Charles Dickens

UN CONTE DE DEUX VILLES

(A Tale of Two Cities, A Story of the French Revolution)

Traduction : Emmanuel Bove

1936 (1859)

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

LIVRE PREMIER  RESSUSCITÉ. 4

CHAPITRE I  1775. 4

CHAPITRE II  LA MALLE-POSTE.. 8

CHAPITRE III  LES OMBRES DE LA NUIT.. 17

CHAPITRE IV  LA PRÉPARATION.. 24

CHAPITRE V  LA BOUTIQUE DU MARCHAND DE VIN.. 43

CHAPITRE VI  LE CORDONNIER.. 59

LIVRE DEUXIÈME  LE FIL D’OR.. 76

CHAPITRE I  CINQ ANS APRÈS. 76

CHAPITRE II  UN SPECTACLE.. 86

CHAPITRE III  UNE DÉCEPTION.. 96

CHAPITRE IV  FÉLICITATIONS. 117

CHAPITRE V  LE CHACAL.. 127

CHAPITRE VI  DES CENTAINES DE PERSONNES. 136

CHAPITRE VII  MONSEIGNEUR EN VILLE.. 155

CHAPITRE VIII  MONSEIGNEUR À LA CAMPAGNE.. 168

CHAPITRE IX  LA TÊTE DE GORGONE.. 176

CHAPITRE X  DEUX PROMESSES. 193

CHAPITRE XI  LE TABLEAU QUI FAIT PENDANT.. 205

CHAPITRE XII  LE JEUNE HOMME DÉLICAT.. 211

CHAPITRE XIII  LE JEUNE HOMME SANS DÉLICATESSE.. 222

CHAPITRE XIV  L’HONNÊTE COMMERÇANT.. 229

CHAPITRE XV  TRICOTANT.. 244

CHAPITRE XVI  TRICOTANT ENCORE.. 260

CHAPITRE XVII  UNE NUIT.. 276

CHAPITRE XVIII  NEUF JOURS. 283

CHAPITRE XIX  UN AVIS. 292

CHAPITRE XX  UNE PLAIDOIRIE.. 302

CHAPITRE XXI  L’ÉCHO DES PAS. 308

CHAPITRE XXII  LA MER MONTE TOUJOURS. 322

CHAPITRE XXIII  LES FLAMMES S’ÉLÈVENT.. 330

CHAPITRE XXIV  CONDUIT VERS L’ABÎME.. 339

LIVRE TROISIÈME  LA TEMPÊTE. 354

CHAPITRE I  AU SECRET.. 354

CHAPITRE II  LA MEULE À AIGUISER.. 372

CHAPITRE III  L’OMBRE.. 381

CHAPITRE IV  LE CALME AU MILIEU DE LA TEMPÊTE.. 389

CHAPITRE V  LE SCIEUR DE BOIS. 396

CHAPITRE VI  TRIOMPHE.. 405

CHAPITRE VII  ON FRAPPE À LA PORTE.. 415

CHAPITRE VIII  UNE PARTIE DE CARTES. 423

CHAPITRE IX  LES JEUX SONT FAITS. 443

CHAPITRE X  LA SUBSTANCE DE L’OMBRE.. 461

CHAPITRE XI  CRÉPUSCULE.. 482

CHAPITRE XII  TÉNÈBRES. 489

CHAPITRE XIII  CINQUANTE-DEUX.. 502

CHAPITRE XIV  LA FIN DU TRICOT.. 520

CHAPITRE XV  LE BRUIT DES PAS S’EST ÉTEINT POUR TOUJOURS  536

Ce livre numérique. 543

 

LIVRE PREMIER

RESSUSCITÉ

CHAPITRE I

1775

C’était le meilleur des temps, c’était le pire des temps ; c’était l’âge de la sagesse, c’était l’âge de la folie ; c’était l’époque de la foi, c’était l’époque de l’incrédulité ; c’était la saison de la Lumière ; c’était la saison de l’Obscurité ; c’était le printemps de l’espoir, c’était l’heure du désespoir ; nous avions tout devant nous, nous n’avions rien devant nous ; nous devions tous aller directement au Ciel, nous devions tous prendre l’autre chemin ; bref, l’époque était tellement différente de celle que vous vivons aujourd’hui que quelques-unes des plus tapageuses autorités ne parlaient d’elles, que ce fut en bien ou en mal, qu’au superlatif.

Il y avait sur le trône d’Angleterre un roi avec une forte mâchoire et une reine au visage laid ; il y avait sur le trône de France un roi avec une forte mâchoire et une reine au visage agréable. Dans les deux pays, il était plus clair que le cristal aux grands de l’État réservés, eux, par le miracle de la multiplication des pains et des poissons, que les choses en général étaient ainsi arrangées pour toujours.

C’était l’année de Notre Seigneur 1775. Comme aujourd’hui, des révélations d’en haut étaient accordées à l’Angleterre en cette époque favorisée. Mme Southcott avait récemment atteint son bienheureux vingt-cinquième anniversaire dont un simple soldat prophète de la Garde du Corps avait proclamé la sublime apparition en annonçant qu’il devait marquer l’engloutissement de Londres et de Westminster. Et même le fantôme de Cock-lane qui, après avoir envoyé ses derniers messages, ne s’était reposé qu’une douzaine d’années, recommença comme les esprits (terriblement dénués d’originalité) de l’année qui venait de s’écouler, à donner des signes d’existence. Des messages d’un ordre plus terre à terre étaient arrivés récemment à la cour d’Angleterre et dans le peuple, venant d’un congrès de sujets britanniques en Amérique, lesquels messages, c’est bien étrange à relater, se sont montrés beaucoup plus importants pour la race humaine que toutes les communications reçues jusqu’à présent par l’entremise des poulets de la cuvée de Cock-lane.

La France, moins favorisée en tout ce qui concerne le spiritisme que sa sœur de combat, descendait la pente avec une extrême douceur, fabricant des billets de banque et les dépensant. Sous la direction de son clergé, elle se distrayait dans des exploits d’une réelle valeur humaine, comme de faire condamner un jeune homme à avoir les mains coupées, la langue arrachée avec des tenailles, et le corps brûlé vif, cela parce qu’il ne s’était pas agenouillé sous la pluie pour honorer une procession de moines crasseux qui passait dans son champ visuel, à une distance de quelque cinquante ou soixante yards. Il est assez vraisemblable que, enracinés dans les forêts de France et de Norvège, des arbres étaient en train de grandir quand ce malheureux fut mis à mort, déjà marqués par le bûcheron Destinée, pour être abattus et sciés en planches, pour faire un certain châssis mobile, agrémenté d’un sac et d’un couperet, terrible dans l’histoire. Il est assez vraisemblable que dans les hangars primitifs, les communs sans confort de ceux qui cultivent les lourdes terres des environs de Paris, il y avait à l’abri du mauvais temps, ce même jour, des charrettes grossières, couvertes de la boue des champs, reniflées par des cochons et envahies par les poules, que le fermier Mort avait déjà mises de côté pour être les tombereaux de la Révolution. Mais ce bûcheron et ce fermier, quoiqu’ils travaillassent sans cesse, travaillaient silencieusement et personne ne les entendait aller et venir à pas feutrés, et même de soupçonner qu’ils étaient éveillés pouvait vous faire accuser d’être athée et traître.

En Angleterre, il y avait à peine assez d’ordre et de protection pour justifier les fanfaronnades des nationaux. Des vols audacieux avec effraction par des hommes armés et des vols de grands chemins avaient lieu toutes les nuits dans la capitale même ; les familles étaient publiquement prévenues de ne pas quitter la ville sans mettre, par mesure de sécurité, leur mobilier chez un tapissier ; le voleur de grands chemins dans le noir était au grand jour marchand de la cité ; l’un d’eux ayant été reconnu et défié par un de ses collègues qu’il avait arrêté, en sa qualité de « capitaine », lui tira avec noblesse une balle à travers la tête et s’enfuit au galop ; la malle-poste tomba dans un piège tendu par sept voleurs, le garde en tua trois puis il fut tué lui-même par les autres, « à cause du manque de munitions » ; après quoi la malle-poste fut pillée en paix ; le magnifique potentat qu’est le lord-maire de Londres fut arrêté à Turnham Green par un voleur de grand chemin qui dépouilla l’illustre créature à la vue de toute sa suite ; des prisonniers, dans les geôles de Londres, se battaient avec leurs gardiens, et la loi majestueuse tirait parmi eux des salves de plombs et de balles ; des larrons arrachaient des croix de diamants au cou des nobles lords, dans les salons de la Cour ; des mousquetaires allaient dans Saint-Gilles à la recherche des marchandises de contrebande, et la canaille tirait sur les mousquetaires et les mousquetaires tiraient sur la canaille, et personne ne pensait qu’aucun de ces événements ne sortît de l’ordinaire. Au milieu d’eux, le bourreau, toujours occupé et toujours pire que d’habitude, était sans cesse réquisitionné ; tantôt mettant la corde au cou à de longues files de criminels ; tantôt pendant un samedi un perceur de murailles qui avait été arrêté le mardi ; tantôt marquant au fer rouge, à Newgate, les gens par douzaines, et tantôt brûlant des pamphlets aux portes de Westminster-Hall ; aujourd’hui prenant la vie d’un atroce assassin, et demain celle d’un malheureux petit voleur qui avait dérobé six pence au fils d’un fermier.

Toutes ces choses, et mille autres pareilles, se trouvaient avoir lieu dans cette chère vieille année mil sept cent soixante-quinze, par elles, cependant que le bûcheron et le fermier travaillaient dans l’ombre, ces deux êtres aux fortes mâchoires et ces deux autres aux visages laid et agréable, allaient pleins de suffisance et portaient leurs droits divins d’une main ferme.

Ainsi l’année mil sept cent soixante-quinze devait-elle conduire leurs grandeurs et des myriades de petites créatures – les créatures de cette chronique entre autres – le long des chemins qui s’étendaient devant elles.

CHAPITRE II

LA MALLE-POSTE

C’était la route de Douvres qui se déroulait un vendredi soir de la fin novembre devant le premier personnage avec lequel cette histoire ait affaire. La route de Douvres s’étendait comme pour lui devant la malle-poste de Douvres qui gravissait à ce moment, la colline de Schooter. Il montait la côte dans la boue près de la malle-poste comme le faisaient les autres voyageurs ; non parce qu’ils avaient la moindre envie de prendre de l’exercice en ces circonstances, mais parce que la colline, et les harnais, et la boue et la diligence étaient tous si lourds que les chevaux avaient déjà dû s’arrêter à trois reprises, non sans avoir mis une fois la voiture en travers de la route avec la fourbe intention de la ramener à Blackheath. Les rênes, et le fouet, et le cocher, et le garde, qui avaient conjugué leurs efforts, avaient lu cette loi de la guerre qui est très en faveur par ailleurs, à savoir que quelques brutes d’animaux sont pourvus de raison ; et l’attelage avait capitulé et était retourné à son devoir.

Avec leur tête baissée et leurs queues qui s’agitaient, ils se frayaient un chemin dans la boue épaisse, se débattant et faiblissant de temps à autre comme si leurs membres allaient se désarticuler et tomber en morceaux. Aussi souvent que le conducteur les arrêtait et les invitait au repos avec un prudent : « Wo-ho ! so ho then ! », le cheval en tête secouait violemment la tête et tout ce qu’il y avait dessus – comme un cheval ayant une haute idée de lui-même, se refusant à croire que le coche pourrait atteindre le sommet de la colline. Chaque fois que ce cheval faisait ce tintamarre, le voyageur sursautait, comme pourrait le faire un voyageur nerveux, et se sentait tout troublé.

Il y avait des nappes épaisses de brouillard dans tous les creux, et elles se traînaient désespérément jusqu’en haut de la colline comme un mauvais esprit qui cherche le repos et ne le trouve pas. Un autre brouillard, visqueux et glacial, s’avançait lentement dans l’air par petites vagues qui visiblement se recouvraient les unes les autres, comme pourraient le faire des vagues d’une mer malsaine. C’était suffisamment dense pour tout dérober aux lanternes du coche, sauf les conducteurs et quelques mètres de route ; et la vapeur qui suintait des chevaux en plein effort semblait être le brouillard lui-même.

Deux autres voyageurs, en plus du premier, peinaient en gravissant la colline aux côtés de la malle-poste. Tous trois étaient emmitouflés jusqu’aux et par-dessus les oreilles, et portaient de grosses bottes. Aucun des trois ne pouvait dire, par ce qu’il voyait de ses compagnons, à quoi ils ressemblaient ; et chacun demeurait caché de ses deux compagnons, sous toutes ses couvertures, aussi bien des yeux de l’esprit que des yeux du corps. À cette époque, les voyageurs étaient trop prudents pour s’abandonner à des confidences, chacun sur la route pouvant être un voleur ou faire partie d’une bande de voleurs.

Ainsi songeait en lui-même le garde de la malle-poste de Douvres, ce vendredi soir de novembre mil sept cent soixante-quinze, en gravissant péniblement la colline de Shooter, cependant qu’il se tenait sur son perchoir personnel, à l’arrière du coche, et qu’il frappait des pieds, un œil et une main sur la caisse d’armes placée devant lui et contenant un tromblon chargé reposant sur six ou huit pistolets d’arçons, également chargés, reposant à leur tour sur des monceaux de coutelas.

La malle de Douvres était dans son état d’esprit habituel, c’est-à-dire que le garde suspectait les passagers, que les passagers se suspectaient entre eux et suspectaient le garde, bref tout le monde se suspectait, et le cocher n’était sûr de rien sinon de ses chevaux ; quant à ce bétail, il aurait pu jurer d’une conscience tranquille sur les deux Testaments qu’il n’était pas en mesure de faire le voyage.

— Wo-ho ! cria le cocher. So, then ! Encore un coup, et vous êtes au sommet, et soyez damnés, vieilles rosses, pour tout le mal que j’ai eu à vous y faire monter ! Joe !

— Hallo, répondit le garde.

— Quelle heure que tu marques, Joe ?

— Onze heures et dix bonnes minutes.

— Bon sang ! s’écria le cocher furieux. Et nous ne sommes pas encore en haut de la Shooter ! Tst ! Yah ! Allez-y donc, vous autres !

Le cheval de tête, frappé au vif par le fouet, fit un gros effort pour reprendre sa marche, et les trois autres chevaux suivirent son exemple. Une fois de plus, la malle-poste se débattit pour continuer sa route, cependant que les grosses bottes des passagers s’enfonçaient dans la boue à côté d’elle. Ils s’étaient arrêtés quand le coche s’était arrêté, et ils restaient en contact étroit avec lui. Si n’importe lequel des trois avait eu l’audace de proposer à ses compagnons d’avancer dans le brouillard et l’obscurité, il se serait mis dans le cas d’être tué instantanément comme un voleur de grands chemins.

Ce dernier effort conduisit la malle au sommet de la colline. Les chevaux s’arrêtèrent pour souffler de nouveau, et le garde descendit pour bloquer la roue, à cause de la descente, et pour ouvrir la porte du coche afin de laisser entrer les voyageurs.

— Tst, Joe ! cria le cocher avec un avertissement dans la voix et en regardant en bas du haut de son siège.

— Qu’est-ce que tu dis, Tom ?

Tous deux écoutèrent.

— Je dis qu’un cheval au petit galop remonte la côte, Joe.

— Je dis un cheval au grand galop, Tom, rétorqua le garde en lâchant la portière et en montant vivement à sa place. « Messieurs, au nom du roi, aidez-moi ! »

Dans le même temps qu’il faisait cette adjuration hâtive, il arma son tromblon et se mit sur la défensive.

Le voyageur dont il est question dans cette histoire était sur le marchepied, prêt à entrer dans le coche. Les deux autres passagers se trouvaient derrière lui, prêts à le suivre. Il s’arrêta sur le marchepied, à moitié dans la voiture, à moitié dehors ; les autres étaient encore sur la route. Leurs regards allaient du cocher au garde et du garde au cocher, et ils écoutaient. Le cocher regardait en arrière et le garde regardait en arrière et le cheval de tête lui-même pointa ses oreilles et regarda en arrière sans que personne l’en empêchât.

Le silence consécutif à la cessation des grincements et du roulement du coche, ajouté au silence de la nuit, faisait que tout était vraiment tranquille. Le halètement des chevaux communiquait son tremblement au coche, et on eût dit que celui-ci était ému lui aussi. Les cœurs des voyageurs battaient peut-être assez fort pour être entendus ; mais de toutes façons on pouvait conclure auditivement de cette pause qu’il s’agissait de gens hors d’haleine, et retenant leur souffle et ayant un pouls rapide à cause de l’attente.

Le bruit d’un cheval au galop arrivait rapidement au sommet de la colline.

— So-ho ! cria le garde aussi fort qu’il le pouvait. Qui est là ? Arrêtez ou je vais tirer !

Le cheval ralentit et dans le fracas des sabots, une voix d’homme sortit du brouillard.

— Est-ce que vous êtes la malle-poste de Douvres ?

— Qu’est-ce que cela peut vous faire ce que nous sommes ? répondit le garde. Qui êtes-vous ?

— Est-ce que c’est la malle de Douvres ?

— Pourquoi voulez-vous le savoir ?

— Si c’est cela, je veux voir un voyageur.

— Quel voyageur ?

— Monsieur Jarvis Lorry.

Le voyageur de notre récit montra tout de suite qu’il s’appelait ainsi. Le garde, le cocher et les deux autres passagers le regardèrent avec méfiance.

— Restez où vous êtes, cria le garde à la voix venant du brouillard, parce que si je fais une erreur, on ne pourrait quand même jamais vous rendre la vie. Le monsieur du nom de Lorry, répondez tout de suite.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le voyageur, d’une voix modulée avec douceur. Qui veut me voir ? Est-ce que c’est Jerry ?

(« Je n’aime pas la voix de Jerry, si c’est Jerry, grogna le garde en lui-même. Elle est plus rauque qu’il ne me convient, cette voix de Jerry. »)

— Oui, monsieur Lorry.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Une dépêche qu’on vous fait suivre de très loin. T. et Co.

— Je connais ce messager, garde, dit M. Lorry en redescendant sur la route aidé avec plus de hâte que de politesse par les deux autres passagers qui, immédiatement après, se précipitèrent dans le coche, fermèrent les portes et remontèrent les vitres. Il peut approcher. Il n’y a rien d’anormal.

— J’espère bien qu’il n’y a rien d’anormal, mais je ne peux pas en convaincre la nation, dit le garde dans un soliloque bougon. Hé ! là-bas, vous !

— Oui, et hé ! là-bas ! à vous aussi, dit Jerry plus enroué qu’avant.

— Avancez d’un pas. Vous me comprenez ? Et si vous avez des pistolets à cette selle, ne me laissez pas voir vos mains s’en approcher parce que je fais des erreurs diablement vite, et quand j’en ai fait une, cela prend la forme d’une balle de plomb. Bien, maintenant, laisse-nous te regarder.

La silhouette d’un cheval et d’un cavalier s’avançait lentement à travers les tourbillons de brouillard et s’approchait du côté du coche où se tenait le voyageur. Le cavalier s’arrêta et, lançant un coup d’œil sur le garde, tendit au voyageur un petit papier plié. Le cheval du cavalier était à bout de souffle et tous les deux, cheval et cavalier, étaient couverts de boue depuis les sabots du cheval jusqu’au chapeau de l’homme.

— Garde, dit le voyageur sur le ton calme d’une confidence d’affaire.

Le vigilant garde, la main droite sur le manche de son tromblon dressé, la gauche sur le barillet, un œil sur le cavalier, répondit sèchement : « Monsieur ».

— Il n’y a rien à craindre. J’appartiens à la banque Tellson. Vous devez connaître la banque Tellson à Londres. Je vais à Paris pour affaires. Voilà un pourboire d’une couronne. Est-ce que je peux lire ceci ?

— Oui, si c’est rapide, monsieur.

Le voyageur ouvrit la lettre à la lumière des lanternes du coche, du côté où il se trouvait, et lut – d’abord pour lui-même, puis tout haut : « Attendez Mademoiselle à Douvres. »

— Cela n’a pas été long, vous voyez, garde. Jerry, dites que ma réponse fut, rappelé à la vie.

Jerry tressauta sur sa selle.

— Ça, c’est une bien étrange réponse, aussi, dit-il de sa voix la plus rauque.

— Rapportez ce message et ils comprendront que je l’ai reçu aussi bien que si je leur avais écrit. Que votre retour se passe bien. Bonne nuit.

Sur ces mots, le passager ouvrit la portière et entra dans le coche sans recevoir la plus petite aide de ses compagnons de route qui avaient rapidement caché leurs montres et leurs bourses dans leurs bottes et qui, avec ensemble, feignaient à présent de dormir, sans autre but plus défini que d’échapper au péril.

Le coche roulait à nouveau, au milieu d’une ceinture de brouillard, de plus en plus épaisse à mesure qu’il descendait. Bientôt le garde replaça son tromblon dans le coffre aux armes et après avoir jeté un coup d’œil sur le contenu, puis sur les pistolets supplémentaires qu’il portait dans sa ceinture, posa son regard sur un coffre plus petit, placé sous son siège, dans lequel il y avait quelques outils de forgeron, deux torches et une boîte d’amadou. Il était muni de ce complément au cas où les lanternes du coche s’éteindraient, ce qui arrivait quelquefois ; il n’avait alors qu’à s’enfermer, tenir le silex et l’acier bien au-dessus de la paille pour obtenir du feu assez facilement et sans grand danger (s’il avait de la chance) en cinq minutes.

— Tom ! murmura-t-il par-dessus le toit du coche.

— Qu’est-ce qu’il y a, Joe ?

— As-tu entendu le message ?

— Oui, je l’ai entendu, Joe.

— Qu’est-ce que tu en penses, Tom ?

— Rien du tout, Joe.

— Ça, c’est une coïncidence tout de même, dit le garde rêveur. Car moi aussi, je n’en pense rien.

Jerry, laissé seul dans le brouillard et l’obscurité, était descendu pendant ce temps de cheval, non seulement pour permettre à sa monture exténuée de se reposer, mais pour essuyer la boue de sa figure et secouer l’eau des bords de son chapeau qui étaient capables de contenir, à peu près, deux litres. Après être resté debout, les rênes enroulées autour de son bras trempé, jusqu’à ce que le bruit des roues de la malle-poste se fût évanoui et que la nuit fût redevenue complètement silencieuse, et il se retourna et descendit la colline.

« Après votre galop de Temple-Bar, vieille dame, je n’aurai pas confiance en vos quatre jambes avant d’avoir retrouvé le plat, dit à son cheval le messager à la voix rauque. Rappelé à la vie. Ça, c’est un message fameusement étrange. Beaucoup de ces trucs-là ne seraient pas bons pour toi, Jerry ! J’ai dit, Jerry ! Tu serais dans une fameusement mauvaise situation si revenir à la vie devenait à la mode, Jerry ! »

CHAPITRE III

LES OMBRES DE LA NUIT

Un merveilleux sujet de méditation est que chaque créature humaine est constituée pour être un secret et un mystère profonds pour chaque autre. Solennelles, telles sont mes réflexions lorsque j’entre dans une grande ville la nuit, où chacune des maisons hermétiquement closes contient son propre secret, où chaque cœur de ces cent mille poitrines est, par un de ses aspects, un secret pour le cœur le plus proche de lui !

Quelque chose de l’horreur même de la mort est imputable à ceci. Jamais plus je ne pourrai tourner les pages de ce cher livre que j’aimais, et espérer pouvoir le lire à temps. Jamais plus je ne pourrai regarder dans les profondeurs de ces eaux insondables où, alors qu’un éclair passager les illuminait, j’ai eu la vision d’un trésor caché et d’autres choses noyées ! Il était écrit que l’eau serait emprisonnée dans une glace éternelle au moment où la lumière jouait sur sa surface et que je me tenais dans l’ignorance sur la berge. Mon ami est mort, mon voisin est mort, mon amour, la chérie de mon âme est morte ; c’est l’inexorable consolidation et perpétuation du mystère qui était toujours dans leur personne que je transporterai dans la mienne jusqu’à la fin de ma vie. Dans chaque cimetière de cette ville que je traverse, y a-t-il un dormeur plus impénétrable que ses habitants affairés ne le sont pour unir dans leur plus intime personnalité ce que je ne le suis pour eux ?

 

Le messager sur le dos de son cheval avait exactement les mêmes jouissances que le roi, le premier ministre de l’État ou le plus riche marchand de Londres. Il en allait de même avec les trois voyageurs enfermés dans l’étroite enceinte d’un vieux coche cahotant ; ils étaient des mystères les uns pour les autres, aussi impénétrables que si chacun s’était trouvé dans sa propre voiture à six chevaux, ou dans sa propre voiture à soixante, avec la largeur d’un comté entre eux.

Le messager s’en retournait au petit trot, s’arrêtant assez souvent pour boire dans les auberges de la route, mais montrant une tendance à ne suivre que ses propres avis et à garder son chapeau rabattu sur les yeux. Il avait d’ailleurs des yeux qui s’assortissaient parfaitement avec le décor, étant noirs, sans profondeur dans la couleur ou dans la forme et beaucoup trop rapprochés – comme s’ils craignaient d’être surpris séparément s’ils étaient trop éloignés l’un de l’autre. Ils avaient une expression sinistre entre le tricorne semblable à un crachoir triangulaire et le gros cache-nez du menton et de la gorge, lequel tombait presque jusqu’aux genoux de celui qui le portait.

Lorsque le messager s’arrêtait pour boire, il rabattait un peu ce cache-nez de la main gauche seulement, cependant que de la droite, il portait le verre à la bouche ; et aussitôt que cela était fait, il s’emmitouflait de nouveau.

« Hm, Jerry, Hm ! disait le messager, rabâchant un seul thème tout en trottant. Ça ne ferait pas ton affaire, Jerry. Jerry, toi un honnête boutiquier, cela ne serait pas dans ta ligne de conduite ! Rappelé ! Je veux qu’on fasse un portrait si je ne pense pas qu’il était ivre ! »

Le message mettait son esprit dans une telle perplexité que le cavalier fut obligé d’ôter plusieurs fois son chapeau pour se gratter la tête. Sauf sur le sommet de la tête qui était misérable avec sa calvitie, il avait des cheveux raides, noirs, inégalement taillés, et pressant sur le devant presque jusqu’à son large nez camard. C’était comme un travail de forgeron, beaucoup plus comme le sommet d’un mur garni de pointes que comme une tête avec des cheveux, si bien que ceux qui aiment à jouer à saute-mouton l’eussent écarté comme l’homme le plus dangereux du monde pour servir de tremplin.

Tandis qu’il s’en retournait en trottinant avec le message qu’il devait rapporter au gardien de nuit, dans sa loge à la porte de la banque Tellson de Temple-Bar, lequel gardien devait le transmettre aux plus grandes autorités de l’intérieur de l’immeuble, les ombres de la nuit prirent pour lui des formes comme surgies du message, et pour la jument également, comme surgies de ses propres tourments à elle. Et ils paraissaient être nombreux car elle faisait des écarts à chaque ombre sur la route.

Pendant ce temps, la malle-poste roulait pesamment, peinant, sautant dans les ornières, grinçant, faisant du tintamarre et cahotant sur la longue route, avec ses trois voyageurs emprisonnés à l’intérieur. À eux, probablement, les ombres de la nuit se montraient sous la forme que des yeux obscurcis et des pensées errantes pouvaient imaginer.

La banque Tellson faisait aussi son apparition dans le coche. Quant au voyageur banquier – un bras passé dans l’accoudoir de cuir qui l’empêchait d’écraser le voisin et le maintenait dans son coin chaque fois qu’un cahot plus fort secouait le coche – il balançait la tête, les yeux mi-clos, et les petites vitres, et la lanterne qui vacillait au travers, et le gros tas de voyageurs assis en face de lui, devinrent la banque, et se mirent à faire des affaires. Le bruit des harnais était le tintement de l’argent, et les traites qui furent acceptées en ces cinq minutes furent plus nombreuses que la banque Tellson n’en avait jamais payé en trois fois ce temps, malgré ses accointances à l’étranger et en Angleterre. Puis la cave blindée de chez Tellson, avec ses provisions d’or et ses secrets – ceux-ci étaient connus du voyageur qui savait bien des choses à leur sujet – s’ouvrit devant lui et il s’avança au milieu de tous ces trésors, les grandes clefs à la main, éclairé par la faible lueur d’une chandelle, et il trouva tout en sûreté, et solide, et silencieux, exactement comme il l’avait vu la dernière fois.

Mais quoique la banque demeurât toujours présente devant lui, et quoique le coche (d’une manière confuse, comme la présence d’une douleur sous un soporifique) demeurât lui aussi toujours présent, une autre vague d’impressions ne cessa de tourbillonner devant la nuit. Il se dirigeait vers un tombeau, pour déterrer quelqu’un. Il était sur le point de tirer quelqu’un de la tombe. Maintenant, parmi ces multiples formes qui lui apparaissaient, laquelle était le vrai visage de la personne enterrée ? Les ombres de la nuit ne le disaient pas ; elles étaient pourtant toutes le visage d’un homme de quarante-cinq ans, et elles ne différaient que par les sentiments qu’elles exprimaient et leur air de fantôme usé et ravagé. Orgueil, contentement, défiance, soumission, tristesse se succédaient ; ainsi voyait-on toutes les joues creuses possibles, toutes les couleurs cadavériques, toutes les formes des mains. Mais le visage demeurait toujours le même visage et chaque tête était prématurément blanchie. Cent fois, le voyageur interrogea le spectre.

— Enterré depuis combien de temps ?

La réponse était toujours la même :

— Presque dix-huit ans.

— Vous aviez abandonné tout espoir d’être déterré ?

— Il y a longtemps.

— Savez-vous que vous devez revivre ?

— Ils me l’ont dit.

— J’espère que vous tenez à vivre.

— Je ne peux pas le dire.

— Dois-je vous la montrer ou allez-vous venir la voir ?

La réponse à cette question était toujours différente et souvent contradictoire. Quelques fois, la réponse était : « Attendez, cela me tuerait si je la voyais trop vite. » Quelques fois, elle était donnée au milieu d’une pluie de larmes et alors elle était : « Amenez-moi près d’elle ». Quelques fois, elle était faite avec un air égaré, elle était alors : « Je ne la connais pas. Je ne vous comprends pas. »

Après de tels discours imaginaires, le voyageur, toujours dans ses visions, allait creuser, et creuser, et creuser – tantôt avec une bêche, tantôt avec une grosse clef, tantôt avec ses mains – pour sauver cette malheureuse créature. Il la dégageait à la fin, elle avait le visage et les cheveux pleins de terre, et soudain elle tombait en poussière. Le voyageur sursauta et baissa un peu la vitre, pour avoir une sensation de réalité, pour recevoir sur ses joues du brouillard et de la pluie.

Encore à présent que ses yeux étaient ouverts sur le brouillard et sur la pluie, sur les lueurs mouvantes des hauteurs, sur les haies des bords de la route, fuyant par saccades, les ombres de la nuit hors du coche se confondaient avec celles qui peuplaient l’intérieur du coche. La vraie banque de Temple-Bar, les vraies affaires de ces derniers jours, les vrais caveaux, le vrai message qu’on lui avait envoyé, et la vraie réponse qu’il avait faite, tout cela était là. Et, émergeant de cette brume d’images, la figure spectrale se dressait et de nouveau le voyageur lui parla :

— Enterré depuis combien de temps ?

— Presque dix-huit ans.

— J’espère que vous êtes heureux de revivre.

— Je ne peux pas le dire.

Et il creusait, creusait, creusait, jusqu’à ce qu’un mouvement d’impatience de l’un des deux passagers l’obligeât de remonter la vitre, de repasser son bras dans l’accoudoir, et de méditer sur les deux formes endormies, jusqu’à ce que son esprit s’échappât de nouveau et elles se confondaient avec la banque et la tombe.

— Enterré depuis combien de temps ?

— Presque dix-huit ans.

— Vous aviez abandonné tout espoir d’en sortir ?

— Il y a longtemps.

Les mots résonnaient encore à ses oreilles – distinctement, comme tous les mots qu’il avait entendus dans sa vie – lorsque le voyageur fatigué tressaillit en prenant conscience de la lumière du jour, en s’apercevant que les ombres de la nuit s’étaient évanouies.

Il baissa la vitre et regarda le soleil qui se levait. Il y avait dans un sillon de terre labourée, une charrue qui avait été laissée là la nuit dernière, quand les chevaux avaient été dételés ; plus loin, il y avait un bois dont les feuilles rouge-feu et jaune d’or restaient suspendues aux branches. Bien que la terre fût froide et humide, le ciel était clair et le soleil se levait glorieux, placide et merveilleux.

« Dix-huit ans ! dit le voyageur en regardant le soleil. Divin créateur du Jour ! Être enterré vivant depuis dix-huit ans ! »

CHAPITRE IV

LA PRÉPARATION

Quand la malle-poste arriva à Douvres, sans encombre, dans le courant de la matinée, le premier garçon de l’hôtel du Roy Georges ouvrit, suivant son habitude, la porte du coche. Il le fit avec une certaine cérémonie car le voyage de Londres, en malle-poste, l’hiver, était une performance dont on pouvait féliciter le voyageur aventureux qui l’avait accomplie.

Cette fois, il ne restait plus qu’un voyageur aventureux à féliciter ; car les deux autres avaient été déposés à leur destination respective le long de la route. L’atmosphère, à l’intérieur du coche, avec sa paille humide et sale, son odeur désagréable et son obscurité, était plutôt celle d’une niche de grand format. M. Lorry, le voyageur, en sortant du coche, avec sa couverture à longs poils pleine de paille, avec son chapeau amolli, et ses jambes couvertes de boue, avait lui-même plutôt l’air d’un chien de grande dimension.

— Y aura-t-il demain un bateau pour Calais, garçon ?

— Oui, Monsieur, si le temps se maintient et si le vent est possible. La marée sera assez favorable vers deux heures de l’après-midi, Monsieur. Un lit, Monsieur ?

— Je ne me coucherai pas avant ce soir, mais je veux une chambre et un barbier.

— Et après, est-ce que vous prendrez votre petit déjeuner ? Bien, Monsieur. Par ici, Monsieur, s’il vous plaît. Conduisez Monsieur à la Concorde ! Montez la valise de Monsieur et de l’eau chaude à la Concorde. Vous enlèverez les bottes de Monsieur là-haut. (Vous allez trouver un bon feu de houille, Monsieur). Allez chercher un barbier et dites-lui de se presser pour le Concorde.

La chambre, la Concorde, était toujours réservée aux voyageurs arrivant par la malle-poste et les voyageurs de la malle-poste étant toujours couverts de la tête aux pieds, cette chambre avait la particularité bizarre, dans l’établissement du Roy Georges, que, quoiqu’on y vît toujours entrer une même espèce d’hommes, toutes les variétés d’hommes en sortaient. En conséquence, un autre garçon, et deux porteurs, et plusieurs femmes de chambre, et l’hôtesse, étaient tous en train de flâner comme par hasard à différents points du parcours de la Concorde à la salle du café, lorsqu’un monsieur d’une soixantaine d’années, correctement vêtu d’un complet marron assez usagé mais très bien entretenu, avec de grands revers pointus, de grandes pattes aux poches, passa pour aller prendre son petit déjeuner.

La salle du café n’avait pas d’autre occupant, ce matin-là, que le monsieur en marron. On avait avancé sa table devant le feu et lorsqu’il s’assit, éclairé par les flammes, il se tenait si immobile en attendant son repas qu’il aurait pu être en train de poser pour son portrait.

Il avait l’air paisible et méthodique, avec une main sur chaque genou, avec sa montre sonore dont le tic-tac résonnait comme un sermon dans son gilet à basques comme si elle opposait sa gravité et sa longévité à la légèreté et à l’état éphémère du feu pétillant. Il avait une jambe fine et il en était un peu fier car ses bas bruns, lisses et collants, étaient d’une extrême finesse ; ses souliers et ses boucles également, quoique simples, étaient coquets. Il portait une drôle de petite perruque blonde, luisante et frisée, très collée à la tête ; laquelle perruque, s’il est à présumer qu’elle avait été faite avec des cheveux, avait beaucoup plus l’air d’avoir été fabriquée avec des fils de soie ou de verre. Son linge, quoique pas très fin en comparaison des bas, était aussi blanc que l’écume de la vague qui se brise dans le voisinage de la plage, ou que la tache que fait la voile d’un bateau dans l’éclat du soleil, au loin, sur la mer. Le visage, habituellement impassible et calmé, était toujours éclairé, sous la singulière perruque, par une paire d’yeux humides et brillants qui avaient dû donner jadis bien du mal à leur propriétaire, pour atteindre à l’expression réservée et compassée nécessaire à tout employé de la banque Tellson. Il avait des couleurs saines aux joues et ses traits, quoique fatigués, portaient peu de traces d’inquiétude. La raison en était peut-être que les hommes de confiance, des vieux clercs célibataires de la banque Tellson, s’occupaient surtout des soucis des autres ; et que peut-être les soucis des autres, comme les vêtements d’occasion, se portent et s’enlèvent facilement.

Pour compléter sa ressemblance avec un homme qui pose pour son portrait, M. Lorry s’endormit. L’arrivée du déjeuner le réveilla, et il dit au garçon en approchant sa chaise :

— Je voudrais que vous vous prépariez à recevoir une jeune dame qui peut arriver aujourd’hui d’une minute à l’autre. Il est possible qu’elle demande monsieur Jarvis Lorry, à moins qu’elle ne demande tout simplement un monsieur de la banque Tellson. Je vous prierais de me prévenir.

— Oui, Monsieur. La banque Tellson à Londres, Monsieur.

— Oui.

— Ah ! bien, Monsieur ! Nous avons souvent l’honneur de recevoir vos collègues dans leurs voyages entre Londres et Paris, Monsieur. On voyage beaucoup, Monsieur, quand on fait partie de la maison Tellson et Cie.

— Oui. Nous sommes presque autant une maison française qu’anglaise.

— Oui, Monsieur. Vous n’avez pas, je crois, une aussi grande habitude des voyages que ces messieurs, n’est-ce pas, Monsieur ?

— Ces dernières années, en effet… il y a quinze ans depuis que nous… depuis que je… suis venu pour la dernière fois en France.

— Vraiment, Monsieur ? C’était avant mon arrivée ici, Monsieur. Le Roy Georges était en d’autres mains à cette époque, Monsieur.

— Je le crois volontiers.

— Mais je tiendrais bien le pari, Monsieur, qu’une maison comme Tellson et Cie était déjà florissante, je ne dirai pas il y a quinze ans, mais il y a cinquante ans !

— Vous pouvez tripler le chiffre et dire cent cinquante sans être bien loin de la vérité.

— Vraiment, Monsieur ?

Arrondissant sa bouche et ses deux yeux, le garçon recula de quelques pas, jeta sur le bras gauche la serviette qu’il portait sur le bras droit, et s’installa dans une attitude confortable pour surveiller son hôte pendant qu’il mangerait et boirait, comme d’un observatoire ou d’une tour de guet, conformément à l’usage immémorial des garçons de tous les temps.

Lorsqu’il eut terminé son déjeuner, M. Lorry alla faire une promenade sur la plage. La petite ville de Douvres, étroite et tortueuse, s’écartait du rivage pour cacher son sommet dans des rochers crayeux, comme une autruche effrayée. La plage était un désert de vagues et de pierres roulant sauvagement pêle-mêle, et la mer faisait ce qu’elle voulait, et ce qu’elle voulait, c’est-à-dire détruire. Elle se jetait furieusement sur la ville et elle se jetait furieusement sur les rochers, et elle démolissait la côte comme une folle. L’air qui circulait entre les maisons avait une si forte odeur marine qu’on pouvait supposer que des poissons malades étaient montés vers la côte comme des personnes malades y descendent pour se soigner. On pêchait un peu dans le port, et on y faisait de nombreuses promenades la nuit, en regardant dans la direction de la mer, surtout aux moments où la marée était presque haute. Il arrivait que de petits négociants, qui en général ne faisaient jamais d’affaires, réalisaient de grosses fortunes d’une manière étrange. Et il était à remarquer que personne, dans le voisinage, ne pouvait supporter les allumeurs de réverbères.

Alors que le jour baissait dans l’après-midi, l’air qui, par instants, avait été assez limpide pour permettre d’apercevoir la côte française, redevint brumeux et vaporeux. Les pensées de M. Lorry paraissaient s’obscurcir elles aussi. À la nuit, lorsqu’il s’assit devant le feu de la salle du café, attendant son dîner comme il avait attendu son déjeuner, son esprit se mit à piocher, piocher, piocher dans les charbons ardents qu’il avait devant lui.

Une bouteille de bon Bordeaux, après le dîner, ne fait pas de mal à un piocheur de charbons ardents, sauf s’il a l’intention de travailler. Après s’être abandonné un long moment à la rêverie, M. Lorry venait juste de se verser un plein verre de vin avec une satisfaction aussi apparente qu’il est possible chez un monsieur vieillissant dont le teint est resté frais, lorsqu’un bruit de roues s’éleva de la rue étroite et résonna dans la cour de l’auberge.

Il reposa son verre sans y avoir porté ses lèvres.

— C’est mademoiselle, dit-il.

Presque aussitôt après, le garçon vint annoncer que Mlle Manette était arrivée de Londres et qu’elle serait heureuse de voir le représentant de la banque Tellson.

— Déjà !

Mlle Manette avait pris quelques boissons en cours de route, et elle n’en désirait pas, et elle était extrêmement pressée de voir le monsieur de la maison Tellson, si cela lui plaisait et lui convenait.

Le monsieur de la maison Tellson n’eut plus rien d’autre à faire que de vider son verre d’un air désespéré, que d’ajuster sa drôle de petite perruque blonde, et de suivre le garçon à l’appartement de Mlle Manette. C’était une chambre grande et sombre, tendue de manière funèbre d’étoffe noire, et encombrée de lourdes tables noires. Celle du milieu avait été cirée et cirée avec tant de soin que les deux grandes chandelles qu’elle portait s’y reflétaient aussi lugubrement que si elles avaient été posées sur de profonds cercueils d’acajou sombre.

L’obscurité était si grande que M. Lorry, en cherchant son chemin sur le tapis turc bien usé supposa, jusqu’à ce qu’il eût atteint les deux grandes chandelles, que Mlle Manette se trouvait dans une chambre voisine. Surpris, il vit, debout, prête à le recevoir, entre la table et le feu, une jeune fille qui ne pouvait avoir plus de dix-sept ans, en costume de voyage, et tenant son chapeau à la main par les rubans. Les yeux de M. Lorry se fixèrent alors sur une petite personne au visage mince et charmant, avec beaucoup de cheveux blonds et une paire d’yeux bleus qui regardèrent le visiteur avec une expression interrogative, avec un front possédant la singulière capacité (surtout chez une personne aussi jeune) de se relever, de se plisser comme pour montrer ou de la perplexité, ou de l’étonnement, ou de la crainte, ou simplement de la contention, à moins que ce ne fût tout ensemble. Comme les yeux de M. Lorry se posaient sur toutes ces choses, il fut soudain saisi par la ressemblance frappante qu’avait cette jeune fille avec une enfant qu’il avait tenue dans ses bras, pendant la traversée de la Manche, un jour froid, cependant que la grêle tombait avec violence et que la mer était démontée. Puis la ressemblance s’évanouit, je dirais comme un souffle sur le pauvre miroir placé derrière la jeune fille. Le cadre du trumeau était décoré d’une procession de petits Cupidons noirs, beaucoup sans tête, et tous estropiés, qui offraient dans des paniers noirs, des fruits à des divinités noires du genre féminin.

M. Lorry fit un cérémonieux salut à Mlle Manette.

— Asseyez-vous, je vous prie, monsieur, dit-elle d’une jeune voix claire et agréable, où perçait peut-être un petit accent étranger, mais très léger, en vérité.

— Je vous baise la main, mademoiselle, dit M. Lorry avec les manières d’un autre âge, tout en s’inclinant de nouveau avec cérémonie, et il prit le siège qu’on lui offrait.

— J’ai reçu hier une lettre de la banque, monsieur, m’informant que de nouveaux renseignements – ou découvertes…

— Le mot n’a pas d’importance, mademoiselle ; les deux peuvent aller.

— … concernant les petits biens de mon pauvre père que je n’ai jamais connu… il est mort depuis si longtemps…

M. Lorry s’agita sur sa chaise et jeta un regard troublé sur la guirlande de Cupidons nègres, comme s’il eût pu trouver une aide quelconque dans leurs absurdes paniers !

— … rendait nécessaire mon voyage à Paris pour me mettre en rapport, dans cette ville, avec un monsieur que la banque a été assez bonne d’envoyer à Paris dans cette intention.

— Moi-même.

— Ah ! je le pensais, monsieur !

Elle lui fit une révérence (les jeunes filles faisaient des révérences en ce temps-là) avec le gracieux désir de lui montrer qu’elle sentait combien il était plus âgé et plus sage qu’elle.

Il fit un autre salut.

— J’ai répondu à la banque, monsieur, que puisque ceux qui savent et qui sont assez bons pour me conseiller considéraient ce voyage comme nécessaire, j’irais à Paris, mais que, étant orpheline et n’ayant pas d’amis pouvant m’accompagner, je serais profondément heureuse d’obtenir la permission de me placer, durant le voyage, sous la protection de ce digne monsieur. Il avait quitté Londres, mais je crois qu’on lui a envoyé un messager pour le prier de m’accorder la grâce de m’attendre ici.

— J’ai été heureux, dit M. Lorry, qu’on m’ait fait la confiance de me confier cette mission. Je serai encore plus heureux de l’exécuter.

— Monsieur, je vous remercie infiniment et vous suis profondément reconnaissante. Il m’a été dit par la banque que le monsieur m’expliquerait les détails de l’affaire et que je devais me préparer à les trouver d’une nature surprenante. J’ai fait de mon mieux pour me préparer et j’ai naturellement un fort et ardent désir de les connaître.

— Naturellement, dit M. Lorry. Oui… je…

Après un silence, il poursuivit tout en ajustant de nouveau à ses oreilles sa blonde perruque fixée :

— C’est très difficile de commencer.

Il ne commença pas et dans son indécision, son regard rencontra celui de la jeune fille. Le jeune front se plissa singulièrement, ce qui était joli et personnel en outre – et elle leva une main comme si, involontairement, elle attrapait ou retenait une ombre fugitive.

— M’êtes-vous tout à fait inconnu, monsieur ?

— Je ne le suis pas.

M. Lorry ouvrit les mains et les tendit vers la jeune fille avec un sourire d’acquiescement. Entre les sourcils et juste au-dessus de son petit nez féminin aux contours aussi délicats et fins que possible, l’expression s’approfondit alors que Mlle Manette s’asseyait sur la chaise derrière laquelle elle s’était tenue debout jusqu’à présent. M. Lorry l’observait dans ses moindres mouvements et au moment où elle releva les yeux sur lui, il continua :

— Dans votre pays d’adoption, je présume, je ne peux pas m’adresser à vous autrement que comme à une jeune dame anglaise, mademoiselle Manette.

— Je vous en prie, monsieur.

— Mademoiselle Manette, je suis un homme d’affaires. Je suis chargé de m’acquitter d’une mission. En m’écoutant, ne faites pas plus attention à moi que si j’étais une machine parlante – vraiment je ne suis pas beaucoup plus. Je veux, avec votre permission, vous raconter, mademoiselle, l’histoire d’un de nos clients.

— Histoire !

Il parut désireux de glisser sur le mot qu’elle avait répété, et ajouta rapidement :

— Oui, client. Dans les affaires de banque, nous appelons habituellement nos relations des clients. Il était français, un scientifique, un homme de grand savoir – un docteur.

— Pas de Beauvais ?

— Si, de Beauvais. Comme monsieur Manette, votre père, ce monsieur jouissait d’une grande réputation à Paris. J’ai eu l’honneur de le connaître là-bas. Nos rapports étaient des rapports d’affaires, mais cordiaux. Dans ce temps, j’étais dans notre succursale française, j’y étais déjà depuis… oh ! vingt ans !

— Dans ce temps… Puis-je vous demander, monsieur, de quel temps il s’agit ?

— Je parle, mademoiselle, d’il y a vingt ans. Il se maria – avec une jeune femme anglaise – et j’étais l’une des personnes chargées de ses intérêts. Ses biens, comme les biens de beaucoup de messieurs français et de familles françaises, étaient entièrement entre les mains de Tellson. Pour cette raison, j’ai été chargé de nombreuses affaires. Mais nous n’avions, mes clients et moi, que de simples relations d’affaires, mademoiselle ; il n’y entrait aucune amitié, aucun intérêt personnel, rien qui puisse ressembler à un sentiment. Je passais d’une affaire à une autre, au cours de ma vie active, exactement comme je passe d’un client à l’autre dans une journée de travail ; en résumé, je n’ai pas de sentiments ; je suis une simple machine. Enfin, pour continuer…

— Mais c’est l’histoire de mon père, monsieur, et je commence à croire…

Le front curieusement plissé était tourné vers M. Lorry.

— … que, quand je suis devenue orpheline par la mort de ma mère qui n’avait survécu que deux ans à mon père, c’était vous qui m’aviez amenée en Angleterre. Je suis presque certaine que c’était vous.

M. Lorry prit la petite main hésitante qui se tendait avec confiance vers lui, et il la baisa avec quelque cérémonie. Puis il reconduisit la jeune demoiselle à sa chaise et tenant le dossier de la main gauche, se servant de la droite, pour, à tour de rôle, se frotter le menton, ajuster sa perruque aux oreilles, scander ses paroles, il resta debout, baissant les yeux vers la jeune fille assise qui levait les siens vers lui.

— Mademoiselle Manette, c’était moi. Et vous allez voir combien est vrai ce que je vous ai dit de moi, à savoir que je n’avais pas d’amitiés et que toutes les relations que j’ai entrete-nues avec mes semblables étaient de simples relations d’affaires. Songez donc que je ne vous ai jamais revue depuis ! Non, depuis ce temps, vous avez été la protégée de la maison Tellson, et moi, bien que toujours à la maison Tellson, j’ai été occupé par d’autres affaires depuis ce temps. Des sentiments ! je n’ai pas de temps pour eux, pas l’occasion d’en avoir. Je passe toute ma vie, mademoiselle, à tourner des cylindres contenant d’immenses masses d’or.

Après cette drôle de description de la routine quotidienne, M. Lorry aplatit sa perruque blonde de ses deux mains (ce qui était bien inutile car sa surface luisante ne pouvait être rendue plus lisse) et résuma ce qu’il venait de dire :

— Jusque-là, mademoiselle (comme vous l’avez remarqué) ceci est l’histoire de votre regretté père. Maintenant vient la suite. Si votre père n’était pas mort quand on l’a dit… Pourquoi tressaillez-vous ?

En effet, elle avait tressailli. Elle attrapa le poignet de son interlocuteur avec les deux mains.

— Je vous en prie, dit M. Lorry avec douceur, en ramenant sa main gauche du dossier de la chaise pour la poser sur les doigts suppliants qui le serraient en tremblant, je vous en prie, maîtrisez-vous… Une simple question d’affaires. Comme je disais…

Le regard de la jeune fille le troubla tellement qu’il s’arrêta, s’embrouilla ; il continua enfin :

— Comme je vous le disais, si monsieur Manette n’était pas mort ; s’il avait soudainement et silencieusement disparu ; si on l’avait aidé à disparaître ; s’il n’avait pas été si difficile de deviner dans quel lieu affreux on l’avait conduit, et qu’aucune puissance au monde n’était capable de dépister ; si, parmi ses compatriotes, il avait eu un ennemi doté d’un privilège comme j’en ai vu de mon temps, là-bas, de l’autre côté de l’eau, un privilège dont les plus audacieux craignaient de parler même à voix basse, le privilège par exemple de remplir un blanc-seing permettant d’envoyer n’importe qui pour n’importe quelle durée dans l’oubli d’une prison, un oubli tel que la femme pouvait implorer le roi, la reine, la cour, le clergé sans obtenir la plus petite nouvelle de cet homme – alors l’histoire de votre père aurait été l’histoire de cet infortuné gentilhomme, le docteur de Beauvais.

— Je vous supplie de m’en dire davantage, monsieur.

— Je veux bien. Je vais continuer. Mais aurez-vous la force de m’écouter ?

— Je peux tout supporter sauf l’incertitude où vous me laissez en ce moment.

— Vous parlez avec sang-froid, et vous… êtes calme. Ça, c’est bien ! (Il faut dire que M. Lorry était moins satisfait dans ses manières que dans ses paroles). Une question d’affaires. Ne regardez ce que je vous dis que comme une question d’affaires, d’affaires qui doivent être réglées. Maintenant, si la femme de ce docteur, quoique femme de grand courage et d’esprit élevé, avait souffert si intensivement de son malheur avant la naissance de son petit enfant…

— Le petit enfant était une fille, monsieur.

— Une fille. Une… une… question d’affaires… Ne vous désolez pas, mademoiselle, si cette pauvre dame a souffert si intensément avant la naissance de son petit enfant qu’elle en vint à la détermination d’épargner à celui-ci l’héritage d’une part quelconque des souffrances qu’elle avait endurées en l’élevant dans la croyance que son père était mort… Non, ne vous agenouillez pas ! Au nom du ciel, pourquoi vous agenouillez-vous devant moi ?

— Pour la vérité ! ô cher, bon, compatissant monsieur, pour la vérité.

— Une… une question d’affaires. Vous me remplissez d’émotion et comment pourrais-je traiter des affaires si je suis ému ? Laissez-nous garder notre lucidité. Si vous vouliez avoir la bonté de me dire maintenant par exemple, combien font neuf fois neuf pence, ou combien il y a de shillings dans vingt guinées, ce serait si réconfortant. Je serais tellement plus rassuré quant à votre état d’esprit.

Sans répondre directement à cette invitation, la jeune fille s’assit si tranquillement après avoir écouté ces dures paroles, et ses mains qui n’avaient pas cessé de tenir les poignets de son interlocuteur étaient tellement plus calmes que M. Jarvis Lorry en fut quelque peu rassuré.

— Ça, c’est bien ! Ça, c’est bien ! Courage, nous parlons affaires. Nous avons à parler d’affaires, d’affaires utiles. Mademoiselle Manette, votre mère prit cette résolution pour vous. Et quand elle mourut… de chagrin, je crois… sans avoir jamais cessé de rechercher votre père, elle vous laissait âgée de deux ans, avec la perspective de grandir et de devenir belle et heureuse sans ce sombre nuage au-dessus de votre tête, sans l’incertitude dans laquelle vous alliez être sur le sort de votre père. Allait-il mourir ou bien allait-il languir de nombreuses années en prison ?

En disant ces mots, M. Lorry baissa son regard plein de pitié admirative vers les abondants cheveux blonds de la jeune fille ; comme s’il songeait qu’ils auraient déjà pu être teintés de gris.

— Vous savez que vos parents n’avaient pas de grands biens et que ce qu’ils avaient a été laissé à votre mère et à vous. Il n’y a pas eu, depuis, de nouvelles découvertes d’argent ou de propriétés, mais…

Il sentit les mains se resserrer autour de ses poignets, et il s’interrompit. L’expression du front, qui avait si particulièrement retenu son attention, et qui maintenant était figée, était devenue plus sombre encore.

— Mais il a été trouvé… été trouvé, mademoiselle. Il est vivant, profondément changé, c’est plus que probable ; presque une épave ; c’est possible. Toutefois espérons le mieux. Toujours est-il qu’il est vivant. Votre père a été transporté dans la demeure d’un vieux serviteur à Paris, et nous allons le rejoindre, moi pour l’identifier, si je le peux ; vous pour le ramener à la vie, à l’amour, à la conscience, au repos, à la consolation.

Un frisson parcourut la jeune fille des pieds à la tête. M. Lorry s’en aperçut, et cela le fit frissonner lui aussi. Elle dit d’une voix lasse, distincte, craintive, comme si elle parlait en rêve :

— Je vais voir un spectre ! Ce sera son spectre – pas lui !

M. Lorry frotta doucement les mains qui serraient son bras.

— Allons, allons, allons ! Vous voyez, vous voyez ! Maintenant vous savez le meilleur et le pire. Vous êtes sur la bonne route pour retrouver votre pauvre père si injustement frappé, et après une bonne traversée, un court voyage, vous vous trouverez bien vite en sa chère présence.

Elle répéta ce qu’elle venait d’entendre sur le même ton, puis se mit à murmurer :

— J’ai été libre, j’ai été heureuse, cependant son spectre ne m’a jamais hantée.

— Encore une chose seulement, dit M. Lorry en donnant de l’importance à ces mots de manière à retenir l’attention de son interlocutrice. Il a été trouvé sous un autre nom ; ce serait inutile à présent de chercher à connaître son vrai nom, oublié depuis longtemps ou depuis longtemps dissimulé ; ce serait inutile de chercher à savoir si votre père a été surveillé pendant des années ou abandonné dans sa prison ; ce serait inutile parce que ce serait dangereux. Il vaut mieux ne pas aborder ce sujet de quelque façon que ce soit et conduire votre père, pour un certain temps en tout cas, hors de France. Moi-même, bien que je sois à l’abri en qualité de citoyen anglais, et la maison Tellson elle-même, malgré le rôle important qu’elle joue dans le crédit français, nous évitons toute allusion à cette affaire. Je ne porte jamais sur moi un papier s’y rapportant ouvertement. Tout doit rester secret. Mes lettres de créance, de recommandation, se résument en ces quelques mots : rappelé à la vie ; ce qui peut vouloir dire n’importe quoi ! Mais que se passe-t-il ? Elle n’écoute plus un mot ! Mademoiselle Manette !

Parfaitement immobile et silencieuse, pas même appuyée contre le dossier de sa chaise, elle était assise tout près de M. Lorry, complètement insensible, avec ses yeux ouverts et fixés sur lui. Elle serrait le bras de M. Lorry avec tant de force qu’il craignait de reprendre sa liberté de peur de faire mal à la jeune fille ; c’est pourquoi il appela à l’aide sans faire un mouvement.

Une femme à l’air effaré entra en courant dans la chambre, devançant la servante de l’auberge. Malgré son agitation, M. Lorry remarqua que cette femme était entièrement vêtue de rouge et qu’elle avait des cheveux roux, et qu’elle portait une extraordinaire robe collante, et qu’elle avait sur sa tête un des plus étonnants bonnets qui soient, semblable à une mesure à bois de grenadier, une bonne mesure, ou à un grand fromage de Stilton. Elle eut vite fait de régler la question du détachement de la main de la pauvre jeune fille en posant son poing sur la poitrine de M. Lorry, de telle sorte que ce dernier dut reculer jusqu’au mur le plus proche.

(« Je crois vraiment que c’est un homme », fut la réflexion que fit M. Lorry au moment même où il heurta le mur.)

— Eh bien ! qu’est-ce que vous attendez, vous autres ? cria la virago. Pourquoi est-ce que vous n’allez pas chercher ce qu’il faut, au lieu de rester là à me regarder ? Il n’y a rien à voir ici. Pourquoi est-ce que vous n’allez pas chercher ce qu’il faut ? Vous allez voir ce que je vais vous passer si vous ne m’apportez pas tout de suite les sels, de l’eau froide et du vinaigre, vous allez voir !

M. Lorry alla chercher immédiatement ces réconfortants, cependant que la femme couchait avec précautions la malade sur le sofa et s’occupait d’elle avec beaucoup d’habileté et de tendresse, l’appelant « ma précieuse » et « mon oiseau » en étendant les cheveux d’or sur les épaules avec beaucoup de fierté et de soins.

— Et vous, l’homme en marron ! dit-elle en se tournant vers M. Lorry, vous ne pouviez pas lui dire ce que vous aviez à lui dire sans lui causer une pareille frayeur ? Regardez-la avec sa jolie figure toute pâle et ses mains glacées. Est-ce que vous appelez ça être un banquier ?

M. Lorry était tellement décontenancé par une question à laquelle il lui était si difficile de répondre qu’il ne put que jeter de loin un regard plein de sympathie et d’humilité, cependant que la femme de tête, après avoir chassé les autres servantes en les menaçant de « leur faire voir quelque chose », quelque chose qu’elle se gardait bien de préciser, si elles restaient plantées là, était parvenue petit à petit, à force de soins et de caresses, à poser sur son épaule la tête pendante de la jeune fille.

— J’espère qu’elle va aller bien maintenant, dit M. Lorry.

— Ça ne sera toujours pas grâce à vous, l’homme en marron, si elle va mieux, ma jolie chérie !

— J’espère, dit M. Lorry, après une autre pause durant laquelle il demeura humble et prévenant, que vous accompagnerez mademoiselle Manette en France.

— Encore une chose vraisemblable, répondit la forte femme. S’il avait été écrit que je devrais un jour traverser l’eau salée, est-ce que vous croyez que la Providence m’aurait jetée dans une île ?

Ceci étant une deuxième question à laquelle il était difficile de répondre, M. Jarvis Lorry se retira pour y réfléchir.

CHAPITRE V

LA BOUTIQUE DU MARCHAND DE VIN

Un grand tonneau de vin est tombé et s’est brisé dans la rue. L’accident était arrivé en le déchargeant d’une voiture. Le tonneau avait roulé et les cercles s’étaient rompus et il gisait sur les pavés, juste devant la porte de la boutique du marchand de vin, brisé comme une coquille de noix.

Tous les gens du voisinage avaient interrompu leurs travaux, ou leur repos, pour accourir sur les lieux et boire le vin. Les pavés, raboteux et irréguliers, pointant de tous les côtés et destinés uniquement, on aurait pu le croire, à estropier toute créature vivante qui les approchait, gardait le vin par petites mares. Chacune de celles-ci était entourée selon son importance, par un groupe ou par une foule de gens qui se bousculaient. Certains hommes s’agenouillaient, faisaient une soucoupe de leurs deux mains jointes et buvaient le vin, ou tâchaient de le présenter aux femmes qui se penchaient par-dessus leurs épaules pour qu’elles le bussent elles aussi avant qu’il se fût écoulé à travers leurs doigts. D’autres hommes et d’autres femmes plongeaient dans les flaques de petits pots en terre, ou même des mouchoirs pris sur la tête des femmes, et qu’on tordait ensuite dans la bouche des enfants. D’autres faisaient de petites digues avec la boue pour arrêter le vin dans sa course ; d’autres, guidés par des curieux qui regardaient la scène de leurs fenêtres, s’élançaient ici et là pour intercepter les ruisseaux de vin qui partaient dans de nouvelles directions ; d’autres enfin se consacraient aux morceaux du tonneau, trempés et imprégnés de lie, léchant et mâchonnant avec un vif plaisir les fragments humides et rongés par le fin. En recueillant le vin, on avait ramassé tant de boue qu’on aurait pu supposer, en admettant qu’un tel miracle fût possible, qu’un balayeur avait passé par là.

Un bruit perçant, fait de rires et de voix joyeuses – voix d’hommes, de femmes et d’enfants – résonna dans la rue tant que dura le jeu du vin. Il y avait peu de brutalité et beaucoup d’amusement. Il y avait une camaraderie spéciale, et on pouvait observer l’inclination que chacun avait pour son prochain, ce qui amenait chez les plus heureux ou les plus frivoles de joyeuses embrassades, des échanges de toasts, des serrements de mains, et même des rondes par groupes de douze personnes. Quand le vin eut disparu et que la place où il avait été le plus abondant, raclée avec les doigts, n’eut plus que l’aspect d’un gril, ces démonstrations cessèrent aussi rapidement qu’elles avaient pris naissance. L’homme qui avait laissé sa scie dans le bois qu’il était en train de couper, la remit en mouvement ; la femme qui avait laissé sur le pas de sa porte le petit pot de cendre chaude sur lequel elle essayait d’adoucir la peine de ses doigts et de ses pieds amaigris, ou ceux de son enfant, y retourna ; des hommes dont les bras étaient nus, les cheveux emmêlés, ainsi que les visages cadavériques qui avaient surgi du fond des caves dans ce jour d’hiver, se mirent en marche pour y retourner ; et une grande tristesse s’appesantit sur la rue, tristesse plus naturelle en ce lieu qu’un rayon de soleil.

Le vin était du vin rouge, et il avait taché le sol de cette rue étroite du quartier Saint-Antoine, à Paris, où il s’était répandu. Il avait également taché beaucoup de mains et beaucoup de visages, et beaucoup de pieds nus, et beaucoup de sabots. Les mains de l’homme qui sciait du bois laissaient des traces rouges sur les bûches ; et le front de la femme qui soignait son enfant était taché par le vieux châle qu’elle avait renoué sur sa tête. Ceux qui s’étaient les plus acharnés sur les morceaux de tonneau gardaient un goût âcre dans la bouche ; un grand farceur, tout barbouillé, la tête mal couverte par une sorte de long bonnet de nuit crasseux, griffonna sur un mur, avec ses doigts trempés dans la lie du vin, le mot : SANG.

Le temps était proche où ce vin-là aussi allait être répandu sur les pavés de la rue, et tacherait de rouge beaucoup de ceux dont nous venons de parler.

Et maintenant que le nuage, qu’un rayon momentané avait éloigné de ce lieu de prédilection, se fixait sur Saint-Antoine, l’obscurité devint épaisse. Le froid, la maladie, l’ignorance et la misère étaient les maîtres. Des échantillons d’individus qui semblaient avoir passé par l’épreuve du broyage et du rebroyage, certainement pas dans le moulin fabuleux qui rend la jeunesse aux vieillards, grelottaient aux coins des rues, entraient et sortaient, regardaient des fenêtres, tremblaient dans leur semblant de vêtement que le vent agitait. Le moulin qui les avait ainsi transformés était celui qui rendait les jeunes vieux. Les enfants avaient le visage vieilli et la voix grave ; et dans cette maturité précoce, dans chaque ride, dans les anciennes comme dans les nouvelles qui se formaient, était inscrit le signe : FAIM. Il apparaissait partout. La faim se montrait dans les grandes maisons à travers les misérables vêtements accrochés à des barreaux ou à des cordes ; la faim se retrouvait dans chaque fragment du plus petit morceau de triche que l’homme sciait ; la faim montait des cheminées sans feu pour redescendre dans la rue nue, sans rebuts, sans détritus ; la faim servait d’enseigne aux rayons des boulangers ; elle était écrite sur chaque petite miche, chez le charcutier, sur chaque saucisse faite avec du chien crevé ; la faim faisait craquer ses os secs parmi les marrons qu’on rôtissait dans des cylindres tournants ; la faim était déchiquetée en atomes dans chaque son, dans chaque parcelle de terre desséchée, dans chaque goutte répugnante d’huile.

Le lieu où elle se tenait en permanence était en tous points fait pour elle : une rue étroite et venteuse, pleine de délits et de puanteur, au milieu d’autres rues étroites et venteuses qui y convergeaient, toutes peuplées de haillons et de bonnets de nuit, et toutes sentant les haillons et les bonnets de nuit ; et tout ce qu’on voyait était comme entouré d’un halo. Dans l’aspect craintif des gens on devinait pourtant l’esprit féroce d’un changement. Tout déprimés et fuyants qu’ils étaient, les yeux de feu ne manquaient pas chez ces gens, ni les lèvres serrées blanches de ce qu’elles retenaient, ni les fruits dont les rides étaient à la ressemblance des cordes de potence, de ces cordes dont chacun rêvait pour la subir ou l’infliger. Les enseignes des commerçants (et elles étaient presque aussi nombreuses que les boutiques) étaient toutes de cruelles illustrations de la misère. Le boucher et le charcutier n’avaient peint que de maigres petits morceaux de viande ; le boulanger, sa miche de pain la plus ordinaire. Les buveurs, peints naïvement à la devanture du marchand de vin, jacassaient au-dessus de leur pauvre mesure de vin léger et de bière, et avaient l’air tout agité par de mutuelles confidences. Rien n’était représenté dans des conditions florissantes, sauf les outils et les armes, car les haches et les couteaux du coutelier étaient aiguisés et brillants, ou le marteau du forgeron était lourd et la réserve de l’armurier meurtrière. Les pierres irrégulières du sol, avec leurs nombreuses anfractuosités pleines de boue et d’eau, allaient jusqu’aux seuils des maisons, la rue n’ayant pas de trottoirs. Le ruisseau coulait au milieu de la chaussée – quand il coulait ! ce qui n’arrivait qu’après les fortes pluies, et alors il coulait si bien que par bonds petits et étranges, il allait jusqu’aux maisons. En travers des rues, et à de grands intervalles, une malheureuse lampe était suspendue par une corde à une poulie. La nuit, quand l’allumeur les avait descendues, allumées et remontées, une peu abondante forêt de lumignons fumeux se balançait au-dessus de vos têtes, comme s’ils avaient été sur la mer. En vérité, les lumignons étaient sur la mer et l’équipage et le bateau attendaient la tempête.

Car le temps était proche où les épouvantails décharnés qui habitaient ce quartier, à force d’avoir longuement observé, dans leur oisiveté et dans leur misère, comment opérait l’allumeur, le temps était proche où ils concevaient l’idée d’essayer sa méthode, c’est-à-dire de pendre des hommes avec ces cordes et ces poulies afin de jeter un peu de clarté sur l’obscurité de leur condition. Mais ce temps n’était pas encore venu, et chaque vent qui soufflait sur la France secouait en vain les guenilles de ces épouvantails, et pour le moment les oiseaux au chant harmonieux et au plumage brillant n’entendaient aucun avertissement.

La boutique du marchand de vin était à l’angle de deux rues, et elle était d’apparence et de condition bien supérieures à la plupart des autres boutiques, et le patron s’était tenu dehors, en gilet jaune, en culotte verte, pour contempler la lutte autour du vin répandu. « Ça ne me regarde pas », dit-il avec un dernier haussement d’épaules. « Les gens du marché ont brisé ce tonneau. Qu’ils en rapportent un autre. »

À ce moment il advint que ses yeux se posèrent sur le grand farceur en train de griffonner sa plaisanterie ; le patron l’appela à travers la rue :

— Dis donc, mon Gaspard, qu’est-ce que tu fais là ?

L’individu lui montra le mot qu’il venait d’écrire avec un grand sérieux, ce sérieux qu’affectent tous les farceurs. Mais comme il arrive souvent à ces derniers, il manqua le but qu’il recherchait.

— Et puis après ? Es-tu bon pour l’asile d’aliénés ? dit le marchand de vin en traversant la rue et en jetant sur le mot une poignée de boue ramassée à cet effet.

— Pourquoi écris-tu ça dans une rue publique ? N’y a-t-il pas, dis-moi, n’y a-t-il pas d’autres endroits pour écrire un pareil mot ?

En même temps qu’il faisait ces remontrances, il posa la plus propre de ses mains sur la poitrine du farceur. Celui-ci donna une tape sur cette main, fit un saut, prit, en retombant une attitude de danseur, lança un pied que la chaussure tachée en sortit, tournoya, lui retomba dans la main. On peut dire qu’il eut l’air, en cette circonstance, d’un farceur à principes extrémistes, pour ne pas dire sauvages.

— Remets-le, remets-le, dit le marchand de vin, et appelle le vin : « vin » et finissons-en.

Après avoir prononcé ces mots, il essuya sa main salie sur les vêtements du farceur, tout à fait naturellement, comme s’il s’était sali par la faute de son interlocuteur ; puis il retraversa la rue et rentra dans sa boutique.

Le marchand de vin était un homme de trente ans, à l’air martial, au cou de taureau, et il devait être d’un chaud tempérament, parce que, quoiqu’il fît un froid aigu, il portait un manteau jeté sur les épaules. Les manches de sa chemise étaient roulées et ses bras bruns étaient nus jusqu’aux coudes. Et sur sa tête il ne portait autre chose que ses propres cheveux noirs, courts et crépus. C’était d’ailleurs un brun avec de bons yeux et un bon écart entre eux. Dans l’ensemble, il semblait avoir un naturel heureux, implacable aussi ; c’était évidemment un homme dont les résolutions sont fermes, les desseins bien établis ; un homme qu’on n’aimerait pas beaucoup rencontrer dans un chemin étroit bordé des deux côtés par un précipice, car rien ne devait arrêter un tel homme.

Mme Defarge, sa femme, était assise derrière le comptoir, dans la boutique, quand il revint. Mme Defarge était une forte femme, à peu près du même âge que son mari, avec des yeux attentifs qui avaient pourtant rarement l’air de regarder quelque chose, avec une grande main chargée de bagues, un visage ferme, des traits accusés et un maintien parfaitement digne. Il y avait en outre quelque chose dans cette femme qui laissait présumer qu’elle ne faisait pas souvent des erreurs à son désavan-tage dans les comptes. Mme Defarge, étant sensible au froid, était entourée de fourrures et portait de nombreux châles aux couleurs vives autour de la tête, toutefois sans aller jusqu’à cacher ses longues boucles d’oreilles. Son tricot était devant elle ; elle l’avait déposé pour curer une de ses dents avec un cure-dent. Comme elle était occupée à ce travail et qu’elle supportait en outre son coude droit de sa main gauche, elle ne prononça pas un mot quand son maître et seigneur entra, mais elle toussa, juste un brin de toux, ceci et le mouvement de ses sourcils firent comprendre à son mari qu’il ferait bien de jeter un coup d’œil sur les clients pour s’assurer qu’aucun nouveau venu n’était arrivé pendant son absence.

Le marchand de vin, en conséquence, promena ses regards autour de lui. Soudain ils s’arrêtèrent sur un vieux monsieur et une jeune dame qui étaient assis dans un coin. D’autres gens étaient là : deux d’entre eux jouaient aux cartes ; deux autres jouaient aux dominos ; d’autres encore, debout près du comptoir, tendaient leur verre pour quémander un supplément de vin. Alors qu’il passait derrière le comptoir, le patron entendit le vieux monsieur dire à la jeune dame : « C’est notre homme ».

« Que diable faites-vous, vous, dans cette galère ? » murmura M. Defarge en lui-même. « Je ne vous connais pas. »

Puis, feignant de ne plus faire attention aux deux étrangers, il commença à discourir avec le trio de clients qui buvait au comptoir.

— Comment ça va, Jacques ? demanda l’un de ces trois hommes à M. Defarge. Est-ce que tout le vin répandu est avalé ?

— Chaque goutte, Jacques, répondit M. Defarge.

Cet échange de prénoms venait d’être accompli lorsque Mme Defarge, qui curait toujours sa dent avec le cure-dent, toussota de nouveau un peu et fit mouvoir ses sourcils.

— Il n’arrive pas souvent, dit un deuxième consommateur à M. Defarge, que ces malheureuses bêtes goûtent au vin ou à quoi que ce soit d’autre que le pain noir et la mort, n’est-ce pas, Jacques ?

— C’est ainsi, Jacques, répliqua M. Defarge.

Après ce second échange de prénoms, Mme Defarge, se servant toujours de son cure-dent avec dignité, retoussota et refit mouvoir ses sourcils.

Le dernier des trois consommateurs debout devant le comptoir disait son mot à présent, en reposant son verre vide et en faisant claquer sa langue.

— Ah ! c’est un goût bien amer que ce pauvre bétail a toujours dans la bouche, et la vie qu’ils vivent est bien dure, Jacques ! N’est-ce pas vrai, Jacques ?

— C’est vrai, Jacques, fut la réponse de M. Defarge.

Ce troisième échange de prénoms s’acheva au moment où Mme Defarge posa son cure-dent, les sourcils levés, en frissonnant légèrement sur sa chaise.

— Viens, hi ! Allons ! grommela son mari. Messieurs, ma femme !

Les trois clients ôtèrent leur chapeau et saluèrent Mme Defarge et lui firent des compliments. Elle répondit en inclinant la tête et en adressant à chacun des trois hommes un rapide regard. Puis, discrètement, elle jeta un coup d’œil circulaire dans la boutique, repris son tricot apparemment avec un grand calme et s’absorba dans son ouvrage.

— Messieurs, dit son mari qui n’avait pas cessé d’observer sa femme de ses yeux clairs, bonne journée. La chambre meublée à la façon célibataire que vous désiriez voir et que vous m’avez demandé de visiter au moment où je suis sorti, est au cinquième étage. La porte de l’escalier donne sur la petite cour, tout de suite à gauche ici, ajouta-t-il en la désignant de la main, près de la fenêtre de mon établissement. Mais je me souviens, l’un de vous est déjà venu et peut montrer le chemin. Messieurs, adieu !

Ils payèrent leur vin et quittèrent les lieux. M. Defarge regardait sa femme tricoter lorsque le vieux monsieur s’avança de son coin et pria le patron de lui accorder la faveur d’un bref entretien.

— Volontiers, monsieur, dit M. Defarge, et tranquillement il fit quelques pas avec son client vers la porte.

Leur entretien fut très court, mais très net. Dès le premier mot, M. Defarge sursauta et devint profondément attentif. Une minute plus tard, il inclinait la tête et sortait. Le vieux monsieur fit alors signe à la jeune femme et eux aussi sortirent. Mme Defarge tricotait de ses doigts agiles, gardant ses sourcils immobiles, et elle ne vit rien de cette scène.

Ainsi, après être sortis de la boutique, M. Jarvis Lorry et Mlle Manette rejoignirent M. Defarge dans l’entrée où il avait dirigé, quelques instants plus tôt, ses autres clients. Elle donnait sur une petite cour sombre et mal odorante et servait en outre d’unique issue à un grand pâté de maisons habitées par une foule de gens. Dans le triste couloir pavé de tuiles qui conduisait au triste escalier pavé de tuiles, M. Defarge s’agenouilla devant l’enfant de son vieux maître et porta sa main à ses lèvres. C’était un geste tendre, mais pas du tout fait avec tendresse. Une transformation très remarquable s’était opérée en lui en l’espace de quelques secondes. Il n’y avait plus de jovialité sur son visage, ni le moindre aspect de franchise ; il était devenu secret, sombre, un homme dangereux.

— C’est très haut, c’est un peu fatigant ; mieux vaut ne pas se presser, dit M. Defarge à M. Lorry d’une voix sévère alors qu’ils commençaient à gravir l’escalier.

— Est-il seul ? murmura M. Lorry.

— Seul ! Que Dieu l’aide ! Qui serait avec lui ? répondit M. Defarge sur le même ton à peine perceptible.

— Est-il toujours seul, alors ?

— Oui.

— Par sa propre volonté ?

— Par nécessité. Tel il était quand je le vis pour la première fois lorsqu’on vint me chercher pour me demander de l’héberger à nos risques et périls, tel il était, tel il est aujourd’hui.

— A-t-il beaucoup changé ?

— Changé !

Le patron de l’estaminet s’arrêta pour frapper le cœur de la main et pour grommeler un formidable juron. Aucune réponse directe n’aurait pu être aussi éloquente. Les pensées de M. Lorry devenaient de plus en plus sombres, cependant que tous trois montaient toujours plus haut.

Un tel escalier, dans le quartier le plus vieux et le plus peuplé de Paris, n’a déjà rien d’engageant ; mais en cette circonstance, il était véritablement abject pour des sensibilités inhabituées et sans entraînement. Chaque petit logement, dans ce grand nid sale que formait ce haut bâtiment – c’est-à-dire la chambre ou les chambres derrière chaque porte qui s’ouvrait sur l’unique escalier – déversait son propre tas d’ordures sur son propre palier, sans parler de celui qu’il jetait par ses propres fenêtres. L’incontrôlable et désespérante masse de matières en décomposition ainsi formée aurait emprisonné l’air, en admettant que celui-ci ne fût déjà pas surchargé de toutes les intangibles impuretés de la pauvreté et de la privation. Cet air était irrespirable. Au milieu d’une telle atmosphère, dans l’escalier noir, véritable puits de saleté et de prison, la route se déroulait. Cédant à ses inquiétudes et au trouble de sa jeune compagne qui devenait plus grand à chaque instant, M. Jarvis Lorry s’arrêta deux fois pour se reposer. Chacun de ces arrêts se fit devant un lugubre grillage à travers lequel paraissait s’enfuir ce qui restait d’air non corrompu, cependant qu’à l’intérieur continuait de ramper un souffle vicié et malsain. À travers les barreaux rouillés on sentait, plutôt qu’on ne l’apercevait, le voisinage ; et rien, sur le vaste espace que dominaient les deux grandes tours de Notre-Dame, ne laissait espérer une vie saine et des aspirations normales.

Enfin le sommet de l’escalier fut atteint et le groupe s’arrêta pour la troisième fois. Il y avait maintenant un autre escalier à gravir, plus raide et aux dimensions plus étroites, pour arriver à l’étage des mansardes. Le marchand de vin, qui se tenait toujours en avant et toujours du côté de M. Lorry, comme s’il redoutait d’être questionné par la jeune femme, s’arrêta à ce moment et après avoir tâté soigneusement les poches de la veste qu’il portait sur ses épaules, en tira une clef.

— La porte est donc fermée, mon ami ? dit M. Lorry, surpris.

— Ben oui ! fut la réponse que fit M. Defarge sur un ton grognon.

— Vous pensez qu’il est nécessaire de garder cet infortuné gentilhomme dans un pareil isolement ?

— Je pense qu’il est nécessaire de le boucler, murmura M. Defarge à l’oreille de M. Lorry, en fronçant les sourcils.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ! Parce qu’il a vécu si longtemps enfermé qu’il perdrait la raison, deviendrait fou de terreur, en arriverait à commettre je ne sais quel malheur si sa porte était laissée ouverte.

— Est-ce possible ! s’exclama M. Lorry.

— C’est possible, répéta M. Defarge amèrement. Oui. Vraiment c’est dans un beau monde que nous vivons où une pareille chose est possible, où beaucoup d’autres choses analogues sont possibles, et pas seulement possibles, mais faites, faites, vous voyez, sous ce ciel-là, chaque jour. Au Diable ! Et maintenant, continuons.

Ce dialogue fut échangé à voix tellement basse que pas un mot n’en parvint aux oreilles de la jeune fille. Elle n’en tremblait pas moins d’une émotion si violente, et son visage exprimait une si profonde anxiété et, par-dessus tout, une telle crainte et une telle terreur, que M. Lorry jugea de son devoir de lui adresser un mot ou deux de réconfort.

— Courage, chère mademoiselle ! Courage ! Ce sont des affaires. Le plus difficile sera passé dans un instant. C’est de franchir le seuil de la chambre, et cela va être fait tout de suite. Après, tout le bien que vous lui apportez, tout le soulagement, tout le bonheur que vous lui apportez, vont agir. Laissez votre bon ami vous conduire. Ça, c’est bien, ami Defarge. Venez maintenant. Les affaires, les affaires !

Ils montèrent lentement et doucement. L’escalier était court, et ils en atteignirent rapidement le sommet. Là, comme il y avait un angle, ils se trouvèrent soudain en présence de trois hommes se tenant très près les uns des autres qui, par un trou ou par une fente ménagés dans une porte, essayaient de regarder dans une chambre.

En entendant des pas, ces trois hommes se retournèrent, se relevèrent et il apparut qu’ils étaient ces trois clients répondant au même prénom, qui avaient bu tout à l’heure dans le débit.

— Je les avais oubliés dans la surprise de votre visite, expliqua M. Defarge. Laissez-nous, mes braves, nous avons affaire ici.

Les trois hommes s’éclipsèrent silencieusement.

Comme il ne semblait pas y avoir d’autres portes sur le palier que celle devant laquelle les trois hommes avaient été surpris, M. Lorry demanda au marchand de vin d’une voix très basse, mais où perçait de la colère :

— Est-ce que vous faites un spectacle de monsieur Manette ?

— Je le montre de la manière que vous avez vue, à un petit nombre de gens bien choisis.

— Est-ce bien ?

— Je trouve que c’est bien.

— Qui sont ces gens ? Comment les choisissez-vous ?

— Je choisis de vrais hommes, portant mon prénom – je m’appelle Jacques – et pour qui ce spectacle doit vraisemblablement être bon. Assez ! vous êtes anglais ; c’est autre chose. Restez ici, s’il vous plaît, un petit instant.

Après avoir fait un geste pour maintenir en arrière M. Lorry et la jeune fille, le marchand de vin regarda à son tour par la fente du mur. Puis, relevant la tête, il frappa deux ou trois fois contre la porte, visiblement sans autre but que de faire du bruit.

Ensuite, toujours pour faire du bruit sans doute, il promena la clé deux ou trois fois sur la porte avant de la mettre maladroitement dans la serrure, et il la tourna aussi brutalement qu’il le put.

La porte s’ouvrit lentement vers l’intérieur ; il regarda dans la chambre et dit quelque chose. Une voix faible lui répondit quelque chose. Des deux côtés, on avait à peine prononcé plus d’une syllabe.

Le marchand de vin regarda en arrière par-dessus son épaule et fit signe à ses compagnons d’avancer. M. Lorry serrait fortement la taille de la jeune fille et il la soutenait parce qu’il sentait qu’elle défaillait.

— Une… une… une affaire, affaire ! murmura-t-il, les joues couvertes d’une sueur qui n’avait rien de commun avec les affaires. Entrez, entrez.

— J’ai peur, répondit la jeune fille, tremblante.

— Peur de qui ? de quoi ?

— Je veux dire de lui, de mon père.

Désespéré par l’état de la jeune fille, et aussi par les gestes de M. Defarge, M. Lorry passa autour du cou de celle-ci son bras qui tremblait, et la poussa rapidement dans la pièce. Il la força à s’asseoir juste derrière la porte et la tint serrée contre lui.

M. Defarge changea la clé de côté, ferma la porte à double tour de l’intérieur, tira encore une fois la clé de la serrure, la garda à la main. Il fit tout cela méthodiquement, mais en faisant le plus de bruit possible. Finalement, il traversa la pièce à pas mesurés, jusqu’à la fenêtre. Là, il s’arrêta, regarda autour de lui.

Le grenier bâti pour servir de dépôt de bois à brûler, était triste et obscur, car la fenêtre semblable à une lucarne, était plutôt une porte donnant sur le toit, une porte avec une petite poulie au-dessus pour hisser les marchandises de la rue, une porte non vitrée, formée de deux panneaux se fermant au milieu comme toutes les autres portes de construction française. Pour empêcher le froid de pénétrer dans la pièce, un panneau de cette porte était hermétiquement fermé ; quant à l’autre, il était très légèrement ouvert. Une si faible quantité de lumière était admise à pénétrer dans cette pièce qu’il était difficile, au premier abord, de voir quoi que ce fût ; seule une longue habitude aurait pu donner à quelqu’un la possibilité de faire un travail demandant de la précision dans une semblable obscurité. Pourtant, un travail de cet ordre était accompli dans ce grenier ; car, le dos tourné à la porte, le visage face à la fenêtre – près de laquelle se tenait en ce moment le marchand de vin – un homme à cheveux blancs était assis sur un escabeau, courbé en avant et très occupé à faire des chaussures.

CHAPITRE VI

LE CORDONNIER

— Bonjour ! dit M. Defarge en regardant la tête blanche penchée sur son travail.

Elle se releva un instant et une voix très faible, comme si elle venait de loin, répondit au salut.

— Bonjour !

— Vous êtes toujours ferme au travail, à ce que je vois !

Après un long silence, la tête se releva encore un instant et la voix répondit :

— Oui, je travaille.

Cette fois, une paire d’yeux hagards avait regardé l’interpellateur avant que la tête fût retombée à nouveau.

La faiblesse de la voix était pitoyable et terrible. Ce n’était pas une faiblesse de provenance physique, quoique la claustration et une mauvaise nourriture, sans aucun doute, en fussent un peu la cause. La déplorable particularité de cette faiblesse était qu’elle provenait de la solitude. C’était comme le dernier écho d’un son émis il y avait des siècles et des siècles. Cette voix avait perdu la résonnance et la vie de la voix humaine au point qu’elle n’affectait plus les sens que comme une couleur autrefois merveilleuse lorsqu’elle n’est plus qu’une tache légère et fanée. Elle était si éteinte et si atténuée qu’elle semblait une voix de l’autre monde. Elle était si expressément celle d’une créature perdue et sans espoir, qu’un voyageur affamé, épuisé par un voyage solitaire dans la brousse, se serait souvenu, en l’entendant, de sa maison et de ses amis avant de s’étendre pour mourir.

Quelques minutes de travail silencieux s’étaient écoulées et les yeux hagards s’étaient de nouveau relevés, sans aucune expression d’intérêt ou de curiosité, mécaniquement, conscient d’une seule chose, à savoir que le point où se tenait le visiteur qu’ils avaient aperçu n’était toujours pas vide.

— Je voudrais, dit M. Defarge, dont le regard n’avait pas quitté le cordonnier, laisser entrer un petit peu plus de lumière ici : pouvez-vous en supporter un peu plus ?

Le cordonnier interrompit son travail, regarda par terre, près de lui, d’un air absent, comme s’il prêtait attention à ce qu’on lui disait ; puis il regarda le sol de l’autre côté, puis enfin, il leva les yeux sur son interlocuteur.

— Qu’est-ce que vous avez dit ?

— Pouvez-vous supporter un peu plus de lumière ?

— Je dois la supporter si vous la faites entrer. (Il appuya légèrement sur le second mot).

Le panneau entrouvert fut pressé plus avant et fixé provisoirement à sa nouvelle place. Une large bande de lumière tomba dans le grenier, montrant le travailleur avec un soulier inachevé sur ses genoux et semblant se reposer de son travail.

Quelques outils ordinaires et des bouts de cuirs variés étaient à ses pieds et sur son banc. Il avait une barbe blanche taillée en dents de scie, mais pas très longue, une face creuse et des yeux extraordinairement lumineux. La maigreur et la minceur de son visage les faisaient paraître très grands sous les sourcils restés noirs et sous la tignasse de cheveux blancs emmêlés ; ils étaient d’ailleurs naturellement grands et cela avait l’air surnaturel. Sa chemise jaune en lambeaux s’ouvrait sur la poitrine, découvrant un corps flétri et usé. Cet homme, et son pauvre linge de toile, et ses bas pendants et trop larges, et ses pauvres loques d’habits, semblaient avoir fondu en ces années sans lumière et sans air, en une teinte jaunâtre de vieux parchemins qui rendait impossible de les distinguer les uns des autres.

Il avait mis sa main entre ses yeux et la lumière et ses os mêmes paraissaient transparents. Ainsi, il était assis, le regard fixe et absent, arrêté dans son travail. Il ne regardait jamais la personne qui se trouvait devant lui sans regarder d’abord le sol à gauche et à droite, comme s’il avait perdu l’habitude d’associer l’endroit avec le son ; il ne parlait jamais sans faire errer ses yeux de la même manière et après il oubliait encore de parler.

— Allez-vous terminer cette paire de souliers aujourd’hui ? demanda M. Defarge en faisant signe à M. Lorry d’avancer.

— Qu’est-ce que vous avez dit ?

— Vous proposez-vous de finir cette paire de souliers aujourd’hui ?

— Je ne peux pas dire que je me le propose. Je l’espère simplement. Je ne sais pas. Après tout.

Mais la question lui rappela son travail et il se pencha de nouveau.

M. Lorry avança silencieusement, laissant la jeune fille près de la porte. Il venait de se tenir un moment à côté de Defarge, lorsque le cordonnier leva les yeux. Il ne manifesta aucune surprise en apercevant une autre personne, mais les doigts tremblants d’une de ses mains s’égarèrent sur ses lèvres (ses lèvres et ses ongles étaient de la même couleur de plomb), et cette main retomba sur son travail, et une fois de plus la tête se courba sur le soulier. Cette scène n’avait pas duré plus d’un instant.

— Vous avez une visite, vous voyez, dit M. Defarge.

— Qu’avez-vous dit ?

— Voilà une visite.

Le cordonnier releva la tête, mais sans abandonner son travail.

— Allons, dit Defarge. Voilà un monsieur qui sait reconnaître un soulier bien fait quand il en voit un. Montrez-lui le soulier auquel vous travaillez. Prenez-le, monsieur.

M. Lorry le prit dans ses mains.

— Dites à monsieur de quelle sorte de soulier il s’agit, et le nom de celui qui l’a fait.

Il y eut un silence plus long que les précédents avant que le cordonnier répondit :

— J’ai oublié ce que vous m’avez demandé. Qu’avez-vous dit ?

— Je vous ai demandé si vous ne pourriez décrire pour monsieur la sorte de soulier que vous faites.

— C’est un soulier de dame. C’est un soulier de marche de jeune dame. Il est à la mode actuelle. Je n’ai jamais vu la mode. J’ai eu un modèle entre les mains.

Il lorgna le soulier avec quelques fugitives petites rougeurs d’orgueil.

— Et le nom du fabricant ? dit Defarge.

Maintenant qu’il ne tenait plus son travail, il posait tour à tour le poignet de sa main droite dans le creux de sa main gauche et le poignet de sa main gauche dans le creux de sa main droite ; puis il passa une main sur son menton barbu, cela en des mouvements réguliers, et sans interruption. Les soins qu’il fallait lui donner pour le tirer de la léthargie où il tombait dès qu’il avait parlé étaient semblables à ceux qu’il faut donner à une personne très faible ou bien à un homme à l’agonie dont on veut retenir l’esprit dans l’espoir de quelque révélation.

— M’avez-vous demandé mon nom ?

— Assurément, je l’ai fait.

— Cent cinq ; tour nord.

Avec un faible son qui n’était ni un soupir ni une plainte, il se pencha pour se remettre au travail, jusqu’à ce que le silence fût de nouveau rompu.

— Vous n’êtes pas un cordonnier de métier ? dit M. Lorry en le regardant fixement.

Les yeux hagards se tournèrent vers Defarge comme s’ils voulaient lui transmettre la question, mais comme aucune aide ne vint de ce côté, ils se reportèrent sur le questionneur, non sans avoir entre-temps fouillé le sol.

— Je ne suis pas un cordonnier de métier ? Non, je n’étais pas un cordonnier de métier. Je… je… le suis devenu ici. Je… je… l’ai appris moi-même. J’ai demandé un congé pour…

Il dut s’interrompre pendant quelques minutes. Enfin ses yeux revinrent se poser doucement sur l’homme qu’ils avaient quitté ; à ce moment, le cordonnier tressaillit, puis il poursuivit à la manière d’un dormeur qui vient de se réveiller, revenant sur leur sujet de la nuit précédente :

— J’ai demandé un congé pour apprendre moi-même ce métier, et je ne l’ai obtenu que très difficilement après un long temps. Et depuis, j’ai toujours fait des souliers.

Comme il tendait la main pour reprendre le soulier qu’on lui avait enlevé, M. Lorry dit en le regardant toujours fixement :

— Monsieur Manette, vous souvenez-vous de moi ?

Le soulier tomba à terre et le cordonnier dévisagea le questionneur.

— Monsieur Manette, dit M. Lorry en posant une main sur le bras de Defarge, ne vous souvenez-vous pas de cet homme ? Regardez-le. Regardez-moi. N’y a-t-il pas un vieux banquier, une vieille affaire, un vieux serviteur, n’y a-t-il pas tout le vieux temps qui surgit de votre cerveau, monsieur Manette ?

Comme le prisonnier de tant d’années était assis en fixant tour à tour son regard sur M. Lorry et sur Defarge, les marques depuis longtemps effacées de son front d’une active et intense intelligence reparurent graduellement sur le sombre visage. Puis elles s’obscurcirent, faiblirent, disparurent ; mais elles avaient existé. Et c’était si vrai qu’elles s’étaient reflétées sur les jeunes et beaux traits de celle qui s’était glissée le long du mur jusqu’à un endroit d’où elle pouvait contempler le cordonnier, ce qu’elle faisait à présent, immobile, les mains levées dans une compassion craintive, à moins que ce ne fût pour écarter cette vision et se cacher la vue, les mains tendues maintenant vers cet homme, tremblantes de l’impatience de serrer cette face spectrale sur son jeune cœur ardent, et de le ramener à la vie, et à l’espoir, par l’amour – et c’était si vrai que ces marques d’intelligence s’étaient reflétées sur les jeunes et beaux traits de la jeune fille qu’elles avaient l’air de se porter comme une lumière qui joue de son visage à lui à son visage à elle.

L’obscurité avait gagné la place du cordonnier et était tombée sur lui. Il regardait les deux hommes de moins en moins attentivement et ses yeux, sombrement préoccupés, cherchaient le sol qu’il fouillait comme avant. Finalement, il ramassa le soulier avec un profond soupir et se remit au travail.

— L’avez-vous reconnu, monsieur ? demanda Defarge dans un murmure.

— Oui, durant un instant. Au début, je pensais que ce serait tout à fait impossible, mais ensuite j’ai reconnu incontestablement pendant quelques secondes, celui que j’ai si bien connu. Chut ! Revenons au passé ! Chut !

La jeune fille s’était éloignée du mur du grenier et s’était approchée très près du banc où était assis le cordonnier. Il y avait quelque chose d’affreux dans l’inconscience où était ce dernier de la proximité de cette forme qui aurait, en étendant la main, pu le toucher alors qu’il était penché sur son travail. Pas un mot n’était prononcé, pas un bruit ne s’élevait. Elle se tenait comme un esprit à son côté et lui se courbait sur son travail.

Il arriva à la fin qu’il dut changer l’instrument qu’il tenait à la main pour un couteau de cordonnier. Cet instrument se trouvait du côté opposé à celui où se tenait la jeune fille. Il l’avait ramassé et s’était remis au travail lorsque ses yeux aperçurent le bas d’une robe. Il leva la tête et vit le visage de la jeune fille. Les deux spectateurs s’approchèrent, mais elle les arrêta d’un geste de la main. Elle n’avait pas peur du couteau dont on se servait tout près d’elle et dont les deux spectateurs avaient été effrayés.

Il la dévisageait avec crainte et, après un moment, ses lèvres commencèrent à former quelques mots, quoique aucun son ne sortît de sa bouche. Puis, dans les intervalles de sa respiration courte et pénible, on l’entendit dire :

— Qu’est cela ?

En même temps que des larmes coulaient le long de ses joues, elle mit ses deux mains sur ses lèvres et lui envoya un baiser ; puis elle les croisa sur son sein comme si elle y appuyait la pauvre tête ravagée.

— Vous n’êtes pas la fille du geôlier ?

Elle fit non de la tête.

— Qui êtes-vous ?

La voix n’étant pas encore assurée, elle s’assit près de l’homme sur le banc. Il se recula, mais elle posa sa main sur son bras. Un étrange tressaillement le parcourut quand elle le toucha et passa visiblement sur tout son corps ; et tout en la regardant, il posa doucement son couteau.

Ses cheveux dorés, qui formaient de longues boucles, avaient été hâtivement rejetés en arrière et tombaient sur ses épaules. Après avoir avancé sa main petit à petit, le cordonnier la leva et la regarda. Mais au moment de toucher les cheveux, il oublia ce qu’il voulait faire et avec un profond soupir se remit au travail.

Mais pas pour longtemps. Lâchant le bras du cordonnier, la jeune fille posa une main sur son épaule. Il la regarda deux ou trois fois, comme pour s’assurer qu’elle était bien là, puis il abandonna son travail, porta les mains à son cou, tira de sa chemise un cordon noirci auquel était attaché un paquet de chiffons pliés. Il l’ouvrit soigneusement sur ses genoux. Ce paquet contenait une très petite quantité de cheveux, pas plus que deux ou trois longs cheveux dorés qu’il avait, jadis, entortillés autour d’un doigt. Il posa ces cheveux dans sa main et les regarda attentivement. « Ce sont les mêmes ! Comment cela peut-il être ? Quand était-ce ? Comment était-ce ? »

Il tourna la jeune fille face à la pleine lumière et la regarda.

— Elle avait, dit-il, posé sa tête sur mon épaule cette nuit où j’ai été invité à partir. Elle avait la crainte de ce départ, quoique moi je ne l’eusse pas. Et quand j’ai été amené à la tour du nord, ils trouvèrent ces cheveux sur ma manche. « Vous voulez bien me les laisser ? Ils ne pourront jamais servir à l’évasion de mon corps, alors qu’ils pourraient servir à l’évasion de mon esprit. » Voici les mots que j’ai dits. Je me les rappelle très bien.

Il formait ces mots plusieurs fois avec ses lèvres avant de pouvoir les articuler. Mais ils lui venaient d’une façon cohérente, quoique lente.

— Qui était-ce ? Était-ce vous ?

De nouveau les deux spectateurs sursautèrent. Le cordonnier venant de serrer contre lui avec une effrayante brusquerie la jeune fille. Mais elle était assise parfaitement calme sous cette étreinte. Elle dit simplement à voix basse :

— Je vous en conjure, messieurs, ne vous approchez pas, ne parlez pas, ne bougez pas !

— Écoutez, s’exclama le cordonnier. Écoutez, quelle est cette voix ?

Ses mains se relâchèrent quand il poussa ce cri et se portèrent à ses cheveux blancs qu’elles tordirent avec frénésie. Cet accès se calma comme tout se calmait en lui hors son travail de cordonnier, et il replia son petit paquet et essaya de le mettre en sûreté dans son sein ; mais il regardait toujours la jeune fille et tristement secouait la tête.

— Non, non, non. Vous êtes trop jeune, trop florissante. Cela ne peut pas être. Regardez ce qu’est le prisonnier. Ces mains-là ne sont pas les mains qu’elle a connues, ce n’est pas le visage qu’elle a connu, ce n’est pas la voix qu’elle a entendue. Non, non. Elle était – et il était… avant les lentes années de la tour du nord… il y a des siècles. Comment vous appelez-vous, mon doux ange ?

Émue par ce ton et ces manières plus douces, la jeune fille tomba à genoux devant son père, ses mains suppliantes jointes sur sa poitrine.

— Oh ! monsieur, tout à l’heure vous saurez mon nom et qui était ma mère et qui est mon père et pourquoi je n’ai jamais connu leur douloureuse histoire ! Mais je ne peux pas vous le dire maintenant et je ne peux pas vous le dire ici. Tout ce que je peux vous dire maintenant et ici est que je vous prie de me garder et de me bénir. Embrassez-moi, embrassez-moi ! Oh ! mon chéri ! mon chéri !

La froide tête blanche se posa contre les cheveux éclatants qui la réchauffèrent et l’illuminèrent comme s’ils étaient la lumière de la liberté qui rayonnait autour d’elle.

— Si vous entendez dans ma voix – je ne sais si c’est possible, mais j’espère que cela est – si vous entendez dans ma voix, quelque ressemblance avec une voix qui fut un jour la plus douce musique pour vos oreilles, pleurez ! pleurez ! Si vous sentez, en touchant mes cheveux, quelque chose qui vous rappelle la tête aimée qui reposait sur votre poitrine quand vous étiez jeune et libre, pleurez ! pleurez ! Si quand je fais allusion au foyer que nous allons construire et où je vous apporterai mes services les plus fidèles, cela vous rappelle le souvenir d’un foyer que vous saviez désolé pendant que vous languissiez en prison, pleurez ! pleurez !

Elle le tenait par le cou et le berçait sur son sein comme un enfant.

— Si, quand je vous dis : mon chéri, que votre martyre est fini, que je suis venue ici pour vous emmener, que nous allons en Angleterre pour être en paix, je vous amène à songer à votre précieuse vie gâchée, à votre France natale qui a été si dure pour vous, pleurez ! pleurez ! Et si, quand je vous dévoilerai mon nom et que je vous parlerai de mon père qui vit, et de ma mère qui est morte, vous apprenez que je dois m’agenouiller devant mon père vénéré et implorer son pardon pour n’avoir jamais lutté pour le sauver, pour n’avoir jamais passé de nuits blanches à pleurer, parce que l’amour de ma pauvre mère m’a caché ses tortures, pleurez ! pleurez ! Pleurez pour elle et pour moi ! Bon monsieur. Je sens ses larmes sacrées sur mon visage et ses sanglots frapper mon cœur. Oh ! Regardez ! Remerciez Dieu pour nous ! Remerciez Dieu !

Il était tombé dans les bras de sa fille et sa tête s’était appuyée sur la jeune poitrine. Le spectacle était si touchant et à cause de tout le mal et de toutes les souffrances qui l’avaient précédé, si terribles, que les deux témoins se couvrirent la face.

Un long moment après que le grenier eut retrouvé son calme, après que les poitrines secouées et les corps agités eurent retrouvé eux aussi ce calme qui dût suivre tout orage – qui est l’emblème pour l’humanité du repos et du silence dont l’orage appelé vie vous écarte – les deux témoins s’approchèrent pour relever du sol le père et la fille.

Ils avaient glissé petit à petit jusqu’à terre et ils étaient étendus là, inconscients. La jeune fille s’était nichée de telle façon que sa tête reposait sur le bras de son père et que ses cheveux tombants le protégeaient de la lumière.

— Si, sans le déranger, dit-elle en reniflant à plusieurs reprises, et en tendant sa main à M. Lorry alors qu’il se penchait sur elle et sur son père, tout pouvait être arrangé pour que nous quittions immédiatement Paris, que nous l’emmenions par cette porte…

— Mais réfléchissez. Est-il à même de faire le voyage ? demanda M. Lorry.

— Plus à même pour cela que pour rester dans cette ville si terrible pour lui.

— C’est vrai, dit Defarge qui s’était agenouillé pour regarder et entendre. Je dirai même plus : Monsieur Manette sera, pour toutes sortes de raison, mieux hors de France. Dites, voulez-vous que je loue une voiture et des chevaux de poste ?

— Ça, c’est du travail, dit M. Lorry, résumant en cette courte phrase sa manière méthodique d’envisager les choses. Et si le travail doit être fait, il vaut mieux qu’il le soit par moi.

— Alors, soyez assez bon, insista Mlle Manette, de nous laisser ensemble. Vous voyez comme il s’est apaisé. Vous ne pouvez plus avoir peur de le laisser maintenant seul avec moi. Pourquoi auriez-vous peur ? Si vous fermez la porte à clé, afin de nous préserver de toute intervention, je suis certaine que vous le trouverez, quand vous reviendrez, aussi calme que vous l’aurez laissé. En tout cas, je prendrai soin de lui jusqu’à votre retour, et alors, nous le transporterons immédiatement.

Les deux hommes, M. Lorry et Defarge, étaient plutôt contre cette suggestion et l’un d’eux aurait bien voulu rester. Mais, en plus des chevaux et de la voiture, il fallait aussi songer aux papiers nécessaires pour le voyage, et comme le temps pressait, car le jour baissait, il leur apparut enfin qu’il valait mieux partager la besogne qui devait être faite et chacun s’en alla de son côté.

Alors, comme la nuit tombait, la jeune fille posa sa tête sur le sol dur, tout près de son père, qu’elle ne quittait plus des yeux. L’obscurité devenait de plus en plus profonde et tous deux demeurèrent ainsi, immobiles, jusqu’à ce qu’une lumière brillât dans la fente du mur.

M. Lorry et M. Defarge avaient tout préparé pour le départ et avaient rapporté, outre des vêtements de voyage et des couvertures, du pain et de la viande, du vin et du café chaud. M. Defarge posa ces provisions et la lampe qu’il portait sur le banc du cordonnier (il n’y avait rien d’autre dans le grenier hors un grabat) et aidé de M. Lorry, il releva le captif et l’aida à se tenir debout.

Mille intelligences humaines n’auraient pu percer le mystère de la pensée de cet homme dans l’expression d’étonnement et de peur de son visage. Peut-être savait-il ce qui était arrivé, peut-être se souvenait-il de ce qui lui avait été dit, peut-être comprenait-il qu’il était libre, autant de questions qu’aucune sagacité n’aurait su résoudre. Ils essayèrent de lui parler, mais il apportait tant de confusion et tant de lenteur dans ses réponses qu’ils eurent peur qu’il ne perdît la raison et qu’ils tombèrent d’accord pour le laisser momentanément tranquille. Il avait de temps en temps une façon extravagante de se frapper le front qu’on ne lui avait pas vue avant ; pourtant il avait quelque plaisir à entendre la voix pure de sa fille et il ne manquait jamais de se tourner vers cette dernière quand elle parlait.

Comme une personne qui a été obligée pendant des années à obéir par force, il mangea et but ce qu’on lui donna à manger et à boire et se vêtit des vêtements et autres couvertures qu’on lui donna à cet effet. Il répondait déjà volontiers à sa fille lorsqu’elle passa son bras sous le sien, et il prit… et garda… cette jeune main dans les siennes.

Ils commencèrent à descendre ; M. Defarge marchant en tête avec sa lampe, M. Lorry en queue de la petite procession. Ils n’avaient pas descendu un étage de l’escalier principal lorsque le cordonnier s’arrêta et examina le plafond et les murs qui l’entouraient.

— Vous vous souvenez de l’endroit, père ? Vous vous souvenez être monté par ici ?

— Qu’avez-vous dit ?

Mais avant qu’elle eût répété sa question, comme si elle l’avait répétée, il murmura cette réponse :

— Un souvenir ? Non, je ne me souviens pas. C’était il y a si longtemps.

Il était visible que cet homme n’avait pas gardé le souvenir de son transfert de la prison dans cette maison. Ils l’entendirent murmurer : « Cent cinq, tour du nord », et s’il s’était arrêté pour examiner les murs, c’était évidemment à cause de ceux de la forteresse entre lesquels il était resté si longtemps captif. En arrivant dans la cour, il changea instinctivement son pas, comme s’il s’attendait à franchir un pont-levis, mais il n’y avait pas de pont-levis ; il y avait une voiture attendant en pleine rue ; alors il lâcha la main de sa fille et se frappa de nouveau la tête.

Il n’y avait pas d’attroupement à la porte, personne n’était visible à aucune des nombreuses fenêtres ; il n’y avait même pas un passant dans la rue. Leur solitude et un silence peu naturels régnaient ici. On ne pouvait voir qu’une à une, et c’était Mme Defarge – qui tricotait, appuyée contre le montant de la porte, et ne voyait rien.

Le prisonnier était entré dans la voiture, et sa fille l’avait suivi, lorsque M. Lorry, en montant à son tour, se sentit saisi par les pieds. C’était le prisonnier qui demandait misérablement ses outils de cordonnier et la chaussure inachevée. Mme Defarge offrit immédiatement à son mari d’aller les chercher, et elle partit, tout en tricotant hors de la lumière de la lampe, à travers la cour. Très vite, elle rapporta ces outils, les tendit à M. Lorry – puis aussitôt après, s’appuya contre le montant de la porte et se remit à tricoter sans rien voir.

Defarge monta sur le siège et dit : « À la Barrière ! » Le postillon claqua son fouet et le coche s’ébranla sous la lumière vacillante des lampes.

Sous la lumière vacillante des lampes – vacillante mais toujours plus vive dans les quartiers riches et toujours plus sombre dans les quartiers pauvres – le coche roula ainsi au milieu des boutiques éclairées, de la foule joyeuse, des cafés et des entrées de théâtre illuminées, jusqu’à une porte de la ville. Là, des soldats avec des lanternes montaient la garde.

— Vos papiers, voyageurs !

— Écoutez-moi, monsieur l’officier, dit Defarge en sautant à terre et en s’adressant avec gravité au garde, voici les papiers du monsieur à tête blanche qui est à l’intérieur de la voiture. Ils m’ont été confiés, ainsi que sa personne, au…

Defarge baissa la voix. Il y eut de l’agitation parmi les lanternes des gardes et l’une d’elles fut tendue dans la voiture, au bout d’un bras en uniforme, cependant que les yeux appartenant à la même personne que ce bras jeta un regard – pas un regard de tous les jours – sur le monsieur à la tête blanche.

— C’est bien, avancez, dit l’uniforme.

— Adieu, dit Defarge.

Et ainsi, d’abord sous une petite voûte de lampes ballantes de plus en plus faibles, puis sous l’immense voûte du ciel étoilé, le coche s’éloigna.

Sous cette coupole constellée d’immuables et éternelles lumières dont certaines sont si éloignées de cette petite terre que, ainsi que nous l’apprend le savant, il est douteux que leurs rayons l’aient déjà découverte, comme si cette petite terre n’était qu’un point dans l’espace où rien ne souffre ni ne s’accomplit ; les ombres de la nuit étaient immenses et noires.

Pendant tout le trajet, dans le froid et sans avoir pu prendre de repos jusqu’à l’aube, M. Jarvis Lorry – assis en face de l’homme enterré et sorti de la tombe, qui se demandait quelle subtile puissance il avait perdue pour toujours et jusqu’à quel point il pourrait reprendre goût à la vie – entendit un murmure à ses oreilles la vieille question :

— J’espère que vous êtes heureux d’être rappelé à la vie ?

Et la vieille réponse :

— Je ne sais pas.

LIVRE DEUXIÈME

LE FIL D’OR

CHAPITRE I

CINQ ANS APRÈS

La banque Tellson, près de Temple-Bar, était une maison à l’ancienne mode, même en l’an mil sept cent quatre-vingts. Elle était très petite, très sombre, très laide et très inconfortable. C’était un endroit démodé, d’autant plus que ses patrons étaient très fiers de sa petitesse, fiers de son obscurité, fiers de sa laideur, fiers de son inconfort. Ils étaient même fiers de ces particularités et étaient animés de l’étrange conviction que moins critiquable leur maison serait moins respectable. Cette conviction n’était pas que passive. Elle se manifestait souvent par des flèches de papier lancées dans les bureaux plus confortables. Tellson (disaient les patrons) ne voulait pas de grandes pièces. Tellson ne voulait pas de lumière. Tellson ne voulait pas d’embellissement. Noates et Cie pouvait vouloir ces choses, ou Snooks Frères, mais Tellson, grand Dieu !

Chacun des associés aurait déshérité son fils sur la question de la reconstruction de Tellson. Sur ce point, la maison marchait de pair avec le pays qui, très souvent, déshéritait ses fils parce qu’ils s’étaient rendus coupables d’avoir suggéré des améliorations dans les lois et les coutumes vivement critiquées d’ailleurs depuis longtemps et qui pour cette raison n’en étaient que plus respectables.

Finalement on en était arrivé à considérer Tellson comme le triomphe de l’incommodité ! Après avoir poussé une porte d’une stupide obstination, vous tombiez avec un faible râle au fond de la gorge dans la banque Tellson et lorsque vous repreniez vos sens, vous vous trouviez dans une misérable petite boutique meublée de deux petits comptoirs. Derrière l’un d’eux, le plus vieux des hommes secouait votre chèque qui bruissait comme si le vent l’agitait, puis il allait en examiner la signature près de la plus obscure des fenêtres, fenêtre qu’une couche de boue venue de Fleet Street couvrait, obscurcie en plus par ses propres barres de fer et la grande ombre de Temple-Bar. Si vos affaires vous obligeaient à voir « la Maison », vous étiez conduit dans une espèce de trou isolé sur le derrière de la banque où vous aviez le loisir de méditer sur une vie gâchée jusqu’à ce que « la Maison » se présentât à vous, les mains dans les poches, et où l’ombre était si grande que vous pouviez à peine la voir. Votre argent allait et venait dans de vieux tiroirs de bois mangés par les vers, tiroirs qui dégageaient une odeur de moisi dès qu’on les ouvrait ou qu’on les fermait. Vos billets de banque avaient cette odeur, comme s’ils étaient dans un état de décomposition avancée et prêts à redevenir des chiffons. Votre argenterie était déposée près des fosses voisines et il ne fallait pas plus de deux ou trois jours pour que de diaboliques émanations en corrompissent le poli. Vos titres étaient empilés dans d’anciennes cuisines qu’on avait blindées pour la circonstance et l’odeur grasse de leur parchemin se répandait dans toute la banque. Les coffres plus légers des papiers de famille avaient été montés en haut, dans une espèce de salle à manger dans laquelle il y avait toujours une grande table, mais où jamais personne ne dînait, et où, même en l’an mil sept cent quatre-vingts, les premières lettres qui nous furent écrites par nos anciennes amours ou par nos petits-enfants, qui, si longtemps, furent lorgnées à travers les fenêtres par des bêtes sanglantes exposées à Temple-Bar avec une férocité et une brutalité dignes des Abyssins et des Cafres, échappaient enfin à cette curiosité.

À ce moment, la peine de mort était, il est vrai, très en vogue dans tous les mondes, et chez Tellson également. La mort est un remède de la nature pour bien des choses ; et pourquoi ne servirait-elle pas la législation ? En foi de quoi, le faussaire était mis à mort ; l’émetteur de faux billets était mis à mort ; celui qui ouvrait une lettre illégalement était mis à mort ; le voleur de quarante shillings et six pence était mis à mort ; celui qui tenait un cheval à la porte de Tellson et s’enfuyait avec était mis à mort ; celui qui frappait un faux shilling était mis à mort. Non pas que cette sévérité fît le moindre bien au point de vue préventif – il est à remarquer que l’effet obtenu était exactement le contraire de celui escompté – mais cela supprimait (dans ce monde) les ennuis provenant de chaque cas particulier et épargnait de s’occuper par la suite de tout ce qui pouvait se rattacher à ceux-ci. Ainsi Tellson, au cours de son existence, ainsi que les plus importantes maisons, ses contemporaines, avait pris tant de vies que si les têtes coupées pour la banque avaient pu, au lieu d’être dispersées, rangées sur Temple-Bar, elles auraient probablement supprimé le peu de lumière dont jouissait le rez-de-chaussée.

Comprimés dans toutes sortes d’armoires et de cages à lapins, c’était les plus vieux des hommes qui faisaient marcher la maison Tellson. Quand les patrons engageaient un jeune homme pour la banque de Londres, ils le cachaient quelque part jusqu’à ce qu’il fût devenu vieux. Ils le gardaient, comme un fromage, dans un endroit obscur, jusqu’à ce qu’il eût acquis le goût Tellson. Alors seulement il lui était permis de se plonger théâtralement dans de grands livres et d’ajuster ses culottes et ses guêtres au poids général de la maison.

À la porte de la banque Tellson, mais jamais à l’intérieur sous aucun prétexte, à moins qu’on ne l’appelât bien entendu, se tenait un vieil homme de peine, tantôt portier et tantôt messager, qui servait d’enseigne vivante à la maison. Il ne s’absentait jamais durant les heures de service, sauf si on l’envoyait en course, et alors son fils le remplaçait, un affreux gamin de douze ans qui était son portrait frappant. Les gens comprenaient que Tellson, plein de grandeur, tolérait le vieil homme de peines. La maison avait toujours toléré quelqu’un à ce poste, et les vents et les marées avaient conduit ce pauvre homme à cette situation.

Son surnom était Gruncher et lorsque, dans sa première jeunesse, il avait renoncé par procuration, dans la petite église paroissiale de Hommesditch, aux Œuvres du Mal, il avait reçu l’appellation supplémentaire de Jerry.

La scène se passait au domicile privé de M. Gruncher, allée de l’Épée suspendue, à White-Friars, à sept heures et demie, par une matinée venteuse de mars, anno Domini 1780. (M. Gruncher disait toujours anno Domino, probablement parce qu’il pensait que l’ère chrétienne datait de l’invention d’un jeu rendu populaire par Mme Anna Dominœs).

Le logement de M. Gruncher n’était pas entouré très agréablement. Il ne se composait que de deux pièces, et encore si on comptait pour une pièce un cabinet avec un seul panneau vitré. Mais elles étaient tenues proprement. Bien qu’il fût encore tôt ce venteux matin-là de mars, la chambre où Gruncher était couché avait déjà été frottée dans tous ses recoins ; et entre les soucoupes qui supportaient les tasses du petit déjeuner et l’encombrante table de bois blanc, une nappe blanche, très propre, était posée.

M. Gruncher reposait sous un couvre-pieds fait de morceaux bariolés et on eût dit un arlequin chez lui. Au commencement, il avait été profondément endormi, puis, petit à petit, il commença à se tourner, à bouger, jusqu’à ce qu’il émergeât à la surface avec ses cheveux en broussailles et tellement épineux qu’on eût dit qu’ils allaient mettre les draps en lambeaux. À ce moment précis, il s’exclama d’une voix profondément exaspérée :

— Que je sois pendu si elle n’y est pas encore !

Une femme, qui avait l’air honnête et travailleur, surgit d’un coin où elle était à genoux, avec une hâte et un effroi suffisants pour qu’il apparût qu’elle était bien la personne en question.

— Quoi ! dit M. Gruncher en se penchant hors du lit pour prendre ses bottes, tu y étais encore, n’est-ce pas ?

Après avoir salué le matin de cette seconde apostrophe, il lança une de ses bottes sur la femme comme troisième bonjour. C’était une botte très crottée et on peut tirer de ce détail un événement bizarre de la vie domestique de M. Gruncher, à savoir que lorsqu’il rentrait de son travail ses bottes étaient propres alors que le matin elles étaient souvent couvertes de glaise.

— À quoi, dit M. Gruncher, variant ses apostrophes après avoir manqué son but, à quoi es-tu bonne ?

— Je disais seulement mes prières.

— Tes prières ! La bonne femme que tu es ! Qu’est-ce que ça veut dire de se flanquer à genoux et de prier contre moi ?

— Je ne prie pas contre toi ; je prie pour toi.

— Ce n’est pas vrai. Et si tu le faisais, je ne veux pas que tu prennes cette liberté-là. Écoute ! Ta mère est une gentille femme, petit Jerry, qui fait des prières contre la prospérité de ton père. Vrai, tu as une mère qui connaît ses devoirs, mon fils. Vrai, tu as une mère religieuse, mon fils, qui va se flanquer à genoux et prier que le pain et le beurre soit retiré de la bouche de son unique enfant.

Le petit Gruncher (qui était en chemise) prit ceci très mal et, se tournant vers sa mère, désapprouva violemment toutes les prières ayant trait à sa nourriture personnelle.

— Et qu’est-ce que tu crois, femme prétentieuse, dit M. Gruncher avec une inconsciente inconséquence, quelle peut être la valeur de tes prières ? Dis-moi donc le prix que tu attribues à tes prières !

— Elles viennent seulement du cœur, Jerry. Elles ne valent pas plus que cela.

— Elles ne valent pas plus que cela, répéta M. Gruncher. Elles ne valent pas beaucoup alors. Qu’elles viennent du cœur ou non, je ne veux pas qu’on prie contre moi. Je ne veux pas avoir cette faiblesse. Je ne veux pas me laisser devenir malheureux par tes génuflexions. S’il faut que tu te flanques par terre, flanque-toi en faveur de ton mari et de ton enfant, et non contre eux. Si j’avais eu n’importe qui sauf une femme dénaturée, et si ce pauvre garçon avait eu n’importe qui sauf une mère dénaturée, j’aurais gagné plus d’argent la semaine dernière, j’aurais gagné plus d’argent si je n’avais pas eu des prières contre moi, si je n’avais pas été combattu, poussé religieusement dans la pire des malchances. Que je sois peu… peu… peu… pendu, continua M. Gruncher, qui pendant ce temps continuait à mettre ses vêtements, si je n’ai pas été choisi, cette dernière semaine, par toute cette piété et toutes ces sacrées choses pour rencontrer la plus grande malchance que jamais un pauvre diable d’honnête commerçant ait rencontrée. Habille-toi, petit Jerry, mon garçon et, pendant que je vais nettoyer mes bottes, garde un œil de temps en temps sur ta mère, et si tu vois un indice quelconque de génuflexion, appelle-moi ! Parce que je te le dis – ici il s’adresse à sa femme une fois de plus – je ne veux pas être traité encore une fois de cette façon. Je suis aussi éreinté qu’un cheval de fiacre, aussi endormi qu’une fiole de laudanum, mes jambes sont combattues à ce point que si ce n’étaient les douleurs qui les tiennent, je ne saurais à qui elles appartiennent et pourtant je n’ai rien de plus dans la poche, et je n’ai pas encore fini. Qu’est-ce que tu dis maintenant ?

Tout en marmonnant encore une phrase comme : « Ah oui ! tu es religieuse, toi ! Tu ne cherchais pas à nuire aux intérêts de ton mari et de ton enfant, n’est-ce pas ? » et tout en jetant d’autres étincelles sarcastiques de la meule tourbillonnante de son indignation, M. Gruncher se mit à nettoyer ses bottes et à se préparer pour son travail. Pendant ce temps, son fils, dont la tête était garnie d’épines plus tendres, et dont les jeunes yeux se tenaient rapprochés l’un de l’autre comme ceux de son père, surveillait sa mère comme on surveille un requin. Il troublait grandement cette pauvre femme en lançant par intervalles, du cabinet où il dormait et où il était à présent en train de faire sa toilette, dans un cri étouffé : « Tu vas t’agenouiller, mère – Ho, père ! » Et après avoir jeté ainsi l’alarme, il grimaçait d’une manière irrespectueuse.

L’humeur de M. Gruncher ne s’était pas du tout adoucie quand il revint prendre son petit déjeuner. Il s’indigna avec une particulière violence contre le Benedicite de Mme Gruncher.

— Eh bien ! qu’est-ce que tu fais encore ? Ce n’est pas fini ?

Elle expliqua qu’elle avait seulement demandé une bénédiction.

— Je te défends de le faire ! dit M. Gruncher en regardant autour de lui comme s’il s’attendait à voir disparaître la miche de pain à la suite de la requête de sa femme. Je ne veux pas que tes bénédictions me jettent hors de ma maison. Je ne veux pas que ma nourriture s’envole de ma table. Tiens-toi tranquille !

Les yeux rougis à l’excès et affreux, comme s’il avait passé toute la nuit dans une réunion qui avait pris tout sauf une tournure joyeuse, Jerry Gruncher avala son déjeuner, plutôt qu’il ne le mangea, en grognant comme n’importe quelle bête sauvage à quatre pattes d’une ménagerie.

Quand neuf heures approchèrent, il s’adoucit enfin et prenant un air aussi respectable et aussi homme d’affaires qu’il pouvait, il en revêtit sa vraie personne et se hâta vers ses occupations quotidiennes.

Cela pouvait difficilement s’appeler un commerce quoiqu’il aimât à dire de lui-même qu’il était un « honnête commerçant ». Son magasin consistait en un escabeau de bois, fait d’une chaise cassée et raccourcie, lequel escabeau était transporté chaque matin par le jeune Jerry sous la fenêtre de la banque Tellson qui était la plus proche de Temple-Bar. Là, avec la première poignée de paille qu’il pouvait glaner d’un véhicule quelconque qui passait, afin de préserver ses pieds du froid et de l’humidité, il faisait le campement de la journée. À ce poste, M. Gruncher était aussi connu de Fleet Street et de Temple que le Bar lui-même, et il avait à peu près aussi mauvaise mine.

À neuf heures moins le quart, c’est-à-dire en temps voulu pour saluer au passage, en touchant son tricorne, les plus anciens employés de la maison Tellson, Jerry prit son poste en cette matinée venteuse de mars. Le jeune Jerry était avec lui, comme il l’était toujours quand il ne s’engageait pas dans des expéditions autour de Temple-Bar ou qu’il n’infligeait pas des peines morales ou physiques particulièrement violentes à des garçons suffisamment petits pour n’opposer aucune résistance à ces gracieux desseins. Le père et le fils, tellement semblables l’un à l’autre, regardant silencieusement en cette matinée le trafic de Fleet Street, avec leurs deux têtes aussi proches l’une de l’autre que leurs deux yeux – c’était dans chacun de leur visage, ressemblaient à s’y méprendre à une paire de singes. La ressemblance n’en était pas amoindrie par le fait accidentel que le vieux Jerry mâchonnait une brindille de paille dont il crachait les morceaux cependant que les yeux clignotants du jeune Jerry l’observaient aussi attentivement que tout ce qui se passait dans la rue.

La tête de l’un des commissionnaires attachés aux établissements Tellson se montra à la porte et laissa tomber ces mots :

— On demande le portier !

— Bravo ! Père ; voilà du travail pour commencer la matinée.

Ayant ainsi encouragé son père, le jeune Jerry s’assit sur le tabouret, reporta son attention sur la paille que son père mâchonnait, puis se mit à songer.

— Toujours pleins de rouille ! Ses doigts sont toujours pleins de rouille, murmura le jeune Jerry. Je me demande où mon père ramasse toute cette rouille. Je ne prends pas de rouille ici !

CHAPITRE II

UN SPECTACLE

— Vous connaissez bien Old Bailey sans doute ? dit à Jerry le messager, l’un des plus vieux employés.

— Oui, monsieur, répliqua Jerry sur un ton quelque peu rébarbatif. Je connais le Bailey.

— Très bien. Et vous connaissez monsieur Lorry ?

— Je connais monsieur Lorry, monsieur, beaucoup mieux que je ne connais le Bailey. Beaucoup mieux… dit Jerry non sans témoigner un certain dégoût pour l’établissement en question ; que, en honnête commerçant que je suis, je ne désire connaître le Bailey.

— Très bien. Vous chercherez la porte par où entrent les témoins et vous donnerez à l’huissier ce billet pour monsieur Lorry. Il vous laissera alors passer.

— Dans la salle d’audience, monsieur ?

— Dans la salle d’audience.

Les yeux de M. Gruncher parvinrent à se rapprocher encore un peu. « Qu’est-ce que tu penses de ça ? » dit l’un d’eux.

— Dois-je attendre dans la salle, monsieur ? demanda Jerry comme conclusion à cet entretien.

— Je vais vous le dire. L’huissier portera votre billet à monsieur Lorry. Vous ferez à ce moment des gestes quelconques qui attireront l’attention de monsieur Lorry et lui montreront où vous vous tenez. Après, tout ce que vous aurez à faire sera d’attendre qu’il ait besoin de vous.

— Est-ce tout, monsieur ?

— C’est tout. Il désire avoir un messager sous la main. Le mot est pour lui dire que vous êtes là.

Cependant que le vieil employé écrivait la souscription et pliait délibérément le billet, M. Gruncher, après l’avoir observé en silence jusqu’à ce qu’il en arrivât à l’usage du buvard, remarqua :

— Je suppose qu’il s’agit ce matin d’une escroquerie ?

— Non. Trahison.

— Ça, c’est l’écartèlement, dit Jerry. Quelle barbarie !

— C’est la loi, observa le vieil employé en levant une paire de lunettes étonnées sur son interlocuteur. C’est la loi.

— C’est cruel, je trouve, de la part de la loi, de mettre un homme en pièces. C’est déjà assez cruel de le tuer, mais c’est très cruel de le mettre en morceaux, monsieur.

— Pas du tout, rétorqua le vieil employé. Parlez respectueusement de la loi. Prenez soin de votre poitrine et de votre voix, mon bon ami, et laissez la loi prendre soin d’elle-même. C’est un conseil que je vous donne.

— C’est l’humidité, monsieur, qui se met sur ma poitrine et sur ma voix, dit Jerry. Je vous laisse à juger quelle voie humide il me faut prendre pour gagner mon pain.

— Bien, bien, dit le vieil employé. Il nous faut tous prendre des voies difficiles pour gagner notre vie. Les unes sont humides, et les autres sont sèches. Voilà la lettre. Allez, maintenant.

Jerry prit la lettre, et remarqua en lui-même avec moins de déférence : « Quant à toi, tu es un pauvre vieux chétif. » Puis il fit un salut, informa son fils en passant de ce qu’il devait faire et s’en alla.

À cette époque, on pendait à Tyburn, si bien que la rue qui continue New Gate n’avait pas encore acquis cette notoriété infâme qui s’est attachée à elle depuis. Mais la prison n’en était pas moins un lieu abominable où presque toutes les sortes de débauches et de vilenies se pratiquaient et où il se propageait de terribles maladies qui pénétraient dans les cours de justice avec les prisonniers et se précipitaient quelquefois du banc des prévenus sur le lord-juge lui-même et le terrassaient sur son siège. Il est arrivé plus d’une fois que le juge à la toque noire prononçât aussi sûrement sa propre condamnation que celle du prisonnier et même qu’il mourût avant celui-ci. Pour le reste, Old Bailey était connu comme une espèce de cour d’auberge d’où de pâles voyageurs sortaient sans cesse en voiture ou en charrette pour un passage brutal dans l’autre monde, non sans avoir parcouru auparavant trois kilomètres de rues et de routes et fait rougir quelque peu de honte de bons citoyens. Tant est puissante l’habitude qu’il est désirable qu’elle soit bonne dès le début. Old Bailey était connu aussi pour son pilori, une sage et vieille institution, qui infligeait une punition dont personne ne pouvait prévoir les conséquences ; et aussi pour le poteau où l’on attachait ceux qui devaient être fouettés, autre chère vieille institution, si humaine et adoucissante qu’il faut la maintenir en vigueur ; Old Bailey était connu aussi pour ses vastes transactions sur le prix du sang, un autre fragment de l’ancestrale sagesse qui conduisait aux crimes mercenaires les plus effroyables qui puissent être commis sous le ciel. En somme, Old Bailey était à cette époque une illustration de choix du précepte qui dit que : « Tout ce qui est, est bien » ; un aphorisme qui pourrait être aussi définitif qu’il est paresseux, s’il ne contenait pas la conséquence gênante que rien de ce qui fut jamais, ne fut une erreur.

Se frayant un chemin à travers la foule corrompue, dispersée un peu partout dans cet affreux endroit, avec l’adresse d’un homme habitué à se frayer sans hâte un passage, le messager trouva la porte qu’il cherchait et fit glisser sa lettre dans une petite trappe qui y était ménagée. Car les gens, maintenant, payaient pour voir la pièce qui se jouait à Old Bailey, tout comme ils payaient pour voir la pièce à Bedlam – seulement la première distraction était de beaucoup la plus chère. C’est pourquoi toutes les portes d’Old Bailey étaient bien gardées, sauf, naturellement, les portes par où entraient les accusés, toujours grandes ouvertes, elles.

Après quelque attente et hésitation, la porte tourna sur ses gonds en grinçant et s’entrouvrit légèrement pour permettre à M. Jerry Gruncher de se glisser dans la salle d’audience.

— Qu’est-ce qu’on juge ? demanda-t-il dans un murmure à son voisin.

— Rien, en ce moment.

— Qu’est-ce qui va venir ?

— Le cas de trahison.

— Celui de l’écartèlement, hein ?

— Ah ! répliqua l’homme alléché, il va être tiré sur une claie pour être à demi pendu, et puis on le descendra et on le tailladera tout vivant, et puis on l’étripera et on brûlera devant lui tout ce qu’il avait dans le ventre, et enfin on le décapitera et on le découpera en quartiers. Voilà à quoi il va être condamné.

— Si on le trouve coupable, vous voulez dire, ajouta Jerry.

— Oh ! ils le trouveront bien coupable ! dit l’autre. Ne vous inquiétez pas de ça !

L’attention de M. Gruncher fut à ce moment détournée par le portier qu’il vit se faire un chemin jusqu’à M. Lorry, en tenant le billet dans sa main. M. Lorry était assis à une table parmi les messieurs en perruque, pas loin d’un monsieur à perruque, l’avocat du prisonnier qui avait une grosse liasse de papiers devant lui ; et presque en face d’un autre monsieur à perruque qui avait les mains dans ses poches et dont toute l’attention quand M. Gruncher le regarda à ce moment, et même plus tard, semblait se concentrer dans la contemplation du plafond. Après avoir toussé fortement et s’être frotté le menton, et avoir fait des signes avec sa main, Jerry parvint à se faire remarquer par M. Lorry qui s’était levé pour voir où il était et qui tranquillement inclina la tête en sa direction en signe de reconnaissance, puis se rassit.

— Qu’est-ce qu’il a affaire avec ce cas ? demanda l’homme auquel Jerry avait déjà parlé.

— Que je sois béni si je le sais ! dit Jerry.

— Alors, s’il est permis à quelqu’un de s’informer, qu’est-ce que vous avez affaire avec ça ?

— Que je sois béni si je le sais aussi ! dit Jerry.

Un grand remue-ménage de gens qui s’assoient, conséquence de l’entrée du juge à la Cour, interrompit le dialogue. Aussitôt, le box des accusés devint le point central de l’intérêt. Deux gardiens, qui s’étaient tenus là, sortirent, et le prisonnier fut amené et conduit à la barre.

Tous les gens présents, sauf le seul monsieur à perruque qui contemplait le plafond, le regardèrent. Tous les souffles humains, dans la place, roulèrent vers lui, comme la mer, ou le vent, ou le feu. Des visages avides se tendirent avec effort derrière des piliers ou dans des coins, pour l’apercevoir ; les spectateurs dans les derniers rangs se levèrent pour ne pas perdre un seul des cheveux du prisonnier ; ceux du parterre posaient les mains sur les épaules des gens qui se trouvaient devant eux pour mieux voir ; ils se mettaient sur la pointe des pieds, montaient sur des rebords, se tenaient presque dans le vide pour ne rien perdre. Bien en évidence dans tout ce monde, comme une parcelle animée du mur à pointes de New-Gate, Jerry soufflait son haleine qui sentait la bière qu’il avait prise en guise de stimulant sur son chemin et qui s’en allait se mêler aux flots sentant d’autres bières et le gin, et le thé, et le café, et que sais-je encore qui affleuraient vers le prisonnier et déjà se heurtaient contre les grandes fenêtres se dressant derrière lui pour retomber en d’impurs brouillards et en pluie.

L’objet de toute cette curiosité était un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, bien bâti et beau garçon, avec des joues hâlées et des yeux noirs. Sa condition était celle d’un jeune homme de famille. Il était bien vêtu, de noir ou de gris très foncé, et ses cheveux, longs et sombres, étaient ramassés dans un ruban derrière le cou, plus pour ne pas être encombrants que par coquetterie. Ainsi que toute émotion de l’esprit se traduit quel que soit le vêtement qui recouvre le corps, ainsi la pâleur du jeune homme se voyait à travers le hâle de ses joues, prouvant que l’âme est plus forte que le soleil. Par ailleurs, il était maître de lui. Il s’inclina vers le juge et se tint parfaitement tranquille.

L’intérêt qu’on portait à cet homme, en le regardant, en le reniflant, n’était pas de ceux qui élèvent l’humanité. S’il n’avait pas été en danger d’être condamné à une aussi horrible sentence – s’il avait eu une chance d’échapper à ses terribles conséquences – il aurait perdu d’autant de son intérêt. Le corps qui allait être voué à une si honteuse mutilation était un spectacle.

Cet homme qui allait être condamné à être si honteusement mutilé était un spectacle ; cette créature immortelle qui allait être déchiquetée, mise en pièces, une source d’émotion. Quelles que fussent les raisons que les divers spectateurs, suivant leur pouvoir d’illusions, donnaient à leur curiosité, celle-ci était bestiale.

Silence, la Cour !

Charles Darnay avait plaidé hier non coupable, contre la dénonciation le présentant bruyamment comme traître à notre serein, illustre, excellent prince, notre lord le roi parce qu’il avait eu diverses occasions et de diverses manières, aidé Louis, le roi français, dans ses guerres contre notre dit serein, illustre, excellent et ainsi de suite… en allant et venant entre les dominions de notre dit serein, illustre, excellent, et ainsi de suite… et qu’il avait méchamment, faussement, traîtreusement et autres adverbes révélé au dit français Louis, quelles forces notre dit serein, illustre, excellent, et ainsi de suite… avait envoyées au Canada et en Amérique du nord.

Jerry, dont les cheveux se dressaient de plus en plus sur la tête, accueillit cette triade avec une énorme satisfaction, puis à force de réflexion, il parvint à comprendre que le susdit, et encore et encore le susdit, Charles Darnay se tenait là, devant lui, pour être jugé, que le jury prêtait serment et que monsieur l’Attorney général se préparait à prendre la parole.

L’accusé, qui était (et qui savait qu’il l’était) pendu, décapité et écartelé mentalement par toute l’assistance, ne faiblissait ni ne trouvait cela prétexte à aucun air théâtral. Il était calme et attentif ; il observait les préliminaires du procès avec un grave intérêt ; et il se tenait, les mains posées sur la tablette en bois devant lui, si tranquillement, qu’il n’avait pas déplacé une feuille des herbes dont elle était couverte. Toute la Cour était couverte d’herbes et aspergée de vinaigre, pour se protéger de l’air et de la fièvre des geôles.

Au-dessus du prisonnier, il y avait un miroir qui projetait la lumière sur lui. Une foule de criminels et de malheureux ont été ainsi réfléchis par ce miroir et se sont effacés de sa surface et de ce monde en même temps. Cet endroit abominable eût été hanté de la plus lugubre façon si ce miroir avait jamais pu renvoyer tout ce qu’il avait réfléchi, comme l’océan doit un jour rendre ses morts. Quelque idée sur l’infamie et la disgrâce auxquelles ce lieu était réservé avait peut-être frappé l’esprit du prisonnier. En tous les cas, un changement de position le rendant conscient de ce rais de lumière sur sa face, il regarda en l’air ; et quand il vit la glace, son visage devint rouge, et sa main droite repoussa les herbes.

Il lui arriva peu après de tourner la tête du côté de la Cour, qui était à sa gauche. Au niveau de ses yeux, il y avait, assis là, près du banc du juge, deux personnes sur qui son regard s’arrêta immédiatement. Tellement immédiatement et avec un changement si visible dans son aspect que tous les yeux qui étaient portés sur lui se tournèrent vers eux.

Les spectateurs virent en ces deux personnes, une jeune dame d’un peu plus de vingt ans, et un monsieur qui était évidemment son père ; un homme d’une très remarquable apparence grâce à la blancheur complète de ses cheveux et à l’intensité indescriptible de sa face, non l’intensité que donne l’action mais celle que donne la méditation. Quand il avait cette expression, il avait l’air d’être vieux, mais quand elle était agitée et détendue – comme c’était le cas au moment où il parlait à sa fille – il devenait un bel homme, qui n’avait pas dépassé la force de l’âge.

Sa fille assise près de lui avait une de ses mains passée autour de son bras. Dans la frayeur que lui inspirait cette scène et dans sa pitié pour le prisonnier, elle s’était collée à lui. Son front avait une expression frappante de terreur, de compassion, une expression de personne qui ne voyait rien en dehors du péril de l’accusé. C’était si visible, si puissamment et si naturellement apparent, que ceux qui regardaient et qui n’avaient aucune pitié pour l’accusé, furent touchés par cette jeune fille et le murmure passa : « Qui sont-ils ? »

Jerry, le messager, qui avait fait ses propres observations, à sa propre manière et qui avait sucé la rouille de ses doigts dans son attention, avait allongé son cou pour entendre qui ils étaient. La foule autour de lui avait rapidement passé l’information à son voisin le plus proche, et celui-ci l’avait passé à son tour, mais plus lentement jusqu’à ce qu’enfin elle arrivât à Jerry :

— Des témoins.

— Pour qui ?

— Contre.

— Contre qui ?

— Le prisonnier.

Le juge, dont les yeux s’étaient tournés dans la direction de l’auditoire, les ramena ; puis il s’appuya contre le dossier de son fauteuil et regarda avec fermeté l’homme dont la vie était entre ses mains ; cependant que M. l’Attorney général se levait pour dérouler la corde, aiguiser la hache, et enfoncer des clous dans l’échafaud.

CHAPITRE III

UNE DÉCEPTION

M. l’Attorney général devait informer les jurés que le prisonnier qu’ils avaient devant eux, quoique jeune, était vieux dans la pratique de la trahison, ce qui entraînait la perte de sa vie. Que sa correspondance avec l’ennemi, n’était pas une correspondance d’aujourd’hui, ni d’hier, ni même de l’année dernière, ni de l’année d’avant. Qu’il était certain que le prisonnier depuis bien plus longtemps que cela, avait dans ses habitudes de faire la navette entre la France et l’Angleterre pour des affaires secrètes, desquelles il ne pouvait rendre aucun compte honnête. Que, s’il était dans la nature de la trahison de prospérer (ce qui heureusement n’arrivait jamais), la malfaisance de ses manœuvres aurait pu rester insoupçonnée. Que la providence, néanmoins, avait promis à une personne qui était au-dessus de toute crainte et au-dessus de tout reproche, de découvrir la nature des affaires du prisonnier. Frappée d’horreur, elle l’avait révélé au Secrétaire en chef d’État et très honorable Conseil Privé de Sa Majesté. Que ce patriote paraîtrait devant eux. Que sa position et son attitude étaient en tout point sublime. Qu’il avait été l’ami du prisonnier, mais qu’aussitôt après l’heure heureuse et désolante où il découvrit l’infamie il avait résolu d’immoler le traître, qu’il ne pouvait plus longtemps chérir dans son cœur sur l’autel sacré de sa patrie. Que si on ordonnait en Angleterre l’érection de statues, comme dans l’ancienne Grèce et à Rome, aux bienfaiteurs publics, ce brillant citoyen aurait certainement la sienne. Que comme on n’agissait plus ainsi, il n’en aurait probablement pas. Que la vertu, comme il a été observé par les poètes (en maints passages dont il savait bien que le jury avait chaque mot sur le bout de leur langue) était en certaine manière contagieuse ; plus spécialement l’éclatante vertu comme sous le nom de patriotisme, ou amour de la patrie. Que le sublime exemple de ce pur et irréprochable témoin de la Couronne, que de citer même inutilement était un honneur avait impressionné le domestique du prisonnier et avait fait naître en lui la sainte détermination d’examiner les tiroirs et les poches de son maître et de soustraire ses papiers. Que lui (M. l’Attorney général) était préparé à entendre des attaques déshonorantes contre cet admirable serviteur ; mais que, d’une façon générale, il le préférait lui à ses (ceux de M. l’Attorney général) frères et sœurs, et l’honorait lui, plus que ses (ceux de M. l’Attorney général) père et mère. Qu’il engageait avec confiance le jury à faire comme lui. Que le témoignage de ces deux témoins, auxquels viendront s’ajouter les documents découverts par eux et qui leur seront soumis, démontrera que le prisonnier était pourvu des listes des forces de Sa Majesté tant sur mer que sur terre, et de leur disposition et préparation, et ne laissera aucun doute sur son habitude de transmettre ces sortes d’informations à une puissance hostile. Qu’on ne pouvait prouver que ces listes étaient de l’écriture du prisonnier ; mais que c’était tout comme, que certainement il était plutôt meilleur pour l’accusation de montrer le prisonnier dans ses précautions. Que les preuves remonteront à cinq ans, et montreront le prisonnier déjà engagé dans ses pernicieuses missions dans l’espace des quelques semaines qui précédèrent la toute première action guerrière entre les troupes britanniques et les américaines. Que, pour ces raisons, le jury étant un jury loyal (comme il savait qu’il l’était) et étant un jury responsable (comme les jurés savaient qu’ils l’étaient) devait absolument trouver le prisonnier. Coupable, et en finir avec lui, que cela leur plaise ou que cela ne leur plaise pas. Qu’ils ne pourraient jamais poser leurs têtes sur leurs oreillers ; qu’ils ne pourront jamais supporter l’idée de leurs femmes posant leurs têtes sur leurs oreillers ; qu’ils ne pourront jamais endurer le sentiment de leurs enfants posant leurs têtes sur leurs oreillers ; bref, qu’il ne pourra jamais plus y avoir aucun repos, la tête sur l’oreiller, pour eux et les leurs, jusqu’à ce que la tête du prisonnier fût tombée. Cette tête, un attorney général conclut en la leur demandant au nom de tout ce qu’il pouvait ramasser dans une période bien tournée, et sur la foi de la solennelle affirmation qu’il considérait déjà le prisonnier comme mort et disparu.

Quand l’attorney général se tut, un bourdonnement s’éleva de la Cour comme si un nuage de grosses mouches bleues s’abattaient autour du prisonnier, en anticipation de ce qu’il allait devenir bientôt. Quand le nuage se fut évanoui, l’irréprochable patriote apparut dans le box des témoins.

Alors, M. le Solliciteur général, suivant la direction de son chef, interrogea le patriote, John Barsad, gentilhomme. L’histoire de son âme pure était exactement comme l’avait décrite M. l’Attorney général, peut-être, s’il fallait y trouver une faute un peu trop exactement. Ayant soulagé sa noble poitrine de son fardeau, il se serait modestement effacé, mais le monsieur à perruque avec tous ses papiers devant lui, assis non loin de M. Lorry, demanda l’autorisation de lui poser quelques questions. L’autre monsieur à perruque assis de l’autre côté, regardait toujours le plafond de la Cour.

N’avait-il jamais été un espion lui-même ? Non, il méprisa cette basse insinuation. De quoi vivait-il ? De ses propriétés. Où étaient ses propriétés ? Il ne se rappelait pas précisément où elles étaient. De quelle nature étaient-elles ? Cela ne regardait personne. Les avait-il héritées ? Oui. De qui ? De parents éloignés. Très éloignés ? Assez. Jamais été en prison ? Certainement pas. Jamais dans une prison pour dettes ? Il ne voyait pas ce que cela avait affaire avec le procès. Jamais dans une prison pour dettes ? Alors, encore une fois. Jamais ? Si. Combien de fois ? Deux ou trois fois. Pas cinq ou six ? Peut-être. Quelle est votre profession ? Gentilhomme. Jamais été frappé ? Cela se peut. Fréquemment ? Non. Jamais été jeté du haut d’un escalier ? Décidément pas une fois, il n’avait reçu un coup en haut d’un escalier, et il était tombé de lui-même jusqu’en bas. Frappé pour avoir triché aux dés ? Quelque chose comme ça a été raconté par l’invétéré menteur qui lui avait donné le coup, mais ce n’était pas vrai. Le témoin jurait-il que ce n’était pas vrai ? Positivement. Jamais vécu de tricheries au jeu ? Jamais. Jamais vécu du jeu ? Pas plus que d’autres gentlemen ne le font. Jamais emprunté de l’argent au prisonnier ? Oui. L’a-t-il jamais rendu ? Non. Cette intimité avec le prisonnier n’était-elle pas en réalité très légère, imposée au prisonnier dans des coches, auberges, paquebots ? Non. Est-il certain d’avoir vu le prisonnier avec ces listes ? Certain. Il ne savait rien de plus au sujet de ces listes ? Non. Ne les avait-il pas procurées lui-même par exemple ? Espère-t-il tirer quoi que ce soit de ce témoignage ? Non. Même pas un emploi payé et régulier du gouvernement pour tendre des pièges ? Oh ! Dieu non ! Ou pour faire quelque chose d’autre ? Oh ! Dieu non ! Le jurerait-il ? Oui et oui. Aucun motif sauf celui d’un pur patriotisme ? Aucun, quel qu’il soit.

Le vertueux serviteur, Roger Cly, prêta à son tour serment à grande vitesse. Il était entré au service du prisonnier en toute bonne foi et simplicité, il y avait quatre ans. Il avait demandé au prisonnier à bord du bateau de Calais, s’il ne voulait pas d’un type adroit, et le prisonnier l’avait engagé. Il n’avait pas demandé au prisonnier de prendre le type par charité – il n’avait jamais songé à une pareille chose. Il commença à avoir des soupçons sur le prisonnier et à le surveiller d’un œil peu de temps après. En rangeant ses vêtements au cours d’un voyage, il avait vu et revu dans les poches du prisonnier des listes semblables à celles-ci. Il a pris ces listes dans un tiroir du bureau du prisonnier. Il ne les y mettait pas d’abord. Il a vu le prisonnier montrer des listes identiques à des messieurs français. Tant à Calais qu’à Boulogne. Il aimait sa patrie et ne pouvait pas supporter cette chose et il l’a dénoncée. Il n’avait jamais été soupçonné d’avoir volé une théière en argent ; il avait été diffamé à propos d’un pot à moutarde, mais il s’était trouvé qu’il n’était qu’en plaqué. Il connaissait le dernier témoin depuis sept ou huit ans, c’était une simple coïncidence. Il n’appelait pas ça une coïncidence particulièrement curieuse ; presque toutes les coïncidences sont curieuses. Pas plus n’appelait-il curieuse coïncidence le fait que pour lui aussi, le vrai patriotisme était son seul motif. Il était un véritable Anglais et il espérait qu’il y en avait beaucoup comme lui.

Les mouches bleues bourdonnèrent de nouveau et M. l’Attorney général appela M. Jarvis Lorry.

— M. Jarvis Lorry, êtes-vous employé à la banque Tellson ?

— Je le suis.

— En une certaine nuit d’un vendredi de novembre de l’année mil sept cent soixante-quinze, les affaires ne vous ont-elles pas donné l’occasion de voyager par le coche entre Londres et Douvres ?

— C’est exact.

— Y avait-il d’autres passagers dans la malle-poste ?

— Deux.

— Sont-ils descendus sur la route au cours de la nuit ?

— Oui.

— M. Lorry, regardez le prisonnier. Était-il l’un des deux passagers ?

— Je ne peux pas prendre sur moi de dire qu’il l’était.

— Ne ressemble-t-il pas à l’un des deux voyageurs ?

— Ils étaient tous les deux si emmitouflés et la nuit était si noire, et nous étions chacun si réservés, que je ne peux même pas vous dire cela.

— M. Lorry, regardez à nouveau le prisonnier. Imaginez-le emmitouflé comme l’étaient ces deux voyageurs. Y a-t-il quelque chose dans son volume et dans sa stature qui rende invraisemblable qu’il ait été l’un des deux ?

— Non.

— Vous ne jureriez pas, M. Lorry, qu’il n’était pas l’un des deux ?

— Non.

— Ainsi vous dites qu’il pouvait être l’un d’eux ?

— Oui. Sauf que je me souviens qu’ils étaient tous les deux – comme moi-même – dans la crainte des bandits de grands chemins, et ce prisonnier n’a pas l’air peureux.

— N’avez-vous jamais vu contrefaire la peur, M. Lorry ?

— J’ai certainement vu ça.

— M. Lorry, regardez une fois de plus le prisonnier. L’avez-vous vu à votre connaissance, avant ?

— Oui.

— Quand ?

— Quand je suis revenu de France, quelques jours après, à Calais, le prisonnier est monté à bord du bateau par lequel je rentrais et il fit le voyage avec moi.

— À quelle heure est-il monté à bord ?

— Un peu après minuit.

— En pleine nuit. Était-il le seul passager à monter à bord à cette heure indue ?

— Le hasard fit qu’il était seul.

— Le « hasard » n’a rien à voir ici, M. Lorry. Il était le seul passager qui monta à bord au milieu de la nuit.

— Oui.

— Voyagiez-vous seul, M. Lorry, avec des compagnons ?

— Avec deux compagnons. Un monsieur et une dame. Ils sont ici.

— Ils sont ici. Avez-vous eu une quelconque conversation avec le prisonnier ?

— Presque aucune. Le temps était orageux, et la traversée longue et mauvaise, et je suis resté étendu sur un sofa, presque d’une rive à l’autre.

— Mademoiselle Manette.

La jeune dame, vers laquelle tous les yeux étaient tournés auparavant et vers laquelle ils se tournaient de nouveau, se leva sans quitter sa place. Son père se leva avec elle et garda sa main glissée sous son bras.

— Mademoiselle Manette, regardez le prisonnier.

D’être confronté avec tant de pitié, tant de sérieux, tant de jeunesse et de beauté était beaucoup plus éprouvant pour l’accusé que d’être confronté avec toute la foule. Dans cette circonstance, isolé avec la jeune fille au bord de sa tombe, tous les yeux curieux qui le regardaient ne pouvaient même pas, en ce moment, lui faire garder tout à fait son calme. D’une façon précipitée, sa main droite éparpillait les herbes qui étaient devant lui en d’imaginaires lits de fleurs dans un jardin et ses efforts pour contrôler et calmer sa respiration faisaient trembler ses lèvres desquelles tout le sang s’était enfui vers le cœur. Le bourdonnement des grosses mouches s’était de nouveau élevé.

— Mademoiselle Manette, avez-vous déjà vu le prisonnier ?

— Oui, monsieur.

— Où ?

— À bord du bateau dont on vient de parler, monsieur, et à la même occasion.

— Vous êtes la jeune dame à laquelle on vient de faire allusion ?

— Oh ! malheureusement, c’est moi !

Le ton plaintif de sa compassion s’éteignit dans la voix moins musicale du juge, disant quelque peu férocement : « Répondez aux questions que l’on vous pose, et ne faites pas de commentaires. »

— Mademoiselle Manette, avez-vous eu une quelconque conversation avec le prisonnier pendant la traversée ?

— Oui, monsieur.

— Veuillez la rappeler.

Au milieu d’un profond silence, elle commença faiblement :

— Quand le monsieur vint à bord…

— Vous voulez dire le prisonnier ? demanda le juge en fronçant les sourcils.

— Oui, monsieur.

— Alors dites le prisonnier.

— Quand le prisonnier vint à bord, il remarqua que mon père – elle tourna avec amour ses yeux vers le docteur qui se tenait debout près d’elle – était très fatigué et dans un état de santé extrêmement précaire. Mon père était si affaibli que j’avais peur de lui faire quitter le plein air et je lui avais arrangé un lit sur le pont, près des marches qui descendent aux cabines et je m’étais assise à son côté pour prendre soin de lui. Il n’y avait pas d’autres passagers, cette nuit, que nous quatre. Le prisonnier, après m’en avoir demandé la permission, a eu la bonté de me dire comment je pourrais mettre mon père à l’abri du vent et du mauvais temps, mieux que je ne l’avais fait. Je n’avais pas su bien l’abriter, ne sachant pas d’où viendrait le vent à la sortie du port. Il le fit pour moi. Il montra une grande bonté et de la pitié pour mon père. Et je suis sûre qu’il les ressentait. Ce fut ainsi que nous commençâmes à nous parler.

— Laissez-moi vous interrompre un instant. Le prisonnier était-il monté seul à bord ?

— Non.

— Combien y avait-il de personnes avec lui ?

— Deux messieurs français.

— Ont-ils conversé ensemble ?

— Ils ont conversé ensemble jusqu’au dernier moment où ces deux messieurs français durent regagner la rive dans leur barque.

— Ont-ils échangé entre eux quelques papiers semblables à ces listes ?

— Ils ont échangé quelques papiers, mais je ne sais pas quels papiers.

— Comme ceux-ci de forme et de dimension.

— Peut-être, mais bien qu’ils parlassent tout près de moi, vraiment je ne sais pas, parce qu’ils se tenaient en haut de l’escalier descendant aux cabines pour avoir la lumière de la lampe accrochée là ; c’était une faible lumière et ils parlaient très bas, et je n’ai pas entendu ce qu’ils disaient et j’ai seulement vu qu’ils regardaient des papiers.

— Maintenant, revenez à la conversation que vous avez eue avec le prisonnier, mademoiselle Manette.

— Le prisonnier s’est montré vis-à-vis de moi aussi confiant – et cela venait de ma situation si désespérée – qu’il a été bon et doux et utile à mon père. J’espère, dit-elle en fondant en larmes, que je ne l’en remercierai pas en lui faisant du mal aujourd’hui.

Bourdonnement des mouches bleues.

— Mademoiselle Manette, si le prisonnier ne comprend pas parfaitement que vous donnez ce témoignage, que vous avez le devoir de donner – que vous devez donner, que vous ne pouvez pas ne pas donner – avec la plus grande répugnance, il serait la seule personne ici dans cette ignorance. Veuillez continuer, je vous prie.

— Il me dit qu’il voyageait pour une affaire d’une nature délicate qui pouvait mettre des gens dans l’embarras et que c’est pourquoi il voyageait sous un nom d’emprunt. Il me dit que cette affaire l’avait, il y a quelques jours, amené en France, et pourrait de temps en temps l’obliger à aller et venir entre la France et l’Angleterre durant une longue période.

— N’a-t-il rien dit à propos de l’Amérique, mademoiselle Manette ? Soyez précise.

— Il essaya de m’expliquer comment cette querelle s’était élevée, et il dit que, autant qu’il pouvait en juger, c’était faux et fou de la part de l’Angleterre. Il ajouta, en manière de plaisanterie, que peut-être George Washington pourrait gagner dans l’histoire un nom presque aussi grand que Georges le Troisième. Mais il ne le disait pas en mauvaise part ; il le disait en riant, et pour passer le temps.

Toute expression fortement marquée sur le visage d’un grand acteur dans une scène d’un grand intérêt, vers lequel beaucoup d’yeux se dirigent, sera inconsciemment imitée par les spectateurs. Son front était tout empreint d’attention, d’une douloureuse anxiété lorsqu’elle donna ce témoignage, et dans les moments de pause, quand elle s’arrêtait pour permettre au juge de prendre des notes, elle en guettait l’effet sur les avocats des deux parties. Parmi les spectateurs, il y avait cette même expression, dans tous les coins de la salle, à un tel point que la plupart des fronts auraient pu être des miroirs reflétant le témoin, quand le juge releva la tête de ses notes, scandalisé par cette formidable hérésie au sujet de George Washington.

M. l’Attorney général maintenant fit connaître à son lord qu’il estimait nécessaire, en manière de précaution et pour la forme, d’appeler le père de la jeune dame, le docteur Manette, ce qui fut accordé.

— Docteur Manette, regardez le prisonnier. L’aviez-vous jamais vu avant ?

— Si, une fois. Quand il m’a rendu visite dans ma demeure à Londres. Il y a quelque trois ans, ou trois ans et demi.

— Pouvez-vous l’identifier comme étant votre compagnon de route à bord du bateau, ou parler de sa conversation avec votre fille ?

— Monsieur, je ne peux faire ni l’un ni l’autre.

— Y a-t-il une raison particulière ou spéciale à votre impuissance ?

Il répondit, d’une voix basse : « Il y en a une. »

— Était-ce le malheur d’avoir subi un long emprisonnement, sans procès, et même sans accusation, dans votre pays natal, docteur Manette ?

Il répondit d’un ton qui alla à tous les cœurs :

— Un long emprisonnement.

— Étiez-vous libéré depuis peu à ce moment ?

— Ils me l’ont dit.

— Vous n’avez aucun souvenir de ce moment ?

— Aucun. Ma mémoire est vide depuis ce temps – je ne peux même pas le situer – où je m’employais en captivité à faire des chaussures jusqu’au moment où je me suis retrouvé à Londres, vivant avec ma chère fille, ici présente. Elle m’est devenue familière quand un dieu bienveillant m’a rendu mes facultés ; mais je suis même parfaitement incapable de dire comment je me suis attaché à elle. Je n’ai aucun souvenir de la façon dont cela s’est fait.

M. l’Attorney général s’assit et le père et la fille s’assirent en même temps.

Un incident singulier se produisit alors. L’objet principal à démontrer était que le prisonnier était allé, avec quelque complice en liberté dans la malle-poste de Douvres, en cette nuit d’un vendredi de novembre, il y avait cinq ans, et qu’il descendit de la malle dans la nuit noire, à un endroit où il ne resta pas, mais duquel il repartit pour revenir sur ses pas à quelque douzaine de milles ou plus, pour rejoindre une garnison où il recueillit des informations ; un témoin fut appelé pour reconnaître en lui la personne qui, au moment précis que l’on désirait était dans le café d’un hôtel de cette ville de garnison, attendant quelqu’un. L’avocat du prisonnier interrogeait ce témoin sans résultat, sauf que celui-ci reconnut qu’il n’avait jamais vu le prisonnier à aucune autre occasion, lorsque le monsieur à perruque, qui jusqu’alors avait été plongé dans la contemplation du plafond, écrivit un mot ou deux sur un petit morceau de papier, le roula et le lança à l’avocat. À la pause suivante, après avoir déplié le papier, l’avocat regarda le prisonnier avec grande attention et curiosité.

— Vous répétez que vous êtes tout à fait sûr que c’était le prisonnier ?

Le témoin était tout à fait sûr.

— N’avez-vous jamais vu quelqu’un ressemblant beaucoup au prisonnier ?

Pas une ressemblance au point – dit le témoin – qu’il aurait pu se tromper.

— Regardez bien ce monsieur-ci, mon savant confrère, dit-il en pointant celui qui lui avait lancé le papier, et après, regardez bien le prisonnier. Qu’est-ce que vous en dites ? Sont-ils très semblables l’un à l’autre ?

En tenant compte de l’apparence de mon savant confrère, apparence quelque peu négligée et malpropre, ils se ressemblaient suffisamment pour surprendre, non seulement le témoin, mais tous les gens présents, quand ils furent appelés à faire la comparaison. Mon lord, ayant été prié de demander au savant confrère d’enlever sa perruque, celui-ci le fit d’assez mauvaise grâce, la ressemblance devint encore plus frappante. Mon lord s’enquit auprès de M. Stryver (l’avocat du prisonnier) s’il aurait à faire après le procès de M. Carton (nom de mon savant confrère) pour trahison ? Mais M. Stryver répondit non ; il se permettrait de demander au témoin de lui dire si ce qui arrive une fois ne peut pas arriver deux fois ; s’il aurait été aussi affirmatif s’il avait vu l’illustration de sa témérité plus tôt, ou s’il aurait été aussi affirmatif l’ayant vu ; et ainsi de suite. Le but de ceci était de balayer ce témoin comme de la vaisselle cassée et de réduire cette partie du procès en débris inutiles.

M. Gruncher avait, à ce moment, pris presque un repas en suçant la rouille de ses doigts tant son attention avait été grande en écoutant ce témoignage. Il devait maintenant prêter attention à la façon dont M. Stryver tirerait parti de cet incident, et comment il montrerait que le patriote, Barsad, était un espion à gages et un traître et un trafiquant de sang et une des plus grandes canailles sur terre depuis l’exécrable Judas – auquel il ressemblait d’ailleurs certainement. Il montra, en effet, comment le vertueux serviteur, Cly, était son ami et associé, et ne valait pas mieux ; comment les yeux à l’affût de ces faussaires et parjures s’étaient arrêtés sur le prisonnier pour le choisir comme victime, parce que, étant lui-même d’origine française, quelques affaires de famille nécessitaient ses passages en France. Cependant, ce qu’étaient ces affaires de famille, par considération pour d’autres, qui lui étaient proches et chers, il lui était interdit, même au prix de sa vie, de le dévoiler.

Il montra comment le témoignage qui avait été arraché à la jeune dame, dont ils avaient pu observer l’angoisse cependant qu’elle le donnait se trouva réduit à ces petites galanteries et politesses innocentes très naturelles entre un jeune homme et une jeune femme ainsi réunis, à la seule exception de l’allusion à George Washington qui était à la fois trop extravagante et impossible à considérer sous un autre jour qu’une monstrueuse plaisanterie. Il dit que ce serait une faiblesse du gouvernement de profiter pour sa propre popularité des terreurs et des antipathies nationales les plus basses, dont un attorney général avait tiré le maximum, comment, néanmoins, tout cela ne reposait sur rien, sauf sur le caractère vil et infamant de témoignages qui défiguraient trop souvent de pareilles affaires et dont les tribunaux de ce pays étaient pleins. Mais ici, mon lord s’interposa (avec un visage si grave qu’il n’avait pas l’air d’être vrai) disant qu’il ne pouvait pas siéger sur ce banc et souffrir de pareilles allusions.

M. Stryver appela alors ses quelques témoins à décharge, puis M. Cruvelier eut à écouter M. l’Attomey général mettre à l’envers toute la collection de vêtements que M. Stryver avait si bien faits sur mesure pour le jury ; montrant comment Barsad et Cly étaient même cent fois meilleurs qu’on ne le pensait et le prisonnier cent fois pire. Enfin, vint le tour de mon lord lui-même, remettant la collection de vêtements tantôt à l’endroit, tantôt à l’envers, mais en fin de compte les découpant en linceul pour le prisonnier.

Et maintenant, le jury se tourna pour délibérer et les grosses mouches bourdonnèrent de nouveau.

M. Carton, qui depuis si longtemps contemplait, assis, le plafond de la Cour, même au milieu de cette excitation, ne changea ni de place ni d’attitude. Pendant ce temps, son savant confrère, M. Stryver, ramassant ses papiers épars devant lui, parlait bas à ses voisins, et de temps en temps regardait anxieusement le jury ; quant aux spectateurs, ils se déplaçaient plus ou moins, et reformaient de nouveaux groupes. Mon lord lui-même se leva de son siège et lentement alla et vint sur sa plate-forme, non sans éveiller le soupçon dans l’esprit de l’audience que son état était fiévreux. M. Carton était allongé sur son siège, avec sa vieille robe mal mise sur ses épaules, sa perruque peu seyante reposée n’importe comment sur sa tête après qu’il l’eût enlevée, ses mains dans les poches et ses yeux au plafond comme ils l’avaient été toute la journée. Ce quelque chose de particulièrement relâché dans son maintien ne lui donnait pas seulement un air taré, mais diminuait à un tel point la ressemblance qu’il avait indiscutablement avec le prisonnier – que son sérieux momentané quand on les confronta avait renforcée – que beaucoup de spectateurs, qui maintenant l’observaient, se disaient entre eux qu’ils n’auraient presque pas pensé que ces deux hommes se ressemblaient autant. M. Gruncher en fit l’observation à son voisin et ajouta : « Je parierais une demi-guinée qu’il ne doit pas avoir beaucoup de travail au Palais. Il n’a pas l’air d’un travailleur, n’est-ce pas ? »

Pourtant, ce M. Carton observait plus qu’il n’en donnait l’impression ; car quand la tête de Mlle Manette s’inclina sur la poitrine de son père, il fut le premier à la voir et à dire tout haut :

— Huissiers, regardez cette jeune dame. Aidez le monsieur à la sortir. Vous ne voyez pas qu’elle va tomber ?

Il y eut beaucoup de commisération pour elle quand on l’emporta, et beaucoup de sympathie pour son père. N’avait-il pas dû éprouver une grande peine quand on lui avait rappelé son emprisonnement ? Il avait montré une grande agitation quand on l’avait questionné, regard rêveur et méditatif qui lui donnait l’air vieux, avait pesé sur le jeune avocat comme un sombre message. Quand le docteur sortit, le jury qui s’était reposé un instant, parla par la bouche de son chef.

Les jurés n’étaient pas d’accord, et demandaient à se retirer. Mon lord (peut-être sous l’influence de George Washington) montra quelque surprise de leur désaccord, mais il leur permit avec plaisir de se retirer sous surveillance, et il se retira lui-même. Le procès avait duré toute la journée, et on allumait maintenant les lampes dans la cour. La rumeur commençait à se répandre que le jury serait long à rendre son arrêt. Le public s’en alla prendre des rafraîchissements, et le prisonnier recula au fond du box et s’assit.

M. Lorry qui était sorti en même temps que la jeune fille et son père reparut et fit signe à Jerry de venir, lequel dans ce relâchement d’intérêt, put facilement l’approcher.

— Jerry, si vous voulez manger quelque chose, vous pouvez. Mais ne vous éloignez pas. Ne soyez pas en retard d’une minute, car je voudrais que vous rapportiez immédiatement le verdict à la banque. Vous êtes le messager le plus rapide que je connaisse, et vous serez arrivé à Temple-Bar bien avant moi.

Jerry avait juste assez de front pour se le frapper du doigt, et il se le frappa à la fois pour attester qu’il avait compris cette commission et remercier du shilling qui l’accompagnait. À ce moment M. Carton s’approcha et toucha M. Lorry au bras :

— Comment va la jeune dame ?

— Elle est très déprimée, mais son père la réconforte et elle se sent mieux depuis qu’elle est sortie de la salle.

— Je vais le dire au prisonnier. Ce ne serait pas décent pour un banquier respectable comme vous d’être vu lui parler en public, vous savez.

M. Lorry rougit comme s’il avait eu conscience d’avoir débattu ce point dans son esprit et M. Carton se dirigea vers le banc des accusés. La sortie était dans cette direction et Jerry le suivit, les yeux et les oreilles ouverts.

— M. Darnay !

Le prisonnier s’avança aussitôt.

— Vous êtes naturellement anxieux d’avoir des nouvelles du témoin, Mlle Manette. Elle ira très bien. Vous avez vu ses plus mauvais moments.

— Je suis profondément désolé d’en avoir été la cause. Pouvez-vous le lui dire, avec ma plus fervente reconnaissance ?

— Oui, je le peux. Et je le ferai si vous me le demandez.

Les manières de M. Carton étaient si négligées qu’elles en étaient presque insolentes. Il se tenait, le dos à demi tourné au prisonnier, le coude nonchalamment appuyé sur le rebord du box.

— Je vous le demande. Et acceptez, je vous prie, mes cordiaux remerciements.

— Qu’est-ce que vous attendez, M. Darnay, dit Carton toujours à demi tourné vers lui.

— Le pire.

— C’est ce qu’il y a de plus sage à attendre, et de plus vraisemblable. Mais je crois que le fait qu’ils se soient retirés est en votre faveur.

Comme il n’était pas permis de s’attarder en sortant de la salle, Jerry n’en entendit pas davantage, et il les laissa – si semblables entre eux de traits, si différents par leurs manières – se tenant à côté l’un de l’autre, et se reflétant tous les deux dans le miroir au-dessus d’eux.

Une heure et demie s’écoula lentement dans les couloirs. Le messager, assis inconfortablement sur un banc, après s’être restauré, s’était assoupi, quand un fort murmure et un rapide courant de gens grimpant l’escalier qui conduisait à la salle d’audience l’entraîna.

— Jerry ! Jerry ! M. Lorry l’appelait déjà de la porte quand il arriva.

— Ici, Monsieur ! C’est une vraie bataille pour retourner à sa place. Me voilà, Monsieur !

Monsieur Lorry lui tendit un papier à travers la foule. « Vite ! L’avez-vous ? »

— Oui, Monsieur.

Sur le papier, il y avait écrit hâtivement le mot : « ACQUITTÉ ».

— Si vous aviez renvoyé le message : rappelé à la vie, murmura Jerry en s’en retournant, j’aurais compris ce que vous vouliez dire, cette fois-ci.

Il n’eut pas l’occasion de dire ou même de penser, rien d’autre jusqu’à ce qu’il fût sorti d’Old Bailey ; car la foule s’écoula en torrent avec une véhémence telle qu’il fut presque soulevé sur ses jambes et un fort bourdonnement envahit la rue comme si les mouches bleues bafouées se dispersaient à la recherche d’une autre charogne.

CHAPITRE IV

FÉLICITATIONS

Des couloirs peu éclairés de la cour s’échappaient les dernières vapeurs des humains qui avaient bouilli là toute la journée. Le Dr Manette, Lucie Manette sa fille, M. Lorry, l’avoué de la défense et son avocat M. Stryver se tenaient rassemblés autour de M. Charles Darnay – qui venait d’être libéré –, le félicitant d’avoir échappé à la mort.

Il aurait été difficile, même sous une lumière bien plus éclatante, de reconnaître dans le Dr Manette, au visage d’intellectuel, le cordonnier du grenier de Paris. Maintenant, personne ne pouvait le regarder deux fois sans le regarder encore.

Seule sa fille avait le pouvoir de chasser de son esprit ces sombres souvenirs du passé. Elle était le fil d’or qui le rattachait à un passé d’avant ses malheurs et à un présent par-delà ses malheurs ; et le son de sa voix, la lumière de sa face, la caresse de ses mains avait presque toujours une forte influence sur lui. Pas toujours, car elle pouvait se souvenir de quelques occasions dans lesquelles son pouvoir avait failli ; mais elles étaient rares et insignifiantes, et elle pensait qu’elles étaient passées.

M. Darnay avait baisé sa main avec ferveur et gratitude, et s’était tourné vers M. Stryver, qu’il remercia chaleureusement. M. Stryver, un homme d’un peu plus de trente ans, mais paraissant vingt ans de plus qu’il n’avait, fort, bruyant, rouge, brusque, dénué de toute espèce de scrupules et de délicatesse, il avait une façon de se pousser en avant – moralement et physiquement – en société et dans les conversations qui arguait bien pour la façon dont il s’était poussé dans la vie.

Il portait encore sa perruque et sa robe, et il disait, s’étalant devant son récent client au point de compresser l’innocent M. Lorry jusqu’à le faire sortir du groupe : « Je suis content de m’en être sorti avec honneur, M. Darnay. C’était une accusation infâme, grossièrement infâme ; mais, néanmoins, une telle réussite était peu vraisemblable. »

— Je vous en suis reconnaissant pour la vie, dit son ancien client en prenant sa main.

— J’ai fait de mon mieux pour vous, M. Darnay ; et mon mieux est aussi bon que celui d’un autre homme, je pense.

Cela demandait clairement la réponse : « Beaucoup mieux. » M. Lorry le dit ; peut-être pas tout à fait désintéressé, mais avec l’intention de s’introduire de nouveau dans le groupe.

— Vous croyez ? dit M. Stryver. Eh bien ! vous avez été présent toute la journée, et vous devez le savoir ! Vous êtes aussi un homme d’affaires.

— Et comme tel, dit M. Lorry, que l’avocat, savant en matière de loi, avait maintenant réintégré dans le groupe tout comme il l’avait repoussé tout à l’heure – comme tel, j’en appellerai au Dr Manette, pour mettre fin à cette conversation et nous renvoyer tous à nos foyers. Mlle Lucie a l’air souffrante, M. Darnay a eu une journée terrible, nous sommes tous à bout.

— Parlez pour vous, M. Lorry, dit Stryver. J’ai du travail cette nuit à faire maintenant. Parlez pour vous.

— Je parle pour moi, répondit M. Lorry, et pour M. Darnay, et pour Mlle Lucie, et – Mlle Lucie, ne pensez-vous pas que je puisse parler pour nous tous ?

Il lui posa cette question directement et avec un coup d’œil vers son père.

Son visage s’était tourné avec un très curieux regard vers Darnay, un regard attentif, intensifié par un froncement de méfiance qui n’était pas exempt d’un peu de peur.

— Mon père, dit Lucie en posant doucement sa main sur la sienne.

Lentement, il chassa les fantômes et se tourna vers elle.

En respirant profondément, il répondit : « Oui. »

Les amis du prisonnier acquitté s’étaient dispersés, sous l’impression – qu’il avait lui-même fait naître – qu’il ne serait pas libéré ce soir. Les lumières étaient presque toutes éteintes dans le corridor. Les grilles de fer se fermaient avec bruit et le sinistre endroit était déserté jusqu’au lendemain matin où l’intérêt suscité par le gibet, le pilori, le fouet et le fer rouge le repeuplerait. Marchant entre son père et M. Darnay, Lucie Manette retrouva le grand air. Un fiacre fut appelé et le père et la fille y montèrent.

M. Stryver les avait quittés dans le couloir pour retourner au vestiaire. Une autre personne, qui ne s’était pas jointe au groupe et qui n’avait pas échangé un mot avec aucun d’eux, mais qui était restée appuyée au mur, à l’endroit où l’ombre était la plus noire, était silencieusement sortie et avait attendu le départ du fiacre. Elle s’avançait maintenant vers l’endroit où se tenaient M. Lorry et M. Darnay sur la chaussée.

— Eh bien ! M. Lorry, les hommes d’affaires peuvent parler à M. Darnay maintenant ?

Personne n’avait fait aucune allusion au rôle de M. Carton dans la procédure de la journée ; personne ne s’était aperçu de sa présence. Il avait ôté sa robe et n’en avait pas meilleure apparence.

— Si vous saviez quel conflit il y a dans l’esprit d’un homme d’affaires, quand l’esprit de cet homme d’affaires est partagé entre les impulsions de son cœur et la dignité d’un homme d’affaires, vous seriez amusé, M. Darnay.

M. Lorry rougit et dit vivement : « Vous avez déjà mentionné cela, monsieur. Nous, hommes d’affaires qui servons une maison, nous ne sommes pas nos propres maîtres. Il faut que nous pensions à la maison, plus qu’à nous-mêmes. »

— Je le sais, je le sais, répartit M. Carton avec indifférence. Ne soyez pas susceptible, M. Lorry. Vous êtes aussi bon qu’un autre, je n’en doute pas : meilleur, oserais-je dire.

— Et vraiment, monsieur, poursuivit M. Lorry sans faire attention à ses paroles. Je ne vois vraiment pas ce que vous me voulez. Si vous voulez m’excuser de vous le dire, étant de beaucoup votre aîné, je ne crois vraiment pas que ces affaires puissent vous intéresser.

— Affaires ! Dieu vous bénisse, je n’ai pas d’affaires, dit M. Carton.

— C’est un malheur que vous n’en ayiez pas, monsieur.

— Je le pense aussi.

— Si vous en aviez, poursuivit M. Lorry, peut-être vous y feriez attention.

— Que Dieu vous aime ! Certainement pas ! dit M. Carton.

— Eh bien ! monsieur, cria M. Lorry profondément échauffé par cette indifférence, le travail est une très bonne chose et une chose très respectable. Et, monsieur, si les affaires imposent des devoirs, M. Darnay, comme un jeune homme généreux, sait être indulgent dans ces cas. M. Darnay, bonsoir. Dieu vous bénisse, monsieur ! J’espère que vous avez été sauvé aujourd’hui pour jouir d’une vie prospère et heureuse. Chaise à porteurs, ici !

Peut-être mécontent de lui-même aussi bien que de l’avocat, M. Lorry s’engouffra dans la voiture et se fit conduire à la banque Tellson. Carton, qui sentait le vin de Porto et ne paraissait pas en état de parfaite sobriété, se mit à rire et se tourna vers Darnay.

— C’est une chance étrange qui nous a mis en présence l’un de l’autre. Et ce doit être une étrange nuit pour vous, debout, tout seul, avec votre double, en face de vous, sur ces pavés ?

— J’ai peine à croire, maintenant, répliqua Charles Darnay, que j’appartiens de nouveau à ce monde.

— Je ne m’en étonne pas ; il n’y a pas si longtemps, vous étiez bien prêt de prendre le chemin d’un autre monde. Vous parlez avec faiblesse.

— Je commence à croire que je suis faible.

— Alors, pourquoi diable ne dînez-vous pas ? J’ai dîné moi-même pendant que ces balourds discutaient de quel monde vous alliez faire partie, celui-ci ou un autre. Laissez-moi vous conduire à la plus proche taverne où l’on dîne bien.

Passant le bras du jeune homme sous le sien, il l’entraîna par Ludgate Hill à Fleet Street, et ainsi en traversant un passage couvert, ils arrivèrent à une taverne. Là, ils furent conduits dans une petite pièce où Charles Darnay retrouva bientôt ses forces grâce à un bon et copieux dîner, et à du bon vin, cependant que Carton était assis en face de lui à la même table, avec une bouteille personnelle de vin de Porto devant lui, et tout imprégné de son air mi-insolent.

— Sentez-vous maintenant que vous appartenez de nouveau à ce système terrestre, M. Darnay ?

— Je suis terriblement déconcerté quant à moi par l’heure et l’endroit mais je me sens tellement mieux que je ne m’en préoccupe pas.

— Ce doit être une grande satisfaction !

M. Carton dit ceci avec amertume, et remplit à nouveau son verre qui était un grand verre.

— Eh bien ! moi, continua-t-il, mon plus vif désir est d’oublier que j’appartiens à ce monde ! Il n’a rien de bon pour moi – excepté le vin comme celui-ci – pas plus que moi je n’en ai pour lui. Ainsi, nous ne sommes pas très semblables. À vrai dire, je commence à croire que nous ne sommes pas très semblables en aucune particularité, vous et moi.

Troublé par les émotions de la journée et ayant l’impression dans ce lieu, devant son double à l’air grossier, de vivre un rêve, Charles Darnay hésitait quant à la réponse qu’il devait faire, finalement, il ne répondit pas du tout.

— Maintenant, vous avez fini de dîner, dit Carton peu après, pourquoi ne buvez-vous pas à ma santé, M. Darnay, pourquoi ne portez-vous pas un toast ?

— Quelle santé ? Quel toast ?

— Mais c’est au bout de votre langue. Cela devrait y être, cela doit y être, je jurerais que cela y est.

— Mlle Manette, alors !

— Alors, Mlle Manette !

Tout en regardant son compagnon en face pendant qu’il buvait, Carton lança son verre par-dessus son épaule contre le mur où il se brisa en mille morceaux ; puis il sonna et en demanda un autre.

— Ça, c’est une belle jeune fille à reconduire en voiture dans la nuit, M. Darnay ! dit-il en remplissant son nouveau verre.

Un léger froncement de sourcils et un laconique « oui » furent la réponse.

— Ça, c’est une belle jeune fille par qui il est agréable d’être plaint. Quel effet cela peut-il faire ? Cela vaut la peine d’être vécu ! Une fois dans sa vie, être l’objet d’une telle sympathie et d’une telle compassion, M. Darnay !

De nouveau, Darnay ne répondit pas.

— Elle était infiniment contente de recevoir votre message quand je le lui ai transmis, non qu’elle ait montré son contentement, mais je suppose qu’elle l’était.

Cette allusion rappela opportunément à Darnay que ce compagnon désagréable l’avait, de sa propre volonté, assisté à un moment difficile de la journée. Il profita de ce moment de la conversation pour l’en remercier.

— Je ne veux aucun remerciement, ni n’en mérite aucun, fut l’indifférente réponse. Premièrement, ce n’était rien à faire, et secundo, je ne sais pas pourquoi je l’ai fait. M. Darnay, laissez-moi vous poser une question.

— Volontiers ; c’est un petit retour de vos bons services.

— Croyez-vous que j’ai une particulière amitié pour vous ?

— Vraiment, M. Carton, répliqua l’autre singulièrement déconcerté, je ne me suis pas posé cette question.

— Eh bien ! posez-vous cette question maintenant !

— Vous avez agi comme si vous aviez de l’amitié pour moi ; mais je ne crois pas que vous en aviez.

— Je ne le crois pas non plus, dit Carton. Je commence à avoir une très bonne opinion de votre intelligence.

— Néanmoins, poursuivit Darnay, se levant pour sonner, il n’y a rien en cela, je l’espère, qui m’empêchera de demander l’addition et de me séparer de vous sans animosité ni de mon côté ni du vôtre.

Carton répliqua : « Rien au monde. » Darnay sonna. « Allez-vous demander l’addition pour le tout ? » dit Carton. Sur la réponse affirmative, il ajouta : « Alors, apportez-moi une autre pinte de ce même vin, garçon, et venez me réveiller à dix heures. »

La note étant payée, Charles Darnay se leva et lui souhaita bonne nuit. Sans lui rendre ce souhait, Carton se leva aussi avec une pointe de défi dans son attitude et dit : « Un dernier mot, M. Darnay. Vous croyez que je suis ivre ? »

— Je crois que vous avez bu, M. Carton.

— Vous croyez ? Vous savez que j’ai bu.

— Puisque je dois le dire, je sais que vous avez bu.

— Alors, vous devez aussi savoir pourquoi. Je suis un pauvre homme, désabusé, monsieur. Je ne tiens à personne au monde, et personne au monde ne tient à moi.

— C’est bien regrettable. Vous auriez dû mieux user de vos talents.

— Peut-être que oui, M. Darnay, peut-être que non. Néanmoins, ne laissez pas votre face sobre se gonfler d’orgueil ; vous ne savez pas ce qui peut arriver. Bonsoir !

Quand il fut seul, cette étrange créature prit une chandelle, alla vers un miroir accroché au mur et s’examina minutieusement.

— Aimes-tu particulièrement cet homme ? murmura-t-il à sa propre image. Pourquoi devrais-tu aimer particulièrement cet homme qui te ressemble ? En toi, il n’y a rien à aimer, tu le sais. Ah ! Sois confondu ! Quel changement tu as fait en toi-même ! Est-ce une bonne raison d’adopter un homme parce qu’il te montre d’où tu es tombé et ce que tu aurais pu être ? Change de place avec lui, est-ce que tu aurais été regardé par ces beaux yeux bleus comme il le fut, et plaint comme lui par cette figure bouleversée ? Allons et dis-le en mots clairs ! Tu hais ce garçon !

Il eut recours à sa pinte de vin comme consolation, la vida en quelques minutes et tomba endormi sur ses coudes, avec ses cheveux épars sur la table, et un long stalactite de chandelle tombant goutte à goutte sur lui.

CHAPITRE V

LE CHACAL

Ces jours étaient des jours de beuverie et la plupart des hommes buvaient sec. Le temps a apporté une si grande amélioration à ces habitudes qu’un énoncé modéré de la quantité de vin et de punch qu’un brave homme pouvait avaler dans le cours d’une nuit sans nuire aucunement à sa réputation de parfait gentilhomme, paraîtrait de nos jours une ridicule exagération. La docte profession des hommes de loi n’était certainement pas derrière aucune autre docte profession en ce qui concernait les inclinations bachiques, pas davantage M. Stryver, déjà bien avancé sur le chemin d’une nombreuse et lucrative clientèle n’était derrière ses confrères dans ce cas particulier, ni dans celui plus sobre de la carrière judiciaire.

Un favori d’Old Bailey, en suppléant aux assises, M. Stryver avait commencé avec précaution à élaguer les branches basses de l’arbre sur lequel il montait. Les assises et Old Bailey devaient maintenant réclamer spécialement le favori qu’elles désiraient. Et on pouvait voir tous les jours la contenance épanouie de M. Stryver, émergeant d’un parterre de perruques comme un grand soleil se frayant vers la lumière un passage d’un luxurieux jardin de brillants confrères, face à face avec le lord chief justice de la Cour du banc du roi.

On avait remarqué au bar que M. Stryver était un homme coulant, sans scrupules, prêt à tout et impudent, il n’avait pas cette faculté d’extraire l’essence d’une quantité de rapports, ce qui est indispensable pour faire un avocat accompli. Mais il bénéficiait d’un remarquable avantage. Plus il avait d’affaires, plus sa puissance semblait grandir et, aussi tard qu’il restât la nuit à boire avec Sydney Carton, il avait toujours tout son esprit au bout des doigts le lendemain matin.

Sydney Carton, le plus paresseux et le plus stérile des hommes, était le grand ami de Stryver. Ce que ces deux buvaient entre la Saint-Hilaire et la Saint-Michel aurait permis de faire flotter un bateau du roi. Stryver n’avait jamais une cause à plaider sans que Carton fût là, avec ses mains dans ses poches, contemplant le plafond. Ils faisaient tous les deux les mêmes déplacements et ils prolongeaient leurs habituelles orgies tard dans la nuit. La rumeur disait qu’on voyait Carton, furtivement et en titubant, regagner son logis au grand jour, comme un chat en folie. À la fin, il commença à apparaître pour ceux qui s’intéressaient à la chose, que, si Sydney Carton ne deviendrait jamais un lion, il était un extraordinairement bon chacal, et qu’il rendait une quantité de services à Stryver dans cette humble fonction.

— Dix heures, Monsieur, dit le domestique de la taverne qu’il avait chargé de le réveiller, dix heures Monsieur.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Dix heures, Monsieur.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? Dix heures de la nuit ?

— Oui, Monsieur. Monsieur m’a dit de le prévenir.

— Oh ! je me souviens ! Très bien, très bien.

Après quelques stupides efforts pour se rendormir, que le domestique combattit habilement en fourrageant le feu pendant cinq minutes, il se leva, enfonça son chapeau sur la tête et sortit. Il tourna dans le Temple, et s’étant revivifié en battant deux fois le pavé entre King’s Bench walk et Paper buildings, monta dans l’étude de Stryver.

Le clerc de Stryver, qui n’assistait jamais à ces entretiens, était rentré chez lui et ce fut Stryver lui-même qui ouvrit la porte. Il avait mis des pantoufles, et un ample vêtement de nuit, et son cou était libre pour son plus grand bien-être. Il avait autour des yeux ces marques de licences de tension et de flétrissure qu’on peut observer chez tous les viveurs de son rang, depuis le portrait de Jeffries en bas et qu’on peut suivre, sous tous les déguisements variés de l’art, dans les divers portraits des époques de buveurs.

— Vous arrivez un peu tard, dit Stryver.

— À peu près à l’heure habituelle ; il se peut que ce soit un quart d’heure plus tard.

Ils entrèrent dans une pauvre petite pièce, tapissée de livres, et encombrée de papiers, où il flambait un beau feu. Une bouilloire chantait sur la plaque, et au milieu de l’hécatombe de papiers il y avait une table portant quantité de bouteilles de vin, de cognac, de rhum et du sucre et des citrons.

— Je m’aperçois que vous avez déjà eu votre bouteille, Sidney.

— Deux déjà, cette nuit, je crois. J’ai dîné avec le client du jour, ou je l’ai regardé dîner – c’est tout pareil.

— Ce fut une idée remarquable, Sydney, que vous ayez eue d’amener le doute sur l’identification. Comment y avez-vous pensé ? Quand avez-vous été frappé de cette ressemblance ?

— J’ai pensé qu’il était plutôt beau garçon, et j’ai pensé que j’aurais bien pu être la même sorte d’homme si j’avais seulement eu un peu de chance.

M. Stryver rit jusqu’à en secouer son ventre précoce.

— Vous et votre chance, Sydney ! Mettez-vous au travail, mettez-vous au travail.

D’un air assez maussade, le chacal défit un vêtement, alla dans une pièce voisine et revint avec un broc d’eau froide, une cuvette et une serviette ou deux. Après avoir trempé les serviettes dans l’eau, et essoré en partie, il les plia autour de sa tête d’une manière hideuse à voir, s’assit à la table et dit : « Voilà, je suis prêt ! »

— Pas un gros travail à faire ce soir, dit M. Stryver gaiement en regardant dans ses papiers.

— Combien de dossiers ?

— Seulement deux.

— Donnez-moi le plus ennuyeux d’abord.

— Les voilà, Sydney, allez-y !

Le lion s’installa tranquillement sur un sofa à côté de la table aux bouteilles, cependant que, de l’autre côté, le chacal était assis devant son propre bureau encombré de papiers, les bouteilles et les verres à portée de sa main. Tous les deux avaient recours à la table aux bouteilles, à volonté, mais chacun d’une façon différente : le lion était presque tout le temps étendu, avec les mains dans sa ceinture, en regardant le feu, ou à l’occasion, en feuilletant quelque document de peu d’importance ; le chacal, avec ses sourcils froncés et sa face tendue, était si profondément absorbé dans son ouvrage, que ses yeux ne suivaient même pas sa main qu’il tendait pour prendre son verre et qui tâtonnait pendant une minute ou plus, avant de le trouver et de le porter à ses lèvres. Deux ou trois fois, la matière à laquelle le chacal travaillait devint si ardue qu’il éprouva le besoin de se lever et de retremper ses serviettes. De ces pèlerinages à la cruche et au bassin, il revenait avec un attirail humide sur la tête si excentrique qu’aucun mot ne pourrait le décrire, et son expression d’anxieuse gravité la rendait encore plus comique.

À la fin, le chacal avait rassemblé un copieux repas pour le lion, et se fit un devoir de le lui offrir. Le lion le prit avec soin et précaution, fit une sélection et des remarques que le chacal écouta. Quand le repas fut entièrement discuté, le lion remit ses mains dans sa ceinture et se recoucha pour méditer. Le chacal, lui, se revivifia avec une rasade pour la gorge et une nouvelle application de serviettes pour la tête et se remit à rassembler les éléments d’un second repas. Celui-ci fut présenté au lion de la même manière et ne fut pas terminé avant que la pendule sonnât trois heures du matin.

— Et maintenant, nous avons fini, Sydney. Buvez un bon coup de punch, dit M. Stryver.

Le chacal retira de sa tête les serviettes qu’il venait de remouiller, se secoua, bâilla, frissonna et obéit à l’ordre de boire.

— Vous étiez très judicieux aujourd’hui Sydney, dans vos pronostics sur ces témoins de la couronne. Toutes les questions prévues ont été posées.

— Je suis toujours judicieux, ne le suis-je pas ?

— Je ne le nie pas. Qu’est-ce qui vous a rendu désagréable ? Prenez un peu de punch pour vous adoucir.

Avec un grognement d’excuse, le chacal obéit à nouveau.

— Le vieux Sydney Carton de la vieille école de Shrewsbury, dit Stryver en hochant la tête vers lui, et en passant en revue le passé et le présent, cette vieille girouette de Sydney. Plein d’entrain une minute et abattu à la minute suivante ; tantôt plein de gaieté, et tout de suite après découragé.

— Ah ! répliqua l’autre en soupirant, oui, le même Sydney avec toujours la même chance. Même à ce moment-là je faisais des devoirs pour d’autres garçons, et rarement je faisais les miens.

— Et pourquoi ne les faisiez-vous pas ?

— Dieu sait ! C’était ma voie, je suppose !

Il était assis avec ses mains dans ses poches et ses jambes allongées devant lui, regardant le feu.

— Carton, lui dit son ami en se carrant devant lui avec un air brutal comme si la grille du foyer avait été une fournaise dans laquelle se forgeaient des efforts continus et que la seule chose délicate que le vieux Sydney Carton de la vieille école de Shrewsbury avait à faire, était de s’y précipiter. Votre voie est, et a toujours été une mauvaise voie. Vous ne manifestez aucune énergie et ne vous intéressez à rien. Regardez-moi.

— Oh ! vous m’ennuyez ! rétorqua Carton, avec un rire plus léger et de meilleure humeur, ne soyez pas moral, vous.

— Comment ai-je réussi ce que j’ai réussi ? dit Stryver, comment est-ce que je fais ce que je fais ?

— En partie, en me payant pour vous aider, je suppose. Mais cela ne vaut pas le temps que vous perdez à me lancer vos apostrophes, et l’air que vous y ajoutez. Ce que vous voulez faire, vous le faites. Vous étiez toujours au premier rang, et moi toujours au dernier.

— Il a fallu que j’arrive au premier rang ; je n’y suis pas né, n’est-ce pas ?

— Je n’étais pas présent à la cérémonie, mais mon opinion est que vous y êtes né, dit Carton. À ces mots, il rit de nouveau, et ils rirent tous les deux.

— Avant Shrewsbury, à Shrewsbury et même depuis Shrewsbury, poursuivit Carton, vous êtes tombé dans votre rang, et moi, je suis tombé dans le mien. Même quand nous étions des étudiants du Quartier Latin à Paris, apprenant le français et la loi française et d’autres peccadilles françaises dont nous n’avons pas tiré beaucoup de bon, vous étiez toujours quelque part, et moi, j’étais toujours… nulle part.

— Et à qui en était la faute ?

— Sur mon âme, je ne suis pas sûr que ce n’était pas à vous. Vous étiez toujours en train de pousser, de bousculer, d’épauler, de compresser et à ce point agité que pour ma vie, je n’avais plus d’autres chances que de me reposer. C’est une chose bien triste, en tous les cas, de parler de son propre passé au jour naissant. Changez-moi les idées avant que je m’en aille.

— Eh bien ! Je bois à la santé du joli témoin ! dit Stryver en levant son verre. Est-ce que cela vous met en meilleur état d’esprit ?

Apparemment non, car il retomba dans sa mélancolie.

— Joli témoin, murmura-t-il en regardant dans son verre. J’ai assez entendu parler de témoins aujourd’hui et cette nuit ; qui est votre joli témoin ?

— La fille du pittoresque docteur, Mlle Manette.

— Elle, jolie ?

— Est-ce qu’elle ne l’est pas ?

— Non.

— Quoi ! Mon brave, elle faisait l’admiration de toute la Cour !

— Une blague, l’admiration de toute la Cour ! Qui est-ce qui a fait d’Old Bailey un jury de beauté ? Elle était une poupée aux cheveux blonds.

— Savez-vous Sydney, dit M. Stryver en le regardant avec des yeux scrutateurs, et en passant lentement une main sur son visage, savez-vous j’ai plutôt cru, sur le moment que vous aviez une certaine sympathie pour la poupée aux cheveux blonds et que vous aviez été bien prompt à voir ce qui arrivait à la poupée aux cheveux blonds ?

— Prompt à voir ce qui arrivait ! Si une jeune fille, poupée ou pas poupée, s’évanouit à un yard ou deux du nez d’un homme, il peut le voir sans lorgnons. Je bois à votre santé, mais je refuse la beauté. Et maintenant, je ne prendrai plus rien. Je vais me coucher.

Quand son hôte le suivit dans l’escalier pour éclairer sa descente avec une chandelle, le jour froid pénétrait par les carreaux souillés. Hors de la maison, l’atmosphère glacée et triste, le ciel couvert, la rivière sombre et trouble, toute la scène était comme un désert sans vie. Un nuage de poussière virevoltait en rond devant le vent du matin, comme si le sable du désert s’était élevé au loin et que les premiers grains devançant le nuage, avaient commencé à envahir la cité.

L’homme s’était arrêté immobile sur un quai silencieux, pendant un instant, s’élevant de la solitude qui s’étendait devant lui, il eut la vision d’une ambition honorable, de l’abnégation et de la persévérance. Dans la claire cité, il y avait des galeries aériennes d’où des amours le regardaient, il y avait des jardins dans lesquels les fruits de la vie mûrissaient, des sources d’espérance qui brillaient devant ses yeux. Un instant et tout disparut. Il grimpa jusqu’à sa chambre, située tout en haut d’un amas de maisons, se coucha tout habillé sur un lit défait et son oreiller se mouilla de larmes.

Tristement, tristement, le soleil se leva ; il se leva devant le spectacle non moins triste de cet homme plein de capacités et de bons mouvements, mais incapable de les diriger, incapable de se reprendre et d’être heureux, conscient de sa déchéance et résigné à se laisser dévorer par elle.

CHAPITRE VI

DES CENTAINES DE PERSONNES

Le tranquille logis du Dr Manette était situé à l’angle d’une rue tranquille non loin de Soho Square. En un certain après-midi d’un beau dimanche, alors que les vagues de quatre mois avaient roulé sur le procès de trahison et l’avaient emporté, quant à la mémoire et à l’intérêt du public, bien loin dans la mer, M. Jarvis Lorry déambulait le long des rues ensoleillées de Clerkenwell, où il habitait, et se dirigeait vers la maison du docteur, où il devait dîner. Après plusieurs interruptions causées par l’absorption où le mettaient ses affaires, M. Lorry était devenu l’ami du docteur et le tranquille petit coin de rue était devenu le coin ensoleillé de sa vie.

En ce certain beau dimanche, tôt dans l’après-midi, M. Lorry allait à pied vers Soho pour les trois raisons habituelles. Premièrement, parce que, par de beaux dimanches, il faisait souvent une marche avant de dîner avec le docteur et Lucie ; deuxièmement, quand le dimanche était défavorable, il était habitué en ami de la famille, à rester avec eux, à bavarder, à lire, regarder par la fenêtre et généralement toute la journée y passait. Troisièmement, parce qu’il arrivait qu’il ait de petits doutes assez subtils à éclaircir et que le train de maison du docteur lui indiquaient cette heure comme étant la bonne pour les résoudre.

On ne pouvait pas trouver dans Londres un coin plus tranquille que le coin où habitait le docteur. Aucune voiture ne passait devant, et les fenêtres de la façade du logement du docteur donnaient sur cette plaisante ruelle qui appelait au recueillement. À ce moment il y avait peu de constructions au nord d’Oxford Road et de grands arbres s’élevaient, et des fleurs sauvages poussaient, et l’aubépine fleurissait dans ces champs maintenant disparus. En conséquence, l’air de la campagne circulait dans Soho avec une vigoureuse liberté, au lieu de languir dans la paroisse comme un mendiant égaré sans asile ; et non loin de là, il y avait quelques bons murs, bien exposés au midi le long desquels les pêches mûrissaient en leur saison.

Le soleil d’été tapait là plus dur dans la première partie de la journée ; mais quand la chaleur grandissait dans les rues, le coin était à l’ombre, mais l’ombre n’était pas si profonde qu’on ne pût voir plus loin un éblouissement de joie lumineuse. C’était un coin frais, grave, mais accueillant, un endroit merveilleux pour faire vibrer les échos et un vrai havre contre l’agitation des rues.

Il se devait d’y avoir une tranquille petite barque dans ce havre et il y en avait une. Le docteur occupait deux étages d’une grande maison silencieuse où plusieurs professions étaient censées s’appliquer dans la journée, mais dont aucune n’était jamais bruyante et qui toutes étaient abandonnées le soir. Dans un bâtiment derrière, qu’on atteignait en traversant une cour où un platane faisait bruire ses feuilles vertes, on avait la prétention de construire des orgues, de ciseler de l’argent et probablement de broyer de l’or par un mystérieux géant qui avait un bras accroché au mur de l’entrée, comme s’il était converti lui-même en métal précieux et menaçait d’en faire autant de tous les visiteurs. On entendait, on voyait très peu de commerçants, à part ce locataire solitaire qu’on disait vivre au-dessus, à part cet obscur carrossier qu’on affirmait avoir un bureau au-dessous.

À l’occasion un travailleur égaré traversait l’entrée en mettant sa veste, ou un étranger surgissait par là, ou on entendait un cliquetis venant de l’autre côté de la cour, ou un coup donné par le géant en or. Tout ceci pourtant était seulement l’exception nécessaire à la règle qui veut que les moineaux derrière la maison et les échos devant elle jouissent de toute leur liberté du dimanche matin au dimanche soir.

Le Dr Manette recevait là les patients que sa vieille réputation et que le rappel de son histoire murmurée à tous les vents lui amenaient. Ses connaissances scientifiques, sa vigilance et son habileté à mener à bien d’ingénieuses expériences lui amenaient, d’autre part, quelques petits travaux et il gagnait suffisamment pour ses besoins.

Au moment où, par ce beau dimanche après-midi, M. Jarvis Lorry sonnait à la porte de la tranquille maison du coin, toutes ces choses étaient à sa connaissance dans ses pensées et avaient toute son attention.

— Le docteur Manette est à la maison ?

On l’attendait.

— Mademoiselle Lucie est là ?

On l’attendait.

— Mademoiselle Pross est là ?

Peut-être, mais il était impossible à une bonne à tout faire de donner une certitude, et d’anticiper sur les intentions de Mlle Pross quant à son désir de recevoir.

— Comme je suis moi-même chez moi ici, dit M. Lorry, je vais monter.

Bien que la fille du docteur ne connût rien de son pays natal, elle paraissait en avoir recueilli naturellement ce don de faire beaucoup avec peu de choses, ce qui était une de ses caractéristiques les plus utiles et les plus agréables. L’ameublement, quoique très simple, était complété par tant de petits ornements sans valeur, sauf pour le goût et la fantaisie, que l’effet en était charmant. La disposition de chaque chose dans les pièces, depuis l’objet le plus important jusqu’au moindre bibelot, l’harmonie des couleurs, les contrastes élégants et variés obtenus aux dépens de sa peine par des yeux clairs, des mains délicates et du bon sens, étaient aussitôt si plaisants en eux-mêmes, si représentatifs de celle qui les avait ordonnés qu’il semblait à M. Lorry – qui se tenait debout en regardant autour de lui – que les chaises et les tables elles-mêmes lui demandaient, avec ce quelque chose de particulier dans l’expression qu’il connaissait si bien maintenant, s’il approuvait.

Il y avait trois pièces par étage et les portes par lesquelles elles communiquaient restaient ouvertes afin que l’air pût librement circuler dans les trois. M. Lorry, observant en souriant cette fantastique ressemblance qu’il découvrait tout autour de lui, marchait d’une pièce à l’autre. La première était le salon, et elle abritait l’oiseau de Lucie, des fleurs et des livres, un bureau, une table de travail et une boîte d’aquarelles ; la seconde était le cabinet de consultation du docteur dont on se servait aussi comme salle à manger ; la troisième parsemée des taches mouvantes que lui faisait le platane bruissant de la cour, était la chambre du docteur et là, dans un coin, se trouvait le vieil escabeau du cordonnier, la boîte aux outils, disposés à peu près comme ils l’étaient au cinquième étage de cette sinistre maison attenante au marchand de vin dans le quartier Saint-Antoine à Paris.

— Je m’étonne, dit M. Lorry en arrêtant ses regards sur ces objets, qu’il garde les souvenirs de ses souffrances près de lui !

— Et pourquoi vous étonner de cela ? fut la soudaine question qui le fit sursauter.

Elle venait de Mlle Pross, l’impétueuse femme rousse, aux fortes mains, dont il avait fait premièrement la connaissance à l’hôtel du Roi George à Douvres, et qu’il avait pu apprécier depuis.

— J’aurais cru… commença M. Lorry.

— Poah ! Vous auriez cru ! dit Mlle Pross, et M. Lorry se tut.

— Comment allez-vous ? s’enquit alors cette dame – sèchement, mais quand même comme si elle tenait à lui exprimer qu’elle ne lui voulait pas de mal.

— Je vais assez bien, merci, répondit M. Lorry avec humilité, et vous, comment allez-vous ?

— Je n’ai pas de quoi me vanter, dit Mlle Pross.

— Vraiment ?

— Ah ! Vraiment ! dit Mlle Pross. Je me fais bien du tracas à cause de ma coccinelle.

— Vraiment ?

— Pour l’amour de Dieu, dites quelque chose d’autre en dehors de « vraiment » ou vous me ferez mourir de tourment, dit Mlle Pross dont le caractère (contrairement à sa stature) était faible.

— Eh bien ! Alors « réellement » ! dit M. Lorry pour se faire pardonner.

— Le mot « réellement » n’est pas encore bien extraordinaire, rétorqua Mlle Pross, mais mieux. Oui, je suis hors de moi.

— Puis-je vous en demander la raison ?

— Je ne veux pas de ces douzaines de personnes qui ne sont du tout dignes de ma coccinelle et qui viennent ici pour la voir, dit Mlle Pross.

— Est-ce qu’il en vient des douzaines à cet effet ?

— Des centaines ! dit Mlle Pross.

C’était une caractéristique de cette dame (et de bien d’autres personnes avant elle et depuis elle) que chaque fois qu’on la questionnait sur un avis qu’elle venait d’émettre, elle l’exagérait aussitôt.

— Pauvre moi ! Mon Dieu ! dit M. Lorry comme la plus sûre réplique à laquelle il eût pensé.

— J’ai vécu avec la chérie – ou plutôt la chérie a vécu avec moi, et m’a payé pour cela, ce qu’elle n’aurait certainement jamais fait, je vous le jure, si j’avais pu subvenir à son entretien et au mien – depuis qu’elle a l’âge de dix ans. Et vraiment, c’est très dur, dit Mlle Pross.

Sans voir nettement ce qui était très dur, M. Lorry hocha la tête, se servant de cette partie importante de sa personne comme d’une sorte de pendule féerique qui arrangerait tout.

— Toutes sortes de personnes qui ne sont pas au moindre degré dignes de mon enfant gâtée tournent tout le temps autour d’elle. Quand vous avez commencé à…

— Moi, j’ai commencé, Mlle Pross ?

— Mais parfaitement. Ne l’avez-vous pas fait ? Qui a ramené son père à la vie ?

— Oh ! si c’est ça qui fut le commencement… dit M. Lorry.

— Ça n’a pas été la fin, je suppose ? Je dis, quand vous avez ouvert la série, ce fut suffisamment dur ; non pas que j’aie quelque reproche à faire au Dr Manette, sauf qu’il n’est pas digne d’une telle fille, ce qu’on ne peut pas lui imputer car on ne pouvait pas s’attendre à ce que personne le soit, dans aucune circonstance. Mais c’est vraiment doublement et triplement dur d’avoir une foule, une multitude de personnes tourniquant autour de lui (à lui, je l’aurais pardonné) pour me prendre l’affection de ma coccinelle.

M. Lorry savait que Mlle Pross était très jalouse, mais, à cette époque, il savait aussi qu’elle était une de ces créatures complètement dépourvues d’égoïsme – comme on en trouve seulement parmi les femmes – qui sont capables, par pur amour et admiration, de se lier, volontaires esclaves, à la jeunesse, quand elles l’ont perdue, à la beauté qu’elles n’ont jamais eue, à l’éducation qu’elles ne furent jamais assez riches pour acquérir, aux lumineuses espérances qui ne brillèrent jamais au-dessus de leurs vies obscures. Il connaissait assez de ce monde pour savoir qu’il n’y a rien de meilleur que ces loyaux services du cœur, si dépourvu et si libre de toute idée mercenaire que dans les arrangements de distribution qu’il faisait dans son propre esprit – nous faisons tous plus ou moins des arrangements de cette sorte – il plaçait Mlle Pross beaucoup plus près des anges inférieurs que beaucoup de dames incommensurablement supérieures à la fois par leur naissance et par leur éducation, et qui avaient leurs comptes à la banque Tellson.

— Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais qu’un seul homme digne de ma coccinelle, dit Mlle Pross, et c’était mon frère Salomon s’il n’avait pas fait une erreur dans sa vie.

Ici aussi, les enquêtes de M. Lorry dans la vie privée de Mlle Pross lui avaient établi le fait que le frère Salomon était un bandit sans cœur qui l’avait dépouillée de tout ce qu’elle possédait pour spéculer et l’avait abandonnée dans sa pauvreté pour toujours, sans la moindre trace de remords. La fidélité de Mlle Pross en Salomon (déduction faite de ce rien qu’était cette légère erreur) était une chose tout à fait sérieuse aux yeux de M. Lorry, et avait son poids dans la bonne opinion qu’il avait d’elle.

— Puisqu’il se trouve que nous sommes seuls en ce moment, et que nous sommes tous les deux des gens d’affaires – dit-il quand ils furent revenus dans le salon et qu’ils s’étaient assis là comme deux amis – laissez-moi vous demander, est-ce que toutefois le docteur en parlant à Lucie ne fait jamais allusion à l’époque des chaussures ?

— Jamais.

— Et pourtant, il garde ce banc et ces outils près de lui ?

— Ah ! répliqua Mlle Pross en secouant la tête. « Mais je ne dis pas qu’il n’y fasse pas allusion en lui-même. »

— Est-ce que vous croyez qu’il y pense beaucoup ?

— Je crois… dit Mlle Pross.

— Est-ce que vous imaginez…

M. Lorry venait de commencer lorsque Mlle Pross le reprit brusquement avec ces mots :

— Je n’imagine jamais rien. Je n’ai aucune imagination.

— Je reconnais mon erreur. Est-ce que vous supposez, si toutefois vous allez quelquefois aussi loin que de supposer ?

— De temps en temps, dit Mlle Pross.

— Est-ce que vous supposez, continua M. Lorry avec un sourire brillant dans ses yeux clairs alors qu’il la regardait avec bonté, que le docteur Manette sait pourquoi il a été enfermé et connaît le nom de son ennemi ?

— Je ne suppose rien à ce sujet, et ne sais que ce que ma coccinelle m’a dit.

— Et c’est… ?

— Qu’elle croit qu’il en a une.

— Enfin, ne soyez pas fâchée que je vous aie posé toutes ces questions, parce que je ne suis pas qu’un stupide homme d’affaires et que vous êtes une femme de tête.

— Stupide ? s’enquit Mlle Pross avec placidité.

Espérant effacer ce modeste adjectif, M. Lorry répliqua : « Non, non, non, certainement pas. Pour en revenir aux affaires : n’est-il pas remarquable que le docteur Manette, innocent sans contexte de tous crimes, comme nous en sommes tous assurés, ne parle jamais de cette question ? Je ne veux pas seulement dire à moi, quoique nous soyons en relation d’affaires depuis de nombreuses années, et que nous sommes intimes maintenant ; mais à sa charmante fille à laquelle il est si dévotement attaché et qui lui est si dévotement attachée ? Croyez-moi, Mlle Pross, je n’aborde pas ce sujet avec vous par curiosité, mais par ardent intérêt.

— Eh bien ! du mieux que je comprenne, et mon mieux n’est pas très bien, vous me l’avez dit, fit Mlle Pross adoucie par le ton d’excuse de M. Lorry, il a peur de tout ce sujet.

— Peur ?

— C’est assez clair, j’aime à croire sa raison d’avoir peur. C’est un horrible souvenir. Et en plus de cela, son égarement en est né. Ne sachant pas comment il a perdu sa tête, ni comment il l’a recouvrée, il ne doit jamais se sentir très certain de ne pas la reperdre. Rien que ceci ne rendrait pas le sujet très plaisant, je croirais.

Cette observation était plus profonde que ne s’y attendait M. Lorry. « C’est vrai, dit-il, c’est même effrayant quand on y réfléchit. Pourtant, un doute se met dans mon esprit. Mlle Pross, est-il bon pour le docteur Manette d’avoir toujours cette époque de sa vie refoulée en lui ? Naturellement, c’est ce doute et le malaise qu’il me cause parfois qui m’a autorisé à provoquer nos actuelles confidences. »

— On n’y peut rien, dit Mlle Pross en secouant sa tête. Touchez à cette corde, et vous le voyez tout de suite changer dans le mauvais sens. Vaut mieux le laisser à lui-même. Bref, il faut le laisser tranquille, que cela vous plaise ou que cela ne vous plaise pas. Quelquefois, il se lève au milieu de la nuit, et on l’entend, nous qui sommes au-dessous, aller et venir dans sa chambre. Coccinelle a appris à comprendre qu’à ces moments, son esprit va et vient dans sa vieille prison. Elle se dépêche de descendre près de lui et elle continue avec lui à aller et venir, aller et venir jusqu’à ce qu’il soit calmé. Mais il ne lui dit jamais un mot sur la vraie raison de son agitation et elle trouve mieux de ne pas y faire d’allusions. En silence, ils vont et viennent, vont et viennent ensemble jusqu’à ce que son amour et sa compagnie l’aient remis d’aplomb.

Bien que Mlle Pross déniait elle-même son imagination, il y avait une perception de la peine qu’on a à être hanté avec monotonie par une douloureuse idée dans cette répétition de la phrase « aller et venir », qui attestait qu’elle en possédait quand même quelque peu.

Nous avons parlé de ce coin, comme d’un coin merveilleux pour les échos. L’écho de pas qui s’approchaient, résonnait si distinctement qu’il semblait que la seule mention de ces pas qui allaient et venaient continuait à se produire.

— Les voilà ! dit Mlle Pross en se levant pour interrompre la conversation. Et maintenant, nous allons avoir des centaines de personnes très bientôt.

C’était un coin bien curieux quant à ses propriétés acoustiques, une véritable oreille, à un tel point que M. Lorry, qui se tenait debout à la fenêtre ouverte, en guettant le père et la fille dont il entendait les pas, se figurait qu’il ne les verrait jamais apparaître. L’écho, non seulement s’éteignait comme si les pas s’étaient envolés, mais d’autres pas, qui ne viendraient jamais se répercutaient à leur place, et mouraient pour de bon au moment où on les croyait le plus proche. Néanmoins, le père et la fille apparurent enfin et Mlle Pross était déjà prête à les recevoir à la porte d’entrée.

Mlle Pross était plaisante à regarder, quoique impétueuse et rouge, et l’air féroce, enlevant le bonnet de sa chérie quand elle fut montée, et la retapant avec les coins de son mouchoir, et lui enlevant la poussière, et pliant un manteau prêt à être rangé, et lissant sa belle chevelure avec autant d’orgueil qu’elle aurait pu en avoir pour ses propres cheveux si elle avait été la femme la plus vaine et la plus élégante. Sa chérie, elle aussi, était bien plaisante à regarder, l’embrassant et la remerciant, et protestant contre tout le mal qu’elle prenait pour elle – cette dernière chose, elle n’osait la dire qu’en plaisantant, sans quoi Mlle Pross, profondément blessée, se serait retirée dans sa chambre pour pleurer. Le docteur aussi était un agréable spectacle, les regardant toutes les deux, et disant à Mlle Pross combien elle gâtait Lucie avec un accent et des yeux qui contenaient au moins autant de gâteries qu’en avait Mlle Pross et en auraient eu encore plus si cela avait été possible. M. Lorry aussi était plaisant à voir avec sa petite perruque, rayonnant devant tout cela, et remerciant son étoile de célibataire de l’avoir guidé au déclin de ses ans vers un foyer. Mais des centaines de personnes ne vinrent pas pour voir ce spectacle et M. Lorry attendait en vain l’accomplissement de la prédiction de Mlle Pross.

Voilà l’heure du dîner, et toujours pas de centaines de personnes. Dans l’organisation du petit train de maison, Mlle Pross était chargée de la partie matérielle et s’en acquittait toujours merveilleusement bien. Ses dîners, d’une qualité très modeste, étaient si bien préparés et si bien servis et combinés avec tant de goût, moitié français, moitié anglais, que rien ne pouvait être meilleur. Les amis de Mlle Pross étant choisis parmi une espèce essentiellement pratique, elle avait retourné le Soho et les quartiers avoisinants à la recherche d’une française dans le besoin qui, tentée par quelques shillings et demi-couronnes, lui livrerait ses secrets culinaires. De ces fils et filles décavés de la Gaule, elle avait acquis cet art merveilleux, si bien que les femmes et les filles qui forment l’état-major de la domesticité la considéraient presque comme une sorcière ou comme la fée-marraine de Cendrillon qui enverrait chercher dans le jardin une volaille, un lapin, un légume ou deux, et les transformerait en ce qui lui plairait.

Les dimanches, Mlle Pross dînait à la table du docteur, mais les autres jours, elle persistait à prendre ses repas à des heures indéterminées, soit dans les régions inférieures de la maison ou dans sa propre chambre au second étage. C’était une chambre bleue dans laquelle personne, sauf sa coccinelle, n’était jamais admis. En ce moment, Mlle Pross, répondant à la gracieuse figure de la coccinelle et aux gentils efforts qu’elle faisait pour lui plaire, se détendait à l’extrême ; le dîner aussi en fut très agréable.

La journée était très oppressante, et après le dîner, Lucie proposa de porter le porto sous le platane et ils s’installeraient ainsi à l’air. Comme tout tournait autour d’elle et qu’on ne faisait que ce qu’elle voulait, ils allèrent sous le platane et elle descendit le vin pour le seul bénéfice de M. Lorry. Elle s’était instituée, il y avait quelque temps, la gardienne du verre de M. Lorry et, alors qu’ils étaient assis sous le platane, en bavardant, elle veillait à ce que son verre fût toujours plein. De mystérieux coins et dos de maisons les surveillaient pendant qu’ils parlaient et le platane murmurait à sa façon au-dessus de leur tête.

Et toujours, les centaines de personnes ne paraissaient pas. M. Darnay se présenta alors qu’ils étaient assis sous le platane, mais cela ne faisait qu’un.

Le docteur Manette et Lucie le reçurent avec bienveillance. Mais Mlle Pross se trouva soudain affligée de tiraillements à la tête et au corps, et se retira dans la maison. Elle était assez fréquemment la victime de ces désordres et elle les appelait dans l’intimité : « Une poussée de ses convulsions. » Le docteur était dans la meilleure forme et paraissait spécialement jeune. À ces moments, sa ressemblance avec Lucie était très accentuée et comme ils étaient assis l’un près de l’autre, elle, penchée sur son épaule, et lui, un bras posé sur le dossier de sa chaise, cette ressemblance était très agréable à constater.

Il avait parlé toute la journée sur de nombreux sujets et avec une vivacité inaccoutumée. « Docteur Manette, je vous prie, dit M. Darnay alors qu’ils étaient assis sous le platane – et il le dit comme en poursuivant naturellement le sujet de la conversation qui se trouvait être les vieux monuments de Londres – avez-vous bien vu la tour ? »

— Nous y sommes allés, Lucie et moi, mais seulement en passant. Nous en avons vu assez pour savoir que c’est plein d’intérêt, pas beaucoup plus.

— Moi j’y ai été, comme vous vous en souvenez, dit Darnay avec un sourire, quoique rougissant d’un peu de colère, mais pas de la même manière et pas d’une façon qui donne des facilités pour visiter. Ils m’ont raconté une chose bien curieuse pendant que j’étais là.

— Qu’est-ce que c’était, demanda Lucie ?

— En procédant à quelques modifications, un travailleur arriva sur un vieux cachot qui avait été construit il y a bien des années, et puis oublié. Chaque pierre de ses murs intérieurs était couverte d’inscriptions gravées par les prisonniers – des dates, des noms, des complaintes et des prières. Dans une pierre d’angle du mur, un prisonnier, qui paraissait avoir été exécuté, avait gravé, comme dernier travail, trois lettres. Elles avaient été faites avec de très mauvais instruments, à la hâte et d’une main tremblante. Au premier abord, on lut : D. I. C., mais après avoir été examinée avec plus de soin, on découvrit que la dernière lettre était un G. Aucun registre, ni aucune légende ne donnait à un prisonnier ces initiales et on se demanda bien vainement quel avait pu être le nom qu’elles cachaient. À la fin, on suggéra que les lettres pouvaient très bien ne pas être des initiales, mais le mot complet : Dig. On examina soigneusement le sol au-dessous de l’inscription, et dans la terre, au-dessous d’une pierre, ou d’une tuile, ou d’un fragment de pavage, on trouva les cendres de papier mélangées aux cendres d’une petite boîte ou sac en cuir. Ce qu’avait écrit le prisonnier inconnu ne sera jamais lu, mais il avait écrit quelque chose et il l’avait caché pour le soustraire au geôlier.

— Mon père, cria Lucie, vous êtes malade.

Il s’était soudain levé en portant ses mains à la tête. Ses façons et son air les terrifièrent tous.

— Non ma chérie, je ne suis pas malade. Mais il y a de grosses gouttes de pluie qui tombent et elles me firent sursauter. Nous ferions mieux de rentrer.

Il se ressaisit presque instantanément. La pluie tombait réellement en larges gouttes, et il montra le dos de ses mains qui en étaient couvertes. Mais il ne dit pas le moindre mot se rapportant à la découverte qu’on venait de lui narrer, et alors qu’ils rentraient dans la maison, l’œil en éveil d’homme d’affaires de M. Lorry surprit, ou crut surprendre, sur son visage, alors qu’il se tournait vers Charles Darnay, le même regard singulier qu’il avait eu vis-à-vis de lui dans le couloir du Palais de Justice.

En tous les cas, le docteur se reprit si rapidement que M. Lorry douta de son œil d’homme d’affaires. Le bras en or du géant dans l’entrée n’était pas plus fixe qu’il ne l’était quand il s’arrêta dessous pour dire qu’il n’était pas encore endurci aux légères surprises et que la pluie l’avait saisi.

L’heure du thé, et Mlle Pross faisait le thé avec une autre touche de convulsions sur elle, et il n’y avait toujours pas des centaines de personnes. M. Carton était arrivé, mais cela ne faisait jamais que deux.

La nuit était si étouffante que, bien qu’ils fussent assis avec les portes et les fenêtres ouvertes, ils étaient accablés de chaleur. Quand ils eurent fini avec la table à thé, ils se dirigèrent tous vers l’une des fenêtres et regardèrent dans le lourd crépuscule. Lucie était assise près de son père ; Darnay était assis à côté d’elle ; Carton était appuyé à une fenêtre. Les rideaux étaient longs et blancs, et quelques rafales d’orages qui tournoyaient dans l’angle les relevaient jusqu’au plafond et les balançaient comme des ailes de spectres.

— Les gouttes de pluie tombent toujours, grosses, lourdes et rares, dit le docteur Manette. L’orage vient lentement.

— Il vient sûrement, dit Carton.

Ils parlaient bas, comme des personnes qui guettent et qui attendent le font presque toujours ; comme des personnes dans une pièce obscure, guettant et attendant la foudre le font toujours.

Il y avait une grande animation dans les rues, de gens qui se pressaient pour se mettre à l’abri avant que l’orage n’éclate ; le merveilleux coin pour les échos résonnait d’une quantité de pas allant et venant, et pourtant aucun de ces pas n’était visible.

— Une multitude de gens, et cependant une solitude ! dit Darnay après qu’il eût écouté pendant un instant.

— N’est-ce pas impressionnant, M. Darnay ? demanda Lucie. Quelquefois je suis restée assise ici toute une soirée, jusqu’à ce que je me sois imaginé… mais même l’ombre d’une folle imagination me fait frissonner ce soir, quand tout est si noir et si solennel…

— Frissonnons aussi. Comme cela nous saurons ce que c’est.

— Cela ne vous paraîtra rien à vous. De telles bizarreries n’impressionnent que ceux qui les engendrent, je crois ; elles ne peuvent pas se communiquer. Je suis quelquefois restée assise toute seule, pendant toute une soirée à écouter les échos jusqu’à ce que j’en aie fait les échos de tous les bruits de pas qui entrent petit à petit dans votre vie.

— Il y aurait une grande foule qui entrerait un jour dans notre vie, si c’était comme ça, dit Sydney Carton en se mêlant à la conversation de sa façon bougonne.

Les bruits de pas étaient incessants et ils devenaient de plus en plus précipités. L’écho répercutait toujours et toujours le bruit des pieds en marche ; quelques-uns semblaient passer sous la fenêtre ; quelques-uns semblaient dans la chambre, d’autres venaient ; d’autres allaient ; quelques-uns s’évanouissaient ; d’autres s’arrêtaient d’un seul coup ; tous étaient à distance et pas un n’était en vue.

— Est-ce que tous ces bruits de pas nous sont destinés à tous, ou devrons-nous nous les partager ?

— Je ne sais pas M. Darnay. Je vous ai dit que c’était une folle imagination, mais vous avez voulu la connaître. Quand moi-même je l’ai évoquée, j’étais seule et alors j’ai pensé que ce seraient les bruits de pas qui entreraient dans ma vie et dans celle de mon père.

— Je les prends dans la mienne, dit Carton. Je ne pose pas de questions et ne fais pas de conditions. Il y a une grande foule qui vient sur nous, Mlle Manette, et je la vois… à la lueur des éclairs.

Il ajouta les derniers mots après un lumineux éclair qui l’avait montré nonchalamment appuyé à la fenêtre.

— Et je les entends ! ajouta-t-il encore après un grondement de tonnerre. Les voilà qui viennent, rapides, féroces et furieux.

C’était la violence et le bruit de la pluie qu’il rendait, mais elle l’arrêta, car aucune voix ne pouvait plus se faire entendre. Un orage mémorable en éclairs et en coups de tonnerre éclata avec cette trombe d’eau, et il ne s’arrêta pas un instant jusqu’à ce que la lune se lève à minuit.

Les grandes cloches de Saint-Paul sonnaient une heure dans l’atmosphère nettoyée, quand M. Lorry, escorté par Jerry, chaussé de grandes bottes et portant une lanterne, se mit en route pour retourner à Clerkenwell. Il y avait des coins bien solitaires sur le chemin qui conduisait de Soho à Clerkenwell, et M. Lorry, soucieux des voleurs, retenait toujours Jerry pour l’accompagner ; mais en général, cela se passait deux bonnes heures plus tôt.

— Quelle nuit nous avons eue ! presque une nuit, Jerry, dit M. Lorry, à faire sortir les morts de leur tombeau.

— Je n’ai personnellement jamais vu une nuit pareille, monsieur – et j’espère ne jamais en voir – qu’est-ce que ça donnerait, répondit Jerry.

— Bonne nuit, M. Carton, dit l’homme d’affaires. Bonne nuit, M. Darnay. Reverrons-nous jamais une telle nuit ensemble !

 

Peut-être. Peut-être verront-ils aussi la grande foule de monde, avec sa précipitation et son mugissement descendre sur eux.

CHAPITRE VII

MONSEIGNEUR EN VILLE

Monseigneur, un des puissants seigneurs de la cour, tenait sa réception bimensuelle dans son grand hôtel à Paris. Monseigneur se trouvait dans sa chambre du fond, le sanctuaire des sanctuaires, le Saint des Saints, pour la foule d’adorateurs attendant dehors, dans la suite des chambres. Monseigneur attendait son chocolat. Monseigneur pouvait facilement avaler beaucoup de choses et selon quelques sombres et rares esprits, il était à craindre qu’il n’avalât avec la même facilité la France ; mais son chocolat du matin ne pouvait entrer dans la gorge de Monseigneur sans l’aide de quatre hommes robustes, en plus du cuisinier.

Oui, cela prenait quatre hommes, tous les quatre magnifiquement chamarrés et leur chef, qui ne pouvait vivre avec moins de deux montres en or dans ses poches, et c’était à celui qui apporterait le plus de zèle à suivre la noble et chaste mode lancée par Monseigneur pour conduire l’heureux chocolat jusqu’à ses lèvres. Un premier laquais prenait le pot de chocolat en la présence sacrée ; un deuxième battait et faisait mousser le chocolat avec un petit instrument qu’il portait pour cette cérémonie ; un troisième présentait la serviette favorisée, un quatrième (celui des deux montres en or) versait le chocolat. Il était impossible que Monseigneur se passât de l’un des assistants du chocolat et qu’il se maintînt sans eux dans sa haute position sous les cieux admirateurs. La tache, sur son écusson, eût été ineffaçable si le chocolat avait été ignoblement servi, par trois hommes seulement ; par deux hommes, il aurait fallu mourir.

Monseigneur était sorti la veille au soir à un petit souper où la Comédie et le Grand Opéra avaient été représentés d’une façon charmante. Monseigneur sortait la plupart des nuits pour assister à des petits soupers, dans une société étourdissante. Monseigneur était si poli et si impressionnable que la Comédie et le Grand Opéra exerçaient beaucoup plus d’influence sur lui que les choses ennuyeuses concernant les affaires et les secrets de l’État, ainsi que les besoins de toute la France. C’était heureux pour la France, ainsi que pour tous les pays favorisés de la sorte ! N’avait-ce pas été ainsi en Angleterre (par exemple) dans les jours regrettés du joyeux Stuart qui la rendit ?

Monseigneur avait une idée vraiment noble des affaires publiques en général, celle de les laisser suivre leur propre cours ; des affaires publiques particulières, Monseigneur avait une autre vraiment noble idée, celle qu’elles devaient toutes tendre vers lui, tendre à augmenter son propre pouvoir, aller dans sa poche. De ses plaisirs généreux et particuliers, Monseigneur avait encore une autre vraiment noble idée, celle que la terre était faite pour eux. Le texte de sa devise (qui différait de l’original seulement par un pronom, ce qui n’est pas grand-chose) était : « La terre, et tout ce qu’elle contient, est à moi. »

Pourtant, Monseigneur s’était aperçu à la longue que des embarras vulgaires s’introduisaient dans ses affaires publiques et privées ; et il s’était lié, par force, à cause de ces deux catégories d’affaires, avec un fermier général. Pour les finances publiques, parce que Monseigneur ne savait pas du tout s’y reconnaître et devait, en conséquence, les confier à quelqu’un qui s’y connaissait, et pour les finances privées, parce que les fermiers généraux étaient riches et que Monseigneur, après des générations de grand luxe et de grandes dépenses, devenait pauvre. D’autre part, Monseigneur avait fait sortir sa sœur d’un couvent alors qu’il était encore temps d’éviter le voile suspendu sur sa tête, ce vêtement le meilleur marché qu’elle pût porter, et l’avait accordée comme un objet de valeur à un très riche fermier général, mais pauvre en titres de noblesse, lequel fermier général qui portait une canne appropriée à sa fortune, avec une pomme d’or à son sommet, se trouvait actuellement parmi la foule, dans les antichambres où tout le monde se prosternait devant lui – excepté les hommes supérieurs du sang de Monseigneur qui, avec la propre femme du fermier général, le regardaient de haut en bas, avec un mépris altier.

Le fermier général était un homme somptueux. Dans ses écuries, il y avait trente chevaux, vingt-quatre domestiques mâles se tenaient dans ses appartements ; six femmes de chambres servaient sa femme. Comme un homme qui prétendait ne rien faire d’autre que de piller et de détruire tout ce qu’il pourrait, le fermier général, bien que son mariage l’eût amené à une parfaite moralité sociale, était la plus importante des personnalités présentes, ce jour-là, à l’hôtel de Monseigneur.

Les salons présentaient un magnifique spectacle à regarder, ornés qu’ils étaient de tout ce que les décorateurs pensaient faire de mieux dans le goût de l’époque, ne demandant pas en vérité une impression de santé ; quant aux épouvantails en tailleurs et en bonnet de nuit se trouvant ailleurs (et pas si loin car les tours de Notre-Dame, veillant presque à même distance entre ces deux extrêmes, pouvaient les voir tous les deux) ils auraient pu être une chose extrêmement désagréable si seulement la moindre personne de la maison de Monseigneur avait pu y songer. Des officiers militaires sans connaissances militaires ; des officiers de marine qui n’avaient aucune idée d’un bateau ; des officiers civils sans notion des affaires ; des ecclésiastiques effrontés, mondains dans le monde le plus vain, avec des yeux sensuels, des langues relâchées et une vie plus relâchée encore ; tous absolument ineptes à leurs diverses positions ; tous mentant terriblement en prétendant y être aptes ; et tous de près ou de loin de la même chair que Monseigneur ; et pour cette raison tous plongés dans des emplois publics où il y a quelque chose à prendre ; on en comptait des vingtaines et des vingtaines. Non moins nombreuses étaient les personnes qui n’allaient pas par un chemin droit vers un but honnête, quoiqu’elles n’eussent aucun lien direct avec Monseigneur ou avec l’État. Des docteurs faisaient de grandes fortunes avec des remèdes inoffensifs pour des malaises imaginaires, en souriant à leurs malades de la cour, dans les antichambres de Monseigneur. Des hommes à projets qui avaient découvert toutes sortes de solutions aux petits maux qui touchaient l’État, excepté celle de se mettre au travail et de déraciner le vice, versaient leur babillage éperdu dans les oreilles qui voulaient bien les entendre, aux réceptions de Monseigneur. Des philosophes sceptiques qui recréaient le monde avec des mots et qui construisaient des tours de Babel aussi fragiles que des châteaux de cartes pour escalader les cieux, s’entretenaient avec des chimistes sceptiques qui s’intéressaient à la transmutation des métaux, dans ces assemblées merveilleuses réunies par Monseigneur. Des gentilshommes exquis et du meilleur sang, ce qui était remarquable à cette époque, connus pour leur indifférence à tout ce qui était naturel et humain, étaient dans un état d’épuisement exemplaire, en l’hôtel de Monseigneur ; dans les intérieurs que ces diverses personnalités laissaient derrière elles dans les beaux quartiers de Paris, les espèces, dans l’assemblée dévouée à Monseigneur – qui prenaient une bonne moitié de la noble compagnie – auraient difficilement trouvé parmi les femmes angéliques de ce monde une seule d’entre elles qui par ses allures et sa prestance eût avoué être une mère. La vérité, exception faite pour l’acte lui-même de mettre une créature encombrante au monde – ce qui est bien loin de faire une mère – une telle chose était inconnue des gens à la mode. Des nourrices gardaient cachés et élevaient les bébés démodés, et de charmantes grand-mères de soixante ans s’habillaient et vivaient comme à vingt.

La lèpre de l’hypocrisie défigurait chaque être humain qui approchait Monseigneur. Il y avait dans la salle la plus étriquée une demi-douzaine de personnes qui avaient eu, il y avait quelques années, un vague soupçon que les choses en général allaient quelque peu de travers. Comme moyen prometteur de les remettre à leur place, la moitié de cette demi-douzaine de personnes était devenue membres d’une secte de convulsionnistes et ils se demandaient même encore maintenant s’ils n’allaient pas se mettre à écumer, à rugir, à entrer en transes sur le champ, et ce faisant fixer un doigt hautement compréhensible vers l’avenir entre trois autres personnes qui s’étaient précipitées dans une autre secte, laquelle voulait remédier aux maux par des palabres sur le « Centre de la Vérité ». Elles estimaient que l’homme avait dévié du Centre de la vérité, mais qu’il n’était pas sorti de la circonférence, et que, pour l’empêcher de voler en dehors de cette circonférence, il fallait l’obliger à jeûner et à avoir des entretiens avec les esprits. Chez ces sectaires, des discours innombrables étaient échangés avec les esprits – et il en naissait naturellement un monde parfait qui ne devint jamais manifeste.

Mais une grande consolation venait de ce que toute la société qui fréquentait le grand hôtel de Monseigneur était parfaitement habillée. Si seulement on avait été sûr que le jour du jugement dernier serait un jour habillé, tout le monde d’ici aurait été éternellement correctement habillé. De telles ondulations, et poudres, et échafaudages de coiffure, des teints si délicats, préservés et réparés avec tant d’art, de si galantes épées à regarder, et le sens de l’odorat si délicatement honoré, ne pouvaient que faire aller les choses et toujours et toujours. Les exquis gentilshommes si bien nés portaient des bagatelles qui pendaient qui tintaient quand languissamment ils se remuaient ; ces entraves d’or sonnaient comme de précieuses clochettes ; si bien qu’avec ces sonneries et le froufrou de soie des brocards et du linge fin, il y avait une sorte d’agitation de l’air qui éventait le quartier Saint-Antoine et sa faim dévorante, non loin de là. La toilette était le seul talisman, infaillible et charmeur, dont on se servait pour garder toute chose à sa place. Tout le monde était habillé pour un bal travesti qui ne devait jamais finir. Du palais des Tuileries, en passant par Monseigneur et toute la Cour, par les Chambres, les tribunaux de justice et toute la société (les gueux exceptés), le bal travesti descendait jusqu’au bourreau, qui, sous le charme lui aussi du talisman, était invité à officier « frisé, poudré, en habit lacé orné d’or, en escarpins de cérémonies et en bas de soie blancs », au gibet ou à la roue – la hache était une rareté – monsieur de Paris, comme il était d’usage de l’appeler parmi ses compères de province, monsieur d’Orléans et les autres, présidait en toilette élégante. Et qui, dans la société réunie à la réception de Monseigneur en cette année mil sept cent quatre-vingts de notre Seigneur pouvait se douter qu’un système reposant sur un bourreau frisé, poudré, lacé d’or, chaussé d’escarpins et portant des bas de soie blancs, ne verrait pas s’éteindre les étoiles.

Monseigneur, ayant délesté ses quatre hommes de leur fardeau, prit son chocolat et ordonna que les portes du plus saint des saints lieux s’ouvrissent. Alors, quelle soumission, quelle bassesse rampante, quelle servilité abjecte ! Il y avait tant de courbettes du corps et de l’esprit qu’il n’en restait aucune pour le ciel, ce qui pouvait être une des raisons pour lesquelles les adorateurs de Monseigneur ne le troublaient jamais.

Accordant un mot de promesse ici, un sourire là, un chuchotement à un esclave heureux, agitant la main vers un autre, Monseigneur traversait avec affabilité les salons jusqu’aux régions éloignées où se trouvaient « les circonférences de la Vérité ». Là, Monseigneur retournait, revenait sur ses pas, et ainsi de suite jusqu’à l’heure voulue où il se faisait enfermer dans son sanctuaire avec les fantômes du chocolat.

Le spectacle fini, l’agitation dans l’air devint un petit orage et les précieuses petites sonnettes descendirent l’escalier en tintant. Bientôt il ne resta plus qu’une personne de toute cette foule, avec son chapeau sous le bras, sa tabatière à la main, qui passait lentement parmi les miroirs en sortant.

— Je vous souhaite, dit cette personne en s’arrêtant à la dernière porte et en se tournant vers le sanctuaire, d’aller au diable !

Après quoi, cette personne secoua le tabac à priser de ses doigts, comme si elle avait secoué la poussière de ses pieds, et descendit tranquillement l’escalier.

C’était un homme d’une soixantaine d’années, élégamment habillé, hautain de manières, avec un visage semblable à un masque fin. La figure, d’une pâleur transparente, dont chaque trait était comme ciselé, avait une seule expression. Le nez, bien dessiné, était très légèrement pincé au-dessus de chaque narine. Dans ces deux creux résidaient les seuls changements d’expression qu’on pouvait observer sur sa figure. Quelquefois ils changeaient de couleur et ils étaient parfois contractés ou dilatés comme par une légère pulsation ; alors ils donnaient un aspect cruel à tout le visage. Si on l’examinait avec attention, ce qui accentuait cette impression de cruauté, c’était que la bouche et les yeux étaient trop droits et trop minces, pourtant l’ensemble de ce visage était beau.

Cet homme descendait l’escalier qui menait à la cour, montait dans sa voiture et s’éloignait. Peu de personnes lui avait parlé pendant la réception. Il s’était tenu à l’écart et Monseigneur n’avait pas été plus chaud dans ses manières. Il lui était, dans sa voiture, assez agréable de voir les gens du peuple dispersés par ses chevaux et éviter souvent de justesse de se faire écraser. Son cocher conduisait les chevaux comme s’il chargeait un ennemi et cette insouciance furieuse n’amenait aucun reproche du maître. On s’était déjà plaint, même dans cette ville sourde, de l’habitude féroce qu’avaient les seigneurs de foncer à toute vitesse dans les rues étroites et sans trottoirs, mais peu d’entre eux s’en souciait assez pour y penser deux fois. Et dans ce cas comme dans tous les autres, on laissait le peuple se débrouiller comme il le pouvait.

Avec un fracas sauvage et une complète indifférence difficiles à comprendre de nos jours, la voiture se précipitait dans les rues, bousculait aux carrefours les femmes qui criaient et les hommes qui empoignaient leurs enfants en danger. Finalement, à un coin de rue, près d’une fontaine, une roue se détacha au milieu des cris cependant que les chevaux se cabraient.

La voiture ne se serait jamais arrêtée sans ce contretemps. Souvent les voitures s’éloignaient, laissant des blessés derrière elles – pourquoi pas ? Mais cette fois le cocher avait eu peur et était descendu aussitôt ; il y avait une vingtaine de mains aux brides des chevaux.

— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? demanda le voyageur en regardant par la portière avec calme.

Un grand gaillard en bonnet de nuit avait saisi un paquet entre les pieds des chevaux et l’avait déposé sur le bord de la fontaine et penché dans la boue et l’humidité, il hurlait comme une bête sauvage.

— Pardon, Monsieur le Marquis, c’est un enfant, dit un homme en haillons.

— Pourquoi fait-il cet abominable bruit ? Est-ce son enfant ?

— Excusez-moi, Monsieur le Marquis, ce n’est pas ma faute mais c’est mon enfant.

La fontaine était assez éloignée, car la rue, en cet endroit, formait une place de dix à douze mètres carrés. Comme le grand gaillard s’était subitement levé et venait en courant vers la voiture, Monsieur le Marquis mit aussitôt la main à son épée.

— Tué, cria l’homme avec un désespoir sauvage, les deux mains levées au-dessus de sa tête et regardant le voyageur avec fixité. Mort.

Des gens du peuple s’étaient approchés et regardaient Monsieur le Marquis. Leurs yeux ne révélaient rien que vigilance et empressement ; aucune menace n’était visible. Ces gens ne disaient rien non plus. Après le premier cri, ils étaient devenus silencieux et ils le restaient. La voix de l’homme soumis qui avait parlé était plate et fade en son extrême soumission. Monsieur le Marquis porta son regard sur eux tous comme s’ils n’étaient que des rats sortis d’un trou.

Il tira sa bourse.

— Il me paraît extraordinaire, dit-il, que vous ne puissiez faire attention à vous-mêmes et à vos enfants. Vous êtes, les uns et les autres, toujours sur le chemin. Comment puis-je savoir le mal que vous avez fait à mes chevaux ? Tenez, donnez-lui cela.

Il jeta une pièce d’or par terre pour que le valet la ramassât et toutes les têtes se tendirent en avant pour voir où la pièce allait rouler. Et le grand gaillard criait toujours des mots qui ne semblaient pas venir de cette terre. « Mort ! »

Il s’interrompit à l’arrivée d’un nouveau venu devant qui tout le monde s’effaça puis tomba sur l’épaule de ce dernier, en sanglotant et geignant, en pointant un doigt vers la fontaine où des femmes, penchées sur le paquet sans mouvement, gardaient le silence.

— Je sais tout, je sais tout, dit le nouveau venu. Soyez courageux, mon Gaspard. Il vaut mieux que le pauvre petit soit mort ainsi que de vivre. Il est mort, sur le coup, sans souffrance. Aurait-il pu vivre une heure aussi heureusement ?

— Vous êtes philosophe, vous là-bas ! dit le marquis en souriant. Comment est-ce qu’on vous appelle ?

— On m’appelle Defarge.

— Et quel est votre métier ?

— Marchand de vin, Monsieur le Marquis.

— Ramassez cela, philosophe et marchand de vin, dit le marquis en jetant encore une pièce d’or, et dépensez-la comme vous voudrez. Les chevaux, là-bas, sont-ils bien ?

Sans daigner regarder l’assemblée une seconde fois, Monsieur le Marquis regagna sa voiture et il commençait à s’éloigner avec l’air d’un gentilhomme qui a cassé quelque chose par mégarde, et l’a payé, et qui peut le payer, lorsque sa tranquillité fut subitement dérangée par une pièce d’argent qui vola dans sa voiture et y tomba en sonnant.

— Arrêtez, cria Monsieur le Marquis. Arrêtez les chevaux ! Qui a jeté cela ?

Il regarda la place où s’était trouvé Defarge, le marchand de vin ; le malheureux père se tordait à cet endroit par terre et la forme qui était à côté de lui était celle d’une femme, noire et grande, qui tricotait.

— Chiens ! dit le marquis, mais avec douceur, avec un visage immobile, sauf au-dessus des narines. Je vous écraserai et je passerai sur vous avec beaucoup de joie, et je vous exterminerai de sur la terre. Si je savais quel est celui d’entre vous qui a jeté cette pièce, et si ce voyou était assez près, je l’écraserais sous mes roues.

Si basse était la condition de ces pauvres gens et si longue et si pénible leur expérience de ce qu’un tel homme pouvait leur faire avec ou sans les lois que pas une main, ni une voix, ni même un œil ne se levèrent. Personne ne bougea parmi les hommes. Mais la femme qui tricotait regardait fixement, bien en face, le marquis. Sa dignité ne lui permettait pas de s’en apercevoir ; ses yeux passaient avec dédain par-dessus elle, et par-dessus tout autre rat ; et il s’adossa de nouveau dans sa voiture et donna l’ordre : « Allez ! »

Il partit et d’autres voitures suivirent à grande allure ; le ministre, l’homme à projets, le fermier général, le docteur, l’homme de loi, l’ecclésiastique, le Grand Opéra, la Comédie, tout le bal travesti, à fière allure, passaient en tourbillons. Les rats sortaient de leurs trous pour les regarder, et ils restaient des heures à regarder ; les soldats et la police en s’interposant quelquefois entre eux et le spectacle faisaient une barrière derrière laquelle ils se cherchaient, guettaient entre les ouvertures. Le père avait déjà pris depuis longtemps son paquet et s’était caché avec. Quant à la femme qui avait gardé le paquet quand il reposait sur le bord de la fontaine, elle restait là, assise, regardant l’eau couler et le passage du bal travesti – et l’autre femme, celle qui avait tricoté, elle tricotait encore avec la patience du destin. L’eau de la fontaine coulait, le ruisseau rapide s’en allait, le jour devenait nuit, tant de vies dans la ville couraient vers la mort, selon la règle, le temps et la marée n’attendaient personne, les rats dormaient, groupés ensemble dans leurs trous obscurs, le bal travesti allait souper dans les lumières, tout suivait son cours.

CHAPITRE VIII

MONSEIGNEUR À LA CAMPAGNE

Un magnifique paysage, avec du blé brillant mais peu abondant. Des champs de seigle là où il aurait dû y avoir du blé, des carrés de pois et de haricots pauvres, des carrés de beaucoup de gros légumes remplaçaient le blé. Sur la nature inanimée, comme sur les hommes et les femmes qui la cultivaient, on sentait une tendance à végéter involontairement – et une maladive disposition à tout laisser aller et à dépérir.

Monsieur le Marquis, dans sa voiture de voyage (qui aurait pu être plus légère), tirée par quatre chevaux de poste et conduite par deux postillons, montait avec peine une côte escarpée. La rougeur visible sur le visage de Monsieur le Marquis n’était nullement l’indice d’une faute contraire à la bonne éducation ; elle ne venait pas du dedans ; elle était provoquée par une circonstance extérieure, hors du contrôle du marquis – par le soleil couchant.

Le soleil couchant jeta tant de lumière dans la voiture, comme celle-ci atteignait le sommet de la colline, que l’occupant fut couvert de pourpre.

— Cela disparaîtra bientôt, dit-il en regardant ses mains.

En effet, le soleil était si bas qu’il disparut à ce moment. Le lourd frein fut ajusté à la roue, la voiture descendit la colline, dans un nuage de poussière et la lumière rouge s’en alla aussitôt ; comme le soleil et le marquis étaient descendus ensemble, il ne resta rien de lumineux lorsque le postillon enleva le frein.

Mais il restait un pays varié, hardi et ouvert, un petit village au pied de la colline, une large étendue et une nouvelle côte plus loin, la tour d’une église, un moulin à vent, un fouet pour la chasse et un rocher escarpé surmonté d’une forteresse dont on se servait comme prison. Le marquis regardait toutes ces choses avec l’air de quelqu’un qui rentre chez lui.

Le village avait une pauvre rue, une pauvre brasserie, une pauvre tannerie, une pauvre fontaine, une pauvre cour d’écurie qui servait de relais aux chevaux de poste, encombrée des pauvres équipements habituels. Le village avait ses pauvres – tous ses habitants étaient pauvres. Beaucoup d’entre eux étaient assis à leur porte et épluchaient des légumes, préparaient des oignons pour le dîner, tandis que d’autres étaient à la fontaine où ils lavaient des feuilles, des herbes et tous les petits dons de la nature qui sont mangeables. Les raisons de cette pauvreté ne manquaient pas ; la taxe pour l’État, la taxe pour l’Église, la taxe pour le Seigneur, la taxe locale et la taxe générale étaient à payer ici et là, selon des prescriptions solennelles placardées dans le village au point qu’on se demandait comment le village résistait à cette gloutonnerie.

On y voyait peu d’enfants et pas de chiens. Quant aux hommes et aux femmes, leur choix sur terre était borné à ces deux perspectives : la vie avec le minimum pour la maintenir, en bas, dans le petit village sous le moulin, ou la captivité et la mort qui dominaient du rocher escarpé.

Annoncé par un courrier en avance, et par le claquement des fouets des postillons qui tournoyaient comme des serpents autour de leurs têtes, dans l’air du soir, Monsieur le Marquis, comme accompagné par des furies, arriva dans sa voiture de voyage devant la maison de la poste. C’était tout près de la fontaine et les paysans interrompirent leur travail pour le regarder. Il les regardait lui aussi et vit, sans s’en rendre compte, la lente mais sûre marche de la misère sur les visages qui a fait de la maigreur des Français une superstition anglaise qui devait survivre presque une centaine d’années à la vérité.

Monsieur le Marquis regardait les figures soumises qui s’inclinaient devant lui comme celles des courtisans qui l’avaient fait devant Monseigneur de la cour – avec cette différence qu’ici c’était par humilité alors que là-bas c’était par ambition lorsqu’un coutumier grisonnant s’approcha du groupe.

— Faites avancer cet individu ! dit le marquis à son courrier. Il fut emmené, la casquette à la main, et tous s’approchèrent pour voir et entendre, comme on l’avait fait autour de la fontaine de Paris.

— Je t’ai dépassé sur la route ?

— C’est vrai, Monseigneur. J’ai eu l’honneur d’être dépassé par vous.

— Au moment où j’arrêtais sur le sommet de la colline, et sur le sommet lui-même ? À ces deux endroits ?

— C’est vrai, Monseigneur.

— Et qu’est-ce que tu regardais avec tant d’attention ?

— Monseigneur, je regardais l’homme.

Il s’arrêta un instant, puis avec sa casquette usée désigna le dessus de la voiture. Tous les paysans se penchèrent pour regarder sous la voiture.

— Quel homme, cochon ? Et pourquoi regarder là ?

— Pardon, Monseigneur ; il était accroché à la chaîne de frein.

— Qui ? demanda le voyageur.

— L’homme, Monseigneur.

— Que le Diable emporte ces idiots ! Comment appelles-tu cet homme ? Tu connais tous les hommes des environs. Qui était-ce ?

— Je demande votre clémence, Monseigneur. Il n’était pas des environs. De tous les jours de ma vie, je ne l’ai jamais vu.

— Accroché par la chaîne ? Pour être étouffé ?

— Avec votre gracieuse permission, c’était là la merveille, Monseigneur. Avec sa tête qui pendait par-dessus comme ceci :

Il se tourna de côté vers la voiture et se pencha en arrière, avec son visage jeté vers le ciel, et la tête pendante ; puis, après avoir repris sa position normale, il tourna sa casquette dans ses mains et fit une profonde révérence.

— À qui ressemblait-il ?

— Monseigneur, il était plus blanc que le meunier. Tout couvert de poussière, blanc comme un spectre, grand comme un spectre.

Le tableau produisit une immense impression sur le groupe. Mais tous les yeux regardaient Monsieur le Marquis. Peut-être pour voir s’il n’avait pas un spectre sur la conscience.

— En vérité, vous avez bien fait, dit le marquis, satisfait au fond d’être aussi éloigné d’une pareille vermine, de voir un voleur caché sous ma voiture, et vous n’aviez pas ouvert cette grande bouche ! Bah ! mettez-le à côté, monsieur Gabelle !

M. Gabelle était à la fois maître des Postes et collecteur des taxes. Il était sorti pour assister à cette scène et avait tenu celui qu’on interrogeait par la manche d’une manière très officielle.

— Mettez la main sur cet étranger s’il cherche à loger dans le village cette nuit et assurez-vous que son histoire soit honnête, monsieur Gabelle.

— Monseigneur, je suis flatté de me soumettre à vos ordres.

— S’est-il sauvé, créature ? Où est ce damné ?

Le damné était déjà sous la voiture, avec une demi-douzaine d’amis particuliers, montrant la chaîne avec sa casquette bleue. Une demi-douzaine d’autres amis particuliers le tirèrent promptement de là et le présentèrent, essoufflé, à Monsieur le Marquis.

— Est-ce que l’homme s’est sauvé, idiot, quand nous nous sommes arrêtés pour enlever le frein ?

— Monseigneur, il s’est précipité de l’autre côté de la colline, la tête en avant, comme on plonge dans une rivière.

— Renseignez-vous sur cela, Gabelle. Allez !

La demi-douzaine d’amis qui faisaient des investigations sous la voiture était encore entre les roues, comme des moutons ; les roues se mirent à tourner si brusquement qu’ils eurent de la chance de sauver leur peau et leurs os ; ils n’avaient d’ailleurs que très peu de chose d’autre à sauver, sans quoi il est possible qu’ils n’auraient pas eu autant de chance.

Le premier élan de la voiture en quittant le village fut bientôt arrêté par une côte. Elle ralentit par degrés, pour monter finalement au pas, lourdement, parmi les suaves odeurs d’une nuit d’été. Les postillons, leurs têtes entourées de milliers de moustiques, raccommodaient leurs fouets tranquillement. Le valet marchait à pied, près des chevaux. On entendait au loin le courrier qui trottinait en avant.

Au sommet de la colline, il y avait un petit cimetière avec une croix et une grande figure de Notre Sauveur. C’était une pauvre figure de bois faite par quelque sculpteur rustique et inexpérimenté d’après nature, d’après sa nature à lui, car c’était terriblement maigre.

Devant ce douloureux emblème d’une grande détresse, une femme était agenouillée. Elle tourna la tête quand la voiture arriva, se leva vivement et se présenta à la portière.

— C’est vous Monseigneur ! Monseigneur, une pétition.

Avec une exclamation d’impatience, mais en conservant toujours un visage inexpressif, Monseigneur regarda dehors.

— Quoi encore ! Qu’est-ce qu’il y a ? Toujours des pétitions !

— Monseigneur, pour l’amour du grand Dieu ! Mon mari, le forestier…

— Qu’est-ce qu’il a votre mari, le forestier ? Toujours la même chose avec vous autres. Il y a quelque chose qu’il ne peut pas payer ?

— Il a tout payé, Monseigneur, il est mort.

— Eh bien ! il est tranquille ! Est-ce que je peux vous le rendre ?

— Hélas, non, Monseigneur ! Mais il est là-bas, sous un petit tas d’herbes misérables.

— Eh bien !

— Monseigneur, il y a tant de petits tas d’herbes.

— Eh bien, encore ?

Elle avait l’air d’une vieille femme, mais elle était jeune. Elle montrait un chagrin profond ; elle serrait ses deux mains abîmées par le travail avec une énergie sauvage, puis saisit avec l’une d’elle la portière d’une manière caressante.

— Monseigneur, écoutez-moi ! Monseigneur, écoutez ma demande ! Mon mari est mort de privations ; il y en a tant qui meurent de privations ; et tant d’autres vont encore mourir de privations.

— Eh bien encore ! Est-ce que je peux les nourrir ?

— Monseigneur, Dieu qui est bon le sait ; mais ce n’est pas cela que je demande. Ce que je voudrais, c’est qu’un morceau de pierre ou de bois soit placé au-dessus de sa tombe pour montrer où il est. Autrement la place sera vite oubliée, on ne la retrouvera plus quand je mourrai de la même maladie, et je serai mise sous un autre petit tas d’herbes. Monseigneur, il y en a tant, ils augmentent si vite, et il y a tant de misère. Monseigneur ! Monseigneur !

Le valet l’avait écoutée de la porte, la voiture roulait à bonne allure, les postillons avaient accéléré le pas, elle était déjà loin derrière, et Monseigneur, toujours escorté par les furies, voyait se diminuer rapidement la distance qui restait à franchir entre lui et son château.

Les douces odeurs de la nuit d’été montaient tout autour de lui, et montaient, comme tombe la pluie, avec impartialité, vers le groupe poussiéreux, usé par le travail, déguenillé, qui entourait la fontaine non loin de là, vers ce groupe à qui le cantonnier, à l’aide de sa casquette bleue sans laquelle il n’était rien, racontait encore à ses amis l’histoire de l’homme qui ressemblait à un spectre, aussi longtemps qu’ils viendraient la supporter. Peu à peu, quand ils l’avaient assez entendue, ils s’en allaient un par un, et des lumières brillaient aux petites fenêtres ; lesquelles lumières, à mesure que les fenêtres redevenaient sombres et que plus d’étoiles se montraient au ciel, semblaient ainsi avoir été lancées dans le ciel plutôt que d’avoir été éteintes.

L’ombre d’une grande maison et des arbres penchés sur elle couvrait à ce moment Monsieur le Marquis, puis l’ombre fut remplacée par la lumière d’un flambeau quand la voiture s’arrêta et que la grande porte du château s’ouvrit.

— Est-ce que monsieur Charles que j’attends est arrivé d’Angleterre ?

— Pas encore, Monseigneur.

CHAPITRE IX

LA TÊTE DE GORGONE

Le château de Monsieur le Marquis était une lourde masse de bâtiments, avec une grande cour dallée sur le devant et avec deux escaliers se rencontrant sur une terrasse de pierre, devant l’entrée principale. C’était toute une affaire de pierre, avec d’épaisses balustrades de pierre, avec des urnes de pierre et des fleurs de pierre, avec partout des têtes d’homme en pierre et des têtes de lion en pierre. Comme si la tête de la Gorgone avait surveillé le château au moment où il avait été terminé, il y avait deux cents ans.

Monsieur le Marquis, précédé d’un flambeau, quitta sa voiture pour se diriger sur l’escalier, gravit les marches basses, dérangeant assez l’obscurité pour s’attirer les remontrances d’un hibou perché sur un toit des communs, au loin, parmi les arbres. À part cela, le silence était tel que le flambeau porté jusqu’aux marches, et l’autre flambeau devant la grande porte, brûlaient comme s’ils avaient été dans une salle de fêtes au lieu d’être en plein air. Outre le cri du hibou il n’y avait d’autre son que celui de l’eau qui coulait dans un bassin de pierre ; car c’était une de ces nuits qui retiennent leur respiration pendant des heures, puis laissant échapper un long soupir, retombent dans leur silence.

La grande porte claqua derrière lui et Monsieur le Marquis traversa le vestibule, l’esprit rendu cruel par certaines vieilles lances, certaines épées et certains couteaux de chasse ; encore plus cruel par certaines lourdes cannes de cavalier et par des fouets dont bien des paysans, partis vers leur bienfaitrice la Mort, avaient senti le poids lorsque leur seigneur était en colère.

Évitant les plus grandes salles qui étaient obscures et formées pour la nuit, Monsieur le Marquis, précédé par un porte-flambeau monta l’escalier et gagna une porte menant sur le palier. Cette porte ouverte, il pénétra dans son appartement privé qui était formé de trois pièces : sa chambre à coucher et deux autres. C’était des hautes pièces voûtées, au parquet sans tapis, avec de grands foyers où on brûlait l’hiver d’énormes bûches, aménagées avec tout le luxe qui convenait à la dignité d’un marquis dans un pays et à une époque aussi glorieux. Le style de l’avant-dernier Louis de cette branche qu’on ne devait jamais voir s’éteindre – le quatorzième Louis – était remarquable dans la richesse des ameublements, mais de nombreux objets auxquels s’attachaient des messieurs de l’histoire de France s’y trouvaient mêlés.

Dans la troisième des chambres, il y avait une table dressée pour deux personnes ; une chambre ronde située dans l’une des tours du château ; une petite chambre haute, dont la fenêtre était grande ouverte et les volets de bois fermés, si bien que l’obscurité de la nuit se montrait en d’horizontales lignes noires qui alternaient avec d’autres lignes de la couleur de la pierre.

— Mon neveu, dit le marquis en jetant un coup d’œil sur la table préparée pour le souper, ils disaient pourtant qu’il n’était pas arrivé.

— Il n’est pas arrivé, mais on l’attendait avec Monseigneur.

— Ah ! Il n’est pas probable qu’il arrivera ce soir ; néanmoins laissez la table comme elle est ! Je serai prêt dans un quart d’heure.

En un quart d’heure, Monseigneur fut prêt et s’assit seul devant son souper somptueux et choisi. Sa chaise était en face de la fenêtre et il avait pris sa soupe et était en train de porter son verre de Bordeaux à ses lèvres, lorsqu’il le reposa.

— Qu’est-ce cela ? demanda-t-il calmement en regardant attentivement les lignes horizontales noires et couleur de pierre des volets.

— Monseigneur ? Cela ?

— De l’autre côté des volets. Ouvrez les volets.

Ce fut fait.

— Eh bien ?

— Monseigneur, ce n’est rien. Il n’y a ici que les arbres et la nuit.

Le domestique qui parlait avait ouvert les volets et regardait dans l’obscurité vide, puis il se tourna pour demander des instructions.

— Bien, dit le maître imperturbable. Fermez-les de nouveau.

Cela fut fait également et le marquis continua son souper. Il était au milieu de celui-ci lorsqu’il s’arrêta de nouveau avec son verre à la main, écoutant le bruit que faisaient des roues. Le son s’approchait rapidement et bientôt s’arrêta devant le château.

— Demandez qui est arrivé.

C’était le neveu de Monseigneur. Il avait été à quelques kilomètres de Monseigneur, dans l’après-midi. Il avait gagné du terrain, mais pas suffisamment pour rattraper Monseigneur sur la route. On lui avait parlé de Monseigneur aux maisons de poste, en disant qu’il était devant lui.

On l’avertit que le souper l’attendait et qu’il était prié de monter. Peu après, il arriva. On l’avait connu en Angleterre sous le nom de Charles Darnay.

Monseigneur le reçut courtoisement, mais ils ne se serrèrent pas la main.

— Vous avez quitté Paris hier ? dit-il comme il s’asseyait à table.

— Hier. Et vous ?

— J’arrive directement.

— De Londres ?

— Oui.

— Vous avez mis longtemps pour venir, dit le marquis avec un sourire.

— Au contraire. J’arrive directement.

— Pardonnez-moi ! Je ne veux pas dire longtemps en voyage, mais longtemps à vous décider à voyager.

— J’ai été retenu par… – le neveu s’interrompit un instant – par différentes affaires.

— Sans doute, dit l’oncle poliment.

Aussi longtemps que le domestique fut présent, ils n’échangèrent aucune autre parole. Quand le café fut servi et qu’ils se trouvèrent seuls ensemble, le neveu regardant son oncle et rencontrant les yeux de ce visage qui ressemblait à un masque, ouvrit la conversation.

— Je suis revenu, monsieur, comme vous le voyez, en poursuivant l’objet qui m’attirait. Cela m’a conduit en des périls inattendus et grands ; mais cet objet est sacré pour moi et s’il m’avait conduit à la mort, j’espère qu’il m’aurait soutenu.

— Pas à la mort, dit l’oncle. Il n’est pas nécessaire de dire à la mort.

— Je doute, monsieur, répondit le neveu, que s’il m’avait attiré jusqu’au bord de la mort, vous eussiez voulu m’arrêter.

Le creux au-dessus des narines ainsi que la longueur des fines rides dans ce visage cruel laissaient entendre que le jeune homme ne se trompait pas ; l’oncle fit un geste de protestation qui n’était évidemment qu’une forme de politesse et qui n’avait rien de rassurant.

— En vérité Monsieur, continua le neveu, pour autant que je sache, il est possible que vous ayez travaillé pour donner aux circonstances suspectes qui m’entouraient une apparence plus suspecte encore.

— Non, non, non, dit l’oncle gaiement.

— Néanmoins, cela peut être, résuma le neveu en jetant un regard plein de méfiance sur son oncle. Je sais que votre diplomatie m’empêchera d’agir par tous les moyens, et que vous n’aurez aucun scrupule quant au choix de ces moyens.

— Mon ami, je vous l’ai dit, continua l’oncle dont les narines battaient à l’endroit où elles formaient deux creux. Faites-moi le plaisir de vous rappeler que je vous l’ai dit il y a longtemps.

— Je vous le rappelle.

— Merci, dit le marquis – très gentiment.

Le ton de sa voix restait dans l’air comme celui d’un instrument de musique.

— En effet, monsieur, poursuivit le neveu, je crois que c’est en même temps votre malchance et ma chance qui m’ont empêché d’être mis en prison ici, en France.

— Je ne vous comprends pas tout à fait, répondit l’oncle en buvant son café par petites gorgées. Oserais-je vous demander de vous expliquer ?

— Je suppose que si vous n’étiez pas en disgrâce à la cour, et que si vous n’aviez pas été gêné par l’ombre de ce nuage depuis des années, une lettre de cachet m’aurait envoyé dans une forteresse indéfiniment.

— C’est possible, dit l’oncle avec un grand calme. Pour l’honneur de la famille, je pourrais me résoudre à vous incommoder jusque là. Je vous en prie, excusez-moi.

— Je m’aperçois que, heureusement pour moi, la réception d’avant-hier a été comme d’habitude, froide, observa le neveu.

— Je ne dirais pas heureusement, mon ami, répliqua l’oncle avec une politesse raffinée ; je ne serais pas si sûr de cela. Une bonne occasion de réfléchir, entourée des avantages de la solitude, pourrait influencer votre destinée beaucoup plus avantageusement que vous ne l’influencez vous-même. Mais il est inutile de parler de cela. Je suis, comme vous dites, en disgrâce. Ces petits instruments qui servent à corriger, ces deux défenseurs du pouvoir et de l’honneur des familles, ces légères faveurs qui pourraient vous incommoder, ne peuvent manifestement être obtenus que par intérêt et opportunité. Ils sont recherchés par tant de gens, et si peu les obtiennent ! Cela n’était pas ainsi jadis, mais la France, dans toutes ces choses, a beaucoup changé en mal. Nos proches ancêtres possédaient le droit de vie et de mort sur le vulgaire qui les entourait. De cette chambre, beaucoup de ces chiens ont été amenés pour être pendus ; dans la chambre voisine (ma chambre à coucher) un vaurien, à notre connaissance, fut poignardé sur place pour avoir fait étalage de son affection pour sa fille – sa fille ! Nous avons perdu beaucoup de privilèges ; une nouvelle philosophie est devenue à la mode ; et le fait d’affirmer notre rang pourrait (je n’irai pas jusqu’à dire ferait, mais pourrait) nous causer de véritables ennuis. Tout va très mal, très mal !

Le marquis prit une petite pincée de tabac à priser, et secoua la tête ; aussi profondément découragé qu’il pouvait l’être d’un pays qui le comptait dans ses habitants, lui, le grand moyen de régénération.

— Nous avons si bien affirmé notre rang dans les anciens temps et dans les temps modernes, dit le neveu tristement, que je crois que notre nom est le nom le plus détesté de France.

— Espérons-le, dit l’oncle. Le fait de détester les gens supérieurs est l’honneur involontaire des basses classes.

— Il n’y a pas, poursuivit le neveu sur le même ton, un visage que je puis regarder dans tout le pays qui nous entoure qui me regarde avec une autre déférence que celle que donne la peur et l’esclavage.

— Un compliment, dit le marquis, à la grandeur de la famille bien mérité par la façon dont cette famille a su maintenir sa grandeur. Ha ! – et il prit une autre pincée de tabac à priser et croisa ses jambes avec aisance.

Mais quand son neveu, appuyant son coude sur la table, couvrit ses yeux pensifs et tristes avec sa main, le beau masque l’observa du coin de l’œil, avec une concentration, une attention, une réserve et une répugnance qui n’étaient pas compatibles avec son indifférence feinte.

— La force est la seule philosophie durable. Vous n’obtiendrez du respect que par la peur et l’esclavage, mon ami, observa le marquis, et nous garderons les chiens obéissants grâce au fouet aussi longtemps que ce toit – il leva les yeux – nous protégera du ciel.

Cela pouvait ne pas être aussi long que le marquis le supposait. Si un tableau de ce que serait le château dans quelques années et de cinquante autres, avait pu lui être montré cette nuit-là, il l’eût difficilement reconnu dans ces ruines pillées et noircies par le feu. Quant au toit, il aurait pu s’apercevoir qu’il lui enlevait la vue du ciel d’une autre manière, et pour toujours, en servant de plomb aux mousquetons.

— En attendant, dit le marquis, je vais défendre l’honneur et le repos de la famille, puisque vous ne voulez pas le faire. Mais vous devez être fatigué. Devons-nous interrompre notre conversation pour ce soir ?

— Encore un instant.

— Une heure si vous voulez.

— Monsieur, vous avez mal agi, dit le neveu, et nous sommes en train d’en supporter les conséquences.

— Nous avons mal agi ? répéta le marquis avec un sourire interrogateur et montrant délicatement du doigt d’abord son neveu puis lui-même.

— Notre famille ; notre honorable famille dont l’honneur nous est cher à chacun d’une manière si différente. Même au temps où mon père vivait, nous avons fait une foule de choses que nous ne devions pas faire, nous avons fait du mal à chaque être humain qui se mettait entre nous et notre plaisir, quel qu’il fût. Pourquoi parlerais-je du temps de mon père quand c’est aussi le vôtre ? Puis-je séparer le frère jumeau de mon père, son héritier et son successeur ?

— La mort a fait cela ! dit le marquis.

— Et m’a laissé, répondit le neveu, lié à un système qui m’est odieux, dont je suis responsable, mais que je n’ai pas la puissance de changer ; et m’a laissé cherchant à mettre à exécution la dernière volonté de ma mère et à obéir à son dernier regard qui m’implorait d’avoir pitié et de réparer ; mais je n’ai trouvé de l’aide nulle part.

— Si vous cherchez cette aide auprès de moi, mon neveu, dit le marquis en touchant celui-ci sur la poitrine avec son index – ils se tenaient maintenant tous les deux devant la cheminée – vous la chercheriez toujours en vain, vous pouvez en être certain.

Chaque ride, fine et droite, dans la blancheur transparente de son visage, devint cruelle et rusée cependant qu’il regardait tranquillement son neveu, sa tabatière à la main. Une nouvelle fois, il le toucha sur la poitrine comme si l’extrémité de son doigt était la pointe d’une épée d’une finesse délicate avec laquelle il lui transperçait le corps et dit :

— Je mourrai, mon ami, en perpétuant le système sous lequel j’ai vécu.

Lorsqu’il eut dit cela, il prit une dernière pincée de tabac et mit la boîte dans sa poche.

— Il vaut mieux être une créature rationnelle, ajouta-t-il alors, après avoir fait sonner une petite clochette qui se trouvait sur la table, et accepter notre destin naturel. Mais je vois, monsieur Charles, que vous êtes perdu.

— Cette propriété et la France me sont perdues, dit le neveu tristement. Je renonce à elles.

— Sont-elles donc à vous toutes les deux pour que vous y renonciez ? La France, c’est possible, mais cette propriété ? Cela ne vaut même pas la peine d’en parler ; est-elle seulement vôtre ?

— Je n’avais pas l’intention, en parlant comme je l’ai fait, de la réclamer déjà. Si demain elle passait de vous à moi…

— Ce qui, j’ai la vanité de le croire, n’est pas probable.

— Ou dans vingt ans…

— Vous me faites trop d’honneur, dit le marquis, mais je préfère tout de même cette supposition.

— … je l’abandonnerais et vivrais autrement et ailleurs. C’est peu à abandonner. Qu’est-ce autre qu’un désert de misère et de ruine ?

— Eh ! dit le marquis en jetant un regard sur la pièce luxueuse.

— Pour l’œil, c’est assez agréable, ici ; mais vu dans son intégrité, sous le ciel, dans la lumière du jour, c’est une tour croulante de gaspillage, d’extorsions, de dettes, d’hypothèques, d’oppression, de faim, de nudité et de souffrances.

— Eh ! dit le marquis toujours d’une manière satisfaite.

— Si jamais ce domaine devient mien, il sera mis entre les mains de quelqu’un de mieux qualifié pour le libérer du poids qui l’écrase (si cela est possible) de façon que le peuple misérable qui ne peut le quitter et qui a été torturé jusqu’à l’extrême limite de son endurance, puisse dans ses autres générations souffrir moins, mais ce n’est pas pour moi. Il y a une malédiction sur cette propriété, et sur tout ce terrain.

— Et vous ? dit l’oncle. Pardonnez-moi ma curiosité ; est-ce que vous avez l’intention de vivre en suivant une pareille philosophie ?

— Il me faut, pour vivre, faire ce que d’autres dans mon pays, même nobles, devront faire un jour – travailler.

— En Angleterre, par exemple ?

— Oui. L’honneur de la famille, monsieur, sera débarrassé de moi, si je vais dans ce pays. Le nom de la famille ne pourra pas suffire dans un autre pays, car je ne le porte qu’en France.

La petite sonnette fut la cause que la chambre à coucher fut éclairée. Le marquis regardait dans cette direction et écoutait le pas du domestique qui s’en allait.

— Je comprends que l’Angleterre ait beaucoup d’attrait pour vous quand on voit comment vous y avez prospéré, dit-il en tournant son visage calme avec un sourire vers son neveu.

— Je vous ai déjà dit que quant à ma prospérité là-bas, je me considère comme votre débiteur, monsieur. Pour le reste, c’est mon refuge.

— Ils disent, ces vantards d’Anglais, que leur pays est un refuge pour beaucoup. Connaissez-vous un Français qui y a trouvé asile ? Un docteur ?

— Oui.

— Avec une fille ?

— Oui.

— Oui, dit le marquis. Vous êtes fatigué. Bonne nuit ! Comme il penchait la tête de la manière la plus gracieuse, il y eut quelque chose de mystérieux dans son visage souriant, qui donnait aux paroles qu’il venait de prononcer une signification si étrange que le jeune homme en fut frappé. En même temps, les fines rides partant de ses yeux et de ses lèvres se courbèrent dans un sarcasme qui avait quelque chose de diabolique.

— Oui, répéta le marquis. Un docteur et sa fille. Oui. Ainsi commence la nouvelle philosophie. Vous êtes fatigué ! Bonne nuit.

Il aurait été aussi utile d’interroger les masques de pierre en dehors du château que d’interroger son visage à lui ! Le neveu le regardait en vain en passant la porte.

— Bonne nuit, dit l’oncle. J’aurai le plaisir de vous revoir demain matin. Bon repos ! Éclairez monsieur mon neveu jusqu’à sa chambre, là ! Et mettez le feu au lit de monsieur mon neveu, si vous voulez, ajouta-t-il en lui-même avant de faire sonner de nouveau la clochette pour appeler le domestique dans sa propre chambre.

Le valet une fois venu et reparti, Monsieur le Marquis se promena de long en large dans sa robe de chambre, afin de se préparer agréablement au sommeil en cette nuit chaude et silencieuse. Se tournant autour de la chambre avec ses pieds mollement chaussés et ne faisant aucun bruit sur le parquet, on eût dit un tigre raffiné : il avait l’air de quelque marquis de légende, mauvais et incapable de repentir, comme il en est dans les contes, dont la métamorphose périodique en tigre venait juste d’avoir lieu.

Il marchait d’un bout à l’autre de sa chambre luxueuse, en revoyant de nouveau les fragments du voyage de ce jour qui lui venaient à l’esprit sans y être invités ; la lente montée de la côte au soleil couchant, le coucher du soleil, la descente, le moulin, le faisan sur le rocher, le petit village dans la vallée, les paysans autour de la fontaine, et le cantonnier, avec son bonnet bleu, montrant la chaîne sous la voiture. Cette fontaine rappelait la fontaine de Paris, le petit paquet couché sur le rebord, les femmes se penchant au-dessus et le grand gaillard criant, les bras levés : « Mort ! »

— J’ai moins chaud maintenant, dit Monsieur le Marquis, je peux me mettre au lit.

Laissant brûler une lumière seulement sur la grande cheminée, il laissa retomber les rideaux de soie et de gaze autour de lui, écouta la nocturne respiration du silence, puis s’endormit.

Les visages sculptés dans la pierre, en dehors du château, regardèrent durant trois lourdes heures fixement dans la nuit ; durant trois lourdes heures les chevaux dans leurs écuries firent du bruit à leurs râteliers, les chiens aboyèrent et le hibou faisait un bruit qui n’avait qu’une ressemblance lointaine avec celui dont nous parlent les poètes.

Pendant trois lourdes heures, les visages sculptés dans la pierre, lions ou hommes, regardèrent dans la nuit sans rien voir. Une obscurité morte reposait sur tout le paysage, une obscurité morte qui ajoutait son calme à la calme poussière de la route. Dans le cimetière, on ne pouvait distinguer les uns des autres les pauvres petits tas d’herbe ; le Christ sur la croix aurait pu être descendu, personne n’en aurait rien su. Au village, ceux qui taxaient et ceux qui sont taxés dormaient. Ils rêvaient peut-être de banquets comme les affamés le font ordinairement, et d’aise et de repos, comme les esclaves et les bœufs le font, et pendant ce temps-là, ils étaient nourris et libres.

La fontaine du village coulait sans être ni entendue ni vue et la fontaine du château coulait silencieuse et invisible – toutes deux confondues comme les minutes qui tombent de la source du temps – pendant trois obscures heures. Alors l’eau grise de ces deux fontaines fut d’une transparence spectrale à la lumière et les yeux des figures de pierre s’ouvrirent.

Plus claire et plus claire, jusqu’à ce qu’enfin le soleil touchât le sommet des arbres tranquilles, et versât ses rayons radieux sur la colline. Dans la lumière, l’eau de la fontaine du château semblait tourner en sang, et les visages de pierre s’empourprèrent. Le chant des oiseaux était fort et haut et sur le store de la grande fenêtre de la chambre à coucher de Monsieur le Marquis, un petit oiseau chantait de toutes ses forces son plus doux chant. Et ce visage de pierre le plus proche semblait étonné, avec sa bouche ouverte et ses yeux fixes.

Maintenant le soleil s’était levé et de l’animation commençait à régner dans le village. Des portes et des fenêtres s’ouvraient et les gens sortaient – saisis par le froid au premier contact avec l’air frais. Alors commença la journée de travail. Quelques-uns allèrent à la fontaine, d’autres aux champs ; des hommes et des femmes ici bêchaient ; des hommes et des femmes, là, soignaient le pauvre bétail, menaient les vaches osseuses le long de la route pour y brouter le peu d’herbe qui s’y trouvait. Dans l’église et au pied de la croix, quelques personnes étaient agenouillées.

Le château s’éveillait plus tard, comme il seyait à sa dignité, et il s’éveilla graduellement et sûrement. D’abord les lances et les couteaux de chasse rougirent au soleil levant comme ils avaient rougi jadis. Maintenant les portes et les fenêtres étaient ouvertes, les chevaux, dans les écuries, cherchaient du regard par-dessus leurs épaules la lumière et la fraîcheur qui entraient par la porte, des feuilles heurtaient les fenêtres, les chiens tiraient sur leurs chaînes, demandant qu’on les libérât.

Tous ces incidents terre-à-terre appartenaient à la routine de la vie, et au retour du matin. Mais il n’en était pas de même de la grande cloche du château qui sonnait dans l’escalier, créant de l’agitation, ni des gens qui se bousculaient sur la terrasse, ni du va-et-vient qu’on remarquait partout, ni du harnachement des chevaux, ni du départ des messagers.

Quels vents portèrent haut ce tumulte jusqu’au cantonnier qui était déjà au travail sur la côte située au-delà du village, avec son déjeuner (qui n’avait pas été lourd à porter) posé près de lui, sur un tas de pierres ? Étaient-ce des oiseaux portant quelques graines de la nouvelle qu’ils avaient laissé tomber sur lui ? On ne le savait pas, mais le cantonnier courut dans ce matin étouffant, comme s’il s’agissait pour lui de sauver sa vie, jusqu’au bas de la colline et il ne s’arrêta qu’une fois arrivé à la fontaine.

Tout le village était à la fontaine, parlant bas et ne montrant de son émotion qu’une sournoise curiosité et de l’étonnement. Les vaches qu’on faisait rentrer à la hâte jetaient des regards stupides. Des gens du château et de la maison de poste, et toutes les autorités de la perception étaient plus ou moins arrivés et se serraient de l’autre côté de la rue, sans maison. Déjà le cantonnier s’était mêlé à un groupe d’une cinquantaine d’amis particuliers et il se frappait la poitrine avec son bonnet bleu. Qu’est-ce que tout ce remue-ménage signifiait et que voulait dire le départ au galop de monsieur Gabelle derrière un messager du château ?

Cela voulait dire qu’il y avait un visage de pierre en trop au château.

La Gorgone avait encore inspecté les constructions et elle avait ajouté un visage de pierre qui manquait ; un visage de pierre pour lequel elle avait attendu environ deux cents ans. Ce visage reposait sur l’oreiller de Monsieur le Marquis. C’était comme le masque fin d’un homme qu’on avait effrayé, puis mis en colère, puis pétrifié. Il y avait un couteau enfoncé dans le cœur de la forme de pierre qui prolongeait le masque. Autour de la poignée du couteau était un papier sur lequel était griffonné :

 

Qu’il le conduise à grande vitesse vers la tombe. Ceci de la part de Jacques.

CHAPITRE X

DEUX PROMESSES

Douze mois étaient venus et repartis. M. Charles Darnay s’était établi en Angleterre où il enseignait la langue et la littérature françaises. En notre temps, il eût été un professeur. À cette époque, il était un précepteur. Il lisait les meilleurs auteurs aux jeunes gens qui trouvaient le loisir et de l’intérêt à étudier une langue vivante parlée sur toute la terre, leur formait le goût par ses trésors de science et de fantaisie. En outre, il écrivait couramment l’anglais et savait traduire ses auteurs. De tels professeurs n’étaient pas faciles à trouver à cette époque. Des princes qui ne l’étaient plus et des rois qui ne l’étaient pas encore ne faisaient pas partie encore du corps enseignant ; les aristocrates ruinés n’avaient pas encore quitté les registres de Tellson pour devenir cuisinier ou menuisier. Le savoir de Charles Darnay rendait à ses élèves particulièrement agréables et profitables leurs études, et ses traductions où il apportait quelque chose de plus que la connaissance du dictionnaire lui valurent des encouragements et le rendirent connu. Il était très au courant de ce qui se passait dans son pays. Ainsi, grâce à sa persévérance et à son travail, il ne tarda pas à réussir. Il ne s’était d’ailleurs pas proposé, une fois arrivé à Londres, de marcher sur des pavés d’or ni de se coucher sur un lit de roses ; s’il avait eu de pareilles prétentions, il n’aurait pas réussi. Il avait attendu d’avoir du travail et quand il en avait eu, il avait fait de son mieux pour l’exécuter. Telle était la raison de sa réussite.

Il passait une partie de l’année à Cambridge où il était toléré comme une espèce de contrebandier qui faisait le commerce des langues européennes au lieu de faire celui du grec et du latin. Le reste de son temps, il le passait à Londres. Depuis l’époque où l’été était éternel dans l’Éden jusqu’à la nôtre où il semble avoir été remplacé par l’hiver, l’homme a toujours suivi le même chemin – le chemin de Charles Darnay – le chemin de l’amour pour une femme.

Il avait aimé Lucie Manette à l’heure du danger. Il n’avait jamais entendu un son si doux et si cher que celui de sa voix compatissante, il n’avait jamais vu une figure si tendrement belle que celle de la jeune fille quand elle avait été confrontée avec sa propre figure, au bord de la tombe qui avait été creusée pour lui. Mais il ne lui avait pas encore avoué son amour ; le meurtre commis dans un château désert, au-delà de l’eau agitée et des longues rues poussiéreuses, un château solide, en pierres, qui était devenu comme le brouillard d’un rêve – ce meurtre avait été commis il y avait un an et le jeune homme n’avait pas encore, ne serait-ce que par un seul mot, révélé à celle qu’il aimait l’état de son cœur.

Il savait bien qu’il avait ses raisons pour garder le silence. C’était encore un jour d’été quand il retourna à Londres après avoir terminé ses occupations à Cambridge. Il se rendit dans le tranquille Soho avec l’intention, cette fois, de trouver une occasion d’ouvrir son cœur au docteur Manette. On était à la fin de cette belle journée d’été et il savait que Lucie était sortie avec mademoiselle Pross.

Il trouva le docteur en train de lire dans son fauteuil auprès de la fenêtre. L’énergie qui l’avait soutenu dans ses souffrances et qui, en revanche, lui avait rendu ses souffrances plus sensibles, lui était peu à peu revenue. Il était à présent un homme en pleine force, ferme, résolu, actif. Parfois cependant ces belles qualités s’affaissaient brusquement pour reparaître peu après comme l’avaient fait au début de son rétablissement ses autres facultés. Mais ces hauts et ces bas devenaient de plus en plus rares.

Il étudiait beaucoup, dormait peu, supportait aisément la fatigue et était toujours d’humeur égale. Charles Darnay entra chez lui. À sa vue, le docteur posa son livre, étendit la main :

— Charles Darnay ! Je suis content de vous voir. Nous avons compté sur votre retour ces jours derniers, messieurs Stryver et Sydney Carton étaient tous les deux ici hier et tous les deux vous attendaient ces jours-ci.

— Je leur suis très reconnaissant de l’intérêt qu’ils me portent, répondit-il un peu froidement, quant à eux, et très chaleureusement quant au docteur. Mademoiselle Manette…

— Va bien, dit le docteur, comme il s’arrêtait court, et votre retour sera une joie pour nous tous. Elle est sortie pour faire des commissions, mais elle ne va pas tarder à rentrer.

— Docteur Manette, je savais qu’elle n’était pas à la maison. Je profite de cette occasion pour vous demander la permission de vous parler.

Il y eut un silence.

— Oui, dit le docteur visiblement gêné. Apportez votre chaise ici et parlez.

Il obéit quant à la chaise, mais trouva moins facile de parler.

— J’ai eu le bonheur, docteur Manette, d’être accueilli si intimement ici, commença-t-il enfin, il y a un an et demi, que j’espère que le sujet duquel je veux vous parler ne vous sera pas…

Il s’interrompit. Le docteur avait avancé sa main pour l’arrêter. Peu après il la retira et dit :

— Est-ce de Lucie que vous voulez parler ?

— Oui.

— Il m’est toujours difficile de parler d’elle et il m’est très dur d’en entendre parler dans le ton que vous employez, Charles Darnay.

— C’est un ton d’admiration fervente, d’hommage sincère et d’amour profond, docteur Manette, dit-il avec déférence.

Il y eut encore un silence avant que le docteur répondît :

— Je le crois. Je vous rends justice. Je le crois.

Sa gêne était si manifeste et il était si manifeste qu’elle provenait de ce qu’il ne voulait pas parler de sa fille, que Charles Darnay hésita.

— Dois-je continuer, monsieur ?

Un autre silence.

— Oui, continuez.

— Vous avez prévu ce que je voulais dire quoique vous ne puissiez savoir combien profondément je l’éprouve, sans connaître le secret de mon cœur et les espoirs et les craintes et les anxiétés dont il est plein. Cher docteur Manette, j’aime votre fille tendrement d’une manière désintéressée, avec dévotion. Si jamais l’amour existe sur la terre, je l’aime. Vous-même, vous avez aimé ; que votre ancien amour parle pour moi !

Le docteur gardait la tête tournée et ses yeux regardaient à terre. Aux derniers mots, il étendit encore sa main, hâtivement, et cria :

— Pas cela, monsieur ! Laissez cela. Je vous en supplie, ne me rappelez pas cela !

Ce cri ressemblait tellement à un cri de douleur qu’il résonna encore longtemps après dans les oreilles de Charles Darnay. Le docteur faisait de la main un geste qui semblait une prière à Charles Darnay de cesser. Ce fut ainsi qu’il le comprit et il garda le silence.

— Je vous demande pardon, dit le docteur tout bas, après quelques instants. Je ne doute pas de votre amour pour Lucie ; vous pouvez me croire.

Il se tourna vers le jeune homme dans sa chaise mais ne le regarda pas ni ne leva les yeux. Son menton reposait sur sa main et ses cheveux blancs ombrageaient sa figure.

— Avez-vous parlé à Lucie ?

— Non.

— Ou écrit ?

— Jamais.

— Il ne serait pas généreux de ma part si j’affectais de ne pas savoir que vous vous êtes abstenu par considération pour son père. Son père vous en remercie.

Il tendit sa main, mais ses yeux demeurèrent baissés.

— Je sais, dit Darnay avec respect, comment pourrais-je ne pas savoir, docteur Manette, moi qui vous ai vus ensemble des jours et des jours qu’il existe entre vous et mademoiselle Manette une affection si exceptionnelle, si touchante, si liée aux circonstances qui l’ont vue naître, que je peux avoir un exemple de la tendresse qui peut unir un père et son enfant ? Je sais, docteur Manette, comment pourrais-je ne pas le savoir, que mélangé à l’amour et au devoir d’une fille, qui est devenue une femme, il y a dans son cœur, envers vous, tout l’amour et toute la confiance de l’enfance elle-même ? Je sais que, comme dans cette enfance, elle n’a pas eu de parents, elle vous est dévouée à présent avec toute la constance et toute la ferveur de ses jeunes années unies à la foi et à l’amour de sa première jeunesse dont vous étiez absent. Je sais très bien que même si vous ne l’aviez retrouvée qu’après cette vie, vous ne pourriez difficilement être investi d’un caractère plus sacré à ses yeux. Je sais que quand elle met ses bras autour de votre cou, ce sont les bras de l’enfant, de la jeune fille et de la femme réunis. Je sais qu’en vous aimant, elle vit et elle aime sa mère à son âge à elle, elle vous voit et elle vous aime à mon âge à moi, qu’elle aime sa mère au cœur brisé et vous dans votre résurrection bénie. J’ai su ceci, jour et nuit, depuis que je vous ai connus, vous et votre maison.

Le père restait silencieux, le visage penché en avant. Sa respiration était un peu rapide ; mais il dissimulait tout autre signe d’agitation.

— Cher docteur Manette, ayant toujours su cela, vous ayant toujours vus tous les deux baignant dans cette lumière sanctifiante, je me suis retenu, retenu aussi longtemps que c’est possible à la nature humaine. J’ai senti et je sens encore que mettre mon amour – même mon amour – entre vous, c’est mêler à votre histoire quelque chose qui n’est pas tout à fait aussi pur qu’elle-même. Mais je l’aime. Le ciel est témoin que je l’aime !

— Je le crois, répondit le père tristement. Je le croyais déjà. Je le crois.

— Mais ne croyez-vous pas, dit Darnay – la voix triste résonnait avec un son de reproche à ses oreilles – que si le sort décidait qu’un jour j’aurais le bonheur de faire de votre fille ma femme, jamais je ne serais la cause d’une séparation entre vous et elle ?

Cependant qu’il parlait il avait mis sa main sur celle du docteur.

— Non, mon cher docteur Manette. Comme vous, exilé volontaire de France ; comme vous chassé par les troubles, par l’oppression et par la misère ; essayant de vivre loin d’elle par mes propres moyens et ayant foi en un avenir plus heureux ; je ne voudrais que partager votre sort, partager votre vie, et vous rester fidèle jusqu’à la mort. Je ne voudrais pas partager avec Lucie le privilège d’être votre enfant, votre camarade et votre ami ; mais je ferais tout ce que je peux pour que les liens qui nous unissent à Lucie soient encore plus forts, si cela peut être.

Il avait toujours sa main sur celle du docteur. Pour la première fois depuis le début de cette conversation, il leva la tête. Son visage exprimait une lutte, une lutte à ce regard de doute et de crainte qu’il avait encore de temps en temps.

— Vous parlez avec tant de générosité, Charles Darnay, que je vous en remercie de tout mon cœur et que je vais vous ouvrir toute ma pensée, ou presque. Avez-vous quelque raison de croire que Lucie vous aime ?

— Aucune. Jusqu’à présent, aucune.

— Est-ce pour le savoir que vous m’avez fait ces confidences ?

— Non. Ce n’est pas cela.

— Cherchez-vous de l’aide en moi ?

— Je ne demande aucune aide, monsieur. J’ai cru que vous aviez en votre pouvoir de me donner de l’espoir.

— Attendez-vous une promesse de moi ?

— Oui, cela je l’attends.

— Quelle promesse cherchez-vous ?

— Je comprends que sans vous je ne pourrais avoir de l’espoir. Je comprends bien que même si mademoiselle Manette me gardait en ce moment une place dans son cœur – innocent – ne croyez pas que j’ai la présomption de supposer tant – je ne pourrais la converser contre l’amour de son père.

— Si c’est ainsi, ne croyez-vous pas que le contraire pourrait se produire ?

— Je comprends bien qu’un mot dit par son père en faveur de n’importe quel prétendant l’influencerait plus que ses propres sentiments, plus que tout au monde. Pour cette raison, docteur Manette, continua Darnay avec modestie, mais résolu, je ne vous demanderais pas ce mot, dût-il me sauver la vie.

— J’en suis sûr, Charles Darnay. Il y a autant de mystères dans un amour concentré que dans un amour expansif. Dans le premier cas, ils sont subtils, délicats, difficiles à pénétrer. Ma fille Lucie est un mystère pour moi. Je ne peux deviner ce qui se passe dans son cœur.

— Puis-je demander, monsieur, si elle est…

Comme il hésitait, le docteur termina la phrase :

— … si elle est courtisée par un autre prétendant ?

— C’est ce que je voulais dire.

Le docteur réfléchit un instant avant de répondre.

— Vous avez vu vous-même monsieur Carton ici. Monsieur Stryver est aussi quelquefois ici. S’il y a quelqu’un, ce ne peut être qu’un de ces deux hommes.

— Ou tous les deux, dit Darnay.

— Je n’avais pas pensé à tous les deux. Je dirai qu’aucun ne me semble probable. Vous voulez que je vous promette quelque chose ? Dites-moi quoi.

— Je voudrais que vous me promettiez que si jamais mademoiselle Manette vous fait une confidence, vous lui répétiez ce que je vous ai confié, et que vous croyiez en ma sincérité. J’espère que vous avez une opinion assez bonne de moi pour ne pas influencer votre fille contre moi.

— Je vous fais cette promesse, dit le docteur, sans condition. Je crois en ce que vous m’avez dit. Je crois que c’est votre intention de renforcer et non d’affaiblir les liens qui existent entre moi et mon autre, beaucoup plus chez moi-même. Si jamais elle me disait que vous êtes indispensable à son bonheur, je vous la donnerais. S’il y avait – Charles Darnay – s’il y avait…

Le jeune homme avait pris la main du docteur avec reconnaissance. Leurs mains étaient jointes lorsque le docteur continua :

— … quelques raisons, des appréhensions, enfin n’importe quoi de nouveau ou d’ancien contre l’homme qu’elle aimerait véritablement, tout serait oublié par amour pour elle. Elle est tout pour moi, plus que la souffrance, plus que le tort qu’on m’a fait, plus pour moi – Bien ! tout cela est inutile à dire.

La façon avec laquelle le docteur garda le silence fut si étrange et si étrange aussi son regard fixe lorsqu’il eût cessé de parler, que Darnay sentit sa propre main se refroidir dans celle qui l’abandonnait, la laissa tomber.

— Vous m’avez dit quelque chose, dit le docteur Manette en souriant. Qu’est-ce que vous m’avez dit ?

Charles ne sut pas quoi répondre jusqu’à ce qu’il se fût rappelé ses confidences. Il répondit :

— Votre confiance en moi doit être payée de retour. Mon nom actuel, quoique peu différent de celui de ma mère, n’est pas, comme vous vous en souvenez, le mien. Je voudrais vous dire quel est mon véritable nom et pourquoi je suis en Angleterre.

— Arrêtez ! s’écria le médecin de Beauvais.

— Je le voudrais, afin de mériter votre confiance et de n’avoir aucun secret que vous ne connaissiez.

— Arrêtez !

Durant un instant, le docteur avait même mis ses deux mains sur ses oreilles ; un peu après, il avait même mis ses deux mains sur la bouche de Darnay.

— Dites-le-moi quand je vous le demanderai, mais pas maintenant. Si Lucie vous aime, vous me le direz le matin de votre mariage. Vous me le promettez ?

— Volontiers.

— Donnez-moi la main. Lucie sera bientôt de retour et il vaut mieux qu’elle ne nous voie pas ensemble ce soir. Allez ! Que Dieu vous bénisse !

Il faisait nuit quand Charles Darnay quitta le docteur. Ce ne fut pourtant qu’une heure plus tard que Lucie rentra. Elle se hâta d’aller trouver son père dans le salon, sans mademoiselle Pross qui avait monté directement l’escalier, et elle fut étonnée de trouver le fauteuil vide.

— Père, appela-t-elle, père chéri !

Personne ne répondit, mais elle entendit, venant de la chambre à coucher, un son, tout bas, de marteau. Traversant sans faire de bruit la chambre intermédiaire, elle regarda par la porte puis revint en criant d’une voix effrayée :

— Que dois-je faire, que dois-je faire ?

Son indécision ne dura qu’un instant ; elle se hâta de retourner vers la chambre, frappa à la porte, appela doucement. Le bruit cessa au son de sa voix, puis s’approcha d’elle, puis alla et vint dans la chambre.

Elle se leva, cette nuit-là, de son lit pour aller voir son père. Il dormait lourdement et son plateau d’outils de cordonnier et sa vieille chaussure inachevée, étaient à leur place habituelle.

CHAPITRE XI

LE TABLEAU QUI FAIT PENDANT

— Sydney, dit M. Stryver cette même nuit, à moins que ce ne fût le matin, à son chacal, prépare un autre bol de punch ; j’ai quelque chose à te dire.

Sydney avait travaillé pour deux cette nuit, et la nuit précédente, et de nombreuses nuits successives, pour mettre en ordre les papiers de M. Stryver avant les grandes vacances. Tout était enfin arrangé ; les arrérages de M. Stryver étaient à jour ; tout était en ordre jusqu’à ce que novembre revînt avec ses brouillards atmosphériques et légaux et ramenât la monture de nouveau au moulin.

Sydney n’était ni plus gai ni plus sobre après tant d’application. Il avait dû se frotter souvent avec un torchon mouillé pour se tenir éveillé ; et chaque potage avait été précédé d’une bonne quantité de vin ; et il était en mauvais état quand il ôta le turban de sa tête et le plongea dans la cuvette où il l’avait déjà trempé à intervalles réguliers au cours de ces six dernières heures.

— Est-ce que tu prépares cet autre bol de punch ? dit le majestueux Stryver. Les mains dans sa ceinture, il était étendu sur le dos sur le canapé.

— Oui.

— Maintenant, écoute-moi. Je vais t’apprendre quelque chose qui va t’étonner et qui va te montrer que je ne suis pas aussi fier que tu le pensais. J’ai l’intention de me marier.

— Tu vas faire cela ?

— Oui. Et pas pour de l’argent. Qu’est-ce que tu dis de cela ?

— Je ne me sens pas disposé à dire beaucoup. Et qui est-elle ?

— Devine.

— Est-ce que je la connais ?

— Devine.

— Je ne devinerai pas à cinq heures du matin, avec mon cerveau qui me sort de la tête. Si tu veux que je devine, il faut m’inviter à dîner.

— Eh bien ! je vais te le dire ! fit Stryver en s’asseyant lentement sur le divan. Sydney, je désespère de me faire comprendre de toi, parce que tu es un chien tellement insensible.

— Et toi, répliqua Sydney qui était très occupé à fabriquer le punch, tu es un esprit si sensible et si poétique.

— Viens, répondit Stryver en riant avec ostentation, quoique je ne prétende pas être une âme romantique (car, j’espère être tout de même mieux avisé) je suis tout de même un type plus tendu que toi.

— Tu as plus de chance, si c’est cela que tu veux dire.

— Je ne veux pas dire cela. Je veux dire que je suis un homme de plus… de plus…

— Dis, de plus de galanterie, pendant que tu y es, suggéra Carton.

— Bien, je dirai de plus de galanterie, ce que je veux dire c’est que je suis un homme, dit Stryver en se faisant valoir auprès de son ami qui faisait le punch – qui se soucie plus de se rendre agréable, qui se donne plus de mal pour se rendre agréable, qui sait mieux comment être agréable, en la compagnie d’une femme, que toi.

— Continue, dit Sydney Carton.

— Mm… Avant de continuer, dit Stryver en secouant la tête de sa manière brutale, je veux régler cette question avec toi. Tu as été chez le docteur Manette aussi souvent que je l’ai fait, peut-être plus. Pourquoi y ai-je eu toute de la maussaderie ? Tu as eu de ces airs silencieux et tristes qui, sur ma vie et sur mon âme, m’ont fait rougir de toi, Sydney !

— Ce serait vraiment surprenant pour un homme ayant ta pratique du barreau d’avoir douté de quoi que ce fût, riposta Sydney ; tu devrais m’être beaucoup plus reconnaissant.

— Tu ne te déroberas pas de cette façon, continua Stryver. Mm… Sydney, c’est mon devoir de te dire – et je te le dis en face avec l’espoir que cela te rendra meilleur – que tu es un type profondément désagréable dans ce genre de société.

Sydney but un verre de punch qu’il venait de faire et se mit à rire.

— Regarde-moi, dit Stryver, j’ai moins besoin de me rendre agréable que toi, étant plus indépendant que toi. Pourquoi je le fais, alors ?

— Je ne t’ai encore jamais vu le faire, grommela Carton.

— Je le fais parce que c’est habile. Je le fais par principe. Et regarde-moi ; je réussis.

— Tu ne réussis pas avec ton histoire de mariage, répondit Carton avec nonchalance. Je voudrais que tu ne divagues pas. Quant à moi – ne comprendras-tu donc jamais que je suis incorrigible ?

Il posa cette question avec quelque apparence de dédain.

— Tu n’as aucune raison d’être incorrigible, fut la réponse de son ami, dite sur un ton qui n’avait rien d’agréable.

— Je n’ai aucune raison d’exister, que je sache, dit Sydney Carton. Qui est cette dame ?

— Maintenant, que le nom de cette dame ne te fasse pas te trouver mal, Sydney, dit M. Stryver, le préparant avec une sollicitude ostentatoire à la révélation qu’il allait lui faire – parce que je sais que tu ne penses pas la moitié de ce que tu dis ; et même si tu pensais tout de ce que tu dis, cela n’aurait aucune importance. Je fais cette petite préface parce que tu m’as fait parler de cette dame avec légèreté.

— J’ai fait cela ?

— Certainement, et dans cette chambre même !

Sydney Carton regarda son punch et regarda son ami si complaisant ; puis but son punch et regarda son ami si complaisant.

— Tu as parlé de cette jeune dame comme d’une poupée à cheveux d’or. La jeune dame est mademoiselle Manette. Si tu avais eu un peu de sensibilité ou de délicatesse de sentiment, j’aurais pu me froisser que tu te serves d’une pareille expression. Mais tu n’en as pas. Cela te manque complètement. C’est pourquoi, quand je pense à cette expression, cela ne me gêne pas plus que l’opinion d’un homme qui ne s’y connaît pas en peinture ou en musique, sur un de mes tableaux ou sur une de mes compositions musicales.

Sydney Carton buvait son punch à gorgées rapides et regardait son ami.

— Maintenant, tu sais tout, Syd, dit M. Stryver. Je me désintéresse de la fortune ; c’est une charmante créature, et je me suis mis dans la tête de faire ce qu’il me plaît ; somme toute, je pense que j’ai les moyens de faire ce qu’il me plaît. Elle aura en moi un homme ayant déjà une bonne fortune ainsi qu’un homme appelé à s’élever, et ayant de la distinction ; c’est une chance pour elle ; d’ailleurs, elle méprise la fortune. Es-tu étonné ?

Carton, qui buvait encore du punch, reprit :

— Pourquoi serais-je étonné ?

— Tu approuves ?

Carton, qui buvait encore du punch, reprit :

— Pourquoi approuverais-je ?

— Eh bien ! dit son ami Stryver, tu le prends mieux que je ne me l’imaginais, et tu t’intéresses moins à moi que je ne le pensais ; oui, Sydney, j’en ai assez de ce genre de vie ; je sens que c’est une chose agréable pour un homme d’avoir un intérieur où aller quand il en a envie (quand il n’en a pas envie, il n’est pas forcé d’y aller) et je sens que mademoiselle Manette prendra sa place avantageusement dans n’importe quelle société et me fera honneur. Ainsi en ai-je décidé. Et maintenant, mon vieux Sydney, je veux te dire un mot sur ton avenir à toi. Tu es dans un mauvais chemin, le sais-tu ? Tu es réellement dans un mauvais chemin. Tu ne connais pas la valeur de l’argent, tu vis mal, tu vas dégringoler un de ces jours, et tu finiras malade et pauvre ; vraiment, tu devrais déjà songer à une garde-malade.

L’air important avec lequel Stryver donna ces conseils le fit paraître deux fois plus gros qu’il n’était et quatre fois plus blessant.

— Maintenant, laisse-moi te recommander, poursuivit Stryver, de bien regarder l’avenir en face. Le mien, je l’ai bien regardé, et dans toutes ses possibilités. Regarde-le aussi, toi, et dans toutes ses possibilités. Marie-toi. Trouve quelqu’un qui prendra soin de toi. Ne t’occupe pas de tes défauts. Même si tu t’ennuies dans la société des femmes, même si tu ne te fais pas comprendre d’elles, tu trouveras quand même quelqu’un. Cherche bien. Cherche une femme respectable, avec un petit bien, quelqu’un dans le genre compagne, ou dans le genre loueuse d’appartements, et marie-toi, en prévision des jours de pluie. Ça, c’est la chose qui te conviendra à toi. Réfléchis à cela, Sydney.

— J’y réfléchirai, dit Sydney.

CHAPITRE XII

LE JEUNE HOMME DÉLICAT

M. Stryver s’étant décidé à faire le don magnanime de sa personne à la fille du docteur, résolut de lui faire connaître son bonheur avant de quitter la ville pour les grandes vacances. Après un petit débat intérieur, il en arriva à la conclusion qu’il valait mieux en finir d’abord avec tous les préliminaires ; il verrait ensuite à quelle époque il pourrait donner sa main à la jeune fille ; en automne ou bien au cours des petites vacances de Noël.

Quant à la légitimité de sa cause, il ne se faisait aucun doute à son sujet et suivait paisiblement son chemin jusqu’au verdict. Du point de vue mondain – c’était le seul point de vue qui avait quelque importance – sa position était claire, sans le plus petit point faible. Stryver était satisfait. Aucun cas n’était plus net que le sien.

M. Stryver commença donc les grandes vacances en proposant à mademoiselle Manette de la conduire dans les jardins du Vauxhall ; ceci ayant échoué, il proposa Ranelagh ; ceci ayant encore échoué d’une manière inexplicable, il décida de se présenter à Soho et, là, de déclarer sa noble intention.

C’est pour cette raison que M. Stryver, qui venait du Temple, se frayait un chemin vers le Soho. Quiconque l’aurait vu s’efforcer d’atteindre le Soho, alors qu’il n’était encore que près de Saint-Dunstan, à Temple-Bar, en heurtant les passants les plus faibles sur sa route, aurait vu combien il était content et sûr de lui-même.

La banque Tellson se trouvait sur son chemin et comme Tellson étaient ses banquiers et qu’il savait que M. Lorry était l’ami intime de Manette, il eut l’idée d’entrer à la banque et de dépeindre à M. Lorry les splendeurs de l’horizon du Soho. Il poussa la porte, descendit les deux marches, passa devant les deux vieux caissiers et pénétra dans le cabinet moisi où était assis M. Lorry devant d’énormes livres de comptes.

— Tiens ! dit M. Stryver, comment ça va ? J’espère que vous allez bien.

C’était une particularité de Stryver qu’il paraissait toujours être trop grand pour l’endroit où il se trouvait. Il était à ce point trop grand pour Tellson que les vieux commis jetaient des regards de remontrance des coins où ils se tenaient, comme s’ils avaient craint d’être écrasés contre les murs. Les directeurs eux-mêmes qui lisaient magnifiquement le journal tout à fait au bout d’une sombre perspective, avaient l’air mécontent.

M. Lorry, discret, dit d’une voix qu’il croyait convenable pour la circonstance :

— Comment allez-vous, monsieur Stryver ? Comment allez-vous, monsieur ? et il tendit la main.

Il avait une manière particulière de donner la main que tous les clercs de chez Tellson avaient adoptée quand les directeurs pouvaient les voir. M. Lorry donnait la main en faisant abstraction de lui-même, comme s’il donnait la main pour Tellson et Cie.

— Puis-je faire quelque chose pour vous, monsieur Stryver ? demanda M. Lorry.

— Pourquoi ? Ce n’est pas la peine. Merci. Ceci est une visite privée, à vous-même, M. Lorry. Je suis venu pour échanger quelques mots d’amitié avec vous.

— Oh ! vraiment ! dit M. Lorry, tendant l’oreille cependant que ses yeux s’égaraient au loin, vers l’endroit où se trouvaient les directeurs.

— J’ai l’intention, dit M. Stryver appuyant ses bras confidentiellement sur le bureau – quoique ce bureau fût double, il paraissait trop petit pour M. Stryver – j’ai l’intention de demander en mariage votre agréable petite amie, mademoiselle Manette, monsieur Lorry.

— Oh ! mon Dieu ! dit M. Lorry en frottant son menton et en regardant avec doute le visiteur.

— Oh ! mon Dieu, monsieur ? répéta M. Stryver en reculant. Oh ! votre Dieu, monsieur ? Quelle peut être votre pensée, monsieur Lorry ?

— Ma pensée, répondit l’homme d’affaires, est naturellement amicale et favorable, et j’estime qu’on peut mettre à votre crédit ce que vous venez de dire et, – bref ma pensée est exactement ce que vous désirez. Mais – vraiment vous savez, monsieur Stryver – M. Lorry s’interrompit et secoua sa tête de la façon la plus bizarre comme si on l’avait obligé à répéter sans cesse : « vous savez que c’est vraiment un peu trop fort, beaucoup trop fort ! »

— Eh bien ! dit Stryver, frappant le bureau de sa main querelleuse, ouvrant ses yeux encore davantage, et en aspirant une grande bouffée d’air, si je vous comprends, monsieur Lorry, je veux être pendu.

M. Lorry ajusta aux oreilles sa petite perruque et mordit le bout de sa plume.

— Zut, monsieur ! dit Stryver en le regardant fixement, ne suis-je pas acceptable ?

— Oh ! mon Dieu ! oui. Oh ! oui, vous êtes acceptable ! dit M. Lorry, si vous dites acceptable, vous êtes acceptable.

— Ne suis-je pas dans une situation prospère ? demanda M. Stryver.

— Oh ! si vous parlez de situation prospère, vous êtes dans une situation prospère ! dit M. Lorry.

— Et pleine d’avenir ?

— Si vous parlez d’avenir, dit M. Lorry, ravi de pouvoir approuver encore une fois, personne ne peut en douter.

— Alors, que Diable voulez-vous dire, monsieur Lorry ? demanda Stryver visiblement déconcerté.

— Eh bien ! Je… allez-vous là-bas maintenant ? demanda M. Lorry.

— Tout droit, dit M. Stryver en frappant le bureau avec son poing.

— Eh bien ! je crois que moi, à votre place, je n’irais pas !

— Pourquoi ? dit Stryver. Maintenant je vais vous mettre dans un coin, continua M. Stryver en secouant son index devant son interlocuteur. Vous êtes un homme d’affaires et vous êtes par conséquent tenu d’avoir toute votre raison. Pourquoi n’iriez-vous pas ?

— Parce que, répondit M. Lorry, je n’irais pas avec une belle intention sans avoir quelques raisons de croire que je réussirais.

— Zut ! cria Stryver, mais cela dépasse tout !

M. Lorry jeta au loin un coup d’œil sur les directeurs, puis un autre coup d’œil sur le coléreux Stryver.

— Et dire que j’ai devant moi un homme d’affaires – un homme d’âge – un homme d’expérience, un homme dans une banque ! s’écria Stryver, et après lui avoir donné trois grandes raisons de mon succès, il dit que je n’ai pas de raisons ! et il le dit avec sa tête sur ses épaules !

M. Stryver prononça ces derniers mots comme s’il eût été beaucoup plus naturel que M. Lorry parlât comme il l’avait fait avec la tête coupée.

— Quand je parle de succès, je parle de succès auprès de la jeune dame ; et quand je parle des raisons qui pourraient rendre le succès probable, je parle des raisons pouvant agir sur la jeune demoiselle. La jeune demoiselle, mon bon monsieur, dit M. Lorry en tapant doucement sur le bras de M. Stryver, la jeune demoiselle. La jeune demoiselle passe avant tout.

— Vous cherchez donc à me dire, monsieur Lorry, reprit Stryver en écartant les coudes, que votre opinion est que la jeune demoiselle dont nous parlons en ce moment est une idiote minaudière ?

— Ce n’est pas exactement cela. Je veux vous dire, monsieur Stryver, répondit M. Lorry en rougissant, que je ne supporterai aucun manque de respect de la part de n’importe qui sur cette jeune demoiselle et que si je connaissais un homme assez grossier – que je ne connais pas, j’espère – et de caractère assez arrogant pour ne pouvoir s’empêcher de parler en mal de cette jeune fille, ici, dans le bureau, Tellson lui-même ne m’empêcherait pas de lui répondre comme il le mérite.

La nécessité où il était de se mettre en colère sans élever la voix avait gonflé dangereusement les veines de M. Stryver. Quant aux veines de M. Lorry, aussi méthodique que fût d’habitude leur cours, elles n’étaient pas dans un meilleur état.

— Voilà ce que je voulais vous dire, monsieur, dit M. Lorry. Faites qu’il n’y ait plus d’erreur à ce sujet.

Depuis un moment, M. Stryver suçait le bout d’une règle ; tout à coup il se mit à tambouriner un air avec ses dents, ce qui lui donna probablement mal aux dents. Il rompit le silence gênant en disant :

— Ceci est quelque chose de nouveau pour moi, monsieur Lorry. Vous me conseillez délibérément de ne pas aller à Soho pour me présenter – moi-même, Stryver du bureau de King-Bench ?

— Est-ce que vous me demandez un conseil, monsieur Stryver ?

— Oui ! je vous le demande.

— Bien. Dans ce cas, je vous le donne et, il y a un instant, vous l’avez correctement répété.

— Et tout ce que je peux dire de ce conseil est, dit M. Stryver en riant d’un rire vexé, que ceci… ha !… ha !… dépasse tout ce qu’on peut imaginer du passé, du présent et de l’avenir !

— Maintenant, écoutez-moi, poursuivit M. Lorry. Comme homme d’affaires, je ne suis pas qualifié pour dire quoi que ce soit au sujet de cette affaire, car comme homme d’affaires, je l’ignore. Mais comme un vieux type qui a porté mademoiselle Manette dans ses bras, qui est l’ami de confiance de mademoiselle Manette, et de son père également, et qui a une grande affection pour eux deux, j’ai parlé. Je n’ai pas cherché cette confidence, rappelez-vous. Maintenant, vous pensez peut-être que je n’ai pas raison ?

— Pas moi ! dit M. Stryver en sifflant. Je ne puis entreprendre de trouver du bon sens chez les autres. Je peux juste en trouver chez moi. J’avais cru qu’il pouvait en exister ailleurs. Pour moi, c’est nouveau, mais vous avez raison, j’ose le dire.

— Ce qui suppose, monsieur Stryver, je peux l’exprimer moi-même. Et comprenez-moi, monsieur, dit M. Lorry en rougissant encore, je ne veux pas – pas même chez Tellson – qu’on l’exprime pour moi, qu’aucun homme ne l’exprime pour moi.

— Voilà ! je vous demande pardon ! dit Stryver.

— C’est accordé ! Merci ! Eh bien ! Monsieur Stryver, j’étais en train de dire que cela pourrait vous être pénible de trouver que vous vous êtes trompé, que cela pourrait être pénible au docteur Manette d’avoir la tâche de vous expliquer cela, que cela pourrait être très pénible à mademoiselle Manette d’être obligée d’être nette avec vous. Vous savez en quels termes j’ai l’honneur et le bonheur d’être avec la famille. Si vous voulez, sans vous compromettre d’aucune façon, j’essayerai de corriger mon opinion en observant et en jugeant à nouveau. Si vous n’êtes pas alors satisfait de mes conclusions, vous n’aurez qu’à vous convaincre par vous-même. Qu’en pensez-vous ?

— Combien de temps me garderez-vous en ville ?

— Oh ! ce n’est qu’une question de quelques heures ! Je peux aller au Soho dans la soirée et aller vous voir chez vous après.

— Dans ce cas, je dis oui, dit M. Stryver. Je n’irai pas maintenant. Je ne suis pas si pressé que cela. Je dis oui et je vous attendrai ce soir. Bonjour !

M. Stryver fit demi-tour et se précipita dans la banque, déplaçant une telle quantité d’air sur son passage que les deux vieux commis durent employer toute leur force pour garder leur équilibre et s’incliner. Ces deux vénérables et faibles personnages étaient toujours surpris par le public en train de s’incliner, aussi la croyance populaire était-elle qu’ils restaient inclinés quand un client était parti jusqu’à l’arrivée d’un autre.

L’avocat était assez astucieux pour comprendre que le banquier n’aurait pas exprimé son opinion ainsi, s’il n’avait eu de fortes raisons de croire ce qu’il disait. Il n’était pas préparé à avaler la grosse pilule qui lui était réservée. « Et maintenant, dit M. Stryver en dirigeant son index sur le Temple en général, je dois sortir de tout cela en vous donnant tort à vous. » Cette menace était d’un tacticien d’Old Bailey et M. Stryver y trouva une grande consolation. « Vous ne me mettez pas dans mon tort, jeune demoiselle », dit M. Stryver. « C’est plutôt moi qui vous mettrai dans le vôtre. »

Quand M. Lorry arriva, le soir, vers dix heures, M. Stryver devant qui il y avait une grande quantité de livres et de papiers éparpillés, paraissait avoir complètement oublié ce qui s’était passé le matin. Il montra même de l’étonnement quand il aperçut M. Lorry, comme l’eût fait un homme absent et préoccupé.

— Eh bien ! dit le bon émissaire après avoir essayé en vain pendant plus d’une demi-heure d’amener la conversation sur le sujet. J’ai été au Soho.

— Au Soho ? répéta M. Stryver froidement. Oh, naturellement ! À quoi suis-je donc en train de penser ?

— Et je ne doute plus, dit M. Lorry, d’avoir eu raison dans la conversation que nous avons eue. Mon opinion est confirmée et je ne peux que vous donner le même conseil.

— Je vous assure, répliqua M. Stryver sur le ton le plus amical, que je le regrette pour vous et pour le père. Je sais que ces questions sont toujours délicates dans une famille, n’en parlons plus.

— Je ne comprends pas, dit M. Lorry.

— C’est très possible, reprit M. Stryver en hochant la tête tranquillement. Mais cela ne fait rien ; cela ne fait rien.

— Mais si, cela fait quelque chose, insista M. Lorry.

— Non, non, je vous assure que cela ne fait rien. Ayant supposé qu’il y avait de l’intelligence là où il n’y en a pas et de l’ambition là où il n’y en a pas, nous sommes quittes et il n’y a pas de mal. Beaucoup de jeunes femmes ont déjà commis des erreurs pareilles et elles s’en sont repenties dans la pauvreté et l’obscurité. D’un point de vue qui n’a rien d’injuste, je vous l’assure, je regrette que l’affaire n’ait pas abouti, car pour moi, au point de vue mondain, cela aurait été une très mauvaise affaire – il n’est pas nécessaire de vous dire que je n’avais rien à gagner – il n’y a pas de mal. Je n’ai fait aucune demande à la jeune fille et, entre nous, je ne sais même pas si jamais je serais allé aussi loin. Monsieur Lorry, vous ne pouvez pas contrôler toutes les petites vanités et toutes les petites étourderies des jeunes filles. N’essayez pas de le faire, vous n’y arriverez jamais et vous serez toujours déçu. Maintenant, je vous prie, ne parlons plus de cela. Je vous dis que je le regrette pour les autres, mais pas pour moi. Et je vous suis vraiment reconnaissant de m’avoir permis de sonder le terrain auprès de vous et de m’avoir donné vos conseils. Vous connaissez la jeune demoiselle mieux que moi ; vous avez raison, cela n’aurait jamais réussi.

M. Lorry était si étonné qu’il regardait bêtement M. Stryver qui le poussait vers la porte avec l’apparence de verser sur sa tête générosité, indulgence et bonne volonté.

— Faites pour le mieux, cher monsieur, dit Stryver. Ne parlons plus de cela ; merci encore de m’avoir permis de vous consulter à ce sujet. Bonne nuit.

M. Lorry était debout dans la nuit avant qu’il sût où il était. Quant à M. Stryver, il était couché sur son canapé et faisait un clin d’œil au plafond.

CHAPITRE XIII

LE JEUNE HOMME SANS DÉLICATESSE

Si jamais Sydney Carton brillait quelque part, ce n’était certainement pas dans la maison du docteur Manette. Il y avait été souvent pendant une année et il y avait toujours montré le même esprit chagrin, la même paresse. Quand cela lui plaisait de parler, il parlait bien, mais le nuage d’indifférence qui l’enveloppait d’une obscurité si fatale était rarement transpercé par la lumière qui était en lui. Et pourtant il s’intéressait aux rues qui entouraient la maison, aux pierres dont on avait fait leurs pavés. Souvent la nuit, il errait dans le quartier, malheureux et désœuvré si le lieu ne lui avait pas apporté un plaisir provisoire ; souvent le jour en se levant éclairait son visage solitaire dans le même temps où les premiers rayons du soleil faisaient ressortir les figures sculptées des églises, les beautés des hautes tours et des maisons. Ces derniers temps, son lit négligé de Temple Court l’avait accueilli moins souvent que jamais et quand par hasard il s’y jetait, c’était pour se relever presque aussitôt et aller hanter de nouveau le voisinage.

Un jour d’août, alors que M. Stryver (après avoir fait savoir à son ami qu’il ne songeait plus à se marier) avait porté sa délicatesse en Devonshire, alors que des effluves parfumées apportaient dans les rues de la cité un peu de bonheur aux plus malheureux, un peu de santé aux malades et de jeunesse aux vieux, Sydney continuait à rôder dans les rues. D’irrésolu, il devint tout à coup résolu et se rendit devant la maison du docteur.

On le conduisit en haut où il trouva Lucie qui travaillait à son ouvrage toute seule. Elle ne s’était jamais sentie très à l’aise en sa présence et elle le reçut avec quelque embarras, comme il s’asseyait près de la table. Mais en levant les yeux pour échanger les premières banalités, elle remarqua quelque chose de changé dans la figure du jeune homme.

— Je crois que vous n’allez pas bien, monsieur Carton !

— Non. Mais la vie que je mène, mademoiselle Manette, n’est pas faite pour améliorer ma santé. Que peut-on attendre des veilles ?

— N’est-ce pas – pardonnez-moi ; la question était sur mes lèvres – dommage de gaspiller ainsi votre existence ?

— Dieu sait que c’est une honte !

— Alors, pourquoi ne changez-vous pas ?

En le regardant de nouveau, avec douceur, elle fut étonnée et attristée de voir des larmes dans ses yeux. Dans sa voix aussi, il y avait des larmes, comme il répondait :

— Il est trop tard. Je ne serai jamais meilleur que je ne suis. Je m’enfoncerai encore davantage et je deviendrai encore pire.

Il mit un coude sur la table et couvrit ses yeux de ses mains. La table trembla dans le silence qui suivit.

Elle n’avait jamais vu le jeune homme dans cet état et elle en fut désolée ! Il le savait sans la regarder. Il dit :

— Pardonnez-moi, je vous en prie, mademoiselle Manette. Je manque de courage au moment où je veux tout vous dire. Voulez-vous m’écouter ?

— Si cela peut vous faire du bien, monsieur Carton, si cela peut vous rendre plus heureux, je serai contente !

— Que Dieu vous bénisse pour votre douce sympathie. Bientôt il leva la tête, et parla avec fermeté.

— Ne craignez pas de m’entendre. Ne reculez pas devant ce que je vais vous dire. Je suis comme quelqu’un qui est mort jeune. Ma vie pourrait être terminée.

— Non, monsieur Carton, je suis persuadée que vous n’avez pas encore vécu la meilleure part de votre vie ; je suis certaine que vous pourrez être beaucoup, beaucoup plus conscient de votre valeur quand vous le voudrez.

— Dites cela de vous-même, mademoiselle Manette, mais dans le mystère que je suis seul à connaître de mon cœur, je n’oublierai jamais ce que vous venez de dire.

Elle était pâle et tremblante.

— Si cela avait pu être possible, mademoiselle Manette, que vous répondiez à l’amour de l’homme que vous voyez devant vous – pendu à ses propres yeux, usé, ivrogne, pauvre créature comme vous le savez – il aurait été conscient ce jour, à cette heure, malgré son bonheur, qu’il vous aurait emmenée vers la misère, qu’il vous aurait emmenée vers le chagrin et le repentir, qu’il aurait flétrie, déshonorée, rabaissée à son niveau. Je sais très bien que vous ne pouvez avoir aucune tendresse pour moi ; je n’en demande aucune ; je suis même content que cela ne peut être.

— Ne puis-je vous sauver sans cela, monsieur Carton ? Ne puis-je vous rendre la confiance que vous me montrez ? Pardonnez-moi de nouveau. Ne puis-je récompenser cette confiance ? Car je sais que vous avez confiance en moi, dit modestement la jeune fille après une légère hésitation et avec des larmes sincères. Je sais que vous ne parleriez à personne d’autre ainsi. Ne puis-je me servir de cette confiance, monsieur Carton, pour votre bien ?

Il secoua la tête.

— Pour aucun bien, non, mademoiselle Manette, pour aucun bien. Si vous voulez m’écouter encore un peu, tout ce que vous pourrez jamais faire pour moi sera fait. Je veux que vous sachiez que vous avez été le dernier rêve de mon âme. Dans ma déchéance, la vue de votre personne et de votre père, et de cet intérieur rendu ce qu’il est grâce à vous, a remué en moi de vieilles ombres que je croyais mortes. Depuis que je vous ai connue, j’ai été hanté par un remords que je croyais à jamais silencieux et j’ai entendu des chuchotements de voix anciennes, me suppliant de me ressaisir, que je croyais pour toujours silencieuses. J’ai eu le désir informe de redevenir un homme, de secouer ma paresse, de me débarrasser de mes liens, d’abandonner la lutte. Un rêve, tout un rêve, qui finit en brume et qui laisse le dormeur à l’endroit même où il était en se couchant ; mais je veux que vous sachiez que c’est vous qui l’avez inspiré.

— Est-ce que rien n’en restera ? Oh ! monsieur Carton ! Réfléchissez encore ! Faites un dernier essai !

— Non, mademoiselle Manette, je suis sans mérite. Et pourtant j’ai eu la faiblesse et je l’ai encore de vouloir que vous sachiez avec quelle maîtrise vous avez transformé les cendres que je suis en une flamme – une flamme cependant inséparable par sa nature de moi-même, ne donnant vie à rien, n’allumant rien, ne rendant aucun service, brûlant oisivement.

— Puisque c’est mon infortune, monsieur Carton, de vous avoir rendu plus malheureux que vous n’étiez avant de me connaître…

— Ne dites pas cela, mademoiselle Manette, car vous m’auriez sauvé s’il avait été possible de le faire. Vous ne pouviez pas être la cause que je devienne pire.

— Puisque votre état d’âme est celui que vous me décrivez et qu’on peut l’attribuer, en tous cas, à un peu de mon influence – ceci est ce que je pense, si je parviens à me faire comprendre – ne puis-je pas user de mon influence pour vous servir ? N’ai-je donc aucun pouvoir en bien, avec vous ?

— Le plus grand bien dont je suis capable, mademoiselle Manette, je suis venu ici pour le réaliser. Laissez-moi maintenant garder dans le reste de ma vie déréglée le souvenir que je vous ai ouvert mon cœur, à vous ; le souvenir qu’à ce moment il restait encore quelque chose en moi que vous pouviez déplorer et dont vous aviez pitié.

— Cette chose, pourtant, était capable de mieux faire. Je vous supplie encore de le croire avec ferveur, de tout mon cœur, monsieur Carton.

— Ne me suppliez pas, mademoiselle Manette. J’ai prouvé ce que je pouvais faire et je me connais. Je vous ferais de la peine, tout sera bientôt fini d’ailleurs. Me permettez-vous de penser quand je songerai à ce jour, que vous avez eu la dernière noble pensée de ma vie et que vous ne la ferez connaître à personne ?

— Si cela peut vous être une consolation, oui !

— Pas même à celui qui vous sera le plus cher et que vous n’avez jamais connu.

— Monsieur Carton, répondit-elle après une pause durant laquelle elle ne put cacher son agitation, ce secret est le vôtre et non pas le mien ; et je promets de le respecter.

— Merci ! Et que Dieu vous bénisse !

Il toucha avec ses lèvres la main de la jeune fille et il se dirigea vers la porte.

— Ne craignez pas, mademoiselle Manette, que je vous reparle de cette conversation, même en ne vous en faisant qu’une allusion en passant. Je n’y reviendrai jamais. Si j’étais mort, cela ne serait pas plus certain. À l’heure de ma mort, ce seul bon souvenir sera présent devant mes yeux – et je vous en remercierai et je vous bénirai pour cela – je me souviendrai que mon dernier aveu, c’est à vous que je l’ai fait et que mon nom, mes biens et mes misères furent connus de vous.

Il était si peu semblable à ce qu’il avait toujours montré de lui que Lucie Manette pleurait tristement sur son sort lorsqu’il se retourna avant de sortir.

— Consolez-vous ! dit-il. Je ne mérite pas tant de sympathie, mademoiselle Manette. Dans une heure ou deux, mes compagnons de débauche que je méprise mais auxquels je cède m’auront repris et me rendront moins digne de vos larmes que n’importe lequel des misérables qui rampent dans les rues. Consolez-vous ! Je serai toujours pour vous ce que je suis en ce moment, quoique pour le monde je reste comme vous m’avez connu avant. Je vous supplie de me croire.

— Je vous crois, monsieur Carton.

— Ma dernière prière est celle-ci, et elle vous débarrassera d’un visiteur avec lequel, je le sais, vous n’avez rien de commun et entre lequel et vous il y a un abîme. Je ne devrais pas vous le répéter, je le sais encore, mais cela monte de mon âme. Pour et par quelqu’un qui vous est cher je ferais n’importe quoi. Si j’en ai l’occasion ou la possibilité, je ferai n’importe quel sacrifice pour vous ou pour ceux que vous aimez. À vos moments perdus, essayez de songer à celui qui voudrait être si ardent et si sincère. Le moment viendra, et ne tardera certainement pas, où d’autres liens vous lieront plus tendrement et avec plus de force à votre maison que vous savez rendre si agréable – les plus chers liens. Oh ! mademoiselle Manette, quand la petite image du visage heureux d’un père se tournera vers votre visage à vous, quand vous verrez votre propre beauté grandir à vos pieds, pensez qu’il y a un homme prêt à donner sa vie pour défendre une existence qui vous est chère !

Il dit « adieu » et un dernier « que Dieu vous bénisse ! » et disparut.

CHAPITRE XIV

L’HONNÊTE COMMERÇANT

Une énorme quantité de gens et de choses se présentait chaque jour aux yeux de M. Jérémiah Gruncher, lorsqu’il était assis sur son escabeau, dans Fleet Street, avec son hérisson grisâtre à ses côtés, qui pourrait rester assis sur n’importe quoi, dans Fleet Street, pendant les heures mouvementées de la journée, et ne pas être étourdi ni rendu sourd par les deux interminables processions allant l’une toujours vers l’ouest et l’autre toujours vers l’est ?

Avec son brin de paille à la bouche, M. Gruncher de sa place regardait les deux courants – ainsi que le païen rustique qui pendant des siècles monta la garde aux bords d’un seul fleuve – avec cette différence que Jerry n’attendait pas que le courant se tarît. Cela, en effet, n’aurait pas été une chose heureuse puisqu’une petite partie de ses revenus provenait du pilotage des femmes timides (pour la plupart ayant des formes arrondies et ayant passé la quarantaine) du côté de Tellson à l’autre rive. Quoique la traversée fût assez brève, M. Gruncher trouvait toujours le temps de devenir assez familier avec la dame pour éprouver le désir de boire à sa santé. Et c’était par les dons qui lui étaient accordés pour exaucer ce désir qu’il accroissait ses revenus, ainsi que nous venons de le dire.

Jadis, un poète, assis sur un escabeau, méditait sur la place publique à la vue des hommes. M. Gruncher était assis sur un escabeau, dans un endroit public, mais n’étant pas poète, il méditait le moins possible et regardait autour de lui.

Il était donc occupé à observer ses semblables en une période calme où il y avait peu de foule, peu de femmes attardées et où ses affaires étaient si peu prospères qu’il soupçonnait au fond de lui-même sa femme de prier pour lui, lorsqu’un groupe marchant dans Fleet Street vers l’ouest attira son attention. Après avoir fait appel à toute son attention, M. Gruncher s’aperçut qu’il s’agissait d’un enterrement au passage duquel la populace s’opposait, ce qui engendrait un tumulte.

— Jeune Jerry, dit M. Gruncher à son fils, c’est un enterrement.

— Hourrah père ! cria Jerry.

Le jeune gentilhomme donna à ce cri exalté une signification mystérieuse. Mais le monsieur plus âgé prit très mal ce « hourrah » et profitant de la première occasion frappa le jeune gentilhomme sur l’oreille.

— Que voulez-vous dire ? À quoi rime ce hourrah ? Que voulez-vous faire comprendre à votre propre père, jeune vaurien ? Ce garçon devient impossible pour moi ! dit M. Gruncher en l’examinant. Lui et ses hourrah ! Ne me laisse plus rien entendre à ton sujet, sans quoi tu auras encore de mes nouvelles. Tu m’entends ?

— Je ne faisais pas de mal, protesta le jeune Jerry en se frottant l’oreille.

— Laisse ton oreille alors, je ne veux avoir aucun de tes maux. Monte sur ce siège et regarde la foule.

Le fils obéit, cependant que la foule approchait. Ils braillaient et ils sifflaient autour d’un sombre char funèbre, et une sombre voiture suivant, dans laquelle il n’y avait qu’une seule personne et qui pleurait le mort, habillée de ces sombres vêtements considérés comme étant indispensables en une telle situation.

Cette situation, d’ailleurs, ne paraissait pas plaire du tout au suiveur, car la racaille augmentait sans cesse autour de la voiture, et se moquait de lui, et lui faisait des grimaces et criait : « Espion, tst, tst… espion ! » avec d’autres compliments trop et trop osés pour être répétés.

Les enterrements avaient toujours exercé sur M. Gruncher un grand attrait. Il perdait son sang-froid et se montrait particulièrement exalté quand un enterrement passait devant chez Tellson. Un enterrement ainsi accompagné de cris ne pouvait que l’exciter davantage, et il demanda au premier homme qui le bouscula :

— Qu’est-ce qu’il y a, frère ? De quoi s’agit-il ?

— Je ne sais pas, moi, dit l’homme. Espion, tst… tst… espion ! Gruncher interrogea un autre homme.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je ne sais pas, moi, répondit-il en faisant un porte-voix de ses mains et en hurlant avec une force étonnante : « Espion, tst… tst… espion ! »

Enfin, Gruncher rencontra une personne mieux informée sur cette affaire qui lui apprit que cet enterrement était celui d’un certain Roger Cly.

— Était-il un espion ? demanda M. Gruncher.

— Un espion de Old Bailey, répondit un informateur. Oui, oui, tst… tst… espion… espion de Old Bailey !

— Ah ! je me souviens ! s’exclama Gruncher qui se rappelait le procès auquel il avait assisté. Je l’ai vu. Est-il mort ?

— Aussi mort que le mouton ! répondit l’autre, et il ne peut pas être trop mort. Conduisez-les tous là-bas ! Espion ! Mettez-les en morceaux ! Espion !

Cette suggestion semblait si bonne à tout le monde sans idées, que la foule l’accepta avec empressement et tout en répétant ce qu’elle venait d’entendre, elle s’approcha si près de la voiture que celle-ci dut s’arrêter. Mais à peine la foule eut-elle ouvert la porte de la voiture que le suiveur en noir s’élança dehors par ses propres moyens. Un instant, il resta entre les mains des manifestants. Mais il était si adroit qu’en moins d’une minute il parvint à s’enfuir par une rue voisine, non sans avoir laissé tomber son manteau, son chapeau entouré d’un long ruban noir, son mouchoir blanc et d’autres larmes symboliques.

Ces objets, le peuple les mit en lambeaux et les éparpilla au loin avec une grande joie, cependant que les commerçants se hâtaient de fermer leur boutique, car la foule, en ce temps-là, ne respectait rien et était aussi redoutée qu’un monstre. Les manifestants avaient déjà tiré le cercueil du char funèbre, lorsqu’un esprit plus illuminé que les autres suggéra l’idée d’escorter le cercueil jusqu’à sa destination au milieu de réjouissances générales. Elle fut accueillie par des acclamations. En quelques instants, le char fut envahi aussi bien à l’intérieur que sur le toit par une cohue de gens qui avaient peine à s’y cramponner. Parmi les premiers de ces enthousiastes se trouvait Jerry Gruncher qui se cacha modestement dans un coin de la rue de la maison Tellson.

Le personnel officiel des pompes funèbres protestait contre ce changement dans la cérémonie ; mais la rivière était toute proche et déjà plusieurs voix laissaient entendre que rien ne ramenait mieux des personnages officiels à la raison qu’une immersion dans de l’eau froide.

La procession reconstituée s’ébranla. Un ramoneur dirigeait le char funèbre sous la direction du cocher officiel solidement encadré. Un pâtissier dirigeait également le char. Un homme qui tenait un ours en laisse, figure des rues bien connue à notre époque, fut embauché comme ornement alors que la cavalcade entrait sur le Strand. L’ours était noir et galeux et ajoutait à l’air funèbre de la partie de la procession où il se trouvait. Ainsi, cependant que tous fumaient des pipes, buvaient de la bière, rugissaient des chansons, en caricaturant la douleur, la procession désordonnée suivait son chemin, enrôlant à chaque pas de nouvelles recrues et faisant se fermer tous les magasins devant elle. La destination était la vieille église de Saint-Pancras, loin de là, dans les champs. La procession y arriva finalement, pénétra dans le cimetière et procéda à l’enterrement de Roger Cly à sa façon et à sa grande satisfaction.

Le mort enterré, la foule se trouva dans la nécessité de chercher une autre distraction ; un autre esprit encore plus brillant (à moins que ce ne fût le même) eut l’idée d’accuser les passants d’être des espions de Old Bailey et de se venger sur eux. On poursuivit ainsi une vingtaine de personnes inoffensives, qui ne s’étaient même jamais approchées d’Old Bailey et on les malmena. De là à casser les vitres, à piller les brasseries, il n’y avait qu’un pas. Enfin, après plusieurs heures, quand des tonnelles eurent été démolies, des palissades renversées, pour rendre les esprits plus belliqueux encore, certains firent courir le bruit que les gardes arrivaient. Cette rumeur fit fondre la foule peu à peu. Peut-être que les gardes sont venus ; peut-être ne sont-ils pas venus, et tout ceci n’était qu’habituel à une foule.

M. Gruncher n’avait pas participé aux désordres de la fin. Il était resté dans le cimetière pour conférer et sympathiser avec les messieurs officiels des pompes funèbres. L’endroit exerçait une influence apaisante sur lui. Il se procura une pipe d’une brasserie voisine et la fuma en regardant les tombes et en méditant.

— Jerry, dit M. Gruncher en se parlant à lui-même comme il en avait l’habitude, vous avez vu ce Cly et vous avez vu de vos propres yeux qu’il était jeune et bien fait.

Ayant terminé sa pipe et ayant médité encore quelques instants, il s’en retourna de manière à se trouver à son poste avant la fermeture de la banque Tellson. Soit parce que ses réflexions sur la mort eussent eu une répercussion sur son foie, ou soit que sa santé générale eût été dérangée, ou soit encore qu’il eût eu le désir de faire une politesse à un homme éminent, toujours est-il qu’il s’arrêta en route pour rendre une petite visite à son conseiller médical – un chirurgien distingué.

Le jeune Jerry reçut son père avec un dévouement respectueux et lui annonça qu’il ne s’était rien passé en son absence. La banque fermait, les vieux commis sortaient, la garde habituelle était rétablie, et M. Gruncher et son fils se rendirent chez eux pour prendre le thé.

— Maintenant, je vais te dire ce que c’est ! dit M. Gruncher à sa femme en entrant. Si, comme celles d’un homme commerçant mes aventures tournent mal cette nuit, je serai sûr que tu as prié contre moi et je me vengerai comme si je t’avais vue le faire.

La pauvre Mme Gruncher secoua la tête.

— Tiens, tu pries devant mes yeux, dit M. Gruncher en donnant des signes d’appréhension et de colère.

— Je ne dis pas un mot.

— Bien alors ! Ne reste pas sans rien dire. Tu peux aussi bien prier que penser. Tu peux aussi bien me nuire d’une façon que d’une autre. Abandonne tout.

— Oui, Jerry.

— Oui, Jerry, répéta M. Gruncher en s’asseyant pour prendre le thé. Ah ! c’est oui, Jerry. C’est tout ce que j’ai à dire. Tu pourrais dire oui, Jerry !

M. Gruncher n’avait aucune pensée précise en parlant, mais il parlait quand même comme le font assez souvent les gens pour exprimer un mécontentement ironique.

— Toi et ton « oui, Jerry », dit M. Gruncher en mordant dans sa tartine de pain et beurre. Oui. Je te crois, tu penses !

— Tu sors ce soir ? demanda sa décente femme comme il mordait de nouveau dans sa tartine.

— Oui, je sors.

— Est-ce que je peux t’accompagner, père ? demanda le fils avec vivacité.

— Non, tu ne peux pas. Je vais – comme ta mère le sait – à la pêche. C’est là où je vais. Je vais à la pêche.

— Votre canne à pêche se rouille un peu, n’est-ce pas, père ?

— Ne t’inquiète pas.

— Est-ce que tu apporteras des poissons à la maison, père ?

— Si je n’en apporte pas, vous allez vous mettre la ceinture, demain, répondit ce gentilhomme en secouant la tête. Voilà assez de questions. Je ne sortirai que longtemps après que vous serez au lit.

Le reste de la soirée, il la passa à surveiller Mme Gruncher, lui parlant sans cesse afin qu’elle ne pût prier contre lui. Pour cette raison, il pressait également son fils à parler et il rendait la vie de plus en plus dure à la malheureuse femme, se plaignant de tout ce qu’il pouvait imaginer plutôt que de la laisser un instant à ses réflexions.

La personne la plus dévote n’aurait pu rendre plus grand hommage à l’efficacité de la prière que ne le faisait M. Gruncher, en se montrant aussi méfiant. Il ressemblait un peu à un homme qui, ne croyant pas aux revenants, aurait peur d’une histoire de revenants.

— Et faites attention ! Pas de sale tour demain ! Si moi, un honnête commerçant, j’ai le bonheur de vous apporter quelques morceaux de viande, ne me faites pas l’affront de ne pas vouloir y toucher et de ne manquer que du pain ! Si moi, un honnête commerçant, je peux me procurer un peu de bière, n’allez pas me raconter que vous préférez l’eau ! Quand vous allez à Rome, faites ce qu’on fait à Rome. Rome deviendrait un mauvais client, si vous n’agissiez pas ainsi. Moi, je suis votre Rome, vous savez !

Alors, il recommença à grogner.

— Avec votre façon d’aller contre votre propre nourriture et votre propre boisson ! Je ne sais pas jusqu’à quel point vous pouvez rendre rares la nourriture et la boisson ici, par vos façons de vous agenouiller et votre conduite cruelle. Regardez votre fils, il est à vous, n’est-ce pas ? Il est maigre comme une latte. Vous vous appelez une mère et vous ne savez pas que le premier devoir d’une mère, c’est de faire gonfler son garçon.

Ceci toucha un point sensible du jeune Jerry. Il supplia sa mère de faire son premier devoir ainsi que toutes les autres choses qu’elle négligeait de faire, notamment cette fonction maternelle indiquée par l’autre parent d’une manière si touchante et si délicate.

Ainsi se passa la soirée chez les Gruncher, jusqu’au moment où l’ordre d’aller se coucher étant arrivé, le fils et la mère ne purent qu’obéir. M. Gruncher pendant les premières heures de la nuit, fuma des pipes solitaires et ne songea à son excursion que vers une heure du matin. Vers cette heure-là, il quitta sa chaise, prit une clé dans sa poche, ouvrit un placard fermé et en retira un sac, une pince-monseigneur de grandeur convenable, une corde, une chaîne et autres ustensiles de pêche de cette nature. Après avoir disposé ces objets dans toutes ses poches, il lança un dernier regard de défi à Mme Gruncher, souffla la lumière et sortit.

Le jeune Jerry, qui n’avait fait que semblant de se déshabiller avant de se mettre au lit, ne fut pas long à rattraper son père. Caché par l’obscurité, il le suivit comme il sortait du logement, il le suivit comme il descendait l’escalier, comme il traversait la rue, comme il marchait dans la rue. Il ne craignait pas de ne pouvoir rentrer à la maison car les locataires étaient nombreux et la porte demeurait entrebâillée toute la nuit. Mû par l’ambition louable d’étudier l’art et le métier honnête de son père, le jeune Jerry, qui se tenait le plus près possible des maisons, des murs et des portails, ne perdait pas de vue son honoré parent. L’honoré parent, qui se dirigeait vers le nord, ne tarda pas à être rejoint par un autre disciple d’Isaac Walton, et tous deux continuèrent leur route côte à côte.

Une demi-heure après leur départ, ils se trouvèrent au-delà des lampes tremblantes, au-delà des lampes plus tremblantes encore des gardes, dans une ruelle solitaire. Là, ils prirent sur leur route un autre pêcheur, et si silencieusement que si le jeune Jerry avait été superstitieux il aurait pu croire que le premier compagnon de son père s’était soudainement transformé en deux personnes.

Les trois hommes marchaient toujours, et le jeune Jerry les suivit jusqu’à ce qu’ils s’arrêtassent sous une sorte de terrasse qui dominait la route. Sur le sommet de cette terrasse, il y avait un mur de briques surmonté d’une grille de fer. À l’ombre de la terrasse et du mur, les trois hommes quittèrent la route et gravirent un petit sentier que le mur – qui s’élevait à certains endroits à plus de sept mètres – longeait d’un côté. Après s’être cachés un instant dans un coin et avoir inspecté la ruelle, le jeune Jerry vit son honoré père, dont la forme était parfaitement dessinée par la lune, escalader lentement une porte de fer. Il fut bientôt de l’autre côté. Alors le deuxième pêcheur, puis le troisième, l’imitèrent. Tous se laissèrent tomber doucement à terre et après être restés un instant couchés – peut-être pour écouter – ils partirent à quatre pattes. Ce fut alors le tour de Jerry de s’approcher de la porte : ce qu’il fit en retenant sa respiration. Se cachant de nouveau dans un coin, il put reconnaître les trois pêcheurs qui rampaient dans de hautes herbes, parmi les tombes d’un cimetière – ils étaient dans un grand cimetière – semblables à des fantômes en blanc, cependant que la tour elle-même de l’église ressemblait à un fantôme géant. Ils cessèrent de ramper bientôt, et se relevèrent. Alors ils commencèrent à pêcher. Ils pêchèrent d’abord avec une bêche. Bientôt le parent honoré parut ajuster un instrument semblable à un énorme tire-bouchon. Du reste, quel que fut l’instrument dont ils se servaient, le travail fut dur, jusqu’au moment où le jeune Jerry, terrifié par l’aspect horrible de l’église, se sauva à toutes jambes, les cheveux aussi raides que ceux de son père.

Mais un désir longtemps nourri d’être éclairé davantage sur ces affaires, non seulement l’arrêta dans sa fuite, mais le fit revenir sur ses pas. Les trois hommes étaient encore en train de pêcher avec persévérance lorsque le jeune Jerry jeta un regard pour la deuxième fois à travers les barreaux de la porte ; mais à présent le poisson semblait avoir mordu. Du fond de la fosse s’élevait un bruit semblable à une plainte et les visages des trois hommes étaient tirés par l’effort. Peu à peu, le poids qu’ils soulevaient avec tant de peine sortit de terre et parut à la surface. Le jeune Jerry se doutait bien de quoi il s’agissait mais quand il vit la lourde masse et son honoré père se pencher sur elle, il eut tellement peur, n’étant pas habitué à ce spectacle, qu’il s’enfuit encore une fois et ne s’arrêta plus, cette fois, qu’après avoir parcouru un kilomètre ou plus.

Même alors, il ne s’arrêta que par manque de souffle, la course qu’il venait de faire étant une course horrible, la course d’un enfant poursuivi par des spectres. Il était convaincu que le cercueil qu’il avait vu s’était lancé à ses trousses ; il l’imaginait sautillant derrière lui, debout sur le bout le plus étroit, toujours sur le point de l’atteindre – peut-être même de prendre son bras – c’était un poursuivant à éviter. C’était aussi un démon multiforme ; il était ici, il était là, et partout ; et il rendait la nuit hideuse autour de lui. Le jeune Jerry se mit au milieu de la rue pour éviter les passages obscurs, tellement il craignait de voir le cercueil en sortir en sautillant, pour éviter les embrasures des portes où celui-ci frottait ses terribles épaules. Il le voyait partout, sur la route même où ce cercueil se couchait pour le faire trébucher. Tout le temps, il ne cessait de sautiller derrière lui, gagnant à chaque instant de la distance. Aussi quand le pauvre garçon arriva à sa propre porte, eut-il bien des raisons d’être à demi mort. Même à ce moment, le cercueil ne voulut pas le quitter et grimpa derrière lui l’escalier, faisant un bruit sourd sur chaque marche, le rejoignant dans le lit, tombant de tout son poids sur la poitrine du jeune Jerry quand il s’endormit.

Le jeune Jerry fut réveillé de son sommeil oppressé après le point du jour et avant le lever du soleil par la présence de son père dans la chambre. Les choses n’avaient pas dû aller comme il le désirait, du moins ce fut ce que supposa le jeune Jerry en voyant son père tenir Mme Gruncher par les oreilles et lui frapper la tête contre le bois du lit.

— Je vous ai dit que je le ferais, dit M. Gruncher, et je le fais.

— Jerry, Jerry, Jerry, implora sa femme.

— Vous vous opposez à la réussite des affaires, dit Jerry, et moi et mes associés en souffrons. Vous devriez me respecter et m’obéir. Que Diable ne le faites-vous pas ?

— J’essaie d’être une bonne épouse, Jerry, protesta la pauvre femme en larmes.

— Est-ce être une bonne épouse que de vous opposer aux affaires de votre mari ? Est-ce honorer votre mari que de déshonorer ses affaires ? Est-ce obéir à votre mari que de lui désobéir en des circonstances vitales ?

— Vous ne faisiez pas encore cet abject métier, Jerry ?

— Cela ne vous suffit pas, répondit M. Gruncher, d’être la femme d’un honnête commerçant ? Faut-il que vous occupiez votre esprit femelle à calculer quand votre mari a commencé ou n’a pas commencé son métier ? Une femme qui honore son mari et qui obéit laisserait ce métier en paix. Vous vous appelez une femme religieuse ? Si vous êtes une femme religieuse, donnez-moi alors une femme qui ne l’est pas. Vous n’avez pas plus le sens du devoir que le lit de la Tamise ne l’a du pieu qu’on y enfonce.

Cette conversation avait lieu à voix basse. Pour y mettre fin, l’honnête commerçant ôta ses bottes, couvertes d’argile, puis il se coucha par terre. Après avoir jeté un timide coup d’œil sur son père qui avait fait de ses mains tachées de rouille un oreiller, le jeune Jerry s’endormit de nouveau.

Pour le petit déjeuner, il n’y eut pas de poisson ni beaucoup d’autres choses. M. Gruncher était déprimé et de mauvaise humeur. Il gardait à côté de lui un couvercle en fer pour le lancer sur Mme Gruncher, au cas où les symptômes d’une prière apparaîtraient sur le visage de la pauvre femme. Il fut brossé et lavé à l’heure habituelle et partit avec son fils pour reprendre les occupations que tout le monde connaissait.

Le jeune Jerry, marchant, l’escabeau sous le bras à côté de son père, dans Fleet Street ensoleillée et pleine de monde, était un tout autre jeune Jerry que celui qui avait couru dans la nuit à travers l’obscurité et la solitude. Sa ruse était revenue avec le jour et ses défaillances s’étaient envolées avec la nuit.

— Père, dit le jeune Jerry, tout en faisant bien attention de ne pas trop s’approcher en marchant à côté de son père et en maintenant entre ce dernier et lui l’escabeau, qu’est-ce qu’un homme ressuscité ?

M. Gruncher s’arrêta sur le pavé avant de répondre.

— Comment le saurais-je ?

— Je croyais que vous saviez tout, père, dit l’enfant sans malice.

— Hm ! Bien ! répondit M. Gruncher en continuant se route. C’est un commerçant.

— Qu’est-ce qu’il vend, père ? demanda le jeune Jerry avec vivacité.

— Ce qu’il vend, dit M. Gruncher après avoir réfléchi quelques instants, il vend une espèce de marchandise scientifique.

— Des corps de personnes, n’est-ce pas père ? demanda l’enfant toujours avec vivacité.

— Je crois que c’est quelque chose dans ce genre.

— Oh père ! je voudrais tellement devenir un homme ressuscité quand je serai tout à fait grand !

M. Gruncher était calmé, mais il secoua la tête d’une manière sceptique.

— Cela dépendra de la façon dont tu développeras tes aptitudes. Et fais attention en développant tes aptitudes de ne jamais dire plus que tu ne dois à personne, et pour le moment on ne peut dire ce que tu seras capable de faire.

Comme le jeune Jerry ainsi encouragé s’était avancé de quelques pas pour poser son escabeau dans l’entrée de la maison Tellson, M. Gruncher ajouta pour lui-même.

— Jerry, vous qui êtes un honnête commerçant, il y a encore de l’espoir que ce garçon sera une consolation pour vous et vous récompensera pour sa mère !

CHAPITRE XV

TRICOTANT

On avait commencé à boire plus tôt que d’habitude dans le débit de M. Defarge. Déjà, à six heures du matin, des figures pâles avaient vu, à travers les vitres, d’autres figures pâles penchées sur leur vin. M. Defarge servait toujours un vin assez clair, mais à présent il servait un vin encore plus clair. Du vin aigre, ou plutôt aigrissant, car il avait la particularité de rendre moroses ceux qui le buvaient. Aucune flamme bachique et vivifiante ne s’échappait des raisins pressés par M. Defarge, mais plutôt un feu sommeillant qui se consumait dans sa lie.

Cette matinée était la troisième où on commençait à boire si tôt chez M. Defarge. On avait commencé le lundi et on était à présent mercredi. On avait d’ailleurs plutôt parlé que bu, car beaucoup d’hommes avaient écouté et chuchoté qui auraient été incapables de mettre sur le comptoir une pièce de monnaie, même pour le salut de leur âme. Ils étaient pourtant aussi intéressés que s’ils avaient pu commander des barriques de vin ; et ils se glissaient d’une place à l’autre, d’un coin à l’autre, avalant des paroles en place de boisson, avec des regards avides.

Malgré cette affluence inusitée, le patron du débit de vin n’était pas visible. On ne s’apercevait d’ailleurs pas de son absence car aucun de ceux qui passaient le seuil et demandaient à le voir, n’étaient étonnés de trouver Mme Defarge à sa place, présidant la distribution de vin, un bol de petites pièces devant elle dont l’effigie était aussi effacée que l’humanité d’où elles venaient.

Peut-être que les espions qui jetaient un regard dans le débit de vin, comme ils le faisaient partout, aussi bien dans les palais du roi que dans les prisons des criminels, observèrent-ils un arrêt de l’activité de chacun et aussi une certaine absence de flamme dans les languissantes parties de cartes et de dominos, les joueurs occupés qu’ils étaient à réfléchir, les buveurs à dessiner sur les tables avec des gouttes de vin. Mme Defarge dessinait elle aussi, sur le comptoir, le patron de ses manches avec un cure-dents, et elle semblait voir et entendre quelque chose d’invisible et d’imperceptible.

Ainsi était le quartier Saint-Antoine jusqu’au milieu du jour. Il était bien midi lorsque deux hommes couverts de poussière passèrent d’une rue à l’autre, sous les lanternes pendantes. L’un était M. Defarge ; l’autre, un cantonnier avec un bonnet bleu. Poussiéreux et assoiffés, les deux hommes entrèrent dans le débit. Leur arrivée avait allumé une sorte de feu dans tout le quartier, un feu qui s’était étendu au fur et à mesure que les deux hommes s’étaient rapprochés, qui se reflétait dans les visages qu’on apercevait à toutes les fenêtres et à toutes les portes. Pourtant personne ne les avait suivis ni ne leur avait parlé, quoique le regard de chacun les eût longtemps suivis.

— Bonjour, messieurs, dit M. Defarge.

Ce fut le signal qui délia toutes les langues. Il fit jaillir un chœur de « bonjours ».

— Il fait mauvais temps, messieurs, dit Defarge en secouant la tête.

Tous se regardèrent et tous baissèrent les yeux et restèrent silencieux, sauf un homme qui se leva et sortit.

— Ma femme, dit Defarge tout haut en s’adressant à Mme Defarge, j’ai voyagé quelques lieues avec un brave cantonnier nommé Jacques. Je l’ai rencontré – par hasard – à un jour et demi de Paris. C’est un bon enfant, ce cantonnier nommé Jacques. Donnez-lui à boire, ma femme.

Un deuxième consommateur se leva et sortit.

Mme Defarge mit du vin devant le cantonnier nommé Jacques qui leva son bonnet bleu à la compagnie et but. Il portait du gros pain noir dans sa blouse et en mangeait de temps en temps, puis il buvait et ne s’éloignait pas du comptoir.

Un troisième consommateur se leva et sortit.

Defarge se versa à boire – mais moins qu’on avait versé à l’étranger, afin de montrer qu’il était accoutumé à boire du vin – et attendit que son compagnon eût fini de déjeuner. Il ne regardait aucune des personnes présentes et personne ne le regardait ; pas même Mme Defarge qui avait pris son tricot et travaillait.

— Avez-vous terminé votre repas, mon ami ? demanda-t-il un peu après.

— Oui, merci.

— Venez alors. Vous verrez la chambre que je leur ai dit que vous pouviez occuper. Elle vous conviendra à merveille.

Après avoir passé du débit de vin dans la rue, de la rue dans une cour, de la cour dans un escalier raide, ils arrivèrent dans un grenier – autrefois le grenier où un homme à cheveux blancs était assis sur un escabeau, penché en avant, et qui faisait des souliers.

Aucun homme à cheveux blancs n’était là à présent, mais les trois hommes qui, un à un, avaient quitté le débit étaient là eux. Et entre eux et l’homme aux cheveux blancs le seul lien qui existât était qu’ils l’avaient regardé, une fois, par la fente du mur.

Defarge ferma la porte soigneusement et dit à voix basse :

— Jacques, Un ; Jacques, Deux ; Jacques, Trois ! Ceci est le témoin auquel j’avais donné rendez-vous, Jacques Quatre. Il vous racontera tout. Parlez, Jacques Cinq !

Le cantonnier s’essuya le front avec le bonnet qu’il tenait à la main et dit :

— Par où commencerai-je, monsieur ?

— Commence, fut la réponse raisonnable de M. Defarge, par le commencement.

— Je le vis alors, messieurs, dit le cantonnier, il y a un an, en été, pendu à la chaîne, sous la voiture du marquis. Voici de quelle façon. J’avais quitté mon travail sur la route, le soleil se couchait, la voiture du marquis montait lentement la colline, il était pendu à la chaîne, comme ceci :

Le cantonnier fit alors la démonstration de tout ce qu’il avait vu, démonstration qui était parfaite, le cantonnier s’en était servi tant de fois pour intéresser et amuser le village.

Jacques Un demanda si le cantonnier n’avait jamais rencontré avant cet homme qu’il avait vu sous la voiture.

— Jamais, dit le cantonnier en se redressant.

Jacques Trois demanda comment il avait pu alors le reconnaître après.

— Par sa haute stature, dit le cantonnier doucement et avec ses doigts sur son nez. Quand Monsieur le Marquis m’a demandé ce jour-là : « Dites comment il est », moi j’ai répondu : « Haut comme un spectre. »

— Vous auriez dû dire : « Petit comme un nain », remarqua Jacques Deux.

— Mais qu’est-ce que j’en savais ? Le fait n’était pas encore accompli. Réfléchissez. Dans les conditions, je n’ai pas à offrir mon témoignage. Monsieur le Marquis me montra du doigt, alors que je me tenais près de la fontaine et dit : « Amenez-moi ce vaurien ! » Ma parole, messieurs, je n’offre rien.

— Il a raison, Jacques, murmura Defarge à celui qui avait interrompu le cantonnier. Continuez.

— Bon, dit le cantonnier d’un air mystérieux. L’homme grand est perdu et on le recherche – combien de mois ? Neuf, dix, onze ?

— Le chiffre n’a aucune importance, dit Defarge. Il est bien caché, mais enfin on l’a malheureusement trouvé. Continue.

— Je suis encore au travail sur un versant de la colline, et le soleil vient encore de se coucher. Je suis en train de ramasser un outil avant de regagner ma maison, en bas dans le village, où l’obscurité s’élève déjà, lorsque en levant les yeux je vois arriver du sommet de la colline six soldats. Au milieu d’eux, il y a un homme grand dont les bras sont liés – liés et serrés le long de son corps – comme ceci :

Avec l’aide de son indispensable bonnet, il représenta un homme avec les bras liés au corps.

— Je m’efface, messieurs, derrière mon tas de pierre pour voir passer les soldats avec leur prisonnier (car c’est une route solitaire où n’importe quel spectacle vaut la peine d’être regardé) et comme ils approchent, je ne vois que six soldats avec un homme lié qui sont presque noirs, excepté du côté où le soleil s’est couché. Là ils sont un peu rouges, messieurs. Je vis également que leurs ombres s’étendent jusqu’à l’autre côté de la route, comme des ombres de géants. Je vis également qu’ils sont couverts de poussière et que la poussière se meut avec eux comme ils arrivent. Au moment où ils sont près de moi, je reconnais l’homme grand, et lui, il me reconnaît. Ah ! mais il serait content de se précipiter sur la pente de la colline comme le soir où je l’ai vu la première fois, tout près de cet endroit !

Il découvrit la scène comme s’il y était encore ; il était évident qu’il la voyait avec intensité ; peut-être n’en avait-il pas eu beaucoup de semblables dans sa vie.

— Je ne montre pas aux soldats que je reconnais cet homme ; il ne laisse pas voir aux soldats qu’il me reconnaît. Et nous nous comprenons par les yeux.

« Avancez, dit le chef des soldats en désignant le village. Conduisez-le rapidement à sa tombe. » Et ils marchent plus vite. Je les suis. Ses bras sont gonflés d’être attachés si étroitement. Ses sabots sont grands et grossiers, et il boite. Parce qu’il boite et parce qu’il a de la peine à marcher, ils le font avancer avec leurs fusils – comme cela :

Il imita le geste d’un homme qui en pousse un autre avec le canon de son fusil.

— Comme ils descendent la côte comme des fous faisant une course, le prisonnier tombe. Ils rient et le relèvent. Sa figure saigne et est couverte de poussière, mais il ne peut la toucher ; cela les fait rire encore. Ils l’emmènent dans le village ; tout le village accourt pour les voir passer ; ils passent devant le moulin puis montent à la prison ; tout le village voit la porte de la prison s’ouvrir et avaler le prisonnier – comme cela :

Il ouvrit la bouche autant qu’il le put et la ferma en faisant claquer les dents. Observant qu’il ne voulait pas la rouvrir pour ne pas gâter son effet, Defarge lui dit :

— Continuez, Jacques.

— Tout le village se retira sur la pointe des pieds, en parlant bas, dit le cantonnier ; tout le village chuchota près de la fontaine ; puis tout le village dort ; il rêve du malheureux dans sa prison sur le rocher, dont il ne sortira que pour mourir. Le matin, mes outils sur l’épaule, en mangeant un morceau de pain noir, je fais un détour par la prison pour me rendre à mon travail. Je le vois là, très haut, à travers les barreaux d’une cage, couvert de poussière et de sang comme la veille, et regardant au dehors. Il n’a pas de main libre pour me saluer. Je n’ose pas lui parler ; il me regarde comme si déjà il était mort.

Defarge et ses trois compagnons se jetèrent un coup d’œil sombre. Leurs regards étaient féroces, haineux, en écoutant parler le campagnard. Quoique ils ne se livrassent pas, on devinait que ces hommes étaient décidés. Ils semblaient former un tribunal grossier. Jacques Un et Jacques Deux, assis sur le lit, leur menton dans leurs mains, fixaient leur regard sur le cantonnier ; Jacques Trois était également attentif. Assis derrière ses camarades, il passait sans cesse sa main agitée sur la peau fine de son nez et sur celle qui entourait sa bouche. Defarge, debout entre le narrateur et ses camarades, lequel narrateur se tenait dans la lumière venant de la fenêtre, promenait son regard du cantonnier au petit groupe et du petit groupe au cantonnier.

— Continuez, Jacques, dit Defarge.

— Le prisonnier reste là-haut, dans sa cage de fer, pendant quelques jours. Le village l’observe à la dérobée, car le village a peur ; mais il ne peut s’empêcher de regarder, de loin, la prison qui se dresse sur le rocher escarpé ; et le soir, lorsque la journée est terminée et qu’on est réuni autour de la fontaine pour bavarder, tous les regards sont tournés vers la prison. Autrefois, ils étaient tournés vers la maison de poste ; maintenant ils sont tournés vers la prison. On chuchote autour de la fontaine qu’il ne sera pas exécuté quoique condamné à mort. On dit que des pétitions ont été présentées à Paris, qu’elles insistent sur le fait que le malheureux avait été rendu à la fois fou de colère et de douleur par la mort de son enfant ; on dit que ces pétitions ont été présentées au roi lui-même. Que sais-je ? C’est possible. Peut-être oui, peut-être non.

— Écoutez-nous, maintenant, fit Jacques Un en s’interposant sévèrement. Sachez qu’une pétition a été présentée au roi et à la reine. Tous autant que nous sommes, vous excepté, avons vu le roi la prendre dans son carrosse, dans la rue, et la reine était assise à côté de lui. C’est Defarge, que vous voyez ici, qui au péril de sa vie s’est précipité devant les chevaux, la pétition à la main.

— Ce n’est pas fini, écoutez encore, dit Jacques Trois dont les doigts se promenaient toujours sur le nez et autour de la bouche, d’une manière gourmande, comme s’ils étaient avides de quelque chose – qui n’était ni nourriture ni boisson ; le garde à cheval et à pieds bouscula celui qui tenait la pétition et le frappa, vous entendez ?

— J’entends, messieurs.

— Continuez alors, dit Defarge.

— Encore pendant ce temps, on chuchota autour de la fontaine, continua le cantonnier, que le prisonnier a été amené dans notre village pour y être exécuté sur la place, on chuchote qu’il sera certainement exécuté. On chuchote même que parce qu’il a tué Monseigneur et que Monseigneur était le père de ses sujets – de ses serfs, si vous voulez – il sera exécuté comme parricide. Un vieillard dit, devant la fontaine, qu’on lui armera la main droite d’un couteau et que cette main droite sera brûlée devant lui ; que de l’huile bouillante, du plomb fondu, de la résine, de la cire, du soufre, seront versés dans les plaies faites sur ses bras, sa poitrine et ses jambes ; que finalement il sera écartelé, membre par membre, par quatre forts chevaux. Le vieillard ajouta que ces supplices avaient été infligés il y avait peu de temps à un prisonnier qui avait attenté à la vie du roi Louis XV. Mais comment saurais-je s’il a menti ? Je ne suis pas un savant.

— Écoutez-le encore, Jacques ! dit l’homme à la main infatigable et acide.

— Le nom de ce prisonnier-là était Damien ; et cela s’est passé en plein jour, dans les rues ouvertes à tous de cette ville de Paris, et parmi les gens accourus en foule pour assister au supplice, on put remarquer que les femmes du monde étaient les plus nombreuses et qu’elles regardèrent avec une attention soutenue jusqu’à la fin – jusqu’à la fin, Jacques, qui dura jusqu’à la nuit alors que le parricide avait déjà perdu deux jambes et un bras et qu’il respirait encore. Et tout fut terminé – pourquoi ? Quel âge avez-vous ?

— Trente-cinq ans, dit le cantonnier qui en paraissait soixante.

— Cela a été fait quand vous aviez plus de dix ans. Vous auriez pu le voir !

— Assez, dit Defarge avec une grimace d’impatience. Vive le diable ! Continuez !

— Bien, dit le cantonnier. Ils nous chuchotent une chose ; les autres, une autre. On ne parle de rien d’autre. Enfin, dans la nuit de dimanche, alors que tout le monde dort, des soldats arrivent de la prison ; leurs fusils résonnent sur les pierres de la petite rue. Des ouvriers bêchent la terre, d’autres frappent des coups de marteau ; des soldats rient et chantent ; le matin, près de la fontaine, il y a une potence de quarante pieds de haut qui empoisonne l’eau !

Le cantonnier regarda à travers le plafond bas et montra du doigt l’espace comme s’il voyait la potence sur le ciel.

— Tout travail est arrêté. Tout le monde se réunit autour de la fontaine. Personne ne mène les vaches aux champs ; les vaches sont là avec les gens. À midi, les tambours retentissent. Des soldats sont entrés dans la prison, la nuit, et lui, il est maintenant au milieu d’eux. Il est lié, comme il l’était sur la route, et dans sa bouche, il y a un bâillon maintenu par une corde, si bien qu’il a presque l’air de rire.

Le cantonnier illustra cette description en faisant de ses pouces deux crochets avec lesquels il tira sa bouche jusqu’aux oreilles.

— Le couteau est fixé au sommet de la potence, la pointe en l’air. Là-haut, à quarante pieds du sol, il empoisonne le ciel !

Les auditeurs se regardèrent les uns les autres, cependant que le cantonnier essuyait la sueur qui coulait sur son visage pendant qu’il rappelait ce spectacle, avec sa casquette bleue.

— C’est horrible, messieurs. Comment les femmes et les enfants pouvaient-ils chercher de l’eau ? Comment peut-on bavarder le soir alors que l’ombre du malheureux était encore là ? L’ombre, ai-je dit ! Quand j’ai quitté le village, le lundi soir, alors que le soleil se couchait, et quand sur la colline je me retournai, cette ombre, je la vis sur l’église, sur le moulin, sur la prison et sur la terre entière, messieurs, jusqu’à l’horizon.

L’homme affamé rongeait un de ses doigts en regardant ses compagnons, et son doigt tremblait.

— C’est tout, messieurs. J’ai quitté le village au coucher du soleil (comme on m’avait conseillé de le faire) et j’ai marché droit devant moi, toute la nuit et la moitié du jour suivant, jusqu’à ce que j’eusse rencontré (ainsi qu’on me l’avait annoncé) ce camarade. Avec lui j’ai continué ma route, tantôt en voiture, tantôt à pieds, avançant jour et nuit. Et me voici !

Après un silence sombre, Jacques lui dit :

— Bon ! Vous avez agi avec loyauté. Voulez-vous sortir un instant et nous attendre à la porte ?

— Volontiers, dit le cantonnier.

Defarge l’accompagna jusqu’à l’escalier et, le laissant là, revint.

Il trouva ses trois compagnons debout, se tenant les uns à côté des autres.

— Comment dites-vous, Jacques ? demanda le numéro Un. Est-ce que c’est à enregistrer ?

— Oui, répondit Defarge, et comme devant être détruit.

— Magnifique ! gronda l’homme affamé.

— Le château et toute la race ? demanda le numéro Un.

— Le château et toute la race, répondit Defarge. À exterminer. L’homme affamé répéta :

— Magnifique !

Et il se remit à ronger un de ses doigts.

— Êtes-vous certain, demanda Jacques Deux à Defarge, qu’aucun ennui ne peut venir de ce registre ? Je crois que nous ne craignons rien car il n’y a que nous qui sachions le déchiffrer ; mais saurons-nous toujours le déchiffrer ? Je devrais dire : saura-t-elle ?

— Jacques, répondit Defarge en se redressant, si madame mon épouse avait entrepris de ne garder le registre que dans sa mémoire, elle n’en oublierait cependant pas un mot, pas une syllabe. Tricoté par elle, ce registre demeurera toujours aussi lumineux pour elle que le soleil. Ayez confiance en madame Defarge. Il serait plus facile au poltron le plus grand qui puisse exister de se donner la mort que d’effacer une lettre de son nom ou un seul de ses crimes du registre tricoté par madame Defarge.

Il y eut un murmure confiant d’approbation. Puis l’affamé demanda :

— Ce cantonnier sera bientôt renvoyé, je l’espère ! C’est un simple. Mais n’est-il pas un peu dangereux ?

— Il ne sait rien, dit Defarge, tout ce qu’il pourrait dire ne servirait qu’à le faire pendre. Je me charge de lui. Qu’il reste près de moi, je prendrai garde à lui et le mettrai sur le chemin. Il veut voir le monde, le roi, la reine et la cour ; qu’il les voie, dimanche !

— Comment ! s’exclama avec surprise l’homme affamé, est-ce un bon signe qu’il veuille voir le roi et les nobles ?

— Jacques, dit Defarge, il faut montrer du lait avec prudence à un chat si on veut qu’il le boive, il faut montrer avec prudence à un chien sa proie, si on veut qu’un jour il la rapporte.

Rien de plus ne fut dit et le cantonnier, qu’on avait trouvé endormi sur l’escalier, fut transporté sur le lit où on lui conseilla de se reposer. Il n’attendit pas qu’on le lui eût conseillé deux fois et il s’endormit de nouveau.

Il aurait été difficile à un provincial comme le cantonnier de trouver un logement plus confortable que celui-ci. Sans la crainte inexplicable que lui faisait la mystérieuse madame Defarge, sa vie nouvelle eût été parfaitement agréable. Mais Mme Defarge restait toute la journée à son comptoir, si impassible, si indifférente à lui qu’il tremblait dans ses sabots chaque fois qu’il la voyait. Car il était persuadé qu’il était impossible de prévoir les actes de cette femme. Il était persuadé que si elle avait eu l’idée, par exemple, de faire semblant de croire qu’il avait commis un meurtre, rien ne pourrait lui ôter cette idée.

Aussi, le dimanche, le cantonnier ne fut guère content (quoiqu’il prétendît l’être) lorsqu’il sut que Mme Defarge l’accompagnerait à Versailles, lui et M. Defarge. Il en fut d’autant plus inquiet qu’elle tricota tout le long de la route, dans la voiture publique. L’après-midi, ce fut encore plus inquiétant, lorsque Mme Defarge, en attendant la voiture du roi et de la reine, continua de tricoter.

— Vous travaillez beaucoup, madame, dit un homme près d’elle.

— Oui, répondit Mme Defarge, j’ai beaucoup à faire.

— Que faites-vous, madame ?

— Beaucoup de choses.

— Par exemple…

— Par exemple, répéta Mme Defarge tranquillement, des linceuls.

L’homme s’éloigna aussi vite qu’il le put et le cantonnier s’éventa avec sa casquette, car il trouvait le temps lourd et oppressant. S’il avait besoin d’un roi ou d’une reine pour se remettre, il avait la chance d’avoir ce remède sous la main, car bientôt le roi, avec son visage large et la reine, avec son visage agréable, apparurent dans leur carrosse d’or, accompagnés de leur cour et d’une multitude étincelante de dames souriantes et de beaux hommes, et le cantonnier fut pris de vertige à la vue de tous ces bijoux, de toutes ces soies, de toutes ces splendeurs, au point qu’il ne remarqua ni le mépris ni le dédain de tous les visages poudrés et qu’il cria, dans son allégresse : « Vive le roi, vive la reine, vive tout le monde et tout ! » Puis ce furent des jardins, des cours, des terrasses, des fontaines, des pelouses, et encore le roi, et encore la reine, et encore des seigneurs et des grandes dames et encore des « vive tout le monde ! » au point que le cantonnier avait complètement sombré dans l’attendrissement. Pendant toute cette scène qui dura près de trois heures et où il ne cessa de crier sa joie et de larmoyer, Defarge le retint par le col de sa blouse, comme pour l’empêcher de se précipiter sur ses idoles.

— Bravo ! dit Defarge en le frappant sur le dos comme ferait un patron, lorsque tout fut fini, vous êtes un brave garçon !

Le cantonnier commençait à revenir à lui et il craignait d’avoir commis une faute en s’étant laissé aller à toutes ces démonstrations ; mais non !

— Vous êtes le type qu’il nous faut, lui dit Defarge à l’oreille. Vous faites croire à ces imbéciles que cela durera toujours. Alors, ils en deviennent encore plus insolents, et nous nous approchons encore plus vite de la fin.

— Hé, s’écria le cantonnier en réfléchissant, c’est vrai !

— Ces idiots ne savent rien. Ils méprisent notre souffle, et sont prêts à l’arrêter, le vôtre et celui de centaines de gens comme nous, plutôt que de toucher à un de leurs chevaux ou de leurs chiens, ils n’écoutent que les mots que ce souffle leur apporte. Trompez-les encore un peu ; on ne pourra jamais les tromper comme ils le méritent.

Mme Defarge regarda superstitieusement le cantonnier et hocha la tête en signe d’approbation.

— Quant à vous, dit-elle, vous criez ou vous pleurez pour n’importe quoi, pourvu que cela attire l’attention et que cela fasse du bruit. Répondez, est-ce que ce n’est pas vrai ?

— Sincèrement, c’est bien possible, madame. Pour le moment.

— Si on vous mettait en présence d’une grande quantité de poupées et qu’on vous dise de les mettre en pièces, vous choisiriez les plus belles. Dites. Est-ce que vous ne le feriez pas ?

— C’est bien possible, madame.

— Si on vous mettait en présence d’oiseaux qui ne peuvent pas voler, et si on vous disait de les déplumer, vous choisiriez toujours les oiseaux avec les plus belles plumes, n’est-ce pas vrai ?

— C’est vrai, madame.

— Vous avez vu aujourd’hui des poupées et des oiseaux, continua Mme Defarge en montrant la place où venait de passer la cour, maintenant tu peux retourner dans ton pays.

CHAPITRE XVI

TRICOTANT ENCORE

Tandis que Mme Defarge et monsieur son mari regagnaient amicalement le quartier Saint-Antoine, un point coiffé d’une casquette bleue peinait dans l’obscurité et dans la poussière, le long d’une route interminable, se rapprochant doucement de l’endroit où le château de Monsieur le Marquis, à présent dans sa tombe, écoutait le bruissement des arbres. Les masques en pierre qui ornaient le château avaient maintenant tant de loisirs pour écouter les arbres et la fontaine que les quelques habitants du village qui erraient près de la grande cour et de l’escalier de la terrasse pour chercher des herbes à manger et des morceaux de bois à brûler pourraient s’imaginer que l’expression de ces masques avait changé. Il courait dans le pays le faible bruit – il avait une existence aussi précise que les gens eux-mêmes – qu’au moment où le couteau avait frappé, l’expression des masques avait changé, et que d’orgueilleuse elle était devenue douloureuse ; et encore que lorsque la forme d’un homme avait été hissée à quarante pieds de hauteur, elle avait changé de nouveau pour devenir cruelle et satisfaite, et cela pour toujours. On montrait deux traits fins au-dessus des narines du masque de pierre placé au-dessus de la grande fenêtre de la chambre à coucher où le meurtre avait été commis que tout le monde reconnaissait et personne n’avait vu avant ; et les rares fois où deux ou trois paysans loqueteux s’avançaient pour jeter un regard sur Monsieur le Marquis pétrifié, un rien les faisait déguerpir dans la mousse et les feuilles ainsi que ces lièvres plus heureux qui pouvaient y trouver leur subsistance.

Les Defarge, le mari et la femme, après avoir roulé lourdement sous les étoiles dans la voiture publique, arrivèrent à la porte de Paris où se terminait leur voyage. Pendant l’arrêt habituel devant le poste de police, les lanternes sortirent pour procéder à leurs recherches. M. Defarge était descendu. Il connaissait quelques-uns des soldats ainsi qu’un policier avec lequel il était intime et qu’il embrassait chaque fois qu’il le voyait.

Quand ils se retrouvèrent dans l’obscurité de Saint-Antoine, Mme Defarge qui cherchait où poser les pieds pour éviter la boue noire, dit à son mari :

— Dis-moi, mon ami, qu’est-ce que Jacques de la police t’a dit ?

— Pas grand-chose, ce soir, mais tout ce qu’il sait. Un nouvel espion a été désigné pour surveiller notre quartier. Il se peut qu’il y en ait beaucoup d’autres, mais il ne connaît que celui-là.

— Eh bien ! dit Mme Defarge en levant ses sourcils tranquillement, il faut l’enregistrer. Comment s’appelle-t-il ?

— Il est anglais.

— Tant mieux. Son nom ?

— Barsad, dit Defarge en faisant, avec sa mauvaise prononciation un nom français de ce nom. Mais il s’était tellement appliqué à le retenir qu’il l’épela correctement.

— Barsad, répéta Mme Defarge. Bien. Et le nom de baptême ?

— Jean.

— Jean Barsad, répéta Mme Defarge après avoir prononcé ce nom tout bas pour elle-même. Bien. Comment est-il ? Est-il connu ?

— Son âge : environ quarante ans. Sa taille : environ 1 m 72. Cheveux noirs ; le teint est brun ; l’ensemble du visage est beau ; yeux sombres ; le visage est allongé, et basané ; nez aquilin, mais de travers, se tournant d’une manière bizarre sur la joue gauche ; à cause de cela, l’expression est sinistre.

— Eh ! ma foi, ça c’est un portrait ! dit Mme Defarge en riant. Il sera enregistré demain.

Ils entrèrent dans le débit de vin qui était fermé (car il était minuit) et Mme Defarge s’étant rendue immédiatement à sa place, derrière le comptoir, elle compta la petite monnaie encaissée pendant son absence, examina les marchandises, vérifia les comptes, en ajouta à elle, contrôla de toutes les manières possibles le garçon et, finalement, le congédia pour qu’il allât se coucher. Alors, elle renversa le bol de monnaie pour la deuxième fois et noua les piécettes dans son mouchoir afin qu’elles fussent en sûreté pour la nuit. Durant tout ce temps, Defarge, la pipe à la bouche, arpenta la salle du café. Il admirait complaisamment sa femme et n’intervenait jamais. C’était ainsi d’ailleurs qu’il agissait en toutes circonstances de sa vie.

La nuit était chaude et le magasin fermé, au milieu d’un voisinage si sale, sentait mauvais. L’odorat de M. Defarge n’était pas particulièrement sensible, mais le vin sentait plus fort qu’il n’avait jamais senti et le rhum, le brandy et l’anisette également. Il repoussa cette odeur en chassant la fumée qui emplissait sa bouche, puis posa sa pipe.

— Tu es fatigué, dit-elle en levant les yeux tout en continuant de nouer les piécettes dans son mouchoir. Il n’y a ici que les odeurs habituelles.

— Je suis un peu fatigué, répondit son mari en approuvant.

— Tu es également un petit peu déprimé, dit Mme Defarge dont les yeux vifs n’avaient pas été absorbés par ses comptes au point de ne pas s’apercevoir de l’état de son mari. Oh ! les hommes, les hommes !

— Mais, ma chère, commença Defarge.

— Mais, ma chère, répéta Mme Defarge en secouant la tête avec fermeté. Mais ma chère ! Vous n’avez pas de courage cette nuit, mon cher !

— Et bien alors, dit Defarge comme si on lui arrachait ses pensées de la poitrine, c’est long.

— C’est long, répéta sa femme, et quand est-ce que ce n’est pas long ? La vengeance demande du temps ; c’est la règle.

— La foudre ne met pas longtemps à frapper un homme, dit Defarge.

— Combien de temps, demanda Mme Defarge tranquillement, combien de temps met d’abord la foudre à s’amasser ? Dis-le moi.

Defarge leva la tête et réfléchit, comme s’il y avait là quelque vérité.

— Lorsqu’une ville est engloutie dans un tremblement de terre, cela ne met pas non plus très longtemps, continua Mme Defarge. Eh bien ! dis-moi combien de temps il faut pour préparer un tremblement de terre ?

— Je suppose qu’il faut longtemps.

— Mais quand tout est prêt, et que le tremblement de terre a lieu, il ne reste rien, tout est réduit en poussière. Il s’est pourtant préparé sans que personne ait vu ou entendu quelque chose. Voilà notre consolation ; songes-y.

Elle nouait un nœud à son mouchoir avec des éclairs dans les yeux comme si elle étranglait un ennemi.

— Je te répète, dit Mme Defarge en tendant la main droite pour donner plus de poids à ses paroles, que quoique ce soit long à venir, c’est en route et cela arrivera. Je te dis que cela ne se retirera ni ne s’arrêtera jamais. Je te dis que cela avance toujours. Regarde autour de toi et considère les vies de tous les gens que nous connaissons, considère les visages de tous ceux que nous connaissons, considère la rage, le mécontentement auxquels la jacquerie s’adresse avec plus de certitude chaque heure. De telles choses peuvent-elles durer ? Bah ! Tu me fais pitié !

— Ma brave femme, répondit Defarge debout devant elle, la tête légèrement inclinée, les mains dans son dos, comme un élève docile et attentif devant un catéchiste, je ne doute pas de tout cela. Mais il y a longtemps que cela dure et il serait possible, tu le sais bien, que cela n’arrive pas de nos jours.

— Et pourquoi donc ? demanda Mme Defarge en faisant un autre nœud, comme si c’était un autre ennemi d’étranglé.

— Eh bien ! dit Defarge avec un haussement d’épaules, nous ne verrons pas le triomphe !

— Nous l’aurons aidé, répondit Mme Defarge, la main tendue en avant. Rien de ce que nous faisons n’est vain. Je crois, avec toute mon âme, que nous verrons le triomphe. Mais même si nous ne le voyons pas, mais si j’étais certaine que nous ne le verrons pas, donnez-moi le cou d’un aristocrate ou d’un tyran, et je…

Alors Mme Defarge serra les dents et fit un dernier nœud.

— Tiens, cria son mari qui rougissait de sa poltronnerie. Moi aussi, ma chère femme, je ne m’arrêterai à rien.

— Oui ! Mais tu as la faiblesse d’avoir besoin de voir ta victime, à l’occasion, pour te soutenir. Sois fort sans cela. Quand l’heure arrive, lâche le tigre et le diable. Mais tant qu’elle n’est pas arrivée, garde-les enchaînés, cachés, mais toujours prêts.

Mme Defarge, en conclusion, frappa son petit comptoir avec sa chaîne de piécettes nouées, puis mettant le lourd mouchoir sous son bras avec sérénité, elle observa qu’il était temps de se coucher.

Le lendemain à midi, cette femme admirable était à sa place habituelle, tricotant avec assiduité. Une rose était à côté d’elle. Elle la regardait de temps en temps, mais toujours avec un air préoccupé. Il y avait quelques clients qui buvaient ou ne buvaient pas, debout ou assis, éparpillés un peu partout. Il faisait très chaud et une quantité innombrable de mouches que leur curiosité hasardeuse amenait dans tous les petits verres gluants qui se trouvaient auprès de Mme Defarge tombaient parfois au pied. Leur mort ne faisait aucune impression sur les autres mouches qui continuaient à se promener sur les mêmes verres et qui regardaient froidement leurs malheureuses sœurs (comme si celles-ci avaient été des éléphants ou quelque chose d’aussi loin d’elles) jusqu’à ce qu’elles perdissent à leur tour la vie de la même façon. C’est curieux de se rendre compte du manque de réflexion des mouches !

Une forme qui entra par la porte jeta une ombre sur Mme Defarge. Elle sentit que c’était l’ombre d’un nouveau client. Elle posa son tricot et, avant de regarder le nouvel arrivant, épingla sa rose dans ses cheveux.

Ce fut curieux. Au moment même où Mme Defarge prit la rose, les clients cessèrent de parler et commencèrent, un à un, à quitter le débit.

— Bonjour, madame, dit le nouveau venu.

— Bonjour, monsieur.

Elle le dit à haute voix, mais ajouta en elle-même, en reprenant son tricotage : « Ah ! bonjour ; âge, environ quarante ans ; taille, environ 1 m 72 ; cheveux noirs ; yeux sombres, visage long et basané, nez aquilin mais de travers, ayant une inclinaison particulière vers la joue gauche, ce qui donne une expression sinistre ! »

— Bonjour tout le monde. Ayez la bonté, madame, de me donner un petit verre de vieux cognac mélangé à deux doigts d’eau bien fraîche.

Mme Defarge obéit avec un air poli.

— Merveilleux ce cognac, madame !

C’était la première fois que ce cognac avait été ainsi loué et Mme Defarge en savait assez sur son origine pour vouloir en connaître davantage. Elle répondit cependant que le cognac était très flatté de cette appréciation, et reprit son tricot. Le visiteur regarda quelques instants les doigts de Mme Defarge, puis profita des circonstances pour jeter un coup d’œil sur la salle du café.

— Vous tricotez très adroitement, madame.

— J’y suis habituée.

— C’est aussi un joli dessin.

— Vous croyez ? dit Mme Defarge en regardant son interlocuteur avec un sourire.

— Décidément, peut-on vous demander pour quoi c’est faire ?

— Pour passer le temps, répondit Mme Defarge en souriant encore, cependant que ses doigts bougeaient rapidement.

— Pas pour une chose utile ?

— Cela dépend. J’en trouverai peut-être l’usage un jour. Si je le fais… et bien, dit Mme Defarge en respirant doucement et en hochant la tête avec coquetterie, je m’en servirai.

Ce fut encore très curieux. Décidément le goût de Saint-Antoine s’opposait à ce que Mme Defarge mît une rose dans ses cheveux. Deux hommes étaient entrés séparément. Ils avaient commandé à boire, mais dès qu’ils virent cette nouveauté, la rose, ils hésitèrent, firent mine de chercher un ami et partirent. Tous les autres clients qui s’étaient trouvés là à l’arrivée de l’espion étaient partis eux aussi. L’espion avait eu beau garder les yeux ouverts, il n’avait surpris aucun signe. Ils étaient tous partis, en traînant, comme s’ils ne savaient où aller, le plus naturellement du monde.

« Jean, pensait Mme Defarge, comme ses doigts bougeaient rapidement et que ses yeux regardaient l’étranger, si vous restez encore un peu j’aurai tricoté « Barsad » avant que vous partiez. »

— Vous avez un mari, madame ?

— J’en ai un.

— Des enfants ?

— Pas d’enfants.

— Les affaires paraissent aller mal.

— Les affaires vont très mal. Le peuple est si pauvre.

— Ah ! le malheureux et misérable peuple ! Si opprimé, aussi… comme vous dites.

— Comme vous le dites, vous, monsieur, répondit Mme Defarge en tricotant quelque chose de plus à son nom, qui ne laissait rien présager de bien.

— Pardonnez-moi, c’est certainement moi qui l’ai dit, mais c’est naturellement vous qui le pensiez. Cela va sans dire.

— Moi ! je pense ! répondit Mme Defarge d’une voix forte, mon mari et moi nous avons assez à faire pour tenir cette maison sans penser. Tout ce à quoi nous pensons ici, c’est à comment vivre. Voilà le sujet de nos pensées et cela nous occupe assez du matin au soir ; nous avons assez à penser sans nous casser la tête pour les autres. Moi penser aux autres ? Non, non.

L’espion qui se trouvait là pour ramasser les miettes qu’il pouvait trouver, ne laissait pas voir, sur sa face sinistre, sa confusion. Il demeurait là, bavardant galamment, posant son coude sur le pupitre de Mme Defarge, et buvant son verre de cognac par petites gorgées.

— Une triste chose, madame, que l’exécution du Gaspard. Ah ! pauvre Gaspard ! dit-il avec un sourire de compassion.

— Ma foi, répondit Mme Defarge froidement, si les gens se servent de couteaux pour des besognes pareilles, il faut qu’ils le payent. Il savait d’avance quel était le prix de ce luxe ; il a payé le prix.

— Je crois, dit l’espion en prenant un ton doux propre à inspirer confiance, et en exprimant une susceptibilité révolutionnaire blessée dans chaque ride de son visage méchant – je crois qu’il y a dans ce quartier beaucoup de colère et de pitié à propos de ce pauvre type ! Je vous dis cela entre nous.

— Ah ! dit Mme Defarge d’un air préoccupé.

— N’est-ce pas vrai ?

— Voici mon mari !

Comme le patron du débit de vin entrait, l’espion le salua en levant son chapeau et en disant avec un sourire aimable :

— Bonjour Jacques !

Defarge s’arrêta court et fixa son regard sur l’espion.

— Bonjour Jacques, répéta celui-ci avec un peu moins de confiance et en souriant beaucoup moins.

— Vous vous trompez monsieur, riposta le patron du débit. Ce n’est pas mon nom. Je m’appelle Ernest Defarge.

— C’est la même chose, dit l’espion en essayant de paraître désinvolte. Bonjour !

— Bonjour, répondit Defarge sèchement.

— Je venais de dire à madame, avec qui j’avais le plaisir de bavarder quand vous êtes arrivé, que j’avais appris qu’il y avait – et ce n’est pas étonnant – beaucoup de pitié et de colère ici, dans le quartier Saint-Antoine, touchant le malheureux sort du pauvre Gaspard.

— Personne ne me l’a dit, fit Defarge en secouant la tête. Je n’en sais rien.

Ayant prononcé ces mots, le patron passa derrière le petit comptoir et posant sa main sur le dossier de la chaise de sa femme, il regarda ainsi que fixait celle-ci, ce personnage que le ménage n’eût pas hésité à tuer s’il l’avait pu.

L’espion, habitué à sa besogne, conservait son attitude inconsciente ; il but la dernière goutte de son cognac, avala une gorgée d’eau fraîche et redemanda un verre de cognac. Madame le servit, puis reprit son tricotage en fredonnant un air.

— Vous paraissez bien connaître le quartier, c’est-à-dire mieux que moi, observa Defarge.

— Oh ! je ne crois pas ! Mais j’espère le connaître. Ses habitants misérables m’intéressent profondément.

— Ah ! murmura Defarge.

— Le plaisir de causer avec vous, monsieur Defarge, me rappelle, poursuivit l’espion, que j’ai eu l’honneur de voir votre nom en certaines circonstances.

— Vraiment ? dit Defarge avec une grande indifférence.

— Oui, en vérité. Quand le docteur Manette fut libéré, c’est vous, son ancien domestique qui fûtes chargé de veiller sur lui, je le sais. Vous voyez, je suis au courant de ces faits.

— C’est un fait, certainement dit Defarge.

Sa femme, en le touchant du coude, cependant qu’elle tricotait et fredonnait, lui avait fait comprendre qu’il devait répondre, mais avec brièveté.

— C’est vous que sa fille est venue voir. Et c’est grâce à vos soins qu’elle a pu emmener son père, accompagné par un élégant monsieur brun. Comment s’appelle-t-il déjà, ce monsieur ? Il porte une petite perruque – Lorry, de la banque Tellson et Cie – en Angleterre.

— C’est cela, dit Defarge.

— Des souvenirs très intéressants, continua l’espion. J’ai connu le docteur Manette et sa fille en Angleterre.

— Oui, dit Defarge.

— Vous n’avez pas souvent de leurs nouvelles ? demanda l’espion.

— Non.

— En effet, dit Mme Defarge, levant les yeux de son travail, nous n’avons jamais de leurs nouvelles à présent. Nous avons eu la nouvelle de leur arrivée et puis peut-être encore une lettre ou deux. Mais depuis, ils ont suivi leur chemin dans la vie – et nous dans la nôtre – et nous ne nous sommes plus écrit.

— C’est toujours ainsi, dit l’espion. La jeune fille va se marier.

— Elle va se marier ? dit Mme Defarge. Elle était assez jolie pour qu’on puisse s’étonner qu’elle ne le soit pas déjà. Vous, Anglais, vous êtes froids, me semble-t-il.

— Oh ! vous savez que je suis anglais !

— Je m’aperçois que votre accent est anglais. Du moment que l’accent est anglais, l’homme doit l’être également.

Il ne prit pas cette identification pour un compliment, et il s’en tira comme il put avec un rire. Après avoir fini son cognac, il ajouta :

— Oui, mademoiselle Manette va se marier, mais pas avec un Anglais, avec quelqu’un qui, comme elle, est français de naissance. Et puisque nous parlions de Gaspard (ah ! pauvre Gaspard ! c’était cruel, cruel !) c’est une chose curieuse à constater qu’elle va se marier avec le neveu de Monsieur le Marquis, pour qui Gaspard fut pendu si haut ; en quelques mots, elle va se marier avec le marquis de Saint-Errement. Mais il habite l’Angleterre, inconnu là, il n’est pas marquis ; il est Charles Darnay. D’Aulnais est le nom de la famille de sa mère.

Mme Defarge tricotait toujours. Cette nouvelle avait produit un certain effet sur son mari qui était en train d’allumer sa pipe derrière le petit comptoir. Il était troublé et sa main tremblait. L’espion n’aurait pas été espion s’il ne s’en était pas aperçu et s’il ne l’avait noté dans son esprit.

 

Ayant eu au moins ce petit succès et les clients qui auraient pu lui en procurer un autre ne venant toujours pas, M. Barsad régla ses consommations et sortit, non sans avoir dit d’une manière élégante et polie qu’il comptait bien avoir encore le plaisir de rendre visite à M. et Mme Defarge.

Pendant quelques minutes, le mari et la femme demeurèrent exactement dans la position où les avait laissés l’espion, par crainte que celui-ci ne revînt.

— Cela peut-il être vrai, ce qu’il a dit de mademoiselle Manette ? dit Defarge en regardant sa femme.

Il était debout, la main sur le dossier de la chaise et il fumait sa pipe.

— Comme c’est lui qui l’a dit, répondit Mme Defarge, c’est probablement faux. Mais cela peut être vrai.

— Si c’est…

Defarge s’arrêta.

— Si c’est ? demanda sa femme.

— Si cela vient quand nous sommes encore vivants pour la voir triompher, j’espère pour mademoiselle Manette que la destinée gardera son mari loin de France.

— La destinée de son mari, dit Mme Defarge avec son calme habituel, le conduira là où il doit aller et vers la fin qui doit être la sienne. Voilà tout ce que je sais.

— Mais c’est très étrange – après tout, n’est-ce pas très étrange – dit Defarge qui plaidait auprès de sa femme pour qu’elle l’admît, qu’après toute notre amitié pour monsieur son père et pour elle-même, le nom de son mari figure sur le registre écrit de ta propre main à côté de celui du chien infernal qui vient de sortir ?

— Des choses plus étranges que cela arriveront quand l’heure sonnera, répondit Mme Defarge. Ils sont tous les deux sur mon registre, c’est certain. Ils y sont tous les deux parce qu’ils le méritent.

En disant ces mots, elle plia son ouvrage et ôta la rose de sa coiffure. Soit que le quartier Saint-Antoine eût deviné que l’ornement qui lui déplaisait était parti, soit qu’il eût surveillé le débit, toujours est-il que le quartier Saint-Antoine s’entendit, s’approcha lentement, si bien que, peu après, le café avait retrouvé son aspect habituel.

Le soir, quand les habitants étaient dehors, assis sur les marches de leur porte ou penchés aux fenêtres, ou groupés aux coins des rues ou sur les places pour respirer l’air, Mme Defarge, son ouvrage à la main, avait l’habitude d’aller d’un groupe à l’autre : une missionnaire – il y en avait beaucoup comme elle – que la terre ferait bien de ne plus jamais porter. Toutes les femmes tricotaient. Elles tricotaient des choses sans valeur ; mais le travail mécanique faisait oublier le boire et le manger ; les mains bougeaient à la place des mâchoires ; si les doigts osseux étaient restés oisifs, la faim aurait encore servi davantage les estomacs.

Comme les doigts, les yeux bougeaient, et les pensées également. Et chaque fois que Mme Defarge avait passé dans un groupe, les doigts et les yeux et les pensées bougeaient encore plus vite et plus férocement. M. Defarge fumait à sa porte. Il regardait sa femme avec admiration. « Une grande femme, disait-il, une femme forte, une grande femme, une femme terriblement grande ! »

La nuit tombait et alors, pendant que les femmes tricotaient, venaient les sonneries des cloches des églises et les roulements lointains des tambours militaires dans la cour du palais. La nuit enveloppait ces formes, précédant une autre nuit, celle qui couvrirait la France entière quand les cloches des églises seraient fondues pour faire des boulets de canon, quand les tambours militaires retentiraient pour couvrir les supplications, une nuit toute puissante comme la voix du pouvoir, de la plénitude, de la liberté et de la vie. Il y avait tant de choses mystérieuses autour de ces femmes qui tricotaient, tricotaient, qu’elles semblaient assises au pied d’un édifice qui n’était pas encore construit, tricotant, tricotant et comptant les têtes qui tombaient.

CHAPITRE XVII

UNE NUIT

Jamais le soleil ne s’était couché avec une gloire plus brillante sur le coin tranquille du Soho qu’en cette soirée mémorable où le docteur et sa fille étaient assis sous leur platane. Jamais la lune n’était montée avec une splendeur plus calme au-dessus de la grande ville et ne les avait baignés, à travers les feuilles, d’une lumière plus douce, qu’en cette nuit où ils se trouvaient encore assis sous l’arbre.

Lucie devait se marier le lendemain. Ils avaient réservé cette dernière soirée à son père, et ils étaient assis seuls sous le platane.

— Êtes-vous heureux, mon cher père ?

— Entièrement, mon enfant.

Ils avaient peu parlé quoiqu’ils fussent là depuis longtemps. Quand il avait fait assez clair pour travailler ou lire, elle n’avait ni travaillé comme d’habitude, ni lu à haute voix pour son père. C’était ainsi que très souvent elle employait son temps à côté de lui ; mais ce soir-là n’était pas semblable aux autres soirs, et rien ne pouvait changer cela.

— Et moi, je suis très heureuse ce soir, cher père. Je suis profondément heureuse en l’amour que le ciel a béni – cet amour que j’ai pour Charles et qu’il a pour moi. Même si ma vie ne devait plus vous être consacrée encore, ou si mon mariage nous obligeait à nous éloigner, même de la largeur de quelques-unes de ces rues, je serais plus malheureuse que je ne puis vous le dire. Même si…

Elle ne put maîtriser sa voix.

À la triste clarté de la lune elle entoura le cou de son père de ses bras, posa son visage contre la poitrine de l’homme, à cette clarté toujours triste comme l’est la lumière du soleil même – comme l’est la lumière appelée vie humaine – à sa naissance et à sa mort.

— Mon plus cher amour, pouvez-vous me dire pour la dernière fois que vous vous sentez en paix, tout à fait en paix, qu’aucune nouvelle affection et qu’aucun nouveau devoir ne s’interposeront jamais entre nous ? Mais, je suis sûre de moi, mais vous, l’êtes-vous ? Dans votre cœur, vous sentez-vous certain ?

Le père répondit avec une fermeté convaincue et gaie qu’il n’aurait pu feindre :

— Tout à fait, ma chérie ! Plus que cela même, ajouta-t-il en l’embrassant tendrement, mon avenir est beaucoup plus clair, Lucie, vu à travers votre mariage qu’il aurait pu l’être – non, qu’il l’a jamais été – avant.

— Si je pouvais espérer cela, père !

— Croyez-le, mon amour. C’est la vérité. Considérez, ma chérie, combien il est naturel et clair que tout soit ainsi : vous qui êtes dévouée et jeune, vous ne pouvez vous douter combien j’ai craint que votre vie ne fût perdue…

Elle posa sa main sur les lèvres de son père, mais il l’ôta et continua :

— … perdue, mon enfant, que votre vie ne fût perdue, écartée de la voie naturelle, à cause de moi. Votre désintéressement vous empêche de comprendre combien cette crainte a été grande. Mais, réfléchissez comment mon bonheur aurait-il pu être parfait, quand le vôtre était incomplet ?

— Si je n’avais jamais rencontré Charles, j’aurais été tout à fait heureuse avec vous.

Il sourit à son aveu inconscient qu’elle aurait été malheureuse sans Charles après l’avoir vu une fois, et il répondit :

— Mon enfant, vous l’avez vu, et c’est Charles. Si cela n’avait pas été Charles, cela aurait été un autre. Ou si cela n’avait pas été un autre, c’est moi qui en aurais été la cause et alors la partie obscure de ma vie aurait jeté son ombre sur vous.

C’était la première fois, excepté le jour du jugement, que Lucie entendait son père faire une allusion à la période douloureuse de sa vie. Cela lui fit une impression étrange et nouvelle et elle se rappela longtemps après ces mots.

— Voyez, dit le docteur de Beauvais en montrant la lune de sa main, je l’ai regardée de la fenêtre de ma prison quand je ne pouvais supporter la lumière. Je l’ai regardée quand la pensée qu’elle brillait sur tout ce que j’avais perdu me torturait au point que je me frappais la tête contre les murs de ma prison. Je l’ai regardée dans un état d’assoupissement tel, que je ne pensais à autre chose qu’au nombre de lignes horizontales et verticales que je pouvais tracer dans son cercle quand elle était plane.

Il regarda la lune à ce moment, ce qui lui donna l’air plus rêveur encore.

— Je me souviens que c’était vingt lignes dans chaque sens et que la vingtième rentrait difficilement.

L’étrange sensation qu’elle éprouva en l’entendant revenir sur cette époque devenait de plus en plus forte à mesure qu’il parlait. Mais il n’y avait rien, dans tout cela, qui pût lui faire du mal. Le bonheur actuel de son père contrastait tellement avec les souffrances passées.

— J’ai regardé cette lune des milliers de fois en songeant à l’enfant pas encore né dont j’avais été arraché. Était-il vivant ? Était-il né viable ou bien la douleur que la mère avait ressentie l’avait-elle tué ? Était-ce un garçon qui un jour vengerait son père ? (Il y eut un temps où le désir de vengeance ne me quittait pas). Saurait-il un jour l’histoire de son père ? Ne croirait-il pas que ce père avait disparu de sa propre volonté ? Serait-ce une fille qui deviendrait une femme ?

Lucie se serra le plus qu’elle put contre son père et lui baisa les joues et les mains.

— Je me suis imaginé ma fille comme m’oubliant entièrement – plutôt comme ignorant mon existence. J’ai compté son âge an par an. Je l’ai vue mariée à un homme qui ignorait mon sort. Je n’avais aucune place dans la mémoire des vivants, et dans la génération qui suivait, je n’en avais pas davantage.

— Mon père ! D’entendre que vous avez eu de telles pensées d’une fille qui n’a jamais existé me frappe au cœur comme si j’étais cette fille.

— Vous ! Lucie ! C’est de la consolation et de l’apaisement que vous m’avez apportés que montent ces souvenirs, qui flottent cette deuxième nuit, entre la lune et nous. Qu’est-ce que je disais à l’instant ?

— Vous disiez qu’elle ne savait rien de vous, que vous n’étiez rien pour elle.

— Mais d’autres nuits de lune, quand le silence et la tristesse m’inspiraient autrement, je l’ai imaginée, cette fille, venant vers moi dans ma cellule, et me délivrant, et me conduisant loin de la forteresse. J’ai souvent vu son image au clair de lune comme je vous vois en ce moment, avec la différence que jamais je ne tenais cette image dans mes bras – elle se tenait entre la fenêtre grillagée et la porte. Mais vous comprenez que cela n’était pas l’enfant de qui je parle.

— Ce n’était pas sa figure… son image… son image… sa fantaisie ?

— Non. C’était autre chose. Elle restait devant mes yeux obscurcis et elle ne bougeait pas. Le fantôme que mon esprit poursuivait, c’était celui d’un autre enfant, plus réel. Je savais seulement de son apparence qu’elle ressemblait à sa mère. L’autre aussi avait cette ressemblance – comme vous l’avez – mais ce n’était pas la même. M’écoutez-vous, Lucie ? À peine n’est-ce pas ? Il faut avoir été un prisonnier solitaire pour comprendre toutes ces subtilités.

Le calme et le recueillement avec lesquels furent dites ces paroles n’empêchaient pas Lucie de s’inquiéter en entendant son père analyser ainsi ses anciennes souffrances.

— Comme j’étais prisonnier, j’ai imaginé souvent qu’elle venait vers moi au clair de lune et qu’elle me faisait quitter la prison pour me montrer que dans son intérieur de femme mariée, mon souvenir était affectueusement gardé. Mon portrait était dans sa chambre et moi j’étais dans ses prières. La vie était active, gaie, utile, mais ma pauvre histoire s’y mêlait.

— J’étais cette enfant, père ! Je n’étais pas si bonne, mais j’étais cela dans mon amour.

— Et elle me montrait ses enfants, continua le docteur de Beauvais. Ils avaient entendu parler de moi, on leur avait appris à compatir sur nos malheurs. Quand ils passaient devant ma prison, ils s’éloignaient des murs, et regardaient les fenêtres grillagées, et parlaient tout bas. Ma fille n’avait jamais le pouvoir de me délivrer et, dans mes rêves, elle me reconduisait toujours à la prison après m’avoir montré ces choses. Alors, soulagé par les larmes, je tombais sur mes genoux et je la bénissais.

— Je suis cette enfant, je l’espère, mon père. Oh ! père chéri, père chéri ! me bénirez-vous avec tant de ferveur demain ?

— Lucie, j’évoque ces anciens malheurs cette nuit parce que je vous aime mieux que les mots peuvent le dire, et je remercie Dieu de ce grand bonheur. Mes illusions les plus grandes ne m’ont jamais donné la joie que j’ai connue auprès de vous, et celle que nous aurons encore devant nous.

Il l’embrassa solennellement en la recommandant au ciel. Peu après, ils rentraient à la maison.

Le seul invité au mariage serait M. Lorry. Il n’y aurait pas d’autres filles d’honneur que mademoiselle Pross. Le mariage n’apporterait aucun changement dans la manière de vivre. Les jeunes mariés prendraient les chambres de l’étage supérieur, puisque les locataires les avaient quittées.

Le docteur Manette fut très gai pendant le petit souper. Ils n’étaient que trois à table et c’était mademoiselle Pross qui faisait ce troisième. Le docteur Manette regrettait que Charles ne fût pas là et il était presque disposé à faire une objection à ce petit complot aimable qui faisait que le jeune homme n’était pas là. Puis ils burent affectueusement à la santé de ce dernier.

Ainsi l’heure de se dire bonsoir vint et ils se séparèrent. Mais dans le silence de la nuit, vers trois heures du matin, Lucie quitta son lit et se glissa dans la chambre de son père, poursuivie qu’elle était par des craintes imaginaires. Tout était à sa place ; tout était tranquille ; et il dormait, sa tête blanche sur l’oreiller, ses mains posées sur la couverture. Lucie posa sa bougie à quelque distance, puis s’approcha doucement du lit et mis ses lèvres sur les siennes. Penchée sur lui, elle le regardait. L’amertume de la captivité l’avait usé ; mais cette usure, même dans le sommeil, il la cachait par sa volonté.

Elle mit sa main timidement sur la chère poitrine et pria le ciel de lui permettre de rester aussi fidèle envers son père qu’il le méritait. Puis elle retira sa main, mit encore un baiser sur les lèvres de son père et regagna sa chambre. Bientôt, l’aurore vint et les ombres des feuilles du platane se balancèrent doucement sur ses lèvres qui semblaient ainsi se mouvoir comme pour prier.

CHAPITRE XVIII

NEUF JOURS

Le jour du mariage, le soleil brillait gaiement. Tout le monde se tenait prêt à la porte de la chambre du docteur. Il était en train de parler à Charles Darnay. Dans un instant, tous allaient se rendre à l’église : la belle mariée, M. Lorry, Mlle Pross, pour qui cet événement eût été un jour de félicité inoubliable si elle n’avait eu l’idée que son frère Salomon aurait dû être garçon d’honneur.

— Et alors ! dit M. Lorry qui ne cessait d’admirer la mariée et qui tournait autour d’elle pour admirer sa modeste et jolie robe. Alors c’était pour ceci que je vous ai amené à travers la Manche comme un petit bébé ! Mon Dieu, je ne savais vraiment pas ce que je faisais ! Comme je prévoyais peu les obligations que j’allais donner à mon ami Charles.

— Vous ne l’avez pas fait exprès, remarqua la pratique mademoiselle Pross. Donc comment pourriez-vous le savoir ? Bêtises !

— Vraiment ! Mais ne pleurez donc pas ! dit le doux M. Lorry.

— Je ne pleure pas, répondit mademoiselle Pross. C’est vous qui pleurez.

— Moi, mademoiselle Pross ?

M. Lorry osait plaisanter à présent avec elle, lorsque l’occasion se présentait.

— Vous pleuriez tout à l’heure. Je vous ai vu et cela ne m’étonne pas. Vous leur avez fait un si beau cadeau d’argenterie ! Il y a de quoi provoquer des larmes chez n’importe qui. Il n’y a pas deux fourchettes, ni une cuiller dans tout le service qui ne m’ait pas fait pleurer, hier soir, après l’arrivée du colis, au point que je ne pouvais plus voir.

— Je suis récompensé, dit M. Lorry, quoique je n’aie eu aucune intention de vous faire pleurer. Mon Dieu, ce qui fait méditer un homme sur ce qu’il a perdu. Songez qu’il pourrait y avoir, depuis presque cinquante ans, une madame Lorry.

— Pas du tout, dit mademoiselle Pross.

— Vous croyez qu’il n’y aurait jamais pu y avoir une madame Lorry ? demanda celui qui portait ce nom.

— Bah ! dit mademoiselle Pross, vous étiez vieux garçon dans votre berceau !

— Bien, observa M. Lorry en ajustant sa petite perruque, c’est peut-être très possible aussi.

— Et vous avez été fait vieux garçon avant même d’avoir été mis dans votre berceau.

— Dans ce cas, dit M. Lorry, on s’est très mal conduit avec moi. Mais assez parlé de cela. Maintenant, ma chère Lucie, dit-il en passant son bras autour de la taille de la jeune fille, je les entends remuer dans la chambre voisine et mademoiselle Pross et moi, comme des gens d’affaires, nous ne voulons pas perdre l’occasion de vous dire une chose qui vous fera plaisir. Vous laissez votre bon père, ma chère, dans des mains aussi affectueuses que les vôtres ; votre père aura tous les soins concevables ; pendant les quinze jours où vous serez dans le Warwickshire, Tellson lui-même s’occupera de votre père ; et quand, après ces quinze jours, votre père ira vous rejoindre dans le Pays de Galles, vous penserez que nous vous l’avons envoyé en parfaite santé et le mieux disposé. J’entends quelqu’un. Que je vous donne, ma chère, un baiser avec ma bénédiction de vieux garçon !

Durant cet instant, il tint le visage blond près de lui pour regarder cette expression du front dont il se souvenait si bien, puis rapprocha les cheveux d’or de sa perruque avec une tendresse ingénue et une délicatesse qui, bien que passées de mode, étaient aussi vieilles qu’Adam.

La porte s’ouvrit et le docteur sortit avec Charles Darnay. Il était d’une pâleur de mort, alors qu’avant de s’enfermer dans la chambre avec le jeune homme il avait été comme d’habitude. Le calme de ses manières n’avait pourtant pas changé, si ce n’est pour M. Lorry dont le regard fin crut reconnaître cette expression de peur qui jadis lui avait fait l’impression d’un vent glacial.

Il donna le bras à sa fille, la fit descendre l’escalier et monter dans la voiture que M. Lorry avait louée pour la circonstance. Les autres personnes suivirent dans une seconde voiture, et bientôt Lucie Manette et Charles Darnay furent heureusement mariés.

En plus des larmes qui brillaient parmi les sourires du petit groupe quand le mariage fut terminé, des diamants étincelants qui venaient de sortir de l’obscurité d’une poche de M. Lorry brillaient sur la main de Lucie.

Ils rentrèrent ensuite à la maison pour déjeuner et tout se passa très bien.

La séparation, elle, fut dure, bien qu’elle ne dût pas être de longue durée. Le docteur réconforta sa fille et dit enfin, en se dégageant doucement de ses bras :

— Prenez-la, Charles ! Elle est à vous !

Elle agita sa main à la fenêtre de sa voiture, puis elle disparut.

Le docteur, M. Lorry et mademoiselle Pross étaient restés seuls. Ce ne fut que lorsqu’ils se retrouvèrent dans l’ombre du vestibule que M. Lorry remarqua qu’un grand changement s’était opéré chez le docteur.

Il avait dû naturellement beaucoup se dominer et une réaction était à craindre, au moment où la nécessité de se surveiller était passée. Mais ce que M. Lorry redoutait surtout de voir reparaître, c’était la vieille expression d’abandon et d’épouvante, et cette manière absente de tenir la tête et de regarder sa chambre, une fois rentré, qui rappelait à M. Lorry le patron du débit de vin, Defarge, et le voyage sous les étoiles.

— Je crois, dit M. Lorry tout bas à mademoiselle Pross, après un long instant de réflexion, que nous ferions mieux de ne pas le déranger en ce moment. Il faut que j’aille donner un coup d’œil chez Tellson. Je vais y aller et je serai de retour dans très peu de temps. Alors nous irons tous les trois faire une promenade en nature à la campagne, où nous dînerons et tout se remettra en ordre.

Il était plus facile d’aller chez Tellson que d’en sortir. M. Lorry y fut retenu deux heures. Quand il revint, il monta directement chez le docteur, sans poser de questions à la servante. Mais brusquement il s’arrêta ; il venait d’entendre un bruit régulier.

— Mon Dieu, s’écria-t-il, qu’est-ce cela ?

Mademoiselle Pross, dont le visage était bouleversé, se précipita vers lui.

— Oh ! tout est perdu ! cria-t-elle en se tordant les mains. Qu’allons-nous dire à Lucie ? Il ne me reconnaît plus. Il fait des souliers.

M. Lorry dit tout ce qu’il put pour calmer la gouvernante, puis il entra dans la chambre du docteur. L’escabeau se trouvait à la lumière, comme il l’avait été autrefois, la tête du docteur était penchée en avant. Quant au docteur lui-même, il était très affairé.

— Docteur Manette, mon cher ami. Docteur Manette !

Le docteur regarda M. Lorry un instant, à moitié curieux, à moitié fâché d’être dérangé, puis il se pencha encore sur son travail.

Il avait ôté sa veste et son gilet. Sa chemise était ouverte au cou, comme elle l’avait toujours été quand il avait fait ce travail, et même les rides et la fatigue étaient revenues.

Il travaillait vite, avec impatience, comme si on l’avait interrompu et qu’il lui fallait rattraper le temps perdu.

M. Lorry jeta un coup d’œil sur le travail et il s’aperçut que c’était une chaussure de mode ancienne. Il ramassa l’autre chaussure et la montrant au docteur, lui demanda ce que c’était.

— Le soulier de marche d’une jeune dame, grommela-t-il sans lever les yeux. Il a dû être fini il y a longtemps. Laissez-le.

— Mais docteur Manette, regardez-moi.

Il obéit machinalement, sans interrompre son travail.

— Vous me connaissez cher ami. Réfléchissez un instant. Cette occupation n’est pas la vôtre. Réfléchissez, cher ami !

Rien ne put faire parler le docteur. Il levait les yeux un instant quand on lui demandait de le faire. Mais rien ne pouvait le décider à parler. Il travaillait, travaillait en silence et les mots tombaient sur lui comme ils auraient pu tomber sur un mur.

La seule chose qui donnait quelque espoir à M. Lorry, c’était que de temps en temps le docteur regardait rapidement autour de lui sans qu’on le lui demandât. Et dans ce regard, on pouvait découvrir une faible expression de curiosité et de perplexité, comme si le docteur essayait de comprendre ce qui se passait dans son esprit.

À la suite de ce malheur, M. Lorry comprit qu’il y avait deux choses indispensables : d’abord que Lucie ne sût rien de ce qui était arrivé ; ensuite qu’aucune des personnes qui connaissaient le docteur ne le sussent davantage.

D’accord avec mademoiselle Pross, M. Lorry déclara que le docteur était malade et qu’il avait besoin de quelques jours de repos complet. Quant à Lucie, Mlle Pross devait lui écrire que son père avait été appelé chez un malade, et lui parler des quelques mots que le docteur aurait fait parvenir à Mlle Pross.

Ces mesures avaient été prises par M. Lorry en attendant, le docteur ne devant pas tarder à se remettre, selon le banquier. Ce dernier décida également de consulter un médecin sur le cas du docteur.

D’autre part, M. Lorry prit la résolution d’observer attentivement le malheureux docteur, en ayant aussi peu l’air que possible de le faire. Il s’arrangea donc, pour la première fois de sa vie, pour s’absenter régulièrement de chez Tellson et il alla s’installer dans la chambre du docteur, près de la fenêtre.

Il comprit très vite que c’était inutile de lui parler car cela ne faisait que le tourmenter davantage. Il décida donc de n’en plus rien faire et il se contenta de demeurer silencieusement en présence du docteur dans l’espoir qu’à la longue ce dernier comprendrait dans quelle erreur il était tombé. Il ne quitta donc plus la fenêtre. Il passait son temps en lisant, en écrivant, en exprimant de la manière la plus agréable qu’il pouvait qu’il se plaisait à cette fenêtre.

Le docteur Manette prenait ce qu’on lui donnait à manger et à boire et il travaillait jusqu’à la nuit, il travaillait encore une demi-heure après que M. Lorry s’était arrêté d’écrire ou de lire.

Comme il rangeait ses outils pour le lendemain matin, M. Lorry se leva et lui dit :

— Voulez-vous sortir ?

Il regarda à terre, des deux côtés de sa place, comme il l’avait fait autrefois, leva les yeux et répéta de la même voix qu’autrefois :

— Sortir ?

— Oui, faire une promenade avec moi ?

— Pourquoi pas ?

Il avait prononcé ces deux mots sans le moindre effort, puis il se tut. Mais M. Lorry crut discerner, comme le docteur se penchait en avant sur son escabeau, les coudes sur les genoux et la tête dans ses mains, qu’il se demandait pourquoi il avait répondu ainsi. La sagacité de l’homme d’affaires y trouva un avantage et décida de le garder.

Mlle Pross et lui le veillaient, la nuit, à tour de rôle, et l’observaient de temps en temps de la chambre voisine. Il allait et venait longtemps dans sa chambre avant de se coucher ; une fois couché, cependant, il dormait. Le matin, il se levait de bonne heure et se remettait tout de suite au travail.

Le jour suivant, M. Lorry le salua gaiement par son nom et lui parla de choses familières à eux deux. Il ne répondit pas, mais il était évident qu’il avait entendu ce qu’on lui avait dit et qu’il y réfléchissait plus ou moins confusément.

M. Lorry, encouragé, fit entrer Mlle Pross avec son ouvrage, cela à différentes reprises dans la journée. Ils parlèrent de Lucie et de son père, qui était présent, comme s’il n’y avait rien d’extraordinaire à cela, chaque fois avec beaucoup de calme, ni assez longtemps ni trop souvent pour tourmenter le malheureux. M. Lorry remarqua alors que ce dernier levait les yeux plus souvent et qu’il semblait beaucoup mieux se rendre compte de ce qui l’entourait.

Quand la nuit tomba, M. Lorry lui demanda encore :

— Cher docteur, voulez-vous sortir ?

— Sortir ? répéta le docteur comme la fois précédente.

— Oui, vous promener avec moi ?

— Pourquoi pas ?

Cette fois, M. Lorry fit semblant de sortir. Après une heure d’absence, il revint. Entre-temps, le docteur avait pris la place de son ami à la fenêtre d’où il avait regardé le platane. Mais au retour de M. Lorry, il se rassit sur son escabeau.

Le temps passait très lentement et M. Lorry commençait à perdre tout espoir. Le troisième jour vint, puis le quatrième, le cinquième, le sixième, le septième, le huitième, le neuvième enfin.

M. Lorry était de plus en plus anxieux. Le secret était bien gardé, et Lucie, ignorant tout, était heureuse. Et M. Lorry constata que le docteur qui, au commencement, avait été assez maladroit, avait retrouvé toute son habileté, qu’il s’appliquait plus que jamais à son travail, et que ses doigts n’avaient jamais été aussi agiles que dans la demi-obscurité de ce neuvième soir.

CHAPITRE XIX

UN AVIS

Épuisé par une longue veillée anxieuse, M. Lorry s’endormit à son poste. Ce dixième matin, il était étonné de voir la chambre où il s’était endormi dans la nuit sombre, maintenant, à son réveil, brillamment éclairée par le soleil. Il se frotta les yeux. Puis il se demanda s’il ne dormait pas encore. Car en regardant par la porte de la chambre du docteur, il vit que l’escabeau et les outils étaient rangés et que le docteur lisait, assis à côté de la fenêtre. Il était habillé comme d’habitude et sa figure (que M. Lorry pouvait voir distinctement) était reposée, studieuse, attentive, quoique encore très pâle.

Même quand il ne put plus douter qu’il était réveillé, M. Lorry se demanda s’il n’était pas victime d’une illusion, car ses yeux lui montraient un docteur Manette vêtu comme il l’avait été avant sa maladie et employant son temps dans des occupations qui lui étaient naturelles.

Mais la réponse se présentait d’elle-même. Si l’inquiétude de M. Lorry n’avait pas été réelle, comment se faisait-il qu’il se trouvait là ? Comment se serait-il endormi tout habillé dans le cabinet de consultation du docteur Manette ?

Bientôt, Mlle Pross le rejoignit. S’il restait à Jarvis Lorry quelques doutes sur la réalité de sa raison, ces doutes, Mlle Pross les aurait chassés. Mais il voyait clair à présent. Il donna le conseil de laisser passer le temps jusqu’à l’heure habituelle du déjeuner. Alors, on rencontrerait le docteur comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé. S’il paraissait alors lucide, M. Lorry chercherait à savoir avec précaution ce qui était arrivé.

Après avoir fait sa toilette avec le soin méthodique habituel, M. Lorry se présenta à l’heure du déjeuner en même temps que Mlle Pross qui avait approuvé son projet. Le docteur fut prévenu de la même manière qu’avant sa maladie que le déjeuner était servi. Il arriva peu après. Autant qu’il était possible de le comprendre sans le heurter en quoi que ce soit, M. Lorry crut comprendre que le docteur s’imaginait que le mariage de sa fille avait eu lieu la veille. Une allusion faite volontairement sur une date de la semaine rendit visiblement le docteur inquiet. Il réfléchit, fit quelques comptes. Enfin, il était si posément lui-même que M. Lorry se décida à demander ce qu’il notait. C’était l’aide du docteur Manette lui-même.

Lorsque le déjeuner fut terminé, la table desservie, et que les deux hommes se trouvèrent seuls, M. Lorry dit :

— Mon cher Manette, je voudrais connaître votre avis sur un cas très curieux et qui m’intéresse beaucoup. Pour moi, profane, la chose serait très intéressante à étudier. Pour vous, elle l’est peut-être moins.

En regardant ses mains abîmées par le travail de ces derniers jours, le docteur avait l’air troublé. Il écoutait cependant avec attention. Il avait déjà regardé plusieurs fois ses mains.

— Docteur Manette, continua M. Lorry en lui touchant affectueusement le bras, le cas qui m’intéresse est celui d’un ami qui m’est particulièrement cher. Je vous en prie, faites bien attention à ce que je dis et conseillez-moi le mieux que vous pourrez, pour lui – et surtout pour sa fille – sa fille, mon cher Manette.

— Si je comprends bien dit le docteur d’un ton mortifié, un choc mental…

— Oui.

— Soyez explicite, dit le docteur. Ne me cachez aucun détail.

M. Lorry vit que son interlocuteur le comprenait, et il poursuivit :

— Mon cher Manette, il s’agit d’un choc déjà ancien qui ébranla avec force les affections, les sentiments, le – comment dites-vous – l’esprit. Il s’agit d’un choc sous lequel la personne perd conscience, sans qu’on puisse dire pour combien de temps, car elle est incapable de faire le calcul elle-même et elle seule en est capable. Il s’agit d’un choc duquel le malade s’est remis, par un moyen que lui-même ignore – comme je l’ai entendu l’exposer d’une manière frappante. Le malade s’est remis et est devenu un homme d’une grande intelligence et d’une grande force physique. Il lit continuellement. Malheureusement, il a eu une petite rechute.

— De combien de temps ? demanda à voix basse le docteur.

— De neuf jours et neuf nuits.

— Comment s’est-elle déclarée ? dit le docteur en regardant ses mains. N’a-t-il pas repris un ancien travail ?

— C’est un fait.

— Dites-moi maintenant si vous avez vu cet homme, poursuivit le docteur, toujours à voix basse, mais distinctement et posément, si vous avez vu cet homme faisant ce travail avant sa guérison ?

— Une fois.

— Et pendant la rechute était-il plutôt… était-il comme à l’origine ?

— Je le crois.

— Vous avez parlé de sa fille. Sait-elle qu’il a eu une rechute ?

— Non, on ne lui a rien dit et j’espère qu’elle ne le saura jamais. Cette rechute n’est connue que de moi et d’une autre personne en qui on peut avoir confiance.

Le docteur serra la main de M. Lorry et murmura :

— Ça, c’est très gentil. C’est vraiment très délicat.

M. Lorry serra également la main du docteur et durant un long moment ni l’un ni l’autre ne parlèrent.

— Mon cher Manette, dit finalement M. Lorry de la manière la plus affectueuse. Je ne suis qu’un homme d’affaires et je suis inapte à démêler des choses aussi délicates et aussi difficiles. Je ne possède ni la science ni l’intelligence nécessaires ; j’ai besoin d’être guidé. Et il n’y a pas un homme au monde en qui j’aurais plus confiance qu’en vous. Dites-moi quelle est la raison de cette rechute ? Pourra-t-elle se reproduire ? Et si oui, n’y a-t-il pas un moyen de la prévenir ? Si non, comment faudra-t-il le traiter ? Que puis-je faire pour mon ami ? Personne ne peut être plus désireux de servir un ami que je ne le suis, si seulement je savais comment. Mais je ne sais que faire, en pareil cas. Si votre savoir, votre expérience pouvaient me mettre sur la bonne voie, peut-être pourrais-je faire quelque chose. Sans conseils et sans appui, je ne peux faire que peu. Je vous en prie, parlons ensemble de cela, éclairez-moi, apprenez-moi comment être plus utile.

Le docteur Manette réfléchissait et M. Lorry ne le pressait pas.

— Je crois, dit le docteur en rompant le silence avec effort, que la rechute dont vous me parlez ne devait pas être tout à fait imprévue pour le sujet.

— Est-ce qu’il la craignait ? osa demander M. Lorry.

— Beaucoup, répondit le docteur avec un frisson. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien une telle crainte est obsédante pour celui qui en souffre et combien il lui est difficile – impossible même – de proférer un seul mot à ce sujet.

— Sera-t-il sensiblement soulagé, demanda M. Lorry, s’il pouvait se forcer à partager son obsession avec quelqu’un ?

— Je crois que oui, mais, comme je vous le disais, je crois que c’est impossible.

— Voyons, dit M. Lorry mettant doucement sa main sur celle du docteur, après un court silence, à quoi attribuez-vous cette attaque ?

— Je crois, répondit le docteur, que la première cause de la maladie a été la résurrection d’une suite de pensées et de souvenirs. Je crois que par association ses idées sont remontées jusqu’à ces circonstances, disons, particulières.

— Se rappelait-il ce qui s’est passé au moment de la rechute ? demanda M. Lorry avec une hésitation.

Le docteur désolé regarda autour de lui, secoua la tête et répondit à voix basse :

— Pas du tout.

— Quant à l’avenir…

— Quant à l’avenir, poursuivit le docteur qui avait retrouvé sa fermeté, j’ai grand espoir. Puisqu’il s’est remis si vite, j’ai grand espoir. J’espère que le pire est passé.

— Bien. Vous me consolez. Je vous en suis reconnaissant.

— Je vous en suis reconnaissant aussi, dit le docteur en baissant la tête.

— Il y a deux autres choses sur lesquelles je voudrais être instruit. Puis-je continuer ?

— Vous ne pouvez rendre un meilleur service à votre ami.

Le docteur tendit la main.

— Quelle est la première chose ?

— Mon ami est d’une nature studieuse et doué d’une grande énergie. Il s’applique avec ardeur à acquérir des connaissances professionnelles, à faire des expériences. Peut-être travaille-t-il trop ?

— Je ne crois pas. Il est probable que c’est dans la nature de son esprit d’éprouver toujours le besoin de s’occuper. C’est peut-être aussi la conséquence des malheurs qui l’ont frappé. Moins l’esprit est occupé de choses saines, plus il y a danger qu’il se tourne vers des choses malsaines. Il a pu s’observer et avoir fait cette découverte.

— Vous êtes certain qu’il ne souffre pas de surmenage ?

— Je ne crois rien de cela.

— Mon cher Manette, s’il était surmené…

— Mon cher Lorry, je ne crois pas que cela peut être. Il y a eu violence d’un côté, et il faut un contrepoids.

— Pardonnez à un homme d’affaires tenace d’insister. S’il était surmené, est-ce que cela se serait manifesté ainsi, par une rechute ?

— Je ne crois pas, je ne crois pas, dit le docteur Manette avec toute la fermeté d’un homme convaincu.

M. Manette parlait avec la défiance d’un homme qui sait combien peu de choses peut renverser l’organisation délicate de l’esprit, mais aussi avec la confiance d’un homme qui avait lentement gagné son assurance dans la souffrance. Ce n’était pas à son ami de diminuer cette confiance. Encouragé, il aborda le dernier cas. Il le trouvait le plus délicat à aborder mais se rappelant sa conversation avec Mlle Pross, ainsi que ce qu’il avait eu pendant ces neuf derniers jours, il comprit qu’il ne devait pas reculer.

— Sous l’influence de cette rechute, il a repris son occupation, continua M. Lorry en toussant, nous l’appelons son travail de forgeron, son travail de forgeron. Pour citer un exemple, disons qu’il avait eu l’habitude, dans la mauvaise période de sa vie, de travailler à une petite forge. Disons qu’on l’a retrouvé d’une manière imprévue, en train de travailler à cette petite forge. Ne trouvez-vous pas dommage qu’il la garde auprès de lui ?

Le docteur couvrit son front de sa main et frappa le sol du pied avec nervosité.

— Il l’a toujours gardée près de lui, dit M. Lorry en dévisageant avec anxiété son ami. Ne vaudrait-il pas mieux qu’il s’en débarrassât ?

De nouveau le docteur, dont le front était toujours caché, frappa le sol avec nervosité.

— Vous hésitez à me répondre, dit M. Lorry. Je comprends que la question est délicate. Et pourtant, je crois…

À ce moment, il secoua la tête et s’arrêta.

— Vous voyez, dit le docteur Manette en se tournant vers son interlocuteur après un silence inquiet, il est très difficile d’expliquer d’une manière intelligente ce qui se passe dans le cerveau de cet homme. Il fut sans doute un temps où cette occupation lui faisait terriblement défaut et ce devait être un bonheur pour lui quand il pouvait s’y adonner ; sans doute, cette occupation soulageait-elle ses peines en substituant la maladresse des doigts à la maladresse du cerveau, et plus tard, quand il eut plus de pratique, l’ingéniosité des mains à l’ingéniosité des tortures mentales, au point qu’il ne put s’en déshabituer. Et même à présent qu’il a plus de confiance en lui-même qu’il n’en a jamais eue, et qu’il parle de lui-même avec clairvoyance, l’idée qu’il pourrait avoir un jour besoin de cette occupation et ne pas la trouver lui donne subitement une peur semblable à celle qui fait battre le cœur d’un enfant perdu.

Le docteur eut l’air d’un enfant perdu quand il leva les yeux sur M. Lorry.

— Mais – et ma curiosité, je vous le rappelle, n’est que celle d’un simple homme d’affaires qui ne trafique qu’avec des objets matériels tels que des guinées, des shillings, des billets de banque – ne croyez-vous pas qu’en enlevant l’occupation, on enlèverait l’idée ? Si cette forge n’était plus, mon cher Manette, ne se pourrait-il pas que la crainte disparût aussi ? En somme, n’est-ce pas entretenir cette crainte que de garder la forge ?

Il y eut encore un silence.

— Oui, mais, dit le docteur, c’est un si vieux camarade.

— Je m’en séparerais tout de même, poursuivit M. Lorry en secouant la tête. – Il gagnait en fermeté à mesure qu’il voyait fléchir son ami. – Je lui conseillerais de sacrifier cette forge. Je ne veux que votre permission. Je suis persuadé que cela ne lui fait pas du bien. Donnez-m’en la permission, cher brave homme. Pour sa fille, mon cher Manette.

Très étrange était la lutte qu’il y avait en ce dernier, très étrange !

— En son nom, alors, que ce soit fait ! Je le permets. Mais n’enlevez pas la forge en sa présence. Qu’elle soit enlevée quand il n’est pas là ! Que la séparation se fasse le moins cruellement possible !

M. Lorry s’engagea à prendre toutes ces précautions et l’entretien s’acheva. Les deux hommes passèrent la journée à la campagne ; le docteur était tout à fait rétabli. Les trois jours qui suivirent, il les passa sans encombre. Le quatrième jour, il partit pour rejoindre Lucie et son mari. M. Lorry avait écrit pour expliquer tant bien que mal à la jeune fille le silence de son père et elle n’avait aucun soupçon.

Aussitôt après le départ du docteur, M. Lorry pénétra dans la chambre de ce dernier, chargé d’une hache, d’un marteau, d’une scie, d’un ciseau, et accompagné de Mlle Pross qui tenait le chandelier. Là, derrière la porte fermée, M. Lorry avec des gestes mystérieux et coupables, démolit complètement l’établi du cordonnier et Mlle Pross, le chandelier à la main, avait l’air d’assister à un meurtre. On commença par brûler le corps (coupé en morceaux convenables) dans le feu de la cuisine. Quant aux outils, aux souliers, ils furent brûlés dans le jardin. La destruction et la dissimulation répugnent tant aux honnêtes gens que M. Lorry et Mlle Pross, en démolissant l’établi sans en laisser de traces s’étaient sentis comme les complices d’un même crime.

CHAPITRE XX

UNE PLAIDOIRIE

Quand les nouveaux mariés rentrèrent à Londres, la première personne qui vint leur présenter ses compliments fut Sydney Carton. Ils étaient rentrés à la maison depuis quelques heures à peine, lorsqu’il se présenta. Il n’avait fait de progrès ni dans sa façon de s’habiller, ni dans son apparence, ni dans ses manières. Mais il y avait en lui une certaine fidélité grossière qui surprit Charles Darnay.

Il cherchait visiblement une occasion d’emmener Darnay dans l’embrasure d’une fenêtre et de lui parler en tête-à-tête.

— Monsieur Darnay, je voudrais que nous fussions amis, dit-il enfin.

— Ne sommes-nous pas déjà des amis ?

— Vous êtes assez bon de le dire, mais n’est-ce pas une façon de parler ? Je ne veux pas de cela. En vérité quand je dis que je voudrais que nous fussions des amis, je ne veux pas dire cela précisément.

Charles Darnay – comme c’était naturel de le faire – lui demanda ce qu’il voulait dire.

— Mon Dieu, dit Carton en souriant, c’est plus facile à comprendre pour moi que de le faire comprendre à quelqu’un d’autre. Néanmoins, essayons. Vous rappelez-vous un certain jour où j’étais plus ivre que d’habitude ?

— Je me rappelle en effet un certain jour où vous me forciez à reconnaître que vous aviez bu.

— Je me le rappelle aussi. Le malheur est que je me rappelle toujours ces jours-là. J’espère qu’ils compteront en ma faveur, lorsque tout sera fini. Ne craignez rien, je ne vais pas prêcher !

— Je ne suis pas effrayé. Votre gravité est tout sauf inquiétante pour moi !

— Ah ! dit Carton en faisant mouvoir sa main d’une manière nonchalante. À l’occasion d’une beuverie (une parmi tant d’autres, comme vous le savez), j’ai été insupportable en vous parlant de l’amour que j’avais ou que je n’avais pas pour vous. Je voudrais que vous l’oubliiez.

— Il y a longtemps que je l’ai oublié.

— C’est encore une façon de parler ! Mais, monsieur Darnay, l’oubli n’est pas si facile pour moi que vous ne prétendez qu’il l’est pour vous. Je n’ai pas du tout oublié ce jour et une réponse faite avec légèreté ne m’aide pas à l’oublier.

— Si je vous ai répondu légèrement, répliqua Darnay, je vous en demande pardon. Je n’ai fait cette réponse que parce que je croyais que le sujet n’en était pas important et je m’étonne de voir qu’il l’est à vos yeux. Je vous déclare, foi de gentilhomme, qu’il y a longtemps que je ne pense plus à ce jour. Ciel ! n’ai-je donc rien de plus important à me rappeler dans le grand service que vous m’avez rendu ce jour ?

— Quant à ce grand service, dit Carton, je suis obligé de vous avouer, puisque vous en parlez de cette façon, que ce n’était que fanfaronnade. Je ne savais pas ce qui nous arrivait quand je vous l’ai rendu. Mon Dieu, je dis : quand je l’ai rendu ; je parle du passé.

— Vous traitez bien légèrement ma reconnaissance et je ne vous chercherai pas querelle au sujet de votre réponse.

— Cette réponse est sincère, monsieur Darnay. Ayez confiance en moi ! Maintenant que vous me connaissez, vous me savez incapable de faire les belles actions des autres hommes. Si vous en doutez, interrogez Stryver, il vous le dira.

— Je préfère me former mon opinion tout seul, sans son aide.

— En tout cas, vous me connaissez comme un vaurien qui n’a jamais fait de bien à personne et qui n’en fera jamais.

— Je ne sais pas si vous n’en ferez jamais.

— Mais moi je le sais et il faut croire ma parole. Bien ! Maintenant, si vous pouviez supporter qu’un type d’aussi mauvaise réputation se rende quelquefois chez vous, je vous demanderai qu’il me soit permis d’aller quelquefois chez vous, comme une personne privilégiée ; que je puisse être regardé comme un meuble inutile (et j’ajouterais s’il n’y avait pas cette ressemblance qu’on a trouvée entre vous et moi) un meuble laid, qu’on garde pour ses anciens services mais que personne ne remarque. Je n’abuserai pas de cette permission. Il y a une chance sur cent que je ne m’en servirai que quatre fois par an au plus. Ce sera une grande satisfaction pour moi de savoir que j’ai cette permission. C’est tout.

— Profitez-en dans ce cas.

— C’est une autre façon charmante de me répondre que vous acceptez. Je vous en remercie, Darnay. Puis-je m’autoriser de votre nom pour prendre cette liberté ?

— Naturellement, Carton, depuis le temps qu’on se connaît !

Ils se serrèrent la main et Sydney se détourna. Une minute plus tard, il était, et cela trop visiblement, retombé dans son indolence.

Quand il fut parti, pendant la soirée qui réunissait Mlle Pross, le docteur et M. Lorry, Charles Darnay parla de la conversation qu’il avait eue avec Sydney Carton et il présenta le jeune homme comme le type achevé du débauché insouciant, mais sans amertume ni méchanceté, comme n’importe qui l’aurait fait d’après les apparences.

Il n’avait pas songé un instant que ses paroles demeureraient dans l’esprit de sa jolie femme. Pourtant quand il la rejoignit dans leur appartement, il la trouva qui l’attendait.

— Nous sommes rêveuse, ce soir ! dit Darnay en passant son bras autour de la taille de la jeune femme.

— Oui, Charles chéri, répondit-elle en se serrant contre son mari et en le regardant avec attention et curiosité. Nous sommes rêveuse ce soir parce que nous sommes préoccupée par quelque chose ce soir.

— Quelle chose, Lucie ?

— Je voudrais que vous me promettiez de ne jamais me poser une question.

— Qu’est-ce que je ne promettrais pas à mon amour ?

En effet, que pouvait-il refuser à cette femme dont il écartait les cheveux d’or pour mieux l’admirer et dont le cœur ne battait que pour lui.

— Je pense, Charles, que le pauvre monsieur Carton mérite plus de considération et de respect que vous n’en avez exprimé pour lui ce soir !

— Vraiment, mon trésor ? Pourquoi cela ?

— C’est justement ce que vous ne devez pas me demander. Mais je crois… je sais qu’il le mérite.

— Si vous le savez, c’est assez. Que voulez-vous que je fasse, mon amour ?

— Je vous demanderai, chéri, d’être toujours très bon pour lui, toujours, et très indulgent pour ses fautes quand il n’est pas présent. Je vous demanderai de croire qu’il a un cœur qu’il montre très, très rarement, un cœur qui a de profondes blessures, je l’ai vu saigner, mon chéri.

— Cela m’est très pénible de penser, dit Charles surpris, que j’ai pu lui faire de la peine. Je n’aurais jamais cru que Carton était si sensible.

— C’est ainsi, pourtant, Charles. Je crains qu’il ne puisse jamais être sauvé. Il n’y a aucun espoir que son caractère puisse changer. Mais je suis certaine qu’il est capable de choses tendres, grandes et même magnanimes.

Lucie était si belle dans la pureté de sa foi en cet homme perdu que son mari aurait pu la regarder des heures entières !

— Oh ! mon plus cher amour, dit-elle en se serrant près de son mari, en posant sa tête contre sa poitrine à lui, en levant les yeux, songez comme nous sommes forts dans notre bonheur et comme il est faible dans sa misère !

Cette parole l’émut.

— Je me le rappellerai toujours, cher cœur. Je me le rappellerai aussi longtemps que je vivrai.

Il se pencha sur la tête d’or et rapprocha les lèvres roses des siennes, et tint sa femme dans ses bras. Si le vagabond solitaire qui parcourait à ce moment les rues obscures avait pu entendre cette innocente confidence et s’il avait pu voir les larmes de pitié qui coulaient sur le visage de la jeune femme et que Charles baisait, il aurait pu crier à la nuit – et les mots ne seraient pas sortis de sa bouche pour la première fois : « Que Dieu la bénisse pour sa douce compassion ! »

CHAPITRE XXI

L’ÉCHO DES PAS

C’était un coin merveilleux pour entendre les échos que celui où habitait le docteur. Lucie, assise dans la maison silencieuse de cet endroit paisible, écoutait l’écho des pas qui avaient retenti là à travers les années.

Tout d’abord, il y avait des moments où, quoiqu’elle fût une jeune épouse parfaitement heureuse, l’ouvrage lui tombait doucement des mains et où ses yeux se voilaient. Car elle percevait dans les échos venant de loin quelque chose de lumineux, quelque chose qui agitait trop son cœur. Des espoirs et des craintes – l’espoir d’un amour inconnu d’elle, la crainte de perdre la vie au moment de connaître cet amour – se partageaient son cœur. Alors, parmi ces échos, elle reconnaissait ceux des pas qui résonnaient autour de sa tombe, ceux des pensées du mari qui la pleurait.

Puis cette inquiétude s’évanouissait pour faire place à une autre, celle que lui procurait l’écho des petits pas d’un enfant et de son bavardage. D’autres échos, plus sonores avaient beau venir, la jeune mère ne pouvait entendre que ceux relatifs à l’enfant. Ils venaient et la maison ombragée était ensoleillée.

Toujours appliquée à filer le lien d’or qui les réunissait, en ajoutant sa douce influence dans la trame de toutes ces vies, Lucie ne perçut dans les échos de ces dernières années que des sons amicaux et calmes. Le pas de son mari était fort et prospère ; celui de son père, stable et égal ; et Mlle Pross se consacrait aux caprices de l’enfant. Et la petite Lucie, drôle dans son application, s’appliquait au devoir du matin, ou habillait une poupée aux pieds de sa mère, ou babillait dans les langues des deux villes qui se mêlaient dans sa vie.

L’écho répétait rarement le pas de Sydney Carton. Il ne s’était servi du privilège de venir sans invitation chez les Darnay qu’une demi-douzaine de fois. Il s’asseyait alors parmi ses amis, pour passer la soirée, comme il l’avait tant fait jadis. Il ne venait jamais après avoir trop bu, et à son sujet, l’écho ne murmurait pas ce qu’il fait habituellement dans ces circonstances.

Un homme qui a aimé une femme ne peut pas voir les enfants de celle-ci sans un sentiment étrange. Quelles sont les raisons de cette délicate sensibilité ? Nul écho ne le dit. Mais c’est ainsi et ce fut ainsi dans cette histoire. Carton fut le premier étranger à qui la petite Lucie tendit ses bras potelés. Et en grandissant, on eut dit qu’elle s’en souvenait. Le petit garçon qui était mort avait même parlé de Sydney à ses derniers moments. « Pauvre Carton, avait-il murmuré, embrasse-le pour moi. »

Quant à M. Stryver, il faisait son chemin au barreau, ainsi qu’un bateau avançant dans des eaux agitées, en traînant derrière, comme une remorque, Sydney Carton. Mais de même qu’une remorque est généralement ballottée dans les remous, de même Sydney menait une vie houleuse. L’habitude, beaucoup plus forte malheureusement que son intérêt, lui avait tracé la vie qu’il devait vivre. Stryver était riche ; il s’était marié avec une veuve riche de qui il avait eu trois garçons qui n’avaient de brillants que les cheveux plats sur leur tête ronde.

M. Stryver, montrant une autorité des plus agressive, avait fait marcher devant lui ces trois jeunes gens jusqu’au coin tranquille du Soho, pour les conduire chez le mari de Lucie comme élèves.

— Hé, voici trois sandwichs au fromage pour vous aider à pourvoir à vos pique-niques matrimoniaux, Darnay ! avait-il dit avec délicatesse. M. Stryver faillit éclater d’indignation quand Darnay, avec politesse, refusa d’instruire les trois sandwichs au fromage et donna le conseil aux trois jeunes gentlemen de se méfier de l’orgueil des mendiants comme de celui des instituteurs. M. Stryver avait également l’habitude de raconter à Mme Stryver en buvant son vin lourd quels artifices Mme Darnay avait employés pour le séduire et comme sa sagacité à lui l’avait rendu imprenable. Et certains de ses confrères du barreau qui participaient avec lui au vin lourd et aux mensonges l’excusaient en disant que M. Stryver avait raconté tant de fois cette histoire qu’il avait fini par y croire.

Lucie écoutait, quelquefois pensive, quelquefois amusée, l’écho de ces paroles jusqu’à ce que sa petite fille eût atteint l’âge de six ans. Il n’est pas nécessaire de dire combien près de son cœur étaient les pas de son enfant ainsi que ceux de son mari, toujours actifs et calmes, ni comme l’écho de son intérieur qu’elle dirigeait avec une économie si sage et si élégante que tout y était plus abondant que dans les maisons où règne le gaspillage, ni comme cet écho était de la musique pour elle, ni comme tous les autres échos étaient doux à ses oreilles, ceux des paroles de son père qui la trouvait plus dévouée pour lui qu’elle ne l’avait été avant son mariage (si cela pouvait être), ni ceux des paroles de son mari qui lui disait : « Quel est le secret magique, ma chérie, qui fait que vous êtes dévouée à nous tous comme si nous n’étions qu’un seul être et qui fait que vous ne semblez jamais être pressée ou avoir trop à faire ? »

Malheureusement, il y avait d’autres échos, au loin, qui grondaient, menaçants. Ce fut à l’époque du sixième anniversaire de la petite Lucie qu’ils commencèrent à faire un bruit horrible, semblable à celui d’un orage qui se lèverait en France.

Une nuit, au milieu du mois de juillet de l’année mil sept cent quatre-vingt-neuf, M. Lorry revint tard de chez Tellson et s’assit en arrivant auprès de Lucie et de son mari dans l’embrasure de la fenêtre. La nuit était agitée. Il faisait lourd et tous trois se souvinrent de ce dimanche soir où, du même endroit, ils avaient regardé les éclairs dans le ciel.

— Je commençais à croire, dit M. Lorry, en rejetant sa perruque en arrière, que j’allais être obligé de passer la nuit chez Tellson. Nous avons eu tant de travail dans la journée qu’on ne savait plus où donner de la tête. Il y a tant d’inquiétude à Paris que nous sommes littéralement débordés. Nos clients de Paris nous écrivent tous à la fois pour nous confier leurs biens. C’est une manie chez eux de les envoyer en Angleterre.

— C’est un mauvais signe, dit Darnay.

— Un mauvais signe, vous dites, mon cher Darnay ? En effet, mais nous ne savons pas ce que cela veut dire. Les gens sont tellement peu raisonnables ! Certains d’entre nous, chez Tellson, deviennent vieux et nous ne pouvons les déranger sans leur donner de bonnes raisons.

— Pourtant, dit Darnay, vous savez combien sombre et menaçant est le ciel.

— Je le sais, naturellement, acquiesça M. Lorry en essayant de se convaincre que ses craintes provenaient de la température étouffante – mais je ne suis pas de très bonne humeur après une journée pareille. Où est Manette ?

— Le voilà, dit le docteur en entrant dans la chambre obscure au même moment.

— Je suis content de vous trouver à la maison car ces bousculades et les mauvais présages dans lesquels j’ai passé toute ma journée m’ont rendu nerveux sans raison. J’espère que vous ne sortez pas.

— Non. Je vais jouer au jacquet avec vous, si vous voulez, dit le docteur.

— Je ne crois pas que j’en aie envie, si je peux vous dire la vérité. Je ne suis pas en état de jouer contre vous ce soir. Est-ce que le thé est encore là, Lucie ? Je ne peux voir.

— Naturellement. Je l’ai gardé pour vous.

— Merci, ma chérie. Et le précieux enfant, est-il en sûreté dans son lit ?

— Il dort profondément.

— Ça c’est bien. Tout est parfait ! Je ne sais pas d’ailleurs pourquoi tout ne serait pas parfait ici, Dieu merci ! Mais j’ai été tellement bouleversé toute la journée et je ne suis plus le jeune homme que j’étais ! Un thé, ma chérie. Merci. Maintenant, venez et prenez votre place parmi nous, et laissez-nous reposer en paix et écoutez les échos sur lesquels vous avez toute une théorie.

— Oh ! ce n’est pas une théorie ; c’est une fantaisie de ma part !

— Une fantaisie alors, ma sage chérie ! continua M. Lorry en prenant la main de la jeune femme. Ces échos sont pourtant très nombreux et ils font beaucoup de bruit, n’est-ce pas ? Écoutez-les !

 

*
*    *

 

C’étaient des pas impétueux, bruyants et dangereux quand ils se frayaient un chemin dans la vie des gens, des pas d’un sang qui serait difficile à effacer, des pas qui trépignaient dans le quartier Saint-Antoine, loin de cette fenêtre obscure de Londres devant laquelle le petit groupe était assis.

Ce matin-là Saint-Antoine avait été envahi par une foule d’épouvantails, allant, venant, s’agitant sous les lueurs scintillant au-dessus des têtes des lames d’acier et des bâillements au soleil. Un énorme rugissement s’éleva de Saint-Antoine et une forêt de bras nus s’agita dans l’air comme des branches desséchées au vent de l’hiver : tous les doigts serraient convulsivement des armes, n’importe lesquelles.

Personne n’aurait pu dire d’où elles venaient, qui les avait distribuées, comment il se faisait qu’elles s’agitaient par vingtaines à la fois au-dessus de la foule ; on distribuait encore des fusils, de la poudre, des cartouches, des cartouches de fer et de bois, des couteaux, des haches, des piques, toutes les armes qu’une ingéniosité insensée avait imaginées. Ceux qui ne trouvaient pas autre chose arrachaient des pierres et des briques. Tout Saint-Antoine avait la fièvre. La vie ne comptait plus pour personne et chacun brûlait de sacrifier la sienne.

Comme dans un tourbillon les eaux se dirigeaient vers le centre, toute cette colère se portait vers le débit de vin de Defarge, chacun voulant approcher Defarge lui-même qui, déjà noirci par la poudre et la sueur, donnait des ordres, donnait des armes, repoussait cet homme-là, faisait avancer cet autre, désarmait l’un pour armer l’autre, au plus fort de la mêlée.

— Reste près de moi, Jacques Trois, cria Defarge ; et vous, Jacques Un et Deux, séparez-vous et mettez-vous à la tête des patriotes. Où est ma femme ?

— Eh bien ! ici, tu vois ! dit Mme Defarge qui était aussi calme que d’habitude, mais qui ne tricotait pas aujourd’hui. Elle tenait une hache au lieu de son ouvrage. Dans sa ceinture, il y avait un pistolet et un couteau.

— Où vas-tu ma femme ?

— Pour le moment, je reste avec toi. Tout à l’heure, je marcherai en tête des femmes.

— Marchons, cria Defarge d’une voix forte. Patriotes et amis, nous sommes prêts ! À la Bastille !

On eût dit que la voix de la France entière avait retenti dans ces mots : à la Bastille ! La mer vivante se dressa, lame contre lame, et se mit en marche. Des cloches d’alarme sonnaient. Des tambours résonnaient, la mer humaine s’était ébranlée et l’attaque commença.

Fossés profonds, ponts-levis, murs épais, huit grandes tours, canons, fusils, feu et fumée.

À travers le feu, à travers la fumée – dans le feu et dans la fumée – car la mer humaine l’avait jeté sur un canon, Defarge du débit de vin, devenu canonnier instantanément, tira comme un brave soldat pendant deux heures.

Fossés profonds, ponts-levis, murs épais, huit grandes tours, canons, fusils, feu et fumée.

Un pont-levis descendu ! « Courage citoyens, courage, courage. Jacques Un, Jacques Deux, Jacques Mille, Jacques Deux mille, Jacques Vingt-cinq mille ; au nom de tous les anges et de tous les diables – choisissez ceux que vous préférez – courage ! » criait Defarge, du débit de vin, à côté de son canon depuis longtemps brûlant.

— À moi les femmes ! cria Mme Defarge, sa femme. Quoi, nous savons tuer aussi bien que les hommes quand la place est prise.

Et les femmes venaient à elle, avec des cris de colère ; elles étaient armées, d’armes variées, mais toutes étaient armées de la faim et de la vengeance.

Canons, fusils, feu et fumée ; puis encore les fossés profonds, les ponts-levis, les murs épais, et les huit grandes tours. Il y avait de petites éclaircies dans la mer humaine faites par ceux qui étaient tombés. Les armes brillaient, des torches flambaient, des charrettes dont on s’était servi comme barricades, des cris, des décharges de fusils, des jurons retentissaient. Tout le monde avait du courage. Des bruits furieux s’élevaient de la mer humaine. Et toujours les fossés profonds, l’unique pont-levis, les murs épais, les huit grandes tours, et encore Defarge, du débit de vin, à son canon doublement échauffé par quatre heures féroces.

Un drapeau blanc parut à l’intérieur de la forteresse, à peine perceptible dans l’orage. Tout d’un coup, la mer humaine devint infiniment plus large et Defarge passa sur le pont-levis, puis s’avança entre les murs épais, pénétra au milieu des huit grandes tours.

La force de l’océan qui le portait en avant était impossible à maîtriser, même respirer profondément ou tourner la tête étaient impossibles. Et Defarge se trouva dans la cour de la Bastille. Serré contre un mur il dut se débattre pour aller au centre. Jacques Trois était non loin de lui. Mme Defarge, à la tête d’un groupe de femmes, était visible. Elle tenait un couteau à la main. Partout, ce n’était que tumulte, cris, exaltation. On se faisait des signes, on s’appelait.

— Les prisonniers !

— Les registres !

— Les instruments de torture !

— Les cellules secrètes !

— Les prisonniers !

Parmi tous ces cris et des milliers d’autres, celui qui réclamait les prisonniers revenait le plus souvent. Comme les premières vagues passaient, entraînant avec elles les officiers de la prison et les menaçant de mort immédiate si même un seul coin demeurait caché, Defarge prit un de ces officiers par le collet – un homme à cheveux gris qui tenait une torche allumée – le tira à l’écart.

— Montre-moi la tour nord, dit Defarge. Tout de suite.

— Je le ferai de bonne foi si vous voulez m’accompagner. Mais elle est vide.

— Que veut dire « Cent cinq tour nord » ? continua Defarge. Vite !

— Ce que cela veut dire, monsieur ?

— Est-ce le numéro d’un prisonnier ou d’une cellule ? Réponds où je te tue sur-le-champ !

— Tue-le, cria Jacques Trois qui s’était avancé.

— Monsieur, c’est une cellule.

— Montre-la-moi !

— Alors, venez par ici.

Jacques, qui regrettait que ce dialogue ne se fût pas terminé par une effusion de sang, prit le bras de Defarge qui, lui, avait pris également le bras du geôlier. Leurs trois têtes étaient proches, pourtant ils avaient de la peine à s’entendre, si grand était le bruit que faisait l’océan humain qui avait envahi la forteresse, inondant les cours, les passages, les escaliers.

Defarge, le geôlier et Jacques Trois marchaient à présent le long de souterrains sinistres où la lumière du jour n’avait jamais pénétré, passant devant des portes s’ouvrant sur des sortes de cavernes ou sur des cages, descendant des marches humides, en gravissant d’autres, grossières ; aussi vite qu’il était possible de le faire. De temps à autre, leur passage était entravé par la foule, mais quand ils montèrent dans la tour, ils furent seuls. Le geôlier s’arrêta devant une porte basse, mit une clef dans la serrure grinçante, poussa la porte lentement et dit, comme tout le monde baissait la tête pour pénétrer dans la cellule :

— Cent cinq tour nord.

Il y avait une petite fenêtre traversée par de gros barreaux et une sorte de paravent qui ne permettait de ne voir le jour qu’en se baissant. Il y avait aussi une petite cheminée dont l’intérieur était traversé de barreaux. Il y avait un tas de cendre de bois dans l’âtre. Il y avait un escabeau, une table et une paillasse. Il y avait quatre murs noircis et un anneau de fer rouillé fixé dans l’un d’eux.

— Passe le flambeau lentement le long de ces murs de façon que je puisse les voir, dit Defarge au geôlier.

L’homme obéit et Defarge suivit des yeux la lumière.

— Arrête ! Viens voir Jacques !

— A. M., épela Jacques Trois en lisant.

— Alexandre Manette, dit Defarge à l’oreille de son compagnon et en passant son doigt noirci par la poudre sur les lettres.

— Et ici, il a écrit : « Un pauvre médecin ». Et c’est lui sans doute qui a gravé le calendrier sur la pierre. Qu’as-tu dans la main ? Une pince ? Donne-la-moi.

Defarge avait encore le boutefeu de son fusil dans sa main.

Il l’échangea rapidement avec la pince et s’approchant de l’escabeau et de la table, la démolit en quelques coups.

— Tiens la lumière plus haut, dit-il avec colère au geôlier. Cherche avec soin les morceaux, Jacques. Tiens, voici un couteau. Ouvre le lit et cherche dans la paillasse. Mais tiens donc la lumière plus haut, toi !

Après avoir jeté un regard menaçant sur le geôlier, Defarge s’accroupit devant l’âtre et frappa le sol, essaya de desceller les barreaux. De la poussière et des mortiers tombèrent. Il les écarta, chercha dans les cendres, ainsi que dans une crevasse où son instrument avait glissé.

— Est-ce qu’il y a quelque chose dans la paille, Jacques ?

— Rien.

— Eh bien ! rassemblons tout cela au milieu de la cellule ! Comme cela ! Et mets-y le feu, toi !

Le geôlier obéit et une flamme s’éleva. Puis ils descendirent dans la grande cour où la foule hurlait toujours. Elle cherchait Defarge. Saint-Antoine voulait que son marchand de vin fût à la tête de ceux qui gardaient le gouverneur qui avait défendu la Bastille et fait tirer sur le peuple, sans quoi cet homme ne serait jamais arrivé vivant à l’Hôtel de Ville où il devait être jugé. Il échapperait ainsi à la justice et le sang du peuple (qui avait brusquement une valeur après tant d’années où il n’avait pas compté) ne serait pas vengé.

Au milieu de cette foule hurlant sa passion autour du vieil officier, sévère dans sa veste grise tachée d’une décoration rouge, il n’y avait qu’un visage calme et c’était celui d’une femme.

— Voyez, il est là mon mari ! cria-t-elle en montrant du doigt le marchand de vin.

Elle était immobile près du vieil officier sévère et elle demeura immobile près de lui ; elle demeura immobile près de lui quand on l’emmena à travers les rues, quand Defarge et les autres l’emmenèrent ; elle resta immobile près de lui quand il approcha du but et quand on commença à le frapper ; elle resta immobile près de lui quand il tomba à terre poignardé par vingt personnes ; elle était très près de lui et soudain elle mit son pied sur sa gorge et lui coupa la tête avec le couteau qu’elle avait tenu prêt depuis longtemps.

L’heure vint où Saint-Antoine devait mettre à exécution son idée horrible de pendre des hommes à la place des lanternes afin de montrer ce qu’il était, de quoi il était capable. Le sang de Saint-Antoine était échauffé cependant que celui de la tyrannie se refroidissait sur les marches de l’Hôtel de Ville, le corps du gouverneur, là-bas, sous la semelle du soulier que Mme Defarge avait posé sur la gorge du gouverneur pour la couper.

— Descendez cette lampe, là-bas ! cria Saint-Antoine après avoir cherché un nouvel instrument de supplice. Ici il y a un soldat qui veut prendre sa place.

De la mer noire et menaçante, des heurts destructeurs, des vagues les unes contre les autres, de sa force inconnue, de sa profondeur que personne ne connaissait, s’élevaient des cris de vengeance. Cependant que les visages endurcis dans la souffrance demeuraient insensibles à la pitié.

Et au milieu de cet océan de visages où chaque expression était féroce et vivante, il y avait deux groupes de sept visages dont les traits pâles formaient un contraste avec tous ceux qui les entouraient. Le premier était celui des prisonniers que l’orage avait libérés, que l’orage avait tirés de la tombe. On portait ces sept hommes en triomphe. Effrayés, étonnés, perdus comme si leur dernier jour était arrivé, ils semblaient se demander si la joie sauvage de ceux qui les avaient sauvés n’était pas celle du diable. Plus loin, il y avait sept autres visages dont les paupières tombaient, des visages insensibles, dont les lèvres inanimées semblaient dire : « Tu l’as fait ! »

Sept prisonniers libérés, sept têtes coupées, chacune au bout d’une pique, les clefs de la forteresse maudite, quelques lettres, quelques souvenirs d’anciens prisonniers, morts depuis longtemps, telles étaient les choses que Saint-Antoine escortait à travers les rues de Paris au milieu du mois de juillet 1789, et dont l’écho se faisait entendre.

Puisse le ciel faire que Lucie Darnay se soit trompée, que ces pas, au lieu d’entrer dans sa vie, s’écartent d’elle, car ils sont furieux et dangereux ; car leurs empreintes rougies, cette fois non dans le vin d’un tonneau cassé à la porte du débit de Defarge, s’effaceront plus difficilement.

CHAPITRE XXII

LA MER MONTE TOUJOURS

Il y avait seulement une semaine que Saint-Antoine oubliait dans l’exaltation des embrassements fraternels le pain amer et noir, et Mme Defarge était déjà de nouveau assise à son comptoir, comme d’habitude, servant ses clients. Mme Defarge ne portait plus de rose dans ses cheveux, car la confrérie des espions était devenue, en cette même semaine, méfiante. Quant aux lanternes, suspendues en travers des rues, elles se balançaient d’une façon légère qui ne laissait rien présager de bon.

Mme Defarge, les bras croisés, assise à la lumière chaude du matin, contemplait sa boutique et la rue. Aussi bien dans l’une que dans l’autre, il y avait des groupes de flâneurs, sales et misérables, mais qui, dans leur détresse, avaient conscience de leur nouvelle puissance. Un bonnet déchiré de travers sur une tête malheureuse avait cette conscience. « Je sais combien il m’est difficile, à moi qui porte ce bonnet, de garder la vie en moi-même ; mais savez-vous combien il m’est devenu facile, à moi, le porteur de ce bonnet, de détruire la vie en vous ? »

Chaque maigre bras, jadis sans travail, avait maintenant ce travail à sa portée ; il pouvait frapper. Les doigts des tricoteuses étaient cruels, savaient qu’ils pouvaient déchirer. Il y avait un changement dans Saint-Antoine ; le quartier y avait travaillé pendant des siècles, mais ce n’était qu’il y a une semaine qu’il avait donné les derniers coups de marteau.

Mme Defarge l’observait avec l’approbation qu’on pouvait attendre du chef des femmes du quartier. Une de celles-ci tricotait près d’elle. C’était la femme courte et grosse d’un épicier affamé et la mère de deux enfants. On l’avait surnommée « la Vengeance ».

— Écoute ! dit la Vengeance, écoute… qui vient ?

Un murmure grandissait rapidement, semblable à celui d’une traînée de poudre partant du fond du quartier pour aboutir au débit qu’on aurait allumé.

— C’est Defarge, dit sa femme. Silence, patriotes !

Defarge entra essoufflé, ôta le bonnet rouge qu’il portait, et regarda autour de lui :

— Écoutez tous ! dit sa femme de nouveau. Écoutez-le !

Defarge se tenait debout, pantelant, sur le fond de bouches ouvertes et d’yeux avides que formait la foule qui s’était assemblée devant la boutique. Quant à tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur, ils s’étaient dressés sur leurs jambes.

— Parle, mon mari. Qu’est-ce que c’est ?

— J’apporte des nouvelles de l’autre monde.

— Comment ? cria sa femme avec dédain. L’autre monde ?

— Est-ce que tout le monde ici se souvient du vieux Foulon qui disait au peuple affamé qu’il n’avait qu’à manger de l’herbe, mourir et aller en enfer ?

— Tout le monde, firent tous les gosiers.

— J’apporte de ses nouvelles. Il est parmi nous !

— Il est parmi nous ? firent encore tous les gosiers. Et mort ?

— Non, pas mort. Il avait tellement peur de nous – et avec raison – qu’il s’est fait passer pour mort, s’est fait enterrer en grande pompe alors qu’à la vérité il se cachait à la campagne. On l’a retrouvé. Je viens de le voir, prisonnier, allant vers l’Hôtel de Ville. J’ai dit qu’il avait raison de nous craindre. Répondez-moi tous ! Avait-il raison ?

Le misérable vieillard de plus de soixante-dix ans, s’il l’avait ignoré jusqu’à présent, il l’aurait su en entendant les cris qui s’élevèrent.

Un moment de silence profond suivit. Defarge et sa femme se regardaient fixement. La Vengeance se pencha et le bruit d’un tambour fut entendu comme elle bougeait un pied derrière le comptoir.

— Patriotes ! s’écria Defarge d’une voix déterminée, sommes-nous prêts ?

Un couteau se glissa instantanément dans la ceinture de Mme Defarge ; dans les rues, le tambour retentissait, comme si tambours et joueurs s’étaient réunis par magie. La Vengeance poussait des cris terribles, et, agitant ses bras au-dessus de sa tête avec tant d’agitation qu’on les eût dit aussi nombreux que ceux de toutes les furies réunies, courait de porte en porte chercher les femmes.

Les hommes étaient défigurés par la colère sanguinaire avec laquelle ils regardèrent par les fenêtres, saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main comme armes, et se précipitaient dans les rues. Quant à l’aspect des femmes, il eût glacé le sang des plus braves. Quittant les misérables occupations de leur ménage, leurs vieux parents, les malades qui couchaient sur la terre battue, affamés et nus, elles couraient dans les rues, les cheveux au vent, s’excitant les unes les autres par des cris et des gestes sauvages. Vilain Foulon est pris, ma sœur ! Le vieux Foulon est pris, ma mère ! Ce mécréant de Foulon est pris, ma fille ! À ces femmes s’en joignaient d’autres qui se frappaient la poitrine, s’arrachaient les cheveux et criaient : « Foulon est en vie ! » Foulon qui disait au peuple mourant de faim qu’il n’avait qu’à manger de l’herbe ! Foulon qui disait à mon père qu’il n’avait qu’à manger de l’herbe, quand je n’avais pas de pain à lui donner ! Foulon qui disait à mon bébé qu’il n’avait qu’à manger de l’herbe quand mes seins ne donnèrent plus de lait ! Oh ! mère de Dieu, ce Foulon ! Oh ciel ! notre souffrance ! Soutenez-moi, mon pauvre enfant mort, mon pauvre père meurtri ! Je jure, les yeux sur ces pavés, de nous venger sur Foulon ! Mais, frères et jeunes gens, donnez-nous le sang de Foulon, donnez-nous la tête de Foulon, donnez-nous le corps et l’âme de Foulon, mettez Foulon en morceaux, et mettez-le dans la terre pour que l’herbe sorte de lui.

En poussant des cris frénétiques toutes ces femmes tourbillonnèrent dans les rues, se frappaient et se déchiraient entre elles jusqu’à ce qu’elles tombassent évanouies. Les hommes les ramassaient alors pour leur épargner d’être piétinées.

Néanmoins, on ne perdait pas une minute ! Ce Foulon était à l’Hôtel de Ville et pouvait être relâché. Les hommes et les femmes, en brandissant leurs armes, quittèrent Saint-Antoine, entraînant derrière eux toute la lie de la population, si bien qu’un quart d’heure plus tard il ne restait à Saint-Antoine que quelques vieillards et les enfants en bas âge.

Bientôt, les premiers pénétrèrent dans une salle de l’Hôtel de Ville où se trouvait le vieil homme laid et méchant, cependant que les autres envahissaient les rues et les places avoisinantes. Les Defarge, mari et femme, la Vengeance et Jacques Trois se trouvaient dans la salle.

— Regardez-le, cria Mme Defarge en montrant Foulon avec son couteau. Regardez-le avec ses mains attachées. Ah ! on a bien fait de lui attacher une botte d’herbe dans le dos. Ah ah ! c’est bien fait ! Qu’il la mange maintenant !

Mme Defarge mit le couteau sous son bras et battit des mains comme au spectacle.

Les voisins immédiats de la cabaretière expliquaient la raison de ce contentement à ceux qui se trouvaient derrière eux et ceux-ci, à leur tour, faisaient de même, si bien que bientôt la place et les rues où la foule était massée retentit d’un immense applaudissement. De la même façon, pendant les deux ou trois heures durant lesquelles les choses traînaient, toutes les manifestations d’impatience de Mme Defarge se répétèrent dans la foule, plus rapidement encore qu’au commencement, car des hommes à présent étaient parvenus à se hisser jusqu’aux fenêtres de l’Hôtel de Ville.

Le soleil était à présent au milieu du ciel et comme il jeta ses rayons d’espoir et de protection juste sur la tête du vieux prisonnier, la foule exaspérée par cette faveur se précipita en avant, faisant voler en poussière la barrière qui l’avait contenue jusqu’à présent par miracle, et s’empara du prisonnier.

On le sut immédiatement jusqu’aux bords les plus lointains de la foule. Defarge avait sauté par-dessus une balustrade, puis par-dessus une table et avait saisi le misérable d’une étreinte mortelle. Mme Defarge, qui avait suivi avait passé une main dans une des cordes qui liait Foulon. La Vengeance et Jacques Trois n’avaient pu encore s’approcher du prisonnier et les hommes suspendus aux fenêtres n’avaient pu encore pénétrer dans la grande salle qu’un cri qui semblait jaillir de la ville entière retentit :

— À la lanterne… À la lanterne !

Il tomba la tête en avant sur les marches de l’Hôtel de Ville. Il est maintenant sur ses genoux ; maintenant sur ses pieds ; maintenant sur son dos. On le frappe, on l’étouffe avec de l’herbe et de la paille que des milliers de mains lui jettent à la figure ; il est blessé, il est pantelant, il saigne et pourtant, toujours, il implore pitié. Maintenant, comme une bûche de bois mort tirée à travers une forêt de jambes, il est traîné jusqu’au coin de rue le plus proche où se balance une lanterne. Là, Mme Defarge le lâche – comme fait un chat avec une souris – et, silencieuse et calme, elle le regarde qui l’implore cependant qu’on prépare le supplice. Les femmes crient et les hommes crient également. Ils ne veulent pas qu’on le pende. Ils veulent qu’on l’étouffe en lui mettant de l’herbe dans la bouche. Lorsqu’on le hissa à la place de la lanterne, la corde cassa. On recommença une deuxième fois. La corde cassa encore. La troisième fois, la corde fut miséricordieuse. La tête de Foulon est mise au bout d’une pique, avec de l’herbe dans la bouche, suffisamment d’herbe pour que tout Saint-Antoine soit satisfait et se mette à danser à la vue de ce spectacle.

Ce ne fut pas la fin de cette mauvaise journée, car Saint-Antoine avait tant crié et tant dansé, et s’était tant échauffé que son sang se mit à bouillonner quand il apprit que le gendre de Foulon, un autre ennemi du peuple, arrivait à Paris sous l’escorte de cinq cents hommes de cavalerie. Saint-Antoine, après avoir inscrit sur d’éblouissantes feuilles de papier les crimes de cet homme – l’arracha à ses gardes –il l’aurait arraché des mains de toute une armée pour lui faire retrouver Foulon– mit sa tête et son cœur sur des piques et derrière les trophées défila en procession par les rues.

Les hommes et les femmes ne retrouvèrent que tard dans la nuit leurs enfants qui gémissaient sans pain. Les pauvres boulangeries furent alors assaillies. De longues files de gens attendaient avec patience pour acheter du mauvais pain ; et pendant qu’ils attendaient, ils s’embrassaient pour fêter cette triomphale journée, la revivaient en en reparlant. Peu à peu, ces files de gens diminuèrent, puis elles disparurent. Alors, des lumières brillèrent aux fenêtres. On alluma des feux dans les rues et le peuple fit cuisine commune, allant ensuite manger sur le pas de leur porte.

C’étaient des soupers bien maigres, sans viande et sans autre sauce que de l’eau. Mais la camaraderie y mettait un feu de gaîté. Pères et mères qui avaient participé aux massacres, jouaient gentiment avec leurs maigres enfants ; et les amoureux, au milieu d’un tel monde, s’aimaient et espéraient.

Il faisait presque jour quand les derniers clients quittèrent le débit de vin et M. Defarge dit à sa femme, d’une voix rauque, en fermant la porte :

— Enfin, c’est arrivé, ma chère !

— Eh oui ! répondit la femme. Presque !

Saint-Antoine s’endormit ; les Defarge s’endormirent ; même la Vengeance dormait avec son épicier affamé ; et le tambour était au repos. Le son du tambour était le seul qui, dans Saint-Antoine, n’avait pas changé. La Vengeance, gardienne du tambour, aurait pu en tirer les mêmes sons qu’avait la prise de la Bastille.

CHAPITRE XXIII

LES FLAMMES S’ÉLÈVENT

Il y avait des changements au village où la fontaine coulait et où le cantonnier sortit chaque matin pour aller à son travail. La prison, sur le rocher escarpé, semblait moins dominer la campagne que dans le temps. Il y avait des soldats pour la garder, mais il y en avait moins ; il y avait des officiers pour garder les soldats, mais pas un d’entre eux ne savait ce que ses hommes pourraient faire – sauf ceci : qu’il y avait beaucoup de chance pour qu’en cas d’attaque ils ne fassent pas ce qu’on leur commanderait de faire.

Partout, le pays était ruiné et n’offrait qu’un spectacle désolé. Chaque feuille verte, chaque brin d’herbe, chaque graine étaient aussi flétris que le pauvre peuple lui-même. Tout était courbé, opprimé, rompu. Les habitations, les barrières, les bêtes, les hommes, les femmes, les enfants et la terre, tout était usé.

Monseigneur (souvent homme courageux) était un bienfait matinal ; il donnait un ton chevaleresque aux choses ; il était un exemple de vie polie et luxueuse. Néanmoins, c’était Monseigneur qui avait amené les choses dans l’état où elles étaient. N’était-il pas singulier que la création, exclusivement faite par Monseigneur, se fût si rapidement desséchée ? Il devait y avoir certainement quelque chose qui n’allait pas dans l’arrangement éternel ! C’était pourtant ainsi. Mais ce n’était pas celui qui constituait le changement dont il a été parlé plus haut. Depuis des vingtaines d’années, Monseigneur avait présuré le peuple et l’avait honoré de sa présence sauf pour les plaisirs et la chasse. Non, le changement consistait en l’apparition de visages étranges, appartenant visiblement à une classe sociale assez basse et non en la disparition de ces visages aux traits finement ciselés semblables à celui de Monseigneur.

Car, à présent, quand le cantonnier travaillait seul dans la poussière, et qu’il songeait au peu qu’il aurait à manger pour son dîner et à ce qu’il aurait mangé s’il avait pu, et qu’il levait les yeux de son travail pour regarder autour de lui, il lui arrivait parfois de voir approcher une forme comme on voit rarement dans ce pays. Elle venait à pied et assez. C’était une forme avec des cheveux hérissés, d’aspect barbare, assez grande, portant des sabots grossiers, farouche, basanée, couverte de la poussière des routes, moite de l’humidité des marécages, couverte d’épines, de mousse, de feuilles, recueillies sous bois, dans les broussailles.

Cet homme s’avança comme un spectre, vers le cantonnier, et l’aborda au moment où il se mettait à l’abri de l’orage qui, en ce mois de juillet, venait d’éclater.

L’homme regarda le cantonnier, regarda le village dans la vallée, le moulin et la prison sur le rocher. Quand il eut contemplé le paysage, il dit en un patois à peine intelligible :

— Comment ça va, Jacques ?

— Tout va bien, Jacques.

— Alors, touche-là.

Ils se serrèrent la main, et l’homme s’assit sur le tas de pierre.

— Pas dîner ?

— Non. Seulement ce soir ! dit le cantonnier affamé. C’est la mode. Personne ne dîne en ce moment.

Le voyageur tira de sa poche une pipe noircie, la remplit, battit le briquet et tira jusqu’à ce qu’elle fût bien allumée. Brusquement, alors qu’il la tenait éloignée de lui, il y laissa tomber d’entre ses doigts une pincée de poudre qui s’enflamma et s’envola en une bouffée grisâtre.

— Touche-là.

Ç’avait été au tour du cantonnier d’imiter son compagnon à lui tendre la main, après avoir observé cette opération. Ils joignirent de nouveau leurs mains.

— Cette nuit ? demanda le cantonnier.

— Cette nuit, dit l’homme en mettant sa pipe à la bouche.

— Où ?

— Ici.

Les deux hommes, assis sur le tas de pierres, se regardaient silencieusement, cependant que la grêle tombait sur eux, les piquant comme de minuscules baïonnettes, jusqu’à ce que le ciel commença à s’éclaircir au-dessus du village.

— Montre-moi, dit alors le voyageur en se dirigeant vers le sommet de la colline.

— Regarde, répondit le cantonnier, le doigt tendu. Tu descends ici et tu traverses la rue, et tu dépasses la fontaine…

— Au diable avec toutes ces histoires ! interrompit le voyageur en regardant la campagne. Je ne suis pas les rues et je ne passe pas devant des fontaines. Bien ?

— Bien. Environ deux lieues au-delà du sommet de cette colline, au-dessus du village.

— Bien. À quelle heure finis-tu ton travail ?

— Au coucher du soleil.

— Veux-tu me réveiller avant ton départ ? Je viens de marcher pendant deux nuits sans me reposer. Laisse-moi finir ma pipe et je vais m’endormir comme un enfant. Tu me réveilleras ?

— Sûrement.

Le voyageur finit sa pipe, la mit dans son vêtement, ôta ses grands sabots et se coucha sur le tas de pierres. Il s’endormit aussitôt.

Comme les nuages en se dispersant dévoilaient le ciel bleu, le cantonnier avait repris son travail, mais sans pouvoir détacher ses yeux de la forme allongée sur le tas de pierres. Il se servait machinalement de ses outils ; on eut dit sans but. Cet homme au visage bronzé, aux cheveux et à la barbe hérissés, coiffé d’un bonnet rouge déformé, vêtu d’étoffes et de peaux de bêtes, cet homme dont la forte carrure se ressentait des privations, et dont la bouche, en dormant, se serrait en une expression d’amertume, cet homme inspirait du respect au cantonnier. Le voyageur venait de loin ; ses pieds étaient blessés ; ses chevilles écorchées ; les sabots, bourrés de feuilles et d’herbe, avaient été lourds à traîner ; et ses vêtements étaient déchirés. Mais tout cela était sans importance car l’homme dormait, les bras croisés sur sa poitrine et ses yeux aussi résolument fermés que sa bouche. Des villes fortifiées avec leurs gardes, leurs lourdes portes, leurs ponts-levis, leurs tranchées, paraissaient aériennes aux yeux du cantonnier à côté de cette forme. Et quand il leva les yeux vers l’horizon, il crut voir autour de lui d’autres formes semblables qui ne s’arrêtaient devant aucun obstacle, en marchant à travers toute la France.

L’homme dormit, insensible aux ondées, au soleil, et à l’ombre qui passaient sur son visage, aux grêlons qui s’abattaient sur lui et que le soleil rendait semblables à des diamants, jusqu’à ce que le soleil se rapprochât de l’horizon et que le ciel s’obscurcît. Alors, le cantonnier, après avoir rangé ses outils et s’être préparé à retourner au village, réveilla le voyageur.

— Bien, dit le dormeur, en s’appuyant sur ses coudes. Deux lieues au-delà de la colline ?

— Environ.

— Environ ? bien.

Le cantonnier s’en retourna chez lui, précédé par la poussière que le vent emportait. Bientôt il se trouva près de la fontaine, et comme il se faufilait parmi les bêtes maigres, on eût dit qu’il leur chuchotait ce qui venait de se passer comme il le chuchotait à tout le village. Il y eut une épidémie curieuse de conversations à voix basse parmi tous les habitants dont les regards se tournaient tous vers le même point. M. Gabelle, premier fonctionnaire de l’endroit, s’inquiéta, monta tout seul sur le toit de sa maison et regarda lui aussi dans cette même direction, ce qui fit dire au sacristain qui gardait les clefs de l’église qu’il était possible qu’il fallût sonner le tocsin tout à l’heure.

La nuit s’assombrit. Les arbres qui entouraient le vieux château l’isolant de la campagne, se balançaient au vent comme s’ils voulaient menacer la bâtisse massive et obscure. Sur les marches de la terrasse, la pluie tombait et rebondissait contre la grande porte, ainsi qu’une messagère rapide réveillant ceux qui dormaient. Des coups de vent traversaient le hall où demeuraient fixés aux murs les vieilles lances et les vieux couteaux, puis, après s’être lamentés dans l’escalier, allaient secouer les rideaux du lit où le dernier marquis avait dormi. De l’est, de l’ouest, du nord et du sud, quatre hommes déguenillés s’avançaient avec précaution vers le château, à travers bois, écrasant l’herbe haute, faisant craquer les branches sous leurs pieds, et pénétrèrent ensemble dans la grande cour. Quatre lumières brillèrent un instant, puis tout redevint ténèbres.

Mais pas pour longtemps. Bientôt le château commença à s’éclairer étrangement de l’intérieur. Puis une flamme s’éleva d’une fenêtre du devant, montrant les balustrades, les corniches, les sculptures, et monta, monta toujours plus haut. Bientôt des autres fenêtres d’autres flammes sortirent et les visages de pierre, réveillés, regardaient fixement à travers ces flammes.

Un faible murmure était perceptible autour du château. C’étaient les quelques habitants. L’un d’eux sella son cheval, partit au galop à travers la nuit. Le cavalier s’arrêta devant la maison de M. Gabelle.

— Au secours, Gabelle ! Au secours !

Le tocsin sonnait avec impatience, mais de secours, il n’y en eut pas. Le cantonnier et ses deux cent cinquante amis particuliers sont bien réunis autour de la fontaine, mais ils gardent les bras croisés et contemplent les flammes qui se dressent dans le ciel.

— Elles ont bien quarante pieds de haut, comme la potence de Jacques, disent-ils, et ils ne bougent pas.

Le cavalier sur son cheval écumant traversa le village avec fracas et gravit la côte pierreuse qui conduisait à la prison. À la porte, un groupe d’officiers regardaient l’incendie. Un peu plus loin, se tenaient des soldats.

— Au secours, messieurs les officiers. Le château brûle. Des objets de valeur peuvent être encore sauvés ! Au secours, au secours.

Les officiers regardent les soldats qui regardent l’incendie, mais ils ne donnent aucun ordre. Ils répondent, avec un haussement d’épaules, en serrant les lèvres :

— Il doit brûler.

Quand le cavalier eut redescendu la colline et fut de retour au village, celui-ci illuminait. Le cantonnier et ses deux cent cinquante amis particuliers, inspirés comme un seul homme, s’étaient précipités dans leurs maisons et avaient des bougies à chaque fenêtre. Comme ils en avaient manqué, ils s’étaient adressés à M. Gabelle. Et quand celui-ci montra quelque hésitation, le cantonnier, autrefois si soumis devant l’autorité, avait fait remarquer au fonctionnaire que les voitures feraient d’excellents feux de joie et que les chevaux de poste rôtiraient à merveille.

On laissait brûler le château. Dans le grondement de l’incendie, un vent chaud et rouge, qui montait, eut-on dit de l’enfer, semblait soulever le château. À travers les flammes, les visages de pierre avaient l’air de souffrir mille tourments. Quand les poutres ainsi que de grands blocs de pierre s’effondrèrent, les deux petites rides au-dessus des narines de ces visages disparurent dans la fumée, puis reparurent comme si elles battaient contre les flammes. On eut dit la face cruelle du marquis attaché sur un bûcher, et se débattant contre le feu.

Le château brûlait. Les flammes avaient gagné les arbres proches qui brûlaient également. Puis d’autres arbres, auxquels les quatre hommes féroces avaient mis aussi le feu, formaient un cercle de flammes et de fumée. Le plomb fondu bouillait dans le bassin de marbre de la fontaine et l’eau s’était évaporée. Les toits des tours fondaient comme de la glace au soleil. Des oiseaux étourdis tournaient autour de l’incendie et soudain tombaient dans la fournaise. Quatre formes féroces se traînaient est, ouest, nord, sud, le long des routes obscures, guidées par l’incendie qu’elles avaient allumé. Le village illuminé s’était emparé du tocsin et sonnait en signe d’allégresse. Puis la tête rendue légère par la faim, par l’incendie, par les sonneries des cloches, le village se rappela que M. Gabelle recueillait les impôts et les loyers – quoique ce fût peu d’impôts et encore moins de loyers que M. Gabelle avait recueillis ces derniers temps –, voulut lui parler, et pour ce faire, entoura la maison et le somma de sortir afin d’avoir une conversation sérieuse. Mais M. Gabelle barricada sa porte et se retira pour avoir une conférence avec lui-même, à la suite de quoi il décida qu’il irait se cacher sur son toit, derrière les cheminées, avec la résolution, si sa porte venait à être brisée (c’était un petit homme du midi d’un tempérament vindicatif) de se lancer la tête en avant par-dessus le parapet et d’écraser ainsi un ou deux hommes.

Il est probable que M. Gabelle passa une nuit bien mauvaise avec le château en feu comme bougie, avec les cris à sa porte qui se mêlaient aux sonneries des cloches, comme musique ; sans parler de l’inquiétude que lui inspirait la lanterne suspendue en travers de la rue, devant sa porte, lanterne que les habitants semblaient enclins à vouloir déplacer en sa faveur.

À une centaine de lieues à la ronde, à la clarté d’autres incendies semblables, il y eut d’autres fonctionnaires moins heureux, cette nuit-là, et les nuits suivantes, que le soleil levant trouva pendus en travers d’une rue paisible où ils étaient nés et où ils avaient grandi ; il y eut d’autres paysans et d’autres citadins moins heureux que le cantonnier et ses amis contre qui les fonctionnaires et les soldats opéraient avec succès et qui furent pendus à leur tour. Mais les quatre hommes continuaient tranquillement leur route, est, ouest, nord et sud, malgré tout. Et partout où on pendait, le feu s’allumait. Ce qu’il aurait fallu ajouter à l’élévation des potences pour les changer en sources capables d’éteindre les incendies, aucun fonctionnaire, malgré tous ces efforts, n’était capable de le calculer avec succès.

CHAPITRE XXIV

CONDUIT VERS L’ABÎME

Trois années s’écoulèrent ainsi, trois années de tempête. Trois années de plus avaient tissé leur fil d’or dans la vie paisible de la petite Lucie. Combien de nuits furent troublées, dans le coin tranquille du Soho par les échecs de tous ces drames, combien de fois les habitants de la maison isolée entendirent-ils les bruits de pas des foules ? Car pour eux, les pas étaient devenus ceux d’un peuple, en tête duquel flottait un drapeau rouge.

Tous les messeigneurs avaient fui la France qui, selon eux, ne les appréciait pas à leur juste valeur. Comme dans la fable du rustre qui évoque avec beaucoup de peine le diable et qui s’enfuit quand il le voit paraître, ils avaient préféré disparaître. Le centre brillant qu’était la cour n’existait plus, heureusement pour lui, sans quoi il aurait servi de cible aux boulets nationaux. La royauté, elle aussi, n’existait plus. Aux dernières nouvelles, elle avait été assiégée dans son palais.

Le mois d’août 1792 était arrivé et les messeigneurs étaient éparpillés à travers toute l’Europe.

Comme c’était naturel, leur quartier général, à Londres, était la banque Tellson. Il est probable que les esprits hantent les endroits qu’ils fréquentaient le plus quand ils étaient sur terre, et Monseigneur, sans ses guinées, fréquentait l’endroit où elles s’étaient trouvées. C’était en outre l’endroit où les nouvelles qu’on pouvait avoir de France arrivaient le plus vite. D’autre part, Tellson était une maison généreuse et se montrait d’une grande libéralité avec ses anciens clients tombés de leur haute condition. D’autre part encore, les nobles qui avaient flairé l’orage à temps et qui avaient confié leurs biens à Tellson, craignant le pillage et la confiscation, y rencontraient leurs compatriotes moins heureux. Il faut ajouter que chaque voyageur arrivant de France se rendait aussitôt chez Tellson, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Pour toutes ces raisons, Tellson était à ce moment, pour tout ce qui concernait la France, une sorte de comptoir d’échange, et c’était si bien connu du public que pour satisfaire à la curiosité de celui-ci, les informations étaient affichées aux fenêtres de manière que les passants de Temple-Bar puissent les lire.

Un après-midi chaud et brumeux, M. Lorry était assis à son bureau cependant que Charles Darnay qui s’y était appuyé, lui parlait à voix basse. Le sombre bureau, qui servait autrefois de salle d’attente, était maintenant le comptoir d’échange et il regorgeait de monde. Dans une demi-heure, la banque allait fermer.

— Mais quoique vous soyez l’homme le plus jeune qui ait jamais vécu, dit Darnay en hésitant un peu, il faut pourtant que…

— Je comprends. Je suis trop vieux ! dit M. Lorry.

— Le temps incertain, un long voyage, des moyens de communication incommodes, un pays désorganisé, une ville qui n’est pas sûre pour vous…

— Mon cher Charles, dit M. Lorry sur un ton de confidence confiante, vous touchez à quelques-unes des raisons qui me feraient partir et non à celles qui m’en empêcheraient. Le pays est assez sûr pour moi ; personne ne s’occupera d’un vieillard comme moi, qui a près de quatre-vingts ans, alors qu’il y a tant de gens dont il est plus intéressant de s’occuper. Quant à la désorganisation de la ville, c’est autre chose. Si elle n’était pas désorganisée, il n’y aurait aucune raison pour que Tellson envoie quelqu’un à sa succursale, quelqu’un connaissant la ville, les affaires et en qui on peut avoir confiance. Quant aux moyens de communication, quant au voyage long et fatigant, si je n’étais pas prêt à accepter ces incommodités pour Tellson après tant d’années, qui le serait ?

— Je voudrais bien aller moi-même, dit Charles Darnay avec agitation.

— Vraiment, vous êtes un drôle de garçon avec votre manière de donner des conseils et de faire des objections ! s’exclama M. Lorry. Vous voudriez y aller vous-même ? Vous qui êtes français de naissance ! Vous êtes un conseiller bien avisé !

— Mon cher monsieur Lorry, c’est parce que je suis français de naissance que cette pensée (que je ne voulais pas formuler ici) m’est souvent venue à l’esprit. Je ne peux pas croire que le peuple misérable pour lequel j’ai tant de sympathie, à qui j’ai tout abandonné – Charles parlait avec un regard songeur – je ne peux pas croire qu’on ne puisse pas ramener ce peuple dans une voie plus sensée, qu’on ne puisse pas le persuader… Hier encore, quand je parlais à Lucie…

— Quand vous parliez à Lucie, répéta M. Lorry. Je suis étonné que vous n’ayez pas honte de prononcer le nom de Lucie ! Vouloir aller en France en ce moment !

— Pour le moment, je n’y vais pas, répondit Charles Darnay avec un sourire. C’est parce que vous me dites que vous irez.

— Oui, j’irai, en vérité. C’est un fait, mon cher Charles.

M. Lorry jeta un coup d’œil, lui, sur les directeurs, puis baissa la voix.

— Vous ne vous doutez pas des difficultés que nous rencontrons dans nos négociations, ni du danger que courent les papiers et les livres qui sont restés là-bas. Dieu sait combien graves seraient les conséquences pour certaines personnes de la perte de certains documents. Ils peuvent être détruits d’un moment à l’autre car qui peut dire que Paris n’est pas en feu aujourd’hui ou ne sera pillé demain ? Un choix dans ces documents n’est faisable que par moi. Ai-je droit d’hésiter quand Tellson le sait – Tellson dont j’ai mangé le pain une soixantaine d’années – parce que mes jambes sont un peu raides ? Mais mon cher Charles, je suis un enfant comparé à une demi-douzaine de vieux ici !

— Comme j’admire votre jeunesse de caractère, monsieur Lorry !

— Fi ! donc ! Bêtises, monsieur dit M. Lorry en jetant encore un coup d’œil sur les directeurs. Il faut vous rappeler que sortir de Paris n’importe quoi en ce moment est presque impossible. Des papiers et des objets précieux nous ont été apportés ici, aujourd’hui même (je vous parle en confiance) par les plus invraisemblables des messagers, des hommes dont la vie a tenu à un fil lorsqu’ils ont passé les barrières. À tout autre moment, notre courrier allait et venait en France aussi facilement qu’en Angleterre, mais à présent tout est arrêté.

— Et vous partez vraiment cette nuit ?

— Je pars vraiment cette nuit car la situation est trop inquiétante pour supporter un délai.

— Et n’emmenez-vous personne avec vous ?

— Beaucoup de gens m’ont sollicité, mais je ne veux de personne. J’ai l’intention d’emmener Jerry. Jerry a été un garde de corps la nuit de dimanche depuis longtemps et je suis habitué à lui. Personne ne soupçonnerait Jerry d’être autre chose qu’un bouledogue anglais, sans autre idée dans sa tête que de défendre son maître si on l’attaque.

— Il faut que je vous répète que j’admire votre courage et votre jeunesse.

— Il faut que je répète : bêtises, bêtises ! Quand j’aurai terminé ce petit voyage, j’accepterai peut-être la proposition que Tellson m’a faite de me retirer des affaires et de vivre à mon aise. J’aurai le temps alors de penser à vieillir.

Ce dialogue avait été échangé dans le bureau habituel de M. Lorry, cependant qu’à deux pas de là, Monseigneur expliquait la façon dont il se vengerait de ce coquin de peuple. C’était, chez Monseigneur, au milieu de ses vicissitudes de réfugié, ainsi que chez les membres de l’orthodoxie britannique, un usage de comparer la Révolution à un champ de blé qui aurait grandi sous les cieux sans avoir été semé – comme si jamais rien n’avait été fait, ou omis pour la provoquer – comme si ceux qui observaient les millions de malheureux en France, ainsi que les ressources détournées ou gaspillées qui auraient dû rendre ces hommes prospères, n’avaient pas prévu, des années plus tôt, ce qui arriverait et n’avaient pu le dire en un langage clair. Ces discours pleins de prétention auxquels il fallait ajouter les plans extravagants de Monseigneur pour le rétablissement d’un état de choses qui avait fatigué jusqu’au ciel, étaient difficiles à supporter pour un homme sain d’esprit et qui savait la vérité. C’étaient de tels discours qui avaient aggravé le malaise moral dans lequel Charles Darnay se trouvait.

Parmi ces beaux parleurs se trouvait Stryver, l’avocat du banc du roi, qui sur le point d’arriver à une importante situation officielle, donc qualifié pour parler, donnait à Monseigneur ses avis sur les manières d’exterminer le peuple, de le supprimer de la surface du globe, de se passer de lui ; bref, sur la manière de mettre du sel sur la queue des aigles. Darnay l’entendait parler avec une répugnance toute particulière.

Il était partagé entre le désir de partir pour ne pas en entendre davantage et celui de rester pour dire ce qu’il pensait, lorsqu’un événement l’obligea à choisir.

Un directeur de la maison Tellson s’approcha, et posant une lettre salie et cachetée sur le bureau, demanda à M. Lorry s’il n’avait pas découvert encore la personne à qui elle était adressée. Le directeur avait posé la lettre si près de Darnay qu’il put lire l’enveloppe et d’autant plus facilement qu’elle était adressée à lui, de la manière suivante :

« Très pressée. À Monsieur le ci-devant Marquis Saint-Évremont de France. Confiée aux soins de MM. Tellson et Cie, banquiers, Londres. Angleterre. »

Le jour du mariage de sa fille, le docteur Manette avait exigé de Charles Darnay qu’il ne révélât jamais son véritable nom à qui que ce fût, à moins que lui, Manette, ne le libérât de cette obligation. Personne ne savait donc quel était le véritable nom de Charles Darnay. Lucie, elle-même, l’ignorant, comment M. Lorry aurait-il pu le savoir ?

— Non, dit M. Lorry en répondant au Directeur, je l’ai montrée à tout le monde, je crois, et personne n’a pu me dire où se trouvait ce monsieur.

L’heure de la fermeture approchait et tous les causeurs devaient contourner le bureau de M. Lorry pour sortir. Ce dernier leur présentait la lettre et les interrogeait. Monseigneur, dans la personne de ces émigrés, la regardait et, en partant, disait d’une voix hautaine quelques paroles désagréables, soit en anglais, soit en français, sur le marquis introuvable.

— C’est le neveu, je crois – mais dans tous les cas un héritier dégénéré – du marquis assassiné. Je suis content de dire que je ne l’ai jamais connu.

— Un poltron qui a abandonné son poste, dit un autre, à moitié étouffé dans une voiture de paille, il y a quelques années.

— Infecté par les doctrines nouvelles, fit un troisième en regardant l’adresse à travers son monocle. Après avoir hérité, il a abandonné ses biens et les a laissés au troupeau de canailles. J’espère qu’ils le récompenseront comme il le mérite.

— Hé ! dit M. Stryver, il a fait cela ? Si c’est ça le type, laissez-moi jeter un coup d’œil sur ce fameux nom ! Au diable, ce type-là !

Darnay, incapable de se contenir davantage, frappa sur l’épaule de Stryver et dit :

— Je connais ce type.

— Vous le connaissez ? Par Jupiter ! s’écria Stryver. Je le regrette pour vous.

— Pourquoi ?

— Pourquoi, monsieur Darnay ? Avez-vous entendu ce qu’il a fait ? Ne demandez pas pourquoi aujourd’hui.

— Mais je demande pourquoi.

— Eh bien ! je vous le répète, monsieur Darnay, je le regrette pour vous ! Je regrette de vous entendre poser des questions si extraordinaires. Voici un homme infecté par le code de diableries le plus pestilentiel et le plus blasphématoire qu’on ait jamais connu, qui abandonne ses biens à l’écume de la société, à un peuple qui pratique l’assassinat en grand, et vous me demandez pourquoi ? Je regrette vraiment qu’un homme qui instruit la jeunesse puisse le connaître. Mais je vais vous répondre ! Je le regrette parce que je crois qu’un homme pareil contamine ses semblables. Voilà pourquoi !

Se rappelant le secret qu’il avait promis de garder au docteur Manette, Darnay se contint. Il dit :

— Peut-être ne comprenez-vous pas ce monsieur !

— En tout cas, je sais comment vous clouer le bec, monsieur Darnay, dit Stryver, et je vais le faire. Si ce vaurien est un gentilhomme, je ne comprends rien à sa façon d’agir, et je ne veux pas le comprendre. Vous pouvez le lui dire, avec mes compliments. Vous pouvez lui dire également de ma part que je ne comprends pas qu’ayant abandonné ses biens à ces canailles, il ne soit pas à leur tête. Mais non, messieurs, tonna Stryver en regardant autour de lui et en faisant claquer ses doigts, je connais un peu la nature humaine pour savoir qu’un pareil coquin est bien trop malin pour se fier à ses protégés. Non, messieurs, il préfère, dès que cela commence à devenir dangereux, leur tourner les talons.

Sur ces mots et en claquant les doigts encore une fois, M. Stryver se fraya un chemin au milieu de l’assistance qui l’approuvait, et sortit dans Fleet Street. M. Lorry et Charles Darnay se trouvèrent bientôt seuls dans le bureau.

— Voulez-vous me charger de cette lettre ? demanda M. Lorry. Vous savez où la porter ?

— Je le sais.

— Voulez-vous bien dire au marquis que nous supposons qu’elle nous a été adressée ici pour que nous la fassions suivre, et qu’elle est déjà depuis quelque temps ici.

— Je le dirai. Est-ce que vous partez de la banque ou de chez vous pour Paris ?

— De la banque. À huit heures.

— Je reviendrai vous faire mes adieux.

En en voulant à lui-même, à M. Stryver, à la plupart des hommes, Darnay se dirigea vers le Temple. Là, il ouvrit la lettre et la lut. Voici ce qu’elle contenait :

 

« Prison de l’Abbaye, Paris
21 juin 1792

Monsieur, et ci-devant Marquis,

Après avoir été longtemps en danger d’être tué par les gens du village, j’ai été conduit à Paris à pied. J’ai beaucoup souffert sur la route. Ce n’est pas tout : ma maison a été détruite – et brûlée.

Le seul crime dont on m’accuse, pour lequel je suis emprisonné, Monsieur et ci-devant Marquis, et pour lequel je vais être condamné à mort (sans votre aide généreuse) est, dit-on, celui d’avoir trahi le peuple en agissant au nom d’un émigré. C’est en vain que j’ai essayé de leur montrer que j’ai agi pour eux et non contre eux en exécutant vos ordres. C’est en vain que j’ai essayé de leur montrer que, déjà bien avant la séquestration des biens des émigrés, je leur avais remis les impôts, que je ne leur avais demandé aucun loyer, que je ne leur avais fait aucun procès. Leur seule réponse est que je représente un émigré ; et ils me demandent où est cet émigré.

Ah ! Monsieur et ci-devant Marquis, où est cet émigré ? Dans mon sommeil, je le demande ; où est-il ? J’interroge le ciel ; viendra-t-il me délivrer ? Et il ne me répond pas. Ah ! Monsieur et ci-devant Marquis, j’envoie un cri éploré à travers la mer, en espérant qu’il parviendra à vos oreilles par l’intermédiaire de la grande banque Tellson, bien connue à Paris.

Pour l’amour du ciel, de la justice, de la générosité, de l’honneur de votre noble nom, je vous supplie, Monsieur et ci-devant Marquis, de venir à mon secours, d’obtenir qu’on me relâche. Ma seule faute est de vous avoir été fidèle. Je vous en supplie, à votre tour, ne m’abandonnez pas.

Je vous envoie, Monsieur et ci-devant Marquis, de cette prison d’horreur, dans laquelle chaque heure me rapproche davantage de la mort, je vous envoie, Monsieur et ci-devant Marquis, l’assurance de mon dévouement douloureux.

Votre affligé
Gabelle. »

Le malaise de Darnay s’accrut à la lecture de cette lettre. Le danger que courait un loyal et bon serviteur dont le seul crime avait été d’être fidèle à sa famille et à lui, le frappait avec tant de force qu’en se promenant de long en large dans le Temple et en réfléchissant à ce qu’il devait faire, il éprouvait le besoin de se cacher des passants.

Il savait très bien que dans son horreur du fait qui avait mis le comble à la mauvaise réputation de sa vieille famille, dans le ressentiment qu’il gardait à son oncle, dans son dégoût pour le système social qui s’écoulait et qu’il était censé soutenir, il n’avait pas toujours agi parfaitement. Il savait très bien qu’à cause de son amour pour Lucie, sa renonciation à son état civil et aux privilèges qu’il comportait avait été précipitée et incomplète, quoiqu’il l’eût faite sincèrement. Il savait qu’il aurait dû faire un acte légal, se démettre plus franchement de ses biens, tout en veillant à ce qu’ils fussent exploités dans l’intérêt de tous ; et tout cela n’avait pas été fait.

Le bonheur qu’il trouvait dans son intérieur, la nécessité dans laquelle il était d’être actif, les troubles qui venaient d’éclater en France, les changements survenant sans cesse et contrecarrant tous les projets, avaient été autant de raisons qui l’avaient empêché de faire ce qu’il aurait voulu. Il s’était reproché sa faiblesse, mais n’avait pu vaincre toutes ces circonstances liguées contre lui. Il avait cependant attendu le moment d’agir, mais l’occasion ne s’était toujours pas présentée et à présent que les nobles avaient quitté la France, que leurs biens étaient confisqués ou détruits, que leurs noms même disparaissaient, il savait très bien que de nombreux reproches pourraient lui être faits par les nouveaux maîtres de son pays.

Mais il n’avait opprimé personne, ni emprisonné aucun homme. Loin d’exiger durement qu’on lui payât ce qui lui était dû, il avait fait la remise de tout de sa propre initiative et il s’était dépouillé de toutes les faveurs qu’il devait à la naissance pour gagner son pain en travaillant. M. Gabelle, qui gérait la propriété appauvrie, avait reçu ordre écrit de sa propre main, d’épargner les paysans et de leur donner en hiver le peu de bois, en été le peu de seigle sur lesquels les créanciers n’avaient aucun droit, et sans doute M. Gabelle avait obéi, ne serait-ce que pour sa propre sûreté.

Tout ceci était en faveur de la résolution que venait de prendre Charles Darnay d’aller à Paris.

Comme le marin de la légende, les vents et les vagues le poussaient vers ce rocher aimanté qui l’attirait, sans qu’il pût opposer la moindre résistance. Tout ce qui se présentait à son esprit le poussait d’une manière de plus en plus impérieuse vers l’attrait terrible du départ. Le malaise dont il souffrait et dont tout à l’heure encore il s’était demandé la raison, provenait du sentiment qu’il avait du mal qu’on avait commis sur son domaine. Il se reprochait de ne pas être là pour empêcher toutes ces injustices, pour empêcher le sang de couler et faire régner la miséricorde. Et bientôt ce malaise l’amena à se comparer au vieux Lorry chez qui le sens du devoir était si fort. Cette comparaison (préjudiciable pour lui) avait été précédée par les moqueries blessantes de Stryver, blessantes, grossières et irritantes pour toutes ces raisons. Puis avait suivi la lettre de Gabelle : l’appel d’un prisonnier innocent, en danger de mort, s’adressant à son sens de la justice, à son honneur et à son nom.

Sa résolution était prise. Il fallait qu’il allât à Paris.

Oui, le rocher aimanté l’attirait de plus en plus et Charles allait être forcé de naviguer jusqu’au moment où il tomberait. Il ne savait pas que ce rocher existait ! Il ne savait pas les dangers qu’il courait ! Il s’imaginait qu’en France on ne le jugerait que sur ses intentions. La perspective glorieuse de faire du bien, perspective qui attire tant de cœurs généreux, le grisait et, dans sa naïveté, il se voyait exerçant sa bonne influence sur la Révolution.

Sa résolution enfin prise, il estima que ni Lucie ni le docteur Manette ne devaient la connaître avant son départ. Ainsi il épargnerait à Lucie la douleur d’une séparation ; et son beau-père, avec lequel il fallait agir prudemment à cause d’une rechute toujours possible, se trouverait ainsi devant le fait accompli.

Charles se promenait au hasard, l’esprit concentré sur son projet, lorsque l’heure arriva de se rendre chez Tellson pour souhaiter bon voyage à M. Lorry, à ce vieil ami, chez qui il se présenterait dès son arrivée à Paris, et à qui à présent, Charles ne dirait rien de sa décision.

Une voiture et des chevaux de poste attendaient à la porte de la banque et Jerry était botté et équipé.

— J’ai donné cette lettre, dit Charles Darnay à M. Lorry. On m’a remis une réponse. Je n’ai pas consenti à ce qu’elle fût écrite. Mais, peut-être, vous en chargerez-vous si elle est verbale.

— Avec plaisir, dit M. Lorry, si ce n’est pas dangereux.

— Pas du tout, quoique cette réponse soit tout de même pour un prisonnier de l’Abbaye.

— Quel est son nom ? demanda M. Lorry, son agenda à la main.

— Gabelle.

— Gabelle. Et quel message dois-je transmettre à cet infortuné Gabelle ?

— Simplement qu’il a reçu la lettre et qu’il viendra.

— Je ne dis pas quand ?

— Il partira demain soir.

— Je ne dis pas qui ?

— Non.

Il aida M. Lorry à s’envelopper dans de nombreux manteaux, puis quitta avec lui l’atmosphère tiède de la vieille banque pour l’air brumeux de Fleet Street.

— Mes amitiés à Lucie et à la petite Lucie, dit M. Lorry en partant, et surveillez-les bien jusqu’à mon retour.

Charles Darnay secoua la tête et sourit, d’une manière étrange, cependant que la voiture s’éloignait.

Cette nuit – c’était celle du 14 août – il veilla tard. Il écrivit deux lettres pleines de ferveur ; l’une à Lucie, pour lui expliquer les raisons de l’obligation où il était d’aller à Paris, ce qui ne comportait aucun danger, quoi qu’on pût croire ; l’autre au docteur, pour lui confier Lucie et son enfant. À tous les deux, Charles promit d’écrire aussitôt arrivé.

La journée du lendemain fut pénible pour Charles parce qu’il dut la passer au milieu des siens en sachant qu’il les trompait. Il lui était pénible de songer à la douleur qu’ils allaient éprouver dans quelques heures en les voyant si heureux près de lui.

Tôt dans la soirée, il embrassa sa femme et la petite Lucie, leur disant qu’il n’allait pas tarder à rentrer, un rendez-vous d’affaires l’appelant dehors, et prenant la valise qu’il avait préparée et cachée, il sortit le cœur serré.

Il confia les deux lettres à un messager de confiance, avec la consigne de les remettre à onze heures et demie du soir, surtout pas plus tôt. Puis il monta à cheval et prit la route de Douvres.

« Pour l’amour du ciel, de la justice, de la générosité, de l’honneur de notre beau nom ! » C’était avec cette supplication du prisonnier qu’il fortifiait son cœur, c’était en se la répétant sans cesse qu’il trouvait le courage de laisser ce qu’il avait de plus cher au monde, et de courir vers le rocher aimanté.

LIVRE TROISIÈME

LA TEMPÊTE

CHAPITRE I

AU SECRET

Le voyageur qui se rendait d’Angleterre à Paris pendant l’automne mil sept cent quatre-vingt-douze ne faisait que lentement son chemin. Il ne rencontrait que trop de mauvaises routes, que trop de mauvais équipages, que trop de mauvais chevaux pour le retarder ; et rien n’eut été différent si l’infortuné roi de France détrôné avait encore régné dans toute sa gloire ; mais les temps nouveaux étaient encombrés d’autres obstacles.

Chaque porte de ville et chaque octroi de village avait sa bande de citoyens-patriotes, porteurs de mousquets nationaux bourrés de poudre d’une manière inquiétante, qui arrêtaient tous ceux qui passaient, les questionnaient, vérifiaient leurs papiers, cherchaient leur nom sur des listes confidentielles, les renvoyaient ou les laissaient passer, les gardaient prisonniers selon que leur jugement capricieux ou leur fantaisie estimaient qu’ils agissaient pour la République naissante une et indivisible, dont la devise était : Liberté, Égalité, Fraternité, ou la Mort.

Charles Darnay n’avait parcouru que quelques lieues sur les routes de France lorsqu’il commença à comprendre qu’il ne fallait pas qu’il caressât l’espoir de revenir sur ses pas avant d’avoir fait sa déclaration de bon citoyen à Paris. Quoi qu’il arrivât, à présent, il était obligé de continuer son voyage jusqu’au bout. Il ne traversait pas un petit village ni une barrière mise en travers de la route, sans qu’il se rendît compte que c’était une porte de fer de plus lui barrant la route du retour. La vigilance dont il était entouré était telle qu’il ne se serait pas senti plus prisonnier s’il avait été dans un filet ou si on l’avait fait voyager dans une cage. Non seulement cette vigilance universelle était la cause qu’il devait s’arrêter une vingtaine de fois par étape, mais elle retardait sa marche en chevauchant à côté de lui, devant lui, derrière lui, en le surveillant sans cesse.

Il avait voyagé seul en France pendant plusieurs jours quand il se coucha exténué de fatigue dans une petite ville, sur la grand-route, encore assez éloignée de Paris.

Seule la lettre du malheureux Gabelle lui avait permis d’arriver si loin. Les difficultés qu’il rencontra au poste de police de cette petite ville avaient été telles qu’il s’attendait maintenant au pire. Il fut donc aussi peu étonné qu’un homme peut l’être d’être réveillé en pleine nuit dans cette petite auberge où on lui avait permis de se reposer jusqu’au matin.

Réveillé par un timide fonctionnaire local et trois patriotes armés et coiffés de bonnets rouges, la pipe dans la bouche, et qui s’assirent sur le lit.

— Émigré, dit le fonctionnaire, je vais vous envoyer à Paris avec une escorte.

— Citoyen, je ne désire rien tant que d’arriver à Paris, quoique je puisse me dispenser de l’escorte.

— Silence, grommela un bonnet rouge en frappant la couverture avec la crosse de son fusil, silence aristocrate !

— C’est comme dit le bon patriote, observa le timide fonctionnaire. Vous êtes un aristocrate et il vous faut une escorte – et il faut que vous la payiez.

— Je n’ai pas le choix, dit Charles Darnay.

— Le choix ! Écoutez-le ! cria le même bonnet rouge menaçant. Comme si ce n’était pas une faveur d’être protégé !

— C’est comme dit le bon patriote, observa le fonctionnaire. Levez-vous et habillez-vous, émigré.

Darnay obéit et fut reconduit à la salle de garde où d’autres patriotes fumaient, buvaient, dormaient à côté d’un bon feu. Il paya largement son escorte, puis se remit en route, par un temps mouillé, à trois heures du matin.

L’escorte était composée de deux patriotes en bonnet rouge, décorés d’une cocarde tricolore, armés de mousquets et de sabres nationaux. Ils étaient à cheval et encadraient Darnay qui guidait son propre cheval, lequel était cependant attaché par la bride avec une courroie qu’un des patriotes avait enroulée autour de sa main. Ainsi ils avançaient, la pluie fouettant les visages, en trottant sur les pavés inégaux de la ville, puis dans la boue des chemins. Ainsi ils parcoururent des lieues et des lieues sans changer de chevaux ni d’allure.

Ils voyageaient la nuit, s’arrêtant une ou deux heures après le lever du jour, pour se reposer jusqu’au crépuscule. L’escorte était si misérablement vêtue qu’elle tordait de la paille autour de ses jambes et autour de sa poitrine pour se protéger contre l’humidité. À part le désagrément d’être ainsi accompagné et à part la crainte provoquée par le fait qu’un des patriotes était toujours ivre et qu’il portait son mousquet chargé sans y faire attention, Charles Darnay n’était pas particulièrement inquiet. Car, en raisonnant, il était obligé de convenir que cette surveillance dont il était l’objet ne pouvait être dirigée contre lui personnellement, mais était générale, et qu’elle cesserait dès qu’il aurait donné des explications que confirmerait d’ailleurs le prisonnier de l’Abbaye.

Mais quand il arriva, toujours escorté par les deux gardes, à Beauvais – ce qui eut lieu le soir, alors que les rues étaient pleines de monde – il ne put plus se cacher le fait que les choses prenaient une tournure alarmante. Une foule hostile s’amassa dans la cour pour le voir descendre de cheval et se mit à crier :

— À bas l’émigré !

Il resta sur son cheval où il se sentait plus en sûreté et dit :

— Un émigré ! Vous ne voyez donc pas, mes amis, que si je suis en France, c’est de mon propre gré ?

— Vous êtes un sale émigré – lui cria un maréchal en se dirigeant vers lui, furieux, le marteau à la main, – et vous êtes un sale aristocrate !

Le maître de poste s’interposa et dit avec douceur :

— Laissez-le ; laissez-le ! Il sera jugé à Paris.

— Jugé ! répéta le maréchal en balançant son marteau. Oui, et condamné comme traître.

Un murmure d’approbation circula dans la foule.

Empêchant le maître de poste de tourner la tête du cheval vers la cour (le patriote ivre demeurait tranquillement en selle, en tenant toujours la courroie), Darnay dit aussitôt qu’il put se faire entendre :

— Amis, vous vous trompez ou on vous trompe. Je ne suis pas un traître.

— Il ment, cria le maréchal. C’est un traître, depuis le début. Sa vie est une insulte au peuple. Sa maudite vie ne lui appartient plus.

À l’instant où Darnay vit comme une vague le submergeant dans les yeux de la foule, le maître de poste tourna la tête du cheval vers la cour ; l’escorte entière entra et le lourd portail se referma. Le maréchal donna un coup de marteau sur la porte, la foule gronda, mais ce fut tout.

— Quel est ce décret dont le maréchal a parlé ? demanda Darnay au maître de poste, après l’avoir remercié, alors que celui-ci se trouvait près de lui dans la cour.

— C’est le décret qui ordonne la vente des biens des émigrés.

— À quelle époque l’a-t-on rendu ?

— Le quatorze.

— Le jour où j’ai quitté l’Angleterre.

— Tout le monde dit que c’en est un parmi beaucoup d’autres, et que ceux-ci vont – s’ils ne sont pas déjà rendus – bannir tous les émigrés et les condamner à mort s’ils rentrent en France. Voilà ce qu’il voulait dire quand il disait que votre vie ne vous appartenait plus.

— Mais il n’y a pas encore de tels décrets en ce moment ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? dit le maître de poste en haussant les épaules. Ils existent peut-être, sinon ils seront. C’est la même chose. Qu’est-ce que vous voulez ?

Ils se reposèrent sur de la paille dans le grenier jusqu’au milieu de la nuit, puis ils repartirent sur leurs chevaux cependant que la ville dormait. Parmi les changements qu’on pouvait observer dans la vie courante, le manque de sommeil jouait le plus grand rôle et contribuait à rendre ce voyage encore plus fatigant. Après un voyage solitaire, le long des routes monotones, ils arrivèrent dans un faubourg, non pas noyé dans l’obscurité, mais étincelant de lumières. Les habitants, en se donnant la main, formaient un cercle spectral dans la nuit autour d’un arbre de liberté, tout en chantant une chanson de liberté. On dormait cette nuit dans Beauvais, ce qui permit à l’escorte de se retrouver bientôt sur la route. Ils allèrent, avec un cliquetis, par le froid et l’humidité, à travers des champs appauvris qui n’avaient rien donné de l’année, distraits de temps à autre par le spectacle de maisons brûlées et noircies ou par l’apparition soudaine d’une patrouille de patriotes qui leur barrait le chemin.

Enfin ! le jour les trouva devant les fortifications de Paris. Quand ils arrivèrent à la barrière, celle-ci était fermée et gardée par des forces nombreuses.

— Où sont les papiers de ce prisonnier ? demanda un homme que le garde avait appelé. Il avait l’air résolu et plein d’autorité.

Frappé par le mot désagréable de prisonnier, Charles Darnay pria l’homme de bien vouloir noter qu’il était un voyageur libre, un citoyen français, gardé par une escorte que le manque de sécurité actuel du pays rendait nécessaire, et pour laquelle il avait payé.

— Où sont les papiers de ce prisonnier ? répéta le personnage sans se soucier aucunement de Darnay.

Le patriote ivrogne les avait glissés dans son bonnet. Il les tira. En lisant la lettre de Gabelle, l’homme plein d’autorité montra de l’inquiétude et de la surprise. Il regarda Darnay avec attention.

Finalement, sans mot dire, il entra dans la salle de garde, cependant que les voyageurs restaient sur leurs chevaux, devant la porte. En regardant autour de lui pendant cette attente, Charles Darnay remarqua que le poste était occupé par un détachement composé de soldats et de patriotes, mais que ceux-ci étaient les plus nombreux, et qu’à l’entrée de la ville les paysans apportent des vivres, ainsi que toutes les personnes qui s’y présentaient entraient facilement, alors que la sortie, même pour les gens de la condition la plus misérable, était très difficile.

Une grande foule d’hommes et de femmes, sans parler des bêtes et des véhicules de toutes sortes, attendaient qu’on les laissât sortir, mais la vérification de leur identité était si sévère que c’était un à un, et très lentement, qu’ils franchissaient la barrière. Il y en avait, parmi ces gens, qui, sachant le temps qu’il fallait attendre, se couchaient par terre, pour dormir, ou pour fumer, ou pour bavarder. Quant aux coiffures de toutes ces personnes, elles étaient semblables : c’était le bonnet rouge avec la cocarde tricolore.

Après avoir passé une demi-heure à attendre sur son cheval et à observer toutes ces choses, Darnay se retrouva en présence du chef de poste plein d’autorité. Il remit à l’escorte, à celle qui était sobre et à celle qui buvait, un reçu pour le prisonnier puis pria celui-ci de descendre de cheval. Le voyageur obéit, cependant que les deux patriotes, ramenant son cheval fatigué avec eux, s’en retournaient à Beauvais sans avoir franchi la barrière.

Darnay suivit le chef de poste dans la salle de garde où on sentait le vin ordinaire et le tabac et où se trouvaient des soldats et des patriotes, dormant ou veillant, ivres ou à jeun, ou bien dans un état assez vague qui n’est ni l’ébriété, ni la sobriété, ni le sommeil, ni l’état de veille. La lumière qui éclairait cette salle venait à moitié des lampes à huile de la nuit en train de s’éteindre et à moitié du jour qui venait de poindre. Il y avait des registres ouverts sur un pupitre près duquel se tenait un officier d’aspect grossier et sournois.

— Citoyen Defarge, dit cet officier, en prenant du papier pour écrire à l’homme qui accompagnait Darnay, est-ce ici l’émigré Évremont ?

— C’est lui.

— Votre âge, Évremont.

— Trente-sept ans.

— Marié, Évremont ?

— Oui.

— Où, marié ?

— En Angleterre.

— Il n’y a pas de doute. Tu es consigné à la prison de la Force, Évremont.

— Juste ciel, s’exclama Darnay. En vertu de quelle loi et pour quelle faute ?

L’officier leva un instant les yeux de son papier.

— Nous avons de nouvelles lois, Évremont, et de nouveaux délits, depuis que tu es parti, dit-il avec un sourire dur et en se remettant à écrire.

— Je vous supplie de noter que je suis venu ici de ma propre volonté, pour répondre à l’appel écrit d’un compatriote dont vous avez la lettre. Je suis venu ici dans l’intention de le justifier et de me justifier moi-même. Je ne demande rien de plus que l’occasion de le faire dans le plus bref délai. Est-ce que ce n’est pas mon droit ?

— Les émigrés n’ont pas de droits, Évremont, fut la réponse laconique.

L’officier finit d’écrire, se relut, saupoudra de sable la feuille de papier, et la tendit au citoyen Defarge en disant :

— Au secret.

Le citoyen Defarge fit signe au prisonnier, avec le papier, qu’il devait l’accompagner. Le prisonnier obéit, et un garde et deux patriotes armés l’accompagnèrent.

— Est-ce vous ? dit Defarge tout bas en descendant les marches du poste de police et en se dirigeant vers Paris, qui vous êtes marié avec la fille du docteur Manette qui fut si longtemps prisonnier de cette Bastille qui maintenant n’existe plus ?

— Oui, répondit Darnay en regardant Defarge avec surprise.

— Je m’appelle Defarge et j’ai un débit de vin dans le quartier Saint-Antoine. Il est possible que vous ayez entendu parler de moi.

— Ma femme a été chercher son père chez vous ?

— Oui.

Le mot « femme » sembla rappeler à Defarge un triste souvenir et son visage devint sombre.

— Au nom de cette lame tranchante qu’on appelle la guillotine, pourquoi êtes-vous rentré en France ?

— Vous m’avez entendu le dire il y a une minute. Ne croyez-vous pas que c’est la vérité ?

— Une mauvaise vérité pour vous, dit Defarge les sourcils froncés et en regardant droit devant lui.

— En effet, je crois que je suis perdu ici. Tout est si changé, si injuste que je me sens absolument perdu. Me rendriez-vous un petit service ?

— Aucun, répondit Defarge en regardant toujours droit devant lui.

— Voulez-vous répondre à une question ?

— Peut-être. Cela dépend de sa nature. Vous pouvez dire ce que c’est.

— Dans cette prison où l’on va me mettre si injustement, aurai-je le droit de communiquer avec le dehors ?

— Vous verrez.

— Je n’y serai pas enterré, sans jugement et sans possibilité de me défendre ?

— Vous verrez. Mais que voulez-vous ? D’autres ont été enterrés dans des prisons pires que celle-là.

— Mais jamais à cause de moi, citoyen Defarge.

En guise de réponse, Defarge le regarda d’une manière sournoise, et il continua son chemin en silence. Charles Darnay, supposant que plus le silence durerait, moins il aurait de chance de fléchir Defarge, ajouta tout de suite :

— C’est de la plus grande importance pour moi (vous savez, citoyen, même mieux que moi, de quelle importance), que je puisse faire savoir à monsieur Lorry, de la banque Tellson, un monsieur anglais actuellement à Paris, le simple fait, sans commentaire, qu’on m’a mis dans la prison de la Force. Voulez-vous faire cela pour moi ?

— Je ne ferai rien pour vous, répondit Defarge inébranlable. Je me suis sacrifié à mon pays et au peuple. J’ai juré de les servir tous les deux contre vous. Je ne ferai rien pour vous.

Charles Darnay sentit que c’était inutile de supplier Defarge davantage. Et puis, son orgueil le lui interdisait. Comme ils continuaient leur chemin en silence, il remarqua que le peuple avait perdu l’habitude de regarder passer les prisonniers dans la rue. Même les enfants ne s’arrêtaient pas. Quelques personnes tournaient la tête. D’autres montraient le prisonnier du doigt en disant de lui que c’était un aristocrate. À part cela, le fait qu’un homme bien vêtu était conduit en prison n’avait rien de plus remarquable que le passage d’un ouvrier se rendant à son travail.

Dans une ruelle étroite, obscure et sale, un orateur très excité, monté sur un escabeau, faisait une conférence sur les crimes que le roi et la famille royale avaient commis contre le peuple. Les bribes de phrases que Darnay put surprendre lui apprirent que le roi était en prison et que tous les ambassadeurs étrangers avaient quitté Paris. Et dire que sur la route (excepté à Beauvais) il n’avait rien entendu, isolé qu’il avait été par son escorte…

Il comprenait maintenant qu’il était en présence de dangers beaucoup plus grands que ceux qu’il avait prévus avant son départ d’Angleterre. Il savait également que ces dangers devenaient à chaque instant plus menaçants. Il était obligé de reconnaître qu’il n’eût pas entrepris ce voyage s’il avait pu prévoir les événements qui s’étaient déroulés en France pendant les premiers jours. Mais sa méfiance n’était pas aussi forte que nous pourrions le croire à la lumière que nous connaissons de ces événements et qu’il ignorait. Aussi troublé qu’était l’avenir, cela n’en était pas moins l’inconnu renfermant dans son obscurité un espoir. Les horribles massacres qui durèrent des jours et des nuits, qui dans le temps que mettent les aiguilles à faire quelques fois le tour du cadran avaient répandu une immense tache de sang sur le mois béni de la récolte, étaient aussi loin de Charles Darnay qu’ils ne l’eussent été s’ils s’étaient passés il y avait des milliers d’années. La lame coupante et nouvellement née qu’on appelle guillotine était à peine connue de lui. Les scènes horribles qui ne devaient pas tarder de se dérouler n’existaient pas encore dans les cerveaux de ceux qui allaient en être les acteurs. Comment auraient-elles pu être imaginées par un esprit supérieur ? Il entrevoyait la probabilité, la certitude peut-être, d’avoir à subir un traitement injuste, avec détention pénible, le séparant de sa femme et de son enfant, mais en dehors de cela, il ne craignait rien. En faisant toutes ces réflexions, il arriva dans la triste cour de la prison de la Force.

Un homme au visage bouffi ouvrit le lourd guichet et Defarge lui présenta « l’émigré Évremont ».

— Que diable ! Combien y en aura-t-il encore ? s’exclama l’homme au visage bouffi.

Defarge prit son reçu sans prêter attention à cette exclamation et se retira avec ses deux compatriotes.

— Que diable, je le répète ! s’exclama encore le geôlier lorsqu’il fut seul avec sa femme. Combien y en aura-t-il encore ?

La femme du geôlier, n’ayant préparé aucune réponse pour cette question, répondit simplement :

— Il faut avoir de la patience, mon cher.

Trois geôliers qui venaient d’accourir à l’appel d’une sonnette, approuvèrent cette réponse et l’un d’eux ajouta assez mal à propos dans un tel lieu :

— Pour l’amour de la liberté.

La prison de la Force était une prison triste, sombre et sale, qui avait une odeur pénible de renfermé. Il est extraordinaire de noter comme cette odeur se manifeste vite dans les endroits livrés à l’abandon.

— Au secret aussi, grommela le geôlier en regardant le papier, comme si je n’étais déjà pas plein à crever !

Il piqua le papier à un clou, avec mauvaise humeur, et Charles Darnay attendit pendant une demi-heure son bon plaisir. De temps en temps, le prisonnier marchait de long en large dans la grande pièce voûtée, de temps en temps il s’asseyait sur un banc de pierre ; les geôliers le retenaient pour garder dans leur mémoire le souvenir des traits de Darnay.

— Venez, dit enfin le chef des geôliers en prenant ses clefs, venez avec moi, émigré !

Il conduisit le prisonnier à travers la triste pénombre de la prison, le long des corridors et d’escaliers, claquant et fermant à clef les portes derrière lui. Enfin, ils arrivèrent dans une grande salle basse et voûtée, pleine de prisonniers des deux sexes. Les femmes étaient assises à une longue table. Elles lisaient, écrivaient, tricotaient. Les hommes pour la plupart se tenaient derrière elles ou bien allaient et venaient à travers la grande salle.

Le nouveau venu eut un mouvement instinctif de recul, associant malgré lui ces prisonniers aux crimes les plus honteux. Mais ce qui accrut la sensation de vivre un rêve qu’il avait depuis qu’il avait quitté l’Angleterre, ce fut que tous ces prisonniers se levèrent pour le recevoir avec la grâce et la courtoisie de la vie mondaine. Ce raffinement était si étrangement assombri par la tristesse de la prison, par sa saleté et par sa misère, que Charles Darnay se sentit comme dans une société de morts. Tous étaient des fantômes ! Il y avait le fantôme de la beauté, le fantôme de l’orgueil, le fantôme de la frivolité, le fantôme de l’esprit, le fantôme de la jeunesse, le fantôme de la vieillesse. Tous, ils tournaient leurs yeux vers le nouveau venu, des yeux qui avaient été changés par la mort qu’ils avaient subie en entrant dans cette prison.

Charles demeura comme privé de raison. Le geôlier qui se tenait à côté de lui, et les autres geôliers qui eussent passé inaperçus en exerçant leurs fonctions dans des conditions ordinaires, paraissaient d’une grossièreté tellement extraordinaire à côté de ces mères désolées et de leurs filles nobles et belles, à côté de ces coquettes, de ces jeunes beautés, de ces femmes pleines de délicatesse, qu’ils rendaient encore plus irréelle toute la scène. Sûrement, il n’y avait que des fantômes. Sûrement le long voyage fantastique n’avait été que la conséquence d’un malaise.

— Au nom de tous mes compagnons d’infortune réunis ici, dit un monsieur d’apparence courtoise en s’avançant vers Charles Darnay, j’ai l’honneur de vous souhaiter la bienvenue dans cette prison de la Force et de vous présenter mes condoléances, pour la calamité qui vous amène parmi nous. Puisse-t-elle se terminer bientôt et heureusement. Ailleurs ce serait impertinence, mais ici je crois pouvoir me permettre de vous demander votre nom et votre condition ?

Charles se réveilla, répondit avec le plus d’amabilité possible.

— Mais j’espère, dit le monsieur en suivant le geôlier des yeux, que vous n’êtes pas au secret.

— Je ne comprends pas ce que cela veut dire, mais j’ai entendu prononcer ces mots.

— Ah ! quel dommage ! Nous le regrettons beaucoup ! Mais prenez courage. Plusieurs membres de notre société ont été mis au secret en arrivant, mais cela n’a pas duré longtemps.

Puis l’homme ajouta en élevant la voix :

— Je regrette d’être obligé d’en faire part à la société. Au secret !

Il y eut un murmure de commisération lorsque Charles Darnay traversa la grande salle pour se diriger vers une porte grillagée où l’attendait le geôlier ; et plusieurs voix – parmi lesquelles les voix douces et compatissantes des femmes dominaient – l’encouragèrent. Il tourna le dos à la porte pour leur dire les remerciements qui débordaient de son cœur. Et les fantômes disparurent pour toujours.

Le guichet donnait sur un escalier de pierre. Quand ils eurent gravi quarante marches (le prisonnier d’une demi-heure les comptait déjà) le geôlier ouvrit une porte basse et noire, et ils entrèrent dans une cellule isolée. Elle était froide, humide, mais pas obscure.

— C’est la vôtre, dit le geôlier.

— Pourquoi suis-je enfermé seul ?

— Comment le saurais-je ?

— Est-ce que je peux acheter des plumes, de l’encre et du papier ?

— On ne m’a rien dit à ce sujet. Quand vous recevrez une visite, vous n’aurez qu’à le demander. Pour le moment, vous ne pouvez acheter que votre nourriture et rien de plus.

Il y avait dans la cellule une chaise, une table et une paillasse. Avant de se retirer, le geôlier examina ces objets ainsi que les quatre murs. Le prisonnier, en le regardant, lui trouva le visage si enflé, si malsain d’aspect qu’il lui sembla, un instant, qu’il avait un noyé devant lui. Quand le geôlier fut parti, Charles Darnay, qui rêvait toujours, murmura :

— On me laisse maintenant ici comme si j’étais mort.

Puis regardant le matelas, il se détourna écœuré et pensa :

— Il suffit de regarder cette vermine pour songer à la décomposition du corps après la mort. Cinq pas sur quatre et demi, cinq pas sur quatre et demi, cinq pas sur quatre et demi.

Le prisonnier marchait de long en large dans sa cellule, la mesurant, et le grondement de la ville montait jusqu’à lui, semblable à un roulement de tambour funèbre auquel se mêleraient des cris sauvages.

— Il faisait des souliers, il faisait des souliers, il faisait des souliers.

Le prisonnier, qui mesurait encore sa cellule, marcha plus vite pour chasser de son esprit cette vision.

— Les fantômes qui ont disparu quand le guichet s’est refermé. Il y en avait un parmi eux, une dame en noir, eut-on dit, qui était appuyée à une fenêtre ; la lumière brillant dans ses cheveux dorés et elle ressemblait… Enfourchons notre cheval, pour l’amour de Dieu, et traversons des villages illuminés, au milieu des habitants éveillés !… Il faisait des souliers, il faisait des souliers, il faisait des souliers… Cinq pas sur quatre et demi.

Cependant que ces lambeaux de phrases montaient du fond de sa conscience, le prisonnier marchait de plus en plus vite, comptant toujours ses pas et à ce roulement de tambour funèbre qui s’élevait de la ville se mêlaient maintenant les lamentations de ceux que Charles Darnay aimait.

CHAPITRE II

LA MEULE À AIGUISER

La succursale de la banque Tellson qui se trouvait dans le faubourg Saint-Germain à Paris, occupait une des ailes d’un hôtel immense entouré d’une cour séparée de la rue par un haut mur et une grille solide. L’hôtel appartenait à un gentilhomme qui l’avait habité jusqu’au moment où les désordres éclatèrent et où il prit la fuite et franchit la frontière, dans les vêtements de son propre cuisinier. Simple bête fuyant les chasseurs, il n’en était pas moins resté, dans sa transformation, un monseigneur qui avait besoin de quatre hommes, dont un cuisinier, pour boire son chocolat.

Monseigneur parti, ses domestiques s’étaient disculpés de l’accusation d’avoir accepté des gages trop élevés en se déclarant prêts à couper la gorge à leur ancien maître sur l’autel de la jeune République une et indivisible – Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort – à leur ancien maître dont l’hôtel fut d’abord mis sous séquestre, puis confisqué. Les événements allaient si vite, les décrets succédaient aux décrets avec une telle précipitation qu’en cette troisième nuit du mois de septembre, des patriotes étaient installés dans l’hôtel de Monseigneur, orné d’un drapeau tricolore, où ils buvaient de l’eau-de-vie dans les salons.

À Londres un local commercial semblable à celui qu’occupait Tellson à Paris eût causé un grave préjudice à la banque et eût été matière à bien des échos dans les gazettes. Car qu’auraient pensé le sens de la responsabilité et la respectabilité britanniques à la vue des orangers en caisse dans la cour d’une banque et d’un Cupidon au-dessus du comptoir ? Pourtant ces choses existaient. La maison Tellson avait blanchi le Cupidon mais on le devinait encore sur le plafond, aussi légèrement vêtu, visant (comme il le fait le plus souvent) l’argent du matin au soir. Lombard Street, à Londres, la banqueroute serait inévitablement sortie de ce jeune païen, de la niche à rideaux se trouvait derrière lui, du miroir incrusté dans un mur, et des commis, pas du tout âgés, qui allaient danser en public à la moindre provocation. Pourtant, une maison Tellson française arrivait à faire ses affaires malgré toutes ces choses, et depuis sa fondation, personne n’avait pris peur à leur vue, ni retiré son argent.

Combien d’argent serait retiré dans l’avenir de la banque Tellson, combien en resterait-il d’oublié, combien de couverts d’argent et de bijoux se terminaient dans les cachettes de l’hôtel, cependant que leurs propriétaires rouilleraient en prison et qu’ils auraient péri de mort violente, combien de comptes jamais mis à jour dans ce monde, le seraient dans l’autre ? Personne n’aurait pu répondre à ces questions et M. Jarvis Lorry lui-même, qui réfléchissait pourtant beaucoup à toutes ces questions, en eût été incapable. Il était assis à côté d’une cheminée où brûlait déjà un feu de bois (l’année stérile et misérable était précocement froide) et sur son visage honnête, il y avait une ombre plus profonde que celle faite par la lampe – une ombre de terreur.

Il avait son appartement dans la banque, sa fidélité à la maison étant telle qu’il s’y était attaché comme le lierre. Le hasard avait ainsi fait qu’il jouissait d’une grande sécurité, la partie la plus importante de l’hôtel étant occupée par des patriotes, mais le brave vieux monsieur n’avait pas songé à cela. Tout ce qui l’entourait lui était indifférent pourvu qu’il fît son devoir. De l’autre côté de la cour, sous une colonnade, il y avait un grand espace où les voitures étaient remisées. Quelques voitures ayant appartenu à Monseigneur s’y trouvaient encore. Entre ces colonnes se dressaient deux grands flambeaux allumés et à cette clarté qu’ils donnaient, on voyait dans la cour une meule à aiguiser, assez grossière, qui semblait parvenir de quelque forge ou de quelque atelier. Après s’être levé pour regarder cet objet innocent, M. Lorry frissonna, puis il retourna à sa place, auprès du feu. Il avait ouvert non seulement la fenêtre, mais les volets, et il les avait refermés. Un nouveau frisson courut le long de son corps. Des rues arrivait la rumeur habituelle de la ville, coupée de temps en temps par un bruit qui avait quelque chose d’infernal et qui montait vers le ciel.

— Dieu soit loué, dit M. Lorry en joignant les mains, que personne qui me soit proche et qui m’est cher ne se trouve dans cette ville effrayante cette nuit ! Que Dieu protège tous ceux qui sont en danger !

Peu après la cloche de la grande porte tinta et M. Lorry pensa : « Ils sont retournés ! » Durant quelques instants, il écouta. Mais il n’y eut aucune irruption de troupes dans la cour, comme il s’y était attendu. Il perçut le claquement que faisait la porte en se refermant, et tout redevint tranquille.

La nervosité et la crainte qu’il éprouvait lui inspiraient ce malaise vague, au sujet de la banque, que toute responsabilité éveille naturellement. La banque était bien gardée et il se levait pour aller rejoindre les commis qui veillaient sur elle, lorsque la porte s’ouvrit brusquement et deux formes, à la vue desquelles il recula stupéfait, se précipitèrent vers lui.

Lucie et son père ! Lucie avec ses bras tendus vers lui, et son regard toujours ardent.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? cria M. Lorry haletant et confondu. Qu’est-ce qu’il y a ? Lucie ! Manette ! Qu’est-il arrivé ? Qu’est-ce qui vous amène ici ? Que se passe-t-il ?

Son regard fixe sur M. Lorry, Lucie, qui s’était jetée dans ses bras, murmura :

— Oh ! mon cher ami ! Mon mari !

— Votre mari, Lucie ?

— Charles.

— Qu’est-ce qu’il y a au sujet de Charles ?

— Ici.

— Ici à Paris ?

— Oui, depuis quelques jours – trois ou quatre – je ne sais pas combien, je ne peux pas rassembler mes idées. Par générosité, il est venu ici sans nous le dire ; il a été arrêté à la barrière et envoyé en prison.

Le vieillard ne put retenir un cri. Presque au même moment, la cloche de la grande poste tinta encore et un bruit de pas et de voix s’éleva de la cour.

— Quel est ce bruit ? dit le docteur en s’approchant de la fenêtre.

— Ne regardez pas ! cria M. Lorry. Ne regardez pas dehors ! Manette, sur votre vie, ne touchez pas aux rideaux.

Le docteur se tourna, la main sur la poignée de la fenêtre, et dit avec un sourire froid et courageux :

— Mon cher ami, j’ai une vie délicieuse dans cette ville. J’ai été prisonnier à la Bastille. Il n’y a pas un patriote dans Paris – dans Paris ? – dans toute la France qui me toucherait sachant que j’ai été prisonnier à la Bastille, sauf pour me combler d’honneur et me porter en triomphe. Ce que j’ai enduré m’a donné une puissance qui m’a fait franchir la barrière, qui m’a fait avoir des nouvelles de Charles, qui nous a permis d’arriver jusqu’ici. Je savais que ce serait ainsi ; je savais pouvoir secourir Charles malgré tous les dangers ; je l’ai dit à Lucie. Quel est ce bruit ?

Sa main était toujours sur la poignée de la fenêtre.

— Ne regardez pas, cria M. Lorry avec acharnement. Non Lucie, non chérie, vous non plus !

Il prit la taille de la jeune femme et l’immobilisa.

— Ne soyez pas si effrayée, mon amour. Je vous jure que je ne sais absolument rien au sujet de Charles. Je ne soupçonnais même pas qu’il se trouvait dans cet endroit horrible. Dans quelle prison est-il ?

— La Force !

— La Force ! Lucie, mon enfant, si jamais dans votre vie vous êtes courageuse et dévouée, – et vous avez toujours été l’un et l’autre – vous allez vous ressaisir maintenant et faire exactement ce que je vais vous dire, car beaucoup plus de choses que vous ne pouvez le croire dépendent de cela. Tout geste de votre part ne servira à rien cette nuit. Il est impossible que vous sortiez. Je vous dis tout cela parce que la chose que je vous demanderai de faire pour Charles est la plus dure entre toutes à faire. Il faut que dès maintenant vous soyez obéissante, calme et courageuse. Il faut me permettre de vous laisser ici, dans une chambre du fond. Il faut que vous nous laissiez, votre père et moi, seuls pendant quelques minutes, et cela tout de suite, car aussi certain que la vie et la mort existent, il ne faut pas perdre un instant.

— Je me soumets à vous. Je vois par votre regard que vous savez que c’est la seule chose que je puisse faire. Je sais que vous êtes sincère.

Le vieillard embrassa Lucie, puis la conduisit à la hâte dans sa chambre et l’enferma à clef. Lorsqu’il fut de retour auprès du docteur et ouvrit la fenêtre, les volets en partie, et posant une main sur le bras du docteur, regarda dans la cour avec ce dernier.

Ils virent une foule d’hommes et de femmes, mais pas assez nombreuse pour remplir la cour. Ils pouvaient être une cinquantaine au plus. Les patriotes leur avaient ouvert la porte et aussitôt ils s’étaient tous précipités autour de la meule à aiguiser. Il était visible que cette meule avait été placée là parce que l’endroit était commode et retiré.

Mais quels terribles travailleurs, et quel lugubre travail !

Les deux hommes qui se servaient en ce moment de la meule avaient un visage plus sauvage que ceux des bêtes sauvages. Des faux sourcils et des fausses moustaches y étaient collés et leurs visages étaient couverts de sang et de sueur, et tordus par leurs hurlements, cependant qu’une flamme bestiale brillait dans leurs regards.

Pendant que ces scélérats faisaient tourner et tourner la meule, des femmes leur versaient à boire dans la bouche, et le sang et le vin qui tombaient, et les étincelles jaillissant de la meule contribuaient à donner à l’atmosphère quelque chose d’infernal. Les yeux ne pouvaient découvrir dans le groupe un être qui ne fût pas taché de sang. Pressés les uns contre les autres, ils attendaient leur tour devant la meule. Il y avait des hommes nus jusqu’à la ceinture ; leurs membres et leur torse étaient tachés de sang ; des hommes en haillons avec leur haillons tachés de sang ; des hommes diaboliquement parés de dentelles et de soie pillées et imbibées de sang. Les haches, les couteaux, les baïonnettes, les sabres qu’on avait amenés là pour les aiguiser, étaient rouges de sang. Il y avait des sabres ébréchés attachés aux poignets de ceux qui les portaient à l’aide de bandes de linge et de morceaux de robe ; et tout cela était teinté de sang. Et lorsque les porteurs frénétiques de ces armes se précipitaient dans la rue, les étincelles que ces armes avaient fait jaillir de la meule étincelaient encore dans leurs yeux, des yeux que n’importe quel homme n’ayant pas subi l’influence de cette atmosphère aurait crevés, même s’il lui devait faire le sacrifice de vingt années de sa vie.

Le spectacle apparut à M. Lorry et au docteur en un instant. Les deux hommes quittèrent la fenêtre et le docteur chercha une explication dans le visage blême de son ami :

— Ils tuent les prisonniers, chuchota M. Lorry en regardant craintivement la porte de la chambre où était enfermée Lucie. Si vous êtes sûr de ce que vous dites, si vous avez vraiment le pouvoir que vous croyez – et je crois que vous l’avez – faites-vous reconnaître par ces démons et faites-nous conduire à la Force. Il se peut déjà que ce soit trop tard, je n’en sais rien, mais en tout cas ne perdez plus une minute !

Le docteur Manette serra la main de son ami et, nu-tête, il se hâta de quitter la chambre. M. Lorry avait à peine écarté le rideau que le docteur était déjà dans la cour.

Ses cheveux blancs flottaient au vent. La confiance impétueuse qui émanait de son noble visage écarta les armes qui s’opposaient à son passage comme si elles eussent été de l’eau. Bientôt, il se trouva au milieu du groupe qui entourait la meule. Durant quelques instants un silence, puis un murmure, devenant bientôt un tumulte s’éleva et, de sa fenêtre, M. Lorry vit son ami partir à la tête d’une vingtaine d’hommes, épaule contre épaule, qui criaient : « Vive le prisonnier de la Bastille ! Aide au parent du prisonnier de la Bastille ! À la Force ! Place au prisonnier de la Bastille ! Sauvons le prisonnier Évremont à la Force ! » Et des milliers de cris répondirent bientôt à ceux-ci.

M. Lorry poussa les volets d’une main tremblante, ferma la fenêtre, tira les rideaux, puis se hâta de rejoindre Lucie, pour lui dire que son père, avec l’aide du peuple était parti délivrer Charles. Mais Lucie n’était pas seule. Son enfant et Mlle Pross se trouvaient avec elle. Ce ne fut que longtemps après, pendant les quelques heures tranquilles de la nuit, que M. Lorry songea à s’en étonner.

Lucie, agenouillée par terre, lui saisit la main. Mlle Pross avait juché l’enfant sur son lit et, peu à peu la petite tête avait glissé de l’oreiller. Ah ! que la nuit fut longue, troublée par les gémissements de la malheureuse épouse !

Deux fois encore, dans l’obscurité, la cloche sonna à la grande porte, et l’invasion reparaissait, et la meule se remettait à jeter des étincelles.

— Qu’est-ce que c’est ? demandait Lucie effrayée.

— Chut, les soldats aiguisent leurs armes, répondait M. Lorry. La maison est à présent propriété nationale et on l’a transformée en une sorte d’arsenal, mon amour !

Toutefois, la dernière invasion avait été plus brève que les autres. Bientôt le jour commença à poindre et la main de Lucie se détacha peu à peu de celle de M. Lorry. Il s’approcha de la fenêtre, regarda ce qui se passait dehors. Un homme ensanglanté, qui avait l’air d’un soldat reprenant conscience sur un champ de bataille, se relevait péniblement en s’aidant de la meule, puis il regarda autour de lui avec un air distrait. Bientôt cet homme remarqua les voitures de Monseigneur. Il se dirigea vers l’une d’elle en chancelant, ouvrit la portière de ce magnifique carrosse, y monta, s’y enferma pour se reposer sur les coussins délicats.

La grande meule qu’est la Terre avait tourné et cependant que M. Lorry regardait encore par la fenêtre, les rouges rayons du soleil vinrent éclairer la cour. Et dans l’air calme du matin, la petite meule était là, seule, tachée d’un rais rouge que jamais le soleil ne lui avait donné – et qu’il n’effacera jamais.

CHAPITRE III

L’OMBRE

Lors des premières considérations qui se présentèrent à la conscience professionnelle de M. Lorry fut qu’il n’avait pas le droit de faire courir un risque à la maison Tellson en hébergeant sous le toit de la banque la femme d’un émigré prisonnier. Il aurait sacrifié ses biens, sa sûreté, sa vie pour Lucie et son enfant sans la moindre hésitation ; mais la charge qui lui était confiée à Paris n’était pas à lui et, en ce qui concernait les affaires, il était d’une sévérité excessive.

D’abord il songea à retrouver Defarge et lui demander ce qu’il fallait faire pour louer un logement dans cette ville troublée. Mais, toujours à cause de la crainte de causer des ennuis à Tellson, il abandonna le projet, Defarge habitant un quartier dangereux et étant probablement mêlé de très près à toutes ces manifestations révolutionnaires.

Il était midi (le docteur n’était toujours pas rentré) et chaque minute rendant le danger que courait la banque plus grand, M. Lorry décida de demander l’avis de Lucie. Elle dit que son père avait parlé de louer un logement pour quelque temps dans un quartier voisin de la banque. Comme ce projet n’avait rien de compromettant pour la maison Tellson et que M. Lorry prévoyait que même si tout allait pour le mieux, c’est-à-dire que si Charles était libéré, le docteur et sa fille ne pourraient pas quitter la ville immédiatement, M. Lorry sortit en quête d’un logement. Il en trouva un fort convenable situé au sommet d’une petite rue dont toutes les fenêtres étaient fermées et qui semblait abandonnée.

Il y conduisit aussitôt Lucie, son enfant et Mlle Pross et les entoura de tout le confort possible, de beaucoup plus de confort qu’il n’en avait lui-même. Il leur laissa Jerry, ce dernier étant d’un volume suffisant pour remplir une porte et supporter de nombreux coups sur la tête. Puis il retourna à ses occupations, l’esprit triste et troublé.

La journée fut longue. L’heure de la fermeture de la banque arriva néanmoins. M. Lorry se trouvait de nouveau seul dans sa chambre, et songeait à ce qu’il devait faire, lorsqu’il entendit un bruit de pas venant de l’escalier. Quelques instants après, un homme se tenait devant lui et en l’observant d’un regard perçant, s’adressa à M. Lorry en l’appelant par son nom.

— Votre serviteur, dit M. Lorry. Est-ce que vous me connaissez ?

C’était un homme de forte taille, avec les cheveux noirs et frisés, âgé d’environ quarante-cinq à cinquante ans. Au lieu de répondre il répéta ce que venait de dire M. Lorry, sur le même ton.

— Est-ce que vous me connaissez ?

— Je vous ai vu quelque part.

— Peut-être à mon débit de vin.

Très intrigué et très inquiet, M. Lorry dit :

— Vous venez de la part du docteur Manette ?

— Oui, je viens de la part du docteur Manette.

— Et que dit-il ? De quoi vous a-t-il chargé pour moi ?

Defarge tendit une lettre non cachetée à M. Lorry. Ce dernier y reconnut l’écriture du docteur.

« Charles est sauf, mais je ne peux pas quitter cet endroit maintenant. J’ai obtenu la faveur que le porteur puisse remettre à Lucie un court billet de Charles. Laissez le porteur voir Lucie. »

Cette lettre avait été écrite, il y avait une heure environ, à la prison de la Force.

— Voulez-vous m’accompagner, dit M. Lorry profondément soulagé après avoir lu cette lettre à haute voix, chez sa femme ?

— Oui, répondit Defarge.

Sans remarquer la façon machinale et réservée avec laquelle parlait Defarge, M. Lorry mit son chapeau et les deux hommes descendirent dans la cour. Là il y avait deux femmes, dont l’une tricotait.

— Madame Defarge, certainement, dit M. Lorry qui la retrouvait exactement dans la même attitude où il l’avait laissée il y avait dix-sept ans.

— C’est elle, dit son mari.

— Est-ce que madame va vous accompagner ? s’enquit M. Lorry en voyant les deux femmes s’apprêter à le suivre.

— Oui. Pour qu’elles puissent reconnaître les visages et les prénoms, dans l’intérêt de celles-ci.

M. Lorry commençait à être intrigué par la façon d’être du marchand de vin. Ils se mirent en marche. Les femmes les accompagnèrent. La deuxième femme étant la Vengeance.

Ils se pressèrent dans les rues, montèrent l’escalier du nouveau logement. Ils furent reçus par Jerry. Lucie était seule dans une pièce et elle pleurait. Mais quand M. Lorry lui donna des nouvelles de son mari, une sorte d’extase vint éclairer son visage. Et comme elle serrait la main de Defarge – Ah ! si elle avait su ce que cette main avait fait la nuit précédente, ce qu’elle aurait fait à Charles lui-même si le hasard ne l’en avait pas empêché ! – il lui tendit le papier.

« Chérie, prenez courage. Je suis en bonne santé. Votre père me protège de son influence. Vous ne pouvez pas répondre à ce mot. Embrassez notre enfant pour moi. »

C’était tout, mais ces quelques mots étaient tout pour elle, et Lucie, dans sa reconnaissance se tourna vers Mme Defarge et lui baisa la main, une de ces mains qui tricotaient sans cesse. C’était un mouvement d’affection et de gratitude, mais la main ne répondit pas. Elle tomba, froide et lourde, puis se remit à tricoter.

Lucie en éprouva une telle déception qu’au lieu de mettre le billet dans son corsage, comme elle s’apprêtait à le faire, elle garda ses mains autour de son cou et jeta sur Mme Defarge un regard plein de terreur. Mais pas plus que le baiser ce regard ne fit impression sur Mme Defarge.

— Ma chère, dit M. Lorry, interrompant cette scène pour expliquer à Lucie la raison de la visite de la tricoteuse, il y a des émeutes fréquentes dans les rues et quoiqu’il soit peu probable que vous ayez quelque chose à redouter, madame Defarge a tenu à vous voir, de manière à pouvoir vous reconnaître et vous protéger s’il vous arrivait quelque chose. Je suppose, ajouta M. Lorry de plus en plus gêné par l’attitude glaciale des trois femmes, que c’est bien ce dont il s’agit.

Defarge regarda sournoisement sa femme et ne répondit que par un grognement.

— Lucie, vous feriez bien, dit M. Lorry qui faisait son possible pour rendre cette entrevue plus familière, de faire venir ici la chère enfant ainsi que votre brave mademoiselle Pross. Mademoiselle Pross, citoyen Defarge, est une dame anglaise qui ne sait pas le français.

La dame en question, qui avait la ferme conviction qu’elle était plus que l’égale de n’importe quel étranger, était tellement inébranlable dans le malheur qu’elle se présenta les bras croisés, ce qui fit dire à la Vengeance :

— Eh bien, effrontée ! j’espère que vous vous portez à peu près bien !

Pour toute réponse, elle toussa d’une manière bien britannique.

— Est-ce là son enfant ? demanda Mme Defarge en s’arrêtant pour la première fois de tricoter et en désignant la petite Lucie de la pointe de son aiguille, comme l’eut fait le doigt du destin.

— Oui, madame, répondit M. Lorry. C’est la fille chérie et la seule enfant de notre pauvre prisonnier.

L’ombre que Mme Defarge et ses deux compagnons projetèrent sur l’enfant était si menaçante que Lucie s’agenouilla instinctivement à côté de la petite et la serra contre elle. Alors l’ombre couvrit également la mère.

— Cela suffit, dit Mme Defarge à son mari. Je les ai vus. Nous pouvons partir.

Il y avait eu une menace dans sa voix – à peine visible, comme retenue.

Lucie caressa de sa main la robe de Mme Defarge.

— Vous serez bonne pour mon pauvre mari. Vous ne lui ferez pas de mal. Vous m’aiderez à le voir, si vous pouvez.

— Votre mari ne m’intéresse pas ici, répondit Mme Defarge en regardant Lucie avec calme. Ce qui m’intéresse, c’est l’enfant de votre mari.

— Ayez pitié pour moi de mon mari. Pour mon enfant. Elle joindra ses mains et elle vous suppliera d’avoir pitié. Nous avons plus peur de vous que des autres.

Mme Defarge prit ces mots pour un compliment. Elle se tourna vers son mari. Defarge, qui l’avait observée en rongeant ses ongles, s’était composé une expression encore plus sévère.

— Que dit votre mari dans cette petite lettre ? demanda Mme Defarge avec un sourire sombre. Influence. Il parle d’influence ?

— Il m’écrit que mon père, dit Lucie en s’empressant de tirer la lettre de son corsage mais en maintenant son regard fixé sur son interlocutrice – a beaucoup d’influence autour de lui.

— Sûrement, cela va faire relâcher votre mari, dit Mme Defarge. Laissons-le faire.

— Comme une épouse et comme une mère, s’écria Lucie avec ferveur, je vous conjure d’avoir pitié de moi et de ne pas exercer le pouvoir que vous pouvez avoir contre mon mari qui est innocent, de lui venir en aide au contraire. Ô femme, qui êtes ma sœur, pensez à moi, comme à une épouse et à une mère !

Mme Defarge qui avait écouté Lucie la supplier, avec froideur – comme toujours – se tourna vers la Vengeance :

— Les épouses et les mères que nous avons eu coutume de voir depuis le temps où nous étions petites comme cette fillette, n’ont pas été beaucoup considérées. Nous avons vu leurs maris et leurs pères être conduits en prison assez souvent. Toute notre vie, nous avons vu nos sœurs souffrir la pauvreté, dans elles-mêmes et dans leurs enfants, nous les avons vues souffrir du froid, de la faim, de la soif, de toutes les maladies, de la misère, de l’oppression.

— Nous n’avons pas vu autre chose, répondit la Vengeance.

— Nous avons longtemps supporté ces choses, dit Mme Defarge en fixant son regard sur Lucie. Réfléchissez. Est-ce que vous croyez que la souffrance d’une mère et d’une épouse peut nous toucher à présent ?

Mme Defarge se remit à tricoter et sortit. La Vengeance la suivit. Defarge sortit le dernier et ferma la porte.

— Courage, ma chère Lucie, dit M. Lorry en soulevant la jeune femme. Courage, courage, jusqu’à maintenant tout va bien pour nous – beaucoup, beaucoup mieux que pour beaucoup de pauvres âmes. Prenez courage et ayez un cœur reconnaissant.

— J’espère que je ne suis pas sans reconnaissance, mais cette terrible femme jette une ombre sur moi et sur tout mon espoir.

— Allons, donc ! dit M. Lorry. Que veut dire tant de désespoir dans un aussi vaillant petit cœur ? Une ombre, en effet ! Mais il n’y a rien dedans, Lucie !

Mais l’ombre des Defarge demeurait lourde sur les épaules de M. Lorry et, pour tout dire, il était profondément troublé au fond de son cœur.

CHAPITRE IV

LE CALME AU MILIEU DE LA TEMPÊTE

Le docteur Manette ne reparut que le quatrième jour au matin. Des événements horribles s’étaient passés pendant ce temps, des événements qu’on tint cachés à Lucie, et qu’on ne lui révéla que longtemps après, lorsqu’elle fut loin de France, des événements comme le massacre de onze cents prisonniers des deux sexes et de tous âges ; et avaient assombri ces quatre journées empoisonnées par la pourriture des cadavres. Tout ce que Lucie avait pu apprendre, c’était que les prisons avaient été assaillies, que les prisonniers politiques avaient été en danger et que quelques-uns d’entre eux avaient été traînés dans les rues et assassinés.

Le docteur raconta à M. Lorry que la foule lui avait d’abord fait traverser une scène de carnage avant d’arriver à la prison de la Force. Puis il fit le récit de ce qu’il avait vu dans la prison. Un tribunal, dont les membres s’élisaient eux-mêmes, y siégeait. Les prisonniers étaient conduits devant lui, un par un, et le tribunal décidait sur-le-champ s’ils devaient être ou massacrés ou relâchés (ce qui était très rare) ou encore reconduits dans leur cellule. Quand il s’était présenté devant le tribunal, conduit par les patriotes, et qu’il avait décliné son nom et sa profession, et qu’il avait fait savoir qu’il avait été gardé pendant dix-huit ans au secret à la Bastille, un des juges l’avait reconnu et le juge était Defarge.

Alors, en consultant les registres qui se trouvaient sur la table, il avait appris que son beau-fils était parmi les prisonniers vivants. Il avait alors plaidé pour son beau-fils avec force. Certains des membres dormaient, d’autres étaient encore tachés de sang, d’autres étaient ivres, d’autres encore propres et à jeun. En hommage aux souffrances qu’il avait endurées on lui avait accordé la faveur de faire venir Charles Darnay pour examiner son cas. Tout semblait se passer pour le mieux et Charles semblait devoir être libéré, lorsque, pour une raison inexplicable (inexplicable pour le docteur) le vent tourna, les membres du tribunal se remirent en conférence secrète. Finalement, le président fit savoir au docteur que le prisonnier ne pouvait être relâché, mais que, par égard pour le docteur, il serait mis en lieu sûr. Immédiatement, à un signal donné, Charles Darnay fut reconduit en prison. Le docteur avait alors supplié avec tant de foi qu’on lui donnât la permission de rester auprès de son gendre afin de s’assurer qu’il ne fût pas livré par méprise dans des mains meurtrières, qu’il avait fini par l’obtenir et qu’il avait pu rester dans la prison. Ce fut ainsi qu’il put assister à des scènes effroyables qu’il vaut mieux ne pas raconter.

Lorsque le calme revint, la joie folle des prisonniers qui avaient échappé au massacre surprit autant le docteur que la férocité inouïe dont les morts avait eu à souffrir. Il dit qu’il y avait eu un prisonnier qui avait été acquitté et qui, une fois dans la rue, avait été transpercé d’une pique par erreur. On avait appelé le docteur pour soigner le malheureux. Sur son chemin, le docteur avait rencontré un groupe de samaritains assis sur un tas de cadavres avec une insensibilité monstrueuse. Ils avaient aidé le médecin à soigner le blessé avec la plus grande sollicitude ; ils avaient fabriqué un brancard, puis ils avaient ramassé leurs armes et s’étaient réfugiés dans une boucherie si épouvantable que le docteur avait été obligé de se cacher les yeux.

Comme M. Lorry écoutait ces confidences en regardant le visage de son ami maintenant âgé de soixante-deux ans, il se demandait si ces terribles expériences n’allaient pas réveiller son ancien mal. Mais il n’avait jamais vu le docteur aussi fort, il ne l’avait jamais connu dans une condition pareille. Le docteur sentait à présent, pour la première fois de sa vie, que la souffrance lui avait donné une puissance qu’il n’avait jamais eue. Il sentait pour la première fois que dans cet enfer où il avait vécu dix-huit ans, il avait lentement puisé la force qui allait lui permettre de briser les chaînes du mari de sa fille.

— Toutes mes souffrances tendaient à une bonne foi, mon cher Lorry. Ce n’était pas seulement du gaspillage et de la misère. Comme mon enfant bien-aimée m’a aidé à me rétablir, je l’aiderai maintenant en sauvant ce qu’elle a de plus cher au monde. Et je le ferai avec l’aide du ciel.

Ainsi parlait le docteur Manette. Et quand Jarvis Lorry vit les yeux ardents, le visage résolu de cet homme, il le crut.

Des obstacles plus grands même que ceux contre lesquels il avait déjà lutté auraient cédé devant sa volonté. Tout en gardant sa situation morale de médecin pour qui toutes les souffrances humaines sont dignes de soin, le docteur Manette fut bientôt médecin-inspecteur des trois prisons, dont celle de la Force. Il pouvait à présent rassurer sa fille en lui disant que Charles n’était pas au secret, qu’il était mêlé aux autres prisonniers. Il pouvait le voir chaque semaine et il apportait à sa fille de tendres messages. Parfois, Charles écrivait lui-même à Lucie, mais il ne lui était pas permis à elle de lui écrire, car de tous les détenus qu’on soupçonnait de comploter, c’étaient les émigrés qui étaient les plus surveillés à cause des relations qu’on les accusait d’entretenir à l’étranger.

Cette nouvelle vie n’était pas exempte de soucis et de fatigue pour le docteur ; mais comme l’avait deviné la sagacité de M. Lorry, la fierté soutenait M. Manette. Elle n’avait rien de provocant. Elle était naturelle et digne.

Le docteur savait que dans l’esprit de sa fille et de M. Lorry, le souvenir de sa captivité s’associait au douloureux état où celui-ci l’avait mis. Maintenant, tout cela était changé ; et il savait que cette épreuve lui avait donné des forces sur lesquelles ils comptaient tous les deux pour la délivrance de Charles. Il en était devenu tellement exalté qu’il prenait à présent la direction de leurs affaires et qu’ils les priaient, eux les faibles, de s’en rapporter à lui, le fort. La situation était renversée, comme elle peut l’être par la reconnaissance et l’affection, car son seul bonheur était de rendre des services à ceux qui lui en avaient rendu tant.

— Il est très curieux à observer, pensait M. Lorry à sa façon aimable et fine. Il est naturel et juste ! Eh bien ! prenez la direction des affaires, mon cher, et gardez-la ! Elles ne peuvent être en meilleures mains.

Mais quoique le docteur essayât de toutes ses forces – et il ne se lassait jamais – de faire libérer Charles Darnay, ou du moins le faire juger, l’opinion publique, à cette époque, était trop forte pour qu’il réussît.

La nouvelle ère commençait. Le roi était jugé, condamné, décapité. La République, celle de « la Liberté, de l’Égalité, de la Fraternité ou de la Mort » seule contre l’Europe entière sous les armes, se déclarait prête à vaincre ou à mourir. Le drapeau noir flottait nuit et jour au sommet des hautes tours de Notre-Dame. Trois cent mille hommes, incorporés pour lutter contre les tyrans de la terre, arrivaient de tous les points de la France, comme si les dents du dragon de la fable, semées à pleines mains, avaient également fructifié sur la montagne et dans la plaine, dans le sable et dans la boue, sous le ciel bleu du midi et sous les nuages du nord, dans les prairies et dans les forêts, dans les vignes et sous les oliviers, dans l’herbe coupée et dans le chaume, au bord des fleuves et au bord de la mer. Quel intérêt privé pouvait se cabrer contre le déluge de l’an un de la liberté – un déluge venant d’en bas et non tombant du ciel, un déluge sur lequel les fenêtres du ciel demeuraient fermées et non ouvertes !

Il n’y avait ni pitié, ni répit, ni hésitation. Le temps n’avait plus de mesure. Quoique les jours et les nuits se suivissent avec la même régularité que quand la terre était jeune, que quand le soir et le matin étaient le premier jour, la notion du temps avait disparu dans la fièvre de la nation comme dans la fièvre d’un malade. Rompant le silence d’une ville entière, le bourreau montrait à un peuple entier la tête d’un roi. Et presque en même temps, il montrait la jolie tête d’une reine, devenue grise après huit mois de veuvage et de souffrance en prison.

Et pourtant, obéissant à une étrange loi dont les effets contradictoires s’observent en pareils cas, le temps semblait d’autant plus long qu’il coulait plus vite. Un tribunal révolutionnaire dans la capitale et quarante ou cinquante mille comités révolutionnaires dans toute la France ; une loi des suspects qui enlevait toute garantie de liberté et de vie, et qui mettait les bons à la merci des mauvais ; les prisons regorgeaient d’innocents qui ne pouvaient obtenir d’être entendus. Ces choses semblaient avoir toujours existé alors qu’elles avaient quelques semaines d’âge. Et au-dessus de tout cela une figure hideuse devenait aussi familière à tous que si elle avait existé depuis le commencement du monde – c’était la lame tranchante appelée la Guillotine. Elle était un thème populaire de plaisanterie ; elle était le meilleur remède pour les maux de tête ; elle empêchait infailliblement les cheveux de blanchir ; elle donnait une teinte délicate au teint ; elle était le rasoir matinal qui rase de près celui qui l’embrasse, qui passe la tête à sa petite fenêtre et qui éternue dans le sac. C’était l’emblème de la régénération de la race humaine. Elle remplaçait la croix. De petites guillotines étaient portées sur les poitrines pour remplacer la croix, et elles étaient adorées à la place de la croix.

On coupait tant de têtes que la terre autour d’elles et elle-même étaient polluées d’un rouge pourri. On la démontait comme le jouet d’un jeune diable, et on la remontait quand on en avait besoin. Elle faisait taire l’éloquent, frappait le puissant, supprimait le beau et le bon. Elle avait coupé un matin la tête de vingt-deux amis de grande renommée en vingt-deux minutes.

Au milieu de ces horreurs, le docteur circulait avec calme, confiant en son pouvoir, poursuivant avec prudence son dessein, ne doutant jamais qu’à la fin il sauverait le mari de Lucie. Pourtant le courant du temps avait coulé avec tant de violence qu’il y avait déjà un an et trois mois que Charles était en prison. La Révolution était de plus en plus sanguinaire. Un mois de décembre de cette année, les rivières, dans le midi, ne portaient que des cadavres noyés de force dans la nuit ; des prisonniers étaient fusillés en ligne et en carrés sous le soleil hivernal. Le docteur circulait encore au milieu de ces horreurs avec calme. Personne n’était alors mieux connu que lui à Paris ; personne ne se trouvait dans une situation plus étrange. Silencieux, humain, indispensable à l’hôpital comme à la prison, utilisant sa science aussi parmi les assassins que parmi leurs victimes, c’était un homme exceptionnel. Son titre d’ancien prisonnier de la Bastille lui valait un prestige qui l’isolait des autres hommes. On ne le suspectait pas et on ne lui posait aucune question, pas plus que s’il avait été richement rappelé à la vie il y avait quelque dix-huit ans et qu’il fût un esprit parmi les mortels.

CHAPITRE V

LE SCIEUR DE BOIS

Un an et trois mois. Pendant tout ce temps, Lucie s’était attendue chaque jour à ce que la guillotine coupât la tête de son mari. Tous les jours, maintenant, des charrettes pleines de condamnés à mort roulaient lourdement sur le pavé. De charmantes jeunes filles, des femmes brillantes, des cheveux châtains, noirs et gris ; des jeunes gens ; des hommes robustes et des vieillards ; des gens du monde et des paysans ; tous faisaient du vin rouge par la guillotine ; tous, tirés des caves obscures des prisons dégoûtantes, étaient conduits vers elle pour apaiser sa soif inextinguible. Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort ! Celle-ci était la plus facile à donner, ô guillotine ! Si l’imprévu de son malheur et le tournoiement des roues du temps avaient étourdi la fille du docteur au point qu’elle n’espérait plus que vaguement, elle n’aurait été que dans le cas de beaucoup d’autres ; mais du jour où, dans le grenier de Saint-Antoine elle avait serré sur son jeune cœur la tête blanchie de son père, elle avait pris conscience de ses devoirs. Aussi, dans cette épreuve, était-elle toujours aussi fidèle à son mari, fidèle comme on l’est quand on est loyal.

Aussitôt installée dans sa nouvelle habitation, cependant que son père se consacrait à ses devoirs, elle se mit à tenir son intérieur comme si son mari avait été là. Chaque chose était à sa place et chaque occupation venait à son heure. Elle instruisait la petite Lucie comme elle l’avait fait avec son mari en Angleterre. Puisque les seules occupations qui la soulageaient étaient celles de la vie quotidienne, elle s’efforçait de croire que Charles allait bientôt rentrer et elle plaçait déjà sa chaise, rangeait les livres ; puis elle priait tout spécialement pour son cher prisonnier, et pour toutes ces âmes qui vivaient dans l’ombre de la mort.

Elle n’avait apparemment pas beaucoup changé. Les simples robes froncées ressemblant à des vêtements de deuil qu’elle portait ainsi que sa fille étaient aussi propres et aussi soignées que les robes les plus gaies des jours heureux. Elle était pâle et cette flamme du regard qui illuminait jadis, à certains moments, son visage, ne la quittait plus à présent. Et elle restait, malgré cela, toujours aussi jolie et aussi gracieuse. Quelquefois, au moment d’embrasser son père et de lui souhaiter une bonne nuit, elle s’abandonnait au chagrin qu’elle avait réprimé toute la journée et elle lui disait que son seul espoir était en lui. Il lui répondait alors avec fermeté :

— Rien ne peut lui arriver sans ma connaissance ; je sais que je peux le sauver, Lucie !

Après quelques semaines de cette nouvelle vie, le docteur dit un jour à sa fille en rentrant à la maison :

— Ma chérie, il y a une fenêtre, dans la prison, de laquelle Charles peut quelquefois s’approcher, à trois heures de l’après-midi. Quand il peut s’en approcher – ce qui dépend d’une foule de petites circonstances – il découvre la rue. Il pourrait alors te voir si tu te trouves à un certain endroit que je vais te montrer. Mais toi, tu ne pourras pas le voir, ma pauvre enfant, et même si cela arrivait, ce serait dangereux de lui faire un signe.

— Oh ! montrez-moi cet endroit, père, et j’irai tous les jours !

À partir de ce jour, quel que fût le temps, elle se rendit à cet endroit où elle restait plus de deux heures. Deux heures sonnaient à peine quand elle y arrivait pour n’en repartir, qu’à regret, à quatre heures. Quand le temps le permettait, elle emmenait avec elle son enfant ; autrement elle allait seule ; mais jamais elle ne manquait un jour. Le coin où elle attendait était obscur et sale et se trouvait dans la courbe d’une rue. La seule maison en vue était une baraque où un homme sciait du bois à brûler. Autrement, il n’y avait que de hauts murs. La troisième fois qu’elle se rendit à cet endroit, l’homme la remarqua.

— Bonjour, citoyenne.

— Bonjour, citoyen.

Cette façon de s’adresser la parole avait été imposée par décret. Elle avait été, il y avait quelque temps, volontairement adoptée par les patriotes ; mais maintenant elle était obligatoire.

— Vous vous promenez encore par ici, citoyenne ?

— Comme vous le voyez, citoyen.

Le scieur de bois, qui était un petit homme faisant de larges gestes (il avait été jadis cantonnier) jeta un coup d’œil sur la prison, la désigna du doigt, puis mettant ses dix doigts devant sa figure pour représenter des barreaux, il regarda au travers en plaisantant.

— Mais cela ne me regarde pas, dit-il en se remettant à scier son bois.

Le jour suivant il la guetta, et l’aborda aussitôt qu’elle apparut.

— Quoi ! vous vous promenez encore par ici, citoyenne ?

— Oui, citoyen.

— Ah ! et il y a un enfant aussi ! Est-ce que c’est votre mère, ma petite citoyenne ?

— Dois-je dire oui, maman ? chuchota la petite Lucie à l’oreille de sa mère.

— Oui, chérie.

— Oui, citoyen.

— Ah ! mais cela ne me regarde pas ! Ce qui me regarde, c’est mon travail. Regardez ma scie ! Je l’appelle ma petite guillotine. La, la, la ! la, la, la ! et sa tête tombe !

La bûche tomba comme il parlait et il la jeta dans un panier.

— Je m’appelle moi-même le Samson de la guillotine à bois. Regardez de nouveau ! Loo, loo, loo ! loo, loo, loo ! et sa tête à elle tombe ! Maintenant, mon enfant. Tickle, tickle ! pickle, pickle ! et sa tête à lui tombe. Toute la famille, quoi !

Lucie frissonna lorsqu’il jeta encore deux bûches dans son panier, mais il était impossible de venir à cet endroit sans être vue par le bûcheron. À partir de ce jour, pour gagner sa sympathie, Lucie lui parla toujours la première, et, souvent, lui donna des pourboires qu’il empochait promptement.

C’était un homme curieux et quelquefois quand elle l’oubliait pour regarder avec intensité les toits et les grillages de la prison et qu’elle songeait de toute son âme à son mari, elle le trouvait en revenant à elle, qui la regardait, un genou sur le banc, la scie immobile.

— Mais cela ne me regarde pas, disait-il alors le plus souvent en se remettant au travail.

Par tous les temps, dans la neige et le verglas de l’hiver, par les vents pénétrants du printemps, dans la chaleur du soleil d’été, sous les pluies d’automne et encore dans la neige et le verglas de l’hiver, Lucie passait chaque jour deux heures à cet endroit ; et chaque jour, avant de partir, elle embrassait le mur de la prison. Elle savait par son père que son mari la voyait une fois sur cinq ou six, mais pas régulièrement. Il pouvait la voir deux ou trois jours de suite, puis rester quinze jours sans la voir ; pour cette seule possibilité, Lucie eût attendu la journée entière pendant sept jours par semaine.

Cette occupation l’amena en ce mois de décembre pendant lequel son père circulait avec calme au milieu de toutes les horreurs de la Terreur. Un après-midi, comme il neigeait légèrement, elle arriva à son coin. C’était un jour de réjouissance sauvage, un jour de fête. Elle avait remarqué que les maisons étaient ornées de petites piques sur la pointe desquelles étaient plantés de petits bonnets rouges, ainsi que des rubans tricolores. Beaucoup d’entre elles portaient cette inscription (en lettres tricolores de préférence) : « République une et indivisible. Liberté, Égalité, Fraternité, ou la Mort. »

La misérable boutique du bûcheron était si petite qu’elle fournissait à peine un espace assez grand pour contenir cette légende. Ce bûcheron avait néanmoins trouvé quelqu’un qui la lui avait griffonnée, non sans mal. Il avait dû serrer et écrire plus petit le dernier mot : la Mort, ce qui était assez imprévu. Sur le toit il avait planté une pique surmontée d’un bonnet rouge, comme tout bon citoyen devait le faire ; et à une de ses fenêtres, il avait exposé sa scie avec cette inscription : « Petite sainte guillotine », car la lame tranchante venait d’être canonisée par le peuple. La boutique était fermée et le bûcheron était absent, ce qui causa une profonde satisfaction à Lucie.

Mais il n’était pas loin car, bientôt, elle entendit des bruits de pas et des cris qui approchaient, ce qui la remplit de frayeur. Peu après une foule gesticulante débouchait dans la ruelle. Le bûcheron était au milieu d’elle et il tenait par la main la Vengeance. Il n’y avait pas moins de cinq cents personnes qui dansaient comme cinq cents diables. La seule musique était leurs propres chants. Ils dansaient au son de la chanson la plus populaire de la Révolution, battant la mesure férocement avec leurs dents. Des hommes et des femmes dansaient ensemble. Des femmes dansaient ensemble ; des hommes dansaient ensemble ; tous comme le hasard les avait réunis. D’abord, ce ne fut qu’un tohu-bohu grossier de bonnets rouges et de tailleurs de laine. Mais à mesure qu’ils envahissaient la ruelle, s’arrêtant pour danser autour de Lucie, une sorte de folie s’emparait d’eux. Ils avançaient, reculaient, se frappaient dans les mains, s’empoignaient par la tête, tournoyaient au point que plusieurs d’entre eux tombaient. Avant que ceux-ci se relevassent, les autres, se tenant la main, formaient cercle autour d’eux. Puis le cercle se rompait et ils recommençaient à battre la mesure avec les dents, se séparaient entre deux camps qui s’avançaient l’un contre l’autre, têtes baissées. Aucune mêlée ne pouvait être plus sauvage. Elle n’était qu’un moyen de s’étourdir. Ce qu’il pouvait y avoir de gracieux dans cette danse la rendait encore plus horrible, et on pouvait se rendre compte à ce spectacle que toutes choses naturellement bonnes s’étaient perverties. Ce sein virginal mis à nu, ce joli visage, presque celui d’un enfant, ainsi troublé, ce pied délicat dansant dans un bourbier de sang et d’immondices étaient le symbole de cette époque en décomposition.

C’était la carmagnole, et à mesure qu’elle s’éloignait, laissant Lucie effrayée et chancelante dans l’encoignure de la porte du bûcheron, les flocons de neige continuaient à tomber doucement, blancs et moelleux comme si elle n’avait jamais existé.

— Oh ! mon père !

Il était devant elle quand elle leva les yeux qu’elle avait momentanément couverts de sa main, que tout cela est cruel et méchant !

— Je le sais, ma chérie, je le sais. Ce n’est pas la première fois que j’assiste à ce spectacle. Mais n’ayez pas peur. Personne ici ne vous veut de mal.

— Je n’ai pas peur pour moi, mon père. Mais quand je pense à mon mari qui est à la merci de ces gens…

— Bientôt, il ne sera plus à leur merci ! Quand je l’ai quitté, il grimpait à la fenêtre, et je suis venu vous le dire. Personne ne peut vous voir. Vous pouvez lui envoyer un baiser, là, vers le toit le plus haut.

— Je le fais, père, et je lui envoie mon âme avec.

— Vous ne pouvez pas le voir, ma pauvre chérie ?

— Non père, dit Lucie qui pleurait tout en envoyant ses baisers. Non.

Un pas dans la neige. Madame Defarge.

— Je vous salue, citoyenne. – Elle se tourna vers le docteur – Je vous salue, citoyen.

Ceci en passant. Rien de plus. Mme Defarge s’éloigna comme une ombre sur la route blanche.

— Donnez-moi votre bras, mon amour. Marchez avec un air gai et courageux, pour lui donner confiance. Cela, c’est très bien.

Ils quittèrent le coin.

— Il fallait que tu aies l’air heureux. C’est demain qu’on le juge.

— Demain !

— Il n’y a pas de temps à perdre. Tout est préparé, mais il y a toujours des précautions à prendre, des précautions qu’on ne pouvait prendre avant de savoir le jour où il passerait devant le tribunal. Charles n’a pas encore reçu de notification, mais je sais que tout à l’heure, il sera transféré à la Conciergerie. J’ai été averti à temps. Vous avez peur ?

Elle parvint à répondre :

— J’ai confiance en vous.

— Ayez confiance en moi. Votre calvaire va prendre fin. Dans quelques heures, vous allez le retrouver. Je l’ai entouré de toute la protection possible. Il faut que je voie Lorry.

Il s’arrêta. On entendait un bruit sourd de roues. Ils savaient tous les deux trop bien ce que cela signifiait. Une, deux, trois. Trois charrettes passèrent silencieuses sur la neige, emmenant leur charge funèbre.

— Il faut que je voie Lorry, répéta le docteur en se détournant.

Le vieux gentilhomme dévoué était toujours à son poste de confiance ; il ne l’avait jamais quitté. On venait consulter à chaque instant ses livres au sujet des propriétés confisquées ou données à la nation. Il sauvait tout ce qu’il pouvait. Aucun homme n’était mieux qualifié que lui pour défendre les biens confiés à Tellson, et pour garder le silence.

Un ciel rouge sombre et jaune, ainsi que le brouillard montant de la Seine, annonçaient la fin du jour. Il faisait presque nuit quand le père et la fille arrivèrent à la banque. La résidence magnifique de Monseigneur avait un air abandonné. Au-dessus d’un tas de cendres et de gravats qui se trouvait au milieu de la cour, on pouvait lire sur une pancarte : Propriété nationale. République une et indivisible. Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort.

Qu’était cette personne avec M. Lorry – dont le manteau de voyage était posé sur une chaise – qui ne devait pas être vue ? Qui donc M. Lorry venait-il de quitter lorsqu’il sortit, nerveux et gêné, pour prendre Lucie dans ses bras ? De quelle personne paraissait-il répéter les mots hésitants quand, élevant la voix et tournant la tête vers la chambre dont il venait de sortir :

— Transféré à la Conciergerie pour être jugé demain ?

CHAPITRE VI

TRIOMPHE

Le tribunal, composé de cinq juges, d’un procureur public et d’un juge résolu, siégeait tous les jours. La liste des accusés était envoyée chaque soir et lue par les geôliers dans les différentes prisons aux prisonniers.

— Venez écouter le journal du soir, vous, là-dedans.

Telle était la plaisanterie que les geôliers faisaient chaque jour.

— Charles Évremont, dit Darnay !

Ainsi commença enfin le journal du soir de la Force.

Quand un nom était appelé, son possesseur devait s’éloigner de ses compagnons et aller se mettre à l’écart, à l’endroit désigné. Charles Évremont, dit Darnay, avait des raisons de connaître cet usage : il en avait vu des centaines se mettre ainsi à l’écart.

Son geôlier bouffi, qui portait des lunettes pour lire, regarda par-dessus ces dernières pour s’assurer que Charles avait pris sa place, continua sa lecture, s’arrêtant de la même manière à chaque nom. Il y en avait vingt-trois, mais vingt seulement répondirent, car un des premiers était mort en prison, ce qu’on avait oublié, et les deux autres avaient déjà été guillotinés, ce qu’on avait oublié. Cette liste venait d’être lue dans la grande salle voûtée où Darnay avait vu les prisonniers réunis la nuit de son arrivée. Chacun de ceux-ci avait été massacré ; chaque être humain à qui il s’était attaché et de qui il s’était séparé était mort sur l’échafaud.

Quelques souhaits et quelques mots d’amitié furent échangés. Ce fut tout. Les adieux étaient vite faits. C’était un incident quotidien et la société de la Force se préparait à jouer aux gages et il devait y avoir un petit concert, dans la soirée. Elle se passa en versant des larmes, pour voir partir ceux qu’on allait juger, mais il y avait vingt remplaçants à trouver pour les parties projetées et il fallait se hâter car bientôt les gardiens viendraient fermer les portes et lâcheraient les chiens dans la salle commune. Les prisonniers étaient loin d’être insensibles et sans cœur. Cette façon d’agir provenait de l’atmosphère générale. Ainsi, c’est un fait que certains prisonniers, victimes d’une sorte de contagion ou d’enivrement, se sont fait guillotiner volontairement. Ne voit-on pas, pendant les épidémies, des individus attirés par le mal et souhaiter d’en mourir ? Nous avons tous au fond de nous-mêmes de ces bizarreries qui, pour se montrer, n’ont besoin que de circonstances.

Le passage conduisant à la Conciergerie était court et obscur. La nuit était longue et froide dans les cellules pleines de vermine. Le jour suivant, quinze prisonniers furent emmenés pour être jugés avant que le nom de Charles Darnay fût appelé. Tous les quinze avaient été condamnés et leurs procès à tous n’avaient duré qu’une heure et demie.

— Charles Évremont, dit Charles Darnay, appela-t-on enfin.

Des juges siégeaient en chapeau orné de plumes, mais le grossier bonnet rouge avec la cocarde tricolore dominait. En regardant le jury et l’auditoire bruyant, on aurait pu croire que l’ordre habituel des choses était renversé, et que c’étaient les criminels qui jugeaient les honnêtes gens. Ce qu’il y a de plus bas, de plus cruel, de pire dans une ville – jamais dépourvue de bassesse et de cruauté – dirigeait les débats. Ces gens commentaient, applaudissaient, désapprouvaient, anticipaient, précipitaient les jugements sans la moindre observation du tribunal. La plupart portaient des armes variées. Parmi les femmes, certaines avaient des couteaux, les autres des poignards. Tout en mangeant ou en buvant, elles regardaient ce qui se passait à la barre. D’autres enfin tricotaient. Parmi ces dernières, il y en avait une qui, tout en portant la partie achevée de son ouvrage sous le bras, travaillait sans s’interrompre. Elle était assise dans les premiers rangs, à côté d’un homme que Charles Darnay n’avait pas revu depuis son arrivée à la barrière, mais qu’il reconnut pour être Defarge. Il remarqua que cette tricoteuse lui parla deux fois à l’oreille et qu’elle semblait être sa femme ; mais ce qui le frappa le plus dans ce couple, c’est que quoiqu’il se trouvât placé tout près de lui, pas une fois il ne leva le regard sur lui. Cet homme et cette femme paraissaient attendre quelque chose avec une tranquillité morose et regardaient le jury sans se préoccuper de rien d’autre. Le docteur Manette, sobrement vêtu comme d’habitude, était assis au-dessus du président. Autant que Charles pouvait en juger, le docteur et M. Lorry étaient les seuls hommes présents, le tribunal excepté, qui portaient leurs vêtements habituels et qui n’avaient pas adopté l’habillement grossier de la carmagnole.

Charles Évremont, dit Charles Darnay, comparaissait devant ce tribunal en sa qualité d’aristocrate, accusé d’émigration, et le procureur, au nom du décret de bannissement qui interdisait l’accès de la France à tous les émigrés sous peine de mort, demanda la tête de l’accusé. Que le décret fût postérieur à l’arrivée de Charles Darnay en France ne faisait rien. Il était là et le décret était là. Il avait été fait prisonnier en France et on demandait sa tête.

— Coupez-lui la tête, cria l’auditoire. Un ennemi de la République !

Le président agita sa sonnette pour faire le silence et il demanda au prisonnier si c’était vrai qu’il avait vécu plusieurs années en Angleterre.

Sans aucun doute. C’était vrai.

N’était-il pas alors un émigré ? S’il n’était pas un émigré, comment s’appelait-il alors ?

Il espérait qu’il n’était pas un émigré dans le sens et l’esprit de la loi.

Pourquoi pas ? Le président désirait le savoir.

Parce qu’il avait renoncé volontairement à un titre et à une situation qui lui répugnaient et qu’il avait quitté son pays avant que le terme d’émigré eût l’acception que lui donnait aujourd’hui le tribunal, parce qu’il avait mieux aimé vivre de son propre travail en Angleterre que de celui du peuple français.

Quelle preuve avait-il de ceci ?

Il donnait le nom de deux témoins : Théophile Gabelle et Alexandre Manette.

Mais le président lui rappela qu’il s’était marié en Angleterre.

C’était vrai, mais il n’avait pas épousé une anglaise.

Une citoyenne française ?

Oui, de naissance.

Et son nom de famille ?

Lucie Manette, fille unique du docteur Manette, le bon médecin qui est ici.

Cette réponse produisit un effet heureux sur l’auditoire. Des cris montèrent de la salle. Le peuple était si capricieux que des larmes coulaient sur les visages féroces de ceux qui, quelques instants plus tôt, auraient voulu s’emparer du prisonnier, le traîner dans la rue et le tuer.

Charles Darnay, en faisant ces premiers pas sur le chemin dangereux qu’il suivait, avait suivi les instructions du docteur Manette. Le même conseiller circonspect avait préparé toutes les réponses aux questions qui allaient être posées à Charles.

Le président demanda à l’accusé pourquoi il était retourné en France au moment où il l’avait fait, et non plus tôt.

Il répondit qu’il n’était pas retourné plus tôt parce qu’il n’avait d’autres moyens d’existence pour vivre en France que ceux auxquels il avait renoncé, alors qu’en Angleterre il gagnait sa vie en donnant des leçons de français et de littérature. Il était enfin retourné à la prière instante d’un citoyen français qui lui avait écrit que sa vie était en danger à cause de son absence à lui, Charles Darnay. Il était revenu pour sauver la vie d’un citoyen et pour témoigner pour la vérité, malgré tous les risques que cela comportait. Est-ce que cela pouvait être criminel aux yeux de la République ?

Le peuple enthousiasmé cria :

— Non !

Le président agita sa sonnette pour le calmer. Mais il n’y parvint pas et l’auditoire continua de crier : « non », jusqu’à ce qu’il s’arrêtât de son propre gré.

Le président demanda le nom de ce citoyen. L’accusé expliqua que le citoyen était son premier témoin. Puis il fit allusion avec confiance à la lettre de ce citoyen, lettre qui lui avait été prise à la barrière mais qui devait se trouver dans les papiers que le président avait devant lui.

Le docteur avait veillé à ce qu’elle s’y trouvât – il avait promis à Charles qu’elle y serait – et, en effet, elle fut produite et lue. Le citoyen Gabelle fut appelé pour en confirmer la teneur, ce qu’il fit. Le citoyen Gabelle insinua, avec une délicatesse et une politesse infinies, qu’à cause de l’excès de travail imposé au tribunal par la multitude d’ennemis de la République, il avait été légèrement négligé à la prison de l’Abbaye – où il était resté trois ans – en fait il avait été oublié par la mémoire patriotique du tribunal jusqu’à la fin de la semaine précédente, moment où il avait été appelé à comparaître, et qu’il avait été remis en liberté parce que l’accusation portée contre lui s’était trouvée être annulée par la présence du citoyen Charles Darnay.

Ce fut le tour du docteur Manette d’être interrogé. Sa grande popularité et la clarté de ses réponses firent bonne impression, mais lorsqu’il démontra que l’accusé avait été son premier ami après sa délivrance de son long séjour en prison, que l’accusé était resté en Angleterre toujours fidèle à sa fille et à lui-même pendant leur exil, que loin d’avoir été en faveur auprès du gouvernement aristocratique de l’Angleterre, Charles Darnay avait été mis en accusation comme ennemi de la Grande-Bretagne et comme ami des États-Unis d’Amérique, lorsqu’il eut démontré tout cela avec discrétion et avec la force ardente de la vérité, le juré et la populace furent du même avis. Enfin, quand il s’adressa personnellement à monsieur Lorry, au gentilhomme anglais actuellement présent dans la salle, qui avait été cité, ainsi que lui-même, comme témoin à ce procès anglais et qui pouvait confirmer tout ce que lui, le docteur Manette, venait de dire, le jury déclara qu’il en avait entendu assez et qu’il était prêt à rendre son verdict si le président voulait bien le recevoir.

À chacun des votes (les jurés votaient séparément et à haute voix) la populace applaudissait. Toutes les voix furent en faveur du prisonnier, et le président le déclara libre. Alors commença une de ces manifestations extraordinaires auxquelles le peuple inconstant se livre de temps en temps pour donner libre cours à ses impulsions de générosité et d’indulgence. Aussitôt l’acquittement prononcé, des larmes coulèrent aussi abondantes que coulait le sang à d’autres moments, et tout le monde, femmes et hommes, serrait avec tant de force le prisonnier qu’il faillit se trouver mal après les fatigues de la prison, et aussi parce qu’il savait que ces mêmes gens, emportés par un autre courant, l’eussent serré de la même manière pour le déchirer.

On éloigna Charles Darnay, pour faire place à d’autres accusés, ce qui le délivra momentanément de ces étreintes. Cinq prisonniers allaient être jugés ensemble en tant qu’ennemis de la République pour ne lui avoir apporté leur concours ni en paroles ni en fait. Le tribunal fut si prompt à se dédommager de la libération précédente que Charles Darnay vit les cinq accusés quitter la salle avant qu’il ne l’eût fait lui-même, condamnés à mourir dans les vingt-quatre heures. Le premier de ces prisonniers le lui fit savoir par ce signe en usage dans les prisons – un doigt levé – et en s’en allant ils dirent d’une voix ferme : « Vive la République ! »

Ces cinq malheureux, il est vrai, n’avaient pas eu d’auditoire pour prolonger leur procès, car quand Darnay et le docteur sortirent de la salle, ils se trouvèrent parmi une grande foule où ils reconnurent tous ceux qui avaient assisté au procès excepté deux personnes qu’ils cherchèrent en vain.

Une fois dehors, les citoyens se précipitèrent de nouveau sur Charles Darnay en pleurant, en l’embrassant, en criant l’un après l’autre, puis tous ensemble, jusqu’à ce que le courant de la Seine, sur une berge de laquelle cette scène se déroulait, parût aussi fou que l’étaient ceux près desquels il passait.

Ils hissèrent Darnay sur une grande chaise qu’ils avaient prise, soit au tribunal, soit dans l’une des salles voisines. Il avait recouvert cette chaise d’un drapeau rouge et planté dans le dossier une pique surmontée d’un bonnet rouge. Même les prières du docteur ne purent empêcher qu’on fît monter Charles sur cette espèce de char de triomphe. Cependant qu’on le portait ainsi jusque chez lui et qu’autour de lui s’agitait une mer de visages, Charles Darnay se demandait parfois s’il n’avait pas perdu la raison et si au lieu d’être libre on ne le conduisait pas à la guillotine.

La foule qui l’entourait semblait une procession sauvage. Elle arrêtait les passants, les embrassait, leur montrait du doigt l’acquitté. Sur la neige, elle faisait une tache rouge avec les couleurs de la République, comme elle avait fait d’autres taches rouges avec du sang. Bientôt le cortège arriva dans la cour de la maison où habitait Lucie. Le docteur était parti en avant pour la prévenir et quand elle aperçut son mari, là, devant elle, elle tomba sans connaissance dans les bras de son père.

Comme il la serrait sur son cœur et qu’il se plaçait entre son joli visage et la foule pour que ses larmes à lui et que les lèvres de la jeune femme puissent s’unir sans que les patriotes s’en doutassent, certains de ces derniers se mirent à danser. Presque aussitôt tout le monde les imita et dans la cour le chant de la carmagnole s’éleva. Puis on hissa une jeune femme sur la chaise abandonnée par Darnay et on la promena comme la déesse de la Liberté, le long des rues, le long de la Seine.

Après avoir serré la main du docteur qui se tenait devant lui, victorieux et fier ; après avoir serré la main de M. Lorry qui arrivait essoufflé de sa lutte contre le jet d’eau de la carmagnole ; après avoir embrassé la petite Lucie qu’on avait soulevée afin qu’elle pût serrer ses bras autour du cou de son père ; après avoir embrassé la toujours zélée Mlle Pross qui avait soulevé la fillette ; Charles Darnay prit sa femme dans ses bras et la porta dans sa chambre en disant :

— Lucie, ma Lucie à moi, je suis sauvé !

— Ô Charles chéri, laisse-moi remercier Dieu à genoux, comme je l’ai supplié !

Tous baissèrent la tête. Quand elle fut de nouveau dans ses bras, il lui dit :

— Et maintenant parle à ton père, ma chérie. Aucun homme en France n’aurait pu faire pour moi ce qu’il a fait.

Elle posa sa tête sur la poitrine de son père, comme elle avait posé si longtemps la tête du prisonnier sur son sein. Il était heureux du bonheur qu’il lui donnait. Il n’avait pas souffert en vain. Il était fier de sa force.

— Tu ne dois pas être faible, ma chérie, dit-il. Ne tremble pas ainsi. Je l’ai sauvé.

CHAPITRE VII

ON FRAPPE À LA PORTE

« Je l’ai sauvé », avait dit son père. Ce n’était pas un de ces rêves dans lesquels il était si souvent revenu. Il était réellement là. Et pourtant, elle tremblait et une peur vague mais lourde pesait sur elle.

L’air qui les entourait était si épais et si sombre ; le peuple était si capricieux et si vindicatif ; les innocents étaient si souvent mis à mort sur un vague soupçon ou par méchanceté, qu’il lui était impossible d’oublier que beaucoup de personnes aussi innocentes que son mari et aussi chères à d’autres qu’il ne l’était à elle, subissaient chaque jour le sort auquel il avait échappé, et que son cœur ne parvenait pas à se sentir en paix. Les ombres de cet après-midi d’hiver commençaient à tomber ; et même à cette heure les horribles charrettes roulaient par les rues. Son esprit les suivait et le cherchait parmi les condamnés. Puis, elle se cramponnait à lui et se mettait à trembler encore davantage.

Son père, tout en essayant de la distraire, montrait une supériorité compatissante à cette faiblesse de femme. Plus de mansarde, plus d’établi de cordonnier, plus de cent cinq, tour nord, maintenant. Il avait accompli la tâche qu’il s’était imposée. Il avait tenu ses promesses. Il avait sauvé Charles. Ils n’avaient qu’à s’appuyer tous sur lui.

Leur train de vie était des plus modeste, non seulement parce que la façon de vivre la plus prudente entraînait le moins de risque d’offenser le peuple, mais aussi parce qu’ils n’étaient pas riches, Charles ayant dû payer cher sa mauvaise nourriture, son gardien, et ayant dû verser de l’argent pour l’entretien des prisonniers pauvres. En partie pour ces raisons et en partie pour éviter d’avoir une espionne chez eux, ils n’avaient pas de domestique. Le citoyen et la citoyenne qui gardaient la porte de la cour, leur rendaient de petits services et Jerry (que M. Lorry avait presque complètement cédé aux Darnay) était devenu leur serviteur et couchait dans l’appartement.

Il était ordonné par la République une et indivisible – la Liberté, l’Égalité, la Fraternité ou la Mort – que le nom de chaque habitant fût écrit lisiblement, en caractères d’une certaine grandeur, et à une certaine hauteur, sur la porte de chaque maison. Par conséquent, la porte était embellie du nom de M. Jerry Gruncher. Et au moment où les ombres de l’après-midi devenaient plus profondes, le porteur de ce nom apparaissait. Il venait de surveiller l’ouvrier peintre que le docteur avait engagé pour ajouter le nom de Charles Évremont, dit Darnay, à la liste.

Toutes les habitudes de la vie quotidienne étaient modifiées par la peur et la méfiance universelles qui assombrissaient cette époque. Dans le petit ménage du docteur, comme dans beaucoup d’autres, les denrées journalières étaient achetées tous les soirs en petite quantité dans divers magasins. Le désir de tous était d’éviter d’attirer l’attention et de donner matière à des racontars.

Depuis quelques mois, Mlle Pross et M. Gruncher faisaient les achats. Elle portait l’argent et lui, le panier. Chaque après-midi, au moment où on allumait les lanternes, ils sortaient pour faire les commissions. Quoique Mlle Pross eût pu, si elle l’avait voulu, connaître le français aussi bien que l’anglais, puisqu’elle avait fait un long séjour dans une famille française, elle ne l’avait pas voulu. En conséquence elle ne savait plus de cette sottise (comme il lui plaisait de le dire) que M. Gruncher. Aussi, sa manière de faire son marché était-elle de jeter un substantif à la tête du commerçant sans aucune introduction et si le hasard faisait que ce n’était pas le nom de la chose qu’elle désirait, elle tournait dans la boutique à la recherche de cette chose et quand elle l’avait trouvée, la prenait en mains jusqu’à ce que le marché fût conclu. Elle ne manquait d’ailleurs jamais de marchander et quel que fût le nombre de doigts que le commerçant lui montrait pour lui signifier un prix, elle en montrait un de moins.

— Maintenant, monsieur Gruncher, dit Mlle Pross dont les yeux étaient rougis par des larmes de bonheur, si vous êtes prêt, je le suis.

Jerry, d’une voix enrouée, se déclara à la disposition de Mlle Pross. Depuis longtemps il n’avait pas de rouille aux doigts, mais rien n’avait pu assouplir sa tignasse.

— On a besoin de toutes sortes de choses, dit Mlle Pross, et nous allons avoir du bon temps. Nous avons besoin de vin entre autres. Et où que nous l’achetions, les bonnets rouges boiront à notre santé.

— Pour ce que vous en comprendrez, répliqua Jerry, il est bien indifférent qu’ils boivent à votre santé ou à celle du vieux.

— Qui est-ce, le vieux ?

M. Gruncher expliqua avec quelque embarras qu’il voulait dire le diable.

— Ah ! dit Mlle Pross, on n’a pourtant pas besoin d’un interprète pour savoir ce que pensent de pareilles créatures ! Elles ne comprennent que les mots : minuit, meurtre, méfait.

— Taisez-vous, ma chère ! Faites attention, je vous prie ! cria Lucie.

— Oui, oui, oui. Je ferai attention, dit Mlle Pross, mais je ne peux pas garantir qu’il n’y ait pas dans les rues des embrassades sentant l’oignon et le tabac. Maintenant, mon oiseau, ne bougez pas avant que je revienne. Soignez le cher mari qui nous a été rendu et n’éloignez pas votre jolie tête de son épaule tant que je ne serai pas rentrée. Puis-je poser une question, docteur Manette, avant que je parte ?

— Je crois que vous pouvez vous permettre cette liberté, répondit le docteur avec un sourire.

— Pour l’amour de Dieu, ne parlez pas de liberté ; nous en avons tout à fait assez, dit Mlle Pross.

— Ma chère. Encore ? Taisez-vous, dit Lucie avec un reproche dans la voix.

— Bien, ma douche chérie, dit Mlle Pross en hochant la tête avec importance, mais vous oubliez que je suis un sujet de Sa très gracieuse Majesté le Roi George III (Mlle Pross fit une révérence en prononçant ce nom) et en cette qualité ma devise est : Démasquons leur politique, inutiles soient leurs fourbes, nos espoirs sont en notre roi, que Dieu le guide !

M. Gruncher, dans un accès de loyauté, répéta en grognant les mots après Mlle Pross, comme s’il s’était trouvé dans une église.

— Je suis contente de voir qu’il y a en vous tant de sentiment véritablement anglais, mais je voudrais bien que vous ne soyez plus enroué, dit Mlle Pross avec satisfaction. Mais la question, docteur Manette : y a-t-il – c’était une habitude chez cette bonne personne d’affecter de prendre à la légère tout ce qui était pour tous matière à une grande inquiétude – y a-t-il encore un espoir de quitter cet endroit ?

— Je crains que ce ne soit encore prématuré et dangereux pour Charles.

— Eh bien, eh bien ! dit Mlle Pross gaiement, en étouffant un soupir, et tout en regardant sa chérie que la lumière du feu dorait, – alors il ne nous reste plus qu’à prendre patience et qu’à attendre, voilà tout. Venez monsieur Gruncher ! Et vous Lucie, ne bougez pas.

Ils partirent, laissant Lucie et son mari, le docteur et la fillette, à côté du feu. On attendait M. Lorry qui devait revenir incessamment de la banque. Mlle Pross avait allumé la lampe et l’avait mise à l’écart, dans un coin, pour que tous pussent jouir de la lumière du feu. La petite Lucie était assise à côté de son grand-père, dont elle tenait le bras entre les siens, et il commençait tout doucement à lui raconter l’histoire d’une puissante fée qui avait ouvert le mur d’une prison pour rendre la liberté à un prisonnier qui, un jour, lui avait rendu service. Tout était tranquille et Lucie était plus à son aise qu’elle ne l’avait jamais été.

— Qu’est-ce que cela ? cria-t-elle tout à coup.

— Ma chérie, dit son père en interrompant son histoire et en posant sa main sur celle de sa fille, calmez-vous. Dans quel état de désarroi vous êtes ! La moindre des choses – un rien – vous alarme ! Vous la fille de votre père !

— J’ai cru, père, dit-elle en s’excusant, mais d’une voix hésitante, j’ai cru entendre des pas inconnus dans l’escalier.

— Mon amour, l’escalier est aussi tranquille que la mort.

Mais à peine eut-il prononcé ces mots qu’il entendit un coup frappé contre la porte.

— Oh ! père, père ! Qu’est-ce que cela peut être ? Cachez Charles. Sauvez-le !

— Mon enfant, dit le docteur en se levant et en posant sa main sur l’épaule de Lucie, je l’ai sauvé. Que signifie cette faiblesse, ma chérie ? Laissez-moi aller ouvrir.

Il prit la lampe, traversa les deux pièces intermédiaires et ouvrit la porte. Un bruit grossier de pieds sur le parquet, et quatre hommes d’aspect sauvage, portant des bonnets rouges, et armés de sabres et de pistolets, pénétrèrent dans l’appartement.

— Le citoyen Évremont, dit Darnay, fit le premier de ces hommes.

— Qui le cherche ? répondit Darnay.

— Je le cherche. Nous le cherchons. Je vous connais, Évremont ; je vous ai vu aujourd’hui devant le tribunal. Vous êtes de nouveau le prisonnier de la République.

Les quatre hommes l’entourèrent, cependant que sa femme et son enfant s’accrochaient à lui.

— Dites-moi comment et pourquoi je suis de nouveau un prisonnier ?

— On ne peut rien te dire. Tu vas venir avec nous directement à la Conciergerie et tu le sauras demain. Tu dois être jugé demain.

Le docteur Manette, que cette intrusion avait pétrifié, demeurait immobile, la lampe à la main, comme s’il avait été une statue pour la tenir. Puis, après que ces mots eurent été prononcés, il posa la lampe sur une table et s’approchant du patriote qui venait de parler, le prit doucement par le devant de sa chemise rouge et s’adressa à lui :

— Vous avez dit que vous le connaissiez. Me connaissez-vous, moi ?

— Oui je vous connais, citoyen docteur.

— Nous nous connaissons tous, citoyen docteur, dirent les trois autres.

Il les regarda d’un air distrait, l’un après l’autre, puis ajouta, plus bas, après une pause :

— Alors voulez-vous me répondre à cette question. Comment cela est-il arrivé ?

— Citoyen docteur, dit le premier, avec timidité, il a été dénoncé à la section de Saint-Antoine. Ce citoyen… – l’homme désigna un de ses compagnons – est de Saint-Antoine.

Ce dernier secoua la tête puis ajouta :

— Il est accusé par Saint-Antoine.

— De quoi ? demanda le docteur.

— Citoyen docteur, dit le premier avec la même timidité, n’en demande pas davantage. Si la République te demande des sacrifices, sans aucun doute tu les feras car tu es un bon patriote. La République passe avant tout. Le peuple est au-dessus de tout. Évremont, nous sommes pressés.

— Un mot, supplia le docteur. Voulez-vous me dire qui l’a dénoncé ?

— C’est contre les règles, dit le premier. Mais vous pouvez le demander à mon compagnon qui est ici, de Saint-Antoine.

Le docteur tourna les yeux vers cet homme qui se balançait sur ses pieds, frottait sa barbe, puis répondit enfin :

— Eh bien ! mais c’est contre les règles ! Enfin je vais vous le dire. Il a été dénoncé – et gravement – par le citoyen et la citoyenne Defarge. Et encore par quelqu’un d’autre.

— Qui est cet autre ?

— Vous me le demandez, citoyen docteur ?

— Oui.

— Alors, dit l’homme de Saint-Antoine avec un étrange regard, vous le saurez demain. Maintenant, je suis muet.

CHAPITRE VIII

UNE PARTIE DE CARTES

Sans se douter du malheur qui venait de s’abattre chez elle, Mlle Pross allait par les rues étroites, puis traversa la Seine sur le Pont-Neuf, en récapitulant dans son esprit les achats qu’elle avait à faire. M. Gruncher, qui portait le panier, marchait à côté d’elle. Tous les deux, ils regardaient à gauche et à droite les magasins qui se trouvaient sur leur chemin, et jetaient des coups d’œil prudents sur les attroupements de gens parlant avec animation. C’était une soirée fraîche et les reflets brillants qui se jouaient sur la rivière brumeuse permettaient de voir les petits ports transformés en forge où des ouvriers fabriquaient des fusils pour les armées de la République. Malheur à l’homme qui se moquait de ces armées ou dont le grade était supérieur à son mérite ! Il aurait mieux valu pour lui que sa barbe n’eût jamais poussé, car le rasoir national se chargeait alors de le raser de près.

Après avoir acheté quelques denrées et de l’huile pour la lampe, Mlle Pross songea à trouver du vin. Elle s’arrêta devant plusieurs débits et finalement devant un cabaret à l’enseigne Brutus de l’Antiquité, le Bon Républicain, non loin du Palais National (qui fut, deux fois, les Tuileries) dont l’aspect lui plaisait. Il avait l’air plus paisible que tous les autres établissements du même genre qu’elle avait rencontrés et les bonnets rouges des patriotes qui s’y trouvaient semblaient moins rouges que les autres. Elle consulta M. Gruncher et comme il l’approuva, ils pénétrèrent tous deux dans le débit.

Sans prêter attention aux lampes fumantes, aux gens qui, la pipe à la bouche, jouaient avec des dominos jaunis ou avec des cartes flasques ; à l’ouvrier, dont la poitrine et les bras nus étaient noircis de suie, qui lisait à haute voix le journal à ses camarades qui l’écoutaient ; aux vieilles armes que portaient les buveurs ou qu’ils avaient déposées pour les reprendre en sortant ; aux trois autres buveurs qui étaient tombés et dormaient à terre comme des chiens ; les deux clients d’outre-Manche s’approchèrent du comptoir et montrèrent ce qu’ils désiraient.

Pendant qu’on mesurait le vin, un homme qui venait de prendre congé de son compagnon assis dans un coin, se leva pour partir. Pour ce faire, il lui fallait passer devant Mlle Pross. Et dès qu’il se trouva devant elle, elle poussa un cri et joignit les mains.

Dans la seconde qui suivit, tous les consommateurs furent debout. Que l’un d’eux eût été assassiné par un client qui ne partageait pas ses opinions était l’événement le plus probable. Tous s’attendaient à voir l’un d’entre eux s’écrouler sur le sol. Mais personne ne tomba et ils ne virent qu’un homme et une femme qui se regardaient fixement. L’homme avait toutes les apparences d’un Français, et d’un vrai républicain ; quant à la femme, elle était évidemment anglaise.

Ce que dirent après cette déception les disciples de Brutus de l’Antiquité, le Bon Républicain, fut perdu pour Mlle Pross et son protecteur, même eussent-ils écouté. Ils n’entendaient rien à cause de leur surprise. Car il faut dire que non seulement Mlle Pross était étonnée et agitée, mais que Gruncher – quoique pour une raison qui lui était personnelle – était dans le même état.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda en anglais l’homme qui avait été la cause de ce désarroi, cela à voix basse et sur un ton vexé.

— Oh ! Salomon, cher Salomon ! cria Mlle Pross en joignant encore les mains. Comment se fait-il qu’après n’avoir pas eu de vos nouvelles pendant si longtemps, je vous retrouve ici ?

— Ne m’appelez pas Salomon. Est-ce que vous voulez ma mort ? demanda l’homme avec anxiété.

— Mon frère, mon frère, cria Mlle Pross, en fondant en larmes. Ai-je donc été si cruelle avec vous pour que vous me posiez une pareille question ?

— Eh bien ! alors, retenez votre langue, dit Salomon, et sortez si vous voulez me parler. Payez votre vin et sortez. Qui est cet homme ?

Mlle Pross, en secouant la tête avec découragement – son frère était vraiment peu affectueux – dit à travers ses larmes :

— Monsieur Gruncher.

— Qu’il sorte aussi ! dit Salomon. Croit-il que je suis un revenant ?

En effet, à juger de son apparence, M. Gruncher semblait le prendre pour un revenant. Néanmoins, il garda le silence et Mlle Pross, fouillant dans les profondeurs de son sac, paya le vin. Salomon en profita pour se tourner vers les disciples de Brutus de l’Antiquité, le Bon Républicain, et leur donna quelques explications en français, ce qui les fit retourner à leurs places et à leurs occupations.

— Eh bien ! dit Salomon, en s’arrêtant au coin d’une rue obscure. Que voulez-vous ?

— Comme c’est méchant d’un frère pour lequel j’ai toujours eu de l’amour, s’écria Mlle Pross, d’être aussi désagréable et de me montrer si peu d’affection !

— Là, sapristi, là ! dit Salomon en approchant ses lèvres de celles de sa sœur, et en les retirant aussitôt. Eh bien ! maintenant êtes-vous contente ?

Mlle Pross ne faisait que secouer la tête et pleurer en silence.

— Si vous vous attendiez à ce que je sois étonné, dit son frère Salomon, vous perdez votre temps. Je ne suis pas étonné. Je savais que vous étiez ici. Je connais la plupart des gens qui sont ici. Si vraiment vous ne voulez pas mettre mon existence en danger – ce dont je ne suis pas sûr – allez-vous-en le plus vite possible et laissez-moi suivre mon chemin tranquillement. J’ai à faire. Je suis un fonctionnaire.

— Mon frère Salomon – murmura Mlle Pross en levant ses yeux pleins de larmes, – qui avait en lui de quoi devenir un des plus grands hommes de son pays, un fonctionnaire chez des étrangers, et quels étrangers ! J’aurais préféré voir le cher garçon couché dans sa…

— Je l’ai bien dit ! cria le frère en interrompant Mlle Pross. Je le savais ! Vous voulez absolument être la cause de ma mort ! C’est ma propre sœur qui va me rendre suspect. Et juste au moment où je commence à avoir un peu de succès.

— Que le ciel miséricordieux lui pardonne ! s’écria Mlle Pross. Je préférerais de ne plus jamais vous voir, mon cher Salomon, malgré tout l’amour que j’ai et que j’aurai toujours pour vous. Dites-moi seulement un mot d’affection et dites-moi qu’il n’y a rien de désagréable entre nous, et je ne vous retiendrai plus.

La bonne demoiselle Pross ! Comme si ce qui les séparait pouvait venir d’elle ! Comme si M. Lorry n’avait pas tenu pour établi, il y avait des années, dans le coin tranquille du Soho, que ce cher frère avait dépensé tout l’argent de sa sœur, puis l’avait quittée !

Néanmoins, il prononça le mot affectueux que sollicitait sa sœur, avec l’air de protection et de condescendance qu’il aurait pris si les rôles avaient été renversés (ce qui est invariablement le cas, sur toute la terre) lorsque Gruncher, le touchant à l’épaule, lui posa d’une voix enrouée cette question singulière et inattendue :

— Dites-moi donc, puis-je vous demander une faveur ? Votre nom est-il John Salomon ou bien Salomon John ?

Le fonctionnaire se tourna vers son interlocuteur avec une méfiance soudaine. Il ne répondit pas.

— Allons, dit M. Gruncher. Parlez donc. Vous savez bien comment vous vous appelez. Est-ce que c’est John Salomon ou Salomon John ? Elle vous appelle Salomon, et elle doit savoir, puisqu’elle est votre sœur. Et moi, je sais que vous êtes John. Lequel des deux vient le premier ? Et ce nom de Pross, aussi. Ce n’était pas votre nom de l’autre côté de l’eau.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Eh bien ! je ne sais pas ce que je veux dire car je ne me souviens pas de ce qui était votre nom, de l’autre côté de l’eau !

— Non ?

— Non, mais je jurerais bien que c’était un nom de deux syllabes.

— Vraiment ?

— Oui. Le nom de l’autre n’en avait qu’une. Je vous connais. Vous serviez d’espion et de faux témoin à Old Bailey. Quel était, au nom du père de tous les mensonges, votre nom à cette époque ?

— Barsad, dit une autre voix qui vient se mêler à la conversation.

— C’est ça le nom, je parierais mille livres, cria Jerry.

Celui qui venait de se joindre au petit groupe était Sydney Carton. Il tenait ses mains derrière lui sous les basques de sa redingote, et il se tenait au côté de M. Gruncher aussi nonchalamment qu’il l’avait fait à Old Bailey.

— Ne soyez pas effrayée, chère mademoiselle Pross. Je suis arrivé chez monsieur Lorry, hier soir, à son grand étonnement. Nous avons convenu que je ne me montrerais pas tant qu’on n’aurait pas besoin de moi. Je me montre ici parce que je voudrais avoir un petit entretien avec votre frère. J’aurais souhaité que vous eussiez eu un frère qui occupât mieux son temps que M. Barsad. J’aurais aimé que M. Barsad ne fît pas ce qu’on appelle un « mouton » dans le monde des prisons.

C’était ainsi que les geôliers appelaient les espions à cette époque. Barsad, qui était pâle, devint plus pâle encore et demanda à Sydney comment il osait…

— Je vais vous le dire, fit Sydney. Je vous ai rencontré, monsieur Barsad, comme je sortais de la prison de la Conciergerie et que j’étais en train de contempler les murs, il y a une heure environ. Vous avez un visage dont on se souvient, et je me souviens justement très bien des physionomies. Rendu curieux par le fait de vous rencontrer en de tels parages, et ayant des raisons auxquelles vous n’êtes pas étranger, pour vous associer à la malchance d’un ami en ce moment très malheureux, je me suis dirigé vers vous. J’entrai dans ce débit peu de temps après vous, et je m’assis près de vous. Je n’ai pas eu de difficulté à déduire de votre conversation sans réserve et des rumeurs qui circulaient à votre sujet parmi vos admirateurs quelle était la nature de votre profession. Et, peu à peu, ce que j’avais commencé par hasard devint pour moi un but bien arrêté, monsieur Barsad.

— Quel but ? demanda l’espion.

— Ce serait ennuyeux et même dangereux, de vous l’expliquer dans la rue. Pourriez-vous me faire la faveur de m’accorder quelques minutes pour un entretien confidentiel – dans un bureau de la banque Tellson par exemple ?

— Sous menace de…

— Oh ! ai-je dit cela ?

— Sinon, pourquoi devrais-je y aller ?

— Vraiment, monsieur Barsad, je ne peux pas vous le dire, si vous ne voulez pas venir.

— Vous pensez ne rien me dire, monsieur ? demanda l’espion en hésitant.

— Vous me comprenez très bien, monsieur Barsad. Je ne veux pas.

La nonchalance apparente de Carton le servait en cette occasion. Il s’en aperçut et en tira le plus qu’il put.

— Voilà, je vous l’avais bien dit, fit l’espion en jetant un regard plein de reproche sur sa sœur. S’il m’arrive quelque ennui, ce sera votre faute.

— Allons, venez, monsieur Barsad, continua Sydney. Ne soyez pas ingrat. Si je n’avais pas tant de respect pour votre sœur, je ne vous aurais pas fait si plaisamment une proposition qui vous concerne tous les deux. Est-ce que vous m’accompagnez à la banque ?

— Je veux entendre ce que vous avez à dire. Oui, je vais vous accompagner.

— Je vous propose de déposer d’abord en sûreté votre sœur au coin de sa rue. Laissez-moi prendre votre bras, mademoiselle Pross. Cela n’est pas agréable pour vous de vous trouver à cette heure sans protection dans cette ville ; et comme votre ami connaît monsieur Barsad, je le prierai de venir avec nous chez M. Lorry. Sommes-nous prêts ? Partons alors !

Mlle Pross se souvint peu après avoir serré la main de Sydney – et elle s’en souvint jusqu’à la fin de sa vie – que lorsqu’elle le regarda pour l’implorer de ne faire aucun mal à Salomon, elle vit dans ses yeux une fermeté et un enthousiasme qui démentaient l’insouciance habituelle de l’avocat. Mais elle n’y attacha pas autrement d’importance, trop préoccupée qu’elle était du sort de son frère qui ne méritait pourtant guère son affection.

On se sépara au coin de la rue et Carton prit le chemin de M. Lorry, cependant que John Barsad ou Salomon Pross marchait à son côté.

M. Lorry venait de dîner et il était assis devant un gai petit feu de bois – et peut-être cherchait-il dans les flammes l’image de cet employé de la banque Tellson, de cet employé beaucoup plus jeune qui, il y avait maintenant de nombreuses années, avait contemplé un feu semblable à l’hôtel du Roy Georges à Douvres. Il tourna la tête en entendant la porte s’ouvrir et manifesta quelque surprise à la vue d’un étranger.

— Le frère de mademoiselle Pross, monsieur, dit Sydney. Monsieur Barsad.

— Barsad ? répéta le vieux M. Lorry. Barsad, ce nom me rappelle quelque chose – et le visage aussi.

— Je vous avais dit, monsieur Barsad, que vous aviez une physionomie qu’on n’oublie pas, dit Carton froidement. Asseyez-vous, je vous prie.

En prenant lui-même un siège, il rafraîchit la mémoire de M. Lorry en lui disant, les sourcils froncés : « Témoin au jugement. » M. Lorry se souvint aussitôt et regarda le nouveau venu avec répugnance.

— Monsieur Barsad est considéré par mademoiselle Pross comme le frère le plus affectueux qui ait jamais existé, dit Sydney. Il reconnaît ce lien de parenté. Maintenant, je passe à une mauvaise nouvelle. Darnay a été arrêté de nouveau.

Frappé de consternation, le vieillard s’écria :

— Qu’est-ce que vous dites ? Je l’ai quitté il y a deux heures, libre et en bonne santé, et j’allais justement retourner chez lui.

— Il a été arrêté quand même. Quand l’a-t-on arrêté, monsieur Barsad ?

— On vient de le faire, si c’est fait.

— Monsieur Barsad est la meilleure source possible, dit Sydney, et j’ai appris la nouvelle par monsieur Barsad d’ailleurs, comme il l’annonçait à un de ses amis et confrères « moutons », en buvant une bouteille de vin. Il accompagna les messagers jusqu’à la porte et ne les quitta que lorsque le concierge les laissa entrer dans la maison. Il n’y a malheureusement pas de doute que Charles est repris.

M. Lorry comprit qu’on perdait du temps à discuter sur ce sujet. Il était étourdi mais il avait conscience que quelque chose pouvait dépendre de sa présence d’esprit et il s’efforçait de retrouver son sang-froid.

— J’espère, lui dit Sydney, que le nom et l’influence du docteur Manette pourront être aussi utiles à Charles demain. Vous avez bien dit, monsieur Barsad, qu’il passerait devant le tribunal demain ?

— Oui, je crois.

— Aussi utiles demain qu’ils l’ont été hier, mais il se peut que cela ne soit pas. Je vous avoue, monsieur Lorry, que le fait que le docteur Manette n’ait pu empêcher cette arrestation m’inquiète.

— Il se peut qu’il n’ait pas été prévenu, dit M. Lorry.

— Cette circonstance elle-même est inquiétante quand on sait à quel point il est identifié à son gendre.

— C’est vrai.

M. Lorry approuva, cependant que sa main tremblait sur son menton, et qu’il fixait un regard troublé sur Carton.

— En somme, dit Sydney, nous sommes dans une époque de désespoir. On ne peut sauver l’enjeu que par des coups désespérés. Que le docteur prenne les cartes gagnantes, moi je prends les mauvaises. Nos vies à nous tous ne valent rien. Porté en triomphe aujourd’hui, on peut être condamné demain. Un enjeu est l’existence d’un ami prisonnier à la Conciergerie, et John Barsad est l’adversaire que je me propose de battre.

— Il vous faudrait de bonnes cartes, dit l’espion.

— Je joue cartes sur table. Vous pouvez voir ce que j’ai en main. M. Lorry, vous savez quelle brute je suis. Voulez-vous me donner un peu d’eau-de-vie ?

La bouteille fut placée devant lui et il en but un verre, puis un autre verre et il repoussa la bouteille d’un air distrait.

— M. Barsad continua-t-il sur le ton de quelqu’un qui joue vraiment aux cartes, mouton de prisons, émissaire des comités républicains, soit geôlier, soit prisonnier, mais toujours espion et indicateur de police, d’autant plus utile qu’il est anglais, parce qu’un Anglais est moins susceptible de se laisser suborner dans sa fonction qu’un Français, mais qui s’est présenté à ses employeurs sous un faux nom. Cela, c’est une très bonne carte. M. Barsad, qui sert aujourd’hui le gouvernement républicain français, a servi avant le gouvernement aristocratique anglais, et en cette qualité a été l’ennemi de la France et de la paix. Ça, c’est une excellente carte. Il est donc facile de prouver, clair comme le jour, aux gardiens du salut de la nation que le dit John Barsad est encore payé par le gouvernement aristocratique anglais, qu’il est l’espion de Pitt, l’ennemi perfide de la République, le traître anglais et la cause de tous les maux dont on parle sans pouvoir en expliquer la provenance. Voilà une carte qu’on ne peut battre. Avez-vous regardé mon jeu, M. Barsad ?

— Oui, mais pas pour le comprendre, répondit l’espion mal à l’aise.

— Je jure mon as. Dénonciation de M. Barsad au premier comité. Regardez dans votre main, et regardez ce que vous avez. Ne vous pressez pas.

Carton prit la bouteille, se versa un autre verre d’eau-de-vie et le but d’un trait. Il s’aperçut alors que l’espion craignait qu’ayant trop bu, il n’allât le donner. Il se versa alors un autre verre.

— Regardez vos cartes avec attention, monsieur Barsad. Prenez votre temps.

Les cartes de Barsad étaient encore plus mauvaises que Sydney ne l’avait pensé. L’espion avait des cartes perdantes que son adversaire ne soupçonnait même pas. Congédié de son honorable emploi, en Angleterre, pour avoir eu trop d’échecs en matière de faux témoignages (les raisons qu’a l’Angleterre de vanter la supériorité de ses espions sont de fraîche date), il savait qu’il avait accepté de traverser la Manche pour s’enrôler en France, d’abord comme provocateur et comme espion de ses propres compatriotes, puis comme espion des Français, puis encore, sous l’ancien gouvernement, pour espionner le quartier Saint-Antoine et le débit de vin de Defarge en particulier. Il avait reçu de la police des renseignements concernant le docteur Manette, sa délivrance, son histoire ; tout cela devait lui servir à gagner la confiance des Defarge. Il avait échoué et il se rappelait toujours en tremblant que cette femme terrible avait tricoté pendant qu’il parlait, et qu’elle l’avait regardé d’une façon singulière cependant que ses doigts avaient continué à bouger. Depuis, il l’avait vue maintes fois dans Saint-Antoine montrer son registre tricoté, et dénoncer des personnes qui n’en avaient plus alors pour longtemps à vivre. Il savait, comme tous ceux qui faisaient sa besogne le savaient, qu’on n’était jamais hors de danger, que la fuite était impossible, que l’ombre de la guillotine demeurait toujours sur lui, et que malgré tous les subterfuges et toute la perfidie mises au service de la Terreur régnante, un seul mot pouvait le perdre. Une fois dénoncé, il prévoyait que cette femme terrible, de l’inflexibilité de laquelle il avait tant de preuves, montrerait son registre fatal et briserait son dernier espoir. Et en dehors du fait que la plupart des espions sont facilement effrayés, il y avait assez de mauvaises cartes dans sa main pour qu’il devînt livide.

— Vous ne paraissez pas très content de votre jeu, dit Sydney avec le plus grand calme. Est-ce que vous jouez ?

— Je crois, monsieur, dit l’espion de la manière la plus vile en s’adressant à M. Lorry, que je peux faire appel à un homme de votre bienveillance et de votre générosité pour le supplier de demander à cet homme, beaucoup plus jeune que vous, s’il croit pouvoir jouer l’as dont il parlait tout à l’heure. J’admets que je suis un espion, ce qui est considéré comme déshonorant – quoiqu’il faille bien que certains exercent cette profession – mais ce gentilhomme n’est pas un espion. Pourquoi s’abaisserait-il à jouer ce rôle ?

— Je jurerais mon as, monsieur Barsad, dit Carton, prenant sur lui de répondre et en regardant sa montre – dans cinq minutes, et je le ferai sans le moindre scrupule.

— J’aurais espéré, messieurs, reprit l’espion en essayant toujours d’entraîner le vieux gentleman dans la discussion que votre respect pour ma sœur…

— Je ne pourrai mieux témoigner mon respect pour votre sœur qu’en la délivrant de son frère, dit Sydney Carton.

— Vous ne croyez pas ce que vous dites, monsieur !

— J’ai déjà pris ma décision sur ce point.

L’espion, dont les manières douces et polies contrastaient curieusement avec sa façon grossière de s’habiller et probablement aussi avec sa façon habituelle d’être, fut tellement frappé par le sérieux de Carton (qui était un mystère pour des gens plus honnêtes et plus sages que l’espion) qu’il ne put que balbutier des mots inintelligibles. Cependant qu’il était ainsi troublé, Carton dit, reprenant son air de joueur qui examine ses cartes :

— Et pendant que j’y pense, laissez-moi vous dire que je tiens une autre bonne carte dont je ne vous ai pas encore parlé. Cet ami et confrère-mouton avec qui vous buviez et qui disait de lui-même qu’il aimait paître dans les prisons de campagne, qui était-il ?

— Un Français. Vous ne le connaissez pas ? demanda vivement l’espion.

— Un Français, eh ! répéta Carton, rêvassant et ne paraissant pas porter attention à son interlocuteur, bien qu’il eût répété ce que celui-ci avait dit.

— Eh bien ! c’est possible !

— Il est français, je vous l’assure, dit l’espion, quoique cela n’ait aucune importance.

— Quoique cela n’ait aucune importance, répéta Carton de la même manière machinale. Quoique cela n’ait aucune importance – Non, ce n’est pas important. Non. Pourtant, je connais le visage.

— Je ne pense pas. Je suis sûr que non. Cela n’est pas possible, dit l’espion.

— Cela-n’est-pas-possible, murmura Sydney Carton en réfléchissant et en remplissant encore son verre (un petit verre heureusement). Cela-n’est-pas-possible. Il parlait bien le français. Mais comme un étranger, il me semble.

— Un accent de province, dit l’espion.

— Non, un accent étranger, cria Carton en frappant la table de la paume de la main, comme une lumière venait d’entrer dans un esprit. Cly ! Déguisé, mais le même homme. Nous avons eu cet homme devant nous à Old Bailey.

— Maintenant, là, vous allez trop vite, monsieur, dit Barsad, avec un sourire qui donna à son nez aquilin une inclinaison plus grande ; là vous me donnez l’avantage sur vous. Cly (qui je l’admets sans réserve était mon associé) est mort depuis plusieurs années. Je l’ai soigné pendant sa maladie. Il est enterré à Londres, à l’église de Saint-Pancrace-les-champs. Je n’ai pas pu suivre l’enterrement à cause de son impopularité dans la foule, mais j’ai aidé à le mettre dans son cercueil.

À ce moment, M. Lorry remarqua, de l’endroit où il était assis, une ombre extraordinaire sur le mur. En cherchant d’où elle provenait, il s’aperçut que c’était M. Gruncher qui la faisait, M. Gruncher dont les cheveux dressés semblaient plus raides et plus rebelles qu’ils n’avaient jamais été.

— Soyons raisonnables, dit l’espion, et soyons loyaux. Pour vous montrer combien vous vous trompez et comme les soupçons sont peu fondés, je vais vous faire lire un certificat de l’enterrement de Cly que par hasard j’ai dans mon portefeuille.

Il s’empressa de le produire et l’ouvrit.

— Le voilà ! Oh ! regardez-le, regardez-le ! Vous pouvez le prendre dans votre main. Ce n’est pas un faux.

M. Lorry vit l’ombre sur le mur s’allonger. C’était M. Grun-cher qui se levait et s’approchait, sans que l’espion s’en aperçût. Il le toucha sur l’épaule comme un huissier fantôme.

— Ce Roger Cly, dit M. Gruncher avec un visage sombre et dur, alors c’est vous qui l’avez mis dans son cercueil ?

— Je l’ai fait.

— Qui est-ce qui l’en a sorti ?

Barsad s’appuya contre sa chaise et bégaya :

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire qu’il n’y a jamais été. Non, pas lui. J’en donnerais ma tête si jamais il a été dans ce cercueil.

L’espion se tourna vers les deux messieurs qui regardaient Jerry avec un étonnement indescriptible.

— Je vous dis, continua Jerry, que vous avez mis des pavés et de la terre dans ce cercueil. Ne venez pas me dire à moi que vous y avez mis Cly. C’était une tromperie. Moi et encore deux autres, nous le savons.

— Comment le savez-vous ?

— En quoi est-ce que cela vous regarde, sapristi ? grommela Gruncher. Il y a longtemps que je vous en veux de tromper les honnêtes commerçants. Je vous prendrais par la gorge et je vous étranglerais pour une demi-guinée.

Sydney Carton, qui avec M. Lorry avait été frappé de stupeur en voyant comment tournait l’affaire, demanda à M. Gruncher de se modérer et de s’expliquer.

— Une autre fois, monsieur, répondit-il évasivement, le moment est mal choisi pour vous donner des explications. Ce que je tiens à dire c’est que Cly n’a jamais été mis dans son cercueil. Qu’il dise que Cly a été mis dans son cercueil, je le prendrai par la gorge et je l’étranglerai pour une demi-guinée…

Il appuya sur ces mots comme s’il s’agissait d’une offre généreuse.

— … ou bien je sortirai et je le dénoncerai.

— Hm ! je vois une chose ! dit Carton. Je vois que j’ai encore en main une carte gagnante, M. Barsad. Il est impossible ici, dans une ville enfiévrée, dont l’air est empoisonné de soupçons, que vous surviviez à une dénonciation révélant que vous êtes en communication avec un espion aristocrate qui serait revenu à la vie après avoir été enterré. Un complot à l’étranger contre la République. Une forte carte – une carte guillotine ! Jouez-vous ?

— Non, répondit l’espion. Je jette mes cartes. Je reconnais que nous autres espions nous étions si impopulaires que j’ai failli être noyé au moment où j’ai quitté l’Angleterre et que ce pauvre Cly n’aurait jamais pu partir sans s’être d’abord fait passer pour mort. Mais que cet homme sache que cet enterrement était une feinte est pour moi absolument incompréhensible.

— Ne vous cassez pas la tête pour cet homme, dit M. Gruncher. Vous avez assez à vous occuper de vos affaires. Elles en ont besoin. Et faites attention, encore une fois.

M. Gruncher ne put s’empêcher de faire encore une fois parade de sa générosité.

— Je vous attraperai à la gorge et je vous étranglerai pour une demi-guinée.

Le « mouton » des prisons, abandonnant Gruncher, se tourna vers Sydney Carton et dit avec plus de fermeté :

— Nous sommes arrivés à un tournant. Je reprends bientôt mon service et je n’ai plus beaucoup de temps à rester. Vous me disiez avoir une proposition à me faire. Quelle est-elle ? Il est inutile de me demander trop. Si vous me demandez à faire quelque chose dans mon service qui me mettrait en plus grand danger, il est évident que j’aimerais mieux courir les risques d’un refus que ceux d’un consentement. En résumé, voilà le choix que je ferais en pareille circonstance. Vous avez parlé de désespoir. Ici, nous sommes tous des désespérés. Rappelez-vous ! Je peux moi-même vous dénoncer également si je veux, je peux jurer n’importe quoi, et vous perdre immédiatement. Maintenant, dites-moi ce que vous voulez de moi.

— Pas grand-chose. Vous êtes guichetier à la Conciergerie ?

— Je le suis de temps en temps. Mais je vous le dis une fois pour toutes, une évasion est impossible, dit l’espion avec fermeté.

— Pourquoi me répondre à une chose que je ne vous ai pas demandée ? Vous êtes guichetier à la Conciergerie ?

— Je le suis quelquefois.

— Vous pouvez l’être quand vous voulez ?

— Je peux entrer et sortir comme je veux.

Sydney Carton remplit un verre d’eau-de-vie, puis il le versa lentement sur le foyer. Quand il ne resta plus une goutte dans le verre, il dit, en se levant :

— Jusqu’à présent, nous avons parlé devant ces deux hommes parce qu’il était normal qu’il y eût des témoins à notre partie de cartes. Maintenant venez dans la chambre obscure qui est à côté afin que nous puissions échanger les derniers mots seuls.

CHAPITRE IX

LES JEUX SONT FAITS

Pendant que Sydney et le « mouton » des prisons se trouvaient dans la chambre voisine, parlant si bas qu’on ne les entendait pas, M. Lorry regardait Jerry avec doute et méfiance. La manière qu’avait cet honnête commerçant de recevoir ce regard ne lui inspirait pas confiance. Il croisait ses jambes si souvent qu’on eût dit qu’il en avait cinquante, et qu’il les essayait toutes ; il examinait ses ongles avec une attention dont on pouvait douter, et chaque fois que leurs regards se rencontraient, il était pris par cette petite toux qui fait porter la main devant la bouche et qui n’est pas comme pour être un indice de franchise.

— Jerry, dit M. Lorry, venez ici.

M. Gruncher s’avança en marchant de biais, une épaule devant l’autre.

— Quel métier avez-vous donc exercé en dehors de celui de messager ?

Après quelque réflexion, et tout en regardant fixement son patron, Gruncher eut l’idée lumineuse de répondre :

— Agriculteur.

— Mon esprit me fait soupçonner, continua M. Lorry, que vous vous êtes servi de la grande et respectable maison Tellson pour couvrir quelque occupation infâme et illégale. Si c’est ainsi, ne comptez plus sur mon appui quand vous rentrerez en Angleterre. Si c’est ainsi, ne comptez pas que je garde votre secret. Vous n’allez pas tromper Tellson plus longtemps.

— J’espère, monsieur, plaida M. Gruncher confus, qu’un gentilhomme comme vous pour qui j’ai eu l’honneur de faire des courses jusqu’à ce que mes cheveux deviennent complètement gris, réfléchira deux fois avant de me causer du tort, même si c’était ainsi – je ne dis pas que c’est vrai, mais même si c’était vrai il y aurait à considérer les deux côtés de la question, même si c’était vrai. Il y a les médecins, à l’heure actuelle, qui empochent des guinées là où un honnête commerçant ne ramasse que des farthings – des farthings, non, même pas la moitié d’un farthing ; moitié d’un farthing, non, même pas le quart d’un farthing. Leur argent s’engouffre comme de la fumée dans la banque Tellson et ils lancent un coup d’œil malin de médecin sur le petit commerçant qui se trouve à la porte en montant dans leur voiture. Ah ! également de la fumée, ces voitures, si pas plus ! Et cela impose aussi à la banque Tellson ! Vous ne pouvez pas blâmer l’oie sans blâmer le jars. Et voilà Mme Gruncher qui invoque le temps de la vieille Angleterre et qui serait demain, si on la laissait faire, un agent d’affaires qui me minerait… une mine complète, alors que les femmes des médecins, elles, ne font pas d’invocations. Ou bien si elles font des prières, c’est pour donner plus de malades à leur mari. Et comment pouvez-vous, en vérité, avoir plus de malades sans avoir plus d’argent ? Viennent ensuite les histoires avec les entrepreneurs, les histoires avec les bedeaux, les histoires avec les sacristains, les histoires avec les gardes tous aussi avares et le reste. Et qu’est-ce qu’un petit homme pourrait recevoir ? Il n’en tirerait jamais aucun bien. Et s’il pouvait voir le moyen de s’en sortir, s’il pouvait gagner sa vie d’une autre manière, en supposant que la chose soit possible, il ferait bien.

— Oh ! s’écria M. Lorry en perdant malgré tout un peu de sa sévérité, je suis choqué de vous voir.

— Maintenant, ce que je vous proposerais humblement, dit M. Gruncher, même si c’était et je ne dis pas que c’est…

— Ne cherchez pas à me corrompre, dit M. Lorry.

— Non, je ne le ferai pas, répliqua M. Gruncher comme si rien n’était plus loin de sa pensée – et je ne dis pas que cela est – ce que je vous offrirais en toute humilité, monsieur, serait ceci, ce garçon, mon fils, qui est devenu maintenant un homme. Il fera vos courses, portera vos messages, il fera toutes les petites besognes. Si c’était ainsi – je ne dis toujours pas que cela est – permettez à ce jeune homme de reprendre la place de son père et, en faisant cela, de pouvoir continuer à soigner sa mère. Ne dénoncez pas le père de ce jeune homme – ne le faites pas, monsieur – et permettez à ce père de retourner à la campagne pour y travailler la terre ; voilà ce que je voudrais respectueusement vous demander, monsieur. Un homme ne voit pas toutes les horreurs de cette ville se passer autour de lui, sans réfléchir sérieusement. Et voilà… je vous supplie de ne pas oublier ce que j’ai dit tout à l’heure, pour la bonne cause, alors que j’aurais pu me taire.

— Cela est vrai, dit M. Lorry. Mais taisez-vous pour le moment. Il se peut que je reste votre ami, si vous le méritez et si vous montrez votre repentir par des actes et non par des mots. Je ne veux plus de mots.

À ce moment, Sydney Carton et l’espion sortirent de la chambre obscure.

— Adieu, M. Barsad, dit Carton. Nos dispositions étant ainsi prises, vous n’avez rien à craindre de ma part.

Il s’assit sur une chaise, près du foyer, en face de M. Lorry. Quand ils furent seuls, M. Lorry lui demanda ce qu’il avait fait.

— Pas grand-chose. Si cela tourne pour le prisonnier, je me suis arrangé pour avoir au moins la possibilité de le voir une fois.

M. Lorry était déçu.

— C’est tout ce que j’ai pu faire, dit Carton. Chercher davantage, c’était mettre la tête de cet homme sous la guillotine et comme l’espion le dit, même s’il est dénoncé, rien de pire ne peut lui arriver. C’est le point faible de la situation. Il n’y a rien à faire.

— Mais avoir la possibilité de le voir, dit M. Lorry, si l’affaire tourne mal devant le tribunal, ne le sauvera pas.

— Je n’ai jamais dit cela.

Les yeux de M. Lorry se portèrent sur les flammes qui s’élevaient dans l’âtre. L’affection qu’il avait pour sa Lucie chérie, et la lourde déception de cette nouvelle arrestation l’avaient affaibli. C’était à présent un vieillard accablé d’anxiété et des larmes coulèrent de ses yeux.

— Vous êtes un brave homme et un ami fidèle, dit Carton dont la voix était changée. Pardonnez-moi si je remarque votre chagrin, mais je ne saurais rester froid devant la douleur d’un père, et je ne respecterais pas plus votre tristesse que si elle était celle de mon père. Vous n’avez heureusement pas le chagrin de m’avoir pour fils.

Quoique ces derniers mots eussent été prononcés sur le même ton que les autres, on y décernait une sincérité et un respect qui surprit M. Lorry, celui-ci n’ayant jamais songé que Carton pût avoir de beaux côtés. Il lui tendit la main et Carton la serra doucement.

— Pour revenir au pauvre Darnay, dit Sydney, ne parlez pas à Lucie de cet arrangement que je viens de faire avec Barsad. Cela la ferait souffrir que je puisse aller voir le prisonnier et que elle, elle ne puisse pas. Et, si les choses tournent au pire, elle pourrait s’imaginer que cet arrangement a été machiné pour que je fournisse à son mari une arme pour se suicider.

M. Lorry n’avait pas pensé à cela et il regarda vivement Carton pour voir s’il pensait ce qu’il disait. Il répondit à ce regard dont il avait compris le sens.

— On pourrait croire mille choses, continua Carton, n’importe laquelle d’entre elles ne pourrait qu’augmenter sa douleur. Ne lui parlez pas de moi. Comme je vous l’ai dit en arrivant, il vaut mieux que je ne la voie pas. Je puis l’aider dans la mesure de mes moyens sans qu’elle le sache. Vous, vous allez la voir, j’espère ! Elle doit se sentir si malheureuse cette nuit.

— J’y vais immédiatement.

— Je m’en réjouis. Elle vous est si fortement attachée ! Elle a tellement confiance en vous ! Comment est-elle en ce moment ?

— Anxieuse et malheureuse, mais elle est très belle.

— Ah !

Cette exclamation avait été un long soupir, presque un sanglot. M. Lorry leva les yeux, regarda Carton. Une lumière ou une autre (le vieux monsieur ne savait dire laquelle des deux) passait sur le visage du jeune homme, aussi vite que des ombres sur une colline par un beau jour. À ce moment, Sydney poussa du pied une bûche qui avait roulé devant l’âtre. Il portait une redingote blanche et ces hautes bottes qui étaient alors à la mode. La lumière du feu, en se jouant dans leurs parties blanches, accentuait encore la pâleur de Carton dont les longs cheveux bruns pendaient négligemment autour de sa tête. Sa distraction était telle que M. Lorry lui fit remarquer qu’il avait laissé son pied sur la bûche qui se consumait.

— C’est vrai. Je n’y pensais pas.

De nouveau, le regard de M. Lorry fut attiré vers Carton. Il observa l’air ravagé qui assombrissait les beaux traits et ayant encore présente dans sa mémoire l’expression de certains prisonniers, il retrouva cette expression sur le visage de Carton.

— Vous avez sans doute terminé votre tâche à Paris, dit Sydney, en se tournant vers M. Lorry.

— Oui. Comme je vous le disais hier soir, au moment où Lucie est arrivée à l’improviste, j’ai enfin fait tout ce que j’avais à faire. Je comptais laisser mes amis en sûreté, puis quitter Paris. J’étais prêt à partir.

Ils gardèrent un instant le silence.

— Vous avez une longue vie derrière vous, monsieur, dit Carton avec gravité.

— Je suis dans ma soixante-dix-huitième année.

— Vous avez eu une vie utile, stable, constamment occupée. On a confiance en vous. Vous êtes respecté.

— J’ai été un homme d’affaires depuis que je suis un homme. Je peux même dire que j’étais un homme d’affaires quand je n’étais qu’un jeune garçon.

— Voyez quel rang vous occupez à soixante-dix-huit ans ! Combien de personnes vous regretteront quand vous les quitterez !

— Un vieux garçon solitaire, répondit M. Lorry en secouant la tête. Il n’y a personne pour me pleurer.

— Comment pouvez-vous dire cela ? Elle vous pleurera. Et son enfant aussi !

— Oui, oui, Dieu merci. Je ne voulais pas dire exactement ce que j’ai dit.

— C’est en effet une chose pour laquelle on peut remercier Dieu. N’est-ce pas ?

— Certainement, certainement.

— Si vous pouviez dire ce soir, avec vérité, à votre cœur solitaire : je ne me suis attiré ni l’amour, ni l’amitié, ni la reconnaissance, ni le respect d’aucun être humain ; nulle part je n’ai éveillé de la tendresse ; je n’ai rien fait de bien, de généreux, d’utile ; vos soixante-dix-huit années seraient soixante-dix-huit années de malédiction, n’est-ce pas ?

— Vous dites la vérité, monsieur Carton. Je crois qu’elles le seraient en effet.

Sydney regarda de nouveau le feu et après un silence qui dura quelques instants, il dit :

— J’aimerais vous demander quelque chose. Est-ce que votre enfance vous paraît très éloignée ? Le temps où vous étiez assis sur les genoux de votre mère vous paraît-il très lointain ?

M. Lorry répondit avec douceur :

— Je le trouvais il y a vingt ans, mais plus aujourd’hui. Car, plus je m’approche de la fin, plus je voyage dans le cercle toujours plus proche du commencement. Cela semble un moyen miséricordieux d’adoucir et d’aplanir votre chemin. Mon cœur se laisse à présent toucher par maints souvenirs, que je croyais endormis à jamais, de ma jeune et jolie mère (et moi qui suis si vieux !) qui me rappelait ce temps où le monde n’était pas si réel pour moi, ni mes travers n’étaient pas encore enracinés en moi.

— Je comprends ce sentiment, s’exclama Carton en rougissant. Cela vous rend meilleur, n’est-ce pas ?

— Je l’espère.

Carton mit fin à ce moment à la conversation en aidant son interlocuteur à endosser son pardessus.

— Mais vous, dit M. Lorry en amenant la conversation sur Carton, vous êtes jeune.

— Oui, dit Sydney. Je ne suis pas vieux, mais ma jeunesse n’a jamais été le chemin qui conduit à la vieillesse. Assez parlé de moi.

— Et de moi aussi, je crois, dit M. Lorry. Est-ce que vous sortez ?

— Je vous accompagnerai jusqu’à la porte de Lucie. Vous connaissez mes habitudes vagabondes. Si je rôde très tard dans les rues, ne soyez pas inquiet. Je reparaîtrai demain. Irez-vous au tribunal demain ?

— Oui, malheureusement.

— J’y serai, mais en anonyme dans la foule. Mon espion me trouvera une place. Prenez mon bras, monsieur.

M. Lorry accepta et peu après ils se retrouvèrent dans la rue. Quelques minutes plus tard, ils étaient arrivés devant la maison du docteur Manette. Carton quitta le vieil homme d’affaires, mais il s’arrêta à quelque distance et revint sur ses pas. Elle était fermée. Il la toucha. On lui avait dit que Lucie allait tous les jours devant la prison.

— Elle sort par cette porte, dit-il en regardant autour de lui. Elle tourne par ici, elle doit marcher sur ces pierres. Suivons sa trace.

Il était dix heures du soir quand il se tourna devant la prison de la Force, à l’endroit où Lucie avait attendu des centaines de fois. Un petit scieur de bois, ayant fermé sa boutique, fumait sa pipe à la porte.

— Bonjour, citoyen, dit Sydney Carton en s’arrêtant car l’homme l’avait regardé avec curiosité.

— Bonsoir citoyen.

— Comment va la République ?

— Vous voulez dire la guillotine ? Pas malade. Soixante-trois aujourd’hui. Nous atteindrons bientôt la centaine. Le bourreau et ses hommes se plaignent d’être fatigués. Ha… ha… ha ! il est drôle ce bourreau. Voilà un barbier !

— Est-ce que vous allez souvent le voir ?

— Raser ? Toujours. Chaque jour. Quel barbier ! Est-ce que vous l’avez vu au travail ?

— Jamais.

— Allez le voir quand il y aura une bonne fournée. Imaginez-vous, citoyen, qu’il a rasé aujourd’hui les soixante-trois en moins de deux pipes… moins de deux pipes ! Parole d’homme !

Quand le petit homme tira de sa bouche la pipe qu’il était en train de fumer, Carton eut une telle envie de le tuer d’un coup qu’il dut se détourner.

— Mais vous n’êtes pas anglais, dit le scieur de bois, bien que vous soyez habillé comme un Anglais.

— Oui, dit Carton après une nouvelle pause et en répondant par-dessus l’épaule.

— Vous parlez comme un Français.

— J’ai fait mes études ici.

— Ah, ah ! on croirait que vous êtes français ! Bonne nuit, Anglais !

— Bonne nuit, citoyen.

— Mais n’oubliez pas d’aller voir ce drôle de chien, continua l’homme en poursuivant Carton. Et n’oubliez pas d’amener une pipe avec vous.

Sydney ne s’était pas éloigné beaucoup lorsqu’il s’arrêta au milieu de la rue, près d’une faible lumière. Il écrivit quelques mots sur un morceau de papier. Puis avec le pas décidé d’une personne qui connaît bien son chemin, il suivit plusieurs rues sombres et sales, beaucoup plus sales que d’habitude car aucune rue, même les plus fréquentées, n’était balayée dans cette période de terreur. Il s’arrêta devant une pharmacie que le propriétaire était justement en train de fermer. C’était une petite boutique obscure, située dans un passage tortueux, et tenue par un petit homme voûté et grincheux. Après avoir souhaité le bonsoir à ce petit homme, lorsqu’il se trouva en face de lui, derrière le comptoir, Carton lui tendit le morceau de papier.

— Pst, siffla le pharmacien en le lisant. Hi… hi… hi !

Sydney demeura impassible.

— Pour vous, citoyen ? demanda le pharmacien.

— Pour moi.

— Vous ferez attention de les garder séparés. Vous savez ce qui arrive quand on les mélange.

— Parfaitement.

De petits paquets furent faits et remis à Carton. Il les mit un à un dans la poche intérieure de sa redingote, compta l’argent et quitta la boutique posément.

— Il ne me reste rien à faire jusqu’à demain, dit-il en tournant son regard vers la lune. Et je ne peux pas dormir.

Ces mots ne furent pas dits avec insouciance. Il les prononça d’une manière grave comme l’eût fait un homme fatigué qui aurait erré, qui se serait débattu au milieu des pires difficultés, et qui finalement aurait trouvé son chemin.

Il y avait bien longtemps déjà, à l’époque où, remarqué pour son intelligence par ses camarades, il avait donné tant d’espérances, il avait suivi l’enterrement de son père. Sa mère était déjà morte depuis de longues années. Les paroles solennelles qu’on avait lues au cimetière lui revenaient maintenant à l’esprit, cependant qu’il parcourait les rues sombres, où la lune perçant de lourds nuages, jetait de temps en temps sa lumière. « Je suis la résurrection et la vie, dit le Seigneur. Celui qui croit en moi vivra, bien qu’il soit mort ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. »

Seul au milieu de cette ville, dominée par la guillotine, il songeait avec une tristesse bien naturelle aux soixante-trois qui avaient été mis à mort ce jour, aux victimes de demain qui attendaient leur sort dans les prisons, aux victimes de demain, et de demain. Et tout en poursuivant sa route, il répéta les paroles sacrées.

Il regardait avec un intérêt profond les fenêtres où une lumière brillait, les fenêtres des maisons dont les habitants allaient s’assoupir et oublier pendant quelques heures les horreurs qui les entouraient. Il s’arrêtait devant les églises où personne ne priait plus, car c’était justement de la soif de richesses et de la corruption qui s’étaient glissées sur l’habit ecclésiastique qu’était sortie l’impiété du peuple. Il songeait à cette inscription, au « Sommeil Éternel », placée à l’entrée des cimetières. Il songeait à la route que suivaient les condamnés à mort, par soixantaines, pour se rendre à un supplice avec lequel tout le monde s’était familiarisé au point de ne plus en voir l’horreur. Et ce fut en faisant ces réflexions qu’après avoir franchi la rivière, Sydney Carton atteignit les quartiers moins sombres.

Peu de voitures circulaient, car ceux qui les utilisaient risquaient d’être suspectés. Les gens de qualité se cachaient sous des bonnets rouges, portaient de lourds sabots, et marchaient péniblement. Mais les théâtres étaient tous pleins et les spectateurs en sortaient gaiement. À la porte d’un de ces théâtres, une femme avec sa petite fille cherchaient à traverser la rue sans marcher dans la boue. Sydney prit l’enfant, et avant que le petit bras eût quitté son cou, il demanda un baiser.

« Je suis la résurrection et la vie, dit le Seigneur. Celui qui croit en moi vivra, bien qu’il soit mort. Et quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais. »

Maintenant que les rues devenaient silencieuses, la nuit, plus obscure, les paroles sacrées étaient perceptibles dans le bruit de ses pas, dans le murmure du vent. Très maître de lui, il les répétait de temps en temps, et il les entendait toujours.

La nuit s’écoulait. Sur un pont, Sydney écoutait l’eau clapoter contre les quais de la cité où au-dessus de la confusion pittoresque des maisons et des tours d’églises, on apercevait la lune, semblable à un visage mort qui sortirait du ciel. Bientôt les étoiles et les ténèbres pâlirent et durant quelques instants il sembla que la création appartenait au domaine de la mort.

Mais le soleil, dans sa gloire, chanta bientôt par chacun de ses rayons brillants les paroles de vie. Carton le sentit vibrer dans son cœur et il contempla respectueusement l’air lumineux qui le séparait de l’astre, cependant que sous lui la rivière étincelait.

Le courant si rapide, si sûr de lui, si fort, était comme un ami dans le silence du matin. Sydney marchait le long des berges, loin des maisons, puis il s’endormit à la chaleur du soleil. Quand il se réveilla, il se dressa aussitôt, puis il regarda un tourbillon qui tourna, tourna sans but jusqu’à ce que le fleuve l’eût absorbé. « Comme moi ! »

Une péniche, avec une voile de couleur feuille morte, remontait lentement le courant, puis disparut. Comme la trace silencieuse de ce bateau disparaissait de la surface de l’eau, comme il venait de prier le ciel que ses pauvres erreurs lui fussent pardonnées, il murmura : « Je suis la résurrection et la vie. »

Quand il retourna chez M. Lorry, ce dernier était déjà sorti et il n’était pas difficile de deviner où il avait été. Sydney ne but qu’un peu de café, ne mangea qu’un morceau de pain puis, après avoir fait sa toilette, se rendit à l’audience.

La Cour était en pleine agitation quand l’espion fit pénétrer Carton dans un coin obscur de la salle ; M. Lorry s’y trouvait, le docteur Manette s’y trouvait. Elle s’y trouvait aussi, à côté de son père.

Lorsque Charles Darnay parut, elle tourna vers lui un regard si réconfortant, si plein d’amour, d’admiration et de tendre pitié que le prévenu, si maître de lui pourtant, sentit son visage s’empourprer et son cœur battre. Et si quelqu’un avait pu l’observer, il aurait remarqué que ce regard avait la même influence sur Carton que sur le prisonnier.

Il n’y avait pas de forme de procédure qui assurât à un accusé un procès loyal, devant ce tribunal inique. Il n’y aurait pas eu une telle révolution si toutes les formalités et toutes les lois avaient été jadis respectées et la justice révolutionnaire n’eut pas été amenée à imiter celle qui l’avait précédée, pour se venger.

Tous les yeux étaient tournés vers le jury où se trouvaient les mêmes bons patriotes et bon républicains qu’hier, qu’avant-hier, que demain et après-demain. Et parmi eux, il y avait un homme avide, dont les doigts étaient perpétuellement devant sa bouche, qui amusait l’auditoire, un juré ayant soif de la vie d’autrui, une sorte de cannibale, le Jacques Trois de Saint-Antoine.

Puis tous les regards se portèrent sur les cinq juges et sur l’accusateur. Pas de faveur à espérer de ce côté aujourd’hui. Une volonté cruelle, meurtrière était visible sur les visages. Les regards se cherchèrent alors dans la foule, et tout le monde se fit des signes d’approbation et de satisfaction.

Charles Évremont, dit Darnay. Relâché hier. Réaccusé et repris hier. L’acte d’accusation lui a été signifié hier soir. Suspect, dénoncé comme ennemi de la République, aristocrate, membre d’une famille de tyrans, d’une race proscrite, pour s’être servi de ses privilèges abolis pour oppresser le peuple. Charles Évremont, dit Darnay, en vertu de laquelle proscription, est mort civilement.

Ainsi s’exprima en peu de mots l’accusateur.

Le président demanda si l’accusé était dénoncé ouvertement ou secrètement.

— Ouvertement, président.

— Par qui ?

— Par trois individus. Ernest Defarge, marchand de vin à Saint-Antoine.

— Bien.

— Thérèse Defarge, sa femme.

— Bien.

— Alexandre Manette, docteur en médecine.

Il y eut un grand moment de stupeur dans l’auditoire ; puis on vit le docteur Manette, pâle et tremblant, se lever de sa place.

— Président, je proteste avec indignation. Il s’agit d’un faux. Vous savez que l’accusé est le mari de ma fille. Ma fille et ceux qui me sont chers me sont beaucoup plus chers que ma vie. Où est l’espion perfide qui a pu dire que je dénonçais le mari de ma fille ?

— Citoyen Manette, soyez calme. Manquer de soumission devant l’autorité du tribunal pourrait vous faire mettre hors la loi. Quant à ce qui nous est plus cher que la vie, n’oubliez pas que cela ne peut être, pour un bon citoyen, que la République.

Des acclamations bruyantes accueillirent cette observation. Le président agita sa sonnette et continua :

— Si la République vous demandait le sacrifice même de votre enfant, votre devoir serait de le sacrifier. Écoutez ce qui suit. Et en attendant, gardez le silence.

De nouvelles acclamations retentirent. Le docteur s’assit. Il regardait autour de lui sans voir et ses lèvres tremblaient. Sa fille se serra contre lui. Le juré avide se frotta les mains, puis les porta à sa bouche.

Dès que la Cour fut assez calme pour pouvoir l’entendre, on fit venir Defarge. Il exposa rapidement l’histoire de l’emprisonnement du docteur, les services qu’il lui avait rendus alors qu’enfant il avait été employé chez lui, puis l’état du prisonnier quand il fut relâché et emmené chez lui.

— Tu as rendu de grands services à la prise de la Bastille, citoyen ?

— Je le crois.

À ce moment, une femme excitée cria de sa place :

— Vous étiez un des meilleurs patriotes. Pourquoi ne pas le dire ? Vous étiez canonnier et vous avez été de ceux qui êtes entrés parmi les premiers dans cette maudite forteresse. Patriotes, je dis la vérité.

C’était la Vengeance, qui, à la grande satisfaction de l’auditoire, se mêlait ainsi aux débats. Le président agita sa sonnette ; mais la Vengeance, excitée par les encouragements, cria :

— Je me moque de cette sonnette !

Et les applaudissements couvrirent sa voix.

— Dites au tribunal ce que vous avez fait ce jour-là à la Bastille, citoyen.

— Je savais, dit Defarge, en regardant sa femme qui se trouvait au pied des marches sur lesquelles il était monté et qui le regardait fixement, je savais que ce prisonnier dont je viens de parler avait été enfermé dans la cellule cent cinq, tour nord. Je le savais par lui-même. Il ne savait dire que les mots : cent cinq, tour nord, au temps où il faisait des souliers sous ma garde. Après avoir chargé mon fusil, j’ai pris ce jour-là la décision d’aller visiter cette cellule. Je monte avec un autre patriote qui est aujourd’hui membre du jury. Un geôlier nous conduit. J’examine la cellule de très près. Je trouve dans un trou de la cheminée un papier. Voici ce papier. Je me suis fait un devoir d’examiner des spécimens de l’écriture du docteur Manette. Je confie ce papier écrit par le docteur Manette au président.

— Qu’on le lise.

Dans un silence de mort, cependant que Darnay regardait sa femme avec amour, que sa femme ne détournait ses yeux que pour les porter avec sollicitude sur son père, que le docteur Manette observait le président, que Mme Defarge ne pouvait détacher son regard de Darnay, que Defarge regardait sa femme, et que tous les autres yeux étaient fixés, attentifs, sur le docteur qui ne les voyait pas, le papier fut comme suit.

CHAPITRE X

LA SUBSTANCE DE L’OMBRE

« Moi, Alexandre Manette, médecin informé, né à Beauvais, résidant à Paris, j’écris ce triste document dans ma lugubre cellule de la Bastille, le dernier mois de l’année mil sept cent soixante-sept. Je l’écris quand je peux, au milieu de difficultés de toutes sortes. Mon intention est de la cacher dans un trou de la cheminée que j’ai péniblement creusé. Quelque main l’y trouvera peut-être quand moi et mes malheurs seront poussière.

Ces mots sont tracés avec une pointe de fer rouillée trempée dans de la suie délayée avec mon sang, dans le dernier mois de la dixième année de ma captivité. Je n’ai plus aucun espoir. Je sais, grâce à des signes terribles que j’ai pu observer en moi, que je ne garderai pas longtemps toute ma raison mais je déclare solennellement que je suis actuellement en pleine possession de mon esprit – que ma mémoire est exacte, que je suis prêt à répondre devant Dieu de la véracité de ce que j’écris.

Par une soirée nuageuse, où la lune apparaissait par instant, dans la troisième semaine du mois de décembre, (le 22 de ce mois, je crois) de l’année mil sept cent soixante-sept, je me promenais sur les bords de la Seine pour prendre l’air et je me trouvais à une heure de distance de mon domicile, rue de l’École de Médecine, quand une voiture marchant à grande allure arriva derrière moi. Comme je me mettais de côté pour la laisser passer, quelqu’un se pencha à la portière et dit au cocher de s’arrêter.

La voiture s’arrêta et la même voix qui s’était adressée au cocher m’appela par mon nom. Je répondis. Mais la voiture, emportée par l’élan, n’avait pu s’arrêter que quelques pas plus loin. Comme je m’approchais, deux messieurs, qui avaient eu le temps de descendre, s’avançaient à ma rencontre. Ils étaient tous les deux enveloppés de manteaux et semblaient vouloir se cacher. Quand ils furent près de moi, j’observai qu’ils avaient à peu près mon âge et qu’ils se ressemblaient par la taille, par les manières, par la voix et (autant que je pouvais le voir) par le visage.

— Vous êtes le docteur Manette ?

— Je le suis.

— Le docteur Manette qui habitait autrefois Beauvais, dit l’autre voyageur, le jeune chirurgien qui s’est fait une si grande réputation depuis deux ou trois ans à Paris ?

— Messieurs, répondis-je, je suis le docteur Manette de qui vous parlez si favorablement.

— Nous sommes allés chez vous, dit un des hommes et n’ayant pas eu la bonne fortune de vous trouver, comme on nous a dit que vous vous promeniez par ici, nous sommes venus dans l’espoir de vous rencontrer. Veuillez, je vous prie, monter dans la voiture.

En disant ces mots, ils se placèrent, l’un à ma gauche l’autre à ma droite. Ils étaient armés. Moi, je ne l’étais pas.

— Messieurs, leur dis-je, excusez-moi ; mais j’ai l’habitude de demander les noms de ceux qui ont besoin de mes services et quelle est la nature du mal pour lequel on a recours à moi.

— Docteur, répondit l’un des hommes, vos clients sont des gens haut placés. Quant à la nature de la maladie, votre science sera mieux à même de la définir que nous. Assez. Veuillez entrer dans la voiture.

Je ne pouvais qu’acquiescer et je montai en silence. Les deux hommes m’imitèrent et la voiture, après avoir tourné, repartit à toute allure.

Je relate cette conversation exactement comme elle a eu lieu, mot à mot. Je décris chaque scène comme elle s’est passée, en astreignant mon esprit à ne pas s’égarer. Les croix que je trace ici signifient que je m’arrête momentanément et que je mets ce papier dans la cachette.

La voiture franchit bientôt la barrière nord et ne tarda pas à se trouver dans la campagne. À trois quarts de lieue de la barrière – je n’ai pas estimé alors la distance, mais lorsque je devais revenir – la voiture quitta la grand-route et s’arrêta devant une maison solitaire. Nous descendîmes tous les trois et nous suivîmes un sentier humide, dans un jardin à l’abandon où l’eau d’une fontaine avait débordé jusqu’à la porte de la maison. On n’ouvrit pas tout de suite la porte et un de mes compagnons frappa l’homme qui vint enfin ouvrir avec son gant lourd. Cet acte n’attira pas particulièrement mon attention, car j’avais vu frapper les gens du peuple aussi souvent que des chiens. À ce moment, le deuxième homme frappa du poing le domestique et je m’aperçus alors qu’il ressemblait au premier. C’étaient sans aucun doute des frères jumeaux. Lorsque la porte eut été refermée par un des frères, j’entendis des cris qui venaient d’une chambre d’en haut. On me conduisit directement vers cette chambre et les cris devinrent plus forts à mesure que nous montions. Je me trouvai peu après en présence d’une malade couchée au lit en proie à un accès de fièvre.

Cette malade était une femme jeune et de très grande beauté. Elle n’avait sûrement pas plus de vingt ans. Ses cheveux étaient en désordre et ses bras attachés le long de son corps avec des liens et des mouchoirs. Je remarquai que ces liens avaient été confectionnés avec des vêtements d’homme. Sur l’un d’eux, une écharpe avec franges pour costume de cérémonie, il y avait un écusson nobiliaire et la lettre E.

Je vis ceci dès le premier regard que je jetai sur la malade. En se débattant, elle s’était retournée, la face contre le lit, et elle avait tiré l’écharpe avec ses dents, au point qu’à présent elle courait le danger d’être étouffée. Mon premier soin fut de la soulager en écartant cette écharpe.

Je remis doucement la jeune femme sur le dos, je plaçai mes mains sur sa poitrine pour la calmer et je regardai son visage. Ses yeux étaient dilatés et avaient une flamme sauvage. Elle poussait constamment des cris perçants en répétant ces mots : « Mon mari, mon père, mon frère ! » Puis elle comptait jusqu’à douze, puis articulait le mot « chut », et après un instant de silence elle se remettait à crier et à dire : « Mon mari, mon père, mon frère ! » puis à compter jusqu’à douze, puis à articuler le mot « chut ». Cela ne variait ni dans l’ordre ni dans la façon.

— Depuis combien de temps est-elle dans cet état ? demandai-je.

Pour distinguer les frères, je les appellerai l’aîné et le cadet. Par l’aîné, je veux dire celui qui avait le plus d’autorité. Ce fut l’aîné qui me répondit :

— Depuis hier, à la même heure.

— A-t-elle un mari, un père, un frère ?

— Un frère.

— Ce n’est pas à son frère que je parle.

— Non, répondit l’aîné avec dédain.

— À quoi se rapporte le nombre douze qu’elle ne cesse de répéter ?

Le cadet répondit avec impatience :

— À l’heure qu’il était.

— Vous voyez, messieurs, dis-je en remettant mes mains sur la poitrine de la jeune femme, qu’il est bien inutile que je sois venu ainsi. Si vous m’aviez dit de quoi il s’agissait, j’aurais apporté ce qu’il fallait. Comme cela, nous allons perdre du temps. On ne peut certainement pas se procurer des médicaments dans cet endroit isolé.

L’aîné regarda le cadet qui dit à haute voix :

— Il y a ici des médicaments.

Il alla les chercher dans une armoire et les plaça sur la table.

 

*

 

J’ouvris quelques-uns de ces flacons, les sentis, mis les bouchons sur mes lèvres. Il n’y avait que des narcotiques.

— Vous n’avez pas confiance en ces médicaments ? demanda le cadet.

— Vous voyez, monsieur, je vais m’en servir, dis-je sans ajouter un mot de plus.

J’administrai à la malade non sans difficulté la dose que je voulais lui faire prendre. Comme je voulais lui administrer une autre dose dans un instant et que je voulais surveiller l’effet de ces médicaments, je m’assis près du lit. Une femme timide (celle de l’homme qui nous avait ouvert la porte d’entrée) se tenait dans un coin de la chambre. La maison était humide, en mauvais état, mal meublée – et il était visible qu’il n’y avait pas longtemps que les occupants l’habitaient. On avait cloué des rideaux grossiers devant les fenêtres pour étouffer les cris. Ils retentissaient encore, articulés à des intervalles réguliers. « Mon mari, mon père, mon frère » et « chut ». La surexcitation de cette femme était si grande que je n’avais pas défait les liens, mais je m’étais assuré qu’ils ne meurtrissaient pas la malheureuse. La seule chose qui me semblait de bon augure, c’était que ma main posée sur la poitrine de la malade semblait la calmer un peu. Pendant deux ou trois minutes, son corps reposait tranquillement. Mais les cris retentissaient toujours.

N’osant enlever ma main, je restai ainsi plus de deux heures près du lit de la malade. Mais soudain l’aîné dit, après avoir regardé son cadet :

— Il y a un autre malade.

Alarmé je demandai :

— Est-ce que le cas est urgent ?

— Vous feriez mieux d’aller voir vous-même, répondit l’aîné en fermant la lampe.

 

*

 

L’autre malade était couché dans une chambre à laquelle on accédait par un autre escalier. C’était une sorte de grenier situé au-dessus d’une écurie. Un plafond bas couvrait une partie de ce grenier ; le reste était ouvert jusqu’aux tuiles du toit que soutenaient des poutres. Dans cette partie, il y avait du foin et de la paille ainsi que des fagots et des pommes conservées dans du sable. Il fallait traverser cette partie du grenier pour atteindre l’autre. Ma mémoire est exacte et elle ne me fait pas défaut. Je m’en rends compte par ces détails. Je les vois tous, ici, dans ma cellule de la Bastille, vers la fin de la dixième année de ma captivité, comme je les voyais cette nuit.

À terre, sur du foin, avec un coussin sous sa tête, un jeune et beau paysan était couché – un garçon qui avait au plus dix-sept ans. Il était étendu sur le dos, les dents serrées, la main droite sur sa poitrine et son regard farouche fixé au plafond. Je ne pus découvrir où était sa blessure comme je me penchais sur lui. Mais je me rendis compte qu’il mourait d’une blessure faite par un instrument pointu.

— Je suis médecin, mon pauvre garçon, dis-je. Laissez-moi vous examiner.

— Je n’ai pas besoin qu’on m’examine, dit-il. Laissez-moi.

Sa blessure était dissimulée par sa main. J’obtins en insistant avec douceur qu’il ôta sa main. La blessure avait été faite par une épée, il y avait vingt-quatre heures, mais aucuns soins ne pouvaient sauver ce jeune homme, même si on n’avait pas attendu si longtemps. Il était mourant. Comme je me retournais vers l’aîné des deux frères, je vis qu’il regardait ce beau garçon de qui la vie s’en allait, comme s’il avait regardé un oiseau blessé, ou un lièvre, ou un lapin, et non comme si c’était un être humain.

— Comment est-ce que c’est arrivé ? demandai-je.

— Un chien enragé, un manant qui a forcé mon frère à se défendre et qui a reçu un coup d’épée comme s’il était un gentilhomme.

Il n’y eut pas la moindre pitié, ni le moindre chagrin, ni même le moindre sentiment d’humanité dans cette réponse. Celui qui parlait paraissait trouver qu’il était désagréable que cet homme d’un autre sang mourût là, au lieu de mourir dans l’obscurité et la misère comme tous les gens de son espèce. Il était incapable d’éprouver la moindre pitié pour le garçon.

Les yeux du paysan se tournèrent lentement vers l’homme qui parlait, puis vers moi.

— Docteur, ces nobles sont très fiers, mais nous, chiens, nous sommes fiers aussi, parfois. Ils nous pillent, nous outragent, nous battent, nous tuent. Mais nous avons quand même de la fierté. Elle… l’avez-vous vue, docteur ?

On entendait les cris de la malheureuse jusque-là, mais atténués par la distance.

— Je l’ai vue, dis-je.

— C’est ma sœur, docteur. Les nobles ont des droits honteux qu’ils exercent depuis longtemps, mais il y a de braves filles parmi les nôtres. Il y en a toujours eu. Mon père le disait. Elle était une fille sage. Elle était fiancée avec un brave jeune homme, un fermier. Nous étions tous fermiers de cet homme que vous voyez là. L’autre, c’est son frère, le pire d’une mauvaise race.

Le jeune homme parlait faiblement, mais sa pensée, elle, parlait avec force.

— Nous étions volés par cet homme-là comme nous tous, chiens vulgaires, nous le sommes par ces êtres supérieurs. Nous étions taxés par lui sans merci, forcés de travailler pour lui sans être payés, forcés de moudre notre blé à son moulin, forcés de nourrir ses basses-cours avec nos misérables récoltes. Il nous est défendu au risque de notre vie d’avoir de la volaille à nous. Nous sommes volés et pillés au point que lorsque par hasard nous mangeons un morceau de viande, nous fermons nos portes, nos fenêtres et nous les barricadons de peur qu’ils ne nous voient et ne viennent prendre ce que nous mangeons. Je vous dis que nous étions si pauvres que notre père nous a dit que c’était un malheur de faire naître un enfant et que la chose pour laquelle nous devions prier avec le plus d’ardeur, c’était que nos femmes fussent stériles et que notre race mourût !

C’était la première fois que je voyais un être opprimé parler ainsi, que je voyais un homme qui avait un sens aussi net de l’oppression dont il souffrait. Je compris alors que le sens était caché, mais qu’il existait.

— Ma sœur s’est mariée quand même, docteur. Son fiancé était malade et elle s’est mariée pour pouvoir le soigner, dans notre maisonnette, notre chenil dirait ce noble-là. Peu de semaines après son mariage, le frère de ce noble-là a vu ma sœur, il l’a admirée, il a demandé à son mari de la lui céder – car qu’est-ce qu’un mari parmi nous ? Il accepta mais ma sœur était sage et vertueuse et elle détestait le frère aîné autant que je peux le faire. Que firent alors les deux frères pour persuader le mari d’user de son influence auprès de sa femme pour qu’elle acceptât le marché qu’ils avaient conclu entre eux ?

Le jeune homme qui avait les yeux fixés sur moi les tourna lentement vers l’aîné des frères et je vis dans leurs regards à tous les deux que le blessé avait dit la vérité. Je vois encore ici, au fond de cette Bastille ces deux orgueils se confronter, celui du gentilhomme fait d’indifférence et de nonchalance, celui du paysan fait de cet esprit de vengeance passionnée qu’ont ceux qu’on foule aux pieds.

— Vous savez, docteur, que ces nobles ont le droit de nous atteler à une charrette, comme les chiens vulgaires, et de nous la faire traîner. Ainsi ils l’ont attaché, le mari, et l’ont obligé à traîner une charrette. Vous savez qu’ils ont aussi le droit de nous garder toute la nuit dans leur propriété pour faire taire les grenouilles, afin que leur noble sommeil ne soit pas troublé ! Ils le faisaient rester dehors par des brouillards malsains, la nuit, et l’obligeaient à reprendre son harnais le matin. Mais ils ne l’ont pas vaincu ! Non ! Un jour, à midi, comme on lui avait ôté son harnais pour qu’il pût prendre quelque nourriture, il sanglota douze fois, une fois pour chaque son de cloche, et mourut sur la poitrine de sa femme.

Seule la volonté de dire tous les crimes de ses maîtres maintenait en vie le jeune homme. Il écartait les ombres de la mort de sa main fermée sur sa blessure.

— Alors, avec la permission de cet homme ici présent, et même avec son aide, son frère enleva ma sœur malgré tout ce qu’elle put dire, et cela, vous ne l’ignorez pas, pour son plaisir passager. Je les ai vus passer sur la route. Quand j’ai annoncé la nouvelle à mon père, son cœur se brisa. J’ai conduit alors ma jeune sœur (car j’ai une autre sœur) dans un endroit où on ne pourrait la trouver, ou du moins elle ne serait pas sous ses ordres. Puis j’ai suivi la trace de cet homme comme un vulgaire chien jusqu’ici, et je suis entré avec un sabre à la main. Où est la fenêtre du grenier ? Elle était quelque part par là.

La lumière commençait à s’obscurcir à sa vue et le monde se rétrécissait autour de lui.

— Je regardai le grenier et je vis que la paille et le foin avaient été piétinés, comme s’il y avait eu lutte. Ma sœur m’entendit et accourut. Je lui dis de ne pas approcher avant que j’eusse tué l’homme qui l’avait enlevée. Il s’approcha de moi, me jeta sa bourse. Je ne la ramassai pas. Alors, il me frappa avec un fouet. Mais moi, quoique vulgaire chien, je l’obligeai à tirer l’épée. Qu’il la brise en autant de morceaux qu’il voudra, parce qu’elle est tachée de mon sang vulgaire – il n’en a pas été obligé de faire appel à toute son adresse pour sauver sa vie.

J’avais remarqué les morceaux cassés d’une épée dans le foin. Cette arme était celle d’un gentilhomme. Dans un autre coin se trouvait une vieille épée qui paraissait avoir été celle d’un soldat.

— Levez-moi, docteur, levez-moi. Où est-il ?

— Il n’est pas ici, dis-je en supposant que le jeune homme parlait du ravisseur.

— Il a peur de me voir. Ils sont trop orgueilleux ces nobles ! Où est l’autre ? Tournez mon visage vers lui.

J’obéis, soulevant la tête du blessé. Mais tout à coup, en possession momentanément d’une force extraordinaire, il se redressa complètement, m’obligeant à l’imiter, sans quoi j’eusse été obligé de le lâcher.

— Marquis, dit le moribond en fixant sur lui de grands yeux ouverts, et la main droite levée, quand viendra le jour où tous ces crimes seront jugés, je vous sommerai de paraître devant les juges, vous et les vôtres, jusqu’au dernier de votre race, afin de répondre des souffrances que vous nous avez fait endurer. Je sommerai votre frère, le plus mauvais d’une race maudite, de comparaître séparément. Je le marque d’une croix de sang, afin qu’on puisse le reconnaître.

Deux fois il porta la main à sa blessure et il traça une croix dans l’air. Il demeura un instant le doigt levé, puis quand le doigt tomba, il tomba également et je le couchai peu après, mort.

Je retournai alors au chevet de la jeune femme et la trouvai divagant précisément de la même façon que quand je l’avais quittée. Je savais que cela pourrait durer plusieurs heures, puis que cela finirait dans le silence de la tombe. Je lui administrai une dose semblable de médicament à celle que je lui avais déjà donnée, et je m’assis près de son lit où je restai jusqu’à une heure avancée de la nuit. Elle ne cessait jamais de crier, sans jamais varier, les mêmes mots : « Mon mari, mon père, mon frère ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze ! Chut ! »

Ce délire dura vingt-six heures à partir du moment où j’étais arrivé. J’étais sorti et revenu deux fois et j’étais encore assis à son chevet lorsque sa voix commença à s’altérer. Je fis le peu que je pouvais pour la soulager, puis elle tomba dans un état de léthargie qui la laissa comme morte.

C’était comme si le vent et la pluie avaient cessé après un terrible orage. Je lâchai son bras et appelai la domestique pour qu’elle vînt m’aider à mettre un peu d’ordre dans sa toilette. C’est alors que je constatai qu’elle était enceinte et que je perdis le peu d’espoir que j’avais de la sauver.

— Est-elle morte ? demanda le marquis que je continuerai à appeler le frère aîné.

— Elle n’est pas morte, mais il est probable qu’elle va mourir, dis-je.

— Il y a une force inouïe dans ces gens du peuple, dit-il en la regardant avec curiosité.

— Il y a surtout une force inouïe dans la douleur et le désespoir, répondis-je.

D’abord, il avait souri à mes observations. Maintenant, il fronçait les sourcils. Du pied, il approcha une chaise de la mienne, commanda à la domestique de se retirer, et me dit à voix basse :

— Docteur, ayant trouvé mon jeune frère en difficulté avec ses serfs, je lui ai conseillé d’avoir recours à vous. Vous êtes très connu, et comme jeune médecin ayant sa carrière à faire, vous devez naturellement songer à vos intérêts. Les choses que vous voyez ici sont des choses qu’on voit mais dont on ne parle pas.

J’écoutais la respiration de la malade et j’évitai de répondre.

— Me faites-vous l’honneur de m’écouter, docteur ?

— Monsieur, répondis-je, tout ce qui concerne un malade est sacré pour un médecin et il observe toujours à cet égard la plus grande discrétion.

Je m’appliquais à répondre avec prudence, car mon esprit était troublé par ce que j’avais vu et entendu. La respiration de la malade était si faible que je cherchai son pouls. En relevant les yeux, je m’aperçus que les deux frères me regardaient avec attention.

 

*

 

J’écris avec tant de difficulté, il fait si froid, je crains tellement d’être surpris et d’être mis dans un cachot souterrain sans lumière du tout, qu’il me faut abréger cette histoire. Ma mémoire est toujours aussi nette. Je peux me rappeler chaque mot qui a été prononcé entre les deux frères et moi. La malade traîna une semaine. À la fin, je parvenais à comprendre quelques bribes de paroles qu’elle balbutiait en me penchant sur ses lèvres. Elle me demandait où elle était et je le lui disais. Ce fut en vain que je cherchai à connaître le nom de sa famille. Elle secouait faiblement la tête sur son oreiller, et elle garda son secret comme l’avait fait son frère. Je n’avais pas eu l’occasion de lui poser des questions avant d’avoir dit aux deux frères qu’elle approchait de la fin et qu’elle ne verrait pas la journée du lendemain. Jusque-là, il y avait toujours eu un des frères qui était resté dans la chambre, derrière le rideau, près de la tête du lit. Ce n’est que lorsque la fin fut si proche qu’ils devinrent si indifférents à ce que la moribonde aurait pu m’apprendre, comme si j’avais dû mourir en même temps qu’elle ; et je me souviens très bien d’en avoir eu la pensée. J’observais toujours qu’ils souffraient amèrement dans leur amour-propre de ce que le cadet avait croisé l’épée avec un paysan. La seule considération qui paraissait compter dans l’esprit de ces deux hommes était que c’était dégradant pour la famille, que c’était ridicule. Chaque fois que je rencontrais le regard du cadet, je sentais qu’il me détestait d’en avoir appris autant sur son compte par le jeune paysan. Il était plus aimable pourtant que ne l’était l’aîné, mais je sentais très bien cette haine. Je sentais encore, d’autre part, qu’aux yeux de cet aîné, j’étais encombrant.

Ma malade mourut à dix heures du soir – ainsi que je le constatai sur ma montre – à l’heure même où je l’avais vue pour la première fois. J’étais seul avec elle quand sa jeune tête glissa doucement de l’oreiller, et tous ses malheurs et tous ses chagrins prirent fin.

Les deux frères, impatients de monter à cheval, attendaient dans une chambre du rez-de-chaussée. Du chevet de la malade, je les avais entendus frapper leurs bottes avec leur cravache et marcher de long en large.

— Enfin, est-ce qu’elle est morte ? demanda l’aîné quand j’entrai.

— Elle est morte.

— Je vous félicite, mon frère, dit l’aîné en se tournant vers le cadet.

Il m’avait déjà offert de l’argent que j’avais refusé. Il me tendit un rouleau d’or. Je le pris, mais le posai sur la table. J’avais examiné la question et j’étais résolu à ne rien accepter.

— Je vous prie de m’excuser, dis-je. Mais dans ces circonstances, non.

Ils échangèrent un regard, puis ils inclinèrent la tête pour me saluer et, sans un mot, nous nous séparâmes.

 

*

 

Je suis las, las, las, usé par le malheur. Je ne puis lire ce que cette main décharnée a écrit.

Le matin de bonne heure, le rouleau d’or fut déposé à ma porte dans une boîte sur laquelle mon nom était écrit. Dès le début, j’avais réfléchi anxieusement sur l’attitude qu’il me convenait de prendre. Ce jour-là, je me décidai d’écrire confidentiellement au ministre pour lui exposer la nature des deux cas pour lesquels on m’avait appelé, et pour décrire la place où je m’étais rendu ; en un mot pour faire le récit de toutes les circonstances. Je savais ce qu’était l’influence à la cour, et combien grande était l’immunité dont bénéficiaient les nobles, et je craignais qu’on ne me répondît jamais. Mais j’avais écrit par acquit de conscience. Je n’avais même pas parlé de cette affaire à ma femme et ceci, je l’avais dit également dans ma lettre. Je n’appréhendais aucun danger pour moi, mais j’étais conscient du danger qu’on pouvait faire courir à ceux qui savaient ce que je savais.

Étant très occupé ce jour, je ne pus terminer cette lettre. Le lendemain, je me levai beaucoup plus tôt pour l’achever. C’était le dernier jour de l’année. La lettre était devant moi, presque finie, lorsqu’on vint m’annoncer qu’une dame désirait me parler.

 

*

 

Je deviens de plus en plus incapable de finir la tâche que je me suis imposée. Il fait si froid, et si obscur. Mes sens sont si engourdis et ma tristesse est si grande.

La dame était jeune, agréable et belle, mais visiblement, elle ne devait pas vivre longtemps. Elle était très agitée. Elle s’est présentée à moi comme la femme du marquis de Saint-Évremont. Je me souvins que ce titre avait été donné par le jeune paysan à l’un des deux frères. Je le rapprochai de l’initiale que j’avais vue sur l’écharpe et j’en conclus que cette visiteuse était la femme du ravisseur.

Ma mémoire est encore exacte, mais je ne puis relater ici la conversation que cette femme et moi avons eue. J’ai l’impression que je suis plus surveillé qu’avant, et je ne sais pas à quel moment. Elle avait en partie soupçonné, en partie découvert les faits principaux de cette histoire cruelle, elle savait la part qu’y avait prise son mari, et pourquoi on m’avait appelé. Mais elle ignorait que la jeune femme était morte. Elle disait espérer pouvoir lui montrer quelque sympathie en secret. Elle espérait pouvoir éloigner la colère du ciel d’une famille haïe par tant de gens. Elle avait des raisons de croire que la défunte avait une jeune sœur, et son grand désir était de l’aider. Je savais également qu’elle existait, mais rien de plus. Enfin, la visiteuse me dit qu’elle était venue dans l’espoir que je pourrais lui donner le nom et l’adresse de cette jeune fille. Mais j’ignorais les deux.

 

*

 

Le papier me manque. On m’en a pris hier, en me donnant un avertissement. Il faut que je finisse aujourd’hui.

C’était une dame bonne et compatissante et malheureuse dans son mariage. Le frère aîné se méfiait d’elle et ne l’aimait pas. Elle le craignait et craignait également son mari. En l’accompagnant jusqu’à sa voiture, j’aperçus un joli garçon de deux ou trois ans qui l’attendait.

— Pour lui, docteur, me dit-elle les larmes aux yeux, je fais tout ce que je peux pour réparer, sans quoi songez quel fardeau sera son héritage. J’ai le pressentiment que si les torts ne sont pas expiés, ce sera lui qui les expiera plus tard. Ce qui me reste – la valeur de quelques bijoux – je les donnerai de tout mon cœur à cette famille, si je peux trouver son adresse.

Elle embrassa l’enfant et dit en le caressant :

— C’est pour toi, mon chéri. Tu seras loyal, petit Charles.

L’enfant répondit bravement :

— Oui.

Je baisai la main de cette dame. Elle prit l’enfant dans ses bras et partit. Je ne l’ai jamais revue.

Comme elle avait dit le nom de son mari croyant que je le savais déjà, je ne l’ai pas nommé dans ma lettre. Je la cachetai et ne voulant la confier à personne, je la portai moi-même ce jour.

Cette nuit, la dernière nuit de l’année, vers neuf heures, un homme vêtu de noir sonnait à ma porte, demandait à me voir, et suivit doucement un domestique, un jeune homme nommé Ernest Defarge. Quand le domestique entra dans ma chambre, où je me trouvais avec ma femme – oh ! ma femme bien-aimée ! Ma blonde chérie ! – nous vîmes l’homme que nous croyions à la porte, là silencieusement derrière le domestique.

— Un cas urgent rue Saint-Honoré, dit-il. Vous ne serez pas retenu longtemps. Une voiture vous attend.

C’est ici, dans mon tombeau, que cette voiture m’emmena. À peine fus-je sorti de chez moi que deux hommes se précipitèrent sur moi, me bâillonnèrent, m’attachèrent les bras. Les deux frères, sortant d’un coin obscur, m’identifièrent d’un geste. Le marquis tira de sa poche la lettre que j’avais écrite, me la montra, puis la brûla à la flamme d’une lanterne, écrasa les cendres sous ses pieds. Pas un mot ne fut prononcé : on me conduisit ici. J’étais enterré vivant.

S’il avait plu à Dieu de mettre dans le cœur d’un de ces deux frères, au cours de ces horribles années, l’idée de me donner des nouvelles de ma chère femme – ne serait-ce même que de me faire savoir si elle était vivante ou morte, j’aurais pu croire qu’il ne les avait pas complètement abandonnés. Mais la croix sanglante dont ils sont marqués leur est fatale. Ils n’ont aucune part des grâces de Dieu. Et moi, Alexandre Manette, malheureux prisonnier, en cette dernière nuit de l’année mil sept cent soixante-sept, je les dénonce dans une angoisse intolérable, eux, leurs descendants, jusqu’au dernier de leur race, je les dénonce en attendant que toutes ces choses soient jugées, je les dénonce au Ciel et à la Terre.

 

Un bruit terrible s’éleva quand la lecture de ce document fut terminée. Un bruit que rien ne pouvait apaiser, sinon le sang. Cette histoire appelait la vengeance la plus féroce. Et à l’époque, il n’y avait pas une tête qui eût pu échapper à une pareille accusation.

Les Defarge n’avaient pas joint ce document à tous ceux qui avaient été pris à la Bastille et qui avaient été portés par les rues au milieu d’une procession ; ils l’avaient gardé et ils avaient attendu le moment favorable pour le rendre public. Le nom de cette famille Évremont avait été anathématisé depuis longtemps par Saint-Antoine, et avait sa place dans le registre fatal. L’homme n’était pas encore né dont les vertus et les services rendus pussent l’emporter sur cette dénonciation.

Et ce qu’il y avait de plus grave pour l’accusé, c’était que le dénonciateur était un citoyen connu, son ami, le père de sa femme. Aussi, quand le président dit (et il n’eût pu faire autrement sans quoi sa tête n’eût plus tenu solidement à ses épaules) que le bon docteur avait bien mérité de la République en faisant disparaître une famille détestée d’aristocrates et qu’il éprouvait sans aucun doute une joie sacrée à rendre sa fille veuve et l’enfant de celle-ci orphelin, ces paroles n’excitèrent-elles qu’un élan sauvage de ferveur patriotique où n’entra aucun sentiment d’humanité.

— Il a beaucoup d’influence, ce docteur ! murmura Mme Defarge. Sauvez-le, maintenant, docteur. Sauvez-le.

Le vote de chaque juré provoqua des rugissements. Un vote, un autre vote. Un rugissement, un autre rugissement.

Reconnu à l’unanimité aristocrate de cœur et par descendance, ennemi public, oppresseur du peuple, Charles Darnay fut ramené à la Conciergerie pour être exécuté dans les vingt-quatre heures.

CHAPITRE XI

CRÉPUSCULE

La malheureuse femme de cet homme innocent ainsi condamné à mourir, s’effondra, à l’énoncé du jugement, comme si elle avait été frappée de mort. Mais la voix était si forte qui lui disait qu’elle devait soutenir son mari dans le malheur et non augmenter celui-ci, qu’elle se remit presque aussitôt de ce choc. Les juges ayant à prendre part à quelque démonstration publique, en plein air, avaient levé la séance. Le bruit que faisait l’auditoire en évacuant la salle n’avait pas cessé que Lucie se trouvait devant son mari, tendant les mains vers lui, avec sur son visage rien d’autre que de l’amour et de la consolation.

— Si je pouvais le toucher ! Si je pouvais l’embrasser une fois ! Oh ! bons citoyens, si vous aviez un peu de pitié pour nous !

Il ne restait plus qu’un geôlier, que Barsad, et que deux des quatre hommes qui avaient arrêté la veille Charles Darnay. Tout le monde était sorti dans la rue pour assister à la démonstration publique. Barsad dit aux trois autres hommes :

— Laissez-la l’embrasser. Cela ne durera qu’un instant.

Ceux-ci acquiescèrent, aidèrent Lucie à enjamber les bancs jusqu’au box des accusés. Comme elle se penchait par-dessus la balustrade, son mari put la serrer longuement dans ses bras.

— Adieu, chérie de mon âme, ma bénédiction, ma bien-aimée, nous nous retrouverons où ceux qui sont las se reposent.

Ce furent là les derniers mots de son mari comme il la tenait contre lui.

— J’ai la force de tout supporter, cher Charles. Dieu me soutient. Ne souffre pas pour moi. Ta bénédiction pour notre enfant.

— Je la lui envoie par toi. Je l’embrasse par toi. Je lui dis adieu par toi.

— Mon mari. Non, un instant.

Il essayait de se détacher d’elle.

— Nous ne resterons pas longtemps séparés. Je sens que ceci me brisera le cœur bientôt. Mais je ferai mon devoir aussi longtemps que j’en aurai la force et quand je quitterai mon enfant, Dieu lui donnera des amis comme il m’en a donné.

Le docteur avait suivi sa fille. Il serait tombé à genoux si Darnay ne l’en avait empêché en criant :

— Non, non ! Qu’avez-vous donc fait pour vous mettre à genoux devant moi ? Nous savons maintenant la lutte que vous avez soutenue. Nous savons ce que vous avez dû souffrir quand vous avez appris qui j’étais. Nous comprenons maintenant l’antipathie instinctive que vous avez éprouvée d’abord et que vous avez vaincue pour votre fille. Nous vous remercions de tout notre cœur, et de tout notre amour, que le ciel soit avec vous !

La seule réponse du père fut de porter ses mains à ses cheveux blancs et de les tirer en poussant un cri d’angoisse.

— Cela ne pouvait pas être autrement, dit le prisonnier. Toutes choses ont travaillé ensemble pour aboutir à ce qui est arrivé. Ce sont les efforts toujours vains pour exécuter le dernier vœu de ma mère qui m’ont conduit près de vous. Le bien ne pouvait naître de tout ce mal. Une fin heureuse n’eût pas été en accord avec le commencement. Soyez consolé et pardonnez-moi. Le ciel vous bénit.

Quand on l’emmena, sa femme le regarda s’éloigner, immobile, les mains jointes comme si elle priait, et avec un regard radieux dans lequel il y avait même un sourire de consolation. Mais comme il venait de disparaître par la porte des prisonniers, elle posa sa tête avec douceur sur la poitrine de son père et, tout à coup, tomba évanouie à ses pieds.

Alors, quittant le coin obscur où il était resté depuis le début du procès, Sydney Carton s’approcha et la releva. M. Lorry et le docteur étaient maintenant près d’elle. Son bras trembla au contact de la tête de la jeune femme. Sydney n’éprouvait pas que de la pitié. De la fierté émanait de son visage.

— Dois-je la porter jusqu’à ma voiture ? Je ne sentirai même pas son poids.

Il la porta facilement jusqu’à la porte et la mit avec douceur dans une voiture. Cependant que M. Lorry et le docteur rejoignaient la jeune femme, il monta s’asseoir à côté du cocher.

Arrivé à la porte où, il y avait quelques heures, il était revenu pour suivre les traces des pas adorés, il reprit Lucie dans ses bras, la monta dans son appartement. Là, il la coucha sur un divan, non loin de son enfant et de Mlle Pross qui pleuraient.

— Ne la réveillez pas, dit-il doucement à Mlle Pross. Elle est mieux ainsi. Ne faites pas revivre sa conscience.

— Oh ! Carton, Carton, cher Carton ! cria la petite Lucie en s’élançant vers le jeune homme et en lui entourant le cou de ses bras. Maintenant que vous êtes venu, vous allez faire quelque chose pour aider maman, quelque chose pour sauver papa. Oh ! regardez maman, cher Carton ! Pouvez-vous supporter de la voir ainsi ?

Il se pencha vers l’enfant, posa sa joue contre la joue fraîche. Puis il éloigna doucement la fillette et regarda la mère qui était toujours privée de conscience.

— Avant que je parte, dit-il après un silence, je peux bien l’embrasser.

On se rappela après que lorsqu’il se pencha et toucha le visage de ses lèvres, il murmura quelques mots. L’enfant, qui s’était trouvée tout près, dit plus tard, des années et des années plus tard, lorsqu’elle devint une jolie vieille dame, répéta plus tard très souvent à ses petits enfants qu’elle avait entendu ces mots : « Une vie que vous aimez. »

Quand il eut passé dans l’autre chambre, il s’approcha de M. Lorry et du docteur qui l’avaient suivi. Il dit à ce dernier :

— Hier encore, vous aviez beaucoup d’influence, docteur Manette. Ne pouvez-vous pas l’exercer encore ? Les juges ont beaucoup d’estime pour vous. Ils sont très reconnaissants de vos services, n’est-ce pas ?

— En effet. Rien de ce qui concernait Charles ne m’avait été caché. J’avais les plus fortes assurances que je le sauverais. Et je l’ai fait, répondit le docteur avec une grande émotion.

— Essayez encore de le sauver. Il y a peu d’heures entre cet instant et demain, mais essayez quand même.

— J’ai l’intention d’essayer. Je ne resterai pas un instant inactif.

— Ça, c’est bien. Une énergie comme la vôtre peut faire de grandes choses, bien que cependant, ajouta-t-il avec un soupir et un sourire, mais essayez ! Quoique la vie ne nous serve pas à grand-chose quand nous ne savons pas nous en servir, elle vaut cependant qu’on la défende. Si ce n’était pas ainsi, cela ne coûterait rien de l’abandonner.

— J’irai, dit le docteur Manette, chez le procureur et chez le président, et j’irai chez d’autres qu’il vaut mieux ne pas nommer. J’écrirai aussi et… mais attendez ! Il y a une fête populaire dans la rue et on ne pourra toucher personne avant la nuit.

— C’est vrai. Bien ! Mais ce n’était qu’une tentative désespérée. La remettre à ce soir ne changera pas grand-chose. Je voudrais bien en connaître déjà le résultat quoique, croyez-moi, je ne me fasse pas d’illusions. Quand pensez-vous voir ces personnalités, docteur Manette ?

— Aussitôt la nuit tombée, j’espère. Dans une ou deux heures.

— Il fait nuit à peu près vers quatre heures. Si je passe chez M. Lorry vers neuf heures, pourrai-je savoir si vous avez réussi, soit par notre ami, soit par vous-même ?

— Oui.

— Puissiez-vous réussir !

M. Lorry accompagna Sydney jusque sur le palier.

— Je n’ai que peu d’espoir, lui dit-il en lui mettant la main sur l’épaule, d’une voix basse et en soupirant tristement.

— Ni moi non plus.

— Si un de ces magistrats, ou tous ces magistrats, étaient disposés à épargner la vie de Charles – ce qui est une supposition gratuite, car qu’est-ce que sa vie pour eux, sa vie ou la vie de n’importe qui ! Je ne crois pas qu’ils oseraient le faire après les applaudissements de l’auditoire.

— Je suis de votre avis. J’ai cru entendre, dans ces acclamations, le bruit du couperet qui tombe.

M. Lorry appuya son bras contre la porte, et posa son visage contre son bras.

— Ne perdez pas l’espoir dit Carton très doucement. Ne vous laissez pas abattre. J’ai encouragé le docteur Manette à faire tout ce qu’il est humainement possible de faire, pensant qu’un jour ce serait une consolation pour Lucie. Autrement, elle pourrait toujours croire qu’on aurait peut-être pu sauver son mari, ce qui l’eût troublée.

— Oui, oui, oui ! dit M. Lorry, séchant ses larmes. Mais il n’y a pas de véritable espoir. Vous avez raison. Il va mourir.

— Oui, il va mourir. Il n’y a pas de véritable espoir, murmura Carton en descendant lentement les marches.

CHAPITRE XII

TÉNÈBRES

Arrivé dans la rue, Sydney Carton demeura un instant indécis. Il ne savait où aller.

— À la banque Tellson, à neuf heures, dit-il d’un air pensif. Ferais-je bien en attendant de me montrer ? Je crois que oui. Il vaut mieux que tous ces gens sachent qu’il existe un homme comme moi. C’est une excellente précaution et peut-être est-ce même nécessaire. Mais attention ! Que je réfléchisse !

Au lieu de suivre le chemin qu’il avait inconsciemment pris, il arpenta la rue déjà sombre, il se mit à songer de nouveau. Sa première impression lui sembla la meilleure.

— Il vaut mieux, dit-il finalement, que ces gens sachent qu’il existe un homme tel que moi.

Et il se dirigea vers Saint-Antoine.

Defarge avait déclaré au tribunal qu’il avait un débit de vin dans le quartier Saint-Antoine. Il n’était pas difficile pour quelqu’un qui connaissait bien la ville de découvrir le débit sans interroger personne. Sachant où se trouvait ce débit, Carton dîna dans un restaurant et s’endormit. Pour la première fois depuis des années, il n’avait pas bu. Depuis la veille, il n’avait bu qu’un peu de vin léger et hier soir, il avait versé son eau-de-vie dans le foyer de M. Lorry, comme un homme décidé à ne plus boire.

Il était déjà sept heures quand il se réveilla. Il sortit et se dirigea vers Saint-Antoine. En route, il s’arrêta devant une vitrine pour arranger sa cravate, son col, ses cheveux en désordre. Ceci fait, il continua tout droit vers le débit de Defarge et y entra.

Il n’y avait pas d’autres clients que Jacques Trois, l’homme aux doigts qui ne se reposaient jamais et à la voix rauque, l’homme que Sydney avait vu faire partie du jury. Il buvait au petit comptoir en causant avec les Defarge, mari et femme. La Vengeance prenait part à la conversation, mais on pouvait la considérer de la maison.

Lorsque Carton eut pris place et demandé un petit verre de vin (en très mauvais français), Mme Defarge le regarda d’abord négligemment, puis avec plus d’attention. Finalement elle s’approcha de lui et lui demanda ce qu’il avait commandé.

Il répéta ce qu’il avait dit.

— Anglais ? demanda Mme Defarge en levant ses sourcils noirs avec curiosité.

Après avoir dévisagé son interlocutrice, comme s’il avait mal compris, il répondit avec le même accent étranger :

— Oui, madame, oui, je suis anglais.

Mme Defarge retourna à son comptoir pour y chercher du vin et tout en prenant le journal jacobin et faisant semblant d’essayer de le lire, il entendit Mme Defarge dire : « Je vous jure, il ressemble à Évremont ! »

Defarge lui apporta le vin et lui dit :

— Bonsoir.

— Comment ?

— Bonsoir.

— Oh ! bonsoir, citoyen ! C’est du bon vin. Je bois à la République.

Defarge retourna au comptoir et dit : « Il n’y a pas de doute. Il ressemble un peu. » Mme Defarge répliqua sévèrement : « Je vous dis qu’il ressemble beaucoup ». À ce moment, Jacques Trois observa :

— Voyez-vous, madame, il est tellement dans votre esprit !

Quant à l’aimable Vengeance, elle dit en riant :

— Oui, ma foi ! Et vous le verrez encore une fois demain avec tant de plaisir !

Carton suivait lentement de son doigt les lignes du journal, avec une expression absorbée et studieuse. Les autres étaient rassemblés derrière le comptoir, tout près les uns des autres. Après quelques minutes de silence pendant lesquelles ils le regardèrent fixement, sans pourtant le déranger dans sa lecture, ils reprirent leur conversation.

— Ce que dit madame est vrai, observa Jacques Trois. Pourquoi s’arrêter ? Il y a une grande force en cela. Pourquoi s’arrêter ?

— Bien, bien, dit Defarge qui voulait raisonner. Mais il faudra bien s’arrêter un jour. Après tout, la question est de savoir quand.

— Après extermination complète, dit Mme Defarge.

— Magnifique, croassa le juré, approuvé hautement par la Vengeance.

— L’extermination complète est une bonne doctrine ma femme, dit Defarge plutôt troublé. En principe, je ne dis rien contre. Mais ce docteur a beaucoup souffert. Tu l’as vu aujourd’hui. Est-ce que tu as vu son visage pendant qu’on lisait le document ?

— J’ai observé son visage, répéta Mme Defarge avec colère. Oui, j’ai observé son visage et ce n’était pas celui d’un véritable ami de la République. Laisse-le prendre soin de son visage.

— Et est-ce que tu as observé, continua Defarge, d’une voix suppliante, l’anxiété de sa fille ? Ce devait être une horrible torture pour lui.

— J’ai observé sa fille, répéta Mme Defarge. Oui, j’ai observé sa fille, plus d’une fois. Je l’ai observée aujourd’hui et je l’ai observée d’autres fois. Je l’ai observée au tribunal et je l’ai observée dans la rue, près de la prison. Laisse-moi lever un doigt !

Elle le leva (cependant que Carton semblait toujours lire le journal) puis le laissa retomber sèchement sur le comptoir, comme le couperet de la guillotine.

— La citoyenne est magnifique ! croassa encore le juré.

— C’est un ange, dit la Vengeance en l’embrassant.

— Quant à toi, poursuivit implacablement Mme Defarge en s’adressant à son mari, si tu en avais le pouvoir – ce que tu n’as heureusement pas – tu sauverais même le gendre.

— Non ! protesta Defarge, pas même s’il lui suffisait de lever ce verre pour le faire. Mais moi, je m’arrêterais là. Je dis, arrêtons-nous là !

— Écoutez-moi Jacques, dit Mme Defarge, et vous aussi ma petite Vengeance, écoutez-moi tous les deux. Depuis longtemps, j’ai cette race-là inscrite sur mon registre, pour d’autres crimes de tyran. Cette race est vouée à l’extermination. Demandez à mon mari si ce n’est pas vrai.

— C’est vrai, répondit Defarge sans qu’on le lui demandât.

— Au début de ce grand jour où la Bastille tomba, il trouva ce document, il l’apporta à la maison et la nuit, quand il n’y a plus personne, nous le lisons, ici, à cet endroit, à la lumière de cette lampe. Demandez-lui si ce n’est pas vrai ?

— C’est vrai, affirma Defarge.

— Cette nuit-là, lorsque le papier a été lu et que la lampe s’est éteinte et que le jour a commencé à se montrer à travers ces mêmes contrevents, je lui ai dit que j’avais un secret à lui divulguer. Demandez-lui si ce n’est pas vrai ?

— C’est vrai.

— Je lui fais connaître ce secret. Je frappe cette poitrine des deux mains comme je le fais maintenant. Et je lui raconte tout. Defarge, j’ai été élevée parmi les pêcheurs, au bord de la mer, et cette famille que les Évremont ont tellement fait souffrir, c’est ma famille à moi. Defarge, cette sœur du paysan mortellement blessé était ma sœur, ce mari était le mari de ma sœur, cet enfant pas encore né était leur enfant, ce frère était mon frère, ce père, mon père, ces morts-là sont mes morts. Et cet appel pour les venger, c’est à moi qu’il s’adresse ! Demande-lui si ce n’est pas vrai ?

— C’est vrai.

— Alors, allez dire au vent et au feu de s’arrêter, mais ne le dites pas à moi.

Jacques Trois et la Vengeance tiraient une profonde jouissance du ressentiment de Mme Defarge. Celui qui lisait le journal pouvait deviner combien cette dernière était pâle. Defarge s’interposa pour la mémoire de la femme compatissante du marquis. Mais Mme Defarge ne faisait que répéter :

— Dites au vent et au feu de s’arrêter, mais ne le dites pas à moi.

Des clients entrèrent et le petit groupe se dispersa. Sydney Carton paya sa consommation, compta avec difficulté la monnaie et demanda, comme il était étranger, qu’on lui indiquât le chemin du Palais National. Mme Defarge l’accompagna à la porte, mit son bras sur le sien, en lui montrant la route à prendre. Le client anglais songea alors que ce pourrait être une bonne chose de lever ses bras et de frapper dessus, profondément.

Mais il s’en alla et bientôt il se trouva dans l’ombre du mur de la prison. À l’heure convenue, il en sortit pour se présenter chez M. Lorry. Il trouva le vieux monsieur qui marchait de long en large avec anxiété. Il dit qu’il était resté tout le temps près de Lucie et qu’il ne l’avait quittée que pour être présent au rendez-vous. On n’avait pas vu le docteur depuis qu’il avait quitté la banque, vers quatre heures. Lucie avait un faible espoir que son intervention pourrait sauver Charles, mais faible, très faible. Il était parti il y avait plus de cinq heures. Où pouvait-il être ?

Ils attendirent jusqu’à dix heures mais le docteur Manette ne venant toujours pas, M. Lorry ne voulut pas laisser Lucie plus longtemps seule. Il décida de retourner auprès de la malheureuse et il fut convenu qu’il reviendrait à la banque à minuit. Entre-temps Carton attendrait le docteur, seul, à côté du feu.

Il attendit, et la pendule sonna minuit. Mais le docteur n’était toujours pas rentré. M. Lorry n’apporta aucune nouvelle. Où pouvait être le docteur ?

Ils se posaient cette question et ils commençaient à avoir quelque espoir, quand ils reconnurent son pas dans l’escalier. Mais dès qu’il parut, il fut visible que tout était perdu. On ne put jamais savoir s’il avait été réellement voir le procureur, les juges, ou s’il avait erré par les rues. Et comme il se tenait immobile devant MM. Lorry et Carton, ces derniers ne lui posèrent même pas de questions tellement son visage était éloquent.

— Je ne peux pas le trouver, dit-il. J’en ai pourtant besoin. Où est-il ?

Son cou était nu, il n’avait pas de chapeau, et comme il parlait, son regard impuissant se promenait autour de la chambre. Il ôta sa veste et la laissa tomber par terre.

— Où est mon banc ? J’ai cherché mon banc partout et je ne peux pas le trouver. Qu’a-t-on fait de mon ouvrage ? Ça presse. Il faut que je finisse mes souliers.

MM. Lorry et Carton se regardèrent épouvantés.

— Allons, allons, dit-il d’une voix suppliante, donnez-moi mon travail. Donnez-moi mon travail.

Comme on ne lui répondait pas, il s’arracha des touffes de cheveux et se mit à trépigner comme un enfant.

— Ne torturez pas un pauvre malheureux, rugit-il. Donnez-moi mon travail. Que deviendrons-nous si mes souliers ne sont pas finis ce soir ?

Perdu ! complètement perdu !

Il était si visiblement impossible de le raisonner, de faire quoi que ce fût, que les deux hommes, comme s’ils s’étaient mis d’accord, posèrent une main sur son épaule et le persuadèrent de prendre place près du feu en lui promettant de lui donner son travail tout à l’heure. Le docteur se laissa tomber dans le fauteuil. Il regardait le feu. Des larmes coulaient de ses yeux. M. Lorry s’aperçut alors que son ami redevenait exactement ce qu’il avait été jadis, comme si tout ce qui s’était passé depuis sa captivité n’avait été qu’un rêve.

Mais quoique touchés et horrifiés comme ils l’étaient à la vue de cette ruine, ce n’était pas le moment de s’abandonner à l’émotion. La jeune femme solitaire et privée d’espoir les appelait tous deux avec trop de force. Encore une fois, ils se regardèrent. Carton parla le premier :

— Le dernier espoir est parti. Il n’était pas grand. Oui, il vaut mieux le conduire auprès de sa fille. Mais avant de partir, voulez-vous, pour un instant, me donner toute votre attention ? Ne me demandez pas pourquoi je prends ces précautions ni pourquoi je vais exiger de vous une promesse. J’ai une raison de le faire – une bonne raison.

— Je n’en doute pas, répondit M. Lorry. Parlez !

Entre les deux hommes, le docteur se balançait en gémissant. Ils se parlèrent comme ils l’eussent fait la nuit, dans la chambre d’un malade.

Carton se pencha pour ramasser le veston qui était par terre, à ses pieds. À ce moment, un petit agenda dans lequel le docteur avait l’habitude d’inscrire ses occupations de la journée, tomba d’une poche. Carton le ramassa. À l’intérieur de cet agenda, il y avait une feuille de papier pliée.

— Nous devrions regarder ceci, dit-il.

M. Lorry acquiesça d’un hochement de tête.

— Dieu merci !

— Qu’est-ce que c’est ? demanda M. Lorry avec empressement.

— Un instant. Je vous en parlerai tout à l’heure, dit Carton en retirant de la poche un autre papier. Ça, c’est le passeport qui me permet de quitter la ville. Regardez-le. Vous voyez : Sydney Carton, nationalité anglaise.

M. Lorry prit le passeport, le regarda avec gravité.

— Gardez-le-moi jusqu’à demain. Je dois aller voir Charles Darnay, vous vous rappelez, et il vaut mieux que je n’emporte pas le passeport sur moi pour aller à la prison.

— Pourquoi pas ?

— Je ne sais pas. Je préfère ne pas le faire. Maintenant, prenez ce papier que le docteur Manette portait sur lui. C’est un passeport comme le mien qui lui permettra lui, sa fille et son petit enfant de passer la barrière et la frontière à n’importe quel moment. Vous voyez ?

— Oui.

— Peut-être l’a-t-il obtenu hier, parce qu’il craignait un autre malheur. De quand est-il daté ? Mais cela n’a pas d’importance. Ne restez pas à regarder. Mettez-le soigneusement en sûreté avec le vôtre et le mien. Maintenant, écoutez-moi. Je n’avais jamais pensé jusqu’à maintenant qu’il était en possession d’un pareil papier. C’est parfait, à moins qu’on ne l’annule. Il peut être bientôt annulé. J’ai des raisons de croire qu’il le sera.

— Ils ne sont pas en danger, pourtant !

— Ils sont en grand danger. Ils sont en danger d’être dénoncés par Mme Defarge. Je le sais de ses propres lèvres à elle. J’ai entendu certaines paroles prononcées par cette femme qui ne laissent aucun doute sur ses intentions. Je n’ai pas perdu de temps et, depuis, j’ai eu un entretien avec l’espion. Il m’a confirmé ce que je viens de vous dire. Il sait qu’un bûcheron qui habite près de la prison est sous l’influence des Defarge. Ce bûcheron a dit à Mme Defarge l’avoir vue – il ne prononce jamais le nom de Lucie – faire des signes aux prisonniers. Il est facile de deviner ce qui va se passer. On va user du prétexte habituel de complot, ce qui entraînera la mort de Lucie, et peut-être celle de son enfant, et peut-être celle de son père – car tous les deux, le père et la petite fille, ont été vus avec Lucie à cet endroit. N’ayez pas un air aussi horrifié. Vous allez les sauver tous.

— Que Dieu me donne la force de le faire, Carton ! Mais comment ?

— Je vais vous dire comment. Cela dépendra de vous, et cela ne peut dépendre d’un meilleur homme. Cette dénonciation ne sera certainement pas faite avant après-demain, peut-être même deux ou trois jours plus tard, probablement dans une semaine. Vous savez que c’est un autre crime de pleurer et de montrer de la sympathie pour une victime de la guillotine. Sans aucun doute, Lucie et son père vont se rendre coupables de ce crime. Et cette Mme Defarge attendra ce nouveau crime pour l’ajouter au précédent, afin d’être sûre que ses ennemis ne lui échappent pas. Vous me suivez ?

— Si attentivement et avec tant de confiance en ce que vous dites que pour le moment, je perds de vue – et M. Lorry toucha le dossier de la chaise du docteur – je perds de vue cette douleur-là.

— Vous avez de l’argent. Il vous sera donc facile d’atteindre rapidement le bord de la mer. Votre retour en Angleterre a déjà été préparé il y a quelques jours. Ayez les chevaux prêts, de bonne heure, demain matin, afin que vous puissiez partir, l’après-midi, à deux heures.

— Ce sera fait.

Une telle ardeur l’animait qu’il la communiqua à M. Lorry qui devint à son tour vif comme la jeunesse.

— Vous êtes un noble cœur. Je vous ai dit qu’il était difficile de trouver un meilleur homme que vous. Dites-lui cette nuit même ce que vous savez du danger qu’elle court avec son père et son enfant. Insistez, car elle est capable de mettre sa tête blonde avec joie à côté de celle de son mari.

Il hésita un instant, puis continua :

— Pour son enfant et pour son père, faites-lui comprendre que c’est son devoir de quitter Paris, avec eux et avec vous, à l’heure que je vous ai dite. Dites-lui que c’était la dernière volonté de son mari. Dites-lui qu’il y a plus de choses qui dépendent de cela qu’elle ne peut le supposer, ni même l’espérer. Est-ce que vous pensez que dans l’état où il est, le docteur acceptera de suivre sa fille, dites-moi ?

— J’en suis certain.

— C’est ce que je croyais. Préparez donc tout ce que je vous ai dit, sans hâte, sans énervement. Trouvez-vous vous-même prêt à partir, dans la voiture attelée, ici, dans cette cour. Aussitôt que j’arrive, refermez la portière et partez.

— Je comprends que quoi qu’il arrive je vous attends.

— Vous avez un passeport, ainsi que les autres, dans votre poche, et vous me réservez une place. Vous n’attendrez que mon arrivée, et alors en route pour l’Angleterre !

— Alors, dit M. Lorry, serrant la main si ferme de Sydney, tout ne dépendra pas que du vieil homme que je suis, puisque vous serez près de moi, jeune homme ardent.

— Avec l’aide de Dieu, je serai près de vous ! Mais promettez-moi solennellement que rien ne vous fera dévier de la voie où nous nous sommes engagés.

— Rien, Carton.

— Souvenez-vous de ces mots, demain. N’hésitez pas, s’il le faut, à abandonner celui que rien ne pourrait sauver, afin de ne pas sacrifier tant de vies précieuses.

— Je me rappellerai ce que vous dites. J’espère faire loyalement mon devoir.

— Et moi, j’espère faire le mien. Adieu.

Quoique Carton eût prononcé ces mots avec un sourire grave et qu’il eût même porté la main du vieillard jusqu’à ses lèvres, il ne s’en alla pas encore. Il l’aida à réveiller la forme qui se balançait devant l’âtre où expirait un feu, et après lui avoir mis un chapeau et un manteau, le fit sortir en lui promettant de lui trouver le banc et les souliers qu’il réclamait encore en gémissant. Il l’accompagna jusqu’à la porte de la maison où veillait le pauvre cœur affligé pendant cette nuit atroce. Il entra dans la cour et, seul, regarda durant quelques instants, la lumière qui éclairait la fenêtre de Lucie, puis, avant de partir, la souffla d’une bénédiction et d’un adieu.

CHAPITRE XIII

CINQUANTE-DEUX

Les condamnés qui devaient être exécutés ce jour-là attendaient leur sort dans la triste prison de la Conciergerie. Leur nombre était celui des semaines dans une année. Cinquante-deux têtes allaient rouler sur la plage vivante de la ville vers la mer éternelle. Avant qu’ils eussent quitté leurs cellules, de nouveaux occupants étaient déjà nommés. Avant que leur sang se mêlât au sang versé hier, celui qui devait se mêler au leur était déjà mis à part.

Cinquante-deux condamnés avaient été prévenus. Du fermier-général de soixante-dix ans, dont les richesses ne pouvaient défendre la vie, à la couturière de vingt ans que la pauvreté et l’insignifiance ne pouvaient sauver. Les maladies qui naissent des vices et de l’incurie des hommes prennent leurs victimes dans tous les rangs de la société ; et le terrible désordre né des souffrances affreuses et de l’oppression tyrannique frappe sans acception de personne.

Charles Darnay, seul dans sa cellule, ne se faisait pas d’illusions depuis qu’il avait passé devant le tribunal. Dans chaque ligne du document qu’on avait lu, il avait entendu sa condamnation. Il avait compris qu’aucune influence humaine ne pouvait le sauver, qu’il était condamné par des millions d’hommes et qu’un seul d’entre eux était impuissant. Néanmoins, il ne lui était pas facile, devant l’image de sa femme qui se présentait à lui, de se faire à l’idée qu’il allait mourir. Il tenait à la vie et cela lui était pénible de lâcher prise. Et quand il lui arrivait de le faire, il se raidissait. Il y avait du tumulte dans son âme. Il se révoltait contre cette résignation à laquelle il s’abandonnait parfois, car sa femme et son enfant, qui vivaient pour lui, lui paraissaient protester de toutes leurs forces contre son égoïsme.

Mais tout cela ne fut qu’au commencement. Bientôt la considération qu’il n’y avait pas de déshonneur à subir le sort qui l’attendait, que beaucoup d’autres le subissaient avec fermeté chaque jour, vint le stimuler. Après, ce fut la pensée que la paix de ceux qui lui étaient chers dépendait de son calme à lui et de sa force. Ainsi, il arriva peu à peu à se placer dans un état paisible d’où il pouvait s’élever au-dessus des réalités.

Avant que vînt l’obscurité, il avait pu rêver ainsi. Comme il était permis d’acheter du papier et de l’encre, il se mit à écrire jusqu’à ce que les lampes de la prison fussent éteintes. Il écrivit une longue lettre à Lucie, dans laquelle il lui dit qu’il n’avait rien su de l’emprisonnement du docteur jusqu’au moment où il l’avait appris d’elle-même et qu’il avait ignoré comme elle la responsabilité de son père à lui et de son oncle, avant de l’apprendre par la lecture du document. S’il lui avait caché son nom véritable, c’était parce que le docteur le lui avait demandé avant de donner son consentement au mariage. Il la supplia de ne pas chercher à savoir si le docteur avait oublié l’existence des lignes qu’il avait écrites ou si celle-ci lui avait été rappelée par la découverte faite dans la tour. S’il en avait gardé le souvenir, il n’y avait pas de doute qu’il ne l’eût cru détruit avec la Bastille elle-même, aucune mention de ce document n’ayant été faite parmi celles des vestiges découverts et consignés publiquement. Il la priait (quoiqu’il sût que ce n’était pas nécessaire de le faire) de consoler son père en lui faisant sentir par toute sa tendresse que non seulement il n’avait rien fait qu’il put se reprocher, mais qu’il s’était toujours sacrifié pour leur bonheur et, après l’avoir remerciée du bonheur qu’elle lui avait donné, il la supplia de se dévouer à leur cher enfant et au docteur.

Il écrivit de la même manière au docteur lui-même, et il lui confia la garde de sa femme et de son enfant.

À M. Lorry, il confia toute sa petite famille et mit le vieil homme au courant de ses affaires matérielles. Ceci une fois fait, après avoir ajouté les mots d’amitié reconnaissante, tout fut fait. Mais il ne pensa pas à Carton. Son esprit était tellement préoccupé des siens qu’il ne pensa pas à lui. Il eut le temps de terminer ces lettres avant que les lumières fussent éteintes. Et quand il se coucha sur sa paillasse, il crut qu’il quittait le monde.

Mais dans son sommeil, le monde se remontra à lui dans toutes ses formes les plus séduisantes. Libre et heureux, de retour dans la vieille maison du Soho, relâché d’une manière inexplicable, il se trouvait avec Lucie qui lui disait que tout cela n’était qu’un rêve, qu’il n’était jamais parti. Survint une pause. L’arrêt fatal avait été mis à exécution. Il n’en était pas moins auprès de ceux qu’il aimait. Il n’y avait rien de changé en lui. Une autre pause, et il se réveillait par un matin sombre sans conscience, jusqu’au moment où cette pensée lui vint à l’esprit : voici le jour de ma mort !

Ainsi était-il arrivé au matin de ce jour où cinquante-deux têtes devaient tomber.

Et à présent qu’il avait retrouvé son calme et qu’il espérait pouvoir mourir avec calme, de nouvelles pensées envahirent son esprit.

Il n’avait jamais vu l’instrument qui devait lui couper la tête. À quelle hauteur s’élevait l’échafaud ? Combien de marches faudrait-il monter ? Les mains qui le toucheraient seraient-elles teintées de rouge ? De quel côté serait tourné son visage ? Serait-il exécuté le premier ou le dernier ? Ces questions et beaucoup d’autres se présentèrent à lui. Elles étaient indépendantes de sa volonté et de la peur. Elles étaient plutôt provoquées par un besoin étrange et obsédant de savoir quelle attitude il devrait prendre au moment d’être conduit au supplice, un besoin dont la grandeur était disproportionnée avec les quelques brefs instants que Charles avait encore à vivre.

Comme il marchait de long en large, les heures avançaient et les horloges qu’il n’entendait plus sonnaient. Neuf heures parties pour toujours ! Dix heures parties pour toujours ! Onze heures parties pour toujours !

Midi allait sonner. Maintenant Charles s’était débarrassé de la pensée bizarre concernant son attitude sur le lieu du supplice, qui l’avait obsédé. Il allait et venait, répétant les noms de ses chers bien-aimés. Il pouvait marcher à présent sans être distrait par aucune lubie, et prier pour ceux qu’il aimait et pour lui-même.

Midi parti pour toujours !

Il savait que l’heure de sa mort était trois heures, et il savait qu’on viendrait le prendre plus tôt car les charrettes n’allaient pas vite sur les pavés.

Il décida en conséquence de considérer qu’il allait mourir à deux heures et d’employer le temps qui l’en séparait à fortifier son âme, afin de pouvoir soutenir ses compagnons pendant le trajet fatal.

Comme il marchait de long en large, les bras croisés sur sa poitrine, bien différent du prisonnier qui avait marché de long en large à la Force, il entendit sonner une heure sans surprise. L’heure avait été ni plus longue ni plus courte que les autres heures. Il remercia le ciel d’avoir retrouvé le contrôle de lui-même. Il pensa : « Maintenant, il ne reste plus qu’une heure », et il reprit sa marche.

À ce moment, des pas retentirent dans le corridor. Il s’arrêta. Une clef pénétra dans la serrure. Avant que la porte s’ouvrît et pendant qu’elle s’ouvrit, il entendit un homme dire tout bas en anglais :

— Il ne m’a jamais vu ici. J’ai évité de me mettre sur son chemin. Allez-y seul. J’attends à côté. Ne perdez pas de temps.

La porte fut vivement ouverte et fermée et là, devant lui, face à face, tranquille, le regardant avec attention, un sourire illuminant son visage, un doigt par précaution sur les lèvres, Charles vit Sydney Carton.

Il y avait en ce dernier quelque chose de si radieux, de si remarquable que tout d’abord le prisonnier crut qu’il avait affaire à une apparition. Mais il parla, et c’était sa voix ; mais il prit la main du prisonnier, et c’était sa véritable main.

— De tous les hommes qui existent sur cette terre, c’est moi que vous pensiez le moins voir ? dit Carton.

— Je ne pouvais pas croire que c’était vous. À peine puis-je le croire encore maintenant. N’êtes-vous pas – la crainte venait de se glisser dans son esprit – prisonnier ?

— Non. Par hasard, j’ai pu exercer quelque influence sur un geôlier et c’est ce qui explique ma présence ici. Je viens de chez votre femme, cher Darnay.

Le prisonnier se tordit les mains.

— Je vous apporte une requête de sa part.

— Qu’est-ce ?

— Une prière, la plus sérieuse, la plus urgente, dite de la voix la plus pathétique, de cette voix qui vous est si chère et dont vous vous souvenez bien.

Le prisonnier détourna en partie son visage.

— Vous n’avez pas le temps de me demander pourquoi je vous l’apporte, ni ce qu’elle veut dire, car je n’aurais pas le temps de vous répondre. Il faut vous soumettre, ôtez les bottes que vous portez et mettez les miennes.

Il y avait une chaise contre le mur de la cellule, derrière le prisonnier. Carton s’y était déjà assis avec la rapidité de l’éclair et, les pieds nus, se trouvait maintenant face au condamné.

— Mettez mes bottes. Tirez de toutes vos forces. Vite.

— Carton, on ne peut pas s’évader de cet endroit. C’est impossible. Vous ne ferez que mourir avec moi. C’est de la folie !

— Ce serait de la folie si je vous demandais de vous échapper. Mais est-ce que je le fais ? Si je vous dis de prendre la porte, répondez-moi. Est-ce de la folie ? Changez votre cravate contre celle-ci, cet habit contre le mien. Pendant ce temps, je défais ce ruban de vos cheveux. Maintenant, emmêlez vos cheveux, pour qu’ils ressemblent aux miens.

Avec une rapidité et une force de volonté qui paraissaient surnaturelle, Carton imposa ces changements au prisonnier qui n’était plus, entre ses mains, qu’un petit enfant.

— Carton ! cher Carton ! c’est de la folie ! Cela ne peut pas se faire. Jamais cela ne pourra se faire ! On l’a déjà tenté et jamais cela n’a réussi. Je vous en supplie, n’ajoutez pas votre mort à la mienne.

— Est-ce que je vous demande de me suivre ? Si je vous demande cela, refusez. Sur cette table, il y a de l’encre, une plume, du papier. Est-ce que votre main est assez ferme pour écrire ?

— Quand vous êtes entré, elle l’était.

— Rendez-la ferme encore et écrivez ce que je vais vous dicter. Vite, ami, vite !

En portant une main à sa tête étourdie, Darnay s’assit à la table. Carton, sa main droite dans son habit, se tenait près de lui.

— Écrivez exactement ce que je vais vous dire.

— À qui donc dois-je adresser cette lettre ?

— À personne.

Carton avait encore sa main dans la poche de son habit.

— Dois-je la dater ?

— Non.

Le prisonnier regardait Sydney à chaque question. Celui-ci, debout à côté de lui, avait les yeux baissés.

— Si vous vous rappelez les paroles que nous avons échangées, dit Carton, qui dictait – il y a longtemps, vous comprendrez facilement ces lignes quand vous les lirez. Et vous vous les rappelez, je le sais. Il n’est pas dans votre nature de les oublier.

Carton s’apprêtait à retirer quelque chose de sa poche, mais au même moment le prisonnier leva les yeux, et la main s’arrêta et se referma sur un objet.

— Avez-vous écrit : « les oublier » ? demanda Carton.

— Oui, je l’ai écrit. Mais est-ce là une arme dans votre main ?

— Non, je ne suis pas armé.

— Qu’est-ce que vous avez dans votre main ?

— Vous le saurez tout à l’heure. Écrivez. Il n’y en a plus pour longtemps.

Il dicta encore :

— Je suis heureux que le moment soit venu où je puis vous prouver ma sincérité. Ce que je fais aujourd’hui est tellement naturel que personne ne doit en éprouver de la douleur ou du regret.

Comme il regardait Charles en train d’écrire, Carton approcha doucement sa main du visage de ce dernier.

La plume tomba sur la table, et Darnay regarda autour de lui avec des yeux effarés.

— Quelle est cette vapeur ? demanda-t-il.

— Une vapeur ?

— Quelque chose a passé devant moi.

— Je n’aperçois rien. Rien ne peut se trouver ici. Reprenez la plume et finissez, vite, vite !

Incapable de faire un effort d’attention, le prisonnier regarda le papier devant lui. Carton, la main dans son habit, ne quittait pas des yeux Darnay.

— Vite, vite.

Le prisonnier se pencha sur le papier, une fois de plus.

— Si je n’en avais pas profité – la main de Carton s’approchait encore doucement de Charles – l’occasion aurait été manquée pour toujours. Si je n’en avais pas profité…

La main était toute proche du visage du prisonnier. Carton regarda la plume et il vit qu’elle traçait des signes incompréhensibles. À la hâte, mais avec des mains aussi fermes que l’était son cœur, Carton revêtit les habits que le prisonnier venait de quitter, se coiffa en arrière, attacha se cheveux avec le ruban que le prisonnier avait porté. Alors, il appela doucement :

— Entrez… venez…

Et l’espion parut.

— Vous voyez, dit Carton en levant les yeux sur le nouveau venu, cependant qu’il s’agenouillait à côté du prisonnier endormi et qu’il glissait le papier dans la poche intérieure de son habit, est-ce que votre risque est si grand ?

— Monsieur Carton, dit l’espion, ce n’est pas ce risque-là qui m’inquiète, mais que vous teniez votre parole jusqu’au bout.

— Ne craignez rien. Je serai loyal jusqu’à la mort.

— Il le faut bien, M. Carton. Il faut qu’il y ait cinquante-deux condamnés et pas un de moins. Si, dans ce costume, vous faites partie des cinquante-deux, je n’ai rien à craindre.

— Ne craignez rien ; je serai bientôt incapable de vous faire du tort et eux, ils seront loin, plaît à Dieu, loin d’ici. Maintenant, cherchez un aide et conduisez-moi à la voiture.

— Vous ? dit l’espion nerveusement.

— Celui qui me remplace. Vous referez avec lui le même chemin que nous avons fait ensemble.

— Naturellement.

— J’étais faible et défaillant quand vous m’avez amené, et je le suis encore davantage maintenant que vous me reconduisez. Ces adieux m’ont bouleversé. Pareille chose arrive souvent ici, trop souvent. Votre vie est entre vos propres mains. Vite, appelez de l’aide.

— Vous jurez de ne pas me trahir ? dit l’espion en tremblant.

— Mais ne vous ai-je pas juré, s’écria Carton en frappant le sol du pied, que je mènerais cette affaire jusqu’au bout ? Pourquoi alors gaspiller ainsi des moments précieux ? Conduisez-le vous-même jusqu’à la cour que vous connaissez, placez le corps même dans la voiture de M. Lorry, et dites à ce vieux monsieur qu’il ne le restaure autrement qu’en lui donnant de l’air, et qu’il se souvienne de mes paroles et de sa promesse. Allez-vous-en !

L’espion se retira et Carton s’assit à la table, son front dans ses mains. Peu après, l’espion revint avec deux hommes.

— Oh ! alors, dit l’un d’eux en regardant le corps allongé. Être affligé à ce point de ce qu’un ami a gagné à la loterie de Sainte-Guillotine !

— Un bon patriote, dit l’autre, il ne pourrait être plus triste si l’aristocrate y avait échappé.

Ils soulevèrent l’homme sans conscience, le placèrent sur un brancard qu’ils avaient laissé à la porte.

— La fin approche, Évremont, dit Barsad.

— Je le sais bien, répondit Carton. Je vous en prie, faites attention à mon ami et laissez-moi.

— Allons, venez mes enfants, dit l’espion. Emportez-le et venez !

La porte se referma et Carton demeura seul. L’oreille tendue, il écouta si tout se déroulait normalement. Aucun bruit inquiétant ne s’éleva. Des clefs tournaient dans les serrures, des portes claquaient, des pas résonnaient dans les couloirs. Et aucun cri, aucune précipitation qui ne fût pas habituelle. Bientôt, respirant plus librement, il se rassit à la table, et jusqu’au moment où l’horloge sonna deux heures, il écouta encore.

Maintenant des bruits commençaient à se faire entendre qui ne l’inquiétaient pas. Il connaissait leur signification. Plusieurs portes furent ouvertes successivement, et finalement celle de sa cellule. Un geôlier, une liste à la main, apparut dans l’embrasure.

— Suivez-moi, Évremont, dit-il.

Carton le suivit. Peu après, il pénétrait dans une grande salle mal éclairée. C’était une triste journée d’hiver et, à cause des ombres du dehors comme de celles du dedans, il ne put distinguer que très vaguement les prisonniers à qui on liait les bras. Les uns étaient debout ; les autres assis. Il y en avait qui se lamentaient, mais ils étaient rares. La plupart étaient silencieux et tranquilles, et ils regardaient fixement le sol.

Comme il se tenait près d’un mur, dans un coin obscur, cependant que les cinquante-deux condamnés arrivaient un à un, un homme s’arrêta pour l’embrasser comme s’il le connaissait. Carton trembla d’être découvert, mais l’homme s’éloigna. Un peu plus tard, la silhouette élancée d’une jeune fille, un doux visage sans couleur et de grands yeux, quitta la chaise sur laquelle elle était assise et vint lui parler.

— Citoyen Évremont, dit-elle en le touchant de sa main froide. Je suis une pauvre petite couturière qui était avec vous à la Force.

— C’est vrai, murmura Carton. Mais j’ai oublié de quoi vous étiez accusée.

— De complot, quoique le juste ciel sache que je suis innocente. N’est-ce pas visible ? Qui songerait à faire entrer une pauvre petite créature aussi faible que moi dans un complot ?

Le sourire désabusé qui accompagna ces paroles toucha tellement Carton qu’il sentit des larmes lui monter aux yeux.

— Je n’ai pas peur de mourir, citoyen Évremont, mais je n’ai rien fait. Je suis même heureuse de mourir si la République qui doit nous faire tant de bien, à nous les pauvres, tire un avantage de ma mort. Mais je ne vois comment cela peut être, citoyen Évremont. Une créature si pauvre et si faible !

La dernière voix qui devait réchauffer son cœur fut celle de cette pitoyable jeune fille.

— J’avais entendu dire, citoyen Évremont, que vous étiez relâché. J’avais espéré que c’était vrai.

— C’est vrai. Mais j’ai été repris et condamné.

— Si je me trouve dans la même charrette que vous, citoyen Évremont, pourrai-je tenir votre main ? Je n’ai pas peur, mais mes forces peuvent m’abandonner.

Comme les yeux de la jeune fille se levaient vers lui, Carton y vit subitement un doute, puis de l’étonnement.

Il pressa les jeunes doigts abîmés par le travail et la faim.

— Allez-vous mourir pour lui ? dit-elle dans un souffle. Et pour sa femme et son enfant ? Chut. Oui. Oh ! vous me permettrez de tenir votre main courageuse, étranger ?

— Chut, ma pauvre sœur. Jusqu’à la fin.

Les mêmes ombres qui tombaient sur la Conciergerie environnaient à la même heure la barrière toute grouillante de monde, et où une malle-poste arrivant de Paris, venait de s’arrêter devant le corps de garde.

— Qui va là ? Qui avons-nous dans cette voiture ? Les papiers.

Les papiers furent donnés et lus.

— Alexandre Manette. Médecin. Français. Qui est-ce ?

C’est cet homme-là, qu’on montre, et qui divague et qui est incapable de prononcer deux mots de suite.

— Apparemment, le citoyen-médecin n’a pas toute sa raison. La fièvre de la Révolution a été trop forte pour lui.

Beaucoup trop pour lui.

— Ah ! beaucoup en souffrent ! Lucie. Sa fille. Française. Qui est-elle ?

La voilà.

— Apparemment, cela doit être elle. Lucie, la femme d’Évremont, n’est-ce pas ?

C’est cela.

— Ah ! Évremont a un rendez-vous ailleurs ! Lucie, son enfant. Anglaise. C’est celle-là ?

C’est elle et pas une autre.

— Embrasse-moi, enfant d’Évremont. Maintenant, tu as embrassé un bon républicain ; quelque chose de nouveau dans la famille ; souviens-t-en ! Sydney Carton. Avocat. Anglais. Où est-il ?

Il est couché, là, dans un coin de la voiture. Lui aussi, on le montre.

— Apparemment l’avocat anglais est évanoui.

On espère que l’air frais le remettra. Il est connu qu’il n’est pas en bonne santé et il vient de voir pour la dernière fois un ami condamné par la République.

— C’est cela qui le met dans cet état ? Ce n’est pas grand-chose. Beaucoup ont déplu à la République et doivent mettre leur tête à la petite fenêtre. Jarvis Lorry. Banquier. Anglais. Qui est-ce ?

— C’est moi ; nécessairement, puisqu’il ne reste plus que moi.

C’était Jarvis Lorry qui avait répondu à toutes les questions.

C’était donc Jarvis Lorry qui était descendu et qui, la main sur la poignée de la portière, avait répondu au groupe de soldats et de fonctionnaires. Ils firent lentement le tour de la voiture, montèrent sur le siège du cocher, visitèrent le peu de bagages qu’il y avait sur le toit. Des curieux se pressaient aux portes de la voiture, regardant à l’intérieur avec avidité. Un enfant se trouvait sur les bras de sa mère. On lui fit tendre le bras pour qu’il touchât la femme d’un aristocrate guillotiné.

— Voilà vos papiers, Jarvis Lorry. Ils sont signés.

— Peut-on partir, citoyen ?

— On peut partir. En avant, postillons. Bon voyage.

— Je vous salue, citoyens – Et voilà le premier danger passé.

Ce furent encore les mots de Jarvis Lorry qui serrait ses mains, le regard levé au ciel. L’effroi est dans la voiture. On y pleure. On y entend la lourde respiration du voyageur endormi.

— N’allons-nous pas trop lentement ? Ne peuvent-ils pas aller plus vite ? demande Lucie en se serrant contre le vieillard.

— Nous aurions l’air de fuir, ma chérie. Il ne faut pas trop se presser. Cela éveillerait les soupçons.

— Regardez derrière, regardez derrière, et voyez si nous ne sommes pas poursuivis.

— Il n’y a rien sur la route, ma chérie. Jusqu’à présent, personne ne nous poursuit.

Nous passons devant des groupes de trois ou quatre maisons, devant des fermes solitaires, devant des constructions en ruine. Nous suivons une route bordée d’arbres dénudés. Nous roulons sur un pavé dur et inégal. La boue est molle et profonde dans les fossés. Parfois, nous allons dans cette boue pour éviter de trop grosses pierres. L’angoisse de notre impatience est si grande quand cette boue ralentit notre allure que nous voudrions descendre et courir – et nous cacher – et faire n’importe quoi, sauf attendre.

Nous quittons la campagne et nous nous trouvons de nouveau parmi des groupes de maisons, de constructions en ruine, des fermes solitaires. Les cochers nous ont-ils trompés et nous ramènent-ils à notre point de départ ? Ne nous trouvons-nous pas ici au même endroit déjà passé ? Dieu merci, non ! Un village. Regardez en arrière. Regardez en arrière et voyez si personne ne nous poursuit. Chut. La poste.

Lentement, on conduit nos quatre chevaux à l’écurie. Sans chevaux, la voiture, qui est restée dans la petite rue, semble ne devoir plus jamais bouger. Les quatre chevaux de relais arrivent enfin, un à un. Les nouveaux cochers les suivent en pressant leur fouet. Ils comptent leur argent, font des additions fausses, et arrivent à des résultats décevants. Pendant tout ce temps nos cœurs surmenés battent à une vitesse qui dépasserait celle des chevaux les plus rapides qui aient jamais existé.

Enfin, les nouveaux cochers sont en selle, et nous laissons là les anciens. Nous avons traversé le village, monté la colline, descendu la colline et nous avançons sur une route marécageuse.

Soudain les cochers se consultent, gesticulent. Les chevaux sont brusquement arrêtés. Nous sommes poursuivis !

— Hé là ! dans la voiture : Répondez donc !

— Qu’est-ce qu’il y a ? demande M. Lorry en se penchant à la portière.

— Combien ont-ils dit ?

— Je ne vous comprends pas.

— À la dernière poste, combien nous a-t-on dit qu’il y avait de guillotinés ?

— Cinquante-deux.

— C’est ce que j’avais dit. Un bon nombre. Mon concitoyen ici présent prétendait qu’il n’y en avait que quarante-deux. Dix têtes de plus, cela vaut la peine. La guillotine marche bien. Je l’adore. Allez, en avant, en avant.

La nuit tombe. Il bouge un peu. Il commence à articuler quelques mots ; il pense qu’ils sont encore ensemble ; il lui demande en l’appelant par son nom ce qu’il tient dans sa main. Oh ! pitié, mon Dieu, aidez-nous ! Regardez, regardez, et voyez si personne ne nous poursuit.

Le vent nous poursuit et les nuages sont à nos trousses ; la lune est derrière nous et, avec elle, toute la nuit sauvage. Et jusqu’à présent, nous ne sommes poursuivis par rien d’autre.

CHAPITRE XIV

LA FIN DU TRICOT

Cependant que les cinquante-deux condamnés attendaient leur sort, Mme Defarge tenait un conseil avec la Vengeance et Jacques Trois du jury révolutionnaire. Ce conseil n’avait pas lieu dans le débit de vin mais dans le hangar du bûcheron, jadis cantonnier. Le bûcheron lui-même ne participait pas au conseil mais se tenait à quelque distance, ainsi qu’un satellite lointain qui ne devait parler que si on avait besoin de lui et donner son avis que si on le priait de le faire.

— Mais notre Defarge, dit Jacques Trois, est sans aucun doute un bon républicain ! Eh ?

— Il n’y en a pas de meilleur en France, protesta la volubile Vengeance de sa voix criarde.

— Qu’on le laisse en paix, petite Vengeance, dit Mme Defarge en mettant sa main avec un léger froncement de sourcils sur la bouche de son lieutenant. Écoutez-moi parler. Mon mari est un bon républicain et un homme vaillant. Il mérite bien de la République et il mérite sa confiance. Mais mon mari a ses faiblesses, dont l’une est de s’attendrir sur le docteur.

— C’est bien dommage, grogna Jacques Trois, en secouant la tête, et en portant à sa bouche affamée ses doigts cruels. Il n’est pas tout à fait un bon citoyen. C’est regrettable.

— Voyez-vous, dit Mme Defarge, ce qui arrive au docteur m’est bien égal. Il peut garder sa tête ou la perdre, cela m’est égal à moi. Mais les Évremont doivent être exterminés et la femme et l’enfant doivent suivre le mari et le père !

— Elle a une belle tête à guillotine, grogna Jacques Trois, un plaisir. Des cheveux d’or et des yeux bleus, c’est parfait dans les mains d’un bourreau. Et un enfant aussi. C’est une jolie chose à voir !

— En un mot, dit Mme Defarge, sortant de sa courte réflexion, je ne peux avoir confiance en mon mari dans cette affaire. Non seulement, je sens, depuis la nuit dernière, que je ne peux plus lui parler de mes projets, mais encore que si je tarde, il est capable d’aller les prévenir – et ils nous échapperaient alors.

— Cela ne peut pas arriver, dit Jacques Trois. Personne ne peut nous échapper. Et la vérité est que nous n’exécuterons pas la moitié de ce que nous devrions. Il faudrait, pour bien faire, cent vingt têtes par jour.

— En un mot, continua Mme Defarge, mon mari n’a pas les mêmes raisons que moi de poursuivre cette famille jusqu’à sa complète extermination et moi je n’ai pas ses raisons à lui de considérer le docteur avec tant d’indulgence. Donc, il faut que j’agisse seule. Venez ici, petit citoyen.

Le bûcheron qui assistait de loin à cette scène avec respect s’approcha, son bonnet rouge à la main.

— En ce qui concerne les signaux, dit Mme Defarge avec sévérité, qu’elle faisait au prisonnier, êtes-vous prêt, petit citoyen à donner votre témoignage aujourd’hui ?

— Eh, eh ! pourquoi pas ? cria le bûcheron. Chaque jour, par tous les temps, de deux à quatre, elle faisait des signaux ; parfois sa fille était avec elle ; parfois elle était seule. Je sais ce que je sais. J’ai vu de mes propres yeux vu.

Il faisait toutes sortes de gestes en parlant, comme s’il avait imité les signaux qu’il n’avait pourtant jamais vus.

— Un complot, c’est clair ! dit Jacques Trois.

— C’est transparent.

— Il n’y a pas à douter du jury ? demanda Mme Defarge en se tournant vers Jacques Trois et en lui souriant d’une manière lugubre.

— Ayez confiance dans un jury de patriotes ! chers citoyens. Je réponds d’eux.

— Maintenant, dit Mme Defarge avec une expression songeuse, dites-moi si je peux épargner ce docteur pour mon mari ? Je n’ai à son sujet aucun sentiment ni pour ni contre. Puis-je l’épargner ?

— Il ferait pourtant une tête de plus, observa Jacques Trois tout bas. Nous n’avons vraiment pas assez de têtes. Ce serait dommage, il me semble !

— Je l’ai vu faire des signaux avec sa fille, dit Mme Defarge. Je ne puis parler de ce que je sais sans tout dire. Je ne suis pas un mauvais témoin, moi.

Jacques Trois et la Vengeance rivalisèrent d’ardeur pour dire que Mme Defarge était en effet le plus admirable des témoins.

— Il n’a qu’à s’en tirer comme il peut, dit Mme Defarge. Moi, je ne peux pas l’épargner. Vous êtes pris à trois heures. Vous allez aller voir exécuter la journée d’aujourd’hui, vous ?

La question était posée au bûcheron qui répondit vivement : « oui » profitant de l’occasion pour ajouter qu’il était le plus ardent des républicains et qu’il serait le plus malheureux des républicains s’il était empêché de jouir de sa pipe de l’après-midi en contemplant à l’œuvre le si drôle de barbier national. Il avait mis tant de zèle à démontrer ceci qu’il aurait pu être soupçonné (peut-être qu’il l’était par les yeux sombres de Mme Defarge qui le regardaient avec mépris) d’avoir de petites craintes quant à sa sécurité personnelle.

— Moi, dit Mme Defarge, je serai également là. Quand tout sera fini – mettons à huit heures ce soir – venez me voir à Saint-Antoine, et nous informerons la section.

Le bûcheron dit qu’il serait fier et flatté d’accompagner la citoyenne. La citoyenne le regarda ; il devint rouge, évita son regard, se retira au milieu de son bois comme l’aurait fait un petit chien et cacha sa confusion derrière le manche de sa scie.

Mme Defarge fit signe au juré et à la Vengeance de s’approcher. Elle leur expliqua alors plus avant ses projets.

— La femme d’Évremont doit être chez elle en ce moment, en attendant l’heure du supplice. Elle doit gémir, pleurer, être en un mot dans un état qui la met sous le coup de la loi. Je vais aller la voir.

— Quelle femme admirable ; quelle femme adorable ! s’exclama Jacques Trois ravi.

— Ah ! ma chérie ! cria la Vengeance en l’embrassant.

— Prenez mon ouvrage, dit Mme Defarge en le mettant dans la main de son lieutenant, et tenez-le prêt à la place habituelle. Gardez-moi également une chaise. Allez-y tout de suite car il y aura probablement plus de monde que d’habitude.

— J’obéis volontiers aux ordres de mon chef, dit la Vengeance en embrassant encore Mme Defarge. Vous ne serez pas en retard ?

— Je serai là avant le commencement.

— Avant l’arrivée des charrettes. Soyez-y sûrement, mon âme, dit la Vengeance en courant derrière Mme Defarge qui était déjà dans la rue. Avant l’arrivée des charrettes !

Mme Defarge fit un signe de la main pour montrer qu’elle avait compris et qu’on pouvait compter sur elle, puis elle s’éloigna dans la ruelle boueuse qui longeait le mur de la prison.

La Vengeance et le juré la regardèrent s’éloigner, apprécièrent sa beauté et ses superbes dons moraux.

Il y avait à cette époque un grand nombre de femmes dénaturées par les événements ; mais aucune n’était plus à craindre que celle qui se rendait à présent chez Lucie, que cette femme au caractère fort et sans peur, à l’esprit rusé et prompt, à la beauté dominatrice, et qui savait faire reconnaître ses qualités par son entourage. Mais imbue dès son enfance du souvenir des iniquités dont sa famille avait été victime, nourrissant depuis l’enfance une haine sourde contre les nobles, elle était devenue une sorte de tigresse. Elle était sans pitié. Si jamais elle avait eu cette vertu, il y avait longtemps qu’elle ne l’avait plus. Rien n’était plus normal à ses yeux qu’un homme innocent eût à mourir pour les fautes de ses aïeux, et qu’on fît de sa femme une veuve et de sa fille une orpheline. Ses ennemis n’avaient plus le droit de vivre. Il était inutile de chercher à l’émouvoir. Comment se serait-elle attendrie ? Puisqu’elle était aussi dure pour elle-même que pour autrui. Si elle était tombée dans la rue au cours d’un de ces combats auxquels elle avait pris part tant de fois, elle ne se serait même pas plainte. Et on l’aurait envoyée, elle-même, à la guillotine qu’elle y aurait été sans regretter autre chose que de ne pas assister au supplice de ses juges.

Tel était le cœur que Mme Defarge portait sous sa robe grossière. Portée négligemment, c’était une robe assez seyante. Quant au visage, il était embelli par les cheveux noirs, sous le bonnet rouge. Caché sous sa robe, elle portait un pistolet. Caché sous sa ceinture, elle portait un poignard bien aiguisé.

Ainsi équipée, de ce pas résolu qu’ont ceux ayant un pareil caractère, avec la souplesse d’une femme dont la jeunesse s’était passée nu-jambes et nu-pieds au bord de la mer, elle suivait son chemin le long des rues.

Au moment des préparatifs, la veille, M. Lorry avait été assez ennuyé à cause de Mlle Pross. Il ne pouvait l’emmener, non seulement parce qu’il ne fallait pas surcharger la voiture mais aussi afin d’éviter que les arrêts, pour l’examen des passeports, fussent trop longs. La réussite de leur voyage pouvait dépendre de secondes ainsi économisées de-ci de-là. Finalement, il avait été décidé que Mlle Pross et Jerry quitteraient Paris à trois heures dans une autre voiture, beaucoup plus légère. Sur la route, comme elle ne serait pas trop chargée de bagages, elle ne tarderait pas à rattraper la première voiture, et même elle la dépasserait, et elle pourrait ainsi faire préparer les chevaux aux relais successifs.

Mlle Pross accueillit cette décision avec joie, y voyant un moyen de rendre service. Elle et Jerry avaient vu partir la première voiture, et ils avaient reconnu la personne que Salomon avait amenée. Ils avaient alors, jusqu’au départ de la voiture, vécu dix minutes atroces. Et maintenant, cependant que Mme Defarge s’approchait, ils étaient en train de mettre la dernière main à leurs préparatifs.

— Que diriez-vous, monsieur Gruncher, dit Mlle Pross qui était tellement agitée qu’elle ne pouvait parler qu’avec peine, ni rester debout, ni bouger, ni vivre, que diriez-vous si nous ne pouvions pas sortir de cette cour ? L’autre voiture qui est déjà partie d’ici a peut-être éveillé des soupçons.

— Mon opinion, mademoiselle, répondit M. Gruncher, est que vous avez raison. D’ailleurs, si c’était le contraire, je n’en dirais pas moins comme vous.

— Je suis si troublée par la peur et par l’espoir au sujet de nos précieuses créatures ! dit Mlle Pross en pleurant, que je me sens incapable de former un projet. Êtes-vous capable, mon cher et bon M. Gruncher, de former des projets ?

— Il faut respecter mon futur genre d’existence, mademoiselle, répondit Gruncher. Pour le moment, il m’est impossible de faire usage de mon cerveau. Voudriez-vous m’accorder la faveur, mademoiselle, de noter ce que je vais dire ?

— Oh ! pour l’amour de Dieu ! cria Mlle Pross, qui pleurait toujours, je vous accorde cette faveur.

— D’abord, dit M. Gruncher, qui était tremblant et dont le visage était blême, une fois ces pauvres êtres tirés d’affaire, jamais je ne le ferai plus, non jamais.

— Je suis persuadée, M. Gruncher, répondit Mlle Pross, que vous ne le ferez jamais plus, quoique cela puisse être, et je vous prie de ne pas juger nécessaire de m’expliquer ce que c’est.

— Non, mademoiselle, continua Jerry, cela ne sera pas nommé devant vous. Deuxièmement, une fois ces pauvres êtres bien tirés d’affaire, plus jamais, plus jamais, je n’empêcherai ma femme de prier, plus jamais.

— Je ne doute pas, dit Mlle Pross en séchant ses larmes, que ce sera mieux ainsi… Oh ! mes pauvres chéris !

— Je vais même jusqu’à dire, Mademoiselle, continua M. Gruncher, avec une tendance alarmante à haranguer comme du haut d’une chaire, qu’il serait bien que mes paroles fussent inscrites et apportées à madame Gruncher par vous-même – que vous lui disiez que mon opinion concernant l’efficacité de la prière a changé et que, au moment même où je vous disais cela, j’espérais de tout mon cœur que madame Gruncher était en train de prier.

— Là, là, là ! j’espère que c’est ainsi, mon cher homme, cria Mlle Pross éperdument, et j’espère aussi que cela répond à ce qu’elle désire.

Et Mme Defarge suivait toujours sa route, s’approchant de plus en plus.

— Si jamais nous regagnons notre pays natal, dit Mlle Pross, vous pouvez être certain que je répéterai à Mme Gruncher ce que vous m’avez dit, autant que je m’en souviendrai des choses impressionnantes que vous m’avez dites. En tous les cas, je pourrai témoigner que vous étiez très sérieux en parlant. Maintenant, je vous en prie, réfléchissons. Cher et estimé monsieur Gruncher, réfléchissons.

Et Mme Defarge suivait toujours sa route, s’approchant de plus en plus.

— Si vous allez au-devant de la voiture, dit Mlle Pross, vous l’empêcheriez de venir ici et vous m’attendriez quelque part. Cela ne vaudrait-il pas mieux ?

M. Gruncher pensa que cela pourrait être mieux.

— Où pourriez-vous m’attendre ? demanda Mlle Pross.

M. Gruncher était si bouleversé que le seul endroit qu’il eût pu nommer était Temple-Bar. Hélas ! Temple-Bar était à quelques centaines de lieues et Mme Defarge approchait.

— Devant la cathédrale, dit Mlle Pross. Serait-ce trop éloigné de notre chemin si vous m’attendiez près de la grande porte de la cathédrale, entre les deux tours ?

— Non, mademoiselle, répliqua M. Gruncher.

— Alors, allez tout de suite à la poste, comme le meilleur des hommes et mettez-les au courant de ce changement.

— Je doute encore, dit M. Gruncher qui hésitait en secouant la tête. Je n’ose pas vous laisser seule. On ne sait pas ce qui peut arriver.

— Dieu le sait si nous ne le savons pas, répliqua Mlle Pross. N’ayez aucune crainte pour moi. Attendez-moi devant la cathédrale à trois heures et je suis certaine que cela vaudra mieux que de partir d’ici. J’en suis persuadée. Là ! soyez béni, M. Gruncher. Ne pensez pas à moi, mais pensez aux vies qui peuvent dépendre de vous !

Cette exhortation ainsi que les deux mains de Mlle Pross qui serrèrent les siennes d’une manière suppliante, décidèrent M. Gruncher. Il sortit immédiatement pour changer le lieu du rendez-vous, et laissa seule Mlle Pross.

Cette dernière éprouva alors un grand soulagement à l’idée d’avoir pris cette précaution. Puis elle essuya ses larmes, remit un peu d’ordre dans sa toilette afin de ne pas attirer l’attention des passants dans la rue. Elle regarda sa montre. Il était deux heures vingt. Elle n’avait pas de temps à perdre et il lui fallait se préparer tout de suite.

Mlle Pross, au milieu de toutes ces émotions, avait peur de la solitude des chambres. Elle imaginait des visages l’observant dans l’entrebâillement des portes. Elle emplit une cuvette d’eau fraîche, lava ses yeux gonflés et rouges. Poursuivie par ses appréhensions fiévreuses, elle s’arrêtait à chaque instant, ne pouvant supporter d’être aveuglée par l’eau, et elle se retournait pour voir si personne ne la regardait. Ce fut à un de ces moments qu’elle se recula brusquement et se mit à crier, car elle avait vu quelqu’un dans la chambre.

La cuvette tomba à terre, se cassa, et l’eau coula jusqu’aux pieds de Mme Defarge, jusqu’à ses pieds qui, avant d’arriver ici, avaient marché dans des chemins bien étranges et bien sanglants.

Mme Defarge regarda Mlle Pross froidement et dit :

— La femme d’Évremont, où est-elle ?

Comme un éclair, l’idée vint à Mlle Pross que toutes les portes étant ouvertes, elles pouvaient faire soupçonner la fuite de Lucie. La première chose que fit alors la gouvernante fut de les fermer. Elles étaient au nombre de quatre. Mlle Pross les ferma toutes les quatre. Puis elle se plaça devant la porte de la chambre qu’avait occupée Lucie.

Les yeux noirs de Mme Defarge suivirent ce manège, puis se posèrent sur Mlle Pross. Celle-ci n’était pas belle. Les années ne lui avaient pas fait perdre son air farouche, ni ne lui avaient donné un abord plus avenant, mais elle était aussi, à sa manière, femme de décision et elle ne baissa pas les yeux.

« Par votre apparence, pensa-t-elle, vous pourriez être la femme de Lucifer. Néanmoins vous n’aurez pas le dessus. Je suis une Anglaise. »

Bien qu’elle la regardât avec dédain, Mme Defarge sentait cette détermination. Elle voyait comme M. Lorry l’avait fait jadis que la femme qui était devant elle était dure, ferme, volontaire. Elle savait très bien que Mlle Pross était l’amie dévouée de la famille. Quant à Mlle Pross, elle savait très bien que Mme Defarge était l’ennemie de cette famille.

— Je suis venue en passant, avant d’aller là-bas, dit Mme Defarge en tendant négligemment sa main dans la direction de l’endroit fatal. On m’a réservé une place. En attendant, je voudrais présenter mes compliments à Lucie.

— Je sais que vos intentions sont mauvaises, dit Mlle Pross, et vous pouvez être certaine que je m’y opposerai.

Comme chacune parlait en sa propre langue, ni l’une ni l’autre ne se comprirent. Ce fut par le regard qu’elles s’efforcèrent de lire sur leurs lèvres ce qu’elles disaient.

— Cela ne lui réussira pas, si elle cherche à m’éviter, dit Mme Defarge. Les bons patriotes comprendront ce que cela veut dire. Je veux la voir. Allez lui dire que je veux la voir. Entendez-vous ?

— Méchante femme étrangère, je suis votre égale !

Mme Defarge comprit qu’elle ne voulait pas obéir.

— Idiote, dit-elle en fronçant les sourcils. Je veux la voir. C’est un ordre. Dites-lui que je lui ordonne de venir ici, ou c’est moi qui vais aller la voir !

Ceci fut dit avec des gestes de colère.

— Je n’ai jamais cru que j’aurais envie de comprendre votre langue, mais je donnerais bien tout ce que je possède pour savoir si vous soupçonnez la vérité, ou une partie de la vérité.

Les deux femmes ne se quittaient pas des yeux. Mme Defarge n’avait pas bougé de l’endroit où Mlle Pross l’avait d’abord vue ; mais, à cet instant, elle avança d’un pas.

— Je suis une Anglaise, dit Mlle Pross. Je suis prête à tout. Je ne me soucie pas de moi-même. Je sais que plus longtemps je vous garderai ici, plus il y aura l’espoir pour ma coccinelle. Et je ne laisserai pas une poignée de ces cheveux sur votre tête si vous me touchez.

Ainsi pensa Mlle Pross dont les yeux flamboyaient, Mlle Pross qui n’avait de sa vie donné un coup.

Mais son courage était de telle nature qu’il lui amenait les larmes aux yeux. Ce courage-là, Mme Defarge le comprenait si peu qu’elle le prit pour de la faiblesse.

— Ha… ha… dit-elle en riant. Pauvre folle ! Qu’est-ce que vous valez ? Je vais m’adresser au docteur.

Elle éleva la voix et appela :

— Citoyen docteur ! Femme Évremont ! Petite Évremont !

Personne d’autre ne répondra donc à la citoyenne Defarge que cette idiote ?

Peut-être fut-ce le silence qui suivit, ou quelque chose dans l’expression de Mlle Pross, ou un soupçon subit, qui souffla à Mme Defarge que la famille était partie ! Elle ouvrit vivement trois des portes et regarda.

— Ces chambres sont toutes en désordre. On a emballé à la hâte. Il y a des objets par terre. Y a-t-il quelqu’un dans cette chambre, derrière vous ? Laissez-moi regarder.

— Jamais, dit Mlle Pross qui avait compris la question aussi bien que Mme Defarge comprit la réponse.

« S’ils ne sont pas dans cette chambre, ils sont partis. Il faudra les poursuivre et les ramener », pensa Mme Defarge.

« Tant que vous ne saurez pas s’ils sont dans cette chambre ou non, vous ne saurez pas quoi faire, se dit à elle-même Mlle Pross. Et vous ne le saurez pas et même quand vous le saurez, vous ne quitterez ce lieu que lorsque je n’aurai plus la force de vous retenir. »

— Dès le début, je suis descendue dans la rue. Rien ne m’a fait peur. Si vous ne voulez pas quitter cette porte, je vous mettrai en morceaux, dit Mme Defarge.

— Nous sommes au dernier étage d’une haute maison. Les fenêtres donnent sur une cour déserte et il n’est pas probable qu’on vous entende. Je prie pour avoir la force physique de vous retenir ici. Chaque minute vaut mille guinées pour ma chérie, dit Mlle Pross.

Mme Defarge se dirigea vers la porte. Mlle Pross la prit par la taille de ses deux bras et la tint ainsi contre elle. C’était en vain que Mme Defarge se débattait. Mlle Pross, avec la ténacité vigoureuse de l’amour – qui est toujours plus fort que la haine – ne relâchait pas son étreinte, soulevant Mme Defarge de terre. Les deux mains de la cabaretière frappaient, griffaient le visage de Mlle Pross ; mais cette dernière se cramponnait à son adversaire avec une énergie plus forte que celle d’une personne qui se noie.

Bientôt les mains de Mme Defarge cessèrent de frapper et se portèrent vers sa ceinture.

— Il est sous mon bras, dit Mlle Pross, mais tu ne l’auras pas car je suis plus forte que toi, Dieu merci. Je te tiendrai jusqu’à ce que l’une de nous deux s’évanouisse ou meure.

Les mains de Mme Defarge se portèrent alors sur sa poitrine. Mlle Pross leva les yeux, vit un pistolet, le saisit – un éclair, une détonation – et la gouvernante se retrouva libre, aveuglée par la fumée.

Tout cela s’était passé en une seconde. Et la fumée s’évanouissait dans un horrible silence emportant l’âme de la femme furieuse dont le corps gisait sur le sol.

La première impulsion de Mlle Pross fut, lorsqu’elle eut fait le tour du cadavre, de descendre appeler de l’aide. Heureusement, elle vit les conséquences de ce geste avant qu’il fût trop tard et elle remonta à la hâte. Ce fut terrible de pénétrer à nouveau dans le logement. Mais elle dut le faire. Elle passa près du corps pour chercher son chapeau et ses autres vêtements. Elle s’habilla dans l’escalier après avoir fermé la porte à double tour et emporté la clef. Alors, elle s’assit quelques instants sur une marche pour souffler et pour pleurer. Enfin, elle se leva et sortit à la hâte. Elle avait la chance d’avoir une voilette, sans quoi elle n’eût pu continuer sa route sans se faire arrêter. Une autre chance était qu’elle ne laissait pas voir son trouble comme les autres femmes. Elle avait bien besoin de ces avantages car des traces d’ongles étaient visibles sur son visage, car ses cheveux étaient en désordre, car sa robe était déchirée.

En traversant un pont, elle jeta sa clef dans la rivière. Elle arriva à la cathédrale avant Jerry et la voiture. Pendant qu’elle attendait, elle se demandait si on n’avait pas repêché cette clef dans un filet, si on n’avait pas identifié cette clef, si on n’avait pas ouvert la porte, découvert le corps – et puis si on ne l’arrêterait pas, elle, Mlle Pross, à la barrière, si on ne la mettrait pas en prison pour meurtre !

Au milieu de ces réflexions, la voiture arriva. Elle y monta et s’éloigna.

— Y a-t-il du bruit dans les rues, monsieur Gruncher ? demanda-t-elle.

— Les bruits habituels, répondit Jerry en paraissant surpris de cette question.

— Je ne vous entends pas, dit Mlle Pross. Que dites-vous ?

Ce fut en vain que M. Gruncher répéta ce qu’il venait de dire. Mlle Pross ne l’entendait toujours pas.

— Je vais lui faire des signes de tête, pensa M. Gruncher de plus en plus étonné. Elle les verra.

Elle les vit.

— Y a-t-il du bruit dans les rues, redemanda bientôt Mlle Pross.

M. Gruncher hocha la tête.

— Je ne l’entends pas, dit-elle.

« Devenue sourde en une heure ! pensa M. Gruncher avec inquiétude. Qu’est-ce qui a bien pu lui arriver ? »

— Je sens, dit Mlle Pross, que ce fracas a été la dernière chose que j’entendrai dans ma vie.

— Mais elle est dans un drôle d’état ! dit M. Gruncher de plus en plus inquiet. Qu’est-ce qu’elle a bien pu faire pour se donner du courage ? Écoutez, mademoiselle. Voilà le roulement des charrettes. Est-ce que vous les entendez ?

— Je n’entends rien, répondit-elle en voyant que Jerry parlait. Oh ! mon brave homme, il y a eu d’abord un grand fracas, puis le silence, et ce fixe paraît immuable depuis ! Il ne sera jamais plus troublé tant que je vivrai.

— Si elle n’entend pas le roulement de ces effroyables charrettes, dit M. Gruncher en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, c’est bien qu’elle n’entendra plus jamais rien sur cette terre.

Et en effet, Mlle Pross resta sourde.

CHAPITRE XV

LE BRUIT DES PAS S’EST ÉTEINT POUR TOUJOURS

Les charrettes de la mort grondaient dans les rues de Paris. Six charrettes apportaient le vin de la journée à la guillotine. Tous les monstres imaginés depuis que le monde existe s’étaient fondus en un seul : la guillotine. Il n’y avait pas en cette France, si féconde et aux climats si variés, un brin d’herbe, une feuille, une racine, un bouquet qui n’obéit en se développant à des lois plus impérieuses que celles qui firent grandir la guillotine.

Six charrettes roulaient dans les rues, chargées de victimes. Leurs sombres roues semblent labourer un sillon tortueux. La terre – des visages – est jetée d’un côté et de l’autre. Le peuple a tellement l’habitude de ce spectacle qu’il ne se met même plus aux fenêtres. Par-ci, par-là, un habitant a des invités pour assister au passage des condamnés. Il tend alors un doigt complaisant vers les charrettes.

Quant à ceux que portent ces charrettes, certains observent les choses de ce monde avec un regard terne, d’autres portent un faible intérêt aux hommes. Il y en a dont la tête s’incline sur un désespoir silencieux ; il y en a qui pensent encore à paraître et qui jettent sur la foule des regards comme on en voit au théâtre ou sur les tableaux. Plusieurs ferment les yeux et essayent de réunir leurs pensées éparses. Un seul d’entre eux, un misérable, – et c’est un fou – est tellement horrifié qu’il chante et veut danser. Mais personne, parmi tous ces malheureux, ne fait appel ni par un geste ni par un regard à la pitié du peuple.

Une garde de quelques cavaliers marchait devant les charrettes. Les yeux se levaient souvent vers eux et on leur posait des questions. Cette question devait être toujours la même car la réponse provoquait invariablement une poussée dans la foule au passage de la troisième charrette. Et l’escorte de cette charrette désignait toujours le même condamné de la pointe de leur sabre.

Il était à l’arrière de la charrette et sa tête était penchée, de manière à ce qu’il pût parler à une jeune fille assise près de lui, et qui lui tenait la main. Il ne montrait aucune curiosité pour ce qui se passait autour de lui, et il ne cessait de parler à cette jeune fille. De temps en temps, dans la longue rue Saint-Honoré, des cris s’élèvent contre lui. Quand il les entend, il sourit tranquillement et secoue la tête pour ramener ses cheveux en arrière, car il a les bras liés et ne peut toucher son visage.

Le « mouton » de prison se tenait sur les marches de l’église, attendant les charrettes. Il cherche dans la première : il n’est pas là ; il cherche dans la deuxième : il n’est pas là. Il se demande déjà : « M’a-t-il trompé ? » quand son visage s’éclaircit en regardant dans la troisième.

— Qui est Évremont ? demande un homme derrière lui.

— Celui qui est au fond.

— Avec sa main dans celle de la jeune fille ?

— Oui.

L’homme crie :

— À bas Évremont. À la guillotine, les aristocrates ! À bas Évremont.

— Chut. Chut, lui dit timidement l’espion.

— Et pourquoi ne crierais-je pas, citoyen ?

— Il va payer. Dans cinq minutes, il aura payé. Laisse-le en paix.

Mais comme l’homme continue à crier : « À bas Évremont », ce dernier se tourne vers lui. Il voit alors l’espion, le regarde attentivement, puis se détourne.

Les horloges sonnent trois heures. Les charrettes creusent toujours un sillon dans la foule. Elles arrivent sur le lieu de l’exécution. Au premier rang, assises sur des chaises, comme dans un jardin public, les femmes tricotent. La Vengeance, debout sur une chaise, cherche son amie.

— Thérèse, crie-t-elle d’une voix perçante. Qui a vu Thérèse, Thérèse Defarge ?

— C’est la première fois qu’elle manque, dit une tricoteuse.

— Non, elle ne manquera pas aujourd’hui, crie la Vengeance. Thérèse !

— Plus haut, conseille la femme.

Plus haut, Vengeance, beaucoup plus haut, et même ainsi elle ne nous entendra pas.

— Pas de chance, cria la Vengeance en frappant la chaise du pied.

Et voici les charrettes.

— Évremont va être expédié en un clin d’œil et Thérèse ne sera pas là ! Voici son tricot, et sa chaise qui l’attend ! Je pleure de dépit et de déception.

Comme la Vengeance descendit de sa chaise, les prisonniers commencèrent à sortir des charrettes. Les ministres de Sainte-Guillotine attendaient en robe. Chut. Une tête s’est levée et les tricoteuses se lèvent également et comptent : « Un. »

La deuxième charrette est déjà passée. La troisième arrive. Chut ! Et les tricoteuses sans cesser leur travail comptent : « deux. »

Le prétendu Évremont descend et la petite couturière descend après lui. Il n’a pas lâché sa main en descendant ; il continue à la tenir comme il l’a promis. Il se met devant la jeune fille pour lui cacher la machine dont le couperet monte et descend sans cesse.

— Sans vous, cher étranger, je n’aurais pas été aussi calme, car, par nature, je suis une pauvre petite sans courage. Mon cœur m’abandonne dans la crainte. Aussi, sans vous, n’aurais-je pu élever mes pensées vers Celui qui vous a mis à mort pour qu’aujourd’hui nous puissions espérer. Je crois que c’est le ciel qui vous a envoyé à moi.

— Ou qui vous a envoyée, vous, à moi, dit Sydney Carton. Gardez vos yeux sur moi, chère enfant, et ne faites attention à rien d’autre.

— Tant que je tiendrai votre main, tout me sera égal. Et après, s’ils font vite…

— Ils feront vite, n’ayez crainte.

Tous deux sont debout dans le groupe des victimes qui s’éclaircit rapidement, et ils parlent comme s’ils étaient seuls. Les yeux dans les yeux, les mains dans les mains, cœur contre cœur, ces deux êtres pourtant si éloignés l’un de l’autre, ces deux enfants de la Mère universelle, se sont rapprochés sur la sombre route pour mourir.

— Ami courageux et généreux, puis-je vous poser une question ? Je suis très ignorante et cela me trouble un peu.

— Parlez.

— J’ai une cousine, une orpheline comme moi, mon unique parente et je l’aime beaucoup. Elle a cinq ans de moins que moi et elle habite dans le midi. La misère nous a séparées et elle ne sait rien de mon sort – car je ne sais pas écrire – et si je savais, comment lui écrire ! – C’est mieux ainsi, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, c’est beaucoup mieux.

— Ce que je voulais vous demander, lorsque j’ai vu votre visage et si fort, et qui me réconforte tant, c’est ceci : si vraiment la République fait du bien aux pauvres, si elle leur donne du pain, si elle les protège, ma cousine deviendra vieille, n’est-ce pas ?

— Et en quoi cela vous inquiète-t-il, ma gentille sœur ?

— Croyez-vous alors que le temps me paraisse bien long en l’attendant dans ce meilleur pays où vous et moi allons ?

— Non, il ne nous semblera pas long, car il n’y a pas de temps ni de chagrin, là où nous allons.

— Oh ! vous me faites du bien ! Je ne sais rien. Dois-je vous embrasser maintenant ? Le moment est-il venu ?

— Oui.

Elle baisa ses lèvres. Il baisa les siennes. Ils se bénirent l’un l’autre. Sa main à lui ne trembla pas comme il lâcha celle de la jeune fille. Il n’y a sur son visage que de la douceur. Elle l’a suivi tout de suite après – elle est partie. Les femmes qui tricotent comptent : « vingt-deux. »

« Je suis la résurrection et la vie, dit le Seigneur. Celui qui croit en moi vivra, même s’il est mort, et qui croit en moi ne mourra jamais. »

Le murmure que font des voix, des visages, tendus en avant, les bruits de pas d’une foule qui se serre, semblable à un bruissement d’eau, puis de nouveau le silence. « Vingt-trois. »

 

En parlant de lui cette nuit, en ville, on disait que c’était le visage d’homme le plus calme qu’on ait jamais vu. Beaucoup ajoutèrent même qu’il avait eu un air sublime, celui d’un prophète.

Une des victimes les plus remarquables – une femme – avait demandé au pied de l’échafaud, la permission d’écrire les pensées qui l’inspiraient. Si Carton avait exprimé les siennes, il eût été un prophète.

Voici ce qu’il eût dit :

« Je vois Barsad, et Cly, Defarge, la Vengeance, le juré, le juge, les oppresseurs nouveaux qui ont succédé aux anciens, périr sous la guillotine avant qu’elle cesse sa besogne. Je vois une belle ville et un peuple brillant se lever de cet abîme et par ses luttes pour conquérir la vraie liberté, au cours des longues années à venir, expier, puis effacer les maux de cette époque cruelle et de celles plus cruelles encore qui l’avaient fait naître.

Je vois les vies pour lesquelles j’ai donné la mienne, paisibles, heureuses, prospères dans cette Angleterre que je ne verrai plus jamais. Je la vois, tenant sur son sein un enfant portant mon nom. Je vois son père, courbé par l’âge, exerçant loyalement et dans la paix sa profession de médecin. Je vois le bon vieillard qui était leur ami, vivre près d’eux une dizaine d’années, puis leur laisser ses biens et aller tranquillement chercher sa récompense.

Je vois le sanctuaire qui m’a été fait dans leur cœur, et dans ceux de leurs descendants. Je vois une vieille femme me pleurant à l’anniversaire de ce jour. Je les vois, elle et son mari, leur course finie, couchés côte-à-côte dans leur dernier lit terrestre et je sais que ma mémoire leur était aussi sacrée qu’eux-mêmes l’étaient l’un à l’autre.

Je vois cet enfant, qu’elle tenait contre son sein et qui porte mon nom, homme gagnant sa vie dans la carrière qui fut la mienne. Je la vois la gagnant si bien que mon nom est devenu illustre grâce à la lumière du sien. Les taches sont effacées. Je le vois, premier parmi les meilleurs juges et hommes honorés, conduisant un enfant portant mon nom, avec un front que je connais et des cheveux d’or, ici, sur cette place, alors changée, belle à regarder, sans aucune trace de sa laideur d’aujourd’hui – et j’entends comme il raconte mon histoire à l’enfant, d’une voix tendue et tremblante.

C’est de loin la meilleure chose que j’aie faite, que je n’aie jamais faite ; c’est vers un bien meilleur repos que je vais, un repos que je n’ai jamais connu. »


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnrs.com/

en mai 2017.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Dickens, Charles, Un Conte de deux Villes, Traduit de l’anglais par Emmanuel Bove, Paris, Criterion, 1991. D’autres éditions ont été consultées (notamment la publication du texte en plusieurs parties dans Regards, 1936) en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend Prise de la Bastille, huile sur toile, c. 1789-1791, anonyme (peintre du nord de la France) (Musée de la Révolution, Château de Vizille, Wikimédia. – Le photographe, Rama, revendique, pour cette reproduction d’une œuvre en deux dimensions, une licence CC-by-sa-2.0-fr). Les illustrations dans le texte sont de Hablot Knight Browne, (signé : Phiz) et proviennent de l’édition 1859 parue en fascicules mensuels.

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

– Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.