Louis Courthion

NOUVELLES
ET
CONTES
VALAISANS

1904-1911

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

NOUVELLES. 4

LE GOUFFRE.. 5

LES TRIBULATIONS  DE BÉNONI. 17

AU PAYS DES BISSES  Le Saut de la Matta. 31

LA REVANCHE DE L’ALPE.. 38

CONTES VALAISANS. 54

LE PÉCHÉ DE CÉCILE.. 55

LA PROCESSION DE CHALANDE  CONTE DE NOËL.. 64

LA VISITE AU COUVENT.. 71

AMOURS DE COLLÉGIENS. 84

L’AN DES MYRTILLES. 98

LE BON TAILLEUR.. 105

L’AVARE DU BRIGNON.. 116

LA NUIT DE LA MINUIT.. 129

UN COUP D’ÉTAT.. 144

L’ALLEMANDE DES VERNAYS. 155

LA MESSAGÈRE  DES « ERMITES ». 163

I. 163

II. 168

III. 173

IV.. 177

V.. 181

VI. 186

VII. 189

VIII. 195

LA DÉPUTATION.. 199

Ce livre numérique. 216

 

NOUVELLES[1]

LE GOUFFRE

Ce César Michlig était décidément un drôle de corps ! Avoir tout pour se mettre à l’aise, appartement à part dans la maison patrimoniale, petit commerce à son compte, « de bonnes choses à prétendre en après de son père qui se faisait vieux », sans compter un joli brin d’instruction, et s’entêter à vivre encore solitaire, à quarante-quatre ans !

Aussi, sur son passage, les langues étaient-elles très occupées à faire des gorges chaudes. Mais ce qui étonnait le plus, c’est que César Michlig ne portait rien en soi de spécialement ridicule. On le trouvait plutôt de bonne façon, passablement éduqué, prompt et prêt pour un service à rendre. Les hommes mûris, qui avaient fait du service sous ses ordres, assuraient même n’avoir jamais connu plus crâne capitaine. En un mot, son endurcissement au célibat s’expliquait d’autant moins qu’il devait singulièrement s’embêter. Que signifiait donc cette persistance à fuir les cabarets comme le diable la croix, quitte à y faire, de loin en loin, quelque subite apparition pour noyer de prétendues contrariétés ? À quoi cela pouvait-il rimer, si ce n’est précisément à la lassitude de son existence sans but.

Sans doute, nul n’en était à ignorer, qu’en dépit de sa maturité d’âge, César ne cessait pas d’être tenu à l’attache par la main sèche de son père, un de ces anciens magistrats de la montagne qui n’ont pas coutume de donner du lard aux chats. C’est pourquoi les hommes portés à l’indulgence risquaient quelque fois l’objection :

— Voilà, il faut comprendre que, plus ou moins, il est obligé de ménager le vieux…

Mais les femmes, moins traitables sur ces questions importantes de mariage et de célibat, ripostaient sans miséricorde.

— Le vieux !… le vieux !… j’aimerais mieux en perdre l’héritage, si, pour cela, il faut vivre toute sa vie en mulet.

— D’accord, sur ça, mais ce sont des choses plus aisées à dire qu’à faire, disaient les hommes.

— Pas moins que c’est un rude original, insistaient les femmes.

— Pour quant à ça, y a pas à aller contre, concédaient les gens sans opinion, qui sont toujours le grand nombre.

Mon opinion sur César Michlig ne s’était guère dégagée, jusque-là, de ces jugements simplistes, lorsque, un dimanche soir, resté tard au grand cabaret de sur la place et me préparant le dernier à partir me coucher, je le vis entrer avec précipitation, repousser la porte d’un coup nerveux, se choisir une place, poser son chapeau d’un geste tragique sur la longue table de noyer veuve de consommateurs, s’y accouder et plonger la tête dans ses deux mains.

Précisément, il n’y avait pas longtemps que le vieux magistrat, lancé à sa recherche, m’avait croisé dans le village en me demandant : « N’auriez-vous point aperçu César ? Aujourd’hui, avait-il jeté en se penchant vers mon oreille, aujourd’hui, il est en déroute. »

— Que te faut-il, César ? vint lui demander le cabaretier.

— Demi quartette de garzeint !

— De l’eau-de-vie ? Fichtre, je ne te reconnais pas là, Capitan. Qu’as-tu donc ?

— Des chagrins.

Ce « des chagrins » fut jeté d’un ton si brusque et si agacé que, renonçant à toute autre observation, le pintier courut au placard de la cuisine, où César le suivit d’un regard farouche que je vis luire sous les paupières mouillées.

— C’est pourtant vrai, me cria-t-il, qu’est-ce que ça lui peut bien faire que je lui demande ceci ou cela… Et toi, trinquerais-tu ?

— Volontiers, mais pas avec de l’eau-de-vie.

— Alors, du vin ; allons-y pour du vin… Elie ! un demi-pot d’arvine, au lieu de ton schnick !

Après avoir déposé entre nous la channe et les deux verres, Elie déclara qu’il allait se coucher. Il se contenta de nous recommander d’éteindre le lampion et de tirer la porte après nous quand nous sortirions. Quelques minutes plus tard, comme de lourds ronflements résonnaient sous les corridors voûtés de l’étage, quelque chose d’étrange étincela entre les cils du capitan. Il me dit :

— C’est vrai, vois-tu. J’ai de tels chagrins que je ne sais trop si j’oserai te les raconter.

Je tentai de lui remonter le moral, de lui exposer que sa situation ne devait pas être sans remède, qu’il arrivait à beaucoup de gens de se mettre en ménage aussi tard que cela. D’ailleurs, ajoutai-je, le plus souvent, pour ces choses, un effort de volonté suffit…

— Pas ça, pas ça, dit-il, en coupant court à mes considérations. Tu n’y es pas, mon cher. Tu es comme ces personnes qu’on a mises à l’amende, dimanche. Tu crois suivre le sentier et tu piétines le gazon à côté !… Marier !… Marier ! Sans doute, que j’y ai songé. Et crois-tu que si je le voulais, je ne pourrais pas me marier demain, aujourd’hui, tout de suite ? Oh ! je ne plaisante pas ! Mais plus j’entrevois de près la possibilité d’un tel acte, plus je me demande si nous avons le droit de déverser sur d’autres vies, sur des âmes sincères ou incréées venant à nous en toute innocence, le trop plein du poison qui a ravagé la nôtre.

— Je ne comprends pas, répondis-je.

— Je m’en doutais, reprit-il surexcité… Aussi est-il temps que quelqu’un le sache, et pourquoi pas toi le premier ? Eh bien, il y a dans mon existence un secret, dans ma conscience un coin sombre que tout le monde ignore… Autrefois, n’étant pas assuré que nul regard n’eût exploré ces ténèbres, j’en tremblais nuit et jour. Depuis que j’ai acquis la certitude que pas un n’en sait le premier mot, c’est le contraire. Ne trouves-tu pas cela étrange ?… Or, je m’exaspère toujours plus de sentir mon âme blottie seule avec la redoutable vision. C’est comme un caveau noir où mon imagination torturée s’obstine à demeurer enclose. Si je tente de l’en détourner, elle m’échappe ; si je la poursuis, c’est encore pour la rejoindre au fond du lugubre trou, face à face avec le fantôme noir.

Ici, César Michlig changea de ton ; à brûle-pourpoint, il me demanda :

— Toi, voyons, tu dois avoir une douzaine d’années de moins que moi.

— À peu près…

— Alors, tu dois certainement te souvenir d’un Fridolin Biffig, de Bitsch.

— Si je m’en souviens ? Sa disparition du pays a fait assez de bruit en son temps.

— Du pays !… laissa échapper César avec un sourire amer, comme s’il se fût parlé à lui-même avant de s’expliquer… hum ! Et tu as pareillement connu la grande Catharina, cette belle fille sans parenté qui avait son mayen à Gebidem, là-haut vers la source de la Massa ?

— Belle… voilà. Enfin, grande fille, tant que tu voudras.

Cette évocation ne me révélait rien de très éblouissant. Par contre, je m’étais trouvé à Gebidem une fois et, sans trop de peine, je me retraçais l’aspect de cette étrange solitude fleurie, toute parsemée de grangettes, qui ne suffisait pas à reposer le regard des terrifiants spectacles d’alentour. Oui, ce pauvre coin de verdure ouvert comme une bouche souriante entre l’énorme gueule verdâtre du monstre de glace de l’Aletsch et les antres noirs de l’horrible « Massakinn », c’était sa retraite préférée, à la grande Catharina.

Je conclus :

— On aurait presque pu prédire qu’elle y laisserait sa vie…

— En effet, me répondit César. Aussi, lorsque, au lendemain de cette débâcle du lac de Mærjelen, la grange où elle dormait avec Jean Mangold fut emportée comme un brin de paille, entendait-on dire de tous côtés : « L’étrange idée que de passer là les deux tiers de l’année ! »

Au bout de cette digression, j’observais que le capitan avait tout un effort à faire pour reprendre le fil de son sujet. Pourtant, son embarras vaincu, il y revint, et, d’un ton décidé :

— Je viens de parler de Jean Mangold, déclara-t-il. Étant du même endroit et ayant tous les deux vingt-trois ans, nous étions quasi inséparables. Fridolin Biffig, lui, n’en avait que dix-neuf. À ce moment-là, il courait les mayens comme un chat enragé, ce Biffig : à Bellalpe, à Egg, à Platten, il n’était pas de lieu de veille où il n’eût fait quelque apparition. Comme tu le sais, puisque tu l’as connu, c’était alors un superbe compagnon, très orgueilleux de sa personne, autant que de l’aisance de sa famille. Cela le rendait brutal, grossier, provocateur… Oh ! ce que je dis là n’est pas pour dégager ma conscience ! Un homme, quels que soient ses défauts, n’en est pas moins un homme et, si je cherchais là mon excuse, elle tournerait contre moi !… Donc, un soir, après avoir rencontré Biffig parmi ses compagnons habituels sur le sentier de Gebidem, Jean avait, à son arrivée là-haut, trouvé sa Catharina en proie à des douleurs résultant d’un affront abominable. Imagine-toi que faute d’avoir pu arriver aux violences habituelles, car la gaillarde était de taille, ils s’étaient vengés sur elle par d’autres outrages. Le lendemain, Mangold m’avait tout expliqué : cette humiliation gratuitement infligée à sa promise, les tortures de celle-ci, sa propre colère et ses rêves de représailles. Tu sais si jamais j’ai été sévère sur ces questions. J’excuse bien des choses quand la passion s’y mêle. Mais ceci n’était plus affaire de passion, c’était une pure brutalité, une gaillardise grossière. Je considérais, comme Mangold lui-même, qu’un acte de cruauté si froide et si insolente criait vengeance… Puis je n’y songeais plus que si d’aventure il m’en parlait.

Ainsi passèrent les premiers jours de l’automne. Déjà les gens descendaient leurs bestiaux de mayen en mayen. La grosse Catharina restait de plus en plus isolée au fond de sa lointaine retraite où, jaloux et inquiet, Jean lui multipliait ses visites. Or, un soir, voulant monter à Platten où se trouvait notre bétail, il m’avait attendu et j’étais parti de Naters avec lui à la nuit close. À la bifurcation du sentier, j’allais laisser Mangold poursuivre sa course seul pour me diriger du côté de mon chalet, lorsque, de l’arête boisée qui sépare le vallon de Platten et les précipices horribles du Massakinn, des huchées retentirent.

— C’est sa voix ! me dit Mangold.

— La voix de qui ?

— Mais de lui, donc ?

En disant cela, Mangold avait déjà bondi vers la forêt dont il rejoignait le sentier. Je le suivis.

Une nouvelle huchée retentit.

Je répondis par une autre huchée :

— Tiâ-hou !

— Attention ! me dit Jean, il ne faudrait pas lui donner le soupçon que c’est nous !

Je comprenais, cette fois. Parbleu, lui, c’était son rival.

En effet, dès le milieu de la clairière de l’arête supérieure, un homme se trouva debout devant nous ; mon compagnon, qui avait frotté une allumette, la lui passa devant la face. C’était bien Biffig. Une hache à l’épaule, le corps ceint d’une énorme corde, il descendait dans la vallée.

— Est-ce qu’on viendrait quelquefois de Gebidem, Fridolin ? interrogea Mangold sur un ton provocateur.

— Je n’ai pas d’explication à donner.

— Je ne crois pas qu’on y serait allé seul ; les lâches sont prudents, considéra mon camarade. Et cette corde ? Et cette hache ?

— La corde de mon traîneau d’hiver… Et puis, après je vous… en…

D’un air de défi, Biffig avait brandi sa hache. Mais la colère de Mangold était devenue telle que ce geste ne l’arrêta pas. Au risque d’être assommé, il lui bondit dessus. La hache vint tomber sur mes pieds. Je la saisis et la jetai dans la gorge. L’écho de deux heurts espacés remonta des parois résonnantes de l’abîme comme des coups de mine : la hache devait avoir disparu tout là-bas parmi les flots. Alors, un débordement d’injures sortit de la bouche de Biffig. Sans doute, ma colère était moins violente que celle de mon ami. Elle ne suffit pas moins à me suggérer un de ces tours qui se jouent à sang-froid, mais que la présomption du joueur peut rendre fatals.

Comme Jean venait de terrasser son rival, je criai :

— La corde ! enlève-lui la corde !

Cela fait, j’en coupai deux petits bouts dont nous attachâmes les poignets et les chevilles du prisonnier. Puis, tandis que Jean reprenait sa respiration, je profitai de cet arrêt pour lui souffler dans l’oreille l’idée diabolique qui venait de me passer par la tête.

Jean Mangold en eut un sourire étrange.

Nous déroulâmes pour cela le reste de la longue corde ; je fis une boucle qui prenait Biffig à la ceinture ; une seconde boucle fut passée vers le haut de la cuisse droite et une troisième de la cuisse gauche. « De cette façon, expliquai-je à Mangold, le bassin du corps étant bien assis, le reste n’est que jeu d’enfant. » Ayant, ensuite, amené les deux bouts vers le haut du dos, j’y fis un nouveau nœud et je bouclai solidement le thorax, comme on dit au conseil de recrutement. Même, par surcroît de scrupule, je maillai chacune des aisselles.

— Vous ne voulez pourtant pas me pendre ? exclama le prisonnier qui cherchait à se donner l’apparence du sang-froid.

— Non, mais seulement te faire comprendre ce que c’est que d’être abandonné comme certaine femme qui a été lâchement torturée parce qu’elle était seule contre plusieurs.

Dans le fait, je n’y mettais pour ma part aucune pensée de rancune. Au contraire, ce que nous venions d’entreprendre là m’apparaissait tout au plus comme une superbe farce, et l’idée en avait si bien cheminé dans ma tête que je n’avais plus conscience de ce qu’elle pouvait avoir d’insensé et de diabolique. Pourtant, lorsque cette première partie de la besogne achevée nous nous relevâmes, un frisson étrange m’agita. La lune venait d’apparaître, et, debout là, dans la clairière, au point culminant de l’arête qui borde les parois vertigineuses de la Massa, pour la première fois, j’eus la sensation de la majesté terrifiante de ces lieux. Des profondeurs du gouffre béant où la rivière roulait ses tourbillons d’écume, mille échos réunis nous apportaient leur vacarme infernal. À notre gauche, un trou d’ombre plus évasé, bordé de pins ébouriffés, indiquait la solitude de Gebidem. Plus à gauche encore, une lueur indécise marquait la tête brillante de l’Aletsch. Adossé à la haute chaîne dont il enserre les principaux géants dans ses replis, le monstre glacé s’étalait, assoupi sous les écailles noueuses de ses séracs. Sa gueule bleue bavait la rivière mugissante venue du fond de ses formidables entrailles et prête à porter jusqu’au Léman cette froide haleine qui demain matin peut-être aurait soufflé sa buée blanche sur tous les raisins du pays.

Mais ce saisissement fut de courte durée. Nous nous mîmes en route, moi devant, tâtonnant et explorant le terrain au moyen d’un long bâton de frêne, Jean Mangold, la tête enfilée dans les deux bras liés du prisonnier, que nous avions d’ailleurs bâillonné. Il fallut opérer un détour en amont afin de rejoindre l’évasement boisé de la gorge. Parmi ces pins tortus, quelques bouts de sentier se retrouvaient, puis s’effaçaient de nouveau. Enfin, au détour d’une arête, je rejoignis le bisse, ce canal chargé d’aller irriguer au loin les coteaux arides. Désormais, nous n’aurions plus qu’à le suivre en marchant dans le courant et en nous écartant ainsi par degrés de la profondeur de l’abîme où le torrent précipitait ses flots en des bonds irrités, comme dans le tube d’un entonnoir.

Au bout d’un instant, les deux parois, de plus en plus dénudées, se rapprochèrent et le canal y était coupé en corniche. Mais bientôt la gorge, au travers de laquelle la lune glissait quelques lueurs fauves, devenait si sombre, elle se tordait si bizarrement que l’eau du canal la devait côtoyer dans des conduits en planches ici suspendus, là supportés par des équerres. Rejetés dans tous les sens le long de l’étroit couloir, ces conduits semblaient tâtonner, tituber, se heurter tour à tour aux sinuosités de la paroi. En de certains endroits, l’on n’apercevait même pas la rivière. À des profondeurs vertigineuses, elle tournoyait, dispersait son courant en cascades, se brisait, projetait au hasard ses tourbillons d’écume aux infinis grondements.

C’est ainsi, en trébuchant nous-mêmes au gré du bief, que, toujours les pieds dans l’eau, nous atteignîmes un nouveau détour où la lune plongeait de biais. À cet endroit, comme las de côtoyer à tâtons le roc noir et tortueux, le chenal s’élançait hardiment d’une rive à l’autre, en travers de l’abîme. C’était exactement l’endroit où, peu d’années auparavant, la petite planche qui escorte le canal ayant manqué sous ses pas, un garde-bisse s’était précipité et englouti dans les tourbillons grondants de l’énorme torrent.

— Cette fois, nous y sommes, déclara Jean Mangold arrêté au milieu du rustique aqueduc que des poutres appuyées à chaque paroi tenaient suspendu au travers de l’antre mystérieux.

Notre prisonnier fut agité d’un grand frisson – je ne sais pourtant pas s’il avait bien compris ce que nous comptions faire de lui. En le déposant au milieu de ce pont étrange, Jean m’avait fait trébucher. Un instant, je crus disparaître moi-même dans le gouffre ; par bonheur – plutôt par malheur ? – j’avais réussi à me cramponner à la bordure du bief.

Alors s’accomplit l’acte tragique. Tandis que mon ami tenait Biffig, je me hâtai de passer les deux extrémités de la corde autour du canal pour les rattacher par dessus.

— Fais attention que ce soit bien au milieu ! me dit Jean, et qu’il ne puisse au moins pas se cramponner aux équerres (Fri-dolin fut secoué d’un nouveau frisson ; cette fois, il avait certainement compris)… et puis ôte-lui le bâillon, ici il peut crier tout à l’aise.

Non seulement je lui retirai le bâillon, mais je relâchai sensiblement le lien des jambes, afin, pensais-je, qu’il ne soit pas privé de tout mouvement.

— Et maintenant, hisse ! dit Jean Mangold.

— Oui, mais pas de secousse, hein ! Tiens-le bien, Jean ! Pas de soubresaut avant qu’il soit hors de prise.

Alors nous coulâmes prudemment la corde en la retenant de toutes nos forces jusqu’à ce qu’elle fût tendue par son poids.

Le pauvre Biffig hurlait maintenant à faire taire les flots de la Massa.

Bref, ça y était ! nous n’avions plus qu’à nous retirer. Jean cria : « Bonne nuit, Fridolin ! » Et tandis que nous nous éloignions, un écho lugubre, prolongé, répétait d’un accent satanique : Olin… o… lin… o o… lin ! Quant à moi, j’étais maintenant dans un état d’agitation que je ne saurais exprimer. Malgré mes sueurs, je sentais la nuit fraîchir. C’était comme si chaque frisson de l’homme laissé là-bas m’eût dû secouer en même temps que lui-même. Mais j’avais honte de ma sensibilité ; je tenais d’autant plus à paraître gaillard qu’à tout instant Jean répétait : « De la manière qu’il est attaché, y a pas de risque ! »

Comme nous allions contourner le repli du roc, la lune reparut. Je me retournai. Aux lueurs pâlotes qu’elle jetait au hasard parmi ces ombres, je distinguai une barre horizontale en travers de la gorge, puis, à quatre ou cinq pieds au-dessous, immobile dans le vide, une silhouette humaine. Elle me fit songer à ces petits bonshommes de papier que les écoliers envoient au plafond avec un empâtage de carton mâché. J’en eus un rire grimaçant qui me fit peur. Mais Jean Mangold répétait : — La corde est neuve, et de la manière dont il est attaché !… D’ailleurs, c’est tout au plus pour un moment… comme la nuit est avancée !…

Nous devions revenir le délivrer dès le matin. Même, pour être plus exacts à la tâche, nous allâmes nous coucher dans l’étable vide d’une grangette voisine. Mangold y dormit comme un loir tandis que je ne parvins pas à fermer l’œil.

 

— Et le matin ? demandai-je, impatient.

— Eh bien, le matin… – la voix du capitan s’étouffa – le… e matin, eh bien, de loin nous vîmes la corde soulagée de son poids… Elle balançait au milieu de l’abîme ses mailles et ses nœuds vides.

____________

 

Au bout d’une longue pause, le capitan but une gorgée. Puis il ajouta : — Dès lors, on ne parla plus de Fridolin Biffig que pour s’étonner de la manière subite dont il avait déserté le pays. Jean Mangold, je l’ai revu trois ou quatre fois, mais nous étions devenus étrangers l’un à l’autre, séparés par un vide épouvantable, plus malaisé à franchir que la largeur du gouffre.

Ce qui suivit, tu le sais ; Mangold épousa cette Catharina, et, l’an d’après, ils furent emportés avec leur chalet de Gebidem, par la débâcle du lac de Mærjelen.

Je crus que c’était son châtiment, et longtemps j’ai attendu… j’attends encore… le mien. Maintenant, comprends-tu pourquoi je ne me marie pas ?

Cela dit, César le capitan avala son verre d’un trait et partit comme un malfaiteur poursuivi. Il ne me restait qu’à éteindre le crésu et à fermer la porte, qui, du milieu de la vaste maison devenue silencieuse et noire, rendit une plainte sépulcrale.

LES TRIBULATIONS

DE BÉNONI

— J’ai à peu près la main sur ce qu’il te faut !… me déclara ce jour-là mon vieil ami d’école, devenu facteur de la vallée, en secouant sur le seuil de la « pinte » ses guêtres bleues empâtées de neige fraîche… Te semble-t-il pas qu’il en tombe ?… Mais, premièrement, entrons nous asseoir… Vous n’avez pas idée, vous autres gens des villes, ce qu’on peut se casser les jambes à caminer des cinq, six heures de suite parmi ce mastic-là…

Et, sur le sol planchéyé et gras de l’étroit cabaret, il renversa le dôme blanc qui arrondissait son capuchon fédéral.

— Que vous faut-il ?… trois décis ? interrogea une petite servante mal peignée.

— Y penses-tu ! apostropha le facteur qui, débarrassé de sa lourde capote, s’apprêtait à reprendre haleine… Dis plutôt une « channe », une « émine », une « seillonnée » !… Je boirais mêmement la Dranse… d’autant plus qu’en cette saison, ce serait pas un grand embarras… Enfin, va toujours nous quérir un demi-pot.

— Tu sais, c’est pour emporter à Genève… hasardai-je.

— Compris… T’imagines-tu qu’on n’en voit pas d’autres, de messieurs qui pourchassent ces vieux jambons salés ?… Mais plus qu’on en cherche, moins qu’on en trouve. Rares comme les beaux jours, ces mâtins…

— C’est curieux…

— Pas drôle du tout… Si on engraisse, si on bouchoye, c’est pour sa nécessité… Trinquons !

— À ta santé… désolé de t’avoir donné tant de peine.

— Pas question de ça, entre nous, quoique la Confédération défende de faire les commissions particulières… Mais je me suis représenté que c’était pour mon usage.

— Merci.

— Laisse-moi tranquille avec tes mercis… J’en aurais pas seulement parlé si c’était pas que vous avez ça dans la tête, par les villes, que tout ici est créé et mis au monde pour votre caprice et pour vos argents… Des argents !… des argents ! je veux bien comprendre, moi… Mais eusse ?… De bon part Dieu, que veux-tu qu’ils en fichent quand ils reviennent affamés de la forêt ou de l’alpage ?… Voudrais-tu qu’ils s’aiguisent encore la mâchoire avec la bordure d’un écu neuf ?… Alors demain… tu montes avec moi ?

— Demain ?… exprès pour…

— Pour ces jambons.

— Combien de rabais pour la course ?

— Alors ça, bernique ! mon pauvre toi… Un gaillard qui a déjà l’air de me faire une grâce suprême de les céder… Oh ! il faut que tu voies ça… Un merle qui a voulu assurer sa becquée des derniers jours en se mettant au nid avec une vieille grive… Entre ce temps ils font des reliques avec le bon danré. Trente-deux ans, mais déjà recourbé comme un vieux croc à cerises… plus sec qu’une corde à violon à force de rester affamé dans l’adoration de la chose acquise… Des gens qui, par peur de crever de faim dans quarante ans d’ici, se font d’ores et déjà toute une existence d’agonie… Pense ! voilà douze jours au moins que je lui en parle… Eh bien, à chaque rencontre c’était le même prétexte : « Et… et… et… Pas eu le temps d’en dire un mot en famille. » Pourtant, aujourd’hui, comme je passais tandis qu’il fendait des bûches, voilà-t-il pas qu’il me fait signe et qu’il me bégaye ça dans l’oreille comme un grand secret : « Et… et… et… pour vous, et je crois bien qu’y aura moyen de faire quelquement ! »

 

***   ***   ***

 

Le lendemain après-midi, souliers ferrés, mollets guêtrés, nous arpentions avec effort le coteau, en évitant le plus possible les tranchées du chemin quasi nivelés de « gonfles ». Sur l’épaisseur des neiges, c’était un de ces soleils qu’on dirait levés exprès pour varier et nuancer les blancs replis de ces vallées profondes, un de ces soleils clairs et roses comme on n’en voit qu’en janvier et qui font scintiller des paillettes d’or dans l’hermine. Durcie par la longue nuit, la neige tantôt résistait en criant sous la semelle, tantôt se rompait, et de sa carapace, vous pinçait le haut des cuisses. Tout là-haut, les sommités assoupies semblaient masquer leur ossature sous le duvet immaculé qui çà et là se lustrait, projetait des éclats d’argent en fusion.

Bon gré mal gré, on faisait halte à tous les quinze ou vingt pas pour reprendre haleine et toiser d’un regard la distance franchie, et d’un autre celle à affronter. D’instinct, la vue s’attardait alors sur la longueur de la vallée aux brusques replis. Ainsi atténués, ces replis donnaient l’impression d’une mer boréale dont la froidure aurait surpris les vagues à l’instant de leur suprême assaut. Au bas des flancs dévalés vers elle, la rivière déployait son ruban d’acier poli. Le long des deux rives les hameaux s’égrenaient assoupis sous les fumées bleues. Çà et là, aux pentes, les clairières se précisaient par la blancheur unie de leurs tapis découpés en îlots parmi les peuplades de sapins coiffés en pénitents.

— Courage, cette fois !… criait devant moi le facteur, qui essuyait ses tempes semées de perles et montrait un certain hameau campé droit au sommet de la pente, tout un amas de maisons en bois assiégées de petits greniers et de grands « raccards » qui sous leurs capuchons de molleton blanc avaient l’air de se tordre comme des gnomes nègres. Et on y allait d’un nouvel effort en passant sous les pommiers qu’on éveillait un instant de leur torpeur. Ils se secouaient sous le poids des bourrelets, agitaient leurs membres alourdis pour les redresser aussitôt avec une vigueur d’arcs débandés, en projetant sur nos têtes d’énormes paquets de ouate.

— Enfin, soufflai-je d’instinct en voyant à deux pas le premier raccard.

— Nous y sommes ! proféra mon compagnon qui s’asseyait devant un grenier pour allumer sa pipe.

— C’est… ce que… j’allais dire !… Nous y sommes… enfin… lâcha ma pauvre poitrine, qui haletait et jetait des bouffées fumantes.

La maison du conseiller ! annonça le facteur dès le seuil du village en indiquant une construction dont l’aisance paraissait humilier toutes ses voisines… Tu vois ! bien gardée… À la dernière mission, on y a appliqué cette croix de bois que, depuis, on fleurit à chaque fête patronale !…

En effet, à l’un des bras pendait le vestige d’une guirlande de mousse scandée de roses en papier décoloré.

— Pas possible ! demandai-je étonné de cette profanation… ils n’ont donc pas de fleurs véritables, ici ?

— Bon enfant, va !… fit le fonctionnaire de la Confédération, qui était un esprit fort, c’est trop ordinaire.

— Ah ! ah !… on a voulu se mettre en frais.

— Si on a voulu se mettre en frais ?… Pense donc : six septiers de vin à la procession qui a accompagné la croix… des septiers de trente pots, s’il te plaît… et, comme deux pots valent trois litres, calcule… Il est vrai de dire qu’il y en avait une… de procession.

— Fichtre !

— Ce qui l’empêchera pas d’en avoir encore une goutte pour nous… cette charavoute de ristou !

— Ah ! conservateur ?

— Penses-tu !… Ici en haut !… Et abonné à tous les « bons « journaux… jusqu’à la Propagation de la foi… que voici… Et puis… une… deux lettres… Sans lui je serais exempté de la course au moins trois jours sur sept. Mais… pour tout dire, il faut convenir qu’il est de bon compte… malgré la couleur… Combien des nôtres ?… soupira-t-il avec un clignotement discret des paupières, se hasarderaient à être aussi opulents que lui !

— Alors j’entre aussi ?

— Quoi donc ? On est assez essoufflé pour boire une bouteille. Et il fit claquer sa langue.

 

***   ***   ***

 

Après cet arrêt indispensable, mon compagnon s’engagea parmi tout un dédale de ruelles inégales, bosselées, où, ici pétries par les pieds des bestiaux, là salies par le dégel des fumiers, les neiges tantôt prenaient des tons fauves, tantôt se trouaient en écumoire sous l’égout des toits superposés de bric et de broc. De ci et de là, le fonctionnaire taquinait au passage quelque luronne dont les yeux brillaient à ses propos gaillards, il remettait un papier à quelque bonhomme qui en parcourait l’adresse d’un œil effaré et inquiet, il frappait à une porte qui restait close, où finalement il glissait dessous quelque journal au titre édifiant :

— Par fil spécial !… Dernières nouvelles…

— L’Ami du croyant ?

— Cent cinquante-six exemplaires dans la vallée… Et on se plaint que la foi s’en va !

Au détour d’un bout de rocher qui se déjetait du sol, apparut une haute ogive de tuf encadrant une porte verrouillée à l’antique, hérissée d’énormes clous, à laquelle une dalle de schiste mise en morceaux servait de plateforme.

— Ici ! déclara le facteur.

Du milieu d’une cuisine obscure, vernie par les suies goudronneuses, une porte de communication nous livre l’entrée d’une sorte de vaste caisse, large et basse, trouée de deux lucarnes rapprochées qui l’éclairent mal et dont les petits carreaux iridescents séparent ce local hermétiquement clos d’un des plus rares panoramas des Alpes. En l’un des angles se coince le grand poêle de pierre taillée ; en un autre l’énorme lit de sapin aux ais de hêtre se campe très haut, comme pour laisser place entre ses quatre pieds à cinq poules et à un petit coq rouge qui somnolent sur une patte. Un autre angle est accaparé par la table, un autre encore par un amas d’ustensiles et d’approvisionnements à l’usage des gens et des bêtes. Près d’une des croisées, une femme file. C’est bien celle que mon compagnon m’a dépeinte : « une petite sorcière, crispée comme une pomme cuite au four, aux regards fuyants, si crouille et d’apparence si bornée que je peux pas dire autre. »

— Faites pas attenchon… vous lèverez les pieds, don ?… dit-elle en manière d’excuse… on sait rien tant où que les teni au chaud, les pucines !

— Où est-il ? questionna simplement le fonctionnaire.

— Qui ça ? lyui, vous voulez dire ?

— Oui, lui… votre homme ?

— Au raccâ… Faut battre du blé, à présent, si on veut avoir du pain.

— Allez le chercher.

— Quoi, que j’alasse le quéri ?… Je le crierai.

— Criez-le…

Elle sortit devant la cuisine, d’où montèrent, comme un sifflement de poulie rouillée, ces syllabes barbares :

— Bé-no-ni !

Au bout de quelques minutes il est là, le Bénoni, annoncé à l’avance par des socques de noyer secouant la neige contre le tuf de la porte, et par une douzaine de pas lourds, lentement espacés.

Ce second portrait se vérifiait avec non moins de fidélité que le premier. Un long estafier vêtu d’une simple blouse tombant à longs plis sur ses os. Des os d’un loup qu’une grille séparerait d’une bergerie. Et au sommet de tout cela, une tête allongée, découpée en toiture, si étroite que, selon l’expression du facteur, elle vous donnerait envie de la presser pour tâcher d’en faire sortir quelque chose. Quoique voûté déjà, il devait se ployer encore pour franchir les poutres du plafond.

D’un geste lent de son bras sec, Bénoni amena à lui un escabeau à trois pieds et s’y laissa choir. Puis, ayant tiré un à un les doigts de ses mitaines usées à jour par le manche du fléau, il exhiba une pipe de bois noirci, y souffla, en débourra le culot avec une paille emportée dans une poche, examina avec soin les débris pour s’assurer s’il n’y restait plus rien de bon et bourra une nouvelle pipée. Enfin, l’ayant allumée et rajusté le couvercle par dessus, il attendit.

— Eh bien, déclara de son ton résolu mon compagnon, tu sais pourquoi nous venons ?

Sur ces mots la « crispée » avait lâché son rouet et avisé le coin propice d’où elle aurait pu fixer Bénoni de son œil de dompteuse louche. En sorte que, mal à son aise, les yeux au plancher, l’homme se mit à bégayer :

— Bon, bon… et, et, et, c’est pas pou re-veni en èrrière de ce que j’ai dit, mais on a retourné deviser de ça en famille, hiè, de veillée… Et elle est rien tant courageuse de remettre.

— Comment ? poussa le facteur les mains aux hanches… Tant d’histoires pour ça ?

Sur l’impétuosité de cette exclamation, la paysanne était sortie, par crainte sans doute d’avoir à fléchir. Plus perplexe et plus honteux que jamais, le paysan balbutia alors :

— Pour ça, et, et…, pour tant qu’à ça, on risque tout de même rien d’aller arregarder.

Ayant décroché une énorme clef pendue auprès du cadran enfumé d’un morbier sans caisse, il fut pris d’un nouveau scrupule. Et me toisant de pied en cap :

— Et, et, et, vient-il également, celui-ci ?… souffla-t-il avec défiance dans l’oreille du facteur.

 

***   ***   ***

 

Hermétiquement clos, sans interstices, sans une lucarne, fait de poutres équarries, le petit grenier pose ses angles sur quatre rondelles de schiste qui forment champignon sur des billots trapus. Là-haut, de la pointe de son rocher, il semble défier toute attaque. Une souche de mélèze dentée en scie, collée à son flanc en guise d’échelle, nous transporte à l’étage supérieur que précède une galerie extérieure entourée de perches, auxquelles sèchent des herbes grasses et des « couvercles » de raves. La clé grince, et aussitôt une forte odeur de rancidités et d’abondances inutiles vous emplit les narines. Le réduit, soulagé d’un filet d’air, semble bâiller avec l’avidité d’un asphyxié qu’on viendrait d’arracher à la mort.

Alors, à force d’écarquiller les yeux dans les ténèbres, on perçoit certains objets qui prennent peu à peu leurs formes et leurs couleurs. C’est d’abord, sur la gauche, dressés entre des chevilles fichées en une manière de brancard, toute une armée de petits fromages alignés avec soin, mais dès longtemps voués à l’invasion de telles nuées de cirons que le sol en est jonché et qu’ils y forment de véritables andains. Sur la droite, il faut se heurter si l’on veut avoir quelque idée des choses. Ah ! pourtant, voici embrochés à des bâtons de frêne, sur deux rangs, une formidable escouade de jambons noircis. Brr ! ça vous rappelle, avec une cruauté comique, certain épisode de Barbe-Bleue.

— Ah ! fais-je machinalement, c’est cela un grenier ?…

— Plutôt un musée… concède le facteur, en indiquant la paroi du fond, où, mieux acclimatés que le cœur, mes yeux distinguent des buffleteries blanches, des épaulettes, des galons rouges, toute une évocation des gloires d’autrefois.

— À présent, et… et… ils sont là, déclare le bonhomme, et… et… depis qu’on s’est mis ensemble, j’en fais deux par an… Et y z’y sont encô tousse… Bon Dieu en soye béni !

En effet, ils sont là vingt-quatre, pas un de moins, rangés dans leur ordre chronologique comme pour attester l’authentique légitimité de la dynastie qui s’est transmis les droits à l’auge de Bénoni : ceux du fond ratatinés dans un lard noirci, avec des vestiges fibreux s’effiloquant vers le sol ; d’autres aux graisses jaunes encore, mais effritées par places ; puis, plus en avant, les derniers, dodus, raidis, d’une roussissure de bon aloi.

— Pourvu qu’on parvienne à les sauver de l’invasion, dis-je en avançant vers le fond du réduit.

— Bougre !… Attenchon !… et et vous allez me faire choir la giberne de l’ancien ! me remontra avec un geste tragique le bonhomme que surexcitait la moindre de mes paroles.

— Celui-ci !… déclare le facteur en mettant la main sur le benjamin de la tribu… et le pareil avec, hein ?

— Et… et le frère, que vous voulez dire ?… C’est que… Et et, voilà !… fit le paysan terrorisé, par une voix venue on ne sait d’où, une voix de menace et d’oracle qui glapissait :

— Vendre le bon danré !… faut-il être opulent… Si tu cèdes, gare à toi, Bénoni !

À cette lointaine mise en garde, le paysan, qui venait de décrocher le « benjamin » sans oser toucher au « frère », considéra longuement sa marchandise d’un regard indécis. Mais pour donner la mesure de son indépendance masculine, il se décida à descendre cet unique exemplaire jusqu’au logis.

Dans la chambre, la petite sorcière avait déjà repris place devant son rouet.

— À presant, risqua Bénoni, et, et… c’est à ta connaissance, Frosine… et, et, serais-tu courageuse de remettre ?…

— Moi, c’est comme j’ai dit !… trancha-t-elle impétueusement, ses yeux sournois arrêtés sur la quenouille !

Le facteur tenta alors de s’entremettre, il exposa l’inutilité d’un tel système d’épargne, fit appel au bon sens, à la raison, à la nécessité de vivre parmi le monde, de s’arranger les uns avec les autres. Mais plus il en disait et plus ses exposés me semblaient faits pour convaincre, plus je voyais les lèvres de la mégère se contracter. Je croyais même sentir que chaque mot enfonçait davantage en cette tête massive le coin de fer que la bêtise y avait dû mettre. N’osant trop riposter à mon ami, elle s’en prit alors à moi. Je pressentais du reste depuis un moment que cette mule me réservait quelque méchante ruade.

— C’est coutume d’ainse chez nous ! fit-elle en me décochant un regard louche de chouette… ceux qui trouvent que ça doit être d’autre sorte qu’ils retournent d’où qu’ils sont venus !

Cependant, derrière moi, un bruit s’était fait. Des gonds de porte avaient miaulé. Et les poules s’étaient prises à fuir vers l’autre extrémité de la pièce en soulevant les ailes : Coi-coi-coi-coi-coi !

Je me retournai. Quelque chose se montrait dans l’encadrement d’une porte de communication, et de ce quelque chose une parole s’éleva :

 

***   ***   ***

 

« — Que dis-tu… que c’est la coutume ? articula une voix chevrotante que timbrait un accent de vigueur et de fermeté… La coutume, dis-tu… d’entasser comme ça les vivres ?… Est-ce qu’on pouvait parler de coutume de notre temps, quand les Français et puis ceux de par l’Autriche venaient les uns après les autres s’asseoir à côté de soi à table ?… comme contait la tante Virginie – Bon Dieu la soulage !… On pouvait-il faire ainsi par vers l’an seize, alors qu’à cause de la grosse gelée, le seigle allait à quarante-huit batz la quartane, le froment à soixante batz, le vin gelé sur sarment de quatre à huit écus, et que le vieux montait jusqu’à douze et seize écus bons ? Alors il a fallu que mon père allasse jusqu’au fond du pays… oui, jusqu’au Bouveret que je vous dis… pour trouver un sachon d’orge pilé avec quelques douzaines de châtagnes… Même qu’en revenant, le vieux notaire des Rossier,… le père-grand de ceux qui sont par là,… a été pris de rage au pont de Saint-Maurice et a jeté une poignée de napoléons au Rhône, parce qu’ils servaient plus à rien !

« Et au jour d’aujourd’hui que tout vous vient en abondance par la vapeur, par les bâtiments de mer, d’autant loin que vous voulez, que toute chose se vend et s’échange comme un cheval avec mulet, tout le monde pourrait vivre dans la modeste aisance. Toi, Frosine, toi, Bénoni, vous avez assez denrée pour hiverner quatorze Savoyards… Mais ouiche !… Vous n’aimez le bon vivre que pour pleurer misère à côté… vous vous en privez pour mieux hiverner les rats et les cirons… Vous méritez pas votre sort… et puis pas autre !… »

Sur ces mots, la porte venait de se refermer devant les invectives de la sorcière qui, loin d’écouter, n’avait cessé de crier : « C’est bon, c’est bon ! quand on sait rien faire que les affaires des autres, on se cache ! » À côté d’elle, surenchérissant de bravoure, Bénoni avait maintenu le geste de son long bras tendu dans la direction de la porte ouverte. Il récitait encore, comme l’unique leçon accessible à sa mémoire : « Et… et, quand il est qu’on est dans l’impotence et, et, on reste dans l’impotence ! »

Aussi, sa déclaration finie, le fantôme s’était-il empressé d’y rentrer, « dans l’impotence ». Il en avait même tiré la porte sur lui, avec la vigueur d’un coucou qui viendrait de chanter minuit.

 

***   ***   ***

 

Eh quoi ! il était donc toujours de ce monde, celui-là ?… Était-ce Dieu possible ! Un ancien président de la commune, passé ainsi dans l’oubli ; un administrateur qui n’avait jamais eu son pareil et qui, certes, ne l’aurait pas de bien longtemps. Lui ? relégué là, Dieu sait dans quel affreux réduit, expiant parmi les souris, les hardes, les amoncellements informes de ce débarras, la faute d’avoir administré le bien d’autrui avec plus d’intelligence que le sien ! Lui ? condamné à perpétuité par l’imbécile de gendre auquel il avait eu la faiblesse d’accorder son unique fille. Oui, c’était là sa destinée : s’enrouler sur lui-même tel qu’un limaçon dans des vêtements informes, faits de pièces superposées qui en recouvraient et masquaient les coutures ! Ne l’ayant pas revu depuis un quart de siècle, je me demandais encore s’il n’aurait point réussi à soulever le tertre du cimetière au milieu duquel je l’eusse supposé enfoui ?

Mais non, c’était bien lui. Malgré la tête enroulée sur la poitrine, malgré le geste de ce bras s’agitant au-dessus de la boule du corps, cet accent jadis familier me revenait…

 

L’aventure ayant ainsi trouvé et son dénouement et sa moralité, il ne devait plus être question du jambon. La mégère avait même pris la précaution de le poser derrière son rouet, hors de notre portée.

— J’avais bien dit, jappait-elle, que tout ça nous amènerait rien de bon.

Bénoni n’osait pas répondre. La sueur aux tempes, épuisé comme si sa force avait dû s’en aller dans le geste tragique à l’adresse du vieux, il s’était laissé retomber dans son escabeau à trois pieds. Et il y restait, les bras ballants.

Alors, devant le singulier couple, le fonctionnaire fédéral eut une envolée de philosophie pittoresque. Me regardant bien en face, il exposa :

— Tu vois par toi-même à présent ? On croit tant que les choses et les idées vont de l’avant… On dit : « Laissez faire les jeunes… » « Ça change !… Ça viendra !… » Bien ouiche ! Les jeunes… Quels jeunes ?… Quelquefois il me semble que ça va toujours plus mal et que ce sont justement les jeunes qui tirent en arrière et les vieux qui vont de l’avant.

— C’est à vous faire perdre le goût du jambon ! déclarai-je en ouvrant la porte de cette boîte fermée.

Mais, navré comme le plus malheureux des hommes, torturé entre la crainte de désobliger un fonctionnaire dont on peut quelquefois avoir besoin, et celle de voir fuir le « bon danré », Bénoni s’était relevé. Et il se tuait maintenant à bégayer dans la figure de mon compagnon :

— Et, et, et… quittes et bons amis, est-il pas vrai ?… Et, et, contreveni pou contreveni, ça m’irait autant de pas contreveni elle. Et, et, La chemise est plus proche que la robe !

— Tant que tu voudras pour ça, mais nous étions venus pour le jambon et non pas pour le proverbe ! riposta mon camarade qui de toute sa force tira la porte sur nos talons.

AU PAYS DES BISSES[2]

Le Saut de la Matta.

Drelin din din din… Drelon don don don !

(Le grand saint Eloi… Lui dit, ô mon roi.)

C’est sur cet air d’allégresse qu’en ce grand dimanche de la Trinité les cloches saluaient la venue du soleil à Saint-Romain-d’Ayent. À ces notes perlées répondaient les envols et les carillons plus confus de cloches lointaines montant droit des rives du Rhône ou franchissant l’espace de la vallée.

Abondamment irriguée par les pluies des journées précédentes, la campagne étageait le long du coteau ses épaisses verdures tantôt penchées sur les sentiers égouttés, tantôt enfouies sous les grands arbres rafraîchis. De toutes parts on entendait rire les bisses livrés à l’oisiveté. Toutes écluses lâchées, ils coulaient à pleins bords, éparpillaient leurs flots en divers sens, se rencontraient, bifurquaient, inondaient les chemins pour aller concentrer leurs flots vagabonds tout là-bas, au rendez-vous de la revouyre, cet étang de réserve où le garde-bisse les envoie se déverser durant les nuits ou les journées de repos comme celle-ci.

Et les gens se hâtaient vers le hameau paroissial. Il en venait de tous les points du riche coteau, de Botiri, de Blignoux, de Saxona, de Fortuno. Un léger fichu de soie aux épaules, les cheveux épinglés de laiton sous le large chapeau, les femmes cheminaient par groupes, d’un pas pressé. Toutes vêtues de même, sans différence de rang, d’âge et de taille, des deux mains elles tenaient sur le tablier d’indienne flottant à la brise leur chapelet de sainte Brigitte et le petit livre d’heures fermé sur un piquet de romarin et d’œillet.

Plus lents, les hommes les suivaient tant bien que mal, avec de lourds mouvements de hanches. Les vieux et les mariés devisaient du bétail et des montagnes quasi prêtes pour l’« inalpage », car ce mois de juin tirait vers la fin. C’était là le sujet du jour, celui qu’à toute rencontre on ressasse, jusqu’à ce qu’interviennent les préoccupations d’une autre période de travail. Enfin, l’essentiel était que, pour le moment, les foins s’annonçaient bien.

Les jeunes, eux, s’avançaient sans hâte. Crânes et joyeux, une main à la moustache, l’autre à la pipe, ils se taquinaient à propos de fréquentations, et ils riaient surtout à grands éclats au moindre propos du coq, un bon géant satisfait de son sort qui s’affublait d’un large pantalon militaire sans passepoil et religieusement se posait sur l’oreille un grand chapeau à plume de geai.

Sur la placette, devant l’antique maison communale où chaque groupe trouvait réunis les amis venus des divers autres hameaux, c’étaient encore les mêmes choses qui se redisaient, comme dans un chœur général dont chaque partie viendrait d’être répétée à part. Puis, à un nouveau fredon des cloches, les dernières cohues s’engouffraient dans le sanctuaire campé avec hardiesse sur le ravin et dont le fronton porte ce sévère avertissement :

 

Ce lieu est saint et terrible

Car c’est ici la maison de Dieu !

 

***   ***   ***

 

Bien que momentanément déserts, les hameaux semblent révéler, plus fidèlement que jamais, ce vieux Valais confiant, insoucieux et un tantinet fataliste d’autrefois, dont à peu près seuls ils restent encore les obstinés interprètes. Les fenils débraillés, ouverts au plein vent, formés d’une toiture posée sur quatre angles en maçonnerie, annoncent la façon dont les Ayentaux conçoivent toujours la vie ; les maisons bâillantes attestent qu’il ne saurait y avoir de voleur là où chacun est fier de ce qu’il a, et les boîtes postales, que la jeunesse éventra un soir à coups de poutres, proclament leur mépris systématique pour les inventions superflues du « jour d’aujourd’hui ».

Que les adorateurs du passé ne se hâtent pourtant pas trop de se réjouir. Il y a quelques années à peine, en plein Saint-Romain, derrière la maison de Dieu et la maison de commune, un hôtel avait hissé sa haute toiture, qui, elle aussi, chercha à trôner sur le ravin. Quel que soit le sort éprouvé depuis par le moderniste qui l’édifia, les Ayentaux sembleraient redouter qu’il ne chante dans la tête de quelque autre de venir restaurer cette enseigne abolie. Selon eux, Ayent a ce qu’il lui faut, sans hôtel, d’autant plus que le curé Perruchoud n’a point discontinué de pratiquer l’hospitalité traditionnelle de ses prédécesseurs.

Le châtelain, comme on appelle ici le juge de paix, s’est heureusement occupé de nous. Le curé, qui doit savoir ce qu’il en est d’avoir charge d’âmes, l’a dispensé du début de la messe ainsi que de la procession, pour qu’il ait le loisir de nous installer chez lui et de nous mettre au sec après tant de culbutes le long des chemins inondés par les bisses. Du reste, le châtelain nous rejoindra sitôt après les « criées publiques ».

 

***   ***   ***

 

Le magistrat tint parole et une heure plus tard, nous étions acheminés vers le ravin de la Liène.

Bien entendu, les propos retombèrent sur les bisses. Au bout de quelques kilomètres de marche, du seuil de la forêt, le châtelain nous montra d’abord, sur l’autre flanc de la gorge, deux longues lignes horizontales qui barrent de très haut les précipices de Comatreyt, profonds de mille mètres :

« Celui d’en haut, dit-il, c’est le bisse du Luyston, qui va irriguer au loin les mayens de Lens. Il est alimenté par les lacs de la Plaine Morte dont les Bernois revendiquaient autrefois les eaux, détournées et accaparées à leur profit par des canaux souterrains. Mais la Plaine Morte, cette grande étendue de rochers nus, en avait bien vu d’autres, de lacs, ne seraient-ce que ces chaudières vidées où ne disait-on pas que les sorcières faisaient cuire les grêlons avant de les semer sur les vignobles. Celui que vous voyez plus bas, à cinq cents mètres au-dessous, dans la forêt du Train, c’est encore un bisse des Lensards. Les mâtins en ont mêmement un troisième, plus bas, beaucoup plus bas et qu’on ne peut pas apercevoir d’ici, le Saint-Léonin. Ces bisses, continue le châtelain, renferment tous les secrets de l’histoire de nos populations, qui, sans eux, n’auraient pu se développer. Nos descendants s’en serviront à leur tour, sans en connaître d’autre façon le rôle passé que par des vestiges de fragments légendaires. Le Luyston raconte les hauts faits des Lensards en lutte contre les Bernois et toujours triomphants. L’autre bisse, là-bas, celui de la Riouta, atteste aussi aux Lensards une victoire contre nous autres Ayentaux. Il est vrai que pour faire leur légende et leur gloire, ils ont « pioché » la Bible. En contestation avec nous, les Lensards choisirent pour champion un gringalet qui maniait en guise de fronde une liane ou une rioute et qui, d’un coup de cet engin, enfonça une pierre dans le front du colosse délégué par les Ayentaux. C’est tout bonnement l’adaptation des hauts faits de David et du géant Goliath mise au goût de la contrée. Ils n’ont donc pas besoin d’être tant fiers.

« De ce côté de la ravine, reprit au bout de quelques instants le châtelain, nous avons aussi nos légendes sur les bisses, mais nous ne sommes pas si triomphants. »

Comme nous plongions plus loin dans la forêt et qu’il s’agissait de s’observer, le magistrat s’arrêta sur cette simple considération. Mais, arrivé le premier au tournant d’une paroi de rocher, il salua l’endroit en montrant, à deux pas, une superbe cascade :

« Le saut de la Matta », déclara-t-il.

En effet, au détour de la paroi, le canal que nous avions suivi jusqu’ici en le remontant, prenait fin en un bassin enfermé, dans lequel les eaux venaient se précipiter d’une hauteur de sept cents pieds. D’en bas, on les voit s’épancher en un large écheveau dont l’air de la gorge voisine soulève des brins et les tient suspendus en nappes comme des oiseaux qui éploieraient leurs ailes dans l’appréhension de toucher terre. Tout autour, une poudre humide s’irisait sous un rayon du soleil au déclin.

« Maintenant voici, reprit le châtelain en se mettant en devoir d’aborder le récit. Sur ce rocher, là-haut, au couchant de la cascade, est un plateau formant une magnifique clairière. Aujourd’hui, on y voit gîter plusieurs particuliers, mais au moment dont je vous parle, il y a de cela des temps et des temps, il n’y avait là qu’un chalet et qu’un mayen appartenant à la même « particulière ».

« C’était une riche particulière, en même temps qu’une puissante grivoise, la plus riche, la plus belle, la plus forte de la commune. Elle était justement bonne à prendre. On ne parlait que d’elle des deux côtés de la Liène ; sa « veillée » était la plus fréquentée de nos mayens : on y accourait de Ravinet, du Chamarin, de Gita-de-Lé et mêmement d’Anzerre.

« Vers ce temps, on devait construire le Grand-Bisse que vous avez dû traverser en venant, qui va du bas du Rawyl jusqu’au-dessous de Grimisuat. Mais vous vous rendez certainement compte que, pour tracer le chenal à travers les rochers, les gens d’ici n’étaient pas assez savants. Il fallut faire arriver un ingénieur de loin, très loin. Bien sûr, après avoir passé ses journées dans les précipices, cet étranger, qui était jeune, n’eut bientôt plus d’autre plaisir que de venir s’asseoir près de la belle grivoise. Ceux de l’endroit ne voyaient pas ça d’un tant bon œil, mais est-ce qu’il n’était pas ingénieur, et ma foi… comme on avait tous besoin de lui… Toute la soirée il la regardait et lui répétait : « — Je vous aime ! je vous aime !

« La grivoise répondait :

« — Si vous m’aimez, faites-le voir !

« Ce qui se passa entre eux nul ne l’a su. Longtemps après le départ des autres, il restait avec elle. D’ailleurs, fatigués de toujours entendre cette ritournelle, en même temps que découragés de voir qu’elle lui faisait bon semblant, ceux d’ici cessèrent d’y aller. Même ils critiquèrent beaucoup la conduite de la jeune fille. Tous les dimanches, la jeunesse se rassemblait sur son passage pour voir si elle aurait encore le front de descendre à la messe avec le ruban blanc à son beau chapeau. Mais la mâtine avait beau devenir rouge comme un pavot, toujours son ruban neuf était plus blanc qu’une fleur de lys.

« Cependant, les travaux du bisse avançaient, en dépit de tous les retards de l’ingénieur – car il avait surtout modifié son plan, décidé qu’il était, de rompre toutes les difficultés pour faire passer le canal juste au sommet du mayen de la grivoise. Il ne restait guère plus pour sortir des rochers, qu’un tout petit bout d’arête à percer. « Ah ! quand on pense au foin qu’un tel mayen aurait alors pu donner ! quand on y pense ! »

« Que dut-il encore se passer ? Les travaux furent suspendus, retardés, puis l’ingénieur disparut quelque temps. Un jour il revint avec beaucoup d’argent qu’il faisait tinter aux yeux et aux oreilles de la grivoise. Tout le monde crut cette fois que ça y était, quand un dimanche, n’y tenant plus, il alla l’attendre devant la maison de commune pour se jeter à ses pieds, en disant à haute voix, devant tous les gens :

« — Je t’aime ! je t’aime !… Et toi ?

« — Moi, répondit-elle, je n’ai pas changé. Je n’aime que de la bonne manière et alors pour toujours… sinon, jamais de la vie !

« La mâtine avait tenu bon. Elle gardait le droit de porter le ruban blanc. »

 

Sur cette déclaration sentencieuse, le châtelain fit une pause prolongée. Enfin il reprit :

« Alors, tout éploré, l’ingénieur prétendit qu’il était pressé de partir, qu’il n’y avait décidément pas moyen de percer le bout du roc, car il y avait de ce côté beaucoup trop de « dureté ». Et c’est pour laisser le mayen de la grivoise dans la sécheresse qu’il a jeté le courant par dessus ce précipice. Les Aeyntaux ont recueilli la cascade ici, à sept cents pieds plus bas, et cette chute a conservé le nom de « Saut de la Pucelle », en patois Saut de la Matta. »

LA REVANCHE DE L’ALPE

Les derniers orages avaient dépouillé la surface des glaciers. Au lieu de leurs couvertures pelucheuses, que bariolaient d’infinies vaguelettes couchées par la bise aigre des cols voisins, ils n’offraient que des plaines poreuses, striées de fissures, et des pentes où dévalaient des séracs diaphanes.

— Couvert ou pas couvert ! je donnerais pas un œuf d’arbenne de la différence, murmura le vieux guide, qui se jouait de ces obstacles… On en a vu d’autres !

Ce jour-là, il revenait d’Aoste par étapes, une balle de riz sur le dos. Ayant dû laisser sa cabane à la garde d’un ami, il se promettait de la rejoindre de bonne heure, et il ne se serait pas écarté pour la longueur d’un manche de piolet de sa direction. Cependant, lorsqu’il eut escaladé l’arête de la moraine du milieu il observa que, sur l’autre flanc, ce sol mobile était compliqué d’aspérités intercalées de crevasses qui bariolaient au hasard le dos du monstre. Ici, c’étaient d’imperceptibles fissures, où tout au plus le guide aurait enfilé ses gros doigts, mais plus loin, le soleil y avait çà et là pénétré, formant des cavernes béantes et des grottes infranchissables.

Décidément, force était de se dévier un peu.

— La belle affaire ! Voilà-t’il pas une belle affaire ! se répétait Hilarion, soucieux de se prémunir contre sa conscience de tout reproche.

Car il avait beau envisager la difficulté de la hauteur de sa coutumière indifférence, ce jour-là, le dragon glacé lui semblait prendre un air de défi, comme si, pour la première fois, il fût arrivé au guide de le considérer d’ensemble. Au loin, sur les embranchements de sa queue démesurée, le formidable reptile faisait saillir ses vertèbres pour étreindre les cimes les plus hardies dans le jeu de ses multiples anneaux. Et en certains endroits, on le voyait se ramasser, se pelotonner, hérisser des écailles verdâtres en vue d’on ne sait quel prodigieux effort.

— Que faire ? se demanda le guide…, un détour ?… Mais quel détour ?… Par en haut, c’est un amas de séracs inabordable… Par en bas, les rocs se resserrent pour étrangler le monstre.

En effet, rapprochés pour former un défilé, les rochers allongeaient le cou du fantastique animal et, un peu plus bas, se redressait la tête, ceinte d’un diadème aux eaux chatoyantes d’émeraude et de turquoise. C’était de là que sa gueule s’en allait rejeter sur la profonde vallée le flot glacé de son écume.

— Une bien vilaine bête, dure à apprivoiser ! maugréa le guide qui, pour la première fois, daignait se remémorer ces vuivres redoutables que sa grand’maman évoquait jadis à l’heure du crépuscule pour l’empêcher de courir les aventures.

Hilarion venait d’atteindre une crevasse, taillée en long sur le dos de la « bête ».

— Dirait-on pas qu’on lui aurait donné un coup de lancette ! se dit-il, amusé.

Sa balle en travers du dos, Hilarion s’était approché du bord et incliné pour explorer les profondeurs :

— Une belle affaire ! Voilà-t’il-pas une belle affaire ! dit-il de nouveau.

Comme un effort de ses robustes épaules avait rejeté la charge au delà du trou béant, d’un saut il venait de la rejoindre.

— Pas plus sorcier que ça ! Pas plus sorcier ! déclara-t-il en se rechargeant.

Et ainsi il continua, de crevasse en crevasse, retenant la balle sur son dos lorsqu’une enjambée suffisait et la projetant de la même manière dès que l’écart lui semblait démesuré.

À la dernière, au delà de laquelle le glacier n’apparaissait plus que rayé de fentes amincies, le guide se pencha encore une fois sur le vide : Diable ! celle-là était de taille ; elle lui donnait quasi à penser !

C’était d’abord un entonnoir qui s’étrécissait à quelque trente pieds du bord. Derrière ce cratère d’azur, on pressentait des cavernes infernales, des voûtes sombres ; mystérieuses, d’où montaient des bruits étranges, ceux d’une douzaine de moulins turbinant à l’envi, dans un fracas de roues compliquées.

— Ma foi, ma foi ! s’avoua le guide, j’ai pas apporté mon grain d’Italie pour l’envoyer moudre par là-bas dedans.

Ah, s’il avait eu ses jambes de vingt ans, de l’âge où, à pieds joints, il franchissait la Dranse par dessus les gorges de Charmotana !

Stimulé par cette pensée, Hilarion jeta la balle. Puis l’ayant vue chanceler et revenir vers l’orifice du gouffre, lui-même il s’élança :

— Alors ça non ! alors ça non ! il n’en pleut pas par la cheminée de cette denrée-là !

Étant venu s’abattre à plat-ventre devant le sac, ses bras avaient suffi à le refouler. Mais ce léger effort avait été de trop : maintenues sur la crevasse béante, ses jambes firent bascule, entraînèrent le corps. Deux bras battirent l’air, tentèrent en vain de s’accrocher aux aspérités du cratère et disparurent dans la couloire, d’où s’éleva un cri :

— Bon Dieu ! Bonne Notre Dame du Paradis !

En dépit de cet appel à la miséricorde, Hilarion n’était toutefois pas homme à perdre de sitôt la tête. Ayant, par ses bras, réussi à maintenir l’équilibre de son corps, il venait de se retrouver immergé jusqu’aux aisselles dans le lac intérieur.

— La voilà bien la malchance ! répétait-il…, la voilà bien !

Et tout ahuri, il contemplait la nappe d’eau grise où venaient s’égoutter des infinités de glaçons suspendus aux voûtes comme des stalactites de jaspe et d’argent. Il pressentait cependant qu’en cet endroit trop obscur tout effort de délivrance lui serait malaisé, et il était attiré sur un autre point. Là, un jet de clarté extérieure couvrait les eaux d’un rayonnement d’astre… Ah, s’il avait du moins disposé d’un bâton pour sonder les fonds, car rien ne pouvait être plus hasardeux qu’une marche par là-dedans, à tâtons. Tout de même, quelle bête étrange que ce reptile gelé ! Il n’avait pas que sa tête scintillante de diamants, que ces replis dont il enserrait le socle des hauts sommets, que cette gueule dont il crachait des cascades sur la vallée profonde ! Les légendes grand’maternelles affirmaient que tous les sept ans il prenait sa purge et qu’à ces moments, accrue subito de ce flot de venin, la rivière déchirait ses berges, rasait ce qu’elle rencontrait dans sa marche, gonflait le Rhône, lequel, à son tour, allait submerger des plaines et répandre jusqu’en des pays éloignés, parmi des races inconnues, la mort et la désolation.

Depuis, des savants avaient bien cherché à lui expliquer cela d’autre façon, Hilarion gardait un faible entêté pour la légende.

— Tant pis, arrivera qui voudra, se dit-il, on n’a pas de temps à revendre par ici.

Un signe de croix et : paf !

Il se jeta en avant, glissa, plongea, marcha dans l’eau, se dégagea la tête jusqu’au cou et ainsi parvint vers le point éclairé. Mais la voilà encore, la malchance : n’arrivait-il pas que les deux parois s’évasaient de façon à défier toute tentative d’escalade. Hilarion n’en tenta pas moins l’essai.

— Le couteau ! ah oui, le couteau !

Trois coups de la forte lame entaillèrent cette muraille plus glissante que du verre. Un degré à la hauteur du genou, un à celle du ventre, un troisième à ras de l’eau, et ainsi de suite. Malheureusement, comme il disposait d’une seule main pour appui, il était aussitôt exténué et à toute minute contraint de rebrousser ses échelons.

— Boufre de métier ! murmurait-il à travers les fils blancs qui givraient sa moustache et sa barbe, boufre de métier !… Si tu pouvais au moins t’arc-bouter comme les ramoneurs dans leurs cheminées !

Cela était impossible. À la sixième escalade, décidé d’abandonner cette voie impraticable, il s’élança dans la gouille : Paf !

Un gargouillement formidable se produisit dans la panse du monstre et fut se répercuter au loin dans ses flancs.

À ce moment un tumulte immense eut lieu, un tumulte d’eaux s’échappant avec rapidité par des issues dont nul sans doute n’explorerait jamais le mystère. À la faveur de cette baisse de niveau, le guide fit encore une quinzaine de pas. Il se vit alors à l’extrémité de la poche. La grotte de glace se fermait en des parois arrondies par les eaux qui venaient de l’évacuer. Elle se dessinait en manière de carafe : le ventre, le goulot… et plus haut le col. À cette minute, le goulot laissait passer un rayon de soleil qui s’épanchait en nappe d’or et mettait aux flancs du vase décanté des chatoiements d’opale.

Ah, si Hilarion avait du moins pu atteindre le goulot ! Mais voici la difficulté : Sortir du ventre à la renverse pour l’atteindre !… Marcher le dos en bas, comme un insecte !… Néanmoins il avisa un endroit où, un peu moins arrondie, la panse se prêterait à ce redoutable effort. Rappelant toutes ses forces, Hilarion se tailla de nouvelles marches, et parvenu dans le dôme intérieur, coup sur coup il dut redescendre pour se ressaisir. Pourtant, dès qu’il sentit l’étrécissement des bords, ayant appuyé ses deux pieds du même côté et sa main gauche de l’autre, il se mit à tailler sur deux faces, à y arc-bouter ses deux jambes et à s’élever ainsi au prix des plus douloureux efforts. Deux fois, il fut sur le point de perdre ses sens et de se laisser engloutir de nouveau. Des sueurs chaudes et froides inondaient tour à tour ses tempes et ses reins et, sans courage et sans force, il aurait certes fait bon marché de sa vie si l’idée ne lui fût en même temps venue qu’un guide se doit à l’honneur de sa corporation, de sa race et de son pays.

À cette pensée, ayant appelé toute son énergie, Hilarion campa en travers de l’orifice ses deux jarrets d’acier et plusieurs minutes demeura là au repos, la volonté tendue comme ses nerfs, pour tâcher de reprendre haleine. Du reste il touchait au point d’évasement du gouffre. Mais les difficultés n’auraient fait que de recommencer, si une sorte d’îlot détaché de la surface ne se fût avancé vers le milieu du vide, détaché en pain de sucre. Hilarion parvint à l’enlacer à demi d’un bras. Ce fut sa voie de salut. D’un effort prodigieux, il se fixa à cheval sur l’arête de ce promontoire, puis bientôt enfin, hissé hors du vide, il rampa sur le dos du monstre et plusieurs heures s’abandonna, anéanti, étalé au seuil de la plaie béante.

 

***   ***   ***

 

Une demi-heure plus tard, en posant le pied sur le seuil de la cabane et la balle de riz sur le grand coffre de bois, Hilarion avait déjà perdu de vue ces péripéties comme les moindres incidents de route.

— Tu m’allumeras tout de suite le fourneau de guise, Fabien, dit-il simplement à son remplaçant, je me suis mouillé.

Et laissant ce compagnon apprêter le feu et la polenta, il s’adossa aux planches de la chambrette dressées contre les parois du rocher.

— Je sais pas tant, dit Fabien, si j’aurai le bon demain pour retourner en bas. Les nues se tirent sur le Mont-Pleureur, ça n’annonce rien de bon. Et puis, dit-on pas :

 

Saint-Laurent

Ou qu’il rompt la dent

Ou la reprend…

 

— Quelle dent ? demanda Hilarion.

— De celui qui se montre rien que par la rigueur des temps…

— Du loup !… Mais ne dit-on pas aussi :

 

D’Anne à Symphorien

T’inquiète de rien.

 

— Elle a l’air d’être de la bonne sorte, cette polenta, constata Fabien quand il eut enfoncé son gourdin de laurier dans la marmitée de maïs. Immanquable qu’elle viendrait de Naples…

— De Naples ou d’autre part. Je l’ai apportée d’Aoste… comme ce riz…

Sur ces trois derniers mots, Hilarion s’était arrêté songeur.

— Ah ! Hilarion, reprit le gardien provisoire, tu sais pas qui a couché ici hier ? Vingt-deux régentes… Rien que des jeunes, avec deux dames françaises qui leur font faire la tournée par le col de Fenêtre, la vallée d’Aoste et le Saint-Bernard. Quelle gaîté !

— Je comprends ça, pour un gros endurci comme toi. Ça ne t’a pas encore donné idée de te marier ?

— Pas encore ! avoua l’autre en rougissant, car il n’aimait guère qu’on touchât ce sujet qui découvrait la barrière fâcheuse de sa timidité… Mais tu sais pas, ce sont les dames qui paient tout. Ah ! en voilà par exemple des idées de gens qui n’ont rien à faire ! elles les ont emmenées à condition que toutes aient porté un chapeau à falbala, le vieux chapeau valaisan, quoi ?

— C’est pour encourager le retour de l’antiquité, de la bonne vieille antiquité. J’en ai rencontré trois charretées, de ces chapeaux à falbala, en bas de Valpelline.

— Oui, tu veux dire que c’est pour ramener les modes du temps.

— On en voit beaucoup des gens des villes, qui sont portés pour ces sortes de choses.

— Alors pourquoi se vêtissent-ils pas comme ça, eux-mêmes ?

— Parce qu’ils sont des dames et des mossieux, mon bon Fabien. D’ailleurs, ça leur serait pas aisé. Faudrait qu’ils eussent des brebis pareilles à celles d’ici, de la laine travaillée comme ici, du chanvre de la même race, des tisserandes paysannes, des métiers tels que ceux de chez nous, des tailleurs, des couturières, des tresseuses découpant sur les mêmes patrons ou tressant la même paille. Et puis, des femmes qui sachent faire les falbalas, qui en ont le temps… et la patience. Mes amis, où sont-elles, celles-là ? Et puis, la marchandise pour faire ces rubans de soie, ça vous venait de Lyon, en France ; à présent, Lyon n’en fait plus ; il n’y a pas de fabrique exprès pour nos paysannes de par ici !

— Oui, que ces gensses qui sont pour la vieille antiquité essaient voir de broder des rubans à perles et à sequins comme ma pauvre tante Victoire – que le bon Dieu la soulage !

Fabien se signa.

— Bien sûr, conclut Hilarion, tant qu’il n’y a qu’à parler sans se rendre compte, à chapeler des paroles comme de la chair à saucisse, il ne manque pas de donneurs de bons avis… Ah ! à propos de saucisses, découds-me voir ce sac de riz par un coin… J’y ai fait fourrer un petit paquet… Tu tâteras l’endroit… de la mortadelle.

— Pour manger avec la polenta… Mais comment est-ce que tu dis, Adèle ?…

— Mortadelle… une sorte de saucisson d’Italie.

Hilarion, sur cette explication, attaqua le plat de maïs. Mais dès qu’il eut déployé la mortadelle, Fabien examina ce produit d’un regard singulier :

— C’est-il vrai que les brigands d’Italie ils tuent pour ça ? demanda-t-il.

— Pour ça ? comment pour ça, Fabien ?

— C’est-à-dire que par là-bas le brigandage est une affaire de métier… à ce qu’on dit. Alors, puisqu’ils tuent par métier, que font-ils de la viande ?

— De la viande de ceux qu’ils tuent ?

— Oui, il y en a qui disent…

— Qui disent des menteries…

— Qui certifient que dans d’autres pays on a beau vouloir faire des mêmes sortes de saucisses, mais qu’on est jamais arrivé à les faire aussi excellemment bonnes… Brreu !

— Ma foi, constata le guide ! j’ai été cent fois à Aoste, à Macugnaga, à Gressonay, mêmement à Ivrée, et une fois jusqu’à Turin, mais je n’ai pas eu connaissance…

Et de son couteau libérateur, il se tailla une tranche à la pièce de charcuterie.

Fabien, désolé presque de renoncer à cette chose « excellemment bonne », entaillait un vieux fromage maigre.

Mais, voilà qu’au mépris d’Anne et de Symphorien qui conseillent de ne s’inquiéter de rien, saint Vincent s’avisait de reprendre la dent. S’étant levé pour aller fixer le volet qui venait de claquer avec une violence à casser les vitres, Fabien fut obligé de clore en toute hâte la petite croisée. Au dehors, le vent sifflait avec celle vigueur qu’il acquiert aux grandes altitudes.

Quoique pris d’un frisson, le guide n’eut pas l’air d’y prendre garde. Entre deux bouchées, il jeta :

— Des bêtises ! Si on perdait son temps à écouter de pareilles histoires, on crèverait de faim à côté des bonnes denrées.

Mais Fabien avait tressauté.

— Qu’y a-t-il ? demanda le guide.

— De bon part Dieu… m’a-t-il pas semblé…

Sans achever, le brave garçon s’était avancé du côté de la porte. Au même instant, Hilarion se vit, sans bouger de sa place, transféré sous le ciel noir d’une nuit sinistre. D’un clin d’œil, il avait perçu les cloisonnements de la chambrette se disjoindre, et s’abîmer autour de lui le mur de la façade. Un souffle avait suffi à mettre à la place de sa table servie un amas de décombres. À présent, les planches lui comprimaient la poitrine ; serrés contre les côtes, ses bras restaient paralysés. Au milieu de sa baraque effondrée, il restait là, la tête dégagée, comme séparée du corps par un étau formidable. Il était pris au piège qu’inconsciemment il avait tendu. Et il lui semblait que, de plus en plus, cela se tassait, se comprimait pour le roidir davantage contre la paroi rocheuse tel qu’un supplicié que graduellement le carcan visserait à son poteau.

Hilarion essaya d’appeler. Un grognement étrange dont il fut effrayé lui-même s’échappa de sa poitrine. Mais nul autre souffle humain ne se fit entendre. Certainement, le pauvre Fabien avait cessé de vivre, enterré qu’il avait dû être du coup sous l’amas des matériaux. Le docile compagnon venait d’expier sa trop grande confiance et le tumulte de l’écroulement avait emporté son dernier soupir !

 

***   ***   ***

 

Cette masure détruite ! Que d’appréhensions, que d’avertissements n’avait-elle valus à son créateur depuis le jour où de ses mains inexpertes il s’était avisé de l’édifier de guingois, à la bonne fortune des pierres amassées, sans mortier et sans fil à plomb ! Hilarion convenait enfin qu’on peut être dangereux sans le vouloir et maintenant il comprenait pourquoi Celui qui veille au-dessus de toutes les montagnes s’avisait pour de bon de mettre fin à tant de calculs inconsidérés et ainsi le happait dans le piège tendu de ses propres mains.

Cependant, tandis que plus rares apparaissaient les étoiles, le vent soufflait en des alternances d’orage tiède ou de bise glacée. Décidément, cette fois il n’y réchapperait plus ; il était marqué pour le mauvais sort !

Alors, convaincu de ses fautes, le vieux guide, en qui l’inaction donnait essor à la pensée, s’avisa de se mettre face à face avec sa conscience, laquelle d’ailleurs était sans mystère. Le montagnard étant un peu voisin de Dieu, il concevait ce voisin selon sa propre image, c’est-à-dire simple, juste et familier. Hilarion ne doutait pas qu’il passerait quittance de tout, pourvu qu’on ne lui cachât rien. Au surplus, il devait savoir déjà pourquoi Hilarion s’était un peu relâché dans l’observation du dimanche : grimpeur sûr de lui, dur parmi les durs, les gens du village l’avaient, tout petit, choisi pour garder les chèvres. Ainsi grandi près des chamois auxquels il allait disputer la moindre bribe de foin sauvage, on ne pouvait pourtant s’étonner qu’il eût fini par en prendre les allures et les instincts, et que rien ne lui fût en horreur comme l’immobilité. Du chamois Hilarion avait aussi acquis le flair rapide, la vivacité du coup d’œil, la sûreté du pied… quoique, hélas !… Aussi, la vaillante Geneviève avait-elle préféré jeter son cœur au plus vaillant qu’au plus riche, et délaisser pour lui les sourires du fils à Monsieur le notaire. Oh ! sans doute, l’aurait-elle souhaité plus assidu au labeur des champs, mais qu’y pouvait Hilarion si, un certain jour, des Messieurs étrangers, qui ne parlaient pas comme d’autres, l’avaient pressé de les accompagner à la pointe du Combin, s’ils lui avaient mis deux napoléons dans les doigts, et si, l’an d’après, son nom avait paru dans un livre rouge qui l’avait rendu célèbre ? Oui, était-ce de sa faute !…

Le vieux guide venait de se remémorer ces détails de sa jeunesse quand des gouttes froides lui flagellèrent la face. Voilà à présent qu’une ombre opaque noyait la vallée et que se voilaient à leur tour les rares étoiles tout à l’heure visibles. Cette fois, la vague chance de voir quelqu’un passer par là s’évanouissait. Et les nues qui de là-haut s’abaissaient, submergeant déjà le profil des sommités !

Alors, pour la première fois, un instinct de terreur se révéla dans son âme de montagnard. Le malheureux tenta une secousse désespérée, il se sentit plus impuissant qu’un léthargique éveillé dans son cercueil enfoui. Ses membres inaccoutumés à l’immobilité le picotaient comme s’il eût été la proie d’une nuée de fourmis, ses oreilles bourdonnaient, et une soif violente le torturant, à grand’peine sa langue parvint à s’allonger pour recueillir des gouttes de pluie. Mais ne voilà-t-il pas que c’était de la neige, maintenant !… Et pour comble de malédiction, ses pauvres yeux distinguèrent tout à coup parmi les ténèbres, une petite lumière qui se mit à scintiller, intermittente, du fond de ce néant ! Il n’était pas capable de s’y méprendre : c’était le chalet de l’alpe, accroupi sur les pentes de l’autre rive. Il y avait encore là des hommes, des bergers, auxquels il eût été facile d’accourir et de le délivrer si sa poitrine comprimée avait été en puissance de leur jeter un appel.

Hilarion s’aperçut que déjà ses esprits se dissipaient, se fondaient, se délayaient en des incohérences de rêve et de cauchemar, pour de nouveau se réveiller aux terreurs de la réalité. Alors, au cours d’une de ces éclaircies, une larme, la première qu’il dût se souvenir d’avoir senti monter à sa paupière, resta suspendue aux cils, comme honteuse d’elle-même. Un flocon la cueillit au passage et d’autres qui suivirent furent absorbées de même.

Le vertige ! ah il le connaissait cette fois, ce vertige, dont toujours il avait nié la possibilité. Car le délire revenait avec son défilé d’ombres et de fantômes. Parmi tant d’images qui se succédaient, tantôt fidèles et précises, tantôt défigurées et insaisissables, le guide se retrouvait au fond des entrailles d’un animal fabuleux. Et l’affreuse bête le rejetait de sa gueule édentée comme trop coupable pour périr dans son sein. Puis, à cette vision succédait celle de ses fautes, la série des êtres dont il avait compromis ou détruit l’existence. Au passage sa vue saisit les traits de son ami Fabien, mutilé et disloqué, auquel un brigand offrait du saucisson… et tout à coup, ce brigand n’était autre que lui-même, Hilarion.

Soudain, une flèche électrique fêla, sabra de clartés cette nuit d’encre. Des flots d’intense lumière dansèrent sur la vallée toute blanche. Momentanément réveillé, le vieux guide se retrouva enfoui dans les plis cotonneux de l’immense linceul qu’aspergeait une douce pluie d’été. Sur l’autre rive, le chalet lui apparaissait tout baigné d’or, au milieu d’un essaim bruyant de bestiaux que cet orage avait mis en éveil. Oh ! se faire entendre !… à présent que le bourdonnement des sonnailles couvrait tous les bruits de la vallée, jusqu’au murmure de la rivière et au fracas des cascades !

D’ailleurs tout retomba dans la nuit noire ; la lumière même du chalet avait faibli. Puis, dans un éveil nouveau de ses sens, Hilarion la vit qui se ranimait. Parbleu, la flambée du matin destinée à éclairer les préparatifs de la désalpe.

Ces êtres animés, les seuls qu’Hilarion sentît encore près de lui, s’apprêtaient à fuir à leur tour. Ils n’attendaient que le jour pour dérober leur troupeau aux avalanches et pour l’abandonner, hélas, lui, dans ce désert, comme la caravane abandonnerait le chamelier paralysé dans le tourbillon des sables.

Les dernières forces du malheureux se concentrèrent pour un suprême appel. Hélas ! ce ne fut que le soupir lamentable d’une sirène expirante, le grincement d’une poulie sèche dont l’effort le replongea dans un cauchemar plus atroce que les précédents, dans les réminiscences des plus amères tribulations de sa vie. Ces souvenirs !… les uns étaient très récents : ces jeunes filles s’envolant comme une nuée d’oiseaux apeurés d’une cabane qui s’abîmait avec fracas. D’autres lui revenaient de très loin. Ah ! l’horrible drame de la gorge !… Hilarion se revoyait, jeune encore, occupé à équilibrer de bric et de broc des poutres au-dessus d’un gouffre qu’il voulait rendre accessible aux touristes. L’affreuse vision ! Faute d’entretien convenable, tout cela devenait un amas de pièces vermoulues !… Et pourtant, voici un couple de nouveaux mariés dont la rayonnante beauté révélait les grands espoirs et les joies les plus pures… Ces jeunes gens s’avançaient le long de la barrière branlante, encouragés par Hilarion qui les suivait : « N’ayez crainte ! n’ayez crainte ! C’est solide ! » Et, d’étape en étape, le guide détournait discrètement son regard des tourtereaux, afin qu’ils pussent roucouler plus à l’aise leur bonheur. Puis, soudain…

Oh, cette scène atroce ! Il en revivait le plus infime détail : Un cri de désespoir déchirant les parois de la gorge !… deux corps enlacés disparaissant sous les plis d’un jupon rose et des flots de dentelles blanches !… La poudre irisée des eaux en fureur !… L’horreur de ces chaudières de roche polie !… Une poutre restée prise en travers de l’abîme !… Enfin ces cris de malédiction : « Menteur ! traître ! assassin !… » dont très longtemps depuis, les échos s’étaient renvoyé les syllabes vengeresses.

Torturée par tant de remords, la conscience du guide se ressaisit. Le jour venait de percer, et là-bas, au tournant d’une crête de la montagne, les pâtres disparaissaient au milieu des meuglements de leur bétail en détresse.

« Pardonne-moi et prends-moi pour que je ne compromette plus la vie et le salut d’autrui ! » pria le guide, sous le corps duquel un bruit étrange et continu se produisait. Sous l’entassement des matériaux comprimés par les neiges molles, la cave se comblait. Un instant dégagée, la tête du guide trouva la force d’esquisser un léger signe de croix que, serrés à ses côtes, les bras lui refusaient. Et son regard, pour la dernière fois, s’éleva. Une nue s’entr’ouvrit. Revêtu d’une majesté souveraine, drapé d’hermine fraîche, le Combin découpa son front dans l’azur. Il écrasa d’un éclat vengeur l’insecte qui le premier avait eu l’audace de se poser sur lui.

Des débris glissaient toujours dans le souterrain. Saisi comme une partie de cette masse, le corps humain se tassa. Les côtes s’engrenèrent, comprimèrent le buste. Puis le buste, la tête elle-même disparurent entre les blocs que la pression des neiges poussait dans ce tombeau.

Autour, un monument funèbre déjà s’érigeait. C’étaient les derniers pans de la baraque, arrondis en des formes fantastiques, ainsi qu’un groupe de blancs fantômes en pénitence.

Là-haut, dans l’îlot d’azur qui refoulait ses voiles, doré par le soleil des lointains orients, le Combin projetait maintenant sur un vaste peuple de cimes la majesté royale de la sienne. Et la canonnade des avalanches déchaînées de ses flancs célébrait le triomphe de l’Alpe immortelle sur le dompteur étouffé à ses pieds.

CONTES VALAISANS

 

À Édouard Rod

LE PÉCHÉ DE CÉCILE

 

Ce printemps-là, dès que montèrent les premières vapeurs des taupinières ratissées, et que les pommiers en bourgeons se repeuplèrent du gazouillis des mésanges et des fauvettes, tout à coup la petite Cécile se mit à ne plus vouloir être sage. Courant les prairies et les bois, elle ne revenait même pas à la maison pour midi, afin de manquer sûrement la classe du soir. Elle préférait dîner de « catagnoules », une sorte de tubercule croquant et farineux que les paysans lui avaient appris à déterrer des champs en jachère. Sa maman s’épuisait l’imagination à la recherche d’un moyen de la corriger… Mais que faire, hélas ! L’enfermer ? Cela n’eût pas précisément contribué à réduire le nombre de ses absences de l’école !… La battre ? C’était assez déjà des colères, par bonheur intermittentes, du papa !… La faire jeûner ?… Mon Dieu ! pour y songer, il n’aurait pas fallu se laisser attendrir aux larmes lorsque, le soir, ébouriffée, égratignée, pâle et vaincue, elle se glissait dans le corridor, en frôlant les murs avec une appréhension de chien fouetté dans le regard, et cinq ou six catagnoules au fond de l’estomac !

Quel inexplicable caprice ! On avait beau habiter une maison que les jardins et les prés entouraient aux trois quarts, la pauvre fillette semblait la fuir avec plus de précaution qu’une casemate privée d’air et de lumière. Et comme s’il ne lui avait pas dû suffire d’être ainsi libre pour elle-même, il était rare qu’elle ne cherchât à entraîner d’autres enfants, en se choisissant surtout des amies trop petites pour aller à l’école, mais suffisamment fortes et tapageuses pour que leurs mamans les laissassent échapper en fermant un œil.

La cousine Marianne avait deux fillettes. Françoise, une joufflue sans malice, avalait d’un appétit de poule grasse, tout ce qu’on mettait devant elle. Mais Frosine, une maigrelette aux yeux louches, n’eût pas croqué une fève sans l’avoir examinée et retournée en y plantant ses incisives en divers sens, à la façon de ces loirs qui vont tâter de leurs dents pointues chaque fruit de l’arbre avant d’en choisir un. Plus souvent qu’à leur tour, elles servaient de compagnes à Cécile, et la rôdeuse les préférait à ses égales, à cause de leur docilité. On les voyait explorer les haies, les buissons, les arbres, entrer dans l’épaisseur des foins souvent plus hauts qu’elles et butiner chacune pour son compte. Sans discernement, la joufflue rompait les grosses tiges des sauges, des pissenlits, des grandes marguerites, des fortes ombelles, tandis que, plus mesquine, la sèche fouillait à ras de terre et se faisait de fins bouquets de myosotis, car elle dédaignait superbement toute autre plante.

Or, un jour, mises sur le qui-vive par un coup de sifflet, pareilles à des poules qu’on chasse, les deux petites étaient parties dans la direction du village, l’une tenant en l’air sa poignée de fleurettes bleues, l’autre embarrassée d’un vrai fagot que ses bras ronds suffisaient tout juste à presser contre sa poitrine. Cécile, qui « récoltait sa colle », dut se résigner à déserter son arbre fleuri pour les suivre à grandes enjambées, malgré ses poches pleines de résine de cerisier qu’elle destinait aux réparations de ses livres et cahiers.

« Vous faites bien d’arriver, dit la cousine. Je partais laver et j’allais fermer la porte ; vous auriez pu vous passer de goûter ».

Et, pénétrant dans le cabinet aux provisions, elle revint avec deux poignées de cerises sèches qu’elle posa sur le rebord de la fenêtre, juste à hauteur de la bouche des petites.

— Tenez ! dit-elle… et soyez sages !

Puis, s’adressant à Cécile :

— Puisque tu ne fais rien de bon, toi qui es grande, tu me les garderas bien. Je vais laver au torrent… À propos, en veux-tu, toi ?

— De quoi ça ?

— Des cerises sèches.

— Si vous voulez, dit hypocritement la coureuse.

La cousine rentra dans le cabinet où Cécile la suivit en allongeant son tablier déchiré, car ces cerises lui semblaient avoir meilleure mine que les autres ; séchées à l’ombre, elles restaient charnues, luisantes et certainement agréables au goût. C’est bien pourquoi son regard épia avec attention la manière dont Marianne refermait le bahut et disposait les objets placés sur le couvercle : le sachon d’orge pilé dans le coin, le moulin à sel au milieu, la grouè à beurre et la farinière à l’autre bout, le tout disposé sur l’envers d’une peau de bouc. Il y aurait moyen d’en venir prendre sans qu’on s’aperçût de rien.

Cécile s’amusa donc avec les petites, on fit la dînette, les heures passèrent, la cousine revint du torrent et, de ses mains rougies, aux transparences de chair vive, se mit à étendre son linge sur les perches de la galerie. Cécile voulut l’aider ; elle se chargea des mouchoirs qu’elle aligna le long de la perche inférieure.

Puis cette journée, après tout fort ordinaire dans sa vie impétueuse d’écolière vagabonde, fut rapidement oubliée, enfouie au fond de ses souvenirs, pêle-mêle avec tant d’autres.

 

***   ***   ***

 

Des années passèrent. Sans perdre tout son amour des grands espaces, Cécile s’était dès longtemps remise à l’étude, en fillette sensée qui aime sans doute la vie libre, mais en qui la raison a rapidement éclos. Arrivée à prendre soin de ses cahiers et de ses livres de manière à se dispenser pour jamais de la colle de cerisier, elle était la première de sa classe en même temps que la plus émoustillée et la plus jolie de l’école et du village. Et, quoiqu’elle allât à peine au catéchisme pour se préparer à la première communion, les grands jeunes gens ne pouvaient la rencontrer sans se dire en leur langage pittoresque : « Si on savait, on retarderait de se marier !… Là ! un gai paquet dans quatre ou cinq ans ! »

Tout le printemps on la vit assidue à l’instruction religieuse, attentive aux exhortations de monsieur le curé, aux leçons sur la pénitence et sur l’état de pureté des âmes préoccupées de recevoir dignement leur Dieu. Elle n’omit rien, ne négligea rien, ne fut pas indifférente au moindre moyen capable d’assurer son salut. Avant tout soucieuse de se parer l’âme, elle laissa même à sa maman le soin de sa toilette du grand jour, de l’ajustement de sa robe blanche, de la souplesse de son grand voile, des fleurs claires de sa couronne, des rubanneries de son beau cierge immaculé. Et ce fut presque dans un sentiment d’inquiétude à l’égard du plus lointain effet des fautes humaines que, la veille de la cérémonie, elle s’enferma de bon matin dans une chambre déserte de l’étage supérieur afin d’être bien seule en face de sa jeune conscience.

Résolue à ne rien laisser dans l’ombre, Cécile s’accuserait du plus petit écart. Et d’un regard pénétré de sévérité envers soi-même, elle aborda le grand inventaire de ses désobéissances, où les absences de l’école étaient si fréquentes qu’en un mois elle en avait compté jusqu’à dix-sept. Venaient ensuite mille petits larcins inexcusables : récoltes du prochain piétinées, palissades détériorées, prunes et poires gaulées, patenailles arrachées, une foule de bonnes choses enlevées à de pauvres enfants dont les papas n’avaient pas les moyens d’acheter des bonbons chez les marchands. Tout cela couvrait une grande feuille de papier. Et les dommages occasionnés sans profit pour personne ?… telles ces branches chargées de prunes vertes qu’elle brisait en grimpant aux arbres pour détacher les larmes de colle !

Tout à coup, la pensée de cette résine lui rappela le jour où, partant laver, la cousine Marianne lui avait confié la garde des petites et du logis. Et ce fut une vision nette des bonnes cerises sèches avec la sensation du regard jeté sur le couvercle du bahut :

Bien d’autrui ne convoiteras… pour l’acquérir injustement !

Toutefois elle restait perplexe. Voilà que sa mémoire la servait mal à présent ! Elle revoyait bien le sachon d’orge pilé, le moulin à sel, la farinière, tout le plan combiné pour s’emparer d’une seconde provision de cerises sèches… Mais voilà qu’elle ne savait plus si elle avait pris ou si elle n’avait pas pris ! Chacun de ces objets lui apparaissait à sa place, sur le couvercle, et, néanmoins, elle ignorait si elle les avait déplacés ! Elle n’avait pas l’impression d’avoir élargi les bras et remué la large planche. Ce n’était pourtant pas faute d’en avoir caressé la pensée ! La pénitente hésita. Puis s’étant souvenue qu’un monsieur très comme il faut, ami de son papa, disait souvent : « Dans le doute abstiens-toi ! » elle s’abrita d’autant plus volontiers derrière cette maxime que ce vol compliqué du dérangement d’un sachon d’orge pilé et de plusieurs objets, lui apparaissait plus ignominieux et plus dur à confesser.

Cécile s’en tint donc à l’accusation de convoitise et abandonna celle de la perpétration. D’ailleurs, il lui restait encore à passer la revue des commandements de l’Église : Vendredi chair ne mangeras

 

***   ***   ***

 

Le grand jour arriva. Dans sa beauté mûrissante, parée des mains de sa maman qui était une femme de goût, Cécile fut remarquée, fêtée, enviée plus que jamais. Mais déjà une sorte de préoccupation, vague autant que tenace, chassait loin d’elle ce qu’elle avait jusque-là conservé d’insouciance. Une angoisse insoupçonnée pesait sur son petit cœur, pareille à la main lourde d’un insaisissable fantôme. Qu’est-ce qu’elle avait donc ?

… Ce qu’elle avait !… À force de se le demander, la jolie communiante acquit la conviction que c’était, hélas ! son doute au sujet de ce méfait. Chaque jour il la harcelait davantage et, bientôt, elle sentit que l’étrange obsession serait d’autant plus tenace qu’il s’agissait d’un rien. Que ne l’avait-elle plutôt consommée, cette mâtine de faute, elle n’en aurait pas été si tourmentée ! Et l’inquiétude de son âme n’eut plus de bornes. Accablée de cauchemars, elle dormit mal, ne digéra plus, perdit l’appétit et, par suite, cette belle floraison de jeunesse qui la rendait si rayonnante jadis. De plus en plus intimidée en présence des prêtres, elle se proposa d’attendre la Noël, moment où arrivent du dehors des confesseurs auxiliaires, étrangers aux préoccupations locales. Et alors, elle dirait hardiment : « Mon père, ce péché je suis persuadée de l’avoir commis, attendu que je m’en juge tout à fait capable. »

Hélas ! ce confesseur de la Noël fut un capucin que chacun savait austère, exigeant, méticuleux. En dépit de la fermeté de sa résolution, il allait suffire que la pauvre enfant se sentît devant cette face rigoriste pour éprouver l’impossibilité de lui exposer un cas si épineux. Ce confesseur chauve et barbu lui fit peur, mais plus grande encore devait être cette peur lorsque, au sortir de sa niche de pénitente, elle se retrouverait, dans la nef étroite et sombre, seule avec sa conscience inapaisée. Au désespoir de sa maman qui ne parvenait pas à pénétrer le mystère, son malaise ne fit dès lors qu’empirer. Et, comme aucun prêtre étranger n’était attendu avant Pâques, il ne pouvait rester à la pauvre Cécile d’autre voie de salut que de conserver la volonté et la force d’atteindre à cette étape nouvelle.

Tout à coup, une circonstance que tout autre aurait attribuée au hasard et que Cécile préféra faire remonter à quelque attention délicate de la Providence, vint changer la face de ces choses. Un beau matin de fin janvier, trois jours avant la Chandeleur, on aperçut par le village un prêtre trapu qui n’était pas fait comme les autres. Il avait la peau plus brunie qu’une table de noyer ; très noirs et frisés à la façon de la laine d’une brebis mérinos, ses cheveux formaient couronne sous les grands bords de son chapeau, sa démarche était indolente et pondérée et il laissait pendre les bouts de son écharpe par devant au lieu de les rejeter par derrière. Cette soutane à larges plis libres et flottants, cette exubérance dans le parler, révélèrent à Cécile, dont l’inquiétude et la souffrance avaient affiné la pénétration, un de ces esprits souples qui éclosent sous des cieux plus vastes. On disait qu’il avait été recommandé au curé par les messieurs du Saint-Bernard, lesquels lui avaient indiqué cette haute vallée bien close où il pourrait affermir sa santé. Même la servante de la cure ajoutait qu’il venait d’un pays chaud qu’on appelle la Sicile. La ressemblance de ce nom et du sien fut d’un heureux présage pour la petite Cécile, car en dépit de son heureuse ignorance, elle flairait déjà les conceptions larges du prêtre sorti de ces milieux orageux où se commettent les tout grands péchés. Et ce fut en elle un suprême éveil de volonté.

Le matin de la Chandeleur, sitôt franchi le seuil du confessionnal où se balançait l’écriteau portant les mots « Padre Sciaccaluga », la douloureuse pénitente entama rapidement le Confiteor. Et dès qu’une oreille mulâtre lui apparut derrière les croisillons du guichet, elle s’accusa résolument d’une multitude de fautes où l’histoire des cerises semblait déjà disparaître comme un grain d’ivraie dans un sac de blé, quand le Sicilien demanda :

— Avez-vous lou souvenance de les coundizions dans lesquouelles vous avez roubé lou cerises dou lou cousine ?

Subitement, reprise par son trouble, Cécile balbutia. Elle hésitait et, ailleurs que dans le jour effacé du confessionnal, on aurait sans doute vu ses joues passer par toutes les couleurs. Puis, ayant fermé ses yeux d’un coup, comme lorsqu’on s’apprête à avaler avec résolution quelque remède répugnant, elle repassa en revue les moindres actes du jour de colle : les fillettes, le coup de sifflet, la course à travers les prés, la cousine partant laver, le cabinet, le bahut, les cerises dedans, divers objets dessus, le regard de convoitise, le vol prémédité et, plus tard, l’aiguillon lancinant du doute.

Étonné, le prêtre dut l’interrompre :

— Souppousons, fit-il, que vous eussiez coummis cette assion ! Çou ne serait aucunement oune ouffance au boun Dïou…

— Cela se pourrait-il… mon père ?

— Assicourément ! Prépousée à lou gouarde dou lou maison, vous étiez moumentanément maîtresse et soubséquemment autourisée à vous sostenter. Prousternez-vous, zou vous donne l’assoulution !

 

***   ***   ***

 

Aujourd’hui grande jeune fille, Cécile a dès longtemps recouvré sa sérénité, son appétit, ses forces et ce charme de plus en plus rayonnant qui attire sur elle l’attention de tous. Seule l’insouciance n’est point revenue. Toujours vigilante et correcte, elle n’oublie pas que, si, pour vivre heureux, il convient d’être absous par ses juges, il importe bien davantage de se sentir en règle avec sa conscience.

LA PROCESSION DE CHALANDE

CONTE DE NOËL

 

Dans l’étroite rue du village transformée en une grande glissoire, des groupes d’ombres défilaient, à peine rendus distincts par les lueurs fauves qui tombaient de quelques fenêtres.

C’était le retour de la messe de minuit. Sur le verglas on entendait le cliquetis des crampons dont les gens des hauts coteaux avaient armé leurs épaisses chaussures. Par delà les étendues blanches de la grande vallée du Rhône, du sein des plateaux élevés comme du pied des monts profilés là-haut en plein ciel, les clochers villageois rivalisaient de zèle et d’allégresse à semer dans l’air immobile et glacé les infinis accents de leurs carillons. Dès que l’un se ralentissait ou faisait une pause, vite un nouveau entrait en scène, parti on ne sait d’où, interpellant les premiers d’une voix plus alerte ou plus grave. Puis tous se répondaient, s’interrompaient, précipitaient leurs notes en dévidant quelque mélodie allègre comme le Bon roi Dagobert, la Chanson qui perd sa fin ou En passant par le Simplon !

« À présent que l’heure du sommeil est passée, me dit l’aubergiste octogénaire, autant veiller jusqu’au matin ! Le gros chat ronronne ferme sur l’escabeau, c’est marque que le fourneau tire bien et que le pot de vin cuit, sucré et cannelé destiné à suivre celui-ci, doit être bon chaud. À son retour, sitôt la « mesure » d’eau-de-vie versée aux pratiques, ma fille nous sortira une petite cressin[3]. Cela ne vous tenterait-il pas d’achever la nuit avec moi, vous qui aimez les vieilles histoires ?… »

 

***   ***   ***

 

Ayant pris mon silence pour une réponse, il commença :

« Justement chaque fête de Noël m’en rappelle une. Elle se rattache aux origines de cette commune. Alors qu’il ne venait pas tant de nouvelles sur les papiers et que les gens avaient le temps de s’intéresser aux choses de leur endroit, on l’apprenait de bonne heure aux enfants. Aujourd’hui, je suis un des rares, le seul peut-être, qui la sache tout entière. Et, pourtant, la procession qui devrait rappeler ces faits a toujours lieu : vous pourrez la voir défiler à la fin de la messe d’aube.

« À votre santé ! » dit-il, en s’interrompant pour boire et pour réclamer la cressin annoncée. Puis il aborda le récit :

« Donc c’était du temps que le Rhône, au lieu de tirer droit le long des champagnes, rôdait à son caprice par la plaine, partagé en différents brins qui vagabondaient pour ne se rejoindre qu’à Martigny. Aux fortes chaleurs d’été, il arrivait mêmement qu’on la voyait toute couverte d’eau jaune, la pauvre plaine !

« Or, ce village-ci, qu’on nommait Le Chesne, à cause des magnifiques arbres qui l’entouraient, formait déjà une seule paroisse avec celui d’en face, l’Abeyeur[4], ainsi appelé parce que les débordements le maintenaient à demi cerné par les eaux. L’église commune était à l’Abeyeur et ceux du Chesne y allaient à la messe sur un bachot retenu à une grosse corde tendue en travers du gros courant.

« Mais les Chesnois d’alors tenaient peu de compte de cet avantage qu’avaient les Abeyeins sur eux. De même que, du haut des amoncellements fertiles, le Chesne, tout environné de champs féconds et de prairies arborisées, narguait de loin le pauvre Abeyeur, submergé là-bas sur l’autre rive, par derrière les oseraies et les saules, ainsi le Chesnois, du haut de sa prospérité, toisait l’Abeyein d’un regard dédaigneux, sans s’apitoyer le moins du monde à propos de la misère, des fièvres et des autres fléaux qui le frappaient à coups redoublés.

« Aussi n’aurait-on jamais vu Chesnois épouser fille de l’Abeyeur. Tout au plus une fois – il y a de ça des centaines d’ans – un garçon du Chesne s’était-il épris d’une Abeyeine exceptionnellement jolie. Mais sa parenté, la jeunesse de son village, ses propres amis lui avaient fait un tel charivari que, renonçant à la fille, il alla prendre la robe noire et blanche au couvent de Chartreux de Géronde. Quant à elle, abandonnée de la jeunesse de son endroit qui ne sut pardonner à sa beauté d’avoir souri à un étranger, elle s’était résignée à vieillir seule, abandonnée.

« Car c’était en véritables étrangers qu’on se traitait. Chaque fois que le Chesne le plaisantait, l’Abeyeur aurait voulu lui rendre la pareille ; mais que peut bien l’être désarmé et mal nourri contre la fortune et la puissance ? Et force était aux vaincus de chercher leur refuge dans une résignation sournoise : « Laissons faire, répétaient-ils, le bon Dieu les punira ! »

« Une fois, les seigneurs de ces temps avaient même parlé de réunir les deux localités en une même commune. Les Chesnois avaient été unanimes à refuser. Et, comme à coups de raquette, on continua de se renvoyer les malédictions par dessus les eaux du fleuve : « Laissons faire, le bon Dieu les punira ! » concluaient les Abeyeins. « Il n’y a qu’à laisser faire, le bon Dieu punit toujours ceux qu’il veut ! » proclamaient avec insolence les Chesnois qui, bien injustement, reprochaient à ces voisins de manquer de courage.

« En effet, c’était plutôt sur les Abeyeins que pleuvaient les châtiments. Si tant est que châtiment il y eût, on peut même dire que la Providence fut rude à leur égard.

« Une année les regains fauchés se trouvèrent un beau matin soulevés par les eaux déversées et sur cette mer grise, les fétus dansèrent jusqu’à Martigny. Les Chesnois ricanèrent.

« L’an suivant, les blés, les maïs et les chanvres furent superbes. On ne se voyait pas dans les champs, les plus grands disparaissaient parmi les épis et les hautes tiges. Un soir le Rhône submergea tout ; la riche moisson ne servit qu’à faire de la litière. Les Abeyeins gémirent et les Chesnois plaisantèrent.

« Le printemps suivant ayant été froid et pluvieux, la vigne se trouva gelée. Au bout de deux nuits désastreuses, les aigrettes fleuries des noyers et des châtaigniers, les pétales des pêchers jonchèrent les sentiers et les charrières. Bien abritées, les campagnes du Chesne n’eurent aucun mal. Cette fois les Chesnois s’ébaudirent en répétant : « C’est le cas de dire qu’il n’y a qu’à laisser faire ; le bon Dieu punit toujours ceux qu’il veut ! »

« Désespérés, les Abeyeins n’avaient même plus le cœur à la riposte. L’heure était plutôt, pour eux, de se demander si mieux ne vaudrait pas déserter ce sol si fertile en promesses et si ingrat en bienfaits. Puis, un vieillard ayant conclu que les champs ne se laissent pas emporter sur le dos, on s’arrêta à la résolution la plus grave qui soit possible avant la désespérance finale. Il fut décidé qu’il n’y aurait point de mariage en l’Abeyeur tant qu’on n’aurait pas traversé quatre années entières de prospérité. Et l’on redoubla d’efforts à lutter contre les caprices des eaux.

« En quelques jours, les Chesnois poussèrent autant de rires que les Abeyeins en avaient pu entendre depuis l’existence des deux villages. Et le pis est que, tout en les blâmant de cet orgueil et de cette dureté, le curé semblait donner raison aux Chesnois. Chaque dimanche, au prône, il s’entêtait à rappeler la sentence évangélique : « Croissez et multipliez ! »

« Hélas ! le moyen de multiplier lorsque rien ne croît autour de soi, hormis l’onde envahissante d’un fleuve vagabond, que l’élément se joue du travail achevé et que le courage s’est usé devant l’indifférence lamentable du destin !

 

***   ***   ***

 

« Il y avait ainsi nombreuses années qu’aucun enfant n’était né en l’Abeyeur. La population réduite s’enrichissait d’héritages, mais se surchargeait d’autre part de peines inutiles, lorsque certain mois de décembre survint qui fut le plus froid qu’on eût vu jamais. Des loups étaient signalés dans le pays, des ivrognes attardés étaient retrouvés gelés ou à demi dévorés, les sources tarissaient. Le Rhône lui-même, comme harassé sous le poids des glaçons qu’il transportait depuis la Saint-Éloi, sembla s’endormir sous ces tables de glace soudées entre elles, et fut pris sur presque tout son parcours. On put le traverser dans tous les sens.

« Cette année, disaient les Chesnois en se saluant, on pourra aller à la messe de minuit sans bachot… et surtout sans faire le grand tour du pont de pierre ! »

« Pourtant, deux jours avant Chalande[5], l’air sembla plutôt se radoucir. La veille de la fête, par une agréable après-midi, les enfants qui n’étaient pas de communion partirent se confesser en troupe à l’Abeyeur. Ils passèrent le pont de glace, ainsi qu’on s’en était déjà fait une habitude. Puis les filles, auxquelles le curé avait conseillé de se retirer sans attendre les garçons, s’attardèrent tout exprès à glisser sur les eaux mortes autour des oseraies. Et quand vinrent ces derniers, l’on partit ensemble du côté du Rhône, au beau milieu duquel on se mit à danser une monferrine en plaisantant les pauvres gens de l’Abeyeur.

« Le bacchanal qu’ils y firent devint bientôt tel, qu’aucun ne perçut les lents craquements qui se produisaient alentour. Lorsque leur attention s’éveilla il était trop tard : la grande plaque sur laquelle ils farandolaient ne semblait plus qu’une énorme roue dont les rayons se multipliaient autour d’eux. Et, presque aussitôt, ce fut un effondrement dont la sinistre détonation alla réveiller les échos voisins, accompagnée ou suivie de la clameur lugubre de quarante-deux enfants.

« Désormais l’Abeyeur n’avait plus rien à envier au Chesne. C’est ce que l’on parut comprendre tout à la fois des deux côtés du fleuve, car jamais messe de minuit ne fut plus solennelle que celle de cette année-là. Le « redoux » étant complet, le fleuve se remettait déjà à charrier ses glaçons désagrégés. Et comme le premier pont était à plus d’une heure de là, le curé, qui ne voulait pas priver les Chesnois de la solennité de minuit, s’était avisé de venir dire la messe sur la galerie d’une vieille maison voisine du fleuve. Il avait mis sa chasuble de deuil et deux Abeyeins l’escortaient munis de souches de dailles enduites de résine. Et l’on ne savait ce qu’il fallait admirer le plus de ces deux populations si longtemps divisées qui alignaient sur les deux grèves leurs ombres prosternées dans une même pensée de pénitence, ou bien de ce mystère divin chanté là-haut sur ce balcon rustique tout enguirlandé de grappes de maïs, éclairé de cierges fantastiques, et projetant ses lueurs inégales sur le fleuve triomphant, pressé d’emporter ses glaçons, comme autant de pierres tombales, à la suite des quarante-deux innocents qu’il venait d’engloutir.

« Puis, dès l’aube, une procession partie de l’Abeyeur faisait le contour du grand pont de pierre pour gagner le Chesne, où les braves Abeyeins furent l’objet du plus affectueux accueil. Dès ce jour on ne se contenta plus de former une seule paroisse, la réunion des deux communes fut décidée ainsi qu’une voie directe de rattachement par-dessus le fleuve. Et l’on ne fit plus désormais qu’une grande famille pressée d’unir sa jeunesse pour combler l’épouvantable brèche ouverte de part et d’autre dans le cours des générations.

« Cette procession se fait encore à l’aurore de Noël. Regardez-la. Elle part de l’église… Voyez les voiles défiler parmi les maigres flocons qui dansent avant de toucher terre. Et voici l’étendard rouge, le prêtre en chape violette, les chantres, les enfants, les magistrats. »

____________

 

Alors j’ouvris la fenêtre. Et, tandis que de plus en plus serrée, la neige tombait, tombait, les cloches de l’Abeyeur se mirent à carillonner. Puis, bientôt, afin de ne pas paraître moins matineuses, celles des autres bourgades des environs s’éveillèrent tour à tour, comme en sursaut, par delà les espaces qu’obscurcissait la danse de plus en plus touffue des flocons. Et à les voir tournoyer ainsi, pêle-mêle, autour des bâtiments et des arbres dépouillés, je me demandai si leur cadence désordonnée ne correspondait point à la confusion de ces airs variés, semés au loin par les clochers invisibles, dont la solennité du jour, de l’heure et de la paix évoquée surexcitait l’allégresse.

LA VISITE AU COUVENT

 

La route bordée de noyers sur laquelle nous cheminions sans but précis, se trouve tirée au cordeau entre deux bourgades très voisines qu’elle rattache comme une avenue. Sur nos têtes, des coups de gaule agitaient les branchages, et devant nos pieds, dans un tapis de feuilles jaunissantes, venaient rouler des noix fraîches, dont les écales volaient en pièces au premier choc. Et tous les soixante pas à peu près, quelque voix perdue dans la ramure, criait :

« Cueillez-en quelques-unes, si elles vous agrèyent ! »

Cependant nous atteignions le seuil du village, agité par le branle-bas de la vendange, les hennissements des chevaux et mulets, les braîments des ânes, les cris joyeux des enfants mordant à même les grappes, le mouvement des chars provoquant des heurts sonores de brantes et de gerles, le va-et-vient des paysans qui s’abordaient avec ce salut étrange :

— Trouvez-vous beaucoup ?

— Encore rien tant peu… Et vous ?

Devant le pressoir, une baraque basse de mélèze charpenté, trois hommes achevaient de décharger une pesante bosse. Ils égrenèrent à notre vue, du même ton, de la même gravité, avec des timbres différents, cette même phrase :

— Bonjour, Monsieur le président…

— Bonjour, Monsieur le président…

— Bonjour, Monsieur le président…

Cette officieuse formalité me remettait dans la mémoire que mon ami, revu ce jour-là pour la première fois depuis nos études, devait « être quelque chose » dans sa commune. Mes vingt ans de grande ville, d’où l’on rapporte ordinairement pour ces honneurs locaux une inexcusable indifférence, me faisaient oublier sans cesse son véritable titre.

À ce triple salut, un autre homme, rond, gras, râblé, aux cheveux d’un gris encore très brun, malgré l’étape visiblement franchie de la soixantaine, venait faire apparition, un simoteur[6] à la main, en dedans du cadre de la basse porte. D’un ton qui révélait le personnage rompu au commandement, il s’écria :

— Ah !… l’on est en tournée, monsieur le président ?… Bon !… bon !… Et ne serait-on pas disposé à tâter du « sucré » de la cuve ?

— Heu, merci, capitaine ! Ce sera plutôt pour tout à l’heure – si toutefois nous vous retrouvons par là.

Par la voie d’écoulement du large bassin de bois où s’effondraient des amas de grappes mutilées, le moût se précipitait dans la cuve oblongue tandis que, dans le coin, les trois hommes unissaient leurs efforts à chasser la palanche du treuil en poussant des « hiô-hô… hou ! » qui arrachaient à l’épaisse vis de bois ses grincements les plus douloureux.

— Et vous, Monsieur ? me dit à mon tour le vieux râblé avec le regard de curiosité autoritaire, qu’il promenait de ma tête à mes pieds.

— Moi ? Monsieur. Bien des remerciements ! Ce sera pour dans un moment, comme le président.

— Alors, dit-il, à tout à l’heure ! Je vous attendrai… et, si ce n’est pas de celui de la cuve, ce sera de celui de la cave…

À ce jeu de mots spontané, surpris de se découvrir tant d’esprit naturel, le vieux râblé laissa échapper un rire de solennel triomphe tout à coup dominé par un hiô-hô… hou ! de ses hommes, poussé avec un si bel ensemble et si formidable que toute la baraque de mélèze sembla se mettre en pièces dans un suprême craquement de vis et de plots.

 

***   ***   ***

 

— Au fait, me dit alors mon ami le président, tu aurais peut-être pu m’attendre là. Imagine-toi que j’ai une de mes sœurs au couvent ; la supérieure…

— Ton aînée ?

— Mon aînée… Et puisque me voilà ici…

— Tu désirerais…

— Lui aller faire une courte visite. Je ne sais trop si j’oserais te proposer de venir avec moi… Tu sais, rien de rare à voir : un parloir vide aux murailles nues, un banc de pierre, une grille renforcée d’une cloison trouée d’un guichet large comme la main… Après tout, viens-y, tu te feras peut-être une idée de cette vie de captivité.

Haussé sur un contrefort du coteau, l’ancien castel fortifié domine le village de toute la hauteur de sa tour carrée et massive, vêtue de lierre et ombragée de châtaigniers aux troncs noueux.

« Eh ! mais, murmurai-je, ce manoir transformé en couvent, c’est le cloître des Bernardines… Et c’est cette porte qui engloutit les jeunes filles dès l’âge de dix-sept ans et qui refuse à jamais de les rendre au monde ! On n’en revient plus, son enclos les garde même après la mort, sans les favoriser de la suprême sortie : le voyage au cimetière !… Et c’était là que… si toutefois elle devait vivre encore… Au surplus, vivante ou morte, n’était-elle pas enterrée… ou à peu près ? »

Je sentais me monter dans les jambes une sorte de courant électrique et, maintenant, c’est en vain qu’on m’eût proposé, supplié même, de rester vers le pressoir.

Du reste, quelques pas à peine séparent l’entrée de cette forteresse du centre du village. Déjà mon ami avait contourné l’angle de la muraille d’enceinte. Vers le premier bouquet de châtaigniers il obliqua de nouveau, franchit une poterne qui aboutissait à l’entrée d’une seconde enceinte et tira un pied de biche. Un long fil de fer qui courait en biais pour atteindre à une fenêtre dont les lierres envahissaient les barreaux, miaula dans la rouille, un appareil invisible grinça en sens inverse dans des maillons engourdis, et d’elle-même, la porte s’ouvrit. À cinq pas de là, par l’entrée entrebâillée, nous pénétrions dans le bâtiment, mais, au bout d’un étroit couloir, une autre porte, rigide derrière ses vieilles ferrures nous barra le passage.

— Dieu soit loué ! prononça une voix invisible, tandis qu’un guicheton pas plus large qu’un timbre-poste se refermait comme un coffret en laissant passer cette seconde phrase : « Ma révérende mère est prévenue ; attendez-la au parloir !… » Et un glissement de ficelles nous livrait l’accès d’une pièce à gauche du couloir.

— C’est la sœur tourière, me dit mon ami… Et voilà… En somme rien d’émotionnant.

Je ne pensais pas comme lui. Toutefois je voulus du moins en avoir l’air et je murmurai :

— Oui, une salle froide malgré l’épaisseur des murs, et nue… malgré cette grosse croix noire, massive, dressée contre un mur blanchi à la chaux.

Mais, dans la cloison qui fermait les jours de l’épaisse grille, le guichet du parloir venait de s’ouvrir. Le président s’en approcha pendant que, dans une attitude feinte d’attente, je m’avançai vers la fenêtre à verres dépolis. Cet effort de discrétion ne me privait pas du moindre mot et, bientôt, la voix du dedans prononça avec une surprise mêlée de curiosité :

— Tiens, tu as quelqu’un avec toi…

— Mon ami Lurel…

— Dont tu nous parlais souvent à la maison ?

— Et que je revois pour la première fois depuis vingt ans.

— Au fait, n’est-il pas de Marloy ?… demanda-t-elle en cherchant à m’examiner mieux, tandis que je me retournais pour m’incliner… Est-ce que sœur Alphonsine le connaît ?

… Sœur Alphonsine ! Évidemment ce ne pouvait être qu’elle. Et elle se nommait Alphonsine, maintenant ? Comme c’était drôle !

M’étant retourné pour répondre à cette question, je remarquai que l’œil continuait de se déplacer dans le cadre, comme pour me considérer avec un renouveau d’attention.

— Je vais faire une rareté, dit la voix… une gentille surprise à sœur Alphonsine.

Et aussitôt un chuchotement avait donné l’ordre de l’appeler.

Tout d’un coup j’éprouvai alors cette sorte de sensation qui doit s’emparer de celui qui d’un élan irréfléchi est arrivé au sommet d’un mur très élevé qu’il ne s’attendait pas à rencontrer et qu’en un clin d’œil il doit se mettre en devoir de sauter, à moins de le franchir la tête la première.

Je m’approchai. Mon ami voulut me céder le siège qu’il occupait devant le guichet, mais je le refusai.

Bientôt un autre œil apparut dans le cadre de la grille comme dans un monocle. C’était elle ; l’haleine seule me le disait tout en me transportant loin dans le passé. Du premier coup d’œil elle m’avait également reconnu :

— Hé ! la surprise inattendue ! Dieu soit loué !

À cet accent familier, dont l’âge pas plus que la douceur de voix acquise en chantant des cantiques n’avaient pu modifier sensiblement l’expression, mes pensées s’étaient confondues. Je ne sus que confesser très mondainement :

— Vous ne sauriez concevoir le bonheur que j’éprouve à vous revoir… du moins à… à vous rencontrer ! Que de fois je me suis rappelé…

Elle me coupa la parole :

— Et vous venez de Marloy ; est-ce que mes parents vont bien ?

— Je serais très embarrassé pour vous renseigner, car je n’habite pas Marloy. Mais j’y vais justement… Depuis quinze ans je demeure à Paris.

— À Pa-ris !!… épela-t-elle en souriant… Dieu sait !…

Et deux éclats perlés – deux explosions de la même innocence – retentirent dans le mystère de la cellule. Mais, comme si cette sortie « Dieu sait ! » eût atteint le point extrême de la familiarité permise et du badinage possible, elle montra à nouveau son œil, puis déjà redevenue grave, ajouta :

— En sorte que je vous prie de faire part à mes parents du souvenir que je leur conserve dans mes prières et que je me remets à Dieu du soin de vous garder. Ave, Monsieur.

C’était le congé donné. Déjà !… Sans même savoir comment je répondis à cette salutation, je sortis avant d’avoir connu du mystère de ce lieu autre chose que ces murs et ces portes automatiques, cette lugubre et géante croix noire appliquée au fond blanchi de la muraille, cette puissante grille renforcée d’une paroi, ce judas gros comme un miroir de poche, ce bord de manche en drap blanc, cet œil apparu sans trahir les muscles de la face et surtout ce rire innocent arrêté net sur la pente de la plus vénielle des fautes : la curiosité féminine !

 

***   ***   ***

 

Pourtant, tout cela m’avait pénétré, et maintenant me poursuivait, m’écrasait, tandis qu’impassible, accoutumé à ces scènes, mon ami reprenait place sur la chaise pour causer à sa sœur. Je résolus de l’attendre dans le verger de l’enclos, car j’oubliais tout à fait d’observer ce qui m’entourait. La vaste perspective de la plaine, le carillon du bétail épars dans les prairies, le va et vient des deux voies ferrées parallèles au fleuve, rien ne vivait plus en face de mes souvenirs. Une parole surtout me revenait à l’oreille : « Est-ce que sœur Alphonsine le connaît ?… » Si je te connais ? dis, pauvre Delphinette ?… en dépit de ce changement de nom imposé en même temps que celui de tes habits, du temps enfui et de ces murs de quatre pieds d’épaisseur, qui t’ont ravie au monde à une heure ou tu pouvais tout au plus le soupçonner ! Ah cette journée de collège où, pareille à une main géante, la nouvelle de ta froide détermination était venue comprimer les pulsations de mon cœur adolescent, je n’y songeais plus que de temps à autre, tant le présent nous absorbe au mépris du passé !… »

Mais voici que, tout se remettait à défiler au galop dans ma mémoire, en des images si vives, si lumineuses, que pas un trait ne m’échappait, quelque rapidité qu’elles missent à se succéder.

Tout d’abord, c’était le mayen où avait été nouée notre première amitié, favorisée par le voisinage, par cette jonction de l’extrémité des toits de nos deux granges. Oh… ce mayen ! Sa position adorable au sommet du vaste cirque des prairies entrecoupées d’étangs, de marais verts, de ruisselets, de sentiers larges d’une palme de main ! Et nos grangettes un peu à l’écart de celles des autres, à la lisière inférieure de l’épaisse forêt, enfoncées entre d’énormes blocs de granit descendus des sommets ! Parmi ces roches, dont quelques-unes dépassaient en proportion les bâtiments environnants, une fontaine d’eau fraîche coulait, ou plutôt jaillissait de terre en des jets qui agitaient la surface comme les remous d’une soupe bouillonnante.

Alors je me sentis revivre un certain jour où, ayant croqué des noix en quantité je fus subitement pris du malaise qu’éprouverait quelqu’un qui a avalé une bouteille d’huile. Ma mère, auprès de qui j’étais venu pleurnicher tandis qu’elle filait en surveillant les vaches, m’avait répondu :

— Attends que ça soit passé ! Ça t’apprendra, gourmand que tu es. Va boire de l’eau : il n’y a pas d’apothicaire au mayen !

Ainsi délaissé, j’étais venu me renfermer entre les blocs où l’eau pure sourdait en jets longs comme le pouce. Mais chaque position que je cherchais à prendre pour y tremper les lèvres ne servait qu’à compliquer ce mal étrange, quand une petite fille arriva pour laver quelque chose et me dit en me montrant le petit bassin : — « Tu vois, la soupe cuit ; tu vas te brûler la langue ! Attends au moins que j’aille chercher des cuillers ! »

Elle avait dit cela d’une voix si franche que tout hébété, j’attendis son retour, ni plus ni moins que si cette eau fraîche eût dû me brûler l’œsophage. La gentille enfant reparut avec deux cuillers de bois d’arole.

— Tu vois, dit-elle, la soupe est toute barbottante ; il faut nous mettre à dîner et vite retourner travailler. Tu vois : flou, flou, flou !… Prends dans les bords, c’est moins chaud, et souffle dans la cuiller !

Ainsi penchés sur l’eau, nous dînâmes, elle en souriant, moi en grimaçant dans ce miroir agité, qui nous rendait nos images mutilées.

Mais notre position devenant incommode, elle s’était levée en disant :

— Maintenant que tu as bien dîné, dis que tu travailleras bien ?

— Je travaillerai bien.

Cette fois elle alla prendre un sac et m’emmena dans la forêt ramasser des pives[7] pour allumer le feu. Désormais apprivoisé je lui contai mon infortune. – « Si c’est comme ça, me dit-elle, mange des myrtilles ; je travaillerai seule !… Mange-z’en bien, ça te fera guérir ! »

La forêt était encombrée de rocs entassés, superposés, échafaudés. Elle les escaladait et grimpait, atteignant jusqu’aux branches supérieures où elle allait détacher des pives toutes résineuses. Une fois elle redescendit avec un nid et dedans, un œuf gros comme ceux des poules, mais un peu plus jaune. – « Tu vois, disait-elle, un cocon de mochet[8]. Ah ! celui qui est là-dedans ne viendra pas voler nos pucines !… Est-il couvé ? »

Couchée à la renverse, elle encercla l’œuf entre ses doigts, s’en faisant comme une lunette pour regarder le soleil qui plongeait ses rayons entre les plus jeunes sapins. Puis elle chantonna : « Il n’est pas couvé !… Il n’est pas couvé !… Viens ici, ça te fera du bien. »

Elle voulait tout bonnement me le faire ingurgiter, mais mon estomac protestait :

— Non ! non !

— Allons, gros chintion !… c’est de la médecine !

— Ça ne passera pas bas.

— Ça passera bas, puisque tu as mis de l’huile pour que ça glisse !

Étant plus forte, elle m’étendit à la renverse et me tenant la tête immobile, me contraignit d’avaler le contenu de l’œuf.

Toujours je me suis souvenu que cela m’avait fait le plus grand bien. Aussi, en étions-nous devenus d’excellents amis. Par reconnaissance, le lendemain soir, je lui apportai un collier à trois rangs, vrai travail de patience. C’étaient des fleurs d’orchis et de crocus arrachées de la grappe une à une et enchaînées par alternance dans de fines tiges de plantain. Ce fut son tour de se montrer reconnaissante : la semaine après elle me fit un chapeau tressé d’oignons des marais et fleuri d’anémones.

 

***   ***   ***

 

Depuis, les saisons de mayens s’étaient suivies en se ressemblant, car plus on grandit, plus on se met à faire comme tout le monde. En cas de mauvais temps, nous restions dedans, pêle-mêle avec les autres enfants. S’il faisait beau, nous allions jouer aux « hirondelles » dans l’étendue des prés : tous les enfants couraient, celui qui chassait, tâchait de rejoindre le premier venu et lui posait la main sur l’épaule en disant : « Choucas ! » Alors c’était à ce dernier de poursuivre. Quand mon tour arrivait, j’éprouvais une peine infinie à atteindre Delphine ; par contre, elle n’avait pas d’effort à faire pour me toucher. Ma foi ! c’était très simple : elle avait beaucoup grandi et sans que je l’eusse soupçonné. Alors, au lieu de crier avec triomphe son « Choucas », elle me disait : « Pauvre toi, tu seras bien fatigué, asseyons-nous ». Et, cessant de nous occuper du jeu, nous nous amusions sans les autres, tantôt à cueillir des fleurs, tantôt à faire des digues aux ruisseaux.

De plus en plus, je commençais à la trouver jolie et, même quand je ne la voyais pas, je continuais de penser à elle. Un an après, il s’éleva entre nous un petit nuage : un jour qu’une de nos vaches ruminait à l’ombre, entre les deux granges, je m’étais mis à croupetons pour téter. Delphine, surprise de la sténographie laiteuse dont cet exercice avait barbouillé le devant de mon veston, m’avait crié : « Petit polisson ! »

Peut-être le mot lui avait-il échappé, mais ma perversité naissante m’aveugla, et je criai : « Oh ! c’est bien la peine de te mettre à faire la grande ! » Puis durant près d’une semaine, je ne lui parlai plus. Mais, c’est drôle, chaque jour elle me semblait plus jolie, et chaque jour j’étais plus morfondu de lui en vouloir.

Un matin, au lever, tout le mayen fut sous la neige. De lourds festons faisaient fléchir la ramure des sapins, le paysage se trouvait masqué de très près par un fin rideau de brouillard gris qui rampait à ras le sol. Captives, les vaches meuglaient l’une après l’autre dans une agitation continue de sonnailles et de chaînes. Toute la population pastorale d’alentour venait s’assembler dans notre grange, seule pourvue d’une chambrette chauffable. Laissant les grandes personnes à leur ouvrage, nous jouions au « roi de sottises », au plomb, à la savate, au forgeron, à la « tour prends garde ! » et, quelquefois, à la main chaude. Une fois que vint mon tour de plonger la face dans le tablier de Delphine, elle en profita pour me glisser une brique de chocolat entre les dents.

La paix était signée.

Le printemps suivant, on nous envoya tous deux au catéchisme – ce qui veut dire que nous avions treize ans et qu’à la Fête-Dieu nous ferions notre première communion. Puis, vers le mois de septembre, au moment de monter au mayen, mon papa me fit savoir que je devrais faire mes préparatifs pour partir en pension. Je compris que désormais c’était fait pour moi du mayen et que je reverrais tout au plus ma Delphine de loin en loin. D’ailleurs, elle ne cessait de grandir, ce qui fit que je n’osais plus guère lui parler. En la rencontrant je me sentais rougir. J’étais vergogneux, comme dit le monde de chez nous.

Enfin, trois ou quatre ans plus tard, au collège, la nouvelle m’arriva de son entrée en ce couvent. Puni ce jour-là pour n’avoir pas fait mes devoirs, je fus plutôt reconnaissant au professeur de me faire enfermer, tant j’avais besoin d’être seul pour pleurer. Mais ce sont là des choses qu’on ne s’avoue pas entre collégiens…

 

***   ***   ***

 

J’en étais à ces dernières pensées quand une main me frappa sur l’épaule. Le président avait fini de conférer avec sa sœur :

— Eh bien, que dis-tu du point de vue, Lurel ? Superbe, n’est-ce pas, cette plaine du Rhône qui commence à jaunir !

Son entretien n’avait pas duré plus de dix minutes. Mais ces quelques minutes avaient suffi à mon esprit pour se replonger à fond dans une vie lointaine et disparue. Oui, très lointaine, disparue à jamais, quoique un instant ressuscitée ! Je le sentis surtout lorsque derrière nos pas, la porte de l’enceinte du cloître se referma avec un retentissement solennel, glaçant mon sang jusqu’aux moelles ainsi que l’eût fait le fracas d’une dalle retombée sur un sépulcre.

— Le capitaine doit nous attendre au pressoir, déclara mon compagnon.

Ce rappel au parfum du vin nouveau me troubla de loin. Je hâtai le pas vers l’expédient rapide et salutaire où m’apparaissait le seul moyen momentané d’oublier cette sensation à la fois délicieuse et lugubre. Aussi quel ne fut pas mon empressement à lui répondre :

— Juste !… un peu de celui de la cuve… et, s’il le faut, beaucoup de celui de la cave.

Jamais le capitaine-vigneron, souvent revu depuis, ne m’a paru aussi spirituel que ce jour-là.

AMOURS DE COLLÉGIENS

 

Tous les jeudis, lorsque, vers une heure de l’après-midi, on voyait s’ouvrir le passage coupé en travers du haut clocher carré de l’antique monastère, la trombe collégienne venait rouler sur la longue rampe de granit de l’escalier extérieur comme la chute d’un torrent déchaîné. Elle faisait irruption en deux flots successifs. Ensuite chaque courant sorti de ce remous s’allongeait, s’étirait pour défiler distinct dans les rues de la vieille cité. Les premiers, les petits, le corps projeté en avant dans une marche cahotante de gamins distraits, brisaient leur pas à toutes les irrégularités du pavé. Les grands s’avançaient à une centaine de pas de distance, hantés déjà du prestige militaire dont l’uniforme bleu contribuait à les pénétrer ; beaucoup marchaient en ordre, avec un soin visible de s’allonger la taille ou de se bomber la poitrine.

Toutefois, si nous disons petits et grands c’est plutôt manière de parler. Un jour un grand petit, qui avait de la verve, et peut-être une pointe d’envie, avait insinué que le groupe des grands était l’infirmerie des petits. Et, après avoir fait la part d’exagération que réclamait son âge, il faut convenir qu’il y avait du vrai dans cette imputation dédaigneuse. Ainsi, des nains de vingt ans parvenus aux classes supérieures étaient proclamés « grands » de droit, alors qu’au dessous de quatorze ans vous eussiez pu mesurer six pieds et autant de pouces sans cesser, pour autant, d’être « petit ». Tel était tout au moins le cas de cette grande tringle de « Saucisse », poussé tout en long comme une asperge, et dont on assurait que la tête était montée avec une telle rapidité que la cervelle en était restée en route.

Cette année-là, Pierre Folonnier et Luc Pravert venaient d’être promus au nombre des grands et c’était bien le moins que l’on pût faire pour des élèves arrivés à leurs dix-neuf ans sonnés. Ainsi grandis par charité, ils tenaient le premier rang dans le peloton, comme de petits tambours accueillis au régiment par besoin. Mais, comme ils sortaient l’un et l’autre de ces hautes vallées que cultivent le plus souvent de petits hommes râblés, sobres et endurants, on avait beau se gausser de leur allure de même qu’on avait jadis plaisanté sur leur parler montagnard, cette médiocrité de taille ne les empêchait nullement de riposter à leur façon. Surtout Luc Pravert. Tout en buste, les épaules larges et les jambes courtes, batailleur par instinct et par goût, celui-là se chargeait de « manier » les plus goguenards. Pour cela, il attendait patiemment une occasion de surprendre son personnage en quelque coin, hors de la surveillance des inspecteurs. Et là, après un corps à corps où incontestablement le petit homme couchait son adversaire, il le saisissait droit à la pomme d’Adam qu’il tordait de manière à laisser juste un petit trou pour implorer grâce.

D’ailleurs, l’œil s’accoutume à tout. Bientôt on ne s’étonna pas plus de voir ces deux petits hommes à la tête du peloton des grands, surveillé par un prêtre dodu, à cheveux noirs et à tonsure perdue sous les boucles frisées, que de toiser, en queue du groupe des petits, ce géant de Saucisse escorté d’un prêtre sec et blond, aux cheveux courts, avec une tonsure pas plus grosse qu’une hostie.

Mais ce qui était drôle et qu’on oubliait presque de remarquer, c’est que hors de ville, malgré les rangs rompus, Folonnier et Pravert ne continuaient pas moins de cheminer côte à côte, pareils en cela à ces chèvres de semblable couleur et d’égal caprice que l’on voit faire bande à part dans certains troupeaux pour savourer les mêmes touffes d’herbe et se partager les feuilles du même buisson. Mais, comme en raison même de ces goûts distincts et de leurs préoccupations limitées, on se souciait peu de leurs personnes, on se préoccupait moins encore de ce qui pouvait former le fond de leurs mystérieux propos. On remarquait tout au plus que le mendiant posté à la bifurcation du chemin de la Grotte des Fées, – les gens de cette sorte se mêlent décidément de tout – les suivait des yeux lors de leur passage en disant : « Qu’est-ce que l’un peut tant avoir à dire et l’autre à écouter ? »

Depuis trois ans qu’il les guettait de la sorte, n’aurait-il pas dû savoir, ce va-nu-pieds, que, si Folonnier avait toujours assez à dire, c’était qu’il faisait du neuf avec du vieux. La première année, dès son entrée au collège, il avait trouvé là ce Luc Pravert, un Salvanain qu’il se rappelait avoir rencontré une fois à Champéry. Tourmenté d’un incessant besoin de confidences, car de fort bonne heure il s’était forgé une chimère, où serait-il allé choisir un meilleur auditeur bénévole que ce garçon juste grand comme lui, montagnard comme lui, du même âge que lui et auquel, par surcroît, il pourrait conter des choses de Champéry puisqu’il y possédait des parents ?… Oui, à qui parler à l’aise de la jolie petite Champérolaine, son idole, sinon à ce Pravert qui l’avait vaguement discernée déjà, et qui, précisément, la nommait toujours la « Blanche », à cause de sa robe claire des bonnes fêtes ? Cette vanité paysanne que tout le monde connaît et qui remplace l’exubérance par une sournoiserie latente était malheureusement le faible de Folonnier : dans sa présomption de petit coq villageois, il s’était déjà dressé à sa fantaisie tout un programme d’avenir. Se jugeant incontestablement le plus cossu des adolescents champérolains et comme sa vanité rustique ne prévoyait pas d’obstacle, il avait d’emblée jeté son dévolu sur l’élue de son choix. On comprendra donc sa joie de trouver là un expert capable d’attester ce qu’il avait de goût, de flair et de veine.

En récréation, dans les corridors, au réfectoire, partout où il lui arrivait de rencontrer ou croiser le Salvanain, c’était l’évocation de la blanche silhouette, l’apparition plus ou moins rapide de l’éternelle revenante : « Je ne crois pas, disait-il souvent, qu’il soit à Champéry deux familles pour posséder les gros biens à la portée des bâtiments comme la sienne et la mienne ! »

Le dimanche, pendant la courte sortie d’avant vêpres, Pravert était assuré, qu’avant les louanges solennelles du Seigneur, il lui serait donné d’entendre celles de la jolie petite Champérolaine. Même, le Seigneur devait-il se résigner à perdre une partie de ses droits : car, manie étrange ou curieuse ironie du hasard, dès qu’on entonnait le psaume 113, le Champérolain, déjà à bout de patience, se préparait à chuchotter. Pravert, lui, sans lever les yeux de son paroissien, se contentait de faire des signes d’adhésion. Puis quand l’orgue déchaîné en ouragan, emportait sous les voûtes sonores les accents de quarante prêtres enlevant le verset : Aures habent et non audient ; nares habent et non odorabunt !… un éclair malicieux éclatait sous les paupières baissées du silencieux Salvanain. De même, le jeudi, durant les interminables courses qui se prolongeaient jusqu’au souper, Folonnier ne se fut pas laissé détourner, fût-ce par un coup de canon, d’un sujet auquel il s’était fait une spécialité de ramener toute conversation.

 

***   ***   ***

 

Néanmoins, l’âge aidant, l’amoureux avait eu le sentiment qu’il serait tant soit peu puéril de confiner sans cesse Luc Pravert à cet humble rôle d’auditeur bénévole et qu’il devait être temps de mettre une antienne neuve à sa psalmodie. Précisément, au cours des vacances de l’été précédent, les évêques de la Suisse s’étaient rencontrés à Saint-Maurice à l’occasion d’un pèlerinage. Les deux collégiens y avaient pris rendez-vous, et, par l’offre de son char à bancs attelé de sa jument, Folonnier avait déterminé les parents de la Blanche à s’y rendre avec leur fille.

Célébrée par l’évêque de Sion, la messe avait été coupée d’un grand sermon d’un prélat de la Suisse romande, et l’office s’était terminé par la bénédiction pastorale de l’évêque de Coire. Puis l’âme ainsi restaurée, on était parti dîner en pique-nique sous des pommiers qui ombrageaient les regains coupés en frissonnant à la grande brise du Rhône. Les deux jeunes gens s’y étaient montrés aussi joyeux que le sauraient paraître des collégiens villageois soucieux de leur éducation. L’adolescente, réservée comme il convient à une très jeune fille qui n’a guère parlé à des messieurs que devant papa et maman, avait tenu les yeux baissés sous l’attention obstinée de Pravert. Plus préoccupé de l’effet de cette mise en scène préméditée que du repas, Folonnier rongeait un os, le ventre en l’air, en fredonnant son triomphe avec un air de naturel sur lequel Pravert ne devait pas se méprendre. Entre temps, le père absorbé dans la sculpture des débris d’un gigot salé, ne levait la tête que pour recourir à la dodue « bossette » de chêne, tandis qu’en guise de grâces, la bonne maman contemplait avec adoration un gros chapelet indulgencié acheté devant le parvis de la basilique.

Mais cette digestion en commun avait été troublée par le passage d’un miséreux qui avait dû les filer, le mendiant du chemin de la Grotte.

— Vous en avez un, vous, de toupet, avait déclaré le père de la Blanche, offusqué de cette visite.

— Faut pas être tant dûr aux pauvres quand on est père d’une si jolie grivoise… Longtemps que je la connais… Elle n’aura qu’à choisir, c’est moi qui vous le dis, avait objecté l’importun.

Loin de flairer là-dessous la moindre des malices, Folonnier s’était montré grand seigneur. Comme il restait là une boîte de sardines presque entière, un morceau de veau, des œufs durs et un cornet de sucre, le tout disparut dans les poches sans fond du paletot dépenaillé de ce va-nu-pieds. Ensuite, pour ne pas le faire boire à même la petite bossette, on lui en avait versé le fond par rasades dans un de ces gobelets de cuir ciré dont se servaient touristes et pèlerins d’alors.

Pourtant au retour vers la ville, un rapide dialogue s’était engagé à la dérobée entre Pravert et la Blanche :

— Mademoiselle, je ne saurais vous dire quelle est ma joie de faire votre connaissance. Pierre m’a fréquemment parlé de vous, et…

— Est-ce bien vrai ? Mais ne se connaissait-on pas déjà ?

— Je n’osais pas me permettre… sans doute… on s’est vu…

— Vu ?… Et parlé !… M. Pravert ! Jetez un petit regard rétrospectif…

Cet échange d’impressions avait été interrompu, mais le tout dernier mot était resté dans l’oreille du collégien comme la vibration caressante d’une mandoline : « Rétrospectif ! » Hein ! était-elle distinguée pour une villageoise ? Il était vrai de dire qu’elle avait fait quelques mois de pension à Martigny – Folonnier ne s’était pas privé de le répéter – mais c’était égal, ré-tro-spec-tif !

 

***   ***   ***

 

Dès le soir, chacun avait repris le chemin de sa vallée : Luc seul, rêveur et silencieux.

Pierre plus triomphant qu’un hidalgo, faisant claquer son fouet le long des villages, impatient déjà de savoir ce qu’on dirait le lendemain d’une équipée qui, sous cette escorte des parents, prenait quasi l’importance de fiançailles officielles. Aussi, dès sa rentrée au pensionnat, ravi d’avoir un témoin de ses triomphes et fourni de matériaux neufs pour l’édification de ses châteaux en Espagne, se plaisait-il à répéter : « Moi !… voici ma dernière année de collège !… — Déjà… lui demandait-on. Mais que vas-tu faire ? — Ce que je vais faire… répétait-il avec un clignement d’yeux… ce que je vais faire, demandez-le plutôt à Pravert. »

C’était en effet la troisième année que les deux montagnards passaient au collège et celle où, comme nous l’avons vu, on les avait promus parmi les grands. Hors de cela, peu de changements, sinon que dans les promenades, l’un parlait avec plus d’abondance que jamais tandis que l’autre devenait plus mutin et plus sournois. Et le mendiant de la Grotte, fidèle à son poste, de se répéter : « Je serais franchement curieux de savoir comment ça va finir ! »

Enfin, clopin-clopant, la date tant désirée de la clôture arriva ; en se séparant, les deux amis convinrent de se rencontrer à la fête de la mi-août sur l’alpe de Salanfe.

Cette journée de l’Assomption à Salanfe, où affluent les bergers d’alentour, et où un prêtre monte de l’Abbaye de Saint-Maurice célébrer la messe, n’était pas connue alors de tous les étrangers en séjour dans les hôtels ou pensions des vallées environnantes. À cause de cela peut-être, la jeunesse du pays s’y sentait dans la seule intimité qu’elle affectionne, celle du bon sans-façon paysan. Chacun trouvait à s’y divertir selon ses goûts : on allait de chalet en chalet, écrémant émines et chauderettes ; on trempait à l’envi les cuillères d’arolle dans les seaux de petit lait ; on jouait aux quilles, aux barres, à la truie ; on voltigeait sur les pelouses encombrées de grands blocs rocheux ; on dînait et goûtait de fromage vieux et de viandes salées apportées de loin pour entretenir le goût du bon vin, élément tout aussi indispensable à une fête valaisanne que les danses sur le gazon et que les querelles sans motif.

Des journées de chaleurs extraordinaires avaient préparé à cette fête alpestre un mouvement inaccoutumé ; tous les mulets d’Évionnaz et de Salvan avaient été mis à réquisition pour monter les barrots de vin, le pain blanc, le chocolat. Aussi dès la veille de l’Assomption, des caravanes s’égrenaient-elles déjà sur les sentiers qui convergent vers le haut vallon. Fignolains et Fignolaines allaient camper pour la nuit au chalet du val d’Ema-ney, les Salvanains et Salvanaines, dans leurs mayens de Van, d’autres dans les huttes de Fontaine-Froide et de Cocorier. Sur le sentier du col du Jorat, un jeune prêtre, assis sur un mulet chevauchait, avec un gamin en croupe, en compagnie d’un joueur de clarinette qui se soulageait les jambes en empoignant la queue de l’animal. Justement, le cavalier à soutane retroussée proposait au clarinettiste un marché de son invention. À la procession qui succède à la messe, un groupe de jeunes filles devait chanter un cantique à la Vierge ; s’il consentait à leur « donner l’accompagnement », on l’autoriserait à faire une collecte parmi l’assistance.

Le 15 août au matin, le collégien Luc Pravert, parti en reconnaissance du côté de Susanfe, en revenait avec une caravane d’une dizaine de personnes accourues de Champéry, qui avaient partagé leur longue étape en couchant à Bonavaux.

L’office eut lieu dans la chapelle qui dresse ses murailles moussues parmi les pelouses, au delà du grand torrent vers lequel se hâtent une multitude de petits ruisseaux pressés de venir se précipiter en gerbes d’écume jusqu’à la plaine, par dessus les hautes parois de Pisse-vache. Et faute de place dans l’étroit sanctuaire, la plus grande partie de l’assistance se prosternait dispersée sur le tapis fleuri, tandis qu’autour rôdait cet effronté de mendiant de la Grotte, venu jusqu’en ce lieu quêter les miettes des festins.

Puis bientôt le moment vint de la procession. Les femmes de Salvan, la tête enveloppée de mouchoirs d’indienne écarlate, les bergères de Champéry, le turban de flanelle ponceau noué sous l’oreille, défilèrent pêle-mêle en contournant le fond plat de l’alpe au milieu des bestiaux dispersés qui secouaient leurs sonnailles, et, la Blanche qui, ce jour-là précisément était toute bleue sous sa robe de mérinos et son petit chapeau fleuri, y semblait une délicieuse gentiane égarée dans une guirlande de rhododendrons.

Le dîner, composé de délicatesses montagnardes, eut lieu autour des innombrables chalets délabrés et des blocs qui s’éparpillent sur le fond large du val. Le groupe des Champéro-lains en particulier fut d’une folle gaîté. Pravert s’y était joint sans que l’état de surexcitation où son arrivée avait jeté la jolie adolescente eût altéré en rien le crâne optimisme de son condisciple. Il faut dire que, déjà dès leur départ de Champéry, Pierre Folonnier l’avait trouvée tout autre qu’à l’ordinaire, primesautière, impétueuse, pareille à ces chevreaux que certaines herbes grisent dès qu’ils s’aventurent sur les pentes. Autant de fois il lui avait offert la main ou le bras pour sauter un torrent ou escalader une pointe de rocher, autant de fois elle s’était soustraite à ces prévenances avec des éclats de rire qui devenaient surtout perçants lorsqu’elle se mouillait un pied ou qu’elle glissait sur la neige amollie d’un névé. Mais dans sa foi tenace, le trop heureux collégien ne savait attribuer cela qu’à la joie de se trouver avec lui.

Le groupe en était au dessert, des myrtilles que Pravert avait eu la patience de cueillir en montant ; quand, juché au sommet d’une haute pierre moussue, le clarinettiste se mit à battre la mesure de la tête et du talon droit et à jeter dans le vallon les premières notes de son instrument, aussitôt répétées en un chœur bizarre par les échos réunis de la Dent-du-Midi, de la Tour-Sallières et du Luisin. Pravert commença par s’emparer d’une Champérolaine en pantalon qui, de ses deux jambes en fortes baguettes, tambourina allègrement la polka sur le gazon. Plus rayonnant que jamais, Folonnier prit la Blanche. Après quoi, ce fut une montferrine, cette vénérable danse qui tient tout à la fois du quadrille et de la ronde enfantine. Puis on s’éloigna boire un coup de vin blanc au barrot, on revint entre deux polkas et une valse pour s’écarter à nouveau entre une schottisch et deux mazurkas. Et, tour à tour, l’idole passait des bras de Folonnier à ceux de Pravert, définitivement conquis lui aussi, depuis le dîner au bord du Rhône et l’emploi du mot « rétrospectif ».

Bientôt l’entrain était devenu tel que nul ne songea plus qu’au barrot et à la danse, sans prêter la moindre attention à des grondements sourds et espacés qui approchaient, remontant la grande vallée voisine ainsi qu’un millier de tambours précédant la cohorte sombre des nuées orageuses. Un courant froid rasa la surface de l’alpe, suivi d’un courant plus chaud, puis d’un coup la masse noire apparut à la lisière des monts, plongeant aussitôt Salanfe dans une demi-obscurité, pendant que la rafale se déchaînait subite et violente au signal d’un craquement formidable. Alors, ce fut comme un sauve qui peut, une désertion à l’aventure vers les chalets épars dans le bas du vallon. Folonnier, que le hasard de son élan venait de jeter dans un dédale de cabanes, y rencontrait, abrité sous un avant-toit, le jeune prêtre venu pour officier. Bien entendu, il fallut saluer et parlementer. Il en devait résulter un retard sensible, au bout duquel le collégien en quête de sa compagne s’élança dans le premier chalet venu, et ainsi de l’un à l’autre. Dans un il trouva plusieurs des Champérolains blottis et ployés sous la basse toiture. Tous à la fois, ils lui demandèrent :

— Et elle ?

— Je la croyais avec vous ! répondit-il un peu confus.

— En ce cas, elle sera restée avec votre ami.

L’idée de ce fait tout simple suffit cette fois à heurter l’optimisme entêté de Folonnier. « Cependant, se dit-il, puisque je me suis fourvoyé, qu’y a-t-il de drôle à cela ? » Il mettait tout son possible à se faire une raison, le maladroit, et surpris de sentir qu’il n’y parviendrait pas, il ne pouvait se tenir en place. Bien qu’un peu honteux de sa mesquine inquiétude, il sortit poursuivre ses recherches. Dans un chalet il trouva encore deux Champérolains que la débandade avait séparés des autres ; ils lui adressèrent la même question :

— Et elle ?

Ébranlé par ces « et elle ? » consécutifs, envahi d’un commencement de soupçon jaloux, Folonnier, sortit au moment où, un instant atténué, l’orage, reprenait de plus belle. Comme chargées d’encre, les nuées roulaient dans une hâte folle vers le nord-est en versant une véritable cataracte sur le haut vallon. Il vint s’abriter provisoirement sous la bordure extérieure d’un toit ou, inoccupé, il s’amusa à guigner entre les pièces de mélèze. Il y avait du monde dans le fenil, il y en avait aussi dans la chavanne ; même il lui sembla tout de suite voir bouger quelque chose de bleu. Alors, comme le toit était très bas, il se haussa pour regarder entre les chevrons :

… Les deux ! Ils étaient là, seuls dans la chavanne !… La Blanche en tête à tête avec Pravert, mangeant la crème dans la même diétzete !

Précisément, la pluie se ralentissait de nouveau. Folonnier écouta. Ils faisaient des projets : elle, insistant pour qu’il s’engageât à lui écrire au moins deux fois par semaine ; lui, tirant des plans pour multiplier les rendez-vous à l’insu de son camarade – chose assez compliquée entre deux vallées que séparent les hautes crêtes déchiquetées de la Dent-du-Midi.

Cette fois, du moins, la révélation était aussi complète que subite ! Douter encore eût été folie.

Les cheveux collés aux tempes comme au sortir d’un bain, ruisselant de sueur et de pluie, Pierre se sentit alors trébucher. Il lui sembla que, par bonds répétés, le sol se soulevait sous ses pas. Incapable d’une pensée, tout au plus conscient du ridicule qu’il y aurait pour lui à épier plus longtemps le couple amoureux, il alla au gré de ses jambes flageolantes, sans conscience de la direction choisie, uniquement préoccupé de fuir ce large vallon maintenant presque réduit au silence, où seules quelques vaches meuglaient en jetant les notes de leurs sonnailles aux échos assourdis par l’immobilité de l’air. Il marcha sans cesse, errant, trébuchant au gré des accidents du sol, jusqu’à ce que, dans la nuit noire, une vieille grangette sans porte, postée au bord du chemin, lui présenta l’abri de son mauvais toit. Dès l’entrée, il se buta. Puis il roula sur le foin, et comme honteux des cris qu’il sentait se presser pour sortir de sa gorge, il se mit à mordiller par poignées ce désagréable fourrage de varaire et de linaigrette.

 

***   ***   ***

 

Il était là on ne sait depuis combien d’heures, à se tordre sans fermer l’œil, lorsqu’une silhouette se dessina dans l’encadrement de l’entrée, sur le fond des cieux constellés. C’était celle du mendiant de la Grotte qui vint le heurter de ses vieilles savates.

— Qui est là ?… cria le va-nu-pieds surpris. Mettez-vous au moins plus haut sur le tas, non pas de rester près de la porte pour vous faire écraser !

— Laissez-moi… ou écrasez-moi… ça m’est égal.

— Hé… est-ce bien vrai ?… C’est vous !… Vous qui êtes là ?… Et moi qui ne savais pas la fin que vous aviez faite ! Alors je comprends tout. Parbleu, vous avez vu les deux autres ensemble… et vous pleurez de ce que…

Folonnier aurait voulu rassembler ce qui lui restait de forces pour lui tordre le cou, à cet impertinent. Mais il songea que là ne serait pas le bon moyen de se faire dire ce que l’autre savait de « l’histoire », et il choisit la voie pacifique.

— Alors, vous les avez vus ? demanda-t-il.

— Vus ou pas vus, c’est tout un !… grogna le nouveau venu. Il y a longtemps que ça était dans l’air.

— Pourtant, moi, je ne l’ai su qu’aujourd’hui…

— Tiens, pardié !… ce n’est pas à l’aveugle qu’on demande de voir courir le vent. D’ailleurs, si vous l’aviez pressenti, bien sûr que vous vous seriez moins entêté.

— Entêté !… à quoi ?

— Entêté à quoi ? que vous me dites. Mais entêté à lui fourrer dans la cervelle la marotte de votre demi-sainte, pardié ! Voilà plus de trois ans que vous vous acharnez à lui enfoncer ce même coin dans la tête. Que vouliez-vous qu’il fît, ce garçon, que de se laisser fendre la tête ou de laisser glisser le coin ? Aussi, peut-on dire que le coin est bien dedans ! Et à force de glorifier la fille pour votre propre gloriole, vous voici sans fille et sans gloriole. La belle ouvrage !…

… Allons ! allons !… continua le traîne-savate, ne pleurez pas… Ne pleurez pas pour ça... Jeune, pas sec derrière les oreilles et instruit, vous avez bon loisir de recommencer dix fois la comédie. Laissez donc les chagrins à nous autres dont la vie tombe en ruines !… Écoutez… Voici le matin. Les sentiers sont nettoyés, les buissons égouttés… Levez-vous et partons, nous parlerons en route. Allez, you !… Debout, vous ne dormiriez également pas… et moi pas davantage… Tenez, voici votre chapeau. You ! donc !… Voici quelque chose qui vous servira de bâton. Allons, allons, vous vous essuyerez les yeux en chemin… Dépêchons !… Nous causerons mieux chez le scieur de la Râsse que nous allons réveiller pour boire la goutte… Car vous payez la goutte, c’est entendu, pour la leçon que je vais vous donner ; et qui vous fera plus de profit que la grammaire et le catéchisme. Elle est aisée à retenir ; elle tient en deux phrases…

— Lesquelles ?

— Voici la première :

« Les gens qui nous écoutent sans plaisir pour eux-mêmes se payent tôt ou tard de la patience qu’ils y ont mise. »

— Et la seconde ?

— La voici :

« La femme que nous recherchons dans une pensée de triomphe cherche naturellement à nous échapper, car toute conquête égoïste provoque la résistance ; ce qu’elle attend c’est notre amour, non pas notre gloriole. »

____________

 

Ainsi avait parlé le mendiant… Et, comme en sortant de chez le scieur il faisait plein jour, Pierre Folonnier ne put s’empêcher de comparer l’heure où, par un ciel noir et chargé d’orage, il était entré dans son cauchemar, et celle-ci, où il en sortait éclairé par les cimes teintées d’or du levant. Bien qu’incomplètement consolé, il ne perdit pas de vue les remarques du va-nu-pieds, et ce soleil du matin le faisait déjà renaître à la vie de jeunesse, mais à une vie différente de l’autre, où il pressentait que son amour ne serait plus fait de préméditation, de mise en scène, de triomphe ou d’exubérance, mais de spontanéité, de joie intime et d’abnégation.

Ce sentiment le consola si bien qu’au printemps suivant il acceptait d’assister à la noce de la Blanche et de Luc Pravert.

L’AN DES MYRTILLES

 

Quoique la Saint-Loup tombe sur un instant où les bras valides sont mis à rude contribution pour les travaux de la moisson, toujours hâtive et prompte dans les hautes vallées, nombreux sont ceux-là qui sacrifient une de ces précieuses journées pour s’y rendre en dévotion.

Saint-Loup, mort évêque de Troyes, après avoir fléchi Attila en le détournant de toucher à cette ville, avait, jeune encore, abandonné sa femme pour aller dans la solitude de Lérins se préparer à sa vocation nouvelle. C’est sans doute pourquoi aux yeux des gens pieux, il est demeuré le guérisseur particulier des lésions du cœur et de l’âme et pourquoi, le vingt-neuvième jour de juillet, les bonnes mamans de la montagneuse vallée viennent lui confier leurs secrètes afflictions, leurs petits chagrins ou leurs grosses douleurs.

Les enfants et les jeunes gens s’y rendent aussi, soit en promeneurs, soit en simples curieux, et les vieilles filles ou vieux garçons en solliciteurs dont la perspicacité du saint doit sans peine démêler les vœux légitimes.

La cérémonie patronale ne se limite pas à une messe, à des psaumes et à des cantiques ; sa partie importante consiste surtout en une procession lente, qui des heures durant, tourne indéfiniment autour de l’église, et où tout bon pèlerin tient d’une main un long rosaire à égrener et de l’autre un morceau de cire représentant tel membre ou tel organe dont il sollicite la guérison. Aux fêtes des saints plutôt réputés pour leurs soins aux maux corporels, c’est une main, un pied, un bras, une jambe.

À la Saint-Loup, ce sont habituellement les organes complexes : têtes entières, nez, oreilles. Les cœurs y sont nombreux, encore que, désireuses de voiler leur secret caché, certaines âmes recourent à des cires plutôt emblématiques : une main représentant l’union rêvée, un bras évoquant l’aide, ou une oreille, témoin discret de la plainte intime.

 

***   ***   ***

 

Demeurée seule de bonne heure à son vieux foyer, entre le rouet de sa mère disparue, le chat, le pot de fuchsias au bord de la minuscule fenêtre à rideaux d’andrinople, avec sa taille de naine, sa grosse tête et dedans pas plus de cervelle qu’une poule, Ursule s’était accoutumée toute jeunette à cette dévotion. Aussi, quoiqu’elle n’eût après tout que trente-trois ans, on la tenait, en raison même de cette assiduité au pèlerinage, pour une vieille parmi les toutes vieilles filles. Souvent – et c’est surtout ce qui mettait en rage la petite Ursule – les ironies cruelles lui venaient de ses aînées, à ce point qu’il ne lui était plus possible d’aller emplir une seille à la fontaine sans entendre les commères bourdonner :

— Depuis qu’elle prie pour avoir un galant, si le bon Dieu y voyait un bien pour elle, voilà longtemps que ça y serait !

D’autre fois, c’étaient les hommes qui l’interpellaient :

— Dis, Ursule !… me veux-tu ?

Faisant alors sa voix aussi douce que possible elle disait :

— Vous savez bien même, si je vous veux.

Hélas ! l’idylle se terminait implacablement sur ces mots, tandis que l’interrogateur s’enfuyait en éclatant de rire.

D’autres jours, des gens qui n’avaient ni foi ni loi se permettaient de mettre saint Loup dans leur mauvais propos. Mais peine perdue ! Là n’était pas le moyen de détourner Ursule de ce qu’elle appelait son devoir.

Et, chaque été, elle reprenait son pèlerinage. En route, le long de la charrière pierreuse qui se déroulait parmi les chanvres odorants et les liasses de seigle dressées en cheminées où les petits enfants des moissonneurs viennent se mettre à l’abri du grand soleil et des averses, presque toujours elle était rejointe par un grand noiraud qui fumait la pipe, et dont les pommettes, saillant de l’épaisseur touffue de la barbe et des sourcils, passaient en sa présence par toutes les couleurs. Ursule savait qu’on l’appelait César et qu’il venait d’un endroit élevé des profondeurs supérieures de la vallée, un village dont on disait qu’il y fallait ferrer les poules. Sans doute, c’en était un qui aurait bien aimé se « tirer plus bas », et, certes, ce n’est pas Ursule qui y eût mis obstacle, elle qui séjournait dans ce coin tranquille et écarté du chef-lieu, dont les masures, tombant en ruine, servaient principalement de refuge aux vieillards et aux miséreux. Elle y passait presque pour privilégiée dans sa vieille maison, qui souriait seule du milieu de ce vaste délabrement avec les rideaux rouges, les fuchsias et la large galerie enguirlandée de grappes de maïs.

Mais voilà ! Tout gros qu’il fût, ce César lui semblait bien emprunté et aussi impatient de reprendre les devants qu’il avait mis de hâte à la rejoindre. En effet, à chaque rencontre, c’est-à-dire une fois par année, il se contentait de lui dire :

— Allons, encore une fois en route pour la Saint-Loup, Ursule ?

— Encore une fois. Et vous aussi, César ?

Ces mots échangés, le grand noiraud regardait tout autour, les champs, le ciel, les forêts, la ceinture des montagnes, d’un air de chercher une nouvelle parole à prononcer. Puis, au bout d’un instant, ne sentant rien venir, il rougissait un peu plus, hâtait le pas et, retourné à demi, finissait par bégayer :

— À la revoyance, Ursule !

Quelquefois, elle criait derrière :

— Vous êtes bien pressé !

Mais, déjà décontenancé par un tel effort l’homme était trop éloigné pour entendre.

 

***   ***   ***

 

Ayant eu tout loisir de remarquer qu’aux années précoces certaines femmes de la montagne profitaient de leur journée de dévotion à Saint-Loup pour y vendre des myrtilles devant l’enceinte de l’église, le cerveau d’Ursule fut traversé cette année-là par un éclair de génie. Précisément, le printemps avait été précoce et un jour, en passant vers son pré du pied des bois, elle l’avait vu criblé de gouttes noires, comme si on l’avait aspergé d’encre. Jamais de sa vie elle n’avait vu autant de myrtilles. La nuit suivante fut longue et sans sommeil, comme les nuits le sont en général pour les grands esprits. Ursule avait à résoudre la question de savoir si elle les vendrait à cinq centimes l’assiette rase ou bien à dix l’assiette enchâtelée. Puis le sommeil était arrivé à la suite d’un coup d’audace : bref, ce serait dix… à prendre ou à laisser !

Le matin de la Saint-Loup, comme Ursule cheminait péniblement, la tête enfoncée entre ses basses épaules par le poids de la large corbeille qu’elle devait à tout bout de champ déposer pour humer la fraîcheur et le parfum capiteux des chanvres, voici quelle entendit des pas lourds remuer les cailloux du chemin derrière elle. Le noiraud – car ce ne pouvait être un autre – au lieu de lui parler en la rejoignant, comme tous les ans, eut vite fait, et sans même ôter la main gauche de sa pipe, de transporter la charge tout droit sur son épaule. Après quoi tous deux cheminèrent pour ainsi dire sans échanger une parole, car si Ursule entr’ouvrait la bouche, aussitôt César tirait sa pipe et concluait :

« Faites vos dévotions et ne soyez pas en peine, j’en suis chargé, j’en reste chargé. »

 

***   ***   ***

 

C’était peu parlé et bien parlé. Ursule en profita. Elle s’arrangea pour ne pas manquer le moindre détail de la cérémonie, messe, bénédiction, libéra me, invocations, cantiques. Aux envolées ininterrompues des cloches, elle fit douze fois le tour de l’église avec la procession, le cœur de cire à une main, le rosaire à l’autre, pas à pas avec une grosse femme qui portait une petite jambe, car elle implorait le prompt retour d’un homme qui courait au loin par le monde gagner de quoi faire honneur à ses affaires.

À la fin, revenue auprès de César et de sa corbeille presque vide, elle hasarda d’un air contrit :

— Je vous ai détourné de vos dévotions, César… Ce n’est pas bien ce que j’ai fait là…

— Ça fait rien, vous aurez bien prié pour deux tandis que je gagnais pour deux. D’ailleurs, le curé d’ici…

— Le curé d’ici ! Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Il m’a acheté des embrezoles… et puis…

— Tiens, vous dites des embrezoles par là haut… mais il vous a dit quelque chose… César…

César était devenu muet.

— Eh bien ! à moi, reprit-elle, il m’a dit en jetant un coin d’œil vers vous : « Hein, Ursule ! Je vous avais bien dit qu’un jour ou l’autre saint Loup finissait par accorder ce qu’on attendait de lui ! »

— C’est drôle ! fit César étonné et rougissant… la même chose qu’il m’a dite, à moi !

— Si ça pouvait seulement être vrai, César.

De crainte, sans doute, que son trouble ne l’empêchât d’achever une phrase qu’il eût tant désiré mener à bonne fin, le noiraud détourna la tête. Il bégaya :

— Pourquoi… est… ce que ça y… y… y… pourrait pas… pas être ? Y en a qui… ont fait plus mal.

Puis, à demi soulagé, bien qu’encore plus rouge qu’une pivoine, il regarda Ursule immobile. Mais, comme honteux de son audace, pareil à un homme qui se serait aventuré trop loin, il se hâta de mâchonner :

— À présent, il faudra que je vous rende ce compte… J’en ai vendu pour deux francs et demi…

— Mais ! fit Ursule avec élan, n’êtes-vous pas le boursier… du moment que…

Cette fois ils rougirent tous les deux, après quoi, César ayant passé une main à l’anse de la corbeille et l’autre derrière la taille d’Ursule, osa dire enfin d’un ton décidé :

— Alors, puisque je suis boursier, je paie bouteille, pain blanc et fromage gras.

____________

 

Jamais noce ne laissa plus profond souvenir dans le cœur de ses héros. On en parle encore dans la vallée et, quand les jeunes questionnent sur la date, on répond : « C’était l’an des myrtilles ! »

LE BON TAILLEUR

 

Pour un vingt-trois octobre, la nuit avait été insupportablement froide. Il eût été facile d’en juger à voir le petit bout d’homme qui débouchait sur Martigny entre la base abrupte du plateau de Chemin et les escarpements qui dominent le cône élégant du vignoble du Brocard.

Sous la vaste nappe de crêpe qui s’étendait devant lui, allongée au loin entre les ombres colossales des deux rives, le fond plat de la vallée du Rhône se laissait soupçonner plutôt qu’apercevoir. C’était à peine si, de là-bas, au second plan, la ville arrivait à percer le voile d’ombre de deux ou trois feux clignotants, pareils aux étoiles, que les approches du matin semblaient éloigner dans les profondeurs célestes. Et, comme cet élargissement de l’espace rendait l’air plus glacial, le tailleur éprouvait un besoin irrésistible d’exprimer une plainte ou de réentendre une voix humaine. C’est pourquoi, la Dranse franchie au pont de la Croix, le bon garçon, arrêté au milieu de la chaussée gelée et sonore, se déclara à lui-même :

« Quel froid sauvage par cette plaine !… Ah ! oui, Euchariste, tu peux bien dire une fois de plus : « Vive Médière ! »

Déjà il paraissait regretter son village, quitté quatre heures auparavant, un vieil entassement de maisons charpentées, blotti là-haut, dans une niche élevée, que d’âpres rochers gris piquetés de sapins abritent avec sollicitude contre les morsures de l’aquilon.

À la vérité, il aurait été facile au petit tailleur de se rendre à Fully en moins de la moitié du temps qu’exigeait cette route. Malheureusement, quoique accoutumé à se lever matin pour aller en journée, il était de tout temps resté « ennuyeux », comme on dit à Médière. Les contes légendaires d’autrefois avaient maintenu ses concepts dans un état d’enfance que semblait attester son petit corps de trente-neuf ans. Il redoutait principalement ce col du Len, qui mène de sa commune dans la vallée du Rhône, et dont les vieillards faisaient le théâtre de fantastiques scènes nocturnes. Ce passage, Euchariste ne savait se le représenter autrement que scandé de vieux troncs pourris rendant une lueur blafarde et servant de piédestal à un bouc vert qui fume la pipe, et d’une voix caverneuse, pose à tout passant la question : « À qui est la nuit ? »

Sans doute, on citait mainte réplique efficace pour lui river le clou, à ce fantôme. Mais, désireux avant tout de s’épargner l’émotion de semblables rencontres, le tailleur avait préféré se jeter dès deux heures et demie sur le grand chemin, à la garde des bonnes âmes du paradis, en prenant soin de ne jamais regarder ailleurs que devant ses pas.

À présent, ragaillardi par le chant enroué des coqs, par l’aspect de la route plus blanche, élargie et aplanie, revenu à son sens normal, le petit homme s’appliquait à remettre bout à bout ses pensées, toutes brouillées jusque-là dans la terreur des apparitions.

Voilà !… il lui importait extrêmement d’arriver à la Colombière avant le départ de ses sœurs. Sinon, elles allaient encore se voir forcées de remettre les clés du « mazot » à ce barnay[9] de « pintier » qu’elles tenaient à importuner le moins possible. Non pas qu’il fût mauvais voisin ; il était toujours prêt, au contraire, à rendre service ! Mais c’était déjà assez pour elles que d’être réduites à passer le temps de la vendange ainsi que la moitié du carême près du mazot d’un homme dont l’impiété éclatait dans le moindre des propos, comme si, jaillie des moelles, la source du poison eût pénétré jusqu’au dernier des poils blancs de sa barbe. Mais ce qu’Euchariste évitait avec scrupule d’exprimer ou de se rappeler, c’est qu’il avait une vraie figure de Père Éternel, ce gros pintier. Cette comparaison obsédante était peut-être même le sujet principal du trouble où cette rencontre jetait le bout d’homme : « Trouver de la ressemblance entre cet excommunié et Celui qui peut tout… quel blasphème ! » Toutefois, si nous sommes maîtres de nos actions, nous ne le sommes pas des images qui se forment sous nos sens et il en savait quelque chose, le petit tailleur, des apparitions importunes. Aussi avait-il beau détourner son regard, sans cesse il revoyait ce nez énergique, ce regard d’une débonnaire intelligence, cette barbe éployée sur la poitrine comme un débordement du Rhône sur la plaine. Même, plus il s’efforçait de l’oublier, cette image, et plus il lui semblait avoir la perception nette de cette tête de philosophe villageois élargie par le flot des pensées qui s’y emmagasinaient à journée faite, quoiqu’elles n’eussent plus guère de chance d’en sortir, tant sont rares au village les occasions de philosopher.

À l’entrée du bourg, devant la chapelle de l’archange Saint-Michel, Euchariste avait tiré ses « mitons » de gros tricot pour joindre les mains comme il faut et dire correctement son pater. Puis, de la trottinante vitesse d’un rat d’appartement, ses petits pas furtifs l’emportaient déjà vers la ville, tandis qu’au travers du feuillage appauvri des noyers bordant l’avenue, son regard trouvait à s’égayer à la brusque apparition des monts neigeux du Haut-Valais, dont les crêtes éclataient dans le lointain, une à une, en des splendeurs de réveil. À les fixer, il semblait que la coulée d’or qui débordait sur ces prismes d’argent en avivât la clarté avant de venir se dérouler sur la vallée endormie. Puis, malgré le froid de plus en plus vif à mesure qu’on s’engage entre les alignements de peupliers qui défilent droit vers le fleuve, le voyageur fut assailli de nouveau par ses réflexions :

Pour Marthe et Frosine en particulier, quelle « incombance » que le voisinage de ce barnay !… N’avait-il pas pénétré les secrets les plus intimes de leurs âmes, jusqu’à découvrir qu’en vue de rendre leur vie plus méritoire elles faisaient au bon Dieu le sacrifice de leur gourmandise en privant leurs lèvres altérées de dévotion du plus léger grain de raisin !

Mais malgré tout, le petit tailleur se sentait distrait par une bise que le jour levant semblait rendre de plus en plus cinglante et aussi par l’aspect de l’étendue unie des champagnes éveillées au plein jour, dans la fantastique vision d’un paysage en filigranes d’argent et de cristaux. Seule, une bande sombre barrait le tout, flottant ainsi qu’une écharpe grise sur la longueur du fleuve : en entrant dans ses plis on se serait cru frôlé par un reptile gigantesque, aux écailles d’acier, dont la morsure refoulerait le sang et crisperait les chairs.

Mais voici le pont de Branson, la montée accotée au roc, le village, et, bientôt, les mazots de la Colombière. Le petit homme est arrivé.

 

***   ***   ***

 

Seulement, voilà bien la guigne à présent ! Le village semble désert : pressée par les derniers labeurs d’automne, sa population temporaire a regagné les hautes bourgades de l’Entremont, et déjà les vendanges ne sont plus qu’un souvenir. Depuis, la plupart ont eu le temps de remonter tondre les brebis, de redescendre presser la vendange ou gauler les châtaignes, puis de rentrer pour l’hiver dans leur sauvage vallée. Et, pour comble, voilà ses sœurs déjà parties ! Les vignes jonchées de feuilles qui semblent un tapis de rouille, ajoutent à ce sentiment de tristesse, avec leurs échalas empilés çà et là sur un berceau que leur font quatre d’entre eux fichés dans la terre en croix de saint André.

« Pas moins qu’elles ont dû donner à garder leurs clés à cet impie, le seul Bagnard qui s’attarde par Fully… pensait le voyageur tout navré… Boufre de métier ! »

Ce fut une voix invisible qui le mit au clair en lui criant d’un ton approbatif et décidé :

— Bon, bon ! Encore une fois en bas, donc, Cariste ?

— Oui, encore une fois, pour « trollier » ce peu de vin qu’on a…

— Peut-être que tu arrives trop tard, mon pauvre. Le Bordion[10] vient de partir pour Vevây, rapport à cette farce qui lui arrive…

— Quoi ?… Quoi ?… de la bon part Dieu !

— Eh bien, son treuil a brûlé l’autre nuit avec la baraque, les tines, les brandes, tout le bataclan. J’ai bien toujours dit, moi, qu’il faut marcher avec son temps… Avec mon pressoir ça n’aurait jamais pu arriver. Mais avec ces vis de bois !

Porté pour les innovations, le gros pintier, qui venait d’apparaître sur un tronçon de galerie, avait grand soin, toutes les fois qu’il parlait de sa moderne installation, de dire en lissant les s : « press-ssoir… press-sser » tandis que les vieux édicules affectés à la même destination obtenaient tout au plus de lui les honneurs de l’ancien vocable paysan : « treuil, trollier. »

— À présent, que vas-tu faire ? reprit-il. Et puis, tu descends bien tard !… Tu laisses cuver trop longtemps, mon bon !… Et ton raisin ?… Pourri, séché ou moisi dans le panier – c’est bien la peine que tes sœurs s’en privent comme d’un poison !

Cariste exposa les causes de ce retard : la crainte de perdre la pratique du châtelain Gabud, une bonne maison, six garçons à équiper pour l’hiver. Il en était à la dixième journée et il n’avait obtenu de venir « trollier » que sous la promesse formelle de reprendre son aiguille le lendemain…

— Et en vous donnant les clés elles n’ont rien dit ? demanda-t-il.

— Dire quoi ? Elles ont bien trop peur de me parler, ces cambernes !… Mais tu dois avoir bien faim et bien soif, mon pauvre. Monte, si tu veux… monte, nigaud ! Que veux-tu aller faire à cette heure dans ton mazot froid ?… Un verre de vin… un peu de bouillon…

« Du bouillon ! »… Ce bouillon de l’incrédule faisait trembler le petit Cariste, auquel il semblait, précisément parce que l’autre le lui offrait, qu’il dût être tout exprès vendredi, vigile ou quatre-temps. Il fallut beaucoup de réflexion pour le rassurer et plus encore pour le décider à franchir le seuil de ce pied-à-terre où tant de paroles redoutables avaient dû se dire.

— Ainsi, demanda-t-il elles sont parties de bonne heure ?

— Pense donc, pour aller à Longeborgne, plus loin que Sion… l’ermitage où l’on va manger du miel. Le dîner passé, adieu les bonnes choses… l’ermite les met sous clé et vaque à ses petites affaires.

— Alors elles vous ont dit…

— C’est-à-dire que c’est moi qui ai demandé : « Où allez-vous ? » Elles ont baissé les yeux en répondant : « Prier pour ceux qui en ont besoin. » Mais la tisserande, qui les suivait, m’a soufflé : « Manger du miel ».

— La tisserande, c’est possible, mais les nôtres…

— Oh ! une croûte de miel d’ermite, ça n’empoisonne pas. Pas plus qu’une grappe de raisin !… murmura le pintier.

Ayant tiré sa casquette de drap marron à oreillettes baissées, le petit tailleur s’était pourtant assis devant le plat de terre où les tranchettes de pain de seigle pompaient le clair sous le fromage gras. Après avoir pris le temps voulu pour bien se persuader que rien ne pouvait s’opposer à ce qu’il acceptât cette soupe bienfaisante, il s’était signé, puis mis à souffler dans la cuiller.

Adossé à la cloison, juste de face, le pintier se prit alors à considérer son invité en détail. La douceur même que ce tout petit homme, avec cette tête brune, couverte de poils drus, dont quelques-uns venaient se risquer en sentinelles jusqu’au sommet de ces boutons dits grains de beauté qui se dispersaient sur sa face comme des taupinières sur une pelouse. Les contours du petit corps se dissimulaient dans une jaquette aux coutures droites, très haut boutonnée, en drap de capucin – car il paraît que nous avons toujours quelque penchant à ressembler à ceux que nous admirons dans la vie. Platon, que le bon tailleur n’avait certainement pas connu, assurait même que l’on devient semblable à l’objet de sa contemplation.

Mais l’accueil qui lui était fait par ce païen plongeait le petit homme dans un étonnement qui le rendait de plus en plus perplexe. De même que la plupart des croyants simplistes, jamais il n’avait admis de distinction possible entre l’irréligion et la malfaisance : ne pas fréquenter l’église, c’était se montrer capable de tout !

Cette fois, pourtant, réchauffé et bien restauré par ce potage appétissant avalé avec bonheur et que la violence du froid et de la faim l’avaient seules pu décider à accepter, il commençait à lui paraître peu charitable de garder des doutes à l’égard de la droiture d’intention de son hôte. En l’examinant bien, Cariste sentait plutôt venir de lui une sollicitude protectrice dont il était ému. Puis cette découverte en amenait tout à coup une autre, révélant même à l’invité la présence, au fond de sa petite âme, d’une semence de zèle apostolique insoupçonnée. L’histoire ecclésiastique ne disait-elle pas qu’un tout petit chrétien d’autrefois était parvenu, à force d’exemples et de bonne volonté, à tirer son père des ténèbres du paganisme ?

Exemples ?… Volontés ?… Cariste aussi se serait senti de force à manœuvrer ces deux armes. Mais il faudrait tenir compte de l’obstacle nouveau et prévoir que, dès le premier mot de religion ou de devoir, l’impie riposterait par une gouaille à déconcerter net le plus persévérant des prédicateurs. Néanmoins, il résolut d’entrer en campagne :

— Quel dommage, fit-il, un homme comme vous… que…

— Écoute, Cariste, si tu veux profiter du pressoir et remonter pour aller en journée demain, je crois qu’il ne te faut pas perdre ton temps à faire le missionnaire.

Et, comme sur cette riposte, le pintier s’était levé, ils coururent à la cave du mazot du petit homme, où les raisins que ses sœurs avaient prélevés à son intention s’étalaient encore tout vermeils sur un lit de sarments. Le gros barbu eut prestement débondé la tine et rempli la première brande, mais dès que le bout d’homme vint présenter les épaules pour y recevoir le fardeau, il fut rabroué :

— Mais… veux-tu pas… Tu me sembles plutôt fait pour transporter le vin en burettes autour d’un autel. Pour la brande, il faudra bien me laisser faire, mon petit ; elle t’irait comme à moi un bonnet d’évêque.

— Ça ne vous irait déjà pas tant mal !… répartit avec propos Cariste, de plus en plus revenu de ses préventions.

Ainsi, durant les nombreux voyages qui se firent entre la cave et le pressoir, il ne resta au petit homme, réduit à l’inaction, qu’à emboîter le pas au gros pintier en le mesurant au balancement de ses hanches. Mais il restait tout méditatif, le pauvre petit être, car il n’avait rien entrepris de moins que d’assurer à tout prix le salut de cet homme qui se donnait l’air « mauvais » et qui était « de tant bon service… » Mais le moyen ?… Ah le moyen !

Vers midi, les neuf setiers de vin du petit tailleur étaient encavés, à l’exception de la contenance d’un barillet que le gros barbu avait chargé sur le derrière de son char, à côté du panier qui contenait les raisins d’Euchariste. Car, rentrant lui aussi dans la vallée ce soir-là, le barbu venait de dire à son client :

— Ça ne me coûte rien de prendre tout ceci sur le char, avec toi par sus le marché. Nous débarquerons le barillet chez moi, au Châble, et dimanche, après la messe, tu le flanques sur un mulet… ça te va-t-il ?

— Mais, vos peines ?…

— Quelles peines ?

— Je vous ai tout laissé faire… j’ai déjeuné à vos dépens…

— Tais-toi, nigaud ! Allons dîner… et… j’attelle.

— Alors, merci ; le bon Dieu vous le rende ! Mais pour le treuil, un pot par setier… c’est la coutume.

— Pas ça, mon petit, pas ça. Tu es couturier, n’est-il pas vrai ? Eh bien, j’ai un rouleau de drap chez le foulonnier. Après les « boucheries », j’aurai besoin d’un solide habillement pour les dimanches. Veux-tu venir deux ou trois journées ; tu choisiras, car je t’avertis que je fais gras le vendredi. Ainsi tu pourras garder ton vin pour tes sœurs qui ont déjà séché d’envie à côté du raisin plutôt que d’en manger, ces « taramatzes ».

« Toi, Euchariste, en journée chez le gros pintier ! Que de cancans, mon petit ! » devait se dire ce soir-là le bon tailleur en gravissant de son pas le plus assuré le sentier qui monte vers la haute niche où se tiennent blotties les petites maisons de Médière. La proposition du gros barbu qui, la veille à peine, l’eût fait reculer d’horreur, mettait à présent le comble à son enchantement et l’idée des cancans qu’il soulèverait par le simple fait d’aller en journée chez l’incrédule semblait plutôt stimuler son jeune zèle d’apôtre. Aurait-il tenu le fameux « moyen » qu’il n’eût pas été plus radieux.

Au reste, tout se passa comme il avait été convenu, et c’est dans un vêtement de beau drap que le « Père-Éternel » tout cossu apparut pour servir les boissons chaudes à sa nocturne clientèle de la Noël.

____________

 

Depuis deux ans et demi, le corps du bon tailleur, qui s’était « déroché » en allant aux genièvres pour fêter les Rameaux, reposait au cimetière de la grande paroisse, et son fameux moyen d’assurer le salut du pintier semblait enseveli plus profond que lui, lorsque à la dernière foire, ensuite d’une dispute, le gros barbu eut son paletot déchiré des mains d’un forcené qu’il repoussait jusqu’à la rue.

La constatation du dommage, faite sur le champ devant la foule des consommateurs, amena l’étrange découverte de deux petites médailles de la Vierge, solidement fixées aux entournures, entre la toile et le drap et rendues toutes brillantes par la continuité du polissage.

 

***   ***   ***

 

Au mépris des explications du pintier, qui exposa mot par mot l’histoire du tailleur, auquel il imputait cette pieuse malice, les plus sceptiques de ce jour-là furent les croyants. L’incrédulité du barnay en fut même d’autant plus sujette à caution qu’à quelques dimanches de là, le curé Mercier, un prêtre aux vues larges, un tantinet optimiste, en fit le thème d’un magnifique sermon sur l’incrédulité. Il y dressait un solennel réquisitoire contre le matérialisme pour arriver à conclure par cette démonstration, appuyée selon lui sur cent exemples, que la véritable impiété n’existe pas !

L’AVARE DU BRIGNON

 

Par delà la vallée toute endormie sous les crêpes humides de la rosée, l’aube de cette longue journée de fin juin éployait son auréole derrière les cimes teintées du levant. Alors, essoufflé d’avoir déjà couché son troisième andain, le bonhomme se redressa. Passant sous le vieux pommier, il caressa de la main les oreilles du petit porc occupé à chercher des fruits verts dans l’herbe foulée, puis il vint s’asseoir au sommet du pré et se mit en devoir de battre sa faulx.

Aussitôt les coups martelés tombant sur la longue feuille de métal partirent soulever les coqs sur leurs perchoirs et jeter le premier éveil dans la nature engourdie. Le cri-cri somnolent d’un grillon s’éleva, scandant par intermittences ce tic-tac sonore et régulier, puis, comme sous l’arrachement d’un voile, une brusque demi clarté s’épandit sur la campagne, tandis que, de la crête des sommités, les coulées d’or multiples se déroulaient sur les hautes pentes immaculées.

Tout à coup, le marteau s’étant arrêté net, le bonhomme avait pivoté sur le fond de son pantalon avec une vivacité qu’on ne lui connaissait pas, ni plus ni moins que si quelque méchante fourmi rouge l’eût piqué.

— Hi ! hi ! hi !… Toujours le plus matinal de tous, l’oncle Nocent !… venait de pousser la voix alerte d’une femme dont seules la large coiffure et la lame de la faulx émergeaient des ondulations des seigles du champ voisin.

— Faut bien !… faut bien !… répondit l’homme en lâchant un souffle de baudet… Bonjou ! Anne-Cécile !

— Boujou ! Nocent !… Comment est-il qu’il se fait qu’on laisse pas tant soit peu peiner les neveux,… à présent qu’on a de quoi être secouru ?

— Mon Dieu, sont jeunes, ont pas toujou du soin de mettre à bien toute chose ; y’ a encô rien de pareil aux vieux qui ont accoutumé…

— Oh, vieux ? Pas tout à fait, pas tout à fait, je gage que si l’oncle Nocent voulait bien, manquerait encore pas de grivoises qui… hi ! hi ! hi !

Toutefois, en dépit d’un désir évident de poursuivre ce dialogue, l’homme se sentait embarrassé. Il tenait pour un acte de légèreté suprême de gaspiller le moindre des instants à cette époque des gros travaux, surtout lorsque son interlocutrice, si désirable fût-elle, n’était guère à compter comme parti vis-à-vis d’un « particulier » aussi moyenné que lui-même. Aussi s’était-il remis à taper sur sa faulx, de l’importance convaincue d’un personnage dont les minutes valent des louis d’or.

Certes, ce n’est pas que Nocent n’eût jamais éprouvé la sensation de la paille indiscrète que l’amour s’ingénie, un jour ou l’autre, à introduire dans le tympan des plus indifférents ! Mais toujours est-il que l’hésitation avait fini par conduire son célibat jusqu’à l’étape de la cinquantaine. Et tout cela en dépit des beaux moyens dont il disposait : de quoi hiverner quatre vaches et quantité de moutons, engraisser un porc et garder en été une part de monture pour les gros travaux, deux jolies vignes à Champ-Cot de Fully… enfin la fleur des beaux biens, quoi !

Avec de semblables avantages, il aurait été bien extraordinaire que Nocent n’eût pas rencontré cent occasions de se « mettre les pieds au chaud ». Mais, comptant sans doute un peu plus que de raison sur ses nombreux atouts, il n’avait tout d’abord porté ses regards de baudet harassé que sur des amazones champêtres d’allure athlétique, dures au labeur, solides au trait et, pour le moins, équivalentes à lui quant aux apports. Or, précisément, comme les héritières de son envolée prêtes à répondre à de telles exigences n’avaient pas éprouvé de difficulté à rencontrer le chausson mesuré à leur pied, Nocent s’était docilement habitué à ajourner ses projets d’avenir. Cela lui était d’autant plus aisé que ses ardeurs allaient s’apaisant sous l’action combinée de l’âge et d’un labeur aussi entêté que machinal. Au reste, il s’absorbait en des préoccupations routinières où son instinct vague de la vie sociale trouvait son compte en l’idée de posséder, « d’en pouvoir beaucoup », comparativement à ceux du voisinage. Et, ainsi, pareil à un organe sans fonction précise, le pauvre ressort de son élan juvénile s’était détendu par degrés.

Jaloux de tout ce qui lui appartenait, il ne consentait jamais à se laisser aider. Prétendant tout manigancer de ses mains, il entassait les récoltes ici, les denrées là, en semblant croire que ces matières avariables se laisseraient thésauriser comme des pièces d’or et d’argent. Levé chaque jour avant l’aube, il donnait toute sa vie à son bétail et à ses champs, quitte à en négliger les produits une fois accumulés en ce qu’il jugeait être leurs lieu et place. Il renonçait à tout soin de sa personne, mangeait ce qu’il avait de plus grossier et juste assez pour se soutenir, tandis que sa tenue et la propreté de la maison étaient les témoins d’un abandon qui ne faisait que croître avec le temps. Il aurait surtout fallu voir à quelles tribulations il se livrait lorsque le payement des impôts le forçait à extraire un modeste louis du large ceinturon de basane qu’il se collait sur la peau, par-dessous la grosse toile ajourée qu’il appelait sa chemise !

Pourtant, si singuliers fussent-ils, il est peu d’êtres que n’effleure aucune ambition. Nocent avait trop renchéri d’instincts ruraux sur ses ascendants pour n’avoir point caressé le projet de posséder un jour la « reine » à la montagne de la Liappe, comme son père l’avait fait presque toute sa vie.

Car, on en parlait encore, du vieux Pancrot et de ses vaches-reines ! Et dès le bas âge, Nocent lui-même n’avait cessé de considérer cette ancienne vogue comme une prérogative dynastique spécialement dévolue aux Pancrot.

Eh oui !… lui aussi avait rêvé et rêvait encore de reconquérir la royauté du troupeau au bénéfice d’une de ses bêtes ! Mais, dans les débuts, l’affreuse appréhension où le jetait toute idée de dépense lui avait suggéré qu’il lui était facile de se maintenir à niveau par ses propres élèves, en sorte que, faute de croisement avec des taureaux de sang nouveau, la race avait périclité. Cependant, depuis l’année où la couronne royale était passée sur des cornes étrangères à son étable, Nocent n’avait cessé malgré tout de se promettre une éclatante revanche qu’il eût certes bien pris garde de rater, si une bonne fois il avait pu se décider à la dépense nécessaire.

Aussi que de jours, aux approches des foires, n’était-il pas allé découvrir au fond de sa cave la secrète niche qui lui servait de coffre-fort, et combien de fois n’était-il pas remonté après s’être borné à soupeser et recompter ces liasses de créances dont il avait une peur bleue de rien distraire !

 

***   ***   ***

 

Pourtant, un jour, en vue d’accorder comme un acompte à cette ambition sans cesse vaincue par l’avarice, il avait fini par se fendre d’une dépense de vingt-huit francs pour l’achat d’une sonnaille en tôle braisée qu’il destinait, bien entendu, à la future reine. Et dès ce moment l’unique distraction que Nocent eût connue de sa vie, s’était portée sur cet objet, dont à chaque instant il éprouvait le son, en en frappant les bords de son lourd couteau de poche : « leu-leu ! leu-leu ! »

Après chacune de ces épreuves, sa large face de hérisson qui avait naguère dû être rasée, mais que, depuis les années déjà lointaines de sa jeunesse, Nocent se contentait de faucher à coups de ciseaux pour l’affranchir des soins frivoles qu’exige une moustache, cette face en bonnet à poil s’épanouissait dans une douce béatitude :

— Véritable sonnaille de reine !… disait-il… ton robuste, pas trop mou !

Il va de soi que cet inoffensif exercice devait dégénérer avec rapidité en une manie obsédante. Le matin au sortir de la paille : leu-leu !… leu-leu !… après son déjeuner d’un croûton de pain de seigle et de « tomme » sèche, nouveau leu-leu !…

Leu-leu !… à midi, leu-leu !… le soir, leu-leu !… toutes les fois qu’une nécessité quelconque l’amenait au logis. Et comme le plus souvent, vaincu par l’insuffisance de repos, il s’endormait sur un angle de la table, la dernière bouchée de son repas sec entre les dents, pour y rester jusqu’à ce que l’incommodité de sa position le forçât à aller s’étendre, il venait encore ébranler la sonnaille d’un dernier leu-leu qui, du fond de l’obscurité, allait déchirer au loin le silence du hameau et des champs.

Il s’était laissé vieillir ainsi, renvoyant d’une année à l’autre l’achat d’une reine comme jadis il renvoyait le choix d’une femme, cherchant et trouvant les mêmes prétextes à ces renvois : un été, c’était que la récolte de foin avait laissé à désirer et qu’il eût été ridicule de faire un accroît ; un autre été, le seigle arrivé à maturité dans un moment de fortes pluies avait germé en plein champ, en sorte que c’était assez d’une perte à la fois. Une année, sa vigne de Champ-Cot donnait mal, une autre, son unique châtaignier de la Colombière, dont il avait coutume de vendre à un voisin les fruits, – par lui considérés comme une gourmandise, – avait gelé dès la floraison, ou bien encore le produit des vaches à la montagne n’avait pas été rémunérateur : il ne pouvait dans de telles conditions, s’imposer de nouveaux sacrifices.

Pourtant ses denrées moisissaient, pourrissaient dans ses greniers et au fond de ses caves, en s’effritant sous l’active invasion des cirons. Le peu de viande qu’il s’octroyait au repas du dimanche – seul jour où il s’offrait le luxe d’allumer du feu – était choisi dans les morceaux anciens et avariés et, avant de passer dans la marmite, le bon, le propre, attendait son tour d’être ravagé. De nombreuses pelotes de beurre, fondu ou ranci, gardaient en un coin, pareilles à des conscrits mal alignés, l’allure expectante d’une hausse de prix qui n’arrivait jamais. La dernière fois que le marchand était passé au hameau, il lui avait dit :

— As-tu du beurre, Nocent ?

— Peut-être bien,… avait répondu en marmottant l’homme à la figure de bonnet à poil, à combien va-t-il ?

— Il est très haut, très haut… nonante !

— Ne montera-t-il point jusqu’à nonante-deux ? questionnait le vieux célibataire, entêté sur ce chiffre gravé au fond de sa mémoire d’avare.

— Il est rare qu’il dépasse nonante, avait déclaré le marchand, mais au besoin je mettrai quelque chose en plus sur le tout, si tu m’en remets assez pour qu’il en vaille la peine… Je pense que tu en as « quelques paires » de livres.

— Encore passablement, Bon-Dieu en soit béni !

Mais le marché ne devait pas se faire. Songez donc qu’après s’être bouché le nez à l’odeur des quartiers de lard jauni et des saucisses gercées du plafond de la cave, le marchand n’avait pas voulu se décider à prendre le tout. Pour cela passe encore, puisque Nocent avait coutume de posséder de toutes sortes de denrées auprès de lui, mais ce juif de revendeur ne s’était-il pas entêté à ne choisir que dans le plus frais en refusant net le reste ?

Bref, on s’était quitté bons amis et Nocent avait attendu de meilleures offres.

Et ainsi il était allé d’année en année, continuant d’entasser ces choses informes qu’il n’avait franchement pas le loisir de traiter de façon convenable, ne vendant que de loin en loin, lorsqu’un caprice le prenait, quitte à être aussitôt torturé par le remords de n’avoir pas tenu bon pour un ou deux centimes. Tout en caressant la sonnaille au ton pas trop mou, il renvoyait avec une résolution convaincue le triomphe de la reine à venir. L’été, sorti avant l’aube et rentré au crépuscule, il laissait le logis dans un abandon d’étable empestée par une débauche de victuailles renfermées. D’ailleurs il dormait en n’importe quel coin, à la grange le plus souvent. L’hiver, tapi derrière ses vaches il les abandonnait à peine de rares instants, au cours des soirées, histoire d’aller passer une demi-heure chez quelque voisin où, tout en économisant la lumière, il pût s’entretenir du prix des denrées. La crèche d’honneur réservée aux anciennes reines restait vide, mais Nocent y avait enfoncé une cheville et accroché la sonnaille de vingt-huit francs qu’il pouvait ainsi interroger à tout instant d’un choc de son lourd couteau. En passant presque tout son temps là, il délaissait à peu près son ancien logis où, dans un indescriptible désordre, des tribus de puces se jouaient parmi les miettes des repas et les bribes de paille du lit éparses à terre. Un crucifix, jadis blanc, resté cloué au mur depuis le temps de la mère, n’avait pas été effleuré depuis d’un simple coup de chiffon, non plus que le bénitier de faïence, oisif à côté de la porte, rempli de poussière et recouvert d’une toile d’araignée. Il en était de même du cadre de la photographie du cousin Pierre-Antoine, émigré au Massachussetts, où, masquée derrière les souillures des mouches, la silhouette humaine ne se laissait pas même distinguer à travers le verre.

 

***   ***   ***

 

Un matin, Nocent qui ne se sentait pas la force de sortir, se traîna tant bien que mal jusqu’à cette chambre, en proie à un accès de faiblesse qu’il ne s’expliquait pas. Mais ce qui le tourmenta le plus, ce fut surtout la crainte de voir les choses aller à la dérive. Maintenant, la nouvelle allait se répandre d’autant plus vite que de sa vie on ne l’avait vu passer une matinée au lit. Et, dès lors, frères, belles-sœurs, nièces, jusqu’aux cousins les plus éloignés, qu’il tenait tous en une défiance égale et instinctive, arriveraient s’offrir mielleusement à faire le train-train. Désireux de se soustraire à tout prix à cette épreuve extrême, Nocent se décida à faire appeler Anne-Cécile.

Forte et vive encore, cette femme alerte eut vite fait de transformer cet intérieur méconnaissable. Une belle housse de toile bourrée de paille neuve exhaussa de deux pieds le niveau du lit. De sa vie Nocent ne devait avoir été si luxueusement couché. Le Christ se détacha en blanc du milieu de sa croix d’ébène. Le bénitier égaya d’une parcelle d’émail le voisinage de la porte et, le long des parois de bois roussies par la pénurie des lavages, les antiques enluminures de saints reparurent souriantes ou douloureuses derrière les verres aux tons verdâtres. Le cousin d’Amérique se détacha crâne avec la silhouette et l’heureuse physionomie d’un homme bien portant, du milieu de sa photographie un peu jaunie par le veuvage de lumière. Les fenêtres recouvrèrent leur ancienne transparence, en conservant toutefois comme des reflets d’arc-en-ciel. Cuisine, escabeau, table, bancs, fourneau, jusqu’aux planchers, lavés à grande eau, tout, devait reconquérir d’un clin d’œil une allure perdue depuis le jour, déjà fort éloigné, où la dernière femme avait déserté ce logis convenable, destiné à tomber par degrés à l’état de chenil.

Et, le plus surprenant était qu’en dépit de ce changement à vue de l’intérieur, ni soins du bétail, ni train de l’étable, ni service de la laiterie ne furent sacrifiés. Où qu’elle fût, Anne-Cécile savait trouver quelques minutes pour accourir s’informer des besoins du malade, et jamais elle ne serait repartie sans avoir donné trois coups à la sonnaille – ce qui était un moyen comme un autre de lui épargner la moindre privation. D’ailleurs, ayant réfléchi bientôt que, dans cet état d’oisiveté, il devrait avoir plus d’envie que jamais de se livrer à ce plaisir particulier, elle s’ingénia à accrocher le bucolique instrument au chevet du lit et à portée de main. En sorte que, même durant les heures consacrées par elle aux soins du bétail ou à des commissions, des leu-leu répétés, « robustes et pas trop mous » retentissaient du fond de l’habitation patrimoniale des Pancrot.

Cependant, Nocent portait les symptômes chaque jour plus certains de la bourenflure[11], un mal qui, lorsqu’il s’attaque à des gens qui se négligent le corps, a vite fait de les enlever. Et les regards de douce gratitude que le bonhomme lui envoyait aux bonnes heures, ne disaient pas à Anne-Cécile la façon dont il entendait la récompenser de tels services. On conçoit bien qu’il n’y vît, quant à lui, rien de pressant. Pour ce qui est d’elle, elle se gênait d’autant qu’elle était plus pauvre.

Cependant un soir, dans la chambre obscure qu’on éclairait tout au plus aux moments de stricte nécessité, elle se hasarda à dire :

— Bien sûr qu’il n’y a pas de crainte pour le moment, c’est rien que seulement pour dire, s’il en arrive de vous comme de d’autres, dites, Innocent, m’oublierez-vous ?

— Oh, pour ça pas ! Anne-Cécile ! Oh, pour ça pas ! vous pouvez compter que je vous laisserai quelque chose en après moi… Vous pouvez compter… avait-il répondu par bouffées de mots saisis dans l’oppression de son souffle alourdi.

Et il s’était arrêté sans ajouter rien. Pourtant, cette propreté neuve que tout respirait autour de lui, cet air plus léger, les senteurs plus fraîches qui flottaient autour de ces vieux objets semblaient rajeunir ses sens en leur rapportant, comme en un remous de vent, des senteurs vagues qu’il n’avait pas respirées depuis sa jeunesse.

C’est sous l’influence de l’attendrissement qu’éveillait en lui ce brusque retour au passé, que Nocent Pancrot commença à se reprocher de n’avoir pas su amener plus tôt cette bonne Anne-Cécile chez lui : « Songez donc, pensait-il… combien la chose eût été facile ?… Presque toujours, elle lui parlait mariage, de l’air de chercher pourquoi il ne prenait point de grivoise !… Et tout cela était accompagné de si drôles de comparaisons !… Mon Dieu, qu’est-ce que cela aurait pu faire qu’elle n’eût pas grand’ toises de biens ?… Bien sûr, il aurait fallu compter avec une bouche de plus, mais que de soins aussi !… Enfin que faire ! Maintenant, ce qui était passé, était passé ! »

C’était là la première réflexion empreinte de sentiment que Nocent Pancrot avait dû faire en sa vie. Que ne l’eût-il tenu quelques lustres plus tôt, ce raisonnement ! Du moins il aurait pu ainsi sauver une part du bien-être apparu dans cette vision d’une existence cent fois plus heureuse. Or, tandis que, par la dépense de tant de forces et de tant d’activité, il avait cru agir en homme sage, il acquérait maintenant la pleine conviction qu’il n’avait jamais été qu’un sot et une brute !

Le lendemain, en le descendant du lit pour retourner la paillasse, Anne-Cécile le voyant très faible, lui dit sans malice :

— Mais, oncle, pourquoi restez-vous embarrassé des choses qui vous incommodent ?

— Ah, c’est vrai ! répondit-il, en songeant à la ceinture de basane dont il n’avait même pas eu l’idée de se débarrasser, tant il était accoutumé à l’avoir là. Et, du fond de la chaise longue, tout en suivant de l’œil les mouvements allurés de sa bonne voisine, il reprenait les réflexions de la veille : les frères, les neveux auraient toujours plus qu’ils ne méritaient, vingt fois plus !

— Prenez-la, lui dit-il enfin… c’est une ceinture où je tiens mes napoléons.

Même il essaya d’un effort pour détacher ce cilice de sa cupidité, et, ses bras gonflés n’y parvenant pas, il compta naïvement sur l’aide d’Anne-Cécile.

Mais, quoique Nocent lui parût bien faible ce jour-là, la pauvre garde-malade préféra lui offrir d’aller appeler le notaire.

Ce mouvement de délicatesse la servit mal, car les héritiers qui escomptaient dès longtemps ce qui pouvait rester de vie au vieux garçon, arrivèrent dans l’intervalle s’installer comme chez eux dans ce logis où tout fut aussitôt bouleversé. Tandis qu’à la renverse sur le lit, le malade scandait les bouffées de son souffle oppressé, au grenier, à la cave, à l’étable, on discutait déjà à qui reviendrait tel lot de fromages ou de viandes, à qui le tirage au sort assignerait telle ou telle pièce de bétail. De son côté la belle-sœur avait retourné plusieurs dalles de la cuisine et dans sa fureur de n’y avoir rien pu découvrir, se répandait en lourdes grossièretés contre Anne-Cécile :

— Ces demi-saintes sont toujours les plus entreprenantes, disait-elle. Ah, celle-ci, allez-y donc, vous pouvez compter qu’elle a su lui gratter le dos…

— Pour sûr qu’elle en aura cachemotté de l’argent, celle-là !… déclarait la petite Justine, une paysannette de douze ans dont les grossiers appétits n’avaient pas mis longtemps à s’éveiller.

— Toi, Justine !… tais-toi. À la place de japater, tu ferais mieux d’aller te veiller autour du lit. Si la demi-sainte a emporté le pied de chaussette, ça ne veut pas dire qu’elle se tienne pour contente, puisqu’elle est allée chercher le curiale[12]. Veille-toi, sans quoi tu auras de la verge ce soir, comme toutes les fois que tu fais à rebours de ce qu’on te commande !

La petite vipère obéit. Au même instant Anne-Cécile arrivait suivie du notaire. En traversant la cuisine, le curiale entendit un carillon fébrile de sonnaille provoqué comme par un tampon électrique et qui eut un retentissement étrange dans le bouleversement inusité du logis. Puis, ayant ouvert la porte, il vit le malade épuisé d’un effort suprême s’affaisser dans un craquement de la paillasse, tandis qu’échappée de sa main sèche, une sonnaille de vache bondissait du lit sur le plancher.

Aussitôt, à la vue d’un homme instruit, les héritiers étaient venus former cercle autour du lit avec des mines d’incendiés et des plaintes de commande : « Pauvre Nocent !… Pauvre oncle !… Pauvre lui !… »

Le frère du moribond, qui voulait passer pour un homme correct, car il briguait de temps immémorial la charge de conseiller municipal, demanda même :

— Croyez-vous, mossieu le curiale, qu’y soit d’utilité d’appeler un médecin ?

Il ne s’en trouvait justement pas dans la vallée et, hormis quelques familles, toute la population avait recours aux soins d’un empirique du village voisin.

— C’est peut-être un peu tard ! fit l’officier public en hochant la tête.

— Ça fait rien, déclara le candidat perpétuel, toi Gustin, cours vite demander Pierre de Victoire.

Mais le vieux célibataire venait d’entrer en cet état où, bien que plus lucide que jamais, l’être humain reste incapable de toute manifestation de pensée ou de volonté. Une légère mobilité de sa face livide, que semblaient blêmir davantage ses poils hérissés, le halètement de sa respiration cadencée comme un tic-tac de pendule, témoignaient seuls que Nocent Pancrot était encore de ce monde.

Ce fut dès lors en vain que le notaire essaya de l’interroger : au bout d’une grande demi-heure, Nocent fit un dernier mouvement pour se placer sur le côté et demeurer tourné vers le milieu de la chambre. Alors, durant plusieurs minutes, ses yeux hagards se promenèrent avec lenteur entre la sonnette et Anne-Cécile. Mais qu’est ce que cela voulait bien dire ?… Était-ce pour solliciter d’elle un dernier leu-leu, ou bien peut-être, pour exprimer un souverain regret des privations ridiculement subies, telles que le double et vain sacrifice fait, à la fois du mariage que représentait cette voisine et de la vache-reine tant de fois rêvée que cette sonnaille lui rappelait ?… Éprouva-il seulement le moindre regret de sa tardive gratitude à l’égard de cette amie des mauvais jours ?… Mystère !

Toujours est-il qu’en laissant passer le dernier soupir dans un hoquet, sa face demeura figée en une grimace lugubre et comique. On eût dit que les rares étincelles de raison jaillies le long de cette existence bestiale, se fussent rassemblées à ce moment pour jeter une lueur suprême sur cette figure plissée et piquetée de poils rêches, où venait de se graver, comme un enseignement aux survivants, ce rictus sinistre qui révélait un tardif et complet dédain de la vanité des choses et des hommes.

LA NUIT DE LA MINUIT

 

Les espérances de paix profonde qui avaient semblé naître après le règlement par les armes du conflit d’Évolène et la dissolution du gouvernement aristocratique de Sierre devant celui de Sion, – élu en conformité de la constitution nouvelle, – n’avaient pas tardé à se dissiper et les fleurs de rhétorique qu’on s’était jetées à la tête par bouquets d’un camp à l’autre durant la session de printemps de 1840, s’étaient fanées pas plutôt cueillies.

L’entente avait tout juste duré quelques mois lorsque la terreur de voir les couvents valaisans partager le sort de ceux d’Argovie, était venue troubler la conscience des bons croyants du Bas-Valais et les rejeter éperdus dans les bras de leurs anciens dominateurs du Haut. Aussitôt, ce premier souffle de réaction avait ranimé sous la cendre le feu qu’on s’était un peu hâté de tenir pour éteint : les écervelés de la « Jeune Suisse » avaient même profité du premier carnaval pour organiser des mascarades où certains députés, qui, tout en ayant applaudi à la conquête de l’égalité civique, sympathisaient plus ou moins avec des prêtres, étaient parodiés, bafoués, traités de vendus et de revire-pantets. La susceptibilité montagnarde encline à revêtir d’un caractère tragique la plus banale des plaisanteries, avait fait le reste, si bien que d’autres vexations s’en étaient suivies, renvoyées comme à coups de raquette d’un camp à l’autre et appelant représailles sur représailles. Tout cela devait aboutir à une série de faits si graves, qu’à la fin, le gouvernement, amoindri, prisonnier des Haut-Valaisans, allait laisser ceux-ci refouler les libéraux dans les dixains inférieurs et préparer le sanglant combat du Trient[13], où les Jeunes-Suisses et leurs amis furent impitoyablement tués ou dispersés.

Mais cet ordre, rétabli à la façon de celui qui régna jadis à Varsovie, n’avait pas dissipé les inquiétudes des vainqueurs. Si la plupart des novateurs survivants étaient exilés ou découragés, on n’ignorait point que quelques douzaines des plus déterminés restaient dissimulés on ne savait où ; celui-ci en quelque coin de galetas, celui-là en quelque grangette perdue des mayens, cet autre peut-être au fond de la cave même du magistrat qui le faisait rechercher, nourri et dorloté là par une fille héroïque de son puissant ennemi.

En un mot, chacun sentait que les comptes n’étaient pas définitivement réglés. Du reste, ces prisonniers éparpillés en des retraites insoupçonnées se réunissaient quelquefois la nuit ; et vers la fin de certaines soirées d’hiver, au sortir d’une maison hospitalière, ils défilaient égrenés en rasant les murs des demeures des principaux magistrats, en criant du ton du chevrier qui souffle dans sa corne de bouc : Ristou !… tou… tou… tou… !

Bref, la division persistait : pères et fils, frères, oncles ou neveux, s’asseyaient à la même table avec une étincelle de défiance, de malice ou de haine dans le regard.

Or, vers l’avent de 1846, une rumeur étrange parcourut le pays. Les oreilles conservatrices vibrèrent à cette nouvelle transmise avec discrétion, que ces païens de Jeunes-Suisses ne projetaient rien de moins que de profiter de la « nuit de la minuit » pour assiéger les églises, tandis que les « bons » seraient dedans, célébrant la naissance de l’enfant Jésus.

 

***   ***   ***

 

À ce moment-là, Bruno Martinal venait de se mettre en ménage. Seul avec sa jolie femme, il occupait, à l’extrémité supérieure du village, une ancienne maison moins brillante que commode, entourée de raccards et autres dépendances, bûcher, grenier, jardin et vergers, car il avait tout à la portée de la main, ce mâtin. Jeune, robuste, opulent, il était naturel qu’il allât au parti dont les tendances cadraient le mieux avec son âge, ses goûts et l’indépendance de son tempérament. De la Jeune-Suisse chacun savait bien que Bruno Martinal n’en avait jamais fait partie, toutefois, les fougueux du parti contraire disaient qu’il n’en valait pas mieux pour autant. D’ailleurs, n’était-il pas sur la liste de ceux que le long curiale Pierre-Joseph, qui rêvait d’être grand châtelain, rendait responsables des actes d’autrui, en vertu de cette formule ingénieuse autant que subtile que « sans en être, ils en appuyaient les intentions ».

Donc, cette nuit de la minuit, ayant une vache prête au veau et une autre qui commençait à s’y apprêter, Bruno avait passé la veillée à aller et venir de la chambre à l’étable. Marie-Marthe elle-même, préoccupée de tenir le feu prêt pour le cas où l’on aurait besoin d’eau chaude, avait renoncé aux offices. Dans le coin de la chambre boisée, le morbier enchâssé dans sa haute caisse venait de répéter la sonnerie des onze heures, quand, pour la quatrième fois, Bruno revint, ouvrit son falot pour l’éteindre, le referma, le posa sur le fourneau et déclara :

— Pour l’heure, elles ont l’air toutes tranquilles…

— Parize aussi ?

— Mêmement Parize !… elle n’a pas commencé de taper des pieds. Pour ce qui est de Ferronde, elle groumaille[14] ; tu peux te coucher, Marie-Marthe, je maintiendrai le feu.

— Écoute Bruno ! Ce n’est pas deux fois par an la nuit de la minuit. Si j’étais allée à la messe je ne serais pas plus prête à me coucher ainsi qu’ainsi. Nous serions si bien, tranquilles un moment chez nous, seuls au chaud. J’ai là de la cannelle, du sucre, des clous de girofle, nous allons faire un peu devin chaud… Veux-tu ? Justement, vers le tardet, Marguerite du meunier m’a apporté une moitié de cressin…

Ce fut un doux moment, un de ces tête-à-tête de jeunes amoureux de village qui, n’ayant rien à se dire, apprécient d’autant mieux le bonheur qu’il est privé du concours des phrases.

Cependant, Bruno allait reprendre sa lanterne, quand Marie-Marthe poussa une petite exclamation de surprise ! Que venait-elle d’apercevoir ? Par la fenêtre deux ombres se faufilant entre les basses colonnettes qui supportaient les raccards !

— Qu’est-ce donc que ceci ?… Tiens, tiens, maintenant ils reviennent par en-ça !

— Bah ! des gens de par là-haut qui sont trop matiniers pour la messe.

— Pour la messe ? Mais regarde, les voilà qui tournent par derrière.

Bruno regarda. Au bout d’un moment les mêmes ombres vinrent à franchir l’espace d’un jardinet allongé entre le grenier et un des raccards. Les deux silhouettes se rapetissaient même au niveau des palissades à claire-voie pour dissimuler leurs formes. Mais sur le fond mat de la campagne, couverte de neige durcie, cet effort d’affaissement servait plutôt à laisser distinguer un mince prolongement des ombres formant comme une barre.

« Qu’est-ce qu’ils portent-là les bougres ? Des bâtons ! »

Jamais Bruno n’aurait osé soupçonner cela d’être autre chose que des gourdins. Pourtant les deux ombres ne tardèrent pas à reparaître, elles allèrent, elles revinrent, puis s’effacèrent derrière la masure abandonnée des « Ménétriers ». À cet instant précis, sortie à demi de l’épaisseur d’un nuage, la lune fit briller les barres d’un éclat pâlot.

Cette fois Bruno avait compris : Des fusils !… Et voilà des hommes qui patrouillaient ainsi autour de sa demeure :

— Les co… co… co…, se dit-il à lui-même.

Il n’acheva pas. Comprenant bien que s’il ne savait se contenir, il allait effaroucher sa femme et tout gâter, il laissa le falot et ferma la porte de la chambre sur ses talons. Dans le corridor, il poussa la porte d’une pièce de débarras où étaient déposés ses gros outils de forêt, de campagne et de maison et il tâta dans le coin. Sa main reconnut le pic, le sapi, le merlin, les deux délavres : la bonne et la mauvaise, une pelle à demi démanchée. Puis, en cherchant encore, elle finit par saisir quelque chose de très froid et de pesant. C’était le paufer, un superbe levier forgé l’an passé, des mains mêmes du maréchal Pierre-Alexandre.

« Les bougres ! les bougres ! se dit-il ! »

Et il sortit.

Devant la maison, s’étant rappelé que, naguère, il avait pris des leçons de bâton avec le sergent de Cries, revenu de Naples, Bruno eut un geste de tambour-major consommé. Il jeta l’épais levier en l’air, le ressaisit au vol par le petit bout, décrivit un moulinet et, en rasant les murs, alla se glisser vers la masure baillante des Ménétriers. Il en franchit le court escalier, s’avança à l’intérieur avec la plus minutieuse précaution, traversa la cuisine au plancher de poutrelles dégarnies du plâtre qui en bouchait les intervalles, poussa la porte sans loquet qui battait au gré des courants entre cette pièce et la chambre. Un gond rouillé siffla qui le fit tressauter. Bruno s’arrêta. Il prêta l’oreille : aucun bruit ! Il s’avança vers la fenêtre sans croisée ouverte en face de la campagne blanche que dominait l’épais velours des forêts, roulant ses plis du haut de la montagne jusqu’au torrent scandé d’une demi-douzaine de petits moulins noirs accroupis sur l’écume. Là incliné en dehors, Bruno vit alors juste au-dessous de lui, assis sur le bord du mur effrité, deux individus silencieux. C’était presque miracle qu’ils n’eussent rien perçu. Mais voilà ! à ce moment leur attention devait être retenue par les gens des villages élevés qui, par groupes tassés descendaient vers l’église en traînant derrière eux d’épaisses ombres mollement esquissées sur le champ de neige. Bruno retint son souffle pour continuer d’examiner les deux bonshommes… Ils se contentèrent un long instant de tirer et de rejeter mécaniquement la fumée de leurs pipes. Pourtant l’un interrompant enfin ses bouffées, découvrit la sienne, en débourra le culot, la rebourra, puis tout bas dit à l’autre :

— Aurais-tu un bout d’amadou ?… je voudrais pas faire de flamme.

— Garde-t’en bien ! recommanda l’autre ; ç’a a beau être tous des nôtres, ceux qui descendent, il vaut mieux qu’on ne nous aperçoive pas. Nous referons une ronde quand la messe sera commencée. Quant à présent il doit pour sûr être à la maison.

Cette voix avait fait tressaillir Bruno. Il n’en pouvait croire ses oreilles. Et plus que jamais il s’appliqua à considérer ces louches rôdeurs à quatre pieds à peine au-dessous de l’encadrement de la fenêtre, et dont les canons de deux gros fusils blancs se dressaient vers lui comme les regards d’un animal sournois qui l’aurait guetté dans le mystère de la nuit.

— Ce n’est pas de l’amadou, c’est du pourri de cerisier, mais c’est tout un ! reprit la même voix, tandis que le bout de champignon embrasé passait d’une pipe à l’autre.

En tressaillant, Bruno avait reconnu pour la seconde fois la casquette à reverchette de celui qui venait de parler.

« Pas possible ! Lui ?… Son frère !… Lui !… occupé là, à tourner tout armé autour de sa demeure ! »… C’est encore une chance que l’autre lui ait demandé de l’amadou, pensa Bruno, – à qui le pesant levier ne commençait pas mal à donner des crampes à la main, – car j’allais me « décramper » par une bastonnade qui leur aurait certainement fait lâcher leurs fusils, à ces imbéciles ! »

Et incapable de se maîtriser davantage, il bondit hors de la fenêtre qu’il venait d’enjamber. Comme si ses nerfs eussent précédé la volonté directrice, il vint tomber, le paufer à la main droite, devant les deux individus.

— De bon part Dieu ! cria-t-il à son frère, que fais-tu ici à ces heures, toi !

Bien trop penaud pour répondre, le frère baissa la tête, tandis que, non moins interdit, son compagnon se tirait à l’écart.

— De bon part Dieu ! veux-tu parler ou pas !… Sinon, frère ou pas frère, paf ! un coup de paufer sur les épaules… Vois-tu !

Et pour mieux lui faire comprendre qu’il se souciait peu de leurs fusils, Bruno décrivit un nouveau moulinet.

« Il y en a d’autres que nous cette nuit dehors… » finit par dire l’homme armé.

— D’autres que vous ! Est-ce qu’ils sont mes frères les autres ? Est-ce qu’ils sont armés, dis !… Ah tu en fais de jolies ! Venir faire des rondes tout armé par ici, faut-il en avoir du fanatisme !

— Nous sommes obligés de faire ce qu’on nous commande, nous autres ! répondit Jean-Pierre Martinal d’un accent évasif et piteux, tout en regardant son camarade s’éloigner à pas lents vers le torrent.

— Et ton joli compagnon ? demanda Bruno. C’est apparemment l’aîné de ceux du « chapuis » Christophe : le Rouge-Blanc. Au moins en voilà un qui est bien baptisé ! Rouge par les cheveux, blanc par le parti… Mais est-ce que tu me diras ce que tu voulais faire de ceci.

Jean-Pierre n’osait relever la tête :

— Quoi, ceci ?

— Mais le fusil, ceci, ceci, vois-tu ? hurlait Bruno exaspéré.

— Pour se défendre !… pardienne !… Par le temps d’à présent…

— Défendre… défendre… bredouilla Bruno incapable de contenir sa colère… Est-ce pour vous défendre que, depuis plus d’une demi-heure, vous rôdez autour de mes bâtiments ?…

De son pas tranquille, le Rouge-Blanc désireux de se dérober à l’esclandre sans paraître trop poltron, arrivait près du torrent. Bruno, plus furieux que jamais, le rejoignit derrière un moulin :

— À la fin, me diras-tu si vous êtes des brigands ou pas !… Hein ?

— Je n’ai rien à te dire, moi. Que viens-tu faire ici ?

— Et autour de ma maison, qu’est-ce que vous y veniez faire ? Crois-tu donc que je vais me tenir quitte pour deux mauvaises raisons ? Dis !

Le Rouge-Blanc ne répondit rien.

— Parleras-tu ou ne parleras-tu pas ! Sais-tu que si je ne t’avais pas trouvé avec mon frère, je ne te demanderais pas comment les choux cuisent, parce que, vois-tu, ce n’est pas ton fusil qui…

— Tu peux te plaindre toi… avec ton paufer…

Bruno tenta d’arracher le fusil au Rouge-Blanc.

— Jamais ! cria celui-ci.

— Alors, décharge-le dans la neige.

— Décharger ? ça ferait arriver du monde.

— Qu’ils viennent, sacrelotte ! Je me fiche d’eux et de leurs armes comme de toi et de la tienne !

Et alors, incapable de se contenir davantage, Bruno leva son paufer. Le Rouge-Blanc effrayé toucha la détente de son arme. Le coup partit et la balle alla faire un trou rond dans la neige. Pressentant ainsi que le paufer allait s’abattre sur lui, le Rouge-Blanc s’élança à la gorge de l’adversaire afin de le maîtriser. Projet quelque peu présomptueux, hélas ! car il restait à Bruno suffisamment de force pour saisir les deux jambes dont son adversaire cherchait à enlacer les siennes. Et, comme, incertain déjà de le tenir longtemps, celui-ci n’osait presser trop fort, Bruno fit quelques pas, en ayant l’air de vouloir l’aller jeter dans le torrent. Toutefois il était de ceux-là que le sentiment de la supériorité désarme plutôt et il sentait trop que celui-ci, autant que son frère, ne pouvait être qu’un naïf instrument de quelques exaltés. S’étant ravisé, il se retourna et le coucha sur la neige. L’épaisse croûte s’étant rompue sous le poids, le Rouge-Blanc se trouva enfoui au fond d’une tombe blanche, profonde de deux pieds, son ennemi sur lui. Comme en cette position le vaincu ne pouvait faire autre chose que de lâcher prise, le frère invita Bruno à faire de même.

— Oui, pour qu’après il m’étrangle ! riposta Bruno. Et de toute sa pesanteur, il se laissa aller sur l’infortuné dont il maîtrisa les mouvements en le tenant aux poignets et en le crucifiant dans ce berceau de neige farineuse et sèche.

Plus confondu que jamais d’avoir été surpris de cette façon et de voir maintenant son compagnon mâté sans qu’il osât lui prêter un appui quelconque, le frère tenta alors une diversion :

— Bruno, il ne faudra pas oublier ton paufer.

— Le paufer ?… occupe-toi de ton fusil… Toi !

— Bruno, tu devrais le laisser…

— Pour moi, rien ne presse ! Quand vous m’aurez expliqué pourquoi vous veniez m’espionner, on verra…

Un long silence suivit cette réponse, interrompue par les soupirs du Rouge-Blanc, que Bruno avait dû saisir au cou pour l’empêcher de clamer. Sans doute, il aurait voulu résister jusqu’au moment du retour de la messe où certainement des gens seraient venus à son secours. Mais Bruno, qui n’était pas dupe, hâtait les choses en le réduisant à la plus absolue immobilité.

— Si tu ne le lâches pas, je vais être obligé de m’en mêler, cria alors Jean-Pierre Martinal.

— Tais-toi, blanc mouton… Essaie alors !

Le Rouge-Blanc tentait de mordre son vainqueur :

— Attention ! fit Bruno. J’ai encore la tête libre, si tu veux que je te donne le coup du bélier tu n’as qu’à mordre… tu verras.

Pour délivrer son compagnon, Jean-Pierre se serait presque décidé à aborder lui-même le récit, mais la pensée de dévoiler ses inconséquences à un frère le couvrait de vergogne.

Ce fut le Rouge-Blanc qui finit par s’y résoudre :

— Ne me serre pas tant et je dirai !… Eh bien, on… on certifiait… on certifiait depuis longtemps que pour la nuit de la minuit ceux de la Jeune-Suisse avaient… avaient… mais laisse-moi… moi pa… rler si tu veux que je conte… que les Jeunes-Suisses cerneraient les églises pour surprendre les croyants. Il paraît qu’à Bovernier, le gros fou Joseph-Antoine avait prévenu le curé qu’il avait un beau sabre bien affilé, acheté l’an passé en bas au canton de Vaud, et qu’il lui « donnerait l’absolution » cette nuit, à minuit. Après ça, naturellement, comme les Jeunes-Suisses sont reconnus capables de tout… on a cru… (Bruno serrait plus fort.) que… que… que ce serait certainement partout la même chose qu’à Bo… qu’à Bo… o… overnier.

Tandis que sa main se crispait encore davantage, Bruno dit entre ses dents serrées :

— Alors, toutes les fois qu’on vous conte une bêtise vous êtes obligés d’y croire.

— À présent laisse-moi ?

— Laisser ?… Tu ne m’as rien expliqué.

— Je te dirai tout, moi, sollicita Jean-Pierre, mais laisse-le…

— Toi ? Tu serais bien trop capot ! Après avoir consenti à espionner un frère, les armes à la main…

— Tu devines bien le reste ! à présent, dit le Rouge-Blanc… on a consigné deux hommes autour de la maison des prin… in… incipaux, des plus… u… us chauds de parmi vous. Et voilà !

— Et pour la mienne on a choisi mon frère… C’est cela qui est digne !

— On savait que tu ne pourrais pas lui faire de mal.

— Diantre que non ! La preuve qu’il n’est qu’un blanc mouton, c’est qu’il a été assez innocent pour consentir… Et qui vous a consignés ?

Bruno attendit la réponse. Entre temps, las de son air de lutteur désœuvré, debout à côté de lui, le fusil d’une main, de l’autre le paufer qu’il n’aurait pas voulu laisser se perdre, le frère finit par dire :

— Eh bien, pardine, c’est le châtelain…

— Ce capon-là, toujours lui !… Et à présent, qu’allez-vous faire ? demanda Bruno en rendant la liberté au prisonnier.

Cette fois ni l’une ni l’autre des deux sentinelles ne répondit ; le Blanc-Rouge avait bien trop hâte de souffler à l’aise pour en dire davantage. Ce fut une fois encore Bruno qui reprit la parole, trouvant des accents persuasifs pour montrer aux sentinelles l’inanité du plan du châtelain. Par exemple, lui-même, Bruno Martinal, qui avait deux vaches presque prêtes au veau ! De bon part Dieu ! Mais, sans cet obstacle, il y fût lui-même allé, à la messe. Ce qu’on supposait là n’avait ni queue ni tête. Que le gros fou de Bovernier, celui qui avait une fois assommé un taurillon d’un coup de poing, eût proféré des menaces, il en était bien capable, mais qu’est-ce que ça prouvait ?

Et Bruno donna libre cours à sa mansuétude : « Pauvres bons enfants que vous êtes ! continua-t-il. Tout à l’heure, tenez, si je n’avais pas connu mon bon mouton de frère avec sa casquette à oreillettes, ma foi : patra ! patra ! de deux simples coups de paufer, je vous cassais la tête à tous deux ! À présent, je ne peux plus faire autre que rire, de vous voir là chacun votre fusil blanc à l’épaule, les bras ballants, à grelotter sous les étoiles… Et, tout ça, pour qui ? Pour les bonnes grâces d’un chef qui, dès le premier danger vous laisse à l’abandon et court se terrer sous la paillasse d’une femme malade, à qui il ordonne de gémir le plus possible !

Après avoir laissé à l’apostrophe le temps de produire son effet, il reprit :

— Ne trouvez-vous pas plutôt, à ces heures, que nous serions tout aussi bien chez moi, au chaud, à boire l’eau-de-vie ?

Faite avec une telle cordialité, l’offre décida les sentinelles : en effet, à quoi bon s’entêter à se geler les os, là, sous les étoiles de décembre, quand aucun danger réel n’était possible ?

Et comme la chaleur de l’excellent foyer n’avait pas tardé à leur réchauffer le cœur, le dégel monta jusqu’à la langue des factionnaires, si bien que la bouteille de marc y passa, de même que le reste de la nuit.

Au petit jour, dès que Bruno et Marie-Marthe eurent le temps de se rappeler l’état de leurs vaches, tous coururent à l’étable. Parize, « toute vêlée », se retournait pour jeter au nouveau-né la caresse de ses meuglements répétés, appels auxquels répondait la petite clameur instinctive du veau. Heureux de voir que sa vache ne s’en portait pas plus mal, Bruno releva le petit animal en poussant un cri de victoire :

Femelle !

Presque aussitôt ce fut Ferronde dont les pieds frappèrent le rustique plancher. Alors, tandis que Bruno étendait un gerbon de paille vers l’angle d’une crèche vide pour y nicher le veau de Parize, le Blanc-Rouge, qui s’entendait un peu en l’art vétérinaire, se retroussa les manches sans poser son fusil qu’il n’avait pas osé quitter un instant :

— Faut-il t’aider, demanda-t-il.

Sans même attendre la réponse, il s’était mis en œuvre.

— Alors toi, Jean-Pierre, fit Bruno, va dire à Marie-Marthe de chauffer vite de l’eau !

— À celle-là, déclarait le Rouge-Blanc sans s’interrompre, il lui faudrait peut-être un lavement de molettes, et puis… ma foi, pour deux jours… lui donner à boire blanc.

— Et les fusils ? interrogeait Jean-Pierre Martinal, peu rassuré.

— Appuie-les contre le cramot de la truie, lui dit son frère impatienté.

— Ça va venir ! un peu de paille ici et une charpillère dessus, réclamait le vétérinaire.

— On nous avait recommandé de les rapporter avant le jour à la « Commune », déclarait Jean-Pierre.

— De l’eau, de l’eau !… occupes-toi de l’eau, Jean-Pierre ! Bon voyage pour le reste ! répétait maintenant le Rouge-Blanc, tout à son occupation préférée… Une bonne seille !

En attendant, la queue soulevée en arc, Ferronde battait le plancher à coups redoublés.

— Ça va venir ! criait le vétérinaire flatté de son rôle. Une pipée en attendant… il se présente bien. Mais presque aussitôt il dut poser sa pipe et reprendre la tâche ; puis, au bout d’un gros soupir de soulagement poussé par l’opérateur, le second nouveau-né tombait dans la charpillère.

Muni de son falot borgne, Bruno s’approcha :

— Femelle ! déclara-t-il dans un nouveau cri de triomphe. Tout de même, vous me portez bonheur, avec votre service de patrouille…

Et il poursuivit l’inventaire :

— Étoilé au front !… et, mieux que ça, ferrondé comme la mère !

— De la race des reines, quoi ? conclut le Rouge-Blanc, plus radieux que si tout cela eût été son œuvre.

Quant à Bruno Martinal, il rayonnait :

— Femelles tous les deux ! Alors impossible de vous inviter à manger le rôti. Pourtant, vous êtes de braves gens après tout !… Allons, Jean-Pierre ! va dire à Marie-Marthe de faire à déjeuner pour tous. Un de ces bons déjeuners de Chalande !

____________

 

Le matin suivant, le petit arsenal de la maison de commune, à peine rentré en possession des armes distribuées l’avant-veille aux hommes de patrouille, était trouvé vide. C’était évidemment là un nouvel exploit de la Jeune-Suisse !… Un procès fut instruit auquel vint couper court, l’an d’après, la défaite du Sonderbund.

Mais vingt-cinq ans plus tard, l’on découvrait, enfouies en plein cimetière, les carcasses de soixante-trois fusils blancs. L’on se souvint alors que c’était là la fosse de Anne du Saunier, laquelle avait été fraîchement recouverte lors du pillage de l’arsenal de la commune.

Les deux fusils délivrés à Jean-Pierre Martinal et au Rouge-Blanc, avaient seuls échappé à ce sort. Ils servent encore de tuyaux au grand bourneau du coin du village, dont Bruno Martinal fut plusieurs fois « recteur ».

UN COUP D’ÉTAT

 

Il y avait quarante-cinq ans au moins que le village de Pozodzier – altitude 1362 mètres, 534 habitants, chapelle dédiée à saint Guérin – n’avait envoyé au conseil municipal de la grande commune d’autre représentant que le conseiller Salamolard. Nul n’avait la prétention de dire que ce fût un aigle, mais ce qui peut être affirmé, c’est que jamais oiseau des Alpes ne veilla d’un œil plus jaloux à la défense de son aire.

Une aire en effet. Pozodzier niche sur un promontoire, à cinq cents mètres au-dessus de la rapide rivière qui, débouchant sur le centre de la longue vallée, vient se buter au flanc oriental de cette falaise et la contourne en bouillonnant, tel un fossé au pied d’une tourelle monstre, de quelque donjon formidable, dont Jupiter aurait infligé l’édification à des Titans vaincus. Au centre de la verte terrasse qui couronne cette forteresse, à demi-masquées par les cerisiers et les pommiers, apparaissent, une centaine de maisonnettes en mélèze, passées avec l’âge au brun du café grillé. Comme de frileuses brebis, elles se pressent autour d’une grande chapelle toute blanche, qui a l’air d’une angélique bergère descendue du paradis pour les garder.

Du couchant, après une lente ascension en biais du coteau, à travers des rocs crevassés et des champs superposés, le chemin muletier s’apprête à rejoindre le sommet de ce bastion, lorsque, soudain il s’échoue à une ravine. Un torrent impétueux y a taillé le rude coteau du faîte à la base, et continue d’y précipiter des gerbes d’écume qu’il pulvérise, projette par tourbillons, par fléchettes, par larges nappes scintillantes, dont là-bas la rivière élargie recueille les éternelles ondées à travers des voûtes d’arc-en-ciel.

Un redoutable oiseau, à coup sûr, ce vieux conseiller, malgré la septantaine passée et la médiocrité de sa taille, malgré ses yeux d’agate, sa barbe chinoise, sa peau sèche et jaune et ce cou qui semblait un paquet de cordes enroulées dans un parchemin !… Un de ceux qui savent guetter l’heure propice pour déployer leur envergure. Tant il doit être vrai qu’on peut porter un habit de gros drap roux à longues basques sans ignorer pour autant les fins ressorts de la démocratie primitive.

Cultivant une bande de coteau que des barrières naturelles isolent du contact et des empiètements des autres bourgades de leur propre commune, les Pozodziérains ont leurs coutumes, leurs pratiques, leurs institutions propres et les choses du monde extérieur ne sauraient les toucher que pour autant qu’ils ont à se défendre ou à se prémunir contre lui. Or, à cet égard, on le peut dire, nul ne les servit avec plus de scrupule, aucun représentant ne mit plus de souci à tenir leurs affaires intérieures à l’écart des transformations du siècle envahisseur, que le vieux Salamolard.

Il est certain que là-haut, comme partout, des froissements, des désaccords, des différends arrivent à se produire. Mais, soit à cause de la distance et du temps, soit parce qu’il en coûte toujours d’avoir affaire aux messieurs à lunettes qui parlent en français et qui signent des papiers timbrés, chacun se garde comme de l’enfer de recourir au juge de paix du chef-lieu. La fortune y étant représentée par les fardeaux qu’on porte sur le cou, on se garde avec une instinctive défiance de tout commerce évitable. Et, si, d’aventure, une contestation vient à s’élever, vite on s’en va soumettre le litige à l’arbitrage du bourgâre[15] un juge conventionnellement reconnu, auquel suffit la rémunération de la gratitude publique.

Par cette division traditionnelle des pouvoirs administratif et judiciaire, l’on s’explique que la mission de représenter les Pozodzériains dans les rapports extérieurs, sollicite un sens particulier et qu’elle ne puisse être dévolue qu’à un type exceptionnel, fait du meilleur levain de leur pâte spéciale, quelque chose comme un objet de grosse poterie sans éclat, mais pétri d’une argile introuvable et sorti d’un moule unique à l’inimitable relief.

Parlant peu, mais parlant juste, esquivant les propos oiseux, fuyant la dépense pour les autres et pour lui, détestant les cabarets, redoutant en quelque sorte le numéraire comme un dissolvant social dangereux, dont nul ne devrait user qu’avec défiance et précaution, Salamolard était cet homme de réserve et de vigilance. Un coffre-fort l’eût fait reculer avec la même précipitation qu’une machine infernale. Par bonheur, il n’en avait jamais vu.

C’était surtout à cette tutelle que le Pozodzier de 1869 devait d’être demeuré strictement identique au Pozodzier du bon vieux temps et, quelque défensive qu’une semblable politique dût paraître, Dieu et Salamolard étaient certainement seuls à savoir ce qu’on y avait dû dépenser de fine bonhomie, de patience et de volonté. Quant à monsieur le curé, on le voyait fréquemment contempler avec amour cette haute falaise imprenable qu’il comparait volontiers à la pierre de l’Église :… Super hanc petram ædificabo ecclesiam meam ! Aussi, sa « pierre », la couvrait-il du meilleur de sa pastorale sollicitude, en l’exemptant de tout surcroît de charges paroissiales, en usant de tout son ascendant sur l’autorité civile pour en réduire la cote de prestations. Il trouvait même naturel qu’on surchargeât d’autant les autres hameaux. Et ceux-ci avaient beau loisir de récriminer : car il se chargeait de leur répondre, non par sa bouche, car il était bien trop fin pour cela, mais par l’organe roide et pompeux du président : « Prétendrait-on faire élever des barrages le long de la rivière par ceux qui, de là-haut, bravent à plaisir le courroux de ses flots ? »

Tout aurait donc été au mieux si, toujours et partout, il ne se trouvait des gens ainsi faits que la paix et la tranquillité finissent par les fatiguer, comme cet Athénien qui était las d’entendre appeler « le Juste » un homme qu’il reconnaissait tel. Ce mal-là pénètre dans la société sans qu’on l’ait soupçonné et, le plus souvent, on néglige d’en observer les progrès : c’est la marmite d’eau chaude, qui semble vouloir indéfiniment chanter sa chanson égale, mais qui, pour peu qu’on tourne les talons, se met à soulever le couvercle, l’agite comme un tamis et, finalement, le projette de côté.

Le 22 septembre, jour de la saint Maurice, patron du canton, de la paroisse en particulier, et des soldats en général, était naguère, pour toute la vallée, la plus solennelle des fêtes. Tout ce qui avait passé sous un uniforme était requis de venir parader aux offices. Monsieur le major, un homme d’une majesté convaincue, que tour à tour, les gens nommaient aussi Monsieur le préfet, Monsieur le président, Monsieur le député, Monsieur le châtelain, savait mettre en jeu le prestige de ces divers titres pour qu’en ce jour Armée et Église ne fissent qu’un. Il n’était pas jusqu’aux carabiniers, auxquels leur chapeau à plumache suggérait pourtant certains airs d’indépendance à l’endroit du presbytère et du pouvoir établi, qui ne se fussent hâtés de déférer aux désirs de l’officier-magistrat.

Ce bon temps d’alors ! Dès le jour, par les sentiers et les chemins qui barrent les coteaux, des étincellements métalliques, des cuirs de shakos, des éclats de pompons et de parements se détachaient des groupes de fidèles acheminés sur le village paroissial, dont la grand’place prenait avec rapidité la plus étrange des physionomies.

À neuf heures, apparition du major et de ses officiers, appel, alignement, manœuvre préparatoire, jusqu’à ce que du beffroi pointu, campé au milieu des prairies, descendissent les frénétiques tintements qui annoncent l’heure des offices. Alors le major criait : « En avant !… marche ! » Et le cortège s’ébranlait, emplissant la charrière du flot de marmaille qu’il entraînait dans sa course. En tête, c’était le sapeur Joson de Vers le Four ; deux tambours, le vieux et le jeune, que le lieutenant, ganté de blanc, suivait à quatre pas de distance, portant haut le drapeau de soie déteinte tiré de la salle des archives, auquel faisait bonne escorte le piquet des huit carabiniers. Derrière eux défilait le peloton considérable des pioupious que maintenaient en bon alignement les bancals nus du major, rayonnant de gloire et d’orfèvreries, du marchand de fers habillé en capitaine et du régent Cassignol en sous-lieutenant.

À la suite, c’étaient encore les artilleurs, commandés par le maréchal des logis. Ils traînaient ou escortaient deux couleuvrines sorties des galetas de la maison communale ; puis, fermant la marche, le gendarme, au pas avec le sergent de police, deux uniformes qui accouplés, faisaient songer vaguement à quelque mousquetaire escorté de son ordonnance – comme qui dirait un Porthos bon enfant, qui aurait condescendu à aligner sa prestance avec le corps replié en boule de son laquais.

Et à chaque étape solennelle de l’office, les petites pièces accroupies sur le parvis, ébranlaient les voûtes de la grand’nef.

Puis la messe pas plutôt achevée, déjà la troupe était alignée devant le presbytère, attendant que M. le curé se montrât sur le perron, un arrosoir à chaque main. Car c’était le moment de faire ribote, et cette prodigalité ecclésiastique n’était que le point de départ d’une série de libéralités. Ce jour-là, quiconque était pourvu du moindre titre officiel passait par la même épreuve. En avant, marche ! et chez les uns comme chez les autres, la troupe d’apparaître tambour battant, les fusils de se disposer en faisceaux, les artilleurs de bourrer leurs bouches à feu, le major de proférer d’un accent pénétré : « Une décharge en l’honneur du conseiller Mabillard !… » Et, là-dessus : « Feu ! » Puis : « Boum et boum ! » c’est-à-dire : « Bon pour quelques douzaines de chanettes. »

Les conseillers des hameaux dispersés échappaient seuls à cet impôt sur les honneurs. Pour ce qui est du major, c’en était à coup sûr un qui savait se mesurer au niveau des titres qu’il entassait sur sa tête. Dès que les militaires avaient envahi la pelouse de son verger pour s’aligner autour des tables dressées sous les pommiers, son premier soin était d’aller mettre sa conscience d’officier à l’abri d’un gilet blanc et d’une redingote. De la sorte, à demi licenciés, « ses » hommes avaient le choix d’user et d’abuser des produits de sa cave. Il s’en lavait les mains, tout en veillant à ce que ni le pain blanc ni le fromage gras ne leur manquassent. Attention familière qui faisait dire aux jaseuses : « Rien d’étonnant s’il a toutes les places ! »

 

***   ***   ***

 

Cependant, cette année-là, un fait d’ordre particulier venait égarer les plus perspicaces suppositions. Ceux de Pozodzier, une douzaine de noirauds, trapus, tous simples pioupious, formaient tablée sous un orme à l’écart. On les voyait gesticuler à l’envi autour d’un soldat plus grand, qui avait des galons sur la manche et qui parsemait leur rude patois de quelques sentences en français. C’était le sergent Cretton, passé en landwehr dernièrement ; ceux de son temps le connaissaient bien. Tout jeune et orphelin, on l’avait vu partir de Pozodzier, pour aller marmiton au séminaire… Un qui avait fait du chemin depuis, ce mâtin ! Rapidement, il était devenu le cuisinier de Monseigneur, son cocher et, enfin, intendant des domaines épiscopaux. Évidemment, il avait « su faire » ; on savait qu’il avait des écus et à présent on disait qu’il venait de faire la connaissance d’une solide « particulière » de par la plaine.

Mais, une chose que ces curieux perplexes étaient loin de soupçonner, c’est que le monde de la capitale du Valais a des exigences à lui, et que parfois il apprécie le bien-être sous des formes très spéciales. Sans doute, la « particulière » que l’intendant couvait de l’œil était loin de dédaigner ce que le sergent avait pu écrémer à travers les caves ou les greniers épiscopaux, mais, en vraie Sédunoise qu’elle affirmait être, elle aurait souhaité que ce petit coffre-fort de parvenu reçût le vernis d’un certain prestige, quelque chose comme une patine de la vallée natale, si légère fut-elle. Un drôle de caprice, sans doute, mais quelle femme n’aurait le sien si elle se sentait propriétaire de trois grandes vignes, de plusieurs vaches et d’une maison pavée de dalles retentissantes comme une salle d’ancien château !

Néanmoins, les curieux eurent beau s’interroger, ils durent pour ce jour-là, se contenter de remarquer que le sergent avait fini par entraîner au loin la tablée entière des Pozodziérains en disant :

— Puisque vous êtes dans de si bons sentiments à mon égard, suivez-moi… il y aura à boire, encore… et encore !

Pendant la nuit entière, les soupiraux de la cave « aux demoiselles de l’ancien curial » retentirent de bégayements et de déclamations auxquels les écouteurs du dehors ne comprirent pas le premier mot. Et s’il fut jamais donné aux vieillards de Pozodzier de croire au renversement du monde, ce fut bien le lendemain de la saint Maurice, lorsque le peloton des pioupious noirauds et râblés reparut au village comme appelé par la cloche de la chapelle de saint Guérin qui sonnait justement l’Angélus. Mais là-haut comme en bas on était loin de pressentir l’événement redoutable que ce fait affligeant préparait. On n’en devait savoir le fin mot que le soir du deuxième dimanche de décembre, date du renouvellement des conseils communaux.

 

***   ***   ***

 

Ce jour-là, à la maison d’école de Pozodzier, Salamolard, qui présidait au vote local, n’avait pas eu besoin d’un grand effort pour dégager le lien direct qui rattachait à cette manifestation militaire l’apparition de nombreux bulletins porteurs d’un nom nouveau. L’urne, qui de mémoire de cinquantenaire, avait ponctuellement répondu par la formule : « Confirmé le même », se mettait comme à bredouiller ; l’inébranlable unanimité était brisée et les « Confirmé le même » n’étaient plus que 47, tandis que l’intendant Cretton obtenait 54 suffrages.

La jeunesse s’égaya. Pour la première fois, elle se prit à chanter dans les sinueuses ruelles de Pozodzier, ni plus ni moins que si ce fût elle-même qui eût conquis les belles vignes de la Sédunoise que fréquentait leur heureux candidat.

Mais Salamolard ne cessa pour autant de se montrer parfaitement calme. Le jour où, appelé au village par le vœu de la jeunesse, le nouvel élu se présenta chez son prédécesseur, il dut avoir l’impression que, malgré sa belle redingote et son pantalon collant, le vieux avait encore plus de majesté que lui. Salamolard l’accueillit comme un fils, avec une bienveillance mêlée d’un peu de curiosité et d’un grain de pitié :

— Je suis tout content que ce soit vous !… dit-il, en avançant un des tiroirs de sa table. Voici les clefs de la maison de classe, celles de la laiterie, les comptes de la montagne, les états des corvées… Reconnaissez si tout y est, je vais entre ce temps tirer un demi-pot.

En présence de cet accueil imprévu, l’intendant avait senti que toute son assurance menaçait de l’abandonner. Incapable déjà de savoir ce qu’avait pu devenir son bagou de cuisinier et son verbe sonore de cocher à livrée, il se laissa choir sur un escabeau et, penché sur la table, les coudes rapprochés, il plongea sa face dans ses deux mains jointes.

Revenu de la cave, le prédécesseur mit chambrer un « chanon » d’étain sur le fourneau de pierre, rapprocha deux gobelets de bois d’arole et demanda : « Avez-vous bien tout ?… »

Hélas ! le successeur sentait son énergie violentée par l’impassibilité de ces yeux d’agate qu’il redoutait de rencontrer ; il n’osait plus lever la tête.

— Allons, conseiller, reprit Salamolard, ne nous laissons pas aller !… Quoique moins instruit, si je pouvais vous être de quelque utilité ?

Toutefois, sous peine de passer pour un enfant, force fut bien à l’intendant de se lever. Du reste, l’assurance seule lui faisait défaut, quant à sa conscience, elle se jugeait déjà rachetée de ces torts par l’intention de démissionner. Il dit, non sans un grand effort :

— Que voulez-vous que je fasse de ces papiers et de ces clefs, conseiller ? Vous savez bien que c’est vous qui allez continuer… Je ne peux pas administrer Pozodzier en demeurant à Sion…

Alors, pressentant bien la question ironique que le vieux allait lui poser, l’élu se décida à révéler franchement les raisons de son « coup d’État » : la demoiselle un peu mûre, éprise de gloriole, mais disposant de belles vignes, toute une affaire à soigner…

Salamolard n’eut qu’un sourire de pitié dédaigneuse.

— … Conseiller, ne m’accusez pas, poursuivit le jeune ambitieux. Voyez-vous, je démissionne et, en démissionnant, je donne trois cents francs pour réparer la chapelle de saint Guérin et y faire un tabernacle…

Un sourire semblable au précédent fut la seule réponse du vieillard.

— … J’en mettrai quatre cents !

— Peuh !

— … Cinq…

— Mettez-en six, sept, même tout ce que vous pourrez par-dessus, répliqua Salamolard… ; rien ne réparera l’irréparable… À votre santé !… Buvez, jeune homme ; celui-ci est de ma vigne, c’est-à-dire le produit de mes peines. C’est à ce compte-là, quand on n’engloutit pas avec lui ses batz, sa raison et sa propre volonté, que le vin fait réellement du bien. À Pozodzier, voyez-vous, il faut tenir le moindre divertissement pour un grave danger. Quiconque y prétend vivre et surtout guider les autres dans la vie, doit travailler comme eux, mieux qu’eux si possible, ne se reposer que vaincu par le sommeil, et, en un mot, sitôt un fagot rentré, partir quérir le suivant… Ça, c’est autre chose que d’apprendre aux jeunes gens à « mettre loin » les centimes.

Alors, dans une suprême envolée de son âpre éloquence de paysan, le vieux évoqua devant son successeur la plus redoutable des visions. Par la petite fenêtre carrée, il montra du doigt, là-bas, dans un repli inférieur de la vallée toute blanche, le modeste chef-lieu, masqué à demi dans les massifs d’arbres ronds et floconneux. C’était de là que montait ce qui altérait la paix séculaire du peuple de Pozodzier, sans que pourtant ces braves gens du chef-lieu en fussent la vraie cause : à leur tour, ils avaient à refouler la poussée bien autrement puissante qui montait des bourgs de la plaine. Et ceux-ci non plus n’en pouvaient mais, n’étant eux-mêmes qu’une imperceptible ramification du régime, qu’un branchage perdu de cet arbre social, dont le tronc formidable, bien qu’attaqué dans sa sève, n’était pas près de périr, car il reposait plus loin, toujours plus loin.

Et quoiqu’il ne fût jamais allé au delà de ses vignes du bas pays, Salamolard eut à ce moment comme une perception très nette de ces antres immenses qu’on appelle les grandes villes, où semblerait s’être engouffré le long des temps tout le trop plein du poison amassé par les générations disparues. De là les parasites issus du flot impur remontaient fleuves, rivières, torrents et ruisseaux, affrontant jusqu’à l’élan des cascades pour aller ternir le miroir des glaciers.

 

Pendant ce discours, l’intendant était devenu blême. Il donna sa démission, et Salamolard fut réélu à l’unanimité. Mais du fait seul de cette tentative intéressée, un commencement de pli était pris : la jeunesse se mettait à s’attarder par le chef-lieu les après-midi de foires et les jours d’offices, en sorte que, ne retrouvant plus son peuple de jadis, il cessa d’être lui-même.

Sans cesse, une larme s’arrêtait aux bords des cils de son œil droit et, graduellement, le parchemin de son cou perdait de sa tension, comme si, une à une, on en eût arraché les cordes qu’il semblait envelopper. Au conseil, son dernier effort se dépensa pour un coup de résistance : il s’opposa net à la correction du dangereux chemin qui mène à Pozodzier :

« Plus il restera étroit, disait-il, moins il y passera de centimes de poison et de papier timbré ! »

L’ALLEMANDE DES VERNAYS

 

Deux chemins aboutissent au hameau escarpé des Vernays, humble agglomération alpestre de huit à dix feux, blottie et abritée entre une arête de roc et un taillis de vernes auxquelles elle doit son nom. L’un, raviné par les pluies qui se concentrent dans la principale artère du village, ressemble autant à un torrent desséché qu’à un chemin ; c’est le plus fréquenté parce que, montant droit du fond du val, il épargne ainsi le temps précieux des braves gens. Le second, cheminant à plat en travers du coteau, est une vraie promenade, car il relie cette pente aride et chaude où poussent les absinthes, et où grimpent les lézards, à la croupe verdoyante du hameau voisin de Fontenelle, ainsi baptisé pour les multiples sources qui l’entourent. Fontenelle, égal aux Vernays en altitude, est aussi verdoyant que celui-ci est improductif, et vit tout effacé sous le dais de fleurs que lui font au printemps les grands arbres massés sur son sol si bien arrosé. Ce second chemin n’est guère en honneur auprès des mêmes braves gens ; ils s’en servent plutôt l’hiver que l’été, car c’est au cours de la saison morte seulement que les habitants des deux hameaux ont le loisir de voisiner.

Le visiteur, soit qu’il s’aventure de ce côté en simple curieux, soit qu’il vienne solliciter à la chapelle de Notre-Dame des Vernays la guérison d’un proche ou la paix de son âme, préférera évidemment ce gracieux chemin au premier, tout au moins pour la montée. Mais comme on accède alors au romantique hameau par le contour d’une arête rocheuse à laquelle s’acculent à gauche la plus ancienne maison de la vallée, et à droite le four banal, c’est tout au plus s’il en distinguera les maisons au moment où il y posera le pied.

C’est ainsi que nous arrivions, tout d’un coup et comme sans crier gare, au beau milieu de l’esplanade du four, une sorte de place publique large comme une plateforme d’escalier où l’on éprouverait toutes les peines du monde à danser la plus simple des montferrines, car elle borde le précipice même où le vieux four menace de crouler.

Sur cette placette un feu clair de branchages pétillait et une femme échevelée était occupée à soigner la soupe de son dîner.

Malheureusement notre subite apparition en ce lieu que nul étranger ne fréquente, la troubla à ce point que, surprise à commettre un acte répréhensible, elle n’eût pu être surexcitée plus violemment. Ayant aussitôt saisi à pleines mains la marmite en équilibre sur le feu de brindillons, elle n’avait rien eu de plus pressé que d’aller la cacher dans le four. Seulement, manié ainsi avec trop de fébrilité, l’appareil s’accrocha du pied en répandant son contenu à l’intérieur. De sorte que, presque au même instant, le monstre accroupi sur l’abîme se mit à dégorger, pareille à une bave sécrétée au fond de sa gueule enfumée, toute la soupe de farine de seigle dont se constituait le dîner de la pauvre fille.

Et comme un homme debout sur le seuil d’une maison voisine, venait de crier : « Cette pauvre Allemande !… » toute la population des Vernays fut bientôt rassemblée à cet endroit.

Cependant, celle que nous venions si malencontreusement priver de son frugal repas, n’avait pu supporter le retentissement d’un tel branle-bas. Agile comme une chèvre, elle était partie cacher la vergogne de sa gaucherie au fond du couloir taillé dans le roc de la maison voisine.

— La pauvre Marie ! La pauvre Allemande ! Tout lui va à rebours ! à reverchon ! exclamaient avec des sourires de demi-compassion les villageois attirés sur place.

— Que faisait-elle là ? profitons-nous alors de demander.

— Elle a rien de maison ! répondit une paysannette d’une quinzaine d’années.

— Elle prend une échelle et va coucher sur le four, ajouta un garçonnet blond, privé de coiffure et mal peigné.

— Et d’où vient-elle, cette Allemande ?

— De nulle part, Monsieur.

— Alors, elle est d’ici.

— Juste d’ici, expliqua une commère. Voilà ce qui est resté de sa maison…

À trois pieds au-dessous de nous, quatre murs délabrés, dont l’un n’était autre que la muraille de soutènement du petit chemin, formaient ce qu’on appelle un « chesal » encombré de buissons d’orties, de bonhomme, d’absinthe, dont émergeait un jeune prunier. Nous commencions enfin à comprendre : car le hameau tout entier, à l’exception du four et de la maison d’Aman, offrait un aspect rafraîchi. Parbleu ! un incendie avait sans doute dévasté ce nid de modestes et actifs montagnards et la demeure de la gaillarde n’avait pu renaître comme les autres de ses cendres.

— Alors, redemandai-je, elle fait sa cuisine devant le four ?… Mais qu’a-t-elle à se gêner ?

— Ça c’est de la gloire ! proclama la commère qu’appuyaient tous les gens présents. Il ne coûterait qu’à elle d’être un peu moins malheureuse.

Ce mot de « gloire » nous égarait…

— Pour Dieu, quelle gloire ! Une femme qui n’a pas même une maison, qui mange et dort pour ainsi dire en plein air…

— Elle est orgueilleuse ! accentua la commère – car la femme villageoise blâme tout, même ce que d’autres ne sauraient s’empêcher de trouver admirable.

— Vous voulez certainement dire : digne et farouche… demanda mon compagnon.

— C’est possible que ce soit ça… Nous autres, nous n’avons pas tant de mots et nous disons « glorieuse »… Voilà !

— Elle craint peut-être d’inspirer de la commisération, de la pitié ?

— Pitié ! pitié !… c’est bien un peu comme ça… elle fait pitié au monde et ne veut pas qu’il soit dit. C’est pour ça que depuis l’an du feu, il y a vingt-cinq ans, l’hiver de septante-huit et septante-neuf, elle peine, sans vouloir déranger les bonnes gens… Est-ce que ce n’est pas de la gloire tout ça ?… Quoi donc alors ?

— De la gloire si vous voulez… mais s’il y a là quelque mal, il est tout pour elle… Et ce nom d’« Allemande » ?

Mais l’homme paru tout à l’heure au seuil du bâtiment voisin avait remis le nez à la porte. C’était lui qui allait se charger de nous mettre au clair.

— Voulez-vous me laisser emprendre[16] ma pipe, dit-il, et je vous vas raconter tout cela.

Nous étant approchés, nous remarquâmes que cet intérieur était celui de la laiterie des Vernays, détail qu’auraient dû nous faire deviner plus tôt les manches, retroussées jusqu’à l’épaule, du fumeur.

 

***   ***   ***

 

— « Eh bien, commença posément le fruitier, voici ce qui en est – chacune de ses phrases se scandait d’une longue pause destinée à laisser tirer deux bouffées de pipe – voici ce qui en est : Vous avez déjà entendu dire que, par ici, quand on veut parler de l’an 1818 et de la débâcle célèbre du glacier du Gietroz, on dit l’an de l’âvâlo. Les ravages que la Dranse a faits alors ont paru sur tous les livres du temps. Deux ans avant, l’an seize, il y avait eu la grande gelée. Mais ce que j’ai à vous dire est encore de bien avant, même avant que Napoléon soit passé à Sembrancher… Donc c’était vers les derniers temps de ce qu’on appelle la révolution de France et que les Français sont venus tout mettre à quatre par Sion et jusque tout en haut par dessus de Brigue, pour que ces kalbremattes[17] d’Allemands se voyent obligés de desserrer la corde qu’ils nous avaient mise au cou. Car les Allemands commandaient alors sur tout le Valais, surtout sur le Bas. Entre eux et l’évêque, ils nommaient toutes les autorités et l’on n’avait ni à parler ni à voter, mais rien qu’à se résigner… »

Bien que nous ne vissions rien poindre encore sur notre luronne, ce cours d’histoire, aussi pittoresque que la chaire où trônait ce fruitier jaloux de faire étalage de ses connaissances, était bien fait pour nous retenir. Au reste, pendant que l’historien rallumait sa pipe, un second incident se produisit. Estimant que nous faisions par trop durer sa captivité, l’« Allemande » avait fait appel à toute sa résolution pour partir à son travail, malgré son appétit aiguisé et compliqué de l’obligation de passer devant nous.

Ayant donc dépendu son fléau et son chapeau d’une cheville extérieure de la maison de bois, elle se mit en devoir de braver tant mal que bien notre curiosité. Charpentée en amazone, marchant dans sa courte jupe de milaine sans pli, elle semblait porter sur ses robustes hanches la grand’cloche de Bagnes. Avec son chapeau de paille large et plat, penché à droite de sa tête brachicéphalique, ornementée d’un nez camus, d’épais sourcils et de cheveux raides comme des crins de matelas, elle avait l’air d’une reproduction animée de « son » four qui, lui aussi, a l’air de crâner là sur le précipice, avec un toit qu’on dirait posé sur une oreille.

Et, non sans rougir comme une criminelle, elle passa tenant de sa grosse main, appuyé à l’épaule, le solide fléau qui lui servait de gagne-pain et dont la verge pendante heurtait son dos sans l’incommoder.

— Elle va battre le blé aux raccards d’Érié… reprit en manière de parenthèse le fruitier, en nous montrant droit au-dessus du village, au pied de la Plâtrière, un groupe de constructions en bois haut juchées sur des plots, en des poses si variées que, de loin, ils donnent l’idée d’une société animée jouant la comédie.

Pris de crainte de laisser mollir la trame de son récit, l’homme se hâta de poursuivre :

— Oui, oui, ces Allemands de par le Simplon, ils nous en ont fait des mépris !… D’ailleurs il n’y avait que des abus. Ce n’est pas pour être contre la religion, mais ne fallait-il pas, à chaque changement de pape que l’évêque de Sion envoyât à Rome un beau mulet blanc, ferré d’argent aux quatre pieds ? Lui-même, l’évêque, il avait aussi ses caprices : toutes les fois qu’il se tuait une vache ou bien un bœuf dans la ville de Sion, il fallait lui en donner la langue… Aussi, que les Français soient venus mettre fin à tout ça, il faut pas s’en plaindre ! C’est bien pour ça que les Vaudois et ceux du Bas-Valais étaient avec eux. Mais ça a été comme à la guerre, les kalbremattes ont tant voulu tenir bon que les Français ont décidé d’en finir et qu’ils ont vidé greniers et caves, puis brûlé les villages. Quand les révolutionnaires sont retournés en France, ils ont laissé ces pauvres Allemands dans une misère telle que l’on ne peut pas s’en faire une idée… Tenez ! elle est déjà là-haut ! dit-il en s’interrompant et en montrant les raccards d’Érié, d’où partait la régulière cadence des coups de fléau de la grosse Marie… Elle bat ainsi le blé jusqu’à la nuit…

— Très bien, tout ça, lui dis-je, mais l’histoire de cette femme.

— J’y arrive… J’y arrive ! Les kalbremattes avaient bien des torts vis-à-vis de nous autres Valaisans d’en bas, mais il y avait une si telle misère que, bougre ! il fallait bien se tendre la main entre malheureux, n’est-il pas vrai ?… Et dans tous les endroits de par ici on a pris en garde les petits Allemands : on en mettait comme ça deux par village. Les bonnes maisons qui pouvaient le faire, en prenaient un pour leur compte. Les livres du temps d’alors disent en parlant de toutes ces misères : « On redevint frères dans l’adversité… » Ça c’est bien vrai, car l’an de l’âvâlo, les Allemands se sont souvenus ; ils sont venus prendre en garde les petits garçons de par ici pour les emmener par Sierre et par Brigue.

Ayant suspendu son récit il se mit en devoir de bourrer à nouveau sa pipe.

— Et quel rapport y a-t-il entre tout cela et cette pauvre femme ? demandai-je.

— Eh bien ! c’est simple comme bonjour !… Son père était un petit garçon allemand dont les Français avaient massacré les parents et brûlé la maison ; il avait quatre ans lorsqu’on l’avait recueilli ici, aux Vernays. Il y est resté, s’est marié avec celle qui avait cette maison. Cette Marie, qui n’a jamais été plus loin que Sembrancher, n’est pas plus Allemande que moi. Au contraire, moi, je sais encore dire : Gouten morgue !… Gouten arte !… Et maintenant, bien obligé, dit-il en retroussant davantage ses manches, ce sera d’abord l’heure d’encailler.

— Ainsi elle couche sur le four ?

— Sur le four…

— Mais en hiver ?

— En hiver elle va se retirer dans un vieux raccard, outre à Fontenelle…

— Tout ça va bien encore, mais la vieillesse ?…

— Eh bien ! elle attend toujours le retour d’un frère aîné qui s’est engagé pour les Indes de Hollande l’an de l’avalanche, et qui lui avait promis de revenir ; elle dit qu’il apportera des centimes pour refaire la maison. Personne ne le croit qu’elle. En attendant, elle fait comme ça tout à sa tête, n’aimant pas qu’on lui tende la main ; quand il y en a qui lui présentent des batz, il semble qu’ils doivent lui brûler les doigts… Elle aurait mieux fait de se marier quand elle avait trente ans, c’était une forte grivoise et une bonne travailleuse.

Le fruitier étant prêt à encailler, le moment nous sembla venu de le laisser tranquille. Après l’avoir bien remercié, ce à quoi il avait répondu par un nouveau : « Bien obligé », nous rejoignîmes le chemin-torrent qui dévale en vingt minutes vers le Châble et par lequel le poids du corps suffît à nous entraîner, tandis que le fléau de l’Allemande nous marquait le pas en faisant trembler là-haut, tout là-haut, les aires jonchées de seigle des raccards d’Érié.

LA MESSAGÈRE

DES « ERMITES »

 

I

Depuis que la petite Adèle Douay était chez eux, les gens de l’auberge des Treize-Étoiles, à Sion, se déclaraient de plus en plus satisfaits d’elle. Sitôt qu’un ressortissant de la vallée apparaissait à la « pinte » un jour de marché, le patron s’approchait exprès pour lui répéter : « Voici tantôt deux ans qu’elle est entrée pour laver la vaisselle et faire les lits ; eh bien, vous pouvez dire là-haut que huit francs par mois et une robe au bout de l’an ne se rencontrent pas au milieu de la rue, mais que nous ne disons pourtant pas que l’an prochain… »

À cet endroit, presque toujours, la phrase s’arrêtait. Pourtant, malgré sa prudence quand il s’agissait de prononcer un chiffre trop fort, l’aubergiste avait fini, dans une réponse à deux lettres consécutives des parents Douay, par laisser espérer, pour le nouvel an, un chiffre rond de dix francs par mois.

Malheureusement, lorsqu’on est dans les affaires, la plus attentive surveillance ne saurait permettre d’avoir l’œil à tout. Bientôt l’on s’aperçut qu’Adèle était parfois distraite et que certaines choses ne se trouvaient plus faites qu’à demi. Même on apprit qu’elle avait été aperçue en train de se pomponner devant la lucarne de sa mansarde au beau milieu d’une après-midi. À la foire de novembre, sa maîtresse ne la surprit-elle pas à marchander un miroir à baguettes dorées devant un étalage de la rue du Grand-Pont… Voyez un peu la fignolette !… Était-ce donc que son ancien miroir de poche, fêlé par le milieu, ne pouvait plus suffire à réfléchir ce minois coloré de petite montagnarde, ces vifs yeux d’encre et ces bandeaux d’ébène ?

Et cependant on ne lui savait encore, à ce moment-là, aucune liaison. L’unique instant de liberté qui lui était accordé chaque dimanche, entre les offices à Saint-Théodule et les apprêts du dîner, elle l’employait invariablement à faire quelques pas, seule, sur la Planta et la route de Conthey. C’est assez dire, semble-t-il, que si Adèle était alors effleurée par l’amour, ce n’était encore que par ce sentiment flottant et mal révélé qui vient tôt ou tard bouleverser l’âme de toutes les adolescentes, avec cette simple différence, qu’impétueuses elles bondissent, pincent, égratignent, et que timides ou résignées elles se rongent les lèvres et s’étiolent en tenant irrésistiblement baissés des yeux faits pour être admirés.

Au surplus les aubergistes, qui avaient d’autres chats à écorcher, se bornèrent finalement à conclure que la brunette était rêveuse, et voilà tout !

Or, un matin de printemps, comme elle donnait son coup de balai habituel sur le trottoir, un des pensionnaires des Treize-Étoiles, le mitron, qui sortait pour aller à son travail, lui cria à dix pas :

— Fidèle ! bourquoi vous pas fait coucher moi ?

C’était la première fois qu’elle l’entendait dire un mot de français : elle trouva qu’il ne s’en tirait déjà pas si mal. Jeté comme cela à son oreille de fillette dédaignée, ce nom de Fidèle prenait même une douceur ineffable, et, pour cette seule câlinerie, elle se serait reproché d’avoir négligé le lit du pauvre garçon. Aussi, dès ce jour, mit-elle toute son ingéniosité à racheter ce manquement, et même à faire qu’Arnold bénéficiât des meilleurs morceaux de la tablée des pensionnaires.

Toutefois, s’il ne fallut guère de temps au mitron pour remarquer le manège, il en fallut davantage pour que cette entente tacite arrivât à les rapprocher. Au contraire, elle devait contribuer plutôt à dresser entre eux le plus énervant des obstacles, celui d’une confusion que chacun de son côté passait son temps à maudire sans entrevoir le moyen de la vaincre. Fréquemment, au cours des repas, Adèle se surprenait à laisser échapper, vers l’extrémité de la table des pensionnaires, un furtif regard que celui du mitron semblait tout exprès levé pour saisir au vol, quitte aussitôt à retomber droit sur son assiette. Et là-dessus, rouges tous deux comme des pavots, ils se fussent peut-être trahis sans la demi-obscurité de la cuisine.

Pourtant, un soir de foire qu’Arnold, attardé, était rentré par la pinte pour gagner la porte intérieure, il avait trouvé Adèle seule au fond de la cuisine, occupée à ranger sa ferblanterie, tandis que, dans la salle, la sommelière inoccupée s’était endormie sur un coin de table. Étrangement ému, il ne sut que répéter timidement ce qu’il lui avait dit l’autre fois sans façon :

— Fidèle, bourquoi, un chour, vous pas fait coucher moi ?

— Pas Fidèle… Adèle !…

— Moi pien savoir, mais Adèle pas embêcher Fidèle.

Et revenu d’emblée à son sang-froid par le soulagement que lui faisait éprouver cette trouvaille, étonné de tant d’à propos, l’Allemand ouvrit son masque enfariné pour montrer de belles dents blanches entre lesquelles s’échappa cette exclamation retentissante :

— Ah ! Ah ! Ah !

Alors Adèle se décida à partager avec lui la chopine de vin nouveau que la tradition décerne à toute servante au terme de ces rudes journées passées devant le brasier à tourner des demi-meules de fromage pour la confection des « râclettes ».

À son tour, Arnold voulut payer un demi-pot qui devait être dégusté à trois : car ils avaient jugé politique d’éveiller la sommelière. Mais elle leur rendit le service de se rendormir sitôt après s’être mouillé les lèvres, en sorte qu’Adèle put, s’offrir enfin le loisir d’examiner son apprenti. Bientôt on en fut à la promesse de se voir plus souvent ; on se tutoya, et elle lui demanda d’où il était.

— Wollerau ! répondait laconiquement le mitron.

— Voleur â-ou ! qu’est-ce que ça, « voleur â-ou ? ».

— Pas loin Einsiedeln… hermitâche.

Mais plus il s’exténuait à la recherche de mots introuvables, plus la retenue d’Adèle tombait :

— Ermitage ? C’est à Longeborgne qu’il y a un ermitage… Arnold de Longeborgne, ah ! ah !

Et elle trébuchait de rire.

— Pas Loncheborgne, fît-il à la fin, en frappant les dalles du pied, impatienté de ne pouvoir se faire entendre. Notre Tame Hermites… ! Un beu pli loin !

— Ah ! ah ! les Ermites… Cette fois !

Enfin renseignée, elle se mit à le considérer avec un renouveau d’attention. Car il ne saurait être admis qu’une commère valaisanne ne sache au moins à peu près ce que c’est que les Ermites, un lieu célèbre de pèlerinage, au delà de Fribourg, derrière Berne, tout là-bas du côté des Allemands, plus loin que le pays de Guillaume Tell. Adèle en avait eu à l’école une première révélation par un certain porte-plume en os, traversé d’une cheville de verre, dans laquelle on regardait comme en une lunette ; plus tard, des personnes de sa vallée, – qui en étaient jadis revenues auréolées de gloire, comme des hadji musulmans après un pèlerinage à la Mecque, – lui en avaient donné quelques notions plus précises.

Mais ce qui excitait surtout l’intérêt nouveau que l’apprenti venait d’éveiller en elle, c’était la vision de ces menus articles de piété, ornés de devises enrubannées et éclatants comme le feu, de ces madones à crinoline éployée, étincelantes de soieries et de chamarrures, tenant de la dextre le sceptre des cieux et de l’avant-bras gauche l’enfant divin ; c’était enfin l’évocation de toute une imagerie aux couleurs voyantes qui attestait certaine parenté entre son culte et les religions orientales – une parenté qu’Adèle ne pouvait évidemment connaître, mais qui, néanmoins, lui apportait de confuses perceptions des magnificences des ici-bas inconnus et du paradis soupçonné.

Les Ermites !…

À ses jolies petites oreilles, ce simple nom tintait comme l’écho d’un appel auquel bien des richards de son village se désolent de ne pouvoir répondre une fois en leur vie. C’était la terre promise, rêvée par les pieuses villageoises qui, pourtant, se laissent presque toutes mourir avant d’y pénétrer. Les Ermites !… devant l’effort que sa petite tête faisait pour se les représenter, venait se dresser, à certaines heures de béate somnolence, la silhouette d’un sanctuaire de nacre ciselé sur un décor alternant d’or, d’écarlate ou d’azur. Et, du fait seul qu’il venait de là, Arnold lui paraissait plus beau, plus digne, plus intéressant.

Aussi, dès qu’ils se trouvaient seuls, profitait-elle d’examiner les moindres détails de ses traits, analysant sa tête, sa face, ses vêtements, sa démarche, ses attitudes. Par exemple, un soir, elle lui découvrait entre les sourcils une ligne verticale si accusée qu’immanquablement, pensa-t-elle, cette ride lui diviserait le front en deux quand il serait vieux.

Le jour de leur première promenade à Molignon, elle lui trouva, dans le pendant de l’oreille droite, quelque chose de dur, comme un noyau de cerise. Une autre fois à la lumière du plein air, sa face rosée lui apparut plus que jamais épanouie de sève et de santé. Et ainsi, tout d’un coup, elle avait senti et compris que le moindre de ces riens suffisait à faire qu’Arnold était désormais indispensable à la joie de sa vie.

Puis comme elle n’avait pas même songé à le lui dissimuler, ils résolurent, tout bonnement, de se marier. Mariage d’amour si jamais il en fut, d’un de ces amours inconsidérés d’adolescents pauvres, pour qui ce serait abdiquer tout avenir que d’envisager la plus simple des éventualités, puisque, précisément, ils comptent puiser dans l’affection ce qui peut leur manquer en bien-être. Aussi, en retour de leurs sorties à deux, les dimanches, en descendant les coteaux ensoleillés de Savièse ou de Champlan, Adèle, ravie de son bonheur au point d’oublier le souci de sa maternité, désormais certaine, se surprenait-elle à chanter le refrain favori de certain vieux bohémien qui, aux heures tardives, courait les pintes de Sion seul, et qui, de demi-quartette en demi-quartette, reprenait cent fois :

 

Les gueux, les gueux

Sont des gens heureux :

Ils s’aiment entre eux…

Vivent les gueux !

 

II

Hélas, dans ces hautes vallées où tout délassement réside dans le repos et le sommeil, le cœur demeure aussi obstinément rebelle à la philosophie facile de Béranger que dure l’oreille à ses chansons optimistes !

Néanmoins en gens de métier qui, sans sortir des limites du pays, avaient cependant un peu réfléchi à la vie, les Douay s’étaient heureusement formé un idéal déjà plus élevé que celui des autres villageois. Parmi ceux-ci, ils représentaient volontiers les principes de tolérance et de support mutuel. Leur morale, résumée en cette maxime proverbiale : « Que faire que de vivre parmi le monde ! » qu’ils citaient à toute occasion, n’avait besoin d’autre apostolat que celui de l’exemple. Or, à cet égard, on peut affirmer que nul apôtre ne fut plus fidèle à sa doctrine. Il est vrai de dire que, cette morale ou cette doctrine, ils la concevaient sous une forme un peu confuse, en honnêtes gens qui n’ont guère loisir de pousser à fond les recherches de pensée et que leur idée de l’opportunité du sacrifice mutuel ne saurait pourtant empêcher de siffler, de chanter et de rire. Aussi, la petite influence qu’ils exerçaient était-elle surtout faite de fraternité communicative et de bonne humeur enjouée.

Une chose surprenait toutefois de la part de ces familiers compagnons : jamais ils n’auraient consenti à aller en journée les uns sans les autres. C’était tous ou pas un, à prendre ou à laisser, et cela durait depuis que, par suite de la mort du vieux Gédéon, l’établi patrimonial des Douay – où l’on était cordonnier de père en fils – était échu à ses cinq garçons, échelonnés entre les âges de quinze et de vingt-sept ans, l’engagement avait été pris de ne travailler qu’en corps, chez le même particulier, n’y eût-il d’ouvrage que pour une seule journée. C’est sur cette cohésion qu’ils comptaient fonder une entente durable. Il fallait aussi y voir une des raisons pour lesquelles la magistrature et les autres gens en place les tenaient en cette considération particulière qu’inspire toute famille où vient éclore chaque année un nouvel électeur. D’autre part, la jeunesse féminine gardait toujours quelque agréable sourire pour ces maîtres que l’on n’obtenait en journée qu’à force de supplications et qui avaient décidément le coup pour fignoler les bottines montantes. Au reste, durant leurs pérégrinations, où ils laissaient autant d’impressions de leur bagoût que de poils de leurs havresacs aux buissons des sentiers, les Douay contribuaient à former ce qu’on nomme l’opinion. Quand on les voyait défiler de porte en porte ou de village en village, sac à outils au dos et longue pince de bois à l’épaule, on aurait dit une escouade de petits chasseurs partant à l’assaut d’un bastion : et de fait ils marchaient bien de conquêtes en conquêtes, tant les gens se laissaient vite captiver par leur entrain, leur gaîté et l’activité fébrile d’un tel remue-ménage. « Au moins, disait-on, en voilà qui savent faire : tous d’accord, chacun se les disputant, et en plus de tout ça, leur sœur bien placée à Sion !… Huit francs par mois et une robe ! »

 

Malheureusement on ne saurait beaucoup compter sur une fillette envoyée en service à l’âge de dix-sept ans. Le projet que l’on fonde sur elle fait songer à un château de cartes élevé au faîte d’un toit et que le plus léger souffle enlève avant même qu’on l’ait vu chanceler. Une simple lettre contenant les mots : « Je me marie », et va te faire fiche !… voilà d’un coup déchaîné sur les Douay tout le flot contenu des envies villageoises laborieusement endiguées jusqu’à ce jour.

— Leur savoir-faire ? Hein, on en a un échantillon ? disait-on dans le voisinage.

Bientôt il ne fut plus guère question d’autre chose et l’on n’entendait au village que des colloques du genre de celui-ci :

— Ainsi Adèle, cette petite fureteuse…

— Déjà ! mais que peut-elle donc avoir pour être si pressée de se la mettre au cou…

— Et que diriez-vous, si vous saviez avec qui !… un petit Allemand, simple apprenti boulanger, venu on ne sait d’où…

— On connaît ça ! Un orphelin, de ces gens qui, toutes les semaines, emportent un peu d’une commune nouvelle aux talons de leurs souliers…

— Quand ils en ont, des talons !

— Oh ! pour celui-ci ! ne vous mettez pas en peine, il a juste trouvé le joint pour se les faire talonner.

À ces mots, tombés à propos des lèvres ironiques d’un tout petit bonhomme râblé, au nez retroussé, aux yeux de chat, les rires débordaient :

— Mâtin de Trompe-la-Mort, va !

— C’est pas pour dire, reprenait un autre, mais un corps qui sait tout juste quatre ou cinq mots de français…

— À peu près autant qu’elle d’allemand ! interrompait de nouveau Trompe-la-Mort, mis en verve par le succès… Du propre ! Et ceux qui s’imaginaient que les Douay… – Enfin, mieux vaut n’en pas dire plus. Pas même de biens au soleil et se mettre, comme cela, à l’égal des meilleures familles pour le manger, pour le bien-être, pour leurs petites volontés !

— Sacré Trompe-la-Mort, tout de même ; quand il est en veine, il en débite plus qu’un capucin en chaire !

Et comme chacun tendait à encourager cette irruption d’aigreur longuement contenue, il arriva, dès le jour même, que les Douay se sentirent enveloppés comme dans l’immobilité de ces atmosphères qui précèdent les tempêtes. Parmi ces sociétés montagnardes, où la puissance de la vie communautaire est demeurée considérable, le plus insignifiant des titres de bourgeoisie fait de son homme une sorte de demi-patricien, qu’une alliance avec un étranger ravale du coup au niveau du rôdeur et du bohémien.

Le cousin Pragras lui-même, un de ces hommes de loi dont le pays fourmille et qui, bien que tout leur art consiste à emboîter le pas à l’opinion dominante, ne se donnent pas moins l’air de la diriger, s’appliqua, avec plus de zèle qu’aucun autre, à cultiver ce préjugé. S’imaginant que les études faites donnent à l’homme instruit le droit de régenter à l’aise sa parenté, il apparut un beau dimanche au logis des Douay pour leur suggérer de s’opposer à la réalisation de ce rêve d’enfant. Comme l’accueil réservé à ces exhortations était plutôt froid, il risqua la menace de retirer sa pratique aux cordonniers et de faire consacrer cette excommunication majeure par la plupart des « bonnes familles ».

En vain la bonne maman Douay s’exténuait-elle à lui répéter :

— Mais, cousin, puisque les choses en sont au point que vous savez, c’est de l’honneur de notre fille et non pas de votre pratique qu’il s’agit.

Écho des cancans du dehors, le curial insinuait d’un ton doctoral :

— À supposer même que les choses en soient à ce point, est-ce une raison pour les compliquer encore ? Adèle est jeune, il y a des fautes qui s’oublient, elle finira par trouver quelque brave garçon par ici. Songez qu’elle en perdrait ses droits de communière…

— Elle gardera son honneur…

— Heimathlose !… Heimathlose !… marmonna Pragras sur un ton de dépit…

— Pour raisonner de la sorte, ce n’est pas la peine de passer toute sa jeunesse aux études ! conclut la mère indignée.

Le jeune notaire sortit plus confondu de cette attitude de la mère que de l’insuccès de sa démarche, car il y flairait qu’elle devait savoir de lui certaines de ces petites choses que l’on aime à tenir cachées. « Ils sont un peu sauvages, se dit-il, mais bast ! nous ne sommes pas en une année d’élections et, d’ici au mois de décembre de l’an prochain, il me reste tout loisir de réapprivoiser cette meute enragée ! »

 

III

À ses débuts dans la lutte pour la vie, le jeune ménage s’était appliqué à conserver les positions acquises, en équilibrant son budget sur les petites journées d’Arnold et le modeste salaire mensuel des Treize-Étoiles. Cet effort réussit jusqu’à l’apparition du petit Dominique, suivie, à deux heures près, de celle d’une sœur que l’on nomma Gertrude. Mais, cette fois, que faire, sinon se séparer et laisser la jeune épouse réintégrer le foyer des Douay après avoir consacré leurs dernières économies à l’acquisition d’une chèvre, qui suivrait la nichée dans les profondeurs de la haute vallée ! Quant à Arnold, il continuerait d’attendre de meilleurs jours, en remuant le pétrin moyennant deux francs par jour, tout en soupirant devant la bouche du four après ses courses de six lieues à travers les montagnes une fois par quinzaine. Cette existence, à laquelle il ne sut pas se plier avec autant de facilité que sa femme, devait durer plus de deux années sans autre changement que la croissance des enfants et une légère augmentation sur ses journées de travail.

Pendant ce temps, Pragras, contre qui l’aversion d’Adèle, touchée à l’endroit sensible par le reproche de ne pas être « communière », ne faisait que s’irriter au contact de celle de ses frères, était devenu conseiller communal et suppléant-député. Très convaincu de son importance, solennel, soigneux de ses vêtements, roulant les r à la fin des verbes de la première conjugaison, le jeune curial venait, par surcroît, d’obtenir des succès au service militaire. Aussi, du jour où il était apparu avec les patelettes de lieutenant, sa première influence en avait-elle reçu une sorte de consécration, comme si ces deux estampilles sur les épaules eussent garanti d’avance son arrivée en franchise jusqu’aux destinations suprêmes de la politique. Certains y voyaient la preuve qu’il irait loin, probablement à Berne. Quoi d’étonnant dès lors, qu’ainsi gâté par la fortune, le jeune curial se fût épargné tout effort en vue de conquérir les bonnes grâces de ces cordonniers !

Cependant, Adèle avait eu tout loisir de s’accoutumer à sa nouvelle vie. Les matins de bonne saison, un panier à ouvrage au coude, un des bessons appuyé à l’épaule, l’autre accroché au dos, on la voyait remonter le village en scandant son pas énergique au son grêle de la clochette de la chèvre qu’elle allait paître dans les « essertées » des forêts, aux bords des sentiers, parmi les rocailles ou les taillis. À passer ainsi la grande partie de l’année au plein air, loin de la profonde cuisine des Treize-Étoiles, ses chairs s’étaient affermies, ses bras arrondis, sa face colorée de sève. Parmi les groupes des paysans qui la toisaient d’un œil où se révélait le désir, ou bien des paysannes jalouses qui, par hypocrisie, s’appliquaient à la plaindre, elle avait coutume de passer la tête haute, le front serein, l’œil éclairé par la gloire simple d’un de ces amours précoces et généreux qui n’acceptent rien des entraves conventionnelles. Et quoique tout cela exaspérât encore une ou deux rancunes entêtées, l’hostilité publique, déchaînée à l’heure du mariage, s’était ou fatiguée ou rebutée. On en était arrivé à la respecter, les femmes parce que les critiques ne la touchaient pas, les hommes en vertu de cette considération instinctive que le paysan voue à la magnifique propriété qui ne sera jamais sienne.

Élevés auprès d’elle, ses enfants devenaient vigoureux. Elle leur avait adapté certain engin de surveillance usité dans la vallée et qui consiste en une large ceinture de cuir à laquelle pendent deux bretelles et un grelot. Ainsi elle pouvait les laisser s’ébattre à leur gré dans les broussailles en se rendant compte qu’ils ne s’éloignaient pas trop. Et lorsque elle devait courir à leur recherche, elle en saisissait un par les bretelles, se le passait au dos à la façon d’une hotte, courait empoigner l’autre, coulait un bras dans les lanières comme pour enlever un panier, et les rapportait auprès de son ouvrage abandonné. La bête elle-même se familiarisait au point de dégager de temps en temps ses cornes des ramures pour laisser tirer sa barbiche, ou agiter son sonnaillon.

Si simple que fût une telle existence, chaque jour Adèle y découvrait quelque délice inespéré qui venait adoucir son attente des visites d’Arnold. Ces anxiétés régulièrement calmées et sans cesse renouvelées mettaient même à ses joies agrestes une saveur rare. Et les jours où le boulanger venait lui déposer dans le tablier la faible économie de sa quinzaine en même temps que la réserve de ses tendresses dans le cœur, c’était au plus épais des forêts qu’ils couraient bâtir leurs châteaux en Espagne. Il faut dire qu’en fait d’édifices imaginaires, Adèle n’était pas exigeante ; tout son vœu allait à la conservation de celui qu’elle possédait : un coin de la maison paternelle et de l’étable avec, dans celle-ci, une chèvre de plus.

En revanche, chaque fois ceux d’Arnold s’enrichissaient de nouvelles combinaisons. Ayant déjà goûté de l’existence un peu vagabonde des apprentis, le jeune homme ne pouvait concevoir le plus simple des projets sans l’orner aussitôt de mille chimères, et toute augmentation de son salaire, au lieu de l’attacher plus sûrement à son poste, servait au contraire à le lancer dans le champ des espérances avec plus d’ardeur que jamais. Ainsi, un beau dimanche de printemps, il arriva dans la vallée escorté d’une seconde chèvre. Mais, bien que cette surprise eût mis le comble à la joie de son épouse, lui, ne tenait cela que pour un succès momentané ; car ce n’est pas pour si peu qu’il aurait renoncé à des illusions dont la seule excuse pouvait être dans le louable désir de se rapprocher des siens… Ne parla-t-il pas, le même jour déjà, de se faire colporteur ? Et pourquoi, s’il vous plaît ?… Tout bonnement pour pérégriner de village en village, en traînant un char chargé de ses enfants entassés pêle-mêle avec sa pacotille. Puis, à la visite suivante, voilà que déjà il s’agissait de tout autre chose : l’établissement d’une petite boulangerie en haut d’Ayent, sur le chemin du Rawyl ! En un mot, c’était le défilé de ces mille inventions qui germent dans le cerveau des déshérités.

Elle, plus judicieuse, s’exerçait plutôt à lui verser le baume du courage et de la patience, car elle en possédait à ce point qu’on aurait pu soupçonner quelque force inconnue de roidir sa volonté en vue de futurs combats.

— Par exemple lui disait-elle, cette boulangerie là-haut… en voilà une idée d’enfant ! Compterais-tu faire vivre quatre personnes toute l’année au moyen de quinze ou vingt livres de pain par semaines vendues aux Ayentaux qui passent du vin à dos de mulet chez les Bernois ?

— Si pas bossiple là, nous aller Gemmi… plus de monde. Comme ça nous afoir maissonnette !

— Maisonnette… avec rien dedans. Et l’hiver ?

— Hifer… nous dranquille, ensemple tetans.

— Dedans quoi ?… dedans la neige, à sucer des glaçons ?

Confondu et presque découragé, il baissait alors les yeux. Mais elle se hâtait de l’embrasser, de le câliner, de lui pincer le noyau enfoui dans le bourrelet de l’oreille et, par là, le contraignait de rire à son tour. Voyant ainsi qu’elle continuait de l’aimer sans réserve, sans nul regret de leur mariage d’enfants, qu’elle arrangerait sa vie selon la simplicité de ses goûts et dans l’étroite mesure de leurs moyens, il se remettait en marche tout rasséréné pour repasser la montagne, en sifflant et en iodelant. Puis ce sentiment persistait jusqu’à ce que devant le four embrasé, quelque mirage nouveau se vînt esquisser au fond de ses yeux bleus où ne passait même pas le soupçon des luttes qu’Adèle acceptait en silence pour demeurer digne de lui.

Pourtant, le cousin Pragras qui, dans le village, cherchait plutôt à éviter Adèle, quoiqu’il la contemplât souvent de loin, avait pris, depuis quelque temps, la coutume de se mettre en promenade par les vallons, les champs et les bois. Un livre sous le bras, on le voyait pratiquer les détours les plus extravagants, sous le prétexte de perfectionner ses connaissances juridiques loin de toute distraction. Cela n’empêchait toutefois pas certaines gens de savoir que, plus d’une fois, il était rentré de ces pérégrinations de nuit, par des passages détournés, et que, durant une semaine entière, il avait dû prétexter une maladie pour soustraire sa face labourée aux regards indiscrets.

Bien entendu, on en avait jasé, jusque chez les Douay. Même, après en avoir ri aux larmes, Adèle avait conclu qu’il est difficile de courir les bois plongé dans la méditation sans s’accrocher ou faire un faux pas.

— Voyez, moi-même, disait-elle, quoique je ne tienne pas mon nez plongé dans un livre, est-ce que je ne me démonte pas quelquefois le chignon ?

 

IV

Une après-midi d’été, tandis que les enfants caressaient les chèvres au repos et mêlaient la sonnerie des grelots de leurs ceintures à celui des campanettes. Adèle, très occupée à tricoter un gilet de chasse à côté du panier qu’elle venait d’emplir de framboises, tenait la tête baissée au milieu de la clairière.

L’oreille distraite par le babil des alouettes et des pinsons, que scandait de loin l’appel nasillard d’un geai, elle n’avait pas saisi tout d’abord un bruissement des coudriers qui entouraient sa retraite. Aussi ne fut-ce pas sans tressauter qu’elle se retourna en entendant tout à la fois des pas et un mouvement brusque de buissons s’écartant, puis se refermant sur le passage de quelqu’un.

— Comment ? encore une fois !… fit-elle, étonnée, mais non troublée, car, pour imprévue qu’elle fût, cette visite ne l’inquiétait en aucune façon.

Le nouveau venu, qu’elle devait connaître, était très excité. Haletant, les dents serrées, il lui avait saisi nerveusement les poignets.

— Alors, vous ne voudrez donc jamais m’écouter ? disait-il.

Mais, d’une tension de jarret, Adèle était debout. Ayant laissé échapper l’ouvrage, elle avait eu pour premier soin de dégager sa main droite.

— Écoutez, c’est pour vous parler, pas pour autre chose, déclara le nouveau venu, d’un air de vouloir dissiper des soupçons.

— Alors arrière, on peut parler sans se tenir les poignets. Arrière… ou bien !

Elle avait dit tout cela d’un air d’amazone que le sexe fort ne saurait alarmer.

— Eh bien, reprenait l’importun visiteur, c’est pour vous faire comprendre combien c’est laid de s’en vouloir… entre parents. Voyez-vous, Adèle, il n’y a que vous qui puissiez agir sur vos frères…

— Je crois bien qu’il y a des élections qui approchent, hein, Émile ?… Jusqu’ici vous parliez d’autre façon… Et d’ailleurs est-il si nécessaire de venir jusqu’en ces coins cachés pour me dire cela ?… Encore, pourvu que la pensée ne vous vienne pas de parler d’autre chose que de politique…

— Je vous ai toujours protégée, Adèle, malgré que vous ne sembliez pas le reconnaître ; ainsi, quoique pas communière, vous profitez toute l’année des droits de pâture…

— Pas communière ! fit-elle en se redressant avec vivacité. Est-ce que je ne vis pas chez ma mère et n’y a-t-il pas assez de communiers chez nous ?… Dites, monsieur Pragras ?

— Ce n’était pas pour rappeler la chose… ce n’était pas ça, voyez-vous !

— Que ce soit pour ceci ou pour cela, vous semblez venir réclamer quelque chose de ma gratitude. Or vous le savez déjà, des élections je ne m’en occupe pas moi !… Donc, si c’est dans une autre pensée que vous êtes venu, éloignez-vous, car, vous le savez, je ne réponds qu’à demi de ma patience.

— Je serai obligé de leur dire que… si l’on ne tient pas un meilleur compte de mes services…

— Quels services ?

— De vous laisser paître les chèvres sur les communs…

— Ça ? vous appelez ça un service, de tolérer ce que tous les autres gens de la commune tolèrent sans vous ?… Alors, si vous parlez sur ce ton, à mes frères, je leur parlerai, moi, sur un autre ; je leur dirai ce que j’ai gardé jusqu’ici pour moi, n’ayant pas besoin d’eux pour tenir tête à vos assauts, monsieur Pragras !

— Ne parlons plus de ces choses, Adèle !… Seulement entre parents, voyez-vous,… cela me fait du tort.

— Du tort !… et qu’est-ce que ça me fait, à moi ?

— On bavarde, vous savez, et comme je suis en place…

— À moi, cela ne me fait aucun mal ; je laisse tourner les langues.

— Tout le monde n’en peut pas faire autant, Adèle ! Dans ma position on a besoin de la bonne opinion d’autrui… et, comme je vous protège… Allons, Adèle, soyons amis et je pourrai vous aider… C’est comme vos frères, ils devraient me soutenir.

— À qui la faute si l’on ne vous soutient pas ?… de monsieur Émile, ou de nous… Croyez-vous donc mes frères incapables de mesurer l’étendue de votre dédain ? Vous vous souvenez, je pense, du temps où, étudiant en droit, vous veniez échouer le soir aux Treize-Étoiles me demander de vous « sauver la mise » pour une bouteille de vin.

— Et vous me reprochez cela, vous, Adèle !

— Je vous le reproche parce que vous preniez prétexte de ces complaisances pour me salir, monsieur ! Sitôt la porte fermée sur vos talons, vous chantiez à vos camarades que j’étais une bonne fille, dévouée… eh ! eh !… un peu entichée de Pragras… eh ! eh !… et dont on aurait eu tort de ne pas accueillir les bonnes grâces. Est-ce cela, Émile ? Vous cherchiez alors à ce que le monde en fît, du bruit, et même autour de choses qui n’existaient pas. Quand on parlait d’Adèle à Pragras, Pragras souriait en allongeant les lèvres et en disant avec un dédain protecteur : « Bonne fille… bonne fille, que voulez-vous, c’est la vie d’étudiant ? » Et tout cela ne reposait que sur ma complaisance à obliger un petit demi-monsieur montagnard qui voulait se donner des airs à la mode !

— D’accord, on était peut-être bien un peu enfant…

— Enfant ou non, vous me méprisiez en m’imputant des fautes pas commises… que vous ne pouviez pas commettre, malgré votre désir.

Aujourd’hui, il en est de même, avec cette différence que vous avez peur des mêmes apparences qu’alors vous recherchiez. Aussi votre protection, je m’en moque, parce qu’elle est conditionnelle.

Le curial eut un mouvement brusque vers Adèle, mais un coup l’atteignit à l’oreille, si vigoureux que le tympan vibra comme tout un régime de sonneries électriques. Cela fut suivi d’un corps à corps où Adèle eut un pli de la robe arraché de la ceinture.

Rentré très tard ce soir-là de sa répétition juridique, Pragras garda dix jours la chambre pour cacher ses ecchymoses. Mais dès le lendemain, la jeune femme était surprise à nouveau dans la même clairière. C’était, cette fois, le garde forestier : il se contentait de lui dire :

— Je vous dresse contravention pour dimanche, ma bonne femme !

 

V

Tout d’abord, Adèle ne crut qu’à une simple menace, à un essai d’intimidation de Pragras. Mais, le dimanche, à la sortie des offices, quand elle vit la population masculine se presser du côté de la maison communale pour les « criées » publiques, un frisson précurseur la saisit. Elle alla s’asseoir sur des billes de mélèze rangées le long d’un raccard voisin, et attendit comme une sentence ce qu’allait dire le secrétaire du Conseil, dont le buste se dessinait dans l’encadrement d’une fenêtre ouverte du premier étage. Elle donnait une main au petit Dominique et tenait Gertrude sur ses genoux.

L’homme de la fenêtre toussa, ajusta ses lunettes puis remua les papiers qu’il tenait et commença. Ce fut d’abord une large affiche où il y avait des lettres grandes comme la main : elle indiquait aux soldats les dates de leurs services. Après cela la liste des corvées de la semaine : « le procureur du quartier de Glaray commandera dix ouvriers munis de pics et pelles ou de « paufers » pour aller à la manœuvre mercredi, rétablir le pont des Planchettes que le torrent a emporté. Les procureurs des autres quartiers en commanderont chacun huit, pour reconstruire le mur de soutènement du chemin qui aboutit au dit pont… »

Ce fut ensuite le lamentable défilé des pupilles, des abandonnés et des interdits : « La Chambre pupillaire invite tous les parents de Jean-Baptiste Panetier à se réunir sitôt après les criées publiques devant le raccard neuf des Claret aux fins de s’entendre pour se répartir et entretenir les enfants du dit Panetier, et ce jusqu’au degré légal. »

Enfin arriva l’habituelle série des contraventions forestières, toutes dressées contre des miséreux contraints d’aller abattre un sapinet pour se fournir de sel et de tabac. Mais, tout à coup, Adèle eut une secousse. La grosse voix du secrétaire venait de jeter : « Procès-verbal !… délit de parcours !… le garde forestier… Adèle Auf der Maur, née Douay… chèvres abandonnées dans les vernes communes du Folasson !… »

Une sueur venait de lui parcourir le corps sans qu’elle eût pu dire si elle la brûlait ou la glaçait : ces mots sentencieux de procès-verbal, de délit ; ce nom allemand qu’on ne lui avait jamais donné encore, tout cela tombant de grosses moustaches incultes, dans une pesanteur de syllabes gauchement prononcées, retentit au fond de son âme comme un écho tardif de ce mépris public qu’elle connaissait si bien. Ainsi, ses enfants, que déjà les voisins nommaient les petits Douay, seraient désormais désignés avec hauteur par ces mots barbares : Auf der Maur… de Wollerau… et les biens communs leur seraient à jamais interdits ! Il n’était pas jusqu’aux chèvres, leur vie, leur richesse, tout leur avenir, auxquelles serait désormais fermé l’accès des broussailles et des rochers ! Et la feuille à récolter pour les hiverner, où la prendre ? Fallait-il que ces hommes fussent mauvais pour leur arracher ainsi, d’une main jalouse, en quelques lignes tracées sur le papier, une herbe qui se perdrait et des feuilles que le vent d’automne moissonnerait seul, pour les promener par les sentiers, ou les accrocher aux ronces des haies !

Pour la première fois, la jeune femme, que la misère elle-même avait jusque-là trouvée sereine et fière sous ses bandeaux noirs, sentit l’amertume entrer en son cœur et ses nerfs se roidir pour le combat de la vengeance. Il lui sembla tout à coup que cet acte de l’autorité, dont elle s’était si peu inquiétée, venait tomber sur elle par un effet logique du destin, comme le coup suprême qui, un jour quelconque finit par assaillir tout déshérité. Et elle se reprochait presque de ne l’avoir pas compris plus tôt, car, au fait, dans ce défilé de prescriptions, d’interdictions et de corvées jetées semaine après semaine à la face des vaincus du sort par cette voix du grand croquemitaine envolée de la fenêtre communale, pourquoi n’aurait-elle point eu son tour ? Entre ces soldats pauvres, transplantés sans un sou au milieu des séductions des villes lointaines, et ces orphelins abandonnés, imposés à des parents infortunés eux-mêmes, quoi d’étonnant que sa place fut marquée d’avance ?

Dès le jour même, la vie d’Adèle entra dans une phase nouvelle ; la flamme de ses yeux jaillit en des éclats tragiques, sa beauté prit une allure sauvage et ses membres arrondis parurent s’allonger comme par une brusque traction de la peau et des nerfs. Et cependant, il eut été aisé de comprendre que, songeant avant tout aux élections de décembre pour la présidence du Conseil de commune, puis à celles de mars pour faire un bond de la suppléance à la députation, Pragras ne pouvait avoir arrangé ce coup de théâtre dans la pensée d’en épuiser aussitôt l’action ! Le jeune curial n’allait, d’ailleurs, pas tarder de leur en apporter la preuve par une nouvelle démarche personnelle qu’il fit auprès des Douay dans le but de leur montrer que seul, désormais, il était encore en mesure d’arranger cette fâcheuse affaire. Il leur en énumérait d’un ton triomphant les multiples difficultés :

« Dame, après tout, Adèle aurait bien dû comprendre que, communière, elle ne l’était pas ! Seulement voilà, il restait un point de subtilité juridique, une disposition de forme aisée à résoudre et simple comme bonjour : mettre les deux bêtes au nom du ménage Douay, après quoi, libres seraient ceux-ci de les faire paître par qui bon leur semblerait ! Que pouvait-on proposer de plus sensé ? » Toutefois, la colère aveuglait bien trop la jeune femme pour qu’elle admît de bons offices dont elle connaissait les inavouables conditions. Elle préféra hurler à la face du curial qu’avant d’accepter le salut de ses « griffes malpropres », elle était décidée à braver les hasards d’une vie errante. Et, à la visite d’Arnold, son premier soin fut de reprendre avec lui ces rêves qu’il formait dans la solitude de son travail et que, chaque quinzaine, une course par les forêts et les sommets venait élargir et parfumer. Dans le défilé, un petit projet neuf apparut, non moins ingénu et non moins drôle que les anciens. Il fut happé au vol, ce qui enchanta même à ce point le pauvre Arnold que, dès ce moment, il ne cessa de répéter :

— Nous teux aller tous côtés, voyacher partoute, voir toute… Été, dîner tranquille ombre forêt ; hiver, arriver villâche, auperge bon chaude, montrer boîte photocraphie, gagner peaucoup archent.

Cette fois, la ténacité du mitron à vouloir planter le drapeau du ménage quelque part, fût-ce à la tente d’un camp bohémien, triomphait tout à coup. D’enthousiasme, elle venait enfin de s’élancer sur les ailes d’une de ces chimères qu’il mettait couver à la chaleur sèche de son four : on décida de vendre les chèvres pour suffire aux frais d’une haute boîte qu’Arnold porterait dans une hotte de village en hameau et dans laquelle, par une double lunette, les curieux viendraient contempler les principales villes de l’Europe. Ainsi, durant des années, ce fut une marche continue de la famille errante, une fuite en Égypte résignée et chaque jour renouvelée, durant laquelle on couchait dans les étables l’hiver, dans les grangettes l’été, en passant les journées à exposer pour un demi-batz cette caisse où Paris apparaissait en une longue avenue piquetée de petites clartés rouges, Londres en d’épaisses ombres de palais fantômatiques percés de lueurs livides ou jaunâtres, Milan sous la forme claire d’un unique bâtiment plus blanc qu’une robe de communiante et qui découpait les dentelures de mille flèches sur le fond constellé d’un ciel infini.

Mais le génie du mal ne semble-t-il pas avoir tout arrangé pour qu’au cas, excessivement rare, où quelqu’un s’ingénie à vivre heureux et tranquille avec peu de chose, toujours il se trouve un malencontreux petit article de loi ou de règlement à lui appliquer et quelque fâcheux personnage disposé à s’en servir pour venir troubler son calme et sa paix ! À peine Adèle et Arnold commençaient-ils à se consoler de n’être communiers nulle part, que certaines gens crurent venu le moment de leur rendre un privilège qu’ils ne recherchaient plus. Un drôle de mot : « Heimathlose », que le mari seul savait répéter et dans lequel Adèle pressentait comme d’instinct l’équivalent du « pas communier » de Pragras, retentissait de tous côtés sur leur passage, tombant à la fois des fenêtres, du seuil des boutiques, du pas des portes, des langues avinées de ceux qui ne voulaient pas donner deux sous pour contempler les villes d’Europe. Il roulait même, ce terme méprisant, par les champs et les vignes que la petite caravane devait traverser dans son perpétuel exode de commune à commune. Par un penchant à l’exagération familier aux misérables, Adèle vit là une simple répercussion des méchancetés du cousin, car maintenant, député et capitaine, il était de plus en plus connu dans le pays. De qui cela pourrait-il venir sinon de lui, disait-elle, puisque, le tout premier, il lui avait décoché la cruelle épithète ? – Décidément, pensait-elle, eût-on cherché à pratiquer le pardon des injures que cet homme se fût chargé de vous en détourner !

Du reste, ce bruit ne faisait que précéder le coup du sort comme l’ébranlement du tonnerre précède la tempête. Un jour une lettre des Douay vint informer Adèle que le dimanche précédent, là-haut, dans le cadre de la fenêtre, la voix importante du secrétaire avait jeté cet avis :

 

« — Heimatlosat. – Dans la séance du 25 mai de sa session ordinaire, le Grand Conseil, après avoir examiné à nouveau le cas de la famille Auf-der-Maur, réduite à vivre à la charge du public, a décidé, sur le préavis de la majorité de la commission, d’attribuer ladite famille au canton de Schwytz. »

 

Dominique ayant sept ans, les frères Douay décidèrent de le retenir auprès d’eux, tandis qu’Arnold, Adèle et la petite Gertrude eurent à dévorer l’humiliation d’être transférés d’un canton à l’autre. Pour comble de malechance, un troisième enfant, auquel on donna le nom de Werner, survint au cours du voyage et la pensée de faire ainsi son entrée dans un pays où l’on ne pouvait pas se faire comprendre, porta à son paroxysme l’exaspération de la mère contre celui en qui elle s’obstinait à voir l’artisan de ses maux. Tout alla d’ailleurs de mal en pis : un an après cet exil forcé, Arnold mourait vaincu et miné par le découragement, suivi de très près par la petite Gertrude, enlevée par une phtisie résultant d’un épuisement. Les braves paysans qui l’avaient prise à leur charge furent si marris de cette fin douloureuse, qu’aussitôt ils se chargèrent du tout petit. De cette manière, la courageuse Adèle aurait toute la franchise de ses mouvements.

 

VI

Dès ce jour, et tandis que les cordonniers, trop nombreux désormais pour qu’un même client pût les engager tous ensemble, partaient toujours le sac au dos, mais de divers côtés, jusque hors de la vallée, Adèle eut bientôt tracé sa ligne de conduite : lorsqu’on se sent incapable d’aller droit au but, il faut du moins savoir s’emparer des chemins de traverse.

Qu’allait-elle faire désormais ? Chacun devait assurément se le demander pour elle. Elle avait son plan et était bien résolue à soumettre sa conduite à la discipline d’une volonté précise et soutenue.

Lors d’un voyage qu’elle avait fait auprès de sa mère chargée de la garde du petit Dominique et du drapeau familial représenté par le toit moussu de la masure natale, Adèle lui avait apporté un chapelet indulgencié, béni des mains mêmes du chef de la communauté d’Einsiedeln, avec deux cadres ouvragés qui furent un ravissement. Durant une semaine, les commères avaient afflué pour toucher et contempler ces merveilles qui surexcitaient leur envie. Et, comme Adèle allait repartir pour les Ermites, presque toutes l’avaient chargée, en proposant de l’en rémunérer, de prier en leur nom, devant la madone à la robe large éployée, qui un chapelet, qui un nombre déterminé de pater et d’ave. Cette rétribution, qu’elle n’avait pas acceptée alors, pourquoi ne l’accepterait-elle pas désormais ?… Eh bien oui, pourquoi ne ferait-elle pas ses prix ?… Par exemple : un franc par pater suivi d’un ave, deux cinquante pour un chapelet ; cinq pour un rosaire, des prix à débattre pour les oraisons spéciales ? Ce serait toujours moins coûteux que d’y aller soi-même !

Entrevoyant sur le champ le parti à tirer de cette ingénieuse idée, sans perdre de temps, Adèle se mit en route pour son pays natal avec toute une pacotille d’objets bénits, et bientôt, trois fois, puis quatre et même cinq en l’année, elle continua ce mécanique pèlerinage. Elle quittait la vallée du Rhône à courtes journées, compliquées de détours bizarres, passait le col de la Furka chargée de prières par délégation, et le repassait en sens inverse après quelques semaines ployée sous la profusion des objets de sainteté : images, statuettes, livres pieux, scapulaires, crucifix, rosaires indulgenciés.

Au surplus, de quelque côté de l’horizon qu’elle se tournât, n’avait-elle pas, pour la conduire, cette étoile lumineuse : la perspective de la réalisation de son rêve ? Car il ne fallait plus songer à trouver en elle autre chose que la mère obstinée, conduite par l’idée fixe, en laquelle il eût été plus que difficile de relever le moindre trait de la petite brune des Treize-Étoiles, ou des allures de la sereine gardeuse de chèvres. On ne la voyait plus que grimper ou trottiner la hotte au dos, au mépris des contretemps, et malgré la pluie, le soleil, la tempête, la neige, venir déposer, ici, aux pieds de la grande madone, l’invocation des commères de là-bas, puis là-bas, dans le tablier des mêmes commères, les mille et une merveilles de l’industrie pieuse d’ici.

Partout connue le long de sa route, elle n’eut bientôt que l’embarras de choisir sa table et son gîte qu’elle soldait d’un objet indulgencié ou d’une oraison dite devant la resplendissante Notre-Dame à la vaste crinoline éployée. Ainsi, la « Messagère des Ermites » devenait une figure de légende, dont les pittoresques propos, colportés avec les chapelets brigittins et les livres de communion, attiraient d’instinct les villageois, avides de la voir de près. Et l’on eût pu croire qu’ainsi elle se laisserait glisser jusqu’à l’extrême vieillesse sans songer à rien de plus, car elle ne confiait à personne qu’au terme de chaque course elle allait réveiller et entretenir l’élan de l’aîné ou du cadet en vue de l’œuvre justicière. Cela se prolongea ainsi pendant de longues années, au bout desquelles Dominique, après avoir appris le métier de ses oncles, se mit à courir le monde à la manière de ces montagnards intelligents qui vont poursuivre le perfectionnement de leur art manuel, par étapes, et pour ainsi dire au fil de l’eau, à Vevey, à Lausanne, à Genève, à Lyon, à Paris.

Quelques années plus tard, ce fut le tour du cadet, emporté comme au courant du Rhin, le rabot à la main, à Lucerne, à Bâle, à Strasbourg, à Cologne. De bonne heure, Adèle leur avait fait la recommandation de ne pas se soucier de son sort matériel, mais de songer plutôt à leur propre prospérité, de manière à être prêts, le jour où elle leur ferait signe d’accourir. Et, prise dès ce moment d’un regain d’ardeur, elle trouva le moyen de prélever, sur le temps jusqu’alors dépensé autour d’eux, le moyen de faire deux voyages de plus par année.

Au surplus, à n’être plus communière là-haut, elle l’était devenue un peu partout, par l’acquisition d’habitudes qui n’étaient plus de nature à surprendre : car si l’on peut priver les gens d’un chez soi, il est plus difficile de faire qu’ils n’aient pas leurs coins de prédilections sous la grande voûte bleue. Quelquefois, Adèle s’écartait de sa voie principale comme pour s’attarder par caprice en certains endroits préférés, notamment à travers les solitudes âpres de l’Urseren et les replis charmants ou mélancoliques de la vallée de Conches toute blanche ou toute verdoyante. Et, certes, les paysans qui pouvaient fréquemment la voir flâner autour des potences d’Ernen, se seraient plutôt demandé si elle était folle, avant de soupçonner que ce manège faisait partie de ses plus graves préoccupations. Tant on était éloigné de supposer son étrange industrie aussi rémunératrice qu’elle l’était en réalité !

 

VII

Cette année-là, la campagne électorale pour le renouvellement des pouvoirs des autorités municipales s’annonçait comme des plus mouvementées. Sous le gouvernail de M. Pragras, président de la commune, député, préfet du dixain et major dans l’armée, elle avait jusqu’alors suivi la voie parallèle marquée par les deux courants généraux d’idées : la majorité, formée par les blancs ou ristous, la minorité par les rouges de toute nuance, que le gros tas appelait radicaux ou gripious.

Cette fois-ci, tel était le désarroi qu’au milieu du mécontentement général on ne savait plus que démêler. Les ravages causés depuis trois ans par une multitude de torrents déchaînés étaient venus accumuler sur le dos déjà chargé du paysan un surcroît de prestations. Les journées de la belle saison, si précieuses dans ces vallées hautes où les étés sont courts, s’étaient en grande partie absorbées en corvées publiques, de telle sorte que, lentement amassées, les doléances avaient atteint à une mesure inconnue encore, et qu’un nouveau torrent, celui de la fureur publique, menaçait de pénétrer dans la maison communale pour tout y balayer. Il n’attendait pour cela que le jour du 12 décembre, date de rupture du barrage constitutionnel.

Les rapprochements et les réconciliations entre les défenseurs farouches des traditions antiques et leurs contempteurs les plus déterminés ne se comptaient plus. Un même élan de réprobation frappait tous les élus et tout le monde comprenait que, pour constituer un noyau d’électeurs fidèles au Conseil sortant de charge, force serait à chacun de battre le grand rappel de tous ses proches et de tous ses débiteurs. Aussi le secrétariat du Conseil qui rapporte cinquante-deux francs par an, les fonctions de teneur de registres, de directeur des manœuvres, de taxateurs, de gardes-forestiers, d’inspecteur du bétail, bref, les mille et une petites charges, vacations et adjudications, faites pour endormir les intérêts réels en éveillant les vanités, furent-elles offertes ou promises à toutes les parentés à la fois.

Prévoyant qu’il allait y avoir du tirage, les miséreux, qui ont leurs raisons spéciales de se préoccuper avant tout des choses du moment, se chuchotaient qu’il ne serait pas trop tôt, vraiment, de manger une fois à discrétion, en buvant quelques bons coups. Il y avait, en effet, douze ans qu’on n’en avait pas eu… de tirage. C’était précisément lorsque le curial Pragras, après quelques années passées à louvoyer entre rouges et blancs, s’était laissé pêcher par le parti du gouvernement, alors appauvri d’hommes lettrés dans le dixain. Rapidement, dès lors, la présidence communale, la députation, la préfecture avaient porté à son comble l’influence du curial, couronnée par un mariage avantageux. Par surcroît, le grade de major dans le bataillon lui avait ensuite été décerné comme une prime de sa constance à gravir les échelons de la fortune politique et matérielle.

Toutefois, ces distinctions supérieures n’avaient aucunement amoindri aux yeux de Pragras le prestige qu’il avait de tout temps attribué à la présidence de l’administration locale. Il y tenait, et il avait raison, car il comprenait la fragilité des édifices privés de leur base primitive, sachant bien que la seule assise sur laquelle se puisse édifier une situation politique stable et le prestige nécessaire à sa durée, réside dans les fonctions communales… Être président de commune !… N’est-ce pas là la première attestation de votre capacité matérielle et la jauge approximative du vin que vous êtes en mesure de verser un jour d’élections ?

On ne saurait donc trop s’étonner si, depuis quelque temps, cet homme haut perché prodiguait le meilleur de ses instants à certain exercice que chacun a connu étant petit écolier et qui consiste à aligner sur le papier des bâtons noirs. Il en établissait trois séries : les bons, les douteux, les mauvais, après quoi il calculait combien il aurait fallu de setiers de vin pour transférer un nombre déterminé de douteux dans la catégorie des bons. Cette année, il pressentait trop bien le sort de l’ancien conseil, de toute part assailli par les vagues de la rumeur publique, pour se faire de grandes illusions. Aussi lui faisait-elle perdre la tête, cette arithmétique aux opérations si simples d’ordinaire ! Quelle que fût, cependant, la gravité du péril, Pragras estimait qu’il gardait assez de cordes à son arc pour n’être pas réduit à tomber lui-même au milieu du gros tas. À sa place, le plus positif des hommes se serait même moqué de telles appréhensions. Malheureusement il n’est si forte cuirasse qui n’ait son point faible, et derrière la grosse nuée annonciatrice de l’orage, il en distinguait sans cesse une autre plus petite, mais qui l’inquiétait bien davantage. C’était l’attitude intransigeante de cette famille Douay où, au mépris même de la parenté et de la puissance par lui acquise, on ne cessait de le tenir à distance depuis vingt-six ans. Mariés dès longtemps jusqu’au dernier, ayant fait souche, chacun de son côté, ces cordonniers représentaient bel et bien maintenant une équipe de vingt-trois électeurs agissants, aussi inattaquables en raison de leur nombre que de leur verve et de leur bagou.

Ressaisir les Douay ! Voilà, par exemple, ce que le curial n’eût pas hésité à proclamer un tour de force. Mais, à quel appât recourir pour cette pêche miraculeuse ? Et pourtant l’heure était décisive : deux places de conseillers d’État allaient être à repourvoir dès l’ouverture de la session prochaine et depuis longtemps il était question de donner enfin, à son district, jusque là délaissé, une marque de cette sollicitude suprême qu’un jour ou l’autre les pouvoirs soucieux de leur durée finissent par concéder aux régions fidèles. Or, comme nul n’était l’homme de son dixain autant que lui, on comprendra les perplexités du préfet-président-major.

N’osant aborder lui-même les cordonniers, il commença par mettre en branle ses principaux émissaires, leur donnant pleins pouvoirs pour offrir et promettre. En premier lieu on s’ingénia à faire vibrer une corde toute neuve, en découvrant tout d’un coup que l’aîné, Zacharie, obligé de porter des lunettes, se consumait décidément trop la vue à tirer le fil poisseux, et qu’une petite fonction officielle, celle par exemple d’inspecteur du bétail, le soulagerait des longues veillées. Ce serait un labeur simple autant qu’aisé : signer des billettes[18] les jours de foire, et, de temps en temps, faire la tournée des villages visiter les étables et appliquer à la corne droite des bêtes le fer rouge aux armes communales !

Le moyen de résister à de telles sollicitations, surtout lorsqu’elles vous viennent d’en haut et sans que vous les ayez appelées ? Il faudrait vraiment être pétri d’une autre matière que le reste des vivants ! Aussi, est-il probable qu’influencés par l’esprit du milieu, les Douay auraient finalement consenti à se laisser favoriser, n’eût été l’intervention inattendue de la messagère des Ermites qui arrivait, après avoir déterré son trésor des potences d’Ernen.

Tout comme dans ces drames où quelque subite apparition vient bouleverser l’action et précipiter le dénouement, cette revenante eut d’autant moins d’effort à faire pour tout gâter, que Pragras, incapable de dissimuler son exaspération, s’était aussitôt exténué à proclamer partout que « ça ne la regardait pas ». D’un clin d’œil tout fut envenimé.

D’ailleurs, cette surprise décevante ne devait pas être la dernière. Ce fut un bien autre remue-ménage lorsqu’on apprit que les gens descendus de la voiture arrêtée devant l’hôtel, n’étaient autres que Dominique – le Français – avec sa femme, et Werner – l’Allemand – en tout si semblable à son aîné que, sans l’écart de sept années d’âge, on n’aurait pu les distinguer l’un de l’autre. De ce moment tous les cabarets furent livrés à l’invasion des Douay et de leurs neveux. Partout ils venaient camper comme chez eux, attirant tout, payant tout, faisant du bruit pour une garnison entière.

Quelle foi politique et quelle éloquence auraient pu tenir devant une telle bacchanale ? Souvent, le Français faisait des discours, véritables morceaux choisis de proclamations faubouriennes, tandis que, réduit à s’égayer d’instinct, l’Allemand se consolait de l’impossibilité où il était de se faire comprendre en iodelant et en braillant des exclamations triomphales. Ce n’était pas pour rien que, dès le jour de son arrivée, on l’avait baptisé « Tiâouli » !

Ces établissements, ils les occupaient tantôt tous à la fois, tantôt l’un après l’autre, sans excepter ceux que pouvaient tenir leurs adversaires les plus déterminés. Et, fait étrange ! quoique ce ne soient pas là des procédés bien choisis pour convaincre une population rassise, le plus grand nombre semblait presque se féliciter d’un tel moyen d’entraînement. Tant il faut parfois d’audace pour qu’on se risque à tâter d’une nouvelle administration, malgré l’évident désir que l’on a de se débarrasser de l’ancienne.

— On ne dira plus qu’il n’existe pas de sociétés secrètes à présent !… proclamait Mme Pragras, occupée à parcourir les demeures avec un panier de sucre, de café, de chocolat, de bouteilles et d’autres friandises agréables aux commères.

— Comment ça ?… comment ça ?… Qu’est-ce qu’ils ont encore bien pu faire ? questionnaient les rusées, avides et pressées de prolonger la confession.

— Eh bien, s’il n’y avait pas de « flamaçons » qui est-ce qui aurait les moyens de faire venir des gens de pareillement loin semer l’argent et tenir pinte ouverte par ici ? Ce qu’ils dépensent ne peut pourtant pas être du leur. Toute une famille qu’on a autrefois protégée, en leur… Voyez-vous, j’en crève de rage !

Mais cette fusée de la franc-maçonnerie, qui flambait si bien naguère dans toutes les épreuves électorales, faisait long feu cette fois, au milieu de la réprobation universelle que la municipalité avait attachée à ses pas. Partout on semblait avoir pris le même mot d’ordre : « Culbutons d’abord ceux-ci ; après ça arrive qui plante !… »

… Les flamaçons, les impies ?… Des mots que tout cela ! Que pouvait-il bien faire qu’on fût impie, tiède ou bien croyant, dans cette campagne, où l’on avait vu le marguillier, beau-frère du curé, manger une fondue avec le géomètre-arpenteur, un mécréant qui en savait long et que les rouges eux-mêmes ne demandaient qu’à tenir à quelque distance, à cause de ses théories. C’en était un, en effet, qui allait plutôt un peu loin,… jusqu’à soutenir en pleine société que l’homme descendait du singe.

Pragras commençait presque à trembler pour lui-même. Bien que le parti adverse eût consenti à le porter sur sa liste par égard pour ses hautes fonctions, il sentait que ses agents les plus déterminés perdaient à la fois leur audace et leur enthousiasme. Au dernier moment, le clergé lui-même avait renoncé à s’en mêler, par crainte de se mettre en opposition avec la population presque unanime. Lorsqu’on vint implorer l’intervention du curé, il déclara qu’il y perdait son latin en faisant comprendre combien il serait imprudent d’engager l’Église dans une entreprise temporelle.

 

VIII

La journée fut une des plus mouvementées qu’on eût vues de mémoire de vieillard. Tout un hameau de miséreux que la politique officielle avait pris coutume de pétrir à sa guise, fut cueilli par ceux de l’opposition, amené sous escorte au chef-lieu comme un convoi de prisonniers, puis enfermé et gardé autour des tables chargées de lard, de fromage gras, de pain blanc et de channes pansues, débordantes d’amigne. Tentante captivité pour ces quelques douzaines d’estomacs, réduits l’année durant au régime des pommes de terre, du petit-lait et des poires blettes !

En généreux dispensateurs, les Douay s’étaient jusqu’alors contentés d’assurer les bases de la lutte, laissant à d’autres le soin des opérations en masse, ce qui, du reste, ne les avait pas empêchés d’avoir l’œil à tout. Mais, ce dimanche-là, ayant vu Pragras entouré de son état-major, se poster au centre de la place, sur le passage obligatoire de ceux qui devaient se rendre au local de vote, ils n’hésitèrent plus à recourir à certaine opération stratégique encore en honneur dans la région : ils décidèrent de « serrer ».

Débouchant tout à coup par le noir corridor d’une vieille maison, on les vit arriver en monôme sur la place, l’Allemand en queue, cerner en spirale le groupe des fortes têtes et les enlacer comme dans la maille d’une corde.

Les protestations du préfet ainsi bloqué ne servirent qu’à grossir avec rapidité un deuxième cercle, celui des curieux, qui regardaient, amusés, les mains au fond des poches. Telle est, en effet, la force de l’habitude chez ces populations, que les partisans des captifs n’osaient s’élever trop contre une manœuvre que chacun pratiquait ou flétrissait selon qu’il y entrevoyait perte ou profit.

Jugez donc ! mais la riposte eût été trop facile : Qui donc avait remis en honneur ce vieux mode d’opération, sinon Pragras ?… C’était comme ces caravanes de mulets chargés de vin qui, depuis une semaine, partaient régulièrement de la plaine à destination de la vallée, qui donc les avait dénoncées dans les journaux ? – Pragras !… Et pourtant, qui en avait donné le scandaleux exemple ? – Toujours lui !

Ce n’était donc pas de trop si son tour était enfin venu de protester avec ses fidèles, du milieu du serpent humain issu de celui qu’ils avaient eux-mêmes couvé. Et ce n’était que bonne justice si une seule voix leur répondait, celle de Werner avec ses « Tiâouli ! » En effet, tel un cercle de lutteurs-gymnastes portant les poings fermés à la hauteur de la poitrine, dans l’attitude défensive, ceux du monôme pressaient, pressaient toujours, au point de former une triple ceinture autour du petit groupe réduit à se protéger en tenant les bras allongés le long du corps.

— C’est une violentation brutale du droit populaire ! protestait le préfet.

— Tiâouli !… tiâouli !… tiâouli !…

De plus en plus essoufflés, les captifs parlaient d’élection cassée, de recours, que sais-je ? Et comme si l’Allemand, qui n’y comprenait rien, avait dû tout comprendre, un « Tiâouli » strident ou aigrelet tombait juste sur chacun de ces mots importants. Assiégés et assiégeants suaient maintenant comme autant de bœufs arrivés du labour et, ainsi que de la coupole d’un four à chaux, une volute de buée grise montait dans l’air glacé de décembre.

Finalement, poussées à bout, quelques-unes des victimes se rendirent en déclarant renoncer au vote. Dès lors, le cercle s’ouvrit pour escorter ces prisonniers au cabaret où s’arrosent habituellement les réconciliations de ces haines éphémères.

En raison de son rang, le préfet fut laissé libre d’aller « voter pour lui-même ». Mais son arrivée au bureau lui ménageait une autre épreuve. C’était maintenant la troupe des miséreux qui se ruait à l’urne : la porte fermée et gardée venait enfin de céder comme la bonde d’un tonneau phénoménal en fermentation, et, lâché d’un seul flot dans la rue, le trop-plein venait de la balayer comme un torrent débordé. Le doute n’était plus permis, Pragras était trop bon expert en statistique électorale pour s’abuser encore.

En effet, la liste des nouveaux passait tout entière, retournant le conseil municipal comme une mitaine. Pragras arrivait premier après les élus, avec un déficit de quarante-six voix. Or, comme on ne peut être porté à la présidence sans être conseiller, celle-ci, à son tour, allait être transférée en d’autres mains. L’expédient du recours fut bien examiné, mais les messieurs de Sion n’en goûtèrent pas l’idée. Au surplus, le curé n’en avait jamais été partisan, comprenant trop bien qu’on n’irrite pas impunément une population pour tenter le sauvetage très problématique d’un homme à la mer.

D’autre part, le renouvellement du Grand Conseil, qui devait avoir lieu en mars, était décidément trop proche pour qu’il lui fût encore possible de se relever de cette disgrâce retentissante. Et, de ce fait, adieu la candidature au Conseil d’État ! Peut-être, en manière de consolation, lui laisserait-on encore la préfecture pour deux ou trois années, au bout desquelles, comme ce n’est pas aux vaincus qu’on a coutume de jeter les gros os, ce serait, qui sait ? la disgrâce totale.

Cette disgrâce prévue, Adèle ne pouvait l’attendre complète pour triompher. Pourtant, elle eut la constance de laisser venir les élections de mars, qui, bien que passionnées, ne furent qu’un pâle reflet de celles de décembre. Alors, elle sentit que plus rien ne manquait à sa gloire vengeresse, puisque aussi bien Pragras était écarté du Grand Conseil. Et comme les Douay n’avaient sollicité de la municipalité nouvelle d’autre satisfaction que l’accession de leur sœur et de leurs deux neveux à la bourgeoisie, la formalité fut réglée en un tour de main.

Fêtée dès ce jour comme une héroïne, la messagère s’entendait dire à tout tournant de ruelle ou de sentier :

— Cette fois, Adèle, nous voilà toutes chez nous, au moins…

— Oui, nous voilà enfin communiers. À présent on pourra nous appeler Auf-der-Maur tant qu’on voudra !

— Et vous n’aurez plus besoin de retourner aux Ermites…

— Vous vous trompez… je me remets en route la semaine qui vient… mais pour mon compte, cette fois.

— Alors seriez-vous assez bonne pour m’apporter un « Ange conducteur » en gros caractères, comme celui de la veuve de Michel ?

— Heu ! j’avais promis à la sainte Vierge d’aller la voir pour moi, rien que pour moi… Seulement, voilà ; si, avant de partir, je vous remettais le mien, qui est tout pareil, et que j’en achète un autre, comme ça tout s’arrangerait…

— D’accord, Adèle, si vous voulez !

— Vous comprenez, c’est pour la dernière fois… la remercier de nous avoir fait communiers.

LA DÉPUTATION

 

On ne parlait ce matin-là que du président Prabé auquel les sacrements avaient été administrés la veille. Et malgré l’incroyable constitution du moribond, chacun s’étonnait de le savoir encore de ce monde.

Cela me fit songer que j’avais peut-être eu tort de ne lui faire aucune visite depuis sa maladie et, pour la première fois, j’eus la conscience du vide moral qui allait se former autour de ma vie. Dans ces bourgades écartées, les hommes d’un certain éclat intellectuel sont aussi rares qu’intermittents, et je pressentais que, cette fois, la vie commune à Saint-Laurent allait perdre la plus grande part du charme que lui savait donner ce magistrat instruit, sociable et bienveillant. On comprendra donc que sans rapports d’étroite intimité ou d’intérêt matériel, je l’eusse profondément estimé, ne fût-ce que pour cette haute loyauté, ce tact et cette finesse qui séduisaient jusqu’à ses adversaires. Isolé de lui par une trentaine d’années d’âge, je savais que ses débuts politiques avaient été orageux et passionnés. Mais il passait pour s’être brusquement assagi, au point de devenir méconnaissable. En sorte que je n’avais jamais connu, quant à moi, que le paysan affiné dont tout Saint-Laurent se montrait honoré.

Comme ces réflexions se pressaient dans ma mémoire, j’étais arrivé tête baissée devant la maison du malade, une de ces demeures en vieux style du pays, construites moitié en maçonnerie, moitié en bois, où l’on pénètre par une cuisine aux murs noircis et vernis par les dégagements des fortes résines du mélèze. Avec un petit sentiment de timidité, je gravis l’escalier extérieur et j’entrai dans la première pièce, éclairée par l’ouverture du panneau supérieur de la porte.

— Le pauvre-lui est bien bas, me dit une voix attristée ; mais, puisque c’est vous, venez… Plusieurs fois dans ses moments de délire, il a prononcé votre nom… Pourquoi ne lui ferions-nous pas ce plaisir ?

Celle qui parlait ainsi en sanglotant était la fille du magistrat, Anne-Marie, une haute gaillarde aux cheveux d’un blond de filasse, à la face criblée de taches de rousseur, un peu noueuse de charpente, mais respirant cette merveilleuse santé montagnarde de laquelle semblent s’exhaler toutes les sèves des prairies, des champs et des forêts alpestres. Sous son affliction, je la devinai un peu flattée de me voir chez eux. Elle m’ouvrit une porte qui laissa rôder une lueur blafarde sur le fourneau-potager où chantait une casserole d’eau chaude, et je traversai une grande chambre solitaire et triste pour pénétrer dans une autre plus exiguë, à laquelle des carrés de calicot tendus devant les petites fenêtres tamisaient la clarté du jour. Je marchais sur la pointe des pieds, avec cette discrétion religieuse qui s’empare de nous quand nous pénétrons chez un malade.

— Papa !… Monsieur Robert ! déclara la jeune fille.

Le dôme élargi du duvet se souleva avec lenteur, le profil blêmi du magistrat s’esquissa au bord du creux de l’oreiller, tandis qu’une main jaunâtre soulevait la couverture et rampait doucement vers le bord du lit en sollicitant le contact de la mienne. Alors, d’une voix faible, le moribond me dit, sans essayer de soulever la tête :

— Vous êtes bien bon d’être venu. J’allais vous faire appeler.

« M’appeler ! » avais-je bien compris ?… Mais quelle aurait bien pu être la raison d’une telle préférence ?

Après un de ces repos prolongés que font ces malades de qui une simple parole suffit à épuiser les forces, il reprit :

— Il me semble que ça vous étonne… je comprends un peu… Hier je me suis confessé… mais confessé pour de bon… et non pas comme je l’avais fait tant de fois depuis trente-cinq ans…

Malgré ces pauses un peu régulières, il en avait trop dit ; un nouvel arrêt fut nécessaire, tandis que, tout ébahi, je m’impatientais de plus en plus.

— Attendez, me dit-il enfin… Anne-Marie ! Prends la « channe » du demi-pot et va nous tirer de celui du petit tonneau, au coin, derrière le tablas tournant.

— Mais vous n’allez pas boire de vin, papa !

— Va quand même, c’est peut-être le dernier plaisir que je te demande.

— Et le médecin ? papa ! objecta Anne-Marie, les paupières gonflées.

— Le médecin ne se mêle que du corps ; ceci est pour me redonner de l’âme…

— Et ceux de la parenté, que diront-ils ?

— Ceux de la parenté… Mais c’est à toi que j’ordonne, non pas à eux !… Est-ce qu’à l’heure du départ pour le grand voyage, on n’aurait pas droit au coup de l’étrier ?

— Ne parlez pas comme cela, papa !… Mais c’est affreux ! dit la jeune fille, qui fondit en larmes tout en se résignant à décrocher la channe et à sortir.

— Alors, voilà, reprit-il… je me suis confessé. Seulement… voyez-vous, les prêtres ne… ne reçoivent pas nos secrets de la même manière que les autres hommes… Trop habitués… vous comprenez…

Je ne comprenais absolument rien, attendu que je persistais à me demander ce qu’il me voulait avec cette confession. Il poursuivit :

— J’ai besoin… c’est drôle… j’ai besoin, en outre, de me confesser à un homme ordinaire… plus semblable à moi… à quelqu’un qui se sente maître du secret que je veux lui confier… et, comme personne autre ne serait capable d’en peser les mobiles et d’en dégager l’horreur, j’avais besoin de vous…

Il disait cela d’un accent solennel, en paraissant recouvrer ses forces par degrés, car il parlait maintenant avec une certaine aisance : ses dernières phrases avaient pour ainsi dire défilé sans soubresaut. Néanmoins, il dut prendre un nouveau repos, durant lequel du dehors la voix d’Anne-Marie monta vers la fenêtre :

— Il veut du vin à toute retouche. Que pensez-vous ? Si je savais qu’il soit fait de lui, je céderais.

Ayant compris qu’elle s’attardait ainsi en hésitant, le malade fit un mouvement. Je le vis se raidir et, comme impatienté de cette résistance, se glisser à bas du lit, s’avancer en décrivant un S, arracher le carré de calicot, puis ouvrir et crier devant le groupe stupéfié des commères, d’un ton qui n’admet pas de réplique :

— Ne dirait-on point que je n’en récolte pas une goutte à la vigne !

La fenêtre fut refermée. Je l’avais saisi sous le bras pour l’aider à regagner sa place où il dut, cette fois, prendre plusieurs minutes pour souffler, pendant lesquelles la jeune fille apporta le vin en sanglotant et en laissant passer par l’entrebâillement de la porte ces mots du docteur, qui était à la cuisine :

« Que voulez-vous ? ce dernier effort va l’achever ; autant lui céder… »

Anne-Marie ayant posé la channe et les deux coupes de bois d’arole sur une table poussée près du lit, le moribond lui expliqua :

— À présent, je veux être seul avec M. Robert ; prie tout le monde de sortir, même le médecin ; je te consigne à la porte.

Et, s’étant dressé sur son séant, en bon Valaisan que le vin ranime et qui ne saurait vraiment faire de confidence sans la présence de la channe, ce vénérable et discret témoin, le président Prabé avala deux bonnes gorgées. Puis il aborda le récit suivant :

 

***   ***   ***

 

« C’était l’an des bons vins, c’est-à-dire 18… Toutes les fois que quelqu’un avait dit : « Ah ! cette année il est crâne bon ! » un autre s’empressait de conclure : « Les élections ne pouvaient tomber mieux ! »

« À Saint-Laurent, le président de la commune, qui était en même temps député, était mort depuis peu, au moment où vinrent les élections du Grand Conseil. C’était un Chandelard et vous savez peut-être que Chandelards et Prabés avaient de tout temps passé pour les deux familles les plus importantes de Saint-Laurent. Or, cette fois, les Prabés entendaient ressaisir, par moi, le rôle prépondérant qui, depuis les jeunes années de celui qui venait de mourir, avait été détourné au profit des Chandelards. Toutes les distinctions usitées dans la localité étaient, en effet, dévolues à l’une ou à l’autre de ces deux familles et, comme l’opposition rouge n’avait pas encore éclos dans notre dixain, le prétexte de cette rivalité devait s’alimenter sans cesse d’une foule de griefs ou de rubriques.

« Deux ou trois fois, le grand chef, le Manitou, comme il avait été baptisé, était monté tout exprès de la capitale et avait fait appeler à la cure les représentants des deux maisons rivales. Les Prabés, longs, secs, bruns, arrivaient en groupe, comme pour tâcher d’en imposer davantage ; les Chandelards, eux, entraient égrenés comme des capucins au chœur, tous en cheveux et barbe de couleur brique, la casquette à la main.

« Là on s’alignait le long des parois, ceux-ci d’un côté, ceux-là de l’autre, comme de peur de se mêler ; les enfants de chaque camp debout derrière les chaises offertes aux votants. Par respect pour l’autorité on finissait par trinquer, ce qui n’engageait à rien, malgré les compensations dont le grand Manitou arrachait la promesse aux plus forts du moment en faveur des vaincus. Au reste, tout en se parlant et en trinquant, pas plus les uns que les autres n’auraient consenti à perdre de vue les faits qui avaient jalonné les origines de cette âpre rivalité. Une Chandelarde, un peu sur l’âge, irritée contre un Prabé qu’elle avait lorgné et qui s’était marié finalement avec une autre, s’était ingéniée, durant les foins des mayens, à lui faucher une jambe net, au-dessus de la cheville. Plus tard, à la sortie d’une cave du vignoble, par une nuit noire de carême, des Prabés avaient assailli deux Chandelards à coups de gourdins. Et, plus récemment, dans une guerre à coups de pierres entre enfants sortant de l’école, un petit Chandelard avait éborgné un petit Prabé, mon arrière-grand-père.

 

***   ***   ***

 

« Pourtant, dans le grand-livre en partie double de ces rivalités et méfaits, la destinée avait plutôt manifesté une certaine préférence pour les Chandelards, ce qui tenait peut-être au fait que, de tout temps, il y avait eu un notaire dans la famille. Le moment vint où mes ascendants, qui s’étaient jusque-là contentés de la gloire de posséder le plus beau troupeau de vaches du dixain, comprirent qu’il faut marcher avec son temps. Aussi, dès l’alphabet, avait-on décrété que j’étais voué aux études juridiques. J’y comprenais alors si peu de chose que ces études-là ou d’autres… peu m’importait ! Entré petit gringalet à l’école villageoise, j’y découvris une toute petite fille, charmante et gentillette, que le président Chandelard y envoyait. Nous ne pouvions nous voir ou nous rencontrer sans rougir l’un et l’autre jusqu’au blanc des yeux, et, cette retenue se compliquait du fait que Jean Chandelard, son frère et mon futur rival, fréquentait la même école.

« Un jour qu’un vaurien l’avait brutalement culbutée dans la neige, je l’avais relevée, puis je m’étais battu avec son bourreau. L’aventure ayant fait du bruit, la pauvre enfant fut fouettée jusqu’au sang pour apprendre ce que c’était que d’être protégée par un Prabé. Dès ce jour elle dut se contenter de me rencontrer en rougissant et en esquissant un signe imperceptible pour tout autre que moi. Cela dura jusqu’à un dimanche de Pâques où, devenus, elle grande fille, et moi collégien, un hasard fit que nous nous trouvâmes pressés l’un contre l’autre au milieu des communiants massés dans la grande nef de l’église. Je m’étais senti envahi d’une émotion profonde et délicieuse. Mon regard, qui venait de plonger au fond du sien, le trouva empreint d’une tendresse si mélancolique que longtemps, très longtemps, mon cœur refléta ce sentiment étrange mêlé de joie et de douleur, mais où celle-ci devait, hélas ! prendre petit à petit le dessus pour devenir éternelle.

« Ce simple incident dû au hasard n’avait pas échappé à Jean Chandelard, dont l’attention inquiète et jalouse avait flairé jusqu’à cette muette communion de nos deux âmes.

« Cependant j’étais à mille lieues de supposer que je ne devais pas la revoir. On l’envoya dans un orphelinat où allait patiemment s’élaborer le plan de son entrée dans un couvent. Ce fut son frère qui, triomphalement, fit savoir par le village et dans le collège la raison déterminante de cette « vocation ». J’en conçus dès ce jour, on peut le penser, une haine souveraine, absolue, quoique secrète comme la plupart des ressentiments villageois.

« Entre temps je montrais les meilleures dispositions pour les études en général, mais j’en avais très peu à l’égard de cette profession juridique trop courue et trop gaspillée en notre pays pour se prêter à la floraison d’aucun sentiment noble ou élevé, et moins encore de vrais talents. Néanmoins, qu’on le veuille ou pas, toujours on porte en soi quelque chose de la vie ambiante ; mes plus fiers principes fléchirent quelque temps sous l’influence de ce méprisable axiome que si l’on ne veut être dévoré, il faut « hurler avec les loups ».

« Durant plusieurs années, le moindre de mes actes tendit à cette préoccupation maîtresse : ne pas me laisser dévorer… En la couvant dans mon cerveau, je fus même entraîné, sans m’en rendre compte, à hurler plus fort que les loups eux-mêmes. Sorti de mes études une année seulement après Jean Chandelard, je ne fus pas trop mal partagé, puisque l’on me décerna aussitôt le poste en vue de rapporteur dans le tribunal du dixain. Malheureusement, comme tout jeune ambitieux rural, j’eus pour premier but d’adjoindre à cette faveur d’en haut les faveurs d’en bas, oubliant un peu, dans ma candeur, que, chez nous, les faveurs populaires viennent surtout d’en haut, aussi bien que les autres.

« Pendant ce temps, avec son simple poste de secrétaire communal, mon rival se donnait des allures modestes, sans avoir l’air de tenir compte que, si ce poste ne donnait pas la mesure voulue à ses ambitions, c’était que toutes les bonnes avenues lui étaient barrées par d’autres Chandelards, surtout par son propre père, à la fois député et président de la commune.

« Pour quelques années, les choses en restèrent là, puisque, aussi bien, nul brimborion de place ne restait à prendre. Et, comme je me croyais dans la manche du préfet, lequel avait beaucoup fait pour qu’on m’octroyât le poste de rapporteur, je me consolais par force et sans oser douter qu’à la première vacance quelconque tout devait me sourire. En attendant, je continuai de le voir le plus souvent possible, ce bon préfet, quoiqu’il me fatiguât plutôt, avec son éternelle maxime qu’il faut procéder par étapes.

« Par étapes ?… C’était vite dit pour un homme que le grand Manitou était venu saisir pour ainsi dire par le collet à sa sortie du cours de droit, afin de le bombarder tout imberbe à ce poste éminent ! Et ces Chandelards qui, de père en fils, se transmettaient la présidence de Saint-Laurent ainsi que le siège dévolu à cette commune dans la députation, en ne rejetant aux Prabés que les épluchures de la suppléance et de la vice-présidence, procédaient-ils par étapes ceux-là ?

« Néanmoins, ma confiance dans le préfet demeurait telle que, sans cesse, je concluais à ses froides réflexions qu’il ferait décidément pour moi quelque grand miracle. Et je continuais à couver de l’œil le fauteuil de la députation.

« Enfin, la date du renouvellement approcha. Même, comme pour porter mes chances à leur plus haute puissance, le vieux Chandelard mourut trois mois avant. Le jour de l’enterrement, sans perdre une heure, j’abordai le préfet :

« — Effectivement, me dit-il, je crois que ce sera votre tour, mais il convient de tenir compte du préavis du grand Manitou…

« Malgré sa haute situation, il prononçait manie-tout – ce qui achevait à la fois de dépeindre le caractère du tout-puissant dispensateur et la haute culture de son protégé.

« Mais, tout en souriant de cette naïveté, inspirée du bon sens d’un préfet plus expert en belles vaches qu’en mythologie indienne, je me prenais à compter sur lui plus que jamais. J’y comptai même un peu trop, puisque, durant quelques semaines, je suivis docilement son conseil de n’entreprendre aucune démarche du côté de la capitale. « Tout vient à point à qui sait attendre », me répétait le bonhomme avec toute la solennité qu’il eût mise à parler du Manie-tout. Je crus pouvoir dormir sur les deux oreilles, et je ronflai même avec d’autant plus de fermeté que Jean Chandelard, mon rival, venait d’être appelé à la succession de son père pour la présidence. De la sorte, me disais-je, il saura se contenter…

« Pourtant, le samedi qui précédait la grande semaine, de plus en plus étonné du silence qui se faisait autour de moi et surpris de n’avoir aucune nouvelle du préfet, je fus à la foire de Sion. Je comptais spécialement m’y assurer des faits et gestes de Chandelard, descendu la veille sous prétexte d’affaires. Et, en plus, je considérais que ma présence parmi les électeurs des autres parties du dixain, l’occasion de leur serrer la main, l’honneur que je leur accorderais « de trinquer un verre », tout cela ne serait pas d’un mauvais effet ! Aussi devant chaque auberge ou cabaret, avisais-je quelque paysan auquel je proposais d’entrer avec moi. Puis, le tour de l’établissement opéré sous ces chaperons successifs, je changeais de rue ou de quartier, et je recommençais.

 

***   ***   ***

 

« À onze heures, désespérant presque de découvrir mon rival et ses machinations, je me promenai un instant sur la place d’Armes. C’est ordinairement l’heure où le mouvement de la foire, tendu jusque-là par les tractations, se disperse au milieu des meuglements des bêtes affamées et des confidences perplexes des paysans que leurs femmes tiraillent, celles-ci pour les rentrer au village, celles-là pour pérégriner autour des étalages du Grand-Pont, le plus grand nombre pour aller trinquer au barrot.

« Les fourneaux à châtaignes embaumaient la vaste place de cette odeur chaude qui appelle le vin nouveau. Bruyants et gesticulants, Evolénards, Contheysans, Ayentaux et Saviézans défilaient devant les marchands de vin installés là en plein air. Le chapeau sur l’oreille, ils crânaient à l’envi tout en se jetant des regards obliques de jalousie et de défi. Quelques-uns traînaient à leur bras des paysannes différemment costumées, auxquelles ils parlaient rarement, et qu’ils semblaient presque ne pas oser regarder. Bref, c’était l’instant où les maquignons acheminent leurs emplettes vivantes par les routes et par l’avenue de la gare.

« Mécaniquement, comme un désœuvré, j’allais et venais autour de cette agitation en me répétant : « Quel diantre de chemin peut-il avoir pris, mon Chandelard… et quel plan est-il en train de tirer ? »… Mais, tout à coup, voilà qu’en passant devant le café de la Plaine, dont la porte venait de s’entr’ouvrir, d’un coup d’œil oblique, je saisis sa silhouette esquissée net de profil contre le mur du fond. Mon premier soin, comme vous pouvez penser, fut d’aviser un bonhomme quelconque. J’en distinguai un qui portait au bras une sonnaille de vache et qui, ayant ainsi fini sa foire, devait avoir du temps… Il va sans dire qu’il ne refusa pas.

« Nom de bleu !… figurez-vous qu’il ne se mouchait pas des doigts, notre président de commune. Celui auprès duquel je le trouvai attablé n’était rien moins que le grand Manitou. Mon sang fut en ébullition ; ce fut comme sous la flambée d’un feu violent : je le sentis monter d’un jet jusqu’à mes tempes qui, bouillonnantes, en battirent à éclater. Une rage aveugle m’envahit. J’aurais voulu voir tout le monde au fond de l’enfer, et moi avec ! Pourtant, si ce n’est par présence d’esprit, ce dut être par instinct de dignité ; l’intelligence me vint de m’asseoir de manière à ce que le conseiller d’État ne me vît pas de face. Bien devait m’en prendre, car, avec cette habitude de sonder qu’ont les hommes haut perchés, il aurait tout deviné !

« Un instant après, ils se levèrent pour sortir. Feignant toujours de ne pas les avoir remarqués, j’évitai de me retourner. Ce fut Chandelard qui, en passant, me toucha à l’épaule et demanda :

« — Est-ce qu’on remonte aujourd’hui ?… rapporteur.

« — Sans doute… président.

« En disant ces deux mots, j’avais senti mon agitation tomber d’un coup : une idée venait de me traverser le cerveau.

« — Alors, on pourrait se retrouver, me dit-il… Où dînez-vous ?

« — Je n’en sais rien encore…

« — Moi, le conseiller d’État m’emmène ; mais, voyons… deux heures, au café de la Grenette, cela vous irait-il, rapporteur ?

« — C’est parfait, dis-je. Deux heures, à la Grenette, président !

« Et il partit rejoindre son conseiller d’État, que j’avais complètement négligé de saluer, absorbé que j’étais déjà par mon idée qui, pressée d’aller son chemin, galopait, galopait dans ma tête. Ayant bientôt quitté mon paysan muni de sa sonnaille, je montai à la Croix-Blanche, machinalement, sans autre pensée que d’arriver le plus tôt possible. Là, des gens mangeaient des raclettes ou des fondues, je m’assis auprès d’eux, répondant d’un accent distrait à leurs interrogations, – car j’étais comme absent de ce qui m’entourait – et me murmurant en dedans, à travers les bouchées : « Grenette… deux heures… ma foi, avec ce bon à compte de chopines qu’il doit avoir et qu’il aura surtout alors !… Grenette ; le fendant qu’on y boit n’est pas de la drogue ! Après ça, un bon pot d’amigne de l’Hôpital… Hôpital !… Et puis, après ?… ma foi, les cinq heures ne seront pas loin… je proposerai une fondue pour combattre le vin. Une fondue, ici… oui, ici… Croix-Blanche !… fameux ce muscat ; il tape sur le pompon… Et après ?… ma foi, après, après… ce sera l’instant de s’acheminer pour le retour : un autre verre au bout de la ville, le coup de l’étrier au premier village, pour faire constater qu’on est d’accord, qu’on vit en bons termes… » Et puis, hardi ! en marche, sous la belle étoile.

« Je payai et je redescendis. Mais j’arrivai à la Grenette beaucoup trop tôt et, tout au programme que je venais d’arrêter, je ne pouvais tenir en place que je ne le sentisse en voie de solution. Je sortis, j’arpentai la rue, je revins. Il se fit attendre et j’allais désespérer presque de mon succès lorsque, à deux heures et vingt, il apparut enfin. Dès lors, tout s’arrangea selon mon plan : il se laissa traîner à travers les établissements de mon choix, à l’Hôpital, à la Croix-Blanche et ailleurs, uniquement préoccupé de son sujet, la politique de là-haut. On discuta, on se reprocha une foule de choses, on se proposa de mettre un point final à la rivalité plus que séculaire des deux familles. Bref, ce fut une revue générale des faits acquis ou contestés, dans laquelle on examina tout et où on ne conclut rien. La tournée prit fin au village voisin, vers dix heures, longtemps après le départ des derniers paysans des coteaux. J’avais pour mon compte une bonne cuvée en perspective, mais je sentais qu’une heure de grand air allait suffire à me restituer tout mon sang-froid. Et je me félicitais surtout que mon état ne fût pas comparable à celui de mon compagnon, tantôt prêt à s’endormir sur les tables, tantôt exalté dans des réveils subits où, alternativement, il s’attendrissait pour déplorer nos rivalités, ou bien s’exaltait sur d’autres sujets. Et comme des gens lui avaient donné le conseil de ne pas poursuivre sa route ce soir-là, j’eus l’hypocrisie de faire chorus.

« Il partit donc seul, avec cette présomption facile aux gens qui ont bu. Je le suivis au bout d’un petit instant, après m’être défendu à mon tour contre toute idée de rester. « Songez donc, disais-je, s’il est possible d’abandonner un homme en cet état ? »

« Cette fois-ci, à nous deux, pensais-je une fois dehors ! Et, me répétant ce proverbe de collégien : Audaces fortuna juvat, je pris le sentier qui s’engage vers la gauche de l’entrée du val. Par longs zigzags il se déployait alors sur le flanc extérieur avant de s’engager par dessus la gorge du torrent de Dailley qui s’en échappe bouillonnant et se hâte vers le fleuve. L’ayant rejoint vers les contours supérieurs, je veillai aussitôt à marcher devant, en côtoyant le mont, sachant bien, comme il parlait avec plus d’élan que jamais, qu’il tâcherait sans cesse de se tenir à ma droite, du côté du bord. »

J’eus ici un frisson si puissant qu’il ne dut pas échapper au malade, car il s’arrêta une minute et reprit aussitôt son récit au point où il l’avait laissé et tout cela sans se troubler :

« À présent mon plan se précisait. Parmi les brins du sentier qui se subdivise pour déambuler à travers les mélèzes, les pins et les buissons, j’avais choisi à la fois le plus court et le seul dangereux. Répercutés de là-bas par mille échos, les grondements de la rivière s’élevaient en un vacarme continu, que troublait seul le bavardage maintenant solennel et emphatique de mon compagnon exalté par les vapeurs de l’amigne. Il ne s’agissait plus que de bien choisir l’endroit ; même le moment était-il décisif de ne plus tarder. Nous approchions, en effet, du Dérotchia, un couloir formé d’une grande déchirure de la sauvage forêt dont les pluies d’orage et les avalanches entretiennent la nudité. Le sentier y était à peine esquissé en une étroite bande inclinée sur le gouffre. Nul bruit ne s’élevait que la plainte continue du Dailley et le retentissement de nos pas. À l’horizon que rétrécissent les monts tout proches, les sommités dressaient leurs ombres indistinctes, noires et massives vers le ciel clair et sans lune. Là-bas, tout au fond, je distinguais à peine le miroitement du petit lac formé par le barrage des meuneries. C’était le point le plus dangereux : un pied qui glisse sur les aiguillettes des mélèzes et, paf !… tout droit on allait faire un plongeon à soixante mètres de profondeur. Il marchait encore à ma droite : c’était le moment… Quelques pas encore et ce serait trop tard. Et, néanmoins, inquiet, hésitant, perplexe, je sentis ma résolution vaciller.

« Hélas, l’esprit du mal qui, sans doute, s’était promis d’avoir le dessus, eut vite triomphé de cet éveil d’humanité et de raison en me persuadant qu’il y aurait là ou faiblesse ou lâcheté.

« Alors, tout à coup, par crainte de passer en face de moi-même pour un capon, renonçant à regarder l’autre, et chassant toute pensée de mon cerveau, je laissai ma main gauche guetter sur la pente le premier objet auquel je pusse me retenir. Elle ne tarda pas de saisir une forte racine de sapin qui rampait hors de terre. Je m’y cramponnai, et, tout en faisant mine de glisser, j’envoyai un coup de jambe sec et nerveux dans les jarrets de l’autre.

« L’ombre chancela, tournoya, puis disparut… Dans l’évasement de la gorge, un cri monta déchirant la nuit, suivi d’un choc retentissant… Un remous annonça un corps entrant dans l’eau et la nappe du barrage des meuneries s’agita dans une danse sinistre des étoiles qui se miraient en elle !… Le gouffre avait avalé la proie que je lui destinais. »

 

Ici, le malade, qui, visiblement, recommençait à se fatiguer, avala d’un trait son verre plein, comme pour ranimer d’un coup de fouet ses forces défaillantes. Ensuite, plus doucement, soulagé en quelque sorte par la sortie du plus gros morceau, il ajouta :

« Vous savez sans doute le reste… Rentré au village, j’y signalai moi-même la disparition de l’autre… j’ouvris et dirigeai en personne l’enquête… à dessein j’allai interrogera la dernière halte que nous avions faite ce soir-là les gens dont j’avais approuvé le conseil de le retenir… En sorte qu’il n’y eut même pas un Chandelard pour me soupçonner d’un tel forfait… et que chacun accepta ma relation de l’accident. »

Le malade prit un nouveau repos. Puis, bientôt, d’une voix de plus en plus étouffée, il conclut :

« Désormais, vous êtes deux à savoir le contraire : vous… et mon confesseur… Je n’en ai jamais soufflé le moindre mot à ma fille… Pauvre enfant que je laisse seule !… Si… »

De nouveau il s’arrêta, un peu par fatigue, mais surtout par embarras. Et il chercha une autre issue :

« Vous comprendrez ainsi pourquoi, tout-puissant dans la vallée dès ce jour, je me suis appliqué par ma conduite et par mes autres moyens, à me racheter de l’ignominie d’un tel crime… Je quitte donc la vie sans chagrin… sans chagrin – une larme roulait lente sur sa joue livide –… sans chagrin… autre que de la laisser… Pauvre elle… »

Retenu une seconde fois sur cette pente à laquelle il ne pouvait se dérober longtemps, il reprit :

« Oui, sans autre chagrin… car je ne laisserais évidemment pas de regrets si je n’avais connu le remords… »

Mais, cette fois, il s’arrêta net. Cette longue confession l’avait épuisé. Néanmoins son corps s’agitait encore, il cherchait désespérément à me dire quelque chose de plus. Sa main ayant trouvé la mienne, il la pressa dans un râle en prononçant le nom de sa fille, sans toutefois parvenir à lier l’élément d’une phrase ou d’une pensée.

Cette fille… je l’avais quelquefois remarquée avec un certain intérêt… Est-ce qu’il l’aurait su par hasard, ou deviné ?… Tiens ! mais, je croyais presque comprendre, à présent !

Enfin, comme il ne pouvait plus parler, je sortis.

À la cuisine, Anne-Marie, soulevée par les sanglots, pleurait sur la table. Je lui saisis la main pour lui dire : « Bon courage ! » Mais, à ce premier contact, elle s’était dressée et m’avait étreint en ses bras robustes comme pour refouler et enfermer au plus profond de nos deux êtres le secret dont son père la jugeait ignorante et qu’elle connaissait comme moi… je le sentais bien.

Ce fut la révélation définitive. Déjà tous les effluves de cette belle santé champêtre me pénétraient et mes lèvres enivrées recherchaient les siennes en murmurant : « À la fin, pourquoi pas elle plutôt qu’une autre ! »

Aussitôt, la main dans la main, nous revînmes auprès du mourant, lui apporter la nouvelle qui devait mettre le comble à ses vœux… Il était trop tard.

Au fait, c’était peut-être le suprême châtiment.


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Courthion, Louis, Contes valaisans, Genève, A. Julien, 1904 et Courthion, Louis, Le Jeune-Suisse, Neuchâtel, Attinger Frères, 1911. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Au-dessus des Haudères, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Issues de : Le Jeune-Suisse, Roman historique valaisan, Neuchâtel, Attinger, 1911.

[2] Canaux établis pour l’irrigation des hauts coteaux de la vallée du Rhône.

[3] Galette au beurre.

[4] Abreuvoir.

[5] Noël.

[6] Pilon de frêne servant à broyer le raisin.

[7] Cônes de pins.

[8] Motzet, épervier.

[9] Barnay, c’est-à-dire Bernois, dans le sens d’hérétique et, par extension, de païen, d’incrédule.

[10] « Bordion », habitant du Bourg (de Saint-Pierre).

[11] Hydropisie.

[12] Ancienne appellation vulgaire du notaire.

[13] 21 Mai 1844.

[14] Ruminer.

[15] Fabricant de rouets.

[16] Allumer.

[17] Du nom de Kalbermatten, chef militaire du Haut-Valaisan.

[18] Certificats de santé.