René Crevel

PAUL KLEE

1930

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Table des matières

 

BIBLIOGRAPHIE. 3

PAUL KLEE. 4

BIOGRAPHIE DE KLEE. 16

*    *    *. 21

APPENDICE  Merci Paul Klee. Danke Paul Klee 41

Ce livre numérique. 44

 


Portrait
GRAVÉ SUR BOIS
PAR GEORGES AUBERT

BIBLIOGRAPHIE

Zahn L. – Paul Klee, Leben, Werk, Geist mit 68 Abb., Kiepenheuer, Postdam 1920.

v Werdderkop H. – Paul Klee mit 33 Abb., Junge kunsi Keinkhardt & Biermann, Leipzig 1920.

Hausenstein W. – Kairuan oder Eine Geschichte vom Mader Klee und der Kunst dieses Zeitalters mit 43 Abb., Piper Munich 1921.

Grohmann W. – Paul Klee avec des articles de Aragon, Crevel, Éluard, Lurçat, Soupault, Tzava, Vitrac, avec 64 planches en héliotype, 84 documents reproduits, Éditions des Cahiers d’Art, Paris 1929.

Paul Klee. – Pädagogisches Skizzenbuch, Bauhausbücher II mit 87 Abbildungen, München 1927.

PAUL KLEE

Le plus brave des hommes, oserait-il regarder, en plein dans les yeux, un hippocampe, point d’interrogation à tête de cheval, tout droit jailli des profondeurs à la surface du rêve ?

Ce beau fils des mers, plus vertical dans son ascension qu’un lift dernier cri, ce Centaure dont la simple présence trouble au point que tout doive être remis en question, quel autre symboliserait mieux l’œuvre de Klee ?

Or, comparés à ce fatal et solitaire petit Pégase, combien moins redoutables nous apparaissent les mastodontes pesamment affirmés.

C’est que toujours il y a eu, et toujours, il y aura, une quelconque Réalité pour servir de bergère au monstrueux troupeau.

Paissent en paix les baleines parmi les plus glacées des steppes liquides.

Si j’en crois mes souvenirs du temps d’histoire naturelle, ces bonnes grosses mères, aussi peu fortes pour plonger que les dondons des plages petites bourgeoises, parce qu’elles n’ont point (telles ces dites dondons) l’hiver venu, la ressource des magasins où chiffonner rubans, soies et galons, crachent de grands jets qui métamorphosent l’eau en panaches jumeaux des plumes, d’un si bel effet sur les galurins régionalistes, au fin fond du fin fond des provinces, car, Dieu merci, les sous-préfètes, les notairesses, les colonelles n’ont point toutes, malgré le siècle, perdu le sens de majesté.

Baleine, impératrice des océans polaires, comme la rose est la reine des fleurs, et le poireau l’asperge du pauvre, aimable cétacé, souveraine sans prince consort, géante trop sage pour aller chercher midi à quatorze heures, entre vos banquises, vous vous pavanez, libre de toute crise de conscience, et vous engraissez plus et mieux qu’une reine Batave, car les icebergs vous épargnent toute tentation, même de tulipes.

Parce que votre destin est d’apparat, persuadée que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, vous concluez : chacun son métier. C’est que vous avez plus d’un tour dans votre sac à main et vous aimez les dictons. Or, aussi mondaine et frivole avec vos proverbes que M. de La Rochefoucault avec ses maximes, vous oubliez que les uns et les autres se retournent comme des gants. Parlez de métier. Les enfants des villes sont assez maigres pour avoir le droit de vous répondre qu’il n’en existe que de sots. Et, en fait, depuis que la science moderne a bien voulu nous apprendre que les vaches, elles-mêmes, étaient sujettes à la tuberculose, il ne nous importe guère qu’elles soient un peu plus ou un peu moins mal gardées.

Nous n’aimons ni les asperges du pauvre, ni les poireaux du riche.

Arraché le masque des métaphores faciles, nous trouverons de belles injures pour vitrioler la sagesse des nations.

Et surtout il ne faut plus de cette sensiblerie dont s’endimanchent les pseudo-intellectuels, les pseudo-artistes.

Nous avons déjà une belle vengeance, une belle joie positive puisque les gouffres que votre peur fait semblant de dédaigner, baleine, fleurissent de très subtils mystères.

Les scaphandriers d’Europe, il est vrai, ont les doigts bien lourds et les plongeurs polynésiens, qui échappent au martyre des semelles de plomb, n’aiment à cueillir, dans leur promenade entre les flots, que les perles douces, rondes, à l’image des paupières de leur sommeil ingénu.

Dès lors, comment ne point appeler miracle, Paul Klee, cette excursion au plus secret des mers d’où vous êtes revenu, avec, dans le creux des paumes, un trésor de micas, de comètes, de cristaux, une moisson d’hallucinants varechs et le reflet des villes englouties.

Tout ce que vous avez rapporté des abîmes se révèle digne, en transparence, des poissons dentelés. Les crabes, oui, les crabes eux-mêmes ont des ailes.

Un peintre a ouvert les poings et, d’entre les lumières de ses doigts d’incroyables volières se sont échappées qui peuplent, maintenant, les toiles dociles, pour leur bonheur, à cette magie.

Et c’est pourquoi, pas une ligne, si ténue soit-elle, qui n’ait sa qualité frissonnante.

Les traits d’ongles qui écorchèrent, au gré d’un caprice cyclopéen, roches et galets, tous les graffiti de l’au-delà, les créatures d’hypnose et les fleurs d’ectoplasme ont été dessinées, photographiées, sans ruse d’éclairage, sans frauduleux romantisme, ni mensonge grandiloquent d’expression.

Et voilà bien la plus intime et aussi la plus exacte surréalité.

Un pinceau devenu aimant, le labyrinthe du rêve, soudain magnétisé, se déroule en longs anneaux.

Combien timide la légende qui faisait obéir à la voix d’Orphée les bêtes féroces, car, maintenant, plantes et pierres s’émeuvent, ne savent plus demeurer immobiles.

Monde en marche, univers de brindilles palpitantes, fourmilières libérées de toute police, de toute contrainte, parce que les yeux des squales en ont contemplé la naissance, un rythme souverain, hors des cadres, hors du temps, de l’espace, précipite les trois règnes de cette création.

Alors, écoutez-moi, baleines et vous aussi tous autres mégalomanes, écoutez-moi et rappelez-vous, ces animaux fabuleux qui se fussent volontiers nourris de ressorts à boudins pour croître encore en long et en large, ces monstres préhistoriques, niais à ne savoir que faire de leur peau, n’ont, et c’est toute justice, laissé sur notre globe que le souvenir de leur squelette.

Et pourtant, à l’aube des âges, la famille Diplodocus devait bien se croire destinée à régner sur ce globe, usque ad vitam æternam.

Je ne suis ni prophète ni prédicateur, mais je puis vous dire qu’il y aura des puces jusqu’au jour du jugement, cependant que l’ultime rejeton de la famille Diplodocus qui devait si bien mépriser les cousins Mammouth, et, à plus forte raison, les éléphants, ses parents pauvres, le dernier et le plus colossal des fabuleux quadrupèdes, dis-je, si l’envie m’en prend, je n’ai qu’à me rendre au Muséum pour lui chatouiller les os.

Paul Klee, parce que vous avez libéré les infiniment petits cet hiver, les aoutats chanteront à voix de sirène et l’Europe et les deux Amériques enfin rougiront de s’être laissé séduire par le système métrique. Il ne s’agit non plus de céder à la tentation du nébuleux Orient que les enquêtes de la grande presse et des revues distinguées, les paradoxes de la philosophie salonnière ont mis à la mode.

Cote de Bourse qui fleure l’encre d’imprimerie ou Nirvana parfumé au papier d’Arménie, c’est, sinon trop beau, du moins trop facile pour être honnête.

On connaît l’image chère à M. Maeterlinck, des deux lobes du cerveau, l’oriental et l’occidental, l’un à l’autre, comme de juste, impénétrables.

Cette métaphore, qu’on eût crue inoffensive en son aimable simplicité, fait qu’on exhorte l’Ouest à rêver de l’Est. Il paraît d’autre part, que l’Orient achète à l’Occident des fusils, des chapeaux, des faux-cols en celluloïd, des tire-chaussettes et des romans psychologiques. Il faut donc noter que ces impénétrables sont, quoique sans espoir, comme Héloïse d’Abélard, amoureux l’un de l’autre.

Europe, Asie.

Les plus optimistes en espèrent un couple, dont l’union pourrait être célébrée par une de ces chansons du genre de celle qui, après avoir gaillardement affirmé :

 

La gaine est faite pour le couteau,

 

conclut :

Et la fille pour le garçon.

 

*    *    *

 

Or, bien que Paul Klee, avec trois grains de sable, nous ait prouvé que les gratte-ciel de New-York, les Galeries Lafayette de Paris, l’étonnante boulimie noctambule de Berlin, les enseignes lumineuses de Londres, ne sont rien pour les yeux de l’esprit, rien pour les oreilles de l’imagination, bien qu’il ait fait éclater des yeux illimités au front des plus minuscules créatures et, en dépit des algues, par lui libérées de tout roc, malgré tant d’êtres, de végétaux, de choses moins possibles à nier dans leur impondérable surréalité que nos maisons, nos becs de gaz, nos cafés et la viande des amours quotidiennes ou hebdomadaires, selon des ressources des tempéraments civilisés, tout le merveilleux qu’il dispense ne doit pas être abâtardi, perverti, utilisé pour l’une ou l’autre cause.

Nous nous refusons de voir en lui un de ces fakirs simplistes. Il est le contraire même de ces initiés de music-hall ou prophètes pour vieille vierge britannique et théosophe.

Libre donc au jeune Européen de chanter la toute neuve et déjà classique chanson de ses inquiétudes, libre à l’Adonis cosmétiqué de célébrer son amour des valises, du sleeping, de la vitesse, et que son frère bronzé des antipodes joue au Bouddha mort ou vivant, la phraséologie des journalistes rhéteurs, les distinctions des critiques et leurs propos sophistiqués, tant d’architecture en plein vide ne saurait prévaloir contre une goutte de spontanéité.

Paul Klee, oriental ?

Oui, sans doute, puisque certains de ses tableaux semblent tissés en hommage aux plus fraîches visions des Mille et une Nuits.

Mais qu’il nous mène au milieu des parterres, conduit par des allées secrètes à la caverne dont l’âge de pierre anima les parois d’aurochs, de rennes. Et l’on revient les bras chargés d’un bouquet de fossiles, cueillis à l’ombre incandescente des arbres de sel.

L’œuvre de Klee est un musée complet du rêve.

Le seul musée sans poussière.

La cendre elle-même s’y fait prairie autour des villages en miniature, comme en bâtissent les enfants avec leurs jeux de constructions.

L’espace, ce vieux préjugé est enfin dénoncé puisque des cosmogonies serviront de rues, et la Voie lactée de fleuve à ce paradis lilliputien et magnifique dont les animaux et leurs hommes, tout de nerfs, saluent l’incendie des poissons volants.

À cette lumière, il n’est point de cailloux qui veuillent encore faire la tête dure, la sourde oreille.

Partout ce sont des éclosions surprenantes.

Et par ce que sur l’ongle de son pouce un peintre sut dessiner des murailles à faire rêver de Babylone et de Palmyre, au plafond de leur chambre, les malades qui ont lu dans ses toiles sauront pour se venger de la fièvre, du silence, de l’immobilité, découvrir des kilomètres et des kilomètres d’histoires. Un petit morceau de plâtre écaillé, il n’en faut pas plus pour que soient dévoilés les plus vertigineux secrets.

Paul Klee le sait que ne tentèrent ni les arabesques, ni la virtuosité.

La matière la plus simple, mots ou couleurs, sert de truchement entre l’au-delà et le voyant. La poésie est la découverte des rapports insoupçonnés d’un élément à un autre. Le peintre doué de poésie, dans la plus sèche géométrie saura trouver les échelles pour ses plongées. Il monte, descend, remonte et, au plus haut palier, parce que la clef a été perdue de cette porte qui devait s’ouvrir à même le ciel, à même le vent, Paul Klee n’aura qu’à regarder par le trou de la serrure, pour découvrir, dans deux centimètres carrés béants, un monde d’étoiles que les hommes croyaient perdu.

Il n’y a plus de mesure. J’entends que les unités de longueur, poids, capacité, ne sauraient servir de mesures. Nous ne croyons plus au système métrique. Nul ne saurait auner les rêves, les désirs.

 

*    *    *

 

Bien mieux, je ne crois plus même à ces lieux communs métaphoriques dont notre paresse avait coutume de se régaler sans craindre la surprise.

À vingt-neuf ans bien sonnés, je commence même à ne plus croire au corbeau, oiseau de malheur, depuis que, ce matin, un de ces nevermore, non au chambranle de ma porte, mais sur mon balcon est venu se poser.

Le sombre personnage avait un bec du plus beau jaune, dit serin. Il était si bien botté de rouge, que malgré moi, j’ai pensé à une paradoxale mariée, dont, parmi les tulles, le visage apparaîtrait maquillé d’émeraude et les pieds chaussés de violet.

Ce corbeau des altitudes répond au déconcertant surnom de Choucas, comme s’il n’était qu’une demi-mondaine cocaïnomane.

Décidément, les conservateurs exagèrent, et, s’ils ont le moindre sens de justice, enfin, ils ne s’étonneront point que Paul Klee méprise les montagnes à sommet de 4.810 mètres, les chutes du Niagara et tous les animaux à réputation trop bien établie même s’ils passent pour féroces, tels les lions, ces commis-voyageurs du désert à cravate Lavallière.

Que le romantisme, au goût du jour célèbre ferrailles, ciment armé et toutes ces métallurgies qui prétendent au record du saut en longueur, Paul Klee, libre de tout vertige, suit un simple cheveu jeté entre ciel et terre. Son œil a saisi le miracle des couleurs, tout le miracle de toutes les couleurs, dans une goutte d’eau, la simple, la fameuse goutte d’eau qui fait déborder le vase, l’océan et, au jour de glorieuse colère, l’insondable résignation des hommes.

La peinture de Paul Klee s’affirme d’après le déluge, d’après celui que nous espérons, pour achever le travail si incomplet de l’autre.

Et vive l’inondation.

 

*    *    *

 

En hommage à un poète vous avez eu raison, Paul Klee, de dédier cette échelle rouge perdue au sein de l’éther tourterelle.

Cette échelle, voilà bien l’escalier, le seul qui puisse nous mener jusqu’au tremplin d’où nous sauterons, à pieds joints, dans l’impossible, puisqu’il s’agit enfin de décrocher la lune.

Mais, si la maison qu’habitent les poissons s’appelle aquarium, et, palmarium, celle qui abrite les palmiers, en souvenir des pêches miraculeuses, des grouillants poissons devenus bouquets d’astres, j’appellerai cielarium, le palais dont chacune de vos toiles est une chambre.

Alors, même exilé au pays de l’habitude, des hommes en chair et en os, des montagnes en pierres et en arbres trop véridiques, il n’y a qu’à fermer les yeux, comme au temps de l’enfance, lorsqu’on découvre que le noir c’est un mensonge, car, sous les paupières hermétiquement closes, mille feux minuscules et cependant plus grands que nos étoiles patentées, s’allument.

Touchante fraternité des poètes.

Pour illustrer la délicate et puissante magie de Paul Klee, chante ce vers de Saint-Léger-Léger :

 

Et le soleil n’est pas nommé, mais sa puissance est parmi nous.

 

René CREVEL.

Leysin, octobre 1929.

 

BIOGRAPHIE DE KLEE

d’après les indications de l’artiste.

Paul Klee naquit le 18 décembre 1879, dans un petit pays près de Berne (Suisse). Son père était chef d’orchestre et professeur à l’École Normale. Les familles des parents étaient douées pour la musique ; des dessinateurs ne se trouvent que dans la parenté maternelle. Ce fut aussi la grand’mère du côté maternel qui, la première, incita le jeune Paul à dessiner et à colorier ses dessins. À l’âge de sept ans, il eut d’un excellent professeur, ses premières leçons de violon, et il trouva chez lui l’occasion de feuilleter les monographies de Knackfuss. À dix ans, il commença à dessiner des paysages d’après des revues et d’après nature. Il continua à dessiner et à peindre en amateur jusqu’au début de ses études plus sérieuses. Déjà, il jouait du violon avec tant de talent qu’on le laissa coopérer aux auditions de l’orchestre municipal. C’était un brave petit orchestre, ambitieux, qui s’aventurait même jusqu’à jouer des symphonies de Brahms qu’il exécutait d’ailleurs avec plus d’enthousiasme que de maîtrise.

Il va sans dire que le père, quoiqu’il tolérât ces penchants artistiques, jugeait indispensable que son fils terminât bourgeoisement son lycée. Le fils en jugeait autrement, mais néanmoins, il tint bon jusqu’au baccalauréat, passé avec succès.

Voici venir l’heure décisive pour la direction de sa vie. Bon bourgeois ou artiste ? Artiste, bien entendu. Un nouveau problème surgit : peintre ou musicien ? Les parents le laissent libre dans sa décision ; la mère, évidemment, aurait préféré faire de son fils un musicien. Mais un artiste ne doit se fier qu’à son instinct. Or, celui-ci lui déconseillait la musique. En vérité, il ne savait rien du développement qu’avait pris la peinture à cette époque, mais la musique lui paraissait alors peu fertile en possibilités créatrices. Il choisit la peinture. Cette décision prise, et plein de confiance dans les forces inconnues qu’il sentait dans son âme, il se rendit à Munich en octobre 1898 pour y consulter Lœfftz, directeur de l’Académie des Beaux-Arts. Celui-ci loua les dessins de paysages que Klee lui montra, mais il lui conseilla de commencer par travailler dans l’atelier de Knirr. Le jeune homme suivit le conseil et n’eut pas à s’en repentir. À l’atelier, il trouva avant tout la vie facile avec de bons camarades et Munich lui offrit les théâtres et les concerts, jouissances inouïes.

On appréciait son talent et l’enseignement du maître qui tendait au libre développement des élèves, convenait admirablement à son tempérament. De sorte qu’il n’entra pas chez Stuck à l’Académie avant sa troisième année d’études. Stuck, en véritable académicien, visait avant tout la maîtrise de la forme. Ce qu’on apprenait le mieux chez Stuck, c’était le dessin. Quant à la couleur, on ne s’y perfectionnait guère. Klee, de temps en temps, faisait une apparition chez Knirr, où le ton était plus gai et plus libre, et où le dessin et la caricature étaient à l’ordre du jour.

En octobre 1901, Klee, accompagné de Herrmann Haller, fit son pèlerinage en Italie, en véritable élève des Beaux-Arts. Rome le rendit pensif. C’est là que, pour la première fois, il commença à réfléchir sérieusement sur son art. En plus, sa situation économique exigeait une précision plus nette de ses rêves ; car Klee était fiancé. Gênes l’impressionna d’une façon dramatique, tandis que Rome, plus épique, ne l’influença que graduellement. Mais ce fut l’art byzantin qui le secoua le plus au premier contact. Plus tard, à Naples, à Porto d’Anzio et à Florence, d’autres visions le préoccupèrent d’une manière plus intense.

C’est ainsi que la quatrième année d’études prit son cours. L’Italie devint pour lui une leçon d’histoire pleine de vie, et sa qualité d’épigone se révéla à lui piteusement. Il tâcha de combattre son pessimisme en s’ironisant lui-même.

C’est dans cet état d’âme qu’il débuta par ces gravures si satiriques des années 1903-1906. Il vivait alors tranquillement dans la maison de ses parents, à Berne, n’interrompant que de temps à autre la monotonie de ce séjour par de brefs voyages à Paris, à Munich et à Berlin. La « Münchner Sezession » exposa pour la première fois des gravures de Klee. Dans ce même été 1906, Klee se maria et alla s’établir définitivement à Munich.

Ce qu’il avait appris à Paris et à Berlin le rendit mécontent du style austère de ses premières œuvres et le poussa à une certaine détente qui se manifesta dans ses peintures contre verre (fixés). C’est ainsi qu’il essaya de l’impressionnisme, d’ailleurs sans trouver de solution satisfaisante. À côté des études d’après nature, il donnait libre cours à sa fantaisie. Ernst Sonderegger attira son attention sur les œuvres de James Ensor. Ses peintures l’impressionnèrent profondément et le poussèrent à se chercher lui-même. Il continuait néanmoins ses études d’après nature, et il ne l’a jamais regretté.

L’année 1908 lui fit connaître l’œuvre de van Gogh. 1909 amena la grande exposition de Marées. En plus, Cézanne entra dans son horizon. Sans doute van Gogh l’impressionna davantage : mais il y dépista le côté pathologique, tandis que Cézanne s’imposait à lui comme inspirateur.

En 1910, Klee fit une exposition ambulante en Suisse.

En 1911, W. Michel arrangea la première exposition collective chez Thannhauser. Là, Klee vit les toiles de Matisse qui le remuèrent d’une façon étrange. De plus, il entra en relations avec Auguste Macke, Kandinsky et Franz Marc, Kandinsky l’introduisit dans le cercle du « Blaue Reiter ». C’est l’année des illustrations de « Candide ».

En 1912, l’action révolutionnaire des Picasso, des Rousseau et d’autres, l’attira à Paris.

En rapport constant avec les artistes d’avant-garde en Allemagne et en France, Klee affermissait ses tendances personnelles et finit par acquérir une harmonie de la vision. Matisse surtout l’aida à découvrir sa propre qualité de coloriste. C’est à lui qu’il dut la compréhension des principes essentiels de la peinture moderne. Pour les mettre en pratique, il lui fallut des sujets qu’il espérait rencontrer dans la nature africaine. Accompagné de Macke, il partit pour la Tunisie en 1914. Il y trouva sa voie. Le moment était bien choisi : le voyage était préparé par ses relations avec Kandinsky et Marc. Déjà auparavant, il avait eu de petits succès. La société artistique du « Sturm » de Berlin et les marchands de tableaux de Munich (Thannhauser et Goltz) s’occupèrent de lui. L’année 1915 fut des plus productives en aquarelles. Ce n’est qu’en 1916 que la guerre interrompit cette vie studieuse et calme. En 1919, il redonna libre cours à son désir ardent de travail. C’est surtout la formule de sa petite peinture à l’huile qui se précisa à cette époque.

En 1920, il est nommé professeur au « Bauhaus » à Weimar. (Depuis 1926, le « Bauhaus » se trouve à Dessau).

Le grand succès lui tomba du ciel comme un fruit mûr. Il s’en réjouit dans le calme de sa solitude riche de travail, rêvant, produisant, jouant du violon.

En 1922, grande exposition des œuvres de Klee à la « Nationalgalerie » de Berlin ; en 1928 et 1929, aux galeries Flechtheim à Berlin et à Düsseldorf ; en 1929, chez Georges Bernheim et Cie, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris, et au « Centaure », à Bruxelles ; en mars 1930, au « Museum of Modern Art », à New-York.

Aujourd’hui, on trouve des toiles de Klee à la Nationalgalerie de Berlin et aux musées de Barmen, de Dresde, de Düsseldorf, de Francfort, de Mannheim et de Weimar ; ses aquarelles dans presque tous les musées d’Allemagne, au Détroit Art Institute et au Kunsthaus de Zurich.

Des toiles de Klee se trouvent dans des collections particulières à Berlin, chez M. Flechtheim et le baron Simolin, à Barmen, chez M. Rudolf Ibach ; à Brunswick, chez M. Ralfs ; à Créfeld, chez M. Herman Lange et le Dr Raemisch ; à Cologne, chez MM. Alfred Tietz et Werner Vohwinkel ; à Dresde, chez Mme Bienert ; à Düsseldorf chez le Dr Cohen, conservateur du Musée, et M. Alex Voemal, à Gœdeborg (Suède), chez Gabrielsoi ; à Berne, chez Mme Buergi-Bigler ; à Zurich, chez M. Streiff ; à New-York, chez M. Gallatin (Musée d’Art vivant) et Ernest Hemingway ; à Détroit, chez M. Valentiner, le directeur du Musée ; à Paris, chez MM. Georges Bernheim, Paul Éluard, Alphonse Kann, G. Meunier, Marcel Monteux, Kurt Mettler et le vicomte de Noailles ; à Versailles, chez la princesse Bassiano.

*    *    *


À TABLE – Company – Tischgesellschaft – 1907

 


BATEAUX À VOILE – Sail-Boats – Segelboote – 1916


LE PAYSAGE À LA LETTRE R – Landscape with the lettre R – Landschaft mit R – 1919


PAYSAGE AUX OISEAUX BLEUS – Landscape with blue birds – Landschaft mit blauen Vögeln – 1019

 


LE BOURGEON – The Bud – Die Knospe – 1920

 


LA VILLE FROIDE – The Cold City – Die Kalte Stadt – 1921

 


DAME AU VOILE – Lady with a vail – Dame im Schleir – 1022


LA MACHINE À GAZOUILLER – The twittering-machine – Die Zwifchermaschine – 1922

 


DANS LA PRAIRIE – In the Meadow – Auf des Wiese – 1923

 


AUTOUR DU POISSON – Around the Fish – Um den Fisch – 1925

 


PETIT PAYSAGE DE DUNES – Little landscape with dunes – Kleine Ovenenlandschaft – 1926


L’OISEAU – The bird –Der Vogel PEP– 1026


JARDIN DE COUVENT – The cloister garden – Klostergarten – 1926

 


CANTATRICE DE L’OPÉRA-COMIQUE – The soprano of the Opéra-Comique – Sängerin der Komischen Oper – 1927


L’ESPRIT QUI BOIT ET JOUE – The Spirit that drinks and gambles – Geist bei Wein une Spiel – 1927


LE FOU DE L’ABÎME – The Fool of the depths – Narr der Tiefe – 1927

 


ENTRÉE DU PORT DE P. F. – Entrance of the port of P. F. – Hafeneinfahrt von P. F. – 1927


LES LIMITES DE LA RAISON – The limits of Reason – Grenzen des Verstandes – 1927

 


VAPEUR QUI PÊCHE – The Fishing-boat – Fischdampfer – 1928

 


EN PASSANT DEVANT LE PALAIS – Passing the palace – Palast vorbei – 1928

 


BATEAUX À VOILES DANS LE PORT – Sail-Boats in the port – Segelschiffe im Hafen – 1928


FOU EN TRANSE – Fool in the Trance – Narr in Trance – 1928

 


BATEAUX SENSIBLES – Sensitive boats – Sensible Schiffe – 1928

 


LE CHAT ET L’OISEAU – The cat and the bird – Katze und Vogel – 1928


ROUTES PRINCIPALES ET ROUTES LATÉRALES – The main road and the byeroard – Hauptweg und Nebenwege – 1928

 


FILLE PAVOISÉE – Girl with Flags – Beflaggtes Mädchen – 1928

 


LES ENNEMIS – The Enemies – Abgeneigte – 1928

 


MAISONS DANS LE VERT – Houses in the open – Häuser im Grünen – 1928

 


COLLINE DE CHÂTEAU – The castle on the hill – Burgügel – 1929

 


L’ÉRECTION DU MONUMENT – The building of the monument – Monument in Arbeit – 1929

 


LE CLOWN – The clown – Des Clown – 1029


LE CAVALIER ERRANT – The lost rider – Versprengter Reiter – 1929

 


VILLAGE ÉGYPTIEN – Egyptian village – Aegyptisches Dorf – 1929

APPENDICE

Merci Paul Klee. Danke Paul Klee [1]

Paul Klee, Éditions de la Galerie Alfred Fleichtheim, mars 1928, p. 7-101[2].

Le plus brave des hommes, comment oserait-il regarder droit dans les yeux un hippocampe, point d’interrogation à tête de cheval monté vertical des profondeurs à la surface de nos rêves ?

Des gouffres les plus mystérieux, Paul Klee a libéré un essaim de petits poux lyriques. Un simple cheveu devient pont entre ciel et terre, et parce que, dans n’importe quelle goutte d’eau, le peintre est apte à saisir le miracle sincère des couleurs, nous méprisons les chutes du Niagara, les montagnes à sommets de 4 810 mètres et tous les animaux à réputations trop bien établies, même s’ils passent pour féroces, comme les lions, ces commis voyageurs du désert, à cravate La Vallière.

Paul Klee : je me rappelle un sale novembre de Paris, plus triste qu’un parc de ville d’eau, après la saison. Mais, belle vengeance, rue Vavin, à Montparnasse, c’était une exposition Paul Klee.

Alors, ce jour-là, quoique la pluie et la pierre furent d’inexorables limites à notre univers, j’ai fait connaissance avec des animaux d’âme, oiseaux d’intelligence, poissons de cœur, plantes de songe.

Minuscules créatures aux yeux illimités, algues libres de tout roc, bonjour à vous, merci à vous, êtres, végétaux, choses que ne soutiennent pas le sol habituel et qui, pourtant, vous affirmez plus stables, plus réels dans votre impondérable surréalité, que nos maisons, nos becs de gaz, nos cafés et la viande de nos amours quotidiens.

En hommage à un autre décrocheur d’étoiles, Léon-Paul Fargue, vous avez eu raison Paul Klee, de dédier une échelle rouge perdue en plein éther tourterelle. Mais, puisque la maison où habitent les poissons s’appelle aquarium, celle où vos toiles s’ouvrent, en fenêtre, sur un miracle subtil mais indéniable, cette maison-là, je la baptiserai : Cielarium.

Avant même la merveilleuse histoire naturelle de Max Ernst, grâce à vous, déjà, une flore et une faune surréaliste nous vengeaient des gazelles aux yeux trop bien peints, des hortensias hydrocéphales et autres littératures de nos jardins caducs.

Avec trois grains de sable, vous avez prouvé que les gratte-ciels de New York, les Galeries Lafayette de Paris, la mégalomanie noctambule de Berlin, les enseignes lumineuses de Londres ne sont rien pour les yeux de l’esprit, rien pour les oreilles de l’imagination.

Paul Klee, ici, aujourd’hui, c’est Berlin, le 14 février 1928. J’habite près du Zoo. Il neige, il fait froid. Pourtant, je n’irai pas à l’aquarium, où, l’hiver, si doucement consolante est la fétide chaleur à la gloire des tortues géantes et des poissons tropicaux. Je pense à votre Cielarium.

Alors, je n’ai qu’à fermer les yeux, comme au temps de l’enfance, vous vous rappelez, lorsqu’on découvre que le noir c’est un mensonge, car, sous les paupières hermétiquement closes, mille astres minuscules, et cependant plus grands que le soleil, s’allument.

Je m’attendris.

Pourquoi pas ?

Je pense à la touchante fraternité des poètes, à votre délicate et puissante magie, Paul Klee, aux poèmes, blanc sur blanc de Paul Éluard et surtout à ce vers de Saint-Léger Léger :

 

« Et le soleil n’est pas nommé, mais sa puissance est parmi nous. »

 

*    *    *

 

Merci Paul Klee.

 


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en janvier 2021.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Klee par René Crevel, Peintre allemands, Paris, Gallimard (nrf), s.d. [1930], ainsi que, pour l’Appendice : Paul Klee, Merci Paul Klee. Danke Paul Klee, Éditions de la Galerie Alfred Fleichtheim, mars 1928, p. 7-101. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend un autoportrait de Paul Klee de 1909, gouache sur carton (Collection privée).

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

– Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Cet appendice ne fait pas partie de l’édition de référence citée. (BNR.)

[2] Le texte de René Crevel, publié simultanément en français et en allemand (traduit par Thea Sternheim), est précédé d’un portrait photographique de Paul Klee et d’une introduction de Alfred Flechtheim dans laquelle le galeriste inscrit l’artiste dans la constellation surréaliste, au côté de Max Ernst et Giorgio De Chirico.