alors si intense qu’on se retire dans les maisons, où l’on s’abandonne aux douceurs du sommeil. Ce repos est sacré, et l’après-midi on doit même s’interdire de donner des ordres aux domestiques, toujours plus mécontents d’être dérangés pendant leur sieste que durant le repos de la nuit. Vers le soir l’air se rafraîchit et la vie reprend son cours normal.

16 juin. – À l’aurore, les chevaux sont sellés ; nous allons visiter la kalè centrale. C’est une vaste enceinte rectangulaire bâtie en matériaux de terre crue et flanquée de tours défensives, distantes de trente mètres les unes des autres. La forme des matériaux n’est plus apparente, et les murs de terre paraissent construits, comme ceux de Kouyoundjik ou de Khorsabad, avec des briques posées encore humides les unes au-dessus des autres et agglomérées au point de composer une masse compacte. Ce procédé de construction n’ayant jamais à ma connaissance été employé par les musulmans, nous nous trouvons sans doute en présence d’un ouvrage sassanide plus ancien que les remparts de Reï. D’après les traditions locales, l’origine de cette fortification remonterait au temps de Féridoun, héros favori des anciens poètes persans dont le nom légendaire a été chanté par Firdouzi. Ces renseignements sont peu concluants ; je dois cependant m’en contenter, car on ne découvre à l’intérieur de l’enceinte ni mur ni tumulus dont l’examen ou les fouilles puissent fournir des données certaines sur l’âge et l’histoire de la fortification. Marcel incline à croire que cette kalè, pourvue de kanots qui amenaient en tous points une eau fraîche et limpide, est un ancien camp retranché. Tout autour de l’enceinte nous visitons les forts isolés que nous avons aperçus hier du haut de la masdjed djouma. Situés sur des tumulus très élevés et composés de quatre tours massives flanquant des courtines fort épaisses à leur base, ces ouvrages étaient destinés à compléter un système de défense formidable dirigé contre les invasions venues du Khorassan. Le plus grand d’entre eux et le mieux conservé se trouve dans le village ; il est de forme carrée et construit en matériaux de terre ; l’inclinaison considérable donnée aux parements extérieurs des tours et des courtines rappelle le front des pylônes primitivement élevés en briques crues et auxquels les Égyptiens conservèrent des formes devenues hiératiques quand ils construisirent en pierre les temples de leurs dieux.

La citadelle de Véramine était entourée d’un large fossé et d’un chemin couvert dont on ne retrouve pas de traces dans les autres ouvrages. Les murs, d’origine très ancienne, ont été revêtus d’un parement de briques crues à une époque postérieure à la construction des forts isolés. Il est donc à supposer que la citadelle ne différait en rien des autres kalès, et que les défenses accessoires furent élevées par les Seljoucides ou leurs premiers successeurs afin de rendre imprenable la résidence du gouverneur de la contrée. Le nom de kasr (château) donné au fort semble confirmer cette hypothèse.

17 juin. – La température est très élevée. Bien que le soleil fût près de l’horizon quand nous sommes allés tirer aux cailles et aux alouettes, si nombreuses dans les champs de blé, le vieux Phébus nous a mis en un tel état, que nous avons fait serment de ne plus affronter à l’avenir la chaleur du jour.

À peine de retour au logis, un bruit confus se fait entendre ; des cris, des imprécations retentissent au dehors, et notre habitation, en général si tranquille, est envahie. C’est aujourd’hui que le ketkhoda rend la justice.

L’ourf ou loi coutumière est appliquée par le roi, mais le monarque délègue son autorité à ses lieutenants, aux gouverneurs de province, aux percepteurs d’impôts et aux chefs de village chargés de juger les cas de simple police. Les ketkhodas ont le droit d’infliger de légères punitions, telles que la bastonnade, ou d’imposer des amendes. Si la faute est grave, le coupable doit être conduit devant le gouverneur de la province, dont les pouvoirs sont plus étendus ; toutefois ces hauts personnages ne peuvent condamner à la peine de mort, ce droit étant réservé au chah et, sous la réserve d’une délégation spéciale, aux princes de sang royal. La procédure dans les affaires sans gravité est très simple ; les jugements sont rapidement rendus, mais les frais, nuls en apparence, deviennent souvent très onéreux à cause des pichkiach (présents) que les parties envoient aux juges dans l’espoir de les corrompre.

La cour de la maison du ketkhoda sert de prétoire ; au milieu se trouve une plate-forme carrelée, flanquée à droite et à gauche de deux petits jardins, dont l’un ne forme qu’un énorme bouquet de passe-roses et l’autre une touffe de grenadiers chargés de fleurs. À cinq heures du soir on ouvre un kanot, l’eau inonde le parterre ; un serviteur saisit alors une sébile de bois, arrose la plate-forme, où l’on ne pourrait s’asseoir, tant elle est brûlante, si l’on n’avait soin de prendre cette précaution préliminaire, et, dès que le carrelage est sec et bien balayé, il apporte un tapis de feutre brun et un ballot de couvertures enveloppées dans une toile de coutil. Le ketkhoda descend du talar, s’accroupit sur le feutre, appuie son dos contre les literies et invite le mirza (secrétaire) à s’asseoir à ses côtés. Vis-à-vis du principal juge prennent place deux conseillers, installés comme lui. Des domestiques allument les lalès (candélabres surmontés d’une tulipe de verre destinée à empêcher le vent d’éteindre les bougies), luxe superflu, car la lune ne va pas tarder à paraître et donnera une telle clarté, qu’il ne sera pas besoin de lumière artificielle pour lire et écrire tout à l’aise. Ces préparatifs terminés, les plaignants sont amenés à la barre. Le demandeur parle le premier, développe son affaire dans un discours modéré, entremêlé toutefois de quelques perfides insinuations à l’adresse de son adversaire ; celui-ci garde tout en écoutant une parfaite indifférence et, quand son tour est venu, plaide avec un calme parfait. La cause est entendue. Le ketkhoda, après avoir consulté ses conseillers, applique la loi et rend un jugement généralement sans appel ; les deux adversaires, se départant alors de leur bonne tenue, se retirent en s’injuriant, et terminent la querelle à coups de poing dès qu’ils ont franchi la porte du jardin.

Les petits procès auxquels nous assistons sont peu variés : ils roulent à peu près tous sur des vols de volailles, ou bien sur l’inexécution de contrats passés entre des propriétaires et des ouvriers engagés à l’année. Ces misérables valets, après s’être fait entretenir tout l’hiver, ont abandonné leur maître au moment de la moisson afin de gagner double paye ailleurs. Les sentences me semblent équitables. Celui qui a volé une poule est condamné à en rendre deux en échange ; s’il n’a pas de poules, il remettra à la partie lésée quatorze chaïs (quatorze sous), valeur de ces intéressants volatiles. J’étais loin de me douter de ce prix modeste lorsque je réglais les comptes de notre achpaz bachy (cuisinier en chef).

Quant à l’ouvrier qui a manqué à ses engagements, il rentrera chez le maître qui l’a nourri toute l’année ou recevra des coups de bâton : il a le choix.

La séance devient maintenant tout à fait attachante. À l’audience précédente, une cause des plus graves a été appelée : un jardinier du village, nommé Kaoly, est allé, la semaine dernière, porter à Téhéran plusieurs charges de fruits et de concombres. Puis, ayant repris le chemin de Véramine avec plusieurs collègues, il a eu la maladresse de se laisser voler son vêtement pendant le voyage. Dès son retour au village, Kaoly s’est rendu chez le magistrat pour lui faire part de ses soupçons : « J’ai fait route avec Rezza, Ali, Houssein, Ismaïl et Yaya ; je me suis endormi pendant que les ânes se reposaient, et au réveil j’ai cherché en vain ma belle koledja ; seuls mes compagnons peuvent avoir dérobé cet habit. »

Immédiatement appelés, les paysans sont arrivés fort émus et ont cherché à prouver leur innocence.

Le ketkhoda a ordonné à son mirza de couper cinq jeunes pousses de même longueur à un grenadier, arbre magique comme chacun sait, et a prescrit aux accusés de les rapporter à la prochaine audience. « La branche, a-t-il ajouté, s’allongera entre les mains du coupable. »

Ce soir, tous les assistants attendent avec un vif intérêt la solution de cette affaire. Les cinq prévenus sont introduits, remettent leur pousse de grenadier au juge ; celui-ci les soumet à un examen attentif, puis, prenant la parole :

« Yaya, tu es un coquin, tu as volé la koledja.

— Grâces soient rendues à Dieu, ce n’est pas vrai !

— Tu mens, puisque tu as coupé un morceau de ta branche, espérant éviter ainsi qu’elle ne devînt plus longue que celles de tes compagnons. Kaoly, rends-toi avec un golam (soldat) au domicile de Yaya ; le voleur te rendra ton vêtement et reviendra ensuite recevoir vingt coups de bâton. »

Sur cette juste sentence, la séance est levée, on ferme les portes, et le ketkhoda, afin de réparer ses forces, fait apporter le dîner. Après avoir vu Thémis dans tout l’appareil de sa gloire, nous allons l’admirer dépouillée de prestige et mangeant avec ses doigts.

Les serviteurs placent sur le sol un madjmoua (plateau circulaire de la grandeur d’une table) ; les plats posés au milieu sont peu nombreux, mais d’aspect réjouissant.

Au centre s’élève une volumineuse montagne de pilau mêlé d’herbes fines, de courges coupées en morceaux, et accompagné de lait aigre ; des croquettes de mouton font pendant à des volailles nageant dans une sauce destinée à humecter le riz ; entre ces deux plats on a disposé, d’un côté, une pile de concombres, et, de l’autre, des couches de pain minces comme des crêpes, superposées sur vingt ou trente épaisseurs. Les verres, les assiettes, les couteaux, les carafes, les fourchettes sont choses inconnues : à peine y a-t-il à Téhéran cinq ou six grands personnages sachant se servir de ces instruments civilisés.

On raconte même à ce sujet que, trois mois avant son premier voyage en Europe, le chah se fit donner des leçons de fourchette ; son éducation ayant été des plus laborieuses, il eut la fantaisie d’amuser l’andéroun aux dépens de ses ministres, et les invita, dans ce but, à venir dîner au palais. L’étiquette persane exigeant que le roi mange seul, il ne pouvait présider au festin et s’était caché avec ses favorites derrière un paravent, à travers les joints duquel on pouvait suivre des yeux les péripéties du banquet.

Les convives arrivèrent à l’heure dite, tout heureux de goûter aux merveilles de la cuisine royale ; mais la cigogne invitée chez le loup ne fit pas plus triste figure que les Excellences en constatant que le dîner, préparé à l’européenne, devait être mangé avec des fourchettes. Les ministres tirent d’abord bonne contenance, s’assirent et mirent la meilleure volonté du monde à couper avec les couteaux et à maintenir au moyen de fourchettes les viandes placées sur leurs assiettes ; ils s’encourageaient les uns les autres et enviaient le sort de leurs collègues assez habiles pour se régaler sans se piquer la langue ou les lèvres. Le roi et ses femmes se réjouissaient à la vue de l’embarras général, quand l’une d’elles, voulant prendre la place de sa compagne, heurta le paravent. Un bruit épouvantable fit retourner tous les assistants : l’écran s’était abattu. Sauve-qui-peut général : les femmes non voilées ramènent par un mouvement instinctif leurs jupes sur leur figure sans songer aux suites de cette imprudente manœuvre, tandis que les convives, désireux de prouver à leur souverain la pureté de leurs intentions, mettent d’abord leur main devant leurs yeux, puis se jettent la face contre terre et se glissent sous la table.

À Véramine on mange avec les doigts, préalablement lavés au-dessous d’une aiguière. Tous les convives, maîtres et serviteurs, s’agenouillent en rond autour du plateau, relèvent leur manche droite jusqu’au coude, appuient le bras gauche sur leur poitrine de manière à retenir les vêtements et portent la main au plat avec une égale précipitation. Chacun prend autant de pilau que la paume de sa main peut en contenir, serre le riz en le pétrissant, saisit ensuite dans tous les plats les morceaux de viande qu’il préfère, les fait glisser avec le pilau, forme de ce mélange une boule, qu’il trempe parfois dans du lait aigre, et, quand elle est à point, ouvre une large bouche et engloutit cet étrange amalgame, presque sans le diviser avec les dents. Si la boule est trop volumineuse, on voit les dîneurs allonger le cou à la manière des chiens qui s’étranglent, afin de comprimer l’œsophage et de faire glisser la pâtée au fond de l’estomac.

Il n’est pas dans les habitudes de causer ou de boire pendant les repas. Que deviendrait la part du bavard ou du paresseux ?

Quand le dîner, dont la durée n’a pas dépassé dix minutes, est fini, les bassins et le plateau sont emportés, et l’on fait passer un saladier rempli de serkadjebin (vinaigre aromatisé avec de l’eau de roses), que l’on prend dans de profondes cuillers de bois délicatement travaillées, puis chacun lave ses mains, fume un kalyan, fait la prière, étend ses couvertures à terre, s’allonge et s’endort. Qu’un doux sommeil et des songes heureux soient le partage des juges de Véramine !

18 juin. – Ce matin nous avons visité l’imamzaddè Yaya, un des monuments les plus intéressants de la contrée, mais aussi le seul qui soit fermé et gardé.

Il est lambrissé à l’intérieur de belles faïences à reflets métalliques. Quelques parties de ce revêtement ont été dérobées et vendues à Téhéran à des prix très élevés ; à la suite de ces vols, l’entrée du petit sanctuaire a été interdite aux chrétiens, et cette défense est d’autant mieux observée que les chapelles sanctifiées par les tombeaux des imams sont, aux yeux des Persans, revêtues d’un caractère plus sacré que les mosquées elles-mêmes. Nous faisons exception à la loi commune, le chah ayant bien voulu, dans l’intérêt des études de Marcel, nous autoriser à franchir le seuil du sanctuaire. À la vue de l’ordre royal, le ketkhoda a chargé son frère de nous accompagner ; sa présence n’a pas été inutile. Au moment où nous sommes arrivés, la garde de la porte était confiée à des paysans armés de bâtons, entourant un mollah coiffé du turban blanc réservé aux prêtres.

L’imamzaddè Yaya a été construit à trois époques différentes ; la mosquée est seljoucide et date du douzième siècle, mais elle comprend dans son ensemble un petit pavillon très ancien à toit pointu dont les formes rappellent l’Atabeg Koumbaz de Narchivan. Cette enclave remonte sans doute au temps des Guiznévides, ainsi que l’indique le travail fait pour raccorder les diverses parties du monument et souder entre elles les maçonneries anciennes et nouvelles. Toutes les faïences à reflets métalliques du mihrab, du lambris et du tombeau ont été posées bien après la construction du deuxième imamzaddè, et l’on a dû, afin de les placer, détruire une partie de la décoration primitive. Cette constatation est du plus haut intérêt, car elle détermine d’une manière positive l’époque exacte à laquelle furent produits en Perse les plus beaux reflets métalliques. Si je m’en rapporte aux renseignements pris à Téhéran et à notre impression personnelle, il n’est pas possible d’obtenir des émaux plus purs et plus brillants que ceux de l’imamzaddè Yaya.

Les faïences à reflets métalliques peuvent se diviser en trois classes : les premières sont à peine jaunes ; celles de la seconde catégorie ont la teinte du laiton ; les dernières, plus foncées, ont la couleur du cuivre rouge. Pour qu’une plaque soit vraiment belle, il faut que le reflet soit de couleur uniforme et franchement métallisé ; lorsque la cuisson n’est pas complète, les oxydes ne se réduisent pas et la brique reste pâle ; quand, au contraire, l’intensité du feu a été trop vive, l’émail est brûlé, la brique devient brune et terne. Aussi de tous les reflets ceux qui se rapprochent des deux extrêmes, tout en restant métalliques, sont les plus estimés. La teinte la plus claire paraît même la plus prisée des Persans.

La réunion de toutes ces qualités dans les étoiles, les croix ou les membres d’architecture composant le lambris, le sarcophage et le mihrab, donne une inappréciable valeur artistique aux carreaux et aux frises de Véramine, qui l’emportent comme coloris et comme émail sur les faïences hispano-mauresques et sur les faïences italiennes ainsi qu’un original sur une copie. Les revêtements de la salle du tombeau ont été posés après la chute de la dynastie des Seljoucides et sont, par conséquent, contemporains de la domination des Atabegs de l’Azerbeïdjan, ou des premiers Mogols, maîtres de la Perse dès le milieu du treizième siècle.

19 juin. – L’intérêt spécial qui s’attache aux monuments de la contrée est dû aux remarquables spécimens de l’architecture persane groupés autour du village. On peut étudier ici, dans toutes ses manifestations, l’histoire de l’art monumental au Moyen Âge, c’est-à-dire depuis l’avènement de la dynastie des Seljoucides jusqu’à la chute des Mogols.

Il n’est pas jusqu’à la petite tour décapitée, à laquelle est joint un délicieux modèle de mihrab encadré d’une inscription en faïence bleu turquoise gravée sur un fond de terre cuite, qui ne serve de transition toute naturelle entre les monuments mogols et ceux qui furent construits plus tard sous les dynasties des Moutons Blancs et des Moutons Noirs, spécialement représentés par la mosquée Bleue de Tauris.

Depuis longtemps Marcel est revenu de cette idée préconçue, emportée pour ainsi dire avec ses bagages, que la décoration de faïence d’un bon style était exécutée au moyen de carreaux appliqués en revêtement. Le carreau est une œuvre de décadence.

Le plus ancien monument que nous ayons visité, c’est-à-dire le petit pavillon guiznévide joint à l’imamzaddè Yaya, ne présente dans sa décoration aucune trace d’émail. Tous les ornements superficiels sont exécutés en briques entières, posées de champ.

Sous les Seljoucides, le caractère de la construction change peu ; on commence néanmoins à voir apparaître dans les parements quelques rehauts de faïence bleu turquoise appliqués directement sur la tranche des briques ; mais ces rehauts sont encore très rares et distribués avec parcimonie.

Vers 1350 les dessins se compliquent et les couleurs se multiplient ; enfin, à l’époque où nous reporte la tour de Véramine, on intercale dans les frises des briques carrées, sur lesquelles sont tracées en relief des lettres émaillées, afin de simuler, sans grande dépense, le travail très délicat exécuté jusqu’alors en mosaïque.

La construction de la mosquée Bleue de Tauris ouvre une ère nouvelle à la décoration ; les combinaisons géométriques ont perdu toute valeur artistique par la complication même de leur tracé ; les architectes, en quête de nouveauté, substituent aux lignes droites qui servaient à composer les mosaïques une ornementation plus libre, puisant surtout dans le règne végétal ses formes élémentaires ; mais, s’ils modifient les tracés, ils ne touchent point au système, c’est-à-dire que chaque pétale, chaque fleur sont découpés dans des briques épaisses juxtaposées les unes à côté des autres de manière à former une véritable marqueterie. La décadence commence sous les Séféviehs.

Pendant le règne de chah Tamasp, le restaurateur malheureux du tombeau de chah Khoda Bendeh et de la masdjed Chah à Kazbin, les briques sans émail, jugées indignes de figurer dans les édifices royaux, ne sont plus utilisées qu’à titre de matériaux ou dans les encadrements. La conséquence de cet emploi abusif des surfaces émaillées se fait bientôt sentir. À la mosaïque, trop coûteuse pour être exécutée sur de grandes superficies, on substitue des carreaux plats sur lesquels on reproduit au pinceau les dessins formés autrefois par la juxtaposition des fragments colorés ; déjà à Tauris les maîtres mosaïstes ont ajouté au bleu clair, au bleu foncé et au blanc le noir, le jaune feuille morte et le vert ; sous le règne de chah Abbas, en même temps que l’usage des carreaux de faïence se généralise, la palette du décorateur se complète ; les panneaux perdent peu à peu la sobriété de tons et de lignes qui les a distingués jusque-là, les bonnes traditions tombent en oubli, le goût s’abâtardit. De transition en transition les peintres arrivent à composer soit de grands panneaux à fond blanc avec fleurs roses et rouges, soit des tableaux de bataille où le valeureux Roustem perce de ses flèches acérées les diables et les dives, soit enfin, dans les palais du roi et de ses fils, ces abominables soldats plus grands que nature, dont le dessin et la coloration barbares attestent la chute absolue d’un art autrefois si brillant et si décoratif.

Ainsi, il faut bien en prendre son parti, ces carreaux de faïence, que beaucoup d’artistes considèrent à l’heure actuelle comme le dernier mot de la décoration persane, sont des productions de la décadence. Il suffit d’ailleurs d’examiner les merveilleux chefs-d’œuvre de l’art du Moyen Âge pour n’avoir plus de doute à ce sujet.

En revenant à Véramine, nous passons sur la principale place du village ; l’animation est grande : c’est jour de marché ; les paysans des environs sont venus vendre leur blé, apporté à dos de mulet dans de grandes sacoches de poil de chèvre ; d’autres villageois ont amené des ânes chargés de poules attachées au bât par les deux pattes ; les femmes de tribu, à peu près dévoilées, mais fort sauvages, offrent aux passants des œufs ou des cucurbitacées ; enfin, un peu plus loin, se trouve l’important marché aux bestiaux, où l’on vend des moutons de tout âge, des chèvres et de ravissants petits ânes gris zébrés de noir. Quelques bergers descendus des montagnes qui forment le bassin de la mer Caspienne se sont étendus à l’ombre d’un mur de terre. Leurs traits durs et leur peau noire rappellent ceux des tribus turcomanes originaires d’Astérabad ; ils sont vêtus d’une koledja de coton vert pomme, coiffés d’un kolah de drap brun et tiennent à la main le bâton des pasteurs.

Chaque jour nous constatons avec surprise des analogies d’habitudes et des similitudes de caractère entre les paysans persans et les habitants de nos villages méridionaux. Ce sont, avant de traiter une affaire, les mêmes cris, le même marchandage, la même manière chez l’acheteur de relever ses manches et de soulever l’un après l’autre chaque mouton afin de connaître son poids, le même système de déprécier la valeur des animaux qui lui plaisent le plus, la même habitude du vendeur de demander le triple de la valeur de sa bête alors que l’acheteur en offre le quart, et que tous deux savent à cinq centimes près à quel prix ils s’accorderont. Enfin, toujours comme dans nos campagnes, quand l’achat est conclu, les deux parties se donnent la main et ratifient ainsi leurs conventions verbales.

L’existence est fort douce à Véramine. L’achpaz bachy (cuisinier en chef) tire un parti sortable de nos approvisionnements, et tous les matins, au retour de nos longues excursions, nous trouvons le logis frais et la table chargée d’abricots, de prunes et de magnifiques cerises. Le soir, quand, après le coucher du soleil nous rentrons les poches pleines de cailles et de geais bleus tués dans les champs et les vergers, il prépare de délicieux kébabs assaisonnés de verjus. Sur ses conseils nous nous sommes décidés à boire du maçt (lait fermenté), auquel nous avions préféré jusqu’ici l’eau, certainement malsaine par les fortes chaleurs. Depuis cette innovation très goûtée de Marcel, le maçt entre sous toutes les formes dans nos aliments : maçt à la soupe, maçt dans les verres, maçt partout, et malgré cet abus nous apprécions tous les jours davantage ce délicieux laitage.

À l’heure où le soleil s’abaisse sur l’horizon, j’ai détaché le rideau noir placé devant la porte et je suis allée me promener au jardin. Ma surprise a été extrême en me sentant brûlée par une brise de feu. Le ciel est pourpre, et sur le désert le vent va se lever. Je monte sur la terrasse ; le spectacle est étrange et terrible tout à la fois : on sent qu’un trouble grave va se produire dans les éléments.

Le village, que domine la haute tour seljoucide surmontée d’un toit pointu semblable à ceux qui devaient recouvrir autrefois la tour de Narchivan, est encore dans le calme, mais la teinte sombre des feuilles paraît se décomposer ; les terrasses plates ou les coupoles de terre revêtent une couleur cuivrée, l’air est lourd, étouffant ; de tous côtés les troupeaux de vaches et de moutons, poussés par l’instinct de la conservation, accourent s’abriter dans le village ; les bergers excitent les animaux retardataires, les chassent devant eux à grands coups de fouet, tandis que les chiens, abandonnant leurs maîtres, se précipitent vers le chenil de toute la vitesse de leurs jambes.

Bientôt la couleur du ciel se modifie ; de rouge sang elle devient violette ; enfin de grands nuages noirs pareils aux tourbillons de fumée d’un incendie gigantesque s’élèvent dans les airs. Véramine est à plus de quinze kilomètres de la steppe, et cependant quelques minutes suffisent pour apporter jusqu’ici un violent courant d’air. Je descends au plus vite de la terrasse afin de ne pas être renversée par le tourbillon ; les serviteurs crient à tue-tête de fermer les portes ; je suis leur conseil, et à peine ai-je eu le temps de barricader les ouvertures, qu’un ouragan terrible semble vouloir écraser la terrasse. Quelques instants se passent ; j’entr’ouvre la porte : il fait presque nuit, et du ciel tombe une pluie de sable fin. Peu à peu le jour revient, l’ouragan est passé ; mais quel désastre a subi le pauvre jardin ! Les grenadiers, qui ont le plus vigoureusement supporté la tourmente, sont tout gris ; leurs fleurs fanées et leurs fruits gisent à terre mêlés au sable ; on n’aperçoit même plus les passe-rose, renversées dès le premier coup de vent. De tous côtés les branches d’arbres cassées, les feuilles arrachées, les ustensiles de ménage oubliés sur les terrasses, jonchent le sol. Quelques paysans sortent de leurs maisons, constatent les dégâts et se lamentent en voyant les abricotiers dépouillés de leurs fruits ; d’autres se félicitent d’avoir terminé la moisson : si l’ouragan avait surpris le blé encore debout, les épis, chauffés par le soleil, se seraient égrenés en se heurtant les uns contre les autres, et la récolte eût été perdue.

Les suites de la tourmente auraient pu être désastreuses. La plaine de Véramine alimentant presque exclusivement la capitale, Téhéran sera réduit à la famine quand, après un cataclysme atmosphérique, l’eau viendra à manquer, ou lorsque les sables du désert recouvriront les champs de leur couche stérile. Dans ce pays privé de canaux, de routes et de chemins de fer, une grande ville est à la merci de la fertilité des contrées voisines.

Le ketkhoda est allé hier à la ville ; son premier domestique s’appuie ce soir sur la pile de couvertures et s’apprête à rendre la justice avec le sérieux et la dignité de Sancho Pança. Un boulanger est introduit. Il vient se plaindre de n’avoir pas été payé depuis longtemps par un de ses clients.

« Aga, ajoute-t-il en terminant, cet homme prend tous les jours sa provision de pain chez moi ; vous comprenez quelle serait ma perte si vous ne l’obligiez pas à acquitter sa dette. Sa conduite est d’autant plus scandaleuse et d’un mauvais exemple dans le village, qu’il se vante de jeter une partie de ma marchandise.

— Combien de pains achètes-tu chaque jour ? a demandé le juge au paysan.

— Six.

— Qu’en fais-tu ?

— J’en garde un, j’en rends deux, je prête les deux autres et je jette véritablement le dernier.

— Explique-toi et ne te joue pas de mon autorité.

— C’est bien simple ; j’ai dit : « je garde un pain », je le mange ; « j’en rends deux », je les donne à mon père et à ma mère ; « j’en prête deux autres », ceux-ci sont destinés à mes enfants ; « celui que je jette » est la part de ma belle-mère. »

Le juge a souri d’un air protecteur et a promis au paysan de songer à lui.

Mais voici bien une autre affaire. Quel motif amène notre tcharvadar devant le tribunal ? C’est bien le garçon le plus bête qu’ait vu naître la Perse. Les serviteurs du ketkhoda lui jouent toute espèce de mauvais tours, l’envoient chercher de l’eau à l’heure de la sieste, l’expédient au bazar demander de la graisse de genou de cigogne pour frictionner un de ses mulets boiteux, et rient ensuite de sa complaisance et de sa sottise.

Hier je l’ai entendu se quereller avec des paysans ; ce soir on profite de l’absence du ketkhoda et on l’engage à se plaindre à son suppléant.

« J’ai prêté à Houssein la corde toute neuve qui me sert à attacher la paille de mes chevaux, raconte-t-il en larmoyant, et aujourd’hui, quand j’ai voulu la réclamer, il m’a répondu :

— Mon bon ami, je suis désolé de ne pouvoir te la rendre : je l’ai étendue dans mon grenier et j’ai mis de l’orge à sécher dessus. »

Là-dessus l’audience a été levée au milieu des explosions d’une folle gaieté.

Il est intéressant de constater la différence de caractère qui existe entre les Arabes, généralement sérieux et calmes, elles Persans, pleins d’humour et d’entrain. La gravité des grands personnages est plus étudiée que réelle, et les facéties les plus excentriques ont toujours du succès quand elles sont spirituelles ; le roi et ses femmes n’échappent pas plus que les gens du peuple à la contagion générale et se laissent aller de temps en temps à satisfaire leurs plus drolatiques fantaisies.

Nasr ed-din n’a-t-il pas exigé cet hiver qu’un de ses ministres, obèse comme un Turc, patinât sur un des bassins glacés du palais, afin de se réjouir au spectacle de ses chutes et de ses cabrioles ?

Dernièrement, une des femmes les plus puissantes de l’andéroun royal, peu enthousiaste de l’intrusion d’officiers européens dans l’armée persane, a fait peindre sur sa robe une multitude de soldats vêtus à la dernière mode. À la première visite du chah, elle s’est allongée et s’est roulée sur les tapis.

« Quelle mouche te pique ? a demandé le roi surpris.

— Boussole de l’univers, successeur d’Alexandre, roi des rois, vois donc le cas que je fais de ton armée farangui », a répondu la princesse en riant aux éclats.

« Quel est le plus grand monarque, de chah Abbas ou de moi ? demandait l’autre jour Nasr ed-din à son entourage.

— Chah Abbas fut un glorieux conquérant, mais Votre Majesté l’emporte en puissance et en générosité sur Darius et Alexandre lui-même.

— Vous vous trompez : chah Abbas fut plus habile que moi, car il sut se garder des imbéciles et des fripons faits à votre image. »

20 juin. – Depuis une semaine nous avons parcouru le territoire de Véramine, remettant à la fin de notre séjour une excursion au célèbre imamzaddè Jaffary, dont parlent avec-respect tous les paysans. Il est situé à trois farsakhs (dix-huit kilomètres) du village.

Nous sommes partis ce matin à deux heures. Au jour, grâce à la limpidité de l’air, j’aperçois un point bleu sur une colline très éloignée : c’est la coupole de l’imamzaddè ; dès lors, sûrs de la direction à suivre, nous abandonnons notre intelligent tcharvadar, enlevons au galop des chevaux bien reposés, et entrons bientôt dans un joli hameau groupé autour d’une mosquée entourée de cyprès qui rappellent les arbres magnifiques des cimetières d’Eyoub ou de Scutari.

Le sanctuaire date de chah Abbas, le site est ravissant, mais, au point de vue architectural, l’édifice n’a rien de bien remarquable.

En route nous nous sommes décidés à partir ce soir même pour Téhéran. Tous les préparatifs achevés, les khourdjines et les mafrechs chargés sur les mulets, nous avons quitté à regret l’hospitalière maison du ketkhoda.

21 juin. – Vers deux heures du matin, notre petite caravane arrive sans encombre aux ruines de Reï. Comme les portes de Téhéran sont fermées la nuit, les domestiques nous engagent à attendre le jour dans de jolis jardins, où l’on donne à toute heure le thé, le kalyan et un gîte au voyageur.

On frappe, la porte s’ouvre, les chevaux sont enfermés, et l’hôte s’empresse de nous choisir un logis. Après avoir allumé sa lampe, il me prie de le suivre et se dirige vers l’intérieur du jardin. Arrivé sur une petite esplanade soigneusement battue, il pose sa lumière et s’apprête à se retirer.

« Avant d’aller chercher le thé, lui dis-je, donnez-moi une chambre où je puisse déposer mes armes et dormir en toute tranquillité. »

L’hôte reprend sa lampe et me conduit alors tout au bout du jardin, sur une nouvelle terrasse, entourée d’arbres au pied desquels coule en murmurant une eau fraîche et limpide. Comment ne pas me déclarer satisfaite ? je suis dans l’appartement le plus somptueux, le mieux ombragé et le moins aéré de tout l’établissement. Il faut s’accoutumer à coucher à la belle étoile ; les mafrechs sont apportés, les lahafs (couvre-pieds) jetés à terre, et je m’endors bientôt du sommeil du juste.

L’étape a duré dix heures ; à son lever, le soleil ne saurait interrompre mon repos. Ses rayons, tamisés par la verdure placée au-dessus de ma tête, parviennent d’abord fort adoucis, puis ils se font jour à travers les interstices du feuillage et me brûlent le visage ; le charme est rompu : il est impossible de dormir plus longtemps. Cela serait d’autant moins facile qu’il vient d’arriver quelques demoiselles de Téhéran dont les rires et les cris aigus retentissent sous les bosquets. Je ne suis pas fâchée d’apprendre que :

 

Les rendez-vous de bonne compagnie

Se donnent tous dans ce charmant séjour,

 

et que l’Étoile du berger se lève en Perse avec le soleil.

À sept heures nous quittons ce jardin hospitalier aux amours, où le mobilier des chambres et l’entretien des constructions sont si peu coûteux, et laissons aux groupes joyeux le loisir de se divertir tout à leur aise, loin des regards indiscrets.

Nous voici à la porte de Téhéran. Elle est surmontée d’un grand panneau de faïence sur lequel on a retracé en couleurs criardes les exploits de Roustem. Nous passons devant les douaniers et prenons la direction du quartier européen. Cette entrée est vraiment indigne d’une capitale dont l’accroissement a été si considérable depuis quelques années. Il faut traverser de longs bazars larges de quatre mètres à peine, dont le sol est semé de puits communiquant avec les kanots d’arrosage. Les mendiants et les enfants qui grouillent sur les tas d’ordures ; les convois de fourrage vert arrêtés par toutes les bêtes qui les croisent, au grand mécontentement des propriétaires du foin, les chiens écrasés, les gens que frôlent les roues des voitures, se mêlent dans un chaos indescriptible, accompagné des injures et des imprécations échangées entre les écraseurs et les écrasés.

Le bazar devient même dangereux pour les cavaliers et les piétons quand les voitures des fonctionnaires persans ou des représentants diplomatiques s’engagent dans ses voies étroites, où les cochers, déjà empêchés de guider leurs attelages, sont forcés d’éviter avec le même soin les puits et les montagnes de décombres. Malgré toutes ces difficultés, une voiture, c’est la règle, doit toujours marcher au grand trot, et tout bon Téhéranien serait très humilié si son automédon ralentissait la vitesse quand il se présente des obstacles. Le maladroit qui se sera fait écraser s’en prendra à lui seul ou à Allah de sa mauvaise chance. Ce ne sont point en tout cas les sergents de ville qui viendraient mettre un peu d’ordre dans la bagarre : ils ont bien d’autres intérêts à sauvegarder.

Un vol de soixante tomans (six cents francs) a été commis il y a quelques jours dans une légation : un domestique nègre sur lequel pesaient de graves soupçons a été livré à la justice. Celle-ci, après avoir interrogé l’accusé, a déclaré les charges insuffisantes et l’a fait relâcher. À peine libre, le nègre a avoué le larcin au chancelier et lui a appris en même temps que les soixante tomans lui avaient été confisqués en échange de sa liberté. Dévaliser les voleurs est, on le conçoit, une occupation trop lucrative et trop absorbante pour laisser à la police le loisir de songer à la sécurité publique. Aussi bien, quand un Persan est volé, a-t-il deux préoccupations : éviter d’abord que les agents ne soient instruits de sa mésaventure et obtenir, si l’affaire s’ébruite, qu’ils ne prennent pas sa cause en main. Il a ainsi quelque chance de retrouver les objets perdus ; tandis qu’il est sans recours quand le produit du vol a eu le temps de passer des mains des larrons dans celles des policiers. Lorsque le service de la sûreté consent à rester neutre, la personne lésée engage un certain nombre d’espions ; ils parcourent les bazars, les bains et surtout les petits établissements où les gens du peuple vont boire du thé, de l’arak, fumer le kalyan, et finissent par surprendre, au milieu des confidences de gens abrutis par l’ivresse, des renseignements qui les mettent sur la trace des voleurs. Chacun étant autorisé à se faire justice, il suffit alors de quelques coups de bâton pour obtenir la restitution des objets dérobés.

23 juin. – Nous avons traversé Téhéran, où la chaleur est accablante (45 degrés à l’ombre dans le jardin des Sœurs). Les légations ont abandonné la ville et se sont réfugiées au fond de jolis villages placés dans les gorges boisées des contreforts de l’Elbrouz : les Anglais à Zergendeh, qui leur appartient en toute propriété, les Français et les Turcs à Tadjrich, les Russes à Goulhec. Tous ne forment qu’une seule famille : on le voit bien à la manière dont ils s’entre-déchirent.

Le chargé d’affaires de France, le comte de Vieil-Castel, qui représente notre pays avec une incontestable dignité, nous ayant engagés, avant notre départ, à aller passer quelques jours à sa campagne, nous nous sommes fait un plaisir d’accepter cette invitation. Le campement de la légation est situé à la tête d’un vallon où règne une fraîcheur délicieuse. Les soirées sont presque froides, et dans le talar, ouvert à tous les courants d’air et traversé par un ruisseau descendant de la montagne, la température ne s’élève guère au delà de 25 degrés centigrades aux heures les plus chaudes de la journée.

De charmantes propriétés entourent le village de Tadjrich. C’est d’abord le Bag Firdouz, appartenant au gendre du roi. Au milieu d’un grand jardin planté de platanes magnifiques s’élève un palais inachevé mais déjà délabré. Les murs du talar sont divisés en panneaux sur lesquels un barbouilleur italien a reproduit des scènes de danse empruntées à la chorégraphie européenne, tandis que, dans un petit salon très retiré, l’artiste, soucieux de donner aux Persans une juste idée des mœurs occidentales, a représenté un monsieur vêtu d’un pantalon nankin et d’un veston gris, coiffé d’un chapeau rond posé sur l’oreille, exécutant un cavalier seul devant une demoiselle dont la tenue est des moins correctes. Le palais peut donner une juste idée de la vie persane, splendeur et misère combinées. Ainsi les lambris du salon sont en superbe agate rubanée, les portes en mosaïques de cèdre et d’ivoire ; en revanche, le sol des pièces, formé de terre battue, est démuni du plus vulgaire carrelage. Cette résidence n’est pas entretenue et menace ruine ; dans dix ans les toitures seront éboulées, et dans vingt ans le palais sera détruit.

Les platanes de Bag Firdouz ne sont pas les plus renommés du pays. Un de ces arbres, compris dans l’enceinte de la mosquée de Tadjrich, est connu dans la Perse entière sous le nom de tchanarè Tadjrich (platane de Tadjrich). Les chiffres ne sauraient donner une idée de sa taille extraordinaire et surtout du développement du tronc qui mesure quinze mètres de circonférence. On ne peut malheureusement apprécier sa hauteur : les branches, grosses comme d’énormes arbres, s’étendant au-dessus de bâtiments assez élevés pour les cacher. L’arbre de Tadjrich est en réalité la véritable mosquée ; les fidèles font la prière sous son ombrage, les mollahs y rassemblent les enfants à instruire, et des marchands de thé ou d’eau fraîche trouvent encore la place d’installer entre les plus grosses racines leurs tasses, leur samovar et leurs cruches.

Notre compagnon habituel dans nos promenades est un descendant de l’une des plus anciennes familles religieuses de l’Iran, Mirza Nizam de Gaffary, ancien élève de l’école Polytechnique et de l’école des Mines, où il a laissé les plus brillants souvenirs. Tout travail devenant impossible pendant les grandes chaleurs de l’été, il a abandonné la roule du Mazendéran, dont le roi vient de lui confier la construction après l’avoir rappelé de son exil, et s’est installé dans une charmante maison de campagne située à quatre ou cinq kilomètres de la légation.

Mirza Nizam représente le véritable type de la jeune Perse. Doué de cette brillante intelligence particulière à un grand nombre d’Iraniens, il a sur ses compatriotes l’avantage d’avoir fait de fortes études. Une vivacité et une rapidité de conception, contraires au caractère oriental, doivent le conduire à une haute situation. Elle ne sera jamais au-dessus de son mérite ; si le valyat règne un jour, il le devra certainement à la fermeté de son ancien précepteur, que l’influence désastreuse du clergé n’a pu parvenir à lui faire oublier.

13 juillet. – Ce matin nous avons reçu une lettre ornée de tous les sceaux du naïeb saltanè (lieutenant du royaume), le dernier fils du roi. Après l’avoir retournée dans tous les sens, Marcel s’est décidé à l’envoyer au mirza de la légation, afin de lui laisser le temps de l’étudier tout à l’aise, avant de nous en faire connaître le contenu. Cette dépêche, parfait modèle d’écriture élégante, est, comme tous les chefs-d’œuvre de la calligraphie persane, parfaitement indéchiffrable. Elle est écrite en chékiastè (écriture brisée). En bon français ce mot signifie qu’il entre à peine un élément de chaque lettre dans la composition des mots. Les Persans supprimant déjà les voyelles, je laisse à penser combien leur correspondance est difficile à lire.

« Moi, disait à un de ses collègues un écrivain public établi dans une des boutiques les mieux achalandées du bazar, je gagne beaucoup d’argent ; d’abord on me paye fort cher mes chefs-d’œuvre épistolaires, car j’ai une très belle main, et je suffis à peine aux exigences de ma nombreuse clientèle ; puis les personnes auxquelles mes œuvres sont adressées, ne trouvant personne capable de les déchiffrer, viennent me chercher et me payent à leur tour afin d’en connaître le contenu.

— Tu es bien heureux ! lui répondit avec envie son collègue ; malgré ma bonne volonté, je n’ai pu jusqu’ici arriver à un aussi beau résultat : mon chékiastè est admirable et on me prie aussi de le lire ; mais, comme je n’ai jamais pu en venir à bout, il ne m’a pas été possible de faire double bénéfice. »

Le mirza de la légation est un digne émule de Champollion : au bout d’une heure d’étude, il a pu, sans le secours de ses confrères de Téhéran, nous lire la prose du naïeb saltanè.

Les fleurs les plus délicates de la rhétorique arabe, les formules les plus raffinées de la politesse orientale se combinent dans de vaines phrases. Un post-scriptum fort court, placé au coin de la page, explique seul le motif de ce modèle de style. Le lieutenant du royaume, voulant doter la province de Saveh de travaux importants, désire avoir l’avis de Marcel.

Le docteur Tholozan, avant d’accompagner le roi aux grandes chasses d’été, s’est chargé de nous conduire au palais du naïeb saltanè.

15 juillet. – L’audience ayant été fixée à ce jour, nous avons quitté Tadjrich à six heures et nous nous sommes rendus à Téhéran. La route était encombrée d’une foule de personnages allant à Sultanabad faire leurs adieux au roi au moment de son départ annuel pour la montagne. Quelques-uns d’entre eux, empilés dans des voitures d’ailleurs fort mal tenues, sont accompagnés de cavaliers vêtus avec un luxe douteux. Puis viennent d’innombrables mulets de charge, destinés aux transports des bagages de la cour, des approvisionnements du personnel admis à l’ennuyeux et fatigant honneur d’accompagner Sa Majesté dans ses déplacements, et enfin les nombreuses tentes des ministres, des officiers et des courtisans. Chacun doit se faire suivre des objets nécessaires à son installation, se préoccuper de ses vivres, de ses serviteurs et se tenir toujours prêt à régler sa marche sur les mouvements du camp royal. C’est quelquefois fort difficile, le bon plaisir de Sa Majesté modifiant d’un moment à l’autre toutes les prévisions. Le roi donne souvent le soir des ordres qu’il contredit à son réveil, et les voyageurs séparés des convois ne trouvent pas même à se ravitailler dans les villages.

Pendant le Ramazan, la difficulté et la fatigue que l’on éprouve à suivre les chasses s’accroissent encore. La loi religieuse exemptant le chah du jeûne diurne, à condition qu’il délègue à sa place un de ses officiers, Sa Majesté, bien repue, traîne à sa suite une troupe famélique et semble se plaire à lui faire effectuer, l’estomac creux, des courses d’une longueur démesurée. S’il fixe son départ à deux heures de l’après-midi, et que l’étape soit en outre d’une certaine durée, le soleil est déjà couché depuis longtemps quand les gens de l’escorte parviennent à organiser leur campement et à retrouver leurs cuisiniers et leurs vivres.

Il arrive aussi que Nasr ed-din, ayant mal passé la nuit, prolonge son repos jusqu’au soir, tandis que depuis cinq heures du matin les officiers et les courtisans sont en selle et les femmes accroupies dans leurs kadjavehs. Malgré les ennuis et les fatigues inhérents à ce voyage, les grands personnages sont tout heureux d’obtenir l’autorisation d’accompagner Sa Majesté : ils peuvent ainsi lui présenter des requêtes auxquelles ses ministres l’empêcheraient de faire droit si elles lui étaient adressées à Téhéran, et ramassent toujours quelques miettes tombées de la table royale.

Avant de franchir les portes de la ville, notre voiture croise l’équipage de l’imam djouma de Téhéran. Ce prêtre puissant a épousé, il y a quelques années, une fille du chah. Quatre mouchteïds en réputation sont entassés avec lui dans une vaste calèche à six chevaux menée à la Daumont par trois mollahs d’importance secondaire, revêtus néanmoins de la longue robe et coiffés du turban blanc des membres du clergé national. Chacun de ces singuliers automédons, armé d’une longue lanière de cuir tressé, mène au galop la paire de chevaux confiée à ses soins.

Se représente-t-on sérieusement l’archevêque de Paris se servant, en guise de postillons, des respectables chanoines de Notre-Dame ?

Après nous être rendus à la jolie maison moitié persane moitié européenne du docteur Tholozan, où nous attendent un carrosse et une nombreuse troupe de cavaliers chargés de nous escorter, nous prenons la direction du palais du prince royal, situé, comme celui du chah, dans l’enceinte de l’Arc.

Je traverse d’abord plusieurs salles encombrées de domestiques paresseusement accroupis sur leurs talons, et je pénètre enfin dans un grand salon meublé à l’européenne. Des serviteurs apportent, selon l’usage, des rafraîchissements et, après quelques minutes d’attente, j’aperçois une troupe de trente ou quarante personnes à la tenue obséquieuse, marchant sur les pas du naïeb saltanè. Le dernier fils du roi, son enfant préféré, était, il y a quelques années, un assez joli garçon, mais aujourd’hui il est envahi par un embonpoint précoce et paraît âgé de quarante ans, bien qu’en réalité il en ait vingt-six. « Les années et la laideur de sa femme, racontent les médisants, l’ont vieilli de bonne heure. »

L’ordre persan enrichi de magnifiques brillants orne le cou du prince ; en guise d’épaulettes il porte des pattes dorées recouvertes de légères guirlandes de feuillage exécutées en diamants.

Arrivons au fait. Le naïeb saltanè, informé de notre prochain départ pour Ispahan, a prié mon mari de se détourner de sa route et d’aller visiter un barrage construit sous chah Abbas aux environs de Saveh. Cet ouvrage, percé à sa base, n’est d’aucune utilité ; le prince désirerait le faire réparer afin d’augmenter les revenus de la province dont il est gouverneur.

Marcel, peu soucieux de se charger d’une pareille corvée, n’a pas osé répondre par un refus à la demande du fils du roi et a accepté sans empressement de dresser le projet de restauration.

Source des illustrations

Les gravures contenues dans ce volume ont été dessinées sur bois d’après les photographies de l’auteur par MM. A. de Bar, Barclay, É. Bayard, Eug. Burnand, H. Catenacci, H. Chapuis, A. Clément, Hubert Clerget, Th. Deyrolle, M. Dieulafoy, Dosso, Ferdinandus, P. Fritel, J. Jacquemart, D. Lancelot, J. Laurens, A. Marie, PranishnikoffP. Benouard, E. Ronjat, Saint-Elme Gautier, P. Sellier, A. Sirouy, A. Slom, F. Sorrieu, Taylor, É. Thérond, L. Thuillier, Tofani, Thiriat, H. Toussaint, G. Vuillier, Th. Weber, E. Zier et Mlle M. Lancelot.


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— Sources :

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[1] Le sommet de l’Ararat est à 5650 mètres environ au-dessus du niveau de la mer.

[2] Le toman vaut en ce moment 9 fr. 60 de notre monnaie ; son cours est variable.

 

[3] On donne le nom de hadji aux musulmans qui ont accompli le pèlerinage de la Mecque.

[4] Chef religieux de la masdjed Chah ou mosquée Royale.

[5] voir l’image en tête de ce chapitre (note des éd. de la BNR).