Charles Didier

CHAVORNAY

1857

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

I  LE PÂTRE. 4

II  LA GALÈRE. 15

III  LE BALCON. 31

IV  UNE MÉPRISE. 44

V  LA CITADELLE. 57

VI  INTÉRIEUR. 64

VII  LE LUNG’ARNO. 76

VIII  LIVOURNE. 89

IX.  QUIPROQUOS. 98

X  APOLOGUE. 109

XI  LE BAL. 123

XII  UNE SURPRISE. 135

XIII  UN DÉFI. 147

XIV  UNE ÉPREUVE. 162

XV  L’ÉCHARPE. 172

XVI.  DÉPART. 180

XVII.  LES CASCINES. 190

XVIII  INSOMNIE. 212

XIX.  UNE CRISE. 225

XX.  LA SPINA. 235

XXI.  JOURNAL DE CHAVORNAY. 244

XXII.  RETOUR. 253

XIII  AVEU. 261

XXIV.  L’ÉCHANGE. 279

XXV.  SUITE DU JOURNAL DE CHAVORNAY. 297

XXVI.  LE CAMPO SANTO. 312

XXVII.  LE FRÈRE RANIERI. 322

XXVIII.  LES DEUX FLEUVES. 334

XXIX.  LE CONFESSIONNAL. 341

XXX  PRÉPARATIFS. 353

XXXI  LE PÔ. 362

Ce livre numérique. 386

 

Yo quiero, aunque

Soberbia paresca,

Amante que engrandecer.

No amante que me engrandesea.

 

Lope de Vega.

I

LE PÂTRE

La ville de Pise est séparée de la Méditerranée par une grande plaine que la mer, en se retirant, a laissée à sec. Le sol se ressent de son origine ; il est composé d’un sable aride et salin où la végétation n’a mordu qu’avec peine, et que la charrue n’a jamais effleuré. Un gazon touffu couvre les parties les plus anciennement quittées par les eaux ; les autres sont clair-semées de bruyères ; des bois de chênes verts et de pins sont jetés çà et là par la nature au milieu de ces agrestes prairies. C’est là ce qu’on appelle les Cascines de Saint-Rossore.

Fermées d’un côté par l’Arno, de l’autre par le Serchio, elles forment, pour ainsi dire, la tête de ces longues Maremmes qui s’étendent de là jusqu’à la Campagne de Rome, et vont expirer aux Marais-Pomptins. Livrée aux instincts libres et aux seules forces de la nature la Maremme de Saint-Rossore est, comme toutes les autres, abandonnée au pâturage. C’est une Tartarie en miniature, ou plutôt c’est l’Arabie, car elle est peuplée de chameaux : introduite au temps des croisades par un grand prieur de Saint Jean, cette colonie asiatique erre en liberté dans la solitude et imprime au paysage un caractère si étrange, si oriental, qu’il faut un effort d’imagination pour se croire là en Europe.

Le soleil se levait sur les hauteurs rougeâtres du mont de Saint-Julien ; réveillé par les premiers rayons, le merle secouait gaiement son aile sous l’humide ramée, et s’envolait en sifflant ; le daim, quittant ses fourrés, allait timidement à la découverte, et le sultan jaloux du pâturage, le fier étalon conduisait à l’abreuvoir ses cavales dociles. Agenouillés plus loin sur le sable, les chameaux indolents ruminaient en silence. Encore tout baignés de rosée, les arbres, les gazons, les bruyères étincelaient de mille feux au soleil levant ; on eût dit une pluie de diamants ; chaque fleur, chaque feuille, chaque brin d’herbe en était chargé.

Foulant d’un pied distrait toutes ces pierres précieuses dont le matin jonchait la terre, un jeune homme marchait à grands pas à travers les hauts herbages. Absorbé dans le monde intérieur, il paraissait insensible au grand spectacle de la nature ; le monde extérieur n’existait pas pour lui. Il passait avec indifférence, et sans rien voir, des prairies aux bois, des bois aux bruyères ; il allait tout droit devant lui, emporté par une force aveugle et tyrannique. Il atteignit ainsi les sables mouvants ; là, il s’arrêta devant une barrière qu’il ne pouvait franchir : la mer était devant lui. Il alla tomber de lassitude au pied des dunes qui dominent la grève. On est là aux portes de la ville ; mais qu’on en est loin ! Quoique si près des hommes, rien n’y rappelle l’homme ; on dirait quelque solitude primitive au bord de l’océan Pacifique. Une forêt vierge, une plage déserte, des plaines immenses, une mer sans bornes, tels sont les horizons du paysage de quelque côté et aussi loin que puisse porter la vue.

Nul site n’est plus propre au recueillement, et n’invite plus à la méditation. Environné, pressé par ce sentiment de l’infini que l’aspect des mers et des forêts fait toujours naître, le jeune promeneur laissait son œil errer au loin et se perdre dans l’immensité des flots. Tandis qu’il était là, seul, abîmé dans ses pensées, il sentit une main se poser sur son épaule ; il se retourna en tressaillant et vit un homme vêtu de peau de chèvre de la tête aux pieds debout derrière lui ; un chapeau rond orné de rubans et de plumes était rabattu sur son front ; une large ceinture de buffle lui serrait les flancs et sa jambe était couverte d’une longue guêtre de cuir : il portait une lance à la main et un gros éperon de fer au pied ; son cheval à longs crins paissait, tout sellé, à la lisière de la forêt.

— Toujours triste ! dit-il au jeune homme d’une voix rude, mais amicale.

Celui-ci pour toute réponse lui serra affectueusement la main avec un sourire mélancolique.

Le nouveau venu était un vieux berger des montagnes de Pistoie qui, depuis longues années, avait la garde des troupeaux de Saint-Rossore. Il était à peu près le seul habitant des Cascines, et il régnait sur la Maremme en monarque absolu. Il avait vu Byron galoper sur sa bruyère, et Shelley périr au sein des mers.

— Tu me rappelles l’Anglais, reprit-il en se reportant au souvenir de Shelley ; comme toi, il était toujours triste et pensif ; il venait aussi s’asseoir au pied des dunes et il restait là de longues journées à regarder la mer : je ne sais quel chagrin secret le rongeait, car j’ai passé bien des fois près de lui sans qu’il m’ait jamais adressé la parole. Tout à coup il ne vint plus ; je sus qu’il était parti pour Livourne, qu’il avait pris une barque au port et qu’il s’était allé perdre dans la haute mer ; quelque temps après on retrouva son corps là-bas au delà de la Magra ; son ami éleva sur la grève un bûcher de bois de pin ; le corps fut placé dessus et l’on y mit le feu.

Ce furent là les derniers devoirs qu’on lui rendit, parce qu’il était hérétique et qu’étant mort sans absolution il ne pouvait être enseveli en terre sainte ; mais c’est égal, ce fut un spectacle bien triste et bien beau, et je garderai de ce pauvre étranger un long souvenir.

— Hélas ! dit le jeune homme après avoir écouté en silence le récit naïf de la catastrophe de Shelley et des poétiques funérailles que lui fit Byron, celui-là cherchait la solitude parce qu’il n’aimait plus, tandis que moi !…

Un long silence régna ; debout et appuyé sur sa lance, le vieux pâtre ne songeait pas à le rompre ; il voyait souffrir son ami, il n’en demandait pas davantage, et son œil humide errait sur les flots.

La mer était d’un bleu calme et limpide ; des oiseaux blancs se jouaient à la surface des eaux, et, sortis des bois un à un, quelques chameaux se promenaient nonchalamment sur le sable des grèves.

Échauffés du soleil, les pins et les algues marines confondaient leurs parfums robustes et vivifiants ; l’air en était tout imprégné.

— Que puis-je faire pour soulager ton mal ? reprit le pâtre après un silence qui ne fut troublé que par le gazouillement des vagues ; et de quel mal souffres-tu donc ? Que vas-tu faire dans ces villes où l’on te rend si malheureux ? Reste avec moi ; j’ai une cabane ; nous chasserons le daim dans les bois, et mes troupeaux ont du lait pour nous deux.

— Je le voudrais, je voudrais revenir aux jours paisibles de mon enfance. Je dépouillerais avec joie, pour ton rustique habit de peau, ces habits mondains, livrée banale et servile dont la société revêt ses esclaves et qui n’allait pas à ma taille de montagnard ; mais je l’ai prise ; je la porte comme les autres ; je ne peux plus m’en affranchir. Et pourtant je suis des vôtres ; moi aussi je suis né dans les montagnes ; ma mère était comme la tienne une fille des champs ; elle m’a nourri du lait des troupeaux, et j’ai passé au village mes premiers jours. Comme toi j’ai respiré en naissant l’air frais des pâturages, et grandi au milieu des pasteurs ; mon horizon avait pour limite un toit de chaume ; ma fierté jalouse et indépendante frémissait à l’idée des plus légères entraves ; une pauvreté libre était tout mon rêve. Hélas ! une moitié seule de mon rêve s’est accomplie : je suis pauvre encore comme à mon berceau, mais j’ai perdu ma liberté ; la vie m’a chargé de fers et mon cœur est en servitude. Qu’ai-je fait ? qu’ai-je fait de m’envoler si loin de mes montagnes et de venir, comme un oiseau de passage égaré, m’abattre sur les palais des grands de la terre ? Je subis la peine de mon aveugle imprudence et j’ai mérité mon châtiment. Dieu me punit avec justice d’avoir quitté ma caste et déserté ma patrie.

— Mais alors pourquoi n’y retournes-tu pas ? si cette chaîne qu’on t’a mise te paraît si lourde, pourquoi ne pas la rompre ? pourquoi t’obstiner dans ton malheur ?

— Oh ! que c’est bien là le langage d’un homme simple et naïf, et que le cœur d’où partent de telles paroles doit être heureux dans son innocence et sa sérénité ! Ami, tu ne sais pas ce que c’est que le monde ; une fois dans ce courant impétueux, l’on ne peut plus le remonter.

— Mais quand on le veut bien ?

— C’est qu’on ne le veut pas ; va, le monde est un puissant magicien : quand il vous a touché de sa baguette, on courbe docilement la tête sous le joug et l’on perd jusqu’au désir de la délivrance. On se sent blessé, on ne veut pas guérir ; on est captif, on ne veut pas être libre ; renégat endurci, on persévère dans l’apostasie, et tout en regrettant le vrai Dieu, on n’en continue pas moins à servir les idoles. Tel tu me vois en ce moment ; je secoue en vain ma chaîne ; en vain je pleure ma patrie, je me résigne à l’esclavage et à l’exil ; c’est moi-même qui m’y condamne et je m’y dévoue obstinément. Je suis à ce point inconséquent que, malgré mes plaintes, je préfère encore mon angoisse et mes pleurs aux paisibles félicités de mes montagnes. Eh ! ne sais-je pas d’ailleurs qu’elles me les promettraient en vain ? Elles ne sauraient plus me les donner. Le monde s’acharne à sa proie ; il ne la lâche, plus, et tout ce que j’aurais fui je le retrouverais au désert.

— Mais enfin, tu as une famille, des parents, des amis ?

— Je n’ai plus de famille et je n’ai pas d’amis. Mon père, qui était un homme simple et bon comme toi, est mort depuis longtemps ; ma mère est morte aussi. J’étais leur unique enfant, et, resté orphelin, sans liens, sans carrière, sans parents, je me suis senti écrasé sous le poids de ma solitude. Un jour, je me suis trouvé à l’étroit dans mes vallées ; j’ai pris en dégoût mon berceau ; l’amour des choses nouvelles, la passion de l’inconnu m’ont saisi ; j’ai vendu mon modique patrimoine pour acheter l’expérience du monde, la connaissance des hommes, et je me suis mis à voyager pour vivre et pour ne pas mourir sans avoir vécu. Mais pourquoi te dire toutes ces choses ? Je te parle une langue que tu n’entends pas, et tu ne saurais sympathiser à ma tristesse. J’ai fait divorce avec mes frères : ce qui les touche ne me touche plus ; ce qui fait couler mes larmes ne fait pas couler les leurs ; leurs passions et leurs joies ne sont pas les miennes ; je suis solitaire au milieu d’eux.

— C’est égal, je t’aime, et je n’ai pas besoin de m’élever à tous vos raffinements de civilisation pour partager ta tristesse et pour pleurer avec toi.

Chavornay (c’était le nom du promeneur solitaire) était né dans les Alpes d’une famille très-pauvre et très-obscure. Son père était laboureur, et sa mère une simple villageoise.

Il avait montré de bonne heure un caractère sérieux, une humeur solitaire et aventureuse.

Il suivait clandestinement les chasseurs de chamois dans leurs périlleux voyages, et les pêcheurs du lac dans leurs expéditions les plus hasardeuses : c’étaient là ses joies les plus vives, et il trempait et retrempait son âme et son corps à cette robuste école.

Ces plaisirs intrépides étaient pour sa mère un sujet éternel d’angoisses et d’alarmes. C’était une femme d’élite, un esprit inculte, mais vaste, un grand caractère et un grand cœur ; elle avait accepté avec une résignation courageuse l’humble condition où elle était née et où la fatalité de sa naissance l’avait enchaînée ; mais elle avait des instincts bien supérieurs à son état ; aucune position sociale n’eût été trop haute pour elle, et elle eût été à sa place dans la plus élevée comme elle s’était résignée à la plus basse. Remarquablement belle, elle avait eu dans sa jeunesse des tentations terribles et des aspirations plus terribles encore ; elle avait rêvé un grand avenir, un grand théâtre, un grand amour elle sentait en elle le germe de facultés qui voulaient éclore, et de passions qui voulaient se produire. Mais la pauvreté avait trompé ses rêves et refoulé tous ses instincts. On avait laissé en friche cette noble intelligence, et ce cœur magnanime avait été brisé. Mariée à un homme de sa condition, elle s’était accommodée à cette chétive existence, après en avoir rêvé une si magnifique, et jamais une plainte, jamais un murmure n’avait trahi les secrètes douleurs de la victime.

Ce mari était un homme bon, borné, laborieux ; à force de travail et d’économie, il avait amassé une petite fortune ; mais il était d’une santé faible et mourut jeune. Restée seule avec son fils unique, la veuve résignée, mais jamais éteinte, avait reporté sur cet enfant bien-aimé toute sa tendresse, tout son amour. Elle l’aimait d’autant plus ardemment, qu’elle se sentait renaître en lui ; il était sa vivante image. Elle retrouvait en lui ses instincts, ses aspirations, tous ses rêves ; cette soif de périls qui le dévorait et qui, tant de fois, la faisait frémir, n’était que ce besoin de vie et d’action qu’elle avait trop connu, et qui avait fait le tourment de sa jeunesse. Heureuse et effrayée de cette douce et redoutable conformité, elle mit toute sa sollicitude à préserver cet enfant chéri des blessures qu’elle-même avait reçues, et à lui faire un bouclier de son expérience.

Son premier soin fut de contenir sa fougue par l’étude, du moins c’était son espoir, et de lui épargner, dans tous les cas, l’ignominie de l’ignorance. Elle recueillit son modeste héritage, elle y ajouta par son travail, et vint s’établir dans la ville voisine pour faire suivre les écoles à son fils. Elle ne savait encore à quelle carrière elle le vouerait ; elle attendait qu’il manifestât quelque aptitude particulière, et, à tout hasard, elle lui faisait toujours faire ses études ; mais elle mourut presque subitement avant d’avoir fixé ses résolutions.

Chavornay sentit cette perte profondément, car sa mère était ce qu’il aimait le plus au monde ; il ne s’en consola jamais. Quand il se vit orphelin, isolé, abandonné sur la terre, il tourna tout à fait à la mélancolie, devint morne et concentré. La vie de collège avait déjà modifie son caractère, les premiers contacts avec les hommes avaient été des froissements et des chocs ; il avait été opprimé, parce qu’il n’était pas des riches, et dès les premiers pas il avait été blessé des inégalités sociales et des iniques partialités dont elles sont la source. Ses habitudes taciturnes, son amour de la retraite avaient été tournés en ridicule ; on l’avait baptisé l’Astrologue par dérision, parce qu’on l’avait surpris quelquefois regardant les étoiles, et il avait senti dès lors, comme par une intuition précoce, qu’il prendrait mal les hommes, et qu’il ne saurait pas s’accommoder de l’existence. Et puis cette vie de collège lui était odieuse. L’esclavage pédagogique est le plus lourd de tous les esclavages ; le jeune captif se débattait dans sa chaîne, comme l’aigle en cage, et il regrettait son enfance si libre, si indépendante, si pleine d’émotions et de périls. Quand il pouvait échapper un instant aux fers de ses tyrans, il escaladait quelque clocher de la ville, pour voir de loin ses montagnes, et il redescendait tout en pleurs.

Pourtant il avait pris goût à l’étude et acquis une instruction forte, sérieuse, variée ; mais, quand il fallut faire choix d’une carrière fixe, il ne put ou ne sut pas se décider. Il ne se sentait d’aptitude pour aucune ; il aurait eu du penchant pour la prédication, et il y avait en lui quelque chose du prêtre, mais il avait le mal du siècle, il ne croyait pas ; or, que prêcher aux fidèles, quand on n’a pas la foi ? Ce projet instinctif ne souffrait pas l’examen, il fut abandonné aussitôt que conçu, malgré les conseils des amis officieux, qui trouvaient ses scrupules excessifs et sa conscience par trop timorée : « Prêchez toujours, lui disaient-ils ; la foi viendra, et en attendant vous aurez un état. » Mais l’idée de faire métier de l’autel et de trafiquer des choses saintes le révoltait et lui semblait la plus scandaleuse et la plus abominable de toutes les profanations.

Dans cette perplexité, il prit le parti de n’en prendre aucun ; il était majeur, il réalisa son petit patrimoine : c’était bien peu de chose, mais le capital lui assurait plusieurs années de vie ; il résolut d’en profiter pour voyager quelque temps ; il avait lu jusqu’alors les écrits des hommes, mais les hommes, il ne les avait pas vus ; fatigué, presque honteux de ne connaître la vie que dans les livres, il voulut vivre à son tour et devenir, comme l’Ulysse du Dante,

 

… del mondo esperto,

E degli vizii umani e del valore.

 

Il verrait ensuite à se décider et à choisir une carrière, quand l’aiguillon de la nécessité viendrait presser ses résolutions. C’est ainsi que les chevaliers de Malte n’entraient dans l’ordre qu’après avoir fait leurs caravanes. Ce projet était sage ; aussi fut-il blâmé de tout le monde. Chavornay n’en tint compte, et partit.

Après avoir parcouru déjà la France, la Suisse et plusieurs villes d’Italie, le cours de ses voyages l’avait conduit à Pise. Les Cascines étaient devenues sa promenade de prédilection ; il aimait le silence et le calme de ces poétiques solitudes ; et, à force d’y venir, il avait fait connaissance, puis amitié, avec le pâtre de Saint-Rossore. Il revoyait en lui son père, et ses occupations champêtres le reportaient à ses premières années. Il se plaisait dans son entretien naïf ; il aimait à lui faire raconter sa paisible existence, et à chaque rencontre il se faisait initier par lui au gouvernement des troupeaux et à tous les secrets du pâturage. Il lui semblait entendre dans la voix de pâtre un écho des jours primitifs ; il respirait auprès de lui je ne sais quel parfum d’un autre âge. Cet homme était simple comme ces pasteurs bibliques dont il continuait la vie nomade au centre de la vieille Europe ; la jeunesse du genre humain respirait en lui ; il était le type vivant de cette société pastorale dont les traditions ont gardé pour nous-mêmes, vieux enfants de la civilisation, une poésie, une fraîcheur qui nous charme encore et nous apaise. Sa hutte de roseaux était la tente du patriarche, avec ses croyances candides, ses mœurs régulières, ses vœux bornés, sa tranquille ignorance ; Chavornay, au contraire, c’était le siècle avec ses doutes, ses passions inquiètes et tumultueuses, ses aspirations vagues, audacieuses, ses sciences inquisitives, ses espérances et ses désespoirs.

Dans ses mauvais jours, quand le spleen s’emparait de lui, et que l’esprit des ténèbres lui livrait combat, il fuyait la ville, les hommes ; il se fuyait lui-même, il cherchait le pâtre de la Maremme, il s’asseyait sous son chaume, il rompait son pain noir, et ce retour au berceau du monde le calmait toujours.

L’intimité de ces deux hommes était touchante par leurs contrastes mêmes ; ils formaient les deux extrémités de la chaîne ; mais, par une confusion de rôle peu rare aujourd’hui, le vieillard, ici, était le jeune homme, et le jeune homme était le vieillard. Rapprochés par la naissance, mais éloignés par l’éducation, ils sympathisaient par les sentiments tendres, les seuls qui soient universels. La fibre humaine est une, elle vibrait en eux à l’unisson : à ce signe, ils s’étaient reconnus pour frères et citoyens de la même patrie.

Ils passèrent ensemble toute cette journée à parcourir les Cascines ; le soir, ils se séparèrent au bord de l’Arno, Chavornay pour retourner à Pise, le pâtre à son habitation. Le soleil penchait vers son déclin, et le fleuve, embrasé des derniers rayons, roulait ses flots d’or dans son lit muet et sablonneux. Chavornay le remontait lentement et la tête basse, en songeant aux orages qu’il allait affronter de nouveau ; tout à coup il s’entendit appeler par son nom ; relevant la tête en sursaut, il aperçut une galère au milieu du fleuve, et dans cette galère une femme. Il n’en vit pas davantage ; sa vue se troubla, ses genoux tremblèrent, et il se trouva dans la galère sans savoir comment il y était entré.

II

LA GALÈRE.

La duchesse Hélène était à la proue de la galère, enveloppée tout entière dans un grand cachemire blanc, et à demi couchée sur des carreaux de soie ponceau. Une mantille de blonde était jetée négligemment sur sa tête, pour la préserver du serein, et, soulevée par la brise, elle ondoyait capricieusement sur ses épaules. La duchesse était blonde ; ses cheveux, d’un or cendré, avaient fait sensation en Italie ; on en parlait sans cesse, les hommes par admiration, les femmes par jalousie. L’Hélène grecque n’en avait pas de plus beaux.

Ce nom d’Hélène, dont on l’avait baptisée en naissant, lui avait porté bonheur ; ç’avait été pour elle comme un sceau prophétique de grâce et de beauté ; jamais femme n’avait mieux mérité de le porter, jamais aucune n’en avait soutenu la gloire avec autant d’éclat.

Grande et svelte, elle avait la taille de la Diane chasseresse, unie à la souplesse des Grâces de Canova. Mais, ce qui n’appartenait qu’à elle, ce que l’art grec n’a pas rêvé, même en ses nuits d’extase, c’était une langueur intime, harmonieuse, qui présidait à tous ses mouvements et qui jetait l’âme en des émotions indéfinissables. Jamais rien de brusque ou de précipité ne choquait en elle ; sa démarche était calme, même un peu nonchalante, son geste lent et moelleux ; toujours simples, ses attitudes étaient empreintes d’une ineffable mollesse. Il y avait dans sa personne quelque chose de la biche blessée et du cygne endormi.

— Nous vous avons attendu pour être de la partie, dit-elle à Chavornay, de cette voix douce et vibrante qui va droit au cœur. Pourquoi n’êtes-vous pas venu ? Est-ce coquetterie, ou si vous devenez tout à fait sauvage ?

— Ce n’est ni l’un ni l’autre ; je devais depuis longtemps une visite à mon ami le pâtre de Saint-Rossore, et je suis venu la lui rendre.

— Quand donc nous mènerez-vous dans ce que vous appeler ses États ? Vous me l’avez promis, et je suis curieuse de connaître ce nouvel Évandre.

— Vraiment, duchesse, dit un jeune homme placé au gouvernail, vous êtes trop bonne de vous occuper de ces gens-là ; c’est trop d’honneur que vous leur faites. En conscience, quel intérêt peuvent-ils avoir pour vous ?

— Ils en ont beaucoup, ne fut-ce que celui de la nouveauté et de l’originalité. Que leur reprochons-nous, nous autres gens du bel air ? Leurs manières âpres, leur rudesse, leurs humeurs farouches ? Mais ces défauts sont des vertus ; changez les noms, c’est de la droiture, de l’énergie, de la fierté. Entre nous, monsieur le comte, nos belles manières ne vous semblent-elles pas bien fades, nos conversations bien frivoles et bien banales ? Nous sommes, convenez-en, souverainement ennuyeux.

— Allons ! ma chère, dit le duc d’Arberg à sa femme, vous êtes-une démocrate ; je vous l’ai toujours dit.

— Le duc a raison, s’écria le comte Campomoro (c’était le nom du jeune homme qui était au gouvernail), cette confusion des rangs est intolérable. On ne peut voir tout le monde, et ces gens-là, après tout, ont beau faire, ils ne sont pas des nôtres.

— Je me pique, messieurs, d’être d’aussi bonne maison que tous, et j’ai été élevée dans des principes fort peu républicains ; mais l’expérience m’a convertie ; en voyant ce qu’est devenue aujourd’hui notre noblesse, je commence à croire que les idées nouvelles ont raison, et que le génie a déserté notre camp et passé de l’autre côté. Croyez-moi, l’avenir du monde pourrait bien appartenir à ces hommes que vous n’affectez peut-être de dédaigner tant que parce que vous les craignez.

— Oh ! pour les craindre, non, s’écria le comte avec impétuosité, et la victoire n’est pas encore à eux ; ils ne nous trouveront pas disposés à leur céder le champ de bataille. Qu’ils essaient de nous le disputer, s’ils l’osent !

En prononçant ces paroles, le comte Campomoro regardait fixement Chavornay, de manière à lui faire entendre clairement qu’elles n’avaient pas dans sa bouche un sens politique.

— Pour moi, je l’avoue, ajouta-t-il avec une intention pleine de malignité, c’est peut-être une faiblesse ; mais, je m’en confesse en toute humilité, je ne comprends pas ce qu’on peut trouver à ces gens-là, et j’ai un invincible dégoût pour tout ce qui est peuple, surtout pour ceux qui veulent sortir de leur état pour aspirer au nôtre.

Chavornay était resté jusque-là en dehors du débat ; la duchesse avait si bien plaidé sa cause qu’elle ne lui avait rien laissé à dire ; le mot insolent de Campomoro lui fit monter le rouge au front : c’était une agression directe et une personnalité qui avait l’intention d’être blessante. Quoique son éducation lui eût ouvert les portes les plus aristocratiques, et que sa distinction naturelle le fît marcher l’égal des plus grands noms, la tête ne lui avait pas tourné, comme à tant d’autres. Né du peuple, il était resté peuple, et il ne donnait à personne le droit de lui rappeler son origine, en l’oubliant lui-même ; il l’oubliait si peu qu’il s’en faisait gloire, et qu’il était fier dans le monde de son titre de plébéien, comme les autres le sont de leurs titres de duc et de marquis. Le mot du comte était donc une insolence gratuite.

— Les opinions sont libres, répondit Chavornay d’une voix sèche et hautaine. Quant à moi, mon père était laboureur, ma mère paysanne, et je désire qu’on ne l’oublie pas.

La présence de la duchesse le contint et l’empêcha d’en dire davantage ; mais le ton avec lequel ces paroles furent prononcées fit sentir à Campomoro qu’il avait dépassé le but, et qu’il lui fallait rompre ; il ne répliqua pas.

— Retournons à Pise, dit la duchesse pour changer la conversation ; il commence à faire frais.

— Je vous l’avais bien dit, ma chère ! répondit le duc de l’air satisfait d’un homme qui voit s’accomplir ses prophéties ; vous ne voulez jamais me croire, Hélène ; l’air de l’Arno est perfide, et je crains fort que cette promenade ne soit une imprudence. Dans l’état de santé où vous êtes, on ne saurait prendre trop de précautions ; vous ne vous ménagez pas assez.

— Allons, Fritz, ne vous fâchez pas, et ne me grondez pas ce soir. Vous ne rêvez plus que rhumes et refroidissements ; au lieu de vous tant alarmer des dangers de cette soirée, admirez-en plutôt la beauté.

La soirée, en effet, quoique fraîche, était d’une limpidité parfaite ; la lune était pleine et si resplendissante qu’elle effaçait les étoiles ; quelques-unes seulement luttaient encore, et jetaient de mourantes lueurs dans les profondeurs du firmament ; mais la lune, en s’approchant d’elle ?, les éteignait comme les autres ; elle régnait dans le ciel en souveraine absolue et jalouse. Bien des jours de nos climats septentrionaux sont moins clairs que ces nuits méridionales. Les moindres détails du rivage étaient visibles ; quoique fort avant dedans les terres, ce mont de Saint-Julien,

 

Perchè i Pisan veder Lucca non ponno

 

paraissait sortir des flots, et les clochers de la ville étincelaient comme au soleil. L’Arno, alors assez bas et très-lent, était sillonné de larges bandes phosphorescentes, et la chaloupe, à peine en mouvement, glissait comme un cygne endormi sur l’onde molle et silencieuse.

On vira de bord ; un vent de ponant assez frais permit de mettre à la voile et de remonter l’Arno, dont le courant n’oppose en cet endroit qu’une faible résistance.

Les promeneurs s’étaient chargés eux-mêmes du soin de diriger la chaloupe, ou plutôt la galère, car c’est le nom que la duchesse lui donnait, en honneur des antiques galères de la république de Pise.

On s’était partagé les rôles : Campomoro était au gouvernail ; le duc avait pris les rames ; mais c’était une véritable sinécure, car le vent était assez vif pour qu’on n’eût pas besoin de recourir à la rame.

Le rôle le plus difficile était échu à Chavornay ; il avait le gouvernement de la voile ; les périlleux plaisirs de son enfance l’avaient rendu expert dans cet exercice, et la duchesse ne se croyait en sûreté que sous sa conduite.

Elle n’avait pas changé d’attitude ; languissamment couchée sur le divan disposé pour elle à la proue, et les pieds croisés l’un sur l’autre, elle respirait dans son abandon une volupté chaste ; sa pudique indolence excluait toute idée profane. Sa lèvre était sérieuse et mélancolique ; sa prunelle, d’un bleu foncé, nageait, vague et distraite, sous ses longs cils bruns ; pas un nuage ne troublait la sérénité de son front. Il régnait dans tout son être un sentiment de calme si profond, si doux, que l’œil s’y reposait dans une tranquille extase, comme sur une de ces fleurs délicates qu’on se plaît à admirer sur leur tige, sans songer à les cueillir. Le caractère de cette beauté sereine était d’inviter l’âme à la contemplation, et de ne pas provoquer à la proie. On avait auprès d’elle des accès de silence immodérés. On était là sous l’empire d’un charme qu’on craignait de rompre en ouvrant la bouche, et qu’on prolongeait avec sollicitude. C’était déjà une faveur que d’être admis à la voir. On la regardait, on était heureux, on ne demandait rien de plus. Et qui aurait voulu consentir à s’en aller témérairement risquer dans les hasards de la conversation ces paisibles félicités ?

Les trois hommes réunis autour d’elle étaient sous l’influence immédiate de cette voluptueuse fascination. Campomoro, que ses devoirs de pilote retenaient bien loin d’elle à la poupe, oubliait, en la regardant, les soins de son gouvernail. Penché sur les rames inutiles, le duc lui-même oubliait son rôle de mari, et, les yeux fixés sur sa femme, il s’envolait par la pensée au temps des désirs douteux et des premiers soupirs. Chavornay, le plus rapproché d’elle, était assis presque à ses pieds, et plus d’une fois même il les avait effleurés de la main, pendant la manœuvre ; c’était celui des trois qui paraissait le moins occupé d’elle, mais il était rêveur, et ses regards furtifs rendaient un culte, à la dérobée, à cette suave beauté. Ainsi ces trois hommes enchaînés aux pieds de cette femme étaient rapprochés et divisés par elle ; c’étaient trois ennemis ; ils l’aimaient tous les trois : le duc en époux épris, le comte en conquérant impatient de vaincre et sûr de lui, Chavornay en homme timide et fier, orgueilleux peut-être, qui se réserve parce qu’il doute, et qui attend.

Les trois rivaux étaient de même âge, ils avaient vingt-cinq ans ; mais ils ne se ressemblaient pas plus de visage que de caractère. Le plus beau des trois était Campomoro ; il était impossible de l’être davantage ; c’était la tête de Mars sur le corps de Milon ; l’orgueil et l’audace se disputaient son grand œil brun ; on sentait en lui un homme fait pour la lutte et accoutumé à la victoire. Né en Corse, il avait dès sa première enfance fortifié et assoupli son corps dans la rude gymnastique des montagnes. Mais, si l’éducation physique avait fait de lui un athlète, son éducation morale avait été nulle ; il était l’esclave de ses instincts ; or, tous ses instincts étaient violents et oppresseurs, et l’idée de leur commander ou de les combattre ne lui était jamais venue. Héritier d’un grand nom et d’une grande fortune, adulé dès le berceau par sa famille, dont il était le dernier rejeton, il avait vu tout plier, tout s’humilier devant lui, et il ne connaissait pas le devoir ; altier, personnel, absolu, il allait tout droit devant lui sans s’inquiéter de ce qu’il fallait renverser pour passer, et fouler aux pieds pour atteindre le but. C’était un de ces égoïsmes dévorants que l’obstacle indigne comme une insulte, qui se croient tout dû, tout permis, et qui absorberaient en eux la création tout entière, s’ils avaient une puissance égale à leur volonté.

S’il ne se livrait pas avec l’emportement d’un barbare à la fougue impétueuse et à la brutalité de ces premiers mouvement, c’est qu’à défaut de frein moral, l’éducation du monde et le commerce des hommes l’avaient modifié et lui avaient appris l’art des ménagements. Ce n’est pas qu’il ne fût brave, il n’avait jamais reculé devant aucune affaire ; mais, au fond du cœur, il regardait le duel comme une duperie où l’on s’expose à être tué pour avoir été offensé, et l’expédient national du couteau lui semblait plus sûr, plus raisonnable et tout à fait légitime. Plus d’une fois, dans sa vie, il avait eu besoin de se souvenir du Code pénal.

Chez lui, toutefois, comme chez tous les montagnards, la violence n’excluait pas la ruse ; pour arriver plus sûrement à ses fins et pour mieux couvrir sa marche, il savait fort bien, quand il le fallait, quitter la grande route pour les chemins de traverse, et il ne se fût pas montré très-scrupuleux, dans l’occasion, sur les moyens de se défaire d’un ennemi ou d’écarter un rival. Le comte, en un mot, n’était qu’un sauvage passé au vernis de la civilisation.

Sous le rapport de l’intelligence c’était peu de chose ; son esprit inculte était rebelle à toute espèce d’études, et, absorbé dans les frivolités du monde, il avait fait peu d’efforts pour dompter sa résistance ; aussi était-il plus ignorant qu’il n’est permis de l’être à un gentilhomme de Bastia. Cela ne l’empêchait pas d’avoir une haute opinion de lui-même, sans parler de sa noblesse dont il était plus vain qu’un parvenu ; la gloire du grand insulaire lui avait tourné la tête comme à tous ses compatriotes. Il n’est pas de Corse aujourd’hui qui ne se croie, dans son for intérieur, un petit Napoléon.

Il n’avait pas en amour des idées plus saines ni plus relevées : au fond du cœur il méprisait les femmes et ne recherchait en elles que des instruments de plaisir et des jouets gracieux. Son sang méridional avait d’indomptables fougues, mais c’est là du désir, ce n’est pas de l’amour. En rattachant au mystère de la création des êtres les émotions les plus grandes, les enthousiasmes les plus passionnés, les dévouements les plus absolus, Dieu a voulu que la loi la plus nécessaire fût en même temps la plus douce et la plus sublime ; mais le Corse n’était pas homme à s’élever à l’intelligence des lois divines ; apôtre des plaisirs faciles et des promptes conquêtes, il dépouillait l’amour de son divin caractère et le réduisait au pur instinct. La science de la tendresse était un livre fermé pour lui, et les exquises voluptés du cœur échappaient à ses sens grossiers ; il confondait tout, il prenait la convoitise pour l’affection, la jouissance pour le bonheur et l’ardeur pour la passion ; peut-être était-ce moins sa faute que celle des femmes qui l’avaient si mal instruit dans l’art d’aimer, car les femmes sont traitées comme elles veulent l’être ; elles n’ont à se plaindre que d’elles-mêmes.

On conçoit qu’avec une pareille éducation et de telles doctrines, Campomoro fût peu délicat sur le chapitre de la possession : avoir, pour lui, c’était posséder. Il lui était au fond assez indifférent qu’une femme se donnât à lui en sortant des bras de son mari et qu’elle y retournât au sortir des siens ; il ne se sentait aucune répugnance pour les lèvres tièdes encore des baisers d’un autre, et la double possession ne lui inspirait aucun dégoût ; il se serait même résigné à n’être que le cinq ou sixième en rang, pourvu qu’il fût sur la liste et qu’il fût sûr d’avoir son tour. Il attendait d’ordinaire, pour faire la cour à une femme, qu’elle fût mariée et même qu’elle eût fait choix d’un cavalier servant : « le mari, dirait-il, m’assure mes garanties ; le sigisbé, ma liberté : ainsi, j’ai les bénéfices et pas les charges. »

Le mot peint l’homme ; il en peint malheureusement beaucoup d’autres. Absorbées dans les étroits calculs d’une ambition mesquine et banale, ou dans les bas trafics d’une insatiable cupidité, nos tristes générations ont perdu la pudeur de l’âme et la dignité des mœurs.

La fleur de l’amour s’est flétrie au jardin du monde ; la charrue de fer l’a tuée dans sa racine ; quelle main bienfaisante la replantera sur les ruines ? Quels yeux fortunés la verront refleurir au cœur de l’humanité ?

Le Corse, malgré ses défauts et à cause de ses défauts mêmes, ne laissait pas d’être un rival redoutable pour un homme fier et délicat. Or, la fierté et la délicatesse étaient les deux vertus dominantes de Chavornay ; il avait en amour de nobles scrupules et, dans le doute, il se tenait à l’écart. C’était donner beau jeu à ses rivaux. Une possession partagée lui faisait horreur ; ses dégoûts sur ce point étaient invincibles. Et puis, séparé en cela du gros troupeau de ses contemporains pour qui la foi jurée n’est qu’un masque et le parjure une ruse de guerre, il croyait, lui, à la sainteté de la parole humaine dans le mariage, comme dans tout autre contrat, et il était trop fier et trop vrai pour se faire jamais la cause ou le complice d’une déloyauté ; la conseiller à son profit lui semblait une double ignominie, aussi était-il un séducteur bien gauche, et sur ce point il se rendait justice pleine et impartiale.

Bien différent de Campomoro qui trouvait commode l’ombre d’un mari, voire même d’un sigisbé, il ne comprenait l’amour d’une femme mariée, quand on a le malheur de n’y pouvoir résister, qu’avec l’enlèvement. De cette manière, il n’y a, du moins, ni perfidie ni duplicité.

Mais ce n’était pas sur ce point seulement que le Corse et lui différaient. La vie de Chavornay était tout en dedans comme celle de Campomoro était tout extérieure ; habitué dès l’enfance, et par suite des leçons un peu rigides de sa mère, à se replier sur lui-même et à réagir contre tout ce qui n’avait pas l’assentiment de l’intelligence, il était toujours le maître d’un premier mouvement, et il mettait sa force à commander à ses appétits, comme Campomoro mettait la sienne à leur obéir.

Ce n’avait pas été sans combats et sans de longs efforts qu’il avait pris cet empire sur lui-même et réduit ses instincts à une subordination si sévère ; et il ne les tenait pas tellement assujettis qu’ils ne se révoltassent souvent et qu’il ne fût parfois terrassé par eux. Lui aussi connaissait la tyrannie des passions, et s’il avait réussi à les régler un peu, il s’en faut qu’il les eût tuées ; elles n’avaient fait que gagner en profondeur ce qu’elles avaient perdu en emportement ; c’est-à-dire qu’au lieu de s’épancher au dehors et de s’user par leur propre expansion, elles se roulaient sur elles-mêmes, et rongeaient le cœur qui les contenait. De là vient qu’il y avait deux hommes en Chavornay : l’un froid, réservé, circonspect : c’était l’homme extérieur ; l’autre, ardent, tendre, impétueux : c’était l’homme interne ; mais peu de regards étaient descendus dans le secret de son intimité, et on portait sur lui les jugements les plus contradictoires, les plus vrais à la fois et les plus faux.

Tel était le fond de son caractère.

Quant aux formes, elles étaient brusques ; souvent même elles l’étaient trop, et sa rudesse arrivait aux limites de la dureté. Il y avait dans sa parole et dans toute sa personne une âpreté naturelle qui n’avait pas la volonté d’être offensante, mais qui l’était à son insu. Souvent il la déplorait comme un malheur ; d’autres fois il la trouvait commode pour tenir à distance les importunités indiscrètes, et pour remettre à leur place les familiarités qui s’imposent. Quoique ce défaut de formes lui aliénât bien des gens, on pardonnait quelque chose à son origine alpestre.

Nous avons vu qu’il avait, comme Campomoro, reçu l’éducation des montagnes ; et, quoiqu’il lui fût inférieur en beauté, sa taille ne le cédait pas à la sienne, et son corps égalait le sien en vigueur. Mais si, sous ce rapport, le parallèle était possible entre eux, il ne l’était plus sur le terrain de l’intelligence : là le comte était battu sur tous les points.

Malgré ses prétentions patriciennes et ses aristocratiques dédains, il lui fallait céder le pas à Chavornay ; il n’était pas de force à le lui disputer. Son orgueil se cabrait en vain dans son ignorance ; un orgueil plus puissant, plus légitime, le maîtrisait et le réduisait au silence ; il était condamné à reconnaître intérieurement la supériorité de son rival, et il le haïssait d’autant plus.

Voilà les deux hommes qu’un caprice de la destinée avait jetés sur la même route et enchaînés aux pieds de la même femme, quoique la nature et la société les eussent faits si dissemblables ; leurs antipathies naissaient du fond de leur être, et, indépendamment même de toute rivalité, elles étaient invincibles. C’étaient deux individualités également passionnées et toutes deux inflexibles, qui, ne pouvant s’approcher sans se heurter violemment, comme ces corps célestes que les lois éternelles condamnent à graviter à distance ; et dont le moindre choc entraînerait une catastrophe.

Mais les hostilités étaient suspendues, et les deux rivaux avaient posé les armes après une première escarmouche ; une trêve involontaire avait été tacitement conclue. Les yeux fixes sur la duchesse, ils ne voyaient plus qu’elle. Esclave de ses instincts, le Corse égarait sa pensée en de charnelles convoitises ; Chavornay sentait son cœur s’épurer et une chaste flamme s’allumer en lui : l’un poursuivait d’un œil ardent, audacieux, les mystères voilés de ce corps mol et suave ; l’autre cherchait l’âme immortelle cachée sous ces formes divines. L’un ne voulait que ce corps, l’autre voulait aussi cette âme, et la brise emportait dans l’espace leurs rêves et leurs désirs.

Mais que faisait le duc, assis entre ces deux rivaux, qui, tous deux au fond du cœur, conspiraient contre lui ? Plein d’une sécurité que justifiaient son amour et l’exquise probité d’Hélène, le duc n’était point jaloux ; il était si vain de sa femme, elle était si digne à ses yeux de tous les hommages, que, bien loin de s’alarmer de ceux qu’on lui rendait, il se fût offensé qu’on ne les lui rendit pas. L’assiduité et les soins empressés des deux jeunes étrangers lui paraissaient la chose du monde la plus simple et la moins suspecte. Leur admiration flattait sa vanité de mari ; il n’aurait pas su y démêler des vues intéressées ; et si, par un hasard impossible, le soupçon se fût glissé dans son cœur, un regard jeté sur sa femme l’eût fait rougir de ses doutes, et l’eut traîné repentant à ses pieds : ce front noble et serein était le trône de l’honneur.

Cependant la lune avait presque atteint son zénith ; quoique si lente, qu’elle semblait immobile, la galère approchait de la ville, et le silence régnait : la duchesse le rompit.

— Monsieur le comte, dit-elle à Campomoro, ne nous chanterez-vous pas, ce soir, quelqu’une de vos chansons corses ?

Campomoro n’eut garde de se faire prier ; car c’était un de ses moyens de séduction les plus puissants ; il était musicien d’instinct, à peine connaissait-il les notes, mais il avait une voix magnifique ; et, quoique l’art ne l’eût ni assouplie, ni même réglée, il en tirait un parti merveilleux. Il entonna donc tout de suite une chanson de contrebandier qu’il affectionnait, parce qu’elle allait à sa voix, et plus encore à son caractère énergique. Une fois lancé, il ne s’arrêtait plus, et personne ne songeait à l’arrêter, la duchesse moins que tout autre, car, musicienne elle-même, elle trouvait un singulier charme dans cette musique agreste comme la terre où elle est née, et sauvage comme les passions qu’elle exprime.

Chavornay écoutait le Corse dans un jaloux silence : c’était là un triomphe qu’il ne pouvait lui disputer ; il n’avait pas de voix. Et ce qui ajoutait aux angoisses de son impuissance, c’est que jamais le comte n’était si beau qu’en chantant les airs de son île : c’est alors qu’il était vraiment l’homme des montagnes ; il portait plus fièrement sa tête ; son regard était plus altier, son geste plus impérieux. Tantôt c’était le hardi contrebandier foulant aux pieds les lois sociales, ou le bandit bravant les balles et les tourmentes ; tantôt c’était Paoli lui-même appelant à la liberté la patrie de Napoléon.

Et lui, fils aussi des montagnes ; lui, dont l’enfance avait grandi au sein des mélodies alpestres ; lui, qui avait tant de fois entendu le chasseur de chamois entonner son cantique de mort sur les glaciers, et le pâtre des hautes Alpes son ranz paisible et mélodieux ; lui, dont l’âme était pleine encore du chant des pêcheurs et des hymnes saintes de la liberté, il était sans voix, condamné à l’ignominie d’un mutisme imbécile, incapable de donner une forme à ces mille harmonies intérieures qui vibraient en lui et y mouraient sans échos. Oh ! avec quelle profonde amertume il traitait alors de marâtre cette nature avare qui lui avait tout refusé ! Qu’il eût avec joie payé de son sang une heure de Lablache ou de Rubini !

Mais, fidèle à lui-même, il ne laissait rien paraître de ses jalouses faiblesses. Son regard froid, son maintien calme ne témoignaient rien de ce qui se passait en lui ; plus l’homme intime était agité, plus il se cachait soigneusement derrière l’homme du monde. Les yeux fixés sur l’heureux chanteur, il était forcé de rendre hommage, malgré lui, à sa décourageante beauté, et il désespérait, si jamais une lutte ouverte venait à s’engager entre eux, de vaincre un pareil rival. Cette idée l’accablait, et la mélancolie consumait son cœur.

Quant au comte, il sentait sa puissance et jouissait pleinement de son triomphe. Il venait de terminer un air de bandit vif, impétueux, indépendant :

— Voici maintenant, dit-il, le chant des mariniers d’Aléria.

Ce chant, ou plutôt cette complainte, est la dernière hymne d’un naufragé. Un pêcheur, sorti du port par une matinée radieuse, est surpris en pleine mer par la tempête ; près de périr, il accuse les destins de l’avoir trompé, et il pleure tout ce qu’il a laissé sur le rivage. Lent et monotone comme le murmure de l’Océan, le funèbre cantique est le dénoûment du drame simple et populaire dont Léopold Robert, en mourant, nous a légué le premier acte dans ses Pêcheurs. C’est aussi l’éternelle histoire de tous les désenchantements, de toutes les illusions perdues. Tombée dans les tons mineurs, la voix du comte avait pris une expression nouvelle. Des notes sonores, éclatantes, elle avait passé aux notes sourdes, voilées ; plus grave et plus profonde, elle avait je ne sais quoi de vibrant, de lugubre, qui allait remuer le fond des entrailles : c’était le dernier soupir d’une âme au désespoir, une inconsolable désolation.

La duchesse était profondément émue ; la musique agissait fortement sur cette organisation délicate et nerveuse, et ici, peut-être, quelque arrière-pensée morale ajoutait-elle à l’effet du chant ; peut-être prêtait-elle à ces simples paroles un sens idéal et figuré, et, se mettant elle-même en scène, accusait-elle aussi les destins de l’avoir trompée ; peut-être voyait-elle, dans le naufrage du pêcheur, le naufrage de ses propres espérances. Qu’elle fût ou non sous l’empire d’une préoccupation personnelle, son émotion était visible, et elle cherchait si peu à dissimuler son attendrissement, que Chavornay vit briller une larme au bord de sa paupière.

Que devint-il à cette vue ? L’amour, la jalousie, la haine se disputèrent son cœur et y soulevèrent un affreux orage. Cette larme où toute son âme était suspendue, ce n’est pas lui qui l’avait fait couler, c’était un autre, c’était son rival ! Mais ce rival, du moins, ne la verra pas, il ne saura pas sa victoire : ce trophée le rendrait trop fier, il exalterait trop ses espérances. Plein d’une rage concentrée, Chavornay s’était levé brusquement et debout contre le mât de la galère, il s’était placé devant la duchesse, de manière à la cacher tout entière aux yeux de Campomoro. Le stratagème avait réussi, le chanteur ne vit pas couler ces larmes dont son rival était si jaloux, et il fut ainsi frustré du prix de la victoire ; son succès était gâté. Mais, malgré cette triste consolation, Chavornay n’en demeurait pas moins vaincu, et il était au désespoir. Il avait vu son étoile tomber du ciel. Celle du Corse y brillait d’un éclat victorieux. Les honneurs de la soirée lui appartenaient sans partage, et il n’était pas homme à user de la victoire en vainqueur généreux ; il en écrasait son rival.

Cependant la galère était rentrée dans Pise, et avait remonté le fleuve jusqu’au palais Lanfranchi, le plus beau du Lung’Arno, quoiqu’il ne se fasse remarquer que par la sévérité et la sobriété de son architecture. Ce nom de Lanfranchi reporte tout d’un vol aux jours de la république et aux tourmentes civiles du moyen âge. Les Lanfranchi marchaient en tête de ce parti gibelin, auquel Pise fut si constamment fidèle, et Dante a immortalisé leur nom dans l’épisode infernal de ce terrible Ugolin, leur rival, puis leur victime. Ils n’ont point de postérité dans la cité déchue. Le palais, seul héritier de leur nom, n’est plus aujourd’hui qu’une espèce de caravansérail ouvert par la cupidité du nouveau maître au premier venu que la médecine, le hasard ou l’ennui amène à Pise. À ce titre, il a ajouté à la vieille gloire de son nom une gloire contemporaine ; il a été habité par Byron. Il l’était alors, c’est-à-dire neuf ou dix ans après le poète, par le duc d’Arberg.

On aborda. Une jeune fille assise sur l’escalier du quai semblait attendre avec anxiété le retour de la galère.

— Qu’as-tu donc, Souqui, et que fais-tu là ? lui demanda la duchesse avec bonté.

— Hélas ! madame la duchesse, vous m’avez fait bien peur et je suis bien heureuse de vous revoir. Ne vous voyant pas venir, j’avais été au-devant de vous jusqu’au bout du Lung’Arno, je craignais qu’il ne vous fut arrivé quelque malheur. Mais, Dieu soit béni ! je m’étais trompée.

— Tu es une bonne fille, lui dit Hélène en la baisant au front, et le ciel te bénira parce que tu aimes ta maîtresse et que tu la sers fidèlement.

Souqui était une des femmes de la duchesse ; c’était sa favorite et plutôt l’enfant de la maison qu’une mercenaire. Elle avait pour sa maîtresse un dévouement aveugle et presque fanatique ; elle était si heureuse de la voir qu’elle bondissait de joie sur le Lung’Arno et baisait furtivement le bord de son châle.

— Quelle vie douce est la vôtre ! dit Chavornay à la duchesse, en lui donnant le bras pour monter l’escalier du palais, tout le monde vous aime.

— C’est vrai, on m’aime plus que je mérite d’être aimée ; je devrais être bien heureuse.

Pourquoi ne l’est-elle pas ? se demanda Chavornay. A-t-elle un chagrin secret, et ce chagrin quel est-il ?

III

LE BALCON.

Les promeneurs furent reçus à la porte du salon par un petit homme en habit noir et en cravate blanche.

— Ah ! ah ! dit-il d’une voix servilement familière, madame la duchesse a été réveiller les nymphes de l’Arno ; prenez garde qu’elles ne s’en vengent par un rhumatisme aigu ou une bonne céphalalgie…

— Vous le voyez, dit la duchesse à Chavornay dont elle n’avait pas encore quitté le bras, c’est une conspiration permanente organisée contre moi ; le docteur et le duc s’entendent, et ils me rendront malade à force de me le faire craindre. Allons, docteur, ce n’est pas généreux de vous ranger du côté du plus fort.

— Du plus fort, madame ! dites du plus faible, car je suis contre vous, et l’on sait que toute la force est du côté du beau sexe. Ce que j’en dis, du reste, est par excès de zèle pour votre santé ; le motif doit faire pardonner l’importunité.

En débitant ces fadeurs il s’inclina profondément en donnant à son échine toute la courbe qu’elle pouvait comporter.

C’était le médecin de la maison, un certain docteur Vital, Allemand de naissance, et que le duc faisait voyager avec lui ; sa figure plate et blême tenait de la chouette, elle avait quelque chose de sinistre et paraissait plus blême encore sous une grosse chevelure noire tout ébouriffée. Il avait le cœur plat comme le visage ; né dans les derniers rangs du peuple, il s’était prostitué aux grands, et s’était fait, par intérêt et par ambition, l’adulateur de l’aristocratie ; obséquieux et rampant, il s’était introduit dans la maison d’Arberg par la flatterie, et la flatterie l’y avait maintenu ; il espérait faire fortune à la faveur de ce haut patronage, et la médecine n’était pour lui qu’un moyen de parvenir.

Il appartenait sous le rapport de la science à cette classe de savants myopes qui ont des yeux pour ne point voir ; absorbés dans les menus détails de la matière, ils nient l’esprit qui l’anime, parce qu’il échappe à la courte vue de leur intelligence ; la créature leur cache le créateur, et ils voient l’arrangement sans soupçonner l’arrangeur. Ils vous diront combien de poils a la chenille, combien de pattes a le ciron ; toute recherche au delà leur paraît oiseuse et folle ; ils ne voient pas même la loi, comment s’élèveraient-ils à la notion du législateur ? Acharnés sur le fait et le fait cru, comme Ugolin sur son crâne, ils travaillent à rapprocher d’eux les limites de l’inconnu au lieu de les reculer, et ils mettent tous leurs soins à borner les horizons de la connaissance humaine, tandis que le devoir de la science, comme son droit, est de les étendre indéfiniment. Morcelant tout ce qu’ils touchent, parce que la partie est plus facile à saisir que le tout, et le détail plus que l’ensemble, ils entassent fragment sur fragment, débris sur débris, puis ils s’égarent eux-mêmes dans ces confus labyrinthes ; le fil leur manque pour s’orienter ; ils perdent le fruit de leurs ingrats labeurs, ils ne savent rien édifier sur ces lambeaux épars et stériles. Armés du scalpel assassin et fatigués eux-mêmes de tant de destruction, ils sont là, immobiles, impuissants au milieu des ruines qu’ils ont accumulées, semblables à ces sauvages qui, las du carnage, et la massue en main, errent embarrassés sur le champ de bataille, ne sachant que faire de tous les morts dont ils ont jonché la terre.

Et si, remuant toutes ces dépouilles, fouillant tous ces décombres, un génie ardent, novateur, s’efforce de rappeler à la vie quelqu’un des cadavres jetés pêle-mêle dans cette morgue impie ; s’il ose s’emparer, pour les réunir, de tous ces membres dispersés et mutilés d’un même corps ; si, de faits en faits, montant à l’idée et poursuivant le Créateur dans la créature, il porte dans sa science un esprit religieux et sacerdotal, et qu’il s’élève à la recherche des causes, à l’intelligence des rapports, malheur à lui ! la tourbe éclate en invectives ; elle crie à l’audace, à l’orgueil, quand elle ne crie pas à la démence ou à l’impiété. Jalouse par impuissance, intolérante par faiblesse, elle pousse jusqu’à la fureur le fanatisme et la médiocrité, et ferait boire encore la ciguë au divin maître de Platon. Voilà pourtant ce que ces gens-là ont fait de la science ! Ils ont converti son temple auguste en une sorte d’ossuaire d’où la vie est proscrite, et où l’on ne rend plus de culte qu’à la mort. L’idole qu’on y sert est un squelette.

Telle est l’école où le docteur Vital avait fait son noviciat. Les leçons des maîtres avaient fructifié ; cantonné dans un petit coin de la science humaine, le plus petit possible, il immolait l’idée au fait qui n’en est que la forme et l’emblème, c’est-à-dire qu’il niait imperturbablement ce qu’il ne voyait pas, en vertu de ce qu’il voyait mal. Prenant les bornes de son étroit cerveau pour les bornes de la pensée universelle, infinie, il s’arrêtait en chemin et voulait arrêter les autres à son point ; il traitait hardiment de folie toute investigation supérieure, toutes ces mystérieuses divinations du génie qui font les grands hommes, et il eût volontiers envoyé aux Petites-Maisons tous les idéalistes passés, présents et futurs, à commencer par son maître Hippocrate. Au lieu de tourner la science à la gloire de Dieu et à la grandeur de la race humaine, il la tournait à la négation de l’un et à la dégradation de l’autre. L’homme était à ses yeux le dernier anneau de la chaîne des corps visibles, non le premier anneau de la chaîne invisible des esprits. Il ne cherchait pas les liens qui attachent l’humanité au monde supérieur, afin de rendre ces liens plus étroits et plus forts ; mais il cherchait ceux qui la garrottent encore au monde inférieur, afin de les resserrer davantage. Il faisait de la science dans un esprit chagrin, avec le foie, non avec le cœur. Pessimiste par envie, sa joie la plus vive était de mettre à nu comme Cham et d’étaler toutes les plaies de la nature humaine ; il se complaisait à rapetisser l’homme, à le calomnier, et quand il l’avait bien traîné sur la claie, il était satisfait et reconnaissait alors en lui son frère, semblable à ces nègres qui ne sauraient adorer leur fétiche qu’après l’avoir noirci dans la boue.

La pensée n’était pour lui qu’une sécrétion de cerveau ; il vous disait cela sérieusement, et il avait fait un gros livre pour démontrer que l’âme n’est que la circulation du sang : c’était là sa thèse de prédilection.

— Toute la question est de s’entendre, disait-il quand il craignait d’avoir compromis sa carrière en allant trop loin. Horace se moque des auteurs dramatiques de son temps, qui, ne pouvant mener leurs pièces à terme, faisaient tomber tout à coup des nues quelque divinité qui se chargeait du dénoûment : c’est ainsi que tout le moyen âge en a agi avec la médecine. Quand un ignorant ou un visionnaire était au bout de ses argumentations, il vous jetait au beau milieu de la discussion ce grand mot : Âme ! qui effarouchait les timides et clouait la bouche aux simples. On n’a pas l’idée à quel point ce mot vide de sens a contribué à obscurcir la science et à en retarder la marche. Il y avait des douleurs de l’âme, des affections de l’âme, des besoins de l’âme ; tout était âme, et le pauvre corps n’était plus compté que comme le très-humble serviteur de cette souveraine imaginaire. Mais nous avons changé tout cela, et nous savons à quoi nous en tenir aujourd’hui sur toutes ces folles imaginations. J’ai démontré victorieusement, dans mon grand ouvrage sur la circulation, que l’âme n’est autre chose que le sang, qui, par son mouvement de va-et-vient, porte la vie à toutes les parties du corps. Ôtez le sang, la vie cesse. Bien entendu, ajoutait-il en se tournant vers le duc, dont il craignait d’alarmer les scrupules religieux, qu’il ne s’agit ici que de médecine. Quant à la religion, c’est autre chose ; cela regarde les théologiens, et nous autres médecins nous n’avons rien à voir là-dedans. Chacun son métier.

Cette distinction sublime mettait notre Esculape à son aise : protégé par elle, il se plongeait en toute sécurité dans les eaux, bourbeuses du matérialisme, et y nageait avec délices, c’était l’élément naturel de cette épaisse intelligence ; elle s’y plaisait et ne comprenait pas qu’on pût se trouver mal là où elle se trouvait si bien.

Rien ne pouvait être plus antipathique à la duchesse qu’un pareil homme : c’était son médecin, ce n’était que cela, et si elle avait eu le choix, ce n’est pas certes sur lui qu’il fût tombé. Mais elle l’avait reçu de la main du duc qui était sous son joug, et elle le tolérait par condescendance. Sa présence ne lui en causait pas moins un malaise involontaire et lui gâtait tout à fait son intérieur ; sa bassesses et ses adulations la dégoûtaient, et il avait beau user avec elle de ménagements, par égard pour ce qu’il appelait les préjugés de l’éducation et les illusions du beau sexe, le fond perçait toujours, et ses ménagements étaient si gauches et si embarrassés, qu’elle l’aimait encore mieux franc et même cru qu’hypocrite.

— Monsieur le duc, reprit le docteur, veuillez m’excuser si je ne fais pas ce soir votre partie d’échecs ; il faut que j’aille répondre à un professeur de Goettingue qui m’attaque à propos de mon grand ouvrage sur la circulation, une espèce de philosophe manqué qui m’accuse de matérialisme, comme si un médecin pouvait être autre chose, toujours, bien entendu, en définissant les termes. Je vais lui écrire de belle encre. Concevez-vous, monsieur le comte, continua-t-il en se tournant vers Campomoro, dont les idées allaient à son esprit et dont la familiarité flattait sa vanité, qu’il y ait encore des idéologues dans ce siècle de lumière ? C’est à mourir de rire ; autant vaudrait se déclarer tout d’un temps disciple de Confucius.

Cette dernière pointe était visiblement dirigée contre Chavornay, que le docteur haïssait comme son ennemi naturel, et parce qu’il le craignait, et parce qu’il voyait en lui un reproche vivant : tous les deux étaient nés dans le peuple ; mais Chavornay s’en faisait gloire, tandis que Vital en rougissait comme d’une infirmité qu’il n’aimait pas qu’on lui rappelât, de même qu’un boiteux n’aime pas à rencontrer un autre boiteux. Ravi de son trait d’esprit contre les idéologues, il quitta le salon immédiatement après l’avoir décoché, désespérant sans doute d’en trouver un plus acéré ; il avait disparu qu’on l’entendait encore rire dans l’escalier.

— Voilà un habile homme ! dit le comte, qui avait des vues sur lui et qui regardait comme un coup de haute politique de mettre dans ses intérêts le médecin de la femme qu’on désire.

— C’est dommage, répondit Chavornay, qu’il prenne l’effet pour la cause comme le chien prend la pierre pour le bras qui l’a lancée.

— Toutes les fois, ajouta la duchesse, qu’il se met à disséquer notre pauvre nature humaine, il me rappelle ce musicien de l’autre jour qui avait brisé sa guitare sur le pavé dans un accès de folie, et qui niait la musique parce qu’il n’avait plus dans la main que des morceaux de bois.

— Allons, ma chère, interrompit le duc, vous êtes prévenue contre mon pauvre docteur, et quand vous vous y mettez vous êtes impitoyable. Le comte a raison et il n’y a ici que lui de juste : Vital est un habile médecin, très-convenable et fort à la mode ; j’ai confiance en lui et vous m’obligerez, Hélène, de lui témoigner un peu de bienveillance. Mon cher comte, le cœur vous dit-il d’une partie d’échecs ?

Campomoro s’en fût bien dispensé, car en se mettant au jeu il laissait en tête à tête la duchesse avec Chavornay, et cette idée lui était insupportable ; cependant il accepta la proposition, de peur de laisser pénétrer, en la déclinant, le motif de son refus ; mais il n’eut pendant toute la partie qu’un œil sur l’échiquier.

La duchesse s’assit entre les joueurs pour suivre les coups, Chavornay avait passé sur le balcon. Accoudé sur la balustrade de fer, et accablé du sentiment de sa défaite, il regardait tristement couler le fleuve qui venait d’en être le théâtre ; il avait toujours devant les yeux l’incomparable beauté du comte, assis à la poupe de la galère comme un triomphateur sur son char ; il avait l’oreille encore tout ébranlée et l’âme toute frémissante de ces sons mâles et puissants ; il voyait briller aux cils de la duchesse cette larme divine et terrible qui avait soulevé en lui une si furieuse tempête. Faisant sur lui-même de tristes retours, il tombait dans le découragement et concluait au désespoir ; sa rêverie devenait de plus en plus sombre et il descendait avec effroi dans son cœur troublé par de naissants orages.

Il se croyait seul sur le balcon, il ne l’était plus. La duchesse l’avait rejoint sans qu’il l’eût aperçue, et, reprenant la conversation au point où elle l’avait laissée en montant l’escalier :

— Vous me croyez donc bien heureuse ? lui dit-elle de cette voix qui faisait vibrer toutes les fibres de son cœur.

— Comment ne le seriez-vous pas, à moins que vous ne soyez ingrate envers la destinée ?

— C’est vrai, dit-elle en étouffant un soupir ; je suis bien ingrate. Et vous, êtes-vous heureux ?

— Oh ! moi c’est autre chose ; il y a longtemps que j’y ai renoncé : on naît heureux ou malheureux comme on naît laid ou beau, et moi je suis né sous une mauvaise constellation ; il y a longtemps que j’ai pris mon mal en patience ; ne pouvant le guérir je m’applique à le supporter.

— Est-il des maux incurables ? et, s’il y en a, quels sont-ils ?

— Bienheureuse ignorance ! Dieu vous la conserve, madame ! craignez de le tenter en voulant en sortir. Vous savez l’histoire de l’idole voilée des Égyptiens ; ceux qui voulaient la voir la voyaient, mais ils mouraient à sa vue.

— La défaite est poétique, mais elle ne me satisfait point ; toute tristesse a sa cause. Au reste, je ne veux pas forcer vos confidences, ni porter une main indiscrète sur vos blessures. On vous aime ici comme vous êtes.

— Je sais que vous êtes la plus tolérante des femmes comme vous en êtes la plus belle, et il n’y a pas de blessures que votre main n’adoucit. Mais je vous dis que vous ne ferez rien de moi ; j’ai une nature ingrate et rebelle, vous ne sauriez la changer.

— Plus l’entreprise est difficile, plus elle me sourit ; j’aime les obstacles, et vous savez bien que l’impossible est le dieu des femmes.

— Et croyez-vous qu’il ne soit pas celui des hommes ? Mais je vous le répète, madame, je suis une espèce de sauvage que vous ne réussirez jamais à civiliser ; gardez vos leçons pour de plus dignes.

— Ce ne sont pas des leçons que je prétends vous donner ; ce sont des soins si vous êtes malade, et des consolations si vous êtes triste.

— Ah ! madame, je recevrais à genoux vos consolations et vos soins ; mais il y a des maux que vous ne sauriez guérir, car vous ne sauriez les comprendre. J’ai mal pris la vie, voilà tout. Hélas ! ce n’est pas ma faute. Né dans un monde, l’éducation, le hasard m’ont jeté dans un autre. Je regrette celui que j’ai quitté, sans pouvoir ni vouloir y rentrer ; et, quant à l’autre, je sens qu’il serait fait pour moi, et pourtant je ne sais pas m’y faire. Ainsi, je ne suis plus du premier, et je ne serai jamais du second. Je tiens de ma mère des instincts grandioses, et je forme des vœux supérieurs à mon état ; romanesque, immodéré, j’ai soif d’aventures, et j’ai des aspirations effrayantes. La misérable vie que je traîne me paraît une dérision, et j’en rougis comme d’un opprobre ; j’ai besoin d’air, de mouvement, d’action ; j’étais fait pour le combat, pour la victoire peut-être ; j’appelle la guerre, la tribune, les émotions fortes, les hasards, les dangers, et je sens que je me fusse déployé à mon aise dans une grande existence, comme l’aigle qui veut l’espace pour étendre ses ailes. Ce n’est pas avec le monde seulement que je suis aux prises, la lutte avec moi-même est plus terrible encore ; tantôt dans mes rêves de vertu stoïque et de renoncement, je poursuis un idéal qui fuit devant moi sous la forme d’un ange, et qui se change, au moment où je crois l’atteindre, en un démon railleur et sceptique dont le sarcasme me glace et me rejette en arrière ; tantôt, las de m’acharner aux pas d’un fantôme, je me replie, je me roule sur moi-même, je m’abîme dans mon néant, je m’impose à vingt-cinq ans l’insensibilité du vieillard ; mais là encore je suis vaincu : ce calme factice ne saurait durer ; ces décevants fantômes que j’ai cessé de poursuivre, ils me poursuivent à leur tour ; ils viennent me troubler dans mes derniers asiles ; ils reprennent pour me séduire leurs couronnes de fleurs et leurs voix mélodieuses. Emporté de nouveau sur leurs traces, je reprends mon vol vers les cieux, pour retomber bientôt dans les abîmes. Telle est ma vie : un orage sans trêve, un mécompte éternel. Et quand j’en vois tant d’autres s’accommoder de ce qui est, et prendre l’existence par ses bons côtés, je me demande pourquoi je ne sais pas, comme eux, pactiser avec elle et accepter ce que je ne puis refuser. Je descends alors au fond de moi-même, et, me consultant avec effroi, il me semble que je ne suis pas en harmonie avec le reste de la création, que je ne suis pas même un homme, mais une espèce d’être avorté, isolé au milieu de la famille humaine, immobile au sein du mouvement universel, frappé d’impuissance et de solitude ; mon orgueil se révolte contre une infériorité si peu méritée, si humiliante ; je prends en pitié mes rêves et moi-même, et alors, madame, je souffre horriblement : voilà ce que j’ai, puisque vous voulez le savoir. Connaissez-vous beaucoup de remèdes à un pareil mal ?

Ces derniers mots furent prononcés avec un sentiment d’amertume et d’ironie, qui n’était pas d’accord avec le ton général de cette confession mélancolique, faite d’une voix grave et sérieuse. La duchesse leva sur Chavornay un œil étonné, comme pour chercher dans les siens la cause de cette dissonance qui l’avait choquée, et où elle pouvait voir pour elle-même un reproche ou un défi. Préoccupée de cette idée et jalouse de comprendre, elle prolongea longtemps, sans songer à répondre, son regard interrogateur.

— Mais pourquoi vous dire tout cela ? reprit Chavornay d’un ton brusque ; à quoi bon vous occuper tant de moi, et quel intérêt ces choses peuvent-elles avoir pour vous ? Qu’y a-t-il de commun entre vous, jeune, aimée, heureuse, et moi, enfant perdu de la société ? Je vous parle un langage que vous n’entendez pas.

Un profond soupir échappé à la duchesse, et ce fut sa seule réponse, sembla dire à Chavornay, que si, en effet, ces choses avaient pu lui être étrangères, elles commençaient, hélas ! à ne plus l’être, et qu’elle était entrée, elle aussi, dans l’ère du doute et des mécomptes. Toutefois, elle ne s’expliqua pas ; sa pensée demeura voilée, et l’on put prendre ce soupir pour l’émotion d’une sympathie affectueuse et d’une pitié sentie ; mais une préoccupation toute personnelle, un retour inquiet sur elle-même l’avait seul provoqué ; le regret du passé, un vague effroi de l’avenir, l’avaient tout d’un coup saisie ; il lui avait semblé entendre son histoire dans celle de Chavornay, et elle avait frémi des clartés prophétiques qu’il venait de jeter, sans le vouloir, sans doute, et par un hasard providentiel, dans son propre cœur. Muette et tremblante devant les sinistres perspectives qu’il ouvrait à ses yeux, elle avait été prise, malgré elle, d’un subit accès d’égoïsme. Pour la première fois, elle avait écouté d’une oreille inattentive et distraite la plainte d’un être souffrant, et déversé sur elle seule tous les trésors de sa sollicitude. Cette crise était nouvelle dans sa vie ; témoin vigilant de ces combats intimes, Chavornay ne s’y méprit pas, et tira de là je ne sais quels augures qui exaltaient ses espérances.

Mais il se tut ; il ne fit pas de question, et garda pour lui ses remarques. Peut-être en avait-il déjà trop deviné pour ne pas se taire. Sa clairvoyance même et sa pénétration le condamnaient au silence. Hélène, de son côté, n’était pas disposée à le rompre, et il régna longtemps. La lune brillait toujours aussi claire, aussi sereine, mais les quais étaient déserts ; nul bruit du dehors ne troublait les échos silencieux du palais Lanfranchi. De loin en loin seulement, la botte d’un passant attardé faisait retentir les dalles sonores du Lung’Arno ; le chant de quelque pêcheur, dont la barque invisible rasait la berge du fleuve, semblait sortir du sein des eaux. Mais la barque et le chant s’allaient perdre sous l’arche des ponts ; le passant tournait la rue voisine, et l’on n’entendait plus rien que le frôlement à peine sensible de la robe d’Hélène, froissée par la brise contre la balustrade du balcon.

— Mais, ma chère, vous êtes incorrigible, dit tout à coup derrière elle la voix grondeuse de son mari ; il ne vous suffit pas d’avoir été chercher un rhume sur l’Arno, vous voilà encore là exposée nu-tête à l’air de la nuit ; vous voulez donc absolument vous rendre malade : grondez-la, messieurs, et faites-lui entendre raison, car pour moi j’y renonce.

— Décidément, Fritz, répondit Hélène avec un sourire forcé, vous avez manqué votre vocation ; vous étiez né garde-malade.

Elle quitta le balcon sans rien ajouter et s’alla jeter sur un sofa avec un geste qui n’était pas sans impatience ; un œil pénétrant eût pu voir passer à travers ce sourire forcé une ombre de tristesse. Emportée dans les hautes régions de la rêverie et de l’idéal, son âme était retombée de bien haut, et la chute l’avait froissée : ce brusque retour des méditations où elle était plongée aux trivialités où la voix de son mari l’avait tout d’un coup ramenée, avait blessé ses instincts poétiques comme une note fausse et discordante, jetée au milieu d’une symphonie de Beethoven, offenserait l’oreille et l’irriterait. Adieu les beaux songes et les rêves d’or ! l’accord avait été violemment rompu et l’ange de l’harmonie avait repris son vol vers les cieux.

Les yeux fixés sur la duchesse avec un mélange de pitié mélancolique et d’admiration passionnée, Chavornay avait pénétré le petit orage qui venait de s’élever dans cette âme poétique et rêveuse, et il avait démêlé le dépit caché dans sa brusque repartie ; tandis que les deux autres en riaient, il y vit, lui, l’expression d’un regret profond et comme l’explication du soupir qu’il avait surpris sur le balcon. Non, pensait-il, elle n’est pas heureuse ; l’heure du grand mécompte a sonné pour elle, ses illusions tombent feuille à feuille ; elle n’aime plus son mari ; et cette découverte, au lieu de l’attrister, lui inspirait une joie égoïste, comme s’il se fût agi de perdre un ennemi et d’élever sur les ruines de sa fortune un bonheur longtemps désiré.

Mais la présence de Campomoro éteignit cet éclair et rappela Chavornay aux émotions de la galère ; il fut blessé du premier regard que le Corse jeta sur lui en quittant le jeu ; il y avait dans ce regard de la colère et presque de la menace ; il y répondit par une froideur glaçante et hautaine.

— À vous parler franchement, mon cher comte, dit le duc, qui ne voyait ni ne devinait rien, ma victoire me fait peu d’honneur : vous avez fait des bévues d’écolier ; vous n’étiez pas du tout au jeu.

— C’est vrai, j’ai joué sans application, j’étais distrait.

Et regardant tour à tour Hélène et Chavornay, il semblait chercher dans leurs regards et leur maintien le résultat de ce long tête-à-tête, cause évidente de ses distractions. Du reste, il n’en continua pas moins à se comporter comme un homme qui a eu un succès et qui compte bien en tirer parti. La nuit était avancée, il fallait songer à la retraite ; alors une lutte sourde et muette s’engagea entre les deux rivaux : c’était à celui qui resterait le dernier ; aucun des deux ne voulait céder sa place à l’autre, et ils seraient demeurés là toute la nuit, si la duchesse, prétextant la fatigue, ne se fût retirée la première dans son appartement.

IV

UNE MÉPRISE.

Le duc Frédéric d’Arberg appartenait à l’une des maisons les plus riches et les mieux apparentées de toute l’Allemagne ; il avait même, par sa mère, des droits éventuels sur je ne sais quelle principauté microscopique de la confédération germanique. Il était l’unique rejeton de sa famille ; resté orphelin presqu’au berceau, il avait recueilli à sa majorité tout cet immense héritage. La fortune n’avait pas borné là ses faveurs : le jeune duc joignait à tous ses avantages sociaux les avantages personnels ; il était beau, bien, fait, élégant : c’était, en un mot, ce que nos aïeules appelaient dans leur idiome chevaleresque et mignard, un cavalier accompli. Qu’on juge si les séductions naissaient sous ses pas.

Mais Frédéric était peu susceptible d’entraînement : c’était un esprit froid, méthodique, positif, calculant bien, et pas du tout un homme à faire des folies. Quoique maître de sa fortune de si bonne heure, il n’en avait point fait abus : toutes ses dépenses étaient réglées, et l’ordre de sa maison eût fait l’admiration d’un gentilhomme de campagne. D’ailleurs, sa vie de garçon avait été si courte que le temps lui aurait manqué pour faire beaucoup de folies, s’il en avait eu le goût : un prompt mariage avait fixé sa destinée.

On comprend que l’alliance d’un si noble héritier dût être recherchée par l’aristocratie allemande, et que les mères de famille lui dressassent bien des embûches ; mais il était sur ses gardes, et ne donna dans aucun des pièges qui lui furent tendus. Il tomba dans ceux du hasard. Il voyageait en Bohème ; une nuit qu’il courait la poste au clair de lune, et que, harmonieusement bercé par le cor des postillons, il s’abandonnait aux vagues rêveries d’un demi sommeil, le cor se tut tout à coup et la chaise s’arrêta. Il se trouvait dans un bois assez fourré que la lune perçait à peine de ses rayons blêmes, et le premier objet qui frappa ses yeux, en mettant la tête à la portière, fut une femme en blanc au milieu de la route. Le duc n’était pas poète ; mais, flottant encore entre le sommeil et la veille, il eut un moment de trouble et d’illusion. Il se demanda s’il était dans le monde des réalités ou dans le royaume des songes, et peu s’en fallut qu’il ne s’écriât en tendant les bras vers l’apparition mystérieuse : « Es-tu la sylphide de l’air ou la fée de la forêt ? » Ce fut là le seul accès d’imagination qu’il eut dans toute sa vie.

L’inconnue n’était ni fée ni sylphide, mais une simple mortelle en voyage, ainsi que lui, et qu’un accident arrivé à sa voiture avait forcée de mettre pied à terre. Le duc offrit ses services ; les préliminaires furent bientôt franchis, on devint communicatif, et les imaginations s’enflammèrent. Telles sont les rencontres de voyage ; après cinq minutes on est amis, intimes à la sixième, et, en se quittant à la septième pour ne jamais se revoir, on échange des protestations de dévouement sans bornes et d’éternel attachement. Une heure après on a tout oublié, quoiqu’au moment on fût sincère. Voilà pourquoi les voyages blasent ; ils font du cœur une grande route où tout le monde passe et où personne ne s’arrête.

Tel ne fut pas cependant le cas du duc ; cette rencontre décida de sa vie. Tout, dans son inconnue, annonçait la grande dame ; or, c’était là, aux yeux de Frédéric, le premier mérite d’une femme et sa suprême vertu ; et puis elle était jeune, belle ; elle avait la voix douce, la taille élancée ; le lieu, la lune, l’imprévu, la jeunesse, firent le reste ; et quand Hélène, c’est le nom dont il l’entendit appeler par un homme à cheveux blancs, qui était son père, le quitta pour remonter en voiture, il lui sembla qu’on lui arrachait quelque chose, et il se jeta dans la sienne triste, inquiet, malheureux. Il avait vingt-deux ans !

Son premier soin, en arrivant à Prague, fut d’aller aux informations. S’il eût appris que son inconnue était une simple campagnarde sans naissance et sans fortune, la vanité, sans doute, l’eût bientôt guéri de son naissant amour ; mais la vanité elle-même conspirait contre lui ; sa mystérieuse Hélène était tout ce qu’elle lui avait semblé. Elle était fille d’un gentilhomme français du Bocage, intraitable Vendéen, qui, après avoir guerroyé derrière ses genêts jusqu’au dernier moment, avait émigré en Allemagne. Il avait erré quelque temps de ville en ville, comme ses compagnons d’exil, et il avait fini par se fixer dans un château de Bohême, dont il avait acquis la riche seigneurie, en épousant la châtelaine ; là, tandis que les trônes et les aristocraties croulaient autour de lui, il s’était livré tout à son aise aux habitudes plus patriarcales encore que féodales de sa vie du Bocage.

Les mansuétudes du Consulat l’avaient peu touché, les avances de l’Empire moins encore. À peine la Restauration avait-elle pu le décider à repasser la frontière ; encore ne la repassa-t-il d’abord qu’en simple observateur : c’était un voyage de reconnaissance ; il en revint indigné ; on lui avait gâté son pays, il n’en voulait plus ; dans sa colère, il eût plus facilement pardonné au Buonaparte son usurpation qu’à Louis XVIII sa Charte constitutionnelle. D’ailleurs, il ne possédait plus rien en France ; tous ses biens patrimoniaux avaient passé en des mains roturières ; il était, comme on disait alors, étranger sous le toit de ses ancêtres. Il aima mieux son manoir de Bohème, et y resta. D’un autre côté, sa femme avait peu d’inclination pour la France ; c’était une vraie Allemande, qui chérissait son pays par-dessus tout, et pour qui l’expatriation eût été une mort anticipée. Son mari l’aimait ; et, indépendamment de ses propres antipathies, il ne lui eût pas fait cette douleur.

Un seul enfant était né de cette union étrangère, et cet enfant était Hélène. Elle avait alors dix-huit ans. Riche et noble héritière, elle réunissait donc en elle tous les avantages sociaux qui pouvaient la faire rechercher par un homme comme le duc d’Arberg. Aucune convenance n’était blessée ; or, c’était pour lui le point capital ; et, quand il se fut bien assuré de la solidité de ses bases, il se laissa enflammer sans résistance et pensa sérieusement au mariage. Quel bon tour à jouer à toutes ces mères de famille complaisantes qui pavaient de leurs filles les chemins où il passait ! Il songeait au moyen de se présenter convenablement au château qu’habitaient Hélène et son père, lorsqu’une seconde rencontre lui aplanit les voies ; huit jours après la première, il la revit dans un bal à Prague ; ils se retrouvèrent en vis-à-vis dans une contredanse, et la jeune fille avait beaucoup rougi.

— Quel heureux hasard ! lui dit-il, et que veut de nous le destin ?

Le destin avait pu se mêler du rapprochement, mais cette fois le hasard n’y était pour rien. La scène du bois n’avait pas fait moins d’impression sur Hélène que sur Frédéric ; elle avait dû même en faire davantage sur une jeune fille à l’esprit de laquelle la vie solitaire et la lecture avaient donné un tour romanesque. La beauté de l’inconnu et son air grand seigneur l’avaient troublée ; elle était rentrée au château distraite et pensive, et son imagination s’était exaltée dans la dangereuse oisiveté de sa retraite ; c’était le début d’un roman, elle voulait poursuivre le roman jusqu’au bout. C’est dans cette intention non avouée qu’elle avait entraîné son père au bal, quoique d’ordinaire peu mondaine ; mais elle avait espéré, cette fois, y rencontrer son élégant inconnu. Ses vœux exaucés, elle avait rougi à sa vue, comme s’il avait pu lire au fond de son cœur le secret de sa présence.

Plus recherchée que de coutume et non sans cause, sa toilette attestait des soins minutieux et le désir de plaire. Quoique moins belle et moins développée, l’Hélène de Prague était déjà l’Hélène de Pise. La vanité du duc fut flattée d’entendre proclamer reine du bal la femme qu’il regardait déjà comme sa fiancée. On dansa ensemble, on causa beaucoup, on se plut ; si on ne se le dit pas, on ne se le cacha guère ; bref, la cour fut offerte, acceptée, et le monde ne tarda pas à apprendre un mariage d’inclination, là où il s’attendait à un mariage de convenance.

Les jeunes époux partirent pour Paris aussitôt après leur union ; resté veuf depuis quelques années, le père d’Hélène les accompagna. Malgré ses répugnances politiques, le cœur du vieux Vendéen n’avait pas rompu à toujours avec la France, et la voix du pays natal y criait souvent bien haut. Sous un prétexte ou sous un autre, il avait plusieurs fois repassé le Rhin, et maintenant que sa femme était morte et sa fille mariée, on pouvait supposer qu’il finirait par se dégoûter de sa vieille gentilhommière bohème, qu’il pardonnerait enfin aux Bourbons, à la France, et qu’il viendrait pacifiquement terminer ses jours sur les bancs du Luxembourg.

La vie parisienne ne saurait plaire à de jeunes mariés ; c’est trop de dissipation et un entraînement trop tyrannique. L’âme s’y disperse et s’y morcelle ; on n’a pas de temps de s’y aimer. Hélène et Frédéric remirent donc à d’autres temps le séjour de Paris, et s’envolèrent vers l’Italie.

Leur père n’avait pas voulu être du voyage ; il était resté en France chez de vieux amis de l’émigration, qui avaient fini par le désarmer, et, quelque temps après le départ de ses enfants, il était mort pair de France.

Les époux livrés à eux-mêmes avaient essayé d’abord de Florence ; mais Florence n’est plus une ville italienne, c’est une colonie anglaise au milieu de l’Italie, et qui, pis est, une petite ville la plus bavarde, la plus fâcheuse qu’il y ait peut-être en Europe ; ils en furent bientôt chassés et se réfugièrent, comme le poëte dont ils occupaient le palais, dans la solitude de Pise dont le climat, d’ailleurs, convenait à la santé d’Hélène. Le couple étranger avait fait sensation, surtout la duchesse ; l’éclat de cette planète voyageuse avait éclipsé, dès son apparition, les étoiles les plus brillantes du ciel pisan, mais ils ne voyaient personne et vivaient retirés dans leur intérieur. La petite ville se demandait la cause d’une retraite si obstinée et d’une répugnance si marquée pour la vie mondaine. C’était, dit-on, prolonger beaucoup le tête-à-tête. Le mari était-il jaloux ? ou si c’était la femme ? Du reste, ils menaient grand train, et le grand-duc de Toscane, auquel ils avaient été recommandés d’Allemagne, leur envoyait souvent de Florence du gibier de sa faisanderie.

Le secret de leur retraite était leur amour : ils étaient venus pour s’aimer, comme les premiers chrétiens allaient au désert pour servir le nouveau Dieu. Pleins de l’égoïsme passionné des premiers transports, ils mettaient au ban de leur amour tout ce qui n’était pas lui. Six mois, ils avaient persévérés dans ce tête-à-tête exclusif, absolu ; funeste imprudence qui met trop tôt l’amour aux prises avec l’imperfection humaine, et qui hâte le jour effroyable où le bandeau tombe et où l’idéal et l’illusion viennent expirer au pied de la réalité ! Le soleil de ce jour néfaste s’était levé pour Hélène, et, quoiqu’il ne fît encore que poindre, il jetait déjà sur son avenir d’alarmantes clartés. Elle se comparaît dans son effroi au voyageur égaré que le sommeil surprend au milieu du désert ; tant qu’il dort, de gracieux fantômes viennent caresser sa paupière ; bercé par les songes il rêve de la patrie où son âme aspire, et de la famille qui l’attend autour de son foyer veuf ; son œil fermé voit des lacs, des bois, des fontaines : au réveil, il a devant lui l’aridité des sables et la mort au bout. C’est ainsi qu’elle-même s’était réveillée. Pise avait vu se dissiper les songes dorés du château de Bohême, et la plaine aride se déroulait devant elle, triste, monotone, solitaire.

Hélène avait hérité de sa mère une âme poétique, que la vie retirée n’avait fait qu’exalter encore en la tournant à la rêverie et à l’enthousiasme. Son éducation avait été très-distinguée, recherchée même, mais libre et trop indépendante ; elle avait flatté ses penchants au lieu de les discipliner, et acclimaté son âme dans les hautes régions de la poésie et de l’idéal, au point qu’elle ne pouvait plus vivre ailleurs. Élevée presque seule dans le château paternel, elle avait trop peu vu le monde pour être initiée par lui au sens des réalités ; ses rares et courtes apparitions dans les salons de Prague ne faisaient qu’enflammer son imagination ; elle prenait au sérieux tous ces masques ; ce pompeux néant l’éblouissait : c’était, pour son esprit fasciné, comme la réalisation des fantaisies orientales ; elle se croyait là, innocente jeune fille, au seuil d’un temple mystérieux dont les portes, encore closes à son âge, devaient un jour s’ouvrir pour elle ; et rêvant je ne sais quelles vagues délices, quelles félicités inconnues, elle jugeait des merveilles du sanctuaire par la magnificence du vestibule. Et quand, sortie émue et rêveuse de ces palais des fées, elle retournait aux fleurs de ses prairies et aux oiseaux privés de ses volières, elle peuplait sa solitude d’êtres purs et charmants comme elle, elle passait ses journées dans le commerce des invisibles.

Son père l’aimait trop pour la contrister par les froids conseils du vieil âge et les leçons toujours dures de l’expérience. Elle ne sera que trop initiée, disait-il ; laissez-lui ses rêves et ses illusions ; et puis un père n’est pas un confident ; s’il entrevoit quelque chose, il ignore plus qu’il ne devine ; le mystère virginal des premiers troubles est impénétrable à ses yeux ; à peine est-il visible à la vigilante sollicitude d’une mère. Or, Hélène avait perdu la sienne au moment même où elle allait devenir son amie et le dépositaire de ses pudiques langueurs.

Quand vint la saison d’aimer, quand les fleurs les plus chères dépérissaient faute de soins et que ses oiseaux les plus familiers redevenaient sauvages, parce qu’ils étaient oubliés ; quand elle s’oubliait elle-même des matinées entières à voir couler l’eau des prairies, et de longues soirées à écouter le rossignol des bois, alors que devint-elle ? Errant seule au milieu d’une nature vide, elle n’avait plus assez de fantômes pour animer le désert. La vue de sa beauté la troublait, sa voix la faisait soupirer ; et dans quel sein répandre ces soupirs furtifs ? à qui confier le secret de ces incompréhensibles émotions ? Toute palpitante de sanglots involontaires, brisée par les élans d’une tendresse vague, immense, sans objet, elle embrassait la nature entière, comme dit Schiller, son poète de prédilection, et la nature, hélas ! répondait par un froid silence à ses étreintes passionnées.

C’est alors que le duc d’Arberg lui était apparu dans cette nuit romanesque qui avait décidé de leur avenir à tous deux. Depuis la mort de sa mère, Hélène allait rarement dans le monde ; peu de jeunes gens venaient au château ; le duc lui fit une vive impression ; il était beau, il lui parut le plus beau des hommes ; sa distinction, son élégance, la subjuguèrent ; le type intérieur de la jeune solitaire était réalisé. Pour achever l’ouvrage du hasard, elle attacha une idée superstitieuse à leur fortuite rencontre, et l’on sait le reste.

Qui eût dit qu’un hymen si volontaire, célébré sous de si doux auspices, portât en lui la source de tant de larmes ! Le soleil paraît, on lève l’ancre, on part en chantant, et l’on ne voit pas que le nuage enflammé du matin est gros des orages de la journée.

Séduite par ignorance, entraînée par la nouveauté même des impressions, Hélène avait commis la grande méprise ; elle avait cru aimer Frédéric, et ce sont ses propres rêves qu’elle aimait en lui. Cette idole créée par elle, elle-même l’avait façonnée et parée, en répandant sur elle tous les trésors de sa poétique intelligence, de son âme ardente et crédule, et c’est ainsi transfigurée, et à travers cette auréole d’emprunt qu’elle l’avait adorée, comme les idolâtres adorent l’œuvre de leurs mains. Et comment ses yeux se seraient-ils dessillés, quand le monde, prosterné lui-même aux pieds de son idole, sanctionnait son erreur et ses illusions ? Comment l’enfant naïve et inexpérimentée se fût-elle préservée, quand, nous-mêmes, vétérans des passions, nous, à peine cicatrisés des blessures du combat, nous allons tomber encore tous les jours, et après tant d’épreuves, dans les pièges de ce mirage imposteur ?

Les premiers temps tout alla bien : la verve durait et le prestige avec elle. Le changement, le voyage, ici encore la nouveauté, ce grand élément d’espérance et de déception, tout cela prolongea l’illusion printanière ; mais après l’été vint l’automne ; la première feuille tomba, puis la seconde, et le vent glacé du nord agitait déjà la dernière au bout de son frêle rameau. Le long et imprudent tête-à-tête du palais Lanfranchi avait décidé la crise ; l’épreuve était trop forte ; peu d’hommes, et de supérieurs au duc, y eussent résisté, il y avait succombé ; Hélène comprit qu’elle s’était trompée. Parce que Frédéric était élégant, amoureux, jeune, elle l’avait cru poétique comme elle, comme elle enthousiaste et passionné ; lui prêtant une grande âme, parce qu’il était grand seigneur, de l’intelligence, parce qu’il était beau, elle s’était plu à réunir en lui toutes les harmonies : mais ces harmonies n’existaient qu’en elle ; tous ces masques brillants étaient menteurs, ils cachaient le vide.

Le duc avait en lui tous les contraires de sa femme : habitudes, goût, nature, tout en eux était opposé. Elle abordait, elle, toutes choses par le côté grand et poétique ; lui, par le côté prosaïque et vulgaire, et il ne voyait dans la plus belle soirée d’Italie que le serein et le rhume.

Elle aimait le juste et le beau, indépendamment de tout, par cela seulement que c’était le juste et le beau, et son âme se révoltait d’instinct contre tout ce qui n’était pas eux ; le duc, au contraire, immolait en tout l’absolu au relatif et le droit au fait ; une laideur acceptée était pour lui la beauté, et l’injustice était justice à ses yeux, pourvu qu’elle fût consacrée. Esclave de la mode et du préjugé, il voyait dans l’ordre établi l’ordre éternel ; ce qui existait était bien, parce que cela existait ; et toute infraction aux lois conventionnelles de la société lui semblait une hérésie condamnable. Toujours et exclusivement préoccupé de la convenance sociale, il la prenait pour règle en tout, et il y conformait sa conduite et ses idées. Quand il avait dit : « Cela est convenable, » il ne lui restait plus rien à dire : c’était son éloge le plus hyperbolique et le plus raffiné.

Apôtre des idées reçues, et discipliné jusqu’à la routine, il pratiquait, en fait d’opinion, l’obéissance passive au plus haut degré, et suivait l’ornière, sans dévier d’une ligne, avec un aplomb d’esprit imperturbable. L’horizon pour lui c’étaient les clôtures de la route ; s’il ne voyait ni au travers ni au delà, ce n’est pas qu’il fermât les yeux ; il avait beau les ouvrir, il ne voyait pas, il n’avait la vue ni assez perçante ni assez longue. Son esprit, sans portée, n’atteignait rien ; le monde supérieur de la pensée était un livre clos pour lui.

Si pauvrement doté du côté des facultés intellectuelles, il n’était guère plus riche sous le rapport des sentiments. Il n’en avait pas précisément de mauvais, il en avait même d’excellents, mais en germe, et aucun assez énergiquement développé pour imprimer à sa physionomie un caractère tranché ; en la voyant si effacée, si terne, on se surprenait presque à regretter qu’en héritant du nom de ses ancêtres, le jeune patricien n’eût pas hérité de leurs instincts violents, superbes, mais forts ; c’eût été du moins une individualité, et il n’en avait aucune. Et puis ces instincts de race ont pu avoir de la grandeur ; ils n’excluent ni les passions généreuses, ni les vertus magnanimes ; quelquefois même ils les supposent et ils s’allièrent souvent avec elles. Mais le duc avait répudié toute cette partie de son héritage, ou plutôt elle ne lui avait pas été léguée ; ses aïeux l’avaient emportée avec eux dans la tombe. Ce n’est pas qu’il ne fût plein de sa naissance et qu’il ne partageât tous les préjugés de sa caste, mais c’était de la vanité, ce n’était plus de l’orgueil ; et ces prétentions féodales, jadis hautaines, aujourd’hui timides, presque honteuses, étaient descendues chez lui à des proportions si mesquines, à des subtilités si puériles, qu’elles avaient perdu le privilège d’être offensantes. Il demeurait bien convaincu, dans son for intérieur, que la noblesse confère une supériorité personnelle, mais il n’eût osé le dire ailleurs qu’entre ses pairs ; jaloux en secret de ce qu’il appelait son droit, il ne se fût pas mésallié : ce n’eût pas été convenable ; mais il pactisait sans impertinence apparente avec tous les rangs de la société. Au demeurant, il était bon, affectueux, et s’il n’avait pas l’âme grande, il l’avait sensible. Peu libéral, mais point avare, il calculait par esprit d’ordre, et son train de maison répondait à sa fortune et à son rang ; il était honorable sinon magnifique. Avec ses qualités et ses défauts, il devait mettre et mettait en effet les vertus civiques au-dessous des vertus domestiques, et il eût été dans toutes les classes un excellent père de famille. Tel était au fond ce cavalier accompli, que la société avait si artistement façonné, type pur et complet de cette aristocratie européenne qui semble avoir pris à tâche de venger le bourgeois-gentilhomme du temps passé, en nous donnant le spectacle du gentilhomme-bourgeois.

Voilà ce qu’était Frédéric : on a vu ce qu’était Hélène. Filles de patries étrangères, ces deux âmes servaient des dieux rivaux, aspiraient à des cieux contraires. Où celle-ci cherchait la vie, celle-là aurait trouvé la mort ; et la félicité de l’une était pour l’autre une calamité. Jamais les méprises de l’amour n’avaient lié à une commune chaîne deux natures plus dissemblables.

Le premier symptôme du désenchantement d’Hélène avait été de rompre le tête-à-tête et de lever la consigne imprudente qui avait si longtemps scellé sa porte. Depuis que sa paix intérieure était troublée, elle avait senti le besoin de renouer avec le monde et l’avait appelé à son aide : secours tardif, qui ne pouvait plus la sauver, et qui, même invoqué plus tôt, aurait pu tout au plus différer l’heure inévitable des découvertes. La société pisane offre peu de ressources ; la duchesse ouvrit de préférence sa maison aux étrangers, qui lui en offraient davantage : c’est dans ce temps que Campomoro et Chavornay, bientôt après, avaient été introduits chez elle. Tous deux voyageurs, ils n’étaient à Pise qu’en passant ; et les innocentes séductions du palais Lanfranchi avaient seules prolongé leur séjour. Campomoro avait été présenté au maître de la maison, Chavornay à la maîtresse. Il en était résulté que Chavornay était plutôt l’ami de la duchesse, Campomoro l’ami du duc. Et quand l’amour était venu, le caractère respectif des deux rivaux n’avait fait que les maintenir l’un et l’autre dans leur position primitive ; l’un avait témoigné au mari plus d’amitié, l’autre plus de froideur.

La duchesse avait été frappée de la grande figure du comte, et la beauté de sa voix l’avait charmée ; présent il avait du prestige ; mais en son absence, elle avait toujours moins pensé à lui qu’à Chavornay, et ses sympathies avaient toujours été pour ce dernier. Son isolement, sa tristesse l’avait touchée ; et sa naissance plébéienne était pour elle un attrait et une originalité. C’était un langage nouveau, des idées nouvelles et une physionomie qu’on ne pouvait plus oublier : quoique moins belle et moins régulière que celle du comte, elle était distinguée, fière, quelquefois même altière ; mais cette âpreté allait à sa nature, et ne lui messeyait pas. Il lui était apparu, au milieu du monde effacé des salons, comme une individualité fortement prononcée, dont le frottement n’avait pas adouci les aspérités ; sa brusquerie un peu sauvage lui plaisait ; on sentait l’homme descendu hier de sa montagne, et qui y remontera demain aussi fier et aussi indépendant qu’il en est descendu. Et puis sa conversation était forte, variée, souvent éloquente ; quand il parlait, il ne restait à l’ignorance de Campomoro et à la médiocrité du duc que le parti du silence, s’ils ne préféraient être écrasés.

Telles avaient été les premières impressions de la duchesse ; et l’habitude d’un commerce journalier n’avait fait que les fortifier.

Un jour d’absence était senti ; un plaisir qu’il ne partageait point n’était pas complet ; il lui semblait que dans ses chagrins elle ne voudrait jamais d’autre confident que lui : c’était là une affection bien tendre et de bien vives sympathies. Hélène ne s’était jamais encore demandé si ce n’était que cela et s’il n’y aurait point autre chose. Pourtant elle recherchait volontiers le tête-à-tête avec lui ; elle se surprenait bien souvent à faire des comparaisons entre lui et son mari, et Chavornay sortait toujours vainqueur de ces épreuves.

V

LA CITADELLE.

La résignation d’Hélène avait beau être muette et circonspecte, le silence même est un aiguillon ; et plus, d’un côté, la réserve est grande, plus, de l’autre, la vigilance est éveillée. La duchesse avait trahi son secret par le soin même qu’elle avait mis à le cacher. Non, se répétait Chavornay en sortant du palais Lanfranchi, non elle n’aime plus son mari, il l’ennuie, et le prestige est à jamais détruit.

Ce problème résolu, un autre restait à résoudre, mais celui-là Chavornay ne se le posait qu’en tremblant. Le cœur désormais libre, mais enchaînée encore au traité indissoluble et liée par un serment volontaire, Hélène irait-elle accepter un autre amour et s’engager dans un nouveau lien ? À peine relevée du pied d’un autel qui avait, la veille, toutes ses adorations, tout son culte, s’irait-elle agenouiller si vite au pied d’un nouvel autel ? et passe-t-on ainsi, en un instant et sans transition, du temple d’un dieu dans le temple d’un autre ? Le sens humain et tous les instincts nobles et délicats ne se révoltent-ils pas à la seule idée d’une si brusque apostasie ? N’y avait-il pas de la folie à la rêver et une sorte d’ignominie à la solliciter à son profit en se faisant tout à la fois le prêtre et le dieu ?

Toutes ces questions et bien d’autres, Chavornay se les posait dans le secret de son âme, et il demeurait suspendu entre la crainte et le doute. Tout ébranlé encore des émotions de la soirée, il voulut sonder sa plaie et se rendre compte de son état ; jusque-là, la fièvre lui avait ôté le sang-froid ; on ne juge le mal que dans le repos qui suit l’accès. Loin de le rassurer, cet examen l’épouvanta : il trouva en étudiant son cœur que le trait avait pénétré jusqu’au fond, et la seule idée de l’arracher lui causait une douleur si vive qu’il n’avait pas le courage d’y porter la main ; il sentait en lui tous les symptômes d’une passion forte, profonde, et déjà si impérieuse qu’elle lui ôtait jusqu’à la volonté de la combattre. Il n’était donc qu’un sophiste ; ses raisonnements n’étaient que des désirs ; ses résolutions, des espérances. Il avait cru délibérer dans la plénitude de sa liberté, et déjà son âme était chargée de fers ; il se croyait fort, intact, bien loin encore d’être entamé, et la brèche était faite et l’ennemi était au cœur de la place : il fallait s’avouer vaincu.

Jamais jusque-là il ne s’était fait une confession si sincère, si complète ; il eut quelque honte de sa défaite ; ses farouches instincts d’indépendance s’alarmèrent ; il se demanda avec inquiétude s’il était à ce point esclave qu’il ne pût déjà plus briser sa chaîne ? Et puis était-ce là une chaîne faite pour lui ? qu’espérait-il et quel but après tout se proposait sa téméraire imprévoyance ? Était-ce à lui, homme obscur, homme pauvre, à se venir prosterner devant les divinités d’un monde qui n’était pas le sien, et n’imitait-il pas, en aimant une duchesse d’Arberg, ces coupables enfants d’Israël qui abandonnaient leurs frères et leur Dieu pour aller sacrifier aux femmes étrangères.

Chavornay ne se faisait point d’illusion sur lui-même et il voyait bien que sa position dans le monde était fausse. Né avec tous les instincts, tous les goûts, tous les besoins d’une grande existence, il se trouvait sans moyens de les satisfaire et condamné par sa pauvreté à une vie chétive et misérable ; il en souffrait, quelquefois, plus souvent il s’y résignait ; mais il ne se dissimulait pas que sa condition bornée le mettait en état d’infériorité dans un monde dont il ne pouvait partager les plaisirs ni les habitudes. L’égalité a beau être proclamée dans les lois, elle n’est pas dans les mœurs, encore moins dans les cœurs, et la supériorité sociale réside, quoi qu’on en dise, dans la position et bien plus dans les avantages de la naissance et de la richesse que dans le caractère et dans l’intelligence. L’aristocratie naturelle, celle de l’esprit, est bien proclamée, mais elle est loin encore d’avoir l’empire, et c’est de celle-là dont était Chavornay. Il appartenait à ces générations transitoires suspendues pour ainsi dire entre l’avenir qui leur est promis et le passé qui les enchaîne encore et les tyrannise ; elles ont le sentiment de leur droit, mais le fait est contre elles ; l’action sociale à laquelle elles aspirent ardemment leur est refusée, à moins qu’elles ne commencent par faire d’abord fortune et par se fabriquer un piédestal. Ainsi, leur vie est une lutte occulte, incessante, presque toujours stérile, et, si plus heureux que ses frères, quelque enfant de ces générations écrasées arrive au but, c’est déjà trop tard, il a consumé dans les privations, dans de sourds et obscurs combats ses plus belles années, et le temps de la jouissance, il l’a passé dans l’attente. Oh ! si l’on pouvait pénétrer au fond de cette société qui s’agite dans l’ombre et qui murmure, que d’âmes froissées on y verrait ! que de vies manquées ! que de droits méconnus ! que de vœux déçus quoique légitimes ! que de nobles intelligences, que de grands cœurs étouffés sous le pied de la médiocrité triomphante et de la bassesse heureuse !

Chavornay avait la conscience de ce grand désordre et le sentait d’autant plus vivement qu’il en était victime. Il y avait été ramené plus fortement encore depuis qu’il se trouvait en rivalité avec un homme si supérieur à lui par les avantages sociaux, et cela pourquoi ? Pour une femme si loin de lui par la fortune et par la naissance. Elle m’accueille, pensait-il, mais c’est par condescendance peut-être, et ces sentiments d’égalité qu’elle professe ne sauraient être sincères ; le préjugé est plus fort qu’eux ; c’est le pivot autour duquel roule le monde où ils sont rois, comment ne lui seraient-ils pas dévoués ? Je ne suis pour elle qu’une singularité ; mon encens n’est point assez recherché pour sa vanité patricienne ; elle préférera toujours à un esclave plébéien, un esclave gentilhomme, et dédaignera le don volontaire de cette liberté jalouse à laquelle j’attache un si haut prix.

L’expérience du monde n’avait pas encore appris à Chavornay, qu’en fait d’amour, l’inégalité des rangs est moins sensible à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie sociale, et qu’elle disparaît même tout à fait au sommet de l’échelle. Un gentilhomme fait tourner la tête à une bourgeoise, mais s’il se fait aimer d’une duchesse ce n’est pas à titre de gentilhomme. C’était donc faute d’être assez profondément initié dans les mystères de l’orgueil humain, qu’il s’exagérait les dangers qu’avait pour lui, sous ce rapport, la rivalité du comte.

Mais, indépendamment de ce danger chimérique, l’idée qu’il lui faudrait disputer Hélène à un tel homme révoltait sa fierté, car, après tout, le Corse n’était qu’un homme à bonnes fortunes, et l’amour vrai répugne à de pareilles luttes ; il veut bien disputer à lui-même l’être aimé, mais le disputer à d’autres et surtout à de semblables rivaux, c’est à quoi il ne saurait consentir. La lutte, d’ailleurs, n’était-elle pas téméraire ? était-elle égale ? Parviendrait-il jamais à triompher d’un rival si beau, si peu scrupuleux, qui avait la liberté de ses mouvements et qui pouvait se livrer tout à son aise, et avec ses emportements de sauvage, à toute la fougue de ses désirs et à l’impétuosité de son caractère entreprenant et audacieux ? Lui, au contraire, ne pouvait prendre l’offensive, et sa position même le condamnait à la réserve : c’est tout au plus s’il pouvait se laisser deviner. L’initiative lui était interdite ; il fallait qu’Hélène vînt à lui ; il ne pouvait aller à elle le premier, car elle était duchesse, et lui, qu’était-il ? L’idée qu’elle se pourrait méprendre sur la nature et sur l’origine de son amour, et n’y voir qu’un calcul intéressé, indignait son cœur fier et ombrageux. Ainsi les rôles étaient intervertis par les positions respectives, et Chavornay arrivait à cette conclusion décourageante, que si la duchesse n’était pas une femme d’exception il ne serait jamais aimé d’elle, et y a-t-il des femmes d’exception ?

Tandis qu’il se consultait ainsi avec lui-même, il marchait les yeux et la tête basse, et ne voyait rien des objets extérieurs. Un bruit sec et sonore le tira brusquement de sa rêverie ; il leva la tête en tressaillant, et s’aperçut qu’il avait prodigieusement dérivé ; au lieu d’aller prendre la place des Cavaliers, où il demeurait, il avait descendu tout le Lung’Arno et se trouvait alors au pied de la citadelle. Le bruit qui l’avait réveillé se renouvela plusieurs fois : c’étaient les gardes-chiourmes qui faisaient leur ronde nocturne, et ils frappaient les barreaux avec un levier de fer afin de s’assurer que la lime des prisonniers ne les avait pas attaqués. Les échos de la rive opposée répétaient le choc, puis le silence renaissait plus profond et plus calme, pour être troublé de nouveau, à de courts intervalles, par le sourd gémissement des barreaux heurtés violemment. Cette sinistre épreuve contrastait avec la tranquillité de la nuit et jetait l’âme en de tristes pensées. La ville dormait profondément, et la lune répandait sur elle ses limpides clartés. La citadelle tachait le ciel de sa masse noire, et le levier inquisiteur des geôliers rendait encore plus lugubre la vue des sombres murailles. Mais, la visite finie, tout se tut, et le silence reprit possession de la nuit.

Il fut encore interrompu. Une voix lente et monotone sortit des flancs muets de la citadelle : c’était un prisonnier qui, chantait une chanson d’amour pour abréger le temps et tromper les longues insomnies de la captivité. Ce chant plaintif attendrit Chavornay et le fit retomber sur lui-même, car, lui aussi était captif ; une force invincible l’enchaînait sur cette terre étrangère, et l’amour chantait aussi dans son cœur des hymnes de deuil et de désespoir. Mais le caractère de l’amour et son plus beau privilège est de grandir dans la souffrance ; on s’attache à la femme aimée par les maux qu’elle cause, autant, plus peut-être, que par le bonheur qu’on en reçoit ; il y a dans les tourments subis pour elle la consolation et quelque chose de l’enivrement du martyr ; on souffre, mais on veut souffrir ; l’épreuve n’est pas forcée, on l’accepte ; le sacrifice est volontaire, et nul calcul, nulle contrainte n’atténue le prix du dévouement. Ainsi l’honneur est sauvé et l’orgueil s’exalte, bien loin de rougir, car il est dans la loi de liberté, et la liberté élève l’âme et l’ennoblit. Plus Chavornay souffrait pour Hélène, plus Hélène lui était chère ; il l’aimait de toute la force de sa douleur et il aspirait à elle dans les élans d’une tendresse infinie et passionnée. Il lui semblait voir passer sur les flots de l’Arno, cette femme si belle et déjà trop chère, qui tantôt lui jetait des sourires, tantôt s’armait d’un œil dédaigneux. Appelé tour à tour et repoussé par cette vision chérie, il s’élançait sur sa trace ou s’arrêtait glacé sous son regard, et il pleurait amèrement. Saint baptême des larmes qui purifie l’amour et l’élève à Dieu par la douleur et par la passion.

Le chant de la citadelle avait cessé ; mais Chavornay demeura longtemps appuyé contre le mur du quai. Cette crise violente avait changé peu à peu le cours de ses pensées ; il se fit en lui comme une révolution ; il se ressaisit lui-même, pour ainsi dire, et reprit d’une main plus calme et plus ferme la balance de ses destinées. L’honneur, le devoir, tous ses principes accoururent à son aide ; les préceptes de sa mère lui revinrent à la mémoire, et il se mit à envisager sa position en honnête homme. Avait-il le droit d’aimer cette femme ? était-elle libre ? pouvait-elle être à lui ? était-il bien de le désirer ? S’il l’aimait sincèrement, devait-il se réjouir qu’elle se détachât de son mari ? ne devait-il pas plutôt s’en attrister et l’aider à retourner à lui ? Ce métier de séducteur lui convenait-il ? et, au lieu de voir dans Campomoro un rival, n’y devait-il pas voir un ennemi d’Hélène, dont il fallait la préserver pour elle, et sans préoccupations intéressées ?

Ces scrupules s’emparèrent de lui avec une telle énergie qu’il prit sur place, et à l’instant même, la résolution d’arracher le trait auquel tout à l’heure encore il ne se sentait pas la force de toucher, de convertir son amour égoïste en une amitié dévouée, et de détourner de la tête adorée d’Hélène les orages qui la menaçaient, en se plaçant entre elle et son ennemi. Mais cette conversion ne pouvait se faire tout d’un coup ; il était trop faible encore pour n’avoir pas tout à craindre ; il fallait s’éloigner quelque temps d’elle, s’éprouver dans l’absence et ne la revoir qu’après avoir fait quelques pas dans la voie difficile de la guérison.

Cet effort de volonté fut suivi d’une exécution immédiate ; quelques heures après, Chavornay était à Livourne.

VI

INTÉRIEUR.

Le lendemain, la duchesse était souffrante ; soit prédisposition de cette organisation délicate, soit que les sinistres prophéties du duc et du docteur se fussent accomplies, elle s’était trouvée incommodée à la suite de la promenade de l’Arno, et avait dû garder la chambre. Enveloppée dans une robe du matin, de couleur claire, et ses longs cheveux blonds négligemment noués derrière la tête, elle était couchée sur une chaise longue, dans une de ces attitudes molles et chastement voluptueuses qui n’appartenaient qu’à elle et qu’elle prenait tout naturellement. Son petit pied, chaussé d’une pantoufle rose, posait sur un tabouret brodé par elle ; sa joue était enfoncée dans les coussins, et sa main appuyée sur son front brûlant. Le duc était auprès d’elle.

— Vous le voyez, ma chère, je suis condamné à avoir toujours raison contre vous. Je vous disais bien que cette promenade sur l’eau était une imprudence. Que vous en reste-t-il aujourd’hui ?

— Le souvenir d’une soirée divine et de quelques heures ravissantes.

— Achetées par la fièvre ; elles sont trop chères.

— Non, mon ami, elles ne sont pas trop chères ; la fièvre se guérit, et un souvenir agréable ne s’oublie pas.

— Je le veux bien ; mais enfin, il faut être raisonnable. Est-ce que le comte n’aurait pas tout aussi bien chanté au salon ? Quelle nécessité y avait-il à cette promenade ?

— Si elle n’était pas nécessaire, elle était charmante ; et, croyez-moi, Fritz, cela vaut bien une petite migraine.

Le duc n’était point convaincu et secouait la tête d’un air incrédule et grondeur.

— Ah ! reprit-il en voyant entrer Vital, voilà du renfort qui m’arrive. Docteur, venez donc gronder la duchesse, et grondez-la bien fort, car nous n’en ferons jamais rien sans cela.

Pendant cette conversation, Hélène n’avait pas changé d’attitude ; elle avait répondu à son mari d’une voix languissante et sans le regarder ; sa main n’avait pas quitté son front ; elle tendit l’autre au médecin sans se déranger et sans parler.

— Nous en serons quittes, dit-il après lui avoir tâté le pouls, pour un petit refroidissement. Je craignais pis que cela ; quelques soins nous rendront maîtres du mal ; mais, ajouta-t-il en s’établissant dans un fauteuil, permettez-moi, madame la duchesse, de vous gronder, puisque monsieur le duc m’y autorise, et parlons sérieusement. Vous n’êtes pas raisonnable, et je vous avais bien dit que cette promenade ne vous produirait rien de bon ; vous voyez que mes conseils ne sont pas si mauvais et que vous vous repentez de ne pas les suivre. Vous savez que vous avez une santé délicate et qu’elle exige des ménagements ; c’est même pour cela que nous avons prolongé le séjour de Pise, dont l’air vous convient et ne peut manquer d’exercer sur vous une influence heureuse ; mais tout le bénéfice du climat est perdu si vous le neutralisez par vos imprévoyances. La fraîcheur du fleuve vous est contraire et bien plus encore les intempéries de la nuit ; vous en avez déjà ressenti les mauvais effets. Vous n’êtes plus ce que vous étiez dans les commencements ; votre humeur est changée, vous êtes souvent pâle, et vous avez des accès de mélancolie que vous n’aviez point autrefois ; il y a là quelque désordre caché ; toute tristesse est le résultat d’une lésion d’organes ou d’une perturbation dans les fluides ; il faut dès aujourd’hui rechercher la cause du mal afin de le combattre dans sa racine, avant qu’il s’invétère et que l’hypocondrie ne dégénère en maladie chronique. Est-ce du cœur que vous souffrez ou de la tête ?

La duchesse ne répondait à cette longue enquête que par de légers signes de tête et attendait en silence le terme de ce qu’elle appelait sa persécution ; mais le docteur allait toujours et poursuivait sa lourde autopsie, sans s’apercevoir que cette fleur tendre et sensitive se crispait sous ses gros doigts.

— Ne vous étonnez pas, continua-t-il, de l’insistance de mes questions ; cela aurait pu passer autrefois pour de l’indiscrétion, mais notre rôle est changé et notre mission est un véritable sacerdoce ; le médecin a remplacé le confesseur ; plus heureux seulement et plus utile que nos prédécesseurs, où ils n’avaient à ordonner que de vaines formules et des pratiques superstitieuses, nous avons, nous, de beaux et bons médicaments, bien efficaces et bien sûrs. Que voulez-vous ? les pauvres gens n’en savaient pas davantage ; le progrès des lumières ne leur avait pas encore appris que toutes leurs douleurs, soi-disant morales, n’étaient que des douleurs physiques.

Arrière ! docteur à vue courte ; cesse de contrister par tes plats sophismes cette âme inquiète, créée pour l’idéal et pour la foi. La Providence t’a fait l’honneur de confier à tes soins une organisation de choix, la plus exquise des natures ; elle te donne à consoler les souffrances morales les plus intimes, les plus délicates, et tu ne vois là que des lésions d’organes et des perturbations de fluides ! Va, pauvre et chétif écolier, retourne à l’école des maîtres ; va demander aux républiques de l’Italie comment Pythagore leur enseignait ton art, et aux Agrigentins comment Empédocle le pratiquait dans leur ville, alors qu’en récompense ils lui offrirent la royauté. Et votre maître à tous, cet Hippocrate, qui retrouvait, jusque dans les maladies, ce quelque chose de divin dont son âme était possédée, qu’il rougirait, s’il revenait sur la terre, de disciples comme vous ! Va te prosterner aux pieds de ces grands hommes et te former à leurs leçons : si ton cœur se transforme et s’épure à leur parole ; si, des bas lieux matériels où tu rampes, tu t’envoles avec eux aux célestes régions des esprits ; si, cherchant Dieu dans son œuvre, tu t’élèves à lui par la pensée, et qu’amollie enfin par les harmonies de la création et les saintes contemplations de l’ordre éternel, ta dure intelligence s’ouvre au sentiment de la grâce et de la beauté, alors reviens, revendique ce sacerdoce dont tu te seras rendu moins indigne, et veille, à genoux, sur cet ange terrestre dont Dieu t’a donné la garde.

Le duc écoutait en silence et avec un religieux recueillement les consultations du docteur ; il n’en était pas choqué ; ces deux esprits vulgaires se convenaient ; tous deux allaient terre à terre et envisageaient les choses par les mêmes côtés. Le duc était loin d’accepter la supériorité de sa femme ; il se croyait au contraire bien au-dessus d’elle, et il était bien aise de voir le docteur se joindre à lui pour combattre, par le positif et l’autorité de la science, ce qu’il appelait son exaltation de jeune fille. Il l’aimait, et son importunité n’était au fond que de la sollicitude ; peut-être aussi n’était-il pas fâché de faire sentir à sa femme sa supériorité prétendue, et le mentor perçait trop souvent derrière l’époux. Placée entre ces deux natures, également communes, la patiente était en butte à une double persécution : quand l’un avait fini, c’était le tour de l’autre ; il n’y avait pour la victime ni trêve ni repos.

— Le docteur a raison, dit Frédéric, quand Vital fut sorti ; vous êtes changée et je ne vous reconnais plus moi-même ; vous êtes triste, sérieuse, et vous n’avez plus votre sérénité d’autrefois. Avez-vous quelque chagrin secret ? Regrettez-vous l’Allemagne ? la France ? Voulez-vous que nous y retournions ? Que voulez-vous faire ? Que manque-t-il à votre bonheur ?

En prononçant ces paroles, le duc avait pris la main de sa femme et la pressait affectueusement dans les siennes. Alors seulement elle quitta l’attitude qu’elle avait conservée jusqu’alors ; elle ôta sa main de son front, et, retournant sa tête à demi cachée dans les coussins, elle fixa sur son mari un long et doux regard.

Le duc était beau, mais de cette beauté régulière qui lasse à force de monotonie ; chacun de ses traits pris isolement était irréprochable, mais ils composaient un ensemble froid et sans expression ; il manquait à ce visage inerte la beauté de l’âme, cette beauté du dedans, comme dit si énergiquement le roi-prophète, sans laquelle la physionomie humaine est sans puissance. Ses cheveux d’un blond cendré, mais trop clair, décrivaient sur son front des courbes gracieuses, mais ils ne pouvaient donner à ce front, étroit et fuyant la hauteur ni la largeur qu’il n’avait pas, et qui sont les signes de l’intelligence. Son œil était d’un bleu pur et limpide, mais il était vague et saillant ; quoique élégante et bien arquée, sa bouche était fade, et son sourire ondoyait dans les ambiguïtés d’une bonhomie équivoque ; on pouvait prendre cela pour de la bonté, on pouvait le prendre aussi pour autre chose.

Les yeux fixés tristement sur ce visage inanimé, Hélène s’efforçait d’y retrouver ce qu’elle avait cru naguère y voir, et y cherchait maintenant en vain. L’auréole était dissipée, et avec elle le prestige. C’était comme une statue qu’on sait par cœur à force de l’avoir étudiée, et qui a perdu tout le charme de la découverte et de l’inconnu. En vain y cherche-t-on le spontané, l’imprévu ; l’irrévocable ciseau a fixé la forme, et, le mouvement intérieur n’existant pas, rien ne saurait la modifier. Ce qu’on a vu hier, on le voit aujourd’hui, on le verra demain. Tel était le duc ; jamais la passion n’illuminait ses traits de clartés inattendues ; jamais la pensée ne les transfigurait : c’était une eau froide et dormante dont nul vent n’agitait la surface immobile, et où le ciel ne se réfléchissait jamais.

Les regards d’Hélène restèrent longtemps attachés sur lui avec une impression de regret, d’angoisse dont il ne comprit pas la profondeur, et quand il lui fallut répondre à ses questions, et dire enfin la cause de sa tristesse, elle fut trop heureuse de pouvoir la rejeter ce jour-là sur la migraine et sur la fièvre. Pouvait-elle lui répondre : J’ai un chagrin secret, c’est vrai ; vous voulez le savoir, le voici : je ne regrette ni l’Allemagne, ni la France ; je regrette les tendres erreurs de mon jeune âge et l’illusion des premières amours ! Je vous avais cru l’âme grande, vous l’avez bornée ; je l’ai crue poétique, elle est vulgaire ; je vous ai cru de l’intelligence, et vous êtes frappé de médiocrité. Vous êtes fils d’une patrie, je suis fille d’une autre ; nous ne parlons pas la même langue, et nos âmes ne sont pas en communication. Voilà pourquoi je suis triste ! Ne pouvant répondre ces tristes paroles, elle était évasive ou silencieuse.

Un laquais fit cesser ce pénible tête-à-tête en annonçant Campomoro.

— Allez le recevoir, dit la duchesse à son mari, et veuillez m’excuser auprès de lui ; je suis trop faible aujourd’hui pour voir personne.

Cependant elle se disait que si c’eût été Chavornay il eût été reçu ; ignorant son départ, elle remarquait non sans quelque tristesse qu’il était moins empressé que le comte ; il lui semblait que sa présence eût été pour elle un soulagement et une heureuse diversion. Lui, du moins, l’aurait comprise. Jamais il n’avait remporté une victoire plus éclatante sur son rival ; jamais la balance n’avait penché de son côté d’une manière si sensible ; jamais Hélène ne s’était avoué si franchement à elle-même sa partialité pour lui.

Rendue à la solitude, à la liberté, elle se cacha la tête dans les deux mains, et se prit à fondre en larmes. Longtemps elle s’était obstinée à nier l’évidence et à jeter un voile épais sur le soleil : cette triste consolation ne lui était plus permise : elle avait en vain combattu ; l’inexorable vérité avait triomphé de ses résistances, et pris, pour ainsi dire, d’assaut son âme épuisée et vaincue : toutes les illusions dont elle s’était fait un rempart, elle les avait vues tomber une à une jusqu’à la dernière ; elles étaient là mortes à ses pieds. Elle contemplait d’un œil morne et découragé ces tristes dépouilles, et l’idée de l’avenir l’épouvantait.

Dans l’état de dégradation où sont aujourd’hui les lois et les mœurs, le mariage est le saut de Leucate ; peu d’amours en reviennent. La société est fondée sur le mariage, et, par une étrange contradiction, c’est la société elle-même qui le sape et qui conspire contre lui par sa facilité et par sa tolérance. La loi et les mœurs ont cessé d’être en harmonie, et, l’équilibre rompu, le désordre commence. Les mœurs et la loi ont à s’en partager la responsabilité ; usées et faussées par le temps et par le déplacement des croyances, elles ont un égal besoin d’être refondues et de passer par le grand creuset réformateur.

On ne saurait donner le nom de mariage à ces immolations sacrilèges où la victime est livrée, comme Iphigénie, au profit d’intérêts étrangers ; l’amour n’entre pour rien dans ces accouplements arbitraires : mais, à ne parler que des unions consenties et voulues ardemment, le monde les environne de tant d’embûches, et elles portent en elles-mêmes tant de périls, qu’il faut un honneur bien puissant et une force de volonté rare pour résister à tous ces ennemis conjurés. Quand c’est la femme qui se détache la première, elle est doublement à plaindre, car le contrat subsiste toujours, et, condamnée à la clôture domestique, elle n’a pour se distraire, ni les mille soins du dehors ni la liberté de l’autre sexe. Son intérieur est tout pour elle ; si l’orage y porte le trouble et la dévastation, sa vertu est incessamment menacée de périr sous les ruines.

Le masque tombe, l’époux reste et l’amant s’évanouit. Voilà le moment critique ! Les femmes froides se consolent vite ; ayant peu aimé, quand elles cessent tout à fait d’aimer, la révolution est bénigne et presque insensible ; elles se réfugient dans l’habitude, et s’arrangent sans peine une assez douce existence. Les femmes frivoles prennent leur parti encore plus lestement ; elles se jettent dans le courant du siècle, qui est pour elles un véritable Léthé, et l’on sait où ce courant mène. Mais il est une classe de femmes, classe d’élite de prédilection, qui ne sauraient composer aussi aisément avec leur destinée ; trop tendres et trop ardentes pour se passer d’affection, trop délicates pour consentir jamais à convertir en habitude un sentiment, trop loyales et trop fières pour transiger avec l’honneur et pour s’engager dans les voies occultes et tortueuses de la duplicité, elles prennent au sérieux ce que les autres traitent à la légère, et le devoir leur livre de violents combats.

Telle était la duchesse ; le moment de la crise fut affreux pour elle.

Quand son erreur lui fut connue, quand elle se fut bien convaincue qu’elle avait été victime de ses propres fascinations et du malentendu de la jeunesse, son premier soin avait été de repoétiser l’idole et de lui rendre les prestiges dont l’impitoyable main de la fatalité l’avait dépouillée.

Effort sublime, mais impuissant ! On opère ce miracle une fois, à la seconde on échoue.

En vain refit-elle mille et mille fois le tour de cette étroite intelligence, elle était pétrifiée dans ses limites, et la pierre en était à jamais scellée. En vain jeta-t-elle à pleines mains, dans ce sol ingrat, les poétiques semences de sa fantaisie, le sillon ne s’ouvrit pas pour les recevoir ; elles périrent toutes en germe, et il n’y eut pas de moisson. C’est alors qu’elle était retombée sur elle-même, découragée, écrasée par le sentiment d’une si incurable médiocrité. Elle n’avait plus trouvé de refuge que dans la résignation. Mais quand elle songeait qu’elle n’avait que vingt ans, que c’était pour la vie, et que la plus effroyable des solitudes, celle du cœur, était désormais son partage, elle se révoltait contre un pareil avenir, et ne se sentait pas de force à en porter le poids. C’est là ce qu’elle appelait la plaine aride et monotone ; elle reculait d’effroi à l’idée de la traverser seule.

Si seulement elle avait eu, pour la soutenir dans le voyage, le puissant intérêt de la maternité ; mais le ciel n’avait pas béni son union ; il ne l’avait pas rendue mère. Elle était donc seule, par la force des choses, oisive par sa position sociale, et elle se demandait, avec désespoir comment donc elle allait faire pour remplir les longues heures de sa solitaire oisiveté.

Quoique son mari l’aimât, il ne pouvait rien pour son bonheur, et il la tourmentait à son insu par une infériorité dont il n’avait pas la conscience ; il ne travaillait pas à s’élever jusqu’à elle, puisqu’il se croyait placé plus haut ; il s’efforçait, au contraire, de la faire descendre à lui. Une lutte sourde était engagée entre eux, et le temps ne pouvait que l’aigrir et l’envenimer, jusqu’à la convertir en une guerre ouverte. Alors tout serait perdu, et une rupture violente deviendrait inévitable.

Et puis les lois de la nature lui semblaient violées ; elle rougissait d’être supérieure à son mari ; elle aurait voulu changer de rôle, et faire passer sur sa tête le noble apanage intellectuel dont Dieu l’avait enrichie. Elle eût avec joie poussé l’abnégation jusque-là.

Toutes ces luttes étaient d’autant plus violentes dans le cœur d’Hélène, que le sentiment du devoir avait en elle de profondes racines : l’honneur était son Dieu. L’idée d’une trahison la révoltait ; cachant sous sa mollesse et ses langueurs une chaleur d’âme inextinguible et une tendresse ardente, elle versait des larmes amères sur la solitude qui l’attendait ; mais elle s’y résignait comme à un malheur irréparable, et acceptait son rôle de victime sans arrière-pensée, sinon sans tristesse. Elle avait fait volontairement et librement le serment de fidélité, elle entendait le tenir à tout prix ; elle était trop loyale pour l’éluder : sa fierté même lui faisait un devoir de la résignation, et lui commandait le silence.

Tandis qu’elle était là, récriminant ainsi avec le passé, et se posant le problème de sa destinée, Souqui était entrée dans sa chambre sans être entendue. Quand la duchesse, qui avait tenu, tout ce temps, son visage caché dans ses mains, le découvrit, elle aperçut la pauvre enfant debout devant elle et tout en larmes ; elle avait vu pleurer sa maîtresse, et elle s’était mise à pleurer aussi. Hélène attendrie la fit asseoir devant elle sur un tabouret. Le père de Souqui, vieux Vendéen dépaysé, avait été concierge du château où la duchesse était née ; il était mort, et l’orpheline avait été élevée avec sa maîtresse, quoique plus jeune qu’elle de plusieurs années ; depuis, elle était entrée à son service, et ne l’avait plus quittée.

— Hélas ! madame, disait l’enfant naïve, il faut que vous souffriez beaucoup ; je ne vous ai jamais vue si triste. Si seulement je pouvais vous soulager.

— Oui, mon enfant, je souffre, tu n’y peux rien.

Et la vue de la jeune fille la reportant tout d’un coup à ce château de Bohême dont elle était si près encore et déjà si loin :

— Parle-moi, s’écria-t-elle en sanglotant, et en se recouvrant le visage de ses deux mains, parle-moi de nos jeunes années et de nos folies de quinze ans et de ces beaux jours champêtres où j’étais si heureuse, et qui ne reviendront plus.

— Oh ! oui, madame, vous étiez alors bien heureuse, et vous ne pleuriez pas comme aujourd’hui. M. le docteur a raison, vous êtes bien changée. Ce n’est pas que vous soyez moins belle ; au contraire, vous l’êtes tous les jours davantage ; vous avez l’air d’une reine ; mais votre beauté a quelque chose de triste qui serre le cœur. Allez, madame la duchesse, je ne suis qu’une pauvre fille, et vous êtes une grande dame ; mais c’est égal, je prie bien souvent Dieu pour vous ; il ne méprisera pas mes prières, car je les lui adresse du fond de l’âme ; je lui en adresserai tant qu’il faudra bien qu’il les exauce, et il vous rendra la santé. Croyez-moi, madame, ce climat d’Italie ne vous vaut rien, retournons en Bohême : l’air de la patrie vous guérira, c’est un remède infaillible.

— Et toi aussi, ma bonne Souqui ! murmura douloureusement la duchesse ; mais comment en serait-il autrement ? ajouta-t-elle en se parlant à elle-même. Comment pourrait-elle comprendre ce qu’ils ne comprennent pas ? Ils ne conçoivent tous que les maladies du corps, comme si l’âme n’avait pas aussi les siennes. Qu’irais-je faire aux lieux paternels ? Changer de ciel n’est pas changer d’âme, et promener son mal n’est pas le guérir. Toute lutte, hélas ! est inutile, je porte mon ennemi dans mon sein. Voilà ce qu’ils ne sauraient comprendre.

Tandis qu’elle se parlait ainsi à elle-même, Souqui, assise à ses pieds, la regardait sans comprendre. Revenue à elle, la duchesse s’aperçut d’une altération dans ses traits.

— Qu’as-tu donc, mon enfant ? lui dit-elle ; c’est toi qui es malade, tu es pâle à la mort.

En courant au devant de sa maîtresse la nuit précédente, Souqui avait gagné aussi un refroidissement ; elle avait la voix prise, et déjà si faible qu’elle menaçait de s’éteindre tout à fait. Doublement touchée d’un mal dont elle était la cause, Hélène la força de se mettre au lit, et lui donna, quoique malade elle-même, les soins les plus tendres.

Voilà comment se passaient les journées d’Hélène. Privée de la flamme intérieure qui vivifie tout, elle ne prêtait intérêt à rien ; la peinture ne lui plaisait plus, la musique était délaissée, ses poètes les plus chers abandonnés ; l’altération de sa santé et les menaces du docteur la réjouissaient presque, bien loin de l’alarmer ; elle appelait la mort comme une délivrance.

Mais pourquoi Chavornay ne venait-il pas ? quelle cause pouvait le retenir loin d’elle toute cette longue journée ? Elle se sentait, ce jour-là, si seule, si abandonnée, qu’elle eût répandu avec joie sa douleur dans son sein, et qu’elle eût réclamé pour elle les consolations qu’elle lui offrait la veille à lui-même. Lui, du moins, ne l’aurait point fatiguée des banalités dont les autres l’obsédaient ; et c’est dans un pareil moment qu’il s’absentait ! Pourquoi donc ne venait-il pas ? S’il était malade aussi ! S’il lui était arrivé quelque accident, en retournant chez lui seul au milieu de la nuit !

Agitée de cette inquiétude passionnée qui n’est que le premier symptôme de l’amour, Hélène s’exagéra ses craintes au point de n’y pouvoir résister, et, Chavornay n’ayant point paru le soir, elle envoya chez lui sous un prétexte ; on répondit qu’il était parti sans dire où il allait ni quand il reviendrait. Que signifiait ce mystérieux départ ? était-ce un piège de l’amour pour attiser un feu prêt à naître ? était-ce une faveur de la Providence pour l’étouffer à sa naissance ? Hélène fut occupée de lui toute la nuit comme elle en avait été occupée tout le jour. Le matin, un sentiment nouveau était né dans son cœur, le remords.

VII

LE LUNG’ARNO.

Le Lung’Arno de Pise est la plus belle ligne de quais qu’il y ait en Europe ; au lieu de s’enfuir tout droit comme à Florence, le fleuve décrit au cœur de la cité un demi-cercle dont la courbe fuyante est pleine de grâce et de mollesse. Le double rang d’édifices publics et privés qui bordent la rive est d’un effet simple et noble ; il y règne une sorte d’uniformité qui n’est point de la monotonie et qui n’exclut ni le caprice ni la variété. À côté d’un palais de marbre somptueux s’élève une maison modeste, à côté d’une église une forteresse. On trouve là réunis, comme sur un terrain neutre, tous les systèmes d’architecture, tous les styles et tous les ordres. Chaque école, chaque époque y a son représentant et son modèle, depuis le gothique indigène du XIVe siècle jusqu’au pastiche gréco-romain du XIXe ; mais le hasard a si artistement groupé ces éléments, pourtant si disparates en eux-mêmes, qu’il les a mis d’accord et que l’œil se plaît à leur union, bien loin d’en être blessé ; c’est une chaîne précieuse dont aucun des anneaux n’est semblable à l’autre, mais qui, vue d’ensemble, charme autant par l’harmonie du tout que par la diversité des parties. Trois beaux ponts de pierre jetés symétriquement sur le fleuve servent de communication entre les deux moitiés de la ville, et le Lung’Arno est le rendez-vous général de la population pisane, sa promenade de tous les jours et de toutes les saisons. Le palais Lafranchi occupe l’une des extrémités de la rive droite, celle des deux qui est la plus riche et la plus fréquentée parce qu’elle est exposée au midi.

Les dernières clartés d’une brillante journée d’automne enflammaient les quais ; c’était une véritable illumination, c’était plus : le marbre des palais se teignait d’un rouge si vif, les vitres des balcons et des croisées jetaient des éclairs si ardents qu’on eût dit la ville en proie à un vaste embrasement. L’Arno réfléchissait l’incendie dans ses ondes jaunes et paresseuses.

La duchesse était seule sur son balcon ; frappé des derniers rayons du soleil, son visage rayonnait dans une auréole d’or ; toute sa personne nageait dans les chaudes et fantastiques vapeurs du couchant ; on eût dit quelque divinité d’Homère dans sa nuée lumineuse. Le crime de l’idolâtrie se commettait là comme aux premiers jours ; il n’est pas un promeneur qui ne levât la tête en disant : Qu’elle est belle ! et tous rendaient dans leur cœur un culte à la beauté. Mais l’encens ne montait pas jusqu’à elle. Nonchalamment accoudée sur la balustrade, et la tête appuyée sur sa main, elle avait l’œil fixé sur la Spina, charmante petite église gothique bâtie à l’autre extrémité de la rive opposée, et qui est le bijou du Lung’Arno ; c’est une œuvre de Jean de Pise, l’un des premiers maîtres de l’école italienne ; et la duchesse, qui possédait le sentiment du beau à un haut degré, l’avait prise en si grande affection qu’elle en avait fait, pour ainsi dire, son oratoire : les teintes du couchant lui donnaient en ce moment une physionomie si pittoresque, si extraordinaire, qu’elle n’en pouvait détacher ses yeux.

La duchesse était rêveuse et se sentait plus seule, plus abandonnée que jamais ; plusieurs jours s’étaient passés, et Chavornay n’avait point reparu ni donné de ses nouvelles ; le cœur d’Hélène flottait entre l’inquiétude et l’irritation. L’absence de cet ami, qu’elle ne croyait pas si cher, l’avait replongée dans le néant ; sa solitude et son vide étaient affreux. En était-elle donc déjà arrivée à ce point que lui seul pût les remplir ? Elle était si préoccupée de lui que son regard avait cru bien des fois le voir dans la foule qui passait à ses pieds, et son cœur avait souvent battu violemment ; mais ce n’était pas lui, et ces fréquents mécomptes étaient autant de rechutes qui la brisaient. Tandis que son regard, errant dans la multitude, ne cherchait que lui, un homme la salua familièrement de la main et monta les degrés du palais. C’était Campomoro qu’elle n’avait pas revu depuis leur promenade de l’Arno ; elle rentra dans sa chambre pour le recevoir.

Le départ de Chavornay avait été pour le Corse un coup de partie. Sa présence le gênait depuis trop longtemps pour qu’il ne se hâtât pas de profiter de son absence. Il résolut de brusquer les choses. Il trouvait son rival bien simple de lui laisser le champ libre dans un moment aussi critique. Mais, pensait-il, il se sera rendu justice et il aura profité de la leçon indirecte que je lui ai donnée dans la galère. Quant aux scrupules, aux combats, aux principes qui avaient éloigné Chavornay, le Corse ne les eût pas compris ; et il l’eût trouvé bien plus simple encore s’il avait connu la véritable cause de sa retraite. Il n’était pas homme à reculer devant de pareils fantômes et à perdre en doutes le temps de l’action. Que la duchesse aimât son mari ou qu’elle ne l’aimât pas ; qu’elle fût libre ou non de donner son cœur, tout cela lui importait peu ; il ne s’informait pas si l’union qu’il se proposait de rompre était légitimée par une affection réciproque, ni s’il était bien ou mal de troubler l’intérieur d’une femme et d’abuser de la confiance d’un ami. Il avait là-dessus une morale commode ; il établissait en principe et en fait que les femmes se marient pour être libres, et qu’elles ne veulent être libres que pour choisir après la noce. Cela posé, il ne voyait pas pourquoi ce ne serait pas lui qu’on choisirait. N’étant gêné par aucune considération supérieure, il allait tout droit devant lui comme une espèce de brute aveugle : il appelait cela de la passion.

Séducteur banal, il appliquait à toutes les femmes, sans discernement, la même règle, la même tactique, et il ne doutait pas de réduire la duchesse comme il en avait réduit tant d’autres. Noble Hélène, comment votre idéale et pure image n’éveillait-elle pas de plus chastes désirs ? et quels profanes assauts votre honneur allait-il avoir à soutenir ! L’acte avait suivi de près la pensée ; la tête échauffée par ses projets de conquête, le comte avait pris son temps pour trouver la duchesse seule, et il venait avec la résolution bien arrêtée d’ouvrir la campagne par un coup d’éclat.

Il éprouva cependant, en franchissant le seuil de cette chambre immaculée, une émotion qui était nouvelle pour lui ; un frisson involontaire parcourut ses membres, comme si le génie invisible, commis à la garde de ce sanctuaire, eût posé la main sur son cœur pour l’avertir et l’éloigner. Mais l’avertissement fut perdu. Le sauvage prit le dessus et triompha de cette timidité passagère, dernier hommage rendu, dans sa conscience, à la vertu. La vue de ce lit qui était le lit de son ami, et qu’il venait déshonorer, qu’il déshonorait déjà par la pensée, enflamma ses esprits au lieu de les calmer, et l’amour-propre se mettant de la partie : Je suis un sot et un niais, se dit-il à lui-même, si je sors d’ici comme j’y suis entré.

Il aborda la duchesse avec résolution ; si elle eût été une femme plus versée dans ces sortes de mystères, elle eût pu lire, dans le premier regard qu’il jeta sur elle, tout ce qui se passait en lui.

Les premières paroles du comte répondirent également à ses préoccupations intérieures et trahirent ses arrière-pensées ; il ne parla à la duchesse que de sa beauté.

— Vous êtes favorisée du ciel, lui dit-il ; ce qui enlaidit les autres femmes, ne fait que vous embellir. Je crois, en vérité, duchesse, que vous êtes malade par coquetterie.

Hélène, convalescente, était plus belle, en effet, que jamais ; la légère pâleur répandue sur ses traits rendait plus charmant son doux visage ; ses yeux étaient chargés de langueur et encore un peu affaiblis ; toute sa personne respirait une adorable mollesse ; il lui était resté de son indisposition une sensibilité exquise, qui n’échappa point à l’œil intéressé du Corse, et dont, en maître expert, il se félicitait. Dans cet état d’irritabilité, il la jugeait incapable de résistance et la tenait déjà pour vaincue. Tous ses calculs étaient justes, il n’oubliait qu’une chose, c’est qu’une âme loyale et pure veillait sur ce corps faible et languissant.

La toilette du comte était fort recherchée, il y avait passé bien des heures ; la duchesse l’en plaisanta et lui souhaita beaucoup de succès dans ses conquêtes ; elle souhaitait, sans le savoir, sa propre défaite.

— Trêve de galanteries, dit tout à coup Campomoro, après avoir échangé quelques propos oiseux, je ne suis point venu, duchesse, pour vous faire des compliments, mais pour vous faire une querelle.

— Une querelle, à moi ?

— Et très-sérieuse, je vous assure !

— Et sur quoi, je vous prie ?

— Sur votre partialité pour les gens du commun, et votre sévérité pour nous qui, certes, les valons bien.

— Quoi ! vous avez encore sur le cœur notre petite discussion de l’autre soir ?

— Certainement que je l’ai sur le cœur, et je vous en ai gardé rancune. Pourquoi nous traiter si mal ? Est-ce à vous, duchesse d’Arberg, à prendre parti pour ces gens-là ? Eh ! madame, laissez-les se défendre eux-mêmes, il n’est pas généreux d’abandonner ainsi les vôtres pour épouser si chaudement la cause de nos ennemis. Entre nous nous pouvons bien parler, mais devant eux il faut être plus circonspect, car autrement c’est leur prêter des armes contre nous.

— Et vous trouvez qu’ils en ont assez sans leur en donner encore ?

— Je ne trouve pas cela, mais je dis que ce n’est pas politique et que ce n’est pas généreux.

— Vous êtes sévère, monsieur le comte.

— Non, madame ; je ne le suis pas trop, car enfin vous avez joué le rôle de faux-frère, en attaquant, comme vous l’avez fait, l’aristocratie, à laquelle vous appartenez. Que voulez-vous que disent les petites gens, si elles voient que nous ne nous soutenons pas mieux ?

— Les bonnes causes se soutiennent d’elles-mêmes ; elles n’ont pas besoin de tant de manège et d’habileté pour triompher.

— Je vous demande pardon, madame ; les meilleures causes ont besoin d’être défendues vaillamment, aujourd’hui surtout que les sophismes courent le monde et que les doctrines subversives menacent de toute part la société.

— Mon Dieu ! comme vous prenez l’affaire tragiquement ! on dirait, à vous entendre, que j’ai porté le coup de mort à l’aristocratie et ébranlé l’ordre social jusque dans ses fondements.

— Vous n’avez pas ébranlé l’ordre social, mais vous avez jeté le découragement dans nos cœurs. Eh quoi ! madame, on sera gentilhomme, on aura été accueilli par vous avec bonté, on vous sera dévoué, on verserait son sang pour vous, et un homme de rien, un homme presque suspect, venant on ne sait d’où, vivant on ne sait de quoi, n’aura qu’à se présenter pour nous éconduire ! et on l’accueillera par cela seul qu’il sera bizarre, singulier, sans usage ! Ah ! madame, cela ne saurait être ; ce serait pousser trop loin le caprice et l’amour des choses étranges. Vous ne voudriez pas nous faire cet outrage.

Le comte prononça ces paroles avec tant de chaleur que la duchesse fut émue ; elle devint sérieuse, et fixa sur Campomoro un œil surpris ; le bandeau tomba, elle commença à comprendre. De ce moment elle fut sur ses gardes.

— Voyons, reprit le comte du ton d’un homme qui croit avoir fait impression, et avec l’idée fixe de perdre son rival ; qu’est-ce que votre protégé a pour lui ?

— Il a d’abord, qu’il ne ressemble pas aux autres.

— Et très-heureusement les autres ne lui ressemblent pas, car il n’est pas amusant. Je veux bien vous accorder qu’on puisse se divertir un instant de ses manières rudes, pour ne pas dire rustiques, mais ce sont là des divertissements dont on se lasse bientôt, et vous devez en avoir assez, duchesse. Je m’étonne même qu’avec votre élégance et votre tact exquis vous l’ayez souffert si longtemps dans votre intimité ; vous avez vraiment beaucoup trop d’indulgence.

— La rancune vous rend dur ; ce que vous dites là, monsieur le comte, est fort méchant et n’est pas juste ; l’homme dont vous parlez n’est déplacé nulle part ; il tient son rang dans le monde aussi bien qu’aucun d’entre vous, et je ne connais rien de plus honorable que lui.

— Honorable tant qu’il vous plaira, mais est-il rien de plus obscur ? Certes, c’est bien assez que la bonne compagnie soit envahie par la mauvaise, sans se voir encore préférer ces gens-là, et immoler à eux si impitoyablement. Je ne reconnais plus à ces sentiments la duchesse d’Arberg.

— Avais-je si tort, lorsque je vous disais l’autre soir que votre dédain n’était que de la crainte ? Vous vous plaignez qu’on vous préfère des plébéiens, travaillez donc à vous faire préférer ; cela est votre affaire, messieurs les gentilshommes, et ne me regarde point.

— Une question, duchesse ; on peut vous demander ces choses-là, vous n’êtes ni une prude ni une bourgeoise, répondez en conscience. Quoi que vous en disiez, prendriez-vous un homme comme cela pour amant ?

La duchesse tressaillit intérieurement à cette question abrupte, et ne sut pas se rendre compte du singulier effet qu’elle produisit sur elle. Il est telle pensée qu’on peut porter longtemps dans son cœur vague, obscure, confuse, et qui, formulée tout à coup par une bouche étrangère, frappe comme une nouveauté téméraire.

— La question est crue, répondit la duchesse après un instant de silence, et je ne vois pas qu’il soit besoin de me prendre à partie et de me mettre moi-même en cause. Mais, à dire vrai, je ne crois pas qu’aucune femme, si grande dame fût-elle, pût s’offenser de l’amour d’un homme d’honneur.

— Vous éludez, duchesse : jamais l’amour n’offense, pas même celui d’un page pour une reine ; mais l’accepter et y répondre, voilà la question. Mais franchement, cela n’engage à rien, c’est une simple hypothèse : le prendriez-vous pour amant ?

— Pourquoi non, puisque nous parlons par hypothèse ? répliqua la duchesse d’un air détaché.

Mais elle ne put si bien jouer l’indifférence qu’une rougeur imperceptible ne se répandit sur son front.

— Oh ! duchesse, vous voulez rire, s’écria Campomoro un peu déconcerté ; vous n’en feriez rien, vous avez trop le sentiment de votre rang et de votre dignité personnelle pour les compromettre jamais à ce point. Une femme comme vous, et un homme comme lui !… Oh ! c’est impossible ; cela serait un sacrilège et une profanation.

— Mais enfin, monsieur le comte, où en voulez-vous venir, et quel est le but de cette querelle ? Que voulez-vous de moi ?

— Ce que je veux ! s’écria le Corse avec son impétuosité naturelle, ne le savez-vous pas ? Je veux savoir quel est mon rôle auprès de vous, quel est le sien, et si je serais, par hasard, sur le même rang que lui dans votre intimité ? Car enfin, madame, il faut vous décider ; cette position ambiguë m’est insupportable autant qu’elle m’humilie, et je désire savoir où j’en suis, et sur quel pied je suis avec vous ?

— Je n’ai rien à vous dire là-dessus que vous ne sachiez déjà, et je m’étonne de l’exigence tout à fait nouvelle de vos prétentions.

— Si mes prétentions sont exigeantes, elles sont du moins fondées ; j’ai des droits sur vous.

— Des droits ?

— Ne fût-ce que ceux de l’antériorité et d’un accueil plein pour moi d’espérances.

— Que voulez-vous dire, monsieur, et quelles espérances vous ai-je données ? Prenez garde, ceci devient de la suffisance.

— Oui, madame, vous m’avez donné l’espérance de compter pour quelque chose dans votre vie, et de n’être pas confondu avec un tas de gens que je ne connais pas et que vous ne connaissez pas vous-même. Si le premier venu, que le hasard fait sortir de terre, vient me supplanter au moment où je suis en pleine sécurité, j’aime mieux céder dès à présent la place, et abandonner tout à fait la partie.

— Vous êtes le maître, monsieur, d’agir cet égard selon vos convenances ; quant à moi, je ne saurais changer mes manières ni aliéner ma liberté. J’ai vu toujours en vous l’ami de mon mari, c’est à ce titre que vous avez été reçu ici et que vous le serez toujours.

Pendant toute cette conversation, la duchesse n’avait pas quitté son fauteuil ni changé d’attitude ; seulement, elle avait croisé instinctivement ses bras, comme si elle eût craint que le comte ne voulût s’emparer de sa main. Revenue de sa surprise, et maîtresse de son premier trouble, elle avait repris sa tranquillité accoutumée ; la sérénité de son visage, la grâce paisible de toute sa personne contrastaient avec les paroles sévères tour à tour et moqueuses qui sortaient de sa bouche. Sa voix même était à peine altérée, et les traits de son ironie n’en étaient que plus acérés. Campomoro en perdit contenance ; jamais on ne lui avait opposé une si ferme résistance, et il en frémissait de dépit et d’étonnement ; mais en vain son cœur superbe bondissait-il de colère, comme le taureau sous la lance du picador, il s’était réduit lui-même au silence et fixait sur la duchesse un œil interdit. Aucune femme encore n’avait produit sur lui un semblable effet ; le séducteur était séduit. Il vit bien qu’il s’y était mal pris et qu’il avait manqué son coup ; mais, en tacticien habile, il ne se laissa pas décourager par un premier échec, et il ne songea plus dès lors qu’à se ménager une retraite honorable, sauf à reprendre sa revanche un autre jour, en amenant le combat sur un terrain plus favorable.

— Vous ne m’avez pas compris, madame, reprit-il d’un ton qu’il chercha à rendre simple et presque candide, et il faut que j’aie bien mal exprimé ma pensée, pour que vous l’ayez si mal saisie. Il ne s’agit ici ni de fatuité ni de suffisance, et mes prétentions n’ont rien que de très-naturel et de très-légitime. Je vous connais avant lui, et il m’a été cruel, je vous l’avoue, d’être sinon supplanté, du moins confondu avec lui. C’est là une susceptibilité dont vous ne me pouvez faire un crime, car elle prouve le haut prix que j’attache à la place que vous avez bien voulu m’accorder dans votre intimité. Ma querelle n’a pas d’autre but, et vous avez eu tort de vous hérisser comme vous l’avez fait.

La duchesse ne fut pas la dupe de ce revirement subit. Elle avait en une heure acquis l’expérience de dix ans. Elle fut amèrement triste tout le reste du jour ; ce n’est pas qu’elle eût perdu une illusion ni que sa tristesse eût le caractère du désenchantement. On ne souffre par les autres que dans la mesure des sentiments qu’on leur porte ; un indifférent blesse, un ami seul peut contrister ; or, Hélène n’avait jamais eu pour Campomoro qu’une estime assez médiocre ; elle l’avait admis sous les auspices du duc, mais elle le tenait pour un homme personnel, peu délicat, et sa tentative, dont elle comprit fort bien le sens et toute la portée, ne l’étonna pas beaucoup.

Sa mélancolie avait une cause plus profonde, plus intime ; en descendant au fond d’elle-même, elle s’attristait des motifs de sa résistance. Elle avait repoussé le comte par honneur, par fierté, par devoir, parce que ses instincts de délicatesse et de dignité personnelle s’étaient trouvés blessés ; mais le cœur était resté neutre, et tous ces motifs, si nobles qu’ils soient d’ailleurs, lui paraissaient bien froids. Elle aurait voulu faire hommage de sa victoire à son amour pour le duc ; mais elle était si complètement détachée, que la pensée de son mari n’était pas intervenue une seule fois dans la lutte : elle avait combattu sans lui, et un triomphe ainsi obtenu était sans valeur pour elle.

Il est vrai qu’il lui avait peu coûté, car elle n’aimait pas Campomoro ; comme si elle l’eût aimé, si au lieu de rester neutre, son cœur se fût mis en révolte contre sa conscience, qu’elle eût été faible et vulnérable ! L’épreuve qui ne s’était pas présentée cette fois pouvait se présenter une autre ; et alors que deviendrait-elle ? où puiserait-elle sa force et sa vertu ? Une femme sans amour est déjà à demi vaincue. Au sentiment de sa solitude se joignait donc tout d’un coup celui des dangers dont elle était peuplée ; cet avenir si triste était plein de pièges, plein de combats ; le désert aride et monotone se chargeait d’effrayants orages.

Un remords ajoutait à sa tristesse. Si son mari avait été absent du combat, il n’en avait pas été de même de Chavornay ; son souvenir, au contraire, avait été son plus fort auxiliaire : placé entre elle et le comte, il avait été comme une égide où les traits de celui-ci s’étaient brisés, et tous les projets du séducteur, tous ses plans de conquête avaient tourné au profit du rival invisible qu’il voulait perdre.

Il ne s’en présenta pas moins le lendemain, comme à l’ordinaire, au palais Lanfranchi, et même il y dîna. Assis à côté de la duchesse, il se comporta, pendant tout le dîner, en parfait cavalier.

Il ne cherchait, ni n’évitait ses yeux, et il était avec elle et avec le duc comme s’il ne se fut rien passé. Parfois, pourtant, il jetait sur Hélène à la dérobée des regards singuliers, qu’il détournait quand elle pouvait les surprendre. Ce n’était pas de l’amour, ce n’était pas de la haine : c’était l’un et l’autre. Il ne pouvait pas se dissimuler qu’il avait été repoussé, et il nourrissait dans son âme de Corse une profonde rancune. Toutefois il aimait à se persuader qu’il n’avait pas été tout à fait compris, et que la duchesse avait pris le change. Ses manières avec lui pouvaient le lui faire croire ; elle le traitait comme de coutume et si naturellement, qu’il pouvait, en effet, croire la scène de la veille oubliée.

Placée en face du duc, entre le docteur et le comte, Hélène promenait tristement ses yeux sur ces trois hommes, dans lesquels il lui semblait voir trois ennemis ligués contre elle : de sourds pressentiments l’obsédaient ; son imagination frappée rêvait je ne sais quels vagues dangers, dont l’idée la glaçait d’effroi. Elle se sentait seule sur la terre, abandonnée de Dieu, jouet de la destinée ; et le seul ami qu’elle eût ou crût avoir au monde, Chavornay, lui-même l’abandonnait. Dans ce grand abandon, elle avait vers lui, du fond de sa solitude, de prodigieuses aspirations ; il lui apparaissait comme un homme à part devant lequel tous les autres s’effaçaient. Puis le doute entrait dans son âme. Peut-être, hélas ! se disait-elle avec amertume, est-il comme tous les autres ! Et elle tombait alors dans le découragement. Mais quelque chose en elle lui répondait que cela ne pouvait être, qu’il était enfant d’une autre race, d’un autre monde ; qu’il avait trempé son âme à d’autres sources, et sucé dans les montagnes le lait robuste et pur de la vertu.

VIII

LIVOURNE

Livourne est le lieu d’Italie le moins propre à donner les distractions que Chavornay venait lui demander : c’est la ville mercantile par excellence, et ce n’est que cela ; ville d’hier, bruyante, populeuse, sans architecture, sans histoire, le contraire en tout de Pise, la vieille république, la ville des souvenirs et des monuments. Livourne n’est qu’un entassement de Juifs, de Grecs, de trafiquants venus pour faire fortune des quatre points cardinaux. Tout cela pullule, se passe, se presse dans une longue rue droite, uniforme, borée de deux haies de boutiques, et flanquée de maisons de cinq étages, où l’air et l’homme sont emprisonnés, par spéculation, dans l’espace le plus restreint possible. C’est un bourdonnement sourd, confus, comme celui d’un fleuve roulant au fond d’un ravin. Chacun est là pour soi, chacun fait son affaire ou veut la faire. Tout le monde est à louer, tout est à vendre. Le boutiquier étale emphatiquement sa marchandise, le mendiant ses plaies ; le voiturier vante sa voiture, le batelier son bateau ; la mère offre sa fille.

Malheur au passant qui hésite en marchant, surtout s’il est connu pour étranger, et qu’il ne va pas droit devant lui, l’œil fixe, le jarret tendu, l’air occupé ! Il est victime dévouée au supplice ; c’est à lui qu’on s’acharne, on se le dispute comme une proie, on se l’arrache ; il élude, on l’assaille ; il se fâche, on redouble ; il passe de mains en mains, il tombe de piège en piège ; et, pour échapper à une si opiniâtre persécution, il court, il vole, il s’enfuit, de colère et de lassitude, dans les rues de derrière. Mais là c’est bien pis ; il est sur le bord du canal, à la porte béante des magasins ; les camions l’assourdissent, les faquins le poussent, les ballots l’écrasent ; et l’on appelle cela la Nouvelle Venise ! Il veut fuir plus loin : il se réfugie dans les faubourgs, il ne fait que changer d’ennemis ; une population sale et chétive l’entoure avec une avide curiosité, et l’indiscrétion va jusqu’à l’audace. Une vieille juive, en haillons, le tire par son pan d’habit pour le conduire à la synagogue, une fille pâle, maigre, affamée, lui montre du coin de l’œil une porte sombre et basse.

Sur le port, même agitation, même bruit. Ici on radoube à grands coups de hache une vieille felouque démâtée ; là on lance, en chantant, un galant brigantin ; un autre est encore sur le chantier. La machine à draguer le port tourne en mugissant sous les pieds des forçats, comme une gigantesque roue d’écureuil ; d’énormes chaudière de goudron brûlant salissent l’azur du ciel par tourbillons d’une fumée épaisse, et mêlent leurs fortes exhalaisons au doux parfum des oranges entassées à côté du charbon et du baccalà. Un navire part, un autre arrive ; les douaniers courent, les marins jurent, le canon résonne, la cloche tinte, les poulies gémissent sous l’effort des câbles, les chaînes crient, les ancres, tombent lourdement en faisant rejaillir au loin l’onde amère.

Les marchands circulent d’un pas affairé, leurs factures à la main ; le capitaine, regagne son bord en lisant sa pratique ; les colporteurs juifs épient au passage les nouveaux débarqués. Nonchalamment appuyé contre une borne entre un mendiant et un vendeur d’orviétan, un Algérien, dans son beau costume oriental, fume sa pipe d’un air mélancolique et rêveur ; planté devant lui comme un terme, un conscrit des pacifiques armées du Grand-Duc, le regarde d’un œil hébété, les bras pendants, la bouche ouverte, le schako sur la nuque. Les matelots anglais prennent possession des tavernes, et chantent le God save the King, en avalant le grog insulaire. Le Provençal poursuit de ses galants propos la Livournaise au teint olive, aux ardentes prunelles, qui relève en fuyant son mezzaro blanc pour être mieux vue et pour mieux entendre ; un nègre ivre la coudoie en trébuchant, et va tomber sous les Maures de bronze enchaînés aux pieds de la statue du vieux Ferdinand ; plus noir que ses noirs compatriotes, et plus immobile qu’eux, l’Africain s’endort à l’ardeur du soleil, et rêve du pays des négresses et des bananiers.

Telles sont les scènes qui se succèdent, se croisent, se confondent dans la capitale de Mammon. Que pouvait faire l’amant d’Hélène dans cette Babel aux milles races, aux mille voix ? On y parle toutes les langues, la sienne seule n’y trouvait pas d’échos ; on y aborde de tous les points du globe, et dans cette caravane immense, bigarrée, pèlerin de l’amour, il ne trouvait pas un frère à qui serrer la main, pas une âme qui servit ses dieux. Le lucre, monstre à l’œil louche, au sourire faux, est l’idole aux pieds de laquelle se prosternent ces multitudes insatiables ; sa main crochue leur enfonce au cœur ses griffes de fer.

Ballotté par les flots toujours agités de ce peuple tumultueux, Chavornay était seul au milieu de la foule, comme le navire est seul au milieu des vagues. Livourne était pour lui le désert peuplé du poëte, et il s’en exilait comme lui. Tantôt, pour échapper à tout ce tumulte, il faisait l’ascension du phare ; tantôt il se jetait dans une frêle barque, comme Shelley, et s’allait réfugier au sein de l’océan ; mais le premier objet qu’il découvrait du haut du fanal, c’était cette Pise qu’il avait fuie, qu’il voulait oublier, et qui brillait impitoyablement à ses yeux au bout de l’horizon ; en mer, il la retrouvait encore par la pensée, rappelé à elle, ou par la Gorgone, cette île dantesque qu’il avait si souvent contemplée avec Hélène du haut de la Tour penchée ; ou par la Meloria, écueil tragique ou Pise joua deux fois avec Gênes le sceptre de la mer. Ainsi les lieux, les noms, tout, jusqu’aux catastrophes de l’histoire, le ramenait invinciblement à Pise et Pise, pour lui, c’était Hélène. Que lui avait donc servi sa fuite ?

Toutefois, quand son regard pouvait échapper à la Gorgone et à la Meloria, il se calmait au spectacle de la mer. Cette grande image de Dieu pacifiait son âme en la plongeant dans l’infini. Assis à l’écart, sur les rochers du Môle, il passait de longues heures dans ses contemplations silencieuses. Les bruits lointains du port se perdaient dans le murmure des vagues ; quelques voiles argentées étincelaient au soleil ; rasant les flots d’une aile oblique, les mouettes blanches voltigeaient autour de sa tête, et la mer, sa grande et fidèle amie, venait lui baiser amoureusement les pieds. Toujours et jamais semblable à elle-même, elle se déployait devant lui dans son infinie variété et sa sublime monotonie ; elle semblait sympathiser à toutes les émotions de son cœur, et lui parler une langue profonde, inconnue, comme un écho d’un monde invisible. Un jour, calme et limpide, elle lui souriait avec grâce ; la veille elle était sombre et gémissait avec lui. Puis, d’autres fois, orageuse et courroucée, elle se levait dans sa colère, bouillonnait au fond de ses abîmes et se brisait en écume contre les rochers ; alors elle semblait improuver sa plainte et lui reprocher ses longueurs ; c’était assez de contemplations, assez de larmes ; il fallait guérir, agir et se consoler ; il était temps de faire sa destinée, de s’ouvrir une carrière et de payer enfin son tribut d’action à cette grande et douloureuse famille humaine, dont il n’était encore qu’un membre oisif et parasite.

Tandis qu’absorbé tout entier dans ces communications intimes et mystérieuses, il oubliait le temps, le canon des batteries annonçait le départ du soleil qui descendait sous l’océan comme un char de feu, le crépuscule jetait son voile gris sur l’espace, les premières étoiles s’allumaient au couchant ; tous les bruits de la terre s’assoupissaient par degrés, le silence et la solitude s’emparaient de tous ces lieux naguère encore si bruyants, si peuplés, et les échos du port n’étaient plus troublés que par le pas égal et lent des sentinelles. Les faibles clartés des navires endormis se réfléchissaient dans l’onde obscure. Resté seul au milieu de ces vastes et muettes ténèbres, Chavornay répétait à la nuit ses confidences et redisait le nom d’Hélène aux étoiles du firmament. Panthéiste par amour, – toute passion forte est panthéiste – il associait la nature entière à ses douleurs, à ses combats, à ses remords. Hélas ! il n’avait pas d’autre confident sur la terre, pas d’autre ami ; isolé parmi les hommes, écrasé par le sentiment de son abandon, il avait besoin de sympathies, d’épanchements, de tendresse ; dans l’ardeur de ses transports solitaires et souffrant de trop de vie, il animait de son âme, il embrasait de son souffle, comme le statuaire mythologique, toute cette inerte matière ; et parce qu’elle reflétait, miroir fidèle, son image à ses yeux, il lui prêtait une vie propre : c’est lui qui vivait en elle.

Quand la mer le fatiguait et que son cœur trop faible fléchissait sous ces robustes images de l’infini, il sortait de la ville et s’en allait errer dans la plaine. Cette plaine est un désert aride et nu, peuplé de buffles et coupé de canaux où les barques vont à la voile ; les buffles s’arrêtent pour les voir passer et les suivent au loin d’un œil farouche et stupide. C’est un coup d’œil unique : en voyant cette campagne toute sillonnée de voiles, on dirait que la terre n’est de ce côté-là qu’une continuation de la mer, et Livourne paraît une île. Le cimetière des Anglais occupe le seuil de ce singulier désert, et ses tombes de marbre blanc, jetées au milieu des cyprès et des ifs, ajoutent à l’originalité du paysage. Les mânes de ceux qui sont morts sur cette rive étrangère planent sur la solitude et gémissent dans les vents du soir.

Un matin que Chavornay, plus triste que de coutume, avait erré au hasard dans la Maremme mélancolique, le Montenero lui ferma le chemin : c’est le lieu de plaisance des marchands livournais, et il est tout chargé de leurs villas. Au pied, dans un site sec et découvert, est une grande maison rouge qui fut habitée par Byron ; or, Byron était alors pour l’amant d’Hélène, comme la Gorgone et la Meloria, Pise et le palais Lanfranchi. Il gravit la montagne ; nue à sa base, elle est ombragée plus haut de chênes verts et d’oliviers ; au sommet s’élève la somptueuse église de la Madone-de-Montenero, patronne de ces parages ; tapissée de marbres précieux et d’ex-voto de toute espèce, l’église domine la côte et s’aperçoit de très loin en mer. La divinité qui l’habite est en grande vénération parmi les marins, tous les navires sont placés sous sa protection, tous les papiers des capitaines, rédigés eu son nom. Dans le moment même où Chavornay était là, un bâtiment partant de Livourne tirait le canon en l’honneur de la vierge secourable, pour obtenir d’elle un heureux voyage.

— Brûle ta poudre, mon beau navire, et si tu comptes sur la Madone, tu auras la peine de décompter !

Ces mots prononcés à demi-voix derrière Chavornay lui firent tourner la tête, et il vit un matelot qui sortait de l’église, de mauvaise humeur.

— Mon ami, lui dit-il, tu n’as pas l’air content de la Madone, que t’a-t-elle fait ?

— Pardieu ! on serait mécontent à moins. Périr au port, cela s’est-il jamais vu ? Ça n’a pas le sens commun ; c’est se moquer du monde. Imaginez-vous, monsieur, un trois-mâts comme il n’y en a plus, qui filait ses six nœuds sans se gêner. Nous revenions du Levant où nous avions fait de bonnes affaires ; chacun rapportait un petit pécule ; bonne cargaison, bonne santé, bon vent, jamais on n’avait fait plus heureux voyage. Nous avions déjà passé la Meloria, et l’on voyait la côte comme si on y était ; toutes les voiles étaient au vent, et nous sifflions comme des gogolis ; tout à coup le bâtiment toucha si fort, qu’il s’ouvrit ; tout fut perdu, et nous fûmes trop heureux de sauver notre peau. Je ne sais où notre pilote de malédiction avait les yeux, il nous avait jetés là-bas, près du phare, sur un écueil que nous connaissons tous comme notre hameau ; un enfant de deux jours sait cela. C’est égal, il ne faut pas dire trop de mal du camarade, il l’a payé cher : le pauvre garçon était si content d’arriver, que la joie lui avait tourné la tête ; il venait se marier avec la plus belle fille du port, et c’est la mort qu’il a épousée en arrivant ; le choc a été si violent, qu’il a été jeté par-dessus l’arrière, et il s’est noyé. Voilà l’histoire, monsieur, et Dieu sait si nous avions prié la Madone régulièrement soir et matin, et si nous avions brûlé pour elle de l’huile et de la poudre. Croyez, après cela, ce que vous disent ces prêtres ; pour moi, je commence à en rabattre, je crois que les robes noires font leurs affaires avant les nôtres et avant celles du bon Dieu. Écoutez ce que vient de me faire celui-ci. Ma mère habitait une petite maison ici près. À peine débarqué, j’y cours, je frappe, et un inconnu m’ouvre la porte.

« — Ta mère est morte, me dit-il, et il n’y a plus rien à elle ici ; on a tout vendu pour payer les frais d’enterrement. » – Je vous demande, monsieur, si c’est agréable d’apprendre ainsi la mort de sa mère ? Pauvre vieille ! elle m’aimait tant, et elle eut été si heureuse de me revoir ! Une idée ajoutait à mon chagrin : je pensais qu’on n’avait point dit de messe pour son âme, et je suis venu ce matin, chez le curé, pour le prier d’en faire dire une.

« — As-tu de quoi la payer ? m’a-t-il demandé ; tu sais que cela coûte deux pauls.

— Hélas ! monsieur le curé, lui ai-je répondu, je n’ai pas seulement deux quatrins. – Là-dessus, je lui ai conté mon aventure.

— J’en suis bien fâché, a-t-il dit en me congédiant ; mais je n’y peux rien, c’est l’Église qui le veut ainsi. Moi, je suis pauvre aussi, j’ai bien de la peine à me soutenir. » – Pendant qu’il me chantait cela, il avalait un énorme plat de macaroni, et il avait devant lui un fiasque de Montepulciano, et un quartier d’agneau à nourrir tout l’équipage d’un vaisseau de guerre. Que voulez-vous, monsieur ? il a bien fallu y renoncer, puisqu’il m’a mis à la porte. Je vais vendre ma veste à Livourne pour avoir les deux pauls, car enfin, il faut bien que je fasse dire une messe pour ma pauvre vieille mère. Je ne peux pas laisser son âme au purgatoire.

— Garde ta veste, lui dit Chavornay, en lui remettant un francescone dans la main, voilà de quoi payer le curé.

— Merci, monsieur, vous me rendez bien heureux. Je vais faire dire avec cela cinq fameuses messes, et dans la cathédrale encore ; car ce mauvais prêtre n’aura pas mon francescone. Pauvre vieille, tu ne t’attendais pas à cet honneur-là !

Il était si heureux, qu’il ne pensait plus à son naufrage et de grosses larmes de joie coulaient sur ses joues basanées par le soleil égyptien ; il les essuyait d’une main rude. Comme il avait déjà commencé à descendre la montagne, il se retourna vers Chavornay.

— Monsieur, lui cria-t-il, vous venez sans, doute ici, comme tous les étrangers, pour voir la vue ; regardez donc là-bas, vers le sud-ouest, cette ligne bleue, c’est la Corse ; vous êtes favorisé, on ne la voit pas toujours si bien ; ç’est la Madone qui veut vous récompenser de votre action généreuse. Vous m’avez réconcilié avec elle.

Mais la brise emporta ces naïves bénédictions ; Chavornay ne l’écoutait plus, un mot venait de le replonger, tout d’un coup, au plus profond des abîmes au-dessus desquels ce récit naïf l’avait tenu un instant suspendu, comme un navire endormi qu’une brusque rafale emporte bien loin du rivage, au sein des hautes mers !

Le pauvre matelot ne se doutait pas des adieux qu’il faisait à son bienfaiteur. Le nom de la patrie de Campomoro fut pour Chavornay comme un éclair suivi de foudre ; une épaisse nuée se déchira devant lui, de nouveaux horizons se déroulèrent à ses yeux, éclairés de lueurs sinistres ; c’est comme si on lui eût dit : Voyez le Corse aux pieds de la duchesse d’Arberg. L’impression fut si vive, qu’il ne regarda pas même l’île maudite, il chercha Pise à l’horizon. Un rayon de soleil la frappait alors d’aplomb pour la lui mieux laisser voir ; elle étincelait au pied de la montagne, et se détachait plus brillante et plus belle, sur le fond noir et sévère de l’Apennin. On eût dit une ville enchantée, au milieu d’un ciel fantastique. Il vit distinctement le dôme, le baptistère, la tour penchée, tous ces monuments consacrés ; peu s’en fallut qu’il ne vit Hélène sur son balcon.

Il fixait sur la cité de douleurs un œil sombre ; les passions infernales de la jalousie bouillonnaient en lui. Vertu stupide ! se disait-il en se prenant lui-même en pitié, conseillère des poltrons et des dupes, toi qui décores du nom pompeux d’austérité l’impuissance et qui ériges la couardise en fierté, je te rends grâces des tendres sollicitudes dont tu m’entoures, et des leçons que tu m’as si généreusement prodiguées ! Je suis vraiment magnanime, et mon abnégation peut être offerte en exemple ; j’ai vaincu Grandisson. J’ai fui charitablement, de peur de gêner mon rival ; et pour lui laisser pratiquer plus à son aise toutes les mines de la séduction, je cours les plaints et les montagnes, et je converse innocemment avec la mer et les étoiles. Certes, on ne saurait s’immoler de meilleure grâce, ni pousser plus loin l’héroïsme de la niaiserie. Loin de moi, pédante imbécile ! Arrière, avec tes scrupules puérils et tes timides temporisations ! N’as-tu pas assez attristé ma jeunesse, et que veux-tu faire de moi ? Arrière ! que je marche une fois au moins dans ma force et dans ma liberté ! que j’affronte une fois le péril face à face, que je lutte avec lui corps à corps et que j’accomplisse enfin ma destinée. La destinée de l’homme est d’attaquer, non de fuir ; et ta morale d’eunuque est indigne de la virilité.

Une fois sur les pentes glissantes du scepticisme, Chavornay, extrême en tout, y roulait avec une effrayante rapidité et ne s’arrêtait qu’au fond du précipice. Il poussait le doute jusqu’au blasphème, l’ironie jusqu’à l’imprécation. Dans ces crises rares, mais affreuses, il abdiquait tout, il s’abdiquait lui-même ; il brisait d’un bras désespéré jusqu’au dernier des fils qui l’attachaient à la vertu ; et quand il avait ainsi créé en lui le vide et les ténèbres, et livré son âme aux puissances infernales, il se félicitait de son ouvrage, il s’y complaisait, et, comme Oreste, il rendait grâces aux dieux. Dans cet état, il descendit la montagne et marcha à grands pas vers Pise.

IX.

QUIPROQUOS.

— Vous savez la nouvelle, le comte Campomoro a quitté la Paola.

— Bah ! pour qui ?

— Chi lo sa !

— Tout le monde le sait et ce n’est pas difficile, car il ne se gêne guère ; il a quitté la Paola pour la duchesse d’Arberg, et, ma foi ! il n’a pas perdu au change. Elle l’a pris pour cavalier servant ; au théâtre, à la promenade, il ne la quitte plus, il passe sa vie au palais Lanfranchi.

— Chè !

— On ne parlait que de cela hier, chez le Gonfalonier. Campomoro y est venu un instant, et comme on le félicitait de sa bonne fortune, il s’est défendu mollement, et n’a pas dit non.

— Ce sont des airs qu’il se donne.

— Non, le fait est positif. Soit bizarrerie, soit froideur, la duchesse avait longtemps repoussé les adorateurs ; Ma !… elle a fini par faire comme toutes les autres ; plus tôt, plus tard, elles en viennent toutes là ; un autre soupirant a reçu son congé, et Campomoro est resté maître du champ de bataille. Les voilà qui viennent tous les deux en calèche.

— Per Bacco ! qu’elle est belle !

— Quels yeux !

— Quel teint !

— Quelle grâce ! quelle mollesse dans tout son corps !

— Et ses cheveux, c’est de l’or tissé par la main des fées !

— Poëte, tu t’embrases !

— Tenez, en voyant cette femme, je comprends qu’on achetât une nuit de Cléopâtre au prix de la vie.

— L’Égyptienne tarifait haut ses faveurs. Heureusement qu’il n’y a plus d’échafaud à la porte des boudoirs.

— Heureux Corse !

— Il a l’air d’un triomphateur.

— Le fat, il nous écrase.

— Comme il est empressé !

— Pourtant la duchesse a l’air fatigué ou ennuyé, elle lui répond à peine.

— Purs airs de grande dame.

— Les voilà qui s’arrêtent devant le palais Lanfreducci.

— N’est-ce pas là que demeure le comte ?

— Précisément.

— Elle va donc chez lui ?

— Il paraît.

— Pas possible !

— Regardez plutôt.

— C’est vrai.

Cette conversation avait lieu eu plein Lung’Arno, dans un groupe de dandys pisans rassemblés pour prendre le frais à la porte du café des Stances. Presque seul dans l’intérieur et à demi-caché dans un enfoncement obscur, un jeune étranger prenait du sorbet en silence. Il paraissait fort échauffé et ses bottes étaient couvertes de poussière : cet étranger était Chavornay. Arrivé de Livourne à pied et dans le même état qu’il en était parti, il s’était jeté de lassitude dans le premier café qu’il avait trouvé sur son passage, et il essayait en vain déteindre, à force de glace, l’inextinguible ardeur qui le consumait. Il n’avait pas perdu un mot de ce qui venait de se dire ; jamais criminel ne fut condamné à un supplice plus atroce et plus raffiné. Il semblait qu’on eût à plaisir fouillé dans le plus profond de son cœur, pour le torturer dans ses fibres les plus délicates, les plus sensibles. L’amour, l’orgueil, la jalousie, toutes les passions les plus irritables, les plus saignantes de son âme avaient été appliquées, tour à tour, à cette affreuse question ; plus sa blessure était vive et douloureuse, et plus la main des bourreaux avait paru se plaire à la déchirer. Les plus secrètes retraites de son intimité avaient été violées, ses plus saints autels indignement profanés. Hélène, sa noble et chaste Hélène, avait été déflorée à ses yeux par la parole impure de ces reptiles immondes, comme un ange tombé du ciel dans les antres de Belphégor, et condamné à un lâche silence, il n’avait pas lancé au milieu de cette tourbe impudique les saintes foudres de la vérité. Son démenti eût été un aveu et n’eût fait que sanctionner la calomnie. Pris lui-même à partie, il s’était vu traîner aux pieds de cet aréopage insolent ; et humilié dans son orgueil, dans sa vertu, il avait vu livrer à la risée son amour pur et silencieux.

Puis, rappelé par la vue même de Campomoro et tout ce qu’on racontait de son triomphe à l’orage encore grondant du Montenero, il avait senti les aiguillons brûlants de la jalousie rentrer un à un dans son cœur. Ses pressentiments n’étaient donc pas des imaginations vaines, c’étaient des illuminations d’en haut : il était donc bien vrai qu’il avait travaillé pour son rival, et que son imbécile retraite lui avait aplani les voies. À cette heure même elle était sous son toit : il n’était revenu que pour l’y voir entrer.

Sans adopter les grossiers commentaires de la foule, il y avait toutefois dans ces calomnies de bas lieu une infernale complication de mensonge et de vérité d’autant plus perfide et plus alarmante, que si tout n’était pas vrai, tout n’était pas faux, et que la vérité rendait le mensonge probable, en tournant contre elle-même toutes les apparences.

La passion de Campomoro pour Hélène n’avait jamais été, comme toutes les passions d’hommes à bonnes fortunes, que du désir et encore plus de vanité ; ces gens-là n’aiment pas. L’universelle réputation de beauté, dont jouissait en Italie la duchesse d’Arberg l’avait enflammé plus que sa beauté même. Quelle gloire qu’une telle conquête ! et quels cœurs seraient rebelles au Paris de cette nouvelle Hélène ? Quoique mis hors de combat à une première tentative, il ne s’était pas tenu pour battu ; il s’était trop avancé pour ne pas s’avancer encore ; il ne pouvait plus reculer sans s’avouer vaincu ; et quelle honte pour lui s’il y avait au monde une femme qui pût se vanter de l’avoir éconduit ! C’était un homme déshonoré.

Dès qu’il eut attaché à sa défaite une idée de déshonneur il se jura à lui-même de triompher et il se crut tout permis. Il était convaincu, d’ailleurs, que l’attaque une fois commencée, on offense bien plus les femmes par la retraite que par l’insistance ; elles pardonnent plus difficilement un petit outrage qu’un grand ; et il n’y a de salut avec elles que dans l’excès même de l’audace. Il s’accusa d’en avoir manqué, de n’avoir été, contre sa coutume, ni assez entreprenant ni assez pressant, d’avoir perdu trop de temps en paroles, d’en avoir laissé trop à la réflexion, d’avoir en un mot manqué à tous ses principes. Il s’était tenu dès lors à l’écart pour réparer ses pertes ; et il attendait une occasion favorable de rouvrir la campagne avec avantage.

Les hostilités suspendues, il n’avait pas perdu l’espoir d’amener Hélène à composition, et de la réduire, comme il disait, par la douceur. Il savait par expérience que les jeunes femmes ne se rendent pas au premier coup, qu’elles résistent longtemps, et que ce premier pas est difficile. Elle n’est pas si loin de moi qu’elle se l’imagine, pensait-il pour s’encourager ; elle n’a pas raconté la scène à son mari, car il m’a reçu comme à l’ordinaire. Elle ne lui dit donc pas tout : elle ne l’aime plus. Et il répétait, comme Hélène : Une femme sans amour est à demie vaincue.

Chavornay l’inquiétait bien un peu, mais par boutades ; il ne faisait pas à un homme comme lui l’honneur de prendre au sérieux sa rivalité ; il ne craignait qu’un caprice féminin : les femmes sont si bizarres ! Au reste, ce rival avait battu en retraite et abandonné la partie.

C’est sous l’empire de ces préoccupations machiavéliques que le comte avait repassé le seuil du palais Lanfranchi. Elle sera à moi ! s’était-il dit en sortant ; et il s’était répété en y rentrant : Elle sera à moi ! Il lui en avait bien un peu coûté de se présenter à elle après le tête à tête en question ; mais il avait triomphé de ces premières répugnances. Le but le faisait passer sur les moyens, et il espérait toujours qu’Hélène n’avait pas bien compris. Depuis ce jour, il s’était conduit vis-à-vis d’elle avec une exquise politesse ; il n’est pas de soins dont il ne l’eût entourée, de prévenances qu’il n’eût eues pour elle. Il semblait vouloir faire oublier une faute : Hélène le crut ; il ne voulait que ressaisir une position perdue.

Mais tandis qu’il affectait pour elle un si grand respect dans le particulier, il la déshonorait en public. Il se montrait avec elle plus qu’il ne l’avait jamais fait, l’accompagnait partout, et provoquait, par ses assiduités empressées, des commentaires qui servaient, ses desseins. Il voulait la compromettre, c’était pour lui une demi-possession. À ceux qui lui demandaient s’il était heureux, il ne répondait pas oui, mais il ne répondait pas non ; il faisait le modeste, et paraissait un homme discret quand il n’était qu’un lâche imposteur. Afin de donner mieux le change au monde, il avait rompu, d’une manière éclatante et sans motif apparent, une intrigue où il était engagé depuis son arrivée à Pise, voulant indiquer par cette rupture, sans le dire positivement, que nul ne peut servir deux maîtres. La maîtresse disgraciée était cette Paola dont il avait été question au café des Stances, une fille de théâtre, moitié courtisane, moitié comédienne. Hélène mise dans la balance avec Phryné ! Mais le Corse n’y regardait pas de si près.

Et quant à la visite de la duchesse au palais Lanfreducci, elle n’avait rien en soi que de fort innocent, et il fallait que la rumeur publique fût déjà bien prévenue pour l’incriminer. Le palais Lanfreducci, qu’habitait Campomoro, est l’un des plus beaux de Pise, sinon par l’architecture (sous ce rapport, il est bien inférieur à la sévérité bramantesque du palais Lanfranchi), du moins par la magnificence ; il est de marbre blanc, et la matière remporte de beaucoup sur l’art. On l’appelle vulgairement le palais de la Journée, à cause du mot Alla Giornata gravé au frontispice, et une chaîne de fer suspendue au-dessus de la porte est, dit-on, un monument de l’humilité du fondateur, qui aurait été prisonnier des Sarrasins au temps des croisades. Les appartements sont spacieux ; mais leur plus bel ornement est un magnifique tableau du Guide, représentant l’Amour divin frappant d’une flèche mortelle l’Amour profane. Le nouveau locataire aurait pu tirer de la contemplation de ce grand symbole une moralité salutaire ; mais il n’était pas homme à s’élever à l’intelligence des mythes, il ne voyait là que deux enfants qui badinaient. La duchesse ne connaissait pas ce chef-d’œuvre ; il avait été souvent question de l’aller voir, et elle y allait alors ; voilà tout le crime. Seulement le comte avait eu soin de choisir l’heure où il savait tout le troupeau doré de Pise rassemblé devant le café des Stances, afin de donner à l’innocente démarche de la duchesse un parfum de scandale. On a vu qu’il avait réussi selon ses vœux.

Quant à Chavornay, il aurait dû deviner l’objet de sa visite, car il en avait été parlé plusieurs fois devant lui, et il devait être lui-même de la partie ; mais l’excès de la douleur lui avait ôté la mémoire, et la rage le rendait crédule. Loin de chercher des excuses, la jalousie cherche partout des crimes ; accusatrice impitoyable, elle les suppose, elle les crée.

Le soleil s’était couché, le crépuscule couvrait le Lung’Arno, la calèche avait repassé devant le café, en butte aux mêmes interprétations, aux mêmes impuretés, et Chavornay n’avait pas quitté sa place. Il n’avait pas osé se montrer, de peur d’ajouter à toutes ses angoisses celle d’être reconnu. C’est une dernière épreuve à laquelle il n’avait pas eu la force de s’exposer : tapi dans sa niche, il se cachait dans l’ombre ; la moindre clarté l’irritait ; il eût voulu plonger l’univers entier dans les ténèbres, afin d’y ensevelir sa honte. Enfin, le groupe insolent qui le tenait assiégé se dispersa, tout l’essaim de frelons pisans s’envola au théâtre, où il y avait une représentation extraordinaire, et où la duchesse et son cavalier ne pouvaient manquer d’assister. On se promettait bien d’avoir l’œil sur eux, et d’enrichir la chronique d’une abondante moisson d’observations scandaleuses.

 

Ah ! Pisa vituperio delle genti !

 

s’écria en lui-même Chavornay lorsqu’il les vit s’éloigner, que tu as bien mérité l’anathème du vieux Florentin ! ô Pise, tu es l’opprobre des nations ! Et, saisi d’indignation à la vue de ce vil troupeau d’oisifs et de calomniateurs, il se demandait ce qu’avait servi à leur mère, la vieille république, de dominer les mers, de régner au Bosphore, de tailler en églises et en palais le marbre des montagnes, et de peindre les murs immortels du Campo-Santo, s’il devait sortir de ses flancs magnanimes de pareils enfants. Donnez à ces générations déchues, donnez-leur des fuseaux, puisque le ciseau de l’artiste et l’épée du citoyen sont trop lourds pour leurs mains efféminées ; qu’elles aillent filer au fond des boudoirs le linceul du génie et de la liberté !

Rendu à lui-même, Chavornay prit à peine le temps de rentrer chez lui, et il vola au théâtre. Placé en observation de manière à ne rien perdre de ce qui se passerait dans la loge de la duchesse ; il attendit. Elle ne tarda pas à paraître, si belle que son entrée fit sensation : il s’éleva de toutes les parties de la salle un murmure d’admiration. Le cœur de Chavornay battit violemment. Le duc accompagnait sa femme, mais étant sorti dès le commencement du spectacle, il ne tarda pas à être remplacé par Campomoro, à cette même place que Chavornay lui-même avait si souvent occupée. C’est alors que le drame commença pour lui.

L’œil attaché sur les acteurs avec une fixité dévorante, il ne perdait pas un de leurs gestes, pas un de leurs regards. Hélène était calme et plutôt silencieuse ; le comte, au contraire, agité et très empressé. Il travaillait visiblement à attirer l’attention sur lui, et il voulait qu’on le vit là, seul avec la duchesse d’Arberg. Accoudé sur le bord de la loge, il se penchait vers elle, en lui parlant de cet air moitié familier, moitié respectueux, qui veut faire deviner plus qu’il ne cache. Hélène n’y prenait pas garde ; elle ne changeait ni de visage ni d’attitude : mais Chavornay était dans la fournaise ardente. Jusque-là cependant rien dans la duchesse n’avait justifié les airs que se donnait le Corse ; seulement elle les souffrait, elle semblait les autoriser par sa tolérance, et puisqu’on les lui permettait, n’était-ce pas qu’il avait le droit de les prendre ?

Voici qui devenait plus significatif. Le mouchoir de la duchesse étant tombé, Campomoro le ramassa avec empressement, et Chavornay crut voir, il vit en effet, qu’en le lui rendant il le porta à ses lèvres. Dans ce moment Hélène parut émue, son sein battit fortement, ses yeux devinrent inquiets, et son teint pâle s’anima tout d’un coup ; elle venait d’apercevoir Chavornay, et c’est la joie, la surprise de ce retour inattendu qui avaient produit en elle ce trouble et cette agitation. Mais Chavornay ne s’en doutait pas, il se croyait invisible, il ignorait son bonheur.

Ils s’aiment ! ils s’aiment ! se répétait-il avec rage, et, victime de cette amère dérision du destin, il était réduit au désespoir par ce qui devait le combler de félicité. Il quitta brusquement la salle et s’alla renfermer chez lui : il n’en pouvait voir davantage, il en savait assez. Hélas ! il en avait trop vu, plus même qu’il n’avait craint d’en voir.

Son Hélène était donc comme toutes les autres, et voilà ce qu’elles aiment ! des hommes qu’au fond du cœur elles méprisent et dont elles ne voudraient pas pour leur ami. Mais ils sont beaux, présomptueux, entreprenants, ils sont gentilshommes, et lui ! Qu’avait-il fait devenir s’atteler à ces chars patriciens comme un captif qui sert au triomphe du vainqueur ? Était-ce là sa place ? était-ce là son rôle parmi les hommes ? Dieu ne l’avait-il doué d’un cœur droit et fier que pour l’humilier aux pieds des femmes et pour le fausser au contact des grands ?

Pourtant son Hélène était si belle, elle avait des instincts si nobles ! Quel Dieu l’avait donc aveuglée ? quel vertige l’avait jetée au pouvoir d’un tel homme ? Et lui qui s’était jugé indigne d’elle, lui qui s’était tenu à l’écart par modestie autant que par honneur, se voir préférer un Campomoro ! Quelle humiliation ! quelle ironie !

Mais peut-être ne l’aimait-elle pas ? peut-être s’était-il mépris et ses yeux prévenus l’avaient-ils trompé ? Vain sophisme ! il n’avait que trop bien vu. Ces regards inquiets, cette rougeur, ce trouble, ce sein palpitant, n’était-ce pas là de l’amour ? n’était-ce pas cet amour qu’il avait si ardemment rêvé et dont la pensée seule lui avait donné, dans son infortune, tant d’heures d’enthousiasme et de ravissement ? Si du moins elle n’aimait personne, si son cœur fût resté libre, il aurait pu se résigner à l’aimer en silence, à vivre par elle et pour elle, à son insu ; il aurait élevé dans le secret de son âme un autel saint et mystérieux dont elle eût été le dieu, lui le prêtre, et il fût mort fidèle à son culte ; mais son dieu était profané, un encens étranger brûlait sur son autel. Il perdait son Hélène, et en la perdant il n’avait pas pour se consoler dans ce grand abandon le sentiment du sacrifice ; il n’avait pas renoncé à Hélène, on la lui avait arrachée. Il ne lui restait plus qu’à fuir, qu’à dire un éternel adieu à cette Pise, hélas ! qu’il ne pouvait maudire, car s’il y avait bien souffert, il y avait aussi connu d’ineffables douceurs.

Fortifie donc ton âme et reprends ton bâton de voyage, agreste fils des montagnes : retourne au pays des aigles et des chamois ; pauvre enfant perdu retourne au milieu des tiens. L’air des palais n’est pas fait pour toi, et tu ne saurais courber ta tête sous le joug de ce monde inique et frivole. N’es-tu pas né sous le chaume libre des Alpes ? N’as-tu pas grandi parmi les bergers ? Voilà tes pairs, c’est là ta patrie ! Hélas ! pourquoi l’as-tu quittée ? Pourquoi faut-il que le retour au pays natal soit un exil !

La douleur de Chavornay avait pris un caractère plus calme et moins âpre ; ce n’était plus les orageux transports du Montenero, mais une mélancolie grave et profonde ; son cœur s’était brisé. Un bruit de voix et de pas le tira de sa rêverie ; il ouvrit sa fenêtre et vit une procession traverser la place des Cavaliers ; c’était la Miséricorde qui venait de ramasser un moribond ou un mort dans quelque carrefour.

La procession passa sous ses yeux en chantant des litanies, et se perdit dans les ténèbres de la rue Saint-Frediano. Minuit sonnait lentement à l’horloge voisine d’Ugolin. Ces chants funèbres, ces robes noires, ces torches rouges et fumantes firent sur l’esprit de Chavornay une impression funeste et presque superstitieuse ; il lui sembla voir des ombres venues des tombeaux pour lui en montrer la route et qui l’invitaient à les suivre dans les silencieux royaumes de l’oubli.

Cette imagination s’empara de lui violemment, et le spectre du suicide passa devant ses yeux. Sans liens sur la terre, sans famille, seul au monde, condamné à survivre à toutes ses espérances, à tous ses rêves, il se comparaît à Ugolin seul dans sa tour, vivant encore après avoir vu périr tous ses enfants, et il se demandait si une prompte mort ne valait pas mieux qu’une pareille agonie.

Cette tragique idée le tyrannisa au point qu’elle ne le lâcha plus ; elle le suivait comme une ombre obstinée, marchait avec lui, s’asseyait avec lui, et s’il se jetait sur son lit pour lui échapper, elle se dressait à son chevet. Comme Jacob au désert, il passa la nuit tout entière dans ce terrible combat, luttant corps à corps avec l’esprit de ténèbres.

X

APOLOGUE.

La duchesse n’était pas sortie du théâtre plus calme que Chavornay. Effrayée de l’impression qu’avait faite sur elle sa présence inattendue, elle avait employé tout le reste de la soirée à combattre son émotion et à reprendre sa sérénité.

Campomoro, qui n’avait pas vu son rival, prenait complaisamment pour lui le trouble et l’agitation d’Hélène. Enfin elle vient à moi ! se disait-il avec un sentiment de triomphe. Jamais elle n’en avait été si loin ; elle ne l’écoutait pas ; et quand il avait baisé son mouchoir, elle était si absorbée dans la pensée de Chavornay, qu’elle n’avait pas même vu cette impertinence.

Elle s’attendait d’un moment à l’autre à voir Chavornay entrer dans sa loge, et son unique occupation était de se composer pour le recevoir. Elle redoutait son arrivée autant qu’elle la désirait ; et, ne le voyant pas paraître, elle ne savait si elle devait se féliciter ou se plaindre de son indifférence. Elle espérait au moins le voir chez elle après le spectacle ; il ne vint pas. Elle passa toute cette nuit dans les larmes. Que signifiait cette rupture, et que lui avait-elle donc fait ? Elle évoquait tous ses souvenirs, elle les passait tous en revue et n’y trouvait rien qui justifiât une si étrange conduite. Peut-être l’avait-elle blessé involontairement ? Mais non, elle ne pouvait le croire : en cherchant dans son cœur, elle n’y trouvait pas l’ombre d’un sentiment hostile à son égard ; ils l’étaient si peu, qu’elle n’osait déjà pas descendre jusqu’au fond, de peur d’y trouver plus de tendresse pour lui qu’elle ne s’en voulait avouer à elle-même. Une affreuse idée lui traversa la tête. La brusque disparition de Chavornay coïncidait si exactement avec la tentative et les assiduités de Campomoro, qu’elle se refusa un instant à voir dans cette coïncidence un pur effet du hasard, et elle se livra à d’effroyables interprétations. Ces deux hommes se seraient-ils ligués contre elle ? L’un l’aurait-il cédée à l’autre en vertu d’un pacte ignominieux ? Aurait-elle été l’enjeu d’une partie infâme ? Serait-elle restée au gagnant ?…

Ces horribles soupçons lui percèrent le cœur, comme autant de flèches empoisonnées ; mais ils étaient si injurieux pour Chavornay, qu’elle ne s’y arrêta pas longtemps et les chassa comme le cauchemar d’une nuit troublée. Elle passa presque toute la journée sur son balcon, et son œil, plein d’une seule image, croyait la voir dans tous les passants : mais Chavornay ne passa pas, et Hélène rentra triste et découragée.

— Chavornay est de retour, lui dit le duc à dîner.

— Ah !… fit la duchesse avec une profonde dissimulation.

— C’est singulier qu’il ne soit pas venu nous voir ; cela frise même l’impolitesse. Partir sans rien dire, ne pas donner une seule fois de ses nouvelles et revenir comme il est parti ; tout cela est pour le moins fort étrange. Quand je vous disais, ma chère, que les gens sans naissance sont aussi sans usage ! Vous avez beau être démocrate à faire trembler, qu’avez-vous à répondre à cela ?

— Qu’il se peut que vous vous trompiez, et qu’il n’est peut-être point de retour.

— Il était hier au théâtre.

— Ah !… fit encore Hélène avec la même dissimulation.

— Vous ne l’avez donc point vu ?

— Non.

Un mensonge ! Hélène, femme d’honneur, et de loyauté ; un mensonge ! Et pourquoi ce mystère ? Pourquoi, au théâtre, pourquoi, le lendemain, avoir fait un secret du retour de Chavornay ? Pourquoi, dans vos perplexités et vos doutes, ne lui avoir pas écrit tout simplement à lui-même, puisqu’il est votre ami, afin de lui demander l’explication d’une conduite en effet si extraordinaire ? Hélène, vous agissiez là en femme coupable. Où donc étaient vos pensées ? Aimiez-vous déjà tant cet homme, que vous n’osassiez plus prononcer son nom ?

Honteuse de son mensonge, le premier qu’elle eût fait de sa vie, la duchesse fut prise d’un grand remords et au moment d’en demander pardon à son mari et de lui avouer à genoux les troubles de son cœur. Cet acte de courage l’eût soulagée peut-être : une fausse honte la retint. Son mari, d’ailleurs, l’eût-il comprise ? Qui sait s’il n’eût pas ri de ses terreurs ? Et qu’avait-elle, après tout, à lui avouer, puisqu’elle ne s’avouait rien à elle-même ?

Le soir elle se retrouva seule, en présence de ses trois ennemis, dans le vaste salon désert du palais Lanfranchi. Aucun de leurs sentiments n’était en harmonie avec les siens, aucune de leurs paroles n’allait à son âme. Que vouliez-vous qu’elle fit contre trois ? qu’elle se tût. Ainsi faisait-elle, semblable à un aigle blessé, tombé de la nue dans une basse-cour.

Le Corse dressait la crête comme un beau coq, le duc faisait la roue comme un paon débonnaire, le docteur barbotait dans l’eau sale, et tous les trois, chacun dans son espèce, poussaient le cri qui leur était propre.

Plus dégoûtée que jamais de ce concert de voix discordantes, elle allait se retirer lorsque tout à coup Chavornay entra. Elle le reçut tacitement comme un libérateur et jamais ange envoyé du ciel ne trouva un plus doux accueil sous la tente du patriarche. Si la bouche ne dit pas tout ce que le cœur pensait, le trouble des yeux fut sensible.

La réception du duc fut polie mais un peu pincée ; Campomoro fit un salut bref et en reçut un plus bref encore ; Chavornay s’excusa en deux mots sur son absence : des affaires imprévues l’avaient appelé à Livourne inopinément, et le temps lui avait manqué pour prendre congé.

Il était grave, sérieux, et l’on sentait en lui le calme d’une résolution fixe ; son parti était pris ; après avoir triomphé du suicide, il avait triomphé de l’amour, du moins il le croyait. Il avait appelé à son aide la fierté, l’honneur, tous les éléments de la dignité humaine ; il s’en était fait une triple cuirasse, il jugeait son cœur désormais invulnérable. Il avait en lui un fond de stoïcisme où il se réfugiait dans les grandes, circonstances, et qui lui manquait rarement au jour de l’épreuve. C’est là qu’il s’était retiré, et il y avait trouvé une retraite sûre, inviolable. Comme un vieux lion blessé dans sa tanière, il attendait de pied ferme les coups de la destinée et défiait la douleur. Cette attitude intérieure donnait à son maintien quelque chose de raide, et, d’un peu tendu.

On ne peut prévoir l’effet qu’eût, produit sur lui la duchesse s’il l’eût vue seule, mais Campomoro était là, et sa présence était pour l’œil prévenu de Chavornay un correctif salutaire.

La conversation reprit son cours ; il s’y mêla peu, il ne faisait guère à ces gens-là l’honneur de discuter avec eux. Il les laissait, à leurs préjugés, à leurs systèmes, à leur imbécillité. Le docteur pérorait à son ordinaire sur l’identité de l’âme et du sang ; le duc développait tout à son aise, sa théorie du convenable et du terre-à-terre intellectuel ; le comte soutenait l’indifférence des quatre-vingt-dix-neuf centièmes des actions humaines, faisant même fort bon marché du dernier centième.

Lui et le duc n’étaient guère matérialistes que par ton, par ignorance, par imitation, par timidité d’esprit, par faiblesse d’intelligence, parce qu’ils avaient la vue courte et ne voyaient pas plus loin. Le duc même l’était sans savoir qu’il l’était, il faisait du matérialisme comme M. Jourdain faisait de la prose, sans s’en douter. Le docteur seul en faisait sciemment par système autant que par instinct.

Les trois adeptes se partageaient ainsi, selon leur capacité et leur position sociale, le royaume inférieur de la matière. Ridiculisant l’idéal, l’héroïsme, l’enthousiasme, ils les traitaient de folie, de duperie, de vertige, et reléguaient au rang des chimères les attributs les plus augustes de l’humanité, tout ce qui fait qu’elle est, qu’elle vit, qu’elle marche sous l’œil de Dieu à l’accomplissement de ses laborieuses destinées ; ils s’appliquaient à l’envi à dépouiller l’homme de ce qu’il y a en lui de divin, et, lui arrachant le sceptre de la création, ils le précipitaient avec une joie sacrilège du trône de l’esprit dans l’abjection des brutes ; on eût dit les compagnons d’Ulysse, changés en bêtes, vantant les douceurs de leur nouvel état. Mais Ulysse, c’est-à-dire Chavornay, s’était gardé du philtre malfaisant, et les croassements du troupeau stupide ne montaient pas jusqu’à lui. Ce calme les irritait : il était seul, ils se sentaient en nombre, ils devinrent agressifs.

Les matérialistes le sont toujours avec leurs adversaires ; comme s’ils avaient la conscience de leur propre infériorité et du dégoût qu’inspirent leur morale et leurs doctrines, ils se vengent du mépris par la haine. Ils traitent le principe spiritualiste en ennemi naturel, s’acharnent à lui et le poursuivent à outrance jusque dans ses hommes, faisant d’une question de philosophie une querelle personnelle. Cette hostilité éclate à tout propos dans le monde, et ensanglante toutes les pages de l’histoire. Dans cette lutte éternelle, opiniâtre, le beau rôle appartient à l’esprit, rôle de mansuétude, de charité, de martyre.

Chavornay était spiritualiste ardent, convaincu, passionné ; à ce titre et indépendamment même de tout autre motif de jalousie et de division, il était donc naturellement antipathique aux trois acolytes. Ce soir-là, ils étaient particulièrement animés et avaient le propos aigre et blessant ; Chavornay, de son côté, n’était pas d’humeur patiente. Tant de luttes, de douleurs, de mécomptes, lui avaient laissé au fond du cœur une irritation sourde qui ne demandait qu’à éclater. Il était amer et caustique ; s’il se fût livré, il eût été violent, impétueux ; mais il mit sa force à se contenir et il réussit à renfermer sa colère dans les limites de l’ironie.

— Mon cher monsieur, lui disait le docteur, il ne faut pas vous monter la tête, ni vous repaître d’illusions, il faut voir les choses comme elles sont. Notre pauvre humanité n’est qu’un peu de matière organisée, et il est démontré, je vous l’ai dit bien des fois, que ce qu’on appelle pensée n’est qu’une sécrétion du cerveau. Il n’y a pas si loin que vous voulez bien vous l’imaginer de nous au singe, et l’orang-outang, croyez-moi, n’est pas loin de passer homme.

— Cela fera, dit la duchesse, un charmant modèle d’Ecce-Homo ! Il est dommage que ni le Guide, ni Raphaël ne l’aient fait poser ; mais patience ! leurs successeurs seront plus heureux.

— Madame la duchesse veut rire, mais si elle savait l’anatomie, elle verrait que la différence n’est pas si grande ; elle est même imperceptible. Pour moi, je ne sais en vérité auquel des deux donner la préférence, ni de quel côté est l’avantage ; Boileau a raison :

 

Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme.

 

— Au moins, ajouta-t-il en essayant de donner à sa face blême un air de malice, messieurs, les idéologues ne m’accuseront pas cette fois de partialité ; je les bats avec leurs propres armes, je cite un poëte.

— Chacun conclut pour soi, répondit Chavornay, et permis à chacun de se regarder comme l’homme de Boileau. Mais puisque le docteur a cité un poëte, je vais vous citer une espèce d’apologue que j’ai lu je ne sais plus dans quel livre oriental, et dont vous ferez vous-mêmes l’application. – « Un jour les hommes se plaignirent à Dieu et lui dirent : Vous nous avez donné la raison pour nous conduire, la pensée pour vous comprendre, le cœur pour nous aimer les uns les autres et pour vous bénir ; mais à quoi bon ? toutes ces choses nous fatiguent fort ; voilà les animaux qui n’ont rien de cela, et cependant ils vivent, ils sentent, ils jouissent, ils sont plus heureux que nous ; nous voudrions être comme eux. Dieu répondit : Qu’il soit fait ainsi qu’ils désirent ! Et les hommes retournèrent à l’état d’animaux.

« Mais bientôt ils se plaignirent et dirent à Dieu : Vous nous avez donné des yeux pour voir, des membres pour marcher, des voix pour nous appeler, des oreilles pour nous entendre ; mais à quoi bon ? toutes ces choses nous fatiguent fort ; voilà les plantes qui n’ont rien de cela, et cependant elles vivent, elles sont plus heureuses que nous ; nous voudrions être comme elles. Dieu répondit : Qu’il soit fait ainsi qu’ils désirent ! Et les animaux retournèrent à l’état de plantes.

« Mais bientôt elles se plaignirent et dirent à Dieu : Vous nous avez donné des racines qu’il faut enfoncer en terre, des feuilles que le vent agite, des fleurs qu’il faut laisser épanouir, des fruits qu’il faut porter ; mais à quoi bon ? toutes ces choses nous fatiguent fort ; voilà les pierres qui n’ont rien de cela, et cependant elles existent, elles sont plus heureuses que nous ; nous voudrions être comme elles. Dieu répondit : Qu’il soit fait ainsi qu’elles désirent ! Et les plantes retournèrent à l’état de pierre, et le monde ne fut plus qu’une masse inerte, sans voix, sans âme, et il roulait en silence dans les espaces, et le génie de la mort s’assit sur cette matière informe, et il émana de lui comme une vapeur humide et corrosive qui consuma lentement la pierre, et Dieu permit que son œuvre rentrât dans le néant d’où il l’avait tirée. » – C’est à vous, messieurs, de voir où vous voulez vous arrêter.

À ces mots il quitta la conversation et s’alla jeter sur un sofa, en face de la duchesse.

Tandis qu’il parlait, elle avait tenu les yeux fixés sur lui sans les en pouvoir détacher. Jamais il ne lui avait paru si beau, c’est-à-dire que jamais elle ne l’avait tant aimé. Toute sa personne respirait une dignité froide et sévère ; tout en lui était distingué ; miroir fidèle de son âme, son visage était empreint d’une fierté peut-être un peu superbe, mais point arrogante, et l’ironie rendait sa bouche encore plus belle. Si gentilhomme veut dire homme noble, certes, le gentilhomme ici n’était ni le duc avec sa physionomie terne, effacée ; ni le comte, avec son œil effréné et sa lèvre sensuelle ; c’était le plébéien Chavornay ; il avait, lui, la vraie noblesse, celle de l’âme, et la vraie beauté, celle qui vient du dedans et qu’illumine la pensée. Il était en tout le contraire du duc, et, passant de l’un à l’autre, les regards d’Hélène faisaient malgré elle de tristes rapprochements et des comparaisons alarmantes.

Assis en face d’elle, Chavornay ne la perdait pas de vue ; il la contemplait en silence avec une ardeur magnétique, et si ses yeux la quittaient un instant, c’était pour ne porter sur Campomoro qui était près d’elle, et qui prenait, pour en imposer à son rival, les airs dégagés d’un conquérant. – Il est donc vrai, se disait alors Chavornay, en reportant ses regards sur la duchesse ; elle a rendu son cœur à cet homme ! Hélène succède à Paola !… Cela lui paraissait une telle ignominie, une telle profanation, tous les instincts délicats et nobles lui semblaient tellement outragés par cette union sacrilège, toutes les harmonies de la nature tellement faussées, que des voix s’élevaient en lui et lui disaient : Non, cela ne saurait être, cela n’est pas ; cet homme n’est qu’un fat et un menteur.

L’attitude de la duchesse semblait donner un démenti à tout ce qu’il avait cru, et à tout ce qu’il croyait encore. Elle était, selon sa coutume, à demi couchée sur son divan, la tête appuyée sur sa main, et elle répondait aux empressements du comte par une froideur marquée ; elle lui parlait à peine et ne le regardait pas ; mais Chavornay était trop prévenu pour se rendre à ces apparences. – Comme elle a vite appris à dissimuler ! pensait-il ; la ruse est donc entrée dans ce cœur loyal, digne compagnon d’un si indigne amour ! Et il retombait dans sa triste certitude.

Cependant Hélène était si ravissante qu’il n’en pouvait arracher ses yeux, et pourtant il se prétendait guéri. Sentant son inconséquence, il se mentait à lui-même et voulait se faire croire qu’il ne contemplait cette femme que comme une statue qu’on regarde parce qu’elle est là, et qu’on admire parce qu’elle est belle. Placé sous l’égide de cet ingénieux sophisme, il ne songea plus à détourner les yeux et poussa presque jusqu’au vertige son ardente contemplation. Immobile, muet, il ne pensait plus, il respirait à peine ; absorbé dans une impression vague, profonde, indéfinissable, unique, il paraissait avoir perdu la faculté de la parole et du mouvement ; toute sa personne était comme paralysée, c’était une véritable, une invincible fascination. Et il appelait cela une guérison. Ô stoïque vertu ! sublime austérité du Portique ! voilà donc vos victoires, et c’est ainsi que vous gardez vos conquêtes !

Tout à coup la pensée qu’on pouvait l’observer le réveilla en sursaut. Il fut pris d’un accès de timidité excessive, et son regard fit avec inquiétude le tour du salon. Il se rassura : le duc était à était à une partie d’échecs avec Campomoro ; le docteur venait de sortir. Chavornay reporta son regard sur Hélène ; leurs yeux se rencontrèrent, elle rougit beaucoup.

— Elle a honte d’elle-même ! se dit l’implacable inquisiteur ; elle n’ose plus soutenir mon regard. Et faisant sur lui un puissant effort, il se leva brusquement, et passa sur le balcon, sans lui avoir adressé la parole.

Le grand air le soulagea ; la nuit était fraîche et le ciel si limpide, qu’il distingua à la clarté des étoiles la neige de l’Apennin. Cette vue le reporta aux Alpes, à ces Alpes qu’il allait revoir, et il se rappela alors ce qu’il avait oublié, c’est que son départ était irrévocablement fixé, et qu’il n’était venu ce soir au palais de Lanfranchi que pour prendre congé de la duchesse et du duc. Comme il se disposait à rentrer dans le salon pour remplir enfin l’objet de sa visite, Hélène se leva du divan, où elle était restée, et fit quelques pas vers le balcon ; mais elle s’arrêta, parut hésiter, et se décida enfin à avancer. Chavornay fut impitoyable ; il vit son embarras, et ne fit pas un pas vers elle ; il la laissa venir jusqu’à lui.

— Que vous avons-nous donc fait, pour nous traiter ainsi ? lui dit-elle sans préambule et d’une voix dont l’assurance forcée déguisait mal la timidité. Vous partez sans rien dire, vous n’écrivez pas, et nous apprenons votre retour par hasard. Vous avons-nous fait quelque chose, ou bien est-ce un caprice ?

— Oh ! madame, vous voulez rire en vérité, le caprice me siérait mal.

— Alors c’est de la bizarrerie.

Chavornay, un peu surpris de cette brusque et franche interpellation, balbutia quelques excuses banales.

— Ne vous excusez pas, car vos excuses sont des défaites ; tout le monde a des affaires, tout le monde fait des voyages, mais on écrit à ses amis, et l’on ne part pas en traître comme vous l’avez fait. D’ailleurs, on vous a vu hier au théâtre, pourquoi n’êtes-vous pas venu dans ma loge comme à l’ordinaire ? Vous ai-je fait quelque chose ?

— Rien, répondit-il d’un air qu’il essayait de rendre dégagé et même ironique ; mais hier, au théâtre, vous aviez l’air si bien occupée, que je me serais fait scrupule de vous déranger.

— Au nom de Dieu, pas d’ironie ; vous savez que je n’entends rien à demi-mots, et que je n’ai su de ma vie deviner une énigme. Si vous voulez que je vous comprenne, il faut dire les choses par leur nom. Pourquoi n’êtes-vous pas venu dans ma loge ?

— Et bien ! madame, pour vous parler franchement, parce qu’on avait l’air d’y désirer la solitude ; et moi, je n’aime à être de trop nulle part. C’est de la bizarrerie, peut-être, mais je suis fait ainsi, moi.

— Je ne vous comprends pas encore, répliqua la duchesse qui commençait pourtant à comprendre, à moins que vous n’ayez l’intention de me faire une plaisanterie de mauvais goût.

— Je ne plaisante pas ; on se comportait avec vous de manière à faire croire que toute visite serait importune, et qu’on avait le droit d’exiger le tête-à-tête.

— Exiger le tête-à-tête ! Que voulez-vous dire ? Ceci passe la plaisanterie et devient sérieux.

— Au fait, je ne sais pas pourquoi je vous dis cela ; vous êtes bien libre de vos actions, et je n’ai rien à y voir ; n’ayant aucun droit sur vous, je n’ai ni reproches ni observations à vous faire, et toutes plaintes de ma part seraient ridicules. Je conçois que les assiduités d’un gentilhomme, beau, élégant, à la mode, flattent infiniment une femme, et lui soient plus agréables que celles de tel homme pauvre, obscur, sans nom ; mais quand on est tout cela, madame, et que de plus on est fier, on se retire, de peur de se rendre incommode. Vous m’avez demandé une explication franche, la voilà.

— Elle est franche, en effet, elle l’est même beaucoup, mais elle n’est pas claire, et je n’ai pas encore saisi le sens de cette brusque sortie.

— Vous avez aujourd’hui l’entendement dur ; je m’exprime, ce me semble, en termes assez catégoriques.

— Monsieur, dit la duchesse blessée, vous en avez dit trop pour n’en pas dire davantage, je m’offenserais de vos réticences, et personne n’a le droit de m’offenser.

— Eh ! madame, quand un homme baise en public le mouchoir d’une femme, et que cette femme le souffre, on peut bien supposer qu’elle désire être seule.

— Baiser mon mouchoir ! à moi ! Qui vous a fait un pareil conte ?

— Personne.

— C’est donc vous qui l’inventez ?

— Madame, je n’invente rien, je l’ai vu.

— Où ? qui ? Que voulez-vous dire enfin ? Expliquez-moi toutes ces énigmes.

— Dispensez-moi, au contraire, d’en dire davantage, j’en ai déjà plus dit qu’il ne me convenait d’en dire ; il me siérait mal de vous demander vos secrets.

— Je n’ai point de secrets, monsieur.

— En effet, ce que j’ai vu, toute la salle a pu le voir comme moi.

— Mais qu’avez-vous donc vu ?

— Je vous dis, madame, que j’ai vu le comte Campomoro baiser votre mouchoir dans votre loge, et c’est la raison pour laquelle je n’y suis point allé.

— Alors je suis aveugle, car je ne l’ai pas vu. L’insolent !

— Vous êtes la seule, madame ; et votre émotion avait pu faire croire qu’il en était autrement.

— Mon émotion ! Je me souviens, en effet, que j’ai été émue, mais par une tout autre cause ; puisque nous en sommes venus jusqu’ici, je puis bien vous dire que cette cause était vous.

— Moi !

— Je vous avais aperçu, et, ne vous voyant pas venir dans ma loge, j’ai été si affectée de ce procédé et de votre départ et de votre silence, que je n’ai pu me remettre durant tout le spectacle. Je me trouvais bien folle d’avoir pris tant d’amitié pour vous, et je n’en ai pas dormi de la nuit. Voilà la cause de mon émotion ; soyez à l’avenir plus circonspect dans vos commentaires, et moins téméraire dans vos jugements.

Cet aveu noble et touchant, et surtout le regard qui l’accompagna, firent tomber la colère de Chavornay ; il avait été révolté de ce qu’il avait d’abord pris pour une dissimulation profonde et un mensonge flagrant ; mais les paroles d’Hélène portaient avec elles un si grand caractère de vérité, que ses soupçons injurieux s’envolèrent, et avec eux toutes ses terreurs ; il ne doutait plus, il aimait.

— Serait-il possible, madame ? s’écria-t-il éperdu, en prenant la main de la duchesse, je ne suis qu’un rustre et un brutal ; je ne suis pas digne de mon pardon.

— Allez ! répondit Hélène sans retirer sa main, ne péchez plus.

Ici ils furent interrompus, et ils ne purent plus se parler seuls le reste de la soirée ; mais ils échangèrent des regards imprudents qui les consolaient du silence. Je la calomniais, se disait Chavornay repentant ; elle ne l’aime pas, et je ne suis qu’un être inquiet et soupçonneux.

— Il est jaloux, pensait Hélène, m’aimerait-il vraiment ? Et cette idée, au lieu de l’effrayer, faisait battre son cœur d’une joie ineffable et nouvelle.

Chavornay était entré au palais Lanfranchi, sceptique, indigné, jaloux, il en sorti croyant, apaisé, plus amoureux que jamais, et ne songeant plus à un départ dont le nom n’avait pas même été prononcé.

XI

LE BAL

Le grand principe de Campomoro, en fait de séduction, était de frapper vite et fort afin d’étonner ; il aimait à vaincre par surprise, et à prendre d’assaut les femmes, comme il disait, et par un coup de main. Ce qu’il voulait d’elles peut être pris en effet de cette manière. La loi des âmes, au contraire, est la liberté ; elles ne se violentent pas, elles se rendent ; elles ne veulent rien accorder, comme elles ne veulent rien devoir qu’à la persuasion ; il n’y a de douceur pour elles que dans l’abandon volontaire, et leur union ne saurait s’accomplir qu’en vertu du contrat libre, amoureusement consenti. Le Corse ignorait ces doux et tendres mystères ; aucune femme encore ne l’y avait initié, et il les confondait toutes dans un mépris stupide et brutal. Pour lui, l’amour était tout entier dans la possession ; et, comme au fond de ses désirs il y avait toujours un fond de férocité, il était homme à se porter aux dernières extrémités pour arriver à ses fins. Si sa vanité surtout était en cause, il était capable de tout.

Il avait mal débuté avec la duchesse, et cette idée l’importunait. Il avait besoin de se réhabiliter à ses propres yeux ; il ne lui suffisait plus de compromettre Hélène, il fallait qu’il la possédât ; mais l’occasion qu’il épiait avec tant d’angoisse ne se présentait pas, et menaçait de ne pas se présenter de longtemps, car il pouvait supposer qu’Hélène, malgré son pardon et son apparent oubli, était sur ses gardes et partant difficile à surprendre. Le retour de Chavornay, qu’il s’était flatté d’avoir éloigné à jamais, rendait sa position plus délicate et le tête-à-tête presque impossible ; mais cet obstacle même était un aiguillon ; il ne pouvait plus reculer sans passer pour avoir été supplanté par son rival ; et quelle honte pour un homme comme lui, si le monde, après l’avoir cru vainqueur, le voyait vaincu, et vaincu par un Chavornay !

Et puis l’attente commençait à lui paraître longue : ce rôle de dissimulation et de contrainte qu’il s’était imposé, lui pesait ; ses instincts violents le sollicitaient puissamment, il fallait en finir, même au prix d’un scandale public ; aussi bien n’est-ce pas le scandale qui l’effrayait ; il le recherchait, bien loin de le fuir. Il se reprochait toujours d’avoir échoué la première fois par sa faute, et de s’être mépris sur le véritable caractère de la duchesse ; maintenant il la connaissait mieux. C’est une tête romanesque, se disait-il, il faut l’étonner par un coup audacieux, imprévu, saisissant, quelque chose qui la frappe, l’entraîne et la détermine immédiatement, avant qu’elle ait eu le temps de la réflexion. Mais pour tenter ce coup décisif, il fallait une occasion, et c’est cette occasion qui n’arrivait pas. Il l’attendait de son habileté, le hasard la lui présenta.

Sur ces entrefaites, la cour était venue de Florence à Pise pour passer la saison d’hiver, et le gonfalonier lui donna un bal, dont la duchesse d’Arberg devait être le plus bel ornement. Un bal italien est un bal comme tous les autres. On est là à Paris, on est à Vienne, à Moscou, on est partout, excepté en Italie. Le génie de l’imitation règne en despote dans les salons italiens, et le plaisir y vit d’emprunt. Toutes les nations de l’Europe lui font l’aumône : la France lui envoie sa contredanse aux mille trames, l’Allemagne sa valse indolente, la Russie sa sauvage mazurka, mais les danses nationales sont proscrites comme roturières ; nées sous le chaume, elles sont sévèrement consignées à la porte des palais. Une seule a trouvé grâce, la montferrine ; encore n’oserait-elle se présenter tous les jours. Modeste et simple villageoise, elle entre d’un pied furtif et se glisse au milieu du beau monde avec timidité. Mais le joyeux trescone, mais la volcanique tarentelle sont à l’index ; on les relègue au village. Les exilées sont bien vengées par la monotonie et l’ennui qui débordent à pleine coupe dans ces salons si dédaigneux ; et tandis qu’on baille sous les lustres, le tambour de basque, la guitare et les castagnettes enivrent le peuple d’harmonie et de joie sous les oliviers de la Lombardie, et sous les orangers napolitains.

Le bal du gonfalonier était un bal comme tous les autres. Il n’est pas besoin de dire quelle en était la reine ; toute comparaison même eût été injurieuse, tant la distance était immense entre elle et les autres femmes. On peut trouver les étoiles brillantes tant que durent les ténèbres, mais quand le soleil a paru, cherchez les étoiles. La duchesse d’Arberg n’était pas de ces météores impétueux qui emportent bruyamment dans leur tourbillon des nuées d’adorateurs. Les adorateurs se rangeaient devant elle ; ils bordaient la haie sur son passage, et se prosternaient par la pensée, frappés de silence et de respect. On eût dit un de ces anges bénis de Dieu qui visitaient la terre en sa jeunesse ; les hommes s’agenouillaient devant eux, les adoraient, baisaient la trace de leur aile, et quand l’ange s’envolait au ciel ils le suivaient de l’œil avec amour dans le sentiment de leur indignité. Telle était l’impression que produisait sur le cœur des assemblées, cette beauté calme, idéale, languissante. Sa présence était une faveur dont on était toujours reconnaissant et fier.

Ce soir-là sa toilette était d’une simplicité qui contrastait avec les gros atours des beautés indigènes ; elle avait voulu se faire pardonner, par la modestie de sa parure, la supériorité de sa beauté. Elle était en blanc et ne portait sur elle ni diamants ni bijou d’aucune espèce ; il faut être bien sûre de soi pour se risquer ainsi ; mais Hélène pouvait tout oser ; l’éclat de sa peau, la fraîcheur de son teint lui permettaient ces défis hasardeux ; et plus l’épreuve était délicate et périlleuse, plus son triomphe était assuré. Rejeté derrière la tête, sans pourtant cacher sa magnifique chevelure, un léger voile de tulle blanc, comme sa robe, donnait à cette poétique figure je ne sais quoi de fantastique, d’aérien qui épurait les rêves des imaginations les plus audacieuses et les plongeait en de mélancoliques extases. Pour effleurer seulement d’une pensée profane cette raphaëlesque image de grâce et de pureté, il fallait être la brutalité même, ou Campomoro.

Quelle occasion pour lui d’afficher Hélène et de réhabiliter, par les apparences du bonheur, sa vanité vindicative ! Il se constitua, dès le commencement de la soirée, son cavalier servant ; il la suivait pas à pas, l’accablait de ses soins intéressés, éloignait d’elle, par son assiduité opiniâtre, tous les danseurs ; et le fat impudent joua son rôle de mensonge avec tant d’aplomb et tant de persévérance que personne ne douta plus qu’il ne fût en effet ce qu’il feignait d’être ; l’essaim bourdonnant du café des Stances recommença ses commentaires et ses sarcasmes.

Chavornay même, ô néant de la certitude ! fragilité des convictions ! Chavornay, qui avait presque reçu les confidences d’Hélène, Chavornay fut encore ébranlé. Comme elle l’accueille ! murmurait-il en lui-même ; et le doute se dressa une seconde fois dans son âme, armé de ses soupçons et de ses tortures. Hélas ! il aimait, il aimait en silence, et l’amour qui ne s’est pas encore révélé est ce dieu mystérieux des mages enfanté dans l’éternité pour dire : Peut-être. Peut-être sans aimer le comte, était-elle vaine de sa conquête, flattée de ses hommages ; peut-être était-elle, comme toutes les femmes, plus avide d’encens que d’amour, et moins blessée de l’audace entreprenante qui se risque et livre des otages, que du respect timide et fier qui se réserve et reste à l’écart ; peut-être avait-elle pour lui à son insu un secret penchant ; peut-être l’aimait-elle ; peut-être la femme loyale avait-elle dissimulé ?

L’attitude de Chavornay dans le monde était haute et froide ; mais ce dédain n’était souvent qu’une contenance et une timidité déguisée. Il voulait imposer d’autant plus qu’il se sentait plus mal à l’aise, il arriva tard au bal. À demi caché dans l’angle d’une croisée où il n’avait pas encore été aperçu par la duchesse, il attachait sur elle et sur son faux cavalier un œil sombre et jaloux, un de ces regards funestes tel que Lancelot en dut attacher sur Paul et Françoise de Rimini, le jour où ils n’en lurent pas davantage. Ses dents et ses lèvres serrées donnaient à sa physionomie une expression sinistre ; il avait quelque chose de Satan précipité du ciel dans les abimes. L’épreuve était trop forte ; il n’y put résister longtemps, et, quittant la place, il se mit à errer comme une âme en peine à travers les salons.

Il s’alla réfugier au fond d’un petit boudoir perdu au bout des appartements ; il était désert, personne ne poussait jusque-là, et cette solitude semblait plus profonde, plus recueillie, comparée au mouvement et à la presse des salons. Une lampe d’albâtre suspendue au plafond par une chaîne d’argent répandait une lueur douce et voilée sur les tentures bleues de l’amoureux sanctuaire, et reposait la vue des lustres éblouissants. Ce lieu semblait préparé pour Chavornay et l’attendre ; il se jeta en entrant sur un divan voluptueux, et tomba dans la rêverie. La musique affaiblie du bal arrivait à lui en soupirs mélodieux, mêlée au parfum des fleurs et des femmes, dont les salons voisins étaient émaillés.

Serré par la jalousie, son cœur s’amollit et s’ouvrit par degrés, non pas à l’espérance, mais à une mélancolie moins âpre. Il fut saisi au milieu de ces fêtes étrangères, où il se trouvait si seul, d’un immense regret de la patrie absente, et, comme un aigle prisonnier qui rompt sa chaîne, son âme s’envola vers les montagnes. Que le faste de ce monde où l’orage l’avait emporté lui paraissait pauvre et mesquin, comparé aux agrestes beautés de cette nature où il était né, où il avait grandi, qu’il n’aurait jamais dû quitter ! et cet orchestre ambitieux qu’était-il auprès des simples harmonies des Alpes ? Il entendait le vent gémir dans les sapins parfumés, l’avalanche tonner au fond des vallées, le cor des hautes cimes rappeler autour du chalet les troupeaux égarés ; il voyait la cascade ondoyer dans l’espace comme une écharpe blanche, ses lacs bercer au soleil leur mobile azur, ses glaciers dresser au ciel leurs pyramides aiguës et se teindre en rose au sourire du matin. Il assistait comme jadis à ces fêtes de la nature dont il avait été si longtemps l’hôte le plus assidu ; et, se rappelant ses joies d’alors, ses généreux enthousiasmes, les mâles et fières pensées où il trempait son âme, il se demandait pour la millième fois, comment le montagnard pauvre et frugal était devenu l’hôte des grands du monde, et quel vertige l’avait précipité du sommet libre des Alpes dans les fers d’une duchesse d’Arberg.

Qu’elle l’aime donc, se disait avec amertume l’ombrageux plébéien, qu’elle aime son gentilhomme, et toi, mon âme, apaise-toi et sois toi-même. Reine détrônée, ressaisis l’empire et va régner sur les montagnes ! Puis, se réfugiant de la tristesse dans l’orgueil, il s’écriait avec le vieux Corneille :

 

Je connais mes défauts, mais après tout je pense

Être pour elle encore un captif d’importance.

 

Cette conformité de situation et d’émotion avec le poëte de l’énergie et de la grandeur le flattait ; il y puisait des consolations, des forces, et il rêvait des femmes moins dédaigneuses de ses dons.

Comme il était là, plongé dans ses mornes rêveries, il vit tout d’un coup paraître à la porte du boudoir, une figure blanche, c’était la duchesse ; il fut si ému, elle était si belle, que la force lui manqua pour se lever et l’aller recevoir ; il resta immobile sur le divan. Son premier mouvement fut de tomber à ses pieds, et cette tentation devint chez lui un besoin si impérieux qu’il lui fallut recueillir toutes ses forces pour n’y pas succomber.

— On vous cherchait, lui dit-elle de cette voix douce et pénétrante qui descendait au fond des entrailles.

— Moi ! madame, et pourquoi ?

Mais avant d’avoir reçu la réponse, il s’aperçut qu’elle était accompagnée de Campomoro. La tête abhorrée du Corse lui apparut par-dessus l’épaule d’Hélène comme une vision sinistre. À cette vue il se leva brusquement, et prenant un air insouciant :

— Ce boudoir est charmant ; qu’en dites-vous, duchesse ? Ne dirait-on pas que le maître de la maison l’a réservé tout exprès…

— Pour les rêveurs, dit Hélène achevant la phrase.

— Et pour les vaincus, ajouta le comte, en jetant sur Chavornay un regard railleur.

Chavornay pâlit de rage à ce mot insolent ; mais il feignit de n’en pas comprendre l’application, et, après quelques instants d’une conversation insignifiante, il laissa dans le boudoir la duchesse avec son satellite et s’alla plonger dans le tourbillon du bal.

Hélène était loin de s’attendre à un pareil accueil, elle en fut blessée et plus encore contristée, car le sentiment qui l’avait amenée jusque là, à la recherche de Chavornay, était plein de douceur et d’amour. Depuis l’explication qu’elle avait eue avec lui sur son balcon et les demi-confidences qu’elle lui avait faites, elle s’était montrée beaucoup plus réservée encore que par le passé ; quoiqu’elle n’eût parlé que de son amitié, elle craignit d’en avoir trop dit, et de lui avoir donné des espérances. Elle s’était donc appliquée dès lors à tenir la balance égale entre les deux rivaux, et s’était fait pour ainsi dire contre Chavornay un rempart de Campomoro.

D’ailleurs, elle avait pardonné au Corse sa tentative en considération de la retenue qui l’avait suivie. Il est de ces hommes, pensait-elle, qui croiraient offenser une femme en n’essayant pas ; mais il a eu du moins le bon esprit de ne pas insister. Elle lui en savait gré et l’outrage était de ceux qui trouvent grâce auprès de toutes les femmes. Cependant ce mouchoir baisé eu plein théâtre lui avait donné à penser et lui rendait suspectes les assiduités du faux repenti.

À ce bal surtout elles lui étaient importunes ; mais l’absence de Chavornay, qui était arrivé si tard, l’avait laissée à la merci du comte. Perdue au milieu de ces étrangers, dont pas un ne lui était sympathique, elle avait accueilli les soins du seul homme qu’elle connût là, par ennui, par usage, par distraction ; et certes, il n’y avait pas là de quoi éveiller la jalousie. Chavornay, moins que personne, avait le droit d’en avoir : on donnait le bras à son rival ; le cœur était ailleurs : on en cherchait un autre dans ce salon vide, on s’étonnait de son absence, on s’en demandait compte. Serait-il reparti brusquement ? ou si ce long retard n’était qu’un calcul de coquetterie ? On avait les yeux sur la porte, on épiait les nouveaux venus, et à chaque mécompte succédait une espérance nouvelle. Ne voyant rien paraître, on était allé à la découverte, de salons en salons, jusqu’au fond de ce boudoir où l’on avait trouvé un accueil si brusque et si peu mérité. Ô sympathies silencieuses ! secret accord des âmes ! jeux du destin ! Tandis que le jaloux enfant des Alpes, injuste par amour, ingrat par ignorance, déplorait son abandon, il était élu entre tous pour régner sur la reine de cette fête où il se croyait si seul.

À peine était-il replongé dans le tourbillon qu’il vit reparaître la duchesse, suivie de son obstiné champion. Elle dansait avec lui, et, soit hasard, soit préméditation, elle vint se placer près de Chavornay, assis seul à l’écart, et presque enveloppé dans les plis d’un rideau, où il semblait vouloir se perdre à tous les yeux. Hélène dansait à ravir : elle unissait à la grâce et à l’élégance françaises la mollesse et la langueur allemandes, et cette union des deux races était adorable en elle. Chavornay suivait d’un œil morne les mouvements de ce corps souple et majestueux, et il s’enivrait d’une volupté sombre. Hélène était silencieuse et triste ; elle ne parlait pas à son danseur, elle ne regardait pas Chavornay. Moi, qui le cherchais avec tant d’affection, se disait-elle, et qui l’ai trouvé avec tant de joie, me recevoir ainsi ! C’est un homme bizarre et hautain. J’étais bien folle de supposer qu’il pouvait aimer ; il n’aime pas ! Et elle se promettait bien de lui garder une longue rancune. En concluant avec elle-même ce pacte de vengeance, elle se retourna vers lui, comme pour le sceller par un regard de reproche et de menace. Il avait l’air si malheureux, si souffrant, qu’elle fut désarmée, et sa colère tomba comme une vague assoupie. Une légère écharpe de tulle blanc était jetée sur son cou ; elle l’ôta, comme si elle l’eût gênée pour danser, et, allant droit à lui, elle la lui donna à garder.

— Au nom de Dieu, ajouta-t-elle d’une voix plus basse, délivrez-moi de cet homme, il m’obsède ! Je vous donne la première valse, ou plutôt donnez-la-moi.

Sans attendre la réponse, elle reprit sa place dans la contredanse.

Chavornay grandit de deux coudées. Il se leva par un mouvement involontaire, comme s’il eût voulu dominer la salle de toute la hauteur de son orgueil.

— Elle ne l’aime pas se répétait-il avec ravissement. Et c’est sous ma protection qu’elle vient se placer !

Honoré d’un si haut mandat, son âme s’éleva jusqu’à Dieu dans les élans d’une gratitude sans bornes. Quant à l’écharpe remise entre ses mains, elle fut bien gardée, il la glissa furtivement sur son cœur, et l’y oublia si bien qu’il ne la rendit pas à la duchesse.

Après la danse et quand Hélène eut regagné sa banquette, il s’approcha d’elle avec tant d’empressement qu’en l’abordant il coupa brusquement la parole au Grand-Duc, qui causait alors avec elle. Il ne s’aperçut de son infraction à l’étiquette qu’à la rumeur improbatrice partie de la tourbe servile des courtisans rangés respectueusement en cercle autour du prince. De ce moment, aucun ne parut reconnaître l’insolent étranger ; le plus courageux lui serra furtivement la main, en la lui tirant plus bas que le genou, afin de mieux cacher son audace. Ô monarchie ! c’est donc là ce que tu as fait de ces fiers républicains du moyen âge ! Abjection et douleur ! Chavornay n’avait été que distrait : il avait l’âme trop fière et trop fondamentalement républicaine, pour descendre à ces puériles bravades. Il fit au prince une inclination muette, en signe d’excuse, comme il aurait fait à tout homme qu’il eût de même interrompu, et il continua à entretenir la duchesse ; mais la valse attendue avait recommencé : ils s’élancèrent dans le flot des danseurs.

Quelle ivresse ! quelle épreuve ! Jamais Chavornay n’avait été si près d’Hélène, jamais Hélène si près de Chavornay. Il enlaçait de son bras éperdu cette taille adorée ; elle s’abandonnait à son étreinte sans résistance, et il la rapprochait toujours plus près de lui, jusqu’à sentir les battements de son sein contre sa poitrine. Leurs mains tremblaient, leurs haleines se confondaient, leurs lèvres se touchaient presque, et la mesure, de plus en plus précipitée, achevait d’embraser leur sang, leur âme nageait dans l’extase ; ils ne voyaient plus rien, n’entendaient plus rien ; et ils tournaient dans les bras l’un de l’autre, emportés par le vertige et l’amour.

Tout à coup la musique cessa ; la valse était finie. Que devinrent-ils dans ce repos subit et plein de périls ? Immobiles, muets, leurs yeux se rencontrèrent : ils se dirent tout. Un long silence régna. La duchesse tenait entre ses doigts une feuille de laurier détachée de son bouquet ; elle la portait à ses lèvres par contenance, et la laissa tomber machinalement à ses pieds. Chavornay s’en empara avec un empressement qu’il ne chercha pas à dissimuler, et la porta à ses lèvres avec une ardeur muette et concentrée qui couvrit de rougeur le noble front d’Hélène. La feuille consacrée alla rejoindre l’écharpe où l’amour l’avait mise et ne la quitta plus.

Campomoro avait tout vu et tout compris. Supplanté à la face du bal, il avait la rage au cœur. Jaloux de reprendre sa position perdue, il s’approcha brusquement de la duchesse, pour lui offrir le bras, et il éloigna, en passant, son rival d’un coup de coude si violent, qu’il le poussa deux pas en arrière. Il faut avoir été insulté en présence de la femme aimée, pour comprendre ce qui se passa alors dans Chavornay, déjà irrité profondément par le mot du boudoir. La colère, la jalousie, la vengeance, toutes les passions meurtrières se mirent à bouillonner dans cette âme hautaine. Il jeta sur l’agresseur un œil fauve, homicide, et son premier mouvement fut de le terrasser, de l’écraser sous ses pieds. Le comte avait bien murmuré une espèce d’excuse banale ; mais elle n’avait été ni acceptée ni même entendue : il fallait du sang.

Une seule personne s’était aperçue de cette tragédie muette ; Hélène avait lu dans le regard de l’offensé qu’une scène de violence était inévitable, et elle en avait pâli d’effroi. Elle n’eut plus dès lors qu’une pensée, ce fut de séparer les deux champions. Quoique Chavornay eût, à cause d’elle, poussé la retenue jusqu’à l’héroïsme, elle craignait un éclat public, et travailla à le prévenir. Dans ce but, elle feignit une grande fatigue, et, quoiqu’il fût peu séant de quitter le bal avant la cour, elle demanda sa voiture ; elle espérait qu’un des deux rivaux l’accompagnerait ; peu lui importait alors que ce fût l’un ou l’autre, pourvu qu’elle les séparât. Il était de bonne heure, la voiture de la duchesse n’était pas encore arrivée : Campomoro s’empara de cette circonstance avec transport, et, avec une présence d’esprit, une promptitude diabolique, il jura de la mettre à profit pour frapper enfin le grand coup qu’il méditait. Voyant le duc et Chavornay engagés dans une conversation qu’ils ne pouvaient quitter, il sortit, comme pour avertir les gens de la duchesse, et revint lui dire que sa voiture l’attendait : elle prit son bras pour descendre.

La nuit était sombre et pluvieuse ; Hélène était émue : elle s’élança dans le carrosse avec précipitation, le comte s’y élança après elle, et les chevaux partirent au grand trot.

XII

UNE SURPRISE.

— Cette voiture n’est pas la mienne, monsieur le comte.

— Non, duchesse ; la vôtre n’était pas arrivée, et j’ai pensé que vous aimeriez mieux prendre la mienne, que d’attendre.

— Votre cocher se trompe, dit la duchesse un instant après ; il ne prend pas le chemin du palais Lanfranchi.

— Le Lung’Arno sera sans doute barré, répondit Campomoro d’un air indifférent.

— Mais appelez-le donc, reprit Hélène après une pause ; il est tout à fait perdu, nous voici à la porte de Lucques.

Ces paroles n’étaient pas prononcées que la porte était franchie, et le carrosse roulait en pleine campagne ; un soupçon traversa le cœur d’Hélène ; elle eut un frisson d’inquiétude et tressaillit malgré elle.

— Que signifie ceci ? dit-elle d’une voix un peu émue ; vous ne me conduisez donc pas chez moi ?

— Non.

— Vous faites là, monsieur le comte, une plaisanterie de bien mauvais goût.

— Jamais plaisanterie ne fut plus sérieuse, madame.

— Que prétendez-vous, monsieur ? m’auriez-vous attirée dans un guet-apens ?

— Un guet-apens, non, mais une embuscade.

— Vous allez me reconduire chez moi, monsieur, je vous en prie, et, au besoin, je vous l’ordonne ; je suis lasse, et j’ai besoin de repos.

— Et moi aussi, s’écria le comte avec impétuosité ; moi aussi j’ai besoin de repos ; il faut que vous me le rendiez, car vous me l’avez ôté. C’est trop dissimuler, c’est trop me taire ; et comment avez-vous été aveugle au point de ne pas lire au fond de ce cœur qui brûle depuis si longtemps pour vous ? Comment, avec votre finesse et votre sagacité, n’avez-vous pas percé vous-même les masques ridicules dont je couvrais ma passion ? Car je vous aime, madame ; je ne peux ni ne veux le taire. Eh ! croyez-vous qu’on puisse vous approcher sans vous aimer, et vous aimer sans tout faire pour vous obtenir.

Il voulut prendre à ces mots la main de la duchesse ; mais elle la retira et se tint retranchée au coin du carrosse, enveloppée tout entière dans un manteau d’hermine.

— Vous êtes vif, monsieur le comte, dit-elle froidement ; restons-en là, je vous prie ; vous ne voulez pas, j’espère, faire un scandale ridicule, en me forçant à me mettre sous la protection de vos gens ?

— Vous le voudriez en vain ; nous sommes seuls, mon valet m’est dévoué aveuglément, et mon cocher a l’ordre, quoi qu’il arrive, de ne s’arrêter qu’à Lucques.

— Je vous préviens, monsieur, que vous ferez un voyage inutile.

— Oh ! que non pas, madame, répondit le comte avec autorité ; je ne suis pas venu jusqu’ici pour reculer.

— Je vous demande pardon, monsieur, vous reculerez, et vous allez me reconduire chez moi immédiatement. Je vous porte le défi de pousser plus loin cette trahison.

— Ne me défiez pas ; vous ne savez pas jusqu’où la passion peut emporter un homme, un Corse. Vous n’avez jamais aimé.

— J’aime mon mari, monsieur.

— Eh ! madame, on est à son mari ; mais, est-ce qu’on l’aime ?

— Et vous voudriez d’une femme qui ferait ce honteux trafic d’elle-même, et qui serait à un homme qu’elle n’aimerait pas, afin d’en mieux cacher un autre ?

— Mon Dieu ! madame, c’est l’histoire de toutes les femmes, et la société n’en va pas plus mal ; vous avez les idées du peuple, duchesse, et point du tout celles de votre rang ; votre Chavornay vous influence, comme si un homme de sa sorte entendait rien à ces choses-là.

— J’ignore s’il les entend ou non ; mais j’espère pour son honneur qu’il les entend autrement que vous.

— Pour son honneur, madame !

— Oui, monsieur, pour son honneur.

— Est-ce manquer à l’honneur que d’aimer ?

— Non, mais c’est y manquer que de se faire l’ami du mari pour séduire la femme. Si c’est ainsi qu’aiment les gentilshommes et qu’ils entendent l’honneur, je suis peu flattée d’appartenir à leur caste. Je me suis souvent plainte à Dieu de ce qu’il ne m’avait pas fait la grâce de me donner des enfants ; mais je me félicite aujourd’hui de n’en pas avoir ; ils trouveraient dans leur ordre, tel que vous l’avez fait, des doctrines et des exemples trop peu en harmonie avec les enseignements de leur mère : en suivant mes leçons, ils souffriraient de l’abjection patricienne ; en suivant les vôtres, ils se déshonoreraient. Il vaut mieux qu’ils ne soient pas nés.

Ces idées de maternité attendrissaient toujours la duchesse ; elle se tut pour ne pas laisser paraître son émotion, et retint un soupir prêt à briser son cœur, une larme prête à mouiller ses yeux.

— Vous êtes émue, s’écria le comte enflammé d’une folle et chimérique espérance ; je le vois, vous le nierez en vain, ne vous raidissez pas ; laissez-vous aller aux émotions qui vous gagnent.

— Je suis émue, c’est vrai, mais d’indignation, et mon émotion fait peu d’honneur à celui qui la cause : c’est la première fois que l’on me tient un pareil langage ; vous me permettrez bien de m’en étonner ; je fais plus que m’en étonner, je m’en offense et je m’en offenserai bien davantage si, après m’avoir entraînée ici par surprise, vous persistiez dans votre triste dessein.

— Vous êtes bien de votre pays, et les glaces du nord coulent dans vos veines ; vous raisonnez comme un docteur, mais vous n’aimez pas ; votre rigueur n’est que de l’insensibilité ; vous ne savez rien pardonner à l’amour !

— De grâce, monsieur, je vous dispense de toute justification.

— Qui vous a dit que je voulusse me justifier ? Non, madame, je n’ai pas besoin de justification ; si je suis coupable, ce n’est pas du moins envers vous ; je suis innocent à vos yeux. Accusez-moi de perfidie, de déloyauté, d’insolence, j’accepte tous vos reproches ; je me suis lié avec votre mari afin de vous approcher à mon aise, c’est vrai ; il y a six mois que je cherche à vous surprendre et que je vous tends des pièges, c’est encore vrai, je ne m’en défends pas ; et maintenant que vous êtes ma prisonnière, je réclame le droit du vainqueur, je compte user de ma victoire sans miséricorde, tout cela est encore vrai, et je sais que vous me pardonnerez ; vous en pardonneriez bien d’autres, car les femmes excusent tous les crimes, fut-ce des parricides, s’ils sont commis par amour pour elles. D’après tout ce que j’ai fait pour vous obtenir et tout ce que je suis prêt à faire encore, jugez à quel point vous m’êtes chère, quel prix j’attache à vous et si je puis vous obéir.

— En sorte qu’au lieu de me plaindre il faut que je vous remercie. Vous en demandez beaucoup, monsieur.

— J’en demande bien davantage ! s’écria brusquement le comte revenu de sa feinte modération à sa violence naturelle. Je demande le prix d’une patience de six mois ; il faut que cette heure-ci paie tout le passé ; il y a assez longtemps que je l’attends. Mais écoutez, je ne veux pas vous prendre en traître et je vais vous parler franchement. Vous vous conduisez avec moi non pas comme une duchesse, mais comme une pensionnaire ; vous vous refusez à mes vœux avec une obstination ridicule ; vous avez des idées qui ne sont pas de votre rang, et votre tête est pleine de chimères. Je conçois que vous attachiez, jeune et belle comme vous l’êtes, un haut prix à vos bontés ; on résiste, je le veux bien, mais enfin l’on cède ; il faut un terme à tout. Si c’est le soin de votre réputation qui vous rend si opiniâtre, c’est une précaution bien inutile ; que vous soyez à moi ou que vous ne le soyez pas, c’est la même chose pour vous, car la ville et la cour sauront demain par mes gens que nous avons passé la nuit en tête à tête dans ma voiture, et je me fie au café des Stances pour tirer les conclusions. Et puis, pourquoi vous le tairais-je, si vous n’êtes pas à moi en réalité, vous l’êtes déjà dans l’opinion ; j’ai pris mes mesures en conséquence, et s’il restait quelques doutes à cet égard, le bal d’aujourd’hui les a levés, vous ne pouvez pas m’échapper.

— Aveugle que j’étais ! moi qui prenais vos soins pour du repentir.

— Écoutez, duchesse, l’homme et la femme vivent en état de guerre dans la société : c’est à qui des deux se dressera les embûches les plus adroites et se défendra le mieux. Je conviens que l’autre jour j’ai été battu ; aujourd’hui je prends ma revanche et nous sommes quittes.

— Comment ne rougiriez-vous pas d’une victoire due à de pareils moyens ?

— Ruse ou force, qu’importe entre ennemis ? Vous avez perdu, rendez-vous de bonne grâce. Voyez-vous, chère Hélène, votre mari a raison ; vous prenez les choses beaucoup trop par le côté solennel ; vous n’avez jamais pu vous défaire des préjugés de votre première éducation. Mais, mon Dieu ! faites comme toutes les autres, et ne veuillez pas faire secte à part ; vous ne voulez pas réformer le monde, n’est-ce pas ? eh bien ! donc, marchez avec lui. On a un amant comme on a un écrin : ce n’est pas plus sérieux que cela ; voulez-vous que je vous dise plus ? vous en désirez un. Vous avez beau dire que vous aimez votre mari ; vous ne l’aimez plus, il vous ennuie à la mort, et je conçois cela ; votre intérieur vous est devenu insupportable, et vous n’aspirez qu’à sortir de ce tombeau. Je sais votre histoire par cœur, et je vais vous la raconter jour par jour : Vous avez épousé le duc par amour, vous avez juré d’être fidèle, et vous l’avez été tant que l’amour a duré ; maintenant qu’il est mort, tué par le mariage, vous voudriez en vain persister dans une fidélité impossible ; vous lutterez quelque temps, mais l’ennui vous vaincra, il en a vaincu bien d’autres, et d’aussi exaltées que vous ; vous ferez comme elles, vous calmerez vos esprits, vous descendrez du ciel sur la terre, et vous aurez des amants : ce n’est pas à votre âge et avec votre beauté qu’on s’en passe et qu’on en manque. Voilà votre histoire ; osez dire maintenant que je ne connais pas les femmes !

— Vous ne croyez donc à rien ! s’écria la duchesse émue par la voix du tentateur, ni à l’honneur, ni au devoir, ni à la vertu ; vous ne croyez pas en Dieu !

— Distinguons, je n’ai jamais reculé devant un duel, ni triché au jeu ; je paie exactement, et je ne dois pas un sou ; je respecte ma parole, je garde les secrets que l’on me confie, que voulez-vous de plus ? Quant au dernier article, je ne sais trop que vous dire. Je ne sais pas bien moi-même si je crois en Dieu ou si je n’y crois pas. Dans tous les cas, je ne crois pas du tout qu’il s’occupe du tout de nos affaires ; je le respecte trop pour le faire intervenir dans nos petits démêlés : à lui la direction générale de l’univers, à nous le monde des infiniment petits. En conscience, voudriez-vous bien mêler Dieu à nos querelles ? et croyez-vous qu’il se soucie beaucoup de la voiture qui roule à cette heure sur la route de Lucques, et de ceux qui sont dedans ? Il vous a donné de l’esprit, c’était à vous à en faire usage ; ce n’est pas sa faute si vous n’avez pas su vous défendre. D’ailleurs, où est le sacrilège ? Vous avez vingt ans, j’en ai vingt-cinq ; vous êtes belle, je ne suis pas plus mal qu’un autre ; je ne vois pas que les lois de la nature soient si terriblement violées.

— Mais si vous ne craignez pas le jugement de Dieu, craignez du moins celui des hommes. Quand on saura votre infâme action, vous serez déshonoré.

— Vous croyez cela ? Quelle naïveté ! Jamais je n’aurai été plus à la mode : tous les hommes me jalouseront, toutes les femmes voudront être à moi.

— Mais enfin, monsieur, on pourra vous en demander raison.

— Qui ? votre mari ? lui seul en a le droit. Il ne m’assassinera pas, n’est-il pas vrai ? cet usage n’est pas dans les mœurs de votre pays ; j’en serai donc quitte pour un pauvre petit duel bien anodin ; j’en ai vu bien d’autres ; d’ailleurs la chance est pour moi, je tire mieux que Fritz. Croyez-moi, duchesse, il n’y aura de déshonoré que vous, et de ridicule que votre mari. Tous les honneurs de la guerre seront pour moi. Il n’y a plus pour vous qu’un moyen de sauver votre honneur, c’est d’être à moi. Mes gens se tairont, et je saurai bien trouver des prétextes à notre promenade nocturne. Bien loin de s’en fâcher, votre mari m’en remerciera. C’est un animal si crédule qu’un mari, et j’en ai tant vu !

— Je vois que vous êtes invulnérable et que votre logique est invincible. Je ne me donnerai pas le ridicule de vous faire de la morale dans un pareil moment, mais je répugne toujours à croire que vous veuillez pousser plus loin cette scène honteuse.

— Je vous ai dit, madame, que je la pousserai jusqu’au bout.

— Vouloir une femme malgré elle ! Quelle ignominie !

— Aujourd’hui, vous serez à moi par surprise, par lassitude, par nécessité ; demain, vous vous donnerez avec reconnaissance. Est-ce que je ne sais pas cela ? Toutes les femmes sont de même, un premier amant fait toujours un certain effet, mais elles s’aguerrissent bien vite ! C’est comme les conscrits au premier feu ; voyez-les ensuite au second. Et puis vous êtes bien jeune, la nature est encore endormie chez vous : c’est à moi qu’était réservée la douce gloire de la réveiller. Je la réveillerai, continua-t-il en s’approchant plus près de la duchesse toujours immobile au fond du carrosse, et en s’efforçant de lui prendre la main, car je vous aime, je ne vous ai jamais désirée si ardemment ; vous n’avez jamais été si belle : ce soir vous êtes divine. Oh ! qu’ils seraient jaloux de moi tous vos poursuivants de la soirée, s’ils savaient que vous êtes là, seule avec moi, dans votre robe de bal, telle qu’ils vous ont adorée.

— Il n’y en a pas un qui ne mît l’épée à la main pour me défendre de vos outrages, s’ils savaient comment vous me traitez.

— Quelle ingratitude ! Pensez-vous donc que je fasse tant de façons avec les autres femmes, et que j’y mette tant de persévérance et tant d’égards ? Quoi ! je me suis tu six mois, j’ai attendu tout ce temps avec une patience si héroïque que je ne m’en croyais pas capable ; j’ai mis plus de soin à vous conquérir qu’un général n’en met pour prendre une ville assiégée ; et maintenant encore, que je vous tiens en mon pouvoir et que vous êtes ma captive, au lieu de commander, je supplie et vous me voyez à vos genoux. Je suis las de souffrir, j’ai besoin de bonheur ; tant de silence et de combats méritent quelque chose ; si vous ne voulez pas m’aimer, laissez-vous du moins aimer ; je vous enseignerai l’amour ; vous êtes si jeune ! Laissez-vous instruire, et, bien loin de vous en repentir, vous me remercierez de vous avoir ouvert ces sources de félicités inconnues. Oh ! l’amour ! l’amour ! mais vous ne savez donc pas ce que c’est ? vous n’avez rien senti ; le soleil du midi n’a pu fondre encore les glaces de votre cœur ! Je ne sais plus ce que je dis, je ne veux plus le savoir ; la passion m’aveugle, m’entraîne ; je n’écoute plus rien ; vous êtes belle, nous sommes seuls, je vous aime, et je suis sûr de mon pardon.

En parlant ainsi, Campomoro s’était mis aux genoux de la duchesse, et, les embrassant fortement, il devenait de plus en plus pressant. Dans cette extrémité, Hélène appela toutes ses forces à son aide, et en trouva en elle plus qu’elle ne s’en était supposé. Des puissances inconnues sommeillaient à son insu au fond de cette âme languissante ; elles s’éveillèrent toutes dans ce moment d’épreuve.

— Relevez-vous, monsieur, lui dit-elle avec un froid dédain ; vos instances me dégoûtent plus que vos menaces ne m’effraient.

Ce calme imposant confondait tous les plans du séducteur, car il indiquait un parti inébranlablement pris et une volonté impossible à vaincre ; des éclats de colère, des emportements, des fureurs l’eussent moins déconcerté ; et puis il y avait dans cette froideur passionnée un mépris qui l’écrasait : il se releva incontinent, et, se rejetant avec rage sur le devant de la voiture, il attacha sur elle un œil ardent, audacieux, insolent. Quoique les rideaux fussent fermés, les lanternes jetaient dans le carrosse un demi-jour qui permettait de distinguer les objets. Le manteau d’Hélène avait glissé ; elle était là comme au bal, les bras et les épaules nus, et son bouquet à demi-caché dans son sein. Son attitude n’avait rien perdu de sa langueur, mais son teint, animé par la lutte, avait un éclat plus vif ; elle était si belle dans sa chaste immobilité, que le comte, en la contemplant, achevait de perdre sur lui tout empire. Hélène lut dans ce regard tout ce qui se tramait dans le cœur effréné du Corse ; ce n’était plus une séduction qu’il complotait, c’était bien pis. Un long silence régna : ce moment fut terrible. Campomoro n’était plus maître de lui ; l’idée que cette proie, si longtemps, si ardemment convoitée, allait lui échapper au moment où il la tenait, exaspérait sa vanité, et il devenait féroce par embarras.

— Vous aimez donc bien ce Chavornay ! s’écria-t-il avec rage ; une femme ne saurait résister comme vous le faites, si son cœur n’était épris ailleurs. Cette écharpe que vous lui avez donnée à garder, poursuivit-il en écartant l’hermine que la duchesse avait ramenée sur ses épaules, il ne vous l’a pas rendue, il la conserve comme un gage d’amour ; et ce bouquet, qui est à votre sein, regardez s’il n’y manque pas une feuille de laurier ? Non, cela ne peut être ! continua-t-il en arrachant le bouquet et le foulant aux pieds, cela ne sera pas ! Il ne sera pas dit que tant et de si précieux trésors soient jetés à ce va-nu-pieds : ce serait une profanation.

Hélène était au bout de ses forces, muette et presque sans mouvement. Une joie infernale monta au cerveau du Corse ; il espéra la voir s’évanouir, parce qu’alors elle serait sans défense.

La duchesse eut sans doute la même pensée ; la crainte de revenir à elle au pouvoir de cette brute à tête humaine la sauva d’une défaillance, et Campomoro fut déçu dans son ignominieuse espérance.

Le tête-à-tête devenait insoutenable ; l’embarras du comte était au comble : il ne savait plus que dire ni que faire ; il voyait avec rage qu’il avait manqué une seconde fois son coup, qu’il était à la merci d’Hélène, et qu’après une pareille aventure il allait être l’homme le plus ridicule de toute l’Italie. Toutes les passions de son île natale rugissaient dans son âme, et il lui en aurait moins coûté de tuer Hélène que de la ramener chez elle. Pourtant il fallait bien prendre ce dernier parti.

En ce moment la voiture s’arrêta ; cette halte inattendue sauva peut-être le Corse d’un meurtre. La nuit était si sombre que le cocher avait pris un chemin pour un autre et s’était égaré ; il était allé tomber dans des herbages, où la voiture se trouva prise de manière à ne pouvoir ni avancer ni reculer. Les glaces furent baissées, le comte cria à son valet d’ouvrir la portière et descendit pour voir de quoi il s’agissait ; Hélène s’élança après lui hors du carrosse avant qu’il eût eu le temps de l’en empêcher.

Le grand air la rendit à la vie ; son premier mouvement fut de fuir, mais ses genoux fléchirent sous elle ; elle fut obligée de s’asseoir sur un tronc renversé. Elle se trouvait au milieu d’une campagne nue et déserte ; une imperceptible lumière pointait au loin dans l’ombre comme une étoile au fond du firmament, et, dans l’espace sombre et sans bornes, elle ne découvrait pas un être humain à qui demander protection, pas un toit où chercher un asile. Les ténèbres étaient profondes, le silence inflexible ; une pluie fine descendait sans bruit comme une forte rosée. Hélène, dans sa précipitation, avait laissé son manteau au fond du carrosse, et elle se trouvait exposée dans sa robe de bal à l’intempérie de cette nuit glacée, mais loin d’en souffrir elle en recevait au contraire un soulagement ; elle aimait à sentir le contact de la pluie froide sur sa peau brûlante, et ses cheveux, tout imprégnés d’humidité, lui rafraîchissaient le front. Qu’eussiez-vous dit, ô Chavornay, si vous aviez vu là votre Hélène dans ses habits de fête ?

Cependant la voiture était dégagée, le cocher déjà sur son siège et le valet à la portière. Le comte s’approcha de la duchesse et l’invita à remonter d’une voix polie et assez haute pour être entendue de ses gens ; l’homme du monde avait repris le dessus. Comme la duchesse restait immobile :

— Vous êtes une enfant, lui dit-il à voix basse, et je vois bien qu’il faut vous ramener chez vous.

Les chevaux étaient en effet tournés du côté de Pise, et l’intention du comte était bien de la reconduire au palais Lanfranchi, mais elle refusa de monter avec lui dans cette infâme voiture.

— J’aimerais mieux, lui dit-elle, me traîner sur les genoux jusqu’au bout de la terre. J’attendrai ici le jour ; le premier paysan qui passera me reconduira chez moi. Le comte ne se souciait pas non plus de se retrouver en tête à tête avec elle ; il prit son parti promptement.

— Sommes-nous loin de Saint-Julien ? demanda-t-il au cocher.

— À cent pas tout au plus ; la lumière que vous voyez là-bas est la maison des Bains.

— En ce cas, madame, dit le comte à haute voix, et toujours pour ses gens, permettez-moi d’y aller seul ; je ferai votre commission et je vous en rendrai compte demain. Je ne vous dis pas adieu, ajouta-t-il bas en se penchant à son oreille ; ceci n’est qu’une défaite et nous nous reverrons.

— J’espère bien que non.

À ces mots elle remonta seule dans le carrosse ; le comte prit à pied, avec son valet, la route de Saint-Julien, et les chevaux partirent au galop pour le palais Lanfranchi.

XIII

UN DÉFI.

Tandis qu’Hélène se débattait dans les bras de Campomoro, comme Andromède sous la griffe du monstre, Chavornay versait, en songeant à elle, des larmes d’enthousiasme et de ravissement.

Il l’avait vue quitter le bal au bras de ce rival, qui n’en était plus un, et il n’avait pas été jaloux ; la valse révélatrice et le regard qui l’avait suivie avaient tué dans son cœur la jalousie ; il n’y avait plus de place que pour la gratitude et l’espérance. Il rentra chez lui dans une extase ineffable, et, tirant de son sein l’écharpe et la feuille de laurier que l’amour y avait déposées, il couvrit de baisers ces doux trophées tout imprégnés encore du parfum d’Hélène.

Son ivresse pourtant fut troublée ; le spectre de la vengeance se dressa devant lui, et chassa dans l’espace les riantes visions de l’amour. L’outrage de Campomoro lui revint en mémoire ; tant de bonheur le lui avait fait oublier ; il lui fallait une réparation. Mais un scrupule s’éleva en lui : pouvait-il se battre avec le comte sans compromettre la duchesse ? Ne serait-elle pas aux yeux du monde la cause d’un duel dont elle n’était que l’occasion ? Et tandis qu’il ne ferait que venger sa dignité d’homme insultée, n’aurait-il pas l’air de disputer une maîtresse à un rival ? Sa tendresse se révoltait à l’idée d’immoler à son orgueil l’honneur d’Hélène : cela lui paraissait tout à la fois et de l’égoïsme et de la lâcheté ; son dévouement était si profond, si absolu, qu’il était tout prêt à sacrifier son propre honneur à la réputation de cette femme trop chère pour être exposée ; il ne fallait pas que le plus léger nuage passât sur ce nom sans tache ; il devait briller pur et intact comme la neige immaculée de ses montagnes.

Mais au moment de faire à Hélène le plus grand sacrifice qu’un homme puisse faire à ce qu’il aime, celui de l’opinion publique, d’autres scrupules le retinrent : de quel front oserait-il bien se présenter à ses yeux chargé d’un affront reçu devant elle et resté sans vengeance, et quelle offrande digne d’elle qu’un cœur déshonoré ? Car enfin, il y aurait au monde un homme qui pourrait se vanter de l’avoir insulté impunément ; il passerait pour un lâche, et son abnégation serait de la peur. Non, non, cela ne pouvait être ; on peut aliéner sa vie, on n’aliène pas son honneur. Et puis, n’avait-il pas de vieilles querelles à vider avec le Corse ? En étouffant même la voix de l’amant, n’avait-il pas ici un double devoir à remplir et comme homme et comme plébéien ? Ce n’était pas son honneur seul qu’il avait à venger, c’était l’honneur du peuple tant de fois outragé en lui par le patricien ; il y avait là une couronne de comte à humilier aux pieds de la valeur plébéienne ; pouvait-il hésiter ? Il n’hésita plus ; et, le matin venu, la porte du palais Lanfreducci retentissait sous ses coups.

Rentré au jour de son infâme expédition, Campomoro s’était enfermé chez lui, le cœur plein de rage et de vengeance. Il sentait bien que, si partiale, si injuste que soit l’opinion, les rieurs, cette fois, ne seraient pas de son côté, et que la fuite seule pouvait le sauver d’une ignominie publique ; il songea donc à quitter Pise dès le lendemain, et à aller en Corse attendre l’événement. Il se mit sur-le-champ à faire ses dispositions de voyage, et Chavornay le trouva au milieu des ses préparatifs.

— Vous voyez bien que je pars, monsieur, lui dit le comte ; je n’ai pas le temps de vous écouter.

— Et moi, monsieur, je n’ai pas le temps de revenir. Ce que j’ai à vous dire ne sera pas long.

— Que me voulez-vous ?

— Vous le savez bien.

Le comte était si préoccupé de la scène de la voiture, qu’il avait oublié toutes celles du bal, et le bal lui-même ; il se méprit sur la démarche de Chavornay, et crut qu’il venait lui demander raison au nom de la duchesse.

— Vous n’avez pas le droit de me provoquer, lui dit-il.

— Comment, monsieur, je n’ai pas le droit de vous provoquer ; vous comptez donc usurper celui de m’insulter impunément ?

— S’il y a eu quelqu’un d’insulté dans cette affaire, ce n’est pas vous. D’ailleurs, cette femme a un mari, et vous n’êtes pas son frère.

— De quelle femme parlez-vous ? Je ne sais pas ce que vous voulez dire ; je ne suis ici pour le compte de personne ; je viens vous demander raison pour mon propre compte, à moi, de toutes vos impertinences du bal et de bien d’autres.

— Eh ! monsieur, vous êtes bien susceptible pour un homme de votre état. Quand on veut vivre dans le monde, il faut savoir les usages, et ne pas se faire des fantômes de tout. L’exagération des susceptibilités personnelles ne constitue point les lois de l’honneur.

— Chacun est juge de son honneur, et ce ne sont pas des leçons que je viens chercher, c’est une satisfaction immédiate ; je n’ai pas besoin de vous énumérer mes griefs, ils sont trop frais pour que vous en ayez perdu la mémoire.

— Avant de vous donner cette satisfaction, je pourrais vous demander si vous êtes noble, et si je puis me battre avec vous.

— Vous vous trompez de siècle, monsieur, et vous ne supposez pas, j’imagine, que je prenne au sérieux cette nouvelle impertinence.

— Monsieur, vous vous oubliez.

— Pas d’éclat, je vous prie, et donnez-moi la satisfaction que vous me devez, autrement je pourrai croire que le préjugé n’est ici que le masque de la lâcheté.

— Vous êtes un insolent, et c’est moi, maintenant, qui vous demande raison des insultes que vous venez me faire chez moi.

— Enfin ! il est heureux que vous vous décidiez. Mais avant de prendre heure, je vous préviens que tout ceci doit se passer entre nous et dans le plus profond secret. Vous savez que le duel est interdit en Toscane ; si le nôtre s’ébruitait, nous serions renvoyés tous les deux, et il ne me convient pas de quitter Pise en ce moment. Je compte en cela sur votre honneur. J’ai besoin de la journée pour arranger mes affaires, demain matin je vous attendrai aux Cascines avec un témoin sûr ; venez-y avec le vôtre. Je vous laisse le choix des armes.

— Je choisis le pistolet.

Le rendez-vous pris, ils se séparèrent. Le combat aurait pu avoir lieu le jour même, mais Chavornay s’était donné ce délai afin de revoir Hélène, et pour entendre de sa bouche ce que ses yeux lui avaient laissé deviner au bal ; car il pouvait être tué dans la rencontre, et mourir sans l’avoir revue, mourir au seuil du bonheur : une telle ironie du sort eût été atroce ; elle était impossible. Il voulait vivre maintenant, il aimait la vie ; l’espérance avait tout d’un coup mis dans cette âme intrépide la crainte de la mort.

Du palais Lanfreducci, il passa au palais Lanfranchi ; il était matin : on lui dit que la duchesse dormait encore ; il alla attendre son réveil dans les lieux pleins d’elle ; deux heures après il revint, même réponse ; même réponse encore deux heures plus tard. Enfin, à la quatrième tentative, le duc lui dit qu’Hélène ne voulait recevoir personne.

— Pas même vous, a-t-elle dit. Jugez par là si la consigne est sévère ; mais elle est indisposée. Le docteur dit qu’elle a pris froid en revenant du bal.

Que lui ai-je donc fait ? se demandait Chavornay en sortant pour la quatrième fois du palais Lanfranchi, car il se refusait à croire que cette indisposition fût sérieuse, et il cherchait d’autres causes à son exil ; se repentait-elle de l’avoir rendu trop heureux ? voulait-elle en l’exilant de sa présence lui donner à lui et se donner à elle-même le temps d’oublier ? voulait-elle se recomposer un visage indifférent et un froid maint en avant de le recevoir ? elle rougissait donc d’en avoir trop dit la veille, et c’est lui qu’elle condamnait à expier le crime qu’elle avait commis. Et il se répétait à la fin de toutes ses argumentations, de toutes ses hypothèses : Mais que lui ai-je donc fait ? Il ne se sentait coupable que de trop d’amour, et ce n’était pas à elle à le punir d’un pareil crime.

Son imagination s’absorbait tout entière dans cet insoluble problème ; il n’avait plus d’autre soin, plus d’autre pensée que de chercher le sens de cette cruelle énigme. Était-ce une épreuve ou un châtiment ? sa fierté se révoltait contre la première idée, sa conscience le rassurait contre la seconde. Flottant entre le reproche et la douleur, il passait des larmes à la colère, de la colère aux larmes, et il en vint à regretter que le duel eût été remis au lendemain ; une balle était une solution. Il passa et repassa à toutes les heures de cette longue journée de vide et d’anxiété sous la fenêtre d’Hélène, elle demeura toute le jour sévèrement fermée ; les fleurs qui l’ornaient étaient flétries. Rentré chez lui après sa quatrième tentative, il lui avait écrit pour la prier de le recevoir dans la soirée parce qu’une affaire importante le forçait à quitter Pise le lendemain matin. La lettre suppliante était restée sans réponse, et le soir, comme il allait pour la cinquième fois heurter d’une main désolée à la porte de ce palais inflexible, elle lui fut refusée comme le matin, et il se retira confondu, frappé au cœur, désespéré.

La duchesse était rentrée au palais Lanfranchi avant son mari. Emmené au jeu du Grand-Duc après le bal, et, rentré après sa femme, il ne s’était aperçu de rien. Résolue par pudeur à ensevelir dans un profond mystère cette nuit de honte et d’infamie, elle s’était imposé un inviolable silence. Souqui l’attendait dans sa chambre ; l’indisposition que la pauvre fille avait gagnée en allant au-devant de sa maîtresse, avait été plus grave qu’on ne l’avait cru d’abord ; sa voix s’était tout à fait perdue, et elle était restée au lit sans pouvoir parler. Hélène, qui l’avait laissée alitée et muette en partant pour le bal, fut agréablement surprise de la trouver levée au retour et avec l’usage de la parole. Souqui paraissait moins heureuse de sa guérison, elle était toute en larmes.

— Qu’as-tu donc, mon enfant ?

— Hélas ! madame la duchesse, je n’oserai jamais vous le dire ; mais avant il faut que, je vous demande pardon de vous avoir menti.

— Menti ? Quand ?

— Quand vous avez pris la peine de venir, ce matin, savoir de mes nouvelles, je pouvais déjà parler, et je vous ai trompée en faisant semblant d’être encore muette. J’avais bien envie de rompre le silence ; mais, quoique ma langue me démangeât terriblement, je me suis retenue, et je n’ai ouvert la bouche à qui que ce soit. J’avais mes vues. Pendant que vous étiez au bal avec monsieur le duc, le docteur est entré dans ma chambre. « Monsieur le docteur, lui ai-je dit quand il a été près de mon lit, il y a plus de douze heures que je ne suis plus muette, grâce à vous ! mais je n’ai voulu parler à personne, pas même à madame la duchesse ; puisque c’est vous qui m’avez guérie, il est bien juste que le premier usage que je fasse de ma voix soit pour vous remercier de me l’avoir rendue. » – J’étais bien heureuse en disant cela.

— Il n’y a rien là, en effet, répondit Hélène attendrie d’une si exquise délicatesse et d’un raffinement de reconnaissance si touchant, qui doive te rendre triste. Pourquoi donc pleures-tu ?

— Oh ! c’est que, voyez-vous, madame la duchesse, la chose a mal tourné. Mais je n’oserai jamais vous dire cela. Enfin voici. Il m’a embrassée, et, comme je croyais qu’il était heureux, lui aussi, de m’avoir guérie, je me suis laissé embrasser tant qu’il a voulu. Mais c’est qu’il n’en finissait pas, et il m’embrassait d’une certaine manière qui me faisait rougir. Je me suis retournée, et j’ai caché ma figure dans l’oreiller ; mais il m’a dit que je n’étais qu’une enfant, que j’étais une sotte, que je n’avais qu’à me laisser faire, qu’il me donnerait de l’argent, des bijoux, et m’apprendrait des choses que je ne savais pas. Je ne comprenais pas trop ce qu’il voulait dire : mais il a bien fallu comprendre quand il s’est mis tout d’un coup à m’arracher mes couvertures. Alors, j’ai eu peur, et j’ai poussé un cri si perçant, qu’il a eu peur aussi, et il est sorti sur-le-champ. Restée seule, je n’ai pas osé demeurer dans ma chambre, et je suis venue vous attendre dans la vôtre. Mais ne parlez de rien au docteur, et ne lui faites pas de reproches ; car enfin il m’a rendu la voix, et je lui dois de la reconnaissance.

— Ils se ressemblent donc tous ! murmura la duchesse avec amertume, et la science n’élève pas plus leur âme que la naissance. Rien n’est sacré pour eux : l’honneur, le devoir, la grâce, l’innocence, ils immolent tout à leurs grossiers penchants ! Plus la victime est pure, plus elle irrite leur convoitise et flatte leur brutalité. Va, mon enfant, tu n’es pas la seule qui aies à souffrir de ces lâches outrages. Pas une femme n’est à l’abri de ces indignités ! Nous sommes en état de guerre et entourées d’embûches. On nous adule pour nous mieux surprendre : les uns jouent la passion, les autres essaient de la vénalité ; mais leur but à tous est le même ! Tous les moyens leur sont bons, et si nous tombons dans leur piège, pauvres femmes que nous sommes, ils rient et abusent de notre crédulité. Garde ton âme pure, mon enfant, et Dieu te donnera la force de résister à tous les tentateurs !

Il n’y avait plus ici ni grande dame ni fille du peuple, il y avait deux femmes également indignées, et réunies toutes les deux dans un commun outrage ; les rangs étaient confondus dans l’égalité du sexe. On eût dit que les deux séducteurs s’étaient donné le mot pour déshonorer, à la même heure, l’un, dans la maîtresse, l’autre, dans la servante, cette maison sans tache !

— Mais, mon Dieu, madame, qu’avez-vous ? dit à son tour Souqui, épouvantée de l’état où elle revoyait sa maîtresse. Cette toilette si fraîche, si élégante, était dévastée. Le voile d’Hélène était déchiré ; ses cheveux ruisselaient de pluie, sa robe n’avait plus de forme, et ses souliers de satin blanc étaient souillés de boue. Souqui crut que sa maîtresse avait versé ; la duchesse la laissa dans son erreur ; elle était trop émue, trop frémissante encore pour parler, et puis elle avait pris la résolution de se taire ; elle fit allumer un grand feu et y jeta tout ce qu’avait touché Campomoro ; elle aurait voulu s’y jeter elle-même afin de se purifier dans les flammes de son impur contact. Tout fût brûlé aux regards étonnés de Souqui. L’incendie ne cessa qu’après avoir consumé tous les monuments de cette affreuse aventure ; Hélène voulut voir détruire et disparaître jusqu’au dernier : c’était bien assez des souvenirs. Un bain fut commandé sur-le-champ, et Souqui dut laver et peigner cent fois cette chevelure profanée. Alors seulement, et quand tous ces soins eurent été minutieusement accomplis, la duchesse consentit à se coucher.

Mais quelle nuit ! quel sommeil ! À peine s’assoupissait-elle un instant, vaincue par la fatigue de tant d’émotions, de tant de luttes, qu’elle se réveillait en sursaut dans les bras du Corse, et ce hideux cauchemar s’asseyait en ricanant sur sa poitrine enflée de sanglots. Elle arriva ainsi au matin lasse et brisée ; la fièvre de ses esprits passa dans son sang, et le docteur déclara ingénieusement que le froid l’avait saisie à la sortie du bal.

L’état physique de la duchesse n’était que le miroir de son état moral, et l’irritation de son corps n’était rien auprès de l’irritation de son âme. Elle déversa sur tous les hommes le mépris, la haine, le dégoût que lui inspirait le Corse ; elle les confondait tous dans un commun anathème ; son indignation passionnée ne souffrait pas d’exception. Elle n’en voulait plus voir, et le docteur Vital lui était si odieux, qu’elle refusa absolument ses soins, et lui ferma sa porte. Souqui seule avait accès auprès d’elle, et ne la quitta pas de la journée.

Victime innocente de cette réaction impétueuse, Chavornay fut enveloppé dans la tempête : elle prit dans son emportement la résolution de ne le plus voir. Il était sans doute comme l’autre, ils se ressemblent tous ; il n’y a de différence entre eux que dans les formes, le but est le même ; ils sont tous égoïstes et grossiers ; et, poursuivant sa muette invective, elle lui rendit au centuple les calomnies tacites dont lui-même, en ses jours de jalousie et de doute, l’avait abreuvée. Le bal, la feuille de laurier, l’écharpe confiée, la valse implorée, le regard imprudent, elle avait tout oublié ; l’orage avait tout emporté. Tout le jour elle avait persisté dans sa consigne inflexible, et n’avait pas même voulu répondre à sa lettre. Qu’il parte, s’était-elle dit, puisqu’il veut partir ! ce n’est là peut-être qu’un piège qu’il me tend ; et qui sait si ce brusque départ n’est pas, comme l’autre, une boutade de jalousie et un caprice puéril ?

À la vue de tous les périls qui l’environnaient, elle fit un retour en arrière, comme pour se replacer sous son égide naturelle, c’est-à-dire sous la protection de son mari. Elle s’accusa de l’avoir jugé avec trop de rigueur, car enfin il l’aimait ; elle n’avait pas à se plaindre de lui, et après tout, il valait mieux que tous les Campomoro du monde. Elle se promit de revenir sincèrement à lui, et, ramenée, par une brusque expérience, du monde idéal au monde positif, elle s’imposa de porter moins d’exigence dans ses affections, de ne plus rêver de perfections impossibles, et de travailler sur elle-même, afin de se rendre plus propre à la vie. Tant d’autres s’en accommodent, pourquoi ne s’en accommoderait-elle pas aussi ? Ainsi tous les profonds calculs du séducteur avaient en pour résultat de ramener à son mari la femme qu’il voulait pour lui. Ces retours sont si naturels, qu’il est bien peu de femmes qui ne les aient essayés. Malheureusement ils sont chanceux quoique sincères : opérés par réaction et sous l’empire de préoccupations passionnées, ils offrent peu de garanties, surtout quand les natures sont antiphatiques. On pardonne une faute, on oublie une injure ; mais quand la division est dans l’essence même des êtres artificiellement réunis, il ne s’agit plus de pardon ni d’oubli : c’est un pont à jeter sur un abîme, entre deux rivages qui ne sauraient jamais se rapprocher. Au premier orage, le pont est emporté.

Hélène revit Frédéric sous l’impression de ses résolutions nouvelles ; en le voyant, elle retrouva dans son cœur quelque chose des premières amours ; elle avait tout d’un coup rajeuni de deux ans ; un instant elle put se croire transportée au château de Bohême et revenue à ses plus beaux jours : dernier éclat d’un flambeau mourant qui se rallume une seconde avant de s’éteindre à jamais. La douceur de cette péripétie intérieure fut perdue pour le duc ; l’éloignement de sa femme lui ayant échappé, il ne pouvait remarquer son retour ; privé de l’esprit d’analyse, il manquait de ce coup d’œil de l’âme, qui sonde les abîmes de l’invisible ; les mystères du monde interne étaient insolubles pour lui. Il attribua l’aménité d’Hélène à son retour à la santé.

Elle venait lui raconter la scène du matin, non la sienne, elle était résolue à la taire, mais celle de Souqui. Malgré elle, et à son insu, les deux événements s’étaient confondus dans son esprit, au point de n’en faire plus qu’un ; en disant Vital elle pensait à Campomoro, et Souqui, c’était elle. Cette confusion lui fit mettre dans son récit toute la chaleur d’une histoire personnelle ; et beaucoup de ses commentaires s’appliquaient moins à l’aventure qu’elle racontait qu’à celle qu’elle taisait. Le duc, qui n’était pas dans le secret, prenait l’affaire moins au sérieux ; il lui arriva même de défendre le docteur trop durement traité par Hélène, c’est-à-dire qu’il plaidait, sans le savoir, la cause de Campomoro contre lui-même. Ce malentendu bizarre aurait pu faire en d’autres circonstances une excellente scène de comédie, mais Hélène était peu disposée à rire ; son mari même le lui reprochait.

— Vous prenez les choses, ma chère, lui disait-il, beaucoup trop à cœur et toujours par le côté solennel. Entre nous le crime n’est pas si grand. Je conviens que le docteur à manqué aux convenances ; mais c’est l’inconvénient de prendre à son service de trop jolies chambrières : on s’expose à ces désagréments-la, même de la part des valets, et le docteur vaut mieux qu’un laquais : c’est une conquête dont Souqui n’a pas à rougir. Il ne nous convient pas de nous mêler de ces choses-là ; nous ne pouvons pas nous commettre ainsi, à tout propos, avec nos gens ; tant qu’il n’y a pas d’éclat public, il est plus convenable de fermer les yeux et d’éviter un scandale qui, dans ces choses-là, est toujours ridicule.

— Si je suis trop sévère, vous êtes en revanche beaucoup trop indulgent. Un médecin peut-il commettre une plus grande faute que d’abuser, dans des vues de séduction, de la confiance qu’on accorde à son caractère ? Et puis, que ce soit public ou secret, qu’il s’agisse des valets ou des maîtres, est-ce que le mal n’est pas toujours le mal ? Y a-t-il en morale deux poids et deux mesures ? Une action infâme est infâme partout, Fritz ; il n’y a pas deux honneurs.

— Je ne vous dis pas le contraire ; mais, en supposant même qu’il fût arrivé malheur, il n’y a pas si loin du docteur à Souqui qu’un mariage n’eût fort bien pu arranger l’affaire. Il ne serait pas si disproportionné, et il n’y aurait pas mésalliance ; car enfin, Vital est mon médecin, c’est vrai : c’est un habile homme, j’en fais cas ; mais il n’en est pas moins fils d’un cordonnier. Le père de Souqui, le vieux Breton de votre père, a été soldat ; ainsi elle est même supérieure au docteur par la naissance, et c’est elle qui se mésallierait. Quant à sa condition chez vous, elle est bien moins votre femme de chambre que votre pupille, et vous l’avez élevée beaucoup au-dessus de son état. Qu’en dites vous, ma chère ? si nous faisions ce mariage ? Je doterais votre protégée de bien grand cœur, et elle ferait, sur mon honneur, une excellente ménagère.

— Y pensez-vous, Fritz ? une enfant si jeune et si jolie, à cette vieille face blême !

— Ce serait un sort pour elle.

— Un sort fort triste, je vous assure ; elle serait fort malheureuse avec un pareil mari. Elle n’est guère savante, c’est vrai, mais elle a des sentiments élevés, une âme distinguée, et elle souffrirait de la grossièreté de cet homme.

— Voilà comme vous êtes, répliqua le duc, un peu piqué. Vous ne voyez jamais les choses comme elles sont, et vous êtes toujours dans les espaces imaginaires. Ce serait un sort bien dur en vérité pour une femme de chambre que d’épouser un médecin ! Car enfin, son père a beau avoir été soldat, elle n’en est pas moins servante, et, quoique fils d’un cordonnier, Vital est médecin. Quant à ces sentiments si raffinés que vous prêtez à cette petite fille, ils n’existent que dans votre imagination : ce sont là des délicatesses des gens comme il faut ; les gens du peuple n’y comprennent rien, et si haut qu’ils s’élèvent, ils se ressentent toujours de la bassesse de leur origine. Tenez, par exemple, vous savez que j’estime Chavornay autant que vous ; c’est un homme bien élevé, instruit, même distingué ; il est de nos amis en un mot : eh bien ! en conscience, le comparerez-vous pour la noblesse des sentiments au comte Campomoro ?

— Je m’en garderai bien, répondit Hélène. Mais le duc prit sa phrase à rebours.

— J’entends le docteur, reprit-il ; ne lui parlez de rien, laissez-moi arranger cela. Vous y mettriez trop de solennité, trop de chaleur et cela ne serait pas convenable ; il vaut mieux prendre la chose en badinage.

— Si vous voulez la prendre de cette manière, vous ferez bien, en effet, de vous en mêler seul. Pour moi, je ne saurais jamais rire avec les gens que je méprise.

L’arrivée de Vital mit fin à la conversation ; il en était temps ; elle avait pris une tournure assez aigre et déjà fait évanouir toutes les belles résolutions d’Hélène. Elle avait revécu dans cette demi-heure les deux ans dont elle s’était sentie rajeunir ; elle repassait brusquement et sans transition du château de Bohème au palais Lanfranchi. Les antipathies naturelles avait renversé le pont qu’elle avait jeté sur l’abîme.

Elle passa le reste de la journée et toute la soirée seule avec Souqui. Le temps était affreux ; le vent gémissait dans les croisées, la pluie tombait par torrents et l’Arno enflé battait ses rives avec fracas. Souqui, ayant ouvert le balcon pour fermer les persiennes, rentra précipitamment :

— Madame, dit-elle avec émotion, il y a là-bas sous votre croisée, un homme en manteau appuyé contre le mur du quai.

— Serait-ce encore lui ! s’écria la duchesse en songeant à Campomoro.

— Oui, madame, c’est lui, répondit naïvement Souqui ; il regardait les croisées de madame la duchesse, et je l’ai bien reconnu. Voyez plutôt vous-même.

— Que m’importe ? ferme tout.

Et les rideaux, entr’ouverts un instant, retombèrent impitoyablement.

— Madame la duchesse est bien dure ce soir pour ce pauvre monsieur Chavornay ; il aime pourtant bien madame.

— Que dis-tu là ? ce n’est donc pas le comte ?

— Non, madame, c’est l’autre.

— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?

— Madame ne me l’a pas demandé. J’ai cru qu’elle avait compris.

Eh quoi ! ce Chavornay qu’elle exilait, qu’elle calomniait ; cet homme si ombrageux, si fier, il était là sous sa fenêtre à cette heure, par ce temps désastreux ; il y était pour elle, il y était en silence, pour elle il souffrait tous les outrages de la nuit, et voilà l’homme qu’elle comparaît au Corse ! Le sentiment de son injustice lui navra le cœur ; toutes les voix de la tempête lui reprochaient sa dureté et ses entrailles s’émurent de ces ardentes compassions de l’amour que l’amour seul inspire. Elle était désarmée et fondit en larmes.

— Souqui ! Souqui ! s’écria-t-elle, va, mon enfant, descends et, si c’est lui, ramène-le.

Souqui vola au bas de l’escalier ; elle arriva trop tard, Chavornay n’y était plus.

Le fier enfant des Alpes était resté longtemps à ce poste d’humilité, pareil à un chevalier de l’Arioste au pied d’une tour enchantée ; épiant un mot, un soupir, il avait interrogé du regard cette inexplicable demeure dont la masse noire plongeait dans l’ombre comme un sphinx gigantesque et muet. Elle sait que je suis là, s’était-il dit avec amertume en voyant rentrer Souqui et retomber le rideau, elle me laisse en butte aux inclémences de l’orage. Oh ! dures patriciennes ! nos cœurs sont trop tendres pour vous ; il vous faut des Campomoro. Et il songeait avec désespoir que dans quelques heures il allait tomber peut-être sous les coups du Corse, et qu’il périrait sans avoir revu la femme qui était la cause de sa mort.

Chavornay rêva toute la nuit d’Hélène ; Hélène rêva de Chavornay ; il la revoyait dans sa robe de fête, sous l’éclat des lustres ; elle le voyait enveloppé d’un manteau, seul au milieu d’une nuit d’orage.

XIV

UNE ÉPREUVE

— En vérité, ma chère, je ne vous comprends plus ; vous êtes tous les jours plus bizarre, et je désespère sérieusement de votre guérison. Quel est, je vous prie, ce nouveau caprice. Autrefois, on ne pouvait dire un mot contre Chavornay, sans que vous prissiez sa défense ; aujourd’hui ce n’est plus cela : vous êtes à son égard d’une froideur qui n’est pas naturelle. Vous a-t-il fait quelque chose ? Pourquoi lui avez-vous fermé votre porte le lendemain du bal ? Et le jour de sa chute, vous aviez l’air contrariée que je le fisse transporter ici ; vous y avez mis peu de bonne grâce ; peu s’en est fallu que vous ne vous y soyez opposée. J’aurais cru, au contraire, vous déplaire beaucoup en agissant autrement que je n’ai fait. Eh quoi ! vous savez qu’il est voyageur, qu’il n’a pas de maison à Pise, qu’il n’y connaît que nous, et vous auriez pu consentir à l’abandonner dans une auberge, seul aux mains de mercenaires ! Mais, Hélène, vous n’y pensez pas, et je ne reconnais pas là votre bonté accoutumée. Ce n’est pas seulement une question d’humanité, c’est une question de convenance. Qu’aurait-on dit de nous, si on nous avait vu traiter ainsi un ami de la maison ? Allons, ma chère, s’il vous a fait quelque chose, pardonnez-lui pour l’amour de moi ; et maintenant qu’il est notre hôte, redevenez aimable avec lui.

Hélène écoutait en silence, et la tête baissée, ces étranges reproches de son mari ; elle avait le cœur trop gros pour parler ; au premier mot, elle eût éclaté en sanglots ; elle fut au moment de s’écrier : Homme aveugle ! vous ne voyez donc pas que je l’aime, que ma froideur est un masque, et que ce caprice que vous me reprochez n’est que le soin de votre honneur confié à ma vertu ? Le cœur lui manqua pour faire cet aveu magnanime ; il était sur ses lèvres, mais la médiocrité de son mari le refoula au fond de son cœur. La grandeur appelle la grandeur, la trivialité d’esprit la glace et la réduit au silence.

— La présence de Chavornay, reprit le duc, nous dédommagera de l’absence de Campomoro, que des affaires de famille viennent de rappeler en Corse. Il m’écrit pour que je l’excuse auprès de vous de son départ précipité. Je le regrette vraiment ; c’est un homme parfaitement convenable et un galant homme. J’aurais compté sur lui au besoin.

Hélène garda le silence ; le duc la quitta pour aller chercher des nouvelles du malade.

Mais comment Chavornay se trouvait-il tout à coup l’hôte du palais Lanfranchi ? Voici ce qui s’était passé : le duel avait eu lieu aux Cascines avec le plus profond mystère. Chacun des deux champions n’avait qu’un seul témoin : Campomoro le docteur Vital, Chavornay son ami le pâtre de Saint-Rossore. Les choses s’étaient passées dans toutes les règles. On avait échangé deux coups de pistolet ; le comte avait été touché à l’épaule, mais légèrement ; son adversaire avait reçu une balle dans le bras droit. La blessure de Campomoro ne l’empêcha pas de partir le lendemain pour Livourne, d’où il passa en Corse immédiatement, sous le prétexte que nous avons vu. La blessure de Chavornay était plus grave ; il fut convenu, afin d’en cacher la cause, de la faire passer pour une chute de cheval, et le docteur promit d’en parler dans ce sens à tout le monde. Comme on ramenait le blessé à Pise, le duc l’avait rencontré à la porte des Cascines, et, par bonté autant que par convenance, il s’était opposé à ce qu’on le reconduisit à son logement solitaire de la place des Cavaliers, et il l’avait fait transporter au palais Lanfranchi.

Vaincu par le premier accès de la douleur, Chavornay avait perdu connaissance. Quand il revint à lui, il se trouva dans un lit qui n’était pas le sien.

— Où suis-je ? murmura-t-il en ouvrant les yeux.

— Chez moi, répondit une voix trop chère.

La duchesse était à son chevet : c’est ainsi qu’il l’avait revue après son exil. Quel rêve et quel réveil ! Quelle péripétie dans sa fortune ! Il était donc sous le même toit qu’Hélène, soigné par elle, respirant le même air, la voyant à toute heure dans la familiarité de la vie domestique et de la maladie, et il ne savait encore s’il devait bénir ou maudire la Providence de cette redoutable faveur.

Sa position était fausse ; il en souffrait. Il était chez la duchesse, mais il était aussi chez le duc ; et plus l’hospitalité de son hôte était cordiale, sa sollicitude affectueuse, plus cette ambiguïté de rapports lui était insupportable, plus elle blessait sa droiture. Il recevait ses soins avec gratitude, parce qu’il avait l’âme reconnaissante ; il les recevait avec désespoir, car c’étaient autant de barrières ajoutées à toutes les barrières, hélas ! déjà si nombreuses, qui le séparaient d’Hélène. Ainsi, l’hospitalité creusait entre l’honneur et l’amour un précipice toujours plus profond.

Plein de ces scrupules, il recevait les visites de la duchesse avec une joie profonde, mais contenue, et il s’armait devant elle d’une gravité impassible ; Hélène, de son côté, était si réservée, si froide, que son mari lui-même le lui avait reproché. Chavornay aurait pu s’étonner, le passé, un passé de la veille, lui en donnait le droit, et les otages du bal l’autorisaient à espérer davantage ; mais il était résolu à ne plus douter et à s’abandonner à sa destinée. D’ailleurs, il jugeait des scrupules d’Hélène par les siens, et ces deux nobles âmes étaient d’intelligence. C’était comme une trêve tacitement conclue ; ils la respectaient d’instinct, et ils eussent rougi d’y manquer. Ils se voyaient rarement seuls : les visites d’Hélène étaient fréquentes, mais courtes ; jamais ils n’avaient paru si étrangers l’un à l’autre que depuis qu’ils vivaient sous le même toit : c’est que jamais ils ne l’avaient été moins ; ils en avaient tous les deux la conscience, et, commentée par l’amour, leur réserve réciproque n’avait rien de blessant pour l’un ni pour l’autre.

Cependant, si les actions de Chavornay et ses paroles étaient réservées, ses pensées ne l’étaient pas toujours autant. Le tentateur visitait parfois ses insomnies ; il ne lui offrait plus Hélène comme l’ange des chastes désirs et des amours idéales ; il la faisait comparaître à ses yeux comme Méphistophélès montrait à Faust l’image de Marguerite endormie dans la maison de la magicienne ; il ne lui parlait plus de cette noble intelligence ouverte à toutes les grandes choses, de ce cœur droit et loyal que l’honneur avait choisi pour son temple, mais il lui détaillait avec complaisance toutes les merveilles de ce corps jeune et voluptueux, il lui en révélait insolemment tous les mystères, il lui dévoilait un sein gonflé de soupirs, des épaules blanches, inondées d’une chevelure parfumée ; il embrasait son sang par ces images, il égarait son âme en audacieuses convoitises ; puis il lui disait que cette femme était là, tout près de lui, que quelques pas seulement les séparaient, que tout dormait autour d’eux, qu’elle l’aimait en silence, qu’elle l’attendait peut-être, et que résister à de telles provocations du destin était de l’ingratitude et de la démence. Une nuit la tentation fut si forte que, pour ne pas y succomber, il s’enferma dans sa chambre, et jeta la clef dans l’Arno.

Mais si profanes que fussent les rêves de la solitude, la présence d’Hélène les chassait toujours et purifiait ses pensées. Une fois pourtant, ils parurent s’oublier. La duchesse apportait à l’infirme je ne sais quel calmant ordonné par le docteur.

— C’est moi-même qui l’ai préparé, lui dit-elle gracieusement en le lui offrant.

Chavornay le prit avec un silence expressif, et, gardant dans la sienne la main qui le lui avait présenté, il la porta à ses lèvres avec une émotion mal déguisée ; elle y resta longtemps ; on ne songeait pas à la retirer. Debout devant le lit du malade, comme un ange de consolation, Hélène fixait sur lui un œil attendri ; une larme brillait à sa paupière.

— Vous pleurez ! s’écria Chavornay éperdu, et il l’attirait à lui pour étancher ces larmes précieuses ; tout à coup il sentit l’anneau d’alliance passé au doigt de la duchesse. Il rejeta brusquement cette main chargée de la chaîne nuptiale, et, s’enfonçant la tête dans les oreillers, il fondit en larmes ; cette bague lui rappelait tout ce qu’il allait oublier : la foi jurée, l’honneur inflexible, l’hospitalité sainte, tous les fantômes de l’impossible se dressèrent à la fois devant lui. La voix manqua à la duchesse pour répondre ; aussi bien, que pouvait-elle dire ? Elle avait compris.

— Ma foi ! dit le docteur en entrant brusquement, madame la duchesse ferait une sœur de charité vraiment parfaite, et l’on se casserait le bras tous les jours pour être soigné par de semblables garde malades.

Le regard dont Vital accompagna cette facétie leur déplut, et sa face blême avait quelque chose de plus faux encore qu’à l’ordinaire. On eût dit qu’il venait là pour les espionner : l’idée en vint à Chavornay.

— En effet, docteur, répondit-il de l’air le plus naturel qu’il put prendre et en recomposant sa voix et son visage, je compte bien me casser le bras gauche quand vous m’aurez guéri le droit.

De ce jour les visites de la duchesse au malade devenaient plus rares, les entrevues plus circonspectes ; sans se rien dire ils s’en étaient trop dit. Hélène était triste, mais toujours calme et douce ; Chavornay était sombre et taciturne. Son humeur avait changé ; la jalousie s’était emparée de lui et rongeait de son feu sourd et lent cette âme inquiète qui cherchait le trouble et voulait l’orage. À défaut de Campomoro qui avait disparu, c’est le duc dont il s’était fait un bourreau. Que le cœur d’Hélène eût cessé d’être à son mari, c’est ce dont Chavornay était maintenant convaincu : le doute à cet égard était impossible ; mais cette conviction ne lui suffisait plus ; ses exigences avait grandi avec son amour, elles étaient devenues de plus en plus impérieuses à mesure que ses espérances lui avaient semblé moins téméraires. Et voilà qu’un coup de dé le jetait en tiers au milieu de ce tête-à-tête dont la seule idée était pour lui une insupportable torture, et qu’il était condamné à voir ce qu’il n’aurait même pas voulu supposer. C’en était trop et l’épreuve était dure ; à quoi donc avait songé la fortune en la lui infligeant ? Cependant il n’en était encore là qu’au prélude ; une plus raffinée lui était réservée.

La chambre à coucher d’Hélène était exactement au-dessous de la sienne ; aux heures de silence, on pouvait en prêtant l’oreille, entendre ce qui s’y passait : ce voisinage était doux à Chavornay, il lui devint funeste. Une nuit qu’il était en proie à ses visions jalouses et qu’il ne dormait pas, il entendit une voix d’homme au-dessous de lui ; il écoute ; le duc était dans la chambre de sa femme. À cette pensée Chavornay s’élança de son lit comme un homme en délire, il se roula nu sur les dalles froides, il y colla son oreille avec une attention frénétique, et, s’acharnant contre lui-même, il retint son souffle, il aurait retenu, s’il l’eût pu, les battements de son cœur afin de surprendre jusqu’aux moindres mots, jusqu’aux inflexions les plus insaisissables de ce barbare entretien. Poussé par ce tyrannique instinct des âmes passionnées qui leur fait poursuivre en tout la perfection dans la douleur comme dans la joie, l’amant d’Hélène voulait que son malheur fût complet, et qu’il n’y manquât rien ; il aspirait à épuiser, à savourer jusqu’à la dernière goutte de ce calice infernal, comme s’il eût trouvé je ne sais quelle sauvage consolation dans l’excès même du désespoir. Ses vœux furent exaucés : en vain prêta-t-il une oreille obstinée, implacable, il n’entendit plus rien ; tout était rentré dans le silence ; ce silence était affreux.

Chavornay croyait avoir depuis longtemps atteint les bornes de la douleur : à cette heure-là seulement il les atteignit. Il avait fait de la domination de lui-même une si longue étude et l’habitude de se contenir était si forte en lui, qu’il s’abandonnait bien rarement, même seul, aux démonstrations extérieures ; tout se passait en dedans, rien ne paraissait au dehors, comme ces mers profondes dont les abîmes sont bouleversés et la surface immobile et calme. Revenu de son premier transport, il s’assit sur le bord de son lit, et, les bras croisés, la tête baissée, il chercha à ressaisir d’une main stoïque les rênes de sa volonté. Mais il n’y pouvait parvenir ; il s’échappait sans cesse à lui-même ; une image fixe était devant lui ; quoi qu’il fit pour la chasser, elle était toujours là, c’était toujours une chambre à coucher, un mari, une femme, et cette femme était son Hélène.

Rien pourtant n’était moins propre à exciter sa jalousie que la scène qui se passait sous ses pieds ; s’il avait pu saisir les paroles de ce mari si heureux dans sa pensée, il eût entendu des reproches, et cette femme, qu’il croyait au bras d’un autre, il eût entendu ses larmes, si les larmes avaient une voix. Plus agitée ce soir, et plus éprise que jamais, elle avait été saisie d’un remords si énergique, si passionné, qu’elle avait pris encore une fois la résolution d’ouvrir son âme à son mari et de se placer sous sa protection. Dans l’exaltation de son héroïque dessein, elle l’avait fait prier de passer chez elle sur-le-champ. Mais à peine l’avait-elle vu franchir le seuil de la porte que son courage avait défailli, et comme toujours sa présence seule avait suffi pour faire évanouir ses magnifiques résolutions. Si le duc eût été son égal, un homme grand, intelligent, magnanime, nul doute qu’elle ne l’eût pris pour confident et pour égide, ou plutôt lui-même eût tout deviné, tout compris ; mais il était si vulgaire, si borné, si incapable d’apprécier une pareille démarche, que, désespérant de l’élever jamais jusqu’à elle, elle ne pouvait, malgré tous ses efforts et ses remords, se résigner à descendre jusqu’à lui. Elle se tut donc cette fois encore comme toutes les autres, et se réfugia dans des prétextes assez gauches, qui justifiaient mal une assez grande instance. Le duc vit là une nouvelle bizarrerie, et, mécontent de sa visite, il retomba dans ses éternelles plaintes. Elle était incorrigible, un véritable enfant gâté ; elle se refusait à tous les conseils de la raison, et il commençait vraiment à s’alarmer sur l’état de son esprit et à désespérer de sa guérison. Il mit dans ses reproches une aigreur qui ne lui était pas familière, et la quitta presque durement ; elle en fut toute troublée : c’était la première fois depuis leur mariage, qu’il se montrait tout à fait mari ; elle craignait que ce ne fût pas la dernière.

Restée seule avec son secret, et attristée encore plus que blessée d’être à ce point méconnue, elle se mit, par une réaction trop naturelle, à songer à Chavornay, le seul homme qui pût la comprendre, qui pût l’aimer comme elle aurait voulu être aimée, le seul qu’elle pût aimer. Et il fallait feindre avec lui, se taire, jouer la froideur, s’envelopper à ses pas d’un voile de mensonge ; et il était là, au-dessus de sa tête ; elle entendait ses moindres mouvements ; et il avait l’air si fier, le cœur si tendre, la bouche si belle, un si noble visage ; peut-être à cette heure veillait-il aussi et pensait-il à elle comme elle pensait à lui. Son imagination l’emportant toujours, elle tombait en d’ardentes rêveries, et son front se couvrait tour à tour de pourpre et de pâleur.

Pendant ce temps, Chavornay pensait en effet à elle, mais non pas comme elle pensait à lui ; il n’aspirait qu’à s’en détacher, et il fit pour y parvenir un effort si puissant, qu’il crut y avoir réussi. Dieu soit béni ! s’écria-t-il, la lutte est finie, et j’en sors vainqueur. Je n’aime plus cette femme. Un autre l’a possède et il la possède encore ; qu’il la garde, je n’en veux plus. Son premier sentiment avait été de sortir sur-le-champ du palais Lanfranchi, en avouant à son hôte qu’il aimait sa femme, et que l’honneur et la reconnaissance lui faisaient un devoir de quitter sa maison. Quelle folie ! se dit-il ensuite : à quoi bon cette démarche, puisque je ne l’aime plus ? Tous les scrupules tombent avec mon amour. Je puis bien la voir maintenant seul sans danger, à toutes les heures du jour et de la nuit ; elle serait là, seule, au chevet de mon lit, que je ne lui baiserais pas seulement la main. Non, ce n’est plus là mon Hélène ; on me l’a profanée ; elle n’est plus maintenant pour moi que la femme du duc d’Arberg. Grâce au ciel ! je suis guéri.

En ce moment, ses yeux tombèrent sur une glace ; il s’y vit à la faible clarté de sa veilleuse ; il fut effrayé de sa pâleur, tant elle était livide ; et, tout en se félicitant de sa guérison et de son calme, il regarda si ses cheveux n’avaient pas blanchi.

Le lendemain, il entendit venir la duchesse sans émotion : elle entra ; sa présence ne le troubla pas : elle s’approcha de son lit, son cœur ne palpita pas ; à peine lui adressa-t-il quelques mots de politesse. L’œil de l’amour est pénétrant ; Hélène s’aperçut au premier coup d’œil qu’il s’était passé en lui quelque chose ; un accueil si froid, après une nuit si amoureuse et si pleine de lui, lui serra le cœur ; et elle gémit sur ces éternels chassés-croisés de l’amour, qui refoulent violemment les émotions les plus vives, et empoisonnent les plus belles heures.

Le docteur ayant permis une promenade le lendemain, la duchesse prit le malade dans sa calèche, et ils allèrent lentement jusqu’à Saint Michel. La promenade fut triste et silencieuse. Plein de ses rêves et de ses résolutions de la veille, Chavornay était morose ; Hélène était patiente, résignée, attentive, et elle mettait un soin touchant à éviter les secousses, et à prévenir les cahots. Chavornay souffrait cruellement ; son état moral n’avait fait qu’envenimer sa blessure ; mais il ne disait rien ; son âme stoïque luttait intrépidement contre la douleur ; sa pâleur seule disait malgré lui ses souffrances. La duchesse en fut alarmée.

— Vous souffrez, lui dit-elle d’une voix émue, vous souffrez horriblement, je le vois bien. Et, pleine de tendresse et de sollicitude, elle soutenait légèrement dans ses deux mains le bras du blessé. Il y avait dans son regard une pitié si ardente et tant d’amour, que le ciel s’ouvrit de nouveau pour Chavornay.

— Que parlez-vous de souffrance ? répondit-il d’une voix ravie. Mais le mal était plus fort que lui ; ses yeux se fermèrent ; le froid de la mort glaça son visage ; sa tête se pencha sur le sein d’Hélène, et il s’évanouit dans ses bras.

Ô péripéties des passions ! mers capricieuses et tourmentées ! on s’endort au fond des abîmes, on se réveille sur l’Olympe, à la table des dieux !

XV

L’ÉCHARPE.

Tant d’agitations étaient peu propres à hâter la guérison de Chavornay ; aussi s’opérait-elle lentement. À peine en convalescence, il courut au-devant d’une rechute avec l’imprudence d’un amant. Un jour, la duchesse se plaignait à déjeûner qu’une parure de diamants, qu’elle avait compté mettre le soir pour aller dîner à la cour, se trouvait en mauvais état.

— Et n’y a-t-il personne à Pise, disait le duc, qui puisse la réparer ?

— Personne ; il faut l’envoyer à Livourne.

— Il n’y faut donc pas penser, car il est midi tout à l’heure, et jamais, si peu d’ouvrage qu’il y ait, vous ne l’auriez pour six heures. D’ailleurs, on ne pourrait confier cela qu’à une personne sûre et intelligente, afin que ces juifs de Livourne n’aillent pas vous changer vos diamants contre du stras. Nous n’avons personne sous la main.

— Je le regrette, car j’avais compté dessus, et j’en ai parlé à la grande-duchesse.

— Vous en serez quitte, ma chère, pour vous en passer.

Six mois plus tôt, le duc fût monté à cheval à l’instant, et eût porté lui-même à Livourne les diamants de sa femme ; il suffisait alors qu’Hélène laissât soupçonner un désir pour qu’il fut prévenu.

Il n’en était plus ainsi ; le mari n’était plus galant. Cette conversation avait eu lieu en présence de Chavornay, qui n’y avait pris aucune part ; mais en sortant de table, il appela Souqui dans sa chambre.

— Allez me chercher, lui dit-il, la parure de votre maîtresse, et attendez mon retour pour commencer sa toilette.

Deux heures après, il était à Livourne, malgré son bras en écharpe et une pluie comme il n’en tombe que là. Il porta les diamants chez un joailler juif, assista par prudence à la réparation, qui ne dura guère plus d’une heure, et repartit à l’instant. Il n’avait pas cessé de pleuvoir, et Chavornay n’avait trouvé sous sa main qu’une voiture ouverte ; il était mouillé jusqu’aux os. Comme il débouchait de la grande place dans le faubourg qui mène à la porte de Pise, il tomba au milieu d’un embarras. Une charrette était au travers de la rue, et fermait absolument le passage ; le voiturier refusait de se déranger, les instants fuyaient et la duchesse n’aurait pas sa parure. Chavornay, qui voyait la nuit s’avancer à grands pas, avait donné ordre au postillon de passer par une autre rue, plutôt que de perdre le temps en disputes, lorsqu’un matelot qui descendait la rue en se dandinant, saisit l’obstiné voiturier, le jeta dans le ruisseau, et, tirant ses chevaux par la bride, fit place à la voiture de Chavornay.

— Bon voyage, monsieur, lui cria-t-il ; ne me reconnaissez-vous pas ? Je vous ai bien reconnu tout de suite, moi. C’est à moi que vous avez donné un francescone l’autre jour, sur le Montenero, pour faire dire des messes pour l’âme de ma mère ; je suis bien heureux d’avoir trouvé cette petite occasion de vous marquer ma reconnaissance.

Au moment où la duchesse commençait sa toilette, Souqui entra, et, lui remettant une cassette :

— Voilà la parure de madame, que le joailler de Livourne renvoie en bon état. Elle pourra la mettre aujourd’hui.

Au coup Hélène reconnut la main. Par ce temps et avec son bras malade ! pensa-t-elle avec une tendre émotion. Quelle grâce affectueuse ! quel dévouement raffiné ! Et cela, pour satisfaire un pur caprice ! Que serait-ce donc, s’il s’agissait de quelque chose d’important ? Mais la satisfaction d’un caprice est plus douce au cœur des femmes que celle des nécessités les plus impérieuses, et les soins conquièrent plus sûrement que les bienfaits ; les bienfaits s’acquittent par la reconnaissance, les soins par l’amour. Et puis, qu’importe le fait ? c’est l’intention qui touche, et l’intention était si tendre, si amoureuse, que la duchesse en était toute troublée. Elle voulait porter ses remerciements à Chavornay à l’instant même ; elle tenait à ce qu’il la vit ornée de sa parure, mais il avait eu soin de se rendre invisible ; il lui suffisait, pour le payer de sa fatigue, d’avoir prévenu un désir d’Hélène, et de lui avoir procuré une ombre de plaisir. Il n’en demandait pas davantage ; et, cette fois, il fut bien payé : les diamants consacrés par l’amour furent pour la duchesse, pendant cette longue soirée de cour, un talisman de bonheur et de joie. Ces attentions délicates, ces gracieuses prévenances auxquelles les femmes de tous les rangs sont si sensibles, faisaient d’autant plus d’effet chez Chavornay, qu’elles contrastaient avec son air froid et sa gravité ; on ne s’y attendait guère de sa part ; mais l’enthousiaste enfant des Alpes cachait sous la rude écorce du montagnard une âme courtoise et chevaleresque.

Le lendemain matin, comme il était encore dans son appartement, ne songeant déjà plus à la galanterie de la veille et cherchant dans son cœur quelque nouveau désir d’Hélène à prévenir, on frappa à sa porte d’une main légère et timide ; il n’entendit pas. Il avait tiré de son sein l’écharpe qui ne le quittait jamais, et, absorbé dans les souvenirs qu’elle lui rappelait, il la couvrait de baisers. Il avait la tête cachée dans ses deux mains, il la releva par hasard et vit Hélène debout et immobile au seuil de sa porte ; elle venait d’entrer doucement après avoir frappé. Elle était vêtue en villageoise : un rustique chapeau de paille couvrait sa magnifique chevelure et un tablier modeste ceignait sa taille majestueuse ; on eût dit une reine travestie en contadine. Elle portait au bras un petit panier de jonc plein d’oranges et l’offrit à Chavornay avec un sourire ineffable.

— Je viens de les cueillir pour vous, dans mon jardin ; elles sont tout humides encore de la pluie qui vous a mouillé hier sur la route de Livourne.

— La pluie reçue au service de si noble dame, répondit Chavornay en prenant le panier des mains de la duchesse, est une rosée délicieuse. Puis, changeant de ton et fixant sur Hélène un œil ravi : Hélas ! madame, dit-il, avec mélancolie ; que n’êtes-vous née sous cet habit champêtre qui vous sied si bien et qui vous rend plus belle que tous les diamants des joailliers livournais ! Que n’êtes-vous, comme ma mère, une humble fille des champs ! Et pourquoi Dieu n’a-t-il pas abrité votre berceau comme le mien sous le chaume de nos vallées ! Nous aurions pu nous connaître, nous aimer peut-être ; vous m’auriez encouragé par votre exemple aux vertus simples, aux mœurs frugales, et nous n’aurions su de la vie que ce qu’il en faut pour être heureux. Mais vous êtes une grande dame et moi je ne suis qu’un enfant perdu de ce monde où vous régnez ; vos destinées sont éclatantes, elles sont fixées ; les miennes sont obscures, vagabondes ; je suis errant et seul parmi les hommes, et, dans ce vaste et morne désert, vous le savez, madame, je n’ai pas un toit où reposer ma tête, pas un cœur ami où répandre le mien.

Un regard plein d’un tendre reproche fut la réponse d’Hélène ; mais elle se tut, baissa les yeux et soupira ; elle sentait, hélas ! avec amertume, qu’elle n’avait rien à offrir parce qu’elle n’avait rien à donner ; ce toit n’était pas à elle, son cœur l’était-il davantage ?

— Qu’ai-je dit ? reprit Chavornay exalté par le tête-à-tête et par la vue de tant de beauté ; quels blasphèmes ai-je osé proférer ? Non, vous ne pouviez naître au village ; s’il y avait encore des rois, votre patrie serait au milieu d’eux, et ce que Dieu a fait est bien fait. Non, ces mains patriciennes sont trop douces pour le rude soin des troupeaux, et l’éclat de ce teint éblouissant n’était pas fait pour affronter les inclémences de l’air et les ardeurs du soleil ; cette noble taille se fût déformée aux travaux des champs, et cette tête impériale n’aurait pu sans profanation se courber sous d’ignobles fardeaux. Le seul fardeau digne d’elle serait un diadème et la pourpre seule saurait vêtir dignement ce corps majestueux. Il faudrait un sceptre à ces mains blanches et les tapis d’un trône à ces pieds délicats.

Debout, au milieu de la chambre, la duchesse s’enivrait en silence de cet encens passionné. Son œil vague errait au hasard sans oser se fixer sur Chavornay ; sa tête se penchait doucement sur son sein. Tout à coup elle rougit et perdit contenance, elle venait d’apercevoir un bout de son écharpe qui sortait de la poitrine de Chavornay ; le bal du gonfalonier, la feuille de laurier ; la valse, tous lui revint en mémoire à l’instant, et, songeant qu’elle se trouvait là, seule avec l’auteur de tant d’émotions, de tant de trouble, qu’elle-même l’était venu chercher dans sa propre chambre, elle fut saisie d’un tremblement qui la força de s’asseoir : en ce moment elle devint pâle.

— Mon Dieu ! qu’avez-vous ? s’écria Chavornay effrayé, vous changez de visage. Et, apercevant à son tour le bout de l’écharpe qu’il croyait avoir mieux serrée, il la tira tout entière de son sein.

— Pourquoi la cacherais-je ? dit-il en l’agitant d’un air de triomphe. Est-ce là ce qui vous a fait pâlir ? Vous repentez-vous de m’avoir laissé dans les mains un si doux otage ? Vous ne voudriez pas me l’enlever après me l’avoir confié. Du reste, la voilà ; je rougirais de la devoir à une surprise ou à un oubli.

La duchesse saisit l’écharpe par un mouvement involontaire plutôt que réfléchi, et la tint longtemps dans sa main avec hésitation. Qu’allait-elle faire ? Chavornay pâlit à son tour. Debout, devant elle, il attendait son arrêt sans oser faire un mouvement.

— Je la portais à l’autel le jour de mon mariage, dit enfin la duchesse d’une voix altérée, puis-je vous la laisser ?

Ce simple mot bouleversa Chavornay ; il lui rappelait tout d’un coup le lieu où il était et l’hospitalité qu’il violait. Il s’accusa de perfidie, déplora sa coupable faiblesse, et, rappelé par le remords, l’honneur rentra dans son cœur.

— Reprenez-la, madame, répondit-il d’une voix grave, et pardonnez à l’hôte du duc d’Arberg.

— Venez ! lui répondit la duchesse ; et, se levant sans rien ajouter, elle prit son bras pour descendre dans la salle à manger, où le duc les attendait.

Chavornay prit, le soir même, la résolution de quitter le palais Lanfranchi et de regagner ses modestes pénates de la place des Cavaliers. L’épreuve dépassait ses forces ; encore une scène comme celle du matin, et il n’osait plus répondre de lui. C’était tenter Dieu que de rester davantage. Sa convalescence touchait presque à son terme, et, quoiqu’il portât encore le bras en écharpe, les prétextes ne lui manqueraient pas pour justifier sa retraite auprès du duc : elle n’aurait pas besoin de justification aux yeux d’Hélène. Comme il se disposait à aller prendre congé de ses hôtes, il apprit qu’ils étaient allés à Livourne pour faire des emplettes, car Livourne est le marché de Pise, et qu’ils ne reviendraient que le jour suivant. Il était question de ce petit voyage depuis plusieurs jours, mais il ne devait pas être si prompt, d’autant plus qu’il y avait gala à la cour le lendemain, et que la duchesse se trouverait bien fatiguée pour y paraître. Elle me prévient, pensa Chavornay ; c’est une leçon indirecte quelle me donne ; puisque je m’obstine à rester dans sa maison, c’est elle qui la quitte. Hélène ! Hélène ! je vous comprends et je vous révère. Vous êtes une femme loyale et je ne suis qu’un lâche, et bientôt un traitre ; mais vous serez contente de moi.

Il ne pouvait, sans grossièreté, émigrer en l’absence des maîtres de la maison ; force lui fut bien d’attendre leur retour. Que cette journée lui parut longue ! Tous les gens avaient pris la clef des champs ; le palais était désert, et que ce désert était triste ! Chavornay ne put parvenir de tout le jour à se fixer à rien. La lecture lui était impossible ; ses yeux restaient attachés sur la même page des heures entières, sans en pouvoir déchiffrer une ligne. Il rougissait de son inaptitude, mais il n’en put jamais triompher. Seul dans cette solitude silencieuse, le triste convalescent errait de salle en salle, sortait par désœuvrement, allait chercher Hélène dans les lieux qu’elle aimait, puis rentrait presque aussitôt pour la retrouver dans ces appartements tout pleins d’elle.

Jusque-là il s’était arrêté au seuil de sa chambre à coucher ; une pudeur secrète l’avait empêché de le passer ; mais un instinct de douleur invincible fit taire ses chastes scrupules, il franchit la porte du sanctuaire. Toutes choses étaient comme Hélène les avait laissées, tout respirait encore sa présence ; sa coiffure de nuit était jetée sur le dossier d’une chaise et ses pantoufles roses aux pieds d’une autre. Le bouquet de la veille était sur la cheminée, déjà presque fané ; une broderie gisait sur un guéridon, l’aiguille était dans la fleur commencée ; des gants, un dé d’or, un mouchoir étaient auprès, et des livres étaient dispersés çà et là ; l’écritoire était ouverte ; une lettre entreprise et abandonnée était dessus, et des billets décachetés semés tout autour. Chavornay fouilla tout, scruta tout minutieusement, non dans des vues indiscrètes ou inquisitoriales, mais avec un sentiment de tendresse et d’amour ; il s’assit dans le fauteuil d’Hélène, posa sa tête où la sienne avait reposé, et ses lèvres partout. Il n’est pas jusqu’au cabinet de toilette où il ne pénétra, prenant et baisant l’un après l’autre tous les objets qui avaient dû être touchés par elle, ou servir à sa personne.

Un volume retourné était demeuré sur sa table de nuit ; Chavornay le prit : c’était un volume des tragédies de Schiller, que lui-même avait donné à la duchesse quelque temps auparavant. En les lui donnant, il avait marqué d’un trait d’ongle ce vers du Don Carlos : Celui-là seul connaît l’amour, qui aime sans espoir ! Arrivée là, s’était-il dit, elle songera peut-être à moi, et nous serons en communication par la pensée. Ce mystérieux et poétique aveu avait souri à sa fantaisie. Le volume était ouvert en cet endroit, et des traces de larmes étaient visibles sur la page. Hélène l’avait donc lu la nuit même ; et en la lisant elle avait pleuré. Il fut saisi, à cette vue, d’un redoublement d’amour qui alla jusqu’au délire. Elle m’aime ! elle m’aime ! s’écriait-il avec enthousiasme ; elle m’aime plus que je n’osais l’espérer dans mes rêves les plus audacieux. J’occupe ses insomnies comme elle occupe les miennes ; elle me rend les pleurs que je verse pour elle ! Mais la vue de ce lit, où venaient se briser ses désirs et ses espérances, le jetait dans des convulsions de jalousie et de rage ; puis il se calmait en songeant que le cœur d’Hélène était à lui, qu’il n’en avait pas demandé davantage au ciel, et que le livre de ses destinées n’était pas rempli. Il s’agenouilla au bord de ce lit encore tout embaumé d’Hélène, il y appuya son visage et tomba dans une rêverie profonde, délicieuse. Quand il en sortit, quatre heures de nuit sonnaient à la vieille horloge du Prétoire : il y en avait cinq qu’il était là. Il se leva effrayé, craignant d’avoir été aperçu, et repassa dans le salon furtivement, comme un larron. Feignant de rentrer du dehors, il sonna pour avoir des flambeaux.

XVI.

DÉPART.

Le lendemain, le duc et la duchesse revinrent de Livourne pour dîner. Hélène et Chavornay se revirent avec une joie muette ; ils avaient le secret l’un de l’autre, et ils s’efforçaient d’agir comme s’ils ne l’avaient pas eu. Toutefois Chavornay n’eut pas le courage d’annoncer, pour le jour suivant, comme il l’avait résolu, son retour dans ses pénates : ce serait toujours assez tôt au moment du départ. Le dîner avait été gai ; on était si heureux de se revoir après deux longues journées d’absence ! Mais la soirée fut triste. Il y avait bal à la cour ; Chavornay n’avait pas été présenté, et partant n’était pas prié. Il aurait pu l’être comme étranger, quoiqu’il ne fût pas noble ; le docteur Vital l’avait bien été, et le duc d’Arberg lui avait plusieurs fois offert d’être son introducteur ; mais il aurait fallu en témoigner le désir au Grand-Duc ; on aurait cru lui faire, en l’admettant, une grâce signalée, et sa fierté républicaine se refusait à ces insolentes faveurs : l’affabilité des princes l’humiliait plus que leurs dédains. Et puis il n’aimait pas à se glisser par les entrées dérobées : ne pouvant pas entrer par la grande porte, il aimait mieux rester dehors.

La soirée donc était triste. Le duc était parti de bonne heure ; un message du Grand-Duc l’avait appelé au palais presqu’au sortir de table ; et il avait emmené le docteur avec lui ; la duchesse devait le rejoindre plus tard ; elle était à sa toilette. Chavornay se trouvait seul dans le salon du palais Lanfranchi, le plus vaste, le plus triste de Pise. Une lampe brûlait, jetant plus d’ombre que de lumière sur les hauts lambris ; le feu mourait dans l’âtre, lançant à peine encore de loin en loin quelques étincelles. Il pleuvait abondamment ; une goutte d’eau tombait de temps en temps dans le feu, et le vent gémissait dans les croisées d’une si lamentable manière, qu’on eût dit les vagissements plaintifs d’un enfant mourant. Le fleuve, grossi par l’hiver, roulait sourdement ; quelques carrosses allant à la cour faisaient retentir les échos du Lung’Arno ; mais le bruit expirait dans l’éloignement, et l’on n’entendait plus rien que la pluie fouettée par le vent sur les carreaux. C’était une nuit morne, sinistre, une nuit à la Werner, et pour la rendre encore plus lugubre, un orgue de Barbarie se mit à jouer dans le lointain des airs mélancoliques.

Chavornay était assis loin du feu sur le sofa occupé d’ordinaire par la duchesse, il était abîmé de tristesse ; tout ce que son passé, son présent, son avenir avaient de visions funestes et d’alarmants fantômes semblaient s’être donné rendez-vous dans ce salon désert pour l’assaillir à la fois et pour briser son cœur. La duchesse avait rapporté de Livourne, à son intention, plusieurs vues des Alpes ; elles étaient devant lui sur la table ; il les feuilletait d’une main distraite. Peu à peu la vue de ces lieux chéris lui gagna le cœur, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux : c’étaient bien là ses montagnes, c’était bien le lac dont sa barque avait tant de fois coupé la vague, et, sur le bord, caché dans les noyers, il lui semblait voir le vieux clocher de son village. Il revoyait ses frères les pâtres, assis le soir au seuil des chalets ; il s’asseyait comme jadis au milieu d’eux, et partageait avec eux le lait commun des troupeaux errants dans les pâturages. L’aigle effleurait sa tête en passant ; le plomb du chasseur de chamois venait troubler tout à coup l’écho des hautes cimes, et sifflait à son oreille ; le soleil levant dorait la neige des glaciers et jetait sur les cascades un pont de diamants. Transporté par enchantement sur les monts paternels il n’était plus à Pise, et l’orgue jouait en ce moment, sous les fenêtres du palais, un vieil air de sa patrie.

— Les chevaux sont à la voiture.

Ces mots, prononcés tout à coup à la porte du salon, le firent tressaillir ; il leva les yeux, et vit Hélène assise en habit de bal au coin du feu. Sa toilette terminée, elle était venue au salon, en attendant son carrosse, et Chavornay était si absorbé qu’il ne l’avait pas entendue entrer.

— Qu’elle est belle ! s’écria-t-il sans pouvoir retenir un cri d’admiration, et les funèbres visions s’évanouirent. Vous voulez donc conquérir le grand-duc et sa cour ? La conquête n’est pas digne du conquérant.

— Je n’en ai vraiment nulle envie, et je suis tourmentée depuis un quart d’heure d’une bien autre tentation. Tous ces Pisans m’ennuient, poursuivit-elle en tirant la sonnette, et leur grand-duc plus qu’eux tous ; il est stupide. Faites dételer, dit-elle au chasseur comme il entrait, et vous irez au palais prévenir M. le duc que je me suis trouvée si fatiguée de ma course de Livourne, qu’au moment de partir pour le bal j’ai été obligée de me coucher. Il voudra bien m’excuser auprès de Leurs Altesses.

Le chasseur sortit.

Hélène comptait si peu s’aller coucher, qu’elle ne songea pas même à se délivrer de sa parure ; elle tira seulement ses gants longs, et resta les bras nus ; ensuite elle approcha un fauteuil du feu, et s’y établit comme on fait quand on se promet une longue soirée de causerie et d’intimité.

— Vous êtes le premier coupable ! dit-elle à Chavornay, car je reste ici pour vous. C’est mon premier mensonge, et c’est vous qui me l’avez fait commettre.

Hélène, c’était le second !

L’orgueil et la reconnaissance se partageaient le cœur de Chavornay : Hélène lui faisait de son plein gré, et avec une grâce exquise, le sacrifice, toujours énorme pour une femme, d’un bal de cour, où elle était sûre d’être la plus belle et la plus adorée, et tandis que tous ses gentilshommes et le prince lui-même attendaient cette femme avec une amoureuse impatience, pour l’accabler d’hommages, elles frustrait leurs espérances, elle restait pour lui ; pour lui seul elle était là dans sa fraîche parure, et il s’enivrait d’elle à loisir, tandis que les autres l’espéraient en vain. Triste héritier des Médicis, l’obscur enfant des Alpes te gâtait ta fête, et le plus puissant n’était pas toi !

Hélène était, ce soir, en bleu, et plus parée qu’à l’ordinaire, quoiqu’elle ne le fût jamais aux dépens de l’élégance et du goût le plus sévère ; elle étincelait de diamants ; un instant le superstitieux montagnard crut voir la reine des fées.

— Que faites-vous donc là-bas sur ce sofa ! lui demanda-t-elle.

— Je vous contemple, et je lutte contre le péché d’idolâtrie.

— Approchez-vous donc ; vous ayez l’air de me bouder. Ma présence vous contrarie-t-elle ? Aviez-vous d’autres projets ?

— Quels projets voulez-vous donc que j’aie, sinon de vous voir, de vous voir toujours et de vous voir encore ? Mais je crains le repentir après un si grand sacrifice.

— Que parlez-vous de sacrifice ? Ce que je perds est si ennuyeux, ce qui me reste est si doux, que la victime n’est pas, en vérité, fort à plaindre. Et d’ailleurs, n’êtes-vous pas mon hôte ? et ne dois-je pas vous tenir compagnie ? Je vous ai vu triste, et si je vous avais abandonné dans cet état, ce bal eût été pour moi, je vous assure, une sotte fête ! Et puis, mettons que ce soit un sacrifice ; je vous en dois bien d’autres.

En prononçant ces mots, elle porta la main au bandeau qui couronnait ses cheveux, et sourit à Chavornay avec un doux mystère : c’était cette même parure qu’il avait portée à Livourne quelques jours auparavant.

— Je réclame de vous encore un service, reprit-elle : allez me chercher mes pantoufles dans ma chambre ; ces souliers de satin me gênent ; on ne cause bien qu’en pantoufles ; la pantoufle est le sceau de l’intimité. Apportez aussi mon boa.

En venant attendre sa voiture dans le salon, Hélène avait bien l’intention d’aller au bal ; mais elle avait été si touchée de la tristesse de Chavornay, elle lui avait trouvé l’air si seul, si malheureux, si souffrant, que ses entrailles s’étaient émues de compassion, et elle n’avait pas eu le courage de l’abandonner : dans ce moment-là, elle l’aimait éperdument ; elle était si faible, si attendrie, qu’elle ne se sentait pas la force de lui rien refuser, et qu’elle se livrait à lui tout entière par la pensée. Quand il rentra, il s’agenouilla devant elle et elle se laissa déchausser par lui sans résistance ; il prit dans sa main ce pied charmant qu’un bas de soie à jour laissait presqu’à nu, et qui eût fait mourir de jalousie une Andalouse, il s’oublia jusqu’à y poser ses lèvres, et bien des fois, avant de le celer dans la pantoufle de Cendrillon. Prenant ensuite le boa, il enveloppa les épaules et le cou d’Hélène dans les anneaux voluptueux, et en laissa tomber les bouts sur son sein. Ces soins tendres et caressants durèrent longtemps. La duchesse les reçut sans prononcer une parole, sans faire un mouvement.

— Maintenant, dit-elle, faites le feu, asseyez-vous là, et causons.

La soirée fut délicieuse et calme ; elle passa sans combats, sans orages, dans les douceurs d’une intimité que nulle arrière-pensée turbulente ne vint troubler ; pas un nuage ne voila leurs yeux, pas un pli ne rida leur front ; leurs âmes étaient en communication, ils s’entendaient à demi-mots ; toute allusion était saisie avant même d’être exprimée ; ils faisaient des projets, disposaient de l’avenir, le façonnaient au gré de leurs désirs ; ils étaient rois de l’espace et du temps. Ils parlaient de tout, et ils étaient eux-mêmes au fond de tout ; partout ils se retrouvaient. La pensée du duc ne leur vint pas une seule fois à la mémoire, et jamais son honneur n’avait été plus en sûreté.

Joies ineffables ! idéales voluptés ! vous êtes la fleur de l’amour, et le fruit peut-être est moins doux. Que ne peut-on fixer là, par un clou d’or, la roue de ce temps qui vous emporte ! Pourquoi faut-il vous effeuiller soi-même en courant au terme ? Ce que l’on poursuit avec tant d’ardeur vaut-il toujours ce qu’on a laissé derrière, soi ? Le midi vaut-il le matin ? et l’été vaut-il le printemps ? Rien plus tard, ni le délire des aveux, ni l’ivresse de la possession, rien ne saurait égaler le charme et la pureté des premiers troubles et des premières émotions, quand on les voit partagés. On n’a déjà plus de doute, on n’a pas encore d’alarmes, et l’espérance n’est plus que l’attente. On ne demande rien, car on sait que rien ne serait refusé, et que tout est déjà tacitement accordé ; on se donne, on se possède, on s’aime ; hymen immaculé des âmes, dont l’autre n’est qu’un grossier symbole et trop souvent la limite.

Enfin il fallut se séparer. Au moment des adieux, ils se serrèrent affectueusement la main, ils étaient plus qu’amants, ils étaient amis.

— Hélène ! s’écria Chavornay ; c’était la première fois qu’il appelait la duchesse par son nom de baptême ; il se reprit. Madame, pardonnez, ce nom m’est si doux, et il est si familier à mes pensées, qu’il vient de lui-même à mes lèvres. Hélène ! répéta-t-il avec exaltation, vous venez de me rendre si heureux, que je voudrais vous en témoigner ma reconnaissance par quelque chose d’extraordinaire, quelque chose de grand ; je voudrais être au moyen âge, je serais votre chevalier, et pour mériter de vous un sourire, une pensée, j’irais à travers la terre combattre les monstres et les géants. Parlez, où faut-il aller ? que faut-il faire ?

— Il faut prier Dieu qu’il grave au fond de nos cœurs la devise de votre mère : honneur et prudence !

— De nos cœurs, Hélène ! vous avez dit nos cœurs ! Et la pressant dans ses bras avec enthousiasme : Vous serez contente de moi, femme noble et loyale, et ma mère aussi ; je serai fidèle à sa devise.

La duchesse prit son bras pour passer dans sa chambre ; il la baisa au front, et remonta chez lui.

Souqui avait déshabillé sa maîtresse et s’était allé coucher. Hélène, restée seule, allait en faire autant. On frappa à sa porte. Elle tressaillit, et eut un moment d’effroi. Serait-ce lui ? pensa-t-elle en s’enveloppant dans sa robe de nuit ; et, trop amoureuse pour résister, elle se vit déjà vaincue et palpitante dans les bras de Chavornay. Ce n’était pas lui, c’était le duc en habit de voyage.

— Je viens, ma chère, vous annoncer une bonne nouvelle et une mauvaise ; la mauvaise est que je pars pour l’Allemagne à l’instant ; et je serais déjà parti si le grand-duc ne m’avait fait attendre jusqu’à présent des lettres dont il m’a chargé pour Vienne.

Ensuite, il se mit à raconter à sa femme que le petit prince souverain de la confédération germanique dont il devait hériter était moribond, mort déjà peut-être, que cette mort lui donnant par sa mère des droits sur sa couronne, il n’avait pas un moment à perdre pour les aller faire valoir. C’est le grand-duc lui-même qui l’avait informé de l’événement ; son message de la soirée n’avait pas d’autre objet.

— Après avoir pris ses ordres, ajouta le duc en baisant galamment la main de la duchesse, je viens prendre ceux de votre altesse sérénissime : c’est le titre dont nous sommes menacés.

Hélène, dans tout ce que venait de dire son mari, n’avait saisi qu’une idée, c’est qu’il partait, et cette idée l’épouvanta. Quel moment il choisissait pour la laisser seule ! Tous les dangers auxquels ce départ la livrait se présentèrent à son esprit avec une telle énergie, qu’elle ne se sentit pas la force de les affronter.

— Vous partez ! s’écria-t-elle, et vous ne m’emmenez pas ! y pensez-vous !

— Mais pensez vous-même, ma chère, à la fatigue extraordinaire et à la précipitation du voyage que j’entreprends ; le moindre retard peut gâter nos affaires, et je ferai la plus grande diligence ; les chevaux sont commandés, je pars à l’instant, et voyez quelle nuit ! Comment voulez-vous que je consente à vous traîner, vous, Hélène, avec votre santé délicate, sur les grandes routes par un temps pareil, et à vous faire passer les Alpes au cœur de l’hiver ?

— Eh ! qu’importe le temps, il faut absolument que je parte avec vous. Je vous en supplie, ne me laissez pas seule.

— J’ai pourvu à ce que votre solitude fût moins triste ; je descends à l’instant de chez Chavornay, son intention était de nous quitter demain pour retourner chez lui, je l’ai prié de rester jusqu’à mon retour, et j’ai sa parole d’honneur. J’ai pensé qu’en mon absence, sa société vous serait agréable, et qu’ainsi vous seriez moins seule.

— Au nom de Dieu ! répétait Hélène effrayée de ce tête-à-tête, emmenez-moi, je vous le demande à genoux.

— Vous le prenez sur un ton si tragique, que vous m’inquiétez. Que craignez-vous donc ? Quelqu’un vous a-t-il menacée ? ou si c’est moi que vous menacez.

— Je ne vous menace point, je vous conjure de m’emmener.

— Ne dirait-on pas que je vais être absent dix ans ? mais avant un mois je reviendrai vous chercher pour installer dans sa cour votre altesse sérénissime.

— Ne plaisantez pas, Fritz, je suis peu disposée à rire.

On entendit en ce moment les grelots des chevaux, Hélène tressaillit : il lui sembla qu’elle entendait tomber la dernière maille de la faible cuirasse qui gardait encore sa vertu, et qu’elle allait être livrée sans défense à l’amour qui l’assiégeait. Elle se jeta au cou de son mari et s’attacha à lui comme un naufragé au mât d’un navire.

— Pour la dernière fois, Fritz, je vous supplie de ne pas me laisser seule ; ou emmenez-moi ou restez ; je ne réponds de rien en votre absence, je ne suis pas sûre de moi.

— Votre menace n’est qu’une ruse de femme, dit le duc en souriant. Vous voulez me prendre par la jalousie, mais vous n’y réussirez pas ; si vous n’êtes pas sûre de vous, moi j’en suis sûr et cela me suffit.

En ce moment la conscience timorée d’Hélène lui parlait si haut qu’elle fut encore une fois au moment de se jeter aux pieds de son mari et de lui avouer qu’elle aimait cet homme, sous la protection duquel il la plaçait lui-même. Il s’impatienta.

— Soyez donc raisonnable une fois en votre vie ; l’affaire qui m’appelle en Allemagne est assez importante pour qu’on lui sacrifie quelques jours d’ennui. Croyez-vous que ce voyage m’amuse beaucoup à faire ? je le fais pourtant.

Et comme Hélène le retenait convulsivement par son habit, toujours combattue entre la grandeur et la honte de l’aveu qui allait lui échapper :

— En vérité, Hélène, ajouta-t-il durement, vous êtes ridicule.

Ce mot fut comme un sceau de glace sur sa bouche prête à s’ouvrir pour une confession magnanime ; elle se tut et n’insista plus. Le duc sentit sa dureté, mais trop tard ; le coup était porté, et en partant il ne serra qu’une main froide et ne reçut qu’un baiser glacé.

Je lui écrirai de la première poste pour lui demander pardon, se dit-il en montant en voiture. À la première poste il n’écrivit pas faute d’encre, de papier, de temps ; à la seconde, il remit d’écrire à la troisième ; à la troisième, il l’oublia dans les préoccupations de sa souveraineté future ; à la quatrième, il avait déjà composé sa cour, nommé ses chambellans, ses conseillers auliques, et les fumées de la vanité lui montant toujours au cerveau, nul doute qu’il ne soit arrivé à la dernière empereur ou pour le moins roi.

XVII.

LES CASCINES.

Maintenant, réjouis-toi, plébéien jaloux, les destins te livrent la duchesse ; te voilà seul avec elle ; elle t’aime, tu n’en peux plus douter ; le même toit vous abrite et vous n’avez plus de tiers incommode à craindre : ton rival a disparu ; son époux court la poste sur la route d’Allemagne.

Si la première émotion de Chavornay fut une émotion de triomphe, elle fut courte, car, lié par l’honneur et l’hospitalité, il était bien plutôt un esclave qu’un triomphateur. Quand le duc d’Arberg était venu la veille lui annoncer son départ, et qu’il avait exigé de lui la promesse de ne quitter le palais Lanfranchi qu’après son retour, il n’avait pu s’empêcher de rire intérieurement de ce mari aveugle et bénévole qui venait presque lui mettre sa femme entre les bras. Mais ce cruel sentiment d’ironie dont il n’avait pas été maître avait fait bientôt place à un plus noble, et, comme Hélène, il avait été au moment de déclarer au duc qu’il ne pouvait accepter ce doux et périlleux tête à tête. Quoique cette déclaration loyale fut dans sa nature et tout à fait conforme aux inspirations de son âme droite et sincère, il ne la fit point : c’était prononcer contre lui-même un arrêt d’éternel exil ; la force lui manqua pour se frapper lui-même. Il serait toujours assez tôt de s’exiler d’Hélène, sans hâter, par un héroïsme hors de place, cette affreuse exécution. Il n’était pas besoin de mettre le mari dans la confidence pour respecter en lui l’honneur et l’hospitalité ; il ne se faisait pas l’outrage de croire qu’il lui fallût, pour vaincre, brûler ses vaisseaux, et si la fuite devenait nécessaire, il saurait bien fuir par devoir, sans s’obliger à le faire par nécessité. Ainsi, et c’est l’éternel sophisme de l’amour, il avait, par faiblesse, mis l’avenir sous la sauvegarde de sa force. En gagnant du temps, on croit tout gagner ; on attend, on ajourne ; hier c’était pour aujourd’hui, aujourd’hui c’est pour demain, et ce soir peut-être il ne sera plus temps.

Quand les deux amants se virent en présence pour la première fois après le départ du duc, ils furent embarrassés de leur contenance ; l’abord fut timide, les regards furtifs, la conversation gênée et languissante : cet embarras dura plusieurs jours ; ils évitaient de se trouver seuls, ils éludaient les rencontres ; ils abrégeaient les tête-à-tête et semblaient bénir la présence des tiers qu’au fond du cœur ils maudissaient. Le docteur avait sa part de ces bénédictions équivoques ; sa présence était un maintien, et on le retenait, du moins en paroles, chaque fois qu’il voulait se retirer. Certes c’était là pour lui une grande nouveauté ; mais il n’était pas absurde au point d’en être la dupe ; seulement il se méprenait sur la véritable cause de ces politesses inaccoutumées ; il supposait l’intimité d’Hélène et de Chavornay beaucoup plus étroite qu’elle ne l’était, et ne s’épargnait pas les interprétations injurieuses. Il partait de là pour s’imaginer qu’on craignait sa clairvoyance et qu’on voulait endormir ses soupçons. Quand la duchesse lui disait : Docteur, vous êtes bien pressé ; il traduisait, lui : Docteur, je suis polie, soyez complaisant. Mais son intention n’était pas de l’être ; il épiait le secret de leurs rapports, et, comme si le duc l’eût chargé du soin de son honneur, il s’était constitué l’argus de sa femme, même avant son départ ; depuis, il n’avait fait que redoubler de vigilance. Il comptait s’en faire un mérite à ses yeux, et il espérait, par ce moyen, chasser enfin son ennemi et réduire Hélène, qu’il croyait toujours occupée à le perdre dans l’esprit de son mari, à se taire et à le servir dans sa carrière, en se faisant contre elle une arme de son secret. C’était la connaître bien mal. Du reste, il continuait à correspondre avec Campomoro, et il le tenait au courant de ses découvertes. Le Corse, qui n’avait point renoncé à Hélène, et qui, de son île, ne cessait d’avoir les yeux fixés sur le palais Lanfranchi, flattait la vanité de Vital pour le faire servir à ses vues secrètes, et il en faisait réellement son espion sans que l’autre s’en doutât ; il entretenait avec lui une correspondance très-active, et apprenait par lui tout ce qu’il voulait savoir.

La gêne des deux amants continuait ; Hélène était la plus embarrassée ; elle se sentait faible, s’avouait sa faiblesse, et aimait mieux éviter le péril que de l’affronter. Le départ de son mari lui avait laissé un fond d’irritation qui rendait sa situation encore plus délicate. Ses derniers mots en la quittant : « Hélène, vous êtes ridicule ! » lui étaient restés plantés au cœur comme un dard acéré. Quels adieux ! cette injure gratuite et maladroite l’avait révoltée, et, ses instincts féminins prenant le dessus, elle s’était promis d’en tirer vengeance. C’était à Frédéric à la sauver puisqu’elle l’avait prévenu du danger ; l’honneur était satisfait ; elle n’était plus responsable de ce qui pouvait arriver. Pourquoi l’avait-il abandonnée ? il n’aurait à se plaindre que de lui. Elle fut toute la nuit occupée de ses projets de vengeance et jamais Chavornay ne fut si près d’une victoire qui, ainsi obtenue, l’eût, à vrai dire, peu flatté ; il n’en aurait pas voulu.

Mais Hélène n’était pas de ces femmes impatientes du frein qui n’attendent, qui ne cherchent qu’un prétexte pour violer la foi jurée et qui se dégradent avec empressement pour venger une offense reçue ou supposée ; elle était trop fière pour croire que le tort d’un autre justifiât une perfidie : on est loyal pour soi-même, non pour autrui, et la probité relève non des hommes mais de Dieu. Le matin dissipa donc ses mauvais rêves de la nuit ; elle se réveilla ce qu’elle était, et, ce qui est si rare en ces temps de dégradation morale, une femme de conscience et d’honneur. Mais plus elle croyait avoir été près de se donner à Chavornay, plus elle fut réservée avec lui les jours suivants : c’était chez elle un instinct de pudeur et de repentir.

Pour lui, il finit par se lasser de cette ambiguïté de rapports. Nous avons l’air de deux coupables, se disait-il, nous n’osons pas nous regarder en face, et pourtant quel crime avons-nous commis ? Cette position fausse l’humiliait et il voulait se prouver à lui-même et prouver à Hélène qu’ils se calomniaient tous les deux et qu’ils avaient tort de craindre le tête-à-tête. Un matin qu’elle n’était pas encore levée, il entra dans sa chambre ; la terre trembla sous elle.

— Madame, lui dit-il d’un ton délibéré, la matinée est divine : c’est un crime de rester chez soi par un temps pareil. C’est une journée à donner tout entière à la promenade ; voulez-vous monter à cheval ? mais nous irons seuls ; pas de chasseur, pas de laquais, toute cette valetaille nous gênerait : je tâcherai de n’être pas un trop indigne écuyer. Voulez-vous ?

Un soupçon traversa l’esprit de la duchesse ; un vague et lointain souvenir de Campomoro lui revint à la mémoire ; elle fixa sur Chavornay un œil scrutateur qui semblait lui dire : Le puis-je ?

— Ah ! madame !… répondit-il, blessé du doute et en jetant sur elle un regard de reproche, cette idée n’est pas de vous.

La duchesse rougit, car, au fond, c’était bien plutôt elle que lui qu’elle craignait dans la solitude ; et son doute était presque un aveu ; elle sortit sa belle main blanche et la tendit à Chavornay en signe de consentement et de confiance. Il pardonna et la serra affectueusement, mais sans la baiser.

— Levez-vous donc, fière amazone ; pendant que Souqui vous habille, je vais faire seller les chevaux ; nous déjeunerons à l’aventure.

La toilette d’Hélène fut bientôt faite ; une heure après ils galopaient en pleines Cascines. On était en hiver ; mais l’hiver de Pise est un printemps. La journée était divine, en effet ; un soleil chaud sans être incommode nageait dans un azur clair et dégagé de vapeurs, le ciel n’avait pas un nuage. L’atmosphère était calme et tiède. Quoiqu’on fût loin encore de la saison printanière, il émanait du sein de la terre et du fond des bois je ne sais quels parfums prophétiques qui faisaient pressentir le printemps ; il y avait dans l’air comme un bruissement vague et doux, qui présageait le réveil de la nature. Ils allaient au hasard et rencontrèrent l’Arno, à l’endroit où il verse dans la limpide Méditerranée ses eaux jaunes et limoneuses ; ils se trouvaient là aux limites méridionales des Cascines ; le fleuve leur fermait le chemin ; ils tournèrent bride pour regagner les fourrés et tombèrent dans un grand troupeau de vaches grises et sauvages, au milieu desquelles leur subite présence porta le trouble et la confusion.

— Elles n’ont pas l’hospitalité des nôtres, dit Chavornay ; quand un voyageur traverse leur alpe, elles viennent au bord du chemin, comme pour lui souhaiter la bienvenue, et le regardent passer avec une curieuse bonhomie ; celles-ci sont farouches comme leur désert.

Cependant le troupeau s’était rallié et le calme était rétabli. Les hôtesses du pâturage contemplaient de loin les deux étrangers, et leurs têtes, armées de cornes gigantesques, suivaient tous leurs mouvements avec une fierté qui n’était pas sans grâce. L’air vif du matin avait provoqué l’appétit des promeneurs ; ils s’étaient plusieurs fois plaint que le déjeûner se fit attendre, mais il fallait rencontrer le pâtre de Saint-Rossore, et ils ne l’avaient pas encore aperçu.

— Victoire ! s’écria tout à coup Chavornay, voilà notre déjeûner !

Sans rien ajouter, il mit pied à terre, attacha son cheval à un arbre, et alla ramasser, au pied d’un massif d’églantiers dépouillés par l’hiver, une racine de chêne grossièrement creusée en forme de tasse par le couteau des bergers, et oubliée par eux en cet endroit. Il ôta son habit sans façon, le jeta sur l’herbe et s’approcha à pas furtifs d’une vache qui lui sembla avoir du lait, chose rare en ces contrées ; il l’apprivoisa si bien de la voix et du geste qu’elle se familiarisa, chose plus rare encore, jusqu’à se laisser traire. On eût dit qu’elle avait reconnu dans l’enfant des Alpes l’homme du métier. L’entreprise n’était pas sans péril ; le taureau rôdait d’un air sombre autour du faux pâtre, et semblait se défier de son usurpation ; mais tout se passa bien : Chavornay s’acquitta de sa tâche avec l’aisance et l’aplomb d’un armailli consommé. Il apporta le lait pétillant à la duchesse, qui était restée à cheval et avait suivi d’un œil moitié inquiet, moitié riant, la bucolique en action.

— La tasse est un peu grossière, lui dit-il en la lui présentant avec une gaucherie affectée, mais votre altesse sérénissime voudra bien nous excuser : nous autres pauvres pâtres, nous n’avons pas de porcelaine plus fine.

Hélène prit en riant la tasse dans ses deux blanches mains, et la porta à ses lèvres, tandis que son pastoral écuyer tenait la bride de son cheval ; elle lui laissa la moitié du lait pour sa peine, et déclara n’avoir de sa vie si bien déjeûné. La tasse fut attachée à la selle comme un trophée et un souvenir.

La journée s’écoula dans ces amoureuses folies ; allant des bois à la grève et de la grève aux bois, ils passaient tour à tour des grandes rêveries de l’Océan aux émotions paisibles des forêts. Tantôt on devisait doucement en marchant au pas, tantôt on se lançait au galop pour échapper à une pensée triste, à un désir impérieux. Une fois, Hélène galopa si fort, que le vent lui enleva son chapeau et dénoua sa coiffure. Sa longue chevelure l’inonda tout entière comme une pluie d’or, et se mêla à la noire crinière du cheval qui l’emportait sur la plage. Il n’y avait pas là de Souqui pour la recoiffer ; appelé ce jour-là à cumuler tous les rôles, Chavornay fut dans ce nouvel emploi plus gauche et moins expert que dans les autres. Il est vrai que sa main tremblait.

Après avoir jeté le désordre au milieu des vaches, ils allaient le porter en d’autres lieux. Ici c’était une chamelle égarée qui fuyait sur la grève, avec son nourrisson, en faisant des saccades bizarres et des bonds ridicules ; là, c’était une compagnie de vieux mâles accroupis dans le sable, comme au désert, et qui semblaient attendre, en ruminant paisiblement au soleil, le départ de la caravane ; leur alarme était moins vive à l’apparition des promeneurs, et ils prenaient leur temps pour la retraite ; encore leur indolence naturelle ne s’y résignait-elle pas toujours, et la paresse l’emportait quelquefois sur la peur ; ailleurs, c’était un vaste troupeau de brebis dociles, et plus loin des juments fougueuses et indomptées. Gouvernées par leur étalon, ces dernières sont divisées par tribus distinctes, qui ne se mêlent jamais entre elles. Le despotisme et l’ardente jalousie du maître ne souffrent pas d’empiétements, et si deux étalons se rencontrent sur le même terrain, ils se livrent des combats à mort.

Hélène fut effrayée d’un de ces spectacles sanglants : l’œil en feu, le poil hérissé, la crinière et la queue violemment agités, les deux champions se mesuraient en champ clos ; dressés sur leurs pieds de derrière, ils cherchaient à se terrasser, à se mordre, et poussaient des hennissements furieux ; le pâturage en était tout ébranlé.

Tout à coup un cavalier, vêtu de peau, débouche du bois voisin et s’élance dans l’arène bride abattue, il fonce, la lance au poing, sur les combattants, les sépare, les disperse, les poursuit, et revient en triomphe au-devant des deux voyageurs.

— Madame, dit Chavornay, je vous présente le monarque de ces royaumes et mon meilleur ami.

Le vieux pâtre de Saint-Rossore s’inclina en signe de respect et d’admiration sur le cou de son cheval ; jamais tant de beauté n’avait visité son empire ; il en était tout étourdi, et fit à la duchesse les honneurs de ses états avec une courtoisie champêtre. Elle se prêta avec grâce à ses rustiques empressements. Tandis que les chevaux se reposaient dans une étable, où ils avaient pour litière du foin jusqu’au ventre, elle entra, pour se reposer elle-même, sous ce que Chavornay avait baptisé la tente du patriarche : c’était une simple cabane de roseaux dont Évandre, roi lui aussi des pasteurs, aurait été jaloux.

Hélène était nu-tête et portait les cheveux noués par derrière ; sa longue robe d’amazone bleue la gênant pour marcher, elle la soulevait de la main, et tenait de l’autre sa cravache en guise de flèche.

— À vous voir ainsi, s’écria Chavornay, éperdu à la vue de tant de grâce unie à tant de majesté, on vous prendrait pour Diane chasseresse visitant les pâtres de Carie.

— Poëte ! répondit la duchesse, avec un sourire de bonheur et de reconnaissance ; et elle s’appuya amoureusement sur lui, pour entrer sous le chaume hospitalier.

Quelle différence de cette visite à la première ! Le tact du cœur fit sentir instinctivement au vieux berger qu’il ne fallait pas troubler trop longtemps un si doux tête-à-tête ; et, afin de rendre à eux-mêmes les heureux promeneurs, il prétexta que le soin des haras le réclamait ailleurs.

— Ami, dit-il bas à Chavornay, en échangeant avec lui un regard d’intelligence, je comprends maintenant ta tristesse d’alors et ta joie d’à présent.

— Quels secrets avez-vous donc à vous dire ? demanda la duchesse déjà prête à partir.

— Il me rappelle des temps dont je ne veux pas me souvenir aujourd’hui.

— Madame, ajouta le vieux berger, je lui rappelle un temps où il était bien triste ; il venait seul s’asseoir à la porte de ma cabane, ou là-bas sur ces dunes, au bord de la mer, et il pleurait. J’essayais de le consoler, mais je n’y réussissais guère, moi.

Hélène n’en put entendre davantage ; elle en comprenait plus qu’elle n’en voulait savoir, et poussa son cheval en avant pour cacher son émotion. Le pâtre la suivit ; et s’approchant d’elle le chapeau bas, il lui demanda la permission de lui baiser la main.

— Changeons, dit-elle, en lui donnant sa cravache à pomme d’or et lui prenant en échange sa baguette de frêne ; vous vous en servirez en mémoire de moi.

Le berger reçut la cravache ; et, baisant avec respect la main qui la lui présentait, il prit congé. Il suivit de l’œil la duchesse aussi loin qu’il put l’apercevoir ; quand il ne la vit plus, il soupira profondément ; et, au lieu d’aller à ses haras, il alla s’asseoir triste et rêveur au seuil de sa cabane.

Le couple ami avait repris le pas lent de la conversation ; ils virent passer quelque chose de blanc à travers les arbres : c’était une voile qui descendait le Fleuve-Mort, ruisseau muet et mort comme son nom l’indique, qui traverse les Cascines dans toute leur largeur ; car à Pise, comme à Ravenne, les barques sillonnent l’épaisseur des bois. Attirés par la singularité du spectacle, ils côtoyaient le fleuve et ils allaient lentement, car le sabot des chevaux s’enfonçait dans les sables. Ils étaient près de la tour de Ricardi, l’une des sentinelles avancées de ces marines solitaires : tout à coup, ils eurent une alerte ; ils entendirent derrière eux les aboiements des chiens et le halali des chasseurs.

— Quel ennui ! dit Hélène, dont le front serein s’était tout d’un coup obscurci ; la cour chasse, nous allons tomber au milieu de tout ce fracas.

— Voilà notre journée gâtée ! ajouta Chavornay avec humeur. Ne pouvaient-ils pas chasser ailleurs ?

Afin d’éviter la rencontre, ils se mirent à galoper dans le sens opposé et se cachèrent dans les fourrés, de manière à n’être pas vus. La chasse arriva ; un enfant en haillons, qui ramassait du bois sec, se jeta à genoux sur son passage et demanda l’aumône, les mains jointes, au seigneur qui ouvrait la marche et faisait les fonctions de grand-veneur. C’était pour son père, disait-il, un pauvre bûcheron de la Maremme, malade de la fièvre maremmane, et qui ne pouvait pas travailler.

— Le daim ! le daim ! où a-t-il passé ? criait le chasseur sans l’écouter.

— Hélas ! monseigneur, je ne l’ai pas vu ! répondait le petit suppliant, et il renouvelait sa prière d’une voix timide.

— Je m’embarrasse bien de ton père ! c’est le daim que je te demande ! Et comme l’enfant répétait qu’il ne l’avait pas vu ; Loin d’ici, fainéant ! lui cria le chasseur impatienté, en lui lançant un coup de fouet qui lui coupa la figure et la lui mit tout en sang.

La chasse passa tout entière sans prendre garde au pauvre blessé.

— Les misérables ! s’écria Chavornay en poussant violemment son cheval, comme pour se mettre à leur poursuite, et les passions de Spartacus bouillonnaient dans l’âme indignée du plébéen.

La duchesse le retint ; elle descendit de cheval auprès de l’enfant, et, comme si elle eût été jalouse de réparer le crime des siens, elle se mit à essuyer avec son mouchoir, et à laver à l’eau du ruisseau, son visage ensanglanté. Ce n’était plus la Diane chasseresse, c’était la sainte Élisabeth de Murillo. Chavornay, resté en selle, la regardait faire du haut de son cheval.

— Lavez ! madame, lui disait-il ; lavez encore ! toute l’eau du fleuve ne saurait effacer la tache imprimée au front de vos patriciens par le sang de cet enfant. Chaque goutte de ce sang pur est tombée dans la balance de Dieu pour retomber tôt ou tard sur la tête de ceux qui l’ont versé ! Que n’ont-ils eu toujours, ajouta-t-il d’une voix plus douce, comme s’il se fût reproché son amertume et sa violence ; que n’ont-ils eu des mains comme les vôtres pour bander les plaies faites par les leurs à l’humanité ! Ou plutôt, je bénis le Ciel qu’il ne s’en soit jamais trouvé de pareilles, car elles nous auraient tant fait aimer ces blessures que nous n’aurions pas voulu guérir.

L’enfant recevait les soins de la duchesse sans faire un mouvement, sans même oser respirer. Les yeux baissés, les bras pendants, il était immobile et muet devant elle ; enfin il se hasarda, en rougissant, à lever un grand œil noir, encore noyé de larmes.

— Mais voyez donc comme il est beau ? dit la duchesse en le baisant au front.

— La nature, madame, est une mère impartiale, elle donne au peuple d’aussi beaux enfants qu’à vos gentilshommes ; mais la société est une marâtre impie : c’est elle qui nous déforme et nous flétrit ces tendres rejetons. Hélène ! Hélène ! vous ne savez pas ce que la misère et les maux qu’elle traîne après elle peuvent faire des plus belles créatures de Dieu.

— Taisez-vous, vous êtes un tribun !

Mais, en lui ordonnant de se taire, elle était suspendue à ses paroles, et le regardait d’un œil avide. Jamais il n’était si beau, jamais il n’avait tant d’empire sur elle que lorsque les passions plébéiennes frémissaient dans son cœur, et que le lion, comme elle disait, se réveillait en lui. C’était quelque chose de si nouveau pour elle, que cela seul eût suffi pour la subjuguer. La force séduisait la grâce, comme la grâce avait séduit la force.

Enfin, ils repartirent, et l’enfant, guéri et consolé, se mit à courir à toutes jambes, portant, ce jour-là, à son père, de quoi acheter du pain pour bien des semaines.

Le soleil était sur son déclin quand ils atteignirent le Serchio, qui forme la limite septentrionale des Cascines. Là le désert cesse avec la Maremme, et la nature change d’aspect ; elle passe du grandiose au champêtre ; on quitte l’Arabie et ses chameaux, on rentre en Toscane, et dès l’entrée on retrouve ses petites collines chargées d’oliviers, ses hameaux blancs, sa population polie et puriste. La terre se couvre d’une végétation plus régulière, et d’élégantes chaumières se penchent au bord du fleuve, à demi-cachées sous la vigne et les mûriers.

Les promeneurs avaient résolu de clore la journée par un dîner champêtre et de ne pas rentrer à Pise avant la nuit. Ils suivaient les rives du Serchio, cherchant de l’œil quelque toit sympathique où demander l’hospitalité. Ils aperçurent à travers les oliviers une petite maison qui leur plut et leur parut hospitalière entre toutes les autres ; ils mirent pied à terre à quelque distance, attachèrent leurs chevaux à un arbre et se dirigèrent vers la chaumière. Une femme était assise sur le seuil de la porte, allaitant un enfant ; la jeune mère était belle, quoiqu’usée avant le temps par la fatigue ; la blancheur de son sein, innocemment découvert, contrastait avec le hâle de son cou brûlé du soleil ; son sourire était doux et mélancolique. L’arrivée des deux étrangers attira de l’intérieur deux autres enfants de trois à quatre ans, et un troisième, plus jeune, se traîna sur les mains jusqu’à la porte ; les premiers étaient à peine vêtus, l’autre ne l’était pas du tout, mais tous les trois respiraient la santé : cachés derrière leur mère, ils fixaient sur les étrangers un grand œil étonné et sérieux.

— Que d’enfants vous voilà, s’écria Chavornay, pour être si jeune et si jolie !

— Ils ne sont pas tous à moi, répondit la villageoise en rougissant ; mais c’est égal, je les aime tous de même.

— Vous êtes donc leur nourrice ? demanda la duchesse en regardant d’un œil d’envie tous ces beaux enfants, et faisant un triste retour sur elle, qui en avait tant désiré et qui n’en avait pas.

— Oui, mais pas comme madame l’entend : c’est Dieu qui a mis en nourrice chez nous cette fillette, à qui je donne mon lait, et ce gros garçon qui n’en a plus besoin depuis longtemps, car il mange déjà comme un homme.

— Comment cela ? Contez-nous donc cette histoire.

— C’est une histoire bien triste. Leur père est notre voisin, ou plutôt il l’était ; car la petite maison, qu’il possédait là-bas, n’est plus à lui : la justice l’a fait vendre parce qu’il n’avait pas de quoi payer l’impôt. À cette occasion, il a eu des raisons avec les sbires, qui l’ont mené en prison, où il est encore ; pendant ce temps, sa femme était en couches, et elle est morte au milieu de ces tribulations. Quoique nous soyons bien pauvres et que nous ayons déjà deux enfants, nous avons recueilli les orphelins. Que voulez-vous, madame ? on ne pouvait pas laisser mourir de faim ces innocentes créatures. J’achevais de nourrir mon cadet : je l’ai sevré pour donner à la petite le lait qui me restait. Il en sera comme Dieu voudra ; il viendra à notre aide, ou bien j’en serai quitte pour laisser mes boucles d’oreilles de noces au Mont-de-Piété. Elles en connaissent bien le chemin, et y sont encore à l’heure qu’il est.

— En voilà d’autres pour les remplacer, dit la duchesse en ôtant ses propres boucles et les mettant de sa main aux oreilles de la jeune mère : cela vous servira au besoin à doter vos nourrissons.

C’étaient deux diamants de prix : l’aimable contadine les reçut en rougissant, moins touchée de la magnificence du don, car elle en ignorait la valeur, que de la grâce délicate avec laquelle il était offert.

— Heureux riches ! murmurait Chavornay en caressant les enfants, vous êtes la providence de Dieu sur la terre.

— Que me sert ma richesse ? répondit tristement la duchesse. Je suis moins heureuse que cette villageoise : elle a des enfants et moi, Dieu m’en refuse.

— Peut-être, répliqua Chavornay avec amertume, serait-elle plus heureuse de n’en point avoir, si elle doit les voir tués avant l’âge par la pauvreté et le travail précoce et meurtrier. Hélas ! c’est le sort des enfants du peuple. Pauvres fleurs ! ajouta-t-il en serrant dans ses bras, avec une ineffable tendresse, toute cette famille enfantine, puisse la marâtre impie ne pas vous flétrir et vous étouffer sous sa main de fer !

Vaincu par l’émotion, il n’en put dire davantage ; il quitta brusquement la duchesse et alla cacher son attendrissement derrière la maison : Hélène l’y rejoignit.

— Qu’avez-vous donc pour fuir ainsi ?

— Je ne puis entendre ces choses-là sans fondre en larmes. Et vous, madame, n’êtes-vous pas émue jusqu’au fond de l’âme du contraste que Dieu vient de nous mettre sous les yeux ? L’homme de cour chasse à coups de fouet l’orphelin suppliant ; la femme du peuple le recueille et le nourrit de son propre lait. Quelle leçon pour vous ! quel reproche pour moi ! Ah ! laissez couler mes pleurs, je n’en verserai jamais assez : ce ne sont pas seulement des larmes d’attendrissement, ce sont des larmes de repentir. Je m’accuse comme d’un crime du bonheur que je goûte auprès de vous, lorsque tant des miens souffrent et succombent au labeur implacable. Mon père m’a laissé d’autres exemples, et ma mère, que cette villageoise me rappelle, d’autres enseignements. Où serais-je et que serais-je, s’ils avaient fait de la vie l’usage que j’en fais ? Hélas ! madame, je suis bien ingrat, et je suis bien coupable !

— N’est-ce donc rien que de donner l’exemple de la vertu, de faire respecter les vôtres et vous-même, au sein du camp ennemi ?

— Non, cela n’est rien ; je n’ai que l’instinct de la vertu, et la vertu sans pratique est un soleil sans chaleur qui ne réchauffe et ne fécondé rien. Eh quoi ! Dieu a mis dans mon cœur le sentiment de la justice ; il m’a fait naître dans le peuple, afin que j’eusse la conscience de ses misères, l’expérience de ses vertus, et ces trésors de bonté, de courage, de dévouement, de douleur héroïque et patiente qui m’ont été révélés, afin que je les révélasse à mon tour au monde, je les enfouis dans un lâche silence ! j’étouffe sous le boisseau le flambeau de vérité que je devrais faire luire au milieu des homme, et, au lieu de revendiquer la part usurpée de mes frères à l’héritage commun, je pactise avec les usurpateurs, je m’assieds à leur table, je dors sous leur toit ; ah ! madame, je ne suis qu’un transfuge, et vous avez le droit de me mépriser !

— Voilà le lion qui se réveille ! dit Hélène, et l’esprit guerrier qui recommence à rugir en vous. Venez !

Et, lui prenant le bras, elle le ramena dans la chaumière.

— Puisque vous recevez si bien les hôtes que Dieu vous envoie, dit-elle à le jeune ménagère, vous allez nous donner à dîner, car nous mourons de faim.

— De bien bon cœur ! madame, quoique je n’ai rien à vous offrir qui soit digne de vous. Mais tout ce que j’ai est bien à votre service.

Une nappe de toile grossière, mais blanche, fut étendue sur la table boiteuse, et le couvert fut bientôt mis. Du pain bis, des œufs, des olives et le fenouil sacramentel, firent les frais de ce banquet pythagorique ; des figues et des oranges le complétèrent ; et, à défaut de vin, on but l’eau limpide et fraîche que Chavornay alla puiser lui-même à la source voisine. Après ce frugal dîner, on prit congé de la cabane hospitalière ; on promit de revenir, et l’on partit.

Ils marchèrent quelque temps à pied ; les chevaux suivaient. La soirée était douce ; ils se trouvaient au milieu d’une prairie, et remontaient lentement le Serchio a travers les saules. Tout pleins des émotions de cette longue journée de paix et d’intimité, ils la voyaient finir avec tristesse.

— Asseyons-nous ici, dit Hélène, et faisons nos adieux à cette belle nature avant de la quitter.

Cette idée de retour serra le cœur de Chavornay ; un nuage sombre passa sur son front, serein jusqu’alors. Après l’oublieuse liberté des champs, il fallait donc retrouver les gênes de la ville et cet équivoque palais Lanfranchi, où sa position était si ambiguë, et dont l’hospitalité lui était à la fois si douce et si amère ; il se comparaît au prisonnier qui a brisé sa chaîne et qu’on ramène dans sa prison, il n’y rentrait qu’en gémissant. Les mêmes pensées préoccupaient la duchesse : elle rappelait dans le secret de son âme les douces heures qui s’envolaient.

Le site où ils s’étaient arrêtés était calme et borné ; une fraîche pelouse s’étendait derrière eux, fermée par une barrière rustique, où les chevaux étaient attachés ; une petite colline verte fermait la rive opposée ; une tour ruinée se dessinait sur le ciel, et, tout près, un massif de rochers nus se détachait sur la verdure. Le soleil couchant jetait encore quelques rayons obliques qui rasaient les flots à travers les arbres. Hélène était assise sur un tertre de gazon, tout au bord du fleuve, et appuyée contre le tronc d’un vieux saule, dont la chevelure pendante se mêlait à la sienne ; sa tête rêveuse était penchée sur l’eau fuyante ; dominée par l’attraction magnétique qu’exerce sur l’âme tout mouvement régulier et continu, elle paraissait plongée dans une profonde méditation. Chavornay était en face, assis sur un tronc coupé ; il respectait sa muette rêverie et se laissait aller au bonheur de la contempler. Quelquefois leurs yeux se rencontraient ; alors ils se souriaient, mais ils ne se parlaient pas, et le silence n’était troublé que par le gazouillement de l’onde ou de quelque oiseau caché dans les buissons.

Chavornay était occupé à tresser une guirlande de fleurs sauvages ; quand il l’eût terminée, il se leva, et, la posant sur la tête d’Hélène :

— Je vous ai initiée, lui dit-il, aux mystères de la vie rustique ; aujourd’hui vous êtes des nôtres, suspendez aux rameaux de ces bois votre couronne de duchesse ; je vous sacre reine des champs !

Hélène leva sur le poétique enfant des montagnes un œil plus limpide et plus bleu que le ciel qui s’y réfléchissait, et, après l’avoir regardé quelque temps en silence, elle lui dit avec un mélange de finesse et de douce raillerie :

— Qui êtes-vous donc pour décerner ainsi des couronnes ? Au lieu du simple pâtre que vous vous vantez d’être, ne seriez-vous point quelque prince déguisé ou quelque roi détrôné ? Vous n’affectez la rudesse que pour vous mieux masquer ; mais la noblesse de vos manières et la grandeur de votre âme vous décèlent. Vous êtes prince, je ne m’en dédis pas.

— Oh ! que non pas, madame ! s’écria Chavornay, dont la corde plébéienne vibrait au moindre souffle ; je suis de meilleure race, un sang plus généreux coule en mes veines, et je bénis tous les jours le ciel de m’avoir fait naître là où se trouvent la vraie noblesse et la vraie grandeur. Vous savez bien qu’il n’y a plus en Europe qu’un bon gentilhomme, le peuple ; on ne saurait compter ses quartiers, et ce gentilhomme est mon père.

— Vous le dites ; mais enfin qu’en savons-nous ? Vous ne m’avez jamais conté votre vie.

— Ma vie ! répliqua-t-il avec un sourire amer, est-ce que j’ai une vie, moi ? Rien de plus commun que ma destinée, rien de plus vulgaire, abîmé que je suis, dès ma naissance, dans les ignobles réalités d’une condition misérable ; et je dis misère, car pauvreté est un de ces mots vagues qui ne disent que la moitié des choses, ou plutôt qui ne disent rien du tout. Non certes, non, le Dieu qui m’a mesuré les adversités d’une main si libérale n’a pas pris soin d’en gazer l’horreur sous les pompes brillantes de la poésie. Je suis né comme tout le monde, j’ai vécu comme tout le monde, et je défie l’imagination la plus riche et la plus féconde de tirer un seul chapitre de roman de tous les événements de ma vie. Orphelin de père presqu’au berceau, j’eus le malheur de perdre trop tôt ma mère, le seul être qui m’ait jamais aimé sur la terre. Dès lors je pris en dégoût une patrie marâtre, où j’étais seul et où je n’étais plus aimé. Assez longtemps je m’étais épuisé à sucer ses mamelles de pierre. Ma patrie est une amazone qui foule l’amour sous ses pieds belliqueux, et dont l’âme farouche est fermée aux douceurs de la maternité ; ne pouvant nourrir ses enfants, elle les expose, les exile, les vend ; mieux vaudrait, comme le vieux Saturne, les dévorer. Enfin, j’ai fui ; comme l’aiglon qui essaie ses ailes au sortir de l’aire, j’ai essayé les miennes à travers les Alpes ; j’ai pris ma volée vers le soleil ; du haut de mes montagnes, je me suis abattu sur l’Italie comme sur une proie promise au délire de mes rêvés ; je vous ai vue, madame, et vous savez le reste ; ou plutôt vous ne le savez pas ; vous ne savez pas que, sous cette vie si monotone, si vulgaire en apparence, si pauvre d’événements et d’intérêt, il en est une autre que je tais, et qui peut-être est moins pauvre. Si j’entreprenais quelque jour de vous raconter celle-là, l’histoire en serait longue et triste, et votre œil s’étonnerait peut-être de plonger dans cet abîme obscur et silencieux. Vous y verriez des choses que vous ne soupçonnez pas ; un assemblage inouï de contradictions et d’inconséquences l’audace des Titans révoltés unie à l’humilité résignée des solitaires de la Thébaïde, des renoncements stoïques, des désirs insensés, d’aveugles espérances, et un inconsolable désespoir. Vous me verriez pâtre tour à tour et prince ; comme vous dites, Spartiate et Sybarite, passer en esprit de la simplicité du chaume à des magnificences royales ; des raffinements de la mollesse aux plus austères vertus ; rien n’est assez dur, rien n’est assez délicieux ; j’aspire aux plaisirs, puis au cilice ; je cueille aujourd’hui la rose, demain je voudrai l’épine, et ma vie s’use et se perd dans ces luttes sans trêve et sans témoins.

Toujours assise au penchant du fleuve, la duchesse écoutait Chavornay, debout devant elle, avec une attention ardente et sympathique ; l’œil fixe, les lèvres entrouvertes, elle semblait boire ses paroles.

— Mon Dieu ! lui dit-elle avec cette compassion profonde qui n’est que de l’amour déguisé, que vous possédez bien l’art de vous torturer.

— C’est l’art du poëte, et vous m’avez dit, ce matin, que je l’étais ; celui qui se torture le plus est celui qui a le plus de génie. Mais ce n’est pas moi qui me torture, ajouta-t-il avec impétuosité, c’est le destin qui s’acharne à moi ; car vous voyez bien maintenant que mes douleurs ne sont pas imaginaires. Pauvre, obscur, sans amis, sans carrière, j’ai perdu la famille que Dieu m’avait donnée, et je n’ai plus l’espoir de m’en créer jamais une autre. Dévoué à une solitude éternelle, je traverse la terre sans la toucher, pour ainsi dire, comme l’hirondelle rase le sol sans s’y poser ; j’erre parmi les hommes sans me mêler à eux, également étranger à leurs joies et à leurs douleurs, à leurs espérances et à leurs désirs ; je suis seul, toujours seul. Nulle voix aimante ne me dit, quand je sors : Où vas-tu ? Nulle ne me dit, quand je rentre : D’où viens-tu ? Je suis triste, et nulle voix n’est là pour me consoler ; et si j’ai un éclair de gaîté, pas une bouche amie ne s’épanouit à mon sourire. Seul ! toujours seul ! Oh ! vous ne savez pas ce que c’est que cette solitude implacable à laquelle je suis condamné, quels mauvais conseils elle donne et dans quels égarements elle peut entraîner ; vous ne savez pas ce que c’est que de n’être aimé de personne, et de ne pouvoir vivre sans être aimé : c’est là toute ma vie et le secret de ma tristesse. Et quand je songe que cela dure depuis vingt-cinq ans bientôt, que depuis vingt-cinq ans je suis aux prises avec le mauvais génie qui m’a reçu au berceau, et que cette lutte sourde, occulte, opiniâtre, n’a abouti, après tout, qu’à faire de moi un vagabond, une espèce d’aventurier presque suspect, oh ! alors, je me révolte contre une persécution si acharnée, et je somme, en frémissant, l’avenir de payer enfin, car il en est bien temps, ce me semble, la longue dette du passé. Mais, hélas ! quelque légitimes réparations qu’il me doive, me les donnera-t-il ? Je n’ose pas les demander ; j’ose à peine le désirer ; il m’en doit trop pour que j’en espère aucune.

Il s’interrompit à ces mots, et, se recueillant en lui-même, comme s’il eût craint d’en trop dire, il resta quelque temps plongé dans un silence inquiet ; il flottait visiblement entre deux résolutions contraires. Parlerait-il enfin ? se tairait-il encore ? Sa bouche déjà s’ouvrait pour laisser échapper cet aveu qui voulait sortir ; un mouvement convulsif la referma brusquement, et, cette fois encore, sa volonté demeura victorieuse. Hélène comprenait ce qui se passait en lui par ce qui se passait en elle ; elle lisait dans le cœur de Chavornay, elle voyait errer sur ses lèvres cet aveu redoutable, dont tous les dangers étaient pour elle, puisqu’il devait la placer entre l’honneur et l’amour, dans l’alternative d’une réciprocité coupable ou d’une dissimulation impossible. Amollie par cette journée d’ivresse et d’enchantement, elle n’avait pas la force de fuir un péril dont elle sentait l’imminence, et, bien qu’elle vît l’orage prêt à éclater sur sa tête, elle demeurait immobile, et attendait avec une muette résignation le coup qui allait la frapper.

— Hélène ! reprit Chavornay après une longue pause, écoutez-moi…

Il se tut encore ; mais le ton sérieux et presque solennel dont ces trois mots furent prononcés la fit tressaillir : c’était le signal et le prélude de la révélation tant redoutée ; l’heure de la crise avait sonné ; elle leva sur Chavornay un œil alarmé, quoique résigné ; celui de Chavornay resta longtemps fixé sur elle en silence avec une expression singulière ; puis, se retournant tout d’un coup :

— Madame, dit-il d’un ton brusque, partons, il se fait tard !

Et, sans lui donner la main pour l’aider à se relever du tertre où elle était assise, il alla détacher les chevaux. Comme la duchesse remontait sur le sien, il remarqua que son sein battait avec violence. Lui n’était pas moins agité ; encore tout ébranlé de la lutte dont il venait de sortir, il ne put de longtemps rompre le silence ; il aurait, au premier mot, trahi une émotion dont il voulait faire un mystère.

La nuit était calme et sereine ; les étoiles brillaient d’un éclat pur et tranquille, et le pas des chevaux était le seul bruit qui troublât le silence des campagnes. Tout à coup le cheval de la duchesse fit un écart ; il avait été effrayé par un tronc renversé qu’Hélène reconnut pour celui-là même où elle s’était assise la nuit où Campomoro l’avait enlevée du bal. C’était là cette plaine où le carrosse s’était égaré, et où elle avait été délivrée de la plus odieuse des persécutions. Au souvenir de cette horrible scène, elle se rapprocha de Chavornay par un mouvement brusque, comme si Campomoro ou son ombre l’eût poursuivie. Se reportant du long tête-à-tête des Cascines à celui de cette affreuse nuit, elle comparaît ces deux hommes que la nature avait faits si dissemblables, et que la destinée avait jetés dans sa vie pour la soumettre à la fois à toutes les épreuves. Chavornay sortit de ce parallèle passionné si grand, si noble, si plein de tendresse et de charme, que l’amour déjà si profond d’Hélène devint un culte et une véritable idolâtrie. Ce fut son tour alors de lutter contre les aveux délirants et les folles pensées qui se précipitaient à ses lèvres et la violentaient pour sortir ; il fut heureux pour elle que la nuit cachât le trouble et le désordre de son âme ; mais, trop faible pour jouer l’impassibilité, elle sentait déjà des larmes couler le long de ses joues, et des sanglots sourds et étouffés briser sa poitrine. Une explosion était inévitable, elle lança son cheval au galop pour s’étourdir. Chavornay, qui marchait silencieusement à côté d’elle, lança le sien pour la suivre, et il rentrèrent à Pise et au palais Lanfranchi sans avoir échangé une parole.

Ce soir encore l’honneur fut sauvé ; conjuré par lui, l’orage près d’éclater n’éclata pas.

— Mon Dieu, comme vous tremblez ! dit Chavornay à la duchesse en lui prenant la main pour l’aider à descendre, et en disant cela il tremblait plus qu’elle. Hélène, ajouta-t-il en montant l’escalier, laissez-moi vous dire, avant de nous séparer, que j’ai été heureux, et laissez-moi espérer que cette journée ne vous à pas paru trop longue.

— En doutez-vous, et avez-vous besoin de me le demander ? répondit Hélène en s’abandonnant à son bras par un entrainement invincible.

— Madame la duchesse a-t-elle fait bonne promenade ? interrompit la voix du docteur Vital qui se trouvait là, comme s’il eût épié leur retour.

— Excellente, répondit sèchement Chavornay.

— En qualité de médecin, j’aurais le droit peut-être de me plaindre de n’avoir pas été consulté ; car la promenade a été bien longue, il est tard et la soirée est fraîche.

— Docteur, répondit la duchesse, vous avez raison, et je me reconnais coupable ; j’ai forfait à la médecine.

— Puisque vous confessez votre faute, il n’y aurait pas de générosité à vous la reprocher ; pourtant mon observation subsiste, et je me devais à moi-même de vous la faire ; si vous forfaites à votre devoir… de malade, moi je ne puis forfaire au mien, et monsieur le duc ne serait pas content s’il savait que je veille si mal sur le dépôt qu’il a confié à ma vigilance.

Il accompagna ces paroles équivoques d’un regard plus équivoque encore et presque insolent, qui leur échappa dans l’obscurité. Rentré chez lui, il n’eut rien de plus pressé que d’écrire à Campomoro pour lui raconter ce long tête-à-tête, en ayant soin d’enrichir son récit de commentaires injurieux.

— Je n’aime pas cet homme, dit Chavornay, il a l’air d’un espion avec sa face blème.

XVIII

INSOMNIE.

Cet état de contrainte ne pouvait durer ; Hélène et Chavornay le sentaient eux-mêmes ; dans leurs moments de calme et de réflexion, ils se voyaient engagés dans une impasse dont ils désespéraient de sortir ave honneur, à moins de revenir sur leurs pas, et maintenant le pouvaient-ils ? Il n’y a pas de plus inflexible logicien que l’amour ; habile à tirer les conséquences, il va droit au but et y arrive fatalement. Cette tendre et imprudente journée des Cascines avait achevé de rendre impossible et atroce l’idée seule d’une séparation. Cette fois la victoire leur était restée, mais de telles victoires sont de celles qui tuent. Et puis, à leur âge, vivant ensemble, dans les dangers d’un tête-à-tête continuel, tous deux amoureux, tendres, passionnés, pouvaient-ils répondre toujours d’eux-mêmes ? On triomphe une fois, deux fois, peut-être, à la troisième, on succombe. Le moment était venu de prendre une résolution, mais l’honneur avait beau élever dans ces deux âmes loyales sa voix improbatrice, l’amour le couvrait et parlait plus haut.

Les lettres du duc à sa femme étaient rares, courtes et si remplies d’affaires, qu’il n’y avait presque plus de place pour la tendresse. Il ne parlait pas de revenir, et son absence paraissait devoir se prolonger beaucoup au-delà du terme fixé. Le prince moribond, dont il avait été, en si grande hâte, recueillir l’héritage, le faisait attendre ; il ne voulait point mourir ; à l’agonie chaque matin, il était encore vivant tous les soirs ; et puis, les droits de la maison d’Arberg sur la succession prête à s’ouvrir, n’étaient pas si bien établis qu’ils ne lui fussent disputés par plus d’un prétendant. Le duc avait même écrit à Chavornay pour qu’il préparât Hélène à cette prolongation d’absence, le priant de nouveau de vouloir bien demeurer au palais Lanfranchi jusqu’à son retour. La position était singulièrement ridicule, et la droiture de Chavornay en était choquée. Il cacha cette lettre à Hélène et ne put jamais se résoudre à y répondre. Ainsi, tout concourait, malgré eux, à prolonger ce tête-à-tête si doux et si périlleux.

L’un des premiers soins d’Hélène, restée seule, avait été de changer de fond en comble l’ameublement de sa chambre à coucher ; depuis le lit jusqu’aux rideaux des croisées, tout fut renouvelé ; excepté les quatre murs, il ne resta pas un vestige de l’ancienne chambre. Hélène fit un mystère à Chavornay de ce changement dont il était la cause ; tandis qu’il s’exécutait à son insu, la porte lui fut fermée, et il fut reçu provisoirement dans un petit boudoir attenant au salon et où, d’ordinaire, la duchesse ne se tenait pas. C’est tout au plus si elle y recevait de loin en loin quelques visites de cérémonie.

Un jour que Chavornay se plaignait, moitié sérieusement, moitié en plaisantant, d’être traité en étranger, Hélène, pour toute réponse, le prit par la main et le conduisit dans sa chambre ; la métamorphose était opérée et si complète, qu’il ne s’y reconnut pas ; mais la clairvoyance de l’amour et un sourire d’Hélène le mirent au fait ; il comprit. Elle n’avait pas voulu que rien dans cette chambre neuve en rappelât un autre, et elle en avait banni dans ce dessein tous les objets propres à réveiller en lui, et peut-être en elle, des souvenirs pénibles. Elle avait obéi en cela à un entraînement irrésistible, à une fatalité tyrannique ; jusqu’alors si réservée, si secrète, elle avait été poussée violemment hors de ses habitudes, car jamais femme éprise ne fit à l’homme aimé un aveu si délicat et pourtant si clair. Un instant aveuglée, elle n’avait pas vu toute la portée de son action ; le premier regard de son amant la lui fit sentir. Elle eut un instant d’embarras, mais il était trop tard pour reculer, et qui oserait affirmer qu’en ce moment elle se repentît de ce qu’elle avait fait ?

Ce jour-là fut le plus beau jour de la vie de Chavornay ; l’amour, l’orgueil, la vanité même et les susceptibilités plébéiennes, tout en lui était satisfait et son triomphe était complet. Il voulait que la duchesse, et parce qu’elle était duchesse, parlât la première et la première lui donnât des otages. Les otages étaient livrés ; la parole était dite et plus que dite, elle était écrite jusque dans les moindres meubles de cette chambre révélatrice. L’excès du bonheur lui ôta la voix, il tomba aux genoux d’Hélène, et sa gratitude ardente éclata dans un torrent de larmes. Depuis le boudoir ils ne s’étaient pas dit un mot.

Trois coups frappés à la porte interrompirent cet entretien muet, et le docteur, qui allait furetant partout, comme un espion qu’il était, entra si brusquement, que Chavornay eut à peine le temps de se relever et d’aller au balcon pour cacher ses pleurs. L’imminence du péril laissa à Hélène toute sa présence d’esprit ; elle recueillit ses forces au point de ne rien laisser paraître sur son visage, et attacha sur l’importun un regard si fixe, si altier, qu’il demeura comme fasciné ; il n’osa jamais, quelque envie qu’il en eût, détourner ses yeux d’elle sur Chavornay, qui eut ainsi tout le temps de se remettre. Le docteur ne vit rien, mais il n’en fît pas moins, à part lui, force suppositions outrageantes. Son parti était pris de voir des rendez-vous dans tous les tête-à-tête, et dans sa première dépêche au comte Campomoro, il lui rendit compte de toute cette scène en ayant soin de charger fortement les couleurs.

— Ma foi, duchesse, dit-il en riant niais, à son ordinaire, à la vue du nouvel ameublement, je vous fais mon compliment ; on n’a pas meilleur goût. Tout cela est si frais, si coquet, si virginal, que ce n’est plus ici une chambre nuptiale, mais une chambre de demoiselle.

La duchesse rougit ; elle était blessée que sa pensée eût été pénétrée par un observateur si grossier ; il n’attachait certainement pas à ses paroles le sens qu’elle leur prêtait ; mais c’était trop déjà que cette remarque, qui frisait l’impertinence, eût passé par sa bouche. Elle y répondit par un regard froid, et le docteur blème n’en poursuivit pas moins le cours de ses observations intempestives. Depuis qu’il avait ou croyait avoir le secret de la duchesse, il lui échappait des mots à double entente, que jamais auparavant, il ne se fût permis, et qui faisaient bouillir le sang dans les veines de Chavornay.

— Je vous dis, madame, s’écria-t-il quand Vital fut sorti, que cet homme est un espion.

— Je commence à le croire ; mais au profit de qui ? Je connais Fritz, il n’est pas homme à se dégrader au point de donner de semblables commissions.

— Je suis loin de croire qu’il l’ait donnée ; mais ce Vital ne vous aime pas, vous le savez ; il vous craint, il me hait, et songe peut-être à se faire auprès du duc un mérite de son insolente surveillance. Il est capable de tout pour faire sa misérable carrière. Et puis, il était fort lié avec Campomoro ; ils sont restés en correspondance : qui sait ce qu’ils machinent entre eux ? Tenons-nous pour avertis et soyons sur nos gardes.

La crainte de cet ennemi commun ne fit que resserrer le lien qui unissait leurs âmes, et ils passèrent toute cette journée dans une étroite et chaste intimité. Mais la nuit fut mauvaise. L’aveu d’Hélène avait embrasé Chavornay ; l’idée que leur lit de noce était dressé dans cette chambre purifiée de tout souvenir étranger, qu’il l’avait été par elle-même, et que chassé par les scrupules d’un honneur timoré, il n’était pas resté pour le partager avec elle, cette idée brûlante s’emparait de lui avec une telle violence, que le délire le prit et il n’était plus maître de lui.

Hélène n’était pas plus tranquille ; elle s’était déclarée vaincue, et pouvait dès lors se regarder comme ne s’appartenant plus. Exaltée par son aveu même, elle était heureuse de l’avoir fait, et s’en repentait si peu qu’elle aurait voulu qu’il fût à refaire, afin de voir encore Chavornay en pleurs à ses genoux. Préoccupée des mêmes pensées que lui, assiégée des mêmes tentations, elle ne put dormir et fut toute la nuit visitée par d’ardentes visions. Elle s’attendait à le voir paraître à chaque instant, et, loin de s’en alarmer comme naguère, elle rappelait de tous ses vœux, elle se donnait à lui tout entière. Si un bruit de pas lointain se faisait entendre sur le Lung’Arno, c’était lui qui descendait l’escalier pour venir à elle ; si le vent gémissait dans les portes, c’était lui qui les ouvrait ; la sienne n’avait point été verrouillée. S’il eût paru alors, quelle ivresse ! quel délire ! Qui leur rendrait jamais les délices qu’ils perdaient ? Exaspérée par la solitude, par l’attente, par ces mécomptes toujours renaissants, sa passion ne connaissait plus de bornes, plus de frein. Elle avait assez lutté, assez souffert ; l’honneur n’en demandait pas davantage ; elle voulait du bonheur ; le tour de l’amour était à la fin venu. Elle ne se reconnaissait plus elle-même : c’était une autre Hélène ; de nouvelles puissances s’éveillaient en elle ; elle était dans une de ces crises impétueuses et terribles qui passent à travers le cœur, comme un vent d’orage, et qui décident de toute la vie d’une femme.

Elle enfonçait sa tête brûlante dans les oreillers ; son sein palpitait ; tout son corps avait le frisson d’amour, elle étendait ses deux bras nus pour embrasser l’image adorée de cet homme, qui était toujours là devant elle, et qui s’évanouissait, quand elle voulait l’étreindre, comme un songe railleur. Alors elle l’outrageait ; foulant aux pieds, à cette heure, ses propres scrupules, elle traitait les siens de chimères et de faiblesses puériles, elle l’accusait de manquer de cœur et d’audace, et de ne pas savoir aimer. Que faut-il donc, s’écriait-elle avec désespoir, que faut-il de plus à cet orgueil insatiable ? N’est-ce pas moi qui ai été à lui ? n’ai-je pas fait les premiers aveux ? que veut-il encore ? faudra-t-il que j’aille le chercher à genoux jusque chez lui ?

S’élançant hors de son lit pour échapper aux spectres dont son chevet était assiégé, elle se mit à marcher en désordre dans sa chambre ; peu s’en fallut qu’elle ne montât dans celle de Chavornay.

Elle ne l’y aurait pas trouvé. Tout ce qu’elle avait éprouvé en songeant à lui, il l’avait éprouvé en songeant à elle, et plus fortement encore ; sentant ses forces défaillir, il n’avait trouvé d’autre moyen d’échapper à une défaite complète que de quitter la place : il avait même fait quelques pas vers la chambre d’Hélène, et, se voyant si près de succomber, il était sorti du palais brusquement, pour éteindre dans l’air froid de la nuit les ardeur qui le dévoraient. Il erra longtemps comme une ombre à travers les rues silencieuses ; à l’aurore, il prit sa volée vers la campagne. Les Cascines étaient toujours sa promenade de prédilection : ces retraites affectionnées lui étaient devenues plus chères encore depuis qu’Hélène les avait consacrées par sa présence ; il en avait si bien pris l’habitude, qu’une fois hors de la ville ses pieds l’y portaient d’eux-mêmes. Ils l’y portèrent ce jour-là comme tous les autres ; après une veille si agitée, il cherchait d’instinct la paix du désert.

Cependant Hélène avait fini par se calmer ; l’accès avait cédé, épuisé par sa propre violence, et la crise était passée ; après avoir marché quelque temps dans sa chambre, elle était tombée de lassitude dans un fauteuil, et avait sonné Souqui pour qu’elle vint à son aide, et la sauvât d’elle-même par sa présence. La pauvre fille accourut toute troublée et à moitié vêtue, craignant qu’il ne fût arrivé malheur à sa maîtresse. Ses craintes redoublèrent en la trouvant levée à une pareille heure et dans un si grand désordre :

— Mon Dieu ! madame, comme vous voilà défaite ! que vous est-il donc arrivé ?

— Rassure-toi, mon enfant, ce n’est qu’un mauvais rêve ; le cauchemar m’a réveillée, et je t’ai appelée pour me tenir compagnie, car cette solitude me fait peur. Assieds-toi là et parle-moi ; que je sente bien que je ne suis pas seule.

Souqui lui raconta qu’elle avait entendu des pas dans l’escalier, mais qu’étant venue sans lumière, dans sa hâte d’accourir, elle n’avait pu distinguer qui c’était. Hélène resta donc dans le doute de savoir si c’était l’insolent docteur qui l’espionnait ou Chavornay qui répondait, mais trop tard, à l’appel passionné de son insomnie. À cette idée, un nuage passa sur son front. Était-ce le regret d’un bonheur manqué ou la joie d’un danger évité ? C’est ce qu’on ne sut jamais par elle. C’était bien, en effet, Chavornay que Souqui avait entendu, mais Chavornay au désespoir, Chavornay fugitif ; la duchesse ne le sut que le lendemain.

— Que madame est belle ! s’écria tout d’un coup Souqui en fixant sur sa maîtresse un regard naïvement admiratif, et que M. Chavornay serait heureux s’il était à ma place, et qu’il pût vous voir ainsi !

— Tais-toi, folle, interrompit la duchesse en lui mettant la main sur la bouche.

— Pas si folle. Madame sait bien qu’il l’aime ; seulement elle ne veut pas avoir l’air de s’en apercevoir.

— Voulez-vous bien vous taire, mademoiselle, répéta la duchesse en lui donnant un petit coup sur la joue.

— Oh ! madame la duchesse peut me battre tant qu’elle voudra, elle ne m’empêchera pas de dire qu’elle est admirablement belle.

Souqui avait raison : Hélène, dans son désordre, était d’une admirable beauté ; épuisée par l’effroyable lutte d’où elle sortait, et, à demi couchée dans son fauteuil, elle était retombée dans ses attitudes molles et languissantes, et ses cheveux dénoués retombaient à grands flots sur ses épaules et sa poitrine découvertes. Chavornay fût mort d’amour en la voyant ainsi.

On conçoit l’effet de ce nom prononcé dans un moment pareil ; elle pâlit horriblement, le tremblement la reprit, et Souqui fut effrayée de sentir sa main et ses pieds froids comme du marbre. Elle les prit dans ses mains pour les réchauffer, et, ranimant le feu à demi éteint, elle rapprocha de la cheminée le fauteuil de sa maîtresse. Cette rechute n’eut pas de suite ; la présence de Souqui sauva Hélène d’une nouvelle crise et de nouveaux délires.

Depuis que le trouble et le remords étaient entrés dans le cœur de la duchesse, la chaste sérénité de cette charmante fille faisait sur elle l’effet d’un calmant ; sa vue seule suffisait pour l’apaiser, et, dans ses mauvais moments, elle l’appelait d’ordinaire auprès d’elle, comme elle avait fait cette nuit, et se mettait sous la sauvegarde de son innocence. Elle n’était pas sa confidente, mais elle avait le privilège de deviner tout ce qu’elle voulait et de dire tout haut ce qu’elle devinait ; ses remarques naïves avaient souvent un sens exquis par leur naïveté même ; elles jetèrent plus d’une fois la duchesse en de profondes rêveries et dans de salutaires méditations.

Après avoir veillé quelque temps, assise aux pieds de sa maîtresse, Souqui laissa tomber sa jolie tête sur ses genoux, et, vaincue par la fatigue, elle s’endormit d’un sommeil paisible et doux.

— Elle dort ! murmura la duchesse en passant légèrement ses doigt dans ses cheveux bruns, et moi je ne puis plus dormir ! Ma vie est bouleversée, il n’est plus pour moi de repos.

Et faisant sur elle-même et sur son passé de triste retours, elle se prit à fondre en larmes. Cette nuit terrible l’avait vieillie de dix ans ; elle était entrée dans un monde tout nouveau ; jusqu’alors elle n’avait connu le désir que comme une affection douce et tendre, et maintenant c’était une fièvre ardente, impérieuse, insensée ; elle venait de naître à la passion.

Chavornay passa toute la journée aux Cascines ; mais ce jour-là il fut insensible aux bienfaisantes influences du grand air, de la marche ; et ce calme heureux, que le spectacle de la nature rappelait d’ordinaire en lui, cette fois il ne le trouva pas. D’abord il eut un mécompte ; il chercha en vain le pâtre de Saint-Rossore ; il n’était pas à la Maremme ; l’hiver touchant à son terme, il était allé dans les montagnes du Casentino pour reconnaître les pâturages où il devait bientôt conduire ses troupeaux afin d’y passer avec eux la saison d’été.

Toute contrariété irrite, car c’est une déception en même temps qu’une démonstration de l’infirmité de notre vue, qui ne sait rien pénétrer, rien deviner, et partant, de la vanité de nos projets, de la misère de nos espérances. Quand la contrariété est grande, elle prend le nom de malheur : dans ce cas on se raidit, on combat, on appelle à son aide l’énergie morale, et la lutte même est une diversion, un emploi de force qui exalte l’orgueil et soutient le courage. Si la contrariété est trop légère pour mériter le nom de malheur, on ne trouve pas qu’il vaille la peine de lutter et on lâche le frein à sa mauvaise humeur. Ce fut le cas de Chavornay ; il avait compté sur son ami le pâtre pour le distraire et le fortifier ; ne le trouvant pas, il fut désappointé, et ses pensées déjà sombres prirent une tournure chagrine et malveillante.

Il erra seul dans ces solitudes pleines d’Hélène, il revit tous les lieux, tous les objets vus avec elle, les vaches farouches, les fiers étalons, les chameaux indolents, le Fleuve-Mort, la tour de Ricardi, la jeune nourrice du Serchio, la pelouse, le saule, et jusqu’à l’enfant du bûcheron ; mais il était tourné à l’aigreur et tous ces souvenirs l’irritèrent au lieu de l’adoucir ; il ne songeait à la duchesse que pour l’accuser de toutes ses souffrances, et il maudissait le jour où il l’avait vue pour la première fois. Pourquoi s’était-elle trouvée là sur son passage, jetée à travers sa vie comme un génie de malheur ? Il était calme avant, s’il n’était pas heureux, que lui avait-elle donné en échange de ce repos du cœur qu’elle lui avait ravi ? Et dans son égoïsme hargneux, il ne lui revenait pas à la pensée que cette femme dont il se plaignait si amèrement pouvait, et avec plus de raison, lui adresser les mêmes reproches, car ce n’est pas elle après tout qui l’avait cherché ; il ne songea pas un instant que s’il souffrait par elle, elle souffrait par lui, et que des deux ce n’était pas lui qui était le plus malheureux. Assis sur ce même tertre de gazon, sous ce même saule où son Hélène s’était assise et où il l’avait tant aimée, il ne trouva pas une larme pour elle ; absorbé dans son orgueil âpre et jaloux, il se faisait centre du monde et immolait en idée la création tout entière à sa dévorante personnalité.

Qu’est-ce donc que l’amour, puisque le plus vrai, le plus dévoué, le plus noble, est sujet à de si effroyables accès d’injustice, d’égoïsme et de dureté ? Il est consolant de penser que ce n’est pas l’amour qui le produit, mais au contraire l’absence de l’amour : c’est qu’en ces moments-là il s’est retiré du cœur qu’il remplissait, et le vide affreux laissé par lui se peuple aussitôt de spectres que son retour seul peut mettre en fuite. « Quand le dieu veille, dit le prophète indien, l’univers accomplit ses actes. Quand le dieu s’endort, l’univers se dissout. » Ce dieu c’est l’amour ; qu’il sommeille où s’éteigne, à l’instant l’être moral marche à sa dissolution.

Douter de l’amour d’Hélène après l’aveu muet mais éloquent qu’elle en avait fait la veille, cela n’était plus permis ; mais Chavornay avait alors l’esprit si plein de ténèbres, le cœur si plein de fantômes, qu’il eut l’art d’en douter. C’était un des malheurs de son caractère que d’être rebelle jusqu’à l’obstination aux convictions les plus douces et les plus chères à son cœur. Il avait besoin, pour croire au bonheur, de le tourner et retourner dans tous les sens, de l’envisager mille et mille fois, sous toutes les faces, de le toucher du doigt, pour ainsi dire, comme l’apôtre incrédule toucha la plaie du crucifié. Encore alors n’y ajoutait-il pas une foi explicite ; craignant toujours d’être sa propre dupe et de se laisser surprendre par quelque illusion intéressée, il eût volontiers demandé qu’on lui démontrât la joie et qu’on lui prouvât l’espérance. De là mille troubles intérieurs, mille secrets orages. Personne autant que lui ne souffrait de cet esprit de scepticisme et de contention ; mais il le combattait en vain, il subissait la fatalité d’une nature donnée, et l’esclavage d’une longue habitude. Il péchait par trop d’analyse et de circonspection ; au lieu de s’abandonner à la spontanéité de ses émotions et de ses sympathies, il les soumettait au contrôle d’une réflexion inquiète et soupçonneuse ; il ne respirait pas la fleur, il la disséquait. Si mal organisé pour le bonheur, il aspirait en tout à une perfection idéale qui n’est pas sur la terre, et quand la bonne fortune venait à lui, – ses visites, hélas ! avaient été bien rares, – au lieu de lui ouvrir les bras, il entrait en pourparlers avec elle, et perdait à parlementer le temps de la jouissance ; c’est comme si en mer le pilote se mettait à étudier le vent au lieu de lui ouvrir sa voile. Cette disposition malheureuse, qui n’est que l’excès d’une force et l’abus d’une faculté, mais d’une force hors de place, d’une faculté mal appliquée, est périlleuse en amour et tue trop souvent le plaisir dans son germe, car elle est mère des lenteurs ; elle grandit les obstacles, trop heureux encore quand elle n’en fait pas naître ; elle rend l’action moins rapide en suspendant l’effet de la volonté.

Mais enfin, si rebelle que soit l’esprit, il vient un moment où il cède et où la conviction s’y établit. Ce moment était venu pour l’incrédule Chavornay. – Non ! s’écria-t-il après s’être torturé longtemps de ses propres mains, le doute est une folie ; elle m’aime ! – Ce doute vaincu, un autre s’empara de lui : il pensa que cet amour n’était peut-être qu’une fantaisie de duchesse, un caprice de grande dame. Accoutumée jusqu’alors aux fadeurs aristocratiques et aux lieux communs de la galanterie des salons, elle avait dû être en effet frappée, comme de quelque chose d’inusité, de ses manières rudes, de ses humeurs sauvages, de ses brutalités plébéiennes ; la nouveauté du spectacle, sa bizarrerie même avaient dû faire impression sur elle ; son amour n’était donc que de la surprise, son imagination seule était ébranlée, son cœur n’était pas à lui. Opposant à cet amour de tête l’amour entier, absolu dont il était possédé, il se regardait comme sacrifié, lui qui donnait tant pour recevoir si peu ; et, dupe à ses yeux d’un marché frauduleux, il se comparaît à ces sauvages qui troquent des morceaux d’or massif contre des verrotteries.

Nous avons vu qu’une fois sur les pentes du doute, Chavornay ne s’arrêtait plus et qu’il roulait jusqu’en bas. Exagérant de plus en plus ses suppositions gratuites, il arriva d’hypothèse en hypothèse jusqu’à l’outrage ; il méconnut sa noble et chaste Hélène jusqu’à faire d’elle, non plus seulement une femme de caprice et d’imagination, mais une femme facile. Car enfin, pensait-il, elle est duchesse, et, quoi qu’elle puisse dire, elle a été élevée dans les principes de sa caste, et imbue, dès le berceau, des préjugés de la naissance. Le monde n’a pu lui laisser ignorer qu’il a deux morales, et qu’une duchesse a des privilèges qu’une bourgeoise n’a pas. Elle croyait sans doute lui faire beaucoup d’honneur en se laissant aimer ; car il n’était, après tout, pour elle, qu’un roturier, un intrus, un homme sans titre, et partant, sans conséquence, dont une femme comme elle pouvait bien se passer la fantaisie, par ce même principe en vertu duquel la marquise Du Châtelet se faisait mettre au bain par son valet de chambre : ce n’était pas un homme. Et si, jusqu’à présent, elle n’avait pas été plus hardie, c’est qu’elle était jeune encore et n’en était qu’à ses débuts. Campomoro n’avait échoué que parce qu’il s’y était mal pris, et qu’elle avait craint, avec un homme aussi consommé, un éclat qu’il n’aurait pas manqué de faire, et un joug qu’il eût fait sentir ; or, elle ne courait pas les mêmes dangers avec le pauvre et obscur Chavornay qui l’aimait, qui s’était livré comme un enfant, et que, grâce à un si fol amour, elle tiendrait toujours sous son empire. Sa conclusion était toujours celle-ci : Elle a du goût pour moi, je veux bien le croire ; mais pour qu’elle m’aime, il faudrait que ce fût une femme d’exception, et y a-t-il des femmes d’exception ? Il voulait dire qu’elle ne lui avait pas encore assez donné de gages, et lui reprochait de ne pas lui avoir sacrifié du premier coup son mari, sa réputation, sa conscience.

Descendre à n’être auprès d’une femme qu’un instrument de plaisir, c’est jouer le rôle d’un homme à bonnes fortunes ; mais jouer ce rôle auprès de la femme qu’on aime, qu’on a portée si longtemps dans son cœur, comme le ciboire garde l’hostie consacrée, à laquelle on a dû tant de chastes ivresses et de tendres ravissements, oh ! c’est là une profanation faite pour révolter les âmes les moins délicates, les moins fières, et dont la seule idée soulevait dans l’âme hautaine de Chavornay d’effroyables et saints dégoûts.

— Non, non, s’écriait-il tout haut à la pensée d’une telle abjection, je l’aime trop pour la posséder ainsi ; je la veux tout entière, sinon, non ! Et si jamais elle s’abaissait jusqu’à de pareilles ignominies, elle ne m’aura pas du moins pour complice.

En parlant ainsi seul comme un fou, il marchait d’un pas furieux à travers les herbages, et il rentra au palais Lanfranchi sous l’empire des extravagantes chimères de son imagination et des injurieux délires de son orgueil.

Mais l’amour est traître, il vit de ruses et il se plaît à dresser des pièges. S’il s’endort un instant, c’est pour se réveiller plus terrible, plus indomptable, et ses apparentes défaites sont suivies de victoires décisives et d’implacables réactions. Dans ces féroces et capricieuses maladies de l’âme qu’on appelle passions, on n’est jamais si près des rechutes que lorsqu’on croit toucher à la guérison.

XIX.

UNE CRISE.

Hélène était en proie à des pensées bien différentes ; quoiqu’elle n’eût pas vu paraître Chavornay de la journée, elle n’avait pas douté de lui un seul instant. Bien loin de s’alarmer de son absence ou de s’en irriter, elle comprit qu’elle était le résultat d’une lutte semblable à celle qu’elle avait soutenue contre elle-même dans cette nuit passionnée, dont le souvenir la faisait rougir de honte et d’effroi. Jugeant de ses souffrances par les siennes, elle se reprocha de l’avoir méconnu dans son délire, et, l’ardeur de son repentir lui exagérant sa faute, elle en appelait le châtiment comme une faveur, elle avait besoin d’une expiation pour se pardonner à elle-même.

La journée fut longue ; sur le soir, Chavornay n’ayant point encore paru, elle se mit à son piano, s’efforçant d’échapper par la musique à l’horreur de la solitude ; elle tomba sur la romance alors à la mode en Italie de Tebaldo e Isolina. Elle était seule, elle se livrait sans réserve et sans timidité. Elle trouvait de l’analogie entre sa situation et celle que la romance exprime, et son âme vibrait dans sa voix ; arrivée à ce dernier vers :

 

Ah ! mai più ritornerà,

 

qui est le chef-d’œuvre de l’artiste, et qui s’appliquait si naturellement à l’absence de Chavornay, elle éclata, pour ainsi dire, et son chant ne fut plus qu’un sanglot désespéré.

— Rassurez-vous, madame, dit derrière elle une voix brusque, il est en route pour revenir ; et une lettre tomba sur le piano…

Elle se retourna, toute saisie, et vit Chavornay.

En rentrant au palais, il avait trouvé une lettre d’Allemagne dans laquelle le duc lui annonçait enfin son prochain retour, et il était descendu chez la duchesse cette lettre à la main. Il était entré dans sa chambre pendant qu’elle chantait, et s’était assis derrière elle sans être entendu. Encore tout agité de ses imaginations des Cascines, et poursuivi par ses fantômes, il avait vu dans le chant d’Hélène la confirmation de ses rêves et de ses appréhensions chimériques.

— C’est son mari qu’elle rappelle, s’était-il dit avec rage ; je ne me trompais pas, il est donc bien vrai que je ne suis point aimé, et, dévoré par la jalousie, il lui avait jeté, comme un sanglant reproche, cette lettre de malheur et la parole acerbe qui l’avait si brusquement interrompue.

Le repentir d’Hélène voulait une expiation ; ses vœux étaient satisfaits pleinements. À peine eût-elle la force de parcourir des yeux la lettre de son mari, et, sans même se retourner, elle resta sur sa chaise, immobile, anéantie sous le poids d’une si cruelle méprise. Elle ne répondit pas un mot, elle n’eut pas un regard de reproche ; mais, acceptant avec une résignation silencieuse le châtiment qu’elle-même avait imploré, elle prit sa tête dans ses deux mains, la laissa tomber sur le bord du piano, et pleura amèrement.

Un long silence régna, pendant lequel on n’entendit que les sanglots étouffés d’Hélène. Chavornay était pâle et muet derrière elle ; il n’avait pas quitté son siège, et ces larmes ne l’avaient pas désarmé. Lui si bon, si tendre, il avait en ce moment-là dans l’âme un fond de férocité qui se plaisait presque à voir souffrir. Sous l’empire de son affreuse erreur, il s’encourageait à l’égoïsme, il se disait qu’après tout, ces pleurs n’étaient pas pour lui, et il éprouvait en les voyant couler, plus d’irritation que de pitié.

— Vous voyez bien, madame, reprit-il enfin d’une voix moins dure, que je ne puis plus rester dans cette maison, et qu’il faut que je parte : cette lettre est ma sentence d’exil.

À ce mot de départ, la duchesse releva lentement la tête, et, se retournant vers Chavornay, elle fixa sur lui, en silence, son bel œil bleu tout noyé de larmes.

— Dieu vous pardonne, lui dit-elle après une longue pause, le mal que vous me faites ! Où trouvez-vous des mots si durs, et que vous ai-je fait pour me traiter ainsi ?

— Ce que vous m’avez fait, madame ! c’est vous qui me le demandez ? Qui m’a pris, je vous le demande, moi, mon repos, ma liberté, ma vie ? et, pour tout cela, que m’avez-vous donné ?

La duchesse ne parut pas entendre ce reproche insensé : elle en était restée à cette idée de départ qui lui avait fait redresser la tête comme si un mauvais rêve l’eût éveillée en sursaut.

— Partir ! partir ! murmurait-elle à voix basse sans écouter Chavornay ; mais, oui, il a raison, il vaut mieux qu’il parte !

Puis, tout à coup effrayée elle-même de ce qu’elle avait dit et de l’arrêt qu’elle venait de prononcer contre elle-même :

— Qui a parlé de départ ? s’écria-t-elle comme égarée, en passant la main sur son front.

— C’est l’honneur qui le commande, madame, et c’est vous-même qui l’avez dit ; car enfin, votre mari arrive, et nous ne saurions, lui et moi, vivre désormais sous le même toit. Mais ce n’est pas seulement l’honneur qui parle, c’est la fierté souffrante, l’orgueil, la dignité blessée ; c’est l’amour au désespoir, car je m’absorbe en vous, madame, vous le voyez bien ; je ne l’ai que trop laissé voir ; vous êtes tout pour moi, et moi je ne suis rien pour vous ; je vous aime, Hélène, et vous ne m’aimez pas.

— Je ne l’aime pas ! Il dit que je ne l’aime pas !

La duchesse prononça ces mots avec l’accent d’une profonde amertume et en levant les yeux au ciel comme pour en appeler à lui d’une si criante injustice. Chavornay, qui jusqu’alors n’avait pas quitté sa place, s’élança tout à coup derrière la chaise d’Hélène, et la renversant dans ses bras :

— Si tu m’aimes, s’écria-t-il avec impétuosité, en plongeant au fond de ses yeux un regard avide, inquisiteur ; si tu m’aimes comme je t’aime, dis-le moi donc, et prouve-le moi en me le répétant mille et mille fois. Plus d’ambiguïtés, plus de réticences ! Il faut que cet instant décide entre nous. Dis-moi que ce n’est point un caprice de grande dame, une fantaisie méprisante ; dis que c’est sérieux, profond, éternel ; que c’est de l’amour, du véritable, et que je ne suis pas dupe d’une épouvantable illusion ; dis-moi bien que j’ai ton cœur et ton âme, que tu es à moi tout entière, comme je suis à toi sans réserve, et que tu ne voudrais pas me déshonorer en m’assignant un rôle indigne de tous les deux ; car il faut bien qu’enfin je te l’avoue, j’ai cru tout cela, et cet horrible doute me trouble et me désespère. Je t’aime trop pour te posséder jamais ainsi. Pardonne-moi, je t’offense ; mais songe à ce que tu es, à ce que je suis ; songe à la lutte inégale et terrible engagée depuis si longtemps dans mon cœur entre la hauteur de mes désirs et la bassesse de ma condition. Si vous étiez une paysanne comme ma mère, j’aurais eu plus d’audace, j’aurais pris l’offensive hardiment ; mais vous êtes duchesse d’Arberg, et je me tenais à l’écart, car vous pouviez supposer que c’était votre rang que j’aimais en vous, que je n’étais qu’un vaniteux, que je voulais me faire de votre amour un piédestal pour m’élever au-dessus de mon état, et un marche-pied vers la fortune. Cette pensée, madame, m’était insupportable, et c’est alors que je devenais dur, agressif, insolent. Dis-moi que tu comprends cela, et qu’à ma place, tu eu aurais fait autant.

— Vous avez un grand cœur et une nature royale ; si j’étais homme et à votre place, j’aurais agi comme vous.

— Oh ! que ne m’avez-vous parlé ainsi plus tôt : je souffrais tant et cela m’eût fait tant de bien ! D’un mot vous auriez chassé tous ces fantômes.

— Ce mot, pouvais-je le dire ? et ne l’ai-je déjà pas trop fait entendre ? Est-ce que je m’appartiens ? suis-je libre de donner mon cœur ? Hélas ! je suis bien coupable.

— Cela encore me fermait la bouche et ces scrupules me jetaient dans le désespoir. Car ne croyez pas que j’aie oublié jamais la chaîne que vous portez, ni que je sois homme à me glisser furtivement comme un larron dans le lit d’un mari pour lui voler sa femme ou la partager avec lui. J’abhorre ces intrigues clandestines et ces affreux partages me font horreur. Mais, au nom de Dieu, Hélène, ne me parlez pas de lui. Chaque fois que j’entends prononcer son nom, c’est un coup de couteau que je reçois au fond des entrailles. Épargnez-moi ce supplice aujourd’hui ; c’est bien assez d’avoir cru tout à l’heure que le Mai più de votre romance lui était adressé. Laissez-moi l’illusion de croire, ne fût-ce qu’un instant, que puisque vous m’aimez, Hélène, vous pouvez m’aimer et que nous sommes seuls dans l’univers.

Chavornay n’avait pas changé d’attitude. Il ne touchait pas la duchesse, mais il tenait toujours renversée dans ses bras la chaise où elle était assise, ses yeux sur ses yeux et ses lèvres touchant presque son front. Dans le mouvement qu’il avait fait en la renversant, ses cheveux, mal attachés, s’étaient dénoués et les inondaient tous les deux de leurs flots d’or. Hélène, emprisonnée dans les bras de Chavornay, n’avait pu faire un geste pour changer de posture, et ses yeux fixés sur les siens ne s’étaient pas baissés une seule fois, comme si un charme magnétique les eut forcés à se tenir ouverts ; un sourire ineffable errait sur ses lèvres tandis qu’il parlait, et le peu de mots qu’elle avait hasardés avaient été prononces d’une voix tremblante et mal assurée, faibles et derniers efforts d’une conscience rendue et d’une résistance impossible. Subjuguée, éperdue et trop saisie pour répondre, elle ne put que s’écrier :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! quel malheur me préparez-vous pour me rendre si heureuse ?

Et, s’emparant de la main de Chavornay, elle la porta à ses lèvres, et l’appuya sur son cœur avec transport. Quand il sentit palpiter ce sein chaste et passionné, il ne se posséda plus, il prit avec force la tête d’Hélène entre ses deux mains :

— Vous m’aimez donc, duchesse d’Arberg, s’écria-t-il hors de lui ; mais sauras-tu m’aimer comme je veux l’être, et sais-tu à quoi tu t’engages ? Te sens-tu la force de partager ma pauvreté, car je ne puis, moi, partager ta richesse ; pour me suivre dans mes montagnes, oseras-tu fouler aux pieds ta couronne de duchesse, affronter pour moi les mépris du monde, perdre ton nom, ta patrie, ta réputation, oui, Hélène, ta réputation ; tu joues tout cela pour moi, et tout cela je l’accepte, car je t’aime tant, que je sens en moi la force de te tenir lieu de tout ce que tu me sacrifies.

En parlant, ses lèvres s’étaient de plus en plus rapprochées de celles d’Hélène ; elles s’unirent invinciblement. À ce contact électrique, la duchesse bondit comme un faon blessé, et de la chaise où elle était à demi couchée, elle s’élança sur ses pieds au milieu de la chambre.

Chavornay était demeuré immobile et debout à la place qu’elle venait de quitter si brusquement ; ils restèrent quelques instants en présence, sans parler, sans se regarder, tous les deux en proie aux mêmes combats.

Relevant enfin un œil humide et brillant, elle attacha sur lui un regard fixe, profond, étrange, et vint tomber dans ses bras. Se sentant tout à fait vaincue, incapable de résistance, et pleine de cette confiance passionnée de l’amour, elle cherchait en lui, contre lui-même, appui et protection. Elle cachait sa tête dans son sein, elle s’attachait à lui avec une force convulsive, elle lui appuyait la main sur la bouche pour l’empêcher de parler, car il lui disait des choses qui lui donnaient le vertige.

— Tais-toi, tais-toi, s’écriait-elle d’une voix étouffée ; ma tête saute ; je deviens folle ; ne me demande rien, je ne sais plus ce que je dis, ni ce que je fais ; sois généreux, Chavornay ; et puisque tu es homme, aie de la force pour nous deux.

Chavornay était, en ce moment, peu disposé à la générosité ; tout entier au sentiment de sa victoire, il ne songeait qu’à en jouir. Il enlaçait, il tordait dans ses bras robustes ce corps souple et gracieux qui se donnait à lui ; il passait ses doigts avec amour dans ces longs cheveux soyeux et parfumés ; il couvrait de baisers cette tête chérie qui cherchait un refuge dans son sein ; ce n’était plus du sang qui coulait dans leurs veines, c’était du feu.

Tout d’un coup, la duchesse, faisant un effort désespéré, se dégagea des bras de Chavornay et alla tomber à genoux devant son lit.

— C’est impossible ! s’écria-t-elle en cachant son visage dans ses deux mains ; ce serait une trahison, et nous aurions le droit de nous mépriser. Je ne rétracte rien de ce que j’ai dit, ô mon Chavornay, je t’aime, tu le vois bien ; je suis à toi tout entière, tu peux faire de moi tout ce que tu voudras, je ne me défends plus, je suis à ta merci ; mais je te demande grâce, aie pitié de ma défaite, sauve-moi de moi-même et appelle à notre secours toute l’énergie de ton cœur grand et magnanime ; car, pour moi, vois-tu, je suis au bout de mes forces et je n’ai plus pour me protéger que ma faiblesse et toi.

Il y eut un silence pendant lequel Chavornay fixa sur Hélène agenouillée un œil éperdu. Cette femme était si belle, enflammée des pourpres de l’amour et tout inondée de ses larmes et de sa longue chevelure, qu’il fut obligé de détourner la tête pour ne la point voir : c’était un spectacle trop embrasant, une épreuve au-delà de ses forces : il y eût infailliblement succombé. Jamais, jusqu’à présent, l’amour et l’honneur ne s’étaient livré dans son âme un si furieux combat, et la victoire fut bien près de rester au premier. Tout son être physique et moral était bouleversé, et l’émotion d’une si grande lutte lui ôta longtemps la parole.

— Vous avez raison, dit-il enfin d’une voix sourde et altérée, ce serait une trahison. Nous sommes ici chez le duc d’Arberg, je suis son hôte, vous êtes sa femme, il a confiance en moi, et il a eu foi en vous ; il a laissé en partant son honneur entre nos mains, et profiter de son absence pour lui voler ce dépôt sacré, oui, vous avez raison, madame, ce serait une abominable lâcheté ; nous ne nous en rendrons coupables ni l’un ni l’autre. Le Ciel nous donne la force de souffrir !

Pendant qu’il parlait, la duchesse le regardait d’un œil si tendre, si passionné, qu’il lui dit :

— Hélène, au nom de Dieu, baissez les yeux ; si vous me regardez ainsi, je ne réponds plus de rien.

Mais Hélène ne baissait pas les yeux ; elle était fascinée.

Chavornay recueillit toutes ses forces, et, combattant l’exaltation de l’amour par l’exaltation de l’honneur, il monta, pour ainsi dire, son âme au ton du renoncement stoïque et de l’abnégation volontaire. Appelant sa mémoire à son aide, il invoqua les austères préceptes de sa première éducation et ces grands exemples de continence héroïque, ces rares et sublimes triomphes de l’esprit sur les sens qui avaient été le rêve de sa mâle adolescence : il s’entoura de ces souvenirs virils, il s’en fit une égide, un rempart, et il profita de cet accès d’effervescence morale pour prendre une résolution ; une fois prise, il savait bien qu’il la tiendrait, et qu’elle serait irrévocable. Il demeura quelque temps concentré en lui-même ; quand il sortit de sa méditation, sa résolution était prise.

Hélène, toujours à genoux devant son lit, contemplait avec inquiétude cette lutte silencieuse. Qu’avait-il résolu ? qu’allait-il faire ? Il s’approcha d’elle en silence, et, posant sa main sur sa tête comme pour la bénir :

— Je vous remercie, lui dit-il d’un ton grave, de n’avoir pas douté de moi ; votre confiance m’honore et je suis fier de la mériter. Je suis heureux et fier, ô ma duchesse ! de te voir à mes pieds, cherchant ta force et ton refuge au sein de la vertu plébéienne. À cette heure de crise elle ne fera pas défaut ; il ne sera pas dit qu’on l’aura implorée en vain et qu’elle aura failli lâchement au jour de l’épreuve. Je sais ce que je perds, Hélène, et je ne m’y résigne qu’en gémissant. Dieu m’est témoin que le sacrifice que je fais ici est le plus grand qu’un homme puisse faire, car, la plus grande félicité qu’un homme puisse rêver sur la terre, c’est de posséder la femme aimée, à cette heure unique, suprême et à jamais bénie où elle dit : « Je t’aime ! » pour la première fois. Et quelle doit être, grand Dieu ! cette félicité, lorsque cette femme est à vous ! Mais, continua-t-il avec une exaltation d’orgueil qui le soutenait dans cette terrible épreuve et qu’il s’efforçait de cacher sous un calme apparent, ce sacrifice me grandit à vos yeux, vous grandit aux miens, et nous trouverons dans les régions les plus élevées de notre être de nobles approbateurs et des consolations magnifiques. Oui, quelque chose en moi me dit qu’en nous immolant au pied de ce lit de délices qui semblait nous attendre, nous épurons notre âme et que nous nous élevons à Dieu, tandis que le bonheur nous avilirait, et je ne veux pas dégrader mon Hélène. Non, Hélène, non, je ne veux pas plus que toi d’un bonheur dont il nous faudrait rougir ; je sais qu’en respectant, à cette heure, ce corps divin que tu m’abandonnes, je m’acquiers à jamais ton âme, et que je possède plus en ne te possédant pas.

Il se tut, sentant que l’attendrissement le gagnait malgré lui. La duchesse, à genoux à ses pieds, écoutait dans un ardent et pieux silence, et la tête baissée, cette parole grave et profonde. En ce moment elle croyait entendre la voix d’un apôtre, et ses mains s’étaient jointes en signe de recueillement et de dévotion. Son amour alors était un culte et son amant un dieu. Il la baisa au front, et, prenant des ciseaux, il lui coupa une longue mèche de cheveux, les lia avec un ruban bleu pris à sa ceinture, et les cacha dans sa poitrine après les avoir portés à ses lèvres.

— Est-ce que tu songerais à me quitter, s’écria la duchesse, effrayée de son action et en jetant sur lui un regard méfiant ; tu ne pars pas, j’espère ! car, hélas ! je sens bien comme toi que ce départ est nécessaire ; mais il est impossible.

— Tais-toi ! répondit Chavornay en lui appuyant la main sur la bouche ; ne prononce pas ces mots funestes ! ils déchirent le cœur et portent malheur.

— Mais alors dis-moi que tu ne pars pas, que tu ne songes pas à partir. Jure-le moi, répétait-elle, en embrassant ses genoux, ou je m’attache à toi ; tu ne sortiras pas d’ici !

— Non ! non ! répondait-il éperdu, et en se disant à lui-même qu’il le fallait.

Il sortit au désespoir de chez la duchesse.

— Pourtant, pensa-t-il en remontant chez lui, je médite là un coup de traître ! Et il avait comme un remords.

XX.

LA SPINA.

La duchesse ne dormit pas de la nuit ; épuisée par l’insomnie, elle se leva de grand matin et sortit. Un instinct involontaire la conduisit dans sa petite église de la Spina, comme si elle eût dû trouver là les forces qui lui manquaient et la paix qui l’avait quittée. Elle s’agenouilla aux pieds de la Vierge de Nino de Pise ; absorbée en elle-même devant ce marbre muet, elle croyait prier, mais sa prière n’était que de la rêverie et son culte de la contemplation.

Tandis qu’elle était là, attendant que la grâce divine lui tombât d’en haut, elle crut entendre derrière elle un pas trop connu ; son cœur palpita à se briser dans sa poitrine ; ses yeux se fermèrent comme ceux du patient qui attend l’inévitable coup de la mort, et, n’osant se retourner de peur de voir celui qu’elle n’avait pas revu depuis le grand combat de la veille, elle laissa tomber sa tête sur son sein. Elle sentit quelqu’un s’agenouiller tout près d’elle, et bientôt des larmes tombèrent sur ses pieds. On n’échangea pas un mot, pas un regard ; on ne se vit même pas, et les fidèles dispersés dans l’église ne purent soupçonner qu’il se jouait là, si près d’eux, un si terrible drame. Mais bientôt l’homme invisible se releva brusquement et sortit précipitamment de l’église. Quelques instants après, le sacristain trouva une femme évanouie aux pieds de la statue de la Vierge… Cette femme était la duchesse d’Arberg.

Ramenée chez elle, elle se recoucha et reposa quelque temps. À son réveil, on lui remit une lettre qui la fit trembler ; elle attendit, pour ouvrir cette lettre effrayante, que Souqui fût sortie. Quand Souqui rentra, elle trouva sa maîtresse encore une fois sans connaissance et la lettre ouverte au pied du lit. À la vue de ce visage animé et plus blanc que les oreillers sur lesquels il reposait comme la tête d’un mort sur son linceul, elle poussa un cri qui ne réveilla pas Hélène et courut chercher le docteur. Il vint aussitôt. L’évanouissement durait encore, et il était si profond que c’était une véritable léthargie. À peine Vital eut-il aperçu la lettre ouverte au pied du lit, qu’il fixa dessus un œil indiscret, et s’en empara en mettant à la place une de celles qui gisaient dispersées sur la table de la duchesse. Il avait eu la précaution de renvoyer Souqui sous un prétexte ; lorsqu’elle revint, il lui ordonna de faire du feu sur-le-champ, et il eut soin que la lettre qu’il avait substituée à celle de Chavornay se trouvât parmi les papiers insignifiants qui lui servirent à rallumer. Il la suivait du coin de l’œil, sans en avoir l’air, et, quand il vit cette lettre aux trois quarts consumée :

— Que faites-vous donc, Souqui ? s’écria-t-il, vous brûlez, je crois, les lettres de votre maîtresse.

Souqui effrayée s’élança pour sauver la lettre du feu ; c’était trop tard : elle était détruite. Le stratagème du docteur avait réussi ; il avait dans sa poche le secret des deux amants, et Campomoro ne pouvait manquer de l’avoir aussi bientôt : il ne désirait rien plus ardemment.

Tout cela n’avait pas duré une minute. Quand la duchesse commença à reprendre ses sens, elle tendit instinctivement la main pour ressaisir cette lettre qui l’avait frappée au cœur : ne la trouvant pas, elle tourna un œil inquiet sur les personnes qui entouraient son lit.

— Où est cette lettre qu’on m’a remise tout à l’heure ? demanda-t-elle à Souqui d’une voix faible.

— Hélas ! madame, répondit la pauvre fille, vous allez bien me gronder ; j’étais si troublée que je ne savais ce que je faisais ; je l’aurai brûlée pour allumer le feu.

— Étourdie ! dit le docteur d’un ton hypocrite ; quand je vous disais que vous brûliez les lettres de madame la duchesse ! Mais il ne s’agit pas de cela, ajouta-t-il en prenant le pouls d’Hélène, il s’agit de revenir à vous et d’éviter toute émotion.

Un soupçon traversa l’esprit d’Hélène ; elle fixa sur le tartufe un regard inquisiteur. Quoiqu’il le soutint sans se décontenancer, elle aurait pu conserver encore des doutes, si la candeur de Souqui et la sincérité de son repentir et de son aveu n’eussent achevé de les dissiper. Elle se rassura et demeura convaincue que la lettre avait été en effet brûlée par mégarde et sans avoir été remarquée. Et comme le médecin l’interrogeait sur les causes de son évanouissement, elle lui répondit que ce n’était qu’une répétition de celui du matin, qu’elle allait beaucoup mieux, et qu’elle n’avait besoin que de repos et de solitude. Elle fit tout fermer chez elle, jusqu’aux rideaux de son lit ; elle renvoya tout le monde, et, plongée dans l’obscurité, elle passa toute la journée dans le désespoir.

Le docteur rentra chez lui comme un triomphateur. Il ne craignait plus la duchesse maintenant qu’il avait son secret, et le moment était enfin venu pour lui d’assouvir la haine qu’il nourrissait contre Chavornay, et de lui fermer à jamais la maison du duc d’Arberg. Sa face blème s’empourpra de joie, et, tirant de sa poche la lettre qu’il venait de voler, il se mit à l’épeler, à la commenter syllabe par syllabe, donnant un sens impur aux mots les plus chastes. Il écrivit le jour même à son digne confident Campomoro une lettre où il l’informait de tout et criait victoire.

Il ne sera pas dit, lui mandait-il, que ce va-nu-pieds garde une conquête qui n’est pas faite pour un homme de son espèce, et que la duchesse déshonore à ce point son mari. Vous aviez raison, mon cher comte, les femmes sont tout caprice. Qui aurait pu jamais imaginer que celle-là, avec ses grands airs et ses idées sublimes, tomberait si bas, et s’en irait choisir pour amant un pareil être ?… Les voilà bien ces spiritualistes ; ils se ressemblent tous : leurs belles phrases et les visions qu’ils appellent leurs principes ne sont qu’un masque pour cacher leur immoralité. La conduite de celui-ci est infâme, car enfin il était l’hôte de monsieur le duc, qui l’avait recueilli chez lui par bonté, on peut presque dire par charité ; et, pour lui témoigner sa reconnaissance, il suborne sa femme… Il est aussi poltron que jésuite ; la seule annonce de l’arrivée du mari l’a fait décamper : mais puisque le voilà parti, bon voyage ! Il ne repassera pas le seuil du palais Lanfranchi, c’est moi qui vous le dis. Laissez seulement arriver monsieur le duc, et vous verrez.

S’abandonnant au courant de ses interprétations charitables, l’honnête docteur arrivait aux conclusions les plus injurieuses, bien sur que les plus outrageantes seraient accueillies avec le plus de faveur et d’avidité. C’est ainsi qu’était jugé par ces gens-là l’héroïque sacrifice de Chavornay, et, ce qui est triste à dire, c’est qu’ils n’étaient ici que les représentants et comme les interprètes de la voie publique : le monde est si malveillant, si obtus, que, mis dans le secret, il n’eut pas jugé autrement qu’eux. Nos sociétés hypocrites et lâches sont constituées de telle sorte que la loyauté et la vertu déshonorent et dévouent au ridicule, quand ce n’est pas à l’infamie.

Chavornay avait vu juste ; en tout ceci, le docteur avait bien, en effet, joué le rôle d’espion, mais à son compte particulier, et point pour le compte d’autrui.

On a vu qu’il voulait faire sa carrière par le due d’Arberg, et arriver par lui et sous son puisant patronage à une grande clientèle et aux premières chaires des universités allemandes. C’était là son plus ardent désir, et c’est dans ce but qu’il avait travaillé à captiver son esprit ; il y avait réussi à force d’obséquiosité et d’adulation ; mais n’ayant pas si bien réussi auprès de la duchesse, il la craignait et s’imaginait, tant était grande en lui la préoccupation de sa fortune, qu’elle ne songeait qu’à le perdre dans l’esprit de son mari. C’était se donner gratuitement beaucoup d’importance, car Hélène ne lui faisait pas l’honneur de penser si souvent à lui ; elle le supportait avec résignation par égard pour son mari.

L’arrivée de Chavornay et son intimité avec la duchesse n’avaient fait que redoubler ses appréhensions chimériques. C’était un ennemi de plus conjuré contre lui, du moins il le croyait, et cette folle idée de rivalité, indépendamment des antipathies naturelles, le lui fit prendre dans une haine égale au mépris dont lui-même était de sa part l’objet. Il ne rêva plus dès lors qu’aux moyens de lui aliéner le duc pour l’éloigner, et dans cette lutte inégale il avait l’avantage de la perfidie sur la loyauté. De là ce système de dénigrement et d’espionnage qu’il suivait à son égard et dont il ne s’était jamais départi. Aiguillonné par de si puissants motifs, sa surveillance n’avait pas tardé à faire des découvertes que la haine avaient exagérées.

Cependant, quoi qu’il eût fait jusqu’à ce jour pour avoir des preuves, il n’avait que des présomptions ; on peut juger de quel prix était pour lui, en de pareilles conjectures, la lettre de Chavornay et l’évanouissement de la duchesse. Il avait le secret de ses deux ennemis ; il ne les craignait plus ni l’un ni l’autre ; ils étaient à sa merci ; du même coup il pouvait les frapper tous les deux.

Il ne savait pas encore l’usage qu’il allait faire de cette lettre, mais il l’avait, et il attendait l’arrivée du duc pour prendre un parti.

Quant à Campomoro, dont il était toujours l’instrument sans le savoir, il ignorait ses prétentions sur la duchesse, et croyait n’avoir en lui qu’un confident précieux pour sa vanité, mais désintéressé dans la question ; il ne se doutait pas qu’il avait travaillé pour lui, qu’il servait ses vues à souhait, et que le cœur du confident désintéressé allait bondir d’espérance et de joie à la nouvelle de cette découverte. La lettre de Chavornay lui était plus utile qu’au voleur lui-même.

Quoique si grossièrement interprétée, cette lettre pourtant n’avait rien en soi que de fort innocent. Chavornay y annonçait son départ à Hélène, en termes désolés. « À de si grands maux, lui disait-il, il faut de grands remèdes, et le moment est venu pour nous de n’être pas forts à demi. Il ne faut pas que le repentir et le remords se dressent à notre chevet, et le bonheur, pour mériter ce nom, doit être consenti par l’honneur. Pardonne, ajouta-t-il en terminant, je t’ai parlé de fuite, ô mon Hélène ; je t’ai demandé de partager ma fortune, de venir avec moi t’ensevelir dans mes montagnes ; oublie ces paroles et pardonne-moi de t’avoir tentée. Sollicitées par la fièvre, exécutées dans le délire, de telles résolutions sont coupables et insensées. Je suis, tu le vois, et je ne m’en défends point, un mauvais séducteur ; je n’ai pas la bouche du serpent, et ma fierté se révolte à l’idée de donner un conseil intéressé. Suis ta conscience, Hélène, elle te guidera bien ; fais ton devoir, et nous souffrirons ensemble. »

Mais que devenait l’épouse du duc d’Arberg, tandis que cette double trame s’ourdissait contre elle dans les ténèbres ? Elle était restée couchée tout le jour, terrassée, écrasée du coup qui l’avait frappée si opinément. Il est donc parti ! Cette idée fixe, acharnée, s’était plantée dans son cœur comme une flèche ardente, et, quelque effort qu’elle pût faire pour l’arracher, cela ne lui était pas possible. Toutes ses facultés s’étaient concentrées dans cette sensation unique, implacable ; son être tout entier s’y était absorbé. Elle n’avait plus d’autres perceptions, plus d’autres pensées, plus d’autres souvenirs. Il n’y avait plus pour elle ni duc, ni duchesse d’Arberg, ni Pise, ni opinion publique, ni palais Lanfranchi, ni honneur, ni devoir, ni passé, ni avenir ; elle avait perdu, avec la mémoire, tout sentiment du monde extérieur et celui même de sa propre personnalité. Une main de fer serrait ses tempes ; une montagne pesait sur son cœur, et sa poitrine se brisait en soupirs oppressés et en sanglots sans larmes, car son œil sec et brûlant ne pouvait pleurer. Si, épuisée par la violence même de sa douleur, elle tombait un instant dans l’engourdissement, une voix impitoyable passait aussitôt à son oreille et lui disait : Il est parti ! Réveillée en sursaut par ces trois mots de malédiction, elle redevenait la proie de son affreux cauchemar.

Le tourment de l’incertitude ajoutait à son désespoir. À peine avait-elle eu la force d’achever la lettre de Chavornay ; elle n’avait vu que ce mot : « Je pars… » et, devinant le reste, elle avait perdu connaissance. Revenue à elle, elle ne s’était rappelé que ce seul mot de départ ; elle ne savait plus, ni s’il reviendrait, ni où il allait, ni s’il lui écrirait ; et cette lettre, dont elle aurait voulu commenter les moindres signes, elle lui était arrachée, une fatalité inouïe l’avait anéantie. Elle en avait conçu une telle irritation, une telle colère contre Souqui, l’auteur, à ses yeux, de cette destruction, qu’elle sortit tout à fait de son caractère de douceur et de bonté, et qu’elle la rudoya tout le jour jusqu’à la faire pleurer.

Toute cette première journée se passa ainsi entre l’idiotisme inerte d’une idée fixe, toujours la même, et la folie furieuse d’une souffrance aiguë longtemps prolongée. La nuit fut pire encore, car les ténèbres sont mauvais aux cœurs malades, et l’insomnie a d’affreux spectres. Chavornay était mort, son cadavre se levait sanglant devant elle et l’invitait à le suivre avec tant d’instances et d’autorité, qu’elle était assiégée des tentations les plus étranges et les plus funestes. Ses cris étouffés épouvantèrent toute la nuit Souqui, qui, malgré ses ordres, s’était obstinée à la veiller.

Le matin du second jour, Hélène se crut tout à fait folle ; elle se dressa sur son séant d’un air égaré, et, autant elle était restée la veille immobile et repliée en elle-même, autant le besoin de mouvement et d’expansion devint alors impérieux en elle et irrésistible. Elle fit seller son cheval, et partit pour les Cascines au galop. Quelque chose lui disait que Chavornay avait dû chercher un asile dans ces retraites consacrées ; mais elle le chercha en vain, son espoir fut déçu.

Trompée de ce côté, elle se mit alors à chercher le pâtre de Saint-Rossore dans toutes les parties de son empire : par là peut-être elle saurait des nouvelles de Chavornay, et, si elle n’apprenait rien de lui, du moins elle en pourrait parler. L’amour se plaît à confondre tous les rangs, tous les âges, et il réduisait en ce moment-là la duchesse d’Arberg, cette femme si élégante, si enviée, si adorée, à chercher un pauvre berger des Maremmes comme le seul ami qu’elle eût alors au monde. Mais de ce côté encore son espoir fut déçu : le pâtre de Saint-Rossore n’était pas encore descendu des montagnes du Casentino.

Retombée du haut de ses espérances dans toute l’horreur de son isolement et de ses incertitudes, cette Hélène si languissante et si molle se mit à galoper avec fureur comme si à force de vitesse elle eût pu s’échapper à elle-même. Vain effort ! elle portait la peine en croupe, comme dit le poëte, et son cheval était rendu ; elle en eût lassé bien d’autres, avant que ce calme qu’elle poursuivait eût seulement approché de son cœur. C’était son tour maintenant de baigner de larmes ces solitudes où son amant avait tant pleuré naguère aux jours du doute et des premiers combats. Elle rentra au palais Lanfranchi dans le même état qu’elle en était sertie.

La santé d’Hélène était trop délicate pour résister à de pareilles émotions ; le troisième jour elle était au bout de ses forces ; la nature était aux abois. Ce jour – là elle garda le lit par nécessité : ce n’était plus le moral seulement qui souffrait, c’étaient les organes qui n’en pouvaient plus ; les douleurs furent poignantes, continues, et les palpitations, auxquelles elle était sujette dès le berceau, pensèrent la suffoquer plusieurs fois. Le docteur, effrayé des rapides progrès du mal, ne la quitta pas un instant ; et comme il était, malgré sa bassesse, un habile médecin, il parvint à la soulager. Elle en eut peu de reconnaissance, car la mort lui eût paru une délivrance dans un pareil moment.

La poste du quatrième jour lui apporta un remède plus efficace et plus actif que tous ceux du docteur : c’était une lettre de Chavornay.

XXI.

JOURNAL DE CHAVORNAY.

 

Pistoie.

Hélène ! j’ai tort de vous écrire, il eût été mieux d’accomplir le sacrifice jusqu’au bout et d’ensevelir mon exil dans un silence éternel. Mais j’ai eu la force de fuir, je n’ai pas la force de me taire, et avant de vous dire un dernier adieu, je viens pleurer encore une fois à vos pieds. Pardonnez à ma faiblesse et ne me méprisez pas : c’est en fuyant qu’on sent la force des liens qu’il faut rompre et tout le prix des biens qu’on a perdus.

Fuir, fuir, toujours fuir ! c’est donc là ma destinée ! Mais, quoiqu’un espace bien long déjà nous sépare, je n’ai pu m’accoutumer encore à cette horrible idée, et vous-même, Hélène, vous y accoutumez vous ? Notre séparation ne vous semble-t-elle pas un mauvais rêve ? À cette heure même où elle est accomplie, la croyez-vous possible, et chaque fois qu’on frappe à votre porte, n’est-ce pas moi toujours que vous vous attendez à voir paraître ?

Mais laissez-moi vous raconter cet affreux départ, les heures qui l’ont précédé, les siècles qui l’ont suivi, et pardonnez-moi encore si je trouve une égoïste consolation à faire couler vos larmes. Tu ne pleures pas seule, ô mon Hélène !

Le laquais à qui je remis ma lettre d’adieu pour vous me dit que vous étiez déjà sortie ; je vous croyais encore endormie. Soit pressentiment, soit hasard, soit qu’il me fut doux de prendre congé au départ d’un lieu où nous avions été si souvent ensemble et que je savais vous être cher, j’entrai en passant dans la petite église de la Spina : je vous y trouvai, et vous savez ce qui s’y passa. J’ignore où je puisai la force de me taire dans un moment pareil, et de vous quitter après vous avoir revue. Je sortis de l’église hors de moi.

Vous vous rappelez ce compatriote que je rencontrai un jour sur le Lung’Arno : il venait à Pise pour sa santé, et je ne m’attendais pas à l’y voir. Quoique notre liaison eut toujours été fort légère, sa brusque présence fit sur moi un effet inouï ; lui-même en fut étonné ; il était loin de s’attendre à un pareil accueil : je lui sautai au cou et je le serrai dans mes bras avec une tendresse qui n’avait jamais existé entre nous. Hélas ! ce n’était pas lui que j’embrassais, c’étaient mes montagnes, c’était la patrie absente, c’étaient les souvenirs de ma première jeunesse, tout ce passé qui était si loin de moi, et qui, tout d’un coup, semblait revivre et m’apparaître sous la figure de ce compatriote oublié. Cet instant nous lia plus que dix ans n’avaient pu faire, et, sans vous le présenter, de peur qu’il ne pénétrât notre secret, je vous en parlai presque comme d’un ami.

Le hasard me le fit rencontrer encore comme je partais ; il voulut m’accompagner ; j’acceptai son offre : frappé d’une sorte de superstition, je le regardai comme un préservatif que Dieu m’envoyait pour me sauver de moi-même dans le délire du premier accès ; n’étant pas mon confident, car mon secret est à moi, nul œil humain ne l’a pénétré, il me forçait par sa présence à faire bonne contenance dans ce moment suprême ; je ne pouvais, sans me trahir, laisser paraître devant lui de la faiblesse ou de l’irrésolution ; habitué à composer mon visage et à dissimuler mes tortures, je franchis avec lui la porte de cette ville de douleurs, sans qu’il se doutât que je laissais mon cœur et ma vie dans ces tristes murs dont il me voyait sortir avec un œil sec, un front impassible.

Je me soutins assez bien pendant les premiers milles. Nous étions à pied ; j’avais préféré cette manière de voyager, espérant que la fatigue physique ferait une diversion violente à mon mal, et que l’épuisement de mes forces engourdirait ma douleur, au moins pour quelques instants. Nous arrivâmes à la Chartreuse : tandis que mon compagnon de voyage admirait la magnificence de cette demeure princière bien plus que monacale, et qu’il parcourait avec curiosité les cellules et les jardins, j’étais resté seul sur une terrasse d’où la ville de Pise m’était apparue tout d’un coup au milieu des oliviers. Pise, hélas ! c’était vous ! À la vue de ces lieux où j’ai tant souffert, tant pleuré, où vous pleuriez alors sans que je fusse là pour recueillir vos larmes, je tombai dans une mélancolie inconsolable ; le découragement et le doute s’emparèrent de moi.

J’avais à mes pieds le cimetière du couvent. Les longues herbes ont déjà envahi le champ funéraire et couvrent la pierre des morts ; au milieu coule une fontaine où personne ne vient puiser, et dont le murmure continu est déjà, dans ce profond silence du dernier sommeil, comme une voix de l’éternité. Absorbé dans une muette contemplation, je me mis à songer aux saints hommes couchés dans cet angle de terre ignoré, et il me semblait voir leurs mânes éperdus briser un à un la pierre qui les scelle et se dresser autour de moi. Dieu ! quel mécompte et quel désespoir ! quel épouvantable concert de plaintes, de reproches, de blasphèmes ! Ils redemandaient à Dieu, l’un sa maîtresse offerte en holocauste, l’autre les honneurs foulés aux pieds pour son service ; celui-ci les richesses qu’il avait méprisées, celui-là les plaisirs mondains qu’il avait flétris, tous le bonheur et la liberté. Christ ! Christ ! s’écriaient en gémissant ces ombres consternées, puisque tu nous a trompés, rends-nous les biens que nous t’avons sacrifiés !

Qu’a donc servi, ô Hélène ! aux lévites de ces temples désertés de s’être exilés du monde, d’avoir enseveli leur ardente jeunesse dans l’austérité du cloître, immolé toute leur vie sur les autels d’une foi douteuse et passagère ? Il y a eu là des renoncements héroïques, de stoïques silences, des ambitions combattues, des passions étouffées sous le cilice, au sein de la prière et du jeûne.

Pauvres martyrs déçus, rêveurs enthousiastes, que vous ont produit vos sacrifices solitaires et vos silencieuses abnégations ? Le monde vous en a-t-il seulement su gré ? Vos dévouements sont méconnus, on raille vos croyances, et notre dédain superbe vous traite d’enfants crédules et abusés. Sublimes dupes, votre Dieu lui-même vous a manqué de parole, car le Dieu du lendemain n’est pas le Dieu de la veille, et, comme les générations, les croyances passent et n’ont qu’un jour. Il vous avait promis, ce Dieu détrôné, que les siècles ne prévaudraient point sur l’Église qui avait votre amour et vos vœux, et l’herbe croît aux parvis du temple où vous avez tant prié, où se sont consumées dans l’abstinence austère vos longues vies de mystère et d’attente.

Et moi, qui n’ai pas même les croyances de tous ces martyrs sans noms ; moi, que la foi ne soutient pas dans ma fuite, et à qui pas une étoile ne luit dans ce grand naufrage de mes espérances, ne suis-je pas dupe comme eux et bien plus qu’eux, puisqu’en s’immolant ils avaient du moins en vue les palmes éternelles et la béatitude des élus, tandis que, moi, je m’immole en doutant ? Mon Dieu est sourd, mon cœur est vide, et c’est à peine si je crois au lendemain. Victime d’une éducation rigide et timorée, j’obéis en esclave à des instincts nobles, mais vagues. Ce que je prends pour des principes ne sont que des habitudes, peut-être, des opinions ou des préjugés, et je n’ai, pour me consoler dans mon exil volontaire, ni la satisfaction d’un devoir accompli, ni ce calme intérieur qui suit l’irrévocable. Je proteste par mon désespoir contre ma propre vertu ; je m’exécute de mauvaise grâce, et le murmure ôte à mon sacrifice tout son mérite, tout son prix. Quel triste assemblage de contradictions, et quelle condition misérable !

L’honneur, le devoir, l’hospitalité sainte, la fidélité, tous ces scrupules impérieux qui m’avaient sollicité à la fuite, s’évanouissaient comme autant de fantômes, et mon sacrifice ne me parut plus que le délire d’un insensé. Car enfin, me disais-je, pourquoi fuir ? pourquoi nous quitter ? pourquoi vous avoir déchiré le cœur par une perfide rupture ? pourquoi me déchirer moi-même, et quel si grand crime est-ce, après tout, de nous aimer ? Quoi de plus libre au monde que les affections, de plus involontaire que les sympathies, et aux premières atteintes du mal féroce et doux qui nous consume, ne l’avons-nous pas bravement et sincèrement combattu ? Est-ce notre faute s’il a été plus fort que nous ? Est-ce ma faute, à moi, si votre mari n’a pas su se faire aimer, et si le Ciel, qui nous a créés l’un pour l’autre, nous a fait rencontrer ? Le premier coupable, n’est-ce pas lui, et sommes-nous responsables de ses desseins ?

À mesure que le doute sapait ainsi mes principes et démolissait mes convictions, l’amour s’élevait sur leurs ruines, toujours plus puissant et bientôt irrésistible. Il me montrait mon Hélène dans toute sa grâce et sa beauté ; il me peignait avec une énergie invincible, fatale, ces trésors inconnus, ces biens mystérieux dont je fuyais la possession, et alors, ô mon Dieu ! et vous, Hélène, pardonnez-le-moi, le crime fut commis dans mon cœur.

Mon compagnon de voyage vint me rejoindre sur la terrasse. Il ne lut pas sur mon front ce qui se passait en moi, et il me crut absorbé dans la contemplation du paysage. Le moine qui l’accompagnait se mit à nous en détailler, avec complaisance, toutes les beautés ; mais je ne voyais rien de ce que sa naïve admiration signalait à la nôtre, ni ses bois d’oliviers, ni ses vastes collines, ni sa forteresse de la Verrucola, antique boulevard de la République ; je ne voyais que Pise qui brillait toujours à mes yeux comme une étoile, et toute mon âme était là. J’avais vers vous, à cette vue, des aspirations si puissantes, si terribles, que je fus au moment de rendre les armes, de me traîner à vos pieds comme un esclave ; et si je ne revins pas alors sur mes pas, le mérite n’en appartient ni à ma force, car vous avez vu combien cette force est faible, ni à ma vertu, car elle était vaincue ; c’est qu’un bras invisible me repoussait loin de vous fatalement, et m’entraînait impitoyablement au sein du désert.

Je m’arrachai de la terrasse, et nous repartîmes ; au sortir d’un bois d’oliviers, je retrouvai l’Arno, cet Arno qui était vous, encore, et qui, plus heureux que moi, allait passer, en me quittant sous les fenêtres du palais Lanfranchi. Je le chargeai d’amoureux messages, et, tout en le côtoyant d’un pas lent, j’y jetai des branches d’oliviers, me berçant de la folle espérance que vous devineriez, en les voyant passer sous votre balcon, la main qui les avait cueillies et les pleurs qui les avaient baignées. Il m’était doux de penser que par là j’établissais entre nous des communications mystérieuses.

Je passai cette première nuit dans une modeste hôtellerie du village de Bientina. C’est là que mon compagnon de voyage devait me quitter pour retourner à Pise. Le lendemain il voulut faire encore avec moi quelques pas sur la route de Pistoie. La matinée était froide, et l’hiver en fuite semblait être revenu sur ses pas et s’être ressaisi de la nature comme d’une proie prête à lui échapper. Le vent du nord était vif, le ciel gris, la campagne terne et mélancolique ; le lac solitaire de Bientina était d’un bleu noir et opaque, et son onde épaisse et inerte ne réfléchissait rien ; elle avait perdu sa transparence et sa mobilité ; les marais qui entourent le lac étaient gelés, les montagnes clairsemées de neige, et les bois encore dépouilles. Çà et là s’élevaient quelques oliviers dont la pâle verdure était comme un premier ou un dernier sourire du printemps à cette nature morne et glacée. Nous traversâmes les marais sur une longue et étroite chaussée, et un chemin montant et couvert nous conduisit à une maison isolée sur un petit plateau nommé Saint-Michel-Archange-à-Stafoli. Je n’oublierai jamais ce nom ; il est lié à l’une des crises les plus effroyables de ma vie.

Nous entrâmes dans la maison, et tandis que la ménagère empressée nous préparait un déjeuner champêtre auquel je ne pus toucher, car j’avais l’estomac trop serré pour manger, nous avions jeté des brassées de sarments dans la cheminée rustique. Nous étions, mon ami et moi, assis aux deux coins, suivant de l’œil, sans parler, la flamme vive et pétillante. Il n’avait pas mon secret, mais il voyait ma tristesse et sympathisait par son silence à mes secrètes souffrances. Il me laissait à moi-même, et ne cherchait, ce dont je lui savais un gré extrême, ni à m’interroger ni à me consoler. C’est un homme délicat et sensible qui a souffert et que ses propres chagrins ont rendu discret et patient. Tout à coup il me vit éclater en sanglots, et pour toute réponse il se mit lui-même à pleurer. Cet étrange tête-à-tête dura longtemps sans que nous songeassions à rompre le silence, lui pour me demander la cause de mes larmes, moi pour la lui confier. La ménagère en rentrant nous trouva dans cet état ; elle se retira discrètement en s’essuyant les yeux. L’accès se prolongea, et nous sortîmes de la maison sans avoir échangé une seule parole.

Le moment de la séparation était définitivement venu ; ce fut là le moment affreux. En quittant cet homme, qui pourtant n’était pas même mon confident et qui n’était pour ainsi dire qu’un ami d’occasion, il me semblait quitter tout ce que j’aimais sur la terre et le quitter pour jamais ; je rompais le dernier fil qui m’attachait à Pise, c’est-à-dire à vous ; il allait vous revoir, et moi je ne vous verrais pas. Un avenir de solitude et de malheurs s’ouvrait devant moi, et je reculais avec terreur devant l’effroyable vide où j’allais me plonger. Emporté loin de vous par une fatalité que je n’ose appeler providence, je songeais aux jours d’ivresse et de ravissement passés à vos pieds, et, comme la veuve inconsolable des livres saints, je ne voulais pas non plus être consolé, parce qu’ils n’étaient plus. Je m’attachais à mon compagnon de voyage, je le serrais dans mes bras, je ne pouvais consentir à me séparer de Pise en me séparant de lui. Toutes mes affections étaient en ce moment concentrées sur cette tête, qui la veille encore m’était presque indifférente. Je ne sais ce qui se passait alors en lui, ni ce qu’il comprit ou devina ; mais il fut plein de bonté, plein de support pour une douleur dont le silence aurait dû le blesser ou pour le moins le fatiguer. Il ne me témoigna aucune impatience, il respecta toutes mes bizarreries, et continua de répondre à mes larmes par un attendrissement sincère et discret.

Un instant vaincu par les regrets et les doutes qui m’avaient assailli sur la terrasse de la Chartreuse, je foulai tous mes scrupules aux pieds, je saisis violemment le bras de mon compatriote et je revins sur mes pas presque jusqu’au marais. Il crut que j’avais changé d’idée et que je retournais à Pise avec lui ; mais tout à coup je m’arrête ; un dernier effort, un effort surhumain m’arrache d’auprès de lui ; le laissant seul et interdit au milieu de la chaussée, je le quitte brusquement sans même lui dire adieu, et je m’élance en courant sur la route de Pistoie.

Ne me demandez pas ce que je devins quand je fus seul ; vous m’aimez, et cela vous ferait trop de mal. Que serais-tu devenue, ô mon Hélène, si un mauvais génie t’eût fait voir ton Chavornay couché tout en larmes au bord des fossés et se roulant comme un insensé dans la poussière du chemin ? C’est ainsi que se passa pour moi cette exécrable journée. Je n’aurais jamais cru que le devoir fût si cruel et si dur à accomplir. Je fus bien des fois au moment de me trouver mal et de perdre tout à fait connaissance. Je ne sais même si je ne la perdis pas sans m’en apercevoir, tant parfois j’avais peu conscience de ma propre vie, abîmé que j’étais dans la tienne. Le temps était froid toujours, le ciel sombre, et la tramontane battait les pins et les bois dépouillés. Enveloppé dans mon manteau, je marchais d’un pas précipité sans rencontrer personne ou sans voir ceux que je rencontrais. La nature, cette amie si chère jadis, si adorée, était alors pour moi comme une lettre morte où mes yeux ne savaient plus lire. Sur le soir, je gravis la montagne de Sarravalle et j’arrivai de nuit à la porte de Pistoie. Elle était déjà fermée, et je suis venu me jeter épuisé sur le lit d’un mauvais cabaret de campagne, où je n’ai trouvé ni repos ni sommeil, et d’où je t’écris pour tromper les longues heures de l’insomnie.

Et maintenant, Hélène, pardonnez-moi l’inévitable égoïsme de cette lettre toute pleine de mes souffrances ; n’est-ce pas parler de vous, que de parler de moi ? et mes souffrances ne sont-elles pas les vôtres, comme les vôtres sont les miennes ? Nous ne faisons plus à nous deux qu’une intelligence et qu’une âme ; et, malgré l’horreur d’une séparation si brusque et si furieuse, l’absence, je le sens, ne peut diviser ce que l’amour a lié si étroitement. Le retour de ce mari fatal, la loyauté, l’honneur, ont bien pu séparer nos corps, mais nos esprits et nos cœurs sont unis en Dieu ; il n’est plus en notre pouvoir de les séparer ; ils vivent désormais d’une même vie, et la mort de l’un serait la mort de l’autre. Notre tâche est maintenant de travailler à supporter l’existence que nous nous sommes faite, et de ne pas nous laisser écraser lâchement sous le poids de notre infortune. Elle est immense, elle est affreuse ; l’imagination la plus sombre, la plus cruelle, ne saurait inventer une torture plus froidement atroce. Tâchons de ne pas fléchir et de la souffrir jusqu’au bout, puisque nous l’avons voulue. Deux vies s’offraient à nous, nous avons choisi celle-là : acceptons-la donc tout entière ; soyons fidèles à nous-mêmes et constants dans notre choix, puisqu’il a été volontaire et que nous en pouvions faire un autre. Dieu veuille que nous nous soyons décidés pour le meilleur, et que nous n’ayons ni trop présumé de nos forces, ni pris pour la vérité son simulacre.

Adieu ! adieu ! ô mon Hélène ! ne doute jamais de moi ; je t’aimerai vaillamment !

XXII.

RETOUR.

Toute sombre qu’était cette lettre, ce n’en fut pas moins pour la duchesse un immense soulagement ; la plus terrible de ses incertitudes était levée : Chavornay vivait. Son premier mouvement fut de lui répondre, mais la plume lui tomba des mains : elle ne savait où écrire. Il ne lui donnait point d’adresse ; il ne lui disait pas seulement où il allait en quittant Pistoie : peut-être l’ignorait-il lui-même. Il ne lui disait pas non plus s’il lui écrirait encore ; mais quoique plusieurs phrases de sa lettre pussent faire entendre que c’était la dernière qu’elle recevrait de lui, elle ne put le croire : il y a dans l’amour un fond d’espérance qui résiste et survit à tout. Un silence éternel était impossible : c’était bien assez d’une si cruelle séparation.

Rassurée sur l’existence de son amant, Hélène se replia sur elle-même, et se mit à songer avec plus de calme qu’elle n’en avait pu avoir jusqu’alors, à cette vie de renoncement et de lutte dans laquelle il l’avait entraînée avec lui : elle se trouvait bien faible pour une pareille vie, elle admirait Chavornay de l’avoir affrontée, elle l’estimait plus encore, s’il était possible ; mais elle soupirait tristement, et la force lui semblait bien dure. Il ne m’aime pas comme je l’aime ! pensait-elle, car l’honneur et le devoir avaient beau parler, jamais je n’aurais pris l’initiative d’une si terrible exécution. Elle ne pouvait pas même s’y résigner. Sa raison approuvait, mais son cœur protestait et se révoltait malgré elle.

Elle eut même une mauvaise pensée. Elle imagina un instant que Chavornay n’était pas sincère, que sa fuite était une feinte et qu’il ne voulait que l’éprouver. Mais ce doute injurieux ne fit que traverser son esprit ; il ne pouvait y séjourner ; un regard jeté sur la lettre de l’accusé suffit pour l’absoudre.

Retombée sur elle-même, Hélène eut peur. Son avenir l’épouvantait. Il était plus effrayant, en effet, que celui de Chavornay, et, des deux amants, le plus à plaindre n’était pas lui. Le plus malheureux n’est pas celui qui part, c’est celui qui reste. Si encore elle fût restée seule ; mais son mari revenait, il était en route, il lui écrivait chaque jour des lettres pleines de tendresse, il ne lui parlait plus maintenant que des douleurs de la séparation et du bonheur de se revoir ; tout son amour lui était revenu dans l’absence.

Avec quel front allait-elle, épouse détachée, recevoir ce mari qu’un autre avait détrôné dans son cœur ? Ce retour la faisait frémir ; tout son sang se glaçait à l’idée des empressements qu’il lui faudrait subir de la part de cet homme qu’elle avait aimé, qu’elle n’aimait plus, mais qu’elle ne voulait pas tromper. Elle ne pouvait se résoudre à cet affreux partage d’elle-même : laisser le corps à qui n’a plus le cœur lui semblait un compromis ignominieux et lâche, un accommodement de la faiblesse et de la duplicité : ce divorce de l’esprit et des sens était à ses yeux une véritable prostitution, et à cette seule image toute sa nature se soulevait d’horreur. Elle n’avait pour se soustraire à cette formidable épreuve que l’alternative de la fuite ou d’une confession sincère et complète.

Dans cette extrémité, elle tressaillait à tous les coups de l’horloge qui lui annonçait l’approche de ce moment redouté ; chaque heure qui sonnait lui semblait l’heure fatale, chaque voiture qui passait était celle du duc. Cette préoccupation de tous les instants était une sorte de distraction qui l’empêchait de s’absorber, de s’anéantir dans cet ennui sourd, rougeur, inerte, qui suit d’ordinaire les séparations, lorsque le premier délire est passé, et où viennent peu à peu s’éteindre toutes les facultés. C’était une fièvre, ardente et continue qui la préservait du marasme, de la langueur, et qui lui donnait la force de supporter ces premiers jours de l’absence si longs et si vides.

Mais c’était là une énergie factice qui la menaçait pour la suite d’une prostration plus profonde ; car cette surexcitation fébrile forçait pour ainsi dire sa nature et achevait d’épuiser son corps, en sapant et minant en elle les fondements de la vie. Sa santé, loin de se fortifier, s’affaiblissait visiblement tous les jours davantage. Les palpitations étaient fréquentes et parfois si violentes que le docteur avait des alarmes sérieuses. Les crises passées, elle ne souffrait plus et n’avait que de la faiblesse ; mais elle gardait le lit malgré les recommandations du médecin qui ordonnait l’exercice ; le lit lui plaisait parce qu’elle y était plus recueillie, plus seule, plus concentrée en elle ; il lui fallait ce repos, cette immobilité, et puis, par une arrière-pensée facile à pénétrer, elle marquait peu d’empressement à guérir ; plus le retour du duc approchait, plus elle éloignait sa convalescence ; elle se réfugiait dans la maladie comme dans un lieu de sûreté. Seulement elle aurait voulu se délivrer du docteur, dont la présence l’obsédait ; mais elle n’avait pas de prétextes pour l’écarter ; son assiduité au contraire servait ses vues, puisqu’elle voulait passer aux yeux du duc pour plus malade encore qu’elle ne l’était ; force lui était donc de subir l’affreux supplice d’être soignée par un médecin antipathique ; et quant à Souqui, le seul visage quelle souffrit volontiers autour d’elle, sa faute supposée était pardonnée et la mauvaise humeur tout à fait dissipée ; la seconde lettre de Chavornay avait fait oublier la perte de la première.

Le cœur d’Hélène était bien plus malade que son corps, et ses longues journées de solitude se traînaient avec une lenteur désolante ; flottant toujours entre le murmure et la résignation, elle n’avait la force ni de se révolter contre le sacrifice de Chavornay, ni de s’y associer. Tantôt, électrisée par son exemple, elle s’imposait le renoncement stoïque et s’élevait à l’héroïsme ; tantôt, vaincue par son amour, elle s’amollissait dans les regrets, et redemandait à Dieu tout ce qu’il lui avait ôté. Elle ne savait pas trouver de consolation dans un pareil abandon ; elle avait des accès de désespoir où elle accusait son amant d’égoïsme et de dureté pour avoir fui sans elle, où elle lui reprochait d’avoir manqué tout à la fois d’audace pour l’entraîner, et de tendresse pour lui épargner les angoisses d’une si épouvantable solitude et d’une si amère douleur. Il n’avait songé qu’à lui, qu’à sa dignité, qu’à sa vertu, et à la satisfaction d’un devoir accompli ; elle ne venait, elle, qu’après tout cela. Puisqu’il ne voulait pas l’emmener avec lui, pourquoi était-il parti ? pourquoi n’était-il pas resté auprès d’elle pour la fortifier par sa présence, et pour la protéger contre elle-même ? Il avait donc eu peur ; il avait douté de lui, douté d’elle, de tous les deux peut-être ? sa fuite n’était qu’une lâcheté, et cette force si altière n’était que de la faiblesse. La vraie force était de rester.

Dans le calme qui suivait l’accès, elle revenait à de meilleures pensées et à des jugements plus équitables et plus sains. Elle rendait plus de justice au fuyard ; elle reconnaissait que le tête-à-tête était devenu impossible, et que demeurer plus longtemps était tenter Dieu et vouloir succomber. Chavornay avait agi en homme intelligent et fort ; c’est elle qui était faible et bornée ; sa passion désordonnée l’aveuglait. Alors elle prenait de bonnes résolutions, elle s’imposait à elle-même, comme une expiation juste et nécessaire, de revenir franchement à son mari, et de convertir son coupable amour en une amitié chaste et paisible. Elle voulait se montrer digne de son amant ; il lui avait ouvert la route du devoir, elle saurait bien y entrer et y persévérer ; le devoir était bien plus sacré pour elle que pour lui, car il n’était pas lié, lui, comme elle l’était, par un serment volontaire, par un pacte indissoluble et consenti. Si elle avait épousé le duc d’Arberg, c’est qu’elle l’avait voulu ; personne ne l’avait contrainte ; il avait été loisible à elle de le faire ou de ne le faire pas. C’était un motif de plus pour être fidèle, et une faute de sa part serait doublement condamnable. C’est bien le moins qu’on tienne les engagements pris spontanément, et qu’on respecte la foi qu’on a donnée librement et sans sollicitation étrangère. C’était à elle à ne pas s’engager, et à ne rien jurer, puisqu’elle se savait si faible et si misérable ; il était trop tard maintenant pour se raviser. Oh ! si seulement elle avait eu des enfants pour s’affermir dans ces résolutions sincères mais chancelantes et pour lui servir d’auxiliaire dans la lutte ! Mais elle était seule, et son sacrifice ne devait servir à personne, pas même à elle, puisqu’elle le faisait sans joie, presque malgré elle, parce que Chavornay lui avait donné l’exemple, et ne lui avait pas en partant laissé d’autre alternative. L’initiative ne lui appartenait pas ; quoi qu’elle fît, elle n’aurait jamais que le mérite inférieur de l’imitation.

Un soir qu’elle était dans ces louables pensées, une voiture de poste s’arrêta sous ses fenêtres ; le tremblement la prit, ses yeux se fermèrent, et son visage, déjà pâle, le devint tellement, que Souqui, effrayée, lui posa la main sur le cœur, pour s’assurer qu’il battait encore. Un moment après, le duc entra dans la chambre. Il savait l’indisposition de sa femme, mais en gros, et il était bien loin de la croire sérieuse ; accoutumé à ces indispositions fréquentes, mais passagères, il ne s’en alarmait plus. La trouvant alitée et à demi-morte, il demeura interdit et jeta sur le docteur, qui était resté à la porte, un regard d’étonnement et de reproche. Comme il s’approchait d’Hélène pour l’embrasser, elle détourna son visage machinalement et sans ouvrir les yeux : elle avait gardé sur ses lèvres le premier, l’unique baiser de Chavornay, et permettre qu’un autre l’effaçât lui semblait une profanation telle, qu’elle n’y put consentir, malgré toutes ses bonnes résolutions et ses intentions héroïques. Elle échappa, mais par un mensonge : fidèle à ses premiers plans, elle feignit, par un instinct de ruse féminine qui se retrouve au fond des cœurs les plus droits, d’être beaucoup plus mal qu’elle ne l’était en effet, afin de parer, à la faveur de ce bouclier, les premiers embrassements de son mari. Elle verrait plus tard à prendre un parti, et l’imprévu lui viendrait en aide.

Cependant elle ne poussa pas la feinte jusqu’à jouer l’évanouissement ; elle rouvrit les yeux, accueillit le duc par des paroles douces et amicales, et lui tendit sa main, qu’il baisa tendrement. Il interpréta à son gré cet étrange accueil. Était-ce surprise, caprice, saisissement, rancune, ou si le mal était réellement aussi grave ? Il put croire tout ce qu’il voulut, et il supposa tout, excepté la vérité, dont il était bien loin. C’était un homme froid et point jaloux, qui s’étonnait peu et s’alarmait difficilement. Il ne fit ici ni l’un ni l’autre. Il aimait sa femme d’une affection calme, égale, confiante ; et, dans son imperturbable sécurité, il laissait toujours au lendemain le soin de lui expliquer les énigmes de la veille.

— Vous ne m’aviez point mandé, dit-il au docteur, quand il fut retiré dans son appartement, que la duchesse fut aussi mal. Vous auriez dû m’épargner une aussi cruelle surprise.

— Madame la duchesse n’est point aussi mal qu’elle le paraît, seulement elle a l’imagination frappée.

— Depuis quand est-elle alitée ?

— Depuis le départ de Chavornay, répondit le docteur avec malignité.

— Ah ! oui, à propos, reprit le due sans entendre malice à la réponse du docteur ; j’ai bien regretté qu’il ne pût attendre mon retour, c’était une distraction pour la duchesse ; mais ses affaires l’ont forcé à quitter Pise, et j’ai trouvé une lettre de lui à Mantoue où il s’excusait de partir avant mon arrivée.

— Et vous a-t-il dit quelles affaires si pressées le chassaient de chez vous ? continua le docteur, qui avait dans sa poche la lettre volée et qui brûlait de la produire.

— Je ne me mêle des affaires de personne, répliqua le duc assez sèchement, parce que je n’aime pas qu’on se mêle des miennes ; je ne hais rien tant que la curiosité et j’écarte les indiscrets.

Quoique jetée indifféremment dans la conversation comme une proposition générale, cette phrase tombait si bien d’aplomb sur la tête du docteur, qu’il fut étourdi du coup et demeura court. Il n’osa souffler mot et renfonça la lettre dans sa poche. Le cœur lui manqua. Une mauvaise action n’est pas toujours si facile à faire quand il faut payer de sa personne, et au moment de l’exécution la résolution manque à plus d’un. Le courage n’était pas la vertu du docteur et puis il réfléchit – c’était s’y prendre un peu tard – que son rôle frisait l’odieux ; il aurait beau se couvrir, comme d’un masque, d’un dévouement aveugle, sans bornes aux intérêts du duc, il le connaissait pour un homme probe et loyal, il ne savait trop par conséquent de quelle manière il prendrait la révélation qu’il voulait lui faire, et, en perdant son ennemi, il craignait de se perdre avec lui. La démarche était délicate, et, tout bien pesé, le pas lui sembla si hasardeux qu’il n’osa le risquer. Il songea dès lors à le faire faire par un autre. Il voulait brouiller le duc avec sa femme afin de régner sur lui sans partage ; il voulait éloigner à jamais Chavornay, comme on lève un obstacle incommode et comme on conjure une influencé hostile ; mais peu lui importait le moyen pourvu qu’il arrivât à ses fins. Ce n’était point un homme passionné qui aimât la vengeance pour la vengeance, et qui trouvât à l’exercer ; la volupté farouche de ces âmes ardentes, implacables, qui ne s’estimeraient pas vengées si leur ennemi, quoique mort, avait péri d’une autre main que la leur. Il n’était point capable d’aussi hautes colères, et les motifs de son inimitié n’étaient qu’une petite ambition misérable et un bas calcul d’argent et de vanité.

L’homme qui lui vint naturellement à l’esprit, pour le suppléer en cette circonstance, fut le comte Campomoro, qui déjà était son confident. Il résolut de lui confier cette lettre, pour en faire l’usage qu’il voudrait, pourvu qu’en en faisant usage, il tût la source d’où il la tenait. Le hasard, un laquais, Souqui même, pouvaient passer pour les auteurs de l’infidélité, et les soupçons dans tous les cas resteraient vagues et incertains. Il se trouvait ainsi à l’abri, il ne se risquait point, il marchait à couvert et atteignait son but plus sûrement. Il attendait le comte d’un jour à l’autre, et ajourna tout à l’époque de son retour à Pise.

Il ne pouvait rien faire qui fût plus agréable à Campomoro et qui servit mieux ses desseins, car cette lettre était la chose du monde à laquelle le Corse attachait alors le plus de prix, et dont il désirait le plus ardemment la possession. Il ne quittait son île et ne revenait en Italie que pour travailler à se rendre maître de ces lignes précieuses, sur lesquelles son âme vindicative fondait tant d’espérances. Il craignait seulement que le docteur ne refusât de s’en dessaisir, et, en traversant la mer, il ne songeait qu’aux moyens de vaincre ses résistances. Le docteur, de son côté, craignait celles du comte, et il songeait aussi aux moyens d’en triompher. Ainsi, tout en méditant le mal, chacun de son côté, ces deux profonds égoïstes se méprenaient l’un sur l’autre, et se flattaient mutuellement, à leur insu, en se supposant des scrupules, dont ils étaient tous deux également incapables. Ils n’avaient qu’un scrupule ; c’était la crainte de ne pas réussir.

XIII

AVEU.

Le duc, en quittant l’Allemagne, avait laissé son procès aux mains des hommes d’affaires. Le prince *** était mort enfin, et, bien que chaudement contestées, les prétentions de la maison d’Arberg à la succession du défunt étaient appuyées par le cabinet de Vienne. Les probabilités étaient par conséquent pour elle, et le duc se considérait comme une altesse sérénissime in petto. Il exposa longuement à sa femme ses espérances et ses projets, et il s’étonna de la trouver si froide et si indifférente aux chances de sa nouvelle fortune. Le fait est qu’en tout temps, avant même qu’elle ne fût détachée de son mari, la perspective de ce qu’il appelait fastueusement sa fortune lui avait semblé ridicule ; car cette fortune se bornait à un titre purement nominal, et à la souveraineté éventuelle d’une poignée de bourgeois et de campagnards tassés comme des moutons à l’ombre d’un pauvre château démantelé. Depuis que l’amour, s’emparant d’elle, lui avait bouleversé le cœur et les idées, son indifférence était encore plus profonde, et toutes ces puérilités lui paraissaient des hochets bons tout au plus pour amuser les enfants ; l’amour a cela de grand qu’il va droit au fond des choses, replace chacune à son vrai point de vue, en fait prendre en pitié beaucoup, et met à nu la vanité des chimères dont se berce l’orgueil humain.

Le duc en jugeait autrement. Allemand dans l’âme, épris de toutes ces distinctions, et nourri dans l’étiquette, il attachait un grand prix au titre d’altesse, si creux qu’il fût d’ailleurs, et l’insouciance un peu moqueuse d’Hélène pour tout ce qui touchât au rang et aux dignités, était de toutes ses prétendues bizarreries celle qu’il lui pardonnait le plus difficilement ; il ne trouvait pas ce détachement convenable dans sa position, il le lui reprochait sans cesse, et il s’affligea sérieusement de le trouver, à son retour plus rebelle, plus absolu que jamais. C’était à ses veux une infirmité véritable, et il commença à se repentir d’avoir encouragé son intimité avec un homme si peu propre à la guérir.

— Franchement, ma chère, lui dit-il moitié sérieux, moitié riant, j’incline à croire que votre ami Chavornay vous a convertie, et j’ai été bien imprudent de vous laisser si longtemps seule avec lui. Mais songez donc à la différence des positions ! Que lui ait ces idées-là, c’est tout simple : chacun a les idées de sa classe, et je l’estime plus que s’il affectait celles de la nôtre sans en être. Il fait preuve de bon goût en restant, lui, dans un monde qui n’est pas le sien : il n’a ainsi rien du parvenu. Nous l’avons accueilli chez nous, soigné dans sa chute, je dirai même un peu gâté, parce qu’il vous plaisait, que c’est un homme distingué, très-convenable, quoiqu’un peu absolu, qu’en voyage on n’y regarde pas de si près, et qu’en ce temps de confusion et de révolution, il faut bien voir un peu tout le monde. Mais les concessions ont des bornes et la condescendance ne saurait aller jusqu’à l’abdication de soi-même et à l’abandon volontaire de ses propres opinions ; gardons les nôtres en vivant avec ces gens-là, comme ils gardent les leurs en vivant avec nous. Ils nous donnent un bon exemple à suivre, et il serait honteux pour l’aristocratie d’être moins constante et moins ferme dans ses principes que ses ennemis.

Tous ces aphorismes et beaucoup d’autres du même genre étaient dits par le duc sans aucune amertume et sans la moindre arrière-pensée de jalousie. Ses paroles étaient l’expression sincère de ses opinions ; elles ne cachaient rien et ne voulaient dire, à la lettre, que ce qu’elles disaient. Hélène ne s’y méprit pas : elle connaissait trop son mari pour ne pas lire en lui mieux encore que lui-même, et elle vit bien qu’il était sans soupçons. Mais ce nom de Chavornay, si imprudemment prononcé, la fit pâlir, et un œil plus pénétrant que celui du duc d’Arberg aurait pu remarquer une altération sensible sur ce pâle visage. Elle n’osait regarder son mari ; et, tandis qu’il parlait, elle avait, malgré elle, des réminiscences redoutables. Que l’esprit de ce mari était pauvre et trivial auprès de l’esprit mâle et indépendant qui l’avait séduite ! Et ces doctrines de convention, qu’elles étaient vulgaires et misérables, comparées aux sentiments magnanimes et aux fières pensées dont un autre l’entretenait ! Ce terre-à-terre lui était d’autant plus odieux, qu’il était raisonné avec une certaine logique, et qu’érigé en système, avec un aplomb à fermer la bouche, il avait l’air de quelque chose, et, tant bien que mal, se tenait sur ses pieds. Épris de l’idéal et de la grandeur, son cœur souffrait dans ces régions basses ; il lui fallait, pour respirer, une atmosphère plus pure, plus subtile, semblable à ces habitants des montagnes qui dépérissent et s’éteignent dans l’air épais et grossier des plaines.

Elle ne répondit pas un mot au long monologue du duc, et le laissa parler tant qu’il lui plut. Le silence était devenu son refuge et son arme offensive et défensive. Elle était levée ce jour-là. Son mari, inspiré du docteur, lui avait tant dit, tant répété, et ils avaient raison au point de vue d’Hippocrate, que le lit ne faisait que l’affaiblir, qu’elle avait consenti à se lever pour échapper à une double persécution, plus insupportable que l’exécution de l’ordonnance. Elle était d’ailleurs beaucoup mieux, et n’avait plus de prétexte pour s’obstiner ; les palpitations avaient cessé tout à fait, et il ne lui restait de son indisposition qu’une langueur qui ne faisait que la rendre plus belle ; elle était rentrée dans son état naturel, et la feinte n’était plus possible.

Le duc, malgré ses sermons, était fort empressé auprès de sa femme, fort attentif à ne lui pas déplaire, en un mot, fort amoureux. Il avait pu mettre sur le compte de la maladie l’accueil plus que tiède qu’il avait reçu d’elle ; mais le lendemain et les jours suivants il avait fini par remarquer, dans ses rapports avec lui, un embarras dont il cherchait en vain la cause. Il avait été ces premiers jours très-peu pressant, même très-réservé, et bien plus frère que mari. Dans l’état de convalescence où était la duchesse, il craignait d’amener une rechute, en la forçant à une explication qu’il remettait par bonté, mais dont il attendait le moment avec impatience. Ce moment était venu, et Hélène le comprit : voyant ce soir-là son mari si assidu et si empressé, un frisson rapide lui courut dans tous les membres, car l’heure de l’inévitable crise avait sonné, et la pauvre abandonnée était sortie de tous ses combats sans s’être fixée à aucune résolution, ni s’être tracé aucun plan de conduite ; elle s’en était remise au hasard, à l’imprévu, ces deux grandes divinités des faibles. Elle avait pu éluder quelque temps ; mais, forcée à la fin dans ses derniers retranchements, elle ne pouvait plus reculer, et le hasard ni l’imprévu ne venaient à son aide. La soirée était déjà avancée ; ils étaient seuls, et le duc était si peu disposé à se retirer, qu’il lui parut établi chez elle pour l’éternité. Tout à coup on annonça une visite. Hélène tressaillit d’espérance : c’était encore un délai, et elle en était réduite à ce point qu’en gagnant une heure elle croyait tout gagner.

— Madame la duchesse n’est pas visible, dit le duc au laquais, de ce ton d’autorité qu’il savait prendre quand il n’entendait pas être contredit ; nous n’y sommes pour personne. Ne le voulez-vous pas, ma chère Hélène ? ajouta-t-il, quand le laquais fut sorti. Après une si longue absence, n’avons-nous rien à nous dire ?

La duchesse leva sur lui un œil d’effroi et elle lut dans le sien, malgré sa douceur, un parti pris et une idée fixe ; elle vit même de l’impatience à travers sa tendresse. Évidemment il était à bout, et le mari perçait par tous les pores. Il ne se contenterait certainement plus de paroles évasives, ambiguës ; il voudrait une satisfaction complète, il l’exigerait et il irait jusqu’à faire valoir ses droits si on la lui refusait. Hélène, cependant, espéra échapper encore pour ce soir et fit une dernière tentative.

— Mon cher Fritz, dit-elle d’une voix qu’elle s’efforça de rendre naturelle, quoiqu’elle fût sensiblement altérée, je me sens horriblement fatiguée et j’ai bien besoin de repos.

C’était congédier son mari, mais il ne se le tint pas pour dit.

— Non, Hélène, lui répondit-il ; non, vous n’êtes point fatiguée et vous n’avez pas besoin de repos : ce prétexte n’est qu’une défaite pour échapper à une explication que j’ai différée de jour en jour, en considération de votre état, mais qui ne peut plus l’être. Je souffre trop de cette contrainte ; il faut qu’elle cesse et que vous me disiez ce que vous avez contre moi ; car vous avez quelque chose, je le vois bien ; parlez-moi franchement : que vous ai-je fait ? qu’avez-vous à me reprocher ?

— Rien.

— Alors, pourquoi ce froid accueil et cet embarras de tous les instants ; à vous dire vrai, je croyais que vous m’aviez gardé rancune pour ne vous avoir point emmenée avec moi, ce qui eût été, convenez-en maintenant, une imprudence inexcusable, et que vous ne m’aviez point pardonné la petite scène qui a précédé mon départ.

— Vous savez bien que je n’ai point de rancune. J’ai été blessée au moment, je ne vous l’ai pas caché, mais mes colères sont si courtes !

— Franchement, ai-je eu si tort de vous résister ? Ce que vous demandiez n’était pas raisonnable ; avec votre santé délicate, vous seriez restée dans les Alpes ; et cette solitude qui vous effrayait tant n’a pas si mal tourné, avouez-le.

Hélène garda le silence ; le duc continua :

— Puisque vous ne m’en voulez pas et que vous n’avez rien sur le cœur, je ne comprends plus rien à vos manières avec moi. C’est donc un caprice ?

— Je n’ai pas de caprices, Fritz ; vous me trouvez telle que vous m’avez laissée.

— Non, Hélène, je ne vous trouve pas telle que je vous ai laissée. Vous êtes changée à mon égard et je ne sais pourquoi, car moi je ne suis point changé au vôtre. Je vous aime comme aux premiers jours de notre mariage ; mon affection n’a point varié, et l’absence que je viens de faire m’a prouvé à quel point vous m’étiez chère. Je suis revenu à vous avec un bonheur qu’il m’est bien cruel de ne pas voir partagé.

Le duc s’attendrit en prononçant ces derniers mots ; il prit la main de sa femme dans les siennes et il vit des larmes rouler dans ses yeux.

— Vous avez un chagrin que vous me cachez, reprit-il avec douceur ; il vous est arrivé quelque chose. Est-ce que je ne suis plus votre ami, que vous ayez des secrets pour moi ?

— Vous êtes toujours mon ami, et il n’est personne au monde à qui je me fie plus qu’à vous, car je ne connais pas d’homme plus droit et plus loyal ; je n’en connais pas de meilleur ; mais il est des choses, Fritz, qu’une femme ne peut confier à son meilleur ami ; si j’ai quelque peine de ce genre, pardonnez-moi de vous la taire et ne me mettez pas à la torture par une insistance qui me désespère.

À mesure que la duchesse parlait, Frédéric devenait plus sérieux et plus attentif ; il s’attendait à une confidence, il fut déçu et son désappointement se trahit par un froncement de sourcil qui donna à sa physionomie une expression mécontente et presque dure. Il lâcha la main d’Hélène avec un mouvement de dépit, se leva brusquement et se mit à marcher dans la chambre.

— Encore une bizarrerie, dit-il avec impatience en se parlant à lui-même ; elle est incorrigible.

Et il continua à se promener sans adresser la parole à sa femme et sans la regarder.

Hélène était comme un homme qui sent la glace plier sous lui, et qui, pris de tous les côtés, ne peut plus avancer ni reculer. Sa position était horrible ; combattue entre sa droiture naturelle et l’effroi d’un aveu qui lui ôtait l’espérance de revoir jamais Chavornay, elle n’osait envisager l’issue de cette explication formidable. Mille femmes plus habiles s’en fussent tirées par un mensonge adroit ou par un silence hautain ; elle était trop loyale pour recourir au premier expédient, et le second eût été dans son tempérament que sa conscience inquiète l’eût réprouvé. Une confession franche et sincère lui paraissait la seule voie de salut digne d’elle, si son mari la poussait à bout ; de son côté, un mari intelligent et clairvoyant s’en fût bien gardé. Il eût compris que sa femme en avait dit autant qu’elle en pouvait dire et qu’il en pouvait entendre ; que même en allant jusque-là elle avait fait preuve d’une sincérité bien supérieure à son sexe ; qu’il fallait lui en savoir un gré infini, redoubler d’attention et d’égards, user de prudence et laisser faire le reste au temps. Si c’était une fumée d’imagination elle se dissiperait d’elle-même, si c’était une blessure au cœur elle se cicatriserait par des soins, et, l’orage passé, le calme se rétablirait peu à peu.

Il est bien peu d’unions, même les mieux assorties, qui n’aient à passer par ces épreuves, et presque toutes se rompent, parce qu’il n’est pas de science plus profondément ignorée que celle du cœur et qu’on n’arrive d’ordinaire à l’intelligence des passions que par sa propre expérience, et lorsqu’il est trop tard pour en faire usage ; le mal est déjà fait, on est déjà foudroyé. Le duc d’Arberg pensait là-dessus comme le gros troupeau, et il n’avait point assez d’esprit pour soutenir avec Hélène un pareil assaut ; peut-être avait-il fini par le sentir, malgré les airs de supériorité qu’il affectait, et le sentiment de son infériorité réelle l’irritait. Il était borné, il s’entêta, et, au lieu d’attendre, il voulut brusquer.

— Je veux savoir ce secret, et je le saurai ; s’écria-t-il d’un ton absolu, car il savait fort bien, dans l’occasion, s’échapper jusqu’à l’impératif.

— Je pourrais vous répondre sur le même ton, et vous dire que vous ne le saurez pas, que je ne veux pas vous le dire ; mais j’aime mieux vous prier de ne pas me le demander et de laisser là, pour ce soir, une explication qui me fait beaucoup de mal, et qui ne peut vous faire aucun bien. Je crains que votre insistance, mon cher Fritz, ne soit que de la curiosité.

— En tout cas, elle serait, ce me semble, fort légitime, et mes droits m’autorisent à vous interroger.

— Vos droits, Fritz ! en sommes-nous déjà là ?

Le duc ne répliqua pas ; il resta court, et reprit sa promenade dans la chambre, pour se donner une contenance. Il avait bien de temps en temps des velléités d’autorité, mais il ne les soutenait pas ; la plus faible résistance lui faisait rendre incontinent les armes. Il était si loin de la vérité, et sa sécurité de mari était si grande, qu’il échafauda, dans sa tête, tout un roman dont il était le héros. Quoi qu’elle en dise, pensa-t-il, elle a été piquée que je lui eusse résisté, et que je fusse parti sans elle ; maintenant elle se venge. Tout ce qu’elle en fait, n’est que pour m’inquiéter ; elle veut me rendre jaloux, et me piquer pour se faire valoir. C’est une ruse de femme. Allons, j’ai été dupe, je l’ai crue une exception et il n’y a pas d’exception ! Cette supposition souriait trop à son imagination, pour qu’il ne s’y arrêtât pas d’emblée et sans examen. Il était flatté qu’on se donnât tant de peine et qu’on fît tant de frais pour lui. Il fallait qu’on y tînt beaucoup. Il lui paraissait piquant de refaire la cour à sa femme, et ces premières luttes de la conquête ne lui déplaisaient pas après la victoire. Son visage s’éclaircit, les rides de son front s’effacèrent, son œil redevint doux, de fier qu’il avait essayé d’être, et, s’inspirant de sa propre idée, il se mit à désirer sa femme aussi vivement que si elle eût été la femme d’un autre. Il s’approcha d’elle, de l’air dégagé d’un séducteur qui veut plaire.

— Vous êtes une coquette, lui dit-il en souriant ; et moi, je suis un fou de tant m’alarmer et de prendre au sérieux vos artifices. Vous voulez être reconquise ; eh bien ! je vous reconquerrai. Vous me voyez à vos pieds, ajouta-t-il en s’agenouillant devant elle, et lui baisant galamment la main. Que vous faut-il de plus, et que dois-je faire pour vous mériter et vous obtenir ?

— Me laisser seule, mon cher Fritz, répondit Hélène, plus disposée à pleurer qu’à rire du quiproquo comique et barbare de son mari, ne me rien demander et oublier vos droits pour aujourd’hui.

— Eh ! qui vous parle de mes droits, je n’en ai point sur vous ; je prie et ne commande point.

— Au nom de Dieu, Fritz, ne plaisantez pas ! s’écria la duchesse épouvantée de voir la lutte arrivée enfin sur le terrain d’où elle avait tant fait pour l’éloigner ; je suis peu disposée à rire ; jamais je n’ai été plus sérieuse.

— Et moi aussi je suis sérieux ; qui vous dit que je veuille rire ? Je ne plaisante point, et je prie sérieusement.

— Je vous prie, moi, de vous relever et de vous asseoir ; nous causerons puisque vous ne voulez pas me laisser.

— Non certes, je ne veux pas vous laisser, mais je ne veux ni causer ni m’asseoir ; vous savez bien ce que je veux.

En disant cela, il l’embrassa, mais elle détourna la tête comme la première fois, et le baiser destiné à ses lèvres tomba sur son cou. Les caresses d’un amour qu’on ne partage pas sont odieuses, et bien plus encore quand le cœur est épris ailleurs. Hélène eut un mouvement de dégoût que le duc prit naïvement pour le dernier effort d’une résistance vaincue, et quoique le jeu commençât à lui paraître long, il ne quitta pas la partie et redoubla d’insistance ; son sang était allumé, et il tenait à honneur de mener à bout sa conquête. Il prit sa femme par la taille pour l’enlever de son fauteuil.

— Monsieur le duc ! s’écria-t-elle outrée et poussée aux extrêmes, vous êtes le plus fort ; vous pouvez me réduire et user, par la contrainte, de tous les droits que vous avez sur moi ; mais je vous déclare que vous commettez un acte de violence. Vous saurez tout puisque vous vous obstinez à vouloir tout savoir ; mais, au nom de Dieu, ne me demandez rien et n’exigez rien de moi.

À ces paroles prononcées d’une voix fière et résolue, le duc vit bien qu’il ne s’agissait plus de plaisanter, et que cela devenait fort grave. Il laissa retomber Hélène sur son fauteuil, et resta debout devant elle, interdit et rouge comme le feu :

— Hélène, dit-il en laissant tomber ses deux bras, tu ne m’aimes plus !

— Je ne voulais pas vous le dire, et c’est vous qui m’y forcez. Non, Fritz, nous ne nous aimons plus ; vous voyez donc bien que je ne puis pas être à vous sans nous manquer à tous les deux.

Le duc tomba sur une chaise, étourdi du coup. Un long silence régna, pendant lequel leurs regards s’évitèrent, et c’était entre eux à qui ne le romprait pas. Le duc fut le premier des deux qui le rompit.

— Il n’y a plus d’honneur ! dit-il avec amertume. Je crois désormais tout possible, Hélène m’a trompé !

— Je ne vous ai pas trompé ; nous nous sommes trompés tous les deux ; victimes d’une double méprise, nous avons cru nous aimer. Fritz ; je crains que nous ne nous soyons jamais aimés.

— Trompé par Hélène ! répétait le duc poursuivi par son idée, et frappé de stupeur. Trompé par Hélène !

— Je vous répète, Fritz, que je ne vous ai point trompé. Nous sommes assez malheureux sans aggraver encore le mal par des suppositions outrageantes. Ce qui vient de se passer ne vous a-t-il pas fait assez voir combien je sais mal dissimuler, et à quel point je suis incapable de mentir ? Ç’a été une fatalité, et je n’ai rien fait d’indigne de vous ni de moi. Monsieur le duc, votre honneur est intact et le mien aussi.

— Et mon bonheur, madame, est-il intact ? et arracherez-vous de mon cœur le fer que vous venez d’y plonger ? Allez, vous pouvez maintenant l’enfoncer jusqu’au fond ; la plaie est faite, ne craignez pas de l’agrandir ; vous pouvez tout dire ; je suis préparé à tout entendre. C’est en vain, d’ailleurs, que vous voudriez vous taire et me cacher le reste ; une femme ne s’aperçoit qu’elle est détachée qu’en s’éprenant ailleurs ; Hélène, vous en aimez un autre !

Quoique le duc prononçât ces paroles d’un ton convaincu, il lui restait cependant au fond de l’âme un levain d’espérance. Il se flattait encore, malgré lui, que ce n’était là qu’une de ces lubies d’imagination qu’il lui reprochait tant, un de ces refroidissements passagers et sans cause étrangère auxquels sont sujettes les affections, les plus éprouvées et les plus sûres, et qu’un coup de vent retournerait cette tête mobile et fantasque qu’un coup de vent avait tournée. Il ne pouvait se persuader que son cœur fût pris ailleurs. Son silence commença à l’inquiéter et à lui paraître sinistre. Il se repentit de l’avoir poussée jusque là ; bien différent des natures fortes qui aspirent à l’irrévocable comme à un repos, il préférait à une certitude cruelle le doute qui laisse une porte ouverte à l’espérance. Il regretta de s’être fermé cette porte en forçant sa femme à une complète révélation. Mais le mot était dit, il fallait le soutenir. Hélène fut longtemps sans répondre ; son âme droite se débattait dans les tortures de cette barbare enquête ; elle ne voulait pas nier, par elle était trop vraie pour faire un mensonge aussi flagrant : mais, d’un autre côté, elle ne pouvait se résoudre à faire ce dernier aveu. N’en avait-elle pas dit plus qu’il ne fallait pour être comprise, et n’était-ce pas une cruauté froide et inutile que de lui en demander davantage ?

— Votre silence m’en dit assez, reprit le duc d’une voix altérée, il vous accuse, et je vous fais grâce du reste.

— Eh bien, oui ! s’écria-t-elle, en cachant sa tête dans ses deux mains ; puisqu’il faut tout vous dire, j’en aime un autre.

Elle n’eut pas la force de rien ajouter ; les larmes et les sanglots lui ôtèrent la voix.

On ne peut jamais prévoir de quelle manière un mari prendra un pareil aveu. On a vu des caractères violents tourner tout d’un coup à la douceur, et des caractères doux tourner à la violence. Le duc était naturellement doux et calme ; mais en ce moment il sortit de lui-même et il s’oublia, pour la première fois de sa vie, jusqu’à l’emportement, presque à la fureur.

— Et quel est-il, cet autre ? demanda-t-il en saisissant le bras d’Hélène avec une force convulsive ; quel est le misérable qui a porté le déshonneur dans ma maison. Je tremble de le deviner. Si c’était lui ! ce serait infâme d’avoir à ce point trahi ma confiance ; moi, qui le croyais mon ami ; et c’était votre amant ! Mais, parlez donc ; achevez de m’éclairer. Vous en avez trop dit pour ne pas tout dire.

— Puisque vous avez deviné, monsieur le duc, épargnez-moi, de grâce, l’horrible angoisse de prononcer son nom.

— C’est donc lui ! le lâche ! Je comprends maintenant le mystère de son départ brusque et précipité : c’était un jeu pour mieux me tromper ; et il était caché quelque part, à Pise, sans doute, tandis que je le croyais en Corse.

— Vous vous méprenez, monsieur, ce n’est pas celui que vous croyez.

— Ce n’est pas le comte Campomoro ?

— Non.

— Qui donc est-ce ?

— L’autre.

— Chavornay ?

— Oui.

— Chavornay, dites-vous ! vous n’avez pas dit Chavornay, j’espère ? J’aurais pu, à la rigueur, comprendre que le comte eût fait impression sur vous ; et si quelque chose pouvait excuser une pareille faute, ce serait le choix d’un homme comme celui-là, grand seigneur, riche, élégant, répandu ; mais un Chavornay ! Ah ! madame la duchesse, vous me déshonorez doublement !

À ces mots il retomba anéanti sur une chaise : ce n’était plus l’amour qui souffrait chez lui, c’était la vanité ; et, pour un homme du monde, et, de plus, homme de cour, ces blessures-là sont les plus douloureuses et les plus insupportables. Du reste, ses velléités de violence s’en étaient allées en fumée, comme ses velléités de despotisme. Ses passions avaient l’haleine courte et le vol bas ; après les premiers coups d’ailes, elles retombaient par terre, essoufflées. Il était redevenu ce qu’il était, un homme doux et faible.

Pour Hélène, elle ne pleurait plus. Elle se trouvait soulagée par cet aveu courageux et le sentiment d’avoir accompli jusqu’au bout un devoir si dur et si difficile l’avait apaisée et fortifiée. Tout son calme lui était revenu, à mesure que son mari avait perdu le sien. Quoique blessée profondément de l’exagération de ses reproches et de ses soupçons, elle avait regardé ces premiers transports comme inévitables, elle s’y était attendue et avait subi en silence ces paroles outrageantes et calomnieuses, comme une nécessité de la position qu’elle s’était faite ; sa conscience religieuse et repentante avait accepté ce supplice comme une expiation ; elle avait courbé la tête pour laisser passer la justice de Dieu. L’orage épuisé, elle la releva ; voyant le duc à bout, elle prit là parole à son tour pour lui répondre.

— Fritz, lui dit-elle d’une voix digne et ferme, tout ce que je viens de vous avouer je pouvais vous le taire et il ne tenait qu’à moi que vous l’ignorassiez à jamais ; mais je me serais méprisée moi-même et j’ai eu assez bonne opinion de vous pour vous dire toute la vérité. Je pardonne à vos commentaires ce qu’ils ont d’injurieux et j’excuse l’emportement de ces premiers instants. Vous vous y êtes livré autant que vous avez voulu ; maintenant tâchez de m’écouter sans colère et sans aigreur. Je n’entends point me justifier, mais je veux achever ma confession, puisque je l’ai commencée ; il importe à votre honneur et au mien qu’elle ne demeure pas inachevée. Vous êtes un homme plein de préjugés, mon cher Fritz, et ils vous aveuglent complétement ; vous m’avez dit toute ma vie que je n’avais pas une idée juste sur les choses du monde et sur les hommes, je pourrais vous renvoyer le reproche et avec bien plus de raison. Je ne vous dis point cela pour vous blesser, je n’en ai pas la moindre envie ; je veux seulement rétablir les faits et rectifier vos jugements. Je ne vous parlerai pas de votre docteur Vital ; vous savez ce que j’en pense, et j’aurais beaucoup à vous en dire ; mais il ne vaut pas la peine que nous nous occupions de lui : allons au plus sérieux. Vous avez grande idée du comte Campomoro parce qu’il est à la mode et grand seigneur, vous le croyez votre ami, n’est-il pas vrai ? Eh bien, c’est un misérable. Elle lui raconta alors dans les moindres détails toutes les tentatives que le Corse avait faites sur elle à la faveur de sa fausse amitié, depuis son introduction au palais Lanfranchi jusqu’à la scène de la voiture. Le duc était consterné ; sa loyauté se révoltait contre une pareille perfidie, et il ne fallut rien moins que la solennité de l’explication et toute la confiance qu’il avait en la véracité de sa femme pour ajouter foi à son récit.

— Je pourrais ici, reprit la duchesse avec une émotion mal déguisée, vous frapper l’esprit par une belle et noble antithèse, mais vous ne pouvez qu’approuver les considérations qui me ferment la bouche. Une pareille apologie vous blesserait beaucoup et je ne veux que vous éclairer. J’ignore s’il fut un temps où l’honneur, la vertu, la grandeur, étaient le privilège exclusif du rang et l’apanage de la naissance ; si ce temps a été, il n’est plus. Vous allez en juger vous-même, monsieur le duc, apprenez à mieux connaître votre époque et vos contemporains.

Elle se leva à ces mots et alla chercher une lettre qu’elle remit à son mari. Il la prit machinalement ; en reconnaissant l’écriture, il hésita à l’ouvrir et fixa sur sa femme, qui s’était rassise, un long regard d’étonnement, presque d’admiration. Il ne comprenait pas bien son action, mais il était confondu d’une si héroïque franchise et d’une sincérité si absolue.

— Lisez, lui dit-elle, lisez, vous reconnaîtrez peut-être vous-même que vous avez calomnié cet homme parce qu’il est pauvre et sans nom.

C’était la lettre de Chavornay. Le duc se décida enfin à l’ouvrir ; il la lut d’un bout à l’autre avec une scrupuleuse attention, et ne dit pas un mot, ne fit pas un geste qui pût trahir l’impression que cette lecture faisait sur lui.

— Est-ce la seule ? demanda-t-il en la repliant après l’avoir lue.

— J’en ai reçu une première fort courte où il m’annonçait son départ et prenait congé de moi : celle-là a été brûlée.

— En recevrez-vous d’autres ?

— Je l’ignore. Si j’en reçois, c’est vous qui les ouvrirez.

— Lui avez-vous écrit ?

— Jamais, et quant à cette lettre vous êtes le maître d’en disposer ; vous pouvez, si vous voulez, lui faire subir le sort de la première.

Le duc n’usa pas de la permission, et ; bien loin de brûler la lettre, il la rendit à sa femme ; elle en eut une reconnaissance profonde, mais elle ne la témoigna pas par pitié pour lui.

— Vous savez, reprit-elle, tout ce qui s’est passé ; je vous ai tout dit sans réticences et sans réserve : c’est à vous maintenant à aider ma guérison, car je veux guérir à tout prix, je vous le jure, et je vous l’ai bien prouvé par ma franchise. C’est à vous, Fritz, à me donner la force de revenir à vous ; je suis bien faible, il me faut un bras pour m’appuyer. Et puis, si je suis coupable, êtes-vous sans reproche et n’avez-vous rien à réparer ? Vous m’avez fait subir, depuis une année, une véritable persécution ; vous vous êtes plu à me contredire sur tout ; vous vous êtes mis, par système, en hostilité permanente contre mes pensées les plus chères, les plus intimes, et mes désirs les plus innocents ; vous m’avez blessée dans les fibres les plus sensibles de mon cœur ; au lieu de m’aider à vivre, vous vous êtes étudié à me rendre la vie difficile, impossible ; je n’ai plus été pour vous qu’une femme capricieuse et bizarre, sans une idée juste ni un sentiment vrai. Et vous disiez cependant que vous m’aimiez ! Qu’est-ce que c’est donc que la haine, Fritz, si c’était là de l’amour ? Vous êtes noble et bon, vous êtes la loyauté même, mais vous ne connaissez pas les femmes ! notre pauvre cœur est une plante si délicate et si frêle, qu’il faut y toucher d’une main bien légère pour ne la pas briser. Voilà ce que vous n’avez pas compris, et, tout en m’aimant, vous m’avez fait souffrir cruellement. Le premier coupable est donc vous, car, en m’isolant ainsi que vous faisiez, en me condamnant à me replier sans cesse sur moi-même, vous rendiez toute intimité impossible entre nous, et vous me forciez à me jeter, de désespoir et d’ennui, dans le premier asile qui s’ouvrirait à moi. Et lorsque, reconnaissant en moi les premiers symptômes, j’ai voulu, dans mon effroi, me réfugier en vous, comment m’avez-vous accueillie ? Vous êtes parti sans moi, vous m’avez laissée seule ; que dis-je, seule, vous m’avez obligée vous-même à ce périlleux tête-à-tête ; et, quand j’ai essayé de vous parler de mes dangers et de mes terreurs, Fritz, vous m’avez repoussée durement, et vous m’avez dit que j’étais ridicule. Je vous pardonne le mal que vous m’avez fait, car vous ne saviez ce que vous faisiez. Mais je vous demande pardon à mon tour pour les reproches que je vous adresse : c’est ma propre confession que j’ai voulu faire ; je n’ai point entendu provoquer la vôtre. Un autre jour vous me la ferez ; je vous demande seulement un peu de temps pour me reconnaître : ce soir je n’en puis plus, je suis au bout de mes forces. Hélas ! je n’étais pas née pour de si terribles luttes, et ma santé s’y perd ; le calme est ma vie, et je sens que toutes ces agitations et toutes ces angoisses me tuent.

Les paroles d’Hélène étaient pleines d’un sens si juste, si droit, si exquis, que le duc ne trouva rien à répondre. Il n’avait pas l’esprit assez prompt pour en saisir du premier coup toute la portée ; mais de nouveaux horizons venaient de s’ouvrir à ses yeux, et il entrevoyait bien des choses qu’il n’avait jamais rêvées. Il lui fallait, à lui aussi, du temps pour se reconnaître, et le tête-à-tête devenait embarrassant ; sa femme était un rude jouteur, il ne se sentait pas de force à se mesurer longtemps avec elle, et il ne voulait pas la laisser remporter sur lui de trop grands avantages dans un pareil moment. Il se tut donc, pour ne pas compromettre sa position de juge, et il prit sagement le parti de la retraite. Au fond, il était désarmé et plus amoureux de sa femme que jamais. Il était même presque entièrement rassuré sur les suites de ce qu’il appelait un feu de paille, faute de coup d’œil pour reconnaître que c’était un incendie sourd, inextinguible, éternel. Il ne doutait pas d’avoir aisément raison de ce caprice ; seulement, sa vanité souffrait d’une semblable rivalité ; celle de Campomoro l’eût moins blessé.

— Avez-vous des confidents ? demanda-t-il à sa femme en sortant.

— Pas d’autre que vous.

Cette assurance fut, pour sa vanité souffrante, un grand soulagement. Certain du secret, il se coucha à peu près consolé, et s’endormit plein de confiance en lui et dans une aveugle sécurité.

XXIV.

L’ÉCHANGE.

La duchesse d’Arberg venait de faire preuve d’une inexpérience complète, et jamais on ne s’éloigna tant du but qu’on s’était proposé ; sa volonté sincère, en avouant tout à son mari, était de guérir et de revenir à lui ; mais, dupe de sa propre droiture, elle était arrivée à un résultat contraire à ses intentions, et avait rendu impossible, par cet aveu même, le retour qu’elle s’était imposé. C’était une démarche fausse ; elle avait manqué le but en le dépassant. La sagesse ici, c’était le silence ; la prudence le commandait et l’honneur ne le réprouvait point ; mais elle ne s’était pas senti la force de guérir toute seule, et, le sentiment de sa faiblesse exaltant, à son insu, sa loyauté naturelle, elle avait cru assurer sa guérison en creusant derrière elle un abîme qu’elle ne pourrait plus franchir : cet abîme, c’est devant elle qu’elle l’avait creusé, et ce n’est pas entre elle et son amant qu’il était ouvert, mais bien entre elle et son mari.

Elle ne tarda pas à avoir elle-même comme un pressentiment de sa méprise, et elle était loin de partager la sécurité de Frédéric ; l’avenir ne lui paraissait point aussi serein ; elle y entrevoyait bien des troubles encore et bien des orages.

Elle eut même un scrupule qui prit le caractère d’un remords. Son secret était aussi le secret de Chavornay ; en se permettant d’en disposer sans son autorisation, n’avait-elle pas outrepassé son droit ? et, par honneur, n’avait-elle pas manqué à l’honneur ? Elle arrivait même, de doute en doute, de scrupule en scrupule, à se calomnier elle-même, en considérant sa confession, non plus comme un aveu libre et spontané, mais comme un acte de faiblesse et de pusillanimité, provoqué par son mari, et qu’elle n’eût point fait, peut-être, s’il eût été moins pressant.

Pour lui, il finit par se rassurer tout à fait. Sa confiance, qui n’était que de l’amour-propre, était imperturbable, et la franchise de sa femme lui était un garant de sa fidélité. Il se persuada toujours plus que ce n’était là qu’un de ces caprices auxquels elle était si sujette, et il se vantait d’en triompher comme il croyait avoir triomphé de tant d’autres. Il se promit de ne rien négliger pour en venir à bout. Ainsi cette pointe de jalousie, au lieu de le détacher, n’avait fait, comme c’est l’ordinaire, que le réenflammer. Un mari est comme un cheval qui a besoin du fouet et de l’éperon, sous peine de s’endormir dans la paresse qui accompagne le bien-être et la sécurité. Il avait si peu d’inquiétude sur Hélène qu’il la laissa seule une seconde fois pour aller à Florence faire la cour au grand-duc, et lui remettre les lettres qu’il lui apportait d’Allemagne.

Pendant ces troubles et ces aveux, de nouvelles tempêtes se formaient sur la tête d’Hélène. Campomoro avait débarqué de Corse à Livourne, et il avait eu avec le docteur Vital une conférence dont le résultat avait été de le mettre en possession de cette lettre si ardemment désirée, seul objet de son retour. Sans dire positivement au docteur l’usage qu’il se proposait d’en faire, il lui avait promis de ne le point compromettre, il l’avait assuré que son but serait rempli, sans qu’il courût aucun risque, et que la vengeance de tous les deux serait satisfaite du même coup qui allait perdre leur ennemi commun. Le pacte conclu, ils s’étaient séparés, de peur d’éveiller contre eux le soupçon de connivence. Le docteur était revenu à Pise le soir ; le comte était resté à Livourne.

Le jour même du départ du duc pour Florence, on annonça à la duchesse qu’un paysan demandait à lui parler, et le pâtre de Saint-Rossore entra presque incontinent avec ses guêtres de cuir et son chapeau pointu.

— Vous l’avez vu ! s’écria-t-elle en s’élançant vers lui ; mais ses genoux fléchirent, et elle retomba brisée dans son fauteuil.

Cette imprudente exclamation lui était échappée dans le premier moment de la surprise. Elle rougit de s’être livrée à ce point ; mais le vieux pâtre feignit de ne s’être aperçu de rien, et, avec cette dignité rustique, cette convenance parfaite qui lui était naturelle, il présenta à la duchesse une lettre dont l’écriture la fit tressaillir et lui prouva, si, du moins elle en avait douté, combien elle était loin encore de cette guérison où elle aspirait.

— On me l’a remise pour vous, lui dit-il, sur la route de Sienne, où le hasard nous a fait rencontrer, comme je revenais des montagnes du Casentino.

— Et lui, où allait-il ?

— Je ne sais.

— Il ne vous l’a pas dit ?

— Non.

— C’est impossible ! Mais il vous a fait promettre le secret, et vous ne voulez pas me le dire ?

Le berger garda la silence, et la duchesse n’osa pas insister. Elle ne put tirer de lui aucun renseignement, soit qu’il ne sût rien, soit qu’il eût en effet promis de se taire.

— Je repars demain, dit-il, pour le Casentino où mes troupeaux vont me suivre ; car il commence à faire chaud dans la Maremme, et les montagnes nous appellent cette année de meilleure heure qu’à l’ordinaire.

Cette nouvelle affligea Hélène : malgré la sincérité de ses résolutions, et son parti pris de guérir, elle ne pouvait se cacher à elle-même combien lui était douce la présence du pâtre aimé de Chavornay, et avec quelle joie elle eût rencontré son visage aux Cascines, alors même qu’elle ne l’eût pas été chercher. Son départ la frustrait de cette dernière espérance et la replongeait dans sa solitude implacable, et d’autant plus cruelle qu’elle n’était plus seule pour la porter.

— Ma commission est remplie, dit le berger ; si madame la duchesse n’a plus rien à me commander, j’ai l’honneur de prendre congé d’elle.

La duchesse lui tendit la main qu’il baisa respectueusement, et il se retira comme il était venu, traversant d’un pas assuré et sans embarras la longue file des appartements somptueux et des laquais étonnés. Son cheval l’attendait au pied des degrés du palais, en frappant du pied d’impatience et en secouant au vent sa longue crinière ; il hennit de joie à la vue de son maître, et ils repartirent au galop pour les Cascines. Hélène suivit de l’oreille, aussi loin qu’elle put entendre, le bruit du fer sur les dalles sonores du Lung’Arno.

Restée presqu’en tête-à-tête avec son amant, (sa lettre n’était-elle pas une partie de lui ?) elle fut prise d’un nouveau scrupule, et sentit toute la légèreté de l’engagement qu’elle avait pris avec son mari, de lui laisser ouvrir les lettres de Chavornay. Elle se repentit amèrement de cette parole jetée dans un moment d’exaltation, et qu’elle aurait voulu rétracter. Mais elle ne le pouvait plus, et puisqu’elle l’avait donnée, elle se devait à elle-même, fière et loyale comme elle était, de la tenir religieusement. Mais pourtant l’absence du duc ne la relevait-elle pas de son vœu ? Elle s’était bien engagée à lui laisser ouvrir ces lettres qu’elle eût mieux fait de lui laisser ignorer, mais elle n’avait pas promis de le faire suivre par elles de ville en ville. Pourquoi n’était-il pas là ? Et pour attendre son retour, en conscience, était-ce possible ? Au milieu de ce combat, elle fut prise d’un accès d’exaltation presque fébrile, tant la passion est toujours dans les extrêmes ; il lui vint la pensée magnanime de trancher la question, en détruisant la lettre sans la lire. C’était, à tout prendre, le seul parti logique et rigoureusement vertueux. Son sens droit le lui disait bien ; mais son faible cœur résistait, et le pouvoir manquait à la volonté. Où sont, dans nos temps de doute et de scepticisme, les âmes trempées pour de pareils sacrifiées ?

La lettre objet de ce long débat était restée cachetée sur la cheminée, à la même place où elle l’avait posée ; elle n’avait osé même y toucher, comme si elle eût craint que le cachet ne se brisât de lui-même dans ses doigts. Comme elle flottait encore incertaine entre l’honneur et l’amour, la porte de sa chambre s’ouvrit et Campomoro entra sans être annoncé. Hélène pâlit, elle ne l’avait pas revu depuis la nuit du bal du gonfalonier, et la scène qui l’avait suivi se représenta à elle avec une telle énergie que l’effroi lui glaça le sang dans les veines. Elle n’eut pas la force de lui demander ce qu’il venait faire chez elle après une pareille insulte ; tremblante de surprise et d’inquiétude, elle resta dans son fauteuil, immobile et muette. Sa terreur redoubla lors qu’elle vit le comte tirer après lui les verrous de la porte et venir à elle d’un air insolent.

— Je ferme, dit-il, parce que je ne veux pas être dérangé, et je suis sûr de ne pas l’être. Une simple statistique de votre maison va vous prouver que je suis bien informé. Votre mari est à Florence, le docteur est à Livourne, Souqui est en course, votre chasseur est malade et le reste de vos gens est à l’autre extrémité du palais ; vous auriez beau crier ils ne vous entendraient pas, j’ai même prévu le cas d’une visite et je leur ai dit de votre part que vous n’y étiez pour personne : voici, ajouta-t-il en coupant le cordon de la sonnette, pour vous ôter la tentation de faire un éclat. Vous voyez que mes mesures sont prises, que nous sommes bien seuls, et qu’il n’y a pas de retraite possible. Toutefois ne vous alarmez point, je ne veux ni vous tuer, ni vous voler, je viens seulement vous demander si vous avez fait vos réflexions depuis notre dernière promenade.

En disant cela il se jeta dans un fauteuil, croisa nonchalamment les jambes et attendit la réponse de la duchesse, en se balançant le pied d’un air dégagé. Hélène, qui sous ses airs languissants cachait une grande force morale, la retrouvait toujours tout entière dans les occasions capitales. Le premier moment de surprise passé, l’imminence du péril la rappela à elle-même ; elle comprit qu’il n’y avait de salut pour elle, en cette extrémité, que dans une résistance froide, et elle fixa sur l’insolent un regard si méprisant qu’il y avait de quoi décontenancer le page le plus intrépide.

— Si vous n’avez pas fait vos réflexions, reprit le comte, écrasé mais non déconcerté par ce mépris muet ; moi, j’ai fait les miennes. Tâchez de m’écouter sans vous fâcher, je vous épargnerai les redites et les paroles inutiles, car je hais les phrases, vous le savez bien ; je serai laconique et précis ; nous nous connaissons trop et depuis trop longtemps pour perdre le temps en discours oiseux ; reprenons la discussion, si vous voulez bien, au point où nous l’avons laissée à la dernière séance. Ce n’est pas que depuis les choses n’aient marché, et les positions ne sont plus les mêmes ; mais je veux bien fermer les yeux et consentir à me taire, si vous consentez, vous, à ne plus faire la prude et à descendre de ces grands airs qui ne sont plus de saison. J’avoue humblement que j’ai été votre dupe ; mais on ne tombe pas deux fois dans le même piège. En voilà assez ; rendez-vous de bonne grâce, ne me forcez pas à en dire davantage et à recourir aux moyens extrêmes.

— Je vous y invite, au contraire, et j’attends avec impatience la conclusion de votre harangue.

— La conclusion de ma harangue, vous la savez bien ; mais puisque vous voulez l’entendre, et que vous ne craignez pas d’affronter certains mots un peu crus, il faut bien vous satisfaire, la conclusion est celle-ci : maintenant que le premier pas est fait, êtes-vous décidée à en faire un second ? En d’autres termes et sans figures, voulez-vous de moi maintenant, que vous avez eu un amant ? Est-ce clair ?

— Si c’est clair, ce n’est, du moins, pas poli. Je vous répondrai, en termes tout aussi nets, que je ne veux de vous qu’une chose, c’est votre retraite immédiate.

— Allons, vous ne niez pas, c’est toujours cela : vous y mettez, du moins, de la franchise. Je suis désolé de vous déplaire ; mais il m’est impossible de vous accorder votre demande. Je suis décidé à rester aussi longtemps que je n’aurai pas obtenu ce que je suis venu chercher. Du reste, je ne veux pas vous tromper, et je serai franc ; je ne viens plus soupirer à vos pieds, ni faire de la séduction, je viens exercer une vengeance, et je suis en mesure pour ne pas échouer, cette fois, comme les deux autres.

— Une vengeance ! Mais il me semble que si quelqu’un ici a été offensé, ce n’est pas vous.

— C’est possible, chacun a son point d’honneur ; vous avez le vôtre, j’ai le mien. Mais brisons là, je vous prie, et abrégeons. Vous m’avez bercé assez longtemps par vos belles phrases, vous ne me jouerez plus. C’est bien assez d’avoir vu passer l’autre avant moi, et de lui avoir cédé la place. Je viens faire valoir mes droits, je vous ai aimée avant lui !

— Vous appelez cela de l’amour, monsieur le comte ?

— Est-ce de l’amour ? est-ce de la haine ? Je l’ignore, et je m’en inquiète peu. Tout ce que je sais, c’est que vous êtes la femme la plus belle et la plus désirable qui existe ; je n’en veux pas savoir davantage.

— Vous vous répétez, monsieur le comte. N’avez-vous rien d’autre à me dire ?

— Ne plaisantez pas ! s’écria le Corse, rouge de colère, car, cette fois-ci, les rieurs ne seraient pas de votre côté.

— En tout cas, ils ne seront pas du vôtre, car je vous déclare que vous sortirez d’ici comme vous êtes sorti de votre carrosse la nuit que vous savez.

— Dans mon île, madame, quand on a fait pour obtenir une femme tout ce que j’ai fait pour vous, et que cette femme vous raille, après vous avoir joué, on la poignarde. Moi, j’aime mieux vous réduire, et j’ai de quoi, ajouta-t-il, en mettant la main dans sa poche.

La duchesse crut qu’il allait en tirer un pistolet ; il en tira une lettre qu’il lui présenta.

— Connaissez-vous cette écriture ?

— C’est l’écriture de Chavornay, répondit-elle froidement.

— Et cette adresse ?

— C’est la mienne.

— Comprenez-vous maintenant ?

— Oui, je comprends que j’ai dans ma maison un voleur et un espion.

— Vous vous trompez ; le hasard seul a fait tomber cette lettre entre mes mains.

— Ne calomniez pas le hasard.

— Au reste, croyez tout ce que vous voudrez ; cela m’est égal, la question n’est pas là ; de quelque source que me soit venue cette lettre, je l’ai et vous la reconnaissez. Si je me répète, du moins je ne me vante pas, vous voyez que j’ai de quoi vous réduire.

— Si vous n’avez pas d’autre arme, vous êtes loin encore de la victoire.

— Vous affectez une indifférence qui n’est pas maladroite, mais ce n’en est pas moins une feinte. Vous savez bien que cette lettre vous déshonore et vous livre à ma merci.

— Cette lettre ne me met à la merci de personne et ne déshonore que celui qui l’a volée et celui qui la recèle. C’est une arme contre vous, bien loin d’en être une contre moi ; vous savez bien vous-même que vos accusations tombent devant elle et qu’elle nous absout tous les deux, moi et celui qui l’a écrite. Si vous l’aviez bien lue vous auriez pu y apprendre comment on aime et comment on se sacrifie.

— Je l’ai fort bien lue ; je conviens qu’elle est écrite avec habileté et que les précautions sont assez bien prises pour ne vous pas trop compromettre ; mais, malgré son ambiguïté, il y a un petit malheur, c’est qu’on vous y tutoie : on sait ce que cela veut dire.

— Et quel usage prétendez-vous faire de cette lettre ?

— Aucun autre que de vous la rendre si vous vous rendez vous-même. Acceptez-vous l’échange ?

— Et si je ne l’acceptais pas ?

— Je partirais pour Florence à l’instant ; ce soir, votre mari saurait tout : vous ne pouvez pas m’échapper.

— Et vous avouez froidement une si abominable lâcheté ?

— Au point où vous m’avez amené, tout est permis, et votre conduite envers moi légitime la mienne envers vous. Eh ! croyez-vous, madame, que c’est volontairement que j’en agis ainsi ? Croyez-vous qu’il ne m’eût pas été plus doux de vous devoir à vous même ? Je hais plus que vous les moyens auxquels je me vois forcé de recourir ; ils sont odieux, et mon orgueil en souffre, mais la faute en est à vous : c’est votre opiniâtreté qui m’a amené là, et cela m’est dur, madame, après vous avoir aimée si longtemps en silence et vous avoir entourée, comme je l’ai fait, de soins et de respects. Je vous ai crue une femme loyale et vous ne l’êtes pas plus que les autres ; vous jouiez la vertu en ayant un amant, et quand vous me résistiez avec tant d’obstination, ce sublime honneur dont vous vous faisiez un bouclier contre moi n’était qu’une passion… que je ne veux pas qualifier. Je me suis trompé sur vous et vous vous êtes trompée sur moi ; il y a eu ici une double méprise ; je ne suis pas l’homme que vous avez cru : bien loin de me laisser abattre par un premier échec, la résistance ne fait que m’enflammer et l’obstacle double mes forces. Je vous ai trop aimée pour que vous ne soyez pas à moi, et je me suis trop avancé pour pouvoir reculer sans honte. Mon orgueil rougit des moyens auxquels il m’a fallu descendre ; mais je rougirais bien davantage si je manquais mon but et si vous m’échappiez ; au surplus vous ne pourrez pas dire que je vous prenne en traître ; je vous laisse l’alternative ; vous êtes la maîtresse de votre honneur, de quoi vous plaignez-vous ? Votre sort est dans vos mains ; soyez à moi et cette lettre est à vous.

— Mais si j’aimais en effet votre rival et que je vous l’avouasse, que feriez-vous ?

— Ce que je ferais ? Ma victoire étant double, j’en jouirais doublement.

— Eh bien ! monsieur le comte, partez pour Florence, je vous avertis seulement que vous arriverez trop tard, vous avez été prévenu, quelqu’un a pris les devants. Vous pourriez même porter au duc celle-ci, ajouta-t-elle, en lui montrant la lettre encore cachetée qu’elle avait reçue le matin ; il l’ouvrirait devant vous, cela ferait la troisième.

— Pour une femme franche, vous jouez la comédie à ravir ; c’est dommage que ce soit une comédie. Vous croyez m’échapper par ce stratagème ; il est ingénieux, mais je connais cela. Les femmes prétendent toutes n’avoir pas d’autres confidents que leur mari.

— Il ne tient qu’à vous de faire une nouvelle expérience.

— Vous imaginez, peut-être, que je vous ai fait une menace vaine, et n’ai voulu que vous effrayer. Ne vous y trompez pas, je le ferai comme je vous l’ai dit.

— Je ne m’y trompe point, je vous assure ; et je vous connais assez pour vous croire capable de cette infamie. Monsieur le comte, vous avez manqué votre coup.

— C’est ce que nous allons voir, s’écria Campomoro, qui commençait à le craindre.

— Allez et vous verrez.

En disant cela, elle fit un pas vers la porte pour tirer les verroux. Il la retint par le bras.

— Un moment, duchesse ; je ne vous rends pas encore la liberté.

— J’espère que vous ne pousserez pas plus loin cette honteuse persécution. Vous m’avez proposé un échange, je le refuse. La lettre vous reste, faites-en l’usage qu’il vous plaira ; mais laissez-moi.

— Oh ! que non pas, s’il vous plaît. Je ne me tiens pas si vite pour battu ; j’aime bien mieux la femme que la lettre.

— C’est bien le moins, pourtant, qu’on tienne les conditions qu’on a soi-même dictées.

— Vous raisonnez à merveille, et vous êtes une parfaite logicienne. Mais là, voyons, franchement, continua-t-il en la regardant fixement dans les deux yeux ; est-il vrai que vous ayez tout dit à Fritz ?

— Libre à vous d’aller vous en informer auprès de lui. Je n’ai plus rien à vous dire.

Campomoro vit bien, au ton dont ces paroles furent prononcées et au regard qui les accompagna, que la duchesse disait vrai. Il la connaissait d’ailleurs pour une femme fort capable de semblables coups. Cette nouvelle l’étourdit et le désarçonna.

— Voilà que je n’y comprends plus rien, s’écria-t-il confondu, et j’avoue que cela me passe. Mais, ma chère, vous êtes d’une inexpérience dont une pensionnaire aurait honte ; est-ce qu’on dit jamais de ces choses-là à son mari ? C’est tout au plus si on les confie à son confesseur, quand il est homme d’esprit et qu’on peut lui faire entendre raison ; mais à son mari ! quelle folie ! Cela ne se fait pas. Vous ne savez rien du monde, et avec votre esprit vous manquez tout à fait de jugement ; vous ne saurez jamais vous conduire. Prise, comme vous la prenez, la vie est impossible. Gageons que vous lui avez aussi raconté notre promenade après le bal !

— Vous pouvez le lui aller demander. Cette péripétie inattendue déconcertait tous les plans de Campomoro, et brisait dans sa main l’arme sur laquelle il avait compté ; mais, revenu du premier étourdissement, il se remit vite en selle et se retourna habilement.

— Au fait, dit-il en reprenant ses airs familiers, cela ne me regarde pas ; si vous avez fait une folie, c’est votre affaire, ce n’est pas la mienne ; vous vous débrouillerez comme vous pourrez avec votre mari. Quant à moi, ma position n’est pas changée et je maintiens ma proposition. Je vous remercie cependant de m’avoir épargné le ridicule d’une fausse démarche ; puisque Fritz est informé, mon témoignage devient inutile. S’il s’accommode d’arrangements de cette espèce, libre à lui ; moi je n’en reste pas moins dépositaire du secret, avec la preuve en poche ; si philosophe que vous soyez, la publicité est une terrible épreuve, je vous en avertis ; on n’endort pas le monde comme un mari, et j’irai jusqu’à faire un éclat si vous ne le prévenez.

— Je ne le veux ni ne le peux, car on ne prévient pas la calomnie.

— La calomnie ! ce serait tout au plus de la médisance, et vous avez le moyen de me fermer la bouche.

— Au nom de Dieu, monsieur le comte, restons-en là. Vous voulez vous venger, vengez-vous donc, puisque vous en avez les moyens. Faites tout ce que vous voudrez de cette lettre ; publiez-la, imprimez-la, répandez-la à cent mille exemplaires, vous ne déshonorerez jamais que vous-même, et ce ne sera plus seulement à une femme que vous aurez à rendre compte de votre infâme action, mais à deux hommes d’honneur que vous outragerez, que vous calomnierez également tous les deux, et qui sauront bien, s’il le faut, vous imposer silence.

— Plût à Dieu que ce Chavornay se battît en effet pour vous, car alors ma vengeance serait complète et je n’en demanderais pas davantage. Le monde peut bien, à la rigueur, passer à une duchesse un caprice dans ce goût là. Moi-même, tenez si j’étais votre amant et que vous vinssiez m’avouer une faiblesse de ce genre, je comprendrais encore cela, en raison de la singularité du fait, de la bizarrerie du personnage, et je passerais l’éponge sur cette fantaisie ; mais il faut que c’en soit une ; si c’est, sérieux, c’est ignoble, car vous vous déclassez, et le monde a grande raison de ne pas pardonner de pareilles ignominies ; soyez à moi, il fermera les yeux ; il n’y a pas mésalliance : soyez à lui, il va les tenir tout grands ouverts et vous êtes une femme perdue. Je vous parle en ami. Profitez du conseil car il est bon. Vous savez maintenant, à n’en plus douter, quelle est votre position vraie vis-à-vis de cet homme que vous avouez être votre amant, puisque vous lui reconnaissez le droit de se battre pour vous.

— Je n’avoue rien, je ne nie rien, je n’ai aucun compte à rendre et je n’en rends point. Croyez tout ce qu’il vous plaira et agissez en conséquence ; mais délivrez-moi de grâce d’une poursuite odieuse. Je ne croirai jamais payer assez cher une si heureuse délivrance.

— Vous aimez donc toujours cet homme ! Mais qu’en voulez-vous faire ? Maintenant que vous vous en êtes passé la fantaisie, n’en avez-vous pas assez ? Si seulement il avait quelque chose pour lui, mais rien ; ce n’est pas même un joli garçon, et son esprit, quoique vous en disiez, est fort problématique. Je ne comprends pas comment un homme de son espèce a pu mettre sous son joug une femme comme vous. Avez-vous peur de lui ? est-ce qu’il vous maltraite ? On dit que c’est le moyen de se faire adorer des femmes, et telle petite maîtresse toute nerveuse, toute rose, telle princesse altière et impérieuse sont gouvernées par la rigueur et baisent la main qui les frappe. Je pourrais vous en citer des exemples qui vous confondraient. Je ne dis pas que vous soyez dans ce cas ; mais, en conscience, je ne sais pas encore ce que vous êtes, et je n’ai point d’opinion arrêtée sur vous. La femme est un être multiple ; c’est un puits dont on n’a jamais le fond. Tous vos grands airs froids et languissants ne prouvent rien ; une femme n’est pas dans le tête-à-tête ce qu’elle est dans le monde, et j’ai vu dans ce genre des métamorphoses si surprenantes que je crois tout possible. J’ai plus d’un doute à votre égard depuis que vous êtes la maîtresse d’un pareil être. Mais si, dans ce moment encore, j’étais votre dupe ? si toutes vos résistances n’étaient qu’une ruse pour vous faire valoir et pour vous faire prier ? Qui sait si vous n’êtes pas une de ces femmes qui ne se rendent qu’à la dernière extrémité, à force d’obsession et même de violence. Tandis que je perds mon temps en paroles et en démonstrations, peut-être intérieurement vous moquez-vous de moi et riez-vous sous cape de ma couardise et de ma niaiserie. Car enfin, voyons, tout amour propre de côté, ceci n’est-il pas un jeu ? êtes-vous sérieusement résolue à me laisser partir avec ma lettre, et avez-vous fait toutes vos réflexions ?

— Ah, mon Dieu ! dit la duchesse en bâillant, le voilà qui va recommencer ! Il a échoué par la menace, il veut maintenant me prendre par l’ennui.

— Bah ! s’écria le comte sans l’écouter, et comme se parlant à lui-même, j’ai commis la même faute que les autres fois, j’ai perdu le temps en paroles et je laisse échapper l’occasion ; j’ai sollicité quand il fallait contraindre et menacé au lieu d’exécuter. Comme si une femme disait jamais oui ! Je ne suis qu’un sot, et j’en suis réduit à finir par où j’aurais dû débuter.

Faisant à ces mots une dernière tentative, il essaya de la vaincre par les sens, puisqu’il ne l’avait pu par la terreur ; il la saisit insolemment par la taille, et l’embrassa si brusquement qu’elle n’eut pas le temps de se préserver.

— J’espère, s’écria-t-elle en le repoussant avec un geste de mépris, que vous n’entendez pas recommencer une lutte où vous avez déjà été vaincu, et où vous ne serez pas plus heureux cette fois que l’autre. Il n’y a ici pour vous que du ridicule à recueillir, à moins que vous ne veuillez échapper au ridicule par le meurtre.

Campomoro vit bien au geste d’Hélène, que son dégoût était invincible et qu’il n’obtiendrait rien. Son cœur vindicatif bondissait de rage à l’idée d’une nouvelle défaite ; il serrait la duchesse dans ses bras avec fureur, comme une bête féroce qui sent que sa proie va lui échapper sans qu’il la puisse retenir ; il fixait sur elle un œil ardent, il luttait contre les passions homicides de son île natale. En venant chez elle, armé de la lettre de Chavornay, il n’avait pas douté que la crainte de son mari et du scandale ne la jetât dans ses bras, et qu’elle n’assurât son repos eu se donnant à lui. Déçu dans ses espérances, il avait été pris au dépourvu, et, au lieu de se ménager une retraite honorable, il s’était aveuglément livré à sa violence naturelle, et s’était fourvoyé lui-même dans une impasse ; de là cette tentative désespérée, dernier effort d’un orgueil écrasé, sur le succès de laquelle il avait peu compté lui-même.

— Eh ! mon Dieu, madame, ne vous alarmez pas tant, dit-il en lâchant Hélène, et en essayant de cacher sa rage sous une froideur affectée, je ne veux pas vous tuer, vous n’avez rien à craindre, je m’en vais. Le tête-à-tête s’est prolongé beaucoup au-delà de ce que j’avais pensé et de ce que j’aurais voulu ; quoique mes mesures fussent bien prises, Souqui peut être rentrée, quelqu’un de vos gens peut avoir affaire à vous, et je ne suis nullement disposé à un éclat qui serait en effet ridicule. Mais je vous préviens d’une chose, c’est que ma retraite n’est point une défaite ; la lutte n’est que remise, et je reparaîtrai sur le champ de bataille au moment où vous vous y attendrez le moins et assez en force, cette fois-là, pour en rester maître. Je vous veux, je vous aurai. Vous ne me connaissez pas, et vous m’avez jeté un défi téméraire. Vous ne savez pas jusqu’où l’orgueil blessé, l’amour et la vengeance peuvent conduire un Corse. Il n’est rien que je ne fasse pour les satisfaire, et vous serez étonnée de ma ténacité ; partout où vous irez, fût-ce aux Indes, vous me verrez surgir sur vos pas, jusqu’à ce que vous soyez à moi, et vous le serez, je vous le répète, car je le veux, et aucun scrupule ne m’arrêtera. Libre, oisif, sans carrière et sans devoirs, je me suis proposé ce but comme une occupation et un intérêt dans ma vie, je n’en ai pas d’autres et je suis assez riche pour ne reculer devant aucun sacrifice. Vous êtes une femme dévouée à moi par les puissances célestes ou infernales, comme vous voudrez les appeler, vous ne m’échapperez pas. Prenez vos précautions, je vous le conseille, mais prenez-les bien, car je serai vigilant et prompt. Je joue avec vous cartes sur table, c’est l’usage de mon pays, on ne se prend jamais en traîtres, et une déclaration de guerre en forme précède toujours les hostilités ; mais la vendetta une fois déclarée, tout est permis ; il est convenu de part et d’autre qu’on ne garde plus aucun ménagement. C’est ainsi que j’en use avec vous, et j’ajoute que la lutte me sourit bien davantage depuis que vous y avez fait intervenir votre mari et votre amant ; la présence de ces deux auxiliaires l’agrandit à mes yeux, et j’aime mieux avoir à combattre trois ennemis qu’un seul. Au revoir, duchesse.

— Au revoir, comte ; je vous attends de pied ferme.

— Ce sera plus tôt que vous ne voudrez.

Malgré cette dernière ironie, la duchesse ne laissa pas que d’être inquiète de cette déclaration de guerre. Elle avait beau se dire que ce n’était là que du dépit et les menaces banales d’un amour-propre en souffrance, elle avait l’imagination frappée et ne pouvait se défendre de vagues terreurs et de pressentiments sinistres. Elle ne comprenait pas qu’on mît tant de suite dans de pareils desseins ; mais la persistance du comte, ses tentatives réitérées, son caractère violent, tout lui faisait craindre pour l’avenir de nouvelles persécutions.

Elle était seule depuis quelque temps, absorbée dans ses tristes pressentiments, lorsqu’on frappa à sa porte ; elle avait tiré les verroux sur Campomoro de peur qu’il ne se ravisât ; elle crut un instant que c’était lui ; c’était le docteur.

En arrivant de Livourne, Vital avait rencontré le comte qui y retournait sur-le-champ, et, quoiqu’il ignorât ce qui venait de se passer, il venait à tout hasard faire acte de présence afin d’éloigner de lui, par cette assurance simulée, tout soupçon de complicité.

— Je ne puis vous ouvrir, lui cria la duchesse sans se déranger ; j’ai en ce moment sur ma table des lettres dont quelqu’une pourrait se trouver à votre convenance, et je n’ai pas le temps de les serrer.

Le docteur n’entendit pas ou ne voulut pas comprendre ; tout en s’excusant avec une humilité servile d’avoir dérangé la duchesse, il rejeta son importunité sur l’empressement de son zèle et se retira sans qu’Hélène eût daigné lui adresser un mot de plus.

Elle n’avait pas menti, car elle avait sur son bureau la lettre de Chavornay. L’orage d’où elle sortait avait emporté ses scrupules ; la lettre si longtemps cachetée était ouverte ; elle s’y était réfugiée comme dans un lieu d’asile et un sanctuaire béni. Cette lettre était une sorte de journal qui faisait suite à la première.

XXV.

SUITE DU JOURNAL DE CHAVORNAY
.

 

L’Incisa.

J’avais cru être moins malheureux et supporter mieux l’absence, en sachant d’être aimé. Que j’étais simple et peu versé dans les passions ! Combien j’ignorais les ruses de l’amour et ses pièges ! L’expérience m’a mieux instruit, et c’est pour mon malheur. La certitude de n’être point aimé, de ne jamais l’être, est quelque chose d’irrévocable, comme le destin ; c’est une sentence qu’on subit, si on ne l’accepte pas, et l’on part du moins avec la conscience qu’on ne laisse rien derrière soi. Si ce n’est pas une consolation, c’est une nécessité, et la nécessité a toujours en elle je ne sais quoi de fort qui soutient. Mais être aimé et savoir qu’on l’est, mais n’en pouvoir douter, cette certitude, Hélène, nourrit malgré nous, au fond de nos cœurs, d’âpres et immortels levains d’espérance qui fermentent sans cesse, et qui, plus forts que la volonté, tuent dans son germe la résignation. Et puis, la pensée qu’on ne souffre pas seul, qu’on est deux à porter l’absence, déchire la plaie toujours saignante, et l’empêche de se jamais cicatriser. Non, Hélène, je ne puis guérir, je ne veux pas guérir, et je vais répétant avec votre poëte de prédilection : « J’ai une force héroïque pour combattre, je n’en ai point pour me résigner. »

La résignation aux lois éternelles, immuables de l’univers, est bonne, fière, intelligente, et celle-là je l’ai ; mais la résignation aux lois humaines est stupide et lâche, et je n’en voudrais pas, dût-elle m’assurer le repos. Ces lois du mariage, qui m’exilent et qui vous lient, est-ce moi qui les ai faites, les ai-je acceptées, ai-je été seulement consulté ? De ce que je les ai trouvées établies en naissant, s’ensuit-il qu’elles soient bonnes et que je m’y doive soumettre sans regret et sans murmure ? Ce que les hommes ont fait, les hommes peuvent le défaire : et de quel droit la génération qui meurt s’imposerait-elle à la génération qui naît ? Y a-t-il aussi un droit d’aînesse entre les siècles ? Non, je repousse toutes les tyrannies, aussi bien celle des siècles que celle des hommes, et je proteste contre toutes les lois que je n’ai pas consenties.

C’est de l’orgueil, peut-être ? je ne m’en défends pas ; et vous, Hélène, vous me le pardonnerez. L’orgueil n’est pas le vice des heureux, comme l’ont prétendu leurs sophistes et leurs rhéteurs ; il est le bouclier des cœurs fiers contre l’adversité ; c’est lui qui les empêche de fléchir et de succomber dans les épreuves. Prométhée enchaîné aux flancs du Caucase se débat en frémissant sous le bec impie du Vautour ; martyr de la justice et plein du sentiment de son droit, il ne se résigne pas, mais il maudit dans les tortures la férocité de son persécuteur ; il le brave par l’espérance. Tyrannisé comme ce Prométhée, type éternel de douleur et d’orgueil, je me débats comme lui, et me réfugie malgré moi dans l’espérance de jours meilleurs.

C’est mal d’avoir ces pensées, je le sens bien ; c’est plus mal encore de vous les dire ; mais, je vous le répète, Hélène, je n’ai pas la force du silence, et il faut bien que je vous dise tout. Cela vous prouve à quel point je souffre ; je souffre jusqu’à en être vaincu. Hélas ! hélas ! quelle chose mystérieuse est donc, l’amour ?

 

Se buona ; ond’ è l’effetto aspro mortale ?

Se ria ; ond’ è si dolce ogni tormento ?

 

Depuis ma première lettre, je n’ai pas eu un jour de bon, que dis-je, un jour ? pas une heure. Le grand air, le mouvement, les marches forcées, la fatigue poussée à dessein jusqu’à l’épuisement, rien n’a pu me distraire ; je n’étudie rien ; je ne regarde rien ; je n’ai d’intérêt pour rien ; je suis tout entier dans le passé ; je traverse, au pas de course, les villes et les villages, comme un voyageur pressé d’arriver, et je n’arrive jamais, car, pareil à Ahasvérus, je vais au hasard, sans autre but que d’aller, toujours aller. Pas un site ne me frappe ; je passe devant les plus beaux monuments sans les voir, et je fends la foule comme on s’ouvre un passage à travers une armée ennemie. Si le voyage même n’a plus le pouvoir de me calmer, il n’y a plus d’espoir, car c’était ma dernière ressource, et elle ne m’avait encore jamais fait défaut, même en mes plus mauvais jours.

Voilà ma vie depuis que je vous ai écrit. Le soleil levant dorait la neige des montagnes de San-Marcello lorsque je me mis en route le lendemain ; je ne vous dirai pas ce que c’est que Pistoie, ni Prato, ni Campi, je me souviens à peine d’y avoir passé ; quant à Florence je n’ai fait presque que la traverser, et dans cette ville, dont je vous ai tant parlé, où je me suis tant plu naguère, en face du dôme de Brunelleschi, du campanile de Giotto, du baptistère chanté par le Dante ; devant le robuste Palais-Vieux ; et cette loge des Lanzi si élégante, si gracieuse ; au milieu de toutes ces forteresses, de toutes ces places du moyen-âge et des grands souvenirs républicains et des chefs-d’œuvre de Michel-Ange, je suis resté morne et glacé ; mon âme était ailleurs ; toutes ces grandeurs n’ont pu l’émouvoir, tandis qu’un seul mot, tombé par hasard sur mon chemin, l’a bouleversée et en a fait vibrer à la fois toutes les cordes.

Je passais devant le palais Strozzi ; c’est là que stationnent les voiturins ; toujours prêts à partir pour les villes d’alentour, ils offrent à l’envi leur voiture aux passants. Me voyant en habit de voyage, l’un d’eux s’approcha de moi en faisant claquer son fouet et en me criant. Pisa ! Pisa ! Un homme frappé de la foudre n’éprouve pas une commotion égale à celle que ce seul mot causa dans tout mon être. C’était une provocation du destin. Je fis un bond en arrière, puis je me sentis défaillir ; mon sang cessa de couler, mes genoux se dérobèrent sous moi, et je dus, pour ne pas tomber, m’appuyer contre l’angle du palais Strozzi. Le voiturin me voyant arrêté, renouvela sa proposition. Pisa ! Pisa ! répétait-il à mon oreille avec un acharnement féroce : Andiamo ! Subito ! Comment ne le pris-je pas au mot ? Je l’ignore, car la volonté y était.

Est-ce l’honneur qui m’a retenu, ou l’audace qui m’a manqué ?

Je quittai Florence ou plutôt je m’enfuis presque immédiatement ; je ne me sentais pas la force d’affronter de pareils dangers. Je sortis par la porte San-Niccolo et je remontai l’Arno toujours à pied, pour m’engourdir à force de fatigue. Je ne pouvais quitter le fleuve, c’était un compagnon, un ami, c’était quelque chose de vous, car ce flot qui passait à mes pieds allait passer bientôt aux vôtres ; le même instinct superstitieux qui m’y faisait jeter des branches d’olivier en quittant la Chartreuse, me le faisait alors côtoyer à travers mille obstacles ; il fallait que je le visse sans cesse, je ne voulais pas m’en séparer. J’étais si profondément absorbé dans la contemplation de ces eaux fuyantes auxquelles je prêtais une âme que je ne voyais rien des bords, ni les clochers coquets à demi cachés à l’ombre des oliviers, ni les hameaux blancs assis au penchant des collines, ni les élégantes contadines qui tressent en chantant vos chapeaux de paille somptueux, au seuil des plus pauvres chaumières.

La nuit me prit loin de toute habitation et je la passai à la belle étoile. J’étais en marche au point du jour et j’ai fait une halte ici en l’honneur de Pétrarque qui fut conçu dans cette triste bourgade au sein d’une longue nuit d’hiver. Ce n’est pas que tous ses harmonieux désespoirs me touchent, ni que ses pleurs trop savants m’attendrissent toujours, mais lui aussi a connu l’exil et la solitude inconsolable ; son génie fils de l’amour est éclos dans les larmes, et l’absence fit son immortalité. Il en est ainsi de tous les poëtes ; éloquents et sublimes dans la souffrance, ils sont froids et impuissants lorsqu’ils veulent peindre le bonheur, et, à génie égal, le plus grand est celui qui souffre le plus. L’âme du poëte est un instrument dont la douleur fait vibrer les cordes, mais qui reste inerte et muet au vent aride de la prospérité.

 

Ucerano.

La même superstition qui m’avait fait côtoyer l’Arno jusqu’à l’Incisa, me le fit remonter encore jusque tout près d’Arezzo. Mais cette idée fixe, cette idée folle, si vous voulez, devenant de plus en plus poignante et tyrannique, je fis un effort pour lui échapper, et m’arrachant des bords du fleuve où je m’étais jusqu’alors acharné, je me jetai brusquement dans les montagnes du Val-d’Arno supérieur ; je dis montagnes pour me conformer au mot italien, c’est collines qu’il faudrait écrire ; j’en ai franchi beaucoup et des plus hautes, des plus agrestes, sans retrouver aucune image, aucune impression de mes Alpes. Ce n’est pas là, il est vrai, ce que je cherchais ; car vous savez, Hélène, que je ne cherche rien ; mais une nature grande et forte eût peut-être réussi à me faire violence et à me tromper moi-même quelques instants. Mais tous ces paysages sont adoucis, réduits dans leurs proportions, effacés, atténués, pour ainsi dire, comme le caractère national. De même que les montagnes sont des collines, les précipices sont des fondrières, les forêts des halliers et les arbres des arbrisseaux. Tout ici est gradué sur une échelle descendante.

Dès le premier jour, je me suis perdu dans un dédale de collines et de vallées enchevêtrées les unes dans les autres de manière à ne s’y pas reconnaître, et à tourner tout un jour sur soi-même pour se retrouver le soir au même point que le matin. C’est ce qui m’est arrivé : je me suis si complètement égaré, que je ne pus jamais retrouver le fil que j’avais perdu. Je me trouvais dans un pays triste et solitaire, sans une trace d’habitants ni d’habitations. Les sentiers que je prenais et quittais tour à tour me conduisaient tous dans des fourrés sans issue ; un me parut plus battu que les autres, je le pris, et comme le soir approchait, je le suivis avec la résolution de demander l’hospitalité à la première chaumière que je trouverais sur mon chemin. Je marchai longtemps devant moi sans rencontrer un toit, et le soleil était couché ; enfin, aux dernières lueurs du crépuscule, j’arrivai à un petit hameau de trois ou quatre feux oublié au sommet d’un coteau boisé. Une jeune femme de bonne mine était assise au seuil de la première maison avec deux ou trois enfants autour d’elle. Elle me rappela, quoique moins jolie, notre aimable villageoise du Serchio ; ce souvenir d’une si heureuse journée, la plus heureuse, hélas ! de ma triste vie, m’attendrit profondément, et je m’arrêtai avec reconnaissance devant celle qui l’avait éveillé en moi. J’avais peine à cacher mon émotion.

— « Bella donna ! lui dis-je, car en Italie c’est ainsi qu’il faut s’adresser aux femmes de la campagne pour en être écouté ; veuillez, de grâce, me dire où je suis ?

— « Signor ! me répondit-elle d’un air gracieux, vous êtes sur les confins des diocèses de Fiesole et d’Arezzo, dans le hameau d’Ucerano, et questa casa, ajouta-t-elle en m’indiquant sa maison, è vostra.

— « Que diriez-vous si je vous prenais au mot ?

— « Je vous en remercierais comme d’une faveur.

— « Eh bien ! j’accepte, et je vous prie d’accorder l’hospitalité pour cette nuit à un pauvre voyageur égaré.

— « De bien grand cœur, répliqua-t-elle en se levant et faisant sur-le-champ ranger les enfants pour me laisser entrer ; je regrette seulement de n’être pas en état de vous mieux recevoir, mais considérez où nous sommes, et soyez indulgent ! »

On m’installa dans une chambre que j’étais loin d’attendre en pareil lieu ; un feu clair brilla bientôt dans la cheminée pour combattre la crudité de l’air. Le couvert grossier mais propre fut mis incontinent sur la table de chêne. Tout le monde s’empressait à l’envi pour me servir ; un gros marmot qui pouvait à peine marcher, traînait un fagot au foyer pour entretenir le feu, un autre me couvrait de cendres en soufflant dans l’âtre, un troisième posait sur la table une grande carafe d’eau plus grosse que lui, qu’il venait de remplir à la fontaine. Leur mère les encourageait par son exemple, et la cena, composée d’œufs, d’olives, et de noix, fut bientôt prête. Tandis que je faisais honneur à ce frugal repas, plutôt par politesse que par appétit, on entendit dehors les pas d’un cheval.

« — Ah ! s’écria mon hôtesse, voilà mon mari qui revient du marché de Montevarchi. »

Elle sortit pour l’aller recevoir. Le moment d’après elle rentra avec un grand et bel homme de trente-six à quarante ans, vêtu d’un habit rustique mais cossu ; il me salua avec la courtoisie toscane, en me souhaitant la bienvenue et me remerciant d’avoir honoré sa maison ; puis il alla s’asseoir au coin du feu et sa femme se mit en devoir de lui déboucler ses éperons. Pendant ce temps les enfants, à chacun desquels il apportait quelque chose, fouillaient dans ses poches et lui grimpaient aux jambes comme à un mât de cocagne. La conversation s’engagea, et la curiosité de mes hôtes ouvrit un vaste champ aux suppositions et aux conjectures. Provoquant ma confiance par la leur, ils s’empressèrent de me dire qui ils étaient afin que je leur dise qui j’étais moi-même. Leur oncle était curé du village voisin de Starda ; leur petit fonds valait tant, rapportait tant ; il suffisait amplement à tous leurs besoins et ils étaient heureux. Quant à moi, ils s’arrêtèrent à l’idée que j’étais un arpenteur qui allait ainsi seul, levant des plans pour le cadastre. Je les laissai croire ce qu’ils voulurent, et je fus tout ce qu’il leur plut d’imaginer. La soirée se passa ainsi ; quand la famille se fut retirée je demeurai seul au coin du feu mourant sans songer à prendre un repos dont je ne sentais pas le besoin. C’est mon cœur, hélas ! qui a besoin de repos, et je l’ai trouvé ici moins qu’ailleurs. Ce spectacle de la vie champêtre, bien loin de me rasséréner, n’a fait qu’aigrir mon mal par d’affreux retours sur le passé. Car, moi aussi je suis né au village, les montagnes sont ma patrie et les bergers sont mes frères. Chaque fois que je retrouve au loin les images de ma première existence, mon cœur se serre, mes yeux se mouillent malgré moi, et je pleure comme un exilé sur la terre étrangère. Ce villageois simple et robuste me rappelle mon père, et à l’âge de ces enfants j’avais leur insouciance et leur bonheur. Que de larmes on eût fait verser à ma mère en lui prédisant alors l’avenir de ce fils bien-aimé, objet unique de tout son amour, et qu’elle aurait de peine à me reconnaître aujourd’hui ! Il vaut mieux qu’elle soit morte, elle aurait trop souffert de mes souffrances ; elles les eût trop comprises.

Le hasard de ma naissance ne m’appelait pas à l’amour dont je suis possédé. Ce qu’il me fallait aimer, c’était une fille de mon rang, dont l’humble condition et les goûts bornés eussent été en harmonie avec les miens, et dont j’aurais fait mon épouse. Une famille obscure fût née de nous et eût grandi, comme moi, dans le labeur et les privations de la pauvreté. Voilà la route qui m’était tracée par les destins ! Mais je n’ai pas su, je n’ai pas voulu m’y tenir. Je n’ai ni trouvé ni cherché cette femme inconnue qui m’était réservée et qui m’attend peut-être, à cette heure, dans l’obscurité de mes vallées. Aurais-je forfait aux décrets de Dieu et mes souffrances seraient-elles une expiation ?

Et pourtant, admirez mon inconséquence ! je ne voudrais pas être autre que je ne suis, ni redevenir ce que j’étais. J’ai souffert, mais j’ai vécu ; la vie ne se mesure que par les émotions, et les jours vides sont comme s’ils n’étaient pas. J’ai déploré quelquefois d’avoir quitté ma patrie et j’ai maudit l’heure où je vous ai connue ; c’était un blasphème ; c’est vous qui m’avez révélé l’existence, et mon âme s’est épanouie au souffle orageux des passions, comme l’aigle, au sortir de l’aire, ouvre son aile au vent des montagnes. Et puis, je le sens, c’était ma destinée : la vulgarité m’obsède, et, malgré moi, j’aspire au grand ; voilà pourquoi je vous ai aimée, pourquoi je vous aime, ô ma duchesse ! et c’est pour toujours.

 

Vico d’Arbia.

Le lendemain malin je quittai mes hôtes au lever du soleil, non sans qu’ils me sollicitassent à me reposer plus longtemps chez eux. Mais il fallait partir ; la force occulte et fatale qui m’entraîne loin de vous, ne me permet ni trêve ni repos. La jeune mère et ses enfants, debout au seuil de la maison, me suivirent de l’œil aussi loin que leurs regards purent porter ; le maître de la maison voulut m’accompagner jusqu’à Monte-Luco, vieux château ruiné qui domine toute la contrée de la Maremme au Val d’Arno, et que les habitants disent naïvement avoir été une vieille république ; car, en Toscane, tous les souvenirs populaires sont républicains, comme ils sont ailleurs féodaux et monarchiques. Là nous nous quittâmes, et je repris ma marche solitaire et sans but.

La matinée était froide, une gelée blanche couvrait la terre et le vent du nord se rafraîchissait encore en passant sur les dernières neiges du Pratomagne. Le sentier était glissant, le pays est désert, et j’enjambai dans la solitude les sources de l’Ombrone. Une ville m’apparut tout d’un coup à l’horizon, hérissée de clochers et de tours qui se dessinaient distinctement sur l’azur éclatant du ciel. Cette ville était Sienne, et le hasard seul m’y conduisait, car j’évitais le désert peuplé des villes, le plus triste de tous les déserts. Pour vivre au milieu des hommes il faut partager leurs plaisirs, leurs intérêts, leurs passions, jusqu’à leurs erreurs et leurs préjugés, et moi je suis seul au milieu des hommes : leurs plaisirs me dégoûtent autant que leurs préjugés et leurs erreurs, nos intérêts ne sont pas communs et ma passion n’est pas la leur. Qu’irais-je donc faire parmi eux et pourquoi leur montrerais-je ma tristesse et mes larmes ? Ils ne me comprendraient pas et me prendraient en pitié, s’ils ne me prenaient pas en haine.

Ce n’est pas que je ne rougisse souvent de mon inaction et que je ne sente en moi l’âpre instinct du travail. Je voudrais être utile aux miens, et, à défaut de devoirs sociaux, me créer au moins des habitudes ; et puis, par instant l’avenir m’épouvante ; je vois l’indigence au bout. Je consume dans l’oisiveté le pauvre patrimoine que mon père a conquis au prix de tant de sueurs, et je n’ai pas de carrière pour m’en faire un autre ; je désespère d’en avoir jamais une et je sens trop que je ne sais point me plier aux nécessités de ma condition. Je ne prendrai jamais à cœur ma fortune et les soins vulgaires qu’elle exigerait me sont odieux. Ce détachement des biens terrestres n’est peut-être que de la paresse, et qui sait si mon dédain n’est pas de l’impuissance ? Quelle qu’en soit la cause, il existe et me paralyse.

Je sens pourtant que j’étais fait pour l’action, mais pour une action intelligente et libre. Il y a quelque chose en moi de sacerdotal ; j’étais né prêtre, Hélène, ne vous y trompez pas. Il m’eût plu, par-dessus tout, d’aller de peuple en peuple, prêchant aux masses les grandes vérités de la fraternité humaine et les mystères sublimes de l’infini ; missionnaire ardent et convaincu, j’aurais trouvé, j’en suis sûr, des paroles entraînantes comme la charité, et des mots puissants comme la foi qui transporte les montagnes. Oui, Hélène, j’étais fait pour croire et pour le dire, et je n’ai pas trouvé un principe debout, pas une vérité qui ne fût contestée, pas une vertu qui ne fût niée ; j’étais né prêtre, et je n’ai pas trouvé de dieux sur les autels.

Accueilli au berceau par le doute, mon premier cri a été un cri de désespoir au spectacle de l’incrédulité universelle. Malheur aux générations transitoires ! elles sont toujours et irrévocablement sacrifiées. Nées dans le scepticisme, jetées comme des enfants perdus entre la foi qui n’est plus et la foi qui doit être, elles sont dans le vide, suspendues à jamais entre un malaise vague, qui n’est plus même le regret, et un désir qui n’est pas encore l’espérance. De pâles reflets du passé, de confuses lueurs d’avenir, voilà tout ce qu’elles ont pour se conduire dans cette profonde nuit : condamnées à l’obscurité, énervées, impuissantes, elles meurent tout entières ; l’oubli s’assied sur leur tombe, et leur poussière est stérile comme l’a été leur vie. Les âmes d’élite sont le plus à plaindre, car elles ont plus soif de croyances, sans pouvoir apaiser jamais la sainte ardeur qui les dévore. Le cours des siècles a tari toutes les sources où s’abreuvaient les pères, et le ciel n’a plus de rosée pour les enfants. Pourquoi sommes-nous nés au milieu de ces races maudites, dans cet âge de désolation ? et quel crime avons-nous commis pour qu’un pareil supplice nous fût infligé ? Notre foi gît dans la tombe des morts !

Je ne suis pas de mon temps, je suis venu trop tard au monde ou trop tôt. Frustré de la carrière pour laquelle Dieu m’avait fait, je me réfugie dans la vie interne de la pensée, et je ne saurais descendre aux misérables intrigues qu’on appelle aujourd’hui l’action. Voilà pourquoi je ne fais rien et ne puis rien faire que me ronger moi-même sous le poids de ma propre impuissance, et dans l’éternel remords d’un crime dont je ne suis pas coupable. Je suis comme un navire en panne au milieu de l’Océan ; le flot ne le porte pas, nul vent ne vient enfler les voiles, comment arriverait-il au port ?

Aussi bien quel port m’est ouvert ? Je n’ai pas de carrière, je n’ai pas même de patrie ; sans naissance et sans richesse on ne conquiert de place au soleil qu’à force de souplesse et de patience ; la patience, je l’ai ; mais Dieu qui m’a fait pauvre a voulu que je fusse fier et scrupuleux, c’est-à-dire qu’il m’a condamné, lui-même, à une éternelle indigence. À défaut de tout ce qui me manque, il faudrait du bonheur, et je ne suis pas de ceux qui ont une étoile.

Pardon, Hélène, voilà encore que je blasphème et que je suis ingrat envers la destinée ; car vous m’aimez, et peut-il y avoir sur la terre un plus grand bonheur que d’être aimé de vous ? Mais hélas ! quel triste bonheur ! Nous nous aimons, et nous ne pouvons nous appartenir ; nous ne pouvons vivre l’un pour l’autre, nous sommes condamnés à une éternelle séparation. Non, Hélène, non jamais je ne pourrai me résigner à cette affreuse idée ; je me révolterai contre elle jusqu’au dernier soupir.

Toujours luttant et souffrant, j’arrivai devant un vieux château ruiné, tout près duquel coule l’Arbia ; fatigué de la marche et plus encore de mes pensées, je me jetai au pied des décombres, et là, pris d’un nouvel accès, je laissai tomber ma tête dans mes deux mains, et je pleurai amèrement. L’Arbia me rappela le Serchio au bord duquel nous nous assîmes un soir, et le château, la tour, également minée, qui s’élevait devant nous, presqu’à cette même heure où nous étions là ensemble, heureux encore, et oublieux de l’avenir. Et aujourd’hui, Hélène, que faites-vous ? comment portez-vous cette solitude qui m’écrase, et trouvez-vous en vous-même, dans cette épreuve, plus de force que je n’en sais trouver en moi ? Si du moins je souffrais seul ; mais non, mes douleurs s’aggravent par la pensée des vôtres, car nos cœurs sont percés du même fer. Pauvre femme ! je t’ai fait bien du mal. Je me suis jeté à travers ta vie comme un génie malfaisant, et je n’ai été content qu’après l’avoir empoisonnée. Au lieu de fuir aux premiers symptômes, j’ai attendu qu’il ne fût plus temps et que la plaie fut incurable. Puisque c’est moi qui l’avait faite, ne devais-je pas rester pour la bander, devais-je te laisser seule en un pareil état, et mon départ, que j’ai pris pour un devoir, n’est-il pas une lâcheté ? Hélas ! hélas ! pardonne-moi tes souffrances ; toutes les miennes ne les sauraient expier.

Tandis que j’étais abimé dans mes remords et dans mes larmes, les choucas, nichés dans les ruines tournoyaient sur ma tête avec des cris sinistres, et l’Arbia coulait tristement à mes pieds. Dans un autre temps de ma vie, la vue de ce fleuve rougi par la bataille de Mont Aperti, la plus mémorable des fastes toscans, m’eût reporté violemment aux vieux souvenirs républicains, à Dante qui les a célébrés ; et j’aurais évoqué autour de moi les ombres de Farinata, des Uberti et des autres grands Florentins ; mais aujourd’hui, l’histoire n’est plus pour moi qu’une lettre morte, et tous ces mots fiers et virils de patrie, de gloire, de liberté, n’ont plus d’échos dans ce cœur que l’amour a comblé. Et, si le souvenir du poète m’est cher encore, ce n’est pas le citoyen que je cherche dans Alighieri, c’est l’amant de Béatrix et le chantre de Francesca. Lui aussi connut l’exil, et cette conformité de destinée m’attache à lui. J’aime à me le représenter, traversant seul et à pied, comme moi, ce Mont-Catria si haut, dit-il,

 

… Che i tuoni assai suonan piu bassi.

 

Le soir vient, il est las ; il frappe à la porte du couvent de Sainte-Croix : – Que cherchez-vous ? demande au proscrit le frère tourier. – La Pace.

Et moi aussi, Hélène, je suis proscrit, car je vis loin de vous qui êtes ma patrie et mon amour ; moi aussi j’erre dans la solitude et je vais criant, de montagne en montagne : La paix ! la paix ! la paix !

 

Sienne.

Hélène ! Hélène ! je vous ai tout dit ; écoutez encore ceci. Le doute s’acharne à mes convictions défaillantes, pas une n’est à l’abri de sa morsure ; il m’enveloppe comme un serpent de ses replis glacés ; je me débats en vain, j’ai sa dent venimeuse au cœur, et mon sang s’écoule par la blessure ; ma force et ma foi s’écoulent avec mon sang. Hélène, vous ne m’aimez pas. Non, vous ne m’aimez pas autant qu’il aurait fallu m’aimer, car si vous m’aviez bien aimé, je ne serais pas seul, errant, abandonné comme un proscrit sans patrie et sans toit.

Je me suis quelquefois reproché d’avoir manqué d’audace, c’est vous qui en avez manqué : c’était à la duchesse d’Arberg à suivre le pauvre Chavornay, ce n’était pas au pauvre Chavornay à entraîner la duchesse d’Arberg ; mais il fallait pour cela m’aimer comme je vous aimais, madame, d’un amour absolu. Vous ne l’avez pas osé ; vous avez craint de partager ma fortune ; ma pauvreté vous a fait peur, et qui sait même si vous n’avez pas pris pour la voix de l’honneur et du devoir, la voix du monde et de la vanité. Le soin de votre réputation vous a plus touchée que mon désespoir, et, pleine de tendresse et d’égards pour votre époux, vous avez été pour moi sans entrailles. Vous n’avez pas ordonné ma fuite, mais vous l’avez rendue inévitable ; vous ne pouviez pas ne la pas prévoir et vous n’avez rien fait pour l’empêcher ; quand elle a été résolue, irrévocable, vous m’avez laissé partir seul. Vous m’avez sacrifié ; un prince peut-être, doute horrible ! un prince ne l’eût pas été. Oh ! j’ai bien des fois maudit la pauvreté, mère impie de toutes les humiliations et de toutes les hontes ; mais je la maudis, à cette heure, plus que je ne l’ai jamais fait, pour les effroyables doutes qu’elle éveille en moi.

C’est aujourd’hui une journée funeste, une journée de spleen et de suicide. Le ciel est noir et lourd, il semble toucher la terre ; on dirait le soleil à jamais éteint, tant il est profondément enfoui dans les nuées ; il pleut par torrents ; l’eau des gouttières tombe avec fracas du haut des toits ; les ruisseaux des rues roulent comme des cataractes ; quelques chiens sans gîte hurlent d’une manière lamentable, et, plus lamentable encore, le vent mugit dans les fentes des croisées mal jointes, et secoue les vitres inondées. Je suis seul à vous écrire, dans une vaste chambre d’auberge, nue, blanche, froide, sans cheminée et sans rideaux. Le peu de lumière qui traverse l’épaisse enveloppe des nuages, perce à peine les carreaux jaunis, et, à midi, je vois à peine à conduire ma plume. Ce demi-jour ou plutôt cette demi-nuit a quelque chose de sépulcral qui glace le sang dans les veines, comme une vision de l’Apocalypse. Le monde toucherait-il à sa fin ? serait-ce là le crépuscule de ces ténèbres éternelles sondées par les prophètes ?

L’homme est muet dans cette ville en proie aux éléments ; on n’entend pas d’autre voix que celle de la pluie et du vent. Dans ces jours de deuil et de désolation, le père de famille se retire au milieu des siens ; l’ami va s’asseoir au foyer de son ami ; l’amant aux pieds de sa maîtresse, et moi, jeté comme un orphelin au milieu de cette ville étrangère, je n’ai point de maîtresse, point d’ami, point de famille ; je suis seul.

Et quand je compare cette vie de solitude et d’abandon à celle que j’avais rêvée et déjà entrevue à vos pieds ; quand je songe que si vous étiez là, la tristesse et l’incurable ennui qui me consument se changeraient en joie et en félicité ; qu’auprès de vous je n’entendrais pas le désordre des éléments, et que j’oublierais de demander à Dieu de rallumer le soleil éteint dans l’orage, oh ! alors je ne trouve plus dans mon cœur que des malédictions et des blasphèmes, car vous pouviez me donner tout ce bonheur ; vous ne l’avez pas voulu.

 

Post-scriptum.

Hier la plume m’est tombée des mains ; la force m’a manqué pour continuer. C’est un jour comme celui-là que je renierai à Dieu l’existence qu’il m’a donnée. Aujourd’hui je repars. Où vais-je ? Je ignore. J’ai pris l’horreur de cette ville, marquée en noir dans ma vie, et où j’ai souffert une pareille torture. Je pars pour la quitter, non pour aller ailleurs, comme le prisonnier, qui a brisé la porte de son cachot, fuit pour fuir et sans savoir où il va. Hélène ! Hélène ! si vous priez encore ; priez pour moi !

XXVI.

LE CAMPO SANTO.

Malgré la brutalité de ces dernières pages, Hélène n’en fut point blessée ; loin de s’irriter contre la main qui les avait écrites, elle plaignit le cœur qui les avait dictées car il fallait qu’il fût bien malade. Elle-même, dailleurs, ayant passé par les mêmes doutes et fait tacitement à Chavornay les mêmes reproches, le sentiment de sa propre faute la forçait à l’indulgence ; elle fut clémente et pardonna. Les contradictions de cette lettre absolvaient d’ailleurs le coupable, elles prouvaient le désordre de son esprit et le tumulte de ses pensées ; il se faisait tour à tour accusé et accusateur, et il chargeait bien moins autrui qu’il ne se chargeait lui-même. Et puis, pensait Hélène, a-t-il si tort et suis-je sans reproche ? Ne suis-je pas responsable de cette vie que j’ai troublée, de cette carrière que j’ai fermée ou retardée indéfiniment ? et puisque je ne pouvais rien faire pour lui, devais-je me laisser aimer ? Je suis la plus faible et la plus misérable des femmes ; je n’ai eu la force ni d’empêcher le mal ni de le réparer quand il a été fait, et criminelle avec moi-même, je l’ai été avec tout le monde.

Quand le duc revint de Florence, elle ne lui montra pas la lettre de Chavornay ; n’ayant pas eu la patience impossible d’attendre son retour pour la lire ; elle n’eut pas le courage de lui avouer son empressement, et elle aima mieux ne rien dire que de ne dire que la moitié des choses. La lettre fut cachée, et ce premier mystère lui fit toucher du doigt la folie de son engagement. En revanche, elle-même par diversion, elle lui raconta dans les moindres détails son aventure avec Campomoro. Malgré son naturel peu violent, le duc en pâlit de colère ; et s’il n’eût craint un éclat et un scandale public, pire à ses yeux que l’offense même, il eût demandé satisfaction à son ancien ami de tant de trahisons, de tant d’outrages. D’ailleurs, où le prendre ? Il était reparti immédiatement, sans dire où il allait ; le docteur seul l’eût pu dire, et il n’y était pas disposé, tant il craignait le soupçon de complicité. Plein d’inquiétude sur ce qui avait pu se passer en son absence entre la duchesse et le comte, il continua à feindre la plus profonde ignorance sur tout ce qui concernait Campomoro.

Hélène n’en demeura pas moins convaincue de son infidélité, et le dénonça au duc comme un espion du Corse ; mais le docteur nia avec un aplomb imperturbable, en ayant soin, à son ordinaire, d’entremêler ses dénégations des plus basses flatteries. De quelle lettre lui parlait-on ? Il ne savait pas ce qu’on voulait lui dire, ni de quoi il s’agissait ; il ne chargeait pas précisément Souqui de son crime à lui, mais il laissait croire tout ce qu’on voulait, et, grâce à ses réticences et à ses ambiguïtés, on était tout naturellement amené à croire beaucoup de choses. Quant à la duchesse, il se donna bien garde de se porter son accusateur : c’eût été par trop maladroit ; et d’ailleurs il ne l’eût pas osé, le cœur lui eût manqué bien plus que la première fois. Il protesta, au contraire, de son respect, de sa vénération pour elle, et il joua, à l’égard de Chavornay, la même ignorance qu’à l’égard de Campomoro. Il lui fut d’autant plus facile de se justifier, que le duc, craignant de révéler son secret en en disant trop, n’articulait rien de positif » et se bornait à des insinuations si vagues, si lointaines, que Vital lui-même n’aurait pas compris, s’il n’eût été déjà au fait. Il sortit blanc de cette épreuve, et le duc continua à prendre parti pour lui contre sa femme. Elle ne fut pas si facile à persuader ; elle persista dans son opinion, s’abstint de lui parler et le tint éloigné de sa personne, préférant souffrir sans soins, que de voir rôder autour d’elle cette face blême et fausse.

Le duc avait repris ses assiduités auprès de sa femme et entrepris de la reconquérir, ainsi qu’il se l’était proposé. Il s’y appliquait sérieusement, car l’amour, attisé par l’obstacle, s’était rallumé : le mari était mort subitement, l’amant était ressuscité. Soumis, tendre, respectueux même, il entourait sa femme d’égards, d’attentions, sans se permettre jamais un mot équivoque, une allusion embarrassante ; il ne demanda d’elle qu’une seule chose, ce fut de quitter Pise, cette cité de malheur, où son bonheur s’était écroulé, aussitôt que sa santé raffermie lui permettrait de supporter le voyage. Le docteur, consulté, répondit qu’un mois de repos lui donnerait plus de force qu’il n’en faudrait pour repasser les Alpes et regagner l’Allemagne sans danger.

Hélène avait consenti à ce départ quoiqu’il lui coûtât, elle s’y préparait dès lors avec résignation. Elle aimait Pise, de toutes les émotions qu’elle y avait connues ; jusque-là elle n’avait pas aimé : c’est à Pise qu’elle avait commencé de vivre. Que de liens l’y attachaient et qu’il fallait rompre ! Il fallait dire à tous ces lieux chers et consacrés, un éternel adieu, et s’arracher du milieu de ces souvenirs qui peuplaient sa solitude et l’aidaient à supporter l’absence. Elle était heureuse du mois qu’on lui avait laissé. Un homme plus résolu, plus intelligent que le duc, ne lui eût pas donné le temps de toutes ces réflexions et de tous ces retours. Le jour même de la confession il l’eût enlevée de ces lieux pleins de périls et d’embûches ; mais homme négatif par nature, il n’avait pas un tempérament à brusquer les choses ; il croyait mieux de laisser faire au temps et ne voulait devoir sa femme qu’à elle-même.

Un étranger introduit alors au palais Lanfranchi ne se fût aperçu de rien ; il eût pu se croire aux premiers jours du tête-à-tête, quand le jeune et imprudent ménage dérobait son bonheur au monde, pour n’en rien perdre et en mieux jouir. Mais combien les apparences mentaient, et que de secrètes tempêtes étouffées sous ce calme imposteur ! Depuis que l’amour avait franchi le seuil de ce palais, auparavant si paisible, il l’avait envahi, il s’en était emparé comme d’une proie, il s’y était acharné, il ne l’avait plus lâché ; comme si l’ombre orageuse du poëte qui l’avait habité, eut porté malheur à ses hôtes. L’imagination d’Hélène était frappée, et, songeant à tous les maux qu’elle avait faits, elle se rappelait, avec une superstitieuse terreur, cette effrayante menace du Dieu des Juifs : « Ma malédiction entrera dans la maison du parjure et en consumera le bois et la pierre. » Le parjure, c’était elle ; et c’est à cause d’elle que le terrible anathème était tombé sur sa maison.

La duchesse n’avait jamais été dévote, mais elle n’était pas incrédule. Religieuse par sentiment et un peu par éducation, elle avait cette foi vague et usée de nos temps qui est au fond, bien plutôt le désir, le besoin de croire que la croyance elle même. Le dogme était en elle plus qu’ébranlé, et les pratiques du culte n’avaient jamais occupé dans sa vie qu’une place secondaire. Elle priait, mais la prière était moins pour elle un acte de confiance que de recueillement et de méditation ; elle prenait les sacrements, mais par habitude, plutôt qu’avec cette conviction profonde, involontaire pour ainsi dire, d’où naît l’efficacité. La piété n’était point une partie intrinsèque d’elle-même, comme cela arrive chez les croyants fervents ; elle influait peu par conséquent sur ses actions, et si sa conduite était conforme à la règle, c’est que ses instincts étaient naturellement selon la règle : c’était une affaire de sentiment bien plus que de principe, un élan passionné, une aspiration sincère, mais informe et confuse vers l’infini. Elle-même avait vécu à cet égard dans une longue illusion ; se supposant bien plus croyante qu’elle ne l’était en effet, elle avait fait longtemps honneur à la religion de ce qui était chez elle le résultat d’une nature droite et noble. L’honneur était tout-puissant dans son cœur mais l’honneur est la religion mondaine, il n’est pas la religion divine.

Elle s’était aperçue de son erreur, dès les premiers jours du combat, et avait alors cherché sincèrement un refuge dans la dévotion, contre les assauts de l’amour ; mais elle avait reconnu avec douleur que sa foi était trop molle pour la secourir dans cet orage et ses croyances trop peu fermes pour s’y appuyer. Cette découverte l’avait consternée ; se voyant isolée, abandonnée à elle-même dans une crise où elle avait tant besoin de secours et d’appuis, elle s’était crue perdue et avait sérieusement désespéré d’elle-même.

Depuis le départ de Chavornay, et surtout depuis le retour du duc, elle avait encore essayé de se reprendre à la religion, et de se sauver de l’amour au sein de Dieu. Son intérieur était insupportable : si réservé, si patient, si timide même que fut son mari, ses assiduités lui étaient odieuses ; elle avait beau s’imposer la résignation et se dire que c’étaient là les conséquences inévitables, nécessaires de la position qu’elle-même s’était donnée vis-à-vis de lui, et qu’il ne pouvait pas en être autrement, elle n’était pas maîtresse de ses souvenirs ; quelques efforts qu’elle fit pour leur échapper, elle subissait leur joug malgré elle ; les empressements de son mari, bien loin de la rapprocher de lui, ne faisaient au contraire que la reporter, par une réaction invincible, vers celui qu’il voulait faire oublier, et s’il hasardait une caresse, elle ne pouvait se défendre d’un sentiment profond de dégoût.

Dans cet état de contrainte et d’hostilité sourde, elle mettait tous ses soins à éviter le tête-à-tête, et pour y mieux parvenir, elle sortait sans cesse. Naguère si sédentaire, elle n’était plus au palais Lanfranchi que tout juste le temps où il ne lui était pas possible de n’y pas être. Pise est, après Rome, la ville d’Italie la plus propre à entretenir une passion malheureuse. De grandes places désertes où l’herbe croît ; des rues larges, propres, où personne ne passe ; de vastes palais inhabités pour la plupart, ou mal habités ; des édifices publics dont la grandeur et la majesté sont sans proportion avec les habitations privées ; une population réduite et dix fois trop faible pour l’enceinte des murs ; beaucoup d’étrangers malades, ennuyés ou ruinés ; point de commerce, point d’industrie, point de culture, point d’arts, un médiocre théâtre de temps en temps, et puis rien : voilà Pise, l’antique rivale de Gênes, la reine autrefois des mers du Levant !

Ces contrastes sont pleins d’une tristesse intelligente et forte dont l’amour vit et s’inspire ; il se plaît dans ce silence et dans ces images de désolation plus que dans le bruit et le tourbillon des cités populeuses et florissantes ; la mélancolie lui va mieux que la joie et il sympathise avec toutes les ruines. Les cités déchues ont je ne sais quelles voix plaintives qui parlent aux âmes souffrantes, et il s’établit entre elles des communications tendres et mystérieuses ; voilà pourquoi Hélène aimait à parcourir ces rues discrètes et ces places solitaires ; solitude pour solitude, elle préférait celle-là à l’affreux désert du palais Lanfranchi.

Les quatre plus beaux monuments de Pise, la Cathédrale, le Baptistère, la Tour penchée et le Campo Santo sont réunis à l’extrémité occidentale de la ville, à la porte même des Cascines : c’est le groupe le plus magnifique qui soit au monde et le berceau pour ainsi dire de l’architecture italienne, un chef-d’œuvre de grâce, de force, de grandeur, tel que le moyen âge n’a rien laissé de plus parfait. Hélène aimait à s’aller recueillir dans le sanctuaire de l’art antique, on pourrait dire de l’art divin, car ces grands monuments sont consacrés tous les quatre à Dieu, et empreints de la piété profonde et sincère des siècles de foi. Hélène les affectionnait particulièrement. Depuis qu’elle demandait à la religion un asile contre l’amour et qu’elle avait reconnu combien ses croyances étaient chancelantes, elle cherchait partout des raisons de croire ; elle espérait fortifier en elle la foi par le spectacle et la contemplation assidue des chefs-d’œuvre inspirés par la religion, et se flattait de renaître à la piété par l’art. Mais en vain contemplait-elle ces merveilles saintes et s’agenouillait-elle au pied de ces somptueux autels ; son cœur ouvert aux émotions d’art, restait fermé à cette grâce agissante et efficace qu’elle poursuivait avec tant d’ardeur comme le seul remède à son mal.

Et puis elle retrouvait partout, parmi les tombeaux des morts comme dans la maison de Dieu, l’image qu’elle voulait chasser ; car si elle mettait de la religion dans son amour, elle mettait bien plus d’amour encore dans sa religion. Elle ne voyait du Baptistère que la statue de saint Jean-Baptiste, l’homme du désert, parce qu’il la reportait à Chavornay qui lui aussi errait au désert ; et si, dans la cathédrale, elle s’arrêtait de préférence devant le tableau où le pinceau mélancolique et suave d’Andréa dei Sarto, le peintre des grâces voilées et des chastes délices, a immortalisé le martyre de sainte Agnès, c’est que c’était le tableau de prédilection de Chavornay, qu’il lui avait répété souvent qu’elle ressemblait, dans ses jours de langueur, à la vierge angélique et résignée ; c’est qu’elle trouvait de secrètes analogies entre le martyre de la sainte et le sien. Il n’est pas jusqu’à la Tour penchée qui n’éveillât les mêmes souvenirs, car c’est de là que Galilée étudiait les astres, et Galilée c’était encore Chavornay qui, dans son enfance, avait été baptisé l’Astrologue, et qui, tant de fois, la nuit, à la clarté des étoiles, l’avait initié avec une admiration mêlée d’attendrissement aux mystères du ciel et au génie du grand homme persécuté. Ainsi tout conspirait autour d’elle pour la livrer à l’ennemi qu’elle fuyait.

Nulle part ces provocations n’étaient plus directes, plus puissantes qu’au Campo Santo, et nul lieu cependant ne semblait plus fait pour lui donner la paix qu’elle cherchait, et pour ranimer sa religion défaillante. Le Campo Santo est un commentaire en action de ce passage de l’Évangile, où il est dit que la foi transporte les montagnes : c’est un vaste champ dont la terre a été apportée du Calvaire, au temps des Croisades, pour servir de sépulture aux croyants. Le plus grand architecte du treizième siècle, Jean de Pise, a élevé tout autour un cloître admirable de légèreté, de finesse et d’élégance ; les plus grands peintres du siècle et des deux qui suivirent en ont décoré les murailles de fresques immortelles : Giotto y a peint les épreuves de Job ; Orgagna, le triomphe de la Mort et le jugement universel ; Memmi, les phases et les miracles de la vie cénobitique ; Benozzo Gozzoli, le Raphaël du quatorzième siècle, s’est inspiré des traditions patriarcales et des légendes naïves de la Genèse. Le Campo Santo est un rendez-vous de tous les arts, et pour compléter ce musée de la mort, on y a déposé des sarcophages antiques apportés de Morée et où sont sculptés les plus grands symboles de la mythologie grecque.

Hélène passait de longues heures dans ces solitudes mortuaires, et, à la voir errer lentement à travers les galeries désertes et silencieuses, on l’eût prise elle-même pour une de ces ombres qu’elle invoquait et qui ne lui répondaient pas. Comme Chavornay, dans le cimetière de la Chartreuse, elle demandait avec ardeur, avec angoisse, aux hommes fervents couchés dans cette poussière sacrée, le secret de leur espérance et de leur foi ; mais ce secret qu’ils ont emporté avec eux dans le sépulcre, nulle voix ne le lui révélait ; elle restait seule avec ses anxiétés et ses doutes, en présence de toutes ces grandes images de la croyance chrétienne ; trop heureuse encore, quand elle n’était pas assiégée de visions sceptique » et désolantes.

Toutes les armes qu’elle venait chercher là pour se fortifier se tournaient contre elle, et ces émotions d’art, par où elle devait revenir à la religion, la ramenaient à l’amour par de continuels retours sur elle-même et sur lui. Les fresques de Benozzo avaient surtout cet effet, car c’est Chavornay qui, le premier, lui avait appris à les comprendre et à sentir ces mœurs patriarcales, qu’il sentait si bien lui-même, et dont le pinceau raphaélesque de l’artiste a si bien rendu la douceur et la sérénité. Les noces de Rebecca et de Rachel lui rappelaient son propre mariage célébré sous de si heureux auspices, et que le ciel n’avait pas béni ; Agar était pour elle le type amer et douloureux des troubles et des orages domestiques ; la femme de Putiphar la faisait rougir malgré elle ; et elle allait répétant avec larmes ces tristes vers, qu’Organa a mis dans la bouche de ses trépassés :

 

Da che prosperitade ci ha lasciati,

O morte, medicina d’ogni pena,

Deh ! vieui a darne ormai l’ultima cena.

 

Lorsqu’elle était lasse d’errer ainsi sans fruit dans ce grand vide de la mort, elle se réfugiait dans sa petite église de la Spina, dont elle avait fait comme ou sait son oratoire ; mais là encore ses espérances étaient déçues : la divinité de ce charmant sanctuaire est la Vierge de marbre tenant dans ses bras l’enfant Jésus. Loin de trouver le calme et la sérénité au pied de cette divine image, Hélène, à la vue de la jeune mère, ne songeait qu’à ces chastes douceurs de la maternité, dont Dieu l’avait frustrée, et dont le spectacle éveillait en elle, même en un lieu si saint, le souvenir de toutes les choses qu’il fallait oublier.

L’amour tenait sa victime d’une main de fer, les efforts mêmes qu’elle tentait pour lui échapper ne faisaient qu’appesantir son joug et river sa chaîne : elle revenait toujours à lui vaincue et brisée.

La confession, où elle avait aussi cherché, dans son désespoir, un refuge et un appui, n’avait pas été plus efficace. Le premier confesseur auquel elle avait ouvert son cœur était un jeune abbé à la mode et fort recherché des femmes ; mais ce qui le faisait si bien venir d’elles était précisément ce qui la dégoûta de lui. Elle trouva un homme du monde où elle cherchait un homme de Dieu ; ses principes flexibles, sa facile morale lui déplurent : rien n’aigrit plus les âmes souffrantes, que de voir traiter légèrement un mal sérieux. Hélène fut blessée des doctrines et plus encore du ton ; elle ne voulut pas d’une absolution si cavalièrement donnée, et chercha un autre confesseur.

On lui avait recommandé un vieux moine canonisé d’avance par l’opinion publique, en attendant que la mort le mit au calendrier ; elle alla à lui, mais il la dégoûta par la banalité de ses préceptes et la grossièreté de ses interrogations : c’était une épaisse intelligence qui ne comprenait rien, et le cœur humain était un livre clos pour ses yeux obtus. Sa sainteté n’était qu’impuissance et cécité. La duchesse fut si choquée de la première entrevue, qu’elle n’eut pas le courage d’en hasarder une seconde : elle s’éloigna du saint comme du mondain.

Alors elle se souvint d’avoir entendu parler d’un jeune peintre de Pise qu’une passion contrariée avait jeté dans les ordres, et qui avait fait profession au couvent de l’Alvernia. Celui-là a souffert, pensa-t-elle, il me comprendra, et il doit posséder les remèdes de ce mal acharné puisqu’il en a l’expérience. Il faut que je le voie et que je me confie à lui.

Elle déclara au duc qu’elle avait une dévotion à accomplir à l’Alvernia avant de quitter l’Italie ; que ce pèlerinage lui servirait d’essai pour éprouver ses forces avant d’entreprendre le grand voyage d’Allemagne, et qu’elle désirait le faire seule. Le duc n’osa combattre une résolution dont il entrevoyait la cause et l’objet, et où lui-même était intéressé. Il accompagna sa femme jusqu’à Florence, d’où elle partit secrètement pour le Casentino, avec Souqui et un seul valet.

XXVII.

LE FRÈRE RANIERI.

L’Alvernia est une des montagnes les plus sauvages de l’Apennin toscan, née, dit la légende, le jour même de la mort de Jésus-Christ, lors du miraculeux tremblement de terre qui annonça au monde qu’il était sauvé. Conduit par sa charité ardente et voyageuse jusque sur ces âpres sommets, saint François d’Assises les trouva au pouvoir d’un brigand fameux qu’il convertit. Ce lieu plut au saint ; il lui parut propre au recueillement ascétique, et le comte Orlando, qui en était seigneur, le lui ayant concédé, il y fonda un couvent de Mineurs.

Ce couvent est encore debout et habité, mais l’esprit qui présida à sa fondation, et qui anima longtemps ces sublimes retraites, est mort, et avec lui la foi pleine, efficace, absolue qui vivifie la solitude, les choucas n’ont pas pris encore possession du clocher dont la voix fait retentir les échos alpestres ; la mousse ne croit pas encore sur les pavés du temple ; la chèvre furtive ne vient pas encore brouter les longues herbes des cours ; mais tout cela est dans l’avenir, et un avenir prochain ; le génie de la destruction plane déjà sur ces hautes demeures, et l’on peut, dès aujourd’hui, prévoir le temps où le pieux édifice ne sera qu’un monceau de ruines.

En attendant, une poignée de moines végètent prosaïquement dans cette Thébaïde, comme des plantes parasites sur les rochers ; ils confessent de routine les rares pèlerins, pauvres campagnards pour la plupart, que la dévotion amène jusque-là, ou que leur curé y envoie en pénitence ; et l’un des devoirs de leur institution est de donner une hospitalité de trois jours aux voyageurs non moins rares qui traversent ces déserts : un corps de logis particulier leur est affecté sous le nom de Foresteria, et l’accueil qu’ils y reçoivent respire bien moins la charité tendre et spontanée du fondateur que la contrainte, et parfois la mauvaise humeur d’un devoir imposé. Trop heureux quand l’espoir du lucre n’arrache pas un sourire intéressé à ces lèvres inertes.

Tandis que la duchesse d’Arberg allait chercher là un confesseur dans l’ancien peintre pisan, un étranger venu du Val-d’Arno était arrivé au monastère. Était-ce un pèlerin ou un simple curieux ? il ne l’avait pas dit. Quand les religieux lui avaient demandé ce qu’il venait chercher parmi eux, il leur avait répondu comme Dante au Mont-Catria : La paix. Cette réponse leur avait fait supposer que ce pourrait bien être quelque nouveau frère Ranieri (c’était le nom que portait au cloître le peintre pisan) : cette idée lui avait valu un accueil distingué. Ce même frère Ranieri lui avait été donné pour lui faire les honneurs du couvent, et pour le sonder peut-être. Le frère le menait partout et lui faisait tout voir avec une extrême sollicitude ; dès le premier jour, ils s’étaient plu, soit qu’une sympathie involontaire, soit que de secrètes analogies les eussent rapprochés l’un de l’autre à leur insu.

Il y a près du cloître un oratoire isolé devant lequel il ne croît pas d’herbe, et ce lieu miraculeux est la première chose que les moines font voir aux visiteurs.

— C’est là, dit le frère Ranieri au nouveau venu, en lui montrant cet angle de terre éternellement nue, que saint François notre fondateur eut cette vision fameuse où il reçut les stigmates de l’invisible main des archanges, sceau mystérieux de grâce et de rachat dont il garda les traces le reste de ses jours. Ce grand symbole de crucifiement nous enseigne que cette montagne est un calvaire où chacun de nous doit crucifier le vieil homme pour ressusciter homme nouveau.

L’étranger fixa sur le religieux un regard profond et inquisiteur qui semblait lui dire : Vous qui parlez, vous êtes-vous crucifié ? Le franciscain ne répondit pas à cette interrogation muette quoiqu’il l’eût comprise, et, pour détourner le discours, il se répandit sur les mérites de saint François dont il se mit à raconter la longue vie d’aventures et de dévouement.

Fils d’un marchand d’Assises qui le voulait faire succéder à son trafic, il résista à la volonté paternelle et témoigna un si profond dégoût pour la vie mercantile, un détachement si absolu des choses du monde, qu’il fallut bien reconnaître en lui une vocation supérieure : son amour des pauvres était ardent, il les recherchait comme on les fuit d’ordinaire, il vivait au milieu d’eux, et, son père mort, il leur abandonna son héritage et se retira au sein des bois, où il passait ses jours dans la macération, le jeûne et la prière ; mais bientôt, conduit par des visions surnaturelles comme le patriarche aux premiers jours du monde, il s’embarqua pour l’Orient, fut jeté en Dalmatie par la tempête, semant partout la parole de Dieu, et comme il se disposait à la porter aux tribus sauvages et fanatiques du Maroc, il tomba malade en Espagne de lassitude et d’épuisement.

Homme organisateur non moins qu’éloquent, il intitula un nouvel ordre qu’il appela les frères Mineurs, par humilité. N’ayez ni terres, ni or, disait-il à ses adeptes ; ne sollicitez aucun privilège, n’acceptez aucunes distinctions ; restez pauvres comme le maître, et demeurez fidèles à l’égalité. Ensuite il les envoya prêcher le christianisme chez les infidèles, se réservant pour lui l’Égypte et la Syrie, le poste alors le plus périlleux. C’était le temps des Croisades ; il part, il arrive au camp de Damiette, passe de là à Saint-Jean-d’Acre, prêche l’Évangile au sultan Meledin, comme saint Paul à Félix, et, créant des martyrs par la toute-puissance de sa parole, il offre de subir lui-même l’épreuve du feu pour rendre témoignage de sa foi. Après une vie si austère, si pleine, si laborieusement consacrée au service de Dieu et de l’humanité, il vint mourir à quarante ans dans sa ville natale, aussi pauvre qu’il avait vécu.

— Voilà des vies, monsieur, continua le moine ; heureux qui les imite !

— C’est une belle vie en effet, répondit l’étranger, mais de tels hommes ne sont plus possibles. Les croyances sont déplacées, et pour prêcher une foi, il faut que cette foi existe.

— Vous supposez donc que cette foi n’existe plus ?

— Je ne suppose rien, je vois. Au temps de saint François, la foi était le fondement et le mobile de la société ; une force active et puissante, qui la pénétrait, réchauffait, la fécondait ; la foi n’est plus aujourd’hui qu’une lettre motte, un système ou une opinion. Elle ne soutient plus l’individu et n’a plus d’écho chez les masses. Ce qui alors était la règle est maintenant l’exception. Mais pardon, mon père, je heurte vos croyances ou vos habitudes, et je ne suis point venu parmi vous pour faire de la controverse, ni pour porter le scandale.

Le frère Ranieri ne répliqua point ; l’attention profonde et recueillie qu’il avait prêtée au sceptique étranger semblait témoigner de ses propres doutes, et peut-être se tut-il par prudence plus que par conviction.

L’oratoire miraculeux est à la lisière d’un bois de sapins et de hêtres qui du cloître s’élève à l’extrême cime de la montagne jusque-là aride et nue, et la couronne d’un haut diadème de verdure. Ce pic sombre, que Dante appelle le Sacro-Giorgo, a la forme d’un cône arrondi et tronqué et domine au loin toute la chaîne, comme Sion dressait sa tête au-dessus des collines de Jérusalem. Plus bas, les abords du monastère sont défendus par des arêtes de rochers à pic profondément crevassés, et par d’énormes précipices. Du haut de ce belvéder sacré la vue est agreste à la fois et riante : on a à ses pieds toute la vallée du Casentino, dont les terrains mouvants ressemblent, vus à vol d’oiseaux, aux vagues d’une mer agitée. L’Arno y prend sa source et la traverse dans toute sa longueur pour revenir sur lui-même, après avoir tourné le Pratomagne, qui ferme la vallée du côté-opposé. La percée, qu’il fait pour passer ouvre à l’œil une longue échappée sur les mélancoliques prairies du Val-de-Chiana. Tout près du cloître et immédiatement au-dessous est le village de Chiusi, où l’on voit encore les ruines du château du comte Orlando. Mais un plus grand souvenir se lie à ce hameau perdu. Vers la fin du quinzième siècle, la république de Florence y envoya, en qualité de podestat, Ludovico Bunarotti, et ce Ludovico y eut un fils qui fut Michel-Ange.

Le frère Ranieri ne prononça pas ce grand nom comme il avait prononcé celui de François d’Assises ; en exaltant les vertus du saint, il ne faisait, pour ainsi dire, que remplir un devoir de position, et jouer un rôle étudié ; Michel-Ange, au contraire, éveillait en lui des sympathies profondes, vives, spontanées, et l’électrisait puissamment. Son œil jeta du feu, son front s’illumina, sa voix, et son geste s’animèrent jusqu’à l’éloquence, et l’artiste reparut tout entier sous le froc du moine. Peut-être même n’avait-il choisi l’Alvernia pour retraite que parce que Michel-Ange y eut son berceau. En brisant ses pinceaux et foulant aux pieds ses toiles, le peintre amoureux n’avait pas rompu avec l’art, et s’il ne le servait plus ouvertement, il lui rendait un culte secret dans la mémoire toujours présente du maître immortel. C’était son saint, à lui, bien plus que l’autre, et la montagne consacrée était le temple de son génie. Il aimait à contempler ces lieux mâles où l’œil du grand homme enfant avait retrouvé, en s’ouvrant au jour, les images et les formes de cette beauté virile dont le type était en lui, et il leur demandait volontiers s’ils n’avaient rien gardé de son secret. Rêvant je ne sais quelles, harmonies mystérieuses entre cette nature sévère et les sévères conceptions de l’artiste, il avait baptisé chaque rocher du nom de ses chefs-d’œuvre. Les uns lui représentaient dans leur coupe grandiose le Moïse assis sur le tombeau de Jules II, les autres, les prophètes du Vatican ; ceux-ci étaient à demi couchés comme le Crépuscule ou la Nuit de la chapelle mortuaire de Saint-Laurent, ceux-là penchaient comme le Jour et l’Aurore : plus loin il voyait le Penseroso ; les réprouvés du Jugement dernier se dressaient autour de lui pendant les nuits d’hiver et hurlaient dans l’ombres des sapins battus par les vents d’orage ; dans les matinées de printemps, les élus lui-souriaient sur les collines parfumées de genêts. Il n’est pas jusqu’aux lignes majestueuses de l’horizon où il ne retrouvât celles du palais Farnèse, et il voyait dans la forme arrondie du cône supérieur l’image et comme la pensée première de la coupole aérienne de Saint-Pierre.

Chaque moine a sa chimère ; le frère Ranieri avait celle-là ; c’était une véritable superstition. L’étranger fut frappé de la chaleur avec laquelle il en parlait, après s’être montré comparativement si tiède dans l’apologie du bienheureux patron. Il ne put s’empêcher d’en faire, à part lui, la remarque. Le franciscain s’en aperçut.

— Je vois votre surprise, lui dit-il ; vous me trouvez, pour un homme de mon état, bien peu détaché des choses du monde, et vous vous étonnez que ces souvenirs me soient si présents. Mais vous ne savez pas que, moi aussi, j’ai été artiste, et les vieilles cordes de ma première vie vibrent encore, malgré moi, quelques efforts que j’aie pu faire pour les briser. Avant d’être moine, j’étais peintre.

— Ah ! c’est donc vous !

— Quoi ! vous, étranger, vous savez mon histoire ?

— Elle m’a été racontée à Pise, où personne ne l’ignore.

— Pise ! Pise ! dit le moine d’une voix sourde ; vous connaissez donc cette ville de malheur ?

— Si je la connais ! répondit l’étranger en laissant échapper un soupir.

Échangeant un regard d’intelligence, ils comprirent que tous deux y avaient souffert du même mal : Ainsi se trouvait expliquée leur secrète sympathie, et ils s’enfoncèrent dans le bois sans parler.

On a deviné déjà que cet étranger n’était autre que Chavornay.

En quittant Sienne, il avait repris instinctivement le chemin du Val-d’Arno, et il avait rencontré presqu’à la sortie de la ville le pâtre de Saint-Rossore, qui venait d’inspecter ses pâturages du Casentino. C’est dans cette rencontre qu’il l’avait chargé de sa lettre pour la duchesse. Comme des Cascines, où il retournait momentanément, le vieux berger devait regagner bientôt les montagnes avec ses troupeaux, ils s’y étaient donné rendez-vous. Après avoir erré quelque temps aux sources de l’Arno, Chavornay était allé l’attendre, ainsi qu’ils en étaient convenus, au couvent de l’Alvernia, et il espérait chaque jour l’y voir arriver.

Sa visite n’avait pas d’autre but. Jamais l’idée de se jeter dans les ordres ne l’avait abordé, même en ses plus grands désespoirs, et la supposition des moines n’était qu’une pure imagination de leur cerveau désœuvré. Le frère Ranieri ne s’y était pas trompé ; il avait passé, lui, par ces épreuves, et il n’avait reconnu dans le mystérieux étranger ni la vocation, ni la volonté. Plût à Dieu qu’il les eût eues ! Dans ce grand naufrage de ses espérances, le cloître eût été pour lui un port de bénédiction ; mais que faire au cloître, sans la foi ? N’est-ce pas s’ensevelir vivant dans un sépulcre ? Chavornay le savait trop, et, l’eût-il ignoré, l’exemple de Ranieri aurait suffi pour l’instruire et pour le fortifier contre toute tentation de ce genre.

Ce n’est pas qu’il eut échappé au religieux un seul mot de repentir ou de regret ; mais Chavornay avait lu dans son cœur, et il y voyait clair comme dans le sien ; la vivacité de ses souvenirs l’avait frappé ; elle prouvait combien lui avait été chère, combien lui était chère encore cette vie d’artiste à laquelle il avait à jamais renoncé, et qui était si présente à sa mémoire. Ce n’était pas là du détachement, et ses trop fréquents retours vers le passé étaient autant de protestations énergiques contre des vœux peut-être imprudemment prononcés. Enrôlé par un amour déçu sous la bannière de saint François, le peintre de Pise marchait moins en volontaire ardent et spontané qu’en conscrit résigné et contraint dans les rangs de la solitaire milice ; toute sa force consistait à faire bonne contenance, et encore n’y suffisait-elle pas toujours. Il se taisait ; mais son silence même décelait souvent un découragement profond, et son regard un incurable ennui. Bien loin donc d’entraîner Chavornay, une telle expérience n’était propre qu’à l’éloigner du cloître, s’il avait eu la pensée d’y chercher un asile.

Mais il avait un sens trop droit et une trop saine notion des choses pour y avoir jamais songé. Ici encore victime de son impitoyable analyse, il n’était pas homme à s’éprendre, comme un enfant, de ces Thébaïdes désenchantées, et il n’était pas dupe de la tranquillité qui paraît y régner. Tous ces faux semblants de paix et de sérénité ne lui en imposaient pas : l’immobilité n’est pas le calme ; le silence n’est pas l’oubli : perçant d’un œil sûr ces vaines apparences, il lisait le vide, l’ennui, l’intérêt, l’incrédulité même ou l’imbécillité sur ces fronts placides ; le Transeuntibus du moine napolitain lui revenait toujours en mémoire. Mais il gardait pour lui son scepticisme et sa clairvoyance, et se fût fait scrupule de fortifier par ses doutes, ceux déjà trop visibles du frère Ranieri.

Entrés ensemble dans le bois, ils y marchèrent quelque temps en silence, et s’arrêtèrent simultanément dans une clairière d’où la vallée du Casentino leur apparut tout d’un coup ; leurs yeux tombèrent à la fois sur l’Arno qui brillait au fond comme un fil d’or ; la vue de ce fleuve qui leur rappelait tant de choses, éveilla sans doute en eux les mêmes pensées, car ils se regardèrent en même temps, et se serrèrent la main. Ils ne s’en dirent pas davantage ; aussi bien que pouvaient-ils se dire de plus ? quelles paroles eussent égalé l’éloquence de ce regard et de cette étreinte silencieuse ? Une longue pause régna, pendant laquelle Chavornay, plus maître de lui, ne changea pas de visage ; mais le frère Ranieri succomba à la violence de ses souvenirs longtemps comprimés.

— Il faut qu’une fois enfin, s’écria-t-il hors de lui, je dise ce que j’ai sur le cœur. Ce secret m’étouffe, il faut que je m’en délivre, et que le ciel me punisse après s’il le veut ! Quelque torture qu’il m’inflige, elle sera toujours plus douce que le supplice du silence. Je soupçonnais votre mal, maintenant je n’en doute plus ; le même dieu nous a frappés tous les deux du même trait, aux mêmes lieux. Je ne vous demande pas votre histoire ; je n’ai pas besoin de la savoir. Je comprends ce que vous souffrez par ce que j’ai souffert moi-même. Mais si vous êtes venu chercher ici votre guérison, retournez d’où vous venez, car vous ne trouverez pas ce que vous cherchez ; une pareille espérance n’est qu’une déception, la plus cruelle et la plus amère de toutes les déceptions. Hélas ! qui le sait mieux que moi ? En vous parlant ainsi, je manque à tous mes devoirs, car le supérieur m’a mis auprès de vous pour vous attirer dans l’ordre et pour vous fixer parmi nous ; mais, si je vais contre sa discipline, j’agis selon ma conscience, et je commettrais un sacrilège en vous laissant ignorer mes souffrances. Non, je ne vous tromperai pas ; il faut au moins que ma dure expérience serve à quelqu’un, et je vais vous dire toute la vérité. Le cloître n’a pas de remède contre le mal dont vous souffrez et dont j’ai souffert ; le cloître n’a de remède contre aucun mal. Toutes les blessures s’y enveniment bien loin de s’y cicatriser, et je n’ai connu le désespoir que depuis que j’y suis ; avant, je ne connaissais que la douleur. Le désespoir, monsieur, oh ! vous ne savez pas ce que c’est, vous qui êtes libre et qui portez l’habit des vivants. Pour oser seulement prononcer ce nom, il faut avoir comme moi revêtu à vingt-cinq ans l’habit, que dis-je ? le linceul des morts ; il faut s’être couché plein de vie dans sa bière et avoir tiré sur soi, comme je l’ai fait, la pierre de son tombeau. Fuyez, fuyez, ces lieux sont funestes ; le cloître est un enfer ; tous ces hommes qui vous semblent si pleins de douceur et de quiétude sont des démons de vanité, d’ignorance et d’ineptie, trop heureux s’il ne le sont pas d’hypocrisie et de perversité. Malheur à qui s’associe à eux sans leur ressembler ! En me disant tout à l’heure que la foi est morte, vous ne m’avez rien appris, j’en sais là-dessus plus que je ne vous souhaite d’en savoir jamais ; et quand vous me disiez que les hommes comme saint François ne sont plus possibles, j’ai été au moment de vous répondre qu’ils ne l’ont jamais été et que l’histoire en a menti. Je joue ici un rôle odieux, et le masque que je porte me brûle le visage ; quelle main bienfaisante me l’arrachera ? Pourtant j’étais sincère dans mon sacrifice ; ce n’est pas ma faute si le ciel ne l’a pas accepté, et si j’ai été la dupe d’une effroyable méprise. Dévoré d’un amour insensé, je voulais guérir, et je crus trouver dans ce désert inconnu le repos et l’oubli : le ciel a exaucé la première partie de mes vœux, j’ai guéri ; mais tout le reste m’a été refusé ; je n’ai jamais connu le repos, et le passé s’acharne à moi sur ce Caucase de malédictions. Plût à Dieu que je n’eusse pas guéri ! j’aurais du moins quelque chose à aimer, fût-ce même sans espoir, et ce culte mortel me tiendrait lieu de tout ce que j’ai perdu ; il comblerait ce vide affreux de mon cœur ; mais je n’aime plus il y a longtemps, je ne me souviens même pas d’avoir jamais aimé, et je ne sens plus rien pour la femme qui m’a jeté dans ce précipice qu’une haine proportionnée à tout le mal qu’elle m’a fait. Non, je n’aime plus rien, le temps a éteint, même au désert, une flamme que je croyais immortelle. S’il m’arrive encore quelquefois, comme ce soir, de contempler cet Arno qui, malgré moi, et par une vieille habitude, emporte avec lui ma pensée à Pise, c’est un regard de rage et non d’amour, car je vous dis que l’amour est mort en moi. Il n’y a plus de place en mon âme que pour le désespoir. Et parce que l’éclat de ma fuite et de ma résolution fatale m’a mis quelque temps à la mode, tout le monde veut de moi pour confesseur. Les cœurs malades viennent de toutes parts me demander des remèdes et des consolations, comme si je possédais le secret de l’oubli, et que le baume sacré de l’espérance coulât de mon confessionnal comme une manne céleste. Oh ! s’il savaient le mal qu’ils me font, ils ne viendraient pas troubler ma solitude, ils laisseraient le vieux sanglier blessé mourir en silence dans sa bauge ; leur présence rouvre toutes mes plaies et chacune de leurs paroles est un coup de poignard, car ils me reportent sans cesse à ce monde dont je me suis cru détaché et pour lequel je sens trop que j’étais né. Je ne suis pas fait pour le renoncement ; et la solitude est un feu lent qui me consume. Moi aussi j’étais artiste, et, comme Altieri, quelque chose là me dit que j’eusse illustré mon nom. Moi aussi je sentais battre mon cœur en contemplant l’œuvre des grands maîtres, et mon œil se mouillait de saintes larmes devant les fresques du Campo Santo. Oh ! monsieur, c’est toute une vie d’art et de poésie qui s’est ensevelie dans ces murs stupides, et j’ai perdu plus que l’existence, j’ai perdu l’immortalité. Fuyez, vous dis-je, fuyez ces sanctuaires réprouvés, votre blessure n’est pas incurable ; puisque j’ai guéri, moi, tout le monde peut guérir, et vous guérirez aussi. Mais, au nom de Dieu, éclairez-vous de mon exemple et au lieu de vous exiler du monde ainsi que vous le faites, jetez-vous dans le tourbillon ; si vous êtes artiste, adorez l’art ; si vous êtes savant, servez la science ; si vous êtes tribun, allez au forum ; si vous n’êtes rien, devenez quelque chose ; mais vivez avec les hommes, et créez-vous un labeur sur la terre, n’importe lequel pourvu que vous en ayez un. Nous n’avons pas de plus dangereux ennemis que l’isolement et l’oisiveté. Surtout, continua-t-il en étendant les deux mains en signe d’anathème, gardez-vous des séductions du cloître ; c’est un serpent qui vous tente et vous flatte pour vous dévorer.

La cloche du couvent sonna tout à coup, appelant les moines à l’office. Le frère Ranieri se tut à ce bruit et laissa tomber ses bras avec un geste d’abattement ; comme un prisonnier qui entend river sa chaîne après s’être cru libre. Il n’ajouta pas un mot. L’ardeur fiévreuse qui avait dicté cette terrible imprécation était épuisée ; et, tant que la cloche sonna, il l’écouta, plongé dans un silence farouche. Il y avait de l’égarement dans son regard ; on eût dit qu’il n’avait pas lui-même une conscience bien nette de ce qu’il venait de dire, et qu’il cherchait à ressaisir les images à demi-effacées d’un mauvais rêve. Il ne revint à lui que lorsque la cloche eut cessé de sonner.

— Monsieur, dit-il alors en se tournant vers Chavornay, comme effrayé du secret qu’il venait de déposer dans son sein, je crois que je deviens fou, et je ne sais quel démon est sorti de l’enfer pour blasphémer par ma bouche. Quel qu’il soit, ce n’est pas, du moins, celui du mensonge ; ce que j’ai dit est la vérité, et ce qui est dit est dit. Profitez de la leçon ; gardez, en échange, un souvenir au malheureux qui vous l’a donnée ; et si, un de ces jours, à l’Ave Maria, vous entendez dire que le frère Ranieri n’a pas paru à l’office, si un soir, il ne rentre pas au cloître, soyez sans inquiétude sur son sort, c’est qu’il aura été, je ne sais où, mais bien loin d’ici, respirer l’air de la liberté.

À ces mots, il laissa Chavornay interdit, éperdu d’une confession si spontanée, si peu attendue, et il prit le chemin de l’église, dont l’orgue harmonieux semblait l’appeler à travers les bois, comme la voix plaintive des anges rappelait, à travers l’abîme, leurs frères déchus et déshérités.

Tel était ce confesseur inconnu, que l’imagination d’Hélène lui représentait si détaché, si croyant, qu’elle venait chercher de si loin, au prix de tant de fatigues, et sur lequel elle fondait tant d’espérances pour sa guérison.

XXVIII.

LES DEUX FLEUVES.

L’effrayante confession du frère Ranieri causa à Chavornay un redoublement de tristesse. S’il n’avait pas cru trouver la paix au cloître, il n’avait pas cru non plus y trouver de pareils orages. Il en était consterné. Pourtant il venait de voir un homme guéri, mais à quel prix, grand Dieu ! Le remède ici n’est-il pas pire mille fois que le mal, et le moine n’était-il pas autorisé à maudire, ainsi qu’il le faisait, une guérison si chèrement achetée ? Chavornay frémissait à l’idée d’une si épouvantable cicatrice, et son mal lui devint encore plus cher. Oh ! non certes, il ne voulait pas guérir, il ne l’avait jamais voulu. Tout ému des aveux du moine, il se replongea pour se calmer dans le souvenir d’Hélène, comme on se jette dans une fraîche rivière au sortir d’un désert brûlant. Il avait vers elle, du haut de ces monts solitaires, des aspirations terribles ; s’il s’asseyait le soir sur quelque cime ombragée de sapins, il la trouvait devant lui, assise sur les nuages. Il sentait tous les jours davantage qu’une telle vie n’était plus possible, que l’éloignement aigrissait la blessure bien loin de la guérir, que sa passion était plus forte que ses résolutions, et qu’il n’avait pas encore la puissance de sa volonté.

La saison d’ailleurs était pleine de séductions, le printemps, toujours tardif dans ces hautes régions, était alors en pleine floraison. Les dernières neiges étaient fondues ; les mille sources, les ruisseaux qui jaillissent des flancs de la sainte montagne, la sillonnaient, en descendant à l’Arno, qui les absorbe toutes, de longs rubans argentés. Le soleil échauffait et vivifiait les germes de la terre, et la mollesse de l’air qui les faisait partout éclore. Le genêt, qui est le jasmin des montagnes, dorait toutes ces crêtes et mêlait son parfum suave et voluptueux aux parfums agrestes et sauvages du sapin, du thym, du cytise et des mille plantes alpestres fortement aromatiques. L’atmosphère était tout imprégnée de ces senteurs enivrantes, et la brise les promenait dans l’espace. D’autres, non moins exquises, émanaient de la plaine : c’était l’époque de la fenaison, la vallée tout entière était au pouvoir des faucheurs, et les foins dispersés ou déjà tassés en meules exhalaient au loin leur rustique arôme.

Chavornay respirait par tous les sens ces émanations fécondes, et il sentit aussi fermenter en lui les germes dévorants d’une jeunesse veuve et stérile. Il assistait en pleurant au réveil de la création, et le spectacle de toutes ces splendeurs printanières ne faisait que redoubler sa tristesse. Seul au sein de l’amour universel, il faisait sur lui-même d’affreux retours. Hors de lui tout renaissait au bonheur, à la vie ; en lui tout était morne et désolé : le contraste irritait sa souffrance, et il se comparait au moribond dont le regard éteint contemple les apprêts d’une fête qu’il ne doit point voir et dont le faste insulte à ses derniers moments.

Chassés des maremmes par la chaleur, les troupeaux commençaient à gagner les montagnes, et le Pratomagne en était déjà tout peuplé ; le tour de l’Alvernia allait venir ; Chavornay attendait d’un jour à l’autre le pâtre de Saint-Rossore, et par lui des nouvelles d’Hélène. Tous les matins il allait au-devant de lui jusqu’au Corsalone, et, déçu dans son espoir, il rentrait tous les soirs au couvent, plus triste qu’il n’en était parti. Un jour, qu’assis au bord du fleuve il fixait sur le sentier un regard mélancolique, il vit bien loin au bas de la montagne poindre un cavalier ; la vue du cœur lui dit, malgré la distance, que c’était l’ami si longtemps attendu. Il l’eut bientôt rejoint.

— Tu l’as vu ! lui dit-il, avant qu’il fût descendu de cheval. Parle-moi d’elle, au nom du ciel ; dis-moi tout ce que tu en sais !

— Je lui ai remis ta lettre ; ainsi que tu m’as recommandé de le faire, tandis qu’elle était seule.

— Et la réponse ?

— Quelle réponse ? demanda le pâtre avec surprise. Tu m’avais enjoint de n’en pas demander et de lui taire même où tu étais.

— C’est vrai, dit tristement Chavornay. Ainsi elle ne sait pas même où je sais ?

— Elle l’ignore.

— S’en est-elle au moins informée ?

— Oh ! pour cela, oui ; et avec tant de chaleur, qu’il s’en est fallu de bien peu que je ne trahisse ton secret et ne lui dise tout ce que tu m’avais défendu de lui faire connaître.

— Plut à Dieu que tu l’eusse fait, murmura Chavornay, presque irrité d’avoir été religieusement obéi, et nourrissant malgré lui l’arrière pensée d’une réunion impossible.

— Ami, reprit le vieux berger sans pénétrer le sens de ce vœu téméraire, cette femme t’aime, je l’ai vu à sa sollicitude en me parlant de toi, et à l’ardeur mal comprimée de ses regards quand j’en parlais. Je comprends bien ce que vous devez souffrir à vivre ainsi séparés, en vous aimant comme vous le faites. Pauvre jeune ami ! te voilà revenu comme aux premiers temps, lorsque tu errais si triste aux Cascines, et que tu allais t’asseoir au bord de la mer pour penser à elle ! Cette fois reste avec nous. Je tâcherai de te distraire, si je ne puis te consoler ; et si tu ne trouves pas en moi un savant, tu y trouveras toujours un cœur pour répondre au tien et pour t’aimer !

— La vraie science est l’amour, et celle-là tu la possèdes ! J’accepte ton offre, cela est convenu, et je suis désormais des vôtres ; je veux passer avec vous toute la saison.

— Réfléchis cependant à l’engagement que tu prends là. Il ne faut pas te faire d’illusions, notre vie est dure et monotone.

— C’est cette monotonie et cette dureté même qui m’en plaisent.

— Nous n’avons le plus souvent, pour toute nourriture, que le lait de nos troupeaux. Sauras-tu t’en contenter ?

— Pourquoi ce qui suffit à un homme ne suffirait-il pas à un autre ? N’es-tu pas fort et vigoureux malgré ta frugalité ?

— Moi, je suis accoutumé à cette vie dès l’enfance ; je n’en ai jamais connu d’autre, et je n’ai pas, comme toi, pris l’habitude de la recherche et de la délicatesse.

— Plût à Dieu que je ne les eusse jamais prises ces habitudes pour lesquelles je n’étais point né, et que je fusse resté fidèle aussi à la simplicité de mes premières années. Mais puisque j’ai eu la faiblesse de m’en éloigner, j’aurai la force d’y revenir.

— Je crains que l’ennui ne te gagne.

— L’ennui n’est nulle part, c’est nous-mêmes qui le traînons avec nous. L’homme qui le porte en lui le retrouve dans le bruit du monde et des plaisirs aussi bien, et plus encore, que dans le silence de la solitude. Et puis, je te le répète, cette existence n’est pas nouvelle pour moi ; en y revenant, je reviens, pour ainsi dire, à mon berceau. Tu sais bien que je suis né parmi les pasteurs, et je reviens, en frère égaré, leur demander la paix et la sérénité de mes jeunes ans. Dieu, qui m’a fait si durement expier mon apostasie, bénira peut-être ce retour volontaire à ma primitive existence, et l’ombre de ma mère se consolera dans son tombeau. Peut-être oublierai-je au sein des mœurs pastorales les troubles et les douleurs dont ce monde que tu ignores, et que j’aurais dû toujours ignorer, a été pour moi si prodigue. Mon cœur, énervé par le contact impur d’une civilisation lâche et menteuse, se retrempera dans l’air vigoureux des montagnes, et je réussirai peut-être à m’y refaire une vie selon mes vœux. Oui, ami, il me sera doux de partager avec toi le gouvernement des troupeaux et la souveraineté du pâturage. Je prendrai l’habit de peau et la guêtre de cuir ; tu m’initieras, comme aux Cascines, à tous les mystères de la vie patriarcale, et si quelque fois mes souvenirs m’assiègent, je me jetterai, pour leur échapper, dans les hasards et dans les dangers ; de berger je me ferai chasseur. À défaut des chamois, je poursuivrai le daim sur ses dernières crêtes, et j’irai forcer le sanglier dans ses retranchements inaccessibles.

Le vieux pâtre écoutait cette idylle dans un silence grave et tranquille ; il laissait dire Chavornay, mais toutes ces choses ne lui paraissaient point aussi poétiques, car il avait depuis longtemps passé l’âge heureux où l’imagination transfigure la réalité. Cependant il n’interrompait point son ami, il le laissait s’enchanter de son rêve, et ne voyait pas que c’était le rêve d’un homme éveillé.

Chavornay n’était point sa propre dupe ; au bout de ses forces, il cherchait à se reprendre à quelque chose, et il s’efforçait de se tromper lui-même. Il savait trop qu’il n’y a plus d’idylles que dans les poëtes, et que l’âge d’or est une fiction que le contraste seul a rendu chère à nos générations tourmentées ; aussi, tout en se complaisant dans ces fraîches images, il sentait bien lui-même qu’il se berçait sur des nuages. Son rêve pourtant n’était pas une pure chimère ; il espérait quelque chose de la paix de ces lieux solitaires et du commerce journalier de ces hommes bornés et incultes. Un changement d’habitudes si brusque et si complet pouvait produire en lui une réaction salutaire, et en réduisait la vie pour ainsi dire à son expression la plus simple, il croyait sincèrement diminuer d’autant sa capacité de souffrir et laisser moins de prise à la douleur. La nature était une sœur tendre et fidèle qui lui tendait les bras pour le consoler, et il se donnait à elle tout entier. Ce n’est pas que l’amour fut étranger au choix qu’il avait fait de ce dieu pour y dresser sa tente : cet Arno, qu’il pouvait voir tous les jours, était une chaîne mystérieuse qui l’unissait à celle qu’il fallait fuir et dont il ne pouvait se séparer.

Ils arrivèrent au couvent tout en causant de leurs projets. Le pâtre, qui y venait plusieurs fois l’an, y fut reçu comme une vieille connaissance ; ils y couchèrent tous les deux ; le lendemain ils se mirent en campagne pour reconnaître le pays. La montagne de l’Alvernia a cela de particulièrement intéressant qu’elle sépare la source de l’Arno de celle du Tibre, de manière que du point culminant on peut voir à la fois les deux fleuves. Cette circonstance en fait un site unique en Italie : c’est du côté du Tibre que le pâtre de Saint-Rossore devait, cette année, établir ses quartiers d’été. C’est par là qu’ils se dirigèrent. Une année auparavant, la vue du fleuve-roi eût fait sur Chavornay une impression profonde, elle eût réveillé violemment ses instincts virils et soulevé ses passions civiques. Il n’en fut rien alors : cette vue ne lui causa qu’un regret amer, car en le laissant froid, elle lui prouva qu’il n’était plus le même homme et que l’amour avait fait de lui un être nouveau. Il en conçut même une sorte de remords, et il fut toute la matinée sous l’empire de cette cruelle préoccupation.

Le paysage n’était pas propre à l’en tirer. Ils cheminaient sur des plateaux nus, couverts seulement çà et là de touffes d’herbes odoriférantes, d’où s’élançaient à leur approche de gros oiseaux sauvages, les seuls êtres animés qui peuplent ces déserts. Des ravins creusés par les eaux d’hiver coupent le sol de longues et profondes crevasses, et des pics hérissés de rochers gris et dépouillés bornent la vue de tous les côtés. Le mont boisé de l’Alvernia dépasse de toute la tête ces crêtes déchirées, comme le palmier domine au loin les bruyères…

— Voici où nous établirons nos cabanes, dit le pâtre en s’arrêtant en un lieu où l’horizon s’ouvre tout d’un coup, et d’où l’on découvre le pays à plusieurs milles à la ronde.

De ce point, la vue plonge sur la haute vallée du Tibre, et ne s’arrête qu’aux riantes collines de Caprèse ; non loin est une forêt de sapins dont l’éternelle fraîcheur défie les ardeurs de la canicule. Le site plût à Chavornay, et il se promit là pour l’avenir des jours calmes et des nuits sereines.

Comme il revenait au monastère, il en vit sortir un moine qui se mit à gravir d’un pas rapide le sentier qui mène au bois. Il reconnut le frère Ranieri et l’appela par son nom ; mais soit que le moine n’entendît pas, soit qu’il ne voulût pas entendre, il ne répondit rien, et continua sa marche précipitée ; il disparut bientôt derrière les sapins. Ses dernières paroles, le jour de sa confession, revinrent alors à la mémoire de Chavornay ; il eut l’idée que Ranieri exécutait sa menace, et s’en allait, comme il le lui avait dit, respirer, loin du cloître, l’air de la liberté.

Ils rentrèrent au couvent à l’heure de la sieste ; tout le monde dormait, excepté le frère servant, spécialement attaché au service de la Foresteria ; Chavornay lui demanda, sans affectation, des nouvelles de Ranieri.

— Oh ! quant à lui, répondit le frère, il ne fera pas la sieste aujourd’hui ; il est, depuis plus de deux heures, dans l’église à confesser une dame étrangère, arrivée ce matin même. La pauvre dame a l’air bien souffrant, car il a fallu la porter de Chiusi jusqu’ici.

Chavornay n’en demanda pas davantage, et tût au frère servant l’apparition qu’il venait d’avoir sur la montagne. Il ne savait comment concilier la présence de Ranieri au confessionnal et sa rencontre au bord du bois, et il entra dans l’église pour éclairer ce mystère.

XXIX.

LE CONFESSIONNAL.

Nous avons laissé la duchesse d’Arberg partant de Florence pour l’Alvernia avec Souqui et un seul valet ; elle courut la poste jusqu’à Arezzo ; là, il lui fallait quitter sa voiture, les chemins ne lui en permettant plus l’usage. Elle prit des chevaux pour elle et les gens de sa suite : cette manière de voyager la fatigua cruellement ; faible et languissante comme elle était, elle fut plusieurs fois au moment de renoncer à son entreprise et de revenir sur ses pas ; l’énergie morale la soutint, et l’espoir des consolations qu’elle venait chercher lui donna la force de poursuivre. Elle arriva à Chiusi brisée et hors d’état de se soutenir, mais la tête libre et le cœur toujours ferme. Nulle femme ne peut franchir le seuil du monastère. Hélène se donna à peine le temps de prendre quelque repos dans la méchante hôtellerie de Chiusi, et se fit porter à l’église quelques heures après son arrivée. Elle avait fait prévenir le frère Ranieri, et il l’attendait dans le confessionnal. C’était l’heure du silence, car c’était l’heure de la sieste ; tout le monde dormait au cloître et ailleurs ; le confesseur et sa pénitente étaient seuls dans l’église.

Aux premières paroles de la duchesse, le moine se troubla, les cordes que la présence de Chavornay avait fait vibrer en lui si récemment étaient encore toutes frémissantes, et ces mots d’amour, de devoir, de sacrifice, de remords qui venaient de nouveau les frapper, l’émurent puissamment. Au lieu de répondre, il se tut de peur de laisser éclater son émotion ; retranché dans un silence qu’il n’osait rompre que par de rares monosyllabes, il réussit à se faire quelque temps violence. Le sentiment de son ministère, le lieu, la qualité même de la pénitente, lui imposaient et l’aidaient à se rendre maître de lui. Tout alla bien tant qu’il put se taire, mais quand il dut absolument parler, il en fut autrement ; il voyait bien que sa pénitente était une femme à part ; qu’elle ne se paierait pas, ainsi que le commun des dévots, de redites vagues ou de banales consolations ; qu’il lui fallait, à elle, des instructions plus délicates, plus intimes, plus senties ; des directions d’un ordre supérieur ; qu’elle n’était venue à lui que parce qu’elle connaissait son histoire, et espérait trouver en lui la sympathie tendre, affectueuse que les cœurs à peine cicatrisés éprouvent pour les blessures encore saignantes. Son âme ne se trouva pas à la hauteur de sa tâche ; la force et la foi lui manquèrent.

— Madame, s’écria-t-il éperdu, en s’élançant hors du confessionnal, je ne suis point ce que vous croyez, et vous ne trouverez point ici ce que vous y êtes venue chercher. Je comprends les motifs de votre choix et pourquoi vous m’avez demandé, moi, et pas un autre ; vous en voulez à l’homme plutôt qu’au prêtre ; allez, madame, choisissez-en un autre, l’homme est mort en moi, et, quant au prêtre, ils le sont tous ici, et vous en trouverez beaucoup qui valent mieux que moi. Demandez-leur des remèdes, à votre mal ils en ont sans doute, moi je n’en ai point. Pauvre femme ! vous aspirez à des paroles d’espérance et vous vous adressez à l’apôtre du désespoir. Dieu vous guérisse et me pardonne ! Priez pour moi !

À ces mots il était sorti de l’église et du cloître sans être vu de personne que de Chavornay.

Restée seule, dans cette vaste église, au pied du confessionnal où elle s’était agenouillée, Hélène fut longtemps à se rendre compte de cette scène inouïe dans les annales de la confession. Son ancre de salut venait de se casser ; amèrement déçue, et retombée sur elle-même du haut de sa dernière espérance, elle demeura là, immobile, terrifiée du coup qui la replongeait dans les abîmes. Voilà donc ce qu’elle était venue chercher si loin, au prix de tant de fatigues, de tant de périls ! Autant valaient ses confesseurs de Pise s’ils ne possédaient pas les secrets du cœur, ils ne prêchaient pas du moins le désespoir. Une terreur superstitieuse s’empara de cette conscience timorée ; elle se demanda si elle serait déjà damnée, que les ministres des autels la fuyaient, et qu’à sa vue l’anathème sortait des lèvres instruites à bénir. Elle était abîmée dans cette confusion et dans cette épouvante, lorsqu’un bruit de pas retentit derrière elle, dans l’église, déserte et sonore ; elle tourna la tête, espérant que c’était le confesseur qui revenait à elle. Ô destin ! c’était Chavornay.

Il s’arrêta pétrifié. Une pâleur de mort se répandit sur son visage, et ses genoux tremblants refusèrent de le porter plus loin. Il fixait sur Hélène un œil hagard, et il sentait ses cheveux se dresser sur sa tête ; étendant les deux mains devant lui, il s’avança vers elle à pas lents et sur la pointe des pieds comme s’il se fût approché d’un spectre.

— Vous ici ! s’écria-t-il d’une voix sourde et profondément altérée ; et il lui serrait le bras, pour s’assurer que ce n’était point un fantôme. Est-ce bien vous, Hélène ? Hélène, parlez-moi donc.

Mais Hélène ne parlait point ; également incapable d’articuler un mot et de faire un geste, elle était demeurée dans l’attitude où elle avait été surprise, froide, pâle, immobile comme ces statues du moyen âge agenouillées sur les tombeaux. Ce silence et cette immobilité durèrent longtemps ; le saisissement était égal des deux côtés, et l’émotion leur ôtait la voix. Leur premier mouvement, lorsqu’ils eurent réussi à rompre le charme qui les tenait enchaînés, fut de tomber dans les bras l’un de l’autre en fondant en larmes.

Ravie et consternée d’une pareille rencontre, Hélène cachait sa tête dans le sein de son amant, en murmurant les mots de fatalité, de miracle, de hasard.

— Non, non ! répondit Chavornay ; non, ce ne sont point là des coups du hasard : il n’y a point de hasard. C’est Dieu lui-même qui nous a conduits dans les bras l’un de l’autre, parce qu’il a eu pitié de nous et qu’il ne veut pas notre mort. Il a vu l’immense effort que nous avons fait pour nous fuir ; notre sincérité l’a touché ; mais ce sacrifice lui a paru au-dessus de nos forces, au-dessus de la force humaine ; il n’a pas eu la cruauté de l’accepter, et il n’a pas voulu qu’il s’accomplit jusqu’au bout. Lui-même, en nous réunissant, nous a relevés de notre vœu. Hélène, tu m’appartiens, et je suis à jamais à toi.

— Ne parlez pas de Dieu : ce prodige m’épouvante comme une tentation du démon ; vous ne savez pas par quelles voies tortueuses sa formidable ironie m’a conduite ici ; j’y venais chercher des armes contre vous, et c’est à vous qu’il me livre. Le confessionnal est resté sourd à mes prières ; j’ai mis en fuite les ministres de ce Dieu que tous croyez pour nous, et ses autels se taisent à mon approche. Ô mon ami, je crains tout ici, et moi-même plus que tout le reste. Ou fuyez-moi, ou donne-moi la force de rester à toi.

Ses sanglots la suffoquèrent, et la voix lui manqua ; ses lèvres étaient blanches, son œil fixe et fébrile, son front brûlant, ses mains froides, et le tremblement de tous ses membres annonçait une effroyable crise intérieure. Chavornay en fut alarmé. Il soutint dans ses bras ce beau corps défaillant ; il appuya contre lui cette tête charmante qui penchait courbée par l’orage. Ces soins attentifs rappelèrent promptement en elle la vie qui menaçait de fuir ; elle releva lentement les yeux humides, et jeta sur son amant un regard tendre, ardent, inquiet, ravi ; un de ces regards ineffables, tels qu’une femme n’en a qu’une fois dans sa vie, qui révèlent le ciel, et que nul mot ne saurait peindre à qui n’en porte pas un pareil gravé dans sa mémoire. Chavornay en eut la respiration coupée, et, tout le sang affluant au cœur, il put craindre un instant de perdre connaissance. Cette crise passée, il redevint calme ; Hélène le redevint aussi, et au tumulte inévitable de ces premiers transports succéda comme par enchantement la douce et paisible intimité de leurs plus belles journées ; quand on s’aime, on s’habitue si vite à être ensemble, qu’il leur sembla bientôt qu’ils ne s’étaient jamais quittés.

La duchesse raconta à Chavornay l’étrange scène qui venait de se passer entre elle et Ranieri dans ce confessionnal où l’amour l’avait amenée comme en un dernier refuge, et la terreur superstitieuse qui s’était emparée d’elle après cette fuite inexplicable.

— C’est une faiblesse, dit-elle, et je sens bien que mon effroi n’est que le rêve d’une imagination malade ; je ne suis point assez croyante pour avoir sérieusement de pareilles alarmes. Plût à Dieu que j’en fusse capable ! car alors j’aurais la foi, et n’aurais pas frappé en vain à la porte de tous les temples. La religion m’eût donné les armes que je lui demandais sincèrement contre moi-même, contre vous, et qu’elle m’a si impitoyablement refusée. Car enfin, pourquoi ce moine a-t-il pris la fuite ?

— Parce qu’en voulant fermer vos plaies, vous avez rouvert les siennes. Vous vous êtes crue damnée, parce qu’il vous a fuie à l’heure suprême de la confession, et il ne vous fuit que parce qu’il se croit lui-même damné. Allez, si vous saviez sa vie, au lieu de trembler pour vous, vous auriez pitié de lui, et vous prieriez Dieu pour son salut. Savez-vous ce qu’il eût fait, s’il l’eût osé ? Vous voulez guérir, vous aurait-t-il répondu, moi, je vous dis : Ne guérissez pas ; vous ne savez pas ce que vous demandez ni dans quel affreux vide vous voulez vous plonger. Puis, vous effrayant du récit de sa propre guérison, il vous eût fait chérir votre mal et bénir Dieu d’avoir échappé jusqu’à présent au remède. Ne pouvant vous dire cela, il a mieux aimé ne vous rien dire ; il a préféré la fuite à une sincérité sacrilège. Après cela, Hélène, voulez-vous encore guérir ?

— Je ne sais pas ce que je veux. Je ne veux plus rien. À quoi m’a servi ma volonté ? Elle m’a trahie toujours ou a été trahie, et mes résolutions les plus fermes, les plus sincères, n’ont été suivies que de chutes et le déceptions.

— Ne nous obstinons donc pas plus longtemps dans une lutte où nous sommes vaincus. Nous avons fait ce qui était humainement possible ; nous n’en saurions faire davantage. N’ai-je pas fui, Hélène ? Ne nous sommes-nous pas condamnés volontairement à la plus atroce des séparations ? Ne l’avons-nous pas exécutée bravement, loyalement, sans arrière-pensée ? Est-ce notre faute si nous nous retrouvons ici ? Je ne vous y attendais pas plus que vous ne m’y cherchiez. Nous sommes innocents ; c’est Dieu qui a fait tout le mal, tout le bien, veux-je dire, car c’est lui qui nous rend l’un à l’autre, malgré nous-mêmes. Vous voyez bien que nous ne pouvons vivre séparés, et que nous sommes unis par des liens indissolubles ; c’est en vain que nous voulons nous fuir, les efforts mêmes que nous faisons pour nous éviter ne servent qu’à nous faire rencontrer ; un charme invincible nous attire à notre insu, comme ces autres qui ne s’éloignent un temps les uns des autres que pour se rapprocher ensuite. Nous traverserions comme eux les champs du ciel, qu’après nous nous retrouverions encore. Résignons-nous donc, ô mon Hélène ! au bonheur de vivre unis, comme nous nous étions résignés à l’éternelle douleur de la séparation.

— C’est affreux, disait la duchesse en cachant sa tête dans ses deux mains, d’avoir tant lutté, tant souffert pour rien, et de se retrouver, après tant de larmes, au point d’où l’on était parti. C’est là ce qui me semble une amère dérision et une ironie du destin.

— Hélène, je comprends ce qui se passe en vous ; vous vous indignez de devoir notre réunion au hasard d’une rencontre, après avoir tant combattu pour l’éviter. Mais écoutez-moi, il faut bien que vous sachiez que cette rencontre était inévitable ; elle n’aurait pas eu lieu ici, que c’eût été ailleurs ; malgré ma fuite et mes résolutions désespérées, je sentais bien que l’entreprise était au-dessus de mes forces, et tôt ou tard, n’en doutez pas, l’amour m’eût tramé à vos pieds, vaincu. Ne vous étonnez ni de mes lenteurs, ni de mes doutes, ni de mes longues temporisations ; mon entreprise me rendait timide et circonspect ; je savais que je me lançais dans les hautes mers, et l’on ne part pas pour les Indes comme pour un trajet d’une heure. J’avais en vain espéré trouver l’oubli dans l’absence ; je ne connais pas l’oubli ; ce que j’ai aimé une fois je l’aime toujours, et je veux toujours ce que j’ai voulu une fois, car avant tout je suis fidèle et constant. Non, Hélène, non, mon cœur n’est pas de ces sables mouvants dont les impressions fugitives disparaissent au moindre souffle, c’est un dur granit où les empreintes se gravent lentement, mais pour ne plus s’effacer.

— En peignant votre amour vous peignez le mien ; la flamme insensée que vous avez allumée en moi m’a révélé l’infini ; je sens bien qu’elle est éternelle et que rien ne peut plus l’éteindre ; mais laissez-moi vous dire un doute qui me tourmente, et pardonnez-moi de vous parler d’un autre dans un pareil moment : hélas ! vous savez trop que vous n’avez le droit d’être jaloux de personne. Voici ce qui me trouble. Je crus autrefois sentir pour le duc d’Arberg quelque chose de ce que je sens aujourd’hui pour vous, et quand je l’épousai je crus sincèrement que c’était pour toujours : aujourd’hui pourtant je ne l’aime plus, je ne me souviens pas même d’avoir pu l’aimer, et c’est vous que j’aime. Si c’était encore une illusion, si je devais un jour ne plus vous aimer, si j’allais en aimer un autre ! que deviendrais-je, grand Dieu ? Cette idée m’épouvante, et je n’ose plus répondre de moi, je n’ai plus le droit d’en répondre ; tout me paraît possible après ce que j’ai vu. Ce frein brisé, quel autre me retiendra ? Infidèle à mon premier choix, serai-je infidèle au second ? quelle garantie avez-vous de ma foi ? Ô mon ami ! si j’étais une de ces femmes mobiles et changeantes qui sont incapables de se fixer et qui n’aspirent qu’aux émotions de la nouveauté ? Quelle épouvantable perspective s’ouvre devant moi ! À quel honteux avenir suis-je donc réservée ? Fuyez-moi, rejetez-moi, je ne suis pas digne de vous.

— Rassure-toi, Hélène, et ne te laisse pas aller à ces mauvais rêves. C’est encore là un délire de ton imagination troublée. Tu te calomnies, et moi je te réponds de toi. Fie-toi à ton cœur et descends au fond, tu verras bien que ce n’est pas la même chose ; que tu te crées des fantômes, et que tu ne sens ni ne penses ce que tu dis.

— Oh ! non, ce n’est pas la même chose, tu as raison, ô mon Chavornay ! tu me connais mieux que moi ! J’étais alors une enfant crédule, maintenant je suis une femme éprouvée : je sais ce que j’aime et pourquoi je l’aime… En Bohème, c’était un trouble vague, un instinct nouveau, un rêve, un délire ; c’était l’éveil de la nature, le cri de la jeunesse, une aspiration violente, involontaire, vers l’inconnu ; c’était le besoin de vivre, de me révéler, comme le papillon qui frémit encore captif dans la chrysalide. Dans cet état d’isolement et d’ignorance, j’étais dévouée fatalement, non pas au plus digne, mais au premier qui s’offrirait à moi. Mais toi, ce n’est plus cela, c’est toi que j’aime, c’est bien toi, et il n’y a plus de méprise ! Je t’aime, parce que je te connais ; je t’aime avec toutes mes facultés, avec toute mon expérience. C’est une tendresse intelligente, un abandon volontaire et complet. Ta tristesse et ton isolement m’ont touchée, et le rôle de consolatrice m’a paru noble et doux auprès de toi. Tu n’es pas un simulacre d’homme, un masque comme tous les autres ; tu es un homme, toi, et jusqu’au jour où je t’ai connu, je n’avais rien vu de pareil dans le monde étroit et banal où j’ai vécu. Il y a en toi une grandeur naturelle qui impose et qui m’a séduite. Ta vertu commande le respect, et la force s’allie en toi à une adorable bonté. Il faut bien que je te dise tout cela devant Dieu, car il faut bien qu’il sache pourquoi je t’aime, afin qu’au moins il m’excuse, s’il ne veut pas m’absoudre. C’est égal ! ajouta-t-elle tristement ; il eût été plus beau de persévérer et d’accomplir le sacrifice dans toute sa rigueur.

— Cela eût été plus beau, peut-être, mais cela n’est pas possible.

— Ne me le dites pas, car je le sens trop moi-même, et je n’ai pas la force d’affronter de nouveau cette horrible vie de séparation et de contrainte. Je ne puis pas vivre ainsi, je ne suis faite que pour l’amour, je ne vis que par l’amour, et sans lui je péris comme une plante sans rosée et sans soleil. Mais j’ai beau me dire qu’on ne saurait aller contre sa destinée, nous n’en sommes pas moins vaincus.

— Eh ! croyez-vous donc que je n’eusse pas, moi aussi, trouvé le sacrifice absolu plus beau ? Croyez-vous que je n’ai pas nourri en moi l’orgueil du renoncement et de l’éternelle absence ? Oui, Hélène, j’ai rêvé tout cela ; comme vous j’ai l’instinct du grand, le fanatisme de l’honneur, et en vous fuyant, j’ai jeté à l’impossible un défi téméraire ; comme les Titans, j’ai voulu escalader le ciel par mes propres forces ; mais pour soutenir l’homme en de pareilles luttes il faut plus que des instincts, il faut des croyances fixes ; abandonné à lui-même il n’est pas assez fort, et retombe à tout moment du haut de ses rêves altiers dans les abîmes du doute et du murmure ; c’est ce qui vous est arrivé à vous-même comme à moi. Vous avez frappé à la porte de tous les temples, et les vieux oracles sont restés muets, et les prêtres effrayés de leur propre incrédulité ont fui devant vous. Tous les dieux s’en sont allés ; jetée sans culte et sans foi dans ces ténèbres et dans ce vide, l’humanité y marche au hasard, sans guide et sans appui. Ici même, dans cette église, rien ne parle à nos cœurs pour les fortifier, et notre intelligence rougit et s’indigne devant ces grossiers symboles de la superstition populaire. Que devenir dans ce silence et dans cet abandon ? Chaque homme se fait ses dieux, chacun met sur l’autel et érige en culte ses vertus, ses désirs, ses espérances, ses vices mêmes et ses passions. Soyons de notre siècle, Hélène, puisque nous y sommes nés ; à défaut de la religion qui nous manque, faisons-nous-en une de l’amour ; car l’amour peut seul suppléer Dieu ; il fera plus, il nous y ramènera.

— Le devoir m’eût ramenée à lui plus sûrement ; Dieu ne m’a quittée que parce que je l’ai quitté la première. Mais tout en vous disant cela j’ai la conscience que ce devoir est impassible. Je n’aime plus mon mari, je ne puis donc plus être à lui sans me dégrader et sans le dégrader lui-même, puisqu’il sait que j’en aime un autre ; je ne peux plus rien pour son bonheur ni pour son repos. En m’obstinant à rester près de lui je le trompe, car j’entretiens en lui des espérances de retour qui ne se réaliseront jamais ; ma présence fait plus de mal que mon absence, au lieu d’un malheureux j’en fais trois. Je ne puis plus rentrer au palais Lanfranchi et je n’y rentrerai jamais. Pourtant ma parole me lie. Hélas ! je l’ai donnée cette parole sans savoir ce que je faisais ni à quoi je m’engageais ; j’ai étourdiment enchaîné l’avenir qui ne m’appartenait pas ; mon serment a été celui d’un enfant, il fut dicté par l’erreur et fondé sur une illusion ; l’homme à qui j’ai juré fidélité était un rêve qui s’est évanoui ; cet homme-là n’existe plus, c’est un autre qui survit dans mon époux. Mon Dieu ! c’est une loi bien terrible que celle qui sanctionne l’erreur et lui immole des martyrs !

Chavornay gardait le silence, comme s’il lui eût répugné de plaider sa propre cause.

— Je ne voulais pas vous dire toutes ces choses, reprit-il enfin ; mais, puisque vous les dites vous-même, je n’ai pas la force de les combattre. Errant et pauvre comme je le suis, il ne m’appartient pas de forcer vos résolutions ; je n’ai à vous offrir qu’une vie obscure et misérable. Le dévouement, l’abnégation, tout le beau rôle est de votre côté ; je ne vous sacrifie rien, et vous me sacrifiez tout. Vous savez que je vous aime, que sans vous la vie est impossible pour moi, et qu’avec vous je suis maître du monde ; mais vous êtes libre ; j’attends votre arrêt, prononcez-le sans contrainte : quel qu’il soit, je tâcherai de trouver en moi la force de l’accepter.

— Au nom de Dieu, mon ami, ne brusquez pas les choses ; laissez-moi le temps de me reconnaître. Une résolution prise dans un pareil moment n’aurait pas de valeur ; et vous êtes trop fier pour abuser de l’état où vous me voyez. Avant tout, j’ai une prière à vous faire. J’ai besoin de solitude, promettez-moi de me laisser partir seule.

— Vous n’allez pas au couvent, j’espère.

— Vous savez bien que non : je ne suis ni assez croyante, ni assez détachée. Je pars pour le château que ma mère m’a laissé en Allemagne. Quand j’y serai arrivée, vous viendrez m’y rejoindre : c’est là que je vous donnerai ma réponse. Jusque-là je désire être seule.

— Puis-je consentir à vous laisser faire seule un si long voyage, surtout dans l’état de faiblesse où vous êtes ? Hélène, c’est impossible !

— Je ne crains pas le voyage ; Souqui m’accompagnera, et j’ai avec moi un vieux serviteur de confiance. Et puis, si je meurs en route, ce sera une délivrance, et j’en rendrai grâce à Dieu.

— Osez-vous bien, devant moi, faire un vœu si féroce ? Vous avez l’imagination pleine de ténèbres !

— Pardon, mon ami, je vous afflige ; mais je suis à la fois si heureuse, et si malheureuse, que la mort qui finirait ce combat me semblerait douce. Accordez-moi la grâce que je vous demande. Ne comprenez-vous pas le besoin que j’ai d’être seule pour me recueillir après une pareille crise ? et ne vous ai-je pas laissé trop voir que vous n’avez rien à craindre de ma solitude ni de mes résolutions ?

La cloche sonna en ce moment : la sieste était finie et l’heure des vêpres était arrivée. L’église allait se remplir des habitants du cloître : les deux amants n’y pouvaient rester plus longtemps.

— Vous me le promettez, n’est-ce pas ? reprit la duchesse.

— Puisque vous le voulez, il le faut bien ; mais c’est parce que vous le voulez : un si long voyage m’épouvante.

— Je vous remercie, répondit Hélène en lui tendant la main.

Les premiers moines arrivant déjà au chœur, ils sortirent de l’église et redescendirent lentement à Chiusi, sans qu’on pût rien soupçonner des deux scènes qui venaient de se passer au confessionnal.

XXX

PRÉPARATIFS.

La santé de la duchesse était profondément altérée depuis longtemps ; mais, nerveuse et passionnée comme elle l’était, toute secousse morale, toute émotion, quelle qu’elle fût, lui rendait une énergie factice qui retrempait, pour ainsi dire, en elle les ressorts de la vie et leur prêtait une vigueur nouvelle ; elle revint à Chiusi beaucoup mieux en apparence, et infiniment plus forte qu’elle n’en était partie. Chavornay s’y trompa comme elle ; cette révolution inespérée adoucit les regrets de ce départ solitaire auquel il avait fallu consentir, et lui fit envisager avec moins d’inquiétude ce long voyage où il ne devait pas l’accompagner. Les adieux furent doux et tristes, mais sans amertume : ce n’était plus une séparation, ce n’était qu’une absence momentanée ; on savait qu’on allait bientôt se revoir, et qu’on ne se quittait quelques jours que pour s’unir ensuite plus étroitement. Chavornay du moins n’en doutait pas. Ce désir de solitude qui s’était tout d’un coup emparé d’Hélène aurait pu paraître à tout autre un caprice et une bizarrerie ; tout autre aurait pu s’en blesser ; mais il avait, lui, une trop profonde connaissance du cœur humain, et une intelligence trop intime, trop éprouvée des passions pour s’étonner ou s’alarmer, encore moins s’offenser. N’était-ce pas au contraire le présage d’un bonheur sûr et prochain ? Quel cœur fier et délicat s’y fût mépris et n’eût rougi de se montrer ombrageux et pressant dans un moment pareil ?

Les résolutions d’Hélène étaient prises ou bien près de l’être ; elle avait fait un premier pas ; avant d’en faire un second, elle avait senti l’impérieux besoin de mettre un espace entre la vie d’où elle sortait, et celle où la passion l’entraînait irrésistiblement. Ce dernier tête-à-tête avec elle-même était un dernier hommage que l’amour rendait en elle au devoir, le dernier et sublime effort d’une conscience effrayée et défaillante : c’était une halte forcée, un temps d’arrêt involontaire au milieu d’une course impétueuse, aveugle, dont la rapidité troublait la vue, et comme le point fatal entre deux existences qui toutes les deux l’épouvantaient, l’une parce qu’elle lui semblait impossible, et l’autre inévitable. Arrivée là, elle hésitait entre ces deux mondes également formidables, et n’osait, dans sa perplexité, regarder ni devant elle ni en arrière ; semblable à un voyageur que le vertige prend au sommet d’une montagne et qui ne sait plus comment descendre, ne voyant autour de lui que des précipices.

Et puis, dans toutes les vies, et indépendamment de toutes les positions, il est des jours de crise et de combat où l’âme, et c’est là peut-être une des plus douloureuses infirmités de la nature humaine, a une si grande soif de solitude, qu’il lui faut le désert à tout prix. L’ami le plus intime, la femme la plus chère perdent leur charme dans ces moments terribles ; leur présence attriste plus qu’elle ne console ; on ne la recherche plus, on l’évite ; tout importune, tout pèse, tout obsède, et Dieu lui-même ennuie, c’est Fénelon qui l’a dit.

La duchesse repartit de Chiusi comme elle y était venue ; seulement, à défaut de Chavornay, qui tint sa promesse dans toute sa rigueur, en restant à l’Alvernia, elle ne put refuser l’escorte du pâtre de Saint-Rossore jusqu’à Arezzo. Sur le soir, et comme elle traversait un lieu sauvage et désert, elle aperçut de loin, à travers les demi-lueurs du crépuscule, trois cavaliers arrêtés au milieu du chemin. Ils avaient l’air d’attendre quelqu’un, et ne se dérangèrent pas à son approche. Lorsqu’elle ne fut plus qu’à une centaine de pas d’eux, ils vinrent au-devant d’elle au petit trot, et, dans le premier qui l’aborda, elle reconnut Campomoro.

— Me trouvant à la campagne ici près chez un ami, lui dit-il d’un air dégagé, j’ai reconnu votre voiture à Arezzo ; on m’a dit que vous étiez allée en pèlerinage à l’Alvernia, et je venais au-devant de vous avec nos gens pour vous offrir mes services. Je ne vous croyais pas si bien accompagnée, poursuivit-il d’un ton ironique, en jetant sur le vieux pâtre un regard où la colère se mêlait au mépris. Ceci est pour vos gens, continua-t-il plus bas, et de manière à n’être entendu que de la duchesse ; mais vous, vous savez bien ce que je viens faire. Vous m’avez porté un défi, j’ai relevé le gant. Je vous ai annoncé que je m’attachais désormais à vos pas, et que vous me verriez paraître au moment où vous vous y attendriez le moins ; je tiens parole, me voici. Je viens savoir si vous avez bien fait vos réflexions, et si vous ne vous seriez point ravisée. J’ai toujours à votre disposition la lettre de votre amant ; quand vous la voudrez, vous savez que vous me trouverez toujours prêt à vous la rendre. Vous n’avez pour cela qu’un mot à dire.

Tout en parlant, il s’était approché fort près de la duchesse, et avait mis son cheval au pas du sien. Et comme Hélène ne lui répondait pas, et s’efforçait de dissimuler son effroi sous le masque de l’indifférence et de la froideur :

— Vous n’avez rien à craindre, lui dit-il, je ne ferai point ici de scène ridicule, et vous n’aurez pas besoin de recourir à la protection du noble chevalier qui vous escorte à défaut de son digne ami. J’ai voulu seulement vous prouver que j’ai l’œil ouvert sur vous, que je suis toutes vos actions, toutes vos démarches, que je ne suis point un fanfaron de paroles et que je fais ce que je dis. Oui, madame, je vous suis pas à pas comme un génie invisible, et je me trouve à vos côtés alors même que vous me croyez le plus loin de vous ; je vous répète que ma persévérance vous étonnera et vous vaincra si elle ne vous désarme pas. Vous ne m’attendiez pas : eh bien ! vous me trouverez partout de même. Cette rencontre n’est que la première, et le prélude de beaucoup d’autres. Soyez sur vos gardes et toujours prête à me recevoir. Aujourd’hui je ne prolongerai pas ma visite ; je vous rends votre liberté, et je retourne chez mon ami imaginaire.

À ces mots, il salua poliment la duchesse, comme s’il eût pris congé d’elle de la manière la plus naturelle, et, se jetant dans un chemin de traverse, il disparut bientôt, suivi de ses deux valets.

Ce qu’il n’avait pas dit à Hélène, c’est qu’il avait manqué son coup. Informé par le docteur Vital, qui lui servait toujours d’espion, qu’elle devait faire seule le voyage de l’Alvernia, il n’avait fait qu’un saut de Livourne, où il était resté depuis sa dernière déconvenue, à Arezzo où elle devait nécessairement passer. C’est un enlèvement, cette fois, qu’il venait tenter. Il comptait avoir raison du vieux serviteur d’Hélène, au moyen de ses deux acolytes, et s’emparer d’elle aisément dans ces lieux déserts. Une fois maître d’elle, il l’aurait cachée dans quelque solitude des Maremmes, en attendant de la pouvoir conduire clandestinement dans son île. Ses mesures et ses informations bien prises, il s’était mis en embuscade avec ses deux braves ; mais la présence inattendue du pâtre de Saint-Rossore avait renversé tous ses plans. Il n’avait pas osé se risquer avec un pareil champion, et remettant à une autre rencontre l’exécution de son projet audacieux, il s’en était retourné comme on l’a vu.

La duchesse n’avait pas été sa dupe. Instruite par tant d’expériences, elle avait pris l’alarme et pénétré ses mauvais desseins au premier coup d’œil. Le regard instinctif qu’elle avait jeté sur le pâtre lui avait donné l’éveil à lui-même, et, sans comprendre nettement la nature du danger, ni de quoi il s’agissait, il était sur ses gardes, prêt à se faire tuer, s’il le fallait, au premier geste de la duchesse. Toute cette scène avait été fort rapide ; Campomoro avait brusqué le dénoûment et battu en retraite avec célérité ; mais Hélène craignait que ce ne fût qu’une feinte, et que, battu sur un point, il ne revînt l’attaquer sur un autre.

— Vous ne savez pas le service que vous venez de me rendre, dit-elle au pâtre quand le Corse eut disparu ; mais j’ai encore une grâce à vous demander, c’est de m’accompagner jusqu’à Florence.

On devine la réponse du pâtre. Reconnaissant d’une si grande faveur, il se mit aux ordres et à la discrétion de la duchesse, et, le lendemain, ils couraient la poste sur la route de Florence.

Chavornay s’était résigné plus qu’il n’avait consenti à ne point accompagner Hélène ; à peine fut-elle partie qu’il se repentit de sa condescendance et se reprocha l’énormité de sa promesse. Quand il se vit seul sur cette montagne déserte, il lui parut impossible de supporter vingt-quatre heures cette solitude, que, la veille encore, il se préparait à supporter des mois, des années, et l’ardeur de son regret lui fit exagérer les dangers du voyage d’Hélène. – J’ai consenti à ce qu’elle fût seule, pensa-t-il, mais je n’ai pas promis de ne point la protéger. Je la suivrai de loin, sans qu’elle s’en doute ; sa solitude ne sera point troublée, et il me sera doux de veiller sur elle à son insu.

Ce compromis avec lui-même lui parut tout concilier, et sa résolution fut prise à l’instant. Il partit le jour même par la route des montagnes, beaucoup plus courte que celle d’Arezzo, et arriva à Florence avant la duchesse. Il épia son arrivée à la porte San-Niccolò, et la vit entrer sans être vu. Elle était seule ; le pâtre de Saint-Rossore l’avait quittée à la dernière poste, car là il n’y avait plus de danger, et elle n’avait pas voulu entrer à Florence avec lui, de peur d’attirer l’attention sur elle. Elle désirait échapper à tous les regards, et s’alla cacher dans une petite hôtellerie, où Chavornay ne la perdit plus de vue, voyant tout sans être vu.

Elle ne resta à Florence que le temps nécessaire aux préparatifs, elle ne se donna pas même celui du repos ; le mieux de l’Alvernia se soutenait et la saison était magnifique ; elle voulait profiter de ces deux circonstances heureuses pour hâter ce redoutable voyage et pour le faire vite. Au reste, elle n’en était pas trop effrayée et ne partageait pas toutes les alarmes de Chavornay : elle ne doutait point d’elle ; touchant au moment critique de sa vie, elle se refusait à supposer que sa force pût la trahir dans cette grande conjoncture. Une seule chose l’inquiétait : elle appréhendait une nouvelle rencontre de Campomoro, et, sous l’empire de cette préoccupation, elle avait songé à se faire accompagner jusqu’à sa destination par le pâtre de Saint-Rossore. Mais avec lui, elle n’était plus seule ; ce n’était pas Chavornay, et pourtant c’était lui ; cette vivante image eût tyrannisé ses pensées durant tout le voyage et forcé ses résolutions. Autant aurait valu Chavornay lui-même, et peut-être eût-elle eu recours à sa protection si elle l’avait su si près d’elle. Toutefois, l’idée d’un rapt ne lui était pas venue ; elle craignait seulement une insulte, et, pour se mettre à l’abri de quelque nouvelle tentative, elle prit un second domestique, un courrier sûr, fit armer tout son monde, et se crut assez bien gardée, sur une route d’ailleurs si fréquentée.

Ces précautions n’étaient point inutiles, et les craintes d’Hélène étaient fondées. Campomoro l’avait suivie de près à Florence, et là il avait découvert sa retraite. Il ignorait sa rencontre à l’Alvernia avec Chavornay et son prochain départ pour l’Allemagne ; mais l’absence de son mari, qui l’attendait à Pise, et le soin qu’elle mettait à se tenir cachée lui parurent suspects ; il soupçonna quelque mystère, et l’épia si bien qu’il finit par pénétrer les apprêts d’un départ clandestin. Il sut même qu’un courrier avait été engagé ; il fit chercher ce courrier comme s’il eût eu l’intention de le prendre à son service, et, le sondant adroitement, il apprit de lui que la duchesse partait seule, et que son itinéraire était tracé pour l’Allemagne, en passant par Bologne, Ferrare, Trévise et les Alpes Carniques. Il n’avait pas besoin d’en savoir davantage ; son instinct jaloux lui révéla tout le reste.

— Elle fuit son mari, pensa-t-il immédiatement ; elle a donné rendez-vous en Allemagne à son amant, où il est sans doute déjà, puisqu’on n’en a plus entendu parler ; mais elle n’y est pas encore et elle me trouvera sur son chemin.

Sa première idée fut une nouvelle tentative d’enlèvement au passage de l’Apennin, mais les précautions d’Hélène lui prouvèrent qu’elle était sur ses gardes, et ce moyen lui parut trop chanceux. – Il faut qu’elle passe le Pô, se dit-il tout d’un coup : elle est à moi ! Il se frappa le front à ce trait de lumière, et il partit immédiatement pour Ferrare, avec une avance de douze heures sur la proie qu’il croyait déjà tenir.

Avant de partir, il usa d’un stratagème diabolique pour dérouter le duc, dont il craignait que l’inquiétude et bientôt la poursuite ne vinssent déranger ses plans ; il écrivit à son fidèle docteur Vital, non point que la duchesse s’envolait avec son amant, il s’en fût bien gardé, mais qu’elle était tombée malade à l’Alvernia, qu’il l’avait appris par un voyageur qui en revenait, et que le mal paraissait sérieux. Tandis qu’ils iront la chercher là-haut, pensait-il en écrivant ce cruel mensonge, moi je ferai mon affaire sur le Pô.

Ce qu’il avait prévu ne manqua pas d’arriver. Le duc était inquiet de sa femme ; elle ne lui avait point écrit, et ne voulait le faire, maintenant, que d’Allemagne, alors que ses résolutions seraient irrévocablement prises et ses destinées fixées à jamais. Vraie et sincère comme elle l’était, que pouvait-elle lui écrire auparavant, et quelle assistance espérer d’un homme dont elle avait tant de fois expérimenté la petitesse de cœur et l’incurable médiocrité ? Certaine de n’être point comprise en disant toute la vérité, et ne voulant pas la déguiser, elle aima mieux se taire tout à fait. C’est ce silence qui inquiétait le duc ; l’avis imposteur de Campomoro, dont Vital lui laissa ignorer la source, redoubla son inquiétude : il fallait qu’Hélène fût déjà bien mal, pour n’avoir pu lui écrire elle-même ; et si elle ne lui avait pas fait écrire par un autre, c’était sans doute pour ne pas l’alarmer. Il partit en toute hâte, accompagné de Vital.

J’oublie de dire que, sur ces entrefaites, il avait gagné son procès et que, devenu altesse sérénissime, son premier acte de souveraineté avait été d’élever son fidèle docteur à la haute fonction de conseiller aulique.

Comme le duc partait de Pise pour l’Alvernia, la duchesse sortait de Florence par la porte de Bologne. Ainsi les deux époux se tournaient le dos sans le savoir. Hélène était seule dans sa voiture ; Souqui occupait le siège de devant, et les deux domestiques celui de derrière. Le courrier galopait en avant, mais avec ordre de ne jamais s’éloigner trop, et de revenir sur ses pas à un signal convenu. La duchesse courait la poste à six chevaux, afin d’aller vite, et les trois postillons étaient un renfort utile à tout événement.

On atteignit bientôt les premières pentes de l’Apennin. La matinée était fraîche et sans nuage ; des myriades de lauriots et de chardonnerets chantaient dans les pins ; le grenadier des baies épanouissait au soleil son aigrette étincelante, le chèvre feuille et le jasmin parfumaient l’air : la création tout entière n’était qu’une hymne d’allégresse. Çà et là, seulement, quelques cyprès dressaient, au milieu de ce joyeux paysage, leur pyramide mélancolique, comme une pensée triste traverse le cœur au milieu d’une fête.

La voiture volait, plus qu’elle ne roulait, à travers cette nature enchantée. Complètement rassurée quant à une surprise du Corse, Hélène n’y pensait plus. Tout entière à elle-même, absorbée dans le sentiment de l’action qu’elle commettait, elle tournait et retournait en tous sens cette terrible idée ; elle aimait à se dire qu’elle était toujours libre et maîtresse de l’avenir, qu’elle tenait sa destinée dans sa main, que rien encore n’était perdu, et elle croyait avoir gagné beaucoup en ajournant les solutions ; noblement dupe de ses dernières illusions, elle ne s’apercevait pas que son cœur aspirait à ces solutions différées avec une telle impatience, que la rapidité des six chevaux lui paraissait d’une lenteur désespérante. Son château de Bohème lui apparaissait de loin comme la terre apparaît aux marins dans l’orage, quoiqu’ils sachent que mille périls, et la mort peut-être, les attendent sur cette terre si ardemment souhaitée.

À quelque distance derrière elle, tantôt plus près, tantôt plus loin, mais jamais devant, courait une chaise légère et fermée qui paraissait régler sa marche sur la sienne. Un homme seul l’occupait ; cet homme était Chavornay.

Ainsi la duchesse, qui se croyait si seule, voyageait à son insu entre son ennemi, qui ne la précédait que de quelques heures, et son ami qui la suivait à vue, comme entre son bon et son mauvais génie.

XXXI

LE PÔ.

La matinée avait été chaude, et, quoique le soleil commençât à décliner, la chaleur était encore ardente. Le Pô coulait silencieusement dans son large lit, entre un double rideau de saules et de peupliers, et pas une barque ne peuplait la solitude des flots. Un vaste champ de maïs s’étendait sur la rive du fleuve, et quelques bouquets de bois formaient çà et là, au milieu de ces plaines caniculaires, des oasis d’ombre et de fraîcheur. La vigne, suspendue aux rameaux, suivant l’usage italien, serpentait d’un arbre à l’autre, et retombait en guirlandes gracieuses. La campagne était déserte comme le fleuve ; les laboureurs faisaient la sieste, et les bestiaux étaient à l’étable ; les oiseaux même se cachaient sous les muets ombrages, et l’on n’entendait dans l’espace que le cri aigu et métallique des cigales qui ne faisait que rendre plus profond le silence universel.

En ce moment, une péote remontait le Pô, en rasant la côte. Quand elle fut arrivée près de l’endroit où la route de Ferrare débouche au bord du fleuve, elle s’arrêta ; un homme sauta sur la rive.

— Tu m’as bien compris, dit-il au patron, et tu exécuteras mes ordres ponctuellement ?

— Votre seigneurie peut être tranquille, elle sera contente de moi.

— Je me fie à toi, et tu peux compter sur ma parole ; mais, écoute-moi bien, je vais te répéter encore une fois mes instructions, de peur que tu ne les aies oubliées et que tu ne fasse quelque confusion. Une dame arrivera tout à l’heure de Ferrare en poste.

— Je sais cela.

— Tandis que la voiture passera sur le bac, tu feras monter la dame dans ta péote.

— C’est convenu avec les bateliers ; je leur ai payé la moitié d’avance afin qu’ils ferment les yeux et les oreilles.

— C’est bien ! Quand cette dame sera à ton bord, qu’elle soit seule ou avec sa femme de chambre, tu sais ce que tu as à faire ?

— Je gagnerai le large à force de voiles et de rames, jusqu’à ce que votre seigneurie m’ait rejoint.

— C’est cela même. Si, par hasard, la dame prenait peur et qu’elle se mît à crier…

Eh bien ! je la laisserais crier, et je redoublerais de vitesse ; d’ailleurs elle aura beau appeler à son aide, personne ne viendra ni même ne l’entendra ; le fleuve est large ; à cette heure-ci il est désert, et ses cris n’arriveront pas jusqu’au rivage ; je réponds de l’affaire.

— Je ne tarderai pas à te rejoindre, et alors le reste me regarde. Tu n’auras plus qu’à faire ce que je te commanderai. Mais, dis-moi, ta péote est-elle en état de tenir la mer ?

— Oh ! pour cela, vous pouvez être tranquille, elle en a vu bien d’autres, et ce n’est pas l’Adriatique qui me fait peur.

— Nous verrons. En attendant, il faut sortir du fleuve, c’est l’essentiel. Que je sois content de toi, et tu le seras de moi.

Ces instructions données, Campomoro, car c’était lui, monta sur la levée du fleuve, et son œil inquisiteur resta fixé longtemps avec inquiétude sur la route de Ferrare ; mais rien ne pointait à l’horizon. La route poudreuse était déserte comme le fleuve et la campagne. Dans son anxiété, le Corse se promenait à grands pas sur la levée qui lui servait de belvéder.

Il se trouvait là, sans y songer, en un lieu consacré par la poésie et par l’amour : un soir, un voyageur, venu de Ferrare à pied, se mit à remonter le fleuve à pas lents ; il était seul ; il portait sous le bras son léger bagage, et il marchait la tête basse, l’œil fixe, absorbé profondément dans ses pensées. Ce voyageur solitaire était le Tasse fuyant la princesse Éléonore. C’est dans ce lieu même que le Corse vindicatif complotait un rapt. La duchesse devait traverser le Pô en cet endroit pour regagner les Alpes. Il le savait et l’attendait au passage pour se rendre maître de sa personne. Une fois dans la péote, elle était à sa merci ; il comptait toujours l’emmener dans son île, et là avoir raison de ses dédains ; le coup était audacieux, et si bien calculé, qu’il semblait impossible que sa proie lui pût échapper.

Il était là depuis, une heure, dévoré d’impatience, et rien n’avait paru ; tout à coup il se précipita au bas de la levée, et s’élançant vers la péote :

— La voici ! dit-il au patron ; de l’agilité, de l’audace, et ta fortune est faite.

À ces mots il se jeta dans une barque légère amarrée à la rive, et, faisant force de rames, il alla attendre un demi-mille plus bas l’exécution de son hardi projet.

À peine s’était-il éloigné, que le courrier de la duchesse et bientôt la duchesse elle-même arrivèrent au bord du fleuve. On s’arrêta pour attendre le bac qui se trouvait à l’autre rive, et les postillons se mirent en devoir de dételer. Hélène était seule, comme au départ, plutôt couchée qu’assise au fond de sa calèche. Comme elle ne paraissait pas disposée à descendre, quoiqu’il le fallût pour embarquer la voiture, un marinier s’approcha de la portière, son bonnet à la main.

— Si madame veut prendre les devants, dit-il, j’ai là ma péote toute prête, et qui la portera à l’autre bord en deux coups de rame.

L’officieux marinier n’était autre que le patron vendu à Campomoro.

— Je vous remercie, mon ami, lui répondit la duchesse d’une voix mourante ; mais je ne crois pas que ce soit pour aujourd’hui. Mon enfant, ajoute-t-elle en s’adressant à Souqui, qui était à l’autre portière, tu avais raison, j’aurais dû rester à Ferrare ; je suis hors d’état d’aller plus loin ; chaque secousse de la voiture est une torture insupportable, et je suis si faible, que je ne puis faire un mouvement ; il m’est impossible de mettre pied à terre ; dis qu’on attende ; quelques instants de repos me rendront peut-être assez de force pour continuer le voyage ; en ce moment je ne le puis, il me semble que je vais mourir.

— Au nom de Dieu, madame, ne dites pas ces choses-là ; s’écria Souqui épouvantée de la pâleur de sa maîtresse : c’est un accès de faiblesse qui passera ; n’ayez pas ces idées sinistres.

Hélène ne répondit pas ; elle laissa retomber sa tête au coin du carrosse, joignit ses mains sur sa poitrine, et resta quelque temps plongée dans une immobilité profonde ; sa respiration était si faible et son visage si pâle, qu’on eût pu la croire déjà morte. Souqui, qui veillait auprès d’elle, pensa qu’elle s’était assoupie, vaincue par la chaleur et par la fatigue ; elle fit taire et éloigner tout le monde, de peur que le bruit des postillons et des chevaux ne la réveillât ; mais Hélène ne dormait pas, ses yeux ne s’étaient fermés que par accablement, et, quoique la force lui manquât pour parler, elle entendait tout ce qui se disait autour d’elle.

Nous l’avons laissée au sortir de Florence, gravissant par une matinée riante les premières pentes de l’Apennin. En entreprenant seule un voyage si long et si rapide, elle avait trop présumé de ses forces. Au fond, elle se faisait peu d’illusions sur l’état de sa santé ; elle la savait faible, dévastée, ruinée ; et quand à l’Alvernia, elle avait dit à Chavornay qu’elle portait la mort dans son sein, ce n’avait point été dans sa bouche une phrase banale et puérile, mais l’expression d’une conviction triste et profonde. Le mot lui était échappé malgré elle.

Toutefois elle avait espéré que la force morale lui tiendrait lieu de force physique et qu’elle suffirait à elle seule pour la soutenir. Elle l’avait soutenue en effet quelque temps, et la première journée s’était passée sans accident ; mais le froid l’avait saisie au sommet de l’Apennin, et elle était arrivée à Bologne avec la fièvre. Elle n’en avait pas moins persisté dans son projet ; elle s’était raidie contre le mal, et, se donnant à peine quelques instants de repos, tant elle avait hâte d’arriver, elle avait poussé jusqu’à Ferrare. Là, les symptômes avaient pris un caractère si grave, qu’elle-même en avait été alarmée. Souqui, plus alarmée qu’elle, s’était opposée de toutes ses forces à ce qu’elle continuât, dans un état pareil, ce voyage meurtrier ; Hélène s’était obstinée dans sa résolution, se flattant que, si elle parvenait aux Alpes, le brusque changement de climat et surtout l’air natal opéreraient en elle une réaction salutaire, et pourraient déterminer une crise favorable ; elle avait donc poursuivi sa route, mais elle n’avait pas fait la première des deux postes qui séparent Ferrare du Pô, qu’elle était tombée dans l’épuisement où nous l’avons vue. En vain avait-elle fait un dernier effort, un effort désespéré, sa volonté n’avait plus été obéie, et les organes avaient fléchi.

Elle demeura longtemps anéantie dans une léthargie physique et morale qui était plus près de la mort que du sommeil. Tout le monde, excepté Souqui, s’était éloigné ; le silence régnait autour d’elle et les cigales chantaient. La chaleur était suffoquante, pas un souffle n’agitait les feuilles, une atmosphère de plomb pesait sur la terre et l’écrasait.

— De l’air ! de l’air ! murmura la duchesse en étendant ses deux bras aux portières.

Quand elle voulut se soulever pour sortir de ce carrosse où elle étouffait, elle retomba sur elle-même et ne put faire un mouvement. Il fallut venir à son aide ; deux valets la prirent sur leurs bras et la déposèrent, en plein air, sur une espèce de lit que Souqui avait préparé avec les coussins de la voiture. La duchesse resta là sans parler comme on l’avait posée ; son regard distrait errait au hasard sur le fleuve ou s’allait perdre dans l’infini du ciel. Souqui, agenouillée auprès d’elle, l’éventait, attentive à ses moindres désirs ; le reste de ses gens étaient dispersés à l’entour, et assis à quelque distance avec les mariniers ; les postillons attendaient l’ordre du départ. Le patron de la péote avait l’œil fixé de loin sur sa proie, et ne la perdait pas un instant de vue.

Que se passait-il alors dans le cœur d’Hélène ? où ses pensées s’envolaient-elles ? l’idée de la mort l’avait-elle vraiment saisie, ou si elle était tout entière à l’ami dont elle avait voulu l’absence ? se repentait-elle de l’avoir ordonnée, et, lui faisant un crime de sa soumission, lui reprochait-elle d’avoir obéi ? Quelques fussent ses préoccupations et ses alarmes, aucun signe extérieur ne les trahissait ; ses regards perdus, son visage pâle ne laissaient paraître aucune émotion, et elle restait abîmée dans un impénétrable silence.

Une chaise de poste arriva en ce moment par la route de Ferrare ; un voyageur eu sortit : c’était Chavornay.

Depuis Florence, il avait suivi la duchesse pas à pas sans jamais la devancer ; son cœur s’élançait vers elle, et s’il n’eût écouté que lui, il eût trahi mille fois sa présence ; mais il s’était imposé l’obéissance, et il avait mis dans l’accomplissement de ce devoir volontaire un sentiment chevaleresque et presque religieux qui le soutint jusqu’au bout et le tint à distance. Et puis il lui était doux de veiller de loin sur Hélène à son insu, et de respirer l’air qu’elle avait traversé ; rêvant entre eux je ne sais quelles sympathies muettes, quelles communications mystérieuses, il se plaisait à croire que quelque chose de lui-même allait à elle, comme il vivait en elle, quoique séparés jusqu’au but lointain qui devait les réunir.

S’il eût su l’état de souffrance et d’épuisement où la duchesse était tombée, nul doute qu’il ne se fût lui-même relevé de son vœu et qu’il n’eût volé auprès d’elle pour la soigner ; mais, la voyant toujours courir devant lui avec la même vitesse, il était sans alarmes ; une fois seulement, au passage de l’Apennin, la nuit était si froide, qu’il en craignit l’effet sur la santé chancelante d’Hélène. Arrivé à Bologne, il fut au moment de faire appeler Souqui pour avoir par elle des nouvelles de sa maîtresse, mais il résista à la tentation ; se montrer à l’une, c’était se montrer à l’autre, et il craignit de la part de Souqui une indiscrétion qui de la sienne eût passé pour un manque de parole. Ses inquiétudes se dissipèrent lorsqu’il la vit partir de Bologne quelques heures après y être arrivée. À Ferrare, il eut les mêmes inquiétudes, et se rassura par les mêmes motifs. Enfin il arriva au Pô sans avoir le moindre pressentiment du spectacle qui l’y attendait.

Quand il aperçut la duchesse couchée au bord du fleuve, son premier mouvement fut de se rejeter en arrière et de persévérer dans son incognito ; mais son inquiétude ne le lui permit pas, et il courut vers Hélène tout hors de lui.

Sa brusque présence ne parut pas l’étonner ; elle tourna vers lui un regard plein de reconnaissance et d’amour, et, lui tendant la main.

— Je vous attendais, lui dit-elle d’une voix éteinte ; quelque chose en moi me disait que vous alliez venir ; je vous remercie, mon ami, de m’avoir suivie, il m’eût été dur de mourir sans vous avoir revu. Vous ne me rendez pas la vie, car je sens que c’est fini et que je touche à ma dernière heure, mais vous me rendez la mort moins cruelle.

— Hélène, Hélène ! quelles choses dites-vous là ? Au nom du Ciel ne parlez pas ainsi, vous me faites un mal affreux ; que vous est-il donc arrivé ?

— Il ne m’est rien arrivé ; je vous ai dit, en vous quittant, que je portais la mort dans mon sein, et je la portais en effet. Hélas ! je ne croyais pas dire si vrai. J’avais cru pouvoir en éloigner l’heure ; mais j’avais trop présumé de mes forces : elles m’ont abandonnée et trahissent ma volonté.

— Vous vous exagérez le mal, et vous prenez pour l’épuisement de la vie ce qui n’est que la fatigue du voyage.

— Non, mon ami, je n’exagère rien, et je ne m’abuse point sur mon état. Je vous ai dit bien des fois que je n’étais pas faite pour les luttes et les orages au milieu desquels je vis depuis une année ; ma santé, toujours délicate, a achevé d’y périr.

— Et vous restez là sans secours, sans soins ! Et l’on n’a pas même été chercher un médecin ! Mais vos gens ont perdu la tête.

— Tout secours est inutile : les médecins ne peuvent rien à mon mal. Ne donnez aucun ordre, je vous dis que je meurs, et je désire mourir en paix. Ce n’est pas le médecin qu’il me faut, c’est le prêtre ; et si vous voulez appeler quelqu’un, faites venir le curé du plus prochain village ; mais vous, restez auprès de moi : je ne veux pas que vous me quittiez, je veux mourir auprès de vous.

— Pourquoi repousser les soins ? Pourquoi ne pas lutter contre le mal, puisque vous reconnaissez vous-même le danger ? Laissez-vous, au moins, transporter dans quelque maison voisine.

— Je préfère rester ici ; je suis si faible, que le moindre mouvement achèverait d’épuiser le peu de forces qui me restent : j’aime mieux vous les donner.

Et comme Chavornay insistait :

— Ne troublez pas, ajouta-t-elle, mes derniers moments par une contradiction inutile ; je vous dit que la mort est là, et tout ce que vous tenteriez pour l’éloigner ne ferait que la hâter.

En prononçant ces paroles découragées, Hélène tenait la main de Chavornay, et la serrait fortement, comme si elle eût craint qu’il ne l’abandonnât. Épuisée par l’effort qu’elle venait de faire, elle se tut et garda le silence quelque temps. Tout le monde s’était éloigné ; elle était demeurée seule avec Chavornay.

— Est-ce ainsi que je devais vous retrouver ? lui disait-il d’une voix sombre et en attachant sur son pâle visage un regard consterné. Est-ce là le rendez-vous que vous m’aviez donné ? Est-ce que Dieu a pris à tâche de se rire de nous, ou sommes-nous les jouets ; d’une aveugle fatalité ? Mais non ; je ne puis croire à ce que vous dites, ce serait trop affreux. Le mal n’est point aussi grave : c’est votre imagination frappée qui se crée ces fantômes.

— Plût au ciel que vous dissiez vrai ; mais, hélas ! ce serait vous tromper que d’encourager vos espérances. Jugez plutôt vous-même, poursuivit-elle en appuyant la main de Chavornay sur son cœur ; vous voyez qu’il ne bat presque plus, et que la vie est bien près de le quitter.

— Non, cela est impossible, impossible, car, alors, il n’y aurait pas de Dieu !

— Cela prouve au contraire qu’il y en a un. Écoutez-moi, mon ami, et faites effort sur vous-même pour ne pas m’interrompre. J’ai beaucoup de choses à vous dire, et nous avons bien peu de temps ; je ne sais même si j’aurai la force de vous dire tout. Mettez-vous là tout près de moi, car j’ai la voix bien faible, et tâchez de vous contenir.

Chavornay s’agenouilla à côté d’elle, et, sa main toujours dans la sienne, il se pencha sur son visage, afin de lui épargner tout effort de voix, et pour ne rien perdre de ce qu’elle avait à lui dire. Il ne pouvait prendre au sérieux ses alarmes, et, malgré sa mortelle pâleur et son accablement, il se refusait à croire que le destin eût voulu se jouer d’eux à ce point ; il croyait à une crise passagère, et il espérait tout de la jeunesse et de l’amour. La duchesse ne lut pas l’espérance écrite dans les yeux de son amant, car elle avait fermé les siens, comme pour se recueillir plus profondément. Quand elle les rouvrit et qu’elle le vit si tendrement penché sur elle, elle lui sourit tristement, et, lui prenant la main qu’elle lui avait laissée libre, elle les retint toutes les deux dans les siennes.

— Je t’aime, ô mon Chavornay, lui dit-elle d’une voix basse, et je te dois les heures de ma vie les plus délicieuses ; c’est par toi que j’ai vécu ; avant de t’avoir connu, j’existais, je ne vivais pas. Je te dois une reconnaissance infinie pour les émotions que tu as éveillées en moi, et pour les preuves d’amour que tu m’as constamment données. Je me suis livrée à toi tout entière, et tu m’as respectée avec une tendresse héroïque ; quand tu m’as vue prête à succomber, tu m’as fait un bouclier de ta force, bien loin d’abuser de ma faiblesse. Le beau rôle, en tout ceci, a été pour toi, et tout le dévouement est de ton côté. Je te dévoile ma pensée tout entière, et je m’abandonne sans réserve ; ainsi, rien de ce que je pourrai te dire ne devra te blesser ni même te contrister. À cette heure suprême où je touche, les choses se replacent à leur jour véritable, les apparences s’évanouissent, la vérité reste seule, comme le soleil levant dégagé des vapeurs de la nuit ; l’orage des passions s’apaise devant la froide image de la mort, et les voix éternelles de l’infini font taire les voix passagères d’ici-bas. Mon cœur a beau murmurer et me dire que je meurs trop tôt, ma conscience me dit, au contraire, que je meurs trop tard. J’aurais dû mourir avant de vous aimer au point de ne pouvoir vous résister, avant même de vous avoir connu. Il est vrai qu’ainsi je n’aurais pas vécu, mais, du moins, je serais morte sans reproches et sans remords.

— Hélène, vous vous calomniez, je ne puis permettre que vous parliez ainsi de vous-même.

— Je vous supplie encore, mon ami, de ne pas m’interrompre et de faire vos efforts pour m’écouter avec calme ; vos paroles m’agitent trop et le son de votre voix me cause à lui seule une émotion qui me trouble tout à fait. Non, mon Chavornay, je ne me calomnie point et vous avez de moi une trop bonne opinion. Ce n’est pas le moment de s’abuser sur soi-même et de se faire des illusions intéressées. Il vous est échappé une fois sur vous-même un mot qui m’a fait une impression profonde ; j’ai l’instinct de la vertu, me disiez-vous un jour, je n’en ai pas la pratique. C’est vous alors qui vous calomniez, car vous avez pratiqué la vertu, c’est moi qui y ai manqué, et votre mot est ma condamnation. J’aime la vertu : j’en ai l’instinct inné dans mon cœur, je me la posais sincèrement comme le but et l’intérêt de ma vie ; née dans un rang où les femmes ont beaucoup de privilèges et de libertés, il me semblait beau de me permettre d’autant moins à moi-même, que le monde me permettait davantage : ce défi souriait à ma fierté, à mon orgueil peut-être, et j’étais flattée intérieurement de donner à ce monde facile et tolérant le spectacle d’une duchesse honnête femme ; mais cela n’était pas dans ma puissance, peut-être n’était-ce pas dans ma nature, et cette consolation me fut refusée ; mise à l’épreuve, je n’ai fait que des fautes et des chutes ; j’ai bien lutté quelque temps ; mais quand le danger est devenu pressant, la force m’a manqué pour le combattre sérieusement ou pour le fuir, et vous avez vu jusqu’où est allée ma faiblesse. Je ne vous raconterai pas l’affreux désenchantement qui suivit de près mon mariage, l’histoire en serait trop longue, et vous en avez assez vu pour deviner le reste. D’ailleurs il me siérait mal de prononcer ici avec un sentiment d’amertume le nom de celui que j’ai outragé par mon amour pour vous et par ma fuite. Le premier homme qui depuis mon mariage fit impression sur moi fut le comte Campomoro : la beauté de sa voix et de sa figure me frappa, et son caractère altier ne me déplaisait pas ; mais en le connaissant davantage je m’éloignai de lui, et vous n’ignorez pas les moyens par lesquels il acheva de s’aliéner mon esprit ; non, ce n’est pas à un pareil homme que j’aurais jamais pu rendre mon cœur. Toutefois cette impression, toute passagère qu’elle ait été, fut une leçon pour moi ; elle m’apprit que j’étais détachée du duc et me donna la conscience des périls que j’allais avoir à affronter : c’est alors que je vous connus ; l’effet que vous produisîtes sur moi ne fut pas si prompt que celui du comte, et c’est pour cela même que je m’en défiai moins ; mais quel abîme entre vous deux ! et que les suites ont été différentes ! Toute durée est dans la lenteur ; voilà pourquoi l’impression que je reçus de vous fut plus lente, elle devait être éternelle. Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai déjà trop dit ; vous savez l’empire que vous prîtes sur moi et les coupables et imprudents otages que je ne cessai de vous donner, en dépit de mes résolutions et de tous mes principes ; vos scrupules que je devinais, parce que je les éprouvais moi-même, ne faisaient que m’attacher à vous davantage ; je comprenais votre réserve, j’en aimais les motifs ; je sentais bien que c’était à moi à aller à vous et que vous ne pouviez prendre l’initiative. C’est alors que la lutte avec moi-même devint difficile, impossible ; je me voyais aimée ; je ne pouvais vous dire que vous l’étiez aussi ; l’honneur dressait entre nous ses barrières, le devoir élevait en moi sa voix mécontente : le moment était venu de donner le grand exemple que j’avais médité et de réaliser tous les rêves de mon imagination. Mais le but que je m’étais proposé était trop loin de moi ; l’haleine me manqua pour l’atteindre, et je tombai dès les premiers pas. Dieu me pardonne ma chute ; je l’expie par ma mort.

Ici la duchesse se tut, oppressée par la fatigue. Elle serrait fortement contre sa poitrine les mains de Chavornay et fut quelque temps encore sans parler ; lui-même se taisait ; que pouvait-il répondre ? qu’avait-il à dire ? Il avait le cœur frappé d’épouvante, et son œil hagard passait d’Hélène au ciel et du ciel à Hélène, comme pour redemander à Dieu cette vie qu’il retirait à lui et pour lui reprocher une cruauté si froide et si gratuite. Il ne put se contenir, malgré la prière et les injonctions de la duchesse.

— Hélène, lui dit-il d’une voix altérée, vous êtes pour vous-même d’une impitoyable dureté ; je vous dis que vous vous méconnaissez, que vous vous calomniez et que votre cœur est plein de spectres. Votre faute en est-elle une ? Nous n’avons connu l’amour que par ses souffrances, par ses combats, et vous appelez cela un crime ! Et cette mort impossible, cette mort féroce à laquelle je ne puis croire encore, vous osez l’appeler une expiation, un châtiment !…

— Au nom de Dieu, mon ami, pas de sophismes ; si la dernière faute n’a pas été commise de fait, elle l’est d’intention ; elle l’a été mille fois dans mon cœur.

— Eh ! l’eût-elle été en effet, serait-ce après tout un crime irrémissible, et la fidélité sans l’amour est-elle possible ?

— Je sais que beaucoup de femmes accueillent ces excuses avec empressement ; mais ce sont là des défaites qui ne sauraient me satisfaire ; je ne suis point un esprit fort, et ma nature répugne à ces commodes doctrines. J’ai reconnu et trop senti que l’éternelle fidélité dans le mariage est une loi dure, et peut devenir à la longue une épouvantable tyrannie ; je ne sais quelle transformation l’avenir réserve à la morale et à la loi conjugale ; mais cette réforme, si elle s’opère, je ne la verrai pas, et la génération dans laquelle je suis née n’en jouira pas non plus ; l’éducation ne nous y a pas préparées ; et quant à moi, je suis tellement faible que la résignation, si cruelle qu’elle soit, me semble moins difficile que les conséquences de la révolte. Ô mon ami ! vous aviez raison quand vous m’écriviez que les générations transitoires sont des générations infortunées ; elle ne marquent leur passage que par des larmes ; anneaux perdus de la chaîne éternelle des âges, elles ne servent qu’à lier le siècle qui meurt au siècle qui naît, et ne connaissent de l’un et de l’autre que les difficultés et les côtés mauvais : une pareille destinée est ingrate et misérable ; pourtant c’est la nôtre, et je meurs sans savoir où je vais ni ce qui m’attend par-delà ce seuil formidable que je vais franchir.

— Ne dites pas que vous mourrez, dites que vous voulez vivre pour moi ; car que voulez-vous que je fasse sans vous sur la terre ? Hélène, nos deux âmes n’en font qu’une, et la première qui s’en va doit entraîner l’autre avec elle.

— Espérons que cette séparation n’est qu’une absence et que tôt ou tard nous nous retrouverons pour nous aimer en liberté et ne nous plus quitter. La mort serait trop affreuse si elle ne portait pas en elle ces consolations et ces espérances ; mais promettez-moi de ne pas me suivre ; jurez-moi de vivre pour garder ma mémoire.

— Le puis-je, le puis-je ? s’écria Chavornay en cachant son visage dans le sein d’Hélène ; non je ne jure rien, je ne puis rien vous promettre.

— Il le faut cependant, à moins que vous ne veuillez me rendre la mort doublement cruelle. Vous êtes un homme fort, vous avez souffert, vous avez su souffrir ; appelez votre force à votre aide, et souvenez-vous de ce que vous êtes et de ce que vous avez été. Une femme qui perd son amant perd tout ; un homme qui perd sa maîtresse perd beaucoup, sans doute, mais il ne perd pas tout comme elle. Il lui reste de mâles devoirs à remplir sur la terre, et une destinée à accomplir à travers la douleur et l’adversité. Cette destinée, accomplissez-la courageusement et faites votre carrière pour l’amour de moi. Vous avez une place à prendre dans la société, allez la conquérir, car si vous ne la preniez pas, elle resterait vide. Serez-vous tribun ? serez-vous poëte ? Je ne sais, mais vous serez, sans nul doute, quelque chose de grand et d’illustre, car vous avez l’âme grande, et, à la longue, il y a une justice parmi les hommes. Rappelez-vous ce que vous m’avez dit tant de fois, que, né dans le peuple, vous aviez une œuvre à faire pour lui ; allez, révélez au monde ces vertus simples, ces sentiments magnanimes dont vous m’avez montré le modèle en vous, et que je ne soupçonnais pas avant de vous les avoir vu professer. Que le monde apprenne aussi à les connaître, à les estimer, à les imiter, et ne le frustrez pas d’un si noble exemple.

— Hélène, ne vous y trompez pas ; tout ce qu’il y a en moi de bon, c’est à vous que je le dois. C’est pour vous que j’aurais voulu illustrer mon nom et donner à ma vie quelque éclat ; il me semblait qu’ainsi je me rendrais moins indigne de vous ; mais, si vous n’étiez plus là pour me soutenir du regard, pour m’encourager du sourire, que voudriez-vous que je fisse de cette gloire stérile, dont la conquête serait désormais pour moi sans motif et la possession sans douceur ? Quel charme peuvent avoir des succès non partagés et une renommée solitaire ?

— La vôtre ne le sera pas ; je serais de moitié dans vos prospérités, comme je l’ai été dans votre infortune ; mon absence n’en sera même pas une ; ma pensée sera partout où vous serez, et mon âme veillera sur vous du haut du ciel. Allez, vous dis-je, retournez dans votre patrie, servez-la, aimez-la, payez-lui votre dette de citoyen ; et quand vous serez plus triste, quand vous vous sentirez plus abandonné, plus seul, vous tournerez les yeux du côté des Alpes, vous songerez que je repose par-delà ces montagnes qui vous sont chères, dans cette Italie où vous fûtes tant aimé : cette pensée vous sera douce et vous aidera à porter le faix de la vie.

— Je vous répète, Hélène, que cela ne se peut pas ; je ne puis consentir à me séparer de vous, à vous perdre ; je ne puis vivre seul ; non, je ne veux pas que tu meures !

— La véritable force consiste à se résigner à la nécessité ; et, puisque vous ne voulez pas me promettre de vivre, je vous le commande avec l’autorité que la mort donne aux lèvres prêtes à se fermer pour jamais. Vous vivrez, mon ami ; je le veux, je l’ordonne, et je t’en supplie à genoux ; si tu repoussais ma prière, tu me ferais beaucoup de mal, et tu aurais à te reprocher d’avoir empoisonné mes derniers instants.

— Je vous promets tout, je jure tout, je veux tout ce que vous voulez.

— C’est un serment sérieux que j’exige, ce n’est pas une défaite arrachée à l’impatience par l’importunité ; mettez votre main-là, et jurez, par les derniers battements de ce cœur qui est à vous, que vous vivrez après moi.

— Je jure d’essayer, c’est tout ce que je puis faire, vous n’en sauriez demander davantage ; mais jure-moi, toi, de ne pas mourir. On a vu un grand effort de volonté éloigner la mort : cet effort, fais-le ; retiens la vie prête à fuir ; l’amour fera ce miracle.

— Le temps des miracles n’est plus, et je n’ai pas mérité d’en faire ni qu’on en fit pour moi ; je ne suis point assez pure devant Dieu. Je vous remercie de vivre, vous me l’avez promis, et je compte sur votre parole : cette assurance me soulage et m’aide à supporter la séparation. Et maintenant fortifiez votre cœur, et préparez-le au coup qui va nous frapper. Si cette absence est affreuse, songez qu’elle n’est pas éternelle, et qu’il est impossible que nous ne nous réunissions pas tôt ou tard. Et puis, n’y a-t-il pas quelque consolation à penser que nous nous quittons dans toute l’ardeur, dans toute la plénitude, dans toute la virginité de notre amour ? Pas un orage n’a grondé dans notre ciel, pas un nuage ne l’a traversé ; il est serein encore comme une aurore de printemps ; qui sait ce que le soir nous promettait, et quelles épreuves nous étaient réservées pour le lendemain : nous échappons à tout cela, et notre printemps n’aura pas d’hiver. Quand je ne serai plus, vous n’aurez de moi que des souvenirs doux et paisibles ; mon image vous apparaîtra dans toute sa pureté ; plus tard, peut-être, il n’en eût plus été de même ; des brouillards l’eussent obscurcie, et le souvenir des beaux jours eût été gâté par celui des mauvais. Que d’amours purs et grands à leur naissance ont fini mal et se sont éteints dans les regrets et dans les pleurs ! Je bénis Dieu de mourir avant les mécomptes et les désenchantements et d’emporter au ciel un amour immaculé.

Ces consolations désespérées n’en étaient pas pour Chavornay : debout à côté d’Hélène, et les bras croisés sur sa poitrine, il l’écoutait d’un air sombre et incrédule, et, ce qui était pour elle un sujet de bénédiction, était pour lui, au contraire, en ce moment suprême, un sujet de regret et de malédiction. Son œil, morne et fixe, était baissé sur Hélène : à la vue de cette femme mourante et si belle, il songeait avec rage qu’elle lui était ravie dans toute la fleur de sa jeunesse, dans l’ivresse d’une passion réciproque ; qu’ils avaient consumé en luttes, en combats, en sacrifices tout le temps du bonheur ; qu’il la perdait sans avoir connu avec elle et par elle les félicités inouïes que l’amour leur promettait, et, ce qui ajoutait à son désespoir, c’est qu’il la perdait au moment même où il la croyait à lui pour jamais. Il était reçu par le mort au rendez vous donné par l’amour. Cette ironie du destin lui semblait si atroce, qu’il maudissait Dieu dans son cœur et attachait un regard sinistre sur ces trésors de beauté qui s’étaient donnés à lui et qu’il n’avait pas possédés.

— Mon ami ! lui dit Hélène en levant sur lui un œil calme et doux, vous avez de mauvaises pensées et l’esprit de ténèbres vous tente ; je lis sur vos traits ce qui se passe en vous ; chassez ces idées funestes et rapprochez-vous de moi ; vous ne voudriez pas me faire de pareils adieux.

— C’est vrai, Hélène ! c’est vrai ! répondit Chavornay en s’agenouillant de nouveau à côté d’elle et en lui prenant les mains ; j’ai d’affreuses tentations et je suis assiégé de visions sauvages ; mais je ne puis me résigner à te perdre, et je proteste avec toute l’énergie de mon amour. Non, Hélène, je ne veux pas te perdre, je ne veux pas te laisser mourir, je ne dois pas accepter, sanctionner par ma résignation une si affreuse déception.

En prononçant ces inutiles redites, il lui pressait les mains, il la serrait dans ses bras, il baisait son front pâle, il réchauffait de son souffle ses pieds froids et déjà morts. La duchesse n’opposait aucune résistance à ces caresses désolées, elle n’en avait ni la force ni la volonté ; un sourire triste et douloureux errait sur ses lèvres, et toute la vie semblait s’être concentrée dans son œil intelligent et profond.

— Remettez-vous, mon ami, reprit-elle d’une voix presque éteinte, et tâchez de vous contenir un peu, votre douleur me fait tant de mal que vous me faites mourir deux fois.

Ici encore la parole lui manqua ; le sourire, qui était resté sur ses lèvres, s’évanouit ; ses yeux se fermèrent, et elle tomba dans un assoupissement précurseur de la mort. La vie ne se révélait plus en elle que par le mouvement imperceptible de son sein. Chavornay attendait son réveil dans un silence léthargique ; ses mains étaient aussi froides que celles d’Hélène, son front aussi pâle, on eût dit deux statues.

Les gens de la duchesse suivaient à distance cette scène déchirante ; ils ne pouvaient entendre ce qui se disait, mais ils le devinaient, et ils étaient muets d’attendrissement. Souqui sanglotait à l’écart, car elle avait plus que les autres le sentiment du danger de sa maîtresse. Les postillons et les mariniers avaient cessé leur conversation, et, debout sur la levée du Pô, ils avaient de loin les yeux fixés sur les deux étrangers. Ils n’entendaient pas non plus leurs paroles, mais ils n’en avaient pas besoin pour comprendre ce qui se passait entre eux, et leur âme italienne sympathisait aux souffrances de l’amour.

Le soleil, d’un or vaporeux, était près de descendre derrière les peupliers et les saules du rivage opposé, et ses derniers rayons teignaient au loin d’un violet foncé ces collines Euganéennes où Pétrarque est enseveli. L’ombre de l’amant de Laure semblait planer, du haut de sa montagne, sur ce théâtre de deuil et d’amour, déjà consacré par l’amant d’Éléonore. Le fleuve réfléchissait dans ses eaux lentes toutes les teintes du ciel et de la terre.

On entendit dans la campagne le bruit d’une sonnette ; c’était le curé du village voisin qui apportait le viatique. À son approche tout le monde se découvrit et s’agenouilla ; la duchesse ouvrit les yeux, et quittant la main de Chavornay, elle le pria de se retirer un peu et de la laisser quelques instants seule avec le prêtre. Ce curé était un vieillard simple et naïf qui remplissait son ministère en conscience et avec conviction. Accoutumé à n’officier que pour les villageois, il ne fut cependant point intimidé par le rang de sa pénitente ; il se pénétra de sa mission, et célébra la cérémonie avec une solennité triste et paisible. La confession d’Hélène fut courte ; elle reçut les sacrements avec sincérité, sinon avec une foi absolue. La cérémonie terminée, elle pria le prêtre de bénir le champ où elle se trouvait, parce qu’elle désirait être ensevelie à l’endroit même où elle aurait expiré.

— Je ne veux, lui dit-elle, qu’une simple pierre sur laquelle on gravera mon nom, et l’on bâtira auprès, sur le bord du fleuve, une chapelle que je dote, et où je vous prie de venir prier pour moi.

Malgré la résistance d’Hélène, on était allé chercher un médecin ; il arriva comme le prêtre venait de terminer la cérémonie. Au premier examen, il déclara que sa présence était inutile et que toute tentative que l’on ferait pour transporter la malade ne pourrait que lui être funeste et précipiter sa fin.

Dans ce moment la duchesse aperçut Souqui tout en larmes et à genoux à côté d’elle.

— Ne pleure pas mon enfant lui dit-elle d’une voix pleine de tendresse, il te restera après moi la consolation de m’avoir aimée et servie fidèlement.

Tout à coup un homme, qui jusqu’alors s’était tenu caché derrière un arbre, s’élança brusquement aux pieds de la duchesse.

— Madame s’écria-t-il, avant d’aller recevoir le pardon de Dieu dans le ciel, n’avez-vous rien à pardonner sur la terre ?

— Vous ici, monsieur le comte ! j’étais loin de vous y attendre.

— Et c’est pourquoi j’y étais ; j’y venais pour vous surprendre, pour m’emparer de vous, pour assouvir par la violence ma vengeance et mon amour. Il y a vingt-quatre heures que je vous attends ici pour vous enlever au passage, embusqué comme un bandit qui attend sa victime au coin d’un bois ; mes mesures étaient prises, vous ne pouviez pas m’échapper, vous m’apparteniez irrévocablement ; mais le Ciel n’a pas permis que cette abominable action s’accomplît, et je viens, à genoux, vous demander pardon de mes persécutions et de mes outrages.

— Je vous pardonne, monsieur ; je n’ai à cette heure ni rancune, ni ressentiment, et votre retour d’ailleurs vous absout.

— Alors, madame, donnez-moi votre main en signe d’oubli.

— La duchesse lui tendit la main ; Campomoro la prit et la porta respectueusement à ses lèvres.

— Vous êtes la plus noble des femmes, reprit-il, et je vous avais indignement méconnue ; mais il y en a si peu comme vous que mon erreur était excusable ; je vous supposais comme toutes les autres, vous êtes une femme d’exception et je ne croyais pas qu’il en existât. Mais est-il possible que je vous retrouve en cet état, et la duchesse d’Arberg devait-elle mourir ainsi seule au milieu d’un champ ?

— Puisse ma mort expier ma vie et m’obtenir de Dieu le pardon que son humble ministre vient de me faire espérer ! Je voudrais croire à tout ce qu’il m’a dit, ajouta-t-elle en s’adressant à Chavornay, qui était son unique pensée, et, sans plus regarder Campomoro ; ce serait un grand repos pour moi et pour vous. Quoique ses paroles ne soient pas tombées dans un cœur préparé par la foi, elles m’ont pourtant apaisée et fortifiée ; et je sens que si tout ce qu’il m’a dit n’est pas vrai, tout, non plus, n’est pas faux ; j’ai la conscience intime, inébranlable, que la mort n’est qu’une métamorphose, que tout ce qui est bon en nous doit survivre à cette dépouille périssable, comme l’homme fait rejette les vêtements de l’enfance. Je t’avais donné rendez-vous, ô mon Chavornay ! dans mon château de Bohème, je te donne rendez-vous maintenant dans le monde invisible des esprits, dans cette divine patrie des âmes, où l’amour est immortel, où il n’y a plus de larmes, plus de séparations, plus d’adieux.

La duchesse se recueillit en elle-même, visiblement absorbée dans les dernières luttes de la mort. Elle demeura quelque temps privée de mouvement, les mains croisées sur sa poitrine ; mais bientôt elle en étendit une avec effort, comme si elle eût cherché quelque chose ; Chavornay prit cette main dans les siennes ; et, la parole manquant à Hélène, un ineffable sourire, revenu sur ses lèvres, fit assez comprendre que c’était bien là ce qu’elle cherchait.

Debout aux pieds de la duchesse, Campomoro avait les yeux fixés sur ce tableau de douleur, avec un attendrissement et une consternation profonde : toute pensée de rivalité et de haine s’était éteinte, des deux côtés, dans la grande pensée de la mort.

— Allons, monsieur, disait-il à Chavornay, de la force ; vous n’êtes pas le plus malheureux, car vous êtes sans reproche et vous êtes aimé.

Il y eût un long silence, pendant lequel l’agonie d’Hélène parut plus pénible. Les brises du couchant parurent la soulager, la vie lui revint dans un soupir, et, se retournant vers Chavornay.

— Vous êtes, lui dit-elle, ma dernière pensée ; pourtant je ne devrais songer qu’à Dieu ; mais vous êtes uni, dans mon cœur, si étroitement à lui, que je ne peux plus vous séparer.

Un moment après elle reprit :

— Il m’est doux d’expirer auprès de ce que j’ai le plus aimé sur la terre ;… mets ta main là… sur mon cœur… que je sente bien que tu es près de moi… que tu m’aimes… que tu m’es fidèle jusqu’à la mort…

Chavornay voulait répondre, il ne le pouvait pas ; sa poitrine oppressée ne laissait échapper aucun son, et, contractée par la douleur, sa bouche était serrée convulsivement. Cette catastrophe était si brusque qu’il ne pouvait se persuader, quoique les mains d’Hélène fussent déjà froides et les battements de son cœur presque imperceptibles, que ce qu’il voyait et entendait ne fût pas une vision, fille du sommeil et des ténèbres. Il fixait un œil de stupeur sur ce visage pâle, et ce visage était si calme, qu’on pouvait croire encore que cette agonie était un sommeil.

Hélène ne parlait plus ; de temps en temps, seulement, elle pressait doucement la main de Chavornay, et ces légères étreintes témoignaient seules qu’elle respirât encore. Une fois elle fit un effort pour soulever la tête, mais elle ne le put. Chavornay la lui souleva ; il l’appuya doucement contre sa poitrine, en l’enveloppant de son bras. La mourante lui exprima, par un faible serrement de main, qu’il l’avait comprise ; elle laissa tomber sa tête sur le sein qui la soutenait ; elle porta jusqu’à son front, par un dernier effort, la main de son amant, et l’appuya ensuite sur ses lèvres.

En ce moment le soleil se coucha derrière les peupliers de la Lombardie. Hélène s’éteignit avec le dernier rayon de la lumière du soir.

 

Quand les derniers devoirs eurent été rendus à la duchesse, Souqui reprit la route de Pise pour annoncer au duc la fatale nouvelle ! Campomoro remonta seul dans la péote, et Chavornay alla rejoindre le pâtre de Saint-Rossore dans les montagnes de l’Alvernia.

Quelques jours après, une chaise de poste arriva de Ferrare au bord du Pô ; deux voyageurs en descendirent et s’informèrent des mariniers du bac, si une jeune femme, qu’ils désignèrent, n’avait pas passé le fleuve quelques jours auparavant.

Les deux voyageurs n’étaient autres que le duc d’Arberg et le docteur Vital. Arrivés en toute hâte au couvent de l’Alvernia quelques jours après qu’Hélène en était partie, ils en étaient repartis eux-mêmes immédiatement. Ils étaient retournés à Pise, où ils croyaient trouver la duchesse ; ne la trouvant pas, ils étaient revenus à Florence, où ils étaient allés aux informations, et de poste en poste, de renseignement en renseignement, ils l’avaient suivie de loin jusqu’au Pô ; ils s’étaient croisés de nuit avec Souqui, au passage de l’Apennin, et de part et d’autre on ne s’était pas reconnu.

— La dame que vous cherchez, leur répondirent les mariniers, est bien venue ici en effet, mais elle n’a point passé le fleuve ; allez voir si c’est bien elle, ajoutèrent-ils en indiquant du doigt la place où la duchesse était ensevelie ; son nom est écrit sur cette pierre blanche que vous voyez là ; elle n’a point voulu d’autre épitaphe.

Le duc s’approcha du lieu qu’on lui désignait et lut le nom d’Hélène gravé en lettres noires sur la pierre.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juillet 2014.

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Cindy, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : Charles Didier, Chavornay, Paris, Charlieu, 1857. La photo de première page, Neusiedlersee, a été prise par Sylvie Savary. La photo dans le texte est une reproduction du tableau, Départ des pêcheurs de l’Adriatique, de Louis-Léopold Robert, 1834 (emplacement actuel : Musée des Beaux-Arts, Neuchâtel).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Elle participe à un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks gratuits et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://livres.gloubik.info/,

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.