Louis Courthion

LES VEILLÉES DES MAYENS

Légendes et Traditions valaisannes

1896

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Table des matières

 

PRÉFACE. 5

Traditions  et  Légendes historiques. 7

La bataille du Désert. 7

Fondation de l’Église paroissiale du Châble. 12

Les dos rôtis et Michelet. 14

Sorcellerie. 17

Le Coq de Cries. 17

Les éboulements de Leytron. 25

La Fetuire de Louvye. 30

La Grenière de la forêt de Peiloz. 36

Le tronc de sapin et la mendiante. 43

L’amoureux et le Sabbat. 46

La sorcière d’Isérables. 49

La chasse du Dimanche. 53

La brebis rousse. 54

Fées. 58

Les fées des creux. 58

Diables. 61

Le bouc de la Croix-du-cœur. 61

La cloche de Saint-Théodule. 63

Les trésors de la Bâtiaz. 66

À Saint-Christophe. 69

Origine de la « petite lunaire ». 73

Dragons. 76

La « Ouïvre » de Changremaux. 76

Pierre des Têtes. 79

Le taureau cuirassé. 82

Le Dragon volant du Vacheret. 84

Le condamné et le dragon. 87

Revenants. 92

Les alluvions de la Lizerne. 92

Le mariage libérateur. 96

Le revenant de Cervay. 100

L’indolence punie. 103

La neuvaine de la Saint Sylvestre. 105

Le sang du Sauveur. 110

Le jureur et ses deux épouses. 111

Les quilles de Catogne. 116

Les damnés de la Pierrayre. 121

La vache du chasseur. 125

La dépopulation de Champs-Jumeaux. 129

Au Château de la Bâtiaz. 133

Loups-garous. 136

Le voyage de Gabud. 136

Laissez les amoureux en paix. 138

Les loups-garous de Liddes. 139

La luronne d’Issert. 143

Maître Jacques. 146

Chansons. 150

Vêpres des Morts. 150

Les écocheü. 151

Les batteurs en grange. 152

Adieu aux études. 153

Les filles de Trois-Torrents. 154

Sylvie. 156

Nanon. 158

Ce livre numérique. 159

 

PRÉFACE

Voici un livre qu’il est bien superflu de recommander aux habitués de nos villages alpestres, – aux touristes épris des beautés du Valais, et de ses mœurs qui conservent encore quelques traits de simplicité et de poésie.

Que de fois, en voyant passer des montagnards ployés sous une lourde charge, ou bien, le soir, en les regardant, fumer gravement et silencieusement leurs pipes, dans le repos de la journée achevée, je me suis demandé quelles étaient leurs pensées et, si j’ose dire, leur « philosophie. » Question difficile à trancher, car ils ne parlent guère, ceux de là-haut, ils ne racontent point leurs affaires, ils gardent pour eux leurs « histoires », étant d’instinct plutôt méfiant, croyant volontiers que les gens de la ville, moqueurs et facétieux, se serviraient de leurs propos pour les tourner en plaisanterie. Pourtant, ils possèdent tout un trésor de légendes, au sens parfois profond, dans lesquelles ils ont enfermé leur conception de la vie, leurs préoccupations habituelles, leurs soucis, leurs souvenirs. Ils se les racontent, à la veillée, pendant les longues soirées d’hiver, autour du vieux poêle à gradins qui a réchauffé déjà quatre ou cinq générations, à la lueur falote du « croïjet ». Est-ce qu’ils y croient ? À moitié. Les plus sceptiques en sourient sans être pourtant bien sûrs qu’il n’y a pas là un petit fonds de vérité ; les plus naïfs, de leur côté, conservent des doutes ; et il y en a qui tremblent d’apercevoir un jour, pendant qu’elle montera sur une échelle, le pied de chèvre de leur « bonne amie », ou qui ont grand désir de s’en aller, à la minuit, la veille de Pâques ou le soir de la Saint-Sylvestre, chercher parmi les ruines de quelque vieille tour le trésor que garde un dragon fabuleux ou une ouïvre terrible.

M. Louis Courthion, qui est du pays, a réussi à recueillir un grand nombre de ces légendes, qu’il a groupées d’après leur caractère, en leur conservant leur saveur originale. Peut-être, dans ce nombre, y en a-t-il quelques-unes qui ne sont point originaires du Valais : graines étrangères, venues de loin, apportées par un vent de hasard. Car l’imagination populaire se ressemble beaucoup d’un pays à l’autre, et les légendes accomplissent volontiers des voyages dont la longueur étonne. Mais leur intérêt et leur charme n’y perdent rien. Cependant, parmi ces récits, je préfère ceux qui portent en eux-mêmes, si l’on peut dire, leur marque d’origine, ceux qui sont évidemment Valaisans, c’est-à-dire les légendes historiques. Il y a là une mine d’autant plus riche, que le Valais a une histoire admirable, aussi dramatique, aussi violente, aussi sanglante que celle des républiques italiennes du moyen âge. Un beau sujet pour M. Courthion, qui peut-être y sera conduit par la suite de ses recherches.

En attendant qu’il l’aborde, il a su nous conter avec beaucoup de tact, en respectant leur forme naïve, ces contes et ces légendes qu’il a eu aussi le mérite de recueillir. Je suis persuadé que tous ceux qui aiment les Alpes leur feront bon accueil, et que les Veillées des Mayens prendront place dans leurs bibliothèques, non loin des Souvenirs d’un alpiniste, de Javelle, et de Un vieux pays, de Mario.

Édouard Rod.

Paris, 3 Décembre 1896.

Traditions

et

Légendes historiques.

La bataille du Désert

C’était vers l’an du Seigneur quinze cent septante et quelques. Le curé de Bagnes de ce temps se trouvait être un fils soumis de la maison de Savoie secrètement acquis à la cause des Salasses[1]. Dans un conciliabule, ces derniers obtinrent du pasteur l’engagement de leur livrer tous les Bagnards par la ruse.

Au prône du jour de l’Ascension, le prêtre annonça solennellement à ses fidèles que le dimanche après la Pentecôte il ferait un long et très sérieux sermon, auquel il importait que toute âme soucieuse de son salut assistât, sans aucune exception de l’âge ou des infirmités.

Le dimanche fixé, les trois nefs de l’église étaient bondées lorsque le curé mit le pied sur les degrés de la chaire. Avant de porter sa main au front pour dire : In nomine patris, il donna l’ordre de fermer toutes les portes.

Seul un homme avait cru devoir rester chez lui, un blasé, un vieux soldat de Marignan et de Cérisolles ; rentré depuis peu de France avec tout un répertoire de trucs, de ruses, et tout un vocabulaire de jurons des camps ; c’était Thémistocle Guigoz, de Montagnier, le premier importateur du tabac parmi les parcimonieuses populations de l’Entremont.

Il fumait en se promenant dans sa chambre lorsqu’il vit tout à coup au milieu du plancher, devant ses pieds, une large goutte de sang, bientôt suivie de deux autres. Il regarda au plafond : son épée, dont il avait engagé la pointe derrière la solive, s’agitait comme pour se dégager, et des gouttes de sang ruisselaient nombreuses, toutes fumantes, le long de la lame.

— Pour Dieu ! cria le vieux troupier, qu’y a-t-il ?

Il ouvrit la fenêtre tournée vers le levant et vit briller au loin des sabres, des lances et des casques ; roulant avec précipitation, une armée descendait les flancs de la partie moyenne de la vallée.

Guigoz bondit, fit deux pas en arrière en articulant un de ces vigoureux jurons comme il n’en avait prononcé que dans la fureur des batailles en voyant son corps d’armée plier devant le feu de l’ennemi.

C’étaient les Valdostains !…

Il comprit d’un coup pourquoi le curé avait tant insisté pour réunir tout le monde à l’église ce jour-là.

Sans perdre de temps, il courut à un vieux bahut dont il sortit une de ces vieilles armures de l’époque faites pour résister à la fois aux longues piques des impériaux et aux lourdes balles du mousquet et du poitrinal. Il se coiffa de son casque, ceignit son épée encore rouge et s’arma de sa pique.

Ainsi bardé, il courut à l’écurie d’un voisin.

Déjà l’avant-garde ennemie, composée de cavaliers, paraissait dans le haut de la poya[2] de Versegères.

Guigoz enfourcha un cheval blanc sans selle et sans bride, et le lança au travers des flots de la Dranse, considérablement grossie par la fonte des hautes neiges, pour venir se poster sur la route vers les noyers du Désert[3]. Il était temps. À peine était-il posté là, dans le creux du chemin, quand six éclaireurs arrivèrent ventre à terre.

— Halte-là ! cria d’une voix tonnante le vieux soldat, sans bouger du milieu du chemin, la pique en avant, les yeux fixés sur eux.

Les six chevaux restèrent là, immobiles, les pieds rivés au sol. Quant aux cavaliers, ils se sentirent comme pétrifiés par cette impérative injonction, et sur leurs figures s’était comme figé le sentiment de l’effroi.

Le gros de la troupe, qui n’avait rien pu observer, apparut à ce moment au détour du chemin. Guigoz, empoignant son cheval blanc par la crinière, le lança au galop dans la mêlée, partageant en deux haies la foule des soldats qu’il charmait et paralysait au fur et à mesure ; puis opérant un demi-tour, il prit ventre à terre le chemin de l’église, laissant l’armée ennemie anéantie sous l’influence de son charme.

Pan ! pan ! pan !

La porte de la grande nef céda sous ces trois formidables secousses. Le public se rangea pour ouvrir, pendant que le curé dans sa chaire, croyait enfin les assaillants arrivés. Mais si la stupéfaction des Bagnards fut grande, comment décrirons-nous celle du pasteur voyant entrer seul dans l’église cet athlète bien connu, enfermé dans une lourde armure, montant un cheval d’une blancheur de lys, sans bride, sans étriers.

Il eut comme un pressentiment de quelque funeste complication, et on l’entendit balbutier :

— Ne laissez pas profaner la maison de Dieu par ce païen !

— Aux armes ! cria le cavalier. Une armée de Valdostains est là ! Vite des armes et au Désert !

Puis, laissant le curé anéanti, il fit demi-tour et piqua des deux talons pendant que la foule des fidèles faisait irruption par les portes latérales.

Les hommes de Bagnes furent rapidement armés de faux, de fourches, de haches et de gourdins. Mais c’est aux femmes qu’appartint le gros succès de la journée. Elles arrivèrent sur le champ de bataille avant les hommes, car elles s’étaient armées en un clin d’œil au moyen de cendres dont chacune avait empli son tablier. Lorsqu’elles rencontrèrent les Valdostains, ceux-ci commençaient peu à peu à perdre l’influence magnétique et à reprendre la liberté de leurs mouvements. Mais les femmes leur lançaient des poignées de cendres dans les yeux et les aveuglaient en attendant les hommes qui ne tardèrent pas d’arriver et de les achever.

Tous les Valdostains furent enfouis sous les noyers, à l’exception de trois que l’on résolut de laisser échapper pour porter la nouvelle de la défaite. On les contraignit de rentrer chez eux par le Grand Saint-Bernard. Mais à Sembrancher, ils furent écorchés vifs. Voilà pourquoi l’on dit encore par allusion à la douceur des Bagnards, à l’indifférence des Vollégeards et à l’attitude des Sembranchards :

Meutons de Bagnes (Moutons de Bagnes).

Gotreü de Vollnizo (Goîtreux de Vollèges).

Trabezet de Sembrentzé (Écorcheurs de Sembrancher).

Fondation de l’Église paroissiale du Châble.

Suivant certaine tradition verbale, les Bagnards se seraient longuement agités pour le choix de l’emplacement de leur église, et faute de pouvoir se mettre d’accord, ils auraient finalement eu recours à l’arbitrage de deux juges de la race bovine.

« Chaque village, disait le vieillard à qui nous devons ce récit, tenait naturellement à faire construire l’église à sa portée et, comme il était plus impossible que jamais de satisfaire tout le monde, on finit par s’arrêter à trois projets différents ». L’extrémité de la vallée préconisait Versegères, les villages de la partie inférieure opinaient, suivant leurs intérêts respectifs : les uns pour le Châble, les autres pour une colline qui domine ce chef-lieu à une distance d’environ vingt minutes.

Faute d’entente plus complète, on résolut donc de choisir deux taureaux, de les attacher au même joug, de leur bander les yeux et de les faire longtemps tourner sur place dans un endroit occupant le point central du triangle formé par les trois emplacements indiqués. Il était convenu que l’édifice s’élèverait sur celui de ces trois points vers lequel les deux animaux s’entendraient à se diriger.

Le Châble eut le bon billet de cette étrange loterie, voilà pourquoi le sanctuaire aurait été élevé à l’entrée de la vallée vers la fin du XVe siècle.

Les dos rôtis et Michelet.

Longtemps après que le conflit relatif aux alpages de Charmotana eût été tranché au profit des Bagnards contre les Valdostains, quelques-uns de ces derniers venaient marauder dans la montagne et rançonner le pâto[4]. L’infortuné armailli devait ou bien laisser dépouiller le grenier du meilleur des produits, ou bien se laisser étrangler pour être jeté dans la cuite bouillante de la chaudière.

Un moment advint où il ne fut plus possible de trouver de pâto à Charmotana. Les Bagnards portèrent alors le salaire[5] à cent vingt livres, ce qui, surtout à l’époque, constituait un joli lot. Ce fut un nommé Michelet qui s’offrit à occuper le périlleux poste. Michelet était un ancien soldat du roi de France et de Navarre et, de même que la plupart des troupiers de son temps, il avait le don du charme fascinateur.

La moitié de l’été s’écoula sans aucune tentative de pillage, les Valdostains ayant soin de ne pas se mettre en route avant que le grenier fût bien garni. Cependant, un dimanche d’août, comme Michelet allumait sa pipe à côté de sa chaudière sous laquelle crépitait un petit feu alimenté par deux simples bûches de sapin, tandis que le troupeau paissait au loin et que le chalet était plongé dans un brouillard intense, six colosses apparurent tout d’un coup au seuil de la rustique cabane.

Michelet ne parut nullement s’émouvoir de cette visite inopinée ; il se montra bon garçon, leur dit qu’il allait immédiatement leur puiser de la crème dans les chauderettes[6], mais que, comme il ne faisait guère chaud, ils feraient bien de s’asseoir, en attendant, sur les bords de l’âtre formé d’un rectangle de pierres de taille.

Les gaillards s’assirent sans défiance, mais aussitôt, Michelet fit le tour du foyer en les fixant de son puissant regard, après quoi il attisa vivement le feu, sur lequel il entassa une énorme brassée de belles bûches sèches. Puis s’adossant au mur, impassible, il continua de fumer.

— Mâ, fâ tsâ ![7] dit bientôt, en essayant de s’écarter du feu, l’un des vagabonds.

Michelet fumait sans rien entendre.

— Fâ tsâ !fâ tsâ !… se mettaient à répéter les uns et les autres en tentant de se dégager, mais en restant toujours comme cimentés aux pierres de l’âtre et dans l’impossibilité de se livrer à tout mouvement autre que des grimaces ou des contorsions.

Michelet, placide et grave, ne bronchait pas.

Les bûches, bien sèches, éclataient bruyamment et, dans un concert de crépitements et de pétarades, les pans des vêtements des Valdostains, qui tout à l’heure fumaient en évaporant un restant de buée, commençaient de rôtir.

Tout à coup, Michelet, toujours aussi muet qu’imperturbable, s’avança et fit sur la tête de chacun des patients un signe en forme de croix. Au fur et à mesure, un des Valdostains, délié de sa chaîne invisible, se levait d’un bond et s’élançait hors du chalet.

Tous prirent la direction du col de Fenêtre, jurant mais un peu tard qu’on ne les reprendrait plus à rôder sur le versant valaisan.

Depuis, ils ne revinrent, en effet, plus jamais rançonner les bergers de Charmotana et Michelet ouvrit à cet alpage une longue série d’années prospères.

Sorcellerie.

Le Coq de Cries.

Un homme de Bagnes, une des fortes têtes du village de Bruson, le charge-ayant[8], se rendait de grand matin, avant l’aube, à Fully pour y désherber ses vignes.

Après le torrent, au delà du vieux pont de Charançon, il trouva la route interceptée par une immense cavalcade, un vrai défilé qui se déployait à perte de vue. Le cortège sortait du lit du torrent vers l’endroit où ce dernier débouche de la montagne et se déroulait comme un ruban par delà les bois, les champs et la rivière, jusque derrière les plateaux de Chamoille. Chevaux et mulets étaient montés par des corps informes que notre voyageur prit d’abord pour des sacs, car leur forme massive se terminait par une sorte de goulot. Après examen il remarqua que c’étaient bel et bien des formes humaines auxquelles il manquait la tête.

Il n’essaya pas de pousser son mulet ; effrayé, il se pâmait de terreur dans le char, résolu à attendre. Mais le défilé ne discontinuait pas ; il en venait toujours.

Tout à coup un des cavaliers décapités prit la parole :

— Qui vive ? de la part de Dieu !

— Charge-ayant !… cria le passant, renversé dans son char.

— Où vas-tu ? de la part de Dieu !

— À Fully ! répondit l’homme.

— Tu dis vrai !… Puisque tu occupes une fonction publique, passe ! fit le décapité en chef ; et ses subalternes de se ranger pour laisser avancer le char. Aussitôt la même voix emplit la campagne de ces paroles :

« Et maintenant, ventre à terre ! il faut que nous ayons évacué le territoire de l’évêque de Sion avant le jour. »

Au bout de quelques secondes l’arrière-garde du macabre cortège avait disparu derrière Chamoille.

Tout allait bien puisqu’on l’avait laissé passer, se dit le Bagnard qui poursuivit sa route en regrettant que son mulet n’eût pas reçu un peu de cette vitesse des chevaux-fantômes.

Trois jours après, en revenant de Fully, il fit halte à Sembrancher chez un intime ami du nom de Contard, où il s’attarda et finalement se laissa décider à passer la nuit. « Le lit est assez large pour nous deux, avait dit l’hôte, tu remonteras demain. Je vais remiser le char et donner à manger au mulet. »

Après une veillée prolongée que Contard avait su égayer par une demi-douzaine de chanons de vin blanc, ils se mirent au lit et s’endormirent immédiatement, en dépit d’un vent violent qui sifflait à travers les portes disjointes en faisant claquer les volets du voisinage. Un orage était imminent. Il ne tarda pas d’éclater sous la forme d’une indescriptible rafale, comme si le ciel eût ouvert toutes grandes les écluses de ses cataractes ; les longs filets d’eau suspendus aux nues flagellaient les façades des maisons, baignaient les pontons des « raccards[9] » ; les éclairs lançaient des lueurs tremblotantes provoquant de subites apparitions d’objets bleuâtres et, de longs roulements de tonnerre, tantôt espacés, tantôt ininterrompus, se succédaient, en désordre, sourds, prolongés ou rapides sous la noire voûte sabrée de lumineux traits de feu.

Le Bagnard n’avait pas dormi plus d’une heure qu’il se réveilla tout en nage, agité, énervé par les vapeurs de la tourmente bien plus que par le bruit ; puis, bientôt las d’une trop longue insomnie il se prit, sans trop savoir pourquoi, à réveiller son ami. Celui-ci ne répondit pas. Le Bagnard sauta à bas du lit, fit en baillant quelques tours à travers la vaste chambre, se dirigea vers la fenêtre pour tâcher de l’ouvrir, caprice inexplicable auquel il eut aussitôt l’idée de ne pas donner de suite, car la force du vent secouait les vitres dans leurs châssis pendant que les gouttes drues et abondantes arrivaient en nuées chassées par la bourrasque.

Pris d’effroi il s’avança de nouveau vers le lit pour appeler son ami :

— Contard !

L’ami ne bougea pas !

— Hé… Contard.

Le dormeur restait inerte.

— Tu ne m’entends donc pas ?

Si je disais que le dormeur ronflait je me risquerais fort, on n’entendait rien. D’ailleurs, le vent, la rafale, les coups de tonnerre, le bruit des gouttières n’eussent pas permis à l’oreille la plus subtile de saisir un ronflement d’ogre ou de Gargantua.

De plus en plus soucieux, notre brave homme profitait de chaque interruption des coups de tonnerre pour appeler de nouveau, s’incliner sur le lit et écouter respirer.

Il n’entendait ni ne pouvait se faire entendre ; pas un souffle, pas un mouvement ne trahissait l’immobilité, l’inertie du maître de la maison.

Il fit du bruit, cria, secoua le lit, souleva son ami sans être plus heureux.

Il le toucha vers la naissance du cou : Contard était à peine assez tiède pour ne pas dire froid. Bref, il n’obtint du dormeur aucun signe de vie et, alors, sa terreur se donna libre cours.

Au dehors, l’orage s’apaisait enfin, mais lentement, presque insensiblement. Un torrent noir continuait de traîner paresseusement ses flots souillés le long de l’étroite chaussée. Après quelques instants qui furent des siècles pour le pauvre homme, les nuages qui s’étaient peu à peu élevés, s’entr’ou-vrirent pour filtrer à travers leur gaze vaguement transparente les confuses lueurs de l’aurore ; puis, dans une éclaircie, il put voir scintiller la mourante étincelle d’une étoile pâlie.

C’était le jour. Maintenant les eaux s’étaient retirées et l’irrégulière ruelle formée d’une succession de maisons, de raccards et d’étables se dessina petit à petit dans les grises vapeurs de l’aube, délavée, morne, sans vie.

Alors le Bagnard essaya encore une fois d’éveiller Contard, mais il le sentit froid comme un marbre. Le croyant mort, il fit très pieusement sa prière du matin à genoux aux pieds du lit ; ensuite, revenu vers la fenêtre pour s’assurer si la voûte du ciel était réellement dépouillée de ses brouillards opaques, il l’ouvrit.

Un gros bourdon passa d’un vol rapide devant ses yeux. Il se retourna pour le regarder : l’animal disparut dans la bouche de Contard restée ouverte dès la veille au soir. Aussitôt la chambre s’emplit du bruit des ronflements de ce dernier et, cette fois, le Bagnard n’éprouva pas la moindre peine à réveiller son hôte.

— Eh bien ! observa-t-il, en voilà de la peine pour t’arracher au sommeil !

— Ma foi ! si tu t’amuses à interroger des absents…

— Comment, des absents ?… Tu n’es donc pas encore éveillé ? dit avec assurance le charge-ayant de Bruson. Mais peu importe !… mauvaise nuit !… la prochaine sera meilleure. En attendant je vais atteler et me mettre en route, cela dissipera mes idées assombries.

— Atteler ! fit Contard avec un geste singulier, y penses-tu ?… Si tu es si pressé d’arriver à Bagnes tu peux partir à pied par le sentier du Plan de la Gouille : quant au mulet et surtout au char…

— Pourquoi le sentier du Plan de la Gouille ?

— Parbleu, parce que le pont de Charançon est emporté… Tu n’es pas sans savoir que quand il fait des orages le torrent de Merdenson…

— … N’est pas bon. Mais comment peux-tu savoir que le pont est emporté, puisque tu étais dans ton lit ?

— J’étais dans mon lit et je n’y étais pas…

— Être dans son lit et ne pas y être !… D’où sors-tu ?… En effet, comme je l’ai pensé tout à l’heure, tu n’es pas encore bien réveillé… D’ailleurs, après un sommeil de plomb ! argua le Bagnard d’un ton d’indifférence.

— Allons, mon cher, je vois que tu n’y comprends rien…

— Convenons qu’il faudrait être sorcier pour y comprendre quelque chose !

— Ne parle pas de sorciers… je te le conseille ! En attendant je vais t’expliquer la chose :

… Tu n’ignores pas que le torrent ravine très souvent et qu’il entraîne beaucoup de terre et de pierres. Qui fait cela ?…

Le Bagnard qui gardait le souvenir tout récent des cavaliers sans tête, répondit :

— Oh ! je le sais bien, des diablotins, des revenants, des âmes en peine…

— Et des vivants ! ajouta Contard ; des vivants dont je suis un ; il y a un nombre égal de vivants et de morts occupés là-haut.

— Pourquoi ferais-tu cela, toi ?…

— Il m’est défendu de le dire, et d’ailleurs je ne le sais que bien vaguement ; mais je le suppose : quelque charge qui pèse sur ma propre âme ou sur celle d’un proche. Chaque fois que le torrent ravine, mon âme reçoit l’ordre d’y aller, elle ne peut pas s’y soustraire. Tu as dû voir passer un bourdon…

— Qui est entré par la fenêtre et s’est jeté dans ta bouche ?…

— C’était l’âme qui revenait… Si tu ne t’étais pas endormi si tôt, tu l’aurais peut-être entendue partir ou même aperçue pendant la nuit. Maintenant, sais-tu pourquoi tu ne pouvais pas me réveiller ?

Là-dessus, Contard expliqua à son hôte les causes et les origines de ces éboulements annuels.

— Autrefois, lui dit-il, il y a bien longtemps déjà, les abords du torrent étaient prospères, il y avait du gazon partout, des bois pleins de fraîcheur, des plateaux verdoyants arrosés de sources nombreuses comme celui où se déployait le gai village de Curallaz, appartenant à la commune de Bagnes. L’emplacement du Grand-Botzat[10] et des Jorasses au lieu d’être recouvert de champs rocailleux et de pins chétifs, s’étalait en plaine un peu marécageuse, mais en tout cas moins désolée qu’aujourd’hui. C’était le bon temps où le torrent ne ravinait pas encore.

Le village de Cries, posté au pied du coteau, se composait d’un petit groupe de maisons ; l’une d’elles, un peu isolée, était habitée par une vieille femme, qui vivait seule avec un gros coq noir.

Dès que le torrent menaçait de grossir, – cela n’arrivait guère qu’à la fonte des neiges ou par les gros orages d’été et ne commençait jamais avant le coup de minuit – dès que le moindre danger se préparait, le coq éveillait la vieille qui accourait faire un signe de croix sur le torrent avec un chapelet indulgencié et trempé d’eau bénite. Aussitôt le torrent se calmait et toute crainte de danger était conjurée.

Seulement, de temps en temps, il venait un grand monsieur, inconnu dans ces pays de par ici, qui offrait une forte poignée d’argent à la vieille pour qu’elle tordît le cou au coq. À aucun prix elle n’y avait voulu consentir, mais cela ne décourageait jamais le monsieur qui revenait de temps à autre comme jusque-là, et cela au moment où elle y pensait le moins. La vieille ne céda jamais.

Un jour l’étranger arriva pendant que la femme s’était éloignée et qu’un petit garçon gardait la maison.

— Veux-tu tordre le cou à ce coq ?… dit le monsieur en montrant au bambin une poignée de pièces d’or.

L’enfant, ébloui, consentit. La vieille qui arrivait au même moment fit plusieurs tours sur elle-même, comme une toupie, et tomba morte sur le coq étranglé.

Depuis lors, conclut Contard, les esprits s’en sont donné à volonté : ils ont commencé par culbuter tout le plateau de Curallaz : village, habitants, bois voisins, tout s’est effondré en une nuit, la plaine a été comblée, et la Dranse, recouverte de matériaux, s’est lentement creusé un nouveau lit en s’étranglant à la base du rocher opposé. Quant aux vivants qui vont là-haut, ce sont des sorciers ou de ceux qui ont des parents à délivrer. Moi, je ne sais pas si c’est vrai, il y en a qui disent que je suis un descendant du petit garçon qui a étranglé le coq.

Les éboulements de Leytron.

Ah ! quel saint homme que le curé Maret.

S’il est mort en odeur de sainteté et si, depuis près de deux siècles, son tombeau amène au village de Leytron tant de pieuses femmes du Valais, c’est que sa mémoire doit survivre à notre génération comme aux précédentes !

Quel saint homme !… Un prêtre devant lequel tous les artifices du malin esprit échouaient comme une goutte d’eau dans un chaufour.

Mais venons à notre récit :

Une fois, on ne précise pas la date, les diablats précipitèrent dans la plaine qui sépare Saillon et Leytron une partie du coteau prospère qui la dominait.

Ce formidable amas de bonnes terres sur lequel aujourd’hui s’étale au soleil du midi le hameau de Montagnon n’était pour eux qu’une besogne incomplète. Aussi, chaque printemps, profitant de la fonte des neiges ou du dégel, l’infernale bande ne précipitait-elle pas toutes les nuits des blocs de rochers mêlés à des tas de terres arables !

Pas une année ne se passait sans qu’une nouvelle balafre ne se dessinât aux flancs de l’Ardeva. Les jolis gazons de la montagne se déchiraient pour venir combler plus bas les champs et les vignes. C’était insupportable.

Il fallait en finir. La population n’y tenait plus. Si nous ne profitons pas du curé, à quoi peut bien nous servir d’avoir un saint homme ? blasphémaient les plus irrités.

Une délégation se rendit chez le digne prêtre :

— Monsieur le curé, vous qui avez tant de bonnes inspirations du bon Dieu, faut que vous ayez assez souvent affaire aux bonnes âmes du paradis. Vous auriez bien du mérite pour vaincre les diablats qui n’arrêtent pas un fori[11] de déchabler[12] en bas les terres pour mettre le mauvais sur le bon. Éprouvez-voir une fois d’aller aviser par là-haut à minuit pour empêcher ça, ou bien pour chasser la sorcellerie. Qu’autrement de ça ils nous décrocheront le fori qui vient tout ce qui pourront tant qu’à la pointe de l’Ardeva.

— J’y vais ce soir même. Rentrez et priez ! dit le curé.

Le même soir, vers dix heures et demie, il se mettait en route muni d’un petit bidon d’eau bénite et d’un goupillon, afin d’arriver au point voulu pour minuit, heure fixe du sabbat. Il prit en biais par les vignes qui tapissent la base du coteau et que les éboulements ou les avalanches déchiraient à chaque moment.

Au premier signal de la diabolique représentation, le curé fut sur les mauvais lieux.

— Inutile ! fit une voix caverneuse, c’est bon pour un moment, ton eau bénite, ce lieu nous appartient, nous n’en avons aucun autre !

— Au nom du Dieu suprême qui vous a précipités dans les flammes éternelles avec votre père Lucifer, répliqua le saint homme, je vous ordonne de fuir et de ne jamais revenir troubler le silence de ces lieux !

— Pour parler ainsi au nom de notre puissant ennemi, il ne faut pas avoir un pied sur la pente du vice !… fit d’un ton vainqueur une silhouette phosphorescente ayant la forme d’un énorme bouquetin qui fumait la pipe.

— Sur quel fait appuyes-tu ton accusation ? demanda avec bonhomie le curé de Leytron.

— Il est heureux pour toi que ta faute ne soit que vénielle.

— Mais quelle faute ?

— N’as-tu pas l’intempérante habitude de boire quelques verres de vin lorsque tu fais des courses pour ton abominable ministère ? interrogea le bouquetin.

— Les bénéfices paroissiaux m’accordent le droit de me faire servir un cheval pour mes courses. Or je n’en prends point, trouvant qu’il est moins onéreux pour mes pauvres malades de m’accorder un simple verre de vin.

Le bouquetin fumeur éternua de rage et se tut.

Du haut des branches d’un malingre sapin resté debout sur les abîmes, un gigantesque vampire de couleur jaunâtre interrogea :

— N’as-tu pas mangé un morceau de saucisse le matin du saint jour des Cendres en rentrant de donner l’extrême onction à un moribond ?

— C’est faux ! répliqua avec le plus profond sang-froid le bon prêtre, c’était le soir de carnaval… J’ai abandonné la dernière bouchée en voyant surgir la Poussinière derrière la crête de l’Ardeva !

De dessous un énorme bloc qu’elle bouclait entre ses anneaux pour le précipiter dans la vallée, une énorme vipère bariolée de noir et de blanc demanda d’une voix stridente, dans un sifflotement de syllabes :

— Il reste à savoir si cette dernière nuit tu n’as pas passé tout ton temps chez cette veuve de Produit ?

— C’était pour lui panser une blessure, ainsi que doit le faire un prêtre charitable peu soucieux des jugements téméraires !

Et le curé vit défiler ainsi toute une bande de monstres, les uns en feu, les autres en fumée, chez lesquels les formes humaines s’amalgamaient avec des pieds fourchus, des trompes, des queues ou des ailes. Chacun d’eux apportait son grief contre la sainteté du digne homme. Le dernier, un corps humain bien dessiné, mais muni d’une queue de vache et privé de tête s’avança armé d’un trident pour lui dire :

— Lorsque, chaque automne, tu montes au village de Montagnon dire une messe contre nous, ne prends-tu pas de temps en temps un ou deux grains de raisin à travers les vignes ?

— Oui ! Mais je n’ai jamais disposé de ce bien d’autrui que pour mon assistance : il fait chaud vers la saint Maurice au pied du mont.

Déjà toute la satanique compagnie exultait, sentant le curé vaincu, quand ce dernier ajouta avec assurance :

— J’ai même pris ce soir, en montant, un grapillon que la serpe a oublié, mais, allez voir si je n’ai pas posé un batz[13] sur la pointe de l’échalas.

Décidément, le curé Maret était invincible. Les diablats étaient contraints de reconnaître ses pouvoirs.

— Nous partirons, dirent-ils, puisque le Puissant l’ordonne par ta bouche, mais il existe pour les esprits infernaux des droits immuables. Chassés de ces lieux nous devons aller ailleurs. À toi de fixer notre retraite.

— Les ravins de la Pierrayre dans la vallée de Bagnes. Là vos mauvaises actions auront moins d’effets, répondit le prêtre.

— Il nous reste à faire les conditions, c’est notre droit, dirent les méchants esprits ; les voici :

Que jamais, dans la paroisse de Leytron trois particuliers ne battent la baratte le même jour ;

Que jamais dans la paroisse trois ménages ne pétrissent le pain le même jour ;

Que jamais dans la paroisse il y ait trois naissances en vingt-quatre heures.

— Dis-le bien à tous du haut de ta chaire à médisances, car, dès la violation de cet engagement, nous reviendrions et tout recommencerait.

____________

 

Voilà pourquoi, si nous en croyons le narrateur, il est encore d’usage dans la commune de Leytron de ne jamais faire ni le beurre ni le pain dans trois familles le même jour. La tradition reste muette sur l’observation de la troisième clause.

La Fetuire de Louvye.

Un homme aisé de Lourtier, l’amodieur de la montagne de Louvye, avait laissé dans le grenier de ce pâturage divers ustensiles qui lui firent besoin au cours de l’hiver. Or, cette alpe de Louvye passait pour être fréquentée par les sorciers et les mauvais esprits qui, chaque nuit, emplissaient le grenier d’un infernal vacarme. Quoiqu’il en fût, il voulait avoir ces objets : une fetuire (moule à former les vacherins), une écumoire à séret et un frangeoir (bâton hérissé de baguettes servant à pétrir le lait caillé).

Il fit aussitôt annoncer dans le village qu’il offrait une fournée de pain à quiconque serait assez hardi pour se trouver seul à minuit au grenier. C’était en janvier, toute la vallée était blanche de neige ; nul, sauf quelques chasseurs, fort rares du reste, ne se hasardait – même de jour, – dans ces hauts parages ensevelis sous des toises d’hermine blanche.

Aussi, en dépit de l’offre, de cette rémunération pourtant faite pour tenter bien des Bagnards, personne ne se décida à affronter une visite à ces lieux hantés par les esprits infernaux, personne excepté un malheureux père qui avait une douzaine d’enfants sans avoir une croûte ni une pomme de terre à partager entre eux tous.

Le pauvre gueux qui se nommait Christophe s’engagea donc à remplir les conditions fixées et, après s’être entouré de toutes sortes de bénédictions célestes, il revêtit un costume marron tout chamarré de piqûres blanches.

— Mon Dieu ! où vas-tu ? demanda sa femme inquiète, pour qui ce seul accoutrement était une révélation.

— Tu sauras cela demain…

— Papa, où vas-tu ? demandèrent les enfants.

— Chercher du pain…

Et sur ces mots il partit sans même oser embrasser sa famille, qui par là, eût pu éprouver quelque sombre pressentiment.

C’était par une de ces froides soirées sans lune où les étoiles scintillent comme des diamants du plus profond de leur écrin de brouillard. Pensif, Christophe marchait à pas lents et réguliers vers le Vintzier, côtoyant le mont qui barre à gauche le lit agité de la Dranse, laquelle gronde à travers les précipices, tantôt battant de son écume les blocs de rochers, tantôt élançant dans l’étroit espace de la gorge les lames bleues de son onde alors festonnée de glaçons.

De loin en loin, l’homme jetait un regard vers les hautes cimes qui dominaient le blanc paysage et, chaque fois, il se sentait secoué par un frisson de terreur qui le contraignait à s’arrêter. Puis il sembla tout à coup reprendre courage et imprima à sa démarche une allure plus décidée : il avait songé à un saint ermite qui habitait toute l’année ces solitudes.

« Allons voir Pierre des Têtes[14] ! » s’était-il dit à lui-même.

Les Têtes de Louvye, qui avaient fait baptiser de la sorte l’ermite Pierre, sont des entablements de gazon échafaudés et fort inclinés qui tapissent le roc élevé derrière lequel se cache le vallon de Louvye et qui domine Fionain au nord-est. C’est au sein de ces bandes de gazon qu’habitait l’anachorète.

Son habitation formée intérieurement d’une seule pièce n’était qu’une hutte très basse, faite de pièces de bois équarries et croisées aux angles. Les interstices de cette grossière charpente étaient bourrés de mousse et les parois intérieures tapissées de peaux de chamois, d’ours, de renards et de marmottes. De rustiques étagères supportaient mille objets de formes bizarres, des cornes de vaches, de chamois, de bouquetins et des ustensiles divers d’un usage inconnu. Des crucifix, des chapelets pendaient aux parois, alternant avec des bandes de parchemin sur lesquelles s’étalaient des sentences religieuses ou symboliques. Dans un coin, auprès d’une table formée d’un énorme tronc de mélèze, au milieu de tout un assortiment de fleurs, de plantes et de racines, pilant des graines, était assis un homme. C’était très certainement un vieillard, pourtant, il eût été fort difficile de lui assigner avec quelque certitude un âge quelconque : une barbe grise longue et négligée se confondait avec l’épaisse chevelure qui lui descendait sur la nuque et semblait cousue à son manteau. Un pantalon large et informe en peau de chamois complétait son accoutrement.

À l’extérieur de la porte flottaient, comme des trophées, des liasses de peaux de serpents : à droite c’étaient les tronçons de la tête, à gauche ceux de la queue, ce qui laisserait croire que le solitaire avait pour habitude de couper les reptiles en deux morceaux.

Une petite torche de résine éclairait vaguement l’angle où se trouvait le mystique personnage quand on frappa à la porte :

— Qui est cela ? de la part de Dieu, dit-il.

On frappa deux coups et il répéta :

— Qui est cela ? de la part de Dieu.

On frappa trois coups et il cria :

— Qui que vous soyez, entrez de la part de Dieu.

L’homme qui entra n’était autre que le pauvre Christophe. Il exposa son cas à l’ermite qui lui remit un faucillon (serpette), une lanterne et un piolet.

— Que voulez-vous que je fasse de ces objets ? dit le pauvre homme.

— Ne cherchez pas à savoir et, surtout, faites bien attention à ceci : Ne regardez jamais en arrière.

Le pauvre père de famille se remit alors en route à travers l’horrible sentier qui conduisait à Louvye, courant en corniche au travers des précipices ici nus ou tapissés de glaçons pendants, là plantés de quelques sapins rabougris tenant à peine par quelque racine aux fentes du roc et, une heure plus tard, il était devant le grenier.

Dès qu’il vit la Poussinière assez élevée dans le firmament pour marquer minuit, Christophe fit un brusque effort sur lui-même et introduisit la clé dans la serrure de bois. La porte siffla en tournant sur ses gonds et, tout de suite, à la lueur de la petite lanterne de l’ermite, il distingua la fetuire posée sur le tablat à pivot. Il avait déjà avancé la main pour saisir cet objet quand la chaudière, qu’il n’avait pas même eu le temps de remarquer, suspendue dans un angle, vibra comme une cloche… c’était le premier coup de l’heure fatale !

Aussitôt, le tablat se mit à pirouetter avec une vertigineuse rapidité pendant que la chaudière continuait sous des coups réguliers et espacés à marquer l’heure du sabbat. Au douzième coup, le bruit d’une danse frénétique descendit de la soupente et du milieu du bruit se détachait dans une voix satanique le cri :

— Apille-ou ! Apille-ou ![15]

Mais, derrière lui, une voix sépulcrale répondait :

— Yo pouè pas ! Yo pouè pas ![16]

Dans une seconde de sang-froid, Christophe avait cependant réussi à s’emparer de la fetuire que le tablat emportait dans sa rapidité, puis il décrocha l’écumoire et le frangeoir suspendus au mur et enfin se précipita hors du grenier.

Avec une agilité dont il eût été incapable, même à vingt ans, il s’élança vers le sentier de la vallée qu’il venait de tracer lui-même un instant auparavant dans l’épaisseur des neiges. Mais les diablats, déjà dispersés en nombre infini sur tous les points de la montagne, se renvoyaient à travers les ravins et par dessus les cimes ces cris sinistres :

— Apille-ou ! Apille-ou !

— Yo pouè pas ! Yo pouè pas !

Christophe, évitant surtout de se retourner, bondissait sans même paraître préoccupé des dangers qu’il rencontrait à chaque pas devant lui sur le passage qu’il avait tracé en montant à travers les rochers perpendiculaires qui dominent les âpres défilés des Montées et du Dassier. Là-bas, tout au fond, la Dranse grondait toujours et, du haut des sommités de la rive opposée les échos murmuraient ces cris entrecoupés de malédictions :

— Apille-ou ! Apille-ou ! Yo pouè pas !

Enfin, au moment où il allait mettre les pieds hors des terres de Louvye, la dernière sentinelle, un affreux petit gnome jappa dans un rire infernal de dépit :

— Pardié ! Est tot cosu de fî d’Aguieta[17]

Grâce au fil de sainte Agathe, Christophe était hors de danger. Quelques instants plus tard il arrivait chez l’ermite, tout en nage malgré quinze degrés de froid, les cheveux blancs comme la neige et la mâchoire serrée comme un étau.

Il avait gagné sa fournée de pain.

La Grenière de la forêt de Peiloz.

Entre les deux forêts du Bouthier et de Peiloz, dans la vallée de Bagnes, coule un affreux torrent qui, à diverses époques, ravagea les campagnes de Bruson et du Châble et même, une fois, combla de vase et de cailloux l’église de cette dernière localité.

Ce torrent débouche dans la vallée par une ravine escarpée sur les bords de laquelle trônent des chalets disséminés, isolés ou groupés ; il rassemble toutes les neiges des hautes croupes de Mille et du Scex-Blanc. Aux flancs de la plus importante des parois boisées qui le dominent, se montre une large déchirure jaune, plaie vive, nue, tondue en teigne dans l’épaisse chevelure des sapins.

Là, au bord d’un sentier découpé en corniche au travers de cette noire solitude, était jadis cette importante mine d’argent qui joua un grand rôle dans l’histoire du Valais et même ne fut peut-être pas sans influence sur certains événements européens par les dissensions qu’elle engendra au XVIe siècle entre la noblesse valaisanne et le siège épiscopal de Sion, ou plutôt entre Georges Supersaxo et le cardinal Mathieu Schinner.

Cette bande de terre jaune située tout près des vestiges des anciennes galeries ne marquerait, affirme-t-on, rien autre que la place où les ouvriers venaient verser les déblais de la mine et, depuis lors, ces matériaux n’auraient pas permis à la végétation de reconquérir ses droits. L’imagination de quelques bergers que le hasard amenait sur ces lieux a fait de cette galerie l’habitation d’une sorcière dite « la Grenière » qui eut son époque de célébrité dans la région : des escaliers taillés à l’intérieur, quelques ustensiles de ménage abandonnés par hasard, un ou deux bancs dans le roc, c’était plus qu’il ne fallait pour stimuler l’ardeur imaginative des montagnards.

Certains épisodes de la version populaire que je raconte sont servis par des faits d’une vraisemblance historique incontestable ; si l’on en ajoute un ou deux autres que la science a expliqué depuis, on arrive à conclure que la Grenière a réellement existé et qu’elle a été exécutée à l’instar de tant d’autres personnes accusées de sorcellerie… Mais passons à la version populaire :

Cette femme extraordinaire venait de Savoie ; très pieuse, elle ne tarda pas à s’attirer la confiance des populations, confiance qui se trouvait encore accrue par son incomparable adresse de médecin : elle pratiquait à merveille les opérations les plus délicates. Longtemps sa vogue et sa considération furent immenses ; chaque matin on la voyait venir à l’église dont elle ne sortait jamais qu’après les autres fidèles ; le curé, édifié par sa profonde piété, fut un puissant auxiliaire de cette rare popularité.

Néanmoins, la Grenière n’avait jamais cessé de se retrancher derrière certaines pratiques mystérieuses et équivoques : Pourquoi donc habitait-elle cette profonde solitude de la forêt de Peiloz ? – Que signifiait bien cette forme triangulaire de tout ce qui l’entourait ? car dans la demeure qu’elle s’était fait bâtir à Bruson et où le public venait la consulter, tout affectait la forme du triangle, depuis la surface des pièces, chambres, cuisine, etc., jusqu’à la façon du moindre des meubles. Certaines personnes intriguées et plus ou moins sceptiques à son endroit s’appliquèrent à l’épier prudemment et, bientôt, le bruit courut dans la vallée que cette femme d’allure si dévote ne restait seule à l’église après le départ des autres, que pour se livrer à des outrages sataniques contre la sainte Vierge. La confiance qu’elle inspirait au curé baissait d’ailleurs rapidement : les petits enfants confiés aux soins de cette sage-femme si habile mouraient presque tous sans que l’on pût jamais définir la cause d’une fin prématurée qu’aucune maladie ne justifiait. Autant cette femme avait été utile et bienfaisante au cours des premières années, autant elle semblait s’être ingéniée plus tard à multiplier les malfaisantes besognes. Elle avait coutume de se coucher de temps en temps dans les vergers de Bruson ou dans les champs et, alors, un bourdon s’échappant de sa narine gauche tournoyait longtemps dans l’air, décrivant d’énormes spirales, pour, ensuite, s’échapper en tangente et aller porter malheur au loin, colporter des épidémies parmi les bestiaux, semer la grêle sur les campagnes, déchaîner les plus violentes tempêtes et faire chavirer les vaisseaux sur les mers.

Durant tout le temps que ce messager bourdonnant mettait à semer les malédictions à travers le monde, la dormeuse des champs et des vergers restait absolument inerte et ce sommeil léthargique ne prenait fin qu’à l’heure où l’insecte velu, satisfait de sa sinistre mission, revenait auprès de la Grenière et rentrait dans le nez par la narine droite, non sans avoir opéré sa spirale en sens inverse.

Un jour, une femme de Bruson laissa son enfant seul dans un berceau pendant qu’elle allait traire la vache à l’étable. Ce travail accompli, elle revint auprès du berceau où elle trouva, à la place de son fils, un autre petit être, bossu, pâle, chétif, pas plus gros que le poing, avec un seul œil au milieu du front.

Rongée d’inquiétude, elle se hâta de prendre sur les bras le petit phénomène et de courir au Châble consulter le curé.

Après un long et attentif examen du monstre, l’homme de Dieu, non sans s’être demandé en présence de quel mystère il se trouvait, conseilla à la mère de rentrer aussitôt chez elle, de se munir d’une poignée d’orties et d’en fouetter l’enfant inconnu jusqu’au sang : les cris qu’il pousserait ne pouvaient manquer de ramener la véritable mère[18].

La prédiction du curé se réalisa sur le champ : aux premiers cris de l’enfant cinglé par les orties, une femme apparut sur le seuil de la porte, un enfant dans les bras : c’était la Grenière qui, déposant son fardeau dans le berceau et reprenant le petit monstre dit à la femme éplorée :

 

Tin lo tin,

Baille mè lo min

Car tô me lô depice ![19]

 

Cette carrière de maléfices et d’actes infernaux de toute nature devait enfin avoir son épilogue. Un jour un mendiant entra dans la maison triangulaire et ne sortit plus. Tout le monde causait de cette disparition et la Grenière, sur qui se portaient certains soupçons, crut devoir déclarer que le pauvre hère était mort chez elle et qu’elle l’avait fait mettre en bière. En dépit de certaines vagues accusations qui se donnaient cours dans le public, celui-ci n’osa trop insister pour demander l’examen du cadavre. Le matin de l’enterrement, les quatre porteurs se montrèrent surpris que le cercueil ne fût pas plus lourd ; néanmoins, on se mit en route. Tout se passa sans incidents jusqu’à la porte du cimetière où les deux porteurs de devant restèrent cloués, immobiles sur place en dedans de la grille et les deux autres en dehors. Un brouhaha se produisit dans le cortège et le curé, venu pour bénir la bière, ne put la délivrer de cet état d’immobilité. On interrogea la Grenière qui restait muette, et il fallut la sainte intervention d’un capucin présent à la cure pour la décider à répondre. Sur l’injonction du moine, la sorcière donna le conseil d’ouvrir la bière dans laquelle on trouva un énorme crapaud avec sept pains et sept quarterons d’orge, ce qui devait suffire à nourrir ce batracien durant sept années.

Alors la cynique mégère proclama que, si l’on était parvenu à enfouir le cercueil avec ce qu’il contenait, on n’aurait obtenu ni une goutte de pluie ni une récolte passable durant ces sept années.

Rassurée de ce côté, la population voulut alors rechercher les traces du mendiant et, après d’actives investigations, elle trouva le cadavre pendu, mais sans blessure, dans la cheminée triangulaire de la Grenière.

Sur la demande du curé, celle-ci fut mise en accusation devant l’abbé de Saint-Maurice, alors seigneur temporel de la vallée de Bagnes.

Mise à la torture devant la chapelle de Saint-Marc, elle subit impassible et souriante tous les supplices ordinaires et extraordinaires appliqués aux patients ; il fut impossible d’obtenir d’elle le moindre aveu jusqu’à ce que l’ordre fût donné de lui jeter sur les épaules le drap du condamné, un large manteau noir orné de larmes blanches et portant au centre les neuf P en losange,

P
P    P
P     P     P
P     P
P

inscription que le peuple traduisait :

 

Pauvre Peuple Paie, Peine, Prends Patience
Pour Pénitence
Potence !

 

Aussitôt que la sorcière sentit ce vêtement sur son corps, elle se mit à vomir les plus horribles invectives contre les prêtres, les juges et les bourreaux, après quoi elle entra dans le long récit de ses innombrables méfaits. Deux curiales[20] ne pouvant suffire à enregistrer ses aveux à la dictée, les juges durent en faire appeler un troisième.

Entre autres choses, on apprit de sa maudite bouche que les nombreux enfants qu’elle avait voués à la mort avaient été empoisonnés au moyen d’une grande épingle, qu’elle leur introduisait dans le crâne et dont la piqûre demeurait invisible.

La Grenière fut publiquement condamnée et exécutée devant la chapelle de Saint-Marc, à quelques minutes de Châble. On montre encore tout près de cette chapelle une pierre sous laquelle son corps a été enfoui.

Quant à la vilaine âme qui avait habité cette enveloppe humaine, elle fut envoyée au fond de la mer dans laquelle elle avait fait chavirer tant de vaisseaux et condamnée par la justice divine à y lier du sable au moyen d’une corde, l’éternité durant.

Le tronc de sapin et la mendiante.

Il y a une quarantaine d’années de cela. Une vieille mendiante surnommée Nanon faisait le tour des maisons de Liddes et de la région pour demander la charité. Mais Nanon n’était point du nombre de ces pauvresses qui s’accommodent de tous les dons qu’il plaît aux âmes charitables de leur octroyer de bonne grâce et aux commères rapaces de compter parcimonieusement avec une grimace de leur minois renfrogné ; elle ne daignait pas mendier pour rien et, si quelque hère gâta jamais l’honorable métier de mendiant, on peut affirmer avec audace que ce n’était pas Nanon.

Chaque fois qu’elle se présentait chez quelqu’un on eût dit, à sa profonde assurance, au ton sentencieux de ses paroles que les donateurs eussent dû se féliciter de l’honneur qui leur était fait par une quémandeuse qui n’avait pas précisément coutume de se contenter de deux pommes de terre ou de restants de repas. Nanon précisait toujours ce qu’elle voulait. Venait-on de faire boucherie, c’était la langue, les rognons ou quelque autre fin morceau qu’elle exigeait ; après la vendange c’était un pot du meilleur cru ; après la « désalpe » un morceau du meilleur fromage et, en temps ordinaire, elle se rabattait sur le beurre.

Or, parmi les portes où l’effrontée mendiante allait le plus souvent frapper, parce que c’était l’une des portes les plus courues des va-nu-pieds de Liddes, figurait celle de Luc de Siméon à qui ses nombreux maquignonnages entre la vallée d’Aoste et le Bas-Valais permettaient d’approvisionner largement son grenier de viandes de choix. Dès que l’épouse à Luc de Siméon se fut dépossédée, au profit de l’insatiable quémandeuse, des meilleurs morceaux de sa boucherie annuelle, cette dernière s’avisa un jour de demander du beurre. Importunée, et on eût pu l’être à moins, par une telle effronterie, la douce ménagère se permit quelques observations à l’adresse de Nanon, qui dut renoncer au beurre convoité.

Mais quelques jours plus tard on devait battre la baratte dans la famille de Luc de Siméon. On procéda à ce travail comme de coutume, mais depuis plus d’une heure et demie tous les membres de la famille s’étaient à tour de rôle exténués à tourner la manivelle de la baratte que le beurre ne paraissait pas devoir se former. On essaya de tous les moyens généralement usités en pareille circonstance, notamment de celui réputé le plus infaillible et qui consiste à jeter des pièces de menue monnaie dans le liquide, mais sans succès. On tourna la baratte encore, encore, toujours, puis, en désespoir de cause, il fallut bien se résigner à conclure que pareil phénomène devait avoir des causes surnaturelles.

L’épouse à Luc de Siméon se souvint alors du refus opposé aux exigences de la vieille mendiante. Elle se hâta de prendre dans la pelote de la cave une ou deux livres qu’elle porta aussitôt chez Nanon. Après avoir retourné le précieux morceau sur toutes ses faces, comme pour s’assurer qu’on ne l’avait point trompée, la mendiante dit à la visiteuse :

— Eh bien, retournez seulement tout de suite à la maison, le beurre sera « venu ».

L’épouse à Luc de Siméon rentra directement chez elle et trouva dans la baratte une copieuse provision de beurre, laquelle contrastait avec la quantité de crème versée quelques heures auparavant dans l’ustensile.

C’était donc une sorcière que cette Nanon ? On ne sait, mais ce qui est certain c’est que celle-ci, en partant pour l’Amérique, quelques années plus tard avec les seuls parents qui lui restaient, emporta avec elle un gros tronc de sapin qui, de mémoire d’homme, était toujours resté exposé devant le seuil de l’habitation de la vieille effrontée, laquelle, même au cours des hivers les plus vigoureux, n’avait jamais eu la pensée de le fendre pour le brûler. On resta d’accord dans le pays pour convenir que c’était à ce tronc de sapin qu’était due la mystérieuse puissance de la Nanon.

L’amoureux et le Sabbat.

Champs-Jumeaux était un village de la commune de Bagnes, dont la disparition remonte à plusieurs siècles déjà.

Dans ce village se trouvait un grand nombre de belles jeunes filles. Peu de temps avant la disparition de cette bourgade montagnarde, un jeune homme d’un village de la plaine allait régulièrement passer ses veillées auprès d’une de ces jouvencelles. Toutefois, au grand étonnement du courtisan, sa jeune amie lui recommandait toujours de ne pas venir le vendredi soir. L’amoureux se conforma longtemps à cette observation mais, finalement, aiguillonné par la curiosité, il résolut de trouver le mot de cette énigme.

Un vendredi soir, il partit donc hardiment pour Champs-Jumeaux, où il arriva sans être aperçu. Avec mille précautions, pour ne point trahir sa présence, il escalada du dehors la maison de la jeune luronne de façon à venir explorer aux fenêtres ce qu’elle pouvait faire au dedans.

Que vit-il ? Devant un grand miroir, deux jeunes femmes, dont l’une n’était autre que son hôtesse habituelle, attifées de leurs plus beaux vêtements, mettaient la dernière main à leur toilette. Cette méticuleuse opération terminée, elles se fardèrent, après quoi ayant à nouveau délacé leur corsage, elles se frottèrent les aisselles au moyen d’une pommade qu’elles prenaient dans un pot à proximité de la fenêtre, puis, l’une après l’autre, elles s’élancèrent dans la cheminée, comme emportées par un coup de vent.

La maison étant ainsi restée solitaire, le jeune homme, absolument résolu à tout éclaircir, entra hardiment par la fenêtre et, ne faisant ni une ni deux, se hâta de s’enduire les aisselles de la même façon que les étranges fugitives. Ensuite, toujours comme elles, il s’élança par la cheminée.

Après des instants dont il n’aurait su déterminer ni l’emploi, ni la durée, il se retrouvait à Chanrion [21].

L’immense et onduleux plateau était déjà peuplé d’une foule inconnue qui lui paraissait absorbée par des préparatifs de fête. Toute la nombreuse assistance était vêtue des plus riches accoutrements qui eussent jamais fait apparition dans la contrée. Dans l’endroit le plus plat, de longues tables étaient disposées et chargées des apprêts d’un grand festin.

À un signal donné, cette foule se disposa en un cercle au centre duquel fut amenée une vache grasse qui fut sur le champ abattue, dépecée puis jetée dans une énorme chaudière placée tout près de là.

La cuisson fut prompte, le pot-au-feu bientôt servi et les invités priés de s’asseoir à table. Le jeune homme fit comme tout le monde.

Mais le plus étrange de tout ceci est que, sitôt le festin terminé, un grand monsieur vêtu de noir – le président de la fête sans doute – ordonna de recueillir tous les débris du repas. Cela fait, il rajusta avec autant d’agilité que d’adresse tous les os de l’animal, de manière à en reconstituer entièrement le squelette pièce par pièce. Ensuite, prenant le cuir étendu à terre, il en recouvrit l’ensemble et, donnant un coup de pied à la bête – car cet amas de débris avait repris la forme normale de la vache – il s’écria :

— Lève-toi et marche.

La vache obéit : elle se leva et se mit en marche ; toutefois le président crut constater un certain engourdissement dans le flanc droit.

— Un morceau manque à l’un des quartiers de l’animal ! clama le monsieur vêtu de noir… Il y a parmi nous quelqu’un qui n’a pas été invité et qui a mangé ce morceau. Qu’on le cherche et qu’on me l’amène !

Un léger morceau de chair manquait en effet à la culotte : c’était celui que le jeune amoureux avait mangé.

— Eh bien, a-t-on trouvé l’intrus ? réclama le monsieur noir.

Durant cet intervalle, le jeune homme avait eu le temps de faire un signe de croix ; nul ne put le toucher et, au lieu de cette foule brillante et animée, il ne vit plus qu’une foule d’êtres bariolés, noirs, rouges, blancs, aux formes tordues et contrefaites, des êtres de toute forme, des morts, des vivants connus par leur mauvaise vie, armés d’objets extraordinaires et masqués sous toutes les apparences de la sorcellerie, dansant sur le vaste plateau une longue farandole échevelée et chantant des rondes entrecoupées des plus horribles imprécations qui eussent jamais été crachées à la face du ciel.

C’était l’heure du Sabbat…

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Le jeune amoureux, qu’un signe de croix avait sauvé, se retrouva le lendemain matin, sain et sauf à son domicile, mais plus jamais il n’alla veiller à Champs-Jumeaux.

La sorcière d’Isérables.

Le gros village d’Isérables, le plus pittoresque de tout le Valais, n’a pas toujours échafaudé sur la gorge de la Fare les bâtiments neufs et blanchis qu’on aperçoit aujourd’hui de la gare de Riddes, à mi-pente, au dessus de ce dernier village.

Avant l’incendie de 1881, qui enleva les trois quarts de ses maisons comme autant de fascines sèches, Isérables était aussi noir qu’un tison éteint. Seule, l’église dressait, du milieu de cet amas de bâtiments séchés au soleil, une masse blanche surmontée d’une pique et l’on eût, de loin, volontiers comparé cet ensemble à une caravane de nègres s’élançant du haut des monts vers l’abîme ouvert tout au fond en entraînant, chargée sur les épaules de deux ou trois d’entre eux, quelque belle princesse aux virginales parures.

Le peuple né dans ces âpres solitudes ne fut jamais aisé : un travail soutenu, mesquin et pénible à la fois, peut seul garantir à ces paysans au buste court et ramassé, mais forts comme des géants, de quoi soutenir une existence dont le plus léger écart de dépense suffirait à entraver pour longtemps le cours normal.

Les femmes y ont d’ailleurs bien autre chose à faire que de s’attarder aux capricieuses convoitises de la toilette ; le moindre fichu de soie acheté à la foire de Sion ou de Martigny y sert à deux voire à trois générations, sans que la mode la plus arriérée ait la prétention de dire son mot. La femme y travaille d’ailleurs autant, si ce n’est plus que l’homme ; elle prend part aux mêmes travaux que lui et, souvent, tandis que celui-ci fauche, celle-là emporte loin sur son dos de lourds fascets trois fois plus gros qu’elle-même.

À pareille existence, où la ténacité doit compter sur le concours de la plus rigoureuse parcimonie, la perte de ce qui, ailleurs, serait un rien prend ici une sensible importance.

Or, au siècle dernier, vivait dans ce village une femme malicieuse et vers laquelle convergeaient d’autant plus aisément tous les soupçons des diverses calamités qui éprouvaient la région, qu’elle était mystérieuse dans ses allures, cachottière et, qui pis est, fort peu apparentée.

La « sorcière » – comme on l’appelait – supportait d’ailleurs sans frémir toutes ces diverses imputations, ce qui accentua rapidement la défiance des populations à son endroit : avalanche, éboulement, maladies de bestiaux, épidémies, tout devait provenir de ses maléfices.

La rumeur publique alla plus loin. La sorcière ne s’avisait-elle point de tout mettre sens dessus dessous dans la campagne : les pommes de terre jaunes devenaient rouges, les rouges jaunes et, quand on se rendait dans un jardin de choux pour en couper un ou deux, on trouvait cet excellent légume transformé en plantain ; mais voulait-on se rendre au même endroit aux fins de replanter d’autres choux, on trouvait les anciens choux tels qu’avant la poussée du plantain.

Ce n’est pas tout ; pour attaquer les brebis, la maudite âme se transformait tantôt en loup, tantôt en lynx et rôdait jusque sur les montagnes d’Isérables, de Nendaz, de Bagnes et d’Hérens.

Un jour d’automne, ce loup s’étant aventuré jusque sur un alpage de Bagnes, au lieu dit le « Grenier », un chasseur le tira et lui fit une blessure qu’il supposait mortelle.

Mais le loup cria d’une voix humaine :

— Reprends ton coup !

— Tiens bien celui que tu as ! répliqua sans se troubler le hardi chasseur.

Tant bien que mal le loup, profondément atteint au flanc droit, regagna par des chemins faciles et détournés le val d’Isérables ; le troisième jour, traversant tout affamé l’Alpe du Vacheret, il se jeta sur un troupeau de moutons paissant autour du lac du même nom, mais le mouton sur lequel il tomba fut si dur qu’il lui devint impossible de mordre à sa toison ou à sa chair. L’alerte avait déjà été donnée dans la région et, dans l’intervalle, des capucins avaient eu le temps de venir exorciser le troupeau avec du sel bénit le jour de la Sainte-Agathe. Exténué et accablé, le loup n’eut ainsi rien de mieux à faire que de regagner péniblement Isérables où il pourrait enfin reprendre la forme humaine.

Sur ces entrefaites, l’hiver arriva, un hiver si rigoureux que chasseurs et braconniers eux-mêmes abandonnèrent fusil et gibecière.

Le chasseur dont nous venons de signaler les exploits était en même temps tailleur et, comme les gens pratiquant ce métier étaient rares à Isérables, il avait coutume d’y faire de longues campagnes en hiver, allant en journée chez les particuliers jusqu’à ce qu’il eût, pour un an, habillé et « retaconné » tout le village. Les circonstances l’appelèrent un jour chez une femme qu’il avait déjà remarquée, mais qui lui semblait être devenue boiteuse depuis l’hiver précédent. Comme c’est la coutume, il prit logement dans sa maison, puis la familiarité vint et, avec elle, les projets d’union. Le chasseur ne tarda pas à épouser la boiteuse.

Hélas, la lune de miel débuta mal ; dès la première nuit, la femme, se plaignant sans cesse de vives douleurs dans le flanc, en rejetait toute la responsabilité sur le mari qui protestait en vain de son innocence.

Quelle fâcheuse déception pour le pauvre chasseur de vivre de la sorte sous une perpétuelle averse de reproches et d’accusations immérités ! Toutefois, le ménage chemina longtemps sans que rien ne vînt révéler au mari la cause de ces attaques.

Un soir cependant, désolé d’une existence aussi troublée, il demanda formellement à l’épouse ce qu’il avait bien pu faire pour l’affliger de la sorte.

Elle ne répondit pas.

Mais il eut l’explication de cette énigme quand, le lendemain matin, en s’éveillant, il trouva entre ses bras, au lieu d’une femme, un loup qui lui prit la main pour lui faire tâter une plaie mal cicatrisée.

Il se souvint alors de ces deux paroles échangées entre l’animal et lui-même :

— Reprends ton coup.

— Tiens bien celui que tu as !

La chasse du Dimanche.

Un chasseur de Lourtier était parti un dimanche matin pour chasser sur les rochers qui dominent l’alpe de la Pierrayre.

Tout à coup il aperçut, à grande distance de lui, un chamois bondissant dans les rochers et qu’il se mit à poursuivre, mais en vain ; jamais il ne pouvait s’en approcher suffisamment pour faire feu, ni parvenir à le bloquer dans quelque solitude profonde d’où l’animal eût quelque peine à sortir.

La poursuite continua et, à la fin, le chamois descendit vers le pâturage de Rapoué où, ayant trouvé une cabane, il se réfugia sans paraître remarquer qu’il y serait fatalement surpris par le chasseur.

En effet, celui-ci ne tarda pas d’arriver à l’entrée de la cabane où il dit :

— Tu y seras mon diable !

Mais le chamois répondit d’une voix humaine :

— Toi aussi tu y seras !

Le chasseur n’osa toucher au chamois et rentra chez lui où il mourut le lendemain.

La brebis rousse.

Une jeune montagnarde venait de prendre du service à Vollèges chez de bons particuliers. Ces derniers possédaient le mayen de Naire-Dzeux[22], égaré, comme une oasis entourée d’énormes sapins, au sein du vaste cirque d’érosion du torrent de Merdenson. À la moindre pluie, à la simple apparition d’un orage, ce cirque de rochers et de parois déchirées, voit rouler sur tout son éventail de désolation d’épais torrents de limon noir qui vont plus bas dans la vallée rengorger la Dranse au pied de la rive opposée. On racontait, d’ailleurs, plus d’un épisode fantastique sur ce joli mayen si hardiment resté vert au sein de ces infinies déchirures du coteau.

L’automne arrivait, les troupeaux redescendaient par longues étapes vers la vallée, pâturant d’abord dans les mayens supérieurs, puis plus bas et toujours plus bas. La jeune domestique n’avait jamais cessé de témoigner à ses maîtres autant de soumission que de respect, mais elle ne croyait pas devoir se résoudre à aller habiter seule le solitaire mayen de Naire-Dzeux ; une force invincible l’en détournait et, plutôt que d’y consentir, elle aurait définitivement fait abandon de sa place très enviée, comme du vacherin mensuel qu’elle recevait en salaire.

Néanmoins le maître parvint à l’y décider.

— N’aie pas peur, ma pauvre Catherine, lui dit-il un jour ; je viens d’acheter sur la foire de Sembrancher une brebis nie (rousse) ayant appartenu à la sainte maison du Saint-Bernard ; cette brebis a sur elle du bénit de sainte Agathe. Tu la traiteras comme une personne ; au lieu de la mettre à l’étable avec les autres brebis, tu la tiendras avec toi dans la chavanne et tu la mettras coucher dans ton propre lit, à la grange. Par ce moyen il est impossible qu’il t’arrive la moindre chose.

La jeune fille se laissa convaincre et partit ; elle tint compte de tous les conseils de son maître et, peu à peu, remarquant que tous les récits qu’elle avait entendus à propos du mayen de Naire-Dzeux, lui paraissaient imaginaires, elle commença à ne plus trop s’inquiéter. Elle en arriva même en peu de temps, au point de se plaire au mayen, d’adorer ce beau tapis vert entouré de bois où son habitation trônait seule, se riant de plus en plus des galants qui se donnaient tant de peine pour aller la voir jusqu’aux mayens supérieurs et qui, par terreur, n’osaient jamais aller s’aventurer jusqu’à cette solitude plus voisine où elle, simple jeune bergère pourtant, ne craignait point de vivre isolée.

Bref, à la seule idée de ses appréhensions passées, elle haussait gaillardement les épaules. Maintenant, cette brebis elle-même qu’elle serrait au début sur son sein, aux nuits d’orage, ne lui semblait plus mériter tant d’honneurs. Au bout de quelques jours, préférant coucher seule, elle se décida à reléguer cette étrange protectrice dans l’étable.

Mais dès la première nuit, vers les « douze heures », un violent coup de tonnerre éveilla la bergère ; la secousse avait été telle qu’elle avait semblé enfoncer les bûchilles du toit ; entre les chevrons et les interstices les plus infimes de la charpente, les éclairs jetaient des lueurs tantôt pâlottes, tantôt éblouissantes ; puis, dominant ce bruit, des voix redoutables se croisaient : « En avant !… Plus vite !… Ventre à terre !… Brûlons !… Brûlons !… »

La bergère cachait sa tête sous les couvertures, mais les voix revenaient jusque là chercher ses oreilles : « En avant !… Plus vite !… Plus vite !… Brûlons !… » Alors, poussée par cette curiosité instinctive à son sexe, elle s’avança vers la porte du chalet pour guigner à travers une fente. Les voix retentissaient plus fortes que jamais et elle ne tarda pas à distinguer au sein de l’obscurité et dans tout ce bruit un immense défilé de cavaliers ; les chefs, ceux qui criaient, conduisaient des chevaux pourvus d’une tête, et eux-mêmes n’en avaient point, tandis que la masse avait des chevaux sans tête pendant que les hommes en possédaient une. Toute cette interminable armée se prolongeait au loin, se déployait à l’infini, passant ventre à terre au milieu des jurons, des imprécations et des horribles cris des chefs.

À ce spectacle, Catherine sentit ses dents s’entrechoquer puis se serrer comme un étau ; alors elle songea à la brebis bénite et, comme le fenil où elle couchait communiquait avec l’étable par une trappe, elle tenta d’ouvrir celle-ci pour aller se presser contre la protectrice oubliée, mais au moment même où elle soulevait la planche, une flèche de foudre entrant entre deux chevrons, passa par la trappe et après avoir tourné dans l’écurie en vint enflammer la porte. Durant cet instant, qui n’avait pas même duré trois secondes, la bergère, presque évanouie, était tombée à cheval sur la brebis rousse qui, voyant précisément dans l’incendie de la porte un moyen de salut, s’élança dehors au travers des flammes suivie des autres moutons, des chèvres et des vaches qui avaient brisé ou arraché leurs liens dans la secousse provoquée par le passage de l’éclair.

À cette apparition, la cavalcade qui, jusque-là, marchait tout au plus ventre à terre, disparut avec la vitesse d’un amas de feuilles mortes soulevées par l’aquilon.

La bergère, toujours sur le dos de la brebis rousse qui descendait vers le ravin à la tête des autres bêtes, songea alors à regarder en arrière ; crispant ses mains dans l’abondante toison de l’animal, elle tourna à demi la tête.

Ce mouvement suffit à lui permettre d’apercevoir le chalet en flammes éclairant à jour tout le plateau de Naire-Dzeux ; mais elle n’avait que trop vu, la partie de la figure ainsi éclairée par les flammes était brûlée.

Depuis ce temps-là on ne pâture plus à Naire-Dzeux ; la grangette bâtie sur l’emplacement de l’incendie ne sert qu’à remiser le foin que l’on vient faucher de tard jour en été et qu’on emporte également de jour l’hiver, dès que les neiges rendent les sentiers propices aux luges [23].

Fées

Les fées des creux.

Jadis, il y a longtemps de cela, un honnête paysan de Verbier était resté veuf avec cinq enfants en bas âge que ses pénibles travaux du dehors l’obligeaient à laisser à la maison dans une complète négligence et une douteuse propreté.

Un soir qu’il rentrait découragé, harassé, les souliers remplis de mottes de terre, grande fut sa surprise de tout trouver en parfait état dans le ménage, les enfants lavés, peignés, raccommodés ; la vaisselle propre, et le repas du soir tout servi.

Il crut à une aimable surprise de quelque voisine et ne dit rien tout d’abord, tant il était pressé de se coucher. Mais le lendemain soir, après avoir tout retrouvé en ordre, il ne put se défendre d’interroger les plus grands des enfants.

Ceux-ci lui expliquèrent, du mieux qu’ils purent, que c’était une toute petite femme douce, charmante et agile.

Ne connaissant dans tous les environs aucune femme qui répondît à leurs indications et, cédant aussi à une curiosité bien naturelle, il resta un jour à la maison, malgré des travaux pressants, dans le but de la connaître. La femme vint comme les jours précédents.

Une conversation très intime s’engagea entre elle et le père de famille, conversation dans laquelle ce dernier finit par dire :

— Puisque tu t’intéresses aux choses de mon ménage et que tu aimes mes enfants comme s’ils t’appartenaient, pourquoi ne nous marierions-nous pas ?

— Je veux bien, dit-elle, mais à une condition…

— Laquelle ?…

— C’est que jamais tu ne me nommeras « Fée ».

On ne sait combien de temps dura le bonheur de cette famille ; il suffit de dire qu’un jour, l’homme ayant eu besoin de se rendre au marché de Martigny la femme coupa le blé du champ, bien qu’il ne fût pas en pleine maturité et le serra le même jour dans la grange, au grand étonnement de tout le voisinage.

À son retour, le même soir, l’homme entra dans une violente colère, de ce qu’elle avait coupé le blé presque vert ; il alla jusqu’à la rudoyer en lui disant :

 

Faïa,

Vâia,

Que jamais plus te vâyo !

(Va, Fée, que jamais plus je te voie.)

 

La fée ouvrit la porte et disparut.

Le lendemain matin, la gelée avait anéanti toutes les moissons de la région. Seul, le blé que la fée avait coupé la veille était sauvé et arrivé à maturité.

L’homme regretta vivement son humeur violente, mais la fée ne revint jamais faire le ménage qu’en son absence ; tous ses efforts pour la rencontrer restèrent vains. Un jour cependant, voulant lui demander pardon, il s’informa auprès des enfants du chemin qu’elle prenait en quittant le logis.

— Elle s’enfuit en levant la grande dalle du milieu de la cuisine ! dirent-ils.

Il courut à la dalle, la souleva. Une longue vipère noire en sortit.

Diables

Le bouc de la Croix-du-cœur.

On appelle « mayens », en Valais, non point, ainsi qu’on le croit trop communément hors des limites de ce canton, le seul séjour d’été des familles de Sion. Le mayen est un pâturage de moyenne altitude où chaque famille envoie un ou deux de ses membres garder le bétail quelques jours en été et quelques semaines en automne ; en un mot, c’est une étape entre les prairies de la basse vallée et les pâturages supérieurs.

Les mayens de Verbier qui tapissent sur une vaste étendue la base de la Pierre-à-Voir et du col de la Croix du Cœur, sont peut-être les plus vastes de tout le pays ; aussi sont-ils les plus fréquentés par les veilleurs.

Or, autrefois, il y avait dans ces mayens un grand bouc noir qui, venant chaque soir de l’épaisse forêt d’Établon sur l’autre versant du col, parcourait l’immense cirque de verdure et jetait l’épouvante dans les rangs des veilleurs.

Un jeune homme de Verbier déclara dans une veillée nombreuse qu’on avait grand tort de s’effrayer d’un bouc, si grand et si noir fût-il. « Quant à moi, ajouta-t-il, jamais je ne me laisserai détourner de mes projets par une apparition semblable. Pour vous prouver à tous que la peur m’est inconnue, je suis prêt à m’aventurer, pas plus tard que demain soir au delà de la croix de Verbier, son extrême limite permise, et cela sans le vain secours de ces objets bénits dont vous avez cru vous prémunir ce soir pour oser arriver jusqu’ici ! »

Le lendemain soir, quelques camarades suivirent l’audacieux jusque près de la croix de Verbier, que le bouc n’avait jamais dépassée du côté de la vallée, puis ils laissèrent leur téméraire compagnon franchir cette limite inférieure des mayens. Quelques instants venaient à peine de s’écouler quand, de derrière une vieille grange, une tache noire surgit brusquement et vint bondir sur le tenace jeune homme.

À l’approche du bouc qui s’élançait la tête basse, l’aventureux veilleur ouvrit les jambes comme pour laisser passer l’animal emporté par son propre élan, mais en franchissant ce passage improvisé, le bouc leva la nuque, le jeune homme resta pris à cheval sur les épaules et les jeunes camarades, sagement restés à l’écart, ne virent plus qu’une ombre noire fuir comme l’ouragan, sous le clair de lune, vers le col de la Croix du Cœur.

Jamais plus on n’entendit parler du téméraire mécréant et il faut croire que le gros bouc noir se contenta de cette capture, car il cessa dès cette nuit de semer l’épouvante dans les mayens de Verbier.

La cloche de Saint-Théodule

On peut remarquer à Sion au musée historique de Valère, de nombreuses médailles reproduisant les épisodes de la légende de saint Théodule, le premier évêque du Valais et l’un des patrons de ce canton.

Le pape de ce temps-là – c’était au IVe siècle – avait fait cadeau d’une fort belle cloche au saint prélat de la vallée du Rhône tout nouvellement convertie au christianisme. Mais quel problème, au début du moyen âge que le transport d’une pareille masse d’airain des bords du Tibre au sein des grandes Alpes !… Si reconnaissant qu’il fût au souverain pontife de ce bel acte de générosité, le saint prélat valaisan n’osait nourrir l’espérance de voir un jour les fidèles Sédunois accourir au temple à la voix sonore de la cloche papale, tant les frais de transport eussent été en trop large disproportion avec la valeur du présent accepté.

Que devait-il faire ?

Saint Théodule eût pu longtemps réfléchir sans jamais trouver de solution si Satan, toujours à l’affût des affaires où il y a quelque chance de maquignonner une âme, ne fût venu lui offrir de transporter cette cloche de Rome à Sion en une seule nuit, sur son dos. L’évêque lui-même était admis à profiter de ce moyen de transport en grimpant sur la large crinoline d’airain.

Le diable ne mettait qu’une seule condition à ce coup de force qu’il s’offrait à accomplir : il demandait que, s’il arrivait avant le chant du coq dans les murs de la capitale valaisanne, l’âme de saint Théodule lui appartînt pour l’éternité.

L’évêque accepta et, le même soir, Satan chargé de la lourde cloche sur laquelle le saint se tenait cramponné se mettait en route à travers les plaines du Latium. Comment l’infernal portefaix dut-il s’y prendre pour franchir en si peu de temps les collines de la Toscane, les flancs escarpés des Apennins et les plaines lombardes ? C’est ce que l’on ne pourra jamais savoir. Le seul souvenir que nous ait laissé ce prodigieux voyage est que le col du Théodule à l’extrémité de la vallée de Saas, par lequel l’étrange convoi est entré en Valais, a pris dès cette époque le nom du saint homme, qu’il porte encore.

Longtemps avant l’aube le diable avait atteint la vallée du Rhône et le jour ne semblait pas devoir commencer à luire lorsque l’on arriva sous les murs de la ville. Satan, tout heureux d’avoir gagné l’âme d’un évêque, avait déjà pris l’élan pour franchir l’enceinte quand, de sur la cloche, le saint cria :

 

Coq, chante !

Que tu chantes !

Ou que jamais plus tu ne chantes !

 

Aussitôt un concert aigu déchira les ténèbres de la vallée ; en dépit de l’heure par trop matinale tous les coqs de Sion s’étaient éveillés à la voix du digne prélat et c’est à dater de ce moment que les coqs vont percher si tôt pour chanter de bon matin.

À ce bruit, le démon laissa choir la cloche, qui s’enfonça de plusieurs pieds dans le sol, mais n’eut aucune fêlure puis il disparut sans même prononcer une parole pour exprimer son dépit.

Les trésors de la Bâtiaz.

Ce n’est pas la Californie seulement qui a troublé les cerveaux des rêveurs de fortunes subites. Il fut, à travers les siècles qui succédèrent à la chute de l’antique puissance féodale et à l’abandon des châteaux forts, des périodes où chaque manoir seigneurial était exploré jusqu’en ses ultimes profondeurs, jusque par delà ses plus secrets souterrains par de tenaces et infatigables chercheurs de trésors.

On prétendait assez communément dans divers autres pays, tout comme chez nous, que les trésors des châteaux en ruines étaient gardés soit par une chèvre, soit par un bouc, lequel ne s’octroyait pas plus d’une heure de congé par année, et la tradition suivante, de même que celle qui lui fait suite (Le trésor de Saint-Christophe), ne sont que des variantes de légendes répandues dans une grande partie de l’Europe [24].

La tour de la Bâtiaz, près de Martigny, était trop connue par son grand rôle historique pour ne pas fournir, de même que tant d’autres demeures seigneuriales, un point de mire aux appétits de cette catégorie d’ambitieux.

Une fois, vers le commencement du XVIIIe siècle, un homme de Martigny couva le projet d’aller remuer les débris que la torche des partisans de Supersaxo avaient amoncelés, dès 1518, au pied du colossal cylindre de granit qui commande le grand angle de la vallée du Rhône. Ce projet restait enfoui avec une jalouse inquiétude au fond de son cerveau ; sa femme elle-même avait été tenue à l’écart de toute confidence bien que, pourtant, il lui eût, un jour, donné l’ordre de fabriquer un certain nombre de petits sacs en forte toile solidement cousus.

L’épouse avait obéi, mais à la façon des femmes, c’est-à-dire en demeurant exposée aux irrésistibles tortures d’une vague curiosité. Tout en s’occupant de la confection des sacs, elle en était arrivée à se dire que ce que son homme lui cachait si jalousement et que sa perspicacité ne lui permettait pas de sonder, il ne serait pas impossible que quelque autre personne plus rusée le devinât pour elle. Si bien qu’au bout de deux jours on se chuchotait aux oreilles, dans tout Martigny, que le voisin avait confectionné un grand nombre de petits sacs dont la destination restait un mystère pour la plupart des cancaniers.

La nuit de Noël, comme les premiers coups des « douze heures » s’envolaient un à un, avec une lenteur solennelle et mesurée de la haute tour romane de Sainte-Marie de Martigny, mêlés aux carillons des cloches appelant la foule pieuse au pied des autels, dans l’attente du Messie qui redescend chaque année sur la terre en l’honneur des enfants sages, un homme engageait ses pas sur la rampe rocheuse qui mène au vieux château épiscopal. Outre les sacs dont nous avons parlé, il était porteur de divers objets ou insignes cabalistiques prescrits par le grimoire, notamment d’une touffe de mousse verte recueillie sur la fosse d’un être humain comptant, jour pour jour, un siècle de sépulture et d’un superbe chat noir sans la moindre tache de blanc, articles d’une extrême rareté qu’il n’était parvenu à se procurer qu’au prix de patientes et obstinées recherches.

La lune plongeait verticalement ses ternes rayons dans les profondeurs de la tour circulaire et, à cette faible lueur, le chercheur descendit jusqu’aux recoins les plus secrets des ruines.

— Veux-tu une prise de tabac ?… interrogea brusquement une voix rauque qui le fit bondir de stupeur.

— Eh ! pourquoi pas !… répondit l’arrivant, qui, en dépit des claquements de dents, s’efforçait de paraître courageux.

— Voici !… reprit la voix.

Et un bras se tendit vers l’aventurier, exhibant hors de la ligne d’ombre une grosse tabatière d’argent serrée dans un artichaut de longues griffes noires.

En y plongeant les doigts notre homme sentit comme un coup d’aiguillon vers la naissance du pouce, mais, voulant à tout prix paraître vaillant et rassuré, il aspira le tabac. Comme il renversait la tête, se préparant à éternuer, il se sentit tout d’un coup paralysé par la vision de deux regards piquant les ténèbres ainsi que des tisons ardents. Presque aussitôt, l’apparition, sous la forme d’un gigantesque lézard, se mit à grimper avec agilité le long des murailles pour disparaître par-dessus les créneaux suivie du chat noir qui, effrayé de l’éternuement, avait quitté l’épaule de son maître occupé à tordre la mousse entre ses dents afin de les empêcher de claquer.

L’homme ne songea plus guère au trésor ; après avoir tournoyé jusqu’au matin autour des ruines, pareil à une âme tourmentée, il fut reconduit à Martigny par de braves vignerons, mais le matin suivant on le trouvait mort dans son lit.

À Saint-Christophe.

Au sommet du rocher abrupt et déchiré qui domine l’entrée de la vallée de Bagnes et qui, couronné par la Pierre-à-Voir, se dresse hardi et fier entre l’affreux cirque d’érosion du torrent de Merdenson et le riant amphithéâtre vert des mayens de Verbier, s’élevait, il y a cinq ou six siècles, le château de ce nom que les habitants de la vallée appellent plutôt « le château de Saint-Christophe » à cause de certaine chapelle située sur un autre plateau du même rocher et dédiée à ce saint.

Le dernier des châtelains qui représenta dans ces régions la puissante maison de Savoie, avait fait un pacte avec l’enfer ; comme les ravages du torrent voisin avaient petit à petit coupé les voies d’accès du château, force lui avait été de se rapprocher du fond de la vallée et de ne plus considérer le hardi manoir que comme un point de retraite en cas d’attaque. Toutefois, son trésor ne lui paraissant nulle part en aussi parfaite sécurité que dans les caveaux taillés sur le point culminant de ce roc élevé, il avait été stipulé entre le seigneur savoyard et le seigneur infernal que ce dernier se chargerait à perpétuité de la garde des domaines et surtout des trésors seigneuriaux, à la condition que le châtelain livrât son âme à Satan. Or, comme le diable exigeait dès le vivant du seigneur savoyard des garanties à l’engagement pris par celui-ci, il lui avait fait signer la promesse de communier plusieurs fois en état de péché mortel.

L’enfer délégua pour la garde du trésor de Saint-Christophe un de ses esprits revêtu pour la circonstance de la peau d’un superbe bouc à majestueuse impériale et couronné de cornes éployées comme des ailes de gypaète en plein vol.

Qui donc oserait jamais entreprendre l’assaut du trésor en présence de ce colosse cornu, aux yeux plus luisants que des escarboucles et dont l’odeur seule était de nature à tenir les hésitants à l’écart ?

Jamais ce bouc ne manquait à son poste ; si parfois il abandonnait la porte du caveau où sommeillaient les millions et où il montait la faction – mais sans jamais sommeiller lui – ce ne pouvait être que pour faire quelques pas et jeter un regard furtif sur les domaines tout en ne perdant pas de vue une seconde la porte blindée de cette « Sésame » mystérieuse.

Pourtant, depuis de longues années, depuis des siècles même, le contractant, qui avait maintes fois communié en état de péché mortel aux lendemains des orgies et des rapts que sa conscience ne comptait plus, avait dû gagner la place que Satan lui réservait dans les infernales chaudières. Personne n’avait de bien longtemps porté ses pas vers le manoir isolé. Les chevriers en écartaient leurs bêtes avec de nombreux signes de croix, effrayés à la seule pensée que celles-ci fussent fécondées par le sinistre bouc, et le donjon tombait peu à peu en ruines, la porte du caveau grinçait avec un bruit strident sur ses gonds rouillés et dégarnis. Néanmoins le vigilant gardien n’avait pas lâché une minute son précieux dépôt.

Pas une minute, expliquons-nous. Le bouc disposait chaque année d’une heure de congé durant laquelle il pouvait, ou prendre du repos à l’écart, ou aller conférer en enfer avec ses confrères en damnation et, sans nul doute, maint particulier téméraire des environs eût entrepris de venir s’emparer du trésor si cette seule heure d’absence eût été connue d’une seule personne.

Et de nouvelles séries d’années s’écoulaient.

Un jour du commencement du siècle dernier, trois hardis et solides gaillards, Ferraris, Payot et Gervoisin résolurent de jouer un coup de dé sur cette grosse affaire.

Les temps étaient changés et, par la confession de maint sorcier, on avait fini par découvrir les principaux artifices du démon. On avait notamment appris une fois, de la bouche infecte d’une vieille sorcière appliquée à la torture à Saint-Marc, que les gardiens de trésors s’absentaient ordinairement la nuit avant Noël, c’est-à-dire durant la messe de minuit. Nos trois audacieux choisirent précisément cette heure-là pour tenter leur coup.

À minuit et quelques minutes ils pénètrent dans le château ou plutôt entre les murailles, car le ci-devant manoir de la maison de Savoie portait par son délabrement le deuil de la décadence de la puissante dynastie allobroge ; ils marchent à petits pas, mal éclairés par une torche de résine préparée en chemin, à travers la forêt escarpée de Saint-Christophe. Aucun bruit ne les arrête, le monstrueux gardien ne donne pas signe de vie. Ils se concertent de nouveau, cherchant à bien se rappeler les uns aux autres qu’il faut soigneusement se garder, une fois dans le caveau, de prononcer le moindre mot.

La porte vermoulue du cachot siffle un air sinistre qui déchire le grand silence de cette nuit de décembre et les trois hommes, entourés de tous les préservatifs et de toutes les bénédictions possibles, se mettent à l’œuvre. L’absence du bouc les rassure, mais il importe maintenant, de terminer avant qu’il revienne et le gros Payot, l’homme aux épaules, comme on l’appelait, soulevait une à une les dalles du caveau.

À la septième, Payot découvrit une cruche colossale remplie de pièces d’or. Et comme aidé de Gervoisin il cherchait à la sortir de ce sépulcre, Ferraris, radieux, laissa échapper ce cri : Enfin ! nous l’avons, nous l’avons !

Mais cette exclamation les perdait.

La cruche était à peine sortie que, du fond du même trou, l’infernal gardien s’élança sur le trésor. Ses yeux, mal éclairés par la blafarde lueur de la torche, jetaient dans la pénombre deux étincelles jaunes, et une odeur de soufre enivrait les trois aventuriers qui, sans savoir comment, emportés par une force inconnue, peut-être par leurs propres jambes esclaves inconscientes de la terreur, allèrent se précipiter dans les noirs abîmes du torrent de Merdenson.

Un seul, parmi les trois, survécut à la catastrophe, mais il ne sut jamais ce qui s’était passé depuis l’apparition du bouc, sauf qu’il en avait eu la mâchoire en miettes et tous les membres mutilés. C’était Ferraris que troublait en plus le remords d’avoir perdu à la fois le trésor, ses deux compagnons et le respect du public, alors comme aujourd’hui plus respectueux du voleur heureux que du malheureux.

Origine de la « petite lunaire ».

La « petite lunaire » (Lunaria minor, lunaria vulgaris) dont les propriétés médicales sont nombreuses est assez commune dans les pâturages des Alpes Pennines où l’on ne lui connaît d’autre nom que celui d’« herbe de saint Martin ».

Longtemps les montagnards ont discuté les bonnes ou mauvaises qualités de cette herbe dont la fleur est invariablement recouverte d’une palme qui, prenant naissance à la même souche qu’elle, la recouvre ainsi qu’une ombre protectrice.

La fleur forme une aigrette avec petits pompons de graines ; quant à la palme elle ressemble assez, toute proportion gardée, à une palme d’acacia.

Or, voici l’originale légende qui a fait donner à la Petite lunaire le nom que je viens d’indiquer :

Le diable avait une fois confié ses chèvres à la garde du bon saint Martin qui lui avait promis de les lui rendre dès que les arbres seraient dépouillés.

À la Toussaint, au moment où les dernières feuilles des cerisiers échappées au balai d’épines des paysans se promenaient dans les champs stériles, agitées par la bise automnale, Satan se présenta chez le saint pour réclamer les chèvres qu’il avait confiées à sa garde.

Saint Martin refusa, attendu que le sapin, l’arbre le plus commun dans la contrée, gardait toujours sa parure verte.

Le diable, irrité de n’avoir su, lui, l’être rusé par excellence, songer que le sapin ne se dépouille jamais n’entrevit plus d’autre moyen d’action que la procédure. Dans ce pays où les avocats damnés ne se comptent pas, l’esprit infernal n’eut aucune peine à trouver une langue bien pendue à son service. Toutefois il n’est d’éloquence plus persuasive que l’évidence et, comme saint Martin avait raison, saint Martin gagna le procès.

Satan ne se tint pas encore pour battu. Sa puissance diabolique détenait un dernier moyen d’action : la vengeance. Il fit pousser dans les lieux les plus familiers aux chèvres, sur les pierres et les petits rochers, une petite herbe munie de graines vénéneuses qui se dissimulait modestement aux entours des plantes dont ces petits quadrupèdes sont plus spécialement friands, herbe qui fut alors appelée le « pompon du diable ».

Déjà l’enfer victorieux et triomphant venait danser chaque nuit dans la montagne ces farandoles échevelées où il conviait toute la sorcellerie des Alpes et chaque sabbat se terminait par un festin dont les chèvres empoisonnées le jour même constituaient le plat de résistance, quand, un beau matin, la mortalité cessa subitement de sévir parmi ces animaux.

Saint Martin venait de faire pousser du sein même de la tige de la diabolique plante un rameau préservateur contenant l’antidote du redoutable poison.

Depuis lors l’« herbe de saint Martin » présente de nombreuses propriétés bienfaisantes, grâce à la palme verte qui abrite le « pompon du diable ».

Dragons.

La « Ouïvre » de Changremaux.

Sur un petit plateau formant comme une tonsure au sein des bois escarpés, dominant la Dranse, Changremaux mériterait, à coup sûr, d’être beaucoup plus visité qu’il ne l’a été jusqu’à ce jour. Placé au milieu de l’anse du bassin de Bagnes, il permet au regard de se porter simultanément sur la partie inférieure et sur la partie supérieure de la pittoresque vallée.

Ce plateau est occupé par quelques champs solitaires que les gens de Medières viennent cultiver de fort loin. Tout près des champs, on distingue un de ces amas de rochers brisés que les habitants du pays appellent lapay (du latin lapis pierre) et qui proviennent sans nul doute d’un éboulement.

Or, comme il n’est à peu près point de révolution physique du sol que l’imagination montagnarde ne traduise par quelque tradition légendaire ou fantastique, Changremaux possède aussi sa fable et la présence de cet îlot de culture au sein des bois est expliquée par le fait que rien ne poussait là où la Ouïvre[25] séjournait ou bien passait.

La Ouïvre était un énorme et monstrueux serpent ayant sa retraite au lapay de Changremaux et qui venait se vautrer sur le plateau voisin, là où les pins n’ont pu pousser. Une fois par an, elle descendait boire à la Dranse, et le chemin suivi sur les flancs du rapide coteau portait longtemps la trace de son passage, car la Ouïvre brûlait jusqu’aux racines toute végétation qui éprouvait son contact. C’était une effroyable calamité pour les gens qui avaient des prés ou des champs entre Changremaux et la Dranse car, par ses puissants replis, la Ouïvre fauchait aisément toute la largeur de trois ou quatre andains. On avait vu maintes fois des champs enlevés presque en entier la veille de la moisson, et si les pommes de terre eussent alors été en faveur comme aujourd’hui, le piochard les eût déterrées toutes calcinées, ainsi que cela arrivait d’ailleurs pour les raves et toutes sortes d’autres racines.

On désespérait, n’osant point attaquer le puissant monstre par la force ; toutefois les prières publiques ordonnées à cet effet portèrent finalement leurs fruits : un matin, l’on vit un chemin rouge que la bête avait dû tracer en descendant, mais le chemin parallèle qu’elle se faisait chaque fois pour regagner sa retraite n’y était pas. Et pourtant, jamais la Ouïvre ne s’en retournait par la même route, son humeur dévastatrice l’avait toujours fait tracer double voie. Qu’était donc devenue la Ouïvre ?

Peu de temps après, on apprit par des gens de Martigny qu’un jour, de fort grand matin, et ce jour correspondait parfaitement à la découverte de l’unique trace rouge, ils avaient remarqué que les eaux de la Dranse passaient toutes fumantes et en répandant autour d’elles une forte odeur de soufre en ébullition.

C’était au mois d’août, la rivière était fort grosse, on en conclut que la Ouïvre s’y était noyée.

Depuis, le plateau de Changremaux est resté tondu et forme une petite solitude au milieu des bois. Bien que les paysans aient fini par l’ensemencer, le sol, trop longtemps brûlé, reste sec et ingrat.

Pierre des Têtes.

Une fois, le bon saint Martin, celui qui, un jour d’hiver, coupa la moitié de son manteau pour le jeter sur les épaules d’un pauvre, traversa la vallée de Bagnes dont la plaine actuelle était encore un lac et dont la partie supérieure restait en glacier ou en friche.

Dans une forêt voisine de Fionnin, il rencontra dans un amas de roches un grand nombre de serpents de forte taille. Dans sa puissance et sa bonté le saint daigna songer aux tribulations qu’un pareil voisinage pouvait causer aux rares habitants de la contrée. Pour ce, il chassa donc les serpents des abords du sentier, les obligeant à se réfugier pour toujours sur la rive opposée. Ces reptiles obéirent et, aujourd’hui encore, l’une des rives de la Dranse est infestée de serpents tandis qu’on n’en rencontrerait pas un seul le long de la rive qu’a purgée le saint. Pour veiller à l’exécution de ses volontés, il chargea un homme digne de toute sa sainte confiance, Pierre des Têtes, de se choisir une retraite et de se fixer dans ces parages. L’ermite se construisit une hutte sur les Têtes de Louvye, formées de nombreux épaulements de rocs gazonnés d’où l’on domine toute la partie centrale de la vallée. Depuis ce temps, plusieurs fois les mauvais esprits ravis de jouer un mauvais tour au saint, essayèrent, de nuit, de faire passer des serpents d’une côte à l’autre ; mais au milieu de la rivière les reptiles, incapables d’aller plus loin, se coupaient en tronçons et tombaient à l’eau.

Plus tard, nous dit-on, bien plus tard, des paysans auraient voulu s’assurer de tout cela et prendre des serpents vivants pour leur faire passer l’eau. Ils essayèrent, mais vers le milieu du pont les bêtes leur glissaient des mains ou, si elles étaient trop avancées pour regagner leur retraite, se précipitaient en morceaux dans la Dranse.

Pierre des Têtes est resté là durant des siècles entiers. On ne le voyait jamais descendre dans la vallée, sa mission se limitant à régler les actes de la sorcellerie et à empêcher les mauvais esprits d’empiéter sur des régions qui ne leur étaient point assignées. Aussi passait-il pour le plus saint des hommes de la contrée.

On raconte néanmoins qu’une fois le curé de Bagnes se préoccupa de l’âme de ce paroissien isolé et crut de son devoir de l’inviter à descendre à l’église faire ses Pâques.

L’ermite répondit à cet appel. Le dimanche de Pâques il descendit, un gourdin à la main, vêtu de peaux, la chevelure flottante. Le curé, l’ayant vu approcher par une baie de l’église, accourut au-devant de lui. Mais l’ermite mit un long moment à traverser le cimetière, il n’avançait qu’en faisant des sauts à l’aide de son bâton, se jetant de tous côtés comme s’il eût dû choisir les endroits où il pourrait poser le pied.

— Pourquoi sautillez-vous ainsi ? demanda le curé.

— À cause de ces braves gens qui dorment dans le champ du repos ! Ils sont là calmes et joignent les mains en me regardant ; si vous ne les voyez pas et s’il vous semble que la terre les recouvre, il n’en est pas de même pour moi ; je les vois tous et ne veux, par conséquent, pas leur marcher dessus.

Après cela, l’ermite suivit le curé ; ils traversèrent l’église pleine de fidèles et, au chœur, ils échangèrent encore quelques paroles. Le curé venait d’introduire l’anachorète dans la sacristie pour y recevoir sa confession, quand celui-ci retira son lourd manteau de peau de bouc.

À ce moment, par une étroite lucarne passait un rayon de soleil qui barrait en biais le vide de la voûte.

L’ermite, voulant s’alléger de son manteau, l’accrocha à la barre dorée du rayon de soleil, où le lourd vêtement resta suspendu comme à un portemanteau.

— Vous êtes plus saint que moi ! dit alors le curé, je vous dispense à jamais de la confession.

Le taureau cuirassé.

Autrefois, les gens de Nendaz étaient maîtres de la montagne de Louvye. Mais chaque année on y déplorait de nombreuses pertes de bestiaux, à cause de la présence d’un monstrueux serpent nommé : la Ouïvra.

Ne pouvant porter aucun remède à la situation, ils renoncèrent petit à petit à exploiter cette alpe, déjà un peu éloignée de leur vallée, malgré le sentier que l’on prétend reconnaître à travers le massif du Grand-Mont-Fort et les glaciers du Grand-Désert ; et Louvye avec ses grands pâturages resta dans l’abandon.

Les Bagnards qui, de leur côté, convoitaient cet alpage, résolurent d’en entreprendre la conquête. À l’entrée de ce verdoyant vallon la Ouïvra, en perpétuel éveil, arrêtait les hommes les plus audacieux.

Alors, ils prirent un jeune taureau, le nourrirent pendant sept années avec du lait et lui construisirent une forte armure de fer battu, avec des articulations merveilleusement comprises et abondamment huilées.

Il ne s’agissait plus que d’affronter le choc. Au jour fixé, les Bagnards, confiants en leur champion armé de cornes superbes, l’accompagnèrent en grand nombre.

L’énorme reptile, qui avait une tête de chat, attendait l’assaillant du haut du plateau.

Un sifflement strident se croisa dans l’air avec les notes plus basses d’un beuglement sinistre. Le serpent et le taureau étaient aux prises.

Le premier s’enroulait autour de l’armure avec une prodigieuse souplesse ; l’autre, furieux, fouettait l’air de ses cornes, cherchant à entamer son rusé adversaire ; puis, ne pouvant réussir, se coucha sur le gazon, se vautra de toute la pesanteur de son corps et enfin se releva l’une des cornes piquée dans les entrailles du reptile, dressant et agitant sa tête comme une gorgone. La Ouïvra dépensait ses dernières forces à s’enrouler autour de la tête et du cou de son vainqueur.

Dès que celui-ci eut joui dans toute la gloire des applaudissements du public, il reprit son élan et enfonça ses cornes dans le sol, mettant ainsi le monstre en mille morceaux.

Depuis, la commune de Bagnes exploite à son bénéfice les pâturages de Louvye. Mais le vainqueur n’a point joui de sa victoire. Dès qu’on lui eut arraché son armure, il tomba mort, d’émotion sans doute, car son corps ne portait aucune trace de la moindre blessure.

Le Dragon volant du Vacheret.

Dans un petit bassin très élevé, dominé par les âpres sommités qui séparent les pâturages bagnards de la Chaux et du Vacheret des montagnes d’Isérables et de Nendaz, sommeille un petit lac bleu dans lequel se reflètent les dentelures du mont Fort, du mont Gelé et de la Tête des Établons. C’est le lac des Veaux, connu pour avoir été, et admis par quelques-uns comme étant encore, l’un des principaux repaires du dragon volant, sorte de monstre ailé et fabuleux, qui hante les lacs supérieurs des grandes Alpes et qui, de temps en temps, traverse d’un vol rapide les étroites vallées pour aller prendre un nouveau séjour.

Lorsque le dragon entre dans l’eau, il a soin de déposer sur un point du rivage la longue queue de diamant dont il est invariablement muni pour prendre son vol. Aussi, affirme-t-on toujours que celui qui parvient à s’emparer de cette chaîne précieuse, sans que le monstre l’ait atteint, a sa fortune faite.

Or, autrefois, le dragon volant, que beaucoup de montagnards affirment encore avoir vu traverser l’horizon des vallées pour se rendre du lac des Veaux au lac de Cervay ou à celui de Champex et inversement, se montrait beaucoup plus fréquemment que de nos jours, étant sans doute devenu défiant depuis la chasse assidue dont sa chaîne lumineuse faisait alors l’objet. Comme il est impuissant dès qu’il est dépourvu de cet appendice précieux, à combattre l’homme le meilleur moyen pour celui qui lui fait la chasse est de capturer habilement cet enviable trésor, en s’approchant du lac sans être aperçu et en mettant au plus tôt le diamant en lieu sûr.

C’est ce qu’avait admirablement compris certain habitant de Médières lorsque – il y a quelques centaines d’années de cela – il s’avisa de surprendre le diamant au bord du lac des Veaux. Le rusé compère avait conçu l’heureuse idée de faire préparer une solide cassette de fer ; puis, ainsi outillé et ravitaillé pour quelques semaines, il était venu se calfeutrer dans une garette[26] de berger sur la remuintze[27] la plus élevée de l’alpe du Vacheret.

Un soir que le solitaire bâtissait ses châteaux en Espagne en humant sa pipe à l’intérieur de la cabane, il vit s’élever brusquement du sein du vallon de Champex une grande silhouette lumineuse qui, après avoir semblé raser jusqu’à son sommet l’arête du mont Catogne, se détacha pour prendre son vol dans le vide et se diriger sur le lac des Veaux où il était occupé à le guetter. Si tous les jeux enfantins connus ailleurs l’eussent également été ici, notre homme eût pu comparer ce monstre ailé à un gigantesque cerf volant lumineux lancé à une altitude de 2500 à 3000 mètres.

Au bout de quelques secondes seulement, une flèche éblouissante passa devant lui, illuminant à jour tout l’intérieur du chalet et, pareille à un éclair, disparut dans les eaux silencieuses du lac des Veaux.

Cependant, sur le rocher formant paroi à l’extrémité opposée du lac, quelque chose de phosphorescent luisait, reflété par les remous que ce brusque plongeon venait d’imprimer à la surface de la nappe liquide… C’était le diamant.

En silence, à petits pas, mais avec la sûreté et la méthode d’un chasseur expérimenté, le Mediérin contourna la pointe ouest du lac, franchit d’un saut et sans nulle crainte de lâcher sa cassette le goulet par où s’échappe de ce réservoir le torrent de la Fare et, au prix de grandes difficultés, arriva auprès du diamant que, d’un mouvement par trop fébrile mais que l’on n’aura nulle peine à s’expliquer, il jeta avec fracas dans le coffret de fer.

Tremblant de joie et d’émotion à la fois, il donna un tour de clé à la précieuse cassette. Reprenant le même chemin avec celle-ci serrée sous l’un des bras, il s’aidait de l’autre main à côtoyer le rocher lorsque, au moment de franchir à nouveau le goulet par où la Fare s’échappe en cascatelle, il vit une ombre tournoyant en spirale autour de sa tête, qui d’un coup d’aile puissante battit la cassette la faisant s’échapper de sous le bras et tomber à terre. Alors le dragon – car c’était lui – impuissant à lutter contre l’homme, que le coup d’aile avait habilement épargné tout en faisant choir le coffret, se précipita sur cet objet que toujours à grands coups d’ailes et faute de pouvoir s’en emparer il fit disparaître dans les abîmes de la montagne. Jamais les recherches du paysan ne lui permirent de retrouver la moindre trace de ce trésor si hardiment disputé.

Quant au dragon il expira, ainsi que tous les dragons volants le font dès qu’ils sont privés du diamant ; il est même fort rare qu’on en ait vu qui eussent, comme celui-ci, été capables d’épuiser leurs dernières forces à disputer de la sorte au vainqueur sans le toucher un butin acquis.

Le condamné et le dragon.

Suivant Blavignac, l’antique église de Saint-Pierre-de-Clages est l’un des plus intéressants spécimens des formes de l’art carolingien. Elle a derrière elle une trop longue carrière pour que l’imagination populaire ait omis de l’envelopper des mystères de la légende. Les traditions rapportent que jadis, avant que les alluvions de la Losenze eussent fait de ce sanctuaire un demi-caveau, nul n’osait en franchir le seuil, même de jour, sans de nombreux signes de croix ; mais la nuit, c’était bien autre chose encore. Ceux-là, fort rares d’ailleurs, qui s’y étaient aventurés après le crépuscule n’en étaient jamais ressortis et, vivants ou morts, ils avaient invariablement disparu sans laisser de trace. Le recteur lui-même devait se prémunir d’hosties avant la nuit pour le cas où quelque moribond eût pu faire appel aux secours des sacrements.

En un mot, il fallait bien que la population fût valaisanne, c’est-à-dire eût la foi rivée dans le corps pour tenir tête à de pareils ennuis et ne point abandonner au lierre, aux lézards et aux mauvais esprits un temple où le démon triomphait aussi arrogamment du bon Dieu.

Sur ces entrefaites arriva un jour à Sion un soldat qui venait d’être condamné à mort pour avoir tué son capitaine.

Loin de maudire cette société qui rêvait de l’exclure de son sein, le coupable résolut de rendre, si possible, sa mort utile en quelque chose : il demanda à passer une nuit dans cette église pour y attendre hardiment le danger et le braver s’il le fallait.

C’est avec le plus grand empressement que fut accueillie cette marque d’abnégation et le condamné obtint sans difficulté la promesse de la remise complète de sa peine s’il sortait vainqueur de cette épreuve.

Un soir d’automne, au moment où les cimes d’alentour se cuivraient des dernières lueurs du soleil depuis longtemps effacé derrière les monts du couchant, cet homme entra à l’église armé de son mousquet, s’agenouilla, fit ses oraisons et, surtout, demanda pardon à son Dieu du crime qui venait d’entraîner sa condamnation. Durant ces quelques instants, les ténèbres de la nuit s’étaient épaissies et, dans un silence de nécropole, le soldat n’entendait que les battements d’ailes des chauves-souris rasant les murailles de la voûte lézardée.

À huit heures, un bruit de mille tonnerres ébranla subitement l’édifice. Épouvanté malgré tout, guidé par cet instinct de la conservation qui domine tout raisonnement, l’homme s’élança vers une porte latérale qui accédait dans l’église par une rampe de cinq marches, mais, au seuil, une main nerveuse, sèche, glacée, le saisit au poignet.

Avant d’avoir rien vu, le soldat était tombé inanimé sur la marche supérieure. Lorsqu’il eut repris ses sens, il distingua une femme en blanc, entièrement voilée qui le tenait toujours par le poignet.

— Une morte !… balbutia-t-il.

— Oui, je suis morte, et depuis longtemps, répondit l’apparition, tu ne m’as même pas connue bien que je sois ta marraine. Je ne viens pas ici pour te nuire mais bien pour travailler à te sauver la vie. Je sais tout ce qui t’arrive et n’ignore point la cause de ta présence en ces lieux.

Et, en lui tendant une arme, elle ajouta :

— Garde ton fusil à l’épaule et prends celui-ci que tu tiendras à la main. Maintenant, écoute-moi bien :

« À dix heures, au milieu d’un fracas épouvantable, d’un sabbat indescriptible, apparaîtra un énorme dragon ; il fouillera tous les recoins de l’église, excepté l’escalier du clocher. C’est dans cet escalier que tu auras eu soin de te blottir. Surtout, réfléchis et ne t’effraye pas.

» À minuit, le monstre sortira de nouveau au milieu du même sabbat ; il fouillera de nouveau les recoins, même l’escalier du clocher, cache-toi dans l’escalier de la chaire, le seul où il n’ira point.

» À deux heures, il réapparaîtra pour refaire le tour ; il visitera les escaliers du clocher et de la chaire ; tu auras soin de te faufiler d’avance dans l’escalier de l’orgue qu’il ne visitera pas dans cette tournée.

» À quatre heures du matin, il sortira pour la dernière fois ; il fera le tour de l’église sans négliger les escaliers du clocher, de la chaire et de l’orgue ; tu te posteras au préalable sur les marches du maître-autel qu’il n’a pas le droit d’approcher de moins de dix pas. S’il observe cette règle, ne l’attaque pas, si au contraire, tenté, par ta présence, de violer les conventions qu’il a jusqu’ici observées il s’avise de trop s’avancer, fais feu avec mon fusil ; tâche de ne pas le manquer !… C’est tout ce que j’avais à te dire ; rappelle-toi surtout bien tous ces détails car la moindre erreur te perdrait ! Dieu t’ait en sa sainte garde !… »

Sur ces mots, le blanc fantôme disparut.

Vers dix heures, le condamné, observant les instructions de sa marraine, se tint coi dans l’escalier du clocher d’où il entendit un vacarme indescriptible saluer l’entrée d’un affreux dragon dont les lumineuses écailles permettaient de distinguer toutes les formes du sein des ténèbres. Le monstre, sorti de la sacristie, fit le tour de l’église en un espace de dix minutes ; il rampait péniblement.

À minuit, ce fut la même manœuvre avec cette simple différence qu’il visita l’escalier du clocher et laissa de côté celui de la chaire où était blotti le soldat.

À deux heures, même manège, excepté que l’escalier de l’orgue fut seul ménagé. L’homme s’y tenait caché.

Enfin, à quatre heures du matin, le condamné, debout au haut des marches du maître-autel vit de nouveau sortir le monstre qui fouilla tout sans oublier ni l’escalier de la chaire, ni celui de l’orgue, ni celui du clocher, puis se dirigea lentement vers le chœur.

La vue d’un homme faisant oublier à la vilaine bête qu’elle n’était pas en droit de toucher au grand-autel, elle franchit la limite prescrite. Malgré toutes les émotions subies, le troupier, faisant alors appel à tout son sang-froid visa droit à la tête principale, une énorme et horrible tête qui se dressait au milieu d’une foule d’autres. Le coup partit, soulevant une énorme fumée verdâtre et nauséabonde qui replongea dans les ténèbres le sanctuaire où les vagues clartés de l’aurore commençaient à donner une forme aux objets. Tout retomba pour un instant dans une nuit épaisse, et le soldat, exténué par cette odeur de chair brûlée autant que par les émotions de la nuit, tomba évanoui.

Mais, lentement, les vapeurs se dissipèrent et lorsque, vers les six heures, la porte s’ouvrit pour livrer passage au sonneur de l’angelus qui n’entra qu’en tremblant, le soldat réveillé put se lever et annoncer qu’il avait racheté sa faute dans la reconnaissance de la population.

Depuis, les femmes pieuses peuvent, sans hésitation, la nuit aussi bien que le jour, venir troubler les lézards et les chauves-souris qui hantent les séculaires murailles de Saint-Pierre-de-Clages.

Revenants.

Les alluvions de la Lizerne.

La Lizerne, le torrent qui emporte vers le versant valaisan les eaux descendues des Diablerets, eaux qui, autrefois notamment, étaient fort souvent épaissies par les éboulements de la redoutable montagne, sortait presque tous les printemps de son lit et, une fois hors des gorges où elle mugit, ravageait les habitations et les campagnes du village d’Ardon.

Les riverains appelèrent des capucins en les priant d’éloigner par leurs saintes bénédictions les esprits malfaisants qui provoquaient ces dégâts quasi périodiques.

Hélas ! les braves religieux eurent beau redoubler de dévotions et d’aspersions, l’état des choses se prolongea.

Finalement, un de ces capucins qui, originaire des mayens de Fully, avait souvent eu l’occasion de passer par Leytron, conseilla aux intéressés de s’adresser à l’abbé Maret, curé de ce village, un prêtre dont la sainteté était devenue proverbiale jusque par delà les montagnes.

Les populations consentirent volontiers et le capucin de Fully fut délégué auprès du digne curé.

Mais dès le début ce dernier parut fort perplexe ; il s’excusa tout d’abord de ne pouvoir rien faire, attendu que les esprits étant tous des damnés ne dépendaient en rien de son autorité spirituelle. Mais le capucin ne fut pas suffisamment pénétré de la valeur de ce prétexte, car il supplia le curé Maret de ne pas tromper de cette façon des pauvres gens déjà bien assez éprouvés.

Maret résista, en objectant au moine que les damnés qui roulaient les matériaux étaient tous d’anciens magistrats d’Ardon.

À ces mots, le capucin fit un geste de doute et, d’un ton presque goguenard, demanda au curé la preuve de ce qu’il venait de dire.

— La preuve, fit solennellement le saint curé de Leytron, je ne puis la donner publiquement.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il me serait douloureux d’offrir à ce peuple l’horrible spectacle d’un si grand nombre d’ancêtres, d’amis et de parents en proie aux peines les plus horribles qu’il soit possible de concevoir.

Cependant, le capucin se montrait de plus en plus sceptique et son incrédulité semblait mettre le saint curé Maret au défi de prouver ce qu’il avançait.

Voyant qu’il ne réussirait pas à convaincre le moine, Maret accompagna le capucin sur les bords du torrent et finit par lui dire :

— Je ne veux pas faire souffrir toute une population pour vous, mon révérend père ! mais, puisque vous doutez, je vais vous donner à vous seul, les preuves que vous me mettez au défi de vous fournir. Mettez un peu votre pied gauche sur mon pied droit et permettez-moi de mettre ma main droite sur votre épaule gauche.

Le capucin obéit.

— Très bien, poursuivit le curé, maintenant regardez au fond du lit du torrent.

Alors le capucin distingua à travers les eaux épaissies toute une armée de personnages s’agitant, faisant d’inouïs efforts pour rouler les cailloux dans l’eau et les faire sortir du lit. Tout grouillait pêle-mêle parmi les eaux bruyantes et, au milieu des jurons, les damnés s’appelaient par leurs noms ou leurs sobriquets, s’injuriaient, se battaient, s’égratignaient, se crachaient à la face ; quelques-uns, les gratta-papay portaient des lunettes sans verres (ceux-ci ayant été cassés depuis fort longtemps), et d’autres roulaient longuement avec les blocs qu’ils étaient incapables de lâcher tant leurs doigts crochus s’étaient cramponnés à la pierre. Enfin, c’était à faire hérisser les cheveux.

Le capucin put alors constater, aux traits de plusieurs personnages qu’il avait lui-même connus de même qu’aux noms prononcés au milieu des imprécations, que ces artisans de malédictions n’étaient autres que les membres défunts de la municipalité d’Ardon et se fit instinctivement cette judicieuse réflexion :

« Au fait, ils ont raison ceux qui caressent la douce manie de toujours réélire les mêmes magistrats, ils exposent ainsi beaucoup moins de monde aux tentations et aux peines éternelles ! »

Mais ce n’était pas tout, il s’agissait toujours de conjurer le danger pour l’avenir et le saint curé Maret voulut exorciser le torrent. Alors, les diablotins qui dirigeaient ces sataniques travaux lui reprochèrent ses propres fautes.

— Allons, jappa l’un d’eux, tu n’es pas si pur toi-même. Ta vie n’est pas irréprochable.

— En quoi ne l’est-elle pas ?… être de malédiction ! interrogea Maret.

— Chaque fois que tu passes dans les vignes tu te sers de raisin comme si cela t’appartenait.

— Quelquefois, en effet, j’ai pris cette liberté, mais j’ai largement payé chaque fois cette assistance imposée par les nécessités du corps. As-tu été voir, vilaine âme, si je n’ai pas eu soin de planter une obole dans la pointe de l’échalas qui supportait la grappe enlevée ?

— Et quand tu vas dans les champs de blé, demanda un autre démon d’une voix stridente, que fais-tu ?

— Je laisse au prochain ce qui est au prochain ! répartit le digne prêtre.

— Mais tu évites aussi de dégager les mottes de terre de tes souliers afin qu’un plus grand nombre d’épis s’y accrochent, n’est-ce pas, marchand de bénédictions.

— Si ce que tu dis est vrai, j’ai assez donné de pain aux pauvres pour me faire pardonner mille fois les quelques épis que le hasard aurait pu accrocher à ma chaussure ou au bas de ma soutane !

La satanique bande n’avait plus d’objection à opposer aux pouvoirs divins du prêtre ; elle dut se résigner à laisser bénir le torrent mais en se réservant la circulation perpétuelle dans la partie normale du lit, laquelle, indispensable à l’écoulement des eaux et autres matériaux, était leur route naturelle.

Le prêtre bénit les campagnes environnantes – lesquelles sont depuis fort bien cultivées – et laissa aux êtres infernaux, le passage par lequel la Lizerne coule maintenant. Les agriculteurs peuvent s’occuper avec soin de leurs vignes, de leurs prés et de leurs champs sans redouter les nouvelles attaques des anciens magistrats.

Le mariage libérateur.

Un fort jeune homme d’un village de Bagnes, nommé Paul Deslarzes, venait de perdre sa jeune fiancée. À tous ceux qui ont véritablement aimé, à ceux-là surtout qui ont traversé tour à tour les douceurs, les tribulations, les espérances et, en un mot, les péripéties si diverses d’un amour de vingt ans, il n’est aucun besoin de dire quel fut le désespoir de l’infortuné.

Les jours passaient lents et tristes, les mois, longs et monotones s’éloignaient un à un sans qu’aucune consolation eût trouvé sa petite place dans le cœur à jamais vidé du jeune homme. Rien n’eût pu suffire à écarter, même un instant, de son esprit la douce image de l’absente ; aussi, quelle que fût son apparente occupation, le pauvre garçon, sombre et silencieux, demeurait-il recueilli, en perpétuelle contemplation des traits évoqués de l’ombre chérie.

Un pareil état d’âme devait fatalement provoquer en lui des troubles tels qu’insomnies, vertiges et divers tourments au cours desquels l’inconsolable Paul sentait son corps accablé s’agiter sous l’action de forces étranges et inexpliquées.

À ces brutales secousses, qu’il imputait toutes à la perfidie diabolique, son esprit torturé le faisait chaque fois répondre par des imprécations. Mais cette nerveuse attitude n’avait d’autre résultat que de multiplier les crises, à tel point qu’il en dépérissait à vue d’œil.

Si profonde en effet qu’eût été jusque-là sa douleur, c’était, du moins, une de ces douleurs auxquelles on s’attache et qui, à force de vous être chères, finissent par vous paraître douces. À défaut d’une consolation plénière, n’y trouvait-il pas, en effet, comme une vision lointaine d’un monde futur, d’un monde meilleur. Et, hélas, voilà que, maintenant, l’affreux démon se mêlait de lui arracher cette ultime et vague espérance de retrouver un jour, au fond des cieux bleus, l’âme de celle qu’il avait tant pleurée.

Et dans une sorte de fureur impuissante contre ces tentatives de l’enfer, Paul épuisait à chaque crise le répertoire de ses jurons.

Or, un jour, comme il était occupé à battre sa faulx à la lisière d’un pré, le malheureux se sentit de nouveau assailli de tourments intérieurs ; des voix inconnues l’insultaient dans ce qu’il avait de plus cher, dans ses sentiments les plus purs, dans son amour, ses pensées et ses espoirs intimes. Lui ne savait y répondre que par un langage de même goût.

Comme il se démenait contre cette force irrésistible, une femme âgée, une voisine, passant à deux pas de lui, l’interrompit :

— Il ne vaut rien de parler ainsi, Paul ; si tu as des peines tu feras mieux de t’adresser à qui les peut soulager en méprisant sans colère qui te veut du mal !

Lejeune homme ne répondit rien, mais il réfléchit sur la portée des paroles de sa voisine et, à la première attaque qui suivit, il sut se dompter et interroger d’une voix ferme :

— Que me veut-on, de la part de Dieu ?

— Enfin !… laissa échapper une voix très faible sur un ton de soulagement.

Le soir venait d’étendre son voile gris sur la campagne et Paul, resté assis contre une de ces meules de foin que l’on forme dans la crainte des pluies nocturnes, vit se découper dans l’encadrement des blés mûrs bordant son pré, pareille à une statue, blanche comme un lys et auréolée de flammes pâlottes, la silhouette de celle qu’il n’avait pu oublier.

C’était bien elle, car autour de cette forme immobile flottaient tous les effluves et parfums de la jeunesse ; toutes les grâces de la vie animaient ses traits qui, bien que souffrants, paraissaient ennoblis par le prestige du mystère.

— Il y a bien longtemps, Paul, dit l’ombre, que j’invoque ton aide par les moyens mis à ma portée. Une faute bien faible, vénielle, tu sais laquelle, me ferme les portes du séjour des bienheureux et, sans vouloir te faire de reproche, je puis te dire que dès longtemps mes peines eussent touché à leur fin si, dans les heures de tourment que je te causais, tu avais su invoquer Dieu au lieu de lancer des imprécations. Mais toutes ces souffrances je les aurai promptement oubliées pourvu qu’aujourd’hui tu consentes à faire ce que je vais te demander.

— Mais oui ! Tout ce que tu voudras ! Dis vite !

— Cette faute, reprit l’apparition, doit être effacée et, pour ce faire, il est nécessaire que tu m’accompagnes à l’autel où un prêtre consentira, tout comme si nous étions l’un et l’autre en vie, à bénir notre union. Cette bénédiction nuptiale sera ma délivrance. Y consens-tu ?

Rêveur et abasourdi, Paul présenta machinalement son bras à la jeune ombre et, côte-à-côte, cheminant sans bruit au travers de la haute toison des blés et des prairies, les fiancés arrivèrent à l’église sans avoir été remarqués de personne.

Un prêtre fut appelé qui s’empressa de leur accorder la bénédiction demandée.

Les paroles sacramentelles étaient prononcées et sur les instructions du prêtre, Paul s’apprêtait à mettre l’anneau, au doigt de la mariée quand celle-ci dit :

— Poussière que cet emblème de fidélité ! je suis consignée désormais là-haut comme ton épouse et ce n’est pas dans les cieux qu’on viole les serments. Embrassons-nous, maintenant que nous pouvons le faire sans encourir des peines semblables à celles dont je sors.

Ils s’embrassèrent et elle ajouta : « Au revoir, viens vite me rejoindre, Paul, je t’attends ».

En embrassant l’époux, la blanche silhouette avait commencé de s’allonger et de s’amincir ; maintenant, de plus en plus transparente, elle se détachait du sol et se dégageait de l’obscurité à la folle et pâle lueur de l’auréole qui couronnait ses traits, pareille à un feu follet cherchant une issue.

Alors, le marié eut beau lever la tête vers la voûte ; il ne vit plus rien.

On ne dit pas si Paul Deslarzes vécut longtemps depuis ; c’est peu probable, son espérance était pour cela trop vive et trop pressante, et son amour trop pur désormais pour cette vie, devait à son tour le détacher d’une planète où l’idéal ne peut fleurir.

Le revenant de Cervay.

L’Alpe de Cervay tapisse de verdure la base du Bec-du-Midi, l’un des contreforts les plus apparents du massif du Combin.

Deux chasseurs partis ensemble de Versegères et devant passer la nuit sur la montagne, convinrent entre eux – sans que l’on sache trop pourquoi – d’aller coucher dans deux cabanes différentes.

Dès qu’ils se furent retrouvés le lendemain, chacun s’informa si son camarade avait bien dormi : le premier répondit « oui », l’autre « non ». Ce dernier questionné sur les causes de ce mauvais sommeil, exposa alors qu’après minuit il avait vu entrer au chalet un inconnu accompagné d’une belle vache rouge qu’il s’était aussitôt mis à abattre, puis à découper. Sitôt l’animal en pièces, l’homme s’occupa de rajuster les morceaux comme dans un jeu de patience, en reconstituant la bête au complet et la recouvrant de son manteau rouge.

Cette lente opération accomplie, il dit à la vache : « Lève-toi et marche ». La vache parfaitement valide obéit et l’homme la suivit.

Le chasseur qui n’avait pas assisté à cette scène demanda à son camarade de passer la nuit suivante avec lui dans le chalet où ce dernier avait seul passé la précédente.

Les mêmes circonstances se répétèrent ; l’inconnu, toujours accompagné de la même vache rouge, arriva à la même heure et se livra point par point aux opérations habituelles.

Cette fois, les deux chasseurs, faisant appel à tout leur courage, interrogèrent l’homme à la vache.

Celui-ci leur dit alors :

— Que vous êtes bon de me parler ; jusqu’ici je n’ai jamais eu affaire qu’à des trembleurs incapables de me soulager, car il m’est expressément interdit de parler le premier.

Voici la cause de mes souffrances.

Il y a plus d’un siècle déjà que j’ai disparu de parmi les vivants. Quelques années avant ma mort je fus maître-berger sur cette montagne ; tous les consorts avaient placé en moi la plus absolue confiance. Or, comme j’avais ici même une vache m’appartenant en propre, je me laissai un jour caresser par l’idée de posséder la reine du troupeau. Cette belle vache rouge que vous voyez était la seule qui me parût invincible, en dépit des soins particuliers que je donnais à la mienne à son préjudice. Vers la fin de la campagne estivale, je dis un jour : « Attends, ma rouge, tu ne me gêneras pas l’an prochain par ici. »

Le lendemain je disais à mes subalternes de conduire le troupeau au Dîner du Bec-du-Midi, l’un des coins les plus dangereux des pâturages de Cervay.

Un instant plus tard, je rejoignais là-haut le troupeau et mes hommes, lesquels fatigués d’avoir surveillé le bétail durant la nuit précédente ne tardèrent pas, avec mon autorisation, de sommeiller sur l’herbe.

Muni d’une ample provision de sel, j’attirai la Rouge vers le coin le plus dangereux du « repas » et, au détour d’un épaulement du sol où nul ne pouvait m’observer, je poussai l’infortunée bête dans l’abîme ouvert à deux pas d’elle. Elle fut retrouvée au fond mais en lambeaux, toute mutilée et pas même utilisable pour la nourriture.

L’année suivante j’avais la reine à Cervay, mais je n’eus plus une heure de tranquillité dans la conscience quoique nul n’eût osé seulement me soupçonner du forfait que je venais d’accomplir.

Tombé malade des suites de mes tourments, je mourus quelques années plus tard sans confesser ce crime, car je ne m’en sentais pas le courage. Voilà pourquoi je suis condamné à voyager avec cette vache et à venir chaque soir ici faire ce que vous avez vu, jusqu’au jour où quelque bonne âme vivante se trouve sur mon passage et daigne – préoccupée de son propre salut – me délivrer de cette peine que j’ai déjà si longtemps endurée.

— Que faut-il faire pour cela ? demanda l’un des chasseurs.

— Payer la vache au seul légitime héritier de son propriétaire.

Le fantôme indiqua le nom de ce descendant de son rival.

Le sacrifice était considérable pour les deux chasseurs, mais ils furent à tel point impressionnés de ces faits et des explications du fantôme qu’ils promirent de payer la vache. Depuis on ne vit plus d’apparition semblable aux chalets de Cervay.

L’indolence punie.

À l’heure de la messe, le dimanche, et durant le repos des vaches, les pâtres de la Lys avaient coutume de se recueillir un instant, en commun, sous la toiture du chalet. Ils avaient observé plus d’une fois devant le seuil, une superbe gaillarde portant un berceau sur la tête. Mais, dès que l’un ou l’autre l’appelait du dedans, elle disparaissait jusqu’à un autre dimanche.

Une fois cependant, il se trouva un berger qui, plus courageux ou mieux avisé que les autres, ne se borna pas à inviter la femme du dedans, mais prit la peine de sortir de la cabane afin de l’interroger.

Ses premières paroles furent des gémissements : « Mon Dieu ! mon Dieu ! quand sera-ce fini ? ce berceau est si lourd, si lourd, je n’y tiens plus. »

— Posez-le, cela vous soulagera.

— Si vous croyez qu’il suffit de le poser ! Il y a soixante ans qu’il n’a pas changé de place et que je dois le porter sans répit ; vous ne croiriez certainement pas cela à me voir, mais, si jeune que je paraisse, il ne restera guère qu’une ou deux personnes dans la commune qui puissent se souvenir de moi.

— Mais qui êtes-vous, alors ? dit le berger.

— Cela t’importe peu, répondit la femme au berceau, mais veux-tu me délivrer ? Tu le peux. Il suffit que tu veuilles prier pour moi cinq pater et cinq ave maria et je serai débarrassée de ce lourd berceau. Depuis que j’ai quitté le monde, personne n’a jamais songé à prier pour moi. Ah ! me voilà bien punie !

— Punie, et de quoi ?… Comment se peut-il que nul n’ait jamais gardé assez le souvenir d’une aussi charmante personne pour prier au moins cinq pater et cinq ave en son honneur ?

— J’étais jeune, riche et belle. Les propositions de mariage affluaient, d’autant plus nombreuses que j’étais fille unique et orpheline. J’ai écarté toutes les offres. Les jeunes filles étaient jalouses sans que j’eusse jamais rien fait pour justifier cette jalousie puisque je leur cédais tous mes droits. Les garçons me croyaient prétentieuse et ma froideur les a irrités. Pourtant, ce n’est point par dédain que je refusais ; malheureuse que j’étais…

Je refusais de me marier, sais-tu pourquoi ?

— Eh bien ?

— Eh bien ! reprit la belle fille, parce que je n’avais jamais eu tant d’appréhension que d’avoir des enfants à élever. Cette crainte de peiner autour d’un berceau, a suffi à dessécher mon cœur. Je fus enlevée à la terre à l’âge de vingt-trois ans, et depuis, attendant qu’on m’en délivre, je porte sur ma tête ce pesant berceau plein de sable.

— Dans un instant tu ne le porteras plus ! dit le berger.

— Que Dieu te bénisse ! et, comme tu es jeune, souviens-toi que le mariage est un devoir sur lequel le ciel ne plaisante pas !

Le pâtre rentra, fit les prières promises, et la luronne au berceau ne vint plus jamais aux chalets de la Lys.

La neuvaine de la Saint Sylvestre.

Vers l’époque des vendanges de Fully, Michel du Sommet avait enfin songé à faire placer une porte neuve à sa cave, l’ancienne ne se laissait plus fermer, non point que la vétusté l’eût détraquée puisque c’était son propre père, Jacques du Sommet dont tout communiant avait encore souvenance dans Bruson et dont on ne parlait jamais sans dire : « Dieu le soulage » qui avait construit la maison, de la terre aux ardoises du toit, aussi fraîchement neuve que l’œuf levé tout chaud derrière la poule.

Il y avait des mois que Michel ne trouvait pas le moyen de fermer cette porte, et malgré que les Brusonins ne soient pas gens à se servir du bien d’autrui, il ne faut qu’un coup… quelque simple farce de jeunesse, surtout cette année-là que le vin était crânement bon ; et puis, enfin, une porte est faite pour être fermée.

Le charpentier appelé avait pris bien exactement la mesure du châssis, mais une fois la nouvelle porte placée dans les gonds il ne fut pas plus facile de la fermer que la précédente.

Les choses en restèrent là ; on pria beaucoup dans la famille du Sommet, ne sachant jamais quelle âme en peine ou quel méchant esprit se mêlait de cette metsance ; on ordonna des messes, on promit de se livrer à une infinité de bonnes œuvres, de donner des haillons aux pauvres, on redoubla de charité sans que rien n’y pût changer quelque chose.

Tout cela ne devait pourtant pas aller jusqu’à empêcher que Michel du Sommet ne se livrât à ses occupations hivernales et ne profitât des courtes heures où le soleil dore les plaques de neige durcie au revers des bois pour conduire les engrais sur les champs et alléger ainsi l’affluence des travaux qui surgissent avec le printemps.

Donc, le jour de la Saint Sylvestre, l’an deux de l’inondation et son jour de mulet[28], il fit son petit voyage d’après dîner à son champ de Plambouët. Après avoir fait arrêter sa bête au haut du champ en pente raide, retourné les bissaches, versé leur contenu, remis le tout en ordre sur le bât, repris le chevêtre pour se jeter lui-même en croupe, Michel vit sortir de la lisière de la forêt escarpée un énorme tronc arraché qui, après avoir franchi les branchages nus des coudriers qui découpent les champs supérieurs, s’arrêta net devant son mulet, en dépit de l’extrême déclivité du terrain gelé et à peine recouvert d’une mince carapace de neige durcie.

Voyant ce tronc immobile sur un de ses angles, comme piqué en terre par une tige de fer, Michel, terrifié, s’écria instinctivement :

— Qui êtes-vous ? de bon part Dieu !

— Oh ! délivrance prochaine, exclama la masse inerte, puisque tu parles comme il faut !… Eh bien, c’est moi, tu ne te feras pas peur ; moi, ton intime ami, Jean d’André de Vers la Chapelle… Depuis mon trépas je tire mes peines et, de tous ceux qui prient pour moi, aucun n’a jamais eu le secret de me porter un secours efficace !… Que je suis heureux de pouvoir enfin te parler !… J’ai cherché par toutes sortes de moyens à te faire comprendre mieux qu’à tout autre mes pensées de jadis, mais, jusqu’ici, tu n’as jamais su répondre à mes appels que par toutes sortes de mauvaises raisons… Te souviens-tu de ce sapin que tu allais couper là-haut, un mois après ma mort et dont la ramure restait debout bien qu’entièrement détachée du tronc ?

— Oui…

— Eh bien, c’était moi. Mais tu t’es écrié : « Diable de diable !… » je n’ai pas pu m’expliquer avec quelqu’un qui parlait si mal !

… Te souviens-tu d’avoir trouvé tes deux vaches, Taïla et Couadzon attachées à la même chaîne ?

— Oui…

— Eh bien, c’était moi. Mais tu as juré comme un païen. Je n’ai pu te reprendre.

… Et de ce fantôme blanc que tu vis l’an dernier, de nuit, en pleine forêt de Pazay, que tu évitais de rencontrer en criant : « Nom de sort, une âme de l’enfer ! » alors que, pourtant, je n’étais pas tout à fait damné !…

… C’est moi qui retenais depuis plusieurs mois la porte de ta cave, espérant toujours que tu finirais par parler comme il faut, mais en vain. Enfin, me voici arrivé au but. Maintenant, tu peux me délivrer, si tu consens à faire ce que je vais te dire :

« Pour que je puisse entrer au paradis il faut que tu trouves neuf vierges qui iront, habillées de blanc, un cierge blanc à la main, cette nuit, au seuil de la nouvelle année, prier le rosaire pour moi à Notre-Dame des Vernays. Mais il faut que toutes soient pures et dignes de leur voile blanc et qu’elles s’arrangent à traverser la Dranse sans passer sur le pont, c’est-à-dire en traçant une ligne droite dans la neige blanche comme leurs âmes. »

— Mais il est difficile, d’ici à ce soir, de trouver neuf personnes, dit Michel.

— Tu as le temps ! dit le tronc, va vite, je sais que tu ferais tout pour me soulager comme pour reconquérir ta tranquillité que j’ai si longtemps troublée. Sois avisé dans ton choix, ne cherche qu’à plaire à Dieu et, à l’avenir, parle sans jurer. Je te souhaite longue vie et bon salut !

Sur ces mots, le tronc reprit sa course vers le fond du ravin où, brisé en morceaux, il disparut dans le torrent.

Michel alla voir la plus jolie fille du village et lui fit part de sa mission.

Elle rougit et refusa.

Il courut de maison en maison, toujours chez les plus jeunes, les plus jolies et les plus gaies, suppliant, réclamant l’intercession paternelle pour assurer le succès de cette bonne œuvre.

Toutes répondirent par un refus ou par des prétextes qui ne signifiaient rien.

Cependant, l’heure avançait et il s’agissait de délivrer la pauvre âme qui avait si longtemps souffert à cause de lui et, faute d’autres jolies, Michel alla chez celles qui n’avaient jamais eu de quoi plaire.

En moins de temps qu’il lui en eût fallu pour se transporter d’une maison à une autre, la pieuse délégation était composée.

Les douze coups de minuit se détachaient lents et graves de l’horloge du clocher du Châble quand les neuf âmes de la Confrérie de Sainte Catherine, vêtues de leur habit de pénitentes, traversèrent la Dranse, alignées une par une, un cierge à la main, les pieds dans l’eau glacée, contentes néanmoins de cette occasion marquée de gagner ce paradis qui les dédommagerait de vaines attentes et des humiliations de cette terre d’exil.

Le Jour de l’an trois de l’inondation du torrent, Michel du Sommet, levé de bon matin alla fermer sa cave, mais ce ne fut que pour la rouvrir un instant après devant les neuf vierges et ses nombreux amis invités les uns et les autres à célébrer dans la gaieté l’arrivée d’un Brusonin en paradis.

Le sang du Sauveur.

Quand on a vécu parmi des catholiques rigoureusement fidèles aux rites de leur religion on n’ignore pas qu’en dépit de la défense de manger de la viande le vendredi, il est permis, lorsque la fête de la naissance de Jésus-Christ tombe sur ce jour de la semaine, mais par exception unique, de faire gras.

Or, un homme de Saxon crut devoir, en dépit de cette liberté accordée aux fidèles, commettre un bel acte de zèle religieux en ne profitant pas de ce droit.

Étant descendu après la messe de minuit à la cave prendre des provisions, il tourna le dos aux jambons et aux gigots qui le tentaient par leur odeur ou leurs formes dodues et, dans sa ténacité à vouloir manger maigre, il se tourna vers un fromage dont il découpa une large tranche.

Mais, à peine le morceau fut-il détaché de la pièce de fromage que celle-ci, comme la tranche que sa main tenait, ruisselèrent de sang chaud.

Le jureur et ses deux épouses.

Un homme de Sembrancher qui avait convolé après une année de veuvage n’avait pas tardé à voir cette seconde union porter son premier fruit.

L’aménagement du réduit conjugal d’Etienne était, à peu de variations près, celui de la plupart des ménages de la contrée : on occupait au premier étage une chambre s’éclairant par deux fenêtres percées sur l’unique rue régulière du bourg. Au mur, à droite, un vieux fourneau de pierre ; plus loin, un coucou au régulier tic-tac traînant contre la boiserie de la paroi un balancier qui y traçait un quart de cercle ; quelques channes[29] alignées par rang de taille au-dessus d’une porte ; un métier à tisser ; un rouet ; un lit haut juché sur lequel s’inclinait, entre quelques-unes de ces vieilles images peintes sur verre, aux crues enluminures, un vénérable crucifix dont le corps divin, noirci de picots de mouches se confondait par la couleur avec le montant et les bras de la croix. Pour escalader cette couche quasi-aérienne, on devait poser le pied sur une arche de sapin y adossée et sur laquelle on posait, durant la nuit le berceau du nourrisson.

Or, une nuit, éveillés par des piaulements aigus, les époux furent étrangement stupéfiés de trouver le berceau vide et son précieux contenu étalé au beau milieu du plancher.

Le second commandement de Dieu étant celui que les Sembranchards mettent le plus d’aisance à maltraiter sans que toutefois cela les astreigne à un plus grand respect pour les neuf autres, le mari se mit à jurer : « monstre, vilain diable » et mille autres horreurs y passèrent, car il ne pouvait rien comprendre à cette engeance, parfaitement assuré qu’il était de ne s’être couché qu’après avoir, tout comme de coutume, soigneusement sanglé l’enfant dans son berceau.

Sans y comprendre quelque chose de plus que lui, l’épouse mettait néanmoins plus de réserve dans ses exclamations et s’efforçait plutôt de calmer le jureur.

Pour cette fois-là, ils réemmaillottèrent le marmot et se rendormirent.

Deux nuits après ils furent de nouveau éveillés par des cris et, comme la lune filtrait au travers des vitres sans rideaux une morne et pâlotte clarté, les époux virent cette fois l’héritier du nom tournoyer dans la chambre comme porté sur des bras invisibles.

Un nouveau paquet de grossièretés s’échappa de la bouche de l’homme tandis qu’il tâtonnait pour trouver son briquet et faire de la lumière, mais il n’avait pas plutôt allumé son crouaijé (lampion) que tout était remis en ordre et le berceau sanglé. Ce soir-là, les deux époux eurent grand’peine à se rendormir ; lui ne cessant de sacrer et de bougrer, elle, cherchant à l’apaiser, s’efforçant de le convaincre que le ménage ne pouvait décidément cheminer avec un chef parlant de cette façon.

Après quatre ou cinq nuits de calme, nouvelle alerte !… Cette fois, les époux avaient juste eu le temps de s’éveiller pour voir leur enfant emmaillotté prendre la direction de la porte de la chambre, laquelle s’ouvrit brusquement pour se refermer en claquant derrière le passage du moutard.

La femme s’élança précipitamment au dehors pendant qu’Étienne, blasphémant comme un charretier, courait ouvrir la croisée pour chercher à suivre du regard la direction que l’invisible ravisseur ferait prendre à l’innocente victime. Mais, à peine avait-il ouvert l’un des vantaux de la fenêtre que, du haut du balcon de l’étage supérieur, un lourd paquet, passant devant ses yeux allait s’abattre avec un bruit mat au milieu de la rue. C’était l’enfant. Tout en poursuivant son chapelet de jurons, Etienne se mit en devoir de descendre le chercher et ne fut pas médiocrement surpris de le trouver tout éveillé, sain, sauf et souriant. Comme on peut fort bien être à la fois grand jureur devant Dieu et excellent père devant les humains, le paysan n’eut de mieux à faire que de remonter son léger fardeau et de le remettre en ordre.

 

*
*  *

 

Entre temps, l’épouse qui, sans prendre le temps de se vêtir s’était élancée hors de la pièce, avait suivi l’innocent fugitif à travers la cuisine puis le long de l’escalier aboutissant à l’étage supérieur.

Là, au moment de franchir le seuil de la porte d’une chambre elle distingua, debout devant elle, dans l’encadrement du chambranle, une haute silhouette blanche aux formes fines et déliées. Une face humaine animée d’une étrange majesté et nimbée de clartés falotes se dégageait du corps drapé dans des flots de mousseline.

— Enfin !… dit d’une voix douce et sentencieuse l’apparition, je te trouve à propos cette fois !… Me reconnais-tu ?… Je suis la première compagne de celui qui, après ma mort, n’a rien eu de si pressé que de m’oublier pour devenir ton homme… Ah ! quelle chance tu as d’être plus douce que je ne le fus, car jamais je n’ai su m’arranger avec Etienne et cela à cause de sa manière de parler. Toutefois, cette qualité que tu possèdes resterait stérile si nul autre que toi-même n’était destiné à s’en voir tenir compte au jugement de Dieu. Si ton âme veut échapper aux supplices qu’éprouvera la mienne jusqu’au jour où Étienne aura échappé aux risques de la damnation qu’il ne cesse d’encourir, tu dois chercher à le convaincre que chaque juron le pousse d’une centaine de coudées de plus dans la direction de l’enfer. Unissons donc nos efforts pour retenir loin des flammes éternelles un cœur endurci il est vrai, mais dont chacune de nous recueillit à son tour les rares heures de tendresse !

— Lui faire pareille recommandation !… Mais je n’ai jamais fait autre chose !… répondit l’épouse vivante à l’épouse morte, et crois-tu qu’il m’écoutera mieux aujourd’hui que de coutume ?

— Oui, répliqua l’ombre de la première épouse, si tu lui dis que c’est moi-même, son Étiennette qui te suis aujourd’hui apparue. Et au cas où, après les avertissements surnaturels qui viennent de lui être donnés, il s’obstinait à réclamer d’autres preuves de ma venue en ce lieu, voici le moyen de le persuader. Écoute et n’omets rien :

Avant notre mariage, Étienne vivait ici, dans la maison même, avec ses parents qui, précisément, par une surveillance tenace, nous empêchaient de nous rencontrer. Comme tous les amoureux captifs, nous nous sommes trouvés par là réduits à nous contenter de caresses écrites, c’est-à-dire de lettres fréquentes. Or Étienne – et ceci nul ne l’a jamais su que moi – cachait les lettres reçues au fond de cette armoire où il s’arrangeait à les dissimuler en soulevant une planchette. Il ne reste donc plus personne au monde, en dehors de lui, qui soupçonne l’existence de cette cachette. Par conséquent, s’il se montre sceptique, prouve-lui que tu m’as vue en lui disant que je t’ai livré notre secret : cela suffira à le convaincre. Tout en le sauvant, tu m’auras délivrée de mes peines, car c’est mon manque de patience à l’exhorter au calme que j’expie aujourd’hui et ne cesserai d’expier jusqu’au jour où il rompra avec ce vice invétéré.

Ces recommandations furent suivies à la lettre et, tant que dut encore vivre Étienne, il fut dès lors signalé au loin dans le pays comme le vivant phénomène d’un Sembranchard qui ne jurait point.

Les quilles de Catogne.

Ceux qui connaissent le mont Catogne dressé en haute pyramide triangulaire dominant la bifurcation de la vallée d’Entremont et le vallon de Champex seraient peut-être fort étonnés si on leur disait que ce prisme gigantesque a jadis été renversé sens dessus dessous, ni plus ni moins qu’une tortue couchée sur sa carapace. Le récit légendaire qui suit et rapporte les causes de cet arrêt implacable de la justice céleste a, de même que toute légende, son fond de véracité. Il est plus que probable que la partie la plus prospère du pâturage de Catogne ait été détruite par un éboulement après avoir longtemps fait l’orgueil de ses propriétaires. Mais notre rôle n’est pas de discuter, il se restreint à recueillir la tradition vulgaire :

Catogne était autrefois la plus belle montagne du pays ; non seulement de riches pâturages la couvraient mais elle ne présentait qu’une surface régulière à douces pentes sur lesquelles les troupeaux s’ébattaient tout à l’aise enfoncés dans les thyms et les trèfles. Tout respirait l’aisance dans cet alpage de cocagne ; en y montant depuis Sembrancher vous traversiez en premier lieu des prés dont le foin vous atteignait les hanches, des champs de seigle où les hommes du temps, cependant autrement taillés que nous autres, disparaissaient derrière les épis, après quoi vous atteigniez de magnifiques bois de sapins réguliers, droits comme des allumettes. On y trouvait de tout, de beau gibier, des fleurs charmantes, des ruisseaux qui clapotaient en souriant, jetant leurs minces filets en cascatelles à travers les pelouses émaillées d’anémones, de lavandes, de cressons et de gentianes. Dans ces gazons gracieusement ondulés, on apercevait de loin en loin un chalet cossu dont la basse toiture laissait échapper aux travers des bûchilles une fumée bleue qui n’interrompait jamais.

Enfin, c’était une vraie montagne d’or que ce Catogne, une montagne où les vaches, lourdes de graisse, aux mamelles rondes et opulentes passaient la moitié de leur temps à ruminer paresseusement, une montagne qui faisait se redresser de fierté tous les riches particuliers de Sembrancher – seuls admis à y « alper » leurs bestiaux.

Quant à celui d’entre eux qui arrivait à posséder la reine des vaches à Catogne, il était aussitôt célèbre jusque dans la plaine de Martigny et arrivait bientôt aux plus hautes charges dans la commune.

Les places de bergers étaient de la sorte fort recherchées, ce qui s’explique sans la moindre peine ; car on n’y buvait que du lait comme de la crème et les particuliers, fiers de leur précieux bétail, se montraient des plus larges. Au reste, ces bergers n’y avaient presque point d’ouvrage : pas de précipice à garder, pas de crainte que les vaches ne se battissent sur ce terrain uni et défriché où elles ne pouvaient quand même rien risquer. Toute leur occupation se bornait, on peut le dire, à traire ces rondes mamelles, à verser le lait dans la chaudière, à laisser le pâto « encailler » et à rester assis au soleil.

Tout serait donc allé à merveille pour eux et pour les « consorts », s’ils avaient simplement su comprendre leur bonheur et bénir le bon Dieu de tant de bienfaits. Mais, hélas, de même que les gens opulents, ils se mettaient peu à peu dans l’idée que tout était à leur disposition et qu’ils n’avaient pas à se gêner. Par paresse d’aller chercher de l’eau, ils lavaient les ustensiles du chalet avec du lait, gaspillaient toute chose, ne respectaient rien et, fatigués qu’ils étaient de ne rien faire, ils se creusaient la tête à inventer, à imaginer des amusements de toute sorte.

Ainsi, vous ne devineriez pas comment ils ont fait un jeu de quilles…

… Ils ont pris des pelotes de beurre et fabriqué des quilles et des boules.

C’est alors que le bon Dieu, n’y tenant plus, fatigué d’assister à de pareils abus, descendit du paradis et se présenta à Catogne habillé en pauvre, avec un bâton, un sac de toile retapé et un bidon. Il trouva les bergers autour de leurs quilles de beurre, mais ceux-ci ne firent pas même attention à lui, et ne se dérangèrent pas le moins du monde. Chaque fois que, de sa faible voix de pauvre, il disait :

« La charité, bonnes gens »…

Ils répondaient, en se parlant les uns aux autres, par des lambeaux de phrases comme : « Ce coquin, seize en deux coups !… ou bien : Fais-tu mise, eh ! Sodzi ?…

Dès que le malheureux essaya de parler plus haut, ils le menacèrent de l’expédier à coups de pieds s’il ne partait pas tout de suite ; bref, ils lui firent des affronts et se moquèrent de lui.

Un seul se montra humain, mais les autres s’opposèrent à ce qu’il donnât rien et se rirent de sa générosité.

Alors, le mendiant, prenant un accent plus mâle, une voix plus énergique, montrant une noble figure qui contrastait étrangement avec ses sordides oripeaux, se fit connaître en déclarant solennellement aux bergers que le châtiment de leur insolence ne se ferait pas attendre, puis prenant par le poignet Gédéon, celui qui avait montré l’intention de l’assister, il l’entraîna d’une vitesse extraordinaire dans la direction du fond de la vallée, loin des autres bergers consternés.

Au même instant, les bestiaux épouvantés s’élancèrent vers toutes les directions de la montagne comme à l’approche d’un orage pendant que tout Catogne s’enveloppait avec rapidité d’un nuage d’encre fêlé par les éclairs ; déjà, les coups de tonnerre, à peine interrompus, sinistres, étouffaient de leur voix formidable le fracas des pluies, le tintement des sonnailles et les beuglements désespérés des vaches courant éperdument à la mort.

Gédéon, le poignet serré dans une main de fer, se sentait comme emporté dans l’espace, derrière le mendiant qui, sans cesse, lui recommandait de ne pas regarder en arrière.

Mais Gédéon, eut l’idée d’un oubli :

— J’ai laissé ma fourchette au chalet… dit-il.

En disant ces mots, il s’était retourné à demi, comme mû par un ressort. Il avait à peine entrevu les vaches, les bergers, et les fromages du grenier renversé tourbillonnant pêle-mêle dans l’espace, quand un formidable éclair, incendiant le rideau des nuées et dirigé vers lui, lui lança sa fourchette dans l’œil droit avec la force d’une flèche.

____________

 

Le mendiant avait disparu.

Maintenant hors des terres de Catogne, Gédéon était sauf, mais il avait payé d’un œil son entêtement pour sa fourchette.

Quant à l’ancien pâturage, à ses troupeaux, à ses insolents bergers, rien ne put jamais être retrouvé ni reconnu.

Le massif de Catogne était désormais méconnaissable : ce n’était plus que le mont abrupt et escarpé que nous connaissons aujourd’hui et dont un des sites porte encore, en souvenir perpétuel de la colère divine, le nom de Montagne viria (montagne renversée).

Les damnés de la Pierrayre.

Il y a quelques années, un paysan racontait que son propre grand-père, autrefois soldat du roi d’Espagne, avait vu certaines contrées de l’Andalousie ravagées à tout instant par les éboulements détachés des flancs des Sierras.

Or un saint moine dominicain de Cordoue, consulté par les propriétaires intéressés sur les causes de ces ravages périodiques en même temps que sur les remèdes propices à ce déplorable état de choses, expliqua que c’étaient des âmes damnées qui se vengeaient ainsi des peines éternelles que Dieu leur faisait subir. Le moine se chargeait bien d’exterminer ces malfaiteurs invisibles, mais il n’en était pas à ignorer qu’il fallait aux maudites âmes une place quelconque pour se livrer à leurs exercices de dévastation et qu’il convenait peu à un ministre divin de purger les flancs de la Sierra-Nevada au préjudice d’autres régions même parmi les plus lointaines et les moins fertiles. Ah ! s’il avait pu bannir toute cette infernale bande en quelque région rocheuse et aride il ne se le serait sans doute pas fait dire deux fois ! Un officier suisse du roi, présent aux pourparlers, déclara au dominicain qu’il avait connu dans une vallée écartée des Alpes une haute terrasse pierreuse justement dénommée la Pierrayre où les efforts combinés de tous ces esprits malfaisants resteraient sans effet nuisible, attendu que les régions inférieures étaient d’aspect sauvage et désolé.

Le moine fut enchanté de l’occasion et, dès la première alarme nouvelle, se transporta directement sur les lieux d’où s’échappaient les grondements nocturnes précurseurs d’une catastrophe nouvelle.

Là, grâce à la sainte autorité qui lui permettait de distinguer les êtres informes s’agitant au sein des matériaux en mouvement, le ministre de Dieu les somma de déserter immédiatement la contrée. Mais, conformément à ce qu’il avait prédit, les esprits infernaux ergotèrent sur l’impossibilité de satisfaire à cette injonction puis, enfin, se sentant vaincus par la volonté inébranlable du prêtre ils arguèrent qu’il leur était impossible de quitter un endroit tant qu’ils n’en avaient point d’autre où installer leurs sinistres chantiers.

« Je vous assigne pour place la Pierrayre au pied du Bec-des-Roxes dans les Alpes, répondit solennellement le dominicain, partez ! et ne revenez plus désoler ces fertiles plaines andalouses ! »

Les bruits sourds de l’érosion cessèrent aussitôt, une nue verdâtre enveloppa les lieux occupés par la bande malfaisante puis s’éloigna vers le nord-est, comme chassée par un vent furieux.

Cet événement fit grand bruit dans la contrée ; quand le conscrit Élie Felley – l’ancêtre du paysan à qui nous devons ce récit – en apprit les détails il bondit de stupéfaction et se rendit directement auprès du moine dont la population célébrait plus que jamais la sainteté.

Élie apprit à ce dernier qu’on devait l’avoir mal instruit car la Pierrayre dominait son propre village natal, Lourtier, et que si la bande de Satan allait occuper ces solitudes pierreuses, des éboulements désastreux n’allaient pas manquer de s’abattre sur les campagnes entourant ce village, campagnes bien peu productives sans doute en comparaison des superbes plaines qui s’étalent nonchalantes au pied des Sierras, mais précieuses néanmoins à une modeste et sobre peuplade alpestre.

Le moine sollicita du roi un congé immédiat en faveur d’Élie et dépêcha directement celui-ci à Lourtier avec la mission d’avertir ses concitoyens :

Qu’ils eussent à choisir un prêtre digne et qualifié pour le charger de se transporter à la Pierrayre monté sur un âne, mais sens-devant-derrière c’est-à-dire de manière à ce qu’il ne pût voir devant lui avant son arrivée sur les lieux maudits. Le cavalier sacré devait être suivi d’une procession en habit de pénitent.

 

*
*  *

 

Dès l’arrivée d’Élie dans son pays natal, ces prescriptions furent observées point par point ; à mesure que la procession approchait du but de sa course les bruits des pierres roulant dans les abîmes et les ravins devenaient plus distincts, mais nul n’apercevait autre chose que les projectiles en marche. Enfin on put descendre le curé de sur son âne, et alors, il poussa une telle exclamation que ses compagnons en habits de pénitents en furent étrangement stupéfiés quoique comprenant fort bien que le prêtre avait le don de voir ce qu’il n’était pas donné à leurs regards profanes de saisir. Désireux d’avoir une idée de ce qui se passait, quelques-uns interrogèrent le saint homme, mais ils ne purent obtenir de lui une description de ce qu’il voyait ; celui-ci se borna à leur dire :

« Ce serait pour vous une redoutable épreuve que la vision de ce sinistre tableau, néanmoins si quelques-uns y tiennent absolument et s’ils se sentent aussi forts que moi pour l’affronter, qu’ils approchent et posent l’un après l’autre leur pied droit sur mon pied gauche ! »

Ceux qui eurent le courage de tenter l’aventure virent alors grouiller parmi la boue et les blocs une extrême variété d’êtres informes, de monstres indéfinissables moitié humains, moitié bêtes, roulant des rocs, entassant des terres humides et précipitant le tout vers les ravins dirigés sur la vallée.

Enfin le curé procéda aux exorcismes usités et, comme le moine espagnol, somma les démons de déserter la contrée. Sur la nouvelle observation de ceux-ci qui ne pouvaient quitter un lieu sans en avoir un autre, il les envoya entasser du sable au fond de la mer.

Il ne fut plus question dès lors à Lourtier des diablotins ravageurs de la Pierrayre.

La vache du chasseur.

D’Hérens, le notaire F…, étant monté vers la fin de septembre à l’alpe du Château, dont les troupeaux devaient descendre le lendemain dans la vallée, passait la soirée dans la cabane auprès de la chaudière sous laquelle le pâto jetait d’énormes quartiers de bois.

La soirée se prolongeait, les propos avaient roulé sur divers sujets, quand le pâto, jetant un nouveau quartier de sapin dans le foyer déjà ardent, prononça d’un ton de demi-soulagement :

« Voici le dernier que je mets au feu pour cet été ! »

Bien que cette réflexion n’eût rien en soi que de tout naturel, l’accent sentencieux du pâto étonna le notaire F… qui fit cette remarque :

— En effet c’est demain le dernier jour consacré par l’habitude ; cependant, cette année, ce n’est pas l’herbe qui manque et l’on pourrait aisément rester quelques jours de plus.

— Ah cela non, par exemple ! exclama vivement le pâto. Jamais !

Que la Sainte Vierge en préserve mes troupeaux. Moi même, monsieur le curiale[30], moi tout seul, comprenez-vous, même délivré de la lourde responsabilité du bétail, je ne consentirais jamais à passer ici une nuit de plus. Ainsi je ne voudrais pas me trouver ici, à cette place demain soir, alors même qu’on me ferait don de toute la montagne.

— Allons donc ! fit le curiale.

— Aussi vrai que je vous le dis, expliqua le pâto ; une fois le jour habituel de la descente arrivé, il faut abandonner la montagne avant la nuit, car le soir même, à partir de la douzième heure, le pâturage n’appartient plus aux consorts ; il devient la propriété des gens de l’autre monde.

Et, voyant le notaire de plus en plus étonné, le pâto lui fit le récit suivant :

— Il y a de cela je ne sais plus combien d’années, deux chasseurs surpris par le mauvais temps et n’ayant pu abattre aucun chamois, étaient venus prendre asile au chalet le plus élevé de l’alpe du Château. Il y avait environ une semaine que les vaches étaient désalpées, la montagne était à peu près déserte, les herbes avaient jauni et les lacs, à demi taris par l’arrêt de la fonte des neiges, attendaient l’hiver pour s’alimenter de nouveau ; le silence de ces lieux n’était troublé que par les rares apparitions de quelques chamois sur les crêtes supérieures, le vol des arbennes, et les sifflets des dernières marmottes.

Ces chasseurs allèrent se blottir dans le coin du chalet où restait encore le foin de la couche du sodzi et se livrèrent au repos avec l’espoir de faire meilleure chasse le lendemain.

Vers douze heures de la nuit, ils furent éveillés par des voix humaines encore lointaines et vagues auxquelles se mêlait le tintement d’une sonnette de vache qui allait s’accentuant au fur et à mesure qu’ils prêtaient l’oreille. Bientôt une voix déjà fort rapprochée articula, comme pour appeler la bête : « Taïla, tiâ, tiâ, viens donc ! » De plus en plus rapproché, le tintement se combinait déjà avec un bruit de pas et, bientôt, les chasseurs, dont l’un avait été particulièrement intrigué par le son familier de cette sonnette et par le nom de Taïla, virent entrer une bande de solides gaillards éclairés d’une torche et suivis d’une vache tachetée et étoilée au front que le chasseur intrigué reconnut pour la sienne. Mais que faire contre cette bande d’inconnus qu’ils n’avaient jamais aperçus bien que pourtant vêtus en gens du pays et parlant le vrai patois de la vallée ?

Les nouveaux venus ne se montrèrent du reste pas plus gênants que gênés ; ayant tout d’abord allumé un énorme feu dans l’âtre, rempli d’eau la chaudière et fait bouillir cette eau, ils abattirent la bête, la saignèrent, l’écorchèrent et la découpèrent comme l’eût fait le plus habile et le plus expérimenté des bouchers. Le sang, les entrailles, le cuir, les accessoires tout fut soigneusement mis de côté tandis que, entassée dans la grosse chaudière pleine d’eau, la viande promettait le plus savoureux des pot-au-feu.

Tandis que les énormes quartiers de sapin flambaient joyeusement sous la chaudière et que la rustique pièce s’emplissait d’une fumée de plus en plus provocante pour l’odorat et l’appétit, les inconnus s’entretinrent d’une foule de choses qui échappaient à la pénétration des chasseurs ; puis, une fois l’énorme marmitée jugée à point, ils absorbèrent d’abord tout le bouillon pour se partager ensuite les énormes morceaux de chair qui semblaient descendre par blocs dans leurs estomacs.

Bientôt, comme il ne restait plus qu’un morceau de faux-filet, l’un des inconnus adressa la parole aux chasseurs restés cois dans leur angle :

— Approchez si le cœur vous en dit ! À la montagne on a bon appétit.

Soit terreur, soit tout autre mobile, les deux chasseurs refusèrent nettement.

Toutefois, on les pressa si bien que, si l’un resta inébranlable, l’autre, par faiblesse, se laissa finalement décider à accepter un tout petit morceau qu’il avala.

Alors, toujours à l’éclatante lueur des quartiers de sapins, les mystérieux personnages rajustèrent les tibias de Taïla, les os cassés, les côtes, le bassin ; ils remirent en place les entrailles et tout ce qui n’avait pas été mangé, replacèrent les cornes et recouvrirent cet ensemble avec le cuir resté étendu à terre.

Après avoir rajusté la sonnaille autour du cou, le même qui avait interpellé les chasseurs donna un coup de pied à l’endroit du flanc de la bête en disant :

« Taïla, leva-té ! »

La bête se leva et suivit les inconnus, saine et solide comme elle était venue quelques instants auparavant.

Le jour arriva bientôt. Les chasseurs, qui n’avaient pas fermé l’œil et se sentaient fort peu disposés à courir ce jour-là de nouvelles aventures, redescendirent à Évolène où leur premier soin, en arrivant, fut de courir à l’étable s’assurer du sort de la pauvre Taïla ; elle était là, ruminant devant sa crèche habituelle, aussi calme que si rien n’était survenu d’inquiétant ou d’anormal.

Son maître, étrangement stupéfié, n’en pouvant croire ses propres yeux, se mit à tâter, à palper l’animal aux cornes, au cou, à la tête, au ventre, partout, lorsque en inspectant la croupe il remarqua… Devinez ! fit le pâto.

— Dites seulement ! fit le curiale.

— Il lui manquait… vous ne devinez pas ?… eh bien ! il manquait à une palme de distance de la queue, le morceau que le chasseur avait accepté des inconnus dans la nuit précédente.

Voilà, conclut-il, pourquoi je ne voudrais pas me trouver ici demain soir.

La dépopulation de Champs-Jumeaux.

Le village de Champs-Jumeaux dont il est déjà question dans cet ouvrage[31] et dont les habitants d’une partie de la vallée de Bagnes font encore le rendez-vous nocturne de toute la sorcellerie de la contrée – était autrefois des plus prospères.

Entouré de beaux champs, dont les prairies actuelles portent encore les traces, avantageusement situé à divers autres points de vue, habité par la plus belle race montagnarde qu’on eût pu rencontrer dans les Alpes, une race aussi admirable par la physionomie que par la souplesse et la force du corps, Champs-Jumeaux, de même que toute bourgade l’eût fait à sa place, n’avait pas tardé à passer pour un centre de danses, de fêtes et d’amusements qui, d’intermittents, devaient petit à petit devenir perpétuels.

On était au printemps de l’an du Seigneur 1349. La fameuse peste dite la Mort noire qui venait, au cours de l’année précédente, de désoler l’intérieur de la Suisse, poussa sa lugubre fauchée jusqu’au fond des vallées des Alpes Pennines. Partout les populations consternées redoublaient de dévotions et de macérations en vue d’apaiser le courroux céleste, ce qui n’empêcha point que Troistorrents y perdit la moitié de sa population.

Pendant que, de tous les villages de la plaine et de la montagne, les naïves oraisons des mères, les voix pures des vierges et les pleurs des petits enfants se joignaient dans un concert de chants et d’invocations, la jeunesse de Champs-Jumeaux, irrésistiblement saisie dans l’engrenage des frivoles plaisirs, tournait avec vitesse vers les catastrophes qu’un jour ou l’autre le ciel prépare pour refréner et punir les débauches publiques.

Or, dans cette bourgade dissolue vivait en ce moment-là un sage qui, bafoué dès longtemps par la jeunesse à cause de ses avis, ne cessait pourtant point de rappeler aux pères et mères qu’une vie semblable ne pouvait durer et que Dieu – on en avait des exemples frappants sans remonter au temps de Gomorrhe – punissait publiquement les offenses publiques.

Mais Champs-Jumeaux et sa population n’étaient pas faits pour s’émouvoir à si bon compte. Les divertissements semblaient presque redoubler d’entrain à chaque nouvelle parole du brave homme.

Entre temps, la peste s’avançait dans la vallée du Rhône, ce qui n’empêcha pas l’unique homme raisonnable de Champs-Jumeaux d’être obsédé jour et nuit par une envie aussi forte qu’inexpliquée d’aller voir sa vigne à Fully. Travaillé par cette idée précise, il chercha un prétexte pour l’exécuter, mais il n’en trouva aucun, ce qui, loin de l’arrêter, finit au contraire par le décider à partir le lendemain avant le jour.

Quelques étoiles pâlottes scintillaient encore çà et là dans le ciel que, déjà, l’homme endimanché arrivait au pont de Merdenson, limite extrême de sa commune. Au moment de franchir le dernier détour avant le torrent, il entendit les planches du pont retentir sous le galop d’un coursier et, presqu’aussitôt, il vit devant lui, à cheval, un spectre tenant une faulx sur une épaule.

Le macabre cavalier fit cabrer sa bête puis, la faisant s’arrêter droit devant l’homme de Champs-Jumeaux, dit à celui-ci d’une voix brève et solennelle :

— Mortel ! où diriges-tu tes pas ?

— Là où Dieu me l’indique, jusqu’à l’heure où il lui plaira de mettre un terme à ma course. Mais toi, ô Mort, où vas-tu ? répondit l’homme de Champs-Jumeaux.

— Tu sauras cela à ton retour ! répliqua sèchement la Mort.

Et le cheval reprit son élan vers Bagnes, emportant sur ses épaules maigres et nerveuses le sinistre cavalier dont la faulx volait dans l’air, sabrant au passage les rameaux en fleurs des arbres inclinés sur le chemin.

« Qui n’a rien à se reprocher n’a rien à craindre ! » se murmurait paisiblement le voyageur en poursuivant sa route. Aussi bien s’appliqua-t-il à faire comme si rien d’anormal ne se fût passé. Arrivé à Fully, il alla visiter sa vigne, constata que la sortie était satisfaisante, que, s’il tombait quelques bonnes gouttes de pluie, l’année serait précoce et, enfin, le troisième jour il reprit le chemin de son village que six longues lieues séparaient de son vignoble. Mais à peine entré dans la longue vallée de la Dranse il lui sembla qu’un tintement frénétique et ininterrompu poursuivait ses oreilles ; par instants il croyait que c’était la voix des cloches, mais chaque fois qu’il essayait d’y prêter une attention particulière, ce bruit, sans s’éteindre, devenait plus vague et de moins en moins aisé à reconnaître.

Cependant, dès qu’il fut sur les terres de sa commune, il distingua facilement que toutes les cloches du chef-lieu sonnaient d’une même volée le glas des trépassés. Il y avait sans doute quelque chose d’inaccoutumé, car, d’ordinaire, on n’emploie pour les morts que deux cloches parmi les moyennes et non toutes à la fois.

Que pouvait-il, ou plutôt qu’avait-il bien pu se passer ?

Il se rappela alors les paroles du squelette rencontré vers le pont, le matin de son départ, paroles que dans son ineffable placidité d’homme sans reproche, il avait quasi oubliées : « Tu sauras cela à ton retour ! »

Le glas continuait d’une lugubre monotonie qui lui glaçait le sang et faisait perler une sueur froide sur toute sa peau. Et l’homme hâta le pas, guidé par cette fébrile impatience qui nous pousse malgré nous à déchiffrer d’autant plus vite une énigme qu’elle nous effraye davantage.

Comme il arrivait sur la place publique, il trouva celle-ci couverte de cercueils alignés que les paysans consternés signaient un à un, à coups d’aspersoir.

Du regard il chercha dans la foule un homme de Champs-Jumeaux afin de l’interroger, mais, à son immense surprise, il ne vit pas une seule personne de ce village.

Il comprenait tout, maintenant ! Cet avertissement du ciel de se retirer à temps, cette rencontre de la Mort faisant voler son coursier, tenant en l’air sa faulx exterminatrice, cet obsédant bruit de cloches, ces cent vingt cercueils,… c’était… la vengeance céleste dont lui-même s’était longtemps fait le prophète.

Au nom de la Mort noire la faulx du sinistre cavalier venait, en effet, en un seul jour, d’anéantir Champs-Jumeaux, dont les bestiaux allèrent paître à l’aventure sans maîtres et sans bergers dans l’immensité des campagnes.

Depuis, quelques grangettes se sont timidement élevées sur les débris des maisons autrefois animées du bruit des rires et des chansons. Mais Champs-Jumeaux a conservé son nom, un nom que les gens des hameaux voisins n’ont bien longtemps osé prononcer sans un signe de croix.

Au Château de la Bâtiaz.

À Martigny et aux environs on se souvient encore de certaine superstition autrefois en grande faveur parmi les vignerons des environs de la Tour de la Bâtiaz. De temps à autre et de temps immémorial, affirmait-on, on signalait l’apparition, parmi les ruines du monument immolé à l’ambition de l’agitateur Supersaxo, de certaine ombre humaine que la rustique imagination de nos aïeux, toujours prête à peupler le monde d’êtres surnaturels, avait fait baptiser : La Dame Rose.

Ce qui surprenait le plus les visionnaires était qu’il leur pouvait suffire de se déplacer, de s’approcher ou de s’éloigner dans un sens ou dans un autre pour que la belle dame disparût et devînt invisible pour fort longtemps.

Bien plus, on avait beau la guetter, on ne la voyait jamais qu’à certains moments où l’on n’y songeait point. Ses visites étaient aussi irrégulières qu’imprévues : elle avait ses heures, ses lunes, ses caprices ; tel qui l’aurait aperçue aujourd’hui se trouvait tout d’un coup dans l’impossibilité de la revoir et ne disposait par la suite d’aucun moyen de persuader les sceptiques.

Et les cancans allaient leur train, s’apaisaient, s’éteignaient jusqu’à ce que, parfois deux ou trois ans plus tard, parfois davantage, la même apparition était signalée à nouveau. L’idée des choses surnaturelles qui, en ce temps-là surtout, prenait si facilement corps au sein de ces populations sédentaires et naïves, ne tarda pas à prédominer, à tel point qu’aucun des vignerons fréquentant ce coteau rocheux n’eût permis à âme qui vive de mettre en doute la véracité, l’évidence d’un miracle.

Et cependant, ce n’était point là un conte à la Barbe-Bleue, du moins si nous en croyons certains hommes positifs et avisés. Voici l’interprétation donnée aujourd’hui de ce phénomène :

« Les rayons du soleil, en couchant sur le sol, les meurtrières éparses dans les ombres de ces vieilles murailles délabrées et éclairées d’un côté par les blafardes réverbérations des sommités d’alentour, arrivaient à produire dans l’épaisseur de ces ombres une trouée affectant une forme de silhouette humaine que les crépusculaires lueurs teintaient de rose. » Quant à la rareté, à l’irrégularité des projections de cette fortuite lanterne magique, ne s’explique-t-elle pas de toutes les façons :… le déplacement d’un nuage masquant tantôt les rayons solaires, tantôt le rose miroir des monts, les brusques changements d’itinéraire que s’octroie Phébus à travers les Alpes tailladées au hasard et, enfin, la configuration accidentée du sol, jointe à la diversité des perspectives que le moindre pas suffit à transposer.

Ce phénomène rappelle, sans pourtant lui ressembler par les effets, le « soleil sauvage » que le voyageur a quelquefois la bonne fortune de contempler sur la route du Simplon, près d’une petite chapelle, entre Brigue et Bérisal. Ici, le caprice de la nature est peut-être plus frappant encore. Lorsque le soleil levant fait suite à quelque orage, le fond de la vallée reste souvent couvert de nuées masquant les parois de roc de la rive opposée. Une gigantesque circonférence lumineuse projetée par le soleil se détache alors du fond gris des nuées, entourée d’auréoles disposées comme une succession d’anneaux.

Parfois, le voyageur passant entre le soleil et l’énorme disque a le plaisir de voir sa silhouette se découper d’après son ombre au centre du cercle éclairé et faire de cette colossale pièce une sorte de médaille frappée à son effigie.

Loups-garous.

Le voyage de Gabud.

Un cordonnier du nom de Gabud se rendant de nuit à St-Maurice venait de traverser Martigny et de s’engager dans le petit village de la Bâtiaz que domine la célèbre et remarquable tour de ce nom.

Il était environ deux heures quand il rencontra, au milieu du village, à l’angle du sentier qui monte à la tour, un inconnu qui lui demanda où il allait.

— À St-Maurice, répondit Gabud.

— Moi aussi, je vais à St-Maurice, répliqua l’inconnu ; ainsi nous pouvons faire route ensemble.

Après avoir dépassé le village, Gabud, voulant bourrer et allumer sa pipe, s’assit sur un boute-roue faisant face à un énorme poirier dont les deux troncs séparés à quelques pieds du sol formaient ce que les gens du pays appellent un besso.

En attendant que Gabud fût prêt, l’inconnu alla s’asseoir à la jonction des deux troncs où il resta un moment les jambes pendantes, ayant l’air d’allumer aussi sa pipe.

Mais le cordonnier, en se levant pour poursuivre sa route, observa tout à coup que son compagnon n’avait d’humain que le haut du corps et que ses pieds étaient ceux d’un porc.

Effrayé, il fit un brusque signe de croix.

Alors l’arbre s’enflamma pendant que l’inconnu disparaissait comme un feu follet le long des escarpements du Mont Ravoire.

Laissez les amoureux en paix.

Trois jeunes gens du Sapey allaient à la veillée du côté de Versegères, en coupant en biais par un étroit sentier qui serpente le long du talus très incliné des Cornes. La nuit était là, toutefois les dernières lueurs du couchant rampaient encore sur la déclivité du sol en allongeant démesurément les ombres des frênes et des coudriers piqués à la bordure des prés.

Voyant devant eux un jeune homme et une jeune fille enlacés et marchant à petits pas, deux des « veilleurs » ralentirent leur allure, mais le troisième, que la silhouette de la jeune fille intriguait fort, voulait voir son visage ; en dépit de l’avis de ses compagnons qui pressentaient quelque malheur, il tint bon et laissa les prophètes en arrière. Alors le couple, se sentant poursuivi, alla se réfugier dans une grangette postée au bord du sentier.

L’obstiné suiveur voulut y entrer à la suite des amoureux, malgré les nouveaux avertissements de ses amis restés à distance. Comme il s’obstinait, ces derniers finirent par consentir à surveiller les issues tandis que l’indiscret fouillerait l’intérieur.

Il entra, explora tous les coins sans rien découvrir du tout et s’apprêtait déjà à sortir pour reprocher aux camarades d’avoir mal surveillé, lorsqu’en rouvrant la porte il vit tout à coup deux chats noirs lui sauter à la tête et lui déchirer les yeux et la figure.

L’indiscret avait à peine rejoint ses amis qu’il tombait mort de souffrances et de terreur…

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Laissez les amoureux à leurs amours !

Les loups-garous de Liddes.

Les habitants de Liddes, commune occupant le centre de la vallée d’Entremont sur la route du Grand-St-Bernard, passaient et même passent encore de nos jours, en dépit des révolutions économiques, pour des paysans généralement aisés. Le surnom de peca fâva dont leurs voisins les ont généralement gratifiés restera longtemps encore une attestation de leur penchant pour la fève comme base de leur nourriture.

Malgré que, depuis bientôt un siècle, dans les champs tapissant le plateau incliné de Liddes, les seigles onduleux aient peu à peu empiété sur le vénérable féculent, les vieillards ont encore souvenance que les raccards[32] de cette contrée dissimulaient leurs parois sous de véritables tapisseries de javelles. Au sein même des champs, d’autres successions de perches ajustées sur deux montants jouaient un rôle identique placées sous la paisible surveillance d’un pieu fiché en terre, affublé d’une harde ou coiffé d’un falbala[33] et ayant mission de servir de croque-mitaine aux passereaux.

D’importants vols de denrées furent tout d’un coup signalés dans un raccard communal assis sur une pente raide entre le hameau de Rive-Haute, dressé sur un épaulement du coteau, et celui de Dranse, endormi au fond du défilé, au bord de la rivière du même nom. Les habitants de Liddes s’en alarmèrent, mais tous trop honnêtes pour s’entr’accuser, ils se torturèrent l’imagination à deviner quels inconnus pouvaient bien se livrer à ces déprédations.

Ne trouvant rien, l’opinion mit le tout au compte des bêtes sauvages. Toutefois, une minorité plus sceptique se montrait fort intriguée de voir le loup et l’ours crocheter les portes d’un bâtiment.

Néanmoins, la majorité, inébranlable dans son appréciation première, constatait que l’ours grimpait avec une facilité que bien des marmots en quête de nids de grives lui auraient enviée. Or, ces animaux étaient fort capables d’escalader le balcon du raccard par les perches, pour, de là, s’introduire dans la grange par la porte, habituellement non chevillée, de ce balcon.

Et puis, après tout, il n’y avait pas de malentendu à avoir ; ours ou humains, les coupables existaient et il s’agissait, quelle que fût leur forme, de leur donner la chasse. Le conseil, réuni un dimanche, décida qu’une patrouille de nuit serait levée à tour de rôle par ménages et chargée de surveiller les endroits menacés.

Dès la première nuit déjà, les gardiens purent apercevoir, du haut du promontoire de Rive-Haute, des silhouettes se détachant en noir sur la nappe de neige qui couvrait les pentes de la côte opposée qu’elles grimpaient pour gagner les forêts supérieures, mais ils ne pouvaient, à pareille distance, songer à distinguer les formes de ces fantômes, d’autant plus que pour escalader d’aussi fortes pentes recouvertes de neige, il n’était pas invraisemblable que des hommes aient dû marcher à quatre pattes.

On n’osa pas faire feu.

Pour couper court aux hésitations, le conseil prit une résolution virile, celle de rendre le courage aux patrouilles, en faisant bénir préalablement les balles.

Plus assurée que les autres, la patrouille de ce soir-là alla s’embusquer derrière une haie dépouillée du voisinage et attendit.

Après une heure de silence absolu, deux silhouettes noires se glissèrent dans l’ombre du bâtiment, laquelle, à mesure que baissait la lune, venait s’allongeant du côté des gardiens.

Décidément, ces formes massives révélaient qu’on avait, en effet, bien affaire à des ours ; aussi, ragaillardis par cette constatation, nos hommes lâchèrent-ils une brusque pétarade dans la direction du raccard. À la dernière décharge, une masse noire se détacha du filet d’ombre et roula avec vitesse sur la pente raide de la vallée, dévidant derrière elle une large traînée de sang et lâchant dans le silence de la nuit ce cri humain bien articulé :

« Je te pardonne ma mort ! »

À ce cri déchirant jeté avec l’éclat d’un clairon dans le grand silence de la vallée alpestre blanche et endormie, les tireurs, affolés, s’étaient dispersés, au hasard du sauve-qui-peut, loin de cette scène sanglante, répandant dans la contrée le bruit que les voleurs étaient des hommes qui avaient la faculté de retourner leur peau, dont l’envers était poilu.

On ne put trouver que beaucoup plus tard la clé de cette grande énigme par une inscription en langue allemande découverte dans un chalet de la Combe de Là. On apprit par ce moyen que les auteurs de ces déprédations étaient tout simplement d’infortunés habitants de la vallée de Conches que traverse le Rhône encore torrent.

À qui connaît les contrées du Haut-Valais et sait que le peu de seigle qu’on y peut semer ne se récolte qu’en septembre – ce qui l’expose fort aux grandes gelées – il est aisé de se faire une idée des fréquentes disettes qui, au siècle dernier, devaient frapper les habitants de ce pays caché, isolé de tout commerce. Les plus pauvres d’entre ceux-ci venaient ainsi s’enfoncer dans certaines forêts solitaires du Bas-Valais d’où ils ne sortaient que pour se livrer à de semblables pillages leur permettant de subsister au cours des longs hivers. Pour inspirer plus de crainte aux habitants, aussi bien que pour ne pas éveiller leur attention, ils avaient trouvé opportun de s’affubler de peaux d’ours.

Bien qu’il ne s’agisse pas de loups en toute cette affaire, les habitants de Liddes, inspirés sans doute du souvenir des vieilles légendes, ont donné à cette rustique équipée le titre de Guerre des loups-garous qu’elle devait conserver.

La luronne d’Issert.

Octobre tirait à sa fin, les dernières feuilles des arbres tourbillonnaient dans les prés jaunis, et les troupeaux récemment descendus de la montagne arrachaient du bout des dents les dernières bribes de gazon. Là-haut, dans le val de Ferret, animé quelques jours auparavant du sonore et constant tintement des clochettes, tout était rentré dans la solitude qui prélude aux longs silences de l’hiver.

Dans le modeste hameau d’Issert, chaque ménage avait repris sa place au foyer hivernal, excepté une luronne assez connue par ses audaces et ses excentricités, laquelle avait mis une certaine crânerie à défier la bise, du fond de son rustique petit chalet de Ferret.

Il n’est guère de hameau où ne se trouve au moins un de ces pauvres hères peu favorisés de la création, sur lesquels se rencontrent les mauvais traitements, les quolibets, les farces et, enfin, les mille et une petites tracasseries de leurs concitoyens.

Or, un individu de Praz-de-Fort, sur qui les mépris de la nature n’avaient servi qu’à attirer ceux de ses contemporains, lesquels avaient fait de sa petite taille et de ses airs bonasses le point de mire de leurs mauvaises farces et de leurs grossières moqueries, voulut profiter du silence général de la vallée pour aller faire en paix sa cour à la solitaire gaillarde, à l’abri des malveillantes façons de la jeunesse.

C’était aux approches de la Toussaint et, sous les premières étoiles d’une nuit de fin d’automne, dans la vallée dirigée du nord au midi, les bouffées glaciales d’une âpre bise semblaient pousser rapidement le niais amoureux vers le but impatiemment désiré.

De bonne heure encore, il arriva devant le chalet de la belle fille et, une fois là, procédant à la façon générale des veilleurs de ces contrées, il poussa doucement le panneau supérieur de la porte de la chavanne[34] pour jeter un regard au dedans sans se laisser connaître lui-même. Puis après avoir bien observé la jeune femme, assise au fond de la pièce près de la petite table sur laquelle était suspendue une petite lampe, il se mit à l’interroger d’une voix grasse[35] :

— Es-tu bien amoureuse ce soir, Émérentienne ?

— Hi, hi, hi, hi !… fut toute la réponse faite à ce propos.

— Où tiens-tu tes amours ?

— Fais comme d’autres, viens les découvrir, répliqua la gaillarde sans relever sa face dissimulée dans la pénombre sous les vastes ailes d’un chapeau de bergère, et sans interrompre l’actif mouvement de ses longues aiguilles à tricoter.

— Permettrais-tu d’aller veiller avec toi ?

— Pourquoi moins à toi qu’à d’autres.

Comblé de joie, le bonhomme poussa le panneau inférieur et fit son entrée dans la chavanne. C’était une pièce attenante à la grange et construite en charpente de même que celle-ci, avec laquelle elle communiquait par une échelle ; elle avait pour plancher le sol durci et pour plafond une toiture couverte de bûchilles[36]. La luronne assise au fond, en face de la porte, ne bougea pas, et le nouveau venu s’assit en face d’elle sur un escabeau.

On fut sobre de paroles, la particulière ne semblait guère en verve ce soir-là et, comme toute attitude morose se communique aisément, le brave garçon, déjà peu éloquent de sa nature, prononça tout au plus quatre banalités au cours de la veillée. Une ou deux fois aussi, la solitaire bergère leva légèrement sa frimousse allurée pour prier son visiteur de jeter deux morceaux de bois sur le gros brasier de l’âtre, afin, disait-elle, qu’on fût dispensé de se chauffer les pieds. Dès que la jeune fille eut terminé son bas, elle s’étira longuement en bâillant d’un air de vouloir se crucifier contre la paroi, puis elle dit :

— Eh bien, il faudra penser à monter à la grange. Tu me laisseras passer la première et tu me suivras avec le lampion.

Pendant qu’elle faisait le premier pas vers l’échelle, le bonhomme décrochait le lampion ; mais, à la lueur de celui-ci, il vit bondir d’échelon en échelon, sous les jupes rouges adroitement retroussées de la jeune fille…, deux pieds de chèvre.

Peu curieux d’en savoir davantage et, sans même prendre le temps de poser la lumière, qui, d’ailleurs, n’eût pu s’échapper de sa main crispée, il s’élança hors de la chavanne pour fuir, d’une vitesse inconnue à ses courtes et peu adroites jambes, dans la direction de la basse vallée éclairée à jour par une lueur formidable qui le semblait suivre.

Quand il eut marché longtemps, les dents serrées, il osa enfin se retourner, mais il ne vit que le chalet embrasé s’effondrer dans les flammes e qui, tout d’un coup, semblèrent s’engloutir dans la terre, rejettant subitement la vallée dans une obscurité complète.

On ne trouva plus trace du chalet ni de la « grivoise » du val de Ferret.

Maître Jacques.

La Fontaine avait trouvé en Rodilard l’Alexandre des chats, mais il était réservé aux chats de nos pays démocratiques de compter dans leur tribu des « personnages » sinon aussi puissants, du moins beaucoup plus populaires encore.

Avant la création du chemin de fer de la Ligne d’Italie, le port du Bouveret était, à peu de chose près, chargé d’alimenter tout le Valais, et innombrables étaient alors les chars qui faisaient navette le long de la grande route du Simplon, spécialement sur le tronçon qui joint le Léman et la ville de Sion.

Or, un soir, un vieux roulier montheysan plus connu que le loup blanc à travers les villes et villages échelonnés le long de la vallée du Rhône, avait quitté St-Maurice à une heure fort tardive, poursuivant sa route vers Martigny. Il venait de dépasser le pont du Trient, lorsque, à la pâle lueur de la lune, il remarqua que des légions de chats traversaient la route en divers sens.

C’était en hiver. Dans la longue plaine silencieuse rien ne se faisait entendre que la longue plainte des peupliers effeuillés penchés sous l’effort de la bise. Quelque peu impatienté par la modération que tous ces promeneurs nocturnes imprimaient à l’allure de sa mule, laquelle en avait cependant vu bien d’autres, le voiturier, tout en se demandant d’où pouvaient bien sortir en pareil nombre des bêtes généralement accoutumées, à cette heure, de faire la cour aux poêles et aux cheminées, songea à mettre son attelage au trot.

Mais il dut renoncer à pareille idée : la chaussée s’encombrait de plus en plus, au point que la mule éprouva bientôt de la peine à distinguer la ligne de la route parmi cette foule féline.

Dans cette partie de la vallée qui s’étale déserte et marécageuse aux pieds des âpres escarpements du mont d’Autan, nul secours humain n’était à espérer ; et qu’eût-on d’ailleurs pensé de lui, le doyen des charretiers du pays, s’il eût dû jamais avouer avoir eu peur des chats ?

Tant bien que mal, il continua d’avancer quand, sur les branches d’un pommier au bord de la route, il remarqua plusieurs groupes de chats. En ce moment dégagée des nuages, la lune lui permettait même de constater qu’il y en avait de blancs, de noirs, de roux et enfin de tout poil. Il ne bougea cependant pas, laissant sa mule avancer doucement lorsque, en passant sous un énorme noyer qui couvrait à demi la route, il vit les branches de cet arbre prêtes à craquer sous la foule de ces matous qui s’agitaient et, par moments, poussaient des gémissements assourdissants à laisser croire qu’ils étaient occupés là à discuter les grands intérêts de leur tribu.

— Décidément, se dit le voiturier, je ne parviendrai donc pas à savoir d’où peut venir une telle armée de chats ? Voyons un peu.

Et ayant saisi un caillou, il le lança dans les branches. Un gros chat blanc tomba lourdement sur la route où il demeura étendu roide.

Mais la foule de chats n’eut pas plutôt constaté cette chute qu’une clameur formidable s’éleva de son sein :

— Métre Dzâquie l’est mort !… Métre Dzâquie l’est mort !… Va te fire à fotre ora !…[37]

Un grouillement indescriptible agita les branches dépouillées du noyer et, en masse, les animaux épouvantés s’élancèrent à terre, pour fuir comme un ouragan, les uns dans la direction du mont d’Autan les autres vers le Rhône, répétant avec des accents de désespoir :

— Métre Dzâquie l’est mort ! Métre Dzâquie l’est mort !

La route fut déblayée du coup, mais le pauvre charretier s’était laissé tomber inanimé dans les échelles de son véhicule, effrayé de tous ces cris humains poussés par des milliers de chats fuyant comme des feuilles emportées par l’aquilon vers le sommet de Ravoire et des Follaterres. La mule poursuivit néanmoins sa route et arriva vers une heure et demie à Martigny où, selon les habitudes de son maître, elle fit halte devant l’auberge de l’Aigle. On apercevait encore de la lumière dans la salle du premier étage où des consommateurs étaient restés attablés.

Pendant qu’on remisait son cheval et son char, le pauvre homme, qui ne pouvait prononcer deux mots de suite, fut transporté dans cette salle et placé près du gros fourneau de pierre derrière lequel était blotti le matou de la maison qui ronronnait paresseusement. On s’empressa autour de lui et on lui fit boire du bouillon chaud avec du vin, si bien qu’au bout d’un grand quart d’heure, il avait repris l’usage de tous ses sens.

Bien entendu, le premier devoir du voiturier fut d’expliquer aux assistants les causes de sa tragique mésaventure. Consciencieusement il en narra tous les détails. Mais quand, arrivant à la fin de son récit, il répéta les paroles des fuyards : Métre Dzâ-quie l’est mort !… un soupir douloureux s’échappa de derrière le fourneau et, aussitôt, on vit le chat domestique se venir camper devant le charretier et lui dire :

Commeint ! Métré Dzâquie mort ! Est-te possiblo ?… Eh bin adonc, va te fire à fotre !...

Sur ces mots l’animal vola plutôt qu’il ne bondit contre la fenêtre, les oreilles dressées et la queue en l’air, une vitre tomba en miettes et les personnes qui se précipitèrent vers la croisée ne purent qu’apercevoir une petite ombre allongée filant comme une flèche en travers de la place de Martigny, tandis que, dans le grand silence de la nuit, la bise hivernale leur apportait par le cadre de la vitre brisée un écho des dernières syllabes du cri : Métre Dzâquie l’est mort !

On ne revit plus le chat de l’auberge.

Chansons.

Vêpres des Morts.

(Sur l’air ordinaire des psaumes.)

PARODIE

Mettes li bas, torna queri

Se vos é pas de moô, portâ de vi.

 

Mettez les bas, retournez chercher

Si vous n’avez pas de morts, apportez des vivants.

 

Nô portâ pas de ceü crouä botelâ

Que valon pas la péna de li z’intarrâ.

 

Ne nous apportez pas de ces minces gringalets

Qui ne paient pas la peine de les enterrer.

 

Portâ nô de ceü gros panslâ

Que fan à min vivre nontr’incourâ.

 

Apportez-nous de ces gros pansus

Qui font au moins vivre notre curé !

Les écocheü.

(Chanson en patois.)

 

Â, â, â no fô portâ denâ

A ceü quatro gros teimplâ

Que fason patin, patâ.

A, â, â, no fô porta denâ.

 

É, é, é, no a fallu dzerbé

Po povay inmatielé

Lé pesetes et lé rânés.

É, é, é, no fô porta denâ.

 

I, i, i, no faudret nos impli ;

Se n’in rinque de seri

Saret vito dezeri.

I, i, i, no faudret nos impli.

 

O, o, o, n’in tant medzia de gremô

Avoui tant d’ordzo pelô

Que no no sin tot conslô !

O, o, o, n’in tant medzia de gremô.

 

U, u, u, n’in fenamein tot bïu,

Car l’on vïn jamais panslu

Comme quan on a bien battu.

U, u, u, n’in fenamein tot bïu.

Les batteurs en grange.

(Traduction.)

 

A, a, a, il nous faut porter dîner

À ces quatre gros gaillards

Qui font patin, pata.

A, a, a, il nous faut porter dîner.

 

E, e, e, il nous faut pourtant taper

Afin de pouvoir écraser

L’ivraie et le colza,

E, e, e, il nous faut pourtant taper.

 

I, i, i, il nous faudra nous emplir

Si nous n’avons que du séret

Il sera vite digéré.

I, i, i, il nous faudra nous emplir.

 

O, o, o, nous avons tant mangé de noyaux

Et tant d’orge pilé

Que nous sommes tout enflés.

O, o, o, nous avons tant mangé de noyaux.

 

U, u, u, nous avons presque tout bu

Car on n’est jamais si pansu

Que lorsqu’on a bien battu.

U, u, u, nous avons presque trop bu.

Adieu aux études.

(CHANSON DES ÉTUDIANTS DE SAINT-MAURICE).

 

Â, â, â valete studia !

Omnia jam taedia

Vertuntur in gaudia,

A, â, â valete studia.

 

E, e, e ite miseriæ !

Volumus abire

Et iterum (ou nunquam) redire,

E, e, e ite miseriae.

 

I, i, i vale professor mi,

Valeat ad optimum

Deus custodiat illum

(ou Diabolus rapiat illum)

I, i, i vale professor mi.

 

O, o, o magno cum gaudio

Baculum abjicimus

Poculum accipimus

O, o, o magno cum gaudio.

 

U, u, u laeto cum spiritu

Agaunum relinquimus

Patriam repetimus

U, u, u laeto cum spiritu.

Les filles de Trois-Torrents.

CHANSON

 

C’est les filles de Trois-Torrents,

Ran, ran, ran tan plan, tire-lire en plan,

C’est les filles de Trois-Torrents

Qui vont boire à la pinte

Ran tan plan, tire-lire

Qui vont boire à la pinte.

 

Elles ont bu quatre-vingts pots

Ran, ran, ran tan plan, tire-lire en plan,

Elles ont bu quatre-vingts pots

Et une chopine

Ran tan plan, tire-lire

Et une chopine.

 

Elles ont mangé quatre gros bœufs

Ran, ran, ran tan plan, tire-lire en plan,

Elles ont mangé quatre gros bœufs

Et une génisse.

Ran tan plan, tire-lire,

Et une chopine.

 

Elles ont mangé quatre-vingts pains

Ran, ran, ran plan, tire-lire en plan,

Elles ont mangé quatre-vingts pains

Avec une miche.

Ran tan plan, tire-lire,

Avec une miche.

 

Dame l’hôtesse vient demander

Ran, ran, ran tan plan, tire-lire en plan,

Dame l’hôtesse vient demander

Combien nous sommes.

Ran tan plan, tire-lire,

Combien nous sommes.

 

Nous avons toutes de quoi payer

Ran, ran, ran tan plan, tire-lire en plan,

Nous avons toutes de quoi payer

Que la plus petite.

Ran tan plan, tire-lire,

Comme la plus petite.

 

L’hôtesse lui prit son cotillon

Ran, ran, ran tan plan, tire-lire en plan,

L’hôtesse lui prit son cotillon

Et sa chemise.

Ran tan plan, tire-lire,

Et sa chemise.

 

Son amant vint à passer

Ran, ran, ran tan plan, tire-lire en plan,

Son amant vint à passer

Et se mit à rire.

Ran tan plan, tire-lire,

Et se mit à rire.

 

Rendez, dit-il, son cotillon

Ran, ran, ran tan plan, tire-lire en plan,

Rendez, dit-il, son cotillon

Et sa chemise.

Ran tan plan, tire-lire,

Et sa chemise.

Sylvie.

(PASTOURELLE)

 

— Bonjour Sylvie !

— Bondzo Monseu !

— Que faites-vous la belle

Dans ces lieux affreux ?

 

— Io filo ma quoneletta,

Io gardo mi meütons

Et quand la nï s’approtze

Li mïno à la maïson !

 

— Belle Sylvie

Quels sont tes amusements ?

En étant si jolie

N’as-tu donc point d’amant ?

 

— Tié té que vô me détes

Tié té qu’est qu’on amant ?

Car jamais de ma via

Nion m’a fi de seimblant.

 

— Belle Sylvie

Vous me faites languir,

Mon cœur se désespère

Vous me faites mourir.

 

Quïn remiédzo preindre

Monseu pô vô voart ?

Et vers l’apothicaire

Iô iray preü quert.

 

De l’apothicaire

Je n’en ai pas besoin,

Mais mon cœur et ma vie

Restent entre tes mains.

Nanon

PASTOURELLE

 

— Dis-moi Nanon (bis)

Le nom de ton village

 

— Appreinde(bis)

Monseu vô lô saray !

 

— À quoi sert-il (bis)

D’être tant rigoureuse.

 

— Et vô monseu (bis)

D’ître tant amouéreü

 

— Je m’en irai (bis)

Dans un bois solitaire,

 

— Et iô monseu (bis)

Avout mon pastoray !


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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Monique, Anne C., Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Courthion, Louis, Les Veillées des Mayens, Genève, Eggimann, 1896. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Alpage situé dans la commune de Chandolin, a été prise par Lambert Zufferey durant l’été 2006 (licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported) (Wikimédia). Les illustrations dans le texte, reprises de notre édition de référence, sont de H. Van Muyden.

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[1] Le Valais venait alors de conquérir ces régions sur la Savoie. L’alpe de Charmotana au fond de la vallée de Bagnes resta longtemps contestée entre les Bagnards et leurs voisins les Valdostains. Là était le motif de ces hostilités.

[2] Montée.

[3] Ce lieu aurait ainsi été baptisé par les vaincus qui s’attendaient à meilleure rencontre.

[4] Titre que les Bagnards donnent à l’homme qui fait le fromage.

[5] Ces salaires se payent encore de nos jours en nature.

[6] Pour laisser déposer le lait et monter la crème à la surface, on verse la traite des vaches dans une foule de petites chaudières disposées en ligne.

[7] Mais, il fait chaud.

[8] Ancien conseiller municipal.

[9] Grange à blé ou à foin construite en bois équarri.

[10] Un botzat est un bois de propriété privée.

[11] Printemps.

[12] De châble, ravin.

[13] Vieille monnaie suisse de la valeur de 14 centimes.

[14] Voir la légende : Pierre des Têtes et saint Martin.

[15] Attrape-le ! Attrape-le !

[16] Je ne peux pas ! Je ne peux pas !

[17] Parbleu ! il est tout cousu de fil de sainte Agathe ! — Il est encore d’usage dans la contrée de porter bénir le jour de la sainte Agathe (5 fév.), du fil et du sel pour préserver gens et bêtes des maléfices.

[18] Cet épisode se retrouve, quoique sensiblement modifié, dans la poésie bretonne « L’Enfant supposé ». — Voir le curieux recueil de Hersart de la Villemarqué, Chants populaires de la Bretagne. T. I. P. 50.

[19] Tiens le tien, — Donne-moi le mien, — Car tu me le déchires !... — Depicher, en patois bagnard signifie briser, déchirer. Ce mot, malgré sa signification dénaturée, semble avoir la même origine que le français « dépecer ».

[20] Officier public ayant les attributions du notaire actuel.

[21] Vaste plateau situé à l’extrémité de la vallée, à dix minutes de Champs-Jumeaux.

[22] Noire forêt.

[23] Traîneaux à bras.

[24] On en retrouve tous les épisodes principaux dans Monseur, auteur du Folklore wallon.

[25] Voir également la Ouïvra dans la légende « Le taureau cuirassé ».

[26] Tanière en forme de voûte où les bergers des Alpes font leur lit. Ces terriers faits avec des pierres bourrées de mousses ont la forme de petits chaufours.

[27] Une Remuintze est une partie d'un pâturage alpestre munie d'une cabane pour faire le fromage et où les troupeaux séjournent de huit à dix jours par an.

[28] Il y a des mulets indivis entre particuliers lesquels en disposent chacun trois, deux, ou un jour par semaine.

[29] « Channe, chanon » petits brocs d’étain tenant autrefois lieu de mesure de capacité et remplaçant les bouteilles.

[30] Notaire en Valais.

[31] Voir la légende « L’Amoureux et le Sabbat. »

[32] Hangars à blé.

[33] Abréviation du nom vulgaire donné à l’ancienne coiffure valaisanne.

[34] Pièce des petits chalets montagnards, munie d’un âtre et d'une crémaillère.

[35] C'est ainsi que font les coureurs de veillées. Afin de n’être connus que dans le cas où ils finissent par se décider à entrer, ils couvrent leur voix d’un accent gras et guttural.

[36] Débris de pièces de bois équarries.

[37] Maître Jacques est mort !... Va te faire fiche maintenant !