Charles Dickens, Wilkie Collins,
George Augustus Sala, Elizabeth Gaskell,
Hesba Shelton, Adelaide Procter

LA MAISON HANTÉE
Contes de Noël

1892

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LES MORTELS DANS LA MAISON.. 4

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE DE L’HORLOGE. 32

L’ESPRIT DE LA DOUBLE CHAMBRE. 55

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE DES TABLEAUX.. 77

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE AUX ARMOIRES. 88

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE DE M. B***. 108

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE DU COIN.. 125

Ce livre numérique. 129

 

LES MORTELS DANS LA MAISON

C’est sans aucun des accessoires attribués aux revenants, et sans être environné des prestiges habituels aux apparitions, que j’ai fait pour la première fois connaissance avec la maison, qui est le sujet de ce conte de Noël.

Je la vis au grand jour, éclairée par un beau soleil. Il n’y avait ni vent, ni pluie, ni éclairs, ni tonnerre, ni circonstances terribles ou extraordinaires d’aucune espèce, pour ajouter à son effet. Bien plus, comme elle n’était qu’à un mille de la gare du chemin de fer, je m’y étais rendu directement, et pendant que j’attendais devant la maison et regardais le chemin par lequel j’étais venu, je vis le train de marchandises qui s’avançait doucement en suivant le remblai dans la vallée. Je ne dirai pas que toutes choses étaient tout à fait selon la règle ordinaire, parce que je me demande si n’importe quoi peut l’être excepté pour des gens tout à fait vulgaires, et ma vanité me suggère ce doute ; mais je prendrai sur moi de dire que tout le monde aurait pu voir cette maison, comme je la vis, par cette belle matinée d’automne.

Voici la manière dont elle se présenta à moi.

Je me rendais à Londres venant du nord et j’avais l’intention de m’arrêter en route pour visiter cette maison ; ma santé réclamant un séjour momentané à la campagne, l’un de mes amis qui le savait, et qui par hasard était passé par là et l’avait vue, m’avait écrit pour me l’indiquer comme un endroit convenable.

J’étais monté dans le train à minuit, et je ne tardai pas à m’endormir, et lorsque je m’éveillai, en regardant par la croisée, j’aperçus une brillante aurore boréale.

Je me rendormis, et ne m’éveillai que lorsque le jour avait remplacé la nuit, avec le mécontentement ordinaire à celui qui s’imagine n’avoir pas dormi du tout. Je suis honteux de le dire, mais je crois que dans l’état d’hébétement causé par cette impression, je me serais volontiers battu avec l’homme qui était en face de moi.

Pendant toute la nuit, cet homme avait eu, comme tous ces vis-à-vis ont toujours, plusieurs jambes de trop, et toutes trop longues. Ajoutez à cette conduite déraisonnable qui était la seule qu’on pût attendre de lui, qu’il avait un crayon et un carnet et était perpétuellement occupé à écouter et à prendre des notes.

Il m’avait semblé que ces notes agressives avaient rapport aux cahots et aux bruits du wagon.

Je me serais résigné à le laisser faire, en supposant que c’était un ingénieur civil, s’il n’avait regardé droit au-dessus de ma tête toutes les fois qu’il écoutait. C’était un homme ayant des yeux à fleur de tête, une attitude embarrassée, et dont toutes les manières m’étaient insupportables.

La matinée était froide et triste, le soleil n’était pas encore levé ; après avoir contemplé la pâle lumière des feux des usines s’élevant dans cette partie du pays, le rideau d’épaisse fumée suspendu entre moi et les étoiles et entre moi et le jour, je me tournai vers mon compagnon de voyage et lui dis :

— Je vous demande pardon, monsieur, mais remarquez-vous quelque chose d’extraordinaire en moi ?

Car vraiment il me semblait qu’il prenait des notes sur ma casquette de voyage, ou sur ma chevelure, avec une minutie qui allait jusqu’à l’impertinence.

L’homme aux yeux à fleur de tête détourna son regard de moi comme si le derrière de la voiture eût été à cent milles de lui et dit avec un air de hauteur et de compassion pour mon insignifiance :

— D’extraordinaire en vous, monsieur ? B…

— B…, monsieur ? lui dis-je en m’échauffant.

— Je n’ai rien à faire avec vous, monsieur, reprit-il ; permettez, je vous prie, que j’écoute... O.

Ce fut après une pause de quelques minutes qu’il prononça cette voyelle en prenant une note.

Au premier moment je fus alarmé, car c’était une position désagréable d’être en express avec un fou, et de n’avoir aucune communication avec les surveillants du train ; mais je me consolais avec l’idée que ce monsieur pouvait être ce qu’on appelle généralement un esprit frappeur et qu’il appartenait à cette secte pour laquelle j’ai un profond respect, mais dans laquelle je n’ai nulle confiance. J’allais le questionner à ce sujet, quand il m’interrompit :

— Vous voudrez bien m’excuser, monsieur, – dit-il d’un air dédaigneux, – d’être trop au-dessus de l’humanité pour m’occuper de cela. J’ai passé la nuit, comme maintenant je passe tout mon temps, en relation avec les esprits.

— Ah ! – répondis-je en ayant l’air de douter un peu.

— Les conférences ont commencé ce soir, – reprit le monsieur en tournant les feuillets de son carnet, avec ce message : — Les mauvaises communications corrompent les bonnes mœurs.

— Profond, – dis-je, – mais est-ce absolument nouveau ?

— Nouveau pour les esprits, répondit le gentleman.

Je ne pus que répéter mon ah ! d’un ton de doute et je lui demandai « s’il voulait bien me faire la grâce de me donner connaissance de sa dernière communication. »

— Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras dit le Monsieur en lisant d’un ton solennel ce qu’il venait d’écrire.

— Vraiment, je suis de la même opinion, mais y a-t-il un tu l’auras ?

— Oui, et je l’ai.

Puis, il m’informa que l’esprit de Socrate avait fait cette révélation particulière pendant la soirée :

« Mon ami, j’espère que vous vous portez très bien. Il y a deux personnes dans ce wagon. Comment vous portez-vous ? Il y a dix-sept mille quatre cent soixante-dix-neuf esprits ici, seulement vous ne pouvez pas les voir. Pythagore est ici, il ne se permet pas de dire sa pensée, mais il espère que vous aimez à voyager. Galilée aussi est entré inopinément avec son intelligence scientifique et a dit : « Je suis heureux de vous » voir, amico. Come sta ? L’eau gèlera dès qu’il fera assez froid. Addio ! » Pendant la nuit les phénomènes suivants se sont produits. L’évêque Butler a insisté pour orthographier son nom Bubler, en punition de cette faute contre l’orthographe, on l’a renvoyé comme étant de mauvaise humeur. John Milton, soupçonné de vouloir mystifier par parti pris, a nié être l’auteur du Paradis Perdu et a présenté comme ayant fait ce poème deux messieurs inconnus dont l’un se nommait Grangers et l’autre Scadgingtone. Et le prince Arthur, neveu du roi Jean d’Angleterre, s’est présenté comme étant assez confortablement installé, dans la septième région où il apprend à peindre sur le velours sous la direction de MM. Trimmer et de Marie, reine d’Ecosse. »

Si, par hasard, ce que j’écris venait à tomber sous les yeux du gentleman qui a eu l’obligeance de me raconter ces faits, j’espère qu’il m’excusera si j’avoue, qu’à la vue du soleil levant, et en contemplant l’ordre admirable de ce vaste univers je m’impatientai de sa conversation ; je m’en impatientai à un tel point, que je fus enchanté de descendre à la première station et d’échanger ces idées nuageuses et vaporeuses pour l’air libre du ciel.

La matinée était devenue belle. Pendant que je marchais parmi les feuilles dorées et d’un brun rouge qui s’étaient déjà détachées des arbres, que je regardais autour de moi les merveilles de la création et réfléchissais aux lois invariables et harmonieuses par lesquelles elles sont soutenues ; les relations spirites de ce gentleman, me semblaient le plus pitoyable passe-temps de voyage, que le monde eut jamais vu. Dans cette disposition d’esprit toute païenne, j’arrivai devant la maison et m’arrêtai pour l’examiner attentivement.

C’était une maison solitaire, qui se trouvait dans un jardin excessivement négligé, un petit carré ayant à peu près deux ares. C’était une maison de l’époque de George II, aussi raide, aussi froide, aussi régulière qu’un admirateur sincère des quatre George eût pu raisonnablement la souhaiter. Elle était inhabitée, mais depuis un an ou deux on l’avait réparée à bon marché, pour la rendre habitable, je dis à bon marché, parce que les travaux avaient été faits d’une manière très superficielle, et déjà le plâtre et la peinture tombaient en ruines, bien que les couleurs en fussent encore fraîches. Un écriteau qui pendait de travers sur le mur du jardin annonçait qu’elle était à louer, bien meublée et à des conditions modérées. Elle était beaucoup trop ombragée, il y avait trop d’arbres, notamment six grands peupliers devant les fenêtres de la façade, ils étaient extrêmement mélancoliques et l’emplacement de cette habitation avait été très mal choisi.

Il était facile de voir que c’était une maison que tout le monde évitait et que le village, sur lequel ma vue se porta, attirée par le clocher d’une église à la distance d’un demi-mille, la fuyait. Enfin, une maison que personne ne voulait ni louer, ni acheter. La conclusion naturelle était qu’elle avait la réputation d’être hantée par les Esprits.

Nulle heure, parmi les vingt-quatre heures du jour et de la nuit, ne me semble aussi solennelle que celle de l’aube. Pendant l’été je me lève souvent de très bonne heure, et je me retire dans mon cabinet de travail pour faire l’ouvrage d’un jour avant le déjeuner. Dans ces occasions je suis toujours profondément impressionné, par la tranquillité et la solitude qui règnent autour de moi. En outre, il y a quelque chose de terrible à être entouré de figures familières endormies, et de savoir que ceux qui nous sont le plus chers, et qui nous aiment le plus, ne s’inquiètent aucunement de nous dans cet état d’impassibilité, qui anticipe sur cette fin mystérieuse vers laquelle nous marchons tous : la cessation de la vie, les fils de la veille cassés, le siège déserté, le livre fermé, l’occupation abandonnée sans être terminée ; tout cela est l’image de la mort.

La tranquillité de l’heure, la demi-teinte du jour, le froid du matin produisent la même impression et rappellent la même idée ; et les objets familiers du ménage, lorsqu’ils sortent des ombres de la nuit éclairés par l’aube matinale, reprennent aussi un air de jeunesse, et ressemblent à ces vieilles figures usées par les soucis ou par l’âge, qui, tombées sous l’empire de la mort, ont quelque chose de la fraîcheur et de la sérénité des anciens jours. Autrefois, j’ai vu l’apparition de mon père à cette même heure ; il vivait et se portait bien, et depuis, grâce à Dieu, rien de fatal ne lui est survenu. Il est pourtant très vrai que je l’ai vu au grand jour me tournant le dos, assis sur une chaise qui était à côté de mon lit. Il reposait, sa tête sur sa main, et je ne pouvais distinguer s’il dormait ou si cette pose était l’expression du chagrin. Étonné de le voir là, je me levai à demi sur mon lit en m’appuyant sur le bord, et je le contemplai. Comme il ne faisait aucun mouvement, je lui parlai plusieurs fois, et comme malgré cela il ne remuait pas, je fus alarmé, et je lui posai la main sur l’épaule, du moins je me l’imaginai… il n’y avait rien.

Pour toutes ces raisons, et pour d’autres qui sont moins faciles à exposer, je trouve que l’aube est l’heure la plus favorable aux apparitions. À cette heure-là, toute maison sera plus ou moins hantée pour moi, et aucune ne pouvait se présenter à mon imagination plus avantageusement que celle que j’avais sous les yeux.

En songeant toujours à cette maison abandonnée, je me dirigeai vers le village où je trouvai le propriétaire de la petite auberge qui sablait les premières marches de son escalier. Je commandai mon déjeuner et, tout en causant, j’abordai le sujet de la maison.

— Est-elle hantée ? – lui demandai-je.

L’aubergiste me regarda, secoua la tête et répondit :

— Je ne dis rien.

— Alors elle est hantée ?

— Eh bien ! c’est vrai, – s’écria l’aubergiste dans un accès de franchise qui ressemblait au désespoir, – pour ma part je ne voudrais pas y coucher.

— Et pourquoi pas ?

— Si je voulais coucher dans une maison, où toutes les sonnettes carillonnent, sans que personne les fasse sonner, où toutes les portes se ferment avec violence sans que personne les pousse, où toutes sortes de pieds marchent sans qu’il y ait de bustes ; alors, dit l’aubergiste, je demeurerais dans cette maison.

— Est-ce qu’on y voit quelque chose ?

L’aubergiste me regarda de nouveau, puis avec son premier air désespéré il appela dans la cour de l’écurie.

— Ikey !

Cet appel fit venir un jeune garçon aux épaules hautes, ayant une figure pleine et rouge, encadrée de cheveux roux et courts ; une grande bouche rieuse, un nez retroussé et un grand gilet à manches à raies rouges avec des boutons en nacre, qui semblait grandir sur lui et en voie, s’il n’était pas coupé, de couvrir sa tête et d’envahir ses bottes.

— Ce gentleman désire qu’on lui apprenne, dit l’aubergiste, – si on voit quelque chose aux Peupliers.

— Il y a une femme encapuchonnée avec un hibou[1], – dit Ikey avec empressement.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire un oiseau, monsieur.

— Une femme encapuchonnée avec un hibou, mon Dieu ! L’avez-vous jamais vue ?

— J’ai vu le hibou !

— Et jamais la femme ?

— Pas si nettement que le hibou, mais ils sont toujours ensemble.

— Est-ce que personne n’a jamais vu la femme aussi nettement que le hibou ?

— Mon Dieu, monsieur, des tas de gens…

— Qui ?

— Mon Dieu, monsieur, des tas de gens.

— L’épicier d’en face qui ouvre sa boutique, par exemple ?

— Perkins ? Non, monsieur, il ne voudrait pas aller près de cet endroit pour rien au monde, – oh non ! continua le garçon avec un peu d’émotion, – M. Perkins n’a pas grande intelligence, mais cependant il n’est pas assez bête pour cela.

Ici, l’aubergiste murmura en confidence qu’il était convaincu que Perkins en savait assez pour ne pas y aller.

— Qui était… ou qui est donc cette femme encapuchonnée avec le hibou, savez-vous ?

— Oui, dit Ikey, pendant qu’il soulevait sa casquette d’une main et qu’il se grattait la tête de l’autre ; – on prétend généralement qu’elle a été assassinée et que le hibou a crié pendant qu’on la tuait.

Ce très bref résumé fut tout ce que je pus apprendre, excepté qu’un jeune homme aussi robuste qu’on peut l’être, après avoir vu cette femme, avait été pris d’attaques de nerfs telles, qu’on avait été obligé de le garrotter. On disait aussi qu’un homme qu’on désignait d’une manière assez obscure, comme un gaillard courageux, une espèce de vagabond borgne, qui répondait au nom de Joby, à moins qu’on ne l’abordât sous celui de Greenwood et dans ce cas, il répondait : « Pourquoi pas, et même si c’est ainsi, que vous importe, ce n’est pas votre affaire », avait rencontré la femme encapuchonnée cinq ou six fois. Mais ces témoins n’ont pu me renseigner matériellement, puisque le premier était en Californie, et que le dernier n’était nulle part, comme disait Ikey (ce qui m’a été confirmé par l’aubergiste).

Or, quoique je regarde avec une crainte silencieuse et solennelle les mystères qui suivent la mort, l’épreuve du grand jugement, les changements qui s’opèrent dans toutes les choses qui ont eu vie, et, quoique je n’aie pas l’audace de prétendre les connaître et les approfondir, je ne pourrais concilier davantage l’idée des portes qui se ferment avec violence, des sonnettes qui carillonnent, des planches qui craquent et autres choses insignifiantes pareilles, avec la majestueuse beauté et l’harmonie qui règnent dans toutes les lois divines qu’il nous est permis d’observer et d’admirer ; que je n’aurais pu, l’instant d’avant, rattacher au char du soleil levant la conversation spirite de mon compagnon de voyage. En outre, j’avais vécu dans deux maisons hantées, toutes les deux en pays étrangers : l’une d’elles était un vieux palais italien qui avait la réputation d’être excessivement mal hanté, et, qui avait été deux fois abandonné par ce motif. J’y ai vécu huit mois agréablement et paisiblement, bien que la maison eût une vingtaine de chambres à coucher mystérieuses dont on ne se servait jamais. Il y avait aussi, près de la chambre où je couchais, une chambre hantée de première classe, dans laquelle je me retirais quelquefois pour lire un certain nombre d’heures. J’insinuais tout doucement ces détails à l’aubergiste. Quant à la mauvaise réputation qu’avaient les « Peupliers », j’en raisonnais avec lui : Mais combien de choses ont une mauvaise réputation sans la mériter ! et combien il est facile de leur donner un mauvais renom ; ne pensait-il pas, que si lui et moi persistions à chuchoter dans le village qu’un vieil ivrogne de chaudronnier du voisinage, ayant l’air d’un sorcier, s’était vendu au diable, en peu de temps tout le monde l’accuserait d’avoir fait ce trafic aventureux. Il faut avouer que cette sage conversation, ne fit aucun effet sur l’aubergiste, et je suis forcé de convenir que je n’ai jamais mieux manqué mon but.

Pour couper court à cette partie de l’histoire, il faut que je dise que j’étais piqué d’honneur par ce qu’on disait de la maison hantée, et que j’étais presque décidé à la prendre. Aussi, après le déjeuner, je m’en procurai les clefs chez le beau-frère de Perkins, un marchand de fouets et de harnais qui tenait le bureau de poste et était sous la domination d’une femme très rigide, et je me rendis à la maison accompagné de l’aubergiste et d’Ikey.

Comme je m’y attendais, je la trouvai extraordinairement triste. Les ombres changeantes et mélancoliques des grands arbres qui s’y agitaient la rendaient lugubre au dernier point. Cette maison était mal située, mal construite et d’une vilaine architecture. Elle était humide, vermoulue, conservait une odeur de rats et était la triste victime de cette indescriptible décadence qui s’empare de toutes les œuvres de la main des hommes toutes les fois qu’elles ne sont pas entretenues. Les cuisines et les pièces affectées au service étaient trop grandes et trop éloignées les unes des autres. En haut et en bas, de grandes enfilades de corridors, entrecoupées par des espaces de verdure qui représentaient les chambres. Il y avait un vieux puits moisi ayant une couche verdâtre à sa surface, caché comme une trappe meurtrière au pied de l’escalier de la cuisine, sous une double rangée de sonnettes. Sur une de ces sonnettes était écrit en lettres blanches fanées, sur un fond noir « MAÎTRE B. » ; on me dit que c’était celle qui sonnait le plus.

— Qui est Maître B. ? – demandai-je ; – sait-on ce qu’il faisait pendant que le hibou huait ?

— Il sonnait, – répondit Ikey.

Je fus frappé de la précipitation et de la dextérité avec laquelle ce jeune homme jeta son bonnet de fourrure à la sonnette en la faisant tinter lui-même. C’était une grosse sonnette rendant un son désagréable. Les autres avaient été étiquetées du nom des chambres auxquelles leurs fils de fer correspondaient tels que : « La chambre des tableaux », « la chambre à deux lits », « la chambre de l’horloge » ; et ainsi de suite. En suivant la sonnette de Maître B. jusqu’à son point de départ, je trouvai que l’on avait accordé à ce jeune homme un logement de troisième classe, dans un cabinet triangulaire sous le grenier, ayant une cheminée dans un des coins de la pièce tellement petite qu’elle ressemblait à l’escalier en spirale de Tom-Pouce.

De sorte qu’il eût fallu que Maître B. fût d’une taille extrêmement exiguë pour pouvoir se chauffer à un pareil trou. Le papier d’un côté de la chambre était tombé en lambeaux ; des fragments de plâtre y étaient restés attachés et obstruaient presque la porte. Il paraît que M. B., dans son état de spiritisme, se faisait toujours une loi d’arracher le papier. Ni l’aubergiste, ni Ikey ne pouvaient dire pourquoi il faisait de telles folies.

Je ne fis pas d’autre découverte, excepté que la maison avait une énorme terrasse. Elle était assez bien meublée quoiqu’avec parcimonie ; une partie des meubles, peut-être bien un tiers, étaient aussi vieux que la maison ; le reste appartenait aux différentes époques du dernier siècle. On me dit de m’adresser à un marchand de blé à la halle de la ville, afin de m’entendre au sujet du prix. Je me rendis immédiatement chez cet homme et je louai pour six mois.

Ce fut juste au milieu d’octobre que j’en pris possession, avec ma sœur qui n’est pas mariée ; je me risque à lui donner trente-huit ans, elle est si belle, si spirituelle, si affable ! Nous avions avec nous, un homme d’écurie qui était sourd, mon limier Turc, deux bonnes et une jeune personne appelée « la Fille Bizarre » c’était une orpheline élevée par la Société de Saint-Laurent. J’ai quelques motifs de la mentionner la dernière parce que c’était un mauvais choix et une acquisition désastreuse pour notre personnel.

L’année s’avançait rapidement, les feuilles tombaient de bonne heure, il faisait une journée froide et humide lorsque nous prîmes possession de la maison, et sa tristesse était vraiment accablante. La cuisinière avait un bon caractère mais un esprit faible, elle fondit en larmes en voyant la cuisine, et, en demandant qu’on remît sa montre d’argent à sa sœur (qui demeurait 2, Tuppintock’s Gardens, Liggs’s Walk, Clapham Rise), en prévision de ce qui pouvait lui arriver à cause de l’humidité. Sheaker, la fille de service affectait la gaîté, mais souffrait le martyre. La Fille Bizarre, qui n’avait jamais été à la campagne, seule était contente, et faisait le projet de semer un gland dans le jardin devant le lavoir de la cuisine, pour faire pousser un chêne.

Avant la tombée de la nuit, nous avions éprouvé toutes les sortes de misères naturelles inhérentes à notre situation aussi opposées que possible aux misères surnaturelles. Des bruits désespérants montaient en masse, comme de la fumée, des sous-sols de la maison, et descendaient des étages supérieurs. Il n’y avait pas de rouleau à pâtisserie, il n’y avait pas de salamandre (ce qui ne me surprit pas, car je ne savais pas ce que c’était). Il n’y avait rien dans la maison et le peu qu’il y avait était cassé ; enfin les derniers habitants avaient dû vivre comme des pourceaux. Qu’avait donc voulu dire le propriétaire en annonçant qu’il louait meublé ? La Fille Bizarre était gaie et exemplaire au milieu de tous ces malheurs. Mais quatre heures après que les ténèbres nous eurent envahis, nous entrâmes dans une espèce de voie surnaturelle, et elle avait vu des yeux et était prise d’une attaque de nerfs.

Il était convenu entre ma sœur et moi que nous garderions strictement le silence sur ce qui pourrait nous arriver dans la maison hantée ; mon idée était, et, est toujours, que lorsque Ikey avait aidé à décharger la voiture je ne l’avais pas laissé seul un instant avec les femmes ou avec aucune d’elle. Néanmoins, comme je l’ai déjà dit, la Fille Bizarre (et on n’a pu tirer d’elle aucune autre explication) avait vu des yeux avant neuf heures, et avant dix, on avait jeté sur elle autant de vinaigre qu’il en eût fallu pour mariner un beau saumon.

Je laisse au lecteur intelligent à juger les sentiments que j’éprouvai quand, à près de dix heures et demie, la sonnette de M. B commença à carillonner de la manière la plus furieuse et que Turc hurla à tel point que toute la maison retentit de ses lamentables aboiements.

J’espère que je ne me retrouverai jamais dans un état aussi peu chrétien, que celui dans lequel je vécus pendant quelques semaines à l’égard de la mémoire de M. B. Que la sonnette ait été agitée soit par les rats, les souris et les chauves-souris, soit par une cause ou une autre ou peut-être par la réunion de toutes, je l’ignore ; mais il est certain qu’elle sonna de deux nuits à trois nuits, jusqu’à ce que j’eusse l’heureuse idée de tordre le cou à M. B. ou, pour mieux dire, de briser le fil de fer et de faire taire ainsi ce jeune homme pour toujours.

Pendant ce temps, des facultés cataleptiques toujours croissantes s’étaient développées chez la Fille Bizarre au point qu’elle était devenue un éclatant exemple de cette maladie incommode. Dans les circonstances les plus indifférentes, elle se raidissait comme un Guy Faukes privé de raison. Je m’adressai aux bonnes et cherchai à leur parler d’une manière lucide, en leur disant que j’avais fait repeindre la chambre de M. B. et arraché le papier, que j’avais emporté la sonnette, arrêté son mouvement et que si elles pouvaient supposer que ce maudit garçon avait vécu et était mort pour ressusciter et mener une conduite qui aurait dû nécessairement lui faire faire connaissance avec les bouts de fouets les plus acérés dans l’état imparfait de son existence comment pouvaient-elles penser, qu’un pauvre être humain comme moi fût capable, avec ses faibles moyens, de contrarier ou de limiter les pouvoirs d’esprits dépouillés de leur enveloppe terrestre ou de n’importe quels esprits ? Je dois dire que si je devins éloquent et persuasif, peut-être même un peu complaisant en leur faisant ce discours, tout cela était inutile et n’empêchait pas la Fille Bizarre de se roidir depuis la pointe des pieds jusqu’à la pointe de ses cheveux en nous regardant d’un œil enflammé comme une pétrification paroissiale.

Streaker aussi, la fille de service, avait un attribut de la nature la plus affligeante. Je ne puis dire, si elle était d’un tempérament lymphatique, ou ce qu’elle avait, mais cette jeune personne devint une véritable distillerie pour produire les larmes les plus abondantes et les plus transparentes, que j’aie jamais vues. En outre de ces particularités, elles avaient une ténacité particulière, de sorte qu’elles ne tombaient pas, mais restaient suspendues sur sa figure et sur son nez. Dans cette condition, en secouant doucement la tête d’une manière lamentable, son silence m’intriguait plus que n’aurait pu le faire l’admirable Crichton, dans une dissertation verbale sur une bourse pleine d’or. La cuisinière pareillement me couvrait de confusion comme avec un vêtement lorsqu’elle terminait doucement la séance, en déclarant que cette maison la tuait et l’usait, et en répétant avec timidité sa dernière volonté au sujet de sa montre d’argent.

Quant à notre vie nocturne, la contagion du soupçon et de la crainte nous avait tous envahis, jamais il n’y eut pareille contagion sous le soleil. Une femme encapuchonnée ? D’après les récits nous étions dans un vrai couvent de femmes encapuchonnées. Des bruits ? En partageant les terreurs du sous-sol, je m’établis dans le triste parloir pour écouter et j’en entendis de si divers et de si étranges, qu’ils m’auraient glacé le sang si je ne l’eusse pas réchauffé en m’élançant dehors pour aller à la découverte. Si vous cherchez à écouter au milieu de la nuit, lorsque vous êtes au lit ou confortablement établi au coin de votre feu, votre imagination remplira bientôt n’importe quelle maison de bruits étranges au point d’en trouver un pour ébranler chaque fibre de votre système nerveux.

Je le répète, la contagion de la peur et du soupçon était parmi nous et jamais il n’y en eut de pareille sous la calotte des cieux. Les femmes avaient le nez écorché à l’état chronique à force de respirer des sels, et elles étaient toujours chargées et amorcées pour faire explosion et prêtes à tomber en syncope. Les deux plus âgées détachaient la Fille Bizarre pour toutes les expéditions qu’on considérait comme doublement hasardeuses ; et elle confirmait toujours la réputation de ces aventures en entrant en catalepsie. Lorsque la cuisinière ou Streaker montait après la tombée de la nuit, nous étions certains d’entendre aussitôt un coup frappé au plafond, et cela se répétait si souvent, qu’on eût dit un militaire parcourant la maison et administrant un coup de son métier à chaque domestique qu’il rencontrait.

Il était inutile de rien faire. Il était inutile de s’effrayer parfois de sa propre personne ou d’un véritable hibou et de chasser le hibou. Il était inutile de découvrir qu’en frappant par hasard certaines notes discordantes sur le piano, Turc hurlait toujours en entendant ces sons particuliers. Il était inutile de faire le Rhadamante avec les sonnettes, et si une malheureuse sonnette se mettait à carillonner sans permission, de la faire arracher et de la réduire inexorablement au silence. Il était inutile d’allumer du feu dans les cheminées, de descendre des torches dans le puits, de faire une charge furieuse dans les chambres et dans les alcôves suspectes. Nous changeâmes de domestiques et ce ne fut pas mieux. Les nouveaux s’enfuirent ; une nouvelle série vint, et ce ne fut pas mieux. Enfin notre confortable ménage se désorganisa tellement et devint si misérable, qu’un soir je dis à ma sœur dans un grand état d’abattement :

— Patty, je commence à désespérer de trouver des gens qui veuillent rester avec nous, et, je pense que nous devrions renoncer à cette maison.

Ma sœur, qui est une femme de beaucoup d’intelligence, répondit :

— Non, John, n’y renoncez pas. Ne vous tenez pas pour battu, John. Il nous reste encore un autre moyen.

— Et quel est-il ? lui dis-je.

— John, – répondit ma sœur, – si nous ne sommes pas chassés de cette maison, et cela pour n’importe quelle raison, il me paraît évident, ainsi qu’à vous, que nous devons nous servir nous-mêmes et mener entièrement la maison de nos propres marins.

— Mais les domestiques ? – dis-je.

— N’ayons pas de domestiques, – dit ma sœur hardiment.

Semblable à toutes les personnes de ma condition, il ne m’était jamais venu dans l’idée de marcher sans ces fidèles obstacles. Cette pensée me sembla si nouvelle, lorsqu’elle me fut suggérée, que je pris un air très indécis.

— Nous savons qu’ils ne viennent ici que pour s’effrayer mutuellement et se communiquer leur peur, – dit ma sœur.

— À l’exception de Bottles, – observai-je d’un air pensif.

(Le garçon d’écurie sourd. Je le garde à mon service et je le garderai toujours comme un phénomène de taciturnité qui n’a pas son pareil en Angleterre.)

— Assurément, John, – fit ma sœur, – à l’exception de Bottles. Et qu’est-ce que cela peut faire ? Bottles ne parle à personne, n’entend rien, à moins qu’on ne crie très fort tout près de lui ; et quelle frayeur peut-il avoir ou communiquer ? aucune.

Cela était parfaitement vrai ; l’individu en question s’était constamment retiré tous les soirs pour aller se mettre au lit, dans une pièce au-dessus de la remise, en l’unique compagnie d’une fourche et d’un seau d’eau. J’avais toujours eu dans l’idée, et c’est un fait digne de remarque, que, si je fusse monté une minute après cette heure dans ce réduit sans me faire annoncer, j’aurais reçu le seau d’eau sur le corps et j’aurais été empalé avec la fourche. Aussi Bottles n’avait jamais pris garde à tout notre vacarme. Cet homme muet et imperturbable s’asseyait comme si de rien n’était pour souper, pendant que Streaker était en pâmoison devant lui et la Fille Bizarre rigide comme un marbre, et profitait de la calamité générale pour mettre une pomme de terre de plus dans sa bouche et se gorger de pâté ou de beefsteak.

— Ainsi donc, – dit ma sœur, – j’excepte Bottles. Et comme la maison est trop grande, John, et peut-être trop solitaire pour être bien entretenue par Bottles, vous et moi, je propose de chercher parmi nos amis, et d’en choisir un certain nombre, sur lesquels nous pourrons le plus compter comme dévouement et bonne volonté et nous formerons une colonie pendant trois mois ; nous nous servirons les uns les autres, nous vivrons gaiement et en bonne harmonie, et nous verrons ce qui adviendra.

J’étais si charmé de ma sœur que je l’embrassai sur-le-champ et adoptai son projet avec la plus grande ardeur.

Nous étions alors au commencement de la troisième semaine de novembre ; mais nous prîmes nos mesures si vigoureusement, nous fûmes si bien secondés par les amis auxquels nous nous confiâmes, qu’il restait encore une semaine du mois à s’écouler lorsqu’ils vinrent joyeusement se joindre à nous et habiter la maison hantée.

Mentionnons ici deux petits changements que j’avais faits pendant que ma sœur et moi étions seuls. Il m’était venu à l’esprit qu’il était possible que Turc hurlât la nuit dans la maison parce qu’il désirait être en liberté. Je l’installai donc dans un chenil dehors, mais sans être enchaîné. J’avertis sérieusement les gens du village que tous ceux qui l’approcheraient de trop près et se trouveraient sur son chemin devaient s’attendre à être pris à la gorge. Alors je demandai comme par hasard à Ikey s’il se connaissait en fusils ?

— Oui, monsieur, – me répondit-il, – je reconnais un bon fusil dès que je le vois.

Je le priai de me faire le plaisir de passer à la maison pour examiner le mien.

— C’est une bonne arme qui doit porter juste, monsieur, dit Ikey après avoir examiné une carabine à double canon que j’ai achetée à New-York, il y a quelques années. – On ne peut pas s’y tromper, monsieur.

— Ikey, – lui dis-je, – n’en parlez pas ; j’ai vu quelque chose dans cette maison.

— Oui, monsieur, – murmura-t-il en ouvrant les yeux avec stupéfaction. – Vous avez vu la femme en capuchon ?

— N’ayez pas peur, – lui dis-je. – C’était une figure comme la vôtre.

— Seigneur Dieu, monsieur !

— Ikey ! – continuai-je en lui serrant la main avec bienveillance, je puis même dire affectueusement, – s’il y a quelque vérité dans ces contes de revenants, le plus grand service que je puisse vous rendre, c’est de tirer un coup de fusil sur l’apparition ; et je vous promets, par le ciel et par la terre, que je le ferai avec ce fusil, si je la revois encore !

Le jeune homme me remercia et prit congé de moi, avec un peu de précipitation, après avoir refusé un verre de liqueur. Je lui avais fait part de mon secret, parce que je n’avais jamais tout à fait oublié la casquette qu’il avait jetée à la sonnette, et que j’avais remarqué, dans une autre occasion, quelque chose ressemblant à une casquette en fourrure gisant non loin de la sonnette, un soir qu’elle s’était mise à carillonner ; et c’était toujours à l’heure la plus favorable aux revenants qu’il venait rassurer les bonnes. Toutefois, il ne faut pas être injuste envers Ikey. Il avait peur de la maison et croyait fermement qu’elle était hantée ; et cependant, de son côté, il aimait jouer aux fausses apparitions dès qu’il en trouvait l’occasion. Le cas de la Fille Bizarre était exactement le même. Elle parcourait la maison, en proie à une véritable terreur ; et, cependant, elle mentait affreusement et avec opiniâtreté, et inventait des causes d’alarme qu’elle répandait ensuite parmi les autres, et produisait elle-même beaucoup des bruits que nous entendions. J’avais toujours eu les yeux ouverts sur eux, et je savais tout cela.

Il est inutile de chercher à expliquer cette disposition pour l’absurde et le merveilleux ; je me contenterai de remarquer que c’est un fait généralement reconnu par tout homme intelligent qui a fait une étude approfondie de la science médico-légale et autres connaissances exactes ; que c’est un état d’esprit aussi commun que connu des observateurs, et que c’est une des choses qu’on doit raisonnablement soupçonner tout d’abord, et examiner ensuite avec soin.

Mais revenons à notre société. Dès que nous fûmes rassemblés, la première chose que nous fîmes fut de tirer au sort les chambres à coucher. Ceci fait, chaque chambre, et même toute la maison, depuis la cave jusqu’au grenier, ayant été minutieusement visitée par la société tout entière, nous nous partageâmes les différents soins du ménage, comme si nous eussions été une troupe de bohémiens, que nous eussions fait une excursion en yacht, une partie de chasse ou un naufrage. Alors je racontai les vagues rumeurs qui circulaient sur la femme encapuchonnée, le hibou, M. B…, et d’autres encore plus vaporeuses et plus impalpables, qui avaient flotté dans l’air, tout autour de nous, depuis que nous habitions la maison ; et tout cela à propos de quelques vieilles apparitions du genre féminin qui montaient et descendaient les escaliers en ayant avec elles l’esprit d’une table ronde ; ou d’un âne impalpable que personne ne pouvait jamais attraper. Je crois vraiment que nos gens du sous-sol s’étaient communiqué les uns aux autres la plupart de ces idées, dans quelque état maladif, et sans le secours de la parole. Puis, nous nous prîmes solennellement et mutuellement à témoins que nous étions rassemblés là ni pour tromper, ni pour être trompés, ce que nous considérions comme étant à peu près la même chose, et qu’avec un sentiment sérieux de notre responsabilité, nous serions strictement loyaux et sincères les uns envers les autres, et resterions scrupuleusement dans la vérité. Nous convînmes que toute personne qui entendrait, la nuit, des bruits extraordinaires, et qui désirerait remonter à leur source, frapperait à ma porte ; et enfin qu’à dater de la présente heure jusqu’à la nuit des Rois, c’est-à-dire à la dernière nuit des saintes fêtes de Noël, où nous serions tenus de tout divulguer pour le bien de tous, nous devions garder un silence absolu sur toutes nos découvertes individuelles, à moins que quelque provocation remarquable ne vînt nous obliger à rompre le silence.

Voici le nombre des personnes qui se trouvaient réunies et le rôle qu’elles devaient remplir :

Premièrement : pour me débarrasser de ma sœur et de moi, – il y avait nous deux ; en tirant les numéros des chambres au sort, ma sœur amena celui de sa propre chambre, et moi celui de celle de M. B… – Puis il y avait notre cousin germain John Herschel, appelé ainsi, d’après le grand astronome, qui est, je suppose, l’homme le plus savant en fait de télescopes qui existe. Sa femme, une ravissante créature qu’il avait épousée le printemps précédent, était avec lui. Je pensais que, dans ces circonstances, c’était presque imprudent de l’avoir amenée, parce qu’on ne sait pas ce que peut causer même une fausse alarme à une pareille époque ; mais je suppose qu’il connaissait mieux ses propres affaires que moi ; et il faut avouer que, si elle eût été ma femme, je n’aurais jamais pu me priver de sa belle et radieuse figure et la laisser derrière moi. La Chambre de l’Horloge leur échut. Alfred Starling, un jeune homme de vingt-huit ans extrêmement agréable, pour lequel j’ai beaucoup d’amitié, eut la Double Chambre qui était la mienne ordinairement, ainsi nommée parce qu’elle avait un cabinet de toilette y attenant et deux grandes et insupportables fenêtres, que tous les soins que je prenais ne pouvaient empêcher de remuer par tous les temps, qu’il y eût du vent ou qu’il n’y en eût point. Alfred est un garçon qui prétend être très lancé (mot qui signifie homme à bonnes fortunes, si je le comprends bien), mais qui est beaucoup trop bon et trop sensible pour cela ; et il se serait déjà distingué si son père ne lui avait pas laissé, malheureusement, une petite rente de deux cents livres, avec laquelle il trouve le moyen d’en dépenser six. J’espère que son banquier sautera ou qu’il l’intéressera dans quelque spéculation où il n’obtiendra que vingt pour cent ; car je suis convaincu que, s’il pouvait se ruiner, sa fortune serait faite. Belinda Batis, amie intime de ma sœur, la plus intelligente, la plus aimable et la plus délicieuse des filles, obtint la Chambre des Tableaux. Elle a le génie de la poésie réuni à une véritable ardeur pour les affaires, et se lance, pour me servir de l’expression d’Alfred, dans les missions de la Femme, les droits de la Femme, les injustices faites à la Femme, et dans toutes les choses où l’on emploie la majuscule F à tort ou à raison.

— C’est tout à fait digne de louange, ma chère, et le ciel vous protégera, lui dis-je le premier soir, en la quittant à la porte de la Chambre des Tableaux ; mais ne poussez pas la chose trop loin, et quant à la nécessité que vous trouvez à élargir le cercle des occupations, que notre civilisation a jusqu’ici assignées aux femmes, n’accusez pas ces malheureux hommes qui semblent à première vue vous barrer le chemin, comme s’ils étaient les oppresseurs naturels de votre sexe ; croyez-moi, Bélinda, ils dépensent souvent tout ce qu’ils gagnent pour leur femme, leurs filles, leur mère, leurs tantes et leur grand’mère, et vraiment dans cette comédie, ils ne jouent pas tous le rôle du loup dans le Petit Chaperon rouge.

Mais je fais une digression.

Comme je l’ai déjà dit, Bélinda occupait la Chambre des Tableaux. Il ne restait plus que trois autres chambres : la Chambre du Coin, la Chambre à l’Armoire et la Chambre du Jardin. Mon vieil ami, Jack Governor, avait suspendu son hamac (comme il disait) dans la Chambre du Coin. J’ai toujours considéré Jack comme le meilleur marin qui ait jamais navigué. Il a les cheveux gris, mais il est aussi bien qu’il était il y a vingt-cinq ans. Il est même plus beau. C’est un homme gai, bien bâti et de belle tournure. Il a de larges épaules, un franc sourire, des yeux noirs brillants et de magnifiques sourcils noirs. Je me rappelle ces sourcils lorsqu’ils étaient sous une chevelure plus foncée, et ils font mieux maintenant qu’elle est argentée. Jack a été partout où flotte le drapeau qui porte son nom, (Union Jack), et j’ai rencontré de ses vieux camarades dans la Méditerranée et de l’autre côté de l’Atlantique, dont les figures sont devenues radieuses, et dont les yeux ont brillé, en entendant par hasard prononcer son nom, et qui se sont écrié : « Vous connaissez Jack Governor ? alors vous connaissez le roi des hommes. » C’est bien vrai : Jack paraît si incontestablement un officier de marine qu’en le voyant sortir de la cahute de neige d’un Esquimau couvert d’une peau de phoque, on serait vaguement persuadé qu’il est en grande tenue d’officier de marine.

Autrefois, Jack avait jeté ses yeux clairs et brillants sur ma sœur ; cependant il advint qu’il épousa une autre femme et qu’il l’emmena dans l’Amérique du Sud où elle mourut. Tout ceci s’est passé il y a une douzaine d’années au plus. Il avait apporté avec lui, dans notre maison hantée, un petit baril de bœuf salé, étant persuadé que tout bœuf salé qu’il ne fait pas mariner lui-même, n’est pas mangeable, et lorsqu’il va à Londres, il en met invariablement un morceau dans sa valise. De sa propre autorité il avait amené avec lui Nat Beaver, un de ses vieux camarades, capitaine d’un vaisseau marchand. M. Beaver, avec une épaisse figure de bois, et un corps aussi roide, que s’il eût été taillé dans le même bloc, montrait de l’intelligence et avait une grande expérience de la mer. Parfois, il tombait dans un état nerveux et étrange qui était sans doute le résultat de quelque ancienne maladie, mais cela durait rarement plusieurs minutes. Il occupait la Chambre à l’Armoire et était près de M. Undery, mon solicitor et mon ami, qui était venu seulement en amateur « et voulait pousser la chose jusqu’au bout » comme il disait. Il jouait mieux le whist que tous les gens de loi inscrits sur l’Annuaire judiciaire depuis la première page jusqu’à la dernière.

Je ne fus jamais plus heureux de ma vie, et je crois que c’était le sentiment général parmi nous. Jack Governor qui est toujours un homme merveilleux de ressources, était chef de cuisine et faisait quelques-uns des meilleurs plats que j’aie jamais mangés en y comprenant des conserves et des salaisons impossibles, ma sœur était pâtissière et confiseuse. Starling et moi étions chacun à notre tour aides de cuisine, et, dans de certaines circonstances, le chef obligeait M. Beaver à l’aider. Nous prenions beaucoup de plaisir et d’exercice en dehors de la maison, mais rien n’était négligé en dedans. Il n’y avait ni mauvaise humeur ni malentendu parmi nous, et nos soirées étaient si agréables, que nous avions une bonne raison pour avoir de la répugnance à aller nous coucher.

Dans le commencement, nous éprouvâmes quelques alarmes la nuit. La première, je fus réveillé par Jack qui entra dans ma chambre avec la plus étonnante lanterne de vaisseau à la main ressemblant aux ouïes de quelque monstre marin. Il m’annonça qu’il allait monter au mât de misaine, pour enlever la girouette. C’était par une soirée orageuse, et je lui fis des représentations ; mais Jack me fit observer qu’elle produisait un bruit sinistre ressemblant à un cri de désespoir et que, si cela n’était pas fait au plus vite, quelqu’un hélerait un revenant et croirait l’avoir vu. Alors, accompagnés de M. Beaver, nous montâmes au sommet de la maison, je pouvais à peine me tenir tant il faisait de vent, et là Jack avec sa lanterne et M. Beaver toujours le suivant, grimpa jusqu’à la coupole, qui était à peu près à vingt-quatre pieds de hauteur, sans se tenir à rien. Il enleva avec sang-froid la girouette, ils étaient tous deux si contents et si joyeux malgré le vent et la hauteur que je crus qu’ils ne consentiraient jamais à descendre. Un autre soir, ils montèrent encore sur le toit et enlevèrent une cheminée : un troisième ils coupèrent une gouttière qui sanglotait en gargouillant ; un quatrième ils découvrirent encore quelque chose, et plusieurs fois, ils se laissèrent glisser simultanément des croisées de leurs chambres à coucher, en se suspendant à la courte-pointe de leurs lits pour aller inspecter quelque objet mystérieux qu’ils s’imaginaient apercevoir dans le jardin.

L’engagement que nous avions pris fut tenu fidèlement et personne ne révéla ce qui lui était arrivé. Tout ce que nous savions, c’est que si la chambre de l’un de nous était hantée, il ne s’en portait pas plus mal. Noël vint et nous fîmes bonne chère pour le fêter dignement : toute la maison avait été forcée de mettre la main à la pâte pour faire le pudding, et, la nuit des Rois arrivée, notre provision d’émincé était si grande, qu’elle eût pu durer jusqu’à la fin de nos jours. Quant à notre gâteau, sa seule vue était splendide. Ce fut alors que, nous trouvant réunis autour de la table près d’un bon feu, je rappelai les conventions de notre traité et évoquai premièrement l’Esprit de la Chambre de l’Horloge.

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE DE L’HORLOGE

Mon cousin John Herschel devint rouge comme une pivoine, puis pâle comme un mort, en disant qu’il ne pouvait nier que sa chambre n’eût été hantée, et que l’esprit d’une femme l’avait envahie. Plusieurs voix lui ayant demandé si l’apparition avait pris une forme terrible ou hideuse, mon cousin mit le bras de sa femme sous le sien et répondit résolument : « Non. » Lorsqu’on lui demanda si sa femme avait eu connaissance de l’esprit, il répondit : « Oui. » S’il avait parlé : « Oh ! mon Dieu, oui. » Et à la question : « Qu’a-t-il dit ? » il répondit, en cherchant à s’excuser, qu’il aurait désiré que ce fût sa femme qui se chargeât de la réponse, attendu qu’elle s’en tirerait beaucoup mieux que lui. Cependant, comme elle lui avait fait promettre qu’il serait l’interprète de l’esprit et qu’elle souhaitait qu’il n’omît rien, il allait faire pour le mieux, se soumettant à ses corrections.

— Supposons, – dit mon cousin en se préparant à commencer, – que l’esprit soit ma femme, qui est là, assise parmi nous :

« Je restai orpheline dès l’enfance, avec six belles-sœurs plus âgées que moi. Je fus comprimée par un système d’éducation, appliqué longtemps et sans relâche, qui me donna une seconde nature toute différente de ma première, et, en grandissant, je devins beaucoup plus la fille de ma sœur aînée Barbara que celle de mes parents décédés.

Ma sœur, dans tous ses projets particuliers, aussi bien que dans ses décrets domestiques, décida inexorablement que toutes ses sœurs devaient se marier ; et sa seule et inflexible volonté avait été si puissante que chacune d’elles avait trouvé un parti avantageux, excepté moi, sur qui elle avait placé ses plus chères espérances. J’avais alors un caractère tel qu’on en voit beaucoup. J’étais une jeune fille insouciante et coquette, dont la vocation prononcée était de chercher et d’attraper un parti convenable. J’étais vive, assez jolie, et tout juste assez romanesque pour être une compagne agréable pendant une ou deux heures de loisir, et recevoir les assiduités banales d’un homme qui n’avait rien à faire. À peine y avait-il, dans le voisinage, un seul jeune homme avec lequel je n’eusse pas coqueté. J’avais consacré sept ans d’apprentissage à ce métier, et mon vingt-cinquième anniversaire de naissance était passé sans que je fusse parvenue à mes fins. La patience de Barbara était à bout, et elle me parla alors avec une netteté et une décision que, des deux côtés, nous avions toujours cherché à éviter ; car, sur certains sujets, il vaut mieux s’entendre en silence que d’exprimer son opinion.

— Stella, – me dit-elle solennellement, – vous avez maintenant vingt-cinq ans, et chacune de vos sœurs était maîtresse de maison avant d’avoir atteint cet âge, et cependant nulle d’elles n’avait vos avantages et vos talents. Mais, il faut que je vous le dise franchement, vos chances commencent à décliner, et, à moins que vous ne fassiez quelques efforts, nos projets ne réussiront pas. J’ai remarqué une erreur dans laquelle vous êtes tombée et qui m’avait échappé jusqu’à présent. En outre de vos coquetteries trop ostensibles et sans discernement, qui servent de passe-temps aux jeunes gens, et voilà tout, vous avez une très mauvaise manière de rire et de vous moquer de ceux qui commencent sérieusement à s’occuper de vous. Or, votre seule chance de vous marier dépend du moment où ils deviennent pressants. Alors, vous devez paraître timide, silencieuse, perdre votre gaieté, et les éviter à demi, en semblant presque effrayée et très effarouchée de leur changement. Un peu de mélancolie mène beaucoup plus loin que la plus grande gaieté ; car, si un homme peut s’imaginer que vous pouvez vivre un seul instant sans lui, il ne vous accordera pas une seconde pensée. Je pourrais citer une demi-douzaine de partis avantageux que vous avez perdus en riant à un mauvais moment. Mortifier l’amour-propre d’un homme, Stella, c’est faire une blessure que vous ne pourrez jamais guérir.

J’attendis une minute ou deux avant que de répondre ; car la nature originelle que j’avais reçue de ma mère, que je n’avais pas connue, et qu’on avait étouffée, faisait naître dans mon cœur un sentiment tout nouveau.

— Barbara, – répondis-je timidement, – parmi tous les hommes que j’ai rencontrés, il ne s’en est pas trouvé un que j’aurais pu distinguer et respecter, et, j’ai presque honte de le dire, que j’aurais pu aimer.

— Je ne suis point étonnée que vous en ayez honte, – répondit Barbara ; – à votre âge, vous ne pouvez pas vous attendre à devenir amoureuse comme une jeune fille de dix-sept ans ; mais je vous dis définitivement et positivement qu’il faut vous marier, et que ce que nous avons de mieux à faire pour cela, c’est de nous concerter ; ainsi, si vous vous décidez pour quelqu’un, je vous aiderai de tout mon pouvoir ; et, si vous voulez seulement diriger toutes vos pensées et toute votre intelligence vers ce but, vous ne sauriez manquer de réussir. Une fois que vous aurez fait votre choix, l’appui de la famille est tout à votre disposition.

— Je n’aime personne de ceux que je connais, – repris-je avec humeur, – et je n’ai aucune chance parmi ceux qui ne me connaissent pas. Aussi je me décide à jeter les yeux sur M. Martin Fraser.

Barbara accueillit cette annonce avec un mouvement de colère ironique.

L’endroit où nous demeurions était un district populeux où l’on travaillait le fer, et qui renfermait peu de familles de distinction et de haute noblesse, mais beaucoup dans une position semblable à la nôtre, ce qui formait une société agréable et hospitalière. Nos habitations étaient des maisons modernes et commodes, bâties à des distances convenables les unes des autres. Plusieurs, y compris la nôtre, étaient la propriété d’un vieillard infirme qui résidait dans le château de ses pères, le dernier des édifices à pignons du temps d’Elisabeth qui s’élevât encore sur des champs vierges de charbon et de fer. M. Fraser et son fils, les derniers vestiges de l’aristocratie rurale du district, menaient une vie tout à fait isolée et évitaient toutes relations avec leurs voisins, dont l’hospitalité et la gaieté ne trouvaient nulle réciprocité chez eux. Personne ne pouvait s’introduire dans leur intérieur, à moins que ce ne fût pour les affaires les plus urgentes et les plus importantes. Le vieillard était presque toujours alité, et on disait que le jeune homme était entièrement absorbé par des recherches scientifiques. Je ne m’étonnais pas de voir le mécontentement ironique de Barbara ; mais il ne fit qu’affermir ma résolution, et la grande difficulté de l’entreprise lui donna un intérêt qui avait toujours manqué à mes autres poursuites. Je discutai obstinément avec Barbara, jusqu’à ce que j’eusse obtenu son consentement.

— Il faut, chère sœur, que vous écriviez au vieux M. Fraser ; ne parlez pas du jeune homme et dites que votre sœur cadette s’est mise à étudier l’astronomie, et que, comme il possède le seul télescope qu’il y ait dans le pays, vous lui seriez infiniment obligée s’il consentait à le lui montrer.

— Il n’y a qu’une chose qui puisse plaider en votre faveur, – dit Barbara en s’asseyant.

— Ah ! je suis humiliée de penser avec quelle ruse nous arrangeons notre affaire ; c’est extorquer une aimable invitation à M. Fraser pour la fille de son ancienne amie Maria Horley.

Ce fut donc par une soirée de février qu’accompagnée seulement par une vieille bonne (car Barbara n’avait pas été comprise dans l’invitation), je franchis pour la première fois le seuil de la maison de M. Martin Fraser.

Un air de profonde paix régnait dans cette demeure. J’y entrai en éprouvant un vague malaise, ayant conscience de l’inutilité de notre tromperie. Ma compagne resta dans le vestibule, et, pendant qu’on me conduisait à la bibliothèque, un sentiment de timidité s’empara de moi, et je fus au moment de me retirer ; mais, en me rappelant que j’étais mise avantageusement, je repris confiance et m’avançai en souriant dans la chambre. C’était une pièce basse et sombre, à panneaux de chêne, ayant de vieux meubles massifs qui, à la lumière vacillante du feu, projetaient des ombres profondes et bizarres. Près de la cheminée vers laquelle je m’avançais, à la place du reclus Martin Fraser, que je m’attendais à rencontrer, je vis une étrange petite fille habillée comme une femme, et qui en avait les manières et l’aplomb.

— Je suis bien aise de vous voir. Vous êtes la bienvenue, – dit-elle en s’avançant et en me tendant la main pour me conduire à un siège.

Elle s’empara de la mienne avec cet empressement qui indique le désir de guider et de venir en aide, tout à fait en désaccord avec l’inertie et la timidité ordinaires aux enfants ; et, après m’avoir placée dans un fauteuil près du feu, elle s’assit en face de moi.

Je lui fis quelques remarques d’un air embarrassé, auxquelles elle répliqua, et alors je l’observai furtivement en silence. Un énorme chien couchant était immobile à ses pieds qui étaient posés sur l’animal, et recouverts par les plis de sa longue robe. Il y avait une expression placide, un peu méditative sur ses traits mignons, augmentée par l’habitude particulière qu’elle avait de fermer les yeux, ce qui se voit rarement chez les enfants et ce qui leur donne l’apparence d’une statue. Il semblait qu’elle s’était retirée en elle-même, et qu’elle était plongée dans une sorte, de méditation solitaire, qu’elle ne pouvait exprimer, ni par des paroles ni par des regards. Je commençais à avoir peur de cette petite créature silencieuse, ressemblant à une sorcière, assise sans remuer et sans aucune apparence de respiration, à la lumière vacillante du feu. Et je fus très contente lorsque la porte s’ouvrit, et que l’objet de ma recherche entra. Je le regardai avec curiosité, car je m’étais remise de ma frayeur de tromper. Cela m’amusait de penser combien il était loin de se douter du plan que nous avions formé à son égard. Jusque-là, les jeunes gens que j’avais rencontrés avaient eu une peur plus grande d’être attrapés que mon désir de les attraper... Ainsi la lutte avait été égale et ouverte. Mais Martin Fraser ne connaissait rien des artifices des femmes. Lorsque je levai les yeux pour rencontrer son regard, je me souvins que mes cheveux châtains tombaient en boucles abondantes autour de ma figure, et que mes yeux d’un bleu foncé passaient pour expressifs ; mais lorsqu’il m’adressa la parole avec un air de grave préoccupation, et d’indifférence courtoise, qui ne prouvait pas qu’il eût remarqué mes charmes, je tremblai de penser que tout ce que je savais d’astronomie était ce que j’avais appris en pension dans un livre intitulé : Questions de Mangnall.

Cet homme grave et austère dit immédiatement :

— Mon père, M. Fraser, est obligé de garder constamment la chambre, mais il souhaite que vous lui fassiez la faveur d’une visite. C’est à moi qu’est réservé l’honneur de vous montrer ce que vous désirez voir à travers le télescope, et, pendant que je l’ajusterai, voulez-vous avoir l’obligeance de vous entretenir avec lui quelques instants ? Lucy Fraser vous accompagnera.

L’enfant se leva en me prenant la main avec fermeté, pour me conduire dans le cabinet du vieillard.

— Vous ressemblez à votre mère, mon enfant, me dit-il, après m’avoir contemplée longtemps ; vous avez sa figure et ses yeux ; mais vous n’avez pas la moindre ressemblance avec votre sœur Barbara. Où avez-vous trouvé ce nom bizarre de Stella ?

— Mon père m’a donné ce nom qui était celui d’un de ses chevaux de chasse favoris, répondis-je pour la première fois en disant simplement d’où mon nom était tiré.

— Cela est bien de lui – dit le vieillard en riant – je me rappelle ce cheval, je connaissais aussi bien votre père que je connais mon fils Martin. Vous avez vu mon fils, n’est-ce pas, mademoiselle ? et voici ma petite fille, mademoiselle Lucy Fraser, la dernière souche de ma vieille race, car mon fils n’est pas un homme à se marier, et nous l’avons adoptée comme notre héritière. Elle doit toujours garder son nom, pour être la fondatrice d’une autre lignée de Fraser.

L’enfant se tenait toujours pensive et les yeux baissés, comme si elle était déjà courbée sous le poids des soucis et de la responsabilité qui pesaient sur elle. Le vieillard continua à causer jusqu’au moment où nous entendîmes les sons profonds d’un orgue résonner à travers la maison.

— Mon oncle est prêt à nous recevoir, me dit l’enfant.

Nous nous arrêtâmes à la porte de la bibliothèque. Je posai la main sur l’épaule de Lucy en la retenant pour écouter la merveilleuse musique de l’orgue. Elle était telle que je n’avais jamais rien entendu de pareil, rugissant et s’enflant comme les vagues incessantes de la mer.

De temps en temps il y avait une note plaintive qui semblait me percer le cœur d’une douleur inexprimable. Quand la musique eut cessé, je me tins silencieuse et subjuguée devant Martin Fraser.

On avait porté le télescope au bout de la terrasse où rien ne pouvait intercepter notre vue, et Lucy et moi nous suivîmes l’astronome. Nous nous arrêtâmes sur le point le plus élevé d’un plateau qui s’élevait presque imperceptiblement, et dont l’horizon était borné à trente ou quarante mètres de distance. Au-dessus de nous s’élevait l’immense dôme du ciel formant un océan de firmament, dont les habitants des maisons et des montagnes ne peuvent avoir aucune idée. Ces multitudes d’étoiles étincelantes, la nuit sombre enveloppant toutes choses de son linceul, les voix de nos compagnons auxquelles je n’étais pas accoutumée rendaient plus profondes les émotions qui m’oppressaient, et en me tenant au milieu d’eux je devins aussi ardente et aussi occupée qu’eux-mêmes. J’oubliai toutes choses, excepté l’incompréhensible grandeur de l’Univers qui se révélait à moi et les majestueuses planètes que je voyais glisser dans l’espace au travers du télescope. Quelle fraîcheur d’émotions et de délices s’empara de moi ! Quel flot de pensées vint vague sur vague traverser mon esprit ! Et comme je me trouvai petite et misérable devant cette multitude de mondes !

Je demandais avec l’humilité d’une enfant, car toute affectation avait disparu comme par un charme, si je pourrais revenir bientôt ?

Le regard pénétrant et inquiétant de Martin Fraser rencontra mes yeux levés vers lui. Je ne reculai pas devant ce regard, car je ne pensais qu’aux étoiles. Pendant qu’il me regardait, sa bouche prit un sourire aimable et joyeux.

— Nous serons toujours très heureux de vous recevoir, répondit-il.

Quand je revins à la maison, je trouvai Barbara qui veillait pour m’attendre. Elle allait m’adresser quelques remarques mondaines et spéculatives, lorsque je l’interrompis vivement.

— Pas un mot, Barbara, pas une question ou je ne retournerai jamais aux Houx.

Je ne puis m’arrêter sur les détails ; mais j’allai souvent à la maison. Lorsque j’arrivais, il me semblait que j’étais comme un rayon de soleil qui éclaircissait les nuages qui s’étaient élevés dans la triste vie uniforme de M. Fraser et de Lucy. J’apportais à tous les deux une saine distraction et de la gaité, aussi je leur devins nécessaire et chère. Un grand changement, un changement incroyable s’opéra en moi. J’avais été égoïste, frivole, sans âme, mais l’étude solennelle que j’avais commencée, et qui m’entraînait à d’autres études de même nature, m’enleva à mon inertie et me porta à une vie d’activité morale. J’avais absolument oublié mon projet, car j’avais aperçu bientôt que Martin Fraser était aussi au-dessus de moi et aussi pondéré que l’étoile polaire. Aussi je devins simplement avec lui une élève vigilante et insatiable. Et lui était un maître grave et exigeant dont je ne pouvais obtenir les bienveillantes faveurs que par la plus profonde déférence. Chaque fois que je franchissais le seuil de sa tranquille demeure, toute ma sagacité mondaine, la coquetterie de ma nature tombaient de mon âme, comme un vêtement peu convenable. Et j’entrais dans la maison comme dans un temple, avec une adoration simple et vraie.

Cet heureux été s’écoula, l’automne arrivait insensiblement. Pendant huit mois j’avais eu des relations fréquentes avec les Fraser, et jamais je n’avais eu par mes paroles, mes regards ou mon ton l’intention de les tromper.

Lucy et moi avions souhaité pendant longtemps voir une éclipse de lune, phénomène qui devait se produire au commencement du mois d’octobre. Je quittai la maison toute seule pendant le crépuscule de cette soirée, rêvant déjà à ce prochain plaisir, lorsque, tout juste en approchant des Houx, un des jeunes gens avec lesquels j’avais fait la coquette autrefois me surprit et m’arrêta.

— Bonsoir, Stella, – s’écria-t-il familièrement. – Il y a longtemps que je ne vous ai vue. Oh ! vous poursuivez un autre adorateur, je présume ; est-ce que vous ne levez pas les yeux trop haut cette fois ? Bien, vous avez du bonheur, car si M. Martin ne vous fait pas l’offre de sa main, s’il ne vous demande pas en mariage, il y a George Yorke qui vient d’arriver d’Australie avec une immense fortune, et il lui tarde de vous rappeler quelques-unes des tendres expressions que vous avez échangées avant son départ, il nous montrait hier après le dîner à la Couronne une mèche de vos cheveux.

J’écoutai ce discours, sans aucune émotion apparente ; mais la réelle humiliation de cet abaissement me rongeait le cœur, et en hâtant le pas vers mon sanctuaire je cherchais ma petite Lucy.

— J’ai mal fait aujourd’hui, – me dit-elle. – J’ai été trompeuse. Je crois que je dois vous le dire, afin que vous ne me croyez pas meilleure que je ne suis ; mais malgré cela je veux que vous m’aimiez autant que jamais ; je n’ai pas dit un mensonge, mais j’ai menti en action.

Lucy Fraser appuyait son front mignon sur ses petits doigts et, les yeux fermés, elle semblait lire en elle-même.

— Mon oncle, – dit-elle en relevant les yeux pour un moment, et en devenant rouge comme une fraise, – prétend que les femmes sont peut-être moins véridiques que les hommes, parce que ne pouvant faire les choses par la force, elles les font par la ruse. Elles vivent avec fausseté, elles se trompent elles-mêmes. Quelquefois les femmes trompent pour s’amuser. Il m’a enseigné quelques paroles que je comprendrai mieux un jour : « Sois vraie avec toi-même, et il s’en suivra, aussi sûrement que la nuit suit le jour, que tu ne pourras être fausse envers un homme. »

Je me tenais devant l’enfant, honteuse et muette, écoutant, les joues brûlantes.

— Mais grand-père m’a montré aussi un verset de la Bible, qui m’a paru terrible. Écoutez : « Je trouve plus amère que la mort la femme dont le cœur ne renferme que pièges et filets, et dont les mains sont comme des liens : celui qui plaît à Dieu lui échappera, mais le pécheur sera pris par elle. »

Je cachai ma figure dans mes mains bien qu’il n’y eût aucun regard sur moi, car Lucy avait voilé ses yeux : avec ses paupières tremblantes, et comme je me tenais confuse et m’accusant moi-même, je sentis une main se poser sur mon bras et la voix de Martin Fraser dire :

— L’éclipse, Stella !

Je tressaillis en entendant pour la première fois prononcer mon nom par lui. Je fus complètement contrariée lorsque j’appris que Lucy ne devait pas nous accompagner sur la terrasse. Et comme Martin Fraser s’avançait pour voir si le télescope était bien apprêté pour moi, je reculai.

— Qu’est-ce que cela signifie, Stella ? – s’écria-t-il, comme j’éclatais en sanglots. – Voulez-vous que je vous parle maintenant, Stella, pendant qu’il est encore temps, avant que vous nous quittiez ? est-ce que votre cœur s’est attaché à nous, comme nos cœurs se sont attachés à vous ? À ce point, que nous n’osons pas penser au vide qu’il y aura chez nous quand vous serez partie. Nous n’avions pas vécu avant d’avoir fait votre connaissance. Vous êtes notre bien-être et notre vie. Je vous ai surveillée, comme je n’ai jamais surveillé aucune femme, et je ne trouve nulle imperfection en vous, ma perle, mon bijou, mon étoile. Jusqu’ici femme et tromperie ont toujours été inséparablement liées dans mon esprit : mais votre cœur innocent est la demeure de la vérité. Je sais que tout ceci est nouveau pour vous, et que mon ardeur vous alarme ; mais dites-moi simplement si vous pouvez m’aimer ?

Il m’avait prise dans ses bras et ma tête reposait sur son cœur qui palpitait fortement. Toute son austérité et sa sévérité étaient parties et il m’offrait la richesse intarissable d’une affection qui ne s’était pas étiolée dans des amours légères et faciles. Mon succès était complet et j’eusse été heureuse d’en rester là. – Tout, jusqu’à mon silence, était éloquent ! Mais ma sœur Barbara revenait à ma mémoire, et les paroles de Lucy tintaient à mes oreilles. L’ombre noire qui envahissait le disque de la lune semblait s’arrêter dans son mouvement mesuré. Le ciel nous contemplait à travers ses solennelles étoiles. Le frôlement des feuilles ne s’entendait plus, la brise odoriférante de l’automne cessa de souffler pour un moment. Une nuée de témoins qui dévoilaient la vérité firent écho aux voix de ma conscience réveillée. Je me reculai triste et honteuse.

— Martin Fraser, – lui dis-je, – vos paroles me contraignent à dire la vérité : Je suis la femme la plus fausse que vous ayez jamais rencontrée ! Je suis venue ici avec l’intention arrêtée de vous attirer à moi et, si vous vous étiez jamais trouvé dans notre société, vous eussiez entendu parler de moi comme d’une coquette… d’une coquette sans cœur. Je n’ose pas porter le mensonge dans votre foyer, et l’amertume et la mort dans votre cœur. Ne me parlez pas maintenant, attendez et je vous écrirai !

Il eût voulu me retenir, mais je m’élançai hors de la maison. Courant avec précipitation dans l’avenue, je sortis de mon Eden comme si j’eusse été frappée par la sentence du bannissement perpétuel. L’éclipse était à son plus haut point, et une horreur de ténèbres et de frayeur m’enveloppait. Comme je m’arrêtais toute frissonnante en sanglotant sous les peupliers agités, Barbara me rencontra, au moment où je rentrais et où je me hâtais de me cacher dans ma chambre, et fixant sur moi son air interrogateur, ses yeux froids et brillants, elle me dit :

— Eh bien ! ma sœur, qu’avez-vous ?

— Rien, – répondis-je. – Seulement je suis fatiguée d’astronomie, et je ne retournerai plus au château ; c’est inutile.

— Je l’ai toujours dit, – répondit-elle. – Cependant, pour lui faire déclarer ses intentions, j’ai prévenu M. Fraser que nous quittions la maison à Noël. Ainsi donc vous êtes convaincue que ce serait perdre votre temps inutilement que de continuer vos visites ?

— Tout à fait, – lui dis-je.

Et j’entrai dans ma chambre, pour apprendre pendant ces longues heures de la nuit à supporter une désolation sans espérance.

Le lendemain j’écrivais à M. Martin Fraser. Chaque mot contenait la sainte vérité, excepté que, me trompant moi-même et avec un faux orgueil même dans mon extrême humiliation, je lui disais que je ne l’avais jamais aimé, et que je ne l’aimais pas.

Le premier objet sur lequel mes yeux se reposaient, à chaque triste matinée, était les hauts peupliers qui se balançaient autour de sa maison, en semblant me faire des signes d’appel qui me rendaient folle. La dernière chose que je voyais dans la soirée était la lumière immobile de sa bibliothèque. Cette lumière brillait comme une étoile parmi les lauriers. Mais lui je ne le reverrais plus, car ma lettre avait été trop explicite pour qu’il lui restât une espérance, et je ne pouvais pas, par respect humain, essayer de le rencontrer dans ses promenades. Tout ce qui me restait à faire était de reprendre mon ancienne vie, si je pouvais, par n’importe quel moyen, nourrir mon âme affamée et défaillante, avec le calme du néant qui autrefois m’avait suffi.

George Yorke me renouvela sa demande en m’offrant des richesses bien au-delà de nos espérances. C’était une grande tentation, car devant moi s’ouvrait une vie maussade et monotone avec Barbara, et une vieillesse solitaire dont personne ne se soucierait. Pourquoi ne pouvais-je pas vivre comme des milliers d’autres femmes qui ne se trouvent pas malheureuses ? Mais je me souvenais d’un passage que j’avais lu dans un livre qui appartenait à Martin : « Ce n’est pas toujours notre devoir de nous marier ; mais c’est toujours notre devoir de faire ce qui est juste et bien. Nous ne devons pas acheter le bonheur par la perte de l’honneur, ni éviter le célibat en manquant de sincérité. » Et prenant la résolution de supporter la stérilité et la tristesse de ma destinée, je repoussai cette proposition.

Barbara était horriblement exaspérée. Nous étions toutes les deux fort tristes, avant qu’elle acceptât une invitation de l’une de ses sœurs, pour aller passer les fêtes de Noël avec elle ; pendant ce temps je devais rester à la maison, avec ma vieille bonne pour surveiller le déménagement. Je désirais rester dans cette demeure, longtemps habitée par nous, jusqu’au dernier moment. J’étais heureuse de me trouver seule le jour de Noël dans la maison abandonnée, afin de pouvoir graver dans ma mémoire, avant de la quitter, tous les souvenirs qui s’y rattachaient. La veille de Noël donc, je parcourus les chambres vides, mais non pas si vides que mon cœur, qui commençait à se voir privé de ses souvenirs d’autrefois, et de sa tendresse plus nouvelle, mais plus profonde.

Je m’arrêtai machinalement devant la fenêtre d’où j’avais si souvent contemplé la propriété des Houx.

Toute la journée, le temps avait été lourd et sombre. La neige était tombée à gros flocons. Mais le mauvais temps était passé, et l’on apercevait au ciel de brillantes étoiles, quoiqu’il n’y eût point de lune. La neige étincelante jetait un reflet assez lumineux pour m’indiquer la maison de Martin Fraser, qui se dessinait comme une sombre masse dans le ciel clair. La chambre, comme pendant plusieurs nuits précédentes, n’était point éclairée, mais les fenêtres du vieux M. Fraser qui étaient plus rapprochées de nous projetaient une brillante lumière sur la pelouse blanche. J’étais épuisée de fatigue, d’émotion et, restant là j’appuyais mes joues brûlantes contre les vitres gelées, en me racontant à moi-même toutes les circonstances de mes relations avec eux, et alors se succédèrent dans mon esprit tableaux sur tableaux, rêve sur rêve, des visions de bonheur qui aurait pu être le mien.

Pendant que je me tenais ainsi, mes larmes coulaient à travers mes mains serrées, qui cachaient mes yeux. Ma bonne entra pour fermer les volets ; elle tressaillit avec un mouvement nerveux quand elle me vit.

— Je vous ai prise pour votre mère, – s’écria-t-elle. – Je l’ai vue se tenir ainsi des centaines de fois.

— Suzanne, comment se fait-il que ma mère n’ait pas épousé M. Fraser ?

— Ils étaient comme beaucoup d’autres gens ; ils ne s’entendaient pas, bien qu’ils fussent excessivement amoureux l’un de l’autre, – répondit-elle. – M. Fraser, en premières noces, s’était marié pour de l’argent, et cela ne fut point un mariage heureux, ce qui lui avait aigri le caractère. Votre mère dont le cœur avait été cruellement blessé épousa par dépit M. Gretton, votre père. M. Fraser devint vieux prématurément. À peine quittait-il sa chambre, de sorte qu’elle ne le revit jamais. Quand votre père allait aux bals, aux courses de chevaux, ou dans toute autre réunion publique, j’ai souvent vu votre mère se tenir ici justement comme vous vous tenez maintenant. Seulement la dernière fois qu’elle vous porta dans ses bras, en s’appuyant contre cette fenêtre, je vous avais amenée pour lui dire bonsoir, elle vous souriait tout doucement, en levant les yeux au ciel, et murmurait : « J’ai essayé de faire mon devoir envers mon mari et mon enfant ! »

— Ma bonne Suzanne, – lui dis-je, – laissez-moi seule, ne fermez pas encore la fenêtre.

Ce n’était plus seulement une émotion égoïste qui s’était emparée de moi. Je venais de murmurer qu’il n’y avait point de chagrin comparable au mien. Mais la douleur de ma mère avait été plus poignante encore et ses épreuves plus dures que les miennes. Le fardeau qu’elle avait porté l’avait accablée et conduite dans la tombe prématurément. Mais cette douleur m’avait point quitté la terre avec elle, elle s’était augmentée par sa mort et opérait sur le cœur de ce vieillard qui sans doute, dans ses heures de méditation passait en revue l’ancien temps et faisait revivre les événements de sa vie, et celui-là en particulier parce qu’il était le plus triste. Je désirai ardemment de revoir encore une fois l’homme qui avait pleuré la mort de ma mère avec le plus d’amertume et plus longtemps qu’aucune autre personne au monde. Je pris la résolution de traverser furtivement les champs, de monter l’avenue, et si les rideaux de sa fenêtre n’étaient pas tirés comme la clarté me le faisait supposer de le contempler encore une fois, en souvenir de ma mère.

J’hésitai sur le seuil de notre porte, comme si ma mère et moi nous allions faire quelque démarche indiscrète. Mais avec la hardiesse de ma nature, je chassai tout scrupule, et m’aventurai au milieu de cette nuit glaciale.

Il n’y avait point de rideaux à la fenêtre. Je voyais bien cela depuis la grille de l’avenue. J’allais voir celui que ma mère avait aimé, j’allais le contempler solitaire et triste sur sa couche, comme il passera maintenant tous ces jours décolorés, jusqu’à ce que Lucy soit d’âge à être une fille pour lui. Mais alors je me souvins d’avoir entendu courir le bruit que la petite fille du vieillard se mourait, et que Suzanne me l’avait répété tristement il n’y avait qu’un instant. Je devins de plus en plus bouleversée et courus précipitamment jusqu’à ce que je fusse devant la fenêtre.

Ce n’était plus la chambre d’un malade, le lit et le paravent avaient été enlevés ainsi que la petite chaise de Lucy. On n’apercevait plus aucun de ces objets brillants somptueux qui indiquent et le luxe et la mollesse moderne. C’était tout simplement la bibliothèque et le cabinet de travail d’un étudiant occupé, qui n’avait nul souci du confortable. Cependant telle qu’était cette pièce je la reconnaissais pour être habitée par lui. Martin était là assis, profondément enfoncé, comme c’était sa coutume, dans des calculs compliqués, et faisant de fréquentes recherches dans les livres qui étaient éparpillés autour de lui.

Était-il bien possible que cet homme absorbé assis maintenant au milieu de la chaleur, de la lumière, et de l’indifférence presque à la portée de ma main, fût le même qui m’avait parlé d’amour jadis avec tant de passion, tandis que moi, comme une proscrite, je me tenais dehors dans le froid, dans les ténèbres et dans le désespoir ? Nul écho de mes pas ne résonnait donc sur le seuil. Nul souvenir fantastique de ma personne ne venait donc se placer entre lui et ses études ? J’avais renoncé au droit de m’asseoir à ses côtés, de lire les remarques que notait son crayon et de chasser la tristesse qui assombrissait sa nature. Je n’avais pas l’espérance, ce qui eût été pour moi une véritable consolation, qu’une autre femme plus sincère, plus digne, pourrait un jour ou l’autre avoir ce droit auquel j’avais renoncé.

J’entendis le tintement d’une sonnette, et je vis Martin s’élancer hors de la chambre. Je me demandai si je n’aurais pas le temps de me glisser dans cette chambre pour m’emparer d’un petit morceau de papier qu’il avait jeté de côté avec insouciance, mais comme je tenais en tremblant le bouton de la porte vitrée, il revint portant dans ses bras le corps amaigri de la petite Lucy Fraser. Il l’avait enveloppée soigneusement d’un grand manteau, et pendant qu’il roulait près du feu un fauteuil où il la déposa, chacun de ses traits sévères s’adoucissait et devenait doux et tendre. J’étendis mes bras vers lui, avec le désir ardent d’être serrée encore une fois contre son noble cœur, afin de pouvoir dissiper cette froideur et cette tristesse. Je m’en allai avec sa chère image plus tendre et plus adoucie gravée dans mon souvenir et dirigeai mes pas vers ma demeure désolée.

Tout à coup j’entendis un gazouillement dans le lierre au-dessus de ma tête et un petit oiseau chassé de son nid, dans l’air froid de la nuit, vint en agitant ses ailes voleter contre les vitres illuminées. Un instant après le chien de Martin qui avait déjà été inquiet à mon approche se tenait à la fenêtre en aboyant. J’avais eu à peine le temps de m’échapper, et de me cacher dans les arbustes, quand Martin ouvrit, la porte et sortit sur la terrasse. Le chien suivit le sentier par lequel j’étais venue en jappant joyeusement. Pendant qu’il bondissait dans l’allée, et que Martin regardait autour de lui, je me blottis dans les ténèbres les plus profondes. Je savais bien qu’il me trouverait, car mes pieds étaient empreints très visiblement sur la neige récemment tombée. Un sentiment extravagant de honte et de bonheur m’envahit. Je vis qu’il perdit plusieurs fois les traces de mes pieds. Mais enfin il les retrouva, et soulevant les branches sous lesquelles je m’étais cachée, il m’aperçut parmi les lauriers. J’étais blottie et il s’arrêta et me regarda avec curiosité.

— C’est Stella – dis-je d’une voix faible.

— Stella ? – répéta-t-il.

Il me releva de terre, comme une enfant égarée qu’il eût attendu au logis à chaque heure, et me porta en traversant la terrasse dans la bibliothèque. Il me mit par terre à la lumière et à la chaleur du foyer. Il donna un baiser à l’enfant dont les yeux brillaient d’un étrange éclat en nous regardant. Puis, en prenant mes deux mains dans les siennes il se baissa pour lire ma pensée dans mes yeux. Je supportai son regard sans me détourner. Les yeux dans les yeux, nous sondâmes les profondeurs du cœur l’un de l’autre, pendant ce long et fixe regard. Désormais il ne pouvait plus y avoir de doute ni de méfiance entre nous. Il ne pouvait plus exister de déception ni de mauvaise entente.

Notre étoile s’était levée et dans tout son plein elle répandait une douce et brillante lumière sur les années à venir. Carillon sur carillon, nous arrivait du lointain à travers la neige, comme le carillon du mariage de nos âmes et interrompit notre rêve.

— Je pensais que je vous avais perdue pour toujours, – me disait Martin. – Cependant je cherchais à me persuader quelquefois que vous me reviendriez, mais ce soir j’avais entendu dire que vous étiez partie et je le répétais il n’y a pas longtemps à Lucy. Elle languissait du désir de vous revoir.

Il me permit alors de prendre l’enfant sur mes genoux. Elle me caressait, en mettant ses bras autour de mon cou et sa tête sur mon cœur, et je la sentis soupirer faiblement. En ce moment nous entendîmes le chant de Noël qui retentissait dans l’avenue. Martin tira les rideaux de la fenêtre devant laquelle les chanteurs s’étaient placés en racontant la légende miraculeuse de l’étoile d’Orient.

Quand ils eurent fini leurs Noëls et qu’ils nous eurent souhaité « un Noël joyeux » et « une bonne année » Martin, sortit sur le porche pour leur parler. Moi je cachai mes joues dans la chevelure de l’enfant, en remerciant Dieu qui m’avait si complètement changé le cœur.

— Mais qu’est-ce qu’il y a donc, Martin ? m’écriai-je avec terreur, en relevant la tête à son retour.

Les yeux baissés de l’enfant étaient fortement fermés, et sa petite main nerveuse était devenue aussi flasque et inerte. Insensible et sans souffle elle reposait dans mes bras comme une fleur flétrie.

— Elle n’est qu’évanouie, – dit Martin. – Elle a été languissante depuis le moment où vous nous avez quittés, Stella ; ma seule espérance de la voir se remettre est dans vos bons soins.

Je restai toute la nuit assise avec l’enfant qui reposait sur mon sein. Elle s’était remise de son évanouissement qui avait toute l’apparence de la mort, et elle dormait avec calme parce qu’elle commençait déjà à partager la vie, la joie et le bonheur de mon cœur. Nous éprouvions cette tranquille félicité que nul langage humain ne peut exprimer, sorte d’oasis de l’âme. Cette douce jouissance fut interrompue par l’arrivée de ma nourrice que Martin avait trouvée dans la plus grande perplexité.

L’aube de l’heureuse matinée de Noël arriva. Je priai Suzanne de me coiffer comme ma mère se coiffait, et lorsqu’après une longue conversation avec Suzanne. M. Fraser m’accueillit comme sa fille il était profondément ému et m’appela Marian plus souvent que Stella. J’étais enchantée d’être ainsi identifiée avec ma mère. En me voyant assise ce soir-là au milieu d’eux, un tremblement me saisit, je pleurai abondamment et il n’y eut que les assurances les plus tendres qui purent me calmer. Je me rassurai enfin, et je chantai même quelques vieilles romances qui n’avaient que le charme d’une simple mélodie. M. Fraser parla ouvertement des années écoulées, et des années à venir, et les yeux de Lucy étaient presque riants.

Puis Martin me reconduisit chez moi par le sentier familier que si souvent j’avais parcouru seule sans frayeur. Mais l’excès du bonheur me rendait timide ; au moindre bruit je me pressais contre lui avec le doux et fier sentiment d’être sous sa protection.

Un beau jour de printemps, ayant la gaie Lucy et la triomphante et doctorale Barbara pour demoiselles d’honneur, j’acceptai joyeusement et humblement l’heureuse destinée d’être la femme de Martin Fraser, abjurant toutes les folies et les extravagances de ma jeunesse. J’étais sûre d’accomplir mes devoirs avec affection, gratitude et dévouement. Nous ne pouvions douter l’un de l’autre, seulement d’abord Martin prétendit ne pas croire que, cette fameuse nuit, je n’étais pas sortie uniquement pour donner un dernier regard à son père ; et quant à moi je n’ai jamais compris comment la chambre de M. Fraser s’était changée en cabinet d’étude de son fils. »

L’ESPRIT DE LA DOUBLE CHAMBRE

C’était la seconde qui venait sur ma liste. J’avais inscrit les chambres selon l’ordre dans lequel elles étaient sorties, et c’était le même ordre que nous suivions. J’invoquai donc le Spectre de la Double Chambre le plus froidement possible, parce que nous remarquâmes tous que la femme de John Herschel était très émue ; et, par un consentement général, nous nous abstînmes tous de nous regarder les uns les autres. Alfred Starling, avec un tact et une bonne volonté qui ne lui manquaient jamais, s’empressa de répondre à mon appel, en déclarant que la Double Chambre était hantée par l’Esprit de la Fièvre.

— À quoi ressemble l’Esprit de la Fièvre ? – demanda chacun en éclatant de rire.

— À quoi ? – dit Alfred. – Mais il ressemble à la Fièvre.

— Et à quoi ressemble la Fièvre ? – demanda quelqu’un.

— Ne le savez-vous pas ? – dit Alfred. – Je vais vous le dire.

« Votre humble serviteur, moi et Tillie (Tillie était un diminutif affectueux que j’avais l’habitude de donner à ma Mathilde adorée), nous étions d’avis qu’il était non seulement inconvenant, mais tout à fait contraire à l’exemple que nous devions à la société en général, de retarder notre mariage plus longtemps. J’avais mille raisons à donner contre les nuisibles effets d’engagements à longs termes. Quant à Tillie, elle commençait à réciter des poésies mélancoliques. Nos parents et nos tuteurs étaient d’un avis contraire au nôtre. Mon oncle Bausor voulait que nous attendissions que mes actions de la Compagnie Caerlyon-upon-Ilsk, ou toute autre, dans lesquelles j’étais intéressé, fussent arrivées à une bonne prime. Elles étaient, depuis plusieurs années, à un cours pitoyable. Le papa et la maman de Tillie l’appelaient une petite fille, et moi un enfant, bien que nous ne fussions enfants ni l’un ni l’autre, mais seulement les deux jeunes amants les plus ardents et les plus fidèles qui eussent existé depuis Abélard et Héloïse, ou Florio et Biancaflora. Cependant, comme nos parents et tuteurs n’avaient pas le cœur dur comme du diamant ou du ciment romain, ils ne nous contraignirent pas à ajouter un autre couple à la catégorie des amants historiques malheureux. Mon oncle Bausor et M. le capitaine Standfast et sa femme, le père et la mère de ma Tillie, finirent par s’attendrir ; ils commencèrent à incliner beaucoup vers la pensée de cette union si désirable, par suite des arguments contre le célibat contenus dans huit pages de papier ministre, dont j’avais fait faire trois exemplaires pour mes parents au cœur dur. Les menaces de Tillie, qui voulait s’empoisonner, eurent encore plus d’effet que mon éloquence. Mais ce qui aida à notre succès fut le parti que nous prîmes de dire tout bonnement à nos supérieurs que, s’ils ne voulaient pas consentir à nos projets, nous nous enfuirions ensemble, pour nous marier à la première occasion. Il n’y avait aucun motif raisonnable à nous objecter, aucun empêchement réel à notre bonheur. Nous étions tous deux jeunes, de bonne santé ; nous avions beaucoup d’argent, des masses d’argent, – comme nous le pensions alors. Quant aux qualités physiques de Tillie, elle était simplement ravissante ; et, dans la meilleure compagnie de Douvres, on n’aurait pas mal parlé de mes favoris. Ainsi, tout fut arrangé, et, le 27 décembre 18…, qui était le surlendemain d’un Noël, Alfred Starling, gentleman, devait être uni, par les saints liens du mariage, à Matilda, fille unique du capitaine Standfast, de la Marine Royale, demeurant à la villa de Snargatestone, à Douvres.

J’étais resté orphelin dès mon plus bas âge. Mon oncle Bausor était mon tuteur et le gérant de ma petite fortune, qui comprenait les actions de la Compagnie Caerlyon-upon-llsk et autres. Il m’envoya d’abord chez Merchant Taylors, et après cela, pendant deux années, au collège de Bonn, sur le Rhin. Ensuite, dans l’intention de me garantir de tout écueil, je pense, il paya une forte somme à la maison de MM. Baum, Brömm et Boompjees, négociants allemands, de « Finsbury Circus », pour me faire entrer dans leurs bureaux. Sous leur direction, je travaillais à la correspondance aussi peu qu’il me plaisait de le faire. Les commis, mes collègues, qui recevaient des appointements, me portaient beaucoup d’envie. Mon oncle Bausor résidait principalement à Douvres, où il gagnait beaucoup d’argent, passant avec le gouvernement des marchés dont l’objet consistait en apparence à faire des trous dans les falaises de craie et à les reboucher. Mon oncle était peut-être l’homme le plus respectable d’Europe et était connu dans la Cité de Londres sous le titre de Bausor le bon répondant. C’était un de ces hommes dont on dit avec confiance qu’ils sont « bons pour n’importe quelle somme ». Il avait un gilet, – qu’il portait en été comme en hiver, – un gilet dont la nuance vacillait entre une brillante couleur saumon et un gris de pierre, qui lui donnait un air si respectable que je suis certain que, s’il se fût présenté à la caisse de n’importe quelle banque de Lombard Street, les commis lui eussent payé immédiatement n’importe quelle somme fabuleuse de billets ou d’or qu’il eût réclamée.

Mon oncle Bausor se retranchait derrière ce merveilleux vêtement comme derrière une fortification, et vous mitraillait avec sa respectabilité. Ce gilet avait souvent fait prendre des résolutions, adouci le courroux des actionnaires indignés, donné de la stabilité à des projets peu solides, et une grande impulsion aux souscriptions pour les Cafres ou les Fidji. C’était un gilet auquel on pouvait se fier, et Bausor un homme sûr. Il était en relations avec un grand nombre de compagnies ; mais, qu’un inventeur ou un entrepreneur vînt lui soumettre un plan ou une affaire, mon respectable oncle, après avoir conféré avec son gilet pendant cinq minutes, venait inviter l’inventeur ou l’entrepreneur à sortir de son bureau, ou donner sa signature pour mille livres ; et le projet était réalisé, dès que mon oncle y avait mis son nom.

Il avait été convenu que j’irais à Douvres la veille de Noël, que je descendrais chez mon oncle, et que nous irions dîner tous ensemble chez le capitaine Standfast le jour de Noël. Le Boxing Day devait être consacré par ma bien-aimée aux chapeaux, et par moi, mon oncle et mon beau-père futur à signer certains actes, certaines conventions et décharges, ou autres documents concernant la loi et l’argent ; car nous devions nous marier le 27.

Naturellement, mes relations avec MM. Baum, Brömm et Boompjees se terminèrent parfaitement. Je donnai un grand dîner aux commis, mes collègues, dans un hôtel de Newgate Street, et j’eus le plaisir de recevoir, à une heure un peu avancée, au moins quatre-vingt-dix-sept fois l’assurance unanime et chorale, qui ne manqua pas d’être accompagnée de quelques hoquets, que j’étais un « vrai bon enfant ». Je fus obligé, bien malgré moi, de remettre mon départ pour Douvres au train express de huit heures trente du soir, la veille de Noël, étant engagé pour un dîner d’adieux, à quatre heures, chez notre sieur Max Boompjees, le plus jeune associé de la maison de Finsbury Circus, qui était celui qui donnait le plus souvent à dîner. Ce fut un dîner excellent et très gai. Je laissai ces messieurs à leur vin et je n’eus que juste le temps de m’élancer dans un cab, et d’attraper le train de la malle à London-Bridge.

Vous savez combien le temps passe vite lorsqu’on voyage en chemin de fer, après avoir bien dîné. Il me semblait que l’on m’avait transporté par le télégraphe à Douvres, tant nous avions franchi rapidement les quatre-vingts milles et plus. Mais, maintenant, je dois vous apprendre le « terrible malheur » qui m’a frappé. Dans ma première jeunesse, lorsque je n’étais qu’un enfant, j’avais été à une école préparatoire, près d’Ashford, où j’avais éprouvé les atteintes de la terrible maladie appelée fièvre des marais du comté de Kent. Combien de temps cette maladie avait-elle couvé en moi, et par quel accident ou quelle influence de tempérament vint-elle à se déclarer de nouveau, je ne saurais le dire ; mais, à l’arrivée du train à Douvres, je me trouvai en proie à une fièvre ardente.

C’était un horrible et persistant frisson avec des secousses régulières, une sorte d’agitation convulsive, affreuse ; un tremblement violent accompagné de fièvre, car mes tempes battaient, et j’éprouvais un bruit assourdissant et discordant dans la tête, qui me rendait presque sourd. Mon sang paraissait se révolter dans mes veines, et monter et descendre comme des flots agités ; mon malheureux corps oscillait de côté et d’autre, semblable à un courant troublé. Je chancelai, et saisis sur le quai du chemin de fer un commissionnaire par le bras, pour me soutenir. Il paraissait, lui et sa lanterne, secoué et ballotté comme moi-même par la violence d’oscillation que je lui communiquais. J’ai toujours été un jeune homme très sobre. Je n’avais fait aucun excès et n’avais pas trop consommé du vieux vin du Rhin de l’hospitalier jeune associé. À cause du bruit qui se faisait dans ma tête, je ne pouvais ni penser ni parler. Mes dents claquaient et ma langue s’agitait dans ma bouche avec des convulsions affreuses. Jusqu’à ce moment, je n’avais pas eu occasion de m’apercevoir que les commissionnaires des chemins de fer étaient une race sans cœur. Mais je vis un homme de grande taille, vêtu de velours de coton, qui faisait des grimaces et riait d’une façon des plus impertinentes, pendant qu’on m’aidait à monter en voiture. Je vis aussi un individu de la même profession, gros et de petite taille, ayant une expression moqueuse dans le regard, qui gonflait sa joue avec sa langue, en entassant sur moi, à ma demande, un monceau de paletots et de couvertures, et en disant au cocher de me conduire à Marine Parade, où mon oncle demeurait. J’avais dit à tout le monde, à la gare, que j’avais un accès de fièvre.

— Celui-ci en a gros à porter, – entendis-je dire au grand commissionnaire, comme nous partions.

Probablement il voulait parler de tous les bagages que mon cocher avait à porter.

Il n’y avait que cinq minutes de la gare chez mon oncle ; mais ce furent cinq minutes terribles. Mon accès de fièvre était si fort que ma tête et mes membres se frappaient contre les deux parois de la voiture. Une fois même ils furent en contact avec les glaces, et le bruit qui se faisait dans ma tête ne cessa jamais. Je trébuchai en descendant, quand le fiacre s’arrêta. Je m’attachai au marteau de la porte. Je donnai une suite de coups tremblants, – ayant déjà laissé tomber sur le pavé l’argent du cocher, lorsque j’avais voulu le lui mettre dans la main. Jakes, le domestique de confiance de mon oncle, qui m’ouvrit la porte, me regarda d’un air étonné.

— Je suis très malade, Jakes, – balbutiai-je, lorsque je fus entré dans le vestibule en chancelant. – Je suis pris de cette terrible fièvre.

— Bien, monsieur, – répondit Jakes, lui aussi avec une sorte de sourire, – recevez mes compliments pour la nuit de Noël, monsieur. Mais ne serait-il pas mieux pour vous de vous coucher, monsieur ?

La maison était tout illuminée, car il devait y avoir du monde, pour assister à une partie de snapdragon ; je savais que ma Tillie et toute la famille de Standfast étaient en haut au salon, ainsi que mon oncle et son gilet, et ils devaient attendre mon arrivée avant d’allumer le bol. Je brûlais d’impatience de voir ma bien-aimée tout malade que j’étais.

— Non, Jakes, – lui dis-je, – j’essayerai de me soutenir jusqu’au bout. Vous feriez mieux de m’apporter un peu de cognac et de l’eau chaude dans la salle à manger. Cela me fera peut-être du bien, et qui sait si la fièvre ne me quittera pas ?

Et croyez-vous que ce domestique me répondit :

— Vous ferez mieux de ne rien prendre, monsieur.

Il eut la hardiesse d’ajouter :

— C’est Noël, monsieur. Il y a beaucoup de personnes dans votre état. Il vaut mieux que vous vous couchiez. Pensez à votre tête pour demain matin, monsieur.

— Mon garçon… – répondis-je toujours en tremblant avec violence, au moment où je vis paraître mon oncle Bausor sur l’escalier.

Il y avait derrière lui un groupe de dames et de messieurs, et, autant qu’il m’était possible de le faire dans mon état, j’aperçus les boucles dorées de ma Tillie. Mais sa figure paraissait effarouchée et terrifiée.

— Alfred, – me dit mon oncle sévèrement, de derrière son gilet, – vous devriez être honteux de vous-même, allez tout seul vous coucher, monsieur !

— Mon oncle ! m’écriai-je avec un effort désespéré pour garder l’équilibre. – Pensez-vous que je sois…

En disant ces mots j’essayai de monter l’escalier, mais mon pied s’embarrassa dans le tapis, ou dans une des maudites tringles de cuivre qui le retenaient, et, sur ma parole, je tombai les pieds par-dessus la tête dans le vestibule et pourtant même, en m’étendant par terre, je tremblais plus que jamais ; j’entendis la voix de mon oncle, qui ordonnait aux domestiques de me porter sur mon lit. Ce qui fut exécuté par Jakes et un valet de pied aux longues jambes qui portèrent mon corps défaillant dans ma chambre à coucher.

La nuit fut courte et terrible, comme fut toujours une nuit de fièvre. Je tremblais et mes dents claquaient dans mon lit brûlant. Le lendemain matin, mon oncle m’envoya dire que ma fièvre était une plaisanterie, et que j’eusse à descendre pour le déjeuner.

Alors je descendis, décidé à lui faire des reproches ; mais toujours en m’attachant à la rampe de l’escalier, avec mes bras défaillants. Hélas ! quelles tribulations dans ce malheureux jour de Noël !… On m’accueillit avec des rires moqueurs. On m’invita à prendre du thé bien fort, avec un peu de cognac. Bientôt après, mon oncle me donna une poignée de main, en me disant que ce n’était qu’une fois par an que je me conduisais ainsi, et qu’il fallait bien que les jeunes gens fussent des jeunes gens. Tout le monde me souhaita un joyeux Noël ; mais je ne pus leur rendre leurs compliments qu’en balbutiant d’une manière spasmodique. Je fis une promenade sur la jetée immédiatement après le déjeuner, et je tombai presque dans la mer en me frappant avec force contre tous les poteaux. Il fallut me faire reconduire chez moi, par un marin. Ce marin portait un chapeau jaune qui le protégeait contre le vent, et une fois arrivé il insista pour que je lui donnasse cinq shillings pour boire à ma santé. Alors commença un supplice encore plus épouvantable : je fus mandé à Snargatestone villa, pour accompagner ma Tillie et sa famille à l’Église. Bien que je tremblasse jusque dans chaque articulation de mes doigts et de mes pieds, à ma grande satisfaction personne ne fit la moindre attention à cette alarmante maladie. Je commençais à espérer que la fièvre serait intermittente et qu’elle allait passer. Mais pas du tout. Elle ne voulut pas et augmenta plutôt de violence. Ma bien-aimée me donnait amicalement de petits coups sur la tête en me disant que désormais elle espérait que je serais un garçon raisonnable ; mais lorsque je commençai en frissonnant à lui parler de mon accès de fièvre, elle ne fit que rire. Nous nous rendîmes à l’Église. Alors la fièvre m’amena de nouvelles disgrâces. D’abord je causai un scandale terrible en me cognant contre les vieilles femmes demandant l’aumône, qui étaient assises sur les bancs gratuits, et je faillis presque renverser le bedeau. Puis je fis tomber les livres de prières et les livres de cantiques qui étaient sur les rebords des bancs.

Je donnai un coup de pied à un prie-Dieu, et le fis rouler sens dessus-dessous sur les genoux de ma future belle-mère. Enfin je marchai par hasard, je l’affirme, sur les pieds de Mary Senton, la jolie cousine de ma Tillie ; sur quoi elle poussa un petit cri, et ma bien-aimée me lança des regards furieux. Dans l’angoisse de cet accès extraordinaire, je roulai horizontalement, et fis ouvrir avec violence les portes du banc, en tombant de nouveau sur le bedeau. Celui-ci d’un ton sévère, et au nom des marguilliers, m’ordonna de me comporter plus convenablement, ou de quitter l’Église. Je vis qu’il était inutile de lutter contre cette maudite fièvre et je me retirai ; mais en m’élançant hors de l’église, il me sembla voir le clergyman trembler à son pupitre et le clerc qui faisait les réponses se balancer de côté et d’autre, tandis que les inscriptions et les armoiries des morts oscillaient sur les murs et que l’orgue de la galerie avait l’air de tomber tantôt sur les petits garçons, tantôt sur les petites filles des écoles de charité.

 

Ce n’était pas du vertige : dans ces occasions c’est la tête qui tourne. C’était évidemment une fièvre nerveuse et de la plus mauvaise espèce. Mon corps oscillait de droite à gauche et mon sang, agité par la fièvre, me montait aux oreilles et les faisait tinter.

À l’heure du dîner, mes angoisses n’avaient pas encore cessé, pourtant elles n’avaient pas attiré l’attention sur moi. Je commençai à mettre littéralement les pieds dans le plat de nouveau, d’abord en conduisant Mrs. Van Plank, de Sandwich, à la salle à manger (mon oncle Bausor donnait le bras à Tillie), je m’entortillai dans les ornements de perles de Venise que cette femme riche, mais obèse, s’obstinait à porter et nous tombâmes tous les deux, avec des résultats funestes. J’étais dessous, tremblant d’une manière épouvantable, ayant l’énorme corps de Mrs. Van Plank qui pesait sur mes boutons de chemise. Quand on nous aida à nous relever, elle ne voulut pas s’apaiser. Elle refusa d’assister au dîner. Elle demanda la voiture et s’en retourna à Sandwich. Comme la voiture s’éloignait, le capitaine Standfast, de la Marine Royale, me regarda d’un air féroce, comme s’il eût souhaité me faire monter sur le passe-avant pour me donner à l’instant six douzaines de coups de fouet. Il me dit :

— Et le bracelet de diamants de ma pauvre Tillie ! la vieille avare ne le lui donnera jamais maintenant. Moi qui voyais l’écrin sur le coussin de la voiture.

Était-ce ma faute ! Pouvais-je éviter cette fièvre ?

Pendant le dîner j’allais de mal en pis. Item : je renversai deux cuillerées de soupe à la tortue sur une nappe damassée toute blanche, Item : je renversai un verre de madère, sur la robe de moire bleue de Mary Seaton. Item : par un mouvement convulsif, je manquai, avec une fourchette d’argent, de poignarder le lieutenant Lamb, du 54e régiment, qui était stationné sur les hauteurs de Douvres, et finalement ; dans l’entreprise folle de découper un dindon, je renversai la carcasse entière de cette volaille de Noël, ornée d’une guirlande de saucisses qui y était attachée sur le responsable gilet de mon oncle Bausor.

Mais d’une manière ou d’une autre, la paix fut conclue, j’ignore comment ; une demi-heure après pendant le dessert nous étions tous très gais et parlions beaucoup. Quand je dis tous, naturellement je m’excepte moi, malheureux ! Il n’y avait pas d’amélioration dans mes mouvements convulsifs. Quelqu’un, je pense, proposa de boire à ma santé. En me levant pour remercier, je lançai à celui qui avait proposé le toast un coup de coude terrible, justement sous l’œil gauche et cherchant à reprendre mon équilibre j’envoyai un verre plein de vin de Bordeaux, sur la chemise de batiste brodée du malheureux lieutenant Lamb. Dans mon désespoir je saisis la nappe avec mes deux mains. Vous devinez ce qui s’ensuivit. L’acajou poli et perfide glissa sous ma main. J’enlaçai mon pied, avec frénésie autour du pied de la table, qui était près de moi, et je la renversai avec un grand fracas, faisant tomber carafes et verres et tout le dessert. Le lieutenant Lamb reçut avec le casse-noisette en argent un mauvais coup sur le bout du nez, et la tête de mon oncle Bausor fut couronnée d’une manière tout à fait classique avec des avelines et des raisins.

Le triste et pâle soleil de décembre se leva le lendemain matin sur la ruine et la catastrophe.

Autant qu’il m’est possible de rassembler les souvenirs de cette triste époque, je crois que mes fautes contre les convenances furent encore une fois pardonnées. Non à cause de ma maladie (à laquelle mes parents et mes amis persistaient toujours à ne pas croire !) mais parce que « ce n’était qu’une fois par an. » Des hommes d’affaires arrivèrent à Snargatestone villa, pendant la matinée. Il y eut une grande exhibition de boîtes en fer blanc ; de ficelle rouge, de cachets bleus, de papier ministre et de parchemin. Et mon oncle Bausor fut plus responsable que jamais. Enfin ils m’apportèrent un papier pour y mettre ma signature, en chuchotant beaucoup entre eux. Et je protestai que je ne pouvais rien voir qu’une grande feuille de papier blanc, qui dansait au milieu du tapis vert qui couvrait la table, tandis que sur le papier, un nombre infini de caractères crochus, semblaient courir de haut en bas, d’une façon folle et furieuse. J’essayai de prendre assez d’empire sur moi pour signer ce papier, je me mordis les lèvres, je me retenais avec force à la table avec ma main gauche. J’essayai de maintenir ma tête branlante sur mon cou, je crispai mes doigts de pieds dans mes bottes ; je retenais ma respiration, mais était-ce de ma faute, si lorsque, je saisis la plume, et essayai d’écrire mon nom, l’abominable plume d’oie commença à danser, à patiner, à sauter, à faire de zigzags à plonger et à enfoncer ses pointes dans le papier ? Était-ce de ma faute lorsqu’en désespoir de cause, je saisis l’encrier pour le mettre plus à portée de ma plume, et qu’en secouant la provision noire, je la laissai tomber en taches horribles, formant des cornes et des glands sur tout le grave et légal document ? Je finis mes exploits en envoyant une grande éclaboussure sur le gilet sacré de mon oncle, et en frappant le capitaine Standfort sur la troisième côte avec la plume.

— C’est assez ! – s’écria mon futur beau-père, en me saisissant par le cou. – Coquin ! Sortez de ma maison !

Je m’échappai de ses mains et me dirigeai vers le salon, où je savais que ma Tillie devait être, avec ses demoiselles d’honneur et ses chapeaux.

— Tillie, ma Mathilde adorée ! m’écriai-je.

— Monsieur, il n’est pas nécessaire de vous expliquer davantage, – interrompit ma bien-aimée d’un ton inexorable. – J’en ai assez vu et assez entendu ; Alfred Starling, j’aimerais mieux épouser l’être ignoble qui accomplit sa tâche périlleuse en cueillant la crête marine sur la falaise là-bas, que de devenir la femme d’un ivrogne et d’un homme dissolu. Allez, monsieur, repentez-vous si vous le pouvez, soyez honteux s’il vous reste encore quelque bon sentiment. Dorénavant nous serons étrangers l’un à l’autre. Esclave de vos vices, adieu pour toujours !

Elle glissa hors de la chambre et je pouvais entendre sangloter son petit cœur dans le boudoir.

 

J’étais renvoyé et chassé pour toujours de Snargatestone villa. Mon oncle Bausor me renia, me déshérita de toute part dans son gilet. Je me jetai dans le premier train de chemin de fer, et tremblai pendant tout le trajet pour revenir à Londres, et à la fin de ce terrible jour, je me trouvai à la nuit tombante, errant dans les environs de Soho.

Il y a une sale et triste petite cour, qui aboutit à Soho square, et qu’on appelle je crois Bateman’s buildings. Je me tenais en grelottant au coin de cet endroit peu favorisé, lorsque je trébuchai contre un gentleman qui semblait être environ pour les sept huitièmes un militaire et pour le dernier huitième un bourgeois.

C’était un petit vieillard à l’air jeune et leste et aux membres bien faits ; il avait la figure jaune, les cheveux et les favoris blancs. À cette époque, les militaires, à moins qu’ils ne fussent dans la cavalerie, ne portaient pas de moustaches. Il avait un habit d’uniforme bleu, qui paraissait presque blanc, tant il était râpé aux coutures, et une médaille en argent qui pendait sur sa poitrine, attachée par un ruban fané. Il avait sur sa casquette de petite tenue, un nœud de rubans flottants de différentes couleurs et portait une canne de bambou sous le bras. Sur chacune des manches il avait des galons dorés qui, étaient fort ternis ; sur son col écarlate, était un lion brodé en or, et sur ses épaules une petite paire d’épaulettes légères et dorées qui ressemblaient fortement à deux rangées de dents recouvertes d’or dans la vitrine d’un dentiste.

— Et comment cela va-t-il, mon ami ? – dit gaiement le militaire.

Je répondis que j’étais l’homme le plus misérable du monde ; sur quoi le militaire me frappa sur le dos, en m’appelant son brave camarade, et en me priant de boire une pinte de bière réchauffée par un peu d’épices et une goutte d’Old-Tom en l’honneur des fêtes de Noël.

— Vous êtes un rôdeur, – observa mon nouvel ami. – Moi je suis aussi un rôdeur. Dites-moi donc, ne vous est-il jamais arrivé par hasard d’avoir un frère de lait appelé Siph, hein ?

— Non, répondis-je d’un ton maussade.

— Lui et vous, vous ressemblez comme deux gouttes d’eau, continua le militaire.

Pendant ce temps, il m’avait pris le bras et, me conduisait tout tremblant et mes dents claquant toujours, vers une vilaine petite taverne au-dessus de la porte de laquelle se déployaient deux tableaux en carton coloriés et encadrés, couverts de taches de mouches. L’un représentait un officier en uniforme bleu de ciel, surchargé de galons en argent ; l’autre un artilleur coiffé d’un énorme shako et chargeant un canon. Le tout était surmonté d’une affiche qui prévenait qu’on demandait pour l’Honorable Compagnie des Indes des jeunes gens actifs pour l’infanterie, la cavalerie et l’artillerie. Cette affiche exhortait tous les jeunes gens actifs, comme je l’ai déjà dit, à s’adresser immédiatement au sergent-major Chutnée qu’on pouvait toujours trouver soit au comptoir d’Highland Laddie, soit au bureau de Bateman’s buildings.

— La dernière fois que j’ai vu Siph, – continua l’homme à la figure jaune et aux favoris blancs, après m’avoir poussé dans la taverne Highland Laddie et m’avoir arrêté toujours tremblant contre le comptoir en demandant une pinte de bière sophistiquée, il avait quitté notre service et était maréchal de camp dans l’armée du Roi d’Onde. Je l’ai vu maintes fois avec son chapeau à cornes, ses épaulettes de diamants, monté sur un éléphant blanc avec vingt-cinq nègres qui le suivaient et l’entouraient pour chasser les mouches et déboucher les bouteilles de soda Water, dans lesquelles il avait l’habitude de mêler la meilleure eau-de-vie, le tout parce qu’il m’avait rencontré par hasard dans ce même cabaret.

Il est inutile de prolonger le récit de ma conversation avec le militaire. Il suffit de dire que dans moins d’une heure j’avais accepté le shilling fatal, et que je me trouvais enrôlé dans le service de l’Honorable Compagnie des Indes Orientales.

Cependant je n’étais pas un mendiant. J’avais une propriété sur laquelle mon oncle Bausor n’avait nul contrôle. Je n’avais point commis de crime. Mais j’étais désespéré, je me sentais perdu, ruiné, et voilà pourquoi je m’étais enrôlé. Mais, ô merveille ! lorsqu’on m’amena devant un magistrat pour constater mon identité, et devant un médecin pour examiner mon état sanitaire et ma capacité pour le service, mon accès de fièvre sembla m’avoir tout à fait quitté. Je me tins ferme et droit dans le cabinet des examinateurs et sous la machine qui sert à mesurer la taille.

J’étais arrêté uniquement par la honte et les angoisses qui s’emparaient de mon esprit en souvenir de la mauvaise interprétation qu’on avait donnée à ma conduite, à Douvres. Sans cela j’eusse cherché à me faire exempter.

J’avais à peine atteint le dépôt des recrues de la Compagnie des Indes Orientales à Brentwood que les accès de ma fièvre revinrent avec redoublement. Tout d’abord ayant dit que j’avais un goût particulier pour la musique, on me mit dans la musique du régiment ; mais il me fut impossible de tenir dans mes mains un instrument à vent, et je fis tomber ceux que tenaient mes camarades. Ensuite on me mit parmi l’escouade des recrues maladroites, et les sergents me donnaient à chaque instant des coups de canne, car je ne pus jamais dépasser l’exercice préliminaire (pas de l’oie) et même, alors, je gardais une mesure à mon idée et non celle de l’escouade. Les médecins du dépôt ne voulurent pas accorder la moindre foi à ma fièvre et le sergent-major fit un rapport officiel où il disait que j’étais un misérable, un paresseux et un imposteur. Parmi mes camarades qui me méprisaient sans me plaindre, on me donnait le sobriquet du « jeune homme qui tremble et frissonne toujours » et la chose la plus étonnante, c’est que, bien que j’eusse pu me procurer de l’argent en tout temps, l’idée de me racheter n’était jamais venue à ma pauvre tête bouleversée et branlante.

Comment a-t-on pu jamais envoyer aux Indes comme militaire une créature aussi infirme et aussi tremblante, je n’en sais rien, mais on m’y envoya dans un transport au long cours accompagné par sept à huit cents conscrits. Ma carrière militaire en Orient fut bientôt terminée et d’une manière très peu glorieuse. Nous étions à peine arrivés à Bombay, lorsque le bataillon du régiment européen auquel j’étais attaché fut envoyé dans le nord du pays, sur les bords du Sutledge où la guerre aux Sikhs était dans son fort. C’était la campagne d’Aliwal et de Sobraon, mais je pris peu de part à ces faits si glorieux dans nos annales militaires. Avec un profond dédain pour ma maladie nerveuse, on m’avait seulement permis de faire partie de la garde des bagages et une nuit, après peut-être une marche de dix jours, pendant lesquels j’avais tremblé d’une façon épouvantable, notre arrière-garde fut attaquée par des voleurs indigènes dans la seule intention de nous dévaliser. Rien n’était plus facile que de mettre en déroute ces mauvais gredins. Comme enfant et comme jeune homme, j’avais toujours été assez courageux. Je déclare que dans cette occasion je ne m’enfuis pas. Mais ma malheureuse maladie s’étant emparée de moi, je laissai échapper mon mousquet de mes mains, mon shako de ma tête et ma giberne de mon dos, et mes misérables jambes me portèrent en tremblant et en trébuchant à travers plusieurs milles d’une campagne stérile. On parla de me fusiller à notre arrivée, et aussi de me fouetter, mais cette punition corporelle n’existait pas dans l’armée de la Compagnie des Indes Orientales. On m’envoya en prison dans un vilain endroit qu’on appelle une maison salutaire où on m’a nourri principalement avec de l’eau de riz. Enfin je fus renvoyé à Bombay, jugé par un conseil de guerre et condamné à être publiquement chassé de mon régiment comme un lâche. Oui, moi, le fils d’un gentleman, le propriétaire d’une jolie propriété, je subis la honte de me voir arracher les revers de mon uniforme et au son de la Rogues’March je fus chassé avec ignominie du service de l’Honorable Compagnie des Indes Orientales.

Je puis à peine dire comment j’arrivai en Angleterre, si on me donna une cabine, si je la payai ou non, ou si j’acquittai mon passage par mon travail. Je me rappelle seulement que le flanc du vaisseau s’ouvrit dans la baie de Lagoa près du cap de Bonne-Espérance et fit naufrage. Il n’y avait pas le moindre danger. Nous étions entourés par des embarcations de toutes grandeurs et tout le monde à bord fut sauvé, mais je tremblais si horriblement et si constamment pendant que les canots quittaient le navire que l’équipage entier poussait des hurlements et des cris de mépris contre moi chaque fois que je me présentais sur le bord. On ne me permit pas de descendre dans le grand canot de sauvetage, mais on me remorqua tout seul dans un petit batelet.

Je fis la traversée dans un autre navire qui ne fit que trembler pendant tout le voyage du Cap de Bonne-Espérance à Plymouth ; enfin j’atteignis l’Angleterre. J’écrivis d’innombrables lettres à mes parents, à mes amis, à Tillie et à mon oncle Bausor, mais la seule réponse que je reçus fut quelques lignes de l’homme d’affaires de mon oncle, me disant que mes griffonnages étaient entre les mains des personnes auxquelles ils étaient adressés, mais qu’on ne tiendrait aucun compte de mes communications. Je fus mis en possession de ma fortune jusqu’au dernier sou, mais il me semblait que je l’avais dissipée au loin, ou que je l’avais perdue au jeu de dés, à la bagatelle, aux quilles ou au billard. Et je me souviens que je ne faisais jamais un coup à ce dernier jeu sans frapper avec la queue mon adversaire à la poitrine, sans cogner celui qui marquait, sans envoyer les billes à l’aventure à travers les fenêtres, déranger le tableau des marques, sans faire des trous dans le tapis, pour lequel j’étais obligé de payer d’innombrables guinées au propriétaire de la salle de billard.

Je me souviens d’être entré un jour dans le magasin d’un bijoutier de Regent Street pour acheter une clé de montre. J’avais alors seulement une montre en argent. Ma montre à répétition en or avait été perdue d’une manière incompréhensible. C’était l’hiver, je portais un pardessus avec de longues manches ouvertes et flottantes. Pendant que le bijoutier apportait une clé à ma montre, ma fièvre revint avec une intensité diabolique, mais à ma grande terreur et à mon grand désespoir, en m’appuyant sur un comptoir pour m’empêcher de tomber, je renversai une sébile de bagues de diamant qui était dessus dont quelques-unes roulèrent sur le sol, mais dont quelques autres, ô horreur et angoisses ! glissèrent dans les manches de mon pardessus. Je tremblais tellement qu’il semblait que j’avais fait tomber ces bagues dans mes mains, dans mes poches et même dans mes bottes. Poussé par une impulsion irrésistible, j’essayai de fuir, mais on me saisit à la porte du magasin et on me traîna tout tremblant au poste de police.

On m’amena devant un magistrat, puis l’on me jeta tout tremblant dans une voiture pour me conduire en prison. Je tremblai pendant quelque temps dans une cellule blanchie à la chaux, puis l’on me fit paraître à la Cour criminelle centrale où l’on me jugea pour avoir essayé de voler une quinzaine de centaines de livres sterling de bijouterie. L’évidence était contre moi. Mon avocat essaya de plaider comme s’il eût eu à me défendre de quelque chose ressemblant à la monomanie du vol, mais en vain. Mon oncle Bausor, qui était venu de Douvres tout exprès, déposa contre moi. Je fus déclaré coupable. Oui, moi, le jeune homme le plus innocent et le plus infortuné de la terre, je fus condamné à sept ans de déportation. Je me rappelle encore parfaitement, maintenant, cette épouvantable scène : tous les jurés secouaient leur tête en signe d’approbation devant moi, de même que le juge et mon oncle Bausor et jusqu’aux spectateurs qui garnissaient l’auditoire, et moi je m’appuyais tantôt sur le dos, tantôt sur le devant du banc des prisonniers, tremblant comme dix mille feuilles de tremble. Mon crâne se brisait, ma cervelle éclatait. Quand je m’éveillai, je me trouvais dans une positionnés pénible, dans un wagon de première classe du train de la malle de Douvres : tout tremblait dans le wagon, l’huile se balançait dans la lampe de ci de là, mes compagnons vacillaient de droite à gauche, les cannes et les parapluies sautillaient dans les filets au-dessus de nous. Le train allait à toute vitesse et mon épouvantable rêve était occasionné par l’oscillation violente et peu ordinaire du train. Alors, me soulevant sur mon siège, je me frottai les yeux et je me sentis énormément soulagé, mais je fus obligé de m’appuyer sur les séparations des fauteuils, tant était violente l’oscillation du wagon. Je commençais à me rappeler les rêves que j’avais faits sur mer ou que j’avais entendu raconter par les autres, lorsque quelqu’un frappait fortement aux portes des cabines. Je me rappelais le rapport qu’il y a entre les sons et les mouvements extraordinaires et les pensées les plus profondes de nos âmes, puis je me rappelais d’une manière extraordinairement facile que, pendant ma folle vision, c’est-à-dire lorsque je m’étais cru engagé et examiné comme recrue, j’étais resté parfaitement tranquille et sans faire de mouvement. Je finis par attribuer cette absence temporaire de fièvre aux deux ou trois minutes d’arrêt du train à « Tunbridge Wells ». Mais Dieu soit loué ! tout cela n’était qu’un rêve.

— C’est assez pour mettre la tête à l’envers, s’écria une vieille et maussade femme qui était assise vis-à-vis de moi, en faisant allusion à l’oscillation du train au moment où l’employé de la gare paraissait à la porte en criant à haute voix : Dou… vres !

— Eh bien ! madame, il y a eu des secousses peu ordinaires pendant tout le voyage, répliqua ce fonctionnaire. J’ai cru plus d’une fois que nous allions dérailler. On fera l’inspection des écrous demain matin. — Bonsoir, monsieur, me dit-il, je connaissais bien cet homme. — Je vous souhaite un joyeux Noël et une bonne année. Sans doute vous voulez un cab pour vous conduire à Snargatestone villa, n’est-ce pas, monsieur ? Allons… commissionnaire ! s’écria-t-il.

Il est vrai que je désirais un cab et je l’eus. Je payai largement le cocher et cette fois je n’éparpillai pas la monnaie sur le pavé. M. Jakes insista pour que je prisse quelque chose de chaud dans la salle à manger à mon arrivée : le temps disait-il, était si froid, et si désagréable ! Je montai au salon où la joyeuse société était réunie et je fus accueilli par ma Tillie à bras ouverts et par mon oncle Bausor avec son gilet grand ouvert. Je partageai avec joie et modération les raisins brûlés dans l’eau-de-vie et l’allégresse de la veille de Noël. Nous dînâmes tous ensemble le lendemain, et je servis le potage et découpai magnifiquement le dindon. Le lendemain, l’homme d’affaires de mon oncle me fit des compliments sur la netteté de ma calligraphie lorsque j’apposai ma signature sur les documents légaux nécessaires. Le 27 décembre 1846, je fus marié à ma Tillie chérie et j’allais vivre heureux pour toujours, quand, me réveillant de nouveau, je me trouvai dans le lit de la Maison Hantée, et je me souvins, que j’avais été très secoué dans le wagon qui m’avait amené, et qu’il n’y avait ni mariage, ni Tillie, ni Mary Seaton, ni Van Plank, personne absolument rien que moi et l’esprit de la Fièvre, et les croisées intérieures de la Double Chambre qui s’agitaient en criant comme les esprits de deux veilleurs de nuit qui eussent demandé assistance pour m’emporter dans l’autre monde et quitter le bureau de police. »

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE DES TABLEAUX

Belinda, avec cette modeste assurance qui n’appartient qu’à elle, répondit pour l’esprit de la Chambre des Tableaux d’une voix claire et basse.

« Les lumières étaient éteintes, je m’appuyais contre la cheminée presque fatiguée, et dans une de ces dispositions rêveuses qui approchent du mécontentement. Les ombres gigantesques et vacillantes du feu s’amoncelaient autour de moi. J’étais saisie d’une crainte lugubre et silencieuse. Tout était triste et ténébreux, sauf lorsqu’un jet de flamme qui dansait venait éclairer le cadre antique du tableau suspendu au-dessus de la cheminée. Était-ce la nuit, mes craintes ridicules, ou la lumière fantastique qui prêtaient de la puissance à ce portrait sombre et bizarre, un portrait tel que Rembrandt aimait à les peindre. C’était celui d’une religieuse. Il me semblait voir les traces de tout un monde de chagrins dans sa figure patiente, et dans ses mains amaigries croisées sur sa poitrine. L’ombre du portrait et l’ombre de la chambre cachaient le reste. Je le regardais et je rêvais pendant que les cendres rouges s’éteignaient, et je me rappelais une vieille légende qu’autrefois j’avais entendu chanter. Cette légende semblait se rattacher à la tristesse mystique de ce sombre tableau et à cette chambre hantée par les esprits.

Au loin dans le midi, je me trouvais un jour là où les vignes grimpantes s’entrelacent, où d’abord les vieux lais chevaleresques furent chantés, où sourit pour la première fois cette gracieuse enfant de la France, ange, chevalier ou fée, qui s’appelle romance. Le soleil brûlant du mois de juin répandait ses rayons sur la terre. L’été s’épanouissait dans toute sa splendeur ; pas un nuage n’assombrissait la vaste et radieuse étendue du ciel. Pas un zéphir n’agitait l’air pur et tiède, tout était calme, silencieux, sauf le murmure des vagues qui venaient mourir tranquillement sur la plage argentée, ou les flots étincelants qui s’avançaient vers le rivage de la Méditerranée bleue pour le caresser.

Tout était tranquille et paisible quand le carillon d’un couvent vint interrompre le silence de midi, peu à peu le son de la cloche cessa et sembla s’éteindre dans un plus profond silence et dans une paix plus complète au moment où je me retournai pour regarder le couvent qui s’élevait blanc et brillant, à demi caché à la vue du voyageur, par l’ombre des arbres. Un homme qui avait vécu longtemps dans cette belle demeure des anciennes légendes et des anciennes chansons, qui connaissait l’histoire de chaque caverne, de chaque montagne, et de toutes les apparitions, ayant vécu continuellement dans le pays, m’accosta et me raconta en ces termes l’étrange et vieille légende conservée dans le couvent.

Il y a des années, un bois épais et tout émaillé de fleurs, cachait encore plus qu’aujourd’hui la place où s’élève le couvent blanc, de ses senteurs parfumées vint le nom de Notre-Dame des Aubépines, qui lui fut donné.

À cette époque la cloche qui sonnait comme elle sonne aujourd’hui, ordonnait à tous les villageois des alentours de se lever, de manger et de prier. Devant l’autel du couvent plus d’un fier chevalier passa la longue veille d’un combat périlleux. L’abbesse priait, écoutait et savait porter la paix dans les humbles chaumières agitées par les querelles du village. Les jeunes cœurs qui venaient, accablés par le chagrin, déchirés par l’amour, devenaient plus forts et se laissaient consoler par sa douce présence. Chaque mendiant et chaque pèlerin qui passait, avait le droit de réclamer la nourriture, le coucher et l’abri pour la nuit, mais bien plus les religieuses connaissant les profonds mystères de l’art de guérir pouvaient les appliquer comme de sages médecins, une provision d’herbes et de plantes y étaient renommées, chacun avait foi dans ces médicaments si simples, et cette croyance s’étendait à plusieurs lieues à la ronde. Ainsi, les querelles, l’amour, les chagrins de toute espèce les maladies de tout genre, la bonne et la mauvaise fortune trouvaient secours et consolations à la grille du couvent.

De toutes les religieuses, nulle n’avait la douce gaîté d’Angéla, nulle paupière ne voilait des yeux plus charmants, nul pas ne glissait aussi légèrement que le sien. Nulle figure ne paraissait aussi tendre et aussi douce, pas de voix qui s’élevât dans l’église aussi pure et aussi claire, pas de cœur qui fût aussi sympathique et aussi vivement touché par les malheurs des autres, devinant les chagrins que son inexpérience et sa jeunesse ne pouvaient connaître ; pas d’âme aussi simple dont la foi fût plus profonde et plus pure que celle de sœur Angéla ou l’Enfant du couvent, car on se plaisait à la nommer ainsi.

Elle y avait été élevée, et n’avait jamais connu d’autre demeure, d’autres affections, d’autres parents. Orpheline elle avait été confiée aux tendres soins des religieuses ; d’abord leur enfant, leur jouet, leur élève, elle était maintenant la fiancée du ciel. C’est elle qui entretenait la rouge lumière de la lampe suspendue nuit et jour devant l’autel. C’étaient ses mains dont la patiente habileté traçait les plus belles broderies, et tissait les plus riches dentelles ; mais par-dessus tout, son premier et son plus cher soin, celui qu’elle n’eût jamais voulu omettre ni partager avec une autre, c’était de tresser chaque jour de fraîches et odorantes guirlandes pour les déposer aux pieds de Marie. La nature est généreuse dans cette belle région, l’hiver même elle y fleurit. Aussi Angela aimait-elle à honorer toutes les fêtes le mieux qu’elle pouvait et à énumérer les fleurs qui devaient parer le sanctuaire. Alors, en grande pompe, d’innombrables roses passaient, des troupes de religieuses s’avançaient chacune avec une bannière différente qui flottait gracieusement, les unes en damas ou à raies, les autres roses, blanches, ou cramoisies, puis allaient s’incliner devant la Reine nouvellement née et le lys virginal s’élevant pur et serein. Quoiqu’Angéla honorât avec un égal soin chaque soirée de l’année, elle pensait cependant que la sainte Mère de Dieu aimait de préférence l’époque où l’aubépine fleurit. Elle allait alors s’agenouiller devant son autel et y déposer ses fleurs favorites, et ses pensées s’élevaient aussi pures et aussi suaves que leur parfum. Elle y restait prosternée jusqu’à ce que les ombres grises du dehors fussent devenues sombres et que les religieuses comme des ombres noires vinssent se rassembler dans le chœur pour chanter les vêpres ; alors sa voix guidait le chant sacré et l’Ave Marie Stella retentissait dans la nuit.

Mais pourquoi m’appesantir sur ces jours tranquilles ! Quand l’orage approche les heures paisibles s’enfuient. La guerre, la guerre cruelle dévastait le pays et vint si près du couvent porter le feu et la flamme que les paysans épouvantés se sauvèrent et cherchèrent ailleurs un abri, pleurant à l’avance aux récits des scènes de carnage qu’ils redoutaient. Un soir, après une épouvantable escarmouche qui avait eu lieu sur la route, on vit arriver des soldats qui en fuyant emportaient quelques-uns de leurs camarades blessés et mourants, et cette bande venait réclamer les soins des Sœurs tremblantes en les sommant presque comme s’ils eussent eu le droit de commander de se charger de leurs blessés. Ils les déposèrent donc au couvent et partirent. Bientôt la compassion remplaça la frayeur, et chaque sœur accomplit son devoir avec l’ardeur du dévouement. Les unes préparaient des simples, d’autres des bandelettes. L’abbesse choisit les mains les plus expérimentées pour panser les blessures qui demandaient les soins les plus difficiles et les plus jeunes novices même prirent leur part dans cette bonne œuvre. On confia à Angela dont la bonne volonté ne pouvait compenser l’inexpérience, le soin d’un jeune chevalier dont l’état semblait être le moins grave. Elle passait tout le jour au chevet de son lit. Dans les premiers moments les heures s’écoulèrent avec une tranquillité parfaite. Le silence n’était interrompu que par les gémissements fiévreux du chevalier et la douce voix d’Angela qui murmurait quelques pieuses paroles. Enfin la fièvre le quitta et de jour en jour les heures s’écoulèrent et devinrent moins silencieuses. Que pouvait-elle lui dire ? D’abord pour calmer ses plaintes, elle lui racontait les légendes des Saints Martyrs, elle lui décrivait les douleurs par lesquelles, avec la grâce miséricordieuse de Dieu, ils avaient obtenu pour leur âme une place élevée dans le ciel. Bientôt cette pieuse ruse lui réussit, ou du moins elle se l’imagina. Car il se plaignit moins. Ensuite elle lui dépeignit la pompe et la magnificence qui resplendissaient dans la chapelle le jour de Pâques, les chapes et les surplis aux brillantes couleurs rehaussées d’or. Elle énumérait la quantité de cierges qui donnait la lumière et continuait à lui raconter minutieusement comment le maître-autel était beau le jour de Noël, comment les Rois et les Bergers étaient vêtus de blanc et de vert et la grande étoile de diamants qui étincelait dans le ciel, elle racontait au chevalier comment ils avaient été guidés par ce signe conducteur qu’ils avaient vu tous. Comment la nature même aimait à saluer la Reine des Cieux, car lorsque la dernière procession de Notre-Dame parcourait le jardin, chaque tête se courbait, et le rosaire en main, chaque sœur priait, tandis que les longues bannières déployées qui flottaient aux vents venaient frapper les branches d’aubépine et qu’une pluie de boutons et de fleurs jonchait le chemin. Le chevalier écoutait sans jamais être fatigué. Enfin, à son tour lui aussi décrivait la gloire de son passé, les combats, les joutes, les tournois, les chevauchées brillantes et toutes les belles dames qui y assistaient.

Angéla l’écoutait, à demi incrédule. Ce lieu de délices et d’amour pouvait-il être le monde ? Où donc était caché l’étrange et terrible charme qui ne manque jamais d’apporter le malheur à celui qui le contemple ! Elle faisait le signe de la croix, et cependant elle demandait encore des renseignements et écoutait toujours et toujours le chevalier recommençant à décrire avec la même séduction ce monde enchanté dont les joies semblent égaler les joies du Ciel, et se transfigurer dans l’atmosphère dorée de l’amour. Ô Anges gardiens ! étendez, étendez vos blanches ailes et dérobez à la jeune novice ce fantôme éblouissant. Mais non, les jours passent, matines et vêpres continuent à sonner. Les paisibles religieuses travaillent, prient et chantent toujours. Elles ne pressentent pas le gouffre fatal dont s’approche de plus en plus leur fille chérie, car elle va et vient et continue à accomplir tous ses devoirs avec exactitude, extérieurement elle est toujours la même ; la même ? – ah non ! – car lorsqu’elle s’agenouille pour prier, quelque rêve charmant s’empare de son cœur ! Ainsi s’écoulaient les jours, quand un soir la grille du couvent s’ouvrit. Qui donc ose sortir si tard du monastère ? Deux ombres silencieuses passent en fuyant à travers la pelouse éclairée par la lune, tout reste calme, sauf les gémissements des vagues qui pleurent et sanglotent et le rivage plaintif qui soupire à travers l’aubépine parfumée.

Pourquoi raconter ce rêve si brillant et si court ? Pourquoi parler d’un bonheur sans mélange qui ne prévoyait ni malheur ni chagrin. Qu’avons-nous besoin de dire que tout rêve semblable doit promptement s’évanouir. De tristes pressentiments vinrent l’envahir de plus en plus, et au milieu de l’orgueil des plaisirs et de la richesse, son âme parlait plus haut que les séductions mondaines et laissait échapper des soupirs et des regrets. Angela s’efforçait de continuer ses rêves mais vainement. Elle se réveilla tout à coup et ne put se rendormir, elle voyait chaque jour et à chaque heure le cœur pour lequel elle avait donné le sien devenir indigne de son amour. Et son âme apprenait dans les luttes amères et sans cesse renouvelées à juger la frivole affection pour laquelle elle avait sacrifié sa vie, le fantôme sur lequel elle avait mis toutes ses espérances, la terre froide et déserte pour laquelle elle avait perdu le ciel ! Mais tous regrets étaient vains, rien ne lui restait ! Quel cœur voudrait s’abaisser en descendant jusqu’à la proscrite ?

Les années s’écoulèrent et elle devint chaque jour plus malheureuse et plus abandonnée, jusqu’à ce qu’enfin le plus humble paysan lui ferma sa porte et les belles dames en la voyant passer levaient les épaules avec orgueil et mépris, empêchaient leur robe de la frôler. Un désir ardent sembla emplir son âme, un désir trop ardent pour être dominé. C’était de revoir, seulement une fois, les lieux qui l’avaient vue jeune et innocente. Elle voulait parcourir encore ce long et fatigant chemin qui va vers le midi, voir ce port tranquille où s’écoulèrent ses heureux jours d’enfance. Une fois encore, dormir sous le toit du couvent. Une fois encore, contempler cet asile et mourir.

Elle était lasse et épuisée. Elle n’avait pour compagnons que le froid remord et le sombre désespoir, cependant elle avait dans l’âme une force étrange et muette qui l’attirait de plus en plus vers le monastère. Elle marchait à pas lents demandant son pain de porte en porte, accablée par la fatigue. Ses forces épuisées devenaient moindres d’heure en heure jusqu’au moment où l’aube commençant à poindre et répandant en un déluge de lumière, ses premiers rayons sur le monde, lui montra les eaux bleues et étincelantes du lac et le bois touffu d’aubépine où s’élevaient comme autrefois les blanches et basses murailles du couvent. Quelqu’un la reconnaîtrait-il ? Non, elle n’avait pas cette crainte. Sa figure avait perdu toute trace de jeunesse, de bonheur et de grâce. L’âme pure et heureuse d’autrefois qui faisait reconnaître la novice Angela n’y était plus depuis longtemps.

Elle sonna au couvent. Le son bien connu de la cloche frappa son cœur et elle s’inclina jusqu’à terre, celle qui n’avait pas pleuré depuis de longues années, sentit couler d’abondantes larmes. La terreur et l’angoisse semblaient retenir sa respiration, et arrêter les battements de son cœur. Ô Dieu ! serait-ce la mort ?… Alors s’appuyant contre la grille de fer, elle posa sa tête fatiguée près des barreaux et pria ! Bientôt des pas semblèrent s’approcher, alors elle écouta. Puis elle entendit la porte s’ouvrir, et vit la figure flétrie de la tourière qui prenait une expression de tristesse et de pitié en lui demandant ce qu’elle voulait. « Daignez me recevoir dans vos murs, murmura-t-elle, sœur Monica ! Sauvez-moi du péché, du remords, du désespoir !

Permettez-moi d’entrer et de mourir en paix !

La sœur avec de douces paroles la pria d’attendre pendant qu’elle allait chercher les clés.

La pauvre mendiante essaya de la remercier et écouta l’écho de ses pas qui s’en allait mourir dans le cloître.

Mais quelle est donc la douce voix qui est près d’elle ?… et fait naître en son âme de si étranges émotions ?…

Elle relève la tête. Il lui semble reconnaître une figure qu’elle n’a pas vue depuis de longues années. C’est elle-même, non pas cependant telle qu’elle était lorsqu’elle a fui le couvent ; la jeune novice belle et gaie ; mais une femme sérieuse, douce et sereine. Oui la proscrite se l’avouait, elle était ce qu’Angela aurait dû être.

Mais pendant qu’elle la regardait et la regardait encore, une lumière radieuse remplit l’espace d’un feu étrange et soudain. La religieuse avait disparu, mais à sa place, une forme céleste, un divin visage où rayonnait la douceur et la tendresse, dont la tête était entourée d’une auréole de gloire… Angela essaya de parler, et étendit ses mains en s’écriant : « Douce Marie ! mère de miséricorde, ayez pitié de moi, ayez pitié de votre enfant ! » Et Marie répondit : « Sois la bienvenue, mon enfant, oublie le passé, sois la bienvenue chez toi ! Pendant ton absence, j’ai tenu ta place. Ta fuite n’est connue de personne, car j’ai accompli tous tes devoirs journaliers. J’ai cueilli tes fleurs, j’ai prié, j’ai chanté, j’ai dormi. Ne savais-tu pas, ma pauvre enfant que ta place était gardée ! Il y a ici de bons cœurs… Cependant le cœur le plus tendre met des bornes à sa miséricorde, mais Dieu n’en met pas ! Le pardon de l’homme peut être sincère et doux, mais l’homme croit faire une grâce en l’accordant, plus complet est l’amour qui met le pardon à tes pieds et essaie de te relever. À Dieu seul il appartient de dire : Tu es couronné et non vaincu ! quand il pardonne.

La sœur Monica s’empressa de revenir près d’Angela… Mais où était la pauvre mendiante qu’elle avait laissée prosternée sur la terre ?… Partie ! Elle chercha en vain cette pâle jeune fille, courbée sous la douleur… Angela se tenait à la porte, chargée de branches d’aubépine qu’elle venait de cueillir dans le bois, et jamais il ne se passa un jour sans que la tourière ne soupirât douloureusement en songeant à la jeune fille. Elle pria Dieu qu’il n’arrivât pas malheur à la pauvre mendiante dans son sauvage désespoir, et quand elle terminait sa prière en disant : Que Dieu lui pardonne ! Angela baissait la tête et répondait humblement Amen.

Hélas ! combien son cœur était triste. Il était facile de voir après ce jour que quelque chose obscurcissait la douce gaîté de visage, ce n’était pas le chagrin mais une ombre, rien de plus.

Des années s’écoulèrent. – Un jour funèbre vit toutes les sœurs agenouillées autour d’un lit sur lequel Angela se mourait. Sa respiration haletait sous la pesante main de la mort. – Mais tout à coup une vive rougeur illumina ses joues. Elle releva sa pâle main et essaya de parler. On l’écouta avec un saint recueillement. Pas un soupir n’interrompit le silence qui régnait autour d’elle, à peine si les flammes des cierges osaient vaciller. Tout obéissait à l’impression de cet effroi silencieux et les religieuses s’agenouillaient pour l’écouter. Angela raconta sa vie, sa faute, sa fuite, son chagrin, et sa lutte et le retour au couvent, puis d’une voix claire et calme elle s’écria : « Priez Dieu pour moi, mes sœurs ! »

 

Et le cantique s’éleva dans un ciel lointain et clair, répété plusieurs fois, il finit par s’affaiblir et mourir, tandis que sa douce figure gardait un tel sourire de paix que ses sœurs crurent qu’elle n’avait pas entendu s’éteindre les derniers sons de la musique. Tout en pleurant elles la mirent dans sa tombe et la couronnèrent avec de l’aubépine fleurie et parfumée.

Ainsi finit la légende. – Peut-être y a-t-il quelque leçon cachée dans ce mystère, outre la miséricorde de Dieu. Miséricorde qui n’est jamais assez comprise, jamais assez demandée, jamais assez connue. N’avons-nous pas tous, au milieu des petites luttes de la vie, entrevu quelque vague, l’idéal d’une vie plus pure qui autrefois nous paraissait possible ! N’avons-nous pas entendu le frôlement des ailes de l’ange et senti qu’il était proche et presque à notre portée ?

Oui, il l’était, et cependant nous l’avons perdu, dans l’agitation et les soins d’une existence vulgaire et maintenant nous vivons inactifs dans un vague regret. Mais toujours notre place est gardée, et elle nous attendra afin que tôt ou tard, nous allions la remplir.

Nulle étoile n’est à jamais perdue quand une fois nous l’avons entrevue. Nous pouvons toujours être, ce que nous aurions dû être. – Puisque les bonnes pensées même ont vie et peuvent germer, la vie que Dieu nous a donnée peut toujours être rachetée de la mort. Le mal par sa nature est une décadence qu’une heure de repentir peut racheter et effacer. Les espérances perdues et qui nous semblent bien éloignées sont peut-être la véritable vie, et celle-ci le rêve. »

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE AUX ARMOIRES

M. Beaver, étant « hélé » (comme appelait cela son ami et allié Jack Governor), sortit de son hamac imaginaire avec la plus grande promptitude, et alla tout droit faire son devoir.

— Comme c’est M. Beaver, qui est de quart, – dit-il, – je ne ferai pas le paresseux.

Son ami Jack me regarda avec des yeux remplis d’espérances et d’admiration et, en les tournant sur Nat. Beaver ils semblaient le féliciter d’avance. Je remarquai, entre parenthèse, que Jack, par une distraction de marin qui s’empare tout à fait de lui de temps en temps, avait mis le bras autour de la taille de ma sœur. Peut-être cette mauvaise habitude vient-elle d’une ancienne nécessité nautique de se retenir toujours à quelque chose.

Voici la révélation que M. Beaver nous fit :

« Ce que j’ai à raconter, – dit-il, – ne nous prendra pas beaucoup de temps. Je demanderai la permission de commencer en me reportant à hier soir ; à peu près au moment où nous nous sommes séparés pour aller nous coucher.

Tous les membres de cette honorable compagnie firent une chose très nécessaire et très ordinaire, hier soir, chacun d’eux prit un bougeoir et alluma sa bougie avant de monter. Je m’étonne que personne n’ait remarqué que je laissais mon bougeoir intact, et ma bougie non allumée, et que j’allais me coucher dans le premier endroit venu, en pleines ténèbres, dans la Maison hantée. Je crois que personne n’a fait attention à cela.

Voici qui est un peu curieux pour commencer mon histoire. Il est aussi très curieux et très vrai cependant que la seule vue de ces bougeoirs entre les mains de l’honorable compagnie me fit trembler, m’occasionna de mauvais rêves à la place d’un bon sommeil, mais le fait est et je vous permets, mesdames et messieurs, d’en rire autant que vous voudrez, que l’esprit qui m’est apparu cette nuit et à différentes époques depuis plusieurs années et qui m’apparaîtra jusqu’à ce que je sois moi-même un esprit et par conséquent sous tous les rapports à l’abri des esprits, n’est ni plus ni moins qu’un bougeoir, oui, un bougeoir et une bougie ou un chandelier plat et une bougie : choisissez ce que vous aimez le mieux.

Voilà ce qui me hante continuellement. Je voudrais que ce fût quelque chose de plus agréable et de moins ordinaire, une belle femme, une mine d’or ou d’argent, une cave remplie de bon vin, une voiture et des chevaux, ou autres choses pareilles.

Mais cette apparition étant tout simplement ce qu’elle est, il faut que je l’accepte telle quelle et en tire le meilleur parti possible. Je vous remercierai tous bien sincèrement si vous voulez m’aider en faisant de même.

Je ne suis pas un érudit, mais j’ai la hardiesse de croire que tout homme qui est hanté par n’importe quoi sous le soleil doit commencer à éprouver un sentiment de frayeur : dans tous les cas, ma première apparition a commencé avec un bougeoir et une bougie, – ce qui m’a fait pour la moitié de ma vie des bougeoirs et des bougies, mesdames et messieurs, et ce sont ces mêmes choses, qui, dans ce moment même m’effraient à me faire perdre la tête !

Ce n’est pas une chose très agréable de vous avouer tout ceci, avant d’entrer dans les détails. Mais peut-être, lorsque vous m’aurez entendu, serez-vous plus disposés à croire que je ne suis pas tout à fait un lâche et trouverez-vous qu’il y a déjà quelque hardiesse à vous ouvrir si franchement mon cœur sur des choses qui sont tant à mon désavantage.

Voici donc les détails aussi clairs que je puis les donner. On me lança sur la mer pour faire mon apprentissage lorsque j’étais à peine aussi haut que ma canne. J’avais fait un assez bon usage de mon temps pour qu’à vingt-cinq ans on me jugeât capable de remplir le poste de second.

C’était dans l’année 1818 ou 1819, je ne suis pas certain de laquelle que j’atteignis l’âge déjà mentionné de vingt-cinq ans. Vous aurez la bonté d’être indulgent ; ma mémoire ne me servant pas très bien pour les dates, les noms, les chiffres, les lieux et autres choses analogues. Cependant ne craignez rien pour les détails que j’ai entrepris de vous donner, je les ai tous gravés dans la mémoire. En ce moment ma pensée les voit tous aussi clairement que le jour même. Mais il y a malgré cela une certaine obscurité sur ce qui arriva avant cette époque et aussi une espèce de brouillard sur ce qui suivit, et il n’est pas très probable qu’à mon âge il se dissipe entièrement, n’est-ce pas ?

Eh bien ! donc dans l’année 1818 ou 1819, lorsque la paix régnait dans cette partie de ce monde, – vous allez dire que ce n’était pas sans besoin, – il y avait une lutte acharnée engagée sur ces vieux champs de bataille que nous autres, marins, connaissons sous le nom de Continent espagnol. Ce pays de l’Amérique du Sud, qui appartenait aux Espagnols, s’était soulevé quelques années auparavant et avait proclamé son indépendance. Il y eut beaucoup de sang répandu tant du côté des partisans du nouveau gouvernement que du côté de l’ancien ; mais le premier finit par être le plus fort, ayant à sa tête le général Bolivar, un homme fameux à cette époque, quoique de nos jours il soit sorti de la mémoire du peuple. Des Anglais et des Irlandais, ayant le goût de se battre et rien de particulier à faire chez eux, allèrent rejoindre le général comme volontaires, et quelques-uns de nos négociants anglais trouvèrent que c’était une bonne occasion pour envoyer leurs marchandises à travers l’Océan afin d’approvisionner le parti populaire. Nécessairement on courait beaucoup de risques en faisant cette entreprise, mais quand une de ces spéculations venait à réussir, c’était une compensation au moins pour deux qui manquaient. Voilà le vrai principe du commerce partout où je l’ai vu faire dans le monde.

Parmi les Anglais engagés dans cette affaire espagnole-américaine, il faut compter votre humble serviteur qui y prit une petite part. J’étais alors second sur un brick appartenant à une certaine maison de la Cité de Londres qui faisait le commerce en général avec la plupart des contrées les plus inconnues et les plus impossibles, et aussi éloignées de l’Angleterre qu’il était possible. Dans l’année dont je parle, cette maison avait frété un brick et l’avait chargé d’une cargaison de poudre à canon pour le général Bolivar et ses volontaires. Quand nous mîmes à la voile personne ne connaissait les ordres que nous avions reçus, sauf le capitaine du navire, et il n’avait pas l’air de s’en soucier beaucoup. Je ne puis dire au juste combien de barils de poudre nous avions à bord, et quelle quantité chaque baril contenait ; je sais seulement que nous n’avions pas d’autre cargaison ; le Brick portait le nom de La Bonne Intention, un singulier nom, me direz-vous pour un vaisseau chargé de poudre à canon qu’on envoyait aider une révolte ; et tout le temps que le voyage dura ce fut une manière de plaisanterie. J’ai dit cela pour vous faire rire, mesdames et messieurs, et je regrette de voir que vous n’en faites rien.

La Bonne Intention était de tous les navires sur lesquels j’aie jamais voyagé la carcasse la plus détraquée et la plus mauvaise qui soit possible. Il était d’environ deux cent trente, ou deux cent quatre-vingts tonneaux, je ne sais plus bien. L’équipage comptait environ huit hommes, nombre bien inférieur à celui que nous aurions dû avoir pour faire manœuvrer le vaisseau. Cependant on nous payait bien honnêtement et bien largement pour compenser la double chance que nous courions de sombrer ou de sauter en l’air par l’explosion des poudres. En raison de la nature de notre cargaison, on nous fatiguait de nouveaux règlements que nous ne trouvions pas du tout à notre goût, relatifs à la manière de fumer nos pipes et d’allumer nos lanternes.

Et comme d’ordinaire, en de pareilles occasions, le capitaine qui avait fait les règlements prêchait ce qu’il ne mettait pas en pratique, il n’était permis à personne d’entre nous d’avoir dans la main un bout de chandelle lorsqu’il descendait dans la cale.

Le patron faisait exception à cette règle générale et se servait de sa lumière quand il faisait son inspection ou quand il parcourait ses cartes étendues sur la table dans la cabine tout comme à l’ordinaire. Cette lumière était une chandelle vulgaire comme celle que l’on brûle dans les cuisines, de celles dont il y a huit ou dix dans une livre. Celle du patron était posée dans un vilain vieux chandelier dont la peinture vernie était usée et laissait voir le fer-blanc en dessous. Il eût été à tous égards plus convenable pour un officier de marine de se servir d’une lampe ou d’une lanterne, mais il tenait beaucoup à son vieux bougeoir, il y adhérait. Et ce même vieux bougeoir, mesdames et messieurs, s’est depuis attaché à moi. Voilà ce qui est risible, si vous voulez, et je sais bon gré à Miss Belinda d’avoir eu l’obligeance d’en rire dans son coin.

Eh bien (j’ai déjà dit : « Eh bien. » C’est un mot qui nous aide à continuer), nous mîmes le brick à la voile dirigeant notre course d’abord vers les Îles Vierges et les Indes Occidentales, et, après les avoir vues, nous nous dirigeâmes du côté des Îles Leeward, puis tout à fait au sud jusqu’au moment où celui qui était en vigie, sur la tête du mât, héla en disant qu’il voyait la terre. Cette terre était la côte de l’Amérique du Sud. Jusque-là nous avions fait un merveilleux voyage. Nous n’avions perdu ni espars ni voiles, et aucun homme parmi nous ne s’était fatigué au service des pompes. La bonne Intention avait rarement fait un aussi bon voyage. Je puis vous l’assurer.

On m’envoya en haut du mât pour m’assurer si c’était bien la terre, et j’affirmai positivement.

Lorsque j’eus constaté le fait, le patron descendit dans sa cabine pour consulter ses instructions et sa carte, puis il revint sur le pont et commanda de se diriger un peu vers l’est. – J’oublie le point exact, indiqué par la boussole, mais cela importe peu.

Ce que je me rappelle très bien, c’est qu’il faisait nuit avant que nous atteignîmes la terre. Nous sondions fréquemment et laissions le brick voguer dans quatre à cinq brassées d’eau, peut-être six ; je ne puis rien dire de certain. Je tenais un œil vigilant sur la direction que prenait le vaisseau, parce que tous ignoraient les courants de cette partie de la côte. Nous nous demandions tous pourquoi le patron ne faisait pas jeter l’ancre. Mais, lorsqu’on le lui demandait, il répondait qu’il fallait d’abord qu’il fît monter une lumière au mât de misaine, et qu’il attendît qu’une lumière du rivage répondît à son signal. Nous regardions, et rien de semblable ne paraissait. Il faisait un temps calme, les étoiles brillaient, et quelques petites bouffées de vent nous arrivaient de terre. Nous attendîmes, je suppose, à peu près une heure, en dérivant à l’ouest ; et alors, au lieu de voir une lumière sur le rivage, nous aperçûmes un bateau qui se dirigeait vers nous, et dans lequel deux hommes seulement ramaient.

Nous les hélâmes et ils répondirent « Amis ! » en nous appelant par nos noms. Ils arrivèrent à bord. L’un d’eux était Irlandais ; l’autre, un pilote indigène, couleur café, qui baragouinait un peu d’anglais. L’Irlandais présenta un billet à notre patron, qui, à son tour, me le montra. Ce billet nous prévenait que la partie de la côte où nous nous trouvions n’était pas un endroit très sûr pour décharger notre cargaison, vu que des espions de l’ennemi (c’est-à-dire ceux de l’ancien gouvernement) avaient été pris et fusillés, dans le voisinage, le jour précédent. Il nous affirmait que nous pouvions nous fier au pilote indigène, qui avait reçu l’ordre de nous conduire à une autre partie de la côte. Le billet était signé par des autorités dignes de foi ; de sorte que nous laissâmes l’Irlandais retourner tout seul dans le bateau, et permîmes au pilote d’exercer une autorité légale sur le brick. Il nous tint éloignés de terre jusqu’à midi, le lendemain. Ses instructions semblaient lui enjoindre de nous garder hors de vue du rivage. Nous changeâmes de direction seulement vers l’après-midi, de sorte que nous n’approchâmes de la terre qu’un peu avant minuit.

Ce pilote était un vaurien de la plus mauvaise mine que j’aie jamais vu ; un métis décharné, lâche et querelleur, qui jurait après tout l’équipage dans le plus vil et le plus mauvais anglais, à tel point que chacun était disposé à le jeter à la mer.

Le patron calma nos hommes, et j’essayai d’en faire autant ; car, le pilote nous ayant été envoyé pour nous transmettre des instructions, nous étions obligés d’agir pour le mieux avec lui. Cependant, à la nuit tombante, et malgré toute la bonne volonté du monde pour l’éviter, je fus assez malheureux pour me disputer avec lui. Il voulait descendre dans la cale avec sa pipe ; et, nécessairement, je l’en empêchai, parce c’était défendu. Il essaya de passer malgré moi, et je l’écartai avec ma main. Je n’avais pas l’intention de le faire tomber ; mais, malgré tout, il tomba. Il se releva aussi promptement que l’éclair et tira son couteau. Je l’arrachai de sa main en lui donnant un soufflet, et je jetai l’arme meurtrière par-dessus le bord. Il me lança un affreux regard et s’en alla à l’arrière. Je ne fis pas grande attention à ce regard sur le moment, mais je ne me le rappelai que trop bien plus tard.

Nous touchions terre entre onze heures et minuit, juste au moment où le vent venait de tomber, et, selon les ordres du pilote, nous jetions l’ancre. Il faisait noir comme dans un puits et il régnait un calme de mort. Le patron était sur le pont, avec deux de nos meilleurs hommes, pour veiller. Le reste de l’équipage était en bas, à l’exception du pilote, qui, sur le gaillard d’avant, se repliait sur lui-même, plutôt comme un serpent que comme un homme. Ce n’était mon tour de garde qu’à quatre heures du matin ; mais je n’aimais pas l’apparence de la nuit, ni celle du pilote, ni l’état des choses en général. Je m’étendis sur le pont pour prendre un peu de sommeil, afin d’être prêt à tout événement. Le dernier détail dont je me souvienne est que le patron me dit tout bas que lui non plus n’était pas satisfait de tout ce qu’il voyait, et qu’il descendit pour consulter de nouveau les ordres. Voilà la dernière chose dont je me rappelle avant que le mouvement lent, lourd et régulier du vieux brick, en s’avançant vers la terre, ne m’endormît. Je fus éveillé, mesdames et messieurs, par le bruit d’une lutte sur le gaillard d’avant et en sentant que l’on me bâillonnait. Il y avait un homme sur ma poitrine et un homme sur mes jambes, et, dans l’espace d’une demi-minute, j’eus les pieds et les mains liés. Le brick était entre les mains des Espagnols ; ils fourmillaient partout. J’entendis le bruit de six corps tombant lourdement les uns après les autres dans la mer. Je vis poignarder le patron, comme il montait le capot d’échelle, puis j’entendis le bruit d’un septième corps tomber à l’eau. Tout l’équipage, excepté moi, avait été assassiné et jeté à la mer. Je ne pouvais m’imaginer pourquoi on m’avait épargné, jusqu’au moment où je vis le pilote se pencher sur moi, une lanterne à la main, et me regarder fixement comme pour s’assurer qui j’étais. Il y avait un sourire diabolique sur sa figure, et il secouait la tête comme pour me dire : « C’est vous qui m’avez fait tomber et donné un soufflet, et je vais, en retour, jouer avec vous comme un chat joue avec une souris. »

Je ne pouvais ni remuer ni parler, mais je voyais les Espagnols enlever l’écoutille et garnir les appareils pour monter la cargaison. Un quart d’heure après, j’entendis dans l’eau les rames d’une chaloupe ou de quelque autre petite embarcation. Le navire étranger était resté tout près de nous, et les Espagnols commençaient à transporter notre cargaison. Ils travaillaient tous avec énergie, excepté le pilote. Celui-ci venait de temps en temps, avec sa lanterne, pour me regarder de nouveau, sourire et faire des grimaces toujours avec la même manière diabolique. – Je suis maintenant assez âgé pour ne pas avoir honte d’avouer la vérité, et je ne rougis pas de dire que le pilote me faisait peur.

La frayeur, les blessures causées par les cordes, la gêne d’être bâillonné et de ne pouvoir remuer ni pieds ni mains m’avaient épuisé, pendant que les Espagnols étaient tout à leur travail. L’aube venait de poindre. Ils avaient déjà une grande partie de notre cargaison sur leur navire, mais pas tout à fait tout, et ils furent assez rusés pour s’en aller avec ce qu’ils avaient pris avant le jour.

Il n’est pas nécessaire de dire que j’avais pris mon parti et que je m’attendais à tout ce qu’il y a de pire. Le pilote était un espion appartenant à nos ennemis. Il s’était insinué dans les bonnes grâces de mes consignataires, sans qu’ils pussent se méfier de lui ; et probablement que ceux qui l’employaient avaient pris assez de renseignements sur nous pour se méfier de la nature de notre cargaison, il nous avait fait mouiller, pendant la nuit, dans la rade la plus commode pour nous y faire surprendre, et nous avions payé la faute d’avoir un petit équipage, et, par conséquent, une surveillance insuffisante. Tout cela était assez clair, – mais que voulait faire de moi ce pilote ?

Sur ma parole d’homme, je frissonne encore, à cette heure, rien qu’en vous racontant ce qu’il me fit souffrir.

Lorsque tous les Espagnols eurent quitté le brick, à l’exception du pilote et de deux matelots, ces deux derniers me prirent, lié et bâillonné comme je l’étais, me descendirent dans la cale du vaisseau, et m’étendirent sur le plancher en me liant avec des cordes, de manière qu’à peine si je pouvais me tourner d’un côté ou de l’autre ; mais il m’était impossible de me rouler et de changer de place. Puis ils me quittèrent. Tous deux étaient ivres, mais le démon de pilote était sobre… imaginez cela ! aussi sobre que je le suis moi-même en ce moment.

Je restai dans les ténèbres pendant quelque temps ; mon cœur sautait dans ma poitrine comme s’il voulait en sortir. Je passai cinq minutes ainsi, puis le pilote descendit seul dans la cale. Il portait le maudit bougeoir du capitaine et le poinçon d’un menuisier d’une main ; dans l’autre, il tenait une corde longue et mince de fil de coton bien huilée. Il posa le bougeoir avec une chandelle entière allumée sur le plancher, à environ deux pieds de ma figure, contre le flanc du vaisseau. La lumière était assez faible, mais suffisante pour me laisser voir autour de moi, dans la cale, une douzaine et plus de barils de poudre. Je commençai à me douter de ses intentions dès que j’aperçus les barils, l’horreur me fit frissonner des pieds à la tête, et la sueur tomba de ma figure comme de l’eau. Puis je le vis aller vers un baril de poudre qui était placé contre le flanc du vaisseau, en ligne directe avec la chandelle, mais éloigné environ de trois pieds. Il fit un trou dans le baril avec le poinçon, et l’horrible poudre sortit en ruisselant, noire comme l’enfer, et tomba dans la paume de sa main qu’il avait placée de manière à la recevoir.

Lorsque sa main fut pleine, il reboucha le trou avec un bout de la corde de coton huilée, puis il roula le reste de la corde dans la poudre jusqu’à ce que chacun de ses brins fût tout à fait noir. Voilà la première chose qu’il fit. C’est aussi vrai que je suis ici, et aussi vrai que le ciel est au-dessus de nous. La seconde fut de porter le bout libre de son effroyable mèche, longue, maigre et noire, à la chandelle, tout près de ma figure. Il l’attacha, en la roulant à plusieurs reprises autour de la chandelle, à une distance égale de la flamme et du bougeoir. Voilà ce qu’il fit. Puis il regarda pour voir si mes liens étaient solides, et, penchant sa figure contre la mienne, il murmura à mon oreille : « Tu sauteras avec le brick ! »

Un moment après il était sur le pont ; lui et ses deux camarades poussèrent l’écoutille sur moi. Le bord de l’écoutille dont j’étais le plus rapproché n’était pas hermétiquement fermé, et, en tournant les yeux de ce côté, je vis une petite fente par laquelle brillait le jour. J’entendis tomber dans l’eau les rames de la chaloupe, et les flac ! flac ! flac ! devenir de plus en plus faibles, pendant qu’il avançait au milieu d’un calme profond, jusqu’à ce que le vent le poussât au large.

Tandis que ces sons résonnaient à mes oreilles, j’avais les yeux fixés sur la chandelle. Elle venait d’être nouvellement allumée. En l’abandonnant à elle-même, elle devait brûler six à sept heures. La mèche qui communiquait au baril de poudre et qui était tortillée autour de la chandelle, à peu près au tiers, ne devait par conséquent être atteinte par la flamme que dans deux heures environ.

J’étais donc là, lié, bâillonné, attaché au plancher, contemplant ma propre vie qui se consumait en même temps que la chandelle qui était à côté de moi. J’étais seul sur la mer, destiné à sauter en atomes, attendant le fatal moment, qui devenait de plus en plus proche de minute en seconde – et cela pendant deux longues heures, sans que je pusse m’aider ni parler pour appeler à mon secours. Ce qui m’étonne le plus, c’est que je n’aie pas fait faux-bond à la flamme, à la mèche et à la poudre, et que je ne sois pas mort d’horreur en songeant à ma position sur ce brick, avant que la première demi-heure se fût écoulée.

 

Je ne puis dire exactement combien de temps je gardai la plénitude de ma raison après que j’eus cessé d’entendre le bruit des rames du schooner. Jusqu’à un certain point, je puis retrouver tout ce que je fis et tout ce que je pensai ; mais, une fois ce point passé, tout ce qui m’entourait s’embrouille et je me perds dans mes souvenirs, aussi bien que dans mes propres sensations.

Au moment où l’écoutille avait été rejetée sur moi, je commençai à faire ce que tout homme eût fait à ma place : des efforts frénétiques pour me libérer les mains. Dans la folle frayeur qui s’était emparée de moi, je me coupai la chair avec les cordes, comme si elles avaient été des lames de couteaux ; mais je ne pus jamais parvenir à les remuer, et j’avais encore beaucoup moins de chances de me libérer les jambes et de m’arracher aux liens qui m’attachaient au plancher, quand je fus presque suffoqué par le manque de respiration. Je renonçai à ce fol espoir. Ayez la bonté de vous souvenir que le bâillon était pour moi un ennemi terrible. Je ne pouvais respirer librement que par le nez. Et ce n’est qu’une pauvre ressource quand un homme déploie ses forces autant que possible.

Je n’en pouvais plus, et je restai tranquille jusqu’à ce que j’eusse retrouvé mon souffle. Mes yeux brûlants restèrent fixés sur la chandelle durant tout ce temps. Pendant que je la regardais ainsi, l’idée me vint d’essayer de souffler la flamme, en faisant passer tout à coup, comme par une pompe, ma respiration, que j’avais retenue, par mes narines. Mais elle était placée trop haut et trop loin de moi pour être atteinte de cette façon. J’essayai… j’essayai… j’essayai encore… puis j’abandonnai cette idée et je restai tranquille, mes yeux toujours fixés sur la chandelle ; et la chandelle semblait toujours me regarder.

Le bruit des rames était devenu très faible pendant ce temps ; à peine pouvais-je l’entendre encore au milieu du calme de la matinée : flac ! flac ! de plus en plus faible ; flac ! flac !

Sans perdre tout à fait connaissance, je commençais à ressentir quelque chose d’extraordinaire. Le lumignon de la chandelle devenait de plus en plus grand, et la hauteur du suif entre la flamme et la mèche (qui était la longueur de ma vie) devenait de plus en plus courte. Je calculai que j’avais à peine une heure et demie à vivre… Une heure et demie ! ! Y avait-il une chance que, dans cet intervalle, on nous envoyât un bateau du rivage ? J’ignorais si la plage où le brick avait mouillé était au pouvoir de nos partisans ou de nos ennemis ; mais je finis par comprendre qu’ils devaient tôt ou tard envoyer au-devant du brick, simplement parce qu’il était étranger dans ces parages. Mais, pour moi, la question était : arriverait-on assez tôt ? Le soleil n’était pas encore levé, comme je pouvais le voir en regardant par la fente de l’écoutille. Il n’y avait pas de village sur la côte, comme nous avions pu tous le voir avant que le brick ne fût envahi ; car nous n’avions vu aucune lumière. Il n’y avait pas de vent, comme je pouvais m’en assurer en écoutant, pour amener aucun bateau étranger près de nous. Si j’avais eu six heures à vivre, il y aurait peut-être eu quelque chance pour moi du lever du soleil à midi ; mais seulement une heure et demie, qui devait, en ce moment, être réduite à une heure un quart ! À vrai dire, à cette heure matinale, avec cette côte inhabitée et ce calme de mort, il n’y avait pas l’ombre d’une chance. Au moment où je le sentis, je fis un autre effort – le dernier – pour rompre mes liens, et je ne fis que me couper plus profondément les chairs.

J’essayai encore une fois puis je restai tranquille pour écouter le bruit des rames. Il avait cessé. Pas un son ne se faisait entendre excepté les mouvements d’un poisson qui allait et venait sur la surface de la mer et le craquement des vieux espars détraqués du brick, qui allaient doucement de côté et d’autre entraînés par le clapotement qu’il y avait sur l’eau tranquille.

Une heure un quart. La mèche de la chandelle avait terriblement grandi pendant que le dernier quart d’heure s’était écoulé et son sommet charbonneux commençait à s’épaissir et à prendre la forme d’un champignon. Il ne pouvait manquer de tomber bientôt. S’il venait à tomber en flamme le long de la chandelle, ne pourrait-il pas mettre le feu à la mèche communiquant au baril de poudre. Si cela arrivait, j’avais environ dix minutes à vivre au lieu d’une heure. Cette découverte bouleversa mon esprit pendant une seconde et le fit virer de bord. Je commençais à réfléchir en moi-même ce que la mort par explosion pouvait être. Douloureuse ? Non, elle serait certainement trop soudaine pour cela. Peut-être simplement un grand fracas à l’intérieur ou à l’extérieur ou dans tous les deux à la fois, et rien de plus ? Peut-être même pas un fracas ; la mort et l’éparpillement de mon pauvre corps en un million d’étincelles brillantes pouvaient arriver au même instant ? Je ne pouvais pas m’en rendre compte, je ne pouvais m’en former une idée. La minute de lucidité de mon esprit m’abandonna avant que j’eusse achevé cette pensée, et je recommençai à battre la campagne.

Lorsque je retournai à mes idées ou lorsque mes idées me revinrent, je ne puis dire lequel des deux, la mèche était affreusement grande, la flamme était surmontée de fumée, le sommet charbonneux était grand et rouge, et pendait lourdement comme s’il allait tomber. Mon désespoir et mon horreur en voyant cela prirent une direction nouvelle, qui dans tous les cas était juste et bonne pour ma pauvre âme. J’essayai de prier dans mon for intérieur, car vous comprenez que le bâillon que j’avais sur les lèvres m’empêchait de les remuer ; je voulus prier, mais la chandelle qui brûlait toujours semblait consumer mes intentions. Je luttai avec force pour arracher mes yeux de la flamme meurtrière et les reporter vers la lumière bénie du ciel à travers la fente de l’écoutille. J’essayai une fois, deux fois puis j’y renonçai. – Alors je tentai de fermer les yeux, et de les tenir fermés une fois, deux fois. Enfin j’y parvins. – « Que Dieu bénisse ma vieille mère, ma sœur Lizzie, que Dieu les ait dans sa sainte garde et qu’il me pardonne ! »

Voilà tout ce que j’eus le temps de dire dans mon cœur avant que mes yeux s’ouvrissent de nouveau en dépit de moi. La flamme de la chandelle voltigeait dans mes yeux, autour de moi, et recommençait à consumer en un instant le reste de mes pensées.

Je ne pouvais plus entendre remuer le poisson, craquer les espars, ni penser, ni supporter la sueur qui tombait sur ma figure pendant l’agonie de ma mort, je ne pouvais que regarder le lumignon lourd et charbonné de la mèche, il se gonfla, chancela, se courba tout d’un côté, puis tomba rouge et enflammé au moment de sa chute, il noircit l’innocent et s’affaissa sans faire aucun mal, et avant que le roulement du brick l’eût lancé au fond du bougeoir, il était éteint.

Je me surpris à rire. Oui ! je ris à l’heureuse chute du lumignon de la chandelle. J’aurais ri aux éclats si le bâillon ne m’en eût empêché. Enfin, je riais intérieurement au point d’en trembler, et je tremblais tellement que cela me faisait monter le sang à la tête et je fus sur le point de suffoquer faute de respiration. Il me restait juste assez de raison pour sentir que cet horrible accès de rire dans un terrible moment était le signe que je devenais fou et j’avais encore assez de raison pour faire un dernier effort afin d’essayer de la retenir avant qu’elle s’échappât comme un cheval effrayé qui prend le mors aux dents, et ne m’emportât.

J’essayai encore une fois de chercher un regard consolateur dans le grand jour qui se montrait à travers la fente de l’écoutille. La lutte que je soutenais pour arracher mes yeux de la chandelle et jeter un regard vers le jour fut la plus pénible que j’eus jamais soutenue et je fus vaincu. La flamme retenait mes yeux aussi sûrement que les liens retenaient mes membres. Impossible de m’en détourner, je ne pouvais même plus fermer les yeux, lorsque j’essayais pour la seconde fois. Le lumignon recommençait encore à grandir ; l’espace entre la chandelle non brûlée, la flamme et la mèche était raccourci d’un pouce au moins. Combien de temps ce pouce de suif devait-il me laisser de vie ? Trois quarts d’heure ? Une demi-heure ? Cinquante minutes ? Vingt minutes ? Attention ! dis-je. Un pouce de chandelle ne brûlera pas plus de vingt minutes. Un pouce de suif ! L’idée que l’âme et le corps d’un homme ne doivent être liés ensemble que par un pouce de suif ! C’était merveilleux ! Quoi, le roi le plus puissant, assis sur son trône, ne peut enchaîner dans cette étroite union l’âme et le corps d’un homme, et voici qu’un pouce de suif peut faire ce qui est impossible à un roi !

C’est quelque chose qui mérite d’être raconté à ma mère, quand je rentrerai au logis et qui la surprendra plus que tout le reste de mes voyages. À cette pensée je me mis encore à rire intérieurement. Je tremblais, je me gonflais, je suffoquais, jusqu’à ce que la flamme de la chandelle en dardant dans mes yeux, en léchant mes rires et me brûlant, finit par me vider et me laisser froid et tranquille encore une fois.

Ma mère et Lizzie !… Je ne sais pas comment elles revenaient, mais elles revenaient toujours. Non point, comme il me semblait, dans mon esprit, cette fois, généralement, mais devant moi en chair et en os dans la cale du brick.

Oui, certainement ! voilà Lizzie aussi gaie qu’à l’ordinaire. Elle me rit. Rire !… Eh bien ! et pourquoi pas ? Qui blâmera ma sœur Lizzie parce qu’elle pense que je suis couché sur le dos, ivre dans la cave, entouré de tonneaux de bière ? Attention ! ma sœur pleure maintenant en se tournant et se retournant dans un brouillard de feu en se tordant les mains, et en appelant au secours ! ! ! Ses cris deviennent de plus en plus faibles comme le bruit des rames de la chaloupe. Elle a disparu, elle est consumée dans le brouillard de feu ? Non : il n’y a rien de cela. C’est ma mère qui produit la lumière, ma mère tricote avec dix pointes flamboyantes au bout de ses doigts et de ses pouces. Je vois des mèches qui pendent en touffes au tour de sa figure, à la place de ses cheveux gris. C’est ma mère dans son vieux fauteuil, et les mains longues et décharnées du pilote pendent sur le dos du fauteuil ruisselantes de poudre noire. Non il n’y a ni poudre, ni fauteuil, ni mère,… rien que la figure du pilote rouge et brillante comme un soleil au milieu du brouillard de feu tournant dans cette brume ardente, courant çà et là le long de la mèche, au centre de cette atmosphère de feu. Un soleil qui tournait sur lui-même des millions de fois dans une minute, et devenant de plus en plus petit jusqu’à n’être plus qu’un point et alors ce point venait darder tout à coup dans ma tête puis tout était feu et brouillard. Je n’entendais plus, je ne voyais, je ne pensais et ne sentais plus.

Le brick, la mer, moi-même, le monde entier, tout disparaissait ensemble !

Ce qui arriva après ce que je viens de vous raconter, mesdames et messieurs, je n’en sais plus rien ; je ne me rappelle de rien jusqu’au moment où je me réveillai, à ce qu’il me sembla dans un bon lit avec deux hommes grossiers et brusques comme moi, assis à chaque côté de mon oreiller. Un gentleman se tenait au bout du lit et me contemplait. Il était environ sept heures du matin. Mon sommeil ou ce qui me semblait être un sommeil, avait duré plus de huit mois. J’étais au milieu de mes compatriotes dans l’île de la Trinitad. Les hommes qui se tenaient de chaque côté de mon oreiller étaient des surveillants qui me gardaient chacun à leur tour et le gentleman debout au pied de mon lit était le médecin. Ce que je fis et dis pendant ces huit mois, je ne l’ai jamais su et je ne le saurai jamais ! Il me sembla que je sortais d’un long sommeil. Voilà tout ce que je sais. Deux mois, à peu près, s’écoulèrent avant que le médecin jugeât convenable de répondre aux questions que je lui faisais. Le brick avait mouillé comme je l’avais supposé près d’une partie de la côte qui était assez solitaire pour laisser penser aux Espagnols qu’ils ne seraient pas interrompus dans l’exécution de leurs crimes, tant qu’ils seraient protégés par la nuit. Les secours qui m’étaient arrivés n’étaient pas venus du rivage, mais de la mer. Un navire américain qui était abrité au large, avait découvert le brick au lever du soleil, et le capitaine n’ayant rien à faire à cause du calme plat, remarqua qu’il y avait un vaisseau mouillé là où il ne devait pas s’en trouver. Il équipa un de ses bateaux, et envoya son second pour voir de près ce que c’était et lui faire un rapport sur ce qu’il aurait vu ; quand le second et les hommes aperçurent le brick abandonné et qu’ils l’abordèrent, ils virent un rayon de lumière à travers la fente de l’écoutille. La flamme de la chandelle n’était plus alors éloignée de la mèche que de l’épaisseur d’un fil. En descendant dans la cale, s’il n’avait pas eu la présence d’esprit de couper en deux la mèche avant de toucher la chandelle, lui, ses hommes, le brick, et moi eussions sauté. Le feu prit à la mèche qui devint un feu incandescent, qui se répandit partout en sifflant, ce qui éteignit la lumière de la chandelle. Dieu seul sait ce qui serait arrivé si la communication avec le baril n’eut pas été coupée.

Depuis ce jour, jusqu’à ce moment, je n’ai jamais su ce qu’était devenue la chaloupe espagnole et le pilote. Quant au brick, les Américains s’en emparèrent, comme ils s’étaient emparés de moi, et m’amenèrent à la Trinidad. Ils réclamèrent leur droit de sauvetage, et j’espère qu’ils l’obtinrent. Ils me débarquèrent dans le même état où j’étais lors qu’ils m’avaient trouvé dans le brick, c’est-à-dire entièrement dépourvu de raison. Mais je vous prie de vous rappeler, mes amis, qu’il y a longtemps que cela m’est arrivé, et soyez bien convaincus qu’on ne m’a renvoyé que tout à fait guéri, comme je vous l’ai dit. Dieu vous bénisse, je vais parfaitement bien comme vous pouvez le voir. Je suis un peu ému de vous avoir raconté cette histoire, mesdames et messieurs, un peu ému, mais voilà tout. »

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE DE M. B***

Comme c’était alors à mon tour, « je pris la parole », comme disent les Français, et je commençai :

« Lorsque je m’établis dans la mansarde triangulaire qui a acquis une réputation si distinguée, mes pensées se tournèrent tout naturellement vers M. B. Mes réflexions à son égard étaient nombreuses et perplexes ; son petit nom était-il Benjamin, Bissextile (parce qu’il était né pendant une année bissextile), Barthélemy ou Bill ? Cette lettre initiale appartenait-elle à son nom de famille ; celui-ci était-il Baxter, Black, Brown, Baiker, Buggins, Baker, ou Bird ? C’était peut-être un enfant trouvé et on l’avait baptisé B. Ou avait-il un cœur de lion et B était-il l’abréviation de « Breton » ou de Bull ? Peut-être était-il parent ou allié d’une illustre dame qui avait brillé pendant mon enfance et avait-il dans les veines du sang de la brillante « Mère Bunch » ?

Avec ces méditations sans résultat, je me tourmentais beaucoup. Je cherchais toujours à assimiler cette lettre mystérieuse à l’extérieur et aux occupations du décédé ; me demandant s’il s’habillait en Bleu, s’il portait des Bottes, s’il n’était pas Boiteux, s’il avait de la Bonté, si c’était un bon joueur de Boule, ou un habile Boxeur ; si dans sa Bouillante enfance il ne s’était jamais Baigné en Bondissant comme une Bille de Billard dans une machine à Bains à Bognor, à Bangor, à Bournemouth, à Brighton ou à Broadstairs.

Ainsi dès le premier moment je fus hanté par la lettre B.

Je ne fus pas longtemps sans remarquer que jamais, par aventure, je ne rêvais de M. B. ni de rien qui lui eût appartenu. Mais au moment où je me réveillais, n’importe à quelle heure de la nuit, mes pensées s’attachaient à lui et passaient d’une chose à une autre en essayant d’adapter sa lettre initiale à quelque chose qui pût lui convenir et la garder tranquillement.

Pendant dix nuits je fus harcelé ainsi dans la chambre de M. B. ; à ce moment je commençai à m’apercevoir que les choses prenaient un mauvais tour.

La première apparition que je vis, c’était le matin de très bonne heure ; le jour venait à peine de poindre, j’étais devant mon miroir où je me rasais. J’aperçus tout à coup, à mon grand étonnement et à ma profonde consternation, que ce n’était pas moi que je rasais : j’ai cinquante ans – et c’était un jeune garçon, apparemment M. B.

Je tremblai et je regardai par-dessus mon épaule ; il n’y avait personne ; je jetai de nouveau les yeux sur le miroir et je vis distinctement les traits et l’expression d’un jeune garçon qui se rasait non pour se débarrasser d’une barbe mais pour s’en faire pousser une. Je fis quelques tours dans la chambre en proie à une grande agitation d’esprit, et je revins en face du miroir, résolu d’affermir ma main et de compléter l’opération dans laquelle j’avais été interrompu. En ouvrant les yeux que j’avais fermés pendant que je cherchais à reprendre courage, je rencontrai dans la glace les yeux d’un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans qui me regardaient fixement. Terrifié par cette nouvelle apparition, je fermai les yeux et fis un grand effort pour me remettre. En regardant de nouveau dans le miroir, je vis mon père mort il y a déjà longtemps, qui se rasait la joue, puis je vis mon grand-père aussi que je n’avais jamais vu.

Bien que naturellement très ému, je résolus de garder le secret jusqu’au moment fixé par nous pour les révélations générales, agité par une multitude de singulières réflexions ; je me retirai dans ma chambre le soir parfaitement préparé à me trouver encore face à face avec quelque apparition d’un genre surnaturel. Cette attente ne fut pas inutile, car en me réveillant d’un sommeil inquiet et agité à deux heures du matin, imaginez quelle fut ma terreur en m’apercevant que je partageais mon lit avec le squelette de M. B.

Je m’élançai hors de mon lit et le squelette s’élança à ma poursuite, et j’entendis une voix mélancolique qui disait : où suis-je ? que m’est-il arrivé ? En regardant justement dans la direction d’où venait la voix, j’aperçus le fantôme de M. B.

Le jeune spectre était habillé d’une façon passée de mode ou plutôt moins habillé que recouvert d’un sac de drap commun de couleur grise appelée poivre et sel, rendu horrible par des boutons brillants. Je remarquai que ces boutons étaient posés en double rangée sur chaque épaule du jeune revenant et paraissaient descendre dans son dos. Il portait une fraise autour du cou. Sa main droite que je remarquais distinctement était pleine d’encre et reposait sur son estomac. En rapprochant ce fait de quelques pustules qui se montraient sur son visage et de son air général d’avoir mal au cœur, je conclus que ce fantôme était le spectre d’un jeune homme qui avait habituellement pris beaucoup trop de médicaments.

— Où suis-je ? – répéta le petit spectre d’une voix pathétique. – Pourquoi suis-je né dans un temps où l’on prodiguait le calomel, et pourquoi m’en a-t-on tant donné ?

Je répondis avec un sincère empressement que sur mon âme je ne saurais le dire.

— Où est ma petite sœur, – dit l’esprit, – où est mon ange de petite femme, où est le garçon avec lequel je suis allé en classe ?

Je conjurai le fantôme de se consoler et surtout de prendre courage sur la perte du garçon avec lequel il était allé en classe. Je lui dis qu’il pouvait bien se faire que ce jeune homme eût mal tourné, que pour ma part j’avais été en classe avec un grand nombre de jeunes gens et que je n’en connaissais guère qui eussent répondu à ce qu’on attendait d’eux. De lui, j’exprimai mon humble croyance que ce jeune homme ne le ferait jamais, que c’était un personnage fabuleux, une tromperie, un piège ; je lui racontai que la dernière fois que je m’étais trouvé avec lui, c’était à un grand dîner où il portait une cravate blanche aussi haute qu’un mur, qu’il avait des opinions fort peu raisonnables sur toutes espèces de choses et une manière silencieuse de vous assommer tout à fait titanique. Je lui racontai qu’à force de nous trouver ensemble chez « le vieux Doylance », il s’était invité à déjeuner avec moi – une inconvenance sociale de la plus grande importance ; comment malgré mon peu de foi dans les gens de chez Doylance, je l’avais laissé faire et comment il s’était révélé un affreux vagabond parcourant la terre pour poursuivre la race d’Adam avec des idées incroyables sur la circulation de l’argent et en assurant que la banque d’Angleterre, sous peine d’être abolie, devait instantanément fabriquer et mettre en circulation Dieu sait combien de milliers, de millions de billets de banque de dix et de six pences.

Le fantôme m’écouta en silence avec un regard fixe et, lorsque j’eus fini, il m’apostropha en s’écriant :

— Barbier !

— Barbier ? – répétai-je étonné, car je ne suis pas de ce métier.

— Barbier ! tu es condamné – dit le spectre, – à raser continuellement de nouvelles pratiques. Tantôt moi, tantôt un jeune homme, tantôt toi-même comme maintenant, tantôt ton père, tantôt ton grand-père ; tu es condamné aussi à coucher avec un squelette chaque nuit et de te lever tous les matins avec lui.

Je frissonnai en entendant cette terrible annonce.

— Barbier ! – continua le fantôme, – poursuis-moi !

Avant que ces mots fussent prononcés, j’avais la conscience que j’étais sous un charme qui m’obligeait à le poursuivre. Je courus après lui immédiatement, et bientôt j’avais quitté la chambre de M. B.

Beaucoup de gens savent quels voyages de nuit longs et fatigants les sorcières étaient forcées de faire autrefois et que d’habitude elles racontaient. Sans nul doute elles disaient l’exacte vérité, surtout lorsqu’on leur prêtait un concours énergique en leur faisant donner la question et que l’instrument de la torture était toujours prêt pour les obliger à parler.

J’affirme que pendant que j’occupais la chambre de M. B. je fus entraîné par l’esprit qui la hantait dans des voyages aussi longs, aussi extraordinaires et aussi extravagants qu’aucun de ceux qu’elles ont jamais pu faire. Assurément je ne fus pas présenté à un vieillard mal vêtu ayant les cornes et la queue d’une chèvre (quelque chose entre le dieu Pan et un revendeur de vieux habits), pendant des réceptions de convention aussi ridicules que celles de la vie réelle et moins décentes, mais je rencontrai des choses qui me parurent avoir plus de signification.

Ayant conscience que je dis la vérité et qu’on me croira, je déclare sans hésitation que je suivis le fantôme d’abord sur un manche à balai, ensuite sur un cheval à bascule ; je puis même jurer qu’il était peint, car l’odeur de l’animal était très forte, surtout quand je l’échauffai. Je suivis ensuite le spectre dans un fiacre, – édifice ambulant dont la génération actuelle ignore l’odeur particulière. Je suis prêt à jurer de nouveau, et à affirmer que c’était une combinaison d’odeurs d’écurie, de chien galeux et de très vieux soufflets. À cet égard je fais appel aux générations passées, pour constater le fait ou le réfuter. Je poursuivis le fantôme sur un âne sans tête : du moins sur un âne qui s’intéressait si fort à son estomac qu’il avait toujours la tête baissée pour y faire des investigations. Je suis monté sur des poneys, venus au monde tout exprès pour ruer, je me suis assis dans des voitures tournantes et sur les balançoires des foires. Je suis monté dans le premier cab, autre invention abandonnée où le voyageur était couché comme dans un lit et affublé d’un conducteur.

Pour ne point vous ennuyer avec de trop longs détails sur nos voyages à la poursuite du spectre de M. B., voyages qui furent plus longs et plus merveilleux que ceux de « Sindbad le Marin », je me bornerai à raconter un incident par lequel vous pourrez juger du reste.

J’étais merveilleusement changé. – J’étais moi-même et cependant je n’étais pas moi-même. Je reconnais qu’il y avait en moi quelque chose qui, pendant, toute ma vie, a toujours existé et que j’ai toujours reconnu dans toutes ses phases et qu’aucun changement n’a jamais altéré, et malgré tout je n’étais pas le même qui avait quitté le lit et la chambre de M. B. J’avais la plus lisse des figures, et les jambes les plus courtes. J’avais trouvé derrière une porte une autre créature semblable à moi qui avait aussi une figure lisse et des jambes courtes. Je lui fis une proposition de la nature la plus étrange. Je lui proposai d’avoir un sérail.

L’autre créature y consentit avec empressement. Il n’avait nulle idée des convenances et du respect de soi-même, ni moi non plus ; c’était la coutume en Orient et selon les habitudes du bon calife Haroun Alraschid. Permettez que je me serve encore une fois de ce nom corrompu, si parfumé de doux souvenirs, il me semblait que cette coutume était très convenable et tout à fait digne d’être imitée.

— Oh oui ! je veux bien, – dit l’autre individu en sautant de joie, – ayons un sérail.

Il fut d’abord convenu entre nous que nous devions tenir notre projet secret vis-à-vis de Miss Greffin, non parce que nous avions le moindre doute sur le caractère méritoire de l’établissement oriental que nous nous proposions d’organiser, mais parce que cette demoiselle était incapable d’apprécier la grandeur du célèbre Haroun. Un mystère impénétrable cacha notre secret à miss Griffin et nous le confiâmes seulement à miss Bule.

Nous étions dix dans la pension, tenue par miss Griffin à Hampstead, huit dames et deux messieurs. Miss Bule qui, je pense, devait avoir atteint l’âge mûr de huit ou neuf ans, présidait la société. Dans le courant de la journée, je m’étais entretenu avec elle de ce sujet et je lui avais proposé d’être la favorite.

Miss Bule, après avoir lutté avec la timidité si naturelle et si charmante dans son sexe adorable, convint d’être très flattée de l’idée ; mais elle désirait savoir ce qu’on réservait à miss Pipson. Miss Bule, il paraît, avait juré une amitié à toute épreuve à cette demoiselle et lui avait promis de partager tous ses secrets et toutes choses avec elle, jusqu’à la mort. Elle avait fait ces vœux solennels sur son livre d’offices et de prières ; livre complet, en deux volumes, ayant une couverture et un fermoir.

Par conséquent, miss Bule dit qu’elle ne pouvait pas, comme amie de Pipson, lui laisser ignorer ces choses, et qu’elle ne pouvait déguiser à elle-même et à moi que son amie n’était pas une personne ordinaire.

Miss Pipson avait des cheveux blonds légèrement bouclés, des yeux bleus, ce qui était mon idéal de toutes les choses mortelles et féminines qu’on appelle Belles. Je répondis promptement que je regardais miss Pipson comme représentant une belle Circassienne.

— Et après cela ? – dit miss Bule d’un air méditatif.

Je répondis qu’elle devait être amenée par un marchand, qui me la présenterait voilée, pour être achetée comme esclave.

L’autre individu occupait déjà la seconde place de l’État et était devenu grand-vizir. Il résista un peu avant d’accéder à cet arrangement ; mais on lui tira les cheveux jusqu’à ce qu’il cédât.

— Ne serai-je pas jalouse ? – demanda miss Bule en baissant les yeux.

— Non, Zobéïde, non, – répliquai-je ; – vous serez toujours la sultane favorite ; vous aurez toujours la première place dans mon cœur et sur mon trône.

Sur cette assurance, miss Bule consentit à parler à ses sept belles compagnes. Dans le courant de la journée, il me vint dans l’esprit que nous pouvions nous fier à une bonne vieille rieuse nommée Tobby. Elle, qui était la bonne à tout faire de la maison. Elle n’avait pas plus de grâce qu’un des lits, et, en tout temps, il y avait sur sa figure plus ou moins de mine de plomb. Après le souper, je glissai dans la main de miss Bule un petit billet à cet effet, insistant sur la mine de plomb, qui était la manière que le doigt de la Providence avait choisie pour nous désigner Tobby comme devant représenter Mesrour, le célèbre chef des noirs du harem.

Il y avait des difficultés à surmonter pour former l’institution désirée, comme il y en a dans toutes les combinaisons. L’autre individu se montra un homme bas, ignoble ; et lorsque ses efforts pour arriver au trône échouèrent, il prétendit avoir des scrupules de conscience, et ne voulut pas se prosterner devant le calife, ni lui donner le titre de commandeur des croyants. Il parlait légèrement de lui, comme il eût fait d’un « gamin », et disait qu’il ne voulait pas jouer avec lui, jouer !… Il était d’ailleurs grossier et désagréable. Cette petitesse de caractère fut forcément domptée par l’indignation générale du sérail, et je fus favorisé des gracieux sourires des huit plus belles filles des enfants des hommes.

Ces sourires ne pouvaient m’être accordés que lorsque miss Griffin regardait d’un autre côté, et, même alors, avec beaucoup de circonspection ; car, selon une légende des serviteurs du Prophète, elle devait voir par un petit ornement rond qui se trouvait au milieu du dessin sur le dos de son châle. Mais tous les jours, après le dîner, nous nous réunissions pendant une heure tous ensemble, et alors la favorite et les autres femmes du harem royal rivalisaient les unes avec les autres pour charmer les loisirs du sérénissime Haroun, qui venait se reposer là des soucis de l’État, qui étaient généralement, comme presque toutes les affaires de l’État, d’un caractère tout arithmétique, le commandeur des croyants étant un effrayant dissipateur !

Dans ces occasions, Mesrour, le dévoué chef des noirs, était toujours de service, et miss Griffin ne se faisait pas faute de le sonner d’une manière fort impérieuse. Mais il ne s’acquittait jamais de son devoir d’une manière digne de sa réputation historique. D’abord, il apportait un balai sur le divan du calife, et, lorsqu’il aidait Haroun à mettre sur ses épaules la robe rouge de colère (la pelisse de miss Pipson), il s’en acquittait de manière à ne jamais le contenter entièrement.

En second lieu, il laissait échapper des exclamations plaisantes comme :

— Oh ! mon Dieu ! comme vous êtes beau !

Ce qui n’était ni oriental, ni respectueux.

En troisième lieu, lorsqu’on le priait tout spécialement de dire : « Bismillah ! » il disait toujours : « Alléluia ! » Cet officier ne ressemblait pas aux gens de sa classe. Il était de trop bonne humeur, il gardait sa bouche ouverte trop grande, il exprimait son admiration d’une manière inconvenante ; et même, une fois, à l’occasion de la belle Circassienne, qu’il achetait cinq cent mille bourses d’or, ce qui était bon marché, il embrassa l’esclave, la favorite, le calife, tour à tour. Permettez-moi de dire, par parenthèse, que Dieu bénisse Mesrour ; et puisse-t-il avoir des fils et des filles à serrer sur son tendre cœur, pour adoucir plus d’un mauvais jour qui doit suivre.

Miss Griffin était un modèle de convenance, et je puis à peine m’imaginer ce qu’eussent été les sentiments de cette femme vertueuse si elle avait su, quand elle paradait devant nous, sur la route de Hampstead, deux à deux, qu’elle précédait de son pas majestueux une troupe de mahométans polygames. Je crois que la principale raison qui nous aidait à garder notre secret vis-à-vis de miss Griffin était le plaisir terrible et mystérieux que nous éprouvions à la contempler, dans son ignorance, se mêler à nous, et un sentiment cruel nous faisait nous prévaloir en songeant qu’il fallait que nous eussions entre nos mains une puissance terrible que miss Griffin ne connaissait pas, elle qui connaissait toutes les choses qui se trouvent dans les livres, qui nous donnait la force de conserver notre secret. Il fut merveilleusement bien gardé. Une fois, cependant, il se trouva au moment d’être trahi. Ce danger se présenta un dimanche. Nous étions tous les dix rangés dans la tribune de l’église, à un endroit très en évidence, ayant, comme cela arrivait chaque dimanche, miss Griffin à notre tête, manière détournée de servir de réclame à l’établissement. Quand on lut la description du roi Salomon dans sa gloire domestique, au moment où l’on faisait mention de ce monarque, la conscience me balbutia à l’oreille : « Et toi aussi, Haroun ! » Le ministre qui officiait louchait d’un œil, ce qui aida ma conscience à croire que le pasteur paraissait adresser sa lecture à moi. Je devins tout rouge, et des gouttes de sueur perlèrent sur ma figure. Le grand-vizir devint plus mort que vif, et le sérail entier rougit comme si le soleil de Bagdad avait brillé directement sur leurs charmantes figures. À cet instant funeste, la terrible Griffin se leva et observa d’une manière sinistre les enfants d’Islam. J’étais sous l’impression que l’Église et l’État avaient conspiré avec miss Griffin pour nous exposer, et qu’on allait nous mettre à tous des chemises blanches pour nous forcer à faire pénitence au milieu de la grande nef. Mais le sentiment de droiture de miss Griffin tournant à l’ouest au lieu de tourner à l’est, si je puis m’exprimer ainsi, elle soupçonna seulement Apples, et nous fûmes sauvés.

J’ai dit que le sérail était uni. Mais ces jeunes filles incomparables étaient seulement divisées sur la question de savoir si le commandeur des croyants avait le droit de les embrasser dans ce sanctuaire du palais, Zobéide affirmait que la favorite, s’il en était ainsi, prendrait par contre le droit d’égratigner la figure des autres. La belle Circassienne cachait sa figure dans un sac en espagnolette verte destiné primitivement à des livres ; d’un autre côté, une jeune antilope de grande beauté des plaines fertiles de Camden Town, d’où elle avait été amenée par des marchands qui avaient traversé en caravane le désert tous les six mois, après, les jours saints, professait des opinions plus libérales. Mais elle stipulait qu’elle n’accorderait l’honneur de ses baisers qu’à ce chien de grand-vizir fils de chien qui n’y avait aucun droit et était hors de question. Enfin la difficulté fut résolue par une transaction ; on choisit une très jeune esclave qui servit de déléguée. Élevée sur un tabouret, elle devait recevoir officiellement sur ses joues les baisers dont le gracieux Haroun voudrait honorer les autres sultanes et les leur transmettre, et fut payée particulièrement par la cassette des femmes du harem.

Au moment où je me trouvais au comble de la félicité, je me sentis tout à coup bien attristé. Je commençais à penser à ma mère, et à ce qu’elle dirait, si à la Saint-Jean j’amenais chez moi et inopinément huit des plus belles filles des hommes. Je pensai au nombre de lits que nous avions, à la maison, aux rentes de mon père, au boulanger, et mon inquiétude redoubla. Le sérail et le malin vizir, devinant la cause du chagrin de leur seigneur et maître, faisaient de leur mieux pour l’augmenter. Toutes les femmes professaient une fidélité sans bornes et déclarèrent qu’elles voulaient vivre et mourir avec lui. Réduit au désespoir par ces protestations de tendresse, je perdis le sommeil et passai des heures entières à réfléchir sur mon malheureux sort.

Dans mon désespoir, je crois que, comme moyen d’échapper à mes perplexités, je me serais décidé à me jeter aux genoux de miss Griffin en lui avouant ma ressemblance avec Salomon et en la suppliant de me punir selon les lois de mon pays pour l’outrage que je lui avais fait.

Un jour, nous nous promenions deux à deux ; à cette occasion le vizir avait reçu ses ordres ordinaires, qui consistaient à surveiller le préposé de la barrière et de s’assurer si le garçon regardait d’un air profane (ce qu’il faisait toujours) les beautés du harem, et à lui envoyer le cordon dans le courant de la soirée et que, si cela arrivait, que nos cœurs fussent voilés par la tristesse. Mais une folie insigne, commise par l’antilope, mit dans un grand embarras l’établissement entier.

Cette charmante personne ayant été prévenue que le lendemain était l’anniversaire de sa naissance et qu’on lui avait envoyé des sommes considérables pour le célébrer dignement (deux attentions sans fondement), on avait invité secrètement trente-cinq princes et princesses des environs à un bal et à un souper avec la recommandation spéciale qu’on ne viendrait pas les chercher avant minuit. Cette singulière idée de l’Antilope amena à la porte de miss Griffin, à sa grande surprise, une nombreuse société en grande toilette, dans divers équipages et sous différentes escortes, qui fut déposée sur le perron avec des transports de joie, mais tous les invités furent renvoyés en versant des larmes. Dès que les coups redoublés qui se font entendre dans ces sortes de cérémonies commencèrent à résonner à la porte, l’antilope s’était retirée dans une mansarde qu’elle avait fermée au verrou. À chaque nouvelle arrivée, miss Griffin se désolait de plus en plus au point qu’on la vit s’arracher les cheveux. Lorsque l’antilope se décida à entrer en capitulation, on la condamna à être enfermée seule dans une grande armoire à linge, avec de l’eau et du pain. Miss Griffin fit un long serment en trois points à toutes les élèves en leur disant : premièrement, qu’elle croyait que toutes avaient trempé dans cette affaire ; secondement, que toutes étaient aussi coupables l’une que l’autre ; troisièmement, qu’elles étaient un tas de petites misérables.

Dans ces conjonctures, nous nous promenions tristement ; moi, surtout, j’étais dans le plus grand accablement en songeant que la responsabilité musulmane pesait lourdement sur moi, quand tout à coup un étranger accosta miss Griffin et après avoir marché à son côté pendant quelque temps en lui causant, il me regarda fixement. Supposant que c’était l’exécuteur des hautes œuvres, et que mon heure était venue, je m’enfuis instantanément avec un projet vague de me diriger sur l’Égypte.

Le sérail tout entier poussa des cris en me voyant courir aussi vite que mes jambes pouvaient me porter. J’avais l’idée qu’en tournant la première rue à gauche du côté de la taverne, je prendrais le chemin le plus direct pour arriver aux Pyramides. Miss Griffin m’appelait de toutes ses forces, le déloyal vizir courait après moi, et le garçon de la barrière me parqua dans un coin où je fus pris comme un mouton. Personne ne me gronda en me ramenant et miss Griffin dit seulement avec une douceur étourdissante que « c’était bien curieux », et me demanda pourquoi je m’étais enfui lorsque ce gentleman m’avait regardé.

Si j’avais eu assez de souffle pour parler je crois que je n’aurais pas fait de réponse, mais n’ayant point de respiration il est certain que je n’en fis aucune. Miss Griffin et l’étranger me firent mettre entre eux et me conduisirent avec apparat, mais pas du tout (ce qui m’étonna beaucoup) comme on conduit un coupable.

À notre arrivée à la pension nous entrâmes dans une chambre et miss Griffin appela à son aide Mesrour, le chef des gardes noirs du harem. Dès qu’elle lui eut dit quelques mots, Mesrour se mit à fondre en larmes.

— Que Dieu te vienne en aide, mon cher enfant, dit cet officier en se tournant vers moi, – ton père est très malade.

Le cœur me battit et je demandai :

— Est-il très mal ?

— Que le Seigneur te mesure le vent, mon agneau ! – dit le bon Mesrour, en s’agenouillant devant moi de manière à ce que je pusse poser commodément ma tête sur son épaule, et il me dit :

— Ton père est mort !

À ces mots Haroun Alraschid s’enfuit et le sérail s’évanouit et à dater de ce moment je n’ai jamais revu aucune des huit des plus belles filles des hommes.

On m’emmena à la maison. La mort m’y attendait et avec la mort la misère et les dettes : il fallut tout vendre : mon petit lit, que je regardais avec tant de fierté fut, par un pouvoir qui m’était inconnu appelé communément vente par autorité de justice, réuni à un seau à charbon, à une broche, à une cage d’oiseaux qu’on mit dedans pour former un lot, et alors on donna le tout pour la valeur d’une vieille chanson. C’est du moins ce qu’on me dit et je me demandai quel genre de chanson cela pouvait être, et je pensais qu’elle était bien triste à chanter.

Puis on m’envoya dans une grande école qui était nue et froide et où il n’y avait que de grands garçons. Tout ce qu’on y mangeait et portait était mauvais et grossier sans être en quantité suffisante, où tout le monde grands et petits étaient méchants et cruels ; où tous les élèves savaient qu’on avait tout vendu chez nous avant que j’y entrasse et me demandaient ce que j’avais apporté ? Qui m’avait acheté en me huant et en criant une fois, deux fois : adjugé ! Je me gardai bien de dire dans ces misérables lieux que j’avais été Haroun et que j’avais eu un sérail, car si on avait su un mot de toutes mes mésaventures j’aurais été si tourmenté que je me fusse sans doute jeté dans la mare boueuse qui était près de la cour des récréations et qui ressemblait à de la bière.

Hélas, hélas ! nul autre esprit, mes amis, n’a hanté la chambre de M. B. depuis que je l’ai occupée, que le fantôme de ma propre jeunesse, de mon innocence et de mon agréable croyance. Maintes fois j’ai poursuivi le fantôme, mais depuis que je suis homme je n’ai jamais pu l’atteindre. Jamais ne n’ai pu le toucher avec mes mains d’homme ni jamais, avec mon cœur d’homme, je n’ai pu le contempler dans toute sa pureté. Et ici vous me voyez maintenant, accomplissant ma tâche aussi joyeusement et avec autant de gratitude que possible de raser dans le miroir continuellement de nouvelles personnes. Je me couche et je me lève, avec le squelette qui m’a été donné pour compagnon tant que je serai sur terre. »

L’ESPRIT DE LA CHAMBRE DU COIN

J’avais observé que M. Governor devenait inquiet et agité, depuis que son tour « de relever », comme il appelait cela, approchait, et il nous surprit tous en se levant avec une contenance sérieuse, pour demander la permission de sortir, et de causer avec moi avant de dérouler ce qu’il avait à dire. La grande popularité dont il jouissait lui fit accorder cette concession avec indulgence et nous sortîmes ensemble dans le vestibule.

— Mon ancien patron, me dit Governor, depuis que je suis à bord sur ce vieux ponton, j’ai été continuellement hanté jour et nuit.

— Par quoi, Jack ?

Après m’avoir frappé sur l’épaule avec sa main et l’y avoir laissée, M. Governor me dit :

— Par quelque chose ayant la forme d’une femme.

— Ah ! votre vieille inclination, vous n’en guérirez jamais, dussiez-vous vivre cent ans !…

— Non, ne parlez pas ainsi, je vous assure que je suis très sérieux. Toute la nuit, j’ai été hanté par une apparition ; tout le jour la même figure m’a ravi dans la cuisine, au point que je me demande comment je n’ai point empoisonné toutes les personnes qui sont dans ce vaisseau ; maintenant il n’y a nulle imagination dans tout cela ; aimeriez-vous à voir cette figure ?

— Oui, beaucoup.

— La voici, – dit Jack.

Aussitôt il me présenta ma sœur qui était sortie furtivement sur nos pas.

— Oh ! vraiment ? – dis-je. Alors, je suppose – Patty, ma chère, qu’il est inutile que je vous demande si de votre côté vous avez été hantée ?

— Constamment, Jack, – répliqua-t-elle.

L’effet de notre retour quand nous rentrâmes tous les trois ensemble, et que je présentai ma sœur comme l’esprit de la Chambre du Coin, et Jack comme celui de la chambre de ma sœur, fut saisissant, et l’événement le plus important de la soirée. M. Beaver était si particulièrement heureux que, par parenthèse, il déclara qu’il danserait bien une hornpipe, si la chère petite le voulait. Immédiatement M. Governor supplia la chère petite en offrant de former une double hornpipe et il s’ensuivit tant de doubles passes d’allez en avant, de chassés-croisés, de coups de talon, tant d’évolutions de toutes sortes et de manœuvres difficiles avec vibration de jambes, que nul de nous n’en avait jamais vu et n’en verra jamais. Lorsque nous eûmes tous ri et applaudi au point de n’en pouvoir plus, Starling, pour ne pas être surpassé, nous favorisa d’un divertissement plus moderne, dansé avec une extrême rapidité et avec des sabots selon la coutume du Lancashire. C’est, selon moi, la danse la plus agréable, la plus longue et la mieux exécutée que j’aie jamais vue. À la fin le bruit de ses pieds devint comme celui d’une locomotive s’avançant à travers tranchées, tunnels et pays ouvert et devint un grand nombre de choses, que je n’avais jamais soupçonnées, pas plus qu’il n’aurait pu nous dire ce qu’elles étaient.

Nous résolûmes, avant de nous séparer ce même soir, que nos trois mois passés dans la maison hantée se termineraient par le mariage de ma sœur et de M. Governor, Bélinda fut désignée pour être demoiselle d’honneur et Starling garçon d’honneur.

En un mot, notre séjour dans la maison renommée par ses apparitions se termina fort heureusement : sans que nous eussions jamais été hantés un seul moment par rien de plus désagréable que nos souvenirs et les créations de notre propre imagination. La femme de mon cousin, dans sa grande affection pour son mari et dans sa reconnaissance pour le changement que son amour avait apporté en elle, nous avait raconté sa propre histoire et je suis sûr qu’il n’y eut pas un seul de nous qui, après cela, ne l’en respectât et aimât davantage.

Ainsi donc, avant que le mois le plus court de l’année ne fût tout à fait écoulé, nous nous rendîmes à l’église au clocher comme si rien d’extraordinaire ne nous était arrivé, et là Jack et ma sœur furent mariés aussi véritablement qu’ils pouvaient l’être, et je dois dire que Bélinda et Alfred étaient très tristes et très impressionnés en cette occasion, et qu’ils se sont promis depuis de se marier à la même église. Je regarde cela comme une excellente chose pour tous les deux et une union très convenable pour le temps où nous vivons. Il est un peu trop prosaïque, et elle un peu trop poétique, et l’alliance de ces deux choses est le plus heureux mariage que je connaisse pour l’espèce humaine.

Finalement je recueillis ce bienfaisant enseignement chrétien de mon séjour dans la maison hantée, que je communique de tout mon cœur à mes lecteurs : Que la foi est une grande vertu dont il faut user mais non abuser, que nous devons croire au grand récit de Noël du Nouveau Testament et à nul autre.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

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https://ebooks-bnr.com/

en décembre 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Martine, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Ch. Dickens, Wilkie Collins, G. A Sala, E. C. Gaskell, Hesba Shetton et Adélaide Procter, La Maison hantée – Contes de Noël, Paris, E. Flamarion, s. d. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Maison Goff’s Park, Crawley, West Sussex, a été prise par Recent Rune le 10.01.2009 (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported).

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[1] Il y a là un jeu de mots impossible à rendre en français.