Lucien Descaves

SOUS-OFFS
(parties 3 à 5)

Roman militaire
suivi de MISÈRES DU SABRE
et des plaidoiries prononcées devant la Cour d’Assises,
le 15 mars 1890
par Mes Tézenas et Millerand

Illustrations Eugène Courboin

1892

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Table des matières

 

TROISIÈME PARTIE  PARIS. 4

I. 4

II. 27

III. 58

IV.. 84

V.. 98

VI. 131

QUATRIÈME PARTIE  MISÈRES DU SABRE. 162

LE CADEAU.. 162

I. 162

II. 165

III. 169

IV.. 173

V.. 175

VI. 177

VII. 181

VIII. 185

IX.. 191

X.. 192

XI. 194

XII. 194

CLOCLO.. 197

LE MOTIF.. 249

FAMILLES. 270

I. 270

II. 278

III. 282

IV.. 286

V.. 294

VI. 300

VII. 306

VIII. 309

UNE FIN.. 311

LA FILLE À BOQUET.. 327

LE CHIEN AU QUARTIER.. 341

L’ORDONNANCE.. 349

CINQUIÈME PARTIE  SOUS-OFFS EN COUR D’ASSISES  361

COUR D’APPEL DE PARIS. 376

Ce livre numérique. 488

 

TROISIÈME PARTIE

PARIS

I

Quand le régiment venant de Versailles, dernier gîte d’étape, entra dans Paris après vingt jours de manœuvres et de marche, Favières eut quelques minutes de bonheur fou, de réveil intellectuel, de résurrection impresse… Il prit un plaisir d’enfant à retrouver, sous la couche d’oubli dont sa mémoire les avait poudrés, des souvenirs frustes, de vieux médaillons figuratifs, si délébiles qu’il devait, pour s’en attester l’authenticité, les confronter avec les manifestations originales. Il semblait qu’il n’eût jamais parcouru ces voies, pourtant familières ; et quand il les reconnaissait enfin à des riens, d’infinitésimales notations dont les parois de son cerveau restaient piquées, – comme s’attachent des parcelles aux doigts de la coucheuse d’or inexpérimentée, – oui, vraiment un être jeune et neuf s’élançait de cet uniforme souillé, de cette peau fétide, roulée pendant trois semaines dans la poussière et dans la sueur. Il s’échappa de sa cage et but le ciel et la vie avec une gaminerie de moineau.

Il avait besoin d’abaisser les yeux sur les macules de sa tunique et la crasse de son corps, pour croire à la réalité du cauchemar dans lequel il marchait depuis vingt jours.

Marcher… avait-il fait autre chose, du matin au soir, et du soir au matin même, car il en était arrivé à marcher la nuit, jusque dans la position horizontale, en rêve !… Il avait souffert les abominations, le lent et primitif supplice de l’aveugle carcan des manèges forains.

Certes, il l’aimait, la marche… Il aimait les longues promenades, au hasard, le corps libre, l’esprit valide, le regard ponctuel. Et jamais il n’eût imaginé qu’on pût transformer un exercice fécond en cette infernale et niaise chevauchée, à une allure de troupeau chassé par les pique-bœufs. On allait… on allait toujours devant soi, le corps égratigné par les courroies, défoncé par le sac, les armes, la chaudronnerie retentissante de deux épais voisins ; on allait, la tête vide, ouverte à tous les vents du désespoir, la vue distraite de tout écart buissonnier, les pieds, les pauvres pieds pantelants, criant dans les affres des drames ignorés.

Les doigts écachés, la peau soulevée sous laquelle fluaient des mares, la contracture des muscles, en proie aux tenailles et au fouet, faisaient songer à quelque épouvantable compote votive de pèlerin ayant entrepris de concasser des pois secs ou d’émousser d’innombrables pointes sous le constant effort d’un orteil dévoué. Après une pause, quand il fallait repartir, ou bien si l’on entrait dans les terres labourées, les champs de betteraves, parmi les sillons, les haies et les ornières, les contorsions de la douleur devenaient épileptiques. Toutes les patientes combinaisons pour éviter de porter le pied à faux, encore possibles dans la marche normale, sur les routes, échouaient, arrachaient des plaintes à la chair tourmentée, engendraient la danse de Saint-Guy, le saut ridicule qui précipite sur l’occiput la gamelle dont le sac est sommé, ou encore la gigue suprême d’une volaille qu’un caprice néronien eût placée sur quelque plaque chauffée à blanc.

Vers le quarantième kilomètre, le vertige insensibilisait la victime sur son gril, c’était une viande continuant de couler, par la force de l’habitude. Les oreilles s’emplissaient de bourdonnements, la tête penchait sur la poitrine, les lèvres se tuméfiaient, les mains étaient goutteuses, les yeux, détachés des bornes mêmes, obstinément fixés sur les reins du soldat de la file précédente, ne se relevaient que pour sonder l’horizon et se désoler à l’aride spectacle des routes sans fin.

Pas une idée, pas un geste, pas un regard, que n’usurpât cette marche éternelle, absorbant non seulement toutes les facultés physiques, mais la pensée aussi. L’intelligence se ravalait jusqu’aux stériles calculs, aux multiplications affolantes confondant les pas, les kilomètres, les heures ; jusqu’à l’hallucinante, à la despotique sollicitation des pieds blessés, des pieds infirmes, subordonnant leur fidélité au soin qu’on prenait d’eux et menaçant de répandre leur purée sanglante dans l’appareil de torture. L’obsession devenait telle, ils étaient à ce point l’unique préoccupation, qu’on ne marchait plus sur eux mais sur le corps tout entier se vidant par leurs plaies et délayant dans la sueur et le suif impuissant, une chair endolorie et fondante.

Pour le logement, composé du fourrier, d’un caporal et de deux hommes de corvée par compagnie, la persécution se compliquait de célérité. Partis une heure avant le régiment, ils devaient encore le gagner de vitesse en rognant sur les haltes et les repas, avant-garde fantastique qui apercevait le paysage, les arbres, les maisons, comme à travers des portières de rapide, et brûlait les cailloux que pilait plus lentement, plus pesamment, la colonne subséquente, semblable au cylindre niveleur des cantonniers.

Depuis qu’on avait reconnu que les chansons de route étaient susceptibles d’entraîner le soldat et atténuaient sur son visage l’ennui et le dégoût dont Alfred de Vigny a dit qu’ils en sont les traits généraux, le silence dans les rangs, formel, n’enlevait plus au bétail militaire rien de son morne aspect.

Les refrains légendaires, d’une gauloise puérilité, les vieux rythmes où sonne l’âme du peuple, les grossières ébauches pleines de ce charme naïf des choses qui n’ont point de fin et à peine de commencement ; le règlement biffait tout, afin que l’homme restât seul en face de l’inanité de sa tâche, suffisamment célébrée par le perpétuel lamento des Pieds-Saignants.

À l’étape, pour les fourriers comme Favières et Tétrelle, c’était autre chose.

Ils devaient, avant que le régiment arrivât, visiter le logement des officiers, le cantonnement de la troupe, granges, greniers, écuries, trous à porcs ; entasser cinquante hommes là où il en pouvait tenir trente, par terre, sans paille, si la complaisance de l’hôte réquisitionné n’en faisait pas étendre. Des municipalités, des particuliers, qui eussent ouvert, toutes grandes, leurs portes à l’ennemi, se barricadaient, parlaient haut, délibéraient, empêtraient l’intrus dans leur duplicité paysanne. De cinq heures du matin à neuf heures du soir, le fourrier était debout, trôlait, ahuri, entre le civil et le militaire, assailli de reproches et de réclamations, traînant à ses trousses des queues d’escouades sans gîte, des grappes de soldats que des locaux obstrués dégorgeaient.

Venait l’officier. Et c’était Kuhn, jamais satisfait, refusant l’écurie pour son cheval, si sa chambre lui agréait, ou déclarant le logement « indigne d’un officier », si, par hasard, sa monture lui paraissait convenablement installée. Puis il refaisait le cantonnement, débusquait des sections, invectivait Favières, s’agitait, parfaitement indifférent au fond lorsque l’insalubrité, les réels dangers que présentait un abri, eussent exigé qu’on l’abandonnât.

Et pourquoi cette activité, cette course moutonnière à travers les campagnes, ce piétinement des champs, des récoltes, cette arbitraire provocation à l’hospitalité, pourquoi ? Pour publier péremptoirement l’inutilité des pompeux travaux de l’année, pour offrir aux yeux dessillés du soldat une réduction au 1/10 000e du champ de bataille, de l’héroïsme, des capacités, du commandement, de tout !…

Le soldat… immédiatement il comprenait l’insignifiance des commodes théories développées entre quatre murs, comme on joue au billard, avec des effets, des collages sous bande, une fantaisie de désœuvré, carambolant avec de minces unités sur le drap pisseux des glacis.

Là, sur ce terrain des manœuvres où tout était figuré, on avait bien la vision d’une boucherie véritable, d’un choc effrayant des billes toutes rouges, écrasées l’une contre l’autre par d’invisibles queues fomentant le massacre… mais on se demandait, en même temps, pourquoi tant de soins et de mystère, si c’était pour aboutir à ces piteuses combinaisons qu’un enfant eût déjouées, à ces répétitions de carnage à huis clos, à ce petit jeu de la mort pour rire, à ce cache-cache quasi funèbre où de vieilles moustaches crient : « Coucou… le voilà » à d’autres moustaches plus jeunes à qui des ordres-supérieurs commandent de se laisser surprendre !

Des hommes rigolaient sur les brancards qui les emportaient, « pour la frime » ; des hommes encore se brûlaient sous le nez la poudre inoffensive de leurs cartouches à blanc ; des hommes enfin, et des plus simples, sentaient l’imprudence de ce comique coup de botte dans le postérieur du prestige…

Car, le plus souvent, l’exercice finissait dans l’immense ironie d’une indescriptible confusion des rôles, le vaincu par ordre étant, aux yeux de tous, le vainqueur certain. Et c’était à la fois, décevant, folichon, bête et vilain, ce rapetissement, cette singerie d’une chose épouvantable et sacrée : la Guerre !

 

Le Trocadéro… le pont d’Iéna… l’avenue de Labourdonnais… l’École militaire est au bout. Ce que sonnent allègrement les clairons, maintenant, c’est la fin du cauchemar, l’heure du bain, l’entrée triomphale dans le repos et le décrassement… Ah ! ils sont bien sales et bien las !… Les cuivres ont beau balancer leurs encensoirs à musique sous le nez des larbins et des filles de brasserie que dérange seul le passage de la procession, le colonel-dais et sa suite défilent sans susciter le reposoir d’une admiration.

Au carrefour des avenues, cependant, devant la porte de la Cavalerie, des groupes s’étaient formés, autour d’un omnibus et de quelques voitures arrêtées ; aux fenêtres des mess, un peu d’or se montrait… Et, tout à coup, au premier rang des curieux, Favières distingua Delphine au bras de Généreuse.

Elles l’aperçurent aussi, lui sourirent… Tout le monde les reconnaissait ; les sous-officiers saluaient d’une œillade, d’un mot… Personne même ne paraissait s’étonner qu’elles fussent là ; le régiment les remorquait, parmi ses bagages, elles étaient le brin de vanille dans la pâte consistante des corvées nutritives. Ça, de vraies femmes à soldat, changeant de garnison en même temps que lui et le devançant au nouveau gîte pour l’y recevoir !

Favières, lui, se réjouissait moins, sans inquiétudes précises, toutefois. Il eut préféré laisser au Havre ce passé, procéder en rentrant chez soi, à Paris, à la toilette superficielle et au ramonage qui l’eussent nettoyé à fond des ordures déposées en lui et sur lui par trois ans de caserne et vingt jours de transpiration.

« Il est certain qu’elles ont mis la clef sous la porte et que c’est Tétrelle qui paya le voyage. Peut-être même – j’y songe – n’a-t-il rengagé que pour être en mesure de subvenir à ces frais… Ah ! il est pris… C’est le coup de folie des avares et des chastes quand ils déraillent… Que vont-elles faire ici ? »

Le régiment entrait, par l’avenue Lowendal, dans la grande cour de l’École militaire. Les bâtiments en ailes, à deux étages, où alternaient, géométriques, le lait de chaux et le café au lait ; le corps de garde moussu d’où s’élevait une fumée triste ; l’herbe sournoise que marchandaient les endroits moins foulés ; deux arbres podagres on eût dit plantés dans les toits qu’ils dépassaient de la cime ; la désespérante nudité de ce champ labouré pourtant sans arrêt ; rien de tout cela ne différenciait l’École militaire des casernes provinciales. Il y avait bien dans le corps de bâtiment principal réservé à l’École de Guerre, une tentative architecturale, des velléités de décoration, quelques colonnes, un petit dôme ; mais cet effort néo-grec rendait plus frappante encore la pouillerie environnante, tel un hôtel bourgeois dans une villa de chiffonniers.

Tout de suite, les fourriers allaient reconnaître le casernement. Le 3e bataillon occupait le bâtiment adossé à l’avenue de Suffren. Favières constata avec joie que la fenêtre de son bureau donnait sur la vie civile au lieu d’ouvrir sur une cour intérieure. Après qu’il eut guidé sa compagnie à travers les chambres qui lui étaient affectées, au deuxième étage, il redescendait, quand son sergent-major l’appela.

— Je suis de la classe ; je m’en vais dans quelques jours ; voyez donc les bouchers.

Ils étaient là une douzaine, les uns endimanchés, cérémonieux, les autres en tenue d’étal, afin que la présentation fût plus tôt faite. À tour de rôle, ils sollicitaient la pratique des compagnies, allaient du capitaine au sergent-major qu’ils s’efforçaient de s’attacher par d’alléchantes offres.

— Moi, je vous vends la viande un franc le kilo ; mais il y a pour vous cent sous par prêt.

Un autre :

— Je puis vous laisser le kilo à 90 centimes ; vous aurez le sou du franc.

Un troisième :

— Votre capitaine m’a promis la préférence. Je vous fournis le bœuf à 80 centimes ; vous ne trouverez pas au-dessous… Venez chez moi, nous nous arrangerons toujours… si vous voulez bien considérer qu’à ce prix-là je ne puis vous donner des morceaux de premier choix.

Celui-là était déjà plus carré, indiquait nettement qu’il achetait la complicité du sergent-major, pour faire accepter les déchets que les plus indigentes gargotes refusaient. Car c’était là le fond du marché. Pas un chef ne résistait à la promesse d’une prime d’autant plus forte que la qualité de la viande était inférieure.

— Ma foi, dit Favières en prenant des adresses, il m’est impossible de vous rendre une réponse certaine. Mon sergent-major est libéré, je ne sais qui le remplacera et je n’ai pas qualité pour traiter avec vous. Il faut attendre une huitaine.

 

L’installation à l’École militaire, le désarmement de la classe, demandèrent, en effet, plusieurs jours durant lesquels Favières put à peine sortir de la caserne.

Kuhn l’avait charitablement averti.

— Je n’ignore pas que vous êtes ici chez vous. La tentation est forte… Dans votre intérêt, je vous engage à n’y pas céder. À la première incartade, je demande votre envoi au dépôt.

Favières se le tint pour dit, bien qu’il enviât ses camarades qui, comme Édeline ou Devouge, allaient se refaire à la table familiale ou renouer avec les vieux amis. Édeline, en outre, cherchait un emploi qui lui facilitât ces fugues, briguait la place du soldat libérable que requérait la presse régimentaire, un bon petit fourbi pour un ancien typo… Quant à Devouge, il n’avait encore jeté son dévolu sur rien, mais il se promettait bien de fricoter aussi, le cas échéant.

Il vint, un soir, trouver Favières dans sa chambre.

— J’ai rencontré la Couturier qui m’a chargé d’une commission pour toi : son adresse, rue Valadon, – afin, sans doute, que tu puisses la visiter ou lui écrire.

— Qu’elle compte là-dessus !

— C’est ce que j’ai pensé… D’autant plus qu’elle n’est plus la belle Couturier du café de Dieppe. Quelle débine ! C’est étonnant comme elle a vieilli depuis son dernier gosse... Ah ! elle n’a pas l’air heureux… La purée, mon cher… Il eût mieux valu pour toi qu’elle ne suivît pas le régiment.

— Pourquoi ? Si Tétrelle s’est embarrassé de la fille et de la mère par surcroît, tant pis pour lui.

— À la bonne heure. C’est comme moi… Me vois-tu avec Espérance sur les bras ? Imagine-toi qu’elle attend que je l’appelle à Paris… Elle déciderait sa mère à vendre la boîte et à quitter le Havre, si c’était sérieux… lisez : si j’épousais… Plus souvent ! Bon en province, ce battage ; mais ici, les femmes ne manquent pas encore à ce point qu’on en fasse venir de là-bas, hein ? Ah !… je ne te disais pas… un bateau un peu bien monté : la petite Delphine m’a demandé si je connaissais une place pour elle. Tu ne sais pas le conseil que je lui ai coulé en douceur ?… D’entrer dans une brasserie… Ce que Tétrelle mousserait !…

Deux jours après le renvoi de la classe, les promotions parurent enfin à l’ordre.

Étaient nommés sergents-majors : Tétrelle, à la 3e ; Montsarrat, à la 1re ; le Vicomte, à la 4e.

Favières était sacrifié. Il n’en fut pas étonné, trouva même plutôt une compensation qu’un nouvel ennui, dans le hasard qui lui envoyait Tétrelle pour chef. À l’inconnu que n’eussent pas prédisposé en sa faveur trois ans de camaraderie, de voisinage dans la vie et dans les grades, Favières préférait ce garçon sans rancune et sur qui, en dehors d’une influence toujours exercée, des événements probables lui donneraient barre. Les manœuvres, l’illicite et commun fourbi, le voyage du Havre à Paris, côte à côte, scellaient le rapprochement qu’avait préparé la nuit passée sous le même toit, rue de Montivilliers. Il ne restait, entre eux, nulle trace des différends d’ailleurs loyalement vidés.

Favières, néanmoins, attendit avec quelque impatience l’entrée en fonctions de Tétrelle. Il fut reçu par Kuhn, le fourrier et l’adjudant Boisguillaume étant présents.

— J’espère, sergent-major, que je ne me repentirai pas d’avoir arrêté mon choix sur vous. Vous avez rengagé, je suppose, par goût. Il est donc presque superflu de vous demander un zèle et, vis-à-vis de vos subordonnés, une fermeté qui ne se démentira pas. À ce compte, nous serons bons amis ; sinon…

Il plia sur les jarrets, fit craquer ses bottes, les brisa, d’un tassement expressif, en même temps qu’il les époussetait du bout de sa cravache. Il allait s’éloigner ; il se ravisa.

— Je vous ai entendu tutoyer le fourrier Favières. Je ne prétends pas vous interdire une sympathie encouragée par des attributions, hier encore identiques ; mais je vous rappellerai, une fois pour toutes, qu’on n’obtient de ses inférieurs une soumission et un dévouement exemplaires, qu’en se conformant strictement à l’esprit et à la lettre du règlement, établi sur les bases du respect hiérarchique, sous toutes ses formes.

Cette fois, il disparut. Les trois sous-officiers s’entre-regardèrent.

— Voilà le coco ! dit Favières.

Mais Tétrelle se révolta.

— Nous n’allons pas nous dévorer… Il s’agit, au contraire, de faire bon ménage. C’est assez ennuyeux pour toi déjà de rester fourrier. Nous nous partagerons la besogne… Kuhn… il nous enquiquine…

— Il vous brisera… déclara l’adjudant, avec la résignation du cuir travaillé, dès longtemps assoupli.

Il s’était penché vers le fourrier ; il lui parla, un moment, à voix basse.

— Ah ! oui, s’écria Favières, j’oubliais… Dis donc, Tétrelle, est-ce que, par ton entremise, Mme Boisguillaume ne pourrait pas avoir la viande au prix que la paie la troupe ?

— Mais oui… J’arrangerai cela…

L’adjudant remercia. Il allait falloir qu’il réalisât des prodiges pour vivre avec sa solde, à Paris. Sa femme aurait bientôt un second gamin, et l’assistance laborieuse qu’il trouvait, naguère, auprès d’elle, était paralysée par les successifs changements de garnison. Dès qu’elle commençait à se faire une clientèle en un endroit, on le quittait.

Trois ans auparavant, quand ils s’étaient mariés, oui, son métier de modiste était lucratif… Mais retrouverait-elle une seule des pratiques qu’elle avait dû abandonner pour suivre le bataillon à Dieppe, puis au Havre ?

Il se plaignait doucement, sans acrimonie, du peu de souci qu’on prenait d’améliorer une situation reconnue pitoyable, des charges, au contraire, sans cesse plus lourdes sous lesquelles on les écrasait, célibataires ou autres.

— Les continuelles modifications apportées à la tenue laissent la moitié de nos prêts entre les mains des maîtres-ouvriers. En revanche, il paraît qu’on nous supprime l’indemnité de résidence à partir de l’an prochain. Un sergent-major est plus heureux que nous. On l’habille ; il a des tours de bâton…

— Faut bien, observa Tétrelle. Savez-vous, sans cela, ce que nous touchons de plus que les sergents, par prêt ? Cinquante centimes environ. Quand nous avons payé notre blanchissage, le vin à la cantine, la lumière dans le bureau, dix autres choses, que nous reste-t-il ? L’hiver, tenez, la provision de charbon qu’on alloue pour les chambres est insuffisante… Dans certaines compagnies, je sais bien que les sous-officiers arrondissent leur part au détriment des hommes…

— Mais il serait imprudent de s’y risquer avec Kuhn, poursuivit Favières. Il s’informe des quantités qu’elles ont reçues… Il a failli faire passer au conseil ton prédécesseur, quand il s’est aperçu que le pétrole avec lequel nous nous éclairions figurait parmi les dépenses de l’ordinaire. C’est l’usage dans toutes les compagnies, seulement les malins s’entendent avec le secrétaire de la commission et remplacent, dans la nomenclature des denrées, le combustible par… des pommes de terre.

— Enfin, malgré tout, on rengage, observa Boisguillaume. Voilà encore le petit Chuard qui en redemande pour cinq ans… Il est juste de dire que le nouveau colonel a pour nous plus de considération… l’État aussi… oh ! des avantages gratuits !… la permission d’une heure du matin, la promesse d’une tenue spéciale… des bêtises…

— Et la suppression de la brisque que vous oubliez ! ajouta, en riant, Favières. C’est bien curieux… Les sous-officiers n’osaient plus la porter ; ce circonflexe les blessait comme un bât… La soutache plus discrète en outre, crée une confusion dont les grades inférieurs se rehaussent…

Il s’arrêta… Il sentait qu’une gêne pesait sur les deux représentants de la catégorie qu’il daubait. Ni l’un ni l’autre, cependant, n’eurent le courage de la défendre. Mais Boisguillaume se retira.

— Un brave homme tout de même, continua Favières, quand il ne fut plus là. Il me surprend. Kuhn le mord tous les jours et il n’est pas enragé. Je sais des adjudants qui, en pareil cas, n’hésitent pas et achètent leur tranquillité au prix de celle du soldat, de tout ce qui est au-dessous d’eux… Boisguillaume, lui, est resté juste et indulgent… Il a une excellente femme aussi. Le cantinier leur a coupé le crédit ; il n’y a pas d’ordures que la Burel n’ait versées sur eux… et tu verras quelle propreté, quelle misère décente dans leur pauvre petit logement.

Ils causaient amicalement, parmi les paperasses, les placards, leur ménage de comptables avec ses deux lits en face l’un de l’autre, l’exiguïté des locaux, à l’École militaire, obligeant le sergent-major à partager sa chambre avec le fourrier.

Tétrelle muait, grisé par la nouveauté de ses fonctions et de sa tenue. Il avait, plusieurs fois déjà, bouclé son ceinturon de cuir verni, accroché son sabre dont il faisait jouer la poignée autour de son bras. On cousait les galons sur sa tunique… Une curiosité de soi-même, toute juvénile, le ramenait devant une glace de bazar, comme si les insignes de son nouveau grade avaient imprimé à ses traits un caractère de distinction concomitant. Il était, à cette minute, bien loin de Delphine, repris par le régiment, les états collationnés, les livrets qu’il feuilletait, l’affairement d’une installation et d’un rapide apprentissage.

— Nous serons très bien ici… De bons types, n’est-ce pas, le lieutenant et le sous-lieutenant ? Espérons qu’on enverra, cette année encore, Kuhn en mission.

Il était occupé à mettre un peu d’ordre dans son armoire-étagère lorsque, par la fenêtre ouverte, entra un psitt… prolongé, réitéré… Favières n’y eût accordé aucune attention si Tétrelle, aussitôt, ne s’était précipité vers la croisée, où il gesticulait, un moment… Justement, le tailleur lui rapportait sa tunique. Il la saisit, l’agita comme un drapeau que le col jaune cravatait et qu’historiait la munificence des galons. Puis, tout à coup, se retournant :

— Viens donc ; regarde…

Généreuse et Delphine étaient arrêtées sous les arbres de l’avenue de Suffren, en cheveux toutes deux, déjà acclimatées. L’endroit était désert, fréquenté seulement, à l’heure des repas, par des faméliques attendant sur un banc l’aumônée de croûtons qu’ils se disputaient à quatre pattes, comme les gamins des dragées derrière un baptême.

Les femmes riaient aux sous-officiers, aux galons balancés…

Favières avait mal vu Delphine, dans la foule, sur le passage du régiment arrivant à Paris. Il la trouvait grandie, ressemblant fort peu à la gamine de Dieppe épaisse, dolente et fade. Courte encore, mais drue, les hanches et la gorge pleines, le visage allégé, pâli, elle avait le petit nez blanc de sa mère et, comme elle aussi, une large bouche amoureuse et bonne dont l’expression, toutefois, était corrigée par les yeux volontaires, percés à la vrille, le front bas, une économie de création compensant l’opulence de ses lèvres fertiles et de son menton véhément.

Pour Tétrelle, depuis qu’elle avait paru, le bureau n’existait plus et le sabre n’était qu’une ferraille négligeable. Il restait à la fenêtre ; immobile, repossédé, toute sa chair descendant vers elle.

Il cria :

— À ce soir…

Et elles étaient loin déjà qu’il se pétrifiait encore dans une contemplation sans objet.

À la fin, cependant, il revint dans la chambre, un peu gêné, attendant qu’une parole de son compagnon rompît le charme ; puis, celui-ci gardant le silence :

— Elles demeurent rue Valadon… provisoirement, dit le sergent-major. Un hôtel meublé… mal fréquenté… Il faudra que tu me pilotes dans le quartier ; on doit pouvoir trouver mieux.

— Volontiers, répondit Favières. Que vont-elles faire ?

— Ah ! voilà… Elles ne savent pas… Elles vont chercher dans leur métier… Généreuse, du moins, car Delphine, qui a reçu quelque instruction, s’ennuierait dans une blanchisserie.

Un soldat entra, porteur d’une note qu’il était chargé de communiquer aux intéressés.

« Les sergents-majors et les fourriers se réuniront ce soir, huit heures, à la Brasserie Européenne (avenue Lowendal), pour fêter les nouveaux promus. Prière d’émarger. »

— Iras-tu ? demanda Tétrelle.

— Pourquoi pas ?

— En ce cas, tu m’excuseras… Je ne pourrai vous rejoindre que vers neuf heures. Je leur ai donné rendez-vous.

Ce n’était point soir de bal ; il n’y avait que peu de militaires dans le grand café précédant la salle de danse et coupé en deux par le couloir qui y conduisait. Encore ces militaires se groupaient-ils dans la travée de gauche, autour des billards : infanterie, tringlots, cuirassiers, artilleurs, sergents des sections d’administration. Débarrassés de leurs lattes et de leurs coupe-choux dont les poignées se transformaient en patères pour les casques et les shakos, les sous-officiers des différentes armes antipathisaient, la cavalerie affectant, vis-à-vis du pousse-cailloux, des airs d’ouvriers d’art à l’égard de simples manœuvres, et le commis d’intendance réclamant une situation intermédiaire par son élégance, ses essais de fantaisie, des manchettes, la main plus blanche…

Tous, cependant, respiraient l’insolence, la fatuité et la niaiserie, se collaient sous le nez les accroche-cœurs dont l’ordonnance frustrait les tempes, couchaient sur les billards, entre deux basques relevées, de puissants et rouges fessiers. En attendant leur tour de pousser la queue, ils s’appuyaient dessus, prenaient des attitudes faraudes, exposaient de gros doigts bagués de doublé, acheté à tempérament aux courtiers qui visitent les casernes.

L’un après l’autre, les sergents-majors arrivaient, accompagnés de leurs fourriers. Et les nouveaux promus ne s’occupaient que de leur sabre, comme d’un enfant, lui donnaient la main en se penchant un peu, écartaient les jambes pour le recevoir, ne savaient de quelle façon le porter pour qu’on le remarquât : tels de jeunes pères. Quelquefois ils lâchaient la bélière et se faisaient suivre par lui, en se retournant pour l’appeler.

À neuf heures, une vingtaine de sous-officiers étaient réunis. Mais déjà la plupart d’entre eux se morfondaient devant les billards accaparés, les verres vides et les journaux illustrés parcourus.

— Nous n’allons pas poireauter ici ; il y a des endroits plus drôles, dit Montsarrat, étonné que, dans un établissement s’intitulant « brasserie », le service fût fait par des garçons.

— Certainement, répondit Devouge, qu’on avait invité par calcul. Dès que Tétrelle sera là, je vous conduirai à la Tonkinoise, avenue Duquesne, une brasserie tenue par une femme que j’ai connue simple verseuse rue de Turbigo. Elle espère que les sous-offs du régiment lui donneront la préférence. Il y a chez elle quatre ou cinq filles… très bien. Nous reviendrons ici un soir de bal, quand il y a de la femme. Ah ! voilà Tétrelle. Levons le siège.

Ils sortirent en trimballant leur quincaille et, trouvant sur le trottoir un champ d’expériences plus vaste, se récréèrent isolément avec leur grand joujou. Ils repassèrent devant la grille du Midi, puis Devouge commanda par file à gauche, et ils allèrent dans l’avenue Duquesne, jusqu’à la Tonkinoise.

— Attention !… faut faire sensation, s’écria le sergent cicerone en invitant ses camarades à s’enfourner lentement, l’un après l’autre, dans l’ordre de bataille. Et, prenant la tête du défilé, il tint la porte ouverte en annonçant, à mesure qu’ils en franchissaient le seuil, les sergents-majors et les fourriers des douze compagnies.

Les premiers furent accueillis sans trop de surprise, mais, à partir du huitième, le personnel de la brasserie fit une entrée à chaque sous-officier. Il n’y en avait plus et il y en avait encore ; des voix de femmes les numérotaient en s’exclamant : dix-sept… dix-huit… vingt…

— Fermez le ban ! ordonna Devouge qui avait tiré son sabre, rassemblé dans sa main gauche des rênes imaginaires et chevauchait une bête absente en imitant le colonel un jour de revue.

Une petite femme, sautant du comptoir, se précipita au devant de lui :

— Ah ! gentil… gentil de m’amener du monde.

Alors il la présenta aux sous-officiers, pressés autour des tables de marbre, sur les banquettes en moleskine râpée :

— Nini… une vieille amie à moi, et sa suite…

Il montrait quatre filles debout derrière elle, les mains dans les poches de leur tablier, le ventre aggravé d’une sacoche en cuir, bâillant et fatiguée comme celle des conducteurs d’omnibus. Elles allèrent s’asseoir parmi les sous-officiers ; et, comme elles n’étaient que quatre, elles s’efforçaient d’en satisfaire le plus grand nombre, donnaient à l’un un bout de robe, à l’autre un bras, un pied, un genou, car tous en voulaient, montraient, à leurs trousses, une effervescence canine. Quand il s’agit de renouveler les consommations, il fut impossible aux verseuses, emboîtées dans les uniformes, de s’échapper. Elles riaient renversées, pétries, disparaissaient sous le flux de la garance conquérante.

 Restez… maman va servir, dit Nini, indulgente. Je ne me gêne pas avec ces messieurs.

Elle frappa sur un timbre ; une vieille femme parut, énorme, sale, composé de matrone, de laveuse de vaisselle et de concierge d’impasse.

— C’est maman… expliquait Nini à Devouge réfugié auprès d’elle. Je l’ai prise avec moi… C’est très drôle ; tu sais qu’elle était plumassière ? Quand elle a lâché le truc, toutes les ouvrières qu’elle occupait sont entrées en brasserie… J’en ai recueilli une : la grande Rita… Mon amant, le brig-four des cuirassiers qui m’a installée ici… un chic type, le fils d’un industriel de la Somme… un peu calé… mon amant lui a procuré… à Rita, un maréchal des logis de chez lui… très bien aussi…, c’est bon pour l’établissement… Ils dépensent beaucoup, dînent ici souvent… tu les verras… Mon brig-four… ah ! c’est bien mieux dans la cavalerie que chez vous tout de même… Il fait faire tout son travail ; ses officiers l’invitent à déjeuner : on vient lui communiquer les ordres ici… Ça lui coûte chaud, par exemple…

— Alors ça va… tu es contente ?

— Ça va… heu ! Je l’ai rencontré au bon moment… voilà… Je n’ai jamais été bien solide ; je ne pouvais plus boire… C’est embêtant, dans le métier.

— Te rappelles-tu…

Ils en étaient aux souvenirs, souvenirs de femme, de bordées, qu’ils remâchaient, lui, comme ses clous de tapissier, les lèvres serrées, la dent prudente ; elle, sans retenue, toute petite, maigrichonne, mangée par la phtisie, le regard pareil à la dernière flambée d’une mèche près de s’éteindre.

Cependant, les sous-officiers qui n’étaient pas les voisins immédiats des quatre verseuses s’impatientaient. Ils interpellèrent Devouge.

— Est-ce qu’on ne s’en va pas ? Va-t-on faire des crêpes ?

— À vos ordres.

Mais Nini ne voulut pas les laisser partir avant d’avoir offert une tournée.

— Il faudra revenir me voir, hein ?

Ceux qu’avaient amorcés les filles promettaient ; les autres se réservaient. Alors Nini les reconduisit jusqu’à la porte, leur serrant la main à tous, au passage.

— Aux Almées, maintenant !

Derrière leur guide, derechef, les sous-officiers se débandèrent. Tétrelle et Favières se trouvèrent côte à côte, un peu à l’écart.

— Ils se connaissent intimement… Devouge et cette Nini ? demanda subitement le sergent-major.

— Probable… fit l’autre, indifféremment.

— Et… c’est difficile à une femme… d’entrer dans une brasserie ?

— Je ne sais pas… je ne pense pas… répondit Favières.

— C’est que… voilà… Delphine aurait l’idée… en attendant mieux… Mais je ne veux pas, moi, merci !

— Quoi donc ?

— Qu’elle serve dans ces établissements, donc !

— C’est vrai qu’il faut du tempérament… supporter la boisson, les veilles… tout.

— Oh ! Delphine est solide. C’est pas cela.

— Quand elles ont quelqu’un, elles sont tranquilles… Et puis, dans quel métier les femmes ne sont-elles pas exposées à des rencontres des… Ah ! il y a plus d’occasions en brasserie, sans doute…

— C’est une question de confiance réciproque… Je serais là d’ailleurs. Alors tu me conseillerais ?…

— Rien du tout. C’est affaire entre Delphine et toi.

— Oui… mais crois-tu que, par l’intermédiaire de Devouge… Nini consentirait à prendre Delphine chez elle ? Dans ces conditions, avec une recommandation… tu comprends…

— Pas défendu d’essayer. J’en parlerai à Devouge.

— Ah ! tu m’obligeras ! Je ne peux pas toujours subvenir à leurs besoins. J’ai déjà bien entamé ma prime. C’est à peine s’il me reste 250 francs. J’ai payé leur voyage à toutes les deux, parce que Delphine refusait de venir sans sa mère ; je les aide encore tant qu’elles sont ensemble ; mais la petite une fois placée, séparée de Généreuse… en voilà une dont je ne veux plus entendre parler !…

Et dans cette exclamation rudânière, il y avait plus qu’un témoignage de lassitude, plus qu’un prélude d’hostilités, plus qu’une attestation de lésine ; il y avait le cri du gendre !

II

Le jour où Delphine débuta à la Tonkinoise, Tétrelle paya le champagne, après la fermeture de l’établissement.

Il y avait maintenant à la brasserie, sans compter la patronne, cinq femmes : Rita, une solide et carabinière entraîneuse, promise aux débauches de la cavalerie ; – Camille, l’enfant terrible, l’enseigne vivante de la maison, une petite moricaude sans cou, la poitrine sous le menton, roulant sur soi-même ou bien, assise, exhibant et dérobant alternativement, comme à Guignol, derrière la rampe de ses seins, un pruneau grimaçant et voyou ; – Alice l’Anglaise, une rousse fanée, experte, autrefois mariée et conservant, de son concubinage avec un oiselier qui lui avait appris le français, une étonnante prononciation où s’amalgamaient des vestiges de langue maternelle, le frouement de l’éleveur et le jasement de la perruche ; – Pomponnette, une Allemande soi-disant Alsacienne et qui était l’une et l’autre suivant qu’on la trouvait à jeun ou ivre, une méchante bête venant du quartier Latin et dont on hésitait à se débarrasser parce qu’elle consommait et faisait consommer à souhait ; Delphine enfin.

Nini avait été franche :

— Je veux bien vous essayer ; vous avez un « ami » dans les militaires ; il peut m’en amener d’autres. Ici, pas de civil dans les affections… Autrement, je ne serais pas venue m’installer à proximité d’une caserne. Qu’on se fasse reconduire quelquefois par un monsieur… oui ; mais pas de collages ; ça éloigne le soldat. Tandis qu’un gradé pour qui l’on semble avoir un sentiment, attire toujours des camarades dans l’espoir de prendre sa place ; comprenez-vous ?

Des quatre femmes, pourtant, Rita était la seule qui eût un amant. Les autres ne se pressaient pas, attendaient que les cadres du 167e eussent adopté la brasserie pour faire leur choix et donner des successeurs aux sous-offs que le changement de garnison avait éloignés d’elles.

Il y avait donc à la Tonkinoise, ce soir-là, Tétrelle, Favières et Devouge, invités par lui, le cuirassier de Nini et celui de Rita, deux grands garçons bâtis à chaux et à ciment, puis un marchef d’artillerie qui avait mis le siège devant Alice.

L’idée de fêter la réception de Delphine n’était pas venue tout de suite. Tétrelle, reconnaissant aux deux Parisiens du service rendu à sa maîtresse, leur faisait simplement la politesse d’une tournée. Tous quatre s’étaient rencognés au fond de la salle ; l’Anglaise et l’artilleur formaient un autre groupe, distinct lui-même d’un troisième comprenant Nini, Rita et leurs amants. À une table isolée, Camille et Pomponnette jouaient à l’écarté.

Il y avait, présentement, recrudescence de froideur entre les différentes armes logées à l’École militaire. Fantassins et cavaliers, pendant une huitaine, s’étaient réciproquement donné de copieuses peignées. On avait commencé par des agaceries ; on continuait par les injures traditionnelles qu’échangent la latte et le briquet ; on finissait par des tripotées. Deux soldats du 167e, égarés, la nuit, dans les latrines établies au milieu du quartier de cavalerie, avaient été quasi assommés. Le lendemain, un cuirassier avait l’œil crevé par une pierre ; le surlendemain, au fort d’une bataille rangée, un fantassin avait la jambe cassée et un cavalier recevait, d’un moniteur de boxe, un maître coup de soulier qui l’envoyait à l’infirmerie. On dut placer des sentinelles dans les cours, exercer une surveillance nocturne rigoureuse.

Les sous-officiers, de part et d’autres, étaient restés étrangers à ces pugilats crapuleux, mais il était difficile, en revanche, qu’ils introduisissent une détente dans leurs rapports. Favières venait de le constater, lorsque Devouge répondit :

— Je ne sais guère qu’un endroit où toutes les armes s’épousent – absolument. C’est près de l’Esplanade, dans un estaminet de bonne apparence, où se rencontrent, tous les soirs, des trompettes d’artillerie, quelques tringlots et maints cuirassiers. L’enseigne est curieuse : Aux amis de l’armée ; un vieux monsieur très décoré reçoit sur son cœur un énorme dragon… Ça pourrait s’intituler : « Enfin, seuls ! » Il y a des chambres au premier ; mais une des filles qui sont censées les habiter et qui flânochent dans le café, de temps en temps, pour lui donner un petit air de brasserie, cette fille m’a découvert le pot aux roses. Elles sont là comme trompe-l’œil ; ce n’est pas pour elles qu’on vient…

 

Un petit mari,

C’est bien gentil,

Sans cesse,

Ça vous caresse…

 

chanta l’Alsacienne en mazurkant, tandis que sa partenaire achevait une réussite. La salle s’anima. Nini s’était levée aussi, allait du comptoir à Devouge, en riant ; à chaque instant la porte s’ouvrait ; et c’était une bouquetière proposant trois fleurs et deux bouquets de cimetières dans un vaste panier de blanchisseuse ; un camelot débitant Faust et Marguerite, en chromos ; un Italien, courtier en glaises allégoriques ; ou bien un sourd-muet sinistre déposant devant chaque personne une enveloppe scellée, qu’il ramassait ensuite, sans appuyer son offre d’un regard, d’un geste.

Tout à coup, au moment où Favières et Devouge se disposaient à partir, Nini, sur un mot imprudent de Delphine, les prit à témoin.

— N’est-ce pas qu’un emploi s’arrose comme des galons ? Je suis sûr que Monsieur (elle désignait Tétrelle) ne refusera pas de payer le champagne.

Il ne sut pas résister longtemps. Les filles s’étaient approchées, dansaient autour de lui, retenaient les deux Parisiens qui persistaient à vouloir se retirer en invoquant leur permission d’onze heures seulement.

— Allez vous faire porter rentrants et revenez, conseilla Camille.

— Oui, reprit Nini ; je vous promets de fermer à minuit ; on sera chez soi ; personne ne vous cherchera ici.

— Et si on nous signale au poste ou si nous nous jetons dans les pattes de l’adjudant, cette nuit ?

Nini réfléchit une minute.

— Il y aurait un moyen… invitez ces messieurs… Vous passeriez avec eux par le quartier de la cavalerie… Ils sont toujours d’accord avec le brigadier qui leur ouvre la porte.

Ils hésitaient encore, moins devant les risques à courir que devant la démarche impromptue. Alors Nini en fit son affaire, prévoyant une source de bénéfices bonne à exploiter. En effet, les cuirassiers et l’artilleur acceptèrent courtoisement la proposition, à charge de revanche. Quant au service qu’on attendait d’eux, rien de plus sûr ni de plus facile. On se salua en souriant. La glace était rompue.

Une demi-heure après, Favières et Devouge revinrent, en règle avec le cahier du poste. Les groupes fusionnèrent ; il fut convenu qu’on mangerait d’abord un morceau ; et le garçon posa les volets. Mais comme il fermait la porte, une tête de bouc sous laquelle il y avait un foulard rouge, un col de redingote en ouverture d’entonnoir et un violon se présenta. On allait l’éconduire.

L’Allemande protesta :

— Laissez-le donc entrer… Y a pas de piano, si l’on veut sauter un peu…

Cette motion ralliant toutes les filles, Nini permit à l’homme de s’asseoir dans un coin. Aussitôt Émile, le garçon, servit une choucroute et des bocks aux six femmes et aux six militaires alternant autour des petites tables aboutées. Devouge subjuguait Pomponnette auprès de qui il était placé, pendant que Favières, à côté de Camille, s’amusait d’elle, du cache-cache de sa tête plongeant entre les épaules ou flottant, ainsi qu’une épave, sur la mer de ses seins. La décence qui avait présidé à la conjonction de la basane et de la garance se relâchait déjà. Nini chauffait l’entrain, encourageait les baisers, les chatouilles, les toasts qui vidaient la cave.

— À Delphine !…

— Delphine, ça ne dit rien, remarqua avec sagacité l’Anglaise, fort sympathique à la recrue qui trouvait en elle une judiciosité de capitaliste ne laissant rien au hasard.

Tout le monde, d’ailleurs, l’approuva. En brasserie, le nom ne sonnait pas.

Chacun, alors, offrit le sien, comme s’il se fût agi d’un baptême d’enfant. Devouge en exhumait de ridicules : Cunégonde… Dorothée… Pulchérie, lesquels firent beaucoup rire. La licence monta. L’amant de Rita énumérait des sobriquets orduriers ; les jambes se mariaient sous la table. Le calendrier épuisé, le brig-four des cuirassiers interrogea la botanique. Les fleurs poussaient dans la choucroute, y tournaient en fumier, en crottin tout naturel sous les noms de chevaux proposés par le marchef d’artillerie qui inventoriait mentalement ses contrôles.

Soudain :

— Violette !… voilà ce qu’il lui faut ! déclara péremptoirement Nini.

On s’attendrit. Tous répétaient : « Violette… Violette, » en minaudant. La cavalerie surtout était conquise par tant de douceur et d’humilité.

— C’est dit ?… Nous baptisons ?… demanda la patronne. Et, couverte par une approbation unanime, elle commanda le champagne, en réclamant le rôle de marraine.

Le cuirassier, son compère, en profita pour faire un mot :

— En ce cas, c’est moi qui la tiendrai sur les fontes ! Émile, trois autres bouteilles, à mon compte, en guise de dragées.

Nini se hissa sur la banquette, appela Delphine devant elle, trempa ses doigts dans une coupe pour l’asperger de champagne. Les filles et les militaires étaient debout, le verre haut, solennellement.

— Attendez !… Vous voulez bien que maman et Émile trinquent avec nous ?

Le garçon alla chercher la matrone ; ils revinrent ensemble, ménage ignoble, lui blond et maigre, elle énorme et grise, apportant à la communauté les deux tiers des cent ans qu’ils additionnaient.

On fraternisait lorsqu’un coup de poing secoua la porte.

— Bon ! la rousse, dit Nini, qui, sans peur ni hâte, s’en fut ouvrir. Ensuite, elle parlementa deux minutes, sans qu’on sût avec qui ; puis :

— Entrez donc… l’affaire d’un moment… allons !…

À la fin, deux agents parurent, paisibles, manchots.

— Ces messieurs goûteront aux dragées du baptême.

On emplit deux coupes qu’ils vidèrent avec bonhomie ; après quoi ils se retirèrent, de leur pas de ronde, reconduits par la patronne qui se recommandait à eux.

— Soyez tranquille, promit un des agents ; nous ne nous éloignons pas, afin de pouvoir vous avertir en cas

Dès qu’ils furent partis, on tira de son ombre l’homme au violon et les danses commencèrent. Librement, s’épanchaient les joies de la maison de tolérance, du bal public et du restaurant de nuit. Ivres, les couples vacillaient, achevaient une valse sur les banquettes, dans le débraillement et le malaise d’une fin d’orgie et de tournoiement. L’Allemande ne cessait de s’empiffrer, reprenait de la bière, puis, affalée sur une table, y digérait, jusqu’à ce que Devouge vînt la réclamer pour une polka.

Favières pressait Camille entêtée dans son refus ; tandis que le marchef, entre deux danses, parlait bas à Nini qui le rembarrait :

— Non, pas ici… je n’ai rien… Emmenez-la chez elle, si elle y consent… D’ailleurs, vous voyez bien qu’elle a sa fleur rouge dans les cheveux… Demandez-lui pourquoi…

Mais l’autre s’entêtait, trébuchant : « Oui… m’est égal… » Alors, elle l’abandonna, partit aux bras de son brig-four, perdue dans sa large poitrine, comme un petit chien dans une poche de paletot.

Égarée, malade, Delphine avait échoué entre l’Anglaise et Tétrelle qui lui prodiguaient des soins… Au seuil de l’office enfin, l’un sur l’autre appuyés, battant la mesure en souriant, Émile et la mère de Madame, célébraient en sourdine la fructueuse desquamation de ces gourmes.

Un nouveau coup frappé à la porte interrompit la sauterie. Mais, cette fois, penchée sur la rue, Nini cria :

— Ah ! pas de mendiante ! Je ne fais plus l’aumône à cette heure-ci.

On insistait ; le nom de Delphine fut prononcé.

— Ah !… si vous êtes sa mère, c’est différent ; entrez, ma brave femme.

Généreuse s’était glissée dans la brasserie, timidement, d’abord, aveuglée… Elle se trouva tout à coup entre sa fille et Favières, lequel livrait à Camille un suprême et furieux assaut.

Cette rencontre ne parut pas offusquer la Couturier ; elle redressait Delphine, la réconfortait :

— J’étais inquiète… tu ne sais donc pas qu’il est deux heures ?

Deux heures ! les sous-officiers s’exclamèrent :

— Ah ! mais, il est temps de partir, surtout si l’on veut faire un bout de conduite à ces dames. Ils rectifièrent leur tenue et bouclèrent leur ceinturon, pendant que les filles s’habillaient entre elles.

Une minute, Généreuse et Favières restèrent isolés, en face l’un de l’autre.

— Il y a longtemps qu’on ne s’était vu, dit le fourrier embarrassé.

Elle répondit :

— Oui, n’est-ce pas !

Il reprit :

— Tu n’as rien de nouveau ?

Mais Camille, peut-être instruite déjà de leurs anciennes relations, entendit le tutoiement et, décidée, méchamment, vint prendre le bras du Parisien et l’entraîna dehors en criant :

— Tu sais que tu m’accompagnes, toi…

Les couples furent longs à s’écouler. Un des cuirassiers ayant, avec ses éperons, accroché la robe de l’Allemande, celle-ci, furieuse, injuriait la cavalerie, l’armée, la France, avec des mots de son pays.

Enfin, tout le monde fut sur le trottoir. Au coin de l’avenue, rigides esclaves du devoir, les deux agents veillaient… Nini les remercia, les congédia d’un geste.

Le marchef s’en allait avec Alice, le maréchal des logis avec Rita ; Devouge s’attelait à Pomponnette, vociférant ; Favières cédait à Camille…

Tétrelle, le dernier, emmena Delphine, pressa le pas, laissant, derrière soi, vaquer Généreuse alanguie devant la taciturne consécution des avenues.

Le lendemain, en revenant de la brasserie :

— Veux-tu savoir ce que m’a coûté la petite fête d’hier ? dit Tétrelle à son fourrier. Soixante-dix francs… Tu penses qu’il va falloir arrêter les frais.

Il retourna à la Tonkinoise tous les soirs néanmoins, car la garnison de Paris, dure à tous, était douce aux comptables, exempts de service de place.

Les sergents, les caporaux et les soldats, au bout d’une quinzaine de jours commençaient à regretter leur bénévole province, les rares piquets, les petits postes de la police, de la prison et du fort Saint-Jean, un défilé des gardes tel que le tour d’une compagnie ne revenait guère que tous les vingt jours.

À Paris, l’extrême réduction des effectifs, par suite du départ de la classe et des permissionnaires, amenait le régiment tout entier à fournir, deux fois par semaine, le service à la Banque, à la Place, à la Chambre, dans les Ministères, sans préjudice des piquets de courses, d’enterrement, des promenades au stand de Clichy ou au polygone de Vincennes.

En outre, ces gardes qu’une nuit sur la planche rendait partout redoutables, se compliquaient, à Paris, d’une surveillance étroite n’autorisant pas le moindre relâchement.

L’œil de la Place, ouvert sur les postes, assurant l’observation rigoureuse des consignes, reportait l’esprit du soldat à ces hospitalières guérites de la prison du Havre, dans lesquelles on dormait si bien, assis, sac à terre, avant et après le passage des rondes à heure fixe. Les sous-officiers, eux non plus, n’avaient pas retrouvé la quiète oisiveté de ces vingt-quatre heures autour d’un poêle congestionnant, avec les distractions : les cartes, la collation, le papotage du vieux portier dont la fille infirme et sans âge, cultivait, en bordure, d’étranges plantes poussées, comme des sœurs de lait, entre les pavés de la cour, parmi les descentes de voiture cellulaire et les corvées de prisonniers, sous le regard germinateur du gardien-chef.

— Encore quatre jours de consigne ! disait Devouge. Je ne descends plus de garde sans être salé. Quand je ne couche pas dans les coffres à puces, je suis bouclé… Tiens, j’ai les bras tatoués, des durillons aux épaules et des toiles d’araignées dans les narines… Ça ne peut pas durer. Ce sont les hommes aussi qu’il faut plaindre ; ils vivent entre deux vermines : celle des postes et celle de la caserne… Les chambres sont pleines de rats ; ces sales bêtes font un boucan du diable, toute la nuit… Ils ont encore mangé une capote, hier…

— Et Kuhn a porté deux jours de salle de police à son propriétaire : « Négligence dans l’entretien de ses effets. » Il est vrai qu’au lieu de les plier réglementairement sur la planche, ils les entassent sur leur lit, pour avoir moins froid. On n’a pas encore distribué les demi-couvertures, et le charbon, quand ils sont forcés d’allumer le poêle, pour se sécher, en rentrant de l’exercice, les chauffe un jour sur quatre… Quelquefois, ils se cotisent pour acheter du combustible ; mais les autres compagnies viennent le leur voler.

— En revanche, continuait Devouge, dans les postes on étouffe. Les hommes feraient là, pour quatre ou cinq jours, provision de chaleur, si la prochaine faction ne la leur dérobait encore. As-tu remarqué que les soldats entrent généralement à l’infirmerie quarante-huit heures après leur dernière garde ? Rien d’étonnant… si tu les voyais, groupés, une douzaine, la tête entre les jambes, autour d’un poêle incandescent, dans un poste grand comme un mouchoir de poche. La nuit, ils s’endorment là, y cuisent jusqu’à l’asphyxie. L’heure de relever les sentinelles sonne ; ils vont se réveiller ou reprendre leur somme, debout en plein vent… Deux heures de douche glacée, en sortant du bain de vapeur !… Les officiers de ronde ? Tu crois que cela les préoccupe ?… Ils regardent si l’on a la brosse à graisse dans le sac et le nombre de clous réglementaires sous les godillots… J’ai quatre jours parce qu’un de mes hommes a oublié qu’on se boutonne à gauche dans la seconde quinzaine du mois.

— Essaye donc de trouver un emploi quelque part.

— Oui. Le sergent de la commission des ordinaires n’est désigné que pour trois mois. Je tâcherai de remplacer le titulaire actuel. Ah ! tu as de la chance, toi, d’aller chez tes vieux quand tu veux !…

Les vieux, c’étaient les parents.

Aussi bien Favières, après les assauts de l’installation et en attendant l’arrivée des recrues, profitait de tous les loisirs que lui laissait le bureau pour aller, à Plaisance, se lessiver dans la javelle familiale. Tétrelle se montrait conciliant, d’autant que son fourrier expédiait toute la besogne.

— Pendant qu’il est à la brasserie, je suis tranquille, se disait Favières.

Un service qu’il rendit à son sergent-major raffermit encore cette heureuse camaraderie.

Un matin, des hommes de corvée venaient de décharger des sacs de pain et de biscuit, puis la viande de conserve dont on faisait, par mois, trois distributions, lorsque Tétrelle, resté seul avec le fourrier, l’interpella.

— Comment procèdes-tu quant à la conserve ?

— Je donne à la cantine les rations des sous-officiers et au cuisinier celles de la troupe.

— Tu ne pourrais pas mettre de côté… une boîte… de temps en temps ?

— Si… C’est pour toi ?

— Voilà : Généreuse est toujours sans place ; alors elle vit à la crémerie pour une douzaine de sous par jour… C’est Delphine qui les lui donne ; elle paye aussi sa chambre… Quand je dis Delphine… elle ne gagne pas encore assez pour se passer de moi… S’il était possible de faire parvenir à la vieille, à l’occasion, un pain, une boîte de viande… ce serait une économie pour moi, comprends-tu ?

— Oui… mais il y a du danger…

— Aucun. On jetterait ça à Généreuse, par la fenêtre, le soir… J’en parlerai à Delphine, hein ?

Favières eut, un instant, la pensée de résister ou, du moins, de décliner toute participation à cette aumône, que le fait d’en fournir la nature rendait assez compromettante pour lui déjà, sans qu’il trempât encore dans l’envoi. Mais il n’osa pas, sentit l’infamie d’un complet abandon dans la détresse où gisait son ancienne maîtresse. Quand, donc, le lendemain, Tétrelle lui annonça que Généreuse viendrait, vers six heures et demie, flâner sur l’avenue, Favières promit d’être aux aguets.

Les sergents dînant à cinq heures, à six heures moins un quart, en effet, il s’établissait à sa croisée.

Octobre venait de finir magnifiquement, dans le vieil or des splendeurs automnales. Au ciel métallique, des moires effiloquées se teignaient d’incarnat, délicatement ondées, comme frissonnantes, avant de s’enfoncer dans l’alcôve crépusculaire. Des arbres malades les feuilles tombaient silencieusement, ainsi que des croûtes érugineuses ; et l’on apercevait maintenant, de l’autre côté de l’avenue, à travers le treillis des petites branches, des chantiers encombrés, désolant la perspective. À droite, vers le Champ de Mars, des velléités commerciales étaient attestées par deux ou trois boutiques, l’éternelle blanchisserie et l’inévitable débitant d’encoignure ; de même qu’à gauche s’accolaient, au tournant de l’avenue, une bibine et le Gros Numéro où la Fille Élisa avait été pensionnaire. Ce que Favières ne retrouvait pas, par exemple, après M. de Goncourt, c’étaient le brocanteur d’effets militaires et le bazar tenu par un invalide. Mais il n’y avait pas jusqu’à la physionomie même du quartier qui ne se fût modifiée, tout, depuis dix-huit ans, concourant au dénuement de cet endroit, propre, triste et nu, misérable sans l’originalité de certaines misères. Avec la prestigieuse garde, ancienne locataire de l’École, avaient disparu la gloire et sa défroque, encore vues par le romancier, celle-ci à la porte du bric-à-brac, l’autre au comptoir du bazar ou sur les banquettes de la Tolérance… Et le quartier les pleurait, bicoques ruinées, hôtels sans propriétaires, marchands de souliers et de ferraille renonçant à remplacer les sordides et triomphales hardes, car la France économe de victoires et d’argent, déshabille sa jeune armée quand elle la libère, comme une livrée unique sert à tous les domestiques qui se succèdent dans une maison. Il semblait que la Prostitution elle-même eût déchu, rapetissât son numéro à la hauteur des pousse-cailloux honteux et puérils, et que la fille perdît auprès d’eux les excuses de cœur encore possibles avec cette garde impériale héroïsée par la vertu philosophale d’une impérissable légende populaire.

L’invalide, certainement, était aussi d’un autre âge. À le voir, rare et fugace, errant au soleil, promenant autour de son hôtel l’incurable mélancolie d’un veuf ou bien, cul-de-jatte accroupi dans son chariot, rasant les murs, ainsi qu’un gros rat effaré, Favières songeait au vieux serviteur gardé, par charité, dans une maison pauvre, et qui gêne, comme un reste reprocheur des splendeurs mortes, et que personne ne supplée quand il s’en va…

La République, d’ailleurs, en réclamant depuis 1872 la radiation des deux cents débris qu’une élimination par décès ne décime pas assez vite ; la République en demandant la suppression de leur inutile asile, avoue implicitement l’intention de n’y plus rien recueillir et comprend que ces vestiges humains hurlent dans la consternation nationale, comme une plainte et un remords, l’ironique perpétuité d’une apothéose stimulante… On exige d’eux qu’ils partent sans retard, et les voix de la tribune, exaspérées, les poussent dans la fosse ouverte : telle une fille, du lit où elle est vautrée, près de s’endormir, s’épuise à souffler une flamme qui ne veut pas s’éteindre !

« S’tt… S’tt… »

L’obscurité progressait, Favières eut quelque peine à reconnaître Généreuse semblable, sous les arbres, à un paquet de nuit tombé tout d’un coup.

Il lui jeta une boîte de conserve et un demi-pain, assez loin, afin de ne pas défoncer la toiture vitrée du mess des officiers.

La boîte dut rouler, car l’ombre fantomatique la poursuivit en trébuchant, chercha ensuite le pain, le ramassa, remercia vaguement, puis s’en alla dans les ténèbres épaissies.

Généreuse revint, à la même heure, deux fois par semaine. Favières était toujours là. Il eut, en effet, décembre échéant, quinze jours de servitude absolue. Il devait, d’abord, préparer la réception des jeunes soldats et s’occuper ensuite de leur incorporation. Pendant une huitaine, la caserne fut en rumeur, secoua l’engourdissement des périodes transitoires.

Les chambrées se meublaient ; les anciens, fort attentionnés, bourraient de paille les grandes enveloppes de toile, édifiaient des lits insidieux qu’on pouvait renverser en soufflant dessus. D’aucuns rapiéçaient de vieilles culottes n° 2, pour les revendre aux bleus ; tout le monde, comme à la veille de l’arrivée des réservistes, s’apprêtait à la curée…

Quand la victime fut annoncée, une odeur d’argent, de pauvre argent sorti des caches pour adoucir les premiers temps de corvée, d’argent sentant la terre et la sueur, la tendresse et l’épargne vigilante, se répandit dans les chambrées, les cours, les cantines… C’était la revanche du détroussement et des brimades. Mais, alors que les ruraux réservaient leurs seules rigueurs pour la bourse des recrues, les Parisiens, se rappelant surtout les vexations, les brutalités de la bienvenue, se promettaient à leur tour de s’égayer aux dépens des « pédezouilles ».

À Édeline le pompon ! Pas son pareil pour la rigolade. L’année précédente, bien qu’il n’eût aucun galon sur sa manche, pendant plus d’un mois les bleus, terrorisés par ses mystifications, ne l’appelaient que « Monsieur » avec respect, fascinés comme des pigeons par un reptile. Et ce n’était pas lui, cependant, qui les rançonnait, leur soutirait, sous prétexte d’initiation, de matriculage, de bienvenue au cuisinier, au tailleur, à la chambrée, les quelques francs réfugiés sur leur poitrine, dans les ceintures qu’ils portaient sous leur chemise, jusqu’en leurs souliers, ailleurs encore, à l’instar des détenus de maison centrale.

Cette année comme les précédentes, quand on n’espéra plus rien des bleus, quand on les eut pressurés, égorgés, moulus, quand ils eurent ramoné le gosier des anciens en divers lieux, les brimades commencèrent, en dépit des punitions promises aux tortionnaires.

Favières, le dernier samedi de décembre, prit la grande semaine consistant, pour le fourrier désigné, à se tenir à la disposition de l’adjudant également de semaine et à l’aider dans l’établissement des pièces, principalement de la situation générale, laquelle résume les situations journalières de toutes les compagnies : mutations, demandes, punitions… C’était le travail de tous les matins, mais d’autres besognes retenaient le secrétaire assez avant dans la soirée, devant le lumignon de la salle des rapports.

Favières y pâlissait sur d’ingrats tracés, lorsque le profil simiesque d’Édeline apparut, circonspect, dans le cadre de la porte.

— Tu es seul ? Veux-tu voir quelque chose de drôle ? On a entraîné hier un bleu de la compagnie dans une maison du boulevard de Grenelle ; nous allons nous payer sa tête… Mets un bourgeron de troupe, si tu as peur d’être surpris avec nous, il y a déjà des sergents, des doubles et des cabos qui se sont déguisés pour assister à la séance.

Quand Favières, vêtu d’une capote de corvée et coiffé d’un képi d’emprunt, entra dans la chambrée, une vingtaine d’hommes, parmi lesquels il reconnut les gradés travestis, entouraient la recrue ahurie, les yeux roulant dans une face inquiète, le corps fondu dans un uniforme trop large.

Un ancien l’assistait, lui témoignait un gros intérêt où l’autre, à travers son hébétude, semblait démêler vaguement le guet-apens, sans trouver la force de s’y soustraire.

— Quoi ! on t’a suivi, on t’a signalé au colonel qui envoie le major pour te visiter… On n’en meurt pas… C’est dans ton intérêt… Il aura vu bien vite si tu es malade ou non…

— Le major… le major…, annonça un complice. Alors tout le monde se rangea ; on cria : « Fixe ! » les têtes se découvrirent ; Édeline parut sous une pèlerine et un képi d’adjudant, prêtés par un tailleur qui les réparait.

Le vide s’était élargi autour du bleu, flageolant, pitoyable comme un chat échaudé. Auprès de lui, seul, l’ancien demeurait.

— C’est le garçon que je dois examiner… le nommé Bécu ?... demanda le Parisien avec un imperturbable aplomb que les rires dont la chambrée résonnait n’entamaient point. Allons, montrez-moi votre affaire…

Le jeune soldat restait coi ; Édeline reprit :

— Joignez les talons, levez la tête et montrez-moi votre affaire.

— Déboutonne-toi…, souffla l’ancien.

Il se décida enfin à se déculotter, lentement, honteusement, fuyant la clarté de la chandelle plantée dans une pomme de terre, sur la table. Mais Édeline l’empoigna, se pencha enfin sur « l’affaire », que l’autre tenait entre ses doigts anxieux et cherchait à voir par-dessus la tête du farceur.

— Il est fort heureux pour vous qu’on m’ait appelé, mon ami… Ça pouvait devenir très grave. Ah ! vous ne perdez pas de temps ! Vous ne pouviez donc pas attendre cinq ans ? Et votre argent, malheureux ? L’argent que votre père a gagné à la sueur de son front ? Voilà l’emploi que vous en faites !… C’est du propre ! Voyons, qu’est-ce qu’elle vous a pris, cette fille ?… Il n’est question que d’argent, bien entendu ; je sais ce qu’elle vous a pris, ensuite…

— Quarante sous…, balbutia la recrue.

— Quarante sous ! je me demande ce qu’elle a pu vous donner pour quarante sous !… C’est étonnant, ma parole ! de vouloir s’offrir ces distractions-là quand on ne peut pas y mettre le prix ! Vous êtes bien avancé… Racontez-moi ce qui s’est passé.

La chambrée se travailla pour contenir sa joie. On ne savait, en effet, lequel était le plus drôle, du bleu immobile présentant son cas à l’examen du faux major, ou d’Édeline, impassible, prêtant une oreille attentive et capable aux propos de sa victime.

— Vous dites ? Parlez plus haut… Sur le lit… Après… Recueillez-vous… Comment, c’est tout ?

— Je vous jure, monsieur le médecin… J’ai eu peur ; elle m’a laissé partir.

— Voilà qui simplifie beaucoup le traitement. Apportez-moi le dégras… par mesure de précaution.

Il trempa le bout d’un bâton dans la boîte à sardines contenant l’ingrédient, toucha légèrement l’affaire que le bleu ne lâchait point, puis :

— Maintenant, frottez-moi cela sous la pompe… à grande eau… dur et longtemps. Je reviendrai vous voir demain… Et j’espère qu’on ne vous retrouvera plus dans ces endroits où vous videz follement le vieux bas de laine de vos respectables parents… où vous déshonorez publiquement le nom de Bécu, qu’ils vous ont transmis sans tache… Allez vous laver…

Et il repoussa, d’un geste dégoûté, du geste de Kuhn passant une revue, le jeune soldat qui disparut, conspué, tandis que le Parisien, dépouillé de son déguisement, répondait aux félicitations :

— Non seulement je ne lui ai pas fait de mal, mais c’est salutaire. Je lui ai flanqué une frousse qui vaut toutes les leçons du capitaine.

Ce soir-là, Favières prolongea sa veille. Il avait obtenu des compagnies où le commandant signait la situation le matin seulement, qu’elles la lui communiquassent pour avancer sa besogne, et, les demandes transcrites, puis les mutations, il attaquait les punitions nécessitant toujours une rallonge, un papillon sur ces fleurs arbitraires dont il composait un bouquet offert, chaque matin, au colonel qui le flairait, en rectifiait l’harmonie, en subodorait les intentions, ne détachant une fleur que pour y mettre une queue – jamais pour la rogner. « Huit jours, ordre du colonel, en augmentation… » C’est que la gerbe n’était pas assez grosse… « Punition changée en quatre jours de salle de police, ordre du colonel. » C’est que le parfum ne lui en était pas agréable.

Le lumignon fumait, balayait d’ombres sinistres les murs nus de la haute salle où les délégués des compagnies apportaient quotidiennement leur cueillette. Il était là, le colonel, à la place même qu’occupait Favières, à la gorge de l’éventail développé par les sergents-majors. L’extinction des feux avait sonné depuis longtemps, que le fourrier écrivait toujours, seul, dénombrant les jours de consigne, de salle de police et de prison, d’une plume alourdie, grinçant dans le silence, la lumière mourante et le froid de cette vaste morgue dont il était le greffier bousilleur. Encore un de « couché » sur la situation, comme on disait bien, étendu là par le caporal, le sous-off ou l’officier, pêchant, avec des engins perfectionnés suivant le grade, de fructueux délits dans l’eau saumâtre du règlement. Et qu’ils avaient de pauvres têtes de noyés, en effet, les malheureux qu’évoquait leur nom, précédé d’un matricule, jeté là avec la toilette succincte d’un adroit motif !

Favières, parfois, dormassait, la plume arrêtée… Puis réveillé en sursaut par le pas pesant et l’ombre fantastique, derrière les vitres, d’un homme en caleçon traversant la cour, il reprenait sa copie, s’hallucinait encore, diversement, à suivre, dans le vol rasant de ses pensées, la misère des actes et l’indignité des mobiles.

C’est dans une cuisine qu’il était maintenant, une immense cuisine où le chef, devant des fourneaux, enseignait à d’infimes et dociles gâte-sauce, l’Art d’accommoder les punitions. Il les écumait, d’une main agile, sur le chantonnant pot-au-feu coutumier, jetait du sel, des épices dans la marmite où cuisaient, sur un feu doux, les filandres du respect hiérarchique… Mais c’est à côté surtout qu’il se distinguait, pratique gargotier, dans la confection du plat du jour avec les rogatons de la discipline. « Pour faire passer un homme au conseil, prenez un motif arabe, dépiautez-le, faites-le revenir dans les formules stéariques, touillez avec un grand sabre, puis laissez gratiner et servez ! »

Favières venant, le lendemain matin, compléter et collationner la situation générale, dut y rajouter cette punition : « Édeline, soldat de 2e classe, 8 jours de prison, ordre de M. Chapelin, capitaine : a renversé, pendant la nuit, le lit d’un jeune soldat, et a été cause que celui-ci, en tombant, s’est fracturé un bras. »

Il finissait de libeller le motif, quand Édeline, du seuil de la porte, réclama son attention. Déjà vêtu de la capote des hommes punis de prison, escorté par le caporal de garde agitant son trousseau de clefs, il attendait qu’on lui descendît son sac et son fusil pour commencer le « bal ».

— Mon vieux, je ne te vois pas blanc ! s’écria Favières.

Mais Édeline, tout de suite, protesta, avec un accent de sincérité non équivoque.

— Tu crois cela, toi ! De la rigolade et du battage, tant qu’on veut, mais le plumard en bascule, c’est bon pour les croquants qui n’ont pas l’esprit inventif… Quelqu’un a fait camper, cette nuit, le pétrousquin avec qui j’ai blagué hier… tu sais, le jeune puceau… Il s’est cassé le bras… c’est stupide et méchant… Le capitaine l’a interrogé, et ma moule a raconté tout le boniment de la visite du major… Alors Chapelin a dit : « Parbleu ! Je pensais justement qu’Édeline est seul capable d’avoir monté un coup pareil ! » Je me suis défendu… Mais du moment que j’avoue la fumisterie, il m’est impossible, dit Chapelin, de décliner la responsabilité de l’accident… « Il y a évidemment corrélation… » Il m’a répété cela vingt fois, il était heureux d’avoir trouvé le mot dans le petit Larousse qui le suit partout… Et puis, est-ce que ce sacré bleu n’a pas prétendu me reconnaître ? Il dormait quand on l’a chahuté, il s’est réveillé sous sa fourniture alors que l’autre était déjà loin ; personne, dans la chambrée, ne peut apporter un témoignage décisif ; n’importe… Si le vrai coupable ne se dénonce pas, j’en ai pour trente jours, avec, surtout, le potin que va faire ce bras cassé.

Il ne se trompait pas. Le colonel augmenta la punition de sept jours et, à la fin de la semaine, elle revenait de la brigade grossie de quinze jours encore. En outre, le chef de corps, à l’ordre général provoqué par la répression des brimades, ajoutait une décision sur laquelle les Parisiens méditèrent.

« À l’expiration de sa punition, le soldat Édeline sera dirigé sur le dépôt. »

À la suite de cette affaire, le régiment trima pendant un mois. Marches, service en campagne, exercices dans les cours du matin au soir, inspections, le colonel se montra impitoyable. Avait-il reçu quelques coups de férule ministérielle bien appliqués ? La publicité donnée par les journaux à l’accident du soldat brimé permit de le supposer.

Depuis quelque temps, d’ailleurs, le 167e était fort éprouvé. Une série. Un autre soldat, sujet médiocre, mais réellement indisposé, se présentait huit jours consécutifs à la visite du médecin-major qui refusait de le reconnaître malade, d’abord, puis cessait même de l’examiner, sur la foi des rapports signalant l’homme comme un « fricoteur ». Son obstination lui attirait régulièrement quatre jours de salle de police.

— Nous verrons bien qui de nous deux se lassera le premier, disait le capitaine.

Ce fut le soldat. Un matin, ses compagnons de boîte le trouvèrent mort entre eux.

Le colonel avait étouffé l’affaire ; mais il jouait de malheur, à moins que le médecin-major ne fût un âne bâté et galonné, ce dont personne, d’ailleurs, ne doutait.

Deux soldats entrés à l’infirmerie, l’un pour un bobo au doigt, l’autre pour une de ces affections desquelles on dit au régiment « qu’elles tiennent chaud », tous deux allaient mourir à l’hôpital de la fièvre scarlatine. Enfin le caporal infirmier, lorsqu’on sut qu’il se soûlait abominablement avec l’alcool camphré de son armoire à médicaments, achevait d’édifier ceux qui conservaient quelque illusion sur la sécurité des pharmacies de caserne et la surveillance dont les entourent les bas droguistes et les rebouteurs à quatre galons.

Un in-folio ne suffirait pas, si l’on voulait établir la statistique de tous ceux qu’ont tués ou estropiés la médecine et la chirurgie militaires. Il y a le faiseur de héros comme il y a la faiseuse d’anges. C’est l’ennemi naturel de l’encombrement social, le fastueux marchand de mort subite. Il se fait la main, en temps de paix, et prélude, sur un kyste qu’il élargit en trouée d’obus, aux providentielles charcuteries des Grands Jours !

 

Janvier, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Les recrues, qu’on mettait au port d’arme dans les cours de l’école, sur le Champ de Mars ou sur l’esplanade des Invalides, gelaient sur pied devant un instructeur furibond qui allait de l’une à l’autre pour se réchauffer, réclamant l’immobilité, une position correcte, des pieds « un peu moins ouverts que l’équerre » et « la tête directe », dans les coups de vent, les pluies, le froid, les tuiles coalisées de la nature et du métier.

Au milieu de l’immense quadrilatère du Champ de Mars, ils apparaissaient diminués, chétifs, par îlots de dix à douze hommes ; ou bien le front d’une compagnie creusait un sillon alignant deux rangs de culottes rouges semblables à des betteraves monstrueuses que des éclairs de bêches traversaient.

Comme on ordonnait aux soldats de compter à haute voix les temps pour obtenir la cadence et l’uniformité des mouvements, de cette foule éparse et gesticulante, montaient un murmure confus, un jappement triste – et la petite vapeur qui flotte autour des bêtes en transpiration.

Si pitoyables que fussent les pauvres diables, ils étaient moins à plaindre, cependant, que les hommes du peloton de chasse, parmi lesquels se trouvait Édeline.

Le caporal de garde les rassemblait tous les matins à six heures, et chaque après-midi à une heure ; il les conduisait au poste où des hommes de corvée appartenant à leurs compagnies respectives leur apportaient le sac et le fusil qui leur étaient retirés après l’exercice de trois heures auquel ils étaient astreints deux fois par jour.

Du gradé qui les faisait manœuvrer dépendait alors la nature et la durée du supplice. Ils le voyaient venir, le sergent, en pénard, l’arme à la bretelle, les mains dans les poches, ruminant la question qu’il allait appliquer aux prisonniers, se pourléchant chattement avant de poser la patte sur ce paquet de souris. Il arrivait quelquefois pourtant qu’il fût bon garçon et, compatissant à leurs peines, fît succéder le pas accéléré au pas gymnastique et n’arrêtât pas son peloton pendant dix minutes au pied d’un mur, en plein hiver. Mais avec les rosses, presque toujours choisies par l’adjudant de semaine pour mener la danse, le bal prenait un autre aspect. C’était à la fois ingénieux et simple : en été, pas gymnastique au soleil ; en hiver, stations prolongées et maniement de l’arme en décomposant les mouvements. C’était atroce ; les larmes en venaient aux yeux des malheureux ainsi tenus en laisse par un gradé qui leur faisait exécuter tous les tours que comporte le dressage des chiens, dans un cirque.

Parmi les gradés le plus souvent commis à la surveillance des hommes punis, se distinguait un petit sergent imberbe, autoritaire, et cruel comme les faibles quand ils sont les maîtres. Rupert et Vaubourgeix lui réservaient volontiers cet emploi, parce que, dans sa main, le peloton de chasse pivotait ou se morfondait devant le mur blanc, selon que la température s’élevait ou qu’on cassait la glace dans la cour.

Il jouait avec les prisonniers, positivement, sans fatigue, car il ordonnait à peine un mouvement toutes les minutes, négligemment, du bout de ses lèvres minces qui coupaient le commandement, comme on fait mouche à dix pas.

Édeline, rencontrant un jour Favières, par hasard, aux latrines où l’accompagnait pompeusement un homme de garde, se rebellait.

— Tu n’imagines pas ce que nous endurons avec cet avorton ! Après une nuit sur la planche et la nourriture que tu sais, c’est réconfortant… Et je n’ai tiré que quinze jours… Ah ! ce pied-de-banc… on mordrait dedans !

À quelques jours de là, Favières, flânant à la fenêtre d’une chambrée, aperçut le peloton de chasse, composé de cinq hommes, manœuvrant dans la cour Bouzon.

— Pas de chance, Édeline, pensa le fourrier ; c’est encore sa bête noire qui conduit le bal.

Depuis une huitaine, une basse température sévissait ; les robinets avaient des barbes de glace ; Burel, armé d’une pelle, débloquait la cantine ; des neiges s’amoncelaient au ciel dépoli.

Entre les cinq hommes immobiles et le mur qu’ils avaient en face d’eux, le sergent circulait, le fusil transversal, quasi-songeur, afin de trouver prétexte à oublier les prisonniers dans la dernière position qu’il leur avait fait prendre. Il ne se hâtait pas de passer à un autre mouvement, commandait : « Arme sur l’épaule droite… Un… » s’écartait, avec l’air de chercher des mouches pour les attraper, revenait, jetait : « … deux… » repartait, s’arrêtait plus loin à considérer avec intérêt les lézardes du mur ou les cibles qu’on y avait tracées pour l’instruction du tireur… De temps en temps, il guignait ses gens, sachant fort bien qu’ils avaient la main brûlée par la plaque de couche ; mais il ne leur criait : « trois… » qu’au moment précis où, leur bras ankylosé, leurs doigts gourds et crevassés, allaient lâcher le fusil.

« Trois !… » Il leur souriait, avait l’air de dire : « Eh bien ! ça y est… vous l’avez sur l’épaule, votre arme, êtes-vous contents ? » sournoisement, car la frigidité de l’horrible plaque mordait toujours la paume.

Vraiment, oui, il semblait en vouloir à Édeline ; il le supposait capable de tricher, « d’escamoter » l’arme, de lui voler un huitième de mouvement, une nuance…

À la fin, même, il se fâcha, prit le peloton à témoin qu’il n’y pouvait rien, qu’Édeline était cause de tout, qu’ils allaient payer pour lui ; il le regrettait, tant pis…

— Vous allez valser… ça lui apprendra…

Et il commanda :

— Baïonnette… on !…

C’était la dernière phase de la question. Ah ! le gaillard connaissait son métier !

L’escrime à la baïonnette… position de la garde… les jarrets ployés, la main droite à la hanche, la main gauche soutenant le fusil… Il n’ignorait pas qu’il n’y a plus, après cela, qu’à tirer l’échelle ! Et il surveillait Édeline, l’encourageait, l’invitait à s’asseoir davantage… « Un pas en avant… un pas en arrière… demi-tour… valsez… eh ! hioup ! » Il passait légèrement sous les baïonnettes, comme un jongleur sous des sabres nus, avec des élégances dans le défi… Même, la griserie du dompteur s’emparant de lui, il saisissait le fusil, s’assurait de la solidité de l’homme sur ses jambes.

Depuis plus de cinq minutes, il les tenait ainsi, exténués, sous son regard, lorsque, passant devant Édeline, il empoigna son arme, ébranla le Parisien en le repoussant…

Mais ce fut comme un ressort à boudin trop comprimé – qui se détend… Le sergent sauta de côté pendant que la baïonnette, lancée à toute volée, s’enfonçait dans le mur, s’y brisait, entraînant Édeline sur qui l’on se précipitait aussitôt…

Favières descendit… Il y avait déjà cent personnes dans la cour ; des hommes de garde emmenaient en cellule le révolté, hagard, ivre, docile, avec des yeux fous pleurant des larmes d’enfant… Et il disait seulement :

— Je suis foutu… je suis foutu… je suis foutu…

Tétrelle rentrait. Tout de suite Favières, encore tremblant, sans salive, lui racontait la scène. Mais l’autre l’écouta à peine et gaiement :

— Tu sais, inutile maintenant d’approvisionner Généreuse. Elle a enfin une place, oui, oh ! très bonne… chez un marchand de vin de la rue Frémicourt.

III

Dans les premiers jours de février, Kuhn fut appelé aux fonctions de capitaine adjudant-major. Avant même qu’on connût l’officier qui le remplaçait, la 3e compagnie débonda. Il était impossible, en effet, qu’on tombât plus mal. Le soir de son départ, les gradés se réunirent et vidèrent des saladiers de vin chaud ; Tétrelle et Favières se prirent à la taille et dansèrent ; les hommes, dans les chambrées, se cotisèrent pour allumer un brûlot.

Tétrelle avait des raisons particulières pour ne point regretter Kuhn. Son implacabilité, plus encore que la sévérité de son contrôle, déconseillait le fourbi. Il eût, sans hésitation, au moindre écart, à la plus légère irrégularité, réclamé la cassation du comptable, sinon sa comparution devant un conseil de guerre. La crainte qu’il inspirait à Tétrelle allait jusqu’à lui interdire le trafic des bons de tabac, lucratif avec les bleus qu’on frustrait régulièrement, les premiers mois.

Le nouveau capitaine rassura tout le monde. C’était un petit homme d’une quarantaine d’années, l’air bon, brave et bête. Sorti des rangs, sergent-major en 1870, sous-lieutenant de 71 à 75, en Afrique où il avait encore « fait colonne » en 1881 et en 1882, comme lieutenant, le capitaine Montereau tirait le sobriquet de l’Arbi, que lui décernèrent immédiatement les soldats, du goût maniaque qu’il avait gardé pour les choses d’Algérie. Comme il était poli, n’entrait jamais sans frapper dans une chambre de sous-officiers et s’excusait quand il réveillait Tétrelle le matin, il eut la confiance des cadres pour la considération qu’il leur témoignait. Il ne savait rien de la comptabilité, signait la feuille de prêt sans la vérifier, se faisait lire la décision, expliquer les ordres, puis s’en allait « visiter les chambres ». Il quittait rarement le quartier avant d’avoir trouvé une oreille où verser un souvenir d’Afrique.

Ignorant et paterne, au demeurant, il avait le plomb du métier dans la cervelle et se regardait dans le soldat sans colère, plutôt avec plaisir même, au rebours des nombreux parvenus militaires que ce constant rappel d’origine exaspère.

Tétrelle et Favières se frottèrent les mains, le sergent-major risqua un doigt dans l’engrenage des opérations vénales. Trop jeune dans le grade, d’ailleurs, pour en bien connaître tous les avantages, finissant de manger ses six cents francs, il borna d’abord ses grugeries à l’indélicatesse simple, aux petits et bas trafics dont ses collègues étaient coutumiers. Mais quand Delphine changea de brasserie, il enfonça jusqu’aux épaules dans les lises du péculat.

Depuis deux mois, l’établissement de Nini périclitait. Elle avait remplacé le brigadier-fourrier de cuirassiers par un maréchal des logis d’artillerie qui ne lui donnait pas un sou, mais, en revanche, la rossait intarissablement. Il y avait tous les jours des scènes où l’on se jetait des bocks à la tête, à moins qu’on ne les vidât jusqu’à rouler sous les tables. Le sous-off amenait des camarades que régalait Nini et celle-ci, presque rangée avec son dernier amant, s’était remise à boire, se tuait dans les chants, l’ivresse et les coups, sur le terrain de manœuvres où elle avait vécu. Le lendemain elle ne descendait pas à la brasserie, ou bien s’y montrait quelques minutes, spectrale, sans voix, sans geste, roulée dans des couvertures, sa chair blafarde, meurtrie de bleus, semblable aux faux marbres de la boutique, médiocrement veinés par les peintres décorateurs.

— C’est embêtant, elle chasse le client, disait Rita.

Et toutes les filles l’approuvaient, le rire glacé sur les lèvres par ce fantôme de la Noce moribonde échappée de l’hôpital.

Un jour, vers midi, Delphine, dont c’était le tour de garde, venait à la brasserie comme d’habitude, deux heures environ avant les autres servantes, lorsqu’elle aperçut, de loin, sur le trottoir, des chaises, des banquettes, un lustre démonté… Des hommes en bras de chemise déménageaient aussi le comptoir…

Elle se hâta ; des messieurs, le chapeau sur la tête, prenaient des notes, inventoriaient, cotaient des objets, avant qu’on les enlevât, sous l’œil aquatique de la mère à Nini.

Delphine s’approcha d’elle.

— Ah ! ne m’en parlez pas, ma petite… c’est la vente… Y a longtemps que je la prédictionnais ; on n’a pas voulu m’écouter… Encore heureux qu’elle ne soit pas là pour voir ça !… Quel coup pour elle ! J’ vas tâcher qu’elle reste couchée… Quand les autres seront arrivées, vous monterez lui dire bonjour… pas toutes ensemble, par exemple elle se douterait… Une par une, comme si qu’elles se relayaient à la brasserie…

Delphine allait s’éloigner ; Nini parut… Elle avait poussé la porte, tout doucement ; elle fit quelques pas dans la salle en balayant le parquet avec la traîne des draps, des loques qui l’enveloppaient ; puis elle s’arrêta, regarda autour d’elle, comptant les vides, cherchant des souvenirs où des ordures et de la poussière s’amassaient ; retournant, par là, dans le passé, – route sans fin que des traces d’un passage de troupeau jalonnaient…

Au bout du voyage, elle battit l’air de sa main étendue, réclamant une chaise où s’appuyer, où s’asseoir, et elle murmura :

— Ah ! bien, j’ai mon paquet… plus la peine de se débattre… Nettoyée Nini !…

Elle mourut le lendemain soir. Alors les filles réunies : Rita, Alice l’Anglaise, Pomponnette, Camille, Delphine, se concertèrent.

— Faut pas qu’elle s’en aille comme un chien ; elle a toujours été gentille pour nous… Pareille chose peut pas avoir lieu… On fera une collecte dans les brasseries du quartier ; et puis, pourquoi qu’on ne demanderait pas quelque chose aux sous-officiers, les habitués… Ils ont eu du bon temps chez elle… Ça ne se refuse pas, ces services-là.

Ce fut convenu. Delphine allait rédiger, sous la dictée de ses amies, une adresse aux militaires. On en établirait trois ou quatre expéditions : une pour la ligne, dont se chargeait Tétrelle ; une pour les cuirassiers, réservée aux amants de Nini et de Rita ; la troisième enfin, qui circulerait par les soins du marchef d’artillerie dont répondait Alice.

« Les servantes de la Tonkinoise font appel au bon cœur de ceux de ces messieurs qui fréquentaient la brasserie. Ils n’hésiteront pas à apporter leur offrande sur le cercueil de cette pauvre Nini, afin qu’elle soit enterrée convenablement. De la part de ses camarades… »

Toutes voulurent signer, l’Allemande même qui, ne sachant pas écrire, écorcha le papier en traçant une croix.

Les listes revinrent le lendemain. Celle de la ligne était couverte d’inscriptions – comme un mur. Au-dessous de la dernière, une main ferme avait ajouté : « Nous lui avons assez foutu d’argent de son vivant. »

L’artillerie et la cavalerie, plus distinguées, renvoyèrent l’adresse illustrée de gravelures, transformée en carte transparente. En cul-de-lampe, une femme nue chevauchait un balai entre un bûcher et des nuages ; le reste était si énorme que les filles, scandalisées, se révoltèrent. « Ah ! c’est pas fini ; on se retrouvera ! »

Seuls, Tétrelle, le marchef et le cuirassier de Rita, donnèrent chacun quarante sous, pour complaire à leurs maîtresses. L’amant de Nini, lui, s’était contenté d’apposer son parafe sous la femme au balai.

Quand le corbillard partit de la brasserie, suivi par une vingtaine de filles, toute la cavalerie était aux fenêtres. Pas un képi ne se souleva. Les soldats étaient trop occupés à mettre des enseignes de brasserie sur le visage des femmes. À la bannière, on reconnaissait l’orphéon. Toutes les sociétés du quartier s’étaient fait représenter.

La palme du concours échut à une patronne monumentale, très ornée, fermant le cortège dans une voiture découverte où elle fluctuait, ainsi que de la colle dans un baquet quand passent, à proximité, des omnibus. De grands rires l’accompagnèrent. Une injure vola – qui huait ses écailles bijoutières.

— Que va faire Delphine ? demanda Favières à Tétrelle.

— Entrer à la France armée, avenue La Motte-Piquet, avec Alice l’Anglaise. Une amie précieuse, celle-là. Elle avait prévu la fin de la Tonkinoise et cherchait autre chose depuis un mois… Néanmoins, je suis ennuyé tout de même… On ne consent à prendre Delphine que si elle paye la location du costume.

— Comment, elles ont un costume ? Depuis quand ?

— Je ne sais pas… C’est cinquante francs… En outre, il faut encore payer d’avance la chambre.

— Quelle chambre ?

— Il y a un garni, à côté de la brasserie. La patronne, qui en est propriétaire, n’emploie que les femmes qui logent chez elle. Cinquante et trente, quatre-vingts. Je n’ai que soixante francs, pourrais-tu m’en prêter vingt ?

— Impossible, dit Favières ; je suis moi-même à sec.

— Il faut pourtant que je les trouve.

Et Tétrelle s’absorba dans l’étude du livret d’ordinaire, sous couleur d’arrêter le dernier prêt.

— C’est étonnant, pensait Favières ; je n’ai jamais vu de costume aux filles de la France armée ; je suis sûr qu’on se moque de lui.

Il ne se trompait pas. La patronne de l’établissement, ancienne gantière de passages, laquelle vivait avec un bookmaker, faisait de sa brasserie une maison de rapport et de l’exploitation de son personnel une règle rigoureusement appliquée. Le travestissement qu’abandonnaient les servantes parce qu’il ne les protégeait pas suffisamment contre les courants d’air, Mme Eugène exigeait qu’elles le reprissent pendant une huitaine lorsqu’une nouvelle recrue était attendue. À celle-ci on pouvait alors imposer la location d’un costume qu’elle portait une semaine à peine et qui valait bien vingt francs. Quand elle s’apercevait de la supercherie il était trop tard et l’inviteuse à qui l’on assignait d’ailleurs la plus mauvaise place, près de la porte, s’estimait trop heureuse de troquer son court vêtement de parade contre une robe à la fois montante et descendante, dût le commerce en pâtir.

La brasserie, qui n’occupait que cinq femmes avant la fermeture de la boîte à Nini, leur adjoignit volontiers Alice et Delphine espérant, par elles, avoir la clientèle de militaires que possédait l’établissement tombé. La France armée, en effet, mentait à son enseigne, plutôt civile et fréquentée uniquement presque par les postiers et les télégraphistes.

Des cartouches divulguaient l’inimaginable existence de jardins avec bosquets et balançoires, réminiscences de banlieue dont on retrouvait encore la promesse à la devanture de certains hôtels borgnes de l’équivoque rue Valadon.

Extérieurement, avec son économique ceinture d’andrinople pareille au costume médiaire des servantes, la brasserie, sans verrière ni lanterne ouvrée, n’avait rien qui rappelât les établissements similaires du centre et de Montmartre. À l’intérieur, meublée d’un piano et d’un billard sans âge, frères sordides que foulaient honteusement les derrières en quête de sièges, la grande salle, haute, nue et malpropre, sentait la faillite, le transitoire des locations successives, l’abandon d’une continuelle fin de bail.

Dans un coin qu’ils s’étaient réservé, au fond, les postiers éternisaient un rams avec les filles, déjà retournées à leurs misérables robes noires élimées au coude, au sein, sous les bras. Elles avaient toutes une chair de fruit qui commence à blettir, une indéfinissable jeunesse figée, l’âge déconcertant d’une de ces têtes mi-partie de blanc et de noir, qu’exposent les coiffeurs, pour inciter à la miraculeuse restauration des tignasses éprouvées.

La patronne avait eu tort de faire fond sur les militaires.

Tétrelle et l’amant d’Alice amenèrent bien quelques amis, mais l’accueil que ceux-ci reçurent des filles ne les encouragea pas à revenir. Le rôle joué par les sous-officiers, à la mort de Nini, ne plaidait pas en leur faveur. Les servantes, pour se ménager les bonnes grâces de Mme Eugène, ne rebutaient pas absolument le client, mais gardaient une défiance, une rancune sourde qui les jetait aux bras des civils, ostensiblement. Elles n’avaient d’indulgence que pour Tétrelle, présent tous les soirs, venant à la brasserie comme un somnambule, s’asseyant en face de Delphine, la jugulant de questions, criblant ensuite les réponses, en des silences d’un quart d’heure. On avait fini par ne plus s’occuper d’eux ; les filles, en passant, serraient la main au sergent-major, lui soutiraient une cigarette, puis s’éloignaient, laissant les deux amants seuls devant leurs consommations…

Dans ce garçon vidant négligemment son porte-monnaie, Favières ne reconnaissait plus le Tétrelle d’autrefois, cherchant l’argent, au tâter, dans ses poches ou entre ses jambes, sous la table. Il n’avait d’yeux maintenant que pour Delphine, des yeux despotiques qui la confessaient, la vrillaient, poursuivaient sa pensée dans les méandres de l’élaboration.

Sa joie était, le matin, quand, sous un prétexte quelconque, il réussissait à sortir du quartier avant le rapport, d’aller la surprendre dans son sommeil, son lourd sommeil de fille tard couchée. Une double clef lui permettait de pénétrer dans la chambre sans réveiller Delphine… Il s’approchait du lit, mais ne s’attardait pas là, se retournait, scrutait le dénuement de cette existence avec des regards minutieux précédant les mains plus brutales qui exploraient le placard, les tiroirs, les poches d’abord introuvables dans la complication des plis et le désordre du linge. À quelles fins tendait cette perquisition ? Il ne savait exactement… De même qu’il saisissait sa pensée avant qu’elle s’exprimât, il allait au devant d’une trahison possible, demandait à des indices immatériels le soupçon d’une piste… Mais c’était une première visite. Il revenait après le rapport. Et souvent alors, il se collait au long d’elle, se donnait l’illusion d’une nuit passée là, rentrait à la caserne ensuite, bouleversé, apportait à table l’odeur du lit dont il sortait, se nourrissait de cela au point d’en oublier le boire et le manger réels et de remonter dans sa chambre en grignotant uniquement les biscuits du dessert.

— Vous n’êtes pas malade, sergent-major ? lui disait quelquefois Montereau, frappé de son émaciation et de sa lividité.

— Non, mon capitaine.

— Si vous vous sentez fatigué, reposez-vous.

Il abandonnait tout le travail à Favières, tenu, d’ailleurs, en haute estime par son commandant de compagnie dont il était le secrétaire infiniment précieux. Il arrivait, en effet, que Montereau fut obligé d’établir, personnellement, un rapport. Il s’asseyait en face du fourrier, son sabre entre les jambes, les yeux au plafond, l’inspiration rétive ; puis tout à coup :

— Tenez, dictez-moi donc… J’irai plus vite.

De temps en temps il s’arrêtait, s’ébrouait devant un mot :

— Un r, deux p, hein ?

— Pardon, mon capitaine : un p, deux r.

— C’est bien ce que je pensais : merci. Continuez.

— C’était, pour les comptables, la compagnie idéale et jamais le Parisien, ayant la chance d’y passer ses derniers mois de service, n’eût songé à la quitter, si les trafics de Tétrelle n’avaient laissé un sillage dans lequel il pouvait devenir dangereux de se trouver. Mais les inquiétudes de Favières firent trêve devant un danger immédiat autrement perturbateur.

À la fin de l’hiver, Favières avait été désigné pour remplir les fonctions de fourrier de place, lesquelles consistent à se rendre, tous les matins, au gouvernement militaire de Paris, pour y prendre les ordres. Il rentra, un jour, vers midi, très pâle, et, jetant son cahier sur la table, s’assit lourdement à côté de Tétrelle en disant :

— Ah ! bien, nous sommes propres !…

— Qu’est-ce qu’il y a donc ?

— Il y a eu, rue Valadon, une rixe entre soldats et civils, – dans l’hôtel, dans la chambre même habitée par Généreuse. Un caporal du 170e, caserné à Babylone, un nommé Sibire ou Sébire, fréquentait, depuis une quinzaine, la femme ou l’une des femmes qui ont succédé à Généreuse… Attaqué par l’ancien amant de la fille et des rôdeurs racolés, ce Sébire, un caporal, a dégainé, a blessé un individu… La police est venue, a arrêté tout le monde et, faisant une descente dans l’hôtel, a découvert au fond d’une armoire des boîtes de conserves que le commissaire a renvoyées à la caserne, en même temps que le caporal. On l’a mis tout de suite en cellule sous l’inculpation de détournement. Mais il proteste de son innocence… Une enquête est ouverte… Alors, comprends-tu ? La fille, compromise comme recéleuse, niera avec énergie… Et si l’on s’avise de rechercher les précédentes locataires de sa chambre, si l’on remonte jusqu’à Généreuse, nous sommes pincés ; car, pour moi, il n’y a pas de doute possible : les boîtes trouvées chez cette femme sont celles des nôtres qui n’ont pas été consommées.

— C’est mon avis, dit Tétrelle. Quelle sale histoire ! Comment l’as-tu apprise ?

— Par le fourrier du 170e ; nous allons ensemble place Vendôme. Il m’a raconté cela en route… Il me tiendra au courant. C’est égal, j’ai peur pour nous. Une seule chose devrait nous rassurer… et c’est embêtant de compter là-dessus… Ce caporal était justement chef d’ordinaire… C’est, jusqu’ici, la preuve la plus certaine de culpabilité relevée contre lui… Il lui était plus facile qu’à tout autre, suppose-t-on, de prélever sur les distributions la part qu’il destinait à sa maîtresse.

— Une chose encore peut te sauver, reprit Tétrelle. La conviction qu’ont fournie contre ce garçon les attributions qu’il avait dans sa compagnie, entraînera sans doute le relâchement, sinon l’abandon de l’enquête.

Inconsciemment, avec un égal cynisme, ils discutaient leurs chances de salut, se déchargeaient du délit sur ce providentiel bouc émissaire. Puisqu’un concours de circonstances qu’ils n’avaient même pas souhaité leur promettait l’impunité, ils eussent été simples en n’en profitant pas, quelle que fût l’infamie de l’échappatoire. Il n’y eut pas de tempête sous le crâne de Favières, et, chez Tétrelle, le soin qu’il prenait de ramener à la deuxième personne les appréhensions dont le langage du fourrier admettait l’indivision, ce soin attestait un redoublement d’irresponsabilité.

— C’est le conseil de guerre pour ce garçon-là, dit pourtant le Parisien.

— Bah ! on n’est pas toujours condamné ; il s’en tirera.

Un silence.

— C’est vrai qu’on ne m’a jamais vu rue Valadon, continua Favières, revenant quand même à la situation que lui créerait l’incrimination de Généreuse. On n’y a jamais rencontré que toi, en somme.

Du coup, Tétrelle verdit, troublé par la justesse de l’observation. Mais se remettant aussitôt :

— Une seule chose est à craindre… Si Généreuse, pour se venger de tes infidélités, te dénonçait, on la croirait sur parole, d’autant qu’elle serait vite reconnue.

Ce fut au tour de Favières d’être perplexe. Il insinua qu’on pourrait, quant aux intentions de Généreuse, le cas échéant, pressentir Delphine.

— Impossible, déclara Tétrelle. Elles sont brouillées… Mais, comme la moindre indiscrétion nous perdrait, je recommanderai à la petite d’être fort réservée si l’on parle de l’affaire des boîtes devant elle… Maintenant, je te conseillerais d’aller voir Généreuse, au besoin même de simuler un rapprochement, enfin de savoir ce qu’on doit attendre d’elle, si elle est interrogée.

— La démarche est peut-être imprudente. C’est un dilemme. Ou bien je me tiens coi et elle est capable de bavarder par maladresse, rancune ;… ou bien, en me montrant avec elle, j’accrédite toutes les conjectures. C’est bien embarrassant.

Les jours suivants, il rapporta des nouvelles. Les dénégations formelles et concordantes du caporal et de sa maîtresse ; la nullité des témoignages et des recherches tendant à établir la soustraction ; le fait seul d’être chef d’ordinaire et de vivre avec une fille dénuée de tout, ne constituant pas, contre l’homme, une charge suffisante, les pouvoirs militaires allaient, de concert avec l’autorité civile, poursuivre l’enquête.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Tétrelle.

— Voir Généreuse ; il n’y a plus à hésiter, parbleu !

Toutefois, pour ne point donner à cette visite des allures de consultation dont on pût ensuite arguer contre lui, Favières jugea utile de se faire accompagner par quelques camarades, sous prétexte d’excursion dans les « boîtes » du quartier. L’ignorance de l’endroit précis où se trouvait la Couturier, en les forçant à entrer vraisemblablement dans plusieurs débits, écartait la préméditation et prêtait à sa combinaison un caractère de plausibilité convenable.

« Rue Frémicourt » ; il n’avait pas d’autre renseignement.

C’était la première fois qu’il allait, le soir, flâner dans Grenelle. Habituellement, en sortant de la caserne, il inclinait à gauche, vers le Gros-Caillou, ou bien, capté par la famille, s’évadait en gagnant les boulevards des Invalides et du Montparnasse, par la rue d’Estrées ou l’avenue de Saxe.

Possédant, en sa qualité de Parisien, des connaissances topographiques fort bornées, accrochant le puéril orgueil de son origine à des illusions de clocher, dans l’acception centrale du mot, Favières, aux premiers temps de son installation à l’École militaire, découvrait, alentour, des quartiers sur lesquels il n’avait que de traditionnelles prénotions.

C’est ainsi qu’il se rappelait sa surprise et son hésitation, certain soir, le surlendemain de l’arrivée du régiment à Paris. Pendant cinq minutes, il avait cherché l’entrée principale de la caserne, délibéré aux croisées de larges voies qui semblaient recevoir, du parrainage posthume d’illustres hommes de guerre, quelque chose de leur grandeur inane et désolée. À partir de l’église Saint-François-Xavier, c’était le désert des avenues, comme une zone de protection perpétuant, autour des bâtiments militaires, la quarantaine sanitaire dont ils sont frappés. Un bureau de poste, une pharmacie, étaient les suprêmes refuges où le regard se repérait avant d’osciller entre les six étages, parfaitement alignés, de maisons à rez-de-chaussée, muettes et froides, lesquelles faisaient songer, dans une ville nouvelle, à des reconstructions qu’habitent les ombres de l’ancienne.

On s’hallucinait à sonder devant soi ces profondes trouées affectées au passage des troupeaux sans doute, car nul n’imaginait qu’elles pussent ne pas aboutir à des abattoirs ou à une caserne. Et l’on rencontrait, en effet, ces deux temples de la boucherie, à la base du triangle rectangle dont le dôme des Invalides présentait le sommet.

Du coup, l’énigme de ce quartier se laissait pénétrer : or et sang, c’était cela. Mais la lumière pleuvant du rutilant Hôtel sur l’École et sur l’Abattoir, n’en réchauffait pas les cours ni les dalles, et, sur les manches, les képis, les uniformes, éparpillait moins les damasquinures de l’apothéose que les déchets de l’épaillement.

Après avoir erré dans les avenues de Villars, de Breteuil, de Ségur, de Saxe, tristes comme une exhumation, Favières, apercevant une île de lumière et de vie y abordait. Il y avait là, rivant les flèches des cinq avenues déployées en éventail, un carrefour que deux bureaux d’omnibus, une station de fiacres, des mess, des cafés d’officiers, un réveil de commerce, rendaient à la circulation. Le soir, il s’allumait discrètement, brûlait comme un flambeau de veillée au chevet de l’École militaire, lit de milieu, entre Grenelle et le Gros-Caillou, lit de parade aussi, déroulant jusqu’à la Seine le drap mortuaire du Champ-de-Mars, glacé, rigide et sans plis.

Au delà, le deuil, le deuil silencieux de la province, seulement irrespecté par le pas attardé d’un permissionnaire ou d’une ordonnance en gilet d’écurie et casquette de cuir luisant.

Ces souvenirs de sa première sortie hantaient Favières, aujourd’hui, le prédisposaient à l’examen comparatif d’une physionomie de quartier présumée différente, quoique avec des similitudes imposées par le trait d’union militaire. La brasserie Européenne, qu’ils venaient de négliger à leur droite, établissait encore une sorte de ligne démarcative, de foire permanente où les trois communes : Grenelle, l’École militaire et le Gros-Caillou, se réunissaient ; mais place Cambronne, passé le double et ladre square étendu, comme une carpette usée, à la descente des rues Frémicourt, Croix-Nivert et Cambronne, on avait, immédiatement, la vision d’un district inconnu.

Gardant de la province l’éclairage équivoque et le silence relatif, empruntant du faubourg l’aspect populaire, l’endroit n’offrait cependant ni la solitude de l’une ni le grouillement bruissant de l’autre. La vie de ces rues sordides et du boulevard mal famé se réduisait à une agitation d’ombres chinoises, derrière un transparent incertain. Des silhouettes sans sexe glissaient, lointaines, se poursuivaient, s’assemblaient, se croisaient, ou bien, une minute immobilisées, s’intercalaient dans les rangées d’arbres régulières. Il y en avait de comiques : silhouettes de cochers ou d’agents, détachées d’une station de fiacres proche ; et il y en avait de terribles, embusquées, surgissant tout à coup, progressant, vers un isolé bonasse qu’elles entraînaient, s’arrachaient, roulaient dans des vagues d’ombre et de convoitises. Les drames du dégringolage.

Parfois, un cri… Puis une diffusion de spectres, à travers les profondeurs complices.

Rue Croix-Nivert, rue Cambronne et rue Frémicourt surtout, le travail de la fourmilière était plus mystérieux encore. Dans le napperon de clarté étendu sur le trottoir par les portes entre-bâillées à la devanture close des débits, la pantomime se compliquait ; des gestes, des mi-corps penchés ébauchaient tour à tour un appel et une reconduite, se démenaient, attisaient d’invisibles et perpétuels conflits ; tandis que de grosses fourmis ménagères, rasant les murs, s’enfonçaient dans les allées obscures et béantes d’où semblait sortir toute la nuit dont la rue était pleine. De loin, cela flottait sur le trottoir, comme des épaves sur l’eau ; mais à mesure que Favières et ses compagnons avançaient dans la rue Frémicourt, le jeu des bras, des mains, des têtes se précisait, et l’on comprenait enfin ce qu’attendaient les ombres naines et fluettes des énormes cynips qu’elles ventousaient.

Derrière ceux-ci, comme à la queue d’un chien, une chaudronnerie rebondissait sur le pavé.

À droite et à gauche, la chaîne des marchands de vins logeurs n’était rompue, à de rares intervalles, que par un brocanteur, une pharmacie, une blanchisserie, les seuls commerces que fît vivre la population, – les archivistes de ses annales.

Dans les boutiques encore ouvertes, mais que la saleté des vitres et l’économique lueur d’une chandelle distinguaient à peine des fermetures voisines, des gens dînaient sur les planches à repasser ; deux ou trois épiciers-herboristes exposaient des produits séculaires, à demi masqués par un fragment d’image d’Épinal moisie et picotée ; et les marchands de vins qui n’avaient point posé les volets, remplaçaient le gros numéro auxquels ils avaient droit par les chiffres solliciteurs avérant l’annonce des picolos, des cidres et des amers.

Ce qu’on voyait, par échappées, de la vie incluse dans ces bouges, devait exercer sur les désirs subalternes de la troupe une influence décisive. C’était, en effet, la cantine avec la danse et la femme, c’est-à-dire l’attraction suprême, le dernier confort ambitionné. Une musique sourde de petits Italiens, adossés contre une table, les jambes croisées, faisait tourner et sauter des êtres accolés, la casquette de rôdeur et le fichu de laine de la bonne apocryphe… Ils apparaissaient une minute, dans le cadre intérieur d’une porte sans battant, puis d’un coup de reins brutalisant le plaisir et hâtant la possession, s’écoulaient vers les chambres de passe d’une arrière-boutique machinée.

Ailleurs, aux seuils déshérités, des veuves, s’abritant derrière un large écriteau : « La maison n’est pas consignée à la troupe », consommaient la double besogne quotidienne, le raccrochage au tricot, et s’abîmaient dans l’attente d’un coucheur adventice. Certains établissements enfin, en dépit des honnêtes promesses de l’enseigne, décelaient le coupe-gorge, érigeaient en rassurance l’impassibilité du municipal qui décorait l’entrée d’une musette, vers le milieu de la rue.

L’arrivée de Favières et des trois sous-officiers qui l’accompagnaient, dans les salles où ils se faufilaient, y soulevait plus d’étonnement que d’enthousiasme. Les filles flairaient le passant venu pour rigoler, non le gueux militaire à qui ses ressources interdisent l’agrément dans la débauche. Les quatre galonnés sentaient s’élever autour d’eux l’hostilité qui anime la prostituée de ces parages contre le vice frondeur et bien mis, une haine des hiérarchies la différenciant des pensionnaires de maison ; – souvenirs du stage qu’elle y fit, quelquefois, ou transvasement des rancunes du soldat expansif. Elle indiquait nettement au gradé qu’il s’était fourvoyé, le renvoyait aux servantes de brasserie, aux ouvrières du Gros-Caillou, revendiquant hautement, pour elle, l’emploi de gamelle, ni meilleure ni pire que celle dont l’ordinaire fait les frais, une pauvre gamelle sentant l’amour comme l’autre sent la viande et garantissant aux indigents de l’armée la portion d’assouvissement nécessaire à leur subsistance charnelle.

Chez tous ces marchands de vin, il y avait deux femmes. Quelquefois, derrière une simple cloison ou dans l’antre d’un obscur cabinet de débarras, on apercevait le pied d’un lit-cage récemment foulé, une pyramide de tabourets, du linge et des hardes qui puaient la chambrée.

Favières, cependant, commençait à croire que Tétrelle s’était trompé ou bien que Généreuse avait quitté la rue Frémicourt. Ils avaient parcouru déjà une demi-douzaine de débits, et la curiosité des sous-officiers, amplement satisfaite, rendait improbable leur adhésion à la continuation des recherches.

— Encore un, se dit-il, et nous y renoncerons quant à présent.

Ils passèrent devant la musette, entrèrent à côté, à la Corbeille fleurie. Là comme ailleurs, l’endroit exigu encombré par le zinc n’était que l’antichambre d’une salle, plus vaste, carrée, meublée circulairement de tables, de tabourets paillés et, en son milieu, d’un billard. Une femme, dont on ne voyait que la croupe, torchonnait, au fond. Elle se redressa, se retourna : c’était Généreuse.

— Ah ! bien, voilà une surprise ! s’écria un des sous-officiers, en la reconnaissant.

— Qui donc t’a dit que j’étais ici ? demanda-t-elle à Favières.

— Personne… un hasard…

Tous s’assirent.

— Tu es seule ici ?

— Oh ! non… Mais ma camarade est occupée… Elle va venir…

Un subit courant d’air rafraîchit la salle… Une porte vitrée donnant sur une cour avait été poussée ; un grand garçon à tournure d’étalier se hâta derrière une toute petite femme qu’il eût aisément enjambée.

— C’est elle, dit Généreuse.

— L’établissement a donc une double issue ?

— Non ; mais il y a, dans la cour, un petit rez-de-chaussée, une chambre où je couche et que je prête à Clara, dans la journée.

La fille rentrait ; un sergent la reçut sur ses genoux et l’y fit danser comme une gamine, pendant que ses deux camarades, séduits par le billard, en taquinaient les billes. Généreuse et Favières restèrent seuls à l’écart.

— Alors, qu’est-ce que tu fiches, ici ?

— Eh bien ! mais… je sers…

Il souriait ; elle s’expliqua :

— Je suis à gages, voilà… parce que nous sommes deux, comme partout dans le quartier… Clara couche dehors et donne trois francs par jour pour sa nourriture, plus… cinquante centimes par visite qu’elle a… Moi, je suis la bonne, logée dans la maison et rétribuée, comprends-tu ?

— Ça s’appelle, chez nous, des sentinelles doubles : l’une, mobile, bat le terrain ; l’autre, fixe, pare à toute éventualité.

Généreuse ne comprit pas, continua :

— Je ne sors pas… C’est Clara… Elle arrive vers onze heures, le matin, et s’en va à minuit… Elle demeure à Plaisance… elle a un petit garçon aussi… qu’une voisine lui garde. Personne ne se doute de ce qu’elle fait… il ne monte jamais un homme chez elle. On croit dans sa maison qu’elle travaille dans une fabrique de boutons… et qu’elle veille tous les soirs… C’était vrai dans le temps ; mais il y avait trop de chômage… des quinze jours !… Fallait vivre, elle et son gosse… On peut dire qu’elle l’aime… Même, j’ai failli m’en aller à cause de ça… Comme ça me rappelait le mien, nous n’avions pas d’autre conversation… Et quand elle n’était plus là, ce que c’était triste ici et ce que je m’ennuyais !… Mais on s’est fait une raison… On parle d’autre chose, en cousant, devant la porte…

— Ah ! toi aussi ?…

Il ne voulait pas avoir l’air d’être exclusivement venu pour l’affaire des boîtes ; mais le terrain lui paraissait, maintenant, suffisamment préparé. Il reprit :

— J’ai bien pensé que tu avais une place, quand je ne t’ai plus vue…

— Ben oui… pas besoin… je suis nourrie…

— Figure-toi… c’est heureux, parce que j’aurais dû renoncer à te faire passer des provisions. Il y a eu des histoires… La police a trouvé… tiens, justement rue Valadon, dans un placard… des boîtes qu’on a renvoyées à la caserne. Une fameuse idée, hein ?… D’autant qu’un moment j’ai cru…

— Que c’étaient les tiennes ?… Mais oui… je n’ai pas tout consommé… Elles m’auraient embarrassée ; je les ai abandonnées… Il n’y a plus de danger pour toi au moins ? C’est que je ne voudrais pas, à cause de moi, que tu aies des désagréments ; dis, tu n’as rien à craindre ?

Elle avait un cri sincère, le jappement et les bonds circulaires de l’animal sur qui son maître peut compter. Elle l’enveloppait de sa défense avant même qu’il lui eût demandé son concours.

— Rien à craindre… je ne sais pas… Une enquête est commencée… Ils sont capables de rechercher les locataires qu’a eus la chambre… Alors…

— Ah ! bien, je les attends… M’interroger ?… Dors sur tes deux oreilles… T’as pas eu peur que je te vende, dis ? C’est pas pour ça que tu viens ?…

— Mais non, puisque j’ignorais ton imprudence.

— À la bonne heure… On peut tomber bas, vois-tu… Quand la chance n’y est pas, tout arrive… Mais la dernière des dernières ne ferait pas ça… Faudrait rudement détester un homme. Je ne te déteste pas, toi moins qu’un autre… On ne s’était pas juré fidélité… Eh bien, ceux dont j’ai à me plaindre le plus… c’est pas les occasions de leur nuire qui m’ont manqué… mais faudrait jamais avoir connu un militaire pour vous attirer des avanies dans ce sale métier… Ça vous coûte trop cher… Je n’ai jamais fait de mal à personne ; je ne suis pas une méchante fille… c’est même d’avoir été trop confiante que j’ai toujours pâti… Mais on ne se change pas…

Ce qui changeait, par exemple, c’était l’enveloppe, et la sienne, guenilleuse, son misérable accoutrement et sa pauvre chair talée, les goussets fatigués de ses yeux, les gris épis de ses tempes, les vacances visibles dans la denture, derrière l’ocre craquelé des commissures, le tassement du buste, enfin, amplifiaient sa passivité fataliste.

Un sabre, des bottes sonnèrent sur les carreaux, et presque aussitôt, du seuil de la salle, un trompette d’artillerie, large, épais et haut, cria :

— Eh bien ! la Normande… on ne vient plus biser c’ pays, donc ?

C’est à Généreuse qu’il s’adressait. Elle leva la tête, brutalement secouée par l’apostrophe… Un peu de jeunesse remonta à sa bouche, ranima son regard, redressa sa taille… Il y eut, dans son réveil, un éclair de la femme d’autrefois.

— C’est toi la Normande ? demanda Favières.

Alors elle bougea, dit, avec embarras :

— Oui, un garçon de chez nous… retrouvé, par hasard.

Il vit bien qu’elle mentait, à la façon dont l’artilleur l’empoigna, méchamment, ostensiblement, à la fois flatté dans son amour-propre et dans ses haines d’inférieur. Il avait commandé deux consommations et, maintenant, il retenait Généreuse sur ses genoux, s’amusait à lui plonger la pointe de ses moustaches dans les narines, pour la faire éternuer.

— S’est-on ennuyé de son homme ? A-t-on pensé à lui ?

Elle, sans répondre, se cachait la tête dans son cou, sans que Favières pût deviner si c’était par câlinerie ou pour détourner les yeux de lui.

— Allons-nous-en, dit-il.

Les joueurs de billard et leur camarade auquel s’attachait Clara, déçue, sortirent. Favières s’arrêta devant le comptoir, pour payer… Mais Généreuse, sous prétexte d’annoncer ce qu’elle avait servi, le rejoignit.

— Sois tranquille… pas peur…

Et elle ajouta, plus bas, en posture de chien battu :

— Si tu avais à me parler, viens donc dans la journée… On aurait plutôt le temps…

Ils prirent, pour rentrer, la rue Letellier, la rue Croix-Nivert. Les remous se faisaient plus rares sur la plage déserte ; la prostitution était à marée basse. Une dernière houle s’éleva, au loin, dans l’ombre dense, la ronde s’éloignait. Seules demeuraient, sous le fanal clignotant de quelques havres, les immuables vigies exerçant leurs doigts qui vivent de signaux, sur le monotone tricot d’apprentissage.

 

Deux jours après, Favières disait à Tétrelle :

— J’ai vu ce matin le fourrier du 170e ; je crois qu’il n’y a plus pour nous aucun danger. Le commissaire a engagé le capitaine chargé de l’enquête à l’abandonner… Il paraît que les livres de police ne signifient rien… On n’y inscrit que des noms de fantaisie, ce qui rend les recherches fort difficiles et, en l’occurrence, presque puériles, étant donnée la nature du délit.

— Alors le caporal va être remis en liberté ?…

— Pas du tout. Sur le rapport de l’adjudant-major, le colonel a ordonné au commandant de sa compagnie d’établir contre le nommé Sébire une plainte en conseil de guerre.

IV

……

L’huissier appariteur, un sergent à tournure de gardien de square, appela Favières et l’introduisit dans la salle des Conseils de guerre du Cherche-Midi.

Il la traversa sans rien voir, en une de ces minutes de vertige et de myopie, rarement épargnées à ceux qu’engrène pour la première fois l’appareil judiciaire. Il monta une marche, fut arrêté par une table sur laquelle des képis, généreusement galonnés, s’espaçaient en couvert cérémonieux pour des convives de marque. Et il répondit machinalement aux questions préliminaires que lui adressait, d’une voix dolente, un gros homme sanguin, chauve de partout, sauf des tempes, que deux touffes rebroussées ornaient d’antennes.

— Levez la main… la main droite.

Il leva la main.

— Dites : Je le jure.

Il dit : « Je le jure, » en regardant un grand Christ farineux sur lequel la tête du président tranchait, comme une tomate sur un pain de craie.

— Faites votre déposition.

Un peu d’assurance lui revenait devant le tas d’or des képis qu’il considérait en parlant, sans gestes, les mains dans le rang, gardant l’attitude militaire à laquelle ses charnières étaient pliées. Sobrement, il apporta son simple témoignage oculaire, car il se trouvait, de la fenêtre où le hasard l’avait amené, à une trop grande distance du peloton de punition pour dire si le mouvement d’Édeline avait été précédé d’une provocation verbale de la part du sergent. Ce qu’il affirmait, par exemple, c’est que celui-ci avait saisi la baïonnette du prisonnier.

— C’est tout ce que vous savez ? Le soldat Édeline n’avait pas, à votre connaissance, de motifs particuliers de haine contre le sous-officier sur qui il s’est précipité ?

— Non, mon colonel.

— Je demanderai à M. le président la permission de poser deux questions au témoin. Le geste du sergent a-t-il eu pour effet de pousser à bout Édeline, ou bien écartait-il l’arme dirigée contre lui ? En un mot, le fait de saisir la baïonnette était-il d’un homme impatienté par la maladresse ou le mauvais vouloir du soldat, ou bien le fait d’une personne en danger, parant, instinctivement, un coup qui lui est destiné ?

Favières se tourna vers le défenseur, perché, à sa droite, sur une petite estrade semblable à celle des musiciens, dans les bals publics. Vis-à-vis d’elle s’en dressait une seconde, occupée par le commissaire du gouvernement et le greffier.

— Édeline n’a lancé sa baïonnette qu’après avoir, en quelque sorte, perdu l’équilibre sous la bousculade du sergent. Le sergent s’est alors jeté de côté pour éviter d’être atteint.

— Bien. Nous retiendrons cela. En second lieu, avez-vous remarqué que le sergent prolongeait au delà des limites raisonnables la durée des exercices auxquels il soumettait les hommes punis ?

— Je l’ai remarqué. Il leur commandait les mouvements de l’escrime à la baïonnette depuis dix minutes environ, sans pause, quand Édeline s’est insurgé.

L’avocat dessina un sourire de satisfaction, prit une note et se rassit, pendant que le président consultait des yeux le commissaire du gouvernement et les membres du conseil. Tous s’inclinèrent légèrement.

— Retournez-vous, dit le colonel à Favières. Vous reconnaissez l’accusé ?

Favières n’avait pas revu Édeline depuis son entrée en cellule. Il était debout devant lui, jaune, amaigri, avec l’air pauvre et défait que donnent des manches trop courtes, l’absence du linge, le pantalon flottant au-dessus des chevilles.

— C’est bien Édeline, Émile-Joseph ?

— Oui, mon colonel.

— Asseyez-vous. La parole est à M. le commissaire du gouvernement.

De la banquette où il était relégué, derrière l’accusé, près de trois autres témoins précédemment entendus, Favières pouvait maintenant, à loisir, examiner le décor et les acteurs.

Autour du colonel, en de hauts et massifs fauteuils recouverts de velours grenat sur lequel il semblait qu’une génération eût pissé, se tenaient, hiérarchiquement groupés, un commandant, deux capitaines, un lieutenant, un sous-lieutenant, un sous-officier de gendarmerie. Le colonel se curait les dents, l’œil au plafond ; le commandant, les reins glissés, les paupières abaissées, se recueillait dans la somnolence ; les officiers subalternes, les deux capitaines surtout, avaient des faces de bois peint, des poses d’ennui et, sous le nez, du chiendent qu’ils cultivaient, en louchant, d’une main jardinière. Tout jeune, le sous-lieutenant s’était déganté pour s’offrir le consolant chatoiement d’une bague. Seul, le sous-officier, au bas bout de la table, pénétré de sa mission, écoutait congrûment le réquisitoire du commissaire.

C’était un capitaine, encore jeune, blond, expéditif, qui vous ficelait une accusation comme un paquet, en commis habitué à dépouiller les dossiers à la grosse, sans perte de temps. Il prenait un prévenu, le roulait, en un tour de main, dans des formules ramassées, le tapotait un instant, rentrait les angles, faisait une rosette et disait : « Enlevé ! » C’était coquet et léger.

Un greffier maussade, son voisin, la poitrine couverte de médailles et de croix, vidait, sans hâte, les fosses de son nez sur le municipal placé au-dessous de lui. Un factionnaire, baïonnette au canon, flanquait la tribune des avocats. Devant Favières, sur une petite banquette de palier, Édeline arquait sous les tribulations un dos pénitent.

Le commissaire avait fini. Après avoir réclamé l’application de l’article 225 du Code de justice militaire, sans toutefois s’opposer à l’admission des circonstances atténuantes, il se rassit, et, sur une invitation muette du président, le défenseur, à son tour, se leva.

Un jeune homme, brun, la barbe soignée, la voix persuasive, le geste rare. Il parlait, tourné vers le conseil, à demi couché sur l’accoudoir, en une posture de causerie et d’abandon familier, sans effets oratoires, ayant l’air d’en juger les subterfuges inutiles envers de rudes gaillards ennemis des ambages.

Alors, ils ne se gênèrent plus. Le colonel coupait du papier ; le commandant, enfoncé dans son fauteuil, ne dépassait plus que de la tête le niveau de la table ; le bois peint des deux capitaines jouait, fendu par des bâillements impérieux ; les autres, et jusqu’au sous-officier, pleins de mépris pour l’avocat civil, rendirent la liberté à leur pensée, qui buissonna dans le champ des préoccupations personnelles.

Va, mon ami, enfile des mots, couds des phrases, assemble des périodes, attendris-toi, heurte de ton dé travailleur le front soucieux du tribunal ; c’est sur du gaïac que tu frappes !…

Il n’était pas maladroit, pourtant, l’avocat d’office. Pendant une demi-heure, il combattait, infirmait, réfutait les arguments de l’accusation, citait les paragraphes du service intérieur prêchant aux supérieurs la patience, l’impartialité, le sang-froid ; leur recommandant de s’en tenir aux moyens de répression que le règlement met à leur disposition sans jamais, par le geste ou par l’invective, provoquer la révolte du subordonné. Du moment que M. le commissaire du gouvernement ne repoussait pas les circonstances atténuantes, c’est qu’il reconnaissait que le sergent avait manqué à ses devoirs. La cause supprimée, le délit s’évanouissait. Des témoins le disaient : ce sergent était réputé brutal, intolérant, agressif… Il avait, pour les prisonniers qu’il devait faire manœuvrer, des rigueurs injustifiables ne tendant à rien moins qu’à changer d’équitables punitions en peines corporelles, heureusement abolies. N’en était-ce pas une, et des plus dures, cette faction d’hémiplégique, au pied d’un mur ? Et quel exercice plus exténuant et plus dangereux à la fois que l’escrime à la baïonnette, sans arrêt, intentionnellement choisie par un surveillant qu’ont tenté les risques du dompteur ? Ce qu’estiment pénible des hommes bien nourris, bien couchés, reposés, n’est-il pas susceptible d’abattre ou de pousser à de déplorables extrémités, dans un coup de folie, des soldats passant la nuit sur la planche, privés de viande un repas sur deux, – et cela pendant trente jours ?…

On invoquait contre Édeline ses antécédents au régiment, sa qualité de Parisien.

« Eh bien ! je l’ai là, sous les yeux, son relevé de punitions. Sans doute, elles sont nombreuses, mais les actes d’indiscipline qu’elles corrigent sont dénués de gravité. Infractions communes au règlement : Légère ivresse, rentrée tardive, réponse inconvenante, absence illégale, négligence dans son service… Les deux fautes mêmes que signale à notre attention la sévérité avec laquelle elles ont été réprimées : rixe avec des civils et bousculade d’un jeune soldat, ces fautes ne certifient pas l’insubordination…

« Parisien, oui, mon client est Parisien : tête vive, près du képi, mais point mauvaise tête ; tête allumée, non pas tête brûlée… Et puis, l’on ne condamne pas plus les gens sur l’origine que sur la mine… La culpabilité d’un prévenu n’est pas établie parce qu’il est Breton ou Normand. Nous discutons des faits ; nous récusons les légendes.

« J’ai causé avec Édeline, dans sa cellule… Vous l’avez interrogé il n’y a qu’un instant, monsieur le président… Est-ce bien l’homme contre qui l’on est las de sévir, l’homme qui a épuisé la longue liste des rappels au devoir, l’homme dont le régiment doit se séparer comme d’un gangrené compromettant l’économie de tout le corps ? Non, messieurs… Comme moi, au contraire, vous avez été frappés de son attitude confuse et résignée, sans hypocrisie ni servilité. Il vous l’a dit : il regrette profondément le mouvement d’impatience auquel il a cédé… Oui, l’éclair d’une seconde, il n’a pas été maître de soi… Les témoins sont d’accord pour déclarer qu’il n’avait, contre ce sous-officier, aucun motif spécial de rancune… Il a vu rouge… affolé comme on l’est, messieurs, par le bourdonnement d’une mouche d’autant plus irritante qu’elle se croit insaisissable…

« Aujourd’hui, le gradé outragé est là, bien vivant… La rébellion s’est bornée au geste inconscient… et je dois remercier M. le commissaire du gouvernement d’avoir, en écartant la préméditation et les voies de fait que punissent de mort les articles 221 et 222, réduit aux proportions d’un simple incident l’accident conjuré.

« Ce n’est pas assez cependant… Vous considérerez, messieurs, que cet article 224, dont on vous demande l’application, entraîne encore, pour mon client, cinq ans de travaux publics, au minimum. Vous lui tiendrez compte des deux mois de prévention qu’il a subis et, surtout, je le répète une dernière fois, de l’excitation contraire à tous les règlements dont se rendit coupable le sergent menacé. Un peu de modération de sa part eût tout empêché.

« L’exemple que vous prétendiez donner à l’armée en frappant l’inférieur, vous l’offrirez aussi sûrement en l’acquittant, en apprenant à tous que la leçon doit venir de haut, de ceux qui sont les maîtres d’école de la grande famille militaire. Vous avez entre les mains l’avenir de mon client, je vous adjure encore de ne pas le lui fermer en élevant au delà d’une faute rémissible, la longue, l’infranchissable barrière de cinq années de travaux publics. »

Le silence dont ces paroles furent suivies réveilla le conseil. Le colonel s’adressa à Édeline :

— Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?

— Rien, mon colonel.

Le président alors se leva, se couvrit :

— Les débats sont terminés. Emmenez l’accusé. Le Conseil va se retirer pour délibérer.

Un caporal commanda : « Portez armes… présentez armes ! » pendant que les officiers sortaient par une porte, au fond.

Édeline, en passant devant Favières, se prit la main gauche avec la main droite et la secoua doucement, d’une pression triste. Puis, le commissaire du gouvernement, le greffier et l’avocat quittèrent leurs tribunes, se réunirent pour causer amicalement, dans l’embrasure d’une fenêtre. Il y en avait quatre, larges baies que le jour battait. Ce qu’il éclairait, Favières se retourna pour le voir…

Aveugle en entrant, n’osant bouger ensuite, il imaginait un grand concours de curieux, derrière lui. Il fut tout étonné de n’apercevoir, au delà de la balustrade séparant les banquettes des témoins de celles réservées aux spectateurs, que trois pauvres, deux jeunes, sans travail, et un vieux qui avait replié une de ses jambes sur l’autre, tâtait ses souliers, en feuilletait les semelles. Aux murs, rien que le Christ, la tête inclinée, regardant l’heure à l’œil-de-bœuf accroché au-dessus de la défense.

Mais une sonnette tinta, la porte du fond se rouvrit, l’huissier, du fond, annonça :

— Le Conseil.

Les factionnaires, au commandement, portèrent et présentèrent les armes. Tout le monde était debout, tête nue. Seuls, les officiers, autour du colonel, conservaient leur képi. Ils le touchèrent légèrement, du bout des doigts, lorsque le président prononça la formule sacramentelle :

— Au nom du Peuple français.

Il parlait, et Favières n’entendait qu’un murmure quasi indistinct, se sentait ému comme il ne l’avait jamais été, devant ces sept hommes qui, en moins de cinq minutes, venaient de décider le sort de son camarade. Il les trouvait plus raides, plus empesés, plus en gaïac encore ; il se transportait, par la pensée, dans la salle des délibérations, quand le vote tombait de ces faces embêtées, importantes, quand les sept juges enfilaient le jugement à la pointe de leur sabre, comme un commerçant pressé des factures recouvrées.

L’or des manches et de la coiffure allumait un brasero sous les pieds de noyé du Christ, les baignait de justice et d’implacabilité.

Et, tout à coup, un mot… des mots explosifs détonèrent aux oreilles de Favières :

« … Coupable… à la majorité de cinq voix contre deux… Circonstances atténuantes… Cinq ans de travaux publics… »

— M. le commissaire du gouvernement fera donner lecture du jugement au condamné, par le greffier, en sa présence et devant la garde assemblée sous les armes.

Et, se rasseyant, du même ton, sans pause, le président ajouta :

— La séance continue.

Elle continuait, la séance. Le greffier avait donné un nom à l’appariteur qui sortait aussitôt pour appeler le prévenu. Un nouvel avocat occupait la tribune des défenseurs. Les membres du Conseil s’étaient réinstallés commodément pour rêver dans les fauteuils amis, et les larges oreilles, détachées par le port habituel du képi, s’ouvraient machinalement, comme des écluses indifférentes à la masse d’eau qui passe.

Étourdi par l’arrêt, l’esprit bègue, le pas ivre, Favières se levait pour se retirer, lorsqu’un nom deux ou trois fois répété viola sa prostration… « Sébire… Sébire… » Il se retourna, vit un homme immobile devant la table recoiffée. C’était lui… Le greffier lisait l’acte d’accusation… Il n’y avait pas de confusion possible ; on le jugeait aujourd’hui aussi… Alors Favières ne sortit pas et, les jambes enveloppées d’un coup de fouet soudain, tomba au coin d’un banc, à côté du vagabond qui reniflait, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, sa chaussure spongieuse.

L’accusé… on n’apercevait pas ses traits… mais à s’hypnotiser dans la contemplation de son dos, Favières arrivait rapidement à une substitution d’identité que rendait vraisemblable une corpulence égale. Ce n’était plus le caporal, c’était lui, le fourrier Favières, qu’interrogeait le président sur ses relations avec cette fille… qui l’amenait là… Et le drame imaginaire se déroulant plus vite que le drame réel, brûlant les étapes de l’audience, escomptant la sentence du tribunal, bâtissait sur une condamnation l’édifice des conséquences irrémédiables : famille désolée, échouage au port, vie brisée… L’obsession en vint à un tel degré d’intensité ; Favières, une minute, fut à ce point celui qu’on jugeait, qu’un argument péremptoire du président lui fit monter au visage la sueur d’angoisse ; et ses veines charrièrent le découragement. Toutes les sensations de l’accusé, il se les procura, en jouit jusqu’au vertige. Mais à se dédoubler ainsi, ses perceptions s’affinèrent ; il en éprouva l’action réflexe dans l’espèce de bien-aise, d’allégement qui l’envahit ensuite. Alors, il se prévalut d’une situation privilégiée, lui permettant d’assister sans danger, en amateur, à son jugement. Et si quelque scrupule s’élevait en lui, il le chassait en s’affirmant qu’IL ne serait pas condamné, qu’on L’acquitterait, les preuves décisives manquant.

Pas un instant, l’idée romanesque de franchir les banquettes qui le séparaient de la barre et d’y revendiquer sa place, en criant : « Me voilà… Vous inculpez un innocent ! » ainsi qu’on fait dans les drames du boulevard et du faubourg, pas un instant cette idée ne troubla sa quiétude. Il avait chaud dans sa peau de spectateur, il y était bien… Se dénoncer, d’ailleurs, pourquoi ? Est-ce qu’on lui tiendrait compte de son bon mouvement ? Il ne bornait point là cette efflorescence d’égoïsme… Il allait jusqu’à l’incrédulité, jusqu’à suspecter la justification du caporal… Il n’était pas défendu de supposer que Sébire, trouvant dans le placard les boîtes oubliées par Généreuse, y avait ajouté… Dès lors, lui, Favières, descendait à l’inutile et double emploi de coaccusé. Dans le métier, chacun pour soi !…

À mesure que l’interrogatoire avançait, il recouvrait sa personnalité, son rôle passif, ne s’intéressait à ce garçon sur la sellette, lequel n’était pas même de son régiment, un inconnu ! que pour remarquer la raison apparente des déductions du président.

— Vous étiez caporal d’ordinaire… chargé par votre fourrier de remettre au cuisinier le nombre de boîtes nécessaires à la consommation de la compagnie. La fille Eugénie était sans ressources (comme Généreuse)… Vous-même ne receviez que rarement des subsides de vos parents (comme moi)… Nous sommes fondés à croire que, ne pouvant l’aider de votre bourse, vous l’entreteniez aux dépens de l’ordinaire. (Bien cela.) Deux détails ancrent encore cette opinion : la fille Eugénie ne vous fréquentait que depuis trois semaines environ, et jamais la logeuse n’a vu monter chez elle d’autre militaire que vous. Enfin, une marque faite, au magasin, sur les boîtes de conserve, a permis d’établir qu’elles provenaient d’une distribution récente. Ce sont là de graves présomptions. »

Le colonel, couperosé, parlait doucement, d’une voix tiède qui ne parvenait pas à dégeler le Conseil. Les membres qui pouvaient, sans se retourner, jeter un coup d’œil sur l’horloge, la consultaient furtivement, y surprenaient l’heure et l’exhalaient ensuite, par le nez, d’un souffle court, pressant l’affaire. Ceux à qui leur grade permettait le déplacement d’une fesse faisaient un agréable passe-temps de cette opération alternative… Seul, le sous-officier, ayant conscience de son infériorité, demeurait rigide, empalé, la nuque dans l’appui-tête des photographes.

Les témoins n’apportèrent aucun renseignement. On en hâta l’audition. Puis le commissaire du gouvernement se leva, refit son petit paquet, aussi dextrement, sans oublier la rosette… Enlevez !

Le défenseur lui répondit. Il était tout jeune, celui-là, imberbe, le visage pâle et creux : Pierrot avocat. Il phrasait, peignait des périodes emmêlées, avait l’air de dire des vers, en essayant des gestes, des éclats, qui verglaçaient la salle. Paisiblement, le Conseil s’était rendormi, pelotonné, dans le courant d’air de ces bouches contradictoires qui ergotaient neigeusement, avec des bourrasques et des accalmies.

« Il y a un abîme que mon client n’a pas franchi… Cet abîme, mon client ne l’a pas franchi… »

— Il va les réveiller, pensa Favières. Il compromet la cause.

Et il examinait le profil des soldats cités comme témoins, des profils attentifs, charmés, suspendus à ce jeu d’acteur grossier déballant des effets de mélo, ou versant la gomme de ses apitoiements dans le verre d’eau au-dessus duquel il parlait.

« … Mon client… Vous direz : Non, il n’est pas coupable… Oui, nous devons l’acquitter. »

Ce fut un coup de gong ; le Conseil sursauta, évacua la salle en s’étirant discrètement, avec cet effarement du regard retrouvant la lumière, et de l’entendement réintégré dans ses fonctions. Cinq minutes après, il rapportait un verdict d’acquittement.

— La séance continue.

 

*   *   *

 

Favières sortit. Ce second arrêt l’étonnait moins que le premier. Il en croyait posséder le secret, maintenant, fruit d’une remarque précieuse. Les plaidoiries des deux avocats se terminaient, l’une par : « travaux publics », l’autre par « acquitter » Était-il excessif de se laisser aller à conjecturer que la décision du tribunal était l’écho, le simple écho de ce dernier cri tombé dans l’oreille des officiers réveillés et s’imposant despotiquement à leur mémoire labile ?

Une interversion de poncifs déclamatoires… c’était, peut-être, Édeline absous et Sébire condamné…

V

Depuis que Delphine servait à la France armée, Tétrelle découchait trois nuits sur cinq et, demandant, en outre, une permission de vingt-quatre heures tous les samedis, ne quittait pas sa maîtresse jusqu’au lundi matin. Sa vie militaire devenait une mystification, un miracle d’ingéniosité. Il avait une excuse toute prête pour chaque absence, carottait, sans relâche, des exemptions d’exercice, se mettait l’esprit à la torture pour gagner un après-midi, une heure, le temps d’entrer à la brasserie et d’en sortir, en courant. Il trouvait, en ces apparitions inopinées, une sécurité, un dictame sur sa jalousie toujours ardente. Le capitaine le voyait à peine, prenait l’habitude de s’adresser à Favières qui ne s’en plaignait pas, préférant à un chef sans cesse sur son dos, ce sergent-major de facile composition, à condition qu’il ne fît rien.

L’été était venu. La matinée appartenait aux manœuvres sur le Champ-de-Mars, au service en campagne ; tandis que des théories, la gymnastique, la pompe et le canon entretenaient, dans la journée, une activité illusoire dont les officiers et les cadres cherchaient à s’épargner l’ennui.

Les prérogatives attachées aux emplois de comptables permettaient à Tétrelle, le plus souvent, de réparer sur son lit des forces épuisées par les veilles, le surmenage passionnel, une privation de sommeil nocturne à peu près complète.

En effet, il passait ses soirées à la brasserie, reconduisait Delphine vers deux heures du matin et, rarement, se séparait d’elle avant quatre heures. Il rentrait alors à la caserne par la grille de la cavalerie, moyennant des cigares ou quelques sous jetés au brigadier de garde.

À cinq heures, le clairon sonnait le réveil ; à cinq heures et demie, il rappelait pour l’exercice. Tétrelle, qui s’était étendu tout habillé sur son lit, descendait en bâillant, le visage meurtri, la fièvre aux mains. Il dormait en serre-file, en déjeunant, attendait avec impatience que Montereau, en sortant du mess, vînt, coutumièrement, signer les pièces et s’informer. Dès qu’il avait tourné les talons, Tétrelle se roulait dans sa capote et faisait « une marche de flanc ». Mais on le dérangeait. Un bruit de sabre, dans l’escalier, un coup à la porte, le précipitaient à bas du lit, entrecoupaient ses sommes de sauts, de vertiges, d’hallucinations… Surpris deux fois par le commandant, il avait dû feindre un malaise. Il se réfugia dans une chambre de sergents, s’y enferma, n’en bougea plus que lorsque Favières l’envoyait chercher, après avoir vainement donné le change sur ses occupations.

Il se levait pour dîner, un peu reposé, assistait, sans appétit, au passage des deux plats de viande, du légume et des deux desserts que la cantine dispensait aux sergents-majors. C’était abondant et fade, la pâtée d’estomacs exigeants et de bâfreurs robustes ; mais la coïncidence des mets et l’unanimité des sauces décourageaient infailliblement le convive qu’une faim canine ne talonnait point.

Tétrelle, sa soupe mangée, chipotait le dessert, n’attendait pas, quelquefois, pour s’en aller à la brasserie, qu’on eût servi quelques-unes de ces viandes hypocrites qui trament la nausée.

Le dimanche matin, ils restaient couchés, Delphine et lui, jusqu’à midi. Ses deux repas, ce jour-là, Tétrelle les prenait à la France armée. Sa maîtresse étant nourrie le soir seulement, il payait pour deux, fort cher, d’ignobles ratas, une charcuterie ancienne, qui consommaient son dégoût de la table, l’amenaient à souhaiter les époques de sortie de Delphine pour, sans plus de dépense, se restaurer ailleurs. Il demandait alors une permission de l’exercice, afin de pouvoir quitter la caserne après le rapport. Mais comme il ne connaissait pas Paris, il avait recours à un plan acheté aux courtiers qui visitent les militaires, concurremment avec les photographes des faubourgs.

Souvent, Favières souriait de le voir planter des épingles dans la carte, pour se repérer ; il piquait les édifices, les places, les jardins publics et, quand il s’était fixé un lieu de promenade, s’inquiétait d’un itinéraire pour s’y rendre.

Il conduisit sa maîtresse dans les Musées, aux Invalides, aux Buttes-Chaumont, au lac Saint-Fargeau, au bazar de l’Hôtel-de-Ville ! Mais partout elle s’ennuyait. Sur le conseil de ses camarades de brasserie, elle voulut connaître les environs de Paris. Alors ce fut un nouveau plan qu’il déplia sur sa table, consulta des heures entières, assommant le fourrier de questions sur les gares, l’horaire des trains, la longueur du voyage, les curiosités des bourgs qu’il découvrait, épinglait, s’efforçait de loger dans sa mémoire. Il acheta un indicateur, des guides… conduisit Delphine à Robinson, à Asnières, au Bas-Meudon, à Clamart, à Vincennes, dans les bois ou sur les bords de la Seine. Mais il ne savait pas, hésitait, la perdait, se fourvoyait, ne retrouvait plus les gares à l’heure du retour ou bien s’effarait à l’assaut des trains de banlieue. Des fois, mal renseignés, ils descendaient à une station ignorée, erraient toute la journée sur les routes, poussiéreux et suants. D’autres fois, toutes les défiances du provincial fortifiant, en Tétrelle, le cuisant souvenir de quelque écorcherie, il bayait aux enseignes de vingt traiteurs, avant d’opter pour une gargote où il était, finalement, non moins empoisonné que rançonné.

Il aimait mieux rester à proximité de l’École militaire et des quartiers qui lui étaient familiers. À ce titre, il affectionnait le Point-du-Jour, s’y sentait plus « chez soi », parmi les nombreux militaires qu’il y rencontrait, le dimanche surtout, le long des fritureries, des tirs et des guinguettes.

Un endroit mixte, en somme, qui n’était plus la ville et qui n’était pas encore la banlieue ; qui avait les bateaux-mouches, l’herbe des fortifications, la fête foraine, le café-concert, le bal et la collation dans le jardin des mastroquets. Puis, là, les prix étaient affichés sur une ardoise, à la porte, ou bien un garçon vous lisait la carte, au passage.

C’était « champêtre », champêtre comme l’île où transportés par le passeur, ils dansaient une polka sous des arbres habités ; à moins que Tétrelle ne préférât, penché sur l’eau stagnante d’un fossé, dans la zone militaire, pêcher des têtards à la pointe de son sabre, sans lâcher le bras de Delphine, qui regardait, maussade. Il n’était heureux que là, dans ce bain d’Auvergnat où le suivaient toutes les réminiscences de sa vie les plus malpropres, dans cette baignoire de Workhouse à la surface de laquelle les plaisirs agglomérés de la multitude crèvent en bulles tièdes.

Ils rentraient par la Ceinture, dînaient dans un restaurant de l’avenue du Maine et achevaient leur soirée au concert, rue de la Gaîté. Ils ne changeaient pas, ainsi, de milieu ni d’atmosphère. À l’entr’acte, sur le trottoir battu par le flot populaire, les sorties de théâtres, de bal et de bars, ils écoutaient les fracassants quadrilles dont retentissaient les Mille-Colonnes, levaient les yeux sur des fenêtres dans le cadre lumineux desquelles se trémoussaient des ombres ou s’échafaudait l’importante carrure d’un municipal… Et ces minutes de bruit, de grouillement, de musique, de voix et d’odeurs canailles autour d’elle, semblaient à Delphine les meilleures de la journée, comme l’entre-bâillement de ce Paris mystérieux que ne savait pas lui ouvrir Tétrelle et devant lequel toute fille fraîchement débarquée piaffe.

Ensuite, les soirées de la brasserie recommençaient, accablantes pour l’un, coûteuses pour l’autre.

Delphine s’était vite lassée du tête-à-tête, des longues heures dans le mutisme du désœuvrement contemplatif, au-dessus de deux bocks. Elle connaissait, jusqu’à l’énervement, les fleurs d’or lancéolées sur papier cramoisi dont l’entre-deux des glaces s’agrémentait. Elle appelait de tout son ennui l’arrivée d’un client qui lui donnât cinq minutes de trêve ; et elle prolongeait le service, en faisait jaillir la distraction, ne revenait s’asseoir devant son amant qu’après avoir épuisé tous les prétextes d’éloignement acceptables.

La grande passion de Tétrelle la gênait, l’agaçait. Elle lui disait brusquement :

— Eh bien, quoi ? Quand tu me regarderas !…

La fréquence de leurs rencontres désolait leurs entretiens ; et la constante comparaison qu’imposait à Delphine la présence des télégraphistes ruinait le militaire dans son attachement. Elle se l’avouait : il n’avait rien de ce qui amuse une femme, rien de ce qui fouette son attention, tisonne sa gaieté. Il était auprès d’elle comme une bête caressante et silencieuse, un de ces vieux chiens de foyer dont la vie s’use en attitudes humbles, en frottements de tête, en lèchements d’yeux exaspérants à force d’insistance.

Il riait mal et ne faisait pas rire ; il restait, sous l’uniforme, le rural en promenade à Paris. S’il plaisantait, il s’engluait dans le ridicule d’une drôlerie ratée.

Delphine s’était plus rapidement dégrossie ; elle comprenait les boutades des télégraphistes, les trouvait drôles, mousseux, pétulants, plus près de sa rate. Grossiers, tutoyeurs, elle les aimait encore, enviait la grosse Lolotte qu’un postier rossait, reconduisait chez elle à coups de botte dans les reins. Tétrelle, lui, vouvoyait tout le monde, l’accablait d’un respect détonnant.

Postiers et télégraphistes, de leur côté, avaient tout de suite remarqué la nouvelle recrue, sa jeunesse, sa gaucherie, sa santé, la circulation de ce sou neuf frappé au millésime de l’année courante, parmi le pouacre billon de la monnaie congénère.

Car l’ordonnance, d’ailleurs fallacieuse, interdisant aux filles mineures le service dans les brasseries, ne devait être rendue que dix-huit mois plus tard.

Delphine se sentait attirée, ne résistait pas, souriait aux avances.

Un soir, en arrivant, Tétrelle la trouvait attablée avec trois ou quatre jeunes gens, pour un rams à dix centimes la fiche. On avait réservé au sous-officier une place qu’il ne put refuser. Il tentait bien, ensuite, de s’opposer à cette fusion des groupes, mais, au premier mot, sa maîtresse l’arrêta :

— Voyons, ces messieurs ne viennent jamais ici avant neuf heures et tu es là, toi, à sept heures. Nous avons donc deux grandes heures pour causer et nous regarder le blanc des yeux. Ça ne te suffit pas ? Moi, je ne m’amuse pas assez dans la journée pour me priver du plaisir d’une petite partie, le soir. Et puis la patronne ne me permet pas de faire autrement. C’est à prendre ou à laisser. Les cartes poussent à la consommation. C’est pas les quatre bocks que nous buvons de sept heures à deux heures du matin, qui videront la cave. Alors, as-tu les moyens de me meubler une chambre où je tournerai mes pouces ?…

Il cédait, mais ce fut pour lui un tourment ajouté à dix autres. D’abord, il avait cru démêler un reproche dans l’observation de Delphine, quant à l’insignifiance de ses dépenses à la brasserie. Il s’abreuva de bière, de liqueurs chères, qu’il choisissait exprès, offrit des tournées, resta plus souvent à dîner, soupa.

Mais il souffrait maintenant de tout : d’un geste qui frôlait sa maîtresse, d’un mot qui lui manquait de respect, d’un compliment qui la dévisageait, d’une blague qui le bafouait en sourdine, faisait saigner sa jalousie et crier sa dignité.

« Malheureux au jeu ; heureux en amour, » était une constatation qu’on lui ménageait peu, car il perdait invariablement, distrait, volé, en outre, par des filles qui signalaient, derrière lui, les lacunes des cartes.

— Doit-il être heureux ! Il ne connaît pas son bonheur ! Pas bidard, mais il a des compensations dont on se contenterait. Il n’y a que les beaux militaires pour être aimés ainsi !

Il sentait l’ironie sous les félicitations, grimaçait des saluts remerciants ou bien, n’osant rire ni se fâcher, se composait un maintien de constipation opiniâtre, d’un comique irrésistible.

On le croquait sur des coins de table.

— Ne bougez pas, chef, trois coups de crayons seulement ; ressemblance garantie.

On l’appelait : chef, major, avec une condescendance moqueuse. Il était devenu le patito, l’amuseur de l’endroit. On s’ennuyait quand il n’était pas là.

— Hé ! Fifine ?… Qu’est-ce que tu as fait de ton éteignoir ? L’a-t-on couché ?

Elle le défendait encore, mais sans bravoure, excédée.

— Laissez-le donc… c’est un bon type… meilleur que vous…

Mais cette dérision éclaboussante parfois aussi l’irritait, comme une pluie lente sur la peau nue. Bien sûr, leur liaison mourrait d’une bronchite attrapée sous cette douche. Elle en toussait déjà, ne se réchauffait plus dans cet amour brocardé.

Il y eut des scènes, dans la chambre où ils s’appartenaient enfin ;… des scènes dans le lit, à voix basse, les lèvres à peine tendues, comme pour baiser ; des scènes en gestes, dans les coins de la brasserie, sur le trottoir ; des poursuites et des débats d’ombres le long des avenues désertes ; des scènes pour une parole, un coup d’œil, rien ;… des scènes descendant à une façon d’offrir un bock ou de le boire, d’accepter la monnaie ou de la rendre ; des scènes après lesquelles on pouvait croire tout fini.

Un soir, en effet, on ne revoyait plus Tétrelle à la France armée. Mais il attendait Delphine à sa porte, en faction depuis deux heures, impatient de savoir si elle rentrerait seule. Elle pardonnait, il reprenait sa place à la table de rams. Pourtant les brouilles devinrent plus fréquentes ; on se boudait, il ne paraissait pas à la brasserie. C’est alors qu’il était dehors, le front aux vitres, se sauvant comme un voleur, quand on ouvrait la porte. Et elle était sûre de le trouver devant son hôtel, après minuit…

Deux ou trois fois, elle avait voulu profiter de ces fugues pour rompre ; mais elle hésitait, laissait toujours un morceau d’elle au hameçon tenace de ces accointances. Elle se sentait encore trop inexpérimentée pour risquer l’interrègne ; elle avait peur du lendemain, peur de la solitude au milieu de cette ville grondante, peur également d’un second amant dont l’avènement deviendrait nécessaire. Et elle revenait au premier, le plus difficile à congédier ; au premier, résumant ce qui restait en elle de la province éliminée.

— Je n’ai pas le pied parisien, disait-elle ; je prends des leçons.

Il était impossible, cependant, que cette vie durât longtemps. Il la harcelait d’exigences, d’épreuves, de récriminations. Il la surprenait à toute heure, au milieu de la nuit même, grâce à la seconde clef qu’il avait obtenue d’elle.

Certaines semaines que le renom de rosserie d’un adjudant-major rendait dangereuses aux découcheurs, il avait la patience d’attendre le contre-appel étendu sur son lit, puis il s’esquivait, courait chez Delphine, l’assaillait, dans son sommeil, de sollicitations charnelles pour expliquer son intempestive irruption. Leurs rapports, d’ailleurs, ressemblaient à des viols et, par là encore, le peu d’estime qu’ils se gardaient s’écoulait. Elle était lasse, dormait ; il possédait une chose inanimée, hâtivement se déshabillait et se rhabillait, – quand il en avait le temps, – jusqu’à trois fois par jour.

Aucune des nuances du refroidissement de Delphine ne lui échappait. Les sacrifices d’argent ne lui faisant pas regagner le terrain perdu, il s’aveuglait sur l’efficacité des prouesses amoureuses et, influencé par des histoires saugrenues, des vanteries de caserne, se représentait la femme reconquise par le mâle. C’étaient alors de démentes luxures, de déplétives saignées après lesquelles Tétrelle se traînait, vide et desséché, la tête inclinée, retournant fatalement à cette fuite volontaire par où sa force s’en allait.

— Il est miraculeux qu’il ne se fasse pas pincer, se disait Favières.

Il n’avait à redouter, il est vrai, que la rencontre d’un officier attardé qui, le reconnaissant, le signalât, car les contre-appels étaient généralement inoffensifs. L’adjudant-major de semaine les ordonnait rarement après minuit, afin de n’avoir pas à se relever pour les recevoir des adjudants de compagnie. Or, Tétrelle jouissant, comme rengagé, de la permission d’une heure du matin, était dispensé du contrôle. En outre, le plus souvent, une indiscrétion de l’adjudant de semaine, averti du contre-appel, donnait l’alarme aux sous-officiers tentés de découcher. Enfin Boisguillaume n’eût qu’à la dernière extrémité dénoncé l’absence de son sergent-major avec qui il entretenait d’excellents rapports.

Kuhn, désigné pour remplir les fonctions d’adjudant-major, sembla, d’abord, épouser le quasi-désintéressement de ses collègues. Mais c’était une feinte. Une nuit, vers trois heures, il envoya le sergent de garde réveiller les sergents-majors et leur enjoindre de faire contre-appel.

Prévenir Tétrelle, détacher une estafette vers lui, chez Delphine, il n’y fallait pas songer. Toutes les ruses employées en pareil cas étaient, avec Kuhn, aussi inutiles que dangereuses ; Favières dut avouer que son sergent-major n’était pas rentré. Le colonel, le lendemain, lui infligea quinze jours de consigne à la chambre.

Le coup lui fut sensible, l’atterra. Non seulement, pendant cette quinzaine, la brasserie lui était interdite, mais ses repas mêmes, il les prendrait dans sa chambre, n’en sortirait que pour aller au rapport, à l’exercice. Il écrivit à Delphine, lui fit porter sa lettre par un soldat, se promettant, quand même, d’arriver chez elle, à l’improviste, une nuit, et de rendre sa surveillance d’autant plus fructueuse qu’elle y compterait moins.

Il se rongeait les doigts d’impatience, néanmoins guettait sa maîtresse des heures entières aux fenêtres de l’avenue de Suffren, sous lesquelles il l’invitait à passer, chaque fois qu’elle pourrait s’absenter.

Bientôt, cependant, la vie journalière commune, un étonnement et un embarras d’être ensemble, engendraient une incompatibilité mutuelle dont les signes extérieurs étaient, chez Tétrelle, un herpès d’autorité, une éruption d’exigences, de coups de force et de galonnat exaspéré ; chez Favières, une complaisance froissée, les crispations du travail dans le voisinage d’un injuste désœuvrement. Lorsque son sergent-major n’était point là, toute besogne, dans la paix du bureau, devenait prompte et facile. Mais cette présence tatillonne qui ne touchait aux choses que pour se distraire, y trouver à reprendre ou les brouiller, Favières ne l’endura pas sans se refrogner. Un jour même, il éclata et, sur une observation un peu vive :

— Si c’est la récompense de mes efforts, pendant huit mois, pour t’éviter des tuiles et te ménager des loisirs, merci bien !

— M’éviter ?… elle est bien bonne !… Il ne faudrait pas prétendre que tu m’as jamais rien évité… À qui espères-tu faire croire cela ?

C’était une allusion à la punition qu’il subissait ; Favières répliqua :

— Tu n’es pas content de mes services ? Fort bien. Je vais me chercher un permutant.

— À ton aise. Mais, en attendant, tu m’obéiras, sinon…

— Sinon ?…

— Je couche ton nom sur la situation, avec quatre jours au bout, donc !

— Ah ! bien, je voudrais voir ça… C’est une expérience à laquelle je te conseille de renoncer. Elle pourrait te coûter cher.

— À moi ? Moins cher qu’à toi certaines boîtes de conserve…

Tétrelle en arrivait là, au paroxysme de l’énervement, du découragement, de l’affolement, entre les quatre murs de sa chambre cellulaire. Favières pâlit sous la menace, mais se matant aussitôt, posément :

— Écoute, reprit-il, tu es bête et maladroit… Tu sais bien que cette affaire ne me compromet pas seul et qu’il est peu probable, maintenant, qu’elle soit jamais exhumée. Mais j’en connais une autre qui serait sans doute plus rapidement éclaircie : cahier d’ordinaire entre les mains, je ne donne pas vingt-quatre heures au trésorier pour être de mon avis.

Ils en restèrent là, mais l’avertissement avait porté, et, les jours suivants, Tétrelle radouci s’efforça d’effacer l’impression que cette scène avait produite. Le fourrier résista. Ils vécurent en ménage qui se boude, ne s’adressèrent la parole qu’à l’occasion du service, étrangers l’un à l’autre, dans le tête-à-tête et le côte à côte quotidiens. À la fin, Tétrelle fit franchement des avances, réclama sa part de travail, visiblement contrarié que Favières persistât à vouloir permuter. Déjà celui-ci avait pressenti des sergents achevant leur stage, et leur adhésion était certaine, car la compagnie, veuve d’un Kuhn, valait qu’on la recherchât. Il fallait vraiment, pour que le Parisien se décidât à la quitter trois ou quatre mois avant sa libération, que l’attitude du chef à son égard, en le ramenant à l’examen de la situation, lui conseillât de n’en pas attendre l’issue.

Des complications, une catastrophe peut-être, semblaient imminentes. Tétrelle, en continuant à découcher, s’il était repris, s’exposait à quinze ou trente jours de prison, pendant lesquels l’intérim incombait au fourrier. Cette perspective inquiétait Favières, qui, sachant dans quel margouillis avait versé la comptabilité de la compagnie, en jugeait le déblayement aventureux. Enfin, il ne se souciait pas de donner le flanc à des suppositions désobligeantes, si quelque hasard livrait Tétrelle pendant qu’il le suppléait.

Car il paraissait improbable qu’une impunité plus longue lui fût acquise. N’est-on pour preuve de ses malversations que son inépuisable empressement à défrayer Delphine et sa coûteuse assiduité à la brasserie, son honnêteté eût été révoquée en doute par quiconque l’approchait. Ses six cents francs de prime avaient duré trois mois à peine ; il ne toucherait les trente centimes de haute paye journalière qu’au départ de sa classe ; il était donc réduit à ses maigres prêts, les cent sous du boucher tous les cinq jours et la rente trimestrielle de ses deux mille francs.

Il avait commencé par pratiquer, ainsi que ses camarades, le fourbi commode et sans danger consistant à grappiller sur les denrées achetées en dehors de la commission, sur les bons de tabac, sur les distributions de vin à la troupe ; quelques sous, quelques bons et quelques litres, par-ci, par-là.

Mais ce rabiau devenant bientôt insuffisant, il trouvait dans les instructions renouvelées dont l’hygiène fait l’objet, vers la canicule, l’occasion d’opérer sur une plus grande échelle.

Instamment informé de la qualité inférieure des liquides fournis par le cantinier et l’épicier de la commission des ordinaires, le capitaine Montereau accordait volontiers à Tétrelle l’autorisation de commander en ville et de conserver dans son bureau un petit baril de rhum, muni d’un robinet à clef, laquelle ne le quittait jamais, « pour plus de sécurité ».

Alors, ce fut très simple. D’un litre, Tétrelle en fit deux. Depuis qu’il s’était aperçu que le léger jus du percolateur avait à peu près, dans le verre, la couleur du rhum, il mettait à profit cette indication, s’enfermait, le soir, pour préparer la distribution du lendemain, exigeait qu’on additionnât, en sa présence, l’eau ou le café d’alcool, afin qu’un dégustateur curieux n’en éventât pas la rassurante innocuité.

Personne ne se plaignait ; les plus fortes têtes criaient sous le boisseau.

On ne sait pas de quelles lâchetés est faite la soumission militaire.

L’apprentissage, pour les jeunes soldats, c’était l’extorsion des bons de tabac, d’une vente aisée et lucrative, en dépit de la circulaire ministérielle qui en condamne, tous les ans, le trafic, sans qu’il cesse. Ces bons, que payait jusqu’à vingt centimes un extraordinaire loqueteux qui rôdait autour de la caserne, périodiquement, Tétrelle se les procurait par ruse ou par intimidation, choisissait, pour les distribuer, l’heure où les chambrées étaient désertes, accueillait les clampins ou les retardataires, ensuite, avec une algarade, deux jours « pour s’être présenté dans une tenue négligée devant ce sous-officier ». Découragés, d’aucuns faisaient résolument le sacrifice de leur dû pour gagner les faveurs du chef ; d’autres, plus tenaces, stationnaient à sa porte, rectifiaient réciproquement leur tenue, frappaient timidement et n’osaient plus passer le seuil lorsqu’une voix courroucée mugissait :

« Entrez ! »

Aux hommes comme au fourrier, d’ailleurs, se révélait un nouveau Tétrelle, acerbe, injuste, hargneux ; se souvenant qu’il avait des galons pour les tordre, les pressurer, ainsi que de vieux linges trempés d’arbitraire. Ses quinze jours de consigne l’avaient aiguillonné ; il s’écriait :

— Ah ! bien, je vais en faire, du service !

Faire du service, dans la bouche du gradé mécontent, c’est l’hystérie du pouvoir, l’utérine folie de l’épauletier, l’amplification des droits et le rapetissement des devoirs, la puérilité dans l’arrogance, l’éperon à la botte, l’uniforme, planté au milieu de la compagnie, comme un épouvantail à grelots.

Tétrelle lésa tout le monde, au moment où des complicités ambiantes lui étaient le plus nécessaire.

Mais plus il frappait fort et payait d’aplomb, plus les dévalisés, subjugués, le croyant appuyé par les officiers, jugeaient les réclamations inutiles et redoublaient de couardise. Dans une agglomération d’hommes sous une férule, il s’organise toujours des conspirations de silence et de pusillanimité.

Un incident, après avoir failli tout perdre, donna de cette inertie un dernier et probant exemple.

Un jour, entrant à la cuisine, le commandant s’exclamait devant un panier de viande appartenant à la 3e du 3 :

— Mais c’est de la carne ! Vous acceptez cela, monsieur Montereau ? À quel prix vous fournit-on cette vache ? Quatre-vingt-dix centimes ? Eh bien, il faudra la payer un franc ou changer le boucher. Allez me chercher le caporal d’ordinaire, le sergent-major…

Et quand ils furent là :

— Est-ce qu’on vous donne souvent de pareils morceaux ?

Mais le capitaine, le lieutenant, également présents, en prévenant la réponse des témoins la leur dictaient :

— Non, mon commandant ; nous visitons fréquemment la viande, c’est la première fois…

Les deux officiers mettaient à couvert leur responsabilité ; le cuisinier et le caporal, influencés, ne voulant pas aliéner de si hautes sympathies, se bornaient à confirmer la déclaration de leurs chefs.

Et tous mentaient : le cuisinier qui savait bien que la compagnie mangeait, sans discontinuer, une ignoble bidoche ; le caporal en affirmant qu’il allait, deux fois par jour, prendre, pour l’avoir fraîche, la viande chez le boucher, alors que celui-ci, en l’apportant lui-même, tous les soirs, écoulait sans difficultés ses peaux, ses os, ses cartilages, sa fressure creuse et négresse ; les officiers enfin en se retranchant derrière un contrôle qu’ils n’exerçaient pas.

En effet, le lieutenant de Tétrelle, comme la plupart de ses collègues chargés de la direction de l’ordinaire, cherchait simplement la signature des fournisseurs en regard des achats, ne vérifiait jamais le décompte, disait : « C’est juste, n’est-ce pas ? » et apposait négligemment son paraphe, au-dessous de celui, non moins vain, d’un caporal dont l’ignorance réelle ou la cécité vénale ne s’opposait à rien.

Or, la quittance donnée par le créancier, n’attestait pas irrécusablement la véracité des écritures. Tétrelle n’était pas le seul qui obtînt des fournisseurs, tous complaisants pour retenir une pratique, l’émargement d’un état en blanc ou au crayon, lequel état était ensuite arrêté, repassé à l’encre : l’enfance de l’ingéniosité en matière de falsification. Tétrelle n’en était déjà plus là, faisait flèche de tout bois, fricotait activement.

Deux fois par semaine, depuis quelque temps, l’intendance distribuait du lard et du bœuf conservés. C’étaient, naturellement, deux jours pendant lesquels la troupe ne consommait pas de viande de boucherie. Tétrelle, néanmoins, s’arrangeait pour en mentionner dans ses comptes, l’approvisionnement fictif. Alléguant le dégoût du soldat pour cette nourriture, l’insuffisance des portions, les jours de lard, et l’indigence des soupes maigres, les jours du bouilli, il incitait son capitaine à prendre l’initiative des repas alternés décourageant l’examen par la confusion qu’ils créaient.

Ce n’était point tout encore. Afin de concilier l’amélioration de l’ordinaire et la réduction du boni au maximum réglementaire, Montereau avait porté à trois cent cinquante grammes la ration de trois cents grammes journalière. Mais ces cinquante grammes d’augmentation, scrupuleusement enregistrés, ne se retrouvaient pas dans la gamelle du soldat.

Sans doute, il eût suffi qu’on pesât la viande une fois, à la cuisine, pour que la fraude fût découverte ; mais cette précaution élémentaire, personne ne la prenait.

Pour le capitaine, rappelé par le commandant, le colonel, à l’observation des ordres généraux, la question était celle-ci, strictement :

« Y a-t-il baisse dans l’excédent de boni ? »

Il y avait baisse, Tétrelle l’établissait sans peine, en réglant chaque prêt.

— Allons, tant mieux ! Le colonel sera content, disait Montereau.

Incurie, négligence ou paresse des officiers, il y a cela au fond des soustractions commises par les employés militaires subalternes. Ceux-ci ne sont pas suffisamment défendus contre les tentations auxquelles les exposent des attributions disproportionnées à la solde dérisoire qui les rémunère. Leurs chefs directs ont, il est vrai, à leur disposition, un pompeux attirail d’obstacles préventifs, mais la multiplicité même de ces moyens en neutralise l’effet.

Au capitaine, administrateur ignare, qui apostillerait sa condamnation et tient d’autant plus à certaines prérogatives qu’il les justifie moins, il convient d’opposer l’officier capable mais dont la patience est lassée par d’impétrables requêtes ; l’officier qui ne peut faire un pas, sortir, se mettre à table, se coucher, sans que surgisse l’inévitable fourrier, la plume tendue, présentant à son approbation, aussi futile qu’urgente, quelque état anodin. On citait, au régiment, les capitaines qui, obsédés par ce pourchas, abandonnaient peu à peu à leur sergent-major la signature des pièces les moins importantes, se réservaient seulement la situation journalière et la feuille de prêt, dont l’arrêté devait être écrit tout entier de leur main.

Le commandant de la 3e du 2, trouvant l’imitation de son paraphe au bas d’un bulletin de réparations, la critiquait, rectifiait une boucle, un délié… D’autres officiers, sans aller jusqu’à la leçon de faux, fermaient les yeux, admettaient tacitement la substitution, pour n’être pas dérangés dans leurs promenades, leurs repas, leur ménage en ville.

Le premier soin d’un chef entrant en fonctions, était de bien tenir le paraphe de son capitaine, quitte à n’en pas faire usage si celui-ci, par ses paroles ou ses actes, inspirait au comptable la salutaire terreur de la contrefaçon.

Tétrelle possédait à fond son Montereau ; il l’apposait à main levée au bas des bons journaliers ; et l’officier qui fréquentait ordinairement chez une vieille maîtresse, pour qu’on ne l’y relançât pas, feignait de ne rien voir.

Tous, à la vérité, n’étaient pas formés sur ce patron et quelques-uns, sautant à l’excès contraire, eussent menacé du conseil de guerre le sous-officier qui se fût permis de tels empiètements sur leurs attributions.

Un matin de juillet :

— Tu sais, j’ai un permutant, dit Favières à Tétrelle. J’ai parlé de lui au capitaine qui l’accepte.

— Ah ! Qui donc ?

— Chuard. Il est au courant, nous l’avons employé tous les deux ; nous le connaissons. Tu ne perdras pas au change.

— C’est bien. Fais ta demande au colonel.

Favières s’attendait à plus de résistance. Évidemment l’autre avait réfléchi. Il ne lui déplaisait pas d’être délivré de cet œil clairvoyant ouvert sur ses fraudes. Mais, loyalement, le Parisien avait cru devoir prémunir l’ancien petit vacher, son élève et son remplaçant, contre les embûches possibles, une connivence involontaire. L’arrivée prochaine des réservistes, l’indigne frelatage et les obscurs trafics auxquels avaient servi de prétexte la dernière fête nationale, donnaient du prix à ses conseils.

— Sois ferme et ne sors pas de ton emploi… Tâche, par exemple, de ne pas mettre la main au livret d’ordinaire, fût-ce pour y inscrire la simple nomenclature des denrées… Cela pourrait t’entraîner dans de vilaines histoires… s’il en survenait, ajouta Favières, répugnant à de plus intimes confidences.

Mais Chuard avait compris :

— Eh bien ! ça ferait une place vacante, observa-t-il rondement.

Et cela fut dit d’un ton, avec un regard où pointait la férocité de l’officier épluchant l’annuaire.

Le départ de Favières s’attrista d’une ombre de regret. D’abord, il quittait la seule compagnie où il eût jamais été tranquille, ménagé, considéré presque, sous un chef bon enfant. Puis, s’il se félicitait toujours de ne pas assister à une liquidation périlleuse, il gardait, maintenant, comme un remords vague de laisser ce garçon auprès de qui il avait vécu trois années, en somme, de le laisser aux mains d’un fin compère, fort capable de le pousser tout doucement sur la pente où il trébuchait. Ah ! ce nouveau struggle, cette lutte pour le galon, ne suscitait pas de glorieuses pensées !

Désormais, il ne fut plus renseigné sur Tétrelle que par Chuard ou par Devouge.

Celui-ci, en effet, las des gardes, des piquets, de l’exténuant service de place, à Paris, avait brigué et obtenu l’emploi de sergent-secrétaire de la Commission des ordinaires.

Au règlement du prêt, les comptes de toutes les compagnies lui passaient sous les yeux. Il ne tarda pas à relever des irrégularités dans la comptabilité de Tétrelle.

Un hasard les lui avait signalées, car elles n’intéressaient jamais le prêt en cours, le seul qu’il vérifiât, mais des opérations antérieures sur lesquelles il avait d’autant moins à revenir que des grattages significatifs dénonçaient la falsification. Devouge, éventuellement couvert par cet indice de retouche, n’en dit rien, sinon à Favières qu’il consulta.

— Ma foi ! déclara celui-ci, le grattage, c’est le Waterloo des bureaucrates infidèles ; si Tétrelle en est là, nous sommes bien près de la fin !

À quelques jours de là, le sergent-secrétaire l’appela, l’invita à entrer dans sa chambre. Et ouvrant devant lui le livret d’ordinaire de la 3-3 :

— Regarde.

Favières se pencha sur la double page treillissée où s’alignaient, serrées, à droite, les dépenses, à gauche, les recettes, la récapitulation, la balance, par prêt. Il revisa quelques calculs, tourna des feuillets, les interposa entre ses yeux et la lumière, montra alors à Devouge, à certaines places, de petites mouches faites par le grattoir dans le papier entamé.

— C’est inouï… Il suffirait qu’on repassât une addition pour que tout fût découvert… Il est vrai que les colonnes sont longues et les chiffres terriblement enchevêtrés. Les officiers sont immédiatement rebutés… Ils seraient aussi répréhensibles que Tétrelle si la débâcle arrivait… Tout lui est permis : ils sont aveugles…

Non seulement, en effet, ils ne s’apercevaient de rien, mais la résistance désespérée du sergent-major les conquérait.

— Votre zèle est louable, disait Montereau, je sais qu’il vous faut une grande énergie pour demeurer à votre poste en ce moment. Vous êtes malade, j’en suis sûr. Vous avez tort de ne pas aller à la visite… Quoi ! vous en seriez quitte pour quelques jours de repos, à l’infirmerie… Le fourrier vous suppléera très bien.

Mais Tétrelle refusait, se déclarait solide alors que son délabrement protestait contre cette affirmation. Les yeux et les joues caves, le nez pincé, les lèvres blanches, la poitrine ébranlée par un coup de mine qui l’avait penchée, il faisait face au danger, restait debout au milieu de la compagnie, comme le dompteur qui se sent perdu s’il tourne les talons. Peut-être déjà, selon les prévisions de Favières, avait-il eu le visage prophétiquement balayé par le souffle cruel de Chuard qui se pourléchait en le regardant.

— Nous avons eu encore aujourd’hui la visite du boucher, disait quelquefois celui-ci, en confidence, à son prédécesseur. J’ignore ce qui se manigance, mais il n’a pas l’air content, le bonhomme. Tétrelle le reconduit en l’amadouant. Mais l’autre se venge. Tu n’as pas idée de la bidoche que mange la compagnie… Avec ça, il s’est remis à découcher… S’il chauffe trente jours de grosse boîte, un de ces quatre matins, on pourrait bien en voir de drôles !…

Un jour, vers onze heures, l’adjudant Boisguillaume achevait de déjeuner, lorsqu’on frappa à sa porte.

Le ménage occupait, dans l’École militaire, au fond d’un obscur couloir, deux pièces misérables dont quatre meubles nécessaires ne conjuraient pas la pitoyable nudité. C’était une détresse de pauvres, propre et digne, le sixième d’une famille que le salaire du père est impuissant à faire vivre, un dénuement que rendaient poignant deux détails initiaux : le mur blanchi à la chaux où avortait tout essai de décoration, – et les tenues de l’adjudant prodiguant les insignes de son grade, une stérilité d’agréments, de torsades, de brandebourgs, plus navrante encore en face de la mère en loques, son dernier né au sein, et de la caisse d’emballage transformée en couchette, où dormait un autre enfant.

Dans des cadres de paille, de gais chromos conseillaient le rire, le bonheur, l’amour. Boisguillaume, à cheval sur une chaise, avait entrepris de noircir à l’encre les fils blancs d’un dolman élimé. Sa femme alla ouvrir, parlementa une minute, puis, s’effaçant :

— Boisguillaume, c’est le boucher de la compagnie, M. Lecorne, qui voudrait te parler.

L’adjudant se leva, fit deux pas au-devant d’un athlétique gaillard, rouge, essoufflé, dont les mains énormes sortaient, comme des quartiers de viande, d’un inhabituel paletot qui le gênait.

— Asseyez-vous donc, je vous prie. Qu’est-ce qui me vaut l’honneur ?…

— Merci ; je ne vous retiendrai pas longtemps. Voilà ce qui m’amène : Depuis un mois – c’est-à-dire six prêts – je n’ai pas reçu d’argent de votre sergent-major ; il m’est dû dans les cinq cents francs. Je ne sais quelle histoire il a racontée à ma femme pour expliquer ce retard : des effets d’habillement détériorés par sa négligence – une menace de cassation, de conseil de guerre, s’il n’indemnisait pas le magasin… Bref, ma femme s’est attendrie. Il avait toujours bien payé, nous étions contents de lui éviter des désagréments. Puis, il disait qu’il a des parents qui peuvent répondre… qu’il faut seulement leur laisser le temps de réunir la somme… Mais tout a une fin ; je crois même rendre service à ce garçon en lui refusant de nouvelles avances. Plus il s’endettera, plus il lui sera difficile de se libérer, dans le métier, n’est-ce pas ? Je ne suis pas exigeant, quant à l’arriéré, il me remboursera par acomptes ; je lui demande uniquement de régler avec exactitude les prêts prochains… Je n’ai pas voulu mettre ses officiers au courant de cet arrangement, ne sachant trop comment ils prendraient la chose ; mais j’ai pensé qu’il n’y avait pas d’inconvénient à vous en parler, pour donner moralement plus de poids à l’engagement, comprenez-vous !… Vous devez avoir quelque influence sur lui… Vous le raisonnerez… Ceci entre nous, bien entendu. Ne vous croyez pas compromis par ma visite. Quoi qu’il arrive, personne n’en sera instruit.

Boisguillaume, d’abord abasourdi, s’écria :

— Cinq cents francs !… Cinq cents francs !... Qu’en a-t-il fait ? Une blague, ses effets détériorés… s’il y a autre chose, il y a, parbleu !…

Il se rappelait les quinze jours de consigne, cherchait, entre le motif : « a découché », et les faits révélés par le boucher, une corrélation qu’un regard jeté sur sa femme l’empêcha d’indiquer. Alors, il se révolta :

— Je vous remercie de m’avoir prévenu ; mais il m’est impossible de jouer le rôle que vous me distribuez… Mon devoir me commande d’avertir le capitaine ; il n’appartient qu’à lui de ratifier l’indulgence dont vous êtes animé à l’égard de Tétrelle. Je n’ai pas qualité pour apprécier en médiateur sa conduite. C’est contraire à tous les règlements. Tout ce que je puis faire, c’est d’accorder au sergent-major quarante-huit heures de répit, mais, passé ce délai, s’il ne vous a pas remboursé, j’en référerai à mon chef direct. J’y suis tenu. Mon silence serait de la complicité.

— Attendons encore, pria M. Lecorne… Songez donc… C’est le conseil de guerre pour ce garçon, sa vie perdue… Je regrette presque ma démarche… Il a de la famille aussi…

— Précisément. Dans quarante-huit heures nous saurons si elle consent à vous désintéresser.

Le boucher n’insista pas, s’en alla. Déjà Boisguillaume, de sa fenêtre, hélait un soldat :

— Dites au sergent-major de la 3-3 de venir me trouver, tout de suite.

Mme Boisguillaume était restée étrangère au débat, berçant paisiblement son enfant, gardant, dans ces histoires de métier, une réserve intelligente, une apparente indifférence dont elle ne se départit pas quand Tétrelle entra.

— Vous avez désiré me voir, mon adjudant ?

Mais l’autre, sans lui laisser le temps de se reconnaître :

— Votre boucher sort d’ici… Vous devez savoir ce que parler veut dire… Je ne vous demande aucune explication… comment ni pourquoi vous en êtes arrivé là… Dans votre situation, vous n’avez que deux choses à faire : Payer ou vous loger une balle dans le caisson. Choisissez. Payez-vous ?

Tétrelle demeurait béant au milieu de la chambre, effroyablement pâle, sans voix pour répondre. Ses deux bras se détachèrent ensemble de ses cuisses, s’y recollèrent aussitôt, d’un geste cassé que Boisguillaume interpréta à insolvabilité.

— Non ? Alors, mon ami, c’est bien.

Son sang-froid l’abandonnait. Il avait pris la scène trop haut ; il s’efforçait maintenant d’en soutenir le ton, assez engagé pour ne pouvoir reculer. Il alla droit à une patère où pendait un étui de cuir verni, en tira son revolver d’ordonnance, puis, revenant vers Tétrelle, le lui tendit.

— Tenez.

Mais le mouvement avortait, trop grand pour sa chétive personne, exigeant un socle qu’il avait négligé de préparer. Et il continuait, inutilement, à brandir l’arme sous le nez du sergent-major qui, après s’en être détourné, finit par la repousser en se dérobant.

— Vous êtes donc un lâche ? cria l’adjudant, que son revolver embarrassait.

Mais il s’en sentit soulagé par sa femme qui, sans dire un mot, retourna ensuite à sa place, auprès de son enfant.

— Un lâche, oui ! répéta Boisguillaume, d’un verbe pacifié, transitoire encore.

— Je paierai, balbutia Tétrelle… J’ai écrit aux vieux. Il leur faut le temps de rassembler la somme…

— Vous avez écrit… Est-ce vrai ?

— Oui… Mais on n’est pas riche chez nous. Il y a seulement de quoi vivre… et c’est tout en terres…

— Qu’est-ce qu’ils font, vos parents ? demanda l’adjudant, tout à fait remis dans le ton par l’intervention influente et délicate de Mme Boisguillaume.

— Ils vendent de la mercerie sur les marchés. Ils ont un cheval et une petite voiture… Ils ne sont plus jeunes…

Il s’arrêta ; une évocation simultanée tenait ce groupe, muet, sous une émotion intense… Dans la caisse en bois, l’enfant respirait les poings fermés.

— Ils feront ce qu’ils pourront, reprit Tétrelle ; j’en suis sûr… Le boucher… il attendra bien un peu ; il m’a promis… Au moment où l’on va recevoir les réservistes, il ne voudra pas perdre la clientèle de la compagnie… Et puis, je suis rengagé… Il n’a pas à craindre que je m’en aille.

Boisguillaume cessa d’arpenter la pièce, se campa devant le sergent-major.

— Vous avez menti… vous avez trompé tout le monde… au point que je ne sais plus si je dois vous croire… Enfin, supposons que vous dites la vérité. Je vous donne quarante-huit heures pour me communiquer la réponse de vos parents… pas une minute de plus. Si vous n’acquittez pas votre dette, le capitaine sera immédiatement informé de votre conduite. Allez.

Tétrelle sortit.

Il y eut, entre Boisguillaume et sa femme, un long silence emprunté. Le revolver était resté à côté d’elle, sur la table ; il alla le reprendre.

— Pourquoi me l’as-tu retiré des mains ? demanda-t-il enfin.

Elle leva sur lui les yeux et, très doucement :

— Parce que tu faisais fausse route, mon ami, dit-elle. Je t’ai laissé lui présenter cette arme, car j’avais deviné qu’il ne la prendrait pas… Mais j’ai cru devoir m’immiscer dans votre démêlé, quand j’ai vu que vous vous tuiez tous les deux… avec le ridicule… qu’il était si facile d’éviter. Tu n’avais, pour cela, qu’à commencer par où tu as fini.

— C’est une lâcheté…

— Mais non… On n’est pas un lâche parce qu’on refuse de se suicider à son âge, à l’âge où ces choses, pour lesquelles il se perd… et qu’il déguste… et qu’il trouve bonnes… comme tout ce qu’on défend d’aimer… rattachent, au contraire, à la vie que tu lui conseilles de quitter ! Quelque châtiment que lui réservent ses fautes, ses faiblesses… il estime qu’il a du temps devant soi pour les racheter… ou pour en jouir encore, si le souvenir qu’il en conserve est tel que rien ne peut l’effacer… On se tue sur des ruines… des matériaux désormais sans emploi, parce qu’ils ont déjà trop servi… On ne se tue pas sur la première pierre qu’on pose… lors même qu’on la pose de travers… Quant à le dénoncer…

— C’est mon devoir.

— Comme c’est le mien d’intercéder pour lui… Il a une famille, de pauvres bonnes gens que la saignée faite à leur bourse accablera moins qu’un éclat… leur fils devant le conseil de guerre… la prison… toutes ces choses dont on meurt deux fois, à leur âge.

Admets que je représente la mère, en face du père auquel j’imagine que tu te substitues. Je sais qu’on déclare très beau, dans les livres, généralement, ce père stoïque qui met un pistolet dans la main de son fils, aimant mieux le voir mort que déshonoré. Pourquoi les mêmes sentiments, chez la mère, révolteraient-ils ? C’est qu’elle n’ignore pas, elle, ce qu’il en coûte pour faire un homme ; ce que, grand et fort, il résume de soins, de tendresse, d’espoirs… À ses yeux, comme aux yeux du père, il est également déshonoré… Et pourtant c’est prisonnier mais vivant qu’elle le préfère… d’autant qu’une balle dans la tête, c’est un dénouement, ce n’est pas une réhabilitation.

— Mais la discipline, l’exemple…

— Oui, la discipline… je sais tout ce qu’on peut broder là-dessus, Boisguillaume. Elle consisterait d’abord, je crois, puisqu’on lui donne une nouvelle famille qui a la prétention de remplacer l’autre, elle consisterait à le surveiller, ce garçon qui a vingt ans, tout à apprendre de la vie, pas d’argent – et les occasions de faillir que vous lui fournissez… La discipline… c’est une arme qui m’a toujours plus effrayée dans vos mains que le revolver dans les tiennes, tout à l’heure…

Elle était debout, entre ses deux enfants endormis, une main et un œil sur chaque couche ; elle continua, parlant à soi-même autant qu’à son mari :

— Les enfants… est-ce qu’on peut jamais dire comment ils tourneront, les tentations qui les guettent… l’avenir qui les prend… les dangers dont ils triompheront et ceux qui les trouveront faibles et désarmés ? Il y a des sauvetages qui honorent infiniment plus que votre justice sommaire… et nous devons faire aux enfants d’autrui ce que nous voudrions qu’on fît aux nôtres… si le malheur les touche…

Sur les deux berceaux, leurs regards se rencontrèrent. Et l’indulgence qu’ils puisaient dans cette contemplation était comme une assurance sur l’honnêteté de leurs petits… une assurance pareille à celles qu’on contracte sur la vie, avec faculté de se récupérer des versements effectués, à leur majorité.

 

Deux jours après, entrant, le matin, dans la chambre du sergent-major, Boisguillaume l’aperçut assis sur son lit, tenant une lettre ouverte et une enveloppe d’où sortait un papier rouge. Il ne dit rien, tendit simplement la lettre à l’adjudant qui la parcourut rapidement.

« Nous ne pouvons t’envoyer que trois cents francs… vendu le petit cheval… bonne santé heureusement… On reprendra le ballot, comme dans le temps… nous serions si contents que tu viennes nous voir au jour de l’an, avec tes galons ! »

Boisguillaume se retourna. Tétrelle pleurait.

VI

Les réservistes avaient quitté le corps depuis une huitaine ; deux jours encore et la classe serait déshabillée, désarmée.

Les sergents-majors et les fourriers libérables se concertèrent pour enterrer leur vie militaire, avec le concours des collègues qu’ils laissaient au régiment. Le colonel, à qui l’on avait simplement parlé d’un punch d’adieux, accorda aux sous-officiers qui la sollicitèrent la permission d’une heure du matin. Ils s’étaient promis, d’abord, de dîner ensemble, mais les opérations qu’entraîne, pour les comptables, le renvoi d’une classe, s’opposaient aux récréations prolongées. Il fut donc arrêté qu’on se réunirait, à neuf heures, à la Nouvelle Armée, et qu’on visiterait ensemble, une dernière fois, toutes les boîtes à femmes du quartier.

— Est-ce que Tétrelle viendra ? demanda Favières à Chuard. Je ne puis le rencontrer.

— Il sera sûrement des nôtres si l’on se donne rendez-vous à la Nouvelle, répondit le fourrier. Il n’y couche pas seulement ; il n’en sort plus. Il faut qu’il ait une chance de tous les diables pour ne pas se faire baiser. L’adjudant le talonne bien un peu, mais c’est un si bon fieu !…

— Alors… rien de changé ?

— Rien. Pendant quelques jours, il s’est tenu tranquille, c’est-à-dire qu’il n’avait plus cette tête de fou que tu lui vois, au prêt… Mais, avec les réservistes, le fourbi a recommencé. J’ai suivi tes conseils : je ne touche pas au cahier d’ordinaire, j’ai même l’air de ne m’apercevoir de rien… Pourtant, il n’aurait pas gouré un aveugle. Je connais des réservistes à qui il a retranché trois, quatre francs sur leur indemnité… d’autres qu’il a autorisés à partir un jour plus tôt, pour n’avoir rien à leur payer du tout… Il a fait émarger les premiers sur des états au crayon et il a signé pour les absents… Ordinaire, bons de tabac, prêts, indemnités, il a gratté sur eux plus de deux cents francs, oh ! certainement !…

— Tous les doubles en font autant…

— Oui, mais ils ont la main moins lourde. Après cela, le timide est souvent pris là où un plus hardi se sauve… Cependant, ça sent mauvais pour lui. Maintenant que les réservistes sont partis, que la classe s’en va aussi, le boucher n’a plus intérêt à le ménager. Il commence à rappliquer… C’est des histoires dans les coins à chaque instant. Il y a quelque chose entre eux. Quoi ? J’ai consulté le cahier d’ordinaire. Tous les fournisseurs l’ont signé… à moins que…

— À moins qu’il n’en use avec eux comme avec les réservistes… Ce serait plus dangereux. Enfin, si ça finit mal, j’espère bien n’être plus là pour le voir. À ce soir, n’est-ce pas ? Et dis-lui tout de même que nous comptons sur lui.

C’était inutile ; Tétrelle avait devancé à la brasserie les premiers sous-officiers qui y arrivèrent. Réfugié au fond, il avait avec Delphine une explication violente ; on entendait le sifflement des mots qu’ils se jetaient au visage, avec des gestes de défi, des haussements d’épaules méprisants et, chez la fille, de petits rires qui claquaient comme du bois sec.

— Ça ne va donc pas, les amoureux ? dit Favières à la grosse Lolotte, une servante de trente ans qui mettait sa coquetterie à ne pas nigrifier une mèche blanche balafrant sa sombre tignasse.

— Bah ! Ils se chicanent et ils ne peuvent pas se quitter, déclara-t-elle. Ce qui ne va pas, c’est le commerce. Y a encore les Bayadères, avenue de la Bourdonnais, qui ont fait faillite cette semaine. C’est la troisième brasserie, cette année. J’en ai connu une douzaine autour de l’École. Il en reste quatre : une, rue Chevert, deux, avenue Bosquet… Je ne parle pas des Amis du Soldat, où les femmes figurent pour la peau… Ah ! c’est un malheureux métier ! J’aurais l’âge de Fifine, vrai, c’est pas ici que je serais, ni avec un cul de singe. On lui répète ça toute la journée, à cette gosse. Il a beau faire des sacrifices pour elle ; c’est pas une position ; elle est seulement pas dans ses meubles.

Cependant, des sous-officiers entraient toujours. Ils étaient gras, frottés de lard, sentaient le passage des réservistes, luisaient encore des dernières bombances. D’aucuns s’en pourléchaient, inoubliaient les largesses des « types calés », que le hasard leur avait envoyés.

— Il y a quinze jours, j’étais pas ici, disait un sergent-major, renversé sur sa chaise et tapotant son ventre. Mon réserviste m’avait emmené dans un restaurant… à hauteur. Il y a eu quatre sortes de vins et du champagne dans des seaux ; des plats aussi, avec de sacrés noms que je n’ai pas retenus ; un boisseau d’écrevisses.

— Un buisson, rectifia Favières.

— Moi, affirma un autre chef, je n’ai pas dîné une seule fois à la cantine : une invitation tous les soirs. Je les notais sur un carnet pour ne pas faire de jaloux ni m’embrouiller.

Imberbe, les dents claires, il disait cela innocemment avec le sourire de la fillette qui a dansé toute la nuit.

Brutal, un troisième s’écria :

— Y en a pas qu’ait pris les cuites que j’ai prises !… De fameuses… et à bon marché ! Trois fois les réservistes m’ont rapporté en voiture, déshabillé et couché…

Mais Montsarrat intervint, dégoûté :

— C’est pas mon système… Vous êtes bien avancés maintenant que vous avez dîné et nocé… J’ai refusé ça, moi… J’ai donné à entendre qu’un petit cadeau me serait plus agréable… un souvenir… En même temps, je les flattais. L’un m’a offert une pipe… que j’ai revendue dix francs ; un autre des cigares… (j’en ai pour trois mois). Un bonnetier m’a prié d’accepter un gilet de laine ; je le porte… Est-ce que ça ne vaut pas mieux ?

Cette sortie de fille, richement entretenue, mais songeant à l’avenir, ramena les sous-officiers à l’évaluation de leur fourbi, pendant ces vingt-huit jours.

— Huit réservistes m’ont abandonné leur prêt.

— J’ai fait vingt-cinq francs avec des retenues pour de soi-disant dégradations à l’armement, aux effets.

— Quatre anciens conditionnels n’ont pas touché leur indemnité.

— Tous les bons de tabac de la dernière distribution me sont restés.

Et du côté des fourriers :

— J’ai vendu vingt francs de pain et quarante francs de biscuit.

— Moi je fournissais les titres de permission… On me les payait ce qu’on voulait. J’ai reçu de la monnaie blanche.

On croyait assister à quelque parlote de cuisinières récapitulant leurs profits. Chacun étalait sa pêche, cherchait son poisson dans la vase, le pesait de l’œil et criait : Tant de livres ! orgueilleusement. Et ce n’était que la pelote avouée. L’ordinaire ne se montrait pas non plus avare de beurre… Les doigts en étaient gras et on les suçait en famille, sans pain.

Chupin, le Vicomte et le tambour-major parurent ensemble. Le premier s’était consolé de la perte de Camélia avec une femme d’un débit de l’avenue Lowendal, laquelle lui avait délivré un bon d’hôpital, pour un mois.

Il n’était pas le seul, d’ailleurs, à qui le séjour de Paris eût été funeste. Quand le fourbi ne défrayait pas la conversation, c’est de cela qu’on s’entretenait, des accidents de l’amour et du hasard. Des célébrités poussaient sur ce fumier.

Le Vicomte, désigné pour suivre les cours de l’école de Saint-Maixent, était respecté. La platitude des sous-offs se gagnait déjà les faveurs d’un maître, car ce garçon, sortant de l’école dans les premiers et admis à choisir son corps, pouvait revenir, comme sous-lieutenant, auprès de ses anciens collègues.

Mais le tambour-major bénéficia d’un ban. Il était d’une stupidité que sa taille seule égalait, sans l’excuser. Dix absinthes pures le laissaient impassible – il s’en vantait – ce bœuf carnavalesque, cette officielle enseigne régimentaire partageant sa vie entre le spectacle de sa force inactive et la présidence du Bruit, dans les fossés des fortifications. Décoratif et poreux, il était l’alcarazas de la niaiserie humaine ; il la tenait fraîche et suait paisiblement le prestige qu’elle versait en lui ; il était le vase d’héroïsme où s’abreuvent les foules inoffensives.

À ce moment, la voix perçante de Delphine domina le tumulte de l’ovation.

— Non, trois fois non, est-ce ton compte à la fin ? Si tu n’es pas content, bon voyage et bon débarras ! On n’est pas collant comme ça !

Et plantant là Tétrelle, blême et gauche, elle vint au milieu des sous-officiers, s’assit entre Devouge et Favières.

— Il y a donc de la brouille dans le ménage ? demanda celui-ci.

— Imaginez-vous… ça n’est plus tenable. Est-ce qu’il ne veut pas maintenant que je quitte les brasseries parce qu’un télégraphiste est aimable avec moi ? Pourquoi pas m’enfermer tout de suite et me faire passer la nourriture par un judas ? Avec ça qu’ils sont drôles, les militaires, et malins ! Je ne dis pas ça pour vous qui avez l’intelligence de ne pas rester… Mais les autres ! Et puis, merci ! on sort d’en prendre dans la famille ; trop de sabres à la clé ! Ça n’a pas assez réussi à maman !…

— Le fait est… Elle est toujours rue Frémicourt ?

— Sais pas ; on ne se voit plus ; nous avons eu des mots… Mais enfin, là, on peut dire qu’elle n’a pas eu de chance avec vous, qu’elle a trouvé son malheur sous l’uniforme.

— Merci, Delphine !

Mais elle ne s’arrêta pas à l’ironique interruption de Favières. Elle continuait à chier du galon, comme un tænia sans fin trop longtemps engraissé ; elle l’évacuait, purgée par l’exemple de sa mère qu’il avait mangée, réduite à fumer le champ des désirs anonymes. La haute échelle que dégringole la femme à soldats, de degré en degré, d’âge en âge, de grade en grade, elle la renversait, voulait faire, à rebours, le même chemin. Et le télégraphiste, avec son uniforme encore, était la dernière concession à ses goûts combattus, le palier d’attente où viendrait la prendre la jaquette et le chapeau rond de l’amant sérieux, pour la hisser jusqu’au civilisme cossu de l’entreteneur correct et magnifique !

Derrière elle, immobile, Tétrelle écoutait… Cette fois il semblait comprendre que c’était la fin, qu’elle ne lui appartenait plus que par habitude, qu’il avait beau la suivre, l’épier, vivre dans ses pas et dans son ombre, avoir place à sa table et dans son lit, elle lui échappait, rattrapait sa jeunesse et, chute pour chute, voulait tomber dans la vie de plus haut, remuer un or qui ne fût pas celui des galons, un or qui sonnât et achetât quelque chose.

Elle le sentait là, elle sentait des mains crispées sur le dossier de sa chaise, un souffle dans ses cheveux ; et elle parlait toujours, se soulageait âprement dans le vent d’un orage qui n’éclatait pas, l’expectative d’une brutalité qui, peut-être, eût été le paraphe de l’amant au bas d’un nouveau, d’un suprême bail !

Mais les doigts qu’elle défiait voluptueusement ne se refermèrent pas sur son cou et dans le ridicule d’une menace sans effet, la rupture se consomma.

— Non, tout, entendez-vous, tout, plutôt que d’avoir le sort de maman !

Et Tétrelle rentrant en scène, disant son attachement, ce qu’il avait fait pour elle :

— Eh bien ! quoi ? répondait Delphine, c’est une compensation qu’on devait bien à ma famille. Nous sommes quittes.

Les sous-officiers s’étaient levés, sortaient ; il fallut que Favières entraînât Tétrelle. Il avait remis le siège devant sa maîtresse, insistait pour obtenir d’elle ce qui lui était opiniâtrement refusé. Le Parisien proposa son arbitrage. Mais Delphine, excédée, se rendit :

— Seulement, je te jure bien que c’est la dernière fois. Dès demain, on changera ma serrure…

Il ramassa la clef qu’elle avait jetée par terre et consentit alors à suivre ses camarades.

Pendant une heure encore, ils parcoururent les brasseries des environs. Lolotte avait raison : toutes décelaient la ruine, la succession des patrons parmi un mobilier et des filles qu’on ne renouvelait jamais. La bourrasque sous-officière même était impuissante à ranimer de molles servantes qui dormassaient en tirant la bourre des banquettes. Décidément, les beaux jours de ces établissements, les femmes travesties dans des locaux où l’ingéniosité canaille des décorateurs se donnait carrière, rien de tout cela n’était plus.

Aux Amis du Soldat, cette boîte qu’assimilait aux brasseries l’illusoire présence de quelques filles sans emploi, la bande fut surprise de rencontrer l’adjudant Laprévotte avec un brigadier de dragons, deux cuirassiers et un artilleur. L’un après l’autre, ils disparurent. Et à les voir, irréprochablement vêtus de courts dolmans de fantaisie qui les décolletaient par le bas, Favières associant le renom de la maison aux allures précises du patron et des habitués, ne doutait pas que l’adjudant « n’en fût ». Il le dit à Devouge lorsque Laprévotte, gêné, resté le dernier, cependant, pour couvrir la retraite de ses acolytes et se réclamer du brigadier, un cousin, se retira sans vouloir rien accepter.

Les deux Parisiens s’expliquaient, maintenant, sa misogynie, son constant isolement, l’unique inclination qu’ils lui avaient connue pour un artificier détaché à la poudrière de Dieppe…

— Ah ! bien, il fallait arriver au terme de notre service pour apprendre encore cela ! s’écria Favières.

Mais Chupin fit observer que c’était jour de bal à la brasserie Européenne et, de nouveau, l’escadre flibustière croisa dans le désert des avenues.

À des coins de rues des petits postes de filles causant amicalement, prenaient les armes à l’approche des rares passants, ou bien partaient en sentinelles avancées, viraient, avaient l’air, de loin, de jouer aux quatre coins. De temps en temps une voiture roulait sourdement, comme sur de la paille étendue en un quartier où quelqu’un va mourir…

Vers l’avenue de Lamotte-Piquet, le Champ-de-Mars, pacifié, s’annexait à l’École militaire, comme un cimetière est voisin d’une église de campagne ; tandis que, vus de l’avenue Lowendal, les bâtiments encadrant l’immense cour du Midi, adoptaient la physionomie nocturne des hôtels borgnes environnants, leur éclairage avare et fumeux, leurs lanternes de fonds d’allées.

On dansait, à la brasserie Européenne, mais dans les ruines encore, et les vers habitaient le plafond en vieux roquefort mouvant.

Une quinzaine de couples à peine quadrillaient, faribolaient, en casquette, en cheveux, en tunique dépourvue d’épaulettes, sans entrain, presque décemment, les jambes emboîtées, les mains des hommes cachetant de rouge les omoplates des filles. On regardait avec moins d’admiration que d’étonnement, un soldat des sections d’état-major, qui exécutait son cavalier seul sur les mains. Il n’y avait personne sur les banquettes, personne sur l’estrade réservée aux consommateurs, à l’opposite de celle qu’occupait la musique ; personne dans le promenoir latéral, sinon le municipal de service et un garçon à qui l’on ne commandait rien. Pourtant, deux femmes vieilles et laides, en chapeau, de celles qui ne dansent plus que par nécessité, allèrent s’asseoir à une table écartée. Et le garçon, dolent, au lieu de les servir, devisait avec elles, les appelait par leur nom, pendant que l’orchestre cuisinait une polka d’entremets, savourée par les mêmes couples tournoyant jusqu’au vertige, puis cirant le parquet d’une traînerie alourdie qui cherchait une place pour repartir.

Des sous-officiers se récrièrent :

— Pas drôle… Qu’est-ce qu’on fait ici ?

Mais ceux que stimulait la somme versée à l’entrée, résistaient et mesurant leur gaieté au prix qu’ils l’avaient payée, voulaient, par habitude, en prendre pour leur argent. Quand ils en eurent pour dix sous, ils se laissèrent emmener.

Ils n’allèrent pas loin. Tout de suite, sans discussion, la bande faisait un crochet à droite, se trouvait dans un accul, devant une petite maison basse, amplement numérotée, accrochée au flanc de l’Européenne comme de nécessaires communs. C’était là que Montsarrat avait sa maîtresse, celle dont le portrait ornait sa commode, parmi les photographies de parents et d’amis qu’il exposait complaisamment. Un échange, d’ailleurs. Dans la chambre de la pensionnaire, au mur, resplendissait l’image du petit homme. Seulement, comme on l’avait tiré en groupe, il fallait le chercher dans la douzaine de sergents-majors que reproduisait l’épreuve. Et, sans doute, Montsarrat avait eu, une seconde fois, la main heureuse, car la malle de Dieppe menaçant d’éclater, il avait dû en acheter une autre sur laquelle on ne tarderait pas à monter aussi – pour la fermer.

Les sous-officiers envahirent le claque, comme on prend port ; les plus moroses jusque-là se débondèrent. Pour n’être pas en reste de politesse, les rengagés avaient demandé à régler la dépense dans les brasseries ; tandis que la bourse des libérables les défraierait partout ailleurs. Le tour de ceux-ci était venu et l’ivresse à son début, moins que l’assurance de s’amuser gratuitement, donnait le branle aux autres.

Au contraire, à cette minute, jamais Favières ne s’était senti plus las, plus dégoûté, plus vieux… Il avait un pied déjà, un pied inquiet et tâtant le terrain, dans cette vie civile qui l’allait reprendre, après-demain. L’estomac délabré par les vitriols et les mets vivandiers ; les articulations douloureuses, depuis l’hiver de Tourneville, l’énergie ruinée par une dépense de forces inféconde, une trompeuse activité de taon butinant les Trois Couleurs vénéneuses ; il sondait, avec découragement, le vide de ces quatre années, cette brèche ouverte dans son existence, et ne se trouvait plus, amoindri, de taille à combler l’un et à réparer l’autre.

Guetté par de nouvelles obligations auxquelles ne l’avait pas préparé l’entraînement journalier, il tremblait d’être impuissant à coudre ses vingt premières années à celles qui s’annonçaient, de façon à faire disparaître l’énorme déchirure de ce coup de sabre et jusqu’à la suture de sa cicatrice.

Vraiment, il leur donnait un souvenir sans regret, à ces plaisirs qu’il enterrait dans la fosse commune des orgies de corps. Les soirées de Dieppe, au 44 ; du Havre, rue d’Albanie, si rapprochées que les fît ce dernier échouage, lui semblaient incroyablement loin… Il était sans ressorts pour recommencer, se demandait, aujourd’hui, s’il ne devait pas les plaindre plus qu’il ne les méprisait, ces garçons condamnés par eux-mêmes à des années et des années de cette vie, de ce croupissement entre la meule à tourner et la fille à distraire.

Car le mariage leur était interdit… ou bien leur promettait l’irrémédiable, l’éternelle misère des Boisguillaume, s’ils persistaient à introduire les responsabilités civiles du ménage, dans la servitude militaire.

Quant aux célibataires, il en connaissait l’intrinsèque ; il avait scruté leur chair paresseuse et leur insignifiante cervelle. Combien rengageaient par patriotisme éclairé, avec, seulement la conscience de sa raison d’être : la guerre ? Aucun.

Le courage et le sacrifice dont on les auréolait, étaient faits de toutes les lâchetés devant la vie, la vraie, celle dont ils ont peur et qu’ils esquivent, parce qu’elle n’apporte que le pain gagné, pétri avec la sueur et le souci quotidiens.

Il était, ma foi ! commode de s’y soustraire en se terrant dans une caserne, le gîte et la pâtée assurés. Fainéantise et compagnie, cette abnégation-là !…

Et il ne lui est pas inférieur, en tout cas, l’héroïsme du quadragénaire qui s’arrache aux charges plus lourdes, plus utiles, plus humaines, qu’il a assumées, pour revenir mourir, également bien, à côté des rengagés exempts d’attaches.

Et pourtant, un glas de pitié pour eux sonnait en Favières, comme l’écho de sa propre détresse, au seuil d’un avenir incertain. Ils en viendraient là aussi, tôt ou tard ; et plus ils reculeraient l’échéance, plus elle serait grosse, car il faut toujours payer la traite originelle qu’a tirée sur vous la Vie.

Un jour arriverait fatalement, dans dix, dans quinze ans, où ils seraient jetés dans la bataille nécessaire, inévitable, avec une provision de résistance épuisée, une dérisoire pension et l’emploi mensonger que l’État fait espérer et, rarement, accorde. Ce jour-là, déçus, désarmés, déclassés, ils traîneraient après eux l’incurable regret d’un passé sphacélé, dont la putréfaction avancée rendrait inutiles de suprêmes ligatures.

— Hé ! Favières, tu dors ? On s’en va. Nous n’aurions pas le temps de « les faire tous », si nous nous arrêtions longtemps ici.

La vérité, c’est que les quelques femmes dont disposait la maison, ne pouvant se consacrer aux vingt sous-officiers qui les assiégeaient, ceux d’entre eux qu’elles sacrifiaient, insistaient immédiatement pour qu’on déguerpît. Le plaisir de ces tournées idiotes finissait par consister à visiter laborieusement, sans sauter un chiffre, les quelques numéros derrière lesquels s’abritait encore la prostitution benoîte et tolérée.

Ils devenaient plus tristes et plus rares tous les ans. On en comptait, maintenant, à peine quatre ou cinq, sur le boulevard de Grenelle ; et, comme les brasseries, ils subsistaient difficilement, porte à porte, s’étayaient mutuellement, pour lutter avec succès contre le raccrochage errant et maraudeur qui raflait toute la clientèle en ses herses d’attrape. On y allait boire ; on n’y couchait plus. Et l’innocuité de leurs sédatifs garantis, ne faisait que plus de silence autour de leur agonie officielle.

Place Cambronne, les sabres battirent le pavé, hésitèrent entre le Gangloff de l’endroit, un grand café populaire, à billards, les rez-de-chaussée lumineux du boulevard et les chambres de passe des Trois-Rues. Elles s’allongeaient, comme trois doigts majeurs reliés par la paume du rond-point aux doigts extrêmes que représentaient les deux branches du boulevard de Grenelle écartées. Et si, par la pensée, on se transportait de l’autre côté de l’École, au carrefour des Cinq-Avenues, c’étaient deux mains énormes et militaires étendues, l’une sur Grenelle, l’autre sur le Gros-Caillou, et semant, pour des moissons prochaines, l’ivraie galante que font lever intarissablement les concupiscences garancières.

Une minute encore, le peloton oscilla, lourd d’ivresse ; puis, bras dessus, bras dessous, formant une longue chaîne dont la ferraille cliquetait, les sous-offs se ruèrent sur le premier claque flamboyant qui les appela.

Favières, malade, traîné, machinal, entra le dernier et ferma la porte, sans hâte, tandis que, sur les banquettes, ses camarades s’échelonnaient afin de permettre aux femmes de se distribuer entre eux. Il s’assit, découragé, au bout d’une table, s’isola autant qu’il put, sans réclamer sa part, sans regarder même celle que s’adjugeaient les pochards vociférants, indifférent à leur allégresse, assommé par la fatigue et l’ennui de cette obligatoire bordée.

— Non, je vous dis qu’il ne me reconnaîtra pas. A-t-il l’air de s’amuser… Ah ! bien, en voilà un qui n’a pas changé !…

Une trombe d’exclamations passa sur Favières qui, secoué, leva la tête, aperçut Généreuse en maillot, avec une cuirasse à paillettes que surplombaient deux seins comprimés, oblongs, semblables à des ventres de lampes.

Elle le stupéfiait à ce point qu’il restait devant elle béant et perplexe, s’aidant de réminiscences confuses, d’un air de famille épars sur ses traits, pour retrouver la maîtresse qu’il avait eue, sous ce déguisement, cette équivoque jeunesse rendant plus navrante encore la gabegie du recrépissage. Les trouées de la bouche, maladroitement fermées, faisaient saillir la lèvre ; la chair maçonnée s’arrêtait de couler au milieu des joues, s’y massait en fluxion ; une savante coiffure mansardait le front, édifiait, au sommet du crâne, des souches de cheminées d’où surgissaient de surprenantes fleurs artificielles, tel un drapeau au faîte d’une bâtisse neuve ; et les yeux travaillés avaient un éclat de verroterie, de faux jais, dans cette façade ravalée.

C’était, pour Favières, comme la spectrale et synthétique évocation des amours rouge et or, des amours militaires ; un pan du passé découvert tout à coup, un lambeau du vêtement de misère et d’emprunt sur lequel on avait cousu ses galons rémunérateurs. Il s’absorbait jusqu’aux larmes dans le spectacle de cette apparition et la déchéance de cette malheureuse lui semblait faite de tant d’injustice, de trahisons et de leurres, qu’il en demeurait hagard et troublé, comme le magicien devant la monstrueuse création de son génie !…

— Fais-moi une place…

Elle se blottissait contre lui, sur ses genoux, presque… ressuscitait à la fois Dieppe et le Havre, d’une façon qui lui noyait le cœur… Rien ne manquerait à l’enterrement, rien ni personne, décidément !

Mais un grand cri roula, se morcela en incitations particulières que des voix avinées se renvoyaient :

— Montera… montera pas… Un bon mouvement… Il finira, une, deux, trois… comme il a commencé… Hé ! hisse !… vingt sous qu’il montera !…

Des applaudissements partirent. Brusquement, Favières s’était levé, quittait la table en faisant signe à Généreuse de le suivre. Débarrassé de son sabre et de son shako, il semblait qu’une ivresse subite l’eût terrassé… Il devait s’appuyer contre la rampe de l’escalier, au bas duquel il attendait que la femme eût, avec l’argent qu’il lui avait remis, désintéressé la patronne. Elle le rejoignit enfin ; ils disparurent dans l’ovation des sous-officiers.

En haut, il se dégrisa un peu, heureux de ce silence et de cette retraite que lui avaient conseillée, d’une poussée irréfléchie, les turlupinades de ses collègues. Il en oubliait Généreuse assise, à côté de lui, au bord du lit, meuble unique garnissant une étroite et basse cabine sans jour, sans air, séparée par une simple cloison d’une logette jumelle où l’on pressentait une insalubrité et un dénuement identiques.

— Alors, c’est après-demain qu’on vous libère ? C’est gentil d’être venu me dire un petit bonsoir avant de t’en aller… C’est égal, je pourrai me vanter de t’avoir accompagné jusqu’au bout… C’est comme toi… Tu m’auras vue dans toutes mes transformations…

Elle parlait seule, avec une légèreté douloureuse, avait l’air d’assister un condamné brusquement réveillé, abêti, l’intelligence sommeillant encore dans les ténèbres confondues de la chambre et de sa mémoire.

Elle reprit :

— Dieppe… hein ? Te rappelles-tu ? Si l’on nous avait dit, quand nous nous sommes rencontrés… qu’on se retrouverait ici !… J’ai mon portrait, au comptoir… avant mon accident avec toi… C’est drôle comme la vie fiche le camp vivement !… Dieppe… le Havre, la rue Marie-Thérèse, les dîners à la Chaumière et l’autre, tu sais, de restaurant… où j’ai été si malade, sous les tonnelles… et le baptême, quand c’est que ce pauvre Édeline en a chanté de si drôles… tout ça rajeunit de dix ans… on ne croirait jamais qu’il n’y en a eu que deux, depuis… C’est comme la blanchisserie. C’est loin comme un joujou d’enfant. Faut-il que j’aie été bête pour manger mes quatre sous là-dedans !

Elle continuait sa pêche dans le passé, en retirait des niaiseries qui la rapprochaient de lui, de son oreille, de sa bouche et de ses yeux dont elle sollicitait la confidence avec une ardeur à laquelle, prudemment, il fit diversion.

— Alors, c’est ta chambre ?

Elle répondit, un peu décontenancée :

— Eh bien ! oui… un petit cabinet. C’est-y pas suffisant, quand on n’a plus que sa peau à loger ?… Car mon nom même, je l’ai laissé à la porte… Si t’avais jamais l’idée de revenir me voir, faudrait t’informer de Fernande… Fernande, c’est moi… Comme disent les autres, c’est parce qu’on ne veuille plus de mon nom quand c’est qu’il me convient le mieux : Généreuse !

— Tu vas donc rester ici ? Pourquoi as-tu quitté la rue Frémicourt ?

— Des batailles tous les soirs, merci !… Aujourd’hui, je tâche de faire des économies pour aller à Dieppe, cet été, voir le petit… Mais c’est pas commode… Dès qu’on vous sent vingt sous, on vous force à les dépenser… et on ne peut pas les avoir sans que toute la maison le publie… Et puis, ça ne va pas fort… Il ne vient plus de soldats… La patronne dit que le quartier a bien perdu depuis la guerre… Mais nous causons…

Une explosion de cris et de rires, montant du café, la rappelait à ses devoirs professionnels, et, debout, elle ne savait comment le lui manifester, comment s’offrir, partagée entre les exigences de son abjection et les privilèges remémoratifs qui tremblaient en elle, comme un son près de finir…

Il ne devina pas son mouvement, moins encore sa pensée ; il se leva, se rajusta vaguement, en disant :

— C’est vrai, je te retiens.

Déroutée, elle le regardait, ayant peur de comprendre… Et, soudain, saisissant le chandelier, elle quémanda, le visage envoisiné de lumière :

— Sois franc… Je ne suis pas encore trop mal, hein ?

Il chancela sous le coup, balbutia :

— Non… très bien…, en reculant jusqu’à la porte. Déjà, il avait la main sur le loquet.

Alors, le doute ne lui fut plus possible ; ce qui subsistait de la femme en elle, s’abîma dans l’aumône de cette compassion, dans l’infinie désespérance des capitulations physiques et des suicides auquel on survit, défiguré !

— Allons ! dit-elle sèchement, se reconquérant pourtant.

À travers son hébétude, le ton et le geste avertirent Favières de sa méprise. Et quand Généreuse passa devant lui, il se reprocha de n’avoir pas deviné, épargné, au prix même d’un suprême commerce, une illusion respectable et touchante, en cet abri cellulaire, comme l’élevage d’une araignée, la culture d’une plante, l’attachement à quelque chose d’affectif enfin, dans le désert d’amitiés des prisonniers perpétuels !

Leur rentrée fut à peine remarquée. Tous les sous-officiers tendaient le cou vers un garçon boucher qui pérorait au milieu d’eux.

— Je vous dis que le patron va demain à la caserne, à l’heure du rapport, pour voir votre colonel… Paraît qu’il n’a pas reçu un sou depuis trois semaines… Trois et deux de retard, ça fait cinq… Il s’imaginait, en refusant de signer le livret, qu’on viendrait lui demander des explications. Mais les officiers de la compagnie n’ont pas bougé ; alors le patron est résolu à en finir… Sale coup pour la fanfare ! Si c’est vous le fourrier de la 3-3, vous avez juste le temps de prévenir votre double.

Chuard, interpellé, dégrisé par ces révélations, pressait le boucher de questions, trahissant moins l’émotion que l’intérêt aigu.

— Vous dites cinq semaines ?… plus de six prêts alors… Les officiers ne se doutent de rien, car je puis vous affirmer, moi, qu’il est signé, le livret, sinon par votre patron, du moins par…

Et, sans retard, sautant de la constatation du fait brutal aux conséquences présumables dont il escomptait complaisamment le profit, il ajouta :

— C’est la cassation, s’il paye… ; le conseil de guerre, s’il ne rembourse pas… D’une façon ou d’une autre, ses galons danseront…

Il jetait sur les siens un regard oblique qui les rapprochait, les accouplait au-dessus de sa soutache de rengagement.

— Où est-il donc, Tétrelle ? demanda Favières.

— Il nous a quittés en sortant de la Brasserie européenne, répondit Devouge ; il a filé à l’anglaise pour aller rejoindre Delphine, c’est clair.

— C’est tout de même elle qui l’a mis dans ce pétrin, observa Montsarrat. Hé ! Généreuse ! elle va bien, ta fille ?

Généreuse venait de faire le tour de la table en présentant, comme une aumônière, un bock vide dans lequel les sous-officiers s’amusaient à verser le contenu de leurs petits verres, alcools et liqueurs. Elle ingurgita résolument ce mélange, puis, ricanant :

— Dans le pétrin ?… Nous pouvons nous donner la main… Mariage ! Quelle noce, mes enfants ! Je vous y invite tous. La mariée faisait comme ça… (elle titubait) ; le marié faisait comme ça… (geste de voler) ; la police arrive… qui fait comme ça… (geste de saisir au collet)… Au violon pour le bal… au bal Tétrelle… sac au dos, arme sur l’épaule droite… cinq et trois font huit… cinq et trois font huit ! Pauvre pioupiou, si j’avais le temps, je m’attendrirais… Est-ce qu’on me plaint, moi ! Y a une justice, voilà ; et ça console de penser que vous nous faites des fifilles qui vengent leur maman !… À la santé de Delphine ! Au sabre ! Aux sous-offs de mon cœur !…

Les toasts restaient sans écho. Il semblait qu’un souffle de déchéance et de mort eût tout à coup figé l’ivresse et que, sur les lèpres divulguées, l’apostrophe prophétique s’inscrivît fatalement.

Généreuse s’était abattue sur une banquette ; les femmes l’entouraient :

— C’est drôle ; elle qui est ordinairement si tranquille ; elle a un coup de sirop…

Elles s’efforcèrent ensuite, mais sans y parvenir, de réagir contre l’inquiétude vague qui démoralisait les sous-officiers. Ils se levèrent, évacuèrent la salle, un à un, répondant à peine aux bonsoirs, aux caresses opiniâtres qui les accompagnaient jusqu’à la porte. Favières, fermant la marche, allait, à son tour, disparaître ; il s’entendit appeler, hésita, fut arrêté par un second cri guttural, comme mouillé.

— André !

Généreuse debout, trébuchante, la boisson se résolvant en larmes inconscientes, cherchait à l’atteindre, tendant vers lui une main sans rancune. Il la prit, la serra, sans trouver un mot, même banal, qui perpétuât, en cette malheureuse, le souvenir de l’éternel adieu. Elle parut le remarquer, car, suppléant avec une ironie triste, à l’indigence de ses souhaits :

— On ne se reverra sans doute jamais, dit-elle ; bonne chance… et à moi aussi…

Dehors, étourdis par la fraîcheur qui les imbibait, propageait, comme le vent une flamme, les vapeurs de la ripopée, les sous-officiers oscillèrent entre la caserne et les boîtes négligées du boulevard de Grenelle. Mais il était trop tard ; celles-ci ne s’ouvrirent plus, quelque insistance tapageuse que missent les militaires à en réclamer l’accès. D’aucun parlaient d’enfoncer la porte ; d’autres lançaient des pierres contre les persiennes closes ; Montsarrat, Devouge, deux fourriers, assis au bord du trottoir, les pieds dans le ruisseau, dormaient, la tête sur les genoux.

Mais on signala l’arrivée des agents, attirés par le vacarme, et la bande repartit, lasse, tellement assommée que celui des sous-officiers qui proposa de rentrer rallia tous ses collègues, sauf, toutefois Chuard, dont une restriction mentale semblait guider la motion rectificative.

— Rentrons, oui, mais pas les uns sans les autres ; faut ramener Tétrelle… Je sais où nous le retrouverons… Prenons-le en passant.

— Si c’est chez Delphine, il ne répondra pas, observa quelqu’un.

— Mais si… J’ai un moyen… on rigolera… venez toujours.

Comme il refusait de s’expliquer davantage, le mystère dont s’entourait l’expédition eut raison des dernières résistances. On avait absolument oublié l’histoire du boucher, l’ombre qu’avaient jetée sur la bordée, un moment, les déclarations comminatoires de l’étalier. La promesse d’une bonne farce stimulait les plus ensommeillés.

Avenue de la Motte-Piquet, devant l’hôtel meublé où logeait Delphine, les sous-officiers se consultèrent. Évidemment, ils ne pouvaient tous suivre Chuard : une députation suffisait. Favières, Devouge et Montsarrat furent désignés. Les autres attendraient sur le trottoir.

— Nous le descendons en chemise, promit Chuard.

— C’est ça… faites-le camper.

Les quatre hommes, débarrassés de leurs sabres qui les eussent trahis, s’engagèrent dans un étroit et sordide escalier, s’arrêtèrent au premier étage partagé par un couloir diamétral.

— À droite… indiqua Chuard, à mi-voix… S’agit maintenant de ne pas se gourer.

Il avait frotté une allumette-bougie ; il en promena la lueur incertaine sur des numéros de portes presque effacés.

— C’est là.

L’allumette tomba, consumée. Une ombre chaude et fétide enveloppa le groupe ; le silence des étages supérieurs lestait la maison. Chuard frappa ; ses camarades et lui-même retinrent leur souffle ensuite, solennisant l’expectative par l’anxiété qu’ils y insinuaient.

— Qui est là ? demanda Tétrelle.

La voix de Chuard, intentionnellement altérée, profonde et lente, intima :

— Au nom de la loi… ouvrez…

Et, en sourdine, au hasard des ténèbres :

— Il va ouvrir, je vous en réponds… faut seulement lui laisser le temps de se lever…

Il y eut, en effet, dans la chambre, un court remûment ; deux pieds nus claquèrent sur le parquet, s’y traînèrent, parurent se rapprocher…

— Qu’est-ce que je vous…

La phrase de Chuard fut coupée par une détonation, des cris de femme qu’on égorge, la chute d’un corps… Puis, la porte s’ouvrait sans que les sous-officiers, ne voyant personne derrière, dans l’obscurité aggravante, osassent passer le seuil, appréhendant de buter contre un cadavre. Une rumeur, cependant parcourait la maison, dominée par ces glapissements de victime qui terrifiaient… Enfin, Favières ayant arraché une bougie à un bras timide, surgissant, se précipitait dans la chambre.

Il n’aperçut, d’abord, que Delphine, en chemise, Delphine qui, la porte entre-bâillée, avait retourné se blottir contre le lit et hurlait, les mains en tampon dans les oreilles, sans discontinuer. Il la crut blessée, mais elle étendit le bras, montra Tétrelle couché sur la poitrine, à deux pas d’elle, les jambes nues, la tête diminuée, dans le sang répandu.

Du monde arrivait, se pressait derrière Favières ; des femmes surtout se penchaient sur le corps avec une horreur curieuse et insatiable. Tout à coup les cris de Delphine recommencèrent, fous, aigus… On alla vers elle… Il y avait sur les draps, jusque sur sa chemise, des morceaux de cervelle et des fragments de la calotte du crâne. Un de ses doigts en était maculé… et elle le tendait sans se résoudre à le secouer ni à l’essuyer, comme un enfant qui s’est fait une piqûre…

 

*   *   *

 

Le lendemain, toute la journée, Chuard traversa les cours, affairé, des livres sous le bras, mis à la disposition du trésorier et du major, pour leur fournir tous éclaircissements dont ils auraient besoin. Le boucher aussi fut appelé plusieurs fois.

L’événement cependant se perdait dans le branle-bas d’un départ de classe, le désarmement, les adieux dans les cantines. C’était à peine si l’on en parlait. Les collègues de Tétrelle eux-mêmes, repris par les opérations coutumières, serraient les rangs, bouchaient le vide creusé par ce suicide, moins par oubli ou pudeur que pour éviter de se compromettre en ébruitant les épisodes de la nuit.

Chuard pâlit jusqu’au matin sur la comptabilité de la compagnie, relevant les irrégularités, les fraudes, les faux, dressant le bilan du mort, soigneusement, scrupuleusement, gagnant ses galons, installé à sa place, sous sa lampe, – déjà !

Il s’ouvrit, d’ailleurs, à Favières qui prenait congé de lui :

— Le major m’a formellement promis l’emploi… et je t’assure que je ne l’ai pas volé ! Quel tintouin depuis avant-hier ! Enfin, je vais être tranquille… Donne-moi donc un conseil : la tunique n° 2 de Tétrelle m’a l’air plus propre que la mienne… Si, au lieu de la verser au magasin, j’en faisais l’échange ? Nous étions de la même taille ; c’est facile, et les galons seront tout cousus.

Les hommes libérables, après avoir entendu la lecture du dernier rapport qui les intéressât, donnant les heures de départ et la composition des cadres de conduite, eurent la surprise d’un Ordre exemplaire où le colonel, pour frapper leur imagination, réprouvait en ces termes la mort de Tétrelle :

 

« En dehors de toute idée religieuse et quel qu’en soit le motif, le suicide est une lâcheté. Mais pour nous, soldats, ce n’est pas seulement une lâcheté, c’est aussi une désertion : notre vie appartient au pays qui, demain, peut nous la réclamer.

« Le sergent-major Tétrelle a accompli, en se suicidant, cet acte de lâche désertion. Il s’est montré indigne du choix dont il avait été l’objet parmi ses camarades, l’élite de la jeunesse française ; aussi, non seulement les honneurs militaires ne lui seront pas rendus, mais personne n’accompagnera son convoi.

« Le colonel : VÉRIGNAC »

 

*   *   *

 

Favières est libre…

Parisien, il a sur les malheureux qu’on pousse vers les gares en troupeau et qui, jusqu’à la dernière minute, auront au col, aux poignets, aux chevilles, le carcan, les menottes et les chaînes disciplinaires, il a sur eux l’avantage de s’en aller seul, presque civil déjà, en petite tenue et sans armes.

Il a serré quelques mains, salué deux ou trois officiers qui lui furent cléments.

Il se hâte, maintenant, détale, ne se refrène que hors de la caserne, au large !

Libre !… Il est libre !…

Il fait un clair soleil de septembre ; le ciel est gai, les frondaisons de la place Fontenoy sont peuplées de pépiements, la matinée sent bon et les passants ont, par hasard, l’air heureux…

Favières a envie de leur parler, de se confier à eux, de se mêler à la partie de marelle que jouent des enfants, de demander un renseignement quelconque aux agents, d’offrir ses services… Il est en une de ces heures d’héroïsme, de générosité, d’irradiation essentielle où l’on voudrait qu’un cheval s’emportât pour se jeter à sa tête. Une aurore de vie se lève en lui ; il a les joies puériles de l’homme qui étrenne un vêtement ; il marche dans de la lumière qui semble émaner de lui ; il a, du prisonnier évadé, l’enfance des sensations et la confusion des idées…

Il hésite, aux carrefours, entre les voies à suivre. Et, à mesure qu’il s’éloigne de l’École, il se déleste de ses quatre années d’internement, il s’allège des tares temporaires, comme il a dépouillé, la veille, ses armes inutiles, son fatras de panoplie.

Il sort enfin d’une longue maladie, il en sort le corps tigré de croûtes présageant le terme de l’éruption. En effet, il les gratte de l’ongle, et elles tombent, font de la poussière à ses pieds. Une peau toute neuve va se reformer sous les cicatrices…

Il est réchappé de cette affection des jeunes gens, mortelle à Édeline, mortelle à Tétrelle, mortelle à tant d’autres : la petite vérole militaire ! Il brûle du sucre sur ce passé et, triomphalement, sa conscience se rédime.

Car ce ne sont pas ses vêtements, son apparence physique seulement qu’on lui a enlevés lorsqu’il entra dans ce Saint-Lazare d’âmes ; c’est son être tout entier qui a été transmué… Il a dû aussi, pour endosser l’uniforme moral de l’établissement, laisser sa conscience au greffe dans le ballot d’habits civils qu’on lui a rendus, sa peine purgée. Il retrouve tout… il s’étire, avec aisance, dans les familières entournures du libre arbitre.

Pendant quatre ans, dans le boîtier de rechange qui l’a contenu, fonctionna un mouvement d’emprunt, une conscience à remontoir que des promotions successives brevetèrent : telles des médailles aux expositions. Avec précision, il a marqué l’heure de la discipline à des automates qui se réglaient sur lui, il a été l’observatoire du soldat, le chronométrique sous-off… Et il songe à l’immense mystification, à la prodigieuse duplicité de cette exemplaire machine à répétition, garantie quatre ans ! Il secoue cette camelote d’honneur, met à nu le misérable alliage que recouvre le galon modèle, comme une mince feuille d’or de la monnaie de billon longtemps patrouillée.

Mais, en même temps qu’il se soulage à dire son peccavi, dans la réaction du repentir et de la détestation, il s’indigne des monstruosités que rend possibles, naturelles, normales, le port du sabre ; de l’espèce d’immunité qu’il crée en faveur des lâchetés de cœur, d’intelligence, des abus de pouvoir, des choses de la vie dénuées d’héroïsme… L’héroïsme !… Il se demande pourquoi cette fleur cultivée en serre exige tant de fumier !… Sa mémoire en vide des brouettées ; il en remue qu’il a soi-même apporté, dans l’entraînement de la corvée contagieuse ; et la dernière pelletée, c’est le colonel qui la répand, par la voix de l’ordre, sur la fosse ouverte pour Tétrelle… Il se rappelle ce croassement sur un cadavre ; il s’insurge, maintenant qu’il le peut, contre cette autorité acharnée qui déterre les morts pour cracher dessus !

De quel droit condamnait-on à s’en aller seul, comme un chien crevé, sans cadre de conduite, sans pays, sans amitiés engendrées par quatre ans de chiourme commune, cet éternel libéré, ni meilleur ni pire que ses parents d’occasion, les membres gangrenés de l’illusoire famille épousée par contrainte ? De quel droit lui refusait-on le piquet qui cortégerait ses commensaux, dînant de la fille et soupant du soldat ; le piquet qui escorterait la chaussette avantageuse de Montsarrat, la poigne de Vaubourgeix, le chantage de Peuvrier, la vergogne de Laprévotte, la sale dépouille des sergents tortionnaires, des prévaricateurs circonspects, des redondants et léonins sous-offs, – le piquet d’honneur ?

Un lâche ! disait de Tétrelle, l’Évangile selon Vérignac ; un justicier de soi-même, répondait l’Évangile selon Boisguillaume. N’était-ce pas à la fois sinistre et bouffon, cette controverse poussant comme une usnée humaine, sur le crâne fracassé, ces deux mains guerrières dont l’une profanait la tête que l’autre avait sacrifiée !

Et, tout à coup, il sembla à Favières que le véritable enterrement de sa vie militaire, goujate, cruelle, improbe et pourtant pitoyable, c’était l’enterrement de ce malheureux, et qu’il devait le suivre non seulement pour se donner, en souffletant la consigne, une éclatante preuve d’affranchissement, mais parce qu’en le suivant, il accompagnait d’abord tous ceux qu’il avait vus tomber sur la route, de lassitude, de faiblesse, de découragement, les obscures victimes des règlements, de l’hôpital, du désespoir, de la promiscuité, des pique-bœufs.

Pouvait-il mieux que par la miséricorde et la charité du souvenir rentrer dans l’humanité, dont un cauchemar de quatre années l’avait exilé ?

Midi ! S’il allait arriver trop tard ? Il doubla le pas, se dirigea vers l’avenue Rapp…

Une porte était ouverte, un convoi prêt à sortir, solitaire et cahoté, au milieu d’une valetaille irrespectueuse et funèbre, se demandant quel crime avait bien pu commettre celui-là dont la charogne partait dans l’universel abandon…

Favières s’informa rapidement, puis s’effaça, se laissa dépasser par le corbillard.

Et, tête nue, il marcha derrière.

 

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.

QUATRIÈME PARTIE

MISÈRES DU SABRE

LE CADEAU

I
 

Le fourrier cria : « Halte ! » et la corvée s’arrêta dans la cour des Lits Militaires.

Les hommes jetèrent sur le pavé, d’un coup d’épaule, leurs paquets de draps et, assis sur les tas qu’ils en avaient faits, attendirent l’appel de la compagnie à laquelle ils appartenaient.

La femme du préposé, une petite personne active et sérieuse, inscrivait sur un calepin les quantités annoncées, après un bref calcul mental, à crayon levé, tandis que le fourrier comptait lui-même : « Un… deux… quatre… six… »

Il donna le total : 180 ; elle le vérifia, puis envoya la corvée au fond de la cour où, derrière de hautes croisées sans rideaux, s’étageaient des piles de linge blanc, méthodiquement rangé.

Alors la préposée cria : « 3e du 2 ! »

Tout de suite, les soldats qui venaient d’arriver se levèrent, répétèrent ce qu’avaient exécuté leurs camarades.

C’était la compensation des corvées, cet étalage des draps.

Toute l’ordure d’une compagnie, sa chronique malpropre, écrite dans les taches du linge, passait sous les yeux des hommes et de la femme, sans que celle-ci sourcillât ni que sa présence atténuât la brutalité des remarques.

Elles ne variaient pas, d’ailleurs. Des facétieux se flattant de lire couramment la carte, découvraient la botte de l’Italie en un tracé géographique fantaisiste, d’autres, sérieusement, matriculaient, au passage, le vice et la maladie.

Quelquefois enfin, un énorme rire muet fendait les bouches et les soldats prolongeaient à plaisir l’exposition.

— Allons, c’est bon, on sait ce que c’est ! disait le fourrier, les doigts dans sa petite moustache, avec un regard de coin d’œil à la surveillante impassible, attendant.

Ce jour-là, une paire de draps entre toutes fut saluée d’exclamations qui voulaient être drôles.

— Attendez donc ! Je parie que ce sont ceux du bleu de la 2e portion, déclara un homme.

— Caudebec ? demanda le fourrier.

— Oui. Il est bien pincé.

Une gaieté parcourut la corvée qui considéra, dix secondes encore, les macules, avec intérêt. Puis, le linge blanc distribué, les soldats s’en allèrent.

En serre-file alors, le sous-officier acheva de se renseigner.

— Vous savez où il a attrapé ça, le petit Caudebec ?

— Non, mais c’est pas hier, sûr !

— Pourquoi ne se fait-il pas porter malade ?

— Voilà, il a sa famille à Saint-Romain… qu’il va la voir tous les dimanches… À l’infirmerie ou à l’hôpital, plus de permissions !… Maintenant, vous savez, fourrier, c’est jeune : ça ne sait pas tirer au cul.

— Il se soigne ?

— Mal… Pas devant nous… C’est par Buquet, qui l’a surpris un soir au lavabo, que nous avons tout appris… On l’a chiné, vous comprenez !… Alors, je crois bien qu’il ne descend plus que la nuit…

— Vous devriez lui passer la visite, conseilla le sous-officier.

Tous s’égayèrent. C’était une idée.

— Attention !… de l’ordre, pour rentrer au quartier.

Le fourrier donna la cadence du pas et, correctement, la corvée défila devant le poste, traversa la cour de la caserne, très grande et très nue, où les hommes punis de prison, sous la surveillance d’un sergent, manient le casse-pierres et la hie.

 

II
 

Les capitaines, les colonels, qui recommandent au soldat la maison publique, à cause de la quasi-sécurité qu’elle offre ; ces officiers ressemblent au médecin capable d’ordonner les Eaux à un mendiant.

Et Goncourt lui-même affirme simplement sa passion pour une psychologie spéciale, chez des êtres d’exception, quand il veut qu’un petit soldat partage son sou de l’État avec la fille Élisa.

La vérité c’est que la Maison est fermée à l’homme qui ne reçoit pas d’argent de sa famille. Il y a bien encore les petits fourbis, profitables à quelques soldats, mais l’emploi du temps, en caserne, est réglé, aujourd’hui, de telle manière que le travailleur en ville est devenu une fable dont les situations journalières, seules, conservent, d’ailleurs inutilement, le titre.

D’autre part, si l’on consulte le registre des mandats, à peine trouvera-t-on, dans une compagnie, dix hommes recevant plus de 20 francs par an. Le reste de la compagnie se partage entre ceux à qui l’on n’envoie rien et ceux dont les parents s’extirpent cent sous, aux fêtes carillonnées.

Dans ces conditions, l’accès du Gros Numéro n’est permis au soldat qu’à de longs intervalles et, en outre, généralement, avec un cérémonial peu favorable aux épanchements hors sens des retours de filles.

De sa première visite au claque, dès l’arrivée au régiment et pendant que sa poche est encore garnie, il est rare que le rural n’emporte pas une impression profonde.

De la surprise et une peur. Aussi ne le reverra-t-on point seul. S’il revient, ce sera parmi les camarades, un soir d’entraînement. Il paiera la tournée, restera devant sa part de débauche sans y toucher, avec les yeux ronds et le mutisme honteux de l’enfant élevé à la campagne et mis, pour la première fois, en présence d’un vase de nuit. Il n’osera jamais, croit-il…

Maintenant, voudrait-il adopter la Maison, sur le conseil de ses chefs ou par attirance, qu’il ne le pourrait pas. Le plaisir coûte cher en ces débits. Prélèvement du patron, tournée forcément offerte à la fille, gants ;… le soldat doit s’estimer heureux quand la dépense flotte entre trois et quatre francs. Quatre francs, c’est deux mois et demi de solde. Quand, donc, il arrive qu’avec un bouquet de violettes un soldat conquiert Élisa et passe avec elle ses jours de sortie, Goncourt peut être sûr que ce n’est pas l’amant qui paie la voiture, le dîner et le reste.

D’ailleurs, en constatant que ce goût de la fille pour l’uniforme « s’atténue aux époques de paix et de défaite » ; en posant, à l’arrière-plan de son décor, la boutique « du revendeur de la défroque de la gloire » ; le romancier infirme une des objections que soulève son petit berger, promenant Élisa en mylord et l’asseyant dans un restaurant des Halles.

En l’accalmie présente, c’est à la manche du militaire que s’arrête l’examen de la prostituée. Elle se brûle aux galons comme la phalène aux bougies. Mais cette passion de clinquant et de bimbelots n’est pas la seule particularité commune au soldat et à la fille ; et la similitude de corvées, de parade et de rêves, ramène à l’admirable psychologie du Maître, à cet accotement de deux servitudes expliqué par « les obscures ententes et les mystérieuses chaînes qui se nouent entre les races de parias ».

Aussi bien, le point spécial à noter ici, c’est simplement l’impossibilité où se trouve le militaire non gradé d’aller là où les chefs de corps ont reconnu une sécurité.

Restent donc, pour le mâle de vingt à vingt-cinq ans à qui l’abrutissante besogne a laissé un désir sensuel, restent : la « connaissance » et la prostituée de la rue.

Il faut le dire, la connaissance, nourrice, cuisinière, bonne, est à peine possible à Paris. Les caricaturistes, le vaudeville et le café-concert l’ont tuée.

Quant à la province, la ville de garnison qui fournit dix maîtresses aux simples soldats, dix maîtresses à un régiment de 1,500 hommes, cette ville doit être regardée comme hospitalière.

Cette réserve a plusieurs causes : l’affichage, à peu près inévitable en province ; la perspective des renvois de classes ou de mutations dans les corps ; enfin, – et ceci est plus délicat, – l’appréhension instinctive, qu’ont certaines femmes, des dessous d’uniformes malpropres, du linge douteux et des peaux négligées, sous l’astiquage réglementaire.

Et quand, comme en certains endroits, la répulsion s’étend au sous-officier, elle revêt, chez les femmes d’abord même facile, un autre caractère, et il n’est pas rare d’entendre cette déclaration, souvent fondée :

— Je ne vais pas avec les sergents-majors, parce qu’ils sont tous malades.

Le soldat est donc voué aux amours crapuleuses et incertaines du trottoir, et il faut avouer qu’il est, en outre, poussé vers elles par un penchant naturel.

La véritable fille à soldats tarife à bas prix ses faveurs ; et pour la recrue, honteuse, vierge quelquefois, c’est encore, cette inconnue, la débauche anonyme, fugitive, épargnant aux timides la gêne des chutes notoires et le regret des complicités bavardes.

Le trottoir, pour le militaire, c’est la boutique à treize sous de l’amour. Il s’y arrête et met en mains l’article.

Ainsi avait fait le petit Caudebec, dans les fossés du Fort, un dimanche soir.

La femme, il se demandait ensuite s’il la reconnaîtrait, l’ayant touchée à peine. Et, de cette rencontre, deux choses seulement lui restaient en tête, inoubliablement : il n’avait déboursé que cinquante centimes et il rentrait au quartier au premier coup de minuit, à la minute précise où expirait sa permission.

 

III
 

Les premières manifestations du mal contracté ce soir-là laissèrent le petit Caudebec indifférent.

Son ignorance en cette matière avait, sans être entamée, traversé la chambrée où les accidents bénins, assimilés aux rhumes de cerveau, étaient souvent traités, par les anciens soldats notamment, avec une gloriole qui excluait toute idée de gravité.

Le bleu a, là-dessus, des notions trop vagues.

Le village, la campagne, restent fermés à ces plaies urbaines dont le paysan, s’il n’a pas servi, ignore quelquefois jusqu’au nom.

Les classes libérées portent bien, au fond des provinces, frauduleusement, quelques cas isolés, mais se cachant, en voie de guérison, toujours.

L’homme contaminé à sa sortie du régiment, – le rural, s’entend, – ne retourne pas chez soi, n’ose…

Mais son honnêteté dans la maladie, plus stricte que chez le bourgeois ou l’ouvrier des villes, est un peu l’honnêteté, autrefois chansonnée, de l’homme qui ne peut pas faire autrement.

Le village, c’est une grande famille désunie. On y sait tout sans se rien dire ; on y a le propos discret et le silence bavard…

Le paysan n’ignore rien des tares du voisin, en tient un compte exact, bien qu’il montre un visage fermé, rappelant assez le cadre de bois dans lequel sont affichées les publications, aux portes des mairies.

Caudebec n’attacha donc aucune importance à l’écorchure aperçue par hasard, presque, dans le branlebas des réveils d’hiver, aux latrines.

Même il n’y repensait plus lorsque, cinq ou six jours après, l’induration apparut. Il l’avait sentie, la nuit, machinalement, sous son doigt…

Et il dut attendre pendant toute une journée, l’occasion d’une constatation de visu, car il conservait, au régiment, cette pudeur masculine qui abandonne la plupart des hommes, au bout d’une année de présence.

Après la soupe du soir, il s’en alla derrière le Fort et s’inspecta le long d’une haie.

Tout de suite il fut rassuré. Un bouton, ma foi ! c’était un bouton comme il en avait eu souvent à la figure, crut-il. Une éruption l’eût sans doute effrayé. Tandis que ce bobo solitaire, sans suppuration, le laissait quiet. Il se refusait à croire à la gravité d’une maladie qui ne lui causait pas même un chatouillement.

Il se passa plusieurs jours…

L’examen furtif de l’ulcération, la certitude qu’elle ne s’étendait pas, son indolence enfin, tranquillisaient le jeune soldat.

Mais c’était une sécurité moutonneuse, troublée par l’extraordinaire obsession oculaire qu’apporte avec soi toute lésion génitale.

Il attendait impatiemment l’heure de la soupe pour se trouver seul au lavabo, satisfaire, sous prétexte d’ablutions, son inquiète curiosité.

Peut-être, à cette heure, une confidence l’eût-elle sauvé. Mais personne n’avait su sa rencontre du dimanche soir, car il gardait, dans la compagnie, une timidité qu’entretenait, vis-à-vis des anciens soldats, la faveur dont jouissent les hommes de la deuxième portion du contingent. On ne leur pardonnait pas leur renvoi au bout de dix mois, trois ans avant des camarades arrivés au régiment en même temps qu’eux. Et ces derniers venus même, autant par rancune personnelle que par caponnerie, singeaient leurs aînés, s’essayaient aux misères tyranniques de l’ancienneté.

Caudebec se trouva donc naturellement isolé, au milieu même de ses pays, à qui il n’osait se confier, redoutant une indiscrétion de village.

Une après-midi, après l’exercice, une découverte l’émut, cependant.

Au pli de l’aine, il se sentait une grosseur très dure, point douloureuse !… c’était, sous le doigt, comme une noisette…

Pour la première fois, nettement, la femme rencontrée, culbutée, s’implanta dans son souvenir. Des révélations analogues, négligées, le frappaient.

Il se rappelait bien, maintenant, un soldat de sa chambrée, obligé de se coucher au retour d’une marche. Le lendemain, il entrait d’urgence à l’infirmerie.

Or, cet homme, à la connaissance de toute la compagnie, soignait lui-même un accident dont il rapportait l’origine à des amours semblables à celles dans lesquelles le petit Caudebec avait chu. Et le bleu gardait encore dans les oreilles le couplet gueulé par la chambrée et emprunté, pour la circonstance, à la légendaire chanson du fourrier :

 

« À l’inspection général

« Ton poulain t’ servira d’ cheval… »

 

Une chose le rassurait encore : il ne souffrait pas, supportait la fatigue des marches, des exercices… La nuit, il se mettait debout sur son lit, afin de savoir s’il pourrait se lever au réveil.

Il observait aussi. Trop timide pour interroger, il saisissait des bribes de confidences, en rattachait le fil, se creusait la cervelle à chercher le mot de l’énigme, le secret des rouages compliqués qui font de la femme une si puissante machine de destruction.

Un jour qu’il nettoyait le bureau du chef, il put voir, sur le cahier de visite médicale, le nom de la maladie qui avait envoyé son camarade à l’infirmerie.

« Adénite, » ne lui apprit rien.

La tumeur du pli de l’aine ne grossissait pas. L’engorgement ganglionnaire stationnait.

Il était fâché surtout de ne pouvoir, le matin, constater le progrès ou le déclin du mal. Il devait patienter jusqu’au soir, afin de n’être pas surpris, au lavabo, procédant à ses lavages.

Il cherchait à se rappeler la forme, la couleur, la durée des boutons qu’il avait eus sur la figure. Il compta les jours ; il en trouva trente-quatre, depuis le fatal dimanche.

Ce calcul lui rendit une certaine assurance.

La maladie vénérienne, en effet, telle qu’il la dégageait aujourd’hui des racontars de chambrée, devait avoir une marche foudroyante, mettre l’homme sur le flanc, d’un coup.

Enfin, – et c’était en cela que résidait sa plus complète sécurité, – il n’imaginait pas d’infection sans blennorragie, confondait les deux affections, n’admettait pas la présence de l’une tant que l’autre ne s’était pas manifestée.

Et ces notions, cette nosogénie de caserne : – cours à la chandelle, consultations d’anciens au pied des lits, démonstration ad hominem ; tout cela ramassé pêle-mêle et jeté dans cette cervelle de petit paysan, y dansait une carmagnole de sauvages en terre vierge.

 

IV
 

Il allait tous les dimanches chez lui, cependant, avec une permission de théâtre. Et ces sorties, ce bain de sentiment, d’habitudes, de souvenirs, affaiblissaient ses résolutions, trempaient sa chair comme un bain véritable.

C’est ainsi qu’il ajournait indéfiniment une visite au major, d’abord décidée. Au retour de chacun de ses voyages, il envisageait les conséquences d’un séjour à l’infirmerie : privation de permissions indéfinie, consigne à la caserne les dimanches, les longs dimanches…

Mais ses craintes les plus sérieuses, son père les lui donnait.

Celui-ci avait un terrible renom d’honnêteté, au pays. C’était l’ancien soldat de sept ans, le bonhomme en bois, tout d’une pièce, en la caboche de qui s’enfonçaient, comme de grands clous, deux ou trois idées abstraites, inébranlables.

D’une raideur toute militaire, il importait chez soi la discipline à laquelle l’Empire l’avait soumis, d’étroites exigences de sergent instructeur. Son fils, après sa femme, n’était rien qu’une recrue à mettre au pas. Il voulait la famille au port d’arme devant son chef et traversait le ménage comme un caporal sa chambrée. Il était entré dans l’honneur, tel qu’il le comprenait, comme un pied de Chinoise en ces chaussures qui le compriment et le moignonnent, dès l’enfance.

Il n’admettait pas de modifications sociales. L’armée où servait son fils était l’armée d’autrefois ; la vie était la vie, immuable…

— J’ai été libéré au bout de sept ans sans avoir encouru une seule punition.

Et cela était dit rarement, mais d’une voix et avec un regard qui plantaient la note dans la mémoire.

Un souvenir sur lequel il revenait plus volontiers, avait trait à la question d’argent, au régiment.

Pendant ses sept ans de service, non seulement ses parents ne lui avaient pas envoyé un sou, mais il leur faisait parvenir, régulièrement, son épargne trimestrielle : dix francs prélevés sur sa solde et ses travaux en ville.

— Le soldat n’a besoin de rien, ajouta-t-il, lorsque sa femme insinuait que le petit partait la poche vide.

Il le reconduisait à la gare, prenait lui-même son billet.

Et, dans le train, dans le train qui le reconduisait à la caserne, le petit soldat remâchait son baiser sur la joue râpeuse de son père ; il le revoyait dans la ferme, partant, rentrant à des heures fixes suivant un emploi du temps déterminé par la saison, de même qu’au régiment.

De loin, il le reconnaissait à son allure égale, comme rythmée par d’anciennes sonneries que lui seul entendait.

Car cet homme, dans sa jeunesse, avait eu la discipline comme on a la petite vérole : il était resté marqué.

 

V
 

— Tu n’es pas malade ? Comme tu as les yeux fatigués ! lui disait sa mère, ce dimanche-là.

Il protesta, bien qu’il se sentît courbaturé, les articulations douloureuses, comme au soir d’une marche militaire.

Mais quand il reprit le train, il cessa de s’observer, franchement indisposé.

La nuit, il ne dormit pas.

Les paupières tombées, il s’imaginait qu’une main, au-dessus de lui, agitait fébrilement des banderoles, en spirale. Elles se rapprochaient, se rapprochaient de sa tête, y entraient par force, s’enfonçaient en tire-bouchonnant toujours, et continuaient à farandoler sous le crâne dont elles égratignaient les parois.

Les yeux rouverts, la danse s’arrêtait.

La douleur persistait seulement au-dessus des orbites, si vive que sa main égarée cherchait au front deux plaies.

Au jour, il s’assoupit.

Dans la matinée le mal de tête se dissipa, peu à peu, très doucement, comme une fumée. Le jeu des articulations, facilité par l’exercice, se rétablit aussi.

Mais le soir, la souffrance, à nouveau, l’assiégea ; – et, dès lors toutes les nuits se ressemblèrent.

C’était la visite attendue. Le mal frappait aux orbites, comme aux portes du crâne, et les fracturait. Il passait au travers des mains en serre-tête, s’imposait aux fatigues, au besoin de repos…

Alors, le petit soldat fut debout une partie des nuits. Il se levait, passait son pantalon et descendait au lavabo, nu-pieds, afin de ne point réveiller ses camarades. Il remontait, transi, s’asseyait néanmoins sur son lit, quelques minutes, avant de se recoucher.

Et sa rêverie était lugubre dans ce dortoir puant où les respirations embarrassées, tous les bruits, disaient la lourde inconscience du sommeil, cette douceur du non-sentir qui fait trouver si bons les lits de régiment.

Lui seul ne dormait pas.

Sans forces, le matin, il n’allait pas cependant à la visite du major les exemptions de service, pendant la semaine, privant de permission le dimanche.

À part ces insomnies et la courbature, cessant avec le mouvement des membres, Caudebec conservait une quiétude relative. La grosseur dans l’aine n’avait pas disparu, mais, en somme, n’augmentait pas de volume. Quant à la plaie ouverte ailleurs, elle n’empirait pas non plus, restait indolore, avec une tendance à se cicatriser, plutôt.

 

VI
 

Un hasard, la conversation de deux sous-officiers se soignant impudiquement dans leur chambre, devant les hommes qui les brossaient, – et Caudebec savait.

C’était, tout d’un coup, en cette ignorance violemment déchirée, comme un éparpillement de cervelle, l’intelligence déjà étroite, réduite à rien, à la compréhension d’un nom de maladie brutal, agité en pleine sécurité, ainsi qu’un épouvantail au milieu d’un champ nu.

Le changement de milieu, l’effarement de l’arrivée, le tableau quotidiennement présenté de tout ce que le code et les règlements militaires renferment de comminatoire ; le séjour des premiers mois en ce pays ennemi : la chambrée ; l’apprentissage des exigences de la hiérarchie, des obligations de la loi et des asticotements de la discipline ; – il est certain que tout cela donne au crâne d’un Gros-Jean ce qu’on appelle dans le peuple, le coup de marteau, et fait du jeune soldat l’homme à qui serait imposé le parcours d’une interminable rue où il pleuvrait des tuiles.

La surprise, l’appréhension, deviennent alors de l’affolement ou de l’idiotie.

L’affolement s’observe chez la recrue malade ou punie. L’idiotie se rencontre, au cercle des théories initiatrices, dans le regard morne, l’attitude affaissée, cette tête passive de ruminant rêveur, qu’a le bleu à l’audition de l’ânonnement des instructeurs.

Caudebec fut entraîné à la fois par les deux courants. L’état idiotique et la terrifiante obsession alternèrent en lui. Alors, commença, au hasard des conversations surprises, l’application des topiques, inoffensifs comme le calomel, irritants comme la cendre de cigare, la poudre d’alun, le rhum rehaussé de poivre blanc, dix remèdes de chambrée dont l’inutilité, pourtant reconnue, ne décourageait pas le malade.

En outre, mille misères ambiantes l’assaillaient : distractions violemment réprimées, sauvagerie naturelle lui attirant, de la part de ses camarades, un redoublement de méchante humeur. Rebuffades, corvées, exercices supplémentaires, revues de détail, le petit soldat subissait tout, se révélait bonne tête, – le patito dont une réunion d’hommes se passe rarement.

Il connut le supplice des veilles forcées, au lit, en l’expectative d’un chambardement, d’une dégringolade, en plein somme, cul par-dessus tête, dans le désordre de la fourniture ; le supplice du quart d’eau renversé, de haut, sur la figure ; toutes les ignominies de la chambrée ; toutes les lâchetés d’une vingtaine de forts gars s’égayant.

Mais là n’étaient point, cependant, ses majeures inquiétudes.

La nuit, ne dormant point, il faisait des calculs hypothétiques, triturait des hésitations, ramassait des projets abandonnés, repris, relâchés…

Après avoir résolu d’aller à la visite, tout de suite, il écartait cette détermination devant les conséquences probables qu’elle entraînerait.

Le colonel, en effet, venait de rappeler, au rapport, les mesures que lui dictait la fréquence de certains accidents, encombrant l’infirmerie, tout d’un coup, au point de nécessiter une évacuation partielle sur l’hôpital.

Tout militaire qui ne dénonçait pas la femme contaminée ou qui présentait à l’examen du major une affection trop ancienne, celui-là encourait, dans le premier cas, quinze jours et, dans l’autre cas, trente jours de consigne.

Caudebec, réunissant les deux motifs, devait s’attendre à une punition exemplaire. Car la femme, il ne l’avait jamais revue. Ç’avait été l’objet qu’on se passe de main en main, sans le regarder, pour détourner de soi l’attention, – dans le jeu du furet.

L’avertissement du chef de corps l’intimida… Comme on ne subissait la peine prononcée qu’à l’expiration du traitement à l’infirmerie, il se jugeait condamné à ne plus retourner chez lui pendant ses trois derniers mois de service.

Et il défaillait à la pensée que son père viendrait, saurait tout… Puis, même s’il réussissait à lui cacher la vérité jusqu’à l’époque du renvoi de sa classe, tout danger serait-il conjuré ?

Des théories ressassées, ce qu’il avait surtout retenu, c’est que les hommes de la deuxième portion ayant subi de graves punitions ou fait une absence d’une durée excédant trente jours, ces hommes pouvaient être maintenus au corps pendant un laps de temps fixé par le général.

Alors les autres, ses pays, rentreraient sans lui ? On viendrait l’attendre à la gare et il ne serait point parmi les libérés…

Son père le tuerait.

Il le posait droit dans sa rigidité de vieux soldat irréprochable… Pas un jour de punition ; pas une heure d’indisposition ; – et cela pendant sept ans !

— Non, jamais je n’oserai retourner là-bas !

Des fois, pourtant, un espoir lui restait. Après tout, peut-être s’exagérait-il la malignité de l’accident.

Il imagina une guérison miraculeuse, puis retomba dans ses doutes, ses peurs… Heureusement, il n’avait rien à redouter des visites de santé, – mensuelles, disent les règlements.

Aussi bien, les jeunes soldats n’avaient plus défilé devant le major depuis leur arrivée au régiment ; quant aux anciens, ils assuraient qu’on ne les avait pas examinés deux fois en dix-huit mois…

 

VII
 

La visite.

Au Fort, pour le bataillon détaché, c’est une petite salle étroite, à fenêtre grillée, sans autres meubles qu’une armoire à médicaments, une table et deux bancs de troupe, le lit de l’infirmier.

Sur la table, les cahiers des compagnies, des bandes de linge blanc, une spatule, le crayon : un petit bâton dont une extrémité, fendue en quatre, forme pince et retient la pierre infernale, qu’assujettit, en outre, un écheveau de gros fil, enroulé comme au tuyau d’une pipe. Il paraît que c’est solide. Le crayon explore les bouches, à tête renversée. On raconte qu’un jour, le nitrate d’argent s’est détaché…

Comme les malades sont peu nombreux ce matin, on leur permet l’accès de la salle, tandis que, dans le couloir où ils piétinent habituellement, le vent joue aux quatre coins.

À la fenêtre, l’infirmier guette.

Le sergent de planton signale le major. Ce n’est point l’aide aujourd’hui, empêché sans doute ; c’est le vieux, le médecin à quatre galons, – l’Âne.

— À vos rangs… Fixe !…

Tassement muet du troupeau des malades ; le bonhomme entre brusquement, va s’asseoir.

Il est petit, chauve, avec une tête en cire, et une moustache qu’on dirait postiche. On lui préfère l’aide-major, qui reconnaît moins, mais qui soigne mieux.

Il appelle des noms sur le registre des compagnies… Le sergent de semaine pousse devant la table le soldat désigné.

— Et vous ?

L’autre dit son mal. Le major lève à peine les yeux, écrit, d’une plume qui grince, quelque chose, – et passe au suivant.

Ceux qu’il a reconnus la veille, il ne les regarde pas même. Avec une écorchure au pied, on peut tirer huit jours.

Il arrive à la 4e compagnie. Il marmonne :

— Charmes, sergent.

Le sergent s’avance, déjà déculotté. C’est un de ceux que le petit Caudebec a surpris, se soignant dans sa chambre.

Le major s’est froncé, embêté d’être arrêté par une opération qui va éterniser sa visite.

— Depuis quand avez-vous cela ?

Le sous-officier balbutie.

— Ah ! vous ne voulez pas venir me voir quand il en est temps encore… Je vais vous faire saler par le colonel, mon petit… Pour le moment, vous avez un beau paraphimosis. Couchez-vous là et préparez-vous à jouir.

Caudebec ne bouge, attendant son tour. Il a été vu la veille, au lavabo, où il continue à se soigner, discrètement.

Son sergent l’a porté malade d’office, non par devoir ou compassion, simplement pour lui flanquer la frousse.

Mais, au contraire, Caudebec s’est senti momentanément soulagé, heureux de cette violence, heureux qu’on lui imposât une résolution qu’il n’osait prendre.

Il n’envisage plus rien : les punitions, son départ retardé, le justicier son père.

Il va se soigner ; il guérira.

Il est venu à la visite, honteux quand même, avec la tentation, au dernier moment, d’annoncer… des coliques, de la constipation, des maux de dents, n’importe quoi.

— Levez les genoux… là… Vous, empêchez-le de remuer, hein !

Le major et l’infirmier lui cachent le patient… L’opérateur s’est cassé en deux ; la tête plonge, se penche sur quelque chose qui geint dit : « Mon Dieu !… mon Dieu !… »

Pourtant on sent que le sous-officier se raidit, a souci de la hiérarchie jusque dans la douleur, y introduit, devant les hommes, l’autorité du galon, l’ancienneté des services…

C’est le sergent Charmes qui souffre.

Le petit Caudebec sue à fines gouttelettes, voudrait être loin, loin…

— Maman !…

C’est fini.

— Votre mère n’a rien à voir ici, mon garçon, dit le major au sous-officier, qui n’a pu surmonter cette suprême défaillance.

Et il le laisse pantelant, le ventre nu, s’essuie les mains, retourne à sa table.

— Caudebec… Qu’est-ce que vous avez ?

Le petit soldat hésite une seconde, puis ouvre la bouche, sans rien répondre.

— Baissez-vous… renversez la tête.

D’une spatule indifférente, le major abaisse la langue, regarde dans la gorge. Le fond en est rouge. C’est l’angine des syphilitiques.

— Oui, un peu d’angine, dit le médecin, allez…

Et à l’infirmier :

— Donnez-lui un verre de sulfate de soude.

Puis il écrit, sur le cahier : exempt de service, signe, s’en va précipitamment, pendant que l’infirmier essuie la spatule, d’un geste lent et machinal, intéressé davantage par l’hypnotisme du sergent contemplant son ventre, avec un regard d’accouchée…

 

VIII
 

La compagnie le savait.

Ce fut, pour Caudebec, un mois terrible. Sa sauvagerie, jusque-là, ne lui avait attiré que des corvées pénibles. En somme, c’était un bon petit soldat, très soumis, très courageux ;… la bonne tête, mais sans le ridicule, le défaut ou la naïveté trop grande qui la consacre, au régiment comme au collège et dans les ateliers.

La découverte qu’avait faite la compagnie combla cette lacune, rassembla sur le petit soldat les plaisanteries féroces et faciles des anciens et l’aboiement grêle des bleus mêmes, dont le zèle masquait la peur d’identiques avanies.

C’était le matin, surtout, au réveil, que fusait cet esprit de caserne, léger à la façon des repas à la gamelle.

À couvertures rejetées dans un glorieux étalage des corps, les comparaisons s’imposaient. – « C’était propre, ça !… Caudebec était incapable d’en montrer autant… »

Et quand il se levait, tous les hommes, successivement, venaient visiter son lit, pour voir, disaient-ils, si rien n’y était tombé, pendant la nuit.

Une scie, ce fut « le cadeau »… Quelle était la pucelle qui lui avait fait ce cadeau ? On ne pouvait plus prononcer le mot, dans la chambrée, sans que l’allusion fût relevée. Il y eut le petit cadeau, qui donnait droit à une entrée à l’infirmerie, et le CADEAU qui ouvrait toutes grandes les portes de l’hôpital.

Caudebec n’était pas retourné à la visite. Le sergent, son tour joué, s’en fichait… Le premier même, aux inspections, il plaisantait le bleu.

— Vous ne m’avez pas tout montré ; il y a quelque chose qui n’est pas suffisamment astiqué.

Un rire énorme courait le long des lits.

Un jour, on annonça la visite de santé. Et l’on rassurait Caudebec, d’avance.

— Le major n’y verra rien, va, pas plus que la première fois.

On répétait la scène ; on lui indiquait la pose à prendre, à contre-jour, pour faciliter la tricherie :

Les « pays », cependant, pour paraître savants, recommandaient des remèdes.

En vidant des cartouches de tir réduit qu’avait volontiers procurées un sapeur, on obtint de la poudre que Caudebec avala, délayée.

Ne recevant pas d’argent, sinon dix sous glissés furtivement par sa mère, le dimanche, il devait prélever sur ses prêts la somme de ses achats de préparations pharmaceutiques, voire de cigares qu’il fumait et dont il conservait précieusement la cendre pour en expérimenter les propriétés vantées.

Et c’était ce manque d’argent qui lui avait fait encore abandonner le projet d’une consultation civile. Puis le médecin, dans les campagnes, n’apparaît jamais sans un cortège de drogues chères. L’enterrement est meilleur marché que la maladie.

Une vie infernale commença. Surveillé dans la chambrée, traqué au lavabo même, Caudebec ne descendait plus que la nuit. Il s’arrêtait dans l’escalier, sous les lampes, pour s’examiner, attentif au claquement des portes, au bruit des godillots sonnant sur les marches et annonçant une descente.

C’était là qu’il essayait ses remèdes, en hâte. Ses cheveux tombèrent.

Maintenant, le dimanche, chez lui, il s’enfermait, passait une heure à se regarder, en changeant de linge, à se peigner pour constater les ravages de l’alopécie.

Il se montrait ensuite prostré, avec une défiance, l’attitude inquiète, le qui-vive permanent des bêtes souvent battues.

— Comme tu es loup, disait sa mère. Ben ! ils ne t’ont pas dégourdi au régiment.

« À quoi penses-tu, mon pauvre petit gars ?

Ou bien :

— As-tu le visage boutonneux, Seigneur Dieu ! le front surtout !…

— C’est le shako, déclarait le père… Et puis les marches, les chaleurs… C’est très bon, ça met en mouvement le sang.

Et le bleu se raidissait, d’un ressort extraordinaire, assistant à toutes les manœuvres, à peine soutenu par sa gamelle qu’il ne vidait plus, la déglutition trop pénible, – sans goût d’ailleurs.

Il lui arriva de divaguer, la nuit.

Alors, comme on lui rapportait, au réveil, ses cauchemars, il se tint éveillé le plus tard qu’il put. Il comprenait qu’il dût parler en dormant ; il se sentait devenir fou dans l’obsession grandissante de ce mal qui le mangeait lentement, le poussait au fumier.

Un jour, un ancien le bouscula, l’accusant de s’être essuyé avec sa serviette. Ce fut le signal d’une quarantaine sévère. On relégua sa cuiller au bout de la planche à pain ; son quart fut l’objet d’une surveillance spéciale. Et personne n’eût mangé dans sa gamelle.

Lui-même se prit en dégoût.

La plaie, irritée maintenant par les applications de septiques, saignait, tachait le linge, douloureuse. Il vola des chiffons pour isoler la partie malade des chemises qu’on blanchissait chez lui.

Sérieusement, la nuit, il songea à l’impossibilité de rentrer au pays, désormais. Au bout de huit jours, ses parents sauraient tout ; les indiscrétions de ses camarades répandraient la nouvelle : ce serait horrible.

Il avait entendu citer des cas. Des hommes libérés n’osaient retourner au village, souillés, montrés au doigt par les filles, immariables, à dix lieues à la ronde, – même guéris.

Et ceux-là, peut-être, n’avaient pas le père qu’était Caudebec père.

Il prendrait une fourche, la piquerait dans les reins du maudit et le jetterait dehors, comme ces bottes de paille qu’on lance par les fenêtres dans la voiture qui attend dessous.

Et le petit soldat revoyait en vision, comme pour la dernière fois, le pays, tout le pays, la campagne et le ciel élargis, à la descente du train, loin de la ville de garnison, des casernes, des glacis lépreux, des forts accroupis sur les hauteurs et barrant l’horizon.

Et, cependant, par les êtres, une corrélation étroite unissait les tableaux ; ses parents, invraisemblablement, le ramenaient au quartier : sa mère, si parfaitement disciplinée qu’elle se levait à l’arrivée de son homme, comme, dans la chambrée, si l’on crie : « Fixe » ; – son père, si différent des soldats-laboureurs d’opéra-comique, en bonnet de police, une bêche aux mains, ni militaires ni paysans, sentimentales rengaines qu’essaie d’expliquer la singerie attendrissante du costume.

De « l’ordonnance », on sentait que le père Caudebec, lui, avait gardé seulement les chemises, ces chemises de grosse toile que le corps n’assouplit pas et qui semblent, au contraire, lui imposer leur rigidité.

Toute la discipline, en somme, ce linge de régiment.

Encore une fois, l’obsédé s’échappe du cauchemar des réalités ; encore une fois, il fait le silence dans sa pensée pour y réentendre distinctement l’entendu, et ferme l’oreille aux bruits extérieurs pour écouter le passé dans la confidence des souvenirs.

C’est, d’abord, une tête rousse de petite fille, des yeux ensommeillés, cillant éperdument, comme des bluets sur les colzas, dans la lumière déchirante du matin.

Mais cette évocation est douloureuse encore ; ses regrets charrient la sanie. Il repousse l’apparition, lui substitue, pour l’effacer tout à fait, l’épouvantable figure, presque imaginaire, de la femme qui l’a empoisonné. Et quand la vision se brouille jusqu’à l’affolement, jusqu’à la danse des idées sous le crâne, cette garce n’est plus qu’une grosse bête tranquille parmi les verdures et les volailles de la petite ferme, dans son cadre de pommiers…

Mais il se dérobe et elle le suit ; elle le suit sur la route balayée de soleil, dans les sentiers qui montent au ciel, et le long des récoltes dont les longues traînes se déploient au flanc des collines, ainsi que des robes claires à volants fleuris.

C’est là qu’il n’ira plus, là qu’il est allé pour la dernière fois, car il préfère tout à cette fin de Job, que lui peignent des réminiscences scolaires, – de Job grattant ses ulcères avec un tesson, sur les fumiers, au grand soleil qui hâte les pourritures !…

Terrifié, en une demi-somnolence qui met de la réalité dans le rêve, le petit Caudebec jette un cri…

Un homme, deux hommes s’éveillent.

— C’est encore le bleu…

— Fous-lui ton godillot sur la gueule !

Et, tout à fait réveillé par l’éraflure que lui fait au front, en tombant, l’épaisse chaussure, le soldat ne se rendort pas, pleurerait presque, dans cette hostilité ambiante, silencieuse, où la volonté se suicide, à la basse incitation des choses…

 

IX
 

La chambrée.

Une danse de cannibales autour d’un lit, puis les cris :

— La visite !… la visite !… À la patience !…

On a fermé la porte : les caporaux ont disparu afin de pouvoir décliner toute responsabilité ; seuls, parmi les gradés, le fourrier et un sergent, cachant leurs galons sous des bourgerons de toile, se sont glissés dans le groupe, pour voir…

Caudebec, assis sur son lit, hébété, attend… « Passer la visite », il sait ce que c’est. Les anciens se prêtent au jeu, se couchent d’eux-mêmes, volontiers.

Il ne croit pas qu’on lui fasse violence ; la plaisanterie s’arrêtera à la menace.

Mais un soldat le saisit par les reins, le renverse en arrière ; deux autres le maintiennent, pendant qu’un quatrième, rapidement, le déculotte.

Et des mains, au-dessus de sa tête, vont et viennent, cherchent à se fixer : une main armée d’une patience, une main brandissant une brosse à souliers ; une main offrant du cirage, au bout d’un bâton…

Il comprend, se dégage, d’un effort, saute sur son ceinturon, dégaine…

Il s’est fait un cercle autour de lui.

On a toujours observé beaucoup plus de lâcheté chez le soldat en bande que chez le soldat seul.

Calmé, le petit Caudebec pose, néanmoins, à côté de lui, son sabre nu. Puis il se reculotte, pendant que le groupe se disperse en ricanant, vexé.

Cette nuit-là, il campa trois fois.

 

X
 

Il passa le dimanche suivant sur son lit, la permission d’aller à Saint-Romain lui ayant été refusée.

Il resta toute l’après-midi ainsi couché, en grande tenue, ceinturon bouclé, son shako sur la poitrine, comme prêt à sortir.

Il avait son air loup de petit sauvage, des yeux immobiles qui regardaient dans sa pensée.

Et c’est horrible ce qu’ils voient : l’éparpillement interne d’une cervelle, par un coup de feu qui ne lui aurait pas donné d’issue en respectant la boîte crânienne.

Les idées là dedans : des grains dans un van.

Des figures s’enfoncent dans des paysages. Un train siffle, broie de la vie hurlante, s’arrête net ; des wagons, il descend des soldats, des soldats, des soldats, qui disparaissent dans des blouses, des jupes, sous des coiffes.

Une blouse, une jupe et une coiffe attendent cependant, cherchent des yeux, s’ennuyant de ne rien envelopper, de ne se pencher sur rien…

— Où donc est le petit des Caudebec ?

— Comment, vous ne savez pas ?…

La réponse est coupée par un départ du train qui remoud de la bouillie sanglante, tout de suite mangée par la bonne verdure, bue par le soleil, très haut, dans une sérénité compatissante.

Quand sonna la soupe du soir, il ne se leva pas ; mais une heure avant l’appel, il sauta vivement à bas du lit, rectifia sa tenue et sortit.

Des soldats qui rentraient le rencontrèrent à neuf heures dans Boulogne ; des permissionnaires le virent à dix heures à Sanvic. Ensuite, il avait dû se diriger vers le bois des Hallates, car un sous-officier disait l’avoir arrêté, aux Acacias, pour l’inviter à remettre son shako qu’il portait sous le bras. À minuit seulement, on le retrouvait dans les rues de la ville.

Le douanier de ronde qui, le lendemain, rapporta sa coiffure, se rappelait exactement avoir vu un soldat rôder sur le quai d’Orléans, se glisser derrière des balles de coton…

— J’ai cru qu’il se cachait pour poser culotte, alors j’ai fait celui qui ne voit rien…

 

XI
 

Un navire à quai. Entre le navire et le quai, un homme de corpulence moyenne risquerait d’être écrasé.

Au fond de cette étroite ruelle, dans l’eau noire du bassin, la lumière d’une lanterne accrochée au flanc du navire, dansait, solliciteuse, comme une flamme de bougie dans l’obscure façade d’une maison louche.

Le petit Caudebec, posément avait quitté son shako, gardé son sabre, sa tunique et ses épaulettes, pour peser plus lourd, et s’était laissé couler dans la ruelle, – ayant entendu dire que les noyés qui passaient sous un bateau étaient perdus, irretrouvables.

 

XII
 

Le cadavre fut repêché, deux jours après, grâce aux indications du douanier.

Le père Caudebec, averti par la gendarmerie de la disparition de son fils, vint à la caserne, se renseigna, sur tout : maladie, suicide probable…

Il ne souffla mot, repartit une heure après.

Mais quand le comptable de l’hôpital écrivit à Saint-Romain pour savoir si les parents réclamaient le corps, il reçut cette réponse :

 

« Il a crevé chez vous ; gardez-le

« Brûlez le linge.

« CAUDEBEC. »

 

On ne les vit pas à l’enterrement, ni lui ni la mère, – rigoureusement consignée à la ferme.

Il n’y eut, pour la conduite au cimetière, que le commandant de la compagnie et le piquet réglementaire, quelques hommes qui se félicitèrent de couper à l’exercice, – jusqu’à la sortie de la chapelle, mais qui se plaignirent amèrement de la corvée, quand il leur fallut accompagner le convoi jusqu’au bout.

 

— C’est tout de même idiot de s’être tué pour ça, disait, en revenant, le capitaine, dans le bureau de son sergent-major.

Et il ajouta :

— Moi, j’ai toujours vécu avec… Je me rappelle, en 70, pendant la campagne, oui ; je pissais du vitriol…

Le sous-officier souligna cette déclaration d’un rire d’inférieur ; puis :

— Il en faut sept pour faire un homme, conclut-il, avec esprit.

Et, en causant, il portait la mutation, sur le livre de détail, 1ère partie, d’abord, enfin sur la feuille de journées :

« M/49. – Caudebec, soldat de 2e classe. Manquant à l’appel du soir, le 19 juillet ; retrouvé mort, asphyxié par immersion, le 21 dudit, rayé des contrôles le même jour. »

CLOCLO

Lorsque le bataillon venant de Rouen prit possession de la caserne du Pollet, évacuée la veille par le détachement qui rentrait au Havre, les sous-officiers trouvèrent dans leurs chambres, au fond des placards et des tiroirs, sur les tables ou épinglée au mur, une petite carte de publicité portant cet en-tête :

 

Café de l’Avenir.

ANTONIN CIRIEUL

Quai Duquesne.

 

Les marges et le dos de quelques-unes de ces cartes étaient salis de notes au crayon, appelant l’attention des militaires sur l’établissement.

« Les sergents-majors et les adjudants recommandent à leurs successeurs le café de l’Avenir. – Allez chez Cirieul ! – Cirieul père, Cirieul mère, Cirieul fille… – Cloclo ! Vive Cloclo !… Adieu Cloclo, oh ! oh ! oh !… »

Et les deux syllabes de ce nom, obstinément répété, faisaient, en tombant des lèvres qui les épelaient, le bruit de deux grosses larmes de regret comique.

Le jour même de leur arrivée, dans l’après-midi, les sous-officiers furent priés, par lettre collective pour chaque grade, au punch que leur offrait le patron du café.

C’était l’estaminet de province, la salle étroite et basse avec ses deux rangées de petites tables de marbre monopèdes, fixées au sol à si brève distance des banquettes garnies de velours rouge teigneux, que les consommateurs se trouvaient emprisonnés, le ventre barré, comme des babies au fond de leur chaise fermée.

La continuelle présence des Cirieul, que l’exiguïté du local obligeait à jeter une nappe sur un coin de table, aux heures des repas, créait, à la longue, une intimité quasi-familiale entre les habitués du café et les trois personnes qui l’exploitaient.

Et le courant sympathique glissait des êtres aux choses, au comptoir surélevé, encombré de fioles, où présidait Mme Cirieul, sous la protection d’une atroce allégorie : l’Avenir de la France.

Au mur, quatre tableaux plus petits retraçaient l’odyssée d’un officier de zouaves, en Afrique ; et l’on était définitivement conquis par deux chromos : l’enfant qui met de la bouillie dans son bas, composition si éminemment spirituelle, qu’un peintre n’avait pu résister à la tentation de lui donner le rajeunissement d’une réédition, en remplaçant simplement le bas par une montre.

La réception des sous-officiers fut cordiale. Ils trouvèrent charmants le père Cirieul, un petit gros homme à ventre en pointe et à côtelettes de maître d’hôtel, et sa femme, une personne posée, dont le comme il faut figé n’autorisait que les grâces fades s’harmonisant avec le commerce du sucre dans les petits plateaux, les attributions automatiques des patronnes accessibles.

Ce fut elle qui, vers 9 heures, dit à son mari :

— Clotilde peut servir le punch.

Alors il s’étonna, élevant la voix.

— Tiens ! c’est vrai, où donc est Clotilde ?

Il disparut une minute, ramena une grande jeune fille qu’il présenta d’un geste aimable pendant qu’elle s’avançait sans gêne, le regard franc, vers cette quinzaine d’hommes qui la dévisageaient curieusement. Et elle leur plut tout de suite, point jolie, les extrémités épaisses, la bouche affligée d’une denture ruinée de Normande, mais rachetant ces imperfections par une chair à caprice, provocante, qu’offraient les yeux, les lèvres saignantes, et qui s’offrait elle-même, seins braqués, dans une révolte de jeunesse et de glorieuse santé.

Les sous-officiers restaient troublés…

Quand ils se retirèrent, vers dix heures, les Cirieul comprirent que leur café était adopté.

— J’espère que nous nous reverrons, messieurs…

Et leur poignée de main un peu fébrile, leur rire de vaillance, en s’en allant ; jusqu’à ce muet contentement crevant en d’expressives bourrades, tout cela les disait gagnés.

Ils le furent sans conteste lorsqu’ils eurent retrouvé, en rentrant, les cartes-réclame de leur hôte.

— Cloclo ?… Mais c’est leur fille !… Vous avez bien entendu ; ils l’appellent, eux, Clotilde…

Ce fut une joie, cette découverte. Ils chansonnaient la belle fille, amusés par ce nom de tendresse familière, cette réduplication de syllabes évoquant à miracle l’image des croissances jumelles, le bien-en-chair des insatiables amoureuses.

Mais l’acclamation finale fut pour un sergent dont l’euphémisme de caserne, en matière de conclusion, traduisait la pensée de tous :

— Faudra tâcher de l’apprivoiser, c’t’ enfant !

Aussi bien les essais pratiqués, pendant deux mois, en ce sens, firent du café de l’Avenir le rendez-vous des sous-officiers du bataillon.

Les renseignements qu’ils avaient recueillis sur la jeune fille n’étaient pas de nature à les rebuter. Cent personnes, à Dieppe, rapportaient le départ en sourdine de Mlle Cirieul avec un petit sous-lieutenant de la fraction envoyée de Rouen pour tenir garnison au Pollet. L’officier, sachant bien qu’il serait promu lieutenant pendant le congé d’un mois qu’il avait sollicité, renvoyait, en effet, Clotilde à ses parents, tout simplement, lorsque l’ordre de rejoindre son nouveau corps lui était signifié.

L’aventure avait transpiré, malgré le soin que prenaient les parents d’inventer une histoire expliquant l’absence de leur enfant. Et les sous-officiers, devinant là une succession ouverte, ce culte pour la culotte rouge auquel semblent vouées les filles qui, de prime abord, y ont sacrifié, adjudants et sergents-majors prirent l’habitude d’aller « à l’Avenir », comme ils disaient laconiquement.

Et Clotilde était devenue Cloclo, dans les chambres des gradés, bien que son attitude, vis-à-vis des candidats qu’elle enflammait, ne permît pas aux conjectures de s’égarer sur aucun d’entre eux.

Tout cela, le nouveau bataillon le sut vaguement ; et ces demi-révélations, le dévergondage quasi énigmatique de cette fille à qui l’on ne pouvait donner positivement plus d’un amant, – ces piquantes incertitudes firent plutôt la gloire de l’établissement qu’une réputation de plaisirs carrément offerts et de complaisances faciles.

L’accueil était décent, ne variait pas. À l’heure où les sous-officiers arrivaient, les Cirieul terminaient leur repas. Ils avaient un sourire engageant, le père des poignées de main à revendre, comme au théâtre, après chaque tirade. Tandis que sa fille servait, il allait prendre au râtelier les pipes de ces messieurs, – une attention dont il savait doubler le prix en introduisant lui-même, tous les soirs, un fétu dans les tuyaux que d’épais jus obstruaient.

Ah ! dame, ils pouvaient le répéter, sa femme et lui : l’estaminet, tel qu’ils le comprenaient, tel qu’ils s’efforçaient d’aménager le leur, c’était le second chez soi, un refuge hors de la caserne, un coin de tranquillité où l’on put faire sa partie et fumer en causant.

Et les travaux d’aiguille auxquels se livraient les deux femmes, dès que la table était desservie, ces travaux ne les empêchaient pas de jeter dans la conversation une remarque, une question, un mot. Peu à peu, Mme Cirieul s’insinuait, se faisait maman, pénétrait dans la vie des gens, sondait leur caractère, leurs goûts, leurs habitudes, les confessait avec des réticences d’excuse, des gronderies qui allaient au fond des absences, en scrutaient le motif.

— On a encore été consigné… On n’est donc pas sage ?… Nous le disions, Clotilde et moi, il y a huit jours qu’on ne vous a vu.

Et encore :

— Nous ne vous avons rien fait, n’est-ce pas ? Le père vous croyait fâché.

Les naïfs ronronnaient, se frottaient contre ces remontrances à voix câline, jouissaient d’une situation équivoque qui devait, croyaient-ils, donner d’eux une crâne opinion à Cloclo.

Car ils venaient uniquement pour elle, déployant ces grâces de merlan faraud qui trahissent la balourdise originelle du rural mal dégauchi, avec ses callosités, sa forte odeur de terroir, opiniâtres sous le vernis d’élégance louche et l’arôme violent des basses eaux de toilette.

La jeune fille, toujours souriante, sans préférence notable, se prêtait aux mille jeux qu’imaginaient ses adorateurs pour lui faire leur cour. C’étaient d’oiseuses demandes, dans un sourire, des frôlements, des galanteries étranglées… Les plus hardis se risquaient à réclamer à Cloclo une épingle à cheveux pour débourrer leur pipe, ou bien une allumette qu’elle enflammait, puis tenait un moment au-dessus de sa tête, d’un mouvement qui remontait le sein, tendait l’étoffe.

Les soirées coulaient ainsi, dans une paix fade, toutes les mêmes.

Des défections, cependant, furent enregistrées.

Quelques sergents et fourriers, gênés par la présence des adjudants, se mettaient en quête de maisons plus drôles, où leur gaieté pût sonner librement.

Maintenant, le cercle d’habitués se resserrait ; ils n’étaient plus que sept ou huit fidèles, deux notamment, le sergent-major Lombard et l’adjudant Durieu, de la 4e compagnie, – des chauds-de-la-pince, disaient les camarades, – de braves garçons, affirmait Mme Cirieul, touchée de leur assiduité.

C’étaient deux blonds. Mince, la moustache peu fournie et frisottante, les yeux d’un gris qui s’effarait, tournait au bleu vague sous les avanies de métier, Durieu avait une de ces têtes insignifiantes qui plaisent aux filles. L’ancien garçon coiffeur bestiasse, le joli homme, le gradé cassant, s’étaient fondus en un type unique résumant dix années de caserne, les dernières comptant double, gâchées par les besognes ingrates de ce pion dans la Compagnie, – l’adjudant.

Durieu, touchant au terme de son premier rengagement, classé passablement à la suite des examens qu’il avait dû subir, attendait sa nomination à l’un des emplois civils concédés par l’État aux anciens sous-officiers.

Petit, trapu, tout jeune, à la coule, suivant l’expression consacrée au régiment, Lombard, sergent-major au bout de deux ans de service à peine, zutait la corvée obligatoire et criait : la classe ! Franc-Comtois, mais ayant fait un long stage dans une banque de Paris, il amusait ses camarades par une fantaisie toujours en éveil, une habitude de jouer tout ce qu’il racontait, parodiant ses chefs, leurs tics, leurs gestes, leurs inflexions de voix, avec une drôlerie de rendu qui chatouillait. Mme Cirieul l’aimait surtout à cause de la clientèle qu’il entraînait ou retenait, tandis que l’intérêt qu’elle témoignait à Durieu, plus réservé, semblait servir d’autres visées.

Quand il venait seul, doucement, ponctuant ses questions de biais d’un regard rapide par-dessus son ouvrage, elle pesait l’homme.

— Comme ça, vous abandonnez le métier, monsieur Durieu ?

— Oui, madame.

— Aussi combien de fois ai-je répété à ma fille, – elle peut le dire, – ce garçon-là ne restera pas ici.

Si, d’aventure, la situation qui est faite au sous-officier rengagé, à son départ, paraissait intriguer un habitué du café, Mme Cirieul amenait adroitement l’adjudant à se rabâcher, à l’édifier de façon précise, en débrouillant enfin, pour elle personnellement, l’écheveau des lois qui régissent la matière : Loi du 27 juillet 1872 ; loi du 24 juillet 1873 ; décret du 28 octobre 1874 ; circulaire du 27 avril 1875 ; loi du 23 juillet 1881, etc…

— N’est-ce pas, monsieur Durieu ?… Il vous est permis d’attendre au régiment l’emploi que vous avez sollicité…

— Un an au plus, à compter du jour de ma libération, et en qualité de commissionné, oui, madame.

— C’est la Guerre ou l’Intérieur, que vous avez demandé, je crois.

— En raison des vacances qui se sont produites dans ces départements, oui ; j’attends toujours la solution que mon numéro de classement me faisait espérer plus prompte.

— C’est vrai ; mais vous n’êtes point trop à plaindre encore : la solde et… l’argent que peuvent vous envoyer vos parents…

Elle en arrivait là, toujours, arrachant à Durieu, par échappées, des confidences sur sa famille, des cultivateurs, sans doute aisés, qui exploitaient une ferme aux environs de la Ferté-sous-Jouarre.

L’adjudant, cependant, ne s’expliquait pas carrément, souriait avec des protestations minaudières, flatté, au fond, de ce doute qu’aiment à susciter, chez un étranger, les gens d’humble extraction.

— Il est « bien de chez lui », conclut Mme Cirieul, en un langage provincial où le culte secret de la Normande corroborait les rêves de la mère.

Ce fut alors que, sur une base d’opérations définitivement arrêtée, le siège du sous-officier commença.

Il venait, maintenant, régulièrement tous les soirs, restait le dernier, jusqu’à la fermeture du café.

Le hasard lui ménageait avec Cloclo des tête-à-tête de quelques minutes, dont il se contentait, hésitant à en tirer une jouissance de souvenir fondée sur de réelles privautés. De sa place, choisie exprès à droite du comptoir où se tenait la jeune fille, il se donnait l’illusion d’une intimité désirée, en de courts colloques banals où, dans le murmure des voix baissées, la conversation tombait au chuchotement.

Il la dévisageait brutalement, semblait demander à la belle tranquillité de cette chair saine le mot de la fuite avec le sous-lieutenant ; et, certains soirs, il en arrivait à ranger parmi les potins de petite ville cette constatation du goût qu’aurait montré la jeune fille pour la culotte rouge et le galon d’or.

En soi, cependant, très profondément dominait quelquefois le désir d’une certitude encourageant son espoir par le précédent qu’elle eût établi.

Les plaisanteries des camarades, quittant le café ostensiblement, vers neuf heures, devenaient pénibles.

Durieu, à sa rentrée à la caserne, était harcelé de questions.

— Ça va-t-il ?… Où en es-tu ?… Faut pas être pressé !…

Il devinait, sous cet intérêt narquois qu’on lui témoignait, le dépit, l’envie sourde, une gageure peut-être, incitant seule les sous-officiers à le suivre au café pour l’observer et régler leur conduite sur l’issue qu’aurait l’aventure.

Brusquement il se déclara. Pendant une absence des parents, un soir, il jeta une lettre d’aveu sur les genoux de la jeune fille…

Elle serra le papier sans émotion apparente.

Le lendemain, il la trouvait souriante, sans un regard discret d’entente devant sa gêne, son hésitation inquiète.

Mais le dimanche suivant, à l’heure de l’absinthe, comme il s’était attardé à causer :

— Voulez-vous dîner avec nous, monsieur Durieu ? dit rondement le père Cirieul.

Et avant qu’il eût accepté :

— Mets un couvert de plus, petite ; M. l’adjudant est des nôtres.

Quelques jours après il conduisit « ces dames » au théâtre où quelque troupe de passage donnait une représentation.

Alors, il fut de la maison. En ces côte-à-côte de quelques heures, Clotilde et Durieu consommaient une prise de possession morale qui est comme la préface explicative d’abandons plus complets.

En dehors des considérations qu’appréciaient spécialement ses parents, l’adjudant ne déplaisait pas à Clotilde, disposée même à prendre pour de la distinction cette raideur dans des poses affectées que conservent longtemps au régiment les ruraux galonnés.

Quant à Durieu, jugeant inutile d’envisager les conséquences de l’acte prémédité, il en venait à glisser sur le passé de Cloclo, comme sur quelque chose de peu propre, peut-être, mais avec le léger soupir de l’homme à qui le faux pas évité rend plus douce la conversation de son équilibre…

Il triomphait, d’ailleurs, pleinement. Sous une réserve transparente dont des bouffées d’infatuation soulevaient le voile léger, ses camarades croyaient voir la fin du siège et désertaient le café où rien ne les attirait plus.

Durieu dînait là souvent, le dimanche, à côté de la jeune fille. Et il semblait, maintenant, que l’atmosphère s’alourdît autour d’eux, séchant leurs lèvres, brûlant leurs yeux, faisant vaciller leur langue, dans l’intensité magnétique des fluides oppressifs. Devant cette chair évidemment révolutionnée, ses sens s’énervaient, comme devant la foule menaçante, une troupe à qui l’on a défendu de tirer. Le café fermé, quand il s’en allait, l’adjudant devait courir vers la plage, y choir dans des amours plus faciles, la peur d’une indiscrétion et le souci de sa dignité, dans l’ordre hiérarchique, lui rendant inaccessible le 44, l’unique maison où défilait, comme à une contre-visite de santé, toute la garnison.

Vint le bal de la mi-carême où Durieu conduisit Clotilde. Le père Cirieul, qui les avait accompagnés, quitta seul le théâtre, pour aller aider sa femme à préparer la collation qu’il servait à quelques personnes, après le bal. L’adjudant devait ramener sa compagne. Et comme ils revenaient, sans se parler, Durieu abandonna tout à coup ce côté de la rue Aguado où de grands hôtels dressent leurs façades d’hiver endormies et comme conservées dans les brises salines. La jeune fille s’était laissé entraîner ; il y avait entre eux comme un pacte tacite que ratifiaient la nuit épaissie sur la mer placide et les vagues expirant à petits bruits d’une monotonie suggestive.

Le gazon traversé, ils abordèrent le galet, marchant droit devant eux, vers le flot. Mais elle trébuchait, les pieds blessés dans ses souliers de bal ; il dut la soutenir. Puis, brusquement, ils s’arrêtèrent ; et dans cette ombre qui tombait sur la mer, comme du silence sur quelque chose d’énorme ronflant doucement, ils ne trouvèrent rien que ces niaiseries :

— Quelle belle nuit !

— Comme tout est calme !

Elle s’était baissée, un pied à moitié déchaussé. Tout de suite il s’offrit à la servir, quitta son bras, ploya un genou. Et ils étaient courbés tous les deux, le képi de l’adjudant effleuré par la poitrine de la jeune fille penchée sur lui. Alors, sans brutalité, embrassant ses jambes, il l’assit sur le galet, se coucha sur elle, subitement docile, comme s’ils eussent consommé une chute convenue, conseillée par les étreintes du bal, l’offre de la chair palpitant à fleur de doigts.

Quand ils se relevèrent, un bruit de cailloux dégringolant au-dessous d’eux les rendit perplexes.

Un couple, qui semblait roulé dans la vague, tant il en était près, un couple également dérangé, sans doute, faisait le geste de se rajuster, s’éloignait dans une direction oblique.

Et, en remontant, dans un dos qui se balançait sur la plage, bonhomme, Durieu reconnaissait un vieux dont c’était l’habitude de venir là, supputer les aubaines des filles à qui la grève prête son lit et sa chambre immense à ciel ouvert.

Cette capitulation et la suite ordinaire que lui donnèrent les jeunes gens, à de rares intervalles et dans des conditions d’inconfort identiques, les abandons furtifs, le plus souvent en face de l’église du Pollet, parmi les mailles inextricables des filets de pêche séchant là comme des hamacs détendus ; ces collations charnelles, mieux qu’une possession disputée, empaumèrent l’adjudant. Son désir tourna à l’obsession. Mais toutes ses combinaisons avortaient. Il était impossible à Clotilde de découcher et, même, il lui coûtait de recourir au prétexte qu’elle avait trouvé pour rejoindre Durieu, à la nuit tombée : une visite à son oncle le douanier, demeurant au Pollet.

Quand il n’était pas au café, maintenant, l’adjudant, désœuvré, presque machinalement, retournait à ces petits soins que prennent de leur personne les sous-officiers, en caserne. Comme en son temps de noviciat dans le grade, il passait des heures, le nez contre une glace, à se compter les poils extrêmes de la moustache, à rectifier une bouclette de cheveux, à se pincer le nez pour en extirper les tannes.

Des dents il sautait aux ongles qu’il ponçait, avec ce regard perdu d’où toute pensée s’absente, ces yeux ouverts pour rien, comme les croisées d’une chambre vide. Puis intervenaient la parfumerie de bazar, les odeurs violentes dans le mouchoir, les cosmétiques et les dentifrices. Cette coquetterie de joli homme achevait d’accréditer les bruits qui circulaient en douceur, la bonne fortune de Durieu étant plutôt pressentie que connue.

Chez la papetière de la rue de Paris, centre de renseignements adopté par les sergents-majors, ceux-ci papotaient, confessaient la vieille femme. Malicieusement, en la quittant, ils allaient prendre un bock à « l’Avenir » pour embêter Durieu qu’on trouvait blotti contre le comptoir, dans les jupes de Cloclo.

Le jeu, de part et d’autre, durait depuis trois mois, quand, un matin, l’adjudant reçut de sa maîtresse un mot griffonné en hâte disant ceci :

« Je suis grosse, maman sait tout… Viens, il le faut. »

Il passa une journée terrible, à se demander s’il se rendrait à cette injonction, ou s’il en ferait un motif à rupture. Mais le souvenir d’idiotes lectures lui représenta le père vengeur, de pathétiques scènes dont ses camarades s’appliqueraient à lui faire porter le ridicule ou l’odieux.

À la vérité, il ne s’arrêtait pas davantage à l’examen des conséquences qu’entraînerait sa démarche auprès des Cirieul. En cédant, il s’abandonnait tout entier à la tyrannie de l’accoutumance dressant au bout de ses soirées, au cas d’une séparation, l’énorme interrogation de l’emploi du temps.

L’impossibilité d’aller ailleurs qu’à ce café, tout d’un coup comprise, imposait l’aphorisme du philosophe : toute habitude supprimée cause un sentiment pénible.

Le soir donc, décidé, il refit son pèlerinage journalier. Devant l’établissement, cependant, il passait plusieurs fois, épiant à travers les rideaux de grosse mousseline, d’indistincts visages d’expression fruste. À la fin, il ouvrit la porte sèchement, entra.

Il semblait qu’aucun événement n’eût troublé la paix de l’établissement. Mme Cirieul était au comptoir ; Clotilde cousait auprès et un peu au-dessous de sa mère ; le patron lisait, à une table, la tête dans les poings. Et du même bonjour aimable, tous saluèrent le jeune homme qui se dirigea gauchement vers les deux femmes, plus gêné par cet accueil que par la réception froncée qu’il avait redoutée.

— Ah ! c’est bien… murmura Cirieul, la poignée de main attendrie.

— Gentil à vous, dit la mère.

Et Clotilde aussi le remerciait, – des yeux.

Alors, tout à fait déconcerté, il balbutia, lâche devant cette ovation discrète et imprévue.

— Y a-t-il de la lumière, là-haut ? demanda le père Cirieul.

Sur la réponse affirmative de sa femme, il fit un signe à Durieu, prononça gaillardement :

— Je vais vous montrer le chemin ; tenez bien la rampe.

L’entretien d’une heure qu’il eut avec le bonhomme, l’adjudant ne le rapporta jamais, mais comme, redescendu, il allait prendre congé de ces dames, avec un geste d’hésitation compassée :

— Allons !… embrassez votre femme ! s’écria Cirieul en le poussant vers Clotilde, d’une claque retentissante sur les épaules.

Lorsque la jeune fille se fut, à son tour, retirée, dans le café où ils restaient seuls, les sages parents se regardèrent une minute, profondément, sans un mot.

Puis, sans lâcher sa pipe, brusquement, le patron se déboutonna.

— Ben, vrai ! moins dur que je ne l’aurais cru, oui ! Il a tout de suite compris… C’est que, dame ! après la chose,… que t’a contée la petite et que tu m’as redite ; après ça, je lui ai montré le tort qu’il a causé à l’établissement. Pac’ que, y a pas, il a fait ensauver tous ses camarades, hein ? ça se voit… Ah ! je n’ai rien mâché : – « C’est une maison foutue et il ne faut pas vous imaginer que ce mariage, imposé par les convenances, est favorable à nos intérêts ; c’est pas quand la petite ne sera plus là que le monde nous reviendra, oh ! sûr que non ! »

— Il est certain qu’une jeunesse,… appuya Mme Cirieul.

Alors il reprit, posément :

— Voilà. Nous serons forcés de prendre une servante… un peu avenante, pas vrai ? N’en manque pas à qui la proposition conviendra.

Et, après une pause, il conclut :

— Ça coûtera ce que ça coûtera ; faut savoir faire des sacrifices !

Le lendemain, la nouvelle du mariage fut répandue. Durieu ne la démentit pas, cette netteté de décision brisant ses dernières et secrètes résistances. Même, tout de suite, bravement, s’étant ouvert de ses projets à la cantine des adjudants, il combattit l’ironie dont ceux-ci enveloppaient leurs compliments, en jouant la préméditation, en exposant un plan conçu après coup.

Dans quelques mois il allait être libre. S’il ajoutait aux appointements – 2,100 francs environ – que promettait le Ministère, la dot de sa femme et les 2,000 francs de première mise qu’il toucherait en quittant le régiment, mon Dieu ! ils pourraient vivre. – Et puis, n’aurait-il pas toujours fallu en venir là ?

Il répondait encore, mais à part soi, aux objections plus sérieuses que soulevait le passé de Cloclo. Était-ce vrai, point exagéré au moins, ce qu’on disait ?

Mais la jeune fille avait été d’elle-même au-devant des explications qu’il se croyait le droit de lui demander.

— Vous ne connaissez donc pas la province ?… Le hasard fait que je vais passer quelques semaines de vacances chez une de mes tantes, à Paris, et que mon départ coïncide avec celui d’un jeune sous-lieutenant qui venait quelquefois à « l’Avenir ». Naturellement, on a prétendu qu’il m’avait enlevée… Ah ! quand on tient un établissement fréquenté par la troupe, on a sa réputation faite !

Pourquoi n’aurait-elle pas eu raison ?

Mais la capitulation de Durieu avait un fond de lâcheté plus humain encore. Après tout, il quittait Dieppe, Dieppe et le bataillon ; il emmenait sa femme à Paris où, sans doute, ne la suivraient pas ces commérages. Il en arrivait à subordonner son oubli personnel à l’ignorance d’autrui.

Le mariage fut célébré au printemps. Les adjudants du bataillon de Durieu et deux sergents-majors rengagés furent seuls invités, en dehors de la famille des conjoints.

Le chef de bataillon, commandant le détachement, s’était montré charmant, descendait même à une discrète complicité, pour aplanir certaines difficultés que créaient les garanties dotales et la moralité de la future.

Pressés par leur fils, les Durieu, de la Ferté-sous-Jouarre, étaient venus, mais sans entrain, comme à une corvée.

Ils avaient dû confier leur maison à des voisins, pour la première fois de leur vie, et on les sentait impatients de retourner là-bas, ravagés d’ennui muet, avares de gestes, en vrais paysans qui n’en savent d’autres que ceux du labeur journalier.

Ce fut, pour ces gens, deux jours d’accablement mortel. Ils imaginaient le logis à sac, la basse-cour, cette basse-cour pour laquelle ils avaient une grosse tendresse d’éleveurs, ruinée, les bêtes mortes de faim ou massacrées. La blouse raide et la casquette neuve du père, le petit bonnet et le caraco de la mère traversaient indifféremment la noce, sans se quitter. Les brises d’avril jouaient dans ces vêtements légers, y mettaient de grotesques bosses, arrondissaient des dos colères et bourrus, niant cette mer dont la nouveauté les fâchait.

Ils avaient cru comprendre que les Cirieul ne servaient à leur gendre que la rente de la dot de Clotilde, invoquant l’embarras des commerçants dont la fortune réside toute en leur établissement ; – la méfiance des parents de Durieu s’accrut. Et ils la témoignaient ouvertement, s’attablaient dans le café, sans rien prendre, comptant les clients, du regard, prêtant l’oreille à des craquements…

Les deux familles s’étudièrent ainsi obliquement, hostiles au fond.

Raffinant jusqu’à l’affront sur cette étroite probité qui consiste, chez la plupart des paysans, à ne rien devoir à personne, les Durieu, n’osant demander le prix de la chambre qu’on leur avait offerte, dormirent sur des chaises et laissèrent intactes les bougies.

Le soir de la noce seulement, ils consentirent à se mettre à table et à dîner… Ils payaient. Le lendemain matin, on ne les trouva plus dans leur chambre. Ils étaient partis au petit jour, sans qu’on les entendît. Durieu, contrarié, n’avoua pas qu’ils avaient pris congé de lui la veille, au moment où il cherchait sa femme pour l’emmener.

L’été fut charmant. Le ciel avait pour la mer des caresses changeantes. Le soleil décristallisait les grands hôtels de la plage qui ouvraient toutes grandes leurs fenêtres, en réponse au salut des petites voiles dansant doucement sur les vagues, comme des mouchoirs qu’on agite au loin.

Durieu ayant obtenu l’autorisation de ne pas loger à la caserne, avait loué deux petites pièces à Neuville, mais avec une idée de provisoire que son installation sommaire ratifia.

Les Cirieul, en sacrifiant le choix d’un gendre au désir de marier promptement leur fille, furent heureux que celle-ci leur fournît l’excuse d’une inclination qui semblait réciproque.

Chez Clotilde pourtant, ce sentiment peu complexe ne discernait pas l’amant du mari. C’était le simple coup de cœur d’une fille affirmant la suprême bêtise d’un sexe pour qui le prestige de l’uniforme c’est ceci : un sourire d’acrobate en maillot, de la musique et de belles cuisses.

Quand l’uniforme comporte les bottes et la monture, il y a prestige et demi.

Pour qu’elle fît litière des félicités inhérentes à cette représentation, il ne fallait rien moins que la nomination de son mari au Ministère, dans ce Paris où elle avait passé un mois inoubliable, lors de son réel enlèvement.

L’homme qui, coup sur coup, troublait ainsi, même inconsciemment, le fond instinctif de sa nature, cet homme avait accès dans sa vie.

Présentement elle jouissait pleinement des avantages que conférait à Durieu sa situation au régiment.

C’était une joie neuve encore, celle du salut aux galons de l’adjudant, quand il se promenait au bras de sa femme ; les officiers mêmes s’inclinaient légèrement, avec une politesse qui compensait la soumission du geste préventif de l’inférieur.

Dans son ménage, en dehors du milieu rationnel, il flattait encore la coquetterie, les goûts ravalés de Cloclo, par le contraste de l’uniforme et de l’intérieur presque rustique où il l’étalait. Des histoires de caserne aussi, sur lesquelles il revenait volontiers, l’après-dîner, requéraient la jeune femme.

Enfin, des soirs, ils rompaient la monotonie du tête-à-tête en allant passer une heure ou deux au café, chez leurs parents.

Ils remontaient à Neuville par la côte, doucement, s’arrêtant tout à coup, pour reprendre haleine, comme deux amoureux, dans l’ombre, se cherchant des lèvres. Clotilde se traînait, alanguie, près d’accoucher. Et elle s’asseyait souvent, par terre, à des places fixes, marquées par l’habitude, en l’étroit chemin. Il restait alors planté devant elle, grattant le sol du bout de son fourreau ou chantonnant aux étoiles… En bas, à la caserne du Pollet, un clairon sonnait l’appel de 9 heures.

L’été s’écoula ainsi. Durieu, depuis le mois de juillet, n’appartenait plus au corps qu’à titre de commissionné, en attendant sa nomination au Ministère. L’attitude modifiée de ses collègues à son égard lui rendait supportable cette situation transitoire.

Ce mariage, accueilli d’abord avec une sourde malignité, semblait maintenant tout naturel. Mme Durieu n’était restée Cloclo que pour quelques sous-officiers, quand ils avaient bu ou qu’une punition de l’adjudant les excitait contre lui.

Même, les sergents-majors avaient repris le chemin de « l’Avenir », où une petite bonne ragote les attirait à nouveau.

Clotilde relevait à peine de couches lorsqu’un matin, le vaguemestre remit à son mari un pli officiel qui l’atterra.

On lui faisait savoir de la Division que, en raison du petit nombre de vacances signalées dans les départements où il avait désiré être admis, et pour parer aux mécomptes d’une attente indéfiniment prolongée, il était invité à choisir le Ministère de la Guerre ! On ne déterminait pas l’époque de sa nomination, cependant. Et sa réponse devait parvenir à Rouen dans les 24 heures.

On tint conseil chez les Cirieul. Le cas était délicat. Les émoluments attribués à l’emploi qu’on lui offrait n’excédaient pas 1,800 francs, si même ils atteignaient ce chiffre ; cela, l’adjudant le savait. La vie à Paris, dans ces conditions, devenait pénible. L’enfant accaparait Clotilde qui, d’ailleurs, n’avait point de profession manuelle. Mais là n’était pas encore la majeure inquiétude. Les sautes fantaisistes des fameux numéros de classement assignaient une date aléatoire à son appel à Paris. On pourrait se demander, à l’expiration du délai accordé par la loi aux postulants, quelles seraient les ressources du ménage. Cette considération dernière eut raison des hésitations de la famille.

La semaine suivante, Durieu demanda l’autorisation de contracter un nouveau rengagement de cinq années.

Maintenant, autant pour se rassurer que pour convaincre sa femme, qu’il sentait imparfaitement gagnée, l’adjudant commentait sa résolution, s’efforçait de lui découvrir de notables motifs.

— Mon Dieu ! ce qui m’a surtout décidé, disait-il, c’est le départ du régiment pour Paris, au mois de septembre… La différence de solde est sensible ; et puis, comme il ne faut pas parler de l’indemnité de logement, dérisoire, je me fais fort de trouver, au quartier, un coin où nous caser, Clotilde et moi.

Il restait muet sur l’appoint ordinairement apporté au sous-officier libéré ou se mariant, par la prime de rengagement dont l’État abandonne alors le dépôt, – deux mille francs qu’avaient absorbés les frais de noce, de vieilles dettes de cantine, de fournisseurs… Et il ne devait pas compter davantage sur la deuxième mise d’entretien, cinq cents francs qui lui seraient nécessaires pour se vêtir à neuf, assurer son déplacement, son installation à Paris.

Même, il calculait qu’il pourrait disposer d’à peine deux cents francs lorsque le tailleur serait payé.

Pourtant, avec de l’économie, la rente de la dot de sa femme, on vivrait. Dans un avenir encore éloigné, il trouvait l’emploi de cette dot : ce serait le cautionnement que doivent fournir les vieux sous-officiers désireux de finir au fond d’une province, dans une perception de troisième ordre.

Pendant deux mois, ce fut un thème de conversation, la situation envisagée différemment, présentée sous tous ses aspects, tournant à l’obsession, l’obsession de la médiocrité prévue, inéluctable. C’était le sou coupé en quatre, les laborieux profits de l’ancien sergent-major, additionnés.

— Alors ça vous fera ? interrogeait Mme Cirieul.

Durieu, interpellé, dépouillait la solde, sur le marbre d’une des tables du café.

— D’une part, 2 fr. 57, n’est-ce pas ? Cinquante centimes de haute paie ; trente centimes environ d’indemnité de viande ; enfin les 75 centimes d’indemnité de résidence… Attendez ! cinq et sept… douze ; six, onze, quatorze, vingt et un,… retiens deux… et deux quatre… quatre francs douze… Mettons 125 francs par mois, hein ? Maintenant nous avons le logement, le chauffage, – insuffisant, le chauffage, – mais toujours cela ! C’est comme pour la viande ; mon sergent-major s’arrangera avec le boucher qui nous la fournira au prix que la paie la troupe… Ça se fait, vous savez…

Il descendait à de plus infimes détails, au rabiau minutieux : le savon, le cirage, mille choses qu’il pouvait se procurer dans la compagnie.

— Du moment qu’on n’abuse pas !… Ah ! j’ai mon pain aussi ; on le vend très bien à Paris ; c’est encore une pièce de cent sous, oui, par mois.

Il contraignait Clotilde à approuver, souffrant de sa réserve, à peine entamée par la perspective de trois années de Paris, malgré tout.

— Tu verras, c’est possible…

— Oui, mais quel avenir ?

— Je t’ai dit : une place de percepteur. Juillard, le vaguemestre, a concouru pour cet emploi. Il est reçu… C’est très facile, seulement il faut attendre des vacances et fournir un cautionnement variable.

Son rengagement accepté, contracté, il montrait plus de zèle, faisait du service, une locution de métier qui semblerait établir que le bon sous-officier provient du croisement entre le chien de berger et le chien savant.

Enfin, il devait regagner la confiance de son capitaine qui, évidemment, lui gardait rancune de ce revenez-y, n’imaginant pas de félicités comparables à celles que réservait sa compagnie.

Il ne remontait pas tous les jours déjeuner à Neuville, s’attardait à la caserne, surveillé, devant se montrer d’autant plus assidu qu’on le supposait capable de négligences, distrait par son ménage en ville.

Il lui arrivait de se réveiller la nuit, inquiet de l’heure ; et lorsque le bataillon sortait, il était debout au jour naissant, assistait au lever des hommes, qui ne le reconnaissaient plus. Il revenait tard, fourbu, ronflait le nez dans le mur, exhalant une odeur particulière, comme si la peau eût encore fumé sous les couvertures, malgré le linge blanc, les ablutions au retour.

Les cheveux, surtout, restaient gras, fétides, tachant tout de suite une taie d’oreiller. Clotilde réveillée, tantôt par son mari, tantôt par l’enfant qui couchait auprès d’eux, Clotilde devenait maussade, tombait à une paresse lourde, dormait de longs après-midi, sur une chaise.

Le départ du bataillon était désiré par le couple, comptant les jours avec, parfois, la peur d’un contre-ordre.

— À Paris, nous serons bien plus heureux, disait Durieu. Ce ne sont pas les distractions qui manqueront.

Ils ne descendaient plus chez les Cirieul, s’assoupissaient après les repas, en face l’un de l’autre, effarés tout d’un coup par des cris d’enfant dans son berceau.

Des cauchemars aussi.

Une nuit, l’adjudant, ainsi secoué, sautait à bas du lit en balbutiant :

— Déjà le réveil ! Le temps de me mettre en tenue, je ne serai jamais prêt…

Cette méprise l’égaya beaucoup ensuite…

Clotilde, muette, le regardait singulièrement, sans rire.

Enfin septembre vint. Tandis que son mari se dirigeait sur Paris, à petites journées, avec son bataillon qui, pour les manœuvres, avait rejoint, à Rouen, le gros du régiment, Mme Durieu faisait les malles, se tenait prête à les expédier, ainsi que le mobilier, dès qu’elle serait avisée de l’arrivée de son mari et surtout du résultat de ses démarches quant au logement.

Deux jours après l’installation de la troupe à l’École Militaire, Clotilde reçut enfin une longue lettre de renseignements à ce sujet. Durieu avait trouvé au quartier deux chambres « convenables » et qu’on voulait bien lui abandonner. Il n’avait pas le choix, d’ailleurs, et une reconnaissance poussée aux environs de la caserne lui avait démontré la nécessité d’écarter toute autre combinaison, comme incompatible avec leurs ressources.

Clotilde arrivant une après-midi, avec son enfant, fut incapable de dissimuler sa consternation en entrant dans leur nouveau logement. Au bout d’un étroit couloir qu’empuantissaient les punaises, une plaque indicatrice surmontée d’un numéro, ornait la porte, une de ces portes de prison dont le badigeon tire sur ce rouge brun des taches de sang anciennes, dans un parquet.

Dans les deux chambres nues, lépreuses, entre les murs blanchis à la chaux, traversés d’épaisses charpentes où d’énormes vis à tête carrée mettaient de solides nœuds, les meubles, la vaisselle, les malles débondées se bousculaient, barraient les portes, dans une folie de désordre qui serrait le cœur, comme une vente de pauvres.

— On rangera, disait Durieu, je n’en ai pas eu le temps, tu comprends ; et puis je voulais te consulter. Oh ! il faut une bonne semaine avant d’y voir clair ! Je collerai du papier…

Sans l’écouter, elle avait ouvert la fenêtre, et la vue sur le quartier de cavalerie acheva de l’exaspérer.

— Mais nous sommes au-dessus des écuries !

— Que veux-tu, il n’y avait pas mieux ! Notre voisin, le maître d’armes, n’est pas logé à meilleure enseigne.

— Tout pue ici, d’ailleurs, reprit Clotilde, quand elle eut refermé la croisée.

— Une odeur de renfermé, oui, avoua Durieu ; nous aérerons.

— Le fumier alors, merci !

Elle ajouta :

— Et pour se remuer là-dedans !… Quand l’un de nous voudra aller et venir, il faudra que l’autre se couche !

Pendant huit jours, elle ne tarit pas ; tout lui était motif à récriminations, bien que son mari s’ingéniât à lui rendre l’aménagement acceptable. Ils avaient rapporté de Dieppe une imposante commode à quatre étages de tiroirs profonds comme des malles. Les deux premiers appartenaient au linge, les deux autres à la vaisselle, aux ustensiles de cuisine que la jeune femme ne savait où placer. Il arriva même qu’un de ces tiroirs servit de garde-manger. Alors le linge fleura les vieilles graisses. Dans la même pièce, au moyen d’une housse, Durieu avait transformé en canapé sa couchette réglementaire. Le lit, le berceau, un porte-manteau improvisé, une toilette de garçon et une étagère garnie de bibelots de bazar, meublaient la seconde chambre.

Au mur, décoré d’un papier à ramages canailles, éclataient ces chromos que vendent les camelots, dans les brasseries à femmes.

Tout de suite, Clotilde s’ennuya. Elle se lamenta des jours entiers, regrettant Dieppe.

— Si tu crois que le « poulot » viendra bien ici ! observait-elle. L’été, je pourrai sortir encore avec lui ; mais à l’entrée de l’hiver est-ce possible ? Ben, vrai, si c’est là Paris !

Le matin, pour renouveler l’air, elle ouvrait les fenêtres, qu’elle refermait presque aussitôt, révoltée par l’odeur qui montait des écuries. Alors dominait la fade puanteur des langes séchant jusqu’au soir, sur un dossier de chaise, devant le petit poêle de fonte…

L’hiver, Durieu rentrait trempé. De ses vêtements et de ses chaussures, présentés à la flamme, s’élevait une buée écœurante, absorbée par les murs qui la renvoyaient, le lendemain, comme une mauvaise haleine.

L’été, ce fut différent ; ils vécurent sur le palier, le logement étant devenu inhabitable, dans la chaleur du poêle sur lequel Clotilde cuisinait.

L’adjudant se négligeait, n’était plus le joli homme de Dieppe passant deux heures à sa toilette. La moustache pendillait, la poitrine ne bombait plus sous le dolman, les jarrets faiblissaient.

Clotilde qui, pour le voir partir, se mettait quelquefois à la fenêtre, s’y oubliait à regarder les recrues exercées dans la cour de la cavalerie. Elle devenait matineuse, se plaignant de ne plus pouvoir dormir à partir de six heures. C’était comme un écroulement sur sa tête, disait-elle, faisant allusion au réveil de la compagnie qui occupait l’étage supérieur. Une demi-heure plus tard les chambrées se vidaient ; les souliers et les crosses de fusils sonnaient, dans le couloir, contre le mur, la porte même.

L’enfant réveillé piaillait, délicat d’ailleurs, d’une venue inquiétante, gros comme un poulet plumé.

Clotilde se levait d’une méchante humeur, la pensée là-bas, à Neuville, dans ce coin de fraîcheur et de calme, avec la sonnerie du clairon, le matin, mais si lointaine ! douce comme un chant de coq entendu sous les couvertures…

Elle voisina. Elle avait fait la connaissance de Mme Juillard, la femme du vaguemestre, une blonde très propre, mais ravagée par des couches successives. Elle élevait son quatrième garçon, réalisant des prodiges, soutenue par le rêve d’aller échouer prochainement dans la place de percepteur promise à son mari, au fond d’une campagne où les enfants pousseraient tout seuls, dans l’air et dans le soleil.

La femme du maître d’armes, elle, était une souillon puissante, épanouie dans la saleté, comme une fleur commune en terre grasse. Des enfants encore : des gamins déjà vicieux, puisant dans le vocabulaire du soldat des cochonneries qu’ils s’essayaient à mettre en pratique, affirmait-on.

Et les trois femmes se réunissaient ordinairement pour dauber sur une cantinière dont le luxe les blessait et qu’elles accusaient de coucher avec les quatre sergents-majors de son bataillon.

Cette année-là un adjudant fut décoré de la médaille militaire, au régiment. Il s’appelait Le Gardois et n’avait à son actif, pour expliquer cette distinction honorifique, que ses douze années de service. Il était arrivé au corps en même temps que Durieu, mais celui-ci ayant manifesté l’intention de rentrer dans la vie civile, Le Gardois seul avait été proposé pour la médaille militaire qu’il recevait aujourd’hui, prématurément, plus chanceux que ne sont d’ordinaire ceux-là mêmes qu’aucune action d’éclat ne désigne pour cette faveur.

Ce fut, pour les femmes, un nouveau sujet de doléances. Les deux voisines s’apitoyèrent sur le sort du mari de Clotilde, sacrifié injustement.

— Car enfin, il est plus ancien sous-officier que Le Gardois ; ça lui revenait de droit…

Ces propos, Durieu devait en subir l’écho.

— Pourquoi lui et pas toi ?

— Mais je te l’ai dit cent fois, voyons ! J’ai perdu le pas que me donnait sur lui l’ancienneté de grade, en sollicitant mon emploi au ministère. Je ne pouvais être l’objet de deux propositions, et, d’ailleurs, je n’appartenais plus au corps qu’en qualité d’assimilé aux commissionnés, comprends-tu ?

Mais elle revenait à la charge une heure après.

Elle ne sortait point de là ! Il était marié, cela répondait à toutes les objections. Cette médaille, il en avait besoin plutôt que Le Gardois, encore garçon.

— Enfin, qu’est-ce qu’il a fait pour l’avoir, peux-tu le dire ? Rien. Toi non plus, je sais bien, mais puisqu’on vous la donne à votre tour de bête, pourquoi lui et pas toi, là ?…

Et elle ajoutait :

— C’est pas pour la médaille, parbleu ! mais pour les cent francs qui tombent dans le ménage !

Aussi bien, ils vivaient difficilement sur son prêt d’adjudant, souvent entamé par les retenues des maîtres ouvriers, les incessantes modifications apportées à la tenue par les ministres qui se succèdent…

Il en venait à envier la situation des sous-officiers d’un grade inférieur au sien.

Lui ne se passionnait pas pour le dolman, le drap d’officier, les galons de la manche et du képi… Il eût préféré que l’État l’habillât. Ses frais de représentation, en somme, ramenaient à peu près sa solde à celle du sergent-major, par exemple.

Puis l’enfant coûtait cher, vraiment malade, achevé par la lèpre du logement, l’hiver rigoureux qui l’enfermait dans ce coin de caserne où l’on n’échappait aux miasmes qu’à la condition de cracher ses poumons dans les courants d’air.

Dans la gêne grandissante, la jeune femme aigrie, frappée à la fois dans son espoir et dans son tempérament de plein air, se retournait vers Durieu, d’une impuissance inquiète qui le jetait aux manies, à l’autorité hagarde, en même temps qu’à la tremblote devant les chefs. Les basses besognes auxquelles il se condamnait changeaient le chien de quartier en chien de berger, donnant de la voix contre les hommes, sans cesse dans leurs jambes, supplicié par l’appréhension d’un système de responsabilités qui l’exposait à la rigueur du capitaine.

Ce fut l’abdication de sa dignité. Il eut « de la poigne », cette idiotie de l’autorité, comme la brutalité est la bêtise de la force.

Clotilde, à le voir enfin dans son milieu exact, perdait ses dernières illusions, avait, nettement, l’impression du rapetissement du soldat dans la caserne. Il lui apparaissait diminué, serre-fesses, l’intelligence vacillante, dans la continuelle expectative d’une tuile, corvée ou punition.

Et cela du plus petit au plus grand.

Le sergent-major disait parfois à Durieu, après le rapport :

— Je viens de chez le capitaine ; quand il a su qu’il était commandé pour le piquet, il a fait une tête !…

Et, aux rassemblements, elle les apercevait de sa fenêtre, ramenés par les caporaux, comme les bêtes d’un troupeau par les chiens du maître, las d’avance, avec l’effarement du mouton mordu aux pattes.

Elle n’éprouvait plus aucune joie à sortir avec Durieu.

Tant qu’ils se trouvaient dans les environs de la caserne, elle le sentait préoccupé, aux aguets, se dérobant à l’approche d’un officier appartenant à sa compagnie.

— Tu comprends, Cloclo, ils diraient que je suis toujours dehors.

Le prestige du galon avait disparu. La jeune femme se plaignait qu’il ne pût porter l’enfant, ni même pousser sa petite voiture ; leurs courses en étaient naturellement limitées. Ou bien, l’adjudant devait quitter son bras pour saluer un officier. Lui-même, d’ailleurs, était gêné, gauche quand il sortait avec elle.

Pour le passant, la femme qui se promène avec un militaire ne peut être autre que sa maîtresse. La plaisanterie enracinée chez nous, le cliché sur lequel vivent, depuis cinquante ans, les caricaturistes et qui consiste à faire de l’enfant le trait d’union entre la bonne et le pioupiou, cette plaisanterie grisonnante n’était pas étrangère aux scrupules que se découvrait Durieu. Par contre, il appelait maintenant sa femme Cloclo, du nom qu’on lui donnait dans les chambrées, avant son mariage, et cela avec une superbe inconscience.

Clotilde avait l’instinct de cet illogisme, mais c’était surtout dans les détails du service journalier que son mari lui semblait le plus médiocre.

Les sous-officiers et les caporaux, venant lui communiquer des ordres, le trouvaient avec l’enfant dans les bras, au milieu des langes humides ; et, un jour qu’il était assis auprès de sa femme, sur le canapé, celle-ci surprenait, dans le sourire équivoque de l’homme qui les dérangeait, la malice d’une bonne niche faite à des amoureux en exercice.

Alors elle se révolta, l’incitant à se montrer.

— Ah çà ! tu n’es donc rien dans ta fichue compagnie ? Tu tolères qu’ils viennent te relancer ici à toute heure ! Pourquoi ne couchent-ils pas avec nous ? Tu ne vois donc pas qu’ils t’espionnent ? Ils insinuent aux officiers que tu ne peux être à la fois bon adjudant et bon père de famille… Ils se moquent de toi, c’est clair !… Ah ! si j’étais à ta place !…

Durieu, de qui l’on disait volontiers autrefois : « c’est un bon type », devenait rosse, tombait dans les chambres en criant :

— Je vous fous dedans !… les sergents et les caporaux, je vous fous dedans !…

Et il était simplement grotesque, – planté dans la compagnie comme un épouvantail au milieu d’un champ.

Un événement, tout à coup, le jeta dans des transes nouvelles.

L’adjudant vaguemestre venait d’être informé, officieusement, de sa nomination à l’emploi de percepteur. On allait pourvoir à son remplacement. Deux candidats étaient sur les rangs : Durieu et Le Gardois, le médaillé de l’année dernière.

— Eh bien ! il a un fier toupet ! déclara Clotilde. J’espère bien que tu vas prendre ta revanche.

Alors elle le harcela, voisinant pour s’éclairer, recueillir des indices. Ils en perdaient le boire et le manger, supputaient les profits de l’héritage, restaient quelquefois la nuit, les yeux ouverts, sans bouger, à s’écouter penser.

Tout le jour, ils laissaient leur porte ouverte, afin d’apercevoir celle du vaguemestre, leur voisin.

— Ce sera une quinzaine de francs par mois, tout au plus, disait Durieu. Mais ce que je considère surtout, c’est ma tranquillité, une petite position au régiment enfin !

— Moi, c’est le logement, rectifiait Clotilde. Leurs deux chambres sont plus grandes que les nôtres, et il y a un cabinet noir… Et la vue…, la vue sur le boulevard !… C’est plus sain, d’abord, pour le poulot, plus gai pour moi ; on regarde le monde passer… Ah ! et puis on pourra peut-être dormir le matin.

— Oui, plus d’exercice, de corvées… Une certaine responsabilité pourtant, ajoutait-il en se rengorgeant.

Maintenant, ils comptaient les voix acquises à Durieu et susceptibles apparemment d’influencer le colonel.

— Voyons, tu as dit : ton capitaine, le commandant, le blond, n’est-ce pas ? Oui, il a l’air d’un bon garçon. Et l’autre ?

— L’autre ?

— Le Gardois… il a pour lui ?

— Ah !… son chef de bataillon aussi,… et puis le major, qui est son ancien capitaine… C’est là ma crainte la plus sérieuse.

— Enfin, il y a une justice ! Ils te doivent une compensation. Et puis, c’est bien la place qui convient à un homme marié… L’autre a eu la médaille ; chacun son tour !

Ils en étaient venus à vivre positivement chez les Juillard. Clotilde aidait la femme à faire ses malles ; Durieu venait causer avec le vaguemestre, se renseignant, payant des tournées à la cantine pour le confesser.

— Nous mettrons la commode dans le coin, près de la fenêtre, disait Mme Durieu en rentrant, le soir.

La nomination de Juillard arriva enfin. Il avait vingt jours pour se rendre à son poste, dans le Midi.

Pendant une huitaine, ce fut de l’affolement. Durieu n’existait plus, ahuri, la risée des sous-officiers qui lui faisaient narrer, pour la centième fois, ses espérances, son rêve d’une perception aussi, à l’expiration de son second rengagement. Certes, la place de vaguemestre lui permettrait d’attendre jusque-là. Mais l’aurait-il ?

— Vous l’aurez, elle vous revient de droit, assuraient les camarades.

Le Gardois devait manœuvrer de son côté. Ils se rencontraient tous les jours, causaient ensemble, amicalement, sans aborder, même de biais, la question de leur rivalité. La bataille était derrière eux, sourde, à coups d’influences…

— J’ai vu le colonel ce matin, Durieu, dit le commandant ; j’ai bon espoir, il pense à vous.

Le soir, Clotilde montra à son mari une bande de lumière, sous la porte du vaguemestre, et affirma qu’ils seraient là, dans huit jours.

Le lendemain, comme ils se mettaient à table, Lombard, le petit sergent-major, entra chez Durieu, son cahier d’ordres à la main.

— Mauvaise nouvelle ! s’écria-t-il tout de suite. Et il lut :

« L’adjudant Le Gardois, désigné pour remplacer l’adjudant Juillard dans ses fonctions de vaguemestre, se mettra, dès aujourd’hui, au courant de son nouveau service. »

— Je m’en doutais, observa simplement Durieu, très pâle, la fourchette tombée des mains.

Mais Clotilde éclata, révoltée.

— C’est ça la justice ! Le régiment, une grande famille, et toutes leurs histoires !… Et il y a des imbéciles qui rengagent ! On peut dire ça, vous êtes de la classe, vous, monsieur Lombard… Quand vous prendrez une femme, c’est que vous pourrez la nourrir, hein ? Le régiment, c’est pas ça. Il dit au sous-officier marié : Voilà quatre murs, pas beaux, pas propres, qui suent la misère et les fièvres ; il y a des crevasses au plafond ; les fenêtres ne ferment pas ; les lames du parquet sont disjointes. Ma foi ! adressez-vous au Génie militaire, nous n’y pouvons rien !… D’ailleurs, vous n’aurez point de peine à mieux vous loger en ville, grâce à l’indemnité que l’État vous alloue…

— Quinze francs !…

— Certainement Le Gardois…, commença Durieu…

— Laisse donc, interrompit-elle, moi je l’admire ce Le Gardois ! un malin qui vous a tous roulés comme de petits garçons !

Ce dernier échec, le troisième, l’exaspérait, tuait en elle cette fierté qui l’accrochait, autrefois, au bras de son adjudant. Elle connaissait le bonhomme maintenant ; ses états de service ne pesaient pas lourd : emploi du gouvernement, médaille militaire, fonctions de vaguemestre, il avait tout raté. C’était la gloire finale, irrémédiable, de la nullité, l’homme voué aux corvées de quartier, aux contre-appels et aux inspections, le pion pitoyable des casernes, toujours aboyant et toujours attaché !…

Pendant un mois, Clotilde resta hérissée. L’emménagement de Le Gardois dans le logement laissé libre par son prédécesseur, cela surtout l’irritait.

— Que va-t-il faire dans ces deux pièces, tout seul ? Moi, si je dois le rencontrer tous les jours dans le couloir, je te préviens que je ne reste pas ici ! Tu ne vois donc pas qu’il nous nargue ?

Durieu protestait ; il ne fallait rien exagérer.

Cette année-là, au commencement de l’hiver, une bronchite, gagnée dans les gares, l’envoya à l’hôpital. Ce fut le dernier coup, la misère pour Clotilde restée seule avec son enfant. Elle ne touchait plus ni pain, ni charbon ; quant à la solde, dépouillée des indemnités représentatives et autres, les règlements veulent qu’elle soit rappelée seulement lorsque le sous-officier sort de l’hôpital. Clotilde écrivit au pays ; mais le café de Dieppe périclitait ; les Cirieul envoyèrent vingt francs. Alors elle acheta, à la cantine, les pains de munition que les soldats y vendaient ; elle guetta le fournisseur de la commission des ordinaires, un brave homme, qui lui abandonnait volontiers une salade, quelques légumes.

Elle allait voir Durieu tous les jours, par faveur. Elle et le petit passaient l’après-midi auprès du malade. Là, ils avaient chaud, appréhendaient de rentrer dans leur chambre de l’École Militaire, où l’on gelait.

Cependant, mal venu, débilité, en outre, par une nourriture insuffisante, le petit déclinait visiblement. Le major, à qui le conduisit, un matin, sa mère, ordonnait qu’il gardât la chambre. Clotilde dut se partager entre lui et Durieu. Quand elle partait voir celui-ci, elle couchait l’enfant, entassait couvertures et vêtements sur son corps. Et il grelottait encore, dans ces pièces glacées, blême comme si le grand vent balayant les cours fripait son drap, jouait sous le lit.

Enfin Durieu sortit de l’hôpital.

Mais à son tour, vraiment malade, le petit ne se leva plus et, tout à coup, inquiets, les rassembla une dernière fois autour du berceau.

Il y avait eu, en ce mois de février, huit jours d’une douceur de température charmante ; le soleil, avec des coquetteries de convalescent, s’allongeait sur les pavés nets des cours, sans s’y attarder, d’ailleurs, tout de suite pâle et s’évanouissant, dans le froid matinier de la saison hésitante. Puis, sans transition, la neige reparaissait aux toits, et l’on entendait, au réveil, la pelle des hommes de corvée frayant des passages. Au dégel, par une fissure du plafond, l’eau tomba goutte à goutte en un coin de la chambre.

Le Génie militaire, le casernier et le Corps se renvoyaient les responsabilités ; les notes se croisèrent. Quand arriva un ouvrier, la stillation avait cessé depuis trois jours.

Mars fut abominable. À la neige succéda une bise d’arrière-hiver, dure aux peaux qui pèlent et aux moelles délicates.

L’enfant agonisait. Durieu ne rentrait jamais d’un exercice sans un serrement de cœur, un frisson plus douloureux que ceux qui lui avaient raclé les os, dehors. Peut-être était-ce fini… Il s’arrêtait une minute avant d’entrer, voyant, en une rapide vision, la petite figure de cire, talée, blanche de ce blanc louche et cotonneux d’un fruit dont on a enlevé la peau et qu’on laisse blettir. Les yeux faisaient deux taches brunes et la bouche safranée s’amincissait, s’amincissait, n’était plus qu’un trait insensiblement foncé, – la simple entame d’un couteau de dessert.

Il poussait la porte, retrouvait là, penchée sur le berceau, Clotilde admirable de dévouement, passant les nuits, s’assoupissant à peine deux heures, chaque après-midi, quand son service lui permettait de la relever.

— Le major est-il venu ?

— Oui ; il est fâcheux, a-t-il dit, que le petit soit trop faible pour être transportable… Il faudrait le changer d’air… Ah ! ce temps-là ne nous aidera pas à le sauver, bien sûr !

Et ce n’était plus la Clotilde des derniers mois, colère, inabordable, la bile fouettée par les heures de désœuvrement et de commérages. Sa voix et son geste câlinaient ; la taille fléchie, elle se regardait dans le visage de l’enfant, de près, de tout près, comme en une glace que le souffle ternit ; et il lui échappait les mouvements d’impatience d’une personne qui se voit mal, à travers une buée…

Le soir, elle et Durieu veillaient.

Sous la fenêtre, les sabots d’un cheval détaché sonnaient, parfois… Et les gardes d’écurie chantaient tous le même refrain de marche, aux finales traînant lugubrement dans le silence. Des paroles mâchonnées, en un incompréhensible patois, il n’arrivait aux oreilles que des bribes, sur un motif de danse d’ours.

 

Pingui, pingo, pingo les noix…

…… dedans le bois ;

Bibelin, bibelo, popo la guenago,

Pingo la guenago, pingo les noix !…

 

Ils ne se couchaient plus ; l’aube blafarde glissait sur les épaules, par derrière, les mettait debout d’un frôlement glacé.

Une nuit, Clotilde et son mari, somnolant sur une chaise de chaque côté du berceau, se réveillèrent en sursaut, comme tirés d’un cauchemar, et se penchèrent en même temps sur le malade. Il n’avait pas bougé… Il était mort. Ç’avait été, à leur nuque et le long des cuisses, le même frisson, celui des petits-jours timides… Et ils s’étaient tournés vers la fenêtre, simultanément, surpris de ne point voir, aux vitres, la clarté lentement envahissante.

Clotilde pleura jusqu’au matin. Durieu marchait dans la chambre, et, sans qu’il sût pourquoi, la chanson des gardes d’écurie l’obsédait bêtement, la rengaine :

 

Pingui, pingo, pingo les noix

 

chassait de sa cervelle toute autre pensée, comme, sous un vent mauvais, tourbillonnent et se dispersent des feuilles mortes.

Alors reparut la Clotilde froncée, veule. Le ménage s’en allait à vau-l’eau. Durieu devait en confier le soin à son brosseur, un homme qu’il retrouvait les coudes sur la table, le nez dans un journal. Il le remplaça. Mais le disgracié, dans la compagnie, pour se venger, racontait la vie privée de l’adjudant, ses piques avec sa femme… La chambrée s’ébaudissait ; les sergents attiraient l’ancien brosseur pour lui poser des questions grivoises, déshabiller le couple.

Un encouragement, en outre, semblait leur venir des officiers, maintenant prévenus contre Durieu.

— C’était un excellent sous-officier, disait le capitaine ; le mariage nous l’a gâté. Non, il n’y a rien à attendre des gens qui font une chose contre leur gré.

Il ne lui pardonnait pas, décidément, ses velléités de départ. Et l’on se demandait si ces récriminations devaient être rapportées à l’endurcissement égoïste du célibataire, ou bien, au contraire, émaner de l’envie tardive que lui mettait au cœur l’exemple d’un train de vie régulier chez son subordonné.

De légères punitions furent d’abord prononcées, à titre d’avertissement.

Ces punitions, les sous-officiers se faisaient un malin plaisir de les communiquer à l’adjudant, en même temps que les ordres donnés au rapport.

— Il y a encore deux jours pour vous, annonçait Lombard : « Retard à rassembler les hommes pour l’exercice. »

Durieu avait des révoltes risibles :

— Je réclamerai, c’est trop fort ! On m’en veut !… On n’a pas de considération pour le sous-officier !

Finalement, il se tenait coi. Mais tout le monde lui en voulait. Ah ! bien, il allait en faire du service ! Et, pendant huit jours, il punissait sans mesure, se rapetissant encore à cette besogne, au lieu d’y gagner l’autorité qu’il ambitionnait.

Les sergents se vengeaient comme ils pouvaient, lui apportaient les reproches et la consigne du capitaine devant Clotilde, à qui, journellement, était offerte en spectacle cette misère d’un homme, son mari, traité comme un écolier, regimbant à l’écart, – très soumis au résumé.

Ils engraissaient cependant tous les deux. Mais dans leur chair bouffie, il semblait que les doigts dussent laisser une empreinte, comme en du mastic frais.

Les repas, qui les rassemblaient encore, devinrent navrants. Entre eux le berceau, pourtant relégué en un coin, réclamait sa place par le regard oblique de Clotilde. À la fin, sans une parole, elle sanglotait ; et Durieu sentait au fond de cette douleur, grosse d’ennui, le reproche indirect de la mort du petit, tué par son père qui n’avait pas même su lui gagner quelques mètres cubes d’air respirable.

Aujourd’hui, l’adjudant prolongeait volontairement ses heures de service, pour esquiver les scènes. Il rentrait tard, trouvait quelquefois Lombard, son sergent-major, qui l’attendait, causant avec sa femme, amicalement. C’étaient, alors, les mêmes histoires de métier ressassées ; les observations des officiers commentées, les éternelles doléances.

— Je vous dis que le capitaine m’en veut parce que je suis marié. Il était très bon pour moi autrefois, vous vous rappelez ?

Lombard l’écoutait avec un demi-sourire, le réconfortait :

— Mais non, vous exagérez ; il vous proposera pour la médaille à l’inspection générale, vous verrez.

Un matin, il arriva radieux.

— Vous savez qu’on nous désarme cette semaine, mon adjudant. Nous allons vous tirer notre plus belle révérence.

Dans la caserne, un cri roula, comme une formidable acclamation : la classe !

Le vendredi, le sergent, en venant rendre à Durieu l’appel du matin, lui remit un billet de service.

— Vous êtes de planton dans une gare.

— Je m’y attendais, observa l’adjudant.

Clotilde était là, retapant une robe et un chapeau.

— À quelle gare ? demanda-t-elle négligemment.

— Je ne sais pas encore.

Depuis le matin, la caserne avait un air d’animation inhabituel. Des bandes de soldats passaient, bras dessus, bras dessous, allant attendre dans les cantines, la musette à l’épaule, l’heure du départ.

L’adjudant, en tenue, descendit pour les rassembler.

Mais Lombard, qui l’avait aperçu, vint à lui vivement, la main tendue. Les sous-officiers étaient autorisés à se rendre aux gares isolément.

— Eh bien ! Durieu, si je ne vous revois pas, bonne chance.

Ils se serrèrent la main.

— Vous ne savez pas encore dans quelle gare vous êtes de service ? dit le sergent-major.

— Ma foi, non ; je devais aller à Montparnasse, mais il paraît qu’on a donné contre-ordre.

Il n’eut pas le temps de remonter chez lui, un planton le cherchait.

— L’adjudant-major vous fait appeler.

C’était pour lui enjoindre d’aller immédiatement assurer le service d’ordre à la gare de l’Est.

Un peu après qu’il y fut arrivé, la grande salle s’emplit de soldats à qui l’on distribuait leurs billets, pris dans la matinée. Les cadres de conduite, sous la surveillance des officiers, faisaient l’appel une dernière fois, s’efforçaient de grouper leurs hommes, criaient des noms répétés jusqu’à l’autre bout de la salle, comme une consigne de sentinelles.

Des chefs de détachements avaient fait former le cercle, renouvelant les recommandations, s’assurant qu’elles étaient bien comprises. Des retardataires ralliés se pressaient aux guichets, mêlés à des civils ; et les petites musettes, gonflées comme des outres, tachaient de jaune les uniformes, se balançaient au flanc des soldats dont elles écartaient grotesquement les bras, en anses.

Durieu allait accompagner les détachements sur le quai d’embarquement quand Lombard, qu’il n’avait point vu, l’arrêta avec une surprise un peu fébrile.

— Tiens, c’est vous, ici ?…

Il eut une seconde d’hésitation, puis, tout d’un coup :

— Diable !… plus que cinq minutes, je file. Ah ! dites-moi donc : vous n’avez pas rencontré l’officier de service ; il vient de me demander où vous étiez… Non ?… Vous feriez bien, peut-être, de vous mettre à sa recherche… tenez, par là, oui…

— Merci.

— Au revoir.

Une poignée de main encore et Durieu s’éloigne dans une direction opposée à celle qu’il allait suivre.

— C’est vous l’adjudant de service ?

— Oui, mon lieutenant.

— Pourquoi n’étiez-vous pas sur le quai tout à l’heure ? Des hommes ont crié : « La classe ! » et causé du scandale… Je ferai mon rapport à la place et demanderai pour vous une punition, allez !

L’officier tourne les talons, laissant Durieu stupéfait, fâché d’avoir écouté Lombard, de n’avoir pas obéi à son premier mouvement, conformément aux ordres qu’il a reçus.

Quand il rentra chez lui, deux heures après, la clef était sur la porte. Il pensa que Clotilde venait de sortir pour une commission, et, très las, il se déshabilla. Mais comme il s’approchait de la table, il vit un chiffon de papier que deux petites balles de plomb, placées en pains à cacheter, imposaient à son attention.

— Bon ! encore un billet de service, se dit-il.

La nuit tombait, il marcha vers la fenêtre, sans hâte, pour déchiffrer quelques lignes tracées au crayon.

Et il lut :

 

« Je m’en vas, parce que je n’ai pas envie de faire comme le poulot… Faut pas m’en vouloir pour ça, c’est dans notre intérêt à tous les deux. Bien sûr nous nous tirerons mieux d’affaire séparément.

« Je t’embrasse.

« CLOCLO.

 

« N’écris pas ça chez nous, tu leur ferais de la peine. »

Le rideau soulevé, pour voir clair, il relit la lettre, en scrute l’écriture, les termes ; et à mesure qu’il se rapproche de la signature, l’infamie se creuse, il en trouve le fond, plus vaseux encore qu’il n’avait cru. Ces phrases au bout desquelles il y a ce nom, ce sont les ruisseaux d’eaux sales affluant au grand égout. Il se remémore des faits, les coordonne : l’intérêt extraordinaire qu’a éveillé chez sa femme la réception du billet de service ; les mêmes questions posées par Lombard… Et, tout à l’heure, pendant que celui-ci le retenait, détournait son attention, le jetait sur une fausse piste, oui, il se rappelle avoir aperçu, loin, dans la foule, un chapeau qu’il a bien reconnu, celui qu’elle arrangeait ce matin… Clotilde et Lombard sont partis ensemble, et c’est du hasard ironique que son impuissance reçoit ce dernier soufflet : le mari surveillant le départ de sa femme au bras d’un amant !

— Crapules !… crapules !…

Les poursuivre ?… Est-ce qu’il le peut !… Alors toute la caserne saurait demain cette histoire, et l’on rirait bien, et le beau rôle ne serait pas pour lui, sans doute !

Mais, après tout, il est peut-être bien le seul homme que cette révélation surprend, le seul qui n’ait pas encore tiré des visites de Lombard les conclusions que le départ de la classe a brusquées. Est-il sûr que le sergent-major, avec cette suffisance et ce cynisme à dose égale chez le sous-officier joli garçon, n’a pas confié sa bonne fortune à des camarades qui, à cette heure, se gaussent du mari ?… Va-t-il oser descendre au milieu des hommes, demain ? donnera-t-il les ordres du même ton ?… Il lui semble que son malheur passe dans sa voix, dans ses gestes, dans son attitude, comme certaines vierges après leur défloration… Et voilà qu’une idée, follement, cruellement gaie, lui passe sous le crâne. Un soldat l’appelle cocu !… Et il doit lui infliger une punition, et le motif en circule dans la caserne : « A appelé ce sous-officier cocu, ce qui est faux. » Une joie immense bouleverse les chambrées ; au rapport, les visages crèvent de rires contenus, et le colonel sort pour ne pas éclater !…

Et ce n’est plus la lettre de Clotilde qu’il a entre les mains, c’est la punition infligée : « A appelé ce sous-officier cocu… », le grave libellé que la malignité publique lui colle au dos, comme un écriteau de misère !…

La lettre, parbleu ! il la sait par cœur ; elle est vraiment drôle aussi !

« Faut pas m’en vouloir… c’est dans notre intérêt. »

Son avenir lui apparaît, inexorablement borné. Hier, c’était la perception ambitionnée qui lui échappait, car dans la faillite imminente des Cirieul, sombrait la dot de sa femme, le cautionnement réservé, nécessaire… Aujourd’hui, c’était la femme qui s’en allait…

« N’écris pas chez nous… »

Comment donc ! mais il tient à honneur d’être seul à souffrir pour elle !

Et le rire douloureux qui lui crispe la bouche, il se l’arrache des entrailles, comme une plainte.

Au fait, elle a raison ; s’il ne veut pas demain être la fable du régiment, il faut bien qu’il enferme en soi le secret de cette fuite… Une histoire : le père Cirieul très malade ; sa fille partie auprès de lui, immédiatement… Après on verra…

Il n’a pas lâché la lettre ; c’est la signature maintenant, qu’il épèle, lentement, avec inconscience presque : Clo-clo…

À ces syllabes, pourtant murmurées, il trouve un son inattendu. C’est le passé de Dieppe qui se lève subitement devant lui, en vision : la fille retournée à la culotte rouge, en dépit des trahisons, la vraie fille à soldats descendant, en même temps que les échelons de la vie, les degrés de la hiérarchie militaire ! Sous-lieutenant, adjudant, sergent-major… Quand donc la Marie-mange-mon-prêt du biffin de 2e classe ? – Avec une rage d’enfant qui gratte son mal, il crie : Cloclo ! Cloclo ! comme on faisait à Dieppe, dans les chambrées, les soirs d’ivresse. Il ne crie plus le nom, il le crache, et il étale son crachat par terre, du bout de sa semelle ! C’était sa femme, ça !

Sa femme !

Il se rappelle les soirées très douces, au café, la montée à Neuville, des bêtises tout à coup retrouvées et qui font seules le charme des souvenirs par la somme d’inaperçu qu’elles apportent. Il remarque qu’il est appuyé contre le berceau, et il se surprend à murmurer : « Cloclo, Cloclo, » plus posément, sans colère… C’est sur sa face maintenant qu’est étalé le crachat, et il l’essuie, et il y a dans sa voix une faiblesse, un tremblement de sanglot, le fond de pitié que se prépare le mari dont la lâcheté table sur la lassitude de l’amant lui renvoyant sa femme quand il ne veut plus d’elle !

Il est là depuis des heures… On frappe.

— Entrez.

— Mon adjudant, c’est pour la contre-appel.

Il se lève, il boucle son ceinturon, il traverse les longues chambrées, tâtant le pied des lits, sans lumière, comme un somnambule !

LE MOTIF

Nous arrivâmes à Versailles le 18 septembre.

Depuis Mareil, notre étape de la veille, que nous avions quittée le matin à cinq heures, la pluie nous battait une marche monotone, énervante, déterminant cette allure de troupeau, machinale et pressée, qu’ont les régiments au pas de route sous l’orage.

Cependant, une embellie, avant d’atteindre Versailles, permit de soigner l’entrée dans la ville, musique en tête, pas accéléré, les capotes trempées tombant à plis rigides sur des pantalons boueux, les képis déformés, exhaussés, figurant vaguement des bonnets de forçats, matricules. Le long de la colonne, des ordres se répétaient.

— La tenue… rectifiez la tenue !… une attitude militaire !… Au pas !… Levez la tête !… Le corps droit… Une… deux !…

Depuis quinze jours, c’est la même chanson chaque fois que nous traversons un village, après une marche forcée, et je me suis toujours demandé pourquoi les colonels n’ordonnaient pas aussi le « sourire sur les lèvres » de l’hercule qui a soulevé des poids toute la journée.

Au lieu de rassemblement, sur la place d’Armes, les compagnies attendirent le retour du logement.

Quand les fourriers arrivèrent enfin, on forma le cercle ; la distribution des billets achevée, les hommes se dispersèrent, nez au vent, dans le quartier affecté au régiment, – les faubourgs.

Les gens chez qui je me présentai, – des commerçants, – préféraient user de la latitude qui leur était laissée de nous envoyer à l’hôtel. À contre-cœur, ils lâchèrent quarante sous, avec le charitable conseil de me hâter si je voulais trouver un lit, car à leur imitation, nombre d’habitants avaient dû se décharger sur les logeurs du soin de nous coucher. Et je redescendais, de méchante humeur, la longue rue, lorsqu’un sergent de ma compagnie m’aperçut fortuitement, en se mettant à la fenêtre, et m’appela.

— Tu n’as rien trouvé ?

— Non.

— Ma foi, j’ai un billet pour deux sous-officiers, je suis seul…

Il était au premier étage, il se pencha sur la rue, baissa la voix les yeux clignés en confidence, le rire muet.

— Attends ! Je vais demander… par politesse, tu comprends.

Il ajouta :

— Sois tranquille,… c’est franc ! une de ces locutions concises de troupier enfermant une colère, une misère ou une joie.

Il rentra, reparut à la fenêtre deux minutes après, avec un gros homme en long gilet noir à manches, un bon enfant tout rond de corps et d’allure.

Et ce fut celui-ci lui-même qui cria :

— Comment donc ! Montez tout de suite… Je crois bien qu’il y a de la place pour deux ! On vous attendait d’ailleurs ; l’employé de la mairie nous a annoncé deux soldats.

Il était en haut, sur le palier, la main ouverte, la face élargie de satisfaction. Il raconta qu’il avait demandé une heure à son patron, abandonné ses outils de serrurier pour venir recevoir ses soldats… Lui n’avait pas servi.

— C’est ça qui m’a valu l’exemption, dit-il en tapant joyeusement sur sa bedaine… Je crois bien qu’ils ne m’auront pas non plus pour les vingt-huit jours… Hein ! c’est farce à mon âge, un ventre pareil ?

Il nous aidait à nous déséquiper, offrait des dossiers de chaises à nos tuniques, du cirage à nos souliers, du savon et de l’eau à notre crasse, avec un empressement inquiet, teinté de respect.

La pièce était toute petite, encore étrécie par des planches de repasseuse sur ses tréteaux ; et sur les planches, à côté des fers alignés, du linge plié proprement, finement tuyauté, sentant bon, protestait de toute sa fraîcheur contre notre envahissement sale et puant. C’était à la fois l’expression d’un hautain mépris du blanc pour nos rouges odieux, et cette douce gaieté des veilles de fête qu’il épand dans les simples intérieurs.

Derrière une porte de communication close, un étouffement de voix et de pas trahissait la vie, le ménage refoulé là par nos exigences.

— Vous dînez avec nous, hein ? Convenu, dit le serrurier. Ma femme va vous servir un morceau en attendant. Après une trotte comme celle que vous venez de faire, et par ce temps de chien, pas besoin de demander si vous casserez volontiers une croûte en séchant un verre.

Justement sa femme entra, rapportant un fer. Alors, quand on se fut salué, il renouvela ses instructions.

Elle s’était arrêtée au milieu de nous, de ces sueurs d’hommes traînant sur les meubles. Grande et grasse aussi, d’une ossature puissante, l’air rudement honnête, elle n’avait de fort beau que de larges yeux noirs et remarquablement cillés, dans une tête de cheval, fière et paisible.

Elle jeta autour d’elle un regard d’ordre, de femme entendue aux choses de la propreté.

— Je vais mettre vos vêtements devant le feu, dit-elle. Je repasserai la doublure ensuite, afin que vous n’en ayez pas l’humidité sur le dos.

Puis, sans simagrées, du même air posé, elle servit la collation : des œufs et de la charcuterie, avec un consommé.

— Ah ! on ne pâtit pas ici ! constata plaisamment le serrurier. D’ailleurs, rien qu’à nous voir !…

Il s’exhibait, désignait sa femme du coin de l’œil.

— On ne lèche pas les murs, sûr !

Une grosse sympathie, d’une surprenante délicatesse d’éléphants, éclatait dans cet accueil d’ouvriers aisés, francs du collier ainsi que du cœur.

On trinqua, et notre hôte s’en allait quand, à la porte, il se ravisa.

— J’oubliais ; ne faites pas attention à la vieille. Elle a des idées… Maria vous dira… Tu leur diras, n’est-ce pas ? D’abord vous ne la verrez peut-être que ce soir : elle bouge à peine.

Et il partit enfin, sur un acquiescement de la jeune femme.

Réconfortés, rappropriés, nous décidâmes une promenade dans la ville, autant par discrétion que pour tuer le temps jusqu’au soir.

Dehors, nous nous regardâmes en souriant, avec la satisfaction nuancée d’étonnement du soldat bien traité.

Ah ! c’est qu’elles se suivaient sans se ressembler, les réceptions, depuis vingt jours.

Les petits, voire les pauvres gens, les ouvriers aussi, ceux-là se montraient presque toujours accueillants, ouverts au soldat, sans la défiance innée du fermier, la lésine du paysan, les singeries du bourgeois et l’affairement du commerçant troublés, l’un dans sa digestion, l’autre dans ses tripotages. On se les rappelait les gîtes de Normandie ! Les visages de bois chez le cul-terreux parti aux champs et rentrant à la nuit, bien que prévenus de notre arrivée ; les portes des celliers, des armoires, des chambres, ces portes ostensiblement fermées ; le cidre, oui, un verre de cidre refusé sous prétexte de contrôle d’agents du fisc.

— Y faudrè le donné… Nous ne pouvons point ; c’est pas à nous ici…

Et la faction du paysan devant les granges, les trous à porcs, les étables, sous les greniers, la nuit, par peur du pillage ou du feu !

Dans les villes, autre gamme. Il fallait affronter les bras au ciel des femmes seules ou des vieux, taxant la Mairie de partialité, pendant que le soldat se morfond, sac au dos.

Oh ! des sourires de bienvenue, oui, parfois. Des fatigues trouvant la couverture faite ; le salut au soldat qui arrive, dans la table mise, au soldat qui passe dans le vin offert, au soldat qui part dans le bidon et la musette bien remplis.

Et la caresse, combien douce celle-là, des parents qui ont un fils à l’armée !

Les mères questionnent : — Est-ce chez vous comme il nous a dit que c’est chez lui, monsieur ?

On sent que le regard attaché sur soi ne vous voit pas, vous, met votre uniforme sur d’autres épaules : un égoïste dévêtement de tendresse, tels des baisers dont on n’aurait que le bruit.

À travers l’apitoiement maternel, les doléances puériles, les naïvetés, des coins de sentiments adorables transparaissent ;… tandis que le père, bourru, d’une rudesse qui veut être virile, honteux et touché de ces révélations de cœur, grogne :

— C’est bon, parbleu ! Tu n’apprends rien à monsieur ; et puis c’est pas une fille… ton petit !

Qu’on était bien là, le bon gîte et les braves gens, tout sourires et tout larmes, larmes tremblant une minute au bout des cils et tout de suite bues, – parce que ce sont les meilleures ! Tout cela nous revenait maintenant, à la veille d’arriver à Paris, où nous allions tenir garnison.

Bien soldats, en ceci que nous étions tout à l’impression du moment, nous exagérions plutôt les tons clairs du tableau, sous l’influence des bontés de nos hôtes, présentement.

— Un nom prédestiné, d’ailleurs, m’apprit mon camarade, Gâteau, Mme Gâteau… Et bien connue ; on m’a tout de suite renseigné au vu de mon billet. C’est la vieille, sans doute, dont il a parlé… Ils sont chez elle, la fille et le gendre.

Quand nous rentrâmes, le serrurier nous attendait.

— Ça n’est pas prêt ; nous avons le temps d’aller prendre l’apéritif, dit-il.

Nous vîmes bien que, comme ses voisins, il s’était ménagé la joie de sortir avec nous, de montrer ses soldats, comme il disait, en nous enveloppant d’un geste d’orgueil inoffensif et de fière protection.

Il en avait deux ! Il insinuait même que la municipalité eût pu lui en envoyer trois sans qu’il se plaignît. Et il réprimait à peine une méprisante pitié à l’endroit des gens qui n’hébergeaient qu’un militaire, fût-ce un officier.

Il s’était arrêté pour donner une poignée de main à un gros homme qui passait, vite.

Et quand celui-ci se fut éloigné, le serrurier s’exclama :

— Vous n’avez donc pas vu ? Je l’ai retenu exprès. Il a mis ses soldats à l’hôtel. Un salaud !…

« Il les a reçus sur le palier parce qu’on a ciré les parquets chez lui, hier. Et pas d’argent, vous savez !… Il paiera lui-même le logeur afin de n’être pas carotté… Un salaud, je vous dis.

Il nous le nomma : un maître maçon.

Aussi bien, à cette heure, le quartier semblait avoir bu le soldat. Et il n’en gardait, ce faubourg, qu’une haleine plus forte, de puissants renvois et comme une chanson d’ivresse passagère.

Pour nous c’était bien différent de l’animation du cantonnement, à l’arrivée. Point de ces paquets d’hommes autour des cuisines improvisées ; point de verdures éclaboussées de garance, dans ce viol de la campagne par la force brutale, étendant ses épaisses capotes et son linge sur les gazons, – comme on étouffe quelqu’un. Les odieux faisceaux en permanence marquant la prise de possession, avaient aussi disparu. Aux portes, dans les embrasures, des faces riaient, des flâneries déambulaient, des surprises indigérées, béaient encore.

Et les mêmes questions se croisaient, au hasard des rencontres.

— Es-tu bien ?

— Et toi ?

Des habitants, en grand nombre, avaient gardé le soldat, le traitaient, bien qu’il lui fût dû simplement le coucher.

D’aucuns demandaient à des voisins de leur en céder un.

Mais les enviés étaient les hommes qui trouvaient à la fois la table et le lit. On se montrait la maison, l’hôte. C’était toujours là qu’on avait été « le mieux ! »

Chez le marchand de vins où nous échouâmes, devant le comptoir, la conversation continua de s’enfermer dans le cercle des choses de la caserne que nous sassions complaisamment, mon camarade et moi, au gré d’un auditoire attentif.

On ne nous interrompit que pour rappeler un fait à notre ami, à demi-voix. Mais il se défendait… Et comme, à notre tour, sans savoir rien, nous insistions pour qu’il s’expliquât :

— La mère vous racontera cela ce soir, c’est probable, dit-il. Seulement, n’y faites pas attention ; elle radote un peu.

Mais comme j’étais resté en arrière quand nous sortîmes, le patron du débit m’arrêta et touchant mon galon du doigt :

— C’est pour ça qu’il n’a pas voulu parler… C’est un sergent qui a fait passer au conseil le fils à Mme Gâteau… une forte tête.

Nous rentrâmes. La soupe fumait sur la nappe.

La jeune femme fit un signe à son mari et dit :

— Viens chercher maman.

Ils disparurent ensemble dans l’autre pièce, ramenèrent sur un fauteuil, mi-porté, mi-traîné, une vieille femme hydropique à qui sa fille ressemblait étonnamment. C’était la même charpente, mais chez celle-là, déformée, caricaturale, avec une chair molle et comme fondante, rappelant ces charlottes dont l’intérieur crémeux s’effondre et s’étale, quand le couteau a entamé les biscuits qui le contiennent.

— Mettez-vous là, maman…

Ils l’installèrent, lui nouèrent sa serviette autour du cou.

Alors elle leva les yeux, nous aperçut en face d’elle et murmura :

— Ah ! ce sont… ce sont des sergents… Vous ne m’aviez pas dit…

Il y eut un silence pénible. Comme je regardais la bonne femme, à la dérobée, je la vis qui pleurait doucement dans sa soupe.

Le gendre s’agitait sur sa chaise, jouait de la cuiller dans son assiette, comme les enfants qui veulent cacher une faute. Mais tout d’un coup la vieille s’arrêta de manger… ; et elle restait devant son couvert, à pleurer plus abondamment, silencieusement toujours, de grosses larmes qui roulaient le long du nez, dans une rigole comme en creusent, pour longtemps, de violents orages… Il semblait qu’on les entendît, ces larmes, tomber sur la porcelaine !…

Nous nous regardâmes…

Alors la fille intervint, mais sans colère.

— Voyons, maman, voyons… ces messieurs…

Elle répondit :

— Je sais bien. C’est plus fort… plus fort que moi !

Le gendre haussait les épaules, nous versait à boire fébrilement pendant que sa femme répétait en passant derrière lui, pour desservir :

— J’étais bien sûre : je t’avais prévenu.

Le repas s’acheva cependant. Bien que je me fusse promis de dépouiller le militaire et son insupportable fatras de niaiseries, l’ignorance obstinément solliciteuse de notre hôte nous fit abandonner toute réserve, assez facilement, il faut l’avouer.

Car le soldat est le premier que fronde le terme de compagnonnage : parler manique, si l’on en retient l’acception vulgaire qui a crédit dans le peuple. Il y a là, sous l’uniforme surtout, une nostalgie de la crasse et de la stagnation, une rumination de chicotins bien étonnante, en ce sens qu’elle n’arrache pas toujours une grimace au patient, à l’encontre du proverbe qui prétend qu’on ne peut mâcher amer et cracher doux.

Nous avions déjà circulé, – en y traînant notre ami après nous, pour son édification, – dans la hiérarchie, la discipline, l’emploi journalier du temps, lorsque, je ne sais comment, nous en arrivâmes au chapitre des punitions.

Nous abordions les modifications essentielles que le décret du 28 décembre 1883 avait introduites dans le service intérieur : remplacement de la salle de police par la consigne à la chambre pour les sous-officiers ; mais, en revanche, abolition de leur droit d’infliger la salle de police, sauf en des cas déterminés.

Nous en étions là, quand mon camarade fit innocemment une remarque que j’entendais pour la vingtième fois.

— Les hommes se fichent des quatre jours de consigne que nous leur portons, vous comprenez… seulement, qu’advient-il ? C’est qu’on rédige « le motif » en conséquence.

Il constatait le fait, sans acrimonie, seulement pour indiquer que souvent le gradé compensait la faiblesse de la punition par la gravité du motif, estimant celle-là peu propre à lui donner immédiatement le puéril orgueil de l’autorité satisfaite.

Au fond pourtant, le principe une fois admis constituait un raffinement pour la roguerie en exercice. Et dans cette punition suspendue sur l’homme pendant plusieurs jours quelquefois, s’il arrivait que, hiérarchiquement, le général prononçât en dernier ressort, – dans cette torture d’une répression progressivement surcrue, un infime caporal trouvait une jouissance, le rehaussement des droits minces que lui confère le règlement.

Mais mon camarade avait à peine lâché sa phrase que je vis l’hydropique pâlir et repleurer en avalant ses larmes, comme si elle en voulût ménager la provision dont elle sentait avoir besoin encore.

— Maman !… s’écrièrent ses deux enfants.

— Non, je ne peux pas, fit la vieille ; quand j’ai entendu monsieur parler de ce motif… vous savez, comme il dit qu’on le porte, j’ai revu le petit, toute son histoire.

Elle s’arrêta une seconde pour se tamponner les yeux, et reprit :

— J’ai eu un fils soldat comme vous, messieurs. Il a passé au conseil de guerre et failli être fusillé pour avoir frappé un sergent… La peine fut commuée en cinq ans de travaux publics… Ça l’a tué tout de même… Il est mort là-bas !

Elle ne pleurait plus, tragique dans son immobilité, avec son grand visage à chairs molles, comme trempé de larmes, délayé dans la douleur.

Elle continua :

— Vous voyez que j’en puis parler, moi aussi, de la caserne. Je l’ai traversée ; j’en ai vu des galons et des culottes rouges pour sauver le garçon… Ah ! misère !… Ils ont connu, ici, une mère Gâteau un peu nouvelle !…

« Tenez, j’ai là encore, – donne-la, Maria, – la dépêche du petit. Nous dînions, comme aujourd’hui,… tu te rappelles ? – « Maman ! une dépêche de Jules », qu’elle me dit. – Il vient en permission ? que je réponds.

« Elle lit la dépêche ; je la regardais, je la vois ouvrir des yeux… des yeux, en même temps qu’elle devenait toute blanche. Je lui crie : — « Passe-moi ça !… » D’ailleurs, voilà…

Elle nous tendait la dépêche, par-dessus la table. Il y avait :

« Viens tout de suite, maman ; – bousculé un sergent ; – plainte en conseil. »

— « Plainte en conseil », vous comprenez, nous ne savions pas, nous, – deux femmes… Je descends chez un voisin qui avait été soldat ;… je lui montre la dépêche. Il fait. « Diable ! c’est sérieux, mère Gâteau ; on ne plaisante pas avec ça au régiment. Allez voir ses chefs. Il n’est peut-être pas trop tard pour arrêter l’affaire. »

« Il était à Rouen, dans la ligne. Je pars le soir même. J’arrive à deux heures du matin à la porte de la caserne. – « C’est moi la mère de Jules Gâteau, » que je dis au caporal qui m’avait ouvert. Ah ! si vous aviez vu !… Tout le poste était sorti, se pressait autour du sergent qui m’expliquait que je ne pouvais voir le petit, en cellule depuis le matin.

« À la fin, il a envoyé un homme chez des chefs qui avaient peut-être de la lumière dans leurs chambres…

— L’adjudant ou l’adjudant-major de semaine, dis-je.

— C’est cela… Et comme l’homme affirma qu’ils étaient couchés, on se risqua à me laisser parler au petit, deux minutes, au seuil de sa prison.

« Il se défendait… Non, jamais, voyez-vous, je ne croirai qu’il mentait. Ce sergent, ce sergent qui l’avait puni, – un Auvergnat, – passait pour une rosse… Ses camarades en convenaient. Simplement parce que Jules était Parisien, et bien qu’il ne regimbât jamais, cette brute l’avait baptisé : la forte tête, avec une conviction telle qu’il était arrivé à la faire partager aux officiers. D’ailleurs, il se chargeait, disait-il, « d’en faire voir à ceux de ces oiseaux, qui lui passaient par les mains. »

« Alors les corvées, la consigne, les inspections à tout bout de champ… une entre autre… tous les jours : l’inspection avec la garde, sous prétexte de malpropreté… Vous savez ça mieux que moi. »

Nous le savions, en effet… C’est, de toutes les punitions, la plus légère et la plus tyrannique peut-être. Elle s’inflige surtout à l’homme qu’on veut embêter… Incessante, elle renouvelle journellement le supplice de l’astiquage entre les exercices, tous les boutons, tous les cuirs et toutes les coutures… la terreur des samedis rendue quotidienne, affolante, d’autant que, – des gradés l’avouent, – il est facile, de toujours trouver quelque chose à redire.

Cela, nous le voyions, pendant que la bonne femme poursuivait :

— Le petit me raconta tout. – Si tu savais, maman, je l’avais sur le dos continuellement. Je rêvais de lui, la nuit. Quand, dans son service de semaine, il traversait la chambrée, au réveil, il me mettait debout, – d’un regard…

« C’était comme s’il m’avait passé sa main toute froide sur les épaules.

« La dernière fois, voilà. À la contre-inspection du samedi, pour les mal notés, le sergent ne trouvant rien à redire à la tenue du petit, s’avisa de lui ordonner de se déchausser et de montrer ses pieds…

« Messieurs, vous ne savez pas, j’ai connu mon garçon, peut-être… Il était d’une propreté, vous n’avez pas idée… C’était aussi la première fois qu’on exigeait cela de lui, et il sentait bien le parti pris de le vexer, devant ses camarades. Il s’étonne, discute, et comme le sergent s’avançait, se baissait, il le repousse d’un geste… d’un geste gamin… comme qui dirait une gifle qui ne ferait point de bruit : ceci…

Et la vieille éloigna d’elle, un peu vivement, de sa main ouverte, la tête de son gendre, qui s’était prêté à cet exemple sans y être invité, en homme habitué à cette pantomime.

C’était bien, en effet, l’imposition de mains du voyou parisien, appuyant à la tempe la paume qui tamponne habituellement le buste dans un mouvement de défense instinctif.

La conteuse reprit :

— Le sergent se redressa, dit simplement :

« Vous, la forte tête, je vous porte quatre jours… avec le motif. »

« Et il les porta.

« Le motif, c’était :

« Lorsque ce sous-officier lui faisait une observation, l’a frappé au visage. »

— Hein ? le chameau !… s’écria le serrurier.

Et, à son tour, sa femme intervint pour noter qu’avant l’arrivée de sa mère, les camarades du sergent, ses supérieurs mêmes, l’avaient engagé à lever la punition ou à en modifier le libellé.

— Devant moi, messieurs, continua alors Mme Gâteau, dans le bureau du sergent-major, le capitaine du petit a fait venir cette crapule d’Auvergnat.

« Je vois encore ce capitaine, un petit, pas jeune, dont la grosse moustache disait toute sorte de choses dans sa face muette. Il m’avait d’abord présentée, ah !… rondement.

« — C’est la mère du soldat que vous avez fourré dedans… la forte tête de la compagnie. Je n’aime pas les histoires où les femmes sont mêlées… Enfin, je ne puis pas empêcher madame d’intercéder pour son fils. Maintenez-vous la punition que vous avez infligée à Gâteau ?

« L’autre répondait toujours :

« — Oui, mon capitaine, parfaitement, mon capitaine, – droit comme une bûche.

« Alors je l’ai supplié… J’ignore ce que je ne lui ai pas dit… Il me venait à l’esprit des choses que je ne savais pas au fond de la grosse bête, sans instruction, que je suis. La moustache du capitaine remuait, comme s’il avait mangé en m’écoutant ; et il faisait les yeux qu’on a chez le photographe, quand on fixe leur machine trop longtemps.

« Enfin Jules ne l’avait peut-être pas frappé, – bousculé seulement. Les hommes de la chambrée n’avaient pas entendu le bruit du soufflet.

« — Je maintiens le motif, dit le sergent.

« Et comme il s’en allait, congédié par le capitaine, je l’entendis murmurer :

« — Ils veulent me coïonner, mais j’aimerais mieux me laisser couper ce que j’ai au derrière que de lever ces quatre jours-là !

— Maladie ! interrompit encore simplement notre hôte, mais avec une si louable conviction que nous ne pûmes nous retenir de sourire à cette exclamation rompant le charme, l’émotion concentrée de ce drame, qui tirait ses effets de l’intensité d’une évocation paisible, sans gestes.

Pendant que parlait la vieille, déroulant l’action, nos souvenirs personnels posaient le décor, faisaient évoluer les personnages dans un milieu approprié. Le type du galonné portant le motif, inflexiblement, la brute armée de quatre jours et les brandissant comme une trique, – nous connaissions cela.

Vint une minute où nous nous regardâmes, mon camarade et moi, avec l’étrange tentation, surprise au fond de nos prunelles, d’arracher violemment et de cacher dans nos poches nos galons de sous-officiers. Un réveil de pudeur nous soufflait ce qui eût été convenable, pour reconnaître cette hospitalité : asseoir à cette table non plus des parents du meurtrier, mais des frères de la victime.

Depuis que je les portais, c’était la seconde fois que ce mépris des insignes me saisissait. Ils me liaient les bras, expliquaient très bien ce dépouillement rapide de la tunique ou de toute marque distinctive, souvent observé dans les casernes, chez le gradé soucieux d’opposer une poitrine à une poitrine et de vider virilement une affaire d’honneur que la hiérarchie militaire change en vengeance basse ou en assassinat.

Ce jour-là, je considérai bien décidément la discipline comme un des déguisements de la lâcheté, quand ce n’est pas la gymnastique de l’abêtissement.

Je ne sais si nos hôtes pressentirent en nous cette honte et cette révolte, mais, sur un signe de ses enfants, la bonne femme s’arrêta, s’efforça de nous mettre hors de cause.

Et comme nous demandions la fin de l’histoire, elle la dit brièvement : ses démarches aboutissant à une grâce qui envoyait son petit mourir loin, misérablement.

— Il y a de bons chefs, certainement. Vous ne feriez point cela, vous, reprenait la mère Gâteau, s’évertuant à effacer la mauvaise impression que son récit avait produite sur nous.

Ce fut, d’ailleurs, leur souci à tous. Malgré nos protestations, les jeunes gens nous abandonnèrent leur chambre. Ils couchèrent chez des amis, cette nuit-là.

Mais au chevet du lit que nous partagions, nous trouvâmes une photographie encadrée : le petit Jules, imberbe, souriant, ensaché dans une capote trop large, l’air doux.

Toute la nuit je sentis peser sur moi le sourire de la « forte tête ». Puis, je rêvai que chaque homme appelé sous les drapeaux y apportait son cercueil. La feuille de route pour le cimetière était signée par ses chefs… Et les humbles deux jours du caporal étaient les deux premiers coups de bêche donnés dans la terre commune !

Au matin, vers quatre heures et demie, le couple revint pour nous réveiller et nous servir la collation avant le départ.

Notre bidon et notre musette étaient lourds…

— Nous n’avions pas dit à la mère que vous étiez sergents, nous apprit le serrurier en nous reconduisant. Elle aurait voulu vous mettre à l’hôtel… Et je tenais à vous garder, parce que c’est toujours une distraction, n’est-ce pas ? et que le soldat est heureux d’être bien accueilli. Faut pas lui en vouloir, hein ?…

Une demi-heure après nous repassions, musique en tête, devant notre gîte… Les Gâteau étaient là, un dernier salut aux doigts.

À cette minute nos regards s’abaissèrent sur nos galons… La pluie de la veille, l’usure aussi, avaient mangé l’or… La trame apparaissait en mince filets rougeâtres, – comme du sang pâli, mais ineffaçable.

Sur les trottoirs un murmure courut : les braves gens !

Et telles étaient nos pensées, que l’écho de cette acclamation c’était, en nous, simplement, le mot du serrurier :

— Maladie !…

FAMILLES

I

Tout de suite ils avaient été ennemis.

Muratel, nouvellement promu capitaine, venait commander la compagnie où servait, depuis 75, le lieutenant Gourd ; et le hasard voulait que, du même âge, ils se fussent engagés le même jour, à dix-neuf ans. Sergents-majors tous les deux, en 70, de la fin de la campagne datait l’avance qu’avait prise Muratel. Il conservait, à la revision des grades, l’épaulette gagnée en défendant une place forte de l’Est, tandis que Gourd, fait prisonnier à Forbach, n’obtenait que les galons d’adjudant quand il rentrait en France.

Lieutenant aujourd’hui, il n’attendait pas avant deux ans sa promotion au grade supérieur, ranci depuis la guerre au fond de la même province, alors que Muratel, envoyé en Afrique sur sa demande, n’y était arraché que par le décret le nommant capitaine.

Il fut immédiatement, pour Gourd : « un qui a de la chance », car les antécédents du nouveau venu, son instruction rudimentaire sa tenue « papa », ne permettaient pas qu’on lui accordât le tour de faveur d’un pistonné.

Muratel, en effet, était un bonhomme de trente-neuf ans, fils de paysans champenois, court, bon, vif, physiquement peu abîmé par dix ans d’Afrique, une rude fièvre typhoïde et trois sauvetages qu’attestaient des brevets en due forme, appendus encadrés, chez lui.

Très brave d’ailleurs, aussi brave qu’ignorant, absolument étranger aux annuelles modifications que subissent la théorie et les règlements, il était fort capable de faire tuer sa compagnie tout entière, lui-même en tête, sans profit, par bévue.

Il fut, dans la chambrée, le père Muratel.

C’est là une familiarité que le soldat se permet toujours vis-à-vis de l’officier en qui il se retrouve, pour ainsi dire. Et Muratel avait gardé l’odeur du rang.

Il y a, de soldat à chef, aux époques de paix même, une confiance qui ne s’explique pas, qui ne s’exprime pas, qui est dans l’air, dans les insignifiances du service journalier. Avec cet instinct qui remplace l’intelligence inutile à la troupe comme au troupeau, le soldat établit fort bien une distinction entre l’officier de caserne, employé d’une administration quelconque, et l’officier homme de guerre, capable de conduire au feu la fraction qu’il commande.

Muratel fut un bon chef de bureau, indulgent et paterne, que sa compagnie aima pour ces qualités, tout en le reconnaissant impropre à le mener à l’ennemi.

Il faut bien qu’on le sache : la dernière guerre nous a légué un stock de sous-officiers, aujourd’hui presque tous capitaines, et capitaines à qui la plupart des gradés de leur cadre en remontreraient. Il est au moins piquant de constater que nous devons à la guerre de médiocres officiers, alors que la paix eût formé d’honorables adjudants.

C’est là aussi ce que pensèrent les camarades de Muratel, élèves de Saint-Cyr et de Saint-Maxent.

Leur supériorité vexée éclata dans le ridicule sous lequel ils enterrèrent les états de services de ce nouveau venu qui, par surcroît, arrêtait les chevaux emballés et repêchait les noyés. Il devint le « sauveteur, notre éminent sauveteur », et l’on exécuta, au mess, de bien spirituelles variations sur le courage civil, que représentait un terre-neuve retirant de l’eau un cheval par transmutation de caricaturiste.

Car l’héroïsme est exclusif. « Il semble que le héros est d’un seul métier, qui est celui de la guerre », a dit La Bruyère.

L’officier est communément de cet avis. Tel chargera vaillamment à la tête de ses hommes, qui n’arrêterait pas un cheval dont la folie met en danger plusieurs existences. Ce ne serait plus que du dévouement, – vertu civile. D’où il faudrait conclure qu’il y a de l’héroïsme à faire tuer son semblable et qu’il n’y en a pas à le sauver.

L’héroïsme, en somme, c’est la réclame des boucheries ; – un abattoir que décorerait cette enseigne équivoque : Au Sacrifice.

Gourd fut certainement l’officier que flatta le plus cette situation faite à son supérieur.

Il y trouva une délectation d’amour-propre exquise.

Ce qui dominait en sa jalousie, demeurant étranger à cet esprit de caste encore vif dans l’armée, n’était rien qu’une rancune sourde contre un de ses égaux, parti du même point et passé devant, par la force des choses, sans que lui, Gourd, eût rien fait pour rester derrière.

Ce n’était pas, au fond, un méchant homme. Toute ambition même était morte en soi aujourd’hui. Qu’il travaillât ou non, il finirait dans la peau d’un capitaine. Mais il y a une médiocrité aigrie d’une inconscience dangereuse. Et Gourd étalait cette banalité de l’uniforme, cette nullité à peine décorative de l’homme de bureau arrivant à la caserne le matin, y revenant à 2 heures, après déjeuner, repartant à 4 heures, las d’une journée dépensée en bâillements, en parlotes…

Ce lieutenant était également sympathique aux soldats. Ceux-ci adorent l’officier flemmard, l’officier qui leur apporte, mal dissimulés, les dégoûts, les fatigues qu’eux-mêmes ressentent. Il y a, dans l’accablement des corvées identiques, une parité qui découd le galon. Le bâillement crée une solidarité ; puis, il est rare qu’on ne finisse pas par s’amuser avec les gens qui s’ennuient.

Enfin, comme complément à ses rancunes, Gourd apportait des charges de ménages : une chose que l’homme marié pardonne difficilement au célibataire.

Car il avait épousé, au fond d’une garnison de Bretagne, la fille d’un huissier personne posée, qui croyait devoir, gratuitement d’ailleurs, régler le défrichement de son esprit sur les mutations ascendantes de son mari. D’abord, celui-ci s’était flatté de posséder une femme instruite, ayant « achevé ses études », disait-on, sans que rien confirmât cette assertion, sinon le court internat de la jeune fille dans une pension de Brest, vers l’âge de quinze ans.

Quand Gourd, promu lieutenant, rentra au chef-lieu, on insinua que sa dame avait sacrifié à l’uniforme une position superbe dans l’enseignement. Aujourd’hui enfin, à la veille d’obtenir son troisième galon, l’officier, entre intimes, accordait à sa femme le brevet supérieur, sans qu’elle protestât.

Elle avait gagné à ce jeu une certaine considération, habilement entretenue. De langue acerbe, avec les ressources de l’huissier qu’était son père, elle enveloppait une méchanceté de frais, menaçante comme un commandement, brutale comme une saisie.

On ne la supportait, dans le clan militaire féminin, qu’en raison de son inélégance, du peu de recherche qu’elle apportait dans sa toilette, auprès de personnes dont c’était l’unique préoccupation. Même on la disait sale. L’ordonnance racontait volontiers des histoires de linge de dessous traînant partout, d’eaux grasses sur le piano – toutes les vieilles crasses de ces ménages de garçon, qu’une femme de passage ne traverse que pour y aggraver le désordre et la malpropreté.

À la première visite que lui fit Muratel, Mme Gourd toisa l’homme, le dépouilla, – et, dès le lendemain, en vendit la peau.

Avant, eux-mêmes, d’avoir eu le temps de porter un jugement sur leur camarade, les officiers, instruits par leurs femmes, le jugèrent sans relief, sans visées, émaillant sa conversation de solécismes à faire rêver un sergent instructeur.

— Il porte son sabre comme une canne et monte à cheval comme un brasseur, avait dit Mme Gourd.

Et elle ajoutait :

— Avez-vous remarqué qu’un officier n’est bien en selle que quand il se sent regardé par une femme ?

Cette déclaration, dans sa pensée, confirmait le célibat annoncé de Muratel.

— En somme, pas gênant. Tu commanderas la compagnie si tu veux, concluait-elle.

Incidemment, quelques jours après, le sergent-major apprenait à Gourd que le capitaine avait défendu sa porte.

— Vous viendrez lorsque je vous ferai demander. Je serai assez souvent à la caserne pour vous éviter des courses inutiles.

En effet, on le vit au quartier trois fois par jour. Il y faisait une première apparition le matin, se trouvait dans la cour à l’heure de la Décision et ne quittait, dans l’après-midi, le bureau du sergent-major qu’après avoir signé toutes les pièces quotidiennes.

Ce n’était point, d’ailleurs, le seul officier qui désirât n’être pas relancé chez soi, à toute heure.

Gourd, néanmoins, demeura rêveur. Et comme il rapportait le fait à sa femme :

— La consigne ne te concerne pas ; tu as une visite à lui rendre, dit-elle.

Le lendemain, le lieutenant se présenta chez Muratel. Il le trouva achevant son installation, déballant encore, clouant… Seulement, il n’était point seul. Une grosse femme, d’extérieur commun, le secondait, comme chez elle, en déshabillé du matin, surprise dans le désordre d’un emménagement.

— Je vous dérange, dit Gourd.

— Mais non ; je vous demande pardon de vous recevoir ainsi…

Il s’embarrassait dans ses excuses, décelant le faux empressement de l’enfant qui a commis une faute jusque-là inaperçue. Et comme, discrètement, la femme disparaissait, Muratel acheva soi-même sa déroute.

— Heureusement… madame… la concierge, a pu m’aider… je me fie peu aux ordonnances…

Ils causèrent pour causer, pendant dix minutes, puis le lieutenant se retira, fixé.

L’explication fournie par le capitaine était d’autant moins plausible que Gourd, avant de monter, s’était renseigné auprès de la véritable concierge.

« L’autre est sa maîtresse, » pensa-t-il. Mme Gourd, tout de suite, l’affirma. « C’était du propre… d’un bel exemple… Il lui semblait naturel, maintenant, que ce monsieur consignât sa porte. »

— Et qu’est-ce que cette fille ?

Il le dit : une dondon. Il n’avait vu en elle, tout d’abord, qu’une de ces femmes qu’on prend à l’heure, pour les gros ouvrages.

— C’est la façon maladroite dont il a voulu me donner le change qui m’a éclairé… Je ne lui demandais rien.

En somme, ce fut là, pendant quelque temps, tout ce qu’on connut sur le couple.

Enfin un camarade de promotion de Gourd, ayant appartenu au régiment que quittait Muratel, apporta de nouveaux documents.

Depuis des années l’officier vivait avec cette femme, mais jamais ils ne sortaient ensemble ; il la cachait. L’origine de leurs relations était inconnue.

Mme Gourd ne déplora pas cette lacune qui donnait carrière aux légendes. Il y en eut une, qui vint à l’oreille du chef de bataillon.

C’était un homme jeune, de grand avenir. Il avait, lui aussi, pesé Muratel. Il ne descendit pas en ce coin de faiblesse, où se trouvait peut-être, pourtant, la clef de toute une vie. Il eut le pressentiment d’un de ces drames à deux personnages autour desquels, jouant le rôle de la foule au théâtre, une société disciplinée s’ameute, sur un signe des temps, comme une figuration se démène sur un geste de machiniste.

Et comme, après tout, ces concubins ne s’affichaient pas, – le commandant ferma les yeux, étouffa l’affaire.

 

II

C’était vrai ; ils étaient ensemble depuis dix-sept ans.

Il l’avait connue en Touraine, quelque temps après sa promotion au grade de sergent. Elle, allait en journées. Ils se rencontraient au bal, le dimanche. Il y avait, derrière le café, une petite cour où se retrouvaient, après la danse, les couples désunis par un raclement final du violon.

D’abord, ils se virent, en cachette, un peu partout. Dans le cœur simplet du jeune soldat, l’amour résolu de la vingt-troisième année s’échafaudait. Ils furent, l’un et l’autre, très épris. La petite Virginie, fort surveillée par ses parents, employés dans une filature, n’était pas moins toute à son amant. Elle le montra. Quand le régiment changea de garnison, Virginie le suivit bravement, majeure après tout, son métier aux doigts, avec une de ces vaillances rustiques que n’effraient aucuns travaux.

En effet, il avait fallu vivre. Des journées se trouvant malaisément, en province, pour une étrangère, elle descendait aux gros ouvrages, avec la même gaieté de cœur.

— Il s’agit de vouloir, disait-elle en riant, un peu orgueilleuse de ses bons bras et de sa santé.

À cette époque de leur liaison, ils ne se retrouvaient que le soir, la besogne faite. Son maître souci, à elle, c’était de ne point rapporter sur soi, – chez soi, – ces odeurs des intérieurs où elle peinait.

Et comme il s’étonnait parfois de la voir reposée, les membres souples, la chair matinale, sans ces âcretés des peaux corrodées par des larmes ou des suées : — C’est que je me secoue à la porte, déclarait Virginie. En somme, c’était à elle, à cette atmosphère créée à côté de celle où, tout le jour, ils vivaient ; c’était à cela que Muratel devait ses galons de fourrier, puis son grade de sergent-major.

D’abord il se rebutait, se déclarait trop bête pour rien apprendre. Et elle l’asseyait devant la table, lui soufflait le désir de savoir.

— Les bêtises après…

Ah ! elle avait eu de la peine ! Il en convenait plus tard. Il travaillait dur.

— Quand tu seras sergent-major, je me trouverai payée, avait-elle dit.

Et combien de fois ils s’étaient rappelés, avec émotion, un dimanche où, enfoncé dans une étude dont l’arduité l’abrutissait, il se laissait laver les pieds par sa maîtresse, attentive à ne le point déranger !

Le bon temps ! Et s’il est vrai que deux êtres ne sont jamais liés l’un à l’autre que par des souvenirs, – quelles chaînes ils s’étaient faites !

La guerre déclarée, il s’en allait à l’armée de l’Est. Ils avaient, alors, échangé les adieux des gens qui ne comptent pas se revoir. Ils ne se firent pas de serments rigoureux ; ils ne se promirent pas de s’écrire ; ils ne se demandèrent ni cheveux, ni portraits… Ils s’embrassèrent en pleine bouche, comme tous les jours ; – un peu plus fort… Ce fut tout.

Virginie restait ensuite trois mois sans nouvelles ; puis un soir, – la paix était signée depuis 15 jours, – elle recevait un billet laconique de son amant la pressant d’aller le rejoindre. C’était signé : Muratel, sous-lieutenant.

Elle demeura quelques heures béante de surprise et d’émotion. La nouvelle brutale, sans commentaires, de cet avancement inespéré, la ravissait et l’inquiétait à la fois. Il lui semblait impossible qu’un officier s’embarrassât d’une pauvre fille comme elle.

Elle partit cependant, sans dessein, sans pensée, toute au présent.

Et quand il lui proposa de se mettre ensemble, de ne plus se quitter, elle l’adora.

Les premiers temps, l’uniforme l’impressionnait. Elle y touchait, le rangeait, avec des mains de paysanne dévote entretenant des vêtements de prêtre. Elle avait de continuels étonnements, des doutes naïfs ; elle disait :

— Est-ce drôle que tu veuilles encore de moi, maintenant !…

Dès qu’il rentrait, elle courait se laver les mains afin de ne pas salir sa tunique neuve. Tout un fond de grosses admirations rurales lui montait aux yeux, aux lèvres. Lorsque, déshabillé, il ne la regardait pas, elle tâtait l’étoffe, caressait le galon, polissait les boutons.

Puis, à le voir si peu infatué de son grade, sa passion, sans s’atténuer, se classa. Elle retrouvait, sous l’officier, le petit sergent.

Ils avaient dû régler leur vie. Ils ne pouvaient songer à se marier et le concubinage, dans la position de Muratel, commandait des ménagements infinis. Leur bonheur dépendait de la discrétion qu’ils mettraient à en jouir.

De ce jour dataient les quinze années d’internement qu’avait subies la jeune femme. Jamais ils ne sortaient au bras l’un de l’autre ; quand on sonnait, elle disparaissait. Elle était restée, en cette vie pourtant commune, la maîtresse d’une nuit qu’on cache dans la ruelle ou derrière une porte, à l’annonce d’une visite.

Elle avait accepté ce ravalement ; elle s’était faite sa servante, à l’exemple des servantes de curés qu’elle avait connues, la chose anonyme, muette, qu’on ne voit pas souffrir, pleurer ni rire, et qui rit, souffre et pleure pourtant.

Tout de suite, d’ailleurs, sur sa demande, Muratel était envoyé en Afrique, et c’était là que les douze dernières années s’écoulaient…

Quelquefois, Virginie attendait pendant plusieurs mois le retour d’une colonne dont son amant faisait partie. À l’une de ses escales, Muratel la rendait mère.

Et cela : l’ancienneté de leur rencontre ; la simplicité de leur cœur et de leur esprit ; ces départs qui rajeunissaient leurs désirs ; un relâchement de discipline et de représentation ; la petite fille enfin qui leur était venue et qu’ils élevaient entre eux ; – tout cela décidait cette définitive mêlée de soins, d’habitudes, de sentiments ; moins le collage que l’inextricable enchevêtrement de deux existences.

En France, aujourd’hui, c’était une vie nouvelle qui s’annonçait ; la garnison de province s’érigeait avec ses embûches, ses platitudes, ses mesquineries, toutes les misères du sabre au fourreau, de l’épaulette et de la parade : l’agitation de la mouche dans un verre d’eau.

 

III

Déclarant franchement qu’il s’endormait sur la théorie, la stérile compulsation d’auteurs et l’adroit démarquage pompeusement qualifiés « travaux d’hiver », Muratel dépensait son activité corporelle dans les minuties du service, ces petits soins par où se trahissent toujours les origines de l’officier.

Dans l’administration intérieure de sa compagnie, un jeune capitaine s’inquiétera, de temps à autre, des variations du Boni.

Un vieux capitaine vérifiera les comptes du caporal d’ordinaire, passera dans les chambres, à l’heure de la soupe, – pour la goûter. De même il descendra aux détails de l’habillement, de l’entretien, de l’hygiène, en ces coins inexplorés par l’officier d’étude pour qui sa compagnie n’est jamais qu’un paquet d’hommes à jeter sur le terrain, en temps opportun, – comme une pièce sur l’échiquier.

L’observation à la lettre des mesures d’ailleurs prescrites par les chefs de corps, mais auxquelles peu de jeunes officiers s’astreignent, fut, au contraire, pour Muratel, la constante préoccupation.

Il trouvait en sa maîtresse un singulier auxiliaire.

C’est qu’elle les connaissait, les soldats, depuis vingt ans ! L’ordinaire de la troupe n’avait plus de secrets pour elle et le jour où son amant commanda une compagnie, elle en vint à considérer la centaine d’hommes qu’il avait sous ses ordres comme une grande famille à faire vivre, à administrer, – ingrate comme toutes les familles ; un corps sans tête et sans âme, pour qui le capitaine devait être l’une et l’autre.

Ces idées, il les lui avait soufflées, car il tenait en réserve, toujours prêtes, deux ou trois belles phrases toutes faites sur le rôle du chef vis-à-vis de ses inférieurs :

« L’armée est une grande famille… »

« Le capitaine est le père de ses soldats… »

Il disait cela si convaincu, enfoncé d’un tel cœur dans cette utopie, que Virginie s’était habituée à regarder cette idéale compagnie avec le respect qu’a pour l’inaccessible famille de son amant, une maîtresse de basse extraction.

Elle sentait là, fille simple, une grande chose pour qui elle comprenait qu’on se passionnât. Et à travers les confidences, les récriminations, les enthousiasmes, la grosse expansion de Muratel, elle s’appliquait à deviner la caserne et le soldat.

Peu à peu elle s’était intéressée aux moindres agitations de ce microcosme ; prescriptions, réformes, punitions, rien ne lui était étranger.

Le soir, il n’était point rare qu’ils examinassent ensemble un cas d’indiscipline.

Il disait les motifs : réponse inconvenante, ivresse, absence illégale ; et à toutes les fautes elle trouvait une excuse, expliquait une récidive avec l’état civil de l’homme, sa nature, ses besoins, toutes choses sur lesquelles il l’avait, au préalable, évasivement renseignée, mais qu’elle pressentait plutôt avec son étonnant instinct de femme sans culture…

Elle disait en riant, lorsqu’il lui soumettait une question d’alimentation :

— Ça, c’est mon lot !…

Et elle se faisait conseillère, reprenait ses droits, indiquait les légumes de la saison, des recettes, allant au bon marché, tirant parti du nombre, s’informant des ressources, combinant un ordinaire avec lequel Muratel clouait le bec de ses collègues, membres de la Commission chargée d’étudier les repas variés.

À la cuisine, il ne passait point de viande qu’il n’eût visitée ; et il lui arrivait de tomber à la caserne, au réveil, afin de s’assurer que la répartition du café, entre les compagnies, n’était pas soumise à la fantaisie des hommes attachés aux percolateurs, des cuisiniers, des plantons…

Quand arrivèrent les instructions ministérielles prescrivant l’essai des repas variés, Virginie exulta. Depuis assez longtemps, cette variété s’étalait seulement sur les planchettes accrochées dans les cuisines. Aussi bien on s’en tenait aux soupes, matin et soir, sauf dans les compagnies où l’augmentation de boni permettait d’accorder le providentiel rata une fois par semaine, deux fois au plus.

Virginie, alors, donna des recettes, le menu des repas du soir, s’informant ensuite des résultats obtenus.

Bien avant aussi qu’on en eût décidé l’emploi, elle avait incité Muratel à l’adoption de la vaisselle de métal et de la fourchette.

Elle disait :

— La propreté c’est la moitié de l’appétit ; pour la recrue, c’est l’appétit même. Le jour où le soldat mangera dans une assiette, il s’imaginera dîner avec toi.

Et, dans cet ordre d’idées, elle préconisait encore une réforme, déclarait utile la vaste caisse permettant à trois ou quatre hommes de monter dans les chambres toutes les gamelles d’une compagnie, afin d’éviter aux soldats la vue du linge pourri des cuisiniers et, l’hiver, la recherche des matricules, à la lueur d’une chandelle horizontalement promenée sur les couvercles qui, tout à l’heure, serviront d’assiettes.

— C’est comme les planches à pain, ajoutait-elle. Pourquoi ne les recouvrirait-on pas d’une méchante toile cirée qui en rendrait le nettoyage plus facile. Car il paraît que l’homme de chambre se contente, le matin, d’un coup de brosse à souliers…

Il s’étonnait qu’elle sût cela, ne se rappelait pas lui avoir, cent fois, raconté la caserne, en ses recoins, de la base aux combles.

Après les manœuvres, cette année-là, sur le boni réalisé pendant la période d’instruction des réservistes, il préleva une masse noire, – bien que les règlements la proscrivissent, – c’est-à-dire une somme dont il se réservait la libre disposition, sans que la comptabilité de la compagnie en gardât trace.

— Avec cela, pensait-il, je couvrirai quelques-unes des dépenses non prévues dans la liste expresse figurant au cahier d’ordinaire. Nous ne pouvons pas pourtant prélever sur notre solde des frais qui doivent incomber à la compagnie.

Néanmoins, l’opération était irrégulière, il ne l’ébruita pas et le sergent-major seul, – forcément, – en eut connaissance.

 

IV

L’hostilité de Gourd contre son capitaine se déclara franchement au sujet des permissions annuelles accordées aux officiers. Il se trouva que Muratel et Gourd désiraient en jouir à la même époque. Naturellement le lieutenant dut céder le pas à son supérieur, mais son ancienneté au corps en souffrit cruellement. Sa femme attisa cette rancune, lui souffla que c’était un coup monté pour le vexer.

Ce ne fut d’abord qu’une légère escarmouche, un harcèlement de tirailleur isolé, dont les coups portent tous.

Gourd multiplia ses visites, à l’improviste, sous de futiles prétextes.

— Il n’avait point vu le capitaine à la caserne, alors il avait jugé convenable de monter lui demander la permission de l’exercice.

À mots couverts, il retranchait son apparente indiscrétion derrière la défense de le déranger qu’avait faite Muratel à ses soldats.

Et la joie de Gourd était de tomber au milieu du ménage : Virginie venant ouvrir, toute troublée, disparaissant ensuite précipitamment, avec un regard inquiet sur le désordre d’une pièce avouant le concubinage, la femme à demeure. Elle, flairait l’ennemi, l’inférieur se gaudissant des écarts de son chef, donnant à sa réputation le coup d’épaule anonyme de la foule.

À la fin, Muratel condamna sa porte.

Alors, froissé, Gourd sema de perfides insinuations. Le capitaine, évitant avec soin les réceptions, les corvées officielles, donnait créance à tous les bruits.

— Il n’est jamais chez lui… C’est au point que mon mari n’a pu lui rendre encore la visite dont il nous a gratifiés, à son arrivée.

Avec un rire méchant, Mme Gourd notait le parti pris de faire la sourde oreille, lors même que l’éclat des voix, derrière la porte, ou le traînement d’un pas, trahit la présence de quelqu’un. À chaque récrimination, embusquée au coin de chaque trait, surgissait la maîtresse, point nommée, mais vivante quand même, – la femme puissante, capable de cette domination.

Et ces dames, entre elles, citaient des exemples rapportés par les romans, les histoires de journaux : des filles fracturant l’honneur d’un homme, pénétrant dans sa vie et s’y installant. Virginie fut nettement exécutée. Un portrait d’elle circula où elle était décrite commune, épaisse, vieille et laide : – un monstre.

— Il n’ose pas sortir avec elle, affirmait Mme Gourd qui, dans le cas contraire, eût crié au scandale.

Mais, l’été suivant, l’animosité de Gourd subit une déviation.

La ridicule indemnité, en remplacement d’eau-de-vie, que le Ministre alloue au soldat, pendant les chaleurs, suggérait à Muratel l’idée d’augmenter la ration individuelle, en consacrant une partie de sa masse noire à l’achat d’un petit fût de rhum. Il s’entendit avec son sergent-major pour que le livret d’ordinaire ne mentionnât pas cette dépense, et il crut éviter une explication avec Gourd en décidant que les litres d’alcool additionnels seraient consommés au réveil, dans le café. En outre, Muratel ordonnait qu’on vînt prendre chez lui, tous les soirs, la distribution du lendemain, afin qu’on ne se livrât pas, dans la compagnie, à ces expériences de coupage dont les fourriers se montrent amateurs.

Le lieutenant, lorsqu’il connut l’existence de ce dépôt, chez son capitaine, sentit sa conscience s’éveiller.

Il venait à la caserne avec un pèse-liqueurs, frottait l’une contre l’autre ses mains trempées d’alcool et en humait ensuite l’arôme. Il voulait l’eau-de-vie « transparente, droite en goût », disait-il, répétant une phrase lue le matin, en des instructions spéciales sur la matière. Un jour il emporta, à titre d’échantillon, une petite fiole pour en faire analyser le contenu, « dans l’intérêt des hommes », déclarait-il.

Et, plusieurs fois, il refusa d’approuver le règlement du prêt, en donnant sa signature d’officier directeur de l’ordinaire. Il revint sur sa détermination, s’étonnant seulement, à mots couverts, que le fût de rhum restât chez le capitaine, car il ignorait toujours le service rendu par la masse noire, ne voyant figurer aux dépenses, strictement, que l’équivalent, en nature, de l’indemnité représentative.

Blessé, Muratel renvoya le fût à la caserne. Mais « ça ne prouve rien », grommelait Gourd, d’un air louche, sous-entendant des tripotages.

Il avait, d’ailleurs, raconté l’histoire de façon plaisante, afin d’en atténuer la perfidie, – d’abord.

Maintenant, au mess, – où Muratel avait obtenu du colonel l’autorisation de ne prendre que demi-pension, malgré sa qualité de célibataire, – les bons camarades le consultaient sur la viande, les légumes, les alcools.

Et il arriva que sa simplicité moquée, affolée par ces jappements, souffrit.

Longtemps, il n’avait pas compris qu’on rît, à table, lorsqu’il avouait avoir été caporal muletier, avant la guerre. Des capitaines, plus vieux que lui, avec les mêmes antécédents, s’irritaient de cet étalage qu’il faisait des siens ; cependant que les jeunes pouffaient dans leurs serviettes.

— Ce pauvre Muratel ! Il a reçu un coup de soleil en Afrique, disait-on.

Et la joie ne tombait, parfois, que pour faire place à cet apitoiement qu’éveillent les idiots, dans les familles.

Il n’ouvrait plus la bouche sans qu’on cherchât à ses paroles un sens pitoyable ou bouffon.

— Nous l’abrutissons, déclaraient gaiement les officiers.

On s’ennuya, au mess, quand il dut partir en permission pour assister à l’enterrement d’un parent de province.

Justement, cette semaine-là, de concert avec son sergent-major, il avait arrêté une réforme reconnue nécessaire.

À la chandelle, plantée dans la boule de son ou dans une pomme de terre, il substituait de petites lampes à huile, à raison d’une par chambrée.

Plusieurs compagnies, au régiment, avaient déjà expérimenté ce nouveau mode d’éclairage et s’en félicitaient. Seulement, les règlements ne mentionnant pas les lampes parmi les denrées imputables aux ordinaires, la plupart des commandants de compagnies, pour se soustraire au contrôle vétilleux des intendants, déguisèrent la dépense, la firent rentrer dans une des catégories énoncées au livret.

C’était, en somme, plus irrégulier encore et Muratel crut bien faire en affectant à l’achat des lampes une certaine somme, prise à nouveau sur sa masse noire. Au règlement du prêt, le capitaine étant absent, Gourd, bouta le nez sur l’omission de la dépense. À ses questions comminatoires, le sergent-major se troubla, confessa l’existence d’une masse noire.

Ce fut, pour le lieutenant, une grosse joie. Cette opération, formellement interdite, constituait un détournement de fonds.

Immédiatement, en confidence, avec la fausse camaraderie qu’ébranlent les scrupules de l’officier probe ; avec la terreur avouée d’une complicité présumable, Gourd consulta ses collègues.

— Je dois, avant tout, n’est-ce pas, dégager ma responsabilité ? Mon devoir est de prévenir le commandant. Il y a des choses, d’ailleurs…

Maintenant il ne se gênait plus, rendait tragique l’histoire du fût de rhum.

Il allait jusqu’à insinuer que le fournisseur n’avait pas signé le livret d’ordinaire ; que le capitaine déguisait son écriture pour approuver la livraison…

Les autres hochaient la tête gravement.

— C’est peut-être un faux imbécile, dit quelqu’un.

Et toute la famille s’indigna, vilipenda ce membre indigne.

— Oui, oui, il faut prévenir le commandant.

Gourd se rendit auprès de lui.

— Je le savais, dit le chef de bataillon, aux premiers mots sur la masse noire. Votre capitaine m’a confié cette infraction au règlement, lorsqu’il était trop tard pour y remédier. Mais j’ai la note de toutes les dépenses qu’a couvertes cette masse et elle doit s’éteindre avec le dernier achat que vous me signalez. Le fait ne se renouvellera pas. J’en ai, d’ailleurs, marqué tout mon mécontentement à votre chef… Je vous remercie néanmoins… Votre observation, à titre de commandant de compagnie, est régulière. Mais il n’y a pas lieu de vous alarmer.

Gourd resta un peu interloqué. Il s’attendait à une enquête, des félicitations. Les révélations ruminées, quant au fût de rhum, lui restèrent dans la gorge. Il avait senti, chez le commandant une réserve glaciale. Il se retira, vouant à Muratel une haine méprisable d’homme joué.

La vérité, c’est que le chef de bataillon ne savait rien. Mais il avait tout de suite flairé la délation et il l’étouffait, se réservant d’en sonder les motifs ensuite. Il possédait son Muratel à fond. Il le jugeait franchement nul, sur le terrain. En campagne, il l’eût étroitement surveillé. Mais, somme toute, était-il le seul ?

Au bataillon, deux capitaines, inamovibles, révélaient cette inquiétante médiocrité. Et, dans tout le régiment, combien, parmi ces birbes, eussent été capables, le cas échéant, de faire évoluer une unité tactique ?

Muratel, dès qu’il rentra, fut mandé chez son chef direct.

Celui-ci alla droit au fait.

— Vous avez une masse noire : je le sais. Pourquoi ?

Et quand le capitaine eut exposé ses raisons.

— C’est bien ; je vous crois. Vous me dites que cette masse a soldé des achats que la nomenclature inscrite au livret d’ordinaire répudie. Vous avez la note de ces dépenses ?

Muratel la donna, et aussi les factures acquittées des fournisseurs.

— Gardez-les. Cette masse est-elle éteinte ?

— Il me reste six francs.

— Je vous donne jusqu’à demain pour balancer le compte. Achetez ce que vous voudrez, pourvu que votre compagnie en profite. C’est, entre nous, question de conscience, l’affaire n’ira pas plus loin. Seulement, rappelez-vous que lorsque la conduite d’un chef est à l’abri de tout reproche, il a pleins pouvoirs pour se faire obéir… et respecter.

Muratel, très pâle, très frappé, comprenait maintenant. Les aveux du sergent-major achevèrent de l’éclairer.

Il resta maître de lui, fit seulement communiquer à Gourd, dans la forme d’une note de service, l’acquit des fournisseurs.

Les jours suivants, ils se saluèrent… militairement, demeurèrent ensuite, aux exercices, des heures durant, côte à côte devant les classes d’instruction, sans échanger deux mots. Gourd, d’ailleurs, le premier coup de pioche donné, abandonnait à sa femme le sourd travail de diffamation. Elle colportait ce scandale récent, reprenait l’histoire du rhum, montrait Muratel vivant sur les fonds de l’ordinaire.

— On ne me fera pas croire qu’il gardait ce fût chez lui dans l’intérêt de la compagnie. C’était soi-disant, du rhum à deux francs le litre. Je l’ai goûté… Mon épicier vend le même, exactement, un franc soixante-quinze…

En riant, elle ajoutait :

— Non, je crois qu’il se contentait de la commission sur le fût.

Mais où elle triomphait, c’est lorsqu’elle établissait les charges de ce célibataire, n’arrivant pas à vivre avec sa solde. Elle élargissait le débat, y introduisait la Maîtresse comme un tuteur contre lequel ses arguments prenaient force. Elle la faisait parler, agir, lui soufflait son caractère, l’influence qu’elle-même avait prise sur Gourd ; et elle montrait cette fille poussant son amant, lui mettant la main dans le sac, tripotant avec lui les liards de la compagnie et les coupant en quatre pour s’en attribuer les rognures.

— Si ces histoires continuent à courir sur son compte, ma foi ! j’avertis le colonel, déclara un capitaine adjudant-major intègre.

Dans l’attitude des officiers à son égard, Muratel observa un refroidissement graduel ; – et il s’hébétait à comprendre.

 

V

Le régiment rentrait exténué, après une après-midi de marche, au soleil de juillet. Les faces turgescentes luisaient de sueur, étranglées par la jugulaire ; les cils, les sourcils et la barbe, poussiéreux, semblaient avoir ramassé les toiles d’araignées d’une cave.

Muratel descendait de cheval, lorsque l’adjudant de semaine accourut vers lui.

— Le colonel vous prie de passer à son bureau, mon capitaine.

Muratel répéta : « À son bureau… » avec cet affaissement moral qui suit la fatigue physique des longues marches, l’été.

Et tandis qu’il s’en allait, botté, la jugulaire au menton, Gourd entra dans un groupe d’officiers qui causaient, les rangs rompus.

— Je crois bien que le colonel a remarqué la tenue du capitaine, aujourd’hui, dit-il.

— Il a son coup de soleil d’Afrique, reprit un sous-lieutenant. Il m’a raconté, pendant une pause, qu’un aigle apprivoisé par lui, puis offert à je ne sais quel muséum de province, ne l’avait pas reconnu à son passage dans la ville, dix ans plus tard.

— Ça ne vaut pas l’histoire du sanglier domestique, qui couchait sur sa descente de lit, ricana un troisième.

Alors, une joie énorme fit explosion.

Mais on se passionnait surtout pour l’aigle. – « Il ne l’a pas reconnu… L’a-t-il reconnu ? » devint la plaisanterie d’un haut goût, avec laquelle les officiers s’abordèrent au mess, pendant quinze jours.

Quand Muratel rentra chez soi, ce soir-là, Virginie, qui l’attendait, s’exclama.

— Comme tu es fait ! Ah çà ! qu’as-tu ?

Il répondit vaguement, tournant comme une bête en cage, conservant son sabre et sa jugulaire, très rouge.

Elle dut les lui enlever. Il se laissa faire, tomba dans un fauteuil où il se prostra. Alors elle le déchaussa, ouvrit son dolman. Puis, comme à un enfant, elle lui lava la figure, les pieds, sans qu’il parût sensible à ces soins, malgré les douceurs dont elle les accompagnait.

— Tu te rappelles ?… Tu ne te rappelles pas le jour où j’ai fait ainsi ta toilette, pendant que tu travaillais ?

Elle l’embrassa, sentit la peau brûler sous ses lèvres.

— Mais mon pauvre ami, c’est une congestion. Il faut te coucher.

L’ordonnance arrivant, elle l’envoya chercher de la glace, prépara des compresses.

Toute la nuit il divagua. Il s’agissait de la rupture d’une liaison ;… du colonel… Mauvais exemple…

« Ça ne fait rien ;… tu loueras une chambre dans la maison… Le colonel a raison : « L’affichage, capitaine… Plus de prestige ! » Il a été très gentil. Il m’aime bien. »

Virginie approuvait, berçait ce délire auquel elle ne supposait pas un fond de vérité. « Oui, elle déménagerait le lendemain… »

Mais il s’emporta.

— Gourd ! c’est ce salaud de Gourd !… Sa femme le fait cocu, tu sais, oui, avec mon sergent-major. Je le dirai à Gourd, c’est trop bête !

Puis, calmé, une minute après :

— Je démissionnerai… Nous irons vivre dans ton pays… Mais le jour de la noce, je flanque Gourd aux arrêts, je te préviens !

Il s’assoupit, se réveilla au milieu de la nuit, appela son sergent-major.

— Envoie-le chercher… J’ai mon plan. Je ne peux plus rester au régiment, n’est-ce pas ? Eh bien ! je demande au ministre le commandement de la mission qui vengera la mort de Palat, du lieutenant Palat. Je connais l’Afrique. Il faut seulement que je me hâte, parce que je pourrais être devancé.

Virginie, navrée, déclarait cependant l’idée très belle, afin qu’il lui permît de renouveler les compresses. L’exaltation des premières heures tombée, il déraisonnait à froid, plus inquiétant encore, avec un continuel claquement du pouce contre le médius.

Elle se rappelait l’avoir vu ainsi pourtant, une fois, en Afrique.

— Une insolation, avait dit le major.

Mais dans ses confidences, elle relevait aussi une fièvre typhoïde, trois mois d’hôpital, avec la crainte, ressentie par ceux qui le soignaient, d’une lésion cervicale inguérissable.

Elle se consolait en croyant plutôt à un retour de l’accident d’Afrique, après cette terrible journée de soleil.

Au matin, il sembla plus calme, exigea seulement qu’on allât chercher son sergent-major.

Et quand il fut là, il lui dicta un rapport au ministre.

Le lendemain, il voulut retourner à la caserne, « où son absence pouvait être commentée, après les représentations officieuses du colonel », dit-il.

Il s’en alla ; et Virginie, de sa fenêtre, le guettait, le voyait disparaître, au tournant de rue, descendait alors et courait derrière lui, afin de le suivre des yeux plus longtemps.

Pendant huit jours, elle ne vécut pas. Elle l’accompagnait jusqu’à la caserne, sans qu’il le sût, comme ces enfants que les mères surveillent de loin, inquiètes, quand ils vont à l’école.

Elle ne revenait qu’après l’avoir vu entrer au quartier. Et elle attendait ensuite anxieusement son retour, n’osant aller au-devant de lui, de peur qu’on ne les rencontrât ensemble.

Elle s’étonnait qu’il fût, à sa sortie du mess, après déjeuner, – tout autre que le matin. Il partait raisonnable presque et son retour la désespérait. Il voulait faire ses malles, afin d’être prêt à s’embarquer lorsque le ministre se serait prononcé.

Elle sentait, sous cette reprise de folie, une occulte influence, un ricanement approbateur de méchantes gens, égayant un déjeuner avec les contes du monomaniaque.

Tous les jours il écrivait au ministre. Virginie appréhendait qu’une lettre, non interceptée par elle, n’arrivât à son adresse…

Elle avait caché les armes. Un matin, sans motif, il était parti avec son étui de revolver. Et elle se sentait devenir folle elle-même, en l’expectative d’un soldat apportant la nouvelle de quelque éclat, à la caserne, à la caserne où elle ne pouvait le suivre, l’apaiser avec des paroles familières…

Un jour enfin, où elle avait réussi à retenir Muratel, elle guetta son sergent-major, obligé de venir lui communiquer les ordres, et alla à sa rencontre, dans l’escalier.

— Est-ce que vous n’avez pas observé un… un manque de suite dans les idées de votre capitaine, depuis quelque temps ?

Tout de suite, le sous-officier parla.

— Je ne le reconnais plus. Et je me suis bien aperçu que c’est aussi le sentiment des officiers. Il a l’air de rêver tout haut. Hier, au rassemblement de la compagnie, je ne sais ce qu’il a dit ; tous les hommes riaient. J’en ai dû punir deux… Non, ça ne peut pas durer… Sa mission, c’est la fable du mess… Il a les yeux hors de la tête quand il en sort…

— Ils sont jaloux, me disait-il ; ils savent bien que je serai désigné par le ministre…

Virginie écoutait, le cœur tordu. À la fin, elle interrompit le sergent-major.

— Vous pouvez, n’est-ce pas, rester auprès de lui, là-haut, pendant une heure ?

— Oui.

— Où demeure votre commandant ?

Il donna l’adresse ; elle remonta, s’habilla en hâte, s’en alla pendant que Muratel dictait en arpentant sa chambre, d’une allure d’halluciné, avec, toujours, cet insupportable claquement de doigts qu’il ébauchait la nuit, même en dormant.

 

VI

Elle avait tout pesé, depuis huit jours ; sa détermination subite n’était que la chute d’un fruit mûr. Un médecin, qu’elle avait vu la veille, avait trouvé Muratel bien malade. Il lui fallait des soins spéciaux,… un traitement à l’hôpital, voire à l’établissement de Charenton.

Elle avait compris que, si elle tardait, si l’initiative de cette mesure ne venait point d’elle, c’était leur condamnation à tous deux. Elle n’empêcherait pas son internement et on lui tiendrait compte des obstacles qu’elle y aurait apportés. En l’atmosphère d’hostilité où elle se sentait, chacun de ses actes pouvait être imputé à crime. Elle aurait fêlé cette tête, ouvert la blessure par où l’intelligence s’en allait en fumée. Puis, en cette cervelle d’humble, de dévouée, la hiérarchie implacable s’était implantée ; l’uniforme conservait tout son prestige et, depuis le jour pourtant ancien de leur rencontre, en dépit d’un long concubinage, elle était restée, vis-à-vis de son amant, l’inférieure, la nommée Virginie, la chose à côté, que la Grande Famille militaire relègue au bas bout de la table, parmi les pelures.

Les chefs de son amant elle les avait toujours considérés comme ses supérieurs, à elle aussi. Muratel ne lui appartenait pas ; il était tout entier à ses deux familles : la sienne propre et celle où il entrait par alliance, celle de l’épouse : l’Armée. Ce n’est pas elle qui lui eût conseillé de démissionner pour légitimer leurs amours. Telle quelle, rien n’avait manqué à son bonheur. Plus tard, quand il serait libre, retraité, on verrait. Et jamais elle n’avait envisagé la possibilité d’une rupture la jetant à l’ornière.

Elle allait donc droit à ce jeune chef de bataillon dont elle connaissait le rare esprit de justice. Et elle avait tout dit, réclamé l’hôpital, c’est-à-dire une séparation qui la laissait sans ressources. Timidement, elle indiquait sa récompense : la permission de voir Muratel en dehors des jours de visite réglementaires.

Le commandant, gêné par l’émotion contenue qu’il sentait chez cette femme, sous la peau, à la racine des cils, au bord des lèvres, promit d’obtenir l’autorisation qu’elle souhaitait.

— Vous savez, mon commandant, je ferai ce qu’on voudra… Quand il sera habitué aux nouvelles figures, je m’en irai si l’on veut.

— A-t-il encore une famille ? demanda l’officier.

— Un frère…, curé dans les Ardennes.

— Il faudrait lui écrire… Je m’en charge, parce que, sa solde, vous ne pouvez la toucher… On la remettra à ce frère. Vous le connaissez ?

— À peine…

— Enfin, vous vous arrangerez avec lui.

Le soir même, le médecin-major, prétextant une visite à un ami commun, emmenait Muratel dans une voiture, à l’hôpital.

Le lendemain, un prêtre se présenta à la caserne, demandant l’adresse du capitaine.

— Je suis son frère, dit-il.

On le fit monter au bureau du sergent-major. Gourd se trouvait là. Aux premiers mots il s’empressa, entraîna l’abbé.

D’abord, il lui confirma l’entrée de Muratel à l’hôpital, donna des détails, parla de l’étonnement douloureux qu’avaient montré tous les officiers, à cette nouvelle. Et il jouait la scène, avec le frisson d’un témoin racontant un assassinat. Mais quand il en vint à l’explication de ce « coup de marteau », il s’échappa en réflexions vagues sur les influences latentes, risqua même une image, en notant des taches dans certaines vies, qu’il eût peut-être fallu fendre, comme un fruit, pour trouver le ver.

Le prêtre écoutait, sans répondre. C’était une sorte de frère Archangias, ni jeune, ni vieux, remuant, en une soutane râpée, de grands bras et de grandes jambes.

Quand Gourd eut fini l’abbé s’arrêta, le regarda au fond des yeux et dit :

— Vous avez tort de ne pas me donner toute votre pensée. Vous croyez que je ne sais rien ; vous vous trompez. Je ne voyais pas mon frère à cause de cette femme…

— Vraiment ?…

Alors, à l’aise, le lieutenant causa, s’étendit sur ce cas d’aliénation mentale, en homme qui a vécu, connaît la fille, sa pression, ses vices. Par respect pour le costume du prêtre, il effleurait seulement cette face de la question, laissait deviner le corps, vidé comme la cervelle, les ressorts fatigués, la machine usée sautant, en un détraquement de tous les rouages !

— Et une fausse humilité, monsieur l’abbé ; la servante maîtresse, servante uniquement devant les étrangers qui la surprenaient. Oh ! elle lui a été fatale !… Croiriez-vous que le colonel, oui, le colonel lui-même a échoué ?…

— J’irai le remercier, dit le prêtre.

Et, secouant la tête, il ajouta :

— J’avais prévu cela ; voyez-vous, quand on sort de la famille…

— Et sa famille, c’était vous… moi ;… je dis moi… l’armée !

Ils durent se séparer. L’abbé énumérait ses courses : son frère, à l’hôpital ; un peu d’ordre dans ses affaires ;… le colonel ;… le trésorier, pour toucher la solde.

— Je vous demanderai d’être assez aimable pour m’accompagner chez lui… Je repars demain, dans la journée, et je veux, avant de m’éloigner, liquider cette situation, payer les dettes criardes… Je ne puis, hélas ! rendre d’autres services à mon pauvre frère.

— Vous me trouverez à la caserne jusqu’à 5 heures, tout à votre disposition, dit Gourd.

Et ils se quittèrent, ravis l’un de l’autre.

En sortant de l’hôpital, le prêtre monta chez Virginie. Elle le reconnut, comprit que le malheur entrait chez elle.

— C’est vous, madame, qui teniez le ménage de mon frère, demanda l’abbé, froid et poli.

— Mais oui, vous savez bien…

— Aurez-vous, d’ici à demain matin, le temps d’enlever de ce logement tout ce qui vous appartient ? Oui, n’est-ce pas ? Je voudrais ne pas manquer le train de midi et… j’emporte la clef.

Elle le regarda, sans force pour protester.

Il reprit :

— Vous avez bien des amis ?

Elle ne comprit pas d’abord, répondit : oui, – comme on rêve.

— À merveille alors. J’ai l’intention de passer la nuit ici. Si vous pouviez… dès ce soir, m’abandonner la chambre de mon frère… vous m’obligeriez infiniment.

Il se fit remettre la clef, redescendit lentement, sans se retourner au bruit que fit Virginie en tombant sur les genoux, comme une bête de somme trop lasse pour avancer, préférant mourir là !…

À cinq heures, l’abbé se présenta à la caserne. Gourd l’y attendait. Ils allèrent ensemble chez le trésorier, sortirent côte à côte, causant.

— … Mon Dieu !… rien, répondait le prêtre à une question posée par le lieutenant. Elle doit avoir des économies depuis le temps !…

— Ce que nous appelons, – passez-moi l’expression, monsieur l’abbé, – du rabiau. Ces femmes-là se retournent toujours. C’est égal, à votre place, j’aurais assisté au déménagement… Hé !… par vengeance !

Quand le prêtre rentra le soir, chez son frère, Virginie avait disparu… Les choses restaient en l’état où elles étaient, le matin. Elle n’avait emporté que ses robes, son linge. Rien ne trahissait plus la femme.

L’abbé, cependant, avant de se mettre au lit, ouvrit la fenêtre un moment, – pour changer l’air.

 

VII

Lorsque Virginie se présenta à l’hôpital, le lendemain, on lui fit observer, avec une brusquerie qui l’étonna, que les malades étaient visibles le jeudi et le dimanche seulement.

Des permissions exceptionnelles n’étaient accordées qu’aux membres de la famille.

— Mais…, commença Virginie.

— Nous n’avons pas d’ordre… D’ailleurs, vis-à-vis du capitaine, ces formalités sont inutiles. Son état le condamne à l’isolement ;… prescription du major.

Tout de suite, elle courut chez le commandant.

Il lui fit comprendre qu’il s’était heurté contre une volonté supérieure à la sienne.

Alors elle se trouva seule, car elle avait menti, ne connaissait personne, sans ressources presque, dans une chambre d’hôtel.

Elle ne pouvait songer à retourner en journées, comme il y avait vingt ans. La vue, devenue mauvaise, se refusait aux travaux d’aiguille. Elle attendit, ne désespérant pas encore. Peut-être sortirait-il, une seconde fois, de cette crise.

Elle fit venir sa fille. Et elles se présentaient le jeudi et le dimanche, à l’hôpital, pour voir « parrain », disait l’enfant, en son ignorance entretenue.

Muratel demeurait invisible. Elle n’avait de ses nouvelles que par le brosseur, le seul qui l’approchât, le vît tous les jours. Car les officiers observaient à la lettre les prescriptions du major. On avait parlé du fou, au mess, pendant trois jours. Puis l’oubli s’était creusé. Même on était d’avis que l’accident avait heureusement tranché une situation pénible pour tous.

Virginie allait attendre l’ordonnance à la sortie de l’hôpital. Elle l’interrogeait :

— Un peu mieux…, pas bien aujourd’hui…, comme d’habitude.

Le soldat chantait chaque jour le même refrain.

Elle avait sur les lèvres une question : Parle-t-il de moi ? – qu’elle n’osait poser. Elle espérait qu’il la devinerait ou que le hasard lui donnerait satisfaction. Enfin, l’ordonnance parut comprendre.

— Non, il ne demande personne.

Il ajouta, infatué de la confiance du malade :

— Il ne connaît que moi ! Il m’embrasse quand j’arrive… Ah ! écoutez donc…

Elle se penchait, anxieuse.

— … Il veut que je lui amène son cheval, oui…, sous les fenêtres. Il s’ennuie de ne plus le voir.

— Ah !… son cheval ?… répétait Virginie.

— J’oubliais. Il attend aussi la réponse du ministre, au sujet de la mission, vous savez bien ? Ça, par exemple, il y tient !… Il veut nous emmener.

— Nous ?…

— Oui, moi, son cheval et le sergent-major. Il est rigolo tout plein quand il nous promet la médaille militaire, à moi et au double !

Et, après une pause, se ravisant, éclairé :

— Oui, c’est bien drôle tout de même qu’il ne parle jamais de vous !

Un jeudi, une quinzaine après l’entrée de Muratel à l’hôpital, comme Virginie s’y présentait, le portier s’étonna.

— Le capitaine ? Mais il est parti lundi pour Charenton. On avait été forcé de lui mettre la camisole. Oh ! incurable ! Le major l’a dit : — Il peut durer des années… Y a encore de l’huile dans la lampe, mais, la mèche charbonne… Ça sent mauvais !…

Et baissant la voix, heureux de paraître bien informé :

— On s’y attendait. Et en prévision d’une position d’absence qui peut se prolonger indéfiniment, il paraît que le colonel, malin, a demandé la permutation du capitaine… Il se débarrasse de lui, quoi !…

Virginie rentra, assommée.

Elle mit une plume aux doigts de sa petite fille et lui dicta cette lettre à une cousine qu’elle avait, à Ivry :

« Un grand malheur nous arrive. Parrain vient d’être envoyé à Charenton, dans la maison des fous. Maman, voulant toujours rester près de lui, te prie de lui louer une chambre dans les environs. Si tu pouvais aussi lui trouver un ou deux ménages, elle les ferait, parce qu’elle ne peut plus coudre. Enfin, nous comptons sur toi. Nous arriverons samedi soir, afin de pouvoir aller à Charenton dimanche. »

Derrière sa fille, Virginie suit les petits doigts qui écrivent, l’application de cette enfance ignorante qui touche, du bout de sa plume, à ces choses, – sans les comprendre.

 

VIII

Ordres laissés au corps par l’Inspecteur général.

……

… Le Général de Division a été frappé de l’excellence de l’esprit de corps, à tous les degrés de la hiérarchie, mais principalement des bonnes relations que les officiers entretiennent entre eux.

Il fait appel aux sentiments qui doivent animer une grande famille, dont tous les membres seront alors à hauteur des différentes missions que peut avoir à leur confier le gouvernement de la République.

Le présent ordre sera inscrit au registre des délibérations du Conseil.

Signé : L’INSPECTEUR GÉNÉRAL.

 

Ordre du régiment.
 

Le Colonel est heureux de porter à la connaissance du régiment que, par décret du 14 juillet, M. le lieutenant Gourd est promu chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur.

Signé : LE COLONEL.

UNE FIN

Ils ne se quittaient pas. Capitaines de la même promotion, appartenant au même bataillon, tous deux célibataires, Dubuc et Rameau prenaient leurs repas ensemble, au Bras-d’Or, le mess des officiers commandant les compagnies détachées dans les forts. Ils sortaient du rang. Engagés volontaires en 58, sous-officiers en 70, sous-lieutenants après la campagne, ils avaient, depuis, attendu le deuxième galon et le troisième enfin, accordés à leur ancienneté, comme une augmentation dans les administrations qui se respectent.

La gratification ç’avait été, l’année précédente, la croix qu’ils avaient reçue le même jour. Aussi ne désiraient-ils plus rien, confits dans leur grade jusqu’à la limite d’âge, qu’ils devaient atteindre dans cinq à six ans.

Dubuc, épais, carré, la moustache grisonnante, avait une figure placide de bon bureaucrate. Le col-carcan, encore réglementaire, refoulait un bourrelet de graisse barrant la nuque et bougeant drôlement lorsque son cheval amblait.

Rameau, plus grand, corseté, se teignait, affectait une propreté méticuleuse, un soin de sa personne qui plaisait aux femmes, dénonçait le vieux soldat.

La vie croupissante des garnisons de province, ils avaient, apparemment, trouvé le moyen de l’arranger à leur gré, car ils n’en médisaient pas. Après déjeuner, ils descendaient au café faire leur partie de piquet, et, le soir, après un tour sur la jetée, régulièrement ils revenaient par la rue de Paris, se séparaient, quelquefois sans une parole, sur une simple poignée de main.

Aux exercices, aux marches d’entraînement, ils se rejoignaient à la pause, poussaient leurs chevaux l’un contre l’autre, échangeaient les mêmes remarques sur le temps, les décisions du colonel, la santé et la fantaisie des deux bêtes, voisines de râtelier.

La conversation des vieux capitaines stupéfie, comme le travail de deux heures d’un frotteur qui ne suerait pas.

Longtemps, à les voir si unis, on s’était montré surpris qu’ils n’habitassent pas la même maison meublée. Dubuc, en effet, gardait sa chambre de la rue Thiers, tandis que Rameau s’entêtait à demeurer rue de la Bourse. Cela à part, c’était une association charmante, n’offrant point prise même aux faciles vilenies des envieux et des désœuvrés.

Ceux-ci cependant, sur le dire d’un sergent-major affirmant le fait, trouvaient à gloser.

— C’est complet ! ils ont la même femme !

Ils la nommaient ; tout le régiment, en huit jours, connut la nouvelle. Alternativement, les deux capitaines couchaient rue Cazavan, chez Herminie.

Et tout le monde se rappelait, pour l’avoir vue à Tortoni et dans les restaurants de nuit, une petite femme toute ronde, duveteuse, avec de jolis yeux noirs presque sérieux et une quasi-décence dans le marchandage qui lui valaient l’estime des messieurs âgés et des officiers.

C’était la prostitution rangée, nippée, offrant des garanties dans la débauche et une sécurité dans le hasard, affriolant les gens graves, en des situations où l’affichage doit être évité.

Pour l’officier pauvre, principalement, c’était, à côté du mariage impossible, l’illusion d’une vie réglée, de la femme à soi, connaissant vos manies, vos habitudes, vos ressources ; en outre pas gênante, sans velléités de compromission, car elle ne s’installait jamais chez ses clients sérieux recrutés parmi les officiers et elle n’exigeait pas davantage qu’ils la promenassent à leur bras.

On venait chez elle et l’on y revenait. On s’enfonçait alors, peu à peu, en un demi-collage tranquille, presque honnête, une popotte où l’on vivait mieux, à moins de frais et avec moins de transes qu’au fond des cantines d’amour ordinaires.

Pour qui connaissait Dubuc et Rameau, rien n’était plus aisément explicable que leur attachement à cette femme. Au cours d’une de leurs conversations niaises, en s’entendant vanter par son camarade l’excellence d’un fruit sur le bord de la route, à portée de toutes mains, sans doute l’un des officiers avait eu la tentation d’enfant de secouer l’arbre à son tour.

C’était le bon Dubuc qui, un matin, avouait à son collègue la rencontre faite la veille, au sortir de Tortoni.

— Mon vieux, une petite femme charmante…

« Et du linge, pas une roulure, tu sais… J’ai passé chez elle une nuit très drôle, pas drôle comme tu crois… Mais nous avons causé : il y a chez cette fille un mélange de gaminerie et de gravité vraiment amusant. »

Et il détaillait l’appartement, s’arrêtait à des chosettes revues à distance.

— Vrai, on peut aller là ; c’est propre, propre et discret… Et il y a une bonne, conclut-il admirativement.

Puis, simplement, il donna l’adresse, se promettant bien de retourner rue Cazavan, dit-il.

Le soir même, le capitaine Rameau, en bourgeois, s’arrangeait pour reconduire Herminie dont il venait d’être, comme par hasard, le voisin de stalle au théâtre. Et dans la chambre de la femme, tout de suite, il découvrait au mur un râtelier où, parmi une demi-douzaine de pipes, celle de Dubuc, bien connue, avait cependant un petit air de nouveauté, une jeunesse de crépi frais, dans les culottages anciens de ses voisines.

Au lit, les premières curiosités sensuelles satisfaites, la petite femme exposait ses préférences, posément, disait sa vie à présent, sa haine du bruit, des scènes, des embarras d’argent, de tout ce qui bouleverse un train-train péniblement obtenu. Elle payait son terme bien exactement, n’avait pas un sou de dettes.

Rameau lui sut gré de ne pas ressasser les propos des filles, leur généalogie, leurs débuts dans le vice, les mécomptes de la première liaison, tournée comme une crème qui a semblé exquise, – la veille. Décidément, Dubuc avait raison, et même en ses calculs de ménagère économe, la fille était intéressante, sentait bon le linge blanc, la chair soignée, point surmenée, ne démentant pas, au tâter, cette réputation de velouté qu’annonçait seulement le fin duvet brun de la lèvre, sous le nez.

Enfin la mâtine savait, à point, ranimer l’attention agonisante, par une gaminerie qui reléguait la confession au second plan, n’en faisait plus que la valse banale que jouent les orchestres de cirques pendant les exercices.

Et ce n’était point, cette adroite diversion, la blague forte de la fille, mais plutôt une gentille espièglerie de jeune femme qui se dégauchit…

Par exemple, avec ses doigts tordus et cassés de certaine façon, elle faisait, sur les rideaux blancs du lit, danser de courtes marionnettes qu’elle présentait, comme un défilé d’ombres chinoises.

— Les lapins, tiens !…

Et elle expliquait :

— Ils grignotent, les vois-tu ?

Puis :

— Le rémouleur !… Le casseur de pierres !…

Comme elle levait les bras, d’un joli mouvement qui découvrait les aisselles floches et amenait les seins à trinquer doucement, Rameau se divertit beaucoup.

Au matin il s’étonna d’être dispos, point courbaturé comme quand il avait passé la nuit entre les draps d’une fille hâtivement embauchée.

Et la pipe de Dubuc, réaperçue dès le réveil, le rasséréna comme un bonjour familier, l’habitude retrouvée embusquée au coin de tous-les-jours.

La chambre ne soufflait pas cette odeur fauve des alcôves où l’on a sué ; la bonne avait entr’ouvert la fenêtre pendant qu’ils dormaient encore, sans qu’ils s’en fussent douté. Dans la fraîcheur qui glissait des persiennes closes, un service de toilette à fleurs bleues luisait, étalait bonnement l’agrément de ses pots pleins d’eau, ronds comme de petits tonnelets, et de ses larges cuvettes où des enfants se seraient baignés.

Le capitaine roula une cigarette avant de partir, fit sa moustache devant la glace, s’y vit tout rose, l’œil clair, le buste correct ; et flatté dans sa passion d’ordre et de propreté, il s’en alla légèrement, laissant sa belle blague brodée sur la table, involontairement sans doute, comme Dubuc avait oublié sa pipe.

À compter de ce jour, Herminie fut adoptée. Sans s’être rien dit, tacitement d’accord, les deux officiers eurent leurs jours de réception, – deux par semaine. Ils ne changèrent rien à leurs habitudes : tous les soirs ils faisaient leur promenade sur la jetée, seulement, au retour, devant l’Hôtel de Ville, ils tournaient soit à droite, soit à gauche, suivant les jours. Ils ne sortaient plus qu’en bourgeois, jamais avec Herminie cependant. Même elle avait à leur endroit de rares délicatesses. Elle disparaissait quasiment de la circulation, tout à fait heureuse, pourvue de ressources honnêtes, ne descendant plus à Tortoni, par-ci par-là, que pour se payer un caprice qu’elle se fût fait scrupule de demander à ses deux amis, taxés au plus juste prix et traités en bons locataires qu’une augmentation déroute et détache.

Et c’était pour eux le rêve. La femme, que la modicité de leur solde leur interdisait d’entretenir, devenait accessible à leurs bourses réunies. Au nom de la vieille amitié qu’ils se gardaient, peut-être n’auraient-ils pas juré que le plaisir de se retrouver en une maîtresse même, n’entrait pas pour moitié dans leurs délices. Dubuc, s’étant aperçu qu’Herminie changeait les draps en changeant d’ami, s’offusqua discrètement, comme il sied à un convive imprévu, trouvant mise la nappe de famille.

— Je t’assure, ma poule, que je dors très mal dans un lit trop bien fait, insinua-t-il. Le soldat qui a huit ou neuf lieues dans les mollets, donnerait toute la plume de tes matelas pour ce qu’il appelle la plume de six pieds.

Ils allaient plus loin. Malicieusement ils se trompaient de pipes, fumaient les leurs réciproquement, avec des sourires en dessous à Herminie, qui ne bronchait pas.

Et, tout à coup, ils exultèrent. Il n’y avait plus que leurs Gambiers au râtelier.

— Tiens !… commença Rameau arrêté devant. Mais elle ne le laissa pas achever.

— J’ai cassé les autres ce matin, dit-elle.

Alors ils vécurent complètement heureux, sans ombre de souci. Ils avaient les mêmes pantoufles, la même robe de chambre ; et il leur arrivait de retrouver dans les poches des objets qu’ils s’étaient vus entre les mains, l’heure d’avant. Tacitement encore, ils eurent chacun sa poche, pour éviter les méprises. C’était le ménage à trois consenti, sans ridicule, puisque aucun des deux hommes n’était le mari. Au milieu d’eux, la petite femme restait sérieuse, avec les chatouilles aux sens de sa gaminerie de fond. Ils ne se demandaient pas si elle les trompait ; ils faisaient consister la sagesse suprême à ne rien approfondir, à former avec soin ce faisceau des mille menues jouissances qui constituent le bien-être des vieux garçons. Peu à peu ils avaient transporté chez elle l’atmosphère spéciale des mess, de la chambre d’officier, rangée par des mains étrangères. Ils venaient avec la sueur et la poussière ramassées aux mêmes endroits, avec les histoires empruntées aux mêmes sources, les griefs inspirés par les mêmes prétendues injustices. Ils apportaient des fatigues partagées, des peines et des joies communes, bêtes comme l’écho des peurs naïves qui crient dans le silence, pour se persuader qu’elles ne sont point seules. Le mystère apparent dont ils enveloppaient ce manège lui prêtait un charme de plus.

Un jour pourtant, ils s’étaient trahis presque simultanément.

Une fièvre ayant retenu Dubuc au lit, Rameau l’alla voir, passa auprès de lui quelques soirées. Et voilà que, machinalement, pendant qu’ils causaient, Dubuc, remuant ses doigts en l’air, fit surgir sur les rideaux de l’alcôve des ombres menues, des courbettes d’index, des pouces raides comme des poupons emmaillottés.

— Tiens !… les lapins, laissa échapper Rameau.

— Mais non, c’est le casseur de pierres, rectifia Dubuc, s’oubliant aussi.

Ils eurent conscience de leur étourderie, n’osèrent se regarder, les oreilles rouges !

La maladie du bon capitaine se prolongeant, ils en souffrirent autant l’un que l’autre. Herminie ne venait pas voir Dubuc, à cause de l’ordonnance en permanence chez lui, des visites, etc. ; tout au plus écrivait-elle. Le faisceau des habitudes était rompu. Maintenant, Rameau s’ennuyait chez leur maîtresse. La présence occulte de Dubuc, entre eux, lui manquait. Il ne vint pas à deux rendez-vous. La vie s’attristait ; le rétablissement du malade était ardemment souhaité.

Enfin il fut debout, valide, reprenant son service à la caserne. Mais une grosse déception l’attendait lui-même, rue Cazavan, le premier soir qu’il y recoucha, avec une fringale de convalescent. Herminie, habituellement discrète, réservée, le stupéfia, non qu’elle se révélât franchement exigeante, mais tout de même inquiétante, à la vérité.

La carotte de la fille se faisait jour à travers les constatations navrantes, les appréhensions chimériques : son terme était dû ; la blanchisseuse avait présenté sa note deux fois déjà ; une couturière montrait les dents…

— Je n’ose plus sortir, tu comprends, moi à qui jusqu’ici, personne n’avait réclamé un sou !

Les doléances se résolvaient en considérations générales sur la misère des temps et l’ingratitude élevée à la hauteur d’une des dix plaies d’Égypte. Seulement, on ne savait pas si c’étaient les hommes qu’elle flétrissait ainsi ou bien les fournisseurs impatients, tant le grief était ambigu, enveloppé, à dessein, de réticences.

Dubuc ne la reconnaissait plus ; on la lui avait changée certainement. Il attendit en vain une de ces gamineries d’alcôve dont elle égayait habituellement ses principes, comme on met une étiquette drôlichonne sur un breuvage amer. Et dans les assauts qu’il lui livra, elle s’isolait en pensée, avec ces yeux au plafond des filles de métier, ces superbes distractions de chair de certaines femmes, indifférentes comme un rosier qu’on épuce. Au matin ce fut complet : Herminie pleura.

Et tandis qu’il s’efforçait de la consoler, réellement attendri, elle se jeta à son cou, s’écriant :

— Vous êtes tous les mêmes, va ! Toi aussi tu me quitteras un de ces jours !

Il la regarda frappé, hésitant à comprendre. En même temps, par-dessus son épaule, il réapercevait au râtelier les anciennes pipes, toute une rangée, au milieu de laquelle il avait peine à retrouver son Gambier mutilé, le fil de l’extrémité du tuyau pendillant lamentablement, comme de la charpie sur une plaie. Il eut un serrement de cœur en pensant, tout à coup, que Rameau avait abandonné leur maîtresse. Toute la journée cela l’obséda. C’était inadmissible à ses yeux cependant. Leur vieille amitié, intervenant dans le débat, lui défendait de croire son camarade capable de cette trahison. À quel propos d’abord ?

Il s’en voulut même de s’être arrêté à cette idée lorsqu’il retrouva Rameau à la caserne, au mess, pendant leur promenade sur la jetée… C’était l’homme de la veille, sanglé dans sa redingote, corseté comme une femme, d’une propreté frisant la manie. Le soir, quand ils se séparèrent, le bon Dubuc eut une seconde d’hésitation ; puis, brusquement réenvahi par le doute, se rappelant que c’était précisément le jour de son coassocié, il le suivit de loin, tout de suite étonné d’ailleurs du chemin qu’il prenait.

Rameau, en effet, faisait un crochet, revenait sur ses pas, s’arrêtait enfin, en familier du lieu, rue des Pincettes, à la porte d’un hôtel meublé devant lequel Dubuc l’attendit ensuite pendant une heure.

Alors il s’en alla, accablé, comprenant.

Herminie était remplacée ! Ce qui le froissait, à dire vrai, c’était moins l’indélicatesse du procédé que la stupidité de cette mutation. Est-ce que leur solde permettait ces débauches ? Est-ce que le meilleur moyen de concilier leur appétence et leurs intérêts, ils ne l’avaient pas trouvé ? Herminie s’était-elle rendue indigne de leur confiance ? Qu’avaient-ils à lui reprocher ?

Quant à la conduite de Rameau à l’égard d’un vieux camarade, elle était inqualifiable. En somme, c’était lui, Dubuc, qui par ses confidences, avait amené la rencontre de son ami et de sa maîtresse. Celui-ci aurait dû s’en souvenir, à l’heure de la rupture. Toute leur conversation de la nuit, Dubuc se la remémorait. Herminie avait évidemment raison : c’était salement se quitter.

Et pour la première fois depuis vingt-cinq ans, il bouda Rameau.

À l’exercice ils marchaient maintenant côte à côte, les yeux à terre, sans se parler. Pendant les pauses, ils s’en allaient à pied, traînant leur cheval par la bride, dans des directions opposées, car les bêtes elles-mêmes, comme fâchées, s’ébrouaient hostilement au plus léger contact.

Rameau, cependant, semblait deviner la raison de l’attitude qu’avait prise Dubuc vis-à-vis de lui. Il le flattait, redoublait de prévenances, avec cette humilité des enfants quêtant une grosse faveur, une permission de jouer une heure encore. Mais l’autre refusait, bourru, touché au fond, sentant l’évolution, l’hésitation de bon aloi, peut-être l’annonce d’une capitulation prochaine, en ces caresses de voix et de gestes.

En effet, avant la fin de la semaine, un soir, ostensiblement, Rameau insista pour que Dubuc le reconduisît et ne le quittât qu’au coin de la rue Cazavan, à vingt pas de la demeure d’Herminie.

Dubuc fut transporté. Il retournait chez elle ! Et cette concession, arrachée par l’amitié, plutôt que par une passion réelle pour cette fille, doublait aux yeux du capitaine le prix du sacrifice. Il attendit, impatiemment le lendemain pour remercier chaudement son camarade, en une poignée de main qui dirait tout !

Mais les jours suivants Rameau lui parut assombri, fatigué.

— Une indisposition, disait-il.

Après déjeuner il esquivait le café sous prétexte de s’aller reposer. Enfin, sortant de la pension sur les talons de son collègue, une après-midi, Dubuc le vit entrer chez le pharmacien.

— Il est malade, il faut qu’il soit malade pour se droguer et renoncer à sa rincette, pensa le bon capitaine. Il a vraiment mauvaise mine, d’ailleurs.

Et, là-dessus, il monta au Fort.

Mais, chez son sergent-major, où il entrait pour signer les pièces journalières, une révélation consternante l’attendait. Sur le cahier de visite médicale, à la date du jour, il lut :

« Dulac, soldat de 2e classe ; infirmerie. »

Et, dans la colonne : genre de maladie, il y avait : « Uréthrite. »

— A-t-il déclaré la femme ? demanda distraitement l’officier, par habitude.

— Oui, mon capitaine.

Et le sergent-major présenta un état ad hoc fournissant l’indication : Marie, 19, rue des Pincettes.

— Ah ! le cochon ! s’écria Dubuc, pendant que le sous-officier souriait, attribuant au nommé Dulac l’épithète lâchée par son chef.

Celui-ci s’était levé, s’en allait, rassemblant ses souvenirs. Il n’avait point pris le numéro de la maison, pourtant il eût juré que Rameau était entré au 19, le soir qu’il l’avait suivi.

Immédiatement il courut rue des Pincettes : il ne s’était point trompé. À présent il s’expliquait les allures suspectes de son ami, sa visite au pharmacien. L’accident se présentait sous son jour véritable.

Et tout d’un coup, aiguë, une pensée fit flèche dans son esprit : Rameau retournait chez Herminie, quand même !

— Voilà son cadeau d’adieu ! gémit Dubuc, navré d’avoir incité le paillard à ce rapprochement.

Alors, personnellement condamné par la prudence à une continence temporaire, sinon à une rupture par contre-coup, il repassa une dernière fois les joies des mois écoulés, la douceur de cette vie à trois si bien arrangée. Il croyait en scruter maintenant seulement l’économie et la sécurité ; il en jouissait comme d’une arrière-fleur découverte au temps des fanes et mesurait, en le perdant, toute l’étendue du bonheur savouré. Il avait apporté, dans son attachement à cette femme, une virginité immatérielle de dur-à-cuire, à peine écumée par les coups de cœur de jeunesse et mijotant dans un célibat imposé.

Il avait enfin mouillé l’ancre, il lui coûtait de repartir encore, à son âge !

Et il revit la chambre où, au sortir des quatre murs de son « meublé », il pénétrait, selon son expression, « comme une balle dans un édredon ». Il revit le lit tout blanc que des babioles de femme encombraient, les longs rideaux à ramages où des oiseaux se becquetaient, la porcelaine à fleurs bleues évoquant, dans le demi-jour discret, d’intimes toilettes, d’adorables soins ! Il retrouva leur robe de chambre et leurs pantoufles, gardant, pour celui qui allait arriver, la tiédeur du corps de celui qui venait de s’en aller. Il assista au petit coucher de la maîtresse escaladant le grand lit d’un joli saut qui l’arrêtait au bord, deux secondes, à quatre pattes, les reins en l’air, comme sur la crête d’un mur. Ses talons, sur la blancheur des draps, faisaient deux taches d’un rose délicat de pétales fraîchement arrachés.

C’était tout cela que Rameau avait sacrifié, et pour quoi, bon Dieu ! pour une gothon qui lui flanquait un souvenir d’elle tout de suite !

Derechef, Dubuc se vit voué à ces amours d’une nuit, aux chasses éperdues des soirs de désir où l’on butte n’importe où, comme un cheval las, entre des brancards. Il ressentit, de souvenir, les affres des jours qui suivent, moins poignantes pourtant que l’incommensurable ennui des fins de mois pénibles exacerbant, jusqu’à l’abrutissement, le misérable désœuvrement d’un vieux célibataire sans le sou, dans l’armée.

Une énorme colère contre Rameau lui secoua les poings. À qui se fier désormais ?

Cependant, vaguement, un espoir embryonnaire remue au fond de soi, sonne la promesse d’une délivrance à terme. Il y a, en un coin de son Berri, un lopin de terre dès longtemps guigné où sa pension de retraite, enfin liquidée, permettrait à deux cœurs simples de gîter délicieusement, dans l’inaltérable paix d’une union légitimée.

Si Herminie veut…

Mais à jamais probablement les deux capitaines resteront étrangers l’un à l’autre. Aux exercices, aux marches d’entraînement, ils demeurent à leur compagnie ; après déjeuner, ils ne descendent pas au café ensemble et, le soir encore, s’ils déambulent dans la rue de Paris, c’est chacun sur un trottoir et en sens inverse.

Ils ne se parlent plus.

LA FILLE À BOQUET

Sous le soleil de midi, à deux pas du factionnaire rôti sur pied, le sergent de planton lisait avidement un roman-feuilleton, à la porte du quartier.

— J’ pourrais-t-y voir l’adjudant Peuvrier ?

Le sous-officier leva les yeux, dévisagea d’abord, sans répondre, un petit vieux chétif et matois qui ressemblait, dans une blouse neuve, bouffant de partout, à l’une de ces caricaturales baudruches peintes où le nez seul fait saillie, bref et pointu.

— L’adjudant Peuvrier ? répéta le sergent. Un homme de garde !

Un soldat s’approcha, les mains dans le rang.

— Allez voir à la cantine, si les adjudants ont fini de déjeuner, et dites à l’adjudant Peuvrier qu’un civil le demande à la porte.

— Boquet… Boquet, de Saint-Nicolas… il saura bien, ajouta le paysan. On a vécu ensemble quasiment comme père et fils, pendant six mois ; c’est pas déjà oublié, à c’t’ heure.

Le sergent s’était replongé dans l’horreur de son roman, mais trois hommes, la jugulaire en mentonnière, assis sur un banc du poste continuaient à rompre leur désœuvrement en examinant le Normand. C’est donc tourné vers eux qu’il continua :

— Aucun d’entre vous n’a fait partie du détachement qu’a travaillé au stand, dans la forêt d’Arques, pas vrai ? Vous m’auriez reconnu.

Et rapetissant encore des yeux percés à la vrille, en même temps qu’il caressait de la paume la râpe de ses joues :

— Comme ça… vous quittez le Pollet le mois prochain ?

— Pas trop tôt, qu’on rentre à Rouen ! répondit un soldat.

— Et c’est un bataillon venant du Havre qui vous relève ?

— Paraît.

Le paysan tendit le cou vers la cour du quartier où venaient d’apparaître trois adjudants, dont le teint animé et la libre tenue témoignaient qu’ils sortaient de table.

Le sergent se leva, le factionnaire rectifia la position, la chaleur pesa plus lourdement sur le poste debout.

— Messieurs les officiers… salua le père Boquet, visiblement décontenancé, cherchant à emprunter aux hommes de garde une forme de respect qu’il ne trouvait pas dans son ignorance et son accoutrement civils.

— C’est Peuvrier que vous voulez voir ? dit l’un des sous-officiers.

— Monsieur l’adjudant Peuvrier… oui, messieurs.

— Fâcheux ! Il est parti hier soir.

— À l’école de tir…

— … Du camp du Ruchard.

Immobiles comme à la parade, les soldats osèrent cependant échanger un regard d’étonnement, car Peuvrier, précisément de semaine, avait passé, le matin même, l’inspection de la garde.

— Vous venez d’Arques, monsieur Boquet ?

— De Saint-Nicolas… j’ai fait trois lieues ce matin… C’est bien ennuyeux… Et… quand reviendra-t-il ?

— Lorsque sa période d’exercice sera terminée… dans trois mois. Il ne nous rejoindra plus qu’à Rouen.

Le paysan inséra l’ongle de son pouce entre les deux dernières incisives dont sa mâchoire supérieure avait la jouissance – et réfléchit. Puis il vira, la blouse enflée, comme une voile, pour un nouveau voyage.

Mais un adjudant intervint :

— Vous ne vous en irez pas ainsi… Je dois écrire à Peuvrier ces jours-ci. S’il n’y a pas d’indiscrétion à vous demander ce qui vous amenait, je ferai votre commission.

Boquet se retourna et balbutia, touché : « Trop de complaisance… pas abuser. » Puis, sans transition : « Tout de même ! » fit-il.

Et tous quatre s’en allèrent vers la cantine.

Les adjudants avaient commandé le café « avec rincette ». On s’attabla.

Toute contrainte cédait maintenant devant l’honnêteté du procédé et cette condescendance qui rappelait au paysan les veillées de Saint-Nicolas, du temps que Peuvrier venait boire un coup de cidre, en famille.

— Voyez-vous, c’est un ingrat, déclara Boquet à l’aise. Tant qu’ont duré les travaux du stand, en forêt, il a trouvé l’hospitalité à la maison. Je ne lui reproche point les repas qu’il a pris chez nous, ni les pots de cidre bus ensemble ; enfin, il était reçu comme qui dirait le fils ; il venait tous les soirs… C’est pas nous qui lui avons donné un sentiment pour not’ Clémence… y a promis le mariage de sa volonté… aussi vrai que je m’appelle Boquet… Alors, pourquoi qu’il n’est revenu à Saint-Nicolas qu’une fois depuis l’achèvement des travaux ?…

— Le service… Souvent de semaine… pas libre… répondit un adjudant.

— Pourquoi qu’il n’a pas écrit ?… Nous avons attendu, parce qu’il devait réclamer des papiers, demander l’autorisation au ministre… Mais la petite a appris que le bataillon quitte Dieppe ; elle veut que c’t’ affaire soit réglée avant qu’il parte… y a promis le mariage, j’ connais qu’ ça.

— Ce sera difficile, maintenant qu’il est au camp, reprit un adjudant.

— Voyez-vous, il s’est fait envoyer là-bas, c’est mon idée. Je l’ai dit à la mère : Nous ne l’avons tant vu que parce qu’il s’ennuyait dans c’te forêt, avec ses trente hommes, toute la semaine. Mais l’enfant n’entend pas de cette oreille-là… Elle pleure tant que le jour dure… Alors j’ai pensé : « T’es le père… faut qu’ t’arranges les choses, c’est ton devoir ». Et j’ai venu.

Les adjudants se composaient un visage compatissant, presque consterné. « Peuvrier ne leur avait jamais confié cette histoire… Certainement, s’il avait promis… Mais le service a des exigences qui priment toutes considérations. »

Boquet reprit :

— Vous comprenez bien que c’est assez pénible déjà, pour des parents, de se séparer d’une fille qu’ils ont élevée, de la voir partir, même avec son mari, pour des garnisons éloignées. Enfin, c’est la vie… Et puis, en s’en allant, elle déchargeait un peu la maison, lourde à des vieux… qu’ont du bien, sans doute, mais pas trop… d’ quoi finir tranquillement leur pauv’ existence, sans demander rien à personne.

Il s’attendrissait sur soi, pleurnichait dans son verre, les yeux ronds et jaunes, à travers ses doléances, telles de petites pièces d’or de cinq francs, toutes neuves.

— J’ m’ai dit : « T’es le père… »

Il rabâchait : les adjudants l’interrompirent : « Il y avait un malentendu ; ils ne pouvaient pas croire que Peuvrier… À la santé de Mlle Clémence ! »

Il trinqua :

— Oui, à sa santé ! Y a promis le mariage, pas vrai ? Lâche qui se dédit !…

Il parut réconforté, néanmoins, quand un des sous-officiers lui eut juré qu’à l’instant même il allait écrire à son collègue, au camp du Ruchard.

— Vous aurez une réponse dans trois jours, père Boquet.

Ils le reconduisirent avec de cordiales tapes sur l’outre que la blouse balançait dans son dos et ne l’abandonnèrent qu’à la porte, dégonflé, confus, remerciant comme un mendiant de soupe.

 

*   *   *

 

Trois jours après, quel ne fut pas l’étonnement de Boquet, exact au rendez-vous, en apercevant, au milieu de la cour, l’adjudant Peuvrier surveillant la corvée de quartier !

— Halte-là, dites votre nom ; on va le prévenir, déclara posément le sergent de planton, pendant que le paysan criait, en gesticulant :

— Boquet… Boquet, de Saint-Nicolas !

Un homme de garde s’approcha de l’adjudant, attira son attention sur le civil qui continuait ses signaux, à grands bras.

— Bon ! je l’avais oublié ! murmura Peuvrier. Allons ! il m’a vu ; pas moyen de lui échapper. Amenez-le-moi.

Et quand l’autre l’eut rejoint :

— Vous voyez, mon père Boquet : pas une minute à moi. Comment va ? Et chez vous ?

— Tout à la douce, merci… Comme ça, vous êtes revenu du Richard ?

— Du Ruchard ?… Ah ! oui… Vous déjeunez avec nous, n’est-ce pas ? Ah ! j’ai bien regretté de vous avoir fait faire, l’autre jour, un voyage inutile. Mes collègues m’ont appris votre visite et rapporté vos craintes. J’en ai été vivement affecté. J’espérais vraiment plus de confiance.

— Ben oui, mais not’ Clémence pleurait… C’est plus fort que moi : j’ peux pas voir pleurer une jeunesse. « T’es le père », que j’ m’ai dit…

— Heureusement, je suis en mesure de vous rassurer, et si vous ne m’avez pas vu plus tôt à Saint-Nicolas, c’est que je n’y voulais retourner qu’avec tous mes papiers en règle. Nous allons examiner cela en déjeunant.

— Vous êtes ben honnête… J’ pensais aussi : pas possible que c’ garçon-là s’amuse d’ nous ; il a ben l’air trop sérieux.

Ils entrèrent à la cantine et s’enfermèrent dans la petite salle où les quatre adjudants du bataillon prenaient leurs repas. Les trois collègues de Peuvrier étaient déjà là. Ils firent fête au bonhomme, lui choisirent une place, la meilleure, entre eux. Il s’assit, gêné par tant de sollicitude, influencé par la nappe, les serviettes, le vin cacheté, en extra, le garçon de cantine empressé et respectueux. Il gardait les mains allongées sur ses genoux, et le ballonnement de sa blouse, déplacé par le dossier de sa chaise, remontait sa bosse factice, en nimbe.

Des hors-d’œuvre circulèrent dans le silence de la tablée, mais dès le « premier », – du bouilli aux lentilles, – Peuvrier aborda la question, de front.

— Vous avez eu tort, mon père Boquet, de croire que j’oubliais l’accueil reçu chez vous et les promesses faites à Mlle Clémence. On connaît son devoir. J’ai demandé et je recevrai sous peu l’autorisation ministérielle à défaut de laquelle je ne puis me marier. De ce côté donc, aucun obstacle.

— C’est ben d’ l’honneur pour not’ famille, interrompit le paysan, et la mère me disait pas plus tard qu’hier qu’elle avait jamais osé espérer pour not’ Clémence un officier. (Il salua à la ronde.) Même qu’on nous a jalousé ben fort et qu’ vot’ disparition a fait jaser. « J’savions ben qu’un officier, c’était pas pour la fille à Boquet », disaient les gens de Saint-Nicolas. Ça nous frappait dans not’ orgueil, comprenez ! Les Boquet sont les Boquet… Pourquoi qu’ leur fille n’ ferait pas une madame d’officier, à c’t’heure ?

— Sans doute, père Boquet, reprit Peuvrier, après que ses trois collègues eurent également donné leur consentement. Mais un adjudant n’est pas un officier ; je dois vous enlever une illusion que je me reproche maintenant d’avoir entretenue…

 

*   *   *

 

Étourdi par cette révélation, le bonhomme écarquillait ses petits yeux, quêtant le témoignage des autres militaires, lesquels secouaient la tête sérieusement, sans cesser de manger.

Il y eut deux secondes de silence pénible, puis le Normand s’écria :

— Vous avez toujours dit à Clémence…

— Je suis coupable, je le répète… d’avoir profité d’une analogie de tenue et d’un commandement temporaire, pour usurper, à vos yeux, un grade auquel mes faibles moyens ne me permettent pas d’aspirer. Mais je suis pardonnable en ce sens que, galonné d’or ou d’argent, je vous suis également affectionné.

— Sans doute, sans doute, mais c’est pas délicat de tromper comme ça une jeunesse et d’ pauvres parents…

— Prétendez-vous que cette misérable question puisse changer les sentiments de Mlle Clémence à mon égard ?

— Je n’ai pas dit cela… mais c’est mal tout de même… C’est une grosse responsabilité pour un père… faut voir… faut voir de près les choses… honnêtement, pas vrai ?

Il avait roulé et rejeté sa serviette, repoussé son assiette et il se râpait les doigts sur le menton, perplexe, regagnant en assurance ce que l’adjudant venait de perdre en autorité vis-à-vis de lui. Avec de simples sous-officiers, il ne se gênait plus ; il risqua un coude sur la table et, de la pointe de son couteau, jardina dans sa bouche.

Mais l’adjudant reprit :

— Honnêtement, vous avez dit le mot, père Boquet… Aussi, pensais-je que vous réserveriez un autre accueil à ma déclaration. Vous n’ignorez pas, en effet, que tout mariage est interdit à tout officier dont la future n’apporte pas en dot un revenu personnel et non viager de 1,200 francs par an, au moins ?

— Hein ?

— Tandis qu’un pauvre sous-officier comme moi…

Le bonhomme, stupéfait, avait laissé tomber son couteau, les yeux agrandis, des pièces d’or de dix francs, sur lesquelles la paupière battait à coups précipités, comme pour les défendre.

— Vous dites 1,200 francs ? C’est pour rire… Est-ce que je les ai !… On me tuerait qu’on ne les trouverait pas chez moi… Ah ! les farceurs, y s’ moquent d’ moi !

Mais les adjudants restaient graves. L’un d’eux commanda au garçon, qui venait d’apporter le dessert, d’aller chercher dans sa chambre un Manuel de législation militaire. Le rire du paysan s’éteignit piteusement, il s’agita sur sa chaise, reprit sa serviette, émoussa d’un revers de main les dards de sa barbe et, brusquement, tendant par-dessus la table ses doigts rudes à Peuvrier :

— Touchez là ! C’est tout de même d’un brave homme ce que vous venez de faire. J’ vous rends mon estime… Ah ! pour sûr not’ Clémence n’aura qu’un jugement là-dessus. T’nez, elle le disait l’aut’ jour, à travers ses pleurs : « Ça serait tant seulement un simple soldat que je l’aimerais quasiment plus. » Ah ! vous l’avez enjôlée, y a pas !

L’adjudant protestait doucement, mais le petit vieux insista :

— Si, si… Quant à nous, on n’a pas de préférence, on n’ s’attache pas au grade… L’ principal, c’est pas la dot… c’est que l’enfant soit heureuse, hein ? Eh ben ! elle le sera autant avec un sous-officier qui la prendra sans argent…

— Pardon ! interrompit Peuvrier, mais le législateur a adopté, à notre égard, quelques dispositions auxquelles toute inclination doit cependant se plier.

 

*   *   *

 

Le garçon rentrait avec un petit livre à couverture bleue, Peuvrier le lui prit des mains, le feuilleta lentement, en se balançant sur les pieds postérieurs de sa chaise, pendant que le père Boquet tendait le museau, inquiet, une main roulée en cornet autour de son oreille velue.

— Voici…

Et Peuvrier lut : « Le mariage des sous-officiers rengagés ou commissionnés n’est autorisé que si la future, indépendamment des conditions de moralité, justifie d’un apport minimum de 5,000 francs ou d’un revenu net de 250 francs. La justification de cet apport se fait par acte notarié. Il peut consister en valeurs commerciales, pourvu que la propriété personnelle en soit bien constatée. L’argent comptant ne peut être admis. N’est pas compris dans l’apport la valeur du trousseau et du mobilier à l’usage de la future. »

La face dure, le menton dardant ses pointes, le Normand demanda aussitôt :

— Et le sous-officier, quoi qu’il apporte ?

— Sa solde ; les deux mille francs de sa prime de rengagement qu’il peut, exceptionnellement, toucher en se mariant ou dont il continue à recevoir la rente, à son gré.

Le paysan réfléchit un moment, refusa son verre à une dernière rasade, puis, la voix altérée :

— Eh bien ! c’est pas encore tout ça ; c’est ces changements de garnison, c’t’ éloignement de l’enfant qu’on a élevée, qui vous a jamais quittés… Quand on est vieux comme nous, on a d’ la peine à s’ séparer des siens… On a toujours peur d’ mourir sans les r’voir… V’là c’ qu’est ennuyeux dans l’ mariage avec des militaires.

— On a des permissions… Et puis Rouen… Enfin, c’est un sort commun à tous les parents.

— Ben oui… Vous dites 250 francs de rente – sans le trousseau ? C’est pas ce qu’elle nous coûte par an, et elle nous aide !… La terre n’ vaut plus rien… Faut la travailler soi-même… Non, jamais sa mère n’ s’habituera à la voir partir !

Il s’était levé, il piétinait, dans l’embarras d’une sortie convenable.

— Quand partez-vous ? finit-il par demander.

Un adjudant donna une date.

— On est de revue d’ici là, reprit le bonhomme. Ah ! faut rien brusquer. Prenez vot’ temps… J’ suis pas venu pour vous mettre le couteau sous la gorge, pas vrai ?

Il avait réussi à gagner la porte ; il dit à Peuvrier qui quittait sa place :

— Vous dérangez pas, j’ m’en irai ben tout seul.

Mais le sous-officier insista pour l’accompagner jusqu’à la porte du quartier. Chemin faisant :

— Dites bien à Mlle Clémence qu’elle sèche ses larmes… Recommandez-lui la patience, la confiance…

— Oh ! des idées… Pleure, que j’ lui dis, ça soulage. Si on écoutait les femmes !

Il secoua la main de l’adjudant une dernière fois et s’en alla, chafouin, les pièces d’or de ses prunelles luisant toutes grandes, libérées.

 

*   *   *

 

Le bataillon qui quittait il y a une heure la caserne du Pollet, défile maintenant au pas de route, l’arme à la bretelle, dans la forêt d’Arques. Mais les tambours détachent leurs caisses, les clairons s’apprêtent à sonner. C’est qu’on rencontre un village.

— Bon ! nous traversons Saint-Nicolas ! pense l’adjudant Peuvrier, inquiet, un peu pâle.

— Pas accéléré !

On aperçoit les premières maisons. Voici celle du père Boquet, là-bas, au bord de la route. Une fenêtre s’ouvre ; une jupe n’y fait qu’apparaître, tout de suite tirée en arrière, après un court débat.

L’adjudant a l’échine caressée d’un frisson désagréable. On va passer devant la petite maison où il fréquenta assidûment, pendant six mois, où…

Mais un homme se précipite, qui l’arrête, et, cordial, lui écrase une main dans les siennes.

— Ah ! que j’ suis aise ; j’ croyions n’ plus vous r’voir… Eh ben ! bonne chance. Paraît qu’ vous ferez les manœuvres par ici, dans deux ans ; n’allez pas ailleurs que chez nous, vous nous fâcheriez !…

Et, le bataillon passé, le père Boquet agite encore, un moment, son large mouchoir bleu, sous la fenêtre béante et déserte.

LE CHIEN AU QUARTIER

À la cantine des adjudants le déjeuner se prolongeait. Un seul d’entre eux, au bataillon, assistait à la marche militaire et là-haut, au Fort, des quatre compagnies qui y étaient détachées, il ne restait que les malades, réunis dans la salle de visite, les cuisiniers, les hommes de garde et le peloton de punition. À table, les trois adjudants s’oubliaient avec, à la fois, la joie et l’embarras de cette après-midi de liberté qu’ils ne savaient comment employer. Ils paressaient bienheureusement dans la fraîcheur de leur salle nue, à plancher bitumé, et dont les murs, blanchis à la chaux, étaient enduits de goudron à hauteur de plinthe.

Dehors, une température de four et ce silence, ce silence lourd qui devient presque solennel dans les lieux où il est inaccoutumé. Au delà du fossé intérieur, dans l’espace compris entre le Fort et la poudrière, sous le soleil de midi tapant d’aplomb, les hommes punis de prison viraient comme des bêtes lasses. Ils s’arrêtèrent, et la voix du sergent chargé de leur surveillance jeta, distinctement, les commandements du maniement des armes en décomposant :

— Reposez… armes !… Un !…

Puis des sabots de cuisiniers sonnèrent sur les dalles ; et il y eut un grand bruit de ferraille, les couvercles des gamelles, balancés au bout des chaînettes, s’entre-heurtant à la cadence du pas de l’homme qui les transportait. Sur un banc, un homme de garde chantonnait pour s’endormir, avec un balancement de jambe et un dodelinement de nounou.

Une fenêtre s’ouvrit et la femme du gardien de batterie, une créole huileuse, lança dans le fossé ses eaux de toilette.

Tout de suite après la voix du sergent compta : Deux !…

Et le Fort, à nouveau, s’enveloppa de silence.

Les adjudants achevaient leur sixième partie de piquet, parmi les fioles qui avaient suivi le café et que le garçon de cantine montait incessamment. Derrière eux jugeait les coups l’adjudant-portier-consigne, un gros homme apoplectique, blanchissant.

— Faisons-nous le champagne ? proposa tout d’un coup l’un des joueurs, le dernier perdant.

Mais les autres hésitaient, en considération des six francs que coûtait la bouteille.

— Et puis c’est de l’eau de seltz, dit un des sous-officiers.

Alors le portier crut devoir intervenir.

— J’ai de la « fine » excellente, insinua-t-il.

À l’insu du cantinier il débitait des liqueurs, en sourdine, cette concurrence n’étant pas autorisée.

— Bah !… va pour le champagne !

Ils avaient rapproché leurs chaises, l’attention ranimée par l’alcool et l’importance relative de l’enjeu.

Le cantinier venait d’apporter la bouteille lui-même ; et il restait là aussi, intéressé, inquiet de savoir qui la paierait, car à deux adjudants sur trois, il avait ouvert un compte, une plaie maligne qu’ils entretenaient, d’une guérison hasardeuse.

Mais on dut, tout de suite, renouveler la provision, insuffisante pour les cinq hommes.

Et le champagne bu, le portier-consigne offrit un petit verre de vieux cognac, la politesse du prêté-rendu dissimulant mal chez lui l’entregent du placier en vins incitant à la dégustation.

Alors, entraîné, le cantinier fit servir des consommations variées.

Aussitôt les cartes furent traitées négligemment. Les joueurs criaient des coups fantastiques, enfonçaient leurs levées dans la table de ce triomphant geste qu’ont les paysans lorsqu’une heureuse série leur échoit.

— Le biribi ! la belle au biribi ! s’écria un adjudant.

Les deux autres acceptèrent, déjà ivres, recevant alternativement le cornet et les dés que des sirops poissaient.

Et tandis qu’ils s’évertuaient à additionner leurs points, le portier-consigne, qui s’était réfugié dans l’embrasure de la fenêtre, fit tranquillement cette remarque :

— Votre sergent de planton a encore laissé entrer au quartier ce petit chien blanc qui rôde autour du Fort depuis plusieurs jours.

— Je crois bien, c’est nous qui le nourrissons, dit le cantinier. Ma femme en a eu pitié : il était maigre, vous n’avez pas idée…

L’adjudant de semaine venait de perdre ; il se leva :

— Chien blanc,… où ça ?…

Ils se précipitèrent tous vers la fenêtre. Dans l’herbe, en boule, le chien faisait une tache claire immobile.

— Ah ! la rosse de sergent ! Je vais le régler.

Il cria :

 Un homme de garde !… Puis, soudain, son œil trouble s’éclairant d’une inspiration :

— Non !… Attendez… je le descends, vous allez voir ça !

Il sortit une minute, titubant, revint avec son revolver et quelques cartouches retrouvées au fond d’un tiroir.

— Ma tournée contre une des vôtres que je le descends, proposa-t-il.

Ils se regardèrent tous les cinq, congestionnés.

— Ça peut se faire, prononça gravement le portier-consigne, moins soûl, après un coup d’œil connaisseur donné au chien toujours peloté dans l’herbe.

L’adjudant qui était de semaine chargea son arme, s’effaça, ploya le bras ; mais il visait mal, par à-coups, la main fébrile.

La balle se perdit dans le gazon teigneux, à deux mètres du but.

Le chien s’était levé, cependant, surpris par la détonation. Il regarda autour de lui, s’en alla tout doucement, la queue basse.

— Tir sur cible mobile. Attention… feu !…

L’adjudant lâcha son second coup, sans plus de succès. Alors il passa le revolver à un de ses camarades.

La nouvelle détonation avait arrêté le chien. Il restait là, le nez en l’air, l’oreille dressée, tandis que le poste, informé du concours qui était ouvert, venait y assister sur le pont-levis intérieur.

Les cuisiniers, d’ailleurs, avisés de l’événement, quittaient aussi leur marmite ; à la fenêtre de la salle des convalescents, trois rangées de têtes, comme en un massacre, étaient étagées ; et à travers les barreaux épais, dans une mentonnière, une large face crevait d’aise, enflée jusqu’à la caricature par une carie dentaire avancée.

Sur un signe des tireurs, les prisonniers, du même pas de bête au labour, venaient de s’arrêter dans l’angle gauche, devant les cuisines ; et ceux-là encore étaient de la fête, semblant rendre les honneurs, un jour d’exécution.

La créole elle-même reparut à sa fenêtre, s’y accouda pour mieux voir, avec un rire muet de ses grandes dents jaunes.

Deux cartouches furent encore brûlées sans résultat.

Le portier-consigne, navré de cette inutile dépense de poudre, envoya chercher sa carabine par le garçon de cantine.

— Demandez-la à ma femme…

— Et dites, en passant, à la sentinelle, qu’elle empêche le chien de sortir, ajouta le gardien de la batterie.

Alors, brusquement, comme s’il eût compris quelle chasse on lui faisait, le chien prit sa course, affolé, rabattu d’un côté par les cuisiniers, de l’autre par le poste de police qui se déploya pour lui barrer le passage. Il fit un crochet, se jeta à gauche et tout de suite se mit à hurler. Une balle venait de lui casser une patte. Il la secoua, saignante, en sautillant. Sa langue pendait, il tourna un œil lamentable vers les hommes de garde qui ne riaient plus, simplement intéressés par le jeu.

En effet, la carabine du portier prenait part au concours, et, entre les mains du vieil adjudant, elle s’illustra. Au premier coup, le chien tombait. Il y eut un hourra à la fenêtre de ces messieurs, qui descendirent aussitôt « voir où les balles avaient porté », dit l’un d’eux, souriant comme au tir d’honneur, au pointage d’une belle série.

Les cuisiniers, les hommes du poste s’étaient également rassemblés autour du chien, étendu sur le flanc, une mousse rouge à la gueule. La deuxième balle avait troué le ventre ; le râle, à chaque émission, faisant saillir les côtes, comme des baleines sous une étoffe ; et du sang se coagulait dans les poils cachant la blessure, raides ainsi que des cheveux collés aux tempes. L’œil, cependant, restait bon, fixe ; – ces yeux de chien battu qui demandent pardon de l’avoir été. Les crocs, très blancs, luisaient dans la bave rose.

— Il a son compte, dit un soldat.

Les autres appréciaient les coups : le premier n’était pas mal ajusté, mais c’est le second qui était d’un malin !

— Un centimètre à droite, il lui coupait le sifflet, remarqua un cuisinier.

On rit ; puis ils restèrent là tous, sans parler, en cercle, avec cet air vaguement absorbé des gens arrêtés dans la rue, devant un cheval tombé attendant l’équarrisseur.

Deux mouches vinrent se poser sur le cadavre, une seconde, puis repartirent.

— Elles vont sonner à l’ordinaire, dit un dégourdi, la jugulaire au menton.

— Oui, elles rappellent à la viande, reprit un autre, craignant qu’on n’eût pas compris.

Mais la plaisanterie ne porta pas ; une marche de clairon s’entendait, lointaine encore. Le bataillon rentrait ; il serait au Fort dans un quart d’heure.

— Allons ! enlevez-moi cette charogne, cria l’adjudant de semaine, tout à coup dégrisé, rectifiant sa tenue.

Un homme de garde traîna le chien par les pattes dans le coin affecté aux détritus ; les cuisiniers s’éloignèrent, les convalescents quittèrent la fenêtre ; le peloton de punition s’en alla au port d’armes, défilant devant le corps, comme après l’exécution.

L’endroit avait retrouvé sa physionomie normale.

L’adjudant croisa les mains sur ses reins, et appelant le sergent de planton :

— Je vous porte quatre jours de consigne à la chambre, pour avoir, en dépit des ordres formels du colonel, laissé entrer un chien au quartier, dit-il.

L’ORDONNANCE

Le coup de sonnette réveilla le couple et la femme dit : « C’est Courajod, » pendant que le lieutenant Vauversin, son mari, rejetait les couvertures, sans se lever, pourtant, tout drôle avec ses cheveux en moiteur, son visage ravagé de sommeil, couturé de grands plis roses, faits par le linge.

Il écarquilla sur la pendule de gros yeux d’un bleu particulier, voué à l’opacité, et murmura : — Six heures déjà ! Finalement, il vira dans le lit, glissa sur le tapis, crispant ses doigts de pied pour saisir et tirer à soi, comme avec la main, ses pantoufles.

Puis il alla ouvrir la porte, en chemise, les jambes nues.

L’ordonnance fit le salut militaire, présentant, de la main gauche, une large enveloppe où les lettres imprimées alternaient avec la suscription, tracée à la plume.

— De la part du chef, à qui le major l’a remise, mon lieutenant.

Alors il revint dans la chambre.

— C’est ma nomination officielle ; je t’avais bien dit : l’ordre est sorti au régiment il y a cinq jours, ma lettre d’avis arrive ce matin.

Et il se mit à la parcourir tout haut :… Ministre de la Guerre, informe M. le lieutenant Vauversin… promu au grade de capitaine… rejoindre son nouveau corps dans les délais réglementaires.

Mais sa femme se rendormait, l’attention émoussée, il cria :

— Courajod !… un coup de brosse à mon pantalon et à mon dolman.

L’ordonnance parut, emporta les effets, tandis que l’officier attendait, mi-vêtu, assis au bord du lit. Il se résuma, monologuant :

— En sortant du rapport, le colonel, puis toutes les visites que je n’ai pu faire hier…

Il cita des noms dans un ordre déterminé, comme une leçon apprise, un itinéraire ruminé depuis plusieurs jours. Puis se tournant vers sa femme :

— Dis donc, bichette, si tu préparais toujours les malles. J’aurais voulu partir demain, après-demain au plus tard… J’enverrai deux ou trois hommes de la compagnie pour aider Courajod.

Elle acquiesça d’un signe de tête, rêvant les yeux ouverts.

Machinalement, il remontait un pan de sa chemise ; et il s’épila une cuisse, considérant ses pieds nus sur le tapis, avec intérêt.

Enfin Courajod revint et Vauversin s’habilla. Quand il fut prêt, avant de s’en aller, il renouvela sa recommandation.

— C’est entendu ; je compte sur toi pour les malles.

Il était sorti, on entendait son pas dans l’escalier, le bruit du sabre battant les marches.

Alors Mme Vauversin se pencha hors du lit, pour voir dans la pièce voisine, par l’entre-bâillement de la porte de communication ; et elle appela :

— Mimi !… mimi !…

L’ordonnance se montra sur le seuil, s’y arrêta, hésitant :

Mais elle ouvrait ses bras, se penchant davantage, ses seins blancs et fripés roulant dans la chemise, comme ces grappes de raisins conservées, l’hiver, en de petits sacs, au plafond des chambres.

Courajod descendit vers elle, lentement, sans entrain, et vint s’asseoir sur le lit, dans un creux qu’avaient laissé, en s’y appuyant les reins du mari. Et comme il restait là, l’air grognon, elle l’enlaça, l’attira sur sa poitrine.

— Qu’est-ce que tu as, mimi ?

— Tiens ! si tu crois que je suis content !…

— Vrai ?… Vrai ?… Ça te fait de la peine, bien sûr ?

Elle se méprenait sur le sens de l’apostrophe et, renversant sur ses genoux la tête du soldat, elle l’enveloppa de caresses reconnaissantes.

C’était un Berrichon sec, imberbe, à profil de médaille, avec un petit œil rond, finaud, luisant de défiance, une bouche de paysan étroite, comme les doubles bourses qu’étrangle, au milieu, un nœud coulant.

Elle lui parla bas à l’oreille, sapant une résistance opiniâtre, inaccessible aux prières, aux chuchotements entrecoupés de baisers.

— … La dernière fois…, tu peux bien…, sois gentil.

Mais il refusait, paresse et non-vouloir combinés. Il était levé depuis une heure à peine ; il ne passerait pas son temps à s’habiller et à se dévêtir, certainement. Alors elle céda. Il ne quitta pas même ses godillots dont les clous rayaient le bois de lit, au pied.

Leur fringale assouvie, ils ne restèrent pas aux bras l’un de l’autre, causèrent en amis, elle, vaguement solliciteuse encore, lui, détaché, sur le dos, les yeux au plafond.

Il demanda :

— Quand partez-vous ?

— Demain ou après-demain. Tu as bien du chagrin de me quitter ?

Cette fois il fut brutal.

— Ça m’embête de refaire mon service à la compagnie, voilà ! déclara-t-il carrément.

Elle le regarda, saisie, éclairée enfin, et répéta :

— Ah ! oui… ah ! oui…

Mais il craignait qu’elle n’eût pas compris ; il s’expliqua.

— Dame ! Je n’ai plus l’habitude, moi ; je ne croyais pas que ça finirait ainsi, du jour au lendemain. C’est bientôt l’inspection générale ; ils vont m’en faire voir ! Ah ! je ne te cache pas : si j’avais su qu’il devait passer capitaine cette année, je n’aurais pas voulu être son ordonnance.

Il ne trouvait rien pour elle, pour elle qui recevait ces reproches comme des coups, plus brisée par cette confession violente que par l’étreinte de tout à l’heure.

— Tu regrettes donc, méchant mimi… tu regrettes ?

Elle avait un faux sourire de câlinerie, un revenez-y de bête battue qui fouetta la colère du soldat au lieu de la faire tomber.

— Ça, c’est pas la même chose… Fallait toujours en venir là, pas vrai, quand j’aurais été libéré, un peu plus tôt, un peu plus tard. Tandis que moi…

— Si on avait pu obtenir ton changement de corps, insinua-t-elle.

Mais il protesta :

— Merci ! La garnison de Paris est bonne pour les ordonnances, et puis, j’ai des parents ici, chez qui je dîne tous les dimanches.

Elle reprit timidement :

— Et moi ?…

Il ne comprit pas, s’écria :

— Ah ! comme s’il était difficile de trouver un brosseur !… Vous n’aurez que l’embarras du choix, là-bas, où vous allez !…

— Méchant, méchant mimi, qui croit qu’on le remplacera !

Et elle ajouta :

— Ah ! je comprends bien, va ! Les piquets, les gardes, les inspections, les marches, je ne vis pas depuis dix ans avec un officier sans savoir ce que c’est. Et je ne serai plus là pour t’adoucir le retour. Ah ! tu me feras penser à te donner des bandes de linge pour tes pieds ; j’ai coupé des mouchoirs hier toute la journée à ton intention.

Elle se frotta contre lui, murmurant :

— Dites qu’on ne pense pas à vous !…

Il s’était remis sur le flanc, si près de sa maîtresse qu’il lui parlait dans la figure. Et il prononça :

— Si seulement je pouvais compter sur le lieutenant qui remplacera M. Vauversin…

Même en leurs plus intimes épanchements, il avait gardé cette habitude de parler du mari respectueusement. Il lui donnait du Monsieur avec un reste de cette soumission du soldat dans la compagnie ; l’influence du galon réglementait l’adultère, l’enfermait dans la limite des débauches tranquilles, jugulaire au menton, comme les hommes de service.

Mme Vauversin se récria, étonnée de n’avoir pas eu cette idée.

— Mais c’est vrai… Il te prendra.

— Oh ! ce n’est pas sûr, même… même avec un mot de recommandation, parce que son ordonnance le suivra peut-être. Il est riche, paraît-il ; si l’autre a bien l’habitude de leur ménage…

Elle se dégagea brusquement…

— Il est marié, tu le sais ?

Au fond des yeux, une seconde, elle regarda son amant, si étrangement qu’il s’embarrassa. Mais l’aplomb revenant, il dit doucement :

— Ah ! voyons, est-ce que je te parle de celui qui me remplacera, moi !

Elle fit : oh !… et, imperceptiblement, du rose lui monta aux pommettes ; puis, la voix changée elle gronda :

— C’est que je les connais, ces femmes riches ; il y a des exemples… Oh ! tu y as pensé, ne nie pas ; c’est pour cela que tu veux rester…

Il ricanait, sans se prononcer, jouissant de cette découverte faite par sa maîtresse elle-même. Et il évoquait la nouvelle venue, toute fine, toute élégante, ondulant dans une traînée de parfums. Même, la vision, par contraste, devenait adorable, au-dessus de ce lit foulé, souillé de sueurs nocturnes, auprès d’une femme archi-possédée, point belle le matin, les yeux trop gros, les lèvres trop pâles, des taches de son criblant sa peau fine de rousse.

Et tandis qu’il souriait discrètement à ce rêve, la malheureuse imposait à sa pensée le voyage inverse, remontait à la source de leurs relations, au premier jour qu’elle s’était donnée. Elle en arrivait à trouver une douceur aux exigences du service réglant leurs tête-à-tête, à heures fixes ; à ce bruit du sabre, dans l’escalier, disant l’arrivée de Courajod, puis, un peu après, le départ du mari.

Le tableau déterminant l’emploi du temps journalier et que le lieutenant recevait tous les mois, ce tableau ne lui était plus indifférent. Elle le consultait. Et quand Vauversin s’écriait :

— « Comment ! deux heures d’exercice le matin, cette semaine encore ! » elle pensait : « deux heures d’amour ! » et exultait.

— Ah ! c’est bien vrai, c’est trop vite fini !

Comme elle sanglotait enfin, le cœur crevé :

— Oh ! tu sais, dit l’ordonnance, il ne faut pas quand même te tourmenter pour moi : je suis de la classe !

Elle pleurait dans sa poitrine, la palpait avec des mots que murmurent les femmes à l’heure de la séparation :

— Tu m’écriras ?… Penseras-tu quelquefois à moi ?… Promets-moi que tu n’auras pas d’autre maîtresse.

Mais la caresse se fixant, il eut une révolte, secoua l’amollissement imminent. Sautant sur le tapis, il ramassa les bas, le jupon, qu’il passa à sa maîtresse pour qu’elle se levât aussi. Quand elle fut habillée, ils se retrouvèrent autour des malles que le soldat faisait tranquillement, en étranger, tandis que Mme Vauversin, derrière lui, avait des hésitations d’amante boudée à qui un rapprochement semble possible encore. Agenouillé, il disposait, au fond d’une grande caisse d’emballage, les objets qu’elle lui remettait, évitant ses mains qu’il sentait prêtes à étreindre.

Un moment, elle se pencha sur lui, si près qu’il dut, pour lui échapper, plonger dans la caisse, gêné par ce souffle qui lui brûlait la nuque.

Alors elle eut encore une parole exquise :

— Viens nous voir… quand tu seras libéré… Tu peux bien passer par là en retournant chez toi… Ça LUI fera plaisir.

Il répondit :

— Bien sûr ! nous nous sommes toujours bien accordés.

Il hésita une seconde, puis :

— Aussi, je ne crois pas qu’il refuse de me recommander à son successeur, si… si tu veux bien lui en dire deux mots…

Ils se regardèrent profondément ; – et ce fut lui qui baissa les yeux.

À neuf heures, les hommes qu’avait promis d’envoyer le lieutenant étant arrivés, le déménagement s’acheva.

M. Vauversin rentra pour déjeuner, radieux.

— J’ai vu le colonel. Ma réception au mess est pour ce soir ; rien ne s’oppose plus à ce que nous partions demain.

Le repas expédié, il s’était réfugié en un coin de table pour envoyer quelques cartes P.P.C.

— Tu comprends, je voudrais avoir le temps de préparer un speech… la moindre des choses…

Ils étaient dans la chambre, tous les trois, dans cette chambre où ils avaient vécu si calmes, ces mois derniers, où ils avaient dormi, où ils avaient aimé, – tous les trois !

Courajod continuait d’emballer, Vauversin écrivait.

— Mon ami, ton ordonnance attend de toi un grand service… qu’il n’ose te demander, dit tout à coup la femme, une main posée sur le dossier de sa chaise.

L’officier se retourna, la plume haute.

— Courajod a bien tort ; lui ai-je jamais rien refusé d’accordable… ?

Il ajouta : « … réglementairement, » un de ces mots de métier qui viennent aux lèvres, inconsciemment, comme le grain de café dans les crans de la manivelle qui moud.

Le soldat s’était arrêté de clouer, réenvahi par le respect de l’uniforme, tout à fait paralysé par le troisième galon qu’il voyait pour la première fois sur la manche de Vauversin. La jeune femme attendit deux secondes, puis reprit :

— Courajod désirerait être accrédité par toi auprès du lieutenant qui va te remplacer… Il est de la classe ; il a l’habitude d’un petit ménage comme le nôtre ; tu comprendras qu’il lui serait pénible de rentrer dans la compagnie pour y faire son service.

— Mais parfaitement, parfaitement ; c’est très facile.

— Eh bien ! si… tu écrivais un mot,… tout de suite, afin de ne pas oublier.

Il prit une de ses cartes et, sous son nom, il traça :

« … En souhaitant la bienvenue à son camarade, se permet de lui recommander le soldat Courajod, son ordonnance depuis dix-huit mois.

« C’est un garçon dévoué, propre, dont les services peuvent être appréciés d’un officier marié. »

Il signa, puis, élevant la carte vers sa femme :

— Est-ce cela ? demanda-t-il.

Comme elle avait lu, par-dessus son épaule, pendant qu’il écrivait, elle dit tout de suite : « Oui. »

Alors il mit la carte sous enveloppe.

— Tenez, Courajod, vous confierez ceci, de ma part, au sergent-major, qui le conservera jusqu’à l’arrivée de mon successeur.

L’ordonnance s’avança, remerciant gauchement, n’osant regarder sa maîtresse tombée sur une chaise, derrière son mari, et larmoyant doucement dans son mouchoir.

Et il s’en alla, à reculons, saluant militairement, plusieurs fois.

— Oui, mon lieu… mon capitaine ; merci, mon capitaine.

Mais Vauversin avait perdu le fil de son speech.

Il se relut. Un mot aimable à son colonel, un encore à son chef de bataillon ;… l’adieu à tous.

Il chercha une minute, les yeux en l’air, puis, d’un jet, brouillonna la queue d’une phrase commencée : « … où il a la précieuse joie de ne laisser que des amis.

« Je bois au régiment. »

 

FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.

CINQUIÈME PARTIE

SOUS-OFFS EN COUR D’ASSISES

NOTES DE L’AUTEUR. – ARRÊT DE RENVOI DE LA CHAMBRE DES MISES EN ACCUSATION. – RÉQUISITOIRE. – PLAIDOIRIES DE Mes TÉZENAS ET MILLERAND. – VERDICT. – BIBLIOGRAPHIE.

Le verdict d’acquittement rendu par la cour d’assises de la Seine, ce mémorable 15 mars 1890, m’ouvre l’âme aux congratulations et praline le souvenir des aventures judiciaires que j’ai courues.

Épanche-toi donc en mercis, ma gratitude ! Sois répartie entre les plus ardents de mes bienfaiteurs, – dont voici la liste :

M. le général Boulanger.

MM. Paul de Cassagnac et Joseph Reinach.

Quelques autres.

M. le ministre de la Guerre.

Le Parquet.

M. Quesnay de Beaurepaire.

M. Rau, avocat général.

Des généraux.

Il était d’usage, autrefois, d’indiquer, dans la distribution des rôles, en regard du nom de chaque personnage, l’emploi tenu par celui-ci : père noble, jeune premier, duègne, grime, matamore, etc… On me permettra de déroger à la tradition et de laisser aux lecteurs le loisir, l’espièglerie de la faire revivre. Mais une brève notice me paraît, néanmoins, indispensable, car j’ambitionne qu’on ne taxe pas de sécheresse un cœur vraiment pénétré de reconnaissance.

 

*   *   *

 

M. le général Boulanger, – rendons-lui cette justice, – est l’homme dont le patriotisme alarmé fulmina tout d’abord, avec un désintéressement que l’exil ennoblit. Des journaux l’en ont récompensé en lui décernant le titre de premier Sous-Off de France, de même que la Tour-d’Auvergne en fut le premier grenadier. Je n’ajouterai ni ne retrancherai rien à ce complet éloge. Il me semble pourtant qu’une insidieuse coquille en a altéré le sens.

Aussi bien, la lettre à M. Laisant, instigatrice des poursuites, est d’un épistolier militaire blanchi sous les sollicitations, d’un vieux chevronné destiné, lorsqu’il abdiquera de vaines postulances, à faire un excellent gardien de monument public. Il a, de ces fins de gloire, la prestance décorative, l’érudition moyenne, les scrupules mesurés à l’aune des besoins. Je ne crois pas qu’on trouve mieux.

Est-ce assez reconnaître le bienfait de son opportune intervention, que de demander pour lui, à mon tour, l’Arc de triomphe, la colonne Vendôme, ou tout au moins quelque stage dans un square provisoire, en attendant que le décès de glorieux titulaires ouvre une succession disputée ?

Car c’est évidemment sous-Hoff, qu’ont voulu dire les journaux.

 

*   *   *

 

La généreuse explosion de M. de Cassagnac, éminent boute-feu, et de M. Reinach, docteur ès ravauderies, m’a déconcerté puis attendri. Je ne pensais pas apporter des matériaux de reconstruction aux chancelantes causes qu’ils défendent. Je suis confus de l’honneur qu’ils ont fait au modeste entrepreneur en lui demandant d’étayer leur conviction fragile.

La proposition de loi sur l’attribution aux tribunaux correctionnels des délits d’injures et de diffamation, menaçait ruine. M. Reinach a cru trouver dans le jury qui m’acquitta douze poutres complaisantes. Laissons-lui cette illusion ; il s’apercevra assez tôt qu’elles sont, ces poutres, dans son œil seulement.

En ce qui concerne M. Paul de Cassagnac, entrepositaire madré du patriotisme à toute fin, ne dois-je pas me féliciter de l’avoir amené à résipiscence ? La caserne n’est une école de corruption que lorsqu’on parle d’y envoyer les séminaristes. Cet aveu, contenu dans les déclarations contradictoires que mes défenseurs enregistrèrent, atteste une fermeté d’opinions devant laquelle je m’incline.

Après ces picrocholes, sérieux comme un en-tête d’acte d’accusation, je veux oublier le nom de ceux de mes confrères qui joignirent leurs pressantes instances aux objurgations de l’impétueuse Autorité et de la frétillante République française. Je les remercie, néanmoins, eux aussi. J’ai recueilli leurs articles dans les tours de la presse où ils furent déposés, parfois en des langes aux initiales énigmatiques. J’ai adopté les plus râblés. À l’esprit-de-vin, j’ai préféré, pour les autres, l’urne funéraire perpétuant, sur ma table de travail, le souvenir et l’exemple d’une confraternité bilieuse, d’une insolidarité avérée. C’est une poudre qui sèche l’encre sur la ligne écrite. J’en use une pincée par page. J’en ai ma suffisance pour une vie d’écrivain qu’il est réconfortant de stimuler sans cesse avec ce poussier de malveillance.

 

*   *   *

 

Au lendemain de l’acquittement, de zélés camarades m’incitèrent à réclamer au ministre de la Guerre la réintégration dans le grade dont il m’a illégitimement dépossédé.

Peut-être eussé-je suivi ce conseil si je n’avais craint de ranimer, autour de cette affaire déjà vieillotte, une agitation vite imputée à scandale, à réclame. En outre, une sorte de convention tacite nous liait, M. de Freycinet et moi. L’inoubliable service qu’il m’a rendu en déférant Sous-Offs aux tribunaux, imposait à ma reconnaissance la réciprocité des bons offices.

J’espère être quitte envers lui.

En ne protestant pas contre le dégradement qui arrache des manches de la redingote sous laquelle j’ai comparu devant le jury, les galons que je n’y avais pas cousus ; en ne soulignant pas, par mes revendications, la décharge de responsabilité qu’impliquait la plainte déposée au parquet par l’intermédiaire du ministre de la Justice ; je crois avoir laissé à mon bienfaiteur l’utile lambeau de prestige dont l’habille, en face de l’armée, une arbitraire cassation.

 

*   *   *

 

Merci, Parquet.

J’ai reconnu, à ta requête, M. Atthalin, juge d’instruction. Homme simple, courtois, résigné. Cabinet où tout est vert, – y compris le greffier.

Excellent juge ! Il pouvait, c’était son droit, en user avec moi comme firent certains de ses collègues à l’égard d’écrivains poursuivis : multiplier abusivement les citations, sous le fallacieux prétexte d’éclairer l’instruction.

La vérité m’oblige à confesser que je l’ai vu une seule fois, dix minutes à peine. Et je garde de l’entretien que nous eûmes un souvenir pas désagréable du tout, d’autant qu’une politesse parfaite de ton et de manières m’en fit plutôt regretter la brièveté.

Les citations, hélas ! elles ne furent abondantes que sous la plume du greffier qui m’énuméra, avec un rocailleux accent, les passages commençant par… et finissant par… Un demi-cent ! Il avait l’air de me servir des épluchures de poisson, les arêtes, la tête, la queue et quelques écailles.

— Qu’avez-vous fait des blancs ? avais-je envie de m’écrier.

J’étais novice. Je ne savais pas qu’il appartenait à M. l’avocat général seul de me restituer les filets avec le reste.

Ah ! que n’ai-je également rencontré, pour lui serrer les mains, l’humble et dévoué travailleur qui a entrepris l’extraction de ces passages répréhensibles !

Est-ce mon rude confrère Jules de Glouvet ? Est-ce M. Rau ? Qui est-ce ?

Je viens de flairer une dernière fois ces débris avant de les enfouir dans le caveau de famille, le rayon de bibliothèque écarté dont mes livres sont concessionnaires. Quel petit monument de patience et d’acharnement ! Dans la première moitié du roman surtout, les délits se pressent, chevauchent, consomment des pages entières. Puis, sans doute, la nuit s’avançait, la lampe charbonnait… les paupières cillèrent et la main se lassa. Des étapes sont brûlées, dans une hâte d’arriver aux derniers chapitres. Et ceux-là payent pour les autres. On les incrimine en masse. Ce n’est plus la belle ouvrage du début. Révérence parler, c’est saveté.

Eh bien ! non… Je ne reconnais pas là, quoi qu’on dise, la dextérité, la roublardise d’assortiment que déploya Mme Lucie dans une fameuse préface où s’entremêlaient savamment La Terre et l’Immortel, à ce point que je ne sais plus qui, du père Fouan ou d’Astier-Réhu, fut de l’Institut.

On insiste. On en veut à Mme Lucie. On argumente.

— Comment ! vous ne retrouvez pas, dans la méthode qui a présidé au choix des délits, la galante coupe familière à cette grande couturière ! Avec quelle adresse elle opère ! Une paire de ciseaux, deux épingles, une pincée de doigts : c’est drapé. Vous lui donnez un morceau de littérature, elle le fronce, le chiffonne de certaine façon, vous l’agrémente ensuite d’italiques et de capitales : c’est un outrage à la morale. Le Parquet vous présente la note ; c’est quelquefois le gouvernement qui l’acquitte.

Encore un coup, je persiste à croire que l’acte d’accusation de Sous-Offs n’est pas sorti de la grande maison : robes et manteaux, où furent habillés Alphonse Daudet et Zola. Si je dois des remerciements à quelqu’un, c’est à M. le procureur général Quesnay de Beaurepaire. Il pouvait occuper en chair et en os le siège du ministère public. Il n’a pas succombé à la tentation qui fut violente, je le sais. A-t-il voulu, en me remettant aux mains de M. Rau, m’épargner une condamnation dont son éloquence périlleuse répondait ? Je veux le croire. J’estime en tout cas, à sa juste valeur, l’effort qu’a dû faire mon magistral confrère, pour renoncer au plaisir de me tomber devant un nombreux auditoire, avec ce coup d’Herpin de tradition chez les vieux lutteurs.

Enfin cette regrettable abstention a encore biffé de la plaidoirie de mon défenseur un beau mouvement oratoire. À l’instar de cet acteur d’une cause célèbre, lequel se faisait fort de trouver de l’arsenic dans le fauteuil du président, peut-être Me Tézenas aurait-il offert d’extraire l’outrage à la morale publique d’un roman de M. le procureur général lui-même !

 

*   *   *

 

Que dirais-je de M. Rau, sinon que la salle d’audience retentit encore de ses émissions sonores et patriotiques ? C’est mon Pinard, à ceci près, – je me hâte d’en donner acte, – qu’il n’eut pas, pour nourrir sa déclamation, le succulent morceau que mit Gustave Flaubert sous la dent creuse de son avocat général. M. Rau a eu, sur son éminent aïeul, l’avantage d’être bref. Nom oblige. Le sien implique en même temps une intempérance qu’avait le devoir de corriger la sobriété du réquisitoire. M. Rau est un baryton. Il y aurait mauvaise grâce à lui demander des grâces de ténor.

Et puis, il a eu un cri, un ut d’estomac, il m’a appelé : malfaiteur de la plume.

Malfaiteur de la plume, rôdeur de lettres, vous imaginez tout de suite, n’est-ce pas ? un individu attendant ses confrères, le soir, pour les détrousser, leur chiper un sujet de roman, une phrase neuve, une épithète rare, un verbe frais.

— Ton style ou la vie !

Point.

Le malfaiteur qu’a dépeint M. Rau, c’est l’homme à qui sa plume rapporte cinq mille francs, les années d’abondance. On n’a pas idée, dans le public, des turpitudes qu’il lui faut commettre, à cette plume dépravée, pour arriver à gagner, par an, beaucoup moins qu’un avocat général. Quand je pense que je serais encore un honnête homme si le Parquet, en ne me poursuivant pas, m’avait réduit à la portion congrue, soit la vente à 1,500 ! À quoi tient la probité !

Mais laissons là ce point d’orgue. M. Rau m’a, le premier, signalé une créance au recouvrement de laquelle je ne saurais me dérober plus longtemps.

J’avais cru jusqu’ici que la protestation signée par 54 confrères, lors des poursuites intentées contre Sous-Offs, était une œuvre collective ayant surtout pour but de sauvegarder les droits de la pensée et l’écrivain qui l’exprime, du mieux qu’il peut. L’initiative de la protestation m’appartenait si peu, j’y fus si complètement étranger, que je jugeai même inutile d’envoyer à quiconque l’avait revêtue de son apostille, le cordial merci qu’une manifestation de pure estime commandait.

Je suis mal élevé, – ou aveugle.

M. Rau a vu immédiatement, lui, que c’était là un acte de camaraderie uniquement. S’est-il trompé ? Examinons.

Des cinquante-quatre signataires, vingt sont mes amis, douze sont des confrères à qui je donne ou rends, au hasard des rencontres, le salut, la poignée de mains des relations sans nœuds ; les autres enfin n’eurent jamais avec moi, de près ni de loin, aucun commerce. Ai-je besoin d’ajouter, en outre, que si j’avais fait appel à toutes les sympathies littéraires sur lesquelles je puis m’appuyer, celles-là eussent répondu, qui sont absentes de la protestation parue dans le Figaro sous le pavillon de M. Francis Magnard.

N’importe. J’offre à tous l’expression tardive mais sincère de ma reconnaissance. J’ai hâte de me laver d’une injuste accusation de goujaterie, principalement aux yeux de MM. Émile Zola, Georges Ohnet, Léon Cladel, Clovis Hugues, Émile Bergerat, Paul Foucher, Henri Becque, H. Céard, Alexis Bouvier, Louis de Gramont, Georges Courteline, Émile Michelt, René Ghil, Jean Rameau, Ed. Bazire, Buloz, Roger H. Milès, Boyer d’Agen, Jacques Madeleine, Georges Duval, de Porto-Riche et G. Bois.

 

*   *   *

 

L’ordre d’inscription au tableau de gratitude désigne : des généraux.

Il m’est impossible, en effet, de refuser une mention aux officiers supérieurs atteints par la limite d’âge et qui, depuis trois mois, ont pris l’habitude de s’épancher dans leur Ordre du jour d’adieux.

Rarement, jusque-là, même à cette heure de la séparation, ils accordaient aux sous-officiers le bénéfice de leur condescendance congratulatoire. Ils se contentaient de verser quelques vagues formules, un vin d’honneur un peu vert, aux troupes placées sous leurs ordres, sans distinction hiérarchique.

J’ai changé tout cela et je m’en félicite. Il n’est pas aujourd’hui d’Ordre général qui ne consacre dix lignes aux sous-officiers spécialement : trois pour m’injurier, sept pour célébrer Blandan, Bobillot, Bobillot, Blandan, et leurs futurs émules, « l’élite de la jeunesse française ».

Même, ils sont représentés au dîner de départ. Un des leurs, assis à côté du général, reçoit la permission de toaster, au désert. Jamais plus touchante réunion n’affirma mieux la vivacité de l’esprit de corps, que ce repas idem.

Je supplie messieurs les sous-officiers, en la querelle qui nous divisa, de moins considérer les moyens que la fin. Celle-ci me paraît telle qu’ils la désirèrent mille fois devant moi.

Je les ai toujours connus affamés de considération. Ils se plaignaient qu’on les oubliât dans leur humble grade, qu’on ne fît rien pour rehausser leur prestige, qu’on n’eût pas, pour les véritables instructeurs du soldat, les égards qu’ils méritent : qu’on les rationnât même, enfin, pour la Renommée, car Blandan, avant que lui fussent adjoints Bobillot puis Triaire, resta longtemps le seul échantillon populaire du dévouement des cadres inférieurs. J’espère, maintenant, que les sous-officiers sont satisfaits.

Jamais à aucune époque les journaux n’exaltèrent pareillement leurs vertus, n’appelèrent l’attention sur eux avec plus de zèle. Grâce au pauvre livre conspué, ils ont cessé d’être la quantité négligée. Deux ou trois héros, jusqu’à présent, accaparaient la reconnaissance publique, ramenaient le dithyrambe aux proportions des statues qu’érigea notre piété patriotique. Aujourd’hui, non seulement le Livre d’or est ouvert à toutes les pages, mais on publie, par anticipation, son supplément. Les sous-officiers entrent l’arme au pied, tenue de ville, dans l’immortalité.

La respectueuse discrétion qui me défendit de jouer aux grâces avec les couronnes à grains jaunes réservées aux commémorations, n’a pas été imitée par une presse débridée qui achemine importunément de paisibles gens vers leur propre anniversaire ! Ont-ils été assez choyés, adulés, gâtés, consolés !… Quand il manquait vingt lignes au metteur en pages, on ne les empruntait plus aux dernières nouvelles du Temps, on reproduisait « l’Ordre du jour du général X… » en y ajoutant cette mercuriale :

« Voici une noble réponse aux calomnies dirigées contre nos sous-officiers, monsieur Descaves ! »

C’est mon avis. Mais on connaît le proverbe : À sotte demande, pas de réponse. Si messieurs les officiers supérieurs m’ont fait l’honneur de me réfuter, c’est donc que mes questions n’étaient pas absolument déplacées. N’eussent-elles servi qu’à créer dans l’armée ce mouvement d’études, j’aurais le droit de dire que les avantages procurés aux sous-officiers par la publication du roman l’emportent sur le préjudice qu’il a porté à leurs intérêts, à leur prestige.

Cette conviction, je la puise encore dans le cri d’un sergent-major : « Il nous a beaucoup nui. Maintenant nous sommes étroitement surveillés. »

Les ministères ont des bureaux où se brassent d’obscures statistiques. Si j’osais, je solliciterais de leur bienveillance le tableau comparatif des comptables envoyés devant les conseils de guerre, pendant les années 1888 et 1890, pour faux, détournements de fonds, fraudes, trafic des deniers appartenant à l’État ou aux militaires, etc…

Si le nombre des condamnés a augmenté cette année, c’est que j’ai fait la mauvaise action qu’on me reproche ; s’il a, au contraire, sensiblement diminué, je suis absous.

Je crois répondre à tout en m’en référant à cet arbitrage officiel.

 

*   *   *

 

« M. Descaves, a si bien outragé les sous-officiers, ont dit les journaux et après eux M. l’avocat général, qu’il n’en est plus à compter les cartels, les provocations qu’il a reçus. »

Il me coûte de détruire cette légende, mais la vérité m’oblige à renverser les termes de la proposition. « M. Descaves a si peu outragé, etc., qu’il n’a pas reçu,… etc. »

Six semaines se sont écoulées entre la mise en vente de mon livre et les poursuites ordonnées sur la plainte du ministre de la Guerre. Les sous-officiers, ceux de Paris principalement, ont donc eu le temps de se former une opinion et de me la transmettre par une autre voie que la voie hiérarchique avant ou après que l’intervention de M. de Freycinet puis le verdict des jurés me cantonnassent dans une indéfectible inertie.

Eh bien ! j’en donne ma parole, une seule provocation, écrite, me parvint à cette époque. Un sergent-major, en garnison à Nevers, me conviait à l’y joindre. Je déclinai cette invitation, je l’avoue, estimant que le dérangement incombait raisonnablement à celui de nous deux qui jouit d’une réduction de tarif appréciable sur le chemin de fer de l’État.

Et c’est tout ? C’est tout.

On m’objecte : les chefs de corps, consultés, se sont opposés à toute demande de réparation.

D’abord, ce bruit mérite confirmation. Mais fût-il fondé que le rôle prêté aux sous-officiers par cette perfide insinuation, me la rendrait inacceptable. Je ne leur ferai pas la gratuite injure de penser qu’ils hésitèrent entre le châtiment dont ils me trouvaient passible et la légère punition encourable pour désobéissance.

 

*   *   *

 

Mes dernières explications ont trait à des procédés de composition sur lesquels des lecteurs curieux ont bien voulu m’interroger.

Ils m’ont dit : Favières, Devouge, Tétrelle, Montsarrat, Petit-Mangin, Chuard, Boisguillaume, etc… existèrent-ils ?

— Oui.

— De toutes pièces ?

— Non, mais en leur caractère initial essentiel. Lorsque j’eus tracé, d’après des modèles à qui j’ai demandé quatre ans de pose, la silhouette totale de mes personnages, lorsqu’ils m’offrirent, par juxtaposition, un catalogue en relief des vices, des tares, des abus, des lacunes, des défaillances, des misères qu’entretiennent la vie de caserne et l’inadvertance des chefs, un scrupule, une requête de conscience, un goût de vérité extensive, m’incitèrent à soumettre ces ébauches à des jeunes gens, étrangers ou amis, lesquels avaient, comme moi, passé au régiment le temps nécessaire pour le bien connaître. Leurs souvenirs, leurs remarques personnelles, corroborèrent ou corrigèrent les miens. J’obtins ainsi une moyenne d’exception annonçant moins un exact et stérile recensement des 40,000 sous-officiers de l’armée française, qu’un examen attentif des taches du fruit dans l’armoire close. Car n’est-ce pas cela, au fond, l’armée ? Une provision de fruits blettissant dans les casernes, en attendant qu’ils crient sous le couteau. N’est-on pas libre de préférer l’entame du fer, du plomb, de l’acier, aux chutes, aux heurts accidentels, qui déprécient le fruit, aux vers qui s’y mettent ?

On m’a reproché de montrer le mal sans indiquer le remède. Le remède, peut-être serait-il dans de fréquentes visites à l’armoire, dans l’isolement des fruits gâtés dont le contact corrompt les autres. Mais c’est affaire aux pouvoirs agissants. J’ai d’un coup de poing brisé la glace de l’avertisseur. Il suffit que le tribunal, en me renvoyant indemne, ait infirmé l’avis du plaignant, à savoir que je suis un mauvais plaisant signalant le feu là où il n’est pas.

Quant à la panacée applicable au parasitisme des armées permanentes, vous entendez bien qu’elle existe. Mais l’ordonner, n’est-ce pas prêter à rire. Certaines utopies ne sont encore que les ovules, des paradoxes, – cette graine des vérités de demain.

LUCIEN DESCAVES.

COUR D’APPEL DE PARIS

CHAMBRE DES MISES EN ACCUSATIONS
 

La Cour, réunie en la Chambre du Conseil, M. Symonet, substitut de M. le Procureur général, est entré et a fait le rapport du procès instruit contre

1° Veuve Tresse, née Anne Stock, 61 ans ;

2° Stock (Pierre-Victor), 29 ans ;

3° Descaves (Lucien-Alexandre), 29 ans ;

libres.

Le greffier a donné lecture des pièces du procès, qui ont été laissées sur le bureau, le substitut a déposé sur le bureau son réquisitoire écrit, signé de lui, daté du 21 janvier 1890, et terminé par les conclusions suivantes :

Requiert qu’il plaise à la Cour prononcer la mise en prévention de veuve Tresse, Stock et Descaves ;

Décerner contre une ordonnance de corps et les renvoyer devant la Cour d’assises de la Seine.

Le substitut s’est retiré, ainsi que le greffier.

Il résulte de l’instruction les faits suivants :

Dans les derniers mois de l’année 1889, la veuve Tresse et Stock, son neveu et son associé, éditeurs à Paris, ont édité et mis en vente, à Paris, un ouvrage portant le titre : Sous-Offs, roman militaire, dont Descaves est l’auteur.

L’information ouverte sur une plainte du ministre de la Guerre, du 16 décembre dernier, a relevé contre la veuve Tresse et Stock l’inculpation d’avoir ainsi édité et mis en vente un ouvrage contenant des injures à l’armée et des outrages aux bonnes mœurs, et contre Descaves l’inculpation de s’être rendu leur complice, en leur procurant sciemment le moyen de commettre ces délits ; la prévention a retenu principalement quarante-cinq chefs d’accusation à l’armée et sept chefs d’outrages aux bonnes mœurs présentant les caractères de ces délits et ci-dessous énumérés.

Le 9 janvier 1890, le juge d’instruction au tribunal de la Seine a ordonné la transmission des pièces au procureur général.

La Cour, après en avoir délibéré :

Considérant que des pièces et de l’instruction résultent des charges suffisantes contre : veuve Tresse et Stock (Pierre-Victor).

1° D’avoir, à Paris, depuis moins de trois mois, avant l’ouverture des poursuites, vendu ou mis en vente un livre intitulé : Sous-Offs, contenant :

Page 7. – Un passage commençant par ces mots : « Maintenant dans les wagons, un homme fait la quête », et finissant par ceux-ci : « l’idée vient de lui ».

Page 10. – Un passage commençant par ces mots : « L’homme hésite » et finissant par ceux-ci : « et cependant il y est entré, dans l’honneur ».

Page 11. – Un passage commençant par ces mots : « Avec l’autorité bouffonne » et finissant par ceux-ci : « C’est un soldat ».

Page 13. – Un passage commençant par ces mots : « De la viande à la vérité », et finissant par ceux-ci : « d’un dix-huit marmites abject ».

Page 16. – Un passage commençant par ces mots : « L’hostilité de la chambrée » et finissant par ceux-ci : « s’étaient fait camper ».

Page 19. – Un passage commençant par ces mots : « Les officiers » et finissant par ceux-ci : « quand l’officier est une rosse ».

Page 22. – Un passage commençant par ces mots : « On s’y mire complaisamment » et finissant par ceux-ci : « les vénéneuses saloperies de l’autorité champignonnent ».

Page 37. – Un passage commençant par ces mots : « Cette question » et finissant par ceux-ci : « avec les clés de la geôle au bout ».

Page 40. – Un passage commençant par ces mots : « C’étaient pour la plupart » et finissant par ceux-ci : « avec la pointe de leur couteau ».

Page 45. – Le passage suivant : « Cette grande garce en uniforme » et un passage commençant par ces mots : « Tel le logis » et finissant par ceux-ci : « d’une tête ».

Page 46. – Un passage commençant par ces mots : « Le sous-lieutenant, c’est Lormelin » et finissant par ceux-ci : « C’est là dedans qu’on fera la soupe ».

Page 48. – Un passage commençant par ces mots : « Rupert, un mauvais bougre », et finissant par ceux-ci : « les grades inférieurs ».

Pages 59 à 61. – Un passage commençant par ces mots : « Vaubourgeix, n’est-ce pas ? » et finissant par ceux-ci : « Si nous allons au Tonkin avec ça ».

Pages 62 et 63. – Un passage commençant par ces mots : « Il entendait que le caporal-fourrier » et finissant par ceux-ci : « que détournaient les cuisiniers ».

Page 66. – Un passage commençant par ces mots : « Puis il descendit » et finissant par ceux-ci : « l’uniforme, le métier ».

Page 68. – Le passage suivant : « et elle travaille pour moi ».

Page 70. – Un passage commençant par ces mots : « Il ne fit qu’une courte pause » et finissant par ceux-ci : « il se démontait anatomiquement ».

Pages 79 et 80. – Un passage commençant par ces mots : « Il s’approcha de son lit » et finissant par ceux-ci : « je lui ai foutu une venette ».

Page 100. – Un passage commençant par ces mots : « Couchez donc, » et finissant par ceux-ci : « Madame Fanny, les petits fourriers couchent ».

Pages 101 et 102. – Un passage commençant par ces mots : « Comme il se fronçait » et finissant par ceux-ci : « Bah ! on s’arrange toujours ».

Page 104. – Un passage commençant par ces mots : « Deux prostitutions se partageaient le soldat, » et finissant par ceux-ci : « Le crépuscule du trimage ».

Pages 108 et 109. – Un passage commençant par ces mots : « Fille et soldat », et finissant par ceux-ci : « sous la tolérance universelle des grands patrons ».

Page 122. – Un passage commençant par ces mots : « Autour d’eux la boue montait, » et finissant par ceux-ci : « et empochait la différence ».

Pages 136 à 139. – Un passage commençant par ces mots : « C’était Blanc » et finissant par ceux-ci : « par intérêt ».

Page 146. – Le passage suivant : « Tétrelle, lui, regrettait surtout le rabiau, les fructueux tours de distribution, ce tran-tran de vol si commode ».

Page 149. – Un passage commençant par ces mots : « Il était temps décidément. » et finissant par ceux-ci : « gonflées de vin prêt à gicler ».

Page 152. – Un passage commençant par ces mots : « Ah ! du galon, » et finissant par ceux-ci : « à sa permutation ».

Pages 157. – Un passage commençant par ces mots : « C’est la voix du capitaine Chapelin, » et finissant par ceux-ci : « et des tracasseries sans nom ».

Page 172. – Un passage commençant par ces mots : « Cette supériorité reconnue » et finissant par ceux-ci : « et de décent ».

Page 102. – Un passage commençant par ces mots : « Il disparut » et finissant par ceux-ci : « sur les achats ».

Pages 247 à 252. – Un passage, commençant par ces mots : « Le 25 août arrivèrent les réservistes, » et finissant par ceux-ci : « disaient les officiers ».

Page 278. – Le passage suivant : « La démocratique revanche du condamné à quatre ans de caserne sur le privilégié, du stipendiaire sur le fils de famille pensionné grassement ».

Page 304. – Un passage commençant par ces mots : « Ce Kuhn, retenu en Algérie, » et finissant par ceux-ci : « son changement de corps ».

Page 319. – Un passage commençant par ces mots : « Mais pour les comptables » et finissant par ceux-ci : « pendant les manœuvres ».

Page 332. – Un passage commençant par ces mots : « Celui-là était déjà plus carré » et finissant par ceux-ci : « était inférieure ».

Pages 362 et 363. – Un passage commençant par ces mots : « D’aucuns rapiéçaient les vieilles culottes » et finissant par ceux-ci : « en dépit des punitions promises aux tortionnaires ».

Pages 370 et 371. – Un passage commençant par ces mots : « Depuis quelque temps déjà » et finissant par ceux-ci : « des Grands Jours ».

Pages 372 à 375. – Un passage commençant par ces mots : « Du gradé qui les faisait manœuvrer » et finissant par ceux-ci : « je suis foutu ».

Page 376. – Un passage commençant par ces mots : « Tétrelle et Favières » et finissant par ceux-ci : « du péculat ».

Pages 426 à 430. – Un passage commençant par ces mots : « Ses six cents francs de prime » et finissant par ceux-ci : « dans la gamelle du soldat ».

Pages 430 et 431. – Un passage commençant par ces mots : « Incurie, négligence, » et finissant par ceux-ci : « sur leurs attributions ».

Page 444. – Un passage commençant par ces mots : « Alors, rien de changé, » et finissant par ceux-ci : « Oui, mais ils ont la main moins lourde ».

Pages 445 à 447. – « Un passage commençant par ces mots : « Cependant, des sous-officiers » et finissant par ceux-ci : « en famille, sans pain ».

Pages 454 et 455. – Un passage commençant par ces mots : « Vraiment, il leur donnait » et finissant par ceux-ci : « Cette abnégation-là ».

Pages 469 à 471. – Un passage commençant par ces mots : « Il hésite aux carrefours » et finissant par ceux-ci : « Dont un cauchemar de quatre années l’avait exilé ».

Et d’avoir ainsi publiquement injurié l’armée.

Contre Descaves (Lucien-Alexandre) :

De s’être, dans les mêmes circonstances et de lieu et de temps, rendu complice desdites injures envers l’armée, commises par la veuve Tresse et par Stock, en fournissant à ceux-ci le moyen qui a servi à les commettre, sachant qu’ils devaient y servir.

2 °Contre : Veuve Tresse ;

Stock (Pierre-Victor) :

D’avoir, dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, commis le délit d’outrages aux bonnes mœurs par la vente, distribution, la mise en vente ou l’exposition dans les lieux publics du livre intitulé : Sous-Offs, contenant :

Page 16. – Un passage commençant par ces mots : « On a donné l’obligatoire baiser », finissant par ceux-ci : « Le viol de la patience ».

Page 48. – Un passage commençant par ces mots : « Tu te rappelles l’histoire » et finissant par ceux-ci : « Quelque chose d’indien dans leur cas ».

Page 54. – Un passage commençant par ces mots : « Favières était tombé sur le dos » et finissant par ceux-ci : « s’escrimait honnêtement ».

Page 63. – Un passage commençant par ces mots : « Mais Petit-Mangin avait trouvé un jeu plus neuf » et finissant par ceux-ci : « les garennes axillaires ».

Page 92. – Un passage commençant par ces mots : « Aucun choix n’était possible » et finissant par ceux-ci : « l’indulgent accès d’un praticable estuaire ».

Pages 132 à 135. – Un passage commençant par ces mots : « Généreuse est en haut, » et finissant par ceux-ci : « pendant que le plafond aréné les emmurait ».

Pages 140 et 141. – Un passage commençant par ces mots : « Tu pourrais bien, comme autrefois, rester un peu » et finissant par ceux-ci : « et avec des grâces de jeune chat devant sa mère assoupie, jouait ».

Contre Descaves (Lucien-Alexandre) :

De s’être, au même lieu et à la même époque, rendu complice du délit d’outrages aux bonnes mœurs en procurant à la veuve Tresse et à Stock le moyen qui a servi à le commettre, sachant qu’il devait y servir.

Délits prévus et punis par les articles 23, 33, 28, 42, 43, de la loi du 29 juillet 1881, 59 et 60 du Code pénal.

Vu également les articles 45 et 47 de la loi du 29 juillet 1881 ;

Ordonne la mise en prévention desdits : 1° veuve Tresse, née Anne Stock ; – 2° Stock (Pierre-Victor) ; – 3° Descaves (Lucien-Alexandre) ;

Et les renvoie devant la cour d’assises du département de la Seine pour y être jugés, conformément à la loi.

Ordonne que le présent arrêt sera exécuté à la diligence de M. le Procureur général.

Fait au Palais de Justice, à Paris, le vingt-quatre janvier mil huit cent quatre-vingt-dix, en la chambre du conseil, où étaient et siégeaient : MM. Try, président ; – Rouzé, Jacquemain, Aubert, Adam, conseillers, tous composant la chambre des mises en accusation et qui ont signé le présent arrêt. M. Horoch, greffier.

(Suivent les signatures du Président, des Conseillers et du Greffier sus-dénoncés.)

L’an mil huit cent quatre-vingt-dix,

Le vingt-huit janvier,

À la requête de M. le Procureur général près la cour d’appel de Paris, lequel fait élection de domicile en son parquet, sis dite ville, au Palais de Justice ;

J’ai, Charles-François-Gustave Geoffroy, huissier-audiencier à la Cour d’appel de Paris, demeurant même ville, au Palais de Justice, soussigné,

Signifié et laissé copie au nommé :

Stock (Pierre-Victor), éditeur, demeurant à Paris, galerie du Théâtre-Français, où je me suis transporté en parlant à Mme Tresse, ainsi déclaré,

De l’arrêt ci-dessus transcrit et d’autre part.

À ce que du contenu audit arrêt, le susnommé n’en ignore, et à même requête, aussi en parlant comme dessus, j’ai, huissier susdit et soussigné, donné assignation audit sieur Stock (Pierre-Victor)

À comparaître le samedi quinze mars mil huit cent quatre-vingt-dix, à onze heures et demie précises du matin, à l’audience de la cour d’assises de la Seine, séant au Palais de Justice, à Paris, pour voir statuer sur les préventions portées contre lui, ainsi qu’il est spécifié en l’arrêt à lui signifié avec celle des présentes ;

Voir également statuer sur toutes réquisitions se rapportant aux dites préventions et qui pourraient être faites par le Ministère public ;

Se voir, en outre, ledit susnommé, faire application par la Cour de toutes peines de droit et aussi condamner aux dépens ;

À ce que pareillement le susnommé n’en ignore, je lui ai, étant et parlant comme dessus, laissé la présente copie.

Coût : soixante-quinze centimes.

 

Réquisitoire de M. l’avocat général Rau[1]
 

MESSIEURS,

L’apparition du livre de M. Descaves a produit, on peut le dire, dans le public une émotion considérable. Pourquoi ? Parce que, dans cette œuvre, l’auteur prétend donner le portrait fidèle de l’armée, le tableau exact de sa vie. Or, quel est ce portrait ? quel est ce tableau ? Sont-ils rassurants pour notre patriotisme ? Allons donc ! Un jeune, comme M. Descaves, préfère mille fois représenter l’armée française comme une armée sans honneur, animée des instincts les plus vils, et cet édifice sur lequel s’élève l’avenir de la patrie, il en a préféré faire une masure pourrie et vermoulue.

Aussi les protestations s’élevèrent bientôt contre ce libelle infâme. Des sous-officiers envoyèrent à M. Descaves des cartels, et l’autorité dut intervenir. M. le ministre de la Guerre porta donc plainte, et c’est lui, Messieurs, qui vous demande de flétrir un livre outrageant pour chaque soldat, je veux dire pour chaque citoyen.

Sans doute, les accusés sont honorables, mais ils n’en sont pas moins des malfaiteurs de la plume, guidés par un seul désir de réclame et par un intérêt mercantile.

Mais arrivons au livre en question. Quelle est la pensée de l’auteur ?

Elle s’étale entière dans la dédicace apposée en tête du volume.

« À TOUS CEUX

« Dont la Patrie, prend le sang, non pour le verser, mais pour le soumettre, dans l’obscure paix des chais militaires, aux tares du mouillage et de la sophistication, je dédie ces analyses de laboratoire. »

Dans cette dédicace, je trouve deux choses :

1° Accusation contre la patrie de sophistiquer l’âme de ceux à qui elle impose le service militaire en temps de paix. Cela c’est l’idée dominante de tout le livre.

2° La définition de l’œuvre. Ce n’est pas un roman, c’est une analyse scientifique. C’est donc la vérité qu’il dit apporter au lecteur.

De la dédicace, M. l’avocat général passe alors à l’avant-propos intitulé « Chrysalide ».

La chrysalide c’est, dit-il, le conscrit rendu mûr pour le galon après des transformations successives. Arrivé pur, il est à l’état d’abjection nécessaire pour mériter les galons.

Ce conscrit, que voit-il, à peine en wagon ? Il voit ceci :

« Dans les wagons, un homme fait la quête. – Pour le sergent, voyons, il a été gentil. – L’aumône tombe.

« — Il n’acceptera pas, dit quelqu’un.

« — Mais si, l’idée vient de lui. »

Ce conscrit, à la première nuit de la chambrée, que voit-il ? Ceci : un ancien soldat fouiller les poches des vêtements déposés sur les lits ! Criera-t-il ? – Non.

« Il se taira.

« L’uniforme que vous aurez l’honneur de porter. – Il se rappelle qu’on lui a dit cela, il se sent lâche… Et cependant il y est entré dans l’honneur. »

Et le premier habit qu’on lui donne ? – Il a, dans cet habit « l’autorité bouffonne d’un scieur de long tombé dans le madapolam. Le paquet s’en va, ficelé. C’est un soldat ».

Et le premier galon, qu’est-ce ? Écoutez :

« On se mire complaisamment d’un regard qui s’arrête à la manche, aux deux larges bandes rouges parafant la suprême abdication de la conscience. Mais on a vingt-deux sous par prêt et le droit de punir. Le galonnat a développé les germes naturels et, très intimement, les vénéneuses saloperies de l’autorité champignonnent ! »

Voilà pour l’avant-propos. Quant au roman, il se divise en trois parties : Dieppe, le Havre, Paris. Partout, conduisant l’homme de la caserne au lupanar et réciproquement, il n’a qu’un but : dénigrer et mépriser. Pour l’accusé, tout soldat est un Favières, tout adjudant est vil. Rupert est « un mauvais bougre illettré » ; Boisguillaume a « un trou sous le nez » ; Laprévotte est un pédéraste ; les sergents-majors sont « des brutes domestiquées qui devraient porter leurs galons sur leurs chaussettes et leurs manches de chemise » ; Montsarrat est « un fils de maison »… dont les volets sont fermés. C’est « une grande garce en uniforme » qui se fait entretenir par une fille et qui collectionne dans des malles diverses tout ce qu’il en reçoit. Petit-Mangin est « un joli garçon blond, à longues moustaches, l’air insolent et rosse, puant aussi les fards avariés, mais, au rebours de Montsarrat, d’une saleté de dessous incurable », qui déposera, plus tard, ses ordures dans la gamelle du soldat et finira, lui aussi, par se faire entretenir. Boisguillaume est un besogneux, mais il est honnête homme, aussi l’auteur en fait-il une victime de l’État.

Les enfants de troupes ne sont pas mieux traités. La vie militaire leur inculque bien vite des vices orduriers.

Sont-ils du moins courageux, les soldats de M. Descaves ? – Non. Un jour, en effet, on parle d’aller au Tonkin ; un seul sous-officier se fait inscrire : l’adjudant Rupert.

« — Parce qu’il sait qu’on ne le prendra pas, avec sa maladie.

« — Oui, mais vis-à-vis des chefs, c’est adroit.

« — C’est drôle, notait Favières, chez le soldat les sentiments habitent les parties basses. L’âme se répartit, dans la culotte, entre la poche, la brayette et le fond ! »

On parle d’envoyer deux soldats ? M. Descaves va vous dire leur moyen pour échapper au départ.

« Le soir même, ils découchèrent. Quelques jours après, ils entraient à l’infirmerie. Et dans le dos du major, répondant au questionnaire du cahier de visite médical, ils murmuraient en se reculottant : « Allons ! il y a encore un bon Dieu !… si nous allons au Tonkin avec ça !… »

Armée de lâches, l’armée de l’accusé est aussi une armée de voleurs. C’est également une armée d’hommes pourris, dévorés par la vermine.

À Dieppe, quelles femmes connaissent le sergent Favières et son camarade de chambre ? La mère et la fille, tandis qu’un troisième exploite une pensionnaire d’une maison de tolérance ! Et c’est au sortir de ces bouges que Favières comprend ce qu’est la vie militaire !

« La vie militaire, enfermée entre le 44 et la caserne, trahit un nouvel aspect, en une vision nette et précise.

« Deux prostitutions se partageaient le soldat, régulièrement, sans relâche. La maison se couchait quand s’éveillait le quartier : l’alternance des services était combinée à souhait pour l’hygiène et la récréation du serviteur de l’irréfragable partie. Une édilité complaisante avait même encouragé le voisinage des deux collèges, les jugeant incomplets l’un sans l’autre, les rapprochant, rêvant une contiguïté d’édifices plus parfaite, comme si l’annexe et le corps principal n’étaient pas suffisamment reliés par un pont de corvées communes, de végétation fraternelle, d’imbécillité harmonique. Le même clairon chantait pour tous ; seulement, l’extinction des feux signifiait au 44 : réveil, et la diane y marquait le crépuscule du trimage… »

Et la comparaison entre le soldat et la prostituée se poursuit dans tout le cours du volume.

« Fille et soldat, – frère et sœur, nés de la même prostitution… Qu’une marche de 40 kilomètres assomme l’un, ou que des exigences arbitraires épuisent l’autre, la corvée est la même, et tout semblable le désœuvrement bovin qui suit ces inutiles déperditions de forces ! Le gros numéro, nous l’avons sur le képi, voilà tout.

« En somme, de quelque façon qu’on envisage les rapports du soldat et de la fille, leur bonne intelligence est faite de sympathies, de lâcheté invertébrée, d’unisson matériel et moral en qui réside toute consolation.

« Tous les efforts tendent à jeter bas la mince cloison qui sépare les deux bâtiments, à ne plus faire qu’un seul métier, une même corvée, sous la tolérance universelle des Grands-Patrons ! »

Voilà pour Dieppe, messieurs les jurés.

Arrivons au Havre.

M. Descaves y rencontre quelques réengagés. Ce sont « des brutes » ; l’un rengage pour payer les dettes d’une fille, l’autre par lâcheté, pour fuir la vie civile.

Le capitaine ne vaut pas mieux au Havre qu’à Dieppe. C’est Chapelin, « un inculte voyou en qui alternent l’arrogance du cocher de maître et la familiarité du palefrenier. Arrivé à l’ancienneté, Chapelin, d’une ânerie replète, avouait qu’il se servait des théories pour éteindre sa bougie, allumer sa pipe, etc… Il n’avait pas même la discrétion de l’et cætera ! »

Tout ce qui touche à l’armée, M. Descaves le salit. Voyez le duel. Un des deux combattants qu’il met en scène a peur, et l’un des officiers présents doit le rassurer en lui disant : « Voyons, c’est une plaisanterie ! vous êtes d’accord sur la blessure et sur le blessé ; que craignez-vous ? »

Quant aux réservistes arrivant au Havre, rassurez-vous, messieurs les jurés. Ils seront reçus comme les réservistes arrivant à Dieppe. La haine du civil, son exploitation par le militaire, ce sont encore les traits marquants de la réception qui leur est faite.

Enfin, le régiment revient à Paris.

Cette fois, après les horreurs de la caserne, nous allons voir les tortures des grandes manœuvres, les trafics de l’École militaire, avec les fournisseurs de l’armée, l’arrivée des jeunes recrues, l’ignorance des pharmaciens et des chirurgiens militaires. Écoutez, à ce dernier point de vue :

« Depuis quelque temps, d’ailleurs, le 167e était fort éprouvé. Une série. Un autre soldat, sujet médiocre, mais réellement indisposé, se présentait huit jours consécutifs à la visite du médecin-major qui refusait de le reconnaître malade, d’abord, puis cessait même de l’examiner, sur la foi des rapports signalant l’homme comme un « fricoteur ». Son obstination lui attirait régulièrement quatre jours de salle de police. – Nous verrons bien qui de nous deux se lassera le premier, disait le capitaine. Ce fut le soldat. Un matin, ses compagnons de « boîte » le trouvèrent mort entre eux.

« Un in-folio ne suffirait pas, si l’on voulait établir la statistique de tous ceux qu’ont tués ou estropiés la médecine et la chirurgie militaires. Il y a le faiseur de héros comme il y a la faiseuse d’anges. »

Plus loin, c’est un fantassin qui menace son sergent d’un coup de baïonnette ; et, naturellement, c’est le sergent qui a tort.

Autre part, c’est une fille qui quête pour les funérailles d’une camarade, et les soldats, moins généreux que les prostituées, se contentent d’écrire des ordures sur la liste de souscription ! Etc., etc., etc…

Voilà l’œuvre ! un pareil livre se condamne lui-même. Voudra-t-on l’excuser ? La délicatesse et le patriotisme des honorables défenseurs s’y refuseraient. Dira-t-on que, respectueux de l’armée, M. Descaves n’a voulu que dénigrer les sous-officiers ? Dira-t-on que son seul but a été d’appeler l’attention de l’administration supérieure sur certains abus et que, pour y mieux réussir, il a dû forcer la note ?

Ces abus, messieurs, sont de tous les temps et de toutes les armées. Et puis, M. Descaves indique-t-il quelque part le remède aux abus ? Non, il s’en garde bien, et, pour faire du bruit, pour rapporter de l’argent, son livre s’est fait l’écho des rancunes et des plaintes de tous les mauvais soldats.

Messieurs, ne l’oubliez pas. Ce n’est pas le parquet qui poursuit, c’est M. le ministre de la Guerre.

Du côté de la défense, que vous dira-t-on ? Que c’est une œuvre littéraire ? Que d’autres livres ont signalé les abus existant dans l’armée ? – Vous vous demanderez, messieurs, si, sous couleur d’œuvre littéraire, on peut injurier notre armée, cracher sur notre drapeau et dire que nos soldats, vos fils, portent un gros numéro sur leur schako. Vous vous rappellerez enfin que le livre de M. Descaves a réjoui certaines gens et que la Gazette de Berlin déclare y voir la preuve de notre lassitude à l’endroit du régime militaire.

Vous ne direz pas, avec ce journal étranger, que nous avons assez du service militaire, et vous voudrez, par votre verdict, faire respecter une armée dont vos fils font partie !

 

Plaidoirie de Me Tézenas.

 

MESSIEURS DE LA COUR,

MESSIEURS LES JURÉS.

En écoutant M. l’avocat général, je me préparais à le féliciter. J’entendais son réquisitoire si nourri, si saisissant, si éloquent ; je le voyais arriver presque à la dernière phrase sans avoir parlé de l’Allemagne. J’étais étonné. J’avais raison de l’être.

Voulez-vous me permettre de faire une bonne fois justice de ce genre d’argumentation ? Il est véritablement trop facile de prendre un livre fait de bonne foi, je vous le démontrerai tout à l’heure, – un livre sérieux, personne n’en doute, – il est trop facile de le parcourir, de vous en lire successivement une vingtaine de passages triés sur le volet, d’accompagner chacun de ces passages de je ne sais quelles réflexions qui sont bien loin de l’esprit de son auteur ; et puis de fermer le livre avec un mouvement d’indignation en s’écriant : Voilà l’œuvre ! Elle est faite tout entière pour insulter l’armée et nos sous-officiers !

Et comme on se rend compte qu’un pareil système n’est pas fait pour vous convaincre, on veut trouver autre chose, et alors, c’est à Berlin qu’on ne craint pas d’aller chercher des arguments ! Il faut que nous en finissions, une fois pour toutes, avec cet ordre d’idées.

Je demande que nous redressions enfin la tête, que nous nous occupions de nos affaires intérieures comme de nos affaires extérieures, sans avoir les yeux sans cesse fixés sur l’autre côté de la frontière.

Ah ! s’il a été pour notre malheur des heures où nous n’avions pas le droit d’agir dans la plénitude de notre indépendance, grâce à Dieu, ces heures-là sont passées.

Ce n’est pas que je vienne prendre ici une attitude de provocation qui n’est dans l’esprit d’aucun de nous. Seulement, je ne comprends pas qu’un magistrat français, occupant le siège élevé que vous occupez, monsieur l’avocat général, avec le talent que nous vous connaissons tous, essaie de se servir d’arguments comme ceux-là, pour arracher au jury une condamnation qu’il sait bien n’être ni dans les entrailles de l’affaire, ni justifiée par l’œuvre que vous poursuivez.

Eh bien ! voyons donc ce que l’on dit en Allemagne. Vous en parlez bien à votre aise, monsieur l’avocat général ; j’ai ici, dans mon dossier, moi aussi, des journaux allemands ; j’en ai beaucoup. Vous ne paraissez pas les avoir lus. Savez-vous ce qu’ils disent à propos du livre de Descaves ? Ils s’étonnent de quelques articles publiés dans la presse française où on se préoccupait de ce que pensait l’Allemagne, et les journaux que j’ai là disent : « Il est bizarre que vingt ans après les événements de 1870, vous, Français, ce soit encore vers nous, Allemands, que toujours vous tourniez les yeux pour avoir une opinion, pour avoir un sentiment en matière militaire. »

De quel droit nos voisins, que vous qualifiez d’ennemis, – le mot est bien gros dans votre bouche, monsieur l’avocat général, – viendraient-ils s’occuper de ce qui se passe chez nous, dans notre armée, alors qu’il est de notoriété publique, alors que tout le monde sait, alors qu’il est prouvé par les débats récents du Reichstag, que les abus, que les vices flagellés par Descaves dans son roman existent à un degré bien supérieur dans l’armée allemande ?

Je suis convaincu que, si M. l’avocat général l’a oublié, vous ne l’avez pas oublié, vous !

Pour ne prendre que les faits les plus récents il n’est pas un d’entre nous qui ne se rappelle qu’il y a quelques mois, le Parlement allemand, saisi de la question par la presse allemande, avait à s’occuper des brutalités odieuses, des mauvais traitements sans nom, que les sous-officiers faisaient endurer à leurs hommes, et plus spécialement aux instituteurs temporairement incorporés.

Eh bien ! dans ce pays, puisqu’il vous a plu de vous occuper de ses opinions, savez-vous ce qu’on fait ?

Lorsqu’un homme de bonne foi, qui a le droit, même dans une monarchie comme celle-là, de dire son opinion au public, lorsqu’un homme de lettres, un journaliste, un député signale des abus, comme ceux qu’a signalés Descaves, on ne lui fait pas un procès. C’est le Parlement qui s’en empare et les redresse.

Voilà ce qu’on fait en Allemagne.

Vous devez vous en souvenir. À une époque bien voisine, le Berliner Tageblatt a mené une longue campagne pour montrer les vices épouvantables qui s’étaient glissés dans l’institution des sous-officiers allemands, pour montrer leur vénalité, pour dévoiler les mauvais traitements qu’ils infligeaient aux soldats. A-t-on poursuivi le Berliner Tageblatt ?

Non, messieurs, l’autorité militaire n’a retenu ses révélations que pour accomplir l’œuvre de réparation qu’elles commandaient.

Voilà ce qu’on fait en Allemagne, et voilà ce que nous ne savons pas faire en France !

J’aurais fini sur ce point si je pouvais ne pas parler pour achever de répondre au dernier argument de M. l’avocat général, d’un article de la Gazette nationale, qui dit que, si le livre de M. Descaves a signalé quelques abus qui existent, quelques vices que l’on a pu relever dans l’armée française, « cela ne touche en aucune façon à la valeur combative de cette armée ».

Voilà ce que pensent, voilà ce que disent ceux que vous appelez nos ennemis.

Ce n’est pas notre faute si on s’est occupé du livre en Allemagne. D’accord avec son éditeur, un commerçant, qui avait cependant le légitime souci de ses intérêts matériels, M. Descaves a refusé d’accorder aux traducteurs allemands le droit de faire passer cette œuvre éminemment française, vous le verrez, dans leur langue. Ils ont dû, jusqu’ici, pour la commenter, la lire dans la version française[2].

Je n’insiste pas et j’aborde ce qui est véritablement mon sujet.

Qu’est-ce que M. Descaves ?

C’est un jeune homme d’une excellente famille, mi-partie bourgeoise, mi-partie artistique ; son père est un graveur très distingué.

Il a eu avec précocité la passion des lettres et il l’a manifestée un jour, sans autre appui que son talent, sans réclame, simplement. Il avait 20 ans lorsqu’il fit paraître son premier roman, le Calvaire d’Héloïse Pajadou, livre très remarqué et dans lequel on relevait des qualités d’observation et une puissance d’analyse assez rares chez un débutant de cet âge.

Une vieille rate ratifia, l’année suivante, ces promesses de talent.

Mais le service militaire ne tardait pas à le prendre en 1882, Descaves ayant renoncé au bénéfice du volontariat pour exonérer son frère cadet. C’est donc presque un soldat volontaire que vous avez devant vous.

Au régiment, il ne se décourage pas, et, pendant quatre années de service et de service actif, il écrit son deuxième roman, appelé La Teigne, livre un peu dur, d’une conception brutale et consciencieuse, superbement implacable dans la logique de ses caractères. Il y avait là d’autant plus un véritable tour de force que la vie de caserne laisse peu de loisirs aux soldats de notre armée, et cependant ce livre, il l’a récrit trois fois sans que son service militaire en souffrît. Ce fut un excellent soldat. J’ai la copie de son feuillet de punitions. En quatre ans de service effectif, sans un jour de bureau, sans un jour d’hôpital (car ce n’est pas un malade, un névrosé), je trouve seulement quatre jours de salle de police ainsi expliqués :

Il avait obtenu la permission d’aller à Paris pour assister à l’enterrement de sa mère. L’enterrement fut reculé d’un jour. Descaves, resté à Paris vingt-quatre heures de plus sans permission, fut puni de quatre jours de salle de police.

Puis, vingt jours de consigne pour les motifs suivants :

« Quatre jours, pour avoir fumé pendant la théorie qu’il était chargé de surveiller ;

« Quatre jours, pour insuffisance à la théorie pratique ;

« Quatre jours, pour négligence dans l’entretien de ses effets ;

« Quatre jours, pour n’avoir pas pris son sac à l’exercice sous prétexte qu’il avait besoin de réparations, ce qui était faux ;

« Quatre jours, enfin, pour n’avoir pas conservé une attitude militaire lorsqu’un officier lui adressait la parole. »

Et c’est tout !

La vérité, sans rien exagérer, c’est qu’au régiment, sa conduite a été absolument impeccable. Sergent, il l’a été au bout de la première année ; sergent-major dans le temps strict où il pouvait parvenir à ce grade.

Et tenez, je veux vous signaler un détail infime qu’il n’est pas sans utilité de relever ici.

Si quelques-uns d’entre vous ont lu le livre d’un bout à l’autre, ils ont remarqué un type des plus intéressants sur lequel nous reviendrons tout à l’heure, un type de paysan qui, par un travail acharné, traitant son esprit rebelle comme il traitait la terre, arrive de grade en grade jusqu’à celui de sergent-major, aidé par son fourrier qui se fait son éducateur.

Eh bien ! c’est Descaves qui a été l’éducateur de ce garçon, car ce type est emprunté à la vie réelle. Descaves a pris cet homme neuf, ignorant, illettré et qui, grâce à lui, est devenu l’un des sous-officiers les plus brillants et les plus méritants de notre armée.

Vous auriez pu croire que vous aviez devant vous je ne sais quel mauvais soldat qui n’a pas pu se plier à la discipline, qui a été sans cesse en état de révolte. Il n’en est rien. Vous n’oublierez pas ce fait, car il éclaire d’un jour singulier l’œuvre qu’a entreprise Descaves, l’esprit dans lequel il l’a conçue et le but qu’il s’est proposé.

Au sortir du régiment Descaves a repris bravement son œuvre. Il a écrit les Misères du sabre où il a révélé sans fiel, sans récrimination, avec une belle dignité un peu hautaine, et une fraternelle pitié pour ceux qui souffrent, les petites misères de la vie de caserne.

Mais ce n’était là qu’un premier essai, une première ébauche de son livre Sous-Offs, qui le hanta longtemps, car il a refusé naguère le grade d’officier de réserve qu’on lui offrait, afin d’être plus libre de dire toute sa pensée.

Il est revenu à Paris, où il vit de la façon la plus honorable, la plus estimable.

Il est chroniqueur ordinaire au Petit Moniteur. Il y fait deux chroniques par semaine sous le pseudonyme de Robinson.

C’est un laborieux, un consciencieux, un travailleur ! Marié, il habite une petite maison, là-bas, loin du bruit de Paris, à Montrouge, enfermé avec sa jeune femme qui lui sert de secrétaire. C’est là qu’il a fait l’œuvre qui représente le travail de ces trois dernières années. Et n’est-ce pas la note la plus favorable pour lui, qu’au cours des ardentes polémiques soulevées à la suite de l’apparition du livre, au milieu des attaques les plus violentes, tous ses adversaires aient rendu pleine et entière justice à sa parfaite honorabilité ?

Quant à la valeur littéraire de Sous-Offs, elle n’est contestée par personne.

Et peut-être même, s’il nous eût convenu de porter la discussion sur ce terrain, eût-il été intéressant de rechercher dans quelle mesure on peut poursuivre pour « injure à l’armée » par exemple, une œuvre, – documentaire il est vrai, – mais qui se présente au public sous la forme du roman, c’est-à-dire sous la forme d’une œuvre d’imagination, purement spéculative, œuvre où personne n’a le droit de se reconnaître, où personne n’a intérêt à se reconnaître.

Je ne sais pas jusqu’à quel point, dans ces conditions-là, on a le droit de poursuivre pour injures à l’armée, alors surtout qu’en fait, – et c’est là que je voulais en venir, – il se publie tous les jours contre l’armée, contre la magistrature, contre tous les corps constitués, les diffamations les plus odieuses.

Et tenez ! voulez-vous toucher immédiatement du doigt la différence entre une œuvre purement spéculative comme Sous-Offs, entre un roman, et ce que j’appellerais un pamphlet ?

Voici un article de quelques lignes seulement, dont vous allez être frappés. Il a paru dans un journal de Paris à la date du 15 décembre 1889 :

« La Prusse rira du livre de M. Descaves, comme elle rit de tout ce qui se passe, se dit ou s’écrit chez nous. Elle rit de notre armée, parce que cette armée, à de fort honorables exceptions près, est pourrie COMME LE RESTE de la nation, de cette nation dont elle est l’image exacte, puisque aujourd’hui tout le monde est soldat ; il est vrai un mauvais soldat, soldat de pacotille, mais enfin soldat par l’uniforme, sinon par le cœur et les traditions.

 

*   *   *

 

« À la caserne, comme en ville, on ne s’occupe guère que de la vie matérielle. Les sous-officiers et aussi les officiers s’inquiètent de leur ventre, mais fort peu des intérêts généraux de l’armée, et pas du tout des intérêts politiques de leur pays. En ce moment la question qui les émeut le plus est celle des retraites proportionnelles, grâce auxquelles ils pourront se défiler du rang. Les bons comme les mauvais n’ont qu’une pensée : tirer au large ; les bons parce qu’on les tient à l’index et qu’ils n’obtiennent pas l’avancement qu’ils méritent, les autres parce qu’ils n’ont plus le goût du métier et qu’ils préfèrent toucher 2,000 francs par an à ne rien faire plutôt que d’en gagner 4,000 en s’exposant aux chances d’une guerre ou même aux fatigues des manœuvres habituelles.

« Un seul fait prouve jusqu’à quel point la République telle que les Jacobins l’ont comprise a tué l’esprit militaire dans notre armée. Sur plusieurs milliers de chefs de bataillon ou d’escadrons de la ligne ou de la territoriale que possède la France, deux seulement ont demandé à faire campagne au Tonkin ! »

Et l’article se termine par ces mots :

 

« L’ARMÉE CHEZ NOUS EST POURRIE COMME LE RESTE. »

 

C’est en grandes capitales et c’est signé d’un ancien commandant de notre armée, le commandant Blanc.

Je n’incrimine personne. Mais n’était-il pas utile de vous montrer par un seul exemple (vous savez si j’en pourrais prendre d’autres), que tous les jours, dans la presse de tous les partis, avec la liberté poussée jusqu’à la licence, je le reconnais, dont on y jouit aujourd’hui, on publie contre ce que nous respectons tous, les pamphlets les plus épouvantables, et vous ne les poursuivez pas !

Le ministère public laisse dire dans un journal qui tombe dans les mains de tout le monde, qui coûte un sou, qui peut circuler dans les casernes, tomber aux mains des soldats, que l’armée est pourrie comme le reste de la nation ; il laisse insulter nos officiers généraux, il laisse dire que dans toute l’armée française il s’est à peine trouvé un officier pour aller au Tonkin !

Et, lorsque avec un langage autrement tempéré, lorsque dans un esprit tout différent, dans un but éminemment louable, dans une œuvre étudiée, résultat d’un travail acharné, d’observations incessantes, un homme veut utilement, loyalement, honnêtement faire toucher du doigt certaines plaies, le ministère public réserve pour cet homme-là toutes ses sévérités, toutes ses foudres, et vient vous demander contre lui une condamnation exemplaire !

Est-ce juste ? Non. Il me suffirait de montrer qu’on peut publier impunément ce que je viens de vous lire, et moralement vous n’auriez pas le droit de condamner.

Mais je passe. Ce n’est pas une question littéraire qui s’agite ici, n’en déplaise à M. l’avocat général. Je n’ai pas à prouver la valeur du livre à ce point de vue.

J’ai à démontrer que c’est non seulement un livre de talent, mais l’œuvre d’une implacable conscience, d’une philosophie très haute et d’une saisissante et rude moralité.

M. Descaves a vu ce qu’il a écrit à travers son tempérament d’artiste, dans la révolte de sa délicatesse et de son goût, dans le haut-le-cœur de sa fierté patriotique ; il nous a montré ce qu’il a vu avec la franchise un peu brutale de son art. Que voulez-vous ? c’est un triste, et beaucoup de jeunes gens de sa génération sont des tristes !

Parmi les hommes de son âge, parmi ceux qui sont entrés dans la vie vers l’époque de 1870-71, vous n’êtes pas sans remarquer qu’une morosité se répand dans toutes leurs œuvres. Prenez celles de la jeune génération, vous n’y trouverez rien de gai, de fou, de turbulent ; on dirait qu’ils ont reçu, au sortir de l’enfance, je ne sais quelle impression néfaste dont ils ne savent pas s’affranchir.

Voilà pourquoi Descaves a fait une œuvre qui, comme les autres, est triste, et je n’imagine pas que ce soit pour cela que l’on vous demandera de le poursuivre et de le condamner.

Ce qu’il faut remarquer, c’est que sous l’ironie terrible, on devine, on touche du doigt le regret d’une illusion perdue. On sent un frisson, une pitié attendrie pour tous ceux qui souffrent au régiment. S’il est impitoyable, c’est qu’il avait rêvé autre chose, c’est qu’il voulait saine et pure l’armée qu’il voit en proie à toutes sortes de maladies latentes. Et si je ne craignais d’aller au bout de ma pensée, je vous le montrerais volontiers comme un optimiste désillusionné.

Mais enfin ce n’est pas du caractère personnel ou littéraire de Descaves qu’il s’agit. La question est celle-ci : Descaves a-t-il été sincère ? a-t-il été de bonne foi ? a-t-il voulu corriger des abus préjudiciables à l’honneur, à la sécurité du pays ? a-t-il voulu faire en même temps une œuvre d’art, – chose permise, puisqu’il était romancier ? – ou bien a-t-il poursuivi une spéculation ou la satisfaction d’une rancune personnelle ?

Toute la question est là.

Vous vous perdez, monsieur l’avocat général, dans la lecture et l’appréciation d’une quantité de passages découpés au hasard des ciseaux. Ce que vous aviez à faire, votre tâche, c’était de démêler au milieu de tout cela quelle a été l’intention, quel a été le but de l’auteur.

Et j’ai le droit de vous dire que toute sa vie, son caractère, toute son œuvre littéraire, les amitiés et les estimes qui l’entourent et qui l’ont accompagné jusqu’au banc où il s’assied aujourd’hui, tout cela répond pour lui.

Il a vu, incontestablement. Il a révélé ce qu’il a vu. Il a dit des choses que personne n’avait dites, et il faut bien le constater, le bruit n’est si grand autour de son livre, que parce qu’il a mis le doigt sur une plaie vive.

Aujourd’hui, tout le monde fait partie de l’armée ; tous nous connaissons ces choses, mais personne n’avait eu le courage de leur donner le grand jour de la publicité.

C’est ici le cas de nous rappeler et de rappeler au ministère public le mot fameux : « Tu te fâches, donc tu as tort. »

Il est incontestable que, si le roman de Descaves avait été absolument fantaisiste, s’il avait été une fiction pure dans laquelle il lui aurait plu, par je ne sais quelle spéculation d’esprit, d’étudier une armée imaginaire, le livre n’aurait eu aucune espèce d’intérêt ; jamais on ne l’aurait lu, jamais il n’eût été l’objet de polémiques, jamais il n’eût été poursuivi par le Parquet.

Poussons plus loin le raisonnement : Si Descaves a dit vrai, s’il existe ou s’il a existé des sous-officiers tels que les deux ou trois sous-officiers dépeints dans le roman, je vous demande, messieurs, où, dans quel coin de votre conscience, vous trouverez le droit de le punir ?

De quel droit un homme de lettres, dont le rôle est éminemment utile dans une société démocratique, dans une société d’opinion comme la nôtre, de quel droit, s’il a vu dans les observations qu’il a faites des exceptions à vous signaler, s’il a vu une œuvre utile à faire, si à tort ou à raison il a cru faire justice, de quel droit l’empêcherions-nous de le faire ?

Et, à supposer que vous trouviez le livre mauvais dans ses résultats, que vous le trouviez dangereux, et je crois que vous ne le trouverez pas tel après les explications que j’aurai l’honneur de vous donner, à supposer même cela, vous devez l’acquitter si sa bonne foi est certaine, si l’intention n’est pas coupable. En réalité, toute la question est là.

J’ai entendu tout à l’heure le ministère public, avec étonnement, – je ne croyais pas qu’il placerait le débat sur ce terrain, – dire que Descaves, en écrivant Sous-Offs, avait voulu spéculer, faire œuvre d’argent…

M. l’avocat général. Et de renom littéraire !

Me Tézenas. M. l’avocat général n’oubliait qu’une seule chose : c’est que le contre-pied de son affirmation se trouvait dans un autre chapitre de son propre réquisitoire.

Il vous a appris que Descaves avait gagné quinze mille francs par la vente de son livre.

Mais savez-vous ce qu’il a mis de temps à le faire, ce livre ? Savez-vous ce qu’il représente de labeur quotidien, enfermé loin du monde ? quel travail constant de production de la pensée ?

Trois années !

Pendant trois années, il n’a pas fait autre chose ; pendant trois années il s’est attaché au livre que vous allez juger en quelques minutes.

Trois années ! quinze mille francs ! Voilà les deux termes de la spéculation. Descaves a donc gagné cinq mille francs par an avec Sous-Off !

Est-il possible de soutenir sérieusement que c’est une œuvre de spéculation, une œuvre de lucre ? Et le résultat de cette spéculation ne serait-il pas désastreux ?

Est-ce que Descaves, actif, jeune, plein de bonne volonté, s’appliquant au commerce, à l’industrie, n’était pas homme à gagner plus de cinq mille francs par an et cela avec infiniment moins de peine ?

Je réponds victorieusement, par la brutalité même du fait : non, l’œuvre n’est pas une œuvre de lucre, ce n’est pas une œuvre de spéculation.

Savez-vous combien, au moment des poursuites, le livre avait rapporté à son auteur ? Comme à ce moment-là il ne touchait que 0 fr. 35 centimes par volume, la vente ne lui avait rapporté que 1,750 francs.

Il me semble, messieurs les jurés, que, si j’étais à votre place, il y a une question que je me poserais tout d’abord.

Avant de savoir exactement ce qu’il y a dans ce roman, avant d’en peser les idées, je me demanderais quel peut être le danger d’un livre comme celui-là.

Lisez-le, Messieurs ; vous verrez qu’il ne quête ni le succès d’argent, ni le succès de scandale. Je vais plus loin ; ce livre n’appelle pas la foule, il l’écarte. Il se défend contre tout commerce vulgaire, contre toute admiration banale, par un style dont je ne veux pas médire, puisque c’est celui de mon client ; – mais, nous pouvons bien l’avouer ici, nous sommes entre nous, – par un style extrêmement difficile à lire et à comprendre, par un style précieux, compliqué, perfide même.

C’est un style qui n’est pas à la portée du vulgaire, de l’ignorant, de l’illettré, de l’homme du peuple, du soldat, mais qui est réservé à une très petite élite. Le livre est compact, inaccessible, avec ses 437 pages écrites dans ce style recherché, rempli d’aspérités, à tout homme qui n’est pas doué d’une très rare culture intellectuelle.

Il est évident qu’un livre comme celui-là ne peut pas présenter de danger.

Allez aux devantures des libraires ou sous les galeries de l’Odéon, vous verrez des livres de science dont le texte et les gravures révoltent la pudeur. Pourquoi n’empêche-t-on pas l’exposition et la vente de ces livres ? Pourquoi le lycéen curieux, la femme vicieuse ne les achètent-ils pas ? Parce que ces énormes in-octavos avec leurs planches d’anatomie ne sont ouverts qu’au savant.

Il en est de même, toutes proportions gardées, du livre de Descaves. Il n’est pas fait pour le médecin, pour l’anatomiste ; mais incontestablement il est fait pour une élite intellectuelle.

Lorsque Descaves a publié son livre, il était convaincu qu’il n’atteindrait pas plus de deux ou trois éditions. Il a fallu la publicité qu’ont donnée au livre l’instruction et les poursuites pour arriver au chiffre de 30,000 exemplaires.

Il en est bien autrement de ces quantités de petites brochures qui se vendent 10 centimes, qui circulent partout, qui se trouvent dans toutes les casernes, pour lesquelles elles sont plus spécialement faites, qu’on appelle Ramollot ou Ronchonnot.

Vous savez quel énorme développement a pris cette littérature particulière ; vous avez tous rencontré le matin l’ouvrier allant à son travail, lisant avidement la dernière brochure de Ramollot, la dernière livraison de Ronchonnot. Et le soldat qu’elles intéressent plus particulièrement, car il y trouve ridiculisés ses chefs immédiats, les achète et les lit, parce que, pour se les procurer, il lui suffit de prélever quelques sous sur son prêt et que le style et les idées de ces productions conviennent assez à la tournure de son esprit.

Qu’y trouve-t-on ?

On y trouve des choses grossières ou stupides, un parti pris de dénigrement contre tout ce qui a un grade. Nos officiers y sont dépeints sous les traits de maris trompés, de sots, d’ignorants. Tous les ridicules de Molière et quelques autres encore sont leur apanage exclusif.

Voilà ce qui peut faire du mal.

Ce n’est pas un ouvrage dont le soldat ne pourrait dépasser à la lecture la dixième page, dont le style le rebuterait dès la première ligne, dont il ne comprendrait ni la portée ni le sens.

Le danger, il est dans Ramollot, dans Ronchonnot, qui coûtent 10 centimes, et non dans un livre qui coûte 3 fr. 50. On a tort de laisser publier de telles brochures d’un effet désastreux sur le moral de l’armée. Rien de pareil n’est à craindre avec le livre de Descaves.

Reste à savoir si ce livre contient la vérité, si réellement tout ce qu’il dit, l’auteur l’a vu, si tout cela existe.

Eh bien ! je n’hésite pas un instant à répondre : Oui, tout est vrai.

Nous aurions pu vous lire une centaine de lettres reçues par Descaves, depuis la publication du livre, par M. Stock aussi, des lettres n’émanant pas du premier venu, portant les en-têtes commerciaux les plus connus et les plus honorables, reconnaissant la véracité des faits relatés dans le livre : on en a souffert, on a au régiment le fils de la maison qui en souffre et l’on voudrait que le cadet qui ira demain à la caserne n’en souffrît pas à son tour.

Il y a là, dans le dossier que je possède, et dont peut-être un jour on fera usage, des choses bien intéressantes, mais ce n’est pas l’heure de les produire au grand jour.

Permettez-moi de vous soumettre un seul de ces témoignages ; il émane d’un M. Lepaslier, directeur d’un journal de province, et qui, chose assez singulière, a fait son service dans le même régiment et en même temps que Descaves.

Descaves l’avait perdu de vue. Après avoir fait paraître Sous-Offs, il reçut de son ancien camarade de régiment une lettre fort aimable accompagnant un article que ce dernier venait de publier dans le Progrès de Cherbourg.

« … J’avais appris que l’auteur allait être poursuivi pour son livre courageux (je dis courageux) qui vient de faire tant de tapage. J’étais au 167e en même temps que M. Descaves. J’ai, pour ainsi dire, vécu sa vie et j’ai eu parfaitement connaissance d’une grande partie des faits cités, et bien connu aussi la plupart des héros du livre.

« … Pourquoi poursuit-on ? Est-ce parce que les faits cités sont supposés faux ? Tous ceux qui ont passé par un régiment savent que ce que dit M. Descaves est malheureusement la vérité.

« Est-ce parce que l’auteur a dévoilé des faits qu’on admet comme vrais ? Mais alors, qu’on veuille bien considérer que les Français se soumettent très volontiers au service militaire que la sécurité du pays exige, mais sont en droit aussi de demander à être traités en citoyens, et non en mercenaires comme jadis. Et, si le ministre veut absolument punir, que ce soit ceux qui commettent des délits et non ceux qui les dévoilent.

« De deux choses l’une : ou les sous-officiers font de l’arbitraire ou ils n’en font pas. Dans le premier cas, que le ministre prenne des mesures ; dans le second, s’ils agissent d’après un droit, qu’on réforme les règlements.

« Voici un exemple. Descaves raconte que les sous-officiers comptables surchauffent leurs bureaux au détriment des soldats qui grelottent dans leur chambrée. L’Avenir militaire fait observer que le fait est vrai, que la ration de chauffage des chambres est absolument insuffisante, puisque les sous-officiers ont le droit d’en garder la plus grande partie, attendu que, d’après les traités d’administration, ces rations sont surtout distribuées pour le chauffage des bureaux : donc les sous-officiers ne prennent que leur dû.

« Mais, en attendant, les soldats ont froid, qu’on fasse une répartition plus équitable ou qu’on augmente le combustible en faveur des chambrées. M. Descaves aurait-il seulement obtenu ce résultat que son livre serait amplement justifié. »

Nous sommes, messieurs, au dernier jour de la session et de votre magistrature temporaire ; vous avez assisté à beaucoup d’autres affaires. Lorsqu’on amenait à cette barre un témoin absolument honorable qui venait vous dire : « Oui, j’ai vu ! » votre conviction était faite soit pour, soit contre l’accusé. Eh bien ! que pensez-vous de la déposition que vous venez d’entendre ?

Ce n’est pas là un homme faisant des généralités. Il ne dit pas : « J’ai lieu de croire. » C’est un homme sincère qui vient déclarer : « Moi aussi, je dois faire cet acte de courage qu’a fait Descaves ! Je dois déposer sur tous les abus que j’ai vus, sans en excepter un seul ! »

Mais ce n’est pas tout. Voulez-vous un autre témoignage, devant lequel tout le monde ici va s’incliner ? C’est celui d’un ancien ministre de la Guerre, de M. le général du Barail.

Au cours des polémiques soulevées par le livre, il a été rencontré par un journaliste qui lui a parlé de Sous-Offs, et lui a demandé son opinion ; et le général du Barail, ancien général de division et ancien ministre de la Guerre, a déclaré que tout ce qui était signalé dans le livre était vrai.

Il a été plus loin : il a dit qu’il avait fait, lui, pendant son passage au ministère de la Guerre, tout ce qu’il avait pu pour déraciner ces abus et que sa vie tout entière avait été consacrée à lutter contre eux, et il s’exprimait ainsi :

« … Vous pouvez être assuré que s’il y a dans l’armée autant de sous-officiers voleurs que le prétend celui qui a fait ce livre, la faute en est aux colonels qui permettent à leurs hommes de sortir dans des tenues comme celle de ce maréchal des logis qui est là devant vous… »

Et plus loin :

« … Alors, le sous-officier vole ses hommes, d’abord pour s’acheter des bottines ; puis lorsque les vingt-huit jours arrivent, il ne leur distribue pas les indemnités de route, afin de pouvoir payer la selle anglaise qu’il a achetée à crédit… L’année suivante, il espère avoir un sabre de fantaisie.

« Croyez-moi, ce sont les officiers supérieurs qui causent tout le mal par leur manque de surveillance. Est-ce donc bien difficile d’être là quand on paye les hommes, de s’informer, par exemple, si on porte à leur compte les trois centimes qui leur sont alloués en Afrique comme gratification toutes les fois qu’ils sont en marche ? Et ne pourrait-on pas, de temps en temps, faire une enquête pour savoir si un réserviste ne déclare pas faussement avoir touché une indemnité qui, en réalité, ne lui a pas été remise, et dans ce cas, punir le réserviste pour tentative de corruption et le sous-officier pour prévarication ?

« En Afrique pour ma part, en moins d’un an, j’ai fait casser deux de mes sous-officiers et j’en ai fait passer un troisième devant le conseil de guerre.

« Les officiers ne sont coupables que de négligence, mais cette négligence devient un crime lorsqu’on songe que c’est le malheureux homme de troupe qui en supporte les conséquences.

« … De la discipline et plus de tripotages ! nous pouvons d’autant mieux convenir que ces tripotages existent qu’il suffira, je vous l’ai dit, d’un peu de surveillance pour qu’il n’y en ait plus traces. Les sous-officiers ne doivent pas vivre avec la perpétuelle crainte d’être dénoncés par les hommes qu’ils auront volés… Un soldat ne doit craindre que Dieu et son colonel… »

Que voulez-vous que je vous apporte de plus ? Allez-vous récuser ce témoin ? Le général du Barail vient dire : « Oui, c’est vrai, les abus qu’on signale existent. J’ai essayé de les extirper et je n’ai pas pu, mais j’ai fait de mon mieux, mon devoir, tout mon devoir. » Est-ce qu’en vous apportant cette déposition je ne fournis pas la preuve de la véracité du livre ?

Mais ce n’est pas tout. Nous avons fait un travail extrêmement curieux.

Vous allez voir jusqu’à quel point il est caractéristique.

Nous avons pris successivement chacun des passages incriminés, chacune des accusations, sans en excepter une seule, en commençant par la plus énorme, en finissant par la plus enfantine ; nous avons fait feuilleter les registres des conseils de guerre pendant ces trois derniers mois, et en regard de chaque accusation portée sur une colonne à gauche, nous avons épinglé à droite 3, 4, 5, 6, 7 jugements de conseils de guerre se rapportant à des faits absolument identiques.

Ce ne sont plus des appréciations émanant d’un journaliste, si honorable qu’il soit, ou d’un ancien ministre de la Guerre. Ce sont des constatations faites par les conseils de guerre eux-mêmes, après délibération et débat contradictoire. Eh bien ! chaque fait signalé par Descaves semble avoir été purement et simplement calqué sur les décisions des conseils de guerre ; vous trouveriez telles de ces décisions dont les motifs contiennent en substance tout l’ensemble même du livre de Descaves. Il y a là l’histoire d’un malheureux sous-officier, laquelle est l’histoire même de Tétrelle ou de tel autre personnage du livre dont j’oublie le nom. Vous pourriez faire le rapprochement complet d’un bout à l’autre avec l’acte d’accusation dressé contre nous.

M. l’avocat général parlait tout à l’heure de la question du recrutement des sous-officiers ; eh bien ! il y a une question que vous vous êtes tous posée à un moment donné.

Vous vous êtes demandé pourquoi nous éprouvions une telle difficulté à conserver nos sous-officiers ? pourquoi le législateur encombrait la Chambre et le Sénat de projets de loi qui n’aboutissent pas ? pourquoi nos meilleurs sous-officiers quittaient l’armée au bout de leur temps de service ?

Il y a des causes de ce fait qu’on ne s’occupe pas de rechercher. Lorsqu’un ancien militaire, ayant loyalement servi, mettant en œuvre l’instrument qu’il a entre les mains, le roman, vient dire : « J’ai peut-être découvert les causes de cette dégénération, j’ai cru comprendre pourquoi l’esprit militaire diminue. Ces causes, je les ai trouvées dans une observation quotidienne de quatre années ; je les soumets au public parce que moi, chétif, ce n’est que par la voie de la presse ou du roman que je puis le faire. » On l’accuse d’injure à l’armée, on lui reproche de n’avoir point adressé une plainte aux autorités compétentes ! Voyez-vous M. Descaves, sergent-major de réserve, allant trouver le ministre de la Guerre, et lui disant : « Monsieur le Ministre, j’ai à vous soumettre certains abus qui se commettent dans l’armée et je vais vous en indiquer le remède ! » Il n’eût même pas été reçu.

Il a fait ce qu’il devait faire.

J’entendais tout à l’heure M. l’avocat général dire bien imprudemment : « On trouve dans ce livre des choses véritablement scandaleuses. Voyez, par exemple, nous disait-il, ce sergent forgé de toutes pièces dans ce cerveau malade, torturant de toutes façons les hommes du peloton de punition, de telle sorte qu’un beau jour, le soldat Édeline voit rouge, lui lance un coup de baïonnette sans le blesser d’ailleurs », et M. l’avocat général de s’indigner, comme on s’indigne quand on occupe le siège du ministère public.

Eh bien ! la réalité date de quelques jours seulement ; nous avons tous pu lire dans les journaux que le Conseil de guerre de Caen venait de juger un malheureux jeune soldat, appelé Le Gall, qui, exaspéré et justement exaspéré par les mauvais traitements et l’injustice d’un sous-officier, s’était fait justice lui-même en le frappant de plusieurs coups de couteau. Savez-vous quelle a été la décision du Conseil de guerre ? Il a acquitté Le Gall. Je ne relève ce fait que parce qu’il a plu à M. l’avocat général de signaler d’une façon particulière à votre indignation un fait semblable.

Maintenant il y a deux écoles, en cette matière.

Étant donnés certains faits malheureusement trop vrais, étant donné que notre grande et belle armée n’est pas inaccessible, non plus qu’aucun autre organisme humain, à certaines maladies et à certaines plaies, la question est de savoir si on a le droit de les dévoiler.

Il y a là deux systèmes absolument différents. Vous avez certaines gens dont le patriotisme consiste à siffler Wagner à l’Éden, à ne pas boire de bière de Munich ; ils prêchent un fétichisme menteur, qu’ils qualifient eux-mêmes de touchant et de nécessaire, et pour eux, parler de l’armée en d’autres termes qu’en termes dithyrambiques, c’est un crime. Vous apprécierez, Messieurs, vous choisirez entre les deux systèmes. J’estime moi, qu’on peut et qu’on doit étudier l’armée, qu’on doit en parler sans ambages. J’estime qu’il ne convient pas de la soustraire à l’esprit de contrôle et de critique, seule garantie des nations libres comme la nôtre.

Nous ne voulons donc pas nous souvenir, nous oublierons donc toujours les choses qui nous ont le plus cruellement frappés ! Comment, à vingt années seulement de 1870, un magistrat aussi éminent que celui que j’ai l’honneur d’avoir pour adversaire, ose-t-il dire qu’on ne doit pas dénoncer les vices qui peuvent souiller notre grande armée !

Aurions-nous, Messieurs, perdu la mémoire des années qui précédèrent cette guerre néfaste ? C’était alors comme un mot d’ordre, parmi ceux de notre nation, de tout voir en beau, de proclamer hautement que notre armée était la première du monde, que nos approvisionnements étaient au complet, que pas un bouton de guêtre ne manquait !

Nous avons le droit ici, entre Français que nous sommes, de rappeler ces souvenirs, si poignants qu’ils soient à nos cœurs ; nourris de ces illusions, trompés par cet optimisme voulu, nous avons bafoué ceux qui dans la presse ou à la tribune divulguaient les imperfections, les vices de notre armée si brillante en apparence. Et nous tous qui, au départ de l’armée, avions crié : « À Berlin ! » nous n’avons été menés qu’à Sedan !

Nous avons été menés à Sedan parce que nous avons fermé volontairement les yeux sur les lacunes que des esprits clairvoyants et patriotes avaient portées à la tribune. Ni vous, ni moi ne savons ce que Demain nous réserve. Peut-être sera-ce l’heure des grandes tristesses, des suprêmes sacrifices… Il faut que l’Histoire nous instruise, que Demain ne soit pas le recommencement d’Hier !

N’oubliez pas 1870, n’oubliez pas par quelle aberration volontaire de tous, nous avons été conduits aux désastres effroyables dont nous souffrons et dont nous pleurons encore !

Il ne faut pas que ces faits se reproduisent. Il ne faut pas qu’un jury français intelligent, probe, patriote, puisse se dire quelque jour, quoi que l’avenir nous réserve, qu’il a étouffé la pensée, qu’il n’a pas voulu tenir compte d’une déposition sincère, jeune, si vous voulez, mais incontestablement de bonne foi, comme celle de Descaves.

Il y a une autre école : ceux qui disent que tout est vrai, mais que l’œuvre est présentement inopportune.

Mais est-ce que vous pouvez condamner un livre parce qu’il est inopportun ? Oseriez-vous le frapper parce qu’il ne vient pas à son heure ?

D’autres reprochent à l’œuvre de Descaves de manquer de contrepartie. Il leur faut cette sorte de jeu de l’esprit qui fit qu’Alfred de Vigny intitula son livre si cruel : Grandeur et servitude militaires. Descaves a oublié les grandeurs, peut-être a-t-il eu tort. Mais on n’a pas le droit de condamner une œuvre parce qu’elle manque de contre-partie, parce que l’auteur a méconnu cette prétendue loi fondamentale du roman, d’après M. l’avocat général.

Et puis, cela n’est même pas vrai. Voulez-vous me permettre de lire un ou deux passages seulement ? On vous a dit qu’il n’y a pas de contrepartie ; que, dans ce livre effleuré d’une main à la fois si magistrale et si légère par M. l’avocat général, il n’y avait que des sous-officiers corrompus, des officiers indignes.

Ceci est absolument faux.

Si on s’était reporté, seulement, par exemple, à la page 25 du livre, on aurait lu ceci :

« Le chef de bataillon entrait au quartier. Il inspecta brièvement les hommes de garde et marcha droit sur les nouveau-venus, le képi sur l’oreille, avec une crânerie d’officier sortant des zouaves dont il conservait d’ailleurs le pantalon-sac.

« Jeune, – 38 ans, – il avait des allures de chef populaire, une connaissance parfaite du soldat, une supériorité de confiance et de capacité qui lui livrait moralement le bataillon, en dehors des rouages disciplinaires et de l’apparat de métier. »

N’est-ce pas là un joli portrait d’officier ? Que voulez-vous de plus, Monsieur l’avocat général ? Vous êtes bien difficile, en vérité. Descaves, à côté des exceptions qu’il stigmatise, vous donne le plus beau type d’officier français, celui qui, en dehors des rouages de la discipline, par sa bravoure et son sang-froid, par son aménité, conquiert moralement le bataillon.

Ce n’est pas tout. Voilà l’officier n’est-ce pas ? Voici maintenant le caporal : Chuard ; car, à tous les degrés de la hiérarchie, à côté du caporal et du sergent mauvais, on pourrait trouver le sergent et le caporal tels qu’ils doivent être ; à côté de l’adjudant mauvais, l’adjudant tel qu’il faut qu’il soit ; à l’officier mauvais qui est l’exception l’officier tel qu’il est le plus souvent.

Voici Chuard :

« … Le petit caporal Chuard, l’ancien valet de ferme.

« Celui-là se dégrossissait, rendait de réels services à Favières, qui l’employait au bureau… Le paysan s’acharnait, s’exerçait à la ronde, à la bâtarde, – à l’orthographe aussi, – dont son fourrier lui inculquait entre deux états les notions. Rien ne le rebutait. La soupe mangée, après une marche de huit lieues, il était là, n’abandonnant l’âpre étude de la théorie qui lui brisait le crâne que pour mouler les copies de décisions où sa main s’appliquait.

« C’est lui qu’on avait surpris, élève-caporal, après l’extinction des feux, étudiant les principes du port d’arme sur une marche d’escalier, traitant sa mémoire comme il traitait la terre, l’ensemençant ainsi qu’un champ stérile qui doit rapporter à force d’entêtement et de labour. »

N’est-ce pas là un bon type de gradé ? Que voulez-vous, Monsieur l’avocat général ? Voici encore l’officier Mauvezin :

« … Plus rude aux officiers responsables qu’aux soldats, il rachetait vis-à-vis de ceux-ci des exigences de rude chef par un parfait mépris pour les instructions de détail, le fignolage en chambrée, l’astiquage des ardillons, les supplices réels de la troupe. Bourru, mais juste, entendu et crâne, il la pliait, d’un coup de genou, comme une femme prise de force, tombant ensuite à l’adoration du mâle.

« Il la connaît », disaient les soldats, et c’était dans leur bouche un brevet de capacité, de popularité qui les mettait à la discrétion de Mauvezin, dans cette garnison où il était le maître, au milieu d’une famille dressée, disciplinée, façonnée à ses goûts. »

Là, mon admiration est complète. Est-il possible de vous montrer en quelques lignes d’une façon plus saisissante, plus entraînante, l’officier bon pour les hommes, sévère en même temps, sachant faire respecter la discipline sans fignolage, sans taquinerie, se faisant adorer des hommes, ayant la popularité qui les met à sa discrétion ?

Voulez-vous le type de l’adjudant ?

C’est Boisguillaume, une figure charmante de ce livre, ce pauvre livre qu’on vous a montré comme une sentine, comme je ne sais quel cloaque de toutes les impuretés.

Un passage entre autres :

« L’adjudant remercia. Il allait falloir qu’il réalisât des prodiges pour vivre avec sa solde, à Paris. Sa femme aurait bientôt un second gamin, et l’assistance laborieuse qu’il trouvait, naguère, auprès d’elle, était paralysée par les successifs changements de garnisons. Dès qu’elle commençait à se faire une clientèle en un endroit, on le quittait.

« Trois ans auparavant, quand ils s’étaient mariés, oui, son métier de modiste était lucratif… Mais retrouverait-elle une seule des pratiques qu’elle avait dû abandonner pour suivre le bataillon à Dieppe, puis au Havre ?

« Il se plaignait, doucement, sans acrimonie, du peu de souci qu’on prenait d’améliorer une situation reconnue pitoyable, des charges au contraire, sans cesse plus lourdes, sous lesquelles on les écrasait, célibataires ou autres… »

Je vous lis quelques-uns des passages qui m’ont paru bons ; je ne puis, ni ne veux les lire tous. Vous voyez par ces courts extraits qu’à côté des types signalés et flagellés dans le livre il y a des types de sergents, d’adjudants, d’officiers, absolument admirables.

On vous a dit : Le livre est d’un réalisme brutal, dans une note toujours poussée au noir qui ne se dément pas un seul instant. Vous allez voir qu’il n’en est rien.

Voici la première lettre reçue par le soldat :

« La première lettre !

« Un tel… pour vous. »

« On est Parisien ; on a une enveloppe frauduleuse, un vernis d’indifférence, le pied de nez facile, la mystification prompte, et quand elle arrive, cette première lettre quand on a reconnu l’écriture de… là-bas, on attend d’être seul pour la lire ; et, dans le frisson de l’émotion inéprouvée, des senteurs, des bruits, des caresses montent du chiffon de papier, créent une atmosphère factice où l’âme se réfugie, s’élève comme un aérostat lesté, trop sûr d’atterrir bientôt, à l’endroit même qu’il quitte.

« Des mots… « T’ennuie pas… ça passera vite… sois soumis… écris-nous… », réveillent en ce Parisien le vieux sentiment-romance des faubourgs : deux liards de cœur dans une chansonnette roulée en cornet ! »

Voilà votre livre brutal, réaliste ! allons donc !

Je n’ai pas fini :

Un peu plus loin, de jolis types encore : les Bretons ! Écoutez comme ce mauvais soldat, contempteur de l’armée, les traite.

« À l’autre bout de la chambrée, sans lumière, quatre têtes baissées, se heurtant presque, dans l’entre-deux des lits, formaient un groupe vague d’enfants jouant au cheval fondu. Quatre Bretons de différentes compagnies se réunissaient ainsi chaque soir pour rien, pas pour causer, car on leur avait défendu de patoiser jusqu’à ce que leur intelligence de la langue française permît la suppression des interprètes chargés de la leur traduire…

« Ils attendaient l’appel, immobiles, muets, leurs fronts se touchant, comme si cette voisinance eût facilité l’échange de leurs pensées, à défaut d’organe pour les exprimer. Quand ce qu’ils avaient à se dire risquait de se perdre ou de s’atténuer dans le transvasement, ils levaient la tête, se regardaient, se comprenaient furtivement.

« Ils décantaient de cette façon, pendant trois heures, des souvenirs, des paysages, des amours, des êtres et des choses : et ils vibraient doucement comme des cordes de violon sur lesquelles on ferait semblant de promener l’archet. »

Voilà, messieurs, le livre réaliste !

On vous a dit : C’est un livre odieux, qu’on ne peut mettre entre les mains de personne, un composé d’outrages à la pudeur et d’outrages à l’armée.

Eh bien ! nous sommes des hommes sérieux. Pourquoi ne nous donne-t-on pas le pour et le contre ? Pourquoi le ministère public ne nous dit-il pas plutôt : à côté de telle chose que je considère comme un outrage à l’armée ou comme un outrage à la morale, il y a telle autre chose qui est bonne, telle autre chose qui est saine ?

Est-ce que moi, tout à l’heure, j’ai fait la moindre difficulté pour reconnaître les vivacités de langage et de pensée de l’auteur ?

Pourquoi ne vous a-t-on pas lu ceci ? Ce sont encore les petits Bretons :

« Favières avait fait venir de Paris un méchant oignon et s’était attaché Quélennec en le lui donnant. Jamais les quatre Bretons n’avaient osé aspirer à une montre. Ils eurent pour celle-ci les yeux d’un éléphant pour une toupie.

« Aucun d’entre eux n’eût été capable de dire l’heure, en dépit des leçons prodiguées par Favières à son brosseur ; mais quand celui-ci tirait, – avec quelle délicatesse ! – l’oignon blotti dans la pochette de sa ceinture, une inexprimable émotion poignait le groupe. Ils suivaient d’un œil zélé la marche des aiguilles, écoutaient la petite bête mystérieuse parler, dans le boîtier, son patois toléré, de même qu’ils prêtaient l’oreille au tic tac de leur petite bête personnelle en la longue auscultation des soirées d’hiver. Un jour, la montre s’arrêta. Alors, pendant qu’on la réparait, ils se sentirent vraiment seuls, comme une société de cinq personnes qu’on amputerait tout à coup de celui de ses membres qui amusait les quatre autres. »

Voilà, Messieurs, la note du cœur, voilà la note émue. Je ne voulais pas laisser représenter sans protestation ce garçon-là comme un être sec, froid, incapable de sentiment.

Mais un des reproches principaux qu’on fait à Descaves est celui-ci : Vous avez généralisé, vous avez indiqué ou semblé indiquer, par la façon dont est présentée votre étude, que tous les sous-officiers de l’armée française sont semblables à ceux que vous avez dépeints.

Je proteste encore hautement contre cette imputation ; il y a là, entre le ministère public et nous, un malentendu terrible que je demande la permission de dissiper d’une façon définitive.

Expliquons-nous carrément : Descaves n’a peint que des exceptions. Cela résulte, jusqu’à l’évidence, d’une lecture attentive du livre.

Comment a-t-il appelé son roman ? On affecte de dire, et ses détracteurs disent toujours : Les Sous-Offs. Le livre dit : Sous-Offs, c’est-à-dire des sous-offs, un ou deux sous-offs, ceux du livre, avec cette circonstance atténuante que Sous-Offs, dans l’armée, cela veut dire un sous-officier un peu noceur et truqueur ; cela veut dire le portrait de quelques mauvais sous-officiers. Je demande pardon à M. l’avocat général de lui traduire l’argot.

Et encore, remarquez bien ceci : c’est que Descaves n’a pas choisi ses exceptions au hasard. En romancier consciencieux, intelligent, il a seulement retenu celles qui, d’une part, peuvent offrir un danger général, et d’autre part, sont susceptibles de remède. Voilà la caractéristique des exceptions que Descaves a peintes.

Qu’un lieutenant-colonel se brûle la cervelle afin d’échapper à une poursuite, pour outrage aux mœurs ; qu’un sergent soit condamné par la cour d’assises pour s’être rendu coupable de vol avec effraction ; Descaves n’en a cure, car ce sont là des faits qui, pour vrais qu’ils soient, constituent une exception pour l’armée.

Qu’est-ce que Descaves a pris ? Deux choses :

Les petites exactions que certains sous-officiers commettent et qui rendent très malheureux le soldat à la caserne.

Les compromissions en quelque sorte fatales entre la fille et le soldat.

Voilà les deux ordres d’abus, de vices qu’il a signalés d’une façon particulière.

Il aurait pu faire comme certains auteurs que je ne nommerai pas, écrire une petite préface plus ou moins hypocrite où il eût déclaré qu’il ne peignait que des exceptions.

Il ne l’a pas voulu, par respect pour lui-même, par respect pour tous.

Quand on l’accuse d’insulter l’armée, on perd singulièrement la notion des circonstances sociales, politiques et militaires dans lesquelles nous vivons. L’armée n’existe plus dans le sens où nous l’entendions autrefois. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Ce n’est pas ici le lieu de le discuter. On peut avoir une grande armée nationale, école où chaque citoyen passe à son tour, ou bien quelques centaines de mille hommes, de vieux soldats rompus au métier, comme le demandait M. Thiers. C’est là une question extrêmement grave, mais une question qui ne se pose pas aujourd’hui. Nous avons la première de ces armées, nous n’avons pas la seconde. Nous n’avons plus ce corps à part, nourri, payé, entretenu par le pouvoir pour défendre le pays contre l’étranger, – et quelquefois le pouvoir contre le pays. Et cependant ce sont les méthodes, les procédés de l’ancienne armée qu’on applique à la nouvelle, si différente.

Autrefois, dans l’armée tout entière, le soldat était sans le sou ; aujourd’hui, avec les réservistes, les volontaires d’un an, les 13 jours, un flot d’argent a été apporté dans la caserne. D’autre part, le sous-officier y est grand maître et il est pauvre. Presque tous sont sans argent, sans aucune fortune. Vous touchez du doigt ici la grande cause du mal signalé dans le livre et dont, je l’espère, les autorités compétentes feront leur profit comme elles l’ont fait déjà, nous le verrons tout à l’heure.

L’armée n’est donc plus la grande famille qu’elle devrait être.

Améliorer la condition matérielle, relever la situation intellectuelle et morale du soldat, afin que l’outil de notre relèvement national soit net comme une épée, ce souhait nous est-il donc interdit ?

Il y a là, pour qui réfléchit, un vaste champ d’études graves, ouvert à tous. Il faut faire de l’armée la suprême école de la nation, le refuge le plus élevé de l’honneur, de la correction, c’est à ce prix seulement, entendez-le bien, qu’elle sera et qu’elle restera notre suprême espoir.

L’armée, ainsi définie, est notre œuvre commune ; elle prend une place immense dans nos préoccupations à tous. Chacun s’efforce d’en étudier les questions vitales, et pour cela chacun se sert de son instrument, le journaliste du journal, l’orateur de la tribune, le romancier du roman.

Au premier rang de ces desiderata est la question des sous-officiers.

La vérité, disons-la, c’est que nous nous n’avons plus de sous-officiers et qu’il nous en faut.

Un double progrès était à réaliser : le premier dans l’éducation de nos enfants, le second dans l’éducation de notre armée.

Il fallait faire au collège des jeunes gens physiquement forts.

Il fallait faire à l’armée non des brutes bien dressées, mais des hommes disciplinés et courageux. Le moment n’est pas éloigné peut-être où nos officiers auront autant besoin de l’esprit et de la volonté de leurs hommes que de leur corps.

La première de ces réformes est en train de s’accomplir. Vous savez quelle place on donne aujourd’hui aux exercices du corps, à la gymnastique, à l’escrime, à la natation, aux jeux physiques, quelquefois au préjudice d’études purement littéraires. Cela appartient à une nation militaire comme la nôtre. L’autre réforme, tout aussi importante, est impatiemment attendue. Et à qui incombe-t-elle ? Au sous-officier. C’est lui l’instructeur de nos troupes, le plus directement en contact avec elles ; c’est lui qui doit inculquer à nos fils, lui, leur second professeur, un grand souffle d’honneur, de patriotisme, la force indomptable de la volonté, le goût des humbles devoirs, la pratique cordiale de l’égalité.

Voilà le rôle des sous-officiers.

L’éducation a commencé au collège dans une famille ; c’est dans une famille, à l’armée, qu’elle doit se continuer.

Voilà le rôle élevé humainement, le rôle moral et philosophique du sous-officier, non seulement dans l’armée, mais dans la société.

Eh bien ! qu’est-ce Descaves a étudié ?

Il faut serrer ici la question de près. Il ne s’agit pas de rester dans un vague extrêmement commode, comme tout à l’heure M. l’avocat général. Qu’est-ce que Descaves a étudié ? Ce n’est pas l’armée dans son rôle sublime de défense. Ce n’est pas l’armée à la guerre ; dix fois, il marque la différence dans son livre.

Ce qu’il a étudié, ce sont les dangers et les vices qui font de la caserne, en temps de paix, une école d’immoralité. La caserne, d’après de très bons esprits, peut et doit disparaître, comme elle a déjà disparu en Suisse, au moins dans sa forme actuelle.

Il est permis d’attaquer la caserne. Ce n’est pas l’armée, cela n’y ressemble même pas. Je n’en veux pour témoin que l’horreur qu’inspire la caserne à notre race plutôt guerrière que militaire.

« Le Français court au camp, mais fuit la caserne. » Le mot est du général Foy.

Ce que Descaves a attaqué, ce sont les sanies, les plaies multiples que recèle forcément en soi une immense agglomération d’hommes, réunis dans de pareilles conditions. Fermer ces plaies pour la sauvegarde des générations nouvelles, c’est l’œuvre patriotique qu’il a entreprise. Plus on aime la patrie, plus on veut l’armée intacte.

Et prenez-y garde ! Vous n’êtes pas dans une affaire d’un intérêt théorique. Vous êtes tous intéressés à ce qui va se passer, tous intéressés au résultat que peut donner votre verdict.

C’est, à l’heure qu’il est, notre existence à tous que je défends. N’avez-vous pas tous des enfants qui ont passé à l’armée ou qui vont y passer ? Oubliez pour un instant que je suis avocat, oubliez la robe que je porte, oubliez la cour d’assises, oubliez-vous vous-mêmes. Ne vous importe-t-il pas de savoir dans quel milieu vous allez mettre ces enfants ? Ne vous importe-t-il pas de savoir si ce fils qui n’est pas encore un homme, ce fils qui n’a pas l’expérience de la vie, ne sera pas une chair malléable pétrie par des sous-officiers qui peuvent être des hommes libidineux ou corrompus ? Cela, n’est-il pas vrai, a une importance extraordinaire pour nous tous.

L’attaque à l’armée, où donc la trouvez-vous dans tout cela, Monsieur l’avocat général ?

Si vous n’aviez pas parcouru si rapidement le livre, préoccupé que vous étiez d’y rencontrer les éléments de votre tâche, difficile, je le reconnais, vous auriez vu ceci :

Reportez-vous, Messieurs, à la page 16 du livre. Vous allez voir comment, pour les besoins de la cause, on… quel mot vais-je bien employer ? on coupe les citations.

« Les officiers…

« Ah ! ils sont bien naïfs, les soldats qui s’imaginent les connaître au bout de dix mois de service !

« En somme, deux catégories : ceux qu’on nomme père Un Tel et ceux qu’on nomme Un Tel tout court. C’est Un Tel tout court quand l’officier est une rosse. »

Voilà ce qu’on vous a lu. Immédiatement après, sans solution de continuité, voici ce que nous lisons :

« Et dans l’appellation ronde, au contraire, dans la filiale confiance de cette parentèle imaginaire, il y a tout le soldat, ne demandant pas mieux que croire à cette famille vantée, à ce groupement autour du chef, à cette hiérarchie dans la tendresse qui ferait du colonel une sorte d’aïeul très respecté, galonné d’indulgence et chamarré de sollicitude. »

Pourquoi, Monsieur l’avocat général, n’avez-vous pas lu cela ?

Croyez-vous que, s’il n’y avait que ce passage-là d’incriminé, messieurs les jurés pourraient le condamner ?

Pourquoi détacher ces trois phrases qui paraissent, en effet, avec ce mot : une rosse, qui les termine, constituer une injure à l’armée ?

Pourquoi ne pas montrer comment, dans la bouche du soldat, cette expression un peu brutale emprunte son véritable sens à la phrase suivante qui la complète ?

Messieurs les jurés sont cependant capables d’apprécier, de discerner ces choses.

Pour vous indiquer dans quel ordre d’idées le livre est conçu, voyez comment Descaves apprécie une des nouvelles ordonnances mises en vigueur.

« En outre, la mise en vigueur du nouveau règlement, abrogeant les dispositions de l’ordonnance surannée du 2 novembre 33, donne un prix estimable aux récentes nominations. En dehors du prestige, de l’augmentation de solde, d’une cabane de berger dans le parc, c’est la salle de police remplacée par la consigne à la chambre, et la réprimande du colonel substituée à la suspension. Le décret du 28 décembre 1883 fait mieux encore. Il supprime l’appel de midi, en armes, prescrit un vague rassemblement de compagnie, lequel, sous des chefs cléments, abrège l’agglutinative singerie d’autrefois. »

Vous voyez que, lorsque Descaves trouve quelque chose de bon dans cette vie militaire, un règlement tutélaire, il n’hésite pas un instant à le faire connaître, à le publier.

Et ce qu’il dénonce en réalité, ce ne sont pas les sous-officiers, ce sont les abus, les produits morbides de la caserne qui corrompent les sous-officiers, qui exercent une influence délétère contre laquelle chacun résiste plus ou moins selon la force de son caractère, selon son éducation ; c’est cette dégénérescence morale qui fait qu’au régiment un sergent indélicat s’appelle très gentiment un sergent qui fricote.

Ce n’est pas aux malades qu’il s’attaque, c’est à la maladie. Et voulez-vous savoir ce que pense intimement Descaves ?

On vous l’a représenté tout à l’heure comme un homme dont l’œuvre tend à révéler le patriotisme, la vitalité, la vigueur, la force de résistance de notre armée.

Si vous aviez lu le livre, vous auriez trouvé un passage capital dans lequel Descaves parle de cette chose épouvantable et sacrée qu’on appelle la guerre.

Voilà la clef de tout le livre. Lisez-le : je vous promets que votre impression ne sera pas différente de la mienne ; vous y verrez l’explication des révoltes, des sévérités de cet homme jeune qui espère vivre au jour des suprêmes revanches.

Cette guerre est sacrée pour lui, comme, dans l’intimité de nos cœurs, elle l’est pour nous tous. Il veut que nous la fassions dans les meilleures conditions possibles, et non affaiblis par les vices qu’il décrit. C’est pour cette guerre sacrée qu’il a stigmatisé les tares qui pourraient nous amener au champ de bataille énervés et émasculés.

On a insisté sur le rapprochement entre la caserne et le lupanar beaucoup plus qu’il ne convenait, dans une affaire de ce genre. Il y a, dans toute agglomération considérable d’hommes, jeunes et forts, astreints au célibat et à une chasteté forcée, des besoins inhérents à la nature humaine, qui existent, et qu’il est impossible de nier.

Tant de causes jettent le soldat à la fille ! Lui ! avec ce besoin physique et moral d’aimer qui fouille une poitrine de vingt ans ! Lui, sans argent, sans relations ! Elle ! enfermée dans sa caserne aussi ! isolée du monde, ayant besoin de bégayer l’amour avec un interné comme elle !

Le soldat attire la fille comme la fille attire le soldat. Cela a toujours été ainsi ! Depuis Phébus de Châteaupers qui traverse Paris, la main sur la rapière, la moustache en croc, l’œil allumé, pas très difficile sur le choix de ses relations, ni de ses amours, et qui n’en est pas moins un brave soldat, un héros.

Le rapprochement n’est pas neuf. Un écrivain des plus éminents et des plus incontestés, M. Edmond de Goncourt, l’a déjà émis et développé dans son roman La Fille Élisa, où il étudie les relations entre la fille de maison publique et le soldat. La Fille Élisa a eu un grand succès. On ne l’a pas poursuivi, ce roman dont la préface voit en ces relations « les obscures ententes et les mystérieuses chaînes qui se nouent entre les races de parias ».

Cela s’est tiré à plus de trente éditions !

Il ne faudrait pas croire, d’ailleurs, que ces rapports entre la fille et le soldat, un livre comme celui de Descaves en fasse une chose anacréontique, amusante, de nature à exciter les sens. Rien, au contraire, de plus profondément triste, de plus sombre que ces tableaux. Il se place à un point de vue élevé, et étudie comme une sorte de loi sociale le rapprochement qui s’établit entre deux êtres, mâle et femelle, jetés l’un et l’autre en dehors des lois de la vie commune.

Mais le point où je veux arriver, parce que, selon moi, c’est le point capital, le voici :

On vous a montré des ardeurs, des vivacités, des exagérations juvéniles du livre. On en a oublié les côtés utiles.

Vous allez voir combien je suis fort lorsque je viens vous dire : Je vous affirme qu’à l’heure où j’ai l’honneur de parler devant vous, moi avocat, le livre de Descaves a déjà produit des résultats pratiques considérables, et je vais vous le prouver pièces en main :

Descaves a touché dans son roman toutes les plaies de l’armée, d’une grande armée nationale comme la nôtre :

Le service médical !

À ce propos je ne sais quel grand écrivain disait que, depuis un demi-siècle, il nous avait coûté plus d’hommes que le feu. C’est aussi l’avis de quiconque a traversé, comme infirmier, un hôpital militaire.

La nourriture !

Vous vous rappelez les scandales du camp d’Avor, ces fournisseurs condamnés pour avoir donné aux troupes des viandes avariées.

Les brimades !

Les journaux retentissaient, ces jours derniers encore, d’effroyables histoires, dont les victimes, des soldats, avaient été estropiés.

Les exactions des sous-officiers !

Voyez les jugements des conseils de guerre.

L’exploitation des réservistes !

C’est une des grandes causes de l’impopularité de la caserne en France.

Tout cela, il faut un homme courageux pour le dire. Et la plainte n’étant pas permise dans l’armée, étant impossible avec la hiérarchie militaire, les faits ne peuvent être portés à la connaissance du public que par les deux grandes voies de la presse et du roman.

Savez-vous où il faut chercher, à propos de l’œuvre de Descaves, une discussion sobre, judicieuse, profitable du livre ? Je vous le dis à ma grande tristesse : c’est à l’étranger. Il m’est tombé sous les yeux un article signé d’un officier supérieur qui, ayant lu le livre, non seulement ne l’a pas trouvé blâmable, n’a pas pensé un instant qu’on pouvait amener l’auteur sur le banc des assassins et des criminels, mais encore relève dans cet ouvrage des renseignements de première importance, les uns d’ordre médical, les autres d’ordre administratif. Et il pense bien que ce livre va donner l’éveil à nos gouvernants pour des réformes qui s’imposent.

La note juste ce n’est pas en France, mais c’est parmi nos véritables amis à l’étranger que nous la trouverons. Voilà, nous dit cet officier russe, un livre intelligent, vécu, où il y a beaucoup à prendre, et dont doivent s’inspirer tous ceux qui ont souci de l’honneur, de la considération, de la vitalité de l’armée française.

J’ai promis de vous faire toucher du doigt les résultats qu’a déjà produits la publication.

D’abord l’attention des chefs s’est trouvée forcément appelée sur les faits signalés.

Il n’est pas possible, humainement parlant, qu’un chef militaire, – mettez-vous à sa place, – qu’un colonel, lisant le livre de Descaves, ne se soit pas dit : Est-ce une calomnie, ou bien se passe-t-il des choses comme cela dans mon régiment ?

Rien que cela, c’est énorme : être avertis, simplement !

Il y a mieux : un rapprochement s’est produit, excellent pour la bonne entente de l’armée, pour la bonne harmonie entre les officiers supérieurs et les sous-officiers.

Il y avait vingt ans, me disait un officier de mes amis, que les officiers supérieurs avaient perdu l’habitude d’inviter les sergents en certaines occasions, comme cela se pratiquait autrefois. Depuis le livre de Descaves, nous avons vu les commandants de corps d’armée faire asseoir les sergents à leur table pour leur dire toute l’estime qu’ils avaient pour eux et aussi, il faut bien le dire, pour flétrir le livre… qui cependant avait amené cet heureux résultat.

Est-ce que ce livre n’est pas plus profitable à l’armée que toutes les mercuriales officielles ?

Un grand mouvement, un courant d’opinion s’établit. On commence à se demander partout s’il n’y a pas d’importantes réformes, des enquêtes à faire, s’il ne faut pas nettoyer les dessous de l’armée.

Voici un journal essentiellement gouvernemental, grave par excellence, le Temps, que je lis quelquefois et où j’ai pu voir l’autre jour, à ma grande satisfaction, « que les polémiques soulevées par ce livre sont un excellent commencement d’enquête ».

Voilà un mouvement qu’on n’arrêtera pas.

Les soldats sont maintenant gantés en hiver, pourquoi ? Parce que deux ou trois romanciers de l’école de Descaves ont signalé le supplice qu’infligeait aux soldats, par les grands froids, le contact de la plaque de couche.

Voilà de bien petites choses, mais qui ont leur prix dans la vie militaire.

Le couvercle de la gamelle est remplacé par de la vaisselle. Un réfectoire est réservé aux soldats pour leurs repas. Pourquoi ? Parce que les inconvénients de l’état de choses antérieur ont été signalés, soit dans les cinq ou six romans militaires qui ont précédé celui de Descaves, soit dans les articles de la presse qu’ils ont provoqués.

Arrivons à un ordre de faits plus grave. Descaves s’indigne de la façon injurieuse, brutale, grossière, dont les sous-officiers traitent leurs hommes.

Voici un ordre du jour du général de Négrier, bannissant des commandements les jurons, les mots grossiers qui ne s’y trouvent que trop souvent.

Et remarquons la singularité des mœurs françaises : lorsque dans les Ramollot, les Ronchonnot, on met en scène ces vices et ces abus en bafouant notre armée, tout le monde trouve cela extrêmement drôle. Mais si un auteur attristé, comme Descaves, les signale, on le défère à la justice.

Et lui cependant protestait contre un abus que le caricaturiste aggrave.

« En France, a-t-on dit, on n’arrête pas ceux qui mettent le feu, mais ceux qui sonnent le tocsin. »

Descaves a dit que les sous-officiers surchauffaient leurs chambres tandis que les soldats grelottaient. L’Avenir militaire, un journal sérieux, atteste la vérité du fait !

Vous avez donc eu tort, Monsieur l’avocat général, de traiter ce jeune homme de malfaiteur de lettres ; aucune mère, sachez-le bien, ne sera de votre avis. Les mères qui nous font des soldats parce qu’elles font des enfants, en voyant dans les journaux qu’à la suite du scandale soulevé par le livre, le ministre de la Guerre met ordre à un abus, ces mères-là, soyez-en bien convaincu, ne considèrent pas Descaves comme un malfaiteur.

Un journal publiait avant-hier, sous la signature d’un écrivain militaire, spécialiste des plus compétents, Jules Richard, un article intitulé : « Le général de Miribel et les sous-officiers », où il disait :

« En rappelant tout ce que l’on a fait depuis quelque temps pour relever la situation des sous-officiers rengagés, le général de Miribel avoue en quelque sorte que l’on n’a rien fait pour relever leur caractère, puisque, leur parlant du respect qu’ils doivent exiger de leurs égaux, il dit : « Les sous-officiers rengagés portent l’épée, je ne doute donc pas qu’ils ne sachent se faire respecter. »

« Aujourd’hui, la façon dont on recrute les sous-officiers est déplorable. On les recrute parmi les brigadiers et les caporaux ; cela ne peut être autrement. Mais comment recrute-t-on les caporaux et les brigadiers ? Comme on n’a pas le temps, avec le service de trois ans, de connaître les sujets et qu’il est nécessaire de se presser lorsque arrive une classe, on demande à tous ceux qui savent lire et écrire s’ils veulent devenir caporaux. Sans autres formalités, ils sont élèves caporaux.

« Sans rien savoir sur leurs antécédents, pourvu qu’ils n’aient pas de casier judiciaire, on les met sur la voie des galons d’or ou d’argent, et les deux tiers y arrivent ; voilà comme on fait tous les sous-officiers qui sortent des classes.

« Les garanties morales ne sont évidemment pas suffisantes et, comme le prouve la circulaire du général de Miribel, les sous-officiers sont souvent les premiers à faire bon marché de leur dignité. »

Ce n’est pas tout encore. Voici un petit entrefilet publié dans la France militaire et qui commence d’une façon adorable : « Le triste livre… », le triste livre, c’est nous !

« Le triste livre qui attaque si violemment les sous-officiers vaudra prochainement à son auteur de comparaître devant la cour d’assises. En attendant, tout le bruit qui se fait autour de ce pamphlet aura pour résultat d’amener le succès de librairie. C’est ce qu’il fallait démontrer.

« Ne croirait-on pas, en fin de compte, que tout le monde s’ingénie à lui faire de la publicité gratuite ?

« En effet, on annonce que le gouverneur militaire de Lyon a reçu l’ordre de procéder à une enquête très sévère sur les irrégularités qui se seraient produites dans l’alimentation des réservistes affectés aux régiments de la 6e division de cavalerie. Si cette nouvelle est fondée, c’est qu’on attribue quelque valeur aux révélations scandaleuses de ces derniers jours ! »

Voyez-vous cette bonne France militaire blâmant une mesure tutélaire parce qu’elle a été prise à la suite des révélations de Descaves !

Et le crédit supplémentaire de 1,100,000 francs voté l’autre jour pour améliorer le couchage de la troupe !

Il y avait neuf ans que le projet dormait dans les cartons. Le couchage de la troupe ! Ce n’est pas bien important cela, à côté de ce qui absorbe le temps des Chambres !

À la suite du livre de Descaves, la presse s’est emparée de la question. M. de Freycinet s’est empressé de faire porter le projet à l’ordre du jour. On a mis les bouchées doubles. Le crédit a été voté.

Voici qui est plus grave encore. Il y a quelques jours, deux soldats à moitié morts de froid dans une cellule, ont été l’occasion d’une circulaire extrêmement sévère du ministre de la Guerre, rappelant les officiers et les sous-officiers à l’observation des règlements.

Voilà pourtant ce que l’on appelle de la diffamation : on signale des abus que le ministre de la Guerre lui-même reconnaît exister, et vous appelez cela une injure contre l’armée, et vous prétendez obtenir de douze jurés français une condamnation, parce qu’on a dénoncé ces faits, et rien que ces faits !

La vérité, c’est que Descaves a plaidé la cause du sous-officier rengagé et marié, du soldat malade, de l’officier pauvre. Il a démontré que tous ces abus seraient impossibles si le contrôle organisé par les règlements était effectif.

Un des reproches que nous a faits le ministère public est celui-ci : Tous les maux que vous relatez, dit-il, sont vrais. Mais ce n’est pas une œuvre patriotique que de les dévoiler. Les chefs de corps les connaissent bien ; vous êtes incapable d’y trouver un remède.

Eh bien ! ce mauvais esprit, ce contempteur de l’armée, il vous le donne à chaque page, le remède. Vous allez voir s’il est d’un esprit illusionné.

Le remède, il le trouve purement et simplement dans l’application stricte des règlements. Il n’est pas besoin, selon lui, des lois nouvelles ; il n’est pas besoin de réveiller les échos du Palais Bourbon ni ceux plus assourdis du Sénat.

Le remède, il est dans le règlement qui prévoit tout, pare à tout, contrôle tout. Seulement on ne l’applique pas. Que chacun, du haut en bas de la hiérarchie militaire, fasse son devoir et ce livre ne sera plus bon qu’à jeter au feu. Il n’en restera qu’un bon souvenir.

Descaves demande l’application rigoureuse et littérale des règlements.

Il demande que les officiers soient plus assidus à la caserne.

Il demande que l’on fasse des travaux de propreté réels et moins d’astiquage. Il rappelle à tous les officiers ayant un contrôle à exercer, que la moralité de l’armée, la moralité des grades inférieurs est entre leurs mains.

Il demande que l’on assure effectivement des emplois civils aux rengagés.

Il veut enfin que l’on fasse les inspections à l’improviste, afin de ne pas trouver toujours les gamelles et la comptabilité préparées.

Un critique consciencieux a pu dire justement que le livre de Descaves n’est pas autre chose qu’une longue supplique.

N’avais-je pas raison d’avancer qu’au lieu d’un procès scandaleux devant toute l’Europe, il eût été plus convenable et absolument patriotique d’ouvrir purement et simplement dans tous les corps d’armée une enquête sur les faits signalés ?

On l’a fait dans une certaine mesure. On n’a pas ouvert d’enquête, les abus étaient trop nombreux.

M. le ministre de la Guerre a essayé d’y parer dans sa loyauté et sa compétence. N’eût-il pas mieux valu, encore une fois, se rendre compte, sans en parler au public, de l’étendue du mal et des remèdes qu’il convenait d’y apporter ?

On a préféré, par la plus inexplicable des imprévoyances, nous faire ce procès dont il ne peut rien résulter, qui ne prouve rien, qui ne tend à rien, dont le résultat sera nul, quel qu’il soit, ou qui ne peut aboutir malheureusement qu’à enrayer dans une certaine mesure le mouvement d’opinion et l’enquête commencée.

Je ne méconnais pas le patriotisme un peu chauvin qui a donné naissance, lors de la publication, à ces accès de colère grondante, furieuse, débordante. Chacun a voulu profiter de l’occasion pour s’adjuger le monopole de la défense de l’armée. Mais on n’a pas tardé à reconnaître que, si l’expression de la pensée de Descaves est un peu pénible, l’œuvre en soi est absolument saine.

Dans la presse, il y a eu en tout, pour les poursuites, 105 journaux ; contre les poursuites, 270.

Parmi les journalistes qui les ont réclamées, je n’ai pas reconnu, sans surprise, M. de Cassagnac, qui prétend que c’est une abomination de parler ainsi de l’armée, ce qui ne l’empêchait pas, il y a quelques jours, de dire qu’il était impossible d’envoyer les séminaristes à l’armée parce que c’était une école de libertinage.

Quel est donc le vrai motif des poursuites ?

Je ne m’expliquerai pas sur ce point. Mon excellent confrère et ami Millerand, avec l’autorité qui lui appartient, vous en fera peut-être tout à l’heure connaître la raison secrète.

Ces poursuites ne sont pas seulement injustes. Elles sont maladroites.

Car enfin, le Parquet, ou le ministre de la Guerre, si vous voulez, se trouve en face d’une œuvre spéculative ; d’un roman qui, à raison de la façon dont il est écrit, de son style, de sa masse compacte, sera peu lu ; et alors, le Parquet de dire à tout le monde : « C’est l’armée que vous avez voulu dépeindre ! Je reconnais l’armée ! C’est une injure à l’armée ! » Et de poursuivre !

Et quel est le résultat ?

D’abord on fait vendre le livre dans des proportions énormes que M. l’avocat général a tenu à préciser tout à l’heure et on supprime ainsi le seul motif possible d’une poursuite et d’une condamnation, celui d’empêcher la vente. Or, maintenant, les éditeurs, tout le monde vous le dira : la vente est faite. Cette vente inouïe pour un tel livre, 30,000 exemplaires ! cette bonne fortune, c’est au Parquet que nous la devons. Nous le remercions du fond de notre cœur. Mais il a perdu l’unique motif, l’unique prétexte d’une poursuite : empêcher la divulgation du livre.

Maintenant vous savez que Descaves a été absous par ses pairs : M. l’avocat général nous a lu une protestation spontanée (Descaves ne l’a connue que lorsqu’elle a été faite) formée par un grand nombre d’écrivains et d’hommes de lettres qui honorent les Lettres françaises. Cela, messieurs, ne s’est jamais produit encore. Vous êtes le premier jury devant lequel une situation de ce genre se révèle : le Parquet poursuivant une œuvre littéraire, ce qui est très rare, et un groupe de grands écrivains venant vous dire : « Votre poursuite ne tient pas. Il y a erreur. Nous connaissons l’homme, nous connaissons l’œuvre. On ne peut pas poursuivre. » Voilà, Messieurs, sous quelle égide Descaves se présente devant vous, sous l’égide de tous ses pairs, d’hommes comme Alphonse Daudet, Émile Bergerat, Ernest Daudet, Théodore de Banville, Paul Bourget, Jean Richepin, Edmond de Goncourt, Émile Zola, Georges Ohnet et bien d’autres encore. Il y en a cinquante-quatre[3] !

M. l’avocat général disait, et l’observation n’était pas heureuse : Il y a là une question de camaraderie.

Émile Zola ! camarade de Descaves ! Avez-vous donc oublié qu’il signa la fameuse protestation où l’on répudiait le maître après la publication de La Terre ? Ce ne serait plus de la camaraderie. Ce serait du dévouement ! Émile Zola ne peut pas aimer beaucoup Descaves, mais c’est un homme qui pense comme tous les hommes d’une intelligence ouverte et d’un esprit large.

Ou bien alors ces hommes sont tous des antipatriotes ? Daudet ? l’auteur de Bac, Mauvais Zouave, Alace, le Porte-drapeau ? De Banville ? auteur des Idylles prussiennes ? Margueritte, le fils du glorieux général Margueritte ?

Eh bien ! véritablement, en fait d’antipatriotisme, Descaves est en bonne compagnie !

Encore un mot, Messieurs, sur une seconde accusation relevée contre Descaves par le ministère public. Ceci dépasse tout ce que l’on peut imaginer ! On l’accuse d’outrage à la morale publique ! Vous avez déjà estimé que ce soi-disant outrage constituait purement et simplement une habileté de l’accusation.

L’outrage à la morale ! Nous avions tout prévu excepté cela !

On a parfaitement senti que l’inculpation d’outrage à l’armée se dérobait. On a essayé de vous arracher une condamnation pour un autre motif et on s’est dit :

Nous allons tâcher de relever dans le livre quelque outrage à la morale. Le jury est très sévère pour ces choses-là ! Il ne les aime pas. Et alors, en mêlant, en amalgamant les deux choses, outrage à la morale, outrage à l’armée, en faisant du tout une sorte d’olla podrida, le jury les confondra ; la reconnaissance de l’un des délits entraînera la reconnaissance de l’autre, et l’on condamnera dans le tas.

À cette inculpation nous faisons deux réponses :

En premier lieu, Descaves de son état n’est pas un pornographe. Je n’insiste pas sur ce point. Sa vie, son honorabilité, ses relations, sa situation sociale, tout proteste contre cette accusation.

Mais ensuite que laisse-t-on publier ? Vous allez voir ce qu’est l’attitude du ministère public aujourd’hui, ce qu’elle est en général en pareille matière.

Que poursuit-on ? Comment ! on incrimine ce livre pour outrage à la morale, « dans un temps où le marquis de Sade aurait fait des coupures à la librairie courante, dans un temps où l’on décore des écrivains qui auraient été condamnés à beaucoup de mois de prison sous un régime moins tolérant ! »

Et ici, Messieurs, j’ouvre une parenthèse : Le ministère public n’a pas cru devoir demander le huis clos ! Mais je fais toutes mes réserves sur ce que je vais vous lire : c’est absolument pénible ! Mais c’est ma défense nécessaire. Vous allez voir ce que le Parquet ne poursuit pas ! Il est impossible qu’on ait en pareille matière deux poids et deux mesures, que l’on condamne un livre alors qu’on en laisse d’autres, bien plus dangereux, impunis !

Je commence par un livre qui, chose assez piquante, a été poursuivi mais acquitté.

Le premier passage est intéressant parce qu’il offre quelque analogie avec un passage de « Sous-Offs » dont M. l’avocat général parlait tout à l’heure avec indignation. C’est l’endroit où le sergent Favières a des rapports intimes avec sa maîtresse alors que l’enfant de celle-ci dort à ses côtés dans le lit. Eh bien ! voici un passage de « Charlot s’amuse » qui a été acquitté :

« Alors, prise d’une bestiale et lubrique folie, elle enleva son dernier vêtement, inventant d’érotiques caresses pour éveiller les sens de son amant. Hors de lui, le chauffeur s’abandonna enfin, et tous deux, jusqu’à l’aube, se vautrèrent, perdus dans une obscénité crapuleuse.

« Charlot, retenant son souffle, regardait, avec un effarement inouï, sa mère se prostituer, tremblant, lorsque, pâmée sous les caresses de l’homme, elle se tordait dans une sorte de crise hystérique, convulsée, raidie, hurlante, martelant le bois du lit avec sa tête à coups précipités et ne revenant à elle, ayant encore de l’écume aux lèvres, que sous la meurtrissure de brutalités innommables. »

Si je vous signale encore, par analogie, tel passage de l’Assommoir où Nana regarde sa mère se donner à Lantier, c’est pour arriver au maître, M. Zola. Vous vous rappelez le meurtre de l’ingénieur Maigrot, à qui l’on arrache les parties sexuelles.

Ceci n’est rien encore, messieurs ! ce n’est rien à côté de ce que vous allez entendre !

M. le Président. – Ne pourriez-vous pas, Maître Tézenas, abréger ce genre de citations ? Nous allons nous voir dans la nécessité d’ordonner le huis clos.

Me Tézenas. – Je ne demande pas mieux, Monsieur le Président. Mais vous comprenez combien notre situation est épineuse : je ne puis pas renoncer à ce qui est ma défense, je ne puis pas abandonner ainsi mon client. S’il est condamné pour outrage aux mœurs, sa situation est perdue. Il faut que je montre à messieurs les Jurés ce que le ministère public ne poursuit pas, donc, je suppose, ce qu’il ne considère pas comme outrage à la morale !

Me Millerand. – Je demande si M. l’avocat général abandonne l’accusation… Alors nous abandonnerons notre défense.

M. l’avocat général. – Je n’abandonne rien du tout.

Me Tézenas. – Alors je continue. C’est mon droit, c’est le droit de la défense. Et de défense, je n’en ai pas d’autre ! L’outrage à la morale ne se discute pas. C’est une question d’appréciation personnelle. Je ne puis faire qu’une chose, vous montrer les passages infiniment plus graves, selon moi, que ceux relevés dans la livre de Descaves, et que le ministère public tolère.

Voici un ouvrage que tout le monde a lu, La Terre d’Émile Zola. Les Rougon-Macquart ! C’est classique ! (Hilarité.)

« — Ah ! nom de Dieu de traînée ! cria Buteau, si tu crois que tu vas te foutre de moi, à te faire raboter depuis deux heures par ton galant, lorsqu’il y a de la besogne ici !

« Et il la culbuta dans le paquet d’herbe qui était tombé, il se rua sur elle, juste au moment où Lise, à son tour, sortait de la maison, pour l’engueuler.

« Eh ! Marie-dort-en-chiant, arrive donc, que je te colle mon pied dans le derrière !… Tu n’as pas honte !

« Mais Buteau, déjà avait empoigné la fille sous la jupe, à pleines mains. Son enragement tournait toujours en un coup brusque de désir. Tandis qu’il la troussait sur l’herbe, il grognait, étranglé, la face bleuie et gonflée de sang.

« — Sacrée cateau, faut cette fois que j’y passe à mon tour… Quand le tonnerre de Dieu y serait, tu vas y passer après l’autre !

« Alors une lutte furieuse s’engagea. Le père Fouan distinguait mal, dans la nuit. Mais il vit pourtant Lise debout, qui regardait et laissait faire ; pendant que son homme, vautré, jeté de côté à chaque seconde, s’épuisait en vain, se satisfaisant quand même, au petit bonheur, n’importe où :

« Quand ce fut fini, Françoise, d’une dernière secousse put se dégager, râlante, bégayante.

« — Cochon ! cochon ! cochon !… Tu n’as pas pu, ça ne compte pas… je m’en fiche, de ça ! jamais tu n’y arriveras, jamais.

« Elle triomphait, elle avait pris une poignée d’herbe, et elle s’essuyait la jambe, dans un tremblement de tout son corps, comme si elle se fût contentée elle-même un peu, à cette obstination de refus. D’un geste de bravade, elle jeta la poignée de l’herbe aux pieds de sa sœur.

« — Tiens ! c’est à toi… Ce n’est pas ta faute si je te le rends ! »

Et voici qui est mieux encore. C’est une scène entre les mêmes personnages.

« — Nom de Dieu de feignante ! quand tu nous regarderas !… Aide-moi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que ça se fasse.

« Lise était restée droite, immobile, plantée à dix mètres, fouillant de ses yeux les lointains de l’horizon, puis les ramenant sur les deux autres, sans qu’un pli de sa face remuât.

« À l’appel de son homme, elle n’eut pas une hésitation, s’avança, empoigna la jambe gauche de sa sœur, l’écarta, s’assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s’abandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant elle avait sa connaissance, et quand Buteau l’eut possédée, elle fut emportée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu’elle le serra de ses deux bras à l’étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui s’en effrayèrent. Derrière la meule apparut la tête blême du vieux Fouan, abrité là contre le froid. Il avait tout vu, il eut peur sans doute, car il se renfonça dans la paille. »

Voilà ce qu’on ne poursuit pas.

M. l’avocat général. – Nous allons intenter des poursuites contre sept livres obscènes…

Me Millerand. – Poursuivrez-vous Germinal et La Terre ?

M. l’avocat général. – Non.

Me Millerand. – Eh bien, alors ?

Me Tézenas. – Je continue, messieurs ; mais je dois vous prévenir que ce que vous allez entendre dépasse en licence ce que nous avons lu déjà !

M. le président. – Cela suffit, Maître Tézenas ! Je ne puis pas laisser continuer ces lectures publiques de pornographie !

Me Tézenas. – Messieurs, nous défendons, Me Millerand et moi, deux hommes honorables, sous le coup d’une accusation terrible, celle d’outrages aux mœurs. Nous nous défendons avec des armes légitimes, en vous lisant des passages qui n’ont pas blessé la morale publique, – puisque le Parquet qui en est le gardien, ne les a pas poursuivis, – et en vous disant : Comparez ! Nous nous défendons et l’on nous en empêche ! Le jury appréciera !

Ma responsabilité dans ces conditions-là est à l’abri !

J’allais vous montrer, Messieurs, la peinture, non plus d’amours naturelles poussées jusqu’à la bestialité, mais d’amours contre nature, avec la description des actes dans toute leur brutalité et leur horreur ; et non plus dans un livre qui comme celui de Descaves est un livre, si j’ose le dire, scientifique, qui ne s’adresse qu’à un très petit nombre, à une élite, mais des livres écrits dans un style coulant, facile, n’ayant manifestement d’autre but que l’excitation des sens et des passions.

Voilà ce que l’on laisse lire dans le pays où vous avez l’honneur de rendre la justice !

Et tout cela a paru en feuilletons ! Ce que l’on ne veut pas me laisser lire à l’audience de la cour d’assises, à moi avocat, cela se vend deux sous sur la voie publique !

Des journaux que le ministère public ne poursuit pas, qu’il contemple d’un œil facile et indulgent, s’impriment, publient des feuilletons où se trouvent des scènes telles que M. le Président de la Cour d’assises ne veut pas les laisser lire à l’audience devant vous, Messieurs les Jurés !

Que voulez-vous, Messieurs ! Je n’ai pas à vous dire de faire le rapprochement entre des ouvrages comme ceux que je viens de vous lire et le livre de Descaves, livre qui n’a été précédé d’aucune espèce d’affiches, d’aucune espèce de réclame, qui ne fait rien pour appeler le public. Ceux-là seuls le liront qui voudront le lire, comme les livres de science dont je vous ai parlé au cours de ma plaidoirie.

À qui ferait-il du mal ?

J’en ai fini, Messieurs, et je n’ai plus qu’une idée, la dernière à vous soumettre. Elle est relative à l’accusation d’outrage à l’armée.

Pour une œuvre littéraire, Descaves a été cassé du grade de sergent-major qu’il avait acquis par de loyaux services.

Il a été cassé, sans être entendu, sans enquête, par le pur bon vouloir et le pur arbitraire du ministre de la Guerre. Le militaire a été frappé dans son grade, chose sacrée, pour une faute de l’écrivain, à supposer que faute il y eût. Cela est grave, et je suis convaincu, quelle que soit votre opinion sur les arguments présentés par la défense, que vous tiendrez de cela le plus large compte.

Cet homme a été soldat. Il n’a failli à aucun de ses devoirs, il a donné tout son temps sans restrictions, il a donné toute son intelligence, toute sa bonne volonté. Sorti de l’armée avec le plus haut grade qu’il y pouvait conquérir, il rentre dans la vie civile ; il redevient citoyen. Il a droit, n’est-il pas vrai ? à la somme de libertés publiques à laquelle tous les autres citoyens ont droit avec lui, et, au premier rang, à la liberté de penser et d’écrire. Il en use et on le frappe dans son grade !

De deux choses l’une : s’il a commis une faute, ce que je ne crois pas, il l’a commise ou comme militaire, ou comme écrivain. S’il a commis une faute comme militaire, il est puni, et il l’est, Dieu merci, largement ! S’il a commis une faute comme écrivain, je me demande vainement où le ministre de la Guerre a pu trouver le droit de le frapper ?

À supposer même, ce que je ne crois pas, qu’il ait un peu dépassé la mesure, vous estimerez, comme moi, qu’il a été suffisamment, qu’il a été trop puni, lorsque, sans avertissement, sans l’entendre, le ministre de la Guerre, se faisant juge de la valeur d’une œuvre littéraire écrite par un citoyen en dehors du service de l’armée, a cru devoir le frapper dans son grade, comme un soldat malhonnête et prévaricateur.

Au milieu de nos dissensions, nous avons conservé le culte, la religion du drapeau. Ce culte, on ne l’affaiblira pas. Cette religion, on ne la chassera pas de nos cœurs. Mais plus élevée est la religion, plus pur doit être l’instrument du culte. C’est parce que Descaves a l’amour de l’armée, l’amour de la patrie, qu’il a été plus frappé que d’autres, moins cultivés, des maux qu’il a constatés.

S’il y a des abus dans cette armée, qui est le palladium et l’espoir de notre relèvement, c’est un grand devoir pour le citoyen de le divulguer.

Je crois que Descaves a fait son devoir. J’en ai la conviction, vous ferez le vôtre.

Et si demain, l’heure du danger suprême, l’heure des grands sacrifices arrive, on a pu lui arracher ses galons, on ne lui ôtera pas son fusil. Chacun de nous trouvera, dans son caractère, ses sentiments, son patriotisme, le courage de faire tout son devoir. Le soldat Descaves y trouvera, je m’en porte garant, le moyen et le droit de faire plus que le sien.

 

Plaidoirie de Me Millerand.

Après la belle plaidoirie, si lumineuse, si précise de mon confrère et ami M. Tézenas, j’abuserais de votre attention sans profit pour les intérêts qui me sont confiés, si je me permettais de reprendre les grandes lignes de l’œuvre.

Ma tâche est plus modeste, comme modeste est le rôle de l’éditeur qui s’asseoit sur ce banc. Si, en effet, la loi fait de l’éditeur l’auteur principal du délit, il faut rendre à chacun, – et c’est pour cela simplement que je fais cette remarque, déjà faite avant moi par M. l’avocat général, – il faut rendre à chacun sa véritable place ; si la loi fait de l’éditeur l’auteur principal parce qu’il est le fournisseur responsable des moyens matériels dont l’auteur enveloppe sa pensée, le bon sens, la justice même ne lui donne que le second rang.

C’est celui-là qui a été laissé, dans ce procès à Mme Tresse et à M. Stock, et c’est sur l’étendue de leur responsabilité, sur leur rôle dans l’affaire que je voudrais m’expliquer complètement et très brièvement.

Et d’abord, il y a quelqu’un à faire sortir tout de suite du procès, parce qu’il n’aurait pas dû y entrer. Si Mme Tresse est sur ce banc, si cette honnête femme de soixante-deux ans est obligée de venir s’asseoir ici sous la double et ridicule, – quant à elle, – incrimination d’outrage aux mœurs et d’injure à l’armée, voici pourquoi. Il n’y a qu’une seule explication, je rougis de la donner ; mais il n’y en a pas d’autre : c’est parce qu’on voulait, dans le dossier qui passera tout à l’heure sous vos yeux, faire la place la plus importante à un autre dossier datant de quinze ans, qui se rapporte à une affaire absolument différente où Mme Tresse fut impliquée. Je puis dire que c’est la seule explication et qu’il n’y en a pas d’autre.

Et, en effet, quelle est donc celle qu’au dernier moment, devant la déclaration des témoins, M. l’avocat général a trouvée ? Il a dit, sentant bien le terrain manquer sous ses pas : « Mais Mme Tresse a un acte d’association avec M. Stock ! Elle partage avec lui les bénéfices ! Donc elle doit être déclarée responsable. »

Pardon ! si vous poursuivez tous ceux qui ont retiré de Sous-Offs un bénéfice, la liste des prévenus n’est pas assez longue. Où donc est l’imprimeur qui a imprimé le livre ? Où donc est le marchand de papier ?

La loi, dites-vous, ne permet pas qu’on les poursuive ? Elle ne permettait pas davantage de poursuivre Mme Tresse, et si vous aviez voulu regarder dans la jurisprudence la plus récente du parquet de la Seine, voici ce que vous y auriez trouvé. Il y a quelques années, deux auteurs avaient publié un livre qui s’appelait Autour d’un clocher. Les auteurs étaient MM. Desprez et Henri Fèvre. Le livre fut traduit devant le jury, et qui comparut ? M. Desprez seul. Le parquet avait examiné l’affaire avant de venir devant vous ; il avait reconnu que le seul auteur responsable était M. Desprez. M. Fèvre ne fut pas impliqué dans la poursuite.

Voici un autre exemple plus voisin encore de notre cas. Il y a juste quatre ans, jour pour jour, le 15 mars 1886, comparaissait dans cette enceinte l’auteur du Gaga, M. Dubut de Laforest, et à côté de lui l’éditeur. Quel éditeur ? sur la couverture il y avait le nom de Mme Dentu, qui avait édité le livre en réalité. Qui est-ce qui vint s’asseoir à côté de l’auteur sur ces bancs ? Fut-ce Mme Dentu ? Point du tout. Le Parquet avait fait son devoir, avait instruit l’affaire, recherché les responsabilités et découvert que l’éditeur responsable, le publicateur en fait, – un nommé Hippeau, – gérait la maison. Mme Dentu ne fut pas inquiétée, et M. Hippeau lui-même, bien que l’auteur fût condamné, fut acquitté.

Donc, quand vous avez poursuivi Mme Tresse et M. Stock, vous avez fait le contraire de votre devoir. Si vous aviez consulté les interrogatoires, vous auriez vu que M. Stock avait revendiqué la responsabilité tout entière de la publication. Des témoins sont venus attester ici que Mme Tresse n’est pour rien depuis 1885 dans la direction de la librairie. Si elle garde encore une part des bénéfices, c’est par une raison bien simple : c’est elle qui était propriétaire de la maison. Elle s’est associé son neveu, M. Stock, par une pensée de générosité bien naturelle et bien louable. Depuis ce moment, ce n’est pas elle qui conduit et dirige la librairie, qui entre en rapports avec les imprimeurs, les marchands de papier, les auteurs ; c’est M. Stock. C’est lui qui conclut les traités à passer, qui s’occupe de l’examen des ouvrages. Donc, la part de responsabilité de Mme Tresse, l’interrogatoire le prouve, les témoins l’attestent, est nulle.

Pourquoi est-elle ici ? Parce que, comme l’indiquait tout à l’heure mon confrère Tézenas, on a voulu renforcer, au point de vue des peines à prononcer, les poursuites intentées.

S’il y avait eu seulement injure à l’armée, la condamnation ne pouvait pas dépasser trois mois. Le Parquet a pensé, – vous trouverez avec moi le Parquet bien gourmand, – le Parquet a pensé que ce n’était pas assez.

On a été chercher l’outrage aux mœurs, qui, si vous répondiez affirmativement, permettrait d’infliger aux prévenus deux ans de prison et, même avec les circonstances atténuantes, un an de prison ; et alors, pour corser l’accusation, pour lui donner forme et corps, on a impliqué Mme Tresse, et avec elle on y a mêlé une affaire, sur laquelle je dois m’expliquer, puisqu’on trouve que cette affaire n’a pas assez de développements et qu’on y en annexe d’autres.

Eh bien ! cette affaire, la voici. C’est celle du Musée secret de Naples. Et on l’a mêlée au procès d’aujourd’hui afin de pouvoir faire passer sous vos yeux le dossier de cette ancienne affaire.

M. le président. – Maître Millerand, je dois vous faire observer que le dossier ne passera pas sous les yeux du jury.

Me Millerand. – Eh bien ! si vous le permettez, je le ferai passer, moi, sous ses yeux, puisque l’accusation a cru devoir en tirer argument.

Vous y verrez qu’en 1837, la librairie Tresse existait sous un autre nom déjà, car ce n’est pas une maison de hasard créée pour l’exploitation du scandale ; c’est une maison comme il n’y en a pas beaucoup dans Paris, qui a derrière elle 102 ans d’existence, fondée à la même place où elle se trouve aujourd’hui, en 1788, par Barba, et depuis, de successeur en successeur, restée là où elle est, jusqu’au moment où elle est venue aux mains de Mme Tresse et de M. Stock.

En 1837, la librairie changeait de main et avec le fonds était vendu le Musée secret de Naples. Dans l’acte de cession, le vendeur s’exprimait ainsi : « Je lui ai remis (à l’acheteur), en outre, la déclaration de la chambre du conseil de la Cour royale qui déclare que ledit ouvrage se vendra comme œuvre d’art. »

Et en effet il ne faut pas qu’il y ait d’erreur sur le caractère de cette œuvre qu’on voudrait faire passer pour une œuvre obscène et pornographique. C’est au premier chef une œuvre d’art, à ce point que le ministère de l’Intérieur a délivré, dans plusieurs circonstances, à la librairie Tresse, des récépissés de dépôt de cette publication ; elle ne se vendait donc pas sous le manteau.

Et cet ouvrage, quel prix se vendait-il ? Ce n’est pas comme ces ouvrages pornographiques dont on vous parlait tout à l’heure, qui se vendent 10 centimes en pleine rue. Il se vendait 40, 60 ou 120 francs, suivant la richesse de l’exemplaire. Ceux qui allaient en acheter un savaient parfaitement ce qu’ils allaient faire. Les éditeurs ne provoquaient pas le scandale. Ils vendaient le livre dans les conditions les plus honnêtes, les plus avouables.

Si Mme Tresse a été, sous le gouvernement de l’Ordre moral qui se piquait tout particulièrement de faire respecter les bonnes mœurs, condamnée à une peine très minime, – étant donné les faits dont on vous a parlé, – de un mois de prison, ç’a été parce qu’elle avait contrevenu à certaines autorisations et formalités administratives et ensuite parce que le Parquet a jugé, ce qui était son droit, que le fait de vendre dans ces conditions, si restreintes, une œuvre, même une œuvre d’art, comme le Musée de Naples, constituait un délit. Il faut reconnaître que les habitudes du Parquet ont bien changé depuis lors. Mais quel rapport toute cette histoire a-t-elle avec Sous-Offs ?

En supposant que Mme Tresse ait été, en 1875, aussi répréhensible qu’elle le fut peu, en quoi cela la rend-elle coupable aujourd’hui, puisqu’il est démontré qu’elle n’a participé en rien à la publication de Sous-Offs, et quel intérêt y a-t-il à rappeler ces faits vis-à-vis de M. Stock qui, en 1875, songeait beaucoup plus à jouer aux barres qu’à éditer des livres : il avait quatorze ans !

Cette affaire du Musée de Naples, il faut le redire, on l’a jetée dans le procès pour le corser : c’est une chance de plus pour enlever une condamnation difficile. Vous ne la retiendrez pas, Messieurs, comme un élément d’appréciation, parce que, d’une part, Mme Tresse est en dehors de la présente affaire, et que, de l’autre, M. Stock n’est entré comme associé dans la maison qu’en 1885 : il a aujourd’hui 29 ans, il en avait 14 au moment de cette affaire ; cela ne le regarde pas.

À part cette condamnation si spéciale, prononcée en 1875, jamais la maison, en un siècle d’existence, n’a été poursuivie. C’est une librairie connue de tous ; sa réputation est bien établie dans le monde littéraire. Ce n’est à aucun degré une librairie pornographique. Elle a été jusqu’à ces dernières années une librairie presque exclusivement théâtrale. M. Stock lui a donné, depuis qu’il y est entré, un caractère un peu différent ; Mme Tresse, comme ses prédécesseurs, n’avait édité guère que des brochures de théâtre ; à peine si quelques romans avaient paru de temps à autre. M. Stock a voulu donner à la maison une allure un peu plus vivante, plus alerte.

Il connaissait beaucoup de jeunes hommes de lettres, il les a édités. Jeune, il s’est fait l’éditeur de jeunes : de Léon Hennique, de Huysmans, de Robert Caze, de Mullem, d’Ajalbert, de bien d’autres encore dont quelques-uns ont déjà dans l’armée littéraire une grande situation, qui tous sont connus du public, estimés de leurs pairs.

Je sais bien le reproche qu’on peut faire à M. Stock, qu’on lui a fait : les œuvres qu’il édite appartiennent à une école littéraire particulière, dérivent d’une conception tout à fait spéciale.

Une dame qui a fait parler beaucoup d’elle dans le monde, – M. l’avocat général la connaît bien mieux que moi, – (c’est Lucie Herpin que je veux dire), – a publié il y a quelques mois, un ouvrage en tête duquel était une préface aux allures de manifeste, où l’on lisait que « l’art ne peut être que l’image idéalisée de la nature et de la vie ».

C’est une définition qui est au moins assurée d’avoir, outre l’approbation de son auteur, celle de M. Jules de Glouvet et de M. Quesnay de Beaurepaire.

Mais trois têtes, fussent-elles réunies sous le même bonnet, ne constituent pas le public. On me permettra d’opposer à cette définition une autre définition que Descaves et Stock préférèrent, que je me permets également de préférer. Elle est d’un homme de lettres que les suffrages de l’Académie vont peut-être bientôt désigner à l’estime littéraire du Parquet :

« L’art, a écrit M. Émile Zola, c’est la nature vue à travers un tempérament. »

Descaves a un tempérament particulier ; il voit les choses d’une façon triste, cruelle peut-être ; il les dit comme il les voit.

J’admets que M. Quesnay de Beaurepaire la condamne, et que M. Jules de Glouvet ne la trouve pas bonne ; mais je voudrais bien que M. le procureur général ne mêlât pas à sa querelle littéraire une autre querelle. Et il l’y mêle !

Dans le réquisitoire si remarquable que vous avez entendu tout à l’heure, quel était le fond, le tréfond de l’accusation ? Quel est le grand reproche qu’on nous adresse, reproche qui, disparu, ne laisserait pas l’accusation debout ? C’est celui-ci : qu’il n’y a pas dans le livre de personnages sympathiques, ou du moins, qu’il n’y en a pas assez.

Il y a une école littéraire, – Monsieur le procureur général s’en réclame, – qui veut que dans une œuvre les personnages aillent par paire comme les bœufs et qu’à côté du méchant Thierry on trouve toujours le bon Fridolin.

Je suis tout prêt à discuter ces théories, je ne demande pas mieux ; mais à une condition, c’est que ce soit ailleurs que dans l’enceinte d’une cour d’assises et pas avec des adversaires, qui, s’ils sont à court d’arguments littéraires, peuvent leur substituer des articles du Code.

Dans ces conditions la partie est trop inégale. Je me refuse à la discussion.

Ainsi, l’on nous poursuit parce qu’il n’y a pas assez de personnages sympathiques dans notre livre ; parce que l’auteur a de l’humanité, de l’armée en particulier, une vue trop triste. Il a beau dire : « J’ai vu comme cela ! »

On lui répond qu’il ne devait pas voir de cette façon.

Eh ! Messieurs, nous sommes en justice, nous ne sommes pas dans une académie !

Et puis, nous avons eu toutes les malechances. Nous sommes poursuivis non seulement par des littérateurs qui sont des magistrats, mais encore par des hommes politiques. Je ne veux pas mêler la politique à cette affaire plus qu’il ne convient, mais enfin elle y est. Il est nécessaire que vous connaissiez toute la vérité, que vous sachiez pourquoi et comment nous sommes ici. Il est indispensable que je vous dise à la suite de quelles circonstances la politique s’est introduite en cette affaire.

Le premier article virulent paru sur le livre, en tout cas celui qui a fait le plus de bruit, était signé du nom de l’un de mes collègues, M. Laisant, et publié dans le journal La Presse. Il a paru dans le numéro du 6 décembre de ce journal.

Le 12 décembre le même journal publiait l’entrefilet suivant :

LETTRE DU GÉNÉRAL BOULANGER
À propos des Sous-Officiers

Notre collaborateur et ami Laisant a reçu du général Boulanger la lettre suivante à l’occasion du récent article qu’il a publié dans la Presse, intitulé Sous-Officiers :

Saint-Hélier, 6 décembre 1889.

« Mon cher ami,

« Je viens de lire votre article paru dans la Presse, Sous-Officiers.

« Il m’a fait le plus vif plaisir et je vous félicite sincèrement de l’énergie avec laquelle vous avez défendu l’honneur de nos sous-officiers.

« Ils vous en seront reconnaissants et votre article leur montrera où sont leurs amis.

« Recevez, mon cher Laisant, l’expression de mes sentiments affectueux,

« GÉNÉRAL BOULANGER. »

 

Cette lettre paraît le 12 décembre dans la Presse. L’effet ne tarde pas à s’en faire sentir.

Le 16 décembre, le ministre de la Guerre adresse au garde des sceaux une lettre par laquelle il saisit officiellement celui-ci d’une plainte contre Descaves.

Le gouvernement n’a évidemment pas voulu laisser à un parti hostile le monopole de se préoccuper du sort de nos sous-officiers.

Que le gouvernement et le général Boulanger se gourment entre eux, M. Stock y consent volontiers. Mais il demande que ce ne soit pas sur son dos ; et il voudrait bien que la conséquence de nos querelles politiques ne fût pas pour lui une comparution en cour d’assises.

Ce sont là des circonstances extrinsèques ; mais elles sont dans l’affaire ; elles sont à l’origine de l’affaire ; ce sont elles qui ont provoqué la poursuite. Laissons-les, maintenant que vous connaissez comment la sollicitude du ministère public a été éveillée. Ce n’est pas la faute du Parquet si les poursuites ont été intentées ; on vous le disait tout à l’heure, c’est le fait de l’autorité militaire ; M. le ministre de la Guerre avait sans doute ses raisons, à son point de vue, au point de vue politique, pour réclamer des poursuites. Mais ici nous sommes en justice, devant des magistrats qui ont conscience du caractère et de la grandeur de leur mission.

Voyons donc l’affaire en elle-même.

M. Stock, – je ne parlerai plus de Mme Tresse, – a été accusé d’outrage aux mœurs.

La question qui se pose à vous est celle-ci, il n’y en a pas d’autre : quand M. Stock a édité Sous-Offs, de bonne foi, pouvait-il penser qu’il commettait un délit ? Si oui, il doit être condamné ; si non, vous avez le devoir strict de l’acquitter.

Dieu me garde de faire ici aucune citation relativement à l’outrage aux mœurs. J’ai trop de respect pour la Cour, je suis trop ennemi du scandale pour soulever un incident inutile. Je veux seulement vous dire ceci : c’est, que parmi les livres que Me Tézenas voulait vous lire il en est qui ont paru tous les jours, pendant plusieurs mois, en feuilleton dans un journal, qui s’est vendu dans tous les kiosques pour trois sous, ce qui a permis à tous de savourer cette littérature à bon marché.

Tézenas voulait vous en lire un autre, intitulé Daphné.

M. l’avocat général. – Ce livre est poursuivi.

Me Millerand. – Vous avez poursuivi les gravures seulement.

M. l’avocat général. – Non ! C’est bien la série des Voluptueuses, n’est-ce pas ? Eh bien ! nous en poursuivons le texte.

Me Millerand. – Soit ; je n’insiste plus.

Mais voici un volume moins cher, – il ne coûte que dix-huit ou vingt sous. Chacun peut l’acheter ; chacun peut le lire ; il est à toutes les devantures. Ce livre, qui n’a aucune valeur littéraire, qui est rehaussé par des gravures ignobles, a été vendu en livraisons de deux sous. Cela s’appelle Seins de feu.

Je ne veux pas faire d’incident ; je ne vous en lirai aucun passage. Je me réserve, avec la permission de la Cour, de le faire passer sous les yeux de MM. les jurés.

Vous vous demanderez comment, quand l’auteur, ni l’éditeur d’un pareil livre ne sont inquiétés, on peut poursuivre M. Stock !

En ce qui touche l’injure à l’armée, permettez-moi tout de suite de vous donner un détail :

M. Stock est l’éditeur d’un sous-officier dont vous connaissez le nom glorieux. Il est l’éditeur du sergent Bobillot. Il a publié dans sa collection théâtrale : Jacques Fayan, drame en un acte, dont Bobillot est l’auteur.

Il n’a pas cru un instant qu’en publiant le livre qui vous est soumis, il allait commettre un délit quelconque. Il a été de bonne foi.

« Il a touché à l’armée ! » dit-on. C’est vrai, – comme on y touche à côté de nous, en Allemagne. Dans ce pays où le respect de l’armée est la première des vertus, des journaux, on vous le disait tout à l’heure, dénoncent publiquement des faits révoltants et sont félicités pour ce fait au Reichstag.

Il a touché à l’armée ! Mais, s’il est une institution sur laquelle il soit nécessaire de porter la lumière, c’est bien celle-là.

L’armée, c’est la grande muette. Le devoir lui ferme la bouche. Aucune plainte n’a le droit de s’élever de ses rangs. Il n’en peut être autrement.

Tenez, permettez-moi de vous raconter un fait qui m’est personnel : J’ai reçu, il y a deux ans, la visite d’un grand négociant de Paris qui venait me raconter cette histoire.

Son fils s’était engagé. C’était un brave garçon, solide, instruit. Aimant le métier militaire, il voulait en faire sa carrière. Au bout de six mois il était brigadier.

Un jour, un dimanche, il vient en permission chez son père et lui dit : « Il se passe dans mon escadron quelque chose de terrible ! Le nouveau sous-lieutenant m’a pris en grippe. Il bat les hommes. Je ne puis le supporter. Un jour je ferai un scandale. »

Son père, très sagement, de lui répondre : « Mais non ! dis-le plutôt à tes chefs, ne fais pas d’éclat. » Le soldat rentre au corps le lendemain matin lundi, il y avait une manœuvre à cheval. L’officier lui fait une observation : « Vous n’êtes pas à l’alignement avec vos hommes ! » Le brigadier rectifie l’alignement. L’officier répète : « Vous n’êtes pas à l’alignement ! » et le frappe d’un coup de cravache. Le brigadier s’élance sur lui, et le frappe à son tour d’un coup de poing. On l’entoure, on lui crie : « Tu es perdu ! va-t’en ! » Il se sauve chez son père. Celui-ci, qui connaissait un officier supérieur du régiment, va le trouver et lui expose les faits. « Faites revenir votre fils immédiatement, lui dit-on, il sera puni, mais l’officier sera puni également. »

Ce qui fut dit fut fait. Le jeune homme revint ; on lui infligea, pour absence illégale, huit jours de prison, et quarante jours d’arrêts à l’officier pour s’être permis de frapper un homme !

Le brigadier fait ses huit jours de prison ; c’est ici que le drame commence. À peine sorti de la prison, cet homme, qui jusque-là n’avait pas eu un seul jour de punition, qui était entré à l’armée dans l’intention de travailler pour Saumur, pour y faire sa carrière, est pris en grippe par le corps tout entier. Il ne sort plus de la cellule, du cachot. On lui fait faire le peloton de discipline, – que Descaves a décrit d’une façon si magistrale, – en sabots, pieds nus, dans la neige. Il tombe, on le ramasse. Est-ce que par hasard il voudrait refuser l’obéissance ! « Je ne peux pas ! » dit-il. On le relève deux fois, trois fois. Le capitaine le fait mettre en prison. C’était en hiver. On lui portait, suivant le règlement, sa couverture pour se coucher. À minuit, tous les jours, un adjudant arrivait, qui lui prenait sa couverture. Il restait là, sans rien absolument pour se couvrir pendant la nuit, à tel point que ses camarades, voyant qu’il allait mourir, un jour lui firent passer une échelle à fourrage et lui donnèrent les moyens de se sauver.

Le père fit de nouvelles démarches. J’allai voir le ministre de la Guerre, lui raconter les faits. Qu’est-ce qui se passa ? On déplaça le colonel. Quant au soldat, il a pu rentrer en France, il y a quelques mois seulement, grâce à la loi d’amnistie récente pour les militaires… et puis les abus ont recommencé comme de plus belle.

Il y a quelques jours nous apprenions qu’un homme avait été paralysé par le froid dans une cellule dans les mêmes conditions. Et, si en ce moment le ministre de la Guerre vient de faire passer dans les corps d’armée une circulaire destinée à réprimer ces abus, à quoi le doit-on ? Uniquement à ce que depuis six mois s’est produit le mouvement d’opinion que vous savez : un homme a crié ce qui se disait tout bas, ce que les députés avaient été en vain dénoncer au ministre de la Guerre ; il a pensé que puisque, malgré tout, de tels abus subsistaient, il ne restait qu’un seul moyen d’émouvoir l’opinion, c’était de dire publiquement la vérité. On pouvait en souffrir, mais on avait fait son devoir, et, quel que soit le résultat de cette affaire, Descaves peut dire qu’il a fait le sien.

Allez-vous faire un crime à M. Stock d’avoir édité un livre qui faisait appel à l’opinion publique dans ce but ? Ce n’est pas possible.

Cela n’est pas possible pour une autre raison encore : est-ce que par hasard, aujourd’hui où l’on émet devant nous et contre nous la prétention de nous réduire au silence, est-ce qu’on peut dire en toute sincérité qu’on a fait le silence sur l’armée ? Est-ce qu’on a soustrait l’armée à la publicité ? Tous les jours l’armée est mise en scène dans ces petites brochures qu’on vous citait tout à l’heure.

On en parle encore autre part, de l’armée ; et, pour qu’on fût en droit de nous adresser le reproche de dévoiler des misères qui devraient rester cachées, il faudrait d’abord prendre une précaution à laquelle on n’a point pensé. Il faudrait ajouter un article au Code de justice militaire, décidant que le huis clos sera prescrit à toutes les audiences des conseils de guerre.

Je veux faire sur ce point une seule citation, indispensable. Tout ce que nous avons dit n’est rien auprès de la réalité.

Nous sommes au conseil de guerre du 3e corps ; on parle de sévices, de brimades exercées sur le soldat Loisel par son caporal et ses camarades :

« Leroy, Bonamy et Barthélemy lui tenaient les bras et les jambes, pendant que Le Corre apportait une brosse et une patience et procédait à l’opération.

« Le caporal Maunier, qui se trouvait dans la chambre, assistait à cette scène sans songer à la faire cesser. Bien au contraire, il voulut lui donner un ragoût tout particulier et, lorsque Loisel eut été suffisamment brossé par ses persécuteurs, Maunier s’approcha de lui et, après s’être dévêtu, s’assit sur son visage. Loisel se releva furieux et déclara qu’il porterait plainte à ses supérieurs.

« En ce moment, Goulet rentrait dans la chambre, se jetait sur Loisel en criant : « À la couverte ! »

« … Le caporal Maunier prit la couverture qu’il étendit par terre. On y jeta Loisel et une douzaine d’hommes au moins saisirent la couverture.

« Loisel fut lancé vers le plafond.

« Le passage à la couverte, dit le rapport, est en général assez inoffensif lorsque les hommes tiennent celle-ci assez tendue et se bornent à remuer celui de leurs camarades auquel ils font subir cette opération. »

Mais, dans le cas qui nous occupe, les prévenus, qui tous prenaient part à cette brimade, en faisaient un véritable supplice « en fléchissant les jarrets quand Loisel retombait dans la couverture ; en sorte que le malheureux venait rebondir sur le sol, où il était chaque fois violemment projeté… »

« … La malheureuse victime, qui avait au début poussé des cris perçants à chaque fois qu’elle retombait, restait alors immobile, étendue sur la couverture, paraissant avoir complètement perdu connaissance. À ce moment-là, les bourreaux parurent se rendre compte de la responsabilité qu’ils encouraient.

« Est-ce qu’il est mort ? disait-on autour de Loisel. S’il est mort, qu’est-ce qui va nous arriver ? »

« Le caporal Maunier éprouva le besoin de changer le courant de ses idées trop lugubres, et, répétant l’ignoble farce qu’il avait déjà faite, il s’approcha de Loisel, immobile, en disant : « S’il fait l’imbécile, je vais le réveiller, » et il… s’assit une seconde fois sur lui. C’en fut assez pour que le mouvement instinctif de pitié qui, sous l’empire de la crainte, avait été sur le point de se produire, fût absolument refoulé… »

Et alors, pour s’assurer s’il vit encore, l’un, tirant une épingle, le pique aux jambes, l’autre lui donne un coup de baïonnette dans la tête.

On arrive devant le conseil de guerre. On reprochait à Descaves d’avoir dit de la chirurgie militaire qu’elle était insuffisante ; écoutez ceci :

« L’entrée de Loisel, le principal témoin, produit une forte émotion dans la salle. On avait lu, au commencement de l’audience, le rapport médical du docteur Auger, concluant que Loisel était en parfaite santé et apte à continuer son service militaire. La vérité est que Loisel ne peut se tenir sur ses jambes ; qu’un factionnaire a été obligé de le porter sur une chaise.

« Le rapport du docteur Auger dit que « Loisel est frais, qu’il mange, boit, digère et dort comme une personne en état de santé normale. »

« La vérité est que Loisel était, lorsqu’il a paru devant le conseil, pâle comme un linge, saisi d’un tremblement nerveux qui faisait peine à voir ; les yeux hagards, les mouvements désordonnés, les gestes obéissant avec peine à la volonté. »

Et savez-vous combien cela coûte pour mettre un homme dans cet état-là ?

Le caporal est condamné à un an de prison ; les hommes ont de 6 mois à 2 mois. Et l’homme soumis à ce traitement avait été pendant six mois entre la folie et la paralysie.

Eh bien ! attirer l’attention publique sur ces scandales, réclamer leur répression, est-ce commettre un acte répréhensible qui mérite deux ans de prison, ou bien, n’est-ce pas rendre, au contraire, à l’armée, au pays tout entier, un véritable service ?

La réponse n’est pas douteuse, surtout quand je me rappelle que c’est de l’éditeur que je parle et que le seul fait qu’on lui reproche est d’avoir publié ces choses, qui paraissent dans tous les journaux. J’arrive ainsi à la dernière partie de ma défense qui sera très simple et très courte. Ce ne sont pas seulement les journaux qui ont publié de pareils récits.

L’éditeur était-il de bonne foi ? Croyait-il commettre un délit ? Quel autre moyen de s’en assurer qu’en regardant ce qui se passe autour de lui, ce qui est édité, toléré.

Il a des confrères qui ont publié des romans analogues. Lui-même en a édité. Il a publié de Descaves un autre roman militaire assez violent pour avoir attiré à son auteur un différend avec la Société des gens de lettres.

Descaves lui apporte un deuxième volume ; et que constate Stock lorsqu’il parcourt les publications similaires ? C’est un de ses confrères qui aujourd’hui publie sous les yeux du Parquet qui ne bouge, un livre intitulé : Dix ans soldat, dont on a dit d’ailleurs beaucoup de bien. Voici pourtant ce qu’on y trouve : c’est l’histoire de l’auteur au régiment racontée par lui-même.

« L’effectif en hommes étant très nombreux au dépôt où affluaient les recrues, le sou par franc sur l’achat des denrées rapportait environ cinq francs par jour. Jamais je n’avais disposé d’un pareil revenu

« J’aurais pu recevoir davantage si j’eusse écouté les fournisseurs qui ne demandaient qu’à frauder sur les poids et la qualité des denrées. »

Qui s’exprime ainsi ? Est-ce un brigadier d’ordinaire ou une cuisinière qui fait ses comptes ?

« Presque tous (il s’agit de soldats) avaient des femmes qu’ils traînaient de garnison en garnison afin de se faire entretenir d’argent et de tabac. »

Vous n’avez pas poursuivi cela ; c’est édité chez Hachette, qui a interdit la vente de Sous-Offs dans les gares !

Voici un autre livre. Il coûte moins cher que celui de Descaves. Le prix n’en est pas 3 fr. 50, mais 50 centimes. C’est le 51e Chasseurs édité chez Marpon.

Vous vous rappelez un passage de Descaves qui est poursuivi comme contenant une injure à l’armée, parce qu’il y est dit que la nourriture était très mauvaise. Écoutez ce passage du 51e Chasseurs.

Des soldats excitent un de leurs camarades à se plaindre au colonel.

« — Dis-y, La Guillaumette, dis-y !

« — Certainement qu’ j’y dirais conclut La Guillaumette.

« Et subitement calmé, il exposa son plan, expliqua qu’étant sûr de parler le premier, vu sa place près de la porte, il dévoilerait le pot aux roses, la qualité de la gamelle, les tripotages du fourrier et du brigadier d’ordinaire avec les marchands de la ville, etc…, etc…, laissant seulement aux autres le soin de le soutenir. Les hommes, pour mieux écouter, s’étaient groupés autour du lit, en bras de chemise, les mains noires, les basanes retroussées au-dessus des sabots, etc. »

Voulez-vous un portrait de sous-officier tracé par le même auteur ? c’est un adjudant :

« C’était une brute dans toute l’acception et toute l’étendue du mot, une brute lâche, idiote et féroce, ne poursuivant qu’un but au monde : faire coucher hors de leurs lits les pauvres diables éreintés ; mettant ses joies et ses ambitions de chaque jour à compter plus d’hommes punis qu’il n’en avait compté la veille. Il n’était jamais plus heureux que lorsqu’il pouvait voir, le soir, à l’appel des consignés, s’allonger devant le corps de garde une ribambelle interminable de prisonniers, en blouse blanche, les sabots aux pieds, la toque d’écurie sur l’oreille. Alors il se frottait les mains, faisait des blagues, ricanait : « Eh ! eh ! mes lascars, il y a du bon pour le chose, ce soir ! Attendez un peu, tas de vermines, je m’en vais vous montrer comment on fait des hommes. »

Et tout à l’heure, M. l’avocat général, qui prévoyait que nous ferions ces citations, ce qui prouve qu’il les connaissait, vous disait : « Oui, on va vous lire des livres où on a dépeint les souffrances ou les vices de la caserne, mais à côté des misères de la vie militaire, on en expose les splendeurs. » Point du tout. Voici : Au port d’armes, livre écrit par un auteur d’un réel talent, Henri Fèvre, publié chez l’éditeur Charpentier. Je l’ai lu d’un bout à l’autre. Je n’ai pas lu de livre plus triste, plus sombre, plus lugubre.

Je m’excuse de vous faire ces lectures à cause de la crudité des termes, mais il le faut ; vous ne trouverez pas dans Sous-Offs un passage de cette force-ci :

« Et leur voix de rogomme lui sonnait désagréablement jusque dans les boyaux ; leur air de tranche-montagne, d’absolutisme cassant, de négation de l’existence des autres lui alcalisait le sang, lui absinthait la chair, dans une tension répulsive, à les vomir.

« Oui, il les avait tous quelque part, dans le cul, parbleu ! le capitaine d’abord, ce grand automate roux, à la tête de bois, au corps d’empalé, aux gestes d’empaillé, toujours botté et rongeant sa moustache en brosse, ce poseur à l’anglaise, sec comme un grêlon, marchant sur des tibias à ressort, et qui, de sa voix monosyllabique, présidait à la torture des hommes, l’organisait méthodiquement, subitement rageur s’il voyait une minute perdue à s’éponger le front. Quel mépris du soldat, glacé, transcendantal, un dédain d’homme d’essence supérieure, de blanc à nègre !

« Dècre était un joli spécimen d’officier, lui qui passait son temps, quand il ne pouvait tracasser les soldats, à courtiser, avec des airs poétiques et des manières de salon, des putains discordantes, rebuts des concerts des grandes villes, qui braillaient dans les cafés borgnes ; un joli spécimen, oui, moitié grec, aux trois quarts frauduleux et tout moisi de dettes !

« Dans le cul aussi, ce sous-lieutenant, ce blanc-bec, gros comme une puce, à tête de vierge qui a mal au ventre, harcelant de sa voix aigre de poupée la méchanceté des adjudants, détachant les commandements comme des pichenettes, d’une voix de fausset grêle, sans rien de mâle qui pousse malgré eux et joyeusement les hommes en avant, remués pourtant par ce cricri, il le fallait bien, en masses vaguement honteuses d’un commandement si débile. Et avec cela mauvais comme la gale. »

Voilà pour les officiers. Au tour des sous-officiers, maintenant :

« Dans le même tiroir, les adjudants, officiers avortés, partis de très bas, ayant l’insolence des parvenus, la frénésie imbécile de leur autorité, jaloux des supérieurs devant qui ils se couchent, et se rattrapant sur l’inférieur, enragés de se trouver dans un cul-de-sac, gardes-chiourmes interlopes, trop au-dessus du soldat, trop au-dessous de l’officier, couvant la rancune de leur misère galonnée, vils conducteurs d’hommes chargés des basses besognes par la complicité des officiers, heureux, sans s’inquiéter des moyens employés, de trouver tout façonné sous leur main ce troupeau d’hommes abêtis à obéissance muette et passive. Oui, Guerbert les avait dans le cul, Barisoni, le Corse, donneur de coups de plat de sabre, brigand des maquis, élu chien de quartier ; et Saraillon, ce caniche hydrophobe, dont le nasillement d’orgue de Barbarie accompagnait les pas gymnastiques ; et le sergent Lacassègne, l’empoigneur d’hommes, qui vous secouait comme un torchon, tyranneau hypocrite, et vous dévalisait comme un voleur ; et le caporal Vimeux, ce polichinelle au sourire vénéneux ; et le colonel, le dompteur, ployant un régiment sous sa cravache, insultant par sa rotondité impérieuse de pacha, et qui donnait le diapason de l’engueulade… et toute la boutique. »

Ce n’est pas tout. Écoutez cette dernière citation :

« — Je ne sais pas où on rencontre de ces gens-là, des voleurs et des maquereaux ; si c’était dans le civil, ce serait au bagne depuis longtemps.

« — Bien sûr, ils seraient mieux là qu’ici à nous emmerder, appuya Souladie, qui ne trouvait décidément pas d’autre mot à dire.

« Capoulade émit son opinion avec sa philosophie ordinaire et son sourire d’écureuil. Les adjudants causaient la misère des soldats, toujours à la caserne, à les houspiller, et abattaient tout le travail des officiers, plus salement peut-être, ce qui n’était pas peu dire.

« — Il faudrait flanquer à l’eau toute cette canaille-là, ricana férocement Souladie ; ah ! merde ce qu’on rirait !

« Et il se tordit.

« Guerbert se taisait et tendait son quart à Capoulade pour avoir du vin. Le caporal d’ordinaire, toujours béant, conservait son air de cruche ébréchée.

« — Les foutre à l’eau, reprit Campeil, pas la peine ; autant des punaises, on en tue des cent et des mille et ça en grouille le double après. Jamais on ne détruira cette engeance de crève-la-faim, de rien du tout : ça n’avait pas de pain chez soi, et ça le prend de haut avec le soldat, ça joue à l’officier ; c’est plus bête que le petit doigt de mon pied gauche et ça se donne des allures de prince, comme l’adjudant de boxe. Des princes ! ce n’est pas sur le trône qu’il faudrait les foutre, mais dessous, dans les chiottes.

« Souladie se tordit de nouveau, enthousiaste.

« — Dans la merde, c’est ça, dans la merde !

« Mais il avait aussi son histoire à raconter. Le tambour-major, on le connaissait, un petit salaud, maigre comme un échalas, un sale type ! Et Souladie serrait le poing, ne trouvant pas les mots. Un sale type qui battait sur les hommes comme sur des tambours. Il était marié, oui, et il empruntait de l’argent aux râcle-marmite qui en avaient, pour payer des putains, et jamais il ne le rendait. Il devait bien trois cents francs à l’école des tambours, et il levait les punitions pour de l’argent, et en donnant exprès des punitions par calcul. Ah ! merde, c’était du propre !

« Il posait pour l’incorruptible, ce qui ne l’empêchait pas de trafiquer innocemment, comme les autres, sur les bons de tabac et l’eau-de-vie. Il étalait de la paternité pour les soldats, tout en les rudoyant sans vergogne. Il n’avait d’indulgence que pour ses bureaucrates, les laissant facilement fricoter, très intime avec Campeil, ancien camarade d’arrivée, et ils se tutoyaient malgré le grade. »

Cela a paru depuis trois ans. Cela se vend partout. Est-ce que le Parquet a soufflé mot ? Point. Et on s’avise de poursuivre M. Stock, éditeur, en lui disant : Quand vous avez publié Sous-Offs, vous auriez dû vous apercevoir que vous alliez commettre un délit. – Il aurait fallu, répondra-t-il, commencer par imposer aux autres la règle que vous voulez m’appliquer. J’aurais su ce qu’il était défendu d’éditer.

Après ces précédents que vous avez créés par incurie, par bienveillance si vous le voulez, vous amenez en cour d’assise un éditeur, coupable de n’avoir pas deviné que ce qui était assuré de l’impunité chez Charpentier était un crime chez Stock ! En vérité, une telle prévention ne tient pas debout. J’ai conscience d’avoir démontré jusqu’à l’évidence la bonne foi absolue de l’éditeur.

Et tenez, – c’est mon dernier mot, – voulez-vous une preuve irrécusable que l’éditeur que vous avez devant vous, soucieux de sa dignité, de son bon renom, ne cherche pas le gain inavouable, le lucre illicite ? Il a, il avait plutôt parmi les auteurs qu’il édite, un écrivain, de talent d’ailleurs, qui s’appelle Léon Bloy. Celui-ci était venu lui proposer de publier un ouvrage dont il lui avait donné le plan.

M. Stock connaissait déjà Léon Bloy dont il avait édité des ouvrages. Il avait donc eu confiance en lui, et, sur le vu du plan, avait accueilli au fur et à mesure les feuilles du manuscrit qu’il envoyait à son imprimeur Darantière, à Dijon. Il avait fait même quelques avances à l’auteur. Il n’y avait plus qu’à mettre la couverture. Stock a la curiosité de jeter un regard sur l’ouvrage dont il connaissait le plan, les grandes lignes, mais non les détails. Il s’aperçoit qu’à la fin du livre il y a une vingtaine de pages d’une violence extraordinaire contre nos auteurs les plus célèbres, nos critiques les plus connus. Ce livre, s’il le met en vente, aura un succès de scandale assuré ; il va provoquer un soulèvement de colère et d’indignation dans tout le monde littéraire.

Savez-vous ce qu’a fait M. Stock ?

« Je ne puis pas mettre en vente, s’est-il dit, un livre comme celui-là. » Il a pris les mille exemplaires qui arrivaient, il les a descendus dans sa cave, et voici le premier qui en soit jamais sorti.

J’ai là le compte des dépenses de cette affaire. Il se monte à plus de 2,400 francs. M. Stock les a sacrifiés parce qu’il n’a pas voulu mettre en vente un livre de diffamation.

Cela est tout récent, c’est de 1887.

Un autre libraire, qui n’a pas eu sans doute les mêmes scrupules, a édité le livre qui a été mis en vente depuis lors.

Un éditeur qui agit comme a fait M. Stock dans cette occasion, est-il un éditeur qui cherche le lucre et le scandale ? Vous avez déjà répondu, Messieurs.

Et j’ai fini.

Quelle était ma tâche après la plaidoirie de mon confrère, qui vous avait montré sous toutes ses faces l’œuvre de Sous-Offs ?

J’avais à vous dire très simplement que d’honorables éditeurs étaient devant vous : que vous ne pouviez pas les condamner : l’un, Mme Tresse, parce qu’elle était absolument étrangère à cette affaire, – j’espère qu’on ne discute plus ce point ; – l’autre, M. Stock, pour deux raisons :

D’abord, parce qu’au point de vue de l’outrage aux mœurs, il était impossible qu’il se doutât qu’il allait commettre un délit. Et sans revenir sur ma démonstration, il y a un fait qui vous a frappés et que vous retiendrez au moment où vous allez vous retirer.

On poursuit notre livre pour outrage aux mœurs. On lit dans cette enceinte les passages incriminés sans qu’on éprouve, – et l’on a raison, – le besoin de prononcer le huis clos.

Mais les défenseurs veulent-ils donner connaissance au jury de quelques passages de livre publiés et non poursuivis, de feuilletons, que l’on peut se procurer pour trois sous, dans les kiosques ? Ah non ! les lire devant les femmes qui sont ici, dans l’enceinte de la cour d’assises, – M. le président s’y oppose, – et il a raison.

L’affaire est jugée, n’est-ce pas, et vous ne direz pas, – car vous êtes des magistrats consciencieux, – que M. Stock, en éditant Sous-Offs, était de mauvaise foi et a pu se douter un instant qu’il allait commettre un outrage aux mœurs.

Pour l’injure à l’armée, il en est de même. Je ne vous ai montré que trois exemples, pris dans trois librairies. J’aurais pu vous en apporter vingt. Voici donc trois ouvrages pris au hasard, édités il y a deux ou trois ans, qui continuent d’être chaque jour mis en vente, et qui contiennent des passages incomparablement plus durs et plus forts que tout ce qu’on a pu relever dans Sous-Offs.

Peut-on prétendre sérieusement que M. Stock, qui avait vu éditer, vendre librement ces livres sans que le Parquet s’émût, pût se douter un instant qu’il allait être poursuivi s’il éditait Sous-Offs ?

Vous répondrez aux questions qu’on vous pose en acquittant Mme Tresse, parce qu’elle est absolument étrangère au procès, parce qu’elle n’aurait pas même dû paraître dans cette enceinte ; en acquittant M. Stock parce qu’il était évidemment de bonne foi lorsqu’il a édité le livre, parce qu’il ne pouvait pas penser qu’il y aurait des poursuites intentées contre lui.

Un verdict d’acquittement s’impose. Je l’attends avec confiance de votre justice.

 

VERDICT

Le JURY ayant répondu négativement à toutes les questions qui lui ont été posées, la COUR déclare les prévenus renvoyés des fins de la plainte.

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mai 2020.

 

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : aux ELG, PatriceC, GérardS, YvetteT, Cooolmicro et, à la BNR, Maria Laura, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : Lucien Descaves, Sous-Offs, Grand roman militaire, Paris, Tresse et Stock, 1892. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. Les illustrations dans le texte ainsi que celle reproduite en première page sont d’Eugène Courboin.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

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Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] N’ayant pu nous procurer le réquisitoire in extenso nous avons emprunté au journal l’Événement, un des résumés les plus complets qui aient été publiés. (Note des éditeurs.)

[2] Il a paru depuis, à Budapest, sans notre autorisation, une traduction, d’ailleurs fort incomplète, que nous avons déférée aux tribunaux. (Note de l’éditeur.)

[3] La protestation a paru dans le Figaro du 24 décembre 1889. Nous la reproduisons in extenso. (N. d. E.)

« On nous demande l’insertion d’une protestation que cinquante-quatre écrivains, sans distinction d’opinions politiques ou littéraires, ont signée contre les poursuites qui menacent le livre de M. Lucien Descaves : Sous-Offs.

« La sévérité avec laquelle la plupart des journaux ont jugé ce livre semble avoir démontré qu’il manquait d’opportunité ; mais dans les questions de littérature, le jugement de l’auteur par ses pairs est le seul raisonnable, le seul admissible, à une époque qui a tout discuté, tout analysé, tout nié.

« Nous espérons donc que l’on tiendra compte, en haut lieu, de la protestation qu’on va lire et qui offre un exemple vraiment louable de fraternité littéraire. F. M. »

 

Des poursuites sont intentées contre un livre ; sur la demande du ministre de la Guerre, à la veille d’une discussion législative sur la liberté d’écrire. Nous nous unissons pour protester.

Depuis vingt ans, nous avons pris l’habitude de la liberté. Nous avons conquis nos franchises. Au nom de l’indépendance de l’écrivain, nous nous élevons énergiquement contre toutes poursuites attentatoires à la libre expression de la pensée écrite.

Solidaires, lorsque l’Art est en cause, nous prions le gouvernement de réfléchir.

Alphonse Daudet. – Georges Ohnet. – Émile Zola. – Edmond de Goncourt. – Jean Richepin. – Henry Becque. – Alexis Bouvier. – Paul Bourget. – Paul Bonnetain. – Léon Cladel. – Paul Foucher. – Théodore de Banville. – G. de Porto-Riche. – Rodolphe Darzens. – Oscar Métenier. – Émile Michelet. – Henry Céard. – Louis Mullem. – Émile Bergerat. – René Ghil. – Ernest Daudet – Jean Ajalbert. – J.-H. Rosny. – Abel Hermant. – Gustave Guiches. – Georges Bois. – Jean Lorrain. – M. Buloz. – Jacques Madeleine. – Gustave Geoffroy. – Louis de Gramont. – Jean Jullien. – Gaston Salandry. – Henry Lapauze. – François de Nion. – G. Courteline. – Roger-H. Milès. – Boyer-d’Agen. – Sutter-Laumann. – Edmond Bazire. – Frantz Jourdain. – Paul Alexis. – Jean Rameau. – Georges Duval. – Georges Ancey. – Paul Margueritte. – Clovis Hugues. – Séverine. – Maurice Barrès. – Henry Bauër. – Adolphe Tabaraut. – Eugène Morel. – Robert Bernier. – Henry Fèvre.