Lucien Descaves

LES DERNIÈRES ANNÉES DE J.-K. HUYSMANS

1941

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Table des matières

 

INTRODUCTION.. 3

PREMIÈRE PARTIE  HUYSMANS À LIGUGÉ (ALLER ET RETOUR) 8

DEUXIÈME PARTIE  LES DERNIÈRES PRIÈRES. 137

Ce livre numérique. 156

 

À

J.-K. HUYSMANS

 

Mon Maître, mon Ami

et mon refuge

aux jours d’épreuve : cet ex-voto.

L. D.

INTRODUCTION

Vers le milieu du mois de Juin, aucune occupation ne me retenant plus à Paris, et voyant la guerre rétrécir chaque jour l’espace libre qu’elle nous concédait, je pris rapidement la résolution de quitter mon domicile, sans toutefois trop m’en éloigner, afin d’y revenir à toute bride si j’y étais rappelé.

En conséquence, je choisis, pour y attendre les événements, la petite ville d’Eure-et-Loir, aux confins de la Beauce et du Perche, où j’ai accoutumé de passer chaque année la plus grande partie de mes vacances.

Je ne m’embarquais pas sans biscuit ; j’avais rempli deux valises de livres, correspondance et notes diverses, qui m’étaient nécessaires pour mener à bonne fin des souvenirs concernant Huysmans à Ligugé, où j’allais quelquefois le voir. C’était pour moi l’occasion de remplir un devoir d’amitié et de reconnaissance, car ma formation littéraire lui doit beaucoup.

Je partis donc muni de ce viatique. Je venais à peine de me mettre au travail, lorsque le passage des Belges et de nos populations du Nord, traversant la France pour y trouver un asile, nous avertit que notre tour allait venir

Et il vint, et nous apprîmes à nos dépens qu’il faut, en temps de guerre, que la plus petite ville et la plus inoffensive soit ouverte ou fermée, et que le fait de la déclarer fermée, pas même au verrou, l’expose à un cruel bombardement

Ce fut le sort du lieu modeste et sans défense que nous habitions. Son clocher déchiqueté, quelques maisons détruites et une douzaine de victimes : l’événement n’eut pas d’autres suites.

Pressentant la tragédie dont j’avais vu poser l’illusoire décor, je ne m’étais pas cru tenu d’attendre le lever du rideau pour plier bagage, prendre la route et parcourir la France, roulé avec les miens, de l’ouest au sud, dans les vagues de fugitifs qui venaient de partout et moutonnaient à perte de vue.

À compter de ce moment, je me mis sous la sauvegarde de Huysmans, dont je venais précisément de relire la Cathédrale de bout en bout… J’avais reçu des dernières pages une sorte d’avertissement qui, par analogie, me frappait.

D’après un livre latin, découvert dans la Bibliothèque du Vatican, et traduit en français, au XIIIe siècle, par un poète, Jehan Le Marchant, Huysmans relate la Croisade, qui permit la reconstruction de Notre-Dame de Chartres, consumée par un incendie à la fin du siècle précédent.

Ce fut plus qu’un acte de foi d’un prodige inouï. De tous les points de l’horizon, accoururent, vers Chartres, des ouvriers et des artistes impatients de rendre à la Vierge l’asile détruit par le feu. On vit alors des populations quitter leur logis et porter leurs bras, les matériaux nécessaires et des vivres, aux hommes de bonne volonté impatients de rebâtir l’église.

Ce fut, raconte Huysmans, un exode spontané, une levée en masse de riches et de pauvres confondus. Les routes étaient encombrées de pèlerins pacifiques, dont rien n’arrêtait l’impulsion : ni la fatigue, ni la maladie, ni les obstacles naturels. Arrivés au terme de leur voyage, ils dressaient des tentes, construisaient des abris, en vue de l’église promise où ils entreraient les premiers. On eût dit une procession de bêtes de somme transfigurées par la Foi et qui vivaient, au jour le jour, de miracles. « On érige aujourd’hui d’une autre façon les temples », conclut Huysmans, à la dernière page de son livre.

En effet, même sac au dos, en 1870, il n’avait pas vu ce que nous allions voir le jour de notre départ : des routes mouvantes charriant des malheureux, les yeux vides d’espérance : une morne cohue, plutôt qu’une procession de conditions confondues sans aménité ; un enchevêtrement d’autos coiffées de matelas et regorgeant de bagages ; un défilé de voitures, âgées et sans nom, écrasées par le poids de ce que contenait une maison, emporté, comme sa carapace, par une tortue ; des intervalles remplis par d’humbles bicyclettes chargées de famille jusque sur le guidon et sur le cadre ; la mère, en serre-file, tient le petit dernier dans ses bras, et le père, à l’arrière-garde, pousse une brouette où s’entassent les riens innommables auxquels la pauvreté semble attachée, pour se donner l’illusion de posséder quelque chose.

Je devine l’émotion que Huysmans eût ressentie en apprenant la mort affreuse d’un confrère et d’un ami que nous connaissions de longue date et estimions à sa valeur.

Charles Grolleau, en effet, n’avait pas seulement donné sa mesure en tant qu’homme de lettres ; tels étaient le renoncement et l’intégrité du poète catholique de l’Encens et la Myrrhe et de Sur la route claire, qu’il eût pu faire sienne la parole adressée par Degas à un jeune arriviste : « De mon temps, on n’arrivait pas. » Grolleau n’était arrivé, lui, qu’à vivre de peu en travaillant beaucoup, appuyé au bras d’une épouse chrétienne digne de lui, et environné d’estime.

Ils avaient dû, eux aussi, quitter, précipitamment, Fontainebleau, où nous nous étions rencontrés, l’été précédent. Des amis leur offraient l’hospitalité quelque part, en France. Mais il fallait s’y rendre. Ils s’étaient mis en route et mon bon Grolleau n’avait pas une santé qui supportait la fatigue.

Voici ce qu’il advint au couple errant. J’en tiens le récit d’une veuve désolée.

Le 11 juin, ils abandonnaient leur demeure pour se rendre dans le Loiret, où des amis s’apprêtaient à les recevoir ; mais, à peine étaient-ils arrivés sains et saufs, qu’un ordre d’évacuation les chassait de ce gîte d’étape et qu’ils se retrouvaient sur la route, traînant leur petit bagage. Un violent bombardement les ayant obligés à s’abriter sous un hangar, ils en sortaient pour monter dans une voiture sanitaire de l’armée, qui consentait à leur faire passer un pont sur la Loire ; mais elle l’avait déjà franchi ; le conducteur fit signe au couple de traverser le pont à pied pour rejoindre la voiture. Grolleau rassemble ses dernières forces pour répondre à l’appel ; il a trop présumé de son cœur surmené ; le pauvre garçon n’est pas assis depuis cinq minutes dans la voiture, qu’il s’affaisse et ne donne plus signe de vie

Mais la file de voitures en marche ne laisse aucun répit. Au premier arrêt possible, on étend le malheureux sur l’herbe… Rien à faire… Le cœur fatigué a cessé de battre… On remonte dans la voiture le corps inanimé… Hélas, la main est déjà froide entre les mains fidèles qui, pour la réchauffer, resserrent leur étreinte. Il n’a pas souffert… Est-ce une consolation ? Et n’avait-il pas assez souffert comme cela, vivant ?

L’épouse dont le veuvage commence, n’est pas au bout de ses peines. La voiture laisse à Istres le mort et la vivante. Le maire, appelé, prend exactement le temps qu’il faut pour constater un décès, et l’on emporte le corps au cimetière de village où il est inhumé séance tenante, sans même ce que Rollinat appelait « la limousine en planche », que le fossoyeur n’a pu se procurer

… Pour cercueil, donc, le pardessus qui habillait tout à l’heure le pauvre homme, loin de s’attendre à ces obsèques accélérées

À défaut du prêtre, le maire, qui ne connaissait pas Grolleau une heure auparavant et qui n’avait jamais entendu parler de lui, prononça obligeamment quelques paroles d’adieu

Combien il est regrettable que notre amie Marie Noël ne se soit pas trouvée là pour souffler à ce brave homme ce qu’elle a si bien dit, de loin, à sa place : « C’était un poète, doux avec la vie et acceptant d’elle, avec la même docilité, le bien et le mal. Il ne touchait terre que du bout des pieds. Quand on lui faisait du tort, il ne se plaignait pas : il s’envolait. »

Et la veuve, accablée, reste toute seule au bord du chemin qui ne conduit plus nulle part, maintenant qu’elle est seule… Elle lève les yeux sur le cadran du clocher : il dit 3 heures… Elle monte automatiquement dans le car plein de débris humains qui va la recueillir… Elle aura encore un bombardement à subir avant d’arriver à Vierzon et de s’y retrouver sur le pavé, parmi d’autres réfugiés en mauvais charroi moins qu’elle

J’ai pensé que cet hommage était à sa place ici, non seulement en souvenir d’un homme dont Huysmans faisait cas, mais en raison aussi des soins que nous avons donnés ensemble, pendant quatre ans, à la publication des Œuvres complètes du maître regretté, que Grolleau aimait, comme les humbles serviteurs de Dieu, sculpteurs de cathédrales, ont pu vénérer jadis les artistes inspirés qui leur donnaient de l’ouvrage.

PREMIÈRE PARTIE

HUYSMANS À LIGUGÉ
(ALLER ET RETOUR)

1898-1901.

À la suite d’un grand deuil, je passais l’été de 1898 au hameau de Macé-Saint-Denis-sur-Loire, avec mes deux jeunes enfants et leur grand’mère.

J’avais pour voisin mon vieil ami Alfred Capus, locataire, sur les bords de la Loire, d’une maison, avant lui, habitée par Henri Lavedan. Nous nous rencontrions presque tous les jours à la gare de Blois, pour y attendre l’arrivée, par le train, des journaux de Paris. L’Affaire Dreyfus, qu’avait fait rebondir le procès Zola, passionnait encore l’opinion : il nous restait des impressions à échanger.

J’avais pris congé de Huysmans à la veille de mon départ. Je le voyais moins fréquemment depuis qu’il avait quitté la rue des Saussaies où, sûr de l’y rencontrer, j’allais le chercher, pour dîner avec lui.

Il venait d’être invité à prendre sa retraite. Le 19 février, il m’avait écrit :

« Le vieil employé a vécu et ce n’est pas sans un certain ahurissement que je ne fais plus ma trotte de cheval d’omnibus passant toujours par les mêmes rues. C’est rigolo, avec des flânes, la liberté. »

Je dois dire qu’il semblait porter moins allègrement, cinq mois plus tard, le fardeau de la liberté.

Je ne l’avais pas quitté sans lui faire promettre de s’arrêter dans le Blésois, si, par hasard, il passait par là.

« Je ne dis pas non, fit-il évasivement. Laissez-moi votre adresse. »

Je la lui indiquai, si bien que je ne fus qu’à moitié surpris de recevoir, dans la première quinzaine de juillet, un mot m’annonçant son arrivée à Blois, le lundi 18.

J’allai le chercher à la gare, à deux heures de l’après-midi et nous fîmes à pied le trajet, qui n’est pas long, de Blois à Macé, près Saint-Denis, où j’avais loué à des paysans une maison basse, agreste, qui descendait jusqu’à la Loire par un chemin encaissé.

Capus, Lucien Guitry et Tristan Bernard vinrent m’y surprendre un jour, à bicyclette. Tristan, témoin à un mariage aux environs et toujours fantaisiste, avait, pour enfourcher un vélo, fait disparaître sa queue d’habit dans son pantalon. Par une journée de juillet, en plein midi, c’était un spectacle indicible, et Huysmans lui-même s’en fût diverti.

Encore n’en suis-je pas sûr, car il me parut avoir, à vulgairement parler, « du vague à l’âme ». Quant à savoir pourquoi, c’était plus difficile. On peut bien dire que Huysmans, vis-à-vis même de ses familiers, se montrait en général peu communicatif. J’attribuai sa dépression à la rupture d’attelage provoquée par sa mise à la retraite. Il n’en était pas encore revenu. Je le sentais inquiet, échaudé, du fait qu’il allait ne plus pouvoir compter, pour vivre modestement, mais indépendant, que sur ses droits d’auteur. Or, à cette époque, la Cathédrale, qui venait de paraître, était le premier de ses livres dont la vente, sans être étourdissante, augurât favorablement de l’avenir. Le clergé de Chartres avait travaillé en vain à faire mettre le livre sous le boisseau.

À la vérité, le succès ne semble s’être décidé, affermi, que le jour où l’éditeur eut l’idée de présenter comme un guide, aux visiteurs de la Cathédrale, l’œuvre d’art sans alliage du grand écrivain catholique.

Celui-ci n’en était pas là, en 1898, et la réalité suffisait, à la rigueur, pour préoccuper un caractère de sa trempe, fier, méticuleux et rangé.

Huysmans ne me donna pas l’impression d’avoir la fibre amollie par les séjours qu’il venait de faire aux abbayes bénédictines de Solesmes et de Saint-Maur-de-Glanfeuil. Cette dernière était, sur les bords de la Loire, près d’Angers, la première abbaye bénédictine fondée en France. L’abbé Mugnier y avait fait une retraite et s’en était autorisé pour y envoyer Huysmans, à dessein de tâter une vocation encore incertaine. Celui-ci avait rencontré, à Saint-Maur, un religieux originaire de Bordeaux, Dom Thomasson de Gournay, dont l’érudition ne pouvait pas laisser indifférent l’auteur d’En Route. C’est ainsi que celui-ci avait été frappé, je m’en aperçus, par l’emploi que le moine aimait à faire du mot rare « Ascèse », pour désigner la pénitence. Je reconnaissais bien là mon maître, dont le vocabulaire, déjà riche, saisissait toutes les occasions de fructifier.

Il ne me paraissait pas, en revanche, avoir gardé un aussi bon souvenir de son second séjour à Solesmes. Le premier remontait à 1896. Le Père Abbé Dom Delatte, auteur d’une estimable Vie de Dom Guéranger, pratiquait, dans la règle de son monastère, « un caporalisme prussien », qui eût été rapidement insupportable aux habitudes invétérées de Huysmans.

Celui-ci disait : « L’abbé de Solesmes m’a sonné le glas dans l’âme. Il a réuni, comme à son de corne, le troupeau dispersé de mes pensées et les a ramenées parquées dans le cloître. »

Oui, mais Huysmans s’était rebellé contre cette discipline martiale.

Car il n’avait pas changé au fond. Il disait bien, un jour, à René Dumesnil : « La conversion, c’est un aiguillage ; l’homme est toujours le même. » Il demeurait fidèle à une vie casanière de célibataire et de bureaucrate, mais plus rétif encore à tout empiétement sur son indépendance d’écrivain, aussi bien dans l’esprit que dans la forme. Il était incapable de transiger là-dessus ; autrement dit, de soumettre un de ses manuscrits à l’agrément d’un directeur spirituel investi du droit de regard et de censure. L’écrivain ne l’eût pas toléré.

Il me sembla que ces craintes n’étaient pas absolument gratuites à l’égard de Dom Delatte. Ou bien celui-ci n’avait rien compris au caractère de son visiteur, ou bien il avait jugé préférable de couper court à des complications éventuelles.

Si tel était le raisonnement de l’abbé de Solesmes, je n’osais lui donner tout à fait tort. Je connaissais assez Huysmans pour savoir que le vieil homme, qu’il se proposait d’extirper, lui rendait encore la vie dure par ses exigences. Il n’en venait pas à bout déjà, lorsqu’il avait rencontré pour la première fois, en 1891, l’abbé Mignier, vicaire à Saint-Thomas-d’Aquin. Sous la direction du jeune prêtre, Huysmans avait fait un petit bout de chemin, sans s’en apercevoir, mais sans parvenir non plus à terrasser, charnellement et spirituellement, le vieil homme. C’était un siège à faire, des travaux d’approche à pousser, sans donner l’alarme au pécheur rétif et sur ses gardes, qu’était Huysmans. Il fallait une intervention habile, comme celle de l’abbé Mugnier, pour mener à bien une opération aussi difficile que la guérison de Huysmans, naturaliste coriace et pécheur présumé incurable.

L’abbé sut « enrober la pilule », comme eût dit son « dirigé ». Il ne soigna, pour commencer, que l’âme endolorie et balbutiante d’un catholique inquiet ; il amadoua le pessimiste et commença par l’envoyer en observation à la clinique d’une Trappe, celle de Notre-Dame d’Igny, où l’abbé avait déjà fait plusieurs retraites. C’était en 1892. Le résultat fut encourageant. Huysmans revint d’Igny, converti ; mais il faut bien dire que la rencontre d’un autre prêtre traitant, vicaire à Saint-Sulpice, l’abbé Gabriel Ferret, fut pour lui, subsidiairement, d’un grand secours. La Cathédrale lui est dédiée. Il avait été présenté à Huysmans par le fidèle Landry, catholique pratiquant. Moins heureux que l’abbé Mugnier, il mourut avant d’avoir assisté à l’accomplissement de leur dessein commun : l’entrée de Huysmans dans la Terre promise : l’oblation bénédictine.

Nous n’en étions pas là, en 1898, lorsqu’il vint me voir à Saint-Denis-sur-Loire, et ce qu’il me dit de ses passages à Solesmes et à Saint-Maur, ne m’indiqua pas que ces deux voyages fussent de nature à exercer une influence sur ses projets. Il restait à cet égard dans l’incertitude et ne s’inquiétait, pour le moment, que d’un lieu de villégiature.

Je crois lui avoir demandé, comme entrée en matière, si quelqu’un, à Saint-Pierre de Solesmes, se souvenait d’une visite que Villiers de l’Isle Adam aurait rendue à l’abbaye, en vue de recherches archéologiques ; mais n’était-ce pas plutôt à l’occasion d’un cinquantenaire, celui de la restauration de la vie bénédictine et de la liturgie romaine, acte mémorable dans la vie de Dom Guéranger ?

Comme il paraissait un peu surpris de cette question à brûle-pourpoint, je dis à Huysmans que je venais de relire les Histoires insolites de Villiers, parmi lesquelles figure celle qu’il intitule : Une visite à Solesmes, moins une histoire, en réalité, qu’un bon article de grand reportage.

Comme Huysmans paraissait n’avoir gardé qu’un faible souvenir de cette page intéressante, j’en pressai le jus. Villiers n’avait-il pas déjeuné un jour au cloître, à la table des hôtes, où l’abbé de Solesmes, entre deux Pères, « apparaissait comme le pilier d’une abside entre ses deux colonnes » ? Après le repas, le Révérend Père Abbé avait fait les honneurs de la chapelle à ses invités, parmi lesquels un autre pèlerin, Louis Veuillot, « ce grand soldat de la foi chrétienne », n’était pas non plus le premier venu.

Huysmans m’écoutait sans mot dire… Je ne voulus pas faire plus longtemps le Gros-Jean qui rafraîchit la mémoire à son curé ; je donnai dans le panneau.

— Il y a en tout cas un détail auquel vous allez certainement reconnaître notre cher Villiers : ce qui l’avait le plus frappé en arrivant à Solesmes, c’est une enseigne sur la grand’place : Hôtel de Notre-Dame et du Commerce !

Elle devait ravir, en effet, l’auteur de Tribulat Bonhomet… tueur de cygnes !

Huysmans feignit alors de sortir d’un songe et me dit :

— Vous oubliez quelque chose, mon bon… Au déjeuner, l’hebdomadier ouvre un tome des Bollandistes et lit à haute voix la Vie de Sainte Lydwine, que Villiers orthographie Lidwine… Est-ce exact ?

Je m’étais joué à plus fin que moi. Et de rire…

Huysmans ne trouva, à Saint-Denis-sur-Loire, aucun gîte à sa convenance, et ce fut seulement beaucoup plus tard que j’appris les motifs et les conséquences de son prompt départ, en lisant les trois lettres, écrites par lui, à l’un des religieux qu’il venait de quitter. La première est datée du 25 juillet 1898. Elle commence ainsi :

« Me voici rentré à Paris, après escale à Saint-Maur et à Saint-Denis-sur-Loire. Saint-Maur m’a plu, avec son grand calme et la vue charmante que l’on a du haut des vignes. J’y ai fait connaissance avec des moines très intelligents et rencontré, pendant mon séjour, un jésuite bizarre, porteur d’une barbe de sapeur et des bottes d’égoutter, archéologue satisfait et conférencier de province, amusant à écouter pendant quelques heures. Bref, n’était la pauvreté des offices et du chant, et aussi tout le côté d’esprit large de Solesmes, qui me semble un tantinet absent, ce serait parfait. En somme, je suis très satisfait de mon voyage et en remercie le bon Saint-Maur.

« Quant à Saint-Denis, ce fut une déception ; je suis tombé sur des paysans rapaces et madrés qui, s’imaginant que j’étais résolu à louer quand même leurs cassines, m’ont réclamé des prix fols ! Sur ce, j’ai bouclé ma valise et les ai plantés là. Au fond, je ne suis pas très marri de cet insuccès, car le village est loin de toute église, et puis il y fait une chaleur, avec cette Loire sablonneuse qui, au lieu de rafraîchir, répercute le soleil ! Bref, la Touraine est à fuir, l’été ; on a moins chaud à Paris. »

Voici, daté d’un mois plus tard, un autre fragment de cette correspondance :

 

« Villa Saint-Hilaire, chez M. Boucher, à Ligugé

« 22 août 1898.

« Mon bien cher Père,

« Je vois votre stupeur en lisant cet en-tête de lettre ; voici l’histoire :

« Revenu de Saint-Maur à Paris, je tentai vainement d’arranger mes affaires avec le Ministère.

« Mon ami Gustave Boucher, qui dirige la Revue du Pays Poitevin, à Ligugé, vint à Paris et m’emmena pendant quelques jours, pensions-nous, pour laisser passer la chaleur. Et j’y suis encore, n’osant rentrer à mon cinquième de Paris, un peu effaré par les lettres de Leclaire, me disant que la ville est intenable, et qu’il va venir pour quelques jours auprès de nous, si je puis lui trouver un logis. Mais ce séjour prolongé a eu un singulier résultat, celui de me rendre propriétaire à Ligugé ! ! ! C’est un peu inattendu pour tout le monde et encore plus pour moi.

« Il faut, pour comprendre cette chose bizarre, remonter plus haut. J’ai été, comme vous le savez, atrocement tourmenté par des désirs de cloître, et j’ai demandé à être éclairé ; j’ai fini par l’être. En mon âme et conscience, je suis sûr aujourd’hui d’être inapte à faire un bon moine. Cette illusion renversée, il me restait, ou bien à continuer de demeurer à Paris, mais alors, vu la faiblesse de ma retraite, j’étais condamné au journalisme à perpétuité et obligé de remettre, à je ne sais quand, ma Vie de Sainte Lydwine. Ou bien, il y avait un autre parti, qui me souriait davantage : vivre à l’ombre d’un monastère, en gardant toute ma liberté et en profitant des offices.

« Dans ce cas, la vie en province étant moins chère, je pouvais, avec ma retraite et le produit de mes livres, vivre tranquillement et envoyer promener, en temps opportun, l’Écho de Paris. Mon rêve aurait été de trouver cela à Solesmes, qui est le seul endroit où l’art des offices existe. Tout ce que je vois depuis me l’atteste ; mais enlevez l’Abbaye, Solesmes est un affreux trou, loin de tout, sans promenades dans les alentours, sans ressources d’aucune sorte.

« De même à Saint-Maur, où c’est un désert avec du soleil répercuté par des sables et pas de ville autour.

« Or, à Ligugé, sans m’y attendre, j’ai découvert le site le plus acceptable, à quelques minutes de Poitiers, des bois, un climat tempéré, une église commune où l’on est chez soi, des offices suffisants, et, à Poitiers, toute une armée d’amis à l’Évêché et dans le haut clergé.

« À dire vrai, ce sont eux qui ont décidé de l’affaire ; il y a un endroit charmant, à cinq minutes de l’église, trois minutes de la gare, dix minutes des bois ; enfin, un assez grand terrain à vendre, avec une source et des pins séculaires. J’ai fini par l’acquérir à bon compte et j’y ferai bâtir une cahute.

« Avec le rapide de Poitiers, on est à Paris, dans d’excellents wagons à soufflets, en un rien de temps.

« Et voilà comme quoi, à cause de la chaleur qui me retient à Ligugé, je deviens propriétaire ! ! !

« Je suis allé plusieurs fois à l’Abbaye où j’ai retrouvé des moines de connaissance, le bon Guyot, le P. Besse, voire même le P. Chamard… D’autres m’enchantent moins (vous pensez lesquels), mais comme les relations sont de simples relations de voisinage et de politesse, je puis ne voir que ceux qui me sont sympathiques. L’église commune à tous est à ce point de vue très commode…

« Je voudrais bien que cette abominable chaleur cessât, car j’ai besoin de retourner pour mes affaires à Paris et je perds mon temps ici, mais le ciel est une implacable tôle bleue et je commence à désespérer de quitter la villa Saint-Hilaire où j’ai, chez mon ami, une nourriture vaguement saine et une chambre fraîche. »

« J.-K. HUYSMANS. »

 

Et voici une partie de la troisième lettre intéressante écrite de Ligugé par Huysmans au même destinataire.

 

« Villa Saint-Hilaire, à Ligugé.

« 20 octobre 1898.

« Mon cher Père,

« … Ce que je voudrais bien maintenant, c’est vous faire comprendre la manière de vivre, la tenue même, que, dans mon intérêt propre, je suis résolu à garder à Ligugé. Je n’y aurai la paix, cela est sûr, qu’en restant chez moi… Sans quoi, avec l’optique des cloîtres et l’inéluctable nécessité des potins qui y sévissent, j’aurais fatalement des ennuis.

« Donc, en revenant à Ligugé pour le compte, cette fois, des Leclaire qui ont voulu acheter, en vue d’un échange, une maison, j’ai aussitôt pratiqué la théorie. Je suis entré me confesser, deux fois en tout et pour tout, dans le monastère. J’ai assisté aux offices et je suis après cela remonté tranquillement dans ma provisoire solitude.

« Pour tout vous dire, je ne tiens pas à des relations de ce côté, en ayant d’autres à Poitiers avec le haut clergé qui est bien élevé, large d’esprit et très au courant des choses de l’art. Je vais les voir à Poitiers et ils viennent me voir à Ligugé. Mes relations sont là.

« Je pense rentrer à Paris dans quelques jours et y rester jusqu’au printemps. J’ai terminé l’affaire des Leclaire qui est une des choses les plus gaies qu’il m’ait été donné de voir. Une vente d’immeuble à la chandelle ! La bataille a été vive, mais je l’ai gagnée, surpris d’être devenu tout d’un coup aussi rusé que mes concurrents, des hommes de paille. Ce qui me retient, encore, c’est l’architecte qui n’en finit pas avec son plan ; celui-là est un homme mystique, grand admirateur du P. Mellet, dont il a vu les constructions, étant de passage à Solesmes.

« C’est une bonne note pour lui et j’espère qu’il ne me réalisera pas une coque trop infâme.

« Vous avez dû rire, en lisant dans la presse la nouvelle donnée par je ne sais qui, que j’étais parti pour fonder à Ligugé une société d’artistes chrétiens ! Mais pour une société de ce genre, encore faudrait-il qu’il y eût des artistes chrétiens, et il n’y en a pas ! L’idée est évidemment séduisante, mais irréalisable, à moins de miracles.

« Le beau de l’histoire, c’est que je suis assailli d’offres et de demandes, traqué par des journaux, poursuivi par un reporter jusqu’à Ligugé. Mais dès que j’ai su son arrivée dans le village, j’ai été faire un tour dans les bois et il est retourné à Paris, bredouille.

« J.-K. HUYSMANS. »

 

Je ne le revis qu’à mon retour, au milieu de septembre. Nous dînâmes ensemble au restaurant et ce fut ce soir-là qu’il me confia son projet de fonder quelque part une sorte de béguinage, d’oblature bénédictine, et de s’y retirer avec quelques amis. Il avait acheté l’été dernier, à Ligugé, dans la Vienne, un terrain sur lequel il ferait construire sa maison. Assez réticent, à son habitude, il ajouta seulement que la maison serait prête à les recevoir, l’année suivante, lui, « le petit Dulac » et Boucher, lesquels étaient déjà sur les lieux. Il évaluait la dépense à 25.000 francs environ.

Il ne me dit rien de plus ce jour-là et me laissa rêveur… Je ne connaissais pas le peintre Dulac, mais Huysmans m’avait quelquefois parlé de lui. Âgé alors d’une trentaine d’années, converti à Vézelay, il appartenait à la lignée des artistes catholiques, Maurice Denis et Maurice Desvallières. Il était né à Paris, mais sa mère, originaire de Strasbourg, l’y avait fait élever ; Henry Cochin était son protecteur éclairé.

Huysmans et lui ont parlé de leur jeune ami en termes émus, dans les notices qu’ils lui consacrèrent au lendemain de sa mort. Comme Vollard était l’éditeur de cette belle publication à tirage limité, je lui demandai, beaucoup plus tard, des renseignements sur l’artiste ; mais Vollard, à la vérité, l’avait peu connu, bien qu’il eût participé à une Exposition de ses œuvres organisée par Henry Cochin et à laquelle fut invité le directeur des Beaux-Arts, qui s’appelait alors Roujon.

« Ne pourriez-vous pas, lui dit Cochin, faire acheter quelque chose pour le Luxembourg, à ce jeune homme, espoir incontestable de la peinture mystique de ce temps-ci ? »

Mais Roujon ne put que lui répéter ce qu’il avait déjà dit à Mirbeau, qui lui recommandait Cézanne : « En ma qualité de directeur des Beaux-Arts, mon rôle est de suivre le goût du public et non de le précéder. »

Comme j’attendais de Vollard une plus ample information, celui-ci m’avoua n’avoir conservé le souvenir que d’un jeune artiste illuminé qui « s’excitait à la religion pour devenir un grand peintre chrétien ». Henry Cochin augurait mieux, évidemment, du « vaillant ouvrier de Dieu », comme il appelait Dulac, dans l’Immémorial qui préface le catalogue de l’Exposition.

Quant à Huysmans, j’ai retrouvé, sur ses tablettes, l’impression qu’il avait rapportée en 1912, d’une visite à la chapelle de la Vierge, décorée par Maurice Denis dans l’église du Vésinet. Le critique n’en était qu’à demi satisfait. Il louait la partie technique, mais déniait à l’artiste le sens mystique…

« C’est de la céramique religieuse, disait-il, non pas de la peinture qui prie, comme celle de Dulac. »

Si j’avais mis en doute les intentions de Huysmans, elles m’eussent été confirmées, à quelque temps de là, par une lettre de lui, écrite « à la galopade » et datée du mois de septembre 1898 également, soit trois mois avant la mort de Dulac. La colonie chrétienne envisagée semblait peu à peu sortir des limbes, disait Huysmans.

« Le petit Dulac, rentré d’Italie, je l’expédie à Ligugé où il habitera, en attendant, dans la maison acquise par les Leclaire. »

Le premier coup de pioche fut donné le 9 octobre. Les travaux, pendant lesquels Huysmans ne quitta pas Paris, furent terminés fin novembre.

Aucun autre renseignement. J’étais réduit aux conjectures quant aux éléments constitutifs de la Clairière religieuse conçue par le romancier catholique, à l’heure même où, Maurice Donnay et moi, nous nous efforcions d’en construire une autre, d’un caractère dramatique et social bien différent. Nous ne nous faisions pas d’illusions, d’ailleurs, sur son avenir. Je puis dire aujourd’hui qu’une colonie communiste, expérimentée à Vaux et analogue à la nôtre, n’eût pas une plus longue durée que la fondation de Huysmans.

Mais, je le répète, j’étais surtout curieux de voir se former le noyau d’hommes de lettres, d’artistes, d’amis pieux et sûrs, d’humeur égale autant que possible, triés sur le volet par Huysmans, pour constituer le béguinage de Ligugé. J’avais beau chercher dans son entourage et ses relations, je n’obtenais aucun résultat satisfaisant ; tous les noms qui me venaient à l’esprit, hormis ceux de Dulac, des peintres Rouault et Bourbon, et peut-être de Gustave Boucher, en bouche-trou, me semblaient bien aléatoires.

De Gustave Boucher, je savais peu de chose, sinon que sa conversion avait précédé celle de Huysmans, auquel il rendait, comme bouquiniste, de petits services auprès des libraires. Il avait fini, d’ailleurs, par confier la surveillance de sa boîte du quai Voltaire à une brave femme qui obtint plus tard une pension, grâce à l’intervention d’un vieil ami de Huysmans, Orsat, employé au Ministère de la Guerre.

C’était six ans auparavant, et après la publication de Là-Bas, que Boucher avait participé comme médium improvisé et involontaire (dit-il), à une séance de spiritisme offerte rue de Sèvres, par Huysmans, à plusieurs de ses amis, parmi lesquels Orsat et Boucher. Cette tentative malheureuse fut racontée par ce dernier après la mort de Huysmans, c’est-à-dire lorsqu’il n’était plus là pour refermer ou laisser ouverte la porte de sortie trouvée par Boucher dans l’intervalle. La voici :

« La promesse que je vous ai faite, je la tiendrai avec vous, je cheminerai désormais dans les jardins de l’Église, non pas en étranger, mais en compagnon eucharistique. Mais je ne veux pas donner au diable le mérite de ma conversion ; je veux l’attribuer tout entier à votre amitié et à vos prières fraternelles qui m’en ont uniquement valu la grâce. Une poignée de main émue scella cet entretien qui marqua en effet mon retour définitif aux pratiques du catholicisme, auquel, depuis quelques mois, mon intelligence adhérait sensiblement. »

Voici fixée, par Boucher lui-même, la date de sa conversion et, par Huysmans, son renoncement complet aux pratiques du spiritisme.

Mais je reviendrai là-dessus[1].

À la vérité, Boucher avait vécu dans l’intimité du maître, beaucoup moins que deux autres confidents obscurs, Girard et Landry.

Henri Girard était un petit acteur trop inutile pour ne pas jouer les utilités dans les cabarets et tréteaux où il réussissait à se faire engager. Il m’était arrivé de le recommander à Alphonse Daudet qui avait une pièce en répétitions au Gymnase. Le rôle d’un valet de chambre fut distribué à Girard… pas longtemps. Daudet me raconta gaiement qu’il était incapable de recevoir au vol le pardessus que lui jetait un personnage en entrant ! Je me le tins pour dit. Je ne l’ai jamais vu jouer nulle part. Je sais qu’il fut un moment bibliothécaire… aux Variétés ! Encore une utilité ! Aimable homme, d’ailleurs bien élevé et aux petits soins auprès de Huysmans, de même que Georges Landry.

Tous les deux n’appelaient pas Huysmans autrement que : J.-K. sans cérémonie, familiarité que je ne me serais jamais permise.

À un bon observateur, trois mots ont suffi pour définir Georges Landry, « pauvre, déférent et doux ». Huysmans m’a répété l’aveu dénué d’artifice qui avait peut-être contribué le plus à lui rendre l’homme sympathique : « Je ne suis pas, vous le savez, très intelligent… » Un autre ami lettré de Landry, Druilhet, a tracé, de ce dernier, un croquis ressemblant : « Un saint de retable taillé dans le bois par un imagier naïf du moyen âge. Il aimait par-dessus tout les livres et, à travers eux, parmi les auteurs modernes, Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Villiers de l’Isle-Adam et François Coppée. »

Enfin Landry méritait le pseudonyme d’Humilis autant que Germain Nouveau, le poète famélique, plein de talent, qui pouvait mendier sous le porche de n’importe quelle église sans y paraître déplacé. À ceci près que Landry n’avait pas même mendié la dédicace de La Bièvre, récompensant les petits services rendus à l’auteur. Mais il ne semblait pas non plus connaître la parole de saint Jérôme exhortant une de ses pénitentes à éviter « l’orgueil de l’humilité ».

Landry avait fait la campagne de 1870 en même temps que son ami de jeunesse, Léon Bloy, qui ne lui pardonna jamais, pas plus qu’à moi, d’avoir opté pour Huysmans, quand nous fûmes mis tous les deux en demeure de choisir.

Sa principale occupation fut longtemps son emploi de comptable chez un chemisier de la rue du Sentier, amateur d’art aussi. Il ne quitta sa place que pour entrer, sans fonctions définies, chez l’éditeur Savine.

Du même âge que Huysmans, Landry avait eu la bonne fortune de rencontrer sur sa route Mlle Read et de devenir, par son entremise, le voisin de palier de Barbey d’Aurevilly, à l’entière disposition duquel il demeura jusqu’à sa mort. C’est par Landry que je fus présenté un matin, de bonne heure, au maître que j’admirais entre tous. Grâce au passe-partout qu’était le nom du Connétable, l’espèce de valet de gloire qu’était son serviteur fit la connaissance de François Coppée, de Paul Bourget, de Gabriel Hanotaux et de Huysmans, enfin, qu’il ne quitta plus. Girard et lui devinrent comme les chenets du foyer d’un vieux garçon. Catholiques déclarés l’un et l’autre, du moment que J.-K. donnait l’exemple, ils m’eussent paru devoir l’accompagner à Ligugé, si la modicité de leurs moyens d’existence n’avait pas mis obstacle à ce déplacement ; mais je comprenais leur hésitation à suivre, dans sa retraite, l’objet de leur dilection sincère[2]. Je ne me trompais pas. Mais qui alors ? J’ignorais que Huysmans, à peine rentré à Paris après m’avoir quitté, en était reparti brusquement, le 3 août, appelé par Boucher, installé à Ligugé depuis deux ans (1896), et insistant auprès de Huysmans pour lui faire connaître l’abbaye bénédictine à l’égard de laquelle celui-ci paraissait injustement prévenu.

La réception que lui avaient préparée Dom Besse, le Père Abbé Dom Chamard et, naturellement, Gustave Boucher, fut décisive. Littéralement empaumé, Huysmans accepta de partager, avec ce dernier, le logement de trois pièces au prix de 2 fr. 50 par jour, et la modeste pension qu’il avait, près de l’église du village, dans un petit chalet baptisé par Boucher : Villa Saint-Hilaire[3]. Huysmans y était arrivé, venant de Poitiers, le 3 août 1898. Quelques présentations achevèrent sa conquête, si bien que le réfractaire finit par devenir sur l’heure propriétaire d’un terrain à vendre.

Il est vrai que le soir même du jour où le marché fut conclu, Huysmans dit à Boucher : « C’est de la folie ! Fichue idée que j’ai eue là de venir ici ! »

Je reconnus bien mon ami à ce trait de caractère : il se ressaisissait aussi vite qu’il s’était donné, quand sa méfiance avait lieu d’être prise en défaut.

Mais tout cela ne résolvait pas le problème de la vie quotidienne en communauté.

Huysmans s’accorda le temps d’y réfléchir en partant au mois de septembre pour Schiedam, où son ami Ary Prins lui rassemblait les éléments d’une histoire sainte, celle de sainte Lydwine, la putréfiée vivante.

Le vieux naturaliste assoupi s’était réveillé sous l’éperon. Il était incapable, me disait-il, de prendre le galop sans être fouetté par la documentation, bref, sans commencer par décrire le lieu où la sainte avait souffert le martyre.

Il était convaincu – il l’a répété dans sa préface d’À Rebours – que l’école naturaliste « a rendu aux Lettres le service inoubliable de situer des personnages réels dans des milieux exactement évoqués ».

Mais ce n’était pas la seule collaboration qu’il sollicitait. Les odeurs, bonnes ou mauvaises, toutes les odeurs, concouraient à son excitation. Je reviendrai là-dessus quand il s’efforcera de rénover, à la Maison Notre-Dame, un jardin de jadis. Je ne pense pour le moment qu’à l’histoire édifiante qu’il avait entrepris d’écrire. Il a précisé, dans la Cathédrale, que le choix de sainte Lydwine lui fut en quelque sorte imposé « par ses ulcères et par l’odeur de sublimé de cannelle qu’ils dégageaient ». C’était la vérité. Il restait par là imbu des principes de l’École à laquelle il avait appartenu dans sa jeunesse. Il lui était indispensable, pour traduire, de sentir comme de voir, fût-ce au prix d’une hallucination. Ainsi l’idéal et le réel doivent-ils être ce que l’on veut qu’ils soient.

Il pouvait s’attendre à rencontrer, dans sa tâche nouvelle, les difficultés d’exécution dont n’avait pas dû s’embarrasser son prédécesseur, Thomas a Kempis, en racontant, au XVe siècle, la vie édifiante de sainte Lydwine, tel un maître des novices, bon hagiographe confit en mysticisme et en érudition.

À son retour de Schiedam, Huysmans s’arrêta un moment à Amsterdam, à Berlin et à Bruxelles ; il ne rentra à Paris que pour retrouver à Ligugé, où ils l’attendaient, les époux Leclaire, dont je n’avais jamais entendu parler[4]. Je commençai à entrevoir, ce jour-là, non pas la petite colonie d’artistes chrétiens rêvée, mais la simple cohabitation d’un ménage retiré des affaires et d’un célibataire endurci qui n’avait de commun avec ce ménage qu’une foi sincère… Et aussi, faut-il ajouter, la copropriété d’une maison bâtie à frais communs. Cela pouvait suffire, à la rigueur, pour dénouer ou tout au moins desserrer des liens aléatoires.

Mais autre chose allait ruiner ab ovo les beaux projets de Huysmans : la disparition des deux pierres d’angle sur lesquelles il comptait le plus pour bâtir sa maison. « Le petit Dulac » s’éteignit à l’âge de trente-trois ans, un mois à peine après qu’eût été posée la première pierre de la Maison Notre-Dame ; l’abbé Ferret, âgé de quarante-quatre ans, l’avait précédé dans la tombe. Il était mort à Palinges (Saône-et-Loire), son pays natal, où Huysmans avait voulu le voir pour la dernière fois…

De 1895, l’année d’En Route, à 1898, l’année de la Cathédrale, Huysmans n’avait guère publié qu’une préface au Petit Catéchisme liturgique de l’abbé Henri Dutillet, dans une nouvelle édition revue par l’abbé Vigourel, directeur du chant et maître des cérémonies au Séminaire Saint-Sulpice[5].

C’est non pas par Vigourel, mais par le confesseur de Landry, l’abbé Gabriel Ferret, vicaire à Saint-Sulpice, depuis 1885, que celui-ci, ayant fait la connaissance de Huysmans vers cette époque, mit l’écrivain, devenu son ami, en rapport avec les Leclaire.

Le jeune prêtre et le romancier s’étaient sentis tout de suite attirés l’un vers l’autre et avaient fini par fonder sur un pacte mutuel une amitié de tout repos. C’est à l’abbé Ferret que, sur le conseil de l’abbé Mugnier, Huysmans soumit la partie théologique du manuscrit d’En Route. (Le livre parut en 1895.)

L’abbé Ferret sachant alors combien Huysmans, sans esprit pratique et célibataire déterminé, allait se trouver désemparé à l’heure prochaine de la retraite, le légua, avant de mourir, au ménage sans enfants dont il était le directeur de conscience. Le nom des Leclaire est inscrit à la première page de Sainte Lydwine, en témoignage du lien que l’abbé Ferret avait noué de ses propres mains…

Sa perte fut pour Huysmans un coup dur et j’eus l’impression que la fondation ne s’en relèverait pas. Elle aurait beau voir le jour : elle était mort-née. La plupart des candidats éventuels confondaient leur salut avec la planche sur laquelle ils comptaient pour le rencontrer.

Quant à Huysmans, il avait les ponts coupés derrière lui par sa mise à la retraite. Il est vrai qu’une collaboration lui avait été offerte à l’Écho de Paris et que ses livres commençaient à se vendre. Enfin l’Académie Goncourt, à laquelle il ne croyait pas et qui ne devait être instituée qu’en 1900, pouvait éventuellement lui venir en aide.

Le succès croissant de la Cathédrale lui fit heureusement prendre patience et lui facilita sa contribution aux frais de déménagement, d’emménagement, d’acquisition, de construction, etc., que son installation à Ligugé allait entraîner.

Car les Leclaire, emballés, et pour obvier à l’isolement de leur ami dans une « cassine », comme il disait, avaient obtenu de lui, tremblant devant la dépense, son adhésion au plan d’une habitation plus vaste où deux ménages pourraient vivre à frais communs.

Mais n’était-ce pas trop beau pour durer ?

J’étais mis au courant par Huysmans, qui m’écrivait assez souvent, des phases de sa retraite à Ligugé. Le 7 décembre y avait été bénite la première pierre de la Maison Notre-Dame édifiée sous l’inspiration de feu Gabriel Ferret, prêtre de la Compagnie de Saint-Sulpice, Dom Bourigaud, Dom Chamard et Dom Bouleau, respectivement abbé prieur et curé de Ligugé ; sans parler du maire Hambis, qui était simplement tisseur.

Mais Huysmans, que la foi n’avait pas guéri du pessimisme, ajoutait : « Puisse l’immaculée nous protéger contre les embêtements sans nombre qui vont pleuvoir ! »

En attendant, il trouvait une diversion à ce souci dans l’accroissement de sa bibliothèque à déménager et dans l’espoir de voir bientôt arriver le « petit Dulac ». Hélas ! le pauvre garçon était à la veille de mourir chez sa mère. L’année finissait mal. L’influence de Dulac eût peut-être modéré la résistance de son ami aux avances de la noblesse et du clergé poitevins qui s’étaient réjouis de son arrivée.

« On paraît croire, disait Huysmans, déjà hérissé, que je n’écris que pour Poitiers dont je me f… dans les grands prix ! »

Paris ne l’avait pas complètement lâché. Je m’en aperçus moi-même, lorsqu’il me conduisit à Poitiers, lors de ma première visite. Il partageait encore avec Baudelaire, à ce moment-là, l’horreur de la nature. Avec Goncourt aussi. Celui-ci n’a-t-il pas écrit dans son Journal que « la nature lui était ennemie » ? Ainsi, Huysmans disait aimer mieux les tableaux que les sites et les feuilles aux livres qu’aux arbres ; il appelait le soleil « ce voyou d’astre » et redoutait la chaleur et les bains de siège qu’il lui attribuait, l’été, en promenade. Bref, il était resté, même converti, foncièrement et par tous les pores, l’auteur d’À Vau-l’eau, cette histoire comprimée d’un célibataire pauvre, de Marthe et des Sœurs Vatard, où il a dilué dans le roman des souvenirs amers d’enfance et d’émancipation.

Je dois avouer que j’eus toujours plus de sympathie pour cette inébranlable fidélité, que pour l’abjuration de Paul Féval, par exemple, rachetant dans la circulation les péchés littéraires de sa jeunesse pour les détruire de ses mains. On efface bien mieux le souvenir de ses fautes, regardées comme des péchés mortels, en ne les commettant plus. Huysmans ne renia jamais les siennes.

À partir de ce moment, et pendant dix-huit mois, les Leclaire, qui habitaient encore Viroflay, et Huysmans, de sa « lanterne » rue de Sèvres, vont diriger les travaux en cours d’exécution à Ligugé. Boucher sert d’intermédiaire à Huysmans surtout, auprès de l’architecte et des entrepreneurs. Il perdra ainsi la confiance de Mme Leclaire le jour où il prendra des initiatives. Elle désavouera notamment l’attribution du premier étage au cabinet de travail de Huysmans, d’abord placé au rez-de-chaussée, dont l’occupant, exposé davantage aux visites des raseurs, était privé en outre d’une vue plus agréable. Le rez-de-chaussée fut réservé aux Leclaire qui se trouvèrent, à leur arrivée, devant le fait accompli. Boucher reçut en revanche des félicitations pour la publicité organisée par lui et le P. Blute, directeur de l’imprimerie, lorsqu’on avait posé la première pierre de la Maison Notre-Dame. Boucher en avait rédigé et soumis à Huysmans l’inscription dédicatoire que celui-ci approuva.

Ni Huysmans ni les Leclaire, retenus à Paris, n’assistèrent à la cérémonie.

Les années 1898 et 1899 furent pour Huysmans et les Leclaire des années de projets et d’aléas. La perspective d’une communauté d’oblats allait bientôt finir, après le décès de Dulac et de l’abbé Ferret, par se réduire à un vieux ménage et à un vieux garçon essayant de vivre sous le même toit, en bonne intelligence. Combien de temps ?

Il avait été question, vaguement, de l’instance possible des peintres Rouault et Antonin Bourbon, élèves tous les deux de Gustave Moreau. Je n’ai appris celle de Rouault que par la lecture de ses Souvenirs intimes. Ami de Léon Bloy et de Huysmans, sans famille et sans le sou à cette époque, Rouault avait, il est vrai, un moment adhéré au projet d’une colonie d’artistes chrétiens réunis pour travailler loin des salons et des récompenses. Et puis, à la mort de Gustave Moreau, en 1897, décoré, marié, père de famille, apprécié enfin à sa valeur, Rouault était devenu conservateur du Musée Gustave Moreau… ; si bien que l’auteur du Christ mort, de Samson tournant sa meule et de Jésus parmi les docteurs, volant enfin de ses propres ailes, avait eu toutes les raisons possibles pour ne rien attendre d’une volière d’artistes.

L’oiseau n’est pas le seul à n’avoir besoin de personne pour faire son nid.

Comme je n’écris qu’une page de la vie religieuse d’Huysmans, je ne l’entacherai pas par les entreprises d’une étrangère frénétique, appelée par lui la Sol. Il est possible que cette Espagnole, mariée et comtesse, « élégante et jolie, la mâtine », disait notre ami, se soit donné pour tâche démoniaque de l’étranger de la vie religieuse ; Boucher, qui recevait alors les confidences de Huysmans, a rapporté qu’elle le menaçait d’entrer dans un cloître, à dessein de vaincre sa résistance, en soulevant contre lui les religieuses qu’elle eût réussi à « sataniser », pour se venger de ses dédains. Mais cette gouge semblait surtout avoir lu Là-Bas et s’inspirer de la réelle Mme Chantelouve, d’ailleurs jumelée.

C’est après la mort de Huysmans que j’ai le plus entendu parler de cette intruse. Il s’était toujours borné, du moins vis-à-vis de moi, à de vagues allusions, comme s’il n’avait rien à m’apprendre ; et ses familiers imitaient sa discrétion, sans que j’eusse à m’en formaliser, car j’ai toujours là-dessus donné l’exemple.

Je n’en étais pas moins légèrement étonné que notre ami, à son retour de Glanfeuil, eût choisi un Père qu’il y connaissait, pour s’ouvrir à lui ou le mettre au courant des entreprises de la Sol : il en était donc instruit de vive voix ?

Je sais bien que la discrétion des prêtres est quelquefois sujette à caution. Celui-ci, même en dehors de la confession, était tenu, semble-t-il, à plus de précaution : Verba volant. Scripta manent.

Je ne manquais jamais, le 1er janvier, dans l’après-midi, d’aller porter mes souhaits à Huysmans, qui ne se dérobait pas à la corvée de recevoir, ce jour-là, les vœux de ses proches parents. « Le temps de les expédier, me disait-il, et je suis à vous. »

Il n’avait point, en effet, la bosse de la famille.

À Ligugé, les portraits de ses parents, sans valeur artistique à ses yeux, étaient relégués au grenier, avec les manuscrits de ses derniers livres, d’ailleurs.

Huysmans s’apprêtant à donner congé de son logement de la rue de Sèvres, je n’en montais pas les cinq étages sans me rappeler l’émotion avec laquelle je les avais grimpés à ma première visite ; je débutais alors dans les Lettres, chez l’éditeur des naturalistes à Bruxelles, l’accueillant Henry Kistemaeckers, et celui-ci, qui avait publié À Vau-l’eau, pouvait, à la rigueur, se dispenser de m’inviter à voir un auteur que j’admirais, sans le connaître. La porte qu’il m’avait ouverte lui-même ne me fut, par la suite, jamais fermée.

Une seule fois nous ne fûmes pas d’accord. C’était au lendemain de notre algarade, je veux dire du Manifeste inspiré à cinq d’entre nous par la publication de la Terre, d’Émile Zola. Huysmans me reprocha, comme une désertion, de l’avoir signé. Il avait raison ; mais ne devait-il pas lui-même, quelques années après, dans sa préface d’À Rebours, rompre d’une façon retentissante avec l’école naturaliste et faire ainsi beaucoup plus de peine à Zola qu’une dissidence comme la nôtre ? Nous avions simplement précédé l’évadé de Médan. Les relations de celui-ci avec son chef de file se refroidirent et puis cessèrent vers 1890, peu de temps avant qu’une conversion avérée eût définitivement éloigné le disciple du premier maître qu’il s’était donné.

Quant à moi, à ce moment-là déjà, les voix du large et d’En Haut auxquelles Huysmans prêtait l’oreille, l’avaient sans doute averti qu’il pouvait mettre sa confiance en moi, à la vie, à la mort.

L’abbé Mugnier m’en a souvent renouvelé l’assurance en me rapportant un propos de notre ami à mon endroit : « C’est un homme probe, Probus ; quel malheur qu’il ait un idéal bas ! » Peut-être, après tout, voulait-il dire : ici-bas… Cet idéal de paix, de justice, d’assistance aux faibles et aux vaincus ; cet idéal dont rien ne m’a fait dévier, ne devait pas l’empêcher, à sa dernière heure, de choisir Probus pour exécuteur testamentaire charge de servir ses intérêts et sa mémoire… ici-bas[6].

Le 1er janvier 1898, je fus donc reçu par Julie Thybaut, qui me fit prendre patience, pas longtemps, pendant que son maître, « notre ami », comme elle l’appelait, averti de ma présence, faussait compagnie à ses demi-sœurs et à son beau-frère, employé au Mont-de-Piété, auxquels il ne m’avait jamais présenté.

La maman Thybaut était toujours, en apparence, la matrone tranquille, prévenante et sans histoire, à laquelle on eût donné avec assurance le bon Dieu sans confession. Comme on se serait trompé ! En réalité, Julie Thybaut avait été, à Lyon, gouvernante d’un Carmel, dont elle était à la fois la prêtresse et la femme de ménage.

Disciple et successeur du prophète hérésiarque Eugène Vintras, missionné, disait-il, pour prêcher sur la terre la régénération de l’humanité, l’ex-abbé Boullan avait reçu à Lyon, pendant près d’un mois, Huysmans, à son retour de la Trappe d’Igny, en 1892 ; et le 4 janvier de l’année suivante, le thaumaturge, envoûté par des méchants, était mort d’une maladie de cœur, chez un de ses amis, M. Misme, architecte à Lyon, sur lequel il comptait pour ôter d’embarras, le cas échéant, celle qui s’était rendue indispensable au défunt en disant, à sa place, la messe de Melchisédech, sous les espèces du vin rouge, afin d’obvier à toute confusion, le blanc étant réservé aux prêtres catholiques.

M. Misme, respectueux des dernières volontés de Boullan, n’avait pas cru pouvoir mieux faire que d’attacher Julie Thybaut à son ménage ; mais lui-même étant mort en 1895, à Lyon, rue de la Martinière, sans désigner de remplaçant, j’ai des raisons pour croire que quelqu’un, si ce n’est la servante en chômage, eut l’idée de sonder le terrain avant de prendre une résolution. Toujours est-il que Huysmans, après un peu d’hésitation, mais en souvenir de Boullan et de Misme, dont l’accueil à Lyon l’avait beaucoup touché, commit l’imprudence, qu’il devait regretter, d’accepter leur héritage, sous bénéfice d’inventaire, et de faire venir la mère Thybaut à Paris, chez lui.

Sans mettre en doute la charité de Huysmans, j’ai toujours eu, relativement à son objet en cette occurrence, ce qu’on appelle une idée de derrière la tête… Je ne crois pas manquer de respect à une mémoire qui m’est chère, en me demandant encore, aujourd’hui, s’il ne succomba pas à la tentation d’introduire chez lui un personnage de roman, qu’il aurait tout loisir de regarder mûrir à la treille, une sorte de Germinie Lacerteux, tout ensemble benoîte et maléfique, telle enfin que pouvait l’observer et la rendre, l’auteur de Là-Bas, sans avoir besoin d’aller chaque jour au motif, comme les grands peintres modernes qu’il aimait, puisque le modèle poserait devant lui du matin au soir.

J’entends bien que Huysmans n’en a pas moins dessiné, à plusieurs reprises, un portrait de Mme Bavoil, alias Thybaut ; mais peut-être méritait-elle mieux que ces croquis : une eau-forte accusant davantage le contraste d’un physique rustre et doucereux, avec une âme double croupissant dans le satanisme et la magie noire. Je regrette encore aujourd’hui que Huysmans n’ait pas laissé d’une femme, dont il connaissait à fond le circuit, une image d’après nature, que Félicien Rops, à la rigueur, eût pu, de son côté, interpréter.

Ce qui ne fait aucun doute, en tout cas, de l’aveu même du malade, c’est que les pratiques des occultistes avaient un moment démoli Huysmans et attiré sur lui, pendant son sommeil, des coups de poing fluidiques, sans parler de la glace dont la chute lui fut annoncée et qui tomba réellement à l’heure dite ! Non, Huysmans ne devait pas compter, pour le remettre d’aplomb, sur une rebouteuse comme la mère Thybaut ; mais, à vrai dire, elle perdit seulement sa confiance pendant les derniers temps qu’elle passa rue de Sèvres. Elle s’était crue inexpugnable du jour où une indiscrétion l’avait avertie qu’elle figurait, sous le nom de Bavoil, dans un roman que terminait son maître. Or, ce nom est gravé, au cimetière Montparnasse, sur la sépulture de famille où il repose.

Instruit de l’abus de confiance commis à son détriment, Huysmans s’était contenté d’en sourire. Il dit seulement : « Bah ! Laissez-lui l’illusion d’être une Bavoil ! »

Elle comptait beaucoup l’accompagner à Ligugé, et elle fut à peu près certaine de l’y suivre, tant que ses accointances avec la Sol n’eurent pas transpiré au dehors. Dès qu’il en fut instruit, Huysmans se replia en bon ordre : le charme était rompu.

Il n’en a pas moins tracé de sa gouvernante, dans la Cathédrale, un portrait physique dont je garantis la ressemblance.

« Elle sentait, a-t-il dit, la chapelle et les champs ; elle tenait de la sœur et de la paysanne ; elle avait le masque désempâté d’un César mort et la tournure d’une loueuse de chaises. » Elle était arrivée à s’insinuer dans son intimité ainsi que dans notre sympathie, pendant les trois années qu’elle fut au service de Huysmans. C’est seulement par lui que j’ai appris qu’elle avait fait, à pied, dans ses pèlerinages, le tour de l’Europe, environ dix mille cinq cents lieues ! Elle voyageait sans argent, munie seulement d’un paquet de linge et d’un parapluie ! Mais elle portait une croix de fer-blanc sur la poitrine et un chapelet à la ceinture. Elle vivait de lait, de miel et de pain, sauf pendant les jours de pénitence où elle substituait l’eau au lait.

Et pourtant son emménagement rue de Sèvres n’avait pas été une petite affaire ! Il fallait entendre Huysmans le raconter. La mère Thybaut avait, sur le même palier que lui, une chambre de bonne dans laquelle nul ne pénétrait, que le chat. Levée dès l’aube, elle disait sa messe devant la petite autel qui constituait le principal de son mobilier ; après quoi, elle vaquait au ménage, à la cuisine, au blanchissage, au raccommodage, faisait les commissions, entretenait, enfin, une abondante correspondance avec les clients qu’elle avait à Lyon et auxquels elle continuait à donner des consultations gratuites. Car elle était aussi généreuse et ne soignait pas seulement les bobos ; les herbes magiques de la Saint-Jean n’avaient pas de secrets pour elle. Et cela n’était rien encore : elle regrettait le bon temps, celui où le thaumaturge, son maître alors, était averti de ce que ses ennemis tramaient contre lui, par les éperviers de malheur qui font leurs nids sur les bords de la Saône.

Mais n’avons-nous pas été longtemps nous-mêmes les dupes de sainte Nitouche, c’est le mot. Quand nous sonnions, le dimanche, à la porte de son maître, elle venait nous ouvrir en égrenant placidement son rosaire. Elle nous servait à table et, le couvert ôté, ne manquait pas de nous dire bonsoir avant de se retirer dans ce que j’appelais sa chambre d’Autel…

Ce fut pour la dernière fois, en 1898, que j’embrassai comme d’habitude mon introductrice en lui souhaitant bon jour bon an. N’était-elle pas, Bavoil, quelque peu de la famille ?

— Si notre ami est là ? Je crois bien ! Il vous attend… Patientez un moment… Ils vont bientôt s’en aller…

J’avais compris qu’elle désignait des parents élevés dans les bons principes. Huysmans ne m’avait jamais parlé de sa famille. Je ne devais rencontrer son beau-frère, employé au Mont-de-Piété, que longtemps après et lorsque la présentation dépendrait des circonstances.

Huysmans ne tarda pas à venir me rejoindre, ce 1er janvier, après avoir « expédié », dit-il, les membres de sa famille qui l’honoraient de leur visite rituelle. Il avait prétexté une indisposition pour décliner leur invitation à dîner ; la vérité, c’est qu’il était attendu par les frères siamois, Landry et Girard, au restaurant Lachenal, situé au coin de la rue Bonaparte et de la place Saint-Sulpice. Il y traitait ses amis de passage à Paris, parmi lesquels Ary Prins, de Hambourg ; le Père Besse et, une fois, l’abbé Boullan…

Impossible de s’y méprendre : l’échappatoire envers ses visiteurs m’était dénoncée par la façon qu’avait Huysmans de se frotter les mains, les coudes au corps, en même temps qu’il allongeait le pas, dans la rue.

Pendant son absence, j’avais remarqué sur les murs la disparition d’une peinture de son vieil ami Forain ; elle représentait un salon orné de quelques dames équivoques dont la tenue laissait beaucoup – ou fort peu – à désirer.

Je demandai à Huysmans ce que ce tableau était devenu.

— Je l’ai bazardé, me répondit-il négligemment. Avouez qu’il me fera moins défaut, à Ligugé, que les livres anciens dont je vais avoir besoin pour écrire l’histoire de sainte Lydwine. J’en ai découvert quelques-uns, sur le moyen âge, non seulement à Paris, mais en province et même à l’étranger ; ils me dispenseront d’aller les consulter à l’Abbaye…, si toutefois ils s’y trouvent ! J’ai tout l’hiver pour continuer mes battues…

La lecture des catalogues avait toujours été sa distraction favorite. Elle l’aiderait, en province, à passer les soirées. Il jubilait, pour le moment, d’avoir payé 3 francs l’ouvrage devenu rare de Barbey d’Aurevilly sur les Misérables.

Avant de prendre congé de lui, et comme je ne l’avais pas vu depuis quelque temps, je m’informai de son dernier voyage en Hollande et de ses investigations au sujet de sainte Lydwine, à laquelle il rêvait. Il aimait « l’exquise » petite ville qu’était Schiedam, illustrée à la fois par la Sainte et par des canaux et des moulins à vent.

Il y avait passé quelques jours, deux ans auparavant, auprès de son ami Ary Prins, et c’est à son retour par Berlin, Weimar, Cassel et Cologne, fin août, qu’il avait averti ses intimes de sa rentrée « dans le cloaque du ministère ».

En 1898, il revenait, cette fois, chargé de reliques et de documents destinés à lui faciliter une tâche ardue. Il se promettait, d’ailleurs, de retourner bientôt à Schiedam, pour y retrouver les amis qu’il s’était découverts là, notamment un prêtre admirateur d’En Route, qui l’avait accueilli à bras ouverts.

Il venait de terminer la correction des épreuves de la Cathédrale. Je le savais par la lecture des fragments décousus et rapiécés qu’en publiait l’Écho de Paris, où il se ménageait un havre, si la mise à la retraite, dont il se sentait menacé, s’effectuait. Quant à l’Académie Goncourt, il n’en avait que de mauvaises nouvelles ; les héritiers, battus en première instance, allaient en appel ; c’était pour la littérature une cause perdue. Mais, à dire vrai, je n’attachais pas une grande importance à des accès de pessimisme dont l’expression tenait dans cette phrase lapidaire : seul le pire arrive. (Il aimait encore Schopenhauer à cette époque, moins toutefois qu’il ne l’avait aimé.)

Toujours est-il qu’à quelques mois de là, et les héritiers ayant perdu leur procès, l’existence de l’Académie rêvée par Goncourt fut légalisée.

Je vis moins que d’habitude Huysmans, cette année-là ; j’étais en deuil ; je ne le rencontrais que fortuitement, tantôt chez notre éditeur Stock, encore établi sous les galeries du Théâtre Français, tantôt rue des Saussaies, où j’allais le prendre pour dîner ensemble au restaurant Mignon, après l’inévitable apéritif en chemin, conformément à la tradition.

Il commençait à se préoccuper de son déménagement. J’étais au courant, d’autre part, de son projet d’extraire de ses derniers livres un choix de pages catholiques, ce qu’il appelait « des tisanes pour les rhumes d’âmes ». L’abbé Mugnier devait en écrire la préface, lorsqu’il serait revenu de ses « hautes villégiatures », ajoutait Huysmans narquois.

Il lardait ainsi de brocards sans méchanceté un prêtre qu’il aimait bien, auquel il devait beaucoup, mais qui n’avait jamais pu décider l’homme de lettres farouche à le suivre dans les salons aristocratiques où l’abbé était à bon droit recherché. Chaque fois que celui-ci revenait de Bayreuth, en brillant équipage, Huysmans lui demandait des nouvelles de ce pèlerinage dont il s’était fixé le lieu « à Lourdes en Wagner »… Et de rire… Mais les deux hommes, séparés par leurs goûts et leurs relations, n’en nourrissaient pas moins l’un pour l’autre une affection constante et sincère.

On a souvent regardé l’abbé Mugnier comme le dernier abbé de cour égaré dans la société moderne. Il y perpétuait des traditions qui, en effet, dataient de l’ancien régime. On pouvait, sans lui manquer de respect, le comparer, par exemple, à ce pétulant abbé de Pure qui était, au grand siècle, l’ami des Lettres, celui de Pierre Corneille, son commensal en Normandie et l’hôte des maisons princières empressées à le recevoir. Cet ancêtre n’aimait rien à demi et chérissait les beaux jardins au point de reporter une préférence pour les œillets sur une comédienne, Mlle des Œillets, qui leur avait emprunté son nom. Elle était l’interprète de Corneille et la tendre amie de l’inconstant Racine. L’abbé de Pure assistait à la première représentation de Sophonisbé, tragédie de Corneille, créée à l’Hôtel de Bourgogne par Mlle des Œillets. Il était sur le théâtre, parmi les gens de qualité, et n’avait dû rien perdre, les chandelles éteintes, du dépit émouvant de la jeune actrice à bout de forces, naguère encore chère à Racine et qui s’en allait à présent de la poitrine… et de lui !

Je m’empresse de rompre le parallèle en ajoutant que l’on n’a jamais rencontré l’abbé Mugnier au théâtre, ce qui ne veut pas dire que les artistes dramatiques font appel en vain à son ministère.

Quand j’allais chercher Huysmans, vers cinq heures, rue des Saussaies, il arrivait quelquefois qu’il fût appelé à la Direction ; je l’attendais alors dans son bureau de sous-chef, où j’avais licence de passer en revue, pour m’occuper, une collection de communards jugés par les conseils de guerre, la Collection Appert, encore ensevelie, longtemps après, dans les concessions à perpétuité qu’étaient, pour les condamnés, d’étroits casiers remplis de photographies d’identité.

J’avais pu connaître, à leur retour de l’île des Pins, quelques-uns de ces rapatriés après neuf ans de déportation ; je les revoyais tels qu’en eux-mêmes l’exil et la mort les avaient changés…

Un jour, les fichiers disparurent… J’en marquai mon regret à Huysmans qui se contenta de sourire, me jugeant incorrigible.

Et je l’étais, en effet.

Aussi bien, notre sujet de conversation était plutôt l’Académie Goncourt, Terre promise… chose due, dont Huysmans attendait avec impatience la reconnaissance d’utilité publique.

De sa conversion, jamais un mot entre nous ; il me connaissait assez pour me savoir étranger aux échos parus dans quelques journaux, touchant ses voyages à la Trappe et à Lyon notamment. À cette époque déjà, il avait dû, pour égarer les soupçons d’un ministère rempli, disait-il, de juifs et de francs-maçons prévenus contre lui, leur donner le change en faisant suivre à Lyon, chez M. Misme, sa correspondance adressée à la Trappe d’Igny, sur laquelle l’abbé Mugnier l’avait dirigé.

Or, un soir, que nous avions dîné ensemble non loin de Saint-Germain-des-Prés, si j’ai bonne mémoire, Huysmans évoqua inopinément le souvenir lancinant de ce premier séjour à Lyon, auquel il avait rarement fait allusion jusque-là dans nos conversations. Il convenait maintenant que la rencontre fortuite de l’abbé Boullan, sectaire, et de la mère Thybaut, somnambule extra-lucide et tireuse d’horoscopes, aussi démente que son maître, l’avait fortement dérouté et même détraqué. Éclairé par les pratiques de ces deux êtres sur leurs hérésies conjuguées, peut-être avait-il eu tort de ne pas mettre le chemin de fer entre lui et une bonne femme qui sentirait toujours le fagot. Ne s’était-il pas demandé s’il ne devait pas attribuer à sa présence, sous son toit, les hallucinations qui lui avaient fait revoir, dans son sommeil, les scènes extravagantes suggérées par le thaumaturge, sa voyante et leur séquelle ?

Celle-ci, par exemple : Boullan, provoqué de loin par des prêtres sacrilèges, appelait à son secours le médium auquel il suffisait, pour les mettre en fuite, de mobiliser une légion d’archanges !

Huysmans, étendu sur un canapé et fumant des cigarettes, assistait à la défaite des assaillants. Mais ce n’était rien à côté de la lutte autrement sérieuse dont « le cher Monsieur Huysmans », comme on l’appelait, avait été spectateur, au parterre.

« Figurez-vous, me racontait-il encore, que des occultistes parisiens avaient condamné Boullan, leur adversaire, à la peine de mort. La bataille, un Wagram dans le vide, dura trois jours. En costume sacerdotal, armé d’hosties, Boullan, accomplissant le sacrifice de gloire, terrassait l’ennemi. Une jeune somnambule, en état lucide, la petite Laure, et la maman Thybaut l’assistaient. Quant à moi, figurant, mon rôle était d’empêcher l’agresseur de jeter la petite Laure en l’état cataleptique ! Tout cela, je vous le répète, dans le vide ! Et c’était saisissant tout de même…, peut-être à cause des éperviers qui venaient de temps en temps frôler les vitres et dramatiser la scène. Un autre comparse que moi, M. Misme, avait heureusement l’œil dessus[7]. »

Je demandai timidement à Huysmans si la fréquentation de ces hérésiarques n’était pas, en définitive, un peu dangereuse…

Il n’éluda pas la question.

— Mais non, me répondit-il. Ceux que j’ai connus là-bas étaient, au fond, de braves gens. Que Lyon soit un repaire d’hérésies, cela n’est pas douteux. Cette petite Laure, dont je parlais, rouée comme potence et battue comme plâtre par son mari, se montra bassement ingrate envers Boullan lorsqu’elle témoigna contre lui, poursuivi pour exercice illégal de la médecine… Quant à une maison de passe, la maison du père Misme, où je fus si cordialement reçu, laissez-moi rire !…

Les unions projetées par Boullan étaient, en général, immatérielles. Incubes ou succubes étaient des possédés. Dans cet ordre, ou plutôt ce désordre de diableries, tout est possible. On ne sait pas où peut conduire l’aberration de vieillards, birbes et birbettes, à la poursuite de rêves voluptueux… Quant à la mère Thybaut, qui favorisait ces unions libertines, sa seule folie est un orgueil incommensurable. J’ignore, je vous prie de le croire, de quel vêtement elle s’affuble, seule, dans sa chambre, pour dire, je ne veux pas savoir davantage, quel office ; soyez sûr en tout cas qu’elle se croit, à ce moment-là, digne de tous les respects et voix à tous les chapitres.

Évidemment, Huysmans s’était moins ennuyé là que dans l’immonde « cassine » de la rue des Saussaies où il allait rentrer ; aussi arrive-t-on à comprendre qu’il se fût empêtré, à Paris, de la mère Thybaut, la paysanne mécréante et madrée en laquelle il avait cessé d’avoir confiance et qui, en outre, ne l’amusait plus. Mais lors même qu’il n’eût pas mis à profit l’occasion qui allait se présenter de lui donner congé, je ne voyais pas bien les sentiments religieux de Mme Leclaire endurer l’intrusion à Ligugé, de « la vieille potiche » ou du « vieux veau », comme notre ami avait fini par l’appeler dans sa correspondance. Et, de fait, le vieux veau ne devait pas finir ses jours dans un pré du Poitou. Huysmans, désenchanté, s’estima quitte envers la jeteuse de sort, quand il eut dessiné son portrait ressemblant, au physique seulement, dans Là-Bas et la Cathédrale. Car c’est indûment qu’il l’a introduite dans l’Oblat.

Aussi bien, peu importe. Il doit suffire à la vieille servante, adepte et loueuse de chaises aux offices diaboliques de Lyon, d’avoir tout de même, elle aussi, son mascaron dans la Cathédrale !

Enfin, étant donné l’ensorcellement auquel l’avaient d’abord initié, puis soumis, Boullan et son adjointe, on peut penser que Huysmans ne tenait pas à réveiller, pour invoquer son témoignage, le chat pelotonné devant la petite autel, où sa maîtresse attifée venait de célébrer le sacrifice Provictimal !

Il n’en est pas moins vrai que Boullan et le spectacle de ses pratiques impies avaient, un moment, réussi à inoculer au témoin la hantise du Satanisme. Il était encore détraqué en arrivant à Solesmes, au point que les moines craignirent tout d’abord pour sa raison, et que Dom Delatte, partageant leur appréhension, rudoya Huysmans et se brouilla même un moment avec lui. L’auteur de Là-Bas laissa la même impression à Saint-Maur de Glanfeuil ; ce fut seulement à Ligugé, au terme de ce qu’il appelait ses nomaderies, que l’obsession cessa, faute d’aliment, de le faire endêver.

 

Le succès de la Cathédrale, dès son apparition (février 1898), surprit Huysmans dont les précédents ouvrages n’avaient pas connu les gros tirages de Zola, Alphonse Daudet, Loti et Bourget.

« C’est fou ! ou plutôt il y a autre chose, écrivait Huysmans à ses amis intimes ; le pauvre et bon Ferret a dû fièrement travailler auprès de la madone de Chartres pour obtenir un pareil résultat, car jamais livre plus dur à lire n’a paru dans un aussi déplorable moment. »

Cette fois encore le pessimisme constant de Huysmans était pris en défaut, car la manne tombée du ciel l’aidait à subsister au moment où, quittant le monastère, il devait attendre, sans appointements, la liquidation de sa retraite[8].

En outre, il allait pouvoir mûrir le projet, encore vague dans son esprit, d’une petite colonie d’artistes tertiaires dont le peintre Dulac et le poète Louis Le Cardonnel eussent, avec lui, formé le noyau. Réfrigéré, on peut le dire, par ses séjours dans les abbayes bénédictines de Solesmes et de Saint-Maur de Glanfeuil, où sa vocation avait paru rétive à la règle et à ses rigueurs, Huysmans s’était laissé attirer à Ligugé par Gustave Boucher installé là depuis deux ans et garantissant à l’écrivain le meilleur accueil, en dépit de ses préventions.

Huysmans s’était laissé tenter. Il m’avait quitté, sur les bords de la Loire, le 22 juillet, encore perplexe et, dix jours après, il prenait le train pour Poitiers, où l’attendait Boucher !

Nous savons que le clergé poitevin lui fit fête et qu’il ne reçut pas au monastère un moins chaleureux accueil de Dom Chamard, prieur du Monastère, et de Dom Besse, qu’il avait connu à Saint-Wandrille et qui lui était tout dévoué.

Heureux auspices auxquels Huysmans se montra fort sensible ; car si on ne le prenait pas avec du vinaigre, il n’était pas indifférent à quelques égards. Boucher avait achevé la conquête de son ami en lui apprêtant un gîte d’étape chez Mme Grémillon, dont le chalet admirablement situé dominait la vallée du Clain. L’hôtesse, en outre, étant bonne cuisinière, contribuait à l’impression favorable qu’allait emporter Huysmans de son séjour à Ligugé. Nous nous sommes laissé dire par lui que, dans la préparation du veau aux carottes, Mme Grémillon n’avait pas de rivale. Bref, il s’en alla fortement ébranlé.

Il appartenait à Me Maurice Garçon, natif de Ligugé, de retracer les négociations auxquelles donna lieu l’acquisition d’un terrain et la construction d’une maison, la Maison Notre-Dame. Ce ne fut pas, au bout du compte, l’humble maisonnette à volets verts d’un curé de campagne, que Huysmans avait entrevue ; des copropriétaires plus ambitieux que lui l’entraînèrent à faire bâtir, à frais communs, un logis suffisamment spacieux et confortable pour permettre à Huysmans d’y accueillir, grâce maintenant à ses droits d’auteur décuplés, le ban et l’arrière-ban de la noblesse littéraire et artistique déshéritée.

Rêve trop beau pour être réalisé… Huysmans, cette fois, disait bien : seul le pire arrive.

Mais, je le répète, Maurice Garçon est beaucoup mieux qualifié que moi pour établir l’état civil de cette maison Notre-Dame, promise à des destinées qu’elle n’a point accomplies. Ce fut pour Huysmans un enfant qu’il perdit en bas âge… Il lui consacra un livre : l’Oblat, et puis n’en parla plus : les grandes déceptions sont muettes…

La première pierre de la maison fut posée le 7 décembre 1898.

En réalité, ceux que la mort ne devait pas relever de leurs vœux, tels Dulac et l’abbé Ferret, se seraient défilés l’un après l’autre, lorsque l’intrusion du ménage Leclaire, dans les projets de Huysmans, en aurait dénaturé le caractère. Le bruit s’était répandu que la nouvelle propriétaire avait dessein d’instaurer à Ligugé un béguinage dont elle serait la Grande Dame ! Potins de clocher ! En ce cas, Mme Grémillon suffisait à la tâche, et il fallait être aveugle comme Huysmans pour en douter.

Mais il avait alors d’autres soucis en tête. La Sol, de loin comme de près, continuait à le tracasser. Les raseurs et les reporters éconduits ne lui laissaient aucun répit, et des folliculaires se vengeaient de leur déconvenue en lui prêtant les plus sottes visées comme, par exemple, de jouer au moine et d’en prétendre revêtir la robe ! Potins de journaux ! Ses craintes touchant une dénonciation à l’Index, émanant d’obscurs et sournois adversaires, étaient heureusement dissipées par l’attitude de Léon XIII vis-à-vis de la Congrégation saisie de l’affaire ; Huysmans, rassuré, avait hâte d’être installé à Ligugé pour se remettre au travail et s’absorber dans Sainte-Lydwine.

Rendu antisémite par les directeurs qu’il avait eus au Ministère, il parlait à peine de l’Affaire Dreyfus qui le laissait froid. Il fréquentait les églises : Notre-Dame, Saint-Séverin, Saint-Sulpice, Notre-Dame-des-Victoires, d’où il avait vu, me racontait-il, expulser une folle, tandis qu’un accordeur enragé faisait « roter » l’orgue sous ses doigts !

Comme je saisissais l’occasion pour lui demander s’il aimait l’orgue, il me répondit : « Pas des masses. » (Il faut entendre : « pas beaucoup », comme il disait : « ça va loin ! » pour exprimer elliptiquement le plus vif étonnement d’un spectacle, d’une confidence, de quelque chose enfin qui le déconcertait.)

Quant à l’orgue, il ajoutait : « Ce n’est, somme toute, qu’un accordéon parvenu. » Mais il disait cela, je crois bien, pour se débarrasser d’un « fétide imbécile » qui comptait sur la recommandation de Huysmans pour introduire « l’homme des cathédrales », comme le quidam lui-même s’appelait, dans la tour nord de Saint-Sulpice, à la place de Carhaix, le berger auquel Huysmans donne les cloches à mener paître au ciel, dans Là-Bas.

Notons-le en passant et une fois pour toutes : jamais il n’avait répudié ses emprunts au catéchisme poissard de sa jeunesse parisienne et littéraire. En tout cas, les mots d’argot, dont il relevait volontiers son vocabulaire, ne l’encanaillent jamais. Il ne mettait ni un bonnet rouge au dictionnaire, ni une casquette à la syntaxe. Pas une seule fois je ne l’ai entendu cambronner, ni jurer ; et il ignorait l’emploi hypocrite des points de suspension pour déposer une ordure dans l’oreille du lecteur. Foncièrement distingué, il se respectait suffisamment pour se faire respecter ; enfin, son goût pour les excentricités du langage n’allait jamais jusqu’à les choisir exprès parmi les plus grossières. Celles qu’il administre ne sont point, en effet, des vomitifs, puisqu’elles font sourire. Il n’y a dans son cas aucune préméditation. Il s’étonnait un jour que l’on chantât encore à Saint-Séverin des Salutaris… bêtas ; mais ce n’était pas le mot qu’il avait sur le bout de la langue ; il se bornait néanmoins à en prendre note pour fixer une impression à traduire… autrement. L’argot lui a fourni le mot cru : à plume reposée, il le biffe.

Il recevait de maintes jeunes filles du monde qui se découvraient une vocation religieuse, des lettres auxquelles il répondait poliment, mais sans ambages. C’est ainsi que m’a été communiquée cette réponse de lui à l’une de ses correspondantes.

« Je ne me suis jamais senti un bien vif penchant pour le mariage et surtout pour les enfants ; je les remplace par des chats qui ne piaillent pas sous prétexte qu’ils font des dents : ne m’arrachez pas les yeux si vous aimez les enfants ! »

Il ajoutait :

« À Paris, sauf dans les couvents où je me réfugie, c’est affreux : les églises sont des promenoirs où l’on entend, pour le prix d’une chaise, de l’opéra ! Allez donc vous recueillir dans ces conditions-là ! »

C’était pourquoi, d’ailleurs, il n’aimait que les églises de la rive gauche et traitait « d’infâmes » toutes celles de la rive droite, indistinctement.

« Il est vrai, ajoutait-il, que j’ai connu pendant bien des années la vie de Durtal ; mais les circonstances ont bien changé ; je vis fort dorloté par une brave femme pareille à une gouvernante de curé. Elle se mettrait au feu pour moi ; elle fait mieux, refuse des gages et partage son temps entre la cuisine et la prière… Quels services ai-je pu rendre à cette femme, pour expliquer à mon égard cette intervention de la Providence ? »

Cette lettre est datée de 1896, enfin d’une époque où la maman Thybaut, cautionnée auprès de nous par son maître, n’avait pas encore fourni à celui-ci des motifs de se méfier d’elle.

La bonne foi de Huysmans a pu être surprise, mais on ne saurait dire de lui ce que l’on a dit de Desbordes-Valmore : « Elle traduisait Credo par Je suis crédule ! » Il savait le latin ; et ses derniers jours n’ont infligé aucun démenti au vœu de son âge mûr. On a pu l’ensevelir dans la robe de moine qu’il avait souhaité porter. « Vous voyez bien que tout arrive. » Mais c’est à sa dépouille mortelle que nous avons dit cela…

La fin de cette année 1898 fut pour lui douloureuse. Son petit Dulac, la seconde des deux pierres d’angle de la Maison Notre-Dame, lui fut enlevé. Il alla, sortant de l’hôpital Beaujon, mourir chez sa mère, rue Faidherbe, à Charonne. Huysmans en éprouva un réel chagrin. « Je n’ai rien vu d’aussi beau que cet enfant sur son lit de mort. C’est un rude coup, dit-il. »

Dulac fut enterré le 1er janvier 1899, sous une pluie battante. La veille, Huysmans avait conduit à la même demeure, la dernière, Georges Rodenbach, un écrivain belge encore jeune, que Goncourt et lui estimaient particulièrement.

Je ne vis pas beaucoup plus Huysmans en 1899 que l’année précédente. Délivré de son bureau, il ne m’offrait pas les mêmes facilités de le rencontrer sans avoir à lui demander un rendez-vous, et je ne doutais pas d’autre part que son déménagement ne donnât du tintouin à un homme comme lui, esclave d’habitudes tenaces. Une vie meilleure, aplanie, débarrassée des arias quotidiens, convenait-elle bien à Folantin ? Sa foi était sincère, à n’en pas douter… Je me demandais néanmoins s’il ne s’aveuglait pas un peu, tel que je le connaissais, sur « les consolants fanaux du vieil espoir ». Les Pères de Solesmes et de Saint-Maur de Glanfeuil ne s’y étaient pas mépris, eux, en le jugeant incapable de se plier à leur discipline militaire, après avoir rué dans les brancards d’un ministère, avec des accommodements qu’il ne trouverait maintenant nulle part que chez lui, et encore ! Car il avait tout du dur-à-cuire, à raboter, à dompter. On s’y prenait trop tard : il sortait d’en prendre. Il comptait sur la vie monastique pour éteindre ses dernières flambées ; mais il n’avait que cinquante ans… et je savais par lui avec quelle rapidité un feu de paille se rallume, quand « les méfaits des sens », comme il disait, attisent ce feu. Il préparait néanmoins, tout doucement, son départ, tandis que se creusait, à Ligugé, le fossé entre les Leclaire et Boucher… De la colonie d’artistes chrétiens, plus un mot. La Sol profitait de la Semaine Sainte pour bombarder d’objurgations et de menaces, de télégrammes et de boulets confits, la place forte imprenable. Mais elle se monte le job, disait Huysmans réfugié dans le souvenir de « l’irremplaçable » Dulac et de l’abbé Ferret, qu’il était allé voir à Palinges, pour la dernière fois, il y avait juste un an… « Quel cimetière d’âmes, disait-il, à traîner maintenant dans la vie ! Et pour la colonie en perspective, quel déchet ! » Huysmans qui avait donné congé de son logement avant le 31 mars, comptait bien partir au plus tard dans la seconde quinzaine de juin. Son déménagement d’ici là n’était pas pour lui sans mélancolie. Le vieux garçon s’arracherait comme d’un pas de vis du petit logement composé d’une chambre à coucher, d’un cabinet de travail et d’une salle à manger exiguë où, assez rarement, quelques intimes triés sur la nappe étaient reçus par une amie de longue date, conjointement avec Huysmans, qui l’avait présentée aux lecteurs d’En Rade. Sa signature d’emprunt : A. Meunier, figure au bas de la biographie de Huysmans par lui-même, dans la collection : Les Hommes d’aujourd’hui, chez Vanier[9]. C’était rue de Sèvres, un soir, que j’avais rencontré, pour la première fois, l’abbé Mugnier, alors vicaire à Sainte-Clotilde et qui devait devenir pour moi l’ami le plus cher et le plus sûr, Huysmans demeurant entre nous un trait d’union indestructible. Ils dînèrent ensemble chez moi, boulevard Brune, peu de temps avant le départ de notre ami pour Ligugé, et l’abbé Mugnier nous réunit à son tour, quelques jours après, à La petite Chaise, le cabaret d’autrefois auquel François Coppée, Huysmans et quelques autres, étaient restés fidèles.

Notre J.-K. un jour qu’il se sentait patraque, m’ayant demandé si je connaissais un bon médecin, me permit de lui présenter mon beau-frère, le Dr Crépel, excellent homéopathe, qui l’examina aux rayons X, lui inspira confiance, lui donna ses soins jusqu’au dernier jour et l’eût sauvé, si le mal dévorant qui l’emporta avait été guérissable.

Ce fut le premier avertissement.

Je reçus le second d’un autre vieil ami, chirurgien dentiste (quenottier, disait Huysmans), qui le soignait aussi. Cet ami vint un jour me dire confidentiellement que ce n’était pas d’une dent gâtée que souffrait son client ; la quenotte qui venait d’apparaître était celle d’un rongeur insatiable qu’on ne chasse pas.

Je devais me rappeler plus tard ce déjeuner qui réunissait chez moi François Coppée et Huysmans, cancéreux tous les deux. Je ne le savais pas alors. Voyant Coppée porter la main à sa mâchoire, qui paraissait le faire souffrir, je lui demandai s’il avait mal aux dents.

— Oui, me répondit-il plaisamment, j’ai mal à mes fausses dents.

Or, à ce moment-là, Huysmans et lui menaçaient ruine de la même manière.

J’avais raison de penser, d’autre part, à la peine qu’aurait Huysmans à dénouer le dernier lien qui l’attachait au passé, à dire adieu aux deux corps de bâtiment, l’atelier de brochage et de satinage des Sœurs Vatard, et la maison d’en face où, somme toute, une lanterne, comme il appelait son réduit escarpé, n’avait pas empêché un grand artiste pauvre de bâtir, entre terre et ciel, une œuvre disparate et qui, pourtant, se tient.

Les notes intimes dont je suis dépositaire m’ont confirmé dans l’idée que je me faisais de cette autre extraction d’une racine, avant de savoir que Huysmans en avait été averti longtemps d’avance, par transmission de pensée pour ainsi dire.

Voici ce qu’il notait, le 10 mai 1887, du haut de l’étroit balcon qui surplombait la cour séparant sa maison, de l’ancien couvent de Prémontrés qui en avait occupé l’aile droite.

Dans cette cour, ce soir-là, un camion des messageries déménageait des locataires et enfournait méthodiquement leur mobilier bourgeois exposé à un long voyage.

Et Huysmans, à qui le sommeil cherche noise, se demande, avant de se coucher, pourquoi ces inconnus s’en vont, fuient Paris, espérant trouver ailleurs une rade. Il suit de l’œil la voiture qui s’en va « vers un Médan pauvre, mais quiet…, l’éternel rêve à l’approche des chaleurs… Quel apaisement !… »

Et voilà qu’il se souvient de cette méditation, douze ans après, en 1899, au moment de son départ pour Ligugé, havre de grâce, Médan pauvre et quiet, troisième et dernière étape de sa vie…

« 1887, c’était avant Là-Bas ; 1901, tout est par terre ! », ajoute-t-il.

Huysmans tient toujours la plume, mais l’ajouté est d’une encre plus pâle…

J’ai voulu revoir, après la mort de Huysmans, les deux logis de la rue de Sèvres, celui de son enfance et celui de sa jeunesse. Le décor du premier, décrit par lui, ne laisse à désirer que plus de détails sur les années d’enfance qu’il y passa. Né non loin de là, rue Suger, il semble n’avoir habité la rue de Sèvres que bien après le décès de son père, en 1856, rue Saint-Sulpice. Sa veuve, après avoir vécu difficilement d’un emploi de caissière dans une lingerie, s’était remariée. Elle avait suivi son nouvel époux, M. Og, 11, rue de Sèvres, où se trouvaient son atelier de brochage (celui des Sœurs Vatard) au rez-de-chaussée de l’ancien couvent de Prémontrés, et, au premier étage, un vaste appartement dont les pièces glaciales étaient prélevées sur les cellules des moines d’autrefois, Huysmans en gardait un attristant souvenir. C’est de la rue de Sèvres que le petit Georges, âgé alors d’une dizaine d’années, allait chaque jour à la pension Hortus, rue du Bac, d’où on le conduisait au lycée Saint-Louis. J’ai entre les mains la grammaire élémentaire couverte des signatures à parafes que les enfants aiment à tracer sur leurs livres scolaires[10].

Huysmans ne s’est jamais montré expansif à l’égard de sa famille. On sait peu de chose du premier ménage de sa mère, et rien du second. Nous en sommes réduits aux vagues confidences que l’on découvre dans En Ménage ; encore l’auteur a-t-il donné le change au lecteur en usant du dialogue pour égarer les soupçons. André (c’est lui), et son camarade, Cyprien, au cours d’une promenade dans le jardin du Luxembourg, échangent des souvenirs d’enfance mélancoliques. André, évoquant « une jeunesse d’humiliation et de panne, avec une mère veuve, sans le sou, une bourse au lycée et un rabais à la pension », fait évidemment penser à Huysmans ; mais Cyprien, quand il parle de Céline, une des sœurs Vatard, son ancienne maîtresse, et aussi en songeant « qu’il avait trois cents francs de rente à manger par mois et qu’il a boulotté le capital avec des cocottes, sous prétexte de mieux peindre », ne déguise-t-il pas sa véritable identité pour nous faire perdre la voie ? Lequel de Cyprien ou d’André est Huysmans ? Dans le doute, on doit se borner à penser que l’enfance et l’adolescence de l’auteur furent dépaysées par l’arrivée dans la famille d’un nouveau chef.

En réalité l’abbé Mugnier l’a bien observé, dans sa préface aux Pages Catholiques : à peine si le romancier se distingue des types qu’il a créés. C’est le Léo de Marthe, le Cyprien Tibaille des Sœurs Vatard et d’En Ménage, le Folantin d’À Vau-l’eau, le Jacques Maries d’En Rade, le Des Hermies de Là-Bas conjointement avec le Durtal d’En route et de la Cathédrale.

Il est épars dans tous ses livres, quelquefois, s’il y a lieu, sous un nom d’emprunt.

Mais une autre observation m’a quelquefois traversé l’esprit. Huysmans s’est montré bien avisé en ne poussant pas le naturalisme aussi loin que Vallès… qui n’aimait pas, d’ailleurs, l’école naturaliste. Jacques Vingtras, à son apparition, avait averti Huysmans du danger que court ainsi un romancier en jugeant sévèrement ses parents et surtout sa mère. L’auteur d’En Ménage se l’était tenu pour dit et avait fait une fois pour toutes le silence sur sa famille. En quoi je ne puis que lui donner raison. Je me suis toujours dispensé, causant avec lui, de sonder ce terrain et je crois qu’il m’a su gré de ma réserve. Tout ce qu’il n’a pas voulu taire volontairement de son enfance et de son adolescence, il l’a dit, sous sa signature. Il lui était permis de garder un souvenir amer des années écoulées dans un cadre qui ne modifiait pas sensiblement l’aspect du vieux couvent où les cellules s’ouvraient sur ces corridors assez vastes pour permettre d’y faire évoluer un escadron de cavalerie. Rien de changé à cet égard, sauf que des cellules séparées ont été réunies sans que la difficulté de les chauffer les ait rendues plus confortables. Huysmans avait habité en famille un de ces vastes appartements hauts de plafond et carrelés ; il en frissonnait encore longtemps après.

Il s’était plu davantage au numéro 11 de la rue de Sèvres, mais dans l’autre corps de bâtiment où il avait élu domicile au cinquième étage. Sans dater de là, sa jeunesse littéraire s’y était réchauffée au contact d’amis nouveaux et choisis en dehors des bureaux du Ministère. Il volait enfin de ses propres ailes et n’était pas malheureux dans son pigeonnier, quand il y rentrait. Et voilà qu’il fallait le quitter sans esprit de retour. Or, je comprenais qu’il s’arrachât plus difficilement de la rue de Sèvres au bout de vingt ans, que de ses précédents domiciles de garçon et de débutant dans les lettres, à savoir : 114, rue de Vaugirard et 73, rue du Cherche-Midi. C’était en 1876 qu’il avait hérité de sa mère l’atelier de satinage et de brochage qu’elle dirigeait depuis la mort de son second mari. (Huysmans ne céda la maison qu’en 1892 à un associé.) Mais la rue de Sèvres évoquait surtout son œuvre capitale : En Rade, À Rebours, Là-Bas, En Route, La Cathédrale, tous les sucs nourriciers de sa conversion enfin.

Une ombre de plus au tableau du déménagement était l’expulsion de la Sol par les déménageurs obligés de lui faire redescendre précipitamment les escaliers.

 

Cependant, Huysmans, prêt à lever l’ancre, faisait part à ses amis et connaissances de son changement de domicile : Maison Notre-Dame à Ligugé (Vienne).

Il avait pris le temps, avant de s’éloigner, d’organiser, conjointement avec Henry Cochin et le sculpteur Pierre Roche, une Exposition des œuvres de Dulac, ne voulant pas laisser aux Jésuites une initiative paraissant appartenir à ceux qui avaient donné au jeune peintre le plus de marques d’intérêt et d’affection.

Et Huysmans nous quitta, après m’avoir fait promettre de ne pas tarder à voir son installation ligugéenne.

Je me rendis à cette invitation peu de temps après, du 25 au 28 août 1899. J’arrivai à Poitiers dans l’après-midi ; Huysmans m’attendait à la gare.

Je reçus des époux Leclaire, que je ne connaissais pas, le meilleur accueil. Je dois dire tout de suite que nos relations cordiales s’altérèrent seulement à la mort de notre ami commun. J’ai toujours pensé qu’ils ne me pardonnaient pas d’être, à leur place et à leur insu, son exécuteur testamentaire. Je dois avouer que ma surprise de ce choix égalait la leur. Il me fut révélé le lendemain même de la mort de mon maître auprès duquel, seul avec Jean de Caldain, son homme de confiance alors, j’avais passé la nuit rue Saint-Placide. Ce fut le beau-frère de Huysmans, M. Marois, qui, le lendemain matin, me remit la lettre m’instituant, à ma vive surprise, exécuteur testamentaire ; car jamais il ne s’était ouvert de ses intentions à mon égard. Seul – je l’appris plus tard – l’abbé Mugnier en était depuis longtemps informé. J’eusse donc trouvé tout naturel qu’un autre, parent ou ami, fût désigné ; mais je n’avais qu’à m’incliner devant une volonté, à mes yeux surtout, non seulement flatteuse, mais souveraine.

Elle me créait des devoirs ; je pense n’avoir jamais cessé de les remplir.

Je n’en étais pas là au mois d’août 1890, lorsque Huysmans m’ouvrit sa porte, cette fois à Ligugé. La Maison Notre-Dame était avenante, sans caractère religieux prononcé ; elle hésitait, dans son aspect, entre le cloître et la villa provinciale cossue. Un jardin, encore sans prétention et de peu d’étendue, la flanquait. À l’intérieur, rien ne rappelait sa destination première à une colonie d’artistes chrétiens, où ceux-ci seraient logés et vivraient ensemble. Mais alors, les ateliers du sculpteur et du peintre ? Il n’en était plus question. Le projet primitif semblait définitivement abandonné. On ne pénétrait, au rez-de-chaussée, sans parler de la cuisine, que dans une salle à manger de petits rentiers, une chambre à coucher, celle des Leclaire, enfin un salon bien exposé dont la modestie trahissait les goûts des copropriétaires et leur extraction moyenne. Peut-être avaient-ils compté sur le nom de Huysmans pour la relever, à l’âge où ils se retiraient des affaires.

Le premier étage était affecté au spacieux cabinet de travail du maître, à sa chambre à coucher et à une chambre d’amis, qui fut celle des hôtes de passage, partant la mienne.

La vue s’étendait sur le champ de foire qui conduisait en pente douce à l’abbaye, si bien que la Maison Notre-Dame pouvait, à la rigueur, faire figure d’annexe. Tout cela intime et confortable comme une pension de famille pour personnes aisées.

Je félicitai Huysmans de son installation au premier, à l’abri des importuns.

— Évidemment, je suis mieux qu’en bas, me dit-il ; mais il a fallu tout chambarder ; on avait oublié les goguenots !

Cher Huysmans ! Folantin n’eut pas autrement manifesté son désarroi.

Je retrouvais autour de mon ami, dans le cadre reconstitué de ses bibliothèques, tous les objets qui l’accompagnèrent jusqu’à la fin de ses déplacements : la table en vieux noyer reposant sur quatre têtes d’anges sculptées, le buste du Saint Sébastien percé de flèches, le crabe de bronze, la vieille clef massive et rouillée, débris de monastère ou de prison, qui m’appartient aujourd’hui, de même que le vieux tambour militaire, borgne et réduit au silence, où il jetait ses papiers. J’en fais autant : je perpétue une tradition.

Quoi encore ? Deux vases de Delft, des flambeaux de cuivre, un pastel de Raffaëlli… ; enfin, plus congrûment que par le salon mal famé longtemps accroché rue de Sèvres, le talent de Forain était représenté à la Maison Notre-Dame par un inquiétant portrait de Huysmans à trente ans et tel déjà un observateur acéré, aux aguets… À sa mort le tableau récompensa les bons offices du frère jumeau de Landry, comme lui inféodé. Le tableau ne peut aujourd’hui se voir qu’au Musée de Versailles ; sa place était au Luxembourg : il ira.

Le dessin de la façade avait donné à Huysmans plus de mal. Après le déjeuner, en roulant des cigarettes sous le portique, il me disait la peine qu’il avait eue à obtenir d’un architecte buté, que celui-ci remplaçât par des chapiteaux, rappelant une entrée de petit cloître, les arcades mauresques dont le malheureux s’était avisé. Il n’en voulait pas démordre.

« Je le déshonorais !… Mais j’achevai de l’exaspérer en exigeant du sculpteur qu’il reproduisît exactement, sans fignoler le moins du monde, les fleurs symboliques dont je lui avais fourni le dessin. Vous n’avez pas idée de la fureur des deux salauds ! C’était du plus haut comique. Mais j’ai fini par avoir le dessus. Et ils n’ont pas tout vu… Je suis en train de ruminer un jardin liturgique dont je fournirai le plan à l’horticulteur. Il m’en donnera des nouvelles… Des plantes y symboliseront la Vierge, Notre-Seigneur et les saints… Vous verrez cela en plein soleil, lorsque vous reviendrez… À ce jardin, je voudrais en adjoindre un autre, médicinal, s’inspirant de celui qu’a célébré dans son poème intitulé : L’Hortulus, le vieux moine Walhafrid Strabo… Vous ne connaissez pas. C’est très curieux ; un pourpris bénédictin du IXe siècle, mais assez difficile à exécuter… »

Je le croyais sans peine.

Le temps passait vite auprès de Huysmans.

Nul n’ayant appelé mon attention sur l’absence de Gustave Boucher et de la mère Thybaut, je ne parus pas la remarquer. J’avais entendu dire que cette dernière s’était rendue indésirable le jour où son maître avait pu lui mettre sous les yeux la preuve écrite de sa connivence avec la comtesse espagnole, la Sol… Quant à Boucher, son départ semblait avoir passé inaperçu à la Maison Notre-Dame, de même qu’à l’abbaye, où cependant le Père Bluté entretenait nécessairement des relations avec un client fondateur et directeur d’une revue régionale : Le pays poitevin, qui procurait du travail à l’imprimerie ligugéenne.

On peut dire que Boucher, grâce à la complaisance de Huysmans, avait mis Là-Bas, au moins, en coupe réglée. Avant de publier un important extrait de Là-Bas[11] il avait paru expédient à Boucher d’honorer la Tradition en Poitou et Charentes, d’une première mouture datée de Paris-Niort 1897, et provenant également de Saint-Martin de Ligugé. Et ce n’est pas encore tout. Je pense que Huysmans, averti des intentions de son factotum, avait rendu service à celui-ci en lui permettant de profiter du Congrès d’ethnographie qui s’était tenu à Niort au mois de juin 1896, pour y faire une lecture de Là-Bas additionnée d’une notice sur Urbain Grandier, la victime de Laubardemont, brûlé vif en 1634. Enfin, l’excellent agent de publicité qu’était Boucher – secrétaire général de la Société d’ethnographie nationale et d’art populaire, présidée par André Theuriet – avait rendu compte lui-même de la séance en ces termes : « Les chaleureux applaudissements qui viennent de saluer cette lecture indiquent tout le prix que vous attachez à l’autorisation donnée par l’auteur, non seulement pour cette communication verbale, mais encore pour la publication dans nos archives de cet émouvant récit. »

Enfin, levant son verre au banquet de clôture de l’Exposition et du Congrès, Boucher, pour n’oublier personne, avait bu « À la gloire de Dieu qui a inspiré et fortifié nos travaux ! »

Ainsi présentée, l’affaire paraissait du moins n’être avantageuse que pour Huysmans et pour Dieu.

Laissons cela. En réalité, l’arrivée du ménage Leclaire, à défaut de l’abbé Ferret et de Dulac, avait porté un coup sensible à des vocations incertaines. L’un après l’autre, les inscrits allaient faire faux bond. Celui-ci épouserait béatement sa porteuse de pain ; cet autre se réjouirait de la naissance d’un enfant naturel qui lui créait de nouveaux devoirs. Et ainsi de suite. Il n’était pas jusqu’à Gustave Boucher qui, en 1902, ne jetât le froc aux orties. On apprit un jour non seulement qu’il se mariait, mais encore qu’il attendait de Dom Besse, son ami, la bénédiction nuptiale… et à Ligugé ! Je crois savoir que l’invité se déroba à l’accomplissement de ce vœu. Quant à Huysmans, il ne répondit pas à l’invitation autrement que par ces exclamations : « En voilà un chopin pour la dame ! Ah ! ils sont chouettes les oblats de la Maison Notre-Dame[12] ! »

Car son langage demeura jusqu’à la fin imprégné de cette gouaillerie qui parafait son acte de naissance.

Il fallait, pour aller de la Maison Notre-Dame à l’abbaye, traverser le champ de foire, ce qui rappelait chaque jour à notre ami ses démêlés avec la propriétaire d’une enclave dont les Leclaire et lui avaient eu envie.

La bonne femme, qui s’appelait au masculin Gibouin, s’étant montrée intraitable, Huysmans s’imaginait qu’elle le narguait et, chaque fois qu’il l’apercevait dans son champ, il la traitait, à part soi, tantôt de Chouane, tantôt de Maugrabine, parce que son nez avait la forme d’un yatagan, ou bien encore de femme au casque, à cause de la coiffe belliqueuse qu’elle portait comme un heaume.

Huysmans ne désarma jamais ; elle non plus ; mais peut-être parce qu’elle se reprochait son entêtement, plus que ses voisins ne regrettaient le leur.

Le lendemain de mon arrivée, nous allâmes visiter Poitiers, auquel Huysmans préférait Dijon ; quant aux églises, une seule : Sainte-Radegonde trouvait grâce à ses yeux. Et ce fut l’attente, au café de Castille, de l’heure du retour, par le train, cette fois, pour la raison bien simple que le café rappelait à un nouveau client ses flânes au sortir du bureau, devant un bitter. Enfermé là, devant les journaux illustrés de la semaine, il entretenait l’illusion de prendre un bol d’air de Paris !

Je me permets d’ouvrir ici une parenthèse invocatoire. Chassé de Senonches, en Eure-et-Loir, peu d’heures avant le bombardement de l’inoffensive petite ville, je revenais en famille de Jonzac, dans la Charente-Inférieure, dite à présent Maritime, où j’avais écrit, pour les revivre, la première partie de ces souvenirs, lorsque nous traversâmes en auto le bas de Poitiers, par où, Huysmans et moi, nous arrivions en promenade, venant de Ligugé.

Un fait exprès ? Non. Un pur hasard. Hélas ! La route était, cette fois encore, encombrée de véhicules baroques, minables, pleins de familles entières empêchées de rentrer chez elles, en zone occupée, par le manque d’essence, une avarie ou la lassitude. L’invasion et ses fléaux devaient être les mêmes aux yeux de Huysmans, du temps de Sac au dos. Aussi m’imaginai-je recevoir de lui un viatique pour la fin du trajet ; et le fait est qu’il s’acheva sans encombre, d’autant plus que nous aperçûmes de loin l’abbaye de Saint-Maur-sur-Loire, où Huysmans avait été attiré, si ce n’est retenu, par Thomasson de Gournay.

Notre bon augure nous protégeait toujours ; il ne nous quitta qu’au terme du voyage, c’est-à-dire au seuil d’une maison cambriolée en notre absence. Il préférait ne pas voir cela… Comme il avait tort… ou raison ! Quelles pages vengeresses lui eût inspirées ce tableau où la guerre et tous les mauvais instincts qu’elle démuselle indistinctement, apparaissent dans leur ignominie[13] !…

À Ligugé, en 1900, je fus présenté par mon hôte aux moines de l’abbaye qui m’en firent aimablement les honneurs et qui étaient : Dom Bourigaud, abbé, Dom Chamard, prieur, Dom Besse, maître des novices, et Dom Bluté, le moine bénédictin qui dirigeait l’imprimerie dans un tel réduit, que je tremblai d’y voir entrer un train de marchandises, quand ce train passa à proximité.

On se sépara après s’être promis de plus longs entretiens. Quant à Louis Le Cardonnel, qui faisait là son noviciat, je le revis avec plaisir ; son talent de poète n’était pas une nouveauté pour moi. Mais son maître, Dom Besse, m’apparut entre tous les moines comme le plus reluisant de santé et d’impétuosité.

Huysmans et l’abbé Mugnier, ses amis, me parlaient souvent de lui. Natif du plateau central, et d’Action française, il alliait la carrure d’un moine ligueur à l’esprit entreprenant d’un novateur, un peu brouillon. Il ne bourdonnait pas longtemps dans le même monastère et s’évertuait plutôt au grand air qu’en cellule ; mais s’il recherchait la rencontre des personnages influents, catholiques ou non, n’était-ce pas en vue d’une constitution, qu’il réalisa, celle des syndicats agricoles ?

Dans la force de l’âge, à cette époque, il se recommandait déjà d’un beau passé dans les ordres mineurs. Envoyé à Ligugé, où Dom Bourigaud l’avait nommé zélateur, puis maître des novices, il fut chargé en 1894 d’aller restaurer le monastère de Saint-Wandrille, tâche dans laquelle il échoua ; mais elle lui fournit l’occasion de rencontrer Gustave Boucher qui lui fit connaître Huysmans. Il reçut deux fois la visite de l’écrivain, la première fois en 1894, la seconde fois peu de temps après, avec l’abbé Ferret. Ce fut le début d’une amitié inaltérable.

De retour à Ligugé, le Père Besse, qui ne tenait pas en place, fut exilé pendant trois ans à Silos, en Vieille-Castille ; il était revenu depuis quelque temps sur les bords du Clain lorsque je lui fus présenté. Je l’ai souvent revu par la suite, tantôt chez moi, avec Forain et Huysmans, tantôt chez l’abbé Mugnier, voire à La petite chaise… Il n’avait pas changé : le visage, les bras et le cœur ouverts, il inspirait une confiance à peine entamée par les effets quelquefois malheureux d’une activité dévorante et dispersée. Huysmans l’avait beaucoup pratiqué, depuis leur première rencontre à Saint-Wandrille, jusqu’à Ligugé, avec étapes à la Trappe d’Igny, Jumièges, Solesmes, Saint-Maur-sur-Loire et Notre-Dame de Chartres. Il me disait de lui, invariablement tête nue et réjoui, qu’il était « la mère Gigogne des cloîtres, où les novices gloussaient derrière lui des chants liturgiques et picoraient de vieux textes sous ses ailes noires. »

Après un petit voyage à travers la Vendée, qu’ils avaient fait ensemble, au mois de juin 1900, Huysmans m’écrivait encore : « Nous avons vu d’extraordinaires châteaux et des habitants plus extraordinaires encore, toute une vieille noblesse étrange, dans ses terres, vivant loin de toute ville et jouant à la bête hombrée ! Est-ce assez XIIIe siècle ? Et dans ces châteaux, dont les seigneurs sont redevenus des paysans, des femmes bizarres cultivent des roses vertes ! Ces folles princesses sont fort au courant de la littérature, du reste. Stupéfiant ! Je sors d’un cauchemar gai, l’estomac en compote, car il m’a fallu faire bonne chère. »

Alors devais-je, après cela, m’étonner d’apprendre par Huysmans, qui venait de déjeuner chez moi avec Forain et le Père Besse, que celui-ci, en voiture découverte et fumant un cigare par le gros bout, avait eu les honneurs d’une aubade que lui donnèrent des naturels du quartier, dont les chants n’étaient pas liturgiques, dans cette rue de la Santé, voisine de la Bièvre et des Gobelins pour lesquels leur historiographe avait une prédilection[14].

Quant à moi, sans parler des soins spirituels prodigués à Huysmans par son introducteur au noviciat, je n’oublie pas le témoignage suprême d’affection que Dom J.-M. Besse donna à l’ami qu’il allait perdre, en faisant parvenir à celui-ci, et sur sa demande expresse, la robe de moine dans laquelle, peu de jours après, il fut enseveli.

Si les âmes elles-mêmes sont sensibles à des fluides impondérables, la bure de son linceul convenait mieux au dernier sommeil du juste que les plus beaux discours académiques. Comme on a fait son lit on est le mieux couché.

L’intérieur de la Maison Notre-Dame était confortable et paisible. Une seule chose m’amusa beaucoup, et je ne cachai pas ma surprise. Il y avait, dans le plus modeste des salons bourgeois… un piano mécanique ! Chez Huysmans !

— Que dit-il de ça, notre ami ? demandai-je à la maîtresse de la maison.

— Vous pensez bien, me répondit-elle, qu’on ne fait marcher l’instrument qu’en absence du maître, enfin pendant les offices.

À la bonne heure ! Il n’a jamais eu un goût très vif pour la musique, sauf la musique d’église, et encore ! Il n’allait pas davantage au théâtre, d’ailleurs ; sauf en 1887, aux premières représentations d’une pièce tirée du roman de Zola, Le ventre de Paris, et de Renée, que celui-ci écrivit seul, je n’ai plus rencontré Huysmans qu’à l’Odéon, le soir de la répétition générale de Germinie Lacerteux, en 1889.

Si je m’en souviens, c’est en raison d’une circonstance insignifiante. Il se prétendait « froid comme une corde à puits » ; il n’était que distant et ne laissait prendre avec lui aucune licence. Je n’avais jamais entendu le tutoyer que Léon Hennique, son camarade des Soirées de Médan ; or, sous le péristyle du théâtre de l’Odéon, le soir de cette répétition générale dont je parle, un de mes confrères, Paul Lordon, employa tout de go le tutoiement pour rappeler à Huysmans leur collaboration au Voltaire, si je ne me trompe. Je ne dirai pas que cette familiarité lui fut désagréable, mais j’observai qu’il s’abstenait subtilement d’y répondre. J’ajouterai que jamais le fait ne s’est reproduit devant moi.

J’ai eu toutes les peines du monde à l’emmener aux Folies-Bergère voir la Loïe Fuller danser. Elle l’intéressa moins, d’ailleurs, que son éminente collaboratrice, la lumière électrique et ses coups de pinceaux. Il demeurait curieux, comme dans sa jeunesse, des indications et des promesses de l’art moderne.

Sur un de ses carnets intimes, j’ai retrouvé cette note prise en sortant des Folies-Bergère : « C’est le papillon de l’arum, mais avec quelles couleurs brutes, un rouge de framboise, un bleu de lanterne de pharmacien, un vert d’omnibus. L’exquis, c’est l’or, et l’or brûlé, une fumée rousse d’incendie. Elle a l’air un moment d’une feuille d’or tremblant au vent. La misère c’est que la figure soit aussi colorée. Il faudrait ne la voir, ni les bras. Spectacle curieux, mais incomplet, brut. Danse moderne. La gloire est à l’électricité en somme. C’est américain. »

Jamais Huysmans ne retourna, que je sache, au théâtre. On voit que le critique d’art n’avait pas changé. Il se rangea délibérément parmi les contempteurs de la Tour Eiffel et se félicita d’échapper à l’Exposition de 1900 et « à ses saturnales ». Je n’eus pas à lui en donner des nouvelles : il ne m’en demandait pas.

— Vous allez voir un lascar pas ordinaire, m’annonça Huysmans en me conduisant à la salle à manger.

Ce fut Mme Leclaire qui dit le Bénédicité et je m’expliquai bientôt après l’amusement du célibataire, devenu sur le tard propriétaire et maître de maison, en voyant passer les plats un singulier coco qui avait l’air d’un camelot retiré du trottoir et des petits métiers qu’il y exerçait. C’était cela qui avait séduit Huysmans. Pendant les trois jours que je passai à Ligugé, cette année-là, le spectacle offert par mes hôtes dans la salle à manger fut ce qui m’amusa le plus. J’en ris encore. J’étais averti par Huysmans que Mme Leclaire avait mis la main sur une bonne cuisinière dont le mari, un maître Jacques quelque peu falot, était à la fois menuisier, cocher, jardinier, valet de chambre et… coiffeur !

— Quand j’ai appris que cet art lui était familier, je lui ai immédiatement confié ma tête à ratisser, ce qui me dispensa de fréquenter désormais les endroits où l’on coupe les tiffes.

Huysmans n’avait pas besoin d’ajouter : avec friction au shampooing ; je me rappelais le croquis parisien impayable, décrivant le mal que se donne un « funèbre jardinier » pour tondre une tête avant de l’inonder d’odeurs suaves.

Le lascar annoncé par Huysmans n’était pas, en effet, ordinaire. Familier naturellement, il avait servi à table en jetant son mot dans la conversation, sans quitter la cigarette qui s’était éteinte et qui pendait à sa lèvre inférieure ! Il devait croire, n’ayant sans doute jamais servi nulle part, qu’il était facile en tout cas de servir d’amusement. C’était un numéro, évidemment, mais plus divertissant pour Huysmans que pour Mme Leclaire, car elle donna à plusieurs reprises des signes furtifs de contrariété, dont notre ami fut le seul à ne pas s’apercevoir…, à moins qu’il ne s’en divertît intérieurement, ce qui était assez dans son caractère.

— Oui, lui dis-je en sortant de table, ce phénomène a du bagout ; tout ce qu’on peut craindre, c’est qu’il n’en abuse et ne devienne, à la longue, incongru… Et peut-être ennuyeux.

Huysmans m’écrivit, peu de temps après, que mon observation était fondée ; il avait fallu mettre le voyou à la porte, et celui-ci intentait un procès… qu’il perdit.

Un chat passager, appelé Bibelot, avait remplacé Mouche et ne paraissait pas devoir faire de vieux os, comme leur prédécesseur, Barre de Rouille, qui avait lui-même succédé à Icarée et à Pantoum. Bibelot était fiévreux et, disait Huysmans, « böassait » après déjeuner sous le cèdre du jardin, auprès de son maître, plus curieux de savoir comment le Père Besse, tête nue par tous les temps, pouvait endurer dehors une chaleur pareille ! Il rappelait à Huysmans notre cher Villiers de L’Isle-Adam, lequel avait, lui aussi, « un punch perpétuellement allumé sous le crâne », punch que n’éteignaient ni le vent, ni la chaleur, ni la pluie…, ni les contrariétés de toute sorte, auxquelles faisait allusion son exclamation rapportée par Léon Bloy : « On s’en souviendra de cette planète ! »

— Enfin, vous ne vous ennuyez jamais ? dis-je à Huysmans.

— Mais non, répondit-il ; Paris m’apparaît dans le lointain, comme une ville agitée par des bruits fastidieux. L’Affaire Dreyfus elle-même « croupit dans un fond d’aquarium confus et verdâtre »… Ici, l’on s’occupe beaucoup plus du Saint du jour que de l’homme en vogue. Le cycle de la liturgie tourne avec les jours et c’est l’événement quotidien qu’on lit sur l’ordo, en guise de journal. Voilà autre chose de plus varié que l’abondante matière des quotidiens auxquels on a la chance de ne pas collaborer.

Notre ami ne s’abusait pas : il faisait un véritable voyage de noces… spirituelles.

Il avait, si l’on peut dire, un béguin, mettons un caprice, pour la nature, et connaissant Huysmans, on concevait difficilement des doutes sur la durée de sa félicité… Son caractère à la fois confiant et ombrageux, son humeur changeante et ses habitudes invétérées de vieux garçon, pouvaient faire craindre qu’il ne prolongeât pas l’expérience d’une vie en marge du monastère, autant dire en pension de famille. Malherbe a raison :

 

Mais n’est-ce pas la loi des fortunes humaines,

Qu’elles n’ont point de havre à l’abri de tout vent ?

 

Bref, je me défendais d’appréhender le grain, mais je le voyais venir.

La vie de notre ami, jusque-là, n’avait pas eu somme toute de tournants imprévus, et le plus dangereux s’étant présenté sous des dehors tellement inattendus, qu’il était excusable d’en avoir tâté. Néanmoins, si l’ancre de salut qu’il jetait en haut le prédestinait à faire de lui un bienheureux, – un heureux en ce bas monde, j’en doutais.

On verra, de l’aveu même de mon bon maître, que je ne me trompais pas.

Pour un Parisien transplanté, rude est l’épreuve d’un hiver en sabots, sous un ciel inclément, à la campagne. Si l’homme est distrait par le travail, la lecture, des curiosités biologiques ou horticoles, passe encore ; autrement, quel foyer de désœuvrement et d’ennui ! Les journées sont longues et, le soir venu, sous la lampe, les plus belles flambées de pins sont impuissantes à chasser les papillons noirs, fourriers des avanies et des tentations de toute sorte capables d’agiter le sommeil de saint Antoine lui-même. Je ne suis pas suffisamment instruit du mécanisme des rêves pour discerner, en remontant à leur source, les innocents des coupables ; je me demande seulement pourquoi les rêves sensuels seraient considérés comme impies. C’est Huysmans, en définitive, qui aurait raison contre le jésuite Bourdaloue, flambeau de la chaire, lorsque notre ami regardait un phénomène nocturne indélibéré, comme infiniment moins grave que le péché infamant, commis sciemment contre la charité, vertu chrétienne. Ce que j’appelle, moi, le crime de lèse-charité.

Une de ses distractions était, présentement, la bouquinerie, en dehors même des investigations auxquelles l’astreignait, en province et à l’étranger, la préparation de Sainte-Lydwine. Il faisait des trouvailles fréquentes dans les catalogues de l’étranger, ceux de Belgique (de Gand, notamment), où il puisait de précieux renseignements sur les fleurs rares dont il se proposait d’embellir le jardin.

— On en parlera quand vous reviendrez… ; car vous reviendrez, me dit-il en me quittant à la gare de Poitiers, où nous avions déjeuné au buffet.

Ce fut lui qui revint, au mois de novembre, passer trois jours à Paris pour faire le service de presse des Pages Catholiques préfacées par l’abbé Mugnier ; il était descendu à l’hôtel du Vatican, à l’angle de la rue du Vieux-Colombier et de la place Saint-Sulpice, où il avait passé la dernière de ses nuits à Paris. Il marqua ensuite une préférence pour l’hôtel Fénelon, rue Férou, fréquenté par les ecclésiastiques et qui n’existe plus.

C’était réellement le quartier qu’il aimait comme ses petits boyaux. Le mot de Coppée leur était commun : rive gauche, côté du cœur. Aussi fut-il le premier à me féliciter, en 1900, d’avoir quitté le boulevard Brune pour la rue de la Santé qu’il avait particulièrement en odeur de sainteté. Elle a une place dans En route, et la rue de l’Èbre, adjacente, garde le souvenir des visites que rendait Huysmans aux Franciscaines maintenant transférées avenue Reille[15]. Il n’était pas jusqu’à Sainte-Anne où il n’allât voir quelqu’un, à la dérobée…

Assujetti par la guerre d’abord, par l’armistice ensuite, à ne faire que de brefs séjours à Paris, j’en ai profité pour renouer connaissance avec ce quartier Saint-Sulpice également cher à Huysmans. J’avais découvert, rue Cassette, le havre secourable où, dans mon lit, aux premières heures du jour, je prêtais l’oreille au son des cloches de Saint-Sulpice, que Huysmans avait entendues de plus près, lui…

Mais autre chose allait me rendre chère cette enclave provinciale dans Paris. Mon père a travaillé toute sa vie pour les éditeurs d’une imagerie religieuse que Huysmans, critique d’art, avait en horreur. Quelques enseignes, çà et là, me rappellent des noms que j’ai entendu prononcer sans aigreur et même avec respect. Je parle de longtemps…

Des dessins originaux, gravés par l’artiste en taille-douce, demeurent dans mes cartons, comme des spécimens de cette bondieuserie pour livres de messe et cachets de première communion, qui faisait vivre un honnête homme dont la piété ne se manifestait que de cette manière. J’ai de qui tenir. J’aime à me figurer aujourd’hui que mon père descendait, par un fil ténu, des ouvriers de jadis auxquels il n’était pas nécessaire d’avoir la foi chevillée au corps pour faire œuvre de leurs mains dans les cathédrales. Eux aussi gagnaient leur vie à la sueur de leur front et, à cette époque reculée, c’était déjà quelque chose…

Je n’ai jamais, avec Huysmans, mis sur le tapis ce sujet de conversation. Était-ce bien utile ? Il avait connu mon père, son existence effacée, laborieuse, digne de tous les respects… Je voulais seulement dire que mon attachement à la rive gauche resserre des nœuds secrets qui ont aussi leur force.

Quoi qu’il en soit, au cours de ce tragique hiver 1940 - 1941, où la faim et le froid conjurés fauchèrent dans leur lit tant de vieillards qui se mettaient au cercueil en se couchant, il m’arriva plusieurs fois, rappelé à Paris par mes occupations, et mon domicile m’y étant rendu inhabitable, de me mettre en quête d’un abri provisoire. Je pensai l’avoir trouvé dans ce quartier Saint-Sulpice où j’étais conduit par la main ; on sait à présent ce que je veux dire… Mais j’associai immédiatement au nom de Huysmans celui de Victor Hugo, lorsque je découvris que l’honnête et paisible hôtel de la rue Cassette, sur lequel j’avais arrêté mon choix, occupe la place du couvent « bâti à neuf » il y a trois siècles, pour fournir à l’auteur des Misérables la surprenante digression intitulée : « Le petit Picpus. » Elle avait fait impression sur Huysmans bien avant sa conversion[16]…, de sorte que l’on peut se demander aujourd’hui s’il n’en avait pas reçu un présage, d’autant plus que les religieuses du Petit Picpus étaient sujettes de Saint-Benoît ainsi que le futur Oblat de Ligugé.

Je ne crois pas, en tout cas, que celui-ci eût été insensible à ma découverte…, quitte à me plaindre d’être exposé à rencontrer une raseuse comme la mère Guyon, la quiétiste fatale à Fénelon, laquelle habitait dans le voisinage.

Le 7 avril 1890, Huysmans vint à Paris pour les élections qui portèrent à dix le nombre des membres de l’Académie Goncourt. Aux sept désignés par Goncourt, vinrent se joindre : Léon Daudet, Élémir Bourges et moi-même. Je n’avais posé ma candidature auprès de personne, pas même de Huysmans. Je sus longtemps après qu’il en avait été le plus ferme soutien.

Je dois dire que je ne songeais guère, ce jour-là, à l’Académie Goncourt et à mes chances d’en faire partie. Le Théâtre Antoine avait donné la veille la première représentation de la Clairière, une pièce écrite en collaboration par Maurice Donnay et par moi, et j’allais chez Stock lui donner des nouvelles de la soirée et de la presse du matin, lorsque je rencontrai Huysmans à la librairie de la place du Théâtre-Français.

— Eh bien ! c’est fait : vous êtes nommé ! m’annonça-t-il, en me voyant entrer.

Je ne cachai pas ma joie, lui non plus, et je crois me rappeler que l’on s’embrassa.

— Bien entendu, c’est vous, comme doyen d’âge, qui êtes notre président.

— C’est à voir, répondit-il. Je ne me suis pas retiré à Ligugé pour être sur les routes à tout bout de champ et lâcher un travail en train, comme cette Sainte-Lydwine, à quoi je suis acoquiné, pour aller chaque mois à Paris présider un dîner et m’occuper de choses qu’un autre peut faire à ma place. Je préférerais donner ma démission et jouir en paix du spectacle dément de ces érables que vous avez vus arborer des pompons jaunes de voltigeurs de la garde ! Quand je les ai quittés, ils avaient des feuilles gommées d’un rouge de sang vif. On eût dit des cœurs arrachés qui pendaient… ; un vrai jardin des supplices, quoi ! Je suis pressé de revoir ça. À bientôt. Vous savez qu’on vous attend là-bas…

Je ne reconnaissais pas mon vieil ami. Plusieurs fois déjà sa correspondance m’avait manifesté son goût nouveau pour la nature chez elle. Il la découvrait, se montrait sensible au réveil en sursaut du printemps, aux influences climatériques, et même à la musique des crapauds, flûtes de cristal ! Ah ! ce n’était pas lui que le rossignol, en gueulant toute la nuit, empêchait de dormir ! Mais c’était lui qui m’écrivait :

« Après des pluies torrentielles, le soleil éclate et se conduit comme un vrai voyou. On passe en quelques minutes d’une sombre Toussaint à un plein août, et l’on se précipite dans le jardin qui embaume le délicieux pipi de chat des vieux buis et les âcres odeurs des vieux pins. Les lilas pètent, tout éclate. C’est une griserie ; puis l’averse reprend avec le noir automne, et l’on se remet au travail ; les cloches sonnent et les encens fument, répandant l’odeur de moisi de l’antique église. La nuit tombe… et la journée est fichue. Voilà le fidèle itinéraire des après-midi ligugéennes. »

Il ajoutait en post-scriptum :

« Rappelez-vous la douche de flammes que nous reçûmes à la montée, en revenant de Sainte-Radegonde ! »

Il y avait là, de sa part, un peu d’emballement… À la vérité, Huysmans conserva jusqu’à sa mort la présidence de l’Académie Goncourt, si bien que, secrétaire de la fondation, j’eus cette joie de travailler avec lui, côte à côte et cœur à cœur, dans la plus parfaite intelligence. Mais dame ! son œuvre et son nom lui conféraient l’autorité et le respect. Quant à mon rôle, les registres de nos délibérations peuvent témoigner de mon zèle, tant que j’ai été en fonctions.

Débarrassé de la gouape qui lui coupait les tiffes, lui taillait la barbe et se payait sa tête, Huysmans ne pouvait que se louer maintenant d’un nouvel attelage composé de Louise Guillemot, une de ses anciennes bonnes qu’il avait fait revenir, même fatiguée, et d’un brave homme nommé Laurent, qui courait toute la journée avec une patience angélique après les poussins, la pie, la chèvre et le chien.

Je les trouvai à Ligugé dans la dernière semaine d’avril que j’y passai en 1900.

Des fenêtres de la Maison Notre-Dame j’apercevais, à mon réveil, le toit triangulaire de l’abbaye et les vieilles pierres grises de son petit clocher, à travers le rideau transparent des tendres frondaisons nouvelles. Notre ami, de sa chambre, chaque matin, a ce décor sous les yeux. Le monastère est toujours là, sentinelle séculaire qu’on ne relève pas… et cette constatation suffit pour rassurer le croyant chez qui je suis venu passer quelques jours.

À gauche, les maisons basses du village et les bâtiments de l’usine franchis, c’est la campagne, la riante et molle vallée, la modique rivière aux lenteurs de laquelle il ne faut pas se fier, car elle a, dans le temps de pluies, de brusques emportements qui la jettent hors de son lit.

Elle est bien paisible, à présent... Au fond de ses eaux limpides, la brise et le courant rabattent les flammes vertes des herbes, tandis que, sur ses bords, se déploient en travailleurs des peupliers élancés, et que d’extraordinaires mendiants, culs-de-jatte ou tordant des moignons de bras, éveillent l’idée d’un Musée des horreurs.

Mais, alentour, les champs, la prairie, sont en joie, émaillés de boutons d’or, de pâquerettes et fleuris par les arbres fruitiers de bouquets de neige.

Je devais être, beaucoup plus tard, confirmé dans cette impression par la note qu’avait prise Huysmans sur son carnet de poche, comme un thème à traiter.

La voici dans sa concision : « L’impudicité des vieux arbres. »

Il m’a été donné ensuite de vérifier la justesse de cette observation, notamment dans la Vallée Noire, au pays de George Sand et de Rollinat, où j’ai souvent rencontré, à la tombée de la nuit, dans un chemin creux, de vieux arbres exhibitionnistes, qui semblaient mendier l’attention du passant distrait.

Aussi bien, et sans aller si loin, n’ai-je pas eu longtemps sous les yeux, devant mes fenêtres, un superbe vernis du Japon que connaissaient bien mes amis et mes visiteurs de la rue de la Santé, sans, d’ailleurs, avoir pu remarquer un stigmate, une particularité, que je n’ai signalée à personne, pas même à l’auteur de Là-Bas. Le vieil arbre était luxurieux et comme envoûté. Il avait une idée fixe et la divulguait. Un cyclone l’a renversé pendant mon absence, une nuit de sabbat… Mais ce birbe érotique est mort : paix à ses cendres !

Revenons à la Maison Notre Dame pendant le premier séjour que j’y fis, pour la première fois, en 1900.

Dans le jardin, sous la fenêtre de ma chambre, les lilas, dont les capsules ont éclaté pendant la nuit, embaument : les pins répandent leurs gommes amères, les buis s’humilient, et le cèdre altier, despotique, continue d’être mortel à tout ce qui l’entoure et pourrait réduire l’espace vital qu’il s’attribue. Hors de sa portée, tout naît, croît et multiplie. Les miracles quotidiens du printemps s’accomplissent.

Il y avait loin de cet omnipotent Gulliver au buis lilliputien qui fleurit sous les cèdres et que le futur oblat conservait dans un pot sur sa table de travail, rue de Sèvres. Je rappelai ce détail à Huysmans qui ne répondit pas et demeura un instant rêveur, comme à l’écoute d’un souvenir…

J’anticipe sur la description du jardin de la Maison Notre-Dame, que l’on trouve dans l’Oblat et qui est un morceau de choix plus encore qu’un morceau choisi. Invités à dîner à l’abbaye, nous y sommes accueillis par le Père Abbé lui-même, un aimable et fin vieillard levé tous les jours bien avant le soleil et d’une étonnante activité. Autrefois, dans sa jeunesse, il fut peintre, et je le soupçonne d’avoir gardé pour les artistes une secrète inclination.

Nous allons être bientôt rejoints, dans la galerie du cloître où nous faisons les cent pas en causant, par le prieur, Dom Chamard, un historien ecclésiastique auquel l’âge n’a rien ôté, à lui non plus, de sa verdeur et de sa lucidité. Dom Besse, le maître des novices, l’accompagne.

Si je ne suis pas perméable à la foi, je le suis à la confiance, à la sympathie, et ces bénédictins gagnent tout de suite l’une et l’autre.

Midi sonnant, le Père Abbé nous précède au réfectoire, nous verse de l’eau sur les mains et nous conduit à notre place.

Le réfectoire, où les repas se prennent en commun, est une grande salle rectangulaire, claire, blanche et nue, au plafond formé de poutres en saillie et meublée seulement de tables en chêne et de bancs fixés à la haute boiserie qui recouvre la partie inférieure des murs. Mais deux tables encore, distinctes, sont réservées, au milieu du réfectoire, aux hôtes des bénédictins et aux frères convers. La nôtre est la plus rapprochée des tables séparées qu’occupe, au fond, l’abbé, ayant à sa droite le prieur et à sa gauche le sous-prieur. Les autres moines se distribuent autour de la salle, suivant un ordre déterminé. Cependant l’abbé récite le Bénédicte, et c’est comme un petit souffle frais qui courbe, par intervalles, les moines, ainsi que des épis de blé noir. Puis l’on s’assoit et le repas commence.

Les fonctions de serviteur de table, dont les convers sont dispensés, sont remplies par les moines de chœur, pour montrer que l’inégalité de rang, dans l’abbaye, ne diminue pas la force des liens fraternels qui unissent entre eux les bénédictins.

Menu : soupe, radis, beurre, deux plats de viande, légumes, fromage et noix. Du vin, du vin rouge, un peu vert, du cru. Mais j’observe que la plupart des Pères ne boivent que de l’eau et qu’ils n’ont droit qu’à un plat de viande. Pendant le carême, la nourriture – on mesure jusqu’au pain ! – est réduite au strict nécessaire pour ne pas tomber d’inanition. Les vieux prêtres s’accommodent aisément de la rigueur du régime, mais il est dur aux jeunes novices, qui se regardent aux derniers jours, comme devaient s’entre-regarder les naufragés, à la fin, sur le radeau de la Méduse.

Le repas dure à peine vingt minutes. Il se poursuit tandis que l’hebdomadier ânonne la Vie de Louis Veuillot, par son frère. On croirait qu’il lit mal exprès. L’écoute-t-on ? L’état de la presse en 1835, dans le Périgord, paraît laisser les moines singulièrement indifférents.

Mais l’abbé ayant lui-même, comme tous les religieux, essuyé son couvert, donne sur la table un coup de son petit marteau de bois ; les moines se lèvent et, après la prière liturgique terminant le repas, se rendent, deux par deux, psalmodiant un psaume, à la chapelle, où nous les suivons.

L’office achevé, l’abbé nous retrouve sous les voûtes du cloître et nous invite à prendre le café dans la petite salle des hôtes. Le sujet de la lecture du jour défraie la conversation. L’abbé et le prieur, qui ont connu Louis Veuillot et Montalembert, échangent des souvenirs, se rappellent des anecdotes puériles et avenantes ; puis nous les quittons pour aller, accompagnés par le maître des novices, visiter l’imprimerie de l’abbaye, où une vingtaine de jeunes garçons du village font leur apprentissage sous la direction d’un Père, et la bibliothèque, récemment construite, une tour à trois étages où sont rangés, en nombre considérable, des volumes anciens et modernes. Nous passons une heure agréable.

C’est, ici encore, une Clairière, et même une clairière qui m’est plus sympathique, à vrai dire, que les cavernes, comptoirs et coupe-gorge, du fond desquels les gens de négoce, de finance, de politique et de rapine, régentent le monde.

Dans l’après-midi, nous avons fait une courte promenade sur les bords du Clain, maintenant familiers à Huysmans. Est-ce à dire qu’il les aimait ? N’allons pas jusque-là. Comme je célébrais les charmes de cette accointance, du moins pendant l’été, il s’arrêta pour rouler une cigarette, me jeta un regard en dessous et dit : « Évidemment… mais des boîtes de bouquinistes tout le long, comme sur les quais, rendraient l’endroit plus avenant encore ! »

On traîne toujours quelque chose derrière soi ; ce n’est pas nécessairement un boulet, mais il y a des êtres pour lesquels une habitude n’est pas beaucoup plus légère…

C’est au cours de cette promenade que je demandai à notre ami s’il connaissait le prince de Ligne et ses ouvrages.

— Ni l’un, ni les autres, me répondit-il.

— Pas plus que je ne connaissais Walahfrid Strabo, parbleu ! Ce Ligne était un homme de guerre, d’esprit et de cour, qui vivait au XVIIIe siècle et soutint longtemps la réputation d’un vert galant irrésistible, même auprès des chanoinesses !

— Enfin un Chaud-de-la-pince, dit Huysmans, qui n’avait pas peur des mots.

— Oui. On cite de lui des traits admirables ; celui-ci par exemple, qu’il aurait prononcé dans un âge avancé : « Il ne tient qu’à moi d’être vieux : j’ai de quoi. » Et cet autre : « Il y a de la mysticité dans mon dernier amour et une sorte de magnétisme spirituel ; exemple : « Souvent en pensant à Elle, je trouve mes mains jointes comme si je l’invoquais. » Il me semble, cher ami, qu’il vous est arrivé de faire ce geste quand vous vous êtes épris de sainte Lydwine… Est-ce que je me trompe ?

Huysmans éluda la réponse ; il dit seulement :

— Je n’aperçois pas le rapport entre Walahfrid Strabo et votre personnage.

— Attendez. Ce Ligne avait mûri, lui aussi, l’idée d’un jardin de plaisance, dit jardin philosophique, dont il donna la description « sentimentale » dans un de ses ouvrages. Ce jardin, le sien, devait achever d’embellir un domaine princier, décoré d’un château et baptisé assez bourgeoisement : « Mon refuge » ou « Belœil ».

— Coco Belœil ! gouailla Huysmans, je vois ça d’ici.

— Non. Ce n’était qu’un prétexte pour passer en revue tous les jardins de ses nobles amis, et il en avait, plus huppés les uns que les autres ; après quoi… il ne mit pas son projet à exécution, ce qui le dispensait de rivaliser avec eux. Son Coup d’œil sur les jardins des autres est donc plutôt une longue rêverie sur l’art des jardins… Ce grand seigneur ne manquait pas de goût, et ses réflexions sur les statues taillées dans le marbre qui se gâte, la pierre qui se fend ou le plâtre, matière misérable, vous amuseraient encore. Ah ! dame… il ne partageait pas votre indifférence à l’égard des jardins utilitaires ou potagers. Il se contente de parler d’un riche propriétaire qui accorde à son potager vingt arpents sur les deux cents que ses terres ont d’étendue. Dites cela de ma part à Mme de Garembois, quand vous la verrez, et notez que son goût est le mien, encore que mes yeux se régalent autant que ma bouche, d’un potager bien tenu et verdissant, enclos de murs couverts d’espaliers qui ont leur rôle à jouer dans la symphonie des couleurs. Quel motif pour Cézanne ! Vous ne trouvez pas que la gamme des verts, dans un beau potager, peut intéresser à la fois le gastronome et le peintre ? Mais chacun son goût, n’est-ce pas ? Mettons que j’aime mieux le vert que le rose. Votre jardin liturgique n’en a pas moins sur le jardin philosophique du prince de Ligne une supériorité incontestable.

— Laquelle ?

— Vous l’avez réalisé.

— Parlons-en ! murmura Huysmans, auquel la nature ingrate avait, sans excuse, refusé sa collaboration.

Deux décès l’attristèrent, cette année-là. Il perdit l’un après l’autre Méry Laurent, la comédienne chez laquelle il aimait à dîner avec Wisthler et Stéphane Mallarmé ; et un vieux camarade des Soirées de Médan, Paul Alexis, pour qui Zola avait été une si bonne nourrice sèche qu’il ne s’était jamais, en souvenir d’elle, séparé de son biberon.

Hélas ! dès le mois de mai, Huysmans datait ses lettres, non pas de la Maison, mais de l’hôpital Notre-Dame où d’atroces rages de dents l’obligeaient à recevoir les soins d’un nouveau quenottier qui habitait Poitiers. Le patient devait s’y rendre « pour être mis à la torture par un terrible lapin, doué d’une poigne de fer, lequel, sans cocaïne, et sous prétexte qu’il rencontrait une dent barrée, avait donné à son client l’impression qu’il lui faisait éclater le crâne ! »

« À cette heure, poursuivait Huysmans, j’ai un aérostat qui se gonfle dans ma bouche. Je puis à peine ingurgiter les liquides et mes nuits sans sommeil sont affreuses ! »

Il avait fini heureusement par découvrir un meilleur praticien ; et celui-ci, après un sérieux examen, s’était rendu compte que le tortionnaire, à force de tirer sur la dent barrée, avait réussi à luxer l’alvéole.

— Et alors ? demandait anxieusement le supplicié.

— Rien à faire. Armez-vous de patience ; vous en avez pour un mois.

Et Huysmans d’ajouter :

— J’attends avec patience l’épilogue de ce drame chicotique. Pour le moment, les prévisions du quenottier ont l’air de se réaliser.

La convalescence, en tout cas, lui fut facilitée par la visite du consolateur par excellence qu’était le fol abbé Mugnier. Huysmans l’appelait ainsi, non par dérision, mais au contraire pour rendre hommage à une jeunesse prolongée et, comme dit si bien Corneille,

 

à l’inépuisable enjouement

Qui, d’un chagrin trop juste, a de quoi vous défendre.

 

Encore premier vicaire à Sainte-Clotilde, à cette époque, l’excellent homme croyait avoir bien gagné, au sortir de ses catéchismes, les vacances qu’il allait prendre à Ligugé, pour lui une vieille connaissance, car il y avait fait avec son ami, l’abbé Frémont, une première retraite en 1892 ; les deux dernières remontaient à juillet et septembre 1899, lorsque s’achevait la construction de la Maison Notre-Dame.

À la campagne, l’abbé Mugnier exultait du matin au soir devant tout ce qui s’offrait à sa vue comme une bénédiction : les arbres qu’il embrassait en jetant les hauts cris, les fleurs qu’il respirait avec délices en remerciant Dieu de l’avoir mis au monde non pour être cloîtré, mais plutôt pour voir le jardin liturgique terminé et le jardin médicinal promettre, à brève échéance, des guérisons miraculeuses !

Bref, il m’apparut toujours tel un vase d’élection poreux transsudant l’enthousiasme, ce grand et saint enthousiasme si bien défini par Victor Hugo : la vertu du cerveau[17]. Habitué aux transporta de son vieil ami, Huysmans s’en amusait cordialement. Ils avaient voyagé ensemble et l’abbé ne s’était jamais départi, en route, de sa bonne humeur.

Celui-ci ne passa que trois jours chez son ami ; il devait revenir peu de temps après faire une retraite à Ligugé, et il la fit effectivement ; mais comme il n’y avait pas, à ce moment-là, de place au monastère, il obtint du Père Abbé et du Père Besse la permission de remplir ses devoirs religieux à la Maison Notre-Dame ; ce fut pour Huysmans un nouveau motif de jubilation partagée... ; sauf toutefois quand le nom de l’abbé Frémont tombait dans la conversation, comme une mouche dans la crème.

Ce prêtre était à la fois l’une des bêtes noires de Huysmans (qui lui reprochait, à tort, de l’avoir dénoncé à l’Index), et l’ami de jeunesse le plus cher au cœur de son ancien condisciple à Saint-Sulpice. (Tous les deux y avaient fait leurs études ecclésiastiques, de 1872 à 1876.)

L’abbé Mugnier ne manquait pas de s’arrêter à Poitiers, où son vieux camarade était né et où il mourut en 1912, âgé de soixante ans, après une existence édifiante[18].

Les souvenirs leur fournissaient, de vive voix ou dans la correspondance, une précieuse monnaie d’échange. L’abbé Frémont se rappelait avoir vu dans les rues de Poitiers, en 1870, « des soldats français débandés et déguenillés demandant l’aumône, accusant leurs généraux d’incapacité et reconnaissant à l’ennemi une supériorité écrasante. » J’ai noté du prêtre cette parole équitable : « Ce n’est pas de telle ou telle forme de gouvernement que nous viennent nos malheurs : c’est de nos vices. »

De nos fautes aussi, qui ne sont pas nécessairement des vices.

L’abbé Mugnier, bien qu’il eût assisté à la même époque, le 1er mars 1871, au défilé de l’armée allemande dans l’avenue des Champs-Élysées, préférait changer de gamme en rappelant à l’abbé Frémont leur visite à Ernest Renan, en 1884, huit ans avant sa mort. L’écrivain les avait reçus au Collège de France, tapi dans son fauteuil, et enivré de leur jeunesse qui lui rappelait la sienne, il avait parlé sensiblement de Saint-Sulpice et de Saint-François d’Assises.

En quittant l’auteur de la Vie de Jésus, que l’abbé Frémont appelait un romancier et taxait à la fois de panthéisme et de dilettantisme esthétique, le prêtre déjà inflexible dans sa foi disait à l’abbé Mugnier : « Somme toute il adore Athènes et Minerve. Il n’y a que Jésus-Christ qu’il n’aime plus. » Ce qui ne manquait point de sel.

Bref, l’abbé Frémont n’accordait pas une place dans son estime à l’auteur de la Vie de Jésus, beaucoup plus qu’à l’auteur de Là-Bas. La part que l’abbé Mugnier avait prise à la conversion de ce dernier ne désarmait pas un rude jouteur affermi dans sa résistance par sa culture classique et la faculté qu’il avait de pleurer d’attendrissement aux accents tragiques d’Athalie ! L’abbé Frémont avait lu tous les livres de Huysmans, si bien qu’il était aisé au détracteur de mêler le sacré au profane dans l’œuvre décriée. Mais il détestait surtout Là-Bas et disait crûment pourquoi.

Cette intransigeance invincible ne doit pas faire oublier un passage du « Journal » de l’abbé Frémont à la date du 22 avril 1904.

« Arthur m’a confié que son ami Huysmans souffrait d’un cancer à la gorge. Je l’ai prié de dire à ce pauvre malade, dont je n’apprécie guère l’œuvre surfaite (il y tenait), que je demandais à Dieu d’alléger ses douleurs. »

Arthur fit-il la commission ? Je n’en sais rien ; mais je suis à peu près certain que Huysmans eût difficilement pardonné à l’adversaire, qu’il n’avait pas provoqué, le reproche de continuer à vivre, après une conversion avérée, de la réédition des œuvres malsaines de sa jeunesse !

« Il n’y a pas de millions qui tiennent ! » disait l’accusateur public, évidemment mal renseigné sur le chiffre énoncé. Sous la plume du carabinier qui se rangeait parmi les tirailleurs missionnés pour harceler l’ennemi, ce trait de la fin apprête à rire plutôt qu’à se gendarmer, et peut-être Huysmans eût-il fini par s’en divertir. Ces livres de lui censément dangereux, il ne les répudiait pas et n’éprouvait aucune envie de les amender. Il ne fit à cette règle qu’une exception et ce fut à ses débuts, quand il pratiqua des coupures et des corrections dans le texte de sa nouvelle : Sac au dos, publiée par une revue de Bruxelles, l’Artiste, avant d’être recueillie dans les Soirées de Médan où elle fit sensation.

Jamais plus, que je sache, il ne renouvela un échenillage d’autant plus superflu qu’il revoyait ses épreuves au trébuchet.

L’abbé Frémont allait donc un peu fort en reprochant à Huysmans de vivre, dans ses vieux jours, des miettes du pain de mauvaise qualité, nourricier de sa jeunesse ; car ce levain qui, dans les mots, aigrit la pâte, continue d’en rendre le goût davantage agréable aux palais délicats.

En définitive, je préfère au carabinier orthodoxe que voulait être l’abbé Frémont, le prêtre qui disait non pas : « Le cœur a ses raisons », mais : « Le cœur a ses oraisons qui sont ses battements les plus chauds. » À la bonne heure !

Tel que l’ont dépeint son biographe et l’abbé Mugnier, l’abbé Frémont avait réalisé dans son âge mûr l’idéal de sa jeunesse : « S’abstraire dans le travail et l’indépendance. » Là-dessus, Huysmans et lui pouvaient tomber d’accord. À force de lectures, l’abbé s’était constitué une somme des connaissances dans tous les domaines de la pensée ; esprit doctrinal, dogmatique, combatif, il avait été, dès 1884, le jeune prêtre le plus réputé pour son talent oratoire. Admirateur de Lacordaire (qu’il n’avait jamais entendu) mais imbu de ses Conférences, il s’en inspirait non seulement en province, mais dans la plupart des grandes églises de Paris, où sa parole coulait de source.

Mais cette médaille avait son revers. Le caractère peu malléable du prédicateur et sa fidélité à l’apologétique traditionnelle ne l’avaient pas empêché d’être fermement républicain, et cela expliquerait l’attitude plus que réservée de l’épiscopat français à l’égard d’un homme dont l’ambition n’avait jamais guidé la conduite. Enfin c’était certainement une lumière de l’Église, encore que le gourdin qu’il maniait n’eût rien d’un bâton pastoral.

Même divergence de vues en littérature. Tandis que le bon abbé Mugnier admirait aveuglément Victor Hugo, son contradicteur ne reconnaissait au poète qu’une imagination prodigieuse, mais corrompue. Leur désaccord était le même à l’égard de George Sand, « professeur de morale sans moralité », disait l’abbé Frémont à l’encontre de son ami, qui fut toute sa vie un pèlerin de Nohant, indulgent pour les erreurs d’une femme de talent. Il avait de qui tenir, d’ailleurs, témoin ce qu’il m’a raconté un jour à ce sujet.

Il était encore au séminaire de Saint-Sulpice en 1876, lorsqu’il reçut de sa mère une paire de chaussures enveloppée dans un journal. Il défit le paquet et ne résista pas à la curiosité de jeter un coup d’œil sur le journal ; et ce fut ainsi qu’il apprit cette foudroyante nouvelle : George Sand était morte ! Le jeune séminariste, tombant à genoux dans son étroite cellule, avait aussitôt prié pour le repos d’une âme dont sa mère avant lui avait fait grand cas.

Donc l’abbé Mugnier, sa retraite chez Huysmans terminée, avait refait son petit ballot de pèlerin, y avait glissé comme « en cas » un livre de prédilection entre les feuilles duquel achevait de sécher une fleur ravie au jardin liturgique de la Maison Notre-Dame, et s’était dirigé dare-dare vers une petite plage de la Hollande qu’il avait repérée, Scheveningue, si j’ai bonne mémoire, où il était à peu près sûr de ne rencontrer ni une soutane, ni une cigale, ni 47 degrés à l’ombre.

C’est pourquoi, d’ailleurs, il aimait tant, aux vacances, retourner en Alsace, le pays d’Erckmann-Chatrian, pour qui nous avions, lui, Huysmans et moi, le même goût durable. Leurs romans et leurs contes des bords du Rhin nous étaient chers, et l’idée que je ne reverrai plus Phalsbourg, la maison d’Erckmann, la porte de France, le décor de cette page d’histoire, le Blocus, qui est un chef-d’œuvre, j’avoue que ce regret me serre le cœur…

Car il y a des pèlerinages qu’on ne fait plus à partir d’un certain âge, surtout lorsqu’ils coïncident avec le deuil qu’on porte en soi, des espérances fauchées et des illusions mortes. Je le déplore, mais c’est ainsi : je ne sais pas de prières devant les décombres de ce que j’ai connu intact, florissant et vénéré.

Resté seul après le départ de l’abbé Mugnier, et les Leclaire étant alors absents, Huysmans se voyait réduit aux distractions que lui offrait le pays, sans parler de la société quasi quotidienne du Père Besse et de Louis Le Cardonnel.

Il y avait heureusement l’imprévu, l’accidentel, auquel il pouvait, à la rigueur, se raccrocher et dont il m’entretenait parfois dans sa correspondance. J’étais justement en train d’y fourrager, l’été dernier, pendant l’invasion. J’entrai dans l’église charentaise de Jonzac, un dimanche, à l’heure de la grand’messe ; les fidèles chantaient à tue-tête le cantique réellement de circonstance :

 

Dieu de clémence

Ô Dieu vainqueur,

Sauvez, sauvez la France,

Au nom du Sacré-Cœur !

 

Je voulais encore espérer que ce vœu serait exaucé ; en attendant, je ne sais pourquoi m’arriva tout à coup de Ligugé le souvenir d’un autre cantique chanté, vers 1900, par « les jeunes oies » auxquelles Huysmans fait allusion dans une de ses lettres.

 

Jésus sera mon ambroisie

Et mon doux miel ;

Je serai sa maison chérie,

Son petit ciel !

 

Il avait retenu ce couplet et s’en gargarisait autant qu’il s’était amusé de la chansonnette qu’une fillette maquillée au brou de noix, avait modulée devant lui à une distribution de prix.

Le refrain était :

 

Rendez-moi ma Guadeloupe et ma savane,

Mon cocotier,

Le pays où moi suis née !...

 

Il y avait là encore, à la rigueur, de quoi divertir un moment une sorte d’émigré ; mais je comprenais que celui-ci fût appâté davantage par un reposoir de la Fête-Dieu devant la Maison Notre-Dame, ou bien par la visite des novices que lui amenait la Mère Gigogne des monastères, autrement dit le Père Besse, qui ne les quittait pas. C’était encore lui, au temps des vendanges, qui les lâchait comme des cabris dans les vignes du Seigneur, d’où ils revenaient à ses trousses et bêlant des chants liturgiques !

Bref, d’autres spectacles, n’est-ce pas ? que ceux dont Huysmans s’était autrefois amusé…

Inutile de dire qu’il n’y pensait plus et demeurait indifférent aux grands événements de l’armée, l’Affaire Dreyfus, l’Exposition universelle, « triomphe du panmuflisme », voire l’incendie du Théâtre-Français (30 mars), qui eût pu lui donner des inquiétudes relativement à son éditeur, le nôtre, dont la librairie avait été endommagée.

Il n’était réellement incommodé, en somme, que par les vicissitudes du climat, mais il n’en rendait guère responsable que son ennemi personnel, l’astre de malheur, le voyou incandescent qui changeait les pelouses en paillassons, calcinait les arbres et faisait de la fleur la plus belle une chiffe. La nature harassée lui avait rendu aimable la nature belle et plantureuse. Elle renouvelait son vocabulaire, autant que le passage de sa vie ancienne à une vie quasi monastique. Ce fut alors, et seulement quand il écrivait l’Oblat, que l’on eût pu lui appliquer le mot de Diderot relatif à Chardin : « La nature l’avait mis dans sa confidence. » Pas longtemps.

Vers la fin du mois d’août, il avait été voir passer, en gare de Poitiers, les trains remplis de malheureux qui allaient chercher à Lourdes une guérison miraculeuse. Songeait-il déjà, ayant terminé enfin Sainte-Lydwine, qu’il était en train de raboter, songeait-il à une vision plus directe des souffrances humaines ? Je le crois ; mais il était sans doute momentanément refroidi par la lecture du roman de Zola. Il revint allégé de cette appréhension. Certes, les descriptions de Zola étaient « justes et admirables » ; mais cette revue affreuse des suppliciés conduits vers une guérison hasardeuse par des gens du monde en gants frais et culottes de cyclistes, cela laissait tout de même à l’observateur quelque chose à dire. Huysmans attendit que son sujet fût mûr avant de l’aborder, en écrivant Les foules de Lourdes, après l’Oblat et Trois Primitifs.

Le livre parut en 1905, deux ans avant sa mort… et je suis témoin qu’il souffrit le martyre, lui aussi ; mon beau-frère le soignait et j’étais instruit de toutes les phases de sa maladie, depuis le zona qui l’avait rendu aveugle jusqu’au dimanche de Pâques où subitement il avait recouvré la vue comme pour ne point douter du miracle. Rémissions passagères ; c’était ensuite l’opération inévitable, puis les derniers jours dans l’attente cruelle d’aller retrouver, enfin guéri de la vie, les affligés dont il avait fait, en se penchant sur eux, des victimes élues.

La fin de l’année 1900 fut assombrie, pour les locataires de la Maison Notre-Dame, par la menace que suspendait sur les Associations le projet de loi soumis à « d’abominables fripouilles », disait Huysmans.

Il éprouva une grande joie en recevant, la veille de Noël, la visite assez inattendue de Forain.

J’en étais averti et j’en parlai à son vieil ami qui, le fait accompli, me répondit :

« Mais oui, Forain est arrivé, un Forain aimable et pieux, qui, en fait de distraction mondaine, a eu, le lendemain de Noël, une petite soirée au noviciat chantant de très anciens Noëls, et remplaçant les rafraîchissements et cigarettes par des mandarines que l’on m’avait envoyées le matin. Ce fut inoffensif et assez gai ; se retrouver, après vingt ans, dans ce monde-là, en province, ce n’est vraiment pas ordinaire ! »

Il ajoutait, dans sa manière : « Ce siècle me semble s’ouvrir sur un porche au delà duquel s’étend une allée infinie d’ordures ! »

(J’ai su plus tard qu’il avait écrit à Leclaire : « La nouvelle étonne Descaves ; inutile de lui expliquer : il ne comprendrait pas. »)

Je dois avouer que la visite de Forain me laissa rêveur… C’était un ami de jeunesse… Huysmans, sans l’avoir positivement découvert, avait, l’un des premiers, fait son éloge, dès 1879, à l’Exposition des Indépendants, dont j’ai conservé le catalogue annoté sur place par le critique. Vingt-cinq amateurs, parmi lesquels Alphonse Daudet, Léon Hennique et Coquelin aîné, s’étaient partagé les aquarelles exposées. Coquelin aîné avait été le premier acheteur de Forain.

L’année suivante, la deuxième Exposition des Indépendants était pour Huysmans l’occasion d’affermir son jugement et de déclarer que « la fille avait trouvé son véritable peintre », sans que celui-ci se crût dispensé de faire une incursion dans les salons parisiens de l’époque. J’en ai sous les yeux une preuve justifiant le jugement porté par Huysmans sur « l’un des peintres de la vie moderne les plus incisifs. » C’est Le salon de l’éditeur Charpentier, que m’a laissé Huysmans. J’ai déjà dit que l’autre aquarelle, représentant un salon bien différent du premier, n’avait pas suivi, et pour cause, Huysmans à Ligugé.

Et ce véritable peintre de la fille, vingt ans plus tôt, était le même qui, arrivé à Ligugé le 24 décembre 1900, avait communié le lendemain à l’abbaye, à côté de son ami ! La conversion de Forain était, m’a-t-on dit, l’ouvrage de Dom Besse.

Il paraît que Forain rêvait d’illustrer Là-Bas et qu’il comptait sur Huysmans pour l’ôter d’embarras, touchant un tableau religieux qu’il n’arrivait pas à composer : Le départ de la Vierge après la mise au tombeau de son Fils. Le mordant dessinateur, héritier de Daumier, avait reçu, lui aussi, le coup de grâce… Cela, cher Huysmans, je l’ai compris.

J’ai revu souvent Forain, le dimanche soir, chez son ami, lorsque nous y dînions avec l’abbé Mugnier.

Jamais devant moi Huysmans et Forain ne firent la moindre allusion à la fête de Noël où ils s’étaient agenouillés ensemble à la Sainte Table... Ce ne sont pas là, pourtant, de ces circonstances qui s’oublient… Mais j’eus d’autres sujets d’étonnement.

Celui, par exemple, d’entendre Huysmans et Forain échanger, devant l’abbé Mugnier, des propos tellement libres et dans une langue verte, que le bon prêtre, penché vers moi, m’en demandait innocemment la traduction. Je l’édulcorais le plus possible, et l’abbé en prenait note sur sa manchette en guise de tablette.

En relisant les lettres de Huysmans datées de cette année 1900, je m’aperçois que les noms, revenant le plus souvent sous sa plume, sont ceux du Père Besse et de Louis Le Cardonnel, qui avait pris la coule sous le vocable de frère Anselme. « La coule l’a bromuré », disait leur voisin heureux de les voir presque tous les jours, soit à l’abbaye, soit à la Maison Notre-Dame, quand le maître des novices lui amenait ses poussins ; ils folâtraient alors à travers le jardin liturgique, ou bien Leclaire les photographiait, guignolant aux fenêtres. Leur âge supportait moins bien les restrictions du Carême, et Louis Le Cardonnel en avait souffert particulièrement. Le régime des haricots et de la morue le débilitait au point qu’il délaissait alors les Muses, ses inspiratrices, et faisait pitié dans le cloître où il traînait sa guenille. Seule la santé invulnérable du maître des novices défiait toutes les privations.

En définitive, on peut dire que le début de cette année 1900 fut l’un des moments où Huysmans eut le plus à se féliciter de sa transplantation. Loin de la Foire des Nations, il était entouré de soins et d’amitiés ; il avait terminé Sainte-Lydwine le 11 février, jour consacré à sainte Scholastique, sœur de saint Benoît ; et il attendait, pour les corriger, ses épreuves… Bref, il ne regrettait rien de ce qu’il avait quitté.

S’apercevait-il que le rideau tombait sur le deuxième acte d’une pièce qui en avait trois, et un épilogue ?

Il fallait attendre la fin avant d’applaudir.

Dès le début de 1901, comme pour faire diversion à la menace d’une loi suspendue sur sa tête autant que sur celle des moines, les épreuves de son livre arrivèrent par paquets. Il prenait juste le temps de déjeuner et de faire un tour dans le jardin qu’un bon soleil caressait, en janvier, et puis il se plongeait dans les vérifications de textes, avec la patience du bénédictin dont il ne portait pas la robe, mais dont il avait l’âme ancestrale.

« On ne saura jamais, m’écrivait-il, ce que des renseignements épars çà et là m’auront coûté de travail ! C’est l’affaire des rats de bibliothèques ; d’autant que tout cela ne fournit pas aux phrases des tremplins. »

C’était sa préoccupation ; il en avait besoin pour bondir jusqu’aux étoiles… et même moins haut, vers les étoiles filantes de ce monde parlementaire qui lui avait toujours fait horreur, sans distinction de partis ; de l’extrême gauche à l’extrême droite, il les mettait tous dans le même panier de crabes.

« Le bon tyran rêvé par Renan, disait-il, serait préférable évidemment ; il menacerait la volaille de lui tordre le cou ; mais au bout de huit jours il picorerait avec elle. Décidément, rien de bon n’arrive. »

Je connaissais l’antienne : tout rate !… Et l’on recommence…

En février, un paysage blanc apparut ; il pleuvait du duvet, et Huysmans, « s’acoquinant au coin du feu, auprès des époux Leclaire malades, se déclarait dégoûté de Sainte-Lydwine, qui sentait la panade oubliée dans un fond de casserole ».

Déjà il pensait à l’Oblat, mais un oblat qu’il installerait dans un cloître aux environs de Dijon ; donc, nécessité d’un voyage en Bourgogne. Bref, du pain sur la planche.

En attendant, on n’était qu’au mois de mars ; le champ de foire lui apparaissait ainsi « qu’une vaste tinette dans laquelle on aurait versé quelques baquets de colle ».

Et cahin-caha le redoutable Carême était arrivé, si bien que l’on crevait de faim à l’abbaye, où sévissaient la morue et la betterave à la sauce blanche, matin et soir !

Seul le Père Besse semblait vivre d’inanition et « méprisait les bruines ».

Cette lettre de Huysmans m’adoucit un peu la peine que me causait la mort d’un vieil et cher ami, Gustave Lefrançais, le père Lefrançais, comme nous l’appelions familièrement, mais affectueusement aussi. Avec lui disparaissait l’un des derniers atomes d’un monde qui tombait en poussière. J’aimais Lefrançais, ancien instituteur, non pas parce qu’il avait été, en 1871, membre de la Commune, mais parce qu’il incarnait la fidélité à un soulèvement auquel il avait participé sans attendre de son acte aucune récompense. Éloigné de France pendant une dizaine d’années, marié, père de famille, il s’était réfugié en Suisse où, sans métier, jusqu’à l’amnistie de 1880, il avait honnêtement végété. C’est à son retour d’exil que je l’avais connu ; veuf alors, il était, à la fin de sa vie, caissier au journal l’Aurore, et mon voisin à Montrouge où je lui avais fermé les yeux comme à un second père. Je le voyais presque tous les jours. Il a laissé des Souvenirs que j’ai préfacés et que nous avons fait paraître, Élisée Reclus et moi. Son dévouement à ce que Huysmans appelait un idéal bas, mais un idéal tout de même, ne lui avait rapporté que la pauvreté ininterrompue dont il eût pu se décorer. Il ne le faisait pas. Il était resté l’insurgé, le « trente sous » qui s’éloigne, la poche vide, et meurt fièrement sur un grabat.

C’est pour cela que je l’aimais. Huysmans le savait. Je le lui avais dit. Et, apprenant par moi la mort exemplaire d’un vieux de la vieille qui allait me manquer, Huysmans m’écrivait pour me réconforter :

« Ce que vous me dites de Lefrançais m’attriste. Je ne suis pas communard du tout, comme idée ; mais j’estime autrement les gens de son espèce que les s… inféodés aux sociétés financières, tels… (Il les nommait). Les gens comme Lefrançais, vous n’en verrez plus. C’est un monde qui disparaît. La politique honnête est finie. Il n’y a plus, dans un camp comme dans l’autre, que des vendus ou des à vendre.

Huysmans n’a jamais su l’effet de ce tonique sur moi… Mais peut-être ne me l’a-t-il administré que parce qu’il en connaissait le pouvoir sur lui-même.

Avril, heureusement, apportait à l’ennemi déclaré du « voyou d’astre » qui fait (avant des paillassons) les tapis, les corbeilles et les primeurs savoureuses, – apportait, dis-je, au bénédictin submergé par des vagues d’épreuves, le soulagement que ses yeux réclamaient.

« Ah ! j’en ai par-dessus la tête de ce livre, soupirait-il ; je trouve heureusement, dans les derniers chapitres, l’occasion de vomir mon temps et les s… qui nous gouvernent !… Mais il y a mieux que tout ça, mieux que les phrases que je retape, et ce sont les arbres en fleur et la poussée de végétation furieuse qui envahit le jardin !… »

Il y venait… tardivement, mais il y venait ! Il eût fini, je le crois, par célébrer, dans une langue neuve, les miracles du printemps. Il en était capable.

Ce qui l’inquiétait le plus, pour le moment, c’était la santé de Louis Le Cardonnel. Le pauvre garçon dépérissait à vue d’œil. Il était question de l’envoyer se rétablir autre part qu’à Ligugé ; en attendant, il déambulait à la Maison Notre-Dame où Huysmans lui faisait prendre, en guise de cordial, avant les repas, quelques vers de Stéphane Mallarmé ; mais on lui avait reconnu une maladie extrêmement rare, l’acedia, particulière aux monastères[19] ; ce fut alors qu’il fallut, en désespoir de cause, envoyer le pauvre garçon à Amiens, dans un noviciat de Franciscains. Si c’était là ce qu’on appelait le remettre !…

Le mois de juin, malgré la chaleur haïssable qui commençait à sévir, eut encore des charmes pour Huysmans, « grâce, m’écrivait-il, au jardin en folie où l’on découvre, dans les fourrés du petit bois, d’étranges plantes, voire même des serpents que nous avions bien cru pourtant avoir exterminés. Puis, on a des surprises. Des arbustes bizarres, achetés l’an dernier et qui s’étaient comportés jusqu’alors comme des arbres honnêtes, ont révélé leur véritable caractère, cette année, en poussant des fleurs qui sentent le vieux fond de tonneau ; il y en a un autre qui sent la pharmacie d’hospice et vous envoie par instant des bouffées de vieux melon gâté. »

N’avais-je pas raison de dire que la nature chez elle, si Huysmans en était resté tributaire, eût trouvé en lui l’écrivain capable de renouveler un vocabulaire affadi par les poètes et les prosateurs délirants à qui mieux mieux.

Il était douteux, en tout cas, qu’il persévérât maintenant dans la tentative avortée de ressusciter, comme des saints et des saintes, d’anciennes curiosités liturgiques et médicinales depuis longtemps perdues de vue et sans intérêt.

L’avait-il compris ? Allait-il rompre avec Des Esseintes et son dilettantisme stérile ? J’en eus l’intuition, le jour où, parcourant ensemble le jardin défunt qui tombait en loques après l’avoir un moment amusé, Huysmans me parut s’intéresser, sans chercher midi à quatorze heures, à ce qu’apportent en toutes saisons les oiseaux et le vent (sans parler des insectes, qui concourent diligemment au transport du pollen sur les fleurs à féconder). Il y a trace dans l’Oblat de cette curiosité nouvelle : les plantes adventices. Je n’en revenais pas. Quelle transformation ! J’abondai immédiatement dans son sens. C’était là, en effet, le miracle extraordinaire, à la fois permanent et immuable, enfin celui que nous ne voyons pas parce qu’il saute aux yeux.

Mais l’écrivain se préoccupait-il réellement de renouveler son inspiration en la cherchant dans la nature sans apprêts ? Ligugé semblait l’en avoir rapproché ; mais Des Esseintes n’allait-il pas se mettre encore à la traverse ? Non. Son influence n’était pas moins en baisse, puisqu’une humble tortue n’avait plus besoin, pour séduire Des Esseintes, qu’il fît émailler sa carapace !

J’en étais là de mes ruminations, lorsque me revint à tire-d’aile, du fond des âges, autrement dit de mon enfance lointaine, le souvenir d’une vieille chanson intitulée : Le grain de blé, dont les paroles et la musique charbonnaient en moi, comme la mèche d’une lampe éteinte. Cette chanson, je l’avais apprise de mon père, qui la chantait en labourant de son burin l’arpent d’une planche à seize sujets d’images religieuses éditées par des maisons du quartier Saint-Sulpice. J’ai dit que Huysmans les avait en horreur… ; et c’était lui qui réveillait à la fois le souvenir du graveur en taille-douce et celui de ses refrains favoris, qu’un invisible oiseau me rapportait au bec ! Voici ce refrain :

 

J’écoutais pousser l’herbe.

Il m’a semblé

Que chaque grain de blé

Devenait gerbe ;

Et j’ai dit à ce qu’on nomme

La nature ou Dieu :

Merci d’avoir fait pour l’homme

Tant avec si peu ! (bis)[20]

 

Je n’ai jamais retrouvé l’occasion de dire à Huysmans ce qu’il avait laissé tomber dans mon esprit, en passant. Il n’eût pas brûlé pour cela ce qu’il avait adoré ; mais sans que ce fût une raison pour s’empêcher de croire au miracle éternel de ce qui vit, meurt et renaît.

J’ai en ma possession (je dirai plus loin comment) un carnet de notes, d’impressions et d’états d’âme, dont je n’avais pas besoin, à la vérité, de prendre connaissance pour savoir quel soin Huysmans apportait à la composition d’un livre.

Ces précieuses tablettes m’ont renseigné à fond sur le mal qu’il se donna pour avoir au moins une teinture de la flore des jardins, sujet tout nouveau pour lui que les sciences naturelles laissaient assez indifférent. On peut dire qu’il y mordit, grâce à l’Hortulus de Walahfrid Strabo. Ce fut pour l’écrivain un stimulant.

Je m’empresse d’ajouter que l’auteur d’À Rebours montra toujours à cet égard de sérieuses aptitudes. L’éducation de ses sens était achevée. L’ouïe, la vue et l’odorat, notamment, ne laissaient chez lui rien à désirer. Il avait ceci de commun avec Balzac et Flaubert qu’il paraissait ne rien regarder et qu’il prenait tout, comme un kodak. J’ai visité avec lui des Expositions dont il devait rendre compte. Il traversait rapidement les salles, ne s’arrêtait devant aucun tableau et témoignait qu’il avait vu les meilleurs en les décrivant. Son ouïe n’était pas moins bonne. Quant à son odorat, il fallait pour en donner la mesure qu’il écrivît l’Oblat. La maturation de cette autobiographie, à Ligugé, de 1898 à 1900, bornée à la botanique et à l’horticulture, est inscrite sur le petit carnet auquel je me réfère religieusement ; des pages entières y sont couvertes de notes butinées à la fois dans les livres spéciaux qu’il faisait venir, et, d’après nature, par deux sens infaillibles, la vue et l’odorat. La description d’une fleur ne serait pas, pour lui, complète, si l’odeur de cette fleur, bonne ou mauvaise, exacte ou suggérée, ne figurait pas au nombre des particularités relatives à la famille, au genre, aux époques de l’éclosion, du développement, du dépérissement, etc… Bref, cette partie du carnet est pareille à un chantier où l’auteur amasse tous les matériaux dont il va avoir besoin pour construire, meubler et décorer son livre.

Mais ce n’est là qu’un aspect de la question.

Huysmans continue en somme d’associer au plus haut point l’odorat à toutes ses sensations ; il le sollicite jusqu’à l’obsession, plus encore : jusqu’à l’hallucination. Toutes les odeurs ont pour lui des revenants.

J’ai rappelé l’explication qu’il donne de sa préférence d’hagiographe pour Sainte-Lydwine, dont les ulcères dégageaient une odeur de sublimé de cannelle. N’est-ce pas là du paroxysme, ce qu’il compare dans À Rebours à une hallucination de l’odorat ?

Il s’en préparait d’autres, les soirs d’hiver, à Ligugé, en relevant sur ses tablettes les propriétés des fleurs et des plantes appelées à émailler jardin liturgique et pourpris médicinal. Il en rêvait. Il en avait besoin pour prendre son élan, tellement la part de l’olfaction est afférente chez lui à un sensualisme exigeant. Il se croyait obligé de provoquer l’hallucination pour en jouir.

Je n’ai que l’embarras du choix pour appuyer mon observation des exemples que le carnet me fournit.

Le laiteron est une vermine de plante au jus blanc qui sent le culot de pipe. Les juliennes, en buisson blanc et rose, sentent le musc.

La renouée, appelée queue rouge, infeste tout.

L’iris en fleur exhale une odeur de miel et d’herbe fraîche.

Le calycanthus sent le vernis et le poivre ; sa fleur, qui ressemble à une grosse araignée couchée sur le dos, exhale une odeur de camphre, et son fruit épand un relent de vieille futaille et de pomme.

D’autres sentent la cuisine, l’aisselle, le raifort, la cave, la lie de vin, le poivre, le melon avancé, la pharmacie, le camphre, la fraise qui tourne, la fleur d’oranger, l’amande… Il n’y en a guère dont l’odeur ne complète l’état signalétique.

Il peut se tromper ; il n’y a rien, dans le règne végétal, dont l’odeur lui soit indifférente. C’est elle, autant que la couleur, qui assigne un caractère à la fleur et lui constitue une personnalité.

Le naturaliste, à proprement parler, est aussi scrupuleux dans sa documentation, qu’à l’école de Zola au temps du roman expérimental. Il se rejoint lui-même.

À la veille de son retour définitif à Paris, il a voulu faire pour la dernière fois sa promenade au bord du Clain ; les allées étaient couvertes de marrons, les fougères commençaient à se rouiller, et les peupliers avaient mis en octobre, dans les bois, leur plus belle parure couleur d’or et d’argent, en signe d’adieu à l’ami pour qui aussi l’automne était venu…

Et, rentré à la Maison Notre-Dame, il a reçu une autre marque de sympathie des chrysanthèmes épanouis, du cèdre orgueilleux et même du jardin en ruines, dont il emporte heureusement « un raisiné d’odeurs », afin, l’hiver prochain, « devant un feu captif et puant », de ressusciter par l’obsession ce qu’il a vu mourir.

Je dois dire que son ouïe était aussi bien exercée que son odorat, et que les cloches avaient beaucoup contribué au dressage[21].

Mais nous ne sommes plus au temps du maître sonneur Carhaix et de la grosse cloche qui bôombait, mise en branle par lui dans la tour nord de Saint-Sulpice ; l’ouïe de Huysmans s’était affinée dans la fréquentation des monastères, à Saint-Wandrille, à Solesmes, mais surtout à Ligugé, où il avait pu, jusqu’au départ des novices exilés, compter chaque nuit les cent tintements qui appelaient la ruchée à l’église. Le tertiaire bénédictin vivant au dehors n’y descendait qu’à l’invitation de l’angélus pour assister à la messe du cloître. Si donc l’appel de l’angélus faisait défaut aussi, c’était la mort de l’air, disait Huysmans, qui ne s’en levait pas moins, par habitude. Car l’habitude est une cloche dérobée qui n’a pas besoin pour commander de se faire entendre.

L’auteur de Là-Bas avait pu vérifier la sagesse de l’inscription relevée sur une cloche ancienne : Je calme les aigris. C’était vrai ; mais maintenant hors de page, il allait, à son retour au lieu de sa naissance, rive gauche, apprendre à identifier des cloches lointaines dont le son, traversant Paris endormi, lui mettait dans les oreilles, non pas du coton, mais un baume l’exhortant à penser aux vies heureuses, plutôt qu’à la sienne quand elle laissait, sous ce rapport, à désirer. En effet, ni le bourru, ni le pessimiste convaincu que rien de bon n’arrive, ne sont nécessairement des aigris à qui les cloches donneraient le conseil de s’amender.

En juillet, hélas ! des chaleurs accablantes achevèrent de tout gâter, et ce fut le commencement de la fin. L’abbaye cherchait un refuge en Belgique, et Huysmans se demandait ce qu’il allait faire, « les charmes de la nature ne compensant nullement pour lui la perte de la liturgie ».

Il ajoutait : « Les automobiles, les tramways, le métro, m’ont tellement dégoûté à mon dernier voyage, que je ne désire plus habiter Paris. » C’était une allusion au voyage qu’il avait fait, au mois de juin 1901, pour expédier enfin le service de presse de Sainte-Lydwine. Le livre est dédié : « à M. et Mme Léon Leclaire, amis et compagnons de Schiedam et de Ligugé ».

Nous fêtâmes l’événement chez moi, le 8 juin, et le surlendemain chez mon voisin l’abbé Mugnier. L’éditeur Stock avait eu l’idée de faire imprimer la première édition à Hambourg et d’employer les caractères dessinés et fondus spécialement pour cette édition avec les matrices fournies par l’imprimerie impériale. Le premier exemplaire devait être et fut adressé à Guillaume II, par le canal de l’ambassade. Or, il ne parvint jamais à destination, de sorte que cet exemplaire rarissime, vendu aux enchères, put être adjugé… à Mme Waldeck-Rousseau[22] !

Le fait n’est pas unique ; j’en pourrais citer un autre non moins curieux ; mais Huysmans lui est étranger.

Je ne le revis pas avant son départ. J’étais loin de m’attendre à la surprise que j’éprouverais, la semaine suivante, un matin, en dépliant le Figaro et en lisant l’information communiquée par un collaborateur du journal, qui l’avait reçue de l’abbé Mugnier, encore premier vicaire de Sainte-Clotilde :

 

« Mon cher abbé,

« La cérémonie d’oblature a eu lieu le 18 juin (1901), après les premières vêpres de Saint-Joseph. Elle a été simple et tout intime. Elle s’est faite, pour éviter les curieux, dans la chapelle du noviciat, là où même aucun prêtre ne peut pénétrer. Imaginez une petite chapelle, au fond d’un corridor, grande comme la main, couleur de rose sèche. Là, sur l’autel, dans un bassin vermeil, l’habit bénédictin est posé, couvert de violettes et d’anémones.

« L’historien bien connu, Dom François Chamard, prieur de l’abbaye, a officié, et c’est lui qui m’a passé, après les très belles prières liturgiques qui précèdent la cérémonie, l’habit en disant :

« Induat te Dominus novum hominem, etc.

« Puis l’on a retiré d’une haie de feu de cierges la grande relique de saint Benoît, que l’on avait apportée pour la circonstance et que l’on m’a donnée à baiser.

« Enfin, après matines, le lendemain matin, le Père Bluté, maître des novices, a dit dans la même chapelle la messe de communion, où j’ai communié avec les novices.

« Voilà, mon cher abbé, le succinct exposé de cette cérémonie à laquelle, sauf les moines, personne ne fut admis à assister. Bien vôtre.

« J.-K. HUYSMANS. »

 

Ainsi, Huysmans ne m’avait rien dit de cette cérémonie capitale et alors imminente ! Il est vrai qu’il m’avait également laissé dans l’ignorance, huit mois auparavant, de la prise d’habit qui doit précéder la profession d’oblature. Je n’ai appris cela que plus tard, en lisant l’Oblat, où les deux cérémonies sont minutieusement décrites.

L’absence des Leclaire réduisait cependant le nouvel oblat à la société « d’une jeune princesse pur sang », siamoise, que les pénitentes armoriées de l’abbé Mugnier lui avaient envoyée. « C’est, m’apprenait notre ami, une chatte bizarre à fourrure d’ours, à pattes de kanguroo et à grands yeux bleus, charmante et insupportable. Elle tombe en pâmoison dès qu’elle aperçoit un chien. Je crois que l’on aura bien du mal à élever ce bijou exotique, très aimable et caressant du reste. »

L’abbé Mugnier était à Bayreuth, en noble compagnie ; il espérait, en revenant de « ses frairies musicales », retourner à Ligugé…

J’ignore si ce projet fut mis à exécution ; ce que je sais seulement, c’est que je passai la dernière semaine de septembre auprès de Huysmans. Je succédais à Girard, à Landry et à Jules Bois, qui étaient venus, eux aussi, assister aux préparatifs de départ en exil. On fabriquait des caisses sans nombre pour transporter, en combien de wagons, la bibliothèque bénédictine, vingt-cinq mille volumes, parmi lesquels des in-folio sans prix.

« C’est là pour moi un nouveau tournant d’existence, m’écrivait Huysmans. J’en suis las. Le Père Abbé et le chapitre veulent que je reste ici avec quelques moines. L’idée de déménager la mienne, de bibliothèque, m’effraie… En attendant, je suis la proie des raseurs et je voudrais bien, une bonne fois, m’asseoir dans la vie. Hélas ! l’ébéniste céleste ne procure plus que des chaises aux pieds de bois blanc qui craquent au moindre choc. »

En août, il avait été voir la cathédrale d’Angoulême et ne s’était point pâmé devant… Il avait retrouvé en rentrant l’extraordinaire chatte siamoise, qui continuait à muser. « Elle tient du singe et du chat ; rusée comme potence et grosse comme le poing, elle fiche des raclées au chat, adore les personnes, et ne hait que les bêtes ; dès qu’elle en voit une, elle saute dessus ! »

À l’approche de l’automne, elle commençait à grelotter et s’installait sur ses épaules.

Elle me rappelait le chat siamois que mon ami Paul Bonnetain avait rapporté, avec un singe, de ses voyages en Extrême-Orient. Il commit un jour l’imprudence de laisser seuls le chat et le singe ; il retrouva ce dernier étranglé.

Huysmans avait toujours beaucoup aimé les chats… Mais combien la princesse de Siam était différente de Barre de Rouille, si loin déjà, au fond d’un passé défini !

Au mois de septembre, Huysmans dut prendre un parti. Il n’y avait plus à hésiter : « Passer l’hiver à Ligugé, sans offices, sans moines, est au-dessus de mes forces, et j’ajouterai : toutes les saisons également. Au fond, la campagne ne m’a jamais intéressé et je ne suis venu à Ligugé que pour le monastère. Il disparaît, je n’ai plus rien à faire ici. J’aurai mieux dans ce genre à Paris, si tout s’arrange, et c’est à mon brave papa Chamard que je devrai cela. Les moines seront tous partis vers le 25, mais non en bloc… Ils s’émiettent en petits paquets. Chaque jour une stalle se vide et le chœur des chantres s’émince. Les grandes cérémonies ne sont déjà plus possibles. Quel sale gouvernement !

« Je pense donc me rendre bientôt à Paris pour visiter un logement qui m’est réservé… Encore un nouveau tournant de vie… La campagne est mélancolique en ce moment… et je ne le suis pas moins. C’est effrayant ce qu’il y a de nobles inconnus qui veulent savoir si je reste dans le bercail désemparé de Ligugé ! Ce que ça me présage de rasures, dès ma rentrée à Paris ! »

Donc, son départ était décidé. Cette brusque volte-face me déconcertait un peu, je l’avoue. Il avait eu pour la nature en soi, plutôt qu’un attachement véritable, une espèce de fringale, de caprice, je n’ose dire de béguin, à présent satisfait, mais qui lui avait été nécessaire et même indispensable pour tenter de réaliser la flore liturgique et le pourpris médicinal de Walahfrid Strabo, tels que celui-ci les a décrits.

Il ne dit pas quelle en fut la durée ; mais, à cet égard, son continuateur savait à quoi s’en tenir, lui !

Le jardin monastique était redevenu un cimetière, en moins d’une saison. Mais alors, et puisque tout f… le camp, consumé de dégoût et d’ennui dans un monde putréfié, à quoi bon prolonger son séjour là sans nécessité ? Ces petites allées appelées par lui « des allées à bréviaires, tracées loin de tout pour y méditer sur des vies de saints condensées dans des livres anciens », ces allées de prédilection étaient à présent pareilles à celles qu’on voit entre les tombes, dans les cimetières de campagne négligés. Alors, et puisqu’il est vrai que rien de propre n’arrive, adieu ! Du moment qu’il admettait l’utilité du tremplin pour le saut en arrière, Huysmans justifiait en quelque sorte sa nostalgie à l’endroit des quais de la Seine, de leurs boîtes, et aussi des offices incomparables dans quelques églises, toutes sur la rive gauche, la sienne ; car il n’avait que du mépris pour celles de la rive droite, à cause de la disgrâce dans laquelle y était tombé le chant grégorien.

Huysmans vint donc passer deux ou trois jours à Paris, vers le 15 septembre, et nous dînâmes ensemble chez mon beau-frère le Dr Crépel, son médecin. Il ne me dit rien de ses projets de réinstallation, mais l’allusion qu’il avait faite, dans sa dernière lettre, au service qu’allait lui rendre « le brave papa Chamard », me donna plus tard à penser que celui-ci l’avait aiguillé vers les Bénédictines de la rue Monsieur, après que le prix du loyer l’eut éloigné de la maison habitée par son ami Coppée, rue Oudinot.

Quoi qu’il en soit, Huysmans, en repartant pour Ligugé, emporta ma promesse d’aller lui rendre visite une fois encore, avant la fin du mois.

J’arrivai donc à Poitiers le 20 septembre 1901. Huysmans m’y attendait comme d’habitude à la gare, et je reçus à Ligugé le meilleur accueil du ménage Leclaire, qui s’y trouvait encore. Les préparatifs de départ s’achevaient à l’Abbaye ; beaucoup de moines étaient à la veille de déloger pour se rendre, les uns dans le Limbourg belge, à Herck-la-Ville, et les autres à Silos, en Espagne.

Nous allâmes prendre congé d’eux, et le lendemain matin, en entendant les cloches de l’Abbaye appeler à la grand’messe de neuf heures, je me levai et j’écartai légèrement les rideaux de ma fenêtre pour suivre des yeux Huysmans traversant, de sa démarche saccadée, le champ de foire.

« Il est certain, pensais-je, que le trajet lui doit être plus pénible, l’hiver, dans ce désert bourbeux. C’est toujours cela qu’il gagnera, les mois prochains… »

Et il me semblait aujourd’hui le voir, par anticipation, franchir ce pas pour la dernière fois, sous le regard hostile de l’irréconciliable Maugrabine !

Le Père Besse ne partait pas… Comme j’avais paru étonné qu’il ne déjeunât pas avec nous à la Maison Notre-Dame, Huysmans m’expliqua :

« Interdiction pour lui à Ligugé. La règle est inflexible. Elle ne comporte d’exception, pour les moines, qu’en tout autre endroit où ils ont leur abbaye. »

Nous allâmes simplement prendre congé du Père Prieur, Dom Chamard et du Père Dom Bourigaud…

Le lendemain, nous ne quittâmes pas, après le déjeuner et après-dîner, le cabinet de travail de Huysmans, où nous nous fîmes, je m’en souviens, une pinte de bon sang. Les Leclaire étaient abonnés à l’Illustration, qui avait reproduit l’Ode d’Edmond Rostand adressée à l’impératrice de Russie. J’en donnai lecture à Huysmans, que je vois encore se frotter les mains en riant sardoniquement. Mais quand j’arrivai à l’exclamation ravie du fauteuil de gala que la souveraine a pris pour siège :

 

Oh ! oh ! c’est une impératrice !

 

la joie de Huysmans n’eut plus de bornes et il me la communiqua. Ce fut un bon moment. J’avais beau dire à mon ami que Rostand n’était pas coutumier de ce genre de plaisanterie, notre J.-K. ne lâchait pas le morceau et s’en régalait.

La journée de jeudi eut Poitiers pour but de promenade. Nous y allâmes à pied et nous fîmes escale au Café de Castille, où Huysmans avait ses habitudes, bitter et journaux parisiens illustrés. Il n’en regardait, d’ailleurs, que les images, sans cesser de causer.

À l’heure de rentrer, par le train, comme nous traversions la rue de la Visitation, il me montra une maison et distraitement me dit :

— C’est ici que demeurait la séquestrée dont vous avez dû entendre parler.

— En effet.

Et je me contentai de jeter un coup d’œil en passant sur l’immeuble bourgeois, à l’image des locataires dont l’histoire défrayait encore la chronique des tribunaux. Notre conversation ne s’étendit pas sur ce sujet : je pensai que Huysmans en avait, depuis quatre mois, les oreilles rebattues. Le milieu incriminé ne lui était pas sympathique et le Poitou en général n’avait pas fait sa conquête ; je sentais qu’il le quitterait sans esprit de retour, et je n’étais pas le seul de cet avis. L’Oblat devait nous confirmer dans notre opinion raisonnée.

Je rappellerai brièvement les faits (ils ont été relatés, longtemps après, dans une publication dirigée par André Gide). En l’intitulant « Ne jugez pas », celui-ci se dispensait de conclure. Nous étions, Huysmans et moi, plus francs du collier.

Donc, au mois de mai 1901, une lettre anonyme adressée au Procureur général de Poitiers avait dénoncé la séquestration, dans sa famille, d’une pauvre fille, Mélanie, à la suite des mauvais traitements qu’elle subissait, depuis vingt-cinq ans, sous le même toit que sa mère, veuve et propriétaire de l’immeuble qu’elle habitait, bourgeoisement, rue de la Visitation. Mélanie avait un frère, ancien sous-préfet du Seize Mai, au courant du traitement barbare infligé à sa sœur. Reléguée au second étage dans un réduit infect, obscur et cadenassé, celle-ci ne recevait sa nourriture et un minimum de soins, que des bonnes qui la laissaient, à la vérité, croupir sur son grabat, dans l’ordure. Son frère montait quelquefois la voir ; sa mère, jamais.

Une perquisition du commissaire central ayant avéré les faits reprochés à la mère indigne et au fils, réduit au silence par intérêt, tous les deux furent arrêtés et emprisonnés. Huit jours après, la véritable instigatrice de la réclusion mourait, échappant aux poursuites que, seul, le frère, inculpé de séquestration arbitraire, dut subir. Condamné par le tribunal correctionnel au mois d’octobre 1901, il fut, d’ailleurs, « renvoyé des fins de la poursuite sans dépens », le 20 novembre suivant.

Nous ne pouvions, à la fin de septembre, qu’échanger des conjectures sur l’issue du procès en appel… Faute d’un interlocuteur disposé à prolonger l’entretien, nous en restâmes là ; non pas que j’eusse l’impression que mon ami se dérobait, las d’un sujet pénible ressassé du matin au soir devant lui. Aussi bien, je connaissais assez Huysmans pour être fixé sur ses sentiments à l’égard d’une société provinciale, haute ou basse, croupissant dans son égoïsme, autant que l’innocente victime en pénitence dans la pourriture à perpétuité.

Taine et De Biez, avant Huysmans, avaient porté sur le Poitou un jugement sévère.

C’est ce jour-là, en arrivant à la gare pour rentrer à Ligugé, que Huysmans me présenta à sa sœur oblate, Mlle Godefroid, la « liturgiste gaie » dont il m’avait déjà parlé et de laquelle il a, dans son livre, aquarellé un si charmant portrait.

C’était, en effet, une aimable femme entre deux âges, élégante, saine et gourmande, qui aimait les petits plats, y mettait la main et faisait ainsi alterner sans façon l’office et les offices, les recettes culinaires et les soins aux paysans pauvres et malades qui l’appelaient auprès d’eux ; bref, une sœur de charité moitié laïque, moitié religieuse, anoblie par un pseudonyme : Mlle de Garambois, dans l’Oblat.

Je ne l’ai jamais revue ; mais elle m’a écrit peu de temps avant la mort de Huysmans, pour prendre de ses nouvelles. Elle aussi avait quitté le Poitou.

Ayant encore, à cette époque, une excellente mémoire, je m’étonnais, en rentrant à Paris, que le drame de la séquestrée de Poitiers n’eût pas alimenté davantage la conversation, aussi bien avec les Leclaire qu’avec Huysmans, lorsqu’un souvenir fulgurant me traversa l’esprit.

Peu de temps avant la mort du cher abbé Ferret, c’est-à-dire environ 1896, Huysmans m’avait raconté son petit voyage en Saône-et-Loire, à Palinges, où son ami s’éteignait au milieu des siens. Gustave Boucher et un jeune séminariste, l’abbé Arnaud, accompagnaient Huysmans. On avait voulu profiter de son passage pour lui faire visiter, à Paray-le-Monial, la chapelle de la Visitation, dont le souvenir de Marie Alacoque a fait un lieu de pèlerinage.

Originaire du diocèse d’Autun, Ferret avait introduit Huysmans d’autant plus facilement au couvent de la Visitation, qu’une sœur de l’abbé Arnaud s’y trouvait et que l’abbé Ferret y avait fait entrer une âme en peine. Ce dernier obtint la permission de l’entendre au parloir, séparé d’elle par un épais rideau… ; si bien que Huysmans, qui ne s’était pas éloigné de son ami, put entendre tout à coup une explosion indicible de détresse !

L’infortunée recluse entrecoupait de sanglots le regret d’une vocation qu’elle-même aujourd’hui contrariait… trop tard ! Elle allait si loin, que la sœur écoute attachée à ses pas dut l’avertir que des oreilles étrangères pouvaient l’entendre. Elle se tut… Mais Huysmans et ses amis en avaient assez entendu pour être fixés.

Il était encore, longtemps après, sous le coup de cette émotion quand il me l’avait communiquée… Et voilà qu’il en percevait l’écho dans l’histoire de la pauvre fille sous clef dans sa famille ! Il y avait là de quoi raviver un douloureux souvenir. À la réflexion, je comprenais sa réserve, et jamais plus je ne lui parlai de ces malheureuses qui expient quelque part des fautes imaginaires – ou vénielles. Un rapprochement s’était établi dans mon esprit entre la cloîtrée de la Visitation et la pauvre démente internée pendant vingt-cinq ans, comme un fait exprès rue de la Visitation ! à Poitiers.

Ma dernière visite à Ligugé coïncidant avec le départ du Père Abbé et Dom Chamard pour Herck-la-Ville, j’allai les saluer avant de rentrer à Paris. Le Père Besse ne devait pas tarder à les suivre, avec sa houlette et ses novices, dans leur nouveau couvent ; enfin, je pris également congé du Père Bluté, qui s’apprêtait lui-même à partir pour l’Angleterre. Je me rappelais, au sujet de l’imprimerie dont il abandonnait la direction, l’observation de l’abbé Frémont, lors de son passage à Ligugé, en 1892, avec l’abbé Mugnier. En apprenant que les moines se proposaient de publier une Histoire complète des Pères depuis le XIe siècle, l’abbé Frémont avait prédit que cette tâche les écraserait, étant donné le peu de temps qu’une règle monastique rigide leur mesure pour l’étude. Et l’observation était fondée. Travailler comme un bénédictin est une assertion contraire à la vérité, depuis que les bénédictins sont devenus ceux d’entre les chartistes qui ont le moins de temps pour cultiver leur champ. Huysmans, à cet égard, leur en aurait remontré.

La veille de l’exode des moines, j’étais avec lui dans le jardin de la Maison Notre-Dame. Le silence était profond, la nuit claire, l’air tiède ; les cloches du cloître exhalèrent ses derniers soupirs.

Le lendemain, au petit jour, l’allégresse de ces bonnes voisines ne berça pas comme d’habitude mon sommeil ; mais, en revanche, je fus sans faute réveillé en sursaut, à six heures, par la retentissante sirène qui, à Ligugé aussi, enjoignait à des ouvriers de reprendre le travail.

Ah ! celle-là ne plaisantait pas. La durée et la violence de son appel ne laissaient au salarié aucune excuse. Elle se faisait entendre à deux lieues à la ronde. J’avais beau, dans mon lit, m’enfoncer la tête sous le drap et les poings dans les oreilles, elle m’étourdissait de son rugissement.

Huysmans, lui, y paraissait résigné. Il se consolait de cette persécution en écoutant les cloches sonner un baptême de la façon charmante qu’elles ont de prendre à cœur leur tâche.

Après le départ des moines, la sirène renchérit encore, paraît-il, sur ses rigueurs accoutumées. Elle célébrait évidemment une victoire, car la fabrique et l’abbaye avaient chacune ses partisans ; la sirène et les cloches étaient comme les voix de deux adversaires ; défis et reproches se croisaient dans l’air. De ce que les uns eussent réussi à disperser les autres, le sifflet perçant de la fabrique triomphait, portait la bonne nouvelle aux hameaux éloignés… ; mais il conviait en même temps les ouvriers à reprendre le collier de misère, sous peine d’amende, de renvoi, de pauvreté accrue… Les malheureux ne s’apercevaient pas de l’artifice. Parce qu’on avait expulsé une vingtaine de moines, ils se trouvaient plus heureux et célébraient leur affranchissement !

Sachons gré en tout cas à une municipalité tutélaire d’avoir attendu le départ de Huysmans pour édifier à sa porte un kiosque à musique démocratique.

Mais le cuivre et ses ripopées tiennent un autre langage que le bronze des cloches dans l’air.

L’avant-veille de mon retour à Paris, Huysmans me dit : « Il y a demain un départ de Pères… Je vais en saluer quelques-uns que je ne reverrai plus sans doute. Ils m’ont permis d’écrire en paix Sainte-Lydwine et de vivre l’Oblat. Eux seuls somme toute m’ont attiré ici. Quant à les suivre où ils s’exilent, dans le Limbourg belge ou en Espagne, c’est impossible pour beaucoup de raisons… Voulez-vous m’accompagner tantôt à l’abbaye ? » J’y avais été trop bien reçu pour décliner l’invitation ; je suivis Huysmans.

Quand nous arrivâmes, des ouvriers, sous la direction d’un moine, empaquetaient le mobilier du cloître : une literie sordide, quelques meubles sans nom et ces ustensiles qu’on voit sur le trottoir, dans les faubourgs, quand on expulse une famille dont le chef est en retard de plusieurs termes.

Dans les couloirs, personne ; l’entre-bâillement de quelques portes laisse apercevoir le baluchon d’un collégien partant en vacances. La bibliothèque, qui regorgeait de livres hier encore, est affreusement vide… Huysmans frappe à la porte d’une cellule dont l’occupant est là. Il dit : « Entrez. » Nous entrons. Nous sommes chez le Père Abbé, un octogénaire qui débarrasse aussitôt deux chaises à notre intention. Aux premiers mots, il pétille et craque ainsi que du bois sec. À la main qu’il braque sur un ennemi invisible, une améthyste étincelle…

Nous l’écoutons sans l’interrompre.

— Vous le savez, dit-il, nous n’avons pas montré une hésitation indigne des enfants de Dom Guéranger. Détruit par les Sarrazins, au VIIIe siècle et par les Anglais au XIVe , notre prieuré a toujours ressuscité. Demander une autorisation que l’on nous eût d’ailleurs refusée, c’était nous exposer à deux affronts au lieu d’un. Mais ces gens sont habiles ; ils nous divisent pour nous avoir à leur merci. Unis, nous demeurons invincibles. Il est regrettable que d’aucuns fassent passer leur intérêt personnel avant les intérêts sacrés qui nous incombent. Quant à moi, je connais mes devoirs : comme un capitaine à son bord, je quitterai l’abbaye le dernier !

Et il continuait à faire feu de son améthyste sur l’adversaire visé.

Le R. P. Chamard, que nous vîmes ensuite et qui était plus jeune (74 ans seulement) nous tint le même langage viril. La perspective de l’exil pour la seconde fois ne le désarçonnait pas non plus. C’était l’écrivain religieux qui prenait soin de la bibliothèque.

— Mais en 1880, dit-il, nos livres tenaient dans soixante-trois caisses ; ils en remplissent aujourd’hui deux cent soixante ! Elles me suivront partout.

C’est lui qui a rédigé le premier refus catégorique de solliciter l’autorisation, et il dit pourquoi :

— Je suis Vendéen et j’aime la liberté. Qui gênons-nous ? Personne. Nous vivons en dehors de la politique et ne faisons courir aucun danger à la République. Nos affaires à nous ne sont pas de ce monde. J’irai vous voir à Paris, monsieur Huysmans… ; mais, loin de vous, je n’en reste pas moins en communication avec nos amis, grâce au téléphone divin que nos bons anges ont là-haut.

Puis voici le Père Besse, que Huysmans affectionne particulièrement. Il fulmine à son tour :

— On devait s’y attendre. La liberté des ordres religieux est devenue pour la République démocratique et sociale un cauchemar, comme si nous n’observions pas ses lois de même que les autres citoyens… On croyait, si la loi passait, que la France chrétienne allait se récrier, se soulever… La loi est passée… et les catholiques l’ont acceptée sans regimber.

— Que devaient-ils faire ? ai-je demandé.

Et le Père Besse de répondre :

— Les Congrégations devaient donner l’exemple de la résistance en attendant chez elles, je dis bien : chez elles, que la force brutale les chassât. Mais pour cela l’union était indispensable, et malheureusement elle n’existe pas parmi les catholiques. Nous avons des évêques, mais l’épiscopat, où est-il ? Les chrétiens sont nombreux ; mais la chrétienté de France, où est-elle ?

En rentrant à la Maison Notre-Dame avec Huysmans, je lui demandai s’il savait que les Chartreux, faisant bande à part, sollicitaient l’autorisation.

— Oui, je le sais. C’est du propre ! Des Carmélites, des Clarisses, enfin des religieuses sans le sou, plient bagages en troupeau, tandis qu’une industrie florissante comme celle des Chartreux avilit davantage l’ordre admirable de saint Bruno en invoquant sans doute, pour demander grâce, le préjudice que causerait au Trésor l’épuisement d’une source. Meure une croyance, pourvu que les dividendes s’arrondissent[23] !

J’avais noté ces conversations avant de faire ma valise et de me remettre en route, accompagné comme d’habitude jusqu’à Poitiers par Huysmans, lorsque le Père Besse vint, en prenant congé de moi, excuser Le Cardonnel, empêché ce matin-là ; mais il avait chargé son maître de me remettre un beau poème inédit et calligraphié : Prœconium Paschale, que j’ai conservé.

La santé précaire du pauvre garçon ne lui permettant pas de se joindre aux exilés, je crois qu’il se disposait à partir pour Valence, son pays, dont l’air lui serait plus vivifiant que celui du Poitou. En quoi ne se trompait pas, le poète qui avait dit :

 

Si j’ai l’accent latin, Mère, je te le dois.

 

— Il y a bien des chances, dis-je à Huysmans en le quittant, pour que je ne revienne jamais ici quand vous n’y serez plus. À bientôt donc, à Paris. Dès que vous y aurez trouvé un abri pour vous, vos meubles et vos livres, avertissez-moi.

— Entendu.

Il tint parole. Dans la première quinzaine de septembre, il me donna rendez-vous au café, pour me faire part de ses impressions au sortir de l’appartement mis à sa disposition par les bénédictines de la rue Monsieur. Il avait reçu de la Prieure le meilleur accueil, mais le lieu ne laissait pas, sur l’heure, de le déconcerter.

— C’est au premier, me dit-il. Figurez-vous je ne sais combien de pièces habitées jusqu’au 15 octobre par une vieille dévote. Salle à manger, cabinet de travail, chambre à coucher, cabinet de toilette, vaste cuisine, chambre de bonne, deux caves, sans parler d’une infinité de corridors, de placards, de coins et de recoins. C’est trop. J’ai peur que la mariée ne soit trop belle. Mais la prieure est aimable et un architecte, qui est le neveu d’Orsat, va m’aménager un logis à ma convenance. Quand tout sera prêt, je vous ferai signe.

Et dans la première semaine d’octobre, en effet, il m’invita à venir voir son installation.

Une porte basse, à droite, sous la voûte d’entrée, donnait accès à un escalier de bois qui conduisait au premier étage, dans un appartement composé d’une salle à manger, d’un cabinet de travail d’où l’on avait vue sur la rue Monsieur et d’une chambre à coucher donnant sur une cour intérieure. De son lit, Huysmans entendait les moniales chanter matines, leur chapelle étant contiguë à sa chambre. Il y avait là comme un écho de Ligugé… Huysmans s’était fait suivre de sa chatte siamoise et de la mère Guillemot, une vieille bonne antérieure à la mère Thybaut, et maintenant une ruine moins apte à servir qu’à se faire servir, disait-il.

Mais tout lui paraissait supportable, sauf une sujétion. Le couvent avait bien deux entrées, l’une sur la cour, l’autre sur la rue ; mais l’une et l’autre lui étaient interdites après neuf heures du soir, sous peine de coucher dehors, faute de clef à laquelle nul locataire n’avait droit. Impossible donc d’accepter une invitation à dîner !

— Bah ! observai-je : il est avec la règle, pour vous surtout, des accommodements.

— Espérons-le.

Mais il dit cela mollement, si bien que je n’augurai pas favorablement de son séjour rue Monsieur, pour des raisons qui crevaient plus encore ses yeux que les miens. Cet intérieur m’apparaissait d’une tristesse indicible : de vieilles et saintes femmes en uniforme et sans la bonne humeur communicative de Mlle de Garambois ; des offices, oui, mais sans l’excipient qui les rendait assimilables, pour un oblat gâté comme l’avait été notre ami.

Aussi m’était-il permis de me poser une autre question : si la loi sur les Congrégations n’avait pas porté à l’abbaye de Ligugé un coup sans doute mortel, en la vidant de sa substance, moines et novices personnellement chers à Huysmans, son installation à la Maison Notre-Dame eût-elle suffi pour l’y retenir ?

Je ne le crois pas. Il n’y avait pas pris d’assez profondes racines pour s’y implanter. Supposé qu’une de ces gouvernantes dévouées, comme en ont les curés de campagne, continuât de bien tenir son ménage de garçon, hiver comme été, que ferait-il, réduit à cette société, après avoir, toute la journée, labouré une vie de saint, à grand renfort de documents hagiographiques grapillés dans les treilles des librairies ? Poitiers était trop loin pour qu’il y allât souvent en escapade à l’heure du bitter…

Si je semble compter sans le ménage Leclaire, c’est parce que celui-ci paraissait lui-même se détacher peu à peu de Ligugé et préluder par de fréquentes absences à l’abandon définitif. Les Pyrénées l’attiraient déjà, si bien que, leur intime disparaissant, et avant même que la maison fût vendue, le ménage alla se fixer à Lourdes, où Huysmans lui rendit visite, à la fois en invité et comme investigateur parmi les pèlerins.

À la vérité, jamais Paris n’avait cessé de le posséder. Il manquait, à Ligugé, d’assez profondes racines pour s’y implanter. La Maison Notre-Dame ne changea de propriétaire qu’en 1906, un an avant la mort de l’oblat, qui n’y remit jamais les pieds. On peut donc dire que les événements avaient décidé pour lui, et qu’il s’était montré bien inspiré en n’attendant pas sa dernière heure pour refluer vers Paris, quitte à descendre d’abord rue Monsieur et à s’apparenter, en attendant mieux, à ces égrotants de l’armée bénédictine dont il a parlé incidemment.

Je relis les dernières pages de l’Oblat… Oui, c’est bien la fin envisagée par lui lorsqu’il regrettait, en voyant les moines déménager, de ne pas pouvoir « filer d’une traite sur Paris et secouer la poussière de ses souliers sur cet affreux pays ».

J’avais bien l’intention de ne point revenir sur mes pas… C’est là un genre de serment qu’il faut se garder de faire. Je n’ai pas tenu le mien, qui était de ne jamais retourner à Ligugé en l’absence de Huysmans. Il m’a suffi, pour manquer à ma parole, de rencontrer mon ami Maurice Garçon, Ligugéen, pour accepter à deux reprises son invitation au pèlerinage, assez longtemps après la mort de mon ami. Nous fûmes aimablement reçus, en 1931, mon introducteur et moi, par le nouveau propriétaire de la Maison Notre-Dame. Rien de changé dans la distribution des pièces… Je pus les parcourir, mais je m’arrêtai un moment, seul, dans la chambre d’ami que j’avais occupée à trois reprises. Là, je me rappelais, réveillé par les cloches de l’abbaye, m’être levé et avoir soulevé le rideau de la fenêtre, pour voir Huysmans descendre vers le cloître à travers le champ de foire où la Chouanne, la Maugrabine, n’était plus, pour le coucher en joue…

En revanche, autre chose lui eût été insupportable : le kiosque à musique édifié au milieu de la place ! Je ne voyais pas bien son voisin endurant cela, même une seule fois par semaine, et l’été, dans son jardin liturgique. De celui-là aussi il n’était plus question ; il avait f… le camp déjà, la dernière fois que Huysmans, sarcastique, s’était arrêté devant ses vestiges, avec l’abbé Mugnier. Si bien qu’ils avaient pu répéter en duo : « Tout rate ! Seul le pire arrive ! »

En sortant de la Maison Notre-Dame désaffectée, je demandai à Maurice Garçon s’il restait trace de la villa Saint-Hilaire et de cette pension Grémillon où Gustave Boucher avait attiré et retenu Huysmans en 1898, la première fois qu’il vint à Ligugé. Nous la retrouvâmes… et ce n’était pas gai non plus… Une visite à l’abbaye devait consommer ma déroute. Un pan de souvenirs s’écroulait, du moment qu’il n’était plus étayé par une présence lui conférant à mes yeux, bien plus que le monastère, un prestige. Je voulus néanmoins la revoir, cette abbaye où Huysmans et Forain avaient communié côte à côte ; si bien qu’il m’était impossible d’oublier le mot du maréchal Pétain retrouvant aux armées le dessinateur satirique, son ami, mobilisé comme camoufleur : « Si Forain vous voyait ! »

Mais je n’avais pas le cœur à plaisanter ce jour-là… Partout, sur mes talons, les portes claquaient comme le couvercle d’un cercueil vide.

Je pus, cependant, causer un moment avec un vieux menuisier qui avait cumulé pendant trente-cinq ans l’exercice de ce métier avec l’emploi de sacristain au monastère. Il avait douce souvenance des Pères, notamment des Pères Besse et Bluté. Ce dernier, encore en Angleterre alors, avait même profité d’une permission pour rendre visite à l’abbaye et à son sacristain retraité… C’était en 1935 ; je refis ce voyage en 1938, quarante ans après l’installation éphémère de Huysmans à Ligugé. Je fus confirmé dans ma première impression funèbre. Je parcourais un cimetière, et la Maison Notre-Dame y érigeait un mausolée convenablement entretenu, d’ailleurs, pas même par une famille : par des étrangers !

Mais le grenier des Goncourt, abandonné, où j’ai pu voir encore, au début de la dernière guerre, une brousse envahir l’ancien jardin d’Edmond de Goncourt, et un sordide grenier remplacer le lieu accueillant où le vieux maître nous recevait le dimanche ; cette maison inespérément rendue à l’Académie Goncourt, dont Huysmans fut le premier président, n’est-elle pas retombée aussi en déshérence ?…

Allons, j’avais raison, me disais-je tristement, l’erreur est d’attendre une joie ou seulement un plaisir passager, de la visite d’un lieu où l’on a connu quelqu’un, homme ou femme, dont la mémoire, celle du cœur, nous est chère. Où l’on cherchait les lignes d’un visage, on ne trouve plus qu’un cadre, le portrait a disparu. C’était donc cela, cette filiale du cloître, cette Maison Notre-Dame où Huysmans avait voituré pêle-mêle ses livres, ses habitudes de vieux garçon, tout… excepté son cœur. L’espèce de lune de miel apportée dans la maison par l’arrivée des Leclaire avait été de courte durée. Leur compagnie, aussi bien, manquait de charme, la femme toujours malade, l’homme adonné à la photographie, pour essayer de rompre d’anciennes amarres industrielles. Il n’était pas jusqu’à la maman Thybaut que ne dût regretter – hormis ses maléfices – le bon maître qu’elle appelait « notre ami ». En effet, celui-ci ne la trouva pas sans doute assez largement récompensée par la place que Mme Bavoil occupe dans Là-Bas et, indûment, dans la Cathédrale et dans l’Oblat ; Huysmans, dis-je, ne l’a pas oubliée dans ses dernières volontés ; elle y est inscrite à côté de quelques vieilles femmes de charge auxquelles il laissait un souvenir. J’appris ainsi que Julie Thybaut, l’inquiétante servante passée à l’ennemi et pardonnée, avait transporté dans un village de la Marne, près de Dammarie, sa petite autel et le chat, bon apôtre.

Je revenais sur mes pas, par la pensée, avant de dire adieu à l’endroit où, somme toute, il n’avait guère vécu que sur l’abbaye, son potager d’âme, pour employer une de ses expressions favorites, et faute du repoussoir dont il s’était vainement avisé pour tromper sa faim. Il avait également fait confiance, en arrivant, au clergé et à la noblesse du Poitou, qu’il devait traiter si sévèrement P. P. C. dans l’Oblat. Je crois qu’il ne pardonnait pas à celui qu’il appelait « une courge armoriée », de l’avoir renvoyé, pour mieux écrire, à la langue châtiée qu’on parlait au XVIIe siècle !

Des visites ? Elles n’étaient pas nombreuses : en dehors de quelques vieux amis comme l’abbé Mugnier, Landry, Girard et moi-même, qui lui rendîmes visite à plusieurs reprises, d’autres : Forain, Jules Bois, Michel de Lézinier, le sculpteur Roche, qui est l’auteur de son buste, Félicien Pascal, Jules Hüret, Octave Aubry, Octave Uzanne, l’abbé Broussolle, firent une apparition et ne revinrent pas.

J’omets les curieux, les prêtres de passage, les reporters, enfin le fretin des raseurs, qu’il redoutait par-dessus tout et n’arrivait pas toujours à éconduire.

Alors quoi ? À défaut d’une Bavoil incompatible avec l’Oblat, quelle élue de l’hagiographie allait lui être désignée dans la vie nouvelle qu’il avait choisie, à condition, bien entendu, qu’on la lui rendît supportable.

Et l’emploi d’assistante intime, d’ange gardien, fut providentiellement dévolu à la sainte qualifiée entre toutes par le martyre et l’immolation pour tenir ce rôle tutélaire, sans cesser d’être femme. Seule une femme, en effet, était capable d’occuper, de remplir même la vie d’un homme de lettres pareil à Huysmans, en l’accablant, pour le distraire, d’exigences de toute sorte déguisées en témoignages d’intérêt et d’affection. Mais il n’avait plus alors rien à refuser, du moment qu’elle entretiendrait le feu sacré en astreignant son fervent serviteur à prendre la peine et le goût d’acquérir à tout prix, et en tous lieux, les parures d’époque et de style indispensables pour redorer l’auréole au front de la Très Chère, en la faisant connaître, plaindre et vénérer davantage. Et c’est ainsi que Huysmans, plutôt misogyne jusque-là dans sa vie humaine, avait fait à cette règle une exception religieuse en consacrant deux années d’un labeur écrasant à la glorification de sainte Lydwine.

Mais n’est-ce pas ordinairement à la compagne qui exige de son adorateur le maximum d’égards et de soins, que l’homme se montre le plus attaché ?

Il y eut hier trente-quatre ans que Huysmans est mort. La plupart de ses vieux amis, dont je suis, ont toujours craint de manquer de respect à sa mémoire en mêlant l’humain au spirituel et en se demandant entre eux s’il trouva réellement dans sa conversion, sinon le bonheur, du moins l’apaisement de l’esprit et des sens qu’il y avait cherché. Quelques-uns d’entre nous demeurèrent dans le doute où je ne suis plus, à cet égard, après avoir compulsé respectueusement le carnet de notes intimes, confident à la fois de sa vie, de ses recherches et de ses états d’âme. Je suis donc bien informé ; si je remonte à cette source avant de disparaître à mon tour, c’est pour que l’eau n’en soit pas troublée, de propos délibéré, après moi.

Encore une fois, la décision qu’il avait prise de rentrer définitivement à Paris paraissait la seule raisonnable.

Avait-il été heureux à Ligugé ? Oui et non.

Oui, si c’est dans une tranquillité absolue que le bonheur réside, et si les offices, avec un ouvrage absorbant et de longue haleine, suffisaient pour remplir les journées. Le grand laborieux qu’était Huysmans savait où le bât le blessait quand il traduisait ainsi sa pensée :

« Le travail, c’est du péché en moins. »

Ses devoirs monastiques à remplir et la composition de Sainte-Lydwine l’avaient suffisamment occupé pendant deux ans pour tenir la bride haute à ce qu’il appelait « les méfaits des sens ».

Mais Paris n’avait jamais cessé de l’attirer, et il succomba à la tentation, secouru peut-être par le biais que lui fournirent innocemment les bénédictines de la rue Monsieur en lui assurant à son arrivée le gîte et les offices. Je crois que l’entremise du Père Chamard, du Père Du Bourg ne fut pas étrangère à cette détermination. Le Père Du Bourg, que Huysmans appelait « un vieux saint Gavroche », l’amusa quelque temps. Je l’ai vu une fois, lorsque les Petites Sœurs des Pauvres l’eurent recueilli rue de Varize et nous firent visiter leur maison, à Huysmans et à moi. Un article, que publia l’Écho de Paris, lui plut davantage, lorsqu’il apprit que cet article m’avait fait étriller par des confrères de la presse libre-penseuse. Il ne s’en étonnait pas, d’ailleurs. Il était fixé depuis longtemps sur mon indépendance d’esprit en général, et particulièrement en matière de religion.

À dire vrai, Huysmans se lassa vite des prêtres qui captaient provisoirement sa confiance. Il n’était ni inconstant, ni versatile, ni chercheur de tares ; mais, quand il en avait découvert ou cru découvrir une chez quelqu’un, il se rétractait de son erreur, sans mot dire.

Il agit ainsi vis-à-vis de celui qui l’avait attiré à Ligugé. Il lui tourna le dos le jour où il aperçut le quidam rôdant à sa rencontre dans la chapelle des bénédictines de la rue Monsieur. Je dois ajouter que l’ingrat, en cette occurrence, n’était pas Huysmans.

L’ancien commensal auquel je fais allusion se vengea d’ailleurs indignement de ce signe de mépris, en cédant la correspondance de Huysmans à quelqu’un qui la revendit. Elle est aujourd’hui je ne sais plus où ; mais il m’a été donné d’en prendre connaissance.

Huysmans quitta donc Ligugé, qu’il ne devait pas revoir, laissant à Leclaire le soin de trouver pour la Maison Notre-Dame un acquéreur. L’enchantement n’avait pas duré plus de deux ans et demi.

DEUXIÈME PARTIE

LES DERNIÈRES PRIÈRES

La première contrariété qu’éprouva Huysmans, en arrivant rue Monsieur, fut causée par le retard que mirent à lui parvenir son mobilier et les cinquante paniers de livres qui remplissaient à eux seuls un wagon ! Quand le chemin de fer les déchargea enfin et que le nouveau locataire vit répandus en vrac sur le parquet les ouvrages dont il s’entourait pour travailler, il en fit non pas une maladie, mais du mauvais sang, je puis le dire, ayant passé par là, pendant la guerre, lorsque, rentré chez moi, je trouvai les planchers couverts de livres dont les feuillets, secoués à tour de bras, avaient neigé en mon absence ! Tous les amateurs de livres comprendront mon émoi.

Huysmans n’avait rien vu de pareil, et fut tout de même désemparé ; des sujets de mécontentement plus sérieux l’attendaient. Son logis lui déplaisait davantage à mesure qu’il en découvrait les inconvénients dont on ne l’avait pas averti. Il est vrai que la liberté relative dont il jouissait à Ligugé l’avait mal préparé à une vie conventuelle plus retirée chez les bénédictines que chez les moines. Il n’était pas jusqu’à la surveillance silencieuse des sœurs tourières, qui ne lui fût insupportable !

Mais il en avait aussi à son appartement exigu, mal chauffé et tellement sombre que « les bibelots placés à contre-jour y meurent », disait-il.

Ajoutez, à ces inconvénients d’un appartement de malheur, les petites misères accidentelles qu’on ne s’étonne pas de voir signalées dans les termes familiers au censeur. C’est ainsi qu’il ne douta plus que « l’Archange de la Déveine » ne fût dans la maison, le jour où le poêle prit feu, et l’autre fois où le plafond des goguenots creva sur sa tête ! Ne parlons pas du parquet qui menaçait ruine, des serrures qui ne voulaient rien savoir, ni du poêle devant lequel il devait renoncer à se chauffer les pieds et à se réjouir la vue, comme aux flambées de pins… Elles rendaient si attrayantes les soirées d’hiver, à la Maison Notre-Dame ! Il les regrettait donc ? Pas positivement ; mais au mois de janvier 1902, quand il constatait que, depuis le mois d’octobre, il ne gardait réellement un bon souvenir que de la nuit et de la matinée de Noël, où il avait été réveillé par le Kyrie eleison qui s’infiltrait dans sa chambre à coucher contiguë à l’église ; s’il pouvait se croire encore à Ligugé où, de son lit, il entendait les moines…, raison de plus pour s’écrier : « Je prendrais la fuite si je n’étais pas ici pour évacuer mes péchés ! »

Et son emménagement rue Monsieur ne remontait qu’au 22 novembre 1901 !… Six semaines avaient suffi pour le dépayser !

Enfin, il commençait la nouvelle année aussi mal qu’il avait fini la précédente. Ses maux de dents s’étaient réveillés, il se remettait difficilement au travail dans un milieu tellement réfrigérant et compassé qu’il se détachait de la chapelle même et ne priait bien, disait-il, qu’autre part. Les repas qu’il prenait au cloître lui étaient devenus insupportables, surveillés par l’abbesse derrière la grille et assaisonnés des propos sur la liturgie du jour, tandis que des tourières silencieuses passaient les plats. Il avait hâte de remonter dans son cabinet de travail et d’y fumer des cigarettes… C’était, après la chapelle, son refuge, à condition de n’y pas avoir la tête rompue par les miaulements de la chatte siamoise et les gémissements de la mère Mesurat, ramenées toutes les deux de Ligugé.

Comme je profitais de la transition pour lui demander incidemment s’il avait des nouvelles de la mère Thybaut, il me répondit : « Je vais sans doute vous étonner : Mme Bavoil, naguère encore hérétique, fréquente maintenant l’église du village, si bien qu’elle a gagné l’estime de son curé ! »

— Ça va loin !

C’était l’occasion de le dire… et je le dis à la place de « notre ami », qui jubilait intérieurement.

Je n’en trouve pas moins, à cette époque, l’écho de ses plaintes dans le petit carnet qui est son exutoire.

« Je me suis mépris une fois de plus », note-t-il. Et le cri du prisonnier sonne le glas : « Je suis à bout ! Je voudrais m’évader… ; mais que faire ? Je révise ma vie… Tout a raté depuis le logis de la rue de Sèvres, le seul que je regrette. Ligugé, non. Je ne voudrais pas le recommencer. Le malheur, c’est d’avoir bougé, la punition des désirs vagues, de ne jamais être bien où l’on est, la punition des éternels et inutiles rêves. J’ai passé un hiver atroce dans ce logement pénitentiel ; je n’ai fait qu’y souffrir du froid et de l’humidité. Mon Dieu, quand pourrai-je m’en aller ! »

Quel écho au sonnet magnifique des Fleurs du mal intitulé : Les Hiboux :

 

Leur attitude au sage enseigne

Qu’il faut en ce monde qu’il craigne

Le tumulte et le mouvement.

L’homme ivre d’une ombre qui passe

Porte toujours le châtiment

D’avoir voulu changer de place.

 

Huysmans savait cela par cœur. Il était, depuis sa jeunesse, imprégné de Baudelaire, avec qui sa parenté intellectuelle et sensuelle est évidente. Il a vieilli sans cesser de respirer l’air d’un climat littéraire salubre pour son talent.

André Suarès a fort bien dit : « Baudelaire ne fait pas un tour à la campagne, une promenade, un voyage d’agrément ; il dépayse son âme, il égare sa passion, il l’invite à des émotions inconnues où toute volupté doit être une forme de l’oubli ; il s’invite à l’absence[24]. »

Et les correspondances qu’il a révélées entre tous les sens de l’homme ne sont pas d’une moindre portée. Victor Hugo, et combien d’autres écrivains de son temps, parlent sans cesse de leur cœur ; Huysmans ne parle que de son âme, et elle est errante, afin presque toujours, d’ailleurs, de s’associer à des images inédites, à des transpositions audacieuses qui prêtent un langage rajeuni aux impressions et aux sensations à traduire. Ce n’est pas, en effet, son cœur, mais plutôt son âme qu’il met à nu, ausculte, prend à partie et à témoin. Et pas plus que Baudelaire il n’a de larmes, « ni d’oignon pour les faire couler », dit encore Suarès.

Mais ne dissimulons pas que Huysmans a de commun aussi avec Baudelaire une sensualité hyperesthésiée inconciliable, qui les incite tous les deux à introduire le vague à l’âme, les rêves nocturnes et « ce monstre délicat », l’Ennui, l’Ennui noir,

 

Dans la ménagerie infâme de nos vices.

 

Car « le Diable, maître de l’imagination, y jette des pelletées de boue. S’il ne peut rien ou presque rien sur l’intelligence et la volonté, il agite les parties inférieures de l’âme. »

Huysmans a guillemeté sur son carnet cette observation qui n’est pas de lui. C’était en 1903 ; mais j’ai d’autres raisons de croire que le pécheur, depuis que sa vie de garçon, à Paris, l’avait ressaisi, était retourné, sans joie et par ennui autant que par salacité, à des égarements qui portent, dans le langage biblique, un autre nom.

Aussi bien, la curiosité qu’il excitait, beaucoup moins dans les salons mondains que dans les milieux littéraires et leurs alentours, l’exposait certainement à plus de tentations que n’en subit saint Antoine.

Fervent admirateur de Flaubert, j’ai toujours été, néanmoins, convaincu que sa Tentation de saint Antoine est un livre manqué. Il appartenait à Huysmans d’exécuter sur Les tentations du saint, des variations d’une autre sorte.

 

Impatient d’échapper au « Purgatoire » qu’était pour lui le couvent de la rue Monsieur, Huysmans avait fini par trouver 60, rue de Babylone, dans un immeuble moderne, au troisième sur la rue, un petit appartement à sa convenance… ou presque. À peine venait-il d’y emménager, au mois d’août 1902, qu’il fut désabusé ; et je dus lui donner raison la première fois que je dînai chez lui. Nous quittions la table et passions dans son cabinet de travail, lorsque s’extravasa sur nous, de l’étage au-dessus, le duo juvénile d’une flûte et d’un piano qui n’arrivaient pas à se mettre d’accord.

Huysmans me regardait, moitié figue, moitié raisin…

— Eh bien ! mon bon, me dit-il, c’est tous les soirs, et à la même heure, la même chose ! Un employé de bureau se dépêche de rentrer et de dîner, pour étudier la flûte, accompagné au piano par sa femme, qui ne fait que changer de fourneau en s’asseyant au piano ! Croyez-vous que c’est de la déveine ? Mais comment pouvais-je m’attendre à ça ? Et ne croyez pas que je serai au bout de mes peines, quand ils iront se coucher et que j’en ferai autant ; deux folles déchaînées se mettront alors à rouler des meubles, même la nuit, pour m’empêcher de dormir sous prétexte qu’elles ne dorment pas ! Il en résulte pour moi un énervement qui m’épuise.

Il ne s’habituait pas non plus au bruit des voitures qui roulaient la nuit sur le pavé sonore de la rue de Babylone. Celles des laitiers surtout lui étaient insupportables. Ah ! le silence nocturne de Ligugé !

— Comment voulez-vous travailler dans ces conditions-là ? C’est impossible. Je vais sans doute être encore une fois obligé de déménager. C’est gai !

— Non, ça n’est pas gai, dis-je, profitant d’une accalmie là-haut, pour placer un mot de compassion.

— En attendant, reprit Huysmans, je vais faire un voyage en Allemagne, et puis un autre à Lourdes, où les Leclaire se sont transbordés et m’invitent à aller les voir, Villa Saint-Antoine. C’est leur nouvelle lubie. La Maison Notre-Dame ? Ils ne parviennent pas à la vendre.

— Ils vous la rappelleront.

— Vaguement. Je vais surtout à Lourdes, pour y échafauder mes Deux faces de Lourdes (c’était le premier titre de son prochain livre). Ligugé, comme c’est déjà loin ! Les Leclaire m’y tenaient compagnie plutôt qu’ils n’étaient réellement des compagnons, des copains. Les moines partis, rien ne m’intéressait plus là. De Biez a raison lorsqu’il dit dans son livre : Le jardin aux ciguës, qu’il n’y a de terroir possible que celui dont on est. J’étais suspect à tout le monde, à tous ceux pour qui l’étranger, c’est l’ennemi. On s’est toujours demandé, dans le pays, quel intérêt je pouvais bien avoir à m’y implanter. On est fixé. Je ne briguais aucune charge, aucune fonction, aucun mandat… Je ne recherchais que la société des moines. C’était trop rare pour être vrai : on me l’a bien fait voir. Je ne retournerai jamais à Ligugé ; j’y serais trop dépaysé.

— Vous n’avez même pas envie d’aller revoir en Belgique les Pères et les novices qui vous ont rendu supportable, somme toute, votre retraite à Ligugé ?

— Non. Je ne suis pas sûr du tout qu’ils me reverraient avec plaisir. Tout le monde là-bas n’a pas été satisfait de l’Oblat… et on me l’a envoyé dire ! Mon livre a mis le point final à nos relations et je crois avoir agi sagement en ne repartant pas sur de nouveaux frais, à Mœrsbeke ou ailleurs. Je suis appelé désormais à m’embêter partout !

Il disait vrai… « Qu’est-ce qui m’attire là ? » se demandait-il à lui-même en allant demeurer rue Saint-Placide, où il pensait avoir trouvé enfin un appartement à son goût, sous le vocable d’un moine par hasard de l’ordre des bénédictins.

Il emménagea au début de 1904, regrettant déjà l’augmentation de loyer que représentait pour lui ce nouveau changement de domicile, le dernier. Songez donc : il allait payer environ 1.400 francs par an ! Il avait travaillé du matin au soir toute sa vie, il était célèbre et rien moins que prodigue ; il avait une femme de ménage et pas de maîtresse ; enfin le train de maison le plus modeste ; et il regardait à la dépense que pouvait se permettre le chef de bureau à la retraite et sans fortune !

Je me rappelle une des dernières sorties que nous fîmes ensemble ; en passant, rue des Saints-Pères ou rue Jacob, devant l’étalage d’un marchand de meubles d’occasion, il remarqua, exposée sur le trottoir, une chaise longue qui lui fit envie.

— Voilà, dit-il, une chose dont j’aurais besoin…

— Il faut vous l’offrir, vos moyens vous le permettent.

Il protesta :

— Ne croyez pas cela !

— Enfin, vos livres à présent se vendent bien.

— Ce n’est pas une raison, vous le savez, pour que mes droits d’auteur me soient payés régulièrement.

Et, rompant les chiens, il m’entraîna sans avoir cédé à la tentation d’acheter une chaise longue d’un prix certainement modique.

Il pratiquait l’économie du prévoyant de l’avenir soucieux de n’attendre rien de personne. Ennemi de la dépense inutile, les livres étaient son seul luxe. Enfin, il équilibrait son budget en homme sage, rangé de la dette, de l’emprunt et de l’aléatoire. Il n’avait ni la main sur le cœur, ni le cœur sur la main. Chaque chose à sa place.

À sa mort, on trouva, au fond du tiroir de sa table de nuit, quelques titres hérités d’un parent et dont il n’avait pas détaché les coupons depuis longtemps.

Le 28 novembre 1902, il avait terminé l’Oblat, commencé le 5 décembre 1901. Il n’avait donc pas mis plus d’un an à l’écrire, on peut dire dans son cadre.

C’est l’année où le surprit la rosette que nous avions demandée, Gustave Geffroy et moi, à Briand, qui l’accorda séance tenante. Nous étions les amis de Briand, que j’appelais : le gardien de la Paix. Huysmans eût mieux aimé la santé qu’un grade plus élevé dans la Légion d’honneur. Le chirurgien Arrou, son opérateur, avait laissé la plaie ouverte, et le patient souffrait le martyre.

Est-ce à dire qu’il fut indifférent au geste de Briand ? Non. Il le remercia et, quand il dicta la lettre de faire-part annonçant sa mort et ses obsèques, il tint à ce que son grade dans la Légion d’honneur y fût mentionné.

1903 commença mal, assombri encore une fois par le quenottier qui continuait « à lui caoutchouter les mandibules ». Il est vrai qu’une jeune admiratrice de bonne famille, qu’il avait en province, lui envoyait, dans des fleurs, tous les œufs de son poulailler, à dessein de lui rendre la mastication moins douloureuse.

Il fit son dernier voyage d’agrément avec l’abbé Mugnier ; ils allèrent ensemble à Strasbourg, voir la cathédrale, et à Colmar, visiter, dans l’ancien couvent des Unterlinden, les tableaux de Martin Schongauer, mais surtout les Grünewald qui font l’objet d’une importante étude, dans le dernier recueil[25] publié après la mort de l’auteur.

Au retour de ce voyage, il offrit à l’abbé Mugnier la reproduction d’un tableau de l’école florentine du XVe siècle, qui l’avait fasciné au Musée Staedel, de Francfort-sur-le-Main, bien plus que la ville opulente, à l’image des riches israélites dont elle est le ghetto. Quant au tableau en question, œuvre d’un artiste anonyme, ce serait le portrait d’une incertaine Giulia Farnèse, dite Giulia la belle, dont s’éprit, quand elle avait quinze ans, le futur pape Paul III. C’est possible, sinon irréfutable. Peu importe. La photographie que possède l’abbé Mugnier et qu’il me faisait voir encore dernièrement, à la veille de célébrer entre nous le trente-quatrième anniversaire de la mort d’un ami regretté, cette photographie porte la dédicace suivante : « Souvenir du compagnon de Francfort, l’énigmatique démone. »

Quoi qu’il en soit, cette « sorcellerie » minutieusement décrite et commentée par le critique, n’en demeurait pas moins, à vrai dire, inconnue : elle ne l’est plus depuis que Huysmans lui a constitué, en une vingtaine de pages, un état signalétique suffisant pour rendre l’œuvre inoubliable. Il n’avait gardé, en revanche, qu’un mauvais souvenir de Francfort-sur-le-Main ; « son luxe continu » l’exaspérait et ne trouvait pas plus grâce à ses yeux que les statues « en couleur de plombagine, de Gutenberg, de Schiller et de Goethe », « ces trois inflexibles raseurs ».

La fin de l’année 1903 et le début de 1904 n’apportèrent à ses maux aucun soulagement. Il le constata et alla demeurer rue Saint-Placide.

« Qu’est-ce qui m’attend là ? » inscrivait-il sur ses tablettes. Il ne le savait pas. Nous non plus. Il devait en septembre revenir de Lourdes sans y avoir trouvé le moindre réconfort auprès de ses amis.

Il était tombé en pleine foire internationale. Quarante-cinq mille pèlerins français, anglais, belges, espagnols, italiens, hollandais, envahissaient une ville de huit mille âmes et y rendaient la vie insupportable. Il avait ses entrées partout et n’était tranquille nulle part. Quelle différence avec le souvenir qu’il gardait de son premier voyage à Lourdes au mois de mai ! Il avait gagné la confiance des Pères de la Grotte et du délicieux Carmel où il était logé et qui lui faisait oublier « la logette » de la rue Monsieur, devenue inhabitable !…

La rupture avec les Bénédictins de Ligugé était d’autre part consommée. L’Oblat avait attiré sur lui, bien plus encore que la colère des catholiques, l’ire des moines qui lui reprochaient son injustice à leur égard. Violemment attaqué dans un journal par le plus irascible d’entre eux, Huysmans n’avait trouvé un défenseur que parmi les Jésuites ! Il n’en revenait pas.

Il revoyait le peintre Caldain, novice quelque temps et quelque part dans un monastère où il ne retournerait pas, ayant renoncé à se faire prêtre, sinon à peindre.

« Et alors, que va-t-il devenir ? se demandait Huysmans. Car sa peinture ne le nourrirait pas. Mais il a de la bonne volonté et de la piété. »

De la volonté, il en avait, en effet. Après un passage dans l’atelier de Forain, et mettant à profit les soins constants que réclamait un grand malade, Caldain avait réussi à s’insinuer dans sa confiance, et, s’étant rendu indispensable, à éloigner petit à petit de vieux amis que Huysmans s’étonnait de ne plus voir.

C’est rue Saint-Placide que nous reprîmes l’habitude perdue d’aller assez souvent dîner le dimanche, l’abbé Mugnier, Forain, Landry, un invité de passage, quelquefois, et moi. Jamais de femme. Car des convives de marque, tels que Villiers de l’Isle-Adam et Léon Bloy, appartenaient à l’époque déjà reculée de la rue de Sèvres, où Villiers, après avoir donné une leçon de boxe et de chausson à notre ami de Genève, Louis Montchal, se mettait à table beaucoup moins pour manger que pour faire jaillir de son esprit ce que Huysmans appelait des flammes de punch !

Comme cela aussi s’enfonçait dans la nuit ! Le cher Villiers était mort depuis quinze ans… et le mendiant ingrat avait cessé de nous voir et s’était marié…

C’est probablement en 1904, un dimanche soir, après le départ de ses amis, que Huysmans, avant de se mettre au lit, avait noté sur le carnet qui contient ses ruminations :

« La vie propre que l’on mène, dit l’abbé, c’est de la vertu, ce n’est pas de l’attrait. »

Il me semble pouvoir attribuer à l’abbé Mugnier cette pensée si juste ; Huysmans la fait suivre immédiatement de deux réflexions peut-être suggestives qui lui ont traversé l’esprit. Je ne les reproduis pas, m’étant fait un devoir – je le dis une fois pour toutes – de laisser de côté ce qui pourrait donner lieu à des interprétations malignes ou fantaisistes. Ce que je puis dire, c’est qu’aux alarmes que lui donnait une santé chancelante, s’ajoutaient des inquiétudes d’une autre nature. Il vivait alors dans les transes pour un motif dont je ne fus pleinement instruit que beaucoup plus tard, et il était tyrannisé en même temps par des hyperesthésies qui le harassaient.

L’année 1904 est fatidique dans sa vie. Le vautour installé dans sa gorge a marqué l’endroit de l’incision cruciale qui dénoncera sa présence deux ans plus tard, mais ne le chassera pas ; dans l’intervalle, en 1905, un zona avant-coureur le privera pendant sept mois de la vue ; elle lui sera rendue, comme par miracle, le dimanche de Pâques.

« C’est une guérison liturgique », dit-il en reprenant la correction de ses épreuves. Son dernier livre : Les foules de Lourdes, paraîtra, en effet, le 1er octobre 1906, avec un an de retard, et quelques mois seulement avant sa mort.

J’eus l’impression qu’il était condamné le jour où je montai chez lui, rue Saint-Placide, prendre de ses nouvelles. Il finissait de déjeuner, seul, et comme il se levait pour me recevoir, je lui dis : « Vous avez grandi, ma parole ! »

À la vérité, il s’émaciait chaque jour davantage ; son corps n’était plus qu’une hampe autour de laquelle ses vêtements flottaient.

— Je suis content de vous voir, me dit-il ; j’allais vous écrire. J’ai des papiers à vous remettre.

— Pour l’Académie Goncourt ?

— Non. Pas question de ça… Un moment, je vous prie…

Il fut quelques minutes absent et reparut avec non pas la correspondance, mais seulement des fragments de manuscrits laissés par Villiers de l’Isle-Adam et compulsés, à sa mort, par Huysmans et Mallarmé en vue de la publication des œuvres inédites de leur ami.

— Je voulais y joindre les lettres de Verlaine, ajouta Huysmans, mais je ne sais ce qu’elles sont devenues ; impossible de les retrouver.

(Elles n’étaient pas plus perdues que ma correspondance avec Huysmans ; il n’avait tenu qu’à moi de la reprendre ; je ne crus pas avoir le droit de la recevoir des mains qui me la présentaient.)

— Enfin, continua mon vieil ami, il y a ceci qui, si je disparaissais, sera mieux entre vos mains… qu’ailleurs.

Et il me remit un petit carnet de notes retiré de sa poche, où il l’avait glissé.

Pas un mot, cette fois encore, de ses dernières volontés à mon égard ; elles sont pourtant datées du 9 décembre 1906, et Huysmans avait encore six mois à vivre, n’étant mort que le 12 mai 1907. Il entrait le 5 février dans sa soixantième année.

Les motifs de sa discrétion, relativement à ce qu’il attendait de moi, m’échappent encore ; mais il était coutumier de ces résolutions que rien n’ébranlait plus quand il les avait prises sciemment, sans consulter personne.

Je n’ai jamais remis la main sur le cahier de notes que m’a laissé Huysmans, sans le sentir palpiter comme un cœur…

Et voilà que je suis arrivé aux dernières pages où ce cœur, menacé de ne plus battre, est averti par son confident intime que la place lui est désormais mesurée… C’est vrai : le carnet ne laisse à sa disposition que quatre pages blanches, pas une de plus. La dernière remplie s’achève dans des souffrances atroces.

Je tourne la page… Le patient se l’est tenu pour dit : 1905 et 1906 ne lui dictent que ces trois plaintes finales :

 

« 1905. Fin zona. 7 mois aveugle.

« 1906. Opération. 3 Noëls affreux.

« Via dolorosa ! »

 

Et, de sa main, c’est tout, la source est tarie.

Au mois de juillet 1906, il voulut revoir la Trappe d’Igny, comme on remonte à une source fraîche et pure pour en retrouver le goût qui l’eût revigoré. Il fut reçu par son ami d’En Route, M. Rivière, qui faisait maintenant, au monastère, office d’hôtelier.

Dans une belle lettre que me communiqua plus tard l’abbé Mugnier, il exprimait une joie pour une fois sans mélange.

« Triomphez, disait-il, je suis pris par la nature, par l’eau… J’en suis amoureux. L’étang est merveilleux, sillonné de libellules et surtout d’enfants de libellules, de petits tubes ailés, en turquoise, mais en turquoise qui serait liquide ! Toute cette eau grouille et vit, absorbe le ciel, les arbres, boit tous les reflets ! Le Père Abbé m’a offert de la viande ! ! ! et du café !… J’ai pris un œuf de supplément… et j’ai pu fumer des cigarettes sur les bords de l’étang. Enfin j’ai le corps à peu près d’aplomb et l’âme presque joyeuse… »

Court répit. C’était trop beau pour durer ; Huysmans n’avait plus que quelques mois à vivre.

Vers la fin de l’été, cherchant à reprendre des forces, il se traîna encore à Issy-les-Moulineaux, rue de l’Égalité, où il avait loué à un aumônier de lycée, l’abbé Broussole, un petit appartement qui ne le retint pas longtemps. Il s’y ennuya tout de suite. Il écrivait à ses amis : « Je suis ici à cent lieues de Paris ! Ce que la campagne m’embête ! Ah ! vive Paris ! » Il était Parisien dans la moelle des os.

La nature chez elle lui était redevenue étrangère, et même haïssable. Il l’avait aimée à travers des livres. Il mourrait, à cet égard, dans l’impénitence finale. Il revint plus las le 20 septembre, convaincu, écrivait-il, à Dom Du Bourg, « que sa santé médiocre allait continuer à le mener « Là-Haut », par une voie qu’il n’aurait pas, faute de courage, choisie ».

L’abbé Mugnier se rappelait avoir déjeuné à Issy-les-Moulineaux avec son vieil ami. Après déjeuner, tous deux s’étaient donné la récréation d’une visite au grand parc et aux jardins du séminaire d’Issy, où l’abbé, pensionnaire, avait reçu, au début de la Commune, la visite du général Eudes et des fédérés, qui ne molestèrent personne et assurèrent le retour des élèves dans leurs familles. (Eudes occupait la chambre où était mort le cardinal Fleury, ministre de Louis XV.)

Il me faut décidément remonter aux pages de 1904, la dernière année où il fait son inventaire et n’attend plus que l’heure annoncée par Malherbe, celle

 

Où les fruits passeront la promesse des fleurs.

 

Et cette heure ineffable est enfin venue…

Il a cinquante-six ans et subit, dans les souffrances, la crise charnelle et une crise de conscience sans précédents pour lui. « On ne dira plus que c’est de la littérature », soupirait-il.

Un petit oiseau de volière était entré chez lui, par le toit, cherchant sa route, et Huysmans, éloignant la tentation de lui donner asile, s’était résigné à lui rendre la volée vers un cloître où « le petit oiseau », comme il l’appelait, devait trouver sa cage.

Ainsi le converti goûta, près de mourir, l’abnégation d’avoir offert à Notre-Dame, par l’intermédiaire des Carmélites, un lys immaculé dont il avait déterminé la vocation religieuse et qui, aujourd’hui encore, prie, dans un couvent, pour le repos d’une âme d’élection.

Il avait écrit le mot Fin sur la dernière page du manuscrit de Sainte-Lydwine, le 11 février 1901, le jour consacré à sainte Scholastique… ; et c’est le nom sous lequel le petit oiseau entré en religion a pu appeler de loin sur le cercueil de son parrain, la croix et la bannière.

 

***    ***

 

Je ne m’attendais pas, mais j’étais préparé à la triste nouvelle que je reçois au moment où ces souvenirs vont paraître : le petit oiseau vient de mourir dans l’abbaye où sœur Scholastique priait pour le soin de deux âmes : la sienne et celle de son parrain et introducteur à la vie dévote.

Je suis frappé de la coïncidence.

La carmélite que je n’ai jamais qu’entrevue, mais avec laquelle je correspondais, avertie de la publication de ce livre, espérait bien le lire, certaine d’y trouver l’accent de la vérité.

Elle ne le lira pas, hélas ! mais avait-elle besoin d’en prendre connaissance pour assurer Huysmans qu’elle va rejoindre, du respect dont demeure environnée une double conversion aussi digne du maître que de sa filleule.

J’ai interrogé hier encore le bon prêtre qui a dirigé Huysmans sur la voie de garage que fut pour lui la Trappe d’Igny. Je disais : « Le bonheur humain est-il donc incompatible avec la félicité éternelle, et faisant en quelque sorte bande à part, doit-il s’exclure de l’état de grâce considéré comme indépendant de la grâce ? »

Le chanoine Mugnier m’a répondu : « Le bonheur humain peut parfaitement s’allier avec la grâce ; il fait même partie de l’état de grâce pour ceux qui y croient. Les fidèles, en effet, rattachent à Dieu toutes les joies qu’ils éprouvent et l’en remercient. Le bonheur humain est alors l’avant-goût du bonheur éternel. »

Huysmans, eût-il raté à nos yeux le bonheur en ce bas monde, n’en jouirait donc pas moins d’une félicité éternelle dans l’autre. Il n’a plus lieu de se plaindre, si sa part est la meilleure.

15 juin 1940 - 15 juin 1941.

JONZAC-SENONCHES.


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[1] Une séance de spiritisme chez J.-K. Huysmans. Éd. ornée de deux gravures et d’un autographe, précédée d’une lettre de M. Lucien Descaves, exécuteur testamentaire de J.-K. Huysmans (S. D).

[2] Georges Landry est mort à Paris en 1924, âgé de 76 ans.

[3] Ligugé se trouvait à la fois sous l’invocation de saint Hilaire, le thaumaturge, fondateur du premier monastère des Gaules, et de saint Hilaire, évêque de Poitiers.

[4] Léon Leclaire et ses frères avaient fait fortune dans l’exploitation des carrières de plâtre de Montmartre. Les deux époux habitaient alors Viroflay.

Mme Leclaire avait eu, rue Villedo, un petit atelier d’articles de broderie.

[5] Toutes les louanges que Huysmans a données, dans ses livres catholiques, au chant grégorien, sont contenues dans les premières lignes de cette préface rendant justice « aux Bénédictins qui ont ressuscité la véritable musique de l’Église si malheureusement altérée parfois par de fausses notations et, plus malheureusement encore, si souvent remplacée, dans tant d’églises en France, par de la musique de théâtre et des chants profanes ».

[6] Cette opinion qu’il avait de moi était ancienne. Il m’appliquait déjà les épithètes rêche et probe, à la fin de la biographie dont il gratifiait, en 1866, le sous-officier que j’étais à présent, dans sa compagnie. (Les hommes d’aujourd’hui, éd. Vanier.)

[7] Au chapitre XX de la Cathédrale, il est parlé des éperviers qui font leur nid dans les falaises bordant la Saône, près de Lyon. Ces oiseaux de proie, influencés par les Esprits du mal, subissent un dressage idoine au rôle de combat qu’ils joueront dans les rites de la Magie.

[8] Ce fut le 22 septembre seulement que l’Officiel annonça la mise à la retraite, après avis du Conseil d’État, de Huysmans, Marie-Georges, sous-chef de bureau de 1ère classe au ministère de l’Intérieur, trente ans, onze jours de service. Pension : 2.880 francs, avec jouissance du 16 février 1898.

[9] Anna Meunier est morte douloureusement, en 1895. Il faut, pour comprendre, relire En rade… à la bougie.

[10] Cf. De tout, chap. II. Le n° 11 de la rue de Sèvres.

[11] La Magie en Poitou, Gilles de Rais, Ligugé, 1899. Une broch. in-8° de 27 pages, couverture imprimée, Imprimerie Saint-Martin, M. Bluté, tiré à 100 ex. non mis dans le commerce, ill., en-tête d’une vue de Tiffauges (Vendée).

[12] Gustave Boucher est mort à Niort en 1933. C’était bien fini entre eux.

[13] La même mésaventure advint, en 1918, à Léon Hennique, mon collègue à l’Académie Goncourt et mon ami. En retournant à Ribemont (Aisne), dans sa maison de campagne qui avait été le lieu de naissance du conventionnel Condorcet, Hennique n’avait retrouvé dans cette maison ravagée aucun des papiers et des souvenirs du philosophe, pieusement conservés.

Et ce fut aussi le cas de Latouche qui habitait, en 1815, à Aulnay, la Vallée-aux-Loups. Tous les poèmes d’André Chénier, en la possession de Latouche, leur éditeur, avalent été dérobés.

[14] Je me suis laissé dire que Dom Besse avait essuyé la même avanie en compagnie de Forain, dans une promenade en automobile, au bois de Boulogne. Quelle légende, pour le dessinateur qu’on appelait Gavroche, dans sa jeunesse !

[15] De Tout, « À la Glacière ».

[16] Dans un article sur Zola et l’Assommoir, que publia l’Actualité en 1877, Huysmans, à la veille d’avoir trente ans, disait : « J’admire Hugo comme un homme de génie et je considère Les Misérables comme un beau livre. »

[17] Il y a cinquante ans (1891), l’abbé Mugnier, alors vicaire à St-Thomas-d’Aquin, a fait une causerie sur L’enthousiasme, à l’assemblée générale de lecture des conférences Ste-Geneviève. Et nul déjà n’était plus que lui pénétré de son sujet.

[18] Elle est retracée fidèlement par Mme Agnès Siegfried, dans l’ouvrage en deux gros volumes qu’elle a fait paraître d’après le Journal de l’abbé Frémont, en 1932, chez F. Alcan.

[19] C’est un des huit vices que le moine doit combattre, et cette maladie des cloîtres du moyen âge, laquelle est autre chose que le vague à l’âme, et plutôt une espèce d’écœurement et de prostration, qui peut se traduire par À quoi bon ? et aussi par Indolence.

[20] Le grain de blé, mélodie, paroles de Charles Pradier, musique de Luigi Bordèse.

[21] Huysmans n’a nulle part, que je sache, utilisé cette note que lui avait fournie la lecture au livre de Burnouf (La vie et la pensée) : « Sous les tropiques, on entend pousser certains roseaux des marais. » Mais l’observation, en tout cas, ne lui avait pas paru négligeable.

[22] Le 28 juin, la Chambre, présidée par Waldeck-Rousseau, président du Conseil, avait adopté le projet de loi, modifié par le Sénat, relatif à la liberté d’association.

[23] Mars 1941. J’apprends qu’une nouvelle disposition légale, parue au Journal officiel, spécifie que la Congrégation dite Ordre des Chartreux, dont le siège est à la Grande Chartreuse (Isère) bénéficie de la reconnaissance et va pouvoir réintégrer son couvent et commercer de même que par le passé. Sans nouveaux commentaires.

[24] Préface aux Fleurs du Mal, pour l’Artisan du Livre, 1939.

[25] Trois églises, trois primitifs, 1 vol., 1908.