Lucien Descaves

LA COLONNE
(partie 1)

RÉCIT DU TEMPS DE LA COMMUNE

Illustrations : Hermann-Paul

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Table des matières

 

I  AUX INVALIDES. 3

II  CONCILIABULE. 20

III  ÉLECTIONS AU FAUBOURG.. 40

IV  ÉLECTIONS AU FAUBOURG (Suite) 84

V  FAISONS LA CHAÎNE ! 107

VI  LES VISITEURS DU DIMANCHE. 157

VII  ENTREPRENEURS DE DÉMOLITIONS. 206

Ce livre numérique. 261

 

I

AUX INVALIDES

Le 13 avril 1871, au roulement de tambour annonçant le deuxième service de neuf heures trois quarts, les invalides envahirent le réfectoire n° 2, une vaste galerie que font paraître plus haute et plus froide les sévères allégories qui la décorent.

Ils se répartissaient entre les tables rondes, peu espacées, de douze couverts chacune, et les premiers arrivés, pesant et goûtant de l’œil le pain fraîchement distribué, s’attribuaient, à l’accoutumée, avec une prestesse de singes, la ration estimée la plus avantageuse.

Leur regard trahit la même défiance jalouse lorsque les servants apportèrent le bouilli aux pommes dans des plats d’étain. D’incessantes contestations s’élevaient, malgré la précaution qu’avaient les invalides de faire tourner le plat, comme une roue chargée de lots, et d’accepter celui que le hasard amenait devant leur assiette.

Là, sous l’uniforme gros bleu de la maison de retraite et du pensionnat, ces grands enfants, ces vieillards avariés, présentaient des échantillons de toutes les mutilations et de toutes les puérilités. Certains, mal raccommodés, semblaient avoir sur le visage un masque, des moustaches postiches ; d’autres, anguleux et ridés se montraient, au contraire, inachevés, ébauchés au couteau par un apprenti ; et des profils nettement découpés recevaient de l’éclairage et des temps, la patine d’anciennes médailles, d’une monnaie de gloire abolie, échue au musée. Leurs gestes étonnaient aussi, frileux ou cassés comme des gestes de marionnettes. Enfin, consommant l’illusion, quelques voix de crécelle sortaient de ces hommes de bois qu’un ingénieux et secret mécanisme, on eût dit, animait.

Le repas, ce matin-là, excitait encore les rabâchages des grincheux mâchant à la fois la nourriture et les récriminations. Un invalide se curait les dents avec une aiguille à tricoter ; des mains de fossoyeur, brunes, décharnées et poilues, enterraient dans le pain, pour la conserver, une portion de viande ; une odeur de vieillesse et de mets refroidis emplissait la salle. Et l’éternel sujet de mécontentement s’y traîna de table en table.

— Les portions diminuent tous les jours…

— Sale bidoche !… On n’aura bientôt plus que des os à ronger.

— Parbleu ! Faut bien empâter les empoyés de l’Hôtel… et leur famille… On leur tolère ici la femme et les enfants… des quatre ou cinq par ménage…

— C’est sur notre dû qu’on prélève leur subsistance, quoi ! Pour eux le bouillon, à nous l’eau chaude.

— On est pire que des conscrits…

— Et ce vin !… Un poison…

De plus facile composition, un gros père, vermeil et farceur, renouvelait simplement une plaisanterie quotidienne qui consistait, son carafon vidé, à en traire avec affectation le goulot, pour souligner la dérision des quarante centilitres réglementaires.

Au fond, deux invalides entre qui une place restait inoccupée, s’interrogèrent :

— C’est-y que le Prophète déjeune en ville ?

— Prophète ?… Pense pas. Il aurait prévenu. Il a dit seulement : « Je vas chercher les gazettes. »

Et ils continuaient de pignocher, ombrageux, aux pieds du Roi Soleil qu’entouraient la Tempérance, la Justice, la Force, quand un invalide d’une cinquantaine d’années, maigre, sans barbe et d’aplomb, fit son apparition dans le réfectoire et gagnant la table la plus reculée, interpella l’un des pensionnaires tout à l’heure inquiets de son absence :

— Tiens, Lacouture, avale ça… et ne t’étrangle pas.

Mais Lacouture, qui portait sur ses manches les galons de sergent, devant le journal chiffonné devant lui, balbutiait, tâtait ses poches :

— J’ai laissé mes lunettes là-haut.

L’autre, alors, reprit la feuille qu’il agita un instant au bout du crochet de fer adapté à son avant-bras droit :

— Au fait, ça intéresse tout le monde ici, j’imagine… Ouvrez les oreilles…

Et debout, dans le silence, l’invalide qu’on appelait Prophète, lut d’une voix tremblante de colère :

« La Commune de Paris.

« Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie… un symbole de la force brute et de fausse gloire…, (autant de mots, autant d’arêtes, qui lui écorchaient le gosier) une affirmation du militarisme…, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus…, (il crut que celle-là ne passerait jamais), un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française : la Fraternité :

« Décrète :

« Article unique : La Colonne de la place Vendôme sera démolie. »

C’était évidemment la plus grosse ; il but un verre d’eau pour la faire couler et dominant les murmures que sa communication suscitait :

— La nouvelle est dans toutes les gazettes, mais j’ai voulu me procurer leur Officiel, qui la confirme et c’est pour cela que je suis en retard. Eh bien ! une pareille décision de la Commune n’a pas encore la publicité qu’elle mérite… J’en propose l’affichage… ici…, où défilent, deux fois par jour, les pensionnaires des divisions actives…

Et, venant sans délai de la parole au fait, il appliqua sur le mur la feuille simple de l’Officiel, aux quatre coins de laquelle il écrasa, pour la fixer provisoirement, des boulettes de mie de pain.

Aussitôt, les invalides des tables voisines s’approchèrent, relurent le document, et derrière eux, l’émotion grandissait, grognait et chevrotait. « Allons donc !… Une frime !... N’oseraient pas. »

C’était l’opinion des plus jeunes, qui ne s’échauffaient guère, tandis que l’irritation, croissant avec l’âge, galvanisait des vieux, redressait leur masure, injectait leurs yeux et rallongeait de l’ombre d’une menace leurs demi-bras et leurs tronçons de jambes.

L’un de ces anciens, nommé Lapuchet, qui avait soixante-dix-sept ans et, borgne, braquait, dans l’écartement des lèvres, deux dents démesurées, s’écria : « S’ils y touchaient, on serait là ! »

— Oui, on serait là, répétèrent ceux de son temps – une poignée – que les souvenirs solidarisaient.

Réunis presque inconsciemment, ils serraient les rangs, par habitude, et c’était miracle qu’un rempart fût encore possible avec ces démolitions du premier Empire, ces gravats ramassés sur les champs de bataille d’Espagne, de Russie, d’Allemagne et de France, ces charpentes vermoulues, prêtes à tomber en poussière.

Prophète les vit, de loin, s’étayer l’un l’autre, absorber quelques défaillances individuelles dans la martialité de l’ensemble ; il entendit le défi qui partait de ces ruines et, sentant autour de lui les vieilles panades s’affermir, utilisant un levain d’émeute providentiel, il se flatta de travailler la population de l’Hôtel tout entière.

— Bien dit !… Je ne suis donc pas seul de mon avis… Vous êtes tous convaincus, n’est-ce pas, que cette abomination est dirigée contre nous ? Allez-vous supporter qu’elle s’accomplisse et que tout Paris, après ces misérables, se foute de nous ? Est-ce tolérable, oui ou non ?

— Non ! Non ! Le Prophète a raison…, protestaient, plus nombreux déjà, des invalides sensibles à l’injure personnelle habilement invoquée.

— Prenez-y garde ! Si nous les laissons faire, ils ne s’en tiendront pas là. Peut-être ne veulent-ils, après tout, qu’éprouver notre patience. La colonne renversée, c’est au tombeau de l’Empereur qu’ils s’attaqueront. Leur rêve est de jeter ses cendres dans la Seine…, ils ne s’en cachent pas.

Les exclamations redoublèrent, et pourtant des bouches ouvertes, çà et là, exprimaient la lenteur à concevoir ou à s’indigner, de quelques intelligences affaiblies. Des mains roulées en cornet secouraient des oreilles trop dures et des têtes branlaient pour demander encore : « Qu’est-ce qu’il raconte ? »

Prophète frappa le coup décisif : — Ce n’est pas tout. Un de ces quatre matins, sous prétexte que l’Hôtel est un foyer de réaction…, on nous en chassera comme des tambours !

Cette fois tous comprirent. Le tapage des intérêts alarmés, des retraites en péril, renchérit sur le bruit des sentiments humiliés. Des invalides brandirent leur pain, comme pour témoigner qu’ils sauraient le défendre ; des couteaux étincelèrent parmi des poings tendus ; un reliquat d’héroïsme s’inscrivit sur des binettes parcheminées, et les moins détériorés à l’instant s’élancèrent, tandis que les anciens, derrière eux, se haussaient pour qu’on les aperçut et réclamaient leur part d’affront pour en tirer vengeance.

Dans ce désordre, le boute-feu poursuivit : — Le moyen de déjouer ces projets ? Il n’y en a qu’un : c’est de former le carré autour de la Colonne et d’empêcher que la canaille n’en approche, quand elle arrivera pour la jeter par terre. Ce jour-là il faut qu’elle ait affaire à tous ceux d’entre nous qui sont en état de tenir un sabre, une pique, n’importe quoi… Honte aux lâches ! Honte aux déserteurs !

Une acclamation répondit à cet appel aux armes et fut suivie de pétarades.

— Oui… tous… À bas les rouges !

— Vive l’Empereur !

— Prussiens !

— Ils trouveront à qui parler !

— De plus terribles qu’eux ne nous ont pas fait peur !

— On leur apprendra la politesse et le salut !

— En avant ! Place Vendôme !

De leur beau zèle, à ce moment, on eût tout obtenu. La griserie était complète. Quelques grognards en titubaient, s’épanchaient en monologues, à l’écart ; des figures blêmes ou congestionnées, au poil en colère, aux yeux revernis, sollicitaient l’orateur, attendaient de lui une inspiration… ; et l’on eût dit que les dents de Lapuchet, en train de viser, allaient au commandement décharger leurs deux coups.

Débordé, envisageant trop tard l’imprudence d’un mouvement sans issue, Prophète marqua le pas : « Ai-je bien fait d’afficher ce décret ici ? »

— Oui ! Oui !

— Les auriez-vous supposés capables d’une telle audace, si je ne l’étalais pas devant vous ?

— Non ! Non !

Une voix observa : — C’est vrai, jamais les autres ne voudront nous croire.

L’allusion fut, sur-le-champ, saisie. Les autres, c’étaient les moines lais de la quatrième Division, les rares survivants des grandes guerres du premier Empire, les locataires du rez-de-chaussée, qu’on servait dans leur chambre, la population contemplative de l’Hôtel. Il semblait naturel de les consulter, de mesurer l’offense aux octogénaires qu’elle atteignait. Et ce cri éclata :

— Dans les chambrées !

Alors ce fut une levée de moignons mémorable, fantastique. Prophète, à son tour entraîné, reprit le journal, le déploya, percé du crochet qui le surmontait, comme un bec d’aigle ; et derrière ce drapeau, les invalides se ruèrent, vidèrent le réfectoire en bousculant les servants stupéfaits. Il y en avait qui hurlaient, leur béquille sur l’épaule, ainsi qu’un fusil : « Nous les reconduirons à coups de bottes ! » Et tous ces maigres bras balancés faisaient songer à la ramure desséchée, aux dernières branches de l’arbre sacré qu’était la Colonne, tronc creux miné par les fourmis.

La petite troupe se dirigea d’abord vers le logement des hommes impropres au service actif. Mais elle se débandait vite, s’allongeait, laissait en route, dans les escaliers et sous les galeries latérales, les invalides dont l’âge et les infirmités modéraient l’ardeur. Au milieu de la cour d’honneur, elle rencontra les jeunes élèves-tambours qu’un invalide menait à l’école et qui, ne voulant pas demeurer en reste de dissipation, se mirent à faire des gambades.

Cependant les mutins visitaient, au rez-de-chaussée, les salles Wagram, Condé, Moncey, Bordeaux, auxquelles reprochaient la lumière les cours maussades qui la leur dispensaient. Dans l’une de ces chambrées, ils tombèrent, d’abord, sur un pensionnaire de haute taille, manchot des deux bras, qui se faisait attacher sur la poitrine, par un servant, une rangée de médailles.

— Écoutez-ça, Cassavoix…, dit Prophète.

Ceux de sa suite répétaient : « Écoutez… Écoutez… »

Il lut le décret.

— C’est tout de même un malheur de ne pas avoir ses deux bras en activité de service ! s’écria Cassavoix, qui se joignit, néanmoins, aux perturbateurs.

Partout l’emportement succédait à la confusion. Un vent de folie entrait avec eux, propageait l’ivresse, soulageait les rhumatisants, rendait la respiration aux asthmatiques et guérissait le plus grand nombre de la torpeur sénile. Des vieillards cuirassés d’égoïsme, de pacifiques escargots que le siège, le bombardement et la capitulation n’avaient pas tirés des petites voitures qu’ils manœuvraient eux-mêmes, se soulevaient, montraient les cornes et bavaient de colère, en se glissant dehors, le long des murs, pour ébruiter la nouvelle.

Une douzaine d’aveugles, rassemblés dans la salle Moncey, entendirent debout, au pied de leur lit, la lecture du journal, comme autrefois celle du rapport et des ordres.

— Faudrait voir ça ! dit, à la fin, courroucé, l’un de ces condamnés à ne plus rien voir.

Un autre, cassé en deux par une balle dans les reins et qui paraissait chercher ses yeux à terre, eut l’air tout à coup de les avoir retrouvés et hennit d’impatience. Et leur doyen à tous, le chef de chambrée Archin, du fond des poils qui avaient envahi les décombres de sa figure, jeta : — « Comptez sur nous ! »

Cet accueil de leur part n’était point surprenant. Les aveugles perpétuaient, aux Invalides, une tradition de susceptibilité et d’insubordination. C’étaient eux les meneurs de la sédition du 23 mars 1848, à laquelle Archin avait participé et dont il se souvenait comme d’une clarté dans sa nuit. Ce jour-là, une centaine de factieux s’étaient, en désordre, échappés de l’Hôtel, avaient enlevé leur gouverneur, le général Petit, et porté au gouvernement provisoire, avec leur adhésion, leurs griefs relatifs à un legs de 6,000 francs, fait aux aveugles par un anonyme et qui n’avait pas reçu l’affectation stipulée par le donateur.

Et il ne venait pas à l’idée du vieux Archin qu’il existait peut-être, parmi ces rouges contre lesquels on l’excitait aujourd’hui, quelques-uns de ces ouvriers du Champ de Mars, futurs insurgés de Juin, qui avaient spontanément, en 1848, prêté assistance aux invalides.

En sortant de la salle Moncey, les croisés, ayant toujours Prophète à leur tête, montèrent à l’infirmerie, se répandirent dans les quatre « manches » partant de la rotonde où l’autel est dressé. Mais les sœurs accourues parvinrent, avec le concours des servants, à refouler ces enragés.

La défense fut moins heureuse à côté et ne préserva pas de leur irruption la salle de la Sagesse occupée par les invalides au régime, les gâteux.

Il est vrai que ceux-ci se gardaient tout seuls. Les mots Commune… Colonne… démolition…, n’avaient plus de sens pour eux. Ils s’imaginèrent, comme toujours, qu’on en voulait à leur personne ou bien aux quatre nippes, aux menus objets enfermés dans leur armoire ou dans leur malle. Les vieux colimaçons d’en bas avaient des frères là, dépouillés de leur enveloppe et dardant les deux pointes du foulard qui les coiffait. Presque tous avaient, à la portée de la main, une canne qu’ils empoignèrent pour se protéger. Certains, farouches, ne quittaient plus le lit, essayaient de s’arracher à leurs alèzes ou bien se suspendaient au petit bâton dont s’aident les malades pour se lever, dans les hôpitaux ; et un vieil invalide de quatre-vingts ans passés, le père Sacre, ancien tambour, sur ses couvertures battait la charge en marmottant : « ran… plan, ran, plan, plan » d’une langue retournée en enfance – comme lui-même.

Ils restèrent béants, les yeux écarquillés sur l’apparition évanouie, quand les autres se furent éloignés…

Une minute, la promenade à travers l’Hôtel n’eut plus d’objet, hésita et languit. Puis quelqu’un pensa soudain aux invalides des divisions actives, qui avaient déjeuné au premier service, et la petite compagnie, encore réduite, se précipita dans l’escalier qui conduisait au deuxième étage et acheva de s’y éparpiller dans les grandes salles Louvois et d’Hautpoul et les cent petites chambres à deux, trois ou quatre lits, situées dans les corridors de Turenne, de Grenoble, de Besançon et de Cambrai.

Auprès des surveillants, au nombre d’une dizaine, qui portaient, au collet de leur habit, un galon d’argent et ne se souciaient pas de le compromettre dans une échauffourée, les agitateurs eurent peu de succès. Ils furent mieux reçus dans les deux dortoirs principaux, d’une cinquantaine de lits chacun, où la nouvelle était déjà connue et discutée avec animation.

Deux Alsaciens, Klauss et Muller, avaient semé l’inquiétude parmi leurs compatriotes ; un invalide extraordinaire, du nom de Feuillette, se martelait le crâne avec une carafe pour attester la solidité de sa boîte osseuse ; et plus loin, d’autres compères, Bibroque et Chapelard, qui avaient de beaux restes de vigueur, tombaient en garde, par anticipation, et se provoquaient, faute de mieux.

— À toi, vieille lame !

— Touché, mon cadet !

Ainsi l’explosion de révolte légitimée par le froissement d’une croyance, tournait en prouesses musculaires, en témoignages de virilité, et pour ces prêtres d’une religion, l’exercice du culte n’était plus qu’un exercice physique et le symbole qu’un dynamomètre !

C’est à ce moment qu’arrivèrent, avertis par l’adjudant de semaine, les adjudants-majors et les chefs de division.

Ils virent immédiatement de quelle effervescence il s’agissait, et l’apaiser leur sembla facile, sans reproches ni menaces.

Comme Prophète allant au-devant d’une explication, tendait au bout de son crochet sa loque de journal, le capitaine de service l’arrêta doucement, d’un geste :

« Inutile, mon garçon, je sais… je savais avant vous… et vous ne me faites pas l’injure, hein ? de me croire, sur ce chapitre, moins chatouilleux que vous. Cependant, je vous invite tous au calme. Une manifestation intempestive n’aurait pour effet que de hâter l’exécution d’un projet autrement fort aléatoire. Rappelez-vous l’affaire de la place Vendôme… Déjà le sang y a coulé, comme pour montrer que ces gens-là ne reculent devant rien et pour nous détourner des sacrifices inutiles…

— Pourtant mon capitaine…

— Laissez-moi finir… Évitons toute violence qui ne servirait qu’à attirer l’attention sur nous… et non seulement sur nous, mais encore sur le tombeau de l’Empereur, auquel peut-être la Commune ferait payer notre imprudence.

Du fond de la salle, où les indécis s’étaient retirés, une légère approbation souffla, encourageant l’officier à poursuivre :

— En 1814, vos aînés alarmés, comme vous l’êtes, par le danger que courait le dépôt confié à leur garde, se mirent à la disposition du maréchal Sérurier pour protéger nos trophées contre les alliés. Mais le gouverneur déclina cette offre généreuse et dit que défendre de précieuses reliques, ce n’était pas les sauver. Il avait raison. Conservez-vous donc. Qui sait si ce n’est pas simplement une bravade de la part des fédérés ? Vos chefs observeront, se renseigneront… Fiez-vous à eux et rentrez dans vos chambres. Nous devons, mes enfants, donner l’exemple du sang-froid.

Persuadés, la plupart des invalides commençaient déjà un mouvement de retraite. Mais Prophète, Lacouture, Lapuchet et vingt autres formaient encore un groupe de récalcitrants.

— Alors, mon capitaine, si ces brigands tiennent leur promesse, il faudra que nous assistions, les bras croisés, au renversement de la Colonne ?

L’officier temporisa : — Ai-je dit cela ? Je répète que nous n’en sommes pas à cette extrémité. Mon sentiment est même que nous n’avons pas à la redouter. La Commune sera-t-elle encore, dans huit jours, maîtresse de Paris ? L’armée de Versailles s’avance ; vous avez, comme moi, entendu le canon toute la nuit dernière. La délivrance est plus proche peut-être qu’on ne pense.

Quelques-uns en doutaient ; le capitaine insista : — Voyons, mes amis, réfléchissez… On ne va pas, comme cela, démolir la Colonne d’un coup d’épaule. Une telle entreprise nécessite des travaux préparatoires. D’ici à ce qu’ils soient terminés, croyez-moi, il y aura du nouveau…

Il s’était fait familier, paternel, et, tout en les sermonnant, il poussait les invalides vers les issues, reconduisait les plus exaltés avec des petites tapes et des poignées de main. Et tous, un à un, s’écoulaient, convaincus autant par ses arguments que par de vieilles habitudes de discipline et de tranquillité. Il descendit sur leurs talons, s’assura qu’ils réintégraient leurs chambrées respectives, continua sa ronde dans l’Hôtel dont un béquillage lointain réveillait les échos.

Comme il traversait les bâtiments de l’infirmerie, une sœur l’arrêta.

« Il y en a deux dans la salle de la Sagesse, dont nous ne pouvons venir à bout. Jamais le père Sacre n’a été plus difficile. Il vous écoutera peut-être, vous… »

— Bon, je vais voir.

Il suivit la religieuse chez les invalides au régime. Assis dans son lit, les couvertures rejetées, découvrant une nudité que la tombe appelait, Sacre, les yeux jaillissant comme d’une boutonnière rouge ouverte par les ciseaux, battait infatigablement d’un tambour imaginaire en criant : ran, plan… ran, plan…

Le capitaine lui parla, mais il n’entendait rien et battait la charge de plus belle, tête baissée. Alors, l’officier eut une idée : il mit les galons de sa manche sous les yeux du vieillard. Le père Sacre hésita une seconde… Un travail semblait se faire dans son esprit… ; puis, ses doigts crispés se détendirent et il se laissa recoucher comme un enfant.

Il fallut ensuite s’occuper du second. Celui-là, cloué au fauteuil par la paralysie des membres inférieurs, avait compris subitement, dix minutes après le passage des autres, la raison de leur turbulence ; et il demandait, tout bouillant à son tour, qu’on le transportât place Vendôme. Mais il s’imaginait avoir affaire aux Prussiens, entrés dans Paris… et nul n’avait réussi à le détromper.

Le capitaine s’approcha de lui et, plus adroit, abonda dans son sens, calma sa colère en la flattant : « Oui, mon vieux, c’est convenu !… tu seras de l’expédition. Nous n’attendons plus que l’ordre du général pour marcher à l’ennemi. Ta pique ? Tu l’auras…, je te dis que tu l’auras… Mais sois raisonnable, hein ? »

— Vive l’Empereur ! cria l’impotent, dans une quinte.

— Oui, vive l’Empereur ! C’est un poids que tu avais sur la poitrine. Te voilà soulagé. Passez-moi le bol de tisane que vous tenez, ma sœur…

La cornette et le képi se penchèrent sur l’infirme, le firent boire et le reboutonnèrent… ; puis l’officier s’en alla paisiblement, comme un médecin-major, sa visite finie.

Il n’y avait plus personne dans les corridors. Il y erra un moment, songeur, levant les yeux, parfois, sur les plaques indicatrices où des noms de grands capitaines et de villes célèbres par une belle défense, étaient comme les derniers rayons d’un soleil d’arrière-saison, qui éclaire encore, mais ne réchauffe plus.

Au rez-de-chaussée, au bas de l’escalier, il se butta contre quelque chose et vit que c’était quelqu’un, dans un fauteuil roulant, un tronc humain en faction, le nez en l’air, dans la posture d’une grenouille coassant à la lune.

— Ah ! çà, qu’est-ce que tu attends là, Clavquin ?

Et l’invalide répondit : — Que les autres descendent…

II

CONCILIABULE

En 1871 déjà, l’Hôtel des Invalides avait ceci de commun avec un certain nombre de ses pensionnaires, qu’il était hémiplégique. La partie qui regarde le levant, à peu près seule habitée, contrastait avec le côté de l’occident, inanimé par suite d’une dépopulation favorable aux progrès de la paralysie. Les corridors étaient déserts, on avait condamné la porte des deux anciens réfectoires du rez-de-chaussée et partout, aux étages supérieurs, les escaliers inutiles aboutissaient aux mêmes visages de bois, que des noms pompeux ne consolaient pas de leur disgrâce.

À l’opposite, la physionomie de l’Hôtel n’avait pas changé ; mais nulle part elle n’était plus expressive qu’au deuxième étage, occupé par les invalides encore capables de service actif.

Parallèles à la galerie de l’orient, qui règne sur la cour d’honneur et séparées l’une de l’autre par le corridor de Grenoble, les salles d’Hautpoul et Louvois contenaient chacune cinquante hommes appartenant à la première division ; et ces dortoirs, évoquant l’hôpital plutôt que la caserne, sentaient la vieillesse, l’indigence et l’ennui. La chambrée ne vivait plus que d’échos et de réminiscences. Dans ce décor militaire défiguré, des galons sur quelques manches prolongeaient le respect de la hiérarchie et quatre appels par jour semblaient les derniers soupirs d’une discipline épuisée.

Sauf ces vestiges de l’appareil guerrier, tout suggérait la maison de retraite et l’on cherchait, à l’entrée, au lieu du râtelier d’armes, le porte-parapluies. Sans doute, les couchettes étaient celles de l’armée et l’aspect général, celui de la caserne ; mais des armoires, voire même des chaises entre les lits, et des malles dessous, conciliaient l’application des règlements avec les exigences de l’âge et de l’infirmité. Cette tolérance s’étendait à un tour installé devant une fenêtre, à une trousse de serrurier, à des échantillons de travaux d’amateurs, à maintes images épinglées au mur, aux abat-jour grossiers enfin garnissant les lanternes suspendues dont la lumière offusquait les vues sensibles. Des poêles de faïence achevaient de meubler ces grands dortoirs qui avaient l’air d’anciennes chambrées de troupe exhalant à travers les vicissitudes le regret d’une destination contrariée.

Un détail, entre tous, était, à cet égard, significatif et indiquait la déchéance irrémédiable. Le sac, cette maison portative du soldat, légère et toujours prête, était remplacé, au chevet du lit, par une petite armoire qui ne rappelait le sac du fantassin en campagne que par son extraordinaire capacité. Tout y tenait : linge, vêtements, chaussures, outils, ustensiles de cuisine, provisions de bouche, souvenirs de toute sorte, l’utile et le superflu, ce qui ne sert pas, mais qui peut éventuellement servir, dans les circonstances difficiles ; un ménage complet enfin. Mais le fantassin, autrefois alerte, ne bougeait plus guère ; Azor restait immobile et perclus, auprès de son propriétaire et la prévoyance de celui-ci dégénérait en manies de vieille fille soupçonneuse ou de veuve sédentaire, en proie aux reliques.

Il est vrai que des malles, sous les lits, entretenaient encore chez quelques-uns l’illusion de l’indépendance et la velléité du départ. À chaque instant, pour un oui, pour un non, ils signifiaient l’intention de déloger et prenaient à témoin leur malle de ce dessein bien arrêté. Mais l’exécution en étant subordonnée à une pension de retraite suffisante pour vivre autre part, une feinte résignation finissait toujours par déguiser le désir qu’ils avaient, au fond, de ne point quitter l’établissement. Et la malle, tirée par la poignée qui grinçait, rentrait, en raclant le parquet, sous le lit. Car toutes n’étaient point pourvues de roulettes. Plusieurs, en revanche, auraient pu passer pour des curiosités de l’Hôtel, au même titre que les pensionnaires à qui elles appartenaient. Anciennes, démolies et rafistolées comme eux, elles s’illustraient de pièces rapportées, se galonnaient de bandes de cuir sur le couvercle ; et l’on en voyait de très vénérables auxquelles poussait de la barbe, un poil gris et rogneux semé, par touffes, sur des lanières taillées dans des peaux de chèvre. D’autres ferrées aux angles et qui avaient beaucoup voyagé, cachaient leurs balafres rouvertes sous des emplâtres de tôle ; et presque toutes, affaissées par un long usage, semblaient se rapetisser moins aux dimensions de leur réduit, qu’à la taille des pensionnaires courbés par l’âge et diminués par les amputations.

L’armoire et la malle étaient les dernières confidentes des vieillards épineux qui n’avaient plus d’autre attachement.

Le soir du 14 avril, une centaine d’invalides des deux divisions actives, rassemblés avant l’appel dans la salle d’Hautpoul, y délibéraient sur la suite à donner au soulèvement de la veille.

Le sergent Lacouture avait proposé cet endroit autant à cause des facilités que ses fonctions de chef de chambrée apporteraient aux réunions, que pour mieux entrer dans le complot dont son ami Prophète était l’instigateur. Car une divergence d’opinion sur ce point les eût partagés pour la première fois depuis dix-sept ans. Ils avaient fait tous les deux au 20e léger, 3e division de l’armée d’Orient, l’expédition de la Dabrutscha et s’y étaient, à les entendre, sauvé la vie réciproquement. Plus tard, devant Sébastopol, à quelques jours d’intervalle, Philibert Lacouture, promu sergent au nouveau 95e de ligne, avait reçu à l’épaule droite une blessure grave et Thimothée Prophète, arrosant de son sang les galons de caporal, avait eu la main droite emportée par un boulet. Ils s’étaient retrouvés à l’hôpital de Péra ; un paquebot à vapeur des Messageries impériales retournant en France les rapatriait de compagnie ; enfin, ils avaient obtenu la même année – en 1857 – leur admission aux Invalides.

Un crochet de fer s’emmanchait au moignon de Prophète et la résection de l’humérus gênant jusqu’au coude les mouvements de Lacouture : « Comment nous passerions-nous l’un de l’autre ? disait celui-ci en riant : nous avons à nous deux seulement un bras droit complet ! »

Mais l’analogie physique s’arrêtait au membre endommagé. De quelques années plus âgé que son camarade qui atteignait la cinquantaine, Lacouture était petit, gros et congestionné. Ses paupières bombaient sur des yeux bleus en boules. Une moustache courte, ainsi qu’une soie de brosse usée, végétait sur sa figure pleine et luisante et s’épaississait, par places, de grains de tabac perdus. Il portait des lunettes et ne quittait jamais sa canne, dont un lacet de cuir traversait la poignée de corne.

Thimothée Prophète, au contraire, grand, sec et noueux, avait un long visage en casse-noisette, une peau mate et fauchée que les piquants de la barbe rendaient semblable aux champs après la moisson. Son crâne était également rasé, si bien que, mis en valeur par de tels sacrifices, les sourcils épargnés paraissaient plus broussailleux encore, sans parvenir toutefois à donner le change sur la bonté foncière que le regard décelait.

Lacouture et Prophète avaient la croix. Lacouture avait aussi la médaille militaire.

Après le repas du soir, Prophète et une demi-douzaine d’auxiliaires dévoués avaient parcouru les corridors et les chambrées pour amener au rendez-vous les invalides qui se montraient le moins pressés d’y venir. Ceux-là prenaient leur temps, répondaient en bougonnant : « On y va, on y va… Le feu n’est pas à l’Hôtel… » et s’attardaient exprès à des rangements minutieux. D’autres respiraient le frais « aux trapèzes » et « aux canons » où il fallait aller les chercher. L’élan n’y était plus et la salle d’Hautpoul se remplissait lentement. Quelques couche-tôt s’étaient mis au lit mais ouvraient l’œil tout de même, heureux, sans l’avouer, d’une occasion d’abréger la nuit toujours trop longue aux vieillards. Il y avait les méfiants qui montaient la garde devant leur armoire, et trois ou quatre indifférents à califourchon sur leur lit, absorbés par le ravaudage des nippes et à cent lieues de tout. Quantité d’ailleurs considéraient la réunion comme une distraction n’engageant à rien, à telles enseignes qu’aux invalides des divisions actives se mêlaient des moines lais, des débris indisponibles, d’incurables avaries, un aveugle notamment, qui se dirigeait sans guide et dont les paupières saignaient sous un front recousu, et un malheureux agité de tremblements convulsifs qui le faisaient involontairement et avec véhémence, participer à la discussion.

Tous n’arrivaient pas par le corridor de Grenoble, la salle d’Hautpoul ayant sur le corridor de Tarascon une seconde issue près de laquelle Lacouture, en qualité de chef de chambrée avait sa place. Au-dessus de son lit, la liste d’appel était accrochée, à côté d’un portrait du maréchal de Mac-Mahon, détaché d’un journal illustré. D’autres images, inspirées de la dernière guerre, répandait sur les murs des lueurs d’héroïsme encore distinctes dans le jour tombant et la fumée incessante des pipes servies, ainsi que des canons, par cinquante artilleurs à l’épreuve.

Des souvenirs et de l’ombre qui enveloppaient l’assemblée, la voix de Prophète s’éleva : — J’espère, mes amis, que personne n’a changé d’avis depuis hier. Le moment serait mal choisi. Vous savez les dernières nouvelles. Ce matin, les communeux ont envahi et pillé l’hôtel de M. Thiers, voilà l’affaire. Ces gens-là sont capables de tout. Nous aurions donc tort de ne pas prendre tout de suite les dispositions nécessaires pour les empêcher de mettre leurs menaces à exécution. Toucher à la Colonne, c’est nous manquer de respect. Voilà l’affaire. Il n’y a pas à sortir de là.

Une petite brise d’approbation dissipa un instant le nuage de tabac et des défis sifflèrent dans les tuyaux de pipes. Lacouture appuya l’exorde de son camarade :

— On nous dit bien : c’est une bravade ; mais, d’abord, Prophète, moi et bien d’autres, nous n’en sommes pas convaincus. Et puis, même si c’était une bravade, lâche qui la supporterait !

— Voilà l’affaire ! ponctua Prophète de son exclamation familière.

Lacouture reprit : — Vous avez entendu le capitaine Colin raconter qu’un gouverneur des Invalides avait, autrefois, calmé nos aînés en leur disant que mourir pour la défense de nos trophées, ce n’était pas les sauver. Moi, je ne connaissais pas cette histoire. Mais aujourd’hui, je me suis renseigné, et je vais vous dire la suite que l’on vous a passée sous silence. Savez-vous comment ce gouverneur, qui était le maréchal Sérurier, les a sauvés, lui, les quinze cents drapeaux conquis par nos anciens et laissés à leurs soins ? Il les a sauvés en les faisant brûler dans la cour d’honneur, la veille de l’entrée des alliés dans Paris ! Et les routes du côté de la Loire étaient encore libres… Suffit. Après, on jeta les cendres dans la Seine… C’est comme cela qu’on les a sauvés, les drapeaux… Que les vieux soldats aient assisté sans protester à leur destruction, moi, ça me la coupe !…

— C’est la vérité ! Quand tu es arrivé à l’Hôtel, en 1830, il s’y trouvait encore des invalides témoins du fait. Çui qui n’a pas vu ça, n’a rien vu » qu’ils te disaient.

Lacouture et Prophète se retournèrent pour savoir d’où leur venait ce renfort chevrotant et lointain, et ils furent surpris d’apercevoir tout près d’eux le vieux Lapuchet, dont les deux dernières dents jaunes et branlantes, qu’il rattrapait en parlant, étaient pareilles à deux haricots s’échappant de leur cosse sèche entr’ouverte. Il dominait encore ses voisins de toute la tête. Une de ses orbites, vidée par un coup de lance, sapait son front chauve à la base et son corps, d’une maigreur extraordinaire, devait user par le frottement l’envers de sa capote. Tout en profil, ce Lapuchet avait l’air d’un vieil aigle borgne perché sur la hampe d’un drapeau mal roulé. Pensionné de Sainte-Hélène, il avait fait les campagnes d’Espagne, de Russie et de France ; mais le souvenir s’en était depuis longtemps effacé de sa mémoire et une phrase suffisait ordinairement à son peu d’expansion : « J’y étais. Çui qui n’a pas vu ça, n’a rien vu. » Ou bien il monologuait, même lorsqu’on lui adressait des questions auxquelles il répondait comme si lui-même se les était posées.

— Il est vrai continua Lacouture, fort d’une attestation aussi autorisée, il est vrai qu’il n’y avait à l’Hôtel, ce jour-là, que les impotents ; les autres, tous ceux qui étaient en état de porter un fusil, faisaient leur devoir à la barrière de Clichy, avec le maréchal Moncey. Avons-nous moins de courage qu’eux, nous qui ne sommes pas encore au régime, Dieu merci ! ni prêts à passer l’arme à gauche ?

Cette étincelle enflamma presque tous les vieux amadous et ceux-là mêmes qui n’étaient pas en division, comme l’aveugle aux paupières ardentes et l’invalide que ses tics rendaient éminemment combustible. Malheureusement, l’incident le plus mince arrosa cette exaltation. Un asthmatique, incommodé par le manque d’air, la fumée, graillonna longuement, puis défaillit. Deux de ses camarades, le prenant sous le bras, durent l’aider à sortir.

— Vous comprenez maintenant, dit-il, pourquoi nous voulons agir à l’insu de nos chefs. Si c’est leur rôle d’être prudents et de parlementer, c’est le nôtre, à nous, de ne pas attendre pour nous montrer que la Colonne soit à terre. Nous ne les consultons pas pour ne pas avoir à leur désobéir, voilà l’affaire. La permission qu’ils nous refuseraient, on s’en passera.

— On la prendra à la semelle de ses souliers, s’écria l’invalide Cassavoix, qui n’avait plus de bras, mais dont la poitrine était couverte de médailles.

— Il y a, pour l’heure, à l’Hôtel, sept cents hommes. Mais comptons seulement les disponibles, environ la moitié. Supposons même que, parmi ces disponibles, cent à cent cinquante ne nous suivent pas… Est-ce que deux cents invalides déterminés ne seraient plus capables de mettre à la raison une bande de coquins ?

Les brandons se ranimèrent, toujours environnés de fumée de tabac ; et, au premier rang, l’éclair d’un menton d’argent perçait le nuage.

— Moi, poursuivit rondement Prophète, sauf meilleur avis, je partagerais les hommes de bonne volonté en petits détachements qui s’en iraient, tous les jours à tour de rôle, en promenade militaire à la Colonne.

Les surveillants avaient envoyé au conciliabule un invalide en gelée de coing, Lesourdeur, hépatique et rébarbatif, dont la mine était le fait du contact avec le public, autant que de la maladie.

Il objecta aussitôt : — Le plan n’est pas fameux. Qu’arrivera-t-il ? C’est que les communeux pourront mal prendre notre démonstration, qu’ils en rendront notre gouverneur responsable et que le général de Martimprey se verra obligé de nous consigner. Mauvaises conditions pour être bien renseigné sur ce qui se passera là-bas…

Lacouture et Prophète se regardèrent, confirmés par cette remarque dans leur opinion sur l’attitude des surveillants auxquels un supplément de solde de vingt-cinq francs par mois, conseillait la plus grande circonspection.

À la perspective de garder les arrêts, d’ailleurs, beaucoup d’invalides regimbaient déjà ; et c’étaient surtout ceux qui sortaient rarement.

— Peut-être avez-vous raison, dit Lacouture, pour effacer cette fâcheuse impression. Aussi proposerais-je plutôt d’organiser en secret un service de reconnaissance chargé de nous tenir au courant des opérations de la Commune. On ne va pas renverser la Colonne en soufflant dessus, c’est clair. On entreprendra des travaux et comme il n’y aura pas moyen de nous les cacher, nous serons naturellement avertis.

— Parfaitement, déclara Prophète. L’inconvénient que signalait Lacouture n’existe plus. Les communeux ne se jugeront pas provoqués parce que deux d’entre nous iront, chaque jour, en éclaireurs, en enfants perdus, comme nous disions en Crimée, faire un petit tour du côté de la place Vendôme. Ils nous rapporteront, le soir, ce qu’ils auront observé et nous agirons en conséquence, voilà l’affaire.

Cette mesure dilatoire eut l’assentiment de la majorité. « Le Prophète a bien parlé. C’est pas une bête… » estimaient les uns ; tandis que d’autres, longtemps attentifs, tétaient à petits coups précipités le tuyau de leur pipe, pour en ranimer les cendres.

Mais le surveillant au teint jaune éleva encore une difficulté :

— Soyez bien certains que le général désapprouvera ces promenades.

Lacouture répliqua avec vivacité : — S’il n’en a pas connaissance, comment y trouverait-il à redire ?

Et Prophète ajouta : Avez-vous… quelqu’un a-t-il une-autre idée à mettre en avant ? Nous ne demandons pas mieux que d’y toper, si elle est plus praticable que la nôtre.

Mais nul ne s’exécuta. Un fond de discipline invétéré empêchait ces vieillards de prendre une initiative quelconque. Ils semblaient toujours dormir et ne marcher qu’au commandement qui les réveillait en sursaut, comme d’autres ne tirent le cordon qu’au coup de sonnette. Aussi n’était-ce pas en vain que le sergent Lacouture prêtait l’autorité de son grade et de ses fonctions à la tentative de son camarade, lequel, sans cela, n’eût sans doute entraîné personne.

— Puisque la motion est adoptée, dit le chef de chambrée, il ne reste plus qu’à établir un roulement entre nous. Si donc vous le voulez bien, on se réunira ici tous les soirs avant l’appel, afin de désigner les deux…

Il fut interrompu par un grand bruit. La porte s’ouvrit, comme enfoncée, et deux invalides, qui en étayaient un troisième, complètement ivre, firent irruption dans la salle d’Hautpoul. Le pochard chantait :

 

Sapristi ! qu’est-ce qui paiera,

La goutte à la pa, à la papa,

Sapristi ! qu’est-ce qui paiera,

La goutte à la pa – trouille !

 

— Voilà encore ton Feuillette dans les vignes, dit Lacouture à Prophète.

C’était, en effet, Feuillette dit Prêt-à-boire, que ses camarades Chapelard, le manchot, et Bibroque, la jambe de bois, avaient rencontré battant les murs et qu’ils ramenaient entre eux, complaisamment, pour lui éviter le bloc ou tout au moins la privation de vin, à laquelle il était encore plus sensible qu’à la prison.

L’intermède amusa quelques invalides.

— Eh bien ! Prêt-à-boire, on avait donc besoin d’être réchauffé, ce soir ?

La plaisanterie était courante à l’égard de Feuillette, qui l’avait mise à la mode. Une congélation des doigts de pieds, contractée dans la tranchée, sous Sébastopol, avait rendu leur amputation nécessaire, et, depuis, il ne parvenait pas à se réchauffer, disait-il, sinon en buvant la goutte. Il boitait légèrement et prenait gaiement son infirmité. Ancien clairon des chasseurs à pied, il remplaçait à son bec le joujou par une petite pipe de terre, courte et fidèle, dont le fourneau paraissait n’être là que pour embraser un gros nez pustuleux, au-dessus duquel mijotaient deux yeux étuvés de larmes, pareils à des haricots rouges.

Il partageait à l’Hôtel la chambre de Prophète, étant chargé conjointement avec celui-ci, de l’entretien des armes, piques et sabres, que l’on distribuait aux invalides seulement à l’occasion des grandes cérémonies, ou pour les services commandés, gardes, obsèques, etc…

Comme il reprenait le refrain de sa chanson favorite :

 

Sapristi ! qu’est-ce qui paiera,

La goutte à la pa, à la papa,

 

— Reconduis-le dans sa chambre, Chapelard, dit Lacouture.

— Il ne veut pas, dit celui-là en riant.

— Alors qu’il se taise.

— Allons, tiens-toi tranquille, vieux…

Et Chapelard, aidé de Bibroque, ne trouva rien de mieux pour réduire Feuillette au silence, que de lui revisser sa pipe au bec, ce qui ne l’empêchait pas, d’ailleurs, de murmurer en grelottant : « Est-ce bête… Moi qui commençais à me réchauffer… C’est-y pas un malheur, hein, les petits agneaux ? »

Mais il avait détourné l’attention ; Lacouture dut la regagner.

— Je disais donc que l’on désignerait tous les soirs les deux hommes chargés de surveiller la place Vendôme. J’espère que les volontaires ne manqueront pas et que l’on n’aura que l’embarras du choix. Pour cette mission, le concours des Alsaciens-Lorrains nous sera très utile. En qualité de vieux soldats et d’annexés, ils inspireront doublement confiance et pourront causer, circuler, s’informer, sans être suspects.

— C’est à vous, je crois bien, camarades, que ce discours s’adresse, fit Chapelard aux oreilles de deux invalides qui tricotaient auprès l’un de l’autre, la tête basse, au pied d’un lit.

— Sans doute, dit Prophète, Klauss et Muller peuvent nous rendre des services.

Avec leurs figures placides, leurs pattes de lapin coupées à la même hauteur, leurs lunettes et leurs bas qu’ils tricotaient partout, au réfectoire, dans la chambrée, les jardins et les corridors, les deux Alsaciens se ressemblaient au point qu’on prenait souvent Klauss pour Muller, et réciproquement. Ils étaient inséparables et transformaient l’Hôtel en Petits-Ménages. Leur vie se passait à échanger du matin au soir des jérémiades, toujours les mêmes, ou bien à faire, en tête à tête, sans penser à rien, d’interminables et silencieuses parties de bouffardes. Quelquefois pourtant, enfreignant les règlements, ils trouvaient à exercer au dehors les métiers de jardinier et de tonnelier ; et ils enfermaient leur salaire économisé dans le crapaud, un petit sac de cuir qu’ils portaient sur la poitrine, ainsi qu’un scapulaire. Ils n’avaient point de blessures, ils n’avaient que des rhumatismes. Il ne leur était jamais rien arrivé ; l’unique souvenir de leur passé militaire tenait dans une allusion mystérieuse sur laquelle ils serraient les lèvres, comme les cordons d’une bourse. « De rabelles-du, Klauss » ou : « de rabelles-du, Muller, le chour où la soube elle s’est saufée ? » Les campagnes mentionnées sur leurs états de services, on eût dit qu’ils les avaient faites dans un fourgon à bagages. Leur mémoire était stérile comme un champ de Mars, et l’aiguille à tricoter restreignait à leurs besoins et à leur vaillance, les dimensions de la pique, trop longue et trop lourde pour eux. Cependant, ils se plaignaient notamment de n’être pas décorés.

L’interpellation de Chapelard les dérangea, les troubla. Ils ne répondaient ni oui, ni non et regardaient autour d’eux avec inquiétude, par-dessus leurs lunettes.

Mais adroitement, Prophète intervint : — Qui donc plus que les Alsaciens-Lorrains est intéressé au respect des monuments de notre gloire ? Ils comprennent bien que la Commune, encouragée par leur tolérance, ne tarderait pas à en profiter pour les chasser de l’Hôtel. Et alors où iraient-ils, eux dont le pays n’est plus Français ?

L’argument porta d’autant plus que Klauss et Muller faisaient depuis un mois leur deuil d’un important sujet de rabâchages : l’amélioration des pensions de retraite, amélioration grâce à laquelle ils se flattaient naguère de retourner un jour dans leur village, pour y finir.

— Ce sont vraiment, aujourd’hui, leurs foyers qu’ils défendent, reprit Prophète.

Les deux Alsaciens le pensèrent aussi.

— Nous ne revusons bas te marger à nodre dour, dit l’un.

— Pien sûr que nous ne revusons bas, dit l’autre.

Lacouture insista : — Ce n’est pas tout. Il sera bon aussi que ceux d’entre nous qui ont des relations dans Paris, les utilisent pour tâcher de savoir exactement ce que nous avons à craindre et à espérer. Nous allons, Prophète et moi, nous ménager des intelligences dans la place. Que chacun essaie d’en faire autant.

— Ça, c’est facile, s’écria Chapelard.

— On peut compter sur nous, ajouta Bibroque, lequel avait également à cœur de racheter son retard.

Mais tant de zèle de cette part excita, parmi les invalides, moins d’admiration que de gaieté, car les deux drilles ne passaient pas pour engendrer la mélancolie. Sortis, l’un de ces zéphirs et l’autre de ces chasseurs d’Afrique, parmi lesquels s’étaient recrutés les trois premiers bataillons de zouaves, demeurés débrouillards, chapardeurs et débauchés en dépit du déchet de leurs moyens physiques, ils avaient dans leur sac plus d’un tour appris en Afrique. La manche gauche repliée et épinglée sous l’aisselle, manche vide du membre qu’il avait perdu à Solférino, Chapelard disait de son bras droit qu’il en valait deux, étant averti. On le surnommait Fou d’amour, parce qu’il se posait en bourreau du beau sexe représenté par toutes les gotons un peu mûres de Grenelle et du Gros-Caillou. Il en avait nourri plusieurs pendant le siège, avec le produit des razzias qu’il opérait inconcevablement, tant à l’Hôtel que dans les environs. Il ne manquait jamais de rien et soutenait une réputation de casse-cou et d’homme avantageux. Son grand nez épais reniflait toutes les bonnes fortunes.

Bibroque, qui avait laissé une jambe en Italie aussi, à Magenta, n’était pas moins ingénieux que son camarade et conservait, comme lui, une agilité remarquable. Sa jambe de bois résonnait dans les corridors comme un pas redoublé. On la discernait aisément d’avec les autres. Mais ses succès étaient d’un ordre différent. Il cultivait exclusivement l’affection d’une vieille brocanteuse de l’avenue de La Motte-Piquet. Entre cette femme, qu’on appelait la Canapé, et les invalides, Bibroque servait d’intermédiaire pour maints petits trafics dont le moindre était, au mépris des règlements, la sortie et la vente du pain de munition épargné.

Chapelard et Bibroque, décorés tous les deux de la médaille militaire, portaient la moustache et l’impériale. Mais celles de Chapelard, fournies et cirées en pointe, se proposaient un auguste modèle, tandis que Bibroque n’avait au menton qu’un petit balai éclairci et faisait ses choux gras d’une moustache de cantinier, qui lui tombait dans la bouche.

Klauss et Muller, tout à l’heure, pris à partie par Chapelard, crurent tenir leur revanche.

— C’est-y que la Ganabé est maintenant chénérale de gommunards ? dit le premier, avec une légèreté toute alsacienne.

Et l’autre, insidieusement : — Jabelard a técha gommencé ses drafaux t’abbroge : bas blus dard qu’hier, il lui abbrenait à vaire l’ézercice.

Mais les deux gaillards avaient rendu trop de petits services à tout le monde pour ne pas mettre les rieurs de leur côté. Ils y furent dès que Chapelard eut riposté :

— Muller avait l’œil où les poules ont l’œuf. La Canapé n’a plus rien à apprendre. Pas vrai qu’elle déchire la cartouche comme un homme, hé ! Bibroque ? C’est à son fils Nénesse que je faisais faire l’exercice, hier, avec un vieux fusil à aiguille, et le moucheron n’est pas empoté comme des paroissiens de ma connaissance.

— Touche ! cria Bibroque.

Et d’autres encore annoncèrent le coup dans leurs pipes, qui jutèrent et fumèrent davantage.

— Suvit ! On sait ce qu’on sait…, répliqua Klauss.

— Et c’est douchours bas un brobre médier, répliqua Muller.

— À chacun le sien : aux vieux soldats, le fusil à aiguille ; aux vieilles femmes, l’aiguille seulement.

Incapables d’avoir le dernier avec des compères comme Chapelard et Bibroque, les deux Alsaciens se turent. Mais ce fut alors Feuillette qui les apostropha.

— Dites donc, les deux jumeaux, c’est pour mettre vos sous que vous tricotez des tirelires ? Vous feriez bien mieux de payer la goutte.

Et Feuillette ayant retiré de sa bouche le court tuyau de pipe qui s’y enfonçait comme un fausset dans un fût, le filet de chanson s’échappa aussitôt :

 

Sapristi ! qu’est-ce qui paiera,

La goutte à la pa, à la papa…

 

Lacouture et Prophète comprirent l’inutilité de pousser plus loin les choses, ce jour-là. Déjà, l’heure de l’appel approchant, des invalides regagnaient leur chambrée, quoique l’on n’eût pris encore aucune ferme résolution. Aussi la convocation de Prophète les atteignit-elle, pour la plupart, dans le dos, comme ils sortaient.

— On se retrouvera ici lundi soir, pour établir le roulement de la semaine. Mais d’ici là, ouvrons l’œil tout de même.

Deux invalides couchés tournèrent l’un vers l’autre les cornes de leurs madras et se communiquèrent des pensées sans chaleur.

— Il a fixé à lundi la prochaine réunion ? C’est heureux ! Faudrait pas qu’ils prennent l’habitude de venir bavarder ici.

— Est-ce qu’on ne va plus pouvoir dormir tranquillement ? Si le Prophète a peur qu’on ne vole la Colonne, qu’il aille faire sa faction devant.

D’autres s’impatientaient, attendant que les étrangers eussent évacué la salle pour farfouiller dans leur armoire et dans leur malle fermée à clef, qu’ils surveillaient, néanmoins, obliquement. Et seuls restaient impassibles les quatre ou cinq invalides qui raccommodaient leurs vêtements et leur linge. L’un d’eux avait planté une chandelle dans le trou d’un os à moelle et se disposait à finir de rapiécer un pantalon ; il ne leva même pas les yeux pour regarder s’écouler, derrière Feuillette soutenu par ses deux anges gardiens, Chapelard et Bibroque, un dernier groupe emmenant le drapeau surmonté d’une aigle déplumée : Lapuchet. Celui-ci semblait, d’ailleurs, abstrait complètement de son entourage et se disait à demi-voix : « Si les rouges veulent de la besogne, tu leur en tailleras. Çui qui ne verra pas ça, n’aura rien vu ! »

Lacouture, cependant, reconduisait son ami jusqu’à la porte de sa chambre, qui était au bout du corridor de Besançon.

— J’irai après-demain dimanche à Belleville, chez ma nièce Céline, dit Prophète. Je pense bien apprendre là des choses intéressantes.

— Moi, dit Lacouture, je ferai une visite à mon neveu Géran, qui est bien placé aussi pour avoir le mot, mais…

Il se retourna vers les dortoirs déjà reconquis par la vieillesse, l’égoïsme et les cacades, secoua la tête et soupira :

— Mais je crains bien que nous n’ayons de la peine à remuer tous ces clampins-là.

III

ÉLECTIONS AU FAUBOURG

Il n’y a décidément rien à faire avec eux, se disait Prophète en s’acheminant le dimanche 16 avril, après déjeuner, vers les hauteurs de Belleville.

Il songeait à ses chefs.

Les gardes nationaux avaient, la veille, pratiqué une perquisition minutieuse aux Invalides, dans le but de découvrir le reliquaire de l’empereur, heureusement mis en lieu sûr, et les fusils qu’ils croyaient cachés dans les caves. Leurs recherches ayant été infructueuses, ils s’étaient retirés en emportant simplement une petite quantité de cartouches et en exigeant du gouverneur la déclaration écrite que l’Hôtel ne recélait point d’armes.

Et le général de Martimprey avait obtempéré !

« Est-ce qu’il n’eût pas dû, au lieu de donner cette preuve de faiblesse, nous rassembler sur-le-champ et répondre à l’insolence par le défi ? Au contraire, il nous a laissé ignorer cette perquisition… ; je l’ai sue par hasard… Il n’y a plus à compter que sur nous-mêmes ! »

Et Prophète prenait le deuil d’une illusion, comme d’un camarade enterré le matin.

Autre chose encore ôtait à sa promenade les charmes qu’elle avait pour lui d’habitude. Il pleuvait. L’orage ne s’accompagnait pas, comme la veille, de tonnerre et de canonnade ; mais ce n’était qu’une trêve au ciel et aux avant-postes, qui restaient menaçants de décharges nouvelles. Paris lui paraissait hostile ; il s’y aventurait comme en pays suspect et dévorait tristement l’affront de n’être plus salué. L’année dernière encore, aux derniers mois de l’Empire, il aimait à passer devant la caserne du Prince-Eugène, la caserne de la Courtille et la mairie de Belleville, à cause des factionnaires qui portaient les armes à sa croix. Les passants se retournaient ; une petite brise de respect caressait sa gloire ambulante ; et tout cela déterminait son goût pour cet itinéraire. Il n’y était plus fidèle que machinalement aujourd’hui. Les fédérés négligeaient de lui rendre les honneurs et leur indifférence gagnait la foule. Il avait beau se répéter que de pareils soldats n’étaient, en somme, que des pékins déguisés, sa haine pour la Commune s’alimentait de ces vétilles. Il avait l’air d’un explorateur revenant parmi les sauvages et s’étonnant d’en être pour ses frais.

Il ne reconnaissait plus surtout, depuis le siège, le faubourg du Temple et la rue de Paris. Il posait le pied avec hésitation sur ces deux échelles bout à bout, appuyées contre Belleville, comme s’il eût douté de leur solidité. Elles branlaient au point qu’il en avait parfois le vertige et s’attendait à perdre l’équilibre. Mais la secousse ne se faisait plus sentir seulement, comme autrefois, à certaines heures de la journée ; c’était une insécurité permanente. On eût dit que tout le monde vivait dehors, hommes, femmes, enfants, pêle-mêle, et que le faubourg persévérait dans l’oisiveté à laquelle la guerre l’avait accoutumé. Réchappé d’une grave maladie, le peuple ressemblait à ces convalescents que les imprudences exposent à une rechute. Il ne tenait pas en place, cherchait le soleil et se retrempait dans les effusions d’un printemps propice. On avait envie de lui crier : gare l’insolation !

Aussi bien, déjà, des citoyens qui sortaient de chez le marchand de vins, la figure enflammée, divaguaient. Presque tous étalaient un uniforme improvisé ; quelques-uns étaient armés, équipés, le pantalon à bande rouge dans les guêtres, la capote relevée en triangle, la couverture en bandoulière ; et des gradés çà et là, un revolver passé à la ceinture, semblaient plutôt prêts à se faire photographier qu’à partir.

Cette aliénation, d’ailleurs, était contagieuse. Elle vissait un képi sur les têtes les moins martiales ou bien incitait des commerçants à ne point quitter le harnais pour servir la pratique. On eût dit que la population avait pillé à la fois, la veille, des fripiers militaires et un magasin d’accessoires de théâtre. Et la folie était douce, cordiale et gaie.

Le long du canal Saint-Martin, profitant d’une éclaircie, des gardes nationaux jouaient au bouchon, dans la boue. Au coin de la rue Fontaine-au-Roi, une pauvresse à mentonnière chantait, en s’accompagnant sur la guitare :

 

Que m’importe s’ils m’ont tout pris…

Ma chaumière est encor française !…

 

Et plus loin, une bande de gamins escortait un ivrogne dont la femme, excitée, portait le fusil et s’empêtrait de mioches.

En traversant la rue Saint-Maur, Prophète faillit être écrasé par un cavalier novice qui ne parvenait pas à maîtriser sa monture. Il était affublé d’un costume amplement passementé, mi-parti de mobile et de général de l’an III. Des loustics, par surcroît, le chamarrèrent de ridicule en l’interpellant au milieu des rires :

— Halte-là, l’intrépide ! On n’achève pas les blessés !

Mais Prophète, qui n’était orgueilleux de son infirmité que selon les circonstances, entendit mal, cette fois, la plaisanterie et tourna les talons en murmurant : « C’est un camp de barbares !… », tandis que la moquerie s’acharnait sur l’écuyer d’occasion : « Cramponne-toi, Gugusse ! T’as donc pas lu le nouveau règlement ? Défense aux estafettes de galoper dans les rues… Conduis-le par la bride, va, c’est plus sûr… »

Aux anciens boulevards extérieurs, l’animation plus grande encore amalgamait ensemble des impressions de 15 août, de grève et d’investissement prolongé. Des ménages revenaient, en flânant, d’une distribution de vivres ; des détachements descendaient de garde avec des miches entamées au bout des baïonnettes, et le pas redoublé d’un bataillon alternait avec les roulements de tambour d’un saltimbanque invitant le populaire à imiter les personnages officiels et la crinoline élégante qui, sur une toile peinte, s’ébahissaient devant le mollet vaniteux d’une femme à barbe. À côté, un orgue de barbarie sur lequel s’épuçait un singe, préludait aux exercices d’une danseuse de corde ; une roue de loterie crissait, par intervalles, puis une voix proclamait des numéros gagnants ; et l’odeur éparse de quelques fritures en plein vent ajoutait aux symptômes fallacieux d’un retour d’abondance et de joies.

Rue de Paris, rien n’indiquait encore que l’on fût sur la lisière de ce Belleville, réputé si terrible et qui se montrait plutôt débonnaire, sous des dehors débraillés et tumultueux. Devant les Folies-Dénoyez, converties en ambulance, deux citoyennes, coiffées de bonnets rouges, quêtaient, l’une pour les blessés, l’autre pour les familles des défenseurs de la Commune tombés le 6 avril à Neuilly. En face, la salle Favié était fermée, mais des gens échauffés discutaient à la porte.

Alors, en entendant les noms, dont leurs bouches étaient pleines, Prophète se rappela tout à coup que la Commune avait ajourné au 16 avril les élections complémentaires d’abord fixées au 10, et il fut tenté de rebrousser chemin. Puis, il se ravisa, compta sur l’événement pour délier les langues et se remit en route. Il avait dépassé la rue de Puébla, il était presque arrivé, lorsqu’il reçut à bout portant le bonjour d’un homme en bras de chemise sur le seuil de sa boutique. C’était le coiffeur Lépouzé, qu’on appelait aussi, familièrement, Canrobert ou maréchal Ran, à cause d’une ressemblance qu’on lui trouvait avec ce guerrier. Mais depuis que celui-ci s’était enversaillé, Lépouzé, lieutenant de la garde nationale, répudiant son modèle, avait laissé pousser sa barbe, épointé ses moustaches et sacrifié les boucles de ses cheveux, avec une abnégation excluant toute idée de palinodie et prêtant, au contraire, à cette métamorphose, le caractère élevé d’une rupture évidente et définitive. Néanmoins, il respectait, chez quelques vieux clients qui lui conservaient son sobriquet, la fidélité au régime déchu ; et tout le monde ainsi était satisfait.

De ce que Prophète ne l’avait pas tout de suite reconnu, le coiffeur se félicita, mais intérieurement, afin de ne pas désobliger un ancien soldat. Après lui avoir serré la main, il dit seulement : « Vous allez chez Ferdinand ? Ils vont être bien contents de votre visite. Madame Lhomme, votre nièce, se plaignait justement hier que vous deveniez rare. »

— Ce que l’on voit dehors n’encourage guère à se promener, répondit amèrement l’invalide.

Lépouzé prit pour une allusion à son changement de physionomie cette remarque indécise et détourna la conversation.

— Monsieur Rabouille sort d’ici. Vous le retrouverez sans doute chez Ferdinand.

Diversion maladroite, car ce Rabouille était la bête rouge de Prophète qui, pour la seconde fois, eut une velléité de se replier. Mais quelle défaite plausible invoquer ? Déjà Lépouzé, le retenant, s’écriait :

— Ma foi, je vais avec vous jusqu’à la mairie. Donne-moi ma vareuse, Adélaïde…

— Tu la mets pour aller voter ? demanda innocemment, du fond de la boutique, une petite femme de visage plat et tout ébouriffée, à laquelle il manquait des dents comme à un peigne.

— Dame ! à moins que je ne la garde pour travailler au salon ! fit-il, piqué.

Et il endossa l’uniforme aux manches galonnées d’argent, ravi de se pavaner dedans, pour le moins une fois auprès d’un quasi compagnon d’armes dont le prestige déteignait sur lui.

Ils montèrent donc ensemble jusqu’à la mairie du vingtième, distante de deux cents pas à peine.

Installée depuis vingt-cinq ans dans les bâtiments de l’ancien restaurant de l’Île d’Amour, la mairie, resserrée, chétive et noiraude, avait perdu, elle aussi, son aspect suburbain et sa tranquillité. On eût dit une concierge qui raconte sa jeunesse galante. La cour, close d’une grille, où somnolaient avant la-guerre, sur un banc, au soleil, quelques hommes de garde relevés chaque jour, cette cour s’emplissait, maintenant, de fédérés qui s’émancipaient de la contrainte du siège et avec lesquels la maison commune était d’intelligence. Leurs vicissitudes, leurs passions, leurs espérances, elle les reflétait. Tour à tour possédée par la garde nationale, les tirailleurs de Flourens, les douaniers, et le matin du 18 mars, par les troupes du général Faron, elle avait vu – souvenir inoubliable ! – celles-ci refuser de mettre les mitrailleuses en batterie, lever la crosse en l’air et fraterniser avec le peuple... Et d’avoir assisté à une scène pareille, les pierres s’étonnaient encore ! La façade rajeunie était comme le visage fiévreux et crispé du faubourg. Elle respirait la bataille et soufflait le feu. Quand se propageait, la nuit, l’anxiété du rappel, c’était de son côté, d’abord, que se tournait Paris accoutumé au son de cette voix d’en haut.

Belleville était le croquemitaine de la bourgeoisie. Quand on lui disait : « Belleville s’agite, Belleville va descendre… », elle se réfugiait en tremblant dans les bras de sa bonne. Celle qui était à son service le 18 mars avait trahi sa confiance en l’abandonnant et cherchait à présent à revenir en grâce.

Mais ce n’était pas au physique seulement que la Mairie ressemblait à ses administrés. Elle avait un cerveau où se succédaient, au gré des commissions fugitives, les pensées incohérentes, les projets mal nourris, les folies généreuses, toutes les audaces et toutes les étourderies. Elle tenait vraiment à Belleville comme la tête tient au corps. Et cette petite tête mobile, farouche, engoncée, regardait Paris de travers et s’en méfiait.

Elle narguait aussi sa voisine l’église, le vieil et redoutable adversaire auquel les fidèles ne portaient plus guère leurs prières, tandis que les électeurs s’empressaient autour de la section de vote. C’était la revanche des commandements du peuple sur les commandements de Dieu, et cet avantage, la mairie déchaînée le célébrait en aboyant sans relâche contre l’église, à qui les deux cornes jumelles de son double clocher faisaient un front de taureau.

— Je vous laisse, dit le coiffeur à Prophète ; je vous rejoindrai chez Ferdinand tout à l’heure, quand j’aurai rempli mes devoirs de citoyen.

Citoyen !… C’était le mot avec lequel les gens s’abordaient partout maintenant, mais nulle part autant que devant le comptoir de son neveu. Aussi l’invalide, qui était sobre, trouvait-il à ce vocable, quand il le recevait dans la figure, une odeur de vin et de mauvais alcool.

Sa répugnance allait être mise à une rude épreuve, il put s’en convaincre en voyant la clientèle nombreuse qu’avaient ce jour-là les débits environnants… Celui de Ferdinand tirait l’œil entre tous. Il occupait le rez-de-chaussée d’une petite maison à deux étages située au milieu de la rue Lassus qui longe l’église et végète dans son ombre ; mais la maison tout entière, du haut en bas, était badigeonnée de sang de bœuf sur lequel se détachait l’enseigne, en épaisses lettres blanches :

 

À LA DESCENTE DE ROMAINVILLE

 

FERDINAND LHOMME. – COMMERCE DE VINS-TRAITEUR

 

Depuis qu’une station de fiacres animait un rien cette rue brève et retirée, l’établissement de Ferdinand était devenu aussi le rendez-vous des cochers. Dans la belle saison, ils prenaient leurs repas dehors, devant la porte, la maison, qui se dérobait un peu à l’alignement, ayant permis, autrefois, d’appuyer contre la boutique un engageant berceau. Mais il y avait longtemps que nulles plantes, nul feuillage n’y grimpaient plus ; ce qui n’empêchait pas les consommateurs de continuer à se plaire sous l’illusoire abri d’un treillage peint en vert.

Ils y abondaient à cette heure et le comptoir ne chômait pas davantage. Ici et là, les électeurs péroraient et gesticulaient, s’empruntant du renfort lorsque la discussion dégénérait en querelle. Le garçon, Alexandre, blême et furonculeux, le cou dans un bandage, ne savait auquel entendre, allait d’un groupe à l’autre, sortait et rentrait, ahuri, des pots à la-main, des bouteilles sous le bras, et le vin versé par lui coulait généreusement, de haut, entre les têtes rapprochées, comme un drapeau rouge, taillé en morceaux, qu’il distribuait aux combattants pour les fanatiser.

Parmi les clients de la « tonnelle », Prophète distingua tout de suite son ennemi, Jacques Rabouille, un homme d’une quarantaine d’années, solide et de haute stature, dont la barbe longue, légère et noire, contrastait avec les cheveux courts, drus et tout gris. Il avait l’air triste et résolu. Son costume d’ouvrier mécanicien, cotte et veste bleues, tranchait sur les uniformes prodigués autour de lui et marquait une sorte de dédain pour le travestissement militaire, d’autant plus que, nu-tête, il proscrivait même le képi dont se paraient Ferdinand et jusqu’au fils de celui-ci, le petit Adrien, un gamin de huit ans que Rabouille justement faisait sauter sur ses genoux.

Prophète venait avec des intentions conciliantes, estimant qu’on ne prend pas les mouches avec du vinaigre ; mais quand il vit son neveu jouer avec l’autre, le rouge, le démoc-soc, toute sa colère contre lui se réveilla comme d’habitude.

Car les deux hommes se détestaient de longue date et leurs opinions divergentes n’étaient pas la seule ni la principale cause de cette antipathie réciproque et profonde. Une sourde jalousie l’envenimait et la rendait incurable. Le petit Adrien, à mesure qu’il grandissait, élevait entre son oncle Prophète et son ami Rabouille, une barrière plus haute, par-dessus laquelle ils se provoquaient. Au lieu d’un trait d’union, l’enfant demeurait un objet de litige pour leur affectation exclusive, et ils se disputaient ses préférences avec une ardeur conquérante que ne rebutaient ni les caprices ni l’ingratitude.

Depuis un an, cependant, l’étoile de Rabouille pâlissait. Il ne s’agissait plus pour lui de gagner du terrain, mais de n’en point perdre. Chaque jour, Adrien lui échappait davantage et se dispersait, sous l’influence des circonstances, du milieu et de l’âge. Naguère encore, pour captiver cette intelligence commençant à poindre, il ne craignait point de rival. Il avait sur l’oncle Prophète l’avantage d’une présence constante, étant à la fois le pensionnaire et le locataire des Lhomme auxquels il louait une chambre dans la maison. Tous les soirs, il entreprenait l’enfant, savait l’amuser avec des histoires naïves, des contes et des fables choisis avec discernement et qui entr’ouvraient son esprit aux clartés de la vie. Enfin, le mécanicien n’était pas embarrassé pour retenir l’attention du petit lorsqu’elle faiblissait. De la mie de pain, des bouts d’allumettes, un morceau de bois, n’importe quelle menuaille rapportée de l’atelier, mêlaient entre ses mains, la récréation à la leçon de choses. L’ingéniosité de l’artisan fortifiait les liens que l’inclination avait formés et le célibataire comblait en même temps les vides de son existence et de son cœur. Puis le dimanche, c’était des promenades à travers Paris, les musées, et de temps en temps, le cirque…

À cette époque heureuse, Prophète ne lui donnait point d’ombrage. Ses visites s’espaçaient, plutôt désagréables à l’enfant, qui n’aimait pas à frotter sa figure contre un menton et des joues semés de gravier.

Mais la guerre, le siège, avaient renversé les rôles et tourné les pensées du mioche vers le vieux soldat, dont le type mieux approprié aux événements, leur servait, en quelque sorte, de réflecteur. Le petit Adrien en fut ébloui et témoigna pour son oncle un enthousiasme que Rabouille n’excitait plus. La lutte entre les deux hommes devint bientôt inégale. La rue, les défilés, les conversations, les images, l’appareil de la défense au faubourg, à la limite du vaste camp retranché qu’était Paris depuis six mois, tout favorisait l’invalide au détriment de l’ouvrier qui avait, d’ailleurs, achevé de démériter auprès de son jeune ami en n’endossant pas hors de propos un uniforme à peine utile pour se battre, disait-il, et en refusant un grade dans sa compagnie. Quelle différence avec l’oncle Prophète, dont la tenue, la croix et la mutilation, attestaient à perpétuité les prouesses ! Il n’avait eu qu’à paraître pour frapper une imagination préparée ; il n’avait qu’à parler pour être la voix autorisée de cette multitude en armes au milieu de laquelle l’enfant vivait et qui sortait pour lui de la mairie voisine, comme d’une boîte de soldats répandant son contenu sur le trottoir.

Aussi, Adrien attendait-il son oncle avec impatience et l’accueillait-il avec des transports de joie et de curiosité qui réchauffaient le vétéran invité à ranimer les souvenirs couvant sous la cendre, dans sa mémoire négligée.

Pendant le siège, il montait à Belleville au moins une fois par semaine, et c’étaient pour le neveu des journées trop courtes. Il avait eu un joli mot exprimant bien les vertus qu’il trouvait aux récits du bonhomme. Un jour, des fédérés, revenant d’enterrer un des leurs, avaient oublié dans le débit un bouquet d’immortelles ; et l’enfant, ennuyé de respirer ces fleurs sans parfum, avait dit à l’invalide : « Raconte-moi une histoire… pour qu’elles sentent quelque chose ! »

Quel autre que Prophète eût pu être ainsi, auprès d’Adrien, en odeur d’héroïsme ?

Le progrès qu’il faisait dans la confiance du gamin, empiétait sur l’empire de Rabouille, et celui-ci n’en prenait point son parti. Quelquefois encore, il parvenait à ressaisir un lambeau de crédit, le temps d’une chanson, d’une descente de garde ou d’un tour aux remparts ; mais c’était une victoire sans lendemain ; un signe – et la recrue passait à l’ennemi !

Cette trahison aigrissait l’ouvrier mécanicien incapable de dissimuler et qui souffrait autant de son ambition que du pli donné à l’esprit de l’élève par son nouvel éducateur. La rencontre des deux hommes était pleine d’orages ; il y avait entre eux cette mésintelligence qui résulte autant d’un conflit de sentiments que d’une incompatibilité d’idéal. Les révolutionnaires aiment dans l’enfant leur rêve qui marche et qui balbutie : c’était l’avenir que Rabouille défendait contre les retours offensifs du passé. Et il avait beau compter sur des jours meilleurs, il ne se résignait pas à sa défaite, même momentanée.

Cependant, les consolations ne lui manquaient pas. Il n’avait qu’à se pencher pour en découvrir de charmantes. La petite Sophie, la sœur d’Adrien, de trois ans plus âgée que son frère, voyait celui-ci se détacher peu à peu de Rabouille et s’ingéniait pour qu’il agréât, faute de mieux, ses prévenances et son assiduité. La gentille fillette avec ses cheveux d’un blond ardent, sa peau parsemée de son, ses lèvres un peu fortes et son regard franc, n’était pas seulement le portrait vivant de son père ; elle tenait de lui encore un caractère aimable et doux. Elle s’exerçait à la compassion sur les chagrins qu’elle devinait, comme à l’amour maternel sur ses poupées.

Elle avait surtout, avec une intuition féminine très vive, le sens délicat des compensations, qui rendent tous les maux supportables. Il avait suffi que son frère s’éloignât de Rabouille, pour qu’elle redoublât de petits soins auprès de lui. Quand il était seul et absorbé à une table, le soir, elle quittait ses devoirs et venait lui demander la solution d’un problème difficile, pour distraire sa pensée. Il n’était pas rare aussi qu’il terminât pour la sœur une leçon commencée avec le frère. Mais il s’occupait d’elle sans entrain, insensible à son empressement comme à d’autres avances étrangères, et ses yeux qui ne suivaient pas la longue natte en peine au dos de la fillette, s’enquéraient plutôt d’Adrien retourné à ses jeux bruyants et militaires.

Mais ce souci, aujourd’hui, lui était épargné et il n’avait point à faire d’effort pour retenir entre ses genoux le petit garçon heureux d’être confondu dans l’assemblage en fermentation sous la tonnelle dépouillée.

Soudain, Adrien aperçut son oncle dans la rue de Paris et s’élança au-devant de lui.

Ce fut à une arrivée triomphale qu’assista Rabouille ulcéré. Les deux hommes n’échangèrent qu’un mauvais regard et point de salut. Prophète se fit jour tout de suite dans le débit et ne s’y arrêta même pas. À travers le comptoir et la salle encombrée de clients : « Je suis dans mon coup de feu ; à tout à l’heure ! », lui cria Ferdinand, son gilet à manches retroussé jusqu’aux coudes et la figure épanouie sous un képi trop large.

Une cloison en bois, mince et peu élevée, percée, dans sa partie supérieure, de trèfles et d’arabesques, séparait cette première salle d’un cabinet plus étroit réservé à la clientèle du restaurant. La cuisine était au fond. Prophète y trouva Madame Lhomme, la petite Sophie et une vieille femme qui épluchait des légumes.

Céline, fille d’une sœur de Prophète qui était morte, avait trente-trois ans. Elle s’était un peu épaissie et fanée devant les fourneaux, et des attraits de sa jeunesse, elle ne présentait plus, pour témoignages, que de grands yeux bruns, une bouche saine et tendre, de lourds cheveux châtains et deux fossettes que la pâte moins ferme des joues n’avait pas comblées. Son visage laissait voir à la fois des restes de beauté et des restes de bonté végétant dans les conditions les moins propres à leur conservation respective. En effet, le manque d’énergie de Ferdinand Lhomme les ayant, autrefois, mis à deux doigts de la faillite, Chaussée de Ménilmontant, où ils avaient débuté, Céline en venant s’établir rue Lassus, s’était bien promis de n’y point courir les mêmes risques. Robuste, économe et laborieuse, non contente de régner sur la cuisine, elle avait étendu son influence au domaine de son mari, limité le crédit qu’il accordait trop bénévolement, contraint les mauvaises payes et ramené la prospérité dans la maison. Cette attitude lui avait acquis, vis-à-vis de la clientèle, une réputation de supériorité qui lui conciliait l’estime des uns et en imposait aux autres. On redoutait son immixtion dans les débats du comptoir, mais on ne lui en gardait pas rancune, car elle rachetait sa rigueur par un louable empressement à soulager, le cas échéant, des misères certaines. Elle était ordinairement sans indulgence pour la paresse, l’abus de confiance et l’ivrognerie insolvable. Mais les épreuves des derniers mois, funestes au commerce, l’avaient rendue moins coulante aussi bien en affaires que sur des questions du temps auxquelles, jusque-là, elle paraissait indifférente. Elle quittait la pente de son cœur pour suivre celle de ses intérêts alarmés. D’une intelligence moyenne ouverte aux vérités pratiques, elle ne pesait pas les raisons qu’avaient de se heurter la Commune et Versailles : elle était foncièrement du parti de l’ordre et de l’épargne.

Prophète se dégageant de l’étreinte d’Adrien, embrassa ses deux nièces, la grande et la petite, puis, reconnaissant la bonne femme assise à côté d’elles :

— Hé ! bonjour, maman Mazoudier, dit-il, en lui tendant la main.

Un sourire grava des rides nouvelles dans la binette ratatinée, grosse comme le poing, sous un bonnet blanc bien propre, et la vieille répondit :

— Bonjour, monsieur Prophète.

— Comment va votre mari, maman Mazoudier ?

— Il est de garde là-bas… aux remparts, je crois… Il ne rentrera que demain matin. Il regrettera bien de ne pas vous avoir vu, monsieur Prophète.

— Il me semble que c’est souvent son tour, observa l’invalide.

Mais elle reprit sérieuse :

— Les vieux doivent donner l’exemple…, les vieux de 48 comme lui, surtout. Car ce n’est pas la première fois qu’il défend la République menacée… Même que ça me rajeunit de le voir partir comme dans le temps et de l’entendre répéter ce qu’il disait il y a vingt-trois ans : « Moi vivant, ils ne toucheront pas à la République ! Les rois et les empereurs nous ont fait assez de mal, pour que nous nous opposions par la force à ce qu’on en ramène un sur le trône. »

— C’est beau les illusions ! plaisanta l’oncle.

— Oui, à l’âge de Mazoudier, soixante-cinq ans sonnés, c’est beau ! continua la vieille, en râclant paisiblement ses légumes. Si les pauvres gens comme nous n’avaient plus d’illusions, monsieur Prophète, qu’est-ce qu’ils mettraient sur leur pain ?

— Enfin, vous, n’avez pas peur qu’il lui arrive malheur, un de ces jours ?

— Oh ! notre séparation ne serait plus longue maintenant ! Et puis, comme dit encore Mazoudier : « Si l’on ne pensait qu’à sauver sa peau, ils auraient vite fait d’escamoter la République. »

Rien n’était touchant comme un pareil culte aveugle dans la bouche de cette vieille femme qu’employait madame Lhomme, presque par charité. Car Mazoudier, ouvrier relieur et simple trente sous, comme Rabouille, au 63e bataillon fédéré, n’avait plus d’ouvrage depuis longtemps et se consolait de ses privations en les offrant à la République, pour gage de dévouement. « Les pauvres ne peuvent donner que ce qu’ils ont », déclarait-il.

— Tu restes à dîner avec nous, j’espère ? dit Céline à son oncle.

Mais Adrien qui s’était emparé du bonhomme, avait beau insister, celui-ci se faisait prier, lorsque Ferdinand, profitant d’un moment de liberté, survint :

— Parbleu ! s’écria-t-il, je crois bien qu’il dîne avec nous ! Qu’est-ce que vous prenez, mon oncle, en attendant ?

Ferdinand Lhomme était un garçon de trente-sept ans, réjoui, rondelet et rougeaud, rougeaud de teint, de moustaches et d’opinions, c’est-à-dire qu’il savait concilier les exigences de sa profession et les précautions commandées par les événements, à l’exemple de son voisin Lépouzé. Mais tandis que le coiffeur de la rue de Paris pouvait, sans trop d’inconvénients, conserver son grade dans la garde nationale, Ferdinand, par sa clientèle, naguère également galonné, s’était bientôt rendu compte de l’imprudence qu’il avait commise en ne déclinant pas cette faveur. Il la payait cher. Les ardoises s’allongeaient ; c’était une bienvenue perpétuelle que certains de ses électeurs attendaient de lui. Il avait donc, à l’instigation de sa femme, arrêté les frais en rentrant modestement dans le rang ou tout au moins en faisant mine d’y rentrer, car il ne portait guère le képi qu’au comptoir et il en était quitte pour quelques : tournées aux chefs complaisants qui l’exemptaient de service. Il estimait ce tribut suffisant, mais sa manière de voir n’était pas celle des camarades qu’il ne régalait plus et qui le jalousaient, en dépit de ses protestations de fidélité à la Commune. Il n’en était point avare. Nul ne stigmatisait d’un accent plus convaincu les suppôts de la monarchie ou Badinguet, qu’il appelait d’ailleurs respectueusement l’Empereur, en causant avec Prophète. Mais souvent sa langue, exercée au nouveau vocabulaire, fourchait, et il s’en excusait en riant :

— Que voulez-vous, mon oncle…, l’habitude ! Ne prenez pas la chose en mauvaise part. Qu’est-ce que je désire avant tout, moi ?… Ne contrarier personne. Le métier ne serait plus possible sans cela et je n’aurais qu’à fermer boutique.

— Oui, mon neveu, répondait l’invalide, hurle avec tes loups, pour n’être pas dévoré par eux.

— Oh ! reprenait le marchand de vins, ils ont heureusement plus soif que faim. Vous les jugez mal. Ce sont de bons bougres au fond, comme dit le marchand de fourneaux.

Mais l’oncle n’en convenait pas et le laissa paraître, une fois de plus, quand Ferdinand l’invita à aller s’asseoir dehors, sous la tonnelle.

— Vous y serez mieux que dans la cuisine. Il y a là justement Rabouille que vous connaissez…

— Merci, dit Prophète, je préfère rester à côté, dans le cabinet ; Adrien me tiendra compagnie.

— Comme vous voudrez.

Et, réclamé au comptoir par d’impatients gosiers, il retourna dans le débit en demandant, avec le sans-façon accoutumé : « Qu’est-ce qu’il faut vous servir, la coterie ? »

Aussi bien, tel était le diapason des voix que Prophète, de sa place, pouvait aisément entendre discourir les consommateurs. Mais les noms : Bergeret, Ranvier, Viard, Trinquet, Lullier…, qu’ils se renvoyaient, comme des volants, n’étaient familiers qu’aux joueurs, et l’oncle d’Adrien était plutôt distrait par leur mimique ardente, qu’il apercevait grâce aux jours pratiqués par les découpures dans la séparation.

Entre les plus exaltés, les plus verbeux, se faisait remarquer le cordonnier Schramm, surnommé le Bombé, parce qu’il avait une épaule sensiblement plus haute que l’autre. Était-il bossu ? Ne l’était-il pas ? On tombait gaiement d’accord que c’était un bossu mal opéré, abandonné par les chirurgiens qui n’avaient pas tout enlevé. Il penchait la tête, en parlant, vers ce qui restait et semblait en recevoir des mauvais conseils et des confidences empoisonnées.

Une barbe grise, fournie et négligée, couvrait sa forte mâchoire, couvrait même toute sa figure, où l’on distinguait seulement deux yeux petits et perçants et un nez écrasé, qui avait l’air d’un pouce sans ongle et retourné.

Rabouille, à qui l’on demandait un jour, pourquoi il ne fréquentait plus les réunions publiques, avait répondu : « C’est bien assez que Schramm me donne l’illusion d’y être ».

L’homme vérifiait cette boutade. Il sentait la sueur, le quinquet et la poix. Table, comptoir, dossier de chaise, tout était tribune à ses mains cherchant un point d’appui, à son corps projeté, dès qu’il ouvrait la bouche, pour ergoter, interrompre ou convaincre. Le Vaux-Hall, le Pré-aux-Clercs, la Redoute, le Vieux-Chène, les Folies-Belleville, les Barreaux-Verts, Favié, Ragache et Budaille, toutes les salles où l’opposition grondait à la fin de l’Empire, avaient retenti de ses déclamations subversives. Il en tenait registre et rappelait fréquemment les condamnations qu’elles avaient attirées sur lui. Il portait constamment l’uniforme de garde national, comme la rançon de sa protubérance ; et personne n’en souriait, car on savait le vieux pilier de club aussi susceptible et vindicatif, que désintéressé : « Chacun est droit à sa manière », disaient en plaisantant, ceux qui rendaient justice à la probité du cordonnier contrefait. On ne l’aimait guère, mais on l’estimait et il ne manquait pas, à Belleville, de petits rentiers qui eussent confié sans crainte la surveillance de leur immeuble à cet ennemi de la propriété, sobre et spéculatif.

Il avait d’ailleurs, justifié cette réputation. Concierge jusqu’en 1868, et concierge à tous égards scrupuleux, il n’avait quitté la loge qu’afin de suivre plus assidûment les réunions publiques et les enterrements. Il n’était plus que cordonnier et demeurait rue de la Mare, dans un boyau qui lui tenait lieu de boutique, d’atelier, de chambre, de cuisine, de tout. Il couchait habillé sur des collections et entre des liasses empilées de vieux journaux, qui confondaient leur moisissure avec celle des cuirs fatigués. De sorte que nul n’était plus imprégné que lui de la sueur du peuple et de ses tribuns.

Son enseigne, une botte rouge sur fond noir, était mieux appropriée encore aux opinions politiques du cordonnier, par le farceur qui avait tracé à la craie, au-dessous :

 

FAIT LE MIEUX ET LE NEUF

 

Et de ce que Schramm n’avait pas effacé ce jeu de mots, on pouvait inférer qu’il en acceptait l’augure.

Il paraissait, ce dimanche, particulièrement excité.

À cette remarque d’un ouvrier qui sortait de la section de vote : « Il leur faudra moins de temps que le 26 mars pour dépouiller le scrutin », Schramm objecta vivement :

— Allons donc ! dans les quartiers riches, je ne dis pas… Tant d’aristos en gants jaunes ont aujourd’hui gagné Versailles, qu’on n’aurait pas dû laisser partir ! Mais dans le vingtième, je suis bien sûr, moi, qu’il y aura peu d’abstentions.

— Ou bien Belleville ne serait plus le cratère de la Révolution ! s’écria Ferdinand, qui débitait, avec ses spiritueux, la ripopée des métaphores du broc.

— On a tout de même eu tort de rouvrir, ce matin, la porte de Romainville, fermée depuis le 30 mars. Le jour est mal choisi.

Cette critique émanait d’un long et maigre diable chez lequel tout était de travers, les jambes, le corps, la bouche, le nez et jusqu’aux sourcils qui surmontaient, en accents circonflexes, des yeux mobiles et bridés. Acteur au théâtre de Belleville, où il jouait les seconds comiques, Adolphe, hors du théâtre, fuyait sa destinée. Il était taciturne, transi et méconnu. La Commune, résultat imprévu ! attisait en lui un feu d’ambition dévorant et il comptait sur elle pour sortir d’un emploi, qu’il jugeait au-dessous de ses moyens. Il avait transporté dans l’art dramatique la folie de galon et d’avancement rapide qui sévissait alors, et, honteux de faire rire, il prétendait, à la faveur des circonstances, révéler ses aptitudes à faire pleurer. Il muait du canard à l’aigle.

Quoiqu’il ne fût plus jeune et n’eût rien d’un miroir à femmes, il vivait en garni avec une petite brunisseuse de dix-sept ans, férue de lui et qui proposait à résoudre le problème de savoir si elle était séduite par ses grimaces et ses contorsions ou bien par le regret sincère qu’il en avait après.

Le cordonnier méprisait Adolphe ; il le toisa par dessus l’épaule et dit :

— Vous calomniez Belleville, citoyen… Le peuple y fera son devoir, qui est d’affirmer par un vote unanime, sa vie communale, sa foi dans l’avenir et sa capacité politique. Comme j’ai dit une fois chez Budaille : « Fils de 93, lève-toi ! Si tu es vaincu, c’est la fusillade, la déportation, un nouveau bail de tyrannie… Si tu es vainqueur, c’est la transformation complète de l’état de choses existant, c’est la liberté, c’est le bonheur ! »

— Il n’y a pas à hésiter ! dit un naïf.

Et les raquettes continuèrent l’échange de quelques noms : Viard, Trinquet, Gaillard, Lullier, Tavernier, Dumont, Mallet…, dont on discutait brièvement les chances de succès.

Au sujet des deux derniers, la recommandation du Père Duchêne n’était pas décisive. Mais comme quelqu’un attribuait l’échec probable de ses candidats à leur obscurité, un contradicteur assis sous l’œil-de-bœuf, à une petite table, et qui suçait des moustaches humides, jaunies par l’abus du tabac, combattit cette opinion.

— Obscurs…, obscurs…, qu’est-ce que ça signifie ? C’est le reproche qu’on adressait déjà le lendemain du 18 mars, aux membres du Comité central, qui ramassaient, pour vous en investir, un pouvoir abandonné. Quel besoin avons-nous de savoir d’où ils viennent ? Étaient-ils connus davantage, les hommes de 92 qui mûrissaient l’insurrection du 10 Août, et ceux qui faisaient ensuite de la Commune, génératrice de la Convention, un corps exécutif auquel l’Assemblée nationale, tremblante, obéissait ? Ce n’est pas quand le rebouteur a réduit convenablement une fracture, que je lui demande s’il est docteur en médecine. Félicitez-vous plutôt qu’il ne le soit pas : il vous ferait payer ses soins plus cher et serait sans doute moins adroit. À une ère nouvelle, il faut des hommes nouveaux. Pour représenter le prolétariat, vivent ses enfants légitimes !

Et s’essuyant les moustaches, la barbe, à pleine main, il se remit à tirer sur son cigare d’un sou, qui s’était éteint.

Le personnage était mystérieux, solitaire et bizarre. Il se faisait appeler Monsieur Martin, mais on lui donnait plutôt, hors de sa présence, le surnom de l’Émigrant, à cause d’une casquette de voyage à visière en auvent, non moins cocasse que le paletot à pèlerine et à boulons de corne autrefois baptisé raglan et dont l’ampleur convenait au relâchement permanent d’une brayette désajustée et d’une chemise sans col ni cravate. Son apparition à Belleville remontait au mois de mai 1870. C’était alors en prévision, disait-il, d’un prochain départ pour l’Amérique du Nord, qu’il avait acheté l’étonnante casquette de musicien aveugle sous laquelle il semblait vouloir passer inaperçu. À cet objet, s’étaient bornées, d’ailleurs, ses emplettes de voyage. Peu de temps après, la guerre éclatant : « Je reste pour voir ça » déclarait-il. Comme il était à moitié podagre et traînait, la plupart du temps, ses pieds de plomb dans des chaussons, la garde nationale, même sédentaire, n’avait pu, pendant le siège, attendre aucun service de ses quarante-cinq ans approchant. C’était de sa place habituelle, dans un coin du débit, sous l’œil-de-bœuf, qu’il avait assisté aux convulsions de la défense nationale. L’armistice et la paix conclus, il s’était rappelé, un moment, ses projets d’émigration ; mais le 18 mars les avait de nouveau contrariés : il était resté « pour voir encore ça ». Et cet ajournement indéfini n’intriguait plus personne. On avait pris successivement ce Monsieur Martin pour un notaire en fuite, un commerçant failli, un espion allemand et un agent de la police impériale… Puis, les suppositions, transparentes ou brutales, glissant sur sa placidité, on ne s’était plus occupé de lui.

Il habitait une chambre meublée, derrière la Mairie, rue des Rigoles et ne faisait, chez Ferdinand, qu’un modeste repas par jour, à midi. Il revenait à six heures et dînait invariablement d’un gloria dans lequel il trempait des mouillettes. Il lisait beaucoup, parlait peu, posément, et avait toujours à la bouche un mauvais cigare qu’il fumait pendant cinq minutes et mâchonnait ensuite pendant deux heures.

Le cordonnier Schramm, favorable aux gens dont l’oreille était ordinairement plus complaisante que la langue, approuva Monsieur Martin :

— Le citoyen a raison. Assez d’avocats, de médecins, de journalistes et de propriétaires dans nos Conseils ! Que le peuple cesse enfin de couver des œufs qu’il n’a pas pondus ! N’oublions pas ce que les aigles ont coûté à la France… Je l’ai dit, en 69, à la salle Robert : « Les aigles sont des oiseaux pillards, cruels et gloutons. Je ne comprendrai jamais qu’un régime qui préconise le travail et veut le bien-être de tous, adopte l’aigle pour emblème ». Et cela m’a valu trois mois de prison et cent cinquante francs d’amende. C’est la condamnation dont je suis le plus fier.

Un terrassier piémontais au profil mince, agressif, et qui portait à la joue une cicatrice pareille à une marque de fabrique sur la lame d’un couteau, jeta dans le bruit :

— Des orateurs, c’est pas l’embarras !… Mais des hommes d’action comme Blanqui et Flourens, on ne les remplace pas facilement.

Un autre dit : — Si la mort de Flourens n’était pas vraie ?

— Allons donc ! Demandez plutôt au citoyen Rabouille, insinua le concierge du 119 de la rue de Paris, un vieil homme livide et calamiteux, avec des filets de sang dans ses prunelles mouillées. Il régnait en tyran sur la maison abdiquée par une loque de propriétaire et rendait l’existence insupportable aux locataires qui cherchaient à s’affranchir de son joug. On le savait capable de tout pour assouvir sa rancune ou simplement son antipathie. Il était suspendu à son cordon comme une araignée à son fil, et tous les secrets du voisinage tombaient dans sa toile. On le redoutait. On établissait tout bas sa participation à des drames de famille, de ménage, dénoués dans la honte et dans le sang. Il avait pu s’en laver les mains, il ne s’en était pas lavé les yeux. Il suait l’hypocrisie et la délation.

Appelé en témoignage par cet individu, Rabouille rentra et dit :

— Le doute, malheureusement n’est pas possible. Flourens est bien mort. Défiguré, la tête fendue par un terrible coup de sabre, sa mère l’a tout de même reconnu, à Versailles… Elle a obtenu de Thiers l’autorisation de transporter le corps au Père-Lachaise, où l’inhumation a eu lieu, le 7, dès le matin. La mère et les frères de Flourens y assistaient seuls avec moi, qui avais été prévenu… et une autre personne.

— Un corbeau, fit Schramm.

— Un prêtre amené par la famille, oui… C’était son droit.

Des grognements protestèrent et Schramm auquel on avait ravi l’occasion de se soulager sur une tombe, s’écria : « C’est à débattre. En tous cas, ils n’avaient pas le droit de l’enterrer furtivement. Sa famille, c’était nous, c’était le peuple, qui lui aurait fait de magnifiques funérailles. »

— Justement ce que Foutriquet Ier n’a pas voulu, parbleu observa Ferdinand. Il a eu peur de voir tout Paris suivre le convoi.

— D’abord… et puis marcher sur Versailles.

— Il ne perdra rien pour attendre.

— Flourens sera vengé !

— Duval aussi.

— Et tous les prisonniers que les roussins nous tuent après leur avoir promis la vie sauve.

— Œil pour œil, dent pour dent ! On a des otages. C’est pas pour des prunes.

— C’est pour des pruneaux…, des pruneaux de six livres, comme dit le Père Duchêne.

Tout le monde parlait à la fois et piaffait d’impatience.

— Alors c’est vrai qu’on a attiré Flourens dans un guet-apens et que des gendarmes l’ont assassiné ? questionna le concierge du 119.

— Oui, je crois…, répondit Rabouille. Pauvre vieux ! Il y aura demain quinze jours que je l’ai vu pour la dernière fois. C’est un peu notre faute s’il a été pris. Quelques uns d’entre nous n’ont pas été justes pour lui. Quand les obus du Mont-Valérien mettaient le désordre dans nos rangs, ils l’accusaient de nous avoir trahis et l’injuriaient. Tu étais là… tu t’en souviens, Quélier ?

L’homme qu’interpellait Rabouille, intentionnellement, était un ouvrier gaînier d’environ vingt-huit ans, frisé, flambant et enclin aux conquêtes. Ancien sous-officier, il réalisait, à la 20e légion, une espérance que l’armée régulière avait trompée et, capitaine de fédérés, paradait dans le costume le plus propre à la double ambition de commander et de plaire. Mais il se signalait encore aux femmes par une taille élancée et surtout par une incomparable moustache blonde, soyeuse et si longue, qu’en nouer les pointes était pour lui un jeu auquel il aimait qu’on le provoquât.

C’était, comme Rabouille, le locataire de Ferdinand. Il avait profité, naturellement, de la remise des loyers décrétée par la Commune le 29 mars ; mais cet avantage lui semblait sans doute insuffisant, car Lhomme, qui le ménageait, s’était résigné à lui ouvrir en outre un compte démesuré.

Quélier avait été, le 3 avril, à Chatou, parmi les plus hostiles à Flourens ; il évita le regard de Rabouille et répondit : — Les mécontents étaient excusables. Bergeret et Flourens auraient dû prévoir la canonnade du fort et ne pas amener leurs bataillons sous son feu.

— Parfaitement ! dirent quelques gardes nationaux dont il plaidait la cause.

— Imprudence n’est pas trahison. Allons-nous retomber dans les paniques du siège ? Si le soupçon planait sur Flourens, si l’on traite à présent Dombrowsky de Prussien, à qui nous fierons-nous ? Enfin, le coup était porté… Comment ne l’ai-je pas compris quand il a renvoyé son cheval et s’est éloigné de nous ? Assez souvent, il répétait : « Bien mourir, comme Baudin, est le suprême honneur pour un républicain ! » Pour moi, il a été au-devant de ses meurtriers, et s’il a vendu cher quelque chose, c’est sa vie.

— Pour sûr ! déclarèrent les mêmes gardes nationaux, retournés par Rabouille.

Il continua : — Je ne me pardonnerai jamais de l’avoir laissé s’en aller tout seul. Dame ! on ne s’était guère quitté depuis l’enterrement de Victor Noir. Vous le rappelez-vous, ce jour-là, quand il voulait nous entraîner vers Paris ? Et la veille, son appel aux armes, à la réunion de Belleville ?

Le Piémontais au profil acéré dont les arêtes luisaient, dit :

— Celui-là passait de la parole à l’action ! Je le revois rue de Flandre, à la salle de la Marseillaise, lorsqu’on lui apprit l’arrestation de Rochefort. Il se dressa le revolver d’une main, l’épée de l’autre et cria : « Je prononce la déchéance du gouvernement et je proclame la Révolution en permanence ! »

Rabouille reprit :

— J’étais auprès de lui quand il arrêta le commissaire de police et lui ordonna de sortir avec nous. L’oiseau n’en menait pas large et, croyant sa dernière heure venue, réclamait sa femme, ses enfants…, Flourens lui dit : « Vous les reverrez à la condition d’écarter vos agents. Les républicains n’assassinent pas ! » Et il emmena son prisonnier, qui agitait une écharpe pour empêcher les sergents de ville de se jeter sur nous.

— La barricade de la rue de Puebla, c’est moi qui l’ai commencée, dit le Piémontais.

Alors Rabouille s’échauffant :

— Et celle de la rue Saint-Maur, nous a-t-elle donné assez de mal ! Les premières barricades depuis 51 !… Dix-neuf ans !… On ne savait plus s’y prendre… Les pavés résistaient ; on aurait dit qu’ils boudaient. Mais ensuite, comme ils se laissèrent arracher, comme ils encourageaient nos efforts ! Ils montaient d’eux-mêmes les uns sur les autres. La rue se soulevait toute seule. La grande barricade du canal a été faite ainsi, sur un signe de Flourens. Ah ! nous avions raison de l’appeler le Vieux…, comme Blanqui. Tous les deux parlaient aux pavés du faubourg, comme on ne leur parlera plus ! Ils reconnaissaient le langage, la voix de ces hommes-là, qui n’avaient qu’à frapper le sol du pied, pour en faire sortir le décor de l’émeute ! Avec eux, avec nous, qui sommes leurs humbles élèves, disparaîtront, sans doute, les derniers barricadiers !

Schramm, qu’on oubliait, revendiqua sa part de gloire :

— J’ai défié le premier les sicaires de Piétri. C’était en 68, au cimetière Montmartre, le jour des Morts… Quand la tombe de Baudin fut découverte, je dis au citoyen Delescluze : « Avec le montant des souscriptions que votre journal va recueillir, si l’on érige un monument commémoratif à Baudin, que ce soit une barricade ! »

Là-dessus, chacun dit son mot.

Adolphe : – C’est à moi que Flourens a demandé s’il trouverait des armes dans les coulisses et le magasin d’accessoires du théâtre de Belleville, où il fit une perquisition.

Quélier : – Il était un peu naïf, le citoyen Flourens… N’espérait-il pas, ce même soir, que les sous-officiers du Prince-Eugène et de la Courtille, électrisés, allaient se joindre à nous ?

L’Émigrant : – Pourquoi pas ? Au plébiscite du 8 mai, le scrutin, à la caserne du Prince-Eugène, donna presque autant de non que de oui, et, par les fenêtres, les soldats communiquaient ce résultat à la foule.

Un autre : – Parfaitement ! Si nous avions eu, le 7 février, les armes que nous possédons maintenant, nous proclamions la République, et la guerre était évitée. Fameuse économie d’hommes et de milliards !

Et Rabouille, à son tour, ressaisissant le fil de ses souvenirs :

— Depuis le jour où je me suis fait inscrire au 63e, qui élut Flourens commandant, je peux dire que je l’ai suivi partout. C’est ensemble qu’on descendit à l’Hôtel de Ville le 29 septembre, puis le 5 octobre, pour réclamer, après les élections municipales, la levée en masse, la sortie…

— La sortie torrentielle, interrompit Ferdinand.

— … le rationnement et l’échange de nos vieux fusils à piston contre des chassepots. Lorsqu’il constitua son bataillon de tirailleurs, j’y entrai, et c’est encore au milieu de nous qu’il passa la soirée du 31 octobre…

— Quand c’est qu’on se chamailla avec le 106e

— Le bataillon des Marguilliers

— Et le 17e… le bataillon des Sacristains.

— C’est la nuit suivante qu’on a bouffé le dîner des moblots à Saint-Trochu, dit en riant un garde national bouffi.

Et son voisin, dont les impressions venaient, aussi du ventre, ajouta :

— C’est pas, comme le 21 janvier, quand nous avons tiré Flourens de Mazas et qu’on l’a ramené en face, à la Mairie… À une heure du matin on n’avait rien dans le battant. C’est à moi que Flourens a donné vingt francs pour acheter de quoi béquiller. Mais tout était fermé. Même qu’on a réveillé Ferdinand…, pas vrai, Rouquin ?

Le marchand de vins répondit :

— Oui, c’est la nuit que Rabouille tapait aux volets en m’appelant. Je me suis levé : je croyais qu’on rassemblait le bataillon. Mais Jacques m’a dit : « Nous venons de délivrer le Vieux ; il est à la Mairie, en train de composer le programme pour demain. En attendant, nous, mourons de faim… As-tu quelque chose à manger, n’importe quoi ? » Le lendemain, la Mairie était reprise.

— Et l’on accusait Flourens d’avoir détourné à notre profit deux mille rations de pain, alors qu’il en avait été consommé tout au plus une centaine… Mais l’occasion était bonne pour exciter Belleville contre Flourens… et Ferry en a profité pour supprimer une distribution de pain chez les boulangers, dit Rabouille.

Les commentaires aussitôt pétillèrent de plus belle.

— Ferry ?… Eh ! ben, s’il n’avait jamais régalé son cochon plus que nous cette nuit-là, il serait, moins gras !

— Il ne faisait pas tant d’esbrouffe la dernière fois qu’il est monté à Belleville pour nous remettre un drapeau que nous n’avions pas demandé. Il a pu voir, ce jour-là, ce que nous pensions de lui, de son grelot et de son présent.

— Il nous envoyait aux avancées pour se débarrasser de nous.

— C’était un drapeau commandé spécialement pour désigner les républicains de Belleville aux coups des Prussiens. On me l’a dit : c’est la vérité.

— Si l’on voulait éprouver notre patriotisme et celui du Vieux, il ne fallait pas, comme a fait Clément Thomas, choisir, pour arrêter Flourens et dissoudre son bataillon de tirailleurs, le moment où il venait nous rejoindre à Maisons-Alfort et combattre avec nous.

— Clément Thomas…, encore un qui n’a eu que ce qu’il méritait !

Rabouille était allé s’asseoir auprès de Monsieur Martin ; il poursuivit :

— Ces gens-là devaient forcément haïr l’homme dont la popularité se fondait sur des vertus qu’ils ne pratiquent pas. Brave, intègre et généreux, il était la coquetterie et l’honneur de la Révolution. Sans besoins personnels, méprisant l’argent et le luxe, il venait en aide aux malheureux, il leur portait des secours à domicile, il les aimait dans leur misère, dans leur souffrance et dans leur révolte. Il avait pour eux du pain, des fusils et des cartouches. C’est à ses frais que beaucoup d’entre nous furent armés de chassepots. Pendant le siège, lorsqu’on a formé le 63e, grâce à qui avons-nous été rapidement habillés, équipés, prêts à entrer en ligne ? Grâce à lui, aux ateliers de couture improvisés où les femmes gagnaient leur vie en travaillant pour nous. Quant à son désintéressement, a-t-il jamais touché un sou des traitements auxquels il avait droit comme chef de bataillon de marche ou major des remparts, maire-adjoint du vingtième ou membre de la Commission des barricades ? Il payait de sa poche, au contraire, la seule ambition qu’il eût : celle de servir le peuple et de l’affranchir. L’indépendance de la Crète pour laquelle il avait lutté, lui était aussi chère que la nôtre. Il mourait et ressuscitait pour toutes les bonnes causes. Il conformait, sa-conduite à la belle parole de… je ne sais plus qui : « Tous les hommes sont mes frères, mais ceux qui souffrent sont mes enfants ! »

— Lamennais…, précisa Monsieur Martin. Lamennais : vulnéraire dans un bénitier.

— Un jour que je demandais à Flourens, au sortir d’une réunion publique pourquoi il y venait en habit noir et cravate blanche, et ganté comme Blanqui : « Des vêtements d’ouvrier indiqueraient de ma part autant d’hypocrisie que de servilité, me répondit-il. Je ne suis pas un courtisan. Au lieu d’oublier ma condition sociale en allant dans le peuple, j’aime mieux lui en faire hommage ». Il appelait Belleville le cœur de Paris… Il était, lui, le cœur de Belleville. Blanqui, toujours prisonnier, comme un arbre de la liberté enclos et sans feuillage, reverdissait en Flourens. Flourens était la jeunesse du vieux, et nous exprimions cela dans le terme familier qui les identifiait. Nos ennemis eux-mêmes ne les séparaient plus, les condamnaient à mort ensemble, le mois dernier. La protestation de Flourens, que nous affichâmes alors dans Paris, relisez-la. « J’ai appris par une longue expérience des choses humaines, que la Liberté se fortifiait par le sang des martyrs. Si le mien peut servir à laver la France de ses souillures et à cimenter l’union de la Patrie et de la Liberté, je l’offre volontiers aux assassins de mon pays et aux massacreurs de janvier ! » C’était sa fin qu’il annonçait…, la fin qu’il a sans doute anticipée. Les plus purs s’en vont les premiers !

Rabouille avait prononcé cette oraison funèbre sans emphase, en confidence presque, écouté seulement par Monsieur Martin et par le coiffeur Lépouzé, dit Canrobert, qui les avait joints. Autour d’eux des voix discordantes s’escrimaient dans la fumée, les odeurs de cuisine, de vin et de tabac, les allées et venues, les tournées offertes, acceptées, rendues et les expectorations diverses provoquées par un temps pluvieux et un jour d’élections, chez des gens dévorés de phtisie et de politique.

Et Lépouzé dit avec émotion : — Pauvre Flourens ! C’est chez moi qu’il s’est fait couper la barbe, quelque temps avant le 18 mars…

— C’était peut-être pour que vous la portiez en souvenir de lui, insinua Schramm, qui avait remarqué que le coiffeur laissait pousser la sienne.

Schramm, l’oreille embusquée derrière sa butte, n’avait pas perdu un mot du panégyrique de Flourens par son ami ; il l’entama de sa forte mâchoire.

— Si Flourens s’est fait tuer exprès, il a eu tort.

— Pourquoi ? dit Rabouille. Quand on perd la croyance qui aidait à vivre, quel prix l’existence a-t-elle ? Est-ce bien à nous de lui reprocher sa lassitude et son découragement ? Si sa mort atteste une infidélité, c’est la nôtre.

Le capitaine Quélier, qui avait sur le cœur l’allusion de Rabouille au désordre de Chatou, se rapprocha, gouailleur :

— Moi, je conserve une espérance… Qui sait s’il ne suffirait pas d’offrir nos excuses à Flourens – en le renommant, pour le voir reparaître ? On peut essayer…

— C’est, bien inutile, répliqua Rabouille. Son souvenir est assez entraînant pour qu’on le préfère encore à la présence réelle des blagueurs et des poltrons.

Quelques bonnes pièces comptaient déjà que la querelle allait s’envenimer ; mais Quélier souriait toujours en enroulant sa moustache autour d’un de ses doigts orné de bagues en toc…

L’attention, d’ailleurs, fut distraite de lui par un intermède comique. Un client falot, dont l’opinion ne s’était traduite jusque-là que par de petits cris approbatifs, la manifesta en fausset :

— Vrai de vrai ! Avec Flourens, on était sûr de la trouée…, il l’avait promise… Les candidats d’aujourd’hui n’en parlent pas…

Celui-là, un ancien vétérinaire, abêti par l’absinthe, vivait, depuis le siège, dans un rêve perpétuel. Le cerveau facilement dérangé par une succession d’événements considérables, il ne doutait pas qu’on ne prolongeât la guerre et la résistance. Il en était resté à la résolution prise au Vaux-Hall, le 24 février, de s’opposer à l’occupation allemande. Aussi, le 16 mars, avait-il marché avec les gardes nationaux de Belleville qui conjuraient la première tentative d’enlèvement des canons parqués place des Vosges et d’autant plus utiles que les Prussiens, à ses yeux, menaçaient toujours Paris. Maintenant encore, sa crédulité allait jusqu’à considérer chaque sortie des Légions comme une suprême entreprise contre les lignes d’investissement ; et tout l’entretenait dans cette erreur, outre le plaisir que les mystificateurs avaient à la faire durer : la canonnade incessante, la garde nationale sur le qui-vive et la solde enfin que la Commune continuait à ses bataillons.

— Voilà sa fièvre obsidionale qui le reprend, dit Ferdinand, sur qui certains mots exerçaient la même fascination qu’un grelot sur des enfants en bas âge.

Mais le bonhomme insista :

— Vrai de vrai ! On ne veut jamais m’écouter. J’ai écrit au citoyen Flourens ce que je savais : « Les Prussiens sont à Versailles, gare à vous ! S’ils vous font prisonnier, ils vous pendront ». À présent, ce qui va se passer, je peux vous le dire. Les Prussiens entreront une nuit dans Paris. Ils se porteront en masse sur un point faible des fortifications, où ils seront reçus par d’anciens sergents de ville munis de sifflets et de fusées pour se rallier.

Quélier feignit d’abonder dans le sens du toqué :

— Diable ! Nous n’avons qu’à nous bien tenir… Ah ! ça, citoyen, pourquoi n’avez-vous pas posé votre candidature ? Nous aurions tous voté pour vous, n’est-ce pas camarades ?

— Oui, oui… À bas les capitulards ! Vive le citoyen la Trouée !

À partir de ce moment, ce fut un jeu d’élire, par acclamation, tous ceux qui entraient et dont la surprise, les attitudes variées, assaisonnaient une plaisanterie sans cela bientôt fade. Mais nul n’obtint plus de succès qu’un bout d’homme décontenancé, à l’apparition de qui les cris redoublèrent.

Quélier en avait donné le signal :

— Moi, voilà celui qui me botte !…

— Bravo ! Nommons le petit père Bagarre !

Les clients de Ferdinand connaissaient tous le père Bagarre, le garçon de place de la station de fiacres voisine. Âgé d’une soixantaine d’années, il donnait un peu l’impression d’une marionnette menue et ratatinée, dans les vêtements de mise-bas qui ne s’ajustaient pas plus à sa taille, que ne convenait à sa besogne le bonnet de police qu’il portait sur l’oreille. Le gland de ce bonnet de police, dédoublé, semblait avoir fourni au menton la barbichette qui s’y attachait ; et rien n’était risible comme l’incessant époussetage de la figure par ces deux petits balais.

Officiellement chargé de diriger sur l’établissement de Ferdinand les cochers qui l’employaient, le père Bagarre était, en retour, gratuitement nourri par le marchand de vins, bénéfice d’autant plus appréciable que la station, de médiocre importance, ne procurait pas au garçon de place de forts pourboires, sinon en nature. Aussi était-il, vers le soir ; assez souvent plein.

L’ovation qui l’accueillait augmenta son effarement ordinaire :

— Voyons, citoyens, vous savez bien que je n’ai pas de titres…

Quélier protesta :

— Pas de titres ? Fonctionnaire, est-ce que vous ne pouviez pas, comme les autres, vous tirer les pieds à Versailles ?

— Oh ! fit le vieux, en songeant à sa pauvreté qui rendait cette latitude illusoire.

— Mais oui… Et pourtant vous êtes resté au service de la Commune. Ça mérite une récompense.

— Sont-ils drôles !… chevrota le pitoyable bardot. Je ne suis pas un orateur, moi, citoyens.

— Raison de plus ! Des perroquets comme Favre, Trochu et tous les Jules de la Démence nationale, n’en faut plus !

— Enfin, père Bagarre, la Commune est contente de vous. Et vous, êtes-vous satisfait de la Commune ?

— Oh ! oui, citoyens, répondit le garçon de place, confus qu’on daignât le consulter. Elle a décidé que je ne paierais pas mes trois derniers termes…, c’est ben honnête de sa part. J’ai lu aussi qu’elle avait suspendu la vente des objets déposés au Mont-de-Piété, et c’est encore bien, ça, parce que je pourrai peut-être retirer plus tard les objets que j’y ai mis…

— Vous n’aurez que la peine de les réclamer. On doit prochainement proposer le dégagement gratuit du linge, des vêtements, de la literie et des instruments de-travail.

— Ah ! tant mieux… Nos matelas sont au clou depuis 69, à la mort de ma femme, et il y a la petite aussi qui voudrait ravoir sa machine à coudre… C’est un gouvernement ben honnête !…

— Acceptez d’en faire partie.

— Ne vous moquez donc pas d’un pauvre bonhomme, Monsieur Quélier…

— En tous cas, vous trinquerez bien avec nous… C’est moi qui régale… Une tournée de sirop… à mon compte, Ferdinand, en l’honneur du petit père Bagarre.

Et le capitaine jouit d’une invitation qui, dans son esprit tourné à la malice, n’était pas seulement désagréable au débitant impayé.

Du fond de la cuisine, madame Lhomme avait éventé l’intention ; elle vint dans le cadre de la porte de communication et dit :

— Vous n’êtes pas raisonnable, monsieur Quélier… Vous serez cause qu’il y aura encore des histoires avec Ninie.

Mais le fringant officier repartit :

— Bah ! un jour d’élections… Elle ne nous mangera pas. À la vôtre, père Bagarre ! À la sociale ! Encore un canon que Thiers n’aura pas !…

Et le vieux ayant bu lâcha le ressort de sa barbiche, qui remonta du menton sous le nez.

Céline haussa les épaules, et, s’adressant à son oncle :

— Ils vont le mettre dans un bel état. On dirait vraiment que Quélier s’amuse à émécher le père pour faire endêver sa fille. Qu’elle arrive… et tu verras la scène. J’aime mieux ne pas être là. Je monte me changer. Crois-tu que je n’en ai pas encore eu le temps depuis ce matin ? À tout à l’heure…

Le petit Adrien, qui s’était emparé de la canne de l’invalide, après l’avoir attentivement examinée, tirait sur la poignée.

— Qu’est-ce que tu cherches ?

— L’épée, répondit l’enfant. C’est donc pas une canne à épée ? Moi, je croyais que toutes les cannes d’anciens soldats étaient à épée…

Et sous le coup de ce désappointement, il négligea son oncle pour aller se frotter, dans le débit, contre des uniformes.

IV

ÉLECTIONS AU FAUBOURG (Suite)

Prophète, alors, passa dans la cuisine. La petite Sophie y lisait un livre de prix à couverture rouge rehaussée d’or, et la mère Mazoudier lavait, dans une grande terrine, les légumes épluchés pour le dîner. Elle avait un tic : la contraction de bouche continuelle des lapins, si bien que les gens inavertis prêtaient l’oreille à des paroles qui ne sortaient pas.

Prophète dit à la bonne femme :

— Je vous plains, maman Mazoudier, de vivre au milieu de ces voyous et d’entendre toutes les sottises qu’ils débitent.

— Oh ! répondit la vieille, vous les connaissez mal… Belleville ne mérite pas sa mauvaise réputation. Il y a du bon monde là comme ailleurs.

— Votre mari, oui… Mais pour un homme sincère, honnête, combien de farceurs et de scélérats ?

— Pas tant que ça, monsieur Prophète. Vous les voyez surexcités, bavards, pas d’accord…, mais c’est la faute du siège et des grands chefs qui les ont trompés et leur ont donné l’exemple des discours inutiles. Vous leur reprochez leur désœuvrement ; mais beaucoup d’ateliers sont fermés, comme celui où travaillait Mazoudier, et les autres n’ont pas d’ouvrage pour tout le monde.

— En tout cas, l’argent ne leur manque pas pour boire.

— Oh ! réfléchissez, monsieur Prophète ; c’est pas avec trente sous par jour qu’ils peuvent faire des noces à tout casser.

— Ils prennent à crédit ; ils vont s’endetter, et ils accuseront le gouvernement de leur misère.

— C’est d’abord la guerre et le siège qui nous ont mis dans l’embarras. Nous avons moins à souffrir des gens qui ont proclamé la Commune pour sauver la République, allez, que des gens qui voulaient la rendre impossible en déclarant la guerre. Faut être juste.

— Qu’un républicain convaincu comme votre mari parle ainsi ; je le comprends. Mais la canaille avec laquelle il se compromet n’est pas guidée par une idée sociale, ni même politique. Elle n’écoute que ses mauvais instincts et ses appétits. Croyez-moi : elle n’en a pas pour un mois…

— Tant pis, monsieur Prophète, car elle a jeûné beaucoup plus longtemps que ça et un petit dédommagement lui était bien dû.

— Est-ce que vous seriez une partageuse, maman Mazoudier ?

— Je ne sais pas. Je suis du parti des bons cœurs, comme monsieur Rabouille et ce pauvre monsieur Flourens, qui était si sympathique !… Et pas fier malgré son instruction… Il est venu plusieurs fois chez nous. C’était un homme dans le genre de monsieur Rabouille, toujours disposé à rendre service et le nez dans les livres, quand il ne faisait pas de barricades. Mais monsieur Flourens lisait par plaisir, tandis que monsieur Rabouille, qui n’est qu’un ouvrier, lit pour apprendre : voilà la différence. N’empêche qu’ils s’entendaient bien et que la mort de monsieur Flourens a été un vrai chagrin pour son ami.

— Oh ! oui alors ! dit la petite Sophie, laissant de côté l’histoire de Jeanne d’Arc.

— Vous le connaissez depuis longtemps, ce Rabouille ? demanda Prophète.

— Oh ! je crois bien… près de dix ans, répondit la vieille. Nous habitions chaussée de Ménilmontant ; où monsieur Lhomme a tenu son premier débit de vins, quand monsieur Rabouille est venu demeurer dans notre maison. C’était en 61.

— J’avais deux ans, dit Sophie.

— Oui, et ton frère n’était pas encore au monde, continua la mère Mazoudier. À la fin de l’hiver, monsieur Rabouille tomba gravement malade… une fluxion de poitrine, et, comme il n’avait pas de famille, monsieur et madame Lhomme, chez qui il était en pension, le soignèrent avec beaucoup de dévouement. Madame Lhomme ne regardait pas à monter plusieurs fois par jour dans sa chambre au sixième, pour lui porter ses potions. Mais vous devez vous en souvenir, monsieur Prophète ?

— Ma foi, non. Je venais, en ce temps là, beaucoup moins souvent qu’aujourd’hui chez ma nièce. Je ne pouvais pas remarquer…

— C’est vrai. Un peu plus tard, monsieur Rabouille, qui s’était remis, alla travailler en province. Il ne revint à Paris qu’en 67, au moment de l’Exposition. Dans cet intervalle, monsieur Lhomme avait vendu son fonds de la chaussée de Ménilmontant pour s’établir ici où, naturellement, monsieur Rabouille fut encore le pensionnaire de ses amis. Ils n’ont pas obligé un ingrat. Il se jetterait au feu pour eux, pour les enfants, qu’il a vus tout petits…

— Il est si bon ! s’écria Sophie. Nous l’aimons bien aussi. Mais pourquoi qu’il a toujours été triste ? Le savez-vous, maman Mazoudier ?

Celle-ci reprit :

— Non. Il gagnait bien sa vie dans une fabrique de machines-outils, à Ménilmontant. Il a tort de ne pas se marier. Il s’ennuie, célibataire… J’en connais une au moins pourtant qui ne se ferait pas prier pour entrer en ménage avec lui.

— Qui ? interrogea vivement la gamine.

— Ninie…, la cravatière, la fille au père Bagarre…

— Ah ! ben, merci ! dit Sophie, sans explications.

— C’est pas difficile à deviner ; elle est constamment sur ses talons. Il n’y a que lui qui ne s’aperçoive de rien. Il a l’esprit ailleurs. Il était moins indifférent aux avances, dans le temps… Un si beau gars, et si doux, si incapable de faire de la peine à quelqu’un ! C’est après son retour seulement, en 68, qu’il a commencé à s’occuper de politique. Il accompagnait souvent Mazoudier dans les clubs, à la fin de l’Empire. Ils ont connu là, tout le personnel à peu près de la Commune. Il ne tiendrait qu’à eux d’avoir un grade, de remplir des fonctions… Mais chacun sert la République à sa manière, n’est-ce pas ? et il y a des manières pour tous les goûts. Lorsque monsieur Rabouille fréquentait les réunions publiques, avant la guerre, je me rappelle que Mazoudier disait : « C’est pour lui comme un moyen de s’étourdir… » Mais il a changé d’avis, quand il a vu monsieur Rabouille agir pendant que les autres parlaient. Je vous le répète, monsieur Prophète, il n’y a pas d’homme plus estimable que lui, cachant davantage le bien qu’il fait. Il déprécie l’argent en montrant qu’on n’en a pas besoin pour être charitable. Ah ! si tout le monde était partageux à sa façon, il y aurait moins de malheureux, pour sûr !

Ces éloges finissaient par agacer l’invalide, qui saisit l’occasion d’y couper court en répondant à une question du petit Adrien rentré dans la cuisine et regardant la mère Mazoudier mettre le pot-au-feu.

— N’est-ce pas m’n’oncle, qu’il y a chez toi une marmite où tiendrait un bœuf tout entier et un gril à roulettes pour des masses de côtelettes ?

— Il y a belle lurette qu’on ne les utilise plus.

— Pourquoi ?

— Parce que nos cuisiniers n’ont plus, comme autrefois, deux mille bouches à nourrir.

— Combien vous êtes à présent ?

— Environ sept cents.

Le gamin réfléchit un instant et dit :

— Alors, c’est assez d’une marmite pour un veau.

À ce moment, une grosse femme qui portait une boîte à lait, entra dans la cuisine et demanda trois sous de bouillon.

— C’est tout ce qu’il vous faut, m’ame Bourdin ? dit la mère Mazoudier, après avoir servi la nouvelle venue.

— Oui, fit celle-ci. Il n’y a pas moyen de décider mon homme à se lever, même pour aller voter. Qui dort dîne. Il n’a pas quitté le lit depuis deux jours.

— Il est malade ?

La grosse femme bougonna :

— Malade comme vous et moi… Il a ce que les autres appellent la flemme morbus. Ça le prend tous les mois. On ne peut plus l’arracher du lit. C’est pas possible de trouver un homme qui dorme comme celui-là des quarante-huit heures d’enfilée, et qui ne se réveille que pour se rendormir. Rien n’y fait. On a beau le bourrer de coups de poing, le pincer, lui flanquer des potées d’eau dans la figure, il ne bouge pas plus qu’une souche. Tant qu’il n’a pas son compte de sommeil, des navets ! Et son compte, il ne l’a qu’au bout de trois jours. Ah ! l’animal !… C’est pas à dire qu’il soit méchant, mais quel tas !

Et elle s’en alla.

À la question de Prophète : — Qui est-ce ?

— M’ame Bourdin, la matelassière qui vit avec Jéricho… l’emballeur… Vous savez bien ? répondit la mère Mazoudier.

— Non, je ne sais pas.

— C’est étonnant. Tout le monde dans le quartier connaît Jéricho… Jéricho, c’est un surnom qu’on lui a donné parce qu’il est gueulard. Quand, il se réveillera, on l’entendra d’ici. On croirait qu’il va tout avaler… mais il n’avale rien ; il est plutôt taffeur. La matelassière et lui sont ensemble depuis cinq ans. Ils demeurent en face, rue du Jourdain. C’est la misère en deux volumes. Quoique ça, ils ont été encore plus malheureux. Pendant le siège, comme ils ne sont pas mariés, ils n’avaient guère pour vivre que les trente sous de Jéricho. La Commune est moins sévère : elle ne reconnaît pas qu’aux femmes légitimes le droit d’avoir faim.

— Parbleu ! son rôle est d’encourager la débauche, après la fainéantise.

Mais la mère Mazoudier, toujours indulgente :

— La paresse de Jéricho ne fait de tort qu’à lui-même ; tandis qu’elle serait nuisible aux autres, si les parents de Jéricho lui avaient laissé des rentes et s’il dormait dessus. Dans ce cas-là, pourtant, personne ne lui adresserait de reproches et il jouirait de l’estime générale.

Quelqu’un frappa sur l’épaule de Prophète, qui tournait le dos à la porte.

— Ah ! ça, vous vous cachez donc ? Je vous cherchais partout, dit le coiffeur Lépouzé. Il n’y a pas foule à la section de vote… L’élan n’y est plus et je doute qu’on organise, ce soir, une retraite aux lampions, comme le 26 mars. Faut dire que le temps ne s’y prête guère. Je suis tout trempé pour avoir traversé la rue. Venez donc avec moi réchauffer le four, monsieur Prophète. Il n’y a là que des amis.

Chassés de la tonnelle par la pluie, les clients étaient plus nombreux au comptoir, si bien qu’on ne voyait plus du petit père Bagarre, délaissé, que le bonnet de police secoué par la houle et quelquefois chavirant… À chaque instant, l’éclair d’un litre, au bout des bras de Ferdinand ou d’Alexandre, fendait le nuage amoncelé sur les consommateurs, et la foudre tombait du haut de Schramm : « Comme j’ai dit en 69 à Ménilmontant : le modérantisme, c’est la mort !… Comme j’ai dit aux jésuites apostés qui m’interrompaient, un soir, à la Belle Moissonneuse : Appelez-moi citoyen !… »

Prophète et Lépouzé allèrent s’asseoir au fond de la salle, non loin de la table où causaient Rabouille et l’Émigrant ; mais à peine y étaient-ils installés que le concierge du 119 se dirigeant vers eux, dit :

— Monsieur Prophète doit savoir ça, lui… N’est-ce pas qu’on a trouvé dans le tombeau de Napoléon aux Invalides, des matières faciles à monnayer ?

— Je n’en ai pas entendu parler, répondit, un peu sèchement, l’ancien soldat.

L’acteur Adolphe répéta :

— Ce qu’on a pris pour la faire fondre, c’est l’argenterie des ministères.

D’autres grains de sel relevèrent le thème :

— Que l’on commence donc par déboulonner la Colonne et par en remettre le bronze dans la circulation…

— Sous forme de canons…

— Ou de gros sous à l’effigie de la Commune.

— Pour payer leur solde aux gardes nationaux.

Rabouille sourit et ne put s’empêcher de dire :

— Si vous ne comptez que là-dessus !… Est-ce que vous vous imaginez, par hasard, que la Colonne tout entière est en bronze ? La bonne blague !

— C’est un monobronze, déclara Ferdinand, qui eût été, d’ailleurs, embarrassé de donner au mot une signification précise.

Rabouille reprit :

— Le fût est en pierre de taille et il n’y a que les plaques de revêtement qui soient en bronze.

Les corneilles de cabaret qui l’écoutaient s’entre-regardèrent avec une surprise mêlée d’incrédulité, et Prophète lui-même, ignorant comme eux, soupçonnait Rabouille de mystification.

Un ouvrier trancha :

— Bronze ou maçonnerie, qu’on la renverse d’abord, on verra après.

— Ce n’est pas tout ! s’écria Schramm. En attendant qu’elle entraîne dans sa chute le chef d’une race de loups et de bandits, je demande qu’on mette à Bonaparte une chemise rouge sur le corps et un voile noir sur la tête, comme aux assassins et aux parricides qui marchent à l’échafaud !

Quélier haussa les épaules :

— La Colonne… qu’on la vende tout simplement à un entrepreneur de démolitions.

Mais deux blouses protestèrent :

— Merci ! Pour qu’on en promène les débris, plus tard, comme des reliques…

— Ou pour qu’on en retrouve le bronze au clocher des églises…

Rabouille, qu’ennuyaient les paroles inutiles, demeurait étranger au débat et Prophète n’y prêtait attention que dans l’espoir d’être édifié sur les projets de la Commune. Mais le petit Adrien choisit justement cette minute pour accabler son oncle de démonstrations d’amitié ; et l’ouvrier mécanicien, à qui ce tableau était insupportable, dit, tout à coup, de sa place :

— Vous attachez beaucoup trop d’importance aux avantages matériels de cette destruction et vous n’en considérez pas assez l’effet moral, qui est seul intéressant. Que la Colonne soit un monument dénué de valeur artistique ou bien que la Commune retire un bénéfice plus ou moins grand de la conversion du bronze en monnaie, la question n’est pas là. Il s’agit, avant tout, de mettre d’accord nos principes et nos actes, en faisant disparaître un odieux symbole incompatible avec nos idées de fraternité universelle et avec la haine que nous inspirent tous les malfaiteurs de l’humanité. Il ne suffit pas de jeter à bas la statue du berger : le troupeau et les chiens dont on a prétendu perpétuer la mémoire, sont aussi méprisables. Pas d’équivoque. Nous commettons sciemment un attentat à la gloire avilie. Nous rappelons la France à la raison. Nous n’estimons pas le souvenir de ses égarements respectable. Nous nous refusons à immortaliser l’aveugle soumission d’un pays qui s’est laissé confisquer son énergie par un aventurier. Nous brisons ensemble l’idole et ceux qui l’ont adorée ou soufferte. La gloire d’un peuple c’est tout ce qui l’améliore ou le fortifie. Cet idéal correspond-il à la définition du conquérant : un homme qui, généralement, à sa chute ou à sa mort, laisse son pays affaibli et diminué ?

Prophète faisait la sourde oreille et affectait de jouer avec le petit Adrien.

Rabouille redoubla :

— Voilà le résultat cependant que la Colonne propose à notre admiration, pas autre chose.

Monsieur Martin, dont l’approbation cherchait une formule, essaya discrètement celle-ci :

— La Colonne… seringue nationale pour injections d’héroïsme et de servitude.

Rabouille continuait :

— Le magnifique réveil de 92, la France se levant à l’appel de la Convention pour défendre contre l’Europe coalisée, l’intégrité de son territoire, est-ce gravé dans le bronze de la Colonne ? Ce bronze lui-même provient-il de canons pris sur l’envahisseur à Valmy, Jemmapes, Hondschoote, Wattignies, Fleurus ?… Pas du tout. Dédié par Napoléon à la Grande Armée, comme on abandonne à des complices une part de butin, ce monument éternise une légende militaire de meurtre, de pillage et de rigolade. Oui, de rigolade… Les campagnes du premier Empire font songer à des promenades d’orphéons allant, bannières déployées, gagner de nouvelles médailles en des concours internationaux. Napoléon ne fut qu’un chef de fanfare habile à procurer des distractions et des récompenses à une troupe de vieux drilles !

— Proudhon a défini Napoléon : un entrepreneur de roulage, nota l’Émigrant.

— Et quelles récompenses ? Celle que la Convention avait promise par décret aux défenseurs de la Patrie, c’est-à-dire un milliard de biens nationaux à partager entre eux ? Celle que Bonaparte faisait encore briller aux yeux des soldats de l’an II, à la veille de l’expédition d’Italie ? Quelle plaisanterie ! La vérité, c’est qu’il lâchait justement les sans-culottes dans les plaines de la Lombardie ou qu’il les embarquait pour l’Égypte, afin de débarrasser la France, les nobles et la haute bourgeoisie, de ces créanciers menaçants ; la vérité, c’est qu’aux prolétaires baladés, rien ne fut distribué des biens d’église acquis par l’escroquerie et la mendicité, des biens nationaux, ni de la réserve territoriale que devait fournir la Belgique. Tout alla aux tripoteurs, fournisseurs, accapareurs, banquiers et capitalistes. Les soldats ne trouvèrent, à la fin, pour amuser leur vieillesse, que ces hochets de l’enfance : des croix ; et les plus abîmés, en fait de prétention à la terre, n’eurent droit qu’à un jardin aux Invalides ! Il n’y a pas là de quoi les glorifier. Dupés, ils chérissaient encore le spoliateur ; aveugles, ils se félicitaient d’avoir fondé la fortune des voleurs et assuré à la Propriété un siècle d’accroissement et de respect ; ruinés, bons à rien, ils étaient fiers d’être Français, parce que leur image dégouline de la Colonne, comme du suif refroidi le long d’une bougie éteinte !

À demi-voix, en parenthèse, monsieur Martin rappela l’épigraphe de Proudhon : Delebo eum de memoria hominum, qu’un garde national prit sans doute pour du latin d’église, car il se pencha vers son voisin et grasseya :

— Qu’est-ce qu’y dit l’autre : la messe ?

Prophète jouait toujours avec Adrien ; Rabouille, échauffé, poursuivit :

— Quant à la moralité de leurs chefs, la moralité des Murat, Bernadotte, Masséna, Lannes, Macdonald, Marmont, Soult, Berliner, pour ne citer que les plus fameux, ah ! parlons-en… Ou plutôt, écoutons Thiers en parler, oui, le même Thiers qui s’entoure aujourd’hui de généraux bonapartistes… Que dit-il dans son Histoire du Consulat et de l’Empire ? « Toutes les dilapidations, ce sont les généraux qui les ont commises et en ont bénéficié ; ils ont pillé les pays conquis, fait le profit sur la solde et partagé avec les compagnies de fournisseurs le produit de leurs vols. » Ne sait-on pas, en effet, qu’un désastre dont les suites furent épouvantables : la capitulation de Baylen, est dû à la cupidité des chefs et que la division Dupont se rendit parce qu’elle traînait dans ses bagages encombrants toutes les dépouilles de Cordoue ? Les soldats n’avaient qu’à prendre exemple sur leurs officiers et n’y manquaient pas. La retraite de Russie fut retardée, au début, par le désir qu’avaient nos vieux guerriers de rapporter des souvenirs de leur passage à Moscou… À cet égard, l’armée du second Empire est restée fidèle à la tradition et le sac du Palais d’Été est là pour témoigner que Pékin a reçu sa visite. C’est décidément le métier qui veut ça ! Pourquoi donc la Colonne n’est-elle qu’en bronze ? Un autre alliage conviendrait mieux à ce trophée.

Schramm, qui trouvait longs les discours qu’il ne prononçait pas, interrompit :

— Il est temps que Paris se purifie de cette grotesque parodie du trophée romain et renvoie à Sainte-Hélène la charogne du premier Bonaparte, pour mettre à sa place, dans le tombeau des Invalides, les restes du général Malet.

Mais l’Émigrant observa doucement, sous la visière de sa casquette :

— Quelqu’un a dit cela avant vous, mon ami, le fondateur du Positivisme, cet Auguste Comte…

Le Piémontais s’écria : — À bas la noblesse ! Il n’y a d’auguste que le peuple souverain !

Et monsieur Martin, souriant, rentra sous sa casquette et dans son raglan vert, tandis que Rabouille reprenait :

— Thiers et ses épaves d’empire, sont vraiment en bonne posture de reprocher à la Commune ses excès, au bout d’un mois à peine de pouvoir et de difficultés ! Ils affirment que nous ne sommes que des aventuriers recherchant avant tout les émotions de la lutte et la satisfaction des plus basses convoitises. N’est-ce pas plutôt ce qu’on peut dire de cette grande armée dont la Colonne symbolise les rapines et les bombances ? On nous objecte que les grognards d’autrefois achetaient au prix de leur vie ou tout au moins au prix de fatigues et de privations inouïes, quelques heures de désordre et de plaisir… Leur excuse, alors, serait la vôtre, prolétaires las et meurtris, qui êtes prêts à payer de votre sang aussi une joie même passagère ! Mais cette excuse vous n’avez pas à l’invoquer. Vous êtes les soldats d’une cause juste et non plus des prétoriens ; c’est afin que vos fils soient libres que vous consentez à mourir, et non plus au contraire, par amour pour le fouet et la chaîne : et comment vos fautes mêmes ne mériteraient-elles pas l’indulgence, quand on les compare avec la longue suite de scandales et de crimes enroulés, comme des images de piété, autour du mirliton de la place Vendôme ?

— Rabelais disait : « Ce que les Sarrazins et Barbares jadis appelaient prouesses, maintenant, appelons briganderies et mes-chancetez », murmura monsieur Martin.

Rabouille avait quitté sa place ; il conclut, debout, au milieu de la salle :

— Pour moi, je ne regrette qu’une chose : c’est de ne pas montrer un plus profond détachement des préjugés qui nous oppriment, en leur sacrifiant, moi aussi, jusqu’à des souvenirs de famille ordinairement vénérés. Au bas du décret de la Commune, nulle signature ne vaut celle du vieux Delescluze, dont le père, ancien sergent de la Grande Armée, est mort aux Invalides.

Depuis cinq minutes, Ferdinand adressait à son ami des signaux de détresse auxquels Rabouille, emballé, hors de lui-même, ne prenait point garde. La voix du marchand de vins appuya ses instances télégraphiques inutiles.

— Jacques !

Mais Prophète, qui se contenait encore, leva les yeux et coupa la communication :

— Laisse donc monsieur s’amuser ; ça n’est pas son turlututu qui usera le « mirliton », comme il dit.

— En effet. Aussi, ne s’agit-il pas de l’user, mais de le mettre au rebut tout de suite.

— Eh bien ! tonnerre de Dieu ! je serais curieux de voir ça !

Prophète, écartant Adrien, s’était dressé à bout de patience. Les deux hommes, en face l’un de l’autre, tremblaient de colère et de défi.

Ferdinand se précipita : — Allons, c’est pour rire, mon oncle… Vous interprétez mal les paroles de Jacques. Il s’élève au-dessus des personnalités.

— C’est donc à moi d’en faire et de lui dire qu’il vient de tenir le langage d’un…

Le mot ne fut pas prononcé ou se perdit dans le tumulte. Au moment où Prophète accompagnait son invective d’un geste de menace, quelqu’un se glissa entre les deux adversaires, une femme dont l’épais chignon se prit au crochet qui terminait le bras de l’invalide. Elle se dégagea et dit, comme si son intervention était accidentelle :

— Après qui donc en a-t-il ce vieux-là ?

D’autres qu’elle, d’ailleurs, s’interposaient ; Ferdinand répétait : « C’est un malentendu… », la petite Sophie, toute émue, courait chercher sa mère, tandis qu’Adrien avait le contentement dans les yeux et que l’insidieux Quélier, auquel la scène était, par certain côté, désagréable, goguenardait : « Heureusement que Ninie est arrivée… Un peu plus, on lui chiffonnait son béguin. »

Mais celle-ci se retournant brusquement : — Vous, mêlez-vous de vos affaires, n’est-ce pas ? Je ne vous demande pas l’heure qu’il est… Ah ! c’est toi…

Arrêté au passage, son père, qui cherchait à gagner subrepticement la porte, cacha sa confusion sous le bonnet de police dont le gland désolé pendait…

— J’étais bien sûre de te rencontrer ici. On t’a encore fait boire. C’est du propre !…

Justement, Céline entrait, s’informait. Ninie la rembarra à son tour : — Ce qu’il y a ? Il y a que les pochards finissent toujours par se cogner, parbleu ! Mais c’est bien égal à l’empoisonneur, pourvu qu’il y trouve son compte. Allons, viens, papa. Assez godailler…

Et la grande fille, brune, plate, aux jolis yeux gris et aux lèvres rouges, dans un visage long et pâle, emmena le vieux garçon de place qui plaidait mollement les circonstances atténuantes : la pluie, les élections, la politesse des citoyens qui l’avaient invité…

— Le torchon brûle, dit Quélier. En voilà du chabanais pour un petit grain !

— Elle t’a tout de même envoyé dinguer, fit un camarade narquois.

— Oh ! il ne faut pas juger sur les apparences, insinua le beau capitaine, dont la fatuité se ménageait les bénéfices du doute.

Cependant, Ferdinand, Céline, Lépouzé et quelques clients s’entremettaient pour réconcilier Rabouille et Prophète.

Le marchand de vins disait à son ami : — Ah ! ça, qu’est-ce qui t’a pris ? Je ne t’ai jamais vu comme ça… C’est pas sérieux… Laisse-moi arranger les choses. L’oncle est un brave homme au fond. Mais tu l’as provoqué… C’est un vieux soldat ; il a la tête près du bonnet, quand on touche à ses reliques.

Rabouille répondit : — Si j’ai eu tort, sois tranquille… ; pareille altercation ne se renouvellera pas. Je cède la place à ton oncle.

Mais calmé, étonné de lui-même de son algarade, il était triste dans son cœur, où se rouvrait une blessure ancienne faite par l’absence.

Céline, mise au courant de la querelle, s’efforçait également d’en atténuer les conséquences et d’apaiser son oncle qu’elle avait entraîné dans la cuisine.

— Nous connaissons Rabouille. Bien sûr, il n’a pas eu l’intention de t’offenser. Il regrette déjà son emportement. Il faut qu’on l’ait excité…, car il ne boit pas, il ne boit jamais, et rien que la crainte de nous désobliger l’aurait bridé…

Prophète bougonna : — Peu importe. Je ne lui disputerai pas le terrain, voilà l’affaire. Si vous voulez me voir, vous viendrez à l’Hôtel.

Mais la résolution coûtait à son âge, à ses affections, à ses habitudes ; il songeait aussi que ses débuts dans le rôle d’investigateur n’étaient pas heureux et qu’il avait tari la source de renseignements à laquelle il espérait puiser. Et sa résistance en arrivait à s’irriter de ce qu’on ne trouvait pas d’arguments pour la vaincre.

Ferdinand accrut encore ce dépit en présentant maladroitement la défense de Rabouille qu’il n’avait pu, dit-il, retenir.

— C’est préférable, du reste, car vous n’êtes, ni l’un ni l’autre, des gaillards qu’on fait changer d’idée, hein ? Mais la première fois que vous vous rencontrerez, tout sera oublié et vous en serez quittes pour éviter certains sujets de conversation. Je ne comprends rien à l’exaltation de Rabouille aujourd’hui… C’est l’atmosphère, l’entourage, qui lui ont tapé sur la coloquinte. J’ai déjà observé ce phénomène. Depuis la mort de Flourens, d’ailleurs, Jacques est très agité et tout ce qui lui rappelle son ami le rend agressif. Faut pas lui en vouloir, mon oncle. On vous rabibochera.

— Je ne m’en soucie pas, dit Prophète.

Et Céline, les enfants eux-mêmes insistèrent vainement pour qu’il ne s’en allât qu’après dîner. Toutefois, il finit par promettre de revenir, et sur l’assurance qu’il ne tarderait pas, sa nièce et son neveu le laissèrent enfin partir.

Alors, autour du comptoir, les commentaires que sa présence étouffait, crépitèrent.

— As-tu vu comme il s’est rebiffé l’ancien ? Il a du poil au cœur.

— Sans la fille au père Bagarre, il te harponnait mon Rabouille !

— Un fameux outil, son crochet.

— Ça vaut mieux qu’un nez d’argent !

— Aussi Rabouille a-t-il prudemment levé l’ancre, dit Quélier.

— Le vieux bras de fer aussi.

— Oui, mais après…

— Il n’avait pas de permission, expliqua Ferdinand. Et vous savez le tarif, pour les manquants à l’appel du soir : huit jours de salle de police avec privation de vin.

— C’est dur, pour des hommes de cet âge-là de coucher encore à la boîte et d’être traités comme des conscrits !

— L’Hôtel des Invalides tout entier n’est pas autre chose qu’une vaste prison. C’est Dubois de Crancé qui le disait en 1791, murmura l’Émigrant, dans son coin.

— Ils seraient mieux chez eux qu’à l’Hôtel.

— C’est pourquoi on leur a doré la pilule.

Cette allusion au Dôme des Invalides égaya les buveurs jusqu’à ce que le cordonnier Schramm s’écriât : — Le fait, pour un invalide, de monter la garde, est moins pénible que ridicule. Depuis quand est-il nécessaire de déguiser en soldats les portiers des musées et les pensionnaires d’hospices ? Les fédérés en cheveux blancs qui quittent une femme et des enfants pour se rendre aux remparts, sont d’autres modèles de dévouement et d’abnégation.

Lépouzé saisit l’occasion de faire oublier qu’il avait été Canrobert.

— Le service intérieur, aux Invalides, comporte une sujétion plus révoltante encore. L’oncle de Ferdinand m’a raconté qu’un piquet de pensionnaires en armes, est commandé, chaque dimanche, pour assister à la messe qu’on célèbre dans la chapelle.

Des dénégations, des rires et des huées accueillirent cette information. Mais Ferdinand en ayant certifié l’exactitude, Schramm fit encore explosion :

— Vous entendez, citoyens ! Je répéterai donc simplement ce que j’ai dit, un soir, au Vieux-Chêne : « Que devient la liberté de conscience sous un régime qui oblige le peuple à passer de l’école, où l’on apprend, à adorer un Dieu en trois personnes, à la caserne, où cette Trinité s’adjoint, pour la renforcer et la défendre, un compère couronné ? »

La nuit était venue, hâtée par le mauvais temps, le recul de la maison et le voisinage de l’église, coutumier d’ombre… Une guitare s’accorda, grêle et plaintive, et la chanteuse ambulante de l’après-midi, essorant sa chanson trempée de pluie, comme ses vêtements, son visage et sa voix, commença :

 

Pourquoi gémir, cela n’avance guère.

Un homme a dit : l’Empire c’est la paix !

Depuis ce temps, on fit vingt fois la guerre,

Il est trop tard, pour le trouver mauvais…

 

Alexandre, le plongeur, monta sur un tabouret et alluma, entre les branches de la lyre suspendue au plafond, une petite étoile tremblante sous laquelle roulaient toujours, dans le vent de la porte, d’épais nuages traversés d’éclairs et de grondements que perçait, par intervalles, l’ironique refrain de la chanteuse à mentonnière :

 

Vous vous plaignez, Français, vous avez tort !

V

FAISONS LA CHAÎNE !

Les deux semaines qui suivirent, du 17 au 29 avril, virent fondre sensiblement la petite troupe de volontaires sur laquelle Philibert Lacouture et Timothée Prophète avaient cru pouvoir compter. Chaque jour leur enlevait des partisans et les événements les plus propres à entretenir leur indignation semblaient être ceux, au contraire, qui éclaircissaient les rangs des mécontents. Les défections, à dire vrai, ne se produisaient pas franchement, mais Lacouture et son ami eussent peut-être préféré un abandon brutal et motivé à la tiédeur et au relâchement qu’ils constataient.

— Il y a quinze jours, gémissait Prophète, je me serais fait fort d’entraîner au moins deux cents hommes… C’est à peine, maintenant, si nous en déciderions cent cinquante à marcher avec nous.

— Bah ! répondait Lacouture, dont les gros yeux blancs riboulaient dans une face vultueuse, cent cinquante hommes déterminés suffisent pour mettre à la raison ces bandits…, d’autant plus que nous n’irons pas à eux les mains vides et la bouche en cœur, comme les pékins qu’ils ont fusillés place Vendôme, le mois dernier.

Il avait fallu renoncer, presque tout de suite aux réunions régulières du soir, où les invalides devaient apporter leur glane quotidienne. Outre la difficulté de les rassembler avant ou après l’appel, maints locataires grincheux des salles d’Hautpoul et Louvois, s’étaient plaints qu’on les empêchât de dormir et qu’on bousculât leurs habitudes. Des observations analogues, de la même part, avaient fait négliger, comme lieu de rendez-vous, le chauffoir situé au bout du corridor de Grenoble et commun aux pensionnaires des deux salles.

C’était une grande pièce que garnissaient un poêle, des tables et des lavabos. Bien qu’elle ne fût guère fréquentée que le matin, à l’heure des soins de propreté et du frater qui rasait les invalides, ceux-ci avaient vu d’un œil assez peu favorable l’envahissement du chauffoir, pour que Prophète ne persistât pas à les y convoquer. C’était convenu, d’ailleurs : hors le cas de force majeure, on ne tiendrait plus conseil.

— Cela vaut mieux, dit Lacouture ; nous n’userons pas leur zèle. Il serait imprudent d’imiter le berger qui criait : au loup ! pour se distraire et qui fut mangé, faute de secours, le jour qu’il en réclama pour de bon.

Mais Prophète n’était pas de cet avis.

— Je crois, moi, qu’ils vont se détacher de nous davantage, et que nous avons tort de les laisser se refroidir. Ils prennent déjà beaucoup moins au sérieux les menaces des rouges… Mon idée d’envoyer, à tour de rôle, quelques-uns des nôtres en éclaireurs, place Vendôme, n’était pas si bête… Leurs rapports auraient tenu les camarades en haleine.

— Ben, oui, vieux, mais puisque la place n’est plus approchable, c’est les déranger inutilement, et ils te l’ont bien dit.

— Excellent prétexte pour se défiler !

— En tout cas, nous avons pu nous convaincre qu’ils ne nous en contaient pas.

En effet, induits en méfiance par les renseignements du couple alsacien Klauss-Muller, Prophète et Lacouture avaient eux-mêmes, au commencement de la seconde quinzaine d’avril, poussé une reconnaissance place Vendôme.

Des sentinelles en défendaient l’accès, aussi bien du côté de la rue de la Paix que du côté de la rue de Castiglione, et les deux-invalides avaient dû se borner à jeter un coup d’œil dans l’enceinte, par-dessus les barricades ébauchées qui la fortifiaient.

La place, entièrement dépavée, offrait l’aspect d’un vaste camp retranché où des bataillons bivouaquaient. On voyait des tentes qui avaient été blanches et d’où sortaient de la paille et des pieds, quoique les gardes nationaux désœuvrés fussent plutôt étendus dehors, au soleil. D’autres jouaient aux cartes, au bouchon ou bien plaisantaient avec des marchandes de café et des bouquetières ambulantes ; d’autres encore étaient attablés auprès de cantines improvisées qui débitaient du vin en pots et de l’eau-de-vie ; et la fumée qui s’élevait des cuisines en plein vent installées autour de la Colonne, en noircissait le piédestal. Un drapeau rouge à franges d’or reposait sur les faisceaux, parmi les pains embrochés ; sur la barricade de la rue de Castiglione, des fédérés pittoresquement groupés par un photographe, attendaient, devant l’objectif, un surcroît de prestige de deux petits canons dont la bouche et le cou étincelaient dans les embrasures. Et les vieilles façades dessinées par Mansard, les anciennes et nobles demeures de la place des Conquêtes, regardaient et respiraient cela avec stupeur, ainsi que des personnes âgées et moroses, dans le salon desquelles traîneraient tout à coup leurs jouets, des enfants dissipés, insolents et malpropres.

Aussi bien, Klauss et Muller, dont les impressions étaient plus ingénues, avaient concentré toute leur attention sur un événement capital : le remisage dans la cour de l’État-Major de deux voitures de gala saisies par la Commune.

— C’est les foidures de Mac-Mahon et Ganropert, disait Klauss.

— Non, de Ganropert et de Murat, rectifiait Muller ; rabelle-toi pien.

Il n’y eut pas moyen d’en tirer autre chose. De la Colonne même, ils ne savaient rien : ils ne l’avaient pas vue.

Lacouture et Prophète, eux, se plurent à constater qu’elle était toujours intacte. On avait seulement cravaté ses aigles d’immortelles et un double drapeau rouge flottait au sommet du monument.

— Il n’y a pas de mal à ça, dit Prophète. C’est un éventail dont l’Empereur avait besoin, au milieu de ce grouillement et de cette ordure.

Lacouture ajouta : — Allons, ce n’est pas encore demain qu’ils l’avaleront ! L’arête est trop grosse pour eux ; ils ont compris qu’elle les étranglerait.

Et rassurés, ils prirent en pitié les deux barricades à l’état d’indication et vraiment moins imposantes que ne le donnaient à entendre les journaux dévoués à la Commune.

— Une escouade les emporterait d’assaut.

L’affiche même qu’ils lurent, ce jour-là, en rentrant aux Invalides, n’ébranla pas leur confiance. Le citoyen Gaillard, chargé de construire des barricades dans les 1er et 20e arrondissements, faisait appel aux travailleurs de bonne volonté et leur allouait une solde de quatre francs par jour.

— Belleville – Louvre ! s’écria Prophète. Du moins, voilà un malin qui ne met pas tous ses pavés dans le même quartier !

Le lendemain, d’ailleurs, une nouvelle insérée dans le Bien public, qu’ils se repassaient, entretint leur gaieté ! Le citoyen délégué à la Guerre apprenant qu’on faisait des barricades sans l’avoir consulté, avertissait les ouvriers embauchés qu’ils ne toucheraient pas la haute paye promise.

— Patatras ! dit Lacouture. Pas d’argent, pas de Suisse ! Attrape, mon Gaillard !

Cette bisbille, au fond, était de bon augure. S’ils ne trouvaient pas de bras pour construire des barricades, raison de plus pour renoncer à leur dessein de renverser la Colonne. Ils n’allaient pas, parbleu ! crier cela sur les toits, mais leur impuissance était évidente.

— D’ailleurs, fit Lacouture, nous serons toujours suffisamment renseignés par mon neveu Géran.

Il avait expliqué à Prophète le concours qu’on pouvait attendre de ce neveu. Lieutenant de la garde nationale pendant le siège, s’il avait conservé son grade dans un bataillon fédéré, c’était afin de mieux nuire à la Commune. Un mystérieux personnage ; son supérieur, chargé par le gouvernement d’organiser la contre-révolution dans Paris et en communication constante avec Versailles, associait Géran à ses menées.

— Grâce à une carte de circulation qu’il s’est procurée et aux relations qu’il a dans les deux camps, il peut nous être aussi utile qu’à ses chefs, tu comprends… Par lui, nous saurons exactement ce qui se passe place Vendôme : il y va tous les jours. Entre nous, il se flatterait même de faire échouer le projet des communeux relativement à la Colonne, dans le cas où leur menace serait suivie d’un commencement d’exécution. Mais là-dessus, motus ! d’autant plus que mon neveu est aussi d’avis qu’ils n’en viendront pas là, et que nous n’aurons pas l’occasion de leur tricoter les côtes… Comme dit Cassavoix : c’est dommage ! Et pourtant, quoi qu’il arrive, le camarade n’en sera pas pour ses frais, lui…

— Est-ce qu’il s’imagine, par hasard, observa Prophète, que le spectacle d’une infirmité contractée au service de la patrie, agit sur ces misérables et leur fait honte ?

— Oh ! non, répliqua Lacouture, entre deux prises. Tu connais Cassavoix… Il serait humilié d’attendrir les communards, tandis qu’il se vante de les… de les fasciner. C’est un homme, tu sais, qui cherche toujours à produire de l’effet.

Cassavoix, par le rôle un peu théâtral qu’il s’attribuait ordinairement, vérifiait cette critique. Il avait perdu les deux bras au Mexique, et personne n’excellait comme lui à tenir l’emploi d’invalide sur la scène idéale qu’il transportait partout. Ses promenades étaient des représentations. Il avait l’air d’une enseigne animée de la Gloire, Prophète, en le voyant partir, disait : « Il emporte le Dôme ! »

Cassavoix avait toujours énergiquement refusé les bras artificiels dont on lui conseillait l’usage. Il jugeait un pareil simulacre indigne de lui. Mais cette répugnance pour le maquillage s’arrêtait au physique, et sa vanité lui fournissait les mauvaises couleurs qu’il donnait à sa résolution.

« Avec un bras artificiel, articulé ou non, comment rendrais-je, sans être ridicule, le salut que les soldats doivent à ma croix ? Et si je m’abstenais de le rendre, que penseraient-ils de moi ? Tandis qu’ils voient tout de suite que je ne leur rends pas le salut, parce que je n’ai plus de bras.

La vérité, c’était que, manchot, il excitait bien davantage la curiosité des militaires et l’admiration des civils, à laquelle il se montrait encore moins insensible. Il sortait uniquement pour la provoquer et en jouir. Il portait les manches repliées sous ses bras, comme les femmes portent une toilette qui leur va bien et leur attire des compliments. Il réhabilitait la guerre et s’acquittait envers la chirurgie. Il réalisait le type de l’invalide professionnel : il mendiait l’hommage.

— J’irai toutes les semaines, et plutôt trois fois qu’une, place Vendôme, avait-il dit. Il me semble que si quelqu’un n’a rien à redouter de ces gens-là, c’est moi. Ils voient à qui ils ont affaire. Figurez-vous que j’obtiens les honneurs de leurs factionnaires… Il y a une façon de les regarder. Ah ! je n’engagerais pas un de ces voyous à me manquer de respect ! Pas besoin de bras pour le corriger… ; c’est à coups de pied dans le cul qu’il faut leur z’apprendre la civilité !

Il appelait ses médailles, au nombre de six, sans compter la croix, ses « fillettes ». Il disait au servant qui l’assistait : « Mettez-moi mes fillettes ; nous allons prendre l’air. » Il avait pour elles des attentions de père et ne les galvaudait jamais dans les mauvais lieux, comme s’il eût craint qu’elles n’y perdissent leurs vertus. Il ne manquait pas de les consigner à la chambre ; une fois par mois, quand il se débauchait dans une des maisons du boulevard de Grenelle.

— Ah ! vieux tendeur, je vois ce que c’est ! s’écriait le servant, familier. Papa soulage la nature, aujourd’hui !…

Et l’invalide répondait : — Juste, Auguste !

Aux six fillettes et à leur sœur aînée, il devait bien, d’ailleurs, de tels soins : elles le nourrissaient, en somme, et des œillades qu’elles récoltaient dehors, la meilleure part était pour lui.

À ces deux jours d’accalmie, le 17 et le 18, succédèrent des coups de foudre.

Le 19 avril, Lacouture et Prophète, après leur petit tour quotidien sur l’Esplanade, rentraient à l’Hôtel, lorsqu’ils virent s’éloigner deux fiacres paraissant lourdement chargés et dont chacun des cochers avait à côté de lui, sur le siège, un garde national.

Chapelard était, ce jour-là, de service au poste. Ses camarades n’eurent pas besoin de l’interroger ; il les arrêta au passage, avec l’empressement aux confidences que montrent les portiers vis-à-vis de leurs locataires préférés.

— Arrivez donc ! Il y en a du nouveau !…

— Quoi donc ?

— Un fonctionnaire de la Commune accompagné d’un commissaire de police et d’une bande d’argousins, s’est présenté tantôt avec un ordre du délégué aux Finances, lui prescrivant d’enlever l’argenterie des Invalides et de la transporter à la Monnaie.

— L’argenterie… quelle argenterie ? demanda Prophète interdit.

— Pas la nôtre, parbleu ! Le couvert des officiers.

— Mais c’est leur propriété ! s’écria Lacouture. Un présent de l’impératrice Marie-Louise. Cette argenterie n’appartient ni à l’État, ni à la Ville, ni même à l’Hôtel.

— C’est sans doute ce qu’a fait observer monsieur l’officier principal, auprès de qui j’ai conduit ce monde-là. Mais, naturellement, on ne l’a pas écouté. Alors, il a réclamé un ordre écrit signé du gouverneur.

— Et le général de Martimprey ne l’a pas refusé ?

— Faut croire, puisque, après deux heures de pourparlers, ils viennent d’emporter l’argenterie, pour la monnayer. Peut-être qu’ils ont dit, comme leur Père Duchêne, l’autre jour : « Est-ce que les patriotes mangent dans de l’argenterie ? »

Chapelard plaisantait. La satisfaction d’édifier ses amis éteignait en lui toute indignation et l’on sentait, en outre, que le vieux chapardeur d’Afrique trouvait intérieurement des excuses à cette razzia audacieuse.

Mais Prophète regarda Lacouture et dit amèrement : — N’avais-je pas raison ? Nos chefs doivent déjà se repentir de n’avoir pas fait cause commune avec nous. Ce sont les premières victimes de leur faiblesse et de leur hésitation. Aujourd’hui, c’est leur argenterie qu’ils endurent qu’on fasse fondre ; demain, ce sera le bronze de la Colonne. Tout s’enchaîne. Un affront en amène un autre. Il est vraiment bien heureux que le tombeau de l’Empereur ne soit pas en or, en métal précieux… ; ils l’auraient laissé convertir aussi en espèces sonnantes destinées à prolonger la résistance de leur pire ennemi. Voilà l’affaire.

— Eh bien on se passera d’eux, fit Lacouture, réagissant contre le découragement auquel son compagnon inclinait.

Le surlendemain, dans la matinée, Prophète qui traversait pour sortir, le corridor de Bayonne, entendit un grand bruit de voix exaspérées. Dans la cour de la Valeur, sur laquelle donnent les fenêtres de la salle Moncey, une dizaine d’aveugles entouraient en gesticulant le fauteuil roulant de Clavquin, le vieil ataxique, dont les jambes étaient de laine sous le tablier de cuir et les couvertures.

Depuis quinze jours, on le rencontrait à chaque instant au bas des escaliers, au bout des corridors, à toutes les issues, dans la posture où le capitaine Colin l’avait trouvé, à la première heure, attendant la descente des invalides pour se joindre à eux. C’était devenu pour lui plus qu’une distraction providentielle : une perspective de guérison. Il avait lu, autrefois, dans un roman, qu’un paralytique avait recouvré l’usage de ses membres sous le coup d’une émotion violente, et il recherchait passionnément celle qui le mettrait debout. Il voyait moins, dans le renversement de la Colonne, un acte de vandalisme à prévenir qu’un remède à essayer. Il se raccrochait à ce dernier espoir de n’être pas incurable. Sa santé ruinée s’astreignait au régime du chauvinisme.

La fréquentation des aveugles, si excités, si vibrants, si prompts aux résolutions extrêmes, lui avait semblé tout de suite éminemment thérapeutique et, pour s’assurer un bain d’électricité quotidien, il avait proposé à son ami Archin, le chef de chambrée des aveugles, de venir chaque matin leur lire le journal, les tenir au courant des événements. Leur salle, d’ailleurs, était voisine de la sienne, mais la difficulté de manœuvrer son fauteuil lui faisait préférer, par le beau temps, l’une des petites cours plantées de maigres jardins, correspondant aux quatre salles occupées par les moines-lais.

— Quelle mouche les a piqués ? se demandait Prophète en considérant de loin le groupe véhément que formaient les aveugles et leur lecteur.

Mais celui-ci, apercevant un camarade clairvoyant, l’appela, requit son témoignage.

— Hé ! le Prophète… Approche un peu, et dis-leur si je mens… Ils ne veulent pas me croire.

Clavquin avait sur les genoux un journal déplié ; il le tendit à Prophète.

— As-tu connaissance de ça, toi ? Lis tout haut.

L’autre obéit : « Les matériaux qui composent la Colonne de la place Vendôme sont mis en vente. Ils sont divisés en quatre lots. Deux lots, matériaux de construction ; deux lots, métaux. Ils seront adjugés par lots séparés, par voie de soumissions cachetées adressées à la direction du génie, 84, rue Saint-Dominique-Saint-Germain. »

— Et c’est à l’Officiel, n’est-ce pas ?

— Oui, dit Prophète, mais qu’est-ce que cela signifie, après tout ?

Un aveugle, dont les paupières étaient des blessures toujours fraîches, s’écria :

— Comment, ce que ça signifie ! ça signifie qu’on s’est foutu de nous et que la Colonne est démolie, puisqu’on en vend les morceaux.

— C’est bien clair, reprit un autre aveugle exalté ! On nous cache la vérité.

— Nous sommes trahis par les nôtres, fit un troisième, qui avait sur l’œil une rondelle de drap noir.

— Mais non, déclara Prophète. Je puis vous affirmer, moi, après Clavquin, que les communeux vendent la pierre et le bronze de la Colonne avant de l’avoir jetée par terre. Je l’ai vue hier encore comme je vous vois. J’ajouterais même qu’on n’a rien entrepris contre elle. Autrement, vous en seriez avertis, non seulement par Clavquin, mais par tous ceux d’entre nous qui ont juré de ne pas laisser s’accomplir cette profanation. Vous pouvez dormir tranquilles, nous veillons.

Appuyé sur son bâton, le visage perdu au fond de sa barbe blanche et ses orbites pareilles, sous l’arcade sourcilière buissonneuse, à des nids désertés où s’avilissaient deux petits œufs tiquetés et vides, Archin, le vieux chef de chambrée qui avait participé à la sédition de 48, donna son approbation à ce langage.

— Allons, suffit… C’est pas que nous ayons peur que vous ne manquiez à votre parole… ; mais faudrait pas s’aviser de nous tenir à l’écart, parce que nous montrerions de quoi nous sommes encore capables.

— Oui, qu’on le montrerait ! dirent en écho les aveugles.

Et, réintégrant Clavquin dans leur confiance un moment alarmée, ils l’invitèrent à continuer sa lecture.

Quelques jours après, d’ailleurs, le même journal lui fournit une preuve de véracité dont il prit avantage. C’était le compte rendu succinct de la séance de la Commune du 22 avril. Un citoyen Blanchet y reprochait à ses collègues de parler beaucoup et de ne pas agir assez. Il leur demandait âprement où en étaient le décret sur le jury d’accusation et la loi des réfractaires et pourquoi enfin la colonne Vendôme n’était pas encore abattue.

— Qu’est-ce qu’ils ont répondu ? interrogea le doyen des aveugles.

Clavquin lut la suite du compte rendu : il n’y était plus question de la Colonne.

— Vous voyez bien, dit l’ataxique. Ils amusent le tapis.

— À moins qu’ils ne cachent leur jeu, fit l’aveugle qui avait un pochon de drap noir.

Mais Clavquin :

— Il y a toujours une chose qu’il leur serait difficile de cacher : ce sont les échafaudages, les travaux préparatoires… Or, Cassavoix, Lacouture et le Prophète, qui vont flâner par là presque tous les jours, ne signalent rien dans ce genre-là.

— Peu importe, dit Archin. Ouvrez l’œil. Un mauvais coup est bientôt fait.

— Allons, reprit Clavquin, c’est pas des escamoteurs, que diable ! Ils ne manquent pas de bonne volonté, parbleu ! Mais on ne vient pas à bout d’un monument comme d’une margoton.

Trois ou quatre aveugles que la comparaison chatouillait, renchérirent : — La Colonne ne se laissera pas coucher par terre…

— C’est pas ces pierrots-là qui la culbuteront…

— Trop petits ! Auraient besoin d’un tabouret.

— Ils ne savent pas comment s’y prendre !

— Lever la patte contre le socle, c’est bon pour ces roquets ! Dans l’après-midi, néanmoins, Clavquin, au lieu de battre les corridors, fit rouler son fauteuil vers « les canons », où, sur des bancs, le long du fossé d’enceinte, des sociétés d’invalides devisaient, en jouissant des premiers rayons d’un soleil déjà chaud. Sous le ciel clair, l’Esplanade étrennait sa toilette de feuillage, encore légère, d’un vert tendre et neuf. Le Dôme étincelait. Des oiseaux sautillaient, en fourriers de la belle saison, dans les allées bordées de jardinets, où quelques pensionnaires arrosaient leurs semis et respiraient le printemps.

Clavquin arrêta son fauteuil devant un banc autour duquel une demi-douzaine d’invalides rassemblés, nourrissaient la conversation de trois de leurs camarades assis. Ils n’avaient plus sous les yeux, comme avant la guerre, la batterie triomphale composée de bouches à feu sur affûts de siège, ressource des fêtes nationales annoncées par des salves ; ni la batterie trophée, dont les pièces orgueilleuses reposaient sur chantiers, à droite et à gauche de la grille d’entrée. Les deux batteries, envoyées à Brest en 1870, étaient maintenant remplacées par de modiques tas de boulets, dont les fédérés eux-mêmes n’avaient pas voulu.

Les invalides n’en persistaient pas moins à dire, par habitude, qu’ils allaient « aux canons », pour désigner cet endroit devenu vacant et, ce jour-là, l’expression pouvait ne point paraître dénuée de sens, eu égard aux détonations lointaines que l’on entendait à intervalles assez courts, du côté de Malakoff et d’Issy.

Clavquin en fit la remarque : — Ça chauffe, là-bas…

À tour de rôle alors, les autres eurent la parole.

— Oui ; les soldats de l’Assemblée se rapprochent tous les jours. Ils occupent maintenant Bois-Colombes, Asnières et Bagneux. La semaine prochaine ils seront dans Paris.

— De notre temps, on y aurait mis moins de façons.

— Les anciens ne sont pas encore revenus de captivité. Il n’y a que de la jeunesse à l’armée. C’est pourquoi elle avance si lentement.

— J’étais voltigeur au 2e bataillon du 51e, au coup de chien de 1851. Le soir du 4 décembre, on partit de la pointe Sainte-Eustache pour enlever au pas de course cinq barricades, dans la rue Montorgueil et la rue Montmartre. Fallait voir ça !… C’était un plaisir de travailler à la baïonnette… On ramassait les fusils par brassées.

Un invalide s’emberlificota dans une histoire de cheminements, de tranchées, de parallèles et de gabionnades, exécutés ou utilisés par l’armée de Versailles et qui lui rappelaient le siège de Sébastopol.

— Mac-Mahon prendra une seconde fois Malakoff, dit son voisin, qui traçait par terre des figures, du bout de sa canne.

Un autre ajouta :

— C’est pas sorcier. Il n’y a qu’à suivre le plan de l’État-major prussien et qu’à s’établir dans les ouvrages abandonnés par les Allemands. C’est de la besogne toute faite. Aussi le second siège durera-t-il moins longtemps que le premier.

— C’est pas dommage ! Revoir Paris affamé quand nous sommes dedans, merci bien ! Enfin, toi qui lis les gazettes, qu’est-ce qu’elles disent ?

Clavquin interpellé répondit :

— Si l’on doutait des progrès de Versailles, il n’y aurait qu’à écouter les rouges se féliciter de leurs succès : « Attaque énergiquement repoussée… L’ennemi s’est retiré en désordre sur toute la ligne… Pas de pertes de notre côté. » Voilà les mensonges qu’ils répandent. C’est-y bon signe, oui ou non ?

Tous convinrent que c’était bon signe et s’amusèrent, un moment, de ces rodomontades, sans s’apercevoir que les mêmes proclamations avaient traduit l’impuissance des assiégés de la veille, qui étaient les assiégeants d’aujourd’hui, et que la Commune imitait la Défense nationale.

— Et de la Colonne, pas de nouvelles ? demanda ironiquement un vieux.

— Non, dit Clavquin. Ils n’y touchent pas.

— Parbleu ! s’écria un invalide revenu de son élan et ravi de l’événement qui changeait sa tiédeur en perspicacité. C’était pas la peine de faire tant de bousin. Le Prophète a perdu une belle occasion de se taire.

Mais Clavquin défendit l’absent :

— Hé ! hé ! Êtes-vous bien sûrs que notre manifestation de l’autre jour, rapportée aux chefs de la Commune, ne les a pas fait réfléchir ?

— C’est vrai…, c’est vrai…, dirent les hésitants que ralliait cette hypothèse flatteuse pour leur amour-propre.

Le combat d’artillerie, cependant, continuait au loin et chaque décharge nouvelle provoquait les coups de tête et les bêlements des vieilles biques au piquet.

Clavquin les quitta et se dirigea vers un banc de pierre, à droite de la grille, où Klauss et Muller étaient assis côte à côte, l’un tricotant ses éternels bas et l’autre reprisant les siens à l’aide d’un œuf rouge. Leur entretien, aussi invariable que leur occupation, roulait à l’accoutumée, sur les avantages et les inconvénients de leur résidence à l’Hôtel. Ceux-ci, naturellement, l’emportaient, et les deux vieux soufflets s’épuisaient sur ces maigres tisons.

C’était presque toujours après les repas qu’ils ressassaient leurs griefs auxquels l’insuffisance ou la mauvaise qualité de la nourriture donnaient ainsi plus d’ampleur.

— Grois-du que nous ne serions bas mieux gez nous ? disait Klauss. Un beu blus te teux vrancs, c’est ce que nous goûdons bar chour au coufernement ; avec ça, on serait heureux au fillache.

— Oui, disait Muller, et l’Édat il verait encore une égonomie, n’ayant blus à bayer le glerché, les religieuses, les invirmiers, les serfants, le serfice métigal et la baberasse de l’atminisdrasion, tout ça qui tévore le diers te nodre putchet, quoi !

— Malheureusement, reprenait Klauss, si nous retemantions nodre bension te redraide, c’est bas même avec drente sous bar chour qu’il vaudrait fivre.

— Maindenant surdout qu’on ne beut blus gomder sur un subblément de la liste cifile, buisqu’elle est subbrimée.

— Benses-du un beu que leur Rébuplique, si elle ture, améliorerait nodre siduation ?

— Ah ! là, là ! Adents-foir ! C’est bas de nous qu’elle s’ogube, la Rébuplique ! Elle a ses brévérés : les gartes nationaux, la mopile et les citoyens plessés bentant le sièche, à qui qu’elle a agorté les mêmes troits qu’à l’armée agdife, sous le rabbort des bensions et tes tégorations. Si c’est bas une bidié !

— C’en est une, là ! gémit Klauss, qui s’élevait contre la libre concurrence, avec l’aveuglement du militaire professionnel !

— T’ailleurs, une noufelle loi, reprit Muller, à qui qu’elle broviderait ? Aux ambudés ? Il n’y en a chamais que bour eux, gomme si un lasgar brifé t’un pras et qui beut engore vaire un vacteur, s’embloyer à quelque chose envin, édait blus indéressant qu’un fieux soltat avliché t’une malatie inguraple gondracdée tans le serfice. C’est bas chuste ! Tout le monde n’a bas la chance d’êdre plessé !

— Tout le monte ne l’a bas ! répéta Klauss qui, lui aussi, certains jours, ne pardonnait pas à la guerre de l’avoir laissé intact.

Clavquin, ayant écouté les Alsaciens, paya son écot pour les amadouer.

— Parlez-moi de la Commune ! Vous savez ce qu’on gagne à se dévouer pour elle ?

— Non, dirent ensemble les deux chicots de caserne.

Clavquin récita de mémoire : « Tout citoyen blessé à l’ennemi pour la défense des Droits de Paris recevra, si sa blessure entraîne une incapacité de travail partielle ou absolue, une pension annuelle et viagère dont une commission spéciale fixera le chiffre, dans la limite de 300 à 1.200 francs. »

— C’est te goi rire ! fit un des deux jumeaux.

— Parbleu ! il en sera de ce décret comme de l’autre… relatif à la Colonne et qui ne sera jamais exécuté.

— Che l’aurais barié, dit Klauss.

— Moi aussi, dit Muller.

— Mieux vaut ne bas adirer l’addention sur nous et laisser basser l’orache.

— Beut-êdre même que le couferneur aurait bien vait de gonsigner la carnison… bour éfiter les imbrutences, les brofogations…

Clavquin, qui regardait la paire d’amis s’épancher dans la paire d’étuis qu’ils tricotaient et reprisaient, dit tout à coup :

— Je ne serais pas fâché d’avoir là-dessus l’avis de Prophète et de Lacouture. Les voici, nous allons les interroger.

Les deux meneurs, en effet, débouchaient des jardins ; Clavquin leur fit signe d’approcher, tandis que Klauss et Muller, effarés, poussaient l’aiguille, dans le désordre d’un changement de front.

— Nous parlions de vous, camarades… Klauss et Muller disaient que c’est bien heureux qu’il ne vienne pas au gouverneur l’idée de nous consigner, car on en serait réduit à la lecture des gazettes, ce qui n’aurait pas d’inconvénients que pour les aveugles, hein ?

— Oh ! nous avons d’autres moyens d’information, répondit Prophète, et des communications avec le dehors plus sûres que celles-là.

— Sans doute, c’est bien là-dessus que nous comptons, pas vrai ? reprit malicieusement l’ataxique, en invitant le ménage d’Alsace à chanter la palinodie.

— On fa touchours en abbrenant, dit évasivement Klauss.

— À chaque chour suvvit sa beine, dit Muller, avec non moins d’ambiguïté.

Et tous les deux se levèrent à la fois.

— Che n’ai blus assez de laine, dit Klauss.

— Ch’ai gassé mon aiguille, dit Muller.

Et les deux tricoteurs obliquement déguerpirent.

— Avez-vous vu votre neveu, hier ? demanda Clavquin à Lacouture.

Celui-ci répondit :

— Oui. Il n’y a rien à craindre pour le moment. Place Vendôme, les communeux ne s’occupent que de leurs barricades.

— Bon. J’étais inquiet pour lui. Les feuilles ont annoncé que le désarmement des bataillons suspects à la Commune se poursuivait, notamment dans les 1er et 6e arrondissements. Qu’il prenne des précautions.

— Soyez tranquille, il en prend.

Quant à Prophète, il n’était point sorti la veille et n’avait reçu aucune visite. C’était même la raison secrète de sa mauvaise humeur et de son dépit. Il avait encore sur le cœur ce long dimanche d’attente et de déception. Depuis une huitaine il boudait. Il s’était promis de ne retourner à Belleville que sur une démarche de Céline et de son mari ; il avait espéré qu’ils lui enverraient au moins les enfants, et le dimanche s’était écoulé dans l’impatience et l’isolement. « Ils ne me reverront pas de sitôt », grommelait-il ; et la pensée qu’il était sacrifié à Rabouille l’aigrissait davantage et le confirmait dans ses résolutions.

Le surlendemain, qui était le 26 avril, un peu après quatre heures, les invalides du premier service achevaient leur repas et se disposaient à céder la place aux dîneurs de la seconde série, lorsque Lapuchet faisant feu de son œil unique et des deux dents qui lui restaient, entra dans le réfectoire en criant :

— Hé ! le Prophète… Lacouture… les autres…, savez-vous qu’on arrête votre général ?

Il y eut quelque remue-ménage autour des tables. Les pensionnaires se répétaient entre eux : « Quoi ? Qu’est-ce qu’il dit ?… Quel général ? »

— Le gouverneur, oui… Les rouges l’emmènent comme otage. J’étais là. Çui qui n’a pas vu ça n’a rien vu !

Les invalides, en qui toute initiative était morte, baissèrent la tête sous le coup. La vieillesse et la discipline leur avaient fait l’âme calleuse. La nouvelle déchargée sur eux tandis qu’ils ruminaient, ne les atteignait pas au défaut de leur cuirasse d’égoïsme. Le soulèvement excité, par surprise, le 13 avril, semblait trop récent pour qu’on pût se flatter de le reproduire. La plupart des vieilles patraques n’étaient plus capables d’ardeur à des intervalles aussi rapprochés. L’âge espaçait leurs dépenses d’énergie et leur héroïsme avait besoin de longues préparations pour répandre encore quelques lueurs. Le culte même de l’Empereur était pour beaucoup un aphrodisiaque sans vertus et certains, sourds à l’appel de Lapuchet, continuaient déjà d’empaqueter, comme d’habitude, leur épargne de nourriture.

Mais Prophète qui savait mieux que Lapuchet, le faible du troupeau, dit ce qu’il fallait pour en ramener la partie indécise.

— J’espère que vous êtes fixés sur les intentions de la canaille. Aujourd’hui, c’est le gouverneur qu’ils arrêtent ; demain, c’est nous qu’ils chasseront d’ici. Ensuite, tout leur sera permis. Voilà l’affaire.

Lacouture appuya :

Pourquoi n’a-t-on pas fait battre l’assemblée ? Nous n’aurions pas laissé enlever notre général ; n’est-ce pas camarades ?

— Non, non, répondit une poignée d’invalides valeureux, soutenue par quelques autres auxquels la certitude du fait accompli donnait du courage.

Prophète vint au milieu d’eux :

— Avais-je raison quand je disais que ces misérables ne reculeraient devant aucune infamie ? En s’emparant du général qui était avec nous en Crimée et en Italie, d’un vieillard paralysé qui a servi son pays pendant quarante-cinq ans, la racaille montre qu’elle est prête à jeter dehors jusqu’aux malades arrachés de leur lit… Allez donc faire vos malles, il n’est que temps ; et estimez-vous encore heureux si la bande rouge consent à ce que vous les emportiez !

— C’est pas sûr !

Tous se retournèrent vers Lapuchet qui grinçait dans le cadre de la porte. Et d’émotion, aux adroites paroles de Prophète soulignées par l’exclamation du grand aigle borgne et chenu, gagnait maintenant les Klauss et les Muller, jusque-là sourds. Ils songeaient à leur malle, à leur armoire, du contenu desquelles ils risquaient d’être dépossédés, et l’étincelle que la religion de la gloire n’avait pu tirer de ces vieux cailloux, le plus mince intérêt l’allumait à l’instant. Les deux Alsaciens portèrent instinctivement la main aux anneaux d’or pareils qui leur perçaient les oreilles…

— Pas sûr ? C’est à voir !

— C’est tout vu, repartit Lapuchet. Les Parisiens occupent les deux postes.

Il ajouta pour lui-même et dans la forme à son usage : « Tu es leur prisonnier, quoi ! »

Les Parisiens… Dans la bouche démeublée du vieillard, cette désignation avait un sens trop clair pour que l’on s’y méprît. Cinquante ans de séjour à l’Hôtel, au cœur de Paris, laissaient entière l’aversion de l’ancien soldat pour le Parisien, fauteur de troubles traditionnel et moqueur redoutable. Et le même sentiment inné chez tant d’autres vieilles bonnes hors de service, que la province envoyait à l’Hôtel pour y finir leurs jours, constituait, aux Invalides aussi, cette majorité rurale dont la jalousie et la haine avaient éclaté à Bordeaux contre les représentants de Paris, dès la première séance de l’Assemblée.

— Ah ! vraiment, ils sont au Grand poste, s’écria Lacouture. Eh ! bien, que ceux qui veulent venir leur causer du pays me suivent :

Et Prophète :

— Quelques hommes de bonne volonté seulement, pour f… ça dans les fossés !

Il y eut vers la porte une poussée d’invalides, moins pressés peut-être de réaliser ce projet que d’aller faire un rempart de leur corps aux armoires et aux malles menacées d’effraction. Mais ils se heurtèrent à la porte, contre les pensionnaires du deuxième service, qui arrivaient pour dîner à leur tour. Il en résulta un moment de confusion que mirent à profit les adjudants accourus au bruit et secondés par plusieurs surveillants. Le refroidissement de ceux-ci était complet ; Lesourdeur, l’invalide en cire jaune et rabat-joie, se départit même, ayant réfléchi, de la neutralité que son groupe gardait.

— Du calme, du calme, dit-il. L’occupation n’est pas définitive… Ne faisons pas le jeu de ces gens-là, qui nous tendent peut-être un piège.

L’adjudant de semaine eut une inspiration :

— Lesourdeur a raison. Que deux ou trois d’entre vous aillent trouver le capitaine de service. Il en sait là-dessus certainement plus long que nous.

Cette motion obtint l’assentiment presque général. Seuls, Prophète et Lacouture comprenaient la tactique, voyaient l’effort brisé, l’occasion perdue encore une fois. Mais déjà sur leurs noms et sur celui de Lapuchet, les électeurs s’accordaient, prompts à saisir le biais qui les ôtait d’embarras. Et les trois délégués, accablés d’une préférence perfide, n’avaient plus qu’à remplir leur mission, tandis que le gros de la compagnie s’éclipsait.

Ils se rendirent donc incontinent chez le capitaine de service dont le bureau était au rez-de-chaussée.

Averti de leur démarche, l’officier les attendait. Il les prit encore par la douceur, ayant éprouvé sur eux l’efficacité de ce moyen.

— Allons, mes enfants, n’augmentez pas nos difficultés. Il me paraît impossible que l’arrestation de M. le Gouverneur soit maintenue. Il y a là sans doute un malentendu qui nous oblige à d’autant plus de précautions que votre général devient, pour l’insurrection, un otage responsable de notre conduite. Songez-y… et patientez.

— La patience échappe, mon capitaine, quand on voit ces brigands à nos portes, déclara nettement Lacouture. Leur présence ici est un défi.

— Il n’y a pas qu’une façon de relever la garde ! dit Lapuchet entre ses deux dents.

— C’était pas la peine de nous éviter, le mois dernier, la visite des Prussiens, si on nous laisse à présent envahir par les rouges, ajouta Prophète.

L’officier répondit, toujours posément :

— Cette généreuse indignation ne m’étonne pas de vous, mes braves… La garnison de l’Hôtel n’en est pas, Dieu merci, à donner des gages de dévouement ; aussi, serions-nous coupables de l’engager inconsidérément. La violence et la précipitation échoueraient peut-être, où l’adresse réussira. Demain, je l’espère, la Commune reconnaîtra son erreur et retirera ses partisans, sans que nous ayons à négocier à la fois leur départ et la mise en liberté de M. le Gouverneur.

Il ne manquerait plus que de parlementer avec cette clique ! bougonna Lacouture.

Le capitaine reprit :

— Voyons, mon ami, vous êtes chef de chambrée… ; je compte sur vous, sur votre influence, pour ne pas compliquer la situation. La discipline est notre force.

— Nous aurions voulu le montrer en défendant notre général, qu’on est venu prendre au milieu de nous, dit Prophète.

L’officier rompit les chiens :

— Le devoir du soldat est aussi d’obéir aux ordres de ses chefs sans les discuter.

Les invalides saluèrent et sortirent lentement, penauds.

Mais dans le corridor, Prophète éclata :

— Après tout, le général a bien pu signer sa capitulation : il n’a que le côté gauche de paralysé ! Il l’a bien fait voir, l’autre jour, en donnant par écrit aux communeux l’autorisation d’emporter l’argenterie des officiers.

— Tout de même, dit Lacouture, quand les chefs, autrefois, conservaient l’usage d’un bras, c’était pour s’en servir d’une autre manière !

Et Lapuchet les suivait en marmottant :

— Tu n’as que ce que tu mérites, si, quand les voleurs s’introduisent chez toi, tu leur offres les clefs de tes armoires…

Lacouture et Prophète, en rentrant dans la salle d’Hautpoul, trouvèrent les invalides en sentinelle au pied de leur lit. Klauss et Muller avaient ôté leurs boucles d’oreilles. Trois ou quatre pensionnaires étaient même assis sur leurs malles cadenassées. En apprenant la déconvenue de leurs délégués, ils ne cachèrent pas leur soulagement. Quelques-uns pourtant firent mine de contenir la colère qui grondait en eux.

— Si c’était pas qu’ils ont le général pour otage, on leur ferait une conduite de Grenoble.

— Moi, j’aime mieux me coucher… Je ne pourrais pas passer devant ces voyous-là sans leur dire deux mots.

— Un seul suffirait.

— S’ils sont encore là demain, on verra !…

Mais il s’exhalait de ces fanfaronnades une odeur de cellule, de baquet et de pain moisi.

Le lendemain, dans la matinée, un grand nombre d’invalides, sous couleur de narguer leurs remplaçants, contentèrent la curiosité qu’ils en avaient, ils sortaient par une porte et rentraient par l’autre en affectant, vis-à-vis des fédérés, une indifférence qui sauvegardait leur dignité. Ils n’échangeaient leurs impressions qu’à distance. Mais au réfectoire, ils s’accordèrent pleine licence, surtout lorsque Chapelard et Bibroque, le manchot et la jambe de bois, racontèrent qu’ils venaient de voir relever la garde. Ils ne tarissaient point de plaisanteries sur l’accoutrement et la gaucherie de ces soldats improvisés.

— Ils tiennent leur fusil comme un manche à balai, dit Chapelard.

— On a envie de leur demander le cordon, dit Bibroque.

— Ceux-là ont l’air plus bêtes que méchants. Le lieutenant qui les commande nous a salués. Il a même essayé de lier conversation. « Vous avez bien gagné le repos », qu’il a dit ; profitez-en ». C’est pourtant un détachement de Belleville.

— Des vengeurs de Florence, alors ?…

Prophète avait dressé l’oreille. Après déjeuner, l’idée lui vint d’aller flâner du côté de l’Esplanade ; et il traversait l’avant-cour, lorsqu’il se trouva face à face avec Lépouzé, dit Canrobert, en uniforme de lieutenant de la garde nationale.

Le coiffeur s’écria :

— Ah ! c’est une chance… Je vous cherchais… Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici, hein ?

— Ma foi, non, répondit froidement l’autre. C’est vous, avec vos gens du faubourg, qui occupez nos postes ?

— C’est moi.

Et Lépouzé, jaloux de ramener l’invalide qu’il sentait nerveux, allégua :

— Voyons, est-ce que cela ne vaut pas mieux ainsi ? Avec moi, aucun danger… Je serais plutôt un frein, le cas échéant… On m’écoute dans la compagnie… Mais la Commune ne vous veut pas de mal. C’est une question de service de place, voilà tout. En ce qui concerne votre Hôtel, elle révoquerait ses ordres demain que je n’en serais pas autrement surpris. Dombrowsky succédant à Bergeret, peut avoir lui-même un successeur animé d’intentions différentes. En tout cas, j’ai choisi mes hommes et je réponds d’eux comme de moi-même. Tout le monde sait les égards qu’on vous doit… Si je vous disais que j’ai fait exempter Ferdinand de service… à cause de vous… Il m’en a été bien reconnaissant, car il vous respecte et vous aime… Quant aux autres, c’est Jéricho, c’est Adolphe, c’est Mazoudier, qui, j’en suis sûr, vous serreraient la main avec plaisir…

— Merci, fit sèchement Prophète, qui rebroussa chemin pour accentuer sa répugnance.

Mais Lépouzé ne le lâchait pas :

— J’espère bien que vous ne pensez plus à la scène de l’autre jour… À Belleville, on l’a oubliée… On est étonné de ne plus vous voir. Madame Lhomme et Ferdinand vous attendent… Ils m’ont chargé de vous le dire. Les enfants aussi s’ennuient de vous…

— Je ne m’en aperçois pas, déclara l’oncle susceptible.

— Ferdinand et sa femme ont un commerce si absorbant. Il ne faut pas leur en vouloir. Avez-vous une commission pour eux ?

— Non. Souhaitez-leur le bonjour.

Depuis quelques instants, le coiffeur était aux prises avec lui-même. Lépouzé et Canrobert se combattaient dans son esprit. Lépouzé, lieutenant de la garde nationale, savourait les joies du commandement dans un décor approprié… et Canrobert, honteux, lui reprochait d’étaler cette usurpation de grade et de fonctions aux yeux d’un vieux soldat qui en montrait, avec raison, de l’humeur. Mais, par-dessus tout, une vague appréhension des retours de fortune et des responsabilités qui s’ensuivent, l’incitait à la condescendance. Aussi finit-il par poser le masque.

— Vous êtes fâché, monsieur Prophète ? Mon Dieu, je sais bien que ce rôle ne me convient guère. Mais je suis obligé de le remplir. Je ne suis pas indépendant, moi, j’ai une clientèle à ménager. Si j’habitais un quartier riche, dans le centre, parbleu ! je ne consulterais que mon cœur, qui est avec vous… Car je déplore tous les excès, vous ne l’ignorez pas, j’aime l’ordre, la sécurité, la force qui fait respecter le pouvoir… Mais quoi !… Je dois me plier aux circonstances, et, je vous le répète, si je vous semble déplacé ici, du moins, êtes-vous sûr que j’y serai inoffensif… Je m’en rends bien compte, allez, le sabre est un rasoir trop long pour moi.

— Chacun son arme et son métier, dit Prophète radouci.

— Alors… sans rancune ?

— Sans rancune, fit l’ancien soldat, sensible aux excuses.

Tandis qu’il s’éloignait, Lépouzé revint vers la grille. Et le sabre sur les talons, jarret tendu, allure dégagée, il prenait déjà sa revanche et réintégrait son personnage.

Rabouille et Mazoudier, qui fumaient sur un banc, devant le poste, à côté de Jéricho et d’Adolphe, échangèrent des sourires. Ils avaient vu leur lieutenant causer avec Prophète ; ils demandèrent si le bonhomme prenait son parti de leur présence.

— Hum ! répondit le coiffeur, elle lui est plutôt dure à digérer. Mettez-vous à sa place.

— Ma foi, non, fit Mazoudier. Nous n’avons pas gardé le Capitole ensemble.

Mazoudier, le relieur, barbe blanche et regard loyal, restait à soixante-cinq ans bientôt, plein de vigueur et d’illusions. Combattant de Juillet, en 1830, de Février et de Juin, en 1848, de Décembre, en 1851, contraint de se réfugier en Angleterre après le coup d’État, c’était contre une restauration mijotée, disait-il, par l’Assemblée nationale, qu’il avait repris les armes. Remboursé par le 4 septembre des avances de sa jeunesse et de sa maturité, il était d’autant plus âpre à ce gain, qu’il avait trop vécu pour en jouir longtemps.

Il partageait l’irrévérence de Rabouille à l’endroit du déchet des guerres impériales. Le spectacle de ces invalides suant sous le harnais, sabre au baudrier et cocarde à la casquette, l’indisposait comme une forme de chantage, une extorsion de consentement, un abus de gratitude. Pourquoi tant de cérémonies, puisqu’ils étaient retirés des batailles ? Qu’avaient-ils encore à conquérir tous ces tisaniers belliqueux, tous ces tronçons d’épées ? L’uniforme et la discipline mêlaient à leur infirmité le regret qu’elle ne fût pas plus complète. Ils avaient un pied dans la tombe et l’autre dans le tombeau de l’Empereur ; enterrés jusqu’à la ceinture, ils tournaient encore vers Lui des yeux implorant la permission de dix heures. Ils étaient les enfants gâtés dont la turbulence prolongée fait dire aux gens paisibles : « À quelle heure les couche-t-on ? » Leur dortoir : une salle du Muséum d’histoire naturelle. Sur l’étiquette d’identité suspendue au chevet de ces ébranchés, on eût pu, en effet, inscrire : Legs de Napoléon, et ajouter même : Rapporté dans son petit chapeau, comme le cèdre du Liban offert au Jardin des Plantes, par M. de Jussieu.

— Ils jouent encore aux soldats, sans doute, dit Rabouille, mais nous y jouons aussi. Notre déguisement militaire est même une concession dont ils devraient nous savoir gré, car si j’avais voix au chapitre, c’est dans nos vêtements de travail que nous monterions la garde et ferions le coup de feu. C’est au fusil qu’on connaît le combattant.

— Parfaitement, dit Mazoudier. Cluseret ne fut jamais mieux inspiré que le jour où il blâma en ces termes la manie du galon et des broderies : « Ne renions pas notre origine et surtout n’en rougissons pas. Travailleurs nous étions ; travailleurs nous sommes ; travailleurs nous restons. »

Mais Lépouzé, Adolphe et Jéricho ne se rangeaient pas à cette opinion. Ils aimaient l’uniforme et l’endossaient par gloriole. Pourtant Jéricho était plutôt ridicule dans le sien, trop petit pour sa taille, trop étroit pour sa carrure, et craquant de partout.

Il dit néanmoins, en forçant sa voix, comme pour se réveiller et en écartant le plus possible de lourdes paupières où du sommeil s’amassait :

— Oh ! c’est pas au costume qu’on tient, c’est à montrer qu’on le porte aussi bien qu’un autre.

— Qu’on n’est pas une bande de paysans, dit l’acteur Adolphe.

— Et qu’on est capable de distinguer un officier d’un sous-officier, dit le coiffeur, que la question intéressait personnellement.

Mais Jéricho incidenta : — Moi, ce que je reproche à Cluseret, c’est de ne pas avoir décrété que la paye serait la même pour tous, officiers et gardes, puisque les uns et les autres risquent également leur peau. Cette mesure démocratique aurait dégoûté des grades pas mal de citoyens.

— Oui, dit Rabouille en riant, mais elle ne les aurait pas tous dégoûtés.

— Qui sait ? fit Mazoudier, dont l’optimisme était robuste. En 48, le peuple en blouse, en haillons, occupa les Tuileries. J’y étais. Nous avions écrit sur les murs du palais : Mort aux voleurs ! et Hôtel des Invalides civils… Et nous ne prenions la consigne que de nous-mêmes.

Rabouille sourit : — Ça n’engageait à rien le gouvernement provisoire, d’ailleurs, et pas plus que les Tuileries, le château de Meudon ne fut approprié à la destination qu’il reçut seulement dans les discours de Lamartine. Et pourtant, il n’y a pas de fondation plus utile ni plus morale que celle-là. Si morale que j’accepterais, pour un temps, la fusion des deux éléments de retraite, le militaire et le civil, le premier régénéré par l’autre. Mieux vaut tard que jamais. Cet établissement a été construit pour six mille hommes ; il en abrite combien, aujourd’hui ? sept à huit cents. Qu’on les y laisse, mais il y a place, à côté d’eux, pour les ouvriers, les victimes des métiers meurtriers, tant d’invalides du travail dont l’incessant labeur, la longue fatigue, l’indigence, la vieillesse et l’infirmité, méritent bien, après tout, les honneurs que l’on, rend à des hommes dont l’héroïsme est uniquement d’avoir été blessés, par hasard. Demandez donc aux derniers locataires de cette maison, par exemple, pourquoi ils se sont battus en Crimée, en Italie, au Mexique ou en Chine. Ils seraient bien embarrassés pour répondre autrement qu’en tirant des mots vides comme des cartouches à blanc. Vous ne leur ferez jamais comprendre qu’il y a autant de champs d’honneur que de professions où les hommes meurent à la peine. C’est pour leur inculquer cette vérité qu’il serait bon d’admettre ici, dans leur compagnie, les mutilés de l’industrie, les estropiés des mines, ceux qui ont sans trêve soufflé le verre, manipulé le phosphore, le mercure, la céruse, absorbé des poussières dures ou molles, des poisons végétaux, suffoqué devant une fournaise, contracté dans les ateliers, les fabriques, les carrières, la phtisie, la nécrose, l’ophtalmie, les fièvres, toutes les maladies de l’appareil respiratoire et de la circulation ; les ouvriers sans nombre, enfin, pour lesquels dix ans d’usine et de lutte quotidienne contre une atmosphère malsaine et l’action pernicieuse des produits chimiques et des matières premières, équivalent bien, je présume, à trente ans de service militaire et à plusieurs campagnes avec leurs risques et périls. Le soldat ne meurt qu’une fois ; l’ouvrier dont l’existence est une perpétuelle agonie, meurt autant de fois qu’il travaille de jours dans l’année. Oui, la réunion sous le même toit, des débris de la guerre et de l’industrie, serait instructive et moralisatrice. Ils s’édifieraient entre eux, car ils sont faits pour s’entendre et se guérir mutuellement de leur aberration.

Mazoudier entra dans la pensée de son ami.

— L’ouvrier des batailles dirait au serviteur du Capital : « T’es-tu demandé ce que représentent de cadavres les dividendes que distribuent à leurs actionnaires les gens qui t’emploient et t’épuisent ? »

Rabouille. – Et l’autre répondrait : « T’es-tu demandé pareillement, toi, combien d’hommes doivent mourir pour qu’un Napoléon distribue à sa famille, à sa Cour, à ses maréchaux, en grades, croix, titres, dotations, parts de butin de toute sorte, les dividendes des victoires que tu as remportées ? »

Mazoudier. – L’ouvrier des batailles dirait : « Pauvre dupe ! Ne vois-tu pas que tu t’exténues pour qu’une noblesse nouvelle, plus opprimante et plus acharnée que l’ancienne à ton exploitation, continue de substituer au despotisme de la naissance et des titres, la tyrannie du parvenu et de l’argent ? »

Rabouille. – Et la victime du Capital répliquerait : « Malheureux ! c’est à toi que remonte la responsabilité de cette mutation ! Tu en as été le premier et l’inconscient artisan en répandant ton sang pour enrichir à la Bourse les grands bourgeois, tes maîtres à présent, qui réalisèrent ce miracle de changer en lingots d’or le plomb des balles et le fer fondu des boulets ramassés sur les charniers de Leipzig et de Waterloo ! C’est toi qui as le plus puissamment aidé la féodalité industrielle et financière à remplacer, en France, une aristocratie affaiblie et mortifiée ! »

Mazoudier. – L’ouvrier des batailles dirait : « Soit ! Mais de belles prouesses et la mort violente qui les couronne quelquefois, ne sont-elles pas préférables à ta vie obscure, ta médiocrité assidue et ta fin honteuse ? Il n’est pas jusqu’aux infirmités, aux accidents vulgaires auxquels tu es réservé, qui ne nous consolent des nôtres, environnés d’éclat et de lauriers ! »

Rabouille. – Et l’autre s’écrierait : « Allons, les misérables affections qui déciment le commun des mortels, ne te sont pas, homme d’armes, tant que cela épargnées. Souviens-toi. Sans parler de la retraite de Russie et de tous ceux qui succombèrent à la fatigue, à la misère, aux privations, à la rigueur du climat ; sans parler de ce bivouac d’Ochmania où, dans une seule nuit de décembre, six mille soldats se couchèrent dans la neige pour ne plus se relever ; aurais-tu déjà, vétéran, oublié cette guerre de Crimée qui a coûté près de 800.000 hommes à l’Europe ? Mais comptons nos morts seulement : 95.000. Apprends donc, puisque tu parais l’ignorer, que si 20.000 hommes ont péri sur le coup ou des suites de leurs blessures, le reste a été la proie des fièvres, du choléra qui frappait surtout les jeunes, du scorbut plus funeste aux vieux, et du typhus qui, moins exclusif, ne choisissait pas ses victimes. Songes-y, brave à trois poils, 75.000 de tes camarades sont morts de maladie, morts sans gloire, dans la boue, l’ordure, le vomissement et l’infection ; morts sans avoir vu les Russes, ni peut-être même fait une marche ; morts faute de soins, de médicaments, d’eau… En Italie, la proportion fut la même. Encore convient-il de remarquer que la campagne ne dura que deux mois, et que l’armée éprouvée en Algérie et en Crimée, y avait subi ce que les spécialistes appellent des épurations. Qu’en penses-tu vieille brisque ? »

Mazoudier. – La vieille brisque répondrait : « Ce sont les résultats qu’il faut considérer : la grandeur de la Patrie et tout ce qui rejaillit de gloire sur les survivants. Qu’as-tu amassé, au bout d’une vie de travail et de sacrifices ? Rien. Le dédain a suivi tes efforts et l’hôpital t’en rémunère, l’hôpital où personne ne vient t’admirer ni même te voir. Tandis que j’ai connu l’encens des retours, les défilés sous des arcs de triomphe, l’orgueil des récompenses, et qu’on admet les foules avides à me contempler, comme une galantine de vaillance tremblant dans sa gelée. »

Rabouille. – Et l’ouvrier, notre frère, dirait : « Je sais. Tout érige en vertus dignes d’encouragement, ton égoïsme et ta stérilité. Tu es le petit rentier de l’armée ; tu te contentes des miettes que les grands spéculateurs t’abandonnent ; tu es l’épargne française en petites coupures humaines de vingt francs ; tu remercies le tondeur qui t’a laissé, ô brave, ton bouquet de trois poils ! »

Mazoudier. – « Le tondeur, non, protesterait l’ouvrier des batailles, mais le tondu, le petit tondu qui nous a fait entrer avec lui dans l’Histoire. »

Rabouille. – « Mais l’Histoire aussi te dindonne ! répliquerait le contradicteur en blouse. Comment ne t’aperçois-tu pas, triple dupe, qu’il en est du fruit de tes victoires comme du produit de notre travail, qui n’est pas pour nous ? C’est afin que le maître et ses associés prospèrent que tu as répandu ton sang, ton sang anonyme, comme a dit quelqu’un. Ta boutade sous la pluie : « Que chacun en prenne pour son grade » est devenue une vérité appliquée à l’héroïsme : chacun en prend suivant son grade. La citation des historiens se mesure ordinairement au nombre de galons que le chef a sur sa manche et sur son képi. C’était bien la peine d’abolir les titres et privilèges ! Les degrés de la hiérarchie ont remplacé les quartiers de noblesse ; un colonel en a dix à douze, un général davantage, et c’est là-dessus que se règlent les honneurs, les pensions, les prérogatives, les statues, la reconnaissance nationale. À défaut de sujets d’exaltation dans les batailles que les princes gagnèrent ou perdirent, l’histoire se rabat sur les actions d’éclat dont il partage le revenu entre les grades les plus élevés. Si bien que la gloire militaire, dans les livres, a aussi ses capitalistes et ses accapareurs. » Ainsi rassemblés et confondus, les prolétaires du camp et de l’usine s’exhorteraient utilement à la haine des patrons civils et militaires pour lesquels ils triment, – et crèvent ! »

Ainsi d’autre part, Rabouille et Mazoudier dialoguaient cordialement, en levant parfois les yeux, pour se stimuler, sur le Melon mûr, symbolique et haut exposé, dont les tranches distinctes, frappées par le soleil, jaunissaient.

— Nous sommes dans une excellente disposition d’esprit pour visiter le tombeau d’en face, dit en riant, le relieur.

— Ma foi, oui, répondit Rabouille. Dommage qu’il soit fermé.

— Voulez-vous que je vous le fasse ouvrir ? proposa avec empressement Lépouzé, dont l’autorité passagère était heureuse d’une occasion de s’affirmer.

Les deux amis et l’acteur Adolphe ayant acquiescé, allèrent avec leur lieutenant trouver le gardien du tombeau. C’était une vieille chauve-souris qui habitait, dans la petite cour du Dôme, un réduit au flanc de l’église. Entre des murs humides, près de la fenêtre qui économisait le jour, assis dans un fauteuil, la jambe allongée sur une chaise, l’homme des ténèbres était en train d’arroser, de soigner ses pieds malades, et d’en isoler les doigts les uns des autres, au moyen de petites rondelles où s’enchâssaient des œils de perdrix.

Il avait l’air d’insérer des jetons dans des marques de bésigue.

Depuis les perquisitions, l’enlèvement de l’argenterie et l’arrestation du gouverneur, le gardien résigné, s’attendait à tout. Il se rechaussa en bougonnant, décrocha un trousseau de clefs et dit :

— C’est bon... Venez avec moi.

Mais Rabouille, Mazoudier et Adolphe seuls le suivirent, Lépouzé appréhendant pour son personnage une confrontation qui pouvait, même aux yeux des insurgés, tourner à sa confusion.

En entrant dans l’église du Dôme, où les mensonges temporels et divins exercent conjointement leur funeste prestige, Rabouille se sentit pourtant, d’abord, enclin à contrarier, par une dérision plus subversive que la colère, la profonde impression à laquelle concourent d’habitude les proportions de l’édifice, sa destination, un éclairage truqué et le faste funéraire déployé par l’architecte, les sculpteurs et les marbriers.

C’était moins un Panthéon militaire, en somme, qu’une annexe de ce Père-Lachaise où la mort même ne nivelle point les conditions et n’abaisse point l’orgueil, puisque d’altières sépultures et d’ambitieux mausolées continuent à porter le témoignage de la fortune et du rang social dont se prévalaient sur terre ceux qui dorment à présent dessous.

Des allégories s’éploraient dans la solitude des chapelles latérales et des revenants pétrifiés, assis sur leur tombeau, écoutaient, à la lueur entretenue des lampes, l’éloge que faisaient d’eux des bas-reliefs en bronze. Quelques-uns s’exprimaient clairement, et d’autres employaient, pour refroidir plutôt que pour frapper l’imagination, les circonlocutions de l’attribut et le latin, du symbole. Duroc et Bertrand, absents de leur socle, semblaient, comme autrefois, occupés à l’office. Turenne et Vauban, scrupuleux, demeuraient à la disposition du public ; et les autres chapelles, vacantes encore mais parées, en toilette d’accueil, attendaient le Militaire, lent à venir, qui les posséderait.

Les trois hommes en firent le tour, et Mazoudier observa :

— C’est vraiment ici un des endroits où se vérifie le mieux la parole que Joseph Ferrari prête à ses Philosophes salariés :

« Notre puissance est dans l’armée et dans le clergé : le soldat arrête le bras ; le prêtre arrête l’intelligence de nos adversaires. Canonisons donc le soldat et le prêtre. Écrivons l’apologie de la propriété et de la religion : la première qui paie les soldats, la seconde qui paie les prêtres. Peu importe quelle religion, pourvu qu’elle empêche de raisonner. »

— Oui, tout ici dénonce le pacte mutuel, dit Rabouille ; mais nous le verrons tout à l’heure plus formellement encore inscrit dans la pierre.

Derrière eux, Adolphe s’était arrêté, pour se recueillir un moment… Tout à coup, il releva la tête, mesura trois pas et déclama :

 

Charlemagne, pardon !…

… Comment sépulcre sombre

Peux-tu, sans éclater, contenir si grande ombre ?

 

Mais le gardien s’approcha de lui, l’invita à se taire… ; et l’acteur, docile, obéit, s’excusa, entreprit d’expliquer au bonhomme qu’il s’agissait d’une expérience d’acoustique à laquelle il avait cru pouvoir se livrer.

Rabouille et Mazoudier, cependant, accoudés sur la margelle du vaste puits creusé au-dessous du Dôme, songeaient. Au souvenir d’une lecture, le vieux relieur évoquait le Temple de Salomon, à Jérusalem, et, près de ce Temple, le réservoir d’eau où, paraît-il, on plongeait, avant de les purifier, les animaux destinés aux sacrifices. L’Église des Invalides était le Temple de Napoléon, et cette crypte béante, la piscine probatique où les serviteurs d’une religion atroce lavaient le bétail militaire marqué pour l’abattoir. Debout, dans leur peignoir de bain, douze prêtresses du dieu attendaient leurs victimes pour les immerger, et l’on voyait, suspendus à des bâtons, sécher quelques linges où s’étaient essuyées la main de justice et l’épée que portaient, sur un coussin, deux sacrificatrices. Enfin, les mosaïques elles-mêmes rappelaient les traces affreuses qu’égoutte derrière lui le bétail égorgé, et l’autel était là, taillé, comme il convient, dans ce porphyre qu’on dirait rougi par d’ineffaçables flaques de sang.

Rabouille tira Mazoudier de sa méditation : — Quel souffle fade s’exhale de ce puits sur lequel nous sommes penchés !… Les notices mentionnent généralement l’effort considérable que coûta la forme sépulcrale donnée à ce pesant monolithe, à ce presse-cadavres inébranlable… Je crois bien ! Il a fallu pour le tailler, quatre millions et demi d’hommes morts à la peine ; il a fallu, pour le polir, comme le flot polit le galet, la marée de sang dont nous respirons l’odeur nauséabonde. Quant à la croix au centre de laquelle le Tombeau s’érige, elle est éloquente, significative. Il manquait à ce fléau la sanction de l’Église : il l’a.

Cette croix est ici à sa place, puisqu’elle accompagne partout les bourreaux militaires. Derrière l’épée qui commet le crime, le prêtre porte la croix qui l’absout. L’une est comme l’ombre allongée de l’autre. Il n’y a pas d’exécution capitale, en gros ou en détail, où la présence tranquille du prêtre ne soit un scandale. On dirait qu’il fait le guet pour mériter sa part de butin. Que penser, en effet, du rôle de l’homme d’Église, assistant, sans protester jamais, aux derniers moments du déserteur que la loi humaine assassine parce qu’il a refusé de transgresser la loi divine en ôtant la vie à son prochain ? Que penser de ce sacerdoce qui condescend aux Te Deum chantés par ordre pour remercier l’armée prétorienne de son concours fratricide ? Que penser de ces ministres de Dieu chargés de répandre les commandements réitérés de leur maître : « Tu ne tueras point ; homicide point ne seras… » et qui, le dimanche, disaient la messe devant Sébastopol, appelaient sur nos prouesses les bénédictions du ciel, tandis que se ruaient à la boucherie et aux honneurs, des meurtriers innocentés d’avance ? Est-il, en vérité, plus basse complaisance que celle de l’acolyte en surplis s’appliquant à concilier, au sermon, la parole chrétienne : « Les premiers seront les derniers », et l’encouragement impie à se distinguer dans les batailles : « Chaque soldat a le bâton de maréchal dans sa giberne ! » Cette connivence de la religion et de l’empire éclate ici. Voici les deux forces jumelles, inséparables, qui se complètent, opèrent ensemble et confondent leurs troupeaux de victimes crédules et piétinantes. Chassés du temple, dit-on, les marchands n’y sont pas revenus seuls : ils y ont ramené les guerriers, qui protègent maintenant leurs trafics et en profitent !

— Sans doute, reprit Mazoudier, et cependant au lieu de le détruire, ne vaut-il pas mieux conserver tel quel ce monument de gloire et de superstition, auquel de vieux soldats ébréchés, des canons de rebut et des reliques stupides, ajoutent les ornements nécessaires ? Il n’est point de leçon de choses meilleure que celle-là. Le peuple, comme l’enfant, comme l’aveugle, a besoin de toucher du doigt les objets pour en acquérir la notion. On ne supprime pas de la botanique, par exemple, l’étude des plantes parasites, nuisibles. Il est bon de faire connaître leurs propriétés, au contraire, pour en inspirer la méfiance et l’horreur. L’Hôtel des Invalides, avec ses jardins pleins de fleurs humaines rissolées sur leur tige et avec les serres magnifiques où l’on entretient à grands frais les plus monstrueux échantillons des plantes vampires, l’Hôtel des Invalides est l’endroit entre tous propice aux herborisations et aux pèlerinages de haine qu’il faudrait organiser. Ici se succéderaient les mères et leurs enfants, les professeurs et leurs élèves, l’industrie et ses ouvriers, la science et ses savants, l’art et son génie. Ils sonderaient après nous ce puits pestilentiel au fond duquel pourrit la charogne d’une bête enragée, et leur promenade ensuite ne serait pas moins instructive à travers les lichens, le lierre et les mousses qui ont tout envahi et nourrissent encore les vieux lézards endormis au soleil et les gros rats établis dans ces ruines.

— Oui, continua Rabouille, refaire l’éducation du peuple, réformer sa conception de la morale, de la vertu et de l’héroïsme, c’est la tâche à remplir. Le peuple ne persévère dans son erreur que parce qu’il est mal élevé, élevé dans la religion du meurtre et de l’obéissance passive aux forbans qui l’ordonnent et fondent dessus leur autorité. Dire que le peuple montre l’instinct de la vraie grandeur et des intérêts supérieurs de la race en acclamant les guerriers, les capitaines célèbres, tous ceux qui le pervertissent et le fouaillent, c’est le ravaler aux bêtes dont l’appétit n’a pas le choix entre les moyens de se satisfaire. Mais peut-être les conseillers de proie qui disent cela n’admirent-ils tant eux-mêmes le crochet au bout du bras de l’invalide que parce que c’est un crochet de boucher et qu’il y a de la viande après. Le bâton de maréchal n’est également qu’un tibia maquillé. Tout respire ici l’étal du mardi gras. Les bœufs sont parés, on a lavé les dalles, essuyé les couteaux ; un arrangement coquet invite à s’arrêter. Les Invalides sont au dortoir et les défroques au Musée : la viande d’un côté, les peaux de l’autre ; et il n’est pas jusqu’aux médailles et aux cocardes, qui ne rappellent cette habitude qu’ont les bouchers d’afficher leurs récompenses dans les concours, de piquer des roses dans les beaux morceaux et d’enguirlander la fressure !

Mazoudier étendit le bras vers l’orgueilleux sarcophage qui semblait avoir été entraîné par son poids même au fond de la crypte et s’écria : — Voilà le mort qu’il faut qu’on tue, la légende à détruire, le culte à déraciner ! Voilà le puits dont les émanations ont corrompu l’air d’un siècle et l’âme d’un peuple. Mais ce n’est pas la terre qui doit combler ce trou, chacun y contribuant dans la mesure de son deuil et de son mépris. Il s’agit beaucoup moins de disperser les cendres de cet homme que d’éteindre le feu qui couve dessous. Et il n’y a pas mille façons d’éteindre un feu qui couve : la plus simple est encore de jeter de l’eau dessus. Soyons de bon exemple, camarade, faisons la chaîne !

Et Mazoudier cracha sur le tombeau, et Rabouille, après, y cracha aussi.

— Quoi donc ! dit Adolphe, qui les observait, vous faites des ronds dans le bassin ?

Le gardien se précipita. Il se précipita sur Mazoudier, dont il pensait avoir plus facilement raison. Mais d’une poigne encore solide, le vieux relieur contint l’assaillant ; et les deux hommes se parlèrent les yeux dans les yeux, la barbe de l’ouvrier touchant le menton glabre de l’ancien soldat.

— Savez-vous qui vous insultez ? Celui qui a conduit nos aînés des centaines de fois à la victoire !

— Cent victoires remportées sur un ennemi incertain, n’en valent pas une remportée sur soi-même. Le seul ennemi à vaincre est en nous.

— Et l’ennemi qui menaçait nos frontières ?

— Ce n’est pas à vous d’en parler. Des quatre invasions qu’a subies la France depuis un siècle, une seule a été repoussée. Par qui ? Par des grognards ? Non. Par des soldats improvisés. Au cri de : Vive l’Empereur ? Non. Au cri de : Vive la Liberté !

— Nous mettions notre gloire à obéir aveuglément.

— Il fallait la mettre à désobéir avec clairvoyance.

— Il y a vingt ans, dit l’invalide réduit à l’impuissance, vous ne seriez pas sorti d’ici vivant.

— Il y a vingt ans, répondit Mazoudier, si vous m’aviez écouté, vous ne seriez pas sorti estropié d’un second empire.

— Je vous aurais écrasé comme une bête malfaisante que vous êtes.

— Parbleu ! Vous l’avez prouvé lorsque cette bête malfaisante était derrière des barricades pour empêcher l’aigle de fondre sur vous. Mais je ne vous en veux pas.

— Je vous aurais renfoncé vos blasphèmes dans la gorge.

— Pendant que j’écartais le couteau de la vôtre.

— J’ai versé mon sang pour vous.

— Moi aussi. Nous sommes quittes.

— Félicitez-vous que je sois vieux.

— Félicitez-vous que j’aie au cœur la même flamme qu’autrefois.

— D’autres que moi sauront vous corriger.

— D’autres que nous vous plaindront.

— Vous êtes des misérables !

— Vous n’êtes qu’un monomane digne de pitié !

Mazoudier lâcha son agresseur, et les trois hommes quittèrent tranquillement la place.

Le gardien y resta une minute encore, enveloppant d’un regard qui se mouillait le décor profané. Puis il fit devant le Tombeau la génuflexion du prêtre devant l’autel et sortit à son tour de l’église, en refermant doucement la porte, comme sur quelqu’un de cher dont on a troublé le sommeil et qui se rendort.

Dehors, il faisait soleil. La chauve-souris éblouie se hâta de regagner son trou, de rentrer dans ses ténèbres.

VI

LES VISITEURS DU DIMANCHE

Ce dimanche matin, dernier jour d’avril, en entendant Rabouille refermer la porte de sa chambre et descendre l’escalier, madame Lhomme sortit elle-même sur le carré de l’étage inférieur et arrêta au passage son locataire.

« J’aurais un service à vous demander… ; mais voudrez-vous me le rendre ? »

Elle était en camisole, les manches relevées jusqu’aux coudes, et de ses bras fermes et blancs s’exhalait une odeur de savon aux amandes et d’eau fraîche. Derrière elle, par la porte restée grande ouverte, on apercevait trois petites pièces en enfilade et, dans celle du fond, gaminant sur son lit, en chemise, le jeune Adrien, qui venait de se réveiller.

À la question de Céline, Rabouille répondit : — Pourquoi pas ? Est-ce que je ne suis pas toujours heureux de vous faire plaisir ?

— Oui, reprit-elle, vous êtes un excellent ami, très obligeant, mais j’ai bien peur tout de même d’un refus. Vous avez un si drôle de caractère qu’on ne peut guère attendre de vous des concessions… On a l’air de vous demander la vie…

— On me la demande peut-être, en effet, quelquefois, dit-il, en ramenant par un geste qui lui était familier, la pointe de sa barbe entre ses lèvres.

Ils se regardèrent un long moment, comme des êtres déshabitués de la parole pour traduire leurs pensées ; et Céline baissa les yeux la première.

— Oh ! rassurez-vous… Ce n’est pas un grand sacrifice. L’oncle Prophète boude… J’ai appris par Lépouzé qu’il vous avait évité, jeudi dernier, aux Invalides, et cela ne m’étonne pas. Il est très susceptible ; il ne reviendra que si l’on va le chercher… Alors, je voudrais lui envoyer les enfants aujourd’hui… et que vous les accompagniez.

— Moi ? s’écria Rabouille. C’est sérieux ?

— Très sérieux. Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous absenter, un dimanche surtout. Faites cela pour moi. En somme, c’est vous qui l’avez provoqué… Il ne s’agit pas de lui porter des excuses. Vous lui tendrez la main et tout sera fini. Il n’a pas de rancune, il n’a que de l’entêtement.

— Non, dit Rabouille, je ne me sens pas le moindre goût pour cette promenade. Tout nous sépare, votre oncle et moi… Il ne tient pas plus à ma rencontre que je ne désire la sienne.

Céline insista : — Mauvaises raisons. Vous avez assez de bon sens tous les deux pour vous interdire les sujets de conversation irritants.

— Il n’y a pas que des idées infranchissables entre nous.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Rabouille fut dispensé de répondre par le petit Adrien qui l’avait aperçu et qui, du fond de la chambre la plus reculée, cria, debout dans son lit : — Salut, mon capitaine ! Voilà vos étrennes !

Une seconde fois, les regards de Céline et de Rabouille s’accordèrent, et comme Adrien poursuivait : « Viens donc me dire bonjour », elle s’effaça un peu pour lui livrer passage et répéta l’invitation de l’enfant : « Allez l’embrasser… »

Il eut une courte hésitation, puis céda, traversa la chambre des Lhomme, celle où couchait Sophie, et atteignit le cabinet à l’exiguïté duquel s’ajustait un lit-cage déployé. Il prit Adrien dans ses bras et l’enveloppa, des épaules aux jambes, d’une caresse silencieuse, où la main semblait jouer le rôle de l’oreille dans l’auscultation du médecin.

— Il devient robuste, dit-il, avec une sorte de fierté paternelle.

— Oui, il est fort dans ce qu’il est, dit Céline derrière lui ; il a de bons muscles.

Mais la turbulence de l’enfant rompit le charme : Tu m’emmèneras tantôt, pas ?

— Nous verrons, dit évasivement Rabouille.

— Où qu’on ira ?

— Si vous êtes sages, ta sœur et toi, Rabouille aura l’obligeance de vous conduire aux Invalides, voir votre oncle Prophète.

La joie d’Adrien éclata : — Veine ! Je mettrai mon képi, pas, maman ? C’est lui qui sait de belles histoires, m’n’oncle Prophète ! Pif, paf, boum !

Et simulant la mort du soldat foudroyé, il se laissa tomber de toute sa hauteur sur le lit.

— Il ne rêve que plaies et bosses, dit Céline en souriant.

— Parbleu ! On lui a farci la tête de prodiges accomplis par la violence… Il faut croire qu’il n’y a plus assez d’enfants de troupe à dépraver dans les casernes, puisqu’on vient maintenant les racoler et les instruire à domicile !

— Allons, ne recommencez pas, fit doucement Céline.

Elle jugeait compromise sa tentative de réconciliation et se reprochait presque une prévenance inutile. Mais du renfort lui arriva de sa fille, qui s’était levée sans bruit et qui s’appuya gentiment au bras de Rabouille en disant : — J’ai entendu… Je suis bien contente de sortir avec toi…

Elle resta auprès de son frère, tandis que madame Lhomme et Rabouille s’éloignaient. Ils s’arrêtèrent dans la première chambre un instant encore, devant le lit conjugal défait, l’intimité du ménage surprise dans ses détails les plus significatifs. Et Céline dit : — C’est convenu, n’est-ce pas ? Vous ne voulez pas être la cause d’une brouille entre nous et mon oncle. Songez qu’il est toute ma famille.

— Vous n’avez pas l’embarras du choix, fit Rabouille, dont l’amertume se voilait d’ironie.

— Il n’est pas question de choisir. Vous êtes injuste. Je ne comprends pas votre jalousie. Il est vrai que mon oncle aime Adrien à sa façon, qui n’est pas la vôtre ; mais est-ce une raison pour jeter feu et flamme contre lui ? Comme si je n’avais pas assez de contrariétés sans celle-là.

— Quelles contrariétés avez-vous ?

— Ce nouveau siège…, cette guerre civile et toutes les mauvaises passions qu’elle excite, pour aboutir à quoi ? à un règlement de comptes qui sera sans doute terrible… Si vous vous figurez que je vis tranquille !… Schramm, Jéricho et leurs pareils, commencent à s’étonner tout haut des exemptions accordées à Ferdinand. Et vous savez à quel prix nous les obtenons. Ils parlent de faveurs, de passe-droits…, d’autant plus que vous ne leur ôterez pas de l’esprit que tous les marchands de vins sont de la police. À présent que le service dans les compagnies de guerre est obligatoire pour tous les hommes de dix-neuf à quarante ans, mariés ou non, Ferdinand aura bien de la peine à échapper aux gardes, aux sorties, et alors…

— Vous avez peur pour lui…

— Pour lui… et pour tous ceux que j’affectionne, mais pour lui surtout, naturellement.

Naturellement… Le mot passa comme un nuage rapide sur le visage de Rabouille. Céline continuait : — Dans ces conditions, vous comprenez le besoin que j’ai de me sentir entourée d’amis dévoués comme vous, comme mon oncle.

— Oui, c’est ce qui s’appelle ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Vous pensez que votre oncle peut devenir, le cas échéant, une sauvegarde pour la maison et c’est un peu pour cela que vous souhaitez qu’il y revienne.

Madame Lhomme éluda la question : — J’aime beaucoup mon oncle, mon seul parent… Et puis, lorsque des personnes raisonnables telles que monsieur Lépouzé m’approuvent…

— Tiens ! il espère bien vous emprunter votre cocarde… Il la portait déjà, l’autre jour, aux Invalides…

— Il a une femme… Tout le monde, mon pauvre Rabouille, n’est pas indépendant ni convaincu comme vous. Il n’y a pas que des volontaires dans l’armée de la Commune. La plupart des commerçants du quartier…

— Sont tout prêts à renier les gens qui mourront pour eux. À qui le dites-vous ?

Depuis quelques instants germait en Rabouille un sentiment dont la bassesse lui répugnait, au point qu’il n’hésitait pas à l’étouffer sous des paroles brutales et agressives, comme on entasse les pierres sur une mauvaise herbe envahissante. Un mot de Céline, une crainte exprimée, la menace de Schramm et de Quélier enfin, tombaient dans son cœur labouré, ainsi qu’une semence de convoitise et d’espoir. Il entrait, par une sourde impulsion, dans les vues intéressées de ceux qui réclamaient pour Ferdinand un service actif avec ses dangers. Il envisageait les conséquences d’un accident et l’avantage personnel qu’il pourrait en retirer. C’était vers son cerveau un afflux d’idées misérables dont ses yeux durent refléter et trahir l’association, lorsqu’il considéra l’uniforme de garde national accroché au porte-manteau, puis, aussitôt après les bras nus de Céline, car celle-ci rougit légèrement et rabattit les manches de sa camisole. Il n’en fallut pas davantage pour amener Rabouille, par résipiscence, au bon office que madame Lhomme attendait de lui.

— Écoutez, dit-il, je vais demander à la mère Mazoudier si son mari est libre tantôt. Nous conduirons tous les deux les enfants aux Invalides, mais je resterai dehors le temps de leur visite au vieux. Croyez-moi, c’est préférable ainsi.

— Il faut toujours finir par faire ce que vous voulez, dit-elle, jouant l’ordinaire comédie des femmes au caprice desquelles on s’est plié.

En bas, Rabouille trouva Ferdinand qui profitait d’une minute de répit pour prélever son premier repas sur un saucisson suspendu à une ficelle, entre les rayons des spiritueux.

— Casses-tu la croûte avec moi ?

Il emplit de vin blanc deux verres épais et par-dessus le comptoir contre lequel Rabouille s’accotait de biais. Lhomme tendit à son ami un pain où le couteau avait fait une profonde entaille, si bien que le morceau en était près que détaché. Ensuite, il interrogea :

— Est-ce que Céline t’a dit… au sujet de l’oncle ? Oh ! nous avons bien pensé que tu irais là-bas comme un chien qu’on fouette ; mais tu nous obligeras. C’est l’oncle des enfants après tout : ils peuvent avoir besoin de lui.

— Toi aussi.

Ferdinand regarda son camarade. Il n’y avait personne dans le débit, Alexandre lavait la devanture ; le patron se déboutonna gaiement : — Moi…, toi…, tous les copains, parbleu !

— Merci, dit Rabouille, ce brassard-là n’est pas pour moi.

Mais l’autre haussa les épaules : — Tu es bien toujours le même ! Il n’y a pas de déshonneur à être prévoyant… L’oncle est un vieux pompon, d’accord… ; mais on serait bien content de le trouver si les choses tournaient mal pour nous, et je suis certain qu’il ne se ferait pas prier pour nous sauver la mise.

— Je n’ai pas l’intention de lui donner cette peine.

— Tu en parles à ton aise ! Si tu avais une femme, des enfants, un fonds de commerce, tu raisonnerais peut-être autrement. À la tienne, Etienne…

Ils trinquèrent, et en voyant la bonne figure de Ferdinand, rouge et pleine sous le képi à perpétuité et suant la joie de vivre, la cordialité, un souci sincère de la sécurité des siens, Rabouille se disait : « De nous deux, si l’un vraiment n’a pas changé, c’est lui. Il ne se doute pas que je l’ai détesté autant que je déteste aujourd’hui l’invalide. Cependant, ma haine pour celui-là, j’ai réussi à l’éteindre et nous voilà trinquant ensemble ! Mes motifs d’aversion subsistent pourtant, mais je n’en conçois à présent que de la tristesse. Ma jalousie s’est épurée. Pourquoi ne surmonterais-je pas également, à force de patience, d’empire sur moi-même, l’antipathie que la personne de ce vieillard m’inspire ? Ce qui m’est odieux en lui, c’est l’influence dont je le crois capable sur un esprit que j’avais fait le rêve de former. Cette influence, il doit suffire de la combattre sans relâche et de vouloir fermement la vaincre. Le temps n’est plus, heureusement, où les sens parlaient en moi plus haut que la raison. L’âge et la souffrance m’ont enseigné à voir des ennemis beaucoup moins dans les individus que dans les idées dont ils propagent le mensonge et l’ivraie. La paix que j’ai conclue, en mon for intérieur, avec le mari de Céline et l’animosité que je nourris contre l’ascendant de son oncle, attestent surtout que j’ai quarante-trois ans et que je me suis amélioré en vieillissant… ce qui m’autorise à essayer d’améliorer les autres. »

La voix de Ferdinand : « Tu n’en reprends pas ? » abrégeait les réflexions de Rabouille, auxquelles, par surcroît, faisait trêve l’entrée de Ninie Bagarre dans le débit. Elle tenait à la main un cornet de cornichons achetés chez l’épicier, et tendit à Alexandre un litre pour qu’il allât le remplir d’une boisson trouble et glaireuse, qui n’avait du cidre que le nom. En attendant son retour, la grande et maigre fille jeta à Rabouille :

— Bonjour, m’sieu Agricol !

— Pourquoi m’appelez-vous Agricol ?

— T’as donc pas lu le Juif Errant, d’Eugène Transpire ? dit Ferdinand.

— Si, répondit le mécanicien ; mais je ne vois pas le rapport… Je ne cultive pas la poésie sociale, comme les ouvriers de 1830 ; je vis seul et je ne suis pas le fils de Dagobert, ah ! non… Mon père était menuisier et avait les militaires en horreur. J’ai de qui tenir.

— Vous n’êtes pas plus Agricol que je ne suis la Mayeux, bien sûr ! C’est façon de rire…

Elle arrêta son regard sur Rabouille, endimanché de coutil et, d’humeur taquine, elle ajouta : — Je devine bien que vous n’avez pas fait non plus ces frais-là pour rendre visite à mademoiselle de Cardoville… Votre Dulcinée à vous n’est pas dans les grandeurs.

— Quelle Dulcinée ?

— Celle avec qui vous sortirez tantôt.

— Ma Dulcinée n’aime pas la promenade, dit le mécanicien en riant.

— Alors, emmenez-moi à sa place, reprit-elle délibérément.

Il continua de plaisanter : — Non, elle ne serait pas contente.

— Avouez donc que je ne suis pas assez belle pour vous.

Elle montrait sa pauvre robe noire élimée, tachée, reprisée, aux manches trop courtes, desquelles sortaient, rouges et osseuses, deux mains aux longs doigts exténués de couture. Sur le corsage, à l’endroit des seins, pelotes imaginaires, des épingles étaient piquées et des aiguilles aussi, au chas encore traversé par des fils blancs… Sa tête inclinée laissait voir, dans le désordre des cheveux tombant en chignon sur la nuque, un peigne cassé, un ruban sale ; mais elle releva le front et ses larges yeux bleus, sa bouche aimable et fraîche, rachetèrent aussitôt des dehors poudreux, comme deux fleurs et un fruit sauvages, à la crête d’un buisson, en font oublier la sécheresse et les ronces.

Indifférent à cette révélation, Rabouille s’excusait : — À mon âge, Ninie, on risque moins de se faire remarquer en promenant des enfants.

— Ah !… c’est avec les gosses d’ici que vous sortez, murmura-t-elle. Ma foi, c’est vrai que vous pourriez être leur père.

Mais tout de suite, au mouvement de Rabouille, elle regretta sa morsure et mit à l’effacer l’humble empressement du chien qui a une défaillance à se faire pardonner.

— Blague à part, c’est dommage que vous alliez vous balader. Moi qui comptais sur vous pour veiller au grain, c’est le mot ! M’sieu Lhomme, lui, ne m’écoute pas, et ça se comprend… Le commerce avant tout. Mais vous, m’sieu Rabouille, qui avez quelquefois reconduit papa à la maison, vous savez la réjouissance que c’est !… Dimanche dernier encore, il a fallu le hisser à notre cinquième et le coucher… Il était resté au bas de l’escalier et c’est en l’entendant geindre que m’sieu Schramm est sorti de son échoppe et l’a aidé à monter. Le refrain de tous les dimanches, quoi ! Il n’y a que vous qui ayez un peu d’autorité sur lui… Je vous en prie, si vous êtes là ce soir, renvoyez-le moi avant qu’il soye trop plein. Vous n’aurez pas affaire à une ingrate ; je vous promets un cadeau… qui ne sera pas du luxe !… Ce que vous êtes fagoté avec cette cravate-là !… Je vous en offrirai une de ma fabrication. Comme ça, quand vous la porterez, vous serez forcé de penser à moi. C’est ça qui va changer vos habitudes, hein ?

Elle était redevenue gaie, familière, heureuse de voir que Rabouille ne lui gardait pas rancune de son incartade. En effet, il déclinait bénévolement toute gratification, trouvait même, comme d’habitude, des mots très justes et très doux pour plaindre Ninie et l’assurer qu’il songeait à elle en évitant le plus possible au père Bagarre les tentations auxquelles, malheureusement, son métier l’exposait.

— C’est un brave homme, mais faible, sans défense…

— Oh ! méchant, pour sûr qu’il ne l’est pas, dit Ninie. Il ne m’a jamais battue, quand j’étais petite. Il gagnait bien sa vie. C’est ce coup de pied qu’il a reçu en arrêtant un cheval emporté, qui est la cause de tous nos malheurs… On l’a félicité d’avoir sauvé trois personnes, mais la maladie lui a fait perdre sa place, la misère est venue, la mère en est morte de chagrin, et lui s’est mis à boire…

— Si au lieu de sauver trois personnes, il les avait tuées à la guerre, une pension serait, avec la croix, sa récompense, observa Rabouille. Mais nous le constations l’autre jour, Mazoudier et moi : il n’y a pas d’invalides pour les vieux ouvriers estropiés et les héros civils. Il en est de votre père comme des chevaux de fiacre qu’il soigne : il n’aura jamais été qu’à la peine ; il sera au repos dans la terre seulement.

Elle l’écoutait avidement, consolée, bercée, ravie par ces mélancoliques propos même, ainsi que par ces romances qui montent des cours vers les chambres d’ouvrières et les ateliers où leur existence se dévide. Quand il se tut :

— Alors, c’est convenu ? fit-elle. Une belle cravate si papa n’est pas poivre ce soir. Comment les aimez-vous ?

Mais il s’obstinait à ne pas accepter le marché : — Allons donc ! Vous avez des commandes plus pressées.

— Des commandes ? Ah ! ouiche… Vous voulez dire des loisirs. Je n’ai pas de travail depuis un mois ; ça m’occupera. Il me reste justement des morceaux d’étoffe. Votre Commune, vous savez, n’est pas plus avantageuse pour moi que pour papa. Il n’y a guère de fiacres dehors, et tout le monde à présent se promène en uniforme de garde national… Rien à frire pour les cravatières !

— Elle a raison, dit Ferdinand, qui ne se bornait au képi, derrière le comptoir, que pour ménager sa vareuse.

Ninie reprit, avec l’intention d’être agréable à Rabouille :

— Et l’on n’a même plus ce bon monsieur Flourens, qui nous procurait de l’ouvrage, lui ! Vous vous rappelez, quand il a voulu que son bataillon soye habillé le premier, pendant le siège ?

— Oui, les ateliers improvisés… une façon de venir en aide aux femmes, à la famille des trente sous. Pauvre vieux ! Si désintéressé…

— Ça, on peut le dire ! confirma Ferdinand, interprétant l’éloge dans un sens grivois. Il n’y en a pas une à Belleville, ni ailleurs sans doute, qui puisse se vanter de lui avoir tourné la tête, n’est-ce pas, Jacques ? Il est mort vierge et martyr. Et les suppôts de la réaction osent prétendre que les gens de la Commune sont sans moralité ! Ils en auraient plutôt à revendre aux petits crevés de Versailles, hein ?

— Peut-être que monsieur Flourens était aimé tout de même, dit Ninie, les yeux sur Rabouille. C’est quelquefois pour les hommes qui ne font pas attention à elles que les femmes en tiennent le plus.

Elle prit son litre, qu’avait rapporté Alexandre, pour s’en aller enfin ; mais elle se heurta, à la porte, contre la mère Mazoudier qui arrivait, trottinante et proprette, la figure encore réduite au fond d’un bonnet blanc tuyauté, comme une pomme cuite dans un moule à pâtisserie. Elle portait un grand panier à couvercle qui, plein ou vide, l’accompagnait toujours, et elle fronçait son museau de garenne.

— Savez-vous si Mazoudier est libre cette après-midi ? demanda Rabouille.

— Ma foi, répondit-elle, je l’ai entendu parler d’une cérémonie au Louvre, à laquelle il voudrait assister.

— Le meeting de l’Alliance républicaine des départements ?

— Quelque chose dans ce genre-là, oui… Mais il vous dira ça lui-même ; il doit venir ici dans la matinée.

Et, diligemment, elle gagna la cuisine, comme un lapin son terrier.

Rabouille et Mazoudier accordèrent sans peine leurs projets respectifs.

« L’omnibus nous conduira au Louvre, décidèrent-ils, et de là, nous irons à pied aux Invalides. »

Ils partirent après déjeuner avec Adrien et Sophie, et virent défiler, en descendant la rue de Paris, le 159e bataillon qui se rendait boulevard Puebla pour y recevoir son drapeau. La tenue des hommes, en dépit de sa diversité, n’était pas mauvaise. Ils marchaient d’un pas relevé et faisaient vraiment leur possible pour atténuer l’impression qu’ils produisaient d’une troupe éprouvée par les privations, une longue campagne, et condamnée à l’offensive dans les conditions les moins propres à la prendre.

— À l’aspect de ces bataillons, dit Rabouille, je songe toujours à une observation de Rossel, l’ex-capitaine du génie, aujourd’hui chef d’état-major de Cluseret. C’est Jaclard, son successeur à la tête de la 17e légion, qui me l’a rapportée.

— Quelle observation ? demanda Mazoudier.

— Un jour que Rossel passait en revue ses bataillons composés en partie d’hommes dont l’uniforme faisait ressortir davantage le délabrement physique et même la difformité : « Ces malheureux ont raison de se battre, dit-il ; ils se battent pour que leurs enfants soient moins chétifs, moins scrofuleux, moins épuisés qu’ils ne sont eux-mêmes. »

Le beau temps de la veille ne s’était pas maintenu. Le ciel maussade vidait, par intervalles, ses réservoirs. Cependant, Paris, ce dimanche-là, réagissait contre l’inquiétude, les fâcheux présages et s’étourdissait. Au bas du faubourg du Temple, l’omnibus s’arrêta pour laisser défiler encore, précédé de tambours et d’une cantinière qui portait une couronne d’immortelles, un autre bataillon de gardes nationaux, à la boutonnière desquels la même fleur faisait profession de foi. Et, plus loin, Adrien, à genoux sur la banquette, signala un fiacre où s’entassaient des dignitaires de la franc-maçonnerie bariolés d’écharpes blanches, bleues, vertes, rouges et noires, liserées de soie ou frangées d’argent. Un porte-étendard était assis sur le siège, à côté du cocher, et les passants se retournaient pour déchiffrer l’inscription : « Aimons-nous les uns les autres », qui s’enlevait en lettres rouges sur le fond bleu de la bannière. À pied, sur les boulevards, d’autres francs-maçons, en bourgeois ou sous l’uniforme de garde national, âgés pour la plupart, têtes de médecins, d’architectes et de photographes, promenaient en sautoir – en laisse – leur pélican emblématique… Et tous sortaient de la salle Dourlans, où les délégués à Versailles avaient rendu compte de leur échec auprès de Thiers. C’était le dernier écho de la manifestation de la veille. Quelques-uns, pour preuve de leur faction nocturne auprès des étendards, montraient à leur chaussure et à leur pantalon, la boue des remparts ; d’autres, chenus et méditatifs, paraissaient succomber sous le poids des secrets de leur Loge ; et il en était qu’embarrassaient visiblement, dans la foule narquoise, les insignes d’un grade et qui se sentaient vaguement ridicules, comme les inutiles commissaires d’une fête décommandée.

Une fête locale mal organisée, c’était exactement l’idée que suggérait la physionomie de Paris le 30 avril. Aussi bien, des commissaires dans l’exercice de leurs fonctions, un nœud de rubans rouges à la boutonnière, il y en avait dans la cour du Louvre, pour recevoir les membres de l’Alliance républicaine des départements, qu’un meeting réunissait sous la présidence du citoyen Millière. On aurait cru plutôt assister à un concours d’orphéons et de fanfares. Des gens endimanchés, originaires de la province, trimbalant leurs femmes et leurs enfants, se frayaient un passage vers les écriteaux qu’arboraient, au bout d’un bâton ou sur leur casquette, les chefs de groupes désignés pour chaque département. Certains s’abritaient sous un parapluie surmonté du signe de ralliement ; des femmes en bonnet blanc, qui avaient suivi la garde nationale avec les cantinières, déployaient de longues écharpes de laine rouge, ou bien, compagnes de francs-maçons, les brides du bonnet flottant sur le corsage, épinglaient à celui-ci des bouffettes de ruban rouge indiquant la part qu’elles prenaient à la manifestation. Cependant, les commissaires affairés essayaient de procéder à un classement alphabétique des départements autour de l’estrade drapée de rouge élevée au milieu de la cour et destinée aux membres du bureau – ou du jury. Car il semblait qu’on allât distribuer des récompenses et que Paris poussât l’affabilité jusqu’à offrir à ses hôtes une fête leur rappelant le plus possible l’animation d’un chef-lieu de canton ouvert aux sociétés musicales et à leurs impédiments honoraires. L’illusion eût été complète si les fédérés de la compagnie de service s’étaient déguisés en sapeurs-pompiers et si les francs-maçons, avec leurs bannières et leurs médailles, avaient rehaussé la cérémonie.

— J’ai peur, si nous restons, d’arriver trop tard aux Invalides, dit Rabouille que les deux enfants tiraient par la manche.

Mazoudier reconnut un commissaire et le questionna.

— Oh ! fit celui-ci, nous en avons pour plus d’une heure : lecture du manifeste de la Ligue, discours probables, adhésion de la Ligue républicaine à la Commune, adresse aux frères de province…, oui, ça durera au moins jusqu’à trois heures et demie. Après quoi, nous irons porter à l’Hôtel de Ville le résultat de la délibération. Un beau cortège, si le temps le permet !

— Ma foi, dit Mazoudier, je suis de votre avis, filons. Puisque l’adhésion est prête, nous n’en aurions pas même la surprise. Quant au défilé…

— Que la récréation continue !

— Le fait est que ces démonstrations donnent assez l’impression d’une ville en vacances. L’habitude de vivre dehors contractée pendant le siège.

— Oui, dit Rabouille, mais l’erreur, c’est d’imputer au siège également la cause occasionnelle de ces troubles nerveux et de cette fièvre éruptive, la fièvre galonnière, qui sont les symptômes ordinaires accompagnant une maladie chronique bien connue en France : le militarisme. Les gardes nationaux de l’ordre, qui se moquent aujourd’hui des fédérés, ont été en proie au même délire, hérité de leurs pères. Nous l’avons dans le sang. C’est le cadeau des régimes qui ont fondé leur domination sur la force brutale et ses attributs décoratifs. Les revues, les défilés, les rentrées triomphales et théâtrales de l’Empire, nous éblouissent encore. Il ne suffit pas aux soldats-citoyens d’avoir des fusils et des munitions pour se défendre ou appuyer leurs revendications ; ils se croient tenus de ressembler en tout aux militaires professionnels. Ils ont besoin, comme les prétoriens, d’une livrée pour se battre. Ils ont l’honneur d’exercer un droit et ils aiment mieux se donner les airs d’exercer le plus triste des métiers : celui des armes. Cette folie est contagieuse. Les contorsions d’un tambour-major à la tête d’un régiment, provoqueraient encore, dans la foule, les mêmes attaques d’enthousiasme épileptique qu’autrefois. Si nous sommes grotesques dans nos jeux, ces jeux ne sont pas différents, en somme, de ceux qu’on applaudit en France depuis soixante-dix ans. Delescluze s’étonnant de la prédominance de l’élément militaire sur l’élément civil et des querelles de galons qui divisent les chefs, me semble aussi naïf que Cluseret réprimant, par décret, la manie des broderies et des aiguillettes, ou que la commission exécutive supprimant, inutilement d’ailleurs, le grade de général, jugé par elle incompatible avec l’organisation démocratique de la garde nationale. Ce qui est incompatible avec les levées révolutionnaires, c’est le respect des traditions et de leurs formes extérieures. Les purgatifs bénins de Cluseret ou de la Commission exécutive ne débarrasseront pas les Français du ver intestinal qu’ils rassasient et qui les épuise : le ténia militaire. C’est le fruit d’une enfance nourrie de viandes impures. Vous rappelez-vous, Mazoudier, le retour des troupes d’Italie ?

— Je me rappelle même la proclamation dans laquelle l’homme qui avait dit à Bordeaux : « l’Empire, c’est la paix ! » exhortait les soldats à garder soigneusement les habitudes de la guerre. À la hauteur du cirque Napoléon, les artistes de l’endroit avaient construit un portique sous lequel défilèrent, conduits par trois aumôniers et précédant musiques et drapeaux, des blessés des estropiés, des convalescents dans leurs linges d’ambulance…

Rabouille. – Jamais je n’ai mieux compris que devant cet étal ambulant et paré, les ravages que peut faire chez un peuple la charcuterie des batailles dont on le bourre à partir des bancs de l’école. Quelle conception veut-on qu’ait de l’héroïsme ce peuple empoisonné ? Le soin de faire avant tout table rase incombait à la Commune. Vous voyez comment elle s’en acquitte… Le nombre des déguisés a plutôt augmenté. C’est en vain que Cluseret, Rossel, Delescluze et quelques autres donnent l’exemple du naturel. Eudes porte fièrement les vestes fourrées de Galliffet et s’est fait faire chez Dusautoy, le tailleur de l’empereur, un uniforme de drap fin chamarré sur toutes les coutures. Les francs-maçons ajoutent au burlesque. Il faut plus que du sens commun : du courage, pour s’abstenir de ces pitreries. Hier, un de nos camarades apercevant Vallès dans le cortège des francs-maçons, lui demanda ce qu’il portait, roulé dans un journal, sous son bras. Il répondit : » C’est mon écharpe ; je l’ai retirée, j’avais l’air d’un singe. » Car parmi les attributs maçonniques, compas, équerre et niveau, on s’étonne de ne pas voir aussi l’échelle, symbole de la hiérarchie !

Mazoudier. – Proudhon a prophétisé le mardi gras révolutionnaire, et c’est Marat qui disait que, pour une grande partie du peuple, la révolution n’est qu’un opéra. Mais le moyen de remédier à ces mascarades ?

Rabouille. – Oui, le moyen ? L’expérience nous démontre une fois de plus que l’on ne guérit pas la masse du ridicule par le ridicule. Nous le savions. Il serait imprudent de crier à la chienlit sur les pas d’un blanchisseur déguisé en mousquetaire ou en seigneur de l’ancien régime. Il prendrait mal la plaisanterie, car son souci est précisément de ne pas paraître emprunté sous la défroque du personnage. L’esprit des carnavals est conservateur. Le peuple a le sens de l’imitation ; il n’a pas le sens de la parodie, qui pourrait être mortelle aux objets de son application.

Mazoudier. – N’a-t-on pas vu, en 48, les ateliers nationaux organisés militairement, et les travaux de terrassement surveillés par des élèves de l’École centrale portant le tricorne, l’épée et des galons sur leur habit bleu barbeau ! C’est ce que nous appelions l’égalité entre les hommes et la République universelle ! L’ouvrier se plaint de ses contremaîtres, et quand il en change, la première chose qu’il fait, c’est de les galonner !

Rabouille. – J’ai essayé d’utiliser les éléments de dérision que certains spectacles fournissent, pour entamer le prestige attaché à l’uniforme. J’ai conduit Adrien chez Corvi, où des singes habillés en soldats et bien dressés font l’exercice, avec un ensemble et une docilité prouvant que, si nous descendons d’eux, ils nous le rendent bien !

Adrien, qui donnait la main à Rabouille, en entendant prononcer le nom de Corvi, se jeta dessus comme une mouche sur un morceau de sucre.

— Mon oncle Prophète aussi m’a emmené chez Corvi ; il m’a expliqué pourquoi on fusillait le déserteur : c’est parce qu’il avait abandonné le drapeau.

— Comme quoi du même spectacle on peut tirer des enseignements différents, dit Mazoudier en souriant.

— Oui, fit tristement Rabouille. Il est plus facile d’abolir la conscription que de tuer les petits sauvages avides de plumes et de verroteries, qui sommeillent au fond des soi-disant civilisés que nous sommes. Dans le fait, comment des enfants seraient-ils sensibles à la vérité, lorsque les hommes ne la dégagent pas des spectacles à leur intention et à leur portée ? La fusillade de la Ricamarie, pas plus que le coup d’État, ne les a éclairés sur le rôle et l’utilité des armées permanentes, qui n’ont jamais sauvé le pays, mais qui ont quelquefois sauvé le pouvoir et toujours protégé la propriété.

— Oh ! dit Mazoudier, je sais, moi, ce qu’on attend d’elles. On attend qu’elles suppléent la guillotine ou qu’elles la sertissent. En 1849, on allait exécuter Daix et Lhar, les meurtriers du général Bréa. Il y avait ce matin-là, au coin des bois de justice, vingt-cinq mille soldats et du canon… Voilà une parade éloquente ou je ne m’y connais pas !

— La Commune a brûlé la guillotine, reprit Rabouille, mais elle n’a pas répudié la peine capitale, et au magasin d’accessoires du césarisme elle emprunte la cour martiale, qui a condamné à mort Girot, le commandant du 74e.

— Il ne sera pas exécuté, fit vivement Mazoudier. La Commune, qui n’assume pas plus le drame de la rue des Rosiers, qu’un auteur n’est responsable du lever de rideau qu’on joue avant sa pièce, la Commune n’a assassiné personne. Il n’y a point de Galliffets chez nous.

— Aussi, n’est-ce pas notre modération que je blâme, observa Rabouille, mais le caractère qu’elle revêt. Ces révolutions, réputées destructives des croyances et de la société, c’est, en réalité, de respect qu’elles meurent. Non seulement le Journal Officiel continue de publier la cote des valeurs de bourse, peut-être dans l’espérance d’avoir à signaler une hausse, comme pendant le siège ; mais la Commune, qui allège de deux millions les caisses des chemins de fer, n’ose pas planter le drapeau rouge sur la Banque de France, où sont enfermés des milliards. On parlemente avec le sous-gouverneur du château-fort de la bourgeoisie ; sa garnison d’employés nous défie, et la Commune qui trouverait là, en espèces, de quoi assurer le pain et le logement à ses défenseurs d’abord, puis à deux cent mille familles indigentes, la Commune préfère glaner péniblement des ressources dans la perception des droits postaux et des octrois ! Quand donc perdrons-nous l’habitude de ramasser les miettes sous la table ?

Mais, sur ce point, Rabouille et Mazoudier n’étaient jamais d’accord. L’esprit du vieux relieur se fermait à la théorie formulée par Babeuf : « Le cynisme du vol autorise la brutalité de la reprise, aux cris de : Justice et bonheur commun ! »

— En 48, dit-il, De Flotte soutenait, lui aussi, qu’il n’y aurait pas de République possible tant que le Grand Livre de la Dette publique ne serait pas brûlé. On n’écouta pas De Flotte et l’on eut raison. Gardons-nous de tout ce qui peut ternir et vénaliser une belle cause.

— C’est avec de pareils scrupules que les révolutions s’anémient et meurent de consomption ! s’écria Rabouille. Le peuple est un malade indigent ; il a besoin, lui aussi, pour se refaire, de vin de Bordeaux et de viandes saignantes. Quand il en aura sa suffisance, alors seulement vous pourrez lui demander sans ironie, de se montrer généreux et désintéressé.

— Soit, dit Mazoudier. Mais nous est-il permis, présentement, d’avoir moins de scrupules sans fournir un prétexte à l’intervention des Allemands, pour qui la banque représente la garantie de l’indemnité de guerre ?

Rabouille répliqua :

— Alors, ce n’est point scrupule, mais lâcheté de notre part ! La perspective d’un retour offensif des Prussiens devrait pourtant sourire à quiconque protestait, il y a deux mois, contre une capitulation honteuse et prétendait garder les canons pour prolonger la résistance. Le Gouvernement n’a jamais réussi qu’une sortie : celle qui l’a conduit à Versailles. La Commune pourrait montrer à ces braves de quelle défense est capable une ville libre décidée à vendre chèrement sa liberté. Malheureusement, nous aimons mieux singer la Convention dans les petites choses que dans les grandes. La Commune décrète propriété nationale les biens de mainmorte et autorise la réquisition des logements vacants ; mais elle ne va pas aussi loin que la Convention, qui frappait de mort civile les émigrés, ni même que la Législative, qui confisquait et mettait en vente leurs biens. Les révolutions devraient être un commencement ; la nôtre n’est qu’un recommencement. Certains membres de la Commune ont pour les leçons de 93, mal apprises, le même respect que les professeurs pour l’antiquité. On dirait qu’ils aspirent à changer les sujets de pendule plutôt que la forme du gouvernement. Nous déblatérons contre les institutions, le nombre et la complication de leurs rouages, et voilà, au lieu d’en supprimer, que la Commune élève au rang de fonctionnaires les huissiers, les notaires, les commissaires-priseurs et les greffiers des tribunaux ! Enfin, brochant sur le tout, nous avons un procureur et nous sommes menacés d’un Comité de Salut Public !

— Le fait est, dit Mazoudier, que les jeunes membres de la Commune, en entendant, vendredi, la proposition du citoyen Miot relative à ce Comité, ont dû se croire entourés de revenants de 93, d’hébertistes sortant du tombeau comme les nonnes de Robert le Diable.

— Ou comme l’Homme à l’oreille cassée, d’About. Mais ce n’est pas l’annuaire que demandent Miot et ses amis en se réveillant, c’est le Père Duchêne et sa grande colère ! Il y a des révolutionnaires qui font songer aux familles pauvres vivant pendant une semaine sur le même plat réchauffé : ils vivent des restes de 93.

Tout en causant, ils étaient arrivés aux Invalides. Rabouille dit à Mazoudier :

— Il est deux heures et demie ; je vais aller faire un tour aux baraquements du Champ-de-Mars, tandis que vous conduirez les enfants au vieux. À quatre heures je viendrai vous reprendre.

La grille d’entrée franchie, Adrien et Sophie donnèrent un coup d’œil aux « canons » c’est-à-dire à l’emplacement naguère occupé par la batterie. Prophète, quand il attendait des visites, se tenait là quelquefois. Mais ils ne le reconnurent pas parmi les quelques invalides mêlés aux promeneurs du dimanche moins nombreux que d’habitude.

— Votre oncle est peut-être dans son jardin, présuma le relieur, quoique le temps soit vraiment peu engageant aujourd’hui.

Était-ce disposition d’esprit résultant précisément de cette circonstance, mais Mazoudier s’imagina qu’il pénétrait dans une nécropole. Tout concourait à lui en donner l’illusion. Au poste veillaient les gardiens, dans leur uniforme de drap bleu sombre ; on cherchait des couronnes aux mains des visiteurs ; les jardinets qui bordaient les deux allées latérales, ressemblaient à des concessions temporaires et les invalides qui revenaient, un arrosoir à la main, de la fontaine, avaient l’air de porter de l’eau à leur tombe entourée de buis. Si l’on considérait la façade de l’Hôtel, cette impression persistait. L’architecte avait tout combiné pour approprier la décoration extérieure de l’établissement à la destination que lui prêtait Mazoudier. Les trophées de l’attique avec leurs casques, leurs cuirasses défoncées, béantes, évidées comme des noyaux d’abricots, éveillaient d’autant plus l’idée de planches d’anatomie, que des barreaux aux lucarnes de ces ventres ouverts, rappelaient les flèches indicatrices qu’emploient les rédacteurs de traités spéciaux pour l’intelligence de leurs schémas. Cette évocation d’amphithéâtre, tous ces moulages de jambes et de bras coupés, de poitrines creuses et de corps sans tête, ne déparaient pas, en somme l’Hôtel des Invalides, et Libéral Bruant s’était sans doute consolé de ne pouvoir peindre la Danse macabre sur ces murs de cimetière, en y sculptant les simulacres de la mort.

Adrien et Sophie ayant aperçu de loin l’oncle Prophète dans son jardin coururent vers lui.

Ce jardin, qu’un mouton eût tondu en trois coups de langue, était encore diminué par la cabane que s’était construite, au fond, l’invalide pour ranger ses outils. Elle avait remplacé une treille, dont le souvenir n’était plus perpétué, sur une console extérieure, que par un Petit Caporal en plâtre, dans une guérite. Par une fantaisie singulière ou par souci, peut-être, d’utiliser le restant d’un pot de couleur, le Napoléon et la guérite, avaient été, autrefois, peints en vert, un vert extraordinaire, cru, que les bancs des promenades eussent pu revendiquer. Et Prophète poussait le culte des reliques jusqu’à rafraîchir cet enduit, lorsque les pluies de deux ou trois hivers l’avaient endommagé. Mais cette opération acquérait encore dans sa pensée, la portée d’un exemple, d’un conseil discret de subalterne offusqué. Une seule fois il s’était entr’ouvert à son confident Lacouture. Devant le Petit Caporal rebadigeonné : « Qu’on en fasse autant pour le Dôme ! » murmura-t-il, navré qu’on laissât pâlir et s’éteindre l’or répandu sur la coupole.

Son jardin n’était pas, d’ailleurs, l’objet de soins moins assidus. On le citait parmi les mieux entretenus, les plus attrayants. Il en était fier. Penché dessus des journées entières, il le réparait comme un vieux vêtement, le galonnait de buis, y pratiquait des boutonnières où s’épanouissaient, aux beaux jours, des myosotis, des marguerites, des giroflées, des tulipes et des dahlias. Il renouvelait souvent, comme un fond de culotte, les fleurs de la corbeille, autour de laquelle, dans une allée large au plus de cinquante centimètres, une bande de cailloux blancs eût fourni au Petit Poucet de quoi remplir ses poches. Il cultivait aussi des pensées en pot, pour sa nièce, et, en d’autres pots mystérieux, à l’alignement sur une planche, comme une escouade de recrues, des choses vagues qui s’entêtaient à ne pas pousser. Il passait chaque jour de longs moments à les examiner, à les stimuler, ainsi qu’un sergent à la parade. Il scarifiait même la terre avec une aiguille à tricoter, afin de la « soulager », disait-il, et qu’elle respirât mieux. Le soldat-laboureur dégénérait en Jenny l’ouvrière.

Il avait pour voisins, à droite, Lacouture, à gauche, Lapuchet. Ils causaient par dessus le treillage séparatif garni de capucines. Au milieu de son jardin, moins bien cultivé que celui de Prophète, Lacouture avait érigé un rocher de Sainte-Hélène surmonté d’un petit Napoléon, les bras croisés, qui regardait pensif, courir les fourmis dans le gazon.

Quant au vieux borgne Lapuchet, son jardin, depuis longtemps à l’abandon, n’avait pour parure qu’un lilas suffisant pour attirer pendant trois semaines sur son heureux propriétaire, l’envie des concessionnaires moins bien partagés. Mais Lapuchet n’y prêtait point attention. Il avait, lui aussi, son icône, un médaillon en terre cuite à l’effigie de l’Empereur, dans une niche de lierre. Ce tableau de dévotion était complété par un éclat d’obus en forme de bénitier, suspendu à l’entrée de la niche et qui conservait un peu d’eau de pluie. Assez souvent y venait boire un moineau que l’arrivée du vieillard effrayait et qui s’envolait en secouant sur le trou noir creusé, comme une autre cuvette, sous le front du bonhomme, les branches humides du lilas.

La sympathie, d’ailleurs, sinon le hasard, semblait avoir réuni dans cette allée tous les traînards de la légende napoléonienne. Chez quelques-uns, l’instinct de la propriété, éveillé sur le tard, se manifestait par des rangées de clous, la pointe en l’air, sur les treillages. Et l’égipan résidait dans presque tous les jardins, en plâtre, en bronze, en bois, en fer, en grès, en biscuit, en images d’Épinal, en médaillons symboliques composés avec des coquillages, des cheveux, ou bien avec des pensées, dans le cadre à boudin d’un buis sombre et bien taillé.

— Ah ! c’est gentil de me les avoir amenés, dit Prophète en embrassant son neveu et sa nièce.

— C’est madame Lhomme qui vous les envoie, fit Mazoudier. Ils vous réclamaient.

Prophète était content de voir les enfants, mais il souhaitait et redoutait à la fois leur visite. Sous l’oncle flatté perçait le jardinier inquiet, qui ne cessait de surveiller, du coin de l’œil, des jeux pleins d’inconvénients. La turbulence d’Adrien surtout le faisait trembler continuellement. Sans aller aussi loin que son voisin d’en face, Lesourdeur, à la figure de cire, lequel montait la garde devant ses rosiers et jetait sur les promeneurs un regard où se mêlaient l’orgueil et l’intimidation ; Prophète était assez jaloux de ses semis pour en appréhender la dévastation. Aussi songea-t-il tout de suite, à éloigner Adrien, dont la présence dans le jardin n’annonçait rien de bon aux plates-bandes.

— Savez-vous ce qu’il faut faire, mes enfants ? Aller me chercher de l’eau à la fontaine dans les deux arrosoirs que voici. Vous les déposerez à la porte, où je les prendrai. Vous irez les remplir lorsque je les aurai vidés. J’espère que c’est un amusement, hein ?

Sophie et Adrien en convinrent et firent leur premier voyage, tandis que Prophète invitait Mazoudier à s’asseoir sous le Petit Caporal dans sa guérite verte.

— Vous avez le plus beau jardin de l’allée, dit Mazoudier.

— Oh ! non, dit l’autre modestement. Mais pour m’en occuper, je m’en occupe, voilà l’affaire.

— C’est donc pourquoi on vous voit maintenant si rarement.

— Je n’ai plus besoin d’aller à Belleville… maintenant que Belleville vient chez nous.

Mazoudier saisit l’allusion aux tours de garde qui ramenaient les fédérés du XXe à l’Hôtel, et il reprit rondement :

— Raison de plus, au contraire. Puisque, de toute façon, vous ne pouvez éviter leur rencontre, prenez-en carrément votre parti… et rendez-nous notre visite involontaire. L’altercation que vous avez eue l’autre jour ne se renouvellera pas. Il faut considérer l’état de surexcitation dans lequel les événements nous entretiennent.

— Justement, répliqua Prophète. Je ne me sens pas assez maître de moi pour retourner parmi ces énergumènes au moment où ils s’apprêtent à outrager tous les vieux soldats qui sont ici et ailleurs.

— Comment ? dit Mazoudier.

— Allons, ne faites donc pas l’ignorant… Vous savez bien que les rouges vont mettre à exécution la menace de mossieu Rabouille.

Et comme le relieur haussait les épaules, Prophète tira de sa poche le Journal Officiel, qu’il achetait tous les jours, erra un instant à travers le compte-rendu analytique de la séance de la Commune du 27 avril et lut enfin :

« Le citoyen Courbet demande que l’on exécute le décret de la Commune sur la démolition de la colonne Vendôme. On pourrait peut-être laisser subsister le soubassement de ce monument, dont les bas-reliefs ont trait à l’histoire de la République ; on remplacerait la Colonne impériale par un génie représentant la révolution du 18 Mars… »

— Un génie de la Bastille, quoi ! fit le bonhomme avec mépris. Et il continua :

« Le citoyen J.-B. Clément insiste pour que la Colonne soit entièrement brisée et détruite. Le citoyen Andrieu dit que la Commission exécutive s’occupe de l’exécution du décret. La colonne Vendôme sera démolie dans quelques jours. »

— Dans quelques jours… c’est clair.

« Le citoyen Gambon (le mot semblait vraiment revenir exprès pour lui écorcher la bouche, d’autant qu’il prononçait citoilliens), le citoillien Gambon demande que l’on adjoigne le citoillien Courbet aux citoilliens chargés de ces travaux… »

Une grimace plus amère marqua l’émoi du convive dont les dents s’ébrèchent successivement sur trois petits plombs de chasse, et qui n’est pas au bout de ses peines. En effet : « Le citoillien Grousset répond que la Commission exécutive a confié ces travaux à deux ingénieurs du plus grand mérite et qu’ils en prennent toute la responsabilité », acheva l’invalide.

Mazoudier souriait :

— Si vous n’avez que cette inquiétude…

Il était sincère. Il ne pensait pas que la Commune, accablée de préoccupations graves, perdrait son temps à s’acharner contre la Colonne ; et il doutait, en outre, qu’on pût la renverser aisément. La réclamation de Courbet et les assurances de ses collègues amusaient le tapis et leur gratuité n’avait point, malheureusement, le caractère d’une exception.

— Pourtant, mossieu Courbet a fait de ce déboulonnement, comme il dit, une question personnelle…

— Il se vante ; il a simplement accommodé à son point de vue artistique, un vieux projet que les positivistes ont trouvé dans l’héritage philosophique de leur chef d’école. Voilà bien comment naissent les légendes ! Il est vrai que, peu de jours après la proclamation de la République, Courbet demanda le déboulonnement de la Colonne. Mais il a déjà protesté contre les intentions qu’on lui prêtait, dans une lettre au maire de Paris, que les journaux ont publiée. Il y disait que loin de préméditer la destruction de ce trophée, il ne voyait point d’inconvénient à ce que l’on vous en fît cadeau. Il pensait que les reliefs du monument seraient moins déplacés au milieu de vous, en panneaux, par exemple, sur les murs d’une cour des Invalides, qu’au bout de la rue de la Paix, où leur exposition constitue pour le moins un stupide contre-sens.

— Alors, vous ne croyez pas qu’ils feront tomber la Colonne le 5 mai ? Remarquez le choix provocateur de cette date, qui est celle de notre pèlerinage annuel…

— Pas plus le 5 mai qu’un autre jour, dit Mazoudier, d’un tel accent convaincu que l’invalide en fut, une minute, ébranlé et ne le fut pas seul, car d’autres oreilles que les siennes s’ouvraient à la conversation. Lapuchet n’en perdait pas un mot, devant son idole en terre cuite ; et dans le jardinet de droite, Lacouture et un visiteur en bourgeois, n’échangeaient des paroles insignifiantes que pour mieux se permettre une indiscrétion pareille.

Prophète s’en aperçut et fit leur jeu en pressant Mazoudier.

— Et ça, est-ce aussi une fanfaronnade ?

Et se référant à un nouveau journal déplié :

— C’est la lettre qu’un appelé Gesray a adressée à l’Hôtel de Ville. Vous la connaissez ?

— Ma foi, non.

— Écoutez donc. « 27 avril 1871. Citoyens. En présence de la pénurie où se trouve la République sociale et vu les besoins que comporte la nécessité de combattre la réaction, je viens proposer à la Commune, comme mesure révolutionnaire en rapport avec les circonstances, de dédorer le dôme des Invalides… »

— C’est inepte ! interrompit le relieur.

— Attendez… « L’or tyrannique répandu sur une coupole qui domine les monuments et les habitations de la Capitale, est une insulte permanente aux misères du peuple. D’ailleurs, citoyens, ce n’est pas au moment où le pays se prépare à assister à cette œuvre de justice populaire : la démolition de la colonne Vendôme, que les restes du monstre qui a conduit la France à sa perte, doivent continuer à s’abriter sous des lambris dorés. »

— S’il fallait examiner tous ces projets saugrenus, on n’en finirait pas, déclara Mazoudier. Ces exagérations même devraient vous rassurer. Les hommes à craindre ne sont pas ceux qui parlent, mais ceux qui agissent. Ne vous plaignez pas de l’abondance des pétitions et des décrets : c’est le jour où l’on n’en publiera plus qu’il y aura peut-être lieu de s’alarmer.

Prophète fit un signe d’intelligence à Lacouture et poursuivit :

— Des projets saugrenus, vous dites bien, monsieur Mazoudier. C’en est-y pas encore un, de changer en rue du 31 Octobre, la rue portant le nom de Bonaparte, hein ?

— Il y a, en effet, des mesures plus urgentes à prendre, dit le relieur conciliant.

— Parbleu ! Seront-ils beaucoup plus avancés quand la place Vendôme s’appellera place Internationale ; la place d’Italie, place Duval ; la rue Mac-Mahon, rue de la Commune et l’endroit où s’élève la chapelle Bréa, qu’ils veulent aussi démolir, place de Juin ? Encore des idées à mossieu Courbet, tout ça !

— Oh ! non. Elles ne lui sont pas davantage particulières, et quand Etienne Arago, après le 4 septembre, décida que le boulevard du Prince Eugène deviendrait le boulevard Voltaire, il n’était lui-même qu’un faible écho des milliers de gens qui sollicitaient le Gouvernement de perpétuer, dans la dénomination de nos rues, le souvenir des hommes utiles et pacifiques, plutôt que les souvenirs d’Eylau, de Sébastopol, de Malakoff, de Magenta, de Solférino, de Puebla, de Mexico, et des guerriers qui s’y démenèrent plus ou moins.

— Des enfantillages, quoi !

— Encore une fois, souhaitez qu’on s’amuse longtemps ainsi : vous n’y perdrez rien.

— Pas même nos sœurs ? demanda Prophète.

— Vos sœurs ?

— Oui, celles qui nous soignent à l’infirmerie… C’est pas sûr que nous les conservions, du train que vous y allez. En attendant qu’on transforme les églises en ateliers et en ambulances, les clubs y tiennent leurs séances ; on y fume la bouffarde, les orgues jouent la Marseillaise et le Chant du Départ, en guise de cantiques. On a descendu la croix qui surmontait le Panthéon, où flotte à présent le drapeau rouge.

— N’exagérez rien, dit Mazoudier.

— J’exagère ? Voyons, est-ce vrai que les sœurs expulsées du Val de Grâce y sont remplacées déjà par des laïques, les membres de la Commune aimant mieux payer des femmes deux francs cinquante par jour que de laisser aux sœurs « une parcelle d’autorité », comme ils disent ? Est-ce vrai que, dans les hôpitaux où elles sont encore tolérées, l’Hôtel-Dieu entre autres, on les oblige à porter sur leur costume l’écharpe aux couleurs de la Ville de Paris ? Est-ce vrai que le directeur a donné l’ordre de faire disparaître les crucifix et les Saintes Vierges ? Un de ces quatre matins, nous recevrons la visite de mossieu Rabouille et de ses compagnons, au nombre desquels vous serez peut-être, monsieur Mazoudier. Vous viendrez signifier leur congé aux sœurs, changer, comme à l’Hôtel-Dieu, le nom de nos salles et de nos corridors et arrêter notre aumônier comme vous avez arrêté notre gouverneur et comme les gens de Belleville arrêtent chaque jour les curés de toutes les paroisses.

— C’est beaucoup de besogne pour nous, fit en riant Mazoudier. Heureusement vous nous calomniez. Belleville n’est pas si terrible. Belleville…, c’est Jéricho : plus de bruit que de besogne ; de la gueule et pas de méchanceté, au fond. La preuve, c’est que l’église du quartier, Saint-Jean-Baptiste, oui, est toujours ouverte et que l’on continue à y dire la messe, ainsi que vous pourrez vous en convaincre, lorsque vous viendrez chez votre nièce.

— Vous préférez opérer au loin, c’est moins compromettant ! Enfin, était-ce des Bellevillois, oui ou non, qui perquisitionnaient l’autre jour dans l’église Saint-Honoré et mercredi dernier encore chez nos voisines, les Carmélites de l’avenue de Saxe ?

— Je n’en sais rien, répondit le relieur. Je sais seulement que plus de cent mille familles, à Paris, habitent des taudis infects et que la Commune, au lieu de se borner à visiter les établissements religieux, pourrait y loger les indigents.

— Vous ne le voudriez pas ! s’écria l’invalide.

— Pourquoi cela ?

— Dame ! en 48, n’avez-vous pas fait arroser d’eau bénite par les prêtres, les arbres de la liberté que vous plantiez ?

— C’est une raison pour que je ne m’étonne plus aujourd’hui qu’ils soient morts. D’ailleurs, si l’on interrogeait tous les pensionnaires de votre Hôtel, êtes-vous sûr qu’ils se montreraient partisans du maintien des sœurs ?

— Oh ! parbleu, dit Prophète, il y a bien par ci par là, quelques opposants qui ne les aiment pas. Mais qu’ils tombent malades et leur opinion se modifiera, voilà l’affaire.

— Ce n’est pas la première fois que le cataplasme ferait des conversions ! s’écria gaiement le relieur.

Sous la menace d’une ondée, imminente, les invalides quittaient leurs jardinets et clopinaient dans l’allée. Klauss et Muller passèrent, revenant des canons, puis Clavquin, dans sa petite voiture, et enfin le futile Cassavoix, redoublant d’ostentation, plus manchot encore que d’habitude, à cause des visiteurs du dimanche, aux yeux desquels il avait conscience de représenter la stérilité de la Victoire et le prestige de l’oisiveté acquise.

Prophète se leva :

— Allons nous mettre à l’abri à la cantine, proposa-t-il.

Il appela Lapuchet :

— Hé ! vieux, venez avec nous… C’est ma tournée.

— Pardon, la mienne, rectifia Mazoudier.

Mais Prophète insista :

— Pas du tout ! Vous êtes ici chez moi.

Adrien et Sophie abrégèrent l’assaut de politesse et les présentations. Ils rapportaient les arrosoirs qu’ils semblaient avoir vidés sur eux. Ils rejetaient, d’ailleurs, l’un sur l’autre la responsabilité de l’accident.

— Ah ! vous êtes propres ! Si Céline vous voyait dans cet état-là… Enfin, vous direz que c’est de ma faute et monsieur Mazoudier aura la bonté de ne pas vous démentir.

Il donna la main à Adrien et, prenant les devants, rattrapa dans l’allée Lacouture et son neveu qui s’en allaient aussi vers la cour d’honneur.

— Celui-là est un brave homme leur dit-il, parlant de Mazoudier qui les suivait à quelque distance avec Lapuchet et la petite Sophie. Je le connais depuis longtemps. Il n’est pas à craindre. Bon ouvrier, républicain sincère et modéré, je crois bien au fond, qu’il n’est dans les bataillons fédérés que pour toucher les quarante-cinq sous avec lesquels ils vivent, sa femme et lui.

— Comme tant d’autres ! dit Géran, le neveu de Lacouture, un garçon de trente-cinq ans environ, petit et nerveux, qui portait un binocle et des moustaches tombantes.

Il ajouta :

— Si l’on retranche de l’effectif des légions les indigents que la nécessité a fait entrer dans le mouvement et les intimidés, c’est pour la Commune un déchet de 75 %. Restent à sa dévotion les individus sans aveu et les convaincus, dans une égale proportion. Des uns et des autres, l’armée régulière viendra vite à bout, si les honnêtes gens s’entendent pour lui mâcher la besogne, d’abord, et lui prêter la main ensuite. C’est à cette intention que des agents dévoués s’emploient.

Il paraissait bien renseigné, curieux et circonspect, ne citant des chiffres que pour les éplucher, avec la malignité d’un comptable infidèle qui prévoit la banqueroute de son patron et s’en réjouit. Il en établissait même le caractère frauduleux, d’après les rapports fournis par le colonel Mayer, organisateur de la garde nationale.

— Faire figurer sur les états de solde 169.000 hommes, 88.000 appartenant aux bataillons de marche et 81.000 composant les légions sédentaires, c’est déjà si téméraire que l’on peut se demander si toutes les indemnités vont bien à leur destination. Mais la question la plus importante qui se pose est celle-ci : combien de combattants représentent réellement ces 169.000 hommes ? Mettez cinquante mille et vous serez au-dessus de la vérité. Je sais ce que je dis. Des bataillons de marche de trois cents hommes au maximum, sont déjà réduits d’un tiers quand ils arrivent au lieu de rassemblement. De là aux fortifications, ils perdent encore une centaine d’hommes ; enfin, c’est à peine si cinquante d’entre eux parviennent au fort dont ils doivent relever la garnison.

— Dans ces conditions, je ne m’explique pas les hésitations de Versailles, observa Prophète. On n’y sait donc pas ce qui se passe à Paris ?

— Oh ! si, répondit Géran avec assurance. Mais on veut sacrifier le moins de monde possible et saisir l’occasion que se chargent de faire naître des hommes d’action en train pour le moment de s’enquérir et de se concerter.

— Bon, dit à son tour, Lacouture ; mais si la Commune, en attendant, se portait à des extrémités irréparables, comme le renversement de la Colonne ou l’exécution d’otages tels que l’archevêque de Paris et le curé de la Madeleine ?…

— Tout ce qui peut déconsidérer la Commune, devant l’opinion publique, rend service au Gouvernement, déclara Géran.

— C’est donc pour ça que monsieur Thiers refuse d’échanger les otages contre Blanqui ?

Le neveu protesta mollement :

— Je n’ai pas dit cela… quoiqu’il y ait, dans le rôle de sauveur, de quoi séduire le chef d’un pouvoir ébranlé. Les circonstances sont assez graves pour que l’on accueille tous les moyens de restaurer le principe d’autorité si affaibli en France !

— Parfaitement, rectifia Lacouture, qui ne comprenait pas très bien, mais qui admirait chez son neveu la faculté d’exprimer ce qu’il sentait confusément.

Prophète renchérit :

— On voit même ici les effets de ce relâchement. Est-ce que nous sommes commandés ? Qu’est-ce que font nos chefs ? Ils écrivent aux journaux ! L’autre jour, c’était monsieur le major qui se plaignait, dans l’Avenir National, de l’enlèvement de l’argenterie des officiers… Il avait encore le courage de signer sa lettre ; mais j’en ai lu une autre, hier, dans laquelle un officier invalide qui se dispense de donner son nom, proteste contre l’arrestation de monsieur le Gouverneur. Voilà où nous en sommes ! Et ce gouverneur lui-même, ancien chef de l’état-major de l’armée de Crimée, de l’armée d’Italie, quarante-cinq ans de services, vingt-neuf campagnes, une blessure…, le général de Martimprey enfin, qui file doux comme un conscrit !

Le nom de Martimprey venant à l’oreille de Mazoudier lui fournit une entrée en matière.

— Pourriez-vous me dire, demanda-t-il à Lapuchet, si ce Martimprey est le même qui marcha en 48 contre les Parisiens et, colonel du 27e de ligne, en 51, présida la commission mixte chargée de condamner à mort ou à la déportation les républicains de la Nièvre ?

Le vieillard borgne et bidenté n’eut pas l’air de comprendre ; il grommela :

— Sais pas… Jeune armée… Pas connu ce Martin-là, dans mon temps…

— Il n’y en a plus beaucoup, ici, de votre temps ? reprit le relieur.

Lapuchet répondit :

— Il n’y a plus rien de mon temps… Tout a foutu le camp… Çui qui n’a pas vu l’Hôtel autrefois, comme je l’ai vu, n’a rien vu… On avait bien de l’agrément qu’on n’a plus. On se réunissait dans la Cour de l’Amitié, sous de grands arbres où l’on jouait à toute sorte de jeux. Tu étais là chez toi en famille. C’est le maréchal Randon… pas Martin… Randon…, c’est lui qui a tout saccagé pour faire une place d’armes. On a muré les arcades ouvertes, que c’est maintenant une infection dans le corridor… Il ne te reste plus, pour te promener qu’une petite cour de prison entourée de bâtiments qui servaient de caserne aux voltigeurs de la garde. Personne ne s’occupe plus de toi, tu es oublié, tu es rayé des contrôles, quoi ! C’est pas l’Autre qui aurait laissé diminuer la population de l’Hôtel ! Il savait ce qu’on doit à d’anciens soldats… Il ne te tourmentait pas ; il n’aurait pas pris d’arrêtés, lui, pour interdire la sortie des vivres et les travaux au dehors. Qu’y ait eu des abus, possible… Mais l’argent que tu gagnes, c’est-y pas juste que tu le dépenses à ta guise ? Tu n’es pas un enfant ni un moine, p’t’être… T’as payé ta dette à la patrie, recta…

Il tira de sa poche et déplia le mouchoir du priseur, un vaste mouchoir à carreaux rouges et bleus dessinant des cours et des allées sablées de tabac. Et, s’étant mouché, il remit le mouchoir en pelote et continua :

— C’est la même chose à l’intérieur de l’Hôtel. On te mesure la place ; on te reléguera bientôt au troisième étage, dans les guerniers… On n’a plus d’égards pour toi… Le temps est passé où il y avait deux réfertoires au lieu d’un… et des chauffoirs à part pour les fumeurs… Maintenant, monsieur, ça sent partout la pipe…

Mazoudier, bien décidé à ne pas contrarier le radoteur, ne recevait de ses plaintes qu’une impression de tristesse plus profonde. Ils avaient atteint les galeries couvertes qui encadrent la cour d’honneur ; ils y rencontraient, chassés des jardins par la pluie, d’autres invalides, d’autres vieux enfants, qui s’en allaient bégayant et trébuchant comme toujours, tenus en lisière par les noms de batailles et de vertus militaires donnés aux cours et aux corridors. De ceux-ci émanait une insupportable odeur de graillon, d’humidité et de goguenaux. Et, tout à coup, le relieur se rappela une visite aux Quinze-Vingts, où s’était fait admettre un de ses anciens camarades d’atelier. C’était, aux Invalides, le même petit village morne et sordide, aux rues étroites, traversées par des habitants engourdis tâtant le sol, les murs, du bout de leur canne. C’était le même village frappé tout entier de cécité, une humanité de rebut, errante, désœuvrée et méfiante, miteuse et rance, à travers le monument ironique de sa grandeur et de sa force passées. Mais ici les infirmes semblaient se complaire dans l’étalage de leur disgrâce et la proposer pour exemple, sans prendre garde à l’objection d’une fresque ambitieuse de retracer l’Enrôlement des volontaires et qui restait inachevée, à l’état d’ébauche, sous la poussière et la crasse du temps. Elle avait pourtant, dans ce musée des horreurs de la guerre, une signification haute. On pouvait croire que le peintre avait jeté ses pinceaux, discernant tout à coup les effets et les causes et répugnant à glorifier, sous le nom de volontaires sauvant le pays en danger, des hommes, des jeunes gens dont l’exaltation patriotique pervertie et déviée, avait fait ces vétérans aveugles au moral comme au physique, ces gagne-deniers réformés après une existence dissipée en courses, en commissions et en espérances de pourboires.

Tandis que Mazoudier s’abandonnait à ces réflexions, Lapuchet continuait à renifler ses griefs et son tabac.

— Et l’uniforme !… Est-ce que tu n’étais pas plus à ton aise dans le frac d’autrefois, que tu portais avec le chapeau à trois cornes ?

Mais Lacouture, qu’ils avaient rejoint au seuil de la cantine, se retourna et dit :

— En tous cas, vieux, ce qu’il ne faut pas regretter, c’est le règlement qui défendait de s’asseoir à la cantine. Avec cela que c’était amusant d’emporter le vin et le schnick dans la chambre ou au chauffoir !

— On allait boire dehors, c’était meilleur.

— Ah ! Vous n’êtes jamais content !

Lacouture, son neveu, Prophète, Mazoudier, Lapuchet et les deux enfants entrèrent dans le débit, une salle exiguë, prolongée, à travers la porte vitrée de communication, par une petite cour où des tables et des bancs, sous des tonnelles festonnées, en été, de capucines, de liserons et de clématites, évoquaient les guinguettes suburbaines, les « bouchons » des bords de la Seine et des portes de Paris, le décor célébré par les chansonniers bachiques et les images, où mousse, entre deux carabiniers, la bonne bière de Mars.

Prophète demanda une bouteille de vin rouge cacheté, la déboucha lui-même et emplit les verres en s’y reprenant à deux fois, afin que la quantité de liquide versé fût dans chaque verre la même. Il les avait alignés pour mieux établir le niveau. Ensuite, il dit :

— Adrien boira dans mon verre.

— Et Sophie dans le mien, dit Mazoudier.

— À la vôtre !

— Puissions-nous en faire autant dans vingt-cinq ans, dit Lacouture, qui ramenait machinalement tous les toasts à cette innocente plaisanterie.

— Tout le monde n’aura pas cette chance-là, observa son neveu. Il ne manque pas à Paris de gens à qui sans doute on fera bientôt passer le goût du vin.

— Et qui n’auront que ce qu’ils méritent, ajouta Prophète. Ils ont raison de remplir leur jabot : ils jouissent de leur reste.

— Après la danse, faudra payer les violons, dit Lacouture.

— Çui qui ne verra pas ça n’aura rien vu !

Mazoudier s’était promis de conserver son sang-froid ; il dit, pour changer la conversation :

— Avez-vous demandé à votre oncle quel jour il viendra à Belleville ?

— Oui, quel jour que tu viendras, m’n’oncle ? Tu ne me racontes plus jamais d’histoires.

— Je n’en sais plus.

Mais Adrien insistait et Lacouture, Mazoudier, Géran lui-même se conjuraient pour l’aider à vaincre une résistance qu’ils sentaient peu sérieuse. Ce fut le gamin qui lâcha, à la fin, le mot décisif, dont l’inconsciente ingratitude navra Mazoudier autant qu’elle réjouissait l’invalide.

— T’as pas peur de Rabouille… J’y dirai de s’en aller…, qu’il nous embête…

— Ton oncle, loup-garou, ne craint personne. Chien sur son fumier est hardi. Mais il trouve toujours son maître.

— Oh ! je sais bien que c’est plutôt lui qu’a peur de toi… Aujourd’hui il n’a pas osé entrer.

— Pauvre Rabouille ! pensa Mazoudier.

Prophète fronçait les sourcils :

— Ah ! mossieu Rabouille vous accompagnait ? fit-il.

— Oui, répondit le relieur, gêné ; il avait affaire au Champ-de-Mars.

L’invalide rumina un instant. L’explication que lui donnait l’enfant de l’éloignement de Rabouille, même sans fondement, lui était agréable, flatteuse ; et pourtant, en secret, sans se l’avouer, il regrettait la réserve de son ennemi, mais pour des raisons timides et obscures qu’il aimait mieux ne pas approfondir. Il crut certainement les dominer lorsqu’il s’écria :

— Eh bien ! dis à ta mère que j’irai dîner avec vous mardi… après-demain.

Adrien battit des mains :

— Veine !… Viens de bonne heure pour avoir le temps de me raconter beaucoup d’histoires. Pif, paf, boum, padaboum !

— Pauvre Rabouille ! se répétait Mazoudier. Il a aussi bien fait de rester dehors.

Mais l’heure de la fermeture avait sonné. Le débat relatif au règlement de la dépense allait recommencer entre Prophète et le relieur. Géran y coupa court en disant :

— C’est payé !

Et reconduits par les trois invalides, les visiteurs reprirent le chemin de l’Esplanade. À la grande porte, on se sépara.

— À bientôt dit Mazoudier.

— À mardi, réitéra l’oncle, en embrassant les enfants.

Géran et le relieur firent quelques pas ensemble sur le trottoir.

— Vous n’allez pas du côté de Belleville, dit Mazoudier.

— Oh ! non, pas du tout ! C’est dommage. Mais nous aurons l’occasion de nous revoir, j’espère.

— Je l’espère aussi.

Ils se serrèrent la main, et le neveu de Lacouture s’éloigna. Au même moment, Mazoudier aperçut Rabouille, exact au rendez-vous. Il avait l’air soucieux.

— Mauvaises nouvelles, dit-il. En vous attendant, j’ai été me promener autour des baraquements du Champ de Mars. On y rassemblait plusieurs bataillons qui sont partis pour réoccuper le fort d’Issy.

— Il a donc été pris ?

— On ne sait pas au juste. Les uns disent qu’il a été abandonné, ce matin, par Mégy ; les autres, que Ménilmontant s’y est fait massacrer plutôt que de se rendre. La canonnade que nous entendons indique, en tout cas, la résistance que les Versaillais opposent à notre retour offensif. Naturellement, on crie à la trahison… encore une vieille habitude du siège ! Mais ce n’est pas tout. La Commission exécutive a révoqué Cluseret et, paraît-il, ordonné son arrestation. Par qui va-t-on le remplacer ? Mystère.

Dans la direction des forts du sud, le canon continuel imitait le bruit des tombereaux qu’on décharge.

— Il faut rentrer vivement, dit Mazoudier. Peut-être allons-nous marcher aussi.

— Oh ! oui, dépêchons-nous de rentrer, s’écria le petit Adrien. On vous verra défiler…

Et il sautait de joie autour de Rabouille, comme tout à l’heure sur les genoux de son oncle, à l’idée de bataille qu’ils incarnaient successivement à ses yeux.

— Avec qui donc causiez-vous en sortant des Invalides ? demanda Rabouille à Mazoudier.

Celui-ci répondit : — Avec le neveu d’un ami du père Prophète.

— C’est singulier, fit Rabouille, il me semble avoir vu cette figure-là quelque part.

VII

ENTREPRENEURS DE DÉMOLITIONS

À cette heure de l’après-midi, le débit de Ferdinand était désert. Céline s’occupait dans la cuisine, avec le plongeur Alexandre. Lhomme lisait Le Cri du Peuple, à la porte, dans la cage du berceau sans feuillage. En face, à la station que pas un fiacre n’animait, le père Bagarre sommeillait, sur un tabouret. Et à l’ombre de l’église paroissiale, la salle était fraîche où l’oncle Prophète, le petit Adrien entre ses genoux, le régalait de faits divers historiques.

— Cric ! dit le vieux soldat.

— Crac ! répond l’enfant, initié aux rubriques des camps et de la chambrée.

Et l’oncle commence : — Apprends donc, loup-garou, que nous avons enduré, cette année-là, en l’espace de cinq mois, les plus grands supplices auxquels la chaleur et le froid puissent condamner des hommes. C’est deux cercles de l’Enfer que nous avons traversés ; dans l’un, nous avons cuit ; dans l’autre, nous avons gelé. Ça rétablissait l’équilibre pour ceux qui s’en tiraient. Ils avaient le cuir tanné. Notre pain blanc, donc, nous l’avions mangé le premier, à Gallipoli et à Varna, où l’on se sentait heureux de vivre, où le temps se partageait gaiement entre les corvées, les exercices, la cantine, les armes, la danse, les chants, les jeux : le loto, les boules et la drogue, qu’on jouait en cachette, à cause que les cartes étaient défendues. Nous nagions dans le beurre, quoi ! On avait tout pour bien gobeloter : légumes, fruits, etc… Et à l’heure de la sieste, on pionçait ou bien on fumait sa pipe en jacassant dans le gourbi.

— Qu’est-ce que c’est qu’un gourbi ?

— C’est quatre grands piquets fichés en terre, reliés entre eux par des traverses et recouverts de branches d’arbres garnies de leurs feuilles. Je t’en construirai un tantôt, si tu es sage… On était plus au frais là-dessous que dans la tente du colonel. Bref, on avait l’air de coqs-en-pâte, on engraissait à vue d’œil. C’était trop beau, ça ne pouvait pas durer. Vers le milieu de juillet, les premiers cas de choléra se déclarèrent et aussitôt tout changea de face. Adieu la joie, les chansons, les primeurs et la bombance ! C’est alors, pour nous distraire et nous éloigner du foyer de ce fléau, qu’une expédition fut décidée. Seulement, les chefs n’étaient pas d’accord. Les uns réclamaient une campagne vers le Danube ; les autres étaient partisans d’une descente en Crimée. Les troupiers disaient : « Ça débute bien, si on ne sait même pas où nous conduire ! » Ils ne croyaient pas si bien dire…

Prophète baissa la voix et jeta un coup d’œil du côté de Ferdinand, pour s’assurer que celui-ci n’écoutait pas. L’ancien soldat avait la pudeur des fautes commises par ses chefs ; il évitait de les critiquer devant des esprits prévenus et disposés à renchérir. Mais, comme après vingt-sept ans, il avait parfois encore besoin de se soulager, d’ouvrir la soupape à d’impérieux griefs qui persévéraient en lui, il les confiait à l’enfant, comme il les eût dits à soi-même.

Lhomme s’absorbait dans la lecture du journal et un bruit de vaisselle qu’on range venait de la cuisine…

— Cric !

— Crac !

Et Prophète reprit : — Enfin, le 20 juillet, l’ordre qu’on nous lut au réveil, annonça aux 1re, 2e et 3e divisions, qu’elles partiraient successivement pour la Dabrutscha, une province de la Bulgarie qui est située entre la mer Noire et le Danube. Nous étions tous contents de quitter Varna, parce que nous nous figurions y laisser le choléra et aller à la rencontre des Russes. Trois jours après, on se mit en marche par quarante-deux degrés de chaleur, la 1re brigade de notre division en tête, la 2e brigade, dont faisait partie le 20e léger, auquel j’appartenais, en arrière. Les jours suivants, la chaleur augmenta encore ; elle atteignit cinquante degrés, et le choléra, rappelé par la fatigue, le manque d’eau, reparut parmi nous, compliqué d’autres sacrées maladies nouvelles. On campait dans les broussailles rissolées, le désert, car les pauvres hameaux où l’on aurait pu se reposer, avaient été ravagés et quasiment détruits par des bandes de brigands, les Bachi-Bouzouks.

— L’ennemi ? dit Adrien, dont l’attention s’excitait.

— Non. Les Bachi-Bouzouks étaient nos alliés d’occasion. Malheureusement, on les avait fait partir en avant. Nous trouvions partout des traces affreuses de leur passage. Ils ne s’étaient pas contentés de piller les villages et d’en massacrer les habitants ; quand, par hasard, nous découvrions une source, une fontaine, nos officiers avertis qu’elles étaient empoisonnées, devaient faire bonne garde autour pour nous empêcher d’en approcher. Malgré ça, on continuait à s’enfoncer dans la fournaise, sans voir une maison, un arbre, et sans avoir une goutte d’eau pour se rafraîchir, au milieu des nuages de poussière que la colonne soulevait. Aussi laissions-nous, des traînards et des malades tout le long du chemin. Une fois, nous sommes restés trente heures sans manger, parce que les convois chargés de nous ravitailler n’arrivaient pas et que nous avions jeté, pour alléger nos sacs, les cinq jours de vivres distribués au départ. Une autre fois, aux environs d’une ville appelée Bazardjick, qui n’était plus qu’un cimetière où régnait la peste, depuis qu’elle avait reçu la visite…

— De l’ennemi ?

— Non, des Bachi-Bouzouks,… un orage épouvantable nous surprit, qui renversa nos tentes en un clin d’œil, dura cinq heures et fit passer, à la place de notre campement, un torrent roulant pêle-mêle des hommes, des chevaux, des caissons, des arbres, nos effets, nos armes et nos munitions. Jamais je n’ai vu pareil cataclysme, si ce n’est le 14 novembre, sur le plateau de Chersonèse. Succédant à la chaleur insupportable, il acheva de nous démoraliser et de remplir les ambulances que le prince Napoléon, commandant la division, avait fait établir, et les fosses creusées d’avance, où nous couchions chaque nuit plus de cent des nôtres ! C’était effrayant, la rapidité avec laquelle le choléra les fauchait ! En quelques minutes on était nettoyé. Les hommes frappés portaient tout à coup les mains à leur ventre, puis à leur tête, tournaient sur eux-mêmes et tombaient. On les relevait tout noirs, grimaçants, les yeux sortis des orbites, l’écume à la bouche, avec des poignées de cheveux entre leurs doigts crispés. Il faut tout dire : notre général, le prince Napoléon, quoique malade aussi, faisait tout ce qu’il pouvait pour nous remonter, et sans les guignols dont il s’avisa et qui jouaient le soir, les uns après les autres, nous aurions perdu beaucoup plus de monde encore.

— Quels guignols, m’n’oncle ?

— Des petits théâtres en plein vent, comme à la foire, loup-garou… Des loustics, des soldats de bonne humeur et de bonne volonté, improvisaient la représentation… Le prince y assistait, debout comme nous, entouré de son état-major et encourageant par les applaudissements dont il donnait le signal, les artistes qui nous amusaient, pour nous empêcher de penser aux camarades qu’on enterrait pendant ce temps-là. Le lendemain, les scènes de la veille se reproduisaient. On avançait comme sur un gril ; on retournait dessus sa viande et ses os. Les clous des souliers enflammaient l’herbe sous nos pieds ; le soleil nous brûlait la tête, et le fusil, changé en barre de fer rougie, nous emportait la peau des mains. On suffoquait, aveuglé par la boursouflure des paupières, poussé par la surcharge du sac, épuisé par la fièvre, avec des yeux qui pendaient sur les joues comme des grains de raisin. La cervelle flottait sous le crâne fumant… qu’on aurait dit une cervelle de mouton dans l’eau bouillante. On se précipitait pour boire dans d’infects bourbiers… On n’était plus qu’un troupeau débandé, sourd à la voix des chefs. C’est alors que mon vieux Lacouture et moi, nous nous sommes sauvés la vie réciproquement.

— Ah ! s’écria l’enfant, épanoui déjà à la perspective d’un fait d’armes, d’une ardente tuerie ; dis vite, m’n’oncle !…

— Eh bien ! voilà l’affaire. Comme nous avions observé que celui qui se couchait, cédant à la fatigue, au sommeil, à la souffrance, était un homme mort, nous nous soutenions l’un l’autre, nous nous forcions à marcher, malgré nos supplications. Pour être bien sûr que mon camarade ne s’arrêterait pas, ne s’assoierait pas et résisterait même à l’envie de se prendre la tête dans les mains, je les lui attachai au bât d’un mulet qui le traînait. Il me rendit la pareille le lendemain en portant mon bazar et en m’obligeant à me cramponner à un fourgon. C’est des services qu’on n’oublie jamais, vois-tu, loup-garou.

Mais Adrien n’ayant pas dissimulé la déception que lui causait ce trait trop simple de dévouement fraternel, l’invalide toucha une plus grosse corde.

— Une nuit, celle du 1er au 2 août, si j’ai bonne mémoire, entre deux et trois heures du matin, une chose incroyable se passa. Nous eûmes peur. Oui, des vieux soldats, des Africains, des lascars qui se fichaient de tout, qui en avaient vu de toutes les couleurs et qui étaient blasés sur toutes, ces braves eurent peur, ce qui s’appelle peur… Et peur de quoi, je vous le demande ?

— De l’ennemi, dit Adrien plein d’espoir.

— Non. Peur de rien, du silence, de l’ombre, de l’herbe, de la lune qui nous semblait avoir un visage humain à l’image du nôtre, c’est-à-dire tuméfié, pâle et douloureux. Et nous eûmes peur tous ensemble, sans exception. Une panique enveloppa le 20e léger, le 19e chasseurs, les hussards et l’artillerie, les jeta les uns sur les autres, confondus, élevant, contre un danger imaginaire, une barricade derrière laquelle nous nous préparions en tremblant à une résistance désespérée, sous le ciel bleu criblé d’étoiles. « Celui qui n’a pas vu ça n’a rien vu », dirait Lapuchet. Le lendemain, on rebroussait chemin. Il était temps. Les réchappés de ce supplice, qui dura quinze jours, auraient fini par se dévorer entre eux.

— Et l’ennemi ? répéta Adrien, tenace, trop gâté par son oncle de batailles véritables pour se contenter d’hallucinations et de luttes contre les éléments.

— L’ennemi…, on rentra à Varna sans l’avoir rencontré.

Prophète ayant encore une constatation pénible à faire, l’exhala de façon que l’enfant pût seul l’entendre.

— Nous étions partis vingt-cinq mille… ; on revint seize mille. Nous perdions dans cette promenade militaire plus de neuf mille hommes. Il est vrai que les troupes laissées à Varna avaient souffert presque autant que nous. On évaluait à six mille hommes le nombre des victimes du choléra. Bref, par la faute des dirigeants, l’armée d’Orient comptait quinze mille hommes de moins avant d’avoir tiré un coup de fusil. Voilà l’affaire.

Mais Adrien ne tenait pas quitte le conteur et, l’eau à la bouche, réclamait des épisodes du siège de Sébastopol, où le bonhomme excellait.

— C’est juste, dit celui-ci, je t’ai promis le supplice du froid après le supplice du soleil. Ah ! c’étaient deux fameux bourreaux, autrement redoutables que les Russes !

L’enfant marqua par une moue qu’il ne partageait pas cette opinion.

— J’aime mieux quand c’est les Russes qui vous font du mal.

Du fond de la cuisine, Céline intervint :

— Ne l’écoute pas, mon oncle. Quand tu lui racontes des histoires de batailles, il en rêve toute la nuit ou bien il martyrise les chiens, les chats, les mouches qu’il peut attraper. C’est un diable incarné !

L’invalide sourit, et feignant d’abonder dans le sens de sa nièce, reprit :

— Ta mère a raison, loup-garou… Je disais donc… Qu’est-ce que je disais ? Ah !… que le prix des denrées, pendant le siège de Paris, n’était pas du nouveau pour les vieux Criméens comme moi. Sais-tu ce que les mercantis de Flibusteville nous faisaient payer, au mois de décembre, un pain de deux livres ? Cinq francs. Un litre de schnick ? Dix francs. Une bougie ? Deux francs. Le sucre valait quatre ou cinq francs la livre et… une tête de mort, ah ! une tête de mort n’avait pas de prix ! Sois tranquille, Céline, c’est pas une tête de mort qui donnera des cauchemars au fiston, car il s’agit du fromage qu’on désigne sous ce nom.

Dans la cuisine, Alexandre se désopilait ; Prophète, heureux du succès de sa plaisanterie continua :

— La tête des vivants, en revanche, était pour rien. On s’en aperçut quand Pélissier remplaça Canrobert. Le jour qu’il prit possession de son commandement, les vieux soldats d’Afrique l’accueillirent par des hou ! hou ! en mémoire des grillades d’Arabes qui avaient fait sa réputation. Il se retourna vers nous et cria : « Tas de viande à canon, je vous en foutrai, moi, des hou ! hou ! Vous allez voir ça ! » Comme il avait notre confiance, il pouvait nous parler sur ce ton là… ; ça nous faisait même plaisir. Mais le canon n’était pas nécessaire pour nous décimer. L’hiver s’en chargeait, avec son état-major de maladies : choléra, scorbut, dysenterie, bronchites, congélations, ophtalmies, le diable et son train, quoi ! Pas une seule fois en cinq mois je ne me suis déshabillé. On était toujours sur le qui-vive. Quand on n’avait pas affaire aux tranchées, on était réveillé tout de même, chaque nuit, par le garde à vous ! le rappel, la générale, l’assemblée… ou bien par le froid ou par la vermine. Parfaitement ! Les nuits qu’on n’était pas réveillé par les Russes, on l’était par les poux. De toutes les manières, pas moyen de prendre une bonne heure de repos. Notre 20e léger avait beau s’appeler maintenant 95e de ligne, nous étions toujours logés à la même enseigne : il n’y avait que le numéro de changé. Pendant que le thermomètre descendait à quinze, vingt et jusqu’à vingt-deux degrés, nous n’avions rien, pas même un morceau de bois, pour nous chauffer sous la tente. Et nous couchions par terre, dans vingt centimètres de neige, seulement protégés contre le froid par nos couvertures qui ressemblaient, tant elles étaient raides, aux draperies des statues qu’on met sur les tombeaux. Nous avions l’air d’inaugurer le nôtre. Ce terrible hiver de 54-55 n’avait pas attendu, pour nous éprouver, l’arrivée du linge, des chaussures, des vêtements, qui ne nous furent distribués que vers le milieu de janvier. Depuis le commencement de l’année, c’était micmac sur terre, bastringue sur terre et remue-ménage au ciel. Le tonnerre de Dieu et des hommes, quoi ! Il fallait scier la glace autour des navires, dans le port de Kamiesch, pour les empêcher d’éclater. Le plateau que nous occupions, à deux cent cinquante mètres d’attitude, tremblait constamment, ébranlé par la canonnade et les ouragans. Il y avait des nuits de vingt-quatre heures et des tourbillons qui ne permettaient pas de se reconnaître à trois pas. Dix-huit pouces de neige comblaient les batteries, effaçaient les chemins, bloquaient les convois, ensevelissaient les sentinelles. Défense pour elles de s’asseoir, sous peine de mort naturelle. On était obligé d’ouvrir des tranchées pour aller les relever… vivantes ou trépassées. On ramenait des malheureux dont on prolongeait l’agonie en amputant leurs membres gelés. Chez ceux qui avaient le moins de dégâts, la peau des pieds et des mains s’en allait par lambeaux, formant des plaies qu’on laissait à vif, parce qu’il n’était plus possible de détacher les linges qu’on appliquait dessus, sinon à la pointe du couteau. Et qu’est-ce qu’on avait pour réparer ses forces ? Du jus de chapeau, de la soupe à la neige fondue, du lard rance et du biscuit moisi ! Encore fallait-il ne pas être trop dégoûté pour y toucher, car les voitures servant au transport des vivres, étaient les mêmes qui recevaient les débris d’amputation, les blessés et les morts. Mais c’était surtout pour les mangeurs de rats et pour les troupiers qui se nourrissaient de mulets et de chevaux abattus que tout faisait ventre. En réalité, nous couchions au milieu d’un cimetière, et nous étions tués autant par les morts qui nous empoisonnaient que par les vivants qui nous fusillaient. On était devenu indifférent à tout et résigné comme les chevaux enfouis dans la neige jusqu’au poitrail et qui n’avaient plus que la peau sur les os. Quelquefois, leur urine ayant détrempé le sol, leurs sabots y restaient soudés, et l’on n’en arrachait que quatre moignons sur lesquels, naturellement, les pauvres bêtes ne pouvaient plus se tenir debout. Alors, on les achevait, on les dépeçait et on se partageait avidement leur squelette. Il y avait neuf mille hommes dans les hôpitaux et les ambulances. La discipline n’existait plus. On engueulait le général Forey en passant devant sa tente ; on se disputait à coups de poing, et même les armes à la main, les dernières racines extraites d’un sol pelé, gratté, fouillé… D’aspect et d’instinct, on retournait à l’état sauvage, à la bestialité des temps primitifs. Aussi les combats étaient-ils des boucheries où, quand on avait épuisé ses munitions, brisé ou perdu ses armes, on s’exterminait encore avec les ongles et avec les dents.

Adrien jubilant s’écria : — C’était bien fait pour les Russes ! Ça leur apprenait !…

— Ça leur apprenait quoi ? dit Mazoudier. Les causes de la guerre ? Je parie, monsieur Prophète, que vous ne les saviez pas vous-même…

Le relieur était là depuis un moment, mais l’invalide lancé, glorieux, tout le sang de ses souvenirs lui montant à la tête, avait eu l’air de ne pas le voir entrer, afin de vider et de rincer à fond le vase d’héroïsme où trempaient ses lauriers, comme on répand une eau croupie par quelque vieux bouquet.

À l’interpellation cordiale de Mazoudier, Prophète répondit : — Vous croyez m’embarrasser… Je vais donc ajouter, loup-garou, pour ton instruction, que nous étions en Crimée afin de maintenir l’équilibre européen, en reprenant aux Russes la clef des Lieux Saints qu’ils avaient ravie.

— Mais pourquoi leur disputions-nous la possession de cette clef ? Quel besoin en avions-nous ? poursuivit Mazoudier gaiement.

— Vive la France ! jeta Adrien, que la controverse ennuyait.

Prophète n’eut pas mieux dit pour se dispenser d’explications ; mais en portant la parole, son neveu lui permit de triompher sans modestie.

— La raison la meilleure sort de la bouche de l’innocence.

Le relieur tenait bon : — Vive la France !… et vivent, par conséquent, les Français ! Car je ne crois pas tout de même que la richesse et la puissance d’un pays soient proportionnées au nombre d’hommes qu’il envoie à la mort. Sinon, le calcul serait juste du marchand qui perd sur l’article, mais qui se rattrape sur la quantité ! Autre chose. Vous êtes-vous quelquefois demandé, monsieur Prophète, ce qu’on faisait en France, à Paris, pendant que le choléra, l’hiver et les Russes vous moissonnaient en Crimée ?

— Tiens parbleu ! Le soir, sous la tente, aux approches de Noël et du jour de l’an, par exemple, on pensait à la famille, aux amis du village ou du faubourg.

— Bien. Mais les autres… les dirigeants, ceux qui vous avaient expédié là-bas…, vous n’y pensiez pas ?

— Moi, personnellement, ma foi, non.

— C’est dommage. L’emploi de leur temps n’était pas dénué d’intérêt. Ça vous aurait peut-être réjoui le cœur d’apprendre que jamais, à Paris, la saison n’avait été plus brillante, plus gaie… Tandis que vous enduriez devant Sébastopol mille privations, la fête ici battait son plein. Le monde s’entretenait de l’enlèvement d’une danseuse, la Cruvelli, par le jeune rival du ministre Fould, et les coulisses de l’Opéra présentaient une animation extraordinaire. Il y avait des bals costumés partout. Celui de la Cour était ouvert par l’impératrice et le prince Napoléon, déguisé en général de division. Depuis son retour de Crimée, il avait laissé pousser sa barbe, la barbe de sa peur, comme on disait spirituellement…

— Oh ! une légende, interrompit Prophète ; je l’ai vu au feu, à l’Alma, il ne saluait pas les balles.

Mazoudier continua : — À un autre bal masqué, vos souverains paraissaient en domino… On dansait, on s’amusait, on était tout au plaisir de vivre et à la vie de plaisirs. Le bœuf gras s’appelait Sébastopol, en mémoire probablement de la redoute de l’Abattoir, à Inkermann… Les membres de la famille impériale, tous gras aussi, mais sans goût pour les étals de Crimée, préféraient toucher tranquillement leur traitement de sénateur. L’épargne française se saignait joyeusement, couvrait trois fois l’emprunt de cinq cents millions. La Bourse faisait la petite folle. En baisse chaque fois que l’on réchauffait la nouvelle du départ de l’empereur pour l’Orient…

— Il n’aurait plus manqué que ça ! murmura Prophète.

— Elle montait de deux francs cinquante à la mort du czar Nicolas. Au milieu des galas, cependant, on ne vous oubliait pas. Oh ! non. On accordait, à titre de récompense nationale, vingt mille francs de pension à la veuve de Saint-Arnaud, le complice du coup d’État…

— Et le vainqueur de l’Alma !

— Mettons, si vous voulez, le vainqueur du coup d’État et le complice de l’Alma ; ça m’est égal. On quêtait pour vous aussi. L’affluence des dons patriotiques vous approvisionnait de douceurs : tabac, cigares, liqueurs…

— Parlons-en ! bougonna l’invalide. Je me rappelle seulement qu’on nous donna, un jour, une pipe d’un sou par escouade !

— Le reste parvenait aux blessés, n’en doutez pas… à moins qu’il ne moisît à Kamiesch, ou ne profitât à d’autres… je n’en sais rien, moi… L’essentiel, voyez-vous, monsieur Prophète, c’était qu’on vous l’eût envoyé, qu’on eût montré par là que vous n’obligiez pas des ingrats. On trouvait seulement que ce siège s’éternisait ; les lampions se morfondaient chez l’épicier, et les Te Deum dans les églises. L’empereur et le bourgeois de Paris étaient d’accord pour vous reprocher de faire durer le plaisir trop longtemps. Le bourgeois, surtout, s’impatientait. La guerre cessait de le distraire ou de l’enflammer, du moment qu’elle menaçait de compromettre la réussite de l’exposition universelle et d’arrêter les affaires. Il applaudissait au remplacement de Canrobert, qui vous faisait tuer en détail, par Pélissier, qui promettait de vous faire tuer en gros, pour en finir. Si l’on pensait à vous, monsieur Prophète ? Je le crois fichtre bien ! L’empereur se promenait au camp de Boulogne, et puis après à Windsor, où il présentait sa femme à la reine d’Angleterre. L’impératrice pleurait aux adieux de la garde, et vos exploits nourrissaient tout le monde : dessinateurs, caricaturistes, fournisseurs, intermédiaires de tout grade… C’est étonnant ce qu’une guerre fait vivre de gens ! Au moins autant qu’elle en fait mourir. Mais ceux-là n’ont plus besoin de rien, n’est-ce pas ? Que demandiez-vous avant tout ? Qu’on admirât votre dévouement, votre héroïsme. On l’admirait. Quand je dis qu’on l’admirait, j’exagère un peu. Les légitimistes, en effet, préféraient célébrer la valeur de Mentchikoff, et le faubourg Saint-Germain formait ouvertement des vœux pour le succès de vos adversaires. Mais c’était histoire de n’en pas perdre l’habitude, car le patriotisme de ce monde-là est coutumier du fait. Ce n’est point vous, monsieur Prophète, que j’en avertirai…

Sensible à la politesse de son interlocuteur, flatté même, l’invalide éleva son crochet de fer en signe d’assentiment, encore qu’il ne sût pas du tout à quels précédents se rapportait l’allusion. Mazoudier s’en rendit compte et reprit :

— Lorsque la société élégante et réactionnaire, réfugiée aujourd’hui à Versailles, nous reproche de donner à l’ennemi victorieux le spectacle de nos querelles, il me semble qu’elle manque de mémoire, pas vrai ? La priorité du scandale lui appartient et défie toute comparaison. Mon père, qui avait assisté à l’entrée des alliés dans Paris, le 31 mars 1814, me racontait les démonstrations enthousiastes des royalistes guidant l’étranger sur les boulevards, aux cris de : Vivent nos libérateurs ! Tandis que les soldats qui avaient défendu la capitale gisaient sans secours dans la plaine de Pantin et ici même, au pied des collines de Belleville et de Chaumont, des Françaises riches et titrées jetaient des fleurs aux souverains alliés et leur baisaient les mains. La nièce de Talleyrand se mettait en croupe d’un cosaque et remportait la palme dans un concours d’infamie auquel pas une fille publique ne prit part. Car les filles de joie ont leurs jours de tristesse. Mais attendez… Des courtisans, rivalisant de bassesse, eurent l’idée d’enlever de la colonne Vendôme la statue de l’empereur, sous les yeux du grand-duc Constantin. Ils passèrent au cou de Napoléon une corde, et racolèrent des vagabonds pour tirer dessus. La statue résistait. Alors un La Rochefoucauld s’approcha du grand-duc et lui demanda l’aide d’une compagnie de cosaques. Le Russe écœuré la refusa, avec le même mépris qu’avait sans doute le czar Alexandre pour le baron Louis, disant de Napoléon, son dernier maître et bienfaiteur : « Cet homme n’est plus qu’un cadavre ; seulement il ne pue pas encore ! » Et cinquante-sept ans après, lorsque nous jugeons la décomposition assez avancée pour prendre enfin des mesures de salubrité, ce sont les fils des démolisseurs de 1814 qui nous traitent de bandits ! C’est le faubourg Saint-Germain qui incrimine le faubourg du Temple ! Quelle différence entre eux, cependant ! Pour faire sa besogne, le pauvre faubourg, du moins, n’a pas recours aux uhlans du prince Frédéric-Charles ; il ne se propose pas de renverser la statue de Napoléon pour la remplacer par celle d’Alexandre ou de Guillaume ; mais en s’attaquant à la Colonne elle-même, comme au symbole de la force brutale qui opprime le droit, il prépare les voies à la fraternité universelle ; en abaissant l’orgueil national devant les Allemands, il diminue leur victoire, puisqu’elle est, comme autrefois, la nôtre, exclusivement militaire, c’est-à-dire fragile et sujette aux retours de fortune. Enfin, le peuple du faubourg, exempt de reconnaissance, lui, a-t-il rien de commun avec ces royalistes comblés de faveurs par Napoléon et qui dégorgeaient à la fois, comme les sangsues, du sang, et comme les escargots, de la bave ?

— Chaque époque a ses misérables, fit l’invalide. Heureusement que l’attachement des petits console de la trahison des grands. Les vieux soldats, monsieur Mazoudier, méritent qu’on les estime pour leur fidélité, même aveugle. Généreuse et désintéressée, une erreur est toujours respectable.

— Une erreur, vous dites bien, monsieur Prophète.

— Oui, mais je pense autant à la vôtre qu’à la leur !

— Eh ! quoi, ne seriez-vous pas dynastique…, je veux dire bonapartiste ?

Le bonhomme hésita une seconde, sembla se consulter, puis, franchissant le pas : — Écoutez… Avec vous qui n’êtes pas agressif ni injurieux comme… d’autres, on peut causer franchement. Expliquons-nous donc une bonne fois et dissipons un malentendu. Vous avez tort de vous imaginer qu’il n’y avait, en Crimée, que des niquedouilles. Nous voyions très bien de quel miel pour prendre les mouches, était fait le gâteau impérial et ce qu’il y avait d’ambitions inavouables, de calculs odieux, sous ces grands mots : « Patrie menacée, équilibre européen, drapeau français humilié », et autres attrapes… Beaucoup d’entre nous professaient des opinions républicaines. Il y avait au 2e zouaves, un nommé Bridou qui, soit autour d’un brûlot, soit aux représentations de guignol, disait leur fait aux dirigeants et à ceux de nos chefs qui prenaient le mot d’ordre à Londres ou aux Tuileries. Mais Bridou n’était pas qu’une fine pratique, c’était aussi un brave, le premier à l’assaut comme à la maraude et à la critique. Avec lui, on comprenait qu’il n’y avait pas à reculer d’une semelle, du moment que l’honneur national était engagé, et que le monde entier avait les yeux sur nous. On ne se battait plus pour la grandeur d’un homme, mais pour le prestige d’un pays, le nôtre !

— L’adresse des gouvernants consiste justement à identifier l’une et l’autre, dit Mazoudier. À son point de vue, votre Bridou avait raison. Un peuple, en se donnant des maîtres, se retire le droit de leur refuser tout ce qui peut assurer leur règne et accroître leur puissance. Mais reconnaissez alors qu’ils sont les premiers à profiter des circonstances atténuantes invoquées par votre abnégation. En servant ainsi votre pays, vous resserrez inconsciemment les liens de votre esclavage. Le despotisme est le résultat de votre complaisance et le salaire de votre sacrifice. Ce n’est pas la bravoure des hommes qui rend la guerre possible, c’est leur lâcheté.

— Il faudrait prouver que les insurrections sont moins favorables au rétablissement de la tyrannie. Nous la fortifions par notre obéissance, mais vous la ramenez par vos excès.

— Ces excès, en tout cas, ne furent jamais tournés contre vous, au contraire, car nous nous proposons votre affranchissement en même temps que le nôtre, et le bonheur commun.

— Je vous remercie. J’aime mieux écouter Bridou et voir dans la Colonne un monument consacré beaucoup moins à la gloire de l’empereur qu’à celle du soldat français. Voilà l’affaire.

— Bravo, mon oncle ! s’écria Ferdinand, qui avait quitté la tonnelle, et, par habitude, marquait les points des joueurs.

— Ce qui revient à dire, fit en riant Mazoudier, que vous laisseriez abattre la statue, pourvu qu’on respecte la Colonne, comme on mouche une chandelle pour qu’elle éclaire mieux.

— Ma foi…

Prophète suspendait sa réponse…

— Allons, un bon mouvement, mon oncle, dit Ferdinand. Lâchez votre entrepreneur de démolitions, et Mazoudier transigera avec les siens.

Mais l’invalide ne put se résoudre à cette concession : — Ma foi… traitez-moi de ratapoil si vous voulez, mais, toute réflexion faite, je suis d’avis qu’on ne touche ni à la statue, ni à la Colonne.

— Ah ! comme on voit bien que vous avez voté oui ! dit le relieur.

— C’est vrai. À chacun sa famille. La mienne est composée de tous les anciens au milieu desquels j’ai vécu, et de tous les camarades avec qui je vis. Nous sommes solidaires. J’ai épousé, comme eux, la Gloire, une belle femme qui nous a fait passer de bons moments et de fichus quarts d’heure… Leur mariage d’inclination ne ressemble pas à mon mariage de raison, sans doute. Mais quoi ! Nos femmes sont tout de même cousines !

— À la mode des camps ! dit Ferdinand, incorrigible.

Et ravi du tour qu’avait pris la conversation, il offrit à boire, tandis que l’oncle, pour racheter vis-à-vis d’Adrien la gravité de ces propos, lui confectionnait, avec des allumettes, un gourbi et avec du carton, une tente en bonnet de police, rapetissant ainsi aux jeux de l’enfant tous les accessoires de la guerre.

— Pour ce qui est de la Colonne, ajouta Ferdinand tout à la conciliation, je crois que vous pouvez dormir tranquille, mon oncle.

— Oh ! d’un œil seulement…

Prophète en convint pourtant : il avait poussé, la veille, une reconnaissance place Vendôme, et ce qu’il avait vu était plutôt rassurant. La place demeurait un camp retranché d’accès difficile. On avait, il est vrai, reculé la barricade qui le fermait du côté de la rue de la Paix, et laissé simplement debout, en deçà, un écroulement de pavés, comme si la chute prochaine de la Colonne avait conseillé le déblai ; mais l’intérieur de la place d’armes, autour du monument, restait aussi encombré qu’aux derniers jours d’avril. Son armement s’était même augmenté d’une espèce de catapulte, d’une machine de guerre mobile, dite pare-bombes, composée d’un énorme sommier incliné sur lequel son inventeur comptait pour amortir le choc des projectiles.

— Des blagues, quoi ! fit l’invalide. On dirait une succursale des lits militaires. Il n’y a pas, en effet, que ce vaste sommier… ; leurs sacs à terre taillés dans des toiles à matelas et des étoffes à carreaux, je les ai pris de loin pour des traversins empilés. C’est comme une grande chambrée à ciel ouvert, la salle d’honneur d’un vieux château envahi par des Bachi-Bouzouks qui s’y seraient installés après avoir fait sauter le plafond… Là-dedans, il n’y a que les cantines qui ne chôment pas. Ça sent le hareng-saur et la pomme de terre frite. Les pyramides de pains ont la hauteur d’une barricade et l’on a laissé de l’espace entre elles pour braquer les canons et former les faisceaux. Il y a de quoi rire !

— Non, dit Mazoudier. Du pain sous la protection des baïonnettes… il y a plutôt de quoi réfléchir.

— Puisque vous avez été vous promener place Vendôme, reprit Ferdinand, vous avez sans doute vu la barricade de la rue de Castiglione. Paraît qu’elle est fameuse, qu’elle commande les deux côtés de la rue Saint-Honoré et qu’on a creusé devant un fossé qui tient toute la largeur de la chaussée.

— Celle de la rue Saint-Florentin est plus formidable encore, dit Mazoudier. On y va par curiosité. Le père Gaillard en est fier. Il s’est fait photographier dessus.

— Il prétend qu’elle est imprenable.

Prophète haussa les épaules : — Qu’on me donne une compagnie, et vos barricades, je les aurai vite retournées contre vous !

L’emballeur Jéricho et le concierge du 119 étaient entrés comme on prononçait le nom de Gaillard. Jéricho, réveillé, la trompette luisante et sonore sous le képi de garde national, s’écria d’une voix qui agit sur les vitres :

— Gaillard ? Avec lui, sûr que ça va marcher rondement ! Le citoyen Rossel a bien fait de le choisir pour construire de nouvelles barricades qui formeront une seconde enceinte en errière des fortifications. Gaillard s’y entend. C’est un lapin. Si tu connais des terrassiers, tu peux nous les envoyer. Nous manquons de bras.

Le mot était si comique dans la bouche de ce garçon à carrure de déménageur, qu’il invita à la rigolade jusqu’au concierge du 119, sinistre physionomie de procureur de quartier, d’accusateur local, dont les yeux troubles pleuraient du sang.

— Jéricho manque de bras ! Et l’on dit que le commerce ne va pas !

— T’es donc passé sergent recruteur ? demanda Ferdinand.

— Tu blagues…, répondit l’emballeur qu’on appelait aussi : Petite Vitesse. Gaillard ne peut pas être partout. Il n’a pas le don d’ubéquité, c’t’homme… Il a besoin d’être secondé… Alors, comme le citoyen Rossel l’autorise à désigner ou à faire désigner par les municipalités, des ingénieurs, des-délégués qui auront pour mission de surveiller les travaux…, je me suis fait désigner par Trinquet, pour le 20e. Je suis inspecteur du génie communal. Nous allons occuper plus de huit cents hommes. C’est de l’ouvrage !…

— Pour eux ! glissa Mazoudier.

D’autres plaisanteries appuyèrent.

— Il y a toujours une qualité qu’on ne contestera pas à Jéricho : il a l’organe du commandement.

— Et c’est jamais lui qui confondra vitesse avec précipitation.

— Un grade dans le bataillon des barricadiers… ça s’arrose…, dit imprudemment Ferdinand.

Jéricho prit la balle au bond : — Parbleu ! Mais c’est trop juste que tu sois l’arroseur, puisque je vais, en bon citoyen, payer de ma personne, pendant que tu verseras tranquillement des chopines. Allons, mon vieux mannezingue, un litre à seize et trois verres… à la santé de Gaillard – et à la tienne !

Ferdinand, regrettant déjà sa maladresse, s’exécutait, lorsque l’emballeur aperçut dehors le cordonnier Schramm. Il le héla :

— Arrivez donc ! C’est le patron qui danse… Quatre glacis au lieu de trois, rouquin, et à la Sociale !

Ferdinand redoutait Schramm, sévère inquisiteur aussi, trop porté à prendre au pied de la lettre le décret de la Commune engageant les bons patriotes à faire eux-mêmes la police de leur arrondissement et à dénoncer les réfractaires ; il remplit un quatrième verre.

L’emballeur vida le sien d’un trait.

— Jéricho manque de bras, mais il ne manque pas de souffle, observa le concierge du 119. Au fait, vous ne nous avez pas dit où vous alliez travailler. Dans le quartier ?

— Oh ! non, répondit l’emballeur…, loin d’ici… J’aime mieux ça, vous comprenez… On a plus d’autorité sur des gens qu’on ne connaît pas… Et puis, je n’ai pas eu le choix… Je vais où l’on m’envoie.

La vérité, c’est qu’il avait intrigué pour être occupé à bonne distance de Belleville, attentif, sous des dehors insouciants, à se ménager un alibi, le cas échéant.

Schramm parut discerner ces intentions. La tête penchée sur l’épaule, il consultait sa difformité, comme un colporteur son bagage d’imprimés, pour y chercher une citation en rapport avec les circonstances. Mais il ne la trouvait pas. Alors, il grommela :

— Encore une belle invention que cette entreprise de barricades ! Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu laisser aux habitants de chaque rue le soin de se fortifier, au lieu de distraire des combattants de leur devoir ? Si tout le monde prend la pelle et la pioche, il n’y aura bientôt plus personne pour porter le fusil. Les réfractaires sont assez nombreux sans ça…

Jéricho se rebiffa : — Si c’est pour moi que vous dites ça, vous avez tort. Quand les barricades seront élevées, on ne vous attendra pas pour les défendre…

— Oh ! bien sûr ! Vous ne m’avez pas compris, mais vous faites tout de même explosion, comme toujours.

Schramm ne s’expliqua pas davantage, si bien que Mazoudier démêlait dans son opposition une sourde et envieuse hostilité contre des cordonniers comme Gaillard et Trinquet, plus en vue que lui ; tandis que Ferdinand croyait plutôt saisir une allusion tortueuse à son cas personnel. Aussi, redoublant de prévenances, fit-il mine de remplir à nouveau le verre de Schramm. Mais celui-ci refusa, d’un geste indiquant qu’il était sobre autant qu’incorruptible. Aussitôt, le marchand de vins se rabattit sur Jéricho à qui ces vertus demeuraient étrangères et sur le concierge du 119, qui était également à ménager, aussi capable de dénoncer les réfractaires pendant la Commune, que les fédérés après.

À ce moment arriva, toujours absorbé, Adolphe, du théâtre de Belleville. On eût dit que les événements tarissaient en lui les dernières sources de comique. Éteint, il suivait son idée fixe, qui était d’aborder, enfin, les premiers rôles, en dépit d’un physique rédhibitoire. Il s’était, comme le coiffeur Lépouzé, composé une tête de situation. Il incarnait la devise : Sursum corda ! Mais il n’y avait point que le cœur qu’il portait haut. Sa personne tout entière se réhabilitait au regard du public. Son derrière descendait moins bas sous sa vareuse, moins à la portée du pied, et son recueillement visait à inspirer le respect. Il avait corrigé jusqu’à un tic irrésistible : le coin de la bouche tiré vers l’œil, en coulisse aussi. De sa bouche assagie semblaient ne devoir sortir que des exhortations sublimes et des vers. Justement, il ruminait, pour une représentation de charité à laquelle il avait promis son concours, la pièce des Châtiments : Souvenir de la nuit du 4. Mais il n’en avait encore parlé à personne ; il mijotait son coup de théâtre, méconnaissable pour sa petite amie, qui le surveillait avec inquiétude et se demandait s’il n’avait pas l’esprit dérangé. Cependant, depuis quelques jours, le secret lui pesait, et après avoir passé mentalement en revue tous les gens dignes de le recevoir et de le garder, il avait jeté son dévolu sur Mazoudier. Il le découvrit, en entrant, dans le coin où il causait, à l’écart, avec l’invalide, et se dirigea vers eux.

— Est-ce que je pourrais vous dire deux mots en particulier, citoyen ?

— Quatre, si vous voulez, fit le relieur.

Prophète se recula ; l’acteur s’assit et profita, pour s’épancher, du bruit des conversations au comptoir.

— Voilà. J’ai besoin d’un conseil. On organise un concert au bénéfice des veuves et des orphelins de l’armée fédérée. Je dois y paraître et – ceci entre nous – faire mes débuts dans un autre emploi que celui où l’obstination des directeurs m’a confiné. Mais je suis trop populaire à Belleville sous le nom d’Adolphe. Je voudrais, sans y renoncer positivement, l’approprier en quelque sorte à mon ambition légitime. Je m’appelle Bonnet. Adolphe Bonnet… non, hein ? C’est sans caractère… Si l’on mettait simplement sur le programme : Adolphe B… Cette initiale ajoutée au nom d’Adolphe préparerait le public à ma transformation. Vous ne trouvez pas ?

— Oui, en effet, dit Mazoudier, surpris de la confidence.

— J’ai aussi l’intention de réciter la pièce de Victor Hugo, vous savez…

 

L’enfant avait reçu deux balles dans la tête…

 

Ne pensez-vous pas que je produirais une impression plus profonde si je la récitais en uniforme ? J’aurais aussi désiré montrer le décor que ces vers évoquent :

 

Le logis était propre, humble, paisible, honnête.

On voyait un rameau bénit sous un portrait.

 

Enfin, jouer la scène, comprenez-vous ? Si je n’arrive pas à faire pleurer avec ça…

— Vous ferez pleurer sans accessoires, dit Mazoudier complaisant.

— Vous croyez ? Merci.

Il prit la main du relieur, la secoua comme on fait au théâtre, à tout bout de tirade, puis se tut, s’effaça pour laisser passer l’Émigrant qui gagnait sa place, au fond, sous l’œil de bœuf. Il avait toujours sa casquette de voyage, mais il la portait légèrement en arrière et semblait moins appliqué à se cacher dessous. On remarquait, d’ailleurs, depuis quelque temps, que monsieur Martin, au rebours d’Adolphe, devenait plus communicatif. Il jetait son mot, sa formule, dans les parlotes, et ce mot, cette formule, dénotaient assez souvent une telle expérience des hommes et des choses, qu’on finissait par ne plus douter qu’il ne l’eût acquise dans les voyages. Enfin, il s’était attiré des sympathies en répondant à Schramm, curieux de savoir s’il invoquerait, pour se dispenser de soutenir la Commune, le bénéfice de la limite d’âge :

— Non. Mais je déteste les parades et les dérangements inutiles. Le jour où vous aurez réellement besoin de moi, dites-le moi, et je serai des vôtres. Jusque-là, qu’on me fiche la paix !

Alexandre, toujours engoncé dans le foulard qui cachait un chapelet de clous douloureux, ne s’occupa pas de monsieur Martin, auquel on ne servait son gloria quotidien qu’au coup de six heures ; mais il se précipita vers une autre table où s’étaient successivement assis, l’ancien vétérinaire à qui son rêve de sortie contre les Prussiens avait valu le surnom de Père La Trouée, et le terrassier piémontais, en ceinture rouge et coiffé d’un large feutre tyrolien. Auprès d’eux se tenait debout, sans rien prendre, un vieux cocher qui promenait partout son chapeau de cuir bouilli et son fouet pour tromper le chômage. Tandis que le garçon versait aux deux premiers l’absinthe et le vin, le coiffeur Lépouzé traversant le débit, alla dire bonjour à Prophète et à Mazoudier ; et l’on voyait rôder à la porte le petit père Bagarre en quête d’une aubaine, et humant, comme un acompte, l’odeur apéritive qui s’exhalait de sa résidence de prédilection.

L’aubaine, précisément, il la salua avec un peu d’obséquiosité dans la personne d’un cavalier qui débouchait de la rue de Paris, en se dandinant. C’était Quélier qui revenait de la place Vendôme. Il s’arrêta devant l’église et descendit de son cheval dont il jeta la bride au bonhomme chargé de soigner la bête et payé de sa peine en consommations que le capitaine faisait mettre sur l’ardoise par Ferdinand, trop intéressé à choyer son locataire pour se montrer regardant.

— Vous savez, dit Quélier, que j’ai encore failli me faire arracher les yeux par Ninie, à cause de vous, papa ? Elle tient absolument à ce que ce soit moi qui vous débauche… Est-ce godiche, hein ?

Le vieux garçon de place balbutia : — Faut l’excuser, m’sieu Quélier… J’y dirai de ne pas se mêler de ça.

Mais l’autre, bon prince : — Laissez donc ! Elle ne me mangera pas. J’en ai apprivoisé de plus farouches… Ce qui me contrarie surtout, c’est qu’elle ne veuille pas faire ma chambre… Vous devriez la décider…

— J’ai essayé, m’sieu Quélier, mais elle est butée… Faut dire qu’elle n’a guère le temps… La cravate reprend un peu… Enfin, moi, je suis toujours à votre disposition.

Quélier n’insista pas. En grande tenue, botté, éperonné, le sabre battant les talons, il hésitait, se demandant s’il devait monter se déshabiller avant dîner… Mais ayant aperçu Prophète dans le débit, il changea soudain d’avis et entra chez Ferdinand.

— Eh bien ! quelles nouvelles aujourd’hui, capitaine ? interrogea le concierge du 119, insatiable de renseignements.

Quélier scrutait la cuisine, avait l’air d’y chercher quelqu’un dont la présence contribuait à son dessein. Désappointé, il répondit négligemment :

— Des nouvelles ? Aucune… Ah ! si… La colonne Vendôme sera foutue par terre sans faute vendredi prochain, 5 mai…, jour anniversaire de la mort de Napoléon.

Mais, contre son attente, il ne recueillit qu’indifférence et qu’incrédulité. Prophète n’avait pas bronché, continuait d’amuser Adrien ; des clients ricanèrent.

— La petite fête attirera moins de monde que les courses à Longchamp, dit le vieux cocher, dans son collier de barbe.

— Si c’est tout ce que vous avez à nous apprendre, fit Schramm, nous en savons aussi long que vous.

— Je ne crois pas, reprit Quélier, car le marché entre la commission exécutive et les entrepreneurs a été passé hier seulement, à l’Hôtel de Ville. Si vous désirez des détails inédits, je peux vous en donner. Il est vrai que la chose, décidée en principe, restait en suspens…

— Parbleu ! s’écria Ferdinand. C’est pas tout de vouloir ; faut pouvoir.

— Justement. Mais, la semaine dernière, un ingénieur a offert d’entreprendre la démolition, après avoir démontré que rien n’était plus facile, ni moins dangereux.

— Oh ! plus facile !…

— Moins dangereux !…

— Oui. Enfin, il a son idée. Un traité a été alors discuté et conclu. Bref, l’ingénieur en question, au nom du Club positiviste de Paris, s’engage à coucher par terre colonne et statue, moyennant vingt-huit mille francs, qui lui seront versés en espèces après l’opération. On ne touche pas au piédestal, que la Commune détruira ensuite, si bon lui semble. L’entrepreneur ne répond pas des détériorations que le monument lui-même pourrait subir, mais il se déclare en mesure de préserver les immeubles avoisinants de toute dégradation.

— Et c’est le 5 mai qu’on la déboulonnera, cette cheminée d’usine à soldats ? fit Jéricho.

— Vendredi prochain oui, on sera prêt, affirma Quélier.

Des doutes s’élevèrent.

— C’est toi qui le dis !

— Comment qu’on s’y prendra ?

— Ah ! s’écria l’officier, qui avait ménagé son effet, si vous voulez en savoir davantage, ma foi… adressez-vous à Rabouille.

— Pourquoi à Rabouille ? demanda Mazoudier, qui flairait une perfidie.

Les doigts en bigoudis dans sa moustache, Quélier répondit : — Parce que je l’ai vu tantôt, place Vendôme, causant avec l’ingénieur. Ils avaient l’air de prendre ensemble des dispositions de détail. Dame ! les travaux doivent commencer demain. Si Rabouille s’en mêle, ça ne traînera pas. On connaît sa marotte, n’est-ce pas ? La Colonne est comme qui dirait son ennemie personnelle. Il ne la ratera pas.

Il y eut un court silence. On observait Prophète. Les clients de Ferdinand, qui avaient assisté à la scène du 16 avril, s’attendaient à une nouvelle sortie de l’invalide. Mais il demeurait calme, et même un sourire plissait légèrement sa lèvre rase.

— Que ce qui vient des canons y retourne, c’est bien ! prononça Schramm.

Monsieur Martin lâcha le mauvais cigare éteint qu’il suçait et dit avec douceur : — Ce vœu, une municipalité modérée, celle du 6e arrondissement, l’exprimait déjà après le 4e septembre. La commission d’armement proposait de prendre dans la Colonne le bronze des canons nécessaires pour la défense nationale, et de débarrasser du même coup la France d’une image exécrable. Elle invitait les maires des dix-neuf autres arrondissements à s’associer à un souhait que Courbet et la Commune ont seulement transposé dans un autre ton.

Et cédant à la manie de définitions dont il s’excusait, après l’avoir satisfaite, en se retirant sous la visière de sa casquette et dans la pèlerine de son raglan vert, l’Émigrant ajouta :

— Courbet : tambour de village.

Quélier, que l’absence de Rabouille déferrait manifestement, s’était éclipsé. Le père La Trouée dit, en plein rêve : — Si l’on manque de canons pour marcher aux Prussiens, tant pis pour la Colonne, après tout !

Une pareille démence ouvrit le champ aux attrapes.

— À la bonne heure, citoyen ! Et quand les Prussiens auront été chassés, savez-vous ce que l’on fera des canons ? Des ronds de serviette pour tous les gardes, à titre de souvenir. On mettra dessus, comme sur les ronds de serviette en ivoire : Pris dans la Défense !…

— Dans la Défense nationale, ajouta Ferdinand, craignant qu’on n’eût pas compris.

Alexandre lui-même, bien que gêné par ses furoncles, se poussait de l’agrément ; et personne n’était plus à la question. Le concierge du 119 y revint insidieusement en interrogeant Prophète.

— C’est sans doute une craque de Quélier, son histoire de marché… Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Moi ? répondit l’invalide, goguenard, rien du tout… sinon qu’un bon averti en vaut toujours deux, pas vrai ?

— Bravo ! s’écria Jéricho. Il est d’attaque, l’ancien !

Tous approuvaient le renversement de la colonne Vendôme, semblaient prêts à y concourir, et pourtant la crânerie du vieux soldat ne leur déplaisait pas ; sa manière de défi, au contraire, lui conciliait l’estime de la plupart. Il avait eu le mot heureux qui détermine quelquefois une foule à porter en triomphe l’homme qu’elle allait écharper.

Il sentit le courant de sympathie et entrevit la possibilité de conjurer, le moment venu, par une attitude simplement ferme et décidée, l’attentat qu’il avait cru, jusque là, ne pouvoir empêcher que par la force. Une poignée d’invalides, au pied de la Colonne, devait suffire alors pour la protéger. Aussi renonça-t-il à l’intention qu’il avait de quitter ostensiblement la place quand Rabouille arriverait. Il ne fallait pas qu’on se méprît sur son mouvement de retraite ; il préférait voir si la faveur populaire le suivrait devant l’ennemi et tenter de battre celui-ci sur son terrain.

Rabouille parut, et la trompette de Jéricho donna aussitôt le signal des hostilités.

— Salut, déboulonneur !

Le mécanicien s’étonna : — Qu’est-ce que ça signifie ?

— Allons, ne faites donc pas de cachotteries ! On sait votre plan. Il n’est pas déposé chez le notaire, comme le plan à Trochu. Et puis, à moi vous pouvez tout dire, on travaille presque dans la même partie. Si je manque de matériaux pour les barricades que je vais construire, vous m’en fournirez quand vous aurez cassé le mirliton, puisque vous prétendez qu’il est en pierre à l’intérieur.

— Quel est le bavard qui vous a si vite renseigné ? demanda Rabouille, d’un ton de mauvaise humeur.

— Quélier.

— Il aurait mieux fait de tenir sa langue.

— Pourquoi ?

— Trop parler nuit.

L’indiscrétion de Quélier l’irritait comme toute forfanterie. Il s’était promis de ne mettre personne dans la confidence d’une proposition à laquelle il avait souscrit par rectitude d’opinion plutôt que dans un but de provocation puérile. Il voulait bien mériter la haine de l’invalide, mais il redoutait de s’acquérir son mépris par une fanfaronnade d’autant plus ridicule qu’elle semblait préméditée. D’autre part, il répugnait aux dénégations, aux mensonges, qui eussent pu l’ôter d’embarras.

Mais Schramm, aigre-doux, riposta : — Mieux vaut passer de la parole aux actes, certainement…, mais à la condition d’agir comme on parle : ouvertement. Tout ce qui peut amoindrir chez un républicain le sentiment de la responsabilité est indigne de lui.

Là-dessus, le Bombé ne plaisantait pas. Tare physique oblige. Désigné par la sienne aux représailles éventuelles, partout reconnaissable, il avait l’air soucieux d’égaliser les risques, en exigeant que le dévouement pour la Commune s’affichât et que ses compagnons se fissent remarquer par de violents dehors, comme il se signalait par sa difformité.

— C’est mon avis, dit le concierge du 119, qui aimait lui aussi, mais pour d’autres raisons inavouables, à voir les gens se compromettre à fond.

Rabouille négligea cet adversaire et ne répondit qu’au cordonnier.

— Vous vous trompez, Schramm, si vous attribuez ma réserve à la peur des responsabilités. Vous savez bien que je ne prends pas de résolution, dont je n’aie envisagé toutes les conséquences, et vous savez aussi combien l’étalage et les vaines démonstrations me sont odieux. L’autre jour encore, j’ai refusé un grade dans les « Vengeurs de Flourens », qui s’organisent. Nul n’a été plus sensible que moi à la mort du vieux. Mais il n’y a pas besoin d’un uniforme ni de galons pour le témoigner, et je crois venger aussi bien et même mieux Flourens en tuant des idées qu’en tuant des hommes.

— Alors, c’est vrai que vous allez démolir la colonne vertébrale au Corse ? dit Jéricho.

— Oui, fit nettement Rabouille.

— Elle n’a qu’à bien se tenir, observa Schramm ironiquement.

— Je crois qu’elle se tiendra plutôt mal, reprit Rabouille.

Le concierge du 119, à son tour, questionna : — Alors, vous avez trouvé le moyen de l’ébranler ?

— C’est un moyen qu’aurait indiqué le premier bûcheron venu. Si vous avez jamais vu abattre un arbre, c’est la même chose. Une entaille en biseau d’un côté, une seconde horizontale, rejoignant le bec du sifflet, et il n’y a plus qu’à tirer sur la corde.

— Bronze et bois, ça fait deux, dit Adolphe.

Et les autres hochaient la tête, ne se montraient ni moins ignorants, ni moins sceptiques.

— Il suffira de desceller quatre ou cinq plaques de bronze pour pouvoir entamer la pierre, expliqua Rabouille. Imaginez maintenant un système de câbles attachés, à l’aide de poulies, au-dessous du lanternon et reliés à des cabestans, et je vous garantis qu’il sera assez difficile à la Colonne, quand les câbles se tendront, de garder son équilibre.

Le Piémontais au profil estampillé déclara : — Faut pas être sorcier, en effet, pour avoir trouvé ça.

Son opinion ralliait quelques suffrages ; mais Schramm, toujours épineux, insinua : — Ce que le citoyen Rabouille ne dit pas, c’est si un bataillon de déboulonneurs sera employé à cette besogne. Nous avons déjà les barricadiers : autant faire tout de suite de Paris un vaste atelier municipal.

— Tranquillisez-vous, riposta Rabouille ; l’entrepreneur ne demande qu’une vingtaine d’hommes.

— J’en suis, postula le Piémontais.

— Soit, dit Rabouille. La paye allouée aux ouvriers est de cent sous, qu’ils toucheront chaque soir.

— Les fédérés n’ont que trente sous, ronchonna le cordonnier.

— Oui, fit Rabouille, et, personnellement, je m’en contente. J’abandonne le supplément à ceux qui attendent plus que moi après.

— Tout de même, il vaudrait mieux n’embaucher que les citoyens âgés de plus de quarante ans ou incapables du service d’avant-postes, dit Schramm.

— L’un n’empêche pas l’autre. Dans quelques jours, la Colonne sera sur le fumier, et les travailleurs qui l’y auront mise pourront reprendre le fusil.

— Oh ! quelques jours…, si leur salaire n’invite pas les ouvriers à faire durer le plaisir plus longtemps, jeta le vieux cocher désœuvré.

Mais le Piémontais protesta contre cette supposition.

— Allons donc ! On ne va pas laisser passer une occasion pareille de célébrer le fameux anniversaire. Comme ça, quand l’autre tombera de là-haut, les vieux de la vieille seront là pour le recevoir dans leurs bras.

Prophète grattait, par contenance, la table du bout de son crochet, comme s’il eut voulu en l’y enfonçant, détourner la tentation de s’en servir, en guise de baïonnette, pour charger la canaille. Mais quand le Piémontais eut parlé, il se leva, écarta Mazoudier et Lépouzé, qui cherchaient à le retenir, et s’approchant du terrassier, il lui posa la main sur l’épaule en disant : — J’espère bien, mon ami, que vous ne manquerez pas de m’inviter à la cérémonie.

— Vous comme les autres, répondit le Piémontais tranchant.

Mais, une fois encore, les rieurs étaient du côté de Prophète et, naturellement, le petit Adrien y était aussi, empourpré de plaisir à l’idée d’un conflit.

— Tu m’emmèneras, pas, m’n’oncle ?

Et l’invalide jouit de son succès si facilement obtenu et d’autant plus complet que l’affront se retournait non seulement contre le provocateur, mais contre Rabouille dont les partisans avaient, comme la mer et comme le peuple, leur flux et leur reflux.

Plus triste qu’humilié, le mécanicien allait attendre, en lisant le journal dans le cabinet attenant, l’heure du dîner, lorsque de la cuisine, où elle était seule, Céline l’appela :

— Vous me faites beaucoup de peine, dit-elle, à mi-voix, quand Rabouille l’eut rejointe.

— Moi ? Comment ?

— Cette nouvelle histoire à propos de la Colonne… Pourquoi vous mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas ?

— J’ai accepté une proposition qui m’était faite ; je l’ai acceptée avec empressement, c’est vrai, mais je n’ai rien sollicité, je vous assure…

— Peu importe. Vous m’aviez promis d’être raisonnable, de ne jamais m’attirer d’ennuis ; vous ne remplissez pas vos engagements.

— Je remplis tous mes engagements, à commencer par ceux que j’ai pris vis-à-vis de moi-même.

— C’est encore à mon oncle que vous en avez au fond, avouez-le ?

— Non. J’essaie de maintenir mes haines au-dessus des hommes.

— Mettons que c’est plus fort que vous. Toujours est-il que je tremble chaque fois que vous vous rencontrez. Mon oncle a ses idées, lui aussi, qu’il défend… Vous croyez donc que je ne devine pas votre pensée… Prendre une part active à cette démolition, c’est une façon détournée de donner rendez-vous à votre ennemi ailleurs qu’ici… dans un endroit où vous comptez bien qu’il ira et où ma présence ne vous gênera pas. Si c’est cela que vous appelez respecter nos conventions, vous me faites regretter ma confiance.

— En quoi mes opinions l’affaiblissent-elles ? Vous les connaissiez ; je n’en ai pas changé.

— Vous devriez au moins laisser Adrien en dehors de vos querelles. Il n’est pas en jeu.

— L’homme qu’il deviendra est en jeu.

— Son oncle est plus sensé que vous. Il ne s’applique pas, lui, à détruire l’enseignement que le petit recevait et continuera de recevoir chez les Frères de la rue Pelleport, quand l’ordre sera rétabli.

— Parbleu ! Leur programme est le même ! La peau d’âne convient aux tambours. Je rêvais pour Adrien une école plutôt qu’une tannerie.

— Parlez clairement. Je ne comprends pas.

— Ne vous ai-je pas offert, l’année dernière, de subvenir aux frais de son instruction, à condition que vous me laissiez la diriger ?

— Vous êtes fou, Rabouille ! Adrien sera élevé comme Sophie, qui va chez les Sœurs. Il a été baptisé, il fera sa première communion : j’y tiens. À voir où mènent vos leçons, je n’ai pas envie qu’il en profite.

— Êtes-vous certaine que celles de son oncle soient meilleures ?

— Jusqu’à preuve du contraire, oui.

— Mais cette preuve du contraire, elle est précisément dans la proposition que je vous ai faite et que vous avez repoussée. Ferdinand ne demanderait pas mieux, lui…

— Ferdinand, loin du comptoir et de vos amis, n’est pas mécontent du tout que les Frères préparent Adrien à sa première communion. Il y a d’autres enfants que lui pour servir à vos expériences et d’autres mères que moi pour s’y prêter.

Rabouille sentit un immense découragement l’envahir. La nuit tombait en lui, une nuit d’hiver, humide et hâtive.

— Ah ! dit-il, je ne sais pas, Céline, lequel de nous deux fait le plus de peine à l’autre !

Cependant, à côté, dans le débit, les choses se gâtaient. Irrité d’avoir eu le dessous, le Piémontais, séparé de Prophète par un groupe de clients, revenait à la charge.

— Le bonhomme de bronze peut numéroter ses abattis… Avant huit jours, il sera à la Monnaie, converti en gros sous à l’effigie de la Commune, pour nourrir les patriotes qui vont se faire larder le cuir aux avant-postes…

Et comme il parlait derrière Schramm, il avait l’air de feuilleter la collection du Père Duchêne, qui renflait, disaient les mauvaises langues, l’épaule du cordonnier.

Prophète montrait toujours de la patience, mais Ferdinand, craignant qu’il n’en manquât, à la fin, si le terrassier continuait à lui échauffer les oreilles, jugea opportun de détourner le grain.

— Est-ce vrai, citoyens, dit-il, dans le bruit, qu’un Anglais a offert un million des matériaux de démolition, et qu’un autre Anglais douillard payerait cher l’autorisation de monter le dernier sur la Colonne ? De la part des « Englishs », je suis sûr, mon oncle, que ça ne vous étonne pas !

Il cligna de l’œil et ajouta, tendant ses filets : — C’est qu’il les connaît, lui, les « Englishs » !…

La ruse était bonne, éprouvée. Prophète détestait les Anglais. Quand on lui demandait si c’était depuis Sainte-Hélène : « Oh ! non, répondait-il, depuis la Crimée seulement ». L’amener à rabâcher ses griefs contre eux, était l’expédient qu’employait Ferdinand chaque fois que la discussion devenait orageuse. Il était plus facile de faire prendre un autre cours à l’exaltation du vieux soldat que de la calmer. Une colère rentrée aboutissait chez lui à de longues bouderies auxquelles l’explosion de son anglophobie était, somme toute, préférable. Sur ce chapitre, il ne tarissait pas. Aussi arrivait-il que Ferdinand provoquât une sortie de son oncle, simplement pour gagner le pari de « faire aller » le bonhomme.

Il y réussit ce jour-là encore. Encouragé par la complaisance d’un auditoire où le clin d’œil du marchand avait éveillé des complices, l’invalide donna dans le panneau.

— Les Anglais ? Ah ! je crois bien que je les connais ! Partout les mêmes ! Figurez-vous qu’ils parcouraient nos camps de Crimée en touristes, comme au spectacle. Des ménages y venaient en voyage de noces, parole d’honneur ! Mais il y avait surtout, dans le tas, des espions pour avertir les Russes de nos mouvements, si bien qu’ils nous recevaient avec toutes leurs forces et tous leurs canons, quand nous pensions les surprendre.

— De fichus alliés, quoi ! s’écria Jéricho, poussant le conteur.

— À qui le dites-vous ! Pas au prince Napoléon, qui s’en était tout de suite aperçu, lui… Mais la plupart des officiers ne partageaient pas sa méfiance, parce qu’ils acceptaient les politesses de ces cocos-là. « Vous verrez, leur disait-il, qu’ils finiront par vous faire laver leur cul, et c’est encore vous qui les remercierez ! » Le prince était tout ce qu’on voudra, brutal, grossier, gueulard… mais pas aveugle… On dut le reconnaître plus tard. Dès l’entrée en campagne, à Gallipoli, les Anglais nous regardaient comme leurs domestiques. Nous étions là pour leur tirer les marrons du feu, voilà l’affaire. Ils allèrent jusqu’à demander à notre quartier général de leur fournir, pour exécuter les travaux de siège, des terrassiers qu’ils auraient payés ni plus ni moins que les Tartares, les Grecs et les Arméniens par lesquels ils faisaient faire ordinairement les grosses besognes. C’est du toupet, hein ? On les envoya promener, naturellement, puisqu’ils n’étaient bon qu’à ça ou bien à construire des chemins de fer, pendant que nous nous esquintions aux tranchées. Ah ! par exemple, après une tempête comme celle du 14 novembre, ils n’étaient plus si fiers ! Ils venaient nous chercher pour remonter leurs tentes, car ils étaient adroits de leurs mains comme un cochon de sa queue. Enfin, n’ayant plus, comme au début de l’expédition, des femmes pour faire leur cuisine, on les voyait rôder autour de nos gamelles et mendier une part de « frichtis » pour l’arroser, dans les cantines, d’où on sortait ensemble avec Marianne dans l’œil. Au vrai, nous les supportions par ordre, mais nous aurions tapé de plus bon cœur sur eux que sur les Russes. Vous n’avez pas idée de l’égoïsme de ces paroissiens-là ! Ils ne nous étaient reconnaissants de rien, ni de leur donner à manger, ni d’exécuter leurs travaux, ni de les avoir tirés d’affaire à l’Alma, à Balaklava, à Inkermann et ailleurs. Aussi les soldats disaient-ils : « C’est drôle tout de même de nous faire tuer pour des gens qui nous méprisent, et de frotter les côtes à des gens qui nous estiment ! »

Alexandre avait servi à monsieur Martin son gloria, dans lequel l’Émigrant se mit à tremper les mouillettes qui lui restaient de son déjeuner, en murmurant : « Preuve que les soldats sont clairvoyants et qu’aucune des contradictions de la guerre ne leur échappe. Alors, pourquoi la font-ils ? »

Mais l’invalide continuait à narrer comme un sourd.

— Et tristes avec ça ! Tristes jusqu’au suicide, jusqu’à la désertion. Tandis que nous faisions contre mauvaise fortune bon cœur et que nous nous entr’aidions le plus possible, ils vivaient isolés les uns des autres, abandonnés de leurs officiers, dans la boue et dans la vermine, sans un mouvement pour on sortir. Mais c’est après l’Alma et après Inkermann qu’ils nous dégoûtèrent le plus. De notre côté, on relevait indistinctement les Anglais, les Français et les Russes. Ces vilaines écrevisses, au contraire, ne s’occupaient que de leurs morts et de leurs blessés ; si bien qu’elles n’étaient pas plus en odeur de sainteté auprès des Russes qu’auprès de nous. Au résumé, c’est bien simple. Sans nous, les « Goddems » seraient restés en Crimée jusqu’au dernier, et sans eux, qui n’étaient jamais prêts à marcher et qui dérangeaient tous nos plans, nous aurions enlevé Sébastopol un an plus tôt. Voilà l’affaire.

On l’écoutait ; il avait trouvé à la fois des partisans et des gobe-la-lune, pour qui son sempiternel réquisitoire avait encore l’agrément de la nouveauté. Ferdinand sourit à Mazoudier, à Jéricho, à Lépouzé, pour les prendre à témoin du succès de sa manœuvre ; mais Mazoudier, qu’elle laissait froid, vit passer Rabouille et le suivit dehors, et l’Émigrant s’étant levé à son tour, l’instant d’après, sortit sur leurs pas, qu’ils dirigeaient, en causant, vers la rue de Louvain, une petite rue déserte aboutissant à la rue Lassus, un peu plus haut que le débit.

Les deux amis aimaient à s’y promener. On n’y entendait que des cris de fillettes jouant dans le jardin d’un pensionnat. Voisine de l’église, elle évoquait, dans la journée, un coin de province perdu et tranquille. Mais, le samedi soir, des femmes à l’affût y entraînaient leur homme, attardé chez Ferdinand, afin de lui arracher au milieu des reproches, le restant de sa paye. Et, plus avant dans la soirée, des couples stationnaient, chuchotants et persuasifs, dans ce lieu écarté. C’était, au haut du faubourg, comme un corridor de maison ouvrière. À un an d’intervalle, on pouvait y rencontrer, tarabustant un ivrogne, la même femme qu’on y avait aperçue naguère défaillante entre ses bras. Et toute une histoire tenait en ces deux rendez-vous.

À cette heure la rue était vide. Rabouille et Mazoudier y croisèrent seulement la petite brunisseuse d’Adolphe qui le cherchait.

— Il est chez Ferdinand, dirent-ils.

— Ah ! bien, je vous remercie.

Et toute noire, dans sa robe noire, avec ses cheveux noirs frisés sur le front, sa peau brune, le fidèle caniche de l’acteur trotta vers son maître.

Cependant, les deux hommes, ayant arpenté la rue, rebroussaient chemin, lorsqu’ils virent venir à leur rencontre monsieur Martin, traînant ses pieds goutteux dans des chaussons de lisière et portant, comme un fardeau hors de saison, son vaste raglan vert. Cette apparition les étonna un peu, car le mystérieux personnage ne quittait ordinairement le débit, après ses repas, que pour regagner la rue des Rigoles et remonter dans sa chambre où personne ne pénétrait.

— L’air du cabaret vous est malsain, aujourd’hui, citoyen ? demanda Mazoudier.

L’Émigrant fit un geste d’indifférence et s’adressant à Rabouille : — Excusez-moi… J’ai pris la liberté de vous relancer, parce que je ne veux pas plus que vous imiter ces bavards qui crient leurs projets sur les toits. Je ne suis pas bon à grand’chose, mais je rachèterais volontiers une erreur de ma vie, en contribuant, si c’est possible, au déboulonnement que vous allez effectuer. Voilà ce que je tenais à vous dire.

Embarrassé, redoutant l’aveu, pénible à entendre, de quelque ancienne turpitude, Rabouille se taisait. Monsieur Martin reprit :

— Je sais bien que vous ne me connaissez pas… Peut-être croyez-vous comme tout je suis un caissier infidèle, un agent de Versailles, un forçat en rupture de ban, un espion allemand, un misérable enfin, cachant sa faute ou une mission honteuse. Aucune de ces suppositions n’est fondée, faites-moi l’honneur, messieurs, d’en être convaincus. Mon aventure est infiniment plus simple, et ce que j’ai à me reprocher ne me rend pas indigne de votre estime. J’étais avant la guerre, instituteur dans un département du Nord. J’y vivais seul avec maman, veuve, âgée et infirme. Pendant vingt-cinq ans, toutes les heures que me laissait ma classe lui ont appartenu. C’était comme un pensionnaire que j’avais, très délicat, très difficile, entier dans son affection, mais si tendre, si absorbé en moi ! Chaque soir, je couchais maman, bordais son lit et la berçais d’histoires, pour l’endormir. Je n’ai de souvenirs d’enfance que ceux-là. De son fauteuil, au coin de la fenêtre, ou poussé dehors, quand il faisait beau, elle goûtait toutes les satisfactions que procure un dessein accompli à force de volonté et de sacrifices. Elle s’était juré que je serais maître d’école, et j’avais réalisé docilement un rêve de paysanne ambitieuse, contrariant ma propre inclination, afin de ne pas ajouter l’incurable chagrin d’une déception aux amertumes de l’infirmité. La mort de maman me rendit ma liberté, mais lorsqu’il était bien tard pour la faire fructifier. Néanmoins, grâce au petit héritage que je recueillis, trois mille francs, il me fut permis de quitter l’enseignement où je végétais. Je vins à Paris, avec l’idée d’augmenter, par un travail indépendant, des ressources trop faibles pour subvenir longtemps à des besoins, mêmes modestes, comme les miens. Et, faute de trouver une occupation à la fois dans mes moyens et dans mes goûts, je songeais à m’embarquer pour l’Amérique, à rejoindre dans l’État de l’Iowa un ami de jeunesse qui poursuit là-bas, en compagnie d’Icariens dissidents, la vaine entreprise de Cabet ; j’avais déjà fait mes préparatifs de voyage et acheté cette casquette qui m’a valu mon surnom à Belleville, lorsque la guerre éclata. Je différai mon départ, parce qu’on n’a point tous les jours, n’est-ce pas, l’occasion d’assister à une tourmente pareille. Quand Paris eut capitulé, j’envisageai à nouveau les avantages de l’exil. Ils me parurent moins sérieux. Des lettres que je recevais de la communauté icarienne, me dissuadaient d’y entrer. Là, pas plus qu’ailleurs, ne régnaient la justice et la concorde. Alors, à quoi bon s’expatrier ? Vint la proclamation de la Commune qui fit tomber mes dernières hésitations. J’étais curieux de vous voir à l’œuvre, bien que je n’eusse aucune illusion sur l’issue d’un mouvement trop entaché de politique pour avoir une grande portée sociale. Vous êtes en train de me donner raison, mais je n’ai pas tout de même perdu mon temps. Le spectacle d’une expérience comme la vôtre est toujours intéressant. Ce n’est point que j’aime toutes les péripéties de la pièce, ni, encore une fois, que je conserve le moindre doute sur le dénouement. Mais la fatalité de ce dénouement est une raison de plus pour que je ne vous abandonne pas. Je veux encore voir ça… C’est au milieu de vous, somme toute, depuis le 18 mars, que j’ai passé les meilleurs moments de mon existence. Ce que j’ai entendu débiter de bêtises est inimaginable ! Mais j’en ai entendu bien d’autres en province, et je suis certain que les émigrés de Versailles ne le cèdent à personne en absurdité. Cette absurdité est seulement plus vile, car elle a le caractère de l’égoïsme et de la réflexion. L’humanité est partout féroce, lâche et stupide, mais à des degrés différents. Entre le gras et le maigre, l’affamé et le repu, l’oppresseur et l’opprimé, mon choix est fait, et puisque je dois mourir quelque part, autant que ce soit chez vous, en famille. Je n’ai plus longtemps à attendre. Il est probable que mon compte sera réglé par les Versaillais, quand ils prendront Paris… ce qui ne saurait tarder. Je suis à peu près sûr maintenant d’aller jusque-là… ; car nous sommes, la Commune et moi, au bout de notre rouleau.

— Oh ! on vit vieux avec des rhumatismes, dit Mazoudier, qui avait ralenti le pas, comme Rabouille, afin que le podagre pût les suivre.

Mais celui-ci reprit : — Vous ne me comprenez pas. Ce n’est point de ma santé qu’il s’agit. En m’installant à Belleville, j’ai fait de l’argent liquide m’appartenant, vingt-quatre parts égales. Je les dépense exactement, mois par mois, depuis deux ans. C’est vous dire que je suis arrivé à la dernière. Quand je n’aurai plus de quoi payer mon gloria chez Ferdinand, je saurai ce qui me reste à faire. Je ne veux pas qu’on me croie disposé à profiter de la situation, comme un Quélier ou un Jéricho. Je veux finir proprement, sans rien devoir à personne. C’était un principe de maman : je ne le discute pas, je l’adopte.

— Il a du bon, fit Mazoudier, aussi pointilleux sur ce chapitre que l’Émigrant.

— Vous parliez tout à l’heure d’une erreur à racheter, dit Rabouille entraîné à la sympathie par l’accent sincère de ce vieil homme, confit, comme un gosse, en sa maman…

— Justement, répondit monsieur Martin. C’est l’erreur d’un enseignement funeste, répandu par moi, que je déplore et que je désire réparer. Quand je songe aux esprits que j’ai faussés, aux notions de justice que j’ai inculquées, à l’histoire que j’ai apprise aux enfants, à tout ce que j’ai proposé à leur respect, à leur admiration, pendant plus de vingt-cinq ans, je suis épouvanté de ma responsabilité ! Les évènements m’ont ouvert les yeux ; à votre contact, je me suis décrassé moi-même. Tout ce que vous avez dit contre la Colonne, ce qu’elle représente de fausse gloire, de mensonges entretenus, je le pense aujourd’hui. Et j’ai passé ma vie à professer le contraire !

— N’avez-vous donc jamais essayé de réagir ? demanda Mazoudier.

— Au moindre écart, j’eusse été brisé comme verre et c’est, je le répète, un coup que maman n’aurait pas supporté. Mais, à présent qu’elle n’est plus, je puis brûler ce que j’ai fait adorer. J’offre mon repentir en expiation, étant trop vieux pour recommencer ma carrière et conformer mon enseignement à la haute vérité morale que vous m’avez révélée. Comprenez-vous maintenant pourquoi je réclame une place parmi vous ? Je voudrais qu’il fût dit plus tard, dans les fastes de la civilisation, qu’un instituteur était avec les ouvriers qui déracinèrent de leurs mains ce mât de cocagne odieux savonné de sang et de larmes ; ce chêne dépouillé de ses branches et creux, dont l’humanité, par conséquent, ne saurait espérer ni fraîcheur ni ombrage. Pour pénétrer, par les yeux, dans les consciences qui s’éveillent, la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen a besoin d’images. En voici une : la Colonne abattue. C’est l’image la plus propre à illustrer l’article fondamental voté par la Convention : « Le but de la société est le bonheur commun. » Le jour où la chute de la Colonne consacrera ce principe, le vieil instituteur que je suis pourra disparaître : il aura fait réellement sa première classe et montré la voie aux maîtres d’école qui lui succéderont !

Rabouille prit la main de l’Émigrant et la serra ; Mazoudier le regardait avec émotion… Une cloche, derrière le mur de clôture d’un jardin appelait des élèves à la récréation ; deux moineaux sautillaient dans la rue paisible, à quelques pas des promeneurs qui ne les effarouchaient point. Des inscriptions, gravées à la pointe du couteau, s’espaçaient sur la muraille, les unes toutes fraîches : Vive la Commune ! M… pour Foutriquet ! d’autres déjà presque effacées : À bas Badinguet ! Ducrot est un sot, Trochu est un… !

Il y eut un silence pendant lequel les trois hommes éprouvèrent la joie de vivre en harmonie, bercés sur le cœur apaisé du faubourg. Puis un tambour lointain les ramena à la réalité.

Alors, Rabouille achevant de rompre le charme, dit :

— Hélas ! Je ne demanderais pas mieux que de vous associer à notre besogne. Mais vous n’y êtes point préparé, tout au moins par vos aptitudes physiques. Ce sont des charpentiers, des terrassiers ou des mécaniciens comme moi qu’il faut. Nous viendrons plus vite à bout du monstre. Il n’y a pas de temps à perdre, car nous partageons vos appréhensions sur le sort de la Commune. Nous devons nous hâter, si nous voulons laisser un souvenir plus durable que la pierre et le bronze…, un souvenir qui défiera les balles, la défaite et les représailles.

L’Émigrant, las d’une promenade à laquelle ses pieds paresseux n’étaient plus accoutumés, s’arrêta au milieu de la chaussée et dit :

— Vous avez raison. Je ne suis pas capable d’un service actif…, je ne suis bon à rien…, à rien…

Rabouille protesta, et une espérance fugitive passait dans sa protestation, comme les moineaux descendus des branches dans la rue.

— Allons donc ! Vous le disiez vous-même tout à l’heure : c’est pour votre conscience avertie, l’occasion de se libérer en libérant les autres. Laissez les jeunes et les valides apporter la main-d’œuvre à notre cause et gardez-lui, pour qu’elle nous survive, votre pensée mûre et lucide. Il ne manque pas d’enfants… de l’âge d’Adrien… que l’on, vous confiera volontiers pour les former. Ils apprendront de vous pourquoi nous sommes morts et ce qu’on attend d’eux. Votre rôle commencera quand le nôtre sera terminé. Vous cultiverez les germes que nous semons.

Monsieur Martin secoua sa barbe grise : — Je me souviens d’une remarque de Proudhon… Je n’en garantis pas les termes, j’en indique le sens : « L’Europe est grosse d’une révolution sociale. Mais ne mourra-t-elle pas avant d’accoucher ? » On peut en dire autant de la Commune.

— Non, fit Mazoudier. À la Commune s’applique plutôt un autre mot de Proudhon : il faut tuer l’enfant pour sauver la mère. Ils tueront la Commune, mais la République en réchappera et vous serez là pour entourer de soins sa convalescence, l’aider à se rétablir et la prémunir contre de nouvelles imprudences !

L’Émigrant répliqua : — Trop tard ! Plus bon à rien, je vous dis… Si… bon tout au plus à me faire crever le casaquin derrière une barricade, à condition toutefois qu’elle ne soit pas trop loin d’ici, au bout de ma rue, et que je puisse y descendre au dernier moment, en chaussons, sans cérémonie. Et encore, ne suis-je pas sûr que mes sacrés pieds me porteront !… Enfin, j’aurai toujours la ressource de tirer de ma fenêtre et je serai fusillé dans mon lit, ce qui m’évitera au moins un dérangement.

— Écoutez, il me vient une idée, dit Mazoudier, qui voulait donner à son interlocuteur une preuve immédiate de confiance et d’estime. La Commission municipale m’a offert la place d’un de nos camarades, nommé Husson, qui a demandé bravement à être relevé de ses fonctions et incorporé dans un bataillon de marche. J’ai refusé, bien que cent sous par jour, au lieu de trente, ne soient pas à dédaigner par le temps qui court. Mais chacun son goût, n’est-ce pas ? J’ai encore bon pied, bon œil, un rond de cuir n’est pas mon affaire.

— En effet, c’est plutôt la mienne, dit amèrement monsieur Martin.

— Vous m’entendez mal ! fit vivement le relieur, qui craignait d’avoir désobligé l’impotent. Je voulais dire que les questions municipales vous sont moins qu’à moi étrangères, car vous avez été sans doute, comme la plupart des instituteurs de campagne, secrétaire de mairie. Vous pouvez donc, plus que tout autre, nous être d’un grand secours dans la réorganisation des services administratifs, qui laissent beaucoup à désirer » D’ailleurs, ne vous imaginez pas que l’emploi est sans danger. Si nous sommes vaincus, comme vous paraissez le croire, ne vous dissimulez pas que l’usurpation de fonctions vous expose à quelques petits désagréments.

— Eh bien ! cela me décide, dit l’Émigrant en soulevant ses pieds pesants ; je vous autorise à poser ma candidature. Mais c’est tout de même humiliant, à mon âge et solitaire, de vous voir partir et d’être incapable de vous suivre. À qui ferais-je faute, pourtant, si je ne revenais pas ! À personne. Ce n’est pas comme vous, monsieur Mazoudier, ni comme vous, monsieur Rabouille…

— Oh ! moi… fit celui-ci, d’un geste refusant le bénéfice des regrets.

Mais l’Émigrant et Mazoudier témoignaient de concert, imperceptiblement, qu’ils ne croyaient pas leur compagnon sur parole et qu’ils lui connaissaient un attachement valant la peine de vivre.

Ils retournaient encore une fois sur leurs pas, lorsqu’ils aperçurent de loin, à l’entrée de la rue, le petit père Bagarre et sa fille qui se disputaient. Ninie, très excitée, criait au vieux, dans la figure :

— Je te dis que je n’irai pas, là, comprends-tu, à la fin ? Ah ! ça, tu n’es pas honteux de me proposer une chose pareille ? Tu ne devines donc pas son idée, en m’attirant chez lui, sous prétexte de faire son ménage ? J’ai dit : Non, c’est non ! Et je ne lui conseille pas de rôder autour de moi, tout capitaine qu’il est…

Le garçon de place baissait la tête, balbutiait des raisons, de profil comique avec le gland de son bonnet de police et le gland de sa barbiche, qui remuaient ensemble. Il profita de l’approche des trois hommes pour s’esquiver, tandis que la cravatière prenait son parti de leur rencontre.

— Quoi donc, Ninie, dit le mécanicien, le torchon brûle ?

Elle hésita une seconde, près d’avouer les causes de leur querelle ; puis, la présence de Mazoudier, de monsieur Martin, un sentiment confus de pudeur aussi, la retinrent, et comme elle doutait qu’ils eussent tout entendu, elle crut pouvoir leur donner le change.

— C’est toujours la même chose ! On fait boire papa…, rapport à ce que je ne suis plus là pour le surveiller. Alors, tous les soirs, quand je rentre…

— C’est vrai, dit Rabouille, on ne vous voit plus depuis quelques jours. Vous travaillez donc dehors ?

— Oui, j’ai trouvé de l’ouvrage, de l’ouvrage pressé même. On veille. C’est rue des Terres-Fortes, dans le quartier des Quinze-Vingts… Ah ! m’sieu Rabouille, vous devriez bien, pendant que je ne suis pas là, raisonner papa… Il vous écouterait peut-être, vous…

— Je ne demanderais pas mieux ; mais c’est que je suis moi-même occupé toute la journée maintenant.

— Ah !

Ninie surmonta un léger dépit et, forçant sa gaieté :

— Allons, tant mieux ! dit-elle. V’là l’commerce qui reprends !

 


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en mars 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Descaves, Lucien, La Colonne, récit du temps de la Commune, Paris, Félix Juven, s. d. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page est Barricade rue Castiglione vue de la rue Saint-Honoré (Braquehais, Auguste Bruno, la Commune de Paris 1871).

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