Emmanuel Develey

LES ÉGYPTIENS SUR LES BORDS DU
LAC LÉMAN
OU
SÉBASTIEN DE MONTFAUCON,
DERNIER ÉVÊQUE DE LAUSANNE

Chronique du commencement du 16ème siècle

1828

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

INTRODUCTION. 3

CHAPITRE Ier.  La Rencontre imprévue. 7

CHAPITRE II.  Le Voyage de Victorine. 18

CHAPITRE III.  Le Prince-Évêque. 28

CHAPITRE IV.  Le chanoine Philonardi. 33

CHAPITRE V.  Le Retour d’Édouard. 39

CHAPITRE VI.  La Prisonnière. 55

CHAPITRE VII.  Le chanoine d’Estavayer. 63

CHAPITRE VIII.  Le voyage de Lullin. 70

CHAPITRE IX.  Continuation. 79

CHAPITRE X.  La Correspondance et le Couvent. 95

CHAPITRE XI.  Le Château de Glérolles. 103

CHAPITRE XII.  Les Bohémiens. 110

CHAPITRE XIII.  La Perquisition. 118

CHAPITRE XIV.  Le Château de Puidoux. 131

CHAPITRE XV.  Le Château de Gaillard. 139

CHAPITRE XVI.   Les Ruines du Château d’Aigremont et le Talisman. 147

CHAPITRE XVII.  Le Dénouement. 158

CHAPITRE XVIII.  Les Mystères expliqués. 163

Ce livre numérique. 170

 

INTRODUCTION.

À l’époque de cette Histoire, le pays de Vaud était partagé entre plusieurs princes souverains.

L’évêque de Lausanne n’était pas seigneur temporel de toute la ville de ce nom, mais du quartier de la cité seulement. Au dehors, sa principauté comprenait Avenche, Villarzel, Lucens, Curtilles ; les quatre paroisses de la Vaux, savoir Lutry, Cully, St.-Saphorin et Corsier, et une partie de Vevay, jusqu’au torrent appelé la Vevayse. Il possédait en outre Bulle, qui appartient maintenant au canton de Fribourg.

Ce canton et celui de Berne avaient en commun les baillages d’Echallens, d’Orbe, de Grandson et de Morat.

Les mandements d’Aigle, de Bex, d’Ollon et des Ormonts avaient été cédés aux Bernois en particulier.

Rougemont et Oron relevaient du comté de Gruyères, état indépendant.

La ville de Lausanne proprement dite était véritablement une ville libre et indépendante, régie par ses propres lois, et qui avait même quelque part à la souveraineté sur les terres de l’évêque.

Enfin, le duc de Savoie dominait sur tout le reste, et il avait de plus quelques portions du canton de Fribourg actuel, outre le pays de Gex, qui dépend aujourd’hui de la France.

Ce prince gouvernait sa baronnie de Vaud par l’entremise d’un lieutenant, qui portait le titre de grand-bailli de Vaud. Mais le souverain ne pouvait prendre aucune décision importante sans le consentement de l’assemblée des États du pays. Cette assemblée était composée du clergé, des seigneurs vassaux du duc, et des députés de quatorze villes ou bourgs, savoir : Moudon, capitale ; Rue, Châtel St.-Denis, Romont, Payerne, Grandcour, Cudrefin, Estavayer-le-Lac, Yverdon, Ste-Croix, Les Clées, Cossonay, Morges et Nyon. Quelquefois les trois ordres se réunissaient en un seul corps, et d’autres fois ils formaient des assemblées séparées. Ainsi, le clergé ne figura point dans celle de l’année, qui condamna les livres et la doctrine de Luther.

Quant au gouvernement spirituel de l’évêque, son diocèse comprenait le pays de Vaud, depuis le ruisseau de l’Aubonne jusqu’à Villeneuve, Jougne et Longueville en Franche-Comté, les principautés de Neuchâtel et de Vallengin (sauf la Mairie des Brenets), l’Ergueil, Bienne, et une bonne partie des cantons de Soleure, de Berne et de Fribourg. Sa limite, de ce côté-là, était le cours de l’Aar, depuis sa source jusqu’à Attisveil, au-dessus de Soleure. Ce grand diocèse, qui contenait 299 cures, et près de 200’000 diocésains, était borné par les évêchés de Genève, de Besançon, de Bâle, de Constance, et de Sion.

Du reste, le trône pontifical était occupé par Clément VII, et le trône impérial par Charles-Quint ; François Ier régnait en France, et Charles III en Savoie ; enfin, les Suisses avaient formé depuis quatorze ans la confédération des Treize Cantons, et ils venaient de décider que le comté de Neuchâtel, dont ils s’étaient emparés en 1512, serait rendu à son dernier souverain, la princesse Jeanne de Hochberg, veuve de Louis d’Orléans, duc de Longueville.

Mais, diront peut-être quelques lecteurs, pourquoi tous ces détails puisqu’il ne s’agit ici que d’un roman, quoiqu’on nous le présente comme une histoire ? Un roman, dites-vous ? Non ; c’est bien véritablement une chronique, comme vous le verrez, si vous prenez la peine de consulter les autorités citées. Et d’ailleurs, un roman ne peut-il se rattacher à l’histoire ? mieux encore : un roman ne peut-il être instructif, moral, utile ? Vous condamnez tous les romans sans distinction ; vous pensez que c’est une chose mauvaise, répréhensible, que d’en mettre un, quel qu’il soit, entre les mains de la jeunesse. Eh ! Messieurs, brûlez donc Robinson Crusoé, Don Quichotte, et Télémaque même ; n’allez jamais au spectacle : gardez-vous d’y laisser aller vos enfants ; et surtout ne les envoyez pas dans les collèges : car dans le pays latin, on ne voit point de meilleure éducation que la lecture d’Homère, de Virgile, de Térence, d’Ovide, etc. Or, convenez-en, les ouvrages de ces auteurs célèbres ne sont, malgré leurs beaux côtés, que des romans passablement immoraux, déguisés sous des titres pompeux.

Quoi qu’il en soit, veuillez du moins nous permettre, à nous, sortis déjà depuis quelque temps des bancs de l’école ; permettez-nous de lire quelques-unes des meilleures productions du genre décrié que vous voudriez proscrire. Laissez-nous cette ressource pour les moments, hélas ! trop répétés, où nous sommes chagrins, malades, désœuvrés. Écoutez ce que nous dit un auteur célèbre à l’occasion des romans, et pesez bien ses paroles ; elles le méritent, quoiqu’il soit ici partie intéressée : Si ceux, dit-il, qui condamnent ce genre de composition, réfléchissaient sur la somme de plaisirs réels qu’il procure, et de chagrins qu’il soulage, la philanthropie devrait modérer leur orgueilleuse critique, ou leur intolérance religieuse. (Walter-Scott.)

Quant aux romans historiques en particulier, vous avez lu Julia Severa, Richard en Palestine, Ivanhoè, l’Espion, les Pionniers, et tous les romans de Walter-Scott et de Cooper, et vous avouerez sans doute qu’après ces lectures vous vous êtes trouvés quelquefois meilleurs, et souvent plus instruits, qu’après l’étude de l’histoire elle-même.

Enfin, les fictions pures n’ont-elles pas aussi leur mérite ? Laissez-moi vous avouer avec le naïf La Fontaine, que

 

Si Peau-d’âne m’était conté

J’y prendrais un plaisir extrême…

Le monde est vieux, dit-on ; je le crois : cependant

Il le faut amuser encor comme un enfant.

Liv. VIII, fabl. 4

 

Je ne terminerai point ce petit préambule sans témoigner ma reconnaissance aux hommes savants et affables qui ont bien voulu me communiquer les renseignements que je leur demandais sur les mœurs et les usages du pays de Vaud dans ces temps reculés, renseignements qu’eux seuls pouvaient me donner.

CHAPITRE Ier.

La Rencontre imprévue.

Dans les premiers mois de l’année 1529, et par un beau jour de printemps, on vit sortir de Lausanne un jeune cavalier de bonne mine, mis avec élégance, et monté sur un fringant coursier. Il se dirigeait du côté de Genève, et les armes qu’il portait annonçaient que, dans ces temps de troubles et de dissensions, les routes n’étaient pas parfaitement sûres. Le soleil commençait à paraître à l’orient, et ses rayons, s’élançant du sommet des montagnes, formaient sur le lac une traînée de lumière. Depuis les environs de la ville, la vue embrassait tout le bassin du Léman ; et, sur la droite, le pays de Vaud se présentait à l’œil comme un jardin délicieux, qui semblait devoir être le séjour de la paix et de la félicité. Les idées de notre voyageur n’étaient pas, malgré son jeune âge, tout à fait en harmonie avec le calme de la nature. On lisait dans ses yeux, dans l’expression de sa physionomie, qu’une peine secrète l’agitait douloureusement, et troublait son repos. Quelquefois cependant, attiré par le beau spectacle qui s’offrait à lui, il portait ses regards vers le ciel, et son âme s’élançait alors tout entière vers l’auteur de ces merveilles :

— Je t’admire dans tes œuvres, et je te bénis, lui disait-il ; mais veuille m’éclairer ! Apprends-moi comment je dois te servir ; dis-moi si la religion de mes pères est la véritable religion du Christ, ou si, comme il me le semble, les doctrines nouvelles de nos zélés réformateurs approchent davantage de la vérité !

Rentrant alors en lui-même, il lui semblait qu’une voix intérieure lui disait que des mœurs plus pures annonçaient une doctrine plus pure aussi. Il répugnait à un changement de religion ; mais il ne pouvait penser sans effroi à la conduite, souvent scandaleuse, du clergé ignorant de ces temps malheureux. Une autre raison bien puissante et secrète agissait encore sur lui, et plaidait dans son cœur en faveur de la réformation. Lorsqu’il réfléchissait à ce motif entraînant (et il y réfléchissait souvent), il pressait son cheval pour arriver plus vite à Genève, où devait se terminer sa promenade. Non seulement il lui tardait de remplir la mission dont il était chargé pour cette ville, mais encore il espérait qu’il pourrait y voir peut-être, ne fût-ce qu’un moment, l’ange de douceur et de beauté qui l’occupait sans cesse, et dont un destin cruel semblait vouloir l’éloigner pour toujours. Déjà, depuis quelque temps, notre bon jeune homme avait appris à Genève qu’il avait un cœur fait pour la tendresse ; et la belle et intéressante Victorine Lullin n’avait point été insensible aux hommages qu’il lui rendait. Fille aimable, instruite, vertueuse et modeste, elle avait eu le malheur de perdre, beaucoup trop tôt, une mère tendre et chérie. Mais son père lui restait, et cet homme respectable, doué des plus beaux dons de l’esprit et du cœur, ne vivait que pour sa fille, qui était son seul enfant. Ils avaient adopté l’un et l’autre, déjà depuis un an ou deux, tous les principes de la réformation[1], et M. Lullin n’aurait point permis que cette fille bien-aimée épousât un catholique décidé, quelque rang qu’il pût occuper d’ailleurs, et quelque irréprochable que fût son caractère. D’un autre côté, notre héros, quoique orphelin dès son bas âge, ne pouvait guère, dans sa position et dans les circonstances de son père adoptif, abjurer la religion de ses aïeux. En se retraçant ces obstacles à son bonheur, son âme sensible, exaltée, son imagination trop vive, le portaient à les exagérer encore. L’avenir ne se présentait à lui que sous les couleurs les plus lugubres ; il se parlait à lui-même, et l’on aurait pu entendre ces paroles sortir de sa bouche :

— Elle m’aimait !… j’en étais idolâtre !… un voile sombre et funeste s’est placé entre nous !… les hideux préjugés nous ont séparés !… je vis et je ne vis plus : cette nature, autrefois si belle, qui vivifiait mes sens, et me faisait sentir le prix de l’existence, est maintenant morte et inanimée ; je laisse aller mes pas errants, et ne suis plus rien que dans mes souvenirs… Plaisirs ! bonheur ! qu’êtes-vous ? Je ne vous connais plus ! ma tête se courbe vers la terre, ma dernière ressource ; mon cœur est froissé, et bientôt… ô Dieu ! reprends à toi ce souffle d’existence dont tu m’avais fait part !… Oui, reprends !… et pourtant elle m’aimait encore ! peut-être encore elle aurait pu !… Que dis-je ?… Rien !… plus rien !… l’éternité nous sépare !… l’éternité !!!…

Tout à coup un bruit de chevaux le tire de sa rêverie. Il avait dépassé Rolle d’environ une lieue : il voit s’avancer dix à douze cavaliers bien montés ; et bientôt à la cuiller d’or suspendue à leur cou, et au manteau blanc qui flotte sur leurs épaules, il reconnaît les chevaliers de la cuiller, qui depuis quelque temps désolaient les environs de Genève[2].

Au milieu de cette troupe est une jeune dame, dont la contenance annonce la fâcheuse position ; il est évident qu’elle est prisonnière, qu’on l’emmène de force. D’un coup d’œil le jeune homme le voit, et tout aussitôt il reconnaît l’intéressante victime. Un mouvement qu’elle fait, et une lueur d’espoir qui paraît dans ses yeux, prouvent qu’elle a aussi reconnu le voyageur. Elle semble vouloir s’élancer vers lui ; mais une réflexion soudaine la retient : la prudence enchaîne sa voix, et arrête les plaintes prêtes à s’échapper de sa bouche.

— Chevaliers ! s’écrie le jeune homme, ce n’est sans doute pas de son plein gré que cette dame se trouve parmi vous ; elle paraît souffrante, et son costume genevois est une raison de plus pour croire que vous n’êtes pas de ses amis.

— De quel droit, reprit l’un d’eux, de quel droit, imprudent jeune homme, nous adressez-vous ces questions ou ces reproches ? Comme chef de ma petite troupe, je vous invite à suivre, votre chemin ; sachez que je vous parlerais librement, si je n’eusse reconnu en vous Édouard de Montfaucon, neveu de l’évêque de Lausanne. Votre oncle est un digne prélat que nous respectons, et comme prince d’Empire et comme soutien fidèle de notre sainte religion.

— Noble baron de la Sarraz, répond Édouard, car je vous reconnais aussi, j’entends avec plaisir l’expression des sentiments de considération que vous avez pour mon oncle ; mais permettez-moi d’en appeler à votre honneur et à cette religion de paix et d’amour que vous professez ; ces sentiments nous permettent-ils la violence, et surtout envers un sexe faible, qui n’a pour se défendre que l’intérêt qu’il nous inspire ?

— Jeune homme ! nous n’avons point de compte à vous rendre ; nous connaissons nos engagements et nos obligations, et, pour la dernière fois, je vous dis de vous éloigner.

— Noble Baron ! je ne crains point la mort, et j’aime mieux mourir que de voir votre triste victime s’éloigner avec vous, ayant déjà peut-être elle-même la mort dans le cœur.

En parlant ainsi, Édouard tire son épée, et barre le chemin aux chevaliers. À cette vue, son amie, recueillant ses forces, s’écrie dans une angoisse inexprimable :

— Non ! non ! retirez-vous, Monsieur ! Au nom de Dieu, retirez-vous ! laissez-moi suivre ma destinée ; vous mourrez, et ne me sauverez pas.

Ces paroles ne font qu’affermir davantage Édouard dans sa résolution ; on le voit brandir son épée, et défier ses ennemis. Mais aussitôt, sur quelques signes de Michel Mangerot, baron de la Sarraz, la moitié des chevaliers enveloppe le brave jeune homme, tandis que l’autre moitié poursuit sa route, entraînant de force la prisonnière désolée, qui croyait déjà voir les poignards des assassins se plonger dans le cœur de son généreux amant. Mais les chevaliers avaient trop de raisons de ménager l’évêque pour se porter à cette extrémité : le jeune homme fut désarmé et garrotté, non sans avoir blessé plus ou moins dangereusement deux de ses antagonistes. On le conduisit sur-le-champ au château de Bursinel, et on le fit entrer dans une chambre dont il entendit fermer la porte à double tour. Il s’approcha des fenêtres, qui étaient garnies de barreaux, et voyant que la fuite était impossible, il se laissa tomber sur un siège, dans un découragement presque complet.

Au bout d’une demi-heure, un des chevaliers entre dans sa chambre, et lui adresse la parole :

— Seigneur de Montfaucon, je viens vous rendre la liberté ; mais à une condition… Attendez, laissez-moi finir… voici une lettre qui est tombée de vos vêtements, et que nous avons trouvée : elle est adressée à l’évêque de Genève, et le sceau, que nous n’avons point rompu, nous a prouvé qu’elle est de votre oncle l’évêque de Lausanne. Nous tenons à ces deux prélats plus que vous ne l’imaginez peut-être, et nous désirons vivement que cette lettre soit remise à son adresse aujourd’hui même, et par celui qui en était chargé. Pour vous engager à suivre votre destination, nous vous donnons notre parole d’honneur, non comme chevaliers de la cuiller, puisque ce titre ne nous relève pas à vos yeux, mais en francs gentilshommes, que notre prisonnière sera respectée et traitée avec tous les égards possibles, aussi longtemps du moins qu’elle sera entre nos mains. De plus, si l’évêque de Genève l’exige de nous, et que sa réclamation ne tarde pas d’arriver, nous la renverrons sans hésiter à ses parents. Voulez-vous essayer votre crédit auprès de lui ?

— Chevalier, dit Édouard, je me fie à une parole donnée avec ce ton de franchise ; j’accepte vos conditions ; mais qu’est devenue cette jeune dame à laquelle, je l’avoue, je prends le plus vif intérêt ?

— Nous ne le savons pas précisément ; votre brusque attaque, et ce qui pouvait en résulter, ont peut-être décidé ses conducteurs à changer un peu la route projetée ; nous allons les suivre à la trace, et les avertir de la résolution que nous avons prise de concert avec vous. Ainsi, seigneur Édouard, reposez-vous un moment : on va vous apporter une petite collation ; et, quand vous voudrez partir, vous trouverez votre cheval prêt, et on vous rendra vos armes.

Le chevalier sortit, et le brave Édouard, plus tranquille, ne tarda pas à se mettre en route.

Arrivé à Genève, il vit avec surprise que le palais épiscopal était cerné par le peuple ameuté. Un citoyen bien mis, auquel il s’adressa, lui dit que, dans la soirée du jour précédent, une demoiselle de bonne maison avait été enlevée par des inconnus ; que les parents avaient fait des recherches inutiles pendant toute la nuit ; et qu’enfin, sur le matin, un homme, sortant de chez l’évêque, avait assuré que ce prélat était l’auteur de cette action infâme. Ce bruit s’étant répandu dans toute la ville, le peuple était accouru, vomissant des imprécations contre l’évêque, et lui redemandant à grands cris la victime qu’il prétendait immoler à sa passion[3].

— Qu’a donc fait le prélat dans ces circonstances impérieuses ? qu’a-t-il répondu ? a-t-il pu prouver qu’on l’accusait à tort ?

— Renfermé dans son château, et gardé par une forte garnison, il a fait dire que la dame en question n’était point dans son palais, et il a offert aux parents de venir s’en assurer, en entrant au nombre de quatre. Quand il les a eus en sa puissance, il les a fait arrêter et mettre en prison, comme perturbateurs du repos public. Il en avait le droit, puisque cette scène avait lieu en plein jour. Mais il fallait qu’il traduisît les prévenus devant les Syndics et le Conseil[4]. Ceux-ci, comme on s’y attendait, ont décrété que la liberté devait être rendue à ces citoyens si intéressants et si indignement trompés ; mais, d’un autre côté, il fallait obtenir que l’attroupement du peuple se dissipât ; et il fallait l’obtenir sans agir avec trop de sévérité, dans une affaire qui avait droit d’exaspérer toute âme honnête. Il y avait enfin un point délicat à éclaircir, et la chose n’était pas facile : c’était de savoir si l’évêque était réellement coupable. Tout cela a pris beaucoup de temps ; rien n’est encore décidé ; et le peuple, assez calme pour le moment, pourrait bientôt perdre tout à fait patience. Ainsi, Monsieur, fussiez-vous du parti de l’évêque, voilà ce que je devais répondre à vos questions faites avec politesse et aménité, et vous ne pouviez guère vous adresser mieux qu’à moi, puisque je suis ami de la famille outragée.

— Monsieur, j’ai des grâces à vous rendre de votre complaisance ; j’arrive de Lausanne, et je ne savais point ce qui se passait ici. Je vous avouerai que j’ai quelques raisons de ménager l’évêque ; mais j’en ai tout autant, et de plus fortes peut-être, pour prendre le parti d’une famille respectable, avec laquelle j’ai aussi une liaison d’amitié, dont je sens tout le prix. Je suis certain du moins que cette famille est malheureuse, et je ne le suis pas que l’évêque soit innocent.

Là-dessus Édouard fit part à son interlocuteur de quelques-unes de ses circonstances particulières, et d’une partie de ce qui lui était arrivé à lui-même dans la journée. Il l’avertit qu’il allait entrer chez l’évêque, plaider la cause de l’infortunée Victorine, et demander la sortie de prison des parents.

— De votre côté, Monsieur, ajouta-t-il, veuillez obtenir des citoyens assemblés ici qu’ils se retirent, puisqu’ils peuvent être assurés que la victime n’est pas dans le palais. Enfin, voyez les parents dès qu’ils seront relâchés, et priez-les de m’attendre, pour décider les démarches ultérieures à faire.

Les deux interlocuteurs marchèrent alors ensemble, vers les portes du palais ; Édouard se fit annoncer : il fut reçu dans l’intérieur ; et l’ami alla travailler à calmer le peuple, en répandant les nouvelles qu’il venait de recueillir.

L’évêque de Genève, Pierre de la Baume, appartenait à la famille des comtes de Montrevel, et il était fort entiché de sa noblesse. Il aimait la bonne chère et les plaisirs ; il était dissipateur, despote, et surtout très changeant, très inconstant : rarement après le repas exécutait-il ce qu’il avait décidé avant de se mettre à table[5]. Il accueillit parfaitement le neveu du prélat de Lausanne, le bel Édouard, qu’il connaissait déjà depuis longtemps ; il prit la lettre qu’il lui présentait, et après l’avoir lue avec attention, il écouta le récit que lui fit le jeune homme de toutes les circonstances de son voyage et de ce qu’il avait fait, à l’instant de son arrivée, pour détromper le peuple. Pendant ce récit, le prélat eut peine à cacher son émotion. Il se remit cependant, se plaignit des chevaliers de la cuiller, qui le compromettaient, et promit à Édouard d’exiger d’eux de rendre Victorine à ses parents. Quant à ceux-ci, il donna l’ordre de les relâcher dès qu’on verrait le rassemblement se dissiper.

— Maintenant, dit-il, allons nous restaurer, mon jeune ami : un repas substantiel nous attend ; vous trouverez peut-être que ce n’est pas un souper du vendredi ; mais ma santé exige que je me nourrisse bien, et le Saint-Père m’a donné carte blanche. Quant à vous, mon fils, vous avez eu une journée fatigante, vous avez besoin de vous refaire, et je vous permets, pour aujourd’hui, un régime semblable au mien.

Édouard voulait repartir le plus tôt possible ; il conjura l’évêque de lui donner sur-le-champ une réponse pour son oncle, et la lettre promise pour les chevaliers de la cuiller ; mais le prélat voulut absolument souper avant de s’occuper d’autre chose. Édouard fut obligé de céder, et l’on se mit à table. L’évêque mangea beaucoup, et but à proportion. On parla des chevaliers de la cuiller : Édouard comparait cette confrérie à une association de brigands ; l’évêque prit leur parti :

— Mon fils, ces soixante gentilshommes et leurs adhérents soutiennent une bonne cause ; ils veulent le maintien de notre sainte religion ; s’ils sont ennemis des Genevois, s’ils ont juré leur perte, c’est parce que les Genevois sont tout disposés à se révolter contre notre mère l’Église : ce sont dès à présent de véritables hérétiques. Et d’ailleurs, ils méprisent aussi l’autorité des princes, qui sont les représentants de Dieu sur la terre ; ils visent à une liberté qui ne saurait assurer le bonheur d’un peuple, et ne pourrait conduire qu’à une véritable anarchie. Ne les avez-vous pas vus cent fois méconnaître et mépriser, et mon autorité, et celle du duc de Savoie ? Les chevaliers de la cuiller veulent les ramener à la raison : ils leur font la guerre ; et il est impossible que la guerre la plus sainte n’entraîne pas à sa suite des désordres et des malheurs. C’est ici une espèce de croisade entreprise, comme les autres, par un motif de piété.

— Mais, Monseigneur, ni vous, ni le duc, vous n’avez point déclaré la guerre aux Genevois ; les chevaliers de la cuiller, habitants de la Savoie et du pays de Vaud, ne peuvent point la faire pour leur propre compte, et sans l’aveu du duc de Savoie, baron de Vaud.

— Mon fils, je n’ai point appris que le duc eût blâmé la conduite des chevaliers.

— J’en conviens, Monseigneur ; mais je le dirai franchement, cette approbation tacite ne me semble point légale. D’ailleurs, les chevaliers de la cuiller se permettent toutes sortes de violences, non seulement envers les Genevois, mais encore envers des étrangers, envers des personnes sans armes. Ceci, Monseigneur, me rappelle l’innocente victime qui est encore entre leurs mains, et que vous pouvez délivrer. J’ai attendu avec quelque impatience les lettres que je dois recevoir de vous ; veuillez de grâce les écrire ou les faire écrire, et me permettre de partir.

— Mon fils, je ne vous conseille point de partir de nuit : allez chercher le bon lit qui vous a été préparé ; reposez-vous de vos fatigues ; demain je vous remettrai une lettre pour votre oncle. Quant aux chevaliers, je ne crois pas vous avoir rien promis pour eux : si je l’ai fait, j’ai eu tort ; je ne les connais guère ; je n’ai point d’autorité sur cette bande indisciplinée ; votre oncle sans doute aurait plus de crédit. D’ailleurs, malgré ce que j’ai pu dire, je les blâme souvent au fond du cœur ; je n’approuve pas non plus le duc ; et si les Genevois voulaient se rapprocher de moi, nous pourrions bien nous passer de lui : je serais même porté à faire quelques concessions. Adieu, mon fils, dormez bien, recevez ma bénédiction ; car, pour moi, j’ai besoin de repos, et je me retire.

Édouard, qui connaissait un peu le prélat, comprit qu’il n’avait plus rien à espérer de lui, et il sortit à l’instant même du palais, sans prendre congé, et sans même insister pour avoir une réponse à la lettre de son oncle.

Il se rendit sur-le-champ chez M. Jean Lullin, père de Victorine, où on l’attendait avec impatience. Privé de l’appui de l’évêque, et de la lettre qu’il avait compté obtenir de lui, il proposa de marcher sans délai au secours de Victorine, avec une vingtaine d’hommes bien armés, et de l’enlever de force aux chevaliers, si les voies de la douceur se trouvaient inutiles. Cette proposition fut acceptée, et l’on se mit en route avant le jour.

CHAPITRE II.

Le Voyage de Victorine.

Les chevaliers qui emmenaient Victorine firent une petite halte au château du Rosay, peu distant de celui de Bursinel. Elle y fut reçue par des femmes qui se comportèrent bien avec elle, mais qui ne purent ou ne voulurent pas l’éclairer sur le but de son enlèvement et sur les projets de ses tyrans. En repartant, on la plaça dans une litière, soit pour la soustraire aux regards, soit pour lui épargner la fatigue d’une longue course à cheval. Mais on hâta la marche autant que possible, et on prit la route de la Sarraz. Longtemps avant d’y arriver, nos chevaliers furent rejoints par ceux qu’ils avaient laissés près de Bursinel. Victorine s’étant aperçue de leur arrivée, demanda en grâce des nouvelles du jeune voyageur ; et le chevalier qui avait traité avec Édouard, et qui paraissait plus doux et plus humain que les autres, fit connaître ouvertement la convention faite avec lui. Victorine alors crut sentir qu’on la soulageait d’un poids énorme, qui, depuis plusieurs heures, pesait sur son cœur. Non seulement elle n’avait plus à craindre que pour elle, mais encore elle concevait l’espoir de se voir bientôt rendue à la liberté. Michel Mangerot s’écria :

— Vous avez engagé votre parole d’honneur, nous la respecterons.

Puis, murmurant entre ses dents, il ajouta :

— Nous aurons des égards pour cette belle poupée, tant qu’elle sera entre nos mains ; mais ce soir elle n’y sera plus, et je connais trop la Baume pour craindre qu’il la réclame, à moins qu’il ne la confisque à son profit.

À quelque distance de là, on rencontra une autre litière, ouverte, dans laquelle était un moine à face rebondie, mollement étendu sur de bons coussins, et escorté par une petite troupe de cavaliers. Un beau cheval gris, bien enharnaché, était mené à la main par un valet, ainsi que deux ou trois mulets chargés de coffres assez pesants. Les chevaliers reconnurent aussitôt le porteur des indulgences du pape, et les coffres qui renfermaient l’or et l’argent remis par les fidèles pour prix de ces morceaux de parchemin. Mangerot s’adressa au moine :

— Il paraît, mon révérend père, que vous continuez à faire bonne quête et à vous enrichir.

— Cela est vrai, mon fils ; mais, par l’assistance de Dieu, et la bénédiction de notre Saint-Père le Pape, nous enrichissons bien davantage les pauvres pécheurs, auxquels nous accordons la rémission de leurs péchés et le don de la vie éternelle. Peut-être, mon fils, auriez-vous besoin vous-même de notre secours ?

— Mon révérend père, j’aimerais mieux vos coffres que vos parchemins. Nous travaillons plus efficacement que vous au bien de l’Église, et cela par des actions qui sont toutes au profit de la religion de nos pères.

— Cependant, mon fils, nos indulgences obtiennent, non seulement le pardon des péchés passés, mais encore celui des péchés à venir, de ceux qu’on se propose de commettre ; et peut-être dans ce moment…

— Je vous l’ai dit, vous le savez, nous sommes blancs comme la neige ; mais parlons d’autre chose ; et permettez-moi de vous dire, mon révérend père, que vous possédez là un bien beau cheval.

— Mon fils, ce cheval est le prix d’une bulle d’indulgence, qui a sauvé les âmes d’une compagnie d’infanterie composée de cinq cents hommes, celle du capitaine, toutes celles de ses ancêtres, et enfin celles des habitants d’une terre dont cet homme pieux est seigneur.

— Ah ! ah ! j’en ai entendu parler ; il s’agit du capitaine Von-Stein, seigneur de Belp. Ce bon Bernois est aussi fou que mon camarade d’Arnay d’Orbe, qui a payé cinq cents ducats une de vos feuilles, dont je ne ne donnerais pas cinq sous.

— Mon fils, vous ne parleriez pas ainsi si vous pouviez contempler la béatitude des âmes de tous les Bernois morts depuis tous les temps, et que nos indulgences ont transportées du purgatoire en paradis : Ecce volant, les voilà qu’elles volent[6].

— Oui, oui, mon père, je crois à tout cela comme à l’Évangile même ; mais, adieu, poursuivez, votre route, et soyez content d’être, vous et vos coffres, sous la protection du Saint-Père, avec qui nous ne voulons point avoir de procès. Quant à ce beau cheval, il vous est inutile ; permettez-moi de vous en débarrasser : je m’en chargerai volontiers pour le prix même qu’il vous a coûté ; et je vous ferai délivrer, au nom de notre confrérie, une bulle d’indulgence pour toutes les escroqueries que vous vous êtes permises dans ce pays. Mais croyez-moi, mon révérend père, n’y restez pas trop longtemps… Adieu, l’ami Samson ; n’oublie pas de baiser pour moi la pantoufle du pape… Adieu ! adieu ! bon voyage !

Au milieu de cette tirade ironique, Mangerot avait saisi le cheval par la bride, et l’avait entraîné au milieu de sa troupe. Le moine, irrité de l’audace du chevalier, mais sentant au fond du cœur qu’il n’avait fait que lui reprendre un bien mal acquis, n’osa pas répliquer un seul mot ; et il resta longtemps la bouche ouverte et les yeux ébahis en contemplant la proie qui s’échappait de ses filets, et qu’il ne pouvait ressaisir.

Pendant cette conversation, on avait tenu fermée la litière de Victorine, et la pauvre prisonnière était restée tranquille, ayant à l’instant compris qu’elle n’avait rien à espérer de cette rencontre, et que fourbes et énergumènes doivent se ménager réciproquement. Quelque temps après, nos braves rencontrèrent un paysan qui conduisait un chariot pesamment chargé, et dont les roues, formées de disques pleins, étaient semblables à celles des chars des héros de l’Iliade. Il voulut prendre le bord du chemin, pour laisser le passage libre aux chevaliers, et son cheval, placé sur un mauvais terrain, fit un faux pas et s’abattit. Le paysan l’ayant fait relever, se mit à le frapper outre mesure, sans qu’on pût en deviner la raison.

Mangerot s’écria : — Eh bien ! vilain, pourquoi frappes-tu ainsi cette pauvre bête ?

— Noble seigneur, vous l’avez vu ; ce d… de cheval se laisse tomber, et je ne veux pas qu’il tombe.

— Tu ne veux pas qu’il tombe ! fournis-lui donc un meilleur jarret, ou plutôt conduis-le mieux.

— Mais, noble et puissant seigneur, je devais vous faire place.

— Voyez mon coquin, il veut nous faire entendre qu’il a battu son cheval parce qu’il n’a pas osé nous frapper nous-mêmes, malgré l’envie qu’il en avait.

— Un pauvre serf comme moi, avoir l’envie de frapper des chevaliers ! non, votre seigneurie ne le croit pas… Mais si j’osais parler !…

— Parle ; je te l’ordonne.

— Le puis-je, Monseigneur ? mon dos ne risque-t-il rien ?

— Non, non, parle donc ; je m’en amuse d’avance.

— Noble seigneur, ce cheval est mon serf, mon esclave ; et Dieu a fait les serfs pour être battus, et les maîtres pour les frapper. C’est, pardieu, ce que j’ai toujours vu depuis que je suis au monde.

— Ah ! ah ! ah !… ce manant ne manque pas d’esprit. À qui appartiens-tu ?

— Au comte de Gruyère, baron d’Aubonne.

— Voilà pourquoi tu te permets de raisonner. Ce brave gentilhomme n’a pas voulu être de notre confrérie ; et il vous a défendu de nous prêter du secours dans le besoin. Que ferais-tu, toi, si je t’en demandais ?

— Je ferais le signe de la croix, et je me recommanderais à tous les saints.

— Bien, bien ; saint Michel, mon patron, me dit d’épargner tes épaules, et il t’ordonne de ménager ton cheval. Prends-y garde, et fais nos compliments à ton maître le seigneur d’Aubonne.

Quand les chevaliers eurent quitté le paysan, celui que nous avons déjà vu se montrer plus humain que les autres, s’adressant à Michel Mangerot, lui dit : Mais, mon cher baron, avoue que nous sommes quelquefois un peu ridicules avec toutes nos prétentions.

— Quelles prétentions donc ?

— Par exemple, celle de nous croire réellement supérieurs à nos tenanciers.

— Tu perds la tête, je pense ; comment, nous ne serions pas supérieurs à ces manants, à ces grossiers laboureurs ?

— Tu ne m’as pas bien compris : j’avoue que nous sommes mieux habillés qu’eux, que nos pourpoints sont plus propres et plus élégants que les leurs ; nos manières sont aussi plus aisées, plus raffinées, plus polies, si tu veux ; nous avons passé quelque temps de notre jeunesse à la cour, auprès d’un prince qui croyait nous honorer en nous recevant, et nous avons rapporté de là un ton d’aisance et quelques vices.

— Avoue cependant à ton tour, mon gentilhomme apostat, que la noblesse du sang perce jusque sur la physionomie, et se fait apercevoir pour l’ordinaire dans les traits mêmes du visage.

— Quant au sang, lorsqu’il est hors des veines, je te défie de distinguer celui du noble de celui du roturier. Quant aux traits du visage, je conviens qu’en général il peut y avoir une différence ; mais elle ne provient, de père en fils, que du genre de vie, des travaux auxquels on est soumis, et de circonstances étrangères à la noblesse proprement dite. Aussi trouverais-tu parmi les roturiers, et dans les villes surtout, beaucoup d’hommes d’une figure plus distinguée et plus noble que celle d’un bon nombre de nos gentilshommes. Faites-les changer de costume, que deviendront les prétentions de ces derniers ?

— Mais, mon cher chevalier, l’éducation, les manières !…

— Mangerot, tu l’as dit, voilà la véritable noblesse, l’éducation, les manières, et surtout les vertus et les sentiments élevés ; en un mot, une belle âme.

— Je sens bien tout cela, dit Mangerot, et cependant je sens aussi que l’illustration des aïeux est quelque chose.

— C’est quelque chose ; mais plus un parchemin est vieux, plus nous l’estimons ; et cependant n’aurais-je pas plus de mérite à faire moi-même une belle action, qu’à pouvoir dire que mon père l’a faite ? Ne serait-il pas aussi plus glorieux pour moi que mon père se fût distingué par son mérite, que si c’était mon grand-père ? Il me semble que plus les belles actions s’éloignent de nous, moins elles nous donnent de véritable illustration.

— Tu as fort envie de te ravaler toi-même, mon cher ; je te savais bien philosophe, mais pas tout à fait à ce point-là. Et si je te disais que non seulement mon père s’est illustré, mais encore mon grand-père, mon arrière-grand-père et tous mes aïeux ?

— Si tu pouvais me prouver cela, tu aurais gagné du terrain ; mais tu sais que la bravoure et toutes les vertus rarement se transmettent de générations en générations, comme les parchemins. D’ailleurs, qu’on ait un beau nom, c’est une raison de plus de le mériter ; et si on n’a rien fait pour cela ; si peut-être, au contraire, on le déshonore, tu conviendras qu’on n’a point le droit de s’en glorifier. Ainsi, ma thèse revient toujours : la véritable noblesse est personnelle.

— Eh bien, mon cher, tu vas devenir mon vassal.

— Je serais cent fois ton vassal, que je m’estimerais encore autant que toi, si je me conduisais aussi bien que toi. Sois-en sûr, ces idées se propageront avec le temps, et les distinctions factices de rang jetteront par la suite d’autant plus de ridicule sur ceux qui voudront les conserver, que l’instruction se répandra davantage. Vois comme nos villes sont jalouses de leurs franchises, et réfléchis à quoi tout cela doit nous mener tôt ou tard.

— Allons, mon cher, faisons donc de belles actions, afin de nous illustrer par nous-mêmes. Notre nouvelle confrérie sans doute nous mérite assez la noblesse.

— Bravo ! Mangerot ; tu sens, je le vois, que nos titres sont un peu compromis par le métier que nous faisons. J’ai été entraîné, comme plusieurs d’entre nous, comme toi peut-être. Cependant le dé en est jeté, il faut aller en avant.

Cette conversation donna quelque sérieux à la troupe ; mais l’esprit du siècle reprit bientôt le dessus, et notre chevalier philosophe eut à essuyer les plaisanteries de ses compagnons d’armes.

En arrivant à la Sarraz, vers le déclin du jour, on trouva le château occupé par les chevaliers, et l’on fit entrer la pauvre Victorine dans un appartement, où deux ou trois femmes vinrent lui tenir compagnie, apportant quelques rafraîchissements et lui montrant des égards et des attentions auxquels elle ne fut pas insensible. Mais on ne lui laissa pas le temps de faire connaissance avec elles et de les questionner. On lui annonça bientôt qu’il fallait repartir. Jusque-là son courage s’était assez soutenu, car elle espérait que dès le lendemain au matin elle verrait arriver Édouard, avec quelques-uns de ses propres parents, apportant une lettre de l’évêque de Genève. Maintenant elle va faire une route de nuit, et une route dont elle ignore le terme. Il lui semble qu’elle s’éloigne toujours plus de ses amis, qui sans doute vont perdre sa trace ; et le mystère dont on s’enveloppe lui paraît être d’un sinistre présage.

Dans ces tristes pensées, elle conjure ceux qui l’environnent et qui vont l’accompagner, de lui dire où elle va, et quelle est sa destinée. Son émotion, le doux son de sa voix, auraient dû toucher même ces féroces chevaliers ; et cependant elle n’obtint d’eux aucune réponse tranquillisante. Mais que devint-elle lorsqu’au sortir du château, elle aperçut, à la lueur de quelques flambeaux, plusieurs hommes pendus aux arbres de la cour ? Son sang se glaça dans ses veines, et elle serait assurément tombée, si, dans ce moment même, on ne l’eût placée dans sa litière. Dès qu’elle y fut, elle se trouva mieux ; il lui parut qu’elle ne pourrait jamais passer la nuit dans un lieu plus horrible que dans cet affreux manoir. Elle leva les yeux vers le ciel, protecteur de l’innocence, lui demanda le courage dont elle avait besoin pour se résigner à son sort, et se sentit soulagée.

Après trois à quatre heures d’une marche silencieuse, pendant laquelle on n’entendit que quelques réflexions fort brèves, faites par les gardes de Victorine, on arriva dans un vallon où l’on fit halte.

La lune avait paru à l’orient pendant le trajet qu’on venait de faire, et à la clarté qu’elle répandait, la prisonnière put remarquer un château flanqué de tours, qui couronnait un monticule assez élevé. L’ombre de ce bâtiment se projetait au loin vers la droite des voyageurs. Victorine demanda si c’était là qu’on la conduisait, et aussitôt le château de la Sarraz, qu’elle avait quitté naguère, se retraça à son esprit avec le spectacle horrible qu’il lui avait présenté. Toutes les habitations que pouvaient aborder ses ravisseurs, lui paraissaient devoir être des repaires de brigands. On lui répondit qu’en effet elle était au terme de son voyage, et que ce château, qu’elle aurait sans doute reconnu sans son émotion, était celui de Lausanne. Cette nouvelle la frappa singulièrement.

— Le château de Lausanne ! répétait-elle tout bas, l’habitation d’Édouard ;… mais Édouard ignorait ce qui se passait, sa conduite du matin l’avait suffisamment prouvé… Cependant cet Édouard, qui s’occupait d’elle, ne la trouvant point chez les chevaliers de la cuiller, apprendrait d’eux peut-être ce qu’elle était devenue… Enfin, dans toutes les suppositions, il ne pouvait tarder de revenir à Lausanne… Si dès lors elle avait quelque danger à craindre, il devrait l’apprendre et saurait la protéger…

Pendant que ces réflexions se succédaient dans son esprit, elle marchait, ou du moins se laissait entraîner vers une petite porte pratiquée au pied du monticule que couronnait le château. Elle ne craint presque plus d’entrer dans ce château, où bientôt elle pourra retrouver son cher Édouard ; mais elle fait à ses conducteurs l’observation que ce n’est pas là l’entrée du palais de l’évêque.

On lui répond que cette porte n’est pas ce qu’elle paraît être, qu’elle ferme un escalier éclairé, et qui conduira plus vite au bâtiment ; que c’est, en un mot, un chemin plus court, et celui que prennent ordinairement les chevaliers de la cuiller quand ils vont visiter l’évêque, à moins que ce ne soit en plein jour.

Déjà Victorine est vers la petite porte, qu’un chevalier ouvre avec prestesse ; elle a passé le seuil, et la porte est refermée. La prisonnière se trouve avec un seul homme, dans un souterrain peu élevé, peu large, et assez long, qui n’est éclairé que par une lumière placée à l’autre extrémité. Victorine, épouvantée, se porte avec rapidité, et, par une espèce d’instinct, vers la lumière qu’elle voit devant elle, à une assez grande distance. Elle court plutôt qu’elle ne marche, et le chevalier, qui a de la peine à la suivre, l’invite à ne pas s’effrayer à ce point, et lui dit que le flambeau qu’elle voit est au pied de l’escalier dont on lui a parlé. Cependant Victorine continue de courir ; mais s’étant un peu rapprochée des parois du souterrain, elle heurte du pied un obstacle qui se trouve sous ses pas. Elle tombe, et ses mains, se portant en avant, vont rencontrer la gorge d’une femme étendue par terre le long du mur. Plus vite qu’on ne peut le dire, Victorine a senti qu’elle est tombée sur une femme, sur une femme morte, et sur une femme habillée en homme. L’infortunée Victorine pousse une espèce de gémissement sourd, et s’évanouit[7].

CHAPITRE III.

Le Prince-Évêque.

L’évêque de Lausanne, Sébastien de Montfaucon, fils de Nicolas de Montfaucon, seigneur de Flaxieu en Bugey, était décoré du titre de prince d’Empire, et il était souverain effectif d’une partie de son évêché. Sa maison était nombreuse, et en rapport avec ses riches revenus : il avait dans son palais même des gentilshommes d’honneur, des pages, un chapelain privé, un maître d’hôtel de la famille de Martines, un héraut d’armes, un crieur public, des messagers à pied et à cheval, des chasseurs, des portiers ou huissiers, etc. outre un grand nombre de domestiques pour la cuisine, les écuries et le domaine. Hors du château, il avait encore son maître des monnaies, Virgile Forgèse, piémontais, son bailli épiscopal, François Gimel, et trois officiers des milices. Ce prélat, comme celui de Genève, était fier de sa noblesse et de son pouvoir. Il était ignorant, brutal et déréglé dans ses mœurs. Il savait si peu garder sa dignité, qu’on l’avait vu poursuivre à coups de pierre le crieur de la ville, pour l’empêcher de faire son office. Enfin, il était toujours en querelles et en procès avec les Lausannois, qu’il ne cessait d’opprimer : il s’emparait de leurs biens, faisait battre de la monnaie de mauvais aloi, ne réprimait point les injustices commises par ses gens ou par les chanoines de la cathédrale, et se permettait même, tout comme eux, de faire violence aux filles de la ville quand il en trouvait l’occasion. Ce prélat, qui avait tant de rapport avec celui de Genève, était en correspondance suivie avec lui ; et le but de cette correspondance n’était pas le bien de la religion, mais leurs intérêts temporels et le soin de leurs plaisirs. Ils avaient concerté l’enlèvement de Victorine, dont l’extrême beauté leur avait inspiré à l’un et à l’autre une passion qu’on aurait pu caractériser de violente, mais qui n’allait pas cependant jusqu’à la jalousie. Pierre de La Baume, qui avait eu d’abord Victorine chez lui, aurait bien désiré la garder ; mais les avis qui lui parvinrent lui firent prévoir le soulèvement dont nous avons parlé, et il se décida à regret à faire partir pour Lausanne cette victime de son immoralité.

Nous avons laissé celle-ci évanouie dans le souterrain du château de Lausanne. Ce souterrain aboutissait, par un escalier dérobé, à la chambre de l’évêque ; dans cette chambre se trouvait une espèce de fauteuil tournant sur des gonds, et masquant à l’ordinaire la porte de l’escalier[8]. Quand Victorine reprit l’usage de ses sens, elle était sur un lit superbe, dans une chambre meublée avec luxe, et deux femmes bien mises cherchaient par leurs soins empressés à ranimer chez elle le principe de la vie.

— Au nom de Dieu ! s’écria la malade, qui que vous soyez, dites-moi où je suis, et ce que l’on exige de moi. Un horrible fantôme me poursuit, je crois le voir à mes côtés ; il me saisit dans ses bras, et m’entraîne avec lui dans une tombe obscure, humide, glacée. Qui que vous soyez, sauvez-moi.

— Remettez-vous, Madame ; on nous a dit que vous avez eu une frayeur sans avoir couru de danger réel. Mais actuellement voyez, vous êtes dans un appartement convenable, et nous aurons soin de ne vous laisser manquer de rien.

— Je suis sensible à toutes vos attentions ; mais si je suis enfin en sûreté, veuillez m’apprendre où je suis ?

— Vous êtes, Madame, dans le palais de l’évêque de Lausanne, et vous y serez traitée avec tous les égards que vous méritez à juste titre.

— Mais pourquoi suis-je donc dans ce palais ? ne pourrais-je pas voir l’évêque ? Son neveu est-il à Lausanne ?

— Le seigneur Édouard est parti ce matin pour Genève, à ce que l’on nous a dit, et nous ne savons quand il reviendra. Quant au prélat, vous le verrez sans doute, Madame, il sera très empressé de vous rendre ses devoirs. Mais il est tard, vous avez besoin de repos ; veuillez prendre quelque nourriture, et vous livrer sans crainte au sommeil. Nous ne nous éloignerons pas de vous : cette lampe pourra vous donner encore quelque sécurité, et si nos soins vous deviennent nécessaires, nous serons à vos ordres.

La pauvre Victorine n’était point pressée de voir le prélat ; elle espérait d’ailleurs que son Édouard pourrait être de retour vers le matin ; enfin, les manières de ses deux compagnes la rassuraient un peu ; elle prit donc le parti de suivre leurs conseils ; et si elle ne put de longtemps se livrer au sommeil, elle parut au moins l’essayer.

Pendant qu’on rappelait Victorine à la vie, l’évêque était dans sa chambre, seul avec un homme qu’on aurait pu appeler un bel homme si sa physionomie n’eût eu quelque chose de sinistre qui portait à s’éloigner de lui plutôt qu’à s’en rapprocher. Ce nouveau personnage était habillé en soldat ; une grande épée pendait à sa ceinture, et il portait à la main une espèce de masque, qu’il avait ôté en entrant chez l’évêque. Il prit le premier la parole.

— Monseigneur, vous m’avez fait appeler bien précipitamment.

— Oui, j’ai à vous parler ; mais est-ce bien là, Philonardi, le costume d’un grave chanoine ?

— Vous étiez si pressé de me voir, Monseigneur, que je n’ai pas eu le temps de changer d’habillement. D’ailleurs, nous nous connaissons dès longtemps, et je puis bien vous le rappeler : vous n’avez pas toujours l’apparence d’un prince et d’un prélat. On dit souvent que l’habit ne fait pas le moine ; je ne suis pas plus moine avec ma robe d’église que sous mon costume actuel ; et vous, Monseigneur, êtes-vous plus franc et plus zélé catholique sous votre mitre, et la crosse en main, que dans l’habit avec lequel vous traversez votre souterrain ?

— Philonardi, laissons ces propos qui ne vous conviennent guère, et que je ne pardonnerais pas sans mon extrême bonté ; c’est précisément de ce souterrain que je veux vous entretenir, et que vous connaissez seul.

Le prélat, en parlant ainsi, souffrait cependant beaucoup : son amour-propre était extrêmement blessé de la hardiesse du chanoine ; mais il ménageait cet homme parce qu’il le craignait, et que le chanoine, par son caractère, ne craignait rien. Celui-ci répondit :

— Je connais seul ce souterrain, dites-vous, Monseigneur ; oui, seul, si l’on excepte un brave juif[9], un ou deux autres complaisants, cinq ou six chevaliers de la cuiller, et les dames et demoiselles qui ont franchi le pas.

— Quoi qu’il en soit, Philonardi, ce souterrain renferme actuellement la preuve matérielle d’un assassinat commis par vous ; et votre conscience ne vous reproche-t-elle pas cette atrocité ?

— Monseigneur, vous m’avez confié tant de choses que je puis bien, en revanche, vous confesser mon crime : à quoi me servirait de le nier ? Je sens bien quelques remords, je l’avoue ; mais que feriez-vous quand vous auriez une maîtresse qui vous serait infidèle, et que vous n’en pourriez douter ?

— Qu’oses-tu penser ? qu’oses-tu dire, monstre de scélératesse ! Jamais je ne pourrais me laisser aller à une action aussi abominable… Mais, va-t’en, sors d’ici, et que dans une heure le souterrain soit purgé : qu’on n’y aperçoive plus de traces de ton crime.

— C’était déjà mon intention, et mon costume en est la preuve.

— Ce n’est pas la première fois que tu as couru les rues habillé en soldat, avec d’autres chanoines aussi indécents que toi.

— Aujourd’hui cependant je n’avais d’autre intention que celle que je viens d’énoncer. Adieu, Sébastien ; souviens-toi que je te jette le gant. Si tu oses le relever, toutes les puissances de l’enfer viendront siéger avec toi dans ton fastueux palais.

En disant ces mots le chanoine-soldat disparut par l’escalier dérobé par lequel il était arrivé à la chambre de l’évêque : et celui-ci, mortifié, confondu, méditant par moments la vengeance, et par moments sentant la nécessité de se taire, alla chercher un sommeil qui fut plus agité que celui de Victorine.

CHAPITRE IV.

Le chanoine Philonardi.

Quand le chanoine Philonardi eut quitté le prélat, il retrouva vers la porte du souterrain un de ses confrères qu’il y avait laissé, et qui, comme lui, était habillé en soldat. Ils emportèrent le corps de la malheureuse femme que le premier avait assassinée ; et ils le jetèrent près de là, dans un grand creux que formait en cet endroit le ruisseau du Flon. Ils passèrent ensuite une partie de la nuit dans une orgie scandaleuse, et se couchèrent pris de vin. Philonardi, en cherchant le sommeil, repassait dans sa mémoire les injures que l’évêque lui avait fait essuyer ; il en avait la rage dans le cœur, et s’il avait tenu le prélat il l’aurait étranglé. Il s’endormit cependant, mais gorgé de viande et de vin, occupé d’idées sombres et sinistres ; ses songes s’en ressentirent, et le livrèrent comme par anticipation, aux angoisses cruelles des malheureux réprouvés. Au milieu des rêves effroyables dont il était tourmenté, chaque heure lui paraissait une longue journée, et son angoisse en devenait plus poignante encore. Un moment il crut paraître devant le prélat comme devant son juge. Celui-ci le faisait appliquer à la torture, et, au milieu de ses souffrances, on exigeait de lui qu’il avouât ses crimes, et qu’il nommât ses complices. Il était sur le point, pour se venger de l’évêque, de le désigner lui-même comme coupable de délits vrais ou supposés, quand il lui sembla entendre une voix forte prononcer ces mots :

— Philonardi, es-tu noble ?

Croyant répondre au prélat, il lui dit :

— Monseigneur ! que me demandez-vous ? une chose que vous savez aussi bien que moi. Serais-je chanoine si je n’étais pas noble ? Vous n’en doutiez pas dans un temps, quand vous avez craint de me voir parvenir à la place que vous occupez, et que vous ne méritiez pas mieux que moi.

— Philonardi ! noble chanoine ! presque évêque ! tu te fâches, dit encore la même voix.

Et ces mots furent suivis d’un rire prolongé, si bruyant et si extraordinaire, que l’appartement parut en retentir tout entier, et que le chanoine, jetant ses couvertures, se mit tout-à-coup sur son séant. S’était-il réveillé ou dormait-il encore ? C’est ce qu’on n’a pu savoir d’une manière positive. Mais, quoi qu’il en soit, il crut alors voir devant lui, et au milieu de sa chambre, une figure gigantesque et de l’aspect le plus effrayant. Sa tête touchait presque au plafond, et sa grosseur était proportionnée à sa stature. Cet homme, ou plutôt ce démon, était entièrement nu : sa peau ressemblait à un cuir bouilli. Il avait d’immenses ailes de chauve-souris, des cornes à la tête, un nez extrêmement gros et grand, des oreilles en forme de champignons, et des cheveux noirs, crépus, et comme brûlés. Il avait une queue traînante, des pieds fourchus, des griffes au lieu de mains, et il s’appuyait sur un long bâton noueux, terminé par un croissant qui jetait beaucoup de lumière. Du reste, cette noire figure se dessinait à merveille sur un nuage rougeâtre, qui semblait l’accompagner, et qui répandait une odeur de bitume et de soufre.

Le Diable continuait de rire, et le chanoine était comme pétrifié. Le premier reprit la parole :

— Tu as donc peur, mon pauvre ami ! âme pusillanime ! eh ! nous nous connaissons depuis longtemps : il y a longtemps que tu m’es dévoué, et que tu t’es entièrement donné à moi. Rassure-toi, l’enfer ne te réclame pas dans ce moment ; tu as encore une œuvre de ténèbres à achever sur cette terre ; je viens fortifier ton cœur, ranimer ton courage.

— Oui, Satan ! oui ! je te reconnais ; mais que veux-tu de moi ? Il me semble que jusqu’à présent je n’ai que trop suivi tes conseils. Et je crois, Dieu me pardonne, que ta visite, au lieu de me séduire, pourrait m’engager à me convertir. Tiens, je suis prêt à faire le signe de la croix avec une dévotion sincère, et certes ce serait bien pour la première fois de ma vie.

— Prends-y garde, Philonardi ! tu me forcerais à me retirer, et tu y perdrais mes conseils. D’ailleurs il est trop tard pour te convertir : t’imagines-tu qu’après une vie comme la tienne, on puisse trouver du plaisir à faire le bien ; et te flatterais-tu qu’il te fût possible de fléchir la colère de Dieu en marmottant quelques rosaires et quelques Ave Maria ? Tu n’as plus qu’une route à suivre, et il faut la suivre avec courage et persévérance…

— Et quelle est celle route ?

— Tu as voulu être évêque ; et parce que tu n’as pas réussi une première fois, ne pourrais-tu réussir une seconde ?

— Oui, peut-être, si l’évêché était vacant.

— Si l’évêché était vacant ; mais quand le sera-t-il ?

— Il le sera quand l’évêque sera mort.

— Oui, oui, quand l’évêque sera mort. Or, tu sais que tout homme est mortel ; tu sais que plusieurs chemins peuvent mener au tombeau. Cette femme que tu as conduite à sa dernière demeure était en vie il y a deux jours ; elle ne l’est plus à présent ; l’évêque est en vie à présent, et, si tu en formes le vœu, il ne le sera plus dans deux jours.

Le Diable se tut pour un moment, et le chanoine, sans répondre, était absorbé dans ses réflexions. Puis, se parlant à lui-même, il s’écria :

— Cela se pourrait, sans doute !… avec des précautions, avec un peu d’adresse, on pourrait détourner les soupçons ;… mais mon crédit est-il assez puissant ?

Satan reprit la parole, et Philonardi, qui l’avait un moment oublié, tressaillit involontairement.

— Tu sais que ta famille a beaucoup d’influence, tu en as beaucoup toi-même ; les hommes de ton caractère, s’ils ne se font pas aimer, se font au moins redouter ; on les craint comme on me craint moi-même ; et c’est un moyen de réussir beaucoup plus énergique. Du reste, j’ai aussi des amis à la cour de Rome, et je te promets ma protection : ce serait bien le diable si Satan ne réussissait pas dans une affaire de ce genre.

— Satan ! Satan ! tu me séduis ; mais en effet je ne puis plus avoir recours qu’à toi, et dès demain je formerai mon plan de conduite.

— Ce n’est pas tout, Philonardi : avant que le prélat meure, il faut le rendre plus odieux qu’il ne l’a été jusqu’à présent ; et la belle Genevoise qu’il a dans son palais peut t’en fournir le moyen. Écoute…

À ce moment le chanoine crut voir la figure s’approcher de lui ; à mesure qu’elle avançait, sa taille se raccourcissait, sa forme et ses traits changeaient : autant la première figure était hideuse et horrible à voir, autant celle-ci devenait attrayante et capable d’inspirer une confiance illimitée. Quand elle fut près du lit, c’était un beau jeune homme qu’on aurait pu comparer à l’Apollon du Belvédère, si quatre ailes blanches et resplendissantes de lumière n’eussent témoigné que c’était un ange. Ce miracle frappa singulièrement le chanoine, qui écouta longtemps et sans répugnance ce nouveau conseiller lui parlant à l’oreille. Que lui disait-il ? c’est ce que j’ignore ; mais ses paroles plongeaient le chanoine dans une méditation profonde. Après quelques moments passés de cette manière, le chanoine reprit la parole :

— Est-ce maintenant un ange envoyé de Dieu qui me parle, ou est-ce toujours toi, Satan ? Je ne te reconnais plus sous des traits si nobles.

— Je suis toujours le même, Philonardi ; c’est toujours Satan que tu vois. N’ai-je pas la puissance de fasciner les yeux des humains et de prendre différentes figures ? Combien de fois n’embrassais-tu que moi quand tu croyais prodiguer tes caresses à de séduisantes mortelles qui te faisaient oublier tes devoirs, ta religion et ton Dieu ? Pourquoi m’a-t-on nommé Lucifer (porte-lumière) en me comparant à l’étoile Vénus ? c’est que l’antique déesse Vénus et moi nous ne sommes qu’un seul et même être. Combien de formes d’ailleurs ne m’a-t-on pas vu revêtir, suivant les temps et les circonstances ? Combien d’hommes et d’animaux n’ont-ils pas été possédés du démon ?

Le chanoine ne répondit point ; mais il retomba dans sa rêverie. Après un long silence, il crut entendre un coup de tonnerre, et fut ébloui par la trace brisée et anguleuse de la foudre. Il se réveilla en sursaut, et pour cette fois il était bien réveillé en effet. Il jeta les yeux tout autour de sa chambre, et ne vit plus rien ; mais il sentait encore le soufre dont son odorat avait été affecté.

Soit que le Diable ait la permission de visiter les hommes, et que, dans cette occasion, il se soit réellement montré à Philonardi ; soit que cette espèce de vision n’eût été qu’un vain fantôme enfant du sommeil, et produit par les scènes du jour précédent et par la débauche à laquelle le chanoine s’était livré, celui-ci n’en fut pas moins vivement affecté. Le désir d’être évêque était rentré dans son cœur, et le dominait entièrement ; il voyait la chose possible, probable même ; il voulait qu’elle eût lieu. D’ailleurs, il détestait le prélat, qui éprouvait pour lui le même sentiment ; et si ces deux hommes avaient eu, par leurs circonstances respectives, quelques intérêts communs qui les obligeaient quelquefois à se ménager l’un l’autre, cette espèce de gêne et de contrainte ne faisait qu’augmenter leur mutuelle animosité. Philonardi était encore dans son lit, mais ne pouvait plus fermer l’œil. De temps en temps il s’écriait :

— Il faut qu’il meure ! il mourra !…

Puis il ajoutait :

— Mais il faut, avant cela, qu’une accusation grave porte sur lui ; il faut qu’on dise qu’il a voulu faire violence à l’épouse de son neveu, et qu’irrité, enflammé de colère par sa résistance, il l’a sacrifiée…

Agité par ces projets sinistres, il ne peut rester au lit ; il se lève machinalement, s’habille ; et, sans s’en apercevoir, met ses habits de soldat. Bientôt, reconnaissant son erreur, il change de costume ; et l’on voit ce grave chanoine marcher à grands pas dans sa chambre, faire des gestes menaçants, prononcer à demi-voix des mots entrecoupés, des phrases incohérentes, et montrer tous les symptômes d’un délire frénétique. Enfin le jour est là : Philonardi sort, va chercher un air frais, qui ne le calme point… rentre… ressort encore… Au milieu de ce trouble, il apprend que le prélat fait une promenade de quelques heures ; il va se glisser dans la chambre de l’évêque par le souterrain, s’arrête derrière le fauteuil mobile ; écoute, n’entend aucun bruit ; entre, et s’empare d’un poignard qu’il connaissait déjà, et qui portait les armes des Montfaucon et leur devise, Si qua fata sinant (si les destins le permettent), devise peu chrétienne, mais qu’on lit encore aujourd’hui dans la cathédrale de Lausanne, à côté des armoiries toujours subsistantes, soit de l’évêque, soit de son prédécesseur Aimon de Montfaucon, son oncle. Philonardi, muni de cette arme, s’échappe, rentre chez lui, contemple avec une satisfaction infernale ces armoiries, cette devise, ce poignard acéré, qu’il se représente déjà déchirant le sein de l’infortunée Victorine, et y restant pour accuser le prélat. Mais il fallait attendre, et épier le moment favorable ; et plus sa rage se concentrait, plus elle augmentait en force et en intensité[10].

CHAPITRE V.

Le Retour d’Édouard.

Édouard et ses compagnons prirent, en sortant de Genève, la route de Bursinel, où ils ne s’arrêtèrent point, n’y trouvant pas les chevaliers. Tous les renseignements qu’ils purent obtenir les engagèrent à marcher vers la Sarraz, et ils mirent leurs chevaux à un bon pas. La troupe n’était pas gaie ; le père de Victorine surtout était fort triste. Édouard, comme un jeune homme, désirait trop fortement retrouver et délivrer son amie, pour qu’il pût envisager la chose comme douteuse : son espoir était une espèce de conviction ; ses pressentiments cependant n’étaient pas trop bien fondés ; et puis, osons compter sur les pressentiments. Le bon Édouard, en soupant le soir avant chez le prélat de Genève, n’avait été averti par aucune sensation pénible de la situation de Victorine ; il ne se serait guère douté alors qu’à ce moment-là même elle entrait au château de Lausanne par un souterrain dont il n’avait point connu l’existence, et qu’elle s’évanouissait en tombant sur un cadavre.

Revenons à M. Lullin. Ce Genevois, d’une famille distinguée, était un fort bel homme ; il se présentait avec dignité, et sa figure inspirait le respect. Son caractère répondait à son extérieur : il avait une piété vraie, mais sans ostentation, beaucoup de droiture et de probité, un jugement sain et un esprit très cultivé, surtout pour le commencement du seizième siècle. La fortune dont il jouissait lui permettait de donner à l’étude le temps qu’il ne consacrait pas aux affaires de la république. Il estimait et aimait Édouard, et il n’aurait pas hésité à lui accorder sa fille, si le jeune homme eût pu, un peu plus tôt ou un peu plus tard, embrasser la réformation. Il savait qu’Édouard était porté aux nouvelles idées religieuses ; et il l’approuvait cependant dans la répugnance qu’il montrait à se mettre en opposition directe avec son oncle, le prélat de Lausanne. D’un autre côté, il sentait aussi que la conversion totale d’Édouard était nécessaire au bonheur de sa fille, et il voulait qu’elle fût heureuse cette fille chérie, son seul enfant, dont il avait lui-même soigné l’éducation, et qui était digne à tous égards d’un père aussi distingué. M. Lullin, en cheminant à côté d’Édouard, réfléchissait à toutes ces choses, auxquelles il avait déjà si souvent réfléchi. Bientôt il mit lui-même la conversation sur ce sujet :

— Mon cher Édouard, vous vous conduisez avec moi comme si vous étiez mon fils : je voudrais que vous le fussiez déjà ; mais, sans parler des dangers que court maintenant ma pauvre Victorine, vous savez quels sont les obstacles qui s’opposent à une union qui ferait votre bonheur à tous deux. Je ne vous presserai cependant jamais d’abjurer le catholicisme, je respecte vos scrupules ; mais je tiens à ce que vous soyez tout à fait convaincu ; je voudrais que tous ceux qui ont le cœur droit et l’esprit juste pussent faire leur profit des lumières que la Providence juge à propos de répandre parmi nous depuis quelques années.

— Je vous ai, Monsieur, la plus grande obligation pour vos sentiments de bienveillance. Que ne puis-je dès à présent prendre le nom de votre fils, puisque depuis longtemps déjà je vous chéris comme on doit chérir un bon père, et le père le plus respectable ! Quant à ma conviction, vous savez, Monsieur, qu’elle est déjà réelle, et que je désirerais ardemment pouvoir faire publiquement ma confession de foi.

— Je le sais, mon cher Édouard : vous avez recherché et obtenu les instructions du digne, de l’excellent Farel, ce prédicateur si distingué ; mais puisque nous avons entamé une matière aussi importante, je voudrais vous présenter quelques considérations qui viennent à l’appui de notre thèse, et qui peut-être ne se sont pas toutes encore offertes à votre esprit.

— Je serai charmé de vous entendre, Monsieur ; en vous écoutant je crois écouter Victorine, et je ne cesse point de m’occuper d’elle quand je m’occupe de son respectable père.

— Mon jeune ami ! votre excellente conduite et la pureté de vos mœurs ne vous ont sans doute pas permis de voir dans toute son étendue la corruption qui règne chez nous, quoique vous ayez dû en apercevoir une partie. Et cette corruption, c’est surtout le clergé qui l’entretient, qui la propage, et qui la porte au-delà de toutes limites. Je connais peu votre oncle, j’aime à croire qu’il fait exception à la règle. Mais voyez le prélat de Genève ; il n’y a pas de doute qu’il ne soit l’auteur de l’enlèvement de Victorine. Nous avons su qu’elle avait d’abord été entraînée dans son château ; et des traits de ce genre sont en rapport avec toute sa conduite. Voyez la plupart de nos curés, de nos moines ; voyez les chanoines de Lausanne : le pillage, la débauche, l’assassinat même, ils se permettent tout, et tout sous le manteau de la religion. Ils prétendent être les véritables chrétiens, et leurs œuvres sont en opposition avec la doctrine et les exemples du divin modèle qu’ils devraient avoir sans cesse devant les yeux, puisqu’ils se disent ses disciples.

— C’est en effet une chose affreuse, dit Édouard ; mais, mon respectable ami, le tableau n’est-il pas un peu trop chargé ?

— Non, non, bon jeune homme ; non, il n’est point trop chargé ; vous le trouverez toujours plus exact à mesure que l’expérience vous éclairera. Et maintenant, parmi les laïques, ceux qui suivent les mêmes errements sont précisément ceux qui font cause commune avec les ecclésiastiques : voyez les chevaliers de la cuiller, et le duc de Savoie lui-même : eux aussi se permettent tout, et toujours sous le prétexte de défendre la cause sacrée de l’Église. Bien plus, tous ces désordres sont tolérés par les papes, qui semblent même leur donner l’impulsion, et qui remplissent leurs coffres aux dépens des gens trop crédules, qu’ils délient de leurs péchés présents, passés et à venir, tout en décorant ces pauvres dupes du nom pompeux et flatteur de fidèles[11].

Tous les Genevois qui composaient la petite troupe ajoutaient leurs observations à celles de M. Lullin, et le bon Édouard était révolté de la dépravation générale, qu’il ne pouvait révoquer en doute. Au milieu des réflexions sérieuses qu’il faisait alors, il ne put se défendre d’énoncer une idée fantasque qui s’offrait en même temps à son esprit ; et, se tournant vers un de ses compagnons, il lui dit :

— Gentil Clément, toi qui portes le même nom que le pape, si tu rencontrais à ce moment un des plus brusques chevaliers de la cuiller, et qu’il te demandât avec rudesse, Comment vous appelez-vous ? que lui répondrais-tu ?

— Ce que je lui répondrais, le voici (N.B. Le lecteur voudra bien remarquer que les vers suivants sont écrits dans le langage du temps, et qu’on n’y a rien changé) :

 

Sache de vray, puisque demandé l’as,

Que mon droit nom je ne te veux point taire

Si t’advertis qu’il est à toi contraire

Comme eau liquide au plus sec élément ;

Car tu es rude, et mon nom est Clément.

Et pour montrer qu’à grand tort on me triste,

Clément n’est point le nom de luthériste ;

Ains est le nom, à bien l’interpréter,

Du plus contraire ennemi de Luther ;

C’est le saint nom du pape, qui accolle

Les chiens d’enfer, s’il lui plaît, d’une estolle.

Le crains-tu point ? C’est celui qui afferme

Qu’il ouvre enfer, quand il veut, et le ferme ;

Celui qui peut en feu chaud martyrer

Cent mille esprits, ou les en retirer.

Quant au surnom, aussi vrai qu’Évangile,

Il tire à cil du poète Vergile,

Jadis chéry de Mécénas à Romme ;

Maro s’appelle, et Marot je me nomme ;

Marot je suis, et Maro ne suis pas ;

Il n’en fut onc depuis le sien trespas.

 

Puis regardant M. Lullin, le poète ajouta :

 

Mais puisqu’avons un vray Mécénas ores,

Quelque Maro nous pourrons voir encore.

 

Par ces vers de Clément Marot le lecteur aura compris que cet aimable poète, un des traducteurs des psaumes, et qui vivait à la cour de François Ier, se trouvait maintenant dans la petite troupe de M. Lullin. C’est qu’en effet Marot, soupçonné en France de luthéranisme, et plus ou moins inquiété pour ses opinions, s’était retiré à Genève. On ne sera point surpris d’ailleurs qu’il eût voulu suivre Édouard, avec lequel il s’était lié, et qu’il prît intérêt à ses amours : car les Français se trouvent toujours partout où il est question de bravoure, de galanterie chevaleresque et d’esprit. Du reste le poète, dans ces vers, comparait un de ses noms avec celui du pape régnant Clément VII, et son autre nom avec le surnom Maro de Virgile. Il faisait observer encore que, puisqu’il portait le nom du pape, il ne pouvait être soupçonné de donner dans l’hérésie de Luther, comme on l’en avait accusé.

Quoi qu’il en soit, on ne put s’empêcher de rire, et de la question presque intempestive d’Édouard, et de la tirade burlesque et spirituelle du poète. On riait, car par moments les malheureux rient ; et Marot ajouta encore

 

Tel chante qui n’est pas joyeux.

 

Ce dernier trait ramena la gravité parmi la troupe, et le tableau de la corruption des mœurs se représenta de nouveau avec sa teinte lugubre. Nous nous plaignons souvent de notre dix-neuvième siècle ; mais il faut avouer que c’est un âge d’or, si on le compare au temps où se passait la scène que nous décrivons : princes, magistrats, clergé catholique, clergé protestant, militaires, simples laïques, tout se trouve régénéré par le progrès des lumières[12]. Bien des préjugés nous dominent encore, et surtout dans les classes inférieures de la société ; mais ces préjugés, sont en moins grand nombre, et moins révoltants. M. Lullin ne pourrait plus nous faire les reproches qu’il faisait à ses contemporains ; il ne le pourrait plus, ni pour les mœurs, ni pour la superstition. C’est sur ce dernier article qu’il crut devoir appeler encore l’attention de ses auditeurs. Il parla d’abord des bons habitants d’Uri, qui huit ans auparavant avaient fait venir de St.-Gall le bras d’un saint, dans l’espérance de mettre en fuite par ce moyen une quantité de chenilles qui désolaient le canton. Il rappela ensuite un fait analogue qui avait eu lieu en 1479 dans le diocèse de Lausanne, alors ravagé par des larves de hannetons. L’évêque, Béned. de Montferrant, intenta à ces insectes destructeurs un procès en forme. On leur donna pour défenseur un certain Perrodet, mort depuis peu, et qui avait toujours eu la réputation d’un méchant chicaneur. Malgré toutes les citations, ni l’avocat, ni les parties ne parurent à l’audience : sur quoi, la cour ecclésiastique prononça contre les coupables une sentence par contumace ; ils furent excommuniés et proscrits au nom de la Sainte Trinité, et condamnés à sortir de toutes les terres du diocèse[13].

M. Lullin parla encore d’une souris regardée comme sainte, et consacrée à Lausanne parce qu’elle avait mangé une hostie, tandis qu’à Paris le parlement avait fait brûler, comme hérétique, un singe qui avait eu la même fantaisie.

Il cita de plus une autre hostie qu’on faisait voir à Paris comme étant tachée de sang pour avoir reçu des coups de canif d’un Juif mécréant, qui l’aurait anéantie si elle n’eût pu se réfugier entre les mains d’une bonne femme survenue fort à propos.

Enfin, il ne crut pas devoir passer sous silence ces prétendues âmes qui revenaient du purgatoire et se promenaient dans les églises et dans les cimetières sous la forme de petites flammes mobiles. On allait dévotement racheter ces âmes au moyen d’offrandes faites aux prêtres. Quand la chose se fut répétée pendant quelque temps, on voulut la voir de plus près, et on trouva, au lieu d’âmes, des écrevisses portant sur le dos de petites bougies[14].

Ces observations de M. Lullin, qu’il aurait pu étendre beaucoup encore, furent interrompues par la rencontre que l’on fit de quelques soldats suisses engagés au service de France, et qui se rendaient sous leurs drapeaux. Ils paraissaient avoir goûté le vin du pays, et se montraient fort gais. On se salua réciproquement et avec courtoisie.

— Allez, mes braves, dit aux soldats notre philosophe ; allez remplir vos engagements ; n’oubliez pas, sur le champ de bataille, que le sang suisse coule dans vos veines : mais veuille le Ciel vous préserver du malheur d’égorger vos concitoyens et vos frères !

Édouard, suivant des yeux ces soldats, s’écria :

— Mon cher père, vous avez donné du sérieux à ces militaires, vous avez réprimé leur gaîté ; votre dernier vœu les force à réfléchir.

— Je voudrais, dit M. Lullin, qu’on pût forcer tous ces jeunes gens inconsidérés qui vont vendre à l’étranger leur sang et leur liberté, à réfléchir assez à temps pour n’avoir pas ensuite à regretter leur étourderie. Déjà les cantons connaissent le mal, et voudraient l’arrêter ; mais l’or des princes fait toujours pencher la balance de leur côté[15]. Non seulement cette lèpre qui s’attache au corps helvétique propage et augmente la corruption des mœurs, dont on a tant à se plaindre, mais encore que devient l’esprit public quand on permet à des hommes libres d’aller s’attacher au char d’un despote, et quand ces républicains s’engagent, à prix d’argent, à massacrer justement ou injustement tous ceux en face desquels on les conduira, fût-ce même leurs concitoyens, leurs amis, leurs parents, leurs frères ou leurs pères ? L’état militaire est le premier des états pour celui qui défend sa patrie et la sauve d’un joug étranger ; mais hors ce cas il perd beaucoup de son prix. Je dis plus : il me semble que dans les circonstances de ceux que nous venons de rencontrer, cet état a véritablement quelque chose de plus ou moins vil ; car on y oppose sans cesse le devoir au devoir, l’honneur à l’honneur. Le devoir d’un homme d’honneur est d’être juste envers ses semblables, de les traiter toujours avec équité, bonté, générosité, humanité ; le devoir et l’honneur du soldat consistent à obéir aveuglément aux volontés de ses supérieurs, en prêtant son appui, s’il le faut, à l’injustice, à la barbarie, à la cruauté.

On prétend que le métier de soldat annonce du moins, chez celui qui l’embrasse, du courage et de la bravoure. Quant à moi, je crois, qu’il faut plus de véritable courage pour s’accoutumer à un travail soutenu, productif ; pour prendre des habitudes d’assiduité, d’ordre et de bonne conduite ; enfin, pour supporter avec patience et résignation les adversités auxquelles nous pouvons être exposés. Aussi remarque-t-on que tous ces jeunes gens qui s’enrôlent sont précisément ceux qui n’aiment point le travail, qui ont peu d’attachement pour leurs parents, qui ne se plaisent pas sous le toit paternel, et qui ne cherchent que le désœuvrement et la dissipation.

Tout en parlant on avançait ; mais on ne rencontrait aucun des chevaliers de la cuiller : on en était surpris et affligé, car on n’avait point encore pu se procurer de nouvelles positives de Victorine. Enfin, on arriva devant le château de la Sarraz, où l’on entendait encore grand bruit, et où les chevaliers paraissaient toujours assez nombreux. Édouard s’avança seul, et demanda à parler au chevalier avec lequel il avait traité à Bursinel. Celui-ci, en voyant le jeune homme, parut éprouver un sentiment pénible ; il lui donna l’assurance que Victorine avait été traitée par eux avec tous les égards possibles ; mais il ajouta qu’elle n’était plus entre leurs mains, et que Mangerot avait ordonné qu’on la conduisît à sa destination, sur laquelle il ne pouvait éclairer Édouard, étant lié par ses serments.

— Cependant, ajouta-t-il, voyez votre oncle : peut-être pourra-t-il vous donner quelques renseignements dont vous profiterez.

— Mais Monsieur, dit Édouard avec un peu d’humeur, vous me renvoyez d’un évêque à l’autre ; n’est-ce point là une espèce de défaite ? je ne conçois pas trop comment mon oncle pourrait m’éclairer sur le sort de Victorine. Vous savez, vous, ce qu’elle est devenue, et vous ne voulez pas me le dire. J’avoue qu’un homme d’honneur doit garder la foi du serment ; mais la violence est-elle jamais permise ?

— Notre confrérie a des torts : je ne puis en disconvenir ; mais je ne pourrai jamais me résoudre à divulguer ses secrets.

— Eh bien ! Monsieur, j’ai avec moi un certain nombre d’hommes déterminés : nous allons assaillir le château.

— Seigneur Édouard, ce serait une conduite bien imprudente ; vous risqueriez votre vie pour sauver une femme qui n’est point ici ; et comment pourriez-vous nous forcer à parler ? sachez que les chevaliers sont en nombre au château. Votre troupe est sans doute composée de Genevois ; les chevaliers ont juré de les exterminer partout où ils les trouveraient, et je pourrais dans ce moment vous en faire voir dix-sept, qui sont depuis hier pendus dans la cour[16].

— Avouez, chevalier, que ce sont là des horreurs, des atrocités ; vous prétendez défendre la religion, et vous abjurez tout sentiment d’humanité. Comment osez-vous même avouer des actes si révoltants ?

— Je vous en parle, jeune homme, pour vous engager à vous tenir sur vos gardes, et à ne pas compromettre ceux qui vous accompagnent, et qui ont plus de risques à courir ici que vous. Croyez-moi, engagez-les à s’éloigner avant qu’on les aperçoive. Je vais rentrer moi-même, pour vous laisser le temps de mettre à l’abri vos amis. Adieu, seigneur Édouard, veuillez croire que je m’intéresse à vous et à la belle Victorine. Puissiez-vous la rendre à sa famille !

Édouard fut un moment immobile et absorbé dans ses réflexions. Mais ce jeune homme courageux qui n’aurait point craint pour sa vie, avait assez de générosité pour ne pas exposer inutilement celle de ses compagnons. Il retourna vers eux, leur cacha la circonstance de la mort de leurs compatriotes, et leur fit comprendre qu’ils n’avaient plus d’autre espoir de réussir dans leur recherche que celui des données qu’ils pourraient obtenir à Lausanne. Il fallut donc bien en prendre le chemin. La petite troupe était triste et mécontente ; elle se plaignait des chevaliers de la cuiller, du duc de Savoie, de l’évêque de Genève ; elle était même fort tentée d’associer à ce dernier le prélat de Lausanne ; mais on se taisait sur son compte, par ménagement pour Édouard. On était parvenu ainsi à une petite distance de la ville, et déjà le jour allait finir, quand on vit arriver douze à quinze chevaliers de la cuiller, à la tête desquels était le seigneur de Divonne. Les Genevois le reconnurent, et il reconnut quelques-uns des Genevois. Aussitôt, leur adressant mille injures, il mit sa petite troupe au galop pour fondre sur eux. Les Genevois se défendirent avec un tel courage, et ils furent si bien secondés, d’un côté par Édouard, et de l’autre, il faut bien l’avouer, par un superbe dogue de forte race appartenant à M. Lullin, que bientôt ils mirent en fuite les assaillants, dont quelques-uns restèrent sur le champ de bataille. Divonne avait remarqué Édouard, quoiqu’il ne le connût pas et qu’il ne l’eût jamais vu. Ce fut à lui qu’il adressa ses coups, et il parvint à le blesser, mais Édouard, dans le moment même, lui passa son épée au travers du corps. Le chevalier mordit la poussière, et tout en expirant il vomissait encore des imprécations horribles contre Genève et les Genevois.

Édouard, dont on avait bandé la plaie, supportait avec quelque peine le cheval ; mais comme on était fort près de Lausanne, on ne tarda pas d’arriver au château.

L’évêque fut surpris et affligé de voir son neveu dans cet état, et se plaignit beaucoup des chevaliers de la cuiller. Il fit à l’instant donner à Édouard tous les secours les mieux entendus, et un habile chirurgien vint panser sa blessure. L’évêque invita M. Lullin à passer la nuit au château, et ne parla pas de garder les autres Genevois. M. Lullin accepta, quoiqu’il eût peut-être remarqué l’espèce de gêne que l’évêque avait mise dans son invitation. Mais il importait au père de Victorine de questionner le prélat, Édouard lui ayant confié pendant la route, mais à lui seul, que son oncle, disait-on, devait savoir quelque chose du sort de celle qui les intéressait si vivement. Édouard, sur son lit, avait fait demander son oncle, et voulait sans délai avoir une conversation avec lui ; mais le chirurgien, qui aperçut qu’il s’agissait d’une chose sérieuse, s’opposa absolument à cette conférence ; et M. Lullin tranquillisa autant qu’il put le malade, en lui disant qu’il allait lui-même solliciter une audience du prélat. Celui-ci du reste éprouvait une véritable angoisse, qu’il ne pouvait tout à fait cacher, quoiqu’il eût dès longtemps acquis l’habitude de la dissimulation : il éprouvait une espèce d’effroi involontaire en pensant aux étroites relations des personnes qui se trouvaient actuellement réunies dans son palais. Mais on attribuait naturellement ces signes de malaise au sentiment du danger que courait son neveu.

Quand il fut seul avec M. Lullin, et que celui-ci se fut expliqué avec tous les ménagements convenables, il lui donna l’assurance la plus positive qu’il n’avait eu aucune nouvelle de l’enlèvement de Victorine, dont il était surpris et scandalisé. Puis il ajouta cette réflexion :

— Ce chevalier qui a conféré avec Édouard et qui lui conseillait de s’adresser à moi, était, à ce que vous dites, Monsieur, plus doux et plus affable que tous les autres. Probablement que mon neveu lui a inspiré quelque intérêt, et qu’il a voulu l’éloigner et le faire rentrer chez moi pour le mettre à l’abri de la fureur de ses confrères : car les chevaliers voyant Édouard à la tête d’un parti de Genevois, ne l’auraient plus ménagé alors comme ils l’avaient fait en le rencontrant seul.

— Mais, Monseigneur, nous sommes certains que ma fille, lorsqu’on l’a enlevée, a été conduite dans le palais de l’évêque de Genève, avec lequel vous êtes fort lié.

— Il est vrai, Monsieur, que je suis lié avec le prélat de Genève, et il est tout naturel que j’aie des relations avec lui ; mais malgré cela, je ne sais point tout ce qu’il entreprend, tout ce qu’il fait, ni quelle raison il peut avoir pour faire telle ou telle chose. En un mot, je vous proteste, Monsieur, que je ne sais rien de cet enlèvement que ce que vous venez de m’en dire. Je puis même vous assurer que je m’intéresse beaucoup à votre fille, et que si elle était bonne catholique je vous proposerais de l’unir à mon neveu, qui l’aime tendrement, et qui n’entrevoit point de bonheur pour lui dans ce monde, s’il ne peut devenir l’époux de Victorine.

— Monseigneur, je dois vous croire ; mais veuillez donc donner vos conseils à un père désolé qui a perdu une fille chérie, qui ne sait où la chercher, et qui craint à chaque instant d’apprendre ou sa mort ou son déshonneur. Pour l’amour même de votre neveu, de votre fils adoptif, veuillez m’indiquer quelques démarches qui puissent nous conduire à notre but.

L’évêque était évidemment ému, sa conscience lui reprochait une dissimulation bien coupable ; mais il ne crut pas pouvoir revenir en arrière ; et le trouble qu’il éprouva momentanément paraissant à M. Lullin une preuve de sensibilité, celui-ci se trouva disposé à lui accorder dès cet instant une plus grande confiance. Alors le prélat, qui désirait ardemment de se débarrasser de son hôte, et qui assurait n’avoir aucun crédit auprès des chevaliers, lui conseilla de se rendre à Moudon, où devait se trouver le grand bailli de Vaud, Aimé de Genève : car ce Seigneur, et par sa place, et comme parent du duc de Savoie, avait tout pouvoir sur les chevaliers de la cuiller, et il les forcerait sans doute à la restitution désirée.

— Croyez-moi, Monsieur, ajouta le prélat ; si, par hasard, le grand bailli avait quitté Moudon, allez le chercher dans sa terre de Lullin en Chablais, et même jusqu’à Chambéry[17].

M. Lullin crut l’évêque ; mais il ne partit avec sa petite troupe que le lendemain, lorsque le chirurgien, ayant levé le premier appareil, eut déclaré que la blessure d’Édouard était légère et sans aucun danger. Il vint alors embrasser le jeune homme dans son lit, lui fit part du résultat de son entrevue avec le prélat, et lui souhaita une prompte guérison.

— Adieu, mon respectable père, lui dit Édouard, puisque vous m’avez permis de vous donner ce titre si cher à mon cœur. Que le Ciel vous protège dans votre saint pèlerinage ! et soyez certain que je ne tarderai pas à vous rejoindre. Si je reste encore cloué sur ce lit de douleur, c’est pour recouvrer des forces que je consacrerai à la recherche de notre chère et intéressante Victorine.

CHAPITRE VI.

La Prisonnière.

Pendant cette journée si peu propice au brave Édouard, quelles avaient été les occupations de sa jeune et malheureuse amie ? De bonne heure elle avait quitté la couche où, malgré ses inquiétudes, le repos l’avait cependant visitée. Parcourant son appartement, elle avait d’abord reconnu qu’il n’avait d’issue que par celui des femmes aux soins desquelles elle était livrée. En-tr’ouvrant ensuite les fenêtres, elle avait remarqué encore qu’on l’avait logée dans la partie supérieure du château, et du côté où se trouvait la porte du redoutable souterrain auquel elle ne pensait jamais sans frémir. Il ne lui était donc point possible ni de s’échapper par ces fenêtres, ni de se faire entendre de ceux qu’elle aurait pu voir au dehors. Du reste, cet appartement contenait tout ce qui pouvait lui être nécessaire, utile ou agréable. Elle y remarqua même partout une sorte de recherche qui lui fut pénible, puisque cette recherche semblait dévoiler une préméditation, qui lui annonçait une plus ou moins longue captivité. Elle y trouva entr’autres, si ce n’est une bibliothèque, au moins quelques livres, parmi lesquels ne figuraient pas sans doute les nouveaux écrits favorables à la réformation. Ses yeux se portèrent avec plaisir sur les Œuvres de Pétrarque, en italien, langue qu’elle connaissait fort bien, sur quelques romans de chevalerie, et sur le Mirouer du monde, imprimé à Genève en 1517. Ces ouvrages l’intéressèrent encore plus lorsqu’elle y eut remarqué le nom d’Édouard. Son ami sans doute ne les avait pas placés là lui-même ; mais probablement on les avait retirés de sa bibliothèque pour en orner cet appartement. Réfléchissant à toutes ces circonstances, il lui parut que l’évêque avait désiré qu’elle vînt habiter son palais ; et comme ce prélat connaissait l’attachement que son neveu avait pour elle, elle conjectura qu’il avait formé le plan de la ramener à la foi catholique, pour rendre possible son mariage avec Édouard. Ainsi, par ses conjectures, elle se trouvait disposée d’avance à écouter sans trop d’indignation les raisons que le prélat s’apprêtait à lui donner de sa conduite envers elle. La vertueuse Victorine n’eût jamais pu prévoir les véritables intentions de cet homme profondément immoral. Il ne sait pas, pensait-elle, il ne sait pas, ce zélé catholique, que mon père est ferme aussi, et que l’intime conviction qu’il a acquise ne lui permettra jamais d’unir sa fille à tout autre qu’à un réformé. Il ne sait pas que Victorine, malgré son attachement pour Édouard, malgré le cas infini qu’elle fait de l’esprit, du caractère et des vertus de l’ami qu’elle s’est choisi, serait prête à sacrifier son amour au sentiment de ses devoirs. Comment pourrais-je en effet me dire catholique, quand au fond du cœur je ne le suis pas ? quand je n’ai embrassé les principes de la réformation qu’après un examen attentif et impartial, fait avec le secours d’un père distingué par ses connaissances, la rectitude de son esprit et la pureté de ses intentions ? Je dirai tout cela au prélat, et, voyant l’inutilité de sa démarche, au moins téméraire, il me rendra à mes parents. Édouard lui-même m’approuvera, et il m’approuvera d’autant plus qu’au fond du cœur il est déjà au rang des réformés.

Au milieu de ces réflexions, Victorine s’était rapprochée d’une croisée ; le point de vue en était superbe : sur la gauche, on découvrait tout le pays de la côte et une partie du lac, et l’on pouvait même apercevoir les environs de Genève. Mais lorsqu’on est en prison, plus la vue est étendue et belle, plus on sent le poids de ses chaînes, et plus on désire de recouvrer la liberté. D’ailleurs, Victorine devinait, par la route qu’on lui avait fait tenir le jour avant, que le château de la Sarraz se trouvait presque en face d’elle, à quelques lieues de distance ; et, quoiqu’elle ne l’aperçût point, elle y voyait encore, en imagination, les malheureuses victimes de la férocité de ses propres ravisseurs. En portant alternativement ses regards du côté de Genève et du côté de la Sarraz, et les arrêtant ensuite sur l’entrée du souterrain, elle regrettait de plus en plus la maison paternelle, et frissonnait au souvenir des scènes du jour précédent.

Quelques événements vinrent faire diversion à ces tristes pensées. On lui apporta le repas du matin, et bientôt après on lui annonça la visite de l’évêque. En effet, le prélat ne tarda pas à se présenter, et Victorine, extrêmement émue, crut cependant devoir prendre la parole la première.

— Monseigneur ! me voilà donc votre prisonnière ; deux princes, deux prélats, se liguent pour ravir à sa famille, à un père respectable et désolé, une pauvre infortunée dont ils n’ont point eu à se plaindre. On la met entre les mains de véritables brigands, capables de tous les crimes, et pendant toute une longue journée on l’abandonne à son angoisse, on la soumet à d’horribles épreuves. Quels sont donc vos motifs ou vos excuses, Monseigneur ? que voulez-vous de moi ?

— Ma fille ! ma chère fille ! si j’ai désiré vous voir, et conférer librement avec vous, je ne pensais certainement point que vous eussiez à souffrir autant que vous paraissez avoir souffert. Vous savez que je suis instruit des vues de mon neveu sur vous et de votre attachement réciproque ; je désire votre bonheur à tous deux, et je voudrais y coopérer ; un seul obstacle se présente, et il sera bientôt levé, si vous le voulez. J’ai désiré vous parler de cela sans témoins ; je voulais vous presser, vous solliciter d’avoir égard à mes observations ; je voulais essayer de vous convaincre, si ma raison et mon éloquence pouvaient obtenir ce résultat. Outre les avantages temporels que j’y voyais pour deux personnes qui m’intéressent infiniment, je croyais aussi faire une action méritoire envers le Ciel en vous sauvant de son courroux, et en vous mettant sur la voie du salut éternel. Je n’aurais pu vous parler assez au long d’une affaire aussi importante, chez vous et en présence de vos parents. On ne vous aurait point permis non plus d’accepter l’invitation de venir chez moi, quand je vous l’aurais adressée en forme. Voilà, ma chère, ma bien chère fille ! voilà mes excuses : les repousserez-vous ? ne voudrez-vous point les admettre ?

L’Évêque, en parlant ainsi, la regardait d’un air extrêmement affectueux ; il lui prenait la main, la serrait dans les siennes, voulait y imprimer un baiser. Elle la retira, et lui dit avec dignité :

— Monseigneur ! vous voulez me persuader que j’ai erré dans la foi en embrassant les nouvelles doctrines ; avant d’entrer en matière avec vous, veuillez répondre à une question : pourquoi les chevaliers de la cuiller, ces hommes atroces, ont-ils été choisis pour être mes conducteurs ? Pourquoi me force-t-on, pour entrer dans votre palais, de passer par un affreux souterrain souillé des traces du crime le plus horrible ?

— Ma chère fille ! ma chère Victorine ! désirant couvrir de quelque mystère votre voyage ici, je ne pouvais vous mettre sous la conduite de mes gens ; et sous toute autre escorte, vous auriez été exposée aux insultes des chevaliers. Vous confier à leur garde était le seul moyen de vous préserver d’eux et de leurs adhérents. Quant au souterrain, sans doute on eût pu l’éviter ; mais les chevaliers n’y ont pas mis d’importance. Du reste, je ne comprends pas bien ce que vous affirmez de ce passage. Le chevalier qui vous accompagnait m’a fait part des incidents de votre route ; et il m’a dit que, vous trouvant dans le souterrain seule avec lui, vous vous étiez sans raison livrée à la terreur ; que marchant précipitamment vous aviez heurté contre un obstacle, et qu’il en était résulté une chute et un évanouissement. J’en ai gémi, ma chère fille ! j’en ai été véritablement très affligé ; j’ai compris que vous aviez pu être effrayée ; j’ai fait des reproches au chevalier ; mais il n’avait point cru, assure-t-il, que la vue de ce passage pût produire un effet aussi fâcheux.

— Monseigneur, je ne me suis point trompée, ma chute a été occasionnée par le cadavre d’une femme.

— Je me persuade, ma chère fille, que c’est une espèce de vision que vous avez eue, suite de votre frayeur et de votre imagination exaltée. On ne m’a rien dit qui puisse faire croire à la réalité de cet événement ; cependant j’ordonnerai que l’on fasse des perquisitions.

Victorine, sans être convaincue, ne parla plus de cet incident. Mettant le prélat sur le chapitre de la religion, elle s’exprima avec tant de force de raisonnement et tant d’éloquence, que son interlocuteur en fut tout surpris. Il avait pensé qu’en présence d’une jeune fille timide, et sans doute crédule, il jouerait le premier rôle ; et il était forcé de convenir avec lui-même que cette jeune personne lui était infiniment supérieure à tous égards. D’ailleurs, la dignité du maintien de Victorine, la noblesse de ses expressions, forçaient le prélat au respect. Il l’admirait ; mais plus il l’admirait, plus il se sentait enflammé : alors ses regards, l’expression de sa physionomie, toute sa contenance, exprimaient des sentiments que sa bouche n’osait prononcer ; et Victorine, qui ne pouvait s’y méprendre, et qui en était épouvantée et indignée, sentit qu’elle ne devait pas paraître avoir dévoilé les pensées secrètes du prélat. Elle ne lui en fit donc aucun reproche ; mais elle demanda d’être rendue à sa famille, puisqu’il ne devait plus rester à l’évêque aucun espoir de réussir dans son entreprise.

— Mais, mon bel ange ! veuillez réfléchir encore aux conséquences de tout ceci ; je voudrais vous voir l’épouse d’Édouard ; attendons du moins son retour.

— Il n’est donc pas encore arrivé, ce bon jeune homme, qui devrait vous être si cher, que vous devriez aimer comme le meilleur des fils ?

— Il n’est pas arrivé ; mais il ne tardera pas sans doute : ce soir, je l’espère, je pourrai l’embrasser.

— Je ne sais, Monseigneur ; mais je ne suis pas tout à fait tranquille sur le compte d’Édouard. Il me redemandera aux chevaliers ; il sera sans doute accompagné de quelques-uns de mes parents ; il n’aura point obtenu de l’évêque de Genève la lettre qu’il sollicitait de lui : je crains tout de ces féroces chevaliers.

— Rassurez-vous, ma charmante nièce ; les chevaliers respecteront mon neveu : soyons donc tranquilles. Adieu, belle Victorine, éloquente Victorine. Ah ! que vous méritez bien le nom que vous portez ! Je le sens ; il faudra toujours que chacun vous rende les armes. Permettez-moi de vous faire encore une visite aujourd’hui, et de vous apporter des nouvelles de notre jeune ami, s’il m’est possible d’en avoir.

Victorine ne répondit que par un léger salut.

Notre prisonnière, abandonnée à elle-même, resta quelque temps absorbée dans ses réflexions. Enfin, elle tira de son portefeuille quelques lettres qu’elle avait lues vingt fois, et qu’elle voulut relire encore. Sa relation avec Édouard datait d’environ quinze mois ; au commencement, M. Lullin ne connaissait pas toutes les qualités de ce jeune homme ; et ne croyant pas possible d’ailleurs que le neveu du prince-évêque de Lausanne pût penser sérieusement à sa fille, ne croyant surtout pas qu’il pût embrasser la réformation, il pressait sa fille de ne pas le voir souvent, pour éviter de s’attacher trop à lui. Mais cet attachement existait déjà dans toute sa force, et les jeunes gens cherchaient les occasions de se parler, car on ne le leur avait pas défendu d’une manière expresse. Quand Édouard ne pouvait voir Victorine, du moins il lui écrivait ; et souvent, à leur première entrevue, il lui remettait les lettres qu’il avait écrites dans les moments où il n’avait pu l’aborder.

Nous ne transcrirons pas ici ces lettres, que pourraient critiquer peut-être ceux de nos lecteurs qui n’ont pas assez connu l’amour et l’exaltation qui en est souvent la suite.

Cependant voici une feuille qui tombe des mains de Victorine, et dont nous pouvons faire part aux amateurs des vers. C’est un acrostiche fait pour elle, mais sur le nom de Victoire. Ces petits poèmes étaient en faveur à la cour de François Ier, et notre ami Édouard avait souvent fait des essais de ce genre. Ces essais, qui n’étaient pas toujours destinés à la jolie Genevoise, l’avaient mis en relation avec la reine de Navarre, Marguerite de Valois, sœur de François Ier, femme respectable, qui aimait les lettres, cultivait la poésie, penchait pour la réforme, et accueillait avec bonté les savants et les hommes instruits. L’ingénieux Marot, protégé par Marguerite, avait fait connaître à celle-ci les productions de notre héros[18]. Cependant, il faut l’avouer, cet acrostiche, tel que nous allons le donner, n’est pas tout à fait l’original même : c’est une espèce de traduction dans un français plus moderne.

 

Vous possédez tout ce qui peut séduire :

Jeunesse, jolis traits, son de voix enchanteur ;

Cet ensemble charmant, ce gracieux sourire,

Tout ce qui parle à l’âme et qui touche le cœur.

On trouve en vous l’esprit et la sagesse,

Jolis propos, douce affabilité,

Rien de contraint, l’aimable politesse,

Et la grâce plus belle encor que la beauté[19].

 

Victorine, avant d’ouvrir son portefeuille, avait averti ses femmes qu’elle ne recevrait personne, et qu’elle voulait être seule, à moins qu’on ne pût lui donner des nouvelles d’Édouard. La lecture de ses lettres la rendit rêveuse, et pendant longtemps elle s’oublia dans ses réflexions. Pour se distraire de ses sombres pensées, elle alla visiter ses livres, qui lui offrirent d’autant plus d’intérêt qu’elle y trouva beaucoup de tableaux et de sentiments qui avaient un grand rapport avec les idées qui l’occupaient sans cesse elle-même. Elle vit d’ailleurs à quelques marques, faites sans doute par Édouard, que lui aussi s’était arrêté sur ces passages, ce qu’il n’avait pu faire sans penser à elle. Enfin sur le soir, le prélat lui fit dire que probablement, d’après quelques avis qui venaient de lui parvenir, Édouard serait encore absent trois ou quatre jours. Il ne voulait pas que Victorine pût soupçonner la vérité ; il ne voulait pas qu’elle eût connaissance du retour d’Édouard, qu’on venait de transporter au château avec une blessure qui pouvait être dangereuse. Il ne voulait surtout pas que M. Lullin et sa fille pussent se douter qu’ils étaient dans ce moment-là aussi près l’un de l’autre. Victorine, inquiète sur le compte de son ami, alla chercher un repos qu’elle eut bien de la peine à trouver, et ses songes augmentèrent encore le trouble et l’agitation que les derniers événements avaient excités dans son âme.

CHAPITRE VII.

Le chanoine d’Estavayer.

Enfin, le jour est là, et pour la troisième fois, depuis l’enlèvement de Victorine, le soleil vient éclairer l’horizon, et rappeler au mouvement et à la vie tout ce qui peut ressentir son influence. Pendant que le malheureux Édouard, et son amie non moins malheureuse que lui, sont relégués dans deux appartements séparés et silencieux ; pendant que M. Lullin s’avance vers Moudon ; que l’évêque, mécontent de lui-même et des autres, se sent inquiet et agité, et que l’infâme Philonardi aiguise le poignard qui doit servir sa vengeance, transportons-nous en idée à une petite distance du château. Dans une des maisons voisines, est un chanoine d’une tout autre trempe que Philonardi : c’est le vénérable Claude d’Estavayer, évêque de Bellay, chancelier de Savoie, abbé de Haute-Combe et du lac de Joux, prieur de Romainmotiers, coseigneur de Molondin, prévôt du Haut Chapitre de Lausanne, et chevalier de l’Annonciade. Le voilà, dans sa bibliothèque magnifiquement décorée, assis près d’une table couverte de plusieurs livres et de plusieurs papiers. Il porte à son cou une sainte Vierge en or émaillé, suspendue à des cordelières de même métal, et l’on remarque près de lui, sur un fauteuil, un manteau cramoisi bordé de franges d’or. Il lit dans ce moment une traduction française de l’Ancien Testament, qui vient d’être publiée à Lyon par Julian Macho et Pierre Ferget, en un volume petit in-folio. Il la compare avec la Bible polyglotte, en hébreu, en chaldéen, en grec, et en latin, publiée de 1514 à 1517 à Alcala de Henarez en Espagne, par le cardinal de Ximenès, en six volumes in-folio.

Quelques autres livres placés sur la même table attestent qu’il ne s’occupe pas uniquement de religion, et que la philosophie et la littérature ne lui sont pas étrangères. Voilà un Tacite en latin, imprimé à Spire déjà en 1468 ; un Cicéron, aussi en latin, imprimé à Milan en 1498, et les Œuvres de Platon en grec, imprimées à Venise en 1513[20].

Pendant qu’il est plongé dans la méditation, contemplons en silence cette belle physionomie, qui n’est que le reflet d’une belle âme. L’intelligence, la douceur, la bonté, l’humanité, et la piété vraie et profonde, siègent à la fois sur ce front ouvert et serein, dans ces yeux dont l’expression est si touchante, et sur ces lèvres qui n’ont jamais donné passage qu’à des paroles de conciliation et de paix. D’Estavayer serait un modèle si on ne pouvait lui reprocher d’être trop courtisan, et d’aimer un peu trop peut-être et le luxe et la magnificence[21]. C’est là le tribut qu’il paie à l’humanité ; et ce n’est qu’à l’agneau sans tache, ce n’est qu’à l’Homme-Dieu, qu’il a été donné d’être sans vices et sans imperfections.

Un domestique ouvre la porte et introduit un paysan de Molondin, qui demande à parler à son Seigneur ; le chanoine lui dit d’approcher, et le fait asseoir près de lui. Il lui demande en quoi il peut lui être utile. Le paysan a perdu sa maison par un incendie, il se plaint de ses malheurs ; il entre dans les plus grands détails, dans des détails inutiles, fastidieux ; le prévôt l’écoute avec patience, le plaint, le console, lui donne l’assurance que dès le lendemain il enverra sur les lieux prendre quelques renseignements, et que si ces renseignements sont tels qu’il l’espère, il donnera des ordres pour qu’on rebâtisse la maison incendiée.

— Maintenant, mon ami, lui dit-il, descendez à l’office, et faites-vous donner un bon dîner ; puis, quand vous serez de retour au village, envoyez-moi le cadet de vos fils, je le garderai chez moi jusqu’à nouvel ordre ; mais je ne voudrais pas vous priver des aînés, qui peuvent vous être utiles.

Le pauvre paysan, ému jusqu’aux larmes, veut se jeter à ses pieds. Il l’en empêche ; mais il lui tend une main, que ce bon homme saisit et couvre de baisers.

À peine le chanoine a repris sa lecture, et déjà son domestique introduit un pèlerin qui se rend à Jérusalem, et qui vient lui demander sa bénédiction. Ce pèlerin était du canton d’Uri ; un de ses enfants avait été dangereusement malade, et le pauvre homme, en demandant à la mère de Dieu la guérison de cet enfant chéri, avait fait le vœu d’aller visiter la ville sainte, si sa prière était exaucée. Elle l’avait été, et il accomplissait son vœu. Le chanoine lui fit comprendre qu’il se rendrait plus agréable à Dieu et à Notre-Dame, en soignant sa famille qu’en allant visiter le tombeau du Sauveur. Il lui promit du reste de le faire relever de son vœu par le Saint-Père, et il l’invita à rester dans son hôtel jusqu’à l’arrivée de cette dispense.

Bientôt la porte s’ouvre encore, car cette porte s’ouvrait toujours pour les malheureux. Une femme de la ville, couverte des haillons de la misère, entre éplorée, et vient demander au saint homme les derniers secours de la religion pour son mari qu’elle croit à l’agonie. Le chanoine, après quelques questions, lui donne l’assurance qu’on pourra probablement sauver son mari. Il ajoute qu’il va lui envoyer son propre médecin, qui demeure dans son hôtel, et qu’il ne tardera pas lui-même à visiter le patient.

Enfin, une des femmes de Victorine se présente. Le prévôt la connaissait depuis longtemps, et il en faisait le plus grand cas. Cette femme, bonne, sensible, vertueuse, avait conçu beaucoup d’affection pour l’excellent Édouard, dont elle appréciait les aimables qualités ; et la douce Victorine ne lui inspirant pas moins d’intérêt, elle conçut l’idée de réclamer en faveur de celle-ci les conseils et l’appui du digne chancelier de Savoie. D’Estavayer l’accueille avec son affabilité ordinaire, écoute, sous le sceau du secret, l’histoire abrégée de la captivité de la belle Genevoise, et promet à la respectable gardienne de voir le prince-évêque dans la journée.

— Je plaiderai, dit-il, oui je plaiderai avec tout le zèle dont je suis capable, la cause sacrée de l’innocence et de la vertu ; et j’espère du Dieu de bonté qu’il fera couler de mes lèvres cette douce persuasion qui peut gagner le cœur sans blesser l’amour-propre.

D’Estavayer ne tarda pas à sortir ; mais il fut encore arrêté près de son hôtel par deux habitants de la vallée du lac de Joux, Jean Rochat et Jacques Rochat. Ils venaient lui demander la permission de construire des rouages sur un ruisseau ou petite rivière nommée la Bouchaz. Il leur accorda à l’instant, et sans opposition, tout le cours de l’eau, sans leur demander aucune indemnité, et il leur promit de faire dresser l’acte de cette concession. Bientôt après il était déjà au chevet de son malade ; il appela sur celui-ci les bénédictions célestes, et pourvut avec largesse aux besoins pressants de cette famille malheureuse. En faisant revivre l’espérance dans le cœur de ces infortunés, il éprouva cette satisfaction intérieure que l’on goûte toujours en faisant le bien, et la seule de toutes nos jouissances que l’habitude ne parvient point à émousser. C’est avec cette douce émotion qu’il se présenta chez le prince-évêque, auquel il fit demander une audience particulière.

On comprend que Montfaucon accueillit comme il le devait son illustre et vénérable prévôt.

— Noble d’Estavayer, lui dit-il, qu’est-ce qui me procure l’avantage de votre visite ?… Puis-je quelque chose qui vous soit agréable ?

— Rien ne peut m’être plus agréable, mon Prince, que l’accueil infiniment obligeant que vous voulez bien me faire.

— D’Estavayer, vous êtes toujours très poli ; et je me plais beaucoup dans votre aimable société. J’avais cru que quelque affaire particulière vous amenait ; puisqu’il en est autrement, parlez-moi de vos travaux, de vos lectures. Malheureusement j’aurai de la peine à vous suivre, à vous comprendre ; mais enfin, je le sais, vos occupations religieuses et savantes vous tiennent plus à cœur que vos intérêts mondains, ce qui ne veut pas dire pourtant que vous ayez négligé ceux-ci.

— Monseigneur, j’avoue que les intérêts mondains ne sont pas à négliger ; un grand crédit, une haute fortune, nous fournissent les moyens de secourir les malheureux, de faire le bonheur de nos semblables, et d’assurer par là notre propre bonheur. Je le sens bien dans ce moment, mon Prince, et je crains malgré tout mon crédit de n’en point avoir assez auprès de votre Grandeur, car j’aurais une grâce à lui demander.

— Parlez donc, noble d’Estavayer : pourquoi craignez-vous de vous expliquer ?

— Je voudrais, Monseigneur, vous engager, suivant les lois de la chevalerie, à m’octroyer un don, en me promettant d’avance de me l’accorder quel qu’il soit.

— Vraiment je ne le puis, malgré la tournure que vous prenez ; je crains qu’il n’y ait quelque chose de trop sérieux là-dedans : j’en suis fâché ; mais je ne saurais me laisser enlacer de cette manière.

— Vous savez, mon Prince, que je suis réellement chevalier ; vous ne trouverez donc point mauvais que je parle le langage de la chevalerie, même avec mon souverain. Véritablement, Monseigneur, je me suis fait le champion d’une noble dame, que je n’ai cependant jamais vue. Elle est maintenant la dame de mes pensées ; j’ai pris avec moi-même l’engagement de la servir, de rompre quelques lances pour elle.

— Quant à moi, d’Estavayer, je ne veux point rompre de lances, et je vous prie de vous expliquer.

— Eh bien, Monseigneur, je dois vous parler plus sérieusement, et je viens solliciter de votre cœur généreux, mais avec tout le respect que je vous dois, la liberté d’une jeune personne innocente et vertueuse qui se trouve depuis deux jours dans votre palais.

— Que dites-vous, d’Estavayer ! qu’osez-vous dire ! qui vous a parlé de cela ? C’est une affaire qui me regarde, et qui me regarde seul ; pourquoi vous en mêlez-vous ?

— Monseigneur ! je suis aussi évêque ; je dois avoir à cœur les intérêts de la religion : c’est pour obéir à la voix de cette sainte religion que je…

— Précisément, c’est de religion qu’il s’agit : ma prisonnière veut se damner, elle s’abandonne aux croyances nouvelles…

— C’est, Monseigneur, un projet bien louable que celui de la ramener dans le giron de l’Église ; je l’aurais formé comme vous.

— Que voulez-vous donc ? que demandez-vous ?

— J’ose, Monseigneur, j’ose attendre de vous sa liberté : je crois que dans une affaire de cette importance, il ne faut point de contrainte ; il faut amener la persuasion, faire naître la foi ; mais une foi vive, éclairée, qui ait sa racine dans le cœur et dans l’entendement.

— C’est pour arriver à ce but que je l’ai fait conduire ici ; aurait-elle pu voir luire la lumière au milieu des ténèbres ?… D’ailleurs, cette jeune personne m’intéresse, elle peut devenir l’épouse de mon neveu, je le désire ; mais pour qu’elle entre dans ma famille, il faut qu’elle soit catholique.

— Monseigneur, je pense comme vous, et cependant j’en appelle à vous-même, à votre générosité : ne souffre-t-elle pas d’être séparée de tous les siens ? ses parents ne sont-ils pas dans l’angoisse, dans une perplexité cruelle, puisqu’ils ignorent où elle est, ce qu’elle peut être devenue, quels sont les dangers qu’elle court ?

— Oui ! oui ! il y a du vrai là-dedans ; mais je n’entends pas qu’on me fasse la loi ; je me déciderai par moi-même… D’Estavayer, ne vous en mêlez plus.

Le prévôt se retira mécontent du prince, mais avec la satisfaction d’avoir fait son devoir. Quant à l’évêque, il était irrité, et d’autant plus qu’on lui avait mieux fait sentir ses torts, sur lesquels il ne pouvait sans doute se faire aucune illusion. Du reste, le vertueux d’Estavayer avait engagé la bonne gardienne de Victorine à le tenir au fait de tout ce qui se passerait au château, et lui avait promis d’agir avec vigueur si les circonstances pouvaient l’exiger. Il ne crut pas cependant devoir dans ce moment-là entrer en correspondance avec la famille de la malheureuse prisonnière, et il recommanda à la gardienne de se taire et d’user de circonspection. Il importait sans doute de ne point heurter le prince, et de ne point ébruiter une affaire qui pouvait lui être trop défavorable, en compromettant et son autorité et les intérêts de l’Église.

CHAPITRE VIII.

Le voyage de Lullin.

Nos Genevois, en se rendant à Moudon, eurent à une certaine distance de cette ville qui était alors la capitale de la baronnie de Vaud, un spectacle assez curieux : c’était celui de la chasse au grand duc[22]. Pour bien comprendre ceci, il faut savoir que les oiseaux qui se reposent la nuit sont ennemis de ceux qui se reposent le jour, et que s’ils les aperçoivent ils se jettent sur eux pour les attaquer, les petits par leurs cris ou leurs injures, et les gros par leurs coups de bec. Or, le grand duc est du nombre de ceux qui se reposent le jour. Sous un grand arbre isolé on tend en l’air, et à quelque hauteur, deux filets formant un triangle ; sous ces filets est un billot de bois, et à cent pas de là un autre, avec une corde qui va de l’un à l’autre. On place le grand duc sur ce dernier billot, et le chasseur se met derrière lui, masqué par des branches d’arbre plantées sur le terrain. Quand le grand duc, de ses yeux perçants, découvre un de ses ennemis, volant même à une grande hauteur, il tourne la tête et regarde en l’air ; alors le chasseur le pousse et le force à quitter le billot. Le grand duc, dressé à cette manœuvre, s’en va de son lourd vol, tout le long de la corde, se poser sur l’autre billot. Son ennemi, l’apercevant dans ce trajet, vient se percher sur l’arbre, et bientôt, voulant fondre sur le duc, il s’embarrasse dans les filets, où le chasseur accourt le saisir.

Plus près de Moudon, la scène changea : de jeunes archers vaudois tiraient au papegai. L’un, de sa flèche agile, emportait une aile de la colombe de carton, placée au-dessus d’un mât fort élevé. L’autre abattait la tête ; un troisième et un quatrième effleuraient le but. Enfin, une flèche acérée frappa la victime au cœur, et l’enleva tout entière. Notre heureux chasseur remporta le prix, et fut proclamé roi, aux acclamations générales. Tous ces jeunes gens paraissaient d’ailleurs très exercés ; et en effet les archers vaudois étaient déjà renommés en 1265, sous le comte Pierre de Savoie, surnommé le Petit-Charlemagne[23].

Dans la ville même, des comédiens se préparaient à donner une représentation de la Résurrection de N.S. Jésus-Christ ; et huit jours avant, ils avaient déjà joué une partie de la Passion[24].

Au milieu de ces plaisirs, la peste faisait quelques ravages à Moudon ; mais du reste elle était aussi à Lausanne, à Genève, à Yverdon[25], etc. Dans ces temps malheureux, ce fléau destructeur régnait si souvent au milieu de nos cités, qu’on y était en quelque sorte accoutumé, et que toutes les affaires avaient leur cours. Cependant le grand bailli de Vaud avait jugé prudent de quitter Moudon, et de se rendre à Chambéry. Notre respectable Genevois, quoique affligé de ce nouveau retard, crut cependant devoir suivre son plan, et il décida, avec ses compagnons, de se mettre à l’instant en route pour la capitale de la Savoie. Ils rebroussèrent donc chemin ; mais à peine avaient-ils marché un quart d’heure qu’ils rencontrèrent une caravane composée de mendiants des deux sexes, qui leur demandèrent l’aumône. M. Lullin vit d’abord à quelle espèce de gens il avait affaire ; mais, ne jugeant pas à propos d’entrer en conversation avec eux, il continua sa route, tout en satisfaisant avec libéralité à leur demande. Cependant, après un moment de réflexion, il allait les rappeler, dans l’espoir qu’il pourrait peut-être obtenir d’eux quelques renseignements qui lui seraient utiles, lorsqu’il remarqua que la caravane avait fait halte, et que ses chefs étaient en pourparler entr’eux. Ce pourparler ne fut pas long ; bientôt une femme se détache de la troupe, et revient en courant, sautant et gambadant, accoster les Genevois.

— Mon bon Seigneur, dit-elle à M. Lullin, celui qui sème doit espérer la moisson ; donnez-moi votre main, je pourrai vous être utile.

M. Lullin tend la main ; notre inspirée la prend, la considère quelques moments avec beaucoup d’attention, et s’écrie :

— Cette ligne en travers, par les ondes qu’elle figure, ressemble à la mer en tourmente… Mon bon Seigneur, vous êtes malheureux !… Ciel ! ce vide, cette lacune, annoncent la perte d’un objet bien-aimé !… Mais voici quelques points élevés où la lumière se réfléchit, et tout espoir n’est pas perdu ; nous reverrons encore des jours heureux… Voilà, voilà la route ; elle conduit vers un château fort, gardé par les satellites des tyrans, et où l’on entendra bientôt gémir l’innocence opprimée. À ces accents plaintifs se mêlera celui des vagues en courroux, frappant à coups redoublés, mais impuissants, les fondements éternels de cette antique bastille… Mon bon Seigneur ! ne perdez point de temps ; marchez avec votre troupe entre le levant et le midi, et marchez en diligence… Prenez votre point de mire sur l’oiseau de Jupiter, et sur la dent monstrueuse et menaçante de l’immense géant Selcrom… Allez, et veuille le ciel armer votre bras de l’épée flamboyante de l’invincible Esplandian, fils d’Amadis de Gaule !

Elle dit, s’échappe, et déjà elle a rejoint ses camarades, qui s’éloignent aussitôt. Quelques-uns des Genevois riaient de l’éloquence de cette aventurière ; d’autres semblaient presque effrayés ; d’autres enfin réfléchissaient à cette scène singulière, et M. Lullin était du nombre de ces derniers. C’est à lui maintenant et à ses compagnons à tenir conseil.

— Mes amis, dit-il enfin, vous aurez sans doute reconnu là une troupe de Bohémiens, ou, comme nous les appelons à Genève, de Sarrasins. Ces gens, qui n’ont ni feu ni lieu, qui vont rôdant de côté et d’autre, savent bientôt, quand ils sont quelque part, tout ce qui se passe dans ce coin de pays, et sont promptement au fait de toutes les nouvelles. Cependant je ne comprends pas trop comment ils ont pu deviner que j’avais perdu ma fille. Quoi qu’il en soit, ils me font concevoir quelque espérance, et j’aime à me fier à eux : le naufragé s’appuie sur la planche que le sort lui abandonne, quelque faible que soit ce secours. Ils nous disent de nous diriger en hâte entre le levant et le midi, en marchant vers le bourg d’Aigle, qu’ils appellent l’oiseau de Jupiter, et vers la Dent de Morcles, qu’ils ont baptisée, en renversant le mot, dent du géant Selcrom. Cette route nous conduira, disent-ils encore, vers un château sans cesse battu des vagues, et qui ne peut être sans doute que le château de Chillon. Ils ajoutent que dans cette bastide gémira bientôt l’innocence opprimée, et ils nous souhaitent des épées invincibles. Nous avons donc à prévenir l’incarcération de quelque malheureux prisonnier… Dieu ! cette victime innocente serait-elle peut-être ma chère, mon infortunée Victorine ?… Ah ! marchons, marchons, mes amis ! et ne perdons pas un moment.

À l’instant la petite troupe change de direction, et elle a soin de prendre des guides pour être certaine de suivre toujours le chemin le plus direct possible. Mais, quoiqu’on marchât fort vite, on ne put avant la fin de la journée aller plus loin que le village d’Attalens, où l’on crut devoir s’arrêter, soit parce que les chevaux avaient besoin de se reposer, soit parce qu’une route de nuit eût été sans fruit, et non sans danger.

Pendant que nos voyageurs mettent pied à terre, remarquons que M. Lullin ne s’était point trompé sur le compte des diseurs de bonne aventure, et ajoutons quelques observations aux siennes. C’est assez mal à propos, avouons-le, qu’on donne à ces vagabonds le nom de Bohémiens, car ils ne viennent pas de la Bohême. Quelques auteurs croient qu’ils sont originaires de l’Égypte, et les appellent Égyptiens. D’autres les font venir de la côte de Malabar dans les Indes, et disent qu’ils appartiennent à la caste des Sudders, qui est dans cette nation la quatrième classe des habitants, en descendant depuis la première classe, ou depuis la classe supérieure[26]. On a remarqué en effet qu’ils parlent souvent entre eux une langue particulière, qui est encore, à peu de chose près, celle de la contrée que nous venons de citer. Du reste, il y a actuellement plus de quatre cents ans qu’ils se sont répandus en très grand nombre dans toutes les contrées de l’Europe, et qu’ils passent sans cesse de l’une à l’autre. On peut dire avec raison que ce peuple est un véritable peuple nomade[27]. Reprenons maintenant notre récit.

À quelque distance de la maison où nos voyageurs s’arrêtèrent, on voyait une illumination, et l’on entendait danser. Ils apprirent que c’était une compagnie de jeunes gens des deux sexes qui étaient venus de Fribourg le jour précédent, en partie de plaisir, pour répéter une scène qui n’avait lieu ordinairement que le premier dimanche du mois de mai. Cette scène, était le Siège du château d’amour. Voici comment elle est décrite dans le Conservateur Suisse (T. 5, p. 427.)

« Sur la grande place de Fribourg paraissait une forteresse en bois, ornée de chiffres, d’emblèmes, et de devises analogues à l’esprit de la fête. Chargées de la défense du château, les plus jolies filles de la ville et des environs montaient sur le donjon. Les jeunes garçons, en costume élégant, venaient en foule les assiéger. La musique sonnait la charge en jouant les airs les plus tendres. De part et d’autre il n’y avait pour armes que des fleurs : on se jetait des bouquets, des guirlandes et des festons de roses ; et quand cette innocente artillerie était épuisée, quand le donjon et les glacis étaient jonchés des trésors de Flore, on battait la chamade. Le château arborait le drapeau blanc ; la capitulation se réglait, et l’un des articles était toujours que chacune des amazones qui formaient la garnison prisonnière, choisissait un des vainqueurs, et lui payait sa rançon en lui donnant un baiser et une rose. Ensuite, les trompettes sonnaient des fanfares, les assiégeants montaient à cheval, et se promenaient dans les rues ; les dames, dans leur plus belle parure, du haut des fenêtres, les couvraient de feuilles de roses, et les inondaient d’eaux parfumées. La nuit amenait des illuminations, des festins et des bals : c’était vraiment une scène de l’ancienne chevalerie. La fête était d’autant plus agréable que l’ordre le plus sévère y était scrupuleusement observé : elle se passait sous les yeux des pères et des mères, attentifs à maintenir la décence au milieu du bruit, et la courtoisie à côté de la joie. ».

— Nous connaissions, dirent les paysans, nous connaissions bien le siège du château d’amour ; mais dans nos villages il ne se fait pas de cette manière, et les filles ne s’en mêlent pas. La fête d’aujourd’hui est bien plus agréable et bien plus belle. Ne voulez-vous pas aller voir danser ces beaux messieurs et ces belles demoiselles ?

Quelques Genevois y allèrent en effet ; mais les autres restèrent à la maison avec le père de Victorine.

Clément Marot, ami de la joie, fut du nombre des premiers ; et à l’occasion de cette fête et du mois de mai, il récita ces vers qu’il avait faits trois ans auparavant :

 

Volontiers, en ce mois icy

La terre mue et renouvelle.

Maints amoureux en font ainsi ;

Sujects à faire amour nouvelle,

Par legereté de cervelle,

Ou pour estre ailleurs plus contens.

Ma façon d’aymer n’est pas telle ;

Mes amours durent en tout temps.

 

N’y a si belle dame aussi

De qui la beauté ne chancelle,

Par temps, maladie ou souci ;

Laydeur les tire en sa nasselle.

Mais rien ne peut enlaydir celle

Que servir sans fin je pretens ;

Et pource qu’elle est toujours belle,

Mes amours durent en tout temps.

 

Celle dont je dis tout cecy,

C’est Vertu la nymphe éternelle,

Qui au mont d’honneur esclercy

Tous les vrays amoureux appelle :

Venez amans, venez, dit-elle,

Venez à moi, je vous attens :

Venez, ce dit la Jouvencelle,

Mes amours durent en tout temps.

 

Pendant que nos Genevois arrivaient à Attalens, et se trouvaient spectateurs de la scène galante et chevaleresque que nous venons de décrire, une scène d’un tout autre genre se passait au château du Chatelard, situé à une lieue et demie de celui d’Attalens, et dans la direction de Chillon. Ce château appartenait à François de Gingins, châtelain de Chillon, et membre de la confrérie de la cuiller.

Remarquez sur le sommet de cette colline située au pied des Alpes imposantes et majestueuses, cette immense tour carrée et massive dont les murs ont une épaisseur extraordinaire. Toutes ses fenêtres sont garnies de gros barreaux de fer entrelacés, et sa porte d’entrée est entièrement doublée d’un bronze solide, éclatant et sonore, capable de résister pendant des siècles aux injures du temps, et aux efforts réunis de mille bras armés pour le détruire. Une petite troupe de gens à pied, mal vêtus et d’un aspect effrayant et sinistre, gravit à pas lents la colline, et s’approche peu à peu du château. De longues épées pendent aux côtés de ces soldats ou de ces brigands ; ils ont des poignards à leurs ceintures, et leurs épaules sont chargées d’arquebuses lourdes et grossières. Du reste, les propos qu’ils tiennent sont en harmonie avec leur extérieur ignoble : on les entend charger d’injures, d’invectives, un homme placé au milieu d’eux, et dont les mains sont liées derrière le dos. Supposerons-nous que ce prisonnier soit un malfaiteur, coupable de quelque crime atroce, et qui doive bientôt en recevoir une punition justement méritée ? Il nous sera difficile de le croire si nous l’examinons avec quelque attention : c’est un homme dont les vêtements, malgré leur simplicité, dénotent un rang plus ou moins distingué ; il est grand et bien fait, et sa physionomie annonce une intelligence supérieure ; une âme grande, généreuse, accoutumée à s’élever au-dessus des coups du sort. Il souffre avec patience les mauvais traitements auxquels il est en butte, et son visage calme, serein, bienveillant, nous force à reconnaître, et qu’il plaint ses bourreaux, et qu’il sait leur pardonner.

Déjà le cortège arrive au pied de la tour ; un son de trompette se fait entendre ; la porte d’airain s’ouvre, et crie en roulant sur ses gonds ; la troupe a franchi le seuil ; et cette même porte, en retombant de tout son poids contre les montants de granit qui la reçoivent, rend un son aigu, éclatant, dont l’oreille est épouvantée. Ce son se propage au loin, et se répète d’échos en échos comme le roulement du tonnerre… Espérons que le bon Morphée répandra ses pavots bienfaisants sur l’intéressant prisonnier du Chatelard, tout comme sur les nobles hôtes d’Attalens… Le besoin irrésistible du sommeil donne quelquefois de l’impatience à l’homme actif et occupé qui voudrait allonger le jour aux dépens de la nuit. Mais en revanche il porte souvent un baume salutaire dans l’âme du malheureux, qui désire abréger le temps toujours trop long pendant lequel ses peines et ses souffrances se font sentir à lui avec tout le poids de leur accablante réalité.

CHAPITRE IX.

Continuation.

Le lendemain nos deux troupes se dirigèrent l’une et l’autre vers la bastille de Savoie ; mais les piétons du Chatelard partirent tard et marchaient lentement, tandis que les cavaliers genevois partirent de très grand matin et marchaient fort vite. Ce fut aux environs de Montreux, à moitié chemin du Chatelard à Chillon, que les braves Genevois atteignirent les gardiens du prisonnier ; et quelle ne fut pas leur surprise quand ils reconnurent dans la personne de ce prisonnier le noble, le vertueux Bonnivard, naguère prieur de Saint-Victor, qui avait mérité l’animadversion du duc de Savoie par son attachement pour Genève : c’était là son crime, si nous voulons parler comme le duc ; et déjà ce prince l’avait fait enfermer à Grolée en 1519, et l’y avait retenu pendant deux ans sans aucun jugement préalable.

Les émissaires du duc ayant eu avis le jour précédent que Bonnivard se rendait à Berne, lui avaient dressé une embuscade sur la route, entre Lausanne et Moudon, et l’avaient saisi dans un bois du Jorat, presque au moment même que M. Lullin et sa troupe arrivaient à Moudon[28].

Les Genevois, émus de compassion en faveur de cette victime de la tyrannie, et révoltés de la conduite du duc, se jettent brusquement sur l’escorte, la dispersent en un instant, s’emparent du prisonnier, et lui délient les mains. L’un d’eux le met en croupe, et tous s’éloignent avec vitesse dans la direction d’Aigle. Ce bourg n’était qu’à deux lieues de distance ; et, comme il appartenait au canton de Berne, nos Genevois auraient été là à l’abri de toute poursuite, s’ils avaient pu y arriver à temps.

Du reste, le beau chien de M. Lullin, le vaillant Hector, s’était montré aussi brave dans cette affaire que près de Lausanne, contre les chevaliers de la cuiller. Il avait même reconnu Bonnivard, et avait fait lâcher prise à celui qui le gardait pendant cette échauffourée. Maintenant voyez-le : il fait l’arrière-garde, et se retourne de temps en temps pour prévenir toute surprise.

Mais les soldats de l’escorte, se débarrassant de leurs pesantes arquebuses, étaient aussitôt montés à cheval, et, suivant les Genevois à la piste, ils avaient réclamé des secours sur toute la route. Ils formèrent bientôt un corps assez nombreux de cavaliers, dont les chevaux étaient tout frais, et ils atteignirent les voyageurs avant leur arrivée sur le territoire bernois.

Nos braves voulurent résister ; mais la partie était trop inégale : ils se virent bientôt séparés les uns des autres ; on vit tomber M. Lullin avec deux de ses camarades, et on ne put leur porter aucun secours. Cependant les soldats du duc ayant repris Bonnivard, croyant le chef des Genevois tué, et se voyant assez près d’Aigle, jugèrent à propos de se retirer sans poursuivre les fuyards. Voilà donc Lullin étendu sur le gazon, le visage tourné contre la terre, ne faisant aucun mouvement, ne donnant aucun signe de vie. Son cheval gît à côté de lui percé d’un coup mortel, et les deux amis de notre malheureux Genevois ont déjà rendu le dernier soupir. Cependant Hector veille, il couvre le corps de son maître de son propre corps ; deux de ses jambes sont d’un côté et deux de l’autre. Il gronde entre ses dents, et semble menacer encore les ennemis, qui se retirent. De temps en temps il baisse la tête vers son maître, et lui lèche les mains et le visage ; et l’on peut deviner à ses manières et à son attitude, que ce maître chéri n’est point mort, n’est point même blessé, et que bientôt ils pourront se remettre en route ensemble.

En effet, Lullin n’était tombé que parce que son cheval était tombé lui-même ; le ciel avait préservé les jours de cet homme respectable, et cher à tous ceux qui savaient l’apprécier. Sa prudence lui avait suggéré cet état d’immobilité dans lequel il restait encore, et il ne se remit sur ses jambes que quand il vit son chien quitter sa position et faire tous ses efforts pour le relever. Il visita d’abord ses deux compagnons, et reconnut que leur mort n’était que trop réelle. Cependant n’ayant pu juger de la route suivie par ses amis et de celle qu’avaient prise ses ennemis, craignant de rencontrer quelques-uns de ces derniers s’il se dirigeait du côté d’Aigle, il prit le parti de se jeter dans les montagnes pour gagner la vallée des Ormonds, qui appartenait aussi au canton de Berne. Mais remarquant qu’il était observé par un homme qui le suivait à une grande distance, et qu’il voyait paraître et disparaître par moments, il continua sa route, en s’éloignant toujours de la plaine et des lieux habités. Son but était d’arriver de nuit aux ruines du château d’Aigremont, bâti dans le douzième siècle, et détruit depuis cinquante ans : car M. Lullin avait déjà visité ces contrées, et il voulait se retirer dans ces ruines, précisément parce qu’on les disait peuplées de fantômes, et qu’en conséquence personne n’osait en approcher.

Cet homme, au-dessus des superstitions de son siècle, et trop peu crédule peut-être, exécuta son projet comme il l’avait conçu ; et quelle ne fut pas sa surprise de trouver dans ces ruines une chambre encore habitable, et qui paraissait devoir être habitée en effet, au moins de temps à autre ; il reconnut, à la lumière de la lune, qu’il y avait dans cet appartement un petit lit, quelques chaises et une table. Bien plus, il trouva sur la table un pain un peu dur, mais encore mangeable, la moitié d’un fromage de Gruyères, et quelques bouteilles de vin. Il remercia le ciel de ce secours inopiné, et se mit à goûter les provisions des fantômes. Pendant ce temps, il entendit partir des ruines, à une certaine distance de lui, ce mot répété : hême, hême, êsme, qui semblait prononcé par une femme. C’est quelque oiseau de nuit, pensa Lullin, et il continua de manger. Mais une autre voix plus rude, et beaucoup plus rapprochée, répéta les mêmes mots : hême, hême, êsme. Voilà qui est singulier, dit le philosophe, et il cherchait à voir sans se déranger d’où pouvaient venir ces accents : n’apercevant rien, il recommença son repas. Bientôt il entendit dans les ruines des sons plus forts et plus lugubres que les précédents ! houhouhouhouhoù, houhouhouhouhoù ; et la voix plus rapprochée répéta encore ces mêmes sons. Jusque-là Lullin n’avait guère d’émotion ; mais il ne put s’en défendre lorsque tout près de sa fenêtre il entendit successivement rire, tousser, siffler, chanter, jurer, pousser des accents plaintifs, miauler, aboyer, battre le tambour… Notre chevalier sans peur n’avait plus d’appétit ; il se sentait saisi d’un froid désagréable, et il aurait bien désiré avoir du feu. Hector grondait et voulait s’élancer au dehors ; son maître le contint en lui disant Chut ! Hector ! Ce mot suffisait toujours pour arrêter ce docile animal et l’obliger au silence. Cependant Lullin se lève, s’approche de la fenêtre, regarde au travers des vitres, et cherche à découvrir d’où vient tout ce tapage. Il ne voit rien d’abord ; mais après quelques moments d’incertitude, il croit apercevoir quelque chose qui se remue lentement au-dessus d’un fût de colonne. Ne pouvant distinguer si c’était un animal ou la tête d’un homme, il était presque tenté de sortir ; mais il se dit à lui-même :

— Ce serait une bravade, et peut-être une imprudence ; je n’ai rien de mieux à faire que de me coucher et d’attendre les événements.

Cette détermination prise, il s’assure que la fenêtre est bien assujettie ; il trouve un verrou à la porte, et le pousse ; enfin il se jette sur le grabat. Bien des gens, pensait-il, s’ils étaient à ma place, croiraient que le diable est à leurs trousses, et pourraient mourir de frayeur. Quant à moi, je ne crois pas aux démons, et je veux dormir. On comprend qu’il eut, malgré son courage, quelque peine à fermer l’œil ; trop d’idées pénibles venaient à la fois assiéger son esprit, pour qu’il pût échapper à leur influence. Ce n’était cependant point le danger de sa position du moment qui l’occupait le plus : il avait conservé son épée, son chien était là, et avec ces secours il ne craignait pas de voir arriver les mystérieux habitants de ces ruines. Mais la scène du jour précédent l’affectait beaucoup : il n’avait pu délivrer Bonnivard ; il avait perdu deux de ses compagnons ; son arrivée à Chambéry se trouvait retardée, et il craignait d’avoir rendu sa cause mauvaise auprès du grand bailli de Vaud, si celui-ci pouvait savoir ce qui venait de se passer. Il résolut donc de repartir après quelques heures de repos, pour aller rejoindre ses compagnons à Aigle, et de là se rendre sans délai dans la capitale de la Savoie. Alors il se recommanda à Dieu, se tourna sur le côté, et ne tarda pas à s’endormir. Qui de nous eût pu en faire autant ?

Lullin dort ; et, ce qui est remarquable, il dort d’un sommeil tranquille. Déjà deux ou trois heures se sont écoulées depuis qu’il repose, et le silence le plus profond a régné tout autour de lui. Tout-à-coup notre philosophe est réveillé par un bruit extraordinaire, qui se fait entendre à peu de distance de son appartement. Le bruit approche, douze coups de marteau, frappés sans doute à la main, font résonner une cloche voisine ; et le Genevois, éclairé toujours par la lune, dont les rayons tombent sur les vitraux, voit s’ouvrir lentement un des panneaux de la boiserie. Hector est debout, et commence à gronder.

— Chut ! Hector, dit Lullin ; chut !… ici ! à moi !

Alors une figure d’homme entre par l’ouverture du panneau, et se promène en long et en large dans la chambre. En même temps la voix du dehors, partant toujours de dessus le fût de la colonne, crie avec force : Satan ! Satan ! Satan ! revenant ! revenant ! revenant !.. puis elle fait entendre encore les accents plaintifs et lugubres qu’elle avait déjà fait entendre dans la soirée. Lullin se met sur son séant, et saisit son épée. Hector se place au devant de lui, prêt à fondre sur le fantôme au premier signal que lui fera son maître, mais attendait ses ordres avec tout le sang-froid d’un courage souvent mis à l’épreuve.

— Qui est là, s’écrie le Genevois ? qui se promène dans cette chambre ?

Sans répondre, la figure s’approche, et Lullin croit reconnaître un chevalier qu’il sait être mort et enterré ; il lui semble qu’il a devant lui François de Pontverre, baron de Ternier en Savoie, issu d’une branche bâtarde de l’illustre maison de Gruyères, seigneur d’Aigremont, et naguère chef de la confrérie de la cuiller. Cependant ce gentilhomme avait été massacré à Genève au commencement de cette même année, dans une émeute populaire, à laquelle il avait donné lieu par sa brutalité… Enfin le fantôme parle :

— Qui est là, dites-vous ? qui se promène dans cette chambre ?… ne suis-je donc plus le maître chez moi ?

— Qui que tu sois, répond Lullin, je te déclare que je ne crois ni aux apparitions, ni aux revenants : ainsi, parle sans détour, et explique-toi ; que me veux-tu ?

— Si tu désires que je te parle, ne m’interromps pas ; je n’ai que peu de temps à te donner. Je suis le dernier des Pontverre, et tes compatriotes m’ont assassiné ; mais je leur pardonne, car j’ai eu des torts ; je reconnais maintenant ces torts, et je suis déjà en purgatoire. Je dois rester mille ans dans les souterrains de ce château pour garder un trésor qui y est déposé, et dont personne ne doit jouir avant ce temps. Tu sais que cet antique manoir appartenait depuis des siècles à ma famille ; mais ce que tu ne sais pas peut-être, et que je dois avouer, c’est que nous avons toujours abusé de notre autorité sur nos serfs et nos tenanciers. Nous pensions être d’une nature différente de la leur, et nous les traitions comme de véritables bêtes de somme. Il y a cent ans qu’ils s’insurgèrent et assiégèrent le château. Mon aïeul était absent, et son épouse, la jeune et belle Pontverre, n’avait auprès d’elle dans le noble manoir qu’un petit nombre de gens affidés. Déjà les murs sont escaladés, les portes sont enfoncées, une partie de la garnison est massacrée, et la malheureuse Pontverre est au pouvoir des rebelles, qui l’emmènent de force, comme leur prisonnière. Ses cris, ses pleurs, ses prières, ne touchent point le cœur de ces esclaves irrités, et dès longtemps exaspérés de tous les maux qu’ils ont déjà soufferts et de toutes les vexations auxquelles ils ont été exposés. Que deviendra la noble dame ? quel est le sort qui lui est réservé ? c’est ce qu’il est difficile de prévoir. La voyez-vous en proie à ses ravisseurs élever au ciel ses mains suppliantes, et tourner vers lui des yeux humides dont la couleur semble être un reflet de la voûte azurée ? Ses vêtements sont déchirés, et les longues tresses de sa blonde chevelure retombent en désordre sur ses épaules découvertes et sur son sein violemment agité.

Cependant les habitants de la Forclaz, village assez voisin d’Aigremont, émus de pitié en faveur de la vertueuse Pontverre, qu’ils savent n’être point coupable des torts qu’on peut avec raison reprocher à son époux, et surtout aux employés de ce seigneur hautain et trop fier de sa noblesse, prennent le parti de marcher contre les assaillants. Mais ils sont en nombre inférieur, et il est douteux qu’ils puissent réussir dans leur entreprise. Remarquez que de part et d’autre tous ces montagnards ne sont armés que de bâtons, de fourches, et de quelques instruments d’agriculture : car dans ces temps malheureux, comme à présent encore dans le pays de Vaud, le port d’armes était absolument interdit à tous les paysans. Cependant nos deux troupes combattant ainsi de plus près, et les lutteurs se prenant corps à corps, la mêlée n’en est que plus rude et plus sanglante. Tout-à-coup on vit arriver sept cavaliers bien montés, qui paraissaient tous âgés de 4o à 45 ans, et dont le costume était extrêmement remarquable. Ils avaient des habits gris taillés à la manière des capucins, mais du plus beau drap possible ; des bonnets d’écarlate, des ceintures d’or, et de grandes croix massives de même métal, suspendues à leur cou par de magnifiques chaînes ; enfin, de longues barbes bien peignées et bien soignées leur descendaient sur la poitrine. Du reste, ils avaient passé sur leurs épaules de riches baudriers qui soutenaient des cimeterres enrichis de pierreries. Ils étaient suivis d’une vingtaine de domestiques bien armés. L’apparition subite de ce cortège extraordinaire avait fixé tous les regards, et les combattants stupéfaits, et comme pétrifiés, restaient immobiles dans l’indécision de l’attente. Le chef de la troupe dorée s’avance de quelques pas, et d’une voix haute et imposante il prononce ces mots :

— Enfants ! reconnaissez le due de Savoie, ami de votre souverain le comte de Gruyères. Je vous ordonne de cesser cette lutte scandaleuse et criminelle. Remettez-moi cette noble dame, je la prends sous ma protection ; et qu’à l’instant même chacun de vous retourne dans ses foyers : je rendrai justice à qui de droit.

Cet ordre produisit tout l’effet qu’on pouvait en attendre. On vit ces pauvres serfs, accoutumés à céder à l’autorité, s’esquiver de côté et d’autre avec promptitude et comme des coupables qui craignent le châtiment ; mais les habitants de la Forclaz se retirèrent ensemble en bon ordre, et défilèrent modestement devant le duc en lui offrant leurs hommages. Ils amenaient la belle prisonnière, qui vint se jeter aux pieds du prince, et l’inviter à prendre quelque repos dans le noble manoir.

— Monseigneur, lui dit-elle, depuis que vous vous êtes dégoûté du trône, et que vous vous êtes retiré dans votre superbe ermitage de Ripailles, je craignais que vous ne prissiez plus aucun intérêt aux affaires de ce monde, et j’en suis d’autant plus reconnaissante du secours que vous avez bien voulu m’accorder.

— Madame, on ne peut jamais être indifférent aux injustices que l’on voit se commettre, et surtout quand l’innocence et la beauté en sont les victimes. Heureusement j’ai été averti assez à temps de ce qui se passait ici, et je me félicite d’avoir pu prévenir de plus grands maux.

— On voit bien, noble ermite, qu’en remettant à d’autres mains les rênes du gouvernement, vous vous êtes réservé le pouvoir de faire le bien, et dans vos États, et chez vos voisins, et que votre cœur, vraiment royal, vous a suivi dans votre retraite. Si mes vœux eussent été exaucés, Amédée VIII, le Salomon du quinzième siècle, fût resté sur son trône, pour donner à tous les potentats l’exemple de la justice, de la modération et de l’amour de la paix.

— Je suis sensible, Madame, à la bonne opinion que vous avez de moi ; qui sait ce que le ciel me réserve ? pourrai-je conserver toujours le calme et la tranquillité dont je jouis actuellement ? Quoi qu’il en soit, je saurai me soumettre aux décrets de la divine Providence. Adieu, Madame, il faut que je vous quitte ; dites-moi si je puis faire encore quelque chose pour vous.

— Monseigneur, je dois l’avouer, nos serfs ont réellement à se plaindre de nous ; je désirerais extrêmement améliorer leur sort ; veuillez écouter leurs réclamations, et y faire droit, si elles vous paraissent équitables. Vos décisions seront des ordres pour mon époux, si peut-être il pouvait blâmer ma condescendance. Quant aux habitants de la Forclaz, je leur fais don de la grande montagne de Perche, sauf la condition expresse que les femmes y auront part comme les hommes. Je voudrais aussi que les filles du village qui se marieront ailleurs, conservassent leur droit à cette même montagne, pour elles et leur postérité. Cette concession, annoncée par vous, Monseigneur, procurerait aux intéressés une double satisfaction : oserais-je vous demander cette grâce ?

— Je n’ai rien à vous refuser, Madame ; je vais donner tous les ordres nécessaires. Adieu !… je retourne à mon ermitage avec la satisfaction d’avoir obligé la belle et intéressante Pontverre.

Une heure après, tout était rentré dans l’ordre ; les serfs d’Aigremont voyaient déjà s’ouvrir devant eux un avenir séduisant et flatteur, et les habitants de la Forclaz, dès ce moment au comble de la joie, recevaient par anticipation le prix de leur dévouement et de leur amour pour la justice[29]. Cependant cette leçon faite aux Pontverre ne les corrigea pas, et demi-siècle après, les serfs, revenant à la charge lors de la cession de cette contrée aux Bernois, livrèrent aux flammes ce château, qui leur avait coûté, disaient-ils, tant de sueurs et tant de larmes. Dès lors les Pontverre ont été condamnés à habiter après leur mort les ruines et les souterrains de ce malheureux édifice. Quant à moi, je suis venu depuis trois mois libérer mon prédécesseur, et prendre sa place ici, sans pouvoir espérer d’être libéré moi-même avant les mille années dont je t’ai parlé… Ami, tu as eu le courage de me faire une visite ; tu n’as craint ni les Pontverre, ni les revenants : tu sauras bientôt si l’on peut se fier à eux.

Lullin voulait ajouter quelques questions ; il se leva même pour prendre au corps le fantôme : mais celui-ci avait disparu et refermé le panneau. Lullin fit des efforts inutiles pour le rouvrir ; il lui parut semblable à tous les autres, et la boiserie, quand on la frappait, rendait partout le même son. Notre héros ne put donc faire autre chose que de se recoucher, et probablement il eut quelque peine à se rendormir, si même il l’essaya. Malgré toutes les apparences, il ne croyait point avoir vu Pontverre ; mais il y avait sans doute matière à penser dans cette singulière apparition.

De très grand matin notre guerrier philosophe se remit en route, après avoir cependant touché encore aux provisions du fantôme. L’air pur de la montagne, le calme de la nature, et la vue magnifique qui se présentait à ses regards enchantés, lui rendirent des forces, du courage et de l’espérance. Comme il cheminait toujours en descendant, il volait plutôt qu’il ne marchait, et bientôt il arriva à Aigle sans aventure fâcheuse. Ses compagnons comptaient bien le revoir puisque son corps ne s’était pas retrouvé ; mais ils n’espéraient pas le revoir si promptement, et ils craignaient même qu’il n’eût été enlevé. À l’instant on s’occupa des préparatifs du départ, qui furent faits avec beaucoup de célérité, et l’on décida de longer les rives du lac du côté de Savoie ; mais pour imposer quelque respect aux habitants de cette contrée, on demanda et on obtint du bailli bernois quelques hommes d’armes, avec un petit étendard à l’écusson de la république, portant de gueules à la bande d’or, chargée d’un ours de sable, passant, lampassé de gueules. On comprend du reste quels furent pendant longtemps les sujets de la conversation de nos voyageurs ; mais il en est une que nous ne devons pas passer sous silence. Les insurrections des tenanciers d’Aigremont dont le revenant avait parlé, portèrent nos Genevois se récrier à l’envi sur le sort des paysans dans tout le pays de Vaud, et sur la grande ligne de démarcation qui existait, soit entre la noblesse et les villes, soit entre les villes et les laboureurs, qu’on appelait les vilains. Ceux-ci étaient la plupart serfs et attachés à la glèbe ; on trafiquait d’eux comme d’une marchandise, et on les vendait en aliénant le fonds qu’ils devaient cultiver. Ils étaient plus ou moins opprimés par leurs seigneurs et par les villes, qui, jalouses de leurs propres franchises, voulaient cependant avoir des sujets et des serfs. Elles ne s’occupaient d’ailleurs que de leurs propres intérêts, et point du tout du sort des paysans. Il paraît même qu’elles mettaient plus de prix à l’argent qu’à la morale. La ville de Lausanne, par exemple, se plaignait à l’évêque de ce que les chanoines faisaient de leurs propres maisons des maisons de débauche ; mais le motif de cette plainte n’était point la morale outragée, c’était le tort que les nobles chanoines faisaient par là aux maisons de cette espèce que la ville autorisait, et dont elle exigeait une redevance annuelle. La ville ne se plaignait point de ce que les évêques eux-mêmes, pour augmenter leurs revenus, entretenaient de semblables établissements, et tout auprès de la cathédrale, car ils en avaient le droit. Et remarquez que ces vénérables prélats appelaient ces établissements nos bons lieux, comme les rois de France et les ducs de Savoie appelaient quelques villes de leurs états nos bonnes villes.

— Que diront nos neveux, s’écria M. Lullin, à supposer que la morale s’épure, comme il faut l’espérer, que diront-ils quand ils connaîtront ces détails ; quand ils sauront que dans des villes aussi petites que Lausanne et Genève, les courtisanes étaient non seulement tolérées, mais formellement reconnues, et qu’on n’exigeait d’elles que de porter au bras un signe visible, un cordon blanc, par exemple, sur une robe de couleur, et de se loger dans les quartiers qui leur étaient assignés, comme dans la rue de Pierrabot (rue du Pré) à Lausanne, et dans celle des Juifs ou celle de Saint-Christophe à Genève ? Que diront-ils surtout de cette Reine du sérail public que nos magistrats nomment de concert avec l’évêque ou avec le conseil épiscopal, et à laquelle ils font prêter un serment authentique comme si on lui conférait quelque charge honorable ou quelque dignité réelle[30] ?

Pour en revenir au pauvre peuple, on peut dire qu’il était ignorant, superstitieux, misérable, et sans cesse tyrannisé, soit par les nobles, soit par les villes, soit par les couvents. Il menait la vie la plus triste possible, et n’avait d’autres plaisirs que celui de chômer la fête des Saints, et de faire de temps en temps des processions. Les garçons plantaient des mais[31] devant les portes de leurs belles ; et les jeunes gens des deux sexes dansaient des branles, le dimanche au soir, en chantant quelque coq-à-l’âne plus ou moins ridicule. Quant aux jeunes nobles, ils fréquentaient la cour de Savoie, et rapportaient les mœurs de cette cour dans leurs manoirs féodaux, où ils s’occupaient plus de chasse que d’étude ou d’agriculture.

M. Lullin apprit à ses amis que les serfs d’Aigremont avaient tellement été vexés par les subdélégués des seigneurs, qu’on n’avait pas craint de les atteler en guise de bœufs, en leur mettant un joug sur le cou. Ces pauvres gens assuraient, dans ces temps malheureux, qu’ils n’avaient plus un instant de bonheur, et que chaque morceau de pain qu’ils mettaient à la bouche était trempé de sueurs et de larmes.

M. Lullin revenant ensuite au tableau des superstitions religieuses, qu’il avait tracé précédemment, y ajouta celui des superstitions populaires.

Ce pauvre peuple, dit-il, et bien des gens encore sont peuple à cet égard, ce pauvre peuple croit aux apparitions, aux revenants, aux sorciers, aux astrologues, à ceux qui jettent des sorts. Il croit aux signes de mauvais augure, et il les trouve dans les chiens qui pleurent, dans les hiboux qui crient au voisinage des maisons, dans les grillons qui s’établissent auprès des foyers, dans les éclats de boiseries, dans les cendres qui se forment en pelotons, dans les fosses des morts quand elles s’affaissent après l’inhumation, dans le ramollissement des cadavres avant l’ensevelissement, etc. Il croit encore aux nombres malheureux, comme si l’on est à table en nombre pair dans certaines circonstances, etc. Tous ces préjugés, ajouta-t-il, ne sont dus qu’à l’ignorance où nous sommes des causes véritables de ces sortes d’effets, qui ne sont rien en eux-mêmes, ou qui n’ont du moins rien que de très naturel. Ils sont dus encore à l’amour du merveilleux et au désir de connaître et de prévoir l’avenir. Du reste, la prétention d’annoncer quelquefois l’avenir ne m’est pas tout à fait étrangère ; et, sans être bohémien, je vois se préparer quelques événements qui amélioreront le sort des habitants de ce pays, et que sans doute vous voyez comme moi. La conduite du duc et celle des Bernois nos alliés nous promettent un changement de scène, et je ne doute point qu’avant vingt ans le pays de Vaud n’appartienne à ces derniers. Puisse notre chère patrie, la petite Genève, non seulement conserver ses privilèges, mais acquérir encore une entière indépendance ! Je vais plus loin : la décadence des mœurs dans toute l’Europe, et le progrès des lumières, favorisé encore par la découverte récente de l’Amérique, tout doit provoquer des réformes. Les institutions politiques changeront sans doute plus ou moins promptement ; la torture sera abolie ; le sort des classes inférieures sera amélioré ; mais un grand nombre de préjugés subsisteront et pendant les mille années que Pontverre gardera son trésor dans son souterrain, pendant ces mille années encore on verra, soit le petit peuple, soit une foule de gens qui se croient bien supérieurs à lui, livrés aux erreurs et aux idées superstitieuses. Heureux le monde si la vérité et la justice peuvent un jour briller de tout leur éclat sur l’univers régénéré !

Cette douce perspective répandit quelque sérénité sur le visage des voyageurs, comme un rayon de soleil qui perce à travers les barreaux d’une prison ; et M. Lullin lui-même oublia un moment sa fille, ou crut l’avoir retrouvée. Mais, hélas ! ils arrivaient au bord du lac, près de Villeneuve, et le redoutable Chillon paraissait au devant d’eux, à une petite demi-lieue de distance.

— Toute illusion est détruite ! s’écria Lullin : voilà le séjour de l’innocence opprimée ! là est la preuve que la tyrannie exerce encore son pouvoir sur la terre ! dans les affreux cachots de ce manoir sacrilège est plongé pour toujours peut-être l’ami des hommes et d’une sage liberté, notre vertueux Bonnivard. Il entend les vagues du lac, agité par la fureur des vents, se balancer sur sa tête. Il n’aura d’autre occupation que celle de parcourir tristement son caveau creusé dans l’épaisseur d’un rocher ; et l’on verra sans doute, dans quelques années, la trace de ses pas imprimée sur l’humide parquet de cet horrible tombeau !… Ô Charles III ! voilà tes œuvres ! Écoute, n’entends-tu pas déjà la voix des poètes futurs bénir la mémoire du généreux martyr de la liberté, et vouer à la vindicte publique les actes de ton despotisme ?… Amis ! nous ne pouvons point délivrer Bonnivard ; mais que du moins nos vœux et nos prières s’élèvent ensemble vers le ciel, et sollicitent de la suprême sagesse les consolations qui peuvent adoucir dans le cœur de cet homme de bien le sentiment de toutes ses souffrances[32] !

Un long silence suivit cette invocation touchante ; la petite troupe continua de s’acheminer vers Genève, où elle n’arriva que le lendemain vers le milieu du jour. Déjà on se disposait à repartir pour Chambéry, quand M. Lullin se trouva subitement atteint de la peste, et ses amis durent attendre l’issue de cette affreuse maladie, qui ne faisait grâce qu’à bien peu de personnes.

CHAPITRE X.

La Correspondance et le Couvent.

Nous avons laissé Victorine fort inquiète sur le compte de son ami. On lui avait annoncé qu’Édouard serait encore absent pendant quelques jours, et c’était beaucoup trop pour l’impatience de la belle prisonnière. Mais, dans le vrai, la blessure du jeune homme n’était rien ; bientôt après la levée du premier appareil et le départ de M. Lullin, il pensait déjà à quitter le lit, et il l’eût fait si on ne l’en eût empêché. Cette journée et la suivante se passèrent pour lui en mouvements d’impatience, et en réflexions plus ou moins sombres et mélancoliques. Elles se passèrent pour Victorine à peu près comme celle qui avait suivi son arrivée à Lausanne. Elle eut à supporter plusieurs visites de l’évêque, avec les mêmes instances relativement à la religion, et avec des démonstrations de tendresse toujours plus marquées, toujours plus embarrassantes, et qui provoquaient toujours plus son indignation. Si elle eût pu savoir qu’Édouard était si près d’elle, elle aurait probablement forcé le passage pour aller le joindre ; mais le croyant éloigné, elle n’aurait point su où se réfugier en s’échappant de son appartement. Elle craignait d’ailleurs de faire un éclat qui compromettrait l’oncle d’Édouard, sans peut-être lui procurer à elle-même la liberté. Elle se décida donc à prendre patience aussi longtemps qu’il lui serait possible ; et, dans ces deux journées comme dans la première, elle sut imposer au prélat, et l’obliger jusqu’à un certain point au respect qu’elle méritait si bien.

Le soir de ce troisième jour, dès que le château fut tranquille et que chacun se fut retiré dans son appartement, Édouard, seul dans sa chambre, ne put résister à l’envie de sortir de son lit. La nuit était fort belle ; la lune était dans tout son éclat ; notre héros se lève, prend sa guitare, entr’ouvre la fenêtre, et chante d’une voix expressive et mélodieuse une romance que nous allons transcrire en langage moderne. Les paroles et la musique lui appartenaient ; c’est sur cet air que l’on a fait de nos jours cette autre romance si jolie, Oh ! que j’ai douce souvenance !

 

Te souvient-il, ô mon amie !

De ces beaux jours de notre vie,

Où, sans chagrins, gais et joyeux…

Chérie !

En aimant nous étions heureux

Tous deux ?

 

Dès le matin je disais, j’aime !

Tes yeux semblaient dire de même ;

Dans mes transports, dans mon ardeur

Extrême,

Mes bras pressaient contre mon cœur

Ton cœur !

 

Le jour, je te suivais sans cesse ;

Tu souriais à ma tendresse.

Je sens toujours de ces instants

L’ivresse ;

Rends-moi ces biens, rends-moi ces temps

Charmants !

 

La nuit, rêvant à mon amie,

Je la voyais dans la prairie

Ornant son sein de quelque fleur

Jolie !

Je sentais palpiter mon cœur

D’ardeur !

 

Aujourd’hui, je plains ton absence.

Reviens, reviens en ma présence,

Je te promets plaisirs, bonheur,

Constance ;

Tous les trésors que donne au cœur

Le cœur !

 

Il chanta cette romance deux fois de suite ; et pendant qu’il répétait encore le dernier couplet, il aperçut un papier suspendu à un fil, et qui descendait lentement devant sa fenêtre. Tout en le saisissant, il s’avança pour voir d’où venait cette épître ; il remarqua que le fil sortait d’une fenêtre assez allongée, mais très étroite, placée beaucoup au-dessus de la sienne ; mais il n’y avait personne. C’est que cette fenêtre, soit par son peu de largeur, soit par les barreaux dont elle était garnie, ne permettait point à Victorine de se montrer à son ami. Son appartement avait sans doute d’autres croisées ; mais elle avait été forcée de se placer à celle-là, qui seule répondait à la chambre d’Édouard. Le fil restant dès lors sans mouvement, le jeune homme comprit que ce message discret attendait une réponse. Il ouvre son billet, et reconnaît à l’instant l’écriture de Victorine. On conçoit facilement par combien de sentiments divers il fut successivement agité. Il avait peine à commencer sa lecture ; il l’entreprit enfin. Voici ce qu’avait tracé son amie :

« Édouard, je vous demande de la circonspection ; réprimez vos premiers mouvements. Victorine est dans ce château : elle y est prisonnière. L’inquiétude l’a tourmentée ; mais elle est plus tranquille à présent, puisqu’elle vient d’apprendre par vous-même que vous êtes près d’elle et que vous ne courez plus de dangers. Ne quittez pas votre chambre ce soir ; il est trop tard pour faire aucune démarche aujourd’hui ; et, dans tous les cas, je dois passer la nuit ici. Demain voyez votre oncle, et demandez-lui de me rendre à mes parents ; mais ayez soin de mettre de la prudence et de la modération dans tout ce que vous ferez. Adieu, dites-moi, par l’entremise de mon fil, que vous êtes en bonne santé. Le mouvement que votre main lui imprimera se fera sentir à la mienne et nos cœurs s’entendront. Mais que notre correspondance cesse à ce moment-là, et cherchons ensuite le repos, en pensant que demain nous pourrons être ensemble. »

Édouard répondit : « Ô ma Victorine ! je vous ai cherchée en vain ; j’allais repartir pour vous chercher encore : et vous êtes si près de moi ! et je puis correspondre avec vous ! Concevez-vous bien mon bonheur ? Demain je pourrai vous voir ! Mais pourquoi n’est-ce pas dès à présent ? pourquoi ce retard ? pourquoi toutes ces précautions ? Comment se fait-il, ma chère amie, que tu sois ici, dans le palais de mon oncle, et sans que j’en sois averti ? Qu’il me tarde d’avoir la clef de cette énigme incompréhensible ! Qu’il me tarde de connaître tous les détails de ce drame extraordinaire ! Tu me prescris la prudence ; tu ne veux pas que j’entreprenne rien aujourd’hui : je dois t’obéir ; je dois obéir à ma Victorine, à cet ange de douceur, de bonté, de sagesse et de raison… Vous voulez savoir si ma santé est bonne, et vous ne me dites rien de la vôtre. Oui, je suis bien, très bien, et l’idée que vous êtes si près de moi me serait un baume pour bien des blessures. Vous attendez ma réponse, il faut donc la terminer. Adieu, mon amie ! ta main s’aperçoit-elle que mes lèvres s’appliquent à l’extrémité de ce fil, dont les deux bouts dans ce moment me semblent se réunir ?

Victorine retira son fil, et prenant le papier qu’il lui apportait, elle prononça lentement un léger adieu, qu’un sylphe bienveillant porta jusqu’aux oreilles d’Édouard, et qui sembla faire résonner légèrement les cordas de sa guitare : l’accord qu’elles formèrent était tendre et mélancolique.

Le lendemain Édouard parut inopinément au lever du prélat, qui lui demanda avec émotion par quel hasard il était là, et s’il oubliait sa blessure.

— Mon oncle, la blessure dont vous parlez n’est rien ; je la considère comme tout à fait guérie ; mais celle que je ressens au cœur me semble plus grave.

— Mon fils, expliquez-moi cette énigme.

— Monseigneur, Victorine est dans votre palais ; vous l’avez voulu sans doute ; comment cela s’est-il fait ? pourquoi, je vous prie, m’en fait-on un mystère ?

— Mon fils, vous êtes arrivé ici blessé ; le chirurgien avait recommandé le calme et la tranquillité.

— Je le comprenais, mon oncle ; mais je ne comprends pas pourquoi Victorine est ici. L’évêque de Genève la fait enlever, et c’est chez vous qu’on la conduit ; et quand son père la réclame, vous assurez que vous n’en avez point eu de nouvelles.

— Il me semble, Monsieur, que vous vous oubliez beaucoup, et que je serais en droit de vous renvoyer, en faisant cesser cet interrogatoire presque insolent.

— Mon cher oncle, vous le savez, je vous aime comme un fils tendre aime un bon père, et je n’ai jamais manqué au respect qui vous est dû. Mais vous connaissez mieux que personne quel est mon attachement pour la belle et vertueuse Victorine ; n’est-il pas naturel que je partage ses peines ? pourrais-je d’ailleurs la savoir si près de moi, et ne pas désirer la voir, ne pas désirer connaître les raisons de son séjour ici ?

— Eh bien ! à la bonne heure ; vous la verrez, elle pourra vous dire que c’est l’intérêt que je prends à vous, à votre bonheur, qui a décidé son voyage. Vous ne pouvez être unis sans avoir la même religion, et il me semble que le neveu de l’évêque de Lausanne ne doit pas s’abandonner à ces croyances nouvelles qui ne tendent à autre chose qu’à l’abjuration du christianisme. N’est-il pas naturel aussi que je fasse tous mes efforts pour sauver de la damnation éternelle celle qui doit être l’épouse de mon neveu ?

Le prélat, en parlant de cette manière, était bien convaincu que Victorine ne ferait connaître à personne tous les sujets de plainte qu’elle pouvait avoir contre lui. Édouard ne pouvait les soupçonner ; et, quoiqu’il blâmât au fond du cœur et bien fortement la conduite de son oncle, il crut réels les motifs qu’il venait de lui énoncer. Il se borna donc à représenter à son oncle que Victorine avait trop de caractère pour pouvoir être amenée par la contrainte à embrasser une opinion qui ne serait pas la sienne, et qu’il paraissait d’ailleurs injuste et cruel de l’ôter à ses parents sans leur aveu ; il fit encore l’observation qu’il était peut-être peu convenable qu’elle séjournât dans un château que son amant habitait. Enfin, il demanda avec instance que la pauvre prisonnière fût conduite chez les religieuses de Bellevaux, en attendant que son père pût venir la chercher.

— Sur votre demande, ajouta-t-il, elles ne peuvent la refuser, quoiqu’au fond du cœur elle soit réformée, et surtout avec l’espoir de la ramener au catholicisme.

Le prélat était véritablement en colère ; mais il sentit la nécessité de se contenir, et il comprit qu’il ne pouvait se refuser à la demande de son neveu sans risquer de se compromettre davantage encore ; il consentit donc à tout pour le moment, se réservant de faire naître des incidents favorables à ses vues.

Édouard ne tarda pas à voir Victorine, et il lui fit part de la résolution prise. Elle lui raconta ses aventures depuis leur rencontre près de Bursinel, mais ne dit pas un mot du souterrain. Édouard de son côté lui fit le détail de tout ce qui lui était arrivé à lui-même, mais il ne parla point de son combat avec Divonne. Il apprit à Victorine qu’il avait reçu des nouvelles de M. Lullin, qui se rendait à Chambéry par Genève, n’ayant pas trouvé le grand bailli à Moudon. Édouard ajouta que dès le lendemain il irait rejoindre son respectable ami, et qu’en attendant il lui enverrait un messager pour l’arrêter à Genève, et l’empêcher de continuer sa route.

Si maintenant nous nous transportons vers le soir de cette journée, nous verrons Victorine au couvent, contente de se sentir protégée par les religieuses, contente encore d’avoir vu à plusieurs reprises son ami, et de l’avoir vu, pensait-elle, en très bonne santé. Il est vrai qu’elle l’avait trouvé un peu pâle ; mais elle attribuait cela à l’inquiétude qu’il avait éprouvée pendant ces trois ou quatre derniers jours. Victorine espérait aussi voir arriver incessamment son bon père, et retourner avec lui dans cette maison qu’elle avait quittée, et qu’elle regardait comme l’asile du bonheur. La pauvre fille n’imaginait pas que le lendemain son père serait atteint à Genève même de la plus terrible peut-être de toutes les maladies.

Quant à Édouard, il était rentré au château, se préparait à partir dès le point du jour, était aussi heureux que son amie, et chantait encore sa romance vers cette fenêtre qui lui avait procuré une surprise qu’il ne devait oublier de sa vie. Enfin, M. Lullin passait cette même soirée avec ses amis, dans une grotte mystérieuse située au bord du lac, près de Meillerie. Cette grotte, qui existe encore, et qui est connue sous le nom des Viviers, est en partie l’ouvrage de la nature, et en partie l’ouvrage de l’art. Le fameux ermite de Ripaille l’avait appropriée à ses goûts épicuriens. On y voit une source d’eau limpide sortant du roc, et tombant en cascades répétées dans des réservoirs placés les uns au-dessus des autres, et destinés par Amédée à conserver et rafraîchir du poisson. De là un passage souterrain, pratiqué entre deux rochers, conduit à une seconde crique, où l’on ne peut du dehors arriver que par eau, tout comme dans la grotte même. M. Lullin connaissait cette espèce de retraite ; et, profitant d’un petit bateau placé sur le rivage, il laissa son escorte chercher un abri chez un paysan, et préféra pour plus de sûreté se retirer là avec les Genevois, fort peu ménagés en général par les gens du pays.

Arrivons maintenant à la journée suivante. Pendant que notre philosophe genevois se rend chez lui, sa fille continue dans le couvent de Bellevaux à se bercer de flatteuses espérances, et son ami Édouard côtoie la rive droite du lac sans se douter que M. Lullin côtoie la rive gauche. Cependant le jeune homme, encore souffrant de sa blessure, fut obligé de s’arrêter à Nyon, et d’y passer la nuit. On peut juger de son affliction lorsque le lendemain il vit son ami luttant contre la peste, ce monstre si redoutable, et on applaudira sans doute à son zèle et à son dévouement, quand on saura que sur-le-champ il prit le parti de le soigner et de ne pas l’abandonner. Il fit d’abord avertir le prélat de Lausanne de ce fâcheux événement, en le priant de le cacher à Victorine. Il marqua à celle-ci que son père avait déjà pris la route de Chambéry, qu’il allait le joindre, et que cet incident retarderait de quelque temps leur arrivée à Lausanne. Enfin, il se rendit chez le plus habile médecin pour lui demander ses directions, et il ne lui cacha point qu’il avait été blessé quelques jours avant, et que sa blessure, quoique bien légère, n’était pas tout à fait cicatrisée. L’Esculape lui dit que cette circonstance était heureuse pour lui, et pouvait le préserver de la contagion. Il lui conseilla de s’habiller de soie et de ne point porter de laine ; de se pourvoir du plus fort vinaigre pour s’en laver fréquemment, et pour en faire des fumigations.

— Vivez sobrement, lui dit-il, aiguisez vos aliments et vos boissons avec du jus de citron, entretenez sur vous et autour de vous la plus grande propreté ; que l’air des appartements soit frais et souvent renouvelé ; enfin, ne vous laissez point aller à la crainte : la peste est un ennemi qui fuit les gens intrépides.

— Mais, Monsieur, quels sont les soins à donner au malade ?

— Point de remèdes ; le séjour au lit, la tranquillité la plus grande, une extrême propreté ; pour aliments du gruau, des panades ; pour boisson une infusion de camomilles, et tout cela acidulé avec le suc d’orange ou de citron. Mais une chose, Monsieur, que vous devez bien observer, c’est de n’admettre dans la maison aucun de ces étrangers qui se sont introduits dans la ville comme garde-malades. Ils s’entendent entr’eux, hommes et femmes, pour propager autant qu’ils le peuvent cette horrible maladie, qu’ils appellent la Clauda. S’ils ont porté la désolation dans une famille, « la Clauda se porte bien, disent-ils, elle fait grand’chère. » Leur but est de recueillir les tristes dépouilles des mourants, dépouilles qu’on leur abandonne sans peine ; et vous voyez que l’amour du gain les rend prodigues de la vie des autres et de leur propre vie. Ils ont une espèce de pâte imprégnée du venin de la peste, ils en frottent les verrous des portes, les barrières des ponts, et tout ce qui peut s’offrir de soi-même aux attouchements du public. Voilà des faits dont je viens de m’assurer, et que j’ai fait connaître à l’autorité. Les coupables seront punis sans doute ; mais en attendant j’ai cru devoir vous avertir, pour que vous fussiez sur vos gardes.

Édouard remercia ce médecin philanthrope, et alla sans délai s’établir près de son malade, remplissant seul les fonctions de garde, de valet de chambre et de commissionnaire[33].

CHAPITRE XI.

Le Château de Glérolles.

Pendant trois ou quatre jours la scène n’offre rien de remarquable. L’évêque visitait souvent Victorine, et celle-ci le recevait, espérant qu’il pourrait lui donner des nouvelles de son père et de son ami. Le prélat disait qu’il n’en avait point. Enfin, il eut l’idée de profiter de l’absence d’Édouard pour se remettre en quelque sorte en possession de Victorine : bien plus, il avait eu aussi la visite de Satan ; et d’après l’impulsion qu’il en avait reçue, il formait un affreux projet. Regardant M. Lullin comme déjà mort, et n’imaginant pas même qu’Édouard pût échapper à la contagion, il se traçait un plan pour surprendre Victorine, et abuser de l’épouse de son neveu. Abordant un matin sa victime avec un visage où se peignaient la tristesse et le chagrin, il lui avoua que M. Lullin était très malade à Genève, et qu’Édouard le soignait. La jeune personne, comme il s’y était attendu, demanda avec instance de se rendre auprès de son père pour lui donner elle-même tous les soins qu’exigeait son état, et pour libérer ainsi Édouard.

— J’avais la même idée que vous, ma chère fille, et je formais déjà le plan de vous faire conduire à Genève ; mais vous n’avez pas su peut-être que le lendemain de votre arrivée à Lausanne, monsieur votre père, Édouard et leurs compagnons, s’étaient battus avec un parti de chevaliers de la cuiller, et que le chef de ceux-ci avait été tué par Édouard.

— Bon Dieu ! que dites-vous, Monseigneur ? je n’en savais en effet pas un mot ; Édouard me l’avait caché. Mais, dites-moi, je vous en conjure, mon père est-il sorti sain et sauf de ce combat ? je ne l’ai pas revu depuis.

— Oui, oui, ma fille ; je puis vous assurer qu’il n’a pas eu une égratignure, et que sa maladie actuelle n’a point de rapport avec cette affaire. Mais vous sentez que les chevaliers de la cuiller chercheront les occasions de se venger de votre père et de mon neveu, et que vous devez éviter leur rencontre, même avec une escorte que je pourrais vous donner. Le meilleur moyen à employer pour cela est de vous rendre à Genève par le lac.

— Mais, Monseigneur, Édouard s’est-il embarqué l’autre jour pour aller rejoindre mon père ? s’est-il rendu seul à Genève ?

— Édouard a quelquefois trop de courage et pas assez de prudence : il est allé seul et à cheval ; mais heureusement, et par un hasard singulier peut-être, il n’a pas rencontré un seul des chevaliers.

— Je sens, Monseigneur, qu’il serait plus prudent de s’embarquer ; mais je ne voudrais pas différer d’un moment.

— C’est bien mon intention, ma fille. Je vous ferai conduire aujourd’hui à Glérolles, où vous savez que j’ai un château au bord du lac ; les femmes que vous avez eues à Lausanne vous y accompagneront, et je vous donnerai d’ailleurs une suite convenable. Glérolles n’est qu’à trois lieues, et j’ai là une barque que je ferai préparer pour vous transporter à Genève avec votre suite. D’ailleurs, les chevaliers de la cuiller ne fréquentent guère la route de Lausanne à Glérolles.

— Monseigneur, j’accepte cet arrangement ; mais veuillez recommander à vos gens que l’embarquement ne soit point retardé, et qu’il ait lieu dès l’aube du jour.

Le prélat se retira sans laisser voir la satisfaction secrète qu’il éprouvait d’avoir jusque là aussi bien réussi.

Il faut savoir que Sébastien de Montfaucon avait fait restaurer le château de Glérolles, où il faisait de fréquents séjours ; et que dès lors on y a vu, pendant plus de trois cents ans, ses armoiries sculptées sur la plupart des portes et des fenêtres, comme des témoins de l’importance qu’il mettait à ces emblèmes de sa noblesse et de son autorité. Il faut savoir qu’il aimait à retrouver là les issues secrètes dont nous avons vu un exemple au château de Lausanne. Maintenant on pourra se faire une idée du plan formé par ce bon prélat, relativement à Victorine. Il avait à Glérolles une espèce de gouvernante âgée, qui avait toute sa confiance, et à laquelle il pouvait parler sans façon de ses intrigues amoureuses. Il lui ordonna de loger Victorine dans une chambre qui avait une issue secrète sur le lac, issue qu’il était impossible d’apercevoir depuis la chambre même. Il la chargea de faire naître quelque incident qui empêchât le départ, et qui retînt la jeune personne au moins un jour encore à Glérolles. Enfin, il recommanda à la même confidente de mêler dans les aliments qu’on présenterait à Victorine, le soir du second jour, une drogue assoupissante, dont l’effet devait être tel que pendant une partie de la nuit elle ne pût être réveillée qu’avec peine. Du reste, il n’empêcha point, et il voulut même que les femmes de sa victime fussent logées dans une chambre voisine, à condition cependant qu’elles eussent leur part du breuvage : car elles n’étaient point du complot. Ces détails suffisent pour faire juger des intentions du prélat.

Au premier moment, tout semblait le seconder dans son infâme projet : Victorine était à Glérolles, et le temps se disposait tellement à l’orage, qu’il était facile de voir que le départ pour Genève n’aurait point lieu le lendemain. La duègne en était certaine, mais se fût-elle trompée, elle ne s’en inquiétait guère, car elle avait plusieurs cordes à son arc.

L’évêque aussi remarqua avec plaisir, depuis les fenêtres de son palais à Lausanne, que le ciel semblait se déclarer pour lui. C’était ainsi qu’il interprétait le choc des éléments ; et le tonnerre qui grondait sur sa tête, ne faisait pas entrer le remords dans son cœur. Mais le ciel quelquefois emploie les scélérats pour déjouer les projets des scélérats, en attendant que les uns et les autres trouvent la punition qu’ils méritent.

Déjà tout paraissait tranquille au château de Glérolles, Victorine et ses femmes dormaient profondément, quoique le breuvage narcotique n’eût été préparé que pour la nuit suivante. La première rêvait qu’elle faisait voile pour Genève, par le plus beau temps du monde ; qu’elle arrivait, qu’elle se jetait dans les bras de son père, et lui rendait la vie. Elle voyait Édouard heureux de sa présence, lui annoncer qu’il embrassait la réformation. Enfin, le malade ranimé unissait les mains de ses deux enfants, et les serrait dans les siennes. La physionomie de Victorine exprimait l’innocence, la sérénité et le parfait contentement… À ce moment la figure atroce de Philonardi paraît dans la chambre. Il est vêtu lestement, marche à pas mesurés, tient de la main gauche une lanterne qu’il détourne un peu, et sa main droite est armée de ce poignard étincelant et affilé qui doit servir sa vengeance. Un sang pourpré va couler à flots sur ce sein de lis et de roses, qu’aucun regard impur n’a encore profané. Le monstre touche presque sa victime, il cherche des yeux la place qu’il doit frapper, il lève le bras…, mais une révolution soudaine se fait dans tous ses sens… ; il a vu Victorine dans tout l’éclat de sa beauté ; cette vue a changé son être : ce n’est pas le remords, ce n’est pas un sentiment vertueux qui arrête son bras ; un feu subit circule dans ses veines ; il remet lentement l’instrument de mort dans son fourreau ; il lève les mains au ciel, comme pour lui demander son secours dans le nouveau crime qu’il médite. Il pose sa lanterne à quelque distance, revient, met un genou en terre ; le voilà prêt à saisir une main étendue vers lui, et qu’il veut couvrir de baisers. Mais Victorine parle bas ; il écoute, il entend ces mots : Mon père ! mon ami !… il lui semble que ces tendres expressions s’adressent à lui ; il n’est plus maître de lui-même, il s’abandonne à l’élan de sa passion… Victorine se réveille ; jette un cri lamentable ; repousse avec force son bourreau, qui tombe étendu sur le parquet… À l’instant elle sort du lit, continue de jeter des cris aigus, et se réfugie dans un angle de la chambre, derrière un grand fauteuil dont elle se fait un rempart. Une des femmes de Victorine entre, tandis que l’autre appelle du secours. Philonardi, qui s’est relevé, frappe de son poignard celle qui se présente, et court à l’autre pour s’en défaire aussi. Il espérait encore se saisir de Victorine, et l’entraîner par le passage secret qu’il connaissait si bien. Par un hasard heureux quelques domestiques du château avaient veillé, et s’amusaient à jouer. Ils accourent aux cris redoublés qu’ils entendent ; trois d’entre eux sont encore frappés par le furibond chanoine. Mais enfin, un quatrième armé d’une épée, lui porte un coup mortel. Philonardi tombe, et s’écrie en mourant : Ah ! Jésus-Maria ! plus d’évêché ! plus de nonnains ! Satan m’a trompé[34] !

Victorine, dans son trouble, n’avait pu donner aucune attention à la physionomie du scélérat ; elle avait cependant soupçonné l’évêque. Quoi qu’il en fût, elle avait vu tomber son ennemi dans la chambre voisine ; et, se défiant désormais de tout le monde, elle pensa à s’échapper de ce repaire de brigands. Elle aperçut le passage secret par lequel son persécuteur s’était introduit, et qui était resté ouvert. Ce passage devait avoir une issue en dehors ; elle se décide à y entrer, pendant que dans l’autre chambre, on était occupé à secourir les blessés, et qu’on l’oubliait elle-même. Elle se saisit de la lanterne du chanoine, et passe dans le couloir, qu’elle parvient à refermer. Là, elle trouve une espèce de grand manteau ou de robe de capucin, dont le chanoine s’était débarrassé avant d’entrer dans la chambre. Victorine n’était pas sans vêtements, elle s’était couchée à moitié habillée ; mais elle comprit à l’instant que ce manteau la rendrait méconnaissable ; elle s’en enveloppa donc, rabaissa le capuchon sur sa tête, et continua sa route. Elle arriva bientôt au bas du passage, mais il s’ouvrait sur le lac. Trompée dans son attente, elle ne savait que faire, et restait irrésolue. Cependant deux hommes placés près de là dans un bateau, l’ayant aperçue, firent force de rames vers elle, en lui criant :

— Mon révérend père, vous nous avez fait attendre longtemps ; l’orage s’approche, et nous sommes impatients de regagner nos maisons et de rejoindre nos femmes ; descendez vite, à bord.

Ces bateliers, pensa Victorine, ont amené le monstre, probablement sans se douter de ses projets ; ils veulent retourner chez eux et rejoindre leurs familles, ils n’ont donc aucune mauvaise intention ; confions-nous à eux, mais jouons notre rôle.

Faisant alors le signe de la croix, et se mettant réellement en prières, soit pour n’être pas dans le cas de parler, soit pour implorer le secours du Ciel, elle descendit quelques marches encore, et sauta lestement dans le bateau. Elle éteignit sa lanterne et s’assit, toujours priant. Les bateliers suivirent la côte, en se dirigeant vers Lausanne, pendant dix minutes ; puis, abordant au rivage, l’un d’eux dit à Victorine :

— Mon révérend père, vous voici dans l’endroit que vous nous avez désigné ; et puisque nous sommes payés d’avance, nous n’avons plus qu’à vous souhaiter le bon soir, et à nous recommander à vos prières.

Victorine, les saluant par un mouvement de tête, s’élança sur le rivage : mais elle crut cependant devoir prononcer quelques mots, et elle dit aux bateliers, en forçant un peu sa voix :

— Bonsoir, mes amis.

— Jésus-Maria ! s’écria l’un d’eux ; ce n’est pas le moine, il y a là de là diablerie ? Et on les vit à l’instant prendre le large, et s’éloigner avec vitesse.

CHAPITRE XII.

Les Bohémiens.

Victorine, abandonnée à elle-même, s’imagina qu’on allait la poursuivre et la reprendre. Elle désirait s’éloigner de toute route battue, et, pendant quelque temps au moins, de toute habitation. Elle avait une lanterne ; mais elle ne pouvait la rallumer ; et quand elle l’aurait pu, elle ne l’eût pas fait. Cependant elle avait peine à se diriger dans l’obscurité ; la nuit était fort sombre, et l’orage semblait s’approcher toujours plus. La foudre sillonnant de temps en temps l’atmosphère, éclairait par moments les objets ; mais l’obscurité n’en paraissait ensuite que plus profonde. Bientôt la pluie survint, et tombait en assez grande abondance. Victorine avançait pourtant chemin autant quelle pouvait, gagnant de plus en plus les hauteurs, et son manteau lui devenait extrêmement précieux. Quoiqu’il lui inspirât une espèce d’horreur, elle n’avait garde de le rejeter, soit parce qu’il la tenait à l’abri, soit aussi par un certain instinct de modestie. Ce sentiment, si vif chez elle, lui eût fait conserver ce vêtement lors même que le temps eût été beau, et qu’elle eût été sûre de ne rencontrer personne. À mesure qu’elle s’éloignait de Glérolles et des routes pratiquées, elle reprenait plus de courage et de calme. Elle sentait bien d’ailleurs qu’elle devrait, avant qu’il fût longtemps, chercher l’abri de quelque chaumière, et demander l’appui et le secours de quelques bons campagnards. Occupée de cette idée, elle aperçut un feu à une certaine distance, et elle prit le parti de s’en approcher. Bientôt elle put distinguer quelques figures qui passaient et repassaient devant ce feu. Ce sont, pensa-t-elle, des paysans qui ont été surpris par l’orage ; trop éloignés de chez eux, ils ont fait du feu pour se sécher et se réchauffer en attendant le jour. S’étant approchée davantage encore, elle put enfin distinguer les objets, et voici le spectacle qui se présenta à sa vue :

Sous une large toile attachée à plusieurs arbres, et formant une espèce de tente très élevée, brillait un feu vif et bien entretenu. Autour de ce feu, une vingtaine de personnes, hommes, femmes et enfants, étaient en partie assises, en partie occupées de quelques arrangements qui les faisaient changer de place. Les hommes, outre une mauvaise chemise, n’avaient pour vêtement qu’un caleçon de la toile la plus grossière, et qui leur laissait les jambes nues. Les femmes portaient une jupe, qui chez plusieurs était en lambeaux, et elles avaient la tête couverte d’un linge qui leur retombait sur le dos en guise de mantelet. Quelques individus étaient en outre affublés d’un grand manteau, qui les recouvrait entièrement. Quant aux enfants des deux sexes au-dessous de neuf à dix ans, ils étaient tout à fait nus. Voilà le costume général de cette troupe, qu’on voyait bien être une troupe de vagabonds. Par-ci par-là cependant on apercevait ou un homme ou une femme, parés d’un habit du pays, et que tout annonçait avoir été volé. La physionomie de ces gens étant fortement éclairée par la lumière du feu, qu’ils caressaient de près, Victorine put remarquer qu’ils avaient les cheveux longs et noirs, le teint olivâtre, les dents blanches, l’œil vif et d’une extrême mobilité. Ils paraissaient très bien faits, et montraient beaucoup de souplesse dans tous leurs mouvements. Quelques-uns sautaient, dansaient, chantaient. Presque tous paraissaient gais, disposés à rire, et grands parleurs. Notre fugitive ne pouvait entendre de leur conversation que quelques mots prononcés un peu plus haut que les autres ; cependant elle put juger qu’ils parlaient avec la même facilité plusieurs langues différentes, le français, l’allemand, l’italien, et peut-être d’autres encore, mais que certaines expressions paraissaient appartenir à un langage inconnu, qui sans doute leur était particulier. Toutes ces observations de Victorine furent faites en moins de temps que nous n’en mettons à les décrire. Elle eut l’idée que ces singuliers personnages pouvaient appartenir à la borde des Bohémiens, dont elle avait entendu parler ; et son discernement la servait bien, car c’était en effet la troupe que son père avait rencontrée quelques jours auparavant. Mais, ne connaissant pas le caractère de ces vagabonds, elle ne savait si elle devait fuir ou se montrer. Ce doute était à peine entré dans son esprit, qu’on l’avait aperçue. La voir, l’entourer, l’entraîner auprès du feu, tout cela fut l’affaire d’un moment.

— Mon révérend père ! lui dit une des femmes, vous êtes mouillé : chauffez-vous, asseyez-vous là.

La chaise qu’on, lui présentait était une botte de foin, destinée à deux ou trois ânes chargés de porter le petit bagage.

— Ah ! parbleu, le joli moine ! quelle main douce ! quel minois fripon !

Et chacun de rire et de faire quelque réflexion gaie, tantôt dans une langue, tantôt dans une autre, et surtout dans le langage particulier aux Bohémiens. On cessa cependant un peu en remarquant que l’étrangère tremblait.

— Ne tremblez donc pas ainsi, ma pauvrette, reprit la femme qui avait déjà parlé ; avez-vous peur de nous ? nous ne voulons point endommager une peau aussi délicate… Tiens, Tom ! voudrais-tu, manger ça ?

— Je le mangerais bien si ce n’était dommage.

— Si je tremble, c’est de froid, dit Victorine, car je ne saurais avoir peur de vous : les méchants ne sont pas si gais.

— Bien dit, la petite, répliqua un des hommes. Camarades ! elle a de l’esprit : il faut la prendre avec nous.

— Accepté ! accepté ! dirent tous les hommes ; qu’elle soit des nôtres ! nous ferons son éducation.

— Doucement ! doucement ! maîtres sots, dit encore une femme : ce ne sera pas vous qui déciderez la chose ; veuillez au moins la consulter, cette belle enfant. Et d’ailleurs, ne voyez-vous pas, grands nigauds ! que ce serait une pomme de discorde jetée dans votre jardin ?

— Trêve de plaisanteries, dit la première femme. Et cette Bohémienne sera désormais celle que nous mettrons en scène, puisque nous avons déjà fait sa connaissance lorsqu’elle disait la bonne aventure à M. de Lullin. Trêve de plaisanteries, je veux parler sérieusement à notre belle affligée, car je vois qu’elle est malheureuse. Contez-nous donc, ma pauvrette, contez-nous vos aventures ; où bien voulez-vous que je vous les conte moi-même ?

Hélas ! je suis malheureuse en effet, et j’ai grand besoin de protection ; veuillez avoir pitié de moi. Du reste, il serait bien long de vous dire combien les méchants m’ont fait souffrir, et je doute que vous puissiez le deviner.

— Ce ne serait peut-être pas si difficile que vous le pensez, ma bonne ; laissez-moi examiner cette main si blanche et si douce. Vous m’avouerez d’abord qu’elle n’a pas été soumise à des travaux bien pénibles, et que vous ne me trouverez pas bien habile si je vous dis que vous appartenez à une classe distinguée. Votre façon de parler, le choix de vos expressions, votre son de voix même, n’annoncent-ils point une éducation soignée ? Vous en conviendrez. Mais voici qui vous semblera plus fort, et que je lis pourtant sur cette main : Vous avez été séparée d’un père et d’un amant qui vous cherchent. Vos beaux yeux ont fait des conquêtes qui leur ont fait verser des larmes. On a voulu user de violence envers vous, et vous êtes parvenue à vous évader.

— Tout cela n’est que trop vrai, ma bonne dame ; mais je ne conçois pas comment vous avez pu connaître ces circonstances.

— Bah ! qu’est-ce que vous dites, ma chère ! il ne faut pas être bien sorcier pour découvrir le passé ; mais si je vous annonce l’avenir, cela vous surprendra davantage.

— Hélas ! que cet avenir me laisse mon innocence ! Je me soumettrai, s’il le faut, à bien des privations. Au fond, cet avenir dépend je crois beaucoup de vous, mes chers hôtes !

— Oui ! oui ! je lis ici la volonté du Ciel :… la belle Genevoise retrouvera son père et son époux ;… ils la reverront pure et sans tache !… mais auparavant, les flammes de l’enfer sortiront de terre et frapperont de terreur ses sens épouvantés.

Ainsi parla la Sibylle : et l’espèce de tremblement dont elle était agitée, sembla gagner Victorine. L’attention que les assistants donnaient à cette scène, en examinant surtout la jeune fille, amena un instant de silence, qui semblait-être un recueillement pieux.

— Maintenant tout est dit, ajouta l’inspirée ; attendons les événements, et soyez tranquille au milieu de nous. L’orage a cessé, le jour s’approche, nous vous conduirons bientôt en lieu de sûreté. Vous pourriez douter peut-être de nos intentions ; mais vous êtes riche, nous en sommes certains ; et votre façon de sentir, que j’ai facilement pénétrée, nous assure une récompense, sur laquelle nous ne pourrions pas compter en servant vos ennemis. Voilà du moins de la franchise.

— C’est de la générosité, dit Victorine, et je ne veux pas tarder à vous prouver ma reconnaissance, autant du moins que je le puis dans ce moment. En quittant la maison paternelle j’avais quelque argent avec moi, le voici ; prenez cette bourse ; c’est un à-compte de ce que je veux faire pour vous. Je vous cèderais bien aussi ces bagues ; mais elles me sont précieuses par les souvenirs qui y sont attachés, et je désire les garder.

— Gardez vos bagues, ma belle enfant, mon art m’apprend qu’elles vous ont déjà rendu un bon service, et elles peuvent vous en rendre encore. Quant à la bourse, je l’accepte ; mais je vous remets en échange ce cœur de soie : c’est une amulette : qu’elle ne vous quitte plus, elle vous portera bonheur. Une personne mal intentionnée, une rivale peut-être vous avait jeté un sort dont j’ai le pouvoir de vous relever, et dont je vous relève. En disant cela elle fit mille grimaces et mille singeries, comme pour conjurer le Diable. Du reste, ajouta-t-elle, faites comme nous, si vous pouvez : sautez, dansez, riez de tout, prenez le temps comme il vient ; soyez sans soucis et sans inquiétudes pour l’avenir : c’est le moyen d’être heureux et de se bien porter ; aussi nous ne sommes jamais malades. Sans doute il faut mourir une fois ; mais que ce soit du moins brusquement et tout d’un coup : les morts lentes nous font horreur. Pendant que nous causons, vous voyez que mes camarades mangent, et mangent de bon appétit. Si on vous offrait de partager leur repas, vous refuseriez sans doute : vous n’êtes pas accoutumée à ces mets ; on peut vous distraire d’une autre manière. Allons ! allons ! musiciens et danseurs, à la besogne !

Aussitôt commencèrent des chansons burlesques, improvisées peut-être, et où la rime était observée, mais qui n’avaient presque pas le sens commun. Puis des danses au bruit des castagnettes et de quelques autres instruments, danses non moins burlesques que les chansons, et dont Victorine était forcée par moments de détourner ses chastes regards. Pendant toute cette scène, elle observait aussi ceux de ses hôtes qui ne dansaient pas, et elle remarquait avec un sentiment pénible qu’une extrême propreté n’était pas pour eux de première nécessité. Quelques-uns fumaient, les femmes comme les hommes, et on pouvait voir qu’ils ne rejetaient pas la fumée du tabac, mais qu’ils l’avalaient ; d’autres suppléaient à cela en mâchant le tabac même. Enfin, son attention se porta aussi sur ceux qui mangeaient encore ; et, il faut l’avouer, elle ne fut point tentée de partager leur repas. Quelques-uns buvaient de l’eau qu’ils puisaient à un ruisseau voisin, tandis que les autres avalaient, avec un plaisir marqué, de fréquentes rasades d’une liqueur contenue dans des gourdes, et qu’on pouvait juger, par l’odeur, être une eau-de-vie de qualité inférieure.

Victorine occupée de ses observations, avait posé à côté d’elle un mouchoir de poche. Quand elle voulut le reprendre elle ne le trouva plus. On lui demanda ce qu’elle cherchait ; elle le dit tout simplement. Aussitôt un des hommes, distingué de ses camarades par un fouet qu’il portait en bandoulière, fit le tour de la troupe, et trouvant bientôt le mouchoir dans la ceinture d’un jeune garçon, il s’en saisit, le rendit, et, malgré les instances de Victorine il appliqua sur le dos du coupable quelques coups de discipline.

— C’est notre chef, dit à l’étrangère un de ses voisins ; nous l’appelons Vay-Vode : il a le droit de nous punir ainsi lorsqu’il y a quelque plainte ou quelque réclamation. Mais sans cela il ne dit rien, et il a part aux bénéfices de ce genre que nous faisons de temps en temps : c’est son principal revenu, et nous lui rendons fidèlement compte.

Un moment après, une jeune femme s’approcha de Victorine, et la pria de vouloir bien être la marraine d’un enfant qu’elle avait eu dernièrement, et qu’elle ferait baptiser dès qu’on trouverait un curé qui consentirait à faire cette cérémonie.

— J’accepterais volontiers, dit Victorine ; mais je ne suis plus véritable catholique : j’ai embrassé tous les principes de la réformation.

— Et nous, dit la jeune femme, nous sommes tout ce que l’on veut ; nous sommes de toutes les religions, puisque toutes rendent hommage au Maître du ciel et de la terre.

— J’ai encore une objection à faire à votre demande, ma bonne ; c’est que probablement je ne serai plus avec vous quand vous baptiserez votre enfant : vous m’avez promis de me conduire en lieu de sûreté.

— Ma chère dame ! cela peut s’arranger ; donnez-moi seulement votre nom, ou tout autre que vous voudrez choisir, et promettez-moi de me faire un présent en particulier quand vous nous enverrez de vos nouvelles dans un lieu désigné.

— Si cela est ainsi, j’y consens : votre enfant est un garçon, appelez-le Victor.

— Bon ! dit une autre femme, l’heureux poupon, baptisé une première fois sous le nom de Conrad, une seconde sous celui de Jules, une troisième sous celui de Bernard, et une quatrième sous celui de Victor. Ce dernier, en attendant un autre, est au moins le plus glorieux.

L’officieux voisin apprit à Victorine qu’en effet ils faisaient baptiser leurs enfants aussi souvent qu’ils le pouvaient pour avoir des présents plus nombreux.

Pendant qu’on s’occupait ainsi, l’orage avait cessé, et le jour commençait à paraître. Les Bohémiens se préparèrent à lever leur camp, et la grande diseuse de bonne aventure fut chargée de conduire Victorine à sa destination. Celle-ci suivit son guide en toute confiance ; il faudra voir si cette confiance était bien placée, ce que nous saurons sans doute quand nous pourrons retrouver notre malheureuse héroïne.

CHAPITRE XIII.

La Perquisition.

Le prélat de Lausanne, trompé dans son attente, fut très affligé du départ de Victorine, et du danger qu’elle avait couru. Cependant, malgré le poignard à ses armes, trouvé entre les mains de Philonardi, il ne pouvait savoir bien positivement quelles avaient été les intentions de ce scélérat. Mais ce dont il était convaincu avec tout le monde, c’est que ce monstre avait voulu abuser de Victorine. Or, l’évêque, quoiqu’il eût formé le même projet, trouvait Philonardi extrêmement coupable, sans parler des assassinats qu’il avait commis ensuite. La même action, faite par lui, ou par un autre, était vue par ce bon prélat sous des couleurs bien différentes. Quoi qu’il en soit, il fut charmé d’être débarrassé du chanoine, et il donna quelques ordres pour qu’on allât à la recherche de Victorine, qu’il avait rendue si malheureuse ; mais celle-ci était déjà, comme on le lui avait promis à elle-même, véritablement en lieu de sûreté. En même temps notre évêque, en proie aux remords, fit avertir son neveu de ce qui venait de se passer, en lui disant qu’il avait voulu faire conduire Victorine à Genève, et que le temps seul avait mis obstacle à son départ.

M. Lullin, après quatre jours d’une forte fièvre, eut une éruption critique de bubons qui ne tardèrent pas à suppurer, et on put dès lors le considérer comme étant hors de danger, et entrant en convalescence. Quant à Édouard, la maladie l’avait épargné : les préservatifs dont il avait fait usage, sa sobriété, son intrépidité, l’avaient mis à l’abri du fléau, et sans doute aussi sa blessure, qui n’était pas encore tout à fait cicatrisée, quoique bien près de l’être. Ayant reçu de son oncle l’information dont nous avons parlé, il proposa à M. Lullin de le quitter, pour aller donner à sa fille de ses nouvelles, puisqu’à supposer même qu’elle n’eût pas appris sa maladie, elle devait être inquiète de ne pas le voir arriver. M. Lullin, entouré de domestiques pleins de zèle et d’affection, approuva ce voyage, tout en recommandant à Édouard, qu’il n’appelait plus que son cher fils, de prendre les précautions nécessaires pour ne pas porter la peste à Victorine dans le couvent où elle s’était retirée. On discutait encore, et Édouard se préparait à partir, quand nos deux reclus virent entrer un ecclésiastique d’une figure imposante et respectable. Il se présentait sans précaution dans cet appartement où personne n’avait mis le pied, pas même les domestiques, depuis l’arrivée du jeune Montfaucon. Et quelle ne fut pas leur surprise quand ils reconnurent l’illustre d’Estavayer ! Il venait remplacer Édouard auprès du malade, pour libérer le jeune homme et l’envoyer à la recherche de son amie. On conçoit quelle fut la scène qui se passa alors entre nos trois vertueux personnages. Ce fut un véritable combat de générosité, tel qu’il ne devrait jamais en exister d’autres entre les hommes, tous enfants du même Dieu, et rachetés par un même Sauveur. Enfin, d’Estavayer resta maître du champ de bataille[35], et Édouard alla s’occuper des mesures de prudence que son père lui avait prescrites, et dont il sentait d’ailleurs la nécessité. Il prit un bain d’une eau fortement salée ; frotta tout le corps de vinaigre, et se revêtit d’habits de soie absolument neufs, qui avaient été exposés un temps suffisant à la vapeur du vinaigre. Après ces préparatifs il partit pour Lausanne, et sans s’y arrêter il se mit à la recherche de Victorine, parcourant soigneusement les environs de Glérolles, et demandant partout des renseignements sur celle qu’il désirait ardemment de retrouver. Personne ne pouvait rien lui dire, et il ne découvrait rien. Il fit cependant une rencontre qui le surprit : ce fut celle de dix à douze hommes d’assez mauvaise mine, portant un costume singulier. Ils avaient des habits d’un brun foncé, avec des culottes blanches. Le canon gauche de ces culottes était découpé par bandes dans toute sa longueur, et ces découpures laissaient apercevoir une doublure rouge. Une autre découpure formait aux deux canons une espèce de jarretière au-dessous du genou, à la manière des Lansquenets. Enfin, chacun d’eux portait à la main un petit bâton blanc. Ces armes n’étaient pas capables d’effrayer un homme, quoique seul, et surtout un homme aussi courageux qu’Édouard, et muni d’une aussi bonne épée que la sienne ; mais ce singulier uniforme donnait à penser. Notre jeune homme voulut faire quelques questions à ces aventuriers : ils ne lui répondirent qu’en riant. Ils lui demandèrent s’il n’avait point dans le voisinage quelque belle maison où il voulût les loger.

— Vous n’êtes que de mauvais plaisants, leur dit Édouard ; et cependant je serais disposé à vous récompenser avec libéralité si vous pouviez, dès à présent, ou plus tard, me procurer des renseignements sur une jeune personne que je cherche.

Et là-dessus il leur donna quelques détails, pensant qu’en effet ces singuliers voyageurs pourraient lui être de quelque utilité.

— C’est bien ! c’est bien ! noble seigneur, lui répondit l’un d’eux ; nous ne savons encore rien de cette affaire ; nous n’avons point vu votre protégée ; mais si nous la découvrons, nous allumerons un grand feu en guise de signal.

— Un grand feu ! un grand feu ! répétèrent les autres tout en s’éloignant ; et ils riaient tous à la fois.

Édouard, presque en colère, voulut encore leur demander où ils allaient.

— Nous avons froid, lui répondit-on, et nous allons nous chauffer.

Ainsi finit cette aventure. Édouard ne pensait point qu’il dût revoir ces singuliers bouffons ; il n’imaginait pas non plus que cette gaîté folle pût masquer de sinistres projets.

Quelque temps après, il tomba au milieu de la troupe de Bohémiens que nous connaissons depuis longtemps. Il se trouva presque tout-à-coup entouré, accueilli, loué et flatté. On voulut voir sa main, et lui dire la bonne aventure. À l’inspection des traits de cette main, on lui raconta si bien toute son histoire, qu’il eut lieu d’en être surpris, et d’autant plus qu’il ne savait point que ces mêmes Bohémiens avaient vu et M. Lullin et sa fille. On lui parlait avec tant de volubilité qu’il n’avait pas le temps de faire des questions ; mais aussi n’avait-il pas besoin d’en faire, car on lui disait presque tout ce qu’il désirait savoir. Enfin, on lui indiqua la route qu’il devait tenir, et qui était précisément celle qu’il avait vu prendre à la bande brune. Et comme le jour baissait tout à fait, on lui prescrivit de s’arrêter dans un village qu’on lui montra à une petite distance, et d’y demander le couvert pour la nuit chez le paysan le plus aisé : ce village se nommait Puidoux. On lui prédit qu’en suivant ces indications, il aurait lieu d’être satisfait, pourvu qu’il eût la bonne intention de se souvenir des Bohémiens en temps et lieu. Édouard qui voyait ces vagabonds si bien instruits de ce qui le concernait, prit le parti de suivre exactement leurs conseils. Après leur avoir offert un présent dont ils parurent satisfaits, il se rendit au village indiqué, et il y trouva bientôt un gîte pour la nuit. Mais il remarqua avec quelque surprise que les Bohémiens lui avaient escamoté plusieurs petits objets, qui lui étaient du reste peu nécessaires.

Notre héros eut une autre surprise encore, et d’un genre bien différent : il trouva chez le villageois qui l’avait reçu un second voyageur qu’il ne connaissait point, mais dont l’extérieur lui plut beaucoup. C’était un bourgeois de Berne, de moyen âge, qui se rendait à Aigle, et qui paraissait fort instruit. Édouard put conjecturer qu’il était chargé de quelque mission relative aux affaires religieuses, et qu’il penchait pour la réforme. Bientôt la conversation ne roula plus que sur ce sujet, qui véritablement était tout à fait à l’ordre du jour.

— Nous raisonnons, dit le jeune homme, sur des matières bien graves et d’une bien haute importance. J’ai entendu faire un reproche à cette disposition, ou à ce penchant, qu’on appelle une manie. On prétend qu’il ne faut pas raisonner la religion : car lorsqu’on a pris cette habitude, on risque bientôt de subtiliser tellement qu’on finit par rejeter toute croyance.

— Que faut-il donc faire ? dit le Bernois.

— Avoir la foi, répondit Édouard.

— Oui, avoir la foi, c’est-à-dire admettre sans examen les pratiques reçues, l’interprétation des Écritures que d’autres vous donnent, et qu’ils veulent faire passer comme article de foi. Mais remarquez que cette interprétation des saints Livres qu’on veut vous forcer à admettre, que toutes ces doctrines et ces pratiques qu’on vous impose, sont le résultat d’un examen quelconque, bien ou mal fait. Et pourquoi devrais-je m’en rapporter à la raison des autres, et répudier en quelque sorte ma propre raison ? Je veux la foi sans doute ; mais je veux que cette foi soit éclairée, et elle ne peut l’être sans un examen préalable, sur lequel elle se fonde. Lorsqu’on s’est ainsi convaincu que l’Écriture est divinement inspirée, il faut la sonder, c’est-à-dire examiner les saints Livres, pour en tirer le sens véritable. Les réformateurs prouvent que l’église romaine impose à ses sectateurs une religion qui est la sienne, et qui n’est pas la véritable religion de Christ. Cette religion, telle qu’elle est, est toute fondée sur les avantages temporels des ecclésiastiques ; et voilà pourquoi ils veulent qu’on l’admette sans examen.

— Mais, Monsieur, l’interprétation de l’Écriture donnée par les réformateurs est aussi la leur, et par le même principe qu’ils ont pu la modifier, d’autres viendront par la suite des temps, qui sans doute la modifieront encore.

— J’entre dans vos idées, mon cher Monsieur : il faut de la tolérance ; et, tout comme nous examinons les doctrines anciennes, nous devons souffrir qu’on examine aussi nos doctrines nouvelles, pour les modifier, s’il y a lieu. Il est possible que quelques réformateurs ne sentent pas assez cette conséquence ; mais, quant à moi, je l’admets entièrement.

— J’ai pourtant encore, Monsieur, une objection à vous présenter contre l’habitude d’appliquer notre faible raison à des sujets qui bien souvent sont au-dessus d’elle. Je suis épouvanté de son impuissance dès que je veux remonter aux premiers principes. Elle me conduit, je l’avoue, à admettre l’existence d’un Être éternel et intelligent, qui n’est pas l’univers ; mais après cette vérité fondamentale, tout est pour moi mystère incompréhensible. Si le monde a été créé dans le temps, s’il a commencé, et s’il doit finir, sa durée, quelque longue qu’elle puisse être, sera comme perdue entre deux éternités. Veux-je admettre que l’existence de l’univers est l’effet éternel de la cause éternelle, je m’écarterai du texte précis de l’Écriture.

— On voit, mon jeune ami, que vous avez déjà beaucoup réfléchi, et que vous cherchez la vérité de bonne foi. Vous craignez de prendre pour guide la raison, et vous n’avez point tort, du moins si vous ne lui associez pas un compagnon fidèle : ce compagnon c’est le sentiment.

— Oh ! Monsieur, je suis tout à fait disposé à écouter et à suivre ce guide-là ; je crois même l’avoir suivi jusqu’à présent, et peut-être sans me douter toujours de toute son influence sur moi. Auprès de vous, Monsieur, cette influence n’est pas équivoque ; et c’est bien le vif sentiment que j’ai de votre mérite distingué, qui me fait désirer d’obtenir votre amitié.

— Bon jeune homme ! je considérerais ce que vous me dites comme un compliment trop flatteur, si je pouvais mettre en doute votre sincérité. Mais il ne faut pas longtemps pour vous connaître, et vous méritez bientôt la confiance et l’attachement de ceux qui peuvent passer quelques instants en votre compagnie.

En disant cela, il tendit la main à son jeune ami, qui la serra avec affection dans les siennes.

— Revenons à notre sujet, dit le Bernois, et consultons nos deux guides. Nous pourrions traiter d’abord la matière de la révélation ; et si nous étions conduits à admettre que cette révélation a eu lieu, et qu’elle a eu lieu par le ministère de Christ, presque toutes les difficultés réelles se trouveraient ainsi levées. Mais voyons d’abord ce que nos deux guides peuvent nous dire relativement à certains points de doctrine, et indépendamment de l’Écriture. Prenons, par exemple, la prière : la raison seule pourrait bien nous égarer à cet égard. Demandons-lui si nous devons nous adresser à Dieu, et implorer son secours quand nos proches et nos amis sont malades, quand nous le sommes nous-mêmes, quand quelque malheur nous menace. Elle nous répondra que Dieu gouverne l’univers par des lois générales, qui sont l’expression de sa volonté éternelle ; que ces lois doivent avoir leur effet, et qu’en demandant à Dieu de les suspendre, c’est lui demander d’agir contre ses propres décrets ; c’est vouloir opérer en lui un changement, tandis que nous sentons et que nous disons qu’il est immuable. La raison s’appuierait sur quelques exemples, dont les résultats ne seraient point douteux : un enfant chéri avale par malheur une forte dose de poison ; il doit mourir si le contre-poison ne vient à propos ou n’est pas suffisant, et la prière ne peut le sauver. Un autre enfant tombe du haut d’une tour : la prière jamais ne pourrait le faire remonter ou l’arrêter en l’air. Un troisième a une maladie qui nous alarme : nous demandons qu’il nous soit conservé ; s’il guérit, nous avons été exaucés ; s’il meurt, c’est une épreuve à laquelle nous sommes soumis. Mais dans le fait c’est le genre, l’intensité de la maladie, et l’effet des remèdes qui a décidé la chose. Voilà ce que dit la raison ; mais le sentiment est là qui nous crie : Priez ! priez ! invoquez l’aide du Tout-Puissant ! et nous nous abandonnons à ce système consolateur.

— Voyez, dit Édouard, voyez cet homme qui, dans la prospérité, et en raisonnant de sang-froid, nie l’efficacité de la prière ; voyez-le dans le malheur, et dans l’adversité, et vous le surprendrez priant, levant les mains au ciel, et lui demandant son secours.

— Vous appuyez ma thèse par une observation bien juste et bien vraie, dit le Bernois. Parlons donc à présent de la liberté, ou de ce qu’on appelle le libre arbitre de l’homme. La raison nous dit que tout est enchaîné dans le monde, au moral comme au physique. Une feuille tombe d’un arbre parce que les sucs nourriciers n’y arrivent plus et qu’elle s’est desséchée ; cette retraite des sucs nourriciers a sa cause, et celle-ci est un effet produit par une autre cause encore : tout cela est enchaîné et nécessaire. De même je fais une action quelconque, bonne ou mauvaise : cette action est le résultat des idées qui se succèdent dans mon esprit ; mais ces idées sont amenées ou par des sensations, ou par une suite d’autres idées qui se sont enchaînées d’une manière nécessaire. Ainsi, point de liberté proprement dite dans ma volonté, point de libre arbitre : voilà la sentence de la raison. Mais le sentiment, plus puissant que cette logique sèche et aride, l’attaque avec force, la réduit au silence, la terrasse pour ainsi dire, et nous donne la conviction intime que nous sommes libres dans notre volonté. La conscience nous procure une douce satisfaction quand nous avons fait une bonne œuvre, et elle nous poursuit de remords quand nous nous sommes abandonnés au mal.

— Ce principe, dit Édouard, me semble tout à fait évident. Mais comment donc quelques réformateurs peuvent-ils nier le libre arbitre ?

— Je crois qu’ils se trompent, dit le Bernois : il faut prendre de leurs doctrines celles qui nous paraissent vraies, et abandonner les autres. Souvent le simple bon sens nous guide mieux que la raison, et les idées communes sont préférables aux systèmes des philosophes.

— Il me semble, dit Édouard, que le bon sens est le produit du sentiment, auquel le plus grand nombre s’abandonne avec confiance, et à bien juste titre, puisqu’il est un don du ciel tout comme la raison.

Après une petite pause, nos deux interlocuteurs examinèrent de nouveau, par les seules lumières de la raison, la question déjà agitée du commencement et de la fin de l’univers ; et le Bernois appuya l’idée de l’existence éternelle du monde par une des perfections de Dieu, son immutabilité.

— Car, dit-il, si Dieu a créé l’univers dans le temps, et s’il doit lui donner une fin, ces deux actes auront nécessairement produit en lui un changement, une modification quelconque, qui répugne à sa nature.

— Mais, répondit Édouard, si le monde était éternel, il serait nécessaire, et par conséquent immuable, comme l’Intelligence elle-même. Or, n’est-il pas évident que l’univers est sujet au changement ? D’ailleurs, si l’acte de la création a dû modifier l’Être créateur, ce grand être doit être modifié aussi par tous les changements qui, sans contredit, arrivent dans l’univers. Comment échapper à ces contradictions ?

— Je vous ai conduit là, mon jeune ami, pour vous faire sentir que si quelquefois nous sommes grands dans les choses qui sont à notre portée, le plus souvent nous sommes bien petits quand nous voulons sonder par nous-mêmes les secrets du grand Être qui nous environne de toutes parts.

— Je reconnais, j’ai reconnu depuis longtemps notre néant, dit Édouard ; mais ce qui nous relève, c’est la certitude d’une autre vie. Un temps viendra où tous ces sublimes mystères nous seront expliqués, et où la grandeur de l’Être infini nous sera pleinement dévoilée. Que cette attente est douce et consolante !

— Hé bien ! mon jeune ami, cet avenir glorieux ne nous est assuré que par la religion, par la révélation ; la raison abandonnée à elle-même nous laisse encore dans l’incertitude à cet égard, et nous devons en conclure que la révélation était nécessaire. La raison nous dit que puisque nous avons commencé nous pouvons bien finir, et qu’au fond le temps n’est rien pour nous que pendant la durée de notre existence. Nous attachons un prix infini à cette durée pour l’avenir, et nous n’en attachons aucun à l’existence dans le passé. Jamais nous n’éprouvons de regrets de n’avoir pas été présents aux scènes de ce monde avant notre naissance, et cependant nous voudrions vivre encore après notre mort. D’ailleurs, si tout doit être fini pour nous à ce moment-là, le temps sera nul pour la suite, comme il l’était avant notre entrée dans le monde. Nous aurons donc en quelque sorte vécu une éternité. Cette idée n’est pas sans force : car dans tous les cas, et même dans la supposition d’une autre vie qui ne finirait jamais, nous ne pourrions point avoir une éternité absolue comparable à celle de l’Intelligence incréée, puisqu’une éternité nous a précédés.

— Mais, dit Édouard, l’Être tout-puissant est aussi tout bon, et si cependant il a dû nous laisser sujets dans cette vie à de nombreuses tribulations, ne doit-il pas nous en dédommager dans une autre ?

— Ne doit-il pas nous dédommager ? dites-vous. Je vous répondrai qu’il a déclaré le vouloir, ce qui ne prouve point qu’il le devait. Je vous demanderai à mon tour s’il nous appartient de pénétrer les vues de Dieu, et de poser des limites à sa justice et à sa bonté ? Quoi donc ! pourrions-nous admettre, sans aucune hésitation, que des chagrins éphémères dussent nécessairement être balancés par des joies sans bornes et sans fin ? Nous ne craignons la mort qu’avant d’y être arrivés ; pendant ce temps, l’espoir d’une autre vie ne suffirait-il point pour nous dédommager de nos peines ? Et quand la Divinité n’eût pas cru devoir nous appeler à une autre existence, pourrions-nous l’accuser de nous tromper par une espérance illusoire, puisque d’un côté cette espérance dépendrait de la portée de notre intelligence, et de l’autre elle adoucirait réellement des maux inévitables ? Et d’ailleurs encore, si vous voulez citer nos peines comme nous donnant un droit à l’immortalité, que direz-vous des pauvres animaux, que nous tourmentons nous-mêmes avec si peu de scrupule, et que nous rendons si malheureux ? Convenez-en, ils auraient droit aussi à une vie à venir plus heureuse, puisque la bonté de Dieu s’étend sans doute à toutes ses créatures. Or, n’est-on pas généralement d’accord de refuser aux animaux une nouvelle existence ? Ne s’exposerait-on pas à un blâme presque universel en réclamant pour eux, tout comme nous le faisons pour nous, l’immortalité ? Car, dira-t-on sans hésiter, les animaux n’ont point d’âme. Hé quoi ! ils n’auraient point d’âme ! et cependant ils naissent, ils vivent, ils meurent comme nous ; ils sont sujets aux mêmes besoins, aux mêmes maux, aux mêmes infirmités. Ils ont comme nous des jouissances et des souffrances, et plusieurs d’entre eux même ont des plaisirs moraux et des peines du même genre[36] ; s’ils n’ont pas notre faible raison, ils ont du moins ce que nous appelons l’instinct, et cet instinct les guide souvent mieux que la raison ne nous guide nous-mêmes[37]. Voyez encore les enfants nouveau-nés, nous ne leur refusons pas une âme ; nous les croyons sauvés s’ils meurent après avoir reçu le baptême ; et cependant ils sont moins intelligents, je serais tenté de dire plus automates, que les jeunes animaux, et surtout que les animaux déjà développés. Je crois que, pour notre propre satisfaction, nous devons associer les animaux à notre glorieux sort. J’ajoute de plus que si cette idée ne répugne point à la raison, elle n’est pas non plus repoussée par les Saintes-Écritures, qui ne nous défendent nulle part d’attribuer une âme aux bêtes, et de les appeler à l’immortalité[38].

— Ce serait avec bien de l’empressement que j’adopterais cette idée, dit le sensible Édouard ; mais du moins les animaux n’ont pas notre moralité, et n’ont pas comme nous des devoirs à remplir, qui nous sont dictés par notre conscience autant qu’ils nous sont recommandés par la Religion ; et dès lors il semble nécessaire qu’il y ait une autre vie où les bons soient récompensés et les méchants punis.

— Je le répète, mon jeune ami, cette question importante est décidée par la révélation ; et cependant l’Écriture nous enseigne que nos bonnes œuvres, quoiqu’elles nous soient ordonnées, ne sauraient cependant nous mériter par elles-mêmes le salut, et que nous ne pouvons l’obtenir que par le sacrifice de Jésus. Condamnerez-vous donc la raison, si elle vous dit aussi que les bons n’ont pas mérité par leur conduite dans ce monde une récompense éternelle, ni par conséquent une vie éternelle ? Pour ce qui regarde les méchants, la raison s’accorde plus difficilement avec l’Évangile : car elle ne saurait concevoir comment des fautes momentanées pourraient mériter d’un Dieu tout bon des peines interminables. Vous avez remarqué que la conscience nous prescrivait nos devoirs : c’est vraiment la voix de Dieu qui parle à nos cœurs. Mais sans l’appui de la révélation, notre faible raison ne pourrait-elle point croire que ce cri de la conscience, cette voix de Dieu, a pour but notre bonheur temporel et le maintien de l’ordre dans la société ? Du reste, je ferai encore cette observation : c’est que l’on confond souvent l’immortalité avec l’immatérialité. On croit qu’en prouvant la dernière, on prouverait aussi par là même la première. Et cependant Dieu, qui a pu faire sortir du néant des âmes immatérielles, aurait pu décider sans doute qu’elles devaient y rentrer, si telle eût été sa volonté. D’un autre côté, s’il avait voulu donner à la matière organisée le sentiment et la pensée, il pourrait aussi réitérer cet acte, et perpétuer notre moi au moyen d’un nouveau corps matériel, mais impérissable[39], ou, si l’on veut, au moyen d’une succession de corps organisés de manière à conserver le moi pendant l’éternité. La liaison intime d’un esprit pur, immatériel, immortel, et qui ne peut avoir un lieu, occuper un espace ; la liaison, dis-je, d’un être de cette nature avec un corps étendu et périssable, n’est pas sans doute un miracle moindre que ne le serait la faculté accordée à la matière organisée de sentir et de penser.

— Cependant, dit Édouard, le premier de ces deux systèmes a quelque chose de plus grand, de plus sublime que le second. Il répond mieux à cette assurance de l’Écriture que Dieu a fait l’homme à son image. Et je crois pouvoir avancer à l’appui de mon idée une raison qui me semble sans réplique : car…

CHAPITRE XIV.

Le Château de Puidoux.

Nos deux voyageurs s’oubliant dans cette discussion intéressante, ne pensaient pas à se coucher, quoique la nuit fût fort avancée. Tout d’un coup il se fait un grand bruit dans le village, et ils entendent les cris répétés et lugubres : au feu ! au feu ! au feu !… Ils sortent précipitamment, et apprennent qu’un violent incendie consume une maison placée à une petite distance du village, la plus apparente et la meilleure de tous les environs. Ils volent au secours des incendiés, et, marchant à la lueur des flammes, ils remarquent, au milieu du mouvement général et de l’activité que chacun déploie, cinq ou six des prétendus Lansquenets du jour précédent, formant un groupe immobile, et contemplant, si ce n’est avec satisfaction, du moins avec insouciance, les progrès de l’incendie. Édouard les apostrophe en passant, et leur crie :

— Étrangers ! que faites-vous donc là ? n’avez-vous point de cœur ? n’avez-vous point de sang dans les veines ? Suivez-nous ! secourons les malheureux habitants de cette maison !

Mais ils ne les suivirent pas ; et un observateur qui se serait trouvé à portée, aurait vu avec indignation que ces gens se faisaient un jeu de ce spectacle effrayant et horrible.

Édouard, en arrivant, voit à une fenêtre haute une femme échevelée, noircie par les flammes, tenant dans ses bras un jeune enfant qui pousse des cris de terreur.

— Sauvez cet enfant ! sauvez cet enfant ! répétait-elle ; je ne puis plus descendre, l’escalier est en feu ; au nom de Dieu sauvez cet enfant !

Au même instant une seconde femme sort de la maison, emportant deux autres enfants :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle avec désespoir ; ô mon Dieu ! mon Charles est perdu !

Édouard aperçoit une échelle, l’enlève, la place au-dessous de la fenêtre ; monte, prend l’enfant, le remet à la seconde femme, remonte promptement, saisit la première qui était prête à s’évanouir, et dont les vêtements commençaient à brûler. Chargé de son fardeau il arrivait au bas de l’échelle, quand celle-ci se rompt sous ses pieds : mais heureusement il ne se fait point de mal. Les deux femmes sont réunies ; elles se soignent l’une l’autre, s’assoient sur le gazon à quelque distance, et s’occupent des enfants, qu’elles s’efforcent d’apaiser et de consoler. Pendant ce temps, le Bernois cherchait à éteindre l’incendie. Édouard revient, pénètre dans la maison, et y trouve un vieillard malade qu’on oubliait dans son lit, où il attendait avec calme la fin de son existence puisqu’il plaisait au Ciel de la terminer de cette manière. Édouard l’enveloppe dans ses couvertures, le soulève, l’emporte, et vient le confier aux soins des deux femmes.

— Tenez, leur dit-il, la maison vient de s’écrouler ; mais elle ne renfermait plus aucun être vivant, et j’ai vu que les meilleurs effets avaient été sauvés. Soignez ce vieillard comme vous soignez ces enfants… Femmes !… femmes !… vous êtes une seconde providence, et pour l’être faible qui entre dans le monde, et pour l’être faible qui le quitte… Tous les âges vous doivent leur bonheur : mais il n’y en a plus pour celui qui perd une amie !…

— Bon Dieu ! s’écrie la jeune femme ; cette voix !… cette taille !… Édouard ! est-ce à vous que je dois la vie ?

— Qu’entends-je ? dit Édouard ; c’est vous Victorine !

Et ils tombent dans les bras l’un de l’autre.

Cependant tout était en mouvement autour d’eux : chacun reprenait le chemin du village. Les uns transportaient les effets qu’on avait pu sauver ; les autres emmenaient le bétail, qui mêlait ses cris à la voix des hommes, aux lamentations des femmes. Le Bernois qui avait retrouvé notre groupe, fit transporter le vieillard, et se chargea lui-même d’un des enfants de la malheureuse mère, à laquelle on n’en laissa qu’un, Victorine ayant pris par la main le plus âgé, qui pouvait marcher. Quant à Édouard, ayant encore remarqué quelques-uns de nos hommes à culottes blanches découpées, et entendu qu’ils parlaient entre eux de la belle Genevoise, il en saisit un au collet. Les paysans voyant cela, voulurent aussi arrêter les autres ; mais ceux-ci prirent aussitôt la fuite, et furent bientôt hors de vue. Édouard agissait ainsi parce qu’il avait conçu des soupçons sur ces gens en se rappelant et leur contenance en face de l’incendie, et les propos qu’ils lui avaient tenus à lui-même le soir avant. Cet individu questionné, menacé et serré de près, avoua que c’était sa troupe qui avait mis le feu à la maison détruite. Il ajouta qu’ils étaient environ soixante incendiaires dans le canton de Berne, occupés à mettre le feu çà et là. Et comme on lui demandait quel était leur but dans ces actes de barbarie et de férocité, il répondit qu’ils obéissaient aux ordres d’un seigneur italien, le marquis de Muss[40], qui avait pris en haine les cantons suisses, et surtout ceux de Zurich et de Berne.

— Ce n’est, ma foi, pas sans raison, dit-il encore, car le marquis était une espèce de petit roi chez les Grisons, et ceux-ci ont détruit son trône avec le secours des Suisses.

— Et comment, misérables que vous êtes ! cette querelle peut-elle vous regarder ?

— Elle nous regarde parce que le marquis nous a donné à chacun un florin d’or pour commencer la besogne, et qu’il nous en a promis autant pour chaque maison que nous réduirions en cendres.

— Mais, monstres ! vous n’êtes pas ici dans le canton de Berne.

— Si ceci n’est pas le canton de Berne, je crois au moins qu’il n’est pas très éloigné : nous n’avons pas bien étudié les frontières.

— J’ai entendu, dit Édouard, que vous parliez entre vous d’une belle Genevoise : qu’en disiez-vous ?

— Nous disions que cette dame, qui était depuis peu dans la maison incendiée, avait heureusement échappé aux flammes : car nous n’aurions pas voulu qu’elle pérît.

— Et qui vous a dit qu’elle est Genevoise ?

— Nous l’avons entendu dire.

— Est-ce là tout ce que vous disiez d’elle ?

— Nous disions encore que si elle tombait entre les mains des chevaliers de la cuiller, elle serait plus malheureuse que si elle eût été étouffée dans l’incendie.

— Connaissez-vous ces chevaliers ?

— Qui ne les connaît pas, ou qui n’en a pas entendu parler ? Ils sont fameux partout. D’ailleurs leurs actions ressemblent aux nôtres ; nous sommes sûrs qu’ils nous veulent du bien ; et dans ce moment je ne serais pas fâché d’en voir arriver une bonne bande. Cela pourrait bien se faire ainsi, car on nous a dit qu’il y en avait à peu de distance. S’ils venaient, ils me délivreraient ; mais il vaut tout autant que vous me laissiez aller tout de suite.

— C’est ce que nous verrons. Mais où crois-tu que soient allés tes camarades ?

— Peut-être chercher les chevaliers, pour qu’ils viennent me tirer de vos mains.

Il dit cela, pensa-t-on, pour nous engager à le relâcher ; et on le fit mettre en lieu de sûreté[41].

Édouard et Victorine n’avaient point encore été seuls, et il leur tardait de pouvoir se raconter mutuellement leurs aventures ; cependant chacun d’eux se disait que l’autre avait besoin de quelque repos, et que les habitants de la maison en avaient besoin aussi. Ils sentirent donc qu’il fallait remettre au lendemain leurs confidences, et toute délibération sur le parti qu’ils avaient à prendre pour leur voyage. Édouard et le Bernois cédèrent à Victorine et à l’intéressante mère de famille la chambre qu’ils avaient occupée depuis le soir, et se retirèrent dans une pièce voisine.

Une heure ou deux après, et le jour commençant à poindre, on entendit autour de la maison ces cris alarmants : Voici les chevaliers ! ils s’avancent avec les incendiaires ! sauvez la Genevoise !… qu’elle se rende à l’autre bout du village, et qu’elle se cache avec soin… Victorine assurait qu’elle ne voulait plus se séparer d’Édouard.

— Donnez-moi une épée, disait-elle, je saurai me défendre.

— Mais, Victorine ! dit Édouard, vous ne le pourrez pas ; on vous enlèvera de nouveau, et je me ferai tuer.

— Édouard ! venez avec moi, vous et votre excellent compagnon : sauvons-nous tous ensemble.

— Non, Madame, dit le Bernois, nous ne pourrions fuir assez vite, on nous atteindrait, et vous en seriez toujours la victime.

— Au nom de Dieu ! dit Victorine, que faut-il donc faire ?

— Suivre ces bons paysans, Madame ; ils vous cacheront, et pendant ce temps nous irons, Édouard et moi, nous opposer aux chevaliers, ou du moins les arrêter quelques moments, et les empêcher de suivre vos traces.

— Mais, Monsieur, vous deux seuls ! malgré votre courage et votre bravoure, vous ne pourrez arrêter les chevaliers : vous succomberez, et ma captivité sera plus certaine encore.

— Victorine ! ma chère Victorine ! dit Édouard, nous avons rendu service aux habitants de ce village : ils nous suivront, ils nous prêteront leur secours ; d’ailleurs, les chevaliers sans doute ne seront pas nombreux ; presque toutes leurs forces sont maintenant au château de Gaillard, au-delà de Genève : Adieu, Victorine ! le Ciel aura pitié de nous, il nous réunira ; partez sans délai, et vous, mes amis, suivez-moi.

En disant cela il partit avec le Bernois, et fut accompagné par un bon nombre de paysans, armés comme ils le purent, mais en apparence bien déterminés. Victorine désolée se laissait entraîner vers l’autre extrémité du village, se retournant à chaque instant pour revoir encore ses amis, et s’assurer que leur escorte était suffisante. Elle venait de les perdre tout à fait de vue, quand on vit s’avancer quatre cavaliers bien montés, et conduisant un cheval de relai. Ils étaient armés de toutes pièces, mais fort mal mis, et à moitié couverts de haillons en lambeaux. Leurs visages d’ailleurs étaient tellement noircis par la fumée qu’ils paraissaient masqués, et que personne n’eût pu les reconnaître. Ils proposèrent à Victorine de fuir avec eux.

— Comment ? pourquoi ? où voulez-vous, me conduire ? que voulez-vous de moi ? laissez-moi avec ces bons paysans ; je suis en sûreté avec eux.

— Venez avec nous, Madame, ne tardez pas ; décidez-vous promptement.

— Non ! non ! laissez-moi !… Ce sont sans doute les chevaliers qui vous envoient, ou quelque autre ennemi de mon repos… Ô Dieu ! aie pitié de moi ! rends-moi à mon père, ou délivre-moi du fardeau de la vie !

— Eh bien ! dit le chef des cavaliers, regardez cela.

Il entr’ouvrait un méchant manteau jeté sur ses épaules, et montrait à Victorine un petit objet suspendu à son cou par un cordon noir. Victorine regarde, paraît surprise, et changeant de visage, s’écrie :

— Je me fie à vous, je vous suis, et elle monte sur le cheval de relai qu’on lui présente.

— Adieu, mes bons amis, dit-elle aux paysans, ne craignez plus rien pour moi ; mais allez secourir Édouard, et dites-lui de m’attendre ici un jour, deux jours, s’il le faut ; je reviendrai dès que les chevaliers se seront retirés, et qu’il n’y aura plus rien à redouter de leur part.

Elle dit, et les paysans stupéfaits suivent des yeux les voyageurs, pendant qu’ils s’éloignent avec toute la rapidité possible. Cette petite cavalcade gagnant les hauteurs vers le nord-ouest, par des chemins rocailleux et difficiles, arriva au bout d’une demi-heure au pied d’un mont assez bien boisé, et surmonté d’une tour carrée dont le sommet se perdait dans les nues, et qui semblait, comme la tour de Babel, vouloir affronter le ciel.

— Quelle est cette tour, demanda Victorine ?

— C’est la tour de Gourze, que vous devez connaître.

— Je l’ai du moins remarquée depuis Lausanne. Mais il me semble que nous nous dirigeons absolument vers elle.

— Cela est vrai ; cependant avançons, et taisons-nous.

Nos lecteurs étrangers seront bien aises d’apprendre que la tour de Gourze, actuellement à moitié ruinée, fut bâtie en 952 par la reine Berthe, et démantelée en 1316 par Louis II, baron de Vaud. Elle est située sur une des cimes les plus élevées du Jorat, à 1674 pieds de France au-dessus du Léman.

Quand on fut arrivé au pied de cet antique édifice, un des cavaliers fit entendre un coup de sifflet. À ce signal, une vieille femme met la tête à une ouverture pratiquée dans le mur en guise de fenêtre, et se retire à l’instant ; mais bientôt on la voit ouvrir une petite porte fort élevée, la seule qu’il y eût à la tour, et glisser une échelle le long du mur jusqu’à terre.

— Voilà, ma belle Dame, votre refuge, dit le chef ; veuillez monter par cette échelle.

Victorine avait l’air épouvantée, et faisait quelques difficultés ; mais le cavalier lui ayant montré de nouveau l’objet suspendu à son cou, elle prit sur-le-champ son parti. La voilà descendue de cheval ; elle monte, et entre dans la tour. Soudain l’échelle est retirée, la porte se referme, et les cavaliers s’éloignent en suivant une route différente de celle qu’ils venaient de tenir. Un instant après, un morne silence régnait dans tous les environs.

CHAPITRE XV.

Le Château de Gaillard.

Les chevaliers n’étaient point nombreux ; mais ils ne furent pas plus tôt en vue, que tous les paysans tournèrent le dos, et regagnèrent promptement le village. Ils allèrent même délivrer à l’instant l’incendiaire et le faire sortir de la prison, afin qu’il pût rejoindre ses camarades. Cette conduite avait sans doute quelque chose de bien lâche ; mais ces pauvres gens n’étaient nullement aguerris, et ils n’avaient même point d’armes, comme nous l’avons déjà dit précédemment ; d’ailleurs, ils étaient accoutumés à obéir aux seigneurs du pays, et à tout supporter d’eux. Ils redoutaient extrêmement leur colère et leur vengeance, et certes ce n’était pas sans raison. Nos deux braves, restés seuls contre huit à dix chevaliers accoutumés aux combats, ne pouvaient guère résister. On les invita à se rendre : ils ne le voulurent pas. On fit mine alors de les envelopper ; mais ils percèrent en avant, et dans un choc aussi disproportionné le Bernois malheureusement fut tué. Alors on somma de nouveau Édouard de se rendre : il désirait traiter ; mais on exigea qu’il se rendît à discrétion.

— J’aime mieux mourir, dit-il, que de me livrer à vous sans être éclairé sur mon sort, sans savoir ce que je puis espérer ou craindre.

— Eh bien ! s’écria un des chevaliers, il ne sera pas dit qu’un jeune homme de haute naissance comme vous, et d’une bravoure aussi éprouvée, soit sacrifié dans un combat trop inégal. Allons, noble Édouard, mesurons nos forces, et vidons nous deux seuls notre différend. Vous avez blessé plusieurs des nôtres, soit ici, soit à Bursinel, et vous en avez tué un près de Lausanne. Tous les membres de notre confrérie ont juré de se soutenir réciproquement. Vous nous devez une réparation. Croisons ici nos épées, et qu’aucun des assistants, dit-il en se tournant vers les siens, qu’aucun de vous ne se mêle de cette affaire.

Voilà donc nos deux guerriers aux prises. Ils passent et repassent avec agilité à côté l’un de l’autre ; leurs épées s’entrechoquent, et il en jaillit des étincelles. Ils ont la même adresse, le même sang-froid, le même courage. La lutte se prolonge, et ne paraît pas devoir se terminer jamais. Les chevaliers, témoins de ce noble combat, font sans doute des vœux pour qu’Édouard soit vaincu ; mais ils admirent sa bravoure, et sont bien éloignés de vouloir sa mort. Et cependant ce combat n’est pas un jeu, n’est pas un simple tournoi : c’est un combat très réel, et peut-être un combat à outrance. Son issue d’ailleurs ne peut guère être que funeste à Édouard : car si même il était vainqueur, quel fruit tirerait-il de cet avantage ? Peut-on supposer que les chevaliers dans ce cas lui laissassent la liberté de retourner à son amie ? Un quart d’heure déjà s’est écoulé, et le combat dure encore. Enfin, un coup du chevalier fait une profonde blessure au cheval de son antagoniste ; le sang jaillit à grands flots ; le cheval tombe, et le malheureux Édouard se trouve embarrassé sous lui. Aussitôt le chevalier est à pied ; il vient relever son adversaire, en lui criant :

— Seigneur Édouard, vous êtes mon prisonnier.

— Le ciel en effet se déclare en votre faveur, dit le jeune homme ; il ne veut pas que je résiste davantage : qu’exigez-vous de moi ?

— Nous avons pris l’engagement de vous conduire au château de Gaillard, il faut nous suivre. Si vous me donnez votre parole de ne point chercher à vous échapper, je vous laisserai votre épée.

— Seigneur chevalier, vous m’avez donné des preuves de loyauté, je dois vous imiter, et je vous promets de vous suivre sans résistance. Mais…

— Je comprends votre idée : c’est la belle fugitive qui vous donne de l’inquiétude. Puisqu’on l’a vue dans le village, nous devons la chercher ; nous en avons aussi la commission. Cependant, dussions-nous la trouver, je ne puis pas croire qu’elle ait de grands dangers à courir ; la protection du prince-évêque de Lausanne doit la sauver, malgré notre haine pour tous les Genevois.

— Seigneur chevalier, un combat comme le nôtre est souvent la base d’une amitié solide ; je vous recommande celle qui m’est chère : que sa jeunesse et ses malheurs puissent émouvoir votre pitié, et veuille le ciel la protéger !

Les chevaliers alors se partagèrent en deux bandes : l’une s’achemina vers le village pour faire la recherche de Victorine, et l’autre conduisit Édouard à Saint-Saphorin, où l’on s’embarqua pour arriver plus promptement à Gaillard. Ce château était situé à une lieue et demie à l’orient de Genève, près de la rivière d’Arve et du mont Salève.

Nous avons déjà vu que la confrérie de la cuiller était composée d’une soixantaine de gentilshommes Vaudois et Savoyards. On comptait parmi eux François de Pontverre, seigneur d’Aigremont et chef de la ligue ; François de Beaufort, commendataire de Bellevaux et seigneur de Rolles ; Michel Mangerot, baron de la Sarraz, dont on disait qu’il y avait chez lui plus de bruit que de fait ; Viri, baron de Coppet ; Henri de Cojonex, baron de Saint-Martin de Vaud, d’une branche cadette de la maison de Blonay ; les seigneurs d’Aruffens, de Montagny, de la Morlière, de Goumoins, de Vufflens, de Crans, d’Echendens ; quelques membres de la famille de Gingins, qui possédaient alors Gingins, le Chatelard et Divonne ; les nobles de Saint-Saphorin, de Treytorrens, de Champvent, de Montricher, de Lavigni, de Wippens, de Bionnens, de Prez, de Bavois, de la Fléchère, d’Alinges, de Colombier, etc. Mais le comte de Gruyères, alors baron d’Aubonne et d’Oron, refusa d’accéder à la confrérie, défendit à ses sujets de la secourir, et fut nommé arbitre entre le duc et les Genevois.

On trouve des traces de cette ligue dès l’année 1525. Cependant c’est en 1527 que les chevaliers prirent le manteau blanc et la cuiller pour signes de ralliement, et cela à l’occasion d’un repas qui eut lieu au château de Bursinel ou à celui du Rosey, dans lequel, en mangeant du riz à la cuiller, ils firent le serment de manger les Genevois. Ils admirent dans leur association les factieux de Genève connus sous le nom de Mammelus, chassés de la ville en 1526, et bannis à perpétuité. Ils avaient en outre des hommes d’armes soldés, et souvent ils recrutaient des soldats étrangers, entre autres des Valaisans.

Les membres de cette confrérie paraissaient très attachés au duc de Savoie, et ils étaient tout comme lui ennemis jurés de Genève, de Lausanne, de Berne et de Fribourg. Non seulement ils étaient soutenus par le duc, mais encore par les évêques Pierre de la Baume et Sébastien de Montfaucon, si ce n’est ouvertement, du moins en secret. Les villes de Genève et de Lausanne étaient jalouses de leurs privilèges, et ambitionnaient l’indépendance, Berne et Fribourg les soutenaient. Le duc et les deux prélats, au contraire, cherchaient chacun de leur côté à augmenter leur pouvoir et leur autorité : tantôt ils s’entendaient entr’eux, et tantôt ils étaient en opposition ; mais le plus souvent cependant ils unissaient leurs intérêts. Dès l’année 1510, le duc n’avait cessé de faire des entreprises sur Genève. Quant aux chevaliers, il est plus difficile de comprendre quel était leur but. Peut-être, en petits tyrans subalternes, s’indignaient-ils de voir naître des germes de liberté, qui tendaient à diminuer le relief que leur donnait la noblesse ; ils étaient révoltés de voir la roture sortir du néant auquel on l’avait jusque là condamnée. Peut-être aussi tendaient-ils à secouer tout à fait le joug du duc, et à devenir souverains effectifs du pays de Vaud et du Chablais. Peut-être enfin, sans avoir des vues aussi élevées, étaient-ils ennuyés de l’espèce d’oisiveté dans laquelle ils vivaient, retirés dans leurs châteaux isolés, sans autre ressource que la chasse et la pêche. L’esprit humain, dans son activité naturelle, a besoin d’un aliment quelconque qui soutienne et répare ses forces. Les chevaliers trouvaient dans leurs brigandages une occupation sérieuse et des profits plus ou moins considérables. Quoi qu’il en soit, ils parcouraient sans cesse les environs de Genève, qu’ils dévastaient sans pitié ; ils pillaient, et souvent massacraient ceux qu’ils rencontraient, et ils répandaient partout la terreur. Le duc lui-même, tout en s’appuyant d’eux, les redoutait, car souvent ils méprisaient ses ordres. Enfin « ils combattaient en soldats, et se vengeaient en assassins », dit l’historien Bérenger.

Le meurtre de leur chef Pontverre, qui avait eu lieu à Genève le 2 janvier 1529, les ayant fort exaspérés, ils résolurent de faire à cette ville une guerre dans toutes les formes, et pour cela ils firent venir des troupes de diverses provinces de la Savoie, et approvisionnèrent le château de Gaillard. Il y eut d’un autre côté des troupes de Berne et de Fribourg envoyées au secours de Genève, des députés de plusieurs cantons réunis en conférence à Saint-Julien avec ceux du duc de Savoie et des chevaliers, une trêve conclue le 9 mars ; mais tout cela sans aucun succès : les hostilités continuèrent.

C’est dans ces circonstances critiques qu’Édouard fut amené au château de Gaillard, et enfermé dans une espèce de cachot. Les chevaliers étaient irrités contre lui à cause du mal qu’il leur avait fait, à ce qu’ils prétendaient ; mais d’un autre côté ils voulaient ménager l’évêque de Lausanne. On décida donc qu’Édouard serait retenu prisonnier, en attendant le résultat d’un assaut qu’on se proposait de donner à Genève.

Le malheureux Édouard gémissait dans son cachot ; les jours lui paraissaient bien longs, le temps s’écoulait bien lentement pour lui. Il aurait voulu hâter le cours des heures, et nous n’en serons point surpris, surtout si nous réfléchissons que nous éprouvons tous fréquemment ce désir, et sans avoir pour cela des raisons aussi légitimes que les siennes. On met du prix à l’existence, et presque toujours on en est prodigue ; presque toujours la jouissance du moment actuel est nulle, et l’on voudrait retrancher de sa vie des jours, des mois, des années, pour arriver à une époque où l’on aperçoit le bonheur en perspective. Mais, hélas ! quand cette époque est là, trompés dans notre attente, c’est après une nouvelle époque que nous soupirons alors :

 

Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.

(Voltaire.)

Édouard aurait voulu pouvoir écrire à son oncle, à son respectable ami Lullin, leur donner de ses nouvelles, leur demander du secours, les questionner sur le sort de Victorine ; mais par qui faire passer ses lettres ? à qui les confier ? Du reste, l’évêque de Lausanne était informé de l’arrestation de son neveu, et il avait fait demander aux chevaliers son élargissement sans avoir pu l’obtenir encore. Cependant Édouard s’aperçut bientôt qu’il inspirait de l’intérêt à son geôlier, et il sut avec adresse augmenter chez cet homme une disposition qui pouvait lui être si favorable à lui-même. D’ailleurs, il ne travaillait pas seul dans ce sens ; un des soldats de la garnison s’était lié intimement avec ce même geôlier, et lui parlait toujours de la douceur, de la bonté, de l’extrême générosité de ce noble jeune homme, qu’il assurait avoir connu particulièrement au château de Lausanne. Toutes ces raisons, et une d’entre elles surtout, touchaient vivement le geôlier, d’autant plus que le soldat, ne voyant jamais Édouard, il était évident qu’il n’y avait aucune entente entre eux. Enfin, ces deux amis de notre héros décidèrent dans un conventicule de lui fournir des habits de soldat, et de le faire évader au moment où l’armée partirait pour attaquer Genève, suivant le projet des chevaliers, qui n’était plus un secret. Ils pensaient que ce soi-disant soldat, se joignant momentanément aux troupes, et arrivant avec elles aux environs de Genève, trouverait facilement le moyen de pénétrer dans la ville et de recouvrer sa liberté. D’un autre côté ils pratiquèrent, en travaillant de nuit, une issue au cachot d’Édouard, non seulement pour qu’il pût s’échapper par là, mais encore pour qu’il parût s’être procuré lui-même la liberté, et que le geôlier ne fût point soupçonné.

Quelques jours après on vit, à la tombée de la nuit, l’armée des chevaliers et des mammelus, forte de quatre mille hommes, faire des dispositions qui annonçaient le départ, et préparer entre autres un grand nombre d’échelles pour escalader les murs de Genève[42]. Bientôt Édouard reçoit les habits de son déguisement, et se glisse dans l’issue dont nous avons parlé, conduit par le soldat son ami, qui le précède et lui montre la route. Déjà ils sont hors des murs du château, quand une sentinelle les aperçoit, leur crie qui vive ? et pointe sur eux l’arquebuse dont elle est armée…

— La cuiller, répond le conducteur ; c’est Boniface qui vient te parler, et qui t’apporte un coup de brandevin.

La sentinelle relève son arquebuse, reçoit le flacon, et en avale une bonne partie.

— Eh bien ! que me veux-tu, Boniface ? quel soldat as-tu là avec toi ?

— Ma foi ! nous nous ennuyons au château, l’armée va partir, nous voulons la suivre. Il y aura quelque bon coup à faire à Genève. Viens avec nous… mais d’abord caresse encore le flacon pour te réchauffer.

— Mon cher Boniface ! quand tu ordonnes il faut se résigner… Tiens, ta gourde est presque vide ; mais ton brandevin est bon… Tu es un brave garçon, Boniface, et chacun t’aime ici… Va donc, allez tous deux rejoindre l’armée… J’irais bien aussi ; mais je ne veux pas quitter mon poste : il m’en cuirait trop ; les chevaliers ne badinent pas.

— Eh bien ! l’ami, adieu : nous nous reverrons, et nous boirons encore ensemble, à moins que quelque balle ou quelque coup d’épée ne nous envoie en purgatoire.

Dès ce moment nos deux compagnons ne trouvèrent plus d’obstacles, et ils se joignirent à l’armée, qui se mit en marche au milieu de la nuit. Les chevaliers avaient espéré surprendre Genève ; mais quand ils arrivèrent à un quart de lieue de la ville, ils furent reçus et salués par une mousqueterie à laquelle ils ne s’attendaient pas, et qui mit le désordre dans leurs rangs. Au même moment les Genevois fondant sur cette troupe, composée en grande partie de soldats mercenaires et indisciplinés, la mirent dans une déroute complète. Les chevaliers eux-mêmes, entraînés par le gros de d’armée, furent forcés de se retirer. On vit alors un nouvel exemple de ce que peuvent les citoyens d’une république, quelque petite qu’elle soit, quand ils sont mus par l’amour sacré de la liberté et de l’indépendance. Édouard et Boniface se constituèrent prisonniers ; mais le premier était honteux de défendre aussi mal une cause qu’il paraissait avoir épousée. Absorbé dans ses réflexions, il aurait pu payer cher le rôle qu’il jouait, car les chevaliers avaient appris aux Genevois à sacrifier les ennemis qui tombaient entre leurs mains. Déjà quelques glaives étaient levés sur les victimes, quand un des chefs demanda d’interroger le jeune homme, et ce chef était un des parents de M. Lullin, que nous avons vu faire avec Édouard le voyage de Lausanne. Nos deux amis s’embrassèrent comme deux frères qui s’aiment et qui se retrouvent après une sépara-tion également pénible pour l’un et pour l’autre.

CHAPITRE XVI.

Les Ruines du Château d’Aigremont et le Talisman.

Pendant qu’Édouard entre à Genève, et qu’il court avec empressement revoir son futur beau-père, essayons de notre côté de retrouver Victorine. Les chevaliers qui la cherchaient avaient perdu leurs peines ; peut-être serons-nous plus favorisés du Ciel que ces gentilshommes trop peu courtois. Nous irons d’abord à la Tour de Gourze ; mais nous la trouverons déserte, et à peine apercevrons-nous, dans une ou deux mauvaises chambres, quelques méchants meubles qui puissent témoigner que cette masure ait été récemment habitée. Où donc aller maintenant ? Chercherons-nous à découvrir les traces du joli pied de la belle Genevoise, de ce pied si léger qu’il ne laisse point d’empreintes sur le sable le plus mobile ? Ou, si elle est partie à cheval, pourrons-nous, aussi savants que Zadig, juger aux marques laissées sur certains cailloux par les fers de son glorieux coursier, que ce noble animal était ferré d’argent à onze deniers de fin ? Adressons-nous plutôt à quelque Fée bienfaisante ; rappelons du Gimnistan cette bonne Urgelle, qui doit veiller sans doute à la destinée de la Tour de Gourze, puisque Voltaire lui a fait jouer un rôle intéressant à la cour de la reine Berthe. Tenez, la voilà qui apparaît sous la forme d’une biche aussi blanche que la neige, et sans aucune tache quelconque. Suivons-la, et soyons, s’il est possible, aussi lestes qu’elle : les inégalités du terrain ne l’arrêtent point, et sans s’inquiéter ni des hauts, ni des bas, elle nous conduit en ligne droite aux ruines du château d’Aigremont. C’est donc là que nous devons rejoindre Victorine. En effet, je l’aperçois seule dans la chambre, occupée il n’y a pas longtemps par son père. Les verrous de la porte sont fermés en dehors et en dedans. Elle fait une lecture près d’une croisée ouverte, d’où la vue s’étend sur la vallée des Ormonds et les Alpes environnantes. Souvent elle est interrompue par un beau perroquet placé près d’elle, qui lui monte sur l’épaule et lui fait mille caresses. Il chante, il rit, il siffle, il se permet même de jurer. Si Victorine ne lui dit rien, il tousse, pleure, miaule, aboie, imite le bruit du tambour, et accompagne tout cela de gestes appropriés aux scènes qu’il représente. Quelquefois elle lui donne un peu de vin, qu’il paraît aimer à la passion ; alors il devient plus babillard et plus caressant : je dirais presque plus amoureux. Du reste, c’est un superbe oiseau d’environ un pied de longueur, et dont le plumage est en général d’un beau gris de perle, lustré et brillant, avec quelques reflets violets plus foncés sur le dos. Il a le bec noir, l’iris jaunâtre, et la queue en partie d’une couleur rouge de vermillon[43].

Malgré la compagnie de son galant perroquet et la distraction qu’il lui procure, Victorine pousse de temps en temps un profond soupir, lève les yeux au ciel, et les reporte ensuite sur ce cœur de soie, sur cette amulette qu’elle avait reçue de la Bohémienne ; puis elle reprend sa lecture. Chose bien remarquable : cette amulette, ce petit sac, formé de mailles étroites de soie rouge et de fil d’argent, existait déjà depuis environ trois cent quarante ans. C’est le fameux talisman chanté par Walter-Scott dans ses histoires des Croisades ; ce talisman que le grand Saladin envoya comme présent de noces au vaillant David, comte d’Untingdon, et prince royal d’Écosse. Celui-ci n’en avait pas bien connu tout le prix ; il ne l’avait point ouvert, comme Victorine venait de le faire. C’est que le prince d’Écosse, franc et loyal guerrier, n’était pas aussi curieux qu’une jeune et jolie femme. Dans ce cœur était l’histoire de Saladin, écrite en arabe et en français. Et cette circonstance explique les propriétés bienfaisantes de ce talisman : car la source de tous les biens se trouve dans une conscience pure, dans le sentiment que notre vie est consacrée à la vertu, aux actions grandes, nobles, généreuses. Et rien ne peut mieux entretenir chez nous ces dispositions que la vue ou le souvenir des actes de ce genre. L’histoire nous présente heureusement à côté du tableau des vices de l’humanité le tableau des vertus dont l’homme est capable. Voici donc l’histoire de Saladin, un peu moins étendue qu’elle ne l’était dans le talisman. Et qu’on ne soit point surpris de voir Saladin porter avec lui le récit de ses propres actions : il avait juré par le Prophète de ne jamais dévier de la route qu’il s’était tracée, et il voulait pouvoir s’assurer sans cesse qu’il était fidèle à ce serment et toujours semblable à lui-même.

 

Au nom d’Allah, et de Mahomet son prophète !

Ô Salaheddin ! roi des rois ! soudan d’Égypte et de Syrie ! chef des croyants ! la lumière et le refuge de la terre !… n’oublie pas, n’oublie jamais les belles actions de ta vie, et sois toujours semblable à toi-même.

Or, le commencement de ton règne a été marqué par des établissements utiles. Et tu as réprimé la rapacité des juifs et des chrétiens, employés dans les fermes des revenus publics et dans les fonctions de notaires.

Après avoir donné à tes peuples des lois sages, tu es allé conquérir, avec le secours d’Allah, la Syrie, l’Arabie, la Perse et la Mésopotamie.

Et voilà que les infidèles ont traité avec mépris tes ambassadeurs, et que tu leur as livré bataille près de Tibériade, l’an 583 de l’hégire.

Et, gloire en soit à Allah et au Prophète ! tu les as vaincus, et tu as fait prisonnier Guy de Lusignan, roi de Jérusalem. Il croyait mourir ; mais tu l’as traité en roi, avec bonté et générosité ; et il a reçu de ta main le sorbet rafraîchi dans la neige.

Le 26 de rejeb de la même année, tu as pris Jérusalem, et tu as permis à la reine des infidèles de se retirer où elle voudrait. Et tu n’as point exigé de rançon des Grecs qui demeuraient dans la ville.

Et voilà que quand tu fis ton entrée dans cette capitale, un grand nombre de femmes s’humilièrent devant toi, frappant de leur front la terre, et te redemandant leurs maris, leurs enfants, leurs pères, qui étaient dans les fers. Et tu les leur rendis, faisant éclater ainsi la magnanimité de ton caractère.

Et tu as fait purifier le temple, pour qu’il devînt une mosquée sainte, et tu as écrit sur la porte, que c’était Allah qui avait pris Jérusalem, par les mains de son serviteur.

Ô Salaheddin ! tu as fait plus encore, tu as remis à plusieurs milliers de pauvres la taxe qui portait sur eux par la capitulation. Et tu as fourni de tes trésors aux besoins des malades, et tu as payé à tes troupes la rançon de tous les soldats des infidèles.

Tu as toujours été l’ami de la justice : tu as toujours tenu toi-même ton divan, toutes les féries Vmes, assisté de tes cadis, et cela, soit à l’armée, soit dans ton palais. Les autres jours de la semaine tu as reçu les placets, les mémoires, les requêtes qu’on te présentait, et tu as jugé les affaires pressées.

Et les personnes de tout rang, de tout âge, de tout sexe, de tout pays, de toute religion, ont toujours pu approcher librement de ta personne sacrée.

Et voilà que ton neveu Teki-Eddin, ayant été cité en jugement par un simple particulier, tu l’as forcé de comparaître.

Bien plus, ô Salaheddin ! cité toi-même devant le cadi de Jérusalem, par Omar, marchand d’Ackhlat, ville indépendante de ton empire, tu as ordonné au cadi de porter une sentence conforme à la justice.

Et tu as comparu au jour marqué, et tu as plaidé toi-même ta cause, et tu l’as gagnée.

Et loin de punir Omar de sa témérité, tu lui as fait don d’une grosse somme d’argent ; tu l’as récompensé parce qu’il avait compté sur ta justice, sur la justice de ton propre tribunal.

Or, un jour que tu avais travaillé avec ton visir et tes émirs, et que tu voulais goûter quelque repos, un esclave vint te demander audience. Et comme tu le renvoyais au lendemain, il osa te jeter sa requête, en disant qu’elle ne pouvait souffrir de retard ; et tu ramassas le placet sans t’émouvoir ; et tu en fis lecture, et tu trouvas la demande équitable, et tu y fis droit.

Et comme deux mamelucks se disputaient un jour à une certaine distance, et que l’un jetait sa babouche à l’autre, cette babouche vint te frapper ; et tu feignis de n’y point prendre garde, et tu te tournas vers un de tes bachas, lui parlant de toute autre chose.

Or, sachant que les rois sont mortels comme tous les hommes, tu as voulu faire ton testament étant en santé ; et tu as ordonné des distributions d’aumônes, également et pour les mahométans, et pour les juifs, et pour les chrétiens ; car tu as dit : Tous les hommes sont frères ; et pour les secourir, il ne faut pas demander ce qu’ils croient, mais ce qu’ils souffrent.

Et tu as ordonné qu’au jour de la maladie, on portât devant ton palais le linceul qui doit envelopper tes restes mortels, et qu’on proclamât à haute voix cette sentence : « Voilà tout ce que Salaheddin, vainqueur de l’orient, emporte de ses conquêtes. »[44]

 

Avant de quitter le talisman, on voudra savoir sans doute comment, depuis le prince royal d’Écosse, en 1192, il était parvenu à notre Bohémienne : c’est un fait historique qu’il m’a été impossible de découvrir. Walter-Scott dit bien qu’il fut légué par le comte d’Huntingdon à un brave chevalier écossais, Sir Mungo du Lee ; mais il s’est trompé quand il ajoute que l’ancienne et honorable famille de ce dernier le conserve avec soin. Il y a sans contredit ici quelque équivoque, puisqu’il est certain que Victorine l’a possédé en 1529. Du reste, j’accorderai au célèbre auteur de Richard en Palestine, que l’influence de ce talisman n’a cessé d’agir sur la famille écossaise qu’il cite. Mais enfin, qu’est-il devenu depuis Victorine ? C’est un secret qu’il ne m’est pas permis de divulguer ; mais que je pourrais confier entre quatre yeux aux personnes réservées qui désireraient voir cette précieuse relique.

Victorine donnait aussi quelques moments à une lecture différente ; elle avait trouvé, dans la chambre mystérieuse qu’elle occupait, un manuscrit relatif à la cour de Gruyères : car nous avons déjà dit que les seigneurs d’Aigremont étaient issus d’une branche bâtarde de cette maison célèbre et puissante. Ce manuscrit contenait l’histoire d’un bouffon nommé Girard Chalama, qui vivait sous le comte Pierre V, dans la première moitié du quatorzième siècle. En voici la traduction en langage moderne :

 

Girard Chalama.

La cour de Gruyères, cette cour qui unissait la simplicité des mœurs pastorales à la pompe des usages chevaleresques, a eu ses bouffons pendant plusieurs siècles. Le dernier s’appelait Girard Chalama ; il vivait sous le comte Pierre V, dont il était maître d’hôtel ; et il mourut à son service. Doué d’une mémoire prodigieuse et d’une imagination proportionnée, il avait rassemblé toutes les traditions du pays, tous les écrits des vieillards, tous les contes superstitieux des bergers, et il était devenu le livre vivant de la contrée. Il s’était choisi, parmi les hommes les plus gais et les plus spirituels de la Gruyères, un conseil, avec lequel il délibérait gravement sur des bagatelles. Ce conseil, qui ne s’assemblait que les jours de grandes fêtes, après le banquet d’usage, connaissait du carnaval, des mascarades, des charivaris, des jeux militaires, et principalement de celui qui se nommait le Siège du château d’amour ; les tours de pages, les couleurs des demoiselles du château, les maris qui se laissaient battre par leurs femmes, et la composition des coq-à-l’âne, étaient aussi de son ressort. Le comte, par la permission du président, avait voix et séance dans ce burlesque sénat, pourvu qu’il y parût sans éperons. La cause de cette singulière clause était celle-ci : Quand Pierre V épousa Catherine de la Tour, il demanda à Chalama ce qu’il pensait de son mariage ; le malin bouffon lui répondit : Si j’étais que Monseigneur, j’aimerais mieux garder ma belle maîtresse que de prendre une laide femme : sur quoi le comte, outré de son impertinence, lui déchira les jambes avec ses éperons.

À la fin des repas que le comte donnait dans la grande salle de sa résidence, quand le vin commençait à échauffer les convives assis sur des bancs de pierre, le long d’un mur de vingt pieds d’épaisseur, Girard Chalama entrait avec ses habits de fou, tenant sa marotte à la main, et portant un grand bonnet orné de plusieurs plumes de paon : il se chargeait d’instruire et d’amuser l’assemblée ; et, mêlant toujours le vrai avec le faux, les traits les plus ridicules aux récits les plus sérieux, il conservait et altérait tout à la fois l’histoire de son pays.

Tantôt il racontait comment, dans des temps reculés où les Vendales et les Huns ravageaient l’Uchtlandie, un de leurs chefs, las de carnage, et chargé de butin, quitta le gros de l’armée, s’établit dans les Alpes avec ses compagnons d’armes, à l’entrée d’une vallée déserte, et bâtit sur une colline un château fort, auquel il donna le nom de Gruyères, d’une grue qu’il avait tuée et qu’il portait sur sa bannière… comment ses nombreux descendants, remontant le long de la Sarine de vallons en vallons, défrichaient des forêts, fondaient des hameaux, attiraient des colons, construisaient des chalets, et poussaient leurs domaines et leurs troupeaux jusqu’au pied des glaciers du Sa-nets ; comment cette noble famille, enrichie par la vie agricole et pastorale, se divisa en plusieurs branches, dont l’aînée garda le château et le nom de Gruyères, et les cadettes élevèrent successivement les tours de Trêmes, de Corbière, de Mont-Salvens, d’Œx, du Vanel, de Bellegarde et d’Aigremont… comment, au temps des croisades, Hugues et Turnius, après avoir doté de leurs biens le cloître de Rougemont, et avoir rassemblé parmi leurs vassaux cent beaux soldats pour la conquête du St.-Sépulcre, les jeunes montagnardes vinrent fermer les portes du château et baisser les ponts, afin d’empêcher leur départ ; se mirent à pleurer quand elles entendirent le banneret, armé de toutes pièces, crier à la tête de la troupe : Marche, Gruyères ! il s’agit d’aller…, reviendra qui pourra ;… et s’informèrent naïvement si cette mer qu’il fallait traverser pour aborder en Terre-Sainte, était bien aussi grande que ce lac, le long duquel elles passaient pour aller en pèlerinage à Notre-Dame de Lausanne ?

Tantôt Chalama récitait les dangers de la chasse de l’ours et du bouquetin, les téméraires trouvés morts au fond des précipices du Olden et du Moléson, les bergers égarés pendant trois jours sans pouvoir reconnaître le sentier de leur chalet… Il ne manquait pas d’ajouter que l’esprit de la montagne se vengeait tôt ou tard, par quelque mauvais tour, de ceux qui tuaient les chamois de son Alpe ; que des fées emportaient dans leurs cavernes souterraines les jeunes vachers qui abandonnaient le soin de leur troupeau pour chercher des nids de perdrix blanches, et que des gnomes effrayants écartaient les hommes avides de la mine d’or du Rubli et de la grotte des cristaux du Dunghel, sans oublier le fameux corbeau porté dans les armoiries des seigneurs de Corbières, corbeau assez poli pour laisser tomber de son bec un anneau d’argent chaque fois qu’il devait naître un fils dans la noble famille, et un anneau d’or quand c’était une fille.

Quelquefois, dans les fêtes de carnaval, il rappelait le combat d’honneur entre les Gruyériens habitant au-dessus du pas de la Tine, et leurs compatriotes habitant en-dessous ; le choix d’un champion dans chaque bannière, la longue lutte des quatre tenants dans la grande cour, et la victoire restée indécise, parce que les champions de Gruyères et de Sanen se renversèrent tour à tour, tandis que ceux de la Tour d’Œx et de Mont-Salvens ne purent jamais se terrasser, tant les forces de ces rivaux se trouvèrent égales… Puis il disait la grande Coquille, qui, par un dimanche soir, commença avec sept personnes sur le préau du château, et finit le mardi matin avec plus de sept cents sur la grande place de Gessenay, à la tête de laquelle Coquille dansa par toute la basse et la haute Gruyères le comte Rodolphe, qui de temps en temps se faisait relever par un de ses écuyers, et suivait à cheval ce bal ambulant… puis encore la fête de Sainte-Madeleine de Saxiéma, quand le comte Antoine campa avec toute sa cour sur un grand rocher, en face du lac d’Arnon, régala deux jours et deux nuits tous les armaillers de Gessenay, des Ormonts et de château d’Œx ; fit rôtir vingt chamois, cent arbennes, et mille livres de fromage ; fut chassé par un épouvantable orage, qui renversa ses tentes et déchira ses bannières, et risqua lui-même se noyer au retour, dans les eaux de la Tourneresse débordée.

Chalama aimait surtout à peindre les anciens comtes, donnant des pâturages, des armes et des privilèges aux nouveaux venus ; rendant la justice à la porte des chalets élevés, ou sous les grands platanes des vallons ; empêchant par leur courage, et à l’aide de leurs preux chevaliers, toute invasion étrangère dans leurs domaines montueux ; tour à tour dotant de pauvres bergères, et recevant des présents de leurs communes pour doter leurs sœurs ou leurs filles ; ne refusant ni d’être parrains d’enfants indigents, ni d’être tuteurs d’orphelins délaissés, vivant avec leurs sujets comme un père avec sa famille ; toujours les premiers dans les festins populaires, et dans les combats pour la bonne patrie Gruyérienne ; toujours fidèles aux vertus héréditaires de leur antique maison, dévotion, aumônes, hospitalité et courtoisie.

Quand il s’agissait de partir pour quelque expédition, le troubadour des Alpes chantait, accompagné d’un fifre, des romances militaires en patois du pays, dans lesquelles il avait inséré tous les exploits, vrais ou faux, des anciens comtes et de leurs hommes d’armes ; depuis le défi d’un guerrier mécréant, dont Turnius sortit vainqueur près de Jérusalem, jusqu’au combat de Sothau, récemment arrivé… C’était le siège du château de Rue par le comte Rodolphe, qui délivra une belle étrangère, prisonnière depuis cinq ans… ; c’était la captivité de Pierre son petit-fils, rendant les éclats de son épée sur un monceau de Savoyards occis de sa main devant Chillon… ; c’était la rencontre du Loubeck-Stads sur les bords de la Simme, où les Gruyériens auraient pris la grande bannière de Berne, si le banneret Wendschats ne l’avait jetée à ses soldats qui fuyaient, et ne s’était fait tuer pour retarder la poursuite des vainqueurs… Il chantait enfin Clarimbord et Ulrich Bras-de-fer, ces deux vaillants bergers de Villars-sous-Mont, qui, lorsque les Bernois et les Fribour-geois réunis, après avoir brûlé le château d’Esverdes, pillé la tour de Trèmes, et emporté le pont d’Ogo, marchaient sur Gruyères, accoururent avec leurs grands espadons, arrêtèrent les ennemis à l’entrée d’une forêt de chênes, dégagèrent le comte, prêt à tomber entre leurs mains, et lui donnèrent le temps de rassembler ses soldats dispersés : mais comme son imagination gigantesque brodait toujours la toile des événements, Chalama ne manquait pas d’ajouter que les bras de ces deux braves, engourdis de fatigue, étaient tellement agglutinés à leurs lourdes épées par le sang dont elles étaient trempées, qu’il fallut employer de l’eau chaude pour les détacher. Témoin des conquêtes que faisaient Berne et Fribourg, Chalama avait coutume de dire, par allusion aux armes de ces deux villes, qu’il craignait que tôt ou tard, l’Ours ne fît cuire la Grue dans le chaudron… prédiction justifiée par l’événement, lorsqu’en 1556, à la banqueroute du dernier comte Michel, ses états furent partagés entre Berne et Fribourg, à qui ils étaient hypothéqués pour de fortes sommes.

Chalama mourut en 1349 ; il institua le comte Pierre son héritier, lui légua ses dettes, son masque, son bonnet et sa marotte ; et ordonna par son testament, que du peu qu’il laissait il serait donné à son meilleur ami, Anselme d’Aragno, curé de Gruyères, une vache noire, ou, s’il le préférait, quinze sous lausannois, qui en étaient alors le prix.

On dit que les chansons, les fabliaux, et les autres productions de Chalama, dans le genre de celles des Trouveyres provençaux et des Minnesingers de Souabe, se gardaient avec soin dans les archives de Gruyères, et que ce curieux recueil, bien propre à faire connaître les mœurs de ce siècle et de ce pays, fut consumé en 1493 avec une partie du château, par un incendie attribué à la négligence de Claudine de Seissel, qui administrait le comté pendant la minorité de son fils François. (Conservateur Suisse, T. V, p. 429.)

Non seulement notre héroïne lit et médite mais encore elle s’occupe par moments d’un art nouveau de son invention, et dont elle s’était déjà beaucoup occupée à Genève : c’est l’art très ingénieux et très utile du tricotage[45]. Mais souvent le perroquet lui tire son fil, et lui défait ses mailles ; quelquefois encore il prend les aiguilles, et veut tricoter lui-même ; enfin le../develey_egyptiens_bords_leman.htm - bookmark50 soir approche, et bientôt la nuit est là. La jeune fille, dans un recueillement pieux, fait sa prière, et va se jeter sur son lit tout habillée.

Remarquez que son vêtement est entièrement noir, mais qu’elle porte un voile blanc, qui de la tête lui retombe sur les épaules, et descend jusqu’à la ceinture ; et n’oubliez point d’ailleurs qu’elle est dans la chambre où son père a reçu la visite du revenant. Le temps fuit, les heures s’écoulent en silence ; voici celle des apparitions. À ce moment un grand bruit se fait entendre, le panneau mobile s’ouvre, et le revenant entre. Victorine réveillée se met sur son séant, le fantôme lui fait un signe, et le perroquet s’écrie : Satan ! Satan ! Satan !… revenant ! revenant ! revenant !… puis il fait entendre les sons plaintifs et lugubres que M. Lullin avait entendus dans une circonstance toute semblable.

Aussitôt Victorine se lève, prend un cierge allumé qui éclairait sa chambre, et suit le revenant dans le couloir. Peu après, on les voit parcourir ensemble les cours et les terrasses du château, pendant au moins un quart d’heure ; on entend même Victorine chanter une romance. Enfin la belle Genevoise rentre dans la chambre, referme le panneau, et se recouche. Cette même scène est répétée toutes les nuits pendant son séjour au château.

CHAPITRE XVII.

Le Dénouement.

Après dix ou douze jours écoulés de cette manière, le revenant, tout en faisant la tournée de minuit, conduit Victorine sans l’en avertir hors de la dernière enceinte du château, et bientôt elle se voit à une petite distance d’une quinzaine de cavaliers armés. Elle témoigne de la crainte, et s’enfuit ; mais le revenant l’atteint, et la saisit par le bras.

— N’avez-vous pas votre amulette avec vous, lui dit-il ?

— Oui certainement.

— Eh bien ! j’ai aussi la mienne, et trop souvent je dois vous le rappeler, que craignez-vous donc ? Nous allons jeter un charme sur toutes ces figures immobiles qui maintenant vous font peur, et que bientôt vous ne craindrez plus. Je vais d’abord en faire approcher une seulement…… Hola ! Boniface, à moi… montre à cette belle dame la bague que tu as au doigt.

Victorine regarde, et s’écrie :

— Monstres ! Vous avez tué Édouard !

— Non, Madame, Édouard est plein de vie, et ceci vous annonce sa prochaine arrivée.

— Serait-il vrai ? grand Dieu !… Ô mes amis ! que je vous aurais d’obligation !

— Boniface, dit le revenant, montre donc l’autre bague.

— C’est celle de mon père ! dit Victorine ; va-t-il donc arriver aussi ?

— Oui, Madame, ils vont arriver tous deux ; bien plus, ils sont arrivés, ils sont là avec vos parents, vos amis. Approchez donc, nobles cavaliers, venez recevoir la belle Genevoise, qui maintenant va compter d’heureux jours.

La petite troupe s’approche ; Victorine regarde, hésite, éprouve encore quelque crainte ; mais Hector accourt à elle, fait des sauts de joie, pousse des cris d’allégresse, retourne vers les cavaliers, revient aussitôt, et semble vouloir accélérer une réunion si désirée. Enfin, Victorine a reconnu son père et son amant ; elle se précipite vers eux en levant les mains au ciel, pour le remercier de la faveur qu’il lui accorde.

Après les premiers mouvements de joie, les premiers épanchements de tendresse, M. Lullin dit à Victorine :

— Ma chère fille, venez offrir en particulier l’hommage de votre reconnaissance à l’illustre et révérend prélat que vous voyez au milieu de nous : c’est le noble d’Estavayer, plus respectable encore par ses connaissances élevées et ses éminentes vertus que par tous ses titres et toutes ses dignités. Le tendre intérêt que vos malheureuses circonstances lui ont inspiré, l’a porté à un acte héroïque du dévoûment le plus désintéressé. Il est venu à Genève remplacer auprès de moi notre ami Édouard, et dès lors il ne m’a point quitté. Pour faire le bien, il a bravé la contagion, il s’est exposé au plus terrible des fléaux ; et, si le ciel l’eût ordonné, il aurait quitté sans peine tous les avantages temporels dont il jouit, sûr qu’il était de remporter aussitôt la couronne du martyre. Il va nous quitter, maintenant qu’il vous voit réunie à votre père, et il emportera avec lui le souvenir de ses bienfaits et la certitude de la reconnaissance profonde que nous lui vouons tous à jamais dans ce moment solennel.

Victorine dans une émotion extrême, se précipita aux pieds du généreux évêque, qui s’empressa de la relever avec cette affabilité si noble et si touchante dont il ne s’était jamais départi.

— Monseigneur ! lui dit la jeune personne, qui dans ce moment avait l’air d’un ange envoyé du ciel, noble prélat ! si tous les cœurs battaient à l’unisson du vôtre, il n’y aurait sur toute la surface du globe qu’une seule et même religion. L’amour de l’humanité et l’amour de Dieu ne sont qu’un seul et même amour ; ce sentiment devrait entretenir au milieu des hommes la concorde, l’union, la paix, et toutes les vertus dont le divin Sauveur, nous a donné l’exemple.

Il serait difficile de dire lequel de tous les assistants était dans ce moment-là le plus heureux, goûtait les plus pures délices.

On prit congé du chanoine et de sa suite. Cependant le revenant bohémien voulut encore lui dire la bonne aventure, et il lui prédit par l’inspection de sa main, qu’après un lustre environ il irait recevoir, dans le ciel, pour prix de sa foi et de ses bonnes œuvres, la véritable couronne de gloire.

— Et croyez-moi, noble prélat, dit encore le Bohémien, vous n’aurez point à regretter la vie ; car bientôt après vous, Notre-Dame de Lausanne perdra tout son éclat et toute sa splendeur.

Le revenant ne se trompait pas ; d’Estavayer termina sa noble carrière le 28 décembre 1534, et l’évêché tomba quinze mois après.

Quand on eut perdu de vue cet homme bienfaisant qu’on ne devait jamais oublier, M. Lullin, s’adressant encore à sa fille, lui dit :

— Ma chère Victorine ! nous allons tous à Berne ; Boniface nous suivra avec son camarade ; mais mettons-nous en route sans perdre de temps, et ne restons pas davantage dans ces quartiers malheureux. Demain, tout en cheminant, nous nous raconterons les uns aux autres toutes nos aventures.

On comprend que Victorine ne fit point d’objections ; mais elle envoya le revenant chercher le perroquet, son ami des ruines, qu’elle voulait emporter avec elle.

La nuit était très belle, les étoiles brillaient au ciel par milliers, et les voyageurs, satisfaits d’être ensemble et d’entrevoir le terme de leurs maux, avançaient gaîment. Tout-à-coup un immense globe de feu paraît dans l’atmosphère au devant de notre petite troupe ; il se meut obliquement à l’horizon avec une extrême rapidité, et laisse dans les airs une longue trace de lumière. Ce globe, qui brille du plus vif éclat, s’avance du nord-est au sud-ouest, et bientôt, éclatant avec un très grand bruit, toute lumière cesse ; mais on entend tomber à quelque distance une grêle de pierres[46].

— Vous le voyez, s’écrie le revenant Bohémien, le ciel se déclare pour nous : cette comète venait du côté de Berne, elle se dirigeait vers le pays de Vaud ; c’est le canon des Bernois, qui habet aures audiat (qui a des preilles, qu’il entende).

Ce phénomène extraordinaire, cette prophétie aussi opportune, frappèrent d’étonnement nos voyageurs ; ils gardèrent quelques moments le silence ; mais quand la conversation eut recommencé, elle ne roula plus pendant longtemps que sur ce sujet neuf et piquant.

Le reste du voyage se fit sans aucun autre événement remarquable, et l’on arriva à Berne le lendemain d’assez bonne heure. Quinze jours plus tard notre jeune héros avait embrassé la réforme avec le consentement de son oncle ; M. Lullin et sa fille avaient aussi abjuré formellement le catholicisme, et les deux amants étaient unis par les liens du mariage. Les parents et les amis de M. Lullin retournèrent à Genève, après les cérémonies et les fêtes usitées alors dans de semblables circonstances ; mais M. Lullin resta quelque temps encore à Berne, de même que ses enfants, et là il travailla efficacement à obtenir de cette république, déjà si puissante, des secours en faveur de sa malheureuse patrie. Environ seize mois après, en octobre 153o, cette intéressante famille revint à Genève, à la suite de l’armée qui mit en fuite les chevaliers de la cuiller, et brûla plusieurs de leurs châteaux. Cette armée, composée de Bernois, de Fribourgeois, de Soleurois, de quelques Payernois et d’un certain nombre de volontaires, était forte de dix à douze mille hommes, avec seize pièces de canon, et elle était commandée par Jean d’Erlach, ancien avoyer[47].

CHAPITRE XVIII.

Les Mystères expliqués.

Maintenant que notre drame est terminé, le lecteur qui voudra le considérer comme une fiction, le placera sans doute dans la catégorie des romans qui finissent bien. Il s’attendait à ce résultat, il le prévoyait ; et, tout glorieux de sa perspicacité, il va se faire un peu bohémien, et s’amuser à dire la bonne aventure aux amoureux, contrariés par le sort. Cependant nous avons encore une ou deux énigmes à expliquer pour plaire à ce lecteur bénévole qui n’a pas trouvé notre récit trop long. Doué d’un esprit juste, d’un sens droit et libre de préjugés, il exigera qu’on lui rende raison de quelques circonstances qui se sont offertes à nous sous un aspect plus ou moins mystérieux. Nous devons le satisfaire, et aller avec empressement au devant de ses réclamations.

On a déjà compris que les Bohémiens en général cherchaient à se faire une réputation de magie et de sorcellerie, et qu’en conséquence ils étaient sans cesse à l’affût de toutes les nouvelles. D’ailleurs, c’était toujours par des voies obliques et mystérieuses qu’ils conduisaient les autres au but vers lequel ils tendaient eux-mêmes, savoir leur propre intérêt. Ceux-ci, qui faisaient un séjour dans les environs de Vevey, Lausanne et Genève, avaient bientôt connu l’enlèvement de Victorine, et le voyage de son père et de ses compagnons. En rencontrant M. Lullin près de Moudon, leur tact leur apprit à l’instant qui il était ; mais, voyant le sérieux de sa troupe, ils se bornèrent d’abord à lui demander l’aumône. Cependant, après une courte consultation entre eux, ils prirent le parti de l’envoyer du côté de Chillon, dans l’espérance qu’il pourrait délivrer Bonnivard, dont ils avaient vu l’arrestation ; et c’est alors que la Sibylle accourut pour lui dire la bonne aventure. L’un d’eux se chargea d’ailleurs de suivra de loin les Genevois ; et de se tenir au courant de ce qui pourrait leur arriver. Ce fut ce député que Lullin remarqua dans les montagnes des Ormonds ; ce fut aussi lui qui vint jouer le rôle de revenant dans les ruines, et nous avons vu comment il s’en acquitta. Il faut savoir que ces Bohémiens avaient déjà fait, à diverses époques, plusieurs excursions dans ces contrées, et qu’ils se proposaient d’y revenir encore de temps à autre. Ils connaissaient parfaitement les ruines du château d’Aigremont, et avaient découvert l’entrée de quelques souterrains de cet antique manoir. Quand ils faisaient, en exerçant leur métier de voleurs, quelque capture un peu importante, ils la déposaient dans ces souterrains solitaires et abandonnés. Il leur importait donc d’éloigner de ces ruines, au moyen de quelque terreur superstitieuse, tous ceux qui pourraient être tentés de s’y introduire.

Du reste, M. Lullin avait une bague assez remarquable, qui n’avait point échappé à l’observation de la Sibylle, et dont le souvenir fut un trait de lumière pour elle, quand elle vit une bague toute semblable au doigt de Victorine. Il était évident dès lors que cette jeune et belle personne était la fille du bon Genevois. D’ailleurs, l’accoutrement qui la masquait au moment de son arrivée, et sa fuite au milieu de la nuit par un temps orageux, indiquaient assez une partie des dangers qu’elle avait courus. Enfin… et il faut l’avouer, les bagues ont quelquefois bien de la vertu !… Victorine en avait une seconde : c’était une belle alliance ; un anneau pareil était au doigt d’Édouard. En examinant des mains dont les traits seraient aussi caractérisés, chacun de nous, sans être Bohémien, dirait facilement la bonne aventure.

Mais, me dira-t-on, ces flammes de l’enfer sortant de terre, et qui devaient frapper les regards de Victorine avant sa délivrance, n’est-ce pas l’incendie allumé par nos prétendus lansquenets, espèce de diables d’enfer ? Comment nos vagabonds ont-ils pu prédire ceci ? Voici le nœud de l’énigme : les Bohémiens étaient avertis depuis quelque temps de l’existence de cette bande d’incendiaires, et ils connaissaient le costume qu’ils avaient adopté. Les ayant rencontrés et aperçus rôder dans les environs, ils ne doutaient point qu’on ne vît incessamment quelque œuvre de la façon de ces énergumènes, et ils pensaient bien que leurs exploits commenceraient par la ruine de la meilleure maison du voisinage, le château des anciens sires de Puidoux. Ce fut donc là qu’ils conduisirent Victorine, dans l’idée de faire briller de plus en plus toute leur science. Il est vrai que les Bohémiens ne pouvaient prévoir à ce moment-là la prompte arrivée d’Édouard ; mais ils étaient sûrs qu’on cherchait déjà Victorine, et que, d’une manière ou d’une autre, on ne tarderait pas à la retrouver. Ils ne craignaient donc point de jeter leurs dés au hasard en faisant la prédiction dont il s’agit ici. Et remarquez les jeux de la destinée : ce château où Victorine s’était réfugiée appartenait à l’évêque de Lausanne. Elle fuyait le perfide Glérolles pour courir les chances d’un horrible incendie, sans sortir, pour ainsi dire, des filets du prélat. Du reste, les quatre cavaliers à visage enfumé, qui vinrent prendre Victorine pour la conduire à la tour de Gourze, et de là à Aigremont, étaient encore quatre Bohémiens. Ils avaient travaillé à éteindre l’incendie et à sauver les effets, soit par bonté naturelle, soit pour satisfaire leur manie de vol : car, il faut l’avouer, ils avaient transporté momentanément à la tour une petite partie de ce qu’ils avaient soustrait aux flammes. Enfin, l’ami Boniface, qui procura la liberté à Édouard, appartenait à cette même bande, dont tous les individus avaient pris à cœur de servir, et le neveu de l’évêque, et la belle Genevoise. Et certes, ils s’en trouvèrent bien, car ils n’obligèrent point des ingrats. On aurait même voulu leur faire quitter la vie vagabonde ; mais elle leur était aussi nécessaire que l’air pur l’est à la respiration.

Quant aux promenades nocturnes de Victorine sur les remparts d’Aigremont, c’était une chose qu’on avait exigée d’elle pour accréditer de plus en plus l’histoire du revenant. Aujourd’hui encore les gens du pays assurent qu’il y a dans les ruines d’Aigremont « des voûtes souterraines, un cabinet où reposent des chaudières pleines de pièces d’or, un fauteuil où Pontverre s’assied pour compter et protéger son trésor, un grand bouc gardien dont les cornes menaçantes effraient les profanes, de terribles vacarmes à minuit, des demoiselles vêtues de noir et voilées de blanc, qui chantent des airs mélancoliques sur les brèches, etc. Les curieux, en petit nombre, qui visitent ces débris isolés, sont regardés ou comme des téméraires qui s’exposent à des périls certains, ou comme des adeptes qui vont prendre part à ces richesses clandestines. » (Conservateur suisse, t. VI, p. 269.)

Maintenant tout est expliqué, tout est clair, tout est lucide, et j’entends cependant quelques lecteurs plus minutieux, ou, pour adoucir l’expression, plus curieux, qui me demandent quel fut le sort des deux prélats. Celui de Genève se fit tellement détester, et de la ville, et du duc de Savoie, que d’un, côté il se vit obligé de se retirer en Bourgogne, et que d’un autre côté il dut s’évader secrètement, parce que le duc voulait profiter de ce moment pour le faire enlever à la porte de Genève quand il sortirait, et le conduire à Chambéry, ou le tuer[48].

Quant à l’évêque de Lausanne, qui nous intéresse davantage, je vais, puisque mes lecteurs ont encore quelques instants à me consacrer, je vais leur faire faire un pas rétrograde, et les reporter plus de dix ans en arrière, au 18 août 1517.

Pourquoi toutes les cloches sont-elles en branle à Lausanne ? Pourquoi toute la population de cette ville et des environs est-elle sur pied ? Pourquoi cet empressement général et cet air de fête qui embellit encore un des plus beaux jours de l’année ? Quelle est enfin cette procession de tous les ordres de l’État, qui s’avance avec pompe et majesté vers la porte de Saint-Étienne, qui sépare la cité de la ville ? Vous le voyez, c’est le noble, c’est l’illustre, c’est le puissant seigneur Sébastien de Montfaucon, prince du Saint-Empire, qui fait son entrée solennelle à Lausanne, et vient prendre possession de son évêché. Parmi tous ces gentilshommes qui l’entourent et forment une partie de son cortège, remarquez Jean de Sacconai, abbé de Montheron ; Pierre Morel, abbé de Haut-Crêt ; Michel Mangerot, baron de la Sarraz ; Pierre Faucon, avoyer de Fribourg ; Barthélemi Meyer, conseiller de Berne ; etc. etc. Déjà le prélat arrive à la porte indiquée ; et, quoiqu’on soit en plein jour, on apporte de l’église voisine deux cierges allumés et une hostie consacrée reposant sur une Bible superbement reliée. Le prélat se met à genoux, place une de ses mains sur sa poitrine et l’autre sur la sainte hostie ; puis, à haute voix, il prête le serment de respecter et de maintenir les franchises et les libertés de la ville. Ce serment est reçu par les députés municipaux, Jean Guillet, syndic, et François Guibaud, gouverneur[49].

Voilà donc le prince-évêque en possession de la place éminente que le ciel lui accorde dans sa bonté. Il pourrait faire le bonheur de ses sujets et de ses diocésains ; mais il ne le fera pas. Et bientôt cette Providence qui l’a élevé, permettra qu’il tombe du faîte de sa grandeur ; on le verra alors chercher son salut dans la fuite. En effet, dix-neuf ans après l’époque solennelle que nous venons de rappeler, c’est-à-dire en mars 1536, Sébastien de Montfaucon, voyant les troupes bernoises s’approcher de Lausanne, s’évada de son château pour se réfugier à Fribourg. Et ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que dans ce même moment le vertueux Bonnivard sortait des cachots de Chillon, et rentrait dans sa patrie adoptive, au milieu des applaudissements et des acclamations de tout un peuple empressé de le voir et de s’approcher de lui. Quant au prince-évêque, il était entré glorieux dans son palais, en passant sous une porte qui figurait un arc de triomphe ; il en sortit honteux et mortifié par ce souterrain dont il avait tant abusé, et qui lui parut alors habité par les furies vengeresses[50].

 

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[1] Dès l’année 1528, on comptait à Genève un petit nombre de réformés, qui avaient deux des Syndics dans leur parti. (Voyez Ruchat, Hist. de la Réformat. tom. II, pag. 278.)

[2] Voyez l’Histoire la Réformation de la Suisse, par Ruchat, tom. II, pag. 273 ; tom. III, pag. 193, 194, 200, 219, 225, 226, et les divers historiens de la Suisse et de Genève.

[3] « L’évêque de Genève, dit l’historien Ruchat, s’était rendu fort odieux par une infamie dont il se couvrit, ayant enlevé en carême, l’an 1527, une fille de bonne maison. Cet enlèvement fit grand bruit ; le peuple s’attroupa autour de la maison de l’évêque, et l’obligea à rendre la demoiselle à ses parents. » (Ruchat, tom. I, pag. XXXI ; t. II, pag. 277. – Voyez aussi Scultet, Annales évangéliques, tom. II, pag. 382 ; Bérenger, Histoire de Genève, tom. I, pag. 178.)

[4] « Si les conseillers trouvaient de nuit quelque malfaiteur, ils le prenaient, et aucun officier de l’évêque n’eût osé mettre la main sur lui ; mais il fallait qu’ils le remissent dans les prisons de l’évêque le matin. Cependant ce n’était ni le comte, ni ses officiers, qui f0rmaient les procès aux malfaiteurs ; mais il fallait qu’ils appelassent les Syndics et le Conseil pour cela : car cela appartenait aux Conseillers, comme juges des causes criminelles, non seulement de ceux que les Syndics saisissaient de nuit, et qu’ils remettaient aux prisons de l’évêque, mais aussi de ceux que ses officiers prenaient de jour. » (Chronique de Bonnivard ; voyez Ruchat, t. I, p. 431.)

[5] « Pierre de La Baume était, dit Bonnivard, grand dissipateur de biens en toutes choses superflues, estimant que c’était une souveraine vertu en un prélat de tenir gros plat et viande à table, avec toutes sortes de vins excellents et quand il y était, il s’en donnait jusqu’à passé trente-un. Il était aussi libéral envers les g… ; fort superbe, et ne s’élevant pas par la noblesse de sa vertu, mais par celle de sa race ; et pour entretenir cet état, il fallait faire de grandes pompes. C’était aussi un cocher à tout vent, voulant chevaucher l’un et mener l’autre par la bride, dont il se glorifiait, voulant en ceci imiter le cardinal de Lyon, qui avait été estimé l’homme le plus fin de son temps ; il voulait lui ressembler en finesse, ne le pouvant en vertu : car le cardinal était savant en lettres, et si éloquent qu’il pouvait rendre raison de tout ce qu’il faisait, sobre, chaste, et de mœurs, sinon bonnes, du moins de bon exemple. L’évêque était tout le contraire : ce que le cardinal faisait de sens mûr et rassis, celui-ci le faisait après boire ; il entreprenait une affaire devant dîner, et après le dîner il en faisait une toute contraire. » (Voyez Bérenger, tom. I, p. 123, note.)

[6] Consultez, sur tous ces traits véritables du trafic des indulgences, Ruchat, t. I, p. 36 à 5o, 63 à 66, et 185.

[7] L’an 1533, les Lausannois portèrent contre leur clergé des plaintes graves, énoncées en vingt-trois articles. J’en transcrirai sept seulement. On se plaignait.

« 1°Que quelques-uns de ces ecclésiastiques avaient tué des bourgeois, deux d’un jour, sans que justice en eût été faite ;

« 6°Qu’ils couraient les rues de nuit, masqués, et déguisés en soldats, avec des épées nues ;

« 8°Que plusieurs d’entre eux avaient pris par force, ou subordonné, de petites filles de mendiants, et les violaient dans leur maison, sans qu’on les en eût châtiés ;

« 10°Que quelques-uns d’entre eux avaient fait enterrer secrètement, de nuit, une fille habillée en homme, et qu’on ne savait comment elle était morte. »

Voici quelques articles de plaintes dirigées contre l’évêque en particulier. On disait

« 2°Qu’il avait empêché à grands coups de pierres l’officier et crieur de ville de faire son office ;

« 6°Qu’il avait menacé effroyablement les Lausannois, en disant, Je ferai tant que vous et vos enfants, et les enfants de vos enfants, en plorerez sur vos genoux ; et autres paroles fort mauvaises, accompagnées de grosses menaces ;

« 70 Qu’il leur prenait par violence des biens qui appartenaient à la ville. »

Le manuscrit de M. Pinaud dit aussi que cet évêque et ses gens violaient les filles de la ville, quand ils les pouvaient trouver. (Voyez Ruchat, tom. I, p. XXXII à XXXVII, et 486, 487 ; et, pour la mauvaise monnaie de l’évêque, tom. IV, pag. 86).

[8] Ce souterrain et cet escalier aboutissant à la chambre de l’évêque, existaient en effet. (Voyez Ruchat, tom. I, pag. 96. Voyez aussi Levade, Dictionnaire du Canton de Vaud, article Lausanne).

On a même trouvé, à ce que l’on dit, d’autres souterrains, qui conduisaient depuis le château à la maison du haut-chapitre, à la cathédrale et à l’évêché, ancienne résidence des évêques.

Du reste, ces souterrains n’étaient pas rares dans ce temps, et quelquefois ils établissaient des communications entre des couvents d’hommes et des couvents de femmes. (Voyez Ruchat, tom. V, pag. 317).

L’évêque Marius ayant transféré d’Avenche à Lausanne le siège épiscopal, vers la fin du sixième siècle, ses successeurs habitèrent pendant quelques centaines d’années l’ancienne maison dite encore l’Évêché. L’évêque Jean de Cossonay jeta les fondements du château en 1255 ; mais cet édifice ne fut achevé quen 1425, par l’évêque Guillaume de Challand.

Le château est bâti en pierres de taille dans la partie inférieure, et en briques dans la partie supérieure. Ses murs, vers le bas, ont jusqu’à dix pieds d’épaisseur.

[9] Il y avait au-dessous du château, le long du Flon, une rue habitée par des Juifs ; et c’était de ce côté qu’allait s’ouvrir le souterrain. (Conservateur Suisse, tom. IX, pag. 322.)

[10] L’écusson et la devise des Montfaucon se voient encore au château de Lausanne, dans la chambre dite de l’Évêque, dont le plafond est très remarquable. Ce plafond est en bois, partagé en quatre grands compartiments qui sont eux-mêmes divisés en façon d’échiquier, en carrés d’environ un pied de côté. Ces carrés sont, quelques-uns rouges avec des mouches noires, d’autres blancs avec des mouches vertes, et d’autres verts avec des mouches blanches. Plusieurs portent, sur divers fonds, les dessins de divers bouquets de fleurs. Enfin, un assez grand nombre sont chargés, pour tout ornement, d’un chiffre figurant surtout la lettre A, première lettre du mot Aimon, mais dans lequel on pourrait, avec un peu d’imagination, reconnaître toutes les lettres du mot Falco. L’écusson est en couleur, saillant au milieu du plafond ; et la devise est répétée sur tous les côtés des quatre grands compartiments.

[11] Le pape Innocent VIII, mort en 1491, a eu seize enfants pendant son règne. Alexandre VI, son successeur, avait un commerce incestueux avec sa fille Lucrèce, et il mourut en 15o3 par le poison qu’il avait préparé pour quelques cardinaux. Léon X, ayant épuisé ses finances, ne trouva d’autre moyen pour les rétablir que de vendre des indulgences par toute la chrétienté (Ruchat, tom. I, p. XXXVII à XL, et p. 56, etc.)

[12] « Tous les historiens se réuniront à déclarer que, plus ils étudient les siècles passés, plus ils sont frappés de la supériorité morale du nôtre ; plus ils sentent que nous nous sommes élevés au-dessus de la confusion des principes du juste et de l’injuste qui dominaient autrefois, que nous donnons toujours moins l’autorisation religieuse aux plus grandes atrocités ; qu’on peut toujours moins nous reprocher l’effronterie de la mauvaise foi et de la scélératesse.

« Certes, nous ne voulons pas dire que la morale publique ait fait tous les progrès qu’elle aurait dû faire, qu’elle fera sans doute, ou que la religion influe sur la conduite des gouvernements comme elle influe déjà sur celle de la masse des peuples. De trop grands crimes publics, commis aujourd’hui même sous nos yeux, en remplissant nos âmes d’horreur, nous feraient quelquefois douter de ce progrès religieux que nous avons cherché à signaler. Il suffit de nommer l’Afrique, condamnée, par la continuation de la traite, à endurer chaque année plus de souffrances, plus d’atrocités que n’en enfanta la révolution française pendant tout son cours ; la Grèce dévouée par un épouvantable calcul au massacre, à l’esclavage ou à l’apostasie de tous ses habitants ; l’Espagne, au moment où elle cherchait à échapper à des institutions barbares, replongée sous le joug d’une populace frénétique, qui s’efforce d’y détruire toutes les lumières, toutes les vertus qui s’élèvent au-dessus de son niveau. Mais ces mémorables et funestes exemples de dépravation confirment eux-mêmes les progrès de la morale publique. Ceux qui ont entraîné les États de l’Europe dans cette route ensanglantée, n’appartiennent pas à notre siècle : toutes leurs opinions sont rétrogrades, et leur politique est encore celle des siècles passés. Toutefois, ceux même qui encouragent en secret la traite des nègres, n’osent en parler que comme d’un fléau qu’ils promettent de faire cesser. Mais il y a moins d’un demi-siècle que la traite était un objet d’ambition et d’émulation pour tous les gouvernements, et qu’aucun peuple n’en rougissait. Une clameur universelle s’élève de toute l’Europe contre le sacrifice de la Grèce, et la politique sera bientôt forcée de reculer devant l’opinion, mais, au seizième siècle, Henri II avait tenté de même de sacrifier l’Italie aux Turcs ; il y avait appelé Soliman et Barberousse ; les chevaliers français combattirent, de concert avec les Musulmans ; un grand-prieur de Malte les convoyait sur les côtes d’Italie, et il ne tint pas à Henri II, que Naples, Rome, Milan, ne subissent le sort qu’ont subi de nos jours Chios ou Psara. L’Espagne enfin fait rougir la Sainte-Alliance, qui bientôt sera forcée de relever ce malheureux pays qu’elle a écrasé. Mais la longue anarchie de Pologne fut l’ouvrage des puissances voisines de cette république : pendant des siècles, elles travaillèrent à pousser ce malheureux pays toujours plus avant dans la souffrance, la ruine et la guerre civile ; et alors ces puissances ne rougissaient pas. Espérons que le triomphe des idées morales approche enfin ; nous les voyons germer dans tous les cœurs, nous les voyons proclamer par tous les organes de l’opinion. Les dépositaires de la puissance ne pourront pas résister longtemps à leur ascendant ; et, quand la morale aura modifié la politique, la religion aura fait une conquête bien plus importante que toutes celles que les missionnaires peuvent lui promettre. » (J. Ch. L. de Sismondi, Revue Encyclopédique, tom. XXIX, pag. 35, 36, 57.)

[13] Un fait tout semblable eut encore lieu à Lutri en 1536.

[14] Tous ces faits sont cités dans Ruchat ; mais si l’on veut encore d’autres exemples de la fourberie des ecclésiastiques de ces temps malheureux, on peut consulter le même auteur, tom. V, pag. 269 et 3o4, et tom. VI, pag. 565 et suivantes. – Voyez aussi l’Histoire de la Suisse par Zschokke, pag. 185. – Consultez enfin le Conservateur Suisse pour 1827, pag. 315 et suivantes.

[15] En 1528 le canton de Berne forma le projet d’abolir les services étrangers ; voici ce qu’en dit Ruchat, tom. II, p. 248 et suiv.

« Plusieurs personnes pieuses la sollicitaient (cette abolition) avec chaleur. Cependant, pour ne rien précipiter dans une affaire de cette importance, les seigneurs jugèrent à propos de prendre là-dessus les avis de toutes les communautés de leur pays. La pluralité l’emporta de beaucoup en faveur de cette abolition. Les seigneurs y donnèrent les mains, et publièrent le 24 août un édit provisoire pour défendre cette pratique, en attendant un édit complet. L’année suivante, pour commencer par eux-mêmes, et pour donner bon exemple à leurs sujets, tous les seigneurs de l’État, depuis le premier jusqu’au dernier, assemblés en Conseil souverain, prêtèrent serment de renoncer à toute pension de princes étrangers, et à leur service ; et ils en donnèrent avis à leurs sujets le 21 septembre 1529. Enfin l’on publia l’édit projeté. On y dit : « D’autant que les dons et les pensions des princes et potentats, de la manière qu’on les a pris jusqu’à présent (savoir aux dépens de son sang et du sang d’autrui), et l’intérêt particulier, sont les plus grandes abominations devant Dieu, qui aveuglent et fascinent entièrement les cœurs des hommes, en sorte que par là tous les conseils et les jugements deviennent suspects, etc… nous avons reçu et arrêté l’ordonnance suivante et perpétuelle, et nous avons juré à Dieu de la garder à perpétuité. » Suit l’Édit.

Schwitz, en 1522, avait déjà résolu de renoncer aux services étrangers, au moins pour vingt-cinq ans. (Ruchat, t. I, p. 101.)

Zurich et Berne insistèrent de nouveau sur ce sujet dans une diète assemblée à Bade en août 1536. Leur proposition fut acceptée presque unanimement par les cantons ; mais cette détermination ne produisit point tout l’effet qu’on désirait : les princes répandirent tant d’argent, et promirent tant de pensions, que divers cantons, et surtout les catholiques, se laissèrent gagner. Alors les Bernois renouvelèrent chez eux, le 8 février 1537, leur précédent édit, avec ce préambule : « D’autant que l’Ordonnance par laquelle nous avons aboli, pour la gloire de Dieu et pour le bien de la patrie, le cruel et sanguinaire trafic des pensions et des services étrangers, ne s’observe pas, etc. » (Ruchat, t. V, p. 574 à 579).

[16] Voyez Ruchat, tom. II, p. 275.

[17] Aimé de Genève, seigneur de Lullin et de Vuillens, était d’une branche bâtarde de la maison de Savoie, et son bisaïeul avait reçu ou pris le nom de Genève pour nom de famille, et y ajoutait celui de Lullin, village de Chablais dont il était Seigneur. Il ne faut point le confondre avec les Lullin, ancienne famille de Genève, dont l’un, nommé Jean, fut souvent envoyé près des cantons suisses pour les intérêts de sa patrie, de 1525 à 1532.

Le grand bailli de Vaud ne résidait à Moudon que dans le temps de l’assemblée des États, ou quand quelque raison urgente exigeait sa présence. Hors ces circonstances, il résidait, soit à Chambéry, soit dans ses terres.

Celui dont il s’agit ici était très attaché au duc, son seigneur et son parent, et dans ces temps orageux, il était tantôt militaire à la tête d’un corps de troupes, tantôt diplomate pour traiter avec les cantons. (Voyez dans le Conservateur Suisse, tom. VIII, p. 100, la conduite qu’il tint après le combat de Gingins, livré le 10 octobre 1535.)

[18] Voyez, dans la Bibliothèque universelle des romans, octobre 1775, second volume, p. 134, un morceau fort intéressant sur la reine de Navarre, et sur ses ouvrages en prose et en vers. Voyez aussi le Nouveau Dictionnaire historique, à l’article Marguerite de Valois.

[19] Il se présente ici une remarque à faire, véritablement assez curieuse : c’est que le dernier vers n’a point été changé : d’où il résulte évidemment que le bon Jean de La Fontaine a connu cet acrostiche d’Édouard, puisqu’il a inséré le vers dont nous parlons dans son poème d’Adonis, lorsqu’il y décrit les attraits de Vénus. Il faut lui pardonner ce léger plagiat.

[20] Notre chanoine ne néglige point ce qui peut intéresser l’histoire de la typographie en Suisse : j’aperçois sur une tablette le Fasciculus temporum de Rollewink, imprimé à Rougemont, dans le comté de Gruyères, en 1481, et les Lettres d’æneas Sylvius Piccolomini (Pie II), imprimées depuis peu à Bâle.

Près de ces livres, je remarque encore un manuscrit sur parchemin : c’est le Cartulaire de Lausanne, écrit en latin dans l’espace de douze années, depuis 1228 à 124o. Cette chronique remonte à l’an 501, et son auteur est un autre d’Estavayer, qui fut aussi prévôt de la cathédrale pendant environ 5o ans, de 1202 à 1252 ou 1253. (Voyez le Conservateur Suisse pour 1827, p. 167 et suiv.)

[21] Voyez le Conservateur Suisse, t. VI, p. 92, et Ruchat, t. V, p. 161, 162.

On me pardonnera d’avoir peut-être un peu peint en beau le noble d’Estavayer. Mais Ruchat n’exagère-t-il pas quelquefois les torts du clergé catholique ? Du reste, si je me suis trompé sur le compte de ce chanoine, on peut mettre un autre nom à la place du sien.

[22] L’auteur de la chronique se trompe ici ; la chasse dont il s’agit ne se faisait pas entre Lausanne et Moudon, mais au-delà, entre Moudon et Lucens.

[23] Non seulement on tirait de l’arc à Moudon, mais de temps immémorial on s’y exerçait aussi à l’arbalète. Cet exercice subsiste encore aujourd’hui, du moins pour les écoliers, auxquels on donne des prix en vases d’étain.

[24] Pour les honoraires payés, soit au prédicateur, soit aux comédiens, voyez Ruchat, tom. IV, pag. 84, et le Conservateur Suisse, tom. X, pag. 60. Mais pour juger sainement de la valeur de ces honoraires, il faudrait faire des recherches sur celle des monnaies de ce temps-là.

[25] Voyez Fragments historiques sur Genève avant la Réformation, 1 vol. in-4°, p. 158, 159 ; et Ruchat, tom. III, pag. 229.

[26] Suivant l’opinion des Indiens, Brama (c’est-à-dire Dieu) engendre, de sa bouche, la sagesse ou le Brame (c’est-à-dire le prêtre), dont la fonction est de prier, de lire et d’instruire : voilà la première caste.

Brama engendre, de son bras, la force, ou le guerrier et le souverain, qui tirera de l’arc, gouvernera, et combattra : c’est la seconde caste.

Il engendre, de son ventre, de ses cuisses, la nourriture, ou l’agriculteur et le commerçant : troisième caste.

Il engendre enfin, de ses pieds, la servitude, ou l’artisan et l’esclave, qui passera sa vie à travailler et à voyager : quatrième caste. (Voyez Choix de lectures, par Mentelle, t. 2, p. 90, 1o3).

[27] Pour l’apparition des Bohémiens aux environs de Genève à cette époque, voyez Fragments historiques sur Genève avant la Révolution, 1 vol. in-4°, pag. 177, 178.

Pour la connaissance de ces vagabonds, consultez Mémoire historique sur le peuple nomade, appelé en France Bohémien, etc., par baron de Bock.

Note communiquée par M. le doyen Bridel.

Les premiers Bohémiens qui entrèrent en Suisse, y arrivèrent par les Grisons en 1417, dit l’historien Sprécher, dans sa Pallas rhetica, pag. 139 de l’édition des Elzévirs. Dès lors ils s’y multiplièrent, s’établirent dans les forêts, et firent dans la suite tant de déprédations, surtout autour de Bâle et dans l’Argovie, que la diète helvétique ordonna par un rescrit que dès qu’ils paraîtraient près d’un village, on sonnerait le tocsin, on prendrait les armes, et on leur courrait sus comme sur des bêtes féroces. Ce rescrit date du 6 avril 1704, et fut renouvelé le 3o juin 1727. On les appelait Zigeuners. Voyez Ochs, Histoire de Bâle à cette époque ; Muller, tom. VII, pag. 179 ; Delrio, Disquisitiones magicœ, liv. I, chap. 5.

[28] Voyez Ruchat, tom. III, p. 246, tom. V, p. 484 ; Dictionnaire de Levade, article Chillon ; Conservateur Suisse, ou Étrennes helvétiennes de 1825, p. 435 ; le Prisonnier de Chillon, par Byron.

À la suite du poème de Byron, on trouve une note intéressante, dont je vais transcrire ici le premier article :

« François de Bonnivard, fils de Louis de Bonnivard, originaire de Seyssel, et seigneur de Lume, naquit en 1496 ; il fit ses études à Turin. En 151o, Jean-Aimé de Bonnivard, son oncle, lui résigna le prieuré de St.-Victor, qui aboutissait aux murs de Genève, et qui formait un bénéfice considérable.

« Ce grand homme (Bonnivard méritait ce titre par la force de son âme, la droiture de son cœur, la noblesse de ses intentions, la sagesse de ses conseils, le courage de ses démarches, l’étendue de ses connaissances, et la vivacité de son esprit) ; ce grand homme, qui excitera l’admiration de tous ceux qu’une vertu héroïque peut encore émouvoir, inspirera encore la plus vive reconnaissance dans le cœur des Genevois qui aiment Genève. Bonnivard en fut toujours un des plus fermes appuis : pour assurer la liberté de notre République, il ne craignit pas de perdre souvent la sienne ; il oublia son repos, il méprisa ses richesses, il ne négligea rien pour affermir le bonheur d’une patrie qu’il honora de son choix. Dès ce moment, il la chérit comme le plus zélé de ses citoyens, il la servit avec l’intrépidité d’un héros, et il écrivit son histoire avec la naïveté d’un philosophe et la chaleur d’un patriote. »

Le château de Chillon existe depuis sept cents ans. Il est assis sur un rocher, dans lequel on a creusé des souterrains au-dessous du niveau du lac Léman, dont il est environné. Il communique avec le rivage par un pont.

Ce château a été la résidence d’un bailli bernois, depuis 1556 jusqu’à 1733. Cette résidence a dès lors été transportée à Vevey.

[29] Voyez Ruchat, tom. III, pag. 191 ; Levade, Dictionnaire historique du Canton de Vaud, article Aigremont ; Conservateur Suisse, tom. VI, pag. 268, 269, etc. ; Dictionnaire historique, article Amédée VIII.

Amédée s’était retiré en 1428 à Ripaille, situé à un quart de lieue au nord de Thonon, à six lieues de Genève, et à douze lieues d’Aigremont. Il y avait fait bâtir un palais superbe, qu’il appelait son ermitage, parce qu’il en avait exclu les femmes, et qu’il avait pris avec six de ses courtisans le costume des capucins. Du reste, ces soi-disant reclus étaient logés avec magnificence, et les mets les plus exquis couvraient leur table ; ils vivaient plus en honnêtes épicuriens qu’en véritables ermites. De là vient l’expression faire ripaille, qui signifie faire grand’chère. Voltaire décrit ainsi ce séjour, et la destinée du prince-ermite, destinée qui le conduisit à la tiare,

Que tout plaît eu ces lieux à mes sens étonnés !

D’un tranquille océan l’eau pure et transparente

Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés.

D’innombrables coteaux ces champs sont couronnés ;

Bacchus les embellit ; leur insensible pente

Vous conduit par degrés à ces monts sourcilleux

Qui pressent les enfers, et qui fendent les cieux.

Au bord de cette mer où s’égarent mes yeux,

Ripaille, je te vois. Ô bizarre Amédée !

Est-il vrai que dans ces beaux lieux,

Des soins et des grandeurs écartant toute idée,

Tu vécus en vrai sage, en vrai voluptueux ;

Et que, lassé bientôt de ton doux ermitage,

Tu voulus être pape, et cessas d’être sage ?…

Lieux sacrés du repos, je n’en ferais pas tant ;

Et, malgré les deux clefs dont la vertu nous frappe,

Si j’étais ainsi pénitent,

Je ne voudrais point être pape.

[30] Voyez Fragments historiques sur Genève avant la Réformation, 1 vol. in-4°, pag. 70, 74, 84, 100, 112.

[31] Des arbres de mai, soit un arbre ou un rameau enrubanné, planté durant la nuit du 30 avril au 1er mai, voire à toute autre date, devant le domicile d’une personne (fille à marier, maire, etc.) que l’on veut honorer. (Source CNRTL) (BNR.)

[32] Voyez Picot, Histoire de Genève, tom. I, pag. 276 ; et Bérenger, Histoire de Genève, tom. I, pag. 156, 326.

[33] Voyez Picot, Histoire de Genève, tom. I, pag. 276 ; et Bérenger, Histoire de Genève, tom. I, pag. 156, 326.

[34] « Le 8 février 1536, il arriva un accident étrange à Lucerne. Un inconnu s’était établi, environ l’an 153o, dans un petit ermitage près de Fracmont, dans la forêt de Hergeswald, dans le dessein, disait-il, d’y vivre dans la pénitence, et de réparer les dérèglements de sa vie passée. Il menait une vie tout extraordinaire ; il voulait même se faire passer pour prophète ; et ses admirateurs publiaient qu’il avait prédit l’issue de la dernière guerre des cantons. Par ces endroits-là il s’était acquis un grand crédit dans l’esprit de plusieurs personnes. Le 8 février 1536, qui était un mardi, jour de marché à Lucerne, il y alla en équipage d’ermite, tout blanc de vieillesse. Il entra dans la maison d’une veuve, et entreprit de la violer ou de la tuer. Aux cris de cette pauvre femme, son métayer, qui se trouva alors dans la maison, accourut pour la secourir. Le faux ermite le saisit, et le perça d’un poignard qu’il tenait caché sous sa robe. Dans cet intervalle la veuve s’enfuit chez un voisin, homme de considération, poussant des cris lamentables. Un voiturier, ému de ses cris, entra dans la maison pour arrêter ce désordre ; mais il fut brusquement attaqué par l’ermite, qui d’un coup de poignard le coucha mort par terre. Le voisin chez qui la veuve s’était réfugiée, y accourut aussi avec un valet ; mais l’ermite les blessa encore tous deux de telle manière qu’il les crut morts ; cependant ils en guérirent. Enfin, il y entra un homme adroit et courageux, qui ayant su jouer de son épée, en frappa ce brigand, et lui porta un coup dont il tomba mort sur la place. En mourant il s’écria : Ah ! Jésus Maria ! j’ouvrais bien aux nonnains, pour dire qu’il n’avait pas été de si difficile accès aux religieuses qui allaient le trouver, que cette veuve l’avait été pour lui. » (Ruchat, tom. V, pag. 527, 528).

[35] Voyez Fragments historiques sur Genève, pag. 159, note 45.

[36] Le chien, par exemple, se réjouit ou s’attriste à la seule expression du regard de son maître.

[37] Si les animaux n’ont point d’âme, ils sont purement matériels ; mais les animaux ont des sensations, tout le monde en convient : donc la matière peut avoir des sensations. À quoi cela ne conduirait-il pas ?

[38] Notre Bernois, dans son système de bonté, je dirais presque de philanthropie, énonçait une idée qui a été développée de nos jours par le célèbre Bonnet, dans sa Palingénésie philosophique.

Voici comment il s’exprime dans son Avant-Propos :

« Des théologiens et des philosophes estimables, en consentant d’admettre que les bêtes ont une âme, n’ont pas voulu accorder que cette âme survécût à la destruction du corps de l’animal. Ils ont jugé que la révélation serait trop intéressée dans cette sorte de croyance philosophique, et ils ont accumulé sur ce sujet des objections qui ne me paraissent pas solides.

» Pourquoi intéresser la révélation dans une chose où il semble qu’elle nous a laissé une pleine liberté de penser ? On a soutenu l’anéantissement de l’âme des bêtes, comme si le dogme de l’immortalité de notre âme était lié à l’anéantissement de celle des bêtes. Il serait bien à désirer qu’on n’eût jamais mêlé la religion à ce qui n’était point elle. J’espère donc que les amis sincères de la religion et du vrai voudront bien me pardonner si j’essaie aujourd’hui de montrer qu’il est possible qu’il y ait un état futur réservé aux animaux. Cette tentative ne saurait déplaire aux âmes sensibles et qui désirent qu’il y ait le plus d’heureux qu’il est possible. Combien les souffrances des bêtes ont-elles de quoi intéresser cette sensibilité raisonnable qui est le caractère le plus marqué d’un cœur bien fait ! Combien l’opinion que j’ose chercher à justifier s’accorde-t-elle avec les hautes idées qu’un philosophe chrétien se forme de la Bonté suprême ! »

[39] Le corps est semé dans un état de corruption, il ressuscitera incorruptible (Ire Ép. de saint Paul aux Corinth. ch. XV, v. 42).

[40] Jacques de Médicis, marquis de Musso. (BNR.)

[41] Voyez Ruchat, tom. III, pag. 204, 218, 219, 220, 225.

[42] Voyez Ruchat, tom. III, pag. 204, 218, 219, 220, 225.

[43] Voyez le Dictionnaire de Bomare, à l’article du Perroquet cendré de Guinée. Si on lit ce morceau en entier, tout ce que nous venons d’affirmer sera justifié.

[44] Voyez Dictionnaire historique, article Saladin.

[45] Le tableau de l’Histoire universelle, d’après la carte chronologique de M. Strass, professeur à Berlin, place en effet à cette époque la découverte de l’art du tricotage. Il est vrai que le même tableau met aussi cet art au nombre des inventions qui ont précédé Moïse. On voit, d’après ce que je viens de dire, où est l’erreur.

[46] Pour ces bolides ou aérolithes, voyez Picot, Histoire de Genève, tom. I, pag. 269, 270, 271, et l’Astronomie de Biot, tom. III, chap. 9.

[47] Voyez Ruchat, tom. III, pag. 23o à 256.

[48] Voyez Ruchat, tom. II, page 267.

[49] Voyez Ruchat, tom. I, pag. 18, 19.

[50] Voyez Ruchat, tom. V, pag. 479 à 488, et le Dictionnaire de Levade, article Lausanne.

Exemples du style de ces temps.

Lettre des Genevois aux Bernois, en 1529.

« Magnifiques, puissans et très redoubtez Seigneurs !

« Dempuis qu’il plut à vos Excellences nous escrire vostre dernière lettre, sur laquelle nous avons fait response, nous est bien avenu ce de quoi nous doutions, c’est qu’en parlementant des appointemens, nos ennemis se renforcent d’heure en heure, et nous approchent. Car nous sommes avertis, tout pour vrai, que le siège est planté à Gaillard encontre nous, ensorte qu’il y a déjà certaines Enseignes, et bon gros nombre de gens en armes, et ils arrivent d’heure en heure force gens en armes, tant du Foucignie que d’autres pays de Savoye. Et pour ce que nous avez toujours commandé vous avertir de bonne heure, vous suplions très humblement nous donner secours et venir en aide, incontinent avoir vû la présente, Car grande nécessité le requiert, et sera selon les sermens et contenus de la Bourgeoisie qu’avons avec vos Excellences, Car sans vostre aide et soudaine, nous sommes pauvres gens perdus : Pourquoi vous suplions pour l’amour de Dieu, nous donner incontinent aide et secours, etc. » (Ruchat, tom. III, pag. 195.)

 

Lettre de l’Evêque de Lausanne à la Bourgeoisie d’Avenche, en 1531.

N.B. Farel étant allé, au commencement de mars, prêcher à Avenche, il y eut contre lui un soulèvement d’une partie du peuple et, surtout des prêtres. L’évêque en ayant été averti, écrivit cette lettre :

« A nos très chiers, bien amez, et feaulx subgects, les nobles, Gouverneurs, Conseil et Communauté de nostre ville d’Avenche. »

« Très chiers, bien amez et feaulx, notre amiable recommandation premise. Nous avons été advertis tant par vostre Vicayre que Lieutenant, de l’insurte qui fust dernierement faict, don fumes fort desplaysans, des continuelles infestations que l’on vous donne en cet affaire, au quel ce nonobstant vous estes monstré virtueux, bons et vrais Crestiens et Catholiques, dont je loue Dieu et Nostre Dame, et vous en sçavons très bon-gré, vous priant et exortant paternellement et très affectueusement de voulœr continuer et bien perceverer, et ce faisant vous en reporterez la grace de Dieu, prouffit à l’ame et au corps, et à la fin la gloire de Paradys. etc…

« L’Evesque de Lauzanne. »

 

Lettre du même à son Bailli de Vevey, en 1536, à l’occasion de la guerre des Bernois et du duc de Savoie.

« À Monsieur de Curtillie, Ballif de Vivey.

« Monsieur le Ballif, Je vous veulx bien advenir comme aujourd’hui suis arrivé icy, pour venir veoir mes subgets, et pour les fere mettre en l’ordre, tant pour la manutention de la foys, que de Mon Seigneur et païs, et à ce soër ay heu novelles, comme le Capitaine Colloneys est arrivé à Morge avec une belle bande d’Italiens bien en ordre, et a mandé par tout dellà le Lac pour avoir gens, pour aller au devant de ceulx de Berne, pour leur donner la bataillie, si me semble que nous devons tous ayder, et aller là où sera le grand flot, car si d’aventure nous perdions, que Dieu ne vullie, le pays, les Villes ne seriont pas puis après pour résister, etc…

« A Glerole, ce 25, Jour Janvyer.

« Le bien vôstre

« L’Evesque de Lauzanne. »