Georges Delhoste

LE MAÎTRE DU JOUR ET DU BRUIT

1933

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  MÈRE ET FILLE. 4

CHAPITRE II  ENTRE HOMMES DE SPORT. 13

CHAPITRE III  LES INQUIÉTUDES D’UN ONCLE. 21

CHAPITRE IV  POUR CÉLÉBRER, COMME IL CONVIENT, DES FIANÇAILLES, UN GRAND DÉJEUNER « D’INTIMES » PERMET AUX INCONNUS DE SE CONNAÎTRE. 31

CHAPITRE V  UN CRIME ATROCE. 42

CHAPITRE VI  M. LE COMMISSAIRE EST FORT EMBARRASSÉ  53

CHAPITRE VII  FOUILLES INFRUCTUEUSES ET VOL SENSATIONNEL  63

CHAPITRE VIII  DE PLUS EN PLUS EMBARRASSÉ, M. LE COMMISSAIRE PATAUGE ET L’ENQUÊTE N’AVANCE PAS D’UN PAS  76

CHAPITRE IX  M. LE PRÉFET N’EST PAS CONTENT, M. LE MAIRE EST FURIEUX. LE COUPABLE ARRÊTÉ, LE MYSTÈRE N’EN PARAÎT QUE PLUS ÉPAIS. 89

CHAPITRE X  UNE RÉVOLUTION DANS UNE PETITE VILLE, UN CONSEIL DE GUERRE CHEZ LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL. 104

XI  LES ANGOISSES ET LES FAIBLESSES D’UN ADMINISTRATEUR. LES SCRUPULES D’UN PRÉSIDENT DU TRIBUNAL. 116

XII  RIEN N’ARRIVE JAMAIS NI COMME ON LE DÉSIRE, NI COMME ON L’AVAIT CRAINT. 130

XIII  JE TIENS BIEN UN VOLEUR, MAIS EST-CE UN ASSASSIN ? ET SI CE N’EST PAS LUI, QUI DONC POURRAIT BIEN L’ÊTRE ?  142

XIV  LA TEMPÊTE PASSÉE, À TERRE TOUT S’APAISE, MAIS LE MAL FAIT DEMEURE ET CHAUDES RESTENT LES CENDRES TANT QUE, SOUS ELLES, LE FEU COUVE. 153

XV  AU PAYS DES MIRACLES, LES MORTS, COMME DE SIMPLES VIVANTS, SE PROMÈNENT. COMME EUX, ILS PARLENT ET, COMME EUX, ILS VONT VITE. 166

XVI  ENTRE AMIS, ON FINIT TOUJOURS PAR S’ENTENDRE. À DÉFAUT DE VERTU, IL FAUT AVOIR L’ESPRIT DE… FUITE. 178

XVII  MESSIEURS, LA COUR ! 189

XVIII  FIANCÉE D’UN GREDIN, FEMME D’UN ASSASSIN   200

XIX  AU DÉBUT, TRÈS SOUVENT, TOUT NOUS PARAÎT ÉTRANGE. À LA FIN TOUT S’ÉCLAIRE ET, PARFOIS, TOUT S’ARRANGE. 212

Ce livre numérique. 224

 

CHAPITRE PREMIER

MÈRE ET FILLE

Ce matin-là, Mme Delachaînaie s’était réveillée fort triste. Ayant très mal dormi, d’un sommeil haché de cauchemars, elle se sentait dominée par un malaise indéfinissable contre lequel, de toutes ses forces et de toute sa volonté, elle se contraignait à lutter. Son intelligence, très vive, lui faisait honte de céder à ce qui, tout pesé, n’était que vagues pressentiments. Appuyée sur la base solide de sa raison, elle se gourmandait.

Ce jour-là, plus que d’autres, en effet, n’avait-elle pas que des motifs d’être heureuse, aussi complètement heureuse que peut l’être une mère ? Et, mère, elle l’était, dans toute l’acception du terme, avec tout ce qu’il impose d’admiration et de respect. N’était-ce pas précisément, ce 21 juin, un bien beau jour, qui, par une heureuse coïncidence, amenait avec lui à la fois le vingtième anniversaire de sa grande et si belle Suzanne, sa fille unique, et les fiançailles de son enfant profondément chérie ?

Certes, son mari lui manquait. L’affreuse catastrophe de chemin de fer qui, dix ans plus tôt, avait fait un cadavre de celui qui n’avait cessé d’être pour elle le compagnon le plus tendre comme l’ami le plus droit et le plus fort, hantait aujourd’hui sa mémoire avec une insistance douloureuse. Depuis cet événement terrible, Mme Delachaînaie ne s’était jamais sentie aussi bouleversée, angoissée, désemparée.

Que n’était-il là, ce mari si cher, pour la rassurer et lui rendre sa tranquillité en prenant à sa place les décisions et les responsabilités, qu’à son corps défendant, elle allait devoir, aujourd’hui même, dans quelques heures à peine, prendre et assumer !

Également incapable de refuser plus longtemps à sa Suzanne adorée ce que celle-ci lui affirmait être la clef de son bonheur et de donner sa fille à ce beau, mais quelque peu inquiétant Pierre Delorme, Mme Delachaînaie eut une défaillance, la première de son existence.

Si faible qu’ait été le cri poussé par elle en s’évanouissant, le nom de son mari, ainsi jeté dans sa détresse, n’en a pas moins été entendu. Rose, la vieille servante qui fut sa nourrice et ne l’a plus quittée, Rose, l’amie et sa confidente beaucoup plus que la domestique, Rose, caniche humain d’un dévouement sans bornes, est entrée d’un bond. En voyant sa maîtresse écroulée sur le tapis, elle a rapidement, mais doucement, refermé la porte. Il ne faut pas que la scène puisse avoir de témoins.

De toute la vitesse dont ses pauvres jambes, raidies par l’âge et la fatigue, sont encore capables, elle se précipite vers cette misérable loque humaine vaincue par ses secrets déchirements de veuve et de mère. À genoux devant elle, oubliant qu’elle devrait lutter contre l’évanouissement de sa maîtresse, elle lui baise les mains et le front, la soulève à demi pour mieux en serrer la tête contre sa poitrine. Pleurant sans s’en douter à chaudes larmes, elle la berce en chantonnant, comme elle faisait jadis, quand, toute petite, sa « Mama » (Marie est le prénom de Mme Delachaînaie) s’étant cognée quelque part, hurlait de douleur ou de colère.

La serrant à l’étouffer dans ses bras comme si quelqu’un menaçait de venir la lui prendre, elle lui dit, en mots sans suite, toute son infinie tendresse, toute sa vigilante affection. Sans transition, elle la flatte et la gronde, et, tout ensemble, l’encourage et la menace, toujours du même ton extrêmement doux, avec la même obstination farouche vers le résultat, exactement comme il y a quarante ans.

Sans doute, elle devrait et pourrait la porter sur son lit, l’y étendre sur le dos, les bras en croix, lui taper dans les mains, lui rafraîchir les tempes et lui faire, à défaut des sels d’ammoniaque qu’on n’a jamais eus dans cette maison du bonheur, respirer du vinaigre. Tout cela, elle le sait, mais pas un instant elle n’y a songé. Son amour débordant de « terre-neuve » doit triompher de tout.

De fait, l’instinct des hommes est souvent plus fort que leur science.

Rouvrant les yeux, Mme Delachaînaie n’est pas le moins du monde étonnée de se trouver dans les bras de sa bonne Rose, agenouillée. Elle voudrait bien lui dire un affectueux merci, mais sa pauvre tête lui fait si mal et sa gorge est si serrée qu’elle ne peut prononcer un mot. D’un geste désespéré, elle lui enlace le cou et, fortement, longuement, elle l’embrasse.

Un instant, elles mêlent leurs larmes, mais toute à ses fonctions recouvrées de nourrice, Rose ne peut s’empêcher de gronder et de panser tout à la fois par des interjections et des demi-phrases incohérentes, comme si les mots n’étaient rien par eux-mêmes, rien que le véhicule du remède qui guérit tout, surtout les plus grandes douleurs.

— Dans quel état tu te mets, ma pauvre Mama ! Comme c’est raisonnable ! Non, ne dis rien, va, je sais ! Quand je ne sais pas, je devine ! Tu me crois toujours une vieille bête ! C’est vrai, je ne sais pas lire, au moins dans les livres, mais je lis si bien sur ton visage ! Tu as beau faire, au moment où tu les crois les plus fermés, je vois tout de même tout ce qui se passe dans ta pauvre tête et dans ton pauvre cœur ! Non, pas encore, tu parleras plus tard, tu as trop de chagrin pour le moment ! Appuie ta joue sur mon épaule et ne pense plus à rien ! Vois-tu, ça devait finir comme ça ! Tu as trop pleuré depuis quelque temps ; mais, si, je le sais, depuis que ces damnés Delorme – ne proteste pas, tu sais bien que j’ai raison – depuis que ces Delorme – que l’enfer les avale si, si, qu’il les engloutisse et qu’on n’en entende plus parler – depuis que ces… bon, je ne les nommerai pas, si leur nom seul t’effraie, ont envahi la maison et comploté d’enlever notre « Zanette ». J’exagère ? As-tu déjà oublié comme nous étions heureux, tous, ici, avant de les connaître ? Mais si, ne m’interromps pas continuellement si tu veux que je n’oublie pas le plus important de ce que j’ai à te dire. Tu es si riche ! Donne-leur une fortune – c’est tout ce qu’ils veulent, je te le jure ! – mais garde ta Zanette, ma petite « Mama », sinon, je te le dis, moi, ta vieille Rose de toujours, le malheur est sur nous ! Je les ai vus, le père et le fils ! Ça suffit ! Aussi vrai que le soleil nous éclaire, c’est pas des gens pour nous ! Ça, j’en suis sûre, archisûre ! Toi aussi, du reste. Écoute, si tu veux, moi, je me charge de t’en débarrasser !

De ses dents brusquement serrées et de ses yeux soudainement flamboyants, émanaient tant de décision et d’énergie, qu’un long frisson secoua Mme Delachaînaie tout entière. De crainte d’irriter plus encore et de provoquer un éclat irréparable, elle ne dit pas un mot à sa brave Rose, mais l’enlaçant de nouveau, elle l’embrassa longuement jusqu’à ce qu’elle ait senti se détendre, au contact de sa chaude affection, ses muscles bandés à en claquer par la colère.

Remuée jusqu’au plus profond d’elle-même par un dévouement aussi absolu, et se sentant par lui protégée, Mme Delachaînaie en vint à croire à une intervention miraculeuse qui rendrait impossible ce mariage dont elle était définitivement convaincue qu’il équivaudrait à un irréparable désastre.

— Ma bonne Rose, dit-elle simplement, laisse-moi un instant ; et pas un mot à Zanette, n’est-ce pas ?

Rassurée par l’étonnante expression de calme revenue sur la figure de sa maîtresse, Rose sortit. L’oreille aux aguets, elle l’entendit quitter sa chambre et se diriger vers celle de sa fille.

— Mon petit « Zanie », dit à haute voix Mme Delachaînaie en repoussant les volets, je suis bien désolée de te réveiller si tôt, mais j’avais hâte de te souhaiter un bon anniversaire. Il nous reste, en outre, tant à faire pour que rien ne cloche au déjeuner ! L’aurais-tu oublié, ce grand déjeuner de tes fiançailles ?

Le ton était si naturel qu’il fit illusion à Suzanne comme à Rose. Son plateau sur le bras, attendant à la porte le moment opportun d’offrir ses chocolats, celle-ci, en effet, n’avait perdu, ni un mot, ni une intonation.

— Mais, mère chérie, ne t’excuse pas, répondit gaiement celle que, familièrement, sa mère et Rose appelaient tantôt Zanette et tantôt Zanie. Je suis d’ailleurs réveillée depuis longtemps, tu penses bien, et je serais déjà levée si je n’avais craint, en m’agitant, d’interrompre ton sommeil. Tu avais l’air si las, hier soir ! Embrasse-moi bien vite, pour mes vingt ans d’abord, puis, une seconde fois, pour mes fiançailles !

La mère, sans répondre, enferma sa fille dans ses bras et, passionnément, l’embrassa.

C’est l’instant que Rose choisit pour se montrer.

— Entre, ma bonne Rose, entre vite, cria Suzanne. Soyez doublement les bienvenus, ton chocolat et toi ! J’ai faim, et tu n’es pas de trop pour témoigner, s’il le fallait, de mon bonheur, de mon grand, de mon très grand bonheur ! Décidément, c’est un bien beau jour que ce 21 juin ! Car j’ai vingt ans ce matin et ça, tu ne peux l’ignorer, ma bonne « nounou » ! Mais comme maman feignait à l’instant de le croire pour moi, je puis à mon tour supposer que tu as peut-être oublié que je vais, en outre, être officiellement fiancée dans quelques heures. Allons, vite, j’attends tes félicitations !

Rose, les yeux mouillés, ouvrit les bras et, les refermant sur la jeune fille assise sur son lit, elle dit simplement :

— Bien sûr, je te félicite, ma petite Zanette, ou, plutôt, je te féliciterais de tout mon pauvre vieux cœur si je pouvais le faire. Ignorante comme je le suis, moi, je ne sais que t’embrasser, veiller et prier pour toi !

Riant d’un joli rire calme, admirablement frais et musical, Suzanne attira par le cou sa chère nounou et se proposait de la taquiner encore un peu. Pourtant, pas un mot ne franchit ses lèvres et son rire disparut soudain.

En un souffle, à son oreille, Rose avait, en effet, chuchoté :

— Sais-tu que ta mère a encore pleuré toute la nuit ? Tu veux donc nous tuer, ma petite Zanie !

Dans un éclair, Suzanne eut la notion très aiguë du supplice imposé à sa mère par ce mariage dont elle ne voulait pas. Une dernière fois, elle entreprit de la convaincre de l’inanité de ses craintes et elle le fit sur ce ton patient et très doux que l’on emploie avec les grands blessés.

À peine Rose, son suprême avertissement lancé, gagnait-elle la porte, autant par discrétion que par souci de n’avoir pas à fournir d’explications, que Suzanne interpellait sa mère :

— Inutile de me le cacher, petite mère chérie, je vois bien que tu viens de pleurer. Comment peux-tu être si déraisonnable ! Toutes les mères, à ta place, exulteraient de joie, de fierté aussi !

— Ne te tourmente pas, aujourd’hui surtout, mon enfant, sois toute à ton bonheur ! J’ai pleuré, c’est vrai, beaucoup, même ! Mais ce ne sont pas des larmes de mère que j’ai versées !

— Pauvre papa ! C’est vrai ! J’aurais dû, moi aussi, penser à lui. Je vous en demande bien pardon à tous deux ! Pour en avoir toi-même éprouvé la tyrannie, tu sais bien, toi, petite mère adorée, qu’en apparence tout au moins, le bonheur absolu rend égoïste et ne souffre pas qu’on lui dérobe une seule pensée ! Se pourrait-il que toi, l’abnégation personnifiée, tu sois jalouse de ce bonheur, quand c’est le mien ?

— Tu viens de le dire toi-même, mon petit, c’est, ce doit être, aujourd’hui, un bien beau jour pour toi !

— Pour nous, petite mère, pour nous ! Pas plus qu’un autre, celui-ci ne saurait être un beau jour pour moi, s’il ne l’est également pour toi, à qui je dois tout !

— Mais il l’est, ma chérie, il l’est bien, va, rassure-toi ! Le bonheur, quand il s’agit de celui de son enfant, est assez contagieux pour que je n’échappe pas à sa tyrannie, comme tu viens de le constater pour toi. Seulement, tu ne peux pas ne pas trouver naturel que j’aie d’abord songé à en faire part à celui qui l’a prémédité, façonné, et, jusqu’ici, si parfaitement assuré !

— Évidemment, fit Suzanne, en proie à une émotion intense. Une fois de plus, mère admirable, il me faut te demander pardon ! Une fois de plus, tu viens de me donner une leçon que j’ai le vif regret, crois-moi, d’avoir méritée !

— Oh ! protesta la mère. Ne me prête pas une intention désobligeante qui n’a jamais été dans mon esprit !

— Je sais, petite mère, je sais, tu es bien trop indulgente pour cela ! Mais dis-moi, franchement, en évoquant la personnalité puissante de mon pauvre papa, en revivant ces dix ans de bonheur intégral que son affection, toujours sur le qui-vive, t’a donnés, es-tu sûre, mais, là, complètement sûre, de n’avoir pas fait de comparaison désagréable pour l’amour-propre de ton… futur gendre et de ta fille ?

— Oh ! ma petite Zanie, que vas-tu chercher là ? Pourquoi, ce matin, surtout, nous mettre toutes deux à la torture ? Nous nous sommes déjà suffisamment expliquées sur ce point ! Sans doute, homme incontestablement supérieur et reconnu tel par tous, ton père eût désiré pour toi autre chose qu’un fiancé qui n’est encore qu’un beau joueur de tennis et rien de plus ! Mais Pierre peut fort bien avoir des mérites, puisque tu lui en reconnais tant, toi qui, beaucoup mieux que moi, le connais. Dans l’espèce, c’est toi, ma chérie, le meilleur juge !

— Cette fois, tu as raison, petite mère ! Si, comme moi, tu avais vu Pierre sur le « court », vaincre un à un les plus célèbres de ses concurrents, déployer là, en dix combats, autant d’endurance et de sang-froid, d’adresse invraisemblable que de force, de sûreté dans le coup d’œil que de tactique subtile et d’ingéniosité variée, dans la défense comme dans l’attaque ; je te le jure, mère, avec la foule, comme moi, comme nous toutes, tu aurais déliré d’admiration ! Plus qu’un dieu, il m’est apparu fort et beau ! C’est vraiment une chance inouïe qu’il m’ait distinguée, moi, dans cette troupe d’élégantes jeunes filles qui l’entouraient. Ah ! oui, certes, je l’aime éperdument, et je ne suis pas peu fière de lui être fiancée ! Si, trop jeune, il n’a pas encore de situation, son père, grand banquier, – notre ami, le notaire, te l’a lui-même confirmé, – doit le prendre avec lui, aussitôt terminé notre voyage de noces ! Et puis, ne suis-je pas riche pour deux, comme tu me l’as toujours dit toi-même ? C’est plus qu’il n’en faut pour lui permettre d’achever ses études de droit et se caser ensuite. Pourtant, mère chérie, si, sur son père ou sur Pierre, tu avais des… renseignements sûrs qui les fassent indignes à tes yeux, n’hésite pas à m’éclairer… Il est encore temps, pour moi… de faire le vœu de célibat.

Effrayée par la pâleur brusque de sa fille, Mme Delachaînaie se précipita dans les bras de sa Zanette.

— Es-tu folle ? dit-elle, plus un mot, je te prie ! Non, je ne sais rien de pareil, rien, je te le jure ! Et maintenant, hâtons-nous ! J’attends ton oncle Jean qui, certainement, viendra de bonne heure et voudra nous accaparer pour avoir des détails. À tout à l’heure, heureuse Zanie !

CHAPITRE II

ENTRE HOMMES DE SPORT

À l’hôtel de l’Univers, le plus coté du petit chef-lieu, Jules Delorme et son fils achevaient leur petit déjeuner dans la chambre de ce dernier. S’étalant pesamment dans un vaste fauteuil, et allumant un opulent cigare dont, pensif, il tira silencieusement quelques bouffées, le banquier, homme puissant, physiquement tout au moins, interpella son fils :

— Pierre, mon vieux, à nous deux ! C’est le moment ! Tu es bien le seul à ne jamais t’être soucié de prendre sur moi le moindre renseignement, je vais t’en donner !

Un peu interloqué par ce début, Pierre voulut interrompre son père ; mais ce dernier, d’un geste autoritaire, arrêta ses velléités :

— Rends-moi cette justice, mon garçon, que je ne me suis pas souvent immiscé dans tes petites affaires ! Mais, pour une fois, que – le diable sait comment ! – tu enregistres un succès, ne proteste pas, mon vieux, nous n’avons pas de temps à perdre, il est indispensable que j’intervienne… Il faut, en effet, l’exploiter, ce succès, avant que tu ne l’aies gâché. Tu ne comprends pas ? Décidément, tu es encore moins intelligent que je ne le pensais. Voilà vingt-six ans bien sonnés que tu es sur terre, et bien inutilement, puisque, sans même t’en être aperçu jusqu’ici, tu es tout juste un « bon à rien » !

— Ah ! par exemple !

— Exactement, mon vieux ! Je ne te parlerai pas de tes études, de ce bachot auquel tu t’es vainement cramponné, comme s’il t’eût été accessible, – tu ne t’entêtes que dans l’erreur – à ce droit que tu prétends poursuivre en ignorant, et je ne te le reproche pas, jusqu’au quartier où se trouve la faculté. Tout cela n’a d’ailleurs, pour moi, aucune importance ! Mais, tout de même, tu ne peux ignorer que tous tes moyens – en as-tu assez abusé ! – de vivre oisif, c’est à moi, et à moi seul, que tu les dois ! Sans broncher, j’ai souscrit, vingt-six ans durant, à toutes tes exigences. À ce petit jeu, mon cher, je me suis complètement ruiné !

« Mais oui, ne fais donc pas ces yeux ronds, ton père, le gros banquier tant admiré et redouté à la Bourse où l’audace de ses interventions et l’inédit de ses trouvailles ont si souvent déchaîné la tempête, ton puissant et brave homme de père ici présent n’a plus actuellement un sou vaillant, pas même un centime de crédit ! C’est tout juste si, sur ton étoile naissante, il m’a été possible, en la camouflant quelque peu, je ne te le cacherai pas, de faire entrer dans mes caisses absolument vides, de quoi te permettre de jouer convenablement, flanqué de ton honorable papa, bien entendu, ton rôle de fiancé avouable. Autant pour moi que pour toi, il ne faut pas que cette étoile soit une étoile filante ! Et c’est pour cela que je suis ici. Tu commences à comprendre ?

« J’ai fait naufrage, c’est entendu, mais il me reste mes brillants brevets de pilote. Toi, par contre, sur le point de prendre livraison d’une embarcation flambant neuve et très confortable, frais émoulu… d’aucune école, tu t’avères parfaitement incapable, par conséquent, de la sortir seulement du port ! Fort heureusement pour toi, je suis là ! J’en prends la barre et, du même coup, nous voilà tous deux renfloués : toi du néant, moi de l’abîme, où m’a coulé un typhon imparable. Tu as saisi, cette fois ?

Vaguement inquiet, et plus encore abasourdi, autant par le ton que par la nature même de ces révélations, Pierre fit mine d’ouvrir la bouche.

— Pas encore, lui insinua son père. Ton éducation n’en est qu’à ses débuts. Pendant vingt-six ans, donc, j’ai misé sur un mauvais tableau, le tien ! Tu ne saurais donc t’étonner que le jour où, par une chance à laquelle je ne croyais plus, le vent te devient enfin favorable, je te le remets en mémoire. Que tu le veuilles ou non, nous voilà des associés ! Mes avances de plus d’un quart de siècle m’en donnent bien le droit, j’imagine, et la combinaison te paraîtra d’autant plus naturelle qu’elle a pour toi l’appréciable avantage de te laisser oisif comme devant. Tu retournes à tes chères études, et, moi, je vole à mes affaires !

Savourant son effet, qu’il croyait total, le banquier souffla. Pierre en profita pour relever la tête :

— Que nous soyons des associés, soit, dit-il. C’est tout naturel, en effet ! Mais alors, sur ce terrain, n’est-ce pas, à chacun la part que lui ont méritée ses services. Tu es trop homme d’affaires pour n’en pas convenir ! Or, dans la circonstance, en admettant que mon mariage soit une affaire, et ne soit que cela, il me semble que c’est mon affaire à moi, et non la tienne ! Je ne vois pas très bien, par suite…

— Tu verras mieux dans un instant ; mais, continue, tu m’intéresses !

— Si inutile qu’en effet j’aie pu être jusqu’ici, et si incapable que tu me supposes de me débrouiller seul, je n’en suis pas moins, dans le monde des sports, aussi célèbre que tu le fus dans celui des finances ! Le grand champion, adulé des foules, ce n’est tout de même pas toi, mon cher père ! Or, c’est bien ce champion, et lui seul, que Suzanne a voulu, et voulu impérieusement… en dépit de tous les obstacles… que tu connais bien…

— Va toujours, je t’en prie ! Et ne te gêne pas, surtout ! Nous sommes entre hommes, que diable !

Négligeant l’allusion, Pierre poursuivit :

— Donc : primo, le tennis, contrairement à ce que tu crois, sert bien à quelque chose, puisqu’il m’a procuré une femme !

— Une fiancée, Pierre, une fiancée, seulement ! N’anticipe pas, sans mon aide, en tout cas, sur ton bonheur futur ! Il ne faut jamais vendre la peau de l’ours…

— Entendu ! Je disais donc qu’en dehors de toute intervention, mes talents seuls m’ont livré, pieds et poings liés, une fort riche fiancée, dont, par surcroît, tu ne nieras pas qu’elle est extrêmement séduisante !

— On l’est toujours quand on a, même exprimée en petits francs papier, une dot de six millions !

— Sans compter un château magnifique, une forêt centenaire, et quelques fermes dont le revenu ne doit pas être non plus négligeable !

— Rien n’est négligeable, mon cher, rien ; pas même son père ! Mon vieux Pierre, en ce moment, tu me rappelles un peu trop l’histoire de Perrette et son pot au lait ! Mais, continue ! Voyons ton « secundo » !

— Mon secundo ?

— Mais oui, ton beau discours édifiant a débuté par « donc, primo », ce qui laisse au moins supposer un secundo » ! L’amour te ferait-il perdre la tête, ô beau champion ?

— Du tout, rassure-toi ! Si je devais exposer ce que tu appelles mon bateau à tous les risques de la mer, je n’hésiterais pas un instant à t’en confier à toi, mon père, l’entière responsabilité ! Seulement, je n’ai pas du tout l’intention de lui laisser même lever l’ancre !

— Mon pauvre Pierre, en vérité, tu es indécrottable ! Ou, décidément, et c’est bien là ce que, le plus, je crains, tu ne comprends rien à rien ! Ou, pis encore, ma foi, tu veux jouer au plus fin avec ton vieux renard de père et, dans les deux hypothèses, tu es perdu, irrémédiablement perdu !

— Oh ! oh ! fit l’incrédule Pierre.

— Oh ! oh ? reprit le père, en modifiant le ton ; d’avance, tu es battu, sur ton propre terrain, avec tes propres armes ! Pour la femme, d’accord, c’est toi seul qui l’as eue. Loyal, je te la laisse ! Mais sa dot, aurais-tu, mais là, vraiment, aurais-tu la naïveté de croire ou l’impudence de prétendre, à ton choix, qu’on te l’eût jamais accordée si, au lieu du beau zéro que tu avais à mettre dans la balance, je ne m’y étais mis, moi, ton père, avec tout mon poids de banquier, puissant et toujours redoutable, avec mes relations impressionnantes, un passé fastueux, un avenir plus riche encore ? Oublierais-tu déjà que c’est à l’enquête faite sur moi qu’est uniquement dû le retard, qui, si fort, t’inquiétait, des fiançailles qu’on va célébrer tout à l’heure ? Un peu d’imagination, mon vieux, une fois n’est pas coutume, et représente-toi ce qu’il serait advenu de la jolie Suzanne et de sa dot encore plus appétissante à mes yeux, bien entendu, – si cette fameuse enquête avait tourné mal ou court ! Es-tu convaincu, cette fois ? Supprime, par la pensée seulement, ton brave homme de père, ou même son prestige, et dis-moi, gros malin, si tu serais ici, aujourd’hui, à cent mètres tout au plus du bonheur !

« Allons, monsieur l’éternel candidat à la licence, avouez donc qu’en droit, l’argent, je l’ai bien seul conquis ! Si ta formule est bonne, à chacun suivant ses mérites : à toi la fiancée, à moi la dot ! Est-ce correct ?

Pierre restait muet, visiblement désemparé.

— Pour un champion, mon vieux, tu fais plutôt triste figure ! Tu ne sais pas encore encaisser, mon pauvre Pierre, il serait temps, pourtant, de l’apprendre. À te voir si déconfit, il me vient une histoire, celle d’un imprudent petit poulet qui, loin de sa mère et malgré ses conseils, s’en allait, s’en allait… Mais je préfère t’en raconter une autre, la mienne ! Car ton tennis, jeune homme, c’est tout au plus un jeu d’enfants, tandis que la vie, champion en carton-pâte, ça c’est du sport, un vrai sport d’hommes ! Rien n’y manque, ni les coups, ni les pièges, ni les hauts ni les bas, ni les acclamations, ni les huées ! Et, constamment, il faut être vainqueur, sourd aux cris des victimes. La vie, mon petit Pierre, la vie cruelle et magnifique, n’aime pas les vaincus. Donc, il faut être sur le char, jamais dessous. Ceci dit, je reviens à mon histoire. Qu’elle inspire, à l’avenir, le moindre de tes actes, mon petit ! Si tu dois tout à ton père, hélas ! je n’ai jamais connu le mien. Je suis donc le fils de mes œuvres, entièrement, et n’en suis pas peu fier ! Apprenti chez un quelconque fabricant, j’en ai vite su plus que lui. Le secret qui faisait sa force, je l’ai, par charité, donné à son concurrent qui, de ne pas le connaître, en crevait de dépit et courait à la ruine ! Le brave homme m’en a très largement récompensé. Du coup, j’en faillis croire à l’amour universel ! Je tenais, en tout cas, un levier. J’y essayai mes forces et, sans tarder, m’installai à mon compte ! Mon obligé en prit ombrage et de crainte que je ne fasse, comme lui, bénéficier un tiers de notre secret commun, il préféra m’acheter, à un beau chiffre, ma foi, mon établissement et mes clients, présents et futurs. J’étais lancé, quoique majeur à peine. Une femme, à tout prix, voulut associer sa chance à la mienne. Sans contrat, tu m’entends, elle m’apportait une fortune et, par surcroît, son dévouement à toute épreuve. Ce fut mon meilleur démarcheur. Relancés par elle sans répit, tous ses parents, amis et connaissances rivalisèrent d’émulation pour apporter, à la banque que je dus fonder tout exprès, leurs économies qu’ils ne voulaient voir fructifier que par moi. Rapidement, je m’étoffais ! On prenait l’habitude de compter avec moi, dans la presse et à la Bourse. Malheureusement, la poitrine trop fragile de ta mère ne put résister aux randonnées qu’ensemble nous faisions. Elle m’accompagnait par n’importe quel temps, et l’on ne sortait qu’en torpédo à cette époque. L’hiver fut le plus fort. Du moins elle partit avec l’immense satisfaction de m’avoir vu prospère, mais elle me laissait le propre à rien qu’hélas ! tu n’as pas cessé d’être. Une veuve encore plus riche, mais d’humeur inquiète, eut l’impression qu’en m’épousant, elle contrôlerait mieux l’emploi que je faisais des deux millions – en bel et bon or, retiens-le ! – qu’elle m’avait confiés. Malheureusement, gourmande à l’excès, celle-ci, au lieu d’imiter ma réserve, eut l’imprudence de manger des coquillages à tous les repas. Je ne le lui avais que trop prédit, une bonne typhoïde l’emporta. Je dus me consoler avec ses millions !

« Je passe sur la période triomphale de mon affaire, sur la crise, les épreuves et sur toutes les indiscrétions de la police. Elles m’ont coûté cher, mais honnête homme et père avant tout, j’ai préféré la ruine à la prison pour te permettre, aujourd’hui, de me présenter en beau-père acceptable !

« Si tant d’abnégation ne te paraît pas justifier l’abandon de la gérance de cette pauvre petite dot de quelques millions de minuscules francs papier, tu n’as qu’un mot à dire. Parle sans crainte, mon fils ! J’irai tout de même à ce déjeuner de fiançailles, mais je te promets de m’y tailler le plus beau succès de ma carrière ! Il me suffira de conter au dessert comment ces bijoux remarquables, que tu as eu tant de plaisir à déposer dans la corbeille de ta fiancée, m’ont été remis par l’excellente dame que tu connais. Je les lui ai payés, sache-le, d’un simple billet la dégageant de toute responsabilité dans notre dernier appel à l’épargne au profit de je ne sais plus laquelle de nos plantations de mirifiques macaronis !

Ayant terminé, le banquier Delorme sortit, très digne.

— La belle crapule ! ne put s’empêcher de dire Pierre, en manière de conclusion.

Mais il y avait peut-être encore plus d’admiration que de mépris, dans ce bref jugement.

CHAPITRE III

LES INQUIÉTUDES D’UN ONCLE

Étiré, comme chaque jour, en deux bandes étroites collées aux trottoirs, de chaque côté de la grand’rue du petit chef-lieu, le marché, ce matin-là, accusait une animation anormale. Ce n’était pas, certes, cependant, le grouillement désordonné des jours de foire où les campagnards, envahissant la ville, usent les heures comme ils peuvent, dans la rue, en regardant de tous leurs yeux à la fois les passants et les devantures, et gagnant courbature et migraine à se faire ainsi bousculer, interpeller, solliciter par tant de gens qui n’ont, du moins la croient-ils, ni froid aux yeux ni la langue dans leur poche.

Aujourd’hui, 21 juin, c’est seulement le tranquille marché quotidien de tous les jours, avec, simplement, ses deux lignes parallèles de petites voitures sagement rangées côte à côte, offrant aux ménagères, plus soucieuses de ne pas compromettre l’équilibre de leur modeste budget que de céder à l’envie, leurs fruits et légumes tout frais, cueillis depuis quelques heures à peine. Les mêmes prudentes clientes y affrontent les mêmes honnêtes vendeurs plus désireux de les satisfaire que de réaliser de gros gains. Les uns et les autres se connaissent de longue date et n’ont vraiment à échanger que les quelques mots indispensables aux achats.

Il se passe pourtant quelque chose de tout à fait inusité aujourd’hui, car les négociations traînent et sacs ou paniers ne se remplissent qu’avec beaucoup plus de lenteur que de coutume. De voiture à boutique, de marchand à marchand, d’acheteur à vendeur, de passant à passant, des propos plus nombreux, plus vifs, plus gais aussi, s’échangent sans arrêt, emplissant la grand’rue d’un bourdonnement dont elle n’a pas l’habitude. Et tous parlent de la même chose.

C’est un événement sensationnel, en effet, et connu de tous, que ces fiançailles de « la demoiselle Delachaînaie » qu’on va célébrer à midi, dans cette vaste et gaie maison, la plus cossue de la ville ; son grand jardin si riant et sa grille croulant sous les roses ont l’air d’avoir revêtu à dessein leur parure de fête.

Elle est si jolie, cette fiancée, on la sait si riche, on la connaît si simple et si bonne, elle a soulagé tant de misères, pansé tant de plaies, réconforté tant de détresses, et toujours avec une telle discrétion, qu’il n’est pas un seul habitant de ce modeste chef-lieu qui, franchement, ne se réjouisse du bonheur qui leur échoit, à elle et à sa mère, également sympathique et vénérée de tous.

Aussi, sans qu’on puisse savoir qui, le premier, en eut l’idée ni comment cela s’est fait, tant pis pour les clientes habituelles qui s’en passeront bien un jour, une gerbe de fleurs, grossie à chacune des petites voitures du marché, a passé de mains en mains tout au long de la grand’rue. Plus grosse que les deux fillettes qui, les bras écrasés sous son poids, sonnent à la grande grille fleurie, c’est au nom de tous les petits marchands, qu’avec, leurs vœux, elle est offerte à Mme Delachaînaie. Mouillant d’émotion son rire habituellement si musical, suivie de sa mère et de Rose, qui, pas davantage, ne réussissent ou ne songent à dissimuler leurs larmes, Suzanne amène les fillettes à la porte et, sous les yeux de tous, longuement les embrasse.

Une ovation formidable accueille ce geste touchant et jette toute la ville aux fenêtres, même dans l’impassible et morne hôtel de la préfecture. C’est que chacun s’est senti visé, réellement touché par les baisers dont sont encore toutes roses et chaudes les joues des deux fillettes.

Plus embarrassées que tout à l’heure sous leur gerbe, elles reviennent avec deux billets de mille entre les doigts et la mission de les convertir tout de suite en champagne, en vrai champagne, pour que tout ce menu peuple de braves marchands puisse être, lui aussi, de la fête, de la grande fête des « dames Delachaînaie ».

Décidément, on en parlera longtemps de ces fiançailles car d’autres, beaucoup d’autres billets semblables ont précédé ceux des fillettes et, par le canal de M. le maire, vont aujourd’hui porter sous les toits les plus humbles de la ville beaucoup plus que les miettes de la joie dont rayonne la grande maison au toit rouge.

À la grille, maintenant, les visiteurs, fournisseurs et invités, se succèdent sans arrêt sous les yeux de plus en plus curieux de cette bonne foule. Les deux plus rapprochées des petites voitures ont même dû s’écarter pour laisser libre un passage. On n’en surveille d’ailleurs que mieux les entrées comme les sorties, et personne ne s’en prive, comme on pense !

À leur retour, bijoutiers, fleuristes, pâtissiers, télégraphistes, apportant félicitations ou cadeaux, subissent tous l’interrogatoire auquel ils ne songent du reste pas à se dérober.

Parmi les invités, Jean Desforges, frère de M. Delachaînaie, est arrivé le premier. Reconnu par beaucoup de ces braves gens dans cette grand’rue où, souvent, on le voyait avant que, la guerre finie, il n’ait offert sa démission de colonel pour donner plus libre court à son tempérament d’explorateur et d’archéologue. Il a gentiment répondu aux nombreux coups de chapeau respectueux qui ont ponctué son court trajet entre l’hôtel de l’Univers et la maison de sa sœur.

Elle est encore dans ses bras, cette sœur chérie, qu’elle lui fait doucement des reproches :

— Comme tu nous viens tard, mon cher Jean ! Je t’attendais beaucoup plus tôt, hier, en tout cas !

— Ma chère Marie, ta dernière lettre me laissant prévoir le joyeux événement m’a trouvé chez les Kurdes, tout simplement, et c’est pur hasard qu’en arrivant au Caire, où m’a touché ton télégramme annonçant la date des fiançailles, un bateau en partance ait pu m’amener à temps à Marseille pour me permettre de débarquer ici hier, à minuit, à une heure où je ne pouvais te déranger, par conséquent ! Ce matin, il est vrai, j’aurais dû, sans doute, et pu venir plus tôt. Mais par les noms dont elle s’émaillait, une étrange conversation que j’ai, bien malgré moi, entendue en entier, m’a cloué de stupéfaction, de crainte aussi, je ne te le cache pas, ma chère Marie, dans ma chambre d’hôtel ! Le verbe haut, un étrange personnage étalait sans pudeur, dans la pièce voisine, la plus inquiétante des confessions. Réponds-moi vite pendant que nous sommes seuls ! Le fiancé de Suzanne est-il champion de tennis ?

— Oui.

— Il s’appelle Pierre ?

— Oui.

— Son père est banquier ?

— Mais oui, comment sais-tu tout cela, Jean, tu m’effrayes !

— Non, ma chère Marie, ne t’alarme pas encore ! Ils sont bien, l’un et l’autre, à l’hôtel de l’Univers ?

— Parfaitement !

— Eh bien ! mais, j’arrive à point, moi, par exemple, et il est heureux que j’aie débarqué trop tard, cette nuit, pour descendre chez toi ! Écoute-moi bien, ma sœur chérie…

— Ah ! enfin ! mon bon oncle Jean ! Que je suis donc contente de te voir ! Mais, tu peux te vanter de nous en avoir donné du souci, avec ta façon, à toi, de n’arriver jamais…

En se précipitant ainsi gaiement dans les bras du colonel, Suzanne, a son insu, empêchait sa mère d’apprendre ce que son frère allait lui confier de si important.

— Ma charmante Zanie, dit son oncle, en la repoussant à bout de bras, après l’avoir tendrement embrassée, ma charmante Zanie, le bonheur te va trop bien pour que je n’éprouve pas un plaisir extrême à te contempler. Alors, c’est vrai, tout à fait vrai, je dois te féliciter ?

— Comme il te plaira, mon oncle très cher ! J’ai eu si peur de ne pas t’avoir, aujourd’hui, que ta présence me suffit. Je te dispense de toutes formalités !

— Merci, nièce généreuse, mais je ne te dispense pas, moi, de répondre à l’interminable questionnaire que j’ai eu le temps d’élaborer depuis le Caire où m’a surpris ton impérieux rendez-vous ! Procédons avec ordre. Le prince charmant… s’appelle ?

— Pierre Delorme, fit Suzanne, en se prêtant avec bonne grâce au jeu. Du reste, le voici, il va pouvoir te fixer lui-même, ajouta-t-elle, en riant de plus belle et se tournant pour accueillir MM. Jules et Pierre Delorme, qui faisaient leur entrée avec tant d’à-propos. Elle les présenta.

À la raideur polie de l’attitude, à l’indifférence de la poignée de mains, immédiatement le banquier eut l’impression que c’était là un adversaire, et un adversaire avec lequel on devait compter. Avec lui, il va falloir jouer serré, pensa-t-il, car l’intelligence et l’expérience de l’homme s’affirment dans le regard incisif et droit, comme dans l’aisance et l’autorité du maintien. C’était, évidemment, autre chose que cet imbécile de Me Villagre, le notaire de la famille envoyé chez lui en espion et dont, en venant, il racontait précisément à son fils la comique histoire. En trois fausses communications à des ministres imaginaires et par un déjeuner fastueux dont, d’ailleurs, il avait trouvé le moyen de lui laisser l’addition à régler, dans un palace impressionnant, il l’avait complètement ébloui. Celui-là n’était pas de taille. Mais celui-ci, par contre, on ne devait pas aisément le berner !

Sans perdre une seconde, il entreprit le colonel. Fidèle à une tactique qui lui avait toujours réussi, Jules Delorme tenta de déborder l’ennemi et de le submerger sous un flot de noms : ses relations ; de chiffres : ses affaires ; d’anecdotes : ses succès ; de politique économique : ses projets. Mais, distant, en fleurettiste consommé, Jean Desforges « rompait » et, sans aménité, se dégageait. La voix et le ton étaient trop ceux de l’inconnu entendu ce matin à travers la cloison mitoyenne de leurs chambres, pour que le doute torturant qu’il en avait rapporté ne se transformât pas, maintenant, en certitude absolue.

Les invités, heureusement, affluaient, emplissant les deux salons d’embrassades, d’éclats de rire et d’exclamations, d’une gaîté bruyante et contagieuse. Ils lui facilitèrent la retraite. Évoluant sans donner l’éveil vers la porte où, telle un sphinx, trônait Rose, il lui dit à voix très basse :

— Ma bonne Rose, il vous faut absolument vous débrouiller pour prévenir « Mama » que je tiens à lui parler seul à seule ! Il le faut à tout prix… avant la signature du contrat !

— Tiens, vous aussi ! Entendu, monsieur Jean, répliqua Rose dont les lèvres avaient à peine remué. Compris, mais dites-le aussi au notaire !

Un nouveau coup de sonnette rejeta le colonel dans le salon où le happa cet excellent M. Mesureur, devenu l’associé et l’ami profondément dévoué des dames Delachaînaie dont il dirigeait les usines, après avoir été longtemps le bras droit et le confident de « M. Paul », leur père et mari.

Homme droit, mais candide, heureux de revoir Jean Desforges qu’il connaissait depuis très longtemps, il le conduisit à sa femme et à ses filles qu’amusait beaucoup, pour l’instant, Mme Giraud, aussi gracieuse, enjouée et potelée que son mari, le président du tribunal, pourtant courtois et bon, était physiquement rigide et sec, comme si son corps, depuis longtemps déshabitué du sourire, eût seul élaboré les « considérants », sans que son esprit ait à intervenir dans les jugements que ses fonctions l’obligeaient à rendre.

Mme Giraud, qui, spirituellement et gentiment, taquinait la générale Lamarche sur ses craintes obsédantes de la guerre, interpella Jean :

— Vous allez nous départager, monsieur Desforges ! Vous avez trop aimé votre ancien métier pour ne pas être au courant des moindres nouvelles militaires ! Est-il exact, comme l’affirme la générale en transes, qu’un complot ourdi contre notre marine par la Suisse, la république de Saint-Marin et la principauté de Monaco réunies ait été récemment découvert ?

La première, à cette boutade inattendue, la générale éclata de rire et, pour éviter d’y répondre, appela son mari, ancien subordonné de Paul Delachaînaie, pour lui présenter Jean dont, à sa joie, la qualité d’ancien officier lui était ainsi révélée. Les deux hommes se serrèrent cordialement la main.

Par politesse, Jean, dès qu’il le put, se retournant vers Mme Giraud qui, déjà, le traitait tout haut de lâcheur, lui répondit aimablement :

— Je n’ai jamais été que fantassin, madame ! Les questions de marine me sont donc tout à fait étrangères et je ne l’ai jamais tant regretté qu’en ce moment, puisque mon ignorance me vaut d’être si mal jugé par vous ! Vous aviez autant de chances d’être fixée en posant votre question à Me Villagre, car il n’est pas de secrets pour un notaire !

— C’est ma foi vrai, répliqua Mme Giraud, piquée au jeu. Comment n’y avais-je pas songé ? Quelle idée, aussi, de vouloir parler de questions militaires à des officiers, eussent-ils votre grade, messieurs, ajouta-t-elle en s’inclinant ironiquement devant le colonel en retraite et le général souriants.

Amusés, les autres invités se rapprochèrent pour mieux savourer l’embarras de ce brave notaire, homme grave en tout temps et qui, moins que jamais, ne devait tenir, en ce moment, à jouer le premier rôle dans la plaisanterie.

Accaparé par Jules Delorme, au moment où on l’interpellait d’aussi désagréable façon, il venait, sans réagir, de subir une avalanche de démonstrations qui devaient être fort laborieuses à en juger par la sueur dont s’emperlait le masque puissant du banquier.

En réalité, sans en avoir l’air, celui-ci surveillait étroitement les moindres gestes de l’oncle de Suzanne. Aussi ne put-il réprimer un mouvement de dépit lorsqu’il vit Me Villagre arrêté par l’ex-colonel avant qu’il eût rejoint le groupe où trônait Mme Giraud.

— Une minute, madame, je vous prie, dit Jean Desforges. D’aussi périlleuses questions ne se traitent pas, d’ordinaire, en public ! On n’en improvise pas, en tout cas, les réponses dont la forme ou la teneur inapprêtées risqueraient d’incendier les chancelleries du monde entier ! Souffrez donc que moi, le premier interpellé, j’éclaire Me Villagre en lui communiquant, en aparté, comme il sied, votre impressionnante nouvelle !

Les mains aux épaules du tabellion dont il venait ainsi de faire son prisonnier, très vite et très bas, Jean lui dit :

— Vous avez le contrat ?

— Dans ma poche !

— Fort bien ! Ne l’en sortez sous aucun prétexte ! Les fiançailles sont impossibles ! Les révélations les plus graves viennent de m’être faites à ce propos ! Je prends toute la responsabilité de l’ordre que je vous donne ! Le moment venu, vous aurez perdu l’acte, ou on vous l’aura volé, à votre choix ! Et, maintenant, reprenez votre air le plus naturel !

Se retournant alors vers Mme Giraud, tout souriant, Jean Desforges lui dit :

— C’est bien ce que je pensais, madame, un notaire ne peut pas plus se laisser entraîner en bateau qu’il n’a le droit d’en monter aux autres !

La rumeur joyeuse que provoqua cette déclaration couvrit le cri de rage échappé au banquier, touché au vif par ce trait.

— Monsieur le préfet ! annonça-t-on au même moment.

Et tandis qu’important, celui-ci s’inclinait devant Mme Delachaînaie, puis devant Suzanne, accaparée par son fiancé depuis son arrivée, chacun s’empressait vers la plus haute expression départementale des pouvoirs publics.

Avec une bonne humeur calculée, mais non sans une pointe visible de condescendance, M. le préfet reçut tous ces hommages, masculins et féminins, avec l’indifférence supérieure et polie d’un homme habitué de longue date aux courbettes.

— Madame est servie ! jeta Rose au milieu du brouhaha.

CHAPITRE IV

POUR CÉLÉBRER, COMME IL CONVIENT, DES FIANÇAILLES, UN GRAND DÉJEUNER « D’INTIMES » PERMET AUX INCONNUS DE SE CONNAÎTRE

En s’asseyant entre M. Jules Delorme, à sa droite, et le préfet, à sa gauche, Mme Delachaînaie eut pour son frère, assis lui-même à gauche de Suzanne qui se trouvait en face d’elle, et, bien évidemment, près de son fiancé, un long regard interrogateur, empli de craintes. À son oreille, en hâte, Rose avait fait à sa « Mama » la communication si urgente de Jean. Mais ses obligations mondaines, en cette matinée précipitée, ne lui avaient pas un instant laissé la possibilité de répondre à la pressante prière de son frère.

Aussi le pli douloureux qui, malgré ses efforts surhumains, barrait encore d’un souci si profond son beau front maternel, détonait-il singulièrement au milieu de tous ces visages si gais, assemblés précisément là tout exprès pour se réjouir du plus heureux des événements.

D’un regard aussi expressif que tendre, Jean répondit au sien. « Quand je suis là, que peux-tu redouter, ma sœur si chère ? » disait si éloquemment ce regard, qu’elle en fut instantanément rassurée et réchauffée.

Toute à ses devoirs de maîtresse de maison, elle recouvra dès lors toutes ses qualités de femme extrêmement distinguée, qui la faisaient admirer, envier et rechercher de tous.

— Zanette, ma chérie, eut-elle le courage de dire, il faudrait tout de même ne pas trop oublier que tu as également ton oncle à tes côtés !

Suzanne, en effet, n’avait d’oreilles et d’yeux que pour Pierre et, visiblement, tous les autres, y compris sa maman elle-même, sa maman pourtant passionnément chérie jusqu’à ce jour, n’existaient pas. Ils ne comptaient pas plus, en tout cas, que ne compte un maître au chien famélique aux prises avec un os. Par tous ses pores, le bonheur éclatait. N’eût-elle pas été, d’ordinaire, extrêmement jolie, qu’elle n’en eût pas moins paru très séduisante, ainsi parée d’une joie si totale que le charbon de ses pupilles en paraissait incandescent et que le rose de ses belles joues si fraîches et si saines en était littéralement lumineux.

Répartie avec art devant elle, l’énorme gerbe offerte par les marchands de la grand’rue l’entourait d’une corbeille d’où tout juste émergeait le haut de son buste harmonieux et souple au point de simuler, à s’y méprendre, l’incarnation de la fée merveilleuse des fleurs.

D’une beauté plus mâle et moins nuancée, évidemment, Pierre, encore qu’un peu suffisant et affichant avec trop peu de discrétion, pour ce milieu raffiné, un succès qu’il trouve visiblement tout naturel, n’en fait pas moins fort bonne figure à ses côtés. Indiscutablement, ils forment, à eux deux, ce qu’il est convenu d’appeler un couple admirable ! Et toute la grande table, dont ils sont le point de mire, est bien de cet avis.

In petto, « oncle Jean » est lui-même obligé d’en convenir :

— Quel dommage, en vient-il à s’avouer, que le moral ne soit pas au niveau du physique ! Avec un tel gredin de père, on ne pouvait s’attendre à mieux, évidemment ; mais ce n’est tout de même pas une raison suffisante pour offrir à ces forbans ma sœur et ma nièce en victimes. Aurai-je l’adresse et le sang-froid nécessaires pour les amener à y renoncer volontairement, aujourd’hui même, et sans éclat ni scandale, tout est là ! Allons-y, s’ordonna-t-il à lui-même, et manœuvrons !

À un officier de sa trempe, un ordre à exécuter, une manœuvre à réussir, sont choses sacrées et d’avance accomplies de main de maître. En fleurettiste consommé, il n’attend plus, prêt à la riposte foudroyante, que l’adversaire ait l’imprudence d’engager le fer. La conversation générale, à coup sûr, lui en fournira l’occasion au cours de ce déjeuner. En le mettant en cause au début même du repas, l’apostrophe de sa sœur à Suzanne lui offre la possibilité de contrôler l’état de ses nerfs. Il en use en prenant aussitôt la parole :

— Mon petit Zanie, dit-il, j’ai trop le regret d’avoir mérité ce matin tes reproches en arrivant si tard, pour éprouver le désir d’en justifier de nouveaux en te contraignant maintenant à mettre sur un pied d’égalité un vieil oncle ennuyeux et celui qui doit être tout aise de te faire découvrir, en même temps que ses mérites, ses titres véritables à celui de fiancé qu’il ambitionne !

— Je te sais si indulgent, oncle très cher, lui répliqua Suzanne, qu’anticipant sur ta permission, je m’en excuse, il m’a paru que tes mérites à toi étaient beaucoup trop connus pour qu’il me faille en refaire la découverte ! Je me rattraperai d’ailleurs largement plus tard… quand j’aurai plus de temps…

— À gaspiller ? acheva M. Desforges. En effet, tu n’en as pas à perdre aujourd’hui, et ce serait vraiment le dilapider, en ce moment, que ne pas être tout entière aux révélations pleines d’intérêt qu’il est encore temps, pour M. Pierre Delorme, de te faire !

Pas plus Pierre que son père, en garde l’un et l’autre, ne bronchèrent.

« Une mesure pour rien », se dit Jean à lui-même.

Du reste, la musique apéritive de l’argenterie dont chacun prenait possession et les notes si pures du cristal des verres légèrement heurtés, incitaient davantage à savourer le caviar qu’à provoquer ou subir des duels oratoires. Le plaisir et les émotions creusent. Pour l’instant, il importait surtout de satisfaire son appétit. À peine de menus propos sans rebondissement s’échangeaient-ils de voisin à voisine, uniquement parce que le silence n’est pas de mise entre gens de bonne compagnie… Mais peu après que, très sec et très frais, comme il sied, le « pouilly » eut livré aux palais attentifs toutes les finesses gustatives du « turbot princière », et plus encore lorsque le velours chaud d’un suave clos vougeot et d’un généreux corton, chambrés à souhait, eut amplifié les grâces du chevreuil au madère et de l’aspic au foie gras, les langues, libérées par l’euphorie des estomacs, se firent rapidement plus actives, plus combatives, aussi. En pleine forme, maintenant, Mme Giraud émit l’avis qu’en sourdine, à la cantonade, la marche nuptiale du magnifique Songe d’une nuit d’été eût, dans la circonstance, admirablement fait son affaire.

— Tiens ! pourquoi donc ? dit étourdiment le préfet.

Enchantée de l’aubaine, Mme Giraud riposta :

— Pourquoi ? Mais, monsieur le préfet, se pourrait-il que vous n’aimiez pas Mendelssohn ?

M. le préfet, homme conciliant par fonction, tint à se justifier :

— Ne déformez pas ma pensée, madame, Mendelssohn eut beaucoup de génie, sans doute, puisqu’il vous a paru nécessaire de l’évoquer, mais souffrez qu’à cette table excellente, et en aussi bonne compagnie, il me semble étonnant que l’on puisse regretter n’importe quelle absence !

— Parfaitement répondu, intervint le président du tribunal qui redoutait un persiflage de sa femme.

Et, s’inclinant à son tour vers Mme Delachaînaie, il poursuivit en lettré :

— Ce déjeuner est tout simplement un chef-d’œuvre, il efface tout autre ! Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre !

— De mieux en mieux, fit Jean Desforges, à qui le tour ?

— Mais, au vôtre, intervint Mme Giraud qui avait une double revanche à prendre. Au vôtre, monsieur le Sauvage ! En avez-vous fait souvent des repas de cette qualité, avec vos grands amis les cannibales ?

— Sauvage ! Et pourquoi donc ? Vous présente, en tout cas, nul ne saurait plus l’être, et je suis au surplus, fort surpris de vous voir, comme amis, m’attribuer des cannibales !

— Alors, expliquez-nous d’abord, pourquoi tous les peuples d’Asie ont eu votre visite, comment il peut se faire, ensuite, qu’à votre propre pays vous préfériez l’Égypte, et pour quelles raisons, enfin, ayant vu tant de femmes, de types si divers, aucune n’ait encore, au bout d’un temps si long, fait de vous, pour finir, mieux qu’un célibataire !

— C’est si simple, pourtant, que je n’aurais pas cru que ce pût être un secret pour personne ! N’ayant plus, la paix conclue, ni devoir à remplir ni même rôle utile à jouer, il m’a semblé que, sans devenir une énigme, ni déchoir, il m’était, en ma qualité d’ancien officier du service géographique de l’armée, permis d’aller, ailleurs que dans nos livres, à la recherche passionnante de nos obscures origines ! Or, c’est d’Asie que nous sont venues, nous viennent et nous viendront toutes les grandes invasions. C’est dans cet immense et toujours mystérieux continent que, croit-on, s’est échouée la classe esclave après que, par orgueil ignorant, – le serpent de la fable, – elle eût fait du paradis terrestre, où tous vivaient heureux, un enfer polaire que chacun fuit comme il put !

« De cette Asie, second berceau de l’homme où gît, obscur, épars, son véritable état civil, tout me tentait ! Je l’ai parcourue en tous sens, partout fouillée, prospectée, interrogeant les choses et les gens, les ruines, les prêtres, les sorciers, les fakirs, les princes et leurs peuples…

— Et vous en avez conclu ? interrogea le général, anxieux de connaître le résultat d’aussi passionnantes investigations.

— Rien de sûr ! Les textes, comme les légendes et les thèses, divergent toujours sur quelque point essentiel ! C’est d’ailleurs ce qui m’a aiguillé sur l’Égypte où les recherches, moins décevantes, ne sont pas moins palpitantes, puisqu’on y dispose de matériaux indiscutables !

« Et c’est aussi ce qui vous explique mon célibat si coupable, madame, ajouta-t-il en regardant Mme Giraud, n’ayant fréquenté là, comme femmes, que celles des Pharaons !

— Et pour les spolier, naturellement, ne put retenir M. Jules Delorme que tenaillait le désir de briller, surtout au détriment de celui qu’il tenait pour un dangereux adversaire ; pour les spolier après profanation de sépulture ; mais c’est tout simplement horrible, ce que vous nous avouez là, monsieur Desforges !

— Moins que de les dépouiller vivantes, Delorme, répondit Jean, négligemment.

— C’est ce qui s’appelle plaider coupable ou je ne m’y connais pas ! J’en appelle à Monsieur le président du tribunal, reprit M. Delorme avec une exagération comique et voulue. De votre propre aveu, donc, vous dépouillez les femmes que vous fréquentez, monsieur Desforges ! C’est du joli !

— Vous oubliez que, depuis plus de vingt siècles, les miennes étaient mortes, monsieur Delorme, ce qui me dispense de me disculper de leur meurtre !

L’allusion était trop transparente pour que le banquier n’en fût pas, l’espace d’un éclair, quelque peu effrayé. Mais comme il s’agissait de faits ignorés de tous et, par conséquent, de son interlocuteur, il se ressaisit instantanément. Emporté par son tempérament et fouaillé par tous ces vins généreux qu’il venait d’apprécier sans mesure, il voulut à tout prix s’assurer le meilleur dans ce duel purement verbal, donc anodin :

— Vous n’en emportez pas moins cupidement leurs trésors et seriez, reconnaissez-le, fort peiné de n’en pas trouver dans leurs tombes. Vous entendez bien, mesdames, dans leurs tombes ! appuya-t-il d’une voix qu’il voulait sépulcrale.

Sans se départir de son sourire que démentaient singulièrement, cependant, la sévérité de ses yeux si francs, plantés droit, cette fois, dans ceux de son accusateur, Jean répliqua :

— Oseriez-vous prétendre, monsieur Delorme, qu’il n’est pas préférable d’arracher des femmes à leur tombe que de les y envoyer ?

Mal à l’aise, à cette nouvelle pointe, le banquier eût volontiers rompu car il commençait à percevoir son imprudence. Seulement, pour prendre du champ, il lui eût fallu plus d’envergure en face d’un lutteur de la trempe de Jean. Celui-ci, il ne le sentait que trop, n’était pas d’humeur à lâcher son homme avant de lui avoir fait avaler tout son fer dans le ventre. On en était aux fruits glacés au champagne et sa confiance en soi s’en trouvait douchée. Aussi prit-il son temps, comme pour mieux savourer ces choses délicieuses. En réalité, il cherchait un biais. Il crut se ménager une retraite en répliquant :

— Le résultat est, dans les deux cas, le même ; puisque, dédaignant les femmes, vous n’enlevez que ce qui compte : bijoux, monnaie, etc…

— Erreur ou diversion, vous faiblissez, monsieur Delorme ! Comme tous les égyptologues, mes confrères, j’opère toujours au grand jour et jamais ne sépare les momies…

— De leurs affreuses bandelettes ?

— Vous vous trompez encore, car bien souvent, au contraire, on les en débarrasse, ne fût-ce que pour percer le secret, non de leur mort, qui fut toujours naturelle

— Ah ! le bon billet ! Allez donc y voir, plus de deux mille ans après l’accident, fit le banquier en éclatant bruyamment de rire.

— D’autres que moi y sont allés, et bien souvent, monsieur Delorme ! Et, par eux, car je ne suis pas médecin, je me suis laissé dire que, la torpédo n’ayant pas encore été inventée, il eût été difficile de prétendre, à cette époque, que sa femme était morte, même si elle avait la poitrine fragile, entendez-vous bien, des suites d’une randonnée, faite l’hiver, en voiture découverte !

— Sous un tel climat, je le crois volontiers ! ricana Jules Delorme qui, sentant la menace se préciser, ne s’en refusait pas moins encore à admettre qu’une arme aussi secrète ait pu venir en possession de celui qu’il tenait maintenant pour son ennemi juré.

— N’invoquez pas le climat d’Égypte, monsieur mon contradicteur, car il se retourne, lui aussi, contre vous ! J’en suis bien fâché, mais les coquillages fréquemment trouvés dans les sarcophages prouvent que si le bacille de la typhoïde existait déjà, et nul ne le sait, les maris n’en usaient pas encore, en tout cas, pour faire passer leur femme de vie à trépas !

La grimace que le banquier ne parvint pas à réprimer accusait pour lui la touche, fortement.

Implacable, Jean poursuivait :

— Un criminel n’a jamais osé mettre l’arme du crime aux côtés de sa victime. L’auriez-vous osé, vous ?

À ce coup droit, la superbe du banquier plastronnant s’évanouit tout net. Son souffle oppressé raclait bruyamment le fond de sa gorge. Visiblement, il eût préféré être ailleurs. De toute la table, il ne voyait plus que les yeux d’acier inexorables de ce diable d’homme qui, là, juste en face de lui, le tenait haletant, à sa merci, et ne paraissait pas le moins du monde disposé à le lâcher.

Sans se douter de l’énormité de l’enjeu, mais pressentant vaguement que, commencée sur le ton de la comédie, elle pourrait bien s’achever en tragédie, tous suivaient maintenant avec le plus vif intérêt et dans un silence absolu les phases rapides de cette rude passe d’armes. La charmante Suzanne, elle-même, aux côtés de son Pierre pétrifié, en oubliait de sourire.

Au prix d’un effort surhumain, cependant, M. Jules Delorme réussit à dire :

— Mais, il ne s’agit pas de moi !

— En êtes-vous très sûr ? C’est, en tout cas, votre tour, affirma Jean. Assez longtemps, vous m’avez mis sur la sellette, et maintenant que vous voilà convaincu du profond respect que j’ai des mortes et de leurs trésors, scrupuleusement déposés, les uns et les autres, non dans des coffres pour mon usage personnel, mais dans des musées, uniquement, et pour l’éducation des foules, il me semble impossible que vous vous dispensiez de nous dire si jamais banquier de votre connaissance ayant besoin de beaux bijoux, aussi authentiques qu’anciens, d’ailleurs, moi aussi j’en conviens, n’a pas, pour décider quelque « dame faisandée » à les lui remettre d’urgence, usé de cordes au son avarié, qualifié par tous « chantage » ! Allez-y, je vous écoute ! Et M. le président du tribunal, auquel vous en appeliez tout à l’heure, est prêt à recueillir vos aveux !

Écarlate, inondé de sueur, l’œil injecté de sang, les joues gonflées à éclater, M. Jules Delorme, pesamment, s’épongeait, mais ses lèvres tremblantes et retombantes n’eurent pas un mot.

— Je ne juge qu’en robe et jamais en famille, dit heureusement M. Giraud, mis en cause.

Et ce fut la brusque détente.

Trop tendus, les esprits et les cœurs s’abandonnèrent. Le café, d’ailleurs, venait d’être servi au salon. À la suite de Mme Delachaînaie, presque rose, à présent, après avoir été si pâle, tous les convives soulagés se levèrent.

CHAPITRE V

UN CRIME ATROCE

Par la baie demeurée grande ouverte, les invités, retrouvant leur souffle et leur bonne humeur après cette joute angoissante dont le but et la cause leur échappaient malgré tout, envahirent gaiement le salon, contigu à la salle à manger. Réparties sur de petits guéridons éparpillés dans toute la grande pièce et jusque dans le petit salon qui la prolongeait, les tasses de très vieille et fine porcelaine de Chine et les flacons de liqueur, si variés de forme et de couleur, entouraient d’une arabesque intime, mais fantaisiste, la longue table d’acajou massif, aux supports finement ciselés d’argent, sur laquelle on avait installé les nombreux et splendides cadeaux formant la corbeille des fiançailles. L’arôme pénétrant et subtil du moka y mettait, en flottant, une atmosphère de sérénité apaisante, dont les dernières crispations des nerfs, plutôt surmenés les minutes précédentes, se trouvèrent calmées.

— Ma mignonne, eut la curiosité de dire la générale à Suzanne en passant devant la corbeille, est-il indiscret de vous demander de nous faire admirer le cadeau de votre oncle ? Je le présume original !

— Tiens ! s’exclama Suzanne ; au fait, il n’est pas là, ce cadeau ! Le plus fort, c’est que j’en ignore encore moi-même entièrement la nature ! Qu’ai-je donc pu en faire ? Au moment précis où mon oncle m’en remettait le paquet, Pierre est entré et, naturellement, je n’ai plus pensé qu’à lui ! Eh bien ! si ce bon oncle se doutait du peu de cas que j’en ai fait, il aurait vraiment trop de peine et je veux absolument la lui épargner ! Petite mère chérie, viens vite à mon secours ! Sais-tu ce qu’est devenu le cadeau de mon oncle ?

Stupéfaite à son tour, Delachaînaie en resta bouche bée.

C’est Rose qui répondit. L’œil aux aguets, elle avait tout de suite aperçu l’agitation inquiète de Suzanne et s’était approchée d’elle :

— Tu me l’as confié, Zanette, et je l’ai déposé dans ta chambre, sur ton secrétaire ! Il doit y être encore puisque ni ta mère ni toi ne l’avez déficelé ! Veux-tu que j’aille le chercher ?

— Oui, vite, Rose, et dépêche-toi de le rapporter, dit Mme Delachaînaie, très ennuyée de l’incident.

Mais Suzanne bondit :

— Non, j’y cours moi-même, dit-elle. Il serait inadmissible que je n’en aie pas la primeur et je ne veux pas qu’oncle Jean puisse un seul instant supposer que, même aujourd’hui, je me désintéresse à ce point de ce qu’il m’offre !

Légère, elle s’enfuit, en passant par le petit salon pour moins éveiller l’attention de M. Desforges, aux prises, une fois de plus, avec Mme Giraud.

— Faut-il que nous soyons troublées, chère amie, dit sa mère à la générale, pour commettre un oubli pareil ? Je ne me le pardonnerais de ma vie si mon frère devait s’en apercevoir ! Il n’en sera rien heureux…

Mme Delachaînaie ne devait jamais achever sa phrase. Trouant les murs et l’espace, un cri déchirant clouait toutes les lèvres, figeait toutes les attitudes et glaçait tous les cœurs. Dans la rue, même, tous les passants s’étaient immobilisés, anxieux. Livide, Mme Delachaînaie eut le sentiment que toute vie se retirait d’elle. D’un bond, son frère fut sur elle pour la recevoir dans ses bras :

— Qu’est-ce ? fit-il.

— C’est Zanette, sans doute !

— Mais où donc est-elle ?

— Dans sa chambre, eut-elle encore la force d’articuler.

— Vite, Rose, guidez-moi, ordonna Jean. Toi, assieds-toi… Attends-nous ! Gardez-la, je vous prie, vous autres, ajouta-t-il à l’adresse des femmes en s’élançant derrière Rose qui, tel un automate, traversa les deux salons, pénétra dans le boudoir qui les isolait des chambres de ses maîtresses et, arrivée à la porte ouverte de celle de Suzanne, heurtant un mur invisible, rejeta brusquement les épaules en arrière, esquissa le geste de s’arracher les cheveux et tomba raide en râlant :

— Ah ! mon Dieu ! les bandits !

Éperonné par cette chute et ce cri, Jean Desforges franchit d’un saut ce pauvre corps si malencontreusement terrassé à l’entrée. Il serait temps de s’en occuper plus tard.

Quelque admirablement trempé que fût cet ancien officier qui, sans broncher, avait cent fois frôlé la mort dans les circonstances les plus terribles, il s’arrêta net, lui aussi médusé. Un frisson glacial fit le tour complet de ses os. Un oh !… interminable où s’exprimait autant de rage que de douleur lui martyrisa la gorge. Les mains en visière au-dessus de ses yeux démesurément agrandis, il contemplait, en hypnose, sa nièce. Il venait, en effet, de découvrir la belle, et joyeuse, et si vivante Suzanne, étalée de toute sa longueur, les bras en croix, la face à terre, sans un mouvement.

Sur le bleu tendre de sa robe qui la faisait plus rouge, une petite mare de sang s’élargissait autour d’un poignard, enfoncé jusqu’à la garde entre les deux épaules. Sur la poignée, tamisée par les persiennes toutes closes, la lumière jouait doucement, innocemment. Déjà d’une blancheur de cire, les deux oreilles mettaient deux taches navrantes sur les boucles d’ébène des cheveux.

Réellement, Jean Desforges se crut fou. Entre les deux branches de l’étau de ses mâchoires crispées à bloc, ses dents craquaient. N’en pouvant croire ses yeux et sentant sa raison chanceler, il fit pivoter son buste si nerveux et robuste encore, pour chercher des témoins qui, mieux équilibrés, le rassurent.

Derrière lui, au salon, deux groupes s’étaient immédiatement formés. D’instinct, les femmes s’étaient groupées autour de Mme Delachaînaie qui, totalement incolore, les mains incrustées sur sa poitrine où semblait s’être concentrée toute l’angoisse humaine, ne paraissait avoir conscience de rien. Ces femmes, qui, toutes, étaient ses amies, la regardaient, du reste, sans la voir. Leur attention était ailleurs.

Plus ou moins vite, suivant la rapidité des réactions individuelles, les hommes, dans une galopade désordonnée où, mutuellement, ils se gênaient, avaient tous suivi M. Desforges. Et c’est ce que ces hommes avaient trouvé que les femmes auraient bien voulu savoir. Mais, de la bousculade, des interjections et des cris qui leur arrivaient étouffés et déformés, il était impossible de retirer aucune indication.

Un drame venait de se jouer là, et peut-être même se jouait encore, à deux pas d’elles, dont tout leur demeurait inconnu. Plus forte que leur curiosité, pourtant exaspérée, la crainte les clouait sur place, les jambes molles, incapables de les porter. Certaines tremblaient en outre pour leur père ou pour leur mari, exposés, eux aussi, peut-être, au danger. Les traits affreusement tirés par l’angoisse, elles formaient vraiment un troupeau pitoyable. Mais qui donc songeait à elles dans ces minutes tragiques ? De tous ces hommes emportés vers l’appel effrayant, aucun ne revenait.

Le premier qu’aperçut Jean Desforges, en se retournant, fut précisément Pierre, enjambant Rose à son tour dans l’encadrement de la porte et, lui aussi, d’une pâleur extrême à la vue de ce poignant tableau que son œil venait de saisir en entier.

— Ah ! misérable ! c’est donc vous ! hurla Jean qui, sincèrement, en l’état de détresse où se trouvait son esprit, crut que le fiancé de Suzanne l’avait précédé, et non suivi, dans cette chambre et, par suite, le prit pour l’assassin. D’un bond, il fut sur lui, les mains en avant, grandes ouvertes :

— Attends, que je vous étrangle, hurla-t-il ; toi, d’abord, ta sinistre fripouille de père, immédiatement après !

De tout le masque effrayant de ce brave homme d’oncle, rayonnaient tant de haine et de farouche énergie, que si le malheureux corps de Rose ne l’eût fait trébucher en brisant son élan, il eût certainement tordu le cou de Pierre avant que celui-ci n’ait même esquissé un geste de défense dont il était d’ailleurs, présentement, bien incapable.

Dans le tumulte des impressions dont ce dernier était la proie, la panique, une panique folle surgit qui, d’emblée, prit possession de tout son être. Littéralement terrifié, plus pâle que jamais, et les yeux hors de tête, le fiancé de Suzanne profita de la chute de son assaillant pour se retourner d’un trait et fuir, fuir à tout prix, à la plus grande vitesse possible. Il en fut, sinon empêché, du moins fortement retardé par la bande des arrivants qui, tous, se hâtaient vers cette porte fatale.

— Arrêtez-le ! hurlait l’oncle en se relevant avec plus de précipitation que d’adresse. Arrêtez-le ! qu’il ne sorte pas d’ici vivant !

— Au fou ! répondait Pierre, que tenaillait la frousse tyrannique. Au fou ! maintenez-le ! Au fou ! au fou !

C’est en vociférant toujours ces mots, qu’enfin dégagé des hommes ahuris qui ne savaient trop quel parti prendre en présence de ces multiples événements dont le principal et le sens leur échappaient, Pierre, comme un bolide, traversa les deux salons, talonné par son père, verdâtre, et de plus en plus inondé de sueur. Le prenant d’ailleurs pour l’oncle forcené, il ouvrit la porte, en deux sauts franchit le jardinet, faillit, dans son affolement, démolir la grille dont il ne trouvait plus l’ouverture. Nu-tête, au pas de course, et tous deux pareillement cravachés par la terreur, Jules et Pierre Delorme, aux yeux de toute une foule qui, sans rien savoir, avait forte envie de les lyncher, remontèrent la grand’rue et se perdirent, à bout de souffle, hors des limites de la ville. De beaux champions, en vérité !

M. Mesureur et Me Villagre, démasqués les premiers par la fuite affolée de Pierre, aidèrent le frère de Mme Delachaînaie à se relever et eurent toutes les peines du monde, avec le concours affectueux du général, à le calmer quelque peu en lui jurant que le fiancé, venu du salon avec eux, et par conséquent derrière lui, ne pouvait être coupable de l’assassinat consommé avant sa propre arrivée à lui, Jean Desforges.

— On ne me fera jamais croire, objectait ce dernier tout frémissant d’indignation et de fureur, que ce ne sont pas eux, les abominables gredins qui ont mis ou fait mettre en cet état cette malheureuse enfant ! Mais ils ne perdront rien pour attendre ! A-t-on fait appeler un médecin ?

— Et prévenir le commissaire ? ajouta le président du tribunal qui venait de porter Rose, toujours évanouie, sur un divan.

Dans l’affolement général, personne n’y avait encore songé. M. Mesureur s’en chargea et dépêcha aussitôt les domestiques dans toutes les directions utiles.

— En attendant, gardons toutes les issues, ordonna le général qui, le premier, recouvrait un peu de sang-froid, car, enfin, l’assassin ne peut s’être envolé !

— Quelle affaire ! se lamentait le préfet, partagé entre le désir de se rendre utile et celui, non moins vif, de s’en aller.

N’y tenant plus, enfin, il vint serrer fortement les mains de Jean en l’assurant de son concours le plus complet en cette pénible circonstance et le priant d’exprimer sa tristesse, ses condoléances et ses sympathies à Mme Delachaînaie, qu’il ne se sentait pas le courage d’aller torturer en cet instant tragique.

— Pauvre sœur ! Pauvre mère ! soupira Jean dont, sans arrêt, les tempes étaient martelées par l’artillerie de tout son sang en révolte. Que devient-elle et que lui a-t-on dit ? interrogea-t-il.

Une à une et sur la pointe des pieds, toutes les femmes présentes arrivaient maintenant, et, de la porte, contemplaient celle que tous tenaient déjà pour morte. Muettes d’horreur, après avoir également jeté un regard de profonde pitié sur cette brave Rose, étendue, elle aussi, sans un mouvement, elles s’en retournaient, les lèvres agitées d’un tremblement identique, par des prières, sans doute, adressées on ne sait à qui, ni dans quel but, mais aucune d’elles ne s’était jugée capable de tirer Mme Delachaînaie de sa torpeur effrayante pour la martyriser par la vérité.

Aussi les questions de Jean restèrent-elles sans réponse. Chacun attendait, sur la réserve. Comme c’est long, tout de même, de prévenir et ramener un médecin, un commissaire, ou des gendarmes, qui, tous, demeurent dans un rayon de moins de cinq cents mètres ! Et comme chacun se sentirait soulagé, libéré de cette sorte de paralysie cérébrale qui, depuis le drame, pesait si étrangement sur tous et les condamnait, sans pensée, à l’inaction totale, si l’un quelconque de ces étrangers venait prendre, avec des initiatives, quelles qu’elles soient, le commandement de leurs bonnes volontés si grandes, mais en léthargie complète pour l’instant.

Machinalement, M. Giraud répétait cette phrase unique, la seule qui lui restât de son répertoire vidé, comme l’était Suzanne de son sang, par quelque mystérieuse blessure : « Surtout, qu’on ne touche à rien, jusqu’à ce que la police ait pu faire toutes les constatations indispensables ! » Cette phrase, il la redisait pour la centième fois lorsque enfin arriva, le front soucieux et le visage infiniment triste, le médecin de la famille, l’excellent Dr Pommaret, qui n’avait jamais vu Suzanne que pour la féliciter de sa santé pléthorique. La malchance avait voulu qu’une opération urgente l’empêchât d’être à ce déjeuner où il était, lui aussi, invité. Pour la première fois, il avait à intervenir dans un crime. Aussi son émotion s’en trouvait-elle encore accrue.

— Surtout, docteur… redisait M. Giraud.

— Entendu, monsieur le président, entendu ! Il faut pourtant que je me rende compte, car mes préoccupations et mon devoir sont très différents de ceux de la police et si, comme fermement je l’espère, il reste quelque chose à tenter pour conserver la vie à cette pauvre enfant, aucune considération ne saurait arrêter ni fausser les gestes que, seules, m’inspireront mes connaissances médicales !

Tout en parlant, il était entré dans la chambre où, resté seul avec Jean Desforges, il se mit immédiatement à genoux, tout contre le corps, les bras en arceau au-dessus de ce dernier. Avec les plus grandes précautions, il appliqua son oreille au voisinage du poignard. Quelque soin qu’il ait pris, il n’en heurta pas moins légèrement la poignée. À sa stupéfaction, ce frôlement suffit a faire rouler l’arme sur le tapis. En y tombant, elle fit entendre une petite explosion qui tira Jean lui-même de son obsession.

— Que se passe-t-il encore ? interrogea-t-il. À demi relevé sur les bras, le docteur qui, très intrigué, lui aussi, cherchait à comprendre et tournait la tête dans la direction où le poignard aurait dû se trouver, répondit :

— Je n’en sais ma foi rien !

— Qu’est devenue cette arme ? L’apercevez-vous ?

Personne ne devait plus la revoir. Quelques vibrations bizarres avaient seules frappé leurs oreilles au moment précis où dans sa glissade, la poignée en avait touché le tapis. Un peu de poussière, d’ailleurs masquée par le peu de lumière qui filtrait des persiennes, et c’est tout ce qui en restait. Vainement, Jean et le docteur s’efforcèrent de la retrouver.

— Étrange, tout à fait étrange, marmonnait l’excellent docteur qui ne pouvait en croire ses yeux.

— Tout est étrange ici, aujourd’hui, grogna Jean que la fureur reprenait.

— Enfin ! conclut le médecin, ce poignard ne m’était, à moi, d’aucune utilité ! Voyons d’abord la blessure !

Avec une délicatesse infinie, ses doigts tâtaient le sang, au niveau où il savait devoir la trouver. À son prodigieux ahurissement, il ne rencontrait partout que l’étoffe intacte, absolument intacte. Le visage penché sur la soie au point de la toucher des yeux, il dut se convaincre qu’aucune déchirure n’y avait été faite :

— Ça, c’est plus fort que tout ! dit-il, en se relevant complètement et pétrissant de ses doigts ensanglantés son grand front de plus en plus soucieux.

« Ou je suis complètement idiot, ou ce poignard fantôme n’a pas même touché la chair !

— Mais alors ? jeta Jean, que soulevaient déjà des espoirs insensés.

De nouveau à genoux, presque à plat ventre, le bon praticien auscultait de toutes ses oreilles hypertendues l’inerte et rigide Suzanne. Le silence l’effrayait. Doutant de son ouïe, il changeait sans cesse de place, puis, retournant complètement le corps, malgré la défense du président du tribunal, longuement il en prospecta le cœur :

— Hélas ! rien, plus rien n’est à espérer, murmura-t-il douloureusement en se relevant définitivement. Faites appeler un confrère, ajouta-t-il. Je donnerais bien tout mon avoir pour que, plus heureux que moi, il trouve encore quelque vie à cette malheureuse enfant !

Ensemble ils la quittèrent.

Dans le boudoir, Mme Giraud, que leur physionomie désespérée avait déjà fixée, les arrêta :

— Venez vite, docteur, l’état de Mme Delachaînaie nous effraie ! Nous ne savons vraiment plus que faire !

Rapidement, ils se dirigèrent vers le salon. Au passage, apercevant Rose étendue sur son divan, M. Pommaret se borna à diagnostiquer à distance :

— Simple évanouissement. Laissez-la ! Elle est bien comme elle est ! Tenez simplement cette fenêtre ouverte. De l’air et du calme, c’est tout ce qu’il lui faut.

CHAPITRE VI

M. LE COMMISSAIRE EST FORT EMBARRASSÉ

Le talent ni le bon vouloir ne sont pas toujours suffisants pour débrouiller le complexe écheveau de certains crimes.

Après un bref examen, le docteur eut rapidement pris sa décision :

— Très forte commotion morale, murmura-t-il ; supérieure, évidemment, à ce que peut supporter un cœur aussi foncièrement maternel que celui-là. Prostration complète, heureuse, d’ailleurs, dans l’état où l’a effondrée le choc, car la moindre émotion lui serait en ce moment fatale ! Le cœur, de plus, flanche terriblement ! Il était grand temps que j’intervienne, ajouta-t-il, en déployant la trousse qu’à tout hasard il avait apportée avec lui.

Sans même flamber les aiguilles de ses seringues, tant l’intervention lui paraissait urgente, il injecta de l’huile camphrée, d’abord, de la caféine, immédiatement après, dans les bras de la malade épuisée. Fébrilement, il en surveillait l’effet, lorsque le commissaire de police fit enfin son entrée.

À l’annonce de l’assassinat de Mlle Delachaînaie, M. le commissaire Tubeuf n’avait pas même sourcillé. Un bon policier, n’est-ce pas ? ne trahit jamais ses impressions. Son visage, en toutes circonstances, doit demeurer absolument impassible, impénétrable. Comme tout le monde, cependant, il connaissait les dames Delachaînaie et partageait la sympathie et la considération générales dont toute la ville les entourait. Il les plaignit donc sincèrement. Mais pour être le défenseur de la Société, on n’en est pas moins homme et sensible, à ce titre, à tout ce qui peut vous mettre en lumière et vous valoir de l’avancement.

Si pas un de ses muscles n’avait tressailli, son âme de grand policier en puissance avait tressailli à l’annonce de cet assassinat de Mlle Delachaînaie.

— Allons, fit-il, emmenant avec lui les quatre hommes du poste auxquels, en chemin, il donna, l’esprit lucide et le ton net, ses instructions.

L’un d’eux irait, en courant, requérir et ramener, en toute hâte, tous les gendarmes disponibles. Cet autre resterait posté à la grille, côté jardin, et placerait, dès leur arrivée, un gendarme à chacun des quatre angles de la maison. Le troisième, revolver au poing, fermerait derrière lui la porte de l’habitation et en interdirait l’accès à quiconque. Le dernier, enfin, également l’arme à la main, le suivrait comme son ombre à l’intérieur des pièces dont il prévoyait la fouille. À tous, ordre de faire feu, en l’air une première fois, puis au but, aussitôt après, si l’avertissement restait sans effet, sur toute personne qui tenterait de s’enfuir.

Entrant en coup de vent, le commissaire s’immobilisa devant M. Giraud, nerveux, qui l’accueillait par des reproches :

— Vous avez été bien lent, monsieur !

— J’arrive pourtant au pas de course et aussitôt prévenu, monsieur le président !

— Allons, vite, au travail !

À voix basse et rapidement, dans le coin du petit salon le plus éloigné du siège où, lentement, sous la surveillance du docteur soucieux, Mme Delachaînaie revenait à la vie, M. Giraud présenta Jean Desforges au commissaire et lui fit un court historique de l’événement.

L’oreille et l’esprit très attentifs, ce dernier gravait définitivement dans sa mémoire chacun des mots de cet exposé :

— Donc, à votre avis, monsieur le président, et ce doit être aussi le vôtre, messieurs, si j’admets, pour l’instant, la non culpabilité des Delorme, il est impossible que l’assassin ait pu s’enfuir ! D’avance, je m’en excuse, mais j’aurai à vous interroger longuement, tous, un peu plus tard ! Il est très probable, en outre, et j’en suis désolé, monsieur Desforges, que l’autopsie sera indispensable. Mais guidez-moi, je vous prie, que je voie immédiatement la victime et strictement relève l’état des lieux !

Sans un mot, le malheureux oncle, en une heure vieilli plus qu’en ses cinquante mois de guerre, prit la tête de la petite colonne et, traversant le boudoir où Rose, enfin, recrue de fatigue, essayait de comprendre pourquoi elle se réveillait sur ce divan et non dans son lit, il s’effaça devant la porte de Suzanne, pour permettre au commissaire et à l’agent qui le suivaient, d’y pénétrer les premiers.

À peine entré, M. Tubeuf fit demi-tour pour demander :

— Qu’avez-vous fait du corps ?

— De quel corps ?

— Mais de celui de Mlle Suzanne, répondit le commissaire avec un léger mouvement d’impatience.

— À terre, là, devant vous, ne le voyez-vous donc pas ? dit M. Desforges en écartant l’agent pour entrer à son tour.

Il fallut pourtant bien se rendre à l’évidence. Tous les volets furent ouverts par le commissaire lui-même et tous les hommes avaient fait irruption dans la chambre, écarquillant les yeux, aussi prodigieusement ahuris que si tous étaient à l’instant tombés en droite ligne de Sirius.

Indiscutablement, Suzanne n’était pas là, n’était plus là ! Y avait-elle jamais été ?

Hallucination collective, inclinait à croire M. Tubeuf, que la présence du président du tribunal empêchait seule de formuler sa pensée.

Reprenant son antienne, M. Giraud remarmonnait :

— Surtout qu’on ne touche à rien, je me suis tué à le dire !

— Voyons, messieurs, voyons ! Reprenez un peu de votre sang-froid ! Nous ne sommes tout de même pas ici chez Robert Houdin !

Dans le désordre tumultueux de son cerveau endolori, si malmené depuis quelques heures, Jean Desforges reçut cette phrase comme un coup de cravache. Il riposta comme siffle un serpent :

— Si c’est pour plaisanter que vous êtes venu, monsieur le commissaire, vous auriez dû vous en dispenser. Assez de malheurs ont fondu sur cette maison, depuis ce matin, pour que votre ironie nous soit épargnée ! Je vous préviens que je ne suis pas d’humeur à y tolérer une minute de plus votre présence !

Comprenant beaucoup mieux l’exaspération de M. Desforges, le général, M. Mesureur, Me Villagre et M. Giraud, s’interposèrent en même temps pour le calmer et inviter M. Tubeuf à mieux choisir ses termes désormais.

— Je reconnais, messieurs, dit le commissaire en manière d’excuse, je reconnais que les événements tout à fait anormaux qui se sont ici succédé en aussi peu de temps, légitiment chez vous un trouble aggravé de trop d’inquiétude pour que je ne le trouve pas tout naturel ! Mais si je m’incline avec infiniment de respect devant tant de douleur, poursuivit-il en s’inclinant devant le frère de Mme Delachaînaie, je n’ai pas le droit, moi, le serviteur de la justice dont, pour l’instant, je tiens la torche, de me laisser envahir par l’émotion ! Et c’est le cerveau froid, inaccessible aux réflexes du cœur, qu’il me faut opérer ! Dans la recherche de la vérité, tenons-nous-en aux seuls faits et négligeons, je vous en conjure, tous les sentiments ! Raisonnons avec ordre, puisque c’est la seule méthode possible !

« Que sais-je de l’affaire, moi ? Ceci ! En hâte on m’appelle ! Un inconnu, qui n’a pu avoir encore la possibilité de quitter le lieu de son forfait, a laissé son poignard entre les épaules de Mlle Delachaînaie, trouvée à terre dans sa chambre ! J’accours, ayant bien pris toutes les précautions – en vous penchant aux fenêtres vous les apercevrez – pour que le criminel ne puisse en aucun cas s’échapper et, en votre présence, messieurs, j’en suis à faire ces constatations pour le moins inattendues ! Je ne vois ni arme, ni sang, ni victime, pas la moindre trace de crime ! Et personne n’a vu ni entendu l’assassin, dont on m’affirme, en outre, qu’il n’a pas plus pu entrer que sortir ! À ma place, messieurs, je vous le demande, que concluriez-vous ?

— Ceci, commissaire, intervint M. Giraud repris par le mécanisme professionnel, ceci : qu’il n’y a pas, qu’il ne peut y avoir eu crime ! Et ce serait tellement injurieux pour votre raison comme pour la nôtre, que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas tirer prématurément des conclusions !

« Le propre de la raison, c’est de se méfier d’elle-même et de se contrôler, précisément en se confrontant avec celle des autres ! Tous, ici, nous sommes disposés à vous y aider. Ne commettez donc pas l’insigne maladresse de vous aliéner, dès le départ, les plus indispensables et les mieux intentionnés de vos collaborateurs !

À son tour, le commissaire, qui avait cru sans réplique sa logique, eut loisir d’être interloqué, car le président poursuivait :

— Précisément parce que vous évoquez Robert Houdin, vous devriez être le dernier à juger sur les apparences ! Complétant votre raisonnement, je rappelle ces constatations qui, pour n’avoir pas été faites par vous, n’en gardent pas moins toute leur valeur de réalités. Nous ne savons rien encore, ni les uns ni les autres, de l’assassin : ce n’est que trop exact ! Mais le poignard, à des moments différents, dix personnes l’ont vu…

— Mieux, même, ajouta M. Desforges, le Dr Pommaret l’a touché et c’est justement ce qui l’a fait tomber sur le tapis où, devant nous, il a explosé !

— Oh ! je l’ignorais, reprit M. Giraud et, de plus en plus, je déplore que l’on ait négligé mes conseils : « Surtout, qu’on ne touche à rien ! » L’ai-je assez répété ? Mais revenons à mon raisonnement, commissaire !

« Donc, primo, l’arme a bel et bien existé ! Le sang aussi, car si vous n’en voyez plus trace sur le tapis, qui n’en a peut-être jamais eu, vous les retrouverez aisément sur les doigts et sur le front du docteur qui est encore là, dans le salon voisin !

« Plus important que l’arme et que le sang, enfin, il y a, hélas ! le cadavre de Mlle Delachaînaie ! Par des moyens qui nous déroutent, sans doute, il a disparu, ce corps ! Malgré ma défense, on y a touché, et nul ne le regrette plus que moi, je ne le redirai jamais trop ! Mais en présence de M. Desforges, ce corps que, tous, nous avons vu, vu longuement et à intervalles assez éloignés, le Dr Pommaret, il vous le confirmera d’ailleurs dans un instant lui-même, le Dr Pommaret, appelé comme vous de l’extérieur et ne pouvait être, en conséquence, la proie de cette hallucination que, si étourdiment, vous nous prêtez, commissaire, à nous tous qui avons vécu le drame, le docteur l’a palpé, exploré, et longtemps ausculté jusqu’à se convaincre dix fois de l’inutilité de son dévouement et de sa science !

« Contrairement à ce que vous pensez, par conséquent, il y a bien eu crime puisqu’une jeune fille a été trouvée là, à nos pieds, morte, ainsi que l’a dûment constaté un médecin dont, même pour vous, la valeur ni la raison ne peuvent faire de doute, et morte avec, au milieu des épaules, un poignard qu’elle n’avait pas plus de motif que de possibilité de s’enfoncer jusqu’à la garde !

« Et puisqu’il y a eu crime, il faut bien qu’il y ait un criminel ! N’est-ce pas votre avis, commissaire ?

— Assurément, monsieur le président, répliqua ce dernier, encore plus perplexe que vexé. Permettez-moi, toutefois, de vous faire respectueusement remarquer que, venu dans cette chambre, celle du crime, à n’en pouvoir douter, pour y rassembler des pièces à conviction qui m’eussent aiguillé sur une piste, je n’y recueille que des témoignages et qu’aucun d’eux ne se rapporte à l’assassin !

« Récapitulons, si vous le voulez bien ! Les faits indiscutables sont les suivants : un cri effrayant vous jette tous ensemble ici ! Dans le court trajet qui sépare les salons de cette pièce où vous trouvez, toutes persiennes closes, ce qui exclut l’hypothèse d’une entrée et d’une fuite par les fenêtres, Mlle Delachaînaie étendue, un poignard dans le dos, vous n’avez rien vu, ni, non plus, rien entendu de suspect ! Ce poignard, quand un tiers l’a touché, a fait explosion ! C’est déjà très extraordinaire en soi ; mais où en sont les morceaux ? En pleine lumière en ce moment, nous devrions, les uns ou les autres, en apercevoir au moins quelques débris !

— En vain, précisa M. Desforges, le docteur et moi, nous les avons cherchés, les volets grands ouverts, immédiatement après la disparition bruyante de l’arme et j’avoue que nous n’en avons pas été peu intrigués ! Mais, pressé de se rendre compte de l’état exact de ma malheureuse nièce, le docteur a repris son auscultation et nous n’avons plus pensé à l’incident ! Seule avait pour nous d’importance, après qu’il en a eu la certitude, la mort de cette pauvre enfant !

— Je le conçois fort bien, reprit le commissaire. Mais si cette mort résulte du coup de poignard, il importe d’autant plus d’en retrouver les miettes qui, seules, peut-être, nous permettront de remonter à l’assassin et, surtout, de le confondre !

M. Giraud était trop bon juge pour négliger l’argument :

— Vous avez raison, cette fois, commissaire, dit-il. Mais pour que la poignée en ait ainsi roulé, on doit admettre – on en a déjà des exemples – que, sous la violence du choc l’arme s’est cassée net au ras des chairs ! Sur la partie qui est restée dans le corps, il sera donc possible de se procurer les éléments d’induction qui vous manquent !

— À la condition, répliqua M. Tubeuf, de retrouver ce corps dont la disparition est encore plus surprenante, si possible, que celle du poignard. Car, enfin, les morts n’ont pas l’habitude de s’escamoter eux-mêmes et nous voilà bien obligés d’admettre que l’assassin, qui, seul, peut avoir intérêt à sa disparition, l’a lui-même emporté ! Il était donc ici, cet assassin, en même temps que le docteur et vous, monsieur Desforges…

— Tout à fait inadmissible, monsieur le commissaire, interrompit l’interpellé. Je vous répète qu’au bruit du poignard, nous avons fait la grande lumière, exactement comme en ce moment ! Regardez la chambre et le cabinet de toilette qui la suit ! À l’exception du lit, sous lequel nous avons d’ailleurs regardé, l’œil découvre tout, vous pouvez vous en convaincre !

Hochant la tête, M. Tubeuf hasarda qu’il fallait pourtant bien que l’assassin fût quelque part.

— Dans le boudoir, alors ? risqua le général que passionnaient ces recherches théoriques.

— Impossible, dirent ensemble MM. Villagre et Mesureur. Nous nous y sommes tenus nombreux assez longtemps et la fenêtre en était fermée quand nous y sommes venus la première fois !

— C’est moi, souvenez-vous, précisa M. Giraud, qui ai dû l’ouvrir quand on a installé Rose évanouie sur le divan, meuble trop bas, de toute évidence, n’est-ce pas ? pour cacher quelqu’un !

Accompagnant Mme Delachaînaie qu’on transportait en ce moment sur son lit, le docteur traversait le boudoir.

— Un mot, je vous prie, docteur, lui dit le commissaire en le retenant au passage par le bras. Avez-vous constaté la présence d’une lame dans la blessure ?

— Ni lame, ni blessure, jeta le médecin, pressé de suivre Mme Delachaînaie.

— Comment ! ni lame ni blessure ! fit M. Tubeuf, au comble de la stupéfaction.

— Je ne puis pas dire autre chose que ce que j’ai vu. Je n’ai trouvé, absolument intacte, aucune morte !

— Alors, expliquez-moi, docteur, comment les mortes s’envolent… de leur chambre fermée.

— Que me chantez-vous là, monsieur ?

— La vérité, docteur, la vérité… si la vôtre est vraie !

CHAPITRE VII

FOUILLES INFRUCTUEUSES ET VOL SENSATIONNEL

Au comble de l’ahurissement lui aussi, l’excellent Dr Pommaret levait les bras au ciel en écoutant les révélations du commissaire. Il en oubliait momentanément que l’état, toujours très alarmant, de Mme Delachaînaie exigeait sa présence et réclamait ses soins. Comme les autres, il sentait s’égarer sa raison.

— Que voulez-vous que je vous dise ? conclut-il devant son impuissance à déchiffrer pareille énigme. Retrouvez-moi le corps, c’est votre affaire, monsieur Tubeuf. J’en ferai ce que j’en pourrai, ajouta-t-il en s’éloignant, tête courbée, vers la chambre de sa malade.

Au paroxysme de l’agitation, le cerveau du commissaire était vide d’idées :

— Sans assassin, ni blessure, ni victime, il m’est, ma foi, messieurs, bien difficile, avouez-le, de croire au crime, aventura-t-il, en guise d’excuse. Aussi…

— Assez réfléchi, supposé, réfuté, interrompit violemment Jean Desforges. Blessée ou non, morte ou vivante, une femme, ma nièce, a disparu. Et c’est assez, je pense, pour que vous la recherchiez sans désemparer. Faites ce que vous voudrez, commissaire, en tout cas agissez, agissez, sacrebleu ! ou, sans vous, nous agissons !

— Eh bien, soit ! répliqua ce dernier qui n’était pas autrement fâché de dissimuler dans le mouvement son extrême embarras. De la cave au grenier, fouillons d’abord cette maison !

Avec méthode et minutie, chacun jouant son rôle, on ne laissa ni coin ni recoin, pas même la chambre où reposait, un peu plus calme, maintenant, la malheureuse mère, sans l’examiner à fond. Aucun indice intéressant n’y put être relevé.

Interrogés un à un, les domestiques ne fournirent, eux non plus, rien d’utile.

Au jardin, les gendarmes n’avaient pas davantage observé quoi que ce soit de notable.

À part la fuite éperdue des Delorme et le cri poussé loin d’elle, la foule, amassée à la grille et qui scrutait d’autant plus avidement la maison qu’elle était moins renseignée sur les événements inimaginables que l’on sait, n’avait rien vu, rien entendu !

Des quatre côtés du jardin, deux étaient clos par les hauts murs sans ouverture des deux maisons voisines. À la grille, la présence ininterrompue du public interdisait au mieux toute évasion. Seul, le dernier côté, bordé d’une simple haie d’épines, au bout du tennis des Delachaînaie, aurait, à la rigueur, pu permettre à quelqu’un de décidé de passer dans le petit jardin potager disposé en contre-bas, devant la façade largement vitrée d’une maison basse, au toit étrangement brillant, de l’aube au crépuscule, sous le soleil.

Après avoir soigneusement examiné cette haie, comme il l’avait fait des plates-bandes, autour de la maison et constaté qu’il n’y avait pas plus, ici, de branches cassées ou froissées, que, là-bas, de traces suspectes de pas, le commissaire décida :

— Si invraisemblable que soit, en plein midi, sous les yeux de cette foule immobilisée à la porte d’entrée, une fuite par ce côté, on ne doit rien négliger. Allons visiter cette maison. J’ignore d’ailleurs qui l’habite !

Impérieusement tirée, la sonnette de la modeste porte d’entrée ne fit paraître que plus silencieux ce quai calciné de soleil sur lequel elle ouvrait. Mais personne ne répondit aux deux nouveaux appels qu’à intervalles rapprochés lança le commissaire intrigué, autant qu’énervé par cette attente. Il allait requérir un serrurier lorsque, tout essoufflée, une brave femme, à face couturée de rides où se lisaient autant de veilles laborieuses que de bonté, très proprement mais très modestement vêtue, accourut en s’excusant :

— Comme tout le monde, j’étais dans la grand’rue, violemment émue de l’affreuse nouvelle, expliqua-t-elle. Vous désirez, messieurs ?

— Fouiller cette maison, madame, est-ce la vôtre ? répondit sèchement le commissaire.

— C’est la mienne, en effet ; mais fouiller ma maison, pour quoi faire, grand Dieu ! s’exclama la brave femme en soudain désarroi.

— Ma bonne dame, intervint M. Desforges, un peu confus du trouble manifesté par cette vieille et sympathique femme, un crime a été commis, comme vous le savez, chez ma sœur, votre voisine, et nous en cherchons l’auteur partout où il peut s’être réfugié ! Veuillez nous en excuser, mais vous nous obligeriez grandement en nous facilitant la visite de votre demeure !

— Oh ! mais, très volontiers, monsieur, et vous pouvez compter sur nous pour vous aider en toutes choses, vous et Mme Delachaînaie, dans votre terrible malheur !

Jean Desforges touché, allait remercier, mais le commissaire ne lui en laissa pas le temps :

— Vous avez dit « sur nous », madame, vous n’habitez donc pas seule, ici ?

— Bien sûr que non, monsieur ! Mon fils vit avec moi depuis que, ses études terminées, il est revenu agrégé ès sciences physiques !

— C’est-à-dire ?

— Depuis bientôt deux ans… Mais, permettez que je l’appelle ! Il est si savant et si bon, qu’il vous aidera certainement beaucoup mieux que moi qui n’ai que mon bon vouloir à vous offrir !

« Jacques ! appela-t-elle, après avoir décroché le cornet d’un téléphone domestique. Jacques, mais où es-tu donc, mon petit ? dit-elle enfin, après de longues minutes d’attente employées à presser des boutons qui déclenchaient autant de sonneries lointaines et de plus en plus puissantes. Monte vite, mon petit Jacques, des messieurs t’attendent ! Si, si, c’est très important et très pressé, je t’assure !

Ayant raccroché le cornet, elle expliqua :

« Il passe tout son temps à travailler, à faire des recherches extrêmement délicates et du plus haut intérêt, paraît-il, mais dangereuses aussi, je le crains, car il n’admet personne avec lui, pas même moi, sa mère ! À peine accepte-t-il, pour le montage ou le nettoyage de ses machines les plus lourdes, l’aide de ce simple d’esprit que toute la ville connaît sous le nom de Louis, Louis Viornette, je crois. En dehors de ses expériences, rien n’existe pour lui, voyez-vous, et tout à l’heure même, au cri effrayant que j’ai, comme tout le monde entendu, j’ai voulu le prévenir, lui dire, en tout cas, que je sortais, pour courir aux nouvelles et cela ne m’a pas été possible…

— Ce cri, pourtant, comme tout le monde, ainsi que vous le reconnaissez vous-même, il a dû l’entendre et il est au moins surprenant qu’il n’ait pas même eu la curiosité d’en rechercher la provenance et la cause, coupa le commissaire, aussi sec qu’au début.

Un pressentiment glaça cette mère. Cet homme en voulait à son Jacques, à coup sûr ; elle avait trop parlé. Hésitante, elle répondit :

— Je ne pense pas qu’aucun bruit puisse pénétrer dans le sous-sol où travaille mon fils et quand il a l’esprit absorbé par ses travaux, on le tuerait, je crois, qu’il ne s’en apercevrait pas. Du reste, le voici !

Sans qu’on y ait touché, une porte s’ouvrit comme elle devait se refermer, l’instant d’après, au fond de la salle à manger très pauvre où la vieille femme avait fait entrer ses visiteurs. Achevant de monter l’escalier ainsi découvert, ni grand, ni petit, ni laid, ni beau, quoique de traits réguliers, le regard comme tourné vers l’intérieur, la physionomie déjà grave en dépit de ses vingt-cinq ans, un jeune homme apparut, entièrement recouvert d’une combinaison de mécanicien, étroitement collée au corps.

— M. Jacques Alligre, mon fils, agrégé de l’Université, annonça fièrement la bonne dame.

Visiblement très ennuyé, celui-ci inclina légèrement la tête :

— Vous désirez, messieurs ? interrogea-t-il.

— Fouiller de fond en comble votre demeure, monsieur, fit agressif le commissaire. Nous n’avons déjà perdu que beaucoup trop de temps dans cette inexplicable attente imposée à des gens qui n’ont pas une seconde à gaspiller !

— J’en ai moins encore que vous, monsieur, répliqua Jacques avec hauteur, et vous êtes chez moi ; l’auriez-vous déjà oublié, que vous vous permettiez d’être à ce point impertinent ? Pas plus que ma demeure n’est un musée, je ne suis, moi, une curiosité !

Une fois encore, en s’interposant, Jean Desforges apaisa la querelle naissante. Il se nomma, présenta brièvement ses compagnons et fit un raccourci des événements qui motivaient leur présence chez lui.

Le regard planté droit dans les yeux de M. Desforges, Jacques, ainsi renseigné, lui dit :

— Vous avez toutes mes sympathies, monsieur, permettez-moi de vous serrer la main ! Jamais personne n’a pénétré dans mon laboratoire, mais si vous le jugez utile…

— Indispensable, crut devoir rectifier le commissaire, indispensable et tout à fait urgent !

— Vraiment ? répliqua Jacques avec ironie. Vous affirmiez pourtant à l’instant, que vous n’aviez pas de temps à perdre.

— C’est en tout cas notre devoir, monsieur, je vous assure, intervint M. Giraud avec douceur.

— Fort bien ! Faites votre devoir, messieurs ! Je vous y aiderai de mon mieux, encore que votre visite soit extrêmement gênante pour moi, en ce moment ! Je dois vous prévenir, en outre, qu’elle comporte les plus grands dangers pour vous ! Je ne puis, en effet, interrompre, un seul instant, les expériences décisives qu’à gros frais, je poursuis dans le secret le plus absolu et dont j’attends des résultats du plus haut intérêt que je me propose de communiquer prochainement à l’Académie des Sciences !

« À titre d’indication, je précise que vous allez frôler des machines faisant quatre-vingt mille tours à la minute et voisiner avec des courants de quelques dizaines de millions de volts, tension du même ordre de grandeur que celle des éclairs. Je vous recommande, en conséquence, la plus extrême prudence. Regardez autant que vous le voudrez, mais ne touchez à rien, sous aucun prétexte, ou vous risquez d’être instantanément, soit pulvérisés, soit volatilisés !

— Croyez-vous nous intimider ? Allons, assez de mots, descendons ! ordonna le commissaire.

— Je ne m’adressais pas à vous, monsieur, mais à ces messieurs, seulement, car je serais désolé qu’un malheur s’ajoutât, pour eux, à l’autre et je tiens à dégager, d’avance, ma responsabilité. Puisque vous êtes si sûr de vous, descendez donc, monsieur le commissaire, ajouta-t-il avec un air de défi. Tenez, la porte est ouverte !

Sur un simple mouvement de sa main, Jacques, en effet, provoquait, à plus de trois mètres de lui, l’ouverture de cette porte par laquelle il était apparu quelques minutes plus tôt. M. Tubeuf s’y engouffra.

Au bas de l’escalier, une autre porte l’arrêta qui résista à toutes ses sollicitations :

— Ouvrez-moi ! ordonna-t-il, furieux. La patience a des bornes, je vous préviens ! Vous en usez un peu trop cavalièrement avec moi, monsieur ! Je voudrais bien n’avoir plus à vous répéter que je suis commissaire !

— Commissaire, peut-être, mais sans mandat, ce me semble, et, qui plus est, sans éducation, ni bagage scientifique, à coup sûr !

— Sans mandat, c’est exact, intervint M. Giraud. Mais, je vous en prie, monsieur, dans notre intérêt à tous, ne retardez pas une opération indispensable et pressée !

— Et moi, messieurs, je vous le jure, répliqua Jacques en s’adressant plus particulièrement à MM. Desforges et Giraud, je tiens pour parfaitement inutile l’opération dont vous me parlez ! Vous venez de constater qu’on n’entre pas précisément chez moi comme dans un moulin. Nul ne peut y pénétrer sans que j’y consente et ne peut le tenter sans que j’en sois immédiatement averti, je vous en donne ma parole ! Y entrer sans moi, de plus, c’est, à moins d’un miracle, s’exposer à une mort effroyable ! Je vous renouvelle, enfin, que le moindre geste involontairement maladroit de l’un quelconque d’entre vous risque de compromettre à jamais mes recherches, de me faire perdre le bénéfice de longues années de travaux ardus et de me ruiner, tout simplement ; car, très modestes, mes moyens ne me permettraient pas, et j’en mourrais de chagrin, je ne vous le cache pas, de recommencer mes expériences !

— Si c’est là ce qui vous arrête, monsieur, interrompit un peu brusquement M. Desforges, je m’engage formellement à vous dédommager largement, le cas échéant ! Mais, de grâce, et j’ai en vous la plus entière confiance, je vous assure, permettez à nos consciences de se libérer en nous laissant vérifier, non pas, si vous voulez, que ma malheureuse nièce ou son meurtrier ne sont pas chez vous, mais qu’ils ne peuvent y être, ni l’un ni l’autre !

— Eh bien ! soit ! répliqua Jacques, excédé. Mon amour-propre m’interdisant de recevoir des secours de quiconque, je vous supplie, simplement, de m’épargner une catastrophe et d’éviter vous-même la mort en vous conformant servilement à mes indications. Suivez-moi, messieurs, et gardez-moi le secret, je vous en conjure !

« Ouvrez donc, monsieur le commissaire, ajouta-t-il, légèrement goguenard.

De plus en plus furieux, M. Tubeuf grommela une phrase inintelligible dont on ne perçut guère que le mot « revanche ».

— Glissez-vous tous à droite, en vous serrant le long du mur et ne bougez plus !

À peine perceptible, une odeur légèrement piquante et revivifiante intrigua leurs narines. À droite et à gauche, des baies vitrées qui limitaient la pièce du côté du jardin et en bordure du quai, une étrange lueur tombait, comme si les verres en eussent été dépolis ou comme si le soleil, éclatant cependant à cette heure, eût trouvé là son maître. À l’intérieur, on ne voyait rien, ou presque rien.

— Très curieux, cette lumière qui meurt, murmura le général à voix basse.

— Vous ne croyiez pas si bien dire, mon général ; elle meurt, en effet, comme meurent les sons, en pénétrant ici !

— De fait, s’étonna M. Mesureur, on n’entend plus du tout aucun des bruits de l’extérieur !

Bien qu’il s’en défendît, le commissaire lui-même était fort impressionné et vaguement inquiet. Pour tous, pareil décor, aussi totalement inconnu d’eux que son maître, était si inattendu, qu’ils s’y sentaient sous la complète domination du jeune savant.

— Quand il vous plaira de nous donner les moyens d’y voir, persifla M. Tubeuf qui rongeait péniblement son frein.

— Assez ! trancha M. Giraud.

— Laissez, fit Jacques condescendant, laissez M. le commissaire déverser sa bile ! Incapable d’entrer ici, il le serait encore plus d’en sortir ! Si je ne vous ai pas donné plus tôt la lumière, ajouta Jacques, c’est pour vous empêcher, lui compris, de commettre une imprudence !

Épié par M. Tubeuf, il eut un nouveau geste de la main. Comme par enchantement, le voile immatériel qui leur masquait la pièce, à l’exception des baies, s’évanouit.

Divisé par la lumière elle-même en compartiments alternativement clairs et obscurs, les premiers étant roses ou mauves, ou verts ou bleus, les seconds plus noirs que le plus long des tunnels, le laboratoire leur apparut effrayant. Des moteurs, lancés à des vitesses vertigineuses, ronronnaient doucement, à la manière d’un tigre maté par son dompteur. D’un entonnoir, poli comme le mercure et fixé au milieu de miroirs mi-braqués vers les baies et le plafond où d’autres les continuaient jusqu’au-dessus du toit, un seul rayon, concentrant tous les autres, fusait perpendiculairement à une grosse ampoule de verre sur laquelle quelque chose d’éblouissant crépitait. En face d’un spectroscope, un pan d’arc-en-ciel s’étalait sur la paroi d’une cage de verre compartimentée en autant de cases qu’il y a de couleurs principales dans le spectre de la lumière solaire. Dans chacune de ces cases, comme aussi, en demi-teinte, à gauche et à droite des parties colorées, des plantes de toutes tailles végétaient. Agitées de saccades rapides, des boules emmanchées de verre éclataient à chaque séparation, laissant ensuite entendre un sifflement très doux. Au centre, invisible à l’intérieur d’une moufle, quelque chose grésillait. Sur le fond, des effluves violacés, peu rassurants dans ce cadre, éclairaient par éclipses la totalité de la paroi. En avant et au pied de cette dernière, deux pistons, immobilisés pour l’instant par un robuste cran d’arrêt, encadraient un trou noir d’où montait un grondement trépidant.

— Avez-vous assez vu les parties claires, messieurs ? interrogea Jacques. Si oui, j’inverse l’éclairage.

D’un dernier regard circulaire, ils s’assurèrent tous que rien n’avait échappé à leurs yeux inquisiteurs. Seul le plafond, que d’ailleurs aucun d’eux n’avait regardé, était absolument invisible, exactement comme s’il n’y en avait pas eu et si rien, cependant, ne le remplaçait.

— Renversez ! pria M. Desforges.

Jacques, amenant ses deux mains ouvertes au-dessus de sa tête, étendit les bras en éventail. Instantanément, les parties claires disparurent et les autres, dans une teinte imprécise, démasquèrent autant d’appareils photographiques ou de prises de vue orientés perpendiculairement aux rayons colorés que renvoyait une batterie de fortes lentilles ponctuant d’autant de taches claires le mur du quai qui les portait.

— Y voyez-vous suffisamment, messieurs ? interrogea Jacques. C’est tout ce que je puis faire sans détruire mon œuvre et mes espérances, ajouta-t-il en regardant M. Desforges.

Maintenant accoutumés à cette tonalité indécise, ils examinèrent une dernière fois l’ensemble et se convainquirent qu’aucune présence humaine ne pouvait y être dissimulée.

— Cela nous suffit, dit enfin M. Giraud.

— Pardon ! fit le commissaire, et ce grand trou noir, là-bas, au fond, j’entends ne pas partir sans l’explorer !

— À votre aise, dit flegmatiquement Jacques. Imitez-moi !

À genoux, il partit dans sa direction. Quelques mètres plus loin, il saisit, entre des pinces d’amiante, un feuillard d’acier et le monta lentement, perpendiculairement à l’axe de l’entonnoir poli. Au niveau de cet axe, l’acier s’enflamma aussi facilement que du fulmi-coton au contact d’une allumette. Tous avaient compris l’enseignement.

— N’avancez plus qu’en rampant, dit tranquillement Jacques, vous vous relèverez aux pistons seulement ! Mais boutonnez étroitement vos vestons et ne vous écartez pas d’un pouce en progressant !

Crânement, M. Tubeuf se glissa comme une couleuvre à la suite de Jacques. Les autres jugèrent inutile de l’imiter.

Penché sur le trou, le commissaire demanda :

— Qu’est-ce ?

— Un puits, avec, au fond, des dynamos !

— Éclairez, je veux aller voir !

— Allez, mais allez seul, car il n’y a place que pour un homme !

Touchant un des pistons, Jacques fit miroiter le fond d’une lueur de lanterne sourde. Raide, l’échelle en fer accrochée à la paroi apparut au commissaire qui s’en saisit.

— Deux cent mille tours à la minute, je vous préviens, lança Jacques, négligemment.

Suivant de près un grelottement bref de castagnettes, une voix tomba soudain du ciel :

— Jacques ?

— Qu’y a-t-il encore, ma chère maman ? interrogea celui-ci sans bouger, ni hausser le ton.

— On réclame d’urgence M. le commissaire, pour un vol de plusieurs millions, commis à la Banque de France !

— Zut ! ne put retenir le commissaire en sautant hors du puits. Il ne me manquait plus que cela ! grogna-t-il encore.

— Attention au retour, pria Jacques, bon prince, si vous ne tenez pas à vous réduire en fumée ou en bouillie !

En rage, mais vaincu, le commissaire rampa vers la porte qu’on lui montrait et disparut.

CHAPITRE VIII

DE PLUS EN PLUS EMBARRASSÉ, M. LE COMMISSAIRE PATAUGE ET L’ENQUÊTE N’AVANCE PAS D’UN PAS

— Au revoir… au revoir, et à bientôt, mon gaillard, murmurait pour lui-même, en s’en allant, le brave commissaire encore plus furieux contre lui que contre les autres.

Abandonnant ses hommes auxquels il venait de recommander simplement d’ouvrir plus que jamais l’œil sur les deux maisons qu’ils devaient surveiller de très près, il gagna, tout suant et courant, la banque de France.

Consterné, le directeur l’attendait dans son bureau. L’émotion que lui avait, comme à tous, fait éprouver la nouvelle du crime commis chez les Delachaînaie avait instantanément disparu. L’angoisse purement personnelle tenaillait maintenant seule ce fonctionnaire modèle, homme intègre et ponctuel, jusqu’ici toujours si bien noté, si estimé de ses chefs. Les conditions dans lesquelles ces quatre liasses d’un million avaient été subtilisées à son caissier le bouleversaient autant que les craintes que le vol lui inspirait pour son propre avenir :

— Ma réputation et ma situation sont entre vos mains, monsieur le commissaire, je m’en remets entièrement à vous, dit-il, en accueillant M. Tubeuf comme un naufragé voit descendre vers lui le cordage d’un bateau sauveteur.

— En aussi peu de mots que possible, car je suis très pressé, vous ne l’ignorez pas, mettez-moi rapidement au courant, reçut-il en réponse. Vraiment, vous ne pouviez plus mal choisir votre moment, continua le commissaire, comme s’il avait pu dépendre du directeur qu’on le volât huit jours plus tôt ou trois semaines plus tard ! Vol à la caisse ? Bien, poursuivit-il, alors, appelez votre caissier, il doit en savoir au moins autant que vous, et vous m’épargnerez des redites ! Il faut agir, agir, vite, monsieur le directeur, c’est ma méthode !

La porte matelassée du cabinet directorial se refermait à peine sur le caissier prévenu que, déjà, le commissaire attaquait :

— Surtout, soyez bref, mon brave ! Je n’ai pas de temps à perdre !

Décontenancé par cette réception, le caissier sexagénaire, au service de la même banque depuis plus de quarante ans, sans jamais s’y être attiré le moindre reproche, en perdit le peu que l’émotion du rapt lui avait laissé de moyens. En désordre, les idées et les mots lui venaient et, tels qu’ils se présentaient, il les livrait, inondé de sueur et peinant plus sous l’œil soupçonneux du policier, qu’en sa galère, au gros soleil des tropiques, un forçat.

De plus en plus agacé, M. Tubeuf tentait de l’endiguer, de couper court aux rabâchages et, ne réussissant qu’à augmenter la confusion du malheureux, il l’arrêta net :

— Assez ! commanda-t-il. Je résume et je clarifie… sans difficulté ni mérite, du reste ! Ce caissier n’est pas un témoin, mais une inondation, ajouta-t-il, pour se soulager, en se tournant vers le directeur.

« Ensemble, à 13 h. 50, l’établissement encore fermé, par conséquent, puisque les clients n’entrent qu’à 15 heures et, seuls dans la cave, vous ouvrez tous deux les coffres ; vous y puisez, en dehors de menues sommes que je néglige, quarante liasses de cent mille francs que vous comptez et que, toujours accompagné de vous, monsieur le directeur, le caissier remonte dans sa sacoche fermée. Et, sans vous, qui, – vos chefs apprécieront, – vous désintéressant d’une aussi grosse fortune, regagnez tranquillement votre confortable bureau, il pénètre avec elle dans la cage grillagée où il opère. Et vous, caissier, avec autant d’indifférence qu’en manifeste un chiffonnier pour étaler sur le trottoir les vieux papiers tirés d’une poubelle, vous videz là, bien en vue, sur une planchette, à quelques centimètres du public qui, je le veux bien, n’a pas encore été admis mais s’est passé de votre permission, comme on pouvait le prévoir et comme, fatalement, cela devait se produire, des sommes fabuleuses dont le montant fait rêver tous les pauvres diables que nous sommes. Autour de vous, les employés, qui en font, eux aussi, partie, de ces pauvres diables, ne l’oubliez pas, circulent librement, familièrement, autour du mirifique trésor. Et comme s’il ne méritait pas plus d’attention qu’un vulgaire caillou, vous, caissier fidèle et sans doute très apprécié pour votre probité, vous vous baissez et lui tournez le dos, posément, pour vaquer à vos petites occupations ! Vous vous relevez et, tout à fait par hasard, parce que quarante matelas de cent billets de mille, ça tient tout de même trop de place sur une étroite tablette, vous vous apercevez de leur absence. Et, naturellement, vous n’avez rien vu, rien, ni personne ! Avec ça qu’ils se sont envolés tout seuls ces beaux billets, comme un peu de poussière sur la route, au moindre tourbillon ! Et alors ? Oh ! j’imagine très bien la scène ! On donne immédiatement l’alerte, comme là-bas, on se remue fiévreusement, mais sur place, on fait une jolie petite tempête… dans une cuvette, on revient à la cave, aux coffres, comme si, bien sagement, son petit tour terminé, le trésor avait de lui-même réintégré sa prison ; on tourne, on vire, on gesticule, on prend le ciel à témoin, on échafaude les plus rocambolesques hypothèses, on s’échauffe, on délire, mais, le voleur, bien gentiment, on le laisse courir !

« Bien entendu, comme là-bas encore, quand tout est perdu, on appelle le commissaire ! Qu’il se débrouille, celui-là : c’est son affaire ! La conscience en repos désormais, puisqu’on a fait son devoir, on attend, sous l’orme, qu’il ramène par l’oreille le voleur repentant et l’opulent matelas dans sa sacoche ! Car, bien entendu, ici aussi, on n’a rien vu, rien entendu, et les portes fermées interdisent absolument aussi bien l’entrée que la sortie ! Personne n’a pu venir, ni s’en aller, sauf les beaux billets – comme la belle Suzanne – évidemment ; personne, mais là, personne, on le jure, n’a pu perpétrer le forfait et, froidement, cyniquement, on n’en dit pas moins au commissaire :

« — Il nous faut le ravisseur, à tout prix, et tout de suite ! »

« Non, mais, imaginez-vous des pompiers, appelés seulement lorsque le feu n’a plus laissé pierre sur pierre, auxquels on ordonnerait de faire surgir intact, et sur l’heure, du néant, l’édifice dévoré par les flammes, en précisant simplement, d’un petit air parfaitement détaché :

« — Et puis, vous savez, ici, il n’entrait jamais une allumette ! »

« Ah ! je vous en prie, hein ? monsieur le directeur, ne venez pas me conter que, du garçon de bureau jusqu’à vous, le personnel en entier est très au-dessus de tout soupçon, que, spontanément, autant pour apaiser vos scrupules que pour ne pas mettre un terme brutal à votre avancement – et au leur – tous vos subordonnés, sans exception, ont, ici, devant vous, vidé toutes leurs poches ! Ces quatre gros millions ont-ils disparu, oui ou non ? Oui ! Alors, quelqu’un les a pris, n’est-ce pas ? Ce n’est pas moi, je suppose, et ce n’est pas à moi, non plus, que vous les aviez confiés ! Prenez-vous-en aux coupables, que diable ! et laissez à ses affaires le commissaire qui n’en peut mais ! Si tout le monde se laissait dérober quatre superbes millions, où irions-nous, grand Dieu ! Quoi ? votre voleur ? Mais, puisque vous affirmez vous-même qu’il n’a pu s’en aller, il est ici, dans vos locaux, c’est évident, ça, voyons ! Et comme vous connaissez mieux les aîtres que moi, il vous sera très facile de l’y retrouver ! Comme il ne peut en sortir que si vous le voulez bien, rien n’est plus commode, il me semble, que de l’en empêcher ! Au moins, pendant ce temps, il me sera possible de m’occuper de choses sérieuses ! Comment ? retrouver les voleurs, mon métier ? Mais comme c’est le vôtre de garder l’argent qu’on vous confie, exactement ! Remettez-le-moi ce voleur, et vous verrez si, moi, je le laisse échapper ! Je vous le répète, je suis très pressé ! Au revoir, monsieur le directeur ; j’attends de vos nouvelles !

Et M. le commissaire s’en fut, laissant complètement éberlués le directeur et son caissier.

 

*    *    *

 

En réalité, cet excellent M. Tubeuf ne voulait à personne, et moins à lui qu’à tout autre, avouer qu’il pataugeait, lui, le détective-né, le Sherlock-Holmes des affaires retentissantes, qu’il pataugeait à la première épreuve offerte à ses talents aussi lamentablement qu’en des sables mouvants le plus inexpérimenté des baigneurs s’enlise, piétinant et s’épuisant sur place, et s’affolant, au lieu de s’étendre à plat ventre et de progresser en rampant.

À bout de souffle et de sang-froid, il manquait seulement d’entraînement, mais non d’intelligence et de bonne volonté. Pour mieux réfléchir et y voir enfin un peu plus clair, il chercha la solitude et pensa la trouver dans son bureau. Des convocations urgentes du maire et du préfet l’y attendaient. Il dut en repartir au galop, à peine arrivé, et se fit annoncer d’abord à la préfecture, comme il convenait. Entouré du maire et du président du tribunal, M. Lombrette, ennuyé au possible, l’y reçut immédiatement.

— Du nouveau, commissaire ? interrogea-t-il. Non ! Rien ? absolument rien ? C’est peu, conclut-il, en se rembrunissant plus encore. Le ministère de l’intérieur, que j’ai dû prévenir en raison de l’importance exceptionnelle de ces deux déplorables événements survenus le même jour dans notre si paisible cité, m’a proposé d’envoyer quelques-uns des meilleurs limiers de la Sûreté et de la brigade mobile. Je pense que vous ne serez pas fâché de les voir arriver ! Seul, devant tant de mystère, il se pourrait que vous fussiez débordé ! C’est, en tout cas, notre avis. J’ai accepté. Ces messieurs seront ici à minuit ; je vous laisse le soin de les accueillir à la gare ! Et si ce n’est pas trop vous demander, je voudrais bien qu’à neuf heures, demain matin, vous m’apportiez ici quelque espoir. En attendant et, si possible, sans vous départir de votre sang-froid, allez vite vous remettre au travail !

Un coup de massue en plein front n’eût pas mieux assommé le pauvre M. Tubeuf. Ainsi giflé sans ménagement, son amour-propre en saignait par tous ses pores. Titubant presque, ainsi qu’un homme ivre, il s’en allait, le cerveau vide et sans même percevoir la rumeur et les premiers bouillonnements de cette population d’ordinaire si calme, que l’émotion et la colère avaient jetée tout entière, en pleine effervescence, dans les rues. Il se réfugia, toutes portes closes, dans le commissariat et, tout vêtu, s’allongea sur un lit de camp.

— Les imbéciles ! exprima-t-il tout haut. Me faire ça, à moi ! grinça-t-il, blême de fureur et de jalousie. Je les attends à l’œuvre, les autres, les fines lames, qu’ils ont cru devoir faire venir de Paris !

Mais, graduellement, à mesure que la fatigue délaissait ses muscles détendus, le calme renaissait dans ses nerfs comme dans son cerveau. Oubliant l’injure, il redevenait le professionnel et, peu à peu, sa raison dégageait les faits des passions et du cadre.

À n’en pas douter, les deux méfaits portaient la même marque, la même signature. Avec une habileté diabolique, le malfaiteur unique avait réussi, sans se laisser voir ni entendre, à pénétrer en plein jour dans deux milieux strictement fermés et à s’en évader sans laisser la moindre trace. Ce ne pouvait être un esprit, puisqu’il s’intéressait à ce point aux matelas de billets de banque et son adresse prodigieuse en faisait, de toute évidence, une personnalité peu commune. Le même homme, à coup sûr, avait opéré et opéré seul, dans les deux cas. Or, et précisément à proximité du lieu du premier de ces deux forfaits, un être exceptionnel ne venait-il pas de se révéler qui, par vanité sans doute, car il s’était montré bien imprudent pour un homme aussi fort, avait fait, devant lui, et la lumière et l’obscurité, et le silence et le bruit. Inquiétant, ce Jacques Alligre, inquiétant au possible, encore qu’il y ait eu beaucoup d’affectation dans sa simplicité calculée d’homme qui, d’un signe, avait fait s’ouvrir et se fermer des portes et qui, sans appareil, téléphonait à sa mère. De l’intimidation, tout simplement, cet acier flambant aussi facilement que de la paille. Mais lui, Tubeuf, n’était pas une femmelette et de tels procédés ne pouvaient l’impressionner. Il saurait le montrer, d’ailleurs, et pas plus tard que tout de suite !

Sa décision, dès lors, était prise, et bien prise. Certes, les deux forfaits avaient bien été commis à la même heure, sensiblement, mais d’autre part, sans ses appareils, nombreux et encombrants, il était bien difficile d’admettre que le même Jacques eût renouvelé ses tours de force à la banque et chez les Delachaînaie. Seulement, ce brave commissaire n’avait plus le choix. Il devait, à minuit, se trouver à la gare et, le lendemain, à neuf heures, il lui fallait, sinon apporter une tête au préfet, du moins lui annoncer une piste sérieuse.

— Allons, fit-il, en se redressant, la nuit enfin venue doit m’être secourable ! Les gêneurs vont dormir et déjà le coupable se croit protégé par l’obscurité !

 

*    *    *

 

Les ayant fait sortir par la même porte que le commissaire avait empruntée pour courir à la banque, Jacques Alligre avait confié Jean Desforges et ses amis à sa mère pour qu’elle leur montrât en détail ce jardin et les quatre petites pièces dont se composait leur habitation. En prenant congé et s’excusant de l’obligation où il était de retourner à ses expériences, il avait tenu à renouveler avec force l’expression de ses sympathies à l’oncle de la disparue.

Tant de franchise et d’autorité rayonnaient à ce moment de son visage, que Jean Desforges eut brusquement et nettement le pressentiment que le salut ne pouvait venir que de ce jeune savant. Revenant sur ses pas et laissant un instant ses amis suivre sans lui Mme Alligre, il interpella Jacques :

— J’attache à votre sympathie le plus grand prix, monsieur, et je tiens énormément à vous revoir seul, le plus tôt possible ! En grâce, ne le refusez pas au plus malheureux des frères et des oncles !

— Je n’ai aucune raison pour vous le refuser, monsieur ! Et si la frugalité de nos repas n’est pas de nature à vous rebuter, je vous prie de bien vouloir partager, dès ce soir, à vingt heures précises, notre très modeste dîner ! Nous n’avons jamais reçu personne, mais, comme moi, ma chère maman sera trop heureuse de vous prouver que nous valons beaucoup mieux que les soupçons injurieux du commissaire !

— Et je vous en sais infiniment gré, répondit M. Desforges en lui serrant la main avec effusion.

 

*    *    *

 

Très simple, comme l’avait annoncé Jacques, ce dîner à trois s’achevait, quelques heures plus tard, lorsqu’un bruit comparable à celui des canards s’amusant à faire claquer leur bec, les surprit au milieu d’une phrase.

— Tiens, dit simplement Jacques, un visiteur qui ne doit pas tenir beaucoup à être aperçu !

— C’est peut-être ta bicyclette qu’on rapporte, mon fils, car elle n’était pas à sa place cet après-midi !

— Et qui donc l’aurait prise, ma chère maman ?

— Je ne sais trop ! Cet innocent de Louis, sans doute ! En tout cas, elle n’était plus là, j’en ai fait la remarque, et j’avais oublié, ensuite, bouleversée que j’étais par le drame, de t’en parler !

— C’est tout à fait bizarre, en effet, répliqua Jacques, songeur, les yeux au plafond. Je m’en doutais, affirma-t-il presque aussitôt. Reconnaissez-vous la silhouette, monsieur Desforges ?

Levant à son tour les yeux, celui-ci aperçut la plus agitée des ombres chinoises se dépensant en contorsions comiques sur la blancheur du plafond :

— Ma foi, non, confessa-t-il.

— C’est cependant l’ineffable commissaire qui vous accompagnait cet après-midi ! Nous nous occuperons de lui tout à l’heure. Pour l’instant, si vous le permettez, je ne serais pas fâché de découvrir le voleur de ma bicyclette. S’il peut vous être agréable de faire avec moi un tour d’horizon, il vous suffira de me suivre.

Ensemble, ils descendirent au laboratoire où M. Desforges eut le loisir de regarder tout à son aise. Rien n’y était changé, du reste. D’un geste, Jacques lui désigna un escabeau de bois, le seul siège de cette vaste pièce encombrée de machines et d’instruments aussi mystérieux les uns que les autres pour un profane.

Poussant un bouton et faisant pivoter sur son axe vertical une espèce de lunette d’approche curieusement terminée par un appareil de prise de vues solidaires d’un miroir incliné à 45o en avant de lui, Jacques dit :

— Regardez l’écran, en face de vous !

Jean Desforges, à sa stupéfaction, y reconnut nettement, comme au cinéma, le cours de la rivière et ses peupliers frémissants, les dernières maisons de la petite ville et, dans le fond, la masse plus sombre des coteaux, avec, à mi-hauteur, la ligne blanchâtre de la route, à cette heure déserte, qui allonge son ruban parallèlement au cours d’eau.

Patiemment, mais inutilement, Jacques faisait et refaisait pivoter son instrument. Rien ne se projetait sur la toile que la nature assoupie, glissant en masse au sommeil.

— Pourtant, ma mère doit avoir raison, dit-il à haute voix ; ce ne peut être que ce gros niais de Louis qui a pris ma bicyclette puisqu’il a seul accès chez nous et je le soupçonne fort d’en user pour aller, la nuit, tendre aux lapins des lacets qui lui fournissent le plus clair de ses maigres ressources. Je voudrais bien le guérir de cette détestable habitude de paresseux.

À peine avait-il terminé ces réflexions qu’apparut sur la toile, à l’allure tranquille d’un homme que rien ne tourmente ni ne presse, un cycliste aux épaules duquel pendaient au moins trois musettes bourrées. Plus lentement, Jacques manœuvra sa lunette de manière à ne plus le perdre de vue. En même temps, déplaçant une aiguille sur un cadran, il fit, à hauteur de la baie vitrée ouvrant sur le quai, basculer un miroir qu’après quelques tâtonnements de la vis micrométrique qu’il roulait entre les doigts, il immobilisa.

— Voilà bien le voleur ! cria-t-il alors très fort. Si l’on prévenait les gendarmes de Pont-sur-X – petit village encadrant à six kilomètres de là la route suivie par le cycliste – il serait cueilli prestement !

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, cette scène venait au même instant de se reproduire avec la même fidélité dans la salle du cinéma, située de l’autre côté de la rivière, en face de l’habitation des Alligre. Sur la toile laissée nue par l’entr’acte, on vit et, dans la salle, on entendit exactement ce que M. Desforges venait de voir et d’entendre. Chacun y reconnut le cadre familier et ce demi-fou de Louis dont les enfants de la ville faisaient volontiers leur jouet, sinon leur souffre-douleur.

Sur ce public, dont l’esprit toujours quiet avait été si violemment secoué par les événements de l’après-midi, l’effet fut considérable. Le caractère anormal de ces révélations ne fut pas perçu tout de suite. D’instinct, tous se précipitèrent, obéissant à la voix dont nul ne se soucia de rechercher l’origine. Vingt coups de téléphone arrivèrent à la gendarmerie de Pont-sur-X et nul, après cela, ne s’étonna de suivre sur l’écran du cinéma où tous étaient revenus, les phases, aussi courtes que simples, de l’arrestation du demi-vagabond Louis Viornette par deux gendarmes postés dans le fossé, chacun d’un côté de la route, à quelques pas de la première maison du village.

Le contraire eût stupéfié ce bon public. La vie n’est-elle pas le meilleur des metteurs en scène ?

Aveuglé par les phares brusquement démasqués, le dit Louis avait levé les bras, titubé quelques mètres et livré sans combat bicyclette et musettes aux gendarmes. Les yeux agrandis jusqu’à l’effarement, ces derniers devaient, à un billet près, compter, quelques minutes plus tard, jusqu’à quatre millions dans les musettes de ce gueux, inconnu d’eux, arrêté sur l’ordre d’inconnus.

CHAPITRE IX

M. LE PRÉFET N’EST PAS CONTENT, M. LE MAIRE EST FURIEUX. LE COUPABLE ARRÊTÉ, LE MYSTÈRE N’EN PARAÎT QUE PLUS ÉPAIS

Satisfait de ses investigations, Jacques ramena ses manettes à zéro.

— Rayons infra-rouges et œil électrique, expliqua-t-il simplement. C’est le policier de l’avenir. Que cela ne nous fasse pas oublier complètement l’autre, celui du présent. Il doit faire un beau tapage ! Si vous n’êtes pas trop pressé d’aller dormir, monsieur Desforges, vous pourrez juger, et au besoin témoigner, plus tard, de sa balourdise et de son exemplaire sang-froid !

— Volontiers, cher monsieur, car je ne sais dans mon malheur ce que je dois être le plus : touché de la confiance que vous avez bien voulu m’accorder dans des circonstances plutôt délicates pour vous, ou émerveillé de votre science, sur laquelle, à cette heure, il me faut bien vous l’avouer, je fonde uniquement mes espoirs. Quant à ce pauvre commissaire, il faut pardonner à sa hâte maladroite et ne retenir que l’excellence de ses intentions. Pour l’instant, il est bien sage, en tout cas, puisqu’on ne l’a plus du tout entendu depuis qu’en un tournemain vous l’avez fait prisonnier. Aurait-il réussi à se délivrer ?

— Que non pas ! Je l’avais d’ailleurs bien prévenu : on n’entre pas chez moi comme dans un commissariat ! Instruit par l’expérience de cet après-midi, il aurait dû, pourtant, se douter que nous ne pouvons rien avoir de commun. Écoutons-le, d’abord, si vous le voulez bien !

Et Jacques, d’un doigt sur un déclic, immobilisa les boules d’un éclateur dans leur hublot de verre. Instantanément, des hurlements assaillirent les oreilles de Jean Desforges, médusé.

— Au secours ! Mais je me noie ! Assez ! grâce ! Ah ! le bandit ! si jamais j’en réchappe, il saura de quel bois je me chauffe, celui-là, par exemple !

— Vous dites ? intervint froidement Jacques.

— Je dis, je crie plutôt, il me semble, et depuis des heures, encore, je dis, je crie, je hurle : « Au secours ! Au secours ! toujours au secours ! mais…

— Ah ! Et vous désirez ? interrogea Jacques, glacial.

— Sortir d’ici, simplement, et le plus vite possible !

— Vraiment ? J’aurais plutôt cru que vous désiriez entrer.

— Pas du tout, ou, si vous préférez, j’ai changé d’avis.

— Je ne préfère rien ; ni entrée ni sortie, c’est net ! Qui vous a prié de venir et que veniez-vous faire ?

— Me noyer, hélas ! Si j’avais su ! Et cette eau implacable qui monte, qui monte, j’en ai déjà jusqu’aux cuisses !

— Évidemment, elle monte, puisque vous l’y obligez en piétinant de toutes vos forces sur le clapet de la nourrice de mes turbines ! Savez-vous que c’est la rivière que vous détournez ainsi chez moi ?

— Alors, tirez-moi de là, sapristi ! Je me demande ce que vous attendez, fit l’autre, absolument affolé.

— Ce que j’attends ? Rien de bon ! De savoir, cependant, qui vous êtes, d’abord, et, ensuite, je le répète, ce que vous êtes venu faire ici !

— Qui je suis ? Mais, vous plaisantez ? Je suis le commissaire de police, monsieur Alligre, et vous me connaissez parfaitement comme je vous connais !

— Alors, rien n’est moins sûr, car, moi, je ne vous connais pas du tout ! Si ce sont là toutes vos références, bonsoir, monsieur ! Sortez comme vous êtes entré, je vous souhaite bonne chance. Demain matin, des experts viendront évaluer les énormes dégâts provoqués chez moi par l’inondation que vous avez déclenchée et si activement entretenue.

— Demain matin ! rugit misérablement M. Tubeuf, mais je serai noyé bien avant !

— Libre à vous !

— Et je dois être à la gare à minuit, moi, avoua-t-il, désolé.

— À la gare ? à minuit ? Et pourquoi faire ?

— Pour prendre la fuite, sans doute. Après un viol de domicile aussi caractérisé, une évasion, en pleine nuit, hum ! cela ne me paraît pas être tout à fait dans les habitudes des commissaires, des vrais commissaires, s’entend.

— Eh ! grogna l’autre, de plus en plus furieux, vous l’interrogez bien, vous, le commissaire ! Et cela, non plus, n’est pas précisément dans les habitudes !

— Commissaire ou non, ne vous en prenez qu’à vous-même et méditez à loisir la saveur éternelle de l’exquis : « Tel est pris qui croyait prendre ! » Vous en livrerez demain le fruit aux gendarmes !

— Demain ! râla l’autre, à demi étranglé de rage.

— Eh ! oui, demain. Plus calme et plus froid, vous serez plus sincère. La nuit porte conseil !

Et Jacques, renversant son déclic, refit instantanément le silence.

En se quittant, M. Desforges et lui entendirent seul le fracas de ferraille du train quittant la gare, où il venait de déposer les policiers de Paris.

D’humeur exécrable au lendemain des événements précédents, le préfet conférait avec le président du tribunal. Sous tous ses aspects, ensemble, ils avaient fait le tour du problème et pas une piste raisonnable ne leur paraissait devoir être retenue. Sur la table imposante où M. Lombrette avait, jusqu’à ce jour, vécu tant d’heures calmes, des journaux, éparpillés sans ordre, le flagellaient à l’unisson de tout le noir gras de leurs titres cinglants, en caractères d’affiche.

Gros et sanguin, image, en temps normal, du politicien bon enfant, joyeux et sans aigreur, mais, pour l’heure, en grande ire et cramoisi d’indignation, M. Raynouart, maire estimé du chef-lieu, entra, les yeux à fleur de tête et la barbe en bataille, à peine annoncé.

— On n’est pas tendre pour nous, mon cher maire, dans la presse de ce matin !

Bien qu’aucune allusion n’y fût faite à M. Raynouart, c’était dans la manière du préfet d’étendre à tous les reproches qui lui étaient à lui seul adressés.

— Ce sera bien pis demain, grogna l’interpellé en explosant.

— Cela me semble difficile, répliqua le préfet avec amertume, en repoussant les journaux du geste dégoûté d’un malade à l’heure de sa purge.

— Et pourtant, il n’en peut être autrement, se désespéra ce bon maire. Lorsque l’autorité, la mienne, la vôtre aussi, mon cher préfet, la mienne et la vôtre en même temps, vous entendez bien, lorsque l’autorité est publiquement et à ce point bafouée, il ne faut plus s’étonner de rien ! La presse aurait bien tort de se gêner, lorsque ricanent à bon droit toute une ville, un chef-lieu de département, s’il vous plaît ; ce département lui-même, un modèle, cependant, car on ne fait pas mieux, hein ? comme département, et, demain, la France entière, et Paris avec eux ! Ça, voyez-vous, mon cher préfet, ça, c’est intolérable. Qu’on blague un sénateur, un député, même un ministre, on en a l’habitude, et bien qu’on en abuse un peu, parfois, il n’y a pas lieu de s’en trop émouvoir ; mais qu’on touche à l’autorité, ça, alors, franchement, ça me renverse ! Ça me renverse, et ça me révolte ! Voulez-vous le savoir, ça me révolutionne ! cracha l’excellent homme absolument hors de lui.

En dépit du comique irrésistible de cette petite révolution, accomplie sous ses yeux dans la ventripotente et houleuse personne du plus important de ses maires, le préfet n’eut pas à faire effort pour ne pas rire. Il n’en avait nulle envie. Dans l’outrance de l’attitude et des mots, bien qu’ils fussent pareillement inintelligibles jusqu’à présent, il sentait fort bien la menace, et c’était la seule dont il eût vraiment peur, d’une presse à ses dépens déchaînée, aux traits perfides, encore plus acérés demain qu’aujourd’hui. Par anticipation, il en jaunit :

— Mon cher maire, intervint-il enfin, expliquez-vous un peu, je vous en prie, et précisez-nous enfin les motifs d’une émotion à laquelle vous ne nous avez pas habitués !

— Mon émotion devrait être aussi la vôtre, mon cher préfet, et vous ne les connaissez pas, vraiment, ces motifs ? Ignorez-vous qu’un assassin a pris la fuite, qu’une morte s’est envolée, que des millions ont été dérobés et que, c’est là le plus grave, un commissaire aurait dû partir à la recherche des uns et des autres alors que, lorsqu’enfin ce voleur, qui, sans doute, est aussi l’assassin, nous revient, en plein cinéma, avec ses millions et les meilleures intentions du monde, il n’y a pas même de commissaire pour en recevoir les aveux…

— Comment ! s’exclama M. Lombrette, comment, il n’y a pas de commissaire !

— Il n’y a pas, ou il n’y a plus, comme vous voudrez, de commissaire, parce que je venais précisément vous demander sa tête !

— Sa tête ? vous trouvez qu’il n’y a pas assez de victimes ?

— Sa tête, parfaitement, sa vilaine tête de serviteur de l’autorité, de l’autorité sacrée, qu’il sape et ridiculise, en nous ridiculisant avec elle, vous comme moi, ne l’oubliez pas, mon cher préfet ; alors que, le premier, il en devrait être le prêtre et l’esclave !

— Certes ! Mais qu’est-ce qui vous fait dire qu’il ne le soit pas, ou ne le soit plus, ce prêtre-esclave et que, du même coup, il fasse de nous, de moi comme de vous, j’entends bien, la risée publique et… la cible inévitable aux flèches empoisonnées de journalistes enchantés de l’aubaine ?

— Décidément, mon cher préfet, votre mansuétude ou votre candeur, à votre choix, me désarme, mais, là, complètement ! Voulez-vous me permettre d’éclairer un peu votre lanterne ?

« 1° N’avez-vous pas, vous-même, en l’informant du renfort en toute hâte envoyé par le ministère de l’intérieur, prescrit à Tubeuf de se trouver à la gare, à minuit, pour y accueillir, ne fût-ce que par courtoisie, ses collègues de Paris, et leur faire, en détail, le récit de ce qu’il savait, et du crime et du vol ? Y était-il ?

— Mais, je n’en sais rien, je suppose que oui, puisque, en effet…

— Vous supposez à tort, mon cher préfet ! Tubeuf devait être à la gare et Tubeuf n’y était pas, ni à minuit, ni avant, ni après ! C’est un manquement à l’autorité, ça, j’imagine ! – Et d’une !

« 2° Toujours en notre nom à tous deux, l’avez-vous, hier soir, invité à s’atteler à sa besogne avec un peu plus d’activité, d’intelligence et de zèle qu’il n’en avait déployé dans l’après-midi et à nous rendre compte ici, ce matin, à neuf heures ? Y est-il ?

— Inutile de supposer, cette fois ! Tubeuf devait y être et Tubeuf n’y est pas ! Cela, aussi est un défi à l’autorité. – Et de deux !

— …

— Au cinéma, hier soir, tout le monde a vu le voleur ! Et Tubeuf, qui devrait aller où va tout le monde, et, le premier, apercevoir le voleur qu’il poursuit, Tubeuf ne l’a pas vu ! Donc, votre Tubeuf se fiche du monde. – Et de trois !

— …

— Ce même Tubeuf que vous aviez chargé d’arrêter l’assassin et le voleur, les a-t-il arrêtés ? Non, toujours non ! Ce sont les gendarmes de Pont-sur-X. qui l’ont fait à sa place. – Et de quatre !

— …

« Était-il avec eux, au moins ? Non encore, évidemment, et, ça, je ne le suppose pas, ces gendarmes eux-mêmes me l’ont dit. Tubeuf devait y être, c’est bien votre avis ?

— Tubeuf n’y était pas. – Et de cinq !

— …

— À l’aube, ce matin, quand, pressés de se débarrasser, sinon du voleur, pauvre hère sans défense et tout penaud, encore qu’il soit sans doute l’assassin, du moins des quatre millions qui leur brûlaient les doigts et les avaient empêchés, – eux, par Tubeuf, bien sûr, – de fermer l’œil, les gendarmes ont voulu lui livrer le tout, pas de Tubeuf ! Était-ce à lui ou à moi, je vous le demande, de les prendre en charge ? Eh bien ! c’est moi, mon cher préfet, c’est moi, le maire, qui, réveillé à sa place et à une heure indue, ai dû en assumer la responsabilité. – Et de six !

— …

— Vous croyez que c’est fini ? Les agents que Tubeuf devait attendre et n’a pas attendu, cette nuit, à la gare, où croyez-vous qu’ils soient, depuis leur réveil ? Chez Tubeuf ? Non, chez moi, monsieur le préfet, chez moi ! Et c’est eux qui attendent Tubeuf ! En tout ceci, dites-moi, l’autorité, que devient-elle ? – Et de sept !

— …

— Quand nous serons à dix… car je n’ai pas terminé, j’ai même gardé le meilleur pour la bonne bouche. À quatre reprises, je dis bien « quatre », depuis ce matin, j’ai envoyé chez lui, Tubeuf, un agent spécial avec un ordre, un ordre écrit de ma main, à moi, le maire, lui enjoignant de se rendre, toute affaire cessante, à mon domicile ou à la mairie. Cette fois, vous pensez qu’enfin il a obéi, que M. Tubeuf, repentant, est venu s’excuser à genoux auprès de M. le maire. Eh bien ! vous n’y êtes pas davantage ! C’est M. le maire qui, la moutarde au nez, a dû se rendre, en personne, chez M. le commissaire. Or, même là, je n’ai pu l’apercevoir : M. le commissaire a disparu ! Et vous trouvez qu’il ne se moque pas de moi, de vous, de nous, de tout ?

— Ailleurs, partout ailleurs, c’est l’assassin, c’est le voleur, c’est le magot qui se cachent, et cela s’explique. Ici, non ! Ici, vous étant préfet, et moi maire, c’est le commissaire qui disparaît ! Avouez que, comme balançoire à l’autorité, on n’a jamais, nulle part, imaginé mieux !

— Les journalistes auraient bien tort de ne pas se tordre demain, à colonnes déployées… au-dessous de nos portraits, grandeur nature !

— Mais où peut-il bien être ? soupira M. Lombrette, à la fois songeur et inquiet.

— Le diable seul le sait ! Et qu’il l’y garde, ce joli coco-là ! À tous les échos, je l’ai fait demander, partout où son devoir l’appelait, mais lui, Tubeuf, se soucie de son devoir autant que de son maire et de son préfet, c’est-à-dire un peu moins qu’un poisson d’un peigne. J’ai bien tout tenté pour le retrouver. Je ne pouvais tout de même pas envoyer le voleur à sa recherche : il me l’eût peut-être ramené par les oreilles. Ce soir, devant l’écran du cinéma et, demain, sur la première page de tous les journaux de France et de Navarre, c’est sans doute ce qu’on nous suggérera, ce rire homérique des foules ? Vous, moi, nous sommes tous déshonorés !

— …

— Monsieur le préfet, conclut le maire en se levant, cérémonieux et apoplectique, je vous redemande, respectueusement mais énergiquement, la tête de ce sale oiseau…

— Monsieur le commissaire ! annonça l’huissier en entrebâillant discrètement la porte.

— Non ! dit le maire abasourdi…

— C’est pour une communication qui ne souffre pas de retard ! ajouta l’introducteur.

— Pas possible ! s’esclaffa le brave M. Raynouart au paroxysme de la stupéfaction et de la colère. Eh bien ! dites-lui que, moi, j’en souffre, et pour dix, même !

— Ah ! vous voilà, vous ! À cette heure-ci, et dans cette tenue ! gronda le préfet, sur son ton le plus sévère, à ce malheureux Tubeuf qui, hâve et crotté jusqu’aux yeux, le binocle boiteux, les cheveux en rafale, la cravate en « porte à faux », le pantalon gluant plaqué en tire-bouchon sur les tibias, clignotait à l’entrée du cabinet, hésitant comme une chouette extirpée en plein jour de son trou noir.

— Comme le voilà fait ! hasarda M. Giraud, pris de pitié.

— Vous voulez dire « défait », gouailla le maire, féroce.

— Excusez-moi, monsieur le préfet, et vous aussi, messieurs, dit d’une voix mal assurée le commissaire ; je suis victime des apparences…

— Je n’ai cessé de vous le dire, hier, triompha le président du tribunal.

— … victime, aussi, du devoir…

— Ça, non, par exemple, non, non, et non ! Et ça, vous ne l’ignorez pas, messieurs, je suis payé pour le savoir, affirma le maire avec véhémence.

— Expliquez-vous et soyez bref, trancha le préfet.

— Monsieur le préfet, bégaya ce pauvre Tubeuf recru de fatigue et de froid, de peur et de faim, je vous jure que je suis victime des circonstances !

— Encore ! ne put retenir le maire, indigné.

— Je vous invite à mieux choisir vos expressions, compléta le préfet agacé. Vous n’êtes, que je sache, ni l’assassinée ni le volé, ni l’un des policiers qui se croyaient attendus au train, ni M. le maire, au désespoir du parfait dédain que vous affichez pour sa personne et pour ses ordres, ni, non plus, le préfet, que vous tournez publiquement en dérision ! Et les journaux enfin, jusqu’ici tout au moins, n’ont pas même cité votre nom ! Ne parlez donc pas de victimes, je vous le conseille !

M. Tubeuf, qu’à la fin tant d’injustice excédait, injustice du sort et surtout injustice des hommes, et de ceux-là, précisément, dont il attendait le plus de réconfort après tant d’avanies, M. Tubeuf eut un sursaut de révolte :

— Tout de même, monsieur le préfet, réussit-il à balbutier, après l’atroce nuit que je viens de passer au service de la Société, je croyais avoir droit à un peu plus d’égards. Debout dans l’eau jusqu’au ventre, – au ventre vide depuis vingt-quatre heures, monsieur le préfet, je me permets de vous le signaler – je n’en ai pas moins, sous la menace la plus effroyable et sans faiblir un seul instant, fiévreusement suivi et gardé la piste des coupables.

— Que nous chantez-vous là, avec votre piste et vos coupables ? Il a suffi que vous disparaissiez pour que le voleur nous revienne, et les millions aussi !

Le ciel s’écroulant n’eût pas effondré davantage le malheureux Tubeuf qui claquait des dents dans ses loques mouillées. D’un sursaut, il voulut cependant se rattraper :

— Je parle, moi, du cadavre et de son assassin, monsieur le préfet !

— Ne parlez plus de rien, assez ! hein ? Ceux-là, aussi, nous seraient sans doute déjà revenus si vous n’aviez commis l’impardonnable sottise de réapparaître, et dans quel état ! avec votre sens aigu de l’inopportunité. Mais il « flanquerait la poisse » à tous les préfets de la terre, cet animal-là ! éclata M. Lombrette, habituellement si maître de lui, mais pour l’instant absolument hors de ses gonds.

« Allez-vous-en ! je vous chasse !

— Vous… me… chassez ! moi ! moi, le commissaire ! bégaya Tubeuf, ivre de fureur contenue.

— Commissaire ? Vous n’êtes plus commissaire : sortez, Tubeuf !

— Je ne… je ne suis plus commissaire ? râla l’exécuté en arrachant sa cravate qui, de plus en plus de guingois, l’étouffait.

— Non, reprit très sec le préfet. Puisqu’il vous faut des explications, sachez que sur plainte, longuement motivée, de M. le maire, ici présent, et venu tout exprès, je vous ai destitué !

— ! ! !

— Le mieux que je puisse vous conseiller, c’est de redisparaître, et d’urgence, encore, porte-guigne ! Et qu’on n’entende plus parler de vous, hein ? au moins jusqu’à ce que, s’il en reste, les coupables rassurés puissent, en se rendant, obéir à leurs légitimes remords. J’ai dit. Filez ! Mais sortez, sortez donc ! rugit le préfet congestionné, l’index impérieusement pointé vers la porte.

 

*    *    *

 

Ayant ainsi sacrifié le commissaire, un peu pour ne pas déplaire au maire et beaucoup pour montrer aux journalistes qu’il savait, à l’occasion, être un préfet à poigne et ne pas tolérer les incapables, M. Lombrette, apaisé, renvoya MM. Raynouart et Giraud, en les priant de se trouver au rapport que devaient, à dix-sept heures, lui faire les inspecteurs de la brigade mobile et de la Sûreté. D’après ce qui lui serait, à ce moment, rapporté, il ferait la leçon aux journalistes et saurait bien les amadouer.

À l’heure dite, les détectives rendaient compte des premiers résultats de leur mission. Se partageant la besogne, deux d’entre eux avaient longuement cuisiné Louis Viornette, le voleur, tandis que les deux autres avaient repris à son point de départ l’enquête amorcée avec le succès que l’on sait par l’ex-commissaire. Rien de bien reluisant n’était à l’actif de cette première journée, ils en convenaient tous quatre…

— En tout cas, messieurs, déclara le préfet, nous marquons, nous, un point sérieux puisque, par nos seuls moyens sommaires et quelques heures à peine après le délit, nous coffrions son auteur et restituions à la banque de France les quatre millions qui lui avaient été pris dans des conditions aussi mystérieuses que celles dont s’est entouré le crime. À cause de cette similitude, d’ailleurs, nous ne sommes pas loin de penser, M. le maire et moi, que le voleur est aussi l’assassin, en sorte que l’affaire en serait dès maintenant virtuellement close !

— Il vous faut renoncer à cet espoir, monsieur le préfet, répliqua le chef des policiers. Que le voleur et l’assassin soient le même homme, c’est, ma foi, fort possible ! Je dirai même que c’est très probable. C’est, en tout cas, un homme supérieur, alors que le Viornette arrêté est tout au plus un pâle idiot ! Et celui-là le savait bien qui a eu l’audace savante de projeter sur un écran la scène de la fuite et l’habileté machiavélique de suggérer à la foule, à haute voix, d’alerter par téléphone les gendarmes de Pont-sur-X. Ce ne sont pas là des moyens courants ni sommaires, monsieur le préfet, et cet inconnu, le véritable auteur de l’arrestation, doit avoir de fortes raisons de conserver l’anonymat. Son Viornette n’est peut-être même pas un voleur, bien qu’il l’avoue ! À mon avis, c’est un vague complice ou, plutôt, un tout au plus misérable jouet !

— Vous ne voudriez tout de même pas que je dise ces choses-là aux journalistes ? confessa M. Lombrette, déconfit.

CHAPITRE X

UNE RÉVOLUTION DANS UNE PETITE VILLE, UN CONSEIL DE GUERRE CHEZ LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL

La révolution dont M. le maire avouait être, au préfet, personnellement le siège avait fini par gagner la petite ville tout entière. La même indignation, la même colère et le même besoin impérieux de sanctions immédiates s’y retrouvaient. Seul en différait l’objet. L’autorité, pour ce bon public, n’était pas en cause, mais la justice seule.

Un tremblement de terre, un ras de marée, un volcan, n’eussent pas plus complètement ni plus soudainement transformé la physionomie de ce petit chef-lieu, fait à l’image de sa miroitante et paresseuse rivière, au cours sans ride et si lent, pour la paix éternelle. La nature, à coup sûr, qui l’avait façonné pour être, et toujours demeurer, la capitale du calme intégral, accusait un moment d’égarement ou d’oubli, générateur des pires catastrophes. Dieu sait où s’en allaient les eaux si tranquilles de ce grand lac par la brèche ainsi ouverte au beau milieu de l’armature épaisse et haute des rocs qui, jusqu’alors, les avaient contenues dans l’immobilité absolue. Depuis ses origines, ce beau lac n’avait jamais enregistré de tempête et voici qu’il se trouvait aujourd’hui plus furieusement démonté que les grands océans sous la cravache des cyclones.

On n’avait jamais travaillé qu’avec une sage modération, dans ce chef-lieu, juste de quoi maintenir les pulsations imperceptibles de son cœur assoupi. Mais depuis quarante-huit heures, aucun de ses habitants n’y faisait plus œuvre de ses dix doigts.

— On y parlait peu, aussi, jusqu’à ce 21 juin fatidique et uniquement par besoin d’interrompre la monotonie du défilé des heures sans fin, toutes identiques à la précédente.

Emportées par le prurit général, les langues allaient, allaient maintenant, à la vitesse d’une énorme turbine emballée dont le mécanicien ne serait plus maître. Il leur fallait bien se rattraper du temps perdu par leur moulin à l’arrêt, depuis des millénaires. Et, dame, toutes s’y employaient avec une émulation exemplaire. Il n’est tel qu’un paresseux pour abattre de la besogne au moment d’un accès.

Si les langues chômaient dans ce pays idéal que l’absence des commérages et cancans rendait si attrayant et original, c’était pis encore pour les cerveaux, désertés des pensées. Leur pile, qu’aucun sel ne venait régénérer, ne fonctionnait que par intermittence et toujours au ralenti. Mais depuis que s’était produit ce que chacun, sans préciser autrement, désignait sous ce vocable énorme et menaçant, les événements, une fièvre mauvaise y faisait, sans répit, bouillonner les cervelles. Dans le vide et l’irréel, avec de la crainte et des erreurs, on y bâtissait les plus effarantes chimères. Dans les imaginations surchauffées, un ciment unique agrégeait ces matériaux disparates ; et ce ciment généreux, c’était le souci de punir, la fringale de vengeance. Car, avant qu’ils soient pris, sans même trop savoir s’ils avaient bien existé, les coupables, tous les coupables, où qu’ils nichassent et quels qu’ils fussent, étaient par tous jugés, décortiqués, pendus, écartelés, arrosés de pétrole et embrasés, ou murés vifs au gré du tempérament du juge. Il n’est pire méchant que les meilleurs, quand l’ignorance et la fureur les aveuglent.

Ayant ainsi élaboré, construit, exécuté, chacun s’ancrait dans cette idée définitive que seul il détenait la vérité et la justice. À ce titre, chacun voulait faire adopter les siennes par l’autre, et, pour l’en mieux convaincre, il lui imposait de force et ses conceptions, et ses déductions, et sa tactique et ses arrêts. Et, naturellement, de l’autre, aucun ne voulait rien entendre.

Seules les vieilles gens, qui subissaient, sans pouvoir en donner, d’aussi rudes assauts, hochaient la tête et, silencieusement, regrettaient leur mer calme, au milieu de ces flux et reflux où se devinaient tant de récifs. D’une aussi folle agitation, rien de bon ne pouvait surgir. De leur temps, bien sûr, on n’aurait pas vu d’aussi épouvantables choses. Elles n’auraient pas pu se passer, on ne les aurait pas tolérées. Mais, à notre époque, n’est-ce pas, on peut s’attendre à tout, de préférence au pire, bien entendu.

Quand les assassins peuvent tuer sans blesser ni se déranger pour perpétrer leur crime, quand les victimes laissent à peine aux médecins le temps de les reconnaître et de constater leur mort et, seules, gagnent leur cimetière introuvable, quand les plus fieffés voleurs s’attaquent aux millions de la Banque de France et, vexés de n’être ni vus ni entendus ni reconnus, envoient en toute hâte et mystère leur photographie au cinéma et donnent au téléphone un rendez-vous urgent aux gendarmes, pour qu’ils les reçoivent à bras ouverts, c’est, de toute évidence, la fin de tout !

Par-dessus le très vieux pont dont la mousse, elle-même agitée par tous ces échos violents et contradictoires, menaçait d’abandonner les pierres branlantes, les interjections et les interpellations se croisaient, d’une rive à l’autre. Des cafés à la rue, des boutiques au marché, de la préfecture à la mairie, des administrations aux domiciles privés, la vague déferlait que, semblables, suivaient d’autres vagues, interminablement. Il n’était plus, nulle part, question d’autre chose que des « événements ». Des plus petits enfants aux plus décrépits des vieillards, on ne parlait que d’eux, ne pensait, ne rêvait qu’à eux. À mesure que coulaient les heures sans apporter de résultat, l’énervement gagnait la foule et, progressivement, l’entraînait aux violences, comme monte et déborde l’écume sur le pot-au-feu quand, au-dessus de lui, nul n’en vient modérer la flamme.

À vouloir, en tous lieux, afficher et faire triompher son point de vue, peu à peu, chacun indisposait, blessait, exaspérait, et, finalement, se mettait à dos tous les autres. Entre voisins, on se défiait et se fusillait du regard. Les plus vieux et les meilleurs des amis se traitaient ouvertement en suspects. Jusqu’au cœur des foyers les plus unis, le poison cheminait, s’infiltrait et, dans sa marche lente, incoercible, y dépossédait partout l’amour pour la haine. Plus ou moins déguisés suivant les tempéraments et l’éducation, l’inquisition, l’espionnage et la délation, ravageaient maintenant ce malheureux troupeau humain qui ne se sentait plus protégé, faute d’un chien, d’une houlette et d’un pasteur, veillant sur ses flancs. Le loup était dans la bergerie, dont on lui avait ouvert les portes, et où le gardaient d’évidentes et puissantes complicités.

Comble de la maladresse, au lieu de l’étendre sur les flots de cette mer démontée, c’est sur le feu qu’un peu plus chaque matin, la presse versait l’huile de ses titres incandescents et de ses informations à faire délirer les plus calmes.

« À la barbe du préfet, impunément, on poignarde les gens. Sous le nez du maire, on pille en toute sécurité les coffres de la Banque de France. Pour ne pas troubler la camarilla, on casse aux gages un commissaire. Les millions, gentiment, s’envolaient ! Quelqu’un troubla la fête : ce n’était ni le préfet, ni le maire ! Masquant le vrai bandit, on arrête un comparse. Et l’autre court toujours ! Au préfet, son invité, la morte demande des comptes, etc., etc… » Tel était le ton dont usaient non seulement les journaux locaux, mais bien aussi les grands régionaux et la presse parisienne elle-même, enchantée d’une aussi belle pâture à servir à ses lecteurs et qui, pour en augmenter son tirage, avait envoyé sur place ses grands ténors.

M. Lombrette, qui, le premier, s’en repaissait sans se faire grâce d’une ligne, en perdait le sommeil et l’appétit et virait au citron. Pour la deuxième fois, on venait de saigner M. Raynouart et de confier son avenir aux sangsues. D’urgence réuni sous la présidence du premier adjoint, le conseil municipal démissionnait en entier et en motivait fortement les raisons dans une adresse au ministère de l’intérieur. À son tour plus qu’ému, le Conseil général sommait le préfet de prendre les décisions que les circonstances imposaient, c’est-à-dire de découvrir immédiatement et d’enfermer solidement les vrais coupables, de rendre, enfin, le calme et la sécurité à la population. Son long passé de labeur tranquille donnait à cette dernière, en effet, droit à tout autre chose qu’à cette manière de guerre civile engendrée par les méthodes singulières innovées sous son administration à lui, M. Lombrette. À aucune autre époque, et sous aucun autre préfet, par conséquent, on n’avait vu les gens de ce département modèle emportés par l’irritation trop justifiée vers une lutte fratricide et sacrilège à laquelle il était impossible d’assigner un terme. Les élus, fatalement, en pâtiraient, et ce ne sont pas là de ces menues peccadilles qu’on puisse pardonner à l’administrateur responsable d’un département.

Alarmés par les conseillers généraux, les parlementaires, en termes comminatoires, en avaient sans retard saisi le ministère qui, vertement, devant eux, venait de tancer au téléphone son subordonné.

— Comment ! s’indignait Son Excellence à l’appareil, on vous « flanque » une préfecture de tout repos, on vous fait la faveur disputée de vous donner le plus pacifique des départements, le seul où, d’Ève à vous, il n’y a jamais eu, même en période électorale, la moindre histoire, et vous trouvez le moyen, à force de maladresses accumulées, et sans raisons politiques, de le mettre à feu et à sang ! Si c’est votre façon, à vous, de récompenser les gens qui vous comblent, il est tout juste temps d’en changer, je vous préviens ! Je ne vous cache pas que je suis très, très mécontent, préfet ! Il faut que cela cesse et tout de suite, entendez-vous ? En votre nom, j’en prends à l’instant l’engagement devant tous les sénateurs et députés que votre inconcevable attitude a conduits, pour protester, dans mon cabinet. Dès demain matin, notez-le bien, préfet, j’attends de vous l’assurance que j’ai bien été compris et obéi. Et, vous savez, pour vous procurer des vacances prolongées, on n’aurait pas à me forcer beaucoup la main, tenez-vous-le pour dit !

Et sans autre formule, M. le ministre avait raccroché l’appareil, laissant là M. Lombrette aux cent coups après cette algarade. Souriant et debout, extrêmement aimable, il reconduisait le groupe redoutable qui le félicitait et le remerciait de sa vigueur.

— Trop heureux d’avoir pu vous donner satisfaction, mes chers collègues, répondait-il modestement. Et si vous tenez à ce qu’il « saute », ne vous gênez pas ! acheva-t-il en fermant la porte et pensant déjà à autre chose.

M. Lombrette, lui, ne pensait pas à autre chose. Plus « citron parcheminé » que jamais, son visage éloquent dévoilait suffisamment la qualité de ses réflexions. Sur un bateau sans mât ni voiles, sans rameurs, ni barre, ni moteurs, que peut un pilote, au fracas des lames monstrueuses, contre les traîtrises des eaux déchaînées ?

Une boussole lui restait, cependant, et cette boussole, à la lueur de laquelle il espérait entrevoir la bouée d’où l’on peut souffler, en attendant le salut, c’était l’espèce de conseil de guerre que présidait à la même heure, en grand secret, à son domicile privé M. Giraud.

À l’exception du préfet, de M. Desforges et de Delachaînaie, les Delorme en fuite ne comptant toujours pas, tous les invités du déjeuner des fiançailles assistaient à ce conseil organisé pour une confrontation générale avec les quatre détectives parisiens. Toutes les questions voulues ayant été posées par ces derniers aux témoins du drame et chacun leur ayant librement exposé son opinion sur les causes et les auteurs possibles du crime, on les avait laissés se concerter entre eux. Leur longue délibération terminée, on se proposait, les dames maintenant renvoyées, de discuter avec eux le programme d’action qu’on attendait de leur expérience et de leur habileté reconnues.

— Vous avez la parole, messieurs, leur dit M. Giraud, nous attendons vos conclusions ! Parlez librement. Tous, ici, nous prenons l’engagement d’honneur, à la fois de ne rien révéler à quiconque de ce que vous nous confierez, et d’aider, de toutes nos forces, à la réussite du plan que vous allez nous soumettre !

— Monsieur le président, dit celui dont les quatre détectives avaient fait leur porte-parole ; monsieur le président, je crains fort de vous procurer une déception. Notre conclusion, c’est qu’il n’y en a pas !

— Comment ! ne put retenir M. Giraud, il n’y a pas de conclusion ?

— Aucune, monsieur le président, absolument aucune. Longuement, patiemment, et sous tous ses aspects, nous avons tourné et retourné le problème. Nous ne sommes pas précisément des novices, et force nous est de reconnaître, cependant, que nous avons complètement perdu notre temps en venant ici et l’y perdrions bien davantage en y restant !

— Ah çà ! vous nous la baillez belle, par exemple, protesta M. Giraud, prêt à se fâcher tout rouge. C’est vous, poursuivit-il, vous, des policiers de race, que devraient enchanter les difficultés et passionner le mystère, c’est vous qui, sans combattre, à peine arrivés sur le champ de bataille, où naturellement vous attendaient des inconnues, abandonnez la partie !

— Monsieur le président, protesta le détective, avec déférence, mais vigueur, c’est précisément parce que nous sommes des professionnels ayant déjà maintes fois fait leurs preuves et ne redoutant aucune opinion, que, profondément convaincus de l’inutilité de notre présence ici, en ce moment tout au moins, nous allons regagner Paris pour des besognes plus utiles.

— C’est une opinion. Ce n’est que la vôtre, grogna le président.

— Si vous voulez bien me le permettre, en quelques mots brefs, je vais essayer de vous rendre intelligible notre conduite et, d’avance, nous laver des reproches que vous êtes, je le crains, si fortement tenté de nous faire. On ne doit pas plus s’entêter dans l’erreur qu’un capitaine n’a le droit de se laisser imposer la bataille par un adversaire aux moyens, en grande partie, inconnus, mais dont les premiers coups dénoncent l’incontestable puissance. Sous peine d’être inutilement écrasé, ce capitaine doit rompre, obliger l’autre à se dévoiler complètement, et par des feintes, en tout cas, conserver à tout prix sa liberté de manœuvre. C’est là de la stratégie élémentaire. Or, dans la circonstance, à n’en pouvoir douter, on a mal engagé, plus mal encore poursuivi la bataille.

— À la bonne heure ! Au moins, vous, vous n’y allez pas par quatre chemins.

— Je ne juge pas, monsieur le président, je me borne à constater, à rappeler les faits, à « enchaîner », comme disent ceux dont le métier est de raisonner, avec leur raison toute froide. Dès notre arrivée, la révocation du commissaire nous a privés d’un collaborateur et des informations recueillies par lui avant notre venue. Dans l’état d’esprit où nous l’avons trouvé, vous pensez bien qu’il ne nous a pas été possible d’en rien tirer. Avec un décalage de vingt-quatre heures, – il en faut beaucoup moins pour effacer des traces précieuses, – il nous a fallu refaire le chemin suivi par lui. Dans la maison même du crime, avec d’excellentes raisons, sans doute, on ne nous a pas précisément facilité les choses. Abrutie de douleur, Rose, la vieille nourrice-servante, est un dogue inaccessible à tous les arguments. Non seulement elle ne sait rien, ou ne se rappelle rien, mais elle interdit formellement l’accès de la chambre de sa maîtresse. La faiblesse de cette dernière est telle, encore, que la moindre émotion la tuerait : le médecin l’affirme. Il ne peut donc être question de lui parler d’un assassinat que, par le plus pieux des mensonges, on lui a laissé ignorer. Ses révélations sur les motifs qui lui faisaient tant redouter les fiançailles de sa fille auraient, pourtant, pour nous, la plus grande importance. De même, en aurait eu, mais de moins en moins chaque jour, la visite détaillée de sa chambre où peut, où doit avoir séjourné l’assassin puisqu’on ne l’a vu nulle part ailleurs et que c’est la seule pièce qu’on n’ait pas visitée sur l’heure. Depuis, les indices qu’y avait laissé sa présence ont dû être, involontairement, je le veux bien, mais complètement effacés.

« Si peu intéressante qu’elle ait pu paraître aux témoins, trop émus de la scène, et malgré leur éloignement de la victime à l’instant où le cri a été poussé, la fuite inexpliquée des deux Delorme n’aurait pas dû se produire, ou se terminer, sans que la cause en ait été donnée par eux et contrôlée aussitôt. L’heure de leur départ n’a pas non plus été relevée avec assez de précision pour nous permettre d’affirmer l’impossibilité pour eux de se trouver à la Banque de France à 13 h 45, au moment du vol !

— Ah ! là, je vous arrête, par exemple ! Le voleur de la banque a été pris et, spontanément, il a fait les aveux les plus complets. Impossible, par conséquent, de faire un rapprochement.

— Ce n’est pas du tout notre avis, et je m’en expliquerai volontiers tout à l’heure. La querelle, qu’en termes volontairement obscurs, un homme, aussi sérieux et distingué que l’est M. Desforges, a cherchée, en plein déjeuner de fiançailles, au père du fiancé de sa nièce, a certainement des origines graves. Seulement, là-dessus, M. Desforges est muet comme une carpe. D’autre part, comme nous ne croyons pas du tout aux interventions surnaturelles, il nous faut bien suivre la seule voix possible, humaine, de l’évasion de l’assassin. Je dis bien « assassin » puisqu’il y a eu victime et mort, dûment constatée par un docteur dont les affirmations ne peuvent être mises en doute. Car tout le reste : poignard qui n’a rien poignardé, qui explose et ne laisse rien après lui, pas même de la fumée, c’est de la mise en scène, audacieuse, habile, savante, certes, mais de la mise en scène pure et pas autre chose. De même, est de la mise en scène aussi, non moins audacieuse et savante, et de la même main, à coup sûr, cette projection mystérieuse sur l’écran d’un cinéma public et cette arrestation d’un gros balourd qui, tel un hanneton, s’en va donner stupidement dans les phares des deux premiers gendarmes venus, alors qu’on lui prête étourdiment l’habileté prodigieuse et scientifique dont a dû faire preuve celui qui a subtilisé les millions dans les conditions que vous connaissez. Or, les plus forts, Messieurs, ont, comme Achille, leur « talon ». Et la bicyclette de Viornette appartient à Jacques Alligre. Et la seule voie humaine qu’ait pu suivre l’assassin passe par la maison de Jacques Alligre.

Entièrement suspendu aux lèvres du policier, le « Conseil » en suivait passionnément le récit « enchaîné ».

— Je ne vais pas plus loin, ma raison me le défend, et l’expérience qu’à ses dépens en a faite M. Tubeuf m’autorise à affirmer que ce n’est pas le moment de la renouveler. Ignoré de tous, l’homme est fort et grand savant. Il vous l’a prouvé, à vous, Messieurs. C’est, de plus, le seul du pays. Et s’il est coupable, je n’en sais rien, mais les deux seules pistes acceptables nous ramènent chez lui, il doit être sérieusement sur ses gardes. De toute nécessité, il nous faut donc attendre, et certainement très longtemps, que sa méfiance, atténuée par notre départ discrètement ébruité, usée car l’indifférence en laquelle on le tiendra désormais, nous rende un jour possibles de nouvelles investigations.

 

*    *    *

 

Ayant ainsi terminé, les quatre policiers se précipitèrent à la préfecture.

— Monsieur le préfet, dit leur chef, nous vous présentons nos devoirs.

— Merci, Messieurs. À l’instant, M. le Ministre de l’intérieur me priait de vous prévenir qu’il exige, avant demain, dernier délai, l’arrestation des coupables.

— Demain matin, Monsieur le préfet…

— Si vous voulez, mais j’y compte absolument.

— … Nous serons à Paris.

— ! ! ! !

— Monsieur le préfet, nous vous présentons nos devoirs.

— ! ! ! !

XI

LES ANGOISSES ET LES FAIBLESSES D’UN ADMINISTRATEUR. LES SCRUPULES D’UN PRÉSIDENT DU TRIBUNAL

Affolé par la crainte de la révocation dont l’avait crûment menacé son ministre, effondré par le départ brusqué des policiers, écrasé sous les arguments qui motivaient cette retraite et dont M. Giraud venait de lui révéler la logique sans réplique, M. Lombrette affligé d’une poussée d’ictère aigu, sombra dans un vertige. Plus rien ne demeurait en lui du grand préfet portant beau, acceptant avec condescendance et plaisir à peine dissimulé les hommages des invités de Mme Delachaînaie au déjeuner de fiançailles de sa fille Suzanne. Ce n’était plus maintenant qu’un pauvre homme très malheureux, qu’un être misérable, recroquevillé par l’angoisse, et soudain tout petit dans son imposant fauteuil, meuble indifférent aux déchéances et aux détresses comme aux triomphes et aux brèves ivresses des humains, ses maîtres éphémères. Ainsi tombe, flasque, un ballon dont on a piqué la baudruche.

Au degré de prostration où il se trouvait, M. Lombrette ne pouvait apprécier les efforts généreux de M. Giraud qui s’épuisait, à la manière d’un médecin injectant de l’huile camphrée aux moribonds dont le cœur flanche, à trouver pour lui les mots balsamiques qui réconfortent et qui pansent. Il ne l’entendait même pas. En plein cauchemar, M. le préfet délirait.

Alors qu’au haut d’un formidable bûcher, sur lequel l’attachaient les chaînes de l’infamie, pointaient et, rieuses, se tordaient, les flammes jaillies d’une torche, aux mains de son ministre, une ronde infernale s’organisait, emportée au rythme immortalisé par l’émouvante danse macabre de Saint-Saëns. Avec les ossements musicaux, ses propres dents claquaient, obéissant à la cadence endiablée du célèbre leitmotiv hallucinant qu’on dit emprunté par le célèbre compositeur aux Arabes.

Au premier rang, parmi les squelettes les plus acharnés à appeler, à grands cris fêlés, le sien, qui grésillait à peine, encore à l’abri sous sa chair martyrisée, il reconnaissait, fou de terreur, aux côtés de Suzanne, dont il n’était pourtant pas chargé de retrouver la dépouille, ceux de Mme Delachaînaie, qui n’avait pu se résoudre à survivre à sa fille, et, violemment, le lui reprochait, et de Tubeuf, le commissaire, étranglé par sa cravate au seuil de son cabinet préfectoral.

Effrayant à voir, avec son binocle boitillant devant des orbites vides, son pantalon visqueux flottant trop large autour de ses tibias, Tubeuf dardait vers lui sa langue démesurément allongée au point qu’il ne pouvait pas ne pas lire, écrit sur elle, en traits violets, le grand mot dérisoire : Autorité. S’en arrachant avec peine, il découvrait, aussi, celui de Raynouart, le maire coléreux, explosant sous l’effort des ventouses et traîné par des sangsues gluantes dont l’immonde corps mou pleurait, dans un glouglou de sang : « Monsieur le Préfet, il nous faut une tête ! » Et, plus loin, son regard vacillant rencontrait la bande épileptique des 36 conseillers municipaux renouvelant pour lui, dans son antique grandeur, le « hara-kiri » tragique de Pétrone, dégoûté de César, puis la meute hurlante et, de peur posthume, grimaçante, de tous les conseillers généraux, en chiens-loups, acharnés à la poursuite d’un daim qui avait sa face à lui, Lombrette, et qui, pour échapper à leurs crocs hideusement décharnés, bondissait dans le vide au-dessus de rochers escarpés placés à pic cent pieds plus bas.

Refermant les anneaux cliquetants de cette sinistre farandole, serpent sans queue ni tête et partout terrifiant, au terme comme à l’origine de son supplice, il dénombrait de son œil trouble MM. les députés et sénateurs du département. Aucun ne manquait. Déguisés en archers du Palais, ceux-ci tendaient leurs cordes grinçantes vers le ministre de l’intérieur, mais lorsque, lasses de siffler, elles touchaient au but, c’était son cœur à lui, Lombrette, que les flèches perçaient. Et, bousculés et bousculant, sous une guillotine monstre, élevée place de la Concorde, au droit du palais Bourbon, ceux-là poussaient et prestement basculaient le même ministre de l’Intérieur ; mais lorsque, bleu d’acier, fulgurait l’éclair du couperet, c’était sa tête, à lui, préfet, qui, dans le son rougi, roulait…

Triomphante et hurlante, la ronde infernale y puisait un regain de vigueur pour renouer plus vite et plus tôt dérouler les anneaux dissonnants et sans fin de sa farandole sépulcrale.

Aucun répit ne semblait devoir lui être jamais accordé. Sous l’œil impérieux de Jules Delorme, en banquier plastronnant et plus que jadis fastueux, une forte lanière à la main, Jules Viornette, en berger bien dressé, courait en bicyclette, en lisière, et, sans trêve, un à un, fouaillait tous ces squelettes hideux, condamnés à la plus lugubre des saturnales.

D’une raquette impeccable, en grand champion, Pierre Delorme, l’irrésistible, un sourire ironique aux lèvres, les mitraillait de ses balles, à bout portant, ainsi qu’à la foire, chez Pluton, on doit, le soir, se distraire au jeu de massacre.

Énigmatique et lointain, sphinx tapi sur les pierres moussues du vieux pont, Jacques Alligre filmait la scène, sans un mot, d’avance savourant les acclamations délirantes de la foule à laquelle, ce soir même, il en dédierait, en « actualités », la primeur, au cinéma.

Les plus grandes douleurs, heureusement, ont, dans leur excès même, leur remède. L’arrachant à toutes ces griffes vengeresses, la torture anéantit M. Lombrette. Il croula en syncope.

Lorsqu’il revint à lui, un lorgnon le guettait. Ce n’était pas celui de Tubeuf. Planté bien droit devant des yeux qui ne l’étaient pas moins, il abritait le regard inquisiteur, mais infiniment bon, du docteur Pommaret, en toute hâte appelé par M. Giraud désemparé. Tonique, ce regard eut sur lui plus d’effet que le cordial versé de force entre ses dents qui s’entrechoquaient et que l’acétate d’ammoniaque avec lequel se débattaient encore ses narines violentées.

D’un long soupir d’homme enfin soulagé, il en remercia son sauveur, en même temps qu’il reprenait progressivement possession de soi. Expert, l’œil scrutateur du médecin ne s’y méprit pas.

— Eh bien ! Eh bien ! gronda très doucement M. Pommaret, qu’est-ce donc qui vous prend, Monsieur le Préfet, et d’où venez-vous donc ?

— De l’enfer, je crois bien, mon cher docteur, et je ne vous ménagerai pas ma reconnaissance pour m’en avoir tiré, car on y est vraiment mal.

S’efforçant de sourire et s’ébrouant pour chasser le plus loin possible de lui jusqu’aux derniers vestiges du rêve atroce qu’il venait de subir, il se risqua à plaisanter : « Je ne vous engage pas à y dépêcher prématurément quelques-uns de vos clients ; ils ne vous le pardonneraient pas !

— Pas plus que je ne me consolerais de vous y avoir laissé, Monsieur le Préfet. Mais quelle idée, aussi, de vouloir ainsi fausser compagnie à nos contemporains, fit sur le même ton badin le docteur, quand on a mille bonnes raisons d’attacher tant de prix à l’existence.

Ainsi rappelé aux réalités, et apercevant d’ailleurs M. Giraud, dont la présence le restituait brusquement à ses soucis, M. Lombrette eut à cœur de le remercier.

— Excusez-moi, mon cher Président, j’avais perdu le souvenir que vous étiez là. C’est à vous, en effet, qu’aurait dû, d’abord, aller ma gratitude, puisque c’est à vous, en réalité, que je dois le secours si efficace de cet excellent M. Pommaret.

— Ne vous excusez pas, Monsieur le Préfet, répondit M. Giraud, je suis trop heureux de m’être trouvé là au moment où je pouvais vous être de quelque utilité. Maintenant que vous voilà tout à fait remis, je vais, avec votre permission, me retirer.

— Hum ! tout à fait remis, douta le docteur, n’allons pas si vite.

De fait, le foie du préfet semblait s’être dissous dans la sueur jaunâtre dont était inondé son visage et sa respiration trop courte était encore pénible.

— Ce petit accident n’est, en soi, pas grand’chose, à peine trois fois rien, compléta, rassurant, le paternel M. Pommaret, mais ce n’en est pas moins un avertissement qu’il ne faudrait pas tenir pour négligeable. Vous vous êtes trop surmené, ces jours-ci, ou, si vous préférez, suivant l’expression si vraie du populaire, vous vous être trop « fait de bile », Monsieur le Préfet. Si vous m’en croyez, vous allez boucler dare-dare vos valises, en oubliant, bien entendu, d’y fourrer vos soucis, et filer, dès demain matin, faire une saison à Vichy.

Demain matin ! Quel réveil désagréable ! on était si bien dans l’euphorie du cauchemar évanoui. « Demain matin ! répéta le préfet, que la menace enclose en cette date avait jeté debout et tout tremblant, reste de faiblesse, sans doute. Mais vous ne savez donc pas ce qui m’attend, demain matin ?

— ???

— En grand secret, je vous le dis, à vous deux, mes bons et sûrs amis, demain matin (M. Lombrette dut se rasseoir pour achever), demain matin, je ne serai plus préfet.

— Vous quittez le département ? s’étonnèrent ensemble M. Pommaret et M. Giraud.

— Non, c’est lui qui me quitte, c’est bien différent.

— Lui ? qui, lui ?

— Mais le département, parbleu !… à moins que… compléta-t-il dans un sursaut d’énergie.

Et M. Lombrette, en un soudain besoin de s’épancher, fit à ses interlocuteurs la confidence de la communication comminatoire de son ministre. Ce récit, de nouveau, l’épuisa.

Les yeux éteints au-dessus de ses joues flasques, couleur citron demi-mûr, la lèvre inférieure croulante, la main agitée du geste machinal dont on chasse les mouches, mais qui repoussait, en fait, la masse un peu confuse des squelettes envahissant de nouveau son cerveau pour une réédition de leur ronde atroce, le préfet sombrait vers le gâtisme imminent.

Galvanisé une fois de plus, par l’intervention énergique du médecin, il eut honte de s’être ainsi abandonné.

— C’est vous qui avez raison, docteur, affirma-t-il, on ne doit pas se laisser exécuter sans lutte. En m’arrachant ainsi, par deux fois, aux forces mauvaises qui me minent… physiquement, vous venez de me donner une leçon et un exemple. Je retiens l’une et suivrai l’autre. C’est quand on la croit acculée, que la bête aux abois fait tête. Mais que leur ai-je donc fait, à tous, pour les avoir ainsi, tous, hurlant à mes trousses ? Qu’il plaise à Melle Delachaînaie de se laisser assassiner, puis enlever, à un gros benêt de caissier de se faire voler ses millions que, d’ailleurs, on s’est empressé de lui restituer, à ce dindon de commissaire d’aller patauger dans je ne sais quelle eau, la nuit, au lieu de la passer dans son lit, comme tout le monde, en quoi, je vous prie, toutes ces choses misérables peuvent-elles mériter l’attention d’un ministre… et surtout le conduire à la plus inique des sanctions ? De vraie victime, en tout ceci, je ne vois plus que moi, moi seul, et c’est assez ; trop, même, et si, pour d’autres, il faut payer, autant vaut que ce soit en pièces fausses que je leur rende la monnaie.

Vaguement inquiet de la tournure que prenaient ces confidences, le docteur Pommaret en interrompit un peu brusquement la veine.

— En l’état où je vous vois, monsieur le Préfet, il est absolument fou de vous tracasser. « À moins que… » nous avez-vous dit tout à l’heure. Eh bien ! le voici, votre « à moins que… » Repos immédiat, total, prolongé. Signé : docteur Pommaret. Avec une telle ordonnance, il n’est pas de ministre qui tienne.

— À ne pas prolonger indéfiniment le repos ordonné, ricana le préfet. Grand merci ! Parfait médecin, ce n’est pas douteux, vous feriez un piètre diplomate, mon cher docteur. Laissez-moi votre cordial, puisque vous tenez à nous quitter, et permettez qu’avec l’aide de M. Giraud, nous cherchions seuls un remède administratif… moins dangereux que le vôtre. Mille grâces, docteur, et ne m’en veuillez pas de vous renvoyer aussi cavalièrement, mais nous avons encore beaucoup à travailler… avant demain matin.

M. Pommaret parti, et une nouvelle gorgée de cordial avalé, M. Lombrette eut à cœur de s’excuser de son sans-gêne à l’égard de M. Giraud.

— J’abuse un peu, n’est-ce pas, mon cher Président, mais, à la première occasion, je vous revaudrai ça. J’ai, moi aussi, vous le pensez bien, des amis dévoués et des appuis puissants ; seulement, pris de court, il ne m’est pas possible de les faire intervenir à temps. J’aviserai plus tard. Pour le moment, d’ailleurs, avec votre concours, bien entendu, et à charge de revanche, je le répète, je puis fort bien m’en passer. J’ai la mienne à prendre, et de belle manière, encore, ajouta-t-il, les dents serrées par sa fringale de vengeance. À malin, malin et demi, n’est-ce pas ? c’est de bonne guerre.

Mal à l’aise à son tour, M. Giraud eût souhaité pouvoir s’esquiver, comme le docteur, car il pressentait des paroles, en attendant mieux, dont le navrait l’imprudence. Malheureusement, il ne fallait pas songer à prendre congé du préfet dont l’inquiétaient les yeux mi-clos et le tremblement continuel des mains et des joues.

Pendant que, replié sur lui-même, M. Lombrette mûrissait son plan, il en guettait le nouveau vertige, en secret appelé par lui, qui lui eût d’un gros poids soulagé la conscience. Mais, comme il le redoutait, ce fut moralement que se produisit seulement ce vertige. Avec une précision et une vigueur de pensée qu’on n’eût pas attendues de son corps aussi manifestement déchu, le préfet s’expliqua :

— Au fond, c’est très simple. Qu’exige le ministre ? L’arrestation des coupables. Deux méfaits, deux coupables. Deux culpabilités, plutôt, puisque, de l’avis de tous, y compris celui des grands limiers parisiens, seul le même homme a pu mener à bonne fin les deux forfaits, exécutés l’un et l’autre en plein mystère. Jusque-là, nous sommes tous bien d’accord. Où nous nous séparons quelque peu, c’est lorsqu’il s’agit de mettre un nom à cet homme. Eh bien ! là encore, aucune hésitation possible.

« D’un côté, les policiers, emportés par leur goût de l’intrigue et professionnellement déformés par l’habitude et l’attrait de la difficulté, penchent nettement pour Jacques Alligre. Ça, c’est de l’hypothèse pure et, par conséquent, de la fantaisie.

« De l’autre côté, réalité, réalité solide. Arrêté, considération qui n’est pas négligeable en la circonstance, ce Louis Viornette avoue avoir commis le vol. On n’est pas plus aimable. Le contraire lui serait d’ailleurs difficile. En même temps, il reconnaît implicitement être l’assassin, puisque, nous venons de le dire, auteur indiscutable de l’un des deux méfaits, il est fatalement celui de l’autre.

— Tout de même, objecta M. Giraud, il ne l’a pas avoué.

— Objection de pure forme, mon cher. Il ne l’a pas avoué, parce qu’on ne l’y a pas invité. Mais il avouera certainement, pour peu qu’on l’en prie, il avouera même tout ce que l’on voudra. C’est une question de méthode, et, sur ce point, je vous fais entièrement confiance, mon cher Président.

— Merci, Monsieur le Préfet, dit M. Giraud, en manière de protestation contre l’emploi d’avance ainsi imposé à ses talents.

— Entre l’hypothèse, en tout cas, et la réalité, la réalité solide, aucune hésitation possible. Aucun préfet n’hésiterait. Pour moi, d’accord avec ma raison, mon choix est fait, et bien fait.

— La raison peut n’être pas toujours d’accord avec la conscience, risqua, de plus en plus inquiet, le président du tribunal. En l’espèce…

— En l’espèce, il suffit d’avoir raison, trancha le préfet. Nous ferons de la casuistique à tête reposée, monsieur le Président. Pour leur permettre ce repos, je joue la mienne, en ce moment ; il ne faudrait tout de même pas l’oublier complètement. Il le faut d’autant moins, appuya-t-il avec une dureté involontaire, qu’avec la mienne, hein ! mon trop juriste président, c’est, par incidence, aussi la vôtre que je joue.

— ! ! !

— Et je ne crois pas qu’en balance, l’idée vous vienne de mettre celle d’un Viornette et de l’épargner pour faire sauter les deux nôtres.

— Permettez, monsieur le Préfet, permettez ! Comme le couperet, qu’à regret, parfois, elle déclenche, la Justice est parfaitement indifférente à la qualité des têtes qu’on lui présente. Leur culpabilité seule la préoccupe.

— Mais vous rêvez tout habillé, mon pauvre président ; la fatigue vous accable, sans doute. Il ne s’agit pas de la Justice, mais de l’intérieur, et même de son ministre, uniquement, c’est bien différent ! Et puisque vous parlez de culpabilité, vous n’iriez cependant pas jusqu’à prétendre que, pour ce crime et pour ce vol, seuls objets de nos délibérations, nous sommes, vous ou moi, ou vous et moi, les coupables ! Reprenez vos esprits, sapristi ! Avalez donc une gorgée de ce cordial, vous verrez, c’est souverain. Non ? Tant pis. Revenons à nos moutons… vous lui en ferez donner un, soit dit en passant, à ce Viornette. En lui, nous tenons les coupables ; deux nous suffisent ; et puisque les deux ne font qu’un, ne lâchons plus cet un, je vous en prie ; cramponnons-nous désespérément à lui, au contraire, et offrons-le sans phrase au Ministre, qui en veut à tout prix, pour son petit déjeuner, demain matin.

— Volontiers, monsieur le préfet…

— À la bonne heure !

— … Volontiers, je reconnais la logique primaire de votre raisonnement. Mais je redoute pour vous…

— Pour nous, mon cher, dites : « pour nous, » cela ne vous fera pas de mal.

— Je redoute qu’on ne la trouve un peu simpliste.

— Les grandes idées, et les plus claires, sont les plus simples.

— C’est ainsi que ces mises en scène du poignard de fakir, de la victime à éclipse, du vol fait pour brouiller les voies, du cinéma criant : « au voleur ! », ne seront jamais considérées par personne comme l’œuvre du crétin que nous tenons sous les verrous…

— Le crétin, c’est… c’est ces policiers de Paris, entendez-vous ? Ils ont fait de bonne besogne, en effet, du pur « Tubeuf », on peut en parler ! Et toutes ces pseudo-mises en scène, c’est encore un beau produit de leur imagination déréglée. Je n’imagine rien, moi. J’ai un coupable et je m’y tiens.

— Mais, sacrebleu, s’il reconnaît le vol, il n’avoue pas le crime !

— À vous de l’obtenir.

— À moi !

— À vous, oui, à vous. Faites-le cuisiner proprement.

— Propre cuisine, en vérité…

— Faites-la faire par un autre…

— Et, pour tous, vraiment trop malodorante…

— À distance, en vous bouchant les narines…

— … Et celles des jurés aussi, sans doute.

— Vous leur clorez le bec…

— Non leur conscience, en tout cas, et jamais ils n’accepteront de condamner…

— Un innocent, lâchez le mot, et, vous aussi, présentez-moi pour le coupable.

— Oh ! monsieur le préfet !

— Mais, satané têtu, vous n’avez donc pas encore compris ce que vous perdez en me perdant !

— Sachez que je suis complètement inaccessible…

— … À toute clarté, ça oui, mais, tonnerre de tonnerre, il ne s’agit pas de « condamné à tout prix », surtout demain matin, mais de coupable, rien que de coupable. C’est autre chose, je pense !

— Coupable, aujourd’hui, c’est être, inexorablement, demain, le condamné.

— Eh ! ne condamnez pas, si vous y tenez. Je n’y vois pas d’inconvénient.

— Ne pas condamner un coupable ? Ah ! c’en est trop, décidément.

— Oh ! ma tête, fit, excédé, le préfet, en se prenant le front entre les mains. Je ne vous ai jamais dit de relâcher un coupable, mais bien de ne pas condamner Viornette, seulement. Suis-je assez limpide, cette fois ?

— !!!

— Il est si facile de faire un fou d’un simple d’esprit. C’est l’enfance de l’art, voyons !

— Monsieur le préfet ! c’est vous qui…

— Et notre ami, l’excellent M. Pommaret, qui est si bon, vous y aidera certainement de grand cœur.

Blême sous l’injure et bondissant à la porte, M. Giraud eut une peine extrême à articuler :

— Pas un mot de plus ! Pour la dernière fois, monsieur le préfet, je vous tire ma révérence.

XII

RIEN N’ARRIVE JAMAIS NI COMME ON LE DÉSIRE, NI COMME ON L’AVAIT CRAINT

Comme il avait coutume de le faire tous les matins, le valet de chambre du préfet réveilla son maître à 7 heures. Ayant tiré les rideaux et entr’ouvert les fenêtres, il lui présentait à la fois les journaux et son petit déjeuner, puis, discrètement, il se retirait jusqu’à ce qu’un coup de sonnette le rappelât.

Après l’accablante journée de la veille, qui ne lui avait apporté que mauvaises nouvelles, menaces et défections, sans compter ses deux inexplicables et inquiétantes défaillances, couché tard et n’ayant péniblement trouvé qu’un sommeil court et très agité au lieu du repos profond, prolongé et réparateur qu’il lui eût fallu, M. Lombrette eut la plus grande peine à prendre possession de soi et à se replacer dans le cadre où, bon gré, mal gré, il lui fallait évoluer, combattre et, de toutes ses forces, défendre sa tête préfectorale et la sauver.

L’esprit courbaturé autant que le corps, il se sentait fortement handicapé pour une lutte aussi âpre et longtemps, se tâta, car, enfin, il était seul contre tous.

Allait-il être malade, ainsi que le lui avait ordonné le docteur, ou, chef désabusé, feignant d’ignorer la désertion de ses troupes et de ses amis, accepterait-il le combat et, si oui, pour mieux masquer ses faiblesses, attaquerait-il suivant la tactique célèbre : « Mes ailes débordées, mon centre enfoncé, j’ordonne : « En avant partout ! »

Pareillement lourds et endoloris, ses membres et son cerveau l’inclinaient à la solution paresseuse de la détente par l’éclipse, conseillée par cet excellent Pommaret. Mais flagellé par tous les titres géants des journaux épars sur son lit qui, proprement, tous, l’écorchaient vif, son orgueil saignait et se révoltait. Mieux que par le puissant cordial du docteur qu’il retrouvait là, pitoyable, sur sa table de nuit, il en fut galvanisé.

Une dernière fois, moralement et physiquement, il se palpa. Le fourreau valait-il la lame ? On allait bien voir.

Repoussant sa tasse intacte, il fit effort pour se glisser dans l’eau tiède de son bain, eut la satisfaction d’y sentir se dissiper une bonne part de sa fatigue et, sur sa nuque allongea le jet brûlant de la douche. Presque instantanément, ses nerfs exaspérés s’y apaisèrent. Un bref jet glacé sur tout le corps le secoua de la tête aux pieds et, frissonnant, mais déjà résolu, il s’abandonna aux évolutions rapides du gant de crin et aux massages énergiques de son flegmatique et robuste valet. Il en sortit régénéré.

Bombant le torse et assurant son masque, il se soumit à l’épreuve décisive de sa glace où il aimait, depuis le fameux déjeuner des fiançailles de Suzanne, à se comparer à la silhouette massive, autoritaire et si sûre d’elle, de ce Jules Delorme, le banquier plastronnant et dédaigneux, dont l’attitude, encore qu’il s’en défendît, lui en avait imposé. La comparaison ne dut pas être trop désavantageuse, car M. Lombrette eut, en félicitation, un bon sourire à son image.

— Donnez-moi le cabinet de l’intérieur, ordonna-t-il, quelques minutes plus tard, au téléphone.

Il n’obtint qu’un vague attaché.

— Le ministre ? Mais vous n’y pensez pas, mon cher préfet. Vous ne savez donc pas que le ministère est par terre, renversé par surprise, à la fin de la séance de cette nuit, sur une question insignifiante ?

— Si, si, je… je sais fort bien, mais… précisément parce qu’il ne l’est plus, je voulais dire au ministre… combien je suis peiné… de… l’accident, d’autant plus peiné qu’il me faut renoncer maintenant à partir à Vichy où lui-même avait eu la gentillesse de m’envoyer pour une cure urgente. Enfin ! dites-lui bien que… je suis tout à fait désolé d’un événement imprévu qui me fait obligation de rester à la tête de mon département.

— Votre communication lui sera faite.

— Merci. Au revoir, car, vous, vous restez sans doute ?…

Ainsi délivré du plus cuisant de ses soucis et miraculeusement sauvé in extremis, M. Lombrette eût volontiers entonné un hymne à la Politique, institution unique, admirable, à laquelle il devait tout, même son salut si compromis. Mais un préfet digne de ce nom se doit de ne rien laisser transpirer de ses impressions ou sentiments. D’autres tâches le sollicitaient, d’ailleurs et d’abord la nécessité d’affirmer, avant qu’on la sût compromise, la solidité de son autorité.

Il appela le Parquet pour instructions urgentes, fit dire à M. Tubeuf qu’il était prêt à recevoir ses excuses et à examiner avec bienveillance une demande de réintégration, dépêcha vers M. Giraud un émissaire chargé de lui exprimer ses regrets d’avoir été mal compris, convoqua les correspondants des journaux, pria M. Desforges de venir le voir et, tout ragaillardi, le foie rentré dans ses limites, rendit ostensiblement visite à M. Raynouard, encore à la chambre, et toujours maire, en dépit de la démission théâtrale de son Conseil municipal.

Jamais préfet n’avait été de meilleure humeur. Sans impatience, assoupi sur son large et confortable fauteuil, il attendait le résultat de l’interrogatoire auquel un juge d’instruction enfin désigné soumettait Louis Viornette, le voleur complaisant.

 

LE VOLEUR À L’INSTRUCTION

VA-T-IL FAIRE LES RÉVÉLATIONS QU’ON ATTEND ?

 

Plus sévère d’apparence qu’il ne l’était en réalité, le juge examinait avec plus de curiosité secrète qu’il n’eût voulu, le prévenu que, menottes aux mains, on lui amenait.

— Votre nom ? fit-il glacial.

Inquiet comme une bête traquée, l’homme cherchait des yeux l’issue qui lui permettrait de s’évader d’un lieu qui lui paraissait aussi impressionnant qu’inhospitalier. Fuir au plus vite était son unique préoccupation. Entièrement absorbé par elle, il ne répondit pas à la question ; il ne l’avait pas même entendue. Impassible, le juge la renouvela.

D. Comment vous appelez-vous ?

R. J’m’appell’ pas, moi ; j’m’appell’ jamais. Quand j’ai quéqu’chos’ à m’dire, j’ m’ l’dis, là, comme ça, sans façon.

D. Ne vous amusez pas à plaisanter, mon bonhomme, ça vous coûterait cher !

Visiblement, le « bonhomme » ne plaisantait pas. Il n’en avait nulle envie. Comme au soleil une hulotte, il clignotait. Dépenaillé, le cheveu hirsute, les traits tirés par l’inquiétude, il balançait d’un pied sur l’autre son long corps étique de miséreux à qui la faim est plus familière que l’indigestion. Les mains agacées par les chaînes, il les tirait d’un geste machinal pendant que, des deux yeux à la fois, il louchait sur ses gardes que, d’un bon coup à lui, il eût mis à terre en un clin d’œil pour reconquérir sa liberté si passionnément désirée par sa pauvre animalité farouche. Seulement, il lui eût fallu délivrer ses mains. Certes, il ne voulait pas plaisanter.

D. Si vous, vous ne vous appelez pas, on vous appelle. Comment font-ils, les autres, quand ils ont à vous parler ?

R. Louis, qu’ils dis’ ; grand Louis, d’aut’ fois.

D. Mais, Louis, c’est votre prénom…

R. Y m’appellent jamais qu’Louis ; j’peux pas les obliger à dir’autrement.

D. Enfin, reconnaissez-vous être Louis Viornette, oui ou non ?

R. Pour sûr qu’j’ r’connais, mêm’ dans un’glac’ à un rond.

D. Quel âge avez-vous ?

R. Ah ! ça, j’sais pas.

D. Comment ! vous ne connaissez pas votre âge ?

R. Non. Personn’ m’l’a dit, et pis j’m’en souviendrais pas. J’ai pas d’mémoir’.

D. Mais il me faut votre âge, c’est insensé !

R. C’est bien c’qu’y dis’ les autres. Mais s’y en faut un, d’âge, donnez-moi c’ui qu’vous voudrez. Moi j’m’en f… ! Et pis, si vous m’en donez un, j’l’gard’rai, pour un’ aut’ fois.

D. C’est tout simplement inouï. Notez bien tout cela, greffier. Vous ferez les recherches nécessaires à l’état civil pour compléter.

— Où êtes-vous né ?

R. Ici. Pas là, bien sûr, où M’sieu l’Jug’ m’ cause, mais quéqu’part dans l’pat’lin. Où, au juste, j’peux pas dir’, vu que j’m’souviens pas. Sûr’ment pas dans un palac’ d’ la grand’rue, j’aim’ autant pas vous l’cacher, mais dans un’ pauv’ bicoqu’ d’rien, faut croir’.

D. Comment s’appelait votre père ?

R. J’peux pas savoir. J’l’ai jamais vu. P’têt bien qu’j’en ai pas eu.

D. En tout cas, vous avez eu une mère. L’avez-vous connue ?

R. Tout ça, c’est bien d’l’embarras pour ma caboch’. J’arriv’ pas à m’rappeler. P’tèt-bien qu’j’en jamais eu non plus.

D. Alors, vous ne savez même pas de qui vous tenez le nom que vous portez ?

R. Vrai d’vrai, M’sieu l’Juge. Ici j’mens pas, v’pensez bien. J’m’souviens d’rien, ni comment j’suis né, ni rien d’rien.

D. C’est gai ! Comment voulez-vous qu’on vous fixe une Identité ?

R. M’en fixez pas, M’sieu l’Juge. J’vis parc’ que j’mange quequ’fois, tout’ les fois qu’ j’ai pu gagner quequ’ sous. Et quand j’ai rien, et qu’personn’ y m’ donn’ rien, j’tir’ su’cett’ ceintur’là, comme ça.

D. … Ou bien sur les collets que, la nuit, vous allez tendre aux lapins…

R. V’ connaissez p’têt pas bien ça, M’sieu l’Juge. Y faut pas croir’ qu’c’est moi qui tir’ ; c’est l’lapin, et encor’ pas toujours. Y s’étrangle tout seul. C’est pas moi, v’comprenez. Moi j’fais qu’ramasser ceux qu’on m’vol pas. Y pourriraient, sans moi, voyons !

D. Mais c’est défendu, cela, c’est même un délit grave !

R. J’sais pas pourquoi les lapins y vivraient gras quand moi j’crèv’ d’faim.

D. Laissons là les lapins, puisque ce n’est pas eux qui vous ont amené ici, cette fois.

R. Probabl’ pisqu’ c’est les gendarm’s d’ Pont-sur-X, mêm’ qu’y m’connaissaient pas, l’plu fort, et qu’y savaient mêm’ pas pourquoi. Si j’l’avais pas dit à personn’, personn’ l’aurait jamais su, et moi, j’aurais pas d’embêt’ment, ni ces sacrées chaîn’s qui m’empêch’ d’ rieu fair’ d’mes doigts.

D. Nous verrons ça plus tard. Pour le moment, votre interrogatoire d’identité est terminé. Conformément à la loi, je vous informe qu’à partir de maintenant, vous avez le droit absolu de ne pas répondre à mes questions. Vous pouvez exiger la présence d’un avocat. En avez-vous choisi un pour vous défendre ?

R. Choisir un avocat ? Pour sû qu’non ! Y n’attach’ pas leur chien avec des sauciss’ ces m’sieu-là. J’suis pas un chien et si j’avais des sauciss’, j’les gard’rais pour moi. Non, non, point d’avocat. Nous deux, ça suffit, M’sieu, l’Jug’. On est toujours trop dans ces affair’là. Vous m’dit’ c’que v’vlez qu’j’r’dis et, moi, j’v’l’dis ; c’est tout. C’est assez.

D. À votre aise. Inscrivez bien, greffier, que le prévenu refuse l’assistance d’un avocat.

— Louis Viornette, ainsi que vous l’avez déjà avoué, reconnaissez-vous avoir volé 4 millions en billets de banque à la Banque de France, le 21 juin, 16 h. 50 ?

R. J’ peux pas dir’ si j’ai volé 4 millions, ou plus ou moins, vu que j’sais pas compter, mais j’ai donné aux gendarmes de Pont-sur-X tout c’qu’j’avais dans ma musett’.

D. Comment vous y êtes-vous pris ?

R. J’m’ai pas pris, ni fait prendr’. J’ai pris qu’ les billets, en tas, tant qu’ c’caissier trop rich’ en mettait d’vant moi, pour m’éblouir, d’vant l’trou d’sa cag’ et, d’un coup, j’ai voulu m’en aller, mais la porte était fermée et y gueulaient tous comm’ des putois, là d’dans, au lieu d’m’ouvrir ces s’pèc’ d’andouill’.

D. Comment se fait-il que personne ne vous ait vu ni entendu ?

R. Ah ! ça, j’sais pas, j’y comprends rien. Y faut l’d’mander à eux. J’m’ai bien fait l’plus p’tit qu’ j’ai pu, comm’ à la chass’, mais un’ grand’ grand’carcass’ comm’vous m’voyez, c’est pas possib’ d’en fair’ un’ puc’. J’avais bien un p’tit truc, mois ça march’ pas. J’suis pas intelligent, tout l’mond’ vous l’ dira, j’ comprends pas tout d’mêm’ qu’y m’aient pas vu, tous, dans leur banqu’, en plein jour, et qu’y m’aient vu, les gendarm’s, en plein’nuit, sans lum’ et sans lantern’ à une bicyclett’ comm’ d’just’. Ça, ils ont pas voulu m’l’dir’, les gendarm’, mais p’têt’ qu’ils l’diraient à vous, M’sieu l’Jug’.

D. Et qui vous a envoyé voler ces billets de banque ?

R. Qui ? M’n estomac, qu’en avait trop d’êt’ vid’. Même qu’j’avais peur qu’on l’entend’, tell’ment y criait d’puis deux jours famin’.

D. Vous voudriez me faire croire qu’il vous faut 4 millions pour manger ?

R. V’compr’nez pas, M’sieu l’Juge. J’mange du papier. J’mange des patat’ quand pas les millions. C’est du papier : mêm’ affamé comm’un loup qu’j’étais, j’pouvais pas j’n’ai, et aussi du pain, mais j’n’avais plus d’ puis plus d’deux jours. Alors, j’ai cherché des billets pour en ach’ter. En passant, j’en ai vu qu’y n’en mettaient plein leurs poch’ en sortant d’la banqu’ et j’m’ai dit que pisqu’y en avait tant pour tout l’mond’, y en aurait p’têt un ou deux d’tombés pour moi. Alors, j’ai entré d’dans. Y avait bien du papier par terr’, mais point d’billet. Ils étaient tous dans la cag’ à poul’, et l’caisssier en prenait, en donnait, mais y faisait pas pus attention à moi qu’si j’avais été à la « braconne », au fond des bois. Alors j’m’ai dit : y partira bien déjeuner un jour ou l’autr’ et j’débrouill’rai toujours pour y dévisser sa grill’ et y emprunter quéqu’s uns d’ses billets d’ malheur. Il en a tant, qu’jamais y s’en aperc’vra, et moi, comm’ça, j’pourrai m’offrir un coup un’ bombance sans fair’ du tort à personn’.

« T’ d’un coup enfin y sont tous partis. Y voyaient pas, j’ai cru qu’mon truc marchait. Mais c’cochon d’gros caissier, qu’avait moins la famin’ qu’moi, bien sûr, il a tout emporté dans un escalier fermé par une autre grill’. C’te fois, j’m’ai dit, j’suis d’la r’vue. J’serai bien allé voir ailleurs. Pas mèch. La boîte était fermée, et pis bien, encore. J’pourrai pas fair’ aussi bien dans ma masur’ à moi, qui baill’ à tous les vents, comm’une savat’. Alors, j’m’ai rongé les poings, d’rage ou d’faim, j’sais pus. Et pis, d’un coup, y sont tous r’v’nus. Y s’causaient, y rigolaient comm’ quand on a l’vente’ plein. J’m’ai fait pus plat qu’un’ belett, mais l’caissier, c’coup là, qui rigolait avec les autres, y fsait semblant d’pas m’voir, et là, sous mon nez, à côté d’son trou, y posait des tas d’billets et pis des tas, comm’ s’y pouvait pus s’arrêter. Sûr qu’c’est pour moi qu’y fait ça, c’brav’typ’, que j’m’ai dit. Alors, j’en ai pris, j’en ai repris, j’en ai rerepris, plein mon sac à trouvail’ pisqu’y f’sait toujours l’homm’ qu’y voit rien. C’coup là, j’ai bien cru qu’mon truc marchait, mais la porte, ell’ ell’ marchait pas. Ell’ était toujours fermée. Et moi qu’j’aurais tant voulu m’en aller, pasque, v’comprenez, j’avais beau avoir des billets plein mon sac à trouvaill’, j’avais toujours l’estomac d’pus en pus vid. Seul’ment, ils ouvraient pas, ces s… d’employés, et les gens s’entasssaient d’pus en pus à la porte pour entrer. Y pouvaient pas entrer, pisque j’pouvais pas sortir. J’m’ai cru f… tu car y gueulaient tous, ceux d’la banque. Alors, l’caissier, pour qu’j’l’vend’ pas, probabl’, il avait parti d’sa boutiqu’. Et c’te sacrée port’, qu’est toujours ouvert’ d’habitud’ quand j’en ai pas b’soin, ell’ restait just’ment fermée c’jour-là. Enfin, pour expliquer aux gens d’la rue qui f’saient un d’ ces raffuts, fallait voir, un d’la banque a sorti et moi, ffutt, j’ai filé derrièr’ lui, comme un furet, sans fair’ sign’ à personn’. J’m’ai cru sauvé et j’ai mangé tout c’que j’ai pu avec un d’mes billets. J’en ai r’grossi d’trois trous d’ma ceintur’.

Ça rend gai, s’pas, d’pus sentir son estomac qui v’martyrise. Alors, j’m’ai dit : pisqu’ j’suis rich’ et qu’j’ai pus faim, pour un’ fois, pourquoi qu’j’irais pas, comm’ tout l’mond’ à l’exposition colonial’ qu’c’est si épatant ! Probabl’ qu’les gendarm’s d’Pont-sur-X y l’ont su et qu’ça leur plaisait pas. Y m’ont chipé, sans lun’ et sans lantern’ à ma bécan’. Ça, alors, j’y comprends rien !

D. Et c’est M. Jacques Alligre, qui vous a donné sa bicyclette pour aller à l’exposition ?

R. Y m’a rien donné du tout pisqu’y m’a pas vu. Y pouvait pas savoir qu’j’allais à l’exposition, vu qu’j’avais pas fait la confidence à personn’.

D. Il savait, en tout cas, que vous aviez besoin de vous enfuir, puisqu’il a mis sa bicyclette à votre disposition.

R. Rien du tout, non, il a rien mis. C’est moi qu’a mis à ma disposition pisque moi j’savais qu’ j’avais besoin d’un’ bécane pour faire un’ tournée aussi longue.

D. Alors, comment se fait-il que ce soit de la sienne et non de celle d’un autre que vous ayez eu justement besoin ?

R. Pasque, en m’en allant d’la banque, j’ai vu sa mèr’, pas d’la bécan’, la mèr’ d’M’sieu Jacqu’ dans la grand’rue, avec beaucoup d’ gens ; alors, comm’ lui y sort pas d’sa cav’, j’pouvais prendr’ sa bécane, dans son jardin, sans qu’y m’voie, ni sa mère. Et j’l’ai pris’, sans pétard. Et pis, j’l’aurais rendue, après, sans ces satanés gendarm’. Vrai d’vrai, M’sieu l’Jug’, j’ai jamais rien volé à M’sieu Jacques, ça non, v’pouvez l’lui dire d’ma part.

XIII

JE TIENS BIEN UN VOLEUR, MAIS EST-CE UN ASSASSIN ? ET SI CE N’EST PAS LUI, QUI DONC POURRAIT BIEN L’ÊTRE ?

S’étant posé cette double question en écoutant Louis Viornette, en veine d’aveux et d’une franchise évidente, répondre à toutes ses demandes, le juge d’instruction crut pouvoir clore cette partie de son interrogatoire, devenue pour lui sans intérêt.

— Je vous inculpe de vol et vous renvoie en correctionnelle, dit-il.

— Vaudrait bien mieux m’renvoyer à ma bicôq’ pisqu’ j’ai rendu les billets et qu’j’ai pus rien d’rien à rendr’. V’pouvez pas dir’ l’contrair’, M’sieu l’Juge. Alors ?

D. Assez ! Si vous ne désignez pas vous-même un avocat, on vous en donnera un d’office.

R. Si On me l’donn’, ça pourra p’t’être aller, quoique j’ai pas b’soin d’lui, moi. J’connais mieux mon affaire qu’lui et qu’personn’ pour sûr !

D. Soit. Nous en avons fini avec ce vol. Connaissez-vous M. Jules Delorme ?

R. Jul’ D’lorm’ ? Non, connais pas.

D. Ni son fils, Pierre Delorme ?

R. J’connais pourtant tout l’mond’ici et j’connais personn’ d’ce nom là.

D. Êtes-vous sûr, tout à fait sûr, de n’avoir jamais entendu parler d’eux, ni fait quoi que ce soit qui avait été commandé par eux ?

R. Pisque j’v’dis que j’les connais pas, j’les connais pas.

D. Mais vous pourriez connaître quelqu’un qui les connaît.

R. J’peux pas savoir, si c’quéqu’un m’l’a pas dit, à moi.

D. Et Mme Delachaînaie, vous la connaissez ?

R. Celle-là, oui, j’la connais, et bien, même, pisqu’elle est d’ici et que j’connais tout l’pat’lin, d’pis l’temps qu’j’y roule mes savat’s. Mêm’ qu’elle habit’ la plus chic maison d’la grand’ rue. Ça, c’est aut’chos’ qu’mon gourbi. Si c’était ma hutt’ à moi, hein ! M’sieu l’Jug’, y a des chanc’ qu’j’s’rais pas ici, pour sûr.

D. Et pourquoi donc ?

R. Pisqu’ j’aurais pas eu faim, tiens, et qu’ j’aurais pas eu b’soin d’voler pour manger.

D. Mais qui donc vous y a envoyé ?

R. Où ça ?

D. Voler.

R. Mon ventr’ qu’j’v’s ai dit, mon ventr’ qu’en pouvait plus d’êt’ si plat. Qui qui m’a envoyé ? C’est pas l’préfet bien sûr, l’a pas b’soin d’voler, lui.

D. Ne mêlez pas M. le préfet à vos histoires. Sachez, en outre, qu’on n’a jamais besoin de voler.

R. On n’a pas b’soin d’voler c’qu’on a déjà, bien n’entendu, pisqu’on l’a ; mais, pour manger, quand on a faim, j’voudrais bien v’s y voir, M’sieu le Juge, si v’vol’riez pas, comm’ les copains.

D. Vous déraisonnez, mon bonhomme.

R. J’déraisonn’, j’déraisonn’, on déraisonn’ toujours quand on a la crèv’. C’est les aut’s, qui n’ont pas faim, qui dis’ ça.

D. Et c’est aussi la faim qui vous a fait supprimer Mlle Delachainaie ?

R. Qui m’a fait quoi ?

D. Supprimer Mlle Delachaînaie.

R. J’suis pas intelligent, v’le savez, M’sieu l’Jug’, pisqu’ tout l’mond’l’dit. Si v’m’expliquez pas un peu, j’comprends pas c’que v’v’nez d’m’ raconter.

D. Si vous connaissez Mme Delachaînaie, vous connaissiez aussi sa fille, puisqu’elles habitaient ensemble ?

R. Just’à côté de M. Jacques, oui. Sûr qu’j’ les connais, j’les connais tout’ les deux ; d’bien brav’ personn’ qui m’ont toujours donné quéqu’chos’ quand j’leur portais un paquet. Ou quand j’ leur d’mandais ; mêm’ quand j’leur d’mandais rien, des fois. Mam’zelle Suzann’, qu’elle s’appelle, la fille. Sans qu’j’y dis’rien, ell’ m’a donné un’ ch’mis un jour, un tricot, un autr’, qu’j’avais aidé son jardinier, Mathieu, qu’on lui dit, à traîner sa berouett’, pis un’ casquett’ un’ aut’ fois, des chaussett’, aussi, quoiqu’ j’en port’ pas, mais ell pouvait pas savoir, la d’moisell’.

D. Alors, dites-moi ce que vous en avez fait.

R. D’ mes chaussett’s ?

D. Non, de Mlle Suzanne.

— C’qu’j’ai fait de Mamzsell’ Suzanne ? mais rien de rien. J’y ai fait salut quand j’lai rencontrée. J’y ai dit merci, comme à sa mèr’, c’est tout quand elle’ m’donnait quéqu’ chos’.

D. Y a-t-il longtemps que vous n’êtes pas allé chez elles ?

R. J’sais pas au just’. Pas c’t’été, pisque Mathieu, l’jardinier, y peut v’l’dir’, y m’a pas fait travailler, c’t’année.

D. Vous êtes bien sûr de n’être pas allé chez elles ces jours-ci, dans leur maison même, et pas seulement au jardin ?

R. Ça, pour sûr qu’j’en suis sûr, pisqu’ j’ai pas quitte la prison d’pis qu’ les gendarm’s d’ Pont…

D. Et ce jour-là, précisément, juste avant de commettre le vol à la banque, où étiez-vous donc ?

R. Mais à la banqu’ tiens, pardi, pisqu’y m’avaient enfermé, v’pouvez leur d’mander, aux employés, si c’est pas vrai.

D. Inutile, puisque vous dites vous-même qu’ils ne vous ont pas vu, ces employés.

R. Y z’ont p’t’êt’ just’ fait semblant, v’savez. Ça, j’m’expliqu’ pas.

D. Vous ne l’expliquez pas, parce que c’est inexplicable. C’est tout simplement absurde.

R. Moi qui suis pas intelligent, j’m’expliqu’ pas, c’est vrai, mais, eux, qui sont tous savants, y z’ont pas vu l’vol, non plus, pisqu’y z’ont braillé qu’après et qu’y m’ont laissé filer tout d’mêm’ en douc’. Alors, j’m’expliqu’ pas pourquoi qu’ils braillaient s’ils m’voyaient pas, moi ni l’vol, et pourquoi qu’y m’ont pas arrêté s’y m’voyaient. Vos policiers, non plus, y z’ont pas pu m’l’expliquer. Mêm’ qu’ils disaient, ça, c’est l’ pus rigolo, qu’ c’est pas moi l’voleur. Alors qu’est-ce qu’j’fais ici, si, j’suis pas le voleur ? j’v’l’ d’mand’, M’sieu l’Jug’.

D. Je vous répondrai si vous me dites où est Mlle Suzanne.

R. Ça, j’peux pas l’savoir d’ici. Ell’ est à sa maison, probabl’. Faut d’mander ça à ell’, ou sa mèr’. Alors j’peux pas savoir, surtout si v’ voulez pas m’laisser y aller voir.

D. Puisque je vous ai dit que Mlle Suzanne a disparu, c’est qu’elle n’est plus chez elle et si sa mère savait où est sa fille, elle n’aurait pas disparu. C’est clair, ça ?

R. Ah ! Eh bien ! Si sa mèr’ sait pas, moi qui suis pas sa mèr, j’sais encor’ moins, bien sûr.

D. Allons donc ! Vous saviez bien où étaient les billets du caissier de la banque, alors que lui n’en savait rien.

R. Ça, les billets, j’pouvais l’savoir, pisque c’est moi qui les avais fourrés dans mon sac à trouvaill’, mais Mam’zelle Suzanne, ell’, ell’ est pas dans mon sac, v’pouvez r’garder. D’abord, ell’ aurait jamais voulu.

D. Alors, où est-elle ?

R. Ça, j’peux pas l’dir’, pisqu’j’l’sais pas. V’pourriez p’t’êt’ en dir’ un mot aux gendarm’s d’Pont-sur-X. C’est des « sourciers », ces typ’s-là ! Quand y m’ont arrêté, la nuit…

D. Sans lune et sans lanterne, je connais votre histoire. Mais tout cela ne nous rend pas Mlle Suzanne.

R. Ça, moi, j’rends les billets, quand c’est moi que j’les ai pris. Mais j’peux pas rendr’ les d’moisell’s qu’ j’ai pas pris. Vous non plus, hein, M’sieu le Jug’, qu’êt’ pourtant pus fort qu’moi.

D. Allons, finissons-en ! Assez rusé, mon bonhomme. Avouez que vous avez assassiné Suzanne Delachaînaie.

R. J’ai assassiné Mam’zell’ Suzann’, moi !

D. Parfaitement, vous, Louis Viornette.

R. Pas possible !

D. Ce n’est pas seulement possible, c’est sûr.

R. Sûr ? Mais, voyons, j’l’saurais, si c’était moi !

D. C’est bien parce que vous le savez, que, dans votre intérêt même, je veux vous le faire avouer.

R. V’ parlez pas d’rien, vous, avouer que j’suis c’que j’sais pas que j’suis. Ça, non, j’ m’expliqu’ pas. Et c’est ell, Mamzell’ Suzann’ qui v’s a dit qu’ c’est moi que j’l’avais assassinée ?

D. N’abusez pas de votre imbécillité, hein ! ça vous jouerait un mauvais tour.

R. Oh ! v’savez, M’sieu l’Jug’ quand on a assassiné, y a pas d’mauvais tour qui tienne !

D. Ah ! enfin ! vous reconnaissez avoir assassiné…

R. J’peux pas r’connaîtr’ c’ que j’connais pas...

D. Vous prétendez maintenant ne plus connaître Mlle Suzanne ?

R. Pas Mamz’ell’ Suzann’, non, son assassin. Pisqu’j’l’savais pas, qu’on l’a assassinée, ça peut pas êtr’ moi, c’est simpl’.

— Jouez au plus fort, si cela vous amuse. Vous n’aurez pas le dernier mot, je vous préviens.

R. D’abord, j’suis pas l’plus fort pisque c’est moi que j’ai les chaînes. Ensuit’, ça m’amus’ pas, non, d’avoir assassiné Mam’zell’ Suzann’ sans êtr’ son assasin.

D. C’est vous qui le dites.

R. Mais pisqu’j’v’l’dis pas, qu’ c’est moi, ni Mam’zell’ Suzann’ non plus, alors, qui qui v’ l’a dit, à vous, M’sieu l’Jug’, dit’ un peu, pour voir.

D. Il me semble que vous oubliez un peu trop qui vous êtes et qui je suis, hein ! mon bonhomme. Si vous continuez sur ce ton et si vous persistez à nier l’évidence, vous n’êtes pas près de sortir de prison.

R. Ça, non, j’nie pas l’évidenc’. J’nie c’qu’est pas vrai, c’est tout. Et pis, si j’sors pas d’prison, j’y resterai, v’la tout… On y est toujours mieux nourri qu’ chez moi. J’graiss’rai, ça m’ chang’ra. J’f’rai l’rentier, c’est bien mon tour, et ça v’ coût’ra cher, pas’que v’savez, si v’ comptez su’ l’ritag’ d’ma grand’mèr’ pour vous payer, v’ pouvez toujours courir, tous. C’est pas ça qui v’f’ra visiter l’exposition colonial’ à ma plac’. V’s aviez pas prévu ça, v’s autr’, hein, M’sieu l’Jug’ !

D. Et M. Jacques, l’avait-il prévu, lui aussi ?

R. Ça, j’peux pas non plus l’savoir.

D. Vous ne savez jamais plus rien dès qu’il s’agit de vos complices.

R. V’savez mieux qu’moi, vous ? Pourquoi qu’v’m’questionnez tout l’temps, alors ? Et les gendarm’s, et les policiers d’la S’crète, et vous d’pis pus d’deux heures, v’s êt’s mes complic’s, tous ? Est-ce qu’ j’v’s’en ai pas assez dit encore ?

D. Certainement non, puisque vous n’avez pas tout dit. Vous vous gardez bien de dire l’essentiel.

R. Mais, nom de nom de nom, si j’l’dis pas, l’essentiel, c’est qu’j’sais pas c’qu’c’est, v’là tout. J’peux pas dir’ pus.

D. Dites la vérité, simplement, mais dites-la toute.

R. Ah ! sacré nom de d’la de nom de d’la ! j’croyais pas qu’y avait pus têtu qu’la bourriqu’ du pèr’ Loriot, l’marchand d’rav’s. Et pis, là, zut ! j’n’ai assez, moi, j’dis pu rien d’rien d’rien p’isque’c’est comm’ ça.

D. Vous feriez beaucoup mieux, pour ne pas aggraver votre cas, je le répète une dernière fois, d’expliquer tout de suite comment vous vous y êtes pris pour assassiner Mlle Suzanne et de nommer ceux qui vous ont aidé à la faire disparaître.

R. Ah çà ! alors, c’est encor’ pus fort qu’l’pus fort qu’tout. Moi, qui suis pas un policier d’ Paris, ni d’null’ part, j’dis pas qu’il est pas l’voleur à çui qu’a tout’ la galett, dans ses musett’s, et qui dit qu’c’est bien lui qui l’a volée. Moi, qui suis pas un M’sieu l’Jug’, j’dis pas qu’on a assassiné mam’zell’ Suzann’, vu qu’personn’ en sait rien pisqu’ell’ l’a pas dit et vu qu’ell’ a disparu. Moi, qui suis pas la bourriqu’ du pèr’ Loriot, j’dis pas cinquant’ fois au grand Louis : « V’s’êt’s l’assassin », vu qu’personn’ sait s’il y a seul’ment un assassin et vu qu’l’grand Louis peut pas êtr’ l’assassin pisqu’il l’sait mêm’ pas lui-mêm’.

—  V’ pouvez aller leur dir’ ça, d’ma part, à tous vos complic’s d’l’Injustice. Sûr qu’j’leur vid’rai tout mon paquet à l’audienc’ et d’vant tout l’mond’ encor’ ! Et pis v’s en f’rez, tous, un’ trompett, quand j’v’rattaqu’rai n’à mon tour, pour m’avoir fait du tort à ma réputation. Et pis v’l’entendrez c’te rigolad’ dans tout’ la vill’ quand j’y leur raconterai qu’v’ z’avez voulu à tout’s forc’s – notez bien ça aussi, hein, greffier – qu’j’assassin’ mam’zell’ Suzann’ pour que j’piss’ êtr’ un n’assassin et que j’pisse pas n’êtr l’voleur d’la banqu’. Ça s’invent’ pas, ces chos’s-là, hein, m’sieur l’ Jug’ ! Y m’connaiss’ tous, dans l’pat’lin, et y sav’ bien qu’moi j’dis pas à la bourriqu’ du pèr’ Loriot qu’ell’ est l’automobil’ du m’sieu l’Préfet, ni qu’mon gourbi d’bicoqu’ c’est l’palac’ d’l’Univers. Hein ! v’s y attendiez pas à cell’là. Ah ! mais, quand n’y en a assez, n’y en a assez !

D. Il y en a même un peu trop, car enfin, quand vous avez imaginé, pour nous tromper, votre petite histoire d’une visite à l’Exposition coloniale, vous n’avez pas réfléchi que cette exposition avait fermé ses portes depuis un an, tout simplement, et qu’elle était complètement démolie depuis longtemps.

R. Ça, si ell’ a fermé ses port’s, ell’ m’a pas prév’nu.

D. C’est, en effet, très probable, mais tous les journaux l’ont publié et republié.

R. Possibl’, mais moi, j’lis pas les journaux, ni rien, pisqu’ j’sais pas lir’ du tout. Alors, comm’ pour mamz’elle Suzann, pas’qu’ell’ m’ l’a pas dit, c’est-y moi, aussi, qu’j’ai assassiné l’Exposition colonial’ qu’a disparu ?

D. Ce qui a disparu, et sans que vous disiez où ni comment, bien entendu, c’est ce « truc » qui, tantôt, marchait, et tantôt ne marchait pas, à la banque. Qu’est-ce que c’est donc que ce fameux truc ?

R. Ça, c’est des idées à moi. J’peux pas v’s expliquer, v’comprendriez pas. J’y comprends rien moi-même, alors ?

D. Ce qui veut dire qu’un juge d’instruction est plus bête que vous.

R. Ça, j’l’aurais pas dit, mais pisque v’l’avez d’viné tout seul, j’dirai pas non.

D. Ah çà ! mais, dites donc, vous ne savez pas plus ce que vous dites que ce que vous faites !

R. C’est pourtant pas moi que j’dis à un quelqu’un qu’il est un assassin quand il l’est pas.

D. Ce que vous ne dites pas, moi, je vous le dis : « Vous êtes un voleur, un assassin, et Jacques Alligre est votre inspirateur et votre complice.

R. Ah ! et moi, j’dis et j’r’dis : V’s êt’s complèt’ment maboul’, y a pas !

Dressé par l’injure inattendue, le juge ordonna : « Gardes, emmenez ce monstre ! »

R. Et pis j’ai pas fini, j’dis encor’ – notez l’bien, hein, greffier ! – j’dis encor’ : il faut qu’y soye rud’ment vot’ copain, l’vrai n’assassin, pour qu’v’s ayez tant b’soin d’en fair’ condamner un qui l’est pas, et pis…

D. Ça, c’est le bouquet, par exemple ! Il faut vraiment qu’il soit encore plus simple qu’on ne le dit. Mais il est tout à fait innocent, ce coco-là !

— Ah enfin ! rugit le « grand Louis » qu’on entraînait. Notez ça, hein, greffier, notez l’ bien ! J’suis t’innocent !

« Greffier, hurlait-il toujours en s’éloignant, notez ça ! C’cabochard d’jug’, il a bien fallu qu’il l’reconnaiss’ à la fin. J’suis t’innocent, j’suis t’innocent !

XIV

LA TEMPÊTE PASSÉE, À TERRE TOUT S’APAISE, MAIS LE MAL FAIT DEMEURE ET CHAUDES RESTENT LES CENDRES TANT QUE, SOUS ELLES, LE FEU COUVE

Chez M. Mesureur, grand industriel, ami et associé des Delachaînaie, un déjeuner était offert ce jour-là à M. Jean Desforges et, naturellement, le général Lamarche, Me Villagre le notaire, le docteur Pommaret et M. Giraud, le président du Tribunal, devaient s’y trouver également.

Par souci de leurs nerfs malmenés, les dames n’avaient pas été invitées, car, si l’on cherchait à manifester à l’oncle de Suzanne une sympathie que les circonstances rendaient plus démonstrative, on voulait aussi épargner à la sensibilité des femmes une nouvelle épreuve, aussi cruelle qu’inutile, en faisant revivre, au cours de cette réunion toute intime, un à un, les plus cruels détails de la scène atroce qu’elles avaient en grande partie vécue et dont aucune, y compris la pétulante Giraud, en rage contre le préfet depuis sa rupture avec son mari, n’avait réussi à se remettre.

En outre, et sans oser trop se l’avouer, les Mesureur, tenus un peu à l’écart de toutes les consultations, décisions, enquêtes et recherches survenues depuis le 21 juin, n’étaient pas fâchés de se créer là l’occasion d’être complètement renseignés sans qu’on les puisse taxer d’indiscrétion.

Aujourd’hui convaincu d’avoir été le jouet de Jules Delorme et, par là, d’être en partie responsable du déjeuner de fiançailles de Mlle Suzanne et, par conséquent, des événements qui l’avaient suivi, Me Villagre n’aimait pas qu’on abordât ce sujet devant lui. Mais il lui était impossible de refuser l’invitation des Mesureur et, comme eux, d’ailleurs, privé de nouvelles ayant une source sérieuse, il s’y était rendu, poussé par une invincible curiosité.

Les remords en moins, le général Lamarche éprouvait des sentiments du même ordre, aiguisés par le réel intérêt qu’il portait à la famille de son ancien chef.

Encore plus circonspect qu’à l’ordinaire depuis son algarade avec le préfet, M. Giraud aurait préféré ne pas se retrouver avec les témoins du drame, mais l’attrait que lui inspirait la forte personnalité de Jean Desforges et l’espoir que, par lui, s’éclaircirait le doute introduit par l’enquête sur ce savant inconnu, l’avaient d’autant mieux emporté sur sa prudence qu’il savait que le frère de Delachaînaie avait plusieurs fois revu Jacques Alligre en tête à tête. Certes, il avait rapporté de la visite à laquelle il assistait avec le commissaire, une impression nettement favorable au maître étonnant de ce laboratoire extraordinaire, mais un vrai juge à l’habitude de ne tenir aucun compte de ses impressions, et le devoir de ne repousser à priori aucune hypothèse, aussi invraisemblable qu’elle paraisse au premier abord.

Quant à ce brave docteur Pommaret, étourdi par la gravité, la multiplicité et le caractère aussi anormal des événements qui, par tranches, s’étaient succédé sous ses yeux, il n’était pas fâché d’obtenir quelques éclaircissements de tous ces hommes en qui il plaçait toute sa confiance et que les circonstances avaient plus favorisés que lui en faisant d’eux les témoins de toutes les phases du drame. Ne possédant que quelques fragments de cet étrange puzzle, il était incapable de le reconstituer et peinait sans succès à accorder sa raison avec le peu qu’il savait.

Aucun d’eux n’ajoutait, naturellement, le moindre crédit aux racontars innombrables et sensationnels qui allaient, s’amplifiant ou se contredisant, de porte en porte, à travers la ville en ébullition, et pas un n’osait poser à l’autre une question qui eût dénoncé l’insuffisance de ses informations, trahi la fragilité de son jugement ou décelé l’énervement et l’inquiétude de son esprit. En termes vagues et réfléchis, on s’était, en conséquence, au début de la réunion, borné à déplorer, d’un même cœur, d’aussi grands malheurs, et à flétrir la presse qui, loin de rassurer l’opinion en l’apaisant, attisait, un peu plus chaque jour, les passions virulentes de la population déchaînée.

Arrivé le dernier, Jean Desforges accapara toutes ces curiosités exaspérées.

— J’espère que vous allez nous rassurer sur l’état de Mme Delachaînaie, lui dit, en l’accueillant, Mme Mesureur.

— En partie, oui, madame, répondit l’interpellé. En partie, en ce que ma sœur, éloignée sur le conseil de notre bon ami, le docteur Pommaret, du cadre où tout lui rappelait cruellement sa fille et risquait de lui apprendre, avec brutalité, la vérité redoutable, elle a pu supporter le transport sans que s’aggrave l’extrême faiblesse où elle se trouve encore. Dans sa maison forestière, où le calme absolu et l’absence de tout risque d’indiscrétion ne peuvent qu’être favorables à son rétablissement, elle repose maintenant avec l’impression de sécurité totale que lui vaut la présence de Rose à ses côtés. Et puisque le docteur est ici, il vous redira, comme à moi, que ces remèdes moraux, le calme et la sécurité, sont les seuls efficaces dans les cas de commotions aussi fortes que celle qui a ruiné, en moins d’une seconde, un être aussi sensible que cette mère malheureuse.

— Elle ignore donc tout encore ? reprit Mme Mesureur un peu surprise.

— Absolument tout, madame. Elle est si longtemps restée dans le coma, après le choc, que son pauvre cœur douloureux, résistant aux sollicitations les plus énergiques du si dévoué M. Pommaret, a eu grand’peine à ne pas s’arrêter pour toujours. Il n’eût certainement pas supporté l’annonce, ni le simple soupçon, de l’atroce vérité.

— Oh ! fit, très émue, Mme Mesureur, et comment a-t-on pu lui expliquer l’« absence » de Suzanne ?

— Très simplement, madame. Avec son dévouement admirable et la délicatesse que vous lui connaissez, Rose a, d’instinct, trouvé les mots qu’il fallait dire. Au moment où ma pauvre sœur rouvrait les yeux, reprenant, après trois jours, contact avec le réel. Rose a devancé sa mémoire et endormi ses inquiétudes avant même qu’elles n’aient eu le temps de naître et, par conséquent, de se manifester.

« Ah ! enfin, s’est-elle écriée. C’est Zanette qui va être contente ! Voilà bien dix fois qu’elle a fait demander de tes nouvelles. Mais qu’est-ce qui te prend donc, ma pauvre « Mama », de dormir si longtemps ? Elle va bien, tu sais, Zanie. Ce n’est rien, cette piqûre qu’elle s’est faite au doigt. On s’était effrayé bien à tort, nous autres, sur le moment. Le docteur Pommaret, – toujours vous, cher ami, – reconnaît aujourd’hui qu’il s’était, lui aussi, un peu affolé, comme ça, du premier coup, parce qu’il venait d’avoir un cas de tétanos dans sa clientèle. Maintenant, qu’il voit qu’il n’y a rien que des pansements à faire, il regrette bien de l’avoir emmenée dans sa clinique. Au fond, tu sais, moi, égoïstement, j’en ai été très contente, parce que, pour vous soigner toutes les deux à la fois, avec ma vieille tête et mes jambes encore plus vieilles, ça n’aurait pas été commode pour moi. Mais si tu veux, maintenant, je vais faire dire à Zanette qu’elle peut revenir ici quand il lui plaira. ».

« — Garde-t’en bien, a répondu péniblement ma sœur, elle aurait trop de peine à me voir aussi faible.

« — C’est que, tu comprends, il lui tarde tant de t’embrasser, à cette pauvre Zanie, que je ne sais plus que lui dire à la fin, ajouta Rose.

« — Invente quelque chose, et fais-lui prendre patience, il ne faut pas qu’elle me trouve couchée, supplia ma sœur.

« Et depuis, ce mensonge pieux se suffit à lui-même, en se renouvelant sous des formes variées. Plus tard, nous aviserons, n’est-ce pas docteur ? En attendant, gagner du temps, c’est arracher notre malade à une mort certaine.

— Ce n’est pas douteux, dit alors le docteur, et vous ne pouviez avoir, dans la circonstance, de meilleur médecin que cette étonnante Rose. J’ai souvent constaté, d’ailleurs, au cours de ma trop longue carrière, que c’est chez les gens simples, d’origine et de situation modestes, non déformés, par conséquent, par l’égoïsme du raisonnement et l’hypocrisie de nos conventions, que se découvrent les plus belles âmes et les cœurs les plus nobles. Leur affection supplée à tout et leur vaut plus que science, intelligence, éducation. Extrêmement nuancé dans ses manifestations, leur dévouement peut atteindre au sublime, et c’est, je crois bien, le cas de Rose.

— Serait-ce aussi celui de ce grand nigaud de Louis Viornette qui, tombé dans le piège grossier des gendarmes de Pont-sur-X, se refuse à découvrir celui-là qui le lui a tendu ou fait tendre, interrogea le général, impatient d’avoir le sentiment de MM. Desforges et Giraud, à coup sûr mieux renseignés que lui sur les pistes retenues comme susceptibles de conduire à la vérité.

Mais, connaissant bien l’homme, pour l’avoir souvent employé à des besognes subalternes dans son usine, c’est M. Mesureur qui répondit :

— Aucune assimilation n’est possible. Ce Viornette est un simple d’esprit, ce qui n’est pas du tout le cas de Rose qui, à tant de qualités, ajoute celle d’une intelligence tout à fait normale. Cela ne veut pas dire que Viornette ne puisse faire preuve de dévouement à l’égard de qui lui aurait rendu un signalé service, mais ce n’est pas précisément le cas. Quoi qu’il en soit, je le considère comme tout à fait incapable de ruser et de tenir victorieusement tête au juge d’instruction. C’est, du moins, ce qu’on prétend. Est-ce exact, M. le Président ?

Immédiatement, M. Giraud se récusa :

— Je ne sais absolument rien de l’instruction, dit-il. Je suis, comme vous tous, messieurs, considéré comme témoin, et cette qualité m’interdit de m’occuper en quoi que ce soit de l’affaire.

— Vous n’en avez pas moins été convoqué chez le préfet, risqua le général pour montrer qu’il n’était pas dupe de la dérobade.

— Sans doute, mais bien plutôt comme témoin du drame que comme « conseil ».

— Et la rumeur prétend que vos avis n’ont pas prévalu. On ne vous englobe d’ailleurs pas dans la réprobation générale que ce brave Lombrette recueille dans la presse comme dans le public.

— Laissez la rumeur, fit, souriant, M. Giraud.

— Et la presse aussi, ajouta MVillagre, car elle a publié bien des choses qu’il eût mieux valu taire et, en tout cas, contrôler avant de les produire comme sûres.

— Et laissez aussi le préfet, fit, toujours conciliant, l’excellent docteur. Je l’ai vu bien mal en point et plutôt que de prendre le repos que je lui ordonnais, parce qu’il en avait le plus grand besoin, il n’en a pas moins préféré rester à son poste…

— C’est bien ce qu’on lui reproche le plus, car enfin, virtuellement, il était dégommé. C’est la chute inattendue du Ministère qui l’a sauvé de la manière la plus providentielle, n’est-ce pas M. Giraud ?

— Vous m’en demandez trop, général, je ne suis pas le ministre et n’en ai pas reçu confidence.

— En tout cas, il est de notoriété publique qu’il se serait épargné bien des gaffes, s’il vous avait écouté…

— C’est beaucoup hasarder encore, général ; M. Lombrette a des éléments d’appréciation qui m’échappent, et…

— … Et de vos fonctions et de votre conscience, une conception… toute préfectorale, interrompit le général en tacticien qui, piquant son adversaire aux points sensibles, entend ainsi l’obliger à se découvrir entièrement.

Toujours souriant et très maître de lui, le président du Tribunal ne consentit pas à se prêter au jeu.

— Je ne sais pas ce qui vous autorise à tenir des propos aussi graves, général, répondit-il, mais quelles que soient les indiscrétions qu’on peut avoir commises, on a eu tort de leur donner cette forme et on a, de plus, beaucoup exagéré.

— Les parlementaires, les conseillers municipaux et toute la ville avec eux, trouvent que c’est le préfet qui exagère. Je le pense aussi. Se priver, dès le départ, de vos propres lumières, insigne maladresse ; casser aux gages, le premier jour, le seul policier qu’il possédât sous la main…

— Mais n’a-t-il pas réintégré Tubeuf ?

— Du tout ; ayant enfin conscience de ses gaffes, ou effrayé du mauvais tour que prennent les choses, il lui a fait demander des excuses, que l’autre s’est bien gardé de lui apporter. Il s’est, tout au contraire, immédiatement, pourvu en Conseil d’État contre l’arrêt qui l’a frappé sans motif et c’est un embêtement de plus pour le préfet qui s’en serait, j’imagine, en ce moment surtout, fort bien passé.

— D’autant plus que, l’instruction n’a pas précisément évolué au gré de ses désirs, si ce que l’on raconte est vrai, ajouta M. Mesureur.

— Voyons, messieurs, sérieusement, comment peut-on savoir ce qui s’est passé chez un juge d’instruction ? fit avec une indignation non simulée le président du Tribunal.

— Mais par les gardes qui surveillent Viornette, tout simplement, riposta M. Mesureur. On prétend même qu’ils en faisaient des gorges chaudes avec l’accusé en le ramenant en prison. Par mes employés, je sais que ce serait un soulèvement général de la ville, et un acquittement triomphal, si on commettait la sottise d’envoyer ce pauvre hère aux assises.

— C’en serait une au moins aussi grosse, à mon humble avis, si, conformément aux conclusions bâclées du commissaire et des policiers parisiens, on inquiétait Jacques Alligre, sous prétexte qu’une simple haie sépare son habitation de celle de ma sœur, affirma M. Desforges, attentif mais muet jusque-là.

— Et sur quoi basez-vous cette opinion, cher monsieur ? ne put s’empêcher de dire M. Giraud, repris, malgré lui, par le pli professionnel.

— Comment ! vous aussi, mon cher président, vous accorderiez quelque crédit à cette piste ?

— Pardon, cher monsieur, pardon, je n’accorde rien à rien, mais je n’abandonne rien, non plus, tant qu’une enquête approfondie n’en a pas démontré l’inanité.

— Eh bien ! mon cher président, permettez-moi de vous faire observer que pour traiter… mettons en suspect, un homme de la valeur de Jacques Alligre, c’est un bagage un peu mince qu’une simple haie mitoyenne dont vous avez d’ailleurs, vous-même, et dans l’heure qui a suivi l’assassinat et la disparition de ma nièce, avec nous constaté le parfait état.

— Dans l’appartement de Mme Delachaînaie, aussi, tout était en parfait état. Pour l’entrée, comme pour la sortie, du criminel et de sa victime, toutes les issues étaient bien fermées ; elles ne pouvaient même avoir été ni ouvertes ni refermées de l’extérieur, et cependant…

— Et vous l’expliquez ?

— Je ne l’explique pas, je cherche, ou plutôt je chercherais si les circonstances ne m’en avaient ôté le droit.

— Mais, comme nous, avec nous, vous aviez cependant effectivement cherché, de la cave au grenier, autant qu’il vous a plu, chez Jacques Alligre. Y avez-vous observé, noté, trouvé autre chose que des motifs à admirer sans réserve un savant de cette taille ?

— C’est précisément le savant qui m’inquiète en lui. Car si vous voulez bien exclure tout le surnaturel dans les circonstances absolument effarantes qui ont entouré le crime et ses suites, comme aussi, d’ailleurs, le vol à la banque de France, il faut nécessairement accorder au coupable des moyens inédits, tout à fait insoupçonnés des hommes, en l’état actuel de nos connaissances, et ce coupable ne peut être, par suite, qu’un savant, un grand savant, même. Or, la maison du crime a pour seul voisin un savant, le seul de la ville. Le voleur, d’autre part, un « minus habens », je vous l’accorde, incapable de réaliser les conditions, elles aussi, mystérieuses, identiques à celles du crime, qui lui ont, à son insu, je le crois, rendu son délit possible, a, pour fuir, précisément la bicyclette de ce même savant. Reconnaissez qu’il y a bien là, en l’absence complète de tout indice écartant de lui la raison, de quoi laisser rêveur.

— Mais comment n’apercevez-vous pas, mon cher Président, la fragilité de votre système, écroulé d’avance, étant donné que cette prodigieuse projection directe, sur l’écran public d’une scène se déroulant dans la nuit absolue, au moment même où l’acteur la vivait, ne peut être, elle aussi, que l’œuvre de ce surhomme, et que ce « superhabile » n’eût tout de même pas commis la sottise de se dénoncer lui-même, automatiquement, en livrant l’homme auquel il avait inspiré le vol et qu’il savait être en train de fuir sur sa propre bicyclette, si Jacques Alligre et lui ne font qu’un. Pourquoi ce vol, d’ailleurs, si, d’avance, il devait être inutile à son auteur et pourquoi livrer sa propre bicyclette à la police si l’on a tout à redouter d’elle ?

— Encore une fois, je n’explique pas les choses et je n’accuse personne. Dans le crime comme dans le vol, on ne découvre aucun but raisonnable. Mais la similitude des moyens est, dans les deux cas, très frappante par ce qu’ils ont de tout à fait surhumains. Le vol, à cause même de ses fautes trop apparentes, peut n’être qu’une habileté préméditée, comprise dans le plan d’ensemble et dont nous échappe le véritable caractère parce que nous ignorons tout des mobiles et des possibilités du véritable auteur. Cherchons-le donc, et partout où il peut être, cet auteur, et, par conséquent, ne négligeons pas la seule chance qui nous reste de le découvrir.

— Laissez-moi vous déclarer tout net, mon cher Président, dit avec force Jean Desforges, que vous perdez votre chance unique en la jouant sur Jacques Alligre. Comme vous tous, je ne le connaissais ni d’Ève ni d’Adam, il y a huit jours. Avec vous, j’ai cru, un instant, à la possibilité de sa culpabilité. De même que vous, j’ai été effrayé de la puissance des moyens dont il nous révélait involontairement l’existence et je ne repoussais pas à priori l’idée qu’il pouvait s’en être servi contre le bonheur des miens. Mais moi, l’oncle de la victime et le justicier, j’ai vu tous mes soupçons s’évanouir dans la droiture de son regard et la franchise secourable de la main qu’il a mise dans la mienne. Au lieu de m’imposer par la violence à sa science à bon droit soupçonneuse, je l’ai imploré, supplié, de se mettre à ma disposition. En sa maison de pauvre, il m’a traité en hôte, en hôte que son malheur lui rendait sacré. En son antre de savant où nul ne pénètre – et votre commissaire en sait quelque chose, le maladroit ! – je suis allé vingt fois, librement, à l’improviste, à toute heure, et, chaque fois, j’ai vu ses portes redoutables s’ouvrir spontanément pour moi, et, chaque fois, par charité, s’arrachant aux hauteurs où se meut si à l’aise son esprit alors que, simplement pour vouloir l’y suivre, le mien éprouve le vertige, cet homme est redescendu sur terre, y rampant avec moi, à la recherche de tout ce qui pourrait panser mes blessures et les guérir. Plus fort que toutes les forces du monde, il pourrait défier, narguer toutes les polices et les anéantir. Il les ignore et n’en a cure. Aussi foncièrement bon qu’il est grand, cet homme est un savant, rien qu’un savant, c’est-à-dire un candide et un pur. Lui prêter nos calculs, nos ambitions et nos tares, le juger à notre aune et lui infliger nos méthodes d’inquisition misérables, où tout n’est que suspicion et traquenards, c’est manquer d’intelligence et c’est étaler l’indigence de nos moyens d’investigation. C’est aussi, sans profit, faire injure à l’équité.

— Sapristi, quelle chaleur ! Mes compliments ! Vous auriez dû préparer le barreau, mon cher, dit le général empoigné. Vous étiez moins tendre pour ce banquier qui, de bien peu, a failli devenir le beau-père de votre malheureuse nièce.

— Il n’avait pas tant attendu pour « faillir », répondit Jean Desforges avec amertume. C’est celui-là, mon cher Président, qu’il fallait ne pas laisser filer. S’est-on seulement préoccupé de savoir qui il est, d’où il vient, et où il est allé se terrer ? Sans doute est-il tabou pour la Justice qui lui préfère un Jacques Alligre. Quelle décision ! À défaut de ceux que la police officielle s’est bien gardée d’aller quérir, comme si cette fuite éperdue d’un fiancé et de son très honorable père était, dans les circonstances où elle s’est produite, la chose la plus naturelle du monde, j’ai fini par me procurer personnellement quelques renseignements. Ils sont tout à fait édifiants. Puisque vous êtes d’avis que rien ne doit être négligé dans une affaire de cet ordre, est-il normal à vos yeux, mon cher Président, que rien n’ait été tenté dans la direction des Delorme, qu’aucune perquisition n’ait d’urgence été faite chez eux, qu’aucun interrogatoire ne leur ait été imposé ? Et si je vous disais que, seuls, ils peuvent être les coupables ?

— N’anticipons pas sur les événements, cher Monsieur, ils nous apportent souvent d’éclatants démentis, répondit, toujours prudent, M. Giraud.

XV

AU PAYS DES MIRACLES, LES MORTS, COMME DE SIMPLES VIVANTS, SE PROMÈNENT.
COMME EUX, ILS PARLENT ET, COMME EUX, ILS VONT VITE.

Tel fut, le lendemain, le titre dont le plus grand journal du lieu avait fait sa manchette. Au moment où, plus ébranlé qu’il ne voulait le paraître par l’argumentation ardente de M. Desforges, le président du Tribunal civil venait, au déjeuner de Mesureur, de lui donner le conseil d’attendre les événements, un bruit insolite accapara leur attention au point d’arrêter net la discussion.

On eût dit, d’abord, un roulement de tonnerre, ininterrompu, mais lointain. Sous un soleil implacable et dans ce ciel si pur, l’hypothèse apparut si invraisemblable à tous que chacun eut le désir de la vérifier. Pour interroger l’horizon, les invités gagnèrent le balcon qui se trouvait placé du côté du bourg, en bordure duquel, et en voisinage immédiat de l’usine, était l’habitation de leur amphitryon. Partout le ciel était bleu et pourtant, non seulement le roulement persistait, mais, progressivement, il augmentait. Comme sous une charge formidable de cavalerie dont la maison eût été le but, la terre martelée paraissait trembler. Sourd, au début, le grondement se précisait, s’amplifiait à mesure que progressait cette charge imaginaire à laquelle on ne pouvait attribuer une cause plausible.

Finalement, ce fut une incroyable clameur à laquelle, décidément, devait participer toute la ville. Vaguement inquiets, et surtout extrêmement intrigués, tous les convives décidèrent qu’il convenait d’aller voir. Ils ne faisaient, en cela, qu’imiter tous les autres habitants de ce petit chef-lieu, jadis si paisible. De tous les étages, il en dégringolait, de toutes les portes, il en sortait, par toutes les rues il s’en ruait, et tous couraient vers la grand’rue où les appelait la clameur monstrueuse aussi impérieusement qu’un aimant force vers lui le fer. En toute hâte, la vie paraissait se retirer du grand corps de la ville et refluer tout entière vers son artère principale. Aucune considération n’eût pu arrêter ni freiner cette déconcertante émigration.

Complètement engorgée par la foule houleuse, hurlante, enfiévrée des premiers arrivés, la grand’rue ne pouvait plus recevoir l’armée des retardataires qui, furieux de ne rien voir et de ne rien savoir, trépignaient, s’injuriaient, se bousculaient, s’étouffaient dans toutes les voies affluentes. Pendant une grande heure, ce fut, dans un délire collectif sans précédent, un formidable chaos humain.

À en juger par l’intense agitation qui secouait en tous sens cet énorme troupeau, par l’émotion folle qui le soulevait et par les cris inarticulés qui, comme autant de coups de fouet, venaient exaspérer la curiosité des malheureux qui piétinaient de rage à si courte distance du but, un spectacle absolument sensationnel devait s’y dérouler.

C’était bien, en effet, le plus inattendu et le plus prodigieux des événements que, passionnément, de tous leurs sens hypertendus, suivaient ceux qui avaient réussi à s’infiltrer dans cette artère. Sous des dizaines de milliers d’yeux, un miracle s’accomplissait.

Sans rien qui la soutînt, assise dans l’air, à près d’un mètre du sol, plus souple, plus fraîche et plus belle que jamais, Mlle Suzanne Delachaînaie, tranquillement et lentement, avançait au milieu de cette foule énorme que le respect, la crainte, aussi, un peu, faisaient devant elle s’écarter et derrière elle se refermer, comme l’eau sur le passage d’un poisson.

Huit jours après sa mort officiellement constatée, alors que son meurtrier n’était pas même connu, que l’intense émotion provoquée, tant par le crime accompli dans des conditions inouïes, que par les lenteurs inexplicables de la Justice à laquelle chacun faisait un grief personnel de sa cécité, cette apparition, au cours de la journée, dans la rue qui avait été la sienne, au sein même de la population qui, tout entière, la connaissait, l’admirait, et, sincèrement, depuis, la regrettait, avait de quoi bouleverser profondément les plus indifférents. Pour cette masse de braves gens toujours prêts à compatir au malheur des autres, si vraiment épris de justice et si pénétrés d’horreur pour les crimes, mais si prompts à s’abandonner à leurs réflexes, aussi, l’effet fut énorme.

Qu’une morte se promenât, c’était déjà peu commun. Qu’elle le fît en plein jour, même à ceux qui croient aux revenants, cela parut absolument contraire à tout ce que prétendent les plus primitives des légendes.

Que, loin de les redouter, elle recherchât la présence des vivants et, carrément, se mêlât à la foule ; mieux, même, qu’elle lui ait parlé, voilà qui allait singulièrement renforcer les bataillons des superstitieux.

Aux esprits forts, enfin, à tous ceux qui, dès qu’ils sont en public, ne croient plus à rien, l’ensemble, incontestablement vivant, de cette revenante bien en chair, et le fait qu’à l’aise, elle avait pu, sans support, se tenir dans l’air et s’y mouvoir, se promener assise et parcourir ainsi toute cette longue grand’rue pour disparaître ensuite hors de la ville, au détour d’une route où nul n’avait eu l’idée de la suivre, apportaient la preuve la plus éclatante et la plus irréfutable qu’on ait jamais fournie de la réalité des miracles.

Comme clouée sur place, la foule grouillante et vibrante criait effectivement au miracle et ne pouvait s’arracher de ce lieu qui venait de lui servir de cadre.

Certes, sous le regard magnétique de certains Hindous, on a bien vu des cordes se tenir roides et droites dans l’air, sans support, mais un bout, au moins, en touche la terre et, de plus, les fanatiques qui affirment l’exactitude du fait n’y ont pas regardé de si près, résolus qu’ils sont d’avance à croire tout ce que leur annoncent leurs fakirs. Mais, dans l’espèce, en présence d’au moins dix mille personnes, dont une bonne proportion représentée par les plus endurcis des sceptiques, qu’une jeune fille reconnue morte huit jours plus tôt par le plus réputé des médecins sérieux du chef-lieu, ait pu si longtemps se promener, aussi intacte que de son vivant, cela, pour tous, ce ne pouvait être, de toute évidence, autre chose qu’un grand, qu’un très grand miracle.

Machinalement, comme toute cette foule en délire à ses pieds, c’est bien aussi ce que se disait et se redisait, à sa fenêtre, le préfet. Des premiers prévenu et intrigué par les cris des passants, il avait, lui aussi, parfaitement aperçu Mlle Delachaînaie. Se pinçant jusqu’au sang pour se démontrer qu’il ne sombrait pas, une fois de plus, dans un affreux cauchemar, il avait dû se convaincre, après s’être, à dix reprises, frotté les yeux, de la réalité du phénomène auquel l’heure et la légion de spectateurs qui, palpitants, le suivaient, prêtaient un caractère indiscutable d’authenticité.

« Dans un pays où les morts se promènent, il n’est pas surprenant que les criminels courent encore », pensa-t-il tout haut, comme s’il cherchait à se justifier aux yeux de quelque accusateur invisible. Plus soucieux qu’avant, si possible, il en redouta de nouvelles complications, qui lui seraient encore imputées à grief. « Décidément, c’est le docteur Pommaret qui avait vu le plus juste » s’avoua-t-il. Une cure à Vichy m’eût été autrement salutaire que cette apparition fantastique !

« Pourvu que cela ne tourne pas à l’émeute ! s’effraya-t-il brusquement. Qu’un imbécile ou un mauvais plaisant lance un mot d’ordre à cette foule, et, dans l’état de surexcitation folle où je la vois, ce ne sont pas les douze malheureux gendarmes dont je dispose qui pourraient en avoir raison. »

Avidement penché sur elle, il eût voulu lui sonder l’âme à cette masse de braves gens prêts à se conduire en énergumènes. De ses oreilles tendues à l’extrême, il cherchait à en recueillir les réflexions qui, l’éclairant, lui eussent inspiré la conduite à suivre. Mais de ces vociférations confondues, rien ne s’isolait, sinon des sons incohérents.

Mlle Suzanne avait depuis longtemps disparu qu’aucune intention de se disperser ne se manifestait encore dans les mouvements lourds de cette tempête humaine en vase clos. Au gré des poussées qui lui venaient des rues adjacentes, et, régulièrement, s’équilibraient, le troupeau oscillait, se balançait, se redressait sous les poussées contraires, comme roule et tangue, à l’ancre, un bateau sur une mer démontée.

Magasins, bureaux et ateliers, tout était vide et nul ne pensait à y rentrer. Autant que leurs ouvriers ou employés, les patrons avaient été empoignés par le spectacle. Tous tenaient à en discuter, attendant d’ailleurs vaguement une suite à ce formidable premier acte. En dehors du miracle, – et pour aucun de ceux qui avaient eu la bonne fortune d’y assister, il ne pouvait s’agir d’autre chose que d’un vrai miracle, – rien, absolument rien n’existait. Pour un empire, il n’eût pas quitté sa place. Il n’en était pas question, du reste, mais, l’eût-il voulu, qu’aucun d’eux n’en eût été capable. Il eût été aussi fou de vouloir briser ces courants antagonistes, figés de part et d’autre de la grand’rue, que de chercher à faire rebrousser chemin à l’eau d’un torrent. M. Lombrette en serait pour ses illusions.

Les malchanceux eux-mêmes, qui n’avaient pu aborder la scène et qui, plusieurs heures après, ignoraient tout encore du spectacle et ne soupçonnaient même pas qu’il était depuis longtemps terminé, montraient le plus d’acharnement à ne pas céder un pouce de terrain dans l’espoir que leur tour viendrait, enfin, d’avancer, de voir ou d’apprendre.

Arrivés des derniers, les Mesureur et leurs invités durent, après cent vaines tentatives, se rendre à l’évidence. Ils ne sauraient rien, tant que cet étrange agglomérat d’humanité ne se serait pas de lui-même désagrégé par l’usure. Au téléphone, que, revenus chez eux, ils sollicitaient en trépidant, il ne leur fut pas même répondu : la poste était déserte, comme le reste.

Esclave de son devoir, et d’ailleurs s’en désolant, seul le chef de gare avait dû demeurer à ses signaux, expédiant et recevant les trains comme il le pouvait, en maugréant contre l’injustice flagrante du sort qui le condamnait à une besogne si banale alors que, là-bas, dans ce centre en ébullition, d’où, sans faiblir un seul instant, lui venaient de tonitruantes clameurs, à coup sûr des choses prodigieuses se passaient.

Le prodige fut que ce bouillonnement humain ait pu se prolonger si longtemps sans faire de victime. Aux pieds de leurs mères, qui ne les entendaient pas plus qu’elles ne les voyaient, des enfants étouffaient. Sans raison, simplement pour avoir trop vibré, des femmes pleuraient. Les nerfs tendus à se briser, d’autres riaient, d’un rire incolore, inextinguible. D’autres riaient et pleuraient à la fois. Contre l’intensité inaccoutumée de l’émotion qui les oppressait, les hommes se débattaient. En dérivatif à la fringale d’espoir qui les travaillait, la plupart s’apostrophaient, s’invectivaient, se défiaient, sans se connaître ou se reconnaître, tant leurs traits crispés les déformaient. Avec la nuit, cependant, une telle lassitude envahit ces corps surmenés qu’un besoin irrésistible de se détendre et de dormir leur vint à tous. Leur mémoire obscurcie ne leur restituait plus ce que, quelques heures plus tôt, elle avait enregistré. Leur présence en ce lieu devenait donc sans objet. Un à un, abrutis et lourds comme si sur leur nuque était tombé le même coup de massue, ils se détachaient de la masse informe à laquelle une force supérieure les avait jusqu’alors agglutinés et, péniblement, le cerveau vide, aphones, ils s’égrenaient dans les rues, rentraient chez eux, à la manière dont, le soir, les bêtes de somme regagnent leur écurie.

Il fallut aux correspondants de journaux un effort exténuant pour mettre sur le papier un compte rendu convenable de cette journée. À leur tour convaincus que des faits sans précédent venaient de s’accomplir dans ce chef-lieu de département français parfaitement inconnu d’eux jusque-là, les grands quotidiens étrangers estimèrent ne plus pouvoir laisser ignorés de leur public des faits aussi sensationnels. Les plus réputés de leur reporters prirent en hâte, qui le train, qui l’avion, qui le bateau, pour se rendre par les voies les plus rapides sur les lieux.

En route, déjà, l’imagination déchaînée, ils enquêtaient, ils interrogeaient, ils comparaient, ils bâtissaient, ils tranchaient. Sur ces faits, dont ils ne connaissaient que les relations, soigneusement emportées, de leurs confrères français, ils échafaudaient, ils supputaient, ils épiloguaient, si bien que, par eux, avant même d’avoir débarqué, le monde entier s’en trouvait informé.

Comme une nuée de sauterelles s’abattant sur un champ pour le dévorer à l’aise, autant, sinon mieux que chez eux, ils prirent possession du chef-lieu. Armés de leur stylo, devant les roses fanées, à demi desséchées, de la grille rigoureusement fermée, ils décrivirent, avec un grand luxe de détails, aussi bien l’intérieur que l’extérieur de la maison du crime dans laquelle aucun d’eux, cependant, n’avait pu pénétrer.

Pour les premiers arrivés, la Providence revêtit les traits du commissaire dégommé. Grisé du rôle que les circonstances lui permettaient de jouer sans danger, y savourant, d’ailleurs, le plaisir violent de se venger, Tubeuf fut leur guide et leur informateur, leur « sésame » et leur ange gardien. Mais comme il ne pouvait que se répéter, et, dans la pure hypothèse, entraîner, toujours sans preuve, ses « poulains », il fut bien vite démasqué, délaissé, exécuté.

« Vous êtes bien trop petit, mon ami », ricanèrent les derniers venus auxquels il s’entêtait à proposer sa collaboration désintéressée. Pour le moquer, ces reporters irrespectueux allèrent jusqu’à le remplacer à leurs frais par des policiers amateurs flanqués de chiens peu rassurants qui, tout le jour, de porte en porte, allaient, quêtant de l’inédit. Tubeuf, de rage, en écumait.

Avec le sans-gêne invraisemblable dont, en toutes circonstances, on use dans la corporation, les journalistes, français et étrangers, auraient volontiers fait leur quartier général de la préfecture, et leur majordome du préfet. Le malheureux M. Lombrette eut toutes les peines du monde à s’en dépêtrer en leur cédant son chef de cabinet qui, tous les jours, à heure fixe, eut pour mission de leur dicter un communiqué.

À la prison, où tous désiraient voir Viornette et, au moins, le photographier, puisque, décidément, il était impossible de l’interviewer, les bras au ciel pour mieux démontrer son désarroi, le directeur ne savait plus à quel saint se vouer. Tout tremblant à la pensée que tel, Tubeuf, il finirait par se faire révoquer, vingt fois par jour il éconduisait patiemment ses solliciteurs, collés à ses chausses comme autant de moineaux effrontés. Humblement, il les suppliait d’accomplir la petite formalité préalable qui consistait tout simplement à se munir d’une autorisation que le Ministre se ferait certainement un plaisir de leur donner, à eux, si puissants.

De même, obsédée et débordée par eux, la pauvre Mme Alligre qui, comme toute la population, était malade d’émotion, finit par obtenir que son fils se montrât à ces « envoyés de Satan », comme elle appelait les journalistes, et leur parlât. Ce fut très bref.

— Inutile de me poser la moindre question, Messieurs, leur dit-il, je n’y répondrais pas. Si c’est pour me parler ou du crime ou du vol, que vous êtes ici, vous perdez votre temps et gaspillez le mien. J’en ignore, en effet, tout, comme j’ignore tout, mais absolument tout, ce qui se passe hors de chez moi. Si c’est pour vous documenter sur mes travaux, je vous renvoie tout droit au mémoire complet qu’incessamment je vais présenter à l’Académie des sciences. Bonsoir Messieurs !

Les yeux tout ronds et bouche bée, le stylo retombant, les reporters de tous rangs en restèrent pantois. Jamais ministre ou chef d’État ne les eût éconduits avec autant de dédain ni de hauteur. Ils s’en plaignirent au préfet qui, tout miel, leur en fit ses excuses.

— Ce Jacques Alligre est un original, expliqua-t-il. On le dit grand savant, et nul, ici, ne le connaît. Vous venger de lui en de mordants articles ? Il ne les lira pas. L’espionner ? L’ex-commissaire vous dira ce qu’il en cuit. Ameuter contre lui l’opinion ? il s’en soucie autant qu’un habitant de Mercure. Pourquoi, d’ailleurs, encore l’égarer, cette opinion ? Je vous l’ai dit, Messieurs, il n’y a qu’un coupable, et celui-là, nous le tenons.

Ainsi parla M. Lombrette aux grands reporters dépités.

— Mais il radote, ce préfet, conclurent-ils en tapinois, et puisqu’il nous tient pour des naïfs, ensemble jouons-lui le meilleur tour de notre sac.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Le lendemain matin, tous les journaux, sans exception, en donnaient le portrait avec, pour légende : « Il n’y a qu’un coupable, le préfet », ce qui, suivant l’expression consacrée, ne constituait qu’une « coquille », c’est-à-dire une déformation accidentelle de la phrase véritable qui, dans l’espèce, aurait dû être : « Il n’y a qu’un coupable, assure le préfet. » Mais tous les journaux l’ayant commise, il ne pouvait faire de doute, dans l’esprit de M. Lombrette, qu’elle était volontaire et, perfidement, le visait. Il en fut d’autant plus ulcéré qu’il avait été plus que complaisant pour ces plumitifs qu’au fond il détestait et, surtout, redoutait.

Partout, en France tout au moins, on en fit gorges chaudes à ses dépens. Le pis était qu’en leur récit de cette inimaginable journée, les journaux, en caractères gras, attribuaient à la morte, ou plutôt à son fantôme apparu à la foule et la morigénant, les paroles suivantes :

— « Eh quoi ! c’est ainsi qu’on vous leurre, bon peuple ! on peut, chez vous, sans risque, en plein jour, assassiner les gens ! puis, tranquille, à la banque, en escroquer cent autres, et laisser l’innocent à sa place en prison ? Allons ! sus aux coupables, ils sont deux. Tous nos malheurs nous viennent d’eux. Qu’on les enchaîne et vous les livre. Qu’ensuite, les meilleurs d’entre vous, seuls, les jugent ! »

Que Suzanne, ou son ombre, ait parlé, pour l’avoir entendue, mille témoins l’affirmaient. Pour vingt mille autres, ce n’était pas moins une absolue certitude. Qu’elle ait très exactement prononcé les paroles qui lui étaient, après coup, prêtées dans toute la presse, il eût, certes, été très imprudent de l’affirmer. Mais si aucun de ceux qui les avait distinctement entendues, tout au long de cette longue grand’rue, n’eût, de mémoire, été capable de les citer, tant l’émotion les étreignait, aucun, non plus, en les lisant, n’eut l’impression qu’elles n’avaient pas été très fidèlement rapportées par les journaux.

Pour aucun d’eux, non plus, leur véritable sens ne pouvait faire doute. Pour toute la ville, l’Innocent, c’était Louis, le grand Louis. En hâte, en s’excusant, il fallait le tirer de sa sombre prison. Et puisqu’ils étaient deux, – qui donc, mieux que la morte, aurait pu le savoir ? – et qu’un, au moins, était banquier, un escroc, de surcroît, la vérité, chez tous, crevait les yeux, les coupables, c’étaient : Jules et Pierre Delorme.

XVI

ENTRE AMIS, ON FINIT TOUJOURS PAR S’ENTENDRE. À DÉFAUT DE VERTU, IL FAUT AVOIR L’ESPRIT DE… FUITE

L’expérience montre qu’on a souvent tort d’avoir raison. À deux siècles de nous, La Fontaine, en effet, gravait déjà, de son burin de maître, en sa fable éternelle, que la « raison du plus fort est toujours la meilleure ». Et la raison du plus fort n’est pas toujours la raison tout court.

M. Lombrette, en l’oubliant, quand lui vint, impatiente, et parlant haut, une délégation de la ville exiger, sans motif ni respect, bien entendu, qu’on libérât Viornette et coffrât les Delorme, M. Lombrette se condamna lui-même, et sans remède, cette fois.

Choqué de la sommation, il eut le tort de le montrer et, plus encore, de vouloir, en persiflant, souligner un peu trop que l’ère était bien close où la superstition pouvait, sur la lumière et le simple bon sens, l’emporter au point de faire ouvrir les prisons et plier l’Administration.

— La Justice est saisie, dit-il aux délégués ; envers et contre tous, elle suivra son cours, et tous les revenants ne sauraient empêcher un coupable qui avoue de payer son forfait. Car si cette Justice est aveugle, parfois, Messieurs, – elle l’est moins que vous – elle est encore plus sourde aux vains bruits de la rue, crut-il pouvoir conclure, en les reconduisant.

Furieux de leur échec, encore tout frémissants des événements de la veille, et, cette fois, persuadés, comme Viornette n’avait pas craint de le crier à l’instruction, qu’on voulait à tout prix « sauver les vrais coupables », les délégués firent partager leur indignation par toute la ville, y créant, chose facile, la plus dangereuse des agitations.

Une fois de plus, la foule envahit la grand’rue et vint rugir sa colère aux grilles mêmes de la préfecture. On put croire à l’émeute et le préfet, effrayé, dut, la mort dans l’âme, en informer le ministère. Mais, loin de lui accorder la protection des troupes qu’il implorait, on le somma de venir s’expliquer et, si possible, se justifier.

En toutes choses, il faut un responsable, on le lui fit bien voir. Pour Vichy, sans délai, il dut, vaincu, s’enfuir.

 

*    *    *

 

Loin de M. Desforges et de la foule aux yeux haineux, Jules Delorme, après la galopade éperdue qui avait suivi de façon si inattendue le déjeuner de fiançailles, eut tôt recouvré son sang-froid. « À peine commencée, la partie est perdue, dit-il, amer, à Pierre. Sois beau joueur, mon fils, et rends-moi les bijoux. Pas maintenant, bien sûr, car, pour l’heure, il faut fuir, non nous faire écharper, et, pour un temps, mon vieux, mieux vaut nous séparer. Toi, reprends ta raquette, et reste le champion qui fait tourner les têtes, et garde ton filet, pour de nouveaux millions. Il en viendra : sois fort. Surtout, sois très prudent, en m’attendant. De loin, je te suivrai. Il me faut fuir encore et voler hors de France, afin qu’en ce procès que je prévois, il ne soit pas question, ni de moi disparu, ni de toi, dont le nom doit, à tout prix, sortir non terni des débats.

« Mais sous peu, discrètement, fais comprendre au notaire qu’il serait incorrect de tarder davantage à te rendre et la dot et l’opulent cadeau que nous avons eu tort de faire un jour trop tôt. Ces bijoux revenus, nous en ferons deux parts pour vivre isolément et, l’un et l’autre, à l’ombre, assez longtemps, jusqu’à ce que soit bien éteint tout le bruit scandaleux dont on ne peut manquer de pimenter l’affaire. Et lorsque tout, enfin, sera bien apaisé, je réapparaîtrai avec un autre nom et sous une autre peau. Mieux armés, cette fois, nous recommencerons. Et nous vaincrons. Adieu, mon fils, fuis sans moi. À bientôt ! »

 

*    *    *

 

À quelques jours de là, dès qu’il le put, Jules Delorme, ayant mûri son plan, se présentait à l’hôtel qu’au prix d’une fortune, Mme Fliponne, son ex-associée, venait de faire remettre à neuf. L’ex-banquier se proposait, en l’intéressant une fois de plus à son sort, de lui soutirer de quoi passer à l’étranger, et s’y refaire, en attendant l’occasion favorable, de remonter en selle sans danger. Mais, excédée de ses demandes, et le lui rappelant sans détours, la dame se dérobait, amenant Jules Delorme, impatient, à découvrir son jeu.

J. DELORME. – Entendu, chère amie, vous avez toujours été très généreuse et c’est, précisément, ce qui me fait penser que vous ne pouvez pas ne plus l’être aujourd’hui.

Mme FLIPONNE. – Je crois bien l’avoir trop été, en vous cédant, ces jours derniers, à un prix qui défie toute concurrence, une collection de bijoux comme il n’en existe, sans doute, aucune autre au monde.

J. DELORME. – Elle est unique, en effet, mais elle l’est surtout par sa provenance, il ne faut pas l’oublier.

Mme FLIPONNE. – Eh ! vous faites bien le difficile… après coup ! De votre propre aveu, elle ne vous en a pas moins tiré du plus mauvais des pas, en apportant à votre incasable dadais de fils une femme, et, à vos caisses, désespérément vides, hein ! c’est cela, surtout, qu’il convient de ne pas oublier, la dot confortable de la demoiselle, c’est-à-dire des millions, et des millions avouables, pour une fois ! N’est-ce pas là ce que vous prétendiez vous-même, il y a très peu de jours ?

J. DELORME. – Sans doute ! Il s’en est, d’ailleurs, de bien peu fallu que le coup réussisse.

Mme FLIPONNE. – Il n’a pas réussi ?

J. DELORME. – Mais vous ne lisez donc pas les journaux ? Auriez-vous peur d’y apprendre votre arrestation ?

Mme FLIPONNE. – Plutôt la vôtre, insolent ! Un si bel atout, entre vos mains, et c’est pour m’annoncer un échec que vous me dérangez ?

J. DELORME. – Pour vous déranger, parfaitement, et beaucoup plus que vous ne l’imaginez, encore.

Mme FLIPONNE. – Ah ! mais, dites-moi, vous êtes inquiétant, vous ?

J. DELORME. – Peuh ! oui et non.

Mme FLIPONNE. – Comment, oui et non ? C’est oui ou non, mais ce ne peut être les deux à la fois, je suppose. Si j’entends bien, le mariage est rompu ; mais, dans ce cas, tous les bijoux vous restent, et c’est pour vous l’essentiel, car, bien évidemment, je n’aurai pas la naïveté de penser que c’est pour me les rendre que vous êtes ici.

J. DELORME. – Vous n’y êtes pas, très chère, ou, du moins, pas encore. Pour une agence d’informations… matrimoniales, vous me paraissez bien mal renseignée…

Mme FLIPONNE. – Alors, éclairez-moi, au lieu de me faire bouillir d’impatience.

J. DELORME. – Ce pourrait bien ne pas être que d’impatience. En tout cas, vous n’avez pas tort de bouillir, car vous êtes bel et bien « cuite », avec moi…

Mme FLIPONNE. – « Cuite » ! En quoi, dites-moi, serais-je « cuite », et, qui pis est, cuite avec vous ?

J. DELORME. – Eh ! ne m’interrompez pas sans arrêt, si vous tenez tant soit peu à ne pas outrager la paille humide des cachots.

Mme FLIPONNE (entre les dents). – Fripouille !

J. DELORME. – Comme vous l’avez si admirablement deviné, le mariage, en un instant, est devenu complètement impossible.

Mme FLIPONNE. – En un instant, comme ça, tout à fait impossible ?

J. DELORME. – Tout à fait, et pour cause. La fiancée, en guise de dessert, s’est fait assassiner.

Mme FLIPONNE. – Ah ! diable ! et par qui ?

J. DELORME. – Peu importe ! Trois semaines ou trois mois trop tôt, on l’a assassinée : avant, en tout cas, cela seul compte, qu’elle ait tenu ses promesses, puisque, comme vous le constatiez à l’instant, chère amie, ma caisse est plus que jamais vide. Mon antichambre est pleine, par contre ; et pleine de clients, comme vous assez sots pour réclamer les fruits d’un arbre arraché de mes mains avant d’être planté.

Mme FLIPONNE. – Mais il peut l’être encore, avec une autre ! Pour une de perdue, dix fiancées de retrouvées ! Avec un fils champion, et d’aussi beaux bijoux, où n’atteindrais-je pas, moi ? Ah ! çà, baisseriez-vous ?

J. DELORME. – Pavillon, oui, pour l’instant tout au moins. C’est plus prudent. Car si ma caisse est vide, hélas ! il reste cette armée de cupides plaignants qui, plus forts l’un que l’autre, ont le tort de crier comme si, même absent, je les écorchais tous.

Mme FLIPONNE. – Montrez-leur les bijoux.

J. DELORME. – Quels bijoux ?

Mme FLIPONNE. – Mais les miens, je suppose.

J. DELORME. – Les miens, vous voulez dire, ou, mieux, les anciens nôtres, car, pour l’heure, ils ne sont plus ni les miens ni les vôtres.

Mme FLIPONNE. – Ah çà ! à qui sont-ils, alors ?

J. DELORME. – Au diable, en personne. À quelqu’un, en tout cas, qui, sans vous avoir vu, sait beaucoup mieux que vous ce que vous avez dit ou fait, si, même, il ne connaît, je n’en jurerais pas, jusqu’à votre avenir.

Mme FLIPONNE. – Sans m’avoir jamais vue, un homme me connaît, et sait tout mon passé, même mon avenir ?

J. DELORME. – Eh ! oui, hélas ! et le vôtre et le mien, je ne puis en douter.

Mme FLIPONNE. – Satané maladroit ! mais c’est lui qu’il fallait assassiner, et non…

J. DELORME. – J’y ai bien songé, mais un peu tard, et puis, aurait-il voulu ? N’étant pas devin, moi…

Mme FLIPONNE. – Mais, moi non plus, sapristi ! expliquez-vous, que diable, afin que j’y voie clair !

J. DELORME. – Laissez-moi donc parler, vous saurez enfin tout, mais n’interrompez plus, de grâce, ou, sinon, tous les deux, nous courons, en perdant trop de temps précieux, le risque d’être pris avant d’être partis pour d’autres cieux… un peu moins incléments.

Mme FLIPONNE. – Partir ! Mais pourquoi, et pour où, cher ami ?

J. DELORME. – Mais pour la Suisse, au moins, ou, mieux encore, pour l’Égypte, et pour longtemps, en outre.

Mme FLIPONNE. – Eh ! là, seriez-vous fou ? Je viens de tout refaire ici ; et l’installation à peine terminée dans mon superbe hôtel, mes affaires prospères, et peau neuve partout, place nette chez vous, aussi, – le perdriez-vous de vue ? – vous voudriez que je quitte et mon bon nid douillet et ma situation ? Et pour quelle raison, s’il vous plaît ?

J. DELORME. – La raison du plus fort, simplement. C’est toujours la meilleure, ainsi qu’en peu de mots, si vous voulez vous taire… un tout petit instant, je vais, ma chère amie, vous le montrer sur l’heure.

Mme FLIPONNE. – Allez, mais allez donc, puisque je n’ai le droit, ni de dire un seul mot, ni d’avoir d’opinion…

J. DELORME. – Mauvaise, l’opinion, très montée contre nous.

Mme FLIPONNE. – Contre nous ?

J. DELORME. – Mais oui, attendez donc…

Mme FLIPONNE. – Je n’attends rien de bon.

J. DELORME. – Alors, partez, partons !

Mme FLIPONNE. – Encore faudrait-il que je sache pourquoi.

J. DELORME. – Et que j’aie le moyen de vous le dire, enfin ! sinon, je m’en vais seul et vous laisse, ma foi, seule vous débrouiller avec les « Iroquois[1] ».

Mme FLIPONNE. – Parlez, mais parlez donc, bourreau, qu’attendez-vous ?

J. DELORME. – D’être écouté, Madame, rien de plus. Ces beaux bijoux, souvenez-vous, c’est contre vos reçus, trop gênants, d’honnête démarcheuse dans mon affaire d’or, que je les ai troqués.

Mme FLIPONNE. – « Mussif », votre or, parlons-en…

J. DELORME. – Mussif, c’est entendu, je le sais fichtre assez…

Mme FLIPONNE. – Et moi donc ! Contre du sale étain, j’ai, moi, donné de l’or. Car ils étaient en or, en très bel or massif, et non mussif, tous ces très vieux bijoux que, pour votre salut, vous m’avez extorqués…

J. DELORME. – Et portés au notaire, auquel, si vous l’osez, allez les réclamer. Car, pour ce fameux contrat, il m’a fallu les déposer, ainsi que devaient l’être, au moment de signer, les beaux et bons millions de l’adorable fiancée. Mais comme, vieux, ils devaient avoir un passé, ces bijoux, on m’en a demandé le précieux état civil, puisqu’en fait, il en décuplait la valeur. Ignorant leur histoire, et pris de court, il m’a bien fallu donner une caution et, les tenant de vous, c’est vous, que forcément, j’ai dû leur désigner. Sous très peu, il faut donc vous attendre à être interrogée… sur leur curieux passé.

Mme FLIPONNE. – Impossible, mon cher. Aucune preuve à vos affirmations, car, Dieu merci, je les ai supprimés, tous ces maudits reçus…

J. DELORME. – Les reçus, c’est possible, mais pas un des clients. Or, qui connaissent-ils, et qui les a trompés ? Pas moi, bien sûr : aucun d’eux ne m’a vu. Alors ?

Mme FLIPONNE. – Mais pourquoi diable, gros serin, avez-vous laissé ces bijoux, quand, faute de fiancée, ils étaient sans objet ?

J. DELORME. – C’est qu’hélas ! quand j’ai dû, très provisoirement, les laisser au notaire, on n’avait pas encore supprimé la fiancée, chère amie. Au lieu d’indiquer seulement votre nom, devais-je, devant tous, révéler la méthode élégante à laquelle vous recourez pour approvisionner votre bijouterie ? Fallait-il expliquer qu’à toute imprudente égarée dans les garnis et garçonnières que vous trustez, vous faites, en échange de votre silence, verser le prix fort ?

« L’après-midi, d’ailleurs, je comptais bien reprendre mon trésor, mais l’émotion fut telle, après l’assassinat, que, Pierre et moi, nous avons dû, un peu vite, partir.

Mme FLIPONNE. – Sans doute, en ces cas-là, il est de ces questions qu’il vaut mieux éviter.

J. DELORME. – Oh ! les questions ! C’est surtout, croyez-moi, certain oncle en fureur qu’il fallait éviter, celui dont, à l’instant, je vous disais que, sans l’avoir appris, il devine ou sait tout. Il était effrayant, cet oiseau-là ! Trouvant sa nièce à terre, un poignard dans le dos, il a bondi sur Pierre et, proprement, me l’étranglait, si, fort heureusement, rencontrant un obstacle, il n’avait trébuché. Nous n’avons pas, mon fils et moi, cru devoir insister… et me voilà, vous prévenant à temps pour qu’avec moi, d’urgence, vous filiez.

Mme FLIPONNE. – Vous, oui, mais moi, je ne vois toujours pas pourquoi.

J. DELORME. – Alors, tant pis pour vous. Moins que je ne l’ai cru, votre esprit est ouvert. C’est pourtant bien à ma caution que, moi parti, autant pour les bijoux que pour tous mes clients, on doit, fatalement et très rapidement, s’adresser…

Mme FLIPONNE. – Crapule ! Un jour, si je vous tiens…

J. DELORME. – Épargnez-nous ces grands mots. Pas de scène inutile. Une dernière fois, je vous redis : pour vous, comme pour moi, la fuite est aujourd’hui la seule politique. Ayons l’esprit de fuite. De là-bas, j’ai dû fuir ; avec vous, je refuis, en Suisse, ou n’importe où, pourvu que, dans le calme, à l’abri des soupçons, inaccessibles, enfin, à tous les indiscrets, avec mon génie et ce qu’en votre sac nous aurons emporté, je puisse nous refaire un autre état civil, une situation, enfin, qui soit à notre taille et en impose à tous.

Interrompant ces beaux projets, une sonnerie retentit qui fit se précipiter dame Fliponne au téléphone où l’appelait son concierge. À peine eut-elle à l’oreille l’écouteur qu’elle le lâcha, en proie soudain à une agitation frénétique.

— Les Iroquois ! fit-elle. Allons, mon cher, fuyons, et plus vite que ça ! Poussez ce verrou-ci, tirez donc celui-là. Silence, et suivez-moi !

À travers tout l’hôtel, ce ne fut plus que bruit de portes enfoncées, de folles galopades.

 

*    *    *

 

Indicateur de la police, et par elle stylé, sous les tapisseries de la dame Fliponne, l’installateur avait pu disposer assez de microphones pour que les quatre agents qui, depuis leur retour du chef-lieu bouleversé, n’avaient cessé de suivre le banquier ni de surveiller sa complice, aient pu, sans perdre un mot, entendre les propos ci-dessus rapportés.

Moins étonnés qu’édifiés par les précisions qui s’y trouvaient révélées, ils crurent bon, sans plus tarder, de les « cueillir », et de forcer leurs aveux. Mais le concierge, sur ses gardes, eut le temps de tirer la sonnette d’alarme. De là, cette fuite brusquée, ces portes verrouillées, éventrées, cette course d’obstacles à travers tout l’hôtel, si bien organisé pourtant pour le silence et la tranquillité.

XVII

MESSIEURS, LA COUR !

Ce devait être la cour des miracles.

Jamais, en ce chef-lieu, on n’avait eu de crime à déplorer, ni d’assises à tenir. Dans ce palais trop étroit où la Justice allait, pour la première fois, avoir à se montrer et, sans doute, à sévir, la foule s’écrasait. Plus calme mais, s’il se peut, encore plus dense, en cet endroit, qu’elle l’était dans la grand’rue le jour où, miraculeusement suspendue dans l’air, Suzanne, assassinée, est à tous apparue, la foule est entassée. Comme l’apparition, ce refuge du Droit a fait la ville exsangue. Sans exception, assoiffés de vengeance, ils sont bien tous venus, ses braves habitants. Chacun veut au moins voir, s’il ne peut tout entendre. Et ceux qui, dans la salle, où déjà l’on s’étouffe, n’ont pas eu le bonheur de pouvoir pénétrer, s’incrustent sur les marches qui conduisent au temple de Thémis, ou, sur la place et dans les rues environnantes, stagnent, silencieux, émus, prêts à pleurer de lassitude et de dépit d’être, en ce jour unique, aussi mal partagés.

 

*    *    *

 

— Messieurs, la Cour ! fit, solennel, l’huissier.

LE PRÉSIDENT. – Accusé, levez-vous ! Votre nom ?

L’ACCUSÉ. – Pierre Delorme.

LE PRÉSIDENT. – Votre âge, votre profession ?

L’ACCUSÉ. – Vingt-six ans. Étudiant.

LE PRÉSIDENT. – Étudiant en quoi ?

L’ACCUSÉ. – En droit.

LE PRÉSIDENT. – Tant pis pour lui. Et vous vous en servez pour bafouer le Code ?

L’ACCUSÉ. – Oh ! je suis étudiant seulement pour la forme. Je suis surtout champion de tennis.

LE PRÉSIDENT. – Si vous n’étiez que cela ! Mais, même de tennis, être un champion ne constitue pas une situation.

L’ACCUSÉ. – Je me suis contenté de celle de mon père.

LE PRÉSIDENT. – C’était se contenter de peu. Car, escroc et faussaire, et pis encore, peut-être, voilà ce qu’il était, ce digne et noble père. Mais pas plus que du droit, vous ne me paraissez en avoir fait grand cas. Son argent seul comptait qui, dans l’oisiveté, mère de la débauche, a fait de vous un anormal, un dévoyé, c’était fatal. Où donc est-il, ce père généreux ?

L’ACCUSÉ. – En voyage, je pense, à moins qu’il n’ait cru bon…

LE PRÉSIDENT. – D’accourir près de vous ? De fait, c’était sa place, il y en a pour deux ! Mais soyez rassuré, il ne l’a pas revendiquée. Sans doute a-t-il redouté de s’y voir obligé d’avouer d’où venaient les bijoux qu’ici, en simple appât, vous déposiez pour pêcher une dot. La pêche faite, adieu la fiancée, et après elle, une autre ! C’est bien exact, n’est-ce pas ?

L’ACCUSÉ. – Pas tout à fait. Si j’ai pêché, c’est malgré moi. De toutes celles qui voulaient, à tout prix, m’arracher aux tentations de leurs rivales, Mlle Delachaînaie eut le grand tort de s’imposer par une fortune sans égale. Car, renseignements pris, c’est bien ce qui, le plus, a séduit et décidé mon père.

LE PRÉSIDENT. – C’est donc lui qui épousait ?

L’ACCUSÉ. – Non, mais il devait gérer la dot.

LE PRÉSIDENT. – Au détriment de qui ?

L’ACCUSÉ. – Oh ! on s’entend toujours, avec son père.

LE PRÉSIDENT. – Jusqu’au jour, toutefois, où les affaires tournent mal. Son absence, aujourd’hui, suffit à le prouver, mais non, vous pensez bien, à vous innocenter.

L’ACCUSÉ. – C’est pourtant lui qui a tout conduit…

LE PRÉSIDENT. – Jusqu’à l’assassinat. Expliquez-nous comment, vous et lui, vous vous y êtes pris.

L’ACCUSÉ. – Je n’en sais rien. Dix témoins vous diront…

LE PRÉSIDENT. – Laissez à ces témoins le soin de dire eux-mêmes exactement ce qu’ils savent. C’est de vous, pour l’instant, de vous seul qu’il s’agit. N’intervertissez pas les rôles. Que savez-vous du crime ?

L’ACCUSÉ. – Rien. Je n’ai même rien vu. Je suis bien le dernier…

LE PRÉSIDENT. – À vous être enfui ? Non, vous étiez le premier ; votre père, pour une fois, vous suivait. Pourtant, si peu que vous le soyez, l’étudiant en droit ne pouvait pas, chez vous, ne pas vous prévenir qu’en fuyant, vous vous dénonciez. C’est l’évidence même, et c’est aussi très maladroit, cette fuite affolée des deux seules personnes présentes capables d’aller jusqu’au crime. Aussi, vous aurez beau nier cette évidence, MM. les jurés apprécieront. Ou l’un des deux, ou votre père et vous, vous avez tué, voilà le fait. Il ne peut être discuté.

L’ACCUSÉ. – Je le nie, cependant, et de toutes mes forces, je m’élève contre une aussi fausse accusation.

LE PRÉSIDENT. – Comment ! À quelques pas de vous, on assassine votre fiancée et tandis que tous, à son appel désespéré, se précipitent à son secours, vous, nu-tête et comme un fou, vous fuyez de toute la vitesse de vos jambes. Et vous avez ici le front de prétendre…

L’ACCUSÉ. – Que j’ai manqué d’estomac, rien de plus. Si j’ai fui, c’est par frousse, uniquement.

LE PRÉSIDENT. – Parbleu ! On l’a toujours, la frousse, quand, la conscience aussi chargée, on craint les représailles qui, comme dans ce cas, s’annoncent imminentes et implacables.

L’ACCUSÉ. – Je n’avais pourtant rien à me reprocher.

LE PRÉSIDENT. – Vous n’êtes pas difficile. Ainsi, quand on a poignardé votre fiancée, c’est tout ce que vous trouvez, vous, de vous enfuir, comme si, déjà la guillotine vengeresse eût galopé sur vos talons et leur eût mis des ailes ?

L’ACCUSÉ. – La guillotine, non, mais l’oncle de celle qui devait être ma fiancée, un oncle dont j’eus très peur, je le reconnais.

LE PRÉSIDENT. – On le reconnaîtrait à moins. N’essayez pas, par diversion, de déplacer les responsabilités ni de salir un homme – il viendra tout à l’heure – dont les hautes vertus ont en tous lieux forcé l’admiration et les sympathies.

L’ACCUSÉ. – Pas les miennes, pour sûr.

LE PRÉSIDENT. – Ni davantage celles de votre honnête banquier de père, évidemment. Il court remarquablement bien, votre père, pour un homme de son âge. Cela ne vous a pas étonné, vous, un sportif, de trente ans plus jeune que lui, de ne pouvoir le distancer dans cette fuite mémorable à la faveur de laquelle vous pensiez, l’un et l’autre, échapper à la justice inexorable ? Il a même plus de souffle que vous, ce père, puisque, je le regrette, il court encore. Et s’il n’a rien à redouter, pourquoi n’est-il pas là, où, de force, il est vrai, vous êtes bien, vous, son fils et son élève ?

L’ACCUSÉ. – Mon père est ce qu’il est, et je n’ai pas à le juger.

LE PRÉSIDENT. – Il l’est déjà, car par votre silence, autant que par votre fuite commune, vous l’accusez. D’avance, vous vous êtes tous deux condamnés. Mieux vaudrait, par conséquent, nous éclairer sur les mobiles et sur les circonstances, également obscurs, de votre effroyable forfait.

L’ACCUSÉ. – Encore une fois, je m’insurge avec la dernière énergie contre cette accusation dont l’absurdité se trouvera démontrée par les témoignages.

LE PRÉSIDENT. – Ne comptez pas sur eux, ce serait imprudent.

L’ACCUSÉ. – Je n’ai pas, en tout cas, à me défendre. Sans peine, mon avocat le fera pour moi. Je tiens seulement à rappeler qu’à l’instant même où l’assassinat de ma fiancée s’accomplissait dans sa chambre, j’étais, moi, dans son salon, entouré de gens qui ne pourront que l’affirmer. Contrairement à ce qu’on a laissé supposer, tout à l’heure, en outre, au cri poussé par Mlle Delachaînaie, je me suis bien, avec les autres, élancé dans sa direction…

LE PRÉSIDENT. – C’est grand dommage, en vérité, que vous ayez aussi peu de suite dans les idées et que, l’ayant vue ou crue morte, cette fiancée – sans doute, cela suffisait pour vos ténébreux projets, – ce soit en sens exactement inverse que vous vous soyez immédiatement et si courageusement élancé. Quant à l’alibi du salon, aucun de nous n’en sera dupe. En poussant d’ici un bouton, on peut fort bien, fût-ce à des kilomètres, ou faire s’ouvrir une porte ou provoquer une explosion. Votre ignoble conduite au moment du crime a, d’ailleurs, trouvé son aggravation dans le fait que, pas une fois, depuis, vous n’avez osé prendre des nouvelles de votre victime.

L’ACCUSÉ. – On n’a pas, que je sache, à prendre des nouvelles d’une morte.

LE PRÉSIDENT. – Au moment où, si bravement, vous lui tourniez le dos, qu’est-ce qui vous prouvait que votre fiancée fût morte ? Il se pouvait qu’elle ne soit que blessée et le plus élémentaire, comme le plus impérieux de vos devoirs, était de vous en assurer sur-le-champ. Le décès, en effet, n’a été constaté que bien après votre évasion.

L’ACCUSÉ. – De toute manière, en raison de l’attitude de son oncle, au déjeuner comme après la découverte du crime, il ne pouvait plus être question de mariage avec Mlle Delachaînaie.

LE PRÉSIDENT. – En sorte qu’elle ne vous intéressait plus. Et il n’y avait, n’est-ce pas, plus un instant à perdre pour courir à d’autres victimes. Par contre, vous continuiez à vous intéresser fortement aux bijoux. Avec une belle impudeur, au lendemain même du drame, vous avez eu le cynisme de les réclamer d’urgence au notaire.

L’ACCUSÉ. – Il faut bien vivre !

LE PRÉSIDENT. – À la condition de le mériter, et c’est un droit qui va, je crois, vous être sérieusement discuté tout à l’heure. En tout cas, cet amour intempestif des bijoux vous a perdu puisque l’adresse donnée pour les y recevoir vous a fait retrouver avant que vous n’ayez eu le temps de rejoindre, en sa retraite, votre bon ange de père. Vous n’avez rien à ajouter ? Non ? Pas même un regret ? Alors, entendons les témoins.

Leur comparution prolongée n’apporta rien que le lecteur ne sache déjà. Par la netteté dans l’expression, la sobriété des gestes et la modération de la forme, la déposition de M. Jean Desforges fit, avec la dignité de son maintien, la plus vive impression sur l’auditoire.

Traduisant ce sentiment général, le président se contenta de dire, à l’adresse des jurés :

— Voilà, messieurs, celui que l’accusé tentait de vous dépeindre comme un énergumène.

Cette simple phrase fit sensation.

LE PRÉSIDENT. – La parole est à la défense. Au-dessous d’un sourire éclairant de satisfaction toute une large face épanouie, une robe, lentement, se leva :

— Messieurs, dit l’avocat, en ouvrant négligemment sa serviette à peine gonflée, jamais dossier ne fut plus facile à plaider, jamais accusation ne reposa sur des bases plus fragiles, et jamais, non plus, bien entendu, acquittement ne s’est imposé avec plus d’éclat.

Et ce fut tout. Non que la plaidoirie fût terminée, ni que l’avocat ait renoncé à convaincre. Des bras et de la tête, il s’y employait visiblement avec le plus grand zèle, mais sans doute avait-il jugé suffisant de mimer son rôle. Aucun son, en tout cas, ne franchit plus ses lèvres tremblantes.

— Plus fort, maître, beaucoup plus fort, ne plaidez pas seulement pour vos manches, ne put s’empêcher de lui dire le président agacé.

Mais si l’avocat rougit, si ses bras s’agitèrent de plus belle et si sa bouche, même, força l’allure, pas un mot, cependant, ne troubla le silence. Se tournant alternativement vers ses assesseurs pour bien s’assurer qu’il n’était pas lui-même devenu sourd, le président, après s’être ainsi rassuré sur son propre compte, se fâcha :

— Si vous êtes aphone, maître, il faut vous faire remplacer. Je ne puis, en effet, tolérer…

Alors, ce fut bien pis. Tombant d’on ne sait où, mais manifestement pas de la bouche inutilement agitée de cet étrange avocat muet, une voix mâle et grave s’imposa :

— Messieurs les jurés, dit-elle, je n’abuserai, moi, ni de vos instants, ni de votre bonne foi. Ce qu’il vous importe de connaître, c’est la vraie personnalité de ce Pierre Delorme que vous allez juger…

Écarlate et debout, le président s’indigna :

— Pareille inconvenance du public est intolérable ; je vais être obligé d’ordonner l’évacuation de la salle.

Vaine menace. Imperturbable, la voix continuait :

— Cancre chassé de toutes les classes où son indigne père le plaçait pour s’en débarrasser, il y a rebuté jusqu’aux pires de ses camarades. Paresseux endurci dans la débauche, il n’est pas seulement le lâche qu’il a, devant vous, reconnu être…

— C’en est assez, hurla, furieux, le président. Gardes, faites sortir le public, tout le public.

Ce ne fut pas précisément chose commode. Agglutiné, et par lui-même laminé, ce bon public formait un bloc aussi compact et difficile à désagréger que s’il eût été en béton. D’une sagesse exemplaire, d’ailleurs, en dépit de tout l’inconfortable de sa peu enviable situation, il avait pleinement conscience de ne pas mériter une aussi pénible sanction. Il se prêtait, en conséquence, fort mal à l’exécution d’un ordre qu’il savait pourtant ne pas pouvoir transgresser.

S’il est une chose dont cette bonne foule a, cependant, le respect profond, c’est bien la Justice ; mais comment résister, d’autre part, à l’appel puissant du mystère qu’elle devinait dans l’agitation stérile de l’avocat et dont la réalité se trouvait encore confirmée par cette voix étrangère, sans origine connue, qui avait eu le don d’exaspérer le président. Eût-il, malgré tout, consenti à se faire violence en acceptant de s’arracher volontairement au nouveau miracle qu’il sentait imminent, que la possibilité eût été énergiquement refusée à ce brave public par la masse inerte des badauds cristallisée dehors par l’attente d’événements à coup sûr sensationnels.

L’opération de police ne put par suite être assurée qu’avec une très grande lenteur et dans la plus extrême confusion. Informés de ce qui venait de se passer, les gens du dehors, dont la curiosité se trouvait ainsi portée à son comble, tentèrent, en effet, de déborder les gardes et d’entrer à leur tour, si bien que, par instants, on put craindre une échauffourée.

Les portes enfin refermées, le président invita l’avocat de la défense à se faire un peu mieux entendre. Mais comme s’il eût été sourd à l’invitation, ce professionnel de la parole demeura aussi parfaitement muet qu’avant. À le voir si violemment se démener, des yeux, des lèvres, et des bras, on ne pouvait douter que, pathétique et véhément, il se dépensât sans compter pour arracher aux jurés cet acquittement dont il avait pris soin d’indiquer qu’il ne pouvait qu’être triomphal.

En attendant, chacun le crut fou et le président se proposait, avec tous les ménagements désirables, de le persuader de mettre un terme à son lyrisme trop discret, lorsque la voix étrangère en retombant, puissante et claire, dans ce silence pénible, fit dériver le cours de ses préoccupations.

— Prêt à toutes les bassesses, affirmait cette voix, pour s’assurer, quels qu’en soient la nature et la provenance, les moyens de poursuivre une existence de fainéant crapuleux, ce Pierre Delorme salit tout ce qu’il touche, et, sur tous ceux qu’il approche, appelle le malheur…

Plus qu’éberlué, cette fois, le président se demanda, bien qu’il connût de longue date l’avocat, s’il n’était pas ventriloque et en train de berner la Justice par la plus inconvenante et la plus déplacée des plaisanteries.

Ses deux assesseurs n’en étaient pas moins suffoqués que lui. Les yeux sortant de leurs orbites, ils allaient prier leur président de sévir, lorsque, se rasseyant, en homme fort content de lui, s’essuyant la face ruisselante et plus que jamais souriant, l’avocat, coup sur coup, but plusieurs verres d’eau, tandis que, toujours aussi vigoureuse, la voix hallucinante poursuivait :

— En retirant ce gredin de la circulation, vous rendrez à la société, MM. les jurés…

De toute évidence, il ne pouvait plus être question d’incriminer l’avocat, qui se désaltérait, de cette inconcevable incongruité. À défaut du ciel, qu’il ne pouvait émouvoir, le président voulut prendre à témoin ces jurés que, précisément, la voix interpellait. Mais à sa grande stupeur, comme à celle, d’ailleurs, de ses deux assesseurs, plus rouges que lui sous l’offense, il n’en vit plus aucun.

De même qu’il n’y avait pas eu d’avocat pour présenter la défense, de même il n’y avait plus de jurés pour condamner ou acquitter.

La terre se fût ouverte à leurs pieds, jusqu’à son centre, que ces trois bons juges n’en eussent pas éprouvé plus de vertige.

— Nous sommes ensorcelés ! convinrent-ils tous trois.

Aussi pâle qu’il était rouge un instant plus tôt, le président, en un défi suprême, annonça d’une voix étranglée :

— La Justice ne peut être bafouée. En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j’arrête les débats et je renvoie l’affaire… Gardes, emmenez l’accusé !

XVIII

FIANCÉE D’UN GREDIN, FEMME D’UN ASSASSIN

Le sage n’est surpris par rien.

À quelque temps de là, dans l’agreste jardin de sa maison forestière, avec son frère Jean, paisiblement, Mme Delachaînaie bavardait. Le docteur Pommaret, qui les quittait, venait de les rassurer pleinement l’un et l’autre. Sans être complètement remise encore, la convalescente ne courait plus aucun danger, et quinze à vingt jours de plus de ce balsamique séjour, lui rendraient, sinon sa belle humeur, du moins sa belle santé d’autrefois.

Sur un signe discret de l’ancien officier, débordante de vie, éblouissante de fraîcheur, Suzanne, brusquement, surgit d’entre les fleurs. Comme hésitante, à quelques pas, elle marqua un très léger arrêt, juste le temps de demander :

— Je vous dérange ?

— En quoi, lui dit sa mère, pourrais-tu bien nous déranger ?

SUZANNE. – Mais je ne sais, moi, je ne voudrais pas être indiscrète.

Mme DELACHAÎNAIE. – Rassure-toi, tu ne l’es pas.

SUZANNE. – Oh ! alors, je m’assieds, entre vous deux. Ma petite mère chérie, je vais te faire une grosse surprise.

Mme DELACHAÎNAIE. – Ah ! joyeuse, ta surprise ?

SUZANNE. – À mes yeux, oui, beaucoup. Aux tiens aussi, je l’espère, puisqu’il s’agit d’assurer ce qui, le plus, te tient à cœur : mon bonheur !

Mme DELACHAÎNAIE. – Petite futée ! Si c’est pour me faire assurer ton bonheur, que parles-tu de surprise ?

SUZANNE. – Alors, c’est accordé ?

Mme DELACHAÎNAIE. – Que faut-il que t’accorde ?

SUZANNE. – Mais ce que je vais te demander.

Mme DELACHAÎNAIE. – Probablement. Mais, tout de même, avant d’au moins savoir à quoi je m’engage ou t’engage, je ne puis dire « oui ».

SUZANNE. – Mais si, fort bien, puisque tu t’engages seulement à faire mon bonheur, et le tien, par conséquent, du même coup.

Mme DELACHAÎNAIE. – Grande enfant ! Pour atteindre un si beau but, encore faut-il que je connaisse les moyens et que je les approuve.

SUZANNE. – Me verrais-tu si gaie si je doutais de ton approbation ?

Mme DELACHAÎNAIE. – Allons, tu m’intrigues. Un peu moins de détours. De quoi s’agit-il donc ?

SUZANNE. – Soit : Première surprise. Ma chère petite mère, j’ai l’honneur de te demander ma main.

Mme DELACHAÎNAIE. – Hein ! Quoi ? Que me chantes-tu là ?

SUZANNE. – Tu vois ? Pour une surprise, c’en est une : effet complet. Ce n’est pas très protocolaire, sans doute, mais les circonstances ne m’ont pas laissé la possibilité d’agir autrement.

Mme DELACHAÎNAIE. – Quelles circonstances ? Tu plaisantes, Zanette ?

Suzanne. – Du tout, petite mère. Je n’ai jamais été plus sérieuse, au contraire, plus joyeusement sérieuse.

Mme DELACHAÎNAIE. – Alors, explique-toi. En admettant que s’en accommode le protocole, en faveur de qui, s’il te plaît, demandes-tu ta main ?

Suzanne. – Deuxième surprise et, je te préviens, cette fois, tiens-toi bien ! En faveur de mon assassin !

Mme DELACHAÎNAIE. – Es-tu folle, Zanette ? Quel assassin ?

Suzanne. – Mais le mien, petite mère, – ne fais pas ces yeux-là, – le mien, mon assassin à moi, celui qui, faute de pouvoir me prouver autrement son amour, un beau jour, le plus beau de ma vie, rappelle-toi, gentiment, dans le dos, m’a plongé son poignard. Et si tu crois que je suis folle, eh bien ! mais, c’est de lui, car, c’est pour lui que, très respectueusement, je te demande ma main.

Mme DELACHAÎNAIE. – Quelle horreur ! Je goûte peu ta plaisanterie, Zanette. Tu aurais pu, sans effort, trouver mieux.

SUZANNE, éclatant de rire. – Mieux que mon assassin ! Impossible, petite mère, tout à fait impossible : il n’y a pas mieux au monde. Et si mon méchant oncle, qui n’a pas l’air très pressé de venir aujourd’hui à mon secours, voulait bien, lui que tu tiens pour plus sérieux que moi, te faire enfin connaître son opinion… Méchant oncle, va ! Il ne t’intéresse donc plus, mon assassin ?

ONCLE JEAN, riant à son tour. – Toujours beaucoup, au contraire, et si, spontanément, je n’ai pas cru devoir voler à ton secours, c’est, d’abord, que je n’en ai pas vu l’utilité, et, qu’ensuite, tu as négligé de m’en prier. Aurais-tu oublié qu’à vaincre sans peine, on triomphe sans gloire, et que, pour forcer le succès, il faut soi-même y croire ?

Mme DELACHAÎNAIE. – Voyons, Jean, toi aussi tu plaisantes ! Qu’est-ce donc que cette invraisemblable histoire ?

ONCLE JEAN. – Évidemment, Marie, je plaisante, mais parce que, convaincs-t’en, le sujet est plaisant, et, tout comme Zanie, je plaisante sérieusement. Et c’est le plus sérieusement du monde, qu’après avoir longuement réfléchi, je puis donner raison à ta fille et te prier, comme elle, d’approuver pleinement son projet. Il te paraîtrait infiniment plus raisonnable, ce projet, si, Zanette, ignorant que nous nous sommes bien gardés de te laisser deviner la vérité à son sujet, t’avait d’abord conté son histoire. Maintenant qu’elle n’a plus rien d’impressionnant, il devient indispensable qu’on rétablisse, pour toi, les faits. Cette piqûre aux doigts n’a jamais existé que dans notre imagination, pour t’épargner une émotion aux conséquences redoutables. En réalité, nous avons trouvé ta fille à terre, un poignard entre les épaules, et sans un mouvement, si bien que, comme nous, le docteur Pommaret l’a bien cru morte, assassinée. Le plus fort, c’est que son meurtrier inconnu nous a, sous le nez, « soufflé » sa pseudo-victime et que, même aujourd’hui, nous sommes encore, Zanette et moi, les seuls à savoir que ce n’était là qu’une comédie dont les dessous ne peuvent t’être révélés que par la victime elle-même.

« À toi, Zanie, de combler maintenant mes lacunes en nous faisant le récit de ce qui s’est produit à compter du moment où tu nous as quittés au salon. Après coup, s’il y a lieu, je dirai ce que tu ne sais pas de cet invraisemblable enchevêtrement de faits parfaitement mystérieux pour tous, sauf pour l’homme si fort qui en tirait tous les fils.

Suzanne. – J’abrégerai, pour cette fois, car ce qui compte, en ce moment, c’est ton consentement, petite mère, et je ne dirai seulement aujourd’hui, que ce qui peut l’éclairer.

« À peine étais-je entrée dans ma chambre, qu’un homme se dressa et me dit : « N’ayez pas peur, mademoiselle, je ne veux, je le jure, que votre bien. Mais fuyez à l’instant. De grâce, suivez-moi, car un très gros danger vous menace, et, pour vous l’éviter, si vous ne consentiez à m’accompagner immédiatement, je me verrais dans la pénible extrémité de vous y obliger. »

« Déjà peu rassurée par cette présence inexplicable dans ma chambre et par ce discours ambigu, je frémis de terreur quand, entre les doigts de mon interlocuteur qui tentait gauchement de le dissimuler, je vis étinceler un poignard. Affolée, j’ai poussé le cri qui t’a fait si mal, ma petite mère chérie, et dont, bien tard, je m’excuse. J’ai cru m’évanouir de frayeur. Par lui, j’ai appris, peu après, que je n’étais que frigorifiée.

« Cet homme avait tout prévu : mon refus, ma terreur, mon cri, votre venue. D’un crayon de glace carbonique appliqué sur ma nuque au point si sensible que les physiologistes appellent punctum vitum, il m’avait instantanément « cadavérisée ». À ce point si vulnérable où passent tous les filets nerveux pour pénétrer dans le cerveau, ce froid de 80° avait fait se contracter violemment et brusquement tous mes nerfs, suspendant, de ce fait, brutalement chez moi toute fonction vitale : respiration, circulation, etc. Les muscles, bandés sous l’effort puissant du dernier ordre défensif de mes nerfs violentés, faisaient mon corps tout raide, aussi bien que la mort. Tout autre que notre ami Pommaret s’y serait laissé prendre. Ajoutant à l’illusion, un peu de sang de poulet, recueilli dans une poire en caoutchouc et par elle étalé entre mes épaules, simulait la blessure qu’était censé y avoir faite le poignard, réduit du reste à sa poignée, simplement mise en équilibre instable au milieu de la tache.

« Pour la réussite du plan ourdi par l’« opérateur », il était indispensable que je disparaisse en grand mystère et que tous me croient morte. Dans les deux cas, pressés qu’ils étaient d’aboutir, les Delorme, – c’est ce qui s’est produit, – réduiraient à néant, par quelque geste irréparable, tout l’effet de leur ignominieux calcul.

« Par des moyens à lui, totalement invisible et ne pouvant être entendu, mon assassin assista à l’arrivée des invités, au désespoir et à la noble fureur de mon bon oncle qui déclencha la fuite mémorable de ces deux braves que doivent toujours être les Delorme, aux constatations du docteur navré ; puis, tranquillement, quand, pour s’occuper de toi, ma pauvre petite mère, on me laissa seule un instant, il m’emporta dans ses bras, par la fenêtre ouverte pour donner de l’air à Rose, évanouie dans le boudoir.

« Comme nous invisible, un toboggan de métal nous y attendait qui, sans encombre, nous fit, par-dessus notre haie, glisser jusqu’au sous-sol de notre voisin, où d’ordinaire, dressé verticalement à travers son toit, il sert à capter et concentrer les rayons du soleil. Immédiatement ranimée par un massage énergique aux rayons ultra-violets, je fus rassurée, étendue dans un hamac assez confortable et collée au plafond d’où, sans être vue ni entendue, je pouvais tout voir et tout entendre. C’est ainsi qu’en rageant, j’ai dû assister, impuissante, aux efforts que tous nos invités, moins les Delorme beaucoup trop occupés à fuir, multipliaient pour me retrouver, morte ou vivante.

« Enfreignant la défense qui venait de m’en être faite, j’ai bien tenté, comme tu penses, d’appeler mon oncle, tout doucement, d’abord, puis à tue-tête, ensuite. À deux mètres de moi, il ne m’a pas plus entendue qu’il ne m’a vue. J’avoue en avoir été singulièrement impressionnée. Je devais voir des choses bien autrement effarantes par la suite. J’ai vécu, naturellement, toute la mésaventure du commissaire, plus crâne qu’intelligent, et, avec toi, mon bon oncle, assisté à l’arrestation, projetée en même temps au cinéma, de ce pauvre diable de Viornette.

« Je n’explique rien, moi, car, en dépit de nombreux et savants éclaircissements qui m’ont été fournis, je n’ai que très rarement compris le comment et le pourquoi des prodiges que je voyais journellement s’accomplir sous mes yeux. Donc, je me borne à raconter.

« À mon vif regret, je n’ai pu apercevoir la tête des Delorme en déroute. Sans doute étaient-ils bien terrés pour digérer leur frousse et leur beau coup manqué, car le téléviseur qui fit prendre Viornette ne les a, eux, nulle part découverts. À défaut de leurs confidences involontaires à mon oncle, d’abord, dans leur chambre d’hôtel, à la police, ensuite, chez une de leurs amies non moins digne de sympathie, les renseignements d’un camarade très sûr de mon geôlier m’ont édifiée… et radicalement guérie.

« Sans ta maladie, petite mère chérie, je t’eusse, à peine disparue, fixée moi-même sur ma véritable situation. Souvent, en tout cas, sans d’ailleurs jamais savoir où il se trouvait, j’ai bavardé sans téléphone avec mon cher oncle qui, plus heureux que moi, lui, a pu obtenir la permission de me voir autant qu’il lui a plu. C’est une grâce qu’on lui a faite, parce que ma voix, au début, ne suffisait pas à le convaincre du caractère essentiellement provisoire de ma mort.

« De ma retraite, entre cent prouesses inouïes, j’ai vu mon magicien mettre littéralement le tonnerre dans sa poche et le soleil dans ses flacons. Chaque jour plus que la veille, il m’émerveillait par l’étendue de sa science et de son pouvoir. Si bien que, te sachant transportée ici, à l’abri de toute émotion, par conséquent, je lui ai, un peu par défi, mais écœurée surtout de l’attitude de Pierre Delorme, demandé de m’exhiber en pleine rue, au beau milieu de cette population dont je n’étais pas fâchée de connaître, autrement que par les journaux, les impressions et les réactions. De là, ma promenade aérienne, devant cette foule médusée, dans une auto dont tout, sauf moi, était rigoureusement invisible et mystérieux. Pendant que toute la ville criait au miracle, à me voir ainsi ressuscitée, en égoïste et en gourmand, mon cher oncle, lui, chez les Mesureur déjeunait, tranquillement.

« Naturellement, aussi, j’ai, de bout en bout, suivi les phases édifiantes des assises. Ce beau Pierre qui, dix fois le jour, est, à n’importe qui, prêt à se vendre, à la condition de ne rien donner, et pour cause, en échange, a-t-il été assez pleutre ? J’en avais la nausée. Te représentes-tu, mère chérie, ce que nous serions devenues, l’une et l’autre, avec ces misérables ? De honte et de rage, certainement, nous serions mortes, avant qu’ils ne nous aient supprimées, nous aussi, comme les deux autres. Là, vraiment, j’ai compris qu’en « m’assassinant », mon meurtrier nous avait, l’une et l’autre, sauvée du déshonneur et de la mort. Je lui en ai, comme tu l’imagines, conçu une reconnaissance infinie. Quelle belle nature, aussi, en compensation de l’autre ! Est-ce vrai, mon bon oncle ?

« Si je ne t’ai pas été rendue plus tôt, beaucoup plus tôt, ma petite mère si chère, c’est que ma liberté risquait de compromettre ta guérison. Et cela, mon geôlier malgré lui ne l’eût permis à aucun prix. Je ne l’en admirais que davantage. Pourtant, les mobiles de son intervention me paraissaient toujours obscurs. Pour en avoir le cœur net, je m’en ouvris enfin à lui et, textuellement, voici notre entretien :

LUI. – Comme toute la ville, je vous connaissais autrement que pour vous avoir, de loin en loin, renvoyé vos balles égarées par-dessus notre haie. Pour votre mère et vous, par conséquent, je professe autant d’admiration que de respect. Le hasard m’avait fait, d’autre part, rencontrer à Paris celui qu’on disait être votre fiancé. Faux étudiant, il se mêlait volontiers aux vrais, pour s’y créer un alibi. Tous le fuyaient et, comme tous, j’avais été littéralement effrayé par la mentalité qu’inconscient ou cynique, il affichait.

« L’idée que le bonheur, la fortune et l’honneur de mes voisines allaient être en des mains aussi méprisables, me devint intolérable. Or, pas plus que je ne pouvais supporter de laisser commettre un tel crime, je n’avais le droit de vous en informer. Jusqu’au dernier moment, j’avais espéré qu’un événement imprévu, arrestation du père, goujaterie du fils, indiscrétions, que sais-je, anéantirait leur projet. Quand j’ai vu tout perdu, il ne me restait plus, les devançant, qu’à prendre à mon compte leur crime, quitte à m’efforcer d’en réduire au minimum pour vous les conséquences. Coûte que coûte, en tout cas, il me fallait vous laisser le temps de discerner sous leurs masques leurs véritables faces sinistres. Le reste, vous le savez.

Mlle SUZANNE. – Vous ne pouviez pourtant ignorer le très gros risque que vous couriez ?

JACQUES ALLIGRE. – Certes ! Je l’ai mesuré. Mais pouvais-je vous laisser piller, déshonorer, et sans doute tuer ?

Mlle SUZANNE. – Et tout comme Gribouille, pour qu’on ne me tue pas, vous m’avez vous-même assassinée.

JACQUES ALLIGRE. – Oh ! pardon, je me suis, moi, contenté de faire semblant.

Mlle SUZANNE. – N’empêche que vous pouviez être pris, et pour vous en punir, on n’eût pas fait semblant. Et pour quel profit, tant de risques ?

JACQUES ALLIGRE. – Pour quel profit ? Je n’avais pas à me le demander et l’idée ne m’en est pas même venue. Je le distingue mieux, aujourd’hui, car vous épargner le déshonneur, et sans doute la vie, ce n’est pas rien, je pense.

Mlle SUZANNE. – Pour ma mère et pour moi, non, je ne le sais que trop ; mais, par contre, je ne vois pas très bien la récompense à tant de dévouement, aussi périlleux pour vous, qu’inattendu pour nous.

JACQUES ALLIGRE. – Vous obliger, pourtant, mademoiselle, est un plaisir qui se suffit à lui-même et me croire capable d’en attendre une autre récompense serait me rabaisser et, croyez-m’en, injustement aussi, fortement me peiner.

Mlle SUZANNE. – En sorte que, sauvée par vous d’un Pierre indigne, s’il me prenait envie d’être Alligre, il me faudrait le taire et seule me punir de ce que je ne puis m’offrir sans vous faire une offense sous l’enfantin prétexte que je ne puis, pour vous, qu’être une récompense.

JACQUES ALLIGRE, soudain livide et plus tremblant que feuille au vent. – Oh ! mademoiselle, quelles énormités dites-vous là ! et pouvez-vous si cruellement vous moquer de qui n’eut jamais d’autre désir que celui de vous bien servir ?

Mlle SUZANNE. – Où prenez-vous que je me moque, et ne sauriez-vous, vraiment, servir aussi les gens… autrement qu’en les assassinant ?

JACQUES ALLIGRE. – Grâce, je vous en prie, mademoiselle, grâce ! Si vous ne vous moquez, j’avoue ne plus comprendre. Et si, pour vous prouver mon désintéressement, il me fallait aller jusqu’à l’engagement de ne plus vous revoir, je suis prêt à le prendre. Mais sur ma mère, je le jure, je ne mérite en rien l’injure que c’est me faire en supposant qu’aux griffes des Delorme je ne vous ai soustraite que pour vous prendre dans les miennes.

Mlle SUZANNE. – Bref, vous refusez ?

JACQUES ALLIGRE. – D’être si mal jugé, oui. Mademoiselle, excusez-moi, mais tout montre, dans nos propos, que, l’un et l’autre, nous avons grand besoin de repos. Puisqu’il n’y a plus de danger, pour votre mère ni pour vous, demain vous la rejoindrez. Je compte sur votre oncle pour vous mieux éclairer. Adieu, mademoiselle.

Mlle SUZANNE. – Soit ! Au revoir, monsieur !

XIX

AU DÉBUT, TRÈS SOUVENT, TOUT NOUS PARAÎT ÉTRANGE. À LA FIN TOUT S’ÉCLAIRE ET, PARFOIS, TOUT S’ARRANGE

Huit jours après ces confidences, Jacques Alligre avait avec M. Desforges l’entretien suivant :

JEAN DESFORGES. – Je vais vous faire, cher ami, une proposition. Pour vos talents, vous le savez, j’ai la plus grande admiration. Mais ce qui m’a, chez vous, le plus séduit, c’est peut-être l’invraisemblable ingéniosité qu’il vous a fallu déployer pour réaliser, avec d’aussi petits moyens, cette installation dont déjà vous tirez, à volonté, d’aussi magnifiques choses. Seulement, jusqu’ici, et c’est vous-même qui me l’avez dit, ce n’est encore que du laboratoire et pour en féconder l’industrie, il vous faudrait des sommes considérables.

« C’est, de plus, très joli, de mener la vie d’un bénédictin, mais à la condition, cependant, de n’en pas mourir, au moins avant d’avoir accompli sa tâche. Si ce n’est aux bienfaits de la fortune, que vous tenez en médiocre estime, vous devez, j’imagine, attacher quelque prix à la possibilité de créer tout ce qu’a déjà conçu ou concevra votre puissant cerveau.

« Or, sans être un Mécène, il me plairait assez de mettre, dans ce but, à votre disposition tous les capitaux nécessaires.

JACQUES ALLIGRE. – Beaucoup plus que je ne saurais le dire, cher monsieur, je suis touché par votre confiance et par votre générosité. Aussi ai-je à cœur de vous en exprimer immédiatement toute ma très vive gratitude, mais…

JEAN DESFORGES. – Ne vous pressez pas, cher ami, de me remercier. Je ne suis pas un surhomme, moi, loin de là. Je n’ai pas, en tout cas, ce désintéressement qu’un peu vite, avouez-le, votre susceptibilité chatouilleuse d’homme de science pure allait m’opposer pour refuser. Rassurez-vous, ce n’est pas un don que je vous apporte, mais une association que je vous offre. Pour mettre sur pied votre affaire, il y a toute une série d’opérations, prises de brevets, négociations de licences, constitutions de sociétés, etc., etc., qui vous apporteraient sans doute pas mal de déceptions et gaspilleraient, à coup sûr, votre temps précieux. Vous en avez meilleur emploi.

« Il vous faut donc, à vos côtés, un administrateur, et je puis l’être. Je défendrai d’autant mieux nos intérêts communs que la part des bénéfices que vous me laisseriez irait tout entière à ma nièce, complètement ruinée, comme vous le savez sans doute.

JACQUES ALLIGRE. – Pas possible. Delachaînaie est ruinée ? Pauvre ?

JEAN DESFORGES. – À très peu près, oui, et sans qu’elle le soupçonne encore. Dans cette crise économique où les plus forts ont aux trois quarts sombré, ma sœur, évidemment, n’était pas femme à se défendre. À son insu, du reste, elle y a presque tout perdu. Je les ai donc à ma charge, elle et sa fille, et n’en suis pas autrement fâché puisque ma vie, sans but, en a un désormais.

JACQUES ALLIGRE. – À mon tour de vous admirer, cher monsieur, et je vous sais le plus grand gré de m’avoir jugé digne d’une pareille confidence. La pauvreté de Mlle Delachaînaie est, en effet, pour moi, un fait nouveau, du plus haut intérêt.

JEAN DESFORGES. – Diable ! On croirait même, à vous entendre, qu’il vous réjouit plus qu’il ne vous attriste.

JACQUES ALLIGRE. – Ma foi, oui. Je m’en excuse, évidemment, car je devrais la plaindre, et, cependant, je m’en réjouis franchement. N’allez, surtout, pas mal me juger, cher monsieur. Ce vilain sentiment, dont je ne suis pas coutumier, vous pouvez m’en croire, a sa justification très naturelle en ce moment.

« À mon extrême stupéfaction, en effet, Mlle Delachaînaie m’a fait tout récemment comprendre qu’elle ne verrait pas d’un œil défavorable une démarche de ma mère auprès de la sienne pour poser ma candidature à sa main. J’aurais dû être fou de joie : j’en fus désespéré. Pauvre, un aussi grand bonheur m’était de toute évidence interdit. J’ai dû broyer mon cœur et démontrer à votre nièce toute l’absurdité de cette union dont elle ne repoussait pas l’hypothèse. Je m’y suis très mal pris, du reste, en l’état où m’avait mis sa suggestion, en sorte que je ne sais trop ce qu’elle a pu voir dans mon refus, dicté pourtant seulement par le double souci de faire éclater l’absolu désintéressement de mon intervention, assez étrange, j’en conviens, au moment de ses fiançailles, et de prouver qu’au rebours d’un Delorme, en aucun cas, je ne puis être à vendre.

JEAN DESFORGES. – Et vous eûtes grand tort, mon cher, car on n’a pas à prouver l’évidence.

JACQUES ALLIGRE. – Ce qui, pour vous, est évident, peut ne pas l’être pour d’autres. Malgré tous vos soupçons et ceux de tous vos compagnons, vous ne m’avez pas moins, dès votre entrée chez moi, deviné incapable de tout calcul inavouable et de tout acte malhonnête. Je vous en sus, et toujours vous en sais, un gré infini.

« Vous m’offrez, maintenant, la possibilité d’en finir, non seulement avec la médiocrité d’une situation matérielle à laquelle je suis trop fait pour en souffrir, mais aussi avec des recherches dont je rêvais, sans espérer, faute d’argent, pouvoir les poursuivre jamais. Ma reconnaissance envers vous s’en trouve encore accrue. Mais si tentante qu’elle puisse être, je me serais cependant cru dans l’obligation de repousser votre offre généreuse. C’est, en effet, pour moi, beaucoup trop ou trop peu.

« Je vous ai, malgré moi, fait à vous comme aux vôtres, trop de mal pour ne pas éprouver le désir de le réparer au plus tôt et de mon mieux. Quand et comment ? Je n’en savais rien encore. À l’instant, vous m’en ouvrez la voie en m’apprenant à la fois que Mme et Mlle Delachaînaie sont ruinées, et l’ignorent.

« À rétablir à leur insu, et sous votre contrôle, leur fortune, il me sourit à l’extrême d’employer désormais toute ma science et tout mon temps. À ce titre, j’accepte votre proposition et ne vois qu’avantage à vous associer à cette œuvre de réparation, vous, l’oncle et frère des victimes, vous, l’homme droit et fort dont, chaque jour, je compte mériter un peu plus l’amitié.

« J’accepte donc, et, cependant, je dois y mettre cette condition que vous gérerez seul les finances de toutes nos entreprises et, qu’en aucun cas, je ne toucherai rien des bénéfices. En totalité, je les veux, en effet, affecter à la reconstitution de cette fortune dont je tiens à ne pas même connaître le chiffre.

« Une fois ce beau but atteint, s’il vous paraît opportun de révéler à votre nièce, et le redressement de sa situation compromise et l’âpre joie que j’ai goûtée à y contribuer, je n’y aurai pas d’objection. Et si, toujours, elle me tient pour digne d’elle, alors, mais alors seulement, ma mère ira trouver sa mère et, dans les formes, lui présentera le plus secret et le plus cher de mes désirs.

JEAN DESFORGES. – Fort bien, mon cher ami, fort bien. Vous m’avez, je l’avoue, fait d’abord un peu peur. Mais, au fond, rien ne me surprend dans tout ce que vous m’avez dit. Les pudeurs de votre âme et ses nuances délicates me sont une raison de plus de penser que Suzanne ne s’était pas trompée en vous abandonnant le soin d’assurer son bonheur. C’est vous dire, mon cher, que, moi, j’accepte bien toutes vos conditions. En conséquence, je vous prie de considérer que, de tous vos amis, je suis et le plus sûr et le meilleur. (Éprouvant le besoin de sceller un tel pacte, les deux hommes, émus, se serrent les mains avec force.) À ce titre, il me serait on ne peut plus agréable d’entendre de vous l’explication de ce qu’avec tout le monde, je considère encore comme vos miracles : l’enlèvement de Suzanne et sa promenade aérienne, la projection au cinéma, très loin de vous, par conséquent, de la scène de cette arrestation, dictée par vous, du malheureux Viornette, à des kilomètres du laboratoire où, tous les deux, nous nous trouvions et les phénomènes insensés qui ont déconcerté jusqu’aux juges en cette mémorable séance des assises. De tous ces faits, qui tiennent du prodige, avez-vous quelque explication assez simple pour moi et n’est-ce pas trop indiscret que vous prier de la donner à l’oncle de celle qui voudrait tant, elle aussi, la connaître ?

JACQUES ALLIGRE. – Très volontiers, et simplement, je puis vous satisfaire. Au cours de mes études, j’avais déjà le sentiment que si l’énergie est multiple dans ses manifestations, elle est bien « une » dans ses causes.

« Que l’on parle, en effet, de lumière ou de son, de chaleur, de travail ou d’électricité, de radioactivité ou, même, de pensée, que nous donnions aux quelques radiations connues les noms les plus divers α, β, µ X. N. etc., il s’agit bien toujours de vibrations traçant la route de l’énergie en mouvement. Suivant leur masse et la vitesse de leur propagation, les particules qui véhiculent cette énergie entraînent tel ou tel des phénomènes précités à leur point de contact avec la matière inerte. C’est si vrai que l’on peut, en les additionnant ou bien les retranchant, en les amplifiant ou, au contraire, les freinant, en les combinant, en un mot, en tirer telle ou telle de leurs transformations. On fait de la lumière avec du son, et inversement, ou bien de l’électricité avec de la chaleur, ou du travail ou du bruit, à volonté, et vice-versa.

« On fait même de l’obscurité avec de la lumière et du silence avec des bruits. On y parvient aisément par le jeu classique des interférences aux zones où se heurtent, se gênent ou se renforcent des vibrations du même ordre. Et tout cela, grâce, uniquement, à nos imperfections physiologiques.

« À l’abri derrière son bouclier transparent, la « cornée », notre fragile objectif, le « cristallin », se laisse traverser par plus ou moins de lumière suivant que se dilate ou se contracte son diaphragme contractile, la « pupille », au gré des besoins de la plaque sensible, ou écran, la « rétine », qui forme le fond de la chambre noire de chacun des deux petits appareils photographiques que sont, en fait, nos yeux.

« En y détruisant la pourpre dont sont revêtus les bâtonnets infimes qui la reçoivent des cônes analyseurs d’images, constituant avec eux cette rétine, la lumière est traduite en sensations colorées à notre cerveau.

« Mais le « registre » de cet instrument délicat est malheureusement fort peu étendu. Il ne perçoit que les vibrations enfermées entre les étroites limites de 3.700 et 7.600 angströms, unité qui représente dix fois le millionième du millimètre. Ces chiffres correspondent aux longueurs d’ondes des vibrations des rayons violets et rouges qui encadrent les sept rayons colorés dont l’ensemble forme la lumière blanche du soleil. En deçà, dans l’ultra-violet, comme au delà, dans l’infra-rouge, d’innombrables rayons existent pour lesquels notre œil humain est complètement aveugle.

« De même, est imparfaite notre oreille, en ce sens qu’elle n’enregistre que les vibrations de sa membrane, le « tympan », lequel ne s’accommode que des vibrations comprises entre 500 et 4.000 périodes, limites de la voix humaine. Encore faudrait-il tenir compte de la fatigue rapide et des nombreuses illusions de notre ouïe. Tel d’entre nous ne perçoit pas les voix graves, tel autre est sourd aux bavardages suraigus des petits oiseaux.

« Il est donc très facile, ainsi que je vous l’ai fait tout à l’heure prévoir, de combiner ces vibrations de façon à rendre audibles des bruits qui ne le sont pas normalement, et inversement.

« Prenons, par exemple, deux sources différentes qui émettent, respectivement, des trains d’ondes de 15.000 et 17.000 vibrations. Isolément écoutée, chacune d’elles passe complètement inaperçue puisqu’elle dépasse de beaucoup les 4.000 périodes de la limite supérieure de l’audible. Ensemble, au contraire, elles n’émettent plus utilement que la différence, soit 2.000 périodes, et notre oreille, sans effort, entend très distinctement leur résultante.

Vous concevez maintenant que, par un simple courant périodique lancé dans un électro-aimant, on puisse porter le nombre des vibrations d’une âme quelconque, attirée et lâchée à chacune des aimantations successives, à un niveau tel que la voix d’un homme, ainsi que je l’ai fait aux assises, ne puisse plus être entendue par personne. Il suffit, en effet, pour cela, que la différence du nombre des vibrations de ma lame et de celui de cette voix soit inférieure à 500, ou supérieure à 4.000 par seconde.

« Vous connaissez l’effet désastreux de l’écho dans certaines salles, mon mécanisme n’en est que l’aggravation, ou le perfectionnement, comme vous voudrez. Par le jeu de « miroirs acoustiques » à réflexion totale, il est enfantin d’envoyer à distance, et sur tei point précis que l’on veut, les vibrations perturbatrices. Pour étouffer complètement un son ou un bruit, il suffit donc, dans ce cas, de disposer, au voisinage de ce point, des microphones qui vous apportent sur place, où que vous vous trouviez, la résultante, et de faire varier, s’il y a lieu, le nombre des vibrations de la lame jusqu’à ce que devienne muet le microphone pour le bruit surveillé.

« On peut, par suite, ainsi, à volonté, isoler acoustiquement un seul ou plusieurs individus d’une foule et vous voyez que c’est très loin d’être aussi sorcier qu’on l’a cru au palais, lorsque est subitement, et pour le temps que j’ai voulu, devenu aphone l’avocat de Pierre Delorme.

« Je vous en avais, d’ailleurs, ici même, donné un avant-goût, la nuit où m’importunaient les grotesques clameurs de ce curieux étourneau qu’était le commissaire. À dix reprises, aussi, les appels désespérés qu’à tue-tête vous lançait votre nièce, invisible et inaudible à moins de deux mètres de vous, exactement là, sur votre tête, en ce hamac actuellement bien visible au plafond, en furent pour elle la plus indiscutable des démonstrations.

« Il n’est, naturellement, pas plus difficile d’obtenir des résultats identiques avec la lumière et par des moyens analogues à ceux que je viens de vous révéler. Pour avoir des radiations de la longueur d’onde voulue, je capte la lumière solaire tout simplement. Convenablement inclinés sur tout mon toit, des miroirs métalliques reçoivent sur une large surface ces rayons aussi longtemps que le soleil demeure au-dessus de l’horizon. En métal poli, et à réflexion totale, évidemment, ils me les renvoient sur ce toboggan qui leur imprime un mouvement de rotation calculé de façon telle que parvenus à cette sphère, où se termine mon dispositif de captation, ils y sont éternellement réfléchis suivant une circonférence sans fin où, pas plus que pour ceux qui, dans l’espace, ne rencontrent pas de planète, jamais leur course ne s’achève.

« Je ne sais ce que deviennent ces rayons dans les vides immenses de notre univers, mais ici, je les « soutire » à mon gré. Il me suffit d’incliner légèrement cette sphère pour que ceux des rayons qui tournoient à sa base abordent tangentiellement le cône qui la prolonge et, sur mon ordre, en sortent comme de l’eau d’un robinet, mais en progressant suivant un pas de vis et sans rien perdre, en conséquence, de leur fantastique vitesse de 300.000 kilomètres à la seconde.

« Je les filtre, naturellement, comme Wood l’a fait pour les ultra-violets avec son verre au silicate de baryte et de potasse contenant 9 % d’oxyde de nickel. J’isole ainsi tous ces rayons parce que chacun d’eux a, pour moi, des utilisations précieuses.

« Puisque vous avez d’ici suivi les phases de l’arrestation de Viornette, vous savez ce que, grâce à l’« œil électrique » aux oxydes rares, donnent les rayons infra-rouges, si pénétrants que ne les a pas arrêtés le brouillard, pourtant bien épais ce soir-là, sur la rivière.

« Par ce disque, aux trous disposés en spirale, tournant à une vitesse suffisante, mon téléviseur en recevait 1.000 photographies à la seconde, alors que, grâce à l’inertie rétinienne, 20 nous suffisent pour croire à la continuité du mouvement sur un écran de cinéma. Y envoyer ces 1.000 images à la seconde, ainsi que je l’ai fait, cette nuit-là, n’est qu’une question de miroirs à réflexion totale, adroitement orientés.

« En distrayant une partie de ces rayons et les dirigeant, soit sur le plafond de ma salle à manger, comme je puis avoir à le faire au cours de mes repas, soit sur cette paroi, recouverts tous les deux d’une peinture radioactivée, je puis suivre à la fois ce qui se passe sur le terrain prospecté et ce qu’en restitue l’écran d’un quelconque et lointain cinéma.

« Voilà pour les infrarouges. Si ce sont des rayons bleus ou verts que je transmets par mes miroirs, ils abaissent de 5.000 angstroms les ondes résultant de leur rencontre avec les rayons solaires et en font automatiquement une lumière insaisissable pour nos yeux.

« On peut donc, avec eux, et suivant la forme donnée à leur faisceau en faisant varier convenablement l’ouverture d’émission, rendre invisible tout ou partie des objets et des gens, comme ce fut le cas pour moi, chez mes voisines, où je pénétrai sur les talons des Delorme et, tout à l’aise, évoluai, surveillant le déjeuner, suivant votre nièce dans sa chambre et l’emportant comme vous savez, au bon moment, par cette fenêtre que je n’eus même pas la peine d’ouvrir, jusqu’à mon toboggan qui, sans encombre, ni laisser de traces, nous fit glisser jusqu’ici. Je n’eus plus, après coup, qu’à le redresser et lui rendre sa visibilité.

« Ce fut aussi ce qui me permit de conduire en plein jour Mlle Delachaînaie en automobile à travers la ville. Comme je l’avais laissée seule hors du « trou » de silence et de la zone d’ombre, on la put croire assise en plein air, portée par la plus mystérieuse des forces.

« Il ne m’a pas été plus difficile de masquer brusquement le jury pour ajouter à la confusion créée par le mutisme inconscient de l’avocat et, entretenue par cette rude voix du ciel qui tombait, en réalité, de mon microphone. Il importait, en effet, de rendre en l’espèce impossible un jugement, car, s’il m’avait paru indispensable de donner aux Delorme la sévère leçon qu’ils méritaient, il ne l’était pas moins d’empêcher que Pierre ne fût puni pour un crime inexistant.

« Quant au poignard, dont la volatilisation, accomplie sous vos yeux, vous a tellement intrigués tous, réduit, du reste, à une simple poignée, il était fait, tout bêtement d’une géante « larme batavique », vulgaire verre « trempé », dont vous savez que, très dur dans sa masse, il explose instantanément, en une poussière impalpable, aussitôt qu’on en brise la pointe, extrêmement fragile. C’est ce qui devait immanquablement se produire au moment où, pour examiner la blessure, on ferait rouler l’arme postiche sur le sol.

« Et maintenant que vous voilà suffisamment renseigné sur tous ces grands « pseudomystères », au travail, cher monsieur ! J’ai à cœur, en effet, de me, très vite et pleinement, réhabiliter aux yeux que vous savez. Encouragé par vous, je saurai, croyez-moi, brûler les étapes.

 

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en décembre 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : B. L., Sylvie, Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Georges Delhoste, Le Maître du jour et du bruit, in Sciences et Voyages, n° 714-732, Paris, Société parisienne d’édition, 4 mai au 7 septembre 1933. L’illustration de première page reproduit Le Coquillage (Conus Marmoreus), eau forte de pointe sèche et burin sur papier, 1650, de Rembrandt (Rijksmuseum Amsterdam).

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[1] Terme conventionnel servant à désigner entre eux les gens de police.