Lucien Descaves

LA COLONNE
(partie 2)

RÉCIT DU TEMPS DE LA COMMUNE

Illustrations : Hermann-Paul

1901

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Table des matières

 

CHAPITRE VIII  LE PÈLERINAGE DU 5 MAI 3

CHAPITRE IX  UN CONSPIRATEUR.. 51

CHAPITRE X  RÉAPPARITION SYMPTOMATIQUE DE CANROBERT  73

CHAPITRE XI  LES MEILLEURS S’EN VONT. 132

CHAPITRE XII  RETOUR D’ENTERREMENT. 172

CHAPITRE XIII  LA VEILLÉE DES ARMES. 208

CHAPITRE XIV  NUNC DIMITTIS. 264

Ce livre numérique. 298

 

CHAPITRE VIII

LE PÈLERINAGE DU 5 MAI

Le 4 mai, dans la matinée, Lacouture reçut de son neveu Géran la lettre suivante :

 

« Mon cher oncle,

« Je m’empresse de t’apprendre une nouvelle qui te sera agréable. Je comptais te la porter moi-même aujourd’hui, mais j’ai d’autres devoirs à remplir. La Commune, dans sa séance d’hier, s’est occupée de la colonne Vendôme. Les ingénieurs ont dû s’avouer incapables de la faire tomber demain, comme c’était leur intention. Ils ajournent l’exécution au 8 mai. Le Journal Officiel doit publier une note à ce sujet. Tu liras d’autre part, sans doute, cette déclaration d’un membre de la Commune, savoir : que le Comité de Salut public désire faire tomber la Colonne au moment où l’on procédera à la démolition des statues de Paris ; qu’il est aussi aisé de renverser la Colonne tout entière que la statue seule, etc., etc…

« Mais rassure-toi et rassure tes vieux compagnons d’armes : on ne touchera pas plus à la Colonne le 8 que le 5. C’est moi qui vous le dis. À bientôt, de vive voix, des renseignements plus complets.

« Ton neveu affectionné.

« GÉRAN. »

 

Lacouture communiqua aussitôt cette lettre à Prophète et tous deux convinrent d’en donner connaissance au comité d’initiative qu’ils avaient formé, comme un noyau de résistance plus facile à dissimuler qu’un attroupement compact.

Car ils en étaient réduits à se cacher pour délibérer. Non seulement ils n’avaient à attendre du commandement à tous les degrés, nul concours, nul encouragement ; mais ils devaient se prémunir contre des empêchements dont l’observation de la discipline fournissait à leurs chefs le moyen. Le général en second, grand manœuvrier électoral sous l’empire, et le colonel-major, se tenaient cois. Les officiers sous leurs ordres se contentaient d’écrire timidement aux journaux. Est-ce qu’un adjudant-major n’avait pas été jusqu’à féliciter les invalides de la sagesse, de la résignation dont ils donnaient l’exemple ?

« Voyez-en les heureux effets, disait-il. Le général de Martimprey, notre gouverneur, vient d’être transféré de la Conciergerie à la maison de santé Dubois. C’est un otage entre les mains de la Commune. Moins nous attirerons l’attention sur nous, mieux il sera traité. »

Aussi les adjudants et capitaines de service redoublaient-ils de vigilance. Les murs de la chambrée et des chauffoirs avaient des oreilles. Il fallait donc s’entourer de précautions, n’agir qu’à bon escient et emporter l’affaire d’emblée. L’impulsion qu’avaient reçue inutilement à deux reprises, les plus fougueux pensionnaires, ne les induisait déjà que trop en méfiance. C’était à peine, aujourd’hui, si un nouvel appel en entraînerait une centaine. Mais Prophète, depuis sa dernière promenade à Belleville, n’en demandait pas davantage pour frapper d’hésitation l’adversaire. Il avait modifié son plan primitif ; il se proposait maintenant de soumettre à ses camarades, le projet d’une manifestation sans armes. Il était persuadé qu’une petite compagnie de vieux soldats se rangeant autour de la Colonne, suffirait pour disposer la foule en leur faveur et paralyser l’entreprise des démolisseurs. Enfin, il envisageait l’éventualité d’un renfort auquel il se reprochait de n’avoir pas encore songé. Tout cela, sans parler d’une motion subsidiaire qu’il ruminait depuis deux jours, justifiait la réunion du conseil. Il se chargea donc de convoquer individuellement ceux qui le composaient, en parcourant sur l’heure les chambrées.

Le lieu de rendez-vous était une guinguette de l’avenue de La Motte-Piquet : Au Voltigeur de la Garde. Tous les invalides la connaissaient. Une inscription : Lutzen, 2 mai 1813, semblait indiquer la provenance d’un boulet suspendu à une chaîne, au-dessus de la porte d’entrée. La façade de la maison, à un seul étage, s’ornait d’un voltigeur appuyé sur son fusil ; enfin, l’enseigne était complétée par cette facétie cabaretière :

 

On ne passe pas sans entrer,

On n’entre pas sans boire,

On ne sort pas sans payer.

 

Derrière la boutique, une double rangée de tonnelles garnies de tables et de bancs moisis, souriait aux épanchements que les règlements eussent contrariés, à la cantine de l’Hôtel. On y entendait souvent des refrains démodés, comme « C’est ma Pomponnette, c’est ma Pompadour… », chevrotés par des voix pareilles à ces serinettes où manquent des notes… Feuillette, dit Prêt-à-boire, le camarade de chambrée de Prophète, était un des familiers de la maison, fameux par ses prouesses bachiques et une vigueur à son âge peu commune. On montrait, dans un coin, la brouette où, plusieurs fois, il avait fallu le mettre, comme un paquet, pour le reconduire, ivre-mort, aux Invalides. Il était le seul à qui le patron fît crédit, non seulement parce que Feuillette avait une sœur, bouchère à Montrouge, laquelle désintéressait le débitant à l’insu du pochard ; mais encore parce que celui-ci, le dimanche, divertissait la clientèle en chantant : La baronne de Follebiche ou bien : Ils sont couchés chez la mère Picard, son triomphe.

À midi, ce jour-là, arrivèrent, tous exacts, Lacouture avec Prophète, Chapelard avec Bibroque, Feuillette et Cassavoix, Lapuchet guidant Archin, le doyen des aveugles, Clavquin enfin, que le cabaretier, complaisant, aida à descendre de sa petite voiture et à atteindre les « bosquets », car l’ataxique était aussi un habitué de l’endroit, mais on le servait le plus souvent dehors, pour qu’il n’eût pas la peine de se lever. Le mastroquet, obligé de le soutenir et presque (de le porter, disait néanmoins, flagorneur :

— Eh bien ! mais ça ne va pas trop mal, aujourd’hui…

À quoi Clavquin répondait, grognon :

— C’est pas mon avis… Je crois plutôt que j’ai les pieds aggravés.

Les neuf invalides commandèrent trois litres. Feuillette remplit les verres et, sans délai, vida le sien, en s’écriant :

— Fais-toi place ! Il y aura foule, ce soir…

Puis, bon camarade, il fit boire Cassavoix, le manchot parvenu, dont il se moquait parfois, pour susciter l’occasion d’un pari gagné d’avance. En effet, voulant prouver « qu’on n’a pas besoin d’un bras pour lever le coude », Feuillette saisissait entre ses dents, comme font certains escamoteurs forains, un verre plein placé sur le comptoir et l’ingurgitait, aussi facilement qu’avec le secours de la main.

Mais on n’avait pas de temps à perdre aux bagatelles ; Prophète le témoigna par sa hâte à prendre la parole.

— J’ai à vous faire part, dit-il, d’une nouvelle dont je me réjouirais avec vous, si la prudence ne me conseillait pas de ne m’y fier qu’à moitié. Un mot que Lacouture a reçu de son neveu, nous annonce que la Colonne ne sera pas renversée demain, ni même le 8…

— Mon neveu ne s’avance pas à la légère, fit Lacouture. Il doit être bien informé.

— Soit, continua Prophète, pourtant, il faut toujours prévoir une ruse de l’ennemi et se tenir sur ses gardes.

Cassavoix battit des ailes autant que le lui permettaient ses deux manches flottantes repliées sous les aisselles, et dit :

— Ils ont peur, parbleu !

— Peut-être ont-ils peur, en effet, reprit Prophète ; dans ce cas, il ne dépend que de nous de changer leur hésitation en déroute.

— Comment ? demanda Lapuchet, dont les deux dernières dents, écartant les lèvres, ressemblaient au fermoir détraqué d’un vieux porte-monnaie.

— Voilà l’affaire. Je propose qu’une délégation d’invalides aille demain, comme tous les ans, déposer une couronne au pied de la Colonne.

— Bonne idée, opina, dans sa barbe, le doyen des aveugles.

— J’en suis ! ajouta Clavquin poursuivant l’espérance d’une guérison miraculeuse par secousse électrique.

— Mais on ne vous laissera pas approcher, objecta Bibroque.

— C’est là que je vous attendais, répliqua Prophète. Qu’on nous laisse ou non approcher, je prétends, moi, que la manifestation aura le même retentissement. Après-demain, les gazettes la raconteront à leurs lecteurs ; on saura ainsi que nous existons encore et que, loin de prendre au sérieux les menaces de la Commune, nous faisons comme si de rien n’était. Mais notre démonstration pacifique peut avoir un résultat important. Elle réveillera le courage des vieux de la vieille, qui ne sont pas tous aux Invalides, comme nous avons l’air de le croire. Il s’en trouve certainement ailleurs, que notre exemple engagera à se joindre à nous, si c’est nécessaire. Qui sait même si nous n’en rencontrerons pas demain, place Vendôme ? Qui sait si nous n’allons pas voir surgir, à nos côtés, d’anciens compagnons d’armes ayant endossé, pour la cérémonie leur uniforme de parade changé en uniforme de bataille ! Vous n’avez pas pensé à ça… C’est cependant assez naturel que d’autres se souviennent. Notre tenue risque de passer inaperçue dans la foule ; on la connaît, elle est dans la circulation… Mais les uniformes du premier empire et même du second, n’y sont plus. Qu’est-ce que vous diriez, si l’habit à la française, le plastron blanc et le bonnet à poil des grenadiers de la garde ; si le kurka et le schapska à plumet rouge des lanciers ; si les cuirassiers, en tunique bleu de ciel à retroussis écarlates, culotte de peau blanche, gants à crispin et casque à double crinière noire ; si le gros kolbach des guides, le shako à gland des voltigeurs et le turban des zouaves, apparaissaient tout à coup au tournant de la rue de la Paix ? Qu’est-ce que vous diriez, hein ?

— Vive l’Empereur ! cria Lapuchet, son œil unique dilaté par l’enthousiasme.

— Le fait est que ce serait assez chocnosof, dit Chapelard.

— Le cas de fraterniser, de chasser le brouillard ensemble, dit Feuillette, altéré par le pruneau de première classe qu’il roulait dans sa bouche.

— Les passants, les badauds, tout le monde enfin nous acclamerait, j’en suis sûr, déclara Prophète.

— Ça donnerait à réfléchir aux rouges, c’est certain, dit Clavquin, escomptant également les bénéfices de l’ovation.

— Alors, il n’y a pas d’opposition au pèlerinage ?

— Il n’y en a pas, répondit Lapuchet, au nom de tous. Lacouture observa seulement :

— C’est affaire entre nous, bien entendu. Si la chose s’ébruitait dans l’Hôtel, on préviendrait les chefs et ça ferait encore du micmac. Quand ils apprendront notre espédition, il sera trop tard pour l’empêcher. C’est ce qu’il faut. On sortira chacun de son côté pour ne pas donner l’éveil.

— À quelle heure ? dit Bibroque.

— Après déjeuner, par exemple, proposa Feuillette.

— Est-il indispensable que nous marchions tous les neuf ici présents ? fit Chapelard.

— Ma foi, non, répondit Prophète. Nous pouvons n’envoyer place Vendôme que trois ou quatre délégués. Il est inutile de nous exposer tous aux punitions qui pleuvront, si l’affaire, par hasard, tournait mal. Constituons plutôt une réserve dont nous aurions besoin, si l’on fourrait les délégués au bloc.

— C’est juste. Le Prophète pense à tout, approuva Lapuchet.

— Sans compter que les rouges pourraient bien jeter le grappin sur nous, si notre visite leur déplaisait, dit Clavquin.

— C’est ce qu’il faudrait voir ! s’écria Cassavoix, dont une des manches s’était détachée, comme pour un simulacre de moulinet.

Mais Prophète ne croyait pas qu’on en vînt à ces extrémités.

— Quoi ? Nous ne les provoquons pas. Nous avons l’air de vivre à cent lieues de tout, de ne pas savoir ce qu’ils complotent contre la Colonne et d’apporter, comme tous les ans, notre hommage. Encore une fois c’est pas tant à eux qu’aux anciens, rentrés dans le civil, qu’il s’agit de faire comprendre l’apologue.

Clavquin. – Nous leur adressons comme qui dirait des signaux...

Cassavoix. – Une couronne d’immortelles, ça parle !

Chapelard. – Le langage des fleurs !

Prophète. – Enfin, supposez qu’ils aient la même pensée que nous ; qu’est-ce qu’ils diraient, demain, en ne nous voyant pas autour de la Colonne ? Nous serions déshonorés !

Le doyen des aveugles. – Nous le serions.

Sur la question de la couronne ils tombèrent bientôt d’accord.

— Versons chacun vingt sous, dit Lacouture. Pour neuf francs, on aura quelque chose de très agréable. L’un d’entre nous se chargera d’acheter la couronne et la fera porter ici, où nous la prendrons en passant.

— Qu’est-ce qu’on mettra dessus ? demanda Lacouture.

— Souvenirs et regrets, dit Archin d’une voix profonde, qui sortait de sa barbe blanche, comme d’un sépulcre.

Prophète préférait : Souvenir fidèle.

— C’est plus expressif… Regrets, ça indiquerait que nous regrettons de voir démolir la Colonne… sans plus. Tandis que dans : Souvenir fidèle, il y a des intentions, pas vrai ?

L’inscription fut adoptée à l’unanimité. Alors, Bibroque, se décoiffant, tendit sa casquette :

— Pour les frais du culte, s’il vous plaît !…

Les invalides, l’un après l’autre, lâchèrent leurs vingt sous.

— Fouille dans ma poche, dit Cassavoix à Bibroque.

— Avancez-moi la médaille, dit Feuillette ; je suis raffalé. Mais je vais tantôt chez ma sœur ; j’aurai du style ce soir, sans faute.

Nonobstant cette assurance, ses camarades montraient peu d’empressement à lui faire crédit. Ils savaient l’ancien clairon de chasseurs phraseur et carottier, coutumier des poufs, bref, méritant les trois P en face de son nom : prêté, parti, perdu. À la fin pourtant, Lacouture moins dur à la détente que ses compagnons, allongea deux pièces au lieu d’une. Bibroque compta l’argent et s’offrit à procurer la couronne, en s’adjoignant Chapelard. Ils furent agréés. Restaient à désigner les délégués. Avec autorité, le doyen des aveugles nomma Lacouture, Prophète, Lapuchet et Cassavoix. Ce choix ayant été à l’instant ratifié, il n’y avait plus, avant de se séparer qu’à payer les consommations.

— Trois litres à seize, deux francs quarante… C’est vingt-cinq centimes chacun, dit Prophète. Je mettrai le surplus.

Les invalides s’exécutèrent.

— Fouille encore dans ma poche, répéta Cassavoix.

Mais comme Bibroque ramenait une pièce de cinquante centimes :

— C’est pour nous deux, dit Feuillette ; je rembourserai Cassavoix ce soir, en même temps que Lacouture.

Toutefois, entraîné par l’habitude de payer autrement son écot, il saisit par la taille ; au passage, une petite servante courte et drue qui se présentait pour recevoir l’argent, et l’ayant assise de force sur ses genoux, il chanta :

 

Mère Picard, autrefois si gentille,

Se voit enfin remplacée à son tour :

Pommes d’amour, chez Hortense, sa fille,

Sous le fichu s’agitent chaque jour.

Mais observez quelle différence !

Ces jolis fruits qui charment le regard,

Ils sont debout, chez la jeune Hortense,

Ils sont couchés, chez la mère Picard !

 

— En ta maboul ! dit en riant Chapelard, qui avait dans sa jeunesse, ainsi que Bibroque, « passé le grand étang » et servi aux zéphirs.

Le lendemain, après le repas du matin, la délégation, couronne au vent, s’acheminait vers la place Vendôme, lorsqu’elle s’entendit interpeller par Chapelard, qui se tenait sur le seuil d’une boutique de brocanteur, voisine du Voltigeur de la Garde, avenue de La Motte-Piquet.

— Eh ! les braves, repassez par ici, à votre retour… Je suis avec Bibroque à vous attendre…

— Ah ! ça, dit Lacouture en traversant avec ses compagnons l’Esplanade, pour gagner la rue de Bourgogne, Chapelard et Bibroque ont donc établi leur quartier général chez la Canapé ?

— Faut croire, répondit Prophète. On prétend qu’ils y font de fameuses noces, des parties carrées…

— Comment ça, carrées ?

— La Canapé a une amie qu’on appelle La Flotte et qui est comme qui dirait en ménage avec Chapelard, pour le moment.

— Et le fils de la Canapé, Bibroque lui apprend-il toujours à faire l’exercice ?

— Sais pas. Sans doute.

Ils se turent. On les remarquait à peine, dans ce quartier qui était le leur. Lacouture portait la couronne et souffrait des dents. Prophète avait une douleur rhumatismale dans les reins ; quant au vieux Lapuchet, déshabitué de la marche, elle lui était d’autant plus pénible que des cors affligeaient ses pieds. C’était même une des raisons pour lesquelles il détestait Paris. Jamais avant d’y venir, il n’avait eu les pieds sensibles. Tout de suite, une promenade d’une heure l’avait plus fatigué qu’auparavant ses courses d’un bout à l’autre de l’Europe. Depuis quarante ans, il maudissait le pavé de la capitale, bien qu’il ne s’y aventurât qu’une fois par an, le 5 mai. Il accomplissait régulièrement ce pèlerinage, à l’instar des matelots qui doublent le prix d’un ex-voto, en écrasant, pour aller le suspendre fort loin, des pois secs glissés dans leurs souliers. De fait, on eut dit que Lapuchet marchait sur des clous.

Seul, Cassavoix conservait tous ses avantages, à commencer par celui de n’avoir plus de bras. À chaque instant, il dépassait ses camarades. Il n’y en avait que pour lui. Manchot, il trouvait, par sa prestance, le moyen d’évoquer le tambour-major des anciens défilés, habile aux tours de canne qui enthousiasment la foule. On s’attendait à le voir récupérer tout à coup ses membres et sa canne, escamotés ensemble. Mais il jugeait aussi difficile à réaliser le miracle d’être salué par les fédérés et il s’était promis de donner ce spectacle à ses amis, avant la fin de la journée.

En arrivant à la Seine, les quatre invalides découvrirent les travaux défensifs qu’avait entrepris la Commune en prévision d’une attaque par l’avenue des Champs-Élysées. Du Corps législatif, transformé en atelier, où douze à quinze cents femmes confectionnaient des sacs à terre, ces sacs n’avaient que la Seine à franchir pour compléter le double ouvrage qui menaçait le Palais et le pont de la Concorde. À l’angle de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin, appuyé, d’un côté contre le mur du ministère de la Marine et, de l’autre côté, contre le mur d’enceinte des Tuileries, payait de mine le chef-d’œuvre du père Gaillard, une véritable redoute qui n’était plus l’improvisation ardente de l’émeute, mais l’élucubration présomptueuse d’un gardien de batterie émancipé. Enfin, devant la grille du jardin des Tuileries, des terres amoncelées, des pavés et des tonneaux, encore en désordre, ébauchaient un retranchement dont le feu devait enfiler l’avenue, jusqu’à l’Arc de Triomphe.

Sur chacun des piédestaux, qui encadrent la grille et portent des chevaux décoratifs, les inscriptions : Propriété nationale. Liberté. Egalite. Fraternité, dans leur fraîcheur, étaient soulignées par des affiches avisant le public, l’une qu’il pouvait visiter tous les jours de midi à sept heures, les salons des Tuileries, moyennant 50 centimes pour les grandes personnes et 25 centimes pour les enfants ; l’autre affiche, qu’un concert de bienfaisance au profit des ambulances serait donné le lendemain dans le Palais des Tuileries, « servant pour la première fois à une œuvre patriotique. »

En face, la statue de Strasbourg était ornée de drapeaux et fleurie, comme un char funèbre arrêté devant la maison mortuaire.

Laissant à droite la barricade du père Gaillard et son corridor de communication qu’il eût fallu traverser pour aborder la place Vendôme par la rue de Castiglione, les invalides suivirent la rue Royale et les boulevards jusqu’à la rue Neuve-des-Capucines.

De jeunes vendeurs de journaux proposaient : La démission de M. Thiers, Le Bon Sens, Paris-Libre, La grande joie du père Duchêne, le Journal des honnêtes gens ; et les badauds formaient un rassemblement, au coin de la rue Saint-Honoré, autour d’une potence en bois fichée dans des sacs à terre. À la potence, un rat mort était pendu ; deux autres gisaient au pied. Et l’allégorie était élucidée par une pancarte sur laquelle on avait écrit :

 

DÉMISSION

 

de THIERS, MAC-MAHON ET DUCROT,

les rongeurs du peuple…

Défense d’y toucher !

 

Un gamin aperçut Lacouture et cria :

— Par ici la couronne !

Cassavoix s’arrêta :

— Prends garde à toi, crapoussin !

Un second gamin rassura le premier :

— Aie pas peur… C’est toujours pas celui-là qui t’allongera les oreilles.

Mais, dans le moment même qu’il avertissait son camarade, le pied de Cassavoix le frappa au bas des reins.

— Comment trouves-tu que je te trouve ? dit le manchot.

Des passants applaudirent discrètement à la correction, tandis que les drôles, honteux, s’éclipsaient.

— La foule est avec nous, dit Cassavoix.

Mais Lapuchet qui n’en pouvait plus, au supplice dans sa chaussure pourtant spacieuse, grommela :

— Avec nous, avec nous…, c’est tout de même étonnant que pas un de ces particuliers-là n’ait l’air de se demander où nous allons, avec notre couronne !

— C’est sans doute qu’ils le savent, observa Prophète.

— On a beau dire, reprit Lapuchet, les autres années, tu te sentais moins seul…, tu donnais à penser que tu allais à un rendez-vous plutôt qu’à un enterrement…

— Le fait est qu’on ne voit pas souvent poindre les schapskas, kolbachs, bonnets à poil et casques, des vieux de la vieille que le Prophète nous annonçait, dit Cassavoix en manière de plaisanterie.

— Peut-être qu’ils nous ont devancés…

Mais c’était déjà d’une voix moins assurée que Prophète émettait cette supposition. Depuis sa dernière visite à la Colonne, la physionomie du quartier avait un peu changé. À mesure qu’ils se rapprochaient de la place, des précautions puériles trahissaient l’émoi des habitants du boulevard et de la rue Neuve-des-Capucines. Certains, pour se protéger personnellement, arboraient à leur fenêtre, comme pendant le siège, le drapeau de leur pays. Beaucoup de magasins étaient fermés. Et ceux qui restaient ouverts intriguaient d’abord. Des commerçants préoccupés de la commotion qui ébranlerait, pensaient-ils, les maisons les plus voisines, quand tomberait la Colonne, avaient collé sur les vitres et les panneaux de glaces de leurs boutiques, des bandes de papier préservatrices. C’était même, pour quelques-uns, l’occasion de montrer du goût. Le papier, de couleur et dentelé, dessinait des figures géométriques, des festons, des arabesques. On songeait aux personnes recherchées, qui se mettent du coton rose dans les oreilles. Sur le pas des portes, néanmoins, les gens regardaient avec indifférence, les invalides passer. Au coin de la rue Neuve-des-Capucines seulement, Lapuchet entendit un monsieur qui flânait devant les jouets de Giroux, dire en se retournant : « Pourvu qu’ils n’aillent pas faire une imprudence. Il ne manquerait plus que ça ! »

Alors le vieux soldat ressentit, dans ses pauvres pieds, des douleurs plus vives, qui semblaient lui reprocher de les avoir traînés là, contre toute raison.

Cependant, Cassavoix, qui marchait toujours en tête, dit :

— Attention ! nous y sommes.

Ils n’étaient plus, en effet, qu’à quelques pas des tas de pavés barrant la rue de la Paix. Une large ouverture avait été ménagée au milieu, mais les pavés qu’on en avait retirés formaient en arrière, à l’entrée de la Place, un second pan de mur peu élevé et dégradé. Une seule sentinelle gardait la brèche, appuyée sur son fusil. Cassavoix se dirigea vers elle, l’éblouissant de la croix et des médailles commémoratives étalées sur sa poitrine.

— Eh bien ! factionnaire, on a donc les yeux dans sa poche ?

Cassavoix avait de la chance : le fédéré était un soldat de l’armée régulière passé à la Commune. Surpris, il rectifia machinalement la position, tandis que défilaient devant lui les quatre invalides. Mais ils n’allèrent pas loin. D’un groupe qui causait autour des faisceaux, derrière le second barrage, un officier se détacha et vint à la rencontre de la délégation qu’il rabroua.

— Vous avez un laissez-passer ?

— Non, répondit Lacouture.

L’officier, un lieutenant, barbu, botté, une large ceinture rouge sous son ceinturon, gourmanda la sentinelle :

— À quoi sert votre consigne, vous, là-bas ? Vous savez bien que personne d’étranger à la Place n’y peut pénétrer sans une autorisation spéciale.

— Nous ne croyions pas en avoir besoin aujourd’hui, dit Prophète.

— Ah !… Et pourquoi, s’il vous plaît ?

— Parce que c’est un anniversaire que nous célébrons tous les ans sans permission.

Les quatre vieux en imposaient à l’officier, quoi qu’il fît pour paraître important et dégagé. Il hésitait. À la fin, il dit :

— Vous êtes d’anciens soldats. Vous savez ce que c’est que la consigne. J’en ai reçu une, je l’observe. Arrangez-vous pour qu’on la lève en votre faveur, si vous voulez ; moi ça ne me regarde pas.

— À qui doit-on s’adresser pour cela ? demanda Lacouture.

— Au major de la Place, le citoyen Simon Mayer.

— Faites-nous conduire auprès de lui.

Des gardes de sa compagnie entouraient le lieutenant ; l’un d’eux, le dernier arrivé, la pipe à la bouche, dit tout haut, entre deux bouffées :

— Pas la peine. On est en train de le prévenir.

— Qui ça ? interrogea l’officier.

— Quelqu’un qui connaît les citoyens.

— Ah ! Eh bien ! attendez.

Le lieutenant s’éloigna un peu avec ses hommes. Les invalides se regardaient avec étonnement. Puis, la même pensée leur traversa l’esprit : Géran, le neveu de Lacouture, les avait aperçus et s’employait pour eux.

— Il y a du bon ! fit Cassavoix, dont la collection de médailles et la mutilation, rivalisant de vertu attractive, défrayaient évidemment la conversation des gardes nationaux de service.

Et, de leur côté, les invalides prirent patience en satisfaisant leur curiosité. Elle avait d’abord pour objet un extraordinaire ragoût d’uniformes. Les défenseurs de la Commune semblaient s’être habillés au petit bonheur, avec la mise bas de plusieurs armées. Les souvenirs du second empire s’y mariaient aux souvenirs du siège ; il en résultait des combinaisons d’un effet cocasse et la chienlit militaire la plus propre à ridiculiser les accoutrements quelconques imaginés par des hommes pour se battre. Tantôt, c’était un garde national en chéchia, pantalon de toile bleue, ceinture bleue aussi et vareuse brune ; tantôt un garibaldien rouge des pieds à la tête et la plume de coq au chapeau mou. D’autres portaient, avec le képi à pompon jaune, la capote de mobile relevée en triangle sur un pantalon de velours à côtes ; d’autres encore, au contraire, n’empruntaient de l’ancienne tenue de la ligne que le pantalon garance auquel ils avaient accommodé, qui un gilet en tricot à manches de lustrine, qui un paletot à boutons de cuivre, qui une chemise rouge, une veste soutachée ou bien une longue blouse galonnée et serrée à la taille par un ceinturon. Des francs-tireurs, le pantalon dans les bottes, s’enveloppaient dans le manteau gris des chasseurs à pied jeté sur une tunique de grenadier de la garde. Les coiffures n’étaient pas moins variées : bérets de marin, chapeaux de feutre, toques, shakos à crinière, casquettes… ; et la même fantaisie présidait à l’armement où étaient représentés le chassepot, les fusils à piston et à tabatière, la carabine Enfield et même le Snider et le Remington, outre le revolver, privilège enviable des grades supérieurs, qui en rehaussait leurs insignes.

Le délire du costume avait d’ailleurs détraqué jusqu’aux femmes. Trois ou quatre allaient et venaient sur la place ; l’une, jeune et délurée, sous le chapeau tyrolien à plumes rouges, conservait avec le petit tonnelet et la veste à plastron des anciennes cantinières, la jupe et le tablier blanc qui obviaient à la démission de son sexe ; mais les autres, plus guerrières et plus mûres, affublées d’une vareuse et d’un sabre-baïonnette, renfermaient difficilement de gros derrières dans des pantalons à bande rouge et n’arrivaient pas à faire tenir sous le képi les galettes de cheveux que d’utiles filets leur plaquaient sur la nuque.

Les travaux de démolition qui intéressaient davantage Prophète, ne lui parurent pas activement poussés. Autour du piédestal de la Colonne, les échafaudages commençaient, il est vrai, à s’élever, mais le petit nombre d’ouvriers qu’ils occupaient n’annonçait pas un désir très vif d’en finir.

Quant à la vieille et noble place, la place des revues, des triomphes et des apothéoses, la place somnolente, dont le repos n’était troublé, à de longs intervalles, que par de magnifiques fêtes militaires ; la place Vendôme, en voyant la Colonne près de tomber, semblait comprendre que l’heure de sa propre déchéance allait sonner aussi et que ses beaux jours étaient révolus. La disparition de la Colonne, de ce compagnon de sa vieillesse et de sa majesté, la frappait comme un avertissement. Elles vivaient en harmonie. L’une n’éclipsait pas l’autre ; on ne les séparait plus ; on avait pour toutes les deux la même vénération ; la pierre et le bronze recevaient du temps une patine pareille. La Colonne, d’abord accueillie comme une intruse turbulente, s’était fait aimer de la place pour la belle ordonnance de ses spectacles, dont elle n’abusait pas. La place et la Colonne confrontaient leur prestige. Deux siècles de splendeur considéraient soixante-dix ans de renommée et, dans ce concours d’immortalité, condescendaient parfois à leur laisser la palme. Tous les vieux hôtels se serraient autour de la Colonne, comme une famille indulgente aux jeux de l’enfant gâté et qui s’afflige de le voir s’en aller avant elle. Mais la vaste et froide place continuait chair et en os… Et voilà que le bronze durait moins longtemps à présenter aux barbares un front impassible. La tristesse et un deuil imminent s’ajustaient au caractère de sa grandeur. Du haut d’un fût de trente-quatre mètres, le César d’airain ne l’avait jamais dominée : il restait son pensionnaire. Sous les auspices de Mansart, la Colonne était bien, en vérité, le pensionnaire de la place, comme les invalides étaient, sur l’autre rive, les pensionnaires de l’Hôtel. Les victoires en bas-reliefs et en effigies, trouvaient le même asile que les victoires en que l’homme ! Ceci tuait cela. Des vétérans qui comptaient revivre dans le métal, assistaient à sa ruine et mourraient après lui ! Déjà l’ombre des anciennes demeures, descendue sur la place, préparait silencieusement le drap noir dans lequel la Colonne serait ensevelie…

Un planton de l’état-major, tout jeune, imberbe, portant une vareuse de laine noire à boutons blancs, un pantalon noir à bande bleu clair, des houseaux de cuir et un sabre de cavalerie, traversa la place, s’avança vers les invalides, un papier à la main, et demanda, en gavroche :

— Lequel de vous est le Prophète ?

Cassavoix fit répéter :

— Qu’est-ce que tu dis, moucheron ?

— Lequel de vous s’appelle Prophète Timothée ?

— Moi.

— Eh ben ! v’là un laissez-passer qu’on m’a chargé de vous remettre.

— À moi personnellement ?

— Dame !

— De la part de qui ?

— Pas du général Trochu, bien sûr !

Et le planton tourna les talons, très fier du sabre dans lequel il avait peine à ne pas trébucher.

Timbré par le major commandant la Place et encadré entre deux piques, celle de gauche surmontée d’un bonnet phrygien et celle de droite formant la hampe d’un drapeau orné de cette inscription : République Universelle, le titre de permission se libellait ainsi :

 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

LIBERTÉ – ÉGALITÉ – FRATERNITÉ

Place Vendôme

Laissez passer et circuler librement dans la place Vendôme, le 5 mai seulement, le citoyen Prophète Timothée.

Paris, le 5 Mai 1871.

Le Major de la Place Vendôme,

MAYER.

Signature du titulaire :

 

— C’est singulier que la permission soit à mon nom, dit Prophète.

— Oui, c’est drôle, dit Lacouture, avec un peu de dépit. Ce n’est pas mon neveu qui nous la procure, certainement, car, en supposant qu’il y ait fait mettre ton nom, il ne connaît pas ton prénom, que diable !

— Il ne le connaît pas assurément, reprit Prophète. Quoi qu’il en soit, la permission doit être valable pour tous les quatre, je présume.

L’officier qui les avait arrêtés en arrivant se tenait à quelques pas ; Prophète le joignit et lui tendit le laissez-passer.

— Il nous donne droit de circuler tous les quatre, n’est-ce pas ?

L’officier jeta un coup d’œil sur la permission et la rendit à l’invalide.

— Pas du tout. Elle est personnelle. Allez déposer la couronne où vous voudrez. Vos camarades vous attendront.

Les quatre délégués se consultèrent.

— Vas-y, dit Lacouture. Nous n’obtiendrons rien de plus et c’est humiliant pour nous d’insister.

Les autres étaient de cet avis ; Lacouture confia la couronne à Prophète, qui se dirigea vers la Colonne, à travers les faisceaux, les gardes désœuvrés, les ustensiles de campement et les cantinières versant à boire. On le regardait passer sans trop d’étonnement, et son malaise, sa hâte vers le but, s’accroissaient de cette indifférence. Il eut préféré une attitude hostile pour la braver. Il se sentait rapetissé par la tolérance de ses adversaires, et il ne croyait pas que la distance fût si grande de la rue de la Paix au pied de la Colonne.

Il y parvint enfin et accrocha la couronne aux fers de lance de la grille qui entourait le monument. Il ne pensait à rien, qu’à l’ennui de refaire, en sens inverse, le même chemin si long, si pénible… Il ne remarqua même pas en cet instant, l’abandon du lieu de pèlerinage que pas une autre main n’avait fleuri. Il était, à l’autel, non plus le prêtre qui prie, mais le bedeau qui époussète. Il changeait la messe en corvée, du moment que son âme n’y participait pas. Il apportait dans l’accomplissement de son pieux devoir, les préoccupations domestiques de ces veuves qui veulent le tombeau de leur époux bien rangé, comme leur ménage, et perdent en soins futiles le temps de leur visite. Il était l’esclave d’une habitude plutôt que celui d’un culte et d’une mémoire.

Comme il finissait d’accrocher la couronne à la grille, au moyen d’un fil de laiton qu’il avait pris la précaution d’emporter, il entendit une voix qui disait, au-dessus de lui :

— Puisque tu l’connais, c’t’invalo, pourquoi que tu n’y dis pas bonjour ?

Il leva la tête assez vite pour voir, sur l’échafaudage dont le plancher affleurait le soubassement de la Colonne, Rabouille qui se retournait sans répondre.

Alors, il comprit…, il comprit que la faveur accordée, il la devait à son pire ennemi, et son cœur en fut profondément ulcéré…

Mais il n’avait pas vidé le calice. L’ouvrier questionneur, lâchant Rabouille, s’adressait maintenant au pèlerin mortifié, pour le mortifier davantage. Il montrait la première plaque de bronze descellée au ras du fût, afin de permettre d’attaquer la pierre en sifflet et il gouaillait avec l’accent du faubourg :

— Hé ! vieux, vous vous trouvez là bien à point pour constater que le monteur en bronze nous a monté le coup. Regardez-moi ça… Cinq millimètres de bronze et la pierre tout de suite par-dessous ! Avions-nous raison de dire qu’il s’était toujours foutu du peuple ? Douze cents canons là-dedans ? Allons donc ! Aussi, ce que les grenadiers font une gueule ! Il y en a qui ont le nez mangé… C’était bien la peine de leur promettre plus de bronze que de pain ! Ah ! là, là… Quel déchet, mon empereur ! De loin, ces machines-là, c’est quelque chose… Mais faut voir ça de près. De la camelote, je vous dis, de l’esbrouffe, un étui de cartouches à blanc, un tube en zinc ! Tout le bronze, le bonhomme qui est là-haut l’a gardé pour lui. Épluchez l’os, les grognards ; ce qui reste après est pour vous ! Image de la gloire !…

Tandis que l’ouvrier débitait ce boniment, Rabouille s’était éloigné davantage, puis avait disparu. Prophète se mit en retraite, comme un vaincu moins accablé par sa défaite que par la générosité du vainqueur.

Toujours isolés, à l’extrémité de la place, ses compagnons l’attendaient.

— Eh bien ! demanda Lapuchet, y en avait-il d’autres ?

— D’autres ?

— Oui, d’autres couronnes, des bouquets ?

— Non, répondit sèchement Prophète.

— On t’a contrarié ? dit Lacouture, qui ne comprenait pas la mauvaise humeur de son camarade.

— Veux-tu que je te dise ? fit Prophète. Si j’avais su à qui je devais la permission de circuler… tu parles de quelqu’un qui ne serait pas ici !

Et, jusqu’à l’Esplanade, il ne desserra plus les dents. Lapuchet traînait ses pieds douloureux en causant avec lui-même ; Lacouture s’appuyait plus lourdement sur sa grosse canne à poignée de corne, et Cassavoix absorbé, en oubliait d’appeler l’attention des passants sur ses médailles en montre. C’était bien l’impression d’une retraite que donnaient les quatre invalides, sur un rang, sans armes, décimés, impuissants… Ils illustraient le vers de Hugo ;

 

Pour la première fois, l’aigle baissait la tête…

 

L’oiseau de proie en eux mourait de ses blessures. L’œil unique de Lapuchet s’éteignait, dans un profil quelconque ; les ailes de Cassavoix, réellement cassées, n’avaient plus un battement et le crochet de Prophète n’était plus une serre…

Sur l’Esplanade ils firent une pause.

— Passons-nous par l’avenue de La Motte-Piquet ? demanda Cassavoix. Chapelard et Bibroque y attendent des nouvelles.

— Moi, je rentre directement, dit Prophète.

— Moi aussi, dit Lacouture.

— Moi aussi, dit Lapuchet.

— J’irai donc seul, reprit Cassavoix.

Et ils se séparèrent.

Le retour de la délégation était guetté, sur l’avenue, par Clavquin dans sa petite voiture. De temps en temps, depuis une heure, il quittait le cabaret : Au Voltigeur de la Garde et poussait une reconnaissance jusqu’au boulevard de la Tour-Maubourg. Cet exercice lui procurait un certain soulagement. L’impatience lui rendait presque des jambes. Il se sentait revivre sous le tablier de cuir qui les recouvrait. Il se voyait déjà debout, cinglé par le coup de fouet d’une émotion intense. Aussi s’empressa-t-il à la rencontre de Cassavoix quand il l’aperçut. Seul ?… Il eut une minute la pensée que les autres étaient retenus prisonniers ou bien avaient été massacrés, et que, réchappé du désastre, Cassavoix en apportait au moins le récit pathétique.

— Eh bien ?

— Eh bien, dit tranquillement le manchot, je n’ai pas pu les décider à m’accompagner. Ils étaient fatigués.

— Tout s’est donc bien passé ?

— Mais, oui… à peu près.

— Comment… à peu près ? interrogea Clavquin soulevé à demi par un reste d’espoir.

— Le Prophète a eu un embêtement…, je ne sais pas lequel, par exemple. Enfin, nous avons pu déposer la couronne. Ils n’ont pas osé nous en empêcher, tout de même. C’est le principal, pas vrai ?

— Sans doute, dit Clavquin, sans conviction.

Il ajouta, songeant à des complications possibles :

— Croyez-vous que les journaux en parleront ?

— Je le crois. J’ai obligé leur factionnaire à me saluer et le Prophète a traversé la place, comme à la parade.

— Prophète… seul ?

À cette question, le hâbleur reparut en Cassavoix :

— Parbleu ! C’était pas besoin de quatre hommes pour la porter, cette couronne. On aurait eu l’air de caponner.

Ils arrivaient, l’un roulant à côté de l’autre, à la porte de la brocanteuse.

— Vous vous arrêtez là ? dit Clavquin.

— Oui, fit Cassavoix, mais je n’entre pas. Allez m’attendre au Voltigeur de la Garde, où Feuillette doit être. Le temps de mettre au fait Chapelard et Bibroque, et je vous rejoins.

Le taudis de la Canapé, aussi bien, justifiait, rien que par son aspect, la répugnance de l’invalide à conduire « ses fillettes » dans un endroit mal famé. Étroite, basse, sordide et comme affaissée sous le poids d’une maison obèse, à deux misérables étages et couverte en tuiles, la boutique de la brocanteuse disparaissait presque, au dehors, sous les sales défroques et le rebut de toute sorte qui lui servaient d’enseigne. Une vieille malle, sans couvercle, parmi les clous, la ferraille, les tuyaux de poêle, les chenets, les outils, contenait des débris du premier siège : aigles provenant des anciens shakos de la garde nationale, plaques de ceinturons ornées de grenades, boucles, aiguilles, ressorts et bouchons de fusils, gamelles, bidons et quarts, tout le petit équipement comme ramassé sur les traces d’une compagnie en déroute. Il semblait même qu’on l’eût déshabillée tout entière pour assortir cette succursale du carreau du Temple, ce décrochez-moi excentrique. Au mur éraillé, aux volets rabattus, pendaient, avec des blouses et des tricots usés, des pantalons à franges et des paletots décolorés, montrant la corde, des vareuses et des tuniques de gardes nationaux, des chaussures éculées, des guêtres déchirées, des buffleteries du règne de Louis-Philippe, des hâvre-sacs au poil galeux, des képis à pompon vert, des shakos et des casques de cuir bouilli ayant appartenu aux mobiles, et jusqu’à une schabraque de cent-garde, galonnée d’or éteint et trouvée le soir du 4 Septembre, dans la boue, à l’École Militaire ; tout cela sentant la crasse, la sueur, la vermine et le parapluie mouillé. Un devant de cheminée représentant Le retour du Conscrit s’accotait contre une table en bois blanc sur laquelle achevaient de moisir une demi-douzaine de vieux livres, des liasses de feuilletons d’Élie Berthet, de Pierre Zaccone et de Ponson du Terrail, des cadres piqués et vacants, des serrures et un porte-manteau où manquaient des patères. Quant aux objets exposés à l’intérieur, il était assez difficile de s’en faire une idée, à un mètre de distance, tant la poussière avait opacifié les carreaux. On distinguait mal, comme à travers une épaisse gaze, des fragments de porcelaines à fleurs gagnées dans les fêtes, des chandeliers oxydés, des coffrets en coquillages… Enfin, en guise de rideaux interceptant davantage la lumière, le siège avait fourni quelques images malpropres, sanie de la caricature et du pamphlet, arrêtées un moment dans leur course à l’égout. Mais, parmi ces images, Cassavoix eut la satisfaction de ne plus voir deux ordures qui l’avaient particulièrement indigné quelques jours auparavant. L’une montrait l’impératrice nue, sur un billard autour duquel de vagues joueurs s’apprêtaient ; l’autre image mettait cette légende : « M’sieu l’curé n’aime pas les os… » sous une charge dont la cousine de l’Empereur, costumée en religieuse égrillarde, faisait les frais.

Pour la porte de l’ignoble bric-à-brac, on n’eût pas su dire si elle était ouverte ou fermée, car elle se cachait elle-même, honteuse, sous des débris sans nom de bois, de carton et de linge. Il fallait, pour pénétrer dans la boutique, soulever un vieux tapis déroulé, dont le soleil, les vers et l’usure, avaient attaqué la trame. Enfin, la maison était numérotée par un souvenir de tirage au sort, qui surmontait le linteau et marquait un lien symbolique nécessaire entre la brocante civile et la brocante militaire, desquelles vivait la Canapé.

Cassavoix appela :

— Chapelard !… Bibroque !…

Bibroque écarta le tapis qui tenait lieu à la fois de store et de portière, passa la tête et dit, comme s’il eût été chez lui :

— Vous n’entrez pas ? Entrez donc.

— Non, fit Cassavoix, il est trop tard.

— Dommage ! On aurait débouché une fiole… Et là-bas…, pas d’avanie ?

Brièvement, Cassavoix raconta le pèlerinage, le peu d’obstacles qu’il avait rencontré.

— Bono ! Bono, besef ! Rô ! Rô ! béni Kelb ! interrompait de temps en temps Bibroque, à qui vingt-cinq mots d’arabe, jamais oubliés, permettaient de traduire pittoresquement une colère ou une joie excessives.

Il crut devoir, ensuite, revenir à la charge :

— Alors, vrai… c’est pas le jour de faire monter de la cave une jeune personne de haute volée ?

Cassavoix refusa encore. Quatre heures moins le quart ; il n’avait que le temps de rentrer…

— Pour le premier roulement de la gueule, dit Bibroque. C’est juste. Excusez-nous si nous ne vous accompagnons pas. On gobichonne en ville, aujourd’hui.

Il leur arrivait souvent, depuis un mois, de dîner en ville, Chapelard et lui. Tout leur était un prétexte à bombances depuis que la Canapé, l’amie de Bibroque, avait procuré une « moukère » à Chapelard, dit Fou d’amour. Les deux couples ne se quittaient plus, se réunissaient chaque jour chez la brocanteuse, où ils improvisaient en famille, de joyeux frichetis. Chapelard et Bibroque formés en Afrique, à l’école de Canrobert, étaient restés les dignes élèves de ce chef qui ordonnait à ses zouaves et à ses chasseurs d’Orléans, sous peine de prison, de ne jamais conserver un sou vaillant, fût-ce leur sou de poche, de tout manger et de tout boire, le parfait militaire tenant d’autant moins à sa peau qu’il n’a qu’elle à défendre.

La Canapé était une forte femme d’une cinquantaine d’années, qui n’avait pas froid aux yeux et en eût remontré, sur bien des chapitres, aux deux anciens soldats d’Afrique. Elle avait roulé autant qu’eux et son expérience se combinait avec la leur, pour le succès de trafics louches auxquels ils prêtaient la main et même la poche, car ils remplaçaient par les pans de leur ample capote, l’ancienne culotte-abîme des zouaves, parfaite receleuse de butin. Intermédiaires diligents et discrets, ils pilotaient aussi les invalides dans l’embarras, qui avaient une « lessive » à faire, quelque chose à bazarder. Sur les indications de Bibroque et de Chapelard, la Canapé allait enfin jusqu’à consentir de petits prêts usuraires à ceux de leurs compagnons dont les parents, à leur aise, pouvaient répondre. À cet égard, personne ne possédait de meilleurs renseignements que les deux compères et c’était à eux encore qu’elle se fiait pour avancer des sommes légères sur les pensions que comportent la médaille militaire et la croix.

La Canapé était dissolue, complaisante et gaie. On ne s’ennuyait pas avec elle. Peut-être avait-elle été jolie ; il n’y paraissait guère en tout cas. L’âge l’avait épaissie, couperosée, défaite, et elle était, en outre, défigurée d’une façon singulière par une enflure de la lèvre supérieure, qui faisait croire qu’une guêpe l’avait piquée.

Son amie (et celle de Chapelard depuis trois semaines), connue à Grenelle sous le nom de La Flotte, était la femme d’un marin de la Commune fait prisonnier le 4 avril, par les Versaillais, sur le plateau de Châtillon. L’absence de son homme risquant de se prolonger, elle y remédiait tant bien que mal. Petite et sèche, avec une ombre de moustaches, quelques poils au menton et des dents maladives, elle était un peu plus jeune que la Canapé et d’une humeur moins égale. La misère l’avait portée à l’aigreur, à l’envie et à l’ingratitude. Mais Chapelard, par ses facéties, son entrain habituel, parvenait tout de même à la dérider.

« Au fond, disait la Canapé, se félicitant de son bon office, ils sont très bien assortis. »

L’arrivée de Cassavoix avait dérangé une partie de bésigue que faisaient les deux ménages dans la boutique, au milieu d’un extraordinaire amas de meubles boiteux, de literie éventrée, de paquets de chiffons et d’habits, d’ustensiles à tous usages.

— Qui c’est ? demanda la Canapé, quand Bibroque eut expédié Cassavoix.

Bibroque nomma son camarade.

— Ah ! oui, çui-là qui te fait le poil ! observa la brocanteuse, se rappelant que Cassavoix était manchot des deux bras, tandis que son amant n’en avait perdu qu’un. Elle ajouta : « Pourquoi qu’il n’est pas entré ? »

— Merci ! s’écria Chapelard. Il nous aurait rasé sans savon. Bibroque révéla le sentiment de pudeur auquel il attribuait cette abstention. La Canapé s’en divertit, mais La Flotte s’en formalisa.

— Où croyait-il donc venir ? dit celle-ci.

— Où l’on ne va pas en famille, parbleu !

— Ma famille vaut bien la sienne…

— Paix, la moukère ! jeta Chapelard. Respect à l’innocence et aux principes ! Nous marquons quatre-vingts de monarques, n’en déplaise à vos opinions avancées. À toi, fiston…

Quoique manchot, Bibroque jouait aux cartes aisément, les déployait en éventail dans son unique main, les posait sur la table et les y reprenait après chaque levée.

Chapelard fit claquer sa langue.

— La partie terminée, n’êtes-vous pas d’avis, les petits agneaux, qu’on reniflerait bien quelque chose ?

— Ma foi, un verre de chiendent ne serait pas de refus, dit Bibroque.

— Allons, vous serez servis, vieilles lames, dit la Canapé.

— Trempe-nous, l’armurière, trempe-nous !…

— Pour lors, on n’aura pas longtemps la pépie. Cinq cents ! annonça Chapelard. Passe-toi ça entre les dents, fiston, pour voir s’il y a un nœud !

Et, debout, il entonna sa chanson favorite, la Marseillaise des Zéphirs :

 

Le zéphir, armé de son verre

Fait la loi.

Au cabaret comme à la guerre,

C’est un roi.

 

Voilà du zéphir

L’incroyable histoire,

Enfant de la gloire,

Ami du plaisir…

 

À quoi, Bibroque, pour n’être pas en reste, répondit par Le Soldat d’Afrique :

 

      Turcos ! Blidah !

Bouffarick et Mascara,

Basta !

 

La Canapé s’était levée aussi ; elle alla chercher quatre verres et un litre d’eau-de-vie ; et comme il était à moitié vide :

— Il me semble qu’on a pas mal vendu, aujourd’hui, dit-elle. Ah ! vous en êtes des pratiques ! Pour un trou sous le nez, vous pouvez vous vanter d’en avoir un !

— Au bord du trou la culbute ! s’écria Bibroque, le coude en l’air et la dalle en pente.

— Et puis c’est pas tous les jours anniversaire, hein, vieux ? dit La Flotte à Chapelard.

Mais celui-ci, vaguant dans la boutique encombrée, avait découvert un tas de vieux souliers qui l’intriguait :

— Quoi donc ! On a fait une razzia ?

— Ça vient de loin, répondit évasivement la Canapé.

— Les pieds qui étaient dedans venaient de loin aussi, dit Chapelard.

Il évoqua des souvenirs : — Hé ! Bibroque, te rappelles-tu la marche de nuit des savetiers, le 3 janvier 55, au ravin des Carrières ?

— La nuit qu’on s’est rhabillé à l’œil, des pieds à la tête…

— Encore un de vos coups de chapardage, mauvais sujets, dit la Flotte, engageante. Contez-nous ça, si c’est pas abuser de vos instants.

Bibroque condescendit : — Çui qui n’a pas vu ça n’a rien vu ! comme dirait l’autre. Quelle débine ! Rien sous la dent, rien sur la peau…, par quinze degrés de froid ! Les sabots et les cri-méennes, expédiés de France aux troupes du siège, n’arrivaient toujours pas. On ne pouvait pourtant pas aller dans la neige comme des petits Saint-Jean… Alors, on décida de se requinquer aux Grands Magasins de l’Abattoir… C’est le nom d’une batterie autour de laquelle on s’était tué et retué au mois de novembre. Français, habits rouges et Moscos de la veste à Pol, avaient été enterrés là ensemble. On n’avait qu’à se baisser pour en prendre…

— Pour prendre quoi ?

— Du linge, des chaussures et des vêtements, parbleu ! Nous n’étions pas les premiers. D’autres que nous avaient déjà eu la même idée, de sorte qu’on dérangeait quelquefois les morts pour rien. C’est par les bottes qu’on commençait. Celles des Russes nous convenaient le mieux ; celles des Anglais étaient trop grandes. Prophète dit bien : Français et Goddems n’ont pas le même pied. Dans les bottes, il y avait de tout : des os, de la gélatine, de la terre et des vers. On était obligé de les vider, comme des brocs. Mais c’était surtout pour avoir les capotes et les chemises qu’on peinait. Quand on avait coupé le tour des manches et le dessus des épaules, on tirait dessus, et elles venaient comme des sacs. On n’avait plus qu’à les gratter, avec nos couteaux, pour enlever ce qui restait après. Enfin, on rapporta tout ce qu’il fallait pour doubler nos tentes, mettre des pièces à nos chemises, raccommoder nos effets et renouveler notre provision de chaussettes et de mouchoirs.

— Eh bien ! vous n’étiez pas dégoûtés ! dit la Flotte.

Chapelard fredonna un refrain du dernier siège, qu’il avait entendu chanter à Nénesse, le fils de la Canapé :

 

Je suis zouave et je sais bien

Que tout n’est pas rose à la guerre ;

Ma foi, tant pis, j’emplis mon verre

En souvenir de ce…

 

Mais justement, on souleva du dehors le tapis-portière et Nénesse parut.

C’était un gamin d’une quinzaine d’années, assez grand, pâle, le nez épaté, l’air gouape et hardi. Il était vêtu d’un pantalon gris à raies noires, d’une blouse blanche et d’un béret rouge à gland bleu. Les deux invalides avaient un faible pour lui, parce qu’il était, comme eux autrefois, souple, adroit et prompt aux expéditions. Ils complétaient son éducation en l’initiant à leurs bons tours d’Algérie et il excitait leurs regrets en racontant ses exploits dans le quartier. « C’est un petit zig… » disaient-ils.

On retrouvait, d’ailleurs, dans l’argot qu’il cultivait, quelques emprunts au vocabulaire des anciens zéphirs. Il avait longtemps appelé ses victimes les arbis, les arbicos… Et, de fait, il les traitait comme Chapelard et Bibroque avaient traité les Arabes, en pays conquis. Ils lui trouvaient la vocation. Ils comprenaient même cette haine pour les cognards et les coussins qui l’avaient jeté dans la Commune. Il brûlait de marcher sur Versailles, c’est-à-dire contre les gendarmes et les sergents de ville avec lesquels il croyait tout uniment qu’il se mesurerait.

— C’est moi qui l’ai mis au port d’arme, disait Bibroque, avec quelque orgueil.

Mais le gamin avait échangé le fusil de paille contre une clarinette de six pieds dont il était très fier, car elle avait appartenu à un soldat du 88e désarmé par la foule le 18 mars, à Montmartre.

— Eh bien ! on ne s’embête pas, ici ! dit-il, en entrant.

La présence des invalides, qui ne l’étonnait plus, ne lui était pas désagréable. Il y avait plus de familiarité que de dénigrement dans le sobriquet de ratapoïls, qu’il employait pour parler d’eux à sa mère. Il n’oubliait pas les bonnes leçons de Bibroque et il était encore trop près de l’enfance pour mépriser tout ce qui avait distrait la sienne, comme une image.

— D’où viens-tu ? demanda la Canapé.

— Ah !… voilà…

Étalé dans un vieux fauteuil estropié, perdant sa bourre, il préparait l’effet.

— De l’Hôtel du Louvre… rue de Rivoli…

Les autres le regardaient sans comprendre.

— L’Hôtel du Louvre… Ah ! ça, vous ne savez donc pas que c’est là qu’on reçoit les enrôlements volontaires pour le bataillon des Enfants du Père Duchêne ?

— Tu t’es fait inscrire ?

— Probable.

Tout de suite, Nénesse décrivit l’uniforme, des volontaires : chemise de flanelle, pantalon de velours, à côtes, képi orné du fourneau…

— Quel fourneau ? questionna Chapelard.

— Le fourneau qui sert d’enseigne au Père Duchêne. Le Père Duchêne est marchand de fourneaux, c’est bien connu. Ça va chauffer :

— C’est lui qui vous commandera ? dit Bibroque.

— Non, c’est le capitaine Pierre. Avec lui, on va f… une sacrée pile aux roussins de Versailleux. C’est un lapin !

— Tâchez moyen qu’il ne détale pas comme un lièvre.

La Canapé se mit à rire : — Bibroque a raison. Prends garde de recevoir encore des coups de pied quelque part.

De voir que personne ne le prenait au sérieux, le gamin s’irritait. Le souvenir d’une correction ancienne, réveillé imprudemment par sa mère, le rendit agressif.

— Celui qui s’y frotterait maintenant serait sûr de passer à la distribution.

La Canapé reprit : — En tout cas, fais-moi le plaisir de ne pas équiper les Enfants du Père Duchêne à mes frais. C’est vrai, depuis quinze jours, toutes les plaques de ceinturon disparaissent…

— Pas toutes, fit Nénesse, effrontément : les plaques à grenade seulement. Celles avec un aigle dessus, c’est bon pour les ratapoils et les badingoins…

À ce trait qui voulait être désobligeant, la brocanteuse se fâcha :

— Je te prie de ne pas oublier devant qui tu parles, ou bien, gare à toi !… Les badingoins auraient vite fait de moucher un morveux de ton espèce.

— Oh ! pas tant d’embarras… On sait ton béguin.

— Alors, raison de plus pour t’observer en jabotant, petite peste… Et ce n’est pas tout. La première fois, tu entends bien, la première fois que tu te permettras de coller aux carreaux des inconvenances comme les images que tu as rapportées l’autre jour, c’est à moi que tu auras affaire.

— Oh ! le mal n’était pas si grand, fit La Flotte, au courant d’une espièglerie dont elle se régalait par esprit de parti.

Mais la Canapé qui savait à quoi s’en tenir là-dessus, rembarra son fils de manière que la leçon ne fût perdue pour personne.

— Possible. Ce que je n’endurerai pas, en tout cas, c’est qu’un méchant garnement comme toi, manque de respect à une famille dans le malheur et change ma boutique en bureaux du Père Duchêne. Si monsieur Clavquin, qui flâne heureusement sur le boulevard et arrête quelquefois sa petite voiture à ma porte, pour me dire bonjour ; si monsieur Clavquin n’avait pas eu l’obligeance, la délicatesse de m’avertir, ces sales caricatures seraient peut-être encore à la devanture, où je ne les avais pas aperçues… Et qu’est-ce qu’on penserait de ta mère aux Invalides, petite fripouille ?

Elle se tourna vers ses deux commensaux : — Ne croyez pas, vous autres, que je parle ainsi pour ménager la chèvre et le chou, ni à cause du tort que cet étalage pouvait faire à mon commerce. Je ne rougis pas de mes opinions, moi, et mes opinions, c’est pas un mystère : je suis pour l’empire et si j’étais sûre que M. Thiers nous ramène le petit prince, mon cœur volerait au-devant de lui !

Du fond du fauteuil où il se prélassait, en roulant une cigarette, Nénesse improvisa :

 

Si ton cœur, mignonne, a des ailes,

Faut lui donner un nom d’oiseau…

 

À cette dernière impertinence, la Canapé ne se contint plus et leva la main sur son fils. Mais il esquiva la gifle, et, gagnant la porte, cria, avant de partir : — Rentrer pour recevoir des beignes, nisco ! Je reviendrai à la majorité du prince impérial. En attendant, mes hommages à Leurs Majestés !

Et on l’entendit, dehors, s’éloigner en chantant :

 

Connais-tu pas les hussards de la garde,

Connais-tu pas l’trombon du régiment ?…

 

— Il a de la platine, dit Bibroque en riant.

— Celui qui lui a coupé le fil a bien gagné ses cinq sous, ajouta Chapelard.

Mais, moins indulgente qu’eux, la Canapé ne supportait pas ces plaisanteries. Elle était bonapartiste et aimait l’armée. Marchande à la toilette de la Gloire, elle n’espérait rien de bon d’un gouvernement qui habillait mal ses régiments. Elle avait beau dire : elle se sentait atteinte à la fois dans son commerce et dans son goût. L’avenir l’inquiétait. Elle identifiait la République avec la capote du mobile et la vareuse du garde national, et méprisait la République, sans prestige militaire. Elle regrettait les beaux défilés de la garde montante sortant de l’École voisine par la grille de la cavalerie, et traversant l’avenue de La Motte-Piquet pour se rendre aux Tuileries. En tête, marchaient les sapeurs, aux grands tabliers blancs ; puis venaient la musique, les tambours, les clairons et les fifres, exécutant des pas redoublés qui émoustillaient, le matin, comme un coup de vin blanc. Derrière la musique, caracolaient des grooms portant la livrée verte de la Cour et dressant des chevaux destinés au prince impérial. Enfin, c’étaient l’infanterie et la cavalerie de la garde, en brillants uniformes qu’échantillonnait, comme une gravure de mode, un immense tambour-major, doré sur toutes les coutures, le plumet au colback et la canne haute… Reverrait-on jamais cela ? Dans l’avenue consternée, ne passaient plus aujourd’hui que les bataillons en dèche et les ridicules estafettes de la Commune… ; et le quartier déchu en était réduit à se chauffer au Dôme des Invalides, soleil d’hiver, pâle et sans rayons !

— Si l’on n’a plus le respect de la belle tenue, dit la Canapé, de quoi vivrons-nous ?

— La France est foutue, déclara Bibroque.

— Les pékins la conduiront au tombeau, dit Chapelard.

La Flotte les laissa, une minute, s’imbiber de souvenirs, puis :

— C’est pourtant pas les pékins qui l’ont menée à Sedan et à Metz, fit-elle.

— Honneur au courage malheureux ! s’écria Bibroque.

— Au courage civil aussi, alors, répliqua la Flotte, qui pensait à son homme et ne lui était infidèle que par nécessité.

Chapelard prit la mouche : — Silence, la moukère ! l’Empire, c’est l’Alma, Inkermann, Sébastopol, Magenta et Solférino !

Mais l’autre, petite et hargneuse, ne se démontait pas.

— L’Empire, mon vieux, c’est le ventre de ta mère : tu n’y retourneras jamais. Fais-en ton deuil.

Ils s’échauffaient la bile ; la Canapé, bénévole, intervint :

— À propos de ventres, dites donc, vieilles brides, j’attends toujours celui que vous m’avez annoncé.

— Si on était dedans, il y a longtemps qu’il serait ici, fit Bibroque.

— Mais on n’est pas dedans, lit Chapelard.

— Lapuchet est dur à la détente.

— Il ne le bazardera que contraint et forcé.

C’était une allusion, revenant sans cesse, à une plaque compressive en argent que Lapuchet avait héritée, outre une croix de commandeur, d’un officier supérieur, son ancien colonel, mort aux Invalides. Depuis quinze ans, ces reliques étaient enfermées dans la malle cadenassée du bonhomme, qui les conservait religieusement et faisait la sourde oreille aux invitations des deux rabatteurs.

— Il faudrait, pour le décider… ma foi, je ne sais pas ce qu’il faudrait…, dit Chapelard, rêveur.

— C’est difficile, tu comprends, dit Bibroque. Lapuchet n’a aucun besoin et pas de vices… Son prêt lui suffit. Preuve qu’un trou sous le front coûte moins cher qu’un trou sous le nez.

— Enfin, il n’a pas l’intention de se faire enterrer avec ces bibelots-là, dit la Flotte.

— Non… Il les laissera sans doute à un camarade… Lacouture ou Prophète.

— Voilà une bêtise que des fines pratiques comme vous devraient empêcher, reprit la Canapé. C’est donc pas engageant, la petite commission que je vous ai promise, si vous m’apportez l’affaire ?

— Si, répondit Bibroque. C’est toujours avec un nouveau plaisir qu’on se fait rincer la trente-deuxième…

— Et je mettrai un ornichon à la broche, en supplément.

— Chocnosof, l’ornichon ! s’écria Chapelard. C’est pas comme la dinde qui me reste sur l’estomac.

Sentencieuse, la Flotte prononça : — Toutefois et quand on mange une chose avec plaisir, ça ne fait jamais de mal. Ainsi, moi, j’adore les haricots rouges au vin… ; eh bien ! pour en avoir trop mangé, l’autre soir, j’ai été malade comme un cheval.

— Vos propos manquent de logique, la moukère, dit Chapelard, égayé.

La femme se rebiffa : — C’est-y des Algériens qui vont m’apprendre à parler, maintenant ?

Mais il eut tôt fait d’amadouer la rétive commère.

— Moi, le jour de la lessive, si nous en sommes chargés, je vous préparerai… qu’est-ce que je vous préparerai ?…

La Flotte boudait. Il répondit, à sa place : — Je vous préparerai un moka comme vous n’en avez jamais bu, du cahoua de première qualité…

C’était sa spécialité, et c’était aussi la gourmandise de sa compagne. L’arôme d’un café soigné par Chapelard, parfumait l’origine de leurs relations. Penché vers elle, il lui rappela à l’oreille ce détail et dut l’enjoliver de plaisanteries scabreuses, car elle se renversa sur sa chaise en gloussant.

— Avec un doigt de marc…, si peu que rien…

— Entendu. Et pour la peine, bigez papa, qui revient d’Afrique…

— C’est des moineaux ! dit la Canapé, en contemplant, avec Bibroque, ce tableau qui était leur œuvre.

Deux heures après, Chapelard et Bibroque rentraient à l’Hôtel, lorsque le patron du Voltigeur de la garde, les voyant passer, les appela.

— Si vous étiez des zigs, vous m’aideriez à reconduire le père Feuillette, qui est encore dans un fichu état.

Les deux invalides s’arrêtèrent et jetèrent un coup d’œil à l’intérieur du cabaret. Dans la brouette, sa brouette, où il se couchait lui-même quand il avait son compte, Feuillette était ramassé, la tête sur la poitrine, jambes et bras ballants.

— Quoi donc, fiston, t’attends le départ de l’omnibus ? dit Bibroque en essayant de le réveiller pour le mettre debout.

Mais le vieux bibard restait inerte.

— Nous allons faire comme d’habitude, dit le cambusier ; je le brouetterai jusqu’à la porte et vous le soutiendrez pour rentrer à l’Hôtel, afin qu’il ne soit pas puni.

— Oh ! pas de danger à présent, dit Chapelard. C’est toujours les rouges qui sont de service au poste. Ils nous donneront plutôt un coup de main.

Lui et Bibroque escortèrent la brouette que le cabaretier poussait. De temps en temps, il fallait redresser le pochard qui tombait ; et Chapelard, en s’acquittant de ce soin, disait rondement :

— Eh ben ! Prêt-à-Boire, t’en as encore une façon de célébrer l’anniversaire, toi… Quelle cocarde, mon fiston, quelle cocarde !

CHAPITRE IX

UN CONSPIRATEUR

 

Mère Picard, dit-on, dans son jeune âge,

Fut la Vénus, la perle du quartier,

Joli minois, appétissant corsage,

Dieu ! quel trésor pour un cabaretier !

Les jeux, les ris, volaient sur ses traces ;

Et constamment suivaient son étendard ;

Mais plus de jeux, de ris ni de grâces,

Ils sont couchés chez la mère Picard !

 

Ainsi chantait, trois jours après, Feuillette, dans la chambre qu’il partageait avec Prophète, au bout du corridor de Besançon. C’était une pièce succinctement meublée de deux couchettes, de deux armoires et de deux chaises, comme une chambre de sous-officiers, à la caserne. Au-dessus du lit de Prophète, on voyait des photographies : celle de Ferdinand et de Céline, souriants, se donnant le bras, devant l’objectif, le jour de leur mariage ; puis celle de Sophie et d’Adrien, frisés au petit fer et appuyés l’un sur l’autre ; celle encore du prince impérial, en uniforme de pupille de la garde ; d’autres portraits de famille, enfin, parmi lesquels un daguerréotype de Prophète lui-même, en grande tenue, peu après son arrivée au corps.

Des gravures découpées dans les journaux illustrés et retraçant des épisodes des guerres d’Afrique, de Crimée et d’Italie, vieillissaient au mur, en même temps que ces intimités ; et, seule, restait fraîche au milieu, en belle place, une large image d’Épinal emblématique.

Elle représentait censément un épisode de la bataille d’Ulm, Napoléon jetant son manteau à un vieux grenadier grièvement blessé, en lui disant : « Tâche de me le rapporter et je te donnerai en échange la croix que tu viens de gagner. » Et le grenadier s’enveloppant, pour mourir, dans le manteau impérial, répondait : « Sire, ce linceul vaut bien la croix ! »

C’était l’image de sainteté de Prophète, son cachet de première communion. Il ne rentrait jamais sans être sollicité par la figure sévère du grognard, son geste noble, sa parole stoïque, et sans dire amen à l’oraison. De temps en temps, Lapuchet venait aussi considérer la feuille coloriée. Il pensait : « J’étais là. Çui qui n’a pas vu ça, n’a rien vu… » Mais il ne le disait pas, il exprimait, d’un mouvement de la tête ou des lèvres, l’admiration du connaisseur et la piété du fidèle.

Quant à Feuillette, sa « galerie » le suivait partout, car elle consistait en tatouages qu’il s’était fait faire, autrefois, sur tout le corps. Il était illustré des épaules à la ceinture, et même plus bas. Il avait, autour du cou, une cravate de commandeur, avec sa croix ; au côté droit de la poitrine, un zouave croisant la baïonnette et semblant sortir, pour le défendre, d’un défilé broussailleux ; au côté gauche, un cœur traversé d’une flèche et d’un nom : Zulmé ; sur les bras, un papillon, une pensée, un croissant de lune et une tête de mort. Et ce n’était pas tout. Il montrait, en faisant volte-face réglementairement, un dos non moins orné. La colonne Vendôme s’y élevait, ayant les reins pour piédestal. À la hauteur des omoplates et de la statue de l’empereur en petit caporal, l’artiste avait dessiné, à droite, deux canons avec des grenades, à gauche, un trophée formé d’un tambour, d’une cuirasse, d’un casque et d’un drapeau.

Au Voltigeur de la garde, les jours de brindezingues, ou chez le beau-frère de Montrouge, le nom de Feuillette avait la signification de l’impératif du verbe feuilleter. L’invalide déboutonnait sa capote, entr’ouvrait sa chemise et commençait par faire voir « un brave à trois poils et plus », le fantassin surgi de son buisson et chargeant… Il gardait la colonne Vendôme pour la fin, en surprise, en apothéose. Quand il était trop soûl pour relever lui-même le rideau, comme il disait, on l’aidait, on le dépouillait ainsi qu’un lapin.

Au surplus, c’était cet héroïque tatouage, plutôt qu’une conviction profonde, qui l’avait déterminé à entrer dans le complot des invalides. Il se sentait menacé. En touchant à la Colonne, les rouges portaient la main sur lui, traîtreusement, par derrière… Mais ils n’avaient pas affaire à un pierrot. Demi-tour à droite !… et le zouave s’élançait-de son embuscade touffue, pour les disperser !

Aussi bien Feuillette avait d’autres moyens de se rendre agréable en société. On s’amusait toujours avec lui. Adroit de ses mains et ingénieux, il fabriquait des objets variés pour les distribuer ensuite généreusement. Assis en tailleur sur son lit et sirotant une pipe courte, noire et juteuse, il sculptait au couteau d’étranges tabatières qui prenaient toutes les formes, ou bien des porte-cigarettes à rébus, des encriers en bois de thuya, des pommes de cannes, des manches de parapluie… D’une peau d’écureuil, il excellait aussi à faire une élégante blague à tabac. Il dédaignait le tour, mettait une sorte de coquetterie à ne se servir que d’un extraordinaire outil, à la fois couteau, briquet, scie, foret, tire-bouchon, canif… Il était inventif comme le camelot, dont il avait le bagout. Il n’arrivait jamais les mains vides chez sa sœur Émilie, bouchère à Montrouge. Depuis le temps qu’il la carottait, il lui avait composé un étonnant bazar où les souvenirs d’Afrique, peaux de serpents apprêtées, œufs d’autruche décorés d’arabesques, oiseaux empaillés, babouches algériennes et cailloux-amulettes, voisinaient avec les produits plus récents de son industrie. La visite de Feuillette était une aubaine pour son beau-frère et pour les garçons de celui-ci. Il apportait la joie dans l’étal et son entrain lui faisait pardonner une incurable intempérance. Il rentrait rarement à l’Hôtel avant d’avoir laissé l’argent soutiré à sa famille, dans les cabarets qu’il appelait drôlement des « postes de secours contre la soif ». Sa sœur ne le sermonnait plus que par acquit de conscience. « Ça lui fait plaisir et ça n’engage à rien », disait-il en revenant. L’autre jour encore, est-ce que les recommandations de l’excellente femme l’avaient empêché de finir la route dans la brouette du cambusier ? Jamais pourtant la pièce qu’elle lui glissait ne s’était empapillotée de plus belle morale. « Ce soir, encore, Denis, tu seras dans les vignes… Je te demande un peu si c’est raisonnable, à ton âge ! Tu n’achèteras donc jamais une conduite ? Je te rends un mauvais service… Tu manqueras l’appel et monsieur ton capitaine t’enverra coucher à l’ours… Couvre-toi bien, au moins… Veux-tu un cache-nez ?… Écris-nous un mot demain, pour nous tranquilliser… J’ai toujours peur, quand tu es dans cet état-là, que tu ne te fasses écraser ou que tu n’attrapes un refroidissement… »

Feuillette jouait, mimait la scène au camarade Prophète.

— Un enfant…, elle me traite positivement comme un enfant… J’ai beau lui dire que le coffre est bon, qu’il a seulement besoin d’être réchauffé depuis… là-bas… Sébastopol… la tranchée…, les nuits de garde ; c’est une femme qui aime à se manger les sangs ; elle ne vivrait pas sans ça… Allons, vieux, est-ce que j’ai l’air d’un homme qui se décime, qui n’est plus capable de former le carré ? Paie une chopine, colle-moi une cartouche de huit dans le fusil et tu verras si Feuillette, dit Prêt-à-boire, se rend…

— Ta sœur finira par se lasser, disait Prophète.

— Ah ! on voit bien que tu ne connais pas Émilie ! Notre mère, à son lit de mort, m’a confié à elle. C’est un devoir sacré.

— Elle est pourtant ta cadette.

— Oh ! je crois bien… de près de quinze ans… Mais ça ne fait rien. On m’a toujours considéré comme le mauvais sujet de la famille… Alors, on a des égards pour moi… C’est Émilie qui tient la caisse. J’ai ma part de sa pelote.

— Et ton beau-frère ne s’aperçoit de rien ?

— Lui ? Ni vu, ni connu, j’t’embrouille ! D’ailleurs, il m’aime bien aussi ; je le distrais ; c’est un bon zig qui se fend l’arche de son côté, si bien que je reçois des deux mains… pour ma peine…

Et ce qu’il entendait par « sa peine », le vieux soiffard l’indiquait en exposant ses tatouages, tandis qu’il changeait de chemise, et en attaquant le troisième couplet de La mère Picard :

 

Mère Picard, dit-on, a dans sa cave,

Force tonneaux d’un vin délicieux…

 

lorsqu’on frappa à la porte.

— Entrez ! cria Feuillette. L’entrée est libre, mais gratuite seulement pour messieurs les militaires.

Lacouture parut. Il tenait à la main un numéro du Vengeur.

— Voulez-vous rire ? demanda-t-il.

— C’est jamais de refus, répondit Feuillette, qui passait une chemise blanche, comme en prévision d’une représentation à son bénéfice, au Voltigeur de la Garde.

— Eh bien ! écoutez…

Lacouture s’assit près de la fenêtre, entre les lits de ses camarades, mit ses lunettes et lut, comme les enfants, avec des hésitations, des arrêts sur les mots difficiles qu’il épelait.

« L’exécution de la Colonne. Le 5 mai, la Colonne devait être exécutée, au jour qui convenait. Mais le bourreau de cette gloire n’était pas prêt et a demandé vingt-quatre heures de plus pour réussir l’exécution sans faute. Il importait que la destruction eût lieu d’un seul coup. La Colonne tombera tout d’une pièce et pour qu’il n’y ait pas ébranlement am… am-bi-ant, pour que les maisons ne croulent pas dans ce tremblement de terre, pour que les égouts, caves et tuyaux de gaz et d’eau ne soient pas effondrés, ni crevés, on parle de précautions et de mesures prises, qui al-lé-ge-ront la secousse et préviendront les accidents. On parle de dix mètres de fumier pour amortir la chute. Quel lit pour César ! Il sera bien à sa place, sur la paille pourrie, comme son coquin de neveu. On parle…

— Encore ? dit Prophète.

— On parle trop, dit Feuillette.

— « On parle, continua Lacouture, d’un procédé ingénieux inventé par le machiniste pour dé… des-so-cler…, pour dessocler ce monument de honte, nul au point de vue de l’art, mais admirable sous le rapport de la solidité. Mais c’est là un secret que vous saurez. Qui vivra verra. On pourra voir le 8 mai sans danger. L’archi… l’archi…

— L’architecte, souffla Feuillette.

— Non. L’ar-chi-mède…

— Mange ! lâcha Prêt-à-boire.

— « L’archimède en répond sur sa tête… »

— Eh ben ! mon vieux Archimède, j’aime mieux que ta tête soit sur tes épaules que sur les miennes ! interrompit encore le joyeux sac à vin.

Lacouture reprit : « Il serait pourtant naturel que le bronze fût fatal à plusieurs en tombant… »

— Allons, dit Prophète à son tour, ils se rendent justice.

— « …, comme il l’a été en s’élevant. Ce qu’il a coûté de vies humaines, l’historien national l’a raconté en vingt volumes, qu’il faudrait brûler au pied de la Colonne… »

— Cause toujours, tu m’intéresses.

— « Les bataillons de la garde nationale et les membres de la Commune, assisteront, dit-on, à cette œuvre de justice internationale, et malgré sa solidité, cette colonne s’inclinera devant le vote de la Commune et la force populaire…

Feuillette se pencha en avant, releva sa chemise dans le dos et dit, les fesses tendues :

— Regarde voir la Colonne s’incliner !

— « Le 8 mai sera un jour mémorable dans l’histoire de la Révolution », acheva Lacouture.

— C’est gentil de nous prévenir que le jour d’aujourd’hui est mémorable, s’écria Feuillette ; on le célébrera, comptez là-dessus ! Le temps d’aller me ravitailler à Montrouge… et je suis à vous.

— Inutile de vous déranger, fit Lacouture en rangeant ses lunettes dans leur étui. C’est encore une bonne blague des gazettes. Comme disait, la semaine dernière, un membre de la Commune : « Je sais bien que c’est voté, mais il ne suffit pas de voter une chose pour qu’elle soit exécutée ». Un autre ajoutait : « Si vous vous fiez aux ingénieurs, vous ne l’abattrez jamais ; ils feront traîner en longueur dans leur intérêt ». À quoi un compère répondait : « Nous avons traité à forfait ». Mais la Commune propose, l’entrepreneur se dispose et les ouvriers…

— Font la pause !

— Tu l’as dit, Denis ! Mon neveu avait de bonnes raisons pour m’écrire, l’autre jour, qu’ils ne seraient pas plus prêts le 8 que le 5. Hier soir, j’ai dîné avec lui et il m’a découvert le pot aux roses. Aussi, ce que l’article du Vengeur nous a divertis !

À cheval sur son lit, Feuillette rhabillé sculptait un coquetier de bois ; il réclama des détails. Lacouture les donna sans se faire prier ; mais il suspendait de temps en temps l’intérêt de ses révélations en tirant de sa poche une queue de rat qu’il tapotait et en humant une prise longuement.

— Je vous ai déjà dit que mon neveu Géran est courtier de Bourse et domicilié dans le deuxième arrondissement, où il a beaucoup de relations. Il a eu l’idée de les utiliser pour sauver la Colonne. Les commerçants du quartier, à commencer par les propriétaires des grands hôtels de la place Vendôme, ne demanderaient pas mieux, car ils ont peur d’être endommagés par la chute de la Colonne. Ils ont tous donné de l’argent que mon neveu emploie à débaucher les ouvriers. On les attire, sous un prétexte ou un autre, à l’Hôtel Wilson, rue de la Paix. Ils sont payés cent sous par jour. On leur offre davantage s’ils consentent à ne plus travailler. Tous se laissent convaincre, naturellement, et chaque matin, l’entrepreneur constate de nouvelles absences. Dans ces conditions, vous comprenez bien que la besogne n’avance guère… Géran peut s’en rendre compte lui-même, grâce aux occasions qu’il a de venir, presque tous les jours, à la Place, où son grade lui donne accès. Il lui est facile ainsi de s’assurer que les ouvriers soudoyés ne se représentent pas au chantier. Tout ce monde-là est à vendre, il ne s’agit que d’y mettre le prix.

Prophète, instruit déjà de la manigance, observa :

— Que ton neveu prenne garde… Il suffirait d’un gredin pour le perdre.

— Oh ! pas de danger ! affirma Lacouture. Le gaillard est un ancien sous-officier ; il a plus d’une malice dans son sac. Il va souvent à Versailles ; il en sera quitte pour y rester, quand il ne se sentira plus en sécurité, ici.

— La question est de savoir si, le cas échéant, on le laisserait partir.

Feuillette avait fini de sculpter un aigle sur son coquetier ; il fit comme le maçon qui plante un drapeau sur la maison construite, il chanta :

 

Sapristi, qu’est-ce qui paiera,

La goutte à la pa, à la papa…

 

Deux coups secs frappés à la porte répondirent à son refrain.

— Serait-ce la baronne de Follebiche elle-même ? dit-il, en posture de réception.

Mais au lieu de la noble dame évoquée, ce fut Géran qui entra, en civil, un chapeau mou sur les yeux, le visage fripé.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon garçon ? s’écria Lacouture.

— Il y a que je suis flambé !

Géran s’assit au bord du lit de Feuillette, qui avait refermé la porte, et demeura un moment absorbé. Son oncle n’osait l’interroger ; les deux autres firent mine, par discrétion, de se retirer…

Mais Géran releva la tête et s’ouvrant aux trois invalides :

— Je viens de la Place ; la mèche est éventée.

— Là ! Qu’est-ce que je disais ! fit Prophète. C’était fatal.

— Raconte-nous…

— Eh bien ! ce matin, je traversais comme d’habitude la place Vendôme, en jetant un coup d’œil sur le chantier où travaillaient seulement quelques ouvriers, quand l’un d’entre eux, m’apercevant, descendit vivement de son échafaudage et m’ayant abordé, me dit à mi-voix : « Je vous attendais. Je sais que vous débauchez nos hommes, j’en ai la preuve. Je veux bien ne pas vous dénoncer aujourd’hui, parce que… enfin, j’ai mes raisons… ; mais je vous engage à ne pas persister dans vos tentatives de corruption. Si elles continuent, je vous avertis que je n’hésiterais pas à vous faire arrêter et que plusieurs personnes sont prêtes à déposer contre vous… Je vous ai charitablement prévenu. À bon entendeur, salut ! » Et il retourna vers ses compagnons.

— Tu ne t’es pas rebiffé ? Il fallait payer d’audace et faire toi-même empoigner cet individu, reprocha Lacouture.

Le neveu haussa les épaules :

— Ç’eut été sans doute d’autant plus maladroit de ma part que cet homme, certainement, ne menace pas à la légère ; qu’il est à même de produire des témoins contre moi ; que je ne suis pas seul en cause ; enfin, qu’une arrestation, avec ses conséquences, m’exposait, ce matin, à voir saisir, sur moi, entre autres papiers compromettants, le permis de circulation délivré par le général Valentin pour faciliter mes voyages à Versailles.

— Oui, mais endosser l’avertissement sans protester, c’était t’avouer coupable.

— Évidemment.

— Et vous ne connaissez pas cet homme ? demanda Prophète. Ce n’est point un de ceux que vos amis auraient cherché à gagner ?

— Non, répondit Géran. Il nous était signalé, au contraire, comme un enragé qu’on entreprendrait en vain. Mais peut-être avez-vous sur lui, monsieur Prophète, plus de renseignements que je n’en possède. C’est même un peu pour cela que je suis venu tout de suite…

Devant l’ébahissement de Prophète, l’agent de Versailles expliqua :

— Il y a huit jours…, le dimanche où nous nous sommes rencontrés aux jardins…, vous vous rappelez…, cet homme attendait sur l’Esplanade la personne qui accompagnait les enfants de votre nièce. Ils sont partis ensemble.

— Vous en êtes sûr ?

— Je l’ai parfaitement reconnu…, un grand gaillard d’une quarantaine d’années, barbe noire, cheveux grisonnants, l’air énergique… Il semblait, d’ailleurs, familier à votre petit neveu et à sa sœur…

Ce signalement ne laissait pas à l’invalide le moindre doute, mais la découverte provoquait dans son esprit une confusion d’idées qui ne permettait pas à l’irritation de prévaloir.

— C’est probablement, dit-il, un client de mon neveu, qui est marchand de vins, et un ami de monsieur Mazoudier, qui m’amenait les enfants.

— C’est bien ce que je pensais, reprit Géran. Aussi peut-être vous serait-il possible…

— Oh ! protesta vivement Prophète, Dieu me préserve d’accointances avec ce monde-là !

Mais l’autre insista :

— Je comprends votre réserve…, pourtant… sans pressentir cet individu lui-même… si vous pouviez… indirectement, par l’entremise de vos parents, savoir quelles sont au juste ses intentions…

— Il vous les a dites, répliqua Prophète, brusque.

— Oui, mais je n’en suis pas plus rassuré pour cela, au contraire. Ce misérable ne m’a pas ménagé sans motif. Il me tend sans doute un piège et ne m’a épargné, cette fois, que pour mieux me ressaisir… Je vais être espionné, suivi… Je n’ose même plus rentrer chez moi…

— En effet, ce serait imprudent, fit Lacouture.

Mais Prophète eut un mouvement d’impatience. Dans la bouche de Géran, le mot misérable, appliqué à Rabouille, lui avait déplu, sans qu’il démêlât d’ailleurs, les raisons précises de son mécontentement. C’est par impulsion, pour ainsi dire, qu’il les traduisit en déclarant, sur le même ton bourru :

— Je crois que vous avez tort de vous méfier… Cet homme me paraît sincère. Je ne le défends pas… Je présume seulement qu’il est honnête à sa façon, voilà l’affaire. Pour moi, il tiendra parole, c’est-à-dire qu’il ne vous inquiétera pas si vous cessez de le contrecarrer, mais qu’il vous fera arrêter sans hésitation, s’il vous retrouve sur son chemin.

— Quelle garantie ai-je de sa loyauté ? Ne puis-je pas aussi bien supposer qu’il ne me laisse libre que pour me surveiller et ramasser, dans un coup de filet, un plus grand nombre de conspirateurs ? Avec ces gens-là, on doit s’attendre à tout.

— Oui, dit Prophète, même à de la bonne foi.

— Toujours est-il que je suis flambé, répéta Géran.

— Flambé, non…, brûlé, dit Feuillette.

« Comme moi », pensait Prophète, en qui luttaient le dépit et les prémices d’une âpre estime pour l’homme ayant réussi, sans violence et sans fourberie, à écarter de la place Vendôme, l’un après l’autre, deux investigateurs dont il présumait la connivence.

— Tant pis ! fit Lacouture, car enfin, c’est grâce à ta combinaison que la Colonne est encore debout, pas vrai ?

— Rien n’empêche un autre que monsieur de poursuivre l’entreprise, dit Feuillette. Peu importe l’intermédiaire, si les rouges sont toujours à vendre et le parti de l’ordre toujours disposé à les acheter.

Mais le courtier de bourse secoua la tête.

— Le moyen qui était bon la semaine dernière, est malheureusement déprécié, en ce qui concerne la Colonne. J’ai pu tirer quelque chose des habitants du quartier, des commerçants notamment, tant qu’ils ont tremblé comme locataires des immeubles environnants ; mais depuis que le sieur Cavalier, dit Pipe en bois, le chef du service de la voirie, partageant cette appréhension et l’étendant même des maisons aux égouts, a prescrit de faire étayer le fût de la Colonne et de répandre, du côté de la rue de la Paix, une couche épaisse de fumier et de fascines, pour amortir le choc, les voisins envisagent l’événement avec beaucoup plus de calme. Ils en ont pris leur parti. Sauf peut-être deux ou trois, ils ne donneront plus rien, lors même que les ouvriers ne seraient pas désormais recrutés avec plus de soin, pour obvier aux défections.

— Les honnêtes gens manquent de bravoure, dit Lacouture.

— Aussi ne demandait-on à ceux-là que de l’argent. Mais l’argent se cache, à Versailles, d’ailleurs, comme à Paris. Il y a un mois, on obtenait encore du gouvernement quelques subsides pour nouer des intelligences à l’Hôtel-de-Ville, à l’État-Major, au Comité central, dans les légions et organiser la résistance… On ne reçoit plus aujourd’hui que des réponses évasives. Il est vrai que les ministres de la Guerre et de l’intérieur, le préfet de police et l’État-Major de la garde nationale, sont assaillis de propositions plus ou moins sérieuses ; c’est à qui se flattera d’acheter une porte, un membre de la Commune, un chef de légion, voire un bataillon… Ne sachant auquel entendre, Versailles, ombrageux, hésite et temporise, d’autant plus que les divergences d’opinions sont les mêmes dans le gouvernement que parmi les communards. Les uns conseillent de rentrer dans Paris en s’appuyant sur la garde nationale épurée ; et les autres, au contraire, veulent laisser à l’armée toute la peine et tout l’honneur de la répression. Il en résulte des tiraillements que reproduisent les chargés de missions. Pendant que des commandants établissent dans certains arrondissements des centres de recrutement pour les gardes nationaux de l’ordre, nous continuons, de préférence, à fomenter la trahison chez les défenseurs de la Commune. Je sais bien que les deux systèmes ont leurs inconvénients. S’il est peut-être téméraire de compter sur l’initiative et l’énergie des honnêtes gens, commerçants, propriétaires, employés, fussent-ils quinze mille, comme on le prétend, prêts à marcher au premier signal et à s’emparer par surprise de l’Hôtel de Ville et de la place Vendôme ; il est à craindre, d’autre part, qu’un individu à vendre, ne soit à la merci d’une surenchère et n’émarge à l’Hôtel de Ville, pour nous perdre, après avoir émargé à Versailles, pour nous sauver. Mais nous nous entourons de précautions et les négociations du Colonel aboutiraient avant peu malgré tout, si nous n’avions d’obstacles à surmonter que dans Paris.

Le « Colonel », dont Lacouture entendait souvent parler, était un personnage mystérieux que Géran ne désignait jamais autrement et duquel il semblait exécuter les instructions. L’invalide, qui ne regardait qu’au grade, se contentait de ces renseignements vagues et attribuait au chef de son neveu une influence occulte décisive. Il savait que le Colonel réunissait ses lieutenants, tous les jours, mais chaque fois dans un endroit différent : hôtel, brasserie ou maison à double issue ; il savait aussi que la Cause entretenait des espions dans certains cafés des boulevards, comme le café de Suède, lequel était, en outre, une sorte d’agence de trahison où les consciences débattaient leur prix autour des consommations, si bien que le racoleur payait ensemble, presque toujours, les unes aux autres. Et le Colonel, à travers les demi-confidences de son neveu, apparaissait à Lacouture comme l’homme providentiel de qui dépendait, à Paris, le sort de la contre-révolution. Aussi ne pouvait-il admettre qu’une telle collaboration fût dédaignée.

— Qu’est-ce que tu chantes ? Versailles ne rend pas justice à ton Colonel ?

— Loin de là ! répondit Géran. J’ai bien vu la dernière fois que j’ai été là-bas, qu’on se méfiait de lui et que j’étais moi-même suspect. Il est certain qu’on nous fait surveiller, comme si nous n’avions pas assez des limiers de Raoul Rigault à nos trousses ! Mais ceux-là c’est un jeu de les dépister ; tandis que je ne m’attendais pas à ce que mes démarches pour préserver la colonne Vendôme, accréditassent à Versailles l’opinion que je travaille pour Chislehurst ! Oui, l’on me soupçonne d’être un agent de la police impériale, et le Colonel est également considéré par quelques-uns comme un conspirateur bonapartiste…

— Et quand cela serait ? interrompit Lacouture. Si les généraux appelés à Versailles ne préparent pas le retour de l’empereur ou de son fils, ce sont des ingrats qui ne méritent pas qu’on leur tende la main.

— Je crois, plutôt, reprit Géran que leur calcul est celui de M. Thiers par rapport aux otages et que les militaires ne seraient pas fâchés de voir renverser la Colonne, pour se rendre indispensables à sa réédification. Quoi qu’il en soit et au milieu des polices qui s’observent et se gênent, il est fort difficile d’agir. Avec les gens de la Commune, du moins, on sait à quoi s’en tenir. Hier, les délégués de la municipalité du 2e arrondissement passaient, sur les boulevards, la revue de la 2e légion, dont fait partie mon bataillon. J’étais donc là. Après le défilé, quelqu’un s’approcha du membre de la Commune Johannard et le complimenta sur notre tenue. Mais Johannard s’écria : « Eux ? Tous réactionnaires ! Que voulez-vous ? on ne débarbouille pas les nègres ! » Réponse qui nous présage à bref délai, un ordre de désarmement et de dissolution. Nous voilà avertis. Versailles aime mieux nous laisser dans le doute. Nous en sommes encore, après six semaines d’efforts, à ignorer si le gouvernement les approuve ou s’en désintéresse. Il a l’air de s’en remettre au hasard. Mais peu importe. Nous remplirons notre devoir jusqu’au bout et je puis, Dieu merci ! me rendre utile ailleurs que place Vendôme.

— Alors, conclut Prophète, nous n’avons plus rien à attendre que de vous ?

— Comprenez-moi bien, répondit Géran. Il serait maintenant imprudent sinon impossible, de chercher à corrompre les ouvriers. Les fonds nécessaires qui nous manquent, nous ne les trouverions pas plus à Versailles que parmi les Parisiens de ma connaissance. Encore une fois, ce sont, avant tout, des négociants. Voir proroger les échéances est, pour le moment, leur unique souci, et, pour n’en pas tenir compte, il faut être aussi bête que l’Assemblée de Bordeaux, à laquelle le commerce n’a pas encore pardonné les cent cinquante mille protêts du 13 au 17 mars. S’il avait le choix entre donner de l’argent tout de suite, pour qu’on ne démolisse pas la Colonne, et donner de l’argent dans un an, pour qu’on la relève, il n’hésiterait pas, allez ! Il se raccrocherait à la combinaison qui retarde le paiement. Un an de crédit, c’est la peine d’en profiter ! Mais soyez tranquilles, cette alternative ne lui est pas proposée. En gagnant du temps, en gagnant huit jours seulement, nous avons sauvé la Colonne. Bientôt, les troupes seront dans Paris. Toute la zone, à l’Ouest, est dégarnie, presque abandonnée. Les soldats n’auront même pas à donner l’assaut. Cette semaine, vous entendez bien, nous serons les maîtres d’un secteur que nous leur livrerons. D’ici là, notre rôle doit se borner à paralyser la résistance et à organiser le ralliement des gardes nationaux qui sont à nous. Par les soins du Colonel, qui dirige le mouvement, on est en train de fabriquer vingt mille brassards tricolores, pour permettre à l’armée de discerner ses amis. Tout est prêt. C’est aujourd’hui lundi. La semaine ne s’écoulera pas sans que Paris soit au pouvoir du Maréchal. Alors, il est bien indifférent que la Commune décrète, après la destruction de la Colonne et de la chapelle Bréa, la démolition de « l’immeuble connu sous le nom de Chapelle expiatoire ». Elle n’aura pas le loisir de mettre ses projets à exécution et le drapeau rouge arboré depuis hier sur la maison de M. Thiers, également condamnée à disparaître, n’y flottera pas longtemps, je vous le promets.

— À moins que la Commune, se sentant perdue, ne passe sa colère sur les édifices, dit Prophète.

Mais Géran :

— Oh ! elle aura, d’autre part, assez d’occupation sans cela !

— Au résumé ; demanda Lacouture, qu’as-tu l’intention de faire ? J’aime à croire que tu ne vas pas rentrer chez toi.

— Non. Je risquerais trop d’y rencontrer le commissaire de police, muni d’un mandat d’arrêt.

— Réfugie-toi à Versailles.

— Sortir de Paris n’est guère facile. La préfecture de police ne délivre plus de passeports qu’à bon escient. Il est vrai qu’une carte de circulation, suffirait. On s’en procure aisément, grâce aux relations que nous avons avec des employés de l’Hôtel de ville, des ministères et de l’État-major même. Mais je préfère ne pas m’éloigner au moment où l’on a le plus besoin de moi ici. J’en serai quitte pour changer tous les jours de domicile. L’essentiel est que le Colonel conserve toute sa liberté d’action et que mon échec secondaire ne nuise pas au succès de sa mission principale. C’est pourquoi j’eusse voulu savoir si l’ouvrier en question possède des renseignements plus étendus et de nature à compromettre d’autres membres de notre ligue.

Lacouture regarda Prophète significativement. Mais celui-ci s’entêta dans son refus.

— Je ne peux pas…, réellement, je ne peux pas.

Feuillette insista :

— Quoi ! Tu n’es pas forcé de t’adresser personnellement à ce particulier. Puisque c’est un client de ton neveu il doit être possible de lui délier la langue, au comptoir, verre en main. C’est moi qui m’en chargerais !

— C’est un homme sobre… qui ne boit pas, dit Prophète.

— Il a des camarades avec lesquels il se déboutonne.

— J’en doute. Ce n’est pas non plus un vantard.

— Ah ! ça, s’écria Feuillette, il a donc toutes les qualités, ce lascar-là ?

— Les moyens honteux n’ont pas prise sur lui.

Lacouture observa, sans malice :

— Dis donc…, tu me parais le connaître assez bien…

Et Géran ajouta, moitié figue, moitié raisin :

— Je vous remercie de ces indications… ; c’est toujours cela ! Mais quand il fut seul avec son oncle, qui le reconduisait :

— Es-tu bien sûr de ton ami ? demanda le courtier de Bourse.

— Quel ami ?

— Celui que tu appelles Prophète.

— Comment, si j’en suis sûr ?

— Oui. Il s’est coupé. Il doit avoir une raison pour ménager le communard avec lequel j’ai eu affaire, place Vendôme.

— Allons, tu plaisantes ! Faut-il qu’il se déguise en gendarme pour t’inspirer confiance ?

— Il nous cache quelque chose. Son ardeur à défendre cet homme qui lui était soi-disant étranger… tu trouves cela naturel ?

— Tu es fou. Tu vois des traîtres partout. Je réponds de Prophète comme de moi-même. La cause de son hésitation, c’est la crainte d’attirer sur son neveu, sa nièce, une mauvaise affaire. Voilà tout.

Mais l’autre n’était pas satisfait de cette explication ; dans son esprit inquiet se glissait l’idée qu’il n’était pas plus en sécurité aux Invalides que partout ailleurs. Et, puéril comme la plupart des conspirateurs, son premier soin, en s’en allant, fut d’échanger le binocle qu’il portait habituellement, contre des lunettes bleues.

CHAPITRE X

RÉAPPARITION SYMPTOMATIQUE DE CANROBERT

Le lendemain 9 mai, après-midi, Prophète monta à Belleville.

Il sentait le besoin de réparer sa maladresse de la veille, mais il n’avait communiqué à personne cette intention, embarrassé qu’il était d’entrer, au sujet de Rabouille, dans des explications dont sa logique secrète ne se contentait pas.

Il avait pris le parti du communard contre Géran, poussé, en quelque sorte, par un instinct de vérité et de justice plus fort que sa volonté. Il évitait de réfléchir à ce mouvement spontané, de peur que l’analyse n’en tournât davantage encore au profit de son ennemi et au détriment de son allié. Il s’en voulait moins de sa contradiction qu’il n’en voulait à Géran de l’avoir provoquée, et il différait son examen de conscience avec autant d’obstination qu’en mettaient les circonstances à le lui prescrire.

Son dépit s’exhala en diversions chicanières. « Ce Géran nous la baille belle ! La question de savoir lequel ira le plus vite de l’ingénieur qui dirige les travaux de démolition ou de Versailles qui resserre l’investissement, n’a qu’un intérêt relatif. Les progrès modérés de l’armée régulière, montrent assez que ses chefs se soucient fort peu d’arriver tard trop à notre gré. Au fond, j’avais raison : c’est sur nous seuls que nous devons compter, et je le ferai bien voir. »

Prophète ruminait ces choses en marchant. Il portait dans son bras gauche un pot de quarantaines qu’il destinait à Céline.

Au bas du faubourg du Temple, des soldats restés à Paris le 18 mars et qui la coulaient douce depuis, à la caserne du Prince-Eugène, des gardes nationaux, des ouvriers et des bourgeois badauds, formaient un rassemblement autour d’une affiche fraîchement collée. Prophète s’approcha et prêta l’oreille. L’affiche n’en disait pas long. Un homme la déchiffra tout haut : « Midi et demi. Le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy, abandonné hier au soir par la garnison. Le délégué à la guerre : Rossel. »

Dans le groupe mouvant, des sentiments de surprise, de colère et de doute éclataient. L’invalide s’éloigna légèrement en respirant ses giroflées. L’heureuse nouvelle de cette défaite des insurgés lui donnait des jambes pour gravir la côte. « Faut-il qu’ils aient reçu une frottée pour se résoudre à cet aveu ! » pensait-il.

Et comme il passait devant le coiffeur de la rue de Paris, l’idée lui vint tout à coup de s’y faire raser, en apercevant dans la boutique, Mazoudier et l’Émigrant qui causaient, tandis que Lépouzé finissait de pommader un client. Prophète eut l’air d’hésiter à la porte ; mais, comme il y comptait, le perruquier se précipita :

— Entrez donc, monsieur Prophète, vous n’attendrez pas longtemps…, et je suis même sûr, si vous êtes pressé, que ces messieurs vous céderont volontiers leur tour.

— Parbleu ! fit Mazoudier, qui s’était levé, la main tendue.

L’invalide remercia : — Non, non, pas du tout… ; chacun son tour.

Et il s’assit auprès d’un petit comptoir sur lequel traînaient, entre le tronc aux pourboires et la brosse usée qui les sollicite, des journaux illustrés : la Caricature, de Pilotell, le Pilori des mouchards et le Fils du Père Duchêne, mêlés et poisseux. Derrière le comptoir, dans une vitrine dégarnie, on ne voyait plus que trois ou quatre flacons d’eaux de toilette, une demi-douzaine de savons poussiéreux, deux nattes de cheveux et de vieilles postiches de carnaval épinglées sur des cartons et sur deux masques, l’un de nègre, l’autre d’Anglais.

La boutique était obscure, pauvre et sale. Trois cuvettes de poupée, au fond, sous une glace fêlée, économisaient l’eau. Et, la tête renversée sur le dossier à crémaillère du fauteuil de torture, les clients suivaient des yeux un Mazeppa moins à plaindre que le cheval indompté dont les piqûres de mouche trop évidentes semblaient avoir déterminé la frénésie.

Prophète prit un journal et feignit de le parcourir, par contenance, pendant que monsieur Martin et Mazoudier continuaient de commenter la proclamation de Thiers aux Parisiens, répandue la veille et dont la presse révolutionnaire faisait des gorges chaudes.

Toujours négligé, en chemise sans col ni cravate, sous son raglan déboutonné comme sa brayette, fidèle à sa tenue, de la casquette aux chaussons, l’ancien instituteur disait :

— Ah ! le vieux saltimbanque est habile aux travestissements ! Le voilà maintenant général, ni plus ni moins que les Mac-Mahon, les Ducrot, les Vinoy, les Ladmirault, les Cissey, les Galliffet et les Valentin, qui l’entourent. À force de se hausser, le petit homme leur vient à l’épaulette. Tous ces becs de rechange de l’aigle impérial retrouvent leur tranchant, à s’entendre répéter les paroles qui bercèrent leur avancement : « Que les méchants tremblent et que les bons se rassurent ! La vie sauve à ceux qui déposeront les armes ; des subsides aux ouvriers nécessiteux, des récompenses aux Perrinet Leclerc… et le canon pour les autres ! » Un langage pareil rajeunit la France de dix-neuf ans. Il est vrai qu’on ne doit pas confondre canonnade et bombardement. Thiers se souvient d’autant plus de son projet de loi sur les fortifications, que la Commune s’est amusée à lui rafraîchir la mémoire, en faisant afficher dans Paris un extrait de ce projet fameux…

Et l’Émigrant, abaissant et relevant, comme le canon d’un revolver, l’index détaché de sa main fermée, lâcha les six coups d’une citation qu’il savait par cœur :

« C’est calomnier un gouvernement quel qu’il soit de supposer qu’il puisse un jour chercher à se maintenir en bombardant la capitale. Quoi ! après avoir percé de ses bombes la voûte des Invalides ou du Panthéon ; après avoir inondé de ses feux la demeure de vos familles, il se présenterait à vous pour vous demander la confirmation de son existence ! Mais il serait cent fois plus impossible après la victoire qu’auparavant ! »

— Oh ! cela dépend, murmura Mazoudier. Mais peu importe : on a bien fait aussi de rappeler au puffiste son discours de 48 contre le roi Bomba.

Monsieur Martin, à qui cette interruption avait donné le temps de recharger son arme, la braqua sur le coiffeur et pressa la détente :

« Vous savez, messieurs, ce qui se passe à Palerme ; vous avez tous tressailli d’horreur en apprenant que, pendant quarante-huit heures, une grande ville a été bombardée. Par qui ? Était-ce par un ennemi étranger exerçant les droits de la guerre ? Non, messieurs, par son propre gouvernement. Et pourquoi ? Parce que cette ville infortunée demandait des droits ! Permettez-moi d’en appeler à l’opinion européenne. C’est rendre service à l’humanité, que de faire retentir quelques paroles d’indignation contre de tels actes ! »

À chaque coup, Lépouzé, les ciseaux en l’air, criait : « Très bien ! Très bien ! » comme il eut dit : Touché !

Monsieur Martin remit dans la poche de son raglan, sa main vide de munitions, et reprit en souriant :

— Très bien ! oui… C’est justement l’impression notée par les journaux du temps dans leurs comptes rendus. Mais il n’y faut pas attacher trop d’importance, car les déclarations contradictoires de Thiers reçoivent aujourd’hui d’une Chambre identique, les mêmes marques d’approbation. Le vieux drôle, d’ailleurs, ne veut pas que les Parisiens disent une fois de plus qu’ils sont pris en traître. Il les avertit.

Mazoudier. – Comme il les avertissait le 18 mars, quand il annonçait à la garde nationale qu’il allait lui reprendre ses canons.

À son tour, l’Émigrant dut essuyer le feu du relieur qui tirait plus bas et d’une main moins sûre :

« Les coupables qui ont prétendu instituer un gouvernement vont être livrés à la justice militaire… Que les bons citoyens se séparent des mauvais… Hâtez le retour de l’aisance dans la cité…, sinon, vous n’aurez plus qu’à nous approuver de recourir à la force pour rétablir l’ordre, condition du bien-être… »

Monsieur Martin. – L’ordre, l’aisance, le bien-être… Ah ! cette cuisinière bourgeoise connaît les plats qu’aiment ses vieux maîtres et excelle à leur mettre l’eau à la bouche !

Mazoudier. – C’est vrai que le menu n’a pas changé ! En même temps qu’il couvre d’obus Passy et Grenelle, Thiers en doctrine les Parisiens. « Le meilleur des rois continue à faire régner l’ordre dans ses États », disait la légende d’une lithographie contemporaine du roi Bomba.

L’Émigrant. – Daumier, un crayon de feu.

Mazoudier. – Ayez pitié de la France ! adjure Thiers. Les Prussiens n’attendent plus que votre soumission pour évacuer le territoire. Qui donc en sera le libérateur, si ce n’est moi ? Capitulez… Vous n’êtes pas à une capitulation près… Il n’y a que la première qui coûte… et celle-là, l’Assemblée nationale la prend à son compte. Elle n’a été nommée que pour enlever les boues. Ce n’est pas une Assemblée, c’est un tombereau. Elle a signé la paix, consenti la livraison de deux provinces et le paiement de cinq milliards, uniquement pour le bien et la propreté de la France. En prolongeant votre résistance, songez que vous faites concevoir des inquiétudes aux Allemands sur l’exécution du traité. Si vous ne capitulez pas pour nous, capitulez pour eux, si dignes de ménagements ! N’est-ce pas assez à vos yeux, de les avoir tenus en échec pendant cinq mois et, lorsqu’ils s’apprêtaient au viol, de les avoir réduits à coucher, dans les Champs-Élysées, comme qui dirait sur la descente de lit ? Allez-vous m’obliger à leur montrer, au prix d’un inceste, que Paris n’est pas imprenable ? Quelle honte et quel ridicule, pour moi qui l’ai fortifié ?

— Je puis vous certifier, observa le coiffeur, que la sommation de Thiers laisse le quartier bien indifférent.

— Oui, dit Mazoudier, mais elle aura beaucoup de succès dans les départements et c’est à eux, en réalité, que le vieux renard s’adresse. Il faut que notre écrasement soit la revanche de la province et le gage de sa sécurité. Peu importe que l’armée de la défense nationale ait été vaincue, pourvu que l’armée de la répression soit victorieuse. Les départements sont impatients de savoir si la France possède encore une gendarmerie et si les débris de son armée permanente, rassemblés par Thiers, gardent les traditions de Brumaire et de Décembre. À cet égard, Paris a toujours été un merveilleux terrain d’expérience. C’est sur le pavé des barricades que se repasse le glaive de la loi. Paris saigné à blanc, c’est pour la province quinze à vingt ans de tranquillité ; c’est Louis-Philippe après 1830, Louis-Napoléon Bonaparte après 48, et Napoléon III après 51. La province n’accorde sa confiance qu’au gouvernement qui a reçu le baptême du sang.

— Alors, ne put s’empêcher de dire Prophète, sans quitter son journal, vous êtes bien imprudents d’offrir une occasion de représailles.

— Ah ! ça, vous croyez donc, vous aussi, que nous l’avons recherchée, répondit Mazoudier ; vous croyez donc que le 18 mars nous aurait vus à l’Hôtel de Ville, si Thiers et sa bande ne nous avaient pas invités à l’occuper en se retirant. Paris renfermait, au 18 mars, soixante bataillons révolutionnaires et quatre-vingt-dix bataillons conservateurs ayant sur les autres le triple avantage de l’ancienneté, de la discipline et de l’armement. C’est leur lâcheté qui a fait notre triomphe. L’étonnement de Thiers, s’il était sincère, fut bientôt dissipé : le nôtre dure encore.

— Parfaitement, déclara monsieur Martin. La Commune : un enfant trouvé.

Mazoudier poursuivit : — Mais, au fond, Thiers savait très bien à quoi l’engageait son mandat. Ses proclamations sont des remerciements et des excuses réitérées, au million d’électeurs ruraux et aux cent mille électeurs parisiens qui l’ont envoyé à l’Assemblée. Il est monsieur Thiers, une redingote provisoire. Ce qu’on attend de lui, c’est qu’il affaiblisse assez la République pour qu’une monarchie ou une restauration bonapartiste l’escamote ensuite aisément. Le choix, pour associés, des parvenus de l’opposition, des faillis du gouvernement de la défense nationale réhabilités par le vote de la province, de tous ceux enfin qui ont trahi la cause du peuple après en avoir vécu ; un pareil choix est significatif. On peut compter sur ces prétendus libéraux pour adopter toutes les mesures anti-libérales. Ils ont fait leurs preuves. La différence, en effet, n’est pas sensible, entre le gouvernement provisoire de 48 et le gouvernement du 4 septembre, dont Thiers accueille les épluchures dans son ministère. J’y retrouve de vieilles connaissances et j’en fais de nouvelles qui valent les anciennes. La palinodie de Thiers, c’est leur histoire à tous. C’est l’histoire de Jules Simon…

— Cette vaseline…, murmura l’Émigrant.

— De Jules Favre…

— Pleureuse aux funérailles de l’honneur…

— Ils ont joué en 48 le même rôle qu’à présent et formé des élèves dont ils peuvent être fiers. Ernest Picard…

— Ventre législatif…

— … et derrière ce prélat, les chanoines Langlois, Tolain, Brisson, Ferry, Dufraisse, tous ces démocrates à la petite semaine, flétrissent le mouvement du 18 mars, comme les Arago, les Garnier-Pagès, les Flocon, les Marrast, les Marie, les Corbon et tant d’autres renégats, condamnaient les insurgés de juin. Périsse une forme de gouvernement, pourvu que les institutions maintenues nourrissent toujours des prébendiers ! Si vraiment quelque chose me surprend aujourd’hui, c’est de ne pas voir auprès de Thiers un autre implacable ennemi des Parisiens, l’illustre Trochu. Il manque à cette collection de requins. La bourgeoisie aime davantage le sabre, quand il a un chapelet pour dragonne.

— Trochu : bénitier de caserne, jeta encore monsieur Martin, pour qui ces définitions concises étaient un exercice courant et la seule gymnastique dont il fut capable.

— Quel dommage que tout le monde n’ait pas votre mémoire et votre expérience ! fit Lépouzé, acharné à ranimer un client qui ne donnait point signe de vie, sous les lotions, les brosses, le peigne et les serviettes.

Mais Mazoudier secoua la tête : — Expérience laborieusement acquise ! Une erreur de ma jeunesse fut de croire que la gauche parlementaire représentait les aspirations du peuple. Elle n’a jamais représenté que les intérêts et les ambitions de la bourgeoisie. Les Cinq n’étaient, comme les libéraux de 48, que les maîtres de poste chargés de préparer les relais à la bourgeoisie, sur le chemin que lui traçait l’Enrichissez-vous de Guizot. C’est le peuple qui fournit les chevaux qu’elle couronne, épuise et crève. Partie du 4 septembre, dernier relais, elle en sacrifiera encore un certain nombre pour parcourir le siècle, son siècle ; mais les maîtres de poste seront largement indemnisés. En attendant, il s’agit, pour les élus de Bordeaux, de témoigner leur gratitude à la clientèle de province qui les a choisis et de justifier la confiance dont elle les honore. C’est facile. La haine et la crédulité rurales s’accommodent de tous les mensonges et de toutes les facéties d’almanachs. Qui le sait mieux que Thiers ? Cette séquelle lui a-t-elle reproché sa fuite à Versailles, alors qu’il n’avait affaire soi-disant qu’à une poignée de factieux et de repris de justice ? Aujourd’hui qu’il est près de réaliser le dessein prémédité de revenir en sauveur, ce déguisement du bourreau, elle ajoutera également créance à la fable de Paris en proie à l’anarchie, au vol et à la débauche.

— Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage, prononça Lépouzé, qui, d’un coup bien ajusté, venait de séparer en deux par une raie sans reproche, les cheveux qu’il avait longuement ratissés.

— Cependant, remarqua monsieur Martin, les rues n’ont jamais été aussi sûres que depuis la disparition des sergents de ville. C’est, étonnant, hein ? comme ces dangereux malfaiteurs dénoncés par Thiers à la vindicte publique, profitent de l’occasion pour assouvir leurs mauvais instincts ! Il ne manque pas pourtant, dans Paris, de magasins pleins de marchandises et d’appartements somptueux abandonnés par leurs patrons et leurs locataires. Et les bandits, rebut de la population, restent néanmoins au faubourg, dans des taudis malsains ; leurs femmes continuent de ravauder des nippes et d’aller blanchir au lavoir un linge rare et usé ; ou bien, elles viennent timidement nous demander, à la mairie, si le décret de la Commune, relatif à la remise des loyers, leur permet d’emporter, sans payer les termes en retard, trois misérables meubles, avec une literie grouillante de vermine. Toutes les caisses publiques n’ont pas été vidées par les administrateurs réfugiés à Versailles ; beaucoup sont encore aussi bien garnies que mal défendues ; et personne n’y touche ! Les fédérés se contentent de la maigre solde des gardes et ne cèdent pas à la tentation d’améliorer, ne fût-ce que momentanément, l’ordinaire de leur chétive famille. Quant aux chefs, ils se dédommagent, eux aussi, pour la plupart, de dix-huit années de convoitise et de cinq mois de privations, en faisant des orgies à trois francs par tête à la porte de Romainville, au Lapin vengeur. Bref, ces vagabonds et ces forçats en rupture de ban, maîtres de Paris, où il leur serait bien aisé de vivre, quitte à se faire tuer au sortir de table, bouclent le ceinturon sur leur ventre creux et courent à la mort au lieu de courir au pillage. C’est tout de même un peu trop d’ingénuité, et Thiers mériterait que la Commune donnât un fondement à ses accusations gratuites.

— Est-ce qu’il n’y a pas un décret relatif à la réquisition de tous les appartements vacants, où seraient logés les habitants des quartiers bombardés ? dit Lépouzé.

— Oui, mais ce décret reste lettre morte comme tant d’autres et n’a pas même reçu un commencement d’exécution, constata l’Émigrant. Il y aurait pourtant un moyen si simple de répondre aux obus ! Rien qu’un décret de ce genre : « La Commune : considérant que le bombardement ordonné par Thiers rend les faubourgs inhabitables, décrète : la population de ces faubourgs est autorisée à chercher un abri dans les maisons et les appartements du centre que leurs locataires ont désertés. » Cette mesure aurait un autre avantage. Comme le peuple userait de la permission et n’en abuserait pas, il faudrait bien reconnaître aux miliciens défenseurs de la Commune, un niveau moral supérieur à celui des armées permanentes.

— Vous avez une façon d’arranger les choses ! s’écria Lépouzé, qui ne reconnaissait plus monsieur Martin, d’habitude compendieux et modéré.

Celui-ci continua : — La Commune les arrange-t-elle mieux ? Le décret du 6 avril sur les otages, atteste son inconséquence. Thiers et ses généraux font moins de bruit et plus de besogne. Ils n’ont pas besoin de lois exceptionnelles, eux, pour massacrer les prisonniers. Ils ont montré, d’ailleurs, l’intérêt qu’ils prenaient au sort des otages, le jour où ils ont refusé d’échanger l’archevêque contre Blanqui. L’existence de quelques prêtres, de quelques mouchards et d’un sénateur, importe peu à l’Assemblée nationale et à son président. Aussi en ont-ils fait légèrement le sacrifice, avec la secrète espérance que la Commune ne trompera pas leur attente. Songez donc ! Un martyr de cette qualité, une victime d’église, quel atout dans le jeu de la répression !

— Pourvu que l’on ne commette pas cette faute ! s’écria Mazoudier, envahi par les souvenirs de 48.

— Oui, fit l’Émigrant, nous la paierions cher. Heureusement qu’on ne marque pas l’archevêque à tous les coups. Quoi qu’il en soit, tenez pour certain que l’Assemblée aurait déjà signifié son congé à Thiers, si la Commune avait, par décret immédiatement appliqué, manifesté sa résolution de prendre, au lieu d’otages en chair et en os, des otages en biens meubles et immeubles, comme disent les notaires. Je vous promets que l’exécution d’une pareille menace aurait ému Versailles et que les partisans du bonhomme ne lui eussent pas pardonné sa fuite entraînant la leur. D’autant que la Commune a sous la main tous les gages matériels désirables. Otages : les hôtels, les ateliers, les magasins, les caisses des émigrés ! Otages surtout la Banque de France et le Grand Livre de la Dette publique ! Croyez-vous que la bourgeoisie et Thiers, son incarnation, qui ne tremblent pas pour monsieur Darboy, envisageraient avec la même indifférence la perte de la Banque de France, cet archevêché du Capital, et la destruction du Grand Livre, ce monument de la rente ? Allons donc ! Aucune concession ne mettrait un prix trop élevé à la rançon du veau d’or. Voilà pourquoi des décrets comme celui du 6 avril ne riment à rien. Le temps n’est plus des révolutions limitées. Si la Commune parvient à intimider ses adversaires, c’est encore plus en répandant l’argent des coffres, qu’en répandant le sang des banquiers et de leurs protecteurs.

Même aux yeux du relieur, monsieur Martin allait trop loin. En Mazoudier, l’insurgé sentimental de 48 eut encore un sursaut :

— Non ! Évitons à la Révolution tout ce qui pourrait la déshonorer !

— Très bien ! applaudit le coiffeur.

— Le drapeau rouge flotte sur les conquêtes du peuple ; il n’a jamais flotté sur ses déprédations.

— Pour la reconnaissance qu’on lui en a !… fit l’ancien instituteur. Voyez la proclamation de Thiers…

— Il est vrai, avoua Mazoudier, qu’il n’y manque même pas l’insulte d’usage à l’infâme drapeau rouge, pauvre insulte qui rapetisse à la taille de Thiers l’apostrophe célèbre de son aîné dans la carrière : « Le drapeau rouge n’a fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple ; le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la Patrie ! » La liberté représentée par les ménageries que le dompteur Bonaparte a promenées partout !…

— Lamartine… vieil instrument à cordes…, nota l’Émigrant.

— La vérité, reprit Mazoudier, c’est qu’il y a moins de sang dans le drapeau rouge tout entier, que dans la bande rouge du drapeau tricolore, traîné, lui, dans le sang de tous les peuples, y compris le peuple français.

— Vous n’oubliez toujours qu’une chose, c’est que ces peuples étaient nos ennemis, dit Prophète, qui consentait à discuter avec le relieur.

Celui-ci se retourna vers l’invalide, sans mettre dans sa riposte plus d’âpreté que le vieux soldat n’en avait apporté dans l’attaque.

— Vos ennemis ? En êtes-vous bien sûr ? Les Anglais étaient vos alliés en Crimée et pourtant peut-être avez-vous encore, aux Invalides, des camarades mutilés par eux à Waterloo… Vous avez combattu les Russes à Sébastopol, et vous trinquiez avec eux aux avant-postes, pendant les armistices. Expliquez tout cela.

— On peut ne pas être d’accord momentanément… et s’estimer tout de même. Ceux qui nous faisaient la guerre obéissaient… ; ils n’étaient pas libres…

— En quoi ces étrangers, qui n’étaient pas libres, sont-ils plus dignes d’estime que nous, qui défendons notre liberté ?

— La guerre civile est autre chose que la guerre.

— Naturellement ! Mais la distinction n’est même pas complète ainsi. On peut ajouter que la lutte est fratricide seulement quand le peuple irrité a le dessus. Elle est fratricide aujourd’hui ; elle ne l’était pas au 2 décembre ; elle ne le sera pas demain, si nous sommes les moins forts.

Lépouzé eut peur que le terrain ne devint glissant et débarrassant vivement son client des serviettes qui l’enveloppaient :

— Le premier de ces messieurs ! dit-il.

Mais il s’aperçut aussitôt de sa distraction et la corrigea en s’adressant à monsieur Martin.

— Je crois que c’est à vous, citoyen

L’Émigrant se leva péniblement : — Oh ! pas la peine de vous reprendre, allez… C’est bon pour Schramm, ces enfantillages. Comme disait autrefois quelqu’un de plus sensé : Appelons-nous messieurs et soyons citoyens.

Cependant, Prophète reconnaissait dans le client sorti, rasé de frais, lotionné, pomponné, galonné, des mains du coiffeur, le beau Quélier en uniforme.

Une fois encore, Lépouzé crut devoir détourner l’attention de l’invalide :

— Excusez-moi, monsieur Prophète, je suis tout seul… mon garçon m’a quitté pour s’enrôler dans les Vengeurs de Flourens. Il hésitait entre plusieurs corps francs, mais l’uniforme des Vengeurs, qui n’est autre pourtant que celui des mobiles vendéens, l’a séduit… Il est parti avec sa compagnie pour une destination mystérieuse. Il m’est fort difficile, en ce moment, de le remplacer. Je ne trouve personne. Je suis obligé de me multiplier. Sans cela, je n’aurais plus qu’à fermer boutique… et vous seriez sans doute les premiers à vous en plaindre, n’est-ce pas, Quélier ?

— Ne te gêne donc pas, répondit le capitaine, je suis là. On sait bien que tu ne cours pas après les exemptions.

— J’ai donné assez de preuves de patriotisme.

— Parbleu ! fit Quélier, qui plastronnait devant la glace fêlée. D’ailleurs, tu as eu raison de ne pas te déranger ce matin… pour ce qu’on nous voulait ! Hein, citoyen Mazoudier ? Encore une fausse alerte comme celle-là et l’on pourra battre le rappel pendant vingt-quatre heures sans succès.

— Qu’est-ce qu’on vous voulait ? demanda l’Émigrant en s’asseyant à la place vacante.

— On n’en sait rien, dit Quélier. Les chefs de légions s’étaient engagés à réunir, sur la place de la Concorde, vingt mille hommes dont le citoyen Rossel devait prendre le commandement pour marcher sur Vanves, Clamart ou pour secourir la garnison du fort d’Issy. Toute la nuit, nous avons trotté, afin de rassembler le plus de monde possible ; et ce matin, à midi, après avoir déclaré que nous n’étions pas assez nombreux, le citoyen délégué à la guerre nous a plantés là… Pourtant, il y avait bien au rendez-vous huit ou dix mille hommes.

— Oui, fit Mazoudier, mais c’est peu tout de même, comparativement à l’effectif des vingt légions.

— Il y a trop de réfractaires, dit Quélier. Dans le premier arrondissement, les concierges ont été invités à afficher à la porte des maisons, une liste complète de tous leurs locataires, avec indication de l’âge et de la profession de chacun d’eux. Le concierge du 119 a raison : la même mesure devrait être prise par toutes les municipalités.

— Les gens qu’on incorporera de force dans nos bataillons, feront de bien mauvais combattants, dit Mazoudier.

— Bah ! en les encadrant convenablement.

— Merci ! s’écria Lépouzé. Pour qu’ils nous flanquent des coups de fusil, comme Jéricho, qui tirait à tort et à travers, sans nécessité, quand il était mal réveillé ou qu’il avait le trac !

— Eh bien ! qu’on place au premier rang les maladroits, les peureux ou les réfractaires ; nous leur mettrons du cœur au ventre, dit le capitaine.

Lépouzé suivait des yeux Quélier ; en le voyant faire un mouvement vers la porte, il annonça : — Barbe et friction !

À ce signal, la petite femme du coiffeur sortit de l’arrière-boutique ; mais l’officier dit négligemment :

— Ma foi, je te paierai la prochaine fois… Oublié ma bourse…

— À ton aise, fit Lépouzé sans empressement.

Alors, n’ayant plus de raisons pour s’esquiver, Quélier revint devant la glace et sourit à son image, comme à une belle gravure de modes militaires… Tout à coup, son regard descendit de son képi aux manches de sa tunique et décela une légère contrariété.

— Tu connais le nouvel arrêté de la Commission de la guerre ?

— Non, répondit le coiffeur.

— Nous n’avons plus droit qu’au galon d’argent ; le galon d’or est réservé exclusivement à l’État-Major des généraux et du ministre de la guerre.

— Tu entends, femme, il va falloir découdre les galons de ma tunique.

— Et s’en procurer d’autres.

— Sans doute, reprit le coiffeur, avec moins de fermeté.

— Moi, dit Quélier, je ne suis pas pressé… Si l’on écoutait tous les délégués qui se succèdent à la guerre, on changerait de tenue chaque semaine.

— Le citoyen Rossel ne plaisante pas, observa Mazoudier. On prétend qu’il voulait faire passer par les armes, hier, les chefs de légions qui lui apportaient leurs réclamations ?

— Le peloton d’exécution était formé dans la cour du ministère…, mais pour la frime. Somme toute, on n’a fusillé personne. Rossel a tort de faire le méchant. On le mettra au pas comme les autres.

— Rossel, dit l’Émigrant ; une lame qui s’use au fourreau. Mazoudier déclara : — Avec les troupes réunies ce matin place de la Concorde, c’est vrai qu’il pouvait tenter quelque chose…, de reprendre la gare de Clamart ou de débloquer le fort d’Issy, par exemple…

— Vous y seriez arrivés trop tard dit Prophète.

— Hein ?

— Dame, puisque l’armée de Versailles y est entrée. Quélier et Mazoudier se regardèrent, béants.

— Qu’est-ce que c’est encore que cette invention-là ?

— Elle n’est pas de moi, fit l’invalide. Il paraît que la garnison a abandonné le fort hier et que le drapeau tricolore flotte dessus depuis ce matin. C’est votre Rossel lui-même qui en donne la nouvelle.

— Vous êtes sûr ?

— Je suis sûr qu’elle est affichée, voilà l’affaire. Je croyais ne rien vous apprendre.

— C’est impossible, s’écria Quélier, ou bien nous sommes trahis… comme nous l’avons été l’autre jour au Moulin-Saquet. Si le fort d’Issy était pris, nous le saurions, Rossel nous l’aurait dit ce matin.

— À moins qu’il ne nous ait renvoyés justement parce que notre intervention devenait par là inutile.

— Son devoir était de nous avertir quand même.

— Il me semble qu’il n’y manque pas, insinua Prophète. Mais les mauvaises nouvelles s’ébruitent toujours assez tôt.

Mazoudier, très ému, s’était levé.

— On doit avoir des renseignements à la mairie, dit-il, esclave des habitudes du premier siège. Allons-y, voulez-vous Quélier ?

Ils sortirent ensemble, tandis que l’Émigrant leur jetait :

— Je vous rejoindrai dans dix minutes ; le temps de me faire rafraîchir un peu la barbe et les cheveux.

Il ajouta pour Lépouzé, qui s’apprêtait à l’émonder : — Avouez que cette coquetterie intempestive ne vous étonne pas moins, de ma part, que les extrémités auxquelles je me portais tout à l’heure en paroles ?

— Mais non.

— Si, si… J’ai bien vu que vous regimbiez avec monsieur Mazoudier contre des tendances dont je ne fais pas ordinairement profession. La mue, chez un homme de mon âge, paraît toujours singulière. Je suis en train de parcourir les étapes d’une initiation. Je saisis nettement aujourd’hui ce que je ne comprenais que vaguement hier. Il faut vous dire, monsieur Lépouzé, que j’ai passé mon existence au village… un village comme tant d’autres, où il y avait des pauvres, certes, mais en fort petit nombre, et où personne, en tout cas, ne mourait de faim, de privations, de fatigue, d’usure prématurée… Je ne connaissais pas la misère des villes, la misère de l’employé, de l’ouvrier, du déclassé, des familles enfermées au sixième sur la cour, en des taudis obscurs et sans air. C’est une révélation…, c’est une révélation pour moi que les doléances et les requêtes légitimes des femmes qui viennent, leur marmaille sur les bras, me confier leur détresse et me demander de les secourir, puisque la Commune est ou devrait être un soulèvement en faveur des faibles et des déshérités. Et vingt, trente, cinquante fois par jour, obligé de confesser notre impuissance, j’aperçois mieux l’écart qu’il y a entre un mouvement politique comme celui-ci et une révolution sociale qui pourrait seule affranchir et soulager tant de malheureux ! Vous pensez que je vais trop loin, lorsque je reste ici près, au contraire. Car c’est aux révolutionnaires surtout, j’en suis sûr maintenant, que le poète a dit :

 

Tout bonheur que la main n’atteint pas, n’est qu’un rêve,

 

Il a dit : que la main n’atteint pas ! le poète… Méditez là-dessus, insurgés !

— Enfin, vous vous plaisez dans vos nouvelles fonctions, fit Lépouzé, que monsieur Martin n’avait pas converti, mais qui ne heurtait jamais de front les opinions de ses clients.

— Je ne peux pas dire que je m’y plais, le mot est impropre ; je m’y instruis et j’ai conscience de n’y être pas inutile. Vous ne vous faites guère une idée du désordre qu’il y a dans les service de la mairie. C’est une confusion inexprimable, à laquelle j’essaie de remédier. Déjà, j’y vois plus clair. Mais j’en ai encore pour un bon mois, en consacrant à la besogne quinze heures par jour. Toutefois, je vais accélérer ma tâche. Je voudrais avoir fini quand les Versaillais entreront, – puisqu’ils doivent entrer fatalement, – afin qu’ils trouvent tout débrouillé et ne triomphent pas, du moins, de l’incapacité des usurpateurs, comme ils nous appellent. Il y a là une question d’honneur… ou d’amour-propre, si vous préférez. Pour perdre moins de temps, je ne rentre plus chez moi. Je couche sur mon matelas, que j’ai fait descendre à la mairie. Je travaille surtout le soir et la nuit. Je suis plus tranquille. À chaque instant, on me dérange, on se trompe de porte ; il n’y a pas moyen d’avancer dans ces conditions-là.

— Ah ! s’écria le coiffeur, si tout le monde était aussi compétent que vous dans le choix et l’application des remèdes !

Mais monsieur Martin répliqua : — Oh ! n’exagérez pas mon mérite. Je n’ai pas l’esprit d’organisation. Je ne fais que renouveler le papier dans une chambre qui a changé de locataire. C’est insuffisant pour la nettoyer, la désinfecter, la rendre habitable en un mot. On reproche constamment aux révolutionnaires de n’être à peu près d’accord que sur la nécessité de détruire… Mais comment en serait-il autrement ? Comment l’entrepreneur de démolitions pourrait-il savoir, avant d’avoir jeté bas la maison, quels matériaux il lui sera possible d’utiliser pour la rebâtir ? C’est encore un poète qui a dit : « La maison ne vaut pas la réparation. » Elle ne la vaut pas, c’est certain. La charpente est pourrie. Cette maison fait le ventre, à l’image de son propriétaire. Elle est un danger public. Elle en sera un, tant qu’on persistera à l’étayer, au lieu de la raser.

— Peut-être qu’elle s’écroulera d’elle-même, à la longue…

— Oui… peut-être ; mais en attendant, chaque pierre qui se détache de sa façade lézardée, chaque tuile qui tombe de son toit vermoulu, écrase des passants…, et ces passants ne sont point ceux qui se promènent en voiture, hein ?

L’ancien instituteur arrêta le bras de Lépouzé, qui le menaçait de cosmétique et de pommade : — Non, merci… ; c’est bien, rien de plus, je vous prie… Juste ce qu’il faut pour n’avoir pas l’air d’un comptable de grands chemins, aux yeux de mes successeurs probables. Combien vous dois-je ?

Et, debout dans le raglan qui laissait à son corps l’illusion du peignoir, il mit six sous dans la main de madame Lépouzé, prompte à lui tendre sa légendaire casquette, et sortit lentement en traînant dans leurs chaussons ses pieds alourdis.

Prophète avait pris sa place ; le coiffeur se taisait ; on entendit sa femme gronder dans l’arrière-boutique : « C’est à croire, ma parole ! qu’ils sont tous devenus fous ! » Lépouzé alla fermer la porte, revint auprès de son client et lui noua la serviette au cou, dans un silence tellement inaccoutumé qu’il en était déjà impressionnant. Silence encore, pendant qu’il faisait mousser le savon ; enfin, au moment où, penché sur l’invalide, il approchait le blaireau de sa figure :

— Ça va mal, murmura Lépouzé, comme en confidence.

Prophète leva les yeux et s’aperçut alors d’un changement qu’il n’avait pas remarqué dans la physionomie du coiffeur. Celui-ci laissait repousser ses cheveux qui bouclaient et recommençait à cirer sa moustache, manifestement soucieux de rattraper la ressemblance perdue, et de mériter à propos le surnom, intercesseur de Canrobert.

— Qu’est-ce qui va mal ? demanda Prophète.

— Les affaires de la Commune… et les miennes. Vous devinez sans peine qu’on ne fait pas bouillir la marmite avec des clients comme Quélier. Nous avions des petites économies ; elles sont loin ! Nous nous endettons. Il est temps que ça finisse.

— Vous avez la solde de votre grade dans la garde nationale, observa insidieusement le vieux soldat.

— Mon grade…, mon grade…, si vous croyez que j’y tiens, monsieur Prophète. Je dois plutôt songer aux ennuis qu’il me rapportera… si la Commune est vaincue. Et comment ne le serait-elle pas ?

— Oui, comment ? répéta l’invalide, dont la barbe dure se plaignait sous le rasoir, comme des épis sous la faulx.

Une poignée de cheveux qui semblait arrachée du démêloir, déboucha de l’arrière-boutique, et madame Lépouzé prit part à la conversation.

— T’ai-je assez prévenu ? Mais tu n’as pas voulu m’écouter… On n’écoute jamais les femmes… Des gens raisonnables comme monsieur Prophète, si tu les avais consultés, t’auraient pourtant donné les mêmes conseils que moi. Te voilà bien avancé, à présent. Tout le quartier t’a vu en uniforme…

— J’avais une clientèle à ménager, allégua le coiffeur, qui se défendait mollement contre le petit peigne aux dents ébréchées.

La femme se rebiffa : — Tu n’avais à ménager que la clientèle qui te fait vivre, et c’est précisément celle-là que tu mécontentes. Comme si c’était l’heure de contrarier le commerce ! Tout renchérit. La viande est hors de prix. Si ça continue, on va bientôt nous obliger à refaire la queue !

— Je n’ai accepté un grade que pour être plus libre de ne pas marcher, déclara naïvement Lépouzé. Simple grade, il m’eut été bien plus difficile de ne pas répondre aux appels.

— Des bêtises ! Est-ce que le neveu de monsieur Prophète…, monsieur Lhomme, est dérangé plus souvent que toi ? Non. Il sait s’arranger.

— Ça lui jouera un mauvais tour, dit Lépouzé.

— En attendant, il évite de se compromettre et c’est le principal. Sois donc franc : tu étais enchanté de parader… comme Quélier et les autres. Mais Quélier est seul ; il n’a pas une femme, une maison que son imprudence expose à la ruine. Le jour où les choses se gâteront, il en sera quitte pour s’éclipser. Et qu’est-ce qui paiera pour lui ? Mon imbécile d’homme, pour n’en pas perdre l’habitude !

Le coiffeur humilié, repentant, cherchait encore, néanmoins, des excuses à son abjuration décidée.

— Est-ce que je pouvais prévoir ce qui arrive, un gouvernement d’incapables ne sachant pas ce qu’ils veulent ? Au début, parbleu ! j’étais pour la Commune, à peu près comme tout le monde à Paris. On croyait gagner au change. Il n’y a que les propriétaires qui pouvaient trouver l’Assemblée animée de bonnes intentions à leur égard… et je ne suis pas propriétaire… Et puis, pourquoi monsieur Thiers nous a-t-il lâchés le 18 mars ? S’il était resté, on l’aurait soutenu… Aujourd’hui, c’est différent… Attends une occasion, et tu verras si je me gêne pour leur f… ma démission ! C’est pas de sitôt que je le remettrai, mon uniforme !

— Il est bien temps… maintenant que le mal est fait !

Lépouzé abandonna Prophète, dont une joue seulement était, pour la seconde fois, rasée, et marchant sur sa femme, le rasoir ouvert, il s’écria :

— Ces femelles ont une langue ! Je n’ai pas fait de mal… tu entends ? au contraire.

Et saisissant la perche qui lui était tendue, il ajouta en revenant vers son client : — Monsieur Prophète est heureusement là pour l’attester… Quand j’étais de service aux Invalides, est-ce que je n’ai pas donné des preuves de ma modération ? On n’a rien à me reprocher. Je suis certain que monsieur Prophète, si son témoignage était invoqué, déposerait en ma faveur. Entre sa parole…, la parole d’un soldat… et des commérages, qui donc hésiterait ? J’ai, Dieu merci ! la conscience tranquille. Dans l’exercice de mes fonctions, je n’ai fait de tort à personne.

— Qu’à vous-même, dit Prophète.

— Ah ! comme c’est vrai ! s’écria madame Lépouzé. Quel malheur qu’il n’ait jamais fréquenté des personnes sages comme vous !

Elle s’empressait auprès de l’invalide qui s’ébrouait au-dessus de l’assiette à soupe qualifiée cuvette. Quand il fut essuyé, elle aspergea sans mesure de vinaigre de Bully un coin de sa serviette, puis demanda :

— Alors, vous pensez aussi, monsieur Prophète, qu’on ne l’inquiéterait pas, plus tard, si des hommes… dans votre genre, venaient dire qu’il était de la Commune plutôt pour empêcher les excès que pour en commettre ?

— Oh ! moi, je ne sais pas…, répondit, le bonhomme, que cette comédie amusait.

Il ajouta, plaisantant : — D’ailleurs, si vous avez des craintes, vous pouvez toujours changer d’air pendant quelque temps…, aller vous établir autre part, en France… ou à l’étranger… Avec un bon métier comme le sien, monsieur Lépouzé se tirera d’affaire partout.

Le coiffeur feignit d’abonder dans ce sens : — En Crimée, n’est-ce pas ? Monsieur Prophète, racontez donc à la bourgeoise comment opèrent les perruquiers de là-bas.

Flatté dans sa manie, l’ancien soldat rectifia : — Pardon ! C’est en Turquie, pendant notre séjour à Gallipoli, que j’ai vu les artistes auxquels vous faites allusion. Un volet relevé par deux perches forme auvent et protège leur boutique contre la pluie et le soleil. Une espèce de bouillotte à robinet est suspendue, par une petite chaîne, à la devanture et laisse tomber l’eau goutte à goutte sur la tête du client. Quant au savon, bernique ! Ni vu ni connu. Le particulier pose sa tête sur les genoux du frater, qui la lui rase à pleine main, comme on gratte des légumes pour le pot au feu. Le malheureux n’en mène pas large, allez ! Monsieur Lépouzé, voilà un pays où vous devriez porter la civilisation.

Le ménage se mit à rire, pour pénétrer plus avant dans les bonnes grâces du narrateur ; puis la petite femme voulut lui donner elle-même le coup de brosse d’usage. En se retournant, l’invalide se trouva en face de la vitrine dégarnie, où se morfondait le masque d’Anglais à favoris. Alors, Lépouzé le désignant, pour achever la conquête entreprise :

— Hein ! les salauds ! dit-il.

La femme, à qui échappaient les motifs de cette démonstration, regardait son mari, stupéfaite… Il ajouta : — C’est sur ceux-là qu’on aurait du plaisir à taper !

Prophète souriait, sensible à la prévenance ; le petit souillon, qui l’avait enfin comprise, redoubla.

— Oh ! les belles giroflées ! s’écria-t-elle, devant le pot de fleurs posé sur le comptoir. C’est votre ouvrage ?

— C’est d’abord l’ouvrage du bon Dieu… si j’ose m’exprimer ainsi par le temps qui court…, fit l’invalide.

— Osez, monsieur Prophète, osez… Si l’on n’avait pas tant soit peu de religion, par quoi qu’on se distinguerait des animaux ?

De son côté, cependant, l’invalide songeait à mettre à profit la complaisance du couple. Au moment de partir, il parut se raviser et, s’adressant au coiffeur :

— Ne disiez-vous pas tout à l’heure, que la négligence de mon neveu dans son service, lui jouerait un mauvais tour ?

Lépouzé, ne sachant pas où son interlocuteur voulait en venir, éluda la question.

— C’était une simple supposition de ma part… Sans doute, des voisins jaloux peuvent toujours se plaindre qu’on le favorise… ; mais Ferdinand pour le défendre, ne manque pas d’amis à la légion et ailleurs.

— Monsieur Mazoudier, mossieu Rabouille…, cita Prophète, engageant.

— Ceux-là, oui, et d’autres.

— Monsieur Rabouille, notamment, est très influent ?

Le coiffeur se rappelant l’aversion du vieux pour le mécanicien, tergiversa.

— Influent… je ne sais pas… Le père Mazoudier et lui, à la fin de l’Empire, fréquentaient beaucoup les réunions publiques, où la Commune s’est recrutée… De là leurs relations dans le Comité central et à l’Hôtel de Ville.

— Justement. C’est ce que je voulais dire.

— Seulement, ils n’en ont pas la bouche pleine, comme la plupart de leurs camarades. Et puis, ils n’ont voulu rien être ; ils se tiennent à l’écart…

— Oh ! pas tant que cela ! fit l’invalide.

Madame Lépouzé craignit que son mari ne se fût montré trop indulgent pour Rabouille ; elle eut à cœur d’effacer cette impression.

— Monsieur Prophète a raison. Cette rage contre la colonne Vendôme est incompréhensible…, surtout qu’il vous rencontre souvent chez Ferdinand. Moi, je ne trouve pas le procédé délicat… C’est même plus que de l’indélicatesse : une mauvaise action. La Colonne est un de nos plus beaux monuments… ; les monuments attirent à Paris les étrangers… ; les étrangers font aller le commerce… ; on n’a pas le droit de toucher à la colonne Vendôme.

— On n’a pas le droit, reprit le coiffeur. Je l’ai dit à Rabouille…, je crois même que vous étiez là, monsieur Prophète… Mais non ! Suis-je bête ! C’est vous-même qui l’avez rappelé aux convenances, avec la généreuse indignation d’un vieux soldat offensé. Ah ! vous ne lui avez pas mâché la vérité ! C’était superbe ! Tout le monde vous approuvait, car il y a des bornes que les républicains honnêtes ne dépassent pas. Mais bah ! La Colonne est solide… Savez-vous à quoi me fait penser l’acharnement de ces égarés contre elle ? À la fable du serpent et de la lime…

L’invalide, pour qui ce rapprochement était de l’hébreu, se contenta de baisser la tête en signe d’assentiment et dit : — La haine les aveugle, les rend capables de tout, oui, de tout…, même de la vile dénonciation qui menace mon neveu.

— Oh ! de son ami Rabouille, fit Lépouzé vivement, Ferdinand n’a tout de même rien à redouter…

— Ou bien alors jamais personne n’aurait poussé l’ingratitude aussi loin que lui, ajouta la femme, dont un coup d’œil du coiffeur apaisa la démangeaison de parler.

Prophète, qui n’était attentif qu’à suivre son idée, insinua : — Ferdinand, non…, mais croyez-vous que ce mossieu épargnerait quelqu’un qui dérangerait ses combinaisons ?

— Il ne faut jurer de rien, répondit évasivement Lépouzé.

— Supposez qu’il découvre un complot formé, si vous voulez, pour préserver la colonne Vendôme… Moi, je prétends qu’il serait sans pitié pour ceux de ses meilleurs amis qui tremperaient dans le complot ; à plus forte raison pour les autres.

— Rabouille n’est pas méchant, mais il tient à ses opinions et ce n’est pas le premier sacrifice qu’il leur ferait, déclara le coiffeur, dans l’esprit duquel une faible lueur venait de pénétrer.

« Je n’en tirerai rien de plus aujourd’hui », se dit Prophète. Et, prenant son pot de quarantaines des mains de la femme, il s’en alla, reconduit par le ménage avec force politesses.

Mais la porte refermée derrière lui, Lépouzé se retourna vers sa compagne :

— As-tu vu le vieux sondeur ? Ses questions ne t’ont pas semblé drôles ?

— Non.

— Eh bien ! moi, j’apprendrai qu’on l’emploie comme agent bonapartiste, que cela ne m’étonnerait pas.

— Moi, je crois plutôt qu’il voulait nous tirer les vers du nez, au sujet de Rabouille…, de sa situation chez Ferdinand…

— C’est bien pourquoi je t’ai coupé le sifflet… Ces affaires-là ne nous regardent pas… ; d’autant plus que le bonhomme en sait probablement aussi long que nous… La Commune est encore puissante. J’entends ne me brouiller avec personne…

Et, ce gage donné à Rabouille et à son parti, le coiffeur, campé devant la glace, se mit à cultiver une ressemblance éventuellement salutaire, en roulant, avec le fer, ses cheveux encore trop courts pour boucler, et en poissant ses moustaches, afin d’effiler leurs pointes.

Cependant, Belleville inquiet était dehors. Apportée par les affiches, la nouvelle de l’occupation du fort d’Issy était toutefois moins discutée que les termes dans lesquels Rossel l’annonçait. Cette brutale franchise déconcertait. On n’y avait pas été habitué par les proclamations tortueuses de la guerre et du siège. Les plus ardents à se moquer, l’hiver dernier, de la phraséologie des Jules Favre, des Trochu et des Ducrot, semblaient regretter qu’on n’eût rien fait, cette fois, pour leur rendre la pilule moins amère. Le laconisme de Rossel soufflait la panique ; aussi le lui reprochait-on âprement. Mais l’instinct populaire protestait surtout contre l’injure gratuite faite à la garnison du fort ; sous la dureté maladroite du mot : abandonné, perçait le geste nerveux du chef impatient de dégager sa responsabilité.

Il y avait un rassemblement devant la mairie. Celle-ci, en retrait, entre de vieilles maisons, était comme une molaire noire et creuse dans la denture du faubourg. Les douleurs de cette dent gâtée se communiquaient à toute la mâchoire et faisaient crier le malade qui ne se remettrait d’un élancement que pour en éprouver un autre.

Dans le groupe, la terreur du 119 se montrait particulièrement irrité.

— On serait moins pressé de nous apprendre une bonne nouvelle. Si le citoyen Rossel n’est pas content de la garde nationale, qu’il s’en aille ; on se passera de lui…

Un voisin observa : — C’est un soldat. Il parle en soldat. Vous trouviez très crâne, il y a quinze jours, sa réponse à la sommation du major de tranchée versaillais : « Mon cher camarade. La première fois que vous vous permettrez de nous envoyer une sommation aussi insolente, je ferai fusiller votre parlementaire, conformément aux usages de la guerre. » C’est le même homme qui parle aujourd’hui.

Mais le concierge riposta : — Il a déshonoré injustement les défenseurs du fort. Je suis sûr, moi, qu’ils ne l’ont pas abandonné, qu’ils se sont retirés devant des forces supérieures, ce qui n’est pas la même chose.

Jéricho, l’emballeur, ratifia cette opinion, avec l’autorité que lui donnait toujours sa voix dominant le tumulte. Il revenait de « par là… » ; il avait vu rentrer le colonel Lisbonne, avec les débris du 141e décimé… Le fort, un amas de ruines couvert de projectiles, n’était plus tenable. Mais il ne fallait pas s’exagérer l’importance de son évacuation. Elle ne signifiait rien. Les Prussiens de Versailles allaient rencontrer, pour arrêter leurs progrès, des ouvrages autrement sérieux !

Et pour en parler avec cette assurance, on devinait que Jéricho n’était pas étranger à leur construction, en qualité d’inspecteur des barricades.

— C’est là que nous les attendons. Paris sera leur tombeau !

— Parfaitement ! dit une blouse. C’est à l’abri des barricades que nous nous battrons le mieux. Savez-vous ce que je ferais, moi, si je commandais ? Je dégarnirais l’enceinte depuis le Point-du-Jour jusqu’à Passy… et je leur préparerais en arrière une réception aux petits oignons. Faudrait qu’ils enlèvent les maisons l’une après l’autre…

— On pourrait mieux faire… à moins de frais…

Aux mots équivoques : Les Prussiens de Versailles… le père La Trouée s’était embrasé. Il dit, de sa voix de fausset ; « Comment ? c’est bien simple. Il n’y a qu’à enduire de goudron saturé de potasse d’Amérique et de vert-de-gris, les arbres du Bois de Boulogne. L’ennemi ne manquerait pas de s’y frotter, quand il établira dans le bois son bivouac… Il se barbouillera les mains de goudron… et le vert-de-gris amènera une inflammation… Comprenez-vous ? Après, on pourra facilement incendier le bois, si on le juge à propos… »

Au milieu des rires saluant cette motion saugrenue, le concierge du 119 haussa les épaules et revenant à ses moutons :

— Rossel est un traître. Il pactise avec Versailles. On devrait le faire arrêter. Il a calomnié la garde nationale…

Le rassemblement se dispersa. Jéricho en chercha des yeux un autre où s’épancher, puis, n’en découvrant pas à proximité, il se dirigea vers le débit de Ferdinand, en compagnie du vieux cocher, désœuvré, qui semblait aller là, en vêtements de travail et le fouet à la main, pour offrir au marchand de vins l’image affligeante de sa clientèle réduite à l’abstinence.

La réunion était tout de même nombreuse au comptoir. Les avis s’y partageaient, comme dans la rue, sur la prise du fort d’Issy et Lhomme, conciliant, se rangeait aux uns et aux autres, alternativement, en versant la jaune et la blanche.

Il y avait là, encore équipés et poussiéreux, des fédérés qui revenaient de la place de la Concorde, ne pardonnaient pas à Rossel de les avoir dérangés inutilement et dépensaient en propos belliqueux leur ardeur dédaignée. Mais sur ce point, Ferdinand gardait un silence prudent, car il avait, comme d’habitude, manqué à l’appel. Il se crut visé par Schramm, quand le cordonnier, exact au rendez-vous, lui, excusa Rossel en disant qu’il se serait mis sans doute à leur tête, si les bataillons avaient présenté un effectif convenable. Mais c’était à qui resterait chez soi ! À quoi bon un Comité de Salut public, s’il ne commençait pas par prendre des mesures rigoureuses contre les réfractaires ?

Schramm s’était accoté contre le comptoir, tribune fortuite. Le bras étendu, l’épaule altière, le regard impérieux, il poursuivit :

— Écoutez bien ce que je vais vous dire, citoyens… Si le Comité de Salut public ne s’inspire pas de la belle devise : salus populi, suprema lex esto, le salut du peuple est la loi suprême, nous serons fusillés ou pendus, avec l’aide des Prussiens, par leurs amis de Versailles ! Ajouterai-je, citoyens, que mes prophéties sont de celles qui s’accomplissent ? Le 30 avril 1847, jour de la fête de Louis-Philippe, à sept heures du soir, comme ce monarque paraissait à son balcon, j’osai lui crier, au milieu des vivats : « Tu célèbres ta dernière fête ! » Et plus tard, le 5 mars 1864, Maximilien sortant des Tuileries, c’est encore moi qui, du sein de la foule, l’avertit qu’il serait fusillé comme Iturbide. Me suis-je trompé ?

Derrière le cordonnier, Ferdinand, mal à l’aise sous son fallacieux képi, rachetait la tiédeur du citoyen par le zèle du débitant. Mais une heureuse diversion lui rendit bientôt son assurance. En couvrant facilement, dès qu’il tonna, la voix sourde de Schramm, Jéricho attira sur lui l’irritation du Bombé, qui n’admettait point les substitutions d’orateurs à son détriment, et celle-là moins que toute autre. On n’entendait plus que l’emballeur. Son organe despotique faisait trembler les vitres, les bouteilles, les verres et réduisait au silence les contradicteurs les plus résolus. Il remplaçait la qualité des arguments par la violence des détonations. À la première décharge, Schramm se taisait et ravalait ses munitions d’éloquence avec sa bile. Il attendait, pour repartir, que le gueulard eût fini. Et il était à la fois, vis-à-vis de lui, plein de colère et plein d’envie. Il regrettait de voir cette magnifique artillerie de réunion publique, si mal servie par un médiocre pointeur qui gaspillait son feu. Il lui arrivait de rêver qu’il avait, pour un soir, la jouissance de ce verbe éclatant et qu’il en usait pour foudroyer ses adversaires. Tandis que cette mazette tirait à blanc et faisait plus de bruit que de dégâts.

Jéricho, cependant, canonnait sans répit, si bien qu’il semblait plutôt raconter la prise du fort que sa défense et que le petit Adrien, jouant au soldat, avait eu lieu de chercher un abri sous une table censément changée en casemate.

Et Schramm désespérait de reprendre la parole usurpée, lorsque le moyen de tourner la conversation sur un sujet dont il serait le maître, s’offrit avec l’entrée du père Bagarre dans le débit.

Le vieux garçon de place guettait toujours, pour s’y glisser, le moment où il y avait beaucoup de monde. Il se cachait mieux de sa fille, entre les jambes des consommateurs. On n’apercevait plus que par échappées le gland de son bonnet de police et l’autre gland que formait sa barbiche. C’était le chien de la maison. Il attrapait souvent un verre au passage, comme ces chiens de gargote que nourrissent les clients. On voyait son verre plein, on voyait son verre vide, mais on ne le voyait jamais vider son verre, tellement c’était vite fait, d’un coup sec qui rejetait en arrière, l’espace d’un éclair, la flamme de son bonnet. Sauf cette indication fugitive, rien ne le trahissait. Il n’y avait qu’un sergent de ville rompu aux aubaines clandestines, pour exécuter le mouvement avec autant d’adresse et de célérité.

Schramm profitant donc d’un arrêt dans le bombardement que Jéricho infligeait à son auditoire, interpella le vieux.

— Père Bagarre, j’ai les renseignements que vous m’avez demandés sur le Mont-de-Piété.

— Ah ! oui… Vous êtes ben honnête…, répondit humblement le bonhomme, quittant, comme à regret, l’ombre de Jéricho.

— Le décret de la Commune autorisant la remise de tous les objets engagés pour une somme ne dépassant pas vingt francs, recevra son exécution cette semaine. Après-demain, on procédera, en séance publique, salle Saint-Jean, à l’Hôtel de Ville, au tirage au sort des quatre premières séries d’articles à délivrer gratuitement aux porteurs de reconnaissances. Il y aura vingt-huit tirages. On ne pense pas pouvoir, en effet, délivrer plus de quatre mille objets par jour, et il y en a environ huit cent mille dans les trois bureaux du Mont-de-Piété.

— Alors, combien de temps croyez-vous qu’il faudra que j’attende mon tour ? demanda le père Bagarre.

— Je ne sais pas… Je vous dirai cela approximativement samedi, quand vous aurez retiré à la mairie le numéro que le sort vous attribuera.

— Vous êtes pressé, père Bagarre ? dit Ferdinand.

Le garçon de place répondit : — C’est Ninie surtout qui est pressée… Depuis si longtemps que nous couchons sur la paillasse… Dix-huit mois que nos matelas sont là-bas… J’aurais bien voulu les dégager plus tôt, mais comment ? Il n’y a pas assez de voitures qui roulent en ce moment…

— J’en sais quelque chose, fit le vieux cocher nostalgique.

— Moi aussi, soupira Ferdinand. Il ajouta : — Mais Ninie travaille… On ne la voit plus.

— Oui, répondit le père Bagarre, elle a trouvé un peu d’ouvrage, mais pour quelques jours seulement… Et puis, elle n’arrive pas à se faire payer… Enfin, si elle peut ravoir son matelas pour rien, ça vaut mieux, pas vrai ? Après p’t’être qu’on lui rendra sa machine à coudre…

— Parbleu ! C’est un commencement, dit Jéricho, en attendant la liquidation radicale des Monts-de-Piété…

Schramm rentra en scène : — Établissement immoral…, protection humiliante accordée par l’ancien régime aux prêts usuraires, sous prétexte d’assistance… Qu’il existe une institution profitant du chômage de l’ouvrier et le prolongeant même en retenant jusqu’à ses instruments de travail, c’est la honte d’une société, et la Commune ne fait, en somme, que suivre l’exemple de la Convention nationale, qui soulagea la misère publique en abolissant ce scandaleux trafic. Déjà en 1869, au Vieux-Chêne, j’appelais l’attention sur…

— Mais l’administration du Mont-de-Piété, qui la désintéressera ? demanda Ferdinand.

— La Commune.

— Avec quoi ?

— C’est son affaire, déclara Schramm. Mais je sais bien, moi, si j’étais consulté, où je prendrais l’argent nécessaire : à la Banque. Il est trop juste que les dépôts des riches soient la rançon des malheureux, puisque la fortune des uns est faite de la misère des autres.

— Alors, dit timidement le père Bagarre, vous croyez qu’on me restituera aussi… oh ! plus tard…, avec les matelas, d’autres choses auxquelles je tiens…, du linge, des souvenirs de ma pauvre femme ?…

— Mais oui.

— Allons, père Bagarre, fit Jéricho, criez : Vive la Commune ! Vous lui devez bien ça…

— Vive la Commune ! consentit le vieux. Et, de son plein gré, il ajouta : — C’est un gouvernement ben honnête !

Il n’y avait plus personne dans le débit, vers huit heures, et les Lhomme allaient se mettre à table avec l’oncle Prophète, dans la seconde salle, lorsque Rabouille arriva lui-même pour dîner. Sur le pied d’amitié où ils étaient ensemble et bien que le mécanicien payât exactement sa pension, ils prenaient ordinairement les repas du soir en commun. C’était pour Rabouille le meilleur moment de la journée, au milieu d’une famille d’adoption. Entre Adrien et Sophie, il était comme un vieux tronc auquel il pousse des branches. À l’atelier, il se promettait la fête quotidienne de l’après-dîner, quand il faisait répéter à Sophie ses leçons ou qu’il amusait son frère avec une histoire, des jeux improvisés. Ferdinand était souvent dérangé par des clients ; Céline allait et venait ; il restait seul à table avec les enfants, les servait, s’occupait d’eux, leur manquait autant qu’ils lui étaient devenus indispensables.

« Il n’y a que toi qu’ils écoutent », disait Ferdinand.

— S’ils vous ennuient, vous savez, renvoyez-les, disait Céline.

Mais ils ne l’ennuyaient jamais et elle-même faisait cette observation par acquit de conscience.

La présence de l’invalide n’empêchait pas Rabouille de s’asseoir à sa place habituelle, mais l’heure délicieuse était gâtée par les avances de l’enfant à son oncle et par les soins de celui-ci pour son neveu. L’ouvrier eut déchu à table, au rang d’étranger, si la charmante petite Sophie n’avait, ces jours-là, redoublé de gentillesses et de fidélité. Elle lui était douce comme un baume sur une blessure. Mais il en sentait le bienfait, tel un aveugle à qui reste invisible la main qui le caresse ; il ne remarquait, pour en souffrir, que les cajoleries réciproques des deux autres. Il se relirait tout de suite après dîner et montait s’enfermer et lire dans sa chambre.

Ce soir-là pourtant, c’est à peine s’il fit attention à son ennemi, qui accaparait Adrien. Il paraissait absorbé. Il laissa Sophie ajouter son couvert, sur la petite table de marbre veiné où la soupe fumait et mangea en silence.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda Ferdinand, qui était assis à côté de lui.

Rabouille leva les épaules sans répondre, d’abord, puis : — Tu as lu les journaux du soir ?

— Non. Je sais seulement que le fort d’Issy est évacué.

— Et que Rossel a donné sa démission.

— Ah !… dit Ferdinand. Pourquoi ?

Rabouille lui passa un journal qui publiait la lettre circonstanciée adressée à la Commune par le délégué à la guerre. Ferdinand prit la chose gaiement :

— Eh bien ! mais il a raison, cet homme ! On l’embête, il s’en va ; c’est tout naturel.

— Tu trouves ? Tu n’es pas difficile. Il pouvait partir sans faire claquer la porte ni instruire Thiers des difficultés au milieu desquelles la Commune se débat. Il reproche au Comité central de délibérer et de ne pas agir, et lui-même paralyse la défense en la démoralisant. C’est la lettre d’un militaire moins ferme que vaniteux. La caque sent toujours le hareng. Rossel a été à la même école que les Ducrot et les Trochu. Il y a dans ses déclamations comme un écho des leurs. Écoute ça : « L’ennemi enveloppait le fort d’Issy d’attaques aventureuses et imprudentes dont je le punirais si j’avais la moindre force militaire disponible… Hier, pendant que les chefs de légions discutaient, le peloton d’exécution les attendait dans la cour. Mais je ne veux pas prendre seul l’initiative d’une mesure énergique pour tirer de ce chaos l’organisation, l’obéissance et la victoire… J’ai l’honneur de vous demander une cellule à Mazas ». C’est le coup de théâtre. Je m’étonne que Félix Pyat, qui s’y connaît, n’aime pas celui-là. Au fond, je ne me suis jamais fait d’illusion sur le personnage : Rossel est, dans son genre, un Adolphe, un acteur de province dévoré du désir de jouer les grands premiers rôles à Paris et qui n’admet pas qu’on le relègue au second plan. L’épaulette l’a marqué à l’endroit qui convient.

— Si on lui rend le commandement impossible tout de même, dit Ferdinand.

— Oh ! il est certain que le Comité central ne lui facilite pas sa tâche ! Celui-là est encore un sacrifié qui ne se console pas de son effacement. J’ai entendu dire qu’il voyait maintenant le salut dans une dictature militaire offerte à Rossel, pour lequel on demanderait pleins pouvoirs à la Commune ; mais je doute qu’elle accepte cette proposition et je pense plutôt que la majorité obtiendra l’arrestation et la mise en accusation de Rossel, à qui l’on donnera un successeur civil.

— Qui serait ?

— Okolowicz ou Delescluze. On ne sait pas. Je viens de l’Hôtel de Ville pour avoir des nouvelles, mais la Commune, qui s’est réunie à quatre heures, s’est formée, bientôt après, en Comité secret et l’on ignore ce qu’elle a décidé.

— Qu’elle décide ce qu’elle voudra, elle est perdue, n’est-ce pas ? dit Céline. Alors, le plus tôt sera le mieux. Si vous vous figurez que c’est une vie !…

— Heureusement que toutes les femmes ne raisonnent pas comme vous, fit doucement Rabouille.

Mais Céline se mit à rire :

— Allons, traitez-moi aussi d’affreuse réactionnaire, comme disent les ouvrières de cette Union des femmes, dont la mère Mazoudier m’a lu le manifeste, avec des larmes dans la voix. Eh bien ! moi, c’est l’autre que j’aurais signé…, oui, celui qui fait appel à la générosité de Versailles et réclame la paix à tout prix. Vous ne me ferez jamais croire que ce sont des travailleuses qui veulent la guerre à outrance et qui parlent d’arroser l’arbre de la liberté du sang de ses ennemis… Qu’est-ce qu’elle a fait pour la femme, leur république sociale et universelle ?

— Elle a inauguré son affranchissement en supprimant l’odieuse différence que le gouvernement de la défense nationale établissait, pendant le siège, entre la femme légitime du garde national et sa compagne non mariée. Je me souviens de ces pauvres honteux, moins honteux de leur dénuement que d’une révélation qui privait leur concubine des soixante-quinze centimes, faute desquels la malheureuse n’avait plus qu’à mourir de faim ou à se prostituer pour un morceau de pain. La Commune a vu le scandale et la honte où ils sont réellement. Elle accorde la même pension et les mêmes secours, aux unes et aux autres, aux enfants reconnus ou non. Elle les adopte et les élève indistinctement, dans le cas où ils n’ont plus leur mère. Elle confère les mêmes droits à tous ceux dont la société exige les mêmes devoirs. Elle n’écrit pas sur les murs : Liberté, Égalité, Fraternité, au profit de l’homme seulement.

— À la bonne heure ! Je m’explique à présent pourquoi certaines femmes soutiennent la Commune ! Elles n’ont rien à y perdre et tout à y gagner.

— Vous êtes injuste. La mère Mazoudier, par exemple, est légitimement mariée.

— La mère Mazoudier est une vieille folle qui fait partie de l’Union des femmes, par amitié pour la citoyenne Lemel, l’une des fondatrices de la Société des relieurs et relieuses de Paris.

— Les Mazoudier sont de braves gens. Leur conviction est sincère. Et ce ne sont pas des folles celles qui disent : « Malheur aux mères, si encore une fois le peuple succombait. Ce sont leurs fils qui paieraient cette défaite ! » Si elles parlent dans les clubs, aujourd’hui, c’est parce que les courages ont besoin d’être relevés ; si elles sont ambulancières, c’est parce qu’il y a des blessés à soigner ; et si demain elles prennent fusil derrière les barricades, c’est, hélas ! parce que leurs frères et leurs maris n’y suffiront pas.

— La mère Mazoudier en armes… derrière une barricade… il n’y a que vous, Rabouille, pour imaginer ça ! s’écria Céline en se levant pour débarrasser la table, tandis que, de les voir aux prises, Ferdinand et l’oncle Prophète s’amusaient. Ils s’amusaient même au point que Ninie avait pu entrer sans attirer l’attention du marchand de vins. De la première salle, où elle demeurait immobile, afin de ne pas interrompre Rabouille, elle l’écoutait de toute son âme, heureuse qu’il parlât, qu’il parlât bien, mais heureuse surtout qu’une question divisât l’ouvrier et madame Lhomme, dont elle était secrètement jalouse.

Quand Céline eut clos la discussion :

— Sans doute que ça serait plutôt la place des jeunes dit Ninie en se montrant.

Rabouille se retourna :

— Tiens ! vous étiez donc là ? Vous cherchez votre père ?

— Non, c’est vous que je cherchais, répondit la cravatière. J’ai peut-être un service à vous demander.

— À moi ?

— Oui, fit-elle en s’appuyant du coude contre la séparation. Oh ! c’est pas un mystère… Voilà. Vous savez que je travaille depuis une huitaine… pas dans les cravates. J’ai pris de l’ouvrage où j’en trouvais. Je confectionne des brassards. C’est mal payé. Je gagne à peine trente sous par jour… Enfin, je m’en contenterais, à condition de les toucher. Mais la patronne se fait tirer l’oreille… Alors, je voudrais savoir si c’est vrai ce qu’elle dit… qu’elle travaille pour le compte de l’Hôtel de Ville… Dans ce cas-là, vous comprenez, on pourrait attendre…

— Des brassards… ce sont des brassards pour les ambulances que vous confectionnez ? interrogea Rabouille.

— Je ne sais pas si on les destine aux ambulances… C’est des brassards tricolores. Il y en a des tas. Nous sommes après depuis huit jours. Paraît que la commande doit être livrée le 12. Mais tailler, rassembler et coudre ensemble des bandes de calicot et de percale, c’est pas la mer à boire. On arrivera. Le principal, c’est qu’on nous paye. Alors, j’ai pensé à vous. Vous connaissez du monde à l’Hôtel de Ville ; vous pourriez savoir si madame Legros ne nous conte pas des craques.

L’oncle Prophète et Rabouille s’intéressaient extraordinairement à cette histoire, mais Rabouille ne dissimulait pas sa curiosité, tandis que l’autre cherchait à cacher la sienne qui était inquiète, en jouant avec le petit Adrien. Il se rappelait la confidence de Géran relative aux vingt mille brassards tricolores qui devaient servir de signe de ralliement aux gardes nationaux de l’ordre, lorsque les troupes entreraient dans Paris… Il y avait évidemment une liaison entre les deux faits. Et il songeait aussi à la difficulté d’avertir le neveu de Lacouture, conspirateur errant afin de dépister la police de la Commune.

Rabouille, cependant, poursuivait :

— Legros… c’est le nom de l’entrepreneuse ?

— Oui. C’est une dame qui a des amis dans la haute… On prétend qu’elle connaît intimement un ancien écuyer de l’empereur, monsieur Pacher… Pagerie…

— Tascher de la Pagerie…

— Oui, un nom dans ce genre-là.

— Eh bien ! voilà des choses qui méritent, en effet, d’être approfondies sans retard, dit Rabouille.

— Alors, bien vrai, je ne vous ennuie pas ?

— Pas du tout. Avez-vous le temps de venir avec moi jusqu’à la Mairie ? Nous verrons si Ranvier est là… ou Trinquet… et nous tâcherons d’éclaircir l’affaire. Quant à être payée, je vous réponds que vous le serez… et plutôt deux fois qu’une !

— Ah ! merci, monsieur Rabouille ! J’étais sûre d’avoir un bon conseil de vous. Vous êtes si complaisant !

Ils sortirent ensemble du débit. Il était neuf heures. Le printemps embaumait la soirée. Un couple traversa la chaussée et chercha dans la rue de Louvain plus de solitude encore qu’autour de l’église. Il y avait dans l’air comme une odeur de violettes. Rabouille la respira avec étonnement.

— Ça vient de moi, dit la grande fille.

Il crut qu’elle plaisantait.

— De vous ?

— Mais oui. Une de mes camarades d’atelier a un frère, qui se battait du côté de ce fort qu’on a pris. Pour y arriver, on monte un sentier, entre les haies. C’est plein de violettes… Le frère de ma camarade lui en a rapporté, dans le canon de son fusil, un petit bouquet que nous avons partagé… Voulez-vous la moitié du mien ?

Il refusait ; elle insista :

— Si… vous me ferez plaisir.

Elle détacha le bouquet de sa ceinture et lui donna quelques violettes qui sentaient la violette et la poudre.

— Ne les jetez pas au moins, dit-elle. Vous n’aurez pas tous les jours les pareilles.

— Des fleurs sur lesquelles il y a peut-être du sang… je crois bien !

Mais elle avait le cœur gros d’être incomprise et de voir qu’il ne trouvait pas, sur son bouquet, autre chose qu’un souvenir de combat et un souffle de défaite.

Aussi bien, la rue n’était guère, ce soir-là, propice aux idylles et, de loin, la Mairie apparut à Rabouille et à Ninie, encore une fois enveloppée de rumeurs et comme enragée elle-même. En face de l’église assoupie, léthargique, l’ancienne Île d’amour, siège à présent de la municipalité, du Conseil et de l’État-major de la Légion, aboyait, hargneuse, comme un chien de garde à l’attache tirant sur sa chaîne. Il semblait qu’on eût changé sa destination sans changer son caractère et que celui-ci restât enclin au tumulte et au caprice. Dans la nuit, la petite Mairie faisait corps avec la foule qui l’investissait et avait l’air d’être son geste passionné. Des lumières couraient le long de la façade, s’éteignaient ici et se rallumaient plus loin ; les masses d’ombre grouillante se déplaçaient, refluaient, revenaient à l’assaut, si bien qu’on eût dit, par moments, que le peuple continuait de danser, sans musique, sur les ruines du vieux restaurant désaffecté.

— Que se passe-t-il encore ? murmura Rabouille.

Ils pressèrent le pas et virent, assis sur le bord du trottoir, devant l’église, le père Bagarre qui causait tranquillement avec son ami, le côtier de la petite monteuse, l’omnibus allant à Romainville. Le cheval de renfort était debout auprès d’eux, la tête penchée, les écoutant ; et ils formaient tous les trois, à vingt mètres à peine du désordre, un groupe indifférent et paisible.

— Ah ! il n’a pas la fièvre, papa ! constata gaiement Ninie.

Et elle suivit son compagnon dont les larges épaules lui frayaient un chemin à travers la cohue. Mais avant qu’ils eussent atteint la grille de la Mairie, ils furent arrêtés par Mazoudier et par monsieur Martin, qui sortaient de l’endroit.

— Y comprenez-vous quelque chose, vous ? dit le relieur en apercevant Rabouille.

— J’arrive, répondit celui-ci, je ne suis pas au courant…

— La Commune vient de faire afficher ce démenti à la dépêche de Rossel : « Il est faux que le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy. Les Versaillais ne l’occupent pas et ne l’occuperont pas. La Commune a pris les mesures énergiques que comporte la situation. » Quelles mesures énergiques y a-t-il à prendre, si la situation demeure la même ? Nous ne saurons donc jamais toute la vérité ?

— Il s’agit sans doute de la situation nouvelle créée par la démission de Rossel.

— Il fallait le dire.

Des voix fulminèrent :

— Rossel était vendu comme Cluseret !

— Il n’avait pas le droit de communiquer sa lettre de démission aux journaux, en même temps qu’il l’envoyait à l’imprimerie nationale.

— Si un civil en avait fait autant, Rossel l’aurait menacé du peloton d’exécution.

— Enfin, le fort d’Issy est-il évacué, oui ou non ? demanda Rabouille.

— Il l’est, hurla Jéricho. Je vous répète que j’ai vu revenir le 141e, avec le colonel Lisbonne.

— C’est pas une raison. Il y avait d’autres troupes à Issy.

— Pourquoi Rossel aurait-il lancé cette fausse nouvelle ?

— Tiens ! pour justifier sa démission.

— Alors, qu’on l’arrête.

— C’est l’histoire de la capitulation de Metz qui recommence : on dément ce soir ce qu’on sera obligé d’avouer demain.

Bousculés, assourdis, Rabouille, Mazoudier, l’Émigrant et Ninie, parvinrent à se dégager.

— Je voudrais pourtant savoir si Ranvier est à la Mairie, dit le premier. J’ai des choses intéressantes à lui apprendre.

— Faisons le tour, dit monsieur Martin.

La Mairie avait une entrée latérale sur la rue des Rigoles ; les trois hommes et la jeune fille allèrent dans cette direction. Mais ils se heurtèrent, à la porte même, contre quelqu’un qui se hâtait et avec lequel Rabouille et Mazoudier échangèrent des poignées de main.

— Ma foi, c’est de la chance, dit le mécanicien ; pouvez-vous m’accorder cinq minutes ?

Grand, bon enfant, un peu brusque, Ranvier, l’un des élus de Belleville, se déroba vivement.

— Impossible, citoyen. Je suis déjà en retard. Nous avons une séance à dix heures ; j’ai juste le temps de redescendre à l’Hôtel de Ville.

— C’est fâcheux. Le renseignement que je vous apporte est des plus sérieux.

— Revenez demain matin, vous êtes sûr de me trouver. Nous avons décidé tantôt que la Commune ne tiendrait plus que trois séances par semaine et que nous resterions en permanence dans nos arrondissements. La situation est grave.

— Quoi ? interrogea Mazoudier. Le fort d’Issy est-il réellement occupé par les Versaillais ?

Ranvier protesta mollement :

— Mais non. Le fait ne nous est pas confirmé.

— Alors, de quelles mesures énergiques parle votre affiche ?

— De celles que nous avons prises cette après-midi : renouvellement du Comité de Salut public ; nomination d’un délégué civil à la guerre et d’une commission de trois membres chargée de rédiger immédiatement une proclamation ; création d’une cour martiale nommée par la Commission militaire et permanence du nouveau Comité de Salut public… C’est pour le constituer que nous nous réunissons ce soir. La séance sera chaude. Nous n’avons pas à nous défendre que contre les ennemis du dehors ; ceux du dedans nous donnent aussi du fil à retordre. Nous sommes une majorité embêtée par une minorité factieuse, comme dit fort bien Chalain. Il faut la mettre au pas. Pyat s’en charge. Il lui mijote un coup de sa façon. Je vous dirai demain s’il a réussi. Au revoir.

Quand il eut tourné les talons, Rabouille, monsieur Martin et Mazoudier, s’entre-regardèrent avec découragement.

— Voilà où nous en sommes ! bougonna le relieur. Franchement, Rossel n’a pas tort de dire qu’ils ne sont capables que de délibérer. Le vertige du pouvoir les fait rouler dans la politique de parti, chère aux vieux routiers du parlementarisme. Ils ont beau se raccrocher à des Commissions militaires, des Comités de Salut public et des Cours martiales, ces touffes d’herbe sèche leur resteront dans la main et n’arrêteront pas leur chute. Ils sont au bord de l’abîme ; demain, ils dégringoleront au fond.

— Quand on pense, s’écria Rabouille, que c’est à ce bourdon de Pyat que la Révolution est réduite à porter son miel !

L’émigrant cessa de mâchonner son perpétuel cigare pour dire :

— Félix Pyat… l’homme à la carabine… Qu’est-ce qu’il peut bien encore manigancer ce vieux Gastibelza ? Sa carabine ? pas même une sarbacane ! Elle n’est bonne qu’à lancer du papier mâché !…

— Hanté par une dictature militaire, reprit Rabouille, il aspire à se débarrasser des vingt-trois de la minorité, qui ne veulent pas d’une Commune faite avec les résidus de 93 et le marc de la République une et indivisible. Les traditionnaires de la majorité à laquelle nous devons le Comité de Salut public réchauffé, ces gens-là cuisent encore dans leur jus de Jacobins et d’Hébertistes. Ils sentent le haillon et le graillon. Quelques-uns, comme Delescluze, Tridon et Gambon, malgré un goût décidé pour les conserves qui ont nourri leurs jeunes années, ne refuseraient pas de mordre à la grappe ; mais les autres, les Pyat, les Miot…

— Âne chargé de reliques…

— Continuent de resucer dans leurs barbes le brouet épais de la raison d’État.

— Il n’y a pas de raison d’État, nota encore l’Émigrant ; il n’y a que des crimes d’État. Les blanquistes tuent les révolutions, comme un Barbe-Bleue rural que j’ai connu tuait ses femmes : en leur communiquant la tuberculose insidieuse qui cariait à la fois ses poumons et ses organes génitaux. Il avait fait déjà trois victimes et il en guettait une quatrième, lorsqu’un médecin, moins bête ou moins timoré que les autres, avertit la famille. C’est ce médecin qui manque à la Commune.

— Oui, dit Rabouille. Comment ne s’aperçoit-elle pas qu’on la conduit à sa perte en adoptant pour article de foi, le principe autoritaire mortel aux gouvernements antérieurs ? Comment ne comprend-on pas qu’à une situation sans précédent dans l’histoire, il faut des mesures nouvelles appropriées aux circonstances et au milieu, et que le Comité de Salut public ne nous fait pas prendre des vessies pour des lanternes, des conventions pour la Convention ?

— Parbleu ! s’écria monsieur Martin. Le Lapin vengeur, de Romainville, ne se demande pas à quelle sauce il lui convient d’être mangé ; il commence par abattre le cuisinier, pour n’être pas mangé du tout. L’enseignement est dans l’enseigne.

— L’heure des décrets de principes et des motions politiques est passée, ajouta Rabouille. Le moment des décrets de combat est venu.

— Et il n’y en a qu’un dont l’urgence est indiscutable, dit l’Émigrant, pour qui ce jeu alternait maintenant avec celui des définitions : « La Commune : considérant que l’armée de Versailles n’est plus qu’à quelques centaines de mètres de l’enceinte, décrète : il faut vaincre ou mourir ».

Mazoudier observa :

— J’ai bien peur, malheureusement, que la Commune ne s’entête dans ses préférences de tactique. Pour un Tridon, pour un Delescluze…

— Delescluze : Temple qui sortira de ses ruines, formula l’ancien instituteur.

— Pour ceux-là, capables d’abnégation, combien d’esprits bornés ne voient sans doute dans le Comité de Salut public qu’un instrument de rancune et de domination propre à les délivrer non pas de leurs ennemis, mais, d’abord, de leurs contradicteurs ! Ces pions de la démocratie se conforment jusqu’au bout à la tradition, qui veut aussi que la Révolution dévore ses enfants.

— Ah ! fit Rabouille, Thiers a raison de ne pas se presser… Ils lui mâchent la besogne. Ils inquiètent avec des mots la bourgeoisie qu’il rassure avec des actes. Le Salut public dont ils ont plein la bouche, il le met, lui, dans la cartouchière des soldats et dans le portefeuille des banquiers. Rétablir l’ordre et protéger le Capital, c’est sa fonction. Il va fonctionner à son aise et réaliser enfin le rêve de toute sa vie : le pouvoir. Il sera le libérateur du territoire et des propriétaires !

Mais, à monsieur Martin, le profil de l’homme d’Etat sur les monnaies et sur les timbres-poste, apparut sans doute comme une récompense excessive, car, répondant à cette pensée, il laissa tomber dans sa barbe, avec la cendre de son mauvais cigare, encore une fois éteint : Thiers… effigie pour timbres de quittance.

La conversation les avait ramenés devant l’église. Il n’y avait plus, autour de la Mairie qu’une douzaine d’enragés attendant… ils ne savaient quoi, peut-être un démenti au démenti de la Commune.

Rabouille se tourna vers Ninie, qui ne les avait pas quittés :

— C’est inutile que vous m’accompagniez demain chez Ranvier. Je lui expliquerai l’affaire. Nous disons… Madame Legros… Son adresse ?

— 12, rue des Terres-Fortes.

— Ron. Allez travailler comme d’habitude, mais surtout ne répétez à personne ce que vous m’avez confié.

— Oh ! fit la cravatière, pas de danger, monsieur Rabouille !… Pour une fois qu’il y a un secret entre nous !

Son père était toujours assis au bord du trottoir ; mais seul à présent, sans son ami le côtier, il paraissait dormir, la tête sur les genoux… Ninie s’approcha de lui et le secoua :

— Hé ! papa, c’est-y que t’as l’intention de passer la nuit là ?

Il se réveilla, se leva et, docile, la suivit.

Rabouille tira sa montre.

— À cette heure-ci, dit-il, la Commune délibère et nomme un nouveau Comité de Salut public. Il est possible que Ranvier en fasse encore partie… Le salut, le nôtre à tous, celui de la Commune, je le lui apportais peut-être, ce soir. Mais il n’avait pas le temps de m’écouter. Je le lui rapporterai demain ; espérons qu’il ne sera pas trop tard !

Et, mélancoliques, les trois hommes allaient se séparer, lorsqu’une ombre projetée sur le mur d’en face, provoqua cette exclamation de monsieur Martin :

— Oh ! voyez donc !…

Les deux autres regardèrent… L’ombre d’un homme qui filait, nu-tête, le long du mur, charbonnait dessus le profil historique de Canrobert, cheveux en rouleaux et moustaches en pointe.

Mazoudier sourit : « Gare au bateau que les rats abandonnent ! » dit-il.

Et Rabouille ajouta :

— Oui… mauvais signe !

CHAPITRE XI

LES MEILLEURS S’EN VONT

Le samedi matin, 13 mai, la mère Mazoudier, son inséparable panier au bras, se hâtait, comme d’habitude, à pas menus et rasant les maisons, vers le débit de Ferdinand, lorsqu’une jeune femme chétive et pâle, en camisole, tenant un petit garçon par la main et portant une autre gamine, l’arrêta au coin de la rue Lassus :

— Dites donc, madame Mazoudier, est-ce que vous avez des nouvelles de votre mari ?

La vieille releva la tête et répondit :

— Mais non, madame Husson. C’est mercredi qu’ils sont partis. Je ne suis pas inquiète. On les aura oubliés… On voit bien que c’est la première fois que votre homme marche avec sa compagnie.

— Savez-vous seulement de quel côté ils se trouvent ?

— Oui… du côté d’Issy, trop loin malheureusement pour qu’on puisse les soigner, ajouter quelque chose à leur fricot.

— C’est ce que je faisais, pendant le siège, quand Mazoudier était de garde aux remparts. Je lui portais aussi du linge de rechange. Mais c’était l’hiver… Les nuits sont moins périlleuses à présent.

La jeune femme, qui suivait une autre pensée, demanda :

— Et du côté où ils se trouvent, on se bat, n’est-ce pas ?

— Peut-être bien ; mais faut pas vous tourmenter. Ils reviendront ce soir ou demain matin. Chacun son tour.

— C’est ce que Charles disait : chacun son tour.

L’aîné des enfants la tirait par sa robe, tandis que la fillette âgée de deux ans à peine, tendait le bras vers la Mairie en criant avec obstination : « Papa ! Papa !… »

— Elle croit que son père travaille toujours là, expliqua la maman ; alors, chaque fois que nous passons devant la Mairie, elle le réclame.

— Tu le reverras ton papa, ma mignonne, dit la mère Mazoudier, en agaçant du doigt le menton du bébé.

— Fais content, dit madame Husson.

Et la petite fille, blonde et riante, battit des menottes en criant plus fort.

— Est-ce gentil, à cet âge-là ! reprit la vieille.

— Son père doit bien s’ennuyer d’elle là-bas… Figurez-vous, madame Mazoudier, que cette morveuse a failli le retenir. À la Mairie, sitôt qu’il pouvait perdre cinq minutes, il rappliquait à la maison pour l’embrasser. J’en étais jalouse. Trois jours sans jouer avec elle… ce que le temps doit lui sembler long ! Enfin, faut espérer qu’il ne tardera plus à rentrer.

— Oui, faut espérer…

Et la bonne femme disparut dans la boutique de Ferdinand, pendant que, plus lente, avec son fardeau sur les bras et son autre gosse qui se faisait traîner, madame Husson s’acheminait vers la rue des Rigoles, où elle demeurait.

Son mari était l’employé qu’avait remplacé monsieur Martin à la Commission municipale. Comptable dans une maison de commerce qui remerciait, au mois de septembre 1870, une partie de son personnel, Husson, pendant le siège, avait rempli les fonctions de sergent-major dans une compagnie de marche. Il ne tenait qu’à lui de les conserver au 114e fédéré, qui appartenait à la 20e légion ; mais sur les instances de Viard, un des délégués de la Commune à Belleville, il était entré dans la Commission municipale chargée d’assurer les services administratifs de l’arrondissement. Il y avait apporté son intelligence, son zèle et sa probité. La santé ébranlée par une bronchite attrapée sur les remparts et négligée, il continuait de traiter son mal par le mépris et de tousser. C’était un homme ardent et doux, scrupuleux et sobre. On ne le rencontrait jamais chez Ferdinand et il n’allait pas davantage au café. Le dimanche, il conduisait son petit garçon aux Buttes-Chaumont. Sa femme l’accompagnait quelquefois avec la fillette. Ils habitaient rue des Rigoles, au quatrième, un logement respirant une gêne fière et la propreté. La femme lavait son linge elle-même et visitait si minutieusement les vêtements de son mari que jamais rien ne trahissait leur durée excessive. On estimait Husson pour sa politesse et la fermeté de ses convictions. Il parlait peu, sauf lorsqu’on amenait la conversation sur la capitulation de Paris et la paix déshonorante qui l’avait suivie. C’était sa corde sensible. Ses yeux de phthisique étincelaient dans sa face crispée. Il avait le sentiment profond de la patrie. Il ne pardonnait pas au gouvernement d’avoir livré Paris et sauvé la société au détriment de la France. Il haïssait les gens de Versailles pour leur lâcheté, comme Mazoudier les détestait pour leur hypocrisie. La reddition de Paris et la paix de Bordeaux l’avaient jeté dans la Commune. C’était, à cet égard, une sorte de Rossel civil. Lorsqu’on avait offert à celui-ci la direction des opérations militaires, Husson réconforté, frémissant, s’était échappé des brancards dans lesquels il piaffait. Il se sentait déplacé au milieu de ses collègues de la Commission, des auxiliaires que leur âge éloignait des bataillons actifs. Partisan de la lutte à outrance, il lui semblait dérisoire, à trente ans et valide, de bénéficier de cette exemption et de végéter dans un bureau, sur des paperasses. Quant à l’avantage matériel qu’il tirait de l’allocation de cinq francs par jour, au lieu de deux francs vingt-cinq, il ne s’en était pas un instant préoccupé et il avait fallu que monsieur Martin, son successeur agréé, insistât pour que, sous ce rapport, il n’y eût rien de changé dans sa situation. C’était affaire entre eux. Madame Husson, de son côté, comprenant l’inutilité de ses représentations s’en était abstenue. Elle avait seulement poussé vers leur père sa petite fille et son petit garçon… ; mais il les avait caressés en disant : « Un vieillard comme monsieur Mazoudier montre le cas que l’on doit faire des faveurs et des décrets, quand la patrie est en danger ».

Et la jeune femme résignée, de répondre :

— Tu sais mieux que moi, Charles, quel est ton devoir.

Elle rentrait donc chez elle, ce matin-là, lorsqu’elle croisa, en traversant la rue de Paris, leur voisin, l’emballeur Jéricho. En l’apercevant, il fit un mouvement, comme pour lui parler, puis il passa, en se contentant de soulever sa casquette. Elle se retourna, saisie d’un pressentiment, et vit le géant hésiter encore à la porte de Ferdinand. Son parti fut vite pris, d’ailleurs ; il resta sur le trottoir et invita, par gestes, à venir le rejoindre, quelqu’un qui se trouvait à l’intérieur du débit. C’était Rabouille, qui cassait la croûte au comptoir avant de partir. Il sortit. Alors, madame Husson, qui avait assisté au manège, pensa qu’elle y était étrangère et s’en alla.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Rabouille. Pourquoi n’entrez-vous pas ?

— Parce que la mère Mazoudier est là. C’est comme un fait exprès ; je n’ai pas de chance dans mes rencontres, ce matin.

Il avait étouffé son grelot et paraissait moins cramoisi qu’à l’accoutumée, comme si l’émotion mettait un peu d’eau dans son teint.

— Qui donc avez-vous rencontré ?

— Madame Husson avec ses gosses.

— Eh bien ?

— Eh bien ! des camarades qui reviennent de Vanves, prétendent qu’une voiture d’ambulance a ramené cette nuit Husson et Mazoudier.

— Blessés ?

— Oui, mais ayant leur compte tous les deux. Mazoudier serait mort en arrivant et Husson n’en réchappera pas non plus. Pourtant, faudrait en avoir la certitude avant de prévenir les femmes, hein ?

— Où sont-ils ? dit Rabouille atterré.

— À l’ambulance des Folies-Belleville… Moi, je n’ai pas le temps d’aller les reconnaître… j’ai mon service qui me réclame. On pousse les travaux des barricades ; il est question de doubler le nombre des ouvriers. J’ai du coton.

Ce que n’avouait pas Jéricho, c’est qu’il avait une peur insurmontable de la mort et qu’il défaillait devant un cadavre.

— Enfin, reprit-il, je tenais à vous avertir pour qu’on fasse le nécessaire, si la mauvaise nouvelle est confirmée.

Mais c’était maintenant Lépouzé qui accourait, consterné :

— Qu’est-ce qu’on me dit ? Husson et Mazoudier…

Les autres lui firent signe de se taire… Ferdinand, intrigué, avait quitté son comptoir, et les quatre hommes, bouchant la porte, jetaient dans le débit de maladroits regards qui eussent suffi pour attirer l’attention de la mère Mazoudier, si elle s’était laissé distraire de sa besogne.

Au moment où Rabouille et Ferdinand décidaient de descendre ensemble à l’ambulance, le concierge du 119 arriva à son tour :

— Pas la peine, j’en viens… C’est malheureusement vrai. Ils étaient blessés mortellement tous les deux, ils n’ont pas supporté le retour. Mazoudier a reçu une balle dans la poitrine et Husson a une partie de la figure enlevée.

— Vous les avez vus ? interrogea Jéricho, décomposé.

— Comme je vous vois. Le père Mazoudier n’a presque pas changé. Il a l’air de dormir… Mais le petit Husson… ah ! les cochons ! l’ont-ils estampillé ! Une bouillie…

Personne ne remarqua la disparition de l’emballeur. Le rassemblement avait grossi ; une douzaine de voisins et de passants, mis au fait, parlaient bas, moins impressionnés par la mort des deux gardes nationaux que par la présence de la mère Mazoudier dans l’arrière-boutique du marchand de vins. On la voyait aller et venir, silencieuse malgré son incessant remuement de lèvres ; elle n’avait, pour tout deviner, qu’à lever les yeux, et son ouvrage l’absorbait au point qu’elle ne remarquait même pas l’intérêt extraordinaire dont elle était l’objet de la part du plongeur Alexandre, qui rinçait des verres, par contenance.

La blouse bleue et le bonnet de police du petit père Bagarre s’étaient faufilés dans le groupe où, la minute d’après, se fit place le cordonnier Schramm, portant sa bosse ainsi qu’un marchand de coco sa fontaine.

— Deux bons bougres de moins, gronda-t-il. Il n’y en a déjà pas trop.

Il se pencha un peu à droite, comme pour tourner le robinet, et ajouta :

— C’est ce que je dirai demain, sur leur tombe.

Cependant, la question de savoir par qui la mère Mazoudier connaîtrait son malheur était tranchée.

— Rabouille a raison, dit Ferdinand, c’est ma femme que cela regarde. Je vais l’avertir.

Mais justement comme il allait s’acquitter de ce soin, la vieille vint du fond de la boutique vider au ruisseau une grande terrine. Il s’effaça pour la laisser passer et tous, à la porte, firent comme lui, subitement muets et avec des mines de circonstance.

Toujours aveugle, la mère Mazoudier répandit l’eau de vaisselle et s’en retourna tranquillement, tandis que, derrière elle, le groupe se reformait.

— Il y a un accident ? murmura une voix à l’oreille de Rabouille.

Ninie arrivait, ne savait rien… Quand elle fut au courant : « C’est triste », dit-elle.

Rabouille la tira un peu à part et baissant la voix :

— Je suis heureux de vous voir… Je me disposais à charger votre père d’une commission pour vous… en supposant que j’aie quelque chose à vous apprendre.

— À quel sujet ?

— Au sujet de votre patronne. Elle a été arrêtée hier au soir.

— C’est pas de veine ! s’écria l’ouvrière. Elle devait nous payer aujourd’hui.

— Vous ne perdrez rien… Vous recevrez même des félicitations par dessus le marché, car les brassards que vous confectionniez étaient destinés aux complices que les Versaillais ont dans Paris.

— Ah ! la drogue !

— Sans vous en douter, vous nous ôtez une jolie épine du pied.

— Blague dans le coin… je vous ai rendu service ?

— Certainement.

— Eh bien ! ça m’est égal de ne pas voir la couleur de mon argent. L’argent ? Ah ! la la ! C’est pas ce qui fait le bonheur. Ce matin, tenez, nous n’avons pas vingt sous à nous deux papa ; et c’est tout de même pour moi une belle journée qui commence…

D’un geste, Rabouille éteignit sa joie.

— Pour vous seulement, Ninie…

Mais elle n’envisagea, en se reprenant, que sa peine à lui.

— Pauvre père Mazoudier, vous l’aimiez bien. Je parie que vous le regrettez autant que monsieur Flourens. Ah ! quand vous en tenez pour quelqu’un, vous, c’est sérieux. Mais vous n’avez pas tout le monde à la bonne… Moi, par exemple, c’est bien certain que vous auriez moins de chagrin si je claquais, que si c’était… une autre.

— Vous vous trompez. J’ai beaucoup d’affection pour vous.

— Allons donc ! Je ne vous suis rien. Vous n’êtes pas mon adorateur. Faites donc pas de cachotteries… Je le connais, votre béguin : il n’est pas loin d’ici.

Rabouille rompit, sèchement : — Ninie…, vous avez un genre de plaisanterie qui nous brouillera.

Elle essaya de se rattraper : — Ne vous fâchez pas… Si j’avais su vous être désagréable… On ne peut jamais s’amuser avec vous.

— Ce n’est guère le moment.

À côté d’eux, Schramm pérorait :

« Ils seront vengés… L’heure des résolutions viriles a sonné… Le conseil de légion, dont je fais partie, prend ses mesures pour obliger tous les lâches à marcher. Si la Commune et son Comité de salut public sont impuissants, le Comité central, lui, saura se faire obéir. À Popincourt, on a ouvert la chasse aux réfractaires… À demain le tour de Belleville et de Ménilmontant. »

— Belleville… Ménilmontant ! répéta un apprenti, en balayant de bas en haut, puis de haut en bas, du plat de la main, la figure d’un camarade d’atelier.

On rit. Mais quelqu’un cria : — Silence coteries !

Ferdinand revenait ; toutes les faces se tendirent vers lui. Il avait refermé la porte du débit, afin d’isoler davantage la mère Mazoudier et Céline. Il dit :

— La patronne est en train de la préparer…

— Et madame Husson demanda Lépouzé, est-ce qu’on pense à elle ?

Comme personne ne répondait, Rabouille se rapprocha et proposa son office, quoiqu’il connût à peine le jeune ménage.

— Est-ce que tu ne crois pas que monsieur Martin conviendrait mieux ? insinua Ferdinand.

C’était aussi l’avis de Lépouzé.

— Monsieur Martin a remplacé Husson à la Mairie… Il ne refusera pas. Je vais aller le trouver.

La voix de Ninie fit diversion : — Vous… lâchez-moi le coude, hein ? Ça finira par se gâter, vous verrez…

Sournoisement pincée par derrière, plus bas que la taille, elle s’était retournée et prenait à partie Quélier qui, descendu de sa chambre, serrait depuis un moment la cravatière de près.

— Chauffe qui peut ! cria l’un des apprentis.

Le capitaine paya d’audace : — Qu’est-ce que je verrai ?

— Trente-six chandelles… Je vous l’ai déjà dit : avec moi, vous perdez votre temps.

Il fut impertinent : — La place est réservée ?

Ninie allait répondre, mais Rabouille la prévint : — Laisse-là donc tranquille, Quélier. Les circonstances ne prêtent guère au badinage.

L’officier se rebiffa, mais sans quitter le ton léger : — Quoi donc ? Défenseur du faible et de l’opprimé, on protège aussi la vertu ? Il ne manque plus que la veuve et l’orphelin dans le tableau.

Les deux hommes se regardèrent dans les yeux, mais ce fut Ninie qui releva le défi dont seule entre tous elle avait compris la méchanceté.

— Vous êtes une jolie fripouille, vous !

Il eut le dernier mot : — Tiens ! vous entendez l’apologue… On est de mèche, alors ?…

Indifférents à la querelle, cependant, les autres s’intéressaient plutôt à ce qui se passait dans l’intérieur du débit. Ferdinand avait beau en barrer la porte, les deux apprentis, au premier rang et se faisant des œillères de leurs mains, fouillaient la boutique jusqu’au fond, jusqu’à la cuisine, où le drame se jouait. C’était comme un rassemblement devant le pharmacien, après un accident. Mais, de la blessée que cachait madame Lhomme, on n’apercevait qu’un bout de jupe et un bout de bonnet, insuffisants pour reconstituer une scène aux détails de laquelle l’imagination suppléait, forçant les couleurs.

Car, au vrai, il n’en était pas de plus ternes. En voyant Céline entrer dans la cuisine, la mère Mazoudier, que n’étonnaient plus les attroupements, avait demandé sans quitter son ouvrage :

— Est-ce qu’il y a des nouvelles ?

Et saisissant aussitôt le joint, madame Lhomme avait répondu :

— Oui… de mauvaises nouvelles, mère Mazoudier.

— Les Versaillais se rapprochent ? Ils ont rétabli l’Empire, la monarchie ? Mazoudier a toujours dit que ça finirait comme ça.

— Alors… il n’aura pas le chagrin d’assister à la déroute de son parti… C’est une consolation dans le malheur qui vous frappe. On ne peut pas malheureusement, vous en offrir d’autres.

Le corps de la petite vieille, comme galvanisé, se redressa sous le coup.

— Quoi ? Ils l’ont tué ?

— Pauvre mère Mazoudier, dit simplement Céline, on ne vous abandonnera pas.

Et elle obligea la bonne femme à s’asseoir. Mais celle-ci réagissait contre l’accablement et couronnait, par sa fermeté dans cette épreuve dernière, quarante ans de luttes et d’opinions partagées.

— Vous avez raison, madame Lhomme, c’est peut-être bien des chagrins qui lui sont épargnés… À son âge, les vaincus n’espèrent plus de revanche ; ils n’ont qu’à disparaître. J’aime mieux le savoir mort que prisonnier… Il n’aurait pas supporté les pontons, l’exil encore une fois… Son heure était venue…

— C’est bien triste aussi pour madame Husson, qui perd comme vous son mari et qui reste avec deux enfants, dit Céline.

— Ah ! fit la vieille, monsieur Husson… Mazoudier l’estimait beaucoup… Celui-là était jeune encore ; il aurait pu voir des temps meilleurs…

Céline protesta doucement : — Ce qu’il faudrait tuer, pour avoir la paix, savez-vous, mère Mazoudier, c’est la politique… Tant que les hommes en feront, tout ira mal. Qu’est-ce qu’on gagne à changer de gouvernement ? Il y aura toujours des pauvres et des riches, des maîtres et des serviteurs…

— Ce sont les riches et les maîtres qui le disent…

— Et les révolutions qui le prouvent… Est-ce que la République, depuis qu’elle est proclamée, a supprimé la misère ?

— Oh ! la proclamer ne signifie rien ; autre chose est de la maintenir… Et puis, voyez-vous, madame Lhomme, on peut dire d’elle ce qu’on voudra… C’est comme un enfant longtemps désiré : il naîtrait disgracié qu’on l’aimerait et qu’on souhaiterait tout de même sa conservation.

Et l’on sentait chez la vieille une conviction si profonde, un attachement si sincère, que Céline n’osait plus reprocher à cet enfant d’avoir, en venant au monde, coûté la vie à son père.

Dehors, un des apprentis en observation s’écria : — Attention !… La v’là qui s’lève pour sortir.

La mère Mazoudier s’en allait, en effet, son panier vide au bras… Elle ne pleurait pas ; une émotion intérieure faisait seulement remuer ses lèvres davantage. Elle ne ravalait pas ses larmes, elle avait plutôt l’air de les grignoter.

Les hommes se découvrirent quand elle passa devant eux. À Céline, qui l’avait suivie jusqu’à la porte, Ferdinand demanda :

— Lui as-tu dit où elle le retrouverait ? À l’ancienne ambulance du deuxième secteur, aux Folies-Belleville enfin.

— Oui, répondit madame Lhomme, c’est bien là qu’elle va.

— Toute seule ? fit Rabouille.

— Oh ! elle a du courage ; c’est pas une gniole, déclara Schramm. Nous l’avons vue, pendant le siège, aux remparts… Elle le soignait, son vieux… Et complaisante !… C’est étonnant ce que son panier peut contenir de choses ! Elle aurait fait les commissions de toute la compagnie.

— Raison de plus pour lui rendre la pareille aujourd’hui, si elle a besoin de nous, dit Rabouille.

— On est à sa disposition, bien sûr.

Et les deux hommes, mécanicien et cordonnier, partirent sur les traces de la veuve.

L’enterrement de Mazoudier et de Husson eut lieu le lendemain dimanche. On devait se réunir à deux heures aux Folies-Belleville, pour accompagner les convois au Père-Lachaise ; mais la compagnie à laquelle appartenait les victimes et qui était chargée de rendre les honneurs, se rassemblait, ainsi que la musique, devant la Mairie. En attendant l’heure, les gardes nationaux emplissaient les débits d’alentour. Celui de Ferdinand regorgeant, beaucoup restaient dehors, sous la tonnelle défeuillée. Ils avaient formé les faisceaux sur la chaussée et discouraient en buvant, mêlés aux camarades, aux voisins, qui tenaient à conduire les deux morts au cimetière. Des femmes, saisissant l’occasion trop rare de sortir avec leurs maris, avaient fait un bout de toilette et débouchaient sur la place, portant ou traînant des mioches. Quelques-unes s’asseyaient, parmi les fédérés, aux tables des débits, mais la plupart, évincées, s’éloignèrent bientôt et, prenant les devants, partirent pour l’ambulance. Ferdinand et Alexandre se prodiguaient, l’un au comptoir, l’autre à la « terrasse ». Le temps était doux et clair. On se félicitait d’une belle journée de printemps et d’un but de promenade. L’église, exclue de la cérémonie, continuait à ne point donner signe de vie, en face de la Mairie sonore et mouvante. Leurs vieilles relations d’affaires étaient décidément rompues. On n’allait plus de l’une à l’autre ; la courroie de transmission était supprimée ; le prix de la main d’œuvre funèbre avait diminué.

Successivement arrivèrent Lépouzé, Schramm, le concierge du 119, Jéricho et sa compagne, madame Bourdin, matelassière, l’acteur Adolphe, monsieur Martin, dans son raglan vert et ses chaussons de feutre, le père la Trouée… Tous étaient en civils, sauf Adolphe et Schramm, qui avaient revêtu leur uniforme, sans armes.

Et d’abord, le fausset du père la Trouée perça un léger tumulte.

— Voulez-vous que je vous dise la vérité ? Husson et Mazoudier ont été tués par des Prussiens déguisés en mobiles, en lignards, en chasseurs, en gendarmes et même en gardes nationaux portant à leur képi le numéro de nos bataillons. Ils ne se méfiaient pas, vous comprenez… Je les ai pourtant prévenus… Je préviens tout le monde ; mais personne ne m’écoute…

On fit le vide autour du vieux fou qui continua de vaguer et de divaguer sur la place, en répétant : — Et Garibaldi qui ne vient pas ! Si seulement Garibaldi était là !…

Madame Bourdin, très animée, et deux commères, déblatéraient contre la prêtraille en montrant l’église.

— Les Judas, c’est là qu’ils sont… Je l’ai toujours dit. Tant qu’on n’aura pas fermé cette boîte-là, nous serons trahis.

— Cette nuit encore, il y avait de la lumière dans le clocher. C’est des signaux qu’ils font à leurs amis de Versailles. Tous les monuments un peu élevés servent à ça…

— Encore deux enterrements qui leur passe devant le nez.

— C’est bien ça qui les embête, ces marchands de messes. Avec quoi qu’ils s’arrondiraient la bedaine, qu’ils bâtiraient sur le devant, comme on dit, si la naissance, le mariage et la mort ne rapportaient plus rien ?

Au petit père Bagarre, cependant, qui lavait et faisait boire deux chevaux, à la station de fiacres, tandis que les cochers déjeunaient chez Ferdinand, monsieur Martin demandait : — Ce sont les voitures que Babouille a retenues ?

— Oui, citoyen, répondit le bonhomme. Il y en a une pour vous et madame Husson, je crois, et l’autre pour madame Lhomme et madame Mazoudier.

— Est-ce assez désagréable de ne pas pouvoir aller jusqu’au cimetière, ni même jusqu’à l’ambulance, sur mes sacrées pattes !

Mais Jéricho et Lépouzé, apercevant l’Émigrant, le rejoignirent et l’interrogèrent. Comment madame Husson avait-elle pris la chose ?

Il le dit : très vaillamment. Quant à ses petits, ils ne comprenaient pas, ne cessaient de réclamer leur père, en passant devant la Mairie, où ils croyaient que celui-ci était retenu. La fillette surtout ne pouvait voir un garde national sans battre des mains, sans « faire content », comme disait la mère. C’était à fendre le cœur.

— La Commune les adoptera ! claironna Jéricho.

Monsieur Martin manifesta son incrédulité.

— Comptez là-dessus ! Enfin tant que nous durerons et que je serai là, ils ne manqueront de rien. Ce que je gagne à la Mairie sera pour eux.

— Ils ont aussi la pension que la Commune alloue aux veuves et aux orphelins des soldats tombés pour sa défense, avança timidement le coiffeur.

— Bon ! Mais encore faudrait-il savoir sur quelles recettes on prélèvera ces pensions… et si Versailles nous laissera le temps de les servir, fit l’ancien instituteur.

— Paraît qu’on doit désarmer demain le bataillon de la Banque, dit Jéricho.

— Pas trop tôt ! grommela monsieur Martin. Mais le capital, est-ce qu’on se décidera ensuite à le désarmer aussi ?

Lépouzé avait des petites économies dont personne ne soupçonnait l’existence ; il s’abstint d’exprimer son sentiment et obliqua vers des gens résignés sur lesquels Schramm repassait, comme un rasoir, le discours qu’il comptait prononcer.

« Fils de 93 debout ! Que le sang de ces justes retombe sur les bourreaux de Versailles. Œil pour œil, dent pour dent ! Songeons que nos femmes, nos enfants, nos vieux parents, sont marqués pour la mort si nos ennemis triomphent, et que monsieur de Transnonain ne nous fera pas de quartier. Il s’agit de sauver la Révolution. Tout ce qui n’est pas avec nous est contre nous. Vous serez vengés, ô morts ! et vos restes sacrés auront un jour leur place au Panthéon, auprès de Voltaire et de Rousseau ! »

Autour de l’orateur et de son auditoire, rôdait le vieil albatros du 119, les mains dans son tablier noir à bavette, le cou tendu, le globe de l’œil traversé de stries sanguines… Et les locataires de sa maison le saluaient très bas, aucun d’eux ne se risquant à retourner contre lui l’accusation d’être de la bande à Vidocq, accusation dont il se montrait coutumier, quitte à remplacer, aux jours de répression, Vidocq par Raoul Rigault.

L’acteur Adolphe, le front lourd de pensées, rêvait dans un groupe. Pour achever de se rendre méconnaissable et d’accommoder son physique à un nouvel emploi, il laissait pousser sa moustache qui, trop courte encore, dardait dans tous les sens de fâcheuses épines. Il avait eu, lui aussi, un instant, l’intention de parler sur la tombe de Mazoudier ; mais il ne s’était pas arrêté à ce projet sans gloire. Il avait préféré offrir son concours au prochain concert des Tuileries, annoncé pour le jeudi suivant, jour de l’Ascension, et il comptait bien que cette faveur ne pourrait plus lui être refusée, après l’avatar qu’il méditait. Le lendemain de cette révélation, il ne serait plus possible aux journaux de taire son nom, car ni la salle des Maréchaux, aux Tuileries, ni le théâtre même de l’Opéra, où s’organisait justement une représentation extraordinaire au bénéfice des victimes de la guerre, n’eussent mis à sa disposition la scène incomparable qu’il avait choisie pour ses débuts. Il importait seulement que sa trouvaille de génie restât secrète encore afin que le profit ne s’en égarât pas sur des concurrents éventuels. Mais la langue lui démangeait. Il regrettait Mazoudier, homme sûr et de bon conseil. À qui se confier désormais ?

Il vit Rabouille sortir de chez Ferdinand et fut conduit d’abord vers l’ouvrier par le désir d’être exactement renseigné sur un point essentiel.

— Est-ce vrai ce qu’on dit, citoyen, que la Colonne tombera demain ?

— Qui dit cela ? demanda Rabouille.

— Mais… une invitation, sous forme de laissez-passer, que m’a procurée le citoyen Ranvier.

— Je sais, en effet, que Mayer, le commandant de la place Vendôme, a répandu quelques centaines d’invitations en blanc et que l’Officiel doit être averti aujourd’hui que nous sommes prêts. Mais ce n’est pas une raison pour que nous le soyons. Il y a encore bien des choses à régler… Enfin, vous ne perdrez rien pour attendre jusqu’à mardi, après-demain, au plus tard.

— À la bonne heure ! s’écria Adolphe, ôté d’inquiétude.

— Vous n’êtes pas plus pressé que nous d’en finir, ajouta Rabouille, qui s’illusionnait sur les motifs d’une impatience égale à la sienne.

L’acteur devina la méprise, hésita une seconde, puis, découvrant soudain en Rabouille le confident souhaité, il l’entraîna le long de la grille entourant l’église et s’étant assuré qu’on ne les écoutait pas :

— À vous, dit-il, je ne cacherai rien : un puissant intérêt s’attache, pour moi, à cette journée historique. Il y va de mon avenir… Je voudrai frapper un grand coup… Vous ne m’avez jamais entendu…

— Pardon, fit l’ouvrier. Vous m’avez souvent amusé… Dans Le Bossu, par exemple, vous étiez un Passepoil réjouissant.

— Oui, dit amèrement l’acteur, c’est un de mes bons rôles ; mais il ne s’ensuit pas que je jouerais Lagardère avec moins d’autorité. Eh bien ! voilà ce que les directeurs ne comprennent pas. Ils m’ont condamné aux comiques à perpétuité. Ils s’obstinent à ne pas utiliser mon étoffe la plus solide. Si je laisse passer l’occasion qui se présente de leur ouvrir les yeux, c’en est fait de moi. Je végéterai dans les comiques jusqu’à la fin de ma vie… qu’ils abrégeront. Croyez-moi, citoyen…, je n’ai pas l’habitude des jérémiades et ne m’abuse pas sur mes faibles mérites… Questionnez la petite… qui n’est pas une bête, malgré sa jeunesse, son inexpérience, et que son affection pour moi n’aveugle pas. L’autre jour, chez nous (Rabouille évoqua la chambre d’hôtel meublé qu’habitaient l’acteur et la brunisseuse), quand j’ai essayé sur elle l’effet de La nuit du 4… et qu’elle m’a dit, à la fin, les larmes aux yeux : « Vas-y… c’est un succès ! », elle ne se montait pas le coup plus que moi… Je l’ai bien vu, le lendemain, à la représentation du Grand Concert parisien, où j’ai paru en intermède. Tout le monde sanglotait. Bordas, après la quête qu’elle a faite et qui a rapporté plus de cent francs aux blessés ; Bordas m’a dit : « Mon vieux, c’est à toi qu’ils les doivent… » Elle exagérait : c’était à nous deux. Néanmoins, je suis prêt à renouveler la tentative mais dans des conditions qui appelleront définitivement l’attention sur moi et sur moi seul. J’ai appris l’Idole, de Barbier. Connaissez-vous ?

 

Allons, chauffeur, allons, du charbon, de la houille,

Du fer, du cuivre et de l’étain…

 

— Je connais, dit Rabouille.

— C’est une pièce magnifique et réellement de circonstance. J’ose prétendre que je la déclame avec l’envolée qu’il faut. J’en ai fait la surprise à la petite, aujourd’hui… Elle ne m’avait pas vu l’étudier… Je la répétais aux Buttes-Chaumont, le matin… Quand j’ai lancé les vers fameux, vous savez…

 

Je n’ai jamais chargé qu’un être de ma haine,

Sois maudit, ô Napoléon !

 

Augustine m’a sauté au cou… Est-ce qu’elle ne s’imaginait pas que j’avais des rendez-vous avec une femme, aux Buttes !… Instruite de la véritable raison de mes absences, elle ne se sentait pas de joie. Elle m’aime bien. Il n’y a qu’elle et vous, citoyen, qui possédiez mon secret.

— Quel secret ?

— Quoi, vous n’avez pas deviné que je me propose de réciter l’Idole devant la foule qui se pressera autour de la Colonne, pour la voir renverser ? C’est le jour – ou jamais, et l’endroit – ou nulle part. Il ne s’agit que de choisir le moment convenable : avant ou après la chute ? Peut-être vaudrait-il mieux jeter au monument encore debout l’apostrophe que vous vous rappelez sans doute :

 

Et là, les bras chargés de palmes éphémères

Inondant de bouquets de fleurs

Ce bronze que jamais ne regardent les mères,

Ce bronze grandi sous les pleurs…

 

Au geste de Rabouille, Adolphe s’arrêta : — Non ? Vous êtes d’avis qu’il serait préférable de dire son fait à l’idole abattue ?

Mais Rabouille répondit : — Ce n’est pas à cela que je pensais… Je pensais à la niaiserie de cette observation de poète : ce bronze que jamais ne regardent les mères… C’est exactement le contraire de la vérité. Soyez sûr que nombreuses sont les mères qui ne traversent pas la place Vendôme sans montrer pieusement à leurs enfants le dieu sur sa Colonne. C’est même pour empêcher cette honte, cette vénération maternelle, oui, maternelle, de la force et du carnage, que nous en détruisons le symbole. Non, ce bronze n’a pas grandi sous les pleurs : les pleurs l’eussent déjà emporté, comme une crue irrésistible emporte les digues. Il a grandi sous l’admiration ou l’indifférence pire, des mères, de tous les éducateurs de l’enfance ; il a grandi sous la lâcheté des parents qui ont permis et seraient prêts à permettre encore, qu’un homme nourrît son ambition des fruits qu’ils ont péniblement mûris.

Un peu déconcerté, Adolphe allégua : — C’est vrai…, mais le mouvement est si beau, si empoignant ! Il y a là un gros effet… Pensez-vous qu’on me laissera monter sur le piédestal ? Je connais le citoyen Ranvier…

Mais Rabouille, depuis un moment, n’écoutait plus l’acteur. Il répondit distraitement : « Oui, c’est possible… Adressez-vous à Ranvier… »

Alors Adolphe n’insista pas : — Je vous remercie tout de même… Excusez-moi… La petite me cherche…

Et il alla retrouver le petit caniche noir frisé qui rôdait, en quête de son maître, autour de la Mairie.

Cependant, Rabouille immobile, adossé contre la grille, assistait à la réception accoutumée, mais pour lui toujours douloureuse, qu’Adrien faisait à son oncle Prophète. Celui-ci, souriant à cet accueil, s’avançait, flatté, en outre, par le salut de quelques gardes empressés à jouer de tout point aux soldats, en témoignant qu’ils n’ignoraient pas les marques de respect dues à la croix d’honneur. Lépouzé enfin se signalait entre tous par sa déférence et faisait escorte à l’invalide, comme un adjudant à son capitaine. C’était de sa bouche que Prophète apprenait la mort de Mazoudier.

— Il ne faut pas demander du sens commun aux balles, dit le bonhomme. Celui-là ne méritait pas son sort.

— N’est-ce pas, monsieur Prophète ? approuva le coiffeur. C’est ce que nous ne cessons de répéter depuis hier, ma femme et moi.

— À part ça, reprit l’invalide, rien de nouveau ?

Cette question lui était suggérée par la vue de Ninie, qui venait à l’enterrement de Mazoudier, certaine d’y rencontrer Rabouille et dans l’espoir de lui complaire.

Pendant trois jours, Lacouture avait couru après son neveu, sans pouvoir l’avertir du danger auquel peut-être l’exposait l’indiscrétion de la jeune fille relativement aux brassards tricolores. Géran n’avait pas reparu à son domicile. Sa retraite avait-elle été découverte ? Était-il arrêté ? Cette dernière hypothèse semblait malheureusement vraisemblable. En lisant dans les journaux, l’avant-veille, la proclamation qu’avait fait afficher le Comité de salut public : « Tous les fils de la trame ténébreuse dans laquelle la Révolution devait se trouver prise, sont, à l’heure présente, entre nos mains. La plupart des coupables sont arrêtés. Si leur crime est effroyable, leur châtiment sera exemplaire. La Cour martiale siège en permanence. Justice sera faite ». En lisant cela, Lacouture et Prophète avaient tremblé pour Géran, d’autant plus qu’aucune feuille ne publiait les noms des traîtres que la Commune s’apprêtait à punir. Mais il se pouvait que le coiffeur les connût, lui.

Pourtant, il répondit : — Ma foi non, monsieur Prophète, rien de nouveau.

— Cette conspiration des brassards…, encore une plaisanterie, hein ?

— Je ne crois pas. Ninie la cravatière, en fabriquait, c’est indubitable. Sa patronne est en prison. Mais voulez-vous que je vous dise mon sentiment sur cette affaire ? On n’a arrêté que des comparses, les vrais coupables ont échappé. Si l’on savait que la trahison s’est glissée dans nos rangs, la démoralisation serait complète. On n’est déjà que trop porté à voir des suspects partout. La livraison d’une porte a été négociée, c’est exact. Par qui ? Par ceux qui avaient toute facilité pour le faire, évidemment. Un hasard a déjoué le projet, un hasard le favorisera… une autre fois.

— La cause de l’ordre finit toujours par triompher, dit sentencieusement l’invalide.

Le coiffeur baissa la voix davantage et murmura, dolent : — Ah ! comme vous avez raison ! Mais on n’est pas esclave des grandeurs seulement… On est bien obligé de penser avec le quartier qu’on habite et avec les gens qui vous font vivre.

Et, se solidarisant avec le neveu pour se concilier l’indulgence et l’appui de l’oncle, il ajouta, malin : — Je suis dans la même situation que Ferdinand : révolutionnaire malgré moi !

Agrippé par Adrien, Prophète allait le suivre dans le débit, lorsque Céline en sortit. Elle était en noir, avec un châle et un chapeau de cérémonie, sur lequel bougeait un oiseau du goût le plus détestable. Il avait l’air de s’être pris les pattes dans la paille et de s’épuiser en vains efforts pour s’envoler. Madame Lhomme embrassa le vieux. « Tu tombes bien… Tu vas garder les enfants, tandis que j’irai jusqu’au cimetière. Ferdinand aurait bien voulu y venir aussi, mais aujourd’hui, c’est guère possible, tu comprends… Ce pauvre père Mazoudier… Est-ce malheureux ! »

Des tambours battant l’assemblée couvrirent sa voix. Du débit, des tables qui garnissaient la tonnelle, des fédérés s’élancèrent, rompant les faisceaux, rattachant leurs ceinturons, se bousculant. La compagnie se formait devant la Mairie, au commandement de Quélier, qui avait conservé ses avantages vocaux de sous-officier et les déployait avec complaisance. Il était vraiment à son aise sous les armes et les femmes ne laissaient pas que de le remarquer.

Le petit Adrien tira son oncle par la manche. « Allons les voir manœuvrer… »

Ils se rapprochèrent des gardes nationaux auxquels Quélier faisait exécuter quelques mouvements préparatoires, autant à son bénéfice qu’au leur. Prophète souriait ; à côté de lui, Lépouzé observa, peloteur : « Dame !… Ils n’ont pas l’expérience de vieux soldats comme vous, bien sûr… »

— Oui, c’est l’ensemble qui manque, critiqua l’invalide. Pas de discipline dans le service, pas de discipline dans les mouvements. Tout se tient. Voilà l’affaire.

Enfin, le capitaine commanda : — Par le flanc droit… droite ! En avant… marche !

Et, précédée des tambours et de la musique, la compagnie s’ébranla. Presque aussitôt, Trinquet, ceint de l’écharpe rouge à glands d’or des membres de la Commune, quitta la Mairie, avec un membre du Comité central portant la même écharpe rouge, mais à franges d’argent. Et derrière eux tout le faubourg descendit, femmes, enfants, retardataires, vidant les cabarets. La chaussée était noire de monde.

— Ils auront les funérailles d’un empereur, dit Adolphe.

— Et c’est bien leur tour ! dit bêtement Jéricho, déjà éméché par maintes stations chez les mastroquets.

Depuis un quart d’heure, Ninie surveillait du coin de l’œil Rabouille, qui causait maintenant avec des camarades. Elle attendait son départ pour l’aborder au passage et faire avec lui le chemin. Mais elle avait compté sans Céline que le mécanicien eut vite rattrapée lorsqu’elle s’en alla.

« Parbleu ! murmura la cravatière. Faut-il que je sois dinde pour n’avoir pas prévu ce coup-là ! »

Et elle les suivit de loin, le cœur gros, les nerfs tendus.

La place était balayée ; Prophète allait proposer aux enfants une promenade aux Buttes-Chaumont, quand il vit le Piémontais, en pantalon de velours à côtes et ceinture rouge, sortir de chez Ferdinand, où il venait de déjeuner. Il n’avait pas l’air pressé et bourrait tranquillement une pipe.

L’invalide se rappelait l’algarade de l’Italien et rien, en somme, dans son attitude, n’en pouvait rendre douteuse la sincérité. C’était par conviction, manifestement, que cet homme travaillait à la démolition de la colonne Vendôme. Alors, pourquoi une idée folle traversa-t-elle, à ce moment, l’esprit de Prophète ? Il n’eut pas su le dire, et pourtant il avait vaguement conscience de donner à Rabouille une nouvelle preuve d’estime, en faisant, même gratuitement, à celui de ses complices qui paraissait le moins corruptible, une injure dont le caractère du mécanicien écartait jusqu’à la tentation.

Affectant d’être sans rancune, Prophète s’avança donc vers le Piémontais.

— Tiens, vous n’assistez pas à l’enterrement ?

— Pas le temps, répondit l’autre, brièvement.

— Vous êtes toujours très occupé place Vendôme.

— Toujours.

— Je croyais les travaux terminés.

— Nous finissons tantôt d’amarrer le cabestan, afin d’être prêts demain.

— Ah !… Vous devez être content.

Le terrassier regarda Prophète à travers le nuage de sa pipe :

— Content de ne plus recevoir, comme garde national, que trente sous par jour, au lieu des cent sous qu’on nous donne là-bas ? Vous en avez de bonnes, vous !…

— Vous trouverez de l’ouvrage ailleurs.

— Pas sûr. Si seulement j’avais pu amasser de quoi retourner chez moi, vous parlez de quelqu’un qui ne ferait pas long feu ici !

— Et vous auriez raison. Ça se gâte.

— Juste.

Le Piémontais fit mine de s’éloigner, mais Prophète l’arrêta.

— Si nous prenions quelque chose en attendant ? Vous n’êtes pas aux pièces.

Le terrassier eut une courte hésitation, puis : — Tout de même, dit-il.

Et rentrant chez Ferdinand, où, d’ailleurs, il n’y avait plus personne, ils allèrent s’asseoir dans la seconde salle.

Rabouille et Céline, cependant, descendaient la rue de Paris. Le gros de la foule était passé ; néanmoins, pour aller plus vite, ils marchaient au milieu de la chaussée, car des groupes stagnaient sur le trottoir, au seuil des portes, obstruant les longs couloirs étroits et sombres qui s’enfonçaient, comme des tunnels, sous les maisons, et aboutissaient à d’autres maisons dont les premières n’étaient séparées que par des cours, des puits noirs aux parois desquels pendaient du linge et des vêtements. Des rues adjacentes et de toutes les issues de ces cités de misère, une marmaille bruyante s’épandait, à gros bouillons, comme une pluie abondante chassée des conduits et précipitée des gargouilles. La rue de Paris en était inondée. La rareté des voitures étendait le domaine des jeux. Filles et garçons, mêlés, se poursuivaient, avec des crochets imprévus, qui les jetaient dans les jambes des passants ; du trottoir aux fenêtres du premier étage, ils se renvoyaient le volant, la balle ; et les plus petits, réchappés des rigueurs de l’hiver et du siège, semblaient s’étonner de vivre, aux bras qui les portaient. Deux fiacres s’ouvrirent difficilement un chemin à travers ce concours de gosses, dont le danger excitait l’imprudence plutôt qu’il ne la refrénait. Dans le premier fiacre Rabouille et Céline reconnurent la mère Mazoudier, que sa voisine, madame Rourdin, accompagnait ; le second fiacre contenait monsieur Martin et madame Husson, avec ses enfants. Le plus jeune, penché à la portière, « faisait content » à tous les uniformes.

Céline s’apitoya : — Que vont devenir ces malheureux, sans leur père ? Certes, je plains cette pauvre femme, mais elle est aussi bien coupable. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû détourner son mari d’aller se faire tuer, lorsque rien ne l’y obligeait ?

— Il a écouté sa conscience, dit Rabouille. C’est elle qui lui a indiqué son devoir.

Madame Lhomme s’emporta : — Son devoir, ayant des charges pareilles, c’était de ne pas les oublier. Que ceux qui n’en ont aucune, paient de leur personne, libre à eux ; mais qu’un père de famille les imite, je n’admets pas ça.

— Il y a des charges qui sont les mêmes pour tous, dit encore Rabouille. Le célibataire n’a pas d’enfants dont l’avenir l’inquiète, mais le sort des enfants des autres le préoccupe autant que son propre sort et c’est pour l’améliorer qu’il se dévoue. Il a droit à la réciprocité, sinon, l’égoïste ce n’est pas lui, mais le père qui s’absorbe dans sa famille.

— Il ne vous reste plus, après cette belle déclaration, reprit Céline, qu’à vous joindre à Quélier, à Schramm et aux enragés de leur espèce, pour dénoncer les réfractaires.

— Schramm et Quélier ont tort : il ne faut contraindre personne.

— Très bien. Vous avez encore un grain de bon sens au moins, vous… Alors, vous m’obtiendrez ce que je vais vous demander : une exemption de la garde nationale pour Ferdinand, une exemption constante et régulière. Il doit vous être facile de me la procurer, par vos amis… L’entrée des troupes dans Paris n’est plus qu’une question de jours, hein ?

Rabouille ne protesta pas, madame Lhomme continua : — Je la redoute moins que la fureur des partisans de la Commune à ce moment-là. Il ne sera plus possible à Ferdinand de les amuser par des promesses, des tournées et du crédit.

— J’en ai peur aussi.

— Eh bien ! moi, je ne veux pas qu’il marche avec eux. Je n’ai pas l’héroïsme de madame Husson ou de la mère Mazoudier. Je songe au lendemain et à mes enfants. Ferdinand va donc disparaître, changer de quartier. En attendant la fin, l’exemption que je désire, l’aidera à se tirer d’embarras le cas échéant. Est-ce que je peux compter sur vous ?

— Oui, dit Rabouille, sans hésitation. Je pense que Cavalier, qui est chargé du service de la voirie, ne me refusera pas cette exemption, grâce à laquelle Ferdinand pourra circuler partout sans inconvénient. Mais êtes-vous sûre du refuge que vous lui avez assuré en dernier lieu ?

— D’autant plus sûre que c’est mon oncle qui l’a trouvé. La sœur d’un de ses camarades est établie bouchère à Montrouge. C’est chez elle que Ferdinand se cachera, si l’on doit se battre dans les rues.

Rabouille réfléchit une minute et dit simplement, pour toute objection : — Montrouge… le quartier n’est pas des mieux choisis pour se mettre en sûreté.

Mais Céline, loin de comprendre tout ce qu’il y avait de délicatesse et de renoncement dans cette appréhension, s’écria : — Oh ! naturellement… L’idée venant de mon oncle, c’était certain qu’elle vous déplairait…

Un roulement de tambours voilés annonçant la levée des corps, leur fit presser le pas et ils arrivèrent, en effet, comme on hissait les cercueils sur les corbillards. La foule, compacte et recueillie, avait coulé jusqu’aux boulevards extérieurs, où elle formait un champ mouvant parsemé d’immortelles. Les uns portaient la fleur à la boutonnière, d’autres l’arboraient au corsage, au chapeau ou bien au canon des fusils. C’était comme une moisson ambulante d’immortelles jaunes ou rouges. Et il y en avait encore, en couronnes, autour des capotes de Mazoudier et de Husson, qu’un croque-mort étendait sur leurs bières drapées de rouge. Aux quatre coins des corbillards, très simples, des drapeaux rouges en faisceaux flottaient, un crêpe à la hampe.

Alors, s’isolant dans le souvenir, Rabouille évoqua l’ami regretté, il l’évoqua naturellement, entre cette salle Favié et cette salle des Folies, qui avait peut-être quelquefois mérité son nom, mais du temps qu’elle n’était pas encore une ambulance.

Ah ! quand ils venaient là ensemble, sous l’Empire, Mazoudier ne se doutait guère qu’on y ramènerait son cadavre ! Et pourtant, n’était-ce pas le parcours inévitable de la théorie aux actes et l’exemple nécessaire pour un cœur ferme et pur comme le sien ? N’était-ce pas se tenir parole à soi-même que de donner à son corps étendu et sans vie, la place dont le geste et la voix avaient pris la mesure ? La réaction affectait trop de ne voir dans ces lieux de réunions publiques comme la salle Favié, que des assommoirs politiques, des réceptacles d’insanités, de jactances et de poltronneries. La crasse et l’écume n’étaient, en ces chaudières, qu’à la surface. Le métal de cloche, le métal révolutionnaire en fusion, remué et travaillé par des exhortations fougueuses, allait bientôt sortir de là pour sonner le glas de l’Empire, puis le tocsin de la République étouffée dans ses langes. Là, des serments avaient été prêtés, des engagements pris, que remplissaient aujourd’hui le peuple et ses tribuns. L’heure n’était plus aux réunions publiques. L’ambulance était bien la nouvelle destination des clubs désaffectés. Après les Folies, Favié, la Redoute, le Vaux-Hall, le Vieux-Chêne, le Pré-aux-Clercs, encore chauds et retentissants du verbe enflammé des Briosne, des Lefrançais, des Genton et des Amouroux, devaient se changer en chapelles ardentes. Il importait que la Révolution, si ses jours étaient comptés, revint mourir dans son berceau.

Le cortège se mettait en marche. Derrière le premier corbillard s’avançaient, au bras d’une voisine, la mère Mazoudier, qui n’avait pas voulu monter en voiture pour accompagner le convoi ; puis, représentant la municipalité, Trinquet, ordinairement peu communicatif, mais plus impénétrable encore, ce jour-là, dans la barbe noire qui finissait de l’habiller en deuil. Après lui, venaient ensemble le membre du Comité central, Schramm, délégué par le Conseil de légion et quelques officiers du bataillon de Mazoudier.

Mais la curiosité et la compassion étaient plutôt excitées par le second corbillard que suivait le petit Husson, un gamin de cinq ans, auquel madame Bourdin donnait la main.

Au moment de partir, la mère avait défailli, à bout de courage, et accepté que la matelassière la remplaçât. Quant à l’enfant, à qui la raison de ce spectacle demeurait inintelligible, il n’en remarquait que l’appareil et se laissait distraire, tantôt par la double haie de gardes nationaux entre laquelle les deux chars et la foule défilaient, tantôt par les tambours voilés qui ponctuaient la marche de sons brefs, pareils à des virgules, et de roulement sourd, points exclamatifs. Et la façon dont les gardes nationaux portaient leur fusil, la crosse renversée, était encore, pour le mioche, un sujet de surprise.

Sur le passage du cortège, tout le monde se découvrait ; pourtant, boulevard de Belleville, un homme arrêté au bord du trottoir, ayant gardé son chapeau, un garde de l’escorte le lui enleva, d’un revers de main, en disant : « Eh bien ! quoi, on a donc la teigne… ? L’homme ramassa son chapeau et s’esquiva, sans répondre, dans les murmures.

Les tambours s’étaient tus ; la musique joua une marche funèbre, pendant que, détachées de la colonne, deux femmes profitaient de l’affluence plus grande pour tendre aux passants une sorte d’aumônière dans laquelle les sous tombèrent.

« Pour les veuves et les orphelins, citoyens… », disaient les quêteuses.

— Voilà ce qu’on ne devrait pas tolérer, observa Lépouzé. Cette mendicité par procuration est d’un mauvais effet. Elle donne à penser que la Commune oublie les promesses faites à ses défenseurs.

Mais Rabouille n’abonda pas dans ce scrupule : — La Commune ayant d’autres soucis pour le moment, aucune assistance provisoire n’est à dédaigner.

On atteignit bientôt le Père-Lachaise. Une large fosse avait été creusée, où l’on descendit les cercueils. Puis la foule forma le cercle, dans l’attente des discours. On pensait que Trinquet en prononcerait un ; mais le membre de la Commune restait perdu dans sa songerie… Alors, Schramm, érigeant en tribune les terres rejetées, commença :

« Salut, camarades, salut ! Nous vous vengerons. Tout ce qui n’est pas avec nous est contre nous… Plus de faux amis ni de témoins impassibles. Nous ne devons permettre à personne de se dérober au devoir civique. La révolution a besoin de tous ses enfants. Il faut qu’elle sache quels sont ceux qui la renient ou qui la paient de belles paroles. Pas de pitié pour eux ! Poussons-les au premier rang. Honte et malheur aux réfractaires et aux tièdes ! Honneur et secours aux vaillantes épouses des combattants et des martyrs ! »

C’était bien ; c’était suffisant ; malheureusement, Schramm, qui ne savait pas se borner, prit un temps et poursuivit :

« En 68, les juges de la sixième chambre, devant lesquels nous comparaissions pour avoir manifesté sur la tombe de Baudin, s’étonnaient – avec une ironie cruelle qui me déchira le cœur – s’étonnaient, dis-je, de ce réveil subit, après dix-sept années de silence ! ô vous qui m’écoutez, ne méritez jamais cet opprobre ! Que chaque anniversaire vous retrouve autour des tombes de ces héros, morts, pas même pour vingt-cinq francs, mais pour trente sous ! »

Ayant ouvert le tiroir aux souvenirs personnels, Schramm ne s’arrêta plus, le vida jusqu’au fond, rappela les condamnations qu’il avait subies, les sacrifices qu’il avait faits à la liberté, les gages qu’il avait donnés à la démocratie. Quand il n’y en avait plus, il y en avait encore : c’était une natte à rendre jaloux le coiffeur Lépouzé.

Enfin, soulagé, mais non pas tari, le cordonnier faisant trêve à ses états de service, on en profita pour lui remettre un des drapeaux rouges qui ornaient les corbillards et qu’il inclina devant les cercueils jumeaux. Puis, la mère Mazoudier se pencha dessus tellement qu’il fallut la tirer en arrière. Elle gémissait : « Mon pauvre homme…, mon pauvre homme… », et le mouvement de ses lèvres dessinait encore la plainte qu’elle n’exhalait plus.

Après la bonne femme, vint le petit Husson, toujours écarquillé, son chapeau d’une main, son bouquet de l’autre. Madame Bourdin, qui le guidait, lui fit jeter les fleurs et lui souffla : « Envoie un baiser à ton papa… que tu ne reverras plus… » L’enfant porta gauchement les doigts à sa bouche et se laissa emmener, les yeux clairs d’étonnement…

Ensuite, les assistants s’écoulèrent sans désordre. En passant devant la fosse, ils y jetaient leurs immortelles.

Rabouille et Céline gagnèrent ensemble la sortie du cimetière.

— Non, vous avez beau dire, s’écria madame Lhomme, la cérémonie n’est pas complète.

— Qu’y manque-t-il donc ? demanda le mécanicien.

— L’église…, des prières…, les consolations de la religion, toutes les choses auxquelles on est habitué, quoi… Ah ! je ne voudrais pas pour moi ni pour les miens, d’un enterrement pareil, bien sûr !

Rabouille soupira. Il semblait vraiment qu’elle s’ingéniât pour élever entre eux, chaque jour, une barrière nouvelle. Tout, à présent, les séparait ; ils n’avaient plus une pensée commune ; leurs conversations étaient des déchirements : mais c’était toujours elle qui emportait le morceau.

Elle reprit, agressive : — Vous allez peut-être me dire que Schramm remplace avantageusement un prêtre.

— Oh ! non, fit Rabouille. Ils sont aussi superflus l’un que l’autre : ils contrarient le recueillement et détrempent les regrets.

— Allons donc ! Toutes vos singeries sont moins discrètes que le signe de la croix !

— Pourquoi l’église, alors, y ajoute-t-elle ses solennités et les frais gradués qu’elles comportent ?

— Enfin, vos amis reposent en terre sainte, bon gré, mal gré.

— Je ne sais pas si, bénite, cette terre leur sera plus légère ; mais je sais que leur exemple suffirait pour la sanctifier, si la terre tout entière n’était pas, à nos yeux, consacrée par la longue souffrance de l’humanité. Les cimetières sont partout où l’homme a pleuré.

— J’aime déjà mieux cela que les excitations de Schramm. Vous l’avez entendu. Vous voyez qu’il n’y a pas de temps à perdre et que j’ai raison de vouloir éloigner Ferdinand. Chacun son goût. Je ne me soucie pas, moi, d’être la vaillante épouse d’un martyr de la liberté. Je suis une femme de bon sens ; je ne comprendrai jamais qu’on soit plus utile à ses enfants en se faisant tuer qu’en vivant pour les élever.

— Ce que je ne comprendrai jamais, moi, c’est que toutes les mères n’acclament pas la Commune, qui a commencé par abolir la conscription. Ne devraient-elles pas, au lieu de le retenir, encourager le père dont l’ambition, en mourant, est de leur conserver des fils. Quand ils auront vingt ans, on vous les prendra pour les déguiser en soldats et les envoyer à la boucherie… Alors, mères admirables, tout votre courage s’étant dépensé contre nous, vous n’en aurez plus pour vous opposer à l’appel et à l’exécution des condamnés…, de ces condamnés que la Commune était prête à racheter de son sang.

— Mon pauvre Rabouille, dit madame Lhomme, comme nous aurions été malheureux ensemble ! Nous ne sommes d’accord en rien. Mais c’est sans inconvénients maintenant, n’est-ce pas ? puisque chacun agit à sa guise.

Une protestation motivée, montant du cœur aux lèvres de Rabouille, allait y crever, comme une bulle sur l’eau, mais il regarda Céline et toute son émotion tomba. Il ne la reconnaissait pas. Endimanchée, contre son habitude, affublée du ridicule oiseau qui s’éployait sur son chapeau, comme un symbole, elle semblait avoir changé de figure en même temps que de vêtements, et d’âme en même temps que de figure. Elle n’avait plus de la femme d’autrefois qu’un air de famille. Les traits étaient à peu près les mêmes dans la maturité que dans la jeunesse, mais l’expression en prenait un caractère de sécheresse inattendu. Loin des fourneaux, qui l’avaient légèrement bouffie, mais dont la flamme constante communiquait ordinairement à son teint une animation factice, elle apparaissait refroidie par une basse température intérieure secrètement entretenue et tout à coup sensible. Ôtée du cadre et de l’atmosphère où le meilleur d’elle s’était lentement consumé, elle affirmait le goût du petit commerce et de la petite épargne, pour la Loi, la Propriété, le Mariage, la Religion, les digestions paisibles. Elle haïssait, dans la Commune, la morte-saison et ne voyait pas plus loin que le plat et la recette du jour.

Aussi, arrivée à la porte du cimetière, lorsqu’elle dit : « Il faut que je me dépêche de rentrer, pour m’occuper du dîner… »

— Montez en voiture avec madame Mazoudier, vous perdrez moins de temps, répondit Rabouille, sans courage, pour prolonger un entretien douloureux comme un arrachement.

Il la regarda partir… et il avait l’impression qu’il n’était pas venu enterrer Mazoudier seulement…

CHAPITRE XII

RETOUR D’ENTERREMENT

— Hé ! citoyen, t’es des nôtres ? Histoire d’écraser un grain…

Du Père-Lachaise aux mastroquets voisins, le cortège s’était disséminé, trié, à la sortie, par quelques soiffards qui racolaient les indécis ou choisissaient leur société.

Jéricho avait décidé sa compagne, la matelassière qui remmenait le petit Husson, à s’asseoir un moment, rien qu’un moment, dehors, à une table de cabaret, en face du cimetière, où déjà des copains, coude à coude, formaient le chapelet. Il eut bien voulu aussi entraîner le mécanicien, pour lui faire payer sa tournée, mais Rabouille déclina l’invitation.

Jéricho, l’œil trouble et la langue épaisse, gouailla : — T’es des chouettes, toi ! Tu m’diras où t’as acheté ta conduite, que j’en commande une pareille.

— Veux-tu que je reconduise le petit à sa mère ? fit Rabouille, indifférent aux bouffonneries du pochard.

Madame Bourdin, piquée, répondit sèchement : — Merci. On me l’a confié, je le garde. C’est-y qu’il n’est pas en sûreté avec nous ?

— On le garde, répéta l’emballeur. C’est un dépôt sacré…, comme qui dirait une fleur qu’on va rafraîchir, avant de la rendre à son créateur.

Rabouille s’éloigna, mais Ninie Bagarre qui l’épiait à distance, l’eut bientôt rattrapé et se contenta, pour signaler sa présence, de marcher un moment à côté de lui.

Il leva la tête enfin : « Tiens ! c’est vous… »

Elle n’avait pas le cœur à plaisanter ; pendant un quart d’heure, elle les avait suivis, madame Lhomme et lui, et leur conversation, dont elle ne pouvait rien saisir, avait attisé sa jalousie. Pourtant, elle répondit, dans un sourire forcé :

— Oui, c’est moi…, c’est encore moi… Je vous embête hein ? Je suis collante… Vous étiez mieux tout seul.

Elle l’avait abordé sans préméditation, ignorant ce qu’elle allait lui dire et portée même à croire qu’il se déroberait aux premiers mots, comme il faisait la plupart du temps. Et pour lui couper la retraite ou plutôt pour rien, par une de ces irrésistibles impulsions auxquelles on obéit sachant qu’elles sont fatales, Ninie précipita ses paroles et son malheur.

— C’est exprès que je vous rejoins. Ils vont penser que vous refusez à cause de moi d’aller boire avec eux… Ça m’amuse de déranger leurs suppositions… et de les lancer sur une fausse piste.

— Quelles suppositions ? Quelle piste ? demanda Rabouille.

— Oh ! rien… des bêtises…

Au moment de sauter le pas, elle hésitait encore ; mais il la pressa de s’expliquer.

— Écoutez, Ninie, j’ai assez de ces cachotteries ; finissons-en une bonne fois. Déjà tantôt, j’ai failli relever cet imbécile de Quélier ; mais l’endroit ne s’y prêtait pas… À présent, vous pouvez me dire ce que signifiait son insinuation, que je n’ai pas comprise.

Ninie chercha un faux-fuyant : — Une insinuation ? Je ne me rappelle pas…

— Si. La veuve et l’orphelin qui manquent dans le tableau.

Elle regrettait son imprudence ; elle se voyait à la gueule du loup et n’arrivait pas à concevoir pourquoi elle s’y était mise. Elle balbutia :

— La veuve et l’orphelin… Est-ce que je sais, moi !

— Oui. Vous avez traité Quélier de fripouille et il vous a répondu : « On est de mèche, alors ? » Qu’est-ce que tout cela voulait dire ?

— Faut pas attacher d’importance à des balançoires.

— Répétez-les moi et je serai peut-être de votre avis après.

Elle se raccrocha à cette espérance, comme à une branche au bord du gouffre.

— Eh bien ! voilà, monsieur Rabouille… Il y a des méchantes gens partout… qui vous prêtent les vilaines pensées qu’ils auraient à votre place. Enfin… la veuve et l’orphelin…, c’est une façon de désigner madame Lhomme et son petit garçon… si monsieur Lhomme venait à disparaître…, à être tué, lui aussi… Vous ne les laisseriez pas dans l’embarras, n’est-ce pas ? Vous seriez leur défenseur naturel… C’est ça que voulait dire Quélier, pour sûr.

Mais Rabouille avait entrevu la vérité ; il fonça sur elle, certain d’avance de sortir meurtri de l’étreinte.

— Allons donc ! L’idée de m’attribuer ce rôle de protecteur, le cas échéant, n’a rien de désobligeant. Les méchantes langues dont vous parliez tout à l’heure, justifient mieux leur réputation ; autrement, pourquoi ne me confient-elles pas plutôt le sort de madame Husson et de ses enfants, par exemple, qui ont réellement besoin d’un appui.

C’était une feinte habile ; Ninie s’y enferra.

— Oh ! dit-elle vivement, tout le monde sait bien que vous ne pouvez pas avoir pour ces enfants-là les mêmes sentiments que pour le petit Adrien.

— La raison ?

— Dame ! si ce qu’on dit est vrai…

Elle ferma les yeux et passa par les sensations multiples et confuses d’une personne qui se noie. Mais il eut la générosité de ne plus insister. Il s’était arrêté, elle s’arrêta aussi machinalement ;… et ils restèrent à côté l’un de l’autre, sur le trottoir, silencieux et consternés. Ah ! combien elle eût préféré à son accablement, l’éclat et peut-être la rupture qu’elle attendait ! Aussi, quand il lui dit : « Alors, vous que je croyais mon amie, vous vous en rapportez au témoignage d’un Quélier ? »

— Sans doute, monsieur Rabouille, répondit-elle tristement, on a tort de juger sur les apparences…, mais tout de même, il n’y a qu’un père pour regarder un enfant comme vous regardez celui-là !

Elle releva les yeux sur lui et scruta son visage, son attitude, haletant après une dénégation qui, même vague et suspecte, l’eut un peu raffermie. Mais il ne lui fit pas la charité du mensonge et pas davantage l’aumône d’une confidence entière, à laquelle peut-être elle eut encore trouvé une douceur amère. Cette main tendue, d’ailleurs, la voyait-il seulement, l’avait-il jamais vue ?…

Ils s’étaient remis en marche vers le faubourg du Temple ; mais au bout d’une minute, comme il demeurait absorbé dans ses réflexions, elle eut conscience d’être une gêne pour lui.

— Si je vous ai fait de la peine, c’est bien involontairement, dit-elle, et je vous demande pardon.

Il accepta ses excuses pour ce qu’elles étaient : un moyen de retraite.

— Au revoir, Ninie.

Et il la dépassa, continuant son chemin, tandis qu’elle ralentissait, de son côté, le pas, comme pour mesurer elle-même et se représenter l’autre distance qu’il y avait entre eux.

Au coin du boulevard de Belleville et de la rue de Paris, après une courte hésitation, Rabouille, au lieu de tourner à droite suivit les boulevards extérieurs, afin sans doute de prolonger son recueillement ; et Ninie remonta la côte, cette côte que l’ouvrière des faubourgs de Paris, dans la fatigue, la misère ou le chagrin, semble gravir sur les genoux.

À la hauteur du théâtre de Belleville, elle se croisa avec l’oncle Prophète, qui descendait la rue de Paris sur le trottoir opposé. Il avait l’air pressé. « Tiens, se dit-elle, il ne dîne donc pas chez sa nièce, ce soir ? » Et elle songea au contentement qu’en éprouverait Rabouille. Un peu plus loin, elle glana une autre impression fugitive, en voyant passer la compagnie d’escorte du convoi. Elle remarqua que Quélier ne la ramenait pas. Les hommes, conduits par un lieutenant complaisant, marchaient sans ordre, au pas de route et l’arme à volonté. La plupart l’avaient mise à la bretelle et, de leurs mains libres, roulaient des cigarettes, bourraient des pipes. Trois ou quatre collationnaient, sur le pouce. Le détachement, d’ailleurs, qui s’était déjà égrené en chemin, perdait encore du monde à chaque instant, sollicité par des rencontres ou des enseignes. On eût dit qu’il plaçait, çà et là, des sentinelles et même des petits postes.

Ninie, qui différait le plus possible, le dimanche ou quand elle était sans travail, le moment de rentrer dans son galetas de la rue de la Mare, flâna ensuite le long du faubourg, où des connaissances également désœuvrées, baillant aux portes, lui firent sans peine raconter l’histoire de sa patronne et des brassards tricolores. Elle mit ainsi plus d’une heure pour aller du boulevard de Belleville à la rue Rébeval. Elle venait enfin de quitter le dernier palier et de reprendre la rampe, lorsqu’une voix dit près de son oreille, qu’une pointe de moustache en même temps chatouillait :

— Vous êtes encore fâchée ?

Son premier mouvement fut de rebuter Quélier qui la relançait ; puis la même pensée qui l’avait attardée jusque-là, l’occasion de tromper son ennui, eurent sur elle l’influence qu’a le cabaret sur l’ouvrier. Elle accepta les avances de Quélier comme une absinthe, un verre au comptoir, moins par goût véritable que par veulerie et horreur de la solitude.

— Fâchée ? Il ne dépend que de vous que je ne sois pas fâchée, répondit-elle.

— Comment ?

— Mettez-vous bien dans la tête qu’il n’y a rien à faire avec moi, et nous serons bons amis.

Il s’écria rondement : — Alors nous le sommes. Je ne suis pas votre type, vous ne gobez que les bruns. Tant pis pour moi ! C’est pas une raison pour se faire des mistoufles, hein ? Je vous assure que vous me jugez mal. Je ne suis l’ennemi de personne, au contraire. Et la preuve, tenez, c’est que je ne peux pas voir ce qu’on manigance contre Ferdinand, qui est un frère, sans essayer de parer le coup. C’est plus fort que moi.

Son indignation paraissait sincère ; Ninie tomba dans le panneau.

— Qu’est-ce qu’on manigance contre monsieur Lhomme ? demanda-t-elle.

— Il a été dénoncé comme réfractaire ; on va l’obliger à marcher avec les camarades.

— Il a été dénoncé ? Par qui ?

— Oh ! probablement par quelqu’un qui a intérêt à ce que Ferdinand disparaisse pour prendre sa place. Autrement, tout le monde était d’accord pour fermer les yeux sur ses absences. Il a de la famille, une clientèle qui ne pourrait que perdre au change. Ferdinand est une bonne pâte… Il y aurait pour tous plus de tirage avec son successeur.

Ninie n’avait point l’esprit ouvert ce jour-là. Abusée par le mot : successeur, elle attribua l’affection subite que montrait Quélier pour le marchand de vins, à l’inquiétude du pensionnaire dont les habitudes et le crédit sont menacés.

— Ah ! dit-elle naïvement, il y a un acquéreur qui guigne la maison ?

L’officier éclata de rire : — Oui, ma belle, et un acquéreur qui n’aurait pas lourd à débourser pour être chez lui du jour au lendemain.

Ninie, réveillée, commençait à comprendre.

— Si c’est une scie que vous me montez, faut le dire.

Il s’en défendit : — Une scie ? Pas du tout. C’est très sérieux, et très moral. Il s’agit d’empêcher un brave homme d’aller se faire casser la margoulette au bénéfice d’un gros malin qui se dorlote pendant ce temps-là et n’attrapera pas de rhume aux remparts. Si vous trouvez ça chouette !…

Ninie était fixée. — Il y a encore là-dessous un tour de votre façon, dit-elle. Je suis rien couenne ; j’aurais dû m’en douter.

Mais il fit durer l’équivoque en ricanant : — Comme vous me connaissez mal, mon petit chat ! Alors, vous croyez que j’irais brutalement apprendre à Ferdinand qu’il est cocu et qu’on veut se débarrasser de lui ? On sait vivre. C’est jamais moi qui ferai de la peine à un ami…, d’autant plus qu’on n’est pas forcé, dans ce cas-là, de s’adresser directement au mari et qu’on peut couler la chose en douceur… à quelqu’un de sa famille.

— De quel droit vous mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas ?

— Mais pardon ! C’est pour le bien général. Nous avons tous de bonnes raisons pour prendre Ferdinand sous notre protection. Encore une fois, jamais nous ne retrouverons un trésor de mannezingue comme celui-là. Pour l’œil, il n’a pas son pareil. Nous n’avons pas envie qu’il passe en lunette. Et nous ne sommes pas les seuls intéressés à sa conservation. Le Père La Victoire, le Prophète des prophètes, y tient plus que nous, à présent surtout qu’il sait par qui son neveu serait remplacé.

Ninie empoigna Quélier par le bras. « Vous avez averti l’invalide ? »

Il retint sa main, qu’il tapota : — On ne peut rien vous cacher. Eh bien ! oui, là… Un heureux hasard l’a mis sur mon chemin, tantôt, comme je revenais du Père-Lachaise. Il s’en allait, je lui ai fait un pas de conduite. Ces vieux soldats ! En ont-ils un attirail d’infirmités ! Enfin, grâce à moi, celui-là voit clair maintenant. Je l’ai opéré de sa cataracte… comme avec la main ! Figurez-vous qu’il ne s’était aperçu de rien, qu’il ne s’était jamais demandé quel emploi l’autre avait dans la maison, ni pourquoi il était toqué du petit Adrien. Lorsque, pour lui prouver ma bonne foi, j’ai appelé l’attention du Prophète sur une ressemblance qui frappe tout le monde, excepté Ferdinand, naturellement, le vieux serin a battu de l’aile. Il était touché. Ensuite, il a piaillé. À l’idée que ce gosse pouvait appeler le mécanicien papa, l’ancien, qui l’a dans le nez, fumait… J’ai cru qu’il allait avoir un coup de sang dans la rue. Mais, l’attaque passée, ce qu’il m’a remercié de lui avoir débiné le truc ! C’est, entre nous, à la vie, à la mort.

Ninie connaissait Quélier, son penchant à la mystification ; elle eut une lueur d’espoir. « Allons, vous me menez en bateau, vous n’avez pas fait ce que vous dites… »

— Non, c’est que je tousse ! Vous m’avez traité de fripouille, ce matin, vous avez eu tort. Je suis meilleur que je n’en ai l’air ; j’ai mon genre d’honnêteté. D’autres profitent des occasions nombreuses qu’on a, en ce moment, de supprimer un créancier. Moi, je sauve le mien, je le sauverai malgré lui. C’est juteux !

— Vous serez bien avancé, quand vous aurez fait partir monsieur Rabouille de chez ses amis.

Il eut un mauvais sourire aux lèvres, sous sa moustache valeureuse. — C’est vous qui vous en plaignez, petite ingrate ? Voilà comment on est récompensé de vouloir le bonheur des gens ! Car je travaille aussi pour le vôtre, par-dessus le marché. Balancé, le mécanicien aura besoin de consolations. Vous serez là… Si vous n’êtes pas des mufles, vous m’inviterez à la noce.

Ils avaient, en marchant, atteint la mairie ; Ninie n’avait plus qu’à user de menace pour éprouver la sincérité de Quélier.

— Et si, à présent que je sais vos projets, je prévenais monsieur Rabouille… ou madame Lhomme ?

Mais sa réponse indiqua qu’il s’était découvert en tout état de cause.

— Oh ! je ne m’y oppose pas… Je n’ai rien à dissimuler, moi, et votre Croquemitaine ne me fait pas peur. Ma combinaison a ce double avantage au moins, qu’elle laisse à ce pauvre Ferdinand l’illusion d’être le père de ses enfants, et à son oncle le choix du prétexte pour intervenir. Si vous préférez des histoires, du scandale, c’est votre affaire. De Rabouille ou de moi, on verra lequel remplit le mieux son devoir d’ami.

Et sans autre cérémonie qu’un petit signe d’adieu, du bout des doigts, il planta là Ninie et se dirigea en se dandinant vers l’établissement de Ferdinand.

La clientèle y chauffait le four d’importance. Patron et garçon suffisaient avec peine à servir la jaune, la blanche, le bleu et la verte, au comptoir ou aux tables. Beaucoup, qui avaient mangé le pain et le fromage à la sortie du cimetière, venaient finir la journée là, chez eux, après s’être nettoyé les tubes en route, aux bons endroits. La pression montait, les soupapes crachaient, une vapeur d’alcool emplissait la salle. Madame Lhomme avait repris sa place au fourneau, dans la cuisine, attendant qu’un instant de répit permît à Ferdinand de s’étendre davantage sur un fait singulier, dont il n’avait pu que lui toucher deux mots, lorsqu’elle était rentrée. Après une longue conversation avec le Piémontais, l’oncle Prophète, tirant Ferdinand à part, lui avait à brûle-pourpoint demandé trois cents francs, pour un cas urgent. Ferdinand ne les possédait pas. C’était tout au plus s’il pouvait disposer de cent francs. L’oncle, contrarié, les avait pris néanmoins, puis s’était éclipsé, afin, disait-il, de se procurer le reste de la somme, dont il avait absolument besoin, dans les vingt-quatre heures. Et Céline ne comprenait rien à cette exigence, l’oncle étant ordinairement, sur ce chapitre, fort scrupuleux, à telles enseignes que, loin de carotter sa nièce, il trouvait le moyen, sur ses maigres ressources, de gâter les enfants.

Mais les bruits de la salle, où Ferdinand, était aux prises avec de redoutables clients, proposèrent un autre objet aux soucis de la patronne. Jéricho venait d’arriver, complètement ivre, cramoisi, l’œil au jus et la bouche en pomme d’arrosoir. Il s’approcha du comptoir et réclama un demi-setier de « poivre ». D’abord, Ferdinand fit semblant de ne pas entendre, puis, l’emballeur se fâchant, Lhomme accentua son refus : « Non, mon vieux, tu m’avais promis un acompte hier, je n’ai rien reçu ; tu repasseras. Faudrait pas tout de même me considérer comme une vache à lait. »

— Je te considère comme une vache seulement, répliqua Jéricho. Alors, ça y est ? Tu me coupes le credo ? T’as tort, tu sais… C’est pas le moment d’envoyer dinguer les camarades qui font ton service. C’est pas tous les jours la sainte-touche pour le pauvre monde comme pour toi. Heureusement que tout ça va changer et que c’est à toi qu’on en demandera… des acomptes de présence au bataillon, espèce d’empoisonneur !

— Si je t’empoisonne, pourquoi reviens-tu ? dit Ferdinand.

— Porquoi ? Porquoi ? Pour voir si t’as gagné un grade en servant des canons de la bouteille, feignant !

De sa place, sous l’œil de bœuf, monsieur Martin, mâchonnant son inusable cigare, s’adressa au marchand de vins : « Ne répondez donc pas. Ayez plus d’empire sur vous que n’en peut avoir sur lui un homme dans cet état-là. »

Jéricho, qui avait mal entendu, écuma : — C’est au moins toi qui parles d’Empire, sale mouchard ! À bas l’Empire !

On essaya de persuader à l’ivrogne qu’il n’avait pas compris, mais il continua :

— De quoi qui se mêle, ce vieux traîne-la-patte ? Comme si on ne savait pas qu’il est ici pour espionner… Silence aux roussins !

— Là ! murmura philosophiquement l’Émigrant : ça m’apprendra...

Cependant, marquant un point à l’emballeur, des rires et quelques grognements, avaient déjà fait sentir à Ferdinand l’outrecuidance de sa coiffure militaire. Aussi, peut-être allait-il céder, bon prince, indifférent à de nouvelles injures et enclin, par appréhension, à ménager tout le monde, lorsque madame Lhomme, sortant de sa cuisine, eut la fâcheuse idée de s’immiscer dans le débat. Elle avait beau être d’accord avec son mari sur la douloureuse nécessité de ne mécontenter personne, dans la crise aiguë qu’on traversait, elle ne se résignait pas, d’autre part, à des concessions quotidiennes qui les menaient, disait-elle, à la ruine. Ils n’auraient bientôt plus qu’à fermer boutique, ayant mangé jusqu’à leur dernier sou. Les exigences des mauvaises payes croissaient à mesure que la Commune dépérissait. Certains, voulaient évidemment jouir de leur reste à ses dépens. Céline n’entendait pas de cette oreille. Les assauts continuels qu’avait à subir Ferdinand, la fortifiaient dans l’intention de l’éloigner le plus tôt possible. Quand il serait en lieu sûr, elle se flattait de tenir tête aux plus enragés. Elle enveloppait dans la même sollicitude le mari et la maison. La Commune, après le siège, en dérangeant un train-train d’affaires paisibles et de gains réguliers, l’attachait d’autant plus à ces avantages qu’elle tremblait de les perdre. Leur fragilité lui en avait révélé le prix, d’où la métamorphose qui s’était faite en elle. Madame Céline, naguère affable et indulgente, se transformait en patronne énergique prête à remplacer au gouvernail un pilote impuissant. Enfin, l’emprunt de son oncle, emprunt inexplicable auquel Ferdinand avait encore eu la faiblesse de consentir sans la consulter, contribuait, ce jour-là, à l’indisposer et provoquait son ingérence. Accotée contre la cloison basse qui séparait les deux salles, elle interpella Jéricho, qui menaçait maintenant Ferdinand de faire consigner son « cassin » à la garde nationale, en attendant mieux.

— Ne vous gênez donc pas, l’ami… Si vous lui aviez rendu plus tôt ce service, il n’aurait pas aujourd’hui le regret de se consigner lui-même à des pratiques comme vous, qui viennent boire ici quand elles n’ont plus d’argent à dépenser ailleurs. Merci de la préférence !

Sous cette attaque de flanc, Jéricho eut l’air de plier : — Oh ! si la bourgeoise s’en mêle, c’est bon… Fallait le dire tout de suite… Je ne suis pas rosse, moi… Je ne veux pas être cause que la patronne te tournera le dos, ce soir… Vas-y, ma vieille, si c’est ton tour.

Une explosion de gaieté couvrit l’injure et proclama, en même temps que l’irresponsabilité du pochard, la solidarité sans excuse de la galerie. Mais Ferdinand, interprétant la manifestation dans son sens le plus restreint haussait les épaules en priant l’emballeur de débarrasser le plancher, lorsqu’une invitation contraire partit de la porte d’entrée : « Allons, Ferdinand, à toute soif, miséricorde... Verse à Jéricho sa consolation… C’est moi qui régale. »

Quélier n’avait pas été le dernier à s’amuser de la scène à laquelle il venait d’assister et dont il improvisait le dénouement, à la confusion du marchand de vins.

— Parbleu ! Pour ce que ça vous, coûte, à vous aussi ! dit madame Lhomme, toujours en observation.

Quélier releva vivement le propos : — Ne faites donc pas la méchante, madame Céline. On connaît votre bon cœur… et le mien. On sait que je ne regarderai jamais à casser une roue de derrière, pour fêter le… le rapprochement dont Jéricho parlait tout à l’heure… Et quand je dis que je régale, je montre la couleur de mon argent.

Il jeta cent sous sur le comptoir, avec l’assurance d’un qui ne doit rien à personne, et Ferdinand lui rendit sa monnaie, comme si, en effet, le compte de son pensionnaire était réglé. Au fond, ces nouvelles manières l’impressionnaient plus désagréablement que le sans-gêne onéreux auquel il était habitué ; et sa femme dut en concevoir autant d’inquiétude, car elle retourna dans sa cuisine, tandis que Jéricho, maître de la place et s’y voyant soutenu, faisait, avec son demi-setier, le signe de la croix des pochards : Montpernasse, Ménilmonte, la Courtille, Bagnolet…, devant une coterie pourtant blasée sur ses prouesses.

Les Lhomme dînèrent tard, ce soir-là. Jusqu’à huit heures, le débit ne désemplit point ; puis Alexandre servit leur repas, dans la seconde salle, à monsieur Martin, à Quélier, à Rabouille, à l’acteur Adolphe et à son petit caniche noir en jupons. Mais ces deux derniers, la soupe et le bouilli expédiés, s’en allèrent.

« J’ai à travailler », dit Adolphe, en adressant du coin de l’œil à Rabouille, un signe d’intelligence se référant à sa confidence de la matinée.

Pour l’Émigrant, lui aussi semblait jouir de son reste. Depuis qu’il consacrait une partie de ses nuits à mettre un peu d’ordre dans les paperasses municipales, il se passait le luxe de dîner modestement et prolongeait ensuite son gloria jusqu’à l’heure où la mairie offrait à ses veilles laborieuses un asile apaisé. Et la conversation de Rabouille n’était pas étrangère, d’autre part, au plaisir qu’il trouvait dans ces entr’actes.

Mais le mécanicien ne paraissait guère en train de causer. La journée pour lui était décidément mauvaise. Comme il rentrait, las d’avoir marché pendant quatre heures en prenant des résolutions dont aucune ne le satisfaisait, le petit Adrien, courant à sa rencontre, l’avait accueilli par ces mots : « Mon oncle est parti ; c’est de ta faute ! »

Et comme Rabouille en demandait la raison, l’enfant avait ajouté, hargneux : « Oui, c’est de ta faute… Je le sais bien, moi… Pourquoi que tu lui fais de la peine en touchant à sa Colonne ? Je ne t’aime plus, là !… »

Et tous les efforts de Sophie pour pallier la bouderie de son frère, n’en avaient point consolé Rabouille. En vain, la gentille gamine le sollicitait de lui faire repasser son histoire de France ou sa géographie ; il la laissait poser elle-même les questions auxquelles elle répondait. Par-dessus la séparation découpée à jour, la récitation de la fillette s’envolait, innocente, légère, acclimatée dans ce milieu pestilentiel où les paroles humides de Jéricho éclataient, au même moment, ainsi que des capsules d’assa fœtida. Entre deux hoquets de l’ivrogne, dans l’air saturé de vin, d’absinthe et d’eau-de-vie, le filet de voix de la petite Sophie s’élevait, papillon de marécages. Maintes fois et quelque privation qui put en résulter pour lui-même, Rabouille avait conseillé à Céline de soustraire sa fille à cette promiscuité, en l’envoyant étudier au premier, dans le logement du ménage. Mais madame Lhomme, à qui Sophie rendait mille petits services, préférait l’avoir sous les yeux et sous la main ; et l’Émigrant, de son côté, avait conclu : « Qui sait, après tout ? Peut-être la présence de cette petite est-elle nécessaire ici : elle brûle du sucre. »

Aussi bien, à certaine heure de la soirée, la clientèle partie, quand les enfants, derrière la mince cloison, distillaient leurs leçons, un souffle frais passait sur la salle empuantie et la purifiait.

Mais Rabouille, ce soir, écoutait distraitement Sophie sans la reprendre ou sans démêler, comme il faisait souvent, l’écheveau d’un texte embrouillé dans sa tête, sinon sur ses lèvres mécaniques. C’était en pure perte que la rusée, cassant exprès son fil pour qu’il le rattachât, dévidait une histoire de François Ier (1515-1547), écrite à l’usage des écoles, c’est-à-dire fallacieuse et stupide, pleine de défaites encensées comme des victoires, de sottises changées en grâces chevaleresques, de roueries tournées en habileté et de crimes déguisés en raison d’État. Dans la bouche de l’élève, les « principaux événements du règne » fondaient comme des pastilles, quelques-unes à papillotes et à devises. C’était l’entrevue du Camp du drap d’or, cette mascarade, et l’aveuglement servile de Bonnivet, ce Le Bœuf ; c’était Pavie, l’héroïsme du roi-soldat et « Tout est perdu fors l’honneur ! » C’était Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, et sa belle tirade au connétable de Bourbon, traître à son prince, à sa patrie et à son serment !… Comme exemple de fidélité aux serments, c’était le continuel assaut de fourberie et de duplicité que faisaient Charles-Quint et François Ier ; et c’était enfin, telle une croix plantée sur cet amas de turpitudes soyeuses et maquillées, « l’obligation dans laquelle le roi, quelque temps avant sa mort, s’était vu de châtier les Vaudois », ânonnait la petite Sophie de sa voix angélique.

Mais cela même par quoi Rabouille n’eût pas manqué d’être impatienté, passa sans protestation de sa part et ce fut monsieur Martin qui, à sa place, observa :

— Vous avez entendu ? Au fond, toute l’histoire de ces princes soi-disant chevaleresques, de ces médailles anciennes frottées sans cesse pour les faire reluire ; cette histoire tient en trois mots : battus et farauds. Mais c’est surtout l’histoire sainte qui se poursuit dans l’histoire de France sur de nouveaux frais. Si l’on poussait un peu cette élève des bonnes Sœurs, elle expliquerait que François Ier, ayant reçu de Dieu l’ordre d’exterminer une race maudite, devait obéir sous peine de perdre sa couronne, comme Saül perdit la sienne pour avoir épargné je ne sais plus quel notable Amalécite. Le dieu des rois et des armées doit ignorer la tolérance et la miséricorde. Et voilà ce que j’ai moi-même enseigné aux enfants pendant trente ans ! Quand j’y songe, j’en arrive à souhaiter le rétablissement de l’estrapade, pour expier dans ce supplice ou dans quelque autre plus affreux encore, la longue suite d’empoisonnements dont je m’accuse. C’est grâce à des milliers de coupables comme moi que le mal s’étend, que le chancre ronge, que l’erreur se perpétue. C’est conformément à cette conception de l’histoire que des professeurs de vaillance, après la capitulation de Sedan, ont reproché à Napoléon III de n’avoir pas tout perdu, – fors l’honneur et la dynastie, – en se comportant comme François Ier à Sedan et en tuant de sa main sept ennemis avant de se rendre. Il est probable, en effet, qu’un tel exploit lui eût permis ensuite de signer un traité aussi honteux que celui de 1526, afin de caler un trône chancelant. Une belle parole historique, par surcroît, pour les écoles de l’avenir… et c’était la gloire et l’immortalité acquises à Napoléon III comme à François Ier, aux dépens d’une France épuisée, envahie, héroïque, et passée sous silence. Tandis qu’il faut, au contraire, loin de honnir l’Empereur, le féliciter d’une lâcheté qui nous a du moins débarrassés de lui et de sa famille. Quand donc racontera-t-on aux Français la vie de leurs pères et non plus exclusivement celle de leurs maîtres ? Quand donc, renversant les rôles, considérera-t-on simplement un François Ier, un Charles IX, d’autres Charles encore et tant de Louis, qui jalonnent l’histoire, comme des bornes chronologiques contre lesquelles il n’y a lieu de s’arrêter que pour vomir ? Ah ! l’histoire de France, quels instituteurs l’apprendront enfin aux enfants du peuple ?

— Les instituteurs que la République formera, dit Rabouille, sortant de son rêve.

Mais l’Émigrant fit une moue dubitative. — Je dois constater que la Commune ouvre à peine le chemin à cette espérance. Il semblerait que nous en sommes encore aux jours prospères de l’Empire, où l’on dépensait quatorze milliards pour apprendre à tuer, et cinq cents millions pour apprendre à lire, la moitié de ce que coûtaient à la France le budget des cultes ou l’entretien de la famille impériale ! Je sais qu’il faut tenir compte à la Commune des circonstances et que ce n’est pas en quelques semaines qu’elle pouvait détruire l’œuvre de dix-huit années. Néanmoins, de toutes les Commissions qu’elle a instituées, reconnaissez que celle de l’enseignement, la plus paresseuse, ne s’est pas même signalée par ces prémices et ces velléités que la Commission du travail et de l’échange, par exemple, offre à notre impatience. Qu’a-t-elle fait pour les enfants et pour leurs maîtres, la Commission de l’enseignement ?

— Elle a été au plus pressé, répondit Rabouille. Elle a supprimé, dans les écoles primaires, l’enseignement et les symboles religieux, amélioré le traitement des instituteurs et des institutrices. Mais on n’improvise pas une éducation républicaine, qui est toute à créer, et il y a une certaine honnêteté à ne pas décréter l’instruction rationnelle, intégrale, gratuite et obligatoire, tant qu’on n’est pas en mesure de l’assurer. Tout ce que pouvait faire la Commission, en attendant mieux, c’était d’entrer en rapport avec les municipalités et de se renseigner sur les éléments et les moyens d’organisation dont elles disposent, la plupart des instituteurs ayant abandonné leur poste dès le 19 mars. Quelques-unes déjà, dont vous avez peut-être lu la circulaire aux familles, se mettent en état d’appliquer le principe de la liberté de conscience à l’instruction communale. Celle du 17e arrondissement invite les instituteurs réfractaires qui voudraient cesser leurs classes, à en avertir l’administration publique, afin que les élèves n’aient point à subir d’interruption dans leurs études. C’est bien. Mieux vaut, pour la Révolution, dix ennemis au dehors qu’un seul dans l’école. Ici même, au vingtième, on se préoccupe d’habiller et de nourrir les élèves pauvres, car il est juste d’inscrire, en tête d’un nouveau programme, leur droit à la subsistance et au vêtement. Un enfant qui a faim et qui a froid, est mal préparé pour recevoir des notions de morale. Enfin, on annonce l’ouverture de la première école professionnelle, rue Lhomond, et une autre, d’art industriel, pour les jeunes filles, est installée rue Dupuytren. Et tout cela, songez-y, monsieur Martin, s’accomplit sous les obus, au milieu d’une population en armes, ardente à défendre de chétives conquêtes, soit ! mais qui constituent pour elle, néanmoins, un salaire supérieur aux trente sous de la solde journalière.

L’Émigrant secoua la cendre de son cigare : — Le malheur, voyez-vous, c’est que la Commune cache ses bienfaits et répand ses erreurs. Car les bêtises continuent. On supprime des journaux, comme sous l’Empire ; il y a une Sûreté générale qui donne aux Parisiens des inquiétudes sur leur sûreté particulière, et un Comité de salut public qui retombe aux certificats de civisme, c’est-à-dire en enfance, avec cette carte d’identité dont il exige, à présent, que tout citoyen soit muni. Un attentat à la propriété privée n’est pas moins maladroit en ce moment. Cependant, la démolition de la maison de Thiers est décidée, et aussitôt la prédiction de Rochefort se réalise. Vous vous rappelez ce qu’il écrivait dans Le Mot d’Ordre le mois dernier. Après avoir déclaré qu’il n’y avait point de raison pour ne pas s’attaquer également aux immeubles que Picard et Jules Favre possèdent sur le pavé de Paris, il dénonçait l’inconvénient principal de ces représailles. En apprenant, disait-il, que la justice populaire démolit l’hôtel de Thiers, qui a coûté deux millions, l’Assemblée nationale lui en voterait immédiatement un autre qui en coûterait trois à l’État, si bien que les contribuables seraient encore les véritables dindons de la farce. L’événement vient de vérifier les prévisions de Rochefort. Ces décrets d’intimidation puérile ne sont pas même empreints du caractère iconoclaste que revêt la destruction de la chapelle Bréa ou de la colonne Vendôme…

— Et encore ! observa Rabouille.

Monsieur Martin le regarda avec stupéfaction :

— Comment cela ?

— Les idoles ont leurs niches en nous ; ce n’est pas la pioche qui les renversera. Patience et longueur de temps seront nécessaires pour en venir à bout. Certaines opérations chirurgicales, délicates et périlleuses, n’ont des chances de réussir que si le malade y est préparé par un régime… On risque de le tuer en l’opérant trop tôt.

— Est-ce bien vous qui parlez ainsi ? s’écria l’Émigrant qui, ayant fini de dîner, sirotait son gloria.

Rabouille appuya sur le petit Adrien un regard lourd d’angoisse et répondit :

— C’est moi. Je me demande si l’amputation que nous allons pratiquer a été précédée de soins suffisants et si la remarque de Rochefort ne s’applique pas aussi bien à la colonne Vendôme qu’à la maison de Thiers.

Un éclat de rire partit de la pièce voisine. Depuis quelques minutes, Quélier que leur conversation ennuyait les avait quittés et s’attardait au comptoir. Schramm survenant, pendant que Rabouille avouait ses scrupules, le capitaine fit signe au cordonnier de se taire et d’écouter ; mais celui-ci lâcha brutalement, tout haut, sa façon de penser :

— Tout ça c’est des prétextes pour gagner du temps… On n’en a plus pour s’amuser à de pareilles foutaises. Je viens de le dire à Trinquet ; il est de mon avis. On est moins exposé place Vendôme qu’aux avant-postes, parbleu ! Enfin, dans vingt-quatre heures, les tricoteurs de tout poil rentreront dans le rang.

— À toi, z’a moi la paille de fer, dit Quélier. C’est trop juste.

Rabouille, dans la seconde salle, s’était levé, très pâle et le poing fermé. La petite Sophie s’approcha de lui et tendit son front : « Bonsoir, Rabouille, nous allons nous coucher… »

— Bonsoir, toi…, dit, derrière elle, son frère.

Rabouille les embrassa tous les deux et suivit des yeux, une minute, la fillette qui s’éloignait lentement en se retournant, prête à revenir, semblait-il, si son ami se laissait aller au mouvement d’emportement qu’elle avait arrêté. Mais la colère était morte et son geste brisé. Il allait se rasseoir, lorsqu’une femme, tenant un enfant par la main, entra dans le débit et chanta :

 

Mais on frappe à ma porte… ;

Est-ce un ange aujourd’hui,

Un ange qui m’apporte

Des nouvelles de lui ?…

Mais non, c’est une mère

Qui pleure en s’écriant :

Maudite soit la guerre !

J’ai perdu mon enfant !…

 

— Êtes-vous comme moi ? monsieur Martin, dit Rabouille. Je ne peux pas supporter les falsifications de ces mastroquets qui mettent nos défaites en bouteille et font faire glou glou au sang versé. J’ai un profond dégoût pour les Thénardier qui grattent la terre des champs de bataille remués, dépouillent les cadavres encore chauds et battent la mesure, du haut des tumulus, à la danse des morts.

— Oui, le patriotisme a ses vautours aussi, qui en vivent.

— Il faut remarquer à l’honneur de la Commune, reprit Rabouille, qu’elle ne cherche point de consolation ni de stimulant dans de pareilles mucosités. Elle est économe de refrains. Elle laisse au crachoir les anciens, Carmagnole et Ça ira, et n’en expectore pas de nouveaux. C’est à peine si elle chante La Marseillaise.

— La Marseillaise est devenue inoffensive, dit l’ancien instituteur. Veuve, en premières noces de la Liberté, et en secondes noces de la Victoire, elle attend un bureau de tabac de n’importe quel gouvernement.

 

Maudite soit la guerre !

J’ai perdu mon enfant !…

 

geignait, à côté, la mendiante, d’une voix détachée.

— Montons dans ma chambre, voulez-vous, monsieur Martin ? Nous y causerons plus tranquillement, proposa Rabouille.

L’autre acquiesça. Comme ils passaient devant Schramm et Quélier :

— C’est toujours pour demain ? demanda le cordonnier.

— Toujours.

— On y sera… à moins qu’on ne soit ailleurs, fit encore Schramm, insidieusement.

Mais prompt, cette fois, à la riposte :

— Ah !… Il y a donc autre part une belle occasion de placer un boniment ? dit le mécanicien.

Sa chambre, au deuxième, avait un palier commun avec celle de Quélier. C’était une pièce en désordre, meublée d’un lit, d’une commode, de deux chaises, d’une table, d’un porte-manteau et de rayons de bibliothèque garnis de livres et de journaux. Des journaux, il en traînait partout, jusque sous le lit et dans la cheminée. Au mur, il n’y avait rien qu’une petite affiche bordée de noir priant les citoyens d’assister à l’enterrement de leurs frères assassinés par les ennemis de la République, dans les journées des 3, 4 et 5 avril ; une proclamation de la Commune au peuple de Paris ; enfin la protestation de Flourens contre sa condamnation à mort, protestation dont un trait de crayon soulignait la fin : « J’ai appris par une longue expérience des choses humaines que la Liberté se fortifiait par le sang des martyrs. Si le mien peut servir à laver la France de ses souillures et à cimenter l’union de la patrie et de la liberté, je l’offre volontiers aux assassins du pays et aux massacreurs de janvier ».

Rabouille commença par allumer sa lampe, puis il débarrassa les chaises, tandis que l’Émigrant jetait un coup d’œil sur les volumes fatigués qui tombaient les uns sur les autres. Il y avait là, pêle-mêle, les livres d’Eugène Ténot, les Propos de Labiénus, les Misérables et Les Châtiments, Le Contrat Social de Jean-Jacques, et l’Icarie de Cabet ; des tomes dépareillés de Voltaire et de Michelet, La Révolution de 48, de Louis Blanc et une Vue synthétique de la doctrine de Fourier, par Hippolyte Renaud ; quelques Proudhon et La Conspiration pour l’Égalité, dite de Babeuf ; des Lanternes de Rochefort et Les Philosophes salariés, de Ferrari, L’Empire industriel, de Georges Duchêne et deux tomes des œuvres complètes d’Edgar Quinet, de nombreuses brochures enfin.

— Vous avez eu raison de mépriser les insinuations de Schramm et de Quélier, dit monsieur Martin en s’asseyant ; mais vous n’en avez pas eu l’étrenne. Tantôt, avant que vous arriviez, leurs frères et amis m’ont traité de mouchard. Pour n’avoir pas l’air d’être à la solde de Versailles, figurez-vous que j’en suis réduit à toucher les cinq francs par jour que la municipalité m’alloue pour mon travail, quitte à les remettre, de la main à la main, à cette pauvre petite madame Husson. Sinon, mon désintéressement paraîtrait suspect. Ces maniaques voient des vendus partout. Ils n’admettent pas que nous puissions nous rendre utiles autrement qu’en faisant des promenades militaires !

— Ils ne font pas que des promenades militaires, déclara Rabouille ; ils risquent leur vie, ils ont le droit d’exiger le même sacrifice de ceux qui sont, comme moi, valides. J’excuse Quélier, qui est brave, et Schramm, qui est convaincu.

— Oh ! celui-là n’a de courage qu’en paroles.

— Je n’en sais rien. C’est même dans le doute que je me suis abstenu de lui dire plus tôt son fait. Et puis, comment ne pardonnerait-on pas un peu leur intolérance et leur fébrilité à des gens que le rappel et la générale tiennent depuis un mois sur le qui-vive ? Quels nerfs résisteraient à cette tension continuelle ?

— Vous avez de l’indulgence de reste, reprit monsieur Martin. C’est, du plus petit au plus grand, le même délire de la trahison. On nomme des commissaires civils près des généraux, Léo Meillet près Wroblenski, Johannard près La Cécilia, Dereure près Dombrowsky… Nos singes ramassent les vieux miroirs fêlés des hommes de 93 et s’étudient devant la glace à les imiter. Le Vengeur se plaint de la vénalité des commissaires de police de la Commune ; la Commune se plaint du Comité central auquel seul la garde nationale semble obéir ; le Comité de Salut public se plaint de la tiédeur de Cournet et le remplace, à la Sûreté générale, par Ferré ; la majorité se plaint d’une minorité qui l’opprime, et, dès demain avec l’institution des cartes d’identité dont tout garde national pourra requérir la présentation, la moitié de Paris mettra en accusation l’autre moitié. Proudhon disait : « La Démocratie, c’est l’envie. » C’est aussi, c’est surtout la méfiance. Le peuple a les représentants qu’il mérite.

— Soit, dit Rabouille, mais les bons et les mauvais, les purs et les aigris sont pétris ensemble, comme le levain et la pâte. On ne peut plus les séparer. C’est de leur mélange intime que sont faits les décrets de la Commune les plus substantiels : décret qui abolit la conscription ; décret qui détache l’Église de l’État et confisque les biens de mainmorte ; décret fixant à six mille francs le chiffre maximum des appointements dans l’administration communale ; décret qui restitue aux ouvriers dépossédés l’outillage improductif abandonné par les patrons dans leurs ateliers ; décret supprimant les amendes ou retenues sur le salaire ; décret relatif aux dégagements gratuits du Mont-de-Piété ; décret portant remise aux locataires des termes échus du 1er octobre 1870, au 1er avril 1871… J’en oublie sans doute. À qui appartient l’initiative de ces décrets qui impriment enfin un caractère social à la Révolution, en entreprenant d’émanciper le prolétariat ? Nous n’avons pas à le rechercher. Ils sont, à nos yeux, l’œuvre de tous indistinctement. Ils affirment leur solidarité devant l’histoire. La réaction est dans son rôle en exploitant les divisions de la Commune, comme nous sommes dans le nôtre en les ignorant. Si nous connaissions des défaillances, notre devoir serait de les cacher. Quels que soient les écarts des enfants issus de lui, le peuple les a conçus dans l’espérance et mis au monde dans la douleur. Il est trop tard pour les renier. C’est à Noé, maintenant, d’avoir un bon mouvement en couvrant de son manteau quelques-uns de ses fils enivrés, afin de ne pas attirer sur sa famille tout entière les risées de Versailles.

— Les risées, dit monsieur Martin, iront toujours à ces décrets qui ne reçoivent pas même un commencement d’exécution, tel le projet d’expropriation des patrons en fuite.

— C’est bien le cas de dire qu’on ne peut être à la fois au four et au moulin. Encore une fois, songez aux difficultés qu’a eues à surmonter la Commune pour réorganiser en quinze jours les services municipaux désertés ; considérez les efforts de tant d’hommes honnêtes, intelligents et désintéressés : Jourde et Varlin, aux Finances ; Theisz aux Postes ; Camélinat, à la Monnaie ; Faillet et Combault, aux Contributions ; Treilhard, à l’Assistance publique ; Debok et Alavoine, à l’imprimerie Nationale ; Fontaine, aux Domaines ; Elie Reclus, à la Bibliothèque Nationale ; Deles-cluze, Vermorel, Lefrançais, Gambon, Verdure, Longuet, Vallès, Tridon, Arnould, Franckel, Malon, Vaillant, tant d’autres, dans les Commissions et ailleurs. Ceux-là, il faut les nommer, parce qu’ils démentent les accusations d’incapacité et de concussion que l’on porte contre le personnel de la Commune en général. Ils vivent au milieu de nous et ce n’est pas à eux non plus, en les voyant à la besogne, que nous demanderons s’ils sont de la majorité blanquiste et jacobine ou de la minorité socialiste. Ces gens auxquels on reproche leurs orgies se contentent des quinze francs par jour qu’ils touchent et qu’ils gagnaient, sinon davantage, pour la plupart, en exerçant leur métier ou leur profession. Ils continuent d’envoyer leur femme au lavoir, leurs enfants à l’école et prennent leurs repas à côté de nous, chez le marchand de vins. Le 19 mars, pendant que la Banque de France était en train de leur compter un million, Jourde et Varlin déjeunaient, chez le mastroquet d’en face, de deux œufs rouges, de deux sous de pain et d’une chopine de vin. Et leurs calomniateurs sont, à la fois, les anciens serviteurs de l’Empire qui attendent à Versailles qu’on les réintègre dans leurs sinécures à gros traitements, et ces membres intègres du gouvernement de la Défense nationale qui entretenaient dans Paris affamé un troupeau de vaches pour fournir du lait à leurs familles ! Allez, monsieur Martin, de quelque façon que finisse la Commune, ceux qui l’ont servie en sortiront les mains nettes. Ni lâches, ni voleurs. De quel gouvernement la France a-t-elle jamais pu en dire autant ?

— Voilà justement ce qu’on ne nous pardonnera pas, fit l’Émigrant. C’est notre modération qui nous perdra, je l’ai toujours dit. Le sort de Flourens et de Duval nous attend. Nous nous battrons et l’on nous assassinera ; nous sommes généreux, on sera implacable ; nous défendons avec probité une belle cause et l’on soutiendra que nous l’avons déshonorée. Il faut bien conserver le privilège de l’héroïsme aux militaires professionnels, leurs droits acquis aux fonctionnaires vieillis sur le rond de cuir et la spécialité du pouvoir et de la justice aux fournisseurs brevetés de la bourgeoisie. Je me rappelle une observation de Toussenel qui s’applique aux vaincus d’hier, lesquels seront les vainqueurs de demain : « Dans les pays sujets aux discordes civiles, la férocité dans la vengeance est généralement proportionnelle à l’intensité de la peur éprouvée pendant le combat ».

— Peut-être vaudrait-il mieux ne pas voir cela, murmura Rabouille.

— Mais si ! Il faut tout voir. Hier encore, à cette bonne madame Céline, qui me conseillait de décamper, j’ai répondu : « Partir ? oh ! non, par exemple. J’ai fait descendre mon lit à la Mairie, au premier, pour ne rien perdre du spectacle… J’assisterai ainsi au dénouement de mon balcon… et j’y serai fusillé sans avoir besoin de me déranger pour cela. » C’est égal, en attendant, mon camarade, faut-il que la Commune soit bête, hein ? pour ne pas accepter avec empressement la démission que donnait hier le père Beslay, ce vieux mérinos, et pour ne pas le remplacer, à la Banque de France, par un solide bélier dont on ne se foutrait plus !

— Vous y tenez ! dit Rabouille.

— Oh ! pas pour moi, vous pensez bien. Mais je ne m’habitue pas à l’idée que des hommes allant se faire tuer, défilent tous les jours devant ce Moulin de la Galette et n’y entrent pas pour assurer, pendant quelque temps au moins, le sort des familles qu’ils laissent dans la misère. C’est comme si les défenseurs de la Commune se résignaient à être fusillés par derrière. C’est bien assez qu’ils le soient par devant.

— Souvenez-vous de la répugnance de Mazoudier et des raisons qu’il en donnait.

— Bon ! Respectons donc la naïveté des vieillards qui trempent toujours dans la saumure de 1830 et de 1848. Mais les soldats de la Commune passent aussi, à chaque instant, devant la Cour des Comptes, le Conseil d’État, l’Hôtel de Ville, la Préfecture de police, le Palais de justice, les ministères… Que dis-je ! Ils les occupent. Et qu’y font-ils, tous ces aveugles ? Rien. Ils ont pour les archives de la bourgeoisie, les mêmes égards que pour son coffre-fort. Et pourtant, la justification de leur colère et de leur révolte est là d’abord, dans les dossiers poudreux que la classe dirigeante a bourrés de ses infamies. La Banque en renferme la preuve, mais les archives en déroulent l’histoire intime. Le Grand-Livre est le ventre de la bourgeoisie ; les archives en sont le cerveau. Ce sont deux boîtes à ordures qu’on peut vider ensemble : il y aurait, sur le tas formé par tout cela, sans parler des cartons d’avoués, de notaires et d’huissiers, soulagés aussi de leur contenu, il y aurait de la besogne pour le chiffonnier de Félix Pyat et autre chose qu’une couronne à piquer du crochet. Malheureusement…

Il s’arrêta. Depuis un moment, Rabouille donnait des signes de distraction et prêtait l’oreille à un bruit du dehors. Il avait entendu marcher dans l’escalier, puis sur le palier. À n’en pas douter, quelqu’un était derrière la porte, qui écoutait. Il soupçonna Quélier et voulut le prendre en flagrant délit d’indiscrétion. Il se leva doucement, atteignit la porte et l’ouvrit tout d’un coup. Mais il se trouva en face de Ninie qui s’excusa.

— Je vous demande pardon, monsieur Rabouille… Ne sachant pas laquelle des deux chambres était la vôtre…, j’avais peur de me tromper, quand j’ai reconnu la voix de monsieur Martin… J’ai bien pensé qu’il était chez vous et j’allais frapper…

— Entrez donc, fit-il.

— C’est que… j’aurais deux mots à vous dire.

— Eh bien ! dites… Monsieur Martin est un ami.

— J’aimerais mieux vous parler en particulier.

L’Émigrant tira sa montre :

— Eh ! mais… je devrais être au travail depuis longtemps ; vous m’avez fait oublier l’heure, camarade. À demain.

Tandis que Rabouille l’éclairait dans l’escalier étroit où il risquait de se rompre le cou, Ninie regrettait d’être venue. Depuis deux heures, elle errait, hésitante, autour de l’église, d’autant plus inquiète de l’accueil que recevrait sa communication, qu’elle n’avait point qualité pour la faire. Elle se demandait, en outre, s’il était convenable de sa part de relancer Rabouille dans sa chambre, à cette heure indue. Et c’est au sentiment de curiosité qui lui semblait pourtant le plus facile à vaincre, qu’elle avait, à la fin, succombé. Il est vrai, arrivée à la porte, qu’elle allait lâchement redescendre, lorsque le mécanicien l’avait surprise.

Celui-ci rentra.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? dit-il.

Elle répondit :

— Oh ; pour moi, rien… C’est de vous, qu’il s’agit.

— De moi ?

Elle eût voulu disparaître, réfléchir encore, user de précautions ; mais il était trop tard pour reculer. Rapidement, elle rapporta à l’ouvrier la conversation qu’elle avait eue dans la journée avec Quélier. Elle dit tout, sans que Rabouille eût besoin de la pousser. Au contraire, il l’écoutait en silence et son regard même, écarté d’elle, ne l’embarrassait point. Mais à la fin, son visage devenu livide sous la lampe, exprima une telle détresse que Ninie ajouta : « Maintenant, je me demande s’il ne m’a pas fait poser… s’il n’a pas voulu se servir de moi pour vous donner du tourment… Il est bien capable de se vanter d’une vilaine action qu’il n’a pas commise ».

— Il est surtout capable de la commettre, fit Rabouille. Ah ! il a bien choisi son confident ! L’invalide me déteste ; il a certainement pris pour argent comptant tout ce que l’autre a débité sur moi. Je comprends pourquoi l’oncle n’était pas là ce soir. Ou bien il ne reviendra plus, ou bien – ce qui est plus probable – il dictera les conditions de son retour, qui seront que je lui cède la place.

Ninie n’osa pas demander : « Qu’est-ce que vous allez faire ? » Aussi bien, Rabouille, à ce moment, ne le savait pas lui-même. S’éloigner sur l’heure, n’était-ce pas donner créance aux soupçons et laisser Ferdinand sans défense contre les menées de Quélier ? Avoir une explication immédiate et brutale avec celui-ci, n’était-ce pas provoquer cet éclat que le misérable, n’ayant rien à perdre, devait attendre de la part de son ennemi ou de la part de Prophète, pour pêcher ensuite en eau trouble ? Oui, que faire ?

— Vous m’en voulez, monsieur Rabouille ? Si j’ai eu tort de vous prévenir, excusez-moi…

— Je ne vous en veux pas. Au contraire, je vous remercie.

— Il m’a semblé… ce service-là… que j’avais un peu le droit de vous le rendre… puisque le mauvais homme se venge de nous deux en même temps.

— Pourquoi se vengerait-il de vous ?

Elle baissa les yeux, regarda son doigt dessiner vaguement sur la poussière de la table et répondit :

— Vous ne voyez rien… vous avez l’idée ailleurs… Quélier enrage de ne pas faire ses frais avec moi et que je ne sois pas sa conquête… Alors, les gens que j’aime… que j’aime plus que lui, mes meilleurs amis, quoi, il est heureux de leur faire du mal, vous comprenez… C’est comme ça que je suis peut-être un peu la cause de vos ennuis… et qu’ils m’intéressent…

Mais, le cœur imperméable à cet aveu qui ruisselait sur lui, Rabouille protesta :

— Allons donc ! La méchanceté de Quélier n’a pas besoin de mobiles, elle se suffit à elle-même. Quoiqu’il advienne, vous n’aurez rien à vous reprocher.

Elle dit tristement :

— Tant mieux…

Il lui tendit la main, elle y mit la sienne qu’il serra mollement et laissa retomber ; puis, il reprit la lampe et reconduisit Ninie en lui souhaitant le bonsoir. Mais comme il l’éclairait penché sur la rampe, une voix commune cria d’en bas : « De la lumière… eh ben ! c’est pas du luxe, dans un four pareil ! »

C’était Quélier qui rentrait, ramenant une fille. Depuis un mois il ne se gênait plus, et la licence que les Lhomme ne toléraient pas naguère, il se la permettait fréquemment, à la barbe même du marchand de sommeil. Il ne parut pas surpris de rencontrer la cravatière et la salua au passage d’un signe de tête ironique.

Arrivée au bas de l’escalier, Ninie, au lieu de sortir, s’arrêta, retint son souffle et prêta l’oreille, anxieuse… Elle entendit la voix de Rabouille…

— Quélier ?

— Quoi ?

— Rien… plus tard…

— Quand tu voudras.

… et deux portes l’une après l’autre se refermer.

CHAPITRE XIII

LA VEILLÉE DES ARMES

La révélation de Quélier était tombée sur la haine de l’invalide pour Rabouille, comme un acide sur une blessure près de se cicatriser. Qu’il eût détesté, en quelque sorte, le mécanicien avant même que son entreprise contre la Colonne constituât un grief suffisant, Prophète n’en était pas étonné. La manière d’agir de son ennemi, en telle ou telle occurrence, avait pu apporter quelque adoucissement à l’aversion qu’il lui inspirait, cette aversion subsistait tout entière et le bonhomme comprenait maintenant qu’elle eût sujet de persévérer. Car si, en bonne conscience, il jugeait Rabouille incapable de la dénonciation dont l’accusait Quélier, en revanche, il ne doutait pas que celui-là ne fût le père d’Adrien. « Quelle fichue bête il faut que je sois pour ne pas m’en être aperçu ! » se répétait-il en se rendant à une ressemblance décisive. Mais dénaturant, par amour-propre, le caractère de son antipathie ancienne : « J’en avais tout de même le pressentiment », ajoutait-il aussitôt.

Quélier, d’ailleurs, prémuni contre l’incrédulité, invoquait des références. Parmi les anciens voisins des Lhomme, chaussée de Ménilmontant, deux au moins, Lépouzé et madame Mazoudier, savaient à quoi s’en tenir sur cette clandestine intimité qu’une maladie de Rabouille avait resserrée et que la naissance du petit Adrien, un peu plus tard, avait momentanément rompue. Personne, en ce temps-là, dans le quartier, sauf quelques-uns, ne s’était expliqué le départ, la disparition du mécanicien, dont l’absence avait duré plusieurs années. Son retour avait à peu près coïncidé avec l’installation de Ferdinand rue Lassus ; et comme c’était aussi le moment où Prophète avait commencé de fréquenter plus assidûment sa famille, son ignorance n’était point surprenante. Elle attestait beaucoup moins son aveuglement que la discrétion des ménages Lépouzé et Mazoudier entre autres.

« Mais à présent que le père Mazoudier n’est plus là, insinuait Quélier, il serait facile de faire parler la vieille. »

Prophète n’y songeait pas. Il était édifié. Quant à ses intentions, il n’en avait rien confié à Quélier. Il avait murmuré seulement : « On réglera ce compte-là à part. » Et cette assurance était assez grosse de menaces pour que l’autre s’en contentât.

Au vrai, Prophète avait soin d’une affaire plus urgente en rentrant à l’Hôtel, ce dimanche-là, de meilleure heure. Il trouva au réfectoire la plupart des fidèles qu’il pensait y rencontrer et leur donna rendez-vous dans sa chambre, après dîner. Tous y montèrent, Lacouture, Lapuchet, Chapelard, Bibroque, Cassavoix et le doyen des aveugles, Archin, qu’avait été chercher Feuillette. Il ne resta en bas, dans sa petite voiture, que Clavquin, dont les jambes ne se raffermissaient pas sous l’influence magnétique des événements et qui attendait, en faisant le tour des galeries, mélancoliquement, les nouvelles qu’on avait promis de lui apporter à l’issue de la réunion.

Deux des invalides prirent des chaises ; les autres s’assirent sur les lits de Prophète et de Prêt-à-boire. Le premier demeura debout et vint tout de suite au fait :

— J’ai voulu vous parler sans retard, parce qu’il y a du nouveau. Il est maintenant certain que la Colonne sera renversée après-demain… au plus tard.

— Hon ! Comment l’empêcher ? grommela Lacouture.

Tous croyaient entendre un dernier appel à leur courage, à l’empire qu’ils pouvaient avoir sur des camarades flottants… Bibroque détruisit cette illusion.

— Il ne faut pas se monter le cou. Vous savez bien que nous ne pouvons plus compter que sur une poignée de pensionnaires… vingt-cinq sur six cent cinquante. Voilà un mois que le nombre de nos partisans diminue chaque jour. Le zèle de beaucoup s’est refroidi dans l’attente et la réflexion. Il y a eu trop de fausses alertes… Les communards ont eu du nez en faisant traîner les choses. On ne prend plus leurs menaces au sérieux. Quand nous crierons : au loup ! pour de bon, personne ne se dérangera…

— Pardon ! s’écria Cassavoix, fendant comme d’habitude, nous serons toujours là !

Mais Chapelard appuya son compère :

— Et puis après ? Moi, je ne demande pas mieux que de risquer l’aventure… Mais pour le profit qu’on en retirera !… La Colonne, c’est comme qui dirait un moulin sans ailes… Que nous soyons vingt-cinq ou cinquante, j’ai bien peur que nous ne ressemblions à l’autre... vous savez… qui partait avec sa lance contre les moulins à vent…

— Vingt-cinq hommes résolus animeraient tout de même la danse, dit le vieux Lapuchet. Tu montrerais à la canaille que tu es encore capable de la faire valser.

Le doyen des aveugles émit une opinion plus sage :

— Allons, ne nous perdons pas dans les feux de file… La dernière fois qu’on a causé, il n’était plus question d’une sortie en armes… On devait seulement parader… tâcher d’avoir la foule avec nous… Vingt-cinq vieux soldats arrivant en ordre, sur la place… ça en impose… C’était bien ton avis, hé, le Prophète ?

— Sans doute, répondit celui-ci, mais enfin, c’est encore chanceux… Avec des pékins on n’est jamais sûr de rien… Ils peuvent nous ch… du poivre… Alors ?

— C’est vrai qu’il faut tout prévoir, dit Lacouture, et ne pas s’embarquer sans biscuit.

— Sans biscuit, voilà l’affaire ! reprit Prophète. Eh bien ! si je vous proposais une combinaison qui nous en fournisse ? Si nous n’avions plus après ça, qu’à nous en aller là-bas les mains dans les poches en nous foutant du tiers comme du quart, de la Commune et de ses embarras… La gueule de ces cocos-là, quand ils verront que la Colonne ne tombe pas, c’est une bosse à se payer.

— On en aurait pour son argent, dit Feuillette.

— Oui, mais pas d’argent… pas de bosse…

— Voyons, qu’est-ce qu’il nous chante là ? fit l’aveugle impatient.

Mais ces préparations, au contraire, semblaient nécessaires à Prophète, avant de frapper le coup. Il s’y décida enfin :

— Moyennant trois cents francs, un ouvrier embauché place Vendôme et que je connais, est prêt à déranger les mesures de l’ingénieur qui a promis pour demain ou après-demain au plus tard la chute de la Colonne. Comment s’y prendra-t-il ? C’est son secret.

— Ou une balançoire, dit Feuillette.

— La preuve qu’il ne nous coïonnera pas ? dit Lapuchet, dont l’œil unique continuait de brûler en veilleuse, dans un visage fermé au loquet par deux dents branlantes.

— La preuve…, je la possède… approximativement, déclara Prophète. D’abord, cet homme ne cherche pas à nous en faire accroire. Il se charge simplement de retarder la démolition d’un jour ou deux… Mais par le temps qui court, gagner un jour ou deux, c’est énorme ! Avant la fin de la semaine, sans doute, l’armée française entrera dans Paris ; en tout cas, elle le serrera d’assez près pour donner aux rouges de l’occupation. Ils ne cachent plus qu’ils sont au bout de leur rouleau.

— Tout ça ne constitue pas des garanties, dit Chapelard.

— J’en ai d’autres, répliqua Prophète. Il est convenu, entre cet individu et moi, que je lui remettrai la moitié de la somme demain soir, si la Colonne est encore debout, et le reste après-demain, si l’on n’arrive pas davantage, ce jour-là, à « dessocler » le monument, comme disent ces brutes. Nous ne risquons donc rien. Il ne s’agit que de se procurer trois cents francs dans le plus bref délai. Je me contenterai même de deux cents : l’appoint est affaire à moi, et j’y ai pourvu déjà.

— Deux cents francs…, c’est une somme ! observa Bibroque.

— Allons, s’écria Prophète, il doit être facile de la trouver ici, que diable ! Nos aînés, dans des circonstances analogues, se sont vivement exécutés. Vous rappelez-vous, Archin ? En 48, après la sédition du 23 mars, les invalides, pour donner au gouvernement un témoignage public de leur sympathie, résolurent d’adresser une offrande à la patrie. Ils ouvrirent entre eux une souscription qui produisit 1.935 fr. 50 centimes.

— C’est exact, dit l’aveugle ; je ne m’en souvenais plus. Mais nous étions alors plus nombreux qu’aujourd’hui.

— Aussi, je ne demande que deux cents francs, riposta Prophète.

Les invalides regardaient leur chaussure, embarrassés… Enfin, Lacouture vint au secours de son camarade :

— J’ai vingt francs : ils sont à toi.

Et Feuillette à son tour eut un bon mouvement :

— Tu aurais dû me dire la chose ce matin ; j’aurais été chez ma sœur tantôt… J’irai demain à la première heure. Elle croira que c’est encore une carotte de longueur, mais elle crachera tout de même au bassinet. Et puis, si ça ne prend pas avec elle, je réussirai mieux auprès de mon beau-frère, qui est bonapartiste.

— Bien, fit Prophète. Dis-leur, par la même occasion, que mon neveu accepte leur hospitalité et qu’il en profitera bientôt probablement.

— Entendu.

Cassavoix, le manchot martial, s’était levé, superbe. Il dit :

— Le moyen n’est pas éclatant… J’aurais mieux aimé les rosser, porter chez eux une carte de visite plus digne de nous.

— Quoi, repartit Prophète, nous méprisons assez ces bougres-là pour les acheter, je suppose.

— Les acheter… les acheter…, c’est commode à dire… Avec quoi ? Nous ne sommes pas tous à même, comme vous, de récolter cent francs dans nos relations… Moi, je n’ai pas le sou, chacun sait ça…

Le doyen des aveugles fit un aveu pareil :

— Le mois prochain, je ne dis pas non… On touchera les croix et les médailles… Si, des fois, quelqu’un consentait à me faire une avance dessus…

— C’est à voir, observa Bibroque, pensant à la Canapé.

Mais la diversion n’était pas suffisante pour éluder la question en ce qui le concernait. Il trouva mieux.

— J’ai une idée. Faut commencer par peigner les diables qui ont des cheveux, n’est-ce pas ? Je connais deux particuliers dans ce cas-là. Je vais vous les amener.

Il s’esquiva. Chapelard avait compris la manœuvre ; il la poussa dans un autre sens pour son compte personnel et pour celui de la brocanteuse.

— Moi, je fouillerai ce soir dans ma malle. Je découvrirai bien dans un coin quelque souvenir à bazarder… Que tout le monde en fasse autant. Il n’y a pas à reculer devant la grande lessive. C’est pour l’Empereur. Pas vrai, Lapuchet ?

Le borgne pointa ses derniers chicots du côté de l’attaque et répondit :

— Peut-être que le Prophète exagère encore le danger. Tous les jours, depuis un mois, la Colonne doit tomber demain… et elle ne bouge pas. Tu tiens à ce souvenir-là…, mais pas à celui-là seulement…

— Quel vieux dur à la détente ! ruminait Chapelard. C’est pas encore cette fois que nous aurons son ventre en argent et sa croix de commandeur. Dommage ! Faudrait ça pour me rabibocher avec la Flotte…

Il avait à se reprocher une infidélité dont il subissait, depuis la veille, les cuisantes conséquences. Il était même entré, le matin « dans la voie des aveux », comme il disait, en se présentant à la visite… Feuillette, qu’il avait mis dans la confidence de ce désagrément, y fit une allusion transparente :

— Hein, Fou d’amour, c’est malheureux qu’on ne prête rien, sur des souvenirs comme c’tit là que t’a montré au Major, à l’Appareil ?

L’Appareil était le nom de la salle de consultation pour les malades.

Cassavoix, qui avait compris, plaisanta :

— Ah ! le cachottier… qui a quinte, quatorze et le point… et qui n’abat pas son jeu !

Chapelard se défendit, en riant aussi, flatté au fond.

— Mais non…, mais non…, un méchant rhume de cerveau… pas plus… Le Major, tout de même, n’en revenait pas… « Quel âge avez-vous ? » qu’il m’a dit, — Cinquante-neuf ans, que j’ai répondu. — Et vous ne pouvez pas vous tenir tranquille, vieille lame ? qu’il a dit. — Excusez, monsieur le major, que j’ai répondu : la lame est vieille, mais bonne encore. On ne la laisse pas se rouiller au fourreau. — Parbleu ! je m’en aperçois, qu’il a dit. Vous voilà bien avancé… — Dam ! non, que j’ai répondu. Je n’en mourrai pas de ce bobo, bien sûr. C’est pas le premier qui me tienne chaud…, ni le dernier, espérons-le. Mais ça m’ennuie… à cause des occasions que je vais perdre ! — Voulez-vous bien vous taire, vieux satyre ! qu’il a répliqué.

— Satané Fou d’amour ! s’écria Feuillette. T’es bien nommé. Tout Grenelle y passera… et le Gros-Caillou avec !

Prophète et Lacouture, cependant, échangeaient des regards navrés, Lapuchet ne sourcillait pas et le doyen des aveugles, également impassible, les mains à plat sur les genoux, cherchait la lumière en lui-même.

Mais Bibroque, pilotant les deux Alsaciens, Klauss et Muller, remit sur le tapis le projet dont la conversation s’était détournée. Les deux compères s’épaulaient comme d’habitude, en fumant leurs grosses pipes et en reprisant des bas sur l’œuf rouge qu’ils se repassaient. Ils n’avaient pas osé refuser à Bibroque de le suivre, mais ils venaient comme des chiens qu’on fouette ou qui devinent qu’on va les fouetter. La colonne Vendôme était depuis longtemps le dernier de leurs soucis et ils avaient pris leur parti de la Commune, du moment qu’elle n’attentait pas à leur sécurité. Bibroque ne leur avait pas laissé le temps de se concerter, mais leur pensée rompue à une demi douzaine d’exercices qui ne variaient pas, s’était arrêtée sur le même objet et ils ne doutaient pas, ni l’un ni l’autre, qu’on ne voulût les pressentir sur leurs dispositions relativement à la chute imminente de la Colonne. Ils allèrent ensemble au devant du choc.

— Est-ce qu’il y a tu noufeau ?

— Oui, dit Prophète.

Et, en deux mots, il leur exposa son dessein. Ils l’écoutèrent immobiles, coude à coude, sans interrompre leur ouvrage. À la fin :

— Barvait, barvait, dit Klauss.

— Ponne itée ! dit Muller.

— Alors, on peut compter sur vous ? demanda Prophète.

— Bourquoi ? fit Klauss, éberlué.

— Oui, bourquoi ? fit Muller, avec le même étonnement sincère.

— Pourquoi ? Pas pour enfiler des perles. Vous avez de petites économies, c’est le moment ou jamais de leur faire prendre l’air.

Il y eut sous les verres de lunettes des deux pince-mailles, comme une fuite de poissons dans l’eau.

— Tes égonomies ? dit Muller ; fous les afez fues, fous ?

— Non, riposta Feuillette, mais je les verrai si vous me laissez vider les vieux bas, sans trous ceux-là, que vous cachez dans votre malle.

— Tes égonomies ! reprit Muller. Gomment que nous aurions bù vaire tes égonomies ?

— Allons, dit Bibroque, vous travaillez dehors. C’est pas pour le roi de Prusse.

— Jacun tébense son archent gomme il l’endend, dit Muller. Le beu que nous boufons gagner baye tes subbléments dont nous afons pien pesoin à notre âche… Fous safez gomme nous sommes nourris… Chamais on n’a édé blus mal nourri… C’est un sgandale, et quand tout sera rendré dans l’ortre, nous réglamerons à qui te troit… En addendant, nous y sommes de nodre boche.

— Et nodre boche, elle est bleine te fide, ajouta Klauss.

— Quelle blague ! s’écria Feuillette. Vous avez bien encore quelque chose à tondre.

— Et quoi, pon Tieu ?

— Votre œuf à repriser.

— Touchours gai, touchours sbiriduel, dit Muller. En tout gas, nous, c’est bas sur les gompdoirs que nous avons laissé nodre archent.

— Oh ! vous n’avez rien laissé nulle part… pas même sur les champs de bataille. Un proverbe dit qu’il ne faut pas chercher de la graisse où les chiens se couchent. C’est bon. On se passera de vous.

— Le Brofète il sait bien que nous sommes de goeur afec lui, dit Klauss.

— Et qu’il n’y a bas de maufaise folondé de notre bart, dit Muller.

Ils avaient, en reculant doucement sans cesser de s’appuyer l’un sur l’autre, gagné la porte. Muller l’ouvrit en glissant une main derrière lui, et ils disparurent, s’évanouirent par l’entrebâillement.

— Hein, quels rapiats ! fit Bibroque. Ah ! si on pouvait fouiller dans leurs malles, on en aurait de l’agrément ! Je parierais qu’ils ont une collection de médailles à l’effigie de Louis-Philippe. Le plus drôle, c’est qu’ils se méfient l’un de l’autre. Klauss n’ouvre jamais sa malle devant Muller, et réciproquement. C’est des précautions à n’en plus finir. J’ai surpris une fois Muller à genoux auprès de sa boîte à dominos. J’ai cru qu’il allait sauter dedans et refermer le couvercle.

Il se tourna vers Lapuchet dans l’intention de l’amadouer.

— Qu’on tienne à des souvenirs…, je comprends ça… jusqu’à un certain point ; mais qu’on entasse des jaunets dans une caisse, pour être enterré avec… ah ! la la.

On frappa à la porte.

— Entrez ! cria Feuillette.

L’adjudant de semaine parut, si inopinément, que les autres soupçonnèrent tout de suite les Alsaciens de les avoir trahis. C’était un vieux bien propre, à moustaches et barbiche blanches, le képi sur l’oreille, resté, en dépit de l’âge, très militaire de physionomie et de ton.

— Lapuchet est-il ici ? demanda-t-il.

— Présent ! répondit le borgne.

— Votre camarade Sacre est bien bas, reprit l’adjudant. La sœur croit comprendre qu’il voudrait vous voir… On ne sait plus trop ce qu’il dit, il bat la campagne… Allez donc jusque là… Peut-être qu’il vous reconnaîtra encore.

— J’y vas, fit Lapuchet.

Et il sortit.

— N’oubliez pas, dit l’adjudant avant de le suivre, que c’est demain le 15 et que je distribue les rubans…

Tous les trois mois, on renouvelait ainsi les rubans de médailles commémoratives. Ceux de la Légion d’honneur et de la Médaille militaire, étaient les seuls qu’on ne changeât pas.

— Eh ! ben, c’est pas du luxe pour les miens, dit Feuillette, qui les avait salis en maintes cuites. Si on pouvait rafraîchir le pensionnaire par la même occasion…

— Oh ! rafraîchi…, vous l’êtes, vous, dit l’adjudant.

— Oui, mais ça ne se voit pas.

— Je l’espère bien. Autrement, gare le bloc !

Et le sous-officier s’en alla.

— J’ai eu peur, dit Lacouture. J’ai cru que nous étions cafardés.

— Prudence tout de même ! recommanda Prophète. À demain, après la soupe du matin. Chacun apportera ici ce qu’il aura récolté, et nous désignerons ceux d’entre nous qui iront place Vendôme voir le fiasco de la canaille.

Sacre, l’invalide auprès duquel se rendait Lapuchet, était un des plus vieux pensionnaires de l’Hôtel. Il y avait été admis en 1815 et accomplissait sa quatre-vingt-cinquième année. Lapuchet l’avait eu pour camarade de chambrée jusqu’au jour de son passage à l’infirmerie, d’où il était allé rejoindre, dans la salle de la Sagesse, une demi-douzaine de vieillards difficiles et gâteux comme lui. C’était de tous le plus terrible par ses exigences et sa susceptibilité. Il fallait une patience angélique pour en venir à bout. Il était, pour les Sœurs, un Purgatoire à lui tout seul. Elles passaient leur temps à le contenir et à l’éberner, car il fuyait de partout. Incroyablement décharné, réduit au squelette recouvert d’une peau ratatinée, il avait, en outre, rapetissé tellement que son corps, sous le drap, semblait un corps d’enfant amaigri par une longue maladie… Mais la tête était restée énorme, large, poilue, renflée aux tempes, et, dans cette tête, la vie traquée, cernée, comme en un dernier retranchement, faisait une défense désespérée. Elle durait depuis plus d’un mois, tour à tour farouche, ingénieuse, sournoise, héroïque. Le premier assaut remontait au 13 avril, à l’envahissement de l’infirmerie et des salles voisines par les invalides soulevés. À partir de ce jour, les Sœurs n’avaient plus eu de repos avec le vieux Trompe-la-mort et ses nuits agitées prolongeaient leur épreuve. Elles devaient, à chaque instant, le recoucher, après avoir essuyé les jurons et les menaces dont il les fusillait à bout portant. Toute sa jeunesse, c’est-à-dire tout l’Empire, de 1800 à 1815, ensevelie dans sa mémoire sous plus d’un demi-siècle de végétation, se réveillait confusément et clamait. Les simulacres de la bataille passaient dans son geste et dans sa voix ; et le trou noir de sa bouche, dans la barbe inculte, était comme un canon de fusil dans la fumée. Étendu sur le dos, il avait l’air de se battre contre des phalanges de rêve ; il les attaquait, les repoussait, ou bien, caché sous sa couverture, les attendait comme à l’embuscade et, rejetant tout à coup le drap, se précipitait contre l’ennemi, tête baissée, en hurlant. Des fois, il refaisait la retraite de Russie, et, grelottant, appelait : « Au secours ! Arrivez donc… Est-ce que vous allez me laisser me noyer ?… Ton manteau…, ta main… Tu ne vois pas que j’ai les pieds gelés…, que je ne peux pas me mettre debout… Tire… tire… à toi ! Attention au Cosaque, n… d… D… ! Son cheval… Part à deux… Bon ! la musique à présent… À vos rangs ! Vive l’Empereur !… »

Mais son triomphe, la nuit surtout, c’était la charge. Il la battait jusqu’à extinction de salive et de voix, à des armées imaginaires qu’il ressuscitait pour les obséder encore de son infatigable ran plan plan ! Il la battait aux incurables, ses voisins, qui s’enfonçaient la tête sous les couvertures pour ne pas l’entendre. Précaution inutile ! Il jouait avec eux à cache-cache ; son petit œil diabolique ne les perdait pas de vue et le ran plan, ran plan plan, recommençait de plus belle, lorsqu’ils croyaient leur persécuteur vaincu par le sommeil, l’épuisement.

En face de ce turbulent moribond, un autre pensionnaire, du même âge, agonisait sans bruit. Celui-là n’avait plus que le souffle, et quel souffle ! Tous les charniers de l’Empire, de 1800 à 1808, semblaient l’avoir empoisonné, car la carrière de cet ancien dragon, originaire de l’Auvergne, s’achevait à la capitulation de Baylen. Envoyé sur les pontons de Cadix, puis sur les rocs de Cabréra, il y avait langui pendant six ans et comptait parmi les trois mille hommes réchappés de la faim, de la soif et de la misère, sur les dix-neuf mille prisonniers parqués par les Espagnols sur ce rivage aride. Rentré en France en 1814, il était entré aux Invalides en 1816. De son séjour dans l’île maudite, il avait gardé une grande faiblesse d’esprit. Il ne se rappelait rien des épouvantables privations supportées, mais son haleine pestilentielle parlait pour lui. On eût dit qu’il avait dévoré ses compagnons de captivité et concentré en lui les odeurs des cavernes qui lui avaient servi d’habitation. Sa mémoire était descendue dans son estomac. Il exhalait le souvenir de la mort et de la tombe. Les sœurs préféraient cent fois à sa fétidité la frénésie de l’autre. Elles approchaient de son lit le cœur soulevé d’avance. Il eût donné de fausses joies aux corbeaux, en maintenant l’épopée dans le domaine affreux de la réalité. Chacun de ses soupirs déterrait une charogne ; et peut-être n’avait-il tant vécu que pour venir à bout d’une tâche immense. Mais aujourd’hui, le terme en était arrivé et il rassemblait tous les miasmes encore épars en lui, pour putréfier son dernier soupir exhumant l’Empereur.

Lapuchet, cependant, s’était assis au chevet de Sacre sur les lèvres de qui les mots continuaient de se bousculer, comme les fuyards d’une armée en déroute. Il avait tourné vers son camarade des yeux déjà vitreux et ne l’avait pas reconnu. Lapuchet lui prit la main, insista, répéta son nom : « Tu sais bien…, Lapuchet… un vieux de la vieille comme toi… » Mais Sacre, trouvant encore la force de dégager ses doigts, les crispa sur des baguettes invisibles et se remit à battre la charge aux fantômes, dont la respiration sépulcrale de son voisin emplissait la salle. Alors, Lapuchet se tut et resta immobile, en faction, spectre aussi, avec les dents tremblantes et l’œil vide de sa quasi tête de mort.

Deux heures après, les mains de Sacre, étendues sur la couverture, firent le geste de la ramener, coutumier aux agonisants, et sa gorge n’émit plus que des rans qui étaient des râles.

— C’est la fin, murmura la sœur de garde à Lapuchet, vous pouvez vous retirer.

Il se leva, mais comme il saisissait une dernière fois la main de son camarade, celui-ci l’agrippa et, au seuil des ténèbres où il allait entrer, prononça distinctement ces trois mots fatidiques : « Colonne… Empereur… Vite », en même temps que, de sa main libre, il fauchait le drap… Puis, il ne bougea plus, éteint.

Et Lapuchet fut frappé de ce qu’il prenait pour un avertissement. Cinquante-cinq ans auparavant, nouveau venu à l’Hôtel, il avait recueilli de la bouche des anciens, la légende de cet invalide centenaire qui avait prédit la retraite de Russie et ses calamités ; et il prêtait le même sens prophétique aux paroles de Sacre. Elles se rapportaient évidemment à la chute de la Colonne ; mais le mot : Vite…, n’indiquait-il pas qu’on pouvait encore, en se hâtant, l’empêcher ?

Il fallut à Lapuchet une certaine fermeté pour s’en tenir à cette interprétation, car, dans le moment même qu’il reniflait, en s’éloignant, quelques grains de tabac, un éternument soudain détacha et fit tomber dans son mouchoir une des deux dernières dents qu’il conservait, moins pour leur utilité que comme échantillon… Et cet accident parut au vieillard de fâcheux augure.

Prophète ne vit pas moins, dès le matin, Lapuchet entrer dans sa chambre portant quelque chose d’assez volumineux dans un large mouchoir à carreaux, dont les quatre coins étaient noués. Il posa le paquet sur le lit de Feuillette, déjà parti pour Montrouge, et dit simplement :

— Qu’on aille chercher Chapelard ou Bibroque : c’est ma cotisation.

— Je vous remercie, dit Prophète, qui savait la valeur du cadeau.

Lapuchet fit un mouvement, comme pour déballer une dernière fois les objets qu’il ne reverrait plus… ; puis, il se raidit, ramena les pans de sa capote sur ses maigres jambes et sortit, sans un mot.

— Fichue commission dont il me charge là ! bougonna Prophète.

Bibroque et Chapelard la lui rendirent plus pénible encore. Instruits de ce que Lapuchet attendait d’eux, ils ne dissimulèrent pas leur contentement et félicitèrent Prophète du résultat auquel il était arrivé.

— Je n’y suis pour rien, répondit sèchement l’invalide, qui ne se souciait pas de paraître conniver aux tripotages des deux larrons en foire.

Chapelard, cependant, avait pris le paquet qu’il soupesait.

— Combien Lapuchet en veut-il ? demanda Bibroque.

— Ce qu’on offrira, dit Prophète.

— Parfait, reprit Chapelard. Reste à savoir si la plaque est réellement en argent.

— Et si la croix est enrichie de brillants, ajouta Bibroque, simulant la même inquiétude, pour parer à tout événement.

— Vous le verrez, coupa court Prophète, avec humeur. Emportez cela. Vous vous arrangerez avec Lapuchet.

Et il congédia les deux compères qui se rendirent incontinent chez la Canapé.

Celle-ci, après avoir examiné les objets et fixé un prix, promit à ses pourvoyeurs, pour leur commission, un balthazar de première classe. Mais, pour qu’il eût lieu dès le lendemain, il fallait retrouver son fils Nénesse, dont elle était sans nouvelles depuis plusieurs jours. La Flotte, partie à sa recherche, se flattait de le ramener. Alors, personne ne manquerait à la petite fête.

Prophète, ce matin-là, lorsqu’il entra au réfectoire, sut, par avance, à quoi s’en tenir sur l’enthousiasme des invalides relativement à la collecte. Aucun d’entre eux, devant lui, n’y fit allusion. Ils n’apportaient tous, à table, que les préoccupations ordinaires, attentifs à la portion dont le plat commun les gratifiait en tournant. Klauss et Muller se plaignaient naturellement de leur lot et maints pensionnaires amplifiaient leurs réclamations. À d’autres, le vin semblait plus détestable encore que d’habitude. On voulait les empoisonner. Les servants n’en buvaient pas de pareil, certainement. À eux les meilleurs morceaux et les bonnes rasades ! Et quelques-uns, ayant laissé dans la viande la dent qu’ils avaient contre elles, se reconnaissaient désarmés et considéraient leur assiette pleine avec des yeux de vaincus.

De la colonne Vendôme, pas un mot. Mais Prophète tâchait encore de s’illusionner. Peut-être ses camarades demeuraient-ils sur la réserve, afin de ne point éveiller les soupçons d’un personnel aux aguets ou de quelque pie borgne capable de tout compromettre en jasant.

Après le repas, il regagnait sa chambre, lorsqu’il fut happé, au bas de l’escalier, par Clavquin qui le guettait.

— Voilà tout ce que j’ai pu récolter autour de moi, y compris mon offrande, dit-il.

Et l’ataxique versa quinze francs entre les mains de Prophète, qui ne devina rien du combat intérieur dont cette faible somme représentait l’issue.

Car, tout d’abord, Clavquin, pour qui la chute de la Colonne marquait le terme de son traitement curatif, avait jugé stupide de contribuer lui-même à le rendre inefficace. Il eût plutôt payé pour que la Colonne, en tombant, provoquât la commotion de laquelle il espérait la fin de sa paralysie. Puis, il s’était ravisé et, croyant au miracle, persuadé qu’il s’accomplirait malgré tout, Clavquin avait lâché son obole en se disant : « Ça ne peut pas empêcher le grabuge ; ça ne peut que l’augmenter. »

Prophète, cependant, remonté dans sa chambre, y était rejoint par Lacouture, Archin, l’aveugle, Lapuchet, le borgne, Chapelard, la jambe de bois, Cassavoix, le manchot des deux bras, et Bibroque, lequel en avait un de moins seulement. C’était comme une délégation de toutes les notables infirmités des Invalides. Feuillette, en mission à Montrouge, chez sa sœur, n’était pas encore rentré.

Chapelard et Bibroque s’acquittèrent avant tout de ce qu’ils devaient à Lapuchet : trente francs.

— Nous n’avons pas pu en retirer davantage, dit Bibroque.

— Il n’aurait pas fallu être pressé, reprit Chapelard. C’est de mauvaises conditions pour vendre. Ça valait cinquante francs, parole !

L’œil et la dent de Lapuchet régénérèrent, l’espace d’un éclair, son visage de famine. — Suffit ! dit-il simplement.

Et, ne voulant pas sans doute que cet argent lui passât même par les mains, il fit signe aux deux compères de le donner à Prophète.

À cette recette, ceux-ci ajoutèrent superbement un franc.

— C’est notre écot, dit Chapelard. Le militaire n’est pas riche, mais il a le cœur généreux.

— Les petits ruisseaux font les grandes rivières, dit Bibroque.

Le doyen des aveugles, à son tour, tirant son mouchoir avec précaution, en dénoua l’un des coins dans lequel il avait enfermé de la monnaie, pièces blanches et billon, qu’il se mit à compter, discernant les unes de l’autre, au toucher, à mesure qu’il les alignait sur la table.

— Comptez avec moi, dit-il à Prophète… vingt et encore vingt… trois pièces de cinquante centimes, quatre décimes et six sous… Total : quatre francs et vingt centimes. C’est tout ce que j’ai pu ramasser dans ma chambrée !

Il défit un autre nœud de son mouchoir, d’où tombèrent deux louis.

— Ça, ajouta-t-il, c’est ce que m’a avancé la Canapé sur ma pension de légionnaire.

— Ceux de ma chambrée, dit Lacouture, n’ont pas mieux joué de la poche. Neuf francs cinquante… que voici…, c’est tout le bout du compte…

Pour Cassavoix, le moment était venu de s’exécuter.

— Moi, fit-il, délibérément, j’ai encore moins réussi. Pas moyen d’arracher une plume à ces oiseaux-là… Mais j’ai l’œil dessus… Patience… Au premier métal qu’ils montreront : « Halte-là ! » que je dirai…

Prophète interrompait le hâbleur : — Oui, halte-là ! Nous sommes pressés.

— Combien as-tu ? demanda Lacouture.

Son ami additionna : — Deux cent dix-neuf francs soixante-dix centimes…, en comptant nos cent vingt francs de première mise. J’en dois remettre cent cinquante à mon homme tantôt… C’est encore quatre-vingts francs à trouver pour compléter la somme que je me suis engagé à lui verser demain soir, s’il tient ses promesses.

— Feuillette rapportera bien quelque chose, dit Chapelard.

— Oui, mais il devrait déjà être revenu. Pourvu qu’il ne s’attarde pas en route !

— Tu aurais dû l’accompagner, fit Lacouture. Il y a trop de cabarets sur son chemin.

— Bah ! On aurait toujours une ressource, à la dernière extrémité, observa Bibroque.

— Quelle ressource ?

— Tiens ! celle de payer votre particulier en monnaie de singe.

Mais Prophète n’entendait pas de cette oreille-là.

— J’aimerais mieux, dit-il, j’aimerais mieux, comme Archin, aller chez la Canapé me faire écorcher…

— Hé ! s’écria Bibroque, prenant la défense de son amie, la Canapé n’écorche pas qui veut… Il y a des risques à courir…, qu’elle ne courrait pas, si elle n’était point convaincue que l’Empire sera rétabli prochainement. C’est, en effet, le seul gouvernement sous lequel les vieux soldats soient assurés de ne rien perdre.

Quant au service de jour, il fut vite réglé. Chapelard et Bibroque se déclarèrent prêts à accompagner Lacouture et Prophète place Vendôme. Lapuchet et Cassavoix restaient en réserve pour le mardi, avec les pensionnaires qui, ayant payé en quelque sorte leur place au spectacle, voudraient y assister.

— Tout me porte à croire que c’est demain qu’on s’amusera le plus, dit Prophète ; en attendant, allons chercher nos rubans de médailles, comme si rien n’était.

Lorsqu’il en eut fait la distribution aux invalides, l’adjudant de semaine s’approcha de Prophète.

— C’est à dix heures et demie, demain matin, le service funèbre de Sacre. J’ai commandé les hommes qui rendront les honneurs. Préparez leurs armes.

— J’y veillerai, répondit Prophète.

Dans les corridors, se répandaient les invalides emportant leurs petits bouts de rubans, comme des bons de tabac. Plusieurs, dans une seule main, attestaient que l’homme avait été en Crimée, en Italie, en Chine, au Mexique… ; d’autres, évoquaient l’expédition dans la Baltique ou Mentana… ; et quelques-uns, enfin, destinés aux médaillés de Sainte-Hélène, résumaient tout le premier Empire et ne séchaient, fleurs aujourd’hui fanées, qu’entre les plus vieilles et les plus tremblantes mains.

Prophète et Lacouture qui revenaient ensemble, derrière leurs camarades, sentirent la misère de cette débandade, au lieu d’un défilé qui, la veille du sacrilège prémédité, eût pu être si édifiant, si pathétique ! Mais il aurait fallu pour cela que chacun considérât la remise des rubans neufs comme une invitation à se requinquer, à se ragaillardir, à s’épousseter, en vue d’une protestation solennelle, d’une réponse éclatante au défi des barbares… ; tandis que les pensionnaires, jeunes ou vieux, s’en allaient comme d’habitude avec indifférence et sans recevoir un conseil de révolte des noms glorieux de héros ou de vertus, qui brûlaient, comme d’éternelles veilleuses, à l’entrée des corridors et des salles. Pas un invalide, en passant devant, ne se redressait pour y atteindre ! C’étaient des vieillards chancelants, parmi des ruines qui achevaient de les écraser. Le décor, loin de les réconforter, accusait, par contraste, leur décrépitude, et le suaire du passé tombait sur leurs épaules. Des tricoteurs d’hospices et de squares, pareils à Klauss et à Muller, traînaient leurs pantoufles ou bien, assis sur des bancs, dans les cours, couvaient des œufs en bois… « Quand ceux-ci écloront, les beaux jours reviendront ! » pensa Prophète. Puis, dans les traces d’Archin, passa le troupeau des aveugles, résignés aussi. « C’est à croire qu’ils voient…, se dit encore Prophète. Quelles légendes, alors, conserve-t-on ici ? »

Il laissa Lacouture regagner seul sa chambrée et poussa jusqu’à l’endroit renfermant les armes dont il avait la garde et l’entretien.

C’était, au rez-de-chaussée, une vaste salle que hérissait, dans la moitié de sa longueur, une forêt de lances, la pointe en l’air, au râtelier. Au mur, tout autour de la salle, étaient accrochés les baudriers blancs soutenant les sabres, légèrement recourbés, dont la poignée brillait.

Cet attirail de parade et de panoplie attrista Prophète. À quoi tout cela était-il bon ? Pas même à chasser les fédérés qui infligeaient à l’Hôtel la honte de leur présence. N’était-il pas évident que les vieux soldats permettraient tout, ayant permis cette usurpation ?

Prophète, d’ailleurs, ne se jugeait pas exempt lui-même de reproches. Il avait réussi, un jour, à exalter ses camarades… N’eût-il pas dû, alors, leur distribuer ces armes pour tel usage indiqué par les circonstances ? Maintenant, il était trop tard… Combien de bras, en outre, auraient la force de soulever ces lourdes lances, si légères autrefois à des mains exercées ? La cognée semblait n’être plus là que pour attester la vieillesse et l’impuissance des bûcherons.

Ces constatations mélancoliques lui avaient fait perdre de vue l’objet de sa ronde. Il se dirigea vers un établi d’armurier qui se trouvait dans un coin de la salle et y prit un pistolet dont un officier invalide lui avait confié, quelque temps auparavant, la réparation. Elle était à peu près terminée ; il y mit la dernière main, chargea soigneusement le pistolet et le glissa dans la poche de sa capote. Puis, il porta la clef de la salle à Lacouture.

— De la place Vendôme, dit-il, j’irai à Belleville, où je dois retrouver mon quidam. Mais, comme il faut s’attendre à tout et tout prévoir, par le temps qui court, si, par hasard, je ne rentrais pas ce soir, remets cette clef à Feuillette, qui distribuera demain les sabres aux hommes de service.

— Tu as l’intention de découcher ? demanda Lacouture.

— Non. Si je découche, ce sera bien involontairement. Je peux tomber dans un piège… Tu penses bien que je n’ai pas acheté de confiance l’individu en question.

— Veux-tu que je t’accompagne ?

— Merci. Mieux vaut, si je dois être mis dedans de toutes les façons, que je le sois seul.

Lacouture n’insista pas. D’esprit lent et même un peu obtus, il était loin de deviner l’éventualité contre laquelle se précautionnait surtout son ami.

Cinq heures sonnaient lorsque Prophète arriva à Belleville, venant de la place Vendôme, où une cause de retard incompréhensible, tenait l’ingénieur « le bec de sifflet dans l’eau », comme disait, parmi les assistants inutilement dérangés, un loustic. Avec Lacouture, Chapelard et Bibroque, Prophète avait même passé là un bon moment. Les rieurs demeuraient de leur côté.

« Allez, les anciens, c’est pas encore aujourd’hui que la Colonne vous rendra votre salut ! »

— La suite à demain !… renchérissait Bibroque.

Chapelard et lui, familiers, lurons, plaisaient aux bavards et rachetaient la réserve morose de leurs camarades. La foule sentait en eux une telle assurance qu’elle finissait par la partager, sans, d’ailleurs, que cela parût lui être désagréable.

« Si nous pouvions encore gagner vingt-quatre heures, pensait Prophète, la Colonne serait sauvée. Il suffirait du ridicule pour disperser cette engeance. »

À l’angle de la rue de Puebla et de la rue de Paris, il hésita un instant, près de tourner à gauche, puis il réfléchit : son rendez-vous avec le Piémontais, aux Buttes-Chaumont, était fixé à six heures ; il avait une heure à dépenser, il continua son chemin tout droit.

Comme il passait devant la boutique du coiffeur, madame Lépouzé, qui était sur le seuil, l’arrêta. « Quelle bonne surprise, monsieur Prophète ! Entrez donc… Vous avez bien une minute. Nous parlions justement de vous, ce matin… »

Elle baissa la voix : « Nous avons tant besoin d’un conseil… Charles sera heureux de vous voir… Le pauvre homme est au lit, malade… Votre visite lui fera du bien. »

L’invalide suivit la petite femme dans l’arrière-boutique exiguë et malpropre qui tenait lieu au ménage de chambre à coucher. Le coiffeur était étendu dans son lit, la couverture sous le menton. Quand il eut reconnu Prophète, il dépouilla l’artifice et, rejetant les draps, tandis que sa femme faisait le guet à la porte de communication : « À vous, confessa-t-il, on peut bien dire la vérité, ce n’est pas vous qui me trahirez… J’ai appris que le bataillon était désigné pour marcher aujourd’hui ou demain…, alors, je me suis empressé de prendre le lit et de feindre une attaque de rhumatisme. »

— Ah ! bon, s’écria l’invalide en riant.

— Écoutez donc, reprit le coiffeur, qu’on se fasse casser la figure par conviction, pour la défense d’un principe, comme ils disent, je l’admets, à la rigueur… Mais c’est un peu bête, avouons-le, de risquer sa peau pour soutenir des opinions… qui ne sont pas les miennes, je crois vous l’avoir déjà certifié.

— C’est bien assez de s’être sottement compromis dans cette aventure, reprocha aigrement madame Lépouzé. Ne pensez-vous pas, monsieur Prophète, qu’il ferait mieux de quitter Paris momentanément ?

— C’est peut-être difficile à présent.

— Mais oui, il est trop tard. Je préfère garder le lit pendant quelques jours. Il est impossible que l’armée française ne nous délivre pas bientôt. Ah ! s’ils comptent sur moi pour enrayer ses progrès ! Non, mais me voyez-vous tirant sur de braves soldats… ran !… qui nous ramènent l’ordre, la paix, le travail !…

Il allait trop loin et trop bas dans la flagornerie ; il descendait jusqu’au Ran !… mémorable de Canrobert, le 12 janvier 1870, jour de l’enterrement de Victor Noir, afin de mieux marquer son retour à la ressemblance que ses cheveux en boucles et sa moustache cirée poursuivaient. Il se rendit méprisable à son interlocuteur qui, en entrant chez le coiffeur, nourrissait une arrière-pensée. Justement, madame Lépouzé lui ouvrait l’occasion de provoquer des confidences.

— Voyons, monsieur Prophète, quel conseil donneriez-vous à votre neveu, s’il était à la place de Charles ?

— Mais leur situation est la même, répondit-il, à cela près que votre mari n’est pas sans doute, comme Ferdinand, sous le coup d’une dénonciation.

— Allons donc ! À quel misérable aurait pu venir l’idée de dénoncer monsieur Lhomme ?

— Je ne sais pas. Vous connaissez le proverbe : Cherche à qui l’incendie profiterait.

— Eh ! bien, oui, je cherche… et je ne trouve pas, fit la petite femme, qui semblait sincère.

— Quelque client auquel Ferdinand aura fermé l’œil, présuma Lépouzé.

— Ou le concierge du 119.

Prophète n’avait qu’un mot à dire, qu’un nom à prononcer, celui de Rabouille, pour aiguiller l’entretien sur les imputations de Quélier. Le ménage se montrait d’humeur à bavarder. Mais l’attitude du coiffeur augmentait encore la répugnance de l’invalide pour ce moyen et, malgré qu’il en eût, sa haine pour Rabouille ne parvenait pas à étouffer la secrète, l’inaltérable estime qu’il lui conservait et dont un contraste fortuit précisait la raison. Prophète domina donc son envie d’être renseigné et brusquement : « Ma foi, dit-il, chacun doit agir suivant son inspiration. J’ignore les intentions de mon neveu, il ne m’a pas demandé mon avis. C’est à lui comme à vous de sortir du guêpier où vous vous êtes mis. »

Madame Lépouzé le reconduisit jusqu’à la porte.

— En tout cas, nous comptons sur votre discrétion… Charles est malade, incapable de se lever…, vous l’avez vu… Vous le certifieriez, le cas échéant… Merci.

« C’est donc la même lâcheté partout ! songeait Prophète. Nous vivons en un temps où personne n’a le courage de ses opinions. Sont-elles si peu avouables que nul ne soit prêt à donner sa vie pour les faire triompher ? Il y a des jours comme celui-ci, où je m’imagine traverser un monde de pantins dont le hasard tire les ficelles. »

La crosse du pistolet, dans la capote, battait sa jambe… Il se dit encore : « Un de ces pantins de plus ou de moins, la belle affaire ! On ne discute pas avec des chiens enragés, on les abat…, puisqu’il n’y a pas moyen de les guérir. Les mettre hors d’état de nuire est un droit légitime. Aux époques barbares où nous sommes revenus, l’instinct du mal éveille l’instinct de la conservation. Garde-toi, je me garde. La chasse est ouverte. »

Il fut d’abord confirmé dans ces idées par le tableau intime qu’il eut sous les yeux en entrant chez Ferdinand. Tandis que celui-ci servait deux clients, au comptoir, Rabouille et Céline causaient dans la cuisine. Prophète mit quelque affectation à se retirer, par discrétion ; mais sa nièce le rappela aussitôt. « Tu n’es pas de trop, mon oncle, au contraire. » Il revint, et ce fut Rabouille qui vida la place. Mais il resta devant le débit, sous la tonnelle.

— Je suis bien contente de te voir, dit madame Lhomme à l’invalide. As-tu averti la sœur de ton ami ?

— Oui. Elle attend Ferdinand.

— Bon. Il ira chez elle demain. Rabouille vient de me remettre la pièce grâce à laquelle il pourra circuler partout sans être inquiété.

— Quelle pièce ?

Elle lui présenta un papier revêtu des signatures et cachets officiels et portant que « le citoyen Lhomme était requis pour le service par le soussigné, ingénieur chargé du Service des voies et promenades publiques. »

— Avec cela, dit Céline, il n’a rien à craindre pour le moment.

— En es-tu bien sûre ?

Elle s’étonna.

— Comment, si j’en suis sûre ? Certainement. Mais que Rabouille le pense, lui, c’est le principal. On peut se fier à lui. Il est convaincu comme toi, d’ailleurs, comme tout le monde, que la Commune est perdue et il approuve Ferdinand de se réfugier, pendant la bataille, chez des amis qui le cachent et auprès desquels il ne risquera pas, comme ici, d’être contraint à marcher.

— Oh ! c’est bien, bougonna Prophète, du moment que ce monsieur répond de tout, je n’insiste pas.

— Il ne répond de rien ; il nous rend le service que je lui ai demandé, voilà tout. Est-ce que tu le soupçonnes, à présent ? À quel propos ? Il fait pour Ferdinand ce qu’il ferait pour moi, pour les enfants, s’il nous voyait en danger.

— Ça n’est pas la même chose.

— Ah !… Pourquoi ?

Elle posa la question si nettement, elle le regarda avec tant de franchise, qu’il baissa les yeux et se déroba. « Nous reparlerons de cela… J’ai une petite course à faire dans le quartier. Je reviendrai pour dîner, s’il m’est possible… »

— Je ne sais où se trouve Adrien, reprit Céline. Je peux l’envoyer chercher, si tu veux l’emmener.

Mais il refusa.

— C’est inutile. À ce soir.

Il traversa le débit, sortit et, en passant devant Rabouille, lui jeta, sans presque s’arrêter :

— J’aurais deux mots à vous dire.

— Moi aussi.

— Aux Buttes-Chaumont, six heures et demie, sous le pont de briques. Voulez-vous ?

— J’y serai.

Prophète s’éloigna, impatient et l’esprit partagé. L’assurance de sa nièce le démontait autant que l’acceptation de Rabouille. Est-ce que Quélier se serait moqué de lui ? L’explication qu’il allait avoir avec leur ennemi commun et que celui-ci semblait également désirer, il la souhaitait et la redoutait à la fois, maintenant. Il sentait la fragilité d’un témoignage basé, somme toute, sur une obscure rancune et sur des commérages avidement recueillis. Si Rabouille en démontrait la fausseté, c’étaient les rôles renversés, l’accusateur confondu, réduit à des excuses, à la merci de sa victime lâchement calomniée… Et l’invalide regretta son mouvement irréfléchi, sa provocation sur de simples et peut-être gratuites conjectures. Mais un détail insignifiant, l’étonnement fugitif de n’avoir pas Adrien à ses côtés, dans une promenade qu’ils avaient toujours faite ensemble, ce détail interposa tout à coup entre l’oncle et Rabouille, l’image de l’enfant. Et la preuve cherchée éclata, la ressemblance irrécusable invoquée par Quélier cria vers le mécanicien, comme vers un coupable acculé aux aveux.

D’un pas relevé, Prophète, raffermi dans sa résolution et allant au plus pressé, suivit la rue de Crimée jusqu’à la porte qui donne accès au Nord dans le parc. C’était là qu’il devait rencontrer le Piémontais. Celui-ci n’était pas arrivé. Le bonhomme, en l’attendant, arpenta le pont qui traverse la tranchée, du chemin de fer de ceinture. Il avait en face de lui la station des voyageurs, la gare des marchandises de la Villette et les tristes confins de ce quartier populeux. Quelques habitations basses et des cabarets de mauvaise mine en exprimaient la lèpre et la pauvreté. Des cheminées d’usines, au loin, retenaient leur souffle empesté et justifiaient tout de même, par leur seul aspect, le dégoût et l’abandon du travail auquel naguère elles appelaient. La surveillance de la voie ferrée et du parc s’étant relâchée, des enfants en guenilles, rompus à toutes les gymnastiques, s’accrochaient aux parapets et dégringolaient les talus. Entre la Villette et Belleville, faubourgs arides, le jardin se présentait comme une poire pour leur soif, une poire dont la queue était tournée vers la porte de Puebla.

Prophète aimait cet endroit. Les pavillons de garde surtout lui semblaient enviables, avec leurs briques apparentes et leurs appliques de faïence émaillée dans les frises et les bandeaux. Il eut voulu vivre et finir dans un de ces petits chalets. Il avait choisi les Invalides faute de mieux. Entre un emploi de gardien de square et une existence de soldat laboureur, il n’eut pas hésité. Son idéal s’harmonisait avec celui de cette population environnante pour qui les Buttes réalisaient les sites vantés de la Suisse ou d’ailleurs, les rêves de voyages impossibles aux sans le sou. Il était pareil à la plupart des vieux militaires : n’ayant rien vu et ne se rappelant rien des pays parcourus, il ne souhaitait pas les revoir et se contentait de peu.

— Il y a longtemps que vous êtes là ?

Il se retourna, reconnut le Piémontais et obliqua avec lui vers une allée où ils étaient seuls.

— Vous êtes exact, fit Prophète. Je vous ai apporté la moitié de la somme convenue, cent cinquante francs. Les voici.

L’autre empocha l’argent et dit :

— Demain soir, j’aurai gagné le reste.

— Vos dispositions sont prises ?

— Et bien prises. On prétend qu’un accident est vite arrivé, il est aussi vite préparé… Il faudrait de bons yeux pour apercevoir de quelque chose. Entendons-nous bien encore une fois… ils finiront peut-être par f… la Colonne à bas, mais il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ça ne soit pas demain. Voilà ce que je dis.

— Nous sommes d’accord, fit l’invalide. Maintenant, séparons-nous. Il est inutile qu’on nous voie ensemble. À demain soir, chez Ferdinand. Nous terminerons l’affaire, s’il y a lieu.

Le Piémontais rebroussa chemin, sortit du jardin par la porte de la Villette et reprit, à droite, la rue de Crimée, tandis que Prophète tirait à gauche, vers le lac et le pont en briques et en pierres, sous lequel il avait rendez-vous avec Rabouille. Mais, comme il quittait l’allée latérale qui longe, dans la partie haute du parc, la rue de la Vera-Cruz, il aperçut l’acteur Adolphe qui parlait tout haut en gesticulant. Parfois, il s’arrêtait pour apostropher quelqu’un d’invisible caché dans les massifs ou derrière les arbres en bordure, puis, soulagé, il repartait, s’adressait, d’une voix attiédie, au ciel, aux gazons, aux verdures neuves de mai, aux pins qui couronnaient les mamelons, aux praticables établis par les ingénieurs, les architectes et les machinistes de la ville, sur cette scène profonde appropriée à ses répétitions. Il y avait tant joué le drame, le vaudeville et la comédie, le drame surtout ! C’était, en effet, comme une annexe du théâtre de Belleville, ce petit parc truqué, avec ses ponts suspendus dont les garde-fous en fonte creuse simulaient des troncs d’arbres, avec sa grotte de féerie, ses escarpements, son ravin propice aux embûches et aux rapts, les sentiers sinueux auxquels une rampe de rochers s’efforçait de donner l’air abrupt et sauvage, et le petit monument grec en perspective, pour toile de fond. Il devait lui arriver de douter que fussent naturelles les eaux de la cascade, des sources et du lac, car il ne s’absorbait dans le décor que pour l’identifier avec des personnages poussiéreux et factices.

Prophète, cependant, avait atteint le lac ; il en suivit le bord et se hâta en voyant de loin Rabouille qui l’attendait sous l’arche élevée du pont de pierre.

Les deux hommes ne se saluèrent pas et continuèrent de marcher côte à côte, l’ouvrier réglant son pas sur le pas plus lent de l’invalide.

Et celui-ci, tout de suite, attaqua.

— Je ne me souciais pas, jusqu’à présent, d’avoir une explication avec vous et de rechercher les raisons d’une antipathie réciproque. Je n’en étais pas le moins du monde incommodé. Aujourd’hui, c’est différent. J’ai appris une chose qu’il me paraît urgent de tirer au clair. J’aurais pu m’en informer sous main, questionner Pierre et Paul… J’aime mieux aller droit au fait et je compte de votre part sur la même franchise.

Ce début sans détour plut à Rabouille. Il répondit :

— Mon intention, en venant ici, n’est pas davantage de vous faire perdre votre temps ni de perdre le mien.

— À la bonne heure, reprit Prophète. Vous savez ce qu’on dit dans le quartier…, à Belleville ?

— Je ne fais attention qu’à ce qu’on me dit en face.

— Très bien. On dit donc que vous êtes le père d’Adrien. Est-ce vrai ?

Ils s’étaient arrêtés et, tournés l’un vers l’autre, ils se regardaient dans les yeux.

— Oui, répondit Rabouille.

— Le père d’Adrien seulement ?

— D’Adrien seulement.

— Et… c’est à ce sujet, vous aussi, que vous vouliez me parler ?

— À ce sujet, d’abord, oui.

L’invalide fit un mouvement d’impatience.

— Je ne suis pas curieux. Je ne me sens nullement disposé à écouter votre défense.

Rabouille répliqua fermement :

— Je n’ai rien à dire pour ma défense et tout à dire pour votre édification et votre gouverne. Vous avez à m’entendre et non pas à me juger.

— Ma gouverne ! C’est impayable !…

Prophète éprouvait une démangeaison de violence dans son membre mutilé. Ils causaient sans témoins, comme en champ clos ; une ivresse légère, trop légère encore pour l’induire à de sombres extrémités, envahit l’ancien soldat.

— Soit, dit-il, rongeant son frein, racontez vos histoires.

Et ils se remirent en marche.

— Soyez tranquille, fit Rabouille, je n’abuserai pas de la permission. C’est dans le courant de 1861 que je suis venu demeurer chaussée de Ménilmontant, dans la même maison que les Mazoudier et que Ferdinand. Votre neveu tenait, comme vous le savez, un commerce de vins-restaurant avec sa femme. Leur petite fille avait déjà deux ans. J’habitais une chambre au sixième et je prenais mes repas chez eux, travaillant dans le voisinage. À la fin de l’hiver, je tombai gravement malade : fluxion de poitrine. Comme j’avais horreur de l’hôpital, les Mazoudier me soignèrent chez moi avec beaucoup de dévouement. Mais tous les deux étaient occupés au dehors ; pendant leur absence, madame Lhomme les remplaçait et me montait ce dont j’avais besoin. Je ne voyais qu’elle dans la journée… Je l’aimai. Je prolongeai ma convalescence pour jouir plus longtemps de ses visites. Je me creusais la tête pour leur fournir d’autres prétextes que le déjeuner, qu’elle m’apportait…, et l’empressement qu’elle mettait à faire mes commissions et mes caprices, m’encourageait bientôt à croire qu’une déclaration ne serait pas mal accueillie. Elle le fut cependant… pour commencer. Peut-être alors, ses visites cessant, me serais-je fait une raison… Mais elle les continua par bonté, faiblesse, (car une imprudence m’exposa à une rechute que j’exploitai), et aussi parce qu’elle affectait de ne pas prendre ma passion au sérieux. Il arriva… ce qui devait arriver. Cette inclination dont elle s’était moquée, elle finit par y répondre et, un jour de printemps, dans ma chambre, nous fîmes la bêtise.

— Misérable ! murmura l’invalide.

Mais Rabouille répéta doucement :

— La bêtise, je dis bien…, car j’étais sincère, Céline l’était aussi et personne autre que moi n’a jamais souffert d’un entraînement qui fut regrettable, mais qui ne fut jamais honteux.

— Pourtant, Céline avait un mari, dont vous étiez l’ami…, et vous la détourniez à la fois de ses devoirs d’épouse et de ses devoirs de mère. Si vous ne trouvez pas cela honteux !

— Je trouve cela surtout douloureux, comme une maladie de conscience passée à l’état chronique et sans remède. Ferdinand, lui, ne s’est jamais douté de rien. Le délateur, qui éveillerait aujourd’hui ses soupçons, commettrait une plus vilaine action que moi, qui les ai éloignés. Il est probable, d’ailleurs, que la malveillance en serait pour ses frais et que Ferdinand contesterait cette ressemblance même qui vous a frappé. Je ne dis pas cela pour le rendre ridicule : il peut l’être à tous les yeux, sauf aux miens. Je voudrais seulement détruire votre erreur, qui est de ne considérer que le fait brutal, sans examiner les circonstances qui l’entourent, l’éclairent et le modifient. Non, Ferdinand, à cette époque, n’était pas mon ami, mais il l’est devenu. Encore un aveu qui va vous paraître cynique et que vous comprendrez mieux tout à l’heure.

Ils passaient sous le pont suspendu à l’entrée duquel un café-restaurant languissait sans clients. À cette heure, le parc était désert et dans l’eau rare du lac ne s’ébattaient même plus les canards et les cygnes à qui le siège avait été fatal et qu’on n’avait pas remplacés. De la masse de rochers en nougat qui accidentait l’île, se détachait une sorte d’obélisque où le pont s’appuyait.

Rabouille poursuivit :

— Bêtise ou indignité, si je fus coupable, toujours est-il que je ne me dérobai pas aux conséquences de ma faute, lorsque je les connus, lorsque Céline m’apprit qu’elle était enceinte. Je lui proposai aussitôt de partir, de prendre à ma charge, non seulement l’enfant qui naîtrait, mais aussi la petite Sophie, sa mère devant lui manquer autant qu’elle eût manqué à sa mère. Et je vous prie de croire que j’étais sincère encore en acceptant cette responsabilité. Je me sentais la force et le cœur de la porter à travers toute une vie. J’avais pour Céline un attachement profond, si profond qu’il dure encore après dix ans écoulés et qu’à toutes les heures de mon existence mes intentions sont restées les mêmes. Céline le sait bien, et, si son affection, avec le temps, a changé de caractère, du moins suis-je sûr qu’elle me conserve une estime qui est pour moi comme la rente viagère d’un amour placé à fonds perdu.

Prophète ricana :

— Oh ! à fonds perdu…, belles paroles !

Mais indifférent à cette incrédulité, Rabouille reprit :

— Quoi qu’il en soit, Céline refusa de me suivre, d’abandonner son mari. « Elle n’avait pas le droit, disait-elle, de lui enlever sa petite fille qu’il aimait, qu’il retrouverait toujours…, et quant à la lui laisser, pouvais-je penser qu’elle y consentirait ? Elle m’avertit, en outre, qu’un éclat, dont je l’avais sottement menacée, ne m’avancerait à rien ; qu’elle était mère avant tout et que, si mon imprudence avait pour résultat de la séparer de l’un ou de l’autre de ses enfants, elle ne me le pardonnerait jamais. Elle n’admettait de ma part aucune prétention sur le second ; elle se rangeait du côté de la loi, qui ne faisait pas de différence entre sa sœur et lui. Si j’en avais de la peine, à qui la faute ? » Céline avait raison : tout se paie. Il n’y a point de créature humaine qui ne soit imposable à quelque titre. Le jour où le sentiment de la paternité se déclara en moi, je fus taxé. Mais l’échéance n’arriva pas tout de suite. Je compris l’inutilité de mon insistance et qu’elle ne parviendrait qu’à me nuire dans l’esprit de Céline ; et, sans attendre la naissance de l’enfant, je quittai Paris, j’allai travailler en province… Quelle espérance y traînai-je, de ville en ville, pendant quatre ans ? J’essayai d’abord d’oublier, – vainement ; puis, je me nourris d’autres illusions, je ruminai des éventualités : Ferdinand instruit de tout, des scènes de ménage, une incompatibilité mutuelle finissant par amener Céline à la solution que je souhaitais toujours. Grâce à Mazoudier, avec qui je correspondais, elle pouvait être au courant de mes déplacements. Elle n’avait qu’un signe à faire pour me voir auprès d’elle, dans les mêmes dispositions qu’au moment de mon départ… Mais mon imagination brodait en pure perte, et le bonjour de Ferdinand et de sa femme, que m’envoyait Mazoudier dans presque toutes ses lettres, venait, un matin, me désabuser. Après quatre ans d’absence, je n’y tins plus et l’Exposition de 67 décida censément mon voyage à Paris. J’y retrouvai les Lhomme établis où ils sont aujourd’hui, rue Lassus. Leur commerce prospérait et ils semblaient être heureux. Ils me reçurent cordialement. C’est alors que je vis mon fils pour la première fois. Il avait quatre ans, sa sœur en avait sept et Ferdinand entre eux était sans préférence. Si des coquins (il s’en rencontre dans le peuple comme ailleurs) avaient entrepris, par leurs insinuations, de jeter le doute dans son esprit, il n’en laissait rien paraître, pas plus vis-à-vis de ses enfants que vis-à-vis de moi. Et, de ce jour, je l’affectionnai davantage. Une fois que nous étions seuls, Céline et moi : « Eh ! bien, me dit-elle, n’avons-nous pas pris le meilleur parti ? — Le bonheur rend égoïste, répondis-je. — Non, ajouta-t-elle, il n’y a pas d’égoïsme à se féliciter, quand l’orage est passé, qu’il n’ait pas fait plus de dégâts. » J’eus le tort de prolonger mon séjour. Quand je parlai de retourner en province, Ferdinand, le premier, m’en dissuada. Justement, ils avaient une chambre à louer dans la maison. J’y serais bien, je trouverais facilement du travail et je redeviendrais leur pensionnaire, comme autrefois. Je consultai Céline.

« Écoutez, dit-elle, je veux bien que vous restiez, si jamais rien entre nous ne doit réveiller le passé et si vous répondez de vous comme je réponds de moi. Votre voyage n’a pas été inutile, puisqu’il vous a permis de voir que je mettais plus de persévérance à réparer le mal qu’à le faire. Promettez-moi donc de ne pas être pour moi, pour nous, une nouvelle cause de trouble, et je suis prête à vous traiter en bon camarade. Sinon, ma foi, mieux vaut ne pas chercher à vous rapprocher de nous. »

Je souscrivis stupidement à ces conditions et mon supplice commença, bien différent de celui auquel j’étais résigné. Car il me fut relativement facile de tenir l’engagement que m’avait imposé Céline. Je ne l’aimais pas moins qu’autrefois, je l’aimais autrement. Son mari était maintenant trop réellement mon ami, je lui vouais une estime trop grande pour désirer sa femme. Mais ma jalousie changea d’objet. À vivre auprès de mon fils, dont Ferdinand et Céline, occupés, m’abandonnaient volontiers la direction, à suivre ses progrès qui m’intéressaient un peu comme mon œuvre, je pris la conscience très nette d’une paternité effective dans ses soins et ses empreintes, puisqu’elle ne pouvait pas l’être dans ses droits. Bref, j’introduisis dans mon existence un ressort puissant qui acheva de la remplir. En effet, la politique où je m’étais précipité, dès mon retour à Paris, par diversion, pour m’étourdir, la politique de tribuns ne m’inspira plus que de l’indifférence lorsque j’eus, avec Mazoudier, la dernière année de l’Empire, parcouru les réunions publiques. Tout ce qu’on y rabâchait, je l’avais déjà lu et je devinais trop d’ambition personnelle, trop de petits calculs, chez la plupart des orateurs, pour que leur éloquence renouvelât mon enthousiasme et réchauffât mon zèle. Mais ce temps d’apprentissage m’avait tout de même profité. Du fatras des paroles et des écrits, je dégageais quelques vérités supérieures assez nobles pour guider dans la vie un homme de bonne volonté. Je me consacrai à leur diffusion, à leur application autour de moi et je m’habituai à considérer le petit Adrien comme un terrain d’adoption à ensemencer. C’est à ce moment que vos visites, jusque là espacées, devinrent plus fréquentes et que je me mis à détester en vous beaucoup moins l’oncle de cet enfant, qu’un obstacle à l’éducation rationnelle que je rêvais pour lui. Oh ! je ne me fais pas meilleur que je ne le suis ! Il est possible, au début, qu’une misérable jalousie m’ait excité contre vous, pour qui Adrien montra souvent une tendresse exclusive. Mais ce bas motif d’aversion n’existe plus, je l’ai écarté. Mon hostilité est à présent impersonnelle ; je n’en veux qu’au mirage par lequel vous avez séduit cet enfant ; je n’en veux qu’à votre influence, d’avoir tué en lui, chaque jour, les germes de sagesse, de justice et de bonté, qu’il recevait de mes leçons. Je m’adressais à son intelligence et vous parliez à ses instincts ; je m’efforçais d’élever son esprit à des notions de beauté et d’harmonie et vous le rejetiez dans l’horreur et la barbarie ; j’ouvrais ses yeux sur la vie, sur des images riantes, paisibles et fécondes, et vous tourniez ses regards vers la mort la plus absurde, vers des images désolées, violentes et stériles. Je lui montrais des hommes et vous lui faisiez voir des spectres. Vous étiez le sorcier moderne, qui a remplacé le bonnet pointu par une coiffure militaire et le bâton magique par le bâton de maréchal. Ah ! n’en doutez pas, c’est de toutes mes forces que je vous ai détesté ! Je vous ai détesté comme un cultivateur déteste la sécheresse, la grêle et la gelée.

L’attaque était directe. Prophète, qui n’avait pas jusque-là interrompu Rabouille, se demanda s’il ne convenait pas de saisir l’occasion d’en finir, sans phrases et de justifier une bonne fois l’accusation de brutalité portée contre lui. Justement, ayant fait le tour du lac, ils étaient revenus à leur point de départ et repassaient devant la grotte au fond de laquelle pendaient, comme des pis, parmi les poils agglutinés, les stalactites qu’admiraient les promeneurs du dimanche et les pensionnats. Mais comme l’invalide, la main glissée dans sa poche, caressait la crosse du pistolet, son attention fut attirée par l’acteur Adolphe qui, les ayant aperçus, leur faisait des signes, en traversant le pont de briques au-dessus d’eux.

Prophète feignit de ne pas le voir et Rabouille, qui continuait son chemin, la tête basse et les mains derrière le dos, ne le vit pas non plus. Alors, Adolphe, déçu, s’en alla vers le petit temple à colonnades qui domine les rochers de l’île. Et grâce encore au nouvel embarras suscité à l’invalide par un ouvrier et une apprentie, qui débouchaient, enlacés, d’un sentier aboutissant au lac, Rabouille put reprendre :

— Vous comprenez maintenant l’importance que j’attachais à la démolition de cette Colonne qui symbolise la force et la gloire dans ce qu’elles ont de plus malfaisant. Ce que vous avez pu considérer de ma part comme un défi, une vaine provocation d’homme à homme, n’était et n’est encore que l’affirmation d’un principe de concorde et de fraternité, que l’affirmation d’une morale fondée sur le travail et le développement des facultés créatrices et productives de l’individu. N’est-il pas triste de penser que la Révolution, l’autre…, compte parmi ses conquêtes la possibilité pour un plébéien, que l’ancien régime condamnait à végéter dans les grades subalternes, de parvenir jusqu’à celui de maréchal de France ! Le soldat qui, l’envahisseur repoussé, ne retourne pas volontairement à la charrue, aux outils de sa profession, ce soldat est un parasite que son pays a le devoir de congédier. La guerre n’est pas un métier ; c’est un accident qui ne comporte d’indemnité aux mutilés, aux veuves et aux parents sans soutiens, que s’il s’agit de la défense légitime des foyers. Partant de là, j’ai beaucoup réfléchi depuis huit jours, sur la portée de cet acte qui excite votre colère. Moi-même, j’ai mis en doute son utilité, affaibli sa signification jusqu’à le traiter d’enfantillage. Et ma conviction s’est étayée de tous les béliers que je poussais contre elle. Oh ! ce n’est pas que je me fasse des illusions ! Cet ossuaire triomphal que nous allons renverser, je sais fort bien qu’on le réédifiera dans les acclamations ; je sais fort bien que le peuple, bestialisé par des siècles d’ignorance, de pâtées et de fouet, retournera à son vomissement. Devant le spectacle que nous avons sous les yeux, d’un gouvernement soi-disant révolutionnaire, n’échappant pas lui-même à ce qu’un philosophe appelle : l’influence perverse des morts, et ne pouvant se déterminer à substituer la raison de Société à la raison d’État ; devant ce spectacle, je crois que la génération montante devra transitoirement subir une république politique et parlementaire cherchant la sanction de ses tâtonnements dans l’imitation du passé. Je n’ai pas la naïveté de penser qu’il suffit, pour épurer le goût et l’idéal des faux civilisés que nous sommes, de faire disparaître de nos places publiques des symboles dépravants comme la colonne Vendôme. Les plus redoutables idoles s’élèvent en nous et l’on n’aurait pas à les détruire, elles tomberaient bientôt toutes seules en poussière, si l’on commençait par obvier à leur adoration. Ce sera la mission des instituteurs de l’avenir. L’histoire qu’on enseigne à l’école est pleine de chiens enragés qui mordent l’enfant et le rendent enragé lui-même. Ce sont ces chiens qu’il faut atteindre et tuer. Morte la bête, mort le venin. Mais les maîtres futurs de l’enfance, organisateurs de la communauté et de la paix universelles, ne comprendraient pas que la Commune n’eût point marqué son passage à l’étape, par une indication formelle à cet égard. « Les déclamations passent, les actions restent ». C’est votre Napoléon qui l’a dit. Et c’est pourquoi nous avons le devoir de faire le geste, de donner le signal auquel nos successeurs répondront, en achevant de ruiner, dans les esprits, la religion de la gloire militaire et de la conquête brutale, religion ébranlée par nous dans ses rites et ses représentations. Cet article de foi est notre patente de libérateurs. On aura beau relever la Colonne abattue, le geste de la Commune restera sur elle, comme un éteignoir sur un cierge.

— Il faut d’abord l’abattre, dit l’invalide goguenard.

— Ce sera demain chose faite.

— Vous en êtes bien sûr ?

Rabouille vit dans cette contradiction un piège tendu pour lui faire perdre son sang-froid et permettre au bonhomme de reprendre avantage sur un terrain où les personnalités remplaceraient les arguments. Aussi répondit-il posément :

— Je ne suis sûr que de nos efforts pour que l’évènement s’accomplisse.

Prophète insista, presque agressif, comme si, en effet, sa colère refroidie eût besoin d’une nouvelle ébullition.

— En tout cas, j’imagine que ce n’est pas uniquement pour me débiter ces balivernes que vous avez désiré me rencontrer.

— Non, dit Rabouille, imperturbable sous l’insolence. Je vais disparaître…

C’était le coup d’éperon nécessaire à l’invalide, qui s’emballa.

— Allons donc ! Les heures de la Commune étant comptées, vous lâchez pied, naturellement…, pour revenir frais et dispos quand le danger sera passé.

Rabouille haussa les épaules. L’autre redoubla :

— Ah ! ça, vous croyez donc que je ne lis pas dans votre jeu et que je suis la dupe de vos protestations ? Vous partez, oui, mais en calculant les avantages du retour. Minute ! Il serait vraiment trop commode d’attendre à l’écart que la Commune ait fait une veuve de plus, pour chausser les souliers du mort.

— Votre injure est gratuite, dit Rabouille, car vous savez bien que j’ai fourni moi-même à madame Lhomme le moyen d’éviter à son mari les risques de la bataille ; vous le savez d’autant mieux que, de votre côté, vous lui avez assuré un refuge.

— La belle avance… si vous le connaissez !

Mais cette nouvelle offense resta encore sans effet.

— Vous ne dites pas ce que vous pensez, reprit Rabouille. Vous n’êtes pas aveuglé par la haine jusqu’à me juger capable d’une bassesse, d’une trahison. Vous m’obligez à vous rappeler que j’eus l’occasion, deux fois au moins, de vous ôter, à vous ou aux vôtres, la faculté de me nuire, et que je ne l’ai point fait. Si Ferdinand, au lieu d’être aujourd’hui mon ami, mon frère, m’inspirait les sentiments odieux que vous me prêtez, je trouverais en moi la force de les surmonter. J’en ai réprimé de plus pressants, j’ai soutenu des luttes intérieures plus périlleuses. Je ne me gonfle pas d’héroïsme… et pourtant, je crois qu’il m’a fallu souvent plus de courage pour me vaincre moi-même, sans effusion de sang, que vous n’avez déployé de vaillance en répandant celui des autres.

L’endroit était désert à souhait ; l’invalide se redressa et faisant deux pas en arrière pour prendre du champ :

— Finissons. Vous dites que vous allez disparaître. Vous ne pouvez être un bon débarras pour nous que si votre départ est définitif. C’est mon affaire qu’il le devienne.

Il voulut retirer le pistolet de sa poche, mais le chien s’était accroché dans la doublure et il n’arrivait pas à le dégager, devant Rabouille qui assistait à ses efforts avec indifférence. Dans ce moment, un cri retentit au-dessus d’eux et le mécanicien, levant la tête, aperçut, entre les colonnes du petit temple de la sybille, une forme noire qui déclamait quelque chose d’inintelligible, à cette distance. C’était l’acteur Adolphe, lequel, d’une hauteur correspondant à celle de la colonne Vendôme, donnait une audition à Rabouille et jetait aux quatre vents les imprécations de Barbier, tandis que se jouait, en bas, un drame réel autrement saisissant.

Rabouille sourit et, ramenant les yeux sur l’invalide, le vit, en face de lui, son pistolet à la main… Mais il ne songeait plus à s’en servir. Le contre-temps, l’appel d’Adolphe, avaient suffi pour dissiper son vertige, et il demeurait là, stupide, dans le ridicule de sa vaine menace et guetté par un ridicule plus grand encore s’il la mettait à exécution, car, superstitieux, il était à présent convaincu que son arme raterait s’il en faisait usage.

Alors Rabouille, très calme, se rapprocha du bonhomme et dit :

— Le militaire qui sommeillait en vous s’est réveillé. Mais vous valez mieux que vos intentions, et, pour les bien remplir, d’ailleurs, vous ne seriez pas assez élevé en grade. Il faut laisser ces procédés-là aux chefs de l’armée active qui opère contre nous. La bourgeoisie, qui paie les généraux, en veut pour son argent. Mais, chose singulière, ce n’est pas lorsqu’ils sont battus par l’étranger, c’est quand ils sont vaincus par le peuple, qu’elle se plaint d’être mal servie. Dans le fait, l’exécution de Flourens, de Duval, des prisonniers de Chatou, du Petit-Bicêtre et de la Belle-Épine, cette exécution ne peut être que profitable aux victimes, puisqu’elle est déshonorante pour les bourreaux. Mais je ne veux pas recevoir une pareille mort de votre main, parce que j’attends de vous un meilleur service. Vous désirez que mon départ soit définitif… Rassurez-vous, il le sera, vous allez en avoir la preuve.

Il déboutonna sa cotte d’ouvrier et prit, dans une poche intérieure, un petit paquet soigneusement ficelé.

— Je ne sais pas si nous nous reverrons, continua-t-il ; c’est peu probable. Il y a là-dedans tout ce que je possède : une montre et une chaîne en argent et dix-huit cents francs en billets de banque, mes économies. Je les destinais à l’instruction d’Adrien, à son apprentissage dans le métier pour lequel il aurait montré des aptitudes. Je me proposais de remettre ce souvenir et cette somme à Céline ou à Ferdinand, pour le petit… Puis, j’ai pensé qu’il était préférable de vous les confier et de venir loyalement vous dire : « Gardez ceci. La montre est pour Adrien…, lorsque vous aurez la certitude que je ne reparaîtrai plus entre vous. Quant à l’argent, vous le dépenserez au mieux de son éducation et conformément à ma volonté, que vous connaissez… Je vous estime assez pour être persuadé que vous la respecterez et que vous endurerez de ma mémoire ce que vous n’avez jamais toléré de ma personne. S’il est nécessaire que je meure pour vivre devant nous, qu’à cela ne tienne, et s’il est vrai qu’Adrien me ressemble, mon image, au surplus, ne vous quittera pas et finira, je l’espère, par glacer sur vos lèvres les récits de meurtre, de pillage et de cavalcades, que vous seriez tenté de lui faire encore. Enseignez-lui plutôt les vertus de la paix, la bonté, l’aide et le dévouement mutuels, et que les hommes peuvent employer à s’améliorer les uns les autres, l’ardeur qu’ils mettent à s’entre-nuire et à s’entre-dévorer. Apprenez-lui l’héroïsme obscur et bienfaisant de tous les sauveteurs et de tous les gardiens d’existences humaines ; apprenez-lui l’utilité de vivre, d’être juste et d’aimer. Sans doute, il vous faudra, pour lui inculquer ces notions nouvelles, les acquérir vous-même. Si vous y parvenez, vous aurez remporté la plus éclatante, des victoires, la plus pure, celle dont nul au-dessus de vous, ni Dieu, ni général, ni maître, ne vous trustera en s’en attribuant l’honneur. Et votre conscience sera pleine d’une telle joie et d’un tel orgueil, que vous sentirez l’inanité de toute autre récompense. L’argent que je vous laisse, permettra à Adrien de voyager, de voir, de réfléchir et de comparer. Il comprendra alors qu’on peut faire plus de chemin dans le monde avec une trousse de tailleur, d’ébéniste ou de serrurier, qu’avec un fusil à l’épaule, et que les seules conquêtes morales et durables sont celles de la science et du travail. L’homme qu’on envoie à l’étranger comme apprenti n’a pas envie d’y retourner comme soldat. C’est une assurance contre la haine qu’il contracte. Promettez-moi qu’Adrien en aura le bénéfice et souhaitons ensemble qu’il en accroisse l’héritage. La Révolution de 89 a marqué midi au cadran de la pensée française, qui donne l’heure au monde. C’est à peine, en ce siècle, si l’aiguille, arrêtée par Napoléon, aura fait un tour. Mais une heure par siècle vers la liberté intégrale, universelle, l’humanité peut se contenter de ce progrès.

Tandis que coulaient, rafraîchissant l’atmosphère, ces paroles de source, Prophète remettait furtivement le pistolet dans sa poche, si bien qu’il eut la main libre, à la fin, pour recevoir le dépôt de Rabouille.

— Ai-je votre promesse ? répéta celui-ci.

— Vous l’avez, dit l’invalide, initié par une illumination soudaine, à l’œuvre de rédemption sociale que l’ouvrier incarnait.

— Merci.

Et Rabouille ajouta, dans un pâle sourire :

— Voilà-t-il pas déjà la preuve que l’on peut, sans pistolet, réussir un coup double ?

Prophète demanda :

— Où allez-vous, maintenant ?

— Tout droit.

— Qu’est-ce que vous comptez faire ?

— Je n’ai plus qu’une chose à faire. J’ai souvent reproché aux hommes de mon parti leurs parodies révolutionnaires de 93… Il ne me reste plus pourtant qu’à suivre jusqu’au bout ce conseil de l’Ami du peuple : Dis la vérité et meurs.

— Vous réchapperez peut-être.

Mais Rabouille secoua la tête.

— Ne me donnez pas l’illusion d’une conversion foudroyante. Vous n’êtes pas encore assez transformé pour désirer sincèrement que je vive. Si mon absence vous cause des regrets, ils auront plus de force, étant superflus.

— Nous nous sommes rencontrés trop tard.

— Et trop rarement… car c’est aujourd’hui que nous nous rencontrons pour la première et pour la dernière fois. Bonsoir.

Et les deux hommes se séparèrent. Un souffle de sommeil s’exhalait des massifs de pins, comme d’une bouche entr’ouverte ; le couple enlacé repassa, détaché de tout, dans le paysage artificiel, au bord du petit lac aux eaux basses et fripées ; et le rideau de l’ombre descendit lentement sur la scène vide où l’acteur Adolphe, attardé, falot, semblait se confondre, avant de sortir, en saluts de rappel…

Rabouille ne rentra qu’à dix heures rue Lassus. Il avait dîné au faubourg du Temple, afin de ne point risquer de détruire, en se retrouvant chez Ferdinand entre Adrien et son oncle, l’impression qu’il pensait avoir faite sur celui-ci. Le débit était fermé. Il monta dans sa chambre et la rangea. Comme il débarrassait la table, il vit dans un livre, Les Misérables, ouvert à la page où Éponien est représentée aboyant aux escarpes qui vont surprendre Marius et Cosette ; il vit quelques petits cadavres de violettes dont les tiges desséchées faisaient l’office de signet… C’étaient les violettes qu’un soir Ninie lui avait données. Il fut sur le point de les balayer aussi, comme un souvenir indifférent. Puis, sans motif, après une seconde d’hésitation, il leur fit grâce, referma simplement le livre sur elles, comme le couvercle d’un cercueil de fleurs.

Et il allait enfin se coucher, lorsqu’il entendit au dehors un bruit confus de pas, de voix et d’armes. Il ouvrit sa fenêtre et sonda la nuit. À droite, devant la Mairie, des ombres nettement découpées, à la lueur du ciel, se rassemblaient… On distinguait les canons des fusils et les bosses que faisaient sur les hanches, le bidon et la musette garnie. À chaque minute, le détachement grossissait et grouillait davantage, entre l’église et la Mairie, l’une toujours froide et muette, l’autre animée encore, en dépit de l’heure, et sa façade trouée de petites lumières clignotant aux croisées, comme des yeux fatigués ; celle de monsieur Martin, au milieu, s’éteignait ordinairement la dernière. Rabouille se retourna et son regard tomba sur la proclamation de Flourens, collée, au-dessus de son lit et dont les dernières lignes semblaient vivre dans la flamme dansante de la bougie : « J’ai appris que la liberté se fortifiait par le sang des martyrs… Si le mien peut servir à laver la France de ses souillures…, je l’offre volontiers aux assassins du pays… »

Et Rabouille finissait de lire, lorsque les volets de la boutique résonnèrent sous les coups de crosse de fusil… Il revint à la fenêtre, se pencha et reconnut Schramm en tenue, sac au dos, qui grondait : « Descendras-tu, chauffe-la-couche ! T’as peur qu’on ne t’emmène avec nous… Crains rien, va, tu ne perdras rien pour attendre. Mais c’est bien le moins que t’emplisses aujourd’hui le bidon de ceux qui marchent à ta place, puisque tu n’es bon qu’à ça !… Je n’ai pas d’ardoise dans ton cassin, moi, pour que tu ne veuilles pas me servir. Ce que je prends, je le paie… Ouvriras-tu, à la fin ?

Personne ne répondait ; Schramm se découragea, s’en alla, furieux, en jurant.

Son apparition, cependant, avait sur quelqu’un le pouvoir généralement refusé à ses déclamations pituiteuses. En voyant partir, ce soir-là, malgré son âge et son infirmité, cet orateur de clubs, ce ballot de journaux moisis, ce vieux cornet à bouquin de carnaval et d’émeute, Rabouille se reprocha sa défiance et comprit que l’heure était venue de la racheter par une résolution pareille. Il ferma sa fenêtre, se déshabilla rapidement, revêtit son uniforme de garde national, boucla son sac, prit son fusil et sortit de sa chambre. Mais comme il descendait l’escalier, la porte du logement des Lhomme s’entre-bailla, puis s’ouvrit toute grande au passage de Rabouille que Céline arrêta.

— Vous avez entendu Schramm, dit-elle à mi-voix. Il est capable de tout.

— Oui, de tout, dit Rabouille.

— Heureusement, reprit-elle, que Ferdinand a été averti ce soir, par monsieur Martin, de la réunion de sa compagnie. Il a eu le temps de filer… si bien qu’ils peuvent venir le chercher, à présent.

— Ils ne viendront pas, dit Rabouille.

La crosse de son fusil frappant le plancher, attira l’attention de Céline sur un changement de costume qu’elle n’avait pas d’abord remarqué, dans l’obscurité qui les enveloppait.

— Ah ! ça, où donc allez-vous ? demanda-t-elle.

— Avec eux.

— Mais vous êtes exempt de service.

— Je l’étais… tant que j’avais affaire autre part. Maintenant que je suis disponible, je reprends ma place dans le rang.

— Vous êtes tout de même un drôle de corps, dit-elle, sans étonnement, sans émotion.

Une pensée traversa l’esprit de Rabouille. Il eut envie d’entrer, d’embrasser Adrien endormi… Mais il recula devant une explication, un prétexte à fournir, un soupçon à donner, un adieu à laisser pressentir et qui, peut-être, eût troublé la mère et réveillé l’enfant.

— J’ai toujours été un original pour vous, répondit-il donc, simplement.

Et ce furent les dernières paroles qu’ils échangèrent dans la vie.

Sur la place, la troupe était alignée, sur deux rangs, prête à partir. Au commandement de Quélier qui était là, lui aussi, elle fit par le flanc droit, en silence, et défila. Rabouille la rattrapa comme elle disparaissait dans la rue de Paris. Et il emboîta le pas au cordonnier Schramm, dont l’épaule trop haute, dépassant un peu le sac, ressemblait, dans l’ombre, à un pain de munition.

CHAPITRE XIV

NUNC DIMITTIS

Le 16 mai 1871, au matin, soixantième jour de son existence, la Commune était moribonde et délirait.

Le 16 mai, après-midi, dans un effort pour se lever, elle flanquait par terre la colonne Vendôme, comme fait d’un bougeoir à portée de sa main, sur la table de nuit, un malade agité. Et, par un phénomène singulier, à peine avait-elle renversé ce lumignon qu’une autre main invisible écartait les rideaux et que le soleil, entrant dans la chambre, mettait au front de l’agonisante un rayon d’immortalité.

Le matin encore, la Révolution se laissait prescrire toute une série de drogues astringentes et de remèdes empiriques. Le nouveau Comité de Salut public, appelé en consultation, rédigeait les ordonnances, d’un air capable et bourru. Il avait, la veille, ramassé dans la poussière vénérable des archives jacobines, les cartes de civisme, pour en changer la date ; il invoquait maintenant l’exemple auguste de « ses pères », pour envoyer des commissaires civils aux armées : Dereure auprès de Dombrowski, Johannard auprès de La Cécilia, Léo Meillet auprès de Wrobleski. Il réorganisait la Commission militaire sur laquelle le Comité central, puissance sortant de l’ombre, avait la main, de même que sur l’intendance, dont Edouard Moreau prenait la direction. Le grand lama de Salut public donnait ensuite à la sécurité immédiate de la Commune, des gages plus modestes, mais plus certains. Il obviait aux surprises par voies de communication en s’occupant de la police des chemins de fer, et il embrigadait, pour la défense intérieure de Paris, des travailleurs à 3 fr. 75 par jour.

La fièvre avait gagné les délégués. Le vieux Delescluze, dont l’âme éperonnait le corps haletant et fourbu, exhalait ensemble ses derniers souffles et ses derniers ordres. L’honnête Jourde, comptable sur un volcan, rond de cuir de cratère, régularisait la perception du droit de timbre dû par les Compagnies d’assurances et le contrôle de la solde des bataillons fédérés. L’inutile Protot nommait des juges au Tribunal civil. Paschal Grousset avait la naïveté de croire qu’un manifeste aux grandes villes de France, réveillerait la province qui digérait, dans les tisanes, comme un mauvais dîner, la défaite et le traité de Francfort, ratifié, le jour même, par l’empereur d’Allemagne. Et la petite montre qu’avaient offerte, en 1864, les ouvriers relieurs à Varlin, comptait, sur la poitrine de ce juste, les heures qui le séparaient du martyre.

Les chefs de la délégation scientifique et des services publics invitaient les détenteurs de soufre, de phosphate et autres produits chimiques, et les dépositaires de pétrole et autres huiles minérales, à en faire la déclaration à bref délai, – en même temps que le Cri du Peuple publiait cette note : « On a pris toutes les mesures pour qu’il n’entre dans Paris aucun soldat ennemi. Les forts peuvent être pris l’un après l’autre. Les remparts peuvent tomber. Aucun soldat n’entrera dans Paris. Si M. Thiers est chimiste, il nous comprendra. Que l’armée de Versailles sache bien que Paris est décidé à tout plutôt que de se rendre. »

De la maison de Thiers, il ne restait plus debout que les murs. Le directeur des Domaines envoyait le linge du bonhomme aux ambulances, son mobilier au commissaire-priseur et ne se montrait moins bien inspiré qu’en destinant aux Musées nationaux une déplorable collection d’objets d’art.

Ferré, qui remplaçait Cournet à la Sûreté générale, averti que des mouvements hostiles devaient se produire dans la foule au moment de la chute de la Colonne, ordonnait à Dombrowsky de prendre des mesures énergiques ; Vésinier supplantait Longuet à l’Officiel ; le citoyen Bellivier prenait la suite des barricades entreprises par le cordonnier Gaillard…

Blanqui était toujours en prison. Darboy aussi. Et le père Beslay également, – à la Banque de France.

Pour la première fois, le Journal Officiel de la Commune piquait, au haut de sa feuille simple, ainsi qu’une cocarde au chapeau, la date du calendrier républicain : 26 floréal, an 79.

Le Louvre était fermé. André Gill était nommé administrateur provisoire du Luxembourg. Six journaux recevaient encore du délégué à la Sûreté générale l’ordre de disparaître et en étaient quittes, tel Le Corsaire, mué en Pirate, pour renaître sous un autre titre. Le Paris Libre, de Vésinier, publiait les vœux implacables émis au Club Séverin par deux mille assistants ; Pyat, le Picrochole, épanchait toujours, dans le Vengeur, son fiel ; Le Père Duchêne, marchand et racleur de fourneaux, imprimait, comme un cachet, ses doigts sales sur les nouvelles cartes d’identité ; et dans Le Cri du Peuple, une doublure de Vallès, appréciait le manifeste niais du comte de Chambord : « La parole est à la France et l’heure est à Dieu. »

La Commune feignait de paraître sûre du lendemain.

Elle ordonnait une descente dans quelques grands cafés des boulevards, où verminaient pêle-mêle des filles, des officiers de mardi-gras et des porte-coton à la solde de tous les partis. L’ardente et bonne Louise Michel, des godillots de troupier sous sa robe, promettait d’aller réciter ses vers à Saint-Sulpice, où se tenait un club. On annonçait, au bénéfice de l’ambulance des Tuileries, un concert-promenade, et l’en-tête imprimé de la lettre d’invitation portait : Maison du Peuple souverain, au lieu de : Maison de l’Empereur. Mais ce retour aux errements bourgeois, à cette forme d’assistance qui fait accompagner en sourdine par des orchestres et des refrains, les gémissements des blessés et les râles des mourants, provoquait la légitime protestation du directeur général des ambulances, le Dr Sémérie.

La Commune semblait communiquer sa confiance aux théâtres. Les recettes montaient. La Comédie-Française et le Gymnase restaient ouverts. La Gaîté jouait La Grâce de Dieu ; le Château-d’Eau, L’Ange de Minuit ; les Folies-Dramatiques, Le Canard à trois becs ; on chantait à l’Eldorado, et la Bordas, au Grand Concert parisien, faisait acclamer La Canaille.

On chantait dans la rue aussi Le Père et la Mère Badingue et La Badinguette ;… on chantait, tandis que l’armée de Versailles poursuivait ses travaux d’approche dans le bois de Boulogne et que les canons continuaient d’aboyer, la nuit, comme des chiens de ferme surexcités.

Vermorel, découragé de tout, sauf d’une belle mort, refusait le passe-port qu’un ami lui offrait ; Rossel, dans le garni du boulevard Saint-Germain où il s’était réfugié, attendait la visite de Delescluze, auquel il donnait en secret des conseils ; et l’incertain Cluseret écrivait aux journaux… Ailleurs, Eudes à cheval et Bergeret en voiture, ne tuaient que le temps…

Mais ces flammes qui passaient sur le visage ou dans les yeux de la Commune, témoignaient sa condamnation. Elle et Delescluze étaient frappés à mort, minés par le même mal sourd et déchirant. Depuis le 12, il n’y avait pas eu de séances à l’Hôtel de Ville. Hier, les membres de la minorité s’étaient présentés presque seuls pour signifier à leurs collègues le pacte de rupture que reproduisaient les feuilles du matin. Et cette déclaration était comme le mouchoir de Delescluze : la Commune y crachait, dans une quinte, son sang et sa vie.

Cependant, Thiers, à Versailles, partageait sa sollicitude entre les habitants de Paris, qu’il faisait bombarder, et les précieux bibelots distraits de son hôtel et que lui rapportait un à un le fidèle Troncin-Dumersan, adroit commissionnaire…

Rue des Réservoirs, à l’heure de l’apéritif, ou avenue de Paris, le monde des fonctionnaires, des représentants et des réfugiés, hyènes, chacals et renards, crocs brillants, babines retroussées, langue prête, ce joli monde avait pour distraction le retour des vainqueurs de Vanves ramenant, parmi les fanfares, les canons enguirlandés de feuillage et les chevaux au poitrail fleuri, de maigres et poudreux prisonniers que la foule insultait.

Les journaux imprimés à Versailles ou à Saint-Germain sonnaient l’hallali et s’excitaient, sur ces acomptes, à la curée chaude qu’ils jugeaient imminente. Le Figaro, qui venait de reparaître, réglait déjà le sort des vaincus et déférait aux Conseils de guerre, auxquels il mâchait leur sentence, la tragédienne Agar, coupable d’avoir chanté, sous la Commune, aux concerts des Tuileries.

Enfin, à l’heure même où tombait la Colonne, l’Assemblée nationale refusait de reconnaître la République pour gouvernement de la France, votait l’urgence pour un projet de loi portant que la maison de Thiers serait rebâtie aux frais de l’État, et, docile à la motion du général Du Temple, décrétait, « afin de ne pas faire attendre Dieu davantage », des prières publiques pour attirer la protection divine sur le pays.

 

La chute de la colonne Vendôme était annoncée pour deux heures. Dès midi, la foule avait commencé à envahir la rue de la Paix, contenue, au détour de la rue Neuve-des-Petits-Champs, par des artilleurs à cheval, la carabine au poing. Rue de Castiglione, des badauds se massaient encore et d’autres s’égrappaient, le long des trottoirs, jusqu’au jardin des Tuileries et jusqu’au Nouvel-Opéra. Beaucoup, dans le nombre, désœuvrés, revenaient prendre leur place au spectacle dont ils n’avaient point joui, la veille, et enviaient les privilégiés qui présentaient une carte d’entrée spéciale aux sentinelles gardant la barricade de la rue de la Paix. On y avait pratiqué une large brèche et les canons en étaient retirés, afin que la Colonne mesurât le sol facilement, si elle s’étendait jusque là. C’était l’inquiétude du quartier. Rue de la Paix, rue de Castiglione et dans les rues avoisinantes, les habitants, en prévision de l’ébranlement des vitres par la commotion de la chute, avaient collé de nouvelles bandes de papier sur leurs croisées et sur les glaces des devantures ; et, à tous les étages des maisons, comme aux jours des défilés et des revues, se montraient des figures partagées entre l’appréhension et la curiosité.

Sur la place Vendôme, qu’un cordon de gardes nationaux, l’arme au pied, encadrait, trois musiques de bataillons étaient réunies devant le ministère de la Justice, l’État-Major et le n° 10 de la place ; et des groupes, ailleurs, se formaient. Il y avait là plusieurs membres de la Commune : Bergeret, habillé par Dusautoy et fumant des cigarettes ; le perpétuel Miot, ancien représentant du peuple et ancien pharmacien, enveloppé dans ses principes de 89 et dans sa barbe de 48 ; Félix Pyat, déguisé en dompteur noir, avec deux revolvers à la ceinture ; Gustave Tridon, pâle, débile et impatient, comme un convive que la mort guette au sortir du repas ; Gabriel Ranvier, qui méditait une harangue ; Ferré, qui causait avec un petit vieux politique, Glais-Bizoin, arrêté puis relâché quelques jours auparavant ; et des uniformes, des sabres, des galons, des chemises rouges, des journalistes, des dessinateurs, des insignes maçonniques, des femmes, des enfants…

Le soleil était chaud, les groupes étaient gais ; un rédacteur du Mot d’Ordre y propageait un quatrain de circonstance :

 

Tireur juché sur cette échasse,

Si le sang que tu fis verser

Pouvait tenir sur cette place,

Tu le boirais sans te baisser.

 

tandis que Rochefort, son patron, à la veille de quitter Paris, parcourait le boulevard, devant la rue de la Paix, en voiture découverte, suspect à Versailles, non moins suspect à la Commune et semblant chercher une inspiration dans la rue qu’il avait soulevée naguère et qui le regardait maintenant sans passion, comme une image.

Cependant, sur les échafaudages établis autour du soubassement et que des toiles cachaient encore, des ouvriers donnaient à la pierre entaillée jusqu’à l’escalier, les derniers coups de scie et enfonçaient des coins de fer dans la plaie agrandie. L’ingénieur Iribe et l’entrepreneur Abadie, dirigeaient les travaux. Le jeune Cavalier, surnommé par Vallès, Pipe en Bois, s’affairait, allait des hommes de peine en train d’épaissir le lit de sable, de fascines et de fumier préparé au monument, à d’autres hommes, parmi lesquels le Piémontais, qui entouraient le cabestan bien ancré à la bouche d’égout située à l’entrée de la place. À cet égout, qu’on avait négligé d’étayer, Cavalier revenait sans cesse, plus préoccupé de sa résistance que de la solidité du cabestan et des deux poulies sur lesquelles s’enroulaient, après avoir passé par des moufles, les câbles attachés au sommet de la Colonne, à la hauteur de la plate-forme.

Personne ne répondant à une question qu’il posait, Cavalier interpella le Piémontais : « Vous ne savez pas…, vous ne savez pas… ; il faut savoir. Où est celui de vos camarades qui a installé le cabestan ? »

— On ne l’a pas vu aujourd’hui.

— Eh bien ! qu’on le cherche – et qu’on l’amène… C’est un mécanicien, je crois. Comment s’appelle-t-il ?

— Rabouille.

— Trouvez-moi ce Rabouille. Il doit être capable de me renseigner, lui.

De l’autre côté de la barricade défaite, pendant, que s’achevaient ces préparatifs, la foule grossissait dans la rue de la Paix. Aucune hostilité ne s’y manifestait contre l’entreprise de la Commune. Ceux qu’elle indignait ne le laissaient point paraître, et silencieux, attentifs, espéraient encore que les calculs de l’ingénieur seraient déjoués. Les révolutionnaires, en revanche, ne dissimulaient pas leur joie et venaient à l’exécution ainsi qu’à un feu d’artifice. Quelques-uns portaient des gosses sur leurs épaules ; des femmes s’étaient endimanchées comme pour aller chez le photographe et des contes à attendre debout circulaient, dans la gaieté.

— Paraît qu’un English a offert deux mille francs pour monter le dernier sur la Colonne.

— Pourquoi qui s’est pas adressé à moi ? J’y aurais pris moins cher qu’au bureau.

— Des blagues ! La vérité, la v’là. Une Compagnie belge a proposé à la Commune d’acheter les débris de la Colonne pour en faire des réductions et les vendre.

— Si elle fait ces p’tits-là, j’en retiens un !

— Des porte-plumes et des ronds de serviette pris là-dedans, mince de luxe ! Quel chiffre mylord veut-il qu’on mette dessus ? Un N ?

— M… ! plutôt.

Un gamin, dont les jambes et les bras étreignaient un réverbère, chantait :

 

Le p’tit tondu qu’est sur la plac’ Vendôme,

D’puis qu’il est mort, on en dit plus tant d’mal,

Quand il était vivant, le pauv’ cher homme,

On lui trouvait l’ caractère inégal.

Y en avait mêm’ qui l’appelaient brutal.

Peuple français, respect à ceux qu’on pleure !

La perfection n’est pas l’ fait des Titans.

Et s’il avait parfois d’mauvais quarts d’heure,

Faut l’ dir’ tout d’même, il avait d’bons moments.

 

Des bourgeois échangeaient discrètement, du coin de l’œil, des signes d’approbation, au milieu des rires, des plaisanteries, des remous.

Tout à coup, le gamin en vigie cria :

— Les Invalos !

Les têtes se retournèrent, des bousculades se produisirent ; la Colonne eut pu tomber à ce moment, personne presque n’y aurait pris garde en dehors de la place, où le populaire se pressait. Les gens montaient sur les trottoirs, se haussaient sur la pointe des pieds, refluaient vers les boulevards, pour apercevoir l’émouvante compagnie des vieux de la vieille, en armes, à leur rang, les plus mutilés en tête, comme pour un nouveau retour de Crimée ou d’Italie. Quelques chauvins, épars dans la foule, frémirent, crurent que la face des choses allait changer, se crisper, devenir tragique. Ils prirent en pitié les bataillons fédérés massés sur la place, ils les virent couler et fondre, comme du suif à la flamme, au bas du chandelier inébranlable. Mais ce ne fut qu’un éclair et les premiers qui vérifièrent la nouvelle communiquèrent leur déception à tous.

En effet, à travers la cohue qu’un respect instinctif éclaircissait sur leur passage, quatre invalides s’avançaient, escortant la petite voiture d’un cinquième. Et c’était tout. On eut dit une patrouille conduite par un sergent, Lacouture, qu’accompagnaient Prophète, Cassavoix, faisant prendre l’air à ses médailles, Lapuchet, morne, squelettique et « pleurant ses pieds », Clavquin, enfin, dont cette exécution, à laquelle il allait assister, était le dernier espoir de guérison.

On ne voulut pas, d’abord, se rendre à l’évidence même. « C’est l’avant-garde, disait-on ; les autres viennent derrière. Ceux-là sont envoyés en éclaireurs… »

On en était tellement persuadé qu’on ne les interrogeait pas et que le chemin qu’ils s’étaient frayé restait libre, ouvert à la troupe plus nombreuse qui les suivait certainement. Et le plus remarqué était, comme toujours, Cassavoix, sans bras et dont la poitrine étincelait. Son infirmité majeure, due au hasard, accaparait l’admiration. Il n’y en avait que des miettes pour le crochet de Prophète, l’orbite vidée de Lapuchet et la paralysie de Clavquin, commun des vieillards. C’était Cassavoix, l’emblème de l’héroïsme militaire. Amputé, par surcroît, des deux jambes, on l’eût peut-être porté en triomphe jusqu’à la Colonne, comme une offrande humaine sur l’autel des sacrifices. Il incarnait l’idéal barbare que la Commune se disposait à tarir dans sa source, à frapper dans son principe. À quoi bon des réductions en bronze de la Colonne ? Celui-là en était une en chair et en os, vivante et inutile, la plus propre entre toutes à inspirer l’horreur des massacres, des conquêtes et de la gloire obtenue à prix de Shylock. Ces deux troncs creux et superbes, le grand et le petit, la cause et l’effet, pouvaient se regarder une dernière fois, avant que l’un précédât l’autre dans le néant.

Les cinq invalides auxquels on faisait place arrivèrent aisément jusqu’à la barricade. Là, ils s’arrêtèrent. Une voix cria : « Bravo, les Invalides ! » Une autre : « Laissez-les entrer. » Celle d’un gamin : « C’est-y qu’ils ne sont pas bien aux premières loges ? » Un loustic : « On n’attendait plus que ces messieurs pour commencer… En avant, la musique ! »

On rit. Le charme était rompu. La sentinelle, qui eût peut-être laissé passer les invalides s’ils avaient insisté ou si la foule avait pris impérieusement leur parti, se montra prête à exécuter sa consigne.

Aussi bien, les vieux soldats ne paraissaient pas d’humeur à la violer. Ils avaient poussé Clavquin au premier rang et demeuraient derrière lui, au spectacle, dans son fauteuil, comme la suite d’un personnage à une représentation de gala. C’est alors qu’un Enfant du Père Duchêne, en chemise de flanelle et pantalon de velours à côtes, le bonnet rouge surmonté d’un petit fourneau rouge aussi, s’approcha d’eux et s’étant fait reconnaître, demanda : « Chapelard et Bibroque ne sont pas avec vous ? »

— Non, répondit sèchement Prophète.

— Ils ne viendront pas ?

— Non.

— C’est embêtant, reprit Nénesse. Je voulais les charger d’une commission pour la mère. J’ai campo pour ce soir. J’irai casser la croûte avec elle. J’aurais été content de voir les amis par la même occase… J’oublie pas que c’est eux qui m’ont mis au port d’arme.

Le fils de la Canapé était fier de son costume, fier de cette intimité affichée, en dépit de la réserve des invalides. Il dit encore :

— Comme ça, vous êtes tout seuls ? Les autres, nisco, du flan !

Le bruit de cette défection se répandit aussi et porta la déception dans la foule. L’intérêt se détourna des invalides, desquels on n’attendait plus rien, qui étaient roulés dans le flot populaire, ainsi que d’insignifiantes épaves. Simples spectateurs, n’ayant plus que leur place au parterre, comme tout le monde, ils descendaient de leur piédestal, eux aussi, – avant l’autre !

À ce moment, une des musiques attaqua les premières notes de la Marseillaise, et l’on vit un homme faire le tour de la plate-forme, au haut de la Colonne, en proférant des paroles indistinctes et en agitant un drapeau tricolore qu’il finit par substituer au drapeau rouge, celui-ci ne devant pas, dans la pensée de l’orateur, tomber avec le monument.

— C’est Simon Mayer…, qui commande la Place, dit la sentinelle à quelqu’un qui la questionnait.

Mêlés à quelques vivats d’en bas, des applaudissements partirent du ministère de la Justice, où se tenaient, parmi des officiers d’état-major et des chefs de bataillon, Protot, pérorant, Vermesch, gras, et le vaste Courbet, en chapeau de paille, portant encore avec assurance, le poids trop lourd pour lui, d’une légende agréable à sa vanité.

Une autre musique joua Le Chant du Départ, et Glais-Bizoin se découvrit. Puis, après un silence, une sonnerie de clairon retentit, les voiles glissèrent de l’échafaudage et les ouvriers en descendirent, tandis que des gardes nationaux débarrassaient la place du côté où la Colonne devait tomber. Sur des milliers de visages, l’attention se figea. Des fluides contraires, émanés de la foule, semblèrent lutter autour du fût de bronze et en maintenir l’équilibre, pendant qu’on virait le cabestan. Les câbles, joints par l’effort pour les tendre, se raidirent. Au-dessus de la Colonne, un léger nuage blanc flotta, un instant, comme une bulle de savon chassée d’un chalumeau.

Quelques minutes s’écoulèrent et, tout à coup, Prophète qui avait profité de la distraction des sentinelles pour grimper sur un tas de pavés et, de là, regarder dans la place, entendit un fort craquement et vit rouler par terre, renversé par les barres du cabestan, un des hommes qui le faisaient tourner. Des exclamations, des jurons, des reproches, éclatèrent à la fois. L’ingénieur, l’entrepreneur, Cavalier, des membres de la Commune ceints de leur écharpe, se précipitèrent… Mais toute cette agitation n’était complètement pénétrable qu’aux yeux de l’invalide, qui venaient de rencontrer les yeux brillants du Piémontais, réclamant, à l’échappée, son salaire.

Autour du cabestan brisé, cependant, les autres discutaient et se disputaient.

— C’est incompréhensible ! disait l’entrepreneur.

— C’est une trahison, disait Cavalier.

— Parfaitement ! fit à son tour l’ingénieur, qui examinait de près le cabestan. Voyez…, on l’a scié aux deux tiers.

Mais Tridon s’adressant à Iribe, dit simplement :

— Si vous ne l’avez pas remplacé dans une heure je vous fais arrêter.

Et quelqu’un qui l’accompagnait, ajouta :

— Très bien. La Commune ne doit pas se laisser couvrir de ridicule.

Alors, il y eut une rapide consultation à laquelle les ouvriers prirent part. L’un d’eux signala enfin la présence d’un treuil sur les quais, le long de la Seine, à un endroit qu’il désigna, et des hommes partirent pour le chercher, avec l’entrepreneur des travaux.

Cavalier, fébrile, répétait :

— Voyons, il n’y a pas moyen de mettre la main sur ce Rabouille… C’est singulier. Il y a quelque chose là-dessous.

Il se tourna vers un petit homme en paletot gris à col de velours noir :

— Ferré, vous devriez ouvrir une enquête.

Mais Théophile Ferré, les doigts dans sa barbe noire et fine, l’œil dur derrière les verres du binocle qui chevauchait sur son nez bossu, répondit froidement, sans bouger :

— Croyez-vous qu’il n’y ait rien à faire de plus pressé ?

À quelques pas de là, Prophète les observait et, sachant à quoi s’en tenir, était tout ensemble reconnaissant à Rabouille de son absence et contrarié qu’elle laissât peser un soupçon sur lui.

Dans la foule, où la nouvelle de l’accident s’était répandue, on commença par gausser les entrepreneurs. Des journaux ayant raconté que la démolition de la Colonne avait été soumissionnée pour 35.000 francs, avec un dédit de cinq cents francs par jour de retard, à partir du 4 mai, on calculait le déchet de l’affaire.

— Maintenant, c’est cinq cents francs par heure qu’on devrait leur demander, dit un ouvrier.

— Ils finiront par ne plus rien toucher du tout, dit un autre.

— Justement. On distribuerait la somme économisée, à la garde nationale.

— Une ration de vin par homme, pour boire à la santé de la Commune.

Mais quand les gamins parurent, criant les journaux du soir, et qu’on y trouva le récit du renversement de la colonne Vendôme, on s’amusa franchement.

« C’est peut-être nous qui avons la berlue… Hé ! Jules, tu la vois ? — Oui. — Eh ben ! mon vieux, c’est une erreur de tes sens abusés… Ce que tu prends pour la Colonne, c’est le câble d’un ballon captif. La Colonne… y en a plus… rasée ! Non ? Alors c’est une poutre que t’as dans l’œil… On va t’enlever ça en soufflant dessus. »

On fit parvenir le journal aux invalides qui, las, s’étaient assis sur les pavés de la barricade, auprès de Clavquin dans sa voiture. On s’étonnait autour d’eux de leur impassibilité devant un échec auquel pourtant ils n’eussent pas dû rester insensibles. Bibroque, Chapelard et Feuillette, manquaient décidément pour égayer la situation. Prophète, Lacouture et Lapuchet, clos et couverts, réprimaient l’envie de se communiquer, même discrètement, leur satisfaction, la moindre imprudence de leur part pouvant, s’imaginaient-ils, tout perdre. Mais la confiance perçait dans leur placidité même. Prophète songeait ; Lacouture grattait les pavés du bout de sa canne ; Cassavoix plastronnait ; Clavquin lisait tranquillement le journal qu’on lui avait prêté, et, dans le visage fermé de Lapuchet, sa dent unique était pareille au bouton d’une targette invisible.

Quelqu’un dit :

— Vous pouvez rompre, les anciens… c’est pas encore aujourd’hui qu’elle vous écrasera le pied en tombant dessus.

C’était aussi l’avis de Prophète. Les cinq invalides s’entre-regardèrent. Puis, sous l’influence d’une vague superstition, ils furent tacitement d’accord pour rester, comme si leur seule présence servait de sauvegarde à la Colonne.

Il était quatre heures. À l’intérieur de la place on n’affectait pas une assurance moins grande. De nouveau, les ouvriers avaient escaladé l’échafaudage et portaient plus profondément la pioche dans le fût entamé. Les membres de la Commune et leurs amis allaient et venaient en causant légèrement. Du ministère de la Justice, dont le balcon était dégarni, on avait descendu quelques chaises pour des dames auxquelles de jeunes officiers galants offraient des rafraîchissements. Nul ne paraissait douter du succès final. Néanmoins, pour faire patienter la foule, ordre fut donné aux musiques de jouer alternativement et l’une d’entre elles exécuta un pas redoublé.

Au bout d’une heure, l’entrepreneur et ses hommes revinrent, ramenant, dans une voiture à bras le treuil réquisitionné. Mais il fallut une heure encore pour l’installer et remonter les câbles. La foule devenait houleuse, réclamait la chute de la Colonne sur l’air des Lampions. Des gamins imitaient le bruit de la scie et le chant du coq ou bien jetaient des avertissements auxquels se laissaient toujours prendre les gens assis au bord des trottoirs. « Pardon ! disaient les farceurs, c’était pas le clairon, c’est m’sieu Courbet qui s’mouche. » Des spectateurs lâchaient pied, persuadés que, la journée s’avançant, on renverrait la suite au lendemain. « Qu’on rende l’argent, alors ! – Faut-il garder sa place à monsieur ? – Tombera !… – Tombera pas !… »

On vendait une brochure de deux pages encadrées de filets noirs et intitulée : Oraison funèbre à la mémoire des gardes nationaux morts pour la République. Suivait le projet détaillé d’un monument commémoratif à leur élever sur la place Vendôme, nettoyée de la Colonne. Un autre projet de monument destiné à la remplacer, montrait sous la figure verdâtre d’un lutteur en caleçon tenant d’une main un parapluie rouge et dans l’autre main l’emblème piriforme d’une restauration monarchique, « Thiers Ier, roi des capitulards », debout sur une boule, au sommet d’un fût. Et une parodie des Pompiers de Nanterre, reprise en chœur :

 

Zim laï la, zim laï la,

Ell’ n’est pas par terre,

Zim laï la, zim laï la,

Elle est toujours là !

 

fit encore passer un moment.

Enfin, vers cinq heures un quart, les ouvriers quittèrent l’échafaudage, Protot et ses invités reparurent au balcon du ministère et, pour la seconde fois, au signal du clairon, les gardes nationaux déblayèrent une partie de la place. Les câbles, aussitôt après, se tendirent lentement, sous l’effort d’une demi-douzaine d’hommes qui viraient le cabestan. Au loin, la foule se taisait, béante. Et il n’y avait plus que l’Empereur de bronze qui pût, ébloui, voir du haut de la Colonne, le soleil se coucher par dessus les maisons de la place. Il le vit effectivement, pour la dernière fois, lorsque la Colonne secouée, après une légère oscillation, comme pour conserver son équilibre, le perdit tout à coup, s’inclina et, brisée en trois morceaux, vint s’abattre avec un bruit sourd et en soulevant des nuages de poussière, sur sa litière dispersée. La lanterne arrondie en dôme qui supportait la statue, s’était détachée du chapiteau et avait elle-même projeté à deux ou trois mètres, l’image impériale couronnée de lauriers. César avait un bras cassé, la petite victoire ailée qui surmontait, dans sa main gauche, un globe, ne s’y trouvait plus, et la tête, séparée du tronc, avait roulé un peu plus loin. Un ouvrier s’en approcha et la poussa du pied, comme on aligne un point sous une exclamation. Car c’était renversée, couchée à son tour, comme les millions de cadavres que sa chute consolait dans leur tombe ; c’était alors vraiment que la Colonne méritait qu’on la comparât, avec Théophile Gautier, à un gigantesque point d’exclamation posé au bout de la phrase sonore du premier Empire !

La multitude, cependant, sortant de sa stupeur et cherchant à rompre le cordon des sentinelles, répondait par ses acclamations, aux cris de : Vive la République ! Vive la Commune ! poussés sur la place. Déjà le drapeau rouge flottait sur le piédestal resté debout. Un homme l’escalada vivement et déclama, le bras tendu, sa tunique de garde national ouverte sur la poitrine, dans un désordre apprêté :

 

Je n’ai jamais chargé qu’un être de ma haine

Sois maudit, ô Napoléon !

 

C’était l’acteur Adolphe, prompt à saisir l’occasion qui lui avait, jusque là, échappé… Mais on ne le laissa pas poursuivre ; il fut sommé de rengainer ses imprécations, auxquelles le général Bergeret préférait naturellement les siennes. Il eut, d’ailleurs, le bon esprit d’être bref. On applaudit moins, après lui, la barbe fluviale de Miot, qui charriait de vieux discours : « Jusqu’ici notre colère ne s’est exercée que sur des choses matérielles, mais le jour approche où les représailles seront terribles et atteindront la réaction infâme qui cherche à nous écraser !… » ; et Ranvier qui dit exactement la même chose.

Pendant qu’ils bavardaient, la foule bourdonnait autour des vertèbres brisées de la Colonne, en flairait les tronçons, en ramassait des fragments, entrailles ou peau. Des curieux déchiffraient l’inscription gravée sur la lanterne : « Monument élevé à la gloire de la grande armée par Napoléon-le-Grand… Commencé le XXV août 1806. Terminé le XV août 1810. » Des bêtas posaient, en groupe, sur les ruines, devant l’objectif d’un photographe ; et Courbet, dans les salons du ministère de la Justice, montrant à ses amis quelques lettres anonymes menaçantes, envisageait l’avenir avec inquiétude…

Mais un fort peloton d’artilleurs à cheval, arriva au grand trot et dégagea la place, tandis que des musiques entraînaient, aux accents des Girondins, un millier de personnes vers l’Hôtel de Ville, où Miot, Champy et Ranvier les attendaient, pour leur annoncer que la place Vendôme assainie, s’appellerait désormais : Place Internationale.

Et les cinq invalides ?

Ils avaient vu, pétrifiés, la chute de la Colonne, et le peuple avait pu, ensuite, passer brutalement sur eux sans les déraciner. Clavquin s’affligeait de n’être pas debout lorsqu’elle était à bas. Un dernier, un inutile effort pour se lever l’avait épuisé, et la certitude de son incurabilité lui faisait monter les larmes aux yeux. Prophète et Lacouture regardaient fixement devant eux un point ou plutôt une ligne, dans l’espace, et réédifiaient imaginairement la Colonne… Et l’Empereur, manchot aussi, gisait non loin de Cassavoix, comme un frère à l’image de sa destinée.

Mais le vieux Lapuchet était le plus atteint. Au moment où la Colonne tombait, il avait ouvert la bouche toute grande et jeté un cri de : Vive l’Empereur ! qui s’était perdu dans le tumulte. Et dans cet hommage suprême et véhément, sa dernière dent avait sauté ; il restait immobile, la mâchoire disloquée, la face effrayante, avec les deux trous noirs qu’y creusaient l’orbite et la bouche vides.

Ses camarades et lui ne furent réveillés que par le galop des chevaux et le passage en cohue, derrière la musique et le drapeau rouge, des manifestants qui se rendaient en chantant à l’Hôtel de Ville.

— Allons-nous en, dit Lacouture. Viens-tu avec nous ?

— Non, répondit Prophète. Je vais à Belleville.

— Pourquoi faire, maintenant ?

Prophète hésita un instant, puis :

— Pour savoir si mon neveu y est encore.

— Ah ! oui…

Clavquin remit sa petite voiture en marche ; les autres le suivirent, et Lapuchet se répétait à lui-même : « Sacre te l’avait prédit… Il te l’avait prédit… Çui qui n’a pas vu ça, n’a rien vu…

Prophète, en s’en allant de son côté, était surpris de sa tiédeur. Il n’en voulait pas au Piémontais, qui avait fait le possible pour tenir sa parole ; il n’en voulait pas à Rabouille, dont le dessein était accompli ; il n’en voulait à personne. Il eût plutôt su gré à Rabouille de s’être abstenu, comme d’une bravade, d’assister à l’exécution. Il se sentait triste et toujours anxieux ; ses nerfs tendus, comme les câbles tout à l’heure, lui faisaient l’effet de tirer sur quelque chose en lui, qui menaçait ruine également et ne tenait plus debout que par habitude.

Il était près de sept heures lorsqu’il arriva enfin rue Lassus. Dans le débit, de nombreux clients entouraient quelqu’un qui discourait. Mais, au comptoir, il ne vit point Ferdinand ni Céline, qu’y remplaçait le plongeur Alexandre, le cou démailloté, guéri de ses furoncles par l’emploi de confiance auquel on l’appelait.

Prophète entra, inaperçu, tant l’orateur captivait son auditoire. Schramm en eut pâli de jalousie. Aussi n’était-il pas là. Et l’invalide ne voyait pas davantage Rabouille, dans le groupe que formaient, autour de Quélier, en uniforme, une douzaine d’hommes parmi lesquels Adolphe, sombre, le concierge du 119, oblique, l’inévitable petit père Bagarre, Ninie et monsieur Martin lui-même, le cigare pendant à la lèvre…

— Enfin, comment ça s’est-il passé au juste ? demanda le pipelet.

— Oui, appuya l’Émigrant, des détails…

Complaisant, sans émotion, le beau capitaine reprit :

— Je vous le répète, c’est à croire qu’il l’a fait exprès. Ce matin donc, nous étions solidement établis derrière une des deux barricades en avant de Bourg-la-Reine. Les camarades que nous relevions nous avaient prévenus : « Vous serez embêtés par les Versaillais. Leurs éclaireurs se montrent de temps en temps ; mais ce sont de simples démonstrations des troupes qui occupent Fresnes, Rungis et la Belle-Épine. Vous n’aurez qu’à envoyer quelques pruneaux à ces lascars-là pour qu’ils disparaissent. C’était la vérité. À deux reprises déjà, dans la matinée, nous avions canardé des soldats de la ligne et, bien abrités derrière nos travaux de défense, nous nous apprêtions à repousser, de la même façon, sans aucun danger pour nous, une nouvelle reconnaissance, lorsque tout à coup, sans raison, Rabouille, qui faisait le coup de feu à côté de nous, sortit de la barricade et s’avança, tout seul, sur la route, en tiraillant… C’était de la folie. Rien ne l’obligeait à se découvrir, à risquer ainsi inutilement sa vie… Il n’obéissait pas à un ordre ; au contraire ; tout le monde lui criait de rentrer, d’autant qu’il gênait notre tir et que nous n’osions plus riposter, de peur de l’atteindre. Mais il avait l’air de ne pas nous entendre… ou bien c’était comme un parti pris de sa part. Il fit une vingtaine de pas et s’arrêta pour recharger son fusil. Mais au moment même où il l’épaulait, nous vîmes le fusil lui échapper et Rabouille tomber, la face en avant, foudroyé par une balle au front.

— Pauvre garçon ! murmura monsieur Martin.

Quélier continua :

— Attendez… Vous ne savez pas le plus beau de l’histoire. Schramm était des nôtres. Vous le connaissez : quand quelqu’un se signale auprès de lui, il veut tout de suite le surpasser. Rabouille donc ne fut pas plutôt par terre que Schramm monta sur la barricade… On crut, d’abord, que c’était pour parler… mais pas du tout. Il sauta de l’autre côté, se baissa et, sous le feu incessant des Versaillais, alla relever Rabouille qu’il rapporta sur son dos comme un matelas…

— C’est beau, en effet, dit gravement monsieur Martin.

— C’est beau… mais c’est aussi bête que l’acte irréfléchi de Rabouille… parce qu’on avait bien le temps d’aller le ramasser entre deux escarmouches.

— Êtes-vous sûr que les actes de Rabouille et de Schramm aient été irréfléchis ? interrogea l’ancien instituteur.

— Oh ! fit Quélier, embarrassé, ce que j’en dis n’est pas pour diminuer leur mérite… Ce sont des citoyens comme il en faudrait beaucoup : ils honorent la République.

— On croirait que c’est une révélation pour vous, ajouta l’Émigrant, avec un soupçon de mépris.

— Alors, demanda le concierge du 119, on va ramener le corps de Rabouille ?

— Oui… Sans doute… J’ai quitté Bourg-la-Reine à deux heures, chargé d’un pli du commandant pour la Place… et j’en ai profité pour vous apporter la mauvaise nouvelle.

— Si vous venez de la Place, dit Adolphe, vous avez vu tomber la Colonne.

— Comme je vous vois. J’étais aux fenêtres de l’état-major.

— Ah !… Vous ne trouvez pas qu’il manquait quelque chose à la cérémonie ?

Quélier allait répondre non, mais, en se retournant, il aperçut Prophète et, prompt à utiliser sa présence :

— Ma foi, si, dit le capitaine, il y manquait Rabouille. Il est fâcheux pour lui que le dernier jour de sa vie soit justement le plus beau… car la Colonne, on peut dire qu’il la considérait comme une ennemie personnelle, n’est-ce pas, monsieur Prophète ? Bonjour, monsieur Prophète.

— Bonjour.

Quélier écartant Adolphe et monsieur Martin, tendit à l’invalide une main dans laquelle celui-ci mit brusquement son crochet de fer.

— Aïe ! fit en riant l’officier. Vous m’avez égratigné.

— C’est que, voyez-vous, je ne donne la main, la bonne, qu’aux gens que j’estime.

Et le bonhomme, traversant la seconde salle, passa dans la cuisine.

Céline y était assise sur une chaise et s’essuyait les yeux. Auprès d’elle, les bras à son cou, la tendre petite Sophie, les yeux rouges aussi, disait :

— C’est papa qui aura de la peine, quand il saura…

Adrien, un pistolet de bazar au poing et retranché sous la table, brûlait des amorces.

L’oncle et la nièce se regardèrent un moment en silence, puis s’embrassèrent, mais avec une effusion qu’ils ne mettaient pas d’habitude dans leur étreinte et qui les dispensait de paroles. Ils faisaient comme si le mort auquel ils pensaient, eut été couché dans la pièce voisine.

Mais, la poudre d’une amorce détona encore une fois faiblement.

— Vas-tu te tenir tranquille, dit alors Céline au gamin. Ce n’est vraiment pas le moment…

— Non, répéta Prophète, ce n’est pas le moment…

Il retira son pistolet à Adrien et, prenant l’enfant sur ses genoux, il essaya d’éveiller sa raison et son cœur.

— Écoute, loup-garou… Monsieur Rabouille… ton ami Rabouille…, tu ne le verras plus… jamais plus…

Adrien réfléchit un instant et dit :

— Ah !… C’est toi qui dois être content. Il ne te fera plus enrager.

Prophète répondit :

— Je ne suis pas content, parce que je ne suis pas méchant, parce qu’il ne faut pas être méchant et que l’on ne doit jamais souhaiter de mal à personne.

— Oh ! si, s’écria l’enfant, à l’ennemi !

— Mieux vaut ne pas avoir d’ennemi.

Mais c’était pour Adrien un langage trop nouveau dans la bouche de son oncle. Il le témoigna en disant :

— Je veux bien être sage…, mais à la condition que tu me racontes une belle histoire, pif, paf, boum !

— Je ne sais plus d’histoires.

Céline intervint :

— Raconte-lui n’importe quoi… pour avoir la paix.

Alors, Prophète s’étant recueilli une minute, commença :

— C’était à Inkerman, le matin. Il tombait une petite pluie fine et glaciale… et il tombait aussi des braves gens, par milliers.

— Des Français ?

— Non. Des Anglais.

— C’est que tu as dit : des braves gens.

— Oui, des braves gens. Highlanders, rifles, coldstream, Écossais, grenadiers et artilleurs de la garde, ils étaient partis seize mille, l’arme au bras, alignés au cordeau, cadençant le pas comme à la parade, contre cinquante bataillons russes et cent trente pièces de canon, qui les avaient écrasés. Une boucherie. Écossais et grenadiers, des géants, avaient eu beau travailler à la fourchette, broyés, décimés, ils revenaient maintenant en désordre chercher protection auprès de nous. Ils n’avaient plus de munitions. Trois de leurs généraux étaient tués ; six autres étaient hors de combat. Il ne leur restait plus un homme de réserve. Lord Raglan avait les larmes aux yeux. Les Écossais qui étaient cinq cents une heure auparavant, se repliaient, réduits à une poignée et suivis par un seul joueur de cornemuse qui soufflait dans son instrument. Nous l’entendions nasiller distinctement, car les malheureux n’étaient plus qu’à quelques pas de nous. Tout à coup, le musicien tomba et tous, sous la mitraille, s’arrêtèrent et se mirent à pleurer…, car la musette, au lieu de jouer les airs nationaux qui excitent à la guerre, jouait les vieux airs du pays, qui célèbrent les bienfaits de la paix. C’était d’une douceur extraordinaire… et plaintif comme un regret d’agonisant. Avec quelques notes, le musicien exprimait tout, rappelait tout, résumait tout : l’enfance heureuse et bercée, les simples travaux, les veillées de famille, les joies du foyer, dans l’abondance et le calme, et l’éternel décor de la montagne natale, où tous ils comptaient mourir, après une existence bien remplie. Comme ils en étaient loin à présent, de leur Écosse, et pourquoi l’avaient-ils quittée ? Pourquoi ? Le joueur de cornemuse mourut sans le savoir… Une balle l’acheva… Et ses frères d’armes redoublaient de pleurs sur lui, car il n’emportait pas le secret du bonheur : il le leur avait révélé.

Céline, Sophie, Adrien, écoutaient l’oncle… Et, tandis qu’il parlait, jamais Rabouille évanoui, invisible, n’avait empli davantage la maison de sa présence et de son prestige.

Agacé, néanmoins, par l’éclat d’une voix concurrente, Prophète se pencha pour regarder dans le débit. Quélier, Ninie, étaient partis. L’Émigrant, l’œil vague, les joues plus molles sous sa barbe fraîchement taillée, laissait refroidir son cigare et son mazagran. Madame Bourdin, matelassière, arrêtée, sa boîte à bouillon au bras, expliquait la disparition de Jéricho, rendormi depuis vingt-quatre heures et auprès duquel on eut pu, sans le réveiller, tirer le canon, renverser la Colonne, défendre une barricade ou faire sauter la Mairie. Et ce n’était plus qu’au concierge du 119, investigateur inlassable, aux pères Bagarre et La Trouée, et au vieux cocher, dont le fouet protestait contre une trop longue mise à pied, qu’Adolphe narrait la chute de la Colonne, consolé de sa déconvenue par l’intérêt qu’ils prenaient au récit et par la fidélité de sa petite amie venant le rejoindre pour dîner.

Il avait fini, elle demanda :

— Mais toi, parle-nous de toi… C’est sûr que t’as fait florès…

Il haussa les épaules :

— Merci bien ! Risquer ma voix en plein air, dans ces conditions-là…, tu ne voudrais pas ! Des membres de la Commune ont essayé… C’est à peine si on les entendait à dix pas… Décidément l’acoustique de cette place ne vaut rien. Je m’en doutais.

— Buvons un coup ! s’écria le père La Trouée, que le bagout des autres altérait. Buvons au genre humain !

— Plus que ça de genre ! dit un client facétieux.

— C’est moi qui régale, reprit le bonhomme. Un verre pour le père Bagarre.

Le vieux garçon de place regardait autour de lui avec inquiétude.

— Qu’est-ce que vous cherchez ? Ah ! oui… Ninie… c’est vrai, où est Ninie ? Sifflez-moi toujours ce glacis, papa, pendant que votre ange gardien est en défaut.

Ninie n’était pas loin. En apprenant la mort de Rabouille, elle avait reçu comme un coup de fouet et s’était glissée dehors, mais pour rentrer immédiatement dans la maison par l’allée au bout de laquelle tire-bouchonnait l’escalier. Elle monta quatre à quatre jusqu’à la chambre du mécanicien, avec l’idée seulement de voir si la porte en était fermée. Mais elle trouva la clef dans la serrure et, sans la moindre hésitation, elle ouvrit la porte et pénétra dans la chambre. Elle en fit rapidement, des yeux, le tour, et décrocha d’abord un daguerréotype encadré, qui représentait Rabouille à vingt ans, une vieille épreuve photographique à demi effacée, qu’elle mit dans sa poche. Puis, elle prit encore sur la table, une médaille commémorative en plomb doré, sur laquelle on lisait : République française. Mort du citoyen Flourens, général de la Commune de Paris, tué par le capitaine Desmarets, à Chatou, le 2 avril 1871.

Elle cherchait encore un autre souvenir qu’elle pût s’approprier, lorsque la porte, poussée, puis refermée, grinça sur le carreau. Et derrière Ninie, la voix de Quélier dit :

— Oh ! il n’a plus besoin que vous lui fassiez son ménage, allez…

Serrée, à ce moment, entre le lit et la table de Rabouille, Ninie, dont cette surprise entretenait l’exaltation, paya d’effronterie :

— Et si ça me plaît à moi de le faire tout de même ?

— Permettez-moi alors de vous aider.

— Je me passerai bien de vous.

— Ça n’est pas comme moi.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Je veux dire que Rabouille n’étant plus là, rien ne vous empêche, à présent, de reporter sur moi un peu de l’affection que vous aviez pour lui.

Ils n’étaient qu’à deux pas l’un de l’autre et s’envoyaient les répliques dans la figure, comme des coups.

— Je suis libre de mes affections, répondit Ninie, et quand même j’en aurais de reste, vous seriez le dernier à qui je penserais.

— Le dernier, ça m’est égal… pourvu que je sois le second.

Il effilait sa moustache sans bouger, de telle façon qu’il coupait la retraite à Ninie.

Bravement, elle s’apprêta à charger :

— Laissez-moi passer…

— Je ne m’y oppose pas.

Elle sortit de son recoin ; il eut l’air de s’effacer, mais tout à coup, l’agrippant par la taille, il la renversa sur le lit et s’efforça de l’y maintenir. Elle se débattit sans crier, allongea le bras et saisit sur la table une paire de ciseaux, avec l’intention d’en frapper son agresseur au visage, pour lui faire lâcher prise. Et elle l’atteignit, en effet, si adroitement qu’il ne sentit pas la blessure, se félicita d’avoir évité le coup en dérobant la tête et se demanda pourquoi la grande fille, du seuil de la porte qu’elle avait gagnée, lui jetait en riant :

— Je crois bien tout de même que je vous ai marqué !

Marqué… Il ne comprit le sens de cette apostrophe qu’en portant la main à sa figure et en constatant qu’elle était privée de son irrésistible agrément, les ciseaux ayant déparié, d’une manière ridicule, les longues moustaches auxquelles il tenait par dessus tout.

— Ah ! la petite taupe !

Et n’osant plus descendre, se montrer, il demeurait écarquillé, stupide, au milieu de la chambre, comme un danseur de corde à qui manquerait soudain la moitié de son balancier.

Prophète, cependant, rentrait aux Invalides. Sa pensée ne pouvait se détacher de Rabouille. Il se le représentait étendu, le front troué, la barbe souillée, les yeux grands ouverts… et la vision obsédante lui donnait, pour la première fois, cette perception nette de la mort, du vide irréparable, de l’absence indéfinie, qu’il n’avait jamais eue sur les champs de bataille les plus encombrés de victimes, ni devant les corps ensanglantés de ses meilleurs amis. Jamais, en les voyant disparaître, fauchés, il n’avait pris souci des forces immenses perdues, en un jour, une heure, une minute ; des intelligences pareilles à celles de Rabouille, éteintes brusquement, s’échappant par une déchirure… Il faisait petit jour dans son esprit, comme dans celui d’un enfant recevant ces premières et fortes impressions qui ne s’effaceront plus. Ainsi, du cadavre de Rabouille, émanait encore une introduction à la Vie.

Comme il parvenait à l’avenue de La Motte-Piquet, Prophète reconnut dans trois ombres titubantes cheminant devant lui, flanquées d’une ombre plus petite, Feuillette, Ribroque et Chapelard, qui sortaient, ivres, de chez la Canapé, avec Nénesse.

Feuillette chantait son refrain favori :

 

Ils sont couchés chez la mère Picard !

 

Chapelard et Bibroque parlaient sabir, comme autrefois, au temps regretté de leur service en Afrique, lorsqu’ils partaient pour une razzia – ou qu’ils en revenaient. Et le fils de la Canapé les appelait tous les trois : petits pères ou vieilles culottes.

Prophète les rejoignit. Ils entrèrent ensemble dans l’avant-cour, dix heures sonnant. La nuit était claire. Du dôme fané, l’ombre d’un bonnet de coton énorme sembla descendre sur leurs têtes.

Quittant ses compagnons, Prophète se hâta vers sa chambre, alluma sa chandelle. Comme d’habitude alors, il fut raccroché par le vieux grenadier exhalant, avec son dernier soupir, une suprême flatterie à l’adresse de l’Empereur debout devant lui : « Sire, ce linceul vaut bien la croix ! »

Mais l’invalide n’était pas d’humeur à écouter cette radoterie ; et l’index menaçant l’image, il dit :

— Allons, allons…, ce soir, pas de grimaces !

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Descaves, Lucien, La Colonne Récit du temps de la Commune, Paris, Félix Juven, s.d. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Souvenirs de la Commune - Renversement de la colonne Vendôme, gravure sur bois, graveur inconnu, est une illustration de périodique, éditeur inconnu, 1871 (Musée du Carnavalet, Histoire de Paris). Les illustration dans le texte sont de Hermann-Paul.

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