Benjamin Constant

JOURNAL INTIME

Dora Melegari, éd.

1895

édité par les Bourlapapey,
bibliothèque numérique romande
www.ebooks-bnr.com

 

 

 


Table des matières

 

INTRODUCTION.. 3

I. 7

II. 23

III. 39

JOURNAL INTIME  DE BENJAMIN CONSTANT. 62

1804. 62

1805. 172

1806. 174

1807. 181

1811. 194

1812. 198

1813. 201

1814. 204

1815. 217

1816. 230

Ce livre numérique : 232

 

INTRODUCTION

Les Souvenirs du duc de Broglie et le Salon de Mme Necker, dont son arrière-petit-fils, M. d’Haussonville, a fait les honneurs à ses contemporains, ont été les premiers à ramener l’attention sur le cercle littéraire et brillant qui, de Voltaire à Mme de Staël, a animé d’un éclat passager les bords du lac Léman. La curiosité publique, excitée par les piquantes révélations qui venaient de montrer l’austère Genevoise[1] sous un jour attrayant et nouveau, se porta par une impulsion irrésistible vers tout ce qui se rattachait à ce monde disparu. La société française, que des vicissitudes politiques ou personnelles avaient amenée à Genève et à Lausanne, trouva de nouveaux historiens pour l’illustrer. Sous ces projections de lumière, certaines personnalités qui, jusqu’ici, n’avaient été connues que par le côté extérieur et avoué de leur vie ou par les appréciations d’écrivains contemporains, forcément partiales ou prudentes, furent éclairées d’un jour inattendu ; des correspondances oubliées, des voix d’outre-tombe vinrent découvrir les dessous de leurs grandeurs et de leurs faiblesses. La gloire a cet inconvénient pour ceux qu’elle a marqués de son empreinte que la mort ne les met pas à l’abri des révélations posthumes. Mais doivent-ils se plaindre de ce qui leur rend la vie ? Le silence est ce qui nuit le plus à une renommée ; petit à petit elle finit par reculer et s’effacer dans l’ombre si un jet de lumière ne la remet pas en évidence. On ne triomphe de la postérité que par des victoires réitérées, disait Sainte-Beuve, et le meilleur coup de fortune pour une mémoire est d’avoir « deux ou trois de ces retours et de ces réveils magnifiques qui étonnent les générations nouvelles, qui les convainquent qu’un mort puissant est là, redoutable encore jusque dans son ombre et son silence. » Certes les opinions orthodoxes qui s’étaient artificiellement créées sur telle ou telle renommée se trouvent ainsi quelquefois froissées et détruites. Mais sortir du factice et rentrer dans la vérité est toujours un avantage. Il y a puérilité à vouloir maintenir l’erreur ; pour tirer une leçon utile de l’exemple d’une vie, il faut qu’elle soit connue dans sa réalité. Les familles, les amis, les admirateurs survivants s’alarment, ils croient à une diminution : c’est au contraire un agrandissement dont ils devraient se réjouir. La postérité juge de plus haut que les contemporains ; certains détails ne la froissent pas, l’ensemble, seul, la saisit et force son admiration, sa pitié, ou son mépris.

Benjamin Constant a eu il y a quelques années[2] un de ces coups de fortune dont parlait Sainte-Beuve ; on croyait que tout avait été dit sur cette personnalité multiple et complexe, il restait à l’entendre parler elle-même. Le Journal intime que nous publions aujourd’hui en volume, et qui a été appelé avec raison « le plus beau document humain du siècle », est une confession d’une sincérité implacable. Pas un mot qui atténue le mal ou le dissimule ; aucune de ces fausses pudeurs qui poussent à se mentir à soi-même. Benjamin Constant écrivait son journal pour lui seul, et afin que nul œil curieux n’en pénétrât le secret, il le rédigeait en lettres grecques. Dans ces notes quotidiennes où l’auteur d’Adolphe dévoile son âme ondoyante, on le voit chercher, dans l’aveu quelquefois cynique de ses plus intimes impressions, le secret de son être, mais ce secret lui échappa toujours. Il n’arriva jamais à ramener vis-à-vis de lui-même ses actes et ses sentiments à une apparence de logique et de conséquence.

La confession que l’on va lire dormit longtemps oubliée dans les archives de la famille de Constant de Rebecque. En 1871, M. Adrien de Constant, cousin de Benjamin et possesseur du précieux manuscrit, en commença la transcription en lettres latines. Plusieurs coupures y furent opérées, avec beaucoup de tact et de mesure, afin de ménager certaines susceptibilités, sans pourtant dénaturer la vérité. D’ailleurs tous les faits que ce registre rapporte étaient connus ; c’est le dessous des sentiments qui ne l’était pas entièrement. Dans un article du Temps (20 février 1887) consacré au Journal intime, – qui paraissait alors dans la Revue internationale de Rome – M. E. Scherer concluait à l’existence d’un autre cahier de souvenirs. Il citait, comme preuve à l’appui, la biographie inachevée de Benjamin Constant commencée par M. de Laboulaye, dans laquelle se trouvent des notes absolument semblables à celles du Journal Intime. Il ajoutait que l’auteur de Paris en Amérique avait donné à entendre qu’il les tenait de Mme Lenormant, nièce et fille adoptive de Mme Récamier. M. Scherer fait erreur. M. de Laboulaye a eu, en effet, dans les mains des notes de Benjamin Constant, mais c’est M. Adrien de Constant qui lui en avait donné communication à titre de curiosité littéraire. Il est donc naturel que leur rédaction ait paru identique à celle du Journal intime. Ce dernier, commencé en Allemagne en 1804, fut terminé en 1816. Mais Adolphe, avec sa nature analytique à l’excès, n’avait pas attendu d’avoir trente-sept ans pour se raconter à lui-même. Il existe une autre série de Souvenirs antérieurs à 1804, qui doit se trouver dans les archives de la famille de Constant de Rebecque. M. Adrien de Constant en avait connaissance, car dans une courte notice écrite par lui sur la vie de son cousin, il cite, à la date de 1795, des portions d’un journal rédigé par Benjamin dans sa jeunesse, et où celui-ci raconte les débuts de son amitié avec Mme de Staël. Un jour, peut-être, on retrouvera ce manuscrit oublié et il sera rendu lui aussi aux lettres françaises. En attendant les surprises de l’avenir, nous déclarons qu’il n’existe pas de double du Journal intime et que les suppositions faites à ce sujet par M. Scherer étaient erronées.

Benjamin Constant tenait, il est vrai, un autre diarium qui devait servir plus tard à la rédaction de ses mémoires et dans lequel il notait rapidement, sans commentaires, les événements de sa vie et les agitations de son cœur. Ce carnet, dont il fit présent à son secrétaire peu de jours avant sa mort, ne pouvant autrement rémunérer ses services, a été vu par plusieurs personnes. Loève Veimars en fait mention[3] et Sainte-Beuve également le cite à plusieurs reprises dans les Derniers portraits et dans les Notes et Remarques qui précèdent la table générale et analytique de ses ouvrages[4]. Les traces de ce petit registre que le secrétaire de Benjamin Constant montrait à qui voulait après la mort de son patron se sont perdues. S’est-il égaré ? Est-il enfermé dans les collections de quelque amateur d’autographes ? A-t-il été acheté par des personnes croyant avoir intérêt à le faire disparaître ? Cette dernière hypothèse paraît la plus probable.

[…][5]

Nous croyons avoir énuméré tous les documents connus déjà ou jusqu’ici inédits, qui se rapportent à l’auteur d’Adolphe, mais le Journal intime est de beaucoup le plus précieux. Saint-Augustin a parlé de lui-même moins franchement, que ne le fait le sceptique ami de Mme de Staël dans ces pages où il révèle, sans réticences, sa périlleuse finesse, son absence de sens moral et les instincts dangereux auxquels il ne sut jamais résister.

I

Tout a été dit à peu près sur Benjamin Constant. De Sainte-Beuve à Paul Bourget, les amateurs de psychologie ont été attirés par cette figure de cérébral sensible, auquel la volonté faisait défaut, et qui ne put jamais réaliser la ligne de conduite élevée dont son intelligence lui faisait comprendre la beauté et la désirabilité. Nous ne voulons point refaire ici l’œuvre de ses biographes et de ses critiques, cependant une courte notice sur les événements de sa vie est indispensable au début de ce volume, afin de rafraîchir les souvenirs de ceux qui le liront, et d’éclairer certains points à peine indiqués dans les confessions et la correspondance.

Pour comprendre cette singulière personnalité, et ne pas juger trop sévèrement ses écarts, il est nécessaire de commencer par tenir compte de tout ce qui lui manqua. Pas de religion : et Dieu seul aurait pu être la vivante unité de son existence. Pas de patrie : or, la patrie aurait discipliné par les devoirs positifs qu’elle impose le vagabondage de cet esprit subtil. Pas de famille, pas d’intérieur : par conséquent une sensibilité forcément repliée sur elle-même dès l’enfance et qui dégénéra vite en ironie et en sécheresse, aidant ainsi le développement trop précoce de l’esprit.

Benjamin Constant naquit à Lausanne en 1767 ; sa mère, Henriette de Chandieu[6] mourut en le mettant au monde. Son père, Juste Arnold de Constant de Rebecque[7], était colonel au service de Hollande ; sa profession le retenant loin de son fils, l’enfant fut confié à sa grand’mère maternelle, Mme de Chandieu, et à sa tante Mme de Nassau[8] qui le gâtèrent à outrance et se pâmaient d’admiration devant lui. Puis, à l’âge de sept ans, son père l’enleva à ces influences tendres et l’emmena en Hollande où il lui donna un précepteur qui le soumit à un régime sévère. Cette éducation à la fois faible et brusque, développa précocement les contrastes de ce caractère. On a dit de Benjamin Constant qu’il n’avait pas eu d’enfance. Nous le voyons en effet, à l’âge de dix ans, écrire à sa grand’mère, ces lignes étonnantes :

 

« Je vois quelquefois ici une jeune anglaise de mon âge, que je préfère à Cicéron, Sénèque, etc… elle m’apprend Ovide, qu’elle n’a jamais lu et dont elle n’a ouï parler, mais je le trouve entièrement dans ses yeux[9]. »

 

À douze ans, il faisait des chansons, des bouts rimés, causait de toutes choses avec un enjouement spirituel, allait dans le monde, le jugeait, avait déjà l’intuition de la passion du jeu, qui devait être plus tard le pire danger de sa vie. Une lettre[10] adressée à sa grand’mère en 1779, et datée de Bruxelles, rend mieux que toute analyse l’effrayant développement auquel était arrivé cet enfant de douze ans :

 

J’avais, ma chère grand’mère, perdu toute espérance ; je croyais que vous ne vous souveniez plus de moi et que vous ne m’aimiez plus. Votre lettre si bonne est venue dissiper mon chagrin, car votre silence m’avait fait perdre le goût de tout, parce que, dans tout ce que je fais, j’ai le but de vous plaire, et dès que vous ne vous souciez plus de moi, il est inutile que je m’applique. Ce sont mes cousins qui me supplantent auprès de vous : ils sont colonels, capitaines, et moi je ne suis rien encore ! Et cependant, je vous aime et vous chéris autant qu’eux. Vous voyez tout le mal que votre silence me fait ; aussi, si vous voulez que je devienne aimable et savant, écrivez-moi et aimez-moi malgré mes défauts ; vous me donnerez des forces et du courage pour m’en corriger. – Je voudrais pouvoir vous dire de moi quelque chose de satisfaisant, mais je crains que cela se borne au physique. Je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que si c’est tout, il ne vaut pas la peine de vivre ; je le pense aussi, mais mon étourderie renverse tous mes projets.

Je voudrais qu’on pût empêcher mon sang de circuler avec autant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée. J’ai essayé si la musique pourrait faire cet effet, et je joue des adagio et des largo à endormir trente cardinaux. Les premières mesures vont bien, mais je ne sais par quelle magie ces airs lents finissent par devenir des prestissimi. Il en est de même de la danse. Le menuet se termine toujours avec moi par quelques gambades. Je crois donc que le mal est incurable et qu’il résistera même à la raison, car, à douze ans, je devrais en avoir quelque étincelle ; mais je ne m’aperçois pas de son empire, et si son œuvre est faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans ? Savez-vous, ma chère grand’mère, que je vais dans le monde deux fois par semaine ? J’ai un bel habit, une épée, un chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l’autre sur la hanche. Je vois, j’écoute ! Jusqu’à ce moment, je n’envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont tous l’air de ne pas l’aimer beaucoup. Cependant, le jeu et l’or, que j’y vois rouler me causent quelque émotion ; je voudrais en gagner pour mille besoins que l’on a le tort de traiter de fantaisies.

Je préférerais cependant passer quelques moments avec vous, chère grand’mère, car ce plaisir va au cœur et me rend heureux ; il m’est utile ! Les autres me passent par les yeux et les oreilles, et laissent un vide que je n’éprouve pas quand j’ai été quelques moments avec vous.

 

Ces épîtres enfantines étaient célèbres dans la famille de Benjamin. On les faisait circuler et, en 1706, Mme de Staël en demande instamment une copie à Mlle Rosalie de Constant :

 

Auriez-vous la bonté, méchante Rosalie, de me prêter ces lettres de Benjamin à sa grand’mère… Mon sentiment saura plus détailler que le vôtre et il me faudra trois heures pour les lire.

 

Malgré son intelligence extraordinaire, Benjamin décourageait tous ses précepteurs. On ne parvenait à le faire travailler qu’en frappant son imagination. Pour arriver à lui enseigner le grec, son instituteur dut lui proposer de composer une langue qui ne serait connue que d’eux seuls ; charmé par cette perspective mystérieuse, l’enfant se mit résolument à apprendre les lettres de l’idiome inconnu. Toute une partie du caractère de l’homme se retrouve dans ce trait de l’écolier. Son enfance fut d’ailleurs assez triste et solitaire. M. Juste de Constant avait dans l’esprit un mélange d’ironie et de timidité qui empêchait tout abandon intime. Le père et le fils passaient leur temps à s’observer mutuellement. Quelquefois l’émotion les gagnait et ils se seraient volontiers jetés dans les bras l’un de l’autre, mais chacun attendait un signe d’encouragement qui ne venait jamais ; à ce régime de contrainte et de déboires renouvelés, ils devinrent ironiques, superficiels et dissimulés dans leurs rapports, et ce pli fatal dura toute leur vie. Benjamin a admirablement décrit dans Adolphe l’influence que le caractère de son père exerça sur le sien. Cependant, on ne peut dire de lui qu’il fut un mauvais fils. Toutes les fois que M. Juste de Constant se trouva dans des situations difficiles ou embarrassées Benjamin employa toute son intelligence et son activité à l’en tirer. Dans les questions de fortune également il se montra coulant et large, facilitant à son père tous les arrangements que celui-ci désira prendre pour assurer le sort de sa seconde famille[11]. La sécheresse de cœur dont on a tant accusé cette brillante intelligence était donc plus acquise que réelle. Dans un autre milieu et dans d’autres circonstances, ses facultés affectives mieux réglées, plus développées, auraient tenu en échec le scepticisme railleur de cet esprit formé pour le désenchantement.

La vie que Benjamin Constant mena en Hollande près de son père fut d’ailleurs de courte durée. À l’âge de treize ans, M. Juste de Constant envoya son fils à l’université d’Oxford. De là il passa à Erlangen, puis retourna en Angleterre, suivit des cours à Édimbourg, se lia d’amitié avec des membres du parti Whig dont les opinions laissèrent dans son esprit des traces qui ne s’effacèrent jamais et développèrent en lui le goût et l’instinct de la liberté politique. En 1787, ses études terminées, il se rendit à Paris. Recommandé à Suard il rencontra dans sa maison des esprits fortement imprégnés de la philosophie du XVIIIe siècle, La Harpe, Lacretelle, Marmontel. Le germanisme et l’école libérale anglaise l’avaient déjà marqué de leur empreinte, Voltaire vint y joindre la sienne. On a défini Benjamin Constant « une âme primitivement déracinée du sol natal ». En effet, la patrie lui manqua autant que la famille. Ses parents d’origine française étaient Suisses de fait, mais servaient tous en pays étranger. Lausanne, où il passa sa première enfance et séjourna à différentes reprises dans sa jeunesse, avait perdu tout caractère national en devenant le rendez-vous de la société élégante de l’Europe. Transplanté en Hollande, il passa de là en Angleterre, en Allemagne et enfin en France qui fut sa véritable patrie. Mais toutes ces races dont il s’était assimilé la culture compliquèrent encore cette nature déjà complexe par elle-même. On peut appeler Benjamin Constant le premier des cosmopolites. Grimm, Horace Walpole et d’autres le furent avant lui, mais d’une façon moins complète, sans que l’essence de leur esprit et de leur âme fût essentiellement modifiée par le contact avec le génie des autres races.

Pendant ce premier séjour qu’il fit à Paris en 1787 Benjamin Constant y mena la vie la plus dissipée. « Quel sot usage, écrivait-il plus tard, j’y ai fait de mon temps, de mon argent, et de ma santé ! » Il eût pu ajouter citant le vers de Voltaire :

 

Dans mon printemps j’ai hanté les vauriens !

 

Il y hanta aussi les femmes d’esprit, car ce fut à cette époque qu’il fit la connaissance de Mme de Charrière[12], la piquante Isabelle dont M. Philippe Godet nous a raconté la jeunesse[13], en amoureux épris plus encore qu’en historien sagace et fin psychologue. Lors de cette rencontre, la spirituelle Hollandaise avait quarante-sept ans ; le futur grand homme n’en comptait que vingt. Ce gamin désabusé fit une vive impression sur cette femme d’un esprit ferme et clairvoyant qui, stoïque dès sa jeunesse, avait vite mis son cœur à la raison ; c’est à peine si quelques déchirures étaient venues en altérer la surface tranquille. Mariée sans attrait bien vif à un homme[14], qui n’avait pu lui apprendre l’amour, et au sujet duquel elle écrivait : « Je suis mariée depuis onze jours et sur ces onze jours nous n’en avons boudé que deux ! » ses émotions n’avaient été que cérébrales jusqu’au moment où elle rencontra Benjamin. Mme de Charrière fut la « première marraine » de ce nouveau Chérubin ; elle ouvre la série des influences féminines qui troublèrent si violemment ce cœur sans équilibre.

L’attrait qu’elle exerça sur Benjamin Constant fut surtout intellectuel ; l’âge de la beauté était passé pour elle. Dans sa jeunesse elle avait été charmante, le buste de Houdon le prouve, mais médiocrement belle. Le portrait que nous donnons de Mme de Charrière dans ce volume représente un visage doué d’une intensité étonnante de vie[15]. Esprit fin et hardiment sceptique, elle aiguisa encore l’intelligence critique de Benjamin. Il a tracé d’elle dans Adolphe un portrait où malgré certains arrangements l’original se retrouve. C’est bien en pensant à son amie de Colombier qu’il écrivait :

 

Cette femme comme tant d’autres s’était, à l’entrée de sa carrière, lancée vers le monde qu’elle ne connaissait pas, avec le sentiment d’une grande force d’âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant d’autres aussi, faute de s’être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse enfin l’avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d’une de nos terres, mécontente et retirée, n’ayant que son esprit pour ressources, et analysant tout avec son esprit… !

 

Cette première liaison débuta par des confidences. À ce moment-là Benjamin se croyait fort amoureux d’une jeune fille, Mlle Pourrat[16], qu’il voulait épouser, mais la combinaison échoua. Sur ces entrefaites, M. Juste de Constant, apprenant la vie dissipée de son fils, lui enjoignit de venir le rejoindre à Bois-le-Duc où il tenait garnison. Le jeune homme se révolte, et au lieu de prendre la route de la Hollande se rend en Angleterre d’où il adresse de nombreuses lettres à Mme de Charrière[17]. Ces lettres furent le début de la longue correspondance qui dura entre eux de 1787 à 1795.

Leur amitié fut surtout épistolaire, car ils ne vécurent l’un près de l’autre qu’à de longs intervalles. Après son escapade en Angleterre, Benjamin se réconcilia avec son père et accepta une place de chambellan à la cour de Brunswick. Mais avant de se rendre en Allemagne il alla passer deux mois à Colombier près de son amie. Ce fut le point saillant de leur liaison, son heure la plus tendre. Quoique vivant tous les deux sous le même toit, ils s’écrivaient le matin de leurs lits de longues lettres qui n’en finissaient pas. C’était d’une chambre à l’autre un échange continuel de messages, une débauche d’esprit et d’analyse qui se continuait en d’interminables causeries. « Il n’y a qu’un Colombier au monde ! » s’écriait Benjamin en évoquant le souvenir de ces deux mois de bonheur. Ce fut pendant son séjour à Colombier qu’il commença à ébaucher le plan de son grand ouvrage sur les religions qu’il mit quarante ans à remanier[18]. Mme de Charrière travaillait de son côté à ses Lettres politiques sur la Hollande.

 

Nous nous amusions beaucoup, écrivait-elle plus tard on rappelant le passé. De l’autre côté de la même table, Benjamin écrivait sur des cartes de tarots qu’il se proposait d’enfiler ensemble un ouvrage sur l’influence de la religion ou plutôt de toutes les religions. Il ne m’en lisait rien, ne voulant pas, comme moi, s’exposer à la critique et à la raillerie.

 

Benjamin Constant aima-t-il réellement Mme de Charrière ? Les lettres qu’il lui adresse sont remplies d’expressions tendres et admiratives, et il est certain qu’il subissait à un degré extrême le prestige de son esprit, mais ce n’était pas là de l’amour[19]. Sans parler des vingt-sept ans qui les séparaient, il y a quelque chose de sec, de trop purement intellectuel dans ses expressions de regret et d’affection, il y a surtout un manque de délicatesse dans les confidences qu’il ne craint pas de lui adresser qui semble exclure l’existence du sentiment tout puissant. En effet dans ses lettres de Brunswick, il ose lui parler d’autres femmes, de ses projets de mariage, il semble ne pas comprendre l’indélicatesse de certains accommodements ; plus tard il l’entretient de ses joies et de ses malheurs conjugaux, et le jour enfin où il rencontre Mme de Staël il lui écrit sans ménagements :

 

C’est la seconde femme que j’ai trouvée qui aurait pu me tenir lieu de tout l’univers… Enfin c’est un être à part, un être supérieur, tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle…

 

Mais n’anticipons pas. Benjamin est encore sous l’influence de Colombier. Il fait part à son amie de tous les plans romanesques qui germent dans son esprit parmi lesquels on voit figurer un projet de vie agricole en Amérique. Il entreprend une Histoire de la civilisation en Grèce et relit ses classiques. Il raconte à Mme de Charrière sa vie à la cour, les animosités qu’il suscite, d’abord parce qu’il est démocrate, puis surtout parce qu’il a relevé les ridicules de tout le monde :

 

Blasé sur tout, ennuyé de tout, amer, égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu’à me tourmenter, mobile au point d’en passer pour fat, sujet à des accès de mélancolie qui interrompent tous mes plans…, comment voulez-vous que je réussisse, que je plaise, que je vive… ?

 

Dévoré d’ennui et d’un besoin de changement, poussé en outre par son entourage, Benjamin Constant se laissa marier en 1789, à l’âge de vingt-deux ans, à Wilhelmine, baronne de Cram, dame d’honneur de la grande-duchesse de Brunswick. La nouvelle Mme de Constant était loin d’être jolie si l’on en croit une lettre de Rosalie de Constant adressée à son frère Charles :

 

Au mois de juillet nous avons vu arriver à Beausoleil Benjamin et sa femme… Nous étions très curieux de connaître cette nouvelle cousine. D’après les goûts difficiles de Benjamin, nous nous attendions à voir une perfection, et nous fûmes étonnés de la trouver très laide, le visage labouré de petite vérole, des yeux rouges, très maigre. Enfin le premier abord n’est pas en sa faveur, mais lorsqu’on l’examine avec plus d’attention, on voit qu’elle est grande, bien faite, qu’elle a des manières douces et agréables, une jolie main, de beaux cheveux, un joli son de voix, de l’esprit, de la gaîté, aucune roideur allemande… Son mari l’adore comme si elle était belle.

 

Ce beau jeune homme blond, marié à une femme laide, n’aurait donc pas mieux demandé que d’être un bon époux[20] ! Le destin ne le voulut pas ; Mme de Constant donna tant de coups de canif au contrat conjugal que force fut à son mari de s’en apercevoir. De là querelles, séparation et finalement divorce[21]. Tout cela se poursuivait au milieu de mille intrigues qui rendirent sa position à la cour de Brunswick aussi désagréable que difficile. On peut se demander quel aurait été l’avenir de Benjamin Constant s’il avait épousé une femme digne d’être aimée et douée d’une âme assez ferme pour servir de point d’appui à son âme incertaine ? La question restera toujours sans réponse ; à une nature comme la sienne, il fallait la sécurité et la dignité du mariage pour qu’une influence pût s’affirmer durablement et victorieusement. Or, sa première femme était absolument indigne d’exercer une action efficace ; la seconde, Charlotte de Hardenberg, malgré sa douceur et sa bonté, en était intellectuellement incapable. Jamais homme ne parla plus de mariage que Benjamin Constant ; à toutes les époques de sa vie c’est le but de ses aspirations. Dans son impatience d’en finir avec les lenteurs de son divorce, on l’entend bien s’écrier : « Hymen ! hymen ! hymen ! quel monstre », mais quelques jours après, lorsque la sentence est enfin prononcée, il écrit :

 

Ils sont rompus tous mes liens, ceux qui faisaient mon malheur, comme ceux qui faisaient ma consolation, tous, tous. Quelle étrange faiblesse ! Depuis plus d’un an je désirais ce moment, je soupirais après l’indépendance complète, elle est venue et je frissonne ! je suis comme atterré de la solitude qui m’entoure, je suis effrayé de ne tenir à rien, moi qui ai tant gémi de tenir à quelque chose…

 

Bien des années plus tard, après une autre rupture, ardemment désirée aussi, nous entendrons les mêmes regrets sortir de ce cœur à la fois inconstant et fidèle, qui, incapable d’aimer toujours le même objet, était également incapable de s’en détacher.

La correspondance de Benjamin Constant avec Mme de Charrière se poursuivit assez régulièrement à travers les vicissitudes de son mariage et de son divorce, mais le ton en est changé ; il lui écrit comme à « l’esprit le plus supérieur qu’il connaisse »[22] : non plus comme à la femme qu’il aime et dont il doit quelque peu ménager les sentiments ; il lui dit « tout et plus que tout », il montre sa sécheresse, l’ennui qui le ronge. Ce sont les mêmes analyses dévorantes qu’autrefois mélangées aux plus singuliers aveux. Le goût assez vif que lui inspire Mme de Marenholz[23], ses rapports avec cette Charlotte qu’il devait plus tard épouser, tout cela est raconté dans des termes blessants pour celle dont il parlait, et pour celle à qui il adressait ses confidences. Entre Benjamin Constant et son amie, des mots qui ne s’oublient jamais avaient été prononcés au moment où la triste affaire de M. Juste de Constant éclata en Hollande[24]. Peut-être Mme de Charrière donna-t-elle à son correspondant quelque conseil trop particulier, le fait est que Benjamin se fâcha et lui écrivit une lettre aussi amère qu’ingrate[25]. Il y eut même interruption dans leur correspondance ; elle reprit plus tard et dura quelques années encore à travers des refroidissements, des brouilleries, des raccommodements, mais il a beau parler de Mme de Charrière en l’appelant « la femme que j’aime et qui m’aime tendrement » on sent que le charme est rompu[26]. Ce sont les derniers sanglots d’une amitié vive qui s’éteint[27]. Une des dernières lettres qu’il lui adresse est datée du 26 mars 1796 :

 

Adieu, écrit-il en terminant, vous qui avez embelli huit ans de ma vie, vous que je ne puis, malgré ma triste expérience, imaginer contrainte et dissimulée, vous que je puis apprécier mieux que personne ne vous appréciera jamais. Adieu, adieu.

 

Lorsqu’il lui adressait ces lignes la politique et un autre amour avaient déjà pris possession de sa vie. La première amie n’était plus pour lui qu’un souvenir « le plus cher et le plus étrange de mes souvenirs » comme il le lui avait écrit autrefois[28].

De pensée ferme autant que de vive allure, Mme de Charrière aurait dû laisser plus de traces sur l’esprit qui avait subi pendant si longtemps l’ascendant du sien. Mais elle eut le sort de tous ceux qui détruisent et ne pensent point à fonder. On lit dans Adolphe :

 

J’avais contracté dans mes conversations avec la femme, qui la première avait développé mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes, et pour toutes les formules dogmatiques.

 

Ces paroles sont justes, quant à l’effet produit sur l’âme de Benjamin Constant par le contact intellectuel avec Mme de Charrière. Celle-ci avait cependant des points fermes sur lesquels elle ne transigeait pas, mais qu’elle ne sut pas communiquer. Dépourvue d’enthousiasme, dévorée de curiosité intellectuelle, le libertinage d’esprit de Benjamin ne la choquait pas ; elle l’encouragea même et développa ainsi son ironie naturelle et la sécheresse de son cœur. Plus tard elle expia cette faute. Ce pauvre cœur mobile qui se dévoilait cyniquement devant elle fit sans doute souffrir le sien. Trop intelligente, trop sceptique, trop logique, pour avoir nourri l’illusion de garder longtemps l’affection du jeune homme, elle éprouva cependant une amère douleur à voir lui échapper ce qu’elle n’avait jamais réclamé. Une fois encore il vient la voir à Colombier.

 

Je le trouve bien changé, écrit-elle… Sa carrière moitié politique, moitié amoureuse n’est plus en possession de m’intéresser. Nous n’avons ri ensemble de rien, sinon de nous-mêmes ou plutôt l’un de l’autre… D’ailleurs les Necker, les Staël étaient autant d’arches saintes auxquelles il ne fallait pas toucher. C’est dommage pour moi que cette rupture ! Pour lui qui est plus jeune et qui a besoin sans doute de mouvement et de variété, il peut mettre beaucoup de choses à la place, et Mme de Staël remplie d’esprit et de desseins, liée ou en différend avec la terre entière, lui vaut beaucoup mieux que moi.

 

Mme de Charrière, malgré son esprit, ne sut pas cacher sa blessure. Toutes les fois qu’elle parle de l’ambassadrice comme elle appelait Mme de Staël, c’est avec une verve incisive :

 

Elle est partie et son sigisbée aussi. Je souhaite qu’aucun mal n’arrive à aucun des cheveux dorés de l’un, à aucun des crins noirâtres de l’autre : mais quelques humiliations pour la célèbre fille de M. Necker ne me déplairaient pas[29].

 

Cette rupture et les causes qui la motivèrent eurent sur Benjamin Constant une influence décisive ; Mme de Charrière, dit Sainte-Beuve, était le XVIIIe siècle en personne ; il rompit à un certain moment avec elle et avec lui[30]. Un homme nouveau surgissait : l’homme du XIXe siècle. Il ne fut pas plus conséquent que l’autre ne l’avait été, mais du moins son horizon s’était élargi ; sans abandonner l’analyse personnelle il allait s’élever jusqu’aux idées générales et apprendre à ne plus faire de son moi le pivot unique autour duquel tournait sa dévorante imagination.

II

La politique joua avec et après l’amour un très grand rôle dans la vie de Benjamin Constant. Il l’aborda d’une façon quelque peu inconséquente, comme il faisait de toutes choses ; déjà avant 1789, il était démocrate et rêvait une république où ressusciterait l’âge d’or. Girondin de nature, imbu des idées libérales anglaises, son existence à Brunswick, sa position de chambellan, le jetèrent, par des forces de réaction naturelles, toujours plus avant dans la voie de la haine des gouvernements absolus et du mépris des cours. Accusé de jacobinisme, ayant pour ennemis tous les amis de sa femme, sa situation à Brunswick était devenue intolérable et il finit par jeter sa clef de chambellan aux orties et par rentrer en Suisse. Mais cette politique qui était la seule chose qui piquât encore sa curiosité, il l’analysait impitoyablement comme le reste, et s’il y avait des jours où il écrivait : « J’espère que le parti de Roland, qui est mon idole, écrasera les Marat, Robespierre, et autres vipères parisiennes », on trouve en même temps sous sa plume ces phrases découragées : « Je n’entends plus les mots d’humanité, de liberté, de patrie, sans avoir envie de vomir. » Au fond il ne croyait qu’à demi aux effets bienfaisants des principes qu’il professait. L’influence d’une femme de génie allait lui donner, avec une patrie, la foi dans la liberté et le désir de mériter la gloire.

Ce fut le 15 septembre 1794 que Benjamin Constant rencontra pour la première fois Mme de Staël ; elle avait alors vingt-neuf ans, et lui vingt-sept. Celle dont Bonstetten disait que le monde était trop petit pour son âme de feu était faite pour conquérir l’imagination du jeune homme[31] ; elle s’en empara avec une telle puissance qu’elle la transforma jusqu’à la rendre enthousiaste. Entre ces deux êtres passionnés, dont l’un représentait la force virile[32] et dont l’autre possédait le charme des natures ardentes et complexes, l’amitié des premiers jours devait inévitablement se transformer en sentiment plus exclusif. Benjamin Constant a noté dans son journal[33], à la date de 1795, l’heure décisive du passage de l’amitié à l’amour :

 

Il est vraiment curieux de voir à quel point les femmes tiennent compte aux hommes qui s’occupent d’elles des actions les plus folles, quand elles ont lieu à leur intention. Il était convenu avec Mme de Staël que pour ne pas la compromettre je ne resterais jamais chez elle passé minuit. Quel que fût le charme que je trouvais dans nos entretiens et mes fougueux désirs de n’en pas rester à des discours, je dus céder devant cette ferme résolution. Mais, ce soir, le temps m’ayant paru encore plus court que de coutume, je pris ma montre pour démontrer que l’heure de mon départ n’avait pas encore sonné. Mais l’inexorable aiguille m’ayant donné tort, par un mouvement irréfléchi de colère digne d’un enfant, je brisais sur le parquet l’instrument de ma condamnation. « Quelle folie ! Que vous êtes absurde ! » s’écria Mme de Staël. Mais quel sourire intérieur j’entrevis à travers ses reproches ! Décidément, cette montre brisée me rendra un grand service.

 

En effet on lit dans le journal du lendemain :

 

Je n’ai pas racheté de montre, je n’en ai plus besoin !

 

Malgré l’ardent intérêt[34] que Mme de Staël témoignait à Benjamin Constant, elle hésita longtemps à donner à leur amitié un caractère plus tendre et il dut employer les grands moyens pour s’attacher ce cœur qu’une récente désillusion avait rendu méfiant[35]. « J’ai toujours été la même, vive et triste », disait la châtelaine de Coppet ; Mme de Staël était, en effet, de ces natures pour lesquelles la souffrance est un besoin comme l’amour et « qui ne s’amusent que de ce qui les fait pleurer ». Elle allait trouver dans ce nouvel attachement une abondante source de larmes.

En 1795, Benjamin Constant accompagne son amie à Paris et commence à la suivre dans ses évolutions politiques. Dans ce salon de Mme de Staël où, à côté des amis d’autrefois : MM. de Talleyrand, de Narbonne, de Montmorency, de Barante, de Jaucourt, etc., on rencontrait des hommes tels que Daunou, Lanjuinais, Boissy d’Anglas, le jeune homme, remarquable par sa beauté autant que par sa parole brillante, prit rapidement une place marquante. Ses longs cheveux blonds bouclés, son air d’étudiant allemand contrastaient avec les visages fatigués de cet entourage où les deux régimes se coudoyaient. À ce moment, un désir de sentir se consolider la république et l’ordre, et de voir les conquêtes libérales se concilier sous la constitution de l’an III, animait les esprits les plus honnêtes. Benjamin Constant, qui défendit toujours la liberté sans la rendre responsable des excès dont elle était le prétexte[36], inaugura sa vie politique en publiant en faveur de Tallien et du Directoire une première brochure intitulée : De la force, du gouvernement actuel et de la nécessité de se rallier. Cette opinion était également hostile aux terroristes et aux royalistes. Le Moniteur écrivit à l’occasion de cette publication : « Il est remarquable de voir un étranger discuter avec une sagacité profonde les intérêts de notre pays et joindre à l’éclat et à la vigueur du style la justesse des aperçus. » La note du Moniteur où il était qualifié d’étranger, décida Benjamin Constant à réclamer auprès du Directoire sa qualité de Français[37]. On lui objecta la nécessité d’une résidence de sept ans en France. Il acheta alors une terre à Luzarches, et s’étant fait inscrire à cette commune, la question se trouva tranchée en sa faveur. Quand Genève fut annexé à la France, Benjamin, pour consolider sa position, se fit reconnaître Genevois. Mais ce ne fut pas cependant sans de nouvelles luttes que le citoyen Constant put rester définitivement Français[38]. Sa première brochure avait été suivie de deux autres : Les réactions politiques, et Les effets de la Terreur dont le but était de prouver que les persécutions amènent des réactions inévitables et que la Terreur, loin d’être le salut de la République, avait risqué d’être sa perte. Les partis ennemis du gouvernement devenaient chaque jour plus violents ; pour résister au club royaliste de Clichy et au club jacobin du Manège, on fonda un club républicain constitutionnel dont Benjamin Constant fut nommé secrétaire[39]. Mais le coup d’État du 18 fructidor approchait et allait être suivi du 18 brumaire. Avec son inconséquence naturelle le brillant publiciste parla de ce dernier acte de façon à faire croire qu’il l’approuvait ; plus tard il se réfuta lui-même.

Appelé par le premier consul à faire partie du Tribunat, Benjamin Constant fut du petit nombre de ceux qui prirent leur rôle au sérieux. Son amour de la liberté le plaçait dans les rangs de l’opposition et il essaya d’arrêter quelque peu le mouvement qui poussait les esprits vers la servitude politique. Bonaparte, qui s’irritait de ses attaques mordantes, lui disait : « Venez causer avec moi dans mon cabinet. Il y a des discussions qu’il ne faut élever qu’en famille. » Mais ces câlineries du maître n’eurent pas raison de Benjamin Constant. Il résista pour cette fois au prestige auquel il devait succomber quinze ans plus tard, la veille du désastre final !… Le premier consul, qui n’avait pas un tempérament à supporter la contradiction, décida une réduction du Tribunat et désigna ceux qu’il voulait écarter. Cabanis, Andrieux, Benjamin Constant et d’autres furent mis à la porte. « On a écrémé le Tribunat », s’écria Mme de Staël. Le salon de la fille de Necker devint naturellement l’asile des victimes du pouvoir et un foyer d’intrigues si actif que l’exil en fut la conséquence. Arrêté ainsi au début de sa carrière, le jeune homme dut quitter Paris avec son amie. Ils se réfugièrent en Allemagne où ils vécurent quelques années. Benjamin se fixa à Weimar, tandis que sa compagne changeait souvent de résidence ; elle habitait tantôt Leipzig, tantôt Berlin. L’été les ramenait à Coppet. Très bien reçu à Weimar par la grande-duchesse, Benjamin Constant y vécut dans l’intimité des Gœthe, des Schiller, des Millier, des Wieland. Ce fut pendant ce séjour que l’idée lui vint d’imiter en mauvais vers français la tragédie de Schiller : Wallenstein[40]. Il employa heureusement une partie de son temps d’une façon plus profitable en travaillant sérieusement à son grand ouvrage des Religions et en recueillant une foule de matériaux qui servirent plus tard à la rédaction définitive de cette œuvre[41].

Cependant entre les deux exilés, jusqu’alors si passionnément unis, la triste période des orages avait commencé, mais les liens qui les attachaient l’un à l’autre étaient si fortement tissés qu’il fallut des années de luttes, de reprises et de tourments mutuels pour les rompre définitivement. Il est inutile de raconter ici les péripéties de ce drame douloureux que les lettres de Sismondi[42] avaient fait connaître longtemps avant la publication, du Journal intime, et que les confessions sans réticences de Benjamin Constant précisent avec une douloureuse sincérité. C’est le récit des luttes d’un cœur en révolte qui aspire ardemment à la liberté et cependant ne parvient jamais à se soustraire aux liens qu’il maudit et adore en même temps. Mme de Staël avait tellement pénétré le cerveau et l’âme d’Adolphe qu’il ne lui échappait que pour lui revenir[43]. « Avec ses défauts, écrivait-il, elle est pour moi supérieure à tout… De cœur, d’esprit, d’abandon, je ne me trouve bien que là. » Ce pauvre cœur d’homme ; qui ne savait ni aimer ni complètement cesser d’aimer, et dont la bonté naturelle ne s’appuyait sur aucun principe solide, reculait toujours devant la crainte de faire souffrir ceux qui l’aimaient. Il sentait ses devoirs vis-à-vis d’une femme dont l’attachement ne lui avait jamais manqué, pas assez pour les remplir jusqu’au bout, trop pour s’y soustraire ouvertement. On verra plus tard à quel lamentable moyen il s’arrêta pour recouvrer sa liberté.

M. de Staël étant mort en 1802, le mariage des deux amis semblait, aux yeux de tous, devoir être l’inévitable conséquence de cet événement. Pourquoi cette union ne se fit-elle pas ? La question « a été souvent soulevée et débattue ; en général on penche à croire que Corinne repoussa ce mariage pour ne pas renoncer à un nom qu’elle avait rendu illustre, pour ne pas désorienter l’Europe, comme elle le disait elle-même gaiment[44], et que son refus fut la cause réelle des dissentiments qui devaient peu à peu la séparer de Benjamin Constant. Les lettres de Mlle Rosalie de Constant permettent de rétablir la vérité à ce sujet. Elle écrit à son frère Charles, à la date de 1802 :

 

Tu sais la mort romanesque de M. de Staël. Benjamin doit être à Coppet. Tout le monde trouve des raisons contre le mariage. Il me semble immanquable.

 

Quelques jours plus tard elle ajoute :

 

Le caractère de Benjamin est celui d’un enfant malin qui est toujours guidé par le moment et sur lequel on ne peut compter. Il m’a paru beaucoup craindre le mariage qui, je le croyais, ne pouvait manquer…

 

En 1804, elle est mise au courant du secret de la situation, et elle écrit :

 

… Il me paraissait si naturel d’épouser Benjamin lorsqu’elle devint libre, que je ne mis pas la chose en doute. Il paraît qu’ils en eurent tous les deux une telle peur qu’ils se mirent en règle là-dessus.

 

À peu près à la même époque, Mlle Rosalie de Constant s’adressait en ces termes à Mme de Staël qui lui avait reproché de la fuir :

 

Oh ! combien je vous aurais aimée si vous aviez épousé Benjamin et qu’il y eût trouvé son bonheur ! Que n’aurais-je fait pour mériter aussi un peu d’amitié de votre part ! L’accord de vos dispositions à cet égard impose tout à fait silence à mes pensées et à mes paroles, mais je regrette les vœux que je formais.

 

Il est certain toutefois que, malgré cet accord mutuel, la question matrimoniale fut soulevée à plusieurs reprises entre Mme de Staël et Benjamin Constant ; celui-ci comprenait que le mariage était la terminaison la plus digne de leur longue amitié. En 1807, peu de temps avant d’épouser Charlotte, il écrit dans son journal : « Je suis entre deux femmes dont l’une m’a fait tort en ne m’épousant pas et dont l’autre va me nuire en m’épousant. » Si l’idée de légaliser une union qui avait été, comme il le disait lui-même « beaucoup plus serrée qu’un mariage », lui faisait peur à certains moments, il regrettait amèrement, à d’autres, de ne pas être devenu le mari de Mme de Staël. Il avait d’ailleurs, nous l’avons constaté déjà, la marotte matrimoniale ; sa correspondance avec Mme de Nassau nous le montre sans cesse occupé d’établir sa vie sur cette base solide. En 1804, l’esprit rempli de ses projets conjugaux, il avait essayé d’amener Mme de Staël à une rupture, mais la mort de M. Necker les rapprocha. Comment abandonner son amie dans cette heure terrible ? « Tout mon sort est sur la tête de mon père », disait Mme de Staël. Pardonnant tout, parce qu’elle comprenait tout, le seul crime irrémissible à ses yeux était de mal parler de M. Necker ; il fut le plus grand amour de sa vie, celui qui domina tous les autres[45]. Son ami le savait, et ce qu’il y avait en lui de meilleur et de tendre fut touché par ce désespoir filial. Le départ de Mme de Staël pour l’Italie, dont elle devait rapporter Corinne, rendit une liberté momentanée à Benjamin Constant, mais l’année d’après, en 1805, on le retrouve à Coppet partageant la vie orageuse et brillante de son amie. Mlle Rosalie de Constant écrivait à ce propos à son frère Charles :

 

On faisait à Coppet des assauts prodigieux d’esprit et de savoir. Jamais, raconte M. de Bonstetten, on n’a versé autant d’idées ; il m’assure qu’il y avait de quoi en mourir de fatigue et qu’après cela les personnes disant des lieux communs faisaient plaisir à rencontrer.

 

On a dit de Benjamin Constant que c’était l’homme qui avait eu le plus d’esprit depuis Voltaire. Taciturne dans sa jeunesse, il ne devint brillant causeur que sous l’influence de Mme de Staël ; elle lui servait de stimulant et faisait naître en lui cet enthousiasme, factice ou réel, qui seul colore la parole ; à ses yeux il était le premier esprit du monde et elle le proclamait hautement. Sainte-Beuve corrige l’appréciation en l’appelant le plus grand des hommes distingués. Dans cette magnifique existence de Coppet où une partie de l’Europe intellectuelle et mondaine se groupait autour de Corinne[46], Benjamin Constant joue son rôle de prodigieux causeur donnant la réplique à l’éloquence de la châtelaine. Il joue aussi la comédie, voire même la tragédie ; c’est de cette époque que datent les fameuses représentations théâtrales dont on connaît le récit et qui dissimulaient des drames intérieurs autrement poignants que les pièces qu’on jouait.

 

Mme de Staël et Mme Récamier sont les deux pôles autour desquels le mouvement tourne, écrit Gaudot à sa sœur, et l’une et l’autre de ces deux femmes célèbres sont dans la situation la plus extraordinaire quant à leurs relations subsistantes à leur cœur et à leur avenir. L’une et l’autre sont à une patte d’oie du chemin où il faut opter. Quoiqu’elles rient beaucoup à table et au salon, toutes deux sont malheureuses par des raisons opposées qu’elles m’ont dites dans des moments d’abandon[47].

 

Mais ni les plaisirs les plus délicats de l’esprit, ni l’animation de cette vie unique en son genre, où tant d’intelligences supérieures faisaient à la sienne un cortège admiratif, ne parvenaient à consoler Mme de Staël de son exil. « Tout ce que je vois ici, écrivait-elle d’Allemagne en 1808, est meilleur, plus intéressant, plus éclairé peut-être que la France, mais un petit morceau de France ferait bien mieux mon affaire. » Elle fit, pour y rentrer, une série de tentatives auxquelles Benjamin Constant se prêta avec un dévouement infatigable. Elle alla même secrètement faire un séjour à Paris, mais une indiscrétion la perdit et une ordonnance de police[48] la rejeta en Suisse où son ami la rejoignit encore, malgré le désir qu’il avait de se fixer en France. Cependant l’heure du détachement final approchait ; le jour vint où Benjamin Constant se décida enfin à annoncer clairement à son amie qu’il voulait reprendre sa liberté, mais le lendemain on trouve dans son journal ces mots qui démentent la résolution de la veille : « Mme de Staël m’a reconquis ! » Ces alternatives de réconciliations et de ruptures, entremêlées de scènes de désespoir[49], durèrent jusqu’en 1808. Dans l’intervalle, Benjamin Constant avait revu à Paris Charlotte de Hardenberg[50] et lui avait promis de l’épouser[51]. Il dit dans son journal : « J’aime Charlotte plus que jamais », ce qui ne l’empêche point d’écrire à peu près au même moment en parlant de Mme de Staël : « Tout est bien rompu. Mme de Nassau et Rosalie en sont heureuses. Cette joie durera-t-elle ? Car mon âme au fond est déchirée. » Elle était si bien déchirée que le lendemain, ne pouvant supporter cette séparation, il repartait pour Coppet. « J’ai consenti, écrit-il, à un séjour de six semaines…, et Charlotte qui m’attend ! » Il rejoint enfin à Besançon cette fiancée délaissée ; elle est malade, désespérée. Benjamin s’attendrit ; le mariage promis se fera, mais secrètement ! Il n’a pas le courage d’avouer ses projets à Mme de Staël, et cependant s’il épouse Charlotte, c’est surtout pour arriver à secouer l’ascendant de Corinne. Cet acte est le plus bas dont Benjamin Constant se soit rendu coupable et, phénomène singulier de la part de ce psychologue sincère, il ne semble pas comprendre la double indignité de sa conduite.

Le Journal intime est interrompu après la conclusion de ce singulier mariage et ne reprend qu’en 1811. Il faut recourir à Sainte-Beuve pour combler cette lacune.

 

Il épouse Charlotte[52] secrètement (juin 1808), arrive avec elle en Suisse près Coppet, à Sécheron, et envoie mander Mme de Staël sans lui dire pourquoi. Elle accourt à l’auberge et est reçue par Mme de Constant qu’elle traite fort mal en apprenant le mariage ; ce qui l’impatiente le plus dans cette entrevue, c’est la fadeur allemande de cette personne à sentiments qui ne savait que répéter à satiété : « C’est que Benjamin, voyez-vous, est si bon ! » Elle reprend son ascendant sur Benjamin Constant marié. Elle va à Lyon ; il la suit avec sa femme et passe son temps près d’elle, négligeant un peu Mme de Constant. Tout d’un coup, on vient apprendre à Mme de Staël et à lui que sa femme s’est empoisonnée ; Mme de Staël y court et trouve une femme sur son canapé, qui se croit empoisonnée plus qu’elle ne l’est[53].

 

__________

 

Mme de Staël faisait tellement honte à Benjamin du mariage qu’il avait conclu qu’il s’estimait, par moments, « un monstre, aux yeux de la terre ».

« Quand je rentre dans Paris, disait-il sérieusement, je lève les glaces de ma voiture de peur d’être montré au doigt. Il faut lire dans le carnet[54], dont Sainte-Beuve cite quelques passages dans ses Notes et Remarques, les misérables tergiversations de ce cœur flottant entre deux affections contraires et qui ne parvenait point à sacrifier l’une à l’autre. Ces alternatives durèrent jusqu’à son départ pour l’Allemagne le 15 mai 1811. On l’entend pousser un soupir de soulagement. « Une tout autre atmosphère, écrivit-il, plus de luttes. Charlotte contente, plus d’opinion contre nous. » Mais ces impressions heureuses ne durent pas : « Ah ! qu’une femme est incommode ! » écrit-il peu de temps après. Puis le souvenir de Mme de Staël le déchire : « Que la vie est triste et que je suis fou ! s’écrie-t-il… Mme de Staël est perdue pour moi, je ne m’en relèverai pas… » Et des expressions de regret amer se suivent sous sa plume.

Sainte-Beuve, toujours sévère pour lui et quelquefois presque haineux, prétendait que Benjamin Constant était incapable de grandes passions et que chez lui le cœur était toujours resté dupe de l’esprit. Superficiellement ce dernier jugement peut paraître vrai. En réalité il ne l’est pas. Dans toutes les circonstances de sa vie, l’esprit chez Adolphe a été dupe du cœur ; il a toujours sacrifié ses intérêts à ses sentiments[55]. Si intellectuellement il arrivait à faire des calculs égoïstes ou habiles il ne les appliquait pas. « Il faut se décider, agir et se taire », écrivait-il, et jamais il ne dépassait le premier degré. Dévoré du besoin d’aimer il ne croyait pas à l’amour, et cette lutte éternelle entre ses instincts et son esprit épuisa sa vie. Il ne sut pas être fidèle ; nous le voyons toujours regretter et désirer ce qu’il a perdu, et se fatiguer de ce qu’il possède, mais on ne peut dire qu’il fut insensible. Pendant sa liaison avec Mme de Staël d’autres femmes occupèrent son imagination : Mme Talma, cette Julie dont il parle dans Adolphe d’une façon si charmante[56], Mme Lyndsay, la dernière des Ninons, comme l’appelait Chateaubriand, et qui a tous les traits extérieurs d’Ellénore sans en représenter la réalité. Mais il est certain que, malgré ces fantaisies des sens ou du cœur, Mme de Staël fut le grand amour de sa vie, le seul complet ; à tous les autres des éléments manquèrent. Celle qui avait « pris quelque chose à toutes les phases à travers lesquelles elle avait passé », pouvait seule répondre aux besoins multiples de la nature de Benjamin Constant. Il a beau la maudire, s’abaisser vis-à-vis d’elle à des violences de langage et de pensée, elle reste pour lui la créature unique, celle qu’on regrette toujours, même si on l’a volontairement perdue. Les douloureux aveux du Journal intime ne diminuent pas le prestige de Mme de Staël ; le réquisitoire que son ami lance contre elle ne parvient pas à obscurcir les côtés magnifiques de sa nature. Ambitieuse, amoureuse de gloire, passionnée, exigeante, opiniâtre dans ses attachements, elle était tout cela, mais malgré tout cela comme elle est plus grande que celui qui l’accuse ! Et encore comment l’accuse-t-il ? En s’irritant contre cette force qui dominait sa faiblesse et en se laissant toujours reconquérir par elle.

III

Le quatrième séjour de Benjamin Constant en Allemagne dura environ trois ans ; ce fut peut-être la période de sa vie où il s’ennuya le plus. « Autrefois, dit-il, j’étais entraîné par un torrent ; aujourd’hui je succombe sous le poids d’un fardeau. » Il travaille un peu, il joue beaucoup, il relit Adolphe[57], qui était écrit depuis longtemps, mais qu’il n’avait pas publié encore, il note au jour le jour ses impressions conjugales. « Quelle peste que le mariage ! s’écrie-t-il. Charlotte est un peu boudeuse ; le caractère de Charlotte change ; Charlotte a la manie de veiller », et dire qu’il s’était marié pour pouvoir se coucher de bonne heure ! « Je sens, dit-il, que je porte l’ennui de ma femme et le mien. » Puis les souvenirs du passé le rongent : « Je suis aussi occupé de Mme de Staël qu’il y a dix ans ! » À ce cri de regret il ajoute ces mots d’un désenchantement profond : « Charlotte m’accable de sa bonté. » Il a cependant des retours : « Rendons Charlotte heureuse, j’ai fait assez de mal dans ma vie. » Son existence se traîne ainsi dans des alternatives de sombre ennui, de douleur[58] et de dégoût de lui-même, jusqu’au jour où une intrigue obscure le rejette dans la politique active. Comment Benjamin Constant put-il prendre au sérieux cette absurde candidature du fils de Bernadotte[59] ? Par quelle aberration accepta-t-il un rôle dans cette naïve conspiration ? Il hésite, il est vrai, mais si peu ! le terrain lui paraît mouvant ; il ne voit pas qu’il manque… Le projet se développe, l’abdication de Napoléon paraît certaine, il faut être prêt à en profiter. Benjamin Constant part pour Bruxelles avec le corps de Bernadotte. « Le temps presse, écrit-il, si je veux arriver à l’hallali. » Les bases de sa situation future sont établies avec le Prince. Mais les événements se précipitent, Louis XVIII est proclamé, le Béarnais, en route pour Paris, revient sur ses pas ; tout est perdu. Cette déplorable conclusion d’une intrigue, que l’histoire n’enregistre même pas, ne déconcerte pas trop Benjamin Constant ; il trouve à Louvain Auguste de Staël et repart avec lui pour Paris. De tous côtés on lui fait un accueil flatteur. Son récent manifeste : De l’esprit de conquête et d’usurpation, avait produit une grande sensation en Europe ; il répondait admirablement au sentiment de lassitude générale et à la réaction naturelle contre le despotisme et la guerre qui remplissaient alors toutes les âmes. Benjamin Constant est présenté à l’empereur Alexandre, qui le reçoit à merveille et lui promet de le décorer. Quelques jours plus tard, on lit dans le Journal intime : « Je passe la soirée avec Alexandre qui me témoigne une grande bienveillance, mais l’ordre n’arrive pas. » Talleyrand cherche à l’attirer ; on lui fait des ouvertures auxquelles il ne se fie qu’à demi. Il écrit dans les Débats sur toutes les questions du jour une suite d’articles en faveur de la constitution et de la liberté de la presse, mais la réaction n’en triomphe pas moins. « Je me désintéresse même des patriotes, écrit-il, parce que je n’espère plus rien, pas même l’ordre russe qui n’arrive pas ! »[60]

Ce fut durant cette période d’accablement que l’imprévu rentra dans la vie de Benjamin Constant. Il se trouvait seul à Paris, sa femme n’ayant pu l’accompagner à travers les armées coalisées. Sa tante, Mme de Nassau, venait de mourir, laissant un grand vide dans son cœur ; excepté ses pertes de jeu, c’est à elle qu’il confiait ses chagrins et ses faiblesses. Dans ce désemparement général, une femme, avec laquelle il s’était trouvé mille fois sans en être le moins du monde ému, le saisit tout à coup et lui inspire un sentiment violent. Elle le rend si malheureux qu’il en regrette l’Allemagne : « Paisible vie de Göttingen, où es-tu ? » s’écrie-t-il. Cette passion désordonnée, et non payée de retour, l’occupe pendant dix-huit mois ; il en perd ses facultés : « Le travail, la politique, la littérature, tout est fini ! s’écrie-t-il, le règne de Juliette commence. » Les choses s’étaient passées de la façon suivante : Mme Récamier, très liée avec les Murat, avait été chargée par la reine Caroline de trouver un publiciste distingué, capable de rédiger un mémoire où les droits de Murat seraient défendus.

Tout désignait Benjamin Constant[61] au choix de la belle Juliette, qui sut lui persuader aisément de se charger de ce travail. Malheureusement le véritable résultat de cette entrevue fut, non le triomphe des droits du roi de Naples, mais toutes les sottises qu’un amour sans réciprocité peut faire commettre à un homme de quarante-sept ans. Le Journal intime nous révèle les dessous de cette passion singulière ; les lettres à Mme Récamier nous racontent ses péripéties. Benjamin Constant trouve des pages d’une véritable éloquence pour attendrir ce cœur que rien n’était jamais parvenu à émouvoir. Il se fait humble, modeste : « Ange adoré, s’écrie-t-il, à qui je ne demande qu’un regard doux et une affection pure ! » On le voit même tomber dans le mysticisme. Mme de Krudner lui donne à écrire des prières qui le font fondre en larmes. Il s’agit de convertir Mme Récamier, mais voudra-t-elle de la religion ? ô joie, ô surprise ! elle consent à entrer dans cet ordre d’idées. On lit en effet dans le journal du lendemain :

 

Mme de Krudner triomphe et désire arriver à nous unir spirituellement… J’ai prié avec Juliette[62] !…

 

Il est impossible de ne pas faire un retour en arrière, de ne pas penser aux lettres sèches et spirituelles que le jeune Benjamin écrivait à Mme de Charrière. Cette partie de lui-même qui se moque toujours de l’autre, qu’est-elle devenue ? Jamais elle ne lui aurait été plus utile[63]. Mais ni ses désespoirs, ni les prières en commun, ni les menaces de duel avec M. de Forbin, ni les bouderies tragiques ne font sortir Juliette de sa tranquillité d’idole. Un peu d’amitié très froide, voilà tout ce qu’Adolphe obtient d’elle.

Si cette dernière passion n’avait eu d’autre effet sur Benjamin Constant que de le faire souffrir et de diminuer momentanément son activité intellectuelle, on pourrait pardonner à Mme Récamier l’heure de coquetterie qui la fit naître. Mais le sentiment violent qu’elle inspirait au grand publiciste poussa celui-ci à l’action la plus inconséquente de sa vie, au démenti de toutes ses opinions, à ce revirement fatal qui le place parmi les transfuges.

Il serait superflu de refaire ici l’histoire de l’époque : nous sommes en 1815, Bonaparte venait de débarquer en France, il arrivait avec la rapidité des victorieux. À Paris le désarroi était complet, les défiances réciproques avaient empêché toute entente de s’établir et rendu impossible la concrétisation d’un plan de résistance. Benjamin Constant, qui déjà avait perdu toute illusion sur le libéralisme de la Restauration, se montrait cependant un des plus acharnés adversaires du pouvoir qui se disposait à reprendre possession de la France[64].

La cause était perdue, le roi devait partir le soir même, l’empereur était déjà à Fontainebleau, lorsque Benjamin Constant publia le fameux article des Débats dont les mots de la fin sont d’un si violent courage : « Je n’irai pas, misérable transfuge, me traîner d’un pouvoir à l’autre, couvrir l’infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse. » Après ces imprudentes paroles, les amis de Benjamin Constant l’engagèrent à quitter Paris, et à ne pas y attendre l’arrivée du maître[65]. Il cède à leurs instances et part pour Nantes, avec l’intention de s’embarquer pour l’Angleterre. Mais chez lui, même à quarante-sept ans, les entraînements du cœur devaient l’emporter sur les conseils de l’intérêt bien entendu : rester peut-être des années sans revoir celle qui le rendait si malheureux dépassait son courage. Il préféra braver tous les dangers et rentrer à Paris. Un péril imprévu, contre lequel il n’était pas préparé, l’attendait à son arrivée. L’empereur, au lieu de demander sa tête, lui fit faire des ouvertures de conciliation sur la base des libertés constitutionnelles. Benjamin Constant ne sut pas refuser l’entrevue que son adversaire sollicitait… Quelques jours plus tard, il était chargé par l’empereur de rédiger un projet de constitution… On le faisait conseiller d’État, il était devenu l’un des défenseurs de l’empire[66]

Benjamin Constant crut-il réellement Napoléon capable de travailler de bonne foi à rétablissement de la liberté[67] ? Son Journal, si sincère qu’il soit, n’indique pas clairement la vérité à ce sujet. Il est évident que le désir d’occuper une position fixe, d’appartenir pour la première fois nettement à un parti, de prendre une part directe aux affaires politiques, fut une des causes déterminantes de ce brusque revirement et des préoccupations qui le suivirent. Mais il est certain aussi que le tempérament impressionnable de Benjamin Constant subit alors un de ces entraînements irrésistibles auxquels il était sujet. Il était d’ailleurs l’homme des transactions et des accommodements. Les paroles flatteuses de Bonaparte l’enivrèrent ; ce retour audacieux était fait pour séduire son imagination, plus que les conquêtes de l’empire ! S’il avait résisté autrefois au prestige de Napoléon, c’est qu’il s’était trouvé en face d’un despote, de ce « rusé demi-sauvage échappé de la Corse », – comme il l’appelait, – dont l’intelligence ne voulait pas se mettre en communication avec la sienne ; en 1815, au contraire, cette communication était sollicitée. Et puis, durant les années victorieuses de l’empire, sa vie avait été liée à une autre vie et il subissait trop l’ascendant de celle qui fut, pendant dix ans, sa conscience et sa lumière, pour suivre politiquement une autre conduite qu’elle. D’ailleurs, Bonaparte venait de prononcer le mot magique de liberté, et d’autres que Benjamin Constant, Lafayette en tête, se rallièrent à l’empire à ce moment-là sans nuire à leur situation morale et sans être conspués par l’opinion publique. Benjamin Constant fut perdu par sa maladresse[68]. Rien ne le forçait à défendre avec la violence d’acharnement qu’il y mit la cause des Bourbons qui n’était pas la sienne. Ce fait serait inexplicable sans les sentiments intérieurs qui le provoquèrent. Au milieu du bouleversement général des esprits et des événements, les préoccupations réelles de l’illustre écrivain n’étaient ni pour la politique ni pour la France ; il ne pensait qu’à se faire aimer de celle qui avait mis, comme il le disait lui-même, toutes les douleurs et toutes les folies dans sa vie. Il l’avoue, d’ailleurs, dans une des lettres qu’il lui adresse :

 

Victor de Broglie, qui m’a rencontré, me disait que j’avais l’air condamné à mort d’avance. Il attribuait cela à des chagrins politiques. Hélas ! mon Dieu, mes chagrins, ma préoccupation, mon bourreau, c’est vous.

 

Il lui écrit encore à propos des événements menaçants qui se préparaient :

 

Le monde croulerait que je ne songerais qu’à vous… J’expose ma tête pour une cause que vous aimez. Je brave Bonaparte qui va revenir et que j’ai attaqué de toutes les manières ; tout le monde me dit de ne pas l’attendre. Je reste pour vous prouver, au moins, qu’il y a en moi quelque chose de courageux et de bon.

 

Jamais plus clairs aveux ne sortirent d’une bouche d’homme. Le violent article des Débats, la vigoureuse défense qu’il fit de la monarchie de Louis XVIII ne furent inspirés à Benjamin Constant que par le désir de plaire à Mme Récamier. Il cédait alors à une impulsion amoureuse comme il céda quelques jours plus tard, lorsqu’il se rallia à l’empire, à une impulsion d’une autre nature, mélange d’illusion généreuse, d’ambition, de vanité. Mais, même après cet acte décisif, lorsqu’il a accepté places et honneurs, il écrit à Mme Récamier qu’il donnerait sa démission le lendemain s’il pouvait croire qu’elle lui en saurait gré… Cette passion, la dernière de sa vie, fut désastreuse pour lui dans ses effets et stérile en même temps ; elle ne lui apprit rien, ne lui ouvrit aucun horizon et ne lui laissa pas le moindre souvenir de bonheur. Lorsque les mauvais jours arrivèrent et que Benjamin Constant fut en butte à la persécution, la belle Juliette se montra dure et indifférente[69]. « Mon amour persiste », écrit-il cependant dans son carnet. Il ajoute le lendemain : « Intimité intermittente. Confidences sur Lucien et sur Auguste… » Des confidences, des coquetteries, de temps en temps quelques bonnes paroles banales, jamais il n’obtint autre chose ! Au bout de dix-huit mois, l’amour s’éteignit comme un feu qui a brûlé trop rapidement et que rien n’alimente, laissant Adolphe honteux de lui-même, morne, desséché.

« Quand l’âge des passions est passé, écrit-il, que peut-on désirer si ce n’est d’échapper à la vie avec le moins de douleur possible. » Le jeu allait désormais absorber chez le pauvre grand homme tout ce qui lui restait de forces passionnelles[70].

Lorsque après Waterloo les Bourbons rentrèrent en France, la position de Benjamin Constant devint fort dangereuse. On le dénonçait aussi coupable que Labédoyère et digne du même châtiment ; son nom figurait déjà sur la liste des proscrits[71]. Il rapporte dans son Journal toutes les fluctuations de l’opinion publique à son égard et les fureurs de la réaction contre lui. Il eut à subir des avanies et des persécutions de tout genre ; à Saumur, la maison où il logeait fut même assiégée par les officiers de l’école de cavalerie. Obéissant aux conseils de ses amis, il se décida à quitter Paris, gagna Bruxelles où il retrouva Charlotte, et de là se rendit en Angleterre. Avant de quitter la France, il avait composé son Mémoire apologétique sur les Cent-Jours[72], qu’il devait remanier à plusieurs reprises. Pendant son séjour en Angleterre, Benjamin Constant se décida enfin à publier Adolphe, qui était écrit depuis plusieurs années et dont l’éditeur lui donna « septante louis ».

 

Mon roman a beaucoup de succès, écrit-il, et je me trouve fort bien ici, mais mon seul regret est la position équivoque de ma femme[73].

 

En 1816, à la fin de septembre, après la dissolution de la première Chambre des députés, Benjamin Constant rentra à Paris et signala sa présence par son traité De la doctrine politique et des moyens de rallier les partis en France. Ce fut le moment de sa plus grande activité comme publiciste ; ses brochures politiques se succèdent rapidement ; il collabore au Mercure et à d’autres journaux. En 1819, il est nommé député. On cherche à l’éliminer de la Chambre en contestant sa qualité de Français.

Nous avons raconté, au début de cette notice, de quelle façon il prouva son droit de siéger à la Chambre française où il s’illustra dans la petite phalange libérale qui renversa le ministère Villèle. Les discours qu’il prononça de 1819 à 1827 ont été réunis en deux volumes ; toutes les qualités intellectuelles de Benjamin Constant s’y révèlent : puissance, souplesse, force d’argumentation[74]. Il savait soulever avec calme les passions de ses adversaires et n’opposer aux débordements de colère des bancs de la droite qu’une politesse ironique et froide ; puis il déconcertait ses ennemis par une épigramme qui souvent les désarmait. Mais il manquait de flamme ; les défauts et les lacunes de sa nature se retrouvaient dans son éloquence. Sous la Restauration, sa vie politique fut à la fois triste et glorieuse : le jour à la tribune, le soir au travail, la nuit au jeu. Depuis la mort de Mme de Staël[75] il avait cessé d’aller dans le monde et ne fréquentait plus que les cercles où l’on joue. Il brûlait ainsi son existence par un labeur acharné et une passion dévorante. Il faudrait un volume rien que pour signaler ses articles, ses discours, toutes les questions dont il s’occupa ; car c’est l’histoire entière de la Restauration qu’on devrait écrire si l’on voulait suivre Benjamin Constant dans les différentes manifestations de son activité politique. Forcé de résister constamment de la plume et de la voix à des ennemis implacables et à des amis incertains, qui creusaient le terrain sous ses pas, entravaient son action, et le laissaient seul contre tous, cette vie d’efforts incessants, au lieu de l’accabler, semblait renouveler ses forces ; pas un événement de l’époque auquel il ne se trouve mêlé !

Malade, infirme, on le voit lutter jusqu’au bout, ne reculant jamais devant un duel[76], s’exposant aux dangers avec une indifférence superbe, comme à Strasbourg, en 1827. Toujours prêt à arracher une tête au bourreau, ou à empêcher un acte arbitraire, il ne ménageait ni son temps, ni son influence, ni son argent. Ambition brûlante, disaient ses ennemis. Mais était-ce bien de l’ambition ? Il voulait faire, agir, laisser trace de lui ; il semblait pressé de consumer sa vie, de se répandre en activité fiévreuse… Il n’aspirait cependant qu’à faire prévaloir ses idées, qu’à défendre les causes justes ; il n’avait plus d’ambitieuses visées personnelles.

Benjamin Constant était trop clairvoyant pour ne pas comprendre qu’il n’arriverait jamais, sous le régime de la Restauration, à avoir une part dirigeante dans les affaires de la France. Il avait semé sur ses pas trop de rancunes : le souvenir des Cent-Jours créait entre le pouvoir et lui une infranchissable barrière. Mme de Beaumont écrivait en parlant de Benjamin Constant : « Tout le monde le déteste et lui-même ne peut parvenir à s’aimer. » Elle disait vrai sur le dernier point ; le premier est contestable, mais il est certain qu’Adolphe comptait des adversaires à peu près dans tous les partis.

Si le labour incessant, auquel il se livra pendant les dernières années de sa vie, répondait chez le grand publiciste à un besoin intellectuel, il représentait aussi la volonté de défendre la seule cause réellement chère à son cœur. Tout en méprisant les hommes, il voulut toujours les rendre libres et sacrifia à cette idée sa santé, ses forces et ses dernières années d’existence. « On le voyait arriver à la Chambre, raconte Loève Veimars, toujours quelques moments avant la séance, vêtu de son uniforme de député brodé d’argent, afin d’être sans cesse prêt à monter à la tribune où ce costume était de rigueur ; sa tête blonde et blanche couverte d’un vieux chapeau rond et tenant sous son bras une redingote, des livres, des manuscrits, des épreuves d’imprimerie, le budget et sa béquille[77]. » La question de la liberté de la presse fut une de celles dont Benjamin Constant s’occupa avec le plus de chaleur et de persévérance ; il prononça à ce sujet de nombreux et éloquents discours.

 

Les journaux, disait-il, on le reconnaît, sont un besoin public. Ils sont un besoin d’une espèce très spéciale et très importante. Permettez-moi de dire en deux mots leurs avantages, je dirai tout à l’heure leurs inconvénients.

 

Et il trace un magnifique tableau de la civilisation amenée par la presse.

 

Et ne croyez pas, ajoute-t-il, que les journaux nécessaires aux individus soient moins utiles à la tranquillité publique. Ne prenez pas pour un péril l’agitation apparente qu’ils causent… Ce prétendu péril est une sauvegarde. L’irritation mal fondée s’évapore par l’indifférence, qu’au bout de quelques heures elle rencontre dans l’opinion. L’irritation fondée se calme par l’espoir d’un redressement.

 

Les différents discours que Benjamin Constant prononça sur cette question de la liberté de la presse sont d’une rare force d’argumentation ; il dut reprendre les mêmes raisonnements après la révolution de Juillet. C’était contre M. Guizot et ses anciens amis qu’il avait cette fois à lutter :

 

Il est vrai, dit-il en concluant et en rappelant les arguments de ses adversaires, que le même orateur nous a dit qu’il fallait concentrer les journaux dans les classes élevées et éclairées. Messieurs, je ne connais point en France de classe plus élevée que la totalité des Français ; et quant aux classes éclairées, je crois que tous les Français, sauf ceux qui ne savent malheureusement ni lire ni écrire, sont assez éclairés pour qu’on leur permette de publier leur opinion, dont ensuite la majorité des électeurs juge et dont, s’il y a lieu, elle fait justice.

 

Benjamin Constant fut réellement un moderne. Si l’on avait besoin aujourd’hui de défendre la même cause, on ne pourrait trouver d’arguments plus élevés, plus convaincants, répondant mieux à l’esprit actuel que ceux qu’il trouva il y a plus de soixante-quatre ans. Cependant, dans cette vie dénuée de bonheur[78] et sans aucun repos ni physique, ni moral, la santé du grand orateur s’était altérée.

La révolution de Juillet vint réveiller tout ce qui restait en lui de force. Il était à la campagne où il venait de subir une opération dangereuse lorsque Lafayette lui écrivit : « Il se joue ici une partie où nos têtes seront l’enjeu, apportez la vôtre. » Malade comme il l’était, sachant qu’un déplacement dans son état pouvait signifier la mort, il échappa de force à ses médecins, se rendit en chaise à porteurs à l’Hôtel de Ville et soutint de toute son influence la solution monarchique.

 

On le traîna partout dans les rues, à l’Hôtel de Ville, au Palais Royal. C’était une bannière déchirée et trouée par les combats qu’on déployait avec enthousiasme devant le feu de l’ennemi. Puis quand tout fut près de finir, on se servit de son amour de la monarchie constitutionnelle pour l’entraîner[79].

 

Ici se place un incident, qui a été presque aussi amèrement reproché à Benjamin Constant que sa conduite des Cent-Jours. Nous voulons parler du don de deux cent mille francs qu’il accepta de Louis-Philippe. Arrivé à la fin de sa carrière, disent ses historiens, pauvre et dénué de tout, son entourage insistait près de lui pour qu’il ne refusât pas le don royal ; et lui, toujours faible et en plus vieux et malade, se laissa convaincre… M. de Loménie donne du fait une version plus digne et que nous croyons exacte. Benjamin Constant devait, à ce moment-là, à M. Laffitte, une somme d’à peu près deux cent mille francs ; les affaires du grand banquier se trouvant dérangées, il voulut rentrer dans ses fonds. Le roi apprit l’embarras de Benjamin Constant et lui offrit, au nom de la liberté, la somme nécessaire pour rembourser M. Laffitte. « Sire, j’accepte, répondit le pauvre grand homme, mais la liberté passe avant la reconnaissance, je veux rester indépendant, et si votre gouvernement fait des fautes, je serai le premier à rallier l’opposition. — C’est bien ainsi que je l’entends », répliqua le roi. Benjamin Constant tint parole ; la reconnaissance n’étouffa pas sa voix[80]. Il combattit sur différents points le premier ministère de Juillet, à commencer par la question de la liberté de la presse, une des libertés menacées dès le début par le nouveau pouvoir, après cela il parla encore une fois ou deux, puis malade, fatigué, dégoûté de ses contemporains, déçu en tout[81], ne possédant plus la force de « jeter aux hommes des paroles d’espérance », il mourut le 8 décembre 1830, après avoir traîné pendant plus de soixante ans une âme lasse et inquiète, instinctivement désabusée et remplie de besoins multiples, qui ne pouvait se passer de rien et à laquelle tout manquait. Il avait voulu toutes les joies ; celles des grands et celles des humbles ; et aucune ne l’avait satisfait. « C’est trop fort, disait-il, de n’avoir ni le plaisir auquel on sacrifie sa dignité ni la dignité à laquelle on sacrifie le plaisir. » Paris tout entier assista à ses funérailles ; beaucoup de maisons étaient tendues de noir. Au sortir du temple protestant, les étudiants, dont Benjamin Constant était l’idole, s’attelèrent au char et le traînèrent jusqu’au Père-Lachaise. Lafayette prononça sur sa tombe de touchantes paroles, mais parmi ceux qui suivaient son cercueil, plusieurs, certes, éprouvaient un soulagement à ne plus sentir vivant un si redoutable adversaire, à ne plus le voir occuper à la Chambre la place qu’il avait rendue menaçante pour tous les ministères.

La veille de sa mort, Benjamin Constant avait écrit le bon à tirer du dernier volume de son grand ouvrage sur les Religions. On a dit de lui que « ayant conçu un livre contre les religions, il avait composé de bonne foi un livre en faveur de toutes les religions ». C’est que pour lui la religion était comme l’amour, un besoin qu’il sentait sans cesse, même lorsque son esprit analytique et critique le poussait à en attaquer les bases et en renverser les principes. Son ironie, qui ne respectait rien, a fait silence sur les choses religieuses ; il ne pouvait pardonnera Voltaire d’avoir raillé la Bible et en cela il se sépare nettement des écrivains du dix-huitième siècle :

 

Étrange philosophie que celle du dix-huitième siècle, écrivait-il, se jouant d’elle-même et des autres, prenant à tâche de discréditer non seulement les préjugés reçus, non seulement les idées consolantes et morales, – qu’on aurait pu séparer de ces préjugés, – mais se moquant de ses propres principes, trouvant du plaisir à ne rien laisser qui soit exempt de ridicule, à tout dégrader, à tout avilir. Quand on lit avec attention les ouvrages de cette époque, on n’est étonné ni de ce qui a suivi, ni de ce qui en résulte à présent. Ces écrivains, hommes du moment, bornant à ce moment leur existence et leur influence, n’écrivaient que pour encourager à l’égoïsme et à l’avilissement la génération qui devait les suivre, et qui, certes, a bien profité de leurs conseils.

 

Dans la partie historique de son ouvrage, Benjamin Constant étudie l’évolution des idées religieuses à travers les siècles, Dieu à l’état de devenir dans l’humanité. Pour lui, le sentiment religieux est compatible avec le doute, et il s’appuie sur Schleiermacher pour arriver à cette conclusion. D’ailleurs ses principes sont flottants et son christianisme est loin d’être orthodoxe ; c’est surtout à ses yeux le refuge des âmes malades et lasses, l’asile ouvert à toutes les misères et à toutes les souffrances[82]. Il se rend en outre compte de son importance sociale, du frein qu’il exerce et des désastres que sa disparition amènerait. Nous avons dit que Benjamin Constant était un moderne ; non seulement il a des affinités avec la philosophie pessimiste de notre temps, il est un de nos contemporains et est atteint du mal que la littérature de nos jours révèle, mais il a en lui l’étoffe d’un socialiste. Il avait un sentiment profond de la misère humaine et a pressenti d’avance les dangers de l’individualisme et les excès auxquels la théorie du droit de l’intérêt personnel devait conduire les hommes :

 

Son effet naturel, écrit-il à ce propos, est de faire que chaque individu soit son propre centre. Or, quand chacun est son propre centre, tous sont isolés, il n’y a que de la poussière. Quand l’orage arrive, la poussière est de la fange !

 

Les limites forcément restreintes de cette notice ne nous permettent pas d’étudier Benjamin Constant dans son rôle d’écrivain. Ses ouvrages d’ailleurs ne lui ressemblent pas. Causeur admirable, fin, spirituel, orateur puissant et lumineux, son esprit s’alourdissait en écrivant ; Voltaire était publié et il appartenait plutôt, comme l’a très bien dit Sainte-Beuve, à la descendance de Jean-Jacques croisée de germanisme. Pour lui rendre complètement justice il ne faut pas isoler ses œuvres de sa personnalité ; ses ouvrages ne méritent pas cependant l’oubli où ils sont tombés. Benjamin Constant expose dans ses écrits politiques la grande doctrine libérale qu’il a été le premier à formuler, celle qui voit dans la liberté le remède universel et dans les institutions constitutionnelles sa plus sûre sauvegarde. Il y a fixé[83] avec une remarquable précision, une foule d’idées encore éparses et flottantes et en a fait un corps de doctrine auquel son nom reste attaché. Il procède de Mme de Staël, on ne saurait le nier, mais cela ne diminue point son mérite propre. La liberté fut réellement son plus cher amour ; lorsqu’il parle d’elle il trouve des accents dont la chaleur n’est pas factice ; jamais il ne lui fut ouvertement infidèle, et c’est le seul point sur lequel son esprit arriva à l’unité. Girondin de nature, il persista toujours à être démocrate, et on le retrouve tel à peu près dans toutes les phases de sa vie.

Mais si les ouvrages philosophiques et politiques de Benjamin Constant ne sont plus lus par personne, et si l’oubli les a couverts d’une ombre injuste, il n’en est pas de même de son roman. Adolphe est resté moderne et vivant, et il participe aujourd’hui à l’engouement posthume dont son auteur est l’objet depuis que les contemporains ont reconnu en lui un frère en souffrance et en complexité[84]. Il ne reste plus rien à dire sur cette autobiographie dont le Journal intime confirme la sincérité et dont le sujet a été épuisé par tous les historiens de Benjamin Constant. Le livre, à son apparition, fut très vivement discuté. M. Charles de Constant écrivait à sa sœur Rosalie, le 8 juillet 1816 :

 

En lisant Adolphe, tu auras vu, chère Rosa, que Benjamin explique sa conduite en médisant de son caractère, et comme disait quelqu’un, il a voulu qu’on sache qu’il se conduisait dans sa vie privée par les mêmes principes qu’en politique. Il fait mettre dans les journaux anglais que les personnages de son roman ne sont point des portraits de gens connus ; mais ceux qui ont connu l’un et l’autre ne seront pas trompés par cette déclaration. Plusieurs personnes auront connu Ellénore : elle s’appelait Lindsay[85]. C’était une fille de bonne compagnie, moitié française, moitié anglaise, que des aventuriers avaient jetée dans le concubinage. Elle avait de l’esprit sans instruction. Ses aventures avec Benjamin firent assez de bruit dans le temps. La dame de Coppet n’est pour rien dans ce chef-d’œuvre.

 

Mlle de Constant répondit en ces termes à la lettre de son frère :

 

12 Juillet 1816.

 

Tu avais raison, Adolphe m’a fait une vraie peine, il m’a fait ressentir quelque chose de ce que l’histoire m’a fait souffrir. La position est si bien peinte que j’ai cru être encore au temps où j’étais témoin d’un esclavage indigne et d’une faiblesse fondée sur un sentiment généreux. Ce n’est elle que sous le rapport de la tyrannie ; mais c’est lui, et je comprends qu’après avoir si souvent été mis en scène, si diversement jugé, si souvent en contradiction avec lui-même, il ait trouvé quelque satisfaction à s’expliquer, à se déduire, et à signaler les causes de ses erreurs et ses motifs dans une relation qui a autant influencé sa vie ; mais je voudrais bien qu’il ne l’eût pas publié. La fiction est triste et ne donne qu’un sentiment pénible du commencement à la fin. Ce qui est changé à la vérité réelle ôte à la vérité idéale…

 

Tu comprends que la fable Lindsay a été inventée… Il n’a pas eu dans sa vie le temps d’être influencé par deux comme il a été par une…

 

Mais Sismondi est plus explicite encore dans ses lettres à Mme d’Albany. Il lui écrit, le 14 octobre 1816, à propos d’Adolphe :

 

… Je reconnais l’auteur à chaque page et jamais confession n’offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer. Il est très possible qu’autrefois il ait été plus réellement amoureux qu’il ne se peint dans son livre ; mais quand je l’ai connu il était tel qu’Adolphe, et avec tout aussi peu d’amour, non moins orageux, non moins amer, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de nouveau par un sentiment de bonté, celle qu’il avait déchirée. Il a évidemment voulu éloigner le portrait d’Ellénore de toute ressemblance. Il a tout changé pour elle : patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la personne n’ont aucune identité, il en résulte qu’à quelques égards elle se montre dans le cours du roman tout autre qu’il ne l’a annoncée ; mais à l’impétuosité et à l’exigence dans les relations d’amour on ne peut la méconnaître. Cette apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils se déchirent par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus ingénieux, est leur histoire à l’un et à l’autre. Cette ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous les autres déguisements.

 

L’anecdote d’Adolphe est donc à double fond, comme le disait Sainte-Beuve. Benjamin Constant a pris deux histoires réelles dont il était le héros et les a fondues en une seule. Des personnes auxquelles il n’avait pas pensé voulurent, elles aussi, s’y reconnaître[86] et la publication de cette autobiographie[87] lui créa de nouveaux ennemis. Il y a, en effet, des choses qu’on ne peut impunément raconter de son vivant, ni surtout du vivant des personnes dont l’histoire se lie à la nôtre ; quand on éprouve le besoin de dire la vérité sur soi et sur les autres, de révéler les secrets intimes de la conscience et du cœur, il faut avoir la patience d’attendre et laisser le temps s’écouler. Benjamin Constant ne l’eut pas. Enfant terrible toujours, il parlait le plus haut lorsqu’il eût été sage de se taire. Son besoin d’émotion fut une des causes déterminantes de la plupart des actes inconsidérés qui brouillèrent les cartes de sa destinée. Très exigeant envers la vie, il lui gardait rancune de l’avoir déçu, et il cherchait une revanche dans les brusques coups de tête qui dissipaient momentanément son ennui.

Son existence privée et publique ne fut qu’une continuelle inconséquence. Le désir d’une vie réglée le poursuivait uni à l’éternelle impuissance de s’y conformer[88]. De même le besoin d’aimer ne lui laissa jamais l’âme en repos ; mais l’élément qui assure les bonheurs durables lui faisait absolument défaut. Il manquait de respect pour les femmes ; toutes il les trahissait dans sa pensée et les flétrissait dans son esprit par de dénigrantes réflexions et d’amères railleries. Avec un point d’appui intérieur, Benjamin Constant aurait été un des grands hommes du siècle ; il en fut un des plus inconséquents et des plus malheureux. Si la religion, qui était chez lui un besoin, était devenu un principe, le cours de sa destinée aurait été changé. Certes, il aurait commis des fautes, – pour une nature comme la sienne, il y a d’inévitables égarements, – mais ses grands dons intellectuels, au lieu d’être des instruments de souffrance et de folie, se seraient transformés pour lui et pour les autres en forces bienfaisantes.

« En obéissant au devoir, écrivait Benjamin Constant dans son Journal, on ne peut se tromper, car le résultat quel qu’il soit ne change pas ce qu’on a dû faire. » Il savait donc parfaitement où était la vérité et il souffrit cruellement de ne pouvoir l’atteindre ; personne autant que lui ne connut le Weltschmerz et personne ne fut pourtant plus attaché aux joies terrestres. Dans le monde supérieur où il est parvenu, il lui a été sans doute tenu compte de ce désir du bien qui, durant plus d’un demi-siècle, a tourmenté sa vie et ennobli ses faiblesses.

 

D. Melegari.

 

JOURNAL INTIME

DE BENJAMIN CONSTANT
[89]

1804

Weimar. An XII. Le 1er Pluviôse[90]. – Je viens d’arriver à Weimar, où je compte rester un certain temps, car j’y trouverai de riches bibliothèques, des conversations sérieuses, selon mes goûts, et surtout de la tranquillité pour mon travail. – J’ai dîné chez Bötticher, homme extraordinairement savant et de bon sens, mais sans goût et avec des formes lourdes. J’y ai rencontré une jeune Anglaise, miss Robinson, enthousiaste de Gœthe et de Kant, et réunissant à de l’esprit et du mouvement l’absence de finesse des Anglais et l’amour des idées absolues des Allemands. – Soupé dans le monde.

Le 2. – Je travaille peu et mal, mais en revanche j’ai vu Gœthe ! Finesse, amour-propre, irritabilité physique jusqu’à la souffrance, esprit remarquable, beau regard, figure un peu dégradée, voilà son portrait. – J’ai lu une réfutation de Wulf par Sainte-Croix, réfutation bien française ! L’auteur ne s’est même pas donné la peine de réfléchir sur l’Iliade et l’Odyssée. Mais il a écrit pour la gloire d’Homère. Le sot ! – Dîné dans le monde ; je cause après dîner avec Wieland. Esprit français, froid comme un philosophe et léger comme un poète. – Une promenade à cheval, ce qui me convient toujours, m’a remis en train pour mon ouvrage. J’ai partagé mon temps entre Herder et Meiners. Herder est comme un lit bien chaud et bien doux où l’on rêve agréablement. Meiners est utile, mais ennuyeux. (De vero Deo.)

Le 3. – J’ai mieux travaillé ; puis monté à cheval. Ensuite j’ai dîné avec Müller l’historien, homme vif et spirituel, ayant de l’amour pour la liberté, étant vis-à-vis de son gouvernement dans l’état de nos philosophes, avant la Révolution, vis-à-vis du leur. Il connaît bien l’état de l’Europe et est plein d’amour-propre, mais assez bon enfant. – Wieland, lui, est incrédule au fond, mais désirerait croire, parce que cela conviendrait à son imagination qu’il voudrait rendre poétique et parce qu’il est vieux. – Passé une soirée insipide avec des femmes insipides pour voir jouer Andromaque. Racine est bien le plus grand, peut-être le seul poète français, mais il n’y a de parfait chez lui qu’Athalie, la partie politique de Britannicus et quelques scènes de Phèdre.

Le 4. – J’ai mené Albertine de Staël à la comédie. C’est une charmante enfant. On jouait la Maison à vendre, comédie allemande, tirée d’un opéra français. Comme la gaîté allemande est lourde !

Le 6. – Commencé le plan du cinquième livre de mon ouvrage, puis fait une promenade avec Bötticher. Quelle foule de connaissances il a, mais elles ont l’air de l’empêcher d’arriver à des résultats au lieu de l’y conduire. – J’ai vu Müller qui me dit son plan d’histoire universelle en trois époques. Il se perdra dans la première (sur le monde antédiluvien). Il sent bien qu’il faut pour rendre sa partie moderne supportable, trouver dans l’histoire ancienne des caractères autour desquels tous les autres événements se groupent, mais cela est plus facile à sentir qu’à faire. – J’ai été le soir à un bal chez le prince de Reuss. J’ai eu une conversation avec Millier sur une question intéressante : la création ou la non création du monde. Suivant la décision prise sur cette question, la marche du genre humain paraîtrait diamétralement inverse. S’il fut créé : détérioration. S’il ne le fut pas : amélioration. – Je continue toujours avec plus de plaisir à lire Herder. Système doux et enthousiaste, mais rien d’assez positif.

J’ai fini la correction du deuxième chapitre de mon premier livre[91]. J’ai dîné aujourd’hui avec Gœthe, et je sens qu’un Français, même quand il n’approuve pas tout ce qui se fait dans son pays, est toujours mal à l’aise avec des étrangers. J’ai en effet avec Gœthe une gêne dans toute conversation. Quel dommage que la philosophie mystique de l’Allemagne l’ait entraîné ! Il m’a avoué que le fond de cette philosophie était le spinosisme. Les mystiques de Schelling ont en effet une grande idée de Spinosa. Mais pourquoi vouloir allier à cela des idées religieuses ? et, qui pire est, le catholicisme ? C’est, disent-ils, parce que le catholicisme est plus poétique. Et Gœthe dit : « J’aime mieux que le catholicisme me fasse du mal que si on n’empêchait de m’en servir pour rendre mes pièces plus intéressantes ».

L’abus de l’analogie se rencontre beaucoup chez Gœthe et surtout dans ses prétentions en chimie et dans les sciences exactes.

Le 7. – Lu du Montesquieu. Quel coup d’œil rapide et profond ! Tout ce qu’il dit dans les plus petites choses se vérifie tous les jours. Ainsi, il explique ce que doit être la diplomatie des Anglais, et c’est en effet cela. Une conversation que j’ai avec un disciple de Schelling me confirme que cette philosophie est bien le spinosisme et qu’ils veulent en venir là. Leur respect pour le catholicisme est de l’hypocrisie. Mais qu’ils y prennent garde, le catholicisme pourrait bien le gagner de vitesse. – Je passe une agréable soirée avec Schiller.

Le 8. – Continué Herder. Quelle masse immense de connaissances il renferme ! J’ai découvert, dans le catéchisme des Groenlandais, des choses contraires à ce que j’avais affirmé sur l’absence de morale et d’état sacerdotal dans le fétichisme. Il faut trouver le fait et vérifier la cause. Il est plus curieux d’expliquer une exception que de la nier. Ce dernier parti tient toujours du système.

Le 9. – J’ai fini la correction du troisième et du quatrième chapitres de mon premier livre. Dîné chez la duchesse mère. Continué la lecture de Herder. Singulière ressemblance que celle qui existe entre la religion du Thibet et le catholicisme, ressemblance qui se retrouve jusque dans les diversités des deux religions. Herder fait l’observation ingénieuse qu’aucune religion prise à la lettre ne serait praticable : transaction de l’idéal des religions avec les possibilités pratiques. Une autre observation importante, c’est que tout est bon ou mauvais suivant les temps et les livres. Je ferai une grande application de cette vérité dans mon ouvrage et je n’oublierai pas que j’y traite simplement des rapports de la religion avec la morale, toute la partie scientifique devant être écartée ; sans cela je ferais un ouvrage comme Dupuis.

Le 10. – Herder est bien vague sur les monarchies du Midi et l’ancienne Égypte. Je doute qu’il soit meilleur sur les Grecs et les Romains.

Le 11. J’ai refait le plan de la première partie de mon ouvrage. Il faut éviter autant que possible la forme historique qui oblige à répéter des détails connus et à beaucoup de longueurs. Si Montesquieu avait fait l’histoire des lois au lieu d’en faire l’esprit, il n’aurait pas été lu beaucoup plus que Fergusson et Goguet.

Le 12. – Commencé la lecture d’un poème de Voss, intitulé : Louise. Il y a là une simplicité admirable et une imitation littérale d’Homère. Je n’y ai trouvé qu’un seul vers s’écartant de la naïveté homérique. Ce poème est encore précieux sous un autre rapport que sa forme poétique. Il peint les mœurs pures et simples de la classe des ministres de campagne de l’Allemagne, (Landsprediger) qui contribue à répandre les lumières dans la classe agricole. Chaque jour la religion protestante devient en Allemagne plus une chose de sentiment qu’une institution. Point de formes, point de symboles, rien d’obligatoire, presque pas de cérémonies : des idées douces et une morale sensible ! Le protestantisme de l’Angleterre est bien plus reculé.

Je trouve toujours un plaisir infini à la lecture de Herder. Son septième livre sur l’origine et les progrès du christianisme est d’une philosophie étonnante. C’est tout à fait la contre-partie de l’absurde ouvrage de Chateaubriand. Herder était pourtant un théologien, chef des églises d’une partie de la Saxe, homme pieux et presque enthousiaste, mais la dévotion du cœur est moins exagérée que l’hypocrisie.

Le 13. – Je travaille assez mal aujourd’hui. Mon deuxième livre est à refaire. – Achevé de lire le poème de Voss. Ce genre simple a d’autant plus de charme qu’on a le cœur plus usé ; l’exactitude des descriptions matérielles de la vie a de l’attrait pour celui à qui tout est devenu indifférent.

Soupe avec Amélie Herdag, auteur des Sœurs de Lesbos, minaudière, assez gentille de figure. – C’est un petit esprit étroit qui ne va à aucune profondeur, mais qui décrit assez harmonieusement. La nature réelle des hommes vaut si peu de chose que j’aime autant ce qu’on lui substitue.

Le 16. – J’ai lu dans l’Allgemeine Zeitung la traduction d’un morceau du Mercure sur Gœthe. On dirait que ces gens-là sont fous si l’on ne savait que ce sont des gueux. Il y a évidemment un plan bien suivi pour établir dans les sciences, dans les lettres, dans les comédies, dans les romans, la disposition étroite et soumise qui favorise le catholicisme. Les ennemis de la Révolution se sont instruits par leur sottise et sont aujourd’hui plus habiles qu’autrefois. C’est un pari de certains hommes contre l’esprit humain ; je doute qu’ils le gagnent.

J’ai parcouru un livre contenant une dissertation en faveur des droits féodaux. Le courage inutile a cela de mauvais, outre ses inconvénients immédiats, qu’il ôte le moyen d’être courageux inutilement. – Soupé chez la duchesse mère.

Le 17. – Aujourd’hui j’ai travaillé avec plaisir. Il y a une idée qui doit être développée au commencement de mon ouvrage, sans laquelle tout est confus. Il faut dire bien clairement ce que c’est que la religion et ce que c’est que la morale. – Parcouru un livre sur le culte des animaux en Égypte et sur les mystères égyptiens, écrit en formules algébriques et dans le style de la philosophie de Kant. Le système de l’auteur est que les animaux n’ont été adorés en Égypte que comme représentants de l’année, des mois, des semaines, des jours. Le Nil était l’année, le bouc la semaine, etc., etc.

Le 18. – J’ai assisté à une comédie d’Iffland. Cet auteur est, en Allemagne, ce qu’est Cumberland en Angleterre et Mercier en France pour la comédie bourgeoise et larmoyante. Comique bas, morale commune. Les pièces d’Iffland tendent à représenter les femmes comme de beaucoup supérieures à nous. C’est assez l’idée des Allemands qui ont gardé, à la civilisation près, le caractère de leurs ancêtres. Plaisirs grossiers, imagination enthousiaste, de là respect pour les femmes.

Le 19. – Dîné avec quelques femmes. Ce qu’on appelle des femmes d’esprit, c’est du mouvement sans but. C’est tout à fait une création sociale et par conséquent artificielle. Tant qu’il y a un peu de figure cela va ! Un petit intérêt physique soutient et fait pardonner l’agitation inutile et sans résultat de leur être moral[92]. Mais à un certain âge les femmes ne sont plus faites pour la société. Il leur reste le rôle d’amie, mais d’amie dans la retraite, recevant les confidences et donnant des conseils à l’homme dont elles sont le deuxième ou le troisième intérêt dans la vie. – Je soupe chez la duchesse mère, gaiement et longuement.

Le 20. – J’ai la visite de Schiller. C’est un homme de beaucoup d’esprit sur son art, mais presque uniquement poète. Il est vrai que les poésies fugitives des Allemands sont d’un tout autre genre et d’une tout autre profondeur que les nôtres. J’ai une conversation avec Robinson, élève de Schelling. Son travail sur l’Esthétique de Kant a des idées très énergiques. L’art pour l’art, sans but, car tout but dénature l’art. Mais l’art atteint au but qu’il n’a pas. – J’ai lu Meiners sur Zoroastre. Il n’a pas d’esprit, mais toujours des idées justes.

Le 22. – Achevé le plan et tous les chapitres de la première partie de mon ouvrage.

Une observation ingénieuse de Schiller, c’est que, dans le style, les verbes sont plus animés que les substantifs. Ainsi l’aimer est plus une action que l’amour, le vivre que la vie, le mourir que la mort. Les verbes expriment toujours le présent, les substantifs plutôt le passé. – Relu le Faust de Gœthe. C’est une dérision de l’espèce humaine et de tous les gens de science. Les Allemands y trouvent une profondeur inouïe, quant à moi je trouve que cela vaut moins que Candide ; c’est tout aussi immoral, aride et desséchant, et il y a moins de légèreté, moins de plaisanteries ingénieuses et beaucoup plus de mauvais goût.

Le 23. – Lu le Journal des Débats où, dans la Lettre d’un jeune homme à Garat, on fonde la nécessité de la religion sur le mot de Mécène à Auguste : « Honorez les dieux et forcez les autres à les honorer. » Ce mot tendrait à faire pendre les chrétiens. Est-ce que l’auteur regretterait que ce conseil n’ait pas été assez littéralement suivi ?

Le 24. – J’ai lu un compte rendu de la nouvelle pièce : Guillaume le Conquérant. L’auteur suppose qu’Édouard a laissé par testament l’Angleterre à Guillaume, et que Harold a pour lui les suffrages des pairs d’Angleterre. Depuis quand et par quelle analogie un testament donne-t-il des peuples plus légitimement que leurs suffrages ? Cette supposition me paraît renverser l’intérêt dans un sens opposé à l’intention. – Je note que l’électeur de Saxe, prince catholique dans un pays protestant, convertit ses valets d’écurie au catholicisme en leur donnant une culotte de peau le jour de l’abjuration.

Le 25. – Visite à Gœthe. Conversation intéressante sur la descente d’Ulysse aux Enfers et sur le tableau de Polygnote à Delphes représentant cette fable. La description s’en trouve dans Pausanias. Polygnote a fait entrer dans son tableau la morale qui n’était pas dans le poème d’Homère. – J’ai dîné avec la princesse de Brunswick, sœur de l’impératrice de Russie ; jolie personne. Le soir, vu les Hussites de Kotzbue. Détestable pièce ; soixante enfants à la fois sur le théâtre, point de plan, point de caractère, point de tableaux de mœurs, point de fidélité historique ! C’est misérable. Les mœurs des Hussites, leur fanatisme, leur cruauté et leurs convictions, tout cela aurait pu être du plus grand intérêt. Tout est manqué. Il n’a su nous montrer que quelques soldats ivres, préparant leurs armes pour embrocher des enfants.

Le 26. – La pièce de Guillaume le Conquérant a été défendue. – On a senti ce qui m’avait frappé. – J’ai ri de la docilité d’un officier hessois que le duc de Weimar présente comme non marié et qui répond par une révérence, quoique ayant femme et enfants. – Pour lecteur et secrétaire j’ai pris un jeune garçon qui menace de devenir un petit Werther, car sur un seul mot qu’on lui dit, il écrit des lettres de quatre pages. Il faudra que je l’en déshabitue.

Je lis la Gravitation, système philosophique. C’est une plaisanterie longue et lourde, à moins que l’auteur, ce qui serait pire, ne crût son ouvrage sérieux. Au lieu de diviser, comme la plupart des philosophes, l’homme en deux êtres : l’âme et le corps, ou tel autre nom qu’on voudra, la Gravitation réduit tous les mobiles de l’homme à deux besoins : celui du manger et celui des femmes. – Je continue Meiners ; toujours des faits précieux, des longueurs intolérables et un détestable latin. – Souper très intéressant chez Gœthe. C’est un homme plein d’esprit, de saillies, de profondeur, d’idées neuves. Mais c’est le moins bonhomme que je connaisse. En parlant de Werther il disait : « Ce qui rend cet ouvrage dangereux, c’est d’avoir peint de la faiblesse comme de la force. Mais quand je fais une chose qui me convient, les conséquences ne me regardent pas. S’il y a des fous, à qui la lecture en tourne mal, ma foi tant pis ! »

Il y a une singulière uniformité dans le fond de toutes les subtilités métaphysiques. Le système de Schelling « que le secret de la morale est l’accord avec soi-même » se rapproche du quiétisme, et plus anciennement des Gnostiques. Il y a une partie de l’homme qui agit et l’autre qui juge. Celle qui juge est indulgente pour celle qui agit ! Une observation ingénieuse est que la religion est surtout touchante pour qui n’y croit guère. On ne peut s’empêcher d’être ému lorsqu’on voit prier.

 Le 27. – Terminé la Gravitation ; ce n’est pas en somme un mauvais ouvrage. Il n’y a que le titre et le commencement qui soient ridicules. La partie morale et religieuse est très bonne, mais la partie politique ne vaut rien. Il n’est pas douteux que l’esprit du siècle ne limite le despotisme, mais cette limite ne suffit pas et il s’en faut qu’un homme violent serve de ralliement aux gouvernements faibles pour souffler sur cette limite, en dépit de l’esprit du siècle. – Soupé chez la duchesse mère. Wieland est très aimable, mais très incrédule.

Le 28. – Commencé à copier mon Introduction d’après le nouvel ordre d’idées. – Une distinction heureuse est à conserver entre le sentiment religieux et les religions positives. Cette distinction éloigne la brutalité de l’athéisme en laissant toute liberté. L’athéisme dogmatique est ennemi de tout ce qui est beau et de tout ce qui est libre.

Le 29. – J’ai achevé mon Introduction et revu les trois premiers chapitres du premier livre. Je les trouve très bons et crois qu’ils pourront rester ainsi. Dîné avec Robinson et Böttinger. – Lu l’Esthétique de Schelling. L’union du réel dans l’idéal : cette pensée suivie partout est une terminologie nouvelle avec des analogies forcées.

Le 30. – Reçu une lettre de Mme Talma[93]. – Fait les chapitres quatre à huit du premier livre. Il y a plusieurs additions nécessaires, mais la marche est bonne et les idées principales s’y trouvent. – J’ai lu la dissertation de Meiners sur l’origine des Égyptiens. Elle donne une idée assez claire de ce sujet. – J’ai trouvé dans la Gravitation une très bonne histoire abrégée de l’établissement du despotisme en Espagne. Ce pays avait trois millions d’habitants avant que le despotisme y fût consolidé. Il y en a neuf aujourd’hui ! Si le despotisme est un avantage, il n’est pas bon marché. On ne conçoit pas qu’en faisant ce récit, l’auteur de la Gravitation ait pu répéter que la concentration du pouvoir en une seule main était une bonne chose, et regarde l’abolition des Cortès comme un bonheur pour l’Espagne. Les hommes sont faits de telle sorte qu’il y a pour chacun quelque objet sur lequel il déraisonne.

 

____________

 

Le 1er Ventôse. – Je pense comme Meiners qu’il se pourrait que, relativement aux castes indiennes et égyptiennes, la différence de ces castes provînt des migrations et invasions successives. – J’ai dîné avec le capitaine Thielhman, Allemand francisé. Il a du goût pour la littérature, mais quelque chose d’étroit dans un esprit assez vif. La société des émigrés a encore ajouté à ces qualités et à ces défauts.

Le 2. – Ce soir, au spectacle : Les frères de Térence, pièce froide, mais intéressante. En voyant les costumes anciens on se croit à cette heure, et, avec une connaissance un peu approfondie de l’antiquité, tout prend un intérêt de souvenir. On y trouve aussi une idée ingénieuse. Le frère indulgent se croit aimé de tous ! Le frère sévère et bourru prend le parti de le surpasser en obligeance. Il fait le généreux à ses dépens en l’exhortant à donner son bien à ses amis et la liberté à ses esclaves ! Aussitôt tout le monde est aux pieds de celui qui se montre sous des formes si nouvelles ! Il dit alors, à son frère : « Tu te croyais aimé ! On n’aimait que ta faiblesse. »

Le 3. – J’ai lu une dissertation de Pleyse sur la théologie d’Hésiode. Il est clair que le système d’Hésiode est tout différent de celui d’Homère, soit dans l’Iliade, soit dans l’Odyssée. La mythologie d’Hésiode paraît consister en trois éléments :

1° Les allégories physiques venues probablement d’Égypte ;

2° La mythologie grecque proprement dite, c’est-à-dire le règne de Jupiter derrière lequel les allégories ci-dessus doivent être placées ;

3° Les idées morales parvenues dans la religion depuis Homère.

Le 5. – J’ai achevé la dissertation de Meiners sur Hésiode. La théogonie d’Hésiode est tout à fait ce que j’ai écrit et ne change rien à mon ouvrage. Il faut prendre garde que celui-ci ne dégénère pas en un ouvrage d’érudition. – Je lis le roman de Valérie ; les idées et les sentiments paraissent avoir été pris dans la vie du comte de Medem, frère de la duchesse de Courlande, mort à vingt ans de mélancolie et consomption. Cette vie est plus intéressante que le roman, parce qu’on y trouve l’intérêt de la vérité.

Le 6. – Je reçois les journaux de France, on y voit l’arrestation de Moreau ! J’ai une visite de Gœthe, conversation intéressante sur la géographie des anciens. Soirée chez Schiller. Lecture de deux scènes de son Guillaume Tell. Le monologue de Tell est superbe de naturel et de force. Un auteur français aurait cru devoir y mettre deux choses de plus :

1° Une espèce de regret d’être obligé de tuer Gessler ;

2° Plus d’oubli du danger et d’indifférence pour la vie.

Schiller, au contraire, représente Tell d’une manière que je crois plus convenable ; c’est-à-dire très décidé à tuer Gessler qui l’a persécuté et ne lui a pas permis de vivre paisible comme il le désirait, et éprouvant de cette résolution une sorte d’étonnement, mais point de remords ; prenant toutes ses précautions pour ne pas manquer Gessler, pour ne pas être arrêté après.

Au dernier acte : une belle idée est d’avoir mis Tell en scène avec Juan d’Autriche, assassin de l’Empereur, son oncle, pour faire sentir la différence d’un meurtre dicté par des motifs personnels avec celui que Guillaume Tell est forcé de commettre.

Soupé avec Schiller et Gœthe. Je ne connais personne au monde qui ait autant de gaieté, de finesse, de force et d’étendue dans l’esprit que Gœthe.

Le 9. – Je pars demain pour Leipzig[94] et ne quitte pas Weimar sans tristesse. J’y ai passé trois mois assez doucement ; j’y ai étudié, vécu en sûreté ; je n’y ai pas beaucoup souffert. Je n’en demande pas davantage…

J’ai lu dans les Débats un article critique. Ces misérables ne peuvent dire un mot sans dire une bêtise. Gibbon, qu’ils accusent de partialité, était, quoique incrédule, l’auteur le plus impartial qui ait existé ; et ce qu’ils appellent des arguments fournis malgré lui contre sa cause sont, au contraire, des faits rassemblés scrupuleusement pour montrer tous les côtés de toutes les questions historiques.

J’ai soupé chez la duchesse, avec Wieland et Gœthe. Décidément il y a bien de la bizarrerie dans l’esprit de celui-ci.

Le 10. – Parti pour Leipzig, couché à Hanenbourg, que j’ai quitté à 9 heures du matin. Orage et neige plus haute que la voiture. – Retour à Hanenbourg. Le lendemain, deuxième tentative, neige plus forte que jamais, second retour à Hanenbourg.

Le 12. – Arrivé à Leipzig. – Singulière combinaison philosophique que celle de Schelling sur la religion. Le fond de son système est le spinosisme. Mais au moment où il se déchaîne contre le protestantisme, comme ayant détruit l’unité en fait de religion, il veut une autorité vivante qui prescrive aux hommes ce qu’ils doivent croire, bien sûr de se mettre, avec son inintelligible langage et sa philosophie, au-dessus de cette autorité. C’est une sorte de fatuité philosophique qui serait ridicule si elle n’était pas très dangereuse. Cependant, sans le protestantisme, Schelling et ses pareils n’auraient pas la liberté d’écrire même cela.

***[95]. Je visite le Musée de Leipzig ; bel établissement : la bibliothèque a 80,000 volumes. Leipzig est assez bon à habiter dans la solitude, pourquoi ne pas y rester et travailler ? Je vais à une assemblée et souper chez Dufour ; j’y vois Eschard, docteur en droit, homme assez éclairé, ami de la liberté, anti-schellingien, car les savants de Leipzig détestent la nouvelle philosophie, Gœthe, Schiller, etc.

Platner est un homme très instruit, un peu pédant, mais d’une philosophie saine et droite.

J’ai causé de mon ouvrage avec le professeur Canes. C’est singulier comme en Allemagne les hommes les moins spirituels ont des idées saines quand ils ne sont pas entraînés par la philosophie de Schelling. À dîner j’ai eu une conversation métaphysique avec Platner sur Kant, Fichte et Schelling. Je ne trouve chez aucun des trois l’idéalisme complet tel que je le conçois. – Quant à Goldsmith dont je fais la connaissance, il est aussi impossible de ne pas le trouver bon enfant, qu’il est difficile de l’estimer.

*** Reçu des nouvelles de mon amie[96] de quelques lieues de Leipzig. Je suis triste de mon isolement. La solitude est un bain froid, assez désagréable quand on y entre ! mais je suis sûr que je m’y referai. Il n’y a rien de si bon, de si aimant et de si dévoué qu’une femme !

*** J’ai dîné avec Goldsmith. La plupart des hommes, en politique comme en tout, concluent des résultats de leurs imprudences à la fermeté de leurs principes.

J’ai causé avec Eschard de l’incroyable loi roumaine sur les enfants des criminels de lèse-majesté. Et l’on dira encore qu’on doit respecter la loi pour la loi !

*** J’achète pour six louis de livres allemands et je repars demain pour Weimar ! – Un jeune homme de vingt-cinq ans a été pendu à Vienne pour avoir fait une chanson en faveur de la Révolution française. – L’Histoire de la religion que j’ai achetée est pleine de choses utiles ; il faudra en extraire les morceaux relatifs à la manière dont les théologiens protestants de l’Allemagne envisagent la doctrine et la personne de Jésus-Christ. Venturini, auteur allemand, paraît avoir suivi la même marche que moi dans deux de ses ouvrages.

*** J’arrive à Weimar et reçois les journaux de France. Arrestation de Pichegru. Tribunal extraordinaire. Loi contre les receleurs, les conspirateurs ! Geoffroy est d’une grande violence contre Rœderer.

Il est vrai que la lettre où celui-ci se vante de la protection qu’il accorde à ses amis et de ses démarches pour que leur journal ne soit pas supprimé est le comble du ridicule.

*** De retour à Weimar, je retrouve mes habitudes. Je fais visite à Mme Schac…, veuve sur le retour. C’est un pauvre cœur, lié à un corps déjà fané, qui bat de ses pauvres petites ailes sans pouvoir se dégager de ses liens, et sans inspirer un autre sentiment que la pitié. Triste sort que celui des femmes ! Il est certain que pour leur bonheur une retraite presque orientale vaudrait mieux que l’état de demi-indépendance que nous leur laissons. Après trente ans, que leur sert leur liberté si l’on n’a à offrir que ce dont personne ne veut plus[97] !

La partie de mon ouvrage sur les religions orientales commence à devenir comme je la veux. – J’ai été admis à la bibliothèque du duc qui est vraiment superbe. Cela me sera précieux.

*** Je fais une promenade avec Gœthe. La nouvelle philosophie, avec tous ses inconvénients, a ceci de bon qu’elle met tous les esprits en grande activité. Et quant aux dangers du mysticisme et du catholicisme dont elle nous menace, je compte sur la collision qui doit avoir lieu. À présent, elle est dans les nues et ne rencontre dans ses ébats ni gouvernement ni religion ; mais elle ne tardera pas à les heurter d’un bout de ses ailes. Et alors la lutte ! – Billet tendre de Mme de Schac… Pauvre femme !

Soupé avec Wieland chez la duchesse mère.

*** J’écris à Mme de Schac… pour prendre d’elle un congé respectueux, triste et tendre. Encore une petite inclination dont je ne veux pas ! Et le temps viendra où l’on ne m’en offrira plus, même de pareilles. – Pourquoi la jeunesse et la beauté sont-elles si fières ? Et n’y a-t-il donc d’humble et de doux que ce qui n’est plus ni jeune ni beau ? – Singulière amitié que celle d’Eylofstein pour moi, sans aucun rapport d’esprit ni de caractère, mais uniquement fondée sur des souvenirs d’enfance ! C’est une énorme puissance ! – J’ai lu la pièce de Guillaume Tell, véritable lanterne magique mal arrangée, mais avec beaucoup plus de beautés scéniques qu’il n’y en a dans les autres pièces de Schiller. La scène de Juan d’Autriche, dans le cinquième acte, ne fait aucun effet. Il y a une foule d’incidents ridicules ; par exemple, la destruction d’une Bastille, exécutée par un seul homme avec le calme allemand et un petit marteau. Le caractère de Tell est le seul bien tracé.

Pris congé de Gœthe. Singulier système que celui de ne compter le public pour rien et de dire à tous les défauts d’une pièce : Il s’y fera ! Au fait, je crois que Gœthe n’est pas très fâché des absurdités de Schiller.

*** Écrit à M. Welker. – Visite de Schlichtgroll, bon petit homme de la sixième classe des hommes de lettres en Allemagne. Ici, tous les hommes de lettres, quoique sans esprit, ont cela de supérieur à la classe qui fait leur pendant en France qu’ils sont très instruits et ont des idées très libérales. Schlichtgroll a sur la religion des idées plus justes et plus véritablement tolérantes que la totalité de nos croyants et les sept huitièmes de nos philosophes.

Je fais visite au ministre d’État, Frankenberg. Bon homme. Il y a un certain nombre de moules d’hommes semblables ; on pourrait ranger dans cette catégorie les ministres des petits princes. Quand ces messieurs sont des gens éclairés, ils ont alors une sorte d’activité, de curiosité, d’intérêt au delà de leur sphère, mêlé avec des préjugés qui tiennent à leur état, dont la réunion forme un ensemble assez agréable. Ils n’ont pas de caractère, mais leur esprit et leur impartialité dans les questions générales qui ne les touchent pas de près leur en tient lieu dans leurs rapports avec ceux qui ne sont pas dans leur dépendance. Ils sont affables, parce que c’est le seul moyen d’attirer auprès d’eux les étrangers dont ils pompent les nouvelles idées. Plus on vit plus on voit que l’individualité est ce qu’il y a de plus rare, et que la masse des hommes est à la disposition des circonstances qui les façonnent à leur gré.

J’ai soupé avec le prince héréditaire de Gotha que je crois, sérieusement, le seul prince spirituel de l’Allemagne et, de plus, bon, quoiqu’il passe pour méchant. La situation de prince est tellement contre nature qu’elle rend stupides les hommes médiocres et fous les gens distingués. Mais j’ai vu chez celui-ci des traits d’esprit et des traits de bonté !

*** J’ai vu Mme de V., belle et grande femme, visage niais, avec une réputation d’esprit qu’elle mérite assez peu, je crois. Pourquoi me trouve-t-elle méchant ? C’est qu’il y a je ne sais quoi de diabolique dans mes écrits qui me donne cette réputation malgré tout.

Je vais à un dîner chez Mme de Bechtolstheim. Il y a dans la conversation des hommes allemands, même non lettrés, une sorte de bon sens et de calme qui repose et dont je sens d’autant plus le mérite que je me rapproche de la France. En quittant l’hospitalier territoire de Weimar, je vais rentrer dans un monde où je ne rencontrerai plus cette bienveillance dont j’ai contracté l’habitude. Je ne trouverai plus dans les esprits l’impartialité et l’amour du vrai qui m’ont été si agréables et si utiles en Allemagne. – Je lis un bizarre article d’un publiciste de Paris sur les ramifications des complots. On croirait en lisant ces articles qu’il y a une infinité de monde compromis et que les membres du gouvernement en sont les chefs. Que devient alors l’assertion solennelle, donnée lors de l’arrestation de Moreau, qu’aucune classe de citoyens n’était compromise ? Est-ce de la terreur qu’on veut répandre ? On ne comprend rien à la France quand on n’y est pas.

*** Arrivé à Francfort ; trouvé des lettres de Mme Talma, de Béranger, etc., etc. – Vu au théâtre la pièce d’Emilia Galotti dont la froideur m’a frappé. Ce sont des dissertations assez fines, mais fort déplacées dans la situation des personnages. Une maîtresse abandonnée discute sur l’indifférence ; une fille dont on vient de tuer l’amant discute sur les sens et sur la possibilité de céder à l’homme qui a fait assassiner son amant. Enfin, ils discutent tous à l’envi ! Et le père qui poignarde sa fille a l’air de la tuer pour qu’elle ne discute plus.

Si le genre actuel des Allemands est trop irrégulier, trop bruyant, leur ancien genre est par trop froid ; et ce n’est pas faire tort à ce genre que de le juger d’après Lessing, qui est incontestablement le plus distingué et le plus spirituel des anciens tragiques.

*** Je dîne chez Bethmann. L’esprit mercantile est une ennuyeuse chose. Les négociants très riches ont assez des manières de princes, beaucoup de leurs prétentions et toute leur superficialité. Maurice est encore un des plus instruits et des meilleurs. Rencontré Fiersinger. J’ai appris de ce président une chose intéressante : c’est qu’il avait tiré cinq bécasses dans la matinée.

*** Visite à Mme de Schwartzkopf. – Scène conjugale. J’ai bien reconnu là l’état dont je suis sorti : « Je ne puis pas quitter mes enfants malades, moi, et je félicite ceux qui ont ce courage ! » À cette algarade, le pauvre S… souriant, plaisantant, suppliant, mourant d’envie d’aller souper avec moi et n’osant point ne pas sacrifier ce plaisir à une femme qui ne lui saura aucun gré de son sacrifice. Mme de S… est tout à fait du genre sentimental allemand : rubans roses, attitude mélancolique ; une voix douce, un esprit un peu vagabond, de la susceptibilité, de l’aigreur, de l’épigramme, un grand sentiment de supériorité sur son mari !… Et l’on croit que c’est là une femme désirable… Mais c’est l’enfer !

Dans ces scènes, je ne devrais jamais me mettre du côté du mari, je n’ai rien à y gagner, mais l’esprit de justice m’emporte ; je tâcherai de le contenir. – Souper chez H…, aussi excellent qu’ennuyeux. J’y ai vu M. Flavigny. C’est la médiocrité satisfaite et sensuelle, bonhomme au fait quand on ne le blesse pas… Pourquoi le blesserait-on ?

*** Retour à Hanau. J’y vois le chevalier Boothly (Anglais). Il a un talent remarquable pour les vers et m’a donné une idée des alexandrins anglais qui m’est tout à fait nouvelle. Cette sorte de vers ainsi faite est beaucoup plus animée que les iambes. Je ne sais s’ils ne sont pas monotones à la longue. La traduction que ce M. Boothly a faite du Misanthrope est admirable de fidélité. C’est de tous les poètes anglais vivants celui qui a le plus la facture des vers classiques, le genre de Pope. Il y a dans sa satire intitulée Venality des vers dignes de Pope et d’Addison. C’est du reste une existence agitée qui a vieilli sans s’asseoir et qui n’a pas la dignité de son âge. Mais prenons garde, en écrivant ceci, que ce ne soit pas ma propre sentence ; nous verrons dans vingt-quatre ans, si Dieu nous prête vie !…

*** Route de Hanau à Offenbach. – J’ai lu en voiture un traité sur la manière dont les anciens envisageaient le suicide. Chose remarquable, c’est que tous les peuples qui ont possédé ce qui donne du prix à la vie : la gloire et la liberté, ont en même temps senti qu’il fallait mépriser la vie et y renoncer. Ceux qui prêchent contre le suicide sont précisément des hommes dont les opinions rendent la vie une chose incurable, des partisans de l’esclavage et de la dégradation.

Arrivé le soir à Kittpach.

J’écris à Mme de Staël relativement à Schreiben. Il a une jolie figure, de la grâce, de l’instruction, de la gaieté. Le tout est de savoir s’il conviendra autant à l’éducation des enfants qu’à intéresser la mère. Je crois Schreiben très fatigué de sa position auprès de Mme Bechtolsheim, mais il est retenu par le besoin qu’elle a de lui et le plaisir de s’entendre louer.

Il en est de l’attachement de certaines femmes et de l’empire qu’elles conservent sur un homme, au grand étonnement de tout le monde, comme du sommeil qui saisit les voyageurs sur le Grand-Saint-Bernard. Ils ne sont pas contents de leur situation, mais ils se laissent aller à la sensation présente qui devient à chaque instant plus difficile à combattre. Et la mort arrive pendant qu’ils projettent de s’en aller le moment d’après.

*** Route de Kittpach à Ellwangen. – Le mécontentement des habitants d’Ellwangen est grand comme celui de toutes les petites villes impériales ou ecclésiastiques qui ont été données à des princes à titre d’indemnité. Il faut avouer que cette affaire des indemnités s’est faite avec la dernière insolence. Mais au fond je crois que l’Allemagne y gagnera sous le rapport des lumières. Il y avait dans le gouvernement des villes impériales ou ecclésiastiques une certaine stupeur qui s’opposait à tout progrès de l’esprit humain. La bigoterie y était extrême !… Les princes protestants qui ont acquis ces nouveaux États ne sont guère plus éclairés que les prélats catholiques, mais la différence de religion est à elle seule une cause de lumière. Et comme le catholicisme de leurs nouveaux sujets est une cause de haine contre eux, il est à espérer qu’ils ne le favoriseront pas et qu’ils oublieront l’intérêt général du despotisme pour leur intérêt personnel.

*** Route d’Ellwangen à Allpeck. – Lu en chemin trois tragédies de Sophocle, l’Électre et les deux Œdipes. L’Œdipe à Colonne est un chef-d’œuvre. Je ne connais même pas dans nos mœurs un mot à y changer, je ne parle pas seulement des mœurs convenues pour le théâtre français où les bornes de l’admirable sont infiniment trop resserrées, mais des mœurs auxquelles peut se prêter un homme de goût des temps modernes, éclairé par l’étude de l’antiquité. Cela me rappelle ce que je disais il y a quelque temps à Schiller, et que je crois parfaitement vrai : C’est le besoin de règles plus sévères pour les Français que pour toute autre nation. Les Français ne pensent qu’à faire de l’effet. La vérité, la vraisemblance, l’utilité, l’honnêteté, rien ne leur paraît aussi important que de faire de l’effet. En conséquence, si on leur permet de tout essayer pour arriver à ce but, ils se jettent infailliblement dans leur extravagance et leur mauvais goût. Les règles sont une barrière contre la vanité du spectateur qui ne veut pas qu’on hasarde trop parce qu’on a l’air de trop compter sur son indulgence.

Je viens d’acheter un petit chien. À moins qu’il ne devienne enragé, je suis bien sûr qu’il ne me mordra pas et ne me fera jamais de mal. Je ne pourrai pas en dire autant de ceux que je nomme mes amis.

*** Arrivé à Ulm. – Vu Huber, homme d’esprit, mais froid et sans sensibilité, hors pour sa femme et ses enfants. On n’a jamais le plaisir de le voir indigné contre aucun crime. Il lui manque cette fibre, comme à beaucoup d’hommes de lettres allemands.

D’où viennent les idées tristes et sombres qui m’accablent aujourd’hui ? Ai-je donc perdu tout pouvoir sur moi-même ? Ma destinée n’est-elle pas entre mes mains ? N’ai-je pas retrouvé une force de travail au-delà de mon espérance ? C’est la volonté seule qui me manque pour être heureux. Avec trois décisions je le serais. Avoir une vie purement littéraire. Rester étranger aux  affaires dont je suis sorti avec une ligne de conduite irréprochable. Et me fixer dans un pays où je trouve lumière, sécurité, indépendance. C’est tout ce qu’il me faut. Je veux que tous mes efforts y tendent. Il faut que je trouve un moyen de fixer ma vie tout entière dans la littérature. Elle suffira à tous mes vœux. Ce que je sais et ce que j’apprends me donne assez de jouissances. Je vivrais cent ans que l’étude des Grecs seuls me suffirait. Je lis l’Antigone. Quel homme admirable que Sophocle ! Je relis Ajax et Philoctète. Il est évident que Sophocle était un homme d’un caractère profondément estimable. Une réflexion m’a frappé. Les ignorants mêmes le connaissent. En même temps qu’il était poète tragique, il était général et homme d’État ; il remplissait avec gloire les premiers emplois de la république d’Athènes. Probablement on lui enviait plus ses dignités que son talent de poète. Aujourd’hui il n’y a guère que les érudits qui sachent qu’il était autre chose que poète. Ses dignités sont oubliées et son talent a survécu.

Pendant la route de Schaffhouse à Lentzbourg, j’ai lu Médée et les Phéniciennes d’Euripide. C’est un tout autre homme que Sophocle. Il a bien moins de simplicité, bien plus d’envie de faire de l’effet, par conséquent bien plus d’inconséquence, de déviation de son sujet, d’idées générales déplacées. Mais il est admirable pour deux choses : l’ironie amère et des élans de sensibilité déchirante. Son Oreste est une détestable pièce, et dans le Cyclope il y a beaucoup de grossièretés avec assez d’esprit.

Il y a des choses dans ma situation qui me déplaisent. Mais n’oublions pas que toutes les situations ont leurs peines secrètes que l’on ne juge que lorsqu’on s’y trouve. Mon caractère a toujours le tort des formes avec la délicatesse des actions et la justice des sentiments. Cela m’empêche toujours d’avoir raison aux yeux du public contre qui que ce soit au monde. Pour avoir raison contre quelqu’un et être approuvé, il faut être dur, ou être injuste, ou être un sot. Quand on est dur, on profite de tous ses avantages sans être ému par la douleur des autres. Quand on est injuste, on accueille les exagérations des ennemis de son adversaire, qui accourent à notre secours avec bien plus de zèle que nos propres amis ! Quand on est sot, on a tous les sots pour soi et ils sont légion !

*** J’arrive enfin à Lausanne ; j’y trouve une lettre de M. Rilliet qui m’annonce la maladie de M. Necker. Je frémis à l’idée de ce qui pourrait interrompre la pauvre vie un peu heureuse de sa fille et la plonger dans le plus affreux désespoir. J’irai à Coppet. Je soupe chez ma tante de Nassau[98]. Les persécutions de mariage commencent. L’incertitude de mes résolutions jette beaucoup de vague sur mes réponses et m’empêche d’avoir l’air de confiance que je voudrais.

Dîné avec Rosalie de Constant[99], Mme de Nassau et M. de Loys[100]. Commérages de société. Il est certain que ce pays n’offre aucune ressource intellectuelle. Il est impossible de s’y faire sans se résoudre à dévorer la moitié de ses pensées. Et, mobile comme je le suis, je sens que je courrais risque de perdre une partie de mes facultés, faute de rencontrer quelqu’un qui prenne intérêt aux idées et aux travaux littéraires. On ne serait compris sur rien.

J’en reviens toujours à mon idée de passer mes hivers en Allemagne, après avoir accompli mes devoirs de famille. Ce n’est que là que je serai encouragé à achever l’ouvrage qui fait l’unique intérêt, l’unique consolation de ma vie…

M. Necker est mort ! Que deviendra sa fille[101] ? Quel désespoir pour le présent ! Quel isolement pour l’avenir ! Je veux la voir, la consoler, ou du moins la soutenir. Pauvre malheureuse ! Quand je me rappelle sa douleur, son inquiétude il y a deux mois et sa joie si vive qui devait être de si courte durée ! Pauvre malheureuse ! Mourir vaudrait mieux que cette souffrance. Et ce bon M. Necker, combien je le regrette ! Si noble, si affectueux, si pur ! Il m’aimait. Qui conduira maintenant l’existence de sa fille ?

*** J’arrive à Coppet ; j’y trouve quelques parents du défunt. Conversations tristes ; mais que la sensibilité pour les malheurs qui ne sont pas personnels est d’une mince épaisseur ! Comme on est prêt à se distraire et à penser à autre chose !

Je ne connais que moi qui sois toujours entraîné à sentir pour les autres plus que pour moi-même, parce que la pitié me poursuit, et que la peine qui s’affaiblirait sur ce qui m’est personnel se renouvelle au contraire sans cesse par l’idée que ce n’est pas moi qui ai besoin d’être consolé. Quant à mes peines personnelles, ce n’est pas seulement la force qui m’aide à les supporter, mais la mobilité. J’ai des qualités excellentes, – fierté, générosité, dévouement, mais je ne suis pas tout à fait un être réel. Il y a en moi deux personnes, dont l’une observe l’autre, sachant fort bien que ces mouvements convulsifs de douleur doivent passer. Ainsi, dans ce moment, je suis triste, mais si je voulais, je serais, non pas consolé, mais tellement distrait de ma peine qu’elle serait comme nulle ; mais je ne le veux pas, parce que je sens que Mme de Staël a besoin, non pas seulement de ma consolation, mais de ma douleur.

*** Je me décide à repartir pour l’Allemagne afin d’y rencontrer Mme de Staël qui est en route pour en revenir. Sismondi s’est décidé à m’accompagner. On lui a tant dit qu’il rendait ainsi un grand service qu’il était presque effrayé de la grandeur de son action. En général, j’ai remarqué qu’il fallait remercier les hommes le moins possible, parce que la reconnaissance qu’on leur témoigne les persuade aisément qu’ils en font trop ! J’ai vu plus d’une fois des gens reculer au milieu d’une bonne action, parce que dans leurs transports, ceux pour qui ils la faisaient leur en exagéraient l’étendue.

*** J’ai lu un discours de Villers sur la Réformation. Il est excellent, sauf le style, qui est souvent commun et quelquefois incorrect et étranger, ce qui vient du long séjour de Villers en Allemagne. Mais il est plein de faits, de connaissances, d’idées. Et tout y est présenté avec brièveté, clarté et force. Ce qui est inexplicable, c’est que l’Institut l’ait couronné, car c’est l’ouvrage le plus hostile contre le catholicisme qui se soit peut-être jamais publié. Il n’y a qu’heur et malheur en ce monde.

*** Route de Buren à Lentzbourg. – Rien de plus triste que de repasser précisément dans les mêmes lieux que l’on a traversés peu de temps auparavant avec des pensées bien différentes. Et dans quelle attente ? Dans celle de trouver la personne que j’aime le mieux au monde livrée au plus affreux désespoir. Je vois la destinée dans l’ombre qui s’avance contre elle pour la frapper ; je n’entends pas sonner une heure que je ne pense que c’est un pas de plus vers cet horrible moment. Il y a dans ma situation quelque chose d’analogue à l’attente d’une exécution dont l’heure est fixée.

La destinée semble se plaire à me condamner à user ma santé, qui est bonne, et des talents, assez distingués, sans qu’il en résulte ni plaisir ni gloire. Le moment approche cependant où je pourrai arranger ce reste de vie et profiter des années où les facultés sont encore intactes pour laisser quelque souvenir de moi. Le plus pressé est de secourir ma malheureuse amie. Mais de quelque manière que sa destinée se fixe, la mienne ne peut être que littéraire et indépendante. Disons-le bien. À cinquante ans je ne me pardonnerais pas de n’avoir pas marqué ma place. Genève et la Suisse sont sans ressources et sans émulation. Mais si je veux réussir en France, il faut un ouvrage remarquable. Mais ma vie actuelle rend cela impossible. Donc Weimar, Weimar, une bibliothèque, ce qu’il faut de plaisir pour que la privation n’en ait pas d’inconvénient, de l’ordre dans ma fortune et une fois enfin du repos. Le sentiment du devoir accompli est une chose admirable et donne un calme qui diminue la moitié de la peine qu’on éprouve dans quelque circonstance que ce soit. L’indécision est le grand supplice de la vie. Or, il n’y a que le devoir qui nous en préserve. Quand on ne calcule que son intérêt, le résultat seul décide si l’on ne s’est pas trompé. Et si l’on s’est trompé on n’a aucun sentiment qui adoucisse la peine qu’on en éprouve. Mais, en obéissant au devoir, on ne peut pas se tromper, car le résultat, quel qu’il soit, ne change pas ce qu’on a dû faire.

*** Tout en courant la poste, jai lu Euripide. C’est un poète complètement moderne, c’est-à-dire n’ayant rien de la simplicité, de la bonne foi, de la sincérité des anciens. Tout entier à l’idée de faire de l’effet et passant dans ce but d’une opinion à une autre ; dévot fanatique, puis impie avec ostentation ; riche en descriptions, mais qui sont quelquefois déplacées et remplies d’allusions contre les orateurs, le peuple, les gouvernants, comme un homme dont l’ambition n’a pas été satisfaite, et qui, trompé dans ses vœux sous une démocratie, a pris la démocratie en haine ; je trouve un grand rapport entre lui et Voltaire comme poète tragique en tenant compte des modifications de lieux et de temps. Si Euripide avait écrit Tancrède, il y aurait mis la sensibilité qui fait le charme de cette tragédie et il y aurait mis aussi, ce vers ridicule là où il est placé : « L’injustice à la fin produit l’indépendance », ainsi que ceux qui le précèdent et le suivent.

*** Au milieu des réflexions que je fais en route, je me dis que c’est une erreur de considérer comme un grand avantage d’avoir de l’ascendant sur les autres et de pouvoir les obliger à faire ce que l’on veut. Car, lorsque ce que l’on veut n’est pas d’accord avec leur intérêt ou lorsqu’on n’est pas en situation de les récompenser largement de l’ascendant qu’on prend sur eux, cet avantage momentané est un grand inconvénient. Chacun cède, mais chacun s’écarte. On fait un vrai travail pour se mettre hors de l’influence de la personne qui vous domine, on ne lui dit jamais complètement la vérité. Néanmoins tout ce qui est fort se fait respecter ou craindre. Il en est des personnes passionnées comme des princes. Sans le vouloir on les trompe, parce qu’on craint l’explosion si on leur parle franchement. Ces réflexions me sont suggérées par la situation de ma pauvre amie de Staël. La supériorité de son esprit et l’impétuosité de son caractère ont tellement dompté ses alentours qu’on ne lui dit librement rien de ce qui peut lui être douloureux. Et ceux qui l’aiment se font illusion à eux-mêmes pour pouvoir la satisfaire en toute conscience. C’est ainsi que chacun s’est appliqué à lui faire illusion sur la santé de son père. Or, le résultat de cette condescendance sera une horrible douleur.

*** Après avoir cassé trois fois ma voiture, je la troque contre une autre qu’on me dit très solide. Le lendemain elle avait cassé deux fois. Je n’arriverai jamais.

*** Il y a un mois que j’écrivais dans ce même livre, allant à Genève avec des projets et des pensées bien différentes ! Comme la destinée est derrière nous qui nous écoute et se joue de nos calculs ! Quand l’âge des passions est passé, que peut-on désirer si ce n’est d’échapper à la vie avec le moins de douleur possible ? Mais, à propos de douleur, j’ai lu il y a deux mois l’histoire d’une jeune fille de vingt-trois ans, pendue en Angleterre pour acte de faux, qui m’a fort impressionné. La coupable n’était ni belle ni remarquable d’aucune manière. Mais il y a dans les détails de sa souffrance, du commencement de sa procédure jusqu’à son exécution, une telle profondeur de misère humaine qu’on en est saisi et glacé quand on l’envisage avec réflexion. Prise sur le fait et conduite devant le tribunal, elle ne fit rien pour sa défense ; mais, durant tout le cours de la procédure, elle tomba d’évanouissement en évanouissement. Condamnée et ramenée en prison, elle resta jusqu’au jour de l’exécution à la même place, immobile, sans prendre de nourriture. Enfin, le jour du supplice, la malheureuse se laissa transporter sans résistance et sans paraître voir ce qui se passait autour d’elle. Et le premier et le dernier signe d’existence qu’elle donna fut de pousser un grand cri quand elle sentit le plancher manquer sous ses pieds. Il y a dans ce tableau je ne sais quelle misère faible s’abandonnant sans lutte, ne cherchant pas même à éveiller le moindre intérêt. Broyée sous la main de fer d’une société implacable, elle inspire une pitié d’un genre tout à fait particulier qui, malgré un certain mépris, n’en pénètre pas moins au fond de l’âme. Car ici c’est une souffrance solitaire, dédaignée, à côté de laquelle chacun passe sans la voir et comme si c’était chose naturelle. Tandis que la souffrance qui est soutenue par l’opinion et qui s’épanche devant un public, fût-ce même pour le braver, il y a des dédommagements à cette souffrance.

*** Arrivé à Weimar. Fait visite au duc.

Les hommes qui passent pour être durs sont de fait beaucoup plus sensibles que ceux dont on vante la sensibilité expansive. Ils se font durs parce que leur sensibilité étant vraie les fait souffrir. Les autres n’ont pas besoin de se faire durs, car ce qu’ils ont de sensibilité est bien facile à porter.

*** Mme de Staël est arrivée. Les premiers moments ont été convulsifs[102]. Quelles absurdes et révoltantes consolations on lui a présentées ! Quel manque de sensibilité dans presque tout le monde ! Je ne suis pas étonné qu’on m’accuse de n’en pas avoir. On entend par ce mot tout autre chose qu’il ne me semble indiquer. Ce sont des formules convenues, avec lesquelles ceux qui se disent les amis des gens qui sont affligés ne pensent qu’à fournir à ceux-ci le prétexte de se débarrasser le plus tôt possible de leur douleur. Je la respecte, cette douleur, et Dieu me préserve de vouloir l’étouffer sous des consolations étrangères. La vue de cette profanation me révolte et me rendrait dur envers l’affligé si je voyais qu’il s’y prête. Ma pauvre amie en est bien loin, et c’est avec une sorte de cruel plaisir que je la vois repousser ces tentatives banales. Elle est encore plus étonnée, plus frappée de son malheur que pénétrée. C’est l’effet du premier moment. Mais cette douleur qui l’a terrassée entrera dans son âme qui n’est jusqu’à présent que bouleversée et s’identifiera à son existence. Alors les consolations cesseront, parce que la véritable douleur aura commencé. On lui renvoie deux lettres de son pauvre père ; ce sont les dernières. On voit que les idées se troublent, il y a des mots oubliés, d’autres à peine lisibles. La mort y est partout. Et cependant il est encore occupé d’elle à chaque ligne, il pense à ses intérêts les plus fugitifs, à toutes ses peines d’imagination. En un mot, le cœur du père y survit. Aussi la douleur de notre amie augmente. Schlegel qu’elle a amené de Berlin la console à sa manière : avec esprit, douceur et bonté, mais sans sensibilité profonde. Oh ! faiblesse de la nature morale ! Schlegel est un des disciples ou, pour mieux dire, un des coryphées de Schelling. Il a de grandes connaissances littéraires, de l’esprit, peu de goût, de la présomption et de la bizarrerie. Il a d’ailleurs une terminologie si particulière à l’usage de la nouvelle philosophie allemande, qu’il est difficile de le comprendre sans être initié à ce système. Je crois cependant l’avoir compris. Et si je ne me trompe, tout ce système n’est autre chose qu’un réchauffé de subtilités scholastiques, de négations, d’idées prises pour des réalités, et d’arrangements de mots pris pour des choses.

*** J’ai passé la soirée avec Gœthe, Schlegel et le chevalier Boothly. Ce dernier a une sensibilité exagérée. Il avait les larmes aux yeux et le cœur oppressé en parlant de sa fille morte il y a seize ans. Schlegel est un homme d’une littérature très étendue et d’une grande facilité d’expression.

*** Si je continue à me laisser mener et à vivre au jour le jour, sans prendre un parti décisif pour que ma vie ne se passe pas comme cette journée, comme cette semaine, comme ce mois, tout est perdu. Mais en aurai-je la force ? Le souvenir de vingt années perdues et rivées à quiconque a voulu s’en emparer, tout cela m’inspire une sorte de mépris et de découragement de moi-même qui ne cessera que lorsque j’aurai pris une forte résolution. Saurai-je la prendre sans discussion, sans plaidoyer, sans me croire obligé de la faire approuver par des gens qui, au fait, n’ont le droit de me distribuer ni approbation ni blâme ? Souvenons-nous au moins de ceci : que ce qui m’a toujours fait du tort, ce sont mes paroles. Elles ont toujours gâté le mérite de mes actions. C’est, en effet, une sottise de vouloir se concilier par la parole des gens dont l’intérêt est différent du nôtre. On ne fait en parlant que leur donner les moyens de nous nuire. Il faut se décider, agir et se taire.

*** Vu le duc de Gotha ; bizarre mélange de folie, d’esprit et de sensibilité !

*** Il y a onze ans que j’ai passé comme à présent à Göttingen[103], bien amoureux de Mme de Marenholz[104] pour laquelle une passion furieuse m’avait pris au moment, où, pour obéir à son père, elle m’annonçait qu’elle était décidée à renoncer à moi. Était-ce de l’amour-propre ? Je ne le crois pas, mais l’objet qui vous échappe est nécessairement tout différent de celui qui vous poursuit.

*** Route de Meiningen à Werneck (résidence de l’ex-évêque de Wurtzbourg). La suppression du gouvernement des moines est certainement un bien pour l’avenir. Le mécontentement même qu’elle peut avoir excité fait naître une fermentation qui ne manquera pas d’être salutaire. Le mouvement dans les esprits tourne toujours au profit des idées. Schlegel avec son amour-propre pour le moyen âge et la chevalerie, et pour le catholicisme comme contemporain de la chevalerie, espérait trouver chez moi un sentiment sympathique sur le détrônement des ecclésiastiques. Et il a trouvé un homme qui lui a dit que les moines étaient usés, que personne ne les estimait plus depuis longtemps et que leur chute était inévitable, même indépendamment des circonstances qui l’ont amenée. C’est un singulier système que celui de Schlegel qui regrette une religion à laquelle il ne croit pas, et qui écrit qu’on peut rétablir une religion tombée. Mais, pour défendre cette absurde théorie, il dit quelquefois des choses très ingénieuses. Par exemple, que les hommes ont besoin d’être réunis pour croire, parce que l’évidence des objets réels plaide tellement pour le doute ou la négation que, pour l’emporter sur cette évidence, il faut une sorte d’électricité contagieuse qui ne se produit que par le concours et le contact de beaucoup d’hommes réunis ; qu’une église visible et une croyance commune qui les rassemblent sont donc nécessaires. C’est le meilleur raisonnement à soutenir pour ce côté de la question ; et il serait bon si, pour maintenir cette église visible, on ne devait pas faire plus de mal qu’elle ne peut faire de bien.

*** De Werneck à Wurtzbourg, je lis un nouveau livre de Schlegel dont la préface est le comble de l’insolence. Ce n’est pas tant de ses adversaires qu’il se plaint que de l’importunité de ses admirateurs qu’il traite d’imbéciles officieux qui se mettent en avant sans le comprendre. – Arrivé à Wurtzbourg, j’ai visité le château. Vaste édifice, mais du plus mauvais goût. – Visité Paulus, théologien protestant de la classe que j’aime et respecte, travaillant à repousser toute religion positive et toute croyance imposée. C’est un homme d’un esprit fin, subtil, actif, dans une excellente direction. Son défaut est le manque d’énergie et la froideur. Vu aussi Huffland ; même espèce d’homme, moins fin et moins froid. Idées justes sur la lumière, la liberté et l’économie politique. – Visité la collection d’histoire naturelle du père Franck, fruit de trente années de recherches et de douze années de travail assidu et de privations de toute espèce pour subvenir aux dépenses. Quel bonheur qu’un goût et une occupation pareils ! Aussi le père Franck respire la sérénité, le calme et la douceur.

*** Enfin j’ai vu Schelling ! Je n’aimais pas ses ouvrages, mais j’aime encore bien moins sa personne. Jamais un homme ne m’a fait une impression aussi désagréable. C’est un petit monsieur, le nez en l’air, l’œil fixe, âpre et vif, le sourire amer, la voix sèche, parlant peu, écoutant avec une attention qui ne flatte point et qui a plutôt une analogie avec la malveillance. Enfin, donnant tout à fait par son caractère l’idée d’un méchant caractère ; et, pour son esprit, un mélange de fatuité française et de métaphysique allemande.

*** De Wurtzbourg à Blanfelden, j’ai lu l’ouvrage de Schelling sur la philosophie et la religion. C’est assurément le système des nouveaux platoniciens et des gnostiques. – Il paraît que Schelling y est arrivé par degrés. Il définit ainsi l’immortalité de l’âme : la réunion plus ou moins intime de l’âme avec Dieu suivant que, dans cette vie, elle s’est plus ou moins dégagée de la matière. Il est donc clair que, pour cette fois, il tourne le dos à l’athéisme. Ses ouvrages précédents n’étaient pas à beaucoup près aussi clairs sur cette matière ! Mais il a voulu se distinguer de Fichte. Et de plus il était mécontent des hommes éclairés qui se sont déclarés contre ses subtilités. Il est donc entré tout à fait dans le mysticisme platonicien. Au milieu de ses rêveries, il y a sur la mort, sur le détachement de la matière, beaucoup de piété et de bonheur d’expression. C’est certainement un homme énergique et d’une grande valeur malgré ses défauts dont je ne rabats rien.

J’ai lu avec plaisir les épigrammes de Gœthe. Prodigieux talent, mais haine remarquable contre le christianisme. Gœthe est un esprit universel et, peut-être, le premier génie poétique qui ait existé dans le genre vague qui esquisse sans achever.

*** J’ai une dispute avec Schlegel sur Don Quichotte. C’est la seconde fois que je remarque que, s’étant livré presque exclusivement à l’étude des arts et de la poésie, son système lui est devenu une chose tellement personnelle que lorsqu’on l’attaque il souffre visiblement. En parlant en faveur de Cervantès, il pâlissait et ses yeux se remplissaient de larmes ; de même quand il traite la poésie italienne. L’homme a besoin d’émotions ; fermez une porte, elles entrent par l’autre. – Dispute de Mme de Staël avec lui sur la plaisanterie. Elle ne sent pas qu’attaquer un homme sur sa manière de plaisanter c’est l’attaquer sur ce qu’il a de plus chatouilleux dans son amour-propre, c’est le blesser dans sa vanité individuelle et sociale aussi. Mme de Staël ne ménage pas assez les autres ; il est vrai qu’elle les aime de façon à ce que, si elle se fait beaucoup d’ennemis, elle acquiert d’ardents amis. Moi, je ménage les autres, mais je ne les aime pas. De là vient qu’on me hait peu et qu’on ne m’aime guère.

*** En arrivant à Ulm, j’ai trouvé une lettre renfermant une sommation de me trouver à la vente forcée d’une maison sur laquelle est placé le tiers de ma fortune. Je n’entends rien à ces affaires.

Je vais voir Huber ; sa femme a beaucoup plus d’esprit que lui. De longues inquiétudes, une fortune gênée me paraissent avoir dompté en elle ce décousu, cette activité sans but et ce désordonné qui fait le malheur de la plupart des femmes d’esprit, et plus encore de ceux qu’elles entraînent dans leur tourbillon. Mme Huber parle de mon mariage avec sa fille, Mme Forster. On la dit charmante, d’une douceur et raison extrêmes. Mais ce n’est pas le jour pour moi de penser au mariage, car c’est l’anniversaire de celui que j’ai contracté il y a quinze ans et que j’ai été forcé de rompre au bout de quatre[105].

Route d’Echingen à Mooskirch. – La vue d’un couvent de capucins me donne une idée ingénieuse : c’est que la douleur assiégeant toujours la vie humaine, il n’y a que deux partis à prendre contre ce terrible ennemi. L’un, de l’éviter le plus possible en lui échappant à travers les distractions, l’agitation, les plaisirs. L’autre, de le saisir au collet, de lutter avec lui corps à corps et de ne se distraire que par cette lutte même. Je ne sais si ce second moyen n’est pas le meilleur. La douleur est un serpent qui se glisse à travers toutes les barrières et qui nous retrouve toujours. L’action même de la fuir nous donne un sentiment de faiblesse qui nous rend plus incapable de lui tenir tête quand elle nous atteint. Les fuyards, lors même qu’ils sont aussi forts, aussi bien armés que ceux qui les poursuivent, ne savent jamais se reprendre à combattre quand, dans leur fuite, ils sont rattrapés. Le stoïcisme et la vie monastique, qui sont le moyen de faire face à la douleur, donnent une sorte d’exaltation peut-être moins pénible et moins humiliante que les efforts pour se sauver et pour escamoter sa vie.

*** Arrivé à Zurich ; j’y passe la matinée. La haine des paysans contre la ville est très grande, et l’ancienne oligarchie s’allie avec les ennemis de la liberté au dehors. Le général des insurgés à Zurich a été exécuté ; on le disait soudoyé par les Anglais.

*** Route de Bâle à Morgenthal. – Je voyage avec Mme Necker[106] qui m’a rejoint. Je lui lis quelques poésies fugitives de Gœthe. Mais quelle difficulté de faire entrer la poésie allemande dans une tête accoutumée à la poésie française. La poésie française a toujours un but autre que les beautés poétiques. C’est de la morale ou de l’utilité ou de l’expérience, de la finesse ou du persiflage, en un mot toujours de la réflexion. En somme, la poésie n’y existe jamais que comme véhicule ou comme moyen. Il n’y a pas ce vague, cet abandon à des sensations non réfléchies, ces descriptions si naturelles, tellement commandées par l’impression que l’auteur ne paraît pas s’apercevoir qu’il décrit. Voilà ce qui fait le caractère de la poésie allemande, et ce qui (depuis que je la connais) me paraît être le caractère essentiel de la véritable poésie.

Le Français et l’Anglais vous disent : Voyez comme je décris les objets. L’Allemand : Voyez comme les objets me frappent. L’un se regarde et se peint, l’autre regarde et peint la nature. Il résulte de là que les gens habitués à chercher dans la poésie autre chose que la poésie, ne trouvent pas dans la poésie allemande ce qu’ils cherchent. Et comme un mathématicien disait d’Iphigénie : Qu’est-ce que cela prouve ? les étrangers, eux, disent de la poésie allemande : Où cela mène-t-il ?

*** J’ai passé la journée à Berne. Il me semble que la Suisse ne peut rester comme elle est. On enlève à des paysans, que la révolution a déjà ruinés, le peu de bien que la révolution leur avait fait en dédommagement de beaucoup de mal. Et il y a, à côté du gouvernement qui prend ces absurdes mesures, une puissance plus formidable qui les dicte et qui les blâme.

*** Route de Berne à Payerne. – Discussion avec Schlegel sur les idées religieuses. Il croit, comme toute l’école des nouveaux philosophes allemands, qu’il ne faut pas chercher l’origine de ses idées dans l’impression des objets extérieurs, mais dans le cœur de l’homme. Il y a, dans cette idée, cela de vrai, que les philosophes français ont eu tort en ne regardant la religion que comme un effet des objets extérieurs. Mais les nouveaux platoniciens allemands ont mis tout cela de côté, en n’accordant pas d’influence aux objets extérieurs et en attribuant à la religion une origine mystique et naturelle.

Alors, pour expliquer la grossièreté des idées religieuses de tous les peuples sauvages et de beaucoup de peuples civilisés, il faut supposer des symboles, des allégories dont l’arrangement et l’interprétation sont à la merci de tous les esprits systématiques. On y peut voir tout ce qu’on veut, comme dans les nuages. Schlegel soutient une chose absurde déjà énoncée avant lui, c’est que l’homme peut écrire sur la religion – sans religion.

Je retrouve dans cette nouvelle philosophie de Schlegel une idée qui m’avait déjà frappé quand je commençai à réfléchir. Les hommes ne connaissant que la vie, par quel hasard ont-ils supposé la mort ? Ils ne devraient concevoir pour aucun autre être, quel qu’il soit, d’autre manière d’exister que celle dont ils existent, car ils ne connaissent que ce qu’ils éprouvent. Comment ont-ils donc attribué à la plus grande partie de la nature une manière d’exister tout opposée ? Ils sont animés et ils supposent inanimés presque tous les objets qui les environnent ! En admettant, comme la nouvelle philosophie, que la nature est un tout organisé, le fétichisme, qui rend la vie aux objets qui paraissent inanimés dans la nature, ne serait point si déraisonnable.

*** J’arrive enfin à Coppet peu après Mme de Staël. Son état est affreux. C’est une singulière combinaison que cette douleur profonde, déchirante et vraie qui l’accable, unie à cette susceptibilité de distractions et cette incorrigibilité de nature qui lui laissent toutes ses faiblesses de caractère, toutes ses susceptibilités d’amour-propre et son besoin d’activité.

*** Dîner ennuyeux. Quel pays que celui-ci ! Quels hommes que les Genevois ! Schlegel a été assommant en société, et singulièrement aimable ensuite, en tête à tête.

Je range mes papiers. J’aurais de la peine à ressaisir le fil de mes idées.

*** Je vais à Rolle voir ma tante, Mme de Nassau. C’est une femme de beaucoup d’esprit et qui m’est très attachée ; mais l’atmosphère qui l’entoure a pesé sur elle. Elle en a adopté tous les préjugés, ce qui établit une sorte de contrainte entre nous, que je ne surmonte qu’à force de plaisanteries. Je crois cependant que je parviendrai à me donner une réputation de bonté qui me permettra d’arranger ma vie, sans que tout le monde tombe sur moi. Quelle tâche que la vie quand on l’a mal commencée, et quel ennui quand on la mène régulièrement !

*** Je viens de lire un petit roman de Mme Necker où il y a une sensibilité profonde et des détails remplis de finesse. Le caractère de l’homme est peut-être un peu trop sacrifié ; son imprudence est trop grossière, et l’on ne peut se réconcilier avec l’idée qu’il accepte la proposition que lui fait sa femme de mourir avec lui. L’idée de l’enfant qu’ils abandonnent trouble aussi un peu l’effet. Du reste, à l’exception de la première page qui est commune et qui prévient contre l’ouvrage, il y a un grand charme de style et un grand bonheur d’expression.

Dans les pensées détachées du même auteur, on trouve beaucoup de finesse, trop peut-être, beaucoup d’importance mise à des détails.

J’ai lu les Prolegomena ad Homerum de Wolff. Le style en est concis et difficile, et, en même temps, les idées beaucoup trop développées ; c’est réunir tous les inconvénients.

Je n’ai pas encore reconquis la netteté de mes idées, c’est impossible. Je suis interrompu à chaque instant. Solitude ! solitude ! plus nécessaire encore à mon talent qu’à mon bonheur.

*** Je fais une promenade avec Schlegel et Sismondi ; ils se regardent mutuellement comme des fous. La philosophie française qui ne reconnaît que l’expérience, et la nouvelle philosophie allemande qui ne raisonne que a priori ne peuvent, je ne dis pas s’entendre, mais pas même s’expliquer.

J’ai lu la traduction d’Ovide par Voss. Elle est plus remarquable par l’exactitude littérale, vers pour vers, que par la poésie. – À l’occasion de la chute récente de la pièce de Carrion-Nisas, les journalistes ses amis s’appliquent à prouver que la pièce a été moins sifflée comme mauvaise que comme écrite par un homme couvert de mépris et de haine. Beau service qu’ils lui rendent là !

*** J’ai eu une grande discussion avec Schlegel sur le commerce et ses conséquences. Schlegel est un de ces hommes qui, n’ayant jamais rien eu à faire avec la vie réelle, croient qu’on fait tout par des ordonnances et des lois, sans songer à la lutte que des lois vexatoires font naître entre les citoyens et l’autorité, et à la nécessité qui en résulte de lois toujours progressivement rigoureuses.

Der guschlossene Handelsstadt de Fichte est le chef-d’œuvre d’un pareil système ; c’est un projet pour réduire les nations à leur commerce intérieur en introduisant une monnaie sans valeur pour l’extérieur et trop lourde pour être transportée. Dieu les bénisse pour leurs idées spartiates au milieu de la civilisation moderne et des besoins devenus partie de notre existence ! Ce sont des fous qui, s’ils gouvernaient, recommenceraient Robespierre avec les meilleures intentions du monde.

*** J’ai copié mes chapitres cinq et six et refait le septième qui établissait des distinctions entre la mythologie de l’Odyssée et celle de l’Iliade, car mon ouvrage ne doit pas être une œuvre d’érudition. Il faut donc éviter tous les détails qui me pousseraient dans cette ligne et retrancher bien des notes que j’avais préparées.

J’ai fait la connaissance de M. de Bonstetten. C’est un homme de beaucoup d’esprit et un fort bon homme. Mais c’est encore une de ces existences demeurées légères, malgré l’âge, et que je ne peux souffrir, peut-être parce que je cours le risque de leur ressembler.

*** J’ai passé à Rolle voir Mme de Nassau malade. Il y a trop d’opposition dans le fond de nos opinions pour que nous soyons à notre aise ensemble. – Je couche à Lausanne. Je ne puis dépeindre ma joie d’être seul. Bizarre situation : j’aime profondément tout ce que je trouve à Coppet, mais cette société continuelle, cette distraction perpétuelle me fatigue et m’énerve. J’y perds mes forces actives, et je me dis avec amertume : Quand cela finira-t-il ?

*** J’ai travaillé très bien ; la solitude est un immense avantage. Mais quelle société que celle de Lausanne ! j’y périrais. Ma cousine Rosalie est bonne, mais aigre et savante dans l’art de dire froidement, et comme ne s’en apercevant pas, les choses qui peuvent déplaire. Triste talent ! Mais bossue et fille à quarante-cinq ans, peut-on être douce[107] ?

Dîné chez *** avec Auguste[108]. Tout cela c’est de la médiocrité, mais assez régulière au dehors pour se moquer de moi si j’avais quelques revers. Il faut que j’arrange ma vie dans le courant de cette année 1804 avec régularité et indépendance. C’est trop fort de n’avoir ni le plaisir auquel on sacrifie sa dignité, ni la dignité à laquelle on sacrifie le plaisir.

*** Soirée chez M. de Loÿs. Antoinette est aimable et douce. Serai-je son mari ?

Je lis dans un journal une singulière excuse inventée pour l’assassinat d’un homme, c’est de dire qu’il avait de bonnes et grandes qualités, et c’est de bonne foi que l’on avance cette excuse en exagérant les vertus de la victime pour atténuer le crime du bourreau. Oh ! têtes humaines !

J’ai achevé de copier mes notes. Si je puis faire sur Eschyle, Hésiode et Sophocle, Euripide et Pindare, ensuite sur Thucydide, Hérodote et Xénophon un aussi bon travail que sur Homère, je crois que cela donnera beaucoup d’intérêt à mon ouvrage.

*** Dîné chez Sévery[109]. Médiocrité sans prétention et avec de la grâce. Je suis las de ma solitude ici ; je ne veux pas m’y marier, mon cœur est trop vieux pour s’ouvrir à des liaisons nouvelles. Je ne parle à personne que du bout des lèvres.

*** Visite à la bibliothèque de Lausanne. Elle est peu considérable et il y manque plusieurs ouvrages essentiels. Cependant elle ne me sera pas inutile. Dîné chez Auguste.

*** Passé toute la journée seul et à travailler. Copié et refait à nouveau trois chapitres. Je fais une promenade solitaire. À mesure qu’on avance en âge, la nature semble devenir moins bavarde. Je me souviens du temps où j’entendais une sorte de bruit qu’on aurait dit sortir de toutes les plantes et de tout ce qui m’entourait. C’était comme la vie de la nature que j’entendais. Aujourd’hui, j’ai trouvé cette espèce de bruit bien diminuée. – N’ayant point reçu de lettres de Coppet ni d’invitation à y retourner, cela m’en a donné une prodigieuse envie. Le fait est que, de cœur, d’esprit et d’abandon, je ne suis bien que là. Les autres personnes me sont aussi étrangères que des arbres ou des rochers.

*** J’ai extrait les Prolegomena de Wolff. Il y a une grande habileté de plan dans ce livre, une vivacité, une énergie, une amertume dans le style, qui ont beaucoup de mérite. Après cela, j’aurai des extraits à faire.

Hochet est arrivé ! C’est une singulière chose que le penchant à l’imitation qu’ont les hommes médiocres. Parce que Mme de Staël est triste de la perte de son père, voilà Hochet qui suppose vite que le sien, malade depuis dix ans sans qu’il y ait pensé, s’approche de sa fin, et il se met à le regretter en parlant de la haute vertu et de la simplicité de mœurs de ce père. Or il était épicier à la rue Saint-Denis, ce qui, j’en conviens, n’empêche pas d’être un fort honnête homme, mais qui, décidément, nuit au développement de la haute vertu en rendant la simplicité moins méritoire.

*** On me querelle sur mon peu de sensibilité. Non, je n’ai pas peu de sensibilité ; mais elle est susceptible et jamais celle des autres ne lui convient parfaitement. Elle me paraît toujours trop lourde ou trop légère et me heurte. Je n’y trouve rien de juste ni de très profond ; je n’y vois qu’un moyen de se débarrasser de la douleur qui me paraît ignoble. En un mot, ma sensibilité est toujours blessée de la démonstration de celle des autres. – La soirée s’est terminée par une discussion de Mme de Staël avec Schlegel sur l’esprit de conversation. Singulière manie que de vouloir élever un précepteur ! C’est très ennuyeux pour les spectateurs de les voir établis en face l’un de l’autre, Schlegel se louant de son mépris pour la société, et elle se louant de son esprit de conversation. Panégyrique réciproque que chacun fait aux dépens l’un de l’autre.

Oh ! combien chaque jour je rentre plus en moi-même et je m’en sais gré ! Autrefois j’étais violent, et on faisait tout ce qu’on voulait de moi en me laissant protester amèrement. Aujourd’hui, je suis doux, je ne fais que ce que je veux et j’ai l’indépendance en m’épargnant l’odieux des protestations.

*** Je reçois une lettre de M. de Châteauvieux. C’est un singulier mélange de médiocrité dans le genre de vie et les propos, et d’élévation et de talent dans ses lettres. Celle d’aujourd’hui est admirable de profondeur, de sentiments, de noblesse et de force. C’est un homme qui, devant vivre à Genève et ayant un fond de personnalité, a cultivé ce fond et s’est émoussé au dehors pour ne pas souffrir.

J’ai lu un ouvrage de Bonstetten sur l’exactitude de Virgile. Il y a de l’imagination, mais point d’ordre.

Voilà huit jours que je travaille à un chapitre relatif à l’authenticité de l’Iliade et de l’Odyssée. – En traitant la littérature du moyen âge, Schlegel a eu l’idée ingénieuse que les guerres de religion sont les seules qui puissent, dans l’opinion des deux parties, être légitimes. Dans la guerre de conquêtes, ou pour des prétentions bien ou mal fondées, il y a toujours injustice d’un côté. Dans la guerre de religion, les deux parties, en ayant également tort aux yeux de la raison, ont chacune également raison aux yeux de leur conscience. Les guerres de religion sont donc les moins corruptrices et les plus nobles des guerres. – Schlegel est une grande preuve d’une vérité dont je suis convaincu depuis longtemps ; c’est qu’il faut, si possible, énoncer comme vieilles les idées nouvelles qu’on a. Il faut leur donner le plus qu’on peut l’air d’idées reçues pour qu’elles soient admises avec moins de peine. Et si on est forcé de convenir de la nouveauté d’une de ces idées, il faut l’entourer d’un cortège d’idées auxquelles le public s’est déjà habitué. C’est nécessaire quand on veut se rendre utile et se faire une réputation durable. Mais lorsqu’on ne veut que faire parler de soi pendant sa vie, sauf à être oublié après, les idées triviales habillées en paradoxes sont d’excellents moyens.

Je viens de lire dans les gazettes le discours de Moreau se défendant. C’est le premier homme qui, dans une situation donnée, ait dit précisément ce qu’il fallait dire dans cette situation.

En réfléchissant à ma position, je me dis qu’il faut s’arranger selon ses besoins et son caractère, c’est duperie que de faire autrement. On n’est bien connu que de soi. Il y a entre les autres et soi une barrière invisible ; l’illusion seule de la jeunesse peut croire à la possibilité de la voir disparaître. Elle se relève toujours.

*** Course à Genève ; fait visite aux demoiselles de Sellon. Revu Amélie Fabri ; elle est tout aussi noire, tout aussi vive, tout aussi éveillée. Comme je l’aurais prise en aversion si on était parvenu à me la faire épouser ! Mais elle est au fond bien aimable. J’ai toujours la mauvaise chance de trouver des impossibilités chez les femmes que je pense à épouser. Charlotte de Hardenberg ennuyeuse et romanesque ; Mme Lindsay avait quarante ans et deux bâtards ; Mme de Staël, qui me comprend mieux que personne, ne veut pas se borner à l’amitié quand je n’ai plus d’amour ; cette pauvre Amélie qui me désire a trente-deux ans, point de fortune et des ridicules que l’âge a consolidés ; Antoinette qui a vingt ans, de la fortune et point de ridicules est commune de figure et n’a rien de français.

Je travaille toute la soirée. C’est un avantage de savoir bien une chose quand on veut écrire. Mes cinq ou six jours de travail sur la pensée homérique m’ont donné une facilité admirable à resserrer ce que j’avais à en dire.

*** Voilà Moreau condamné à deux ans de détention.

Je lis un article sur l’ouvrage de Gérando : La philosophie comparée. Quelle ignorance et quelle satisfaction dans cette ignorance ! Et quel amour d’une frivolité qu’ils croient gracieuse et qui n’est que bête !

Toute philosophie que l’on ne peut pas mettre en vaudeville ou dans un roman ne nous convient pas à nous autres Français.

Je ne suis pas content de mon travail d’aujourd’hui. Toutes les fois que j’aborde un sujet, je me perds dans les détails et deviens ennuyeux. Les citations, les petits faits, l’érudition déplacée sont mon grand écueil. Abrégeons ! Abrégeons ! Il faut aussi que je reste bride en main dans ma critique et mon scepticisme sur les auteurs anciens. Si je révoque en doute leur autorité d’une manière positive, j’aurai l’air de vouloir frayer un chemin à mon système en dépit du témoignage des anciens auteurs.

*** Je crois avoir découvert que mon domestique me vole. Je vais le surveiller. – Le soir, conversation triste et amère avec Minette[110]. Elle est profondément malheureuse et croit que c’est aux autres à la soulager, comme si la première condition de ne pas être accablé par la vie n’était pas de la dompter et de tirer de soi toutes ses ressources. Que peuvent les autres contre votre agitation, contre vos désirs qui se croisent ? Contre vos désirs d’une situation brillante dont vous vous amourachez parce que vous n’en voyez que les dehors ; contre votre coquetterie qui a peur de la vieillesse ; contre votre vanité qui veut se faire remarquer, tandis que votre caractère est incapable de braver les ennuis qu’on provoque toujours en cherchant à briller ? Quoi ! vous ne voulez pas souffrir, et vous étendez vos ailes au dehors, vous allez braver les vents, vous heurter contre les arbres, vous briser contre les rochers ! Je n’y peux rien, hélas ! Tant que vous ne ployerez pas vos voiles, tant que vous ne verrez pas que toute situation fixe vaut mieux que le battement perpétuel, il n’y a rien à espérer[111]. Et tout ce que je vous dis là s’applique encore plus à une femme qu’à un homme, qui a une carrière et s’agite pour un but fixe, tandis que vous vous agitez pour briller dans un salon et pour courir après un genre de succès qui ne laisse rien après lui. Comment dédommagerait-il de ce qu’il coûte ?

*** J’ai fini de lire les pensées de Necker. En l’achevant j’ai eu le sentiment d’un dernier adieu. Il y a dans cet ouvrage une grande finesse et une grande force comique. – Je retrouve un plaisant discours de Mathieu de Mirampal sur les voyages, vrai discours de Français qui regarde tout ce qui n’est pas la France comme hérissé de forêts et couvert de glace. Il propose donc de faire voyager la jeunesse en Allemagne pour retarder l’âge de la puberté par les rigueurs du climat. De vrais chimériques que nos auteurs pour leur connaissance des autres pays !

J’ai à extraire Sophocle, Eschyle, Euripide, Pindare et Hésiode. – Combien il y a d’idées peu répandues en France qui sont reçues et devenues communes en Allemagne ! Cela est vrai surtout pour les religions. Les lettres mythologiques de Voss contiennent déjà l’idée dominante de mon livre. À entendre les critiques de Voss sur Heyne et les insinuations de Heyne sur Voss, on dirait que le monde entier a le temps et l’intérêt d’écouter tout cela.

Parce que les hommes possèdent l’heure d’aujourd’hui, ils croient que leur voix se fera entendre dans l’avenir.

Ce que l’homme oublie le plus facilement c’est la distance du temps et des lieux. Il est pour lui-même le centre de tout, et tout ce qui l’entoure grossit à ses yeux et cache les objets plus éloignés.

*** Il faut que je donne davantage à mon travail la forme historique, j’éviterai ainsi le fouillis des mythologies septentrionale et méridionale qui sera toujours ennuyeux. Il est nécessaire de ne pas trop faire de discussions savantes. C’est mon écueil, j’y retombe sans cesse. J’ai un esprit paresseux qui se contente trop facilement de ce qu’il a fait – et qui est en même temps ombrageux et s’en dégoûte. J’ai besoin de quelqu’un qui, tour à tour, m’oblige à reconnaître les défauts de ce qui ne vaut rien et m’empêche de jeter au feu les beautés avec les défauts. – J’ai lu à Müller la partie de mon ouvrage ayant trait aux premiers Grecs et aux scènes d’Homère. Il en a été très content. Je me juge trop sévèrement, et quand je vois comme les autres se jugent, c’est absurde !

*** J’ai lu l’ouvrage de Leclerc sur la religion des Grecs. C’est une comédie comme ces messieurs de France font des livres, sans remonter aux sources et sans croire que cela soit le moins du monde nécessaire. Il cite avec une assurance admirable tous les ouvrages français, et pas un auteur ancien ! Cependant, chose burlesque, toutes les fois qu’il avance un fait sur la religion des Grecs, il s’appuie de citations latines pour nous apprendre ce qu’Homère pensait sur l’autre vie. Il cite Virgile et, de temps en temps, La Fontaine, Boileau et Racine.

*** J’ai composé la première partie de mon avant-propos, puis j’ai lu un peu de la traduction anglaise d’Homère par Pope. Les vers sont beaux, mais on sent l’effort de travail et la recherche dans chaque expression. Ils produisent alors précisément le contraire de l’effet que cause l’original, il y a d’ailleurs dans cette pompe laborieuse beaucoup de monotonie.

Mme de Staël me communique le précis sur la vie de M. Necker qu’elle écrit en ce moment. Il y a de très beaux morceaux. La partie politique qu’elle ne voulait pas traiter est trop approfondie, ayant l’inconvénient de réveiller les haines sans satisfaire l’amitié. Mais lorsqu’elle arrive à la peinture du caractère privé de son père, elle parle avec une vérité, une sensibilité et une simplicité admirables.

Müller est reparti pour Berlin un peu dégrisé, je crois, de son commencement d’engouement pour la nouvelle philosophie allemande par les paradoxes que Schlegel lui a débités pendant son séjour ici. Car cette philosophie, sans s’en apercevoir je crois, professe en politique et en religion tous les infâmes principes de nos journalistes français dont elle se croit si différente. Geoffroy ou tel autre gueux n’aurait pas parlé autrement que Schlegel sur la liberté et le catholicisme.

*** Mme de Staël me remet un curieux recueil des lettres écrites à Mme Necker. Il y en a de Voltaire, de d’Alembert, de Diderot. Celles de Gibbon sont maniérées et ridicules par le contraste de son amour pour Mme Necker et son style lourd, froid et précieux. Ainsi, après lui avoir écrit que le bonheur de sa vie serait de la posséder, il termine en lui disant qu’il est, avec une considération particulière, son très dévoué et obéissant serviteur.

D’Alembert écrit toujours sur lui, sur ses rogatons, ses rapsodies, ses paperasses – petits noms d’amour modestes et contenus que chaque auteur donne à ses ouvrages. Ce qui frappe dans ces lettres c’est l’uniformité de la vie, l’intérêt que chacun y met à son tour et le profond silence qui succède à cette monotonie agitée. En lisant beaucoup de lettres de diverses personnes qui sont mortes, on a un sentiment analogue à celui d’un paysan voyant un ivrogne et qui se dit :

Voilà comme je serai dimanche ! Avec cette différence qu’on sent que l’ivresse est au présent.

*** Ce soir, Schlegel s’est trouvé blessé par une taquinerie de Mme de Staël, et comme elle ne se lasse jamais de causer, elle voulait recommencer avec lui une explication à une heure du matin, en se réservant, pour après cette explication, une conversation sur des choses cent fois discutées. Je mourais de sommeil et j’avais mal aux yeux, mais il faut obéir. Je n’ai jamais vu une femme meilleure, ayant plus de grâce et de dévouement, mais je n’en ai jamais vu une qui ait des exigences plus continuelles, sans s’en apercevoir, qui absorbe plus la vie de ce qui l’entoure et qui, avec toutes ses qualités, ait une personnalité plus avouée ; toute l’existence, les minutes, les heures, les années doivent être à sa disposition. Et quand elle se livre à sa fougue, c’est un fracas comme tous les orages et les tremblements de terre. C’est une enfant gâtée, cela résume tout.

*** J’ai lu beaucoup de lettres de Saint-Lambert, les seules intéressantes que j’ai trouvées. Il y dit, ce que je sens bien, que pour les âmes indépendantes il n’y a que deux états dans la vie : les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude. Le frottement et les douleurs sans but de la société sont insupportables.

J’essaie inutilement de travailler. Je n’ai pas écrit une ligne qui ait le sens commun. Je lis Voyages en Laponie dont l’auteur est un Italien assez spirituel dans la répétition des plaisanteries qu’il a entendues, s’étant formé à Paris à la plaisanterie française, mais n’ayant d’ailleurs ni idées étendues, ni sentiments profonds, ni connaissances très sérieuses et tombant facilement dans des lieux communs.

*** Souper gai avec le prince de Belmonte. Resté seul avec Mme de Staël, l’orage s’élève peu à peu. Scène effroyable jusqu’à trois heures du matin sur ce que je n’ai pas de sensibilité, sur ce que je ne mérite pas la confiance, sur ce que mes sentiments ne répondent pas à mes actions. Hélas ! je voudrais éviter de monotones lamentations, non pas sur des malheurs réels, mais sur les lois générales de la nature, sur la vieillesse. Je voudrais, moi homme, ne pas avoir à supporter les dépits d’une femme que la jeunesse abandonne. Je voudrais qu’on ne me demande pas de l’amour, après dix ans de liaison, lorsque nous avons tout près de quarante ans, et que j’ai déclaré deux cents fois, depuis longtemps, que de l’amour je n’en avais plus. Déclaration que je n’ai jamais rétractée que pour calmer des convulsions de douleur et de rage qui me faisaient peur. Je voudrais enfin, si mes sentiments ne répondent pas à mes actions, qu’on ne me demande plus ces actions dont on fait si peu de cas. Il faudra cependant détacher ma vie de la sienne, en restant son ami ou en disparaissant de la terre.

*** Le commencement de l’avant-propos de mon ouvrage est à refaire. J’entre trop brusquement en matière et en indignation. À propos d’indignation, je suis touché de celle du Journal des Débats du 12 messidor sur la nouvelle édition de la Philosophie de la nature : « Si, dit cette feuille, on recommence à publier des ouvrages pareils, la France est perdue, perdue à jamais ! » C’est un sot que l’auteur de cette philosophie, et son livre est une ennuyeuse rapsodie, mais je lui sais bon gré de l’effroi et de la fureur qu’il excite dans l’armée dévote. Cependant il y a dans son livre de quoi se raccommoder avec les dévots. Il voue les athées au dernier supplice. Un bon autodafé servira de bouquet pour la réconciliation. Quel imbécile que ce théiste qui ne sent pas que si les théistes brûlent les athées, les chrétiens brûleront les théistes ! Mais l’homme est ainsi fait : égalité, jusqu’à lui exclusivement ; tolérance, jusqu’à lui inclusivement ; c’est tout ce qu’il veut.

Je renvoie mon serviteur et copiste Finter. C’est un essai que je ne veux plus faire que de m’attacher un être amphibie qui n’est ni mon égal ni mon domestique, et que les prétentions d’un état empêchent de remplir les devoirs de l’autre.

J’ai relu mes réflexions sur le mariage. Je persiste, et je me marierai cet hiver.

Je lis le premier volume de l’Histoire des voyages, abrégée, par de la Harpe. Il n’était pas encore chrétien alors, mais il était déjà plein de prétentions, d’emphase et d’idées communes. Il y a là un étalage de pensées philosophiques, une ironie avec des phrases contre la religion et les rois, finissant toujours les périodes avec une antithèse, ce qui est ce que je connais de plus fatiguant. Dieu sait que je n’aime pas ce qu’on nomme religion, ni les gens qu’on appelle rois, mais il y a trop de monotonie dans les attaques de la Harpe.

Si je considère ma constitution fatiguée, mon goût pour la campagne et la solitude avec travail, le mariage semble m’être nécessaire. Cependant, malgré cette conviction, je préfère la gloire littéraire au bonheur, sans trop me faire illusion sur la valeur de cette gloire. Mais si j’étais heureux à la manière vulgaire, je me mépriserais.

J’approuve beaucoup une pensée heureuse que Schlegel exprimait hier. « Les Français, disait-il, savent si bien tout ce qu’ils diront dans toutes les situations de la vie, que c’est une véritable complaisance de leur part que de continuer à suivre une vie qu’ils connaissent si bien d’avance ; cela doit les ennuyer comme un conte répété. »

*** Tous ces temps-ci, j’ai travaillé peu et mal. Depuis que ne suis plus seul je ne fais plus rien qui vaille. Je trouve dans la solitude une plus grande quantité de textes. La certitude de ne pas être interrompu me donne aussi un sentiment d’indépendance qui double mes forces. – Je trouve à dîner le prince Sapieha, Polonais. Quelle nation légère que ces Polonais ! Il y a dans presque tous quelque chose d’aventurier qui empêche que leur nom, ou leur richesse, ou leur vaillance, leur rapporte une considération proportionnée. Mais ils ont aussi des qualités assez recommandables, entre autres cet amour de la liberté, toujours malheureux, mais que rien ne décourage et ne peut détruire.

*** Il y a dix-sept ans à cette époque je courais tout seul les provinces d’Angleterre. C’est dans ce voyage que j’ai découvert pour la première fois l’immense bonheur de la solitude. Aujourd’hui j’en suis bien loin. – J’ai travaillé toute la matinée à extraire Euripide (Alceste, les Troyens, Andromaque, Iphigénie en Tauride). De toutes les pièces d’Euripide, Andromaque est évidemment la meilleure comme exposition et même comme peinture de caractères.

Je reçois une lettre de Mme Talma qui arrive à Soleure. J’irai la voir, quel bonheur ! – J’ai fait des extraits du Prométhée d’Eschyle. Cette pièce est évidemment d’origine barbare, c’est-à-dire étrangère à la Grèce, et a un sens allégorique. Mais je ne dois pas m’occuper de ce côté de la pièce. C’est de l’impression que cette pièce devait produire sur la masse des spectateurs et de l’idée qu’elle devait donner du caractère des dieux que j’ai à traiter. Or, cette pièce prise sous ce point de vue est tout à fait homérique.

Je fais une promenade avec Bonstetten. C’est un homme de beaucoup d’esprit, mais qui a commencé à penser trop tard et qui, par conséquent, a de grandes lacunes dans les idées. Il prend aussi des idées déjà depuis longtemps connues pour des découvertes. C’est comme les jeunes provinciaux arrivant à Paris et prenant pour des princesses toutes les filles qui se promènent au Palais-Royal. Il m’a cependant exprimé une idée assez piquante sur l’origine des idées religieuses. L’homme actif rencontre au dehors des résistances et se fait des dieux ; l’homme contemplatif éprouve au dedans un besoin vague et se fait un Dieu.

*** J’ai fait beaucoup d’extraits d’Eschyle, puis j’ai lu un ouvrage sur le culte des dieux fétiches qui mérite plus de réputation qu’il n’en a. Toutes les idées vraies sur l’origine des religions y sont contenues.

J’ai achevé Eschyle et commencé Thucydide. C’est une chose curieuse que l’absence totale d’idées religieuses de la part de cet écrivain entre Hérodote et Xénophon, l’un si crédule et l’autre si religieux !

Ma situation est insoluble pour arranger ma vie. Il faut donc vivre au jour le jour, mais travailler le plus possible, car il n’y a que cela qui reste.

*** J’ai vu la jeune Laure d’Arlens. Si j’avais à me marier, j’épouserais une fille de seize ans. Il y aurait profit clair de trois à quatre ans pendant lesquels une femme de cet âge ne peut prendre une existence indépendante. Ensuite cela revient peut-être au même, mais on a joui de ce moment de répit. Gain positif ! Puis on a la chance d’influer sur le caractère qui se forme en lui donnant la direction qu’on désire. Je ne donne pas cette dernière chance comme très probable, mais en épousant un caractère formé il n’existe plus de doute. Car ce caractère qui existe déjà, vous ne le connaissez même pas. Dans une fille de seize ans on voit le caractère se former, et l’ennemi étant vu à son arrivée, vous pouvez d’autant mieux prendre vos précautions. Tout ceci ne peut s’appliquer qu’à un homme qui ayant déjà beaucoup vécu a tristement appris que, dans toutes les relations, la vie est une lutte, plus ou moins déguisée, où le plus habile est celui qui sait lutter en ressentant le moins de peine, et le meilleur celui qui en cause le moins à son adversaire.

Je travaille à mon Introduction. J’aurai un chapitre intéressant à faire sur la libre carrière que s’est donnée la spiritualité après l’établissement du théisme.

*** Il y a aujourd’hui dix ans que j’étais en Allemagne, seul, plaidant contre ma femme, traité par la plus grande partie de mes amis d’une manière injuste et blâmé par ceux qui me reprochaient la faiblesse avec laquelle je me laissais opprimer. Et cependant au milieu de cela j’étais parfaitement heureux. Mes moyens de bonheur étaient bien simples. J’étais seul et je travaillais. Chaque jour se levait me promettant une suite d’heures calmes et que rien ne pouvait troubler. Chaque soir je me couchais avec un plaisir en pensant que le lendemain je recommencerais une journée semblable. C’est à présent le temps de ma vie dont je me souviens avec le plus de plaisir. Dès lors j’ai eu tantôt des succès, tantôt des revers, mais le calme, la solitude, l’indépendance, jamais !

Entraîné par mon entourage j’avais eu la faiblesse de prendre une femme laide, sans fortune et plus âgée que moi et, pour comble d’agrément, violente, capricieuse[112]. Les torts qu’elle eut à mon égard sont de ceux qu’on ne pardonne pas. Mais au lieu d’une punition ou d’une vengeance, je ne demandai que ma liberté. De là vinrent toutes les colères contre moi. Je ne voulais pas permettre aux ennemis de ma femme de la déshonorer à leur gré sous prétexte de me prouver leur amitié. J’en ai conclu que la devise des amis qui nous servent est toujours : « Si vous ne permettez pas que nous vous défendions aux dépens des autres et que nous nous dédommagions du bien que nous vous faisons en faisant encore plus de mal à vos ennemis, nous ne vous défendrons point. »

Et faute d’avoir connu cette condition que l’amitié met à ses services, je me fis beaucoup de tort.

*** J’apprends que M. de Germany[113] est malade. Comme la nature est rude envers les vieillards qui se replient de tous côtés pour la désarmer ! Énigme du monde ! J’ai peur qu’elle n’ait que deux mots : propagation pour les espèces et douleurs pour les individus.

J’ai fait une nouvelle division de mon ouvrage. Il y a là une difficulté. On ne peut travailler à un ouvrage qu’après en avoir fait le plan, et un plan ne peut être bien fait qu’après que toutes les parties de l’ouvrage sont achevées. Car ce n’est que lorsqu’on connaît ses matériaux qu’on peut voir comment il faut les arranger.

Mme de Staël est aujourd’hui à Genève. Bonstetten, Schlegel, Sismondi et moi nous avons dîné comme des écoliers dont le régent est absent. Singulière femme ! Sa domination est inexplicable, mais très réelle sur tout ce qui l’entoure. Si elle savait se gouverner elle-même, elle gouvernerait le monde !

*** Je pars pour voir Mme Talma à Soleure. En chemin je rencontre un Français dont je ne connais pas le nom, mais qui avait l’air fort content de connaître le mien. C’est un petit plaisir de vanité, mais en resterai-je à ramasser des restes de réputation ? J’espère que non.

*** J’arrive à Berne. Un être d’une espèce étrangère à la nôtre qui ne la connaîtrait pas plus que nous ne connaissons celle des animaux, pourrait bien prendre pour des beuglements inarticulés le langage qu’on entend à Berne. Aux cris que poussaient plusieurs de mes cousins dans leurs gaietés et leurs disputes, je me serais cru facilement transporté au milieu d’un troupeau de buffles. En traversant le marché où les femmes vendent légumes et fleurs, je retrouve un bruit que j’avais entendu en Allemagne quand les troupeaux d’oies allaient au pâturage.

*** Le plaisir de trouver Mme Talma à Soleure est gâté par le grave état de son fils. Je crois qu’elle cherche à se faire des illusions, comme c’est le cas de beaucoup de gens. Cela met la sensibilité plus à l’aise. Cette femme a besoin de s’agiter et de s’étourdir. Heureux qui se replie sur lui-même, qui ne demande point de bonheur, qui vit avec sa pensée et attend la mort sans s’épuiser en vaines tentatives pour adoucir ou embellir sa vie !

Le souvenir de ma dernière visite à Mme de Nassau me suggère une singulière question. Pourquoi les vieilles femmes vertueuses sont-elles souvent beaucoup plus cyniques que les hommes ? Certes Mme de Nassau a toujours été parfaitement sage, jamais courtisée, jamais elle n’a ressenti ombre d’amour ; cependant elle dit souvent devant sa nièce des choses qui m’embarrassent. Peut-être que les vieilles femmes ayant eu pendant leur jeunesse la décence pour loi ont un certain plaisir à transgresser une loi qui les a ennuyées toute leur vie. Les filles d’esprit qui ont été coquettes ont bien moins de cynisme en vieillissant que les femmes très vertueuses, parce qu’il n’y a rien de piquant pour elles à parler de ce qu’elles ont fait si longtemps sans y attacher d’importance.

*** Genève[114]. – J’ai achevé l’arrangement des extraits d’Eschyle, Sophocle, Euripide, Hésiode et Pindare. – J’ai pris des notes dans une dissertation de Lévesque sur ce qu’il appelle le chamanisme. C’est en entier le système de De Brosses qu’il ne cite même pas. J’y ai trouvé du reste des détails intéressants sur le sacerdoce des sauvages, détails qui ont confirmé mon assertion que les prêtres des Pélasges n’étaient autre chose que des jongleurs. – J’ajoute à mon livre le plan d’un chapitre sur le théisme philosophique dans lequel je traiterai et du théisme qui regarde Dieu s’occupant de l’homme avec bienveillance et lui servant de guide, et du théisme qui ne reconnaît qu’une première cause gouvernant l’univers par des lois immuables. Il faudra prouver qu’en prenant ce dernier théisme à la lettre, il rompt toute relation entre la religion et la morale ou tout autre intérêt des hommes, argument qui n’a pas encore été développé dans toute sa force. Mais, en même temps, il faudra expliquer comment des philosophes anciens, partisans de ce pur théisme, ont pourtant combiné avec cette doctrine des relations entre la divinité et l’homme, et prouver que cette hypothèse, quoique reposant en principe sur une inconséquence, a toutefois quelque chose de noble, de fier et de calme qui la distingue avantageusement de toutes les hypothèses religieuses.

*** Je ne cesse de songer à ma position. Je m’agite dans le tiraillement d’une misérable faiblesse de caractère. Jamais il n’y eut rien de plus ridicule que mon indécision : tantôt le mariage, tantôt la solitude, tantôt l’Allemagne, tantôt la France, hésitant surtout parce qu’au fond je ne puis me passer de rien[115]. Si dans six mois je ne suis pas hors de tous ces embarras qui, en réalité, n’existent que dans ma tête, je ne suis qu’un imbécile et je ne me donnerai plus la peine de m’écouter.

Je reçois une lettre de Mme Dutertre[116]. En voilà une autre qui, avec un amour vif pour l’indépendance, ayant réussi à vingt-cinq ans à la reconquérir et possédant avec cela une fortune considérable, s’empresse de regâter sa vie par un lien qui lui pèse aujourd’hui tout autant et plus que le premier. On ne voit que des gens qui ne savent pas tirer parti de leur situation. C’est que l’ennemi de l’homme est en lui plus que partout ailleurs.

J’ai travaillé peu et mal, devant assister au convoi funèbre de M. de G… Visité ensuite sa veuve et son fils. Ce dernier a peine à cacher sa satisfaction au milieu de sa tristesse. Ce n’est pas qu’il ne se croie affligé, mais tout ce qu’il a gagné à la mort de son père est déjà dans sa tête. Et il ne se croit qu’un homme d’ordre en se livrant en pensée à tous les arrangements de commodité et de fortune dont chacun est pour lui une jouissance. Il prend ce plaisir comme un devoir.

*** Je passe la soirée avec Mlle Contat en représentation au théâtre de Genève. Elle a moins de grâce dans un salon que sur la scène. Il y a chez elle une légère trace de mauvais ton très adoucie par la société dans laquelle elle a vécu.

*** Reçu une lettre de Mme Talma. C’est la personne que j’aime, non pas le plus vivement, mais le plus sans mélange et sans regret de l’aimer. Son fils va mieux. Quand il était si malade à Soleure, Mme Talma m’a fourni un singulier exemple de rattachement fanatique qu’on conserve pour les opinions de sa jeunesse. Élevée dans l’incrédulité, cette mère mettait un désir ardent à ce que son fils ne crût pas à l’immortalité de l’âme, et je suis sûr qu’elle aurait discuté avec lui à l’agonie s’il avait réclamé des consolations dans ce sens. Cependant Mme Talma est une femme bonne, spirituelle et dont toutes les affections sont concentrées sur cet enfant. Oh ! inexplicable nature humaine !

Je vois par les journaux qu’Andrieux a été nommé censeur impérial. S’il approuve dans les ouvrages des autres ce qu’il a mis encore récemment dans les siens, la censure ne sera pas rigoureuse.

Aujourd’hui j’ai travaillé comme un imbécile à faire des vers au lieu de m’occuper utilement. J’ai cependant continué les extraits d’Hérodote. Quand je pense que j’ai encore à extraire trois ouvrages considérables après Hérodote, je me jette parfois dans le découragement. Il ne faut pas me laisser aller. – J’ai été au spectacle. On donnait la Mère coupable de Beaumarchais. C’est de tous ses Figaro le moins amusant, donc le plus mauvais. Il y a une seule belle scène ; mais le style est lourd et le dénouement ridicule. Il est presque impossible de faire paraître un époux trompé dans le genre noble, à moins que ce ne soit dans la tragédie, parce qu’il peut tuer l’infidèle et que la mort relève tout. Mais dans la comédie sérieuse, comme la victime finit par pardonner, le résultat est toujours : « Je ne t’en aime que davantage ! » Et ce résultat ridicule arrive au moment où tout le monde est content. Comme petite pièce on donnait le Cercle. Mais les mœurs ont tellement changé que cette comédie, piquante autrefois, a perdu de son intérêt.

*** J’ai été entendre les leçons préliminaires des professeurs Prévost et Pictet – philosophie et chimie. La leçon de M. Prévost lourde, commune et superficielle. Celle de M. Pictet lucide, claire, agréable. Cependant M. Prévost a plus d’esprit réel que M. Pictet. Mais il a des idées vieilles, de l’humeur contre les idées nouvelles, du désordre dans la tête. Il lutte comme un vieillard contre les écoles qui se sont élevées depuis que ses idées sont arrêtées ; et quoique, à beaucoup d’égards, il ait raison, ces écoles ont contre lui l’avantage de la nouveauté des formes et des aperçus plus étendus sur les facultés de l’esprit humain. La seule thèse qui établit que ces facultés sont des formes que l’esprit applique aux objets et que, par conséquent, nous ne pouvons connaître les objets qu’à travers ces formes, donne à la nouvelle philosophie une immense supériorité. Elle s’égare ensuite, c’est vrai, mais ses erreurs passeront et le principe fécond restera. – J’ai lu Stäudlin. On y trouve de curieux détails sur la religion des Indiens qui sont d’accord avec mon système. Leur religion défend la plupart des crimes, avec cette restriction : à moins que Dieu ne l’ordonne.

J’ai fait visite à Mlle Bontemps. Je crains d’avoir mal répondu à son intérêt affectueux. Si je savais ce que je veux, je saurais mieux ce que je fais.

*** J’ai travaillé peu et mal ; les fragments qui me restent de mon ancien ouvrage nuisent à ma composition actuelle. Il y a des idées que je n’ai plus, et quand je les retrouve, j’oublie quelquefois que j’en ai changé. C’est une mauvaise méthode que de travailler sur des pièces rapportées à diverses époques. – Je vais au spectacle voir la Gouvernante et les Femmes de la Chaussée. Je ne puis m’empêcher de me dire combien la difficulté ajoute au désir, car à Paris je ne vais jamais au spectacle, et ici j’ai passé cinq heures debout pour voir deux mauvaises pièces beaucoup plus mal jouées qu’elles ne le sont jamais où je passe ma vie.

J’ai fini le cinquième livre d’Hérodote. – Les chimistes anciens appelaient les esprits aériformes ou gaz, qu’ils n’avaient pas encore trouvé moyen de recueillir et de fixer, spiritus sylvestres, et ils dédaignaient de s’en occuper. Or ces gaz sont devenus la partie la plus importante de la chimie moderne. C’est ainsi que les sots et les gouvernants appellent mauvaises têtes les esprits indépendants dont ils ne savent que faire et qui sont cependant la partie la plus importante de l’espèce humaine.

*** Il y a vingt ans qu’aujourd’hui, 9 août, j’étais en Écosse assez heureux, vivant alternativement avec des amis et dans une excellente famille, à la campagne, à trois lieues d’Édimbourg. Plusieurs de ces amis sont morts ; le plus cher est devenu fou, la famille dont je parle est entièrement renouvelée, et la nouvelle génération ne me connaît pas. Voilà la vie !

Mon brave petit chien, Mou, a été mordu par un chien inconnu ; il faudra attendre quarante jours pour être tranquille sur son sort.

*** Mme de Staël est dans une bonne phase, douce et aimable. Néanmoins il y a dans son caractère un coin que je n’aime pas. C’est un manque absolu de fierté et un besoin d’être bien avec le pouvoir, besoin qui forme un contraste bizarre avec son peu d’empire sur elle-même et son impossibilité de se contraindre, et qui jette une inconséquence perpétuelle dans sa conduite en la faisant soupçonner d’intrigue et de mauvaise foi par tous les partis. Cela la rend coupable d’une espèce de duplicité qui nuit à la dignité et au succès, non seulement d’elle, mais aussi de ses amis.

J’ai lu la traduction d’un dialogue de Platon sur la poésie. Évidemment le traducteur est un sot. Il n’a pas compris son auteur. Au reste, le but de ce dialogue me paraît bien frivole et l’exécution très médiocre. C’est, il est vrai, un des ouvrages les moins importants de Platon, mais la méthode en est la même que pour les autres. Ce sont deux interlocuteurs dont l’un consent toujours et dont l’autre, pour prouver une assertion tantôt commune et tantôt sophistique, commence à établir une foule de choses évidentes. La plupart du temps, cette longue suite de raisonnements qui ne sont interrompus que par les oui et les sans doute du confrère, aboutissent à un abus de mots dont la finesse ne peut nous tromper un instant.

*** Minette[117] est de mauvaise humeur, parce que je ne veux pas veiller le soir. Il est clair que je serai forcé de me marier pour pouvoir me coucher de bonne heure.

J’ai eu aujourd’hui la visite d’Henriette Monachon[118] qui m’a retracé vivement les années passées auprès de Mme de Charrière.

Il y a sept ans que je ne l’ai vue ; il y en a dix que toute relation est finie entre nous. Avec quelle facilité je brisais alors toutes les relations qui me fatiguaient ! Comme je me croyais sûr d’en reformer d’autres à ma volonté ! Comme je me sentais en pleine propriété de la vie et quelle différence dix ans ont apportée dans mes impressions ! Tout me semble précaire et prêt à m’échapper. Ce que j’ai ne me rend pas même heureux. Mais j’ai passé l’âge où les vides se remplissent et je tremble de renoncer à quoi que ce soit, ne me sentant pas la puissance de rien remplacer.

*** J’ai commencé un chapitre sur les vertus que la superstition peut produire dans le cœur de l’homme. Je continue les extraits d’Hérodote et je lis une leçon de Schlegel sur la philosophie de Kant. Celle de Schelling est certainement plus conséquente et je l’adopte volontiers dans tout ce qui regarde la métaphysique et la morale, mais pourquoi y mêle-t-il de la religion ?

Je viens de terminer le huitième livre de mon ouvrage, mais il y a beaucoup à y ajouter. Il faut adoucir un blâme direct contre le christianisme et dire la même chose avec moins d’âpreté. Ensuite, mettre quelque chose de plus posé dans le style ; il a une allure essoufflée qui me fatigue moi-même.

Je vais au spectacle où on joue le Jaloux sans amour : pièce froide, caractère faux ; puis les Deux Pages. Là l’image du grand Frédéric produit encore une émotion profonde. Cela sert d’éloge.

*** J’ai travaillé très bien aujourd’hui et réduit deux livres en un seul. Tout dépend de la manière dont on présente les idées. Je veux prouver que, malgré ses avantages individuels, la religion a de tels inconvénients qu’il n’en faut pas faire la base de la morale. Si je commence par les inconvénients, je mettrai les gens religieux de mauvaise humeur, et quand j’arriverai aux avantages, l’impression étant déjà faite, ils ne me liront plus qu’avec prévention, pendant que les incrédules de leur côté, auxquels j’aurai plu dans l’exposé des inconvénients, me sauront mauvais gré de revenir en arrière et d’affaiblir mes raisonnements antérieurs. Si, au contraire, je commence par les avantages, les incrédules n’en prendront pas d’humeur, les dévots m’en sauront bon gré, et quand j’arriverai aux inconvénients, je paraîtrai les exposer malgré moi. Et l’on nommera impartialité ce qui dans l’ordre inverse aurait paru une attaque.

Les journaux donnent la proclamation de Dessalines. Il y a quelque chose de sauvage dans ce style nègre qui nous saisit d’une particulière terreur, nous autres, habitués que nous sommes aux formes et à l’hypocrisie de l’état social ! Que d’horreur dans les deux sens, mais la faute en est à qui commença. La réaction devait suivre. – J’ai rendu visite à Mlle Contat. Il y a toujours de la princesse de sa part dans les moindres choses. – J’ai vu Amélie : elle est décidément laide et noire. Sa sœur est charmante et fort instruite.

*** Mme Du Deffand disait à M. de Pont-de-Veyle : « Il y a quarante ans que nous sommes amis ; cela ne viendrait-il pas de ce que nous ne nous aimons guère ? » C’est là mon histoire.

J’ai dîné chez M. de Doria, où j’ai rencontré M. de Sybourg. Si je lui ai déplu autant qu’il m’a déplu, – et c’est ordinairement le cas, – il n’aura pas conservé de moi un agréable souvenir. J’en serai fâché car j’ai plus parlé qu’à l’ordinaire. Il y avait aussi au nombre des convives, La Planche, un homme dont on a dit beaucoup de mal, mais qui paraît un homme d’esprit un peu prétentieux, avec du mouvement dans les idées et des notions assez justes. La seconde classe à Genève est beaucoup moins ennuyeuse que la première. Il y avait aussi là un ancien représentant de soixante-dix-huit ans encore tout occupé de son ancien rôle politique, n’ayant pas donné la moindre attention à tout ce qui s’est passé depuis. J’éprouve néanmoins une espèce de respect pour cette grande énergie passée, quoiqu’elle ait eu lieu sur un petit théâtre. – J’ai lu Aristophane. Il est plein d’une force comique qu’aucune traduction ne peut rendre. Je l’aime encore parce qu’il attaque Euripide qui est mon adversaire entre tous les Grecs.

*** Je n’ai encore rien dit de la religion comme consolation. Il me reste bien des idées à développer. – J’assiste au cours de M. Pictet. C’est remarquable que la cause de l’oxydation découverte en 1630 par Jean Prey, médecin d’un village près de Bergerac, se soit tellement perdue, que l’on ne soit revenu à cette idée que vers la fin du siècle dernier. – Sismondi, avec lequel je fais une promenade, me reproche le peu d’intérêt que je prends à lui et à tout le monde en général. Le malheureux, il ne connaît pas ma position, qui m’empêche de disposer librement de ma vie, en sorte que je suis une ombre courant avec d’autres ombres, mais n’ayant plus la faculté d’aucun projet d’avenir.

À dîner, j’ai une conversation avec Prévost sur la littérature grecque, puis sur la philosophie allemande, spécialement sur le dire de Schelling qu’il y a trois époques de l’homme : le hasard, la nature, Dieu. Dieu n’existe pas encore, mais on s’aperçoit qu’il commence à exister ; l’homme le fait : Pensée qui a l’air d’un non-sens, mais qui est cependant susceptible d’une interprétation juste et profonde. Il faut, en effet, d’abord remarquer que cet exposé de trois époques ne contient que la considération subjective de ce qui arrive à l’homme. C’est la gradation, non pas de ce qui est, mais de ce qu’il conçoit successivement. Or, dans la première époque, lorsqu’il ignore encore également la loi physique et la loi morale de cet univers, c’est pour lui le règne du hasard, – c’est-à-dire des effets dont il ne connaît pas les causes. Dans la seconde époque, lorsqu’il a découvert les lois physiques, mais que les lois morales lui sont encore inconnues, c’est le règne de la nature. Enfin, lorsque les lois morales se découvrent à lui, c’est le règne de Dieu. Tant que l’homme ne connaît pas Dieu, Dieu est à son égard comme s’il n’existait pas. Il est donc possible de dire dans ce sens qu’il crée Dieu relativement à lui, à mesure qu’il le découvre.

*** L’extrait que Mme de Staël a fait de l’ouvrage de Bonstetten a tellement éveillé l’amour-propre de celui-ci, qu’il ne peut plus s’arrêter en parlant de ses ouvrages. Décidément la jouissance d’amour-propre d’un auteur a quelque chose de physique. Tous les traits s’épanouissent et toute la personne est atteinte d’une titillation voluptueuse.

*** Singulier caractère que celui de Schlegel : une occupation constante de lui-même et une excessive poltronnerie. C’est un homme qui est tout en amour-propre et qui en tire toutes ses bonnes et mauvaises qualités, son enthousiasme, son initiative, sa douceur. Quand l’amour-propre l’abandonne, ce qui arrive à l’approche du danger, parce qu’alors la nature physique reprend le dessus, cet amour-propre emmène avec lui tout son entourage, et il ne reste que le caractère d’un homme de lettres qu’une vie de cabinet a rendu faible de corps et d’âme. Je lis un libelle de Fichte contre Nicolaï de Berlin. Je n’ai rien vu de si méchant sans beaucoup d’esprit. Ce sont des formes d’injures usées ; et ce qui est remarquable, c’est la profonde amertume et le manque de toute générosité. À chaque page on reproche à Nicolaï sa vieillesse et sa santé faible ; on lui annonce la mort comme imminente et on cherche à effrayer et à affliger ce vieillard ; et parce qu’il a exposé son opinion, on se fait contre lui une arme des malheurs de la nature. Schlegel a mis à la tête de ce libelle une préface aussi insolente qu’amère dont il est enchanté, et quand on lui en reproche le ton et le manque de générosité, il répond : « Mais que dites-vous du mérite littéraire ? »

Ce libelle m’a mis en bien mauvaise disposition contre la nouvelle philosophie allemande. Elle a deux ou trois grandes idées, mais son esprit de persécution est plus dangereux qu’aucune des vérités qu’elle prétend découvrir, et ne peut être utile, car la manière dont elle établit même la vérité est l’opposé d’une recherche calme et de bonne foi. La vérité établie par ces messieurs a tous les inconvénients de l’erreur, et ils ont à la fois la morgue des philosophes et la ruse des inquisiteurs. Ainsi Fichte, bien évidemment à tort, accuse Nicolaï d’être irréligieux, parce que celui-ci, dans le véritable esprit du protestantisme, réclame toujours la liberté d’examen dans ce qui tient à la religion.

J’ai lu un traité de Sainte-Croix sur les mystères. Ce sont des preuves dans le genre français. Il raconte l’histoire de la Grèce primitive et des guerres de religion et des querelles entre les prêtres de Saturne et de Jupiter, comme s’il en avait été témoin oculaire, et il cite à l’essai des auteurs postérieurs de plus de huit cents ans aux sources.

*** J’ai pris un secrétaire, mais j’ai beaucoup de peine à dicter. Je n’ai point la faculté de retenir mes idées sans les écrire, en sorte que je ne sais pas faire mes phrases dans ma tête et les conserver sans y rien changer pendant que mon homme écrit. Je ne serais pas étonné si dans quelques années d’ici mes facultés baissaient tout à coup. Ce que j’apprends à présent ne se grave point. Je voudrais au moins avoir fini deux ouvrages en politique et en religion pour laisser après moi quelques traces. – À dîner il y avait beaucoup de monde ; j’étais triste et j’ai beaucoup plaisanté. Cette réunion de deux choses si différentes m’est ordinaire. À souper il y avait encore bien du monde. Triste chose que la conversation ! Même celle qui roule sur des choses intéressantes a si peu de résultat. Il y a à présent des lieux communs en esprit comme en bêtise. – L’ouvrage de Sainte-Croix devient intéressant ou plutôt instructif à mesure qu’il s’approche des données historiques, mais l’ennui excessif de ce livre prouve bien que je dois éviter les détails d’érudition.

*** Depuis que j’ai pris un copiste mes yeux vont mieux, mais mon travail plus mal. – J’ai vu la princesse Dolgorouki. C’est un mélange assez agréable de Cosaque et de Circassienne. Quelque chose de très digne dans les manières, une conversation abondante, à laquelle son rang, ses habitudes, sa confiance en elle-même ajoutent sûrement quelque chose. – Je lis des comédies écrites par Mme Necker dans sa jeunesse. Il y a de l’exagération, un goût peu sûr, mais des aperçus fins ; par exemple, l’idée de montrer des Parisiens, avec tout leur mépris pour les provinciaux, dupés par un provincial, est une idée plaisante et fine. De plus, la conception fondamentale de toutes ces pièces est neuve.

*** J’ai lu la critique du Mercure contre Villers. Il est impossible de se faire une idée de la fureur que Villers inspire à ses antagonistes. Cette fureur a sûrement pris un aliment dans quelque circonstance inconnue, car elle n’était pas, à beaucoup près, aussi vive dans la première réfutation. Mais ces hommes à vieilles idées croient gagner du terrain, et ils vont de l’avant en prêchant le despotisme et la superstition, sans plus se donner la peine de déguiser leurs intentions ou d’adoucir leurs couleurs. Ils regardent comme passé le moment où il fallait faire des dupes. La question est de savoir si nous rétrogradons de quatre siècles parce que deux cents misérables ont mis cette reculade dans leur calcul pour obtenir plus d’argent de ceux à qui elle est utile. Ce qui me chagrine surtout c’est que cette fureur contre le protestantisme met la question sur un mauvais terrain. On croirait qu’il s’agit de savoir ce que nous choisirons, du protestantisme ou du catholicisme, tandis qu’il y avait tout lieu de croire que nous nous étions débarrassés de l’un et de l’autre.

C’est un grand avantage dans les affaires de la vie que de savoir prendre l’offensive : l’homme attaqué transige toujours. Quand le gouvernement de la France poursuivait toute religion, les gens religieux regardaient comme leur ami quiconque ne voulait pas de persécution religieuse. Mon livre aurait été reçu par eux avec reconnaissance. Aujourd’hui, ils regardent comme un impie quiconque ne veut pas la domination exclusive de la religion. Et tout ce qui est possible, c’est de défendre contre eux le protestantisme en voilant même le libre examen. Il en résulte que la publication de mon livre doit être ajournée ; j’en profiterai pour le rendre meilleur. Il faut que je me borne à rechercher les rapports de la morale avec la religion chez les peuples de l’antiquité, car je ne peux traiter la partie du théisme comme je le voudrais. Je me mettrais à dos non seulement les croyants, mais cette partie nombreuse des philosophes qui, transigeant avec les circonstances, cherchent à faire croire que la philosophie n’est pas destructive de la religion. Les hommes de l’appui desquels on a besoin en attaquant les dévots seraient très en colère contre un auxiliaire indiscret qui fournirait des armes à leurs ennemis et qui démentirait toutes leurs protestations de circonstance.

*** J’ai dicté aujourd’hui un chapitre sur l’union des Romains. Je l’ai trouvé mieux que je ne croyais. Il y a cependant quelque chose de prétentieux dans le style, bien différent de ma manière habituelle. Mais cela me servira comme d’un centre autour duquel se grouperont mes observations ultérieures.

J’ai un souper assez gai avec le prince de Belmonte.

*** J’ai terminé mon chapitre sur l’allégorie, j’en suis content. Il est rempli d’idées. La grande difficulté pour moi sera le livre sur les déviations du polythéisme. Je sens que je devrai me borner aux Grecs et aux Romains que je connais si parfaitement, car il y aurait des lacunes trop frappantes et je regretterais tout ce que j’ai déjà fait. En tout cas mon ouvrage est bien avancé, et c’est heureux, car mes forces baissent ; je suis d’une faiblesse et d’un abattement extraordinaires. La solitude sera mon remède.

Je vais à une soirée où je rencontre quelques femmes aimables, mais le sort me contrarie, car il y a toujours dans la personne que je pourrais et voudrais épouser des côtés qui ne me conviennent pas. Au milieu de tout cela, la vie s’avance. Je conviens que lorsqu’elle sera finie cela reviendra bien au même.

*** Je fais une promenade avec Sismondi qui me reproche de ne jamais parler sérieusement. C’est vrai, je mets trop peu d’intérêt aux personnes et aux choses, dans la disposition où je suis, pour chercher à convaincre. Je me borne donc au silence ou à la plaisanterie. Elle m’amuse et m’étourdit. La meilleure qualité que le ciel m’ait donnée, c’est celle de m’amuser de moi-même. J’ai lu à Sismondi mon introduction. Il en a été très frappé. C’est un homme sans esprit, mais qui a des principes très justes et des intentions très pures. Mais il travaille très peu, et se laisse aller au monde où il est flatté d’être reçu. Il ne songe pas que c’est son talent qui lui en a ouvert l’accès et qu’il sacrifie à la jouissance d’un premier et très petit succès le moyen d’en avoir d’autres.

*** J’ai dîné avec des Italiens, le duc d’Accerenza, son frère et le prince de Belmonte. Ces Italiens ont tous quelque chose de Pantalone. Et même lorsqu’ils ont de l’esprit, cela n’amène pas la considération. Une observation très juste du prince de Belmonte sur le roi de Prusse : « C’est un roi qui fait son métier comme un commis fait le sien, sans se permettre d’en tirer le moindre avantage pour son plaisir personnel. » Le prince ne sentait pas qu’il faisait ainsi le plus bel éloge du roi. Le duc d’Accerenza a donné de curieux détails sur le roi de Suède qui prouvent un cœur honnête et une grande haine de l’insolence et du crime. Le duc voulait le rendre ridicule en ajoutant que, la force lui manquant pour se faire respecter, il était un sot de s’occuper de semblables choses. Il oubliait que la faiblesse a la ressource de mépriser les hommes qui l’insultent.

Voici un plaisant trait d’amour-propre qui m’a été fourni par Schlegel. Un jour, il me lut une épître qu’il avait adressée à un de ses amis. Peu de temps après, je lus dans une note que cet ami était mort. J’en parlai à Schlegel qui me répondit : « Oui, il est mort, mais il a eu pourtant le temps de recevoir mon épître avant de mourir. » Comme si la destination de cet ami avait été surtout de lire l’épître de Schlegel et que, l’ayant lue, il pouvait s’en aller en paix.

*** Ma paresse me force à beaucoup plus de travail que je n’en aurais besoin si j’achevais à mesure chaque partie, mais je renvoie toujours les développements, ce qui jette du décousu dans la composition. Cependant cela a l’avantage de me faire mieux apercevoir les rapports des idées entre elles.

Le Mercure se livre à une attaque contre Mirabeau. On ne peut les accuser d’hypocrisie, c’est bien à la liberté que ces messieurs en veulent ; il n’y en a pas un, de près ou de loin, qui lui soit favorable. Au reste, qu’attendre d’une réunion d’hommes sans opinions, dont l’un a été le secrétaire et l’apologiste de Collot-d’Herbois ; l’autre, l’agent subalterne d’un proconsul de Brest ; un troisième, espion en Angleterre, a été chassé de ce pays pour avoir voulu, à prix d’argent, ameuter contre son pays des journalistes qu’il jugeait d’après lui-même.

Dîné avec le prince de Belmonte. Il a du piquant dans l’esprit, mais toujours du bavardage avec un intérêt égal dans tout ce qu’il dit, ce qui produit une monotonie fatigante.

Grande soirée chez la duchesse de Courlande, belle, polie et assez douce. Deuxième soirée chez Mme Butini. Je suis abîmé d’avoir été si longtemps dans le monde ; quel étouffoir pour toute espèce de talent !

*** Voici la quatrième fois que je refais le plan de mon ouvrage. Il faut ne pas faire ou bien faire. Mon principe dans tout cet ouvrage doit être de mettre des assertions, puis des faits probants, puis des exceptions avec les causes de ces exceptions, puis encore des faits, enfin le tableau de telle ou telle religion, pour présenter la preuve de mes principes réunis et faisant corps.

Ces dispositions m’ont été suggérées quand je me suis fait lire mon ouvrage par Sismondi. J’ai vu qu’aussi longtemps que je ne racontais pas, mais que j’affirmais ou que je peignais, l’impression était satisfaisante ; tandis que, sitôt que je racontais, les objections et les doutes se présentaient. Je commencerai donc par exposer les principes, ensuite la marche naturelle des idées religieuses, enfin je rapprocherai chaque religion de ces principes en faisant observer dans chacune en quoi et pourquoi elle s’en est écartée.

Visite du professeur Pictet. Son universalité a l’inconvénient qu’aucun objet, si ce n’est la physique, ne le frappe de préférence. Il a des idées vives, mais communes. J’ai voulu lui parler religion et morale, je l’ai trouvé déplorable sur ce sujet, faisant des calembours pour en sortir.

Je vais voir le prince de Belmonte, le plus infatigable parleur que je connaisse. Il m’a raconté, à moi habitant de Genève, tout ce qu’on y dit et toute l’histoire de Voltaire qu’un Genevois lui avait contée le matin.

*** Je fais visite à F… que je trouve au milieu d’une quantité de cartes de géographie. Singulier goût qui s’est niché à travers sa frivolité sur tous les autres objets, et qui lui a valu sur un sujet particulier des connaissances approfondies qui contrastent avec le reste de sa conversation et de ses idées. – J’ai achevé la rédaction de mon plan. Les derniers chapitres dont il n’y avait pas un mot d’écrit sont passablement esquissés et remplis d’idées. Le temps que j’emploie à remanier le plan n’est donc pas perdu. Sans l’état déplorable de mes yeux, j’aurais fini mon ouvrage cet hiver. Cependant, si je me reporte à dix ans en arrière, les relations qui ont entravé ma vie m’ont empêché d’accomplir toutes les légitimes espérances que j’avais conçues. J’ai acquis quelque réputation, moins que je n’aurais pu le faire et plus que je n’en ai mérité. J’ai rempli mes devoirs publics, et me voilà arrivé à trente-sept ans sans de grands malheurs, mais sans existence fixe et sans projets arrêtés pour l’avenir. Faut-il se confier au hasard ? Va pour le hasard !

Mon chien Mou qui avait été mordu n’est pas enragé : voilà le quarantième jour écoulé. Je suis bien aise de conserver ce petit ami qui ne m’a jamais fait de mal depuis que je l’ai et qui est toujours fidèle et dévoué. Je ne peux pas en dire autant d’autres amis.

*** J’ai rédigé un extrait sur les castes de l’Égypte et de l’Inde modernes. Sismondi me continue la lecture de mon ouvrage. Cela m’est fort utile parce qu’il lit mal et que je juge mieux de l’impression produite ; et bien que Sismondi n’ait pas les connaissances nécessaires, il s’aperçoit néanmoins des lacunes que j’ai laissées par inadvertance ou paresse.

J’ai heureusement échappé à une soirée donnée par la duchesse de Gourlande au préfet, avec musique sur le lac.

J’ai revu Amélie Fabri. C’est bien dommage qu’elle soit vieille, noire et maigre : avec dix ans de moins je la préférerais à toute autre. J’en aurais fait une personne charmante, à condition que j’eusse déjà été ce que je suis aujourd’hui. Ses défauts tiennent uniquement à l’isolement dans lequel elle a vécu. Tout le monde s’est amusé de son esprit vif, et en voyant rire de ce qu’elle disait, elle a cru que tout ce qui faisait rire était bon à dire.

Il y a aujourd’hui un an que Mme de Staël arriva à Paris contre mon vœu et contre les conseils de tous ceux de ses amis qu’elle n’avait pas assez dominés pour les forcer à parler contre leur conscience. Le résultat fut triste.

*** J’ai dîné avec un tas de bêtes. Il n’y a que chez nous où les bêtes sont aussi prétentieux et aussi bêtes.

Il y avait un Russe qui le paraissait ou l’était moins.

Je fais visite à Odier. Vanité modeste, mais désir concentré d’être appelé au couronnement. – Soirée à la Boissière. J’y vois le philosophe Prévost qui a bien peur de la résurrection du catholicisme. – J’ai lu Xénophon ; c’était un homme médiocre que la société de Socrate avait rendu le meilleur et le plus distingué de tous les médiocres.

Dîné chez Mme de Germany. Personne n’a pensé pendant ce dîner à ce pauvre de Germany mort il y a à peine deux mois et qui, assis à cette même table, en faisait les honneurs avec tant de bienveillance. Regrets des hommes, vous êtes froids et passagers comme la fumée qui traverse l’air ! J’y ai rencontré Billy, il ne sait ce qu’il dit ni ce qu’il pense, ou plutôt il ignore la faculté de penser. C’est un sixième sens que la nature ne lui a pas donné. Quand on considère de quels éléments la race humaine se compose, on n’est plus étonné de ce qui lui arrive, et l’on serait tenté de trouver sa destinée juste, si les êtres qui nous oppriment étaient d’une autre espèce ; mais comme les oppresseurs sont de la même pâte que les opprimés, on hait trop les uns pour ne pas plaindre les autres plus qu’ils ne le méritent.

Je dispute avec Schlegel sur la tragédie française. C’est un singulier mélange de bizarrerie et de monotonie. Ses idées sont souvent grotesques comme celles des fous.

*** J’ai été assez malade toute la matinée. J’ai souvent remarqué qu’il y avait derrière nous une puissance invisible qui avait l’air de se moquer de nous, car toutes les fois que je me suis trouvé assez bien pour me féliciter intérieurement avec une sensation de bien-être, j’ai éprouvé à l’instant quelque contre-temps inopiné. Je me souviens qu’il y a sept ans, le vingt-deux vendémiaire an VI, allant à Hérivaux passer quelques jours, je réfléchissais avec assez de satisfaction sur ma situation. Je me couchais heureux en me disant : pour cette nuit rien ne m’empêchera de dormir, j’en réponds ! Je n’avais pas dormi depuis une demi-heure qu’il arriva chez moi une visite domiciliaire. Je n’avais aucune raison de m’attendre à pareille chose, j’étais bien avec le Directoire, je croyais le ministre de la police mon ami, et j’avais donné assez de preuves de mon attachement à la République. Au fait, cette visite domiciliaire, dirigée contre un individu impliqué dans une affaire qui ne me regardait pas, n’eut pas de suites pour moi, mais elle me fit passer une nuit détestable, Némésis ayant voulu m’apprendre à ne pas dire en me couchant que rien ne m’empêcherait de bien dormir. Hier j’étais si bien que j’en ai eu un petit sentiment de joie. J’en suis puni aujourd’hui.

J’ai dîné avec Mme Necker. Elle ne voit dans les autres que le plus ou moins d’attention qu’ils font à elle. C’est une personne divertissante à oublier par l’étonnement et la colère que cet oubli lui cause. Elle ne conçoit pas qu’il soit possible de penser à autre chose qu’à elle. Néanmoins cela ne la rend pas ridicule, parce qu’elle a un caractère noble quoique personnel, un esprit fin quoique alambiqué, et une figure distinguée quoique flétrie.

*** J’ai continué avec Sismondi la lecture de mon ouvrage. Bien des assertions l’étonnent parce qu’il est ignorant, mais comme il ne l’est pas plus que la masse de ceux qui me liront, il faut que je prenne mes précautions en appuyant mes assertions de faits incontestables.

Ayant eu occasion d’avoir quelques détails intimes de l’existence des filles du demi-monde, je me suis convaincu que le roman de Justine n’est point une exagération de la vie humaine. Quelle espèce que la nôtre !

J’ai dîné chez La Planche. On a été pour moi d’une obligeance excessive. Pourquoi la malveillance me fait-elle tant de peine et la bienveillance si peu de plaisir ? J’ai passé toute la matinée à ranger mes papiers pour retourner à Coppet. – En parlant d’un homme qu’il admire, Billy a la bêtise de dire : Il est à une telle hauteur qu’on ne peut exiger de lui la morale.

*** Le frère de Schlegel vient d’arriver ; c’est un petit homme rond, gras outre mesure, avec un nez pointu qui sort de deux joues luisantes, et sous ce nez pointu une bouche qui sourit assez mielleusement, de beaux yeux, un air subalterne, surtout quand il ne parle pas, et un air de glace quand il écoute. Ses principes sont aussi absurdes que ceux de son frère. Le pays qu’il préfère en Allemagne c’est Vienne. Est-ce assez fort pour des gens dont toute la considération est dans leur plume, et qui, malgré tous leurs principes saugrenus, ne pourraient pas écrire une ligne dans les pays qu’ils préfèrent à ceux où ils sont tolérés ! Leurs idées philosophiques sont si absurdes qu’ils deviennent tout à fait bêtes sur ce sujet, bien qu’ils aient de l’esprit sur d’autres points.

J’ai commencé à lire l’expédition des Dix mille de Xénophon et pris la résolution d’aller à Paris dans quinze jours. – Je dîne chez la duchesse de Gourlande. J’y ai une conversation avec Schlegel frères. Je vois maintenant que toute leur doctrine est une chose purement personnelle qu’ils décorent du nom de philosophie. Ils se déclarent pour le catholicisme parce que des philosophes protestants se sont moqués d’eux. Ils n’aiment pas les gouvernements où il y a la liberté de la presse, parce que la presse en profite pour écrire contre eux. Ils sont mécontents des princes qui marchent dans le sens des lumières parce que, ces princes ne les affectionnent pas, en quoi certes ils ont bien raison. Et ce qu’il y a de comique, c’est que lorsqu’on ne les effarouche pas et qu’ils se mettent à leur aise, ils conviennent naïvement de leurs motifs. C’est ainsi que Schlegel me disait de l’électeur de Bavière en le critiquant : « Il ne me donnait pas de la place chez lui. » Et sur Berlin : « Jugez, on y écrit tous les jours contre moi. »

*** J’ai continué la retraite des Dix mille de Xénophon. Le morceau sur la mort de Cléarque et la perfidie des Perses est d’un intérêt dramatique. Il y a néanmoins des vanteries dans sa relation de la marche des Dix mille et de l’exagération sur le rôle que Cléarque y a joué, car on remarque, malgré lui, que ce rôle était assez subalterne, le général lacédémonien le traitait fort cavalièrement. La vérité est une chose bien puissante puisqu’elle se fait jour à travers tous les déguisements de l’amour-propre chez un auteur qui a écrit il y a deux mille ans.

Je trouve dans les gazettes le discours de Neufchâteau aux obsèques de Larroque. Il y a dans tout ce que ces gens font de l’affectation. Et même ne doit-on pas appeler ridicule sa conclusion : « J’ai dit : ministres du Seigneur, vous pouvez achever vos pieuses cérémonies. »

*** Mme  de Staël m’a donné à lire un morceau de son ouvrage sur son père. Je n’ai pu m’empêcher de pleurer ! Il y a une sensibilité d’autant plus réelle qu’elle est tout à fait exempte d’affectation. S’en moqueront-ils à Paris ? Je consigne ici mon impression pour qu’elle ne puisse être changée.

*** J’ai lu un roman de Châteauvieux. Il a un véritable talent d’émotion, de description et de sensibilité. Comment a-t-il conservé cela dans sa vie habituelle, entouré de médiocrités ? À propos de la vie que l’on choisit, j’ai pensé qu’il n’y avait dans ce monde que trois genres de vie à choisir. La première, la vie commune, avec les devoirs et les plaisirs communs. On y est généralement assez heureux, on échappe à l’arbitraire par l’obscurité, à la ruine par la prudence, et on arrive à la fin de la vie entouré de certaines affections domestiques assez douces quoique prêtes à se consoler de notre perte. Le second genre de vie est précisément l’opposé. C’est une vie tout intellectuelle, dans laquelle on ne voit d’intéressant que ce qui tient à l’étude, à la recherche de la vérité, et où l’on ne considère l’existence matérielle que comme une condition nécessaire de l’autre existence plus relevée. Le bonheur se trouve aussi dans ce genre de vie. On y est indépendant des hommes, on leur échappe en planant au-dessus de leurs têtes, – comme dans la vie commune on le faisait en passant entre leurs jambes. On vit plein du sentiment de ses forces morales, de son utilité pour l’espèce humaine et de la perfectibilité de sa nature. Le troisième genre de vie est la réunion des deux autres. C’est aussi la réunion de leurs inconvénients à tous les deux. Les facultés intellectuelles deviennent une funeste lumière qui éclaire la platitude de la vie commune. Les devoirs et les intérêts de la vie commune sont un poids douloureux qui étouffe les facultés intellectuelles. Les philosophes anciens l’avaient bien senti, car l’ataraxie qu’ils recommandaient n’était que la séparation des deux genres de vie que de nos jours les hommes s’obstinent à concilier.

En rangeant mes papiers j’ai retrouvé vingt plans différents de mes ouvrages qui m’ont tous paru également bons. Si donc, en rapprochant de diverses manières mes idées, je n’avais pas beaucoup profité, j’aurais perdu bien du temps en esquisses.

*** Il y a aujourd’hui neuf ans que par erreur je fus mis pour douze heures en prison avec M. Depange. Cela suffit pour me donner une idée de ce que l’on doit éprouver en prison. Le bruit que l’on entend de la rue, le pas des gens en liberté, tout ce qui rappelle la différence entre sa propre situation et celle des autres me parut alors la partie la plus désagréable de la détention. Au reste, je n’y passai qu’une nuit, mais j’avais le sentiment que je souffrirais bien plus le lendemain. Je devais mon arrestation à un mouvement de générosité en refusant d’être relâché si on ne laissait pas aussi Depange en liberté. Or, dans les journaux où l’on rendait compte de cet événement, on vanta beaucoup le courage de Depange qui s’était borné à se laisser prendre et à en être très fâché après ; et l’on ne me nomma pas.

J’ai lu dans le Mercure une nouvelle attaque contre Villers. Ces injures cessent d’être littéraires et leur auteur mériterait qu’on lui cassât les os.

Mon copiste est allé faire un voyage sans m’en prévenir. La vie se compose de petites contrariétés.

*** J’ai fait des extraits de Villoison et de Schlegel. J’ai lu à Sismondi le dernier chapitre de mon ouvrage. Il n’en est pas content et moi encore moins ; il y a des répétitions fréquentes ; il faudra fondre tout cela.

J’ai dîné chez la duchesse de Courlande ; à la voir, il ne tiendrait qu’à moi de me croire très aimable. Je m’ennuie tant dans le monde et du monde que j’ai peine à croire que je puisse plaire. Je suis malade, chacun s’aperçoit de mon changement ; je ne serai pas fâché d’en finir tout d’un temps. Qu’ai-je à attendre de la vie ?

Après avoir assez bien travaillé je dîne avec Biot. C’est un jeune homme d’esprit, bon physicien, mathématicien, chimiste et astronome, dit-on, et en conséquence de ses connaissances positives il se croit dispensé d’avoir de la liaison dans ses autres idées. Il dispute pour disputer ou plutôt pour trouver à placer quelque plaisanterie ou des opinions isolées qu’il s’est faites en littérature ou en politique, soit des compliments à ceux avec qui il parle, ce qui, à ses yeux, lui donne une tournure de grâce et de légèreté. En un mot, c’est un véritable Français, homme d’esprit, jeune, avantageux, actif et dans la tête duquel les circonstances ont mis avec des idées fines, neuves, beaucoup d’incohérence ! La justesse d’esprit est impossible à certaines époques sans une abnégation héroïque ou une dégradation complète. Schlegel, qui a moins de grâce, pas plus de cohérence dans les idées et qui a des opinions absurdes, s’est cru une grande supériorité sur Biot parce que celui-ci discutait comme un Français. Et je ne doute pas que Biot ne se soit jugé très supérieur parce que Schlegel discutait comme un Allemand.

Le pauvre Villers a voulu se battre contre un écrivain du Mercure, s’étonnant enfin de ce qu’on disait qu’il était un assassin, un laquais et un spoliateur des propriétés parce qu’il a écrit que la réformation avait eu des conséquences utiles. Il s’agite et croit que par des réponses il empêchera de parler des gens qui ne sont pas plus de leur avis que du sien, ou que par des cartels il en imposera à des hommes dont le principe est de ne pas se battre. J’ai éprouvé tout cela et ce n’est qu’après beaucoup de souffrances et de soubresauts que je me suis réfugié dans le silence et le mépris.

*** J’ai passé la journée avec Biot. C’est un meilleur homme que je ne l’avais jugé d’abord. Il a de l’élévation, de l’activité et de la raison.

Je lis le soir l’ouvrage de Bonstetten. Il y a du désordre, des répétitions, mais beaucoup d’idées justes et d’observations fines. Que de jeunesse il y a encore dans la tête de cet homme de soixante ans ! Il va se mettre à apprendre le grec. S’il continue ainsi, il mourra très instruit.

*** Je trouve une bonne raison pour ne pas parler avec détails dans mon livre de la mythologie indienne. C’est qu’on la défriche seulement à présent, et qu’un ouvrage sur cette matière publié actuellement serait surpassé et oublié dans vingt ans. Il faut d’ailleurs que l’engouement des navigateurs sur cette mer nouvelle s’apaise un peu. Car il est à observer que lorsqu’un homme croit avoir fait une découverte nouvelle sur un point de science quelconque, il aime à tout rapporter à cette découverte. Les Anglais, maîtres de l’Inde, prétendent que tout vient de là. Schlegel, qui a consacré quatre ans de sa vie à apprendre l’indien, dit la même chose. Les Français revenant d’Égypte y voient l’origine de tout. Lévesque, qui a composé une histoire de Russie, place la source de toute religion dans la Tartarie russe. Chacun veut que ce qu’il sait de mieux soit le principe de ce que les autres savent. Il faut se garder d’adopter pareille hypothèse, mais il est bon avant d’écrire sur un sujet de connaître ce qu’on en sait.

J’ai un grand dîner chez le prince de Belmonte ; le monde me fatigue les yeux et la tête, mais je ne puis dissimuler que j’y ai du succès.

*** Je range toute la journée mes livres. Cette bibliothèque, trimbalée de Genève en Allemagne, puis de l’Allemagne à Genève, de Paris en Suisse, et puis de la Suisse à Paris, m’a coûté par ces voyages plus qu’elle ne vaut, la moitié des livres étant usés par le transport avant d’être coupés. Cette bibliothèque est bien l’emblème de la vie d’un homme qui n’a jamais su ce qu’il voulait faire de sa vie présente ; tâchons au moins d’en bien employer le reste ; Schlegel donne un cours de philosophie qui est curieux par le soin qu’il prend de ne pas parler de ses propres opinions.

J’ai lu un roman allemand de F. Tieck, ami de Schlegel. Il a une imagination d’un genre très singulier et attachant. Son tableau de l’affection qu’inspirent les animaux, affection mêlée de pitié et d’une sorte de crainte pour des êtres dont la nature nous est si inconnue, a de la nouveauté et de la vérité. Ces hommes, malgré leurs préjugés, leur catholicisme et leur aigreur, voient la nature avec d’autres yeux que les écrivains simplement philosophes.

*** C’est aujourd’hui, 3 octobre, que je suis né, il y a de cela trente-sept ans. La meilleure partie de ma vie s’est écoulée. En supposant que la nature me soit favorable, je n’ai plus à parcourir sans infirmités que la moitié du temps que j’ai vécu. Ma vie ne m’a laissé que des souvenirs assez confus. Je ne m’intéresse guère plus à moi qu’aux autres. Je sais que jusqu’à l’âge de quatorze ans, objet d’une grande affection de mon père, traité assez sévèrement d’une part, mais excité de l’autre à la vanité la plus exaltée, j’ai vécu remplissant tout ce qui m’entourait d’admiration pour mes facultés précoces et de défiance pour mon caractère violent, querelleur et malin. Je n’avais plus de mère. On m’a cru méchant, je n’étais que plein d’amour-propre. De quatorze à seize ans j’ai été dans une université d’Allemagne beaucoup trop livré à moi-même, ayant de grands succès qui me faisaient tourner la tête, puis faisant d’énormes sottises. De seize à dix-huit ans j’étudiai à Édimbourg et j’y pris pour la première fois le goût réel de l’étude qu’on avait cherché à m’inspirer jusqu’alors. Mais après un an de vie réglée et passablement heureuse, je me livrai à la passion du jeu et je vécus d’une manière très agitée et, je dirai, misérable. J’allai ensuite passer à Paris quelques mois abandonné à ma propre sagesse, ce qui réussit assez mal. De dix-huit à vingt ans je fus toujours amoureux, quelquefois aimé, souvent maladroit et me livrant à des violences théâtrales qui devaient bien amuser ceux qui avaient du plaisir à me critiquer. Je retournai alors une seconde fois à Paris où je connus ce que la jeunesse peut suggérer de folies, avec les tentations qu’offre Paris. Cependant, je vivais en même temps dans la société des gens de lettres et je me distinguais assez. Je partis ensuite pour l’Angleterre. Ce fut alors que je goûtai pour la première fois l’inexprimable bonheur de la solitude. De vingt à vingt-six ans je vécus en Allemagne, menant une vie ennuyeuse mais sans malheur réel, perdant mon temps et mes facultés, et sans une révolution dans ma vie je me serais certainement hébété tout doucement. À vingt-sept ans je fus divorcé d’un premier mariage fait en Allemagne – j’en ai déjà parlé. À vingt-sept ans je commençai un attachement qui devait durer dix ans, puis vinrent les passions politiques. Aujourd’hui je crois être arrivé à une nouvelle époque, car tout ce que je désire c’est le repos. L’obtiendrai-je ? Il paraît toujours facile d’obtenir ce qu’on ne veut pas, mais cette même chose qui paraissait si facile à obtenir, quand on se met à la vouloir, les difficultés se présentent.

*** Je continue à ranger ma bibliothèque. J’ai une conversation avec Prévost ; c’est un homme très décidé dans ses opinions intérieures, mais dont le caractère timide lui fait une loi de ne pas les manifester. J’ai une lettre de Bötticher qui me prouve que si je retourne en Allemagne j’y serai très bien accueilli.

Je suis chaque jour plus convaincu qu’il faut ruser avec la vie et les hommes presque autant quand on veut échapper aux autres que lorsqu’on veut en faire des instruments. L’ambition est bien moins insensée qu’on ne le croit, car pour vivre en repos il faut se donner presque autant de peine que pour gouverner le monde. Néanmoins pour ce qui me concerne mon parti est pris ; je veux trouver un pays où l’on dorme tranquille : l’Allemagne est mon affaire.

*** J’ai lu l’Histoire philosophique de la religion. Livre pitoyable ; il n’y a ni faits ni idées. – J’ai achevé un roman de Châteauvieux dans lequel il y a du talent et de la sensibilité, ce qui est extraordinaire lorsqu’on connaît l’auteur : petit homme spirituel, mais arrondi, personnel et résigné à une vie oisive au milieu de gens médiocres, et ne pouvant dans cette société trouver de bonheur que dans une sorte de laisser-aller, sans affections ni tendres ni vives. Il est donc bizarre qu’il ait fait un roman dans lequel il y a des descriptions touchantes et mélancoliques, des situations pleines d’intérêt, une teinte douce et sensible et plusieurs lettres passionnées.

J’ai des lettres pénibles de la seconde femme de mon père[119] ; mais celui-ci m’a témoigné de tout temps une affection qui m’a pénétré d’une reconnaissance que rien ne diminuera. Je ne dois donc considérer que ce qui peut lui être agréable dans ses nouvelles relations, et je continuerai à me conduire, quoiqu’il puisse m’en coûter, avec les mêmes intentions bienveillantes et généreuses, en me disant que j’ai bien agi et fait ce qui dépendait de moi en ce monde.

*** Ma tante m’insinue que si je me marie elle en sera reconnaissante. C’est me promettre une fortune quadruple de la mienne. Je me repentirai peut-être de ne pas avoir dit oui. Mais « oui » ferait trop de peine ; j’y renonce donc.

*** J’ai dîné avec des inspecteurs de la douane. Certainement la créature la plus complète dans son espèce, c’est un sot français. Avec ces inspecteurs était un petit homme spirituel, se mettant fort en avant et ayant des opinions excellentes. Il m’a pris tout de suite un accès de défiance basée sur sa franchise apparente. En effet, j’ai appris que c’était un juif aventurier qui avait fait trois fois banqueroute. Il n’y a plus que cette espèce d’hommes qui se mette en avant ; tout ce qui a quelque valeur se tient en arrière. Ce qu’il y a de triste c’est que ce petit homme, par ses discours et l’énergie qu’il y mettait, m’avait ému au point de me faire venir les larmes aux yeux. Enfin il se trouva, par une rencontre bizarre, que ce juif était le beau-frère de Frédéric Schlegel que cette entrevue amusa médiocrement. – Schlegel veut être le chef d’une religion nouvelle. Rien n’est plus risible que le projet que forme chaque homme parce qu’il en a vu réussir de semblables tous les dix siècles. J’ai aussi fait les miens, je ne le nie pas. Schlegel dit que dans toutes les religions il y a des mystères. En conséquence il fait semblant de cacher une partie de sa doctrine. C’est-à-dire qu’il montre tout et cache le reste.

*** J’ai lu de Schaste (La religion indienne évidemment dévoyée par le sacerdoce). L’histoire de la mythologie indienne vient à l’appui de mon système sur la marche de l’espèce humaine. L’Inde civilisée depuis longtemps a parcouru les trois premières étapes de la religion, c’est-à-dire le fétichisme, le polythéisme avec égoïsme et le polythéisme moral, et cela dans un temps dont l’histoire ne nous est connue que par quelques fragments que nous étudions à peine. Vers la fin de la troisième époque, l’impulsion vers le théisme a été très forte ; une foule de prétendues révélations sont venues ébranler les croyances de la mythologie populaire. On voit dans l’histoire de l’Inde depuis trois à quatre cents ans les Indiens passer comme par bandes du polythéisme au théisme. J’en reviens à l’idée de faire un livre à part des religions septentrionales et méridionales. Je vois par ce que je sais maintenant de l’Hindoustan que je trouverai facilement à faire un tableau également piquant par les ressemblances et les différences qu’elles présentent avec la mythologie romaine et grecque. Néanmoins je désire publier mon premier volume pour prendre enfin ma place dans la littérature.

*** Je ne sais pourquoi j’ai un pressentiment, une sorte d’espérance pour la réussite des affaires de Mme de Staël. Mais j’oublie qu’il n’y a que les pressentiments fâcheux qui se vérifient !

Je lis une description des prisons d’État de Venise. J’en reste pénétré d’horreur. Une seule cruauté pareille l’emporte sur tous les avantages de ce qu’on nomme gouvernement. Malheureuse espèce humaine ! Toujours féroce et toujours misérable ! On est tellement saisi de pitié et de terreur par les réflexions que suggèrent de pareilles cruautés, qu’on se sent impatient de traverser la vie au plus vite pour échapper aux hommes.

*** En rapprochant la religion des Perses, telle qu’on la trouve décrite dans les Mémoires de Meiners, on voit qu’elle a suivi quelque temps la même marche que le polythéisme des Grecs et des Romains et n’a guère commencé à dévier qu’à l’époque des guerres des Perses contre les Grecs. Il paraît qu’il n’y a pas eu en Perse une révolution contre le sacerdoce, comme Schlegel affirme qu’elle eut lieu en Grèce. Il se pourrait que ce fût une règle générale dans la marche des religions que la puissance du sacerdoce se fortifiant après le renversement du fétichisme par les guerriers.

F. Schlegel quitte Coppet et retourne en Allemagne. Il laisse peu de regrets. C’est un homme que je crois dissimulé, ambitieux, égoïste et ingrat, mais avec de l’esprit et une certaine grâce dans la gaieté.

Je pense toujours aller à Weimar, qui me serait une douce retraite si en arrivant je leur prouve que je ne viens pas pour eux, mais pour la bibliothèque.

*** J’ai une lettre charmante de Mme Talma et d’autres amis de Paris. Je serais bien aise de les revoir, mais à condition de les quitter au plus tôt.

J’ai un tel besoin physique de repos que si ma situation actuelle se prolongeait j’en mourrais, et autant vaudrait se pendre aujourd’hui. Je sens qu’il faut que je trouve le courage de conquérir mon hiver pour moi tout seul : vivant pour l’étude je serai parfaitement heureux. Mais en formant ce projet je me trouve dur et injuste. Pourquoi froisser l’affection d’une femme qui m’aime si profondément et lui ôter son dernier ami au moment où elle vient de perdre son père ?

*** J’ai lu à Mme de Staël le morceau de mon introduction qui a trait au sentiment religieux. Elle en a été très contente et très émue. Mais elle a une telle disposition à l’émotion que cela ne prouve pas la beauté du morceau. Tel qu’il est cependant il est assez beau et surtout très propre à produire l’effet que j’en espère, qui est de dérouter les gens qui se préparent à crier à l’impiété.

*** J’ai lu Schleiermacher : Discours sur la religion. C’est un ouvrage d’une éloquence et surtout d’une éloquence impétueuse qui ressemble à un torrent, mais contenant le plus singulier système possible pour un homme qui se prétend inspiré. Son Dieu est l’infini. Son immortalité de l’âme est l’absorption dans l’infini sans conscience individuelle. Avec cela il dit qu’il ne peut résister à l’esprit divin qui l’inspire, qu’il doit remplir sa mission divine. Singulières gens que ces hommes qui veulent être la monnaie de Mahomet et jouer au prophète ! Voici quelques-unes de ces idées : La vie n’est ennuyeuse que parce qu’elle finit. Si j’étais éternel je m’amuserais bien de ce monde. Il est piquant d’imaginer que les fous et les coquins nous survivent.

J’ai causé longuement avec Schlegel sur la religion, la législation et la politique. C’est un homme d’esprit, mais décidément il n’a pas de liaison dans les idées. En revanche j’ai été très satisfait de la suite et de la liaison des miennes. Je me loue moi-même, mais je parle à moi tout seul.

*** Je fais visite à Genthoud. Rien ne démontre plus la pesanteur de la vie que le spectacle des gens d’un âge avancé qui prétendent la passer gaiement. Il y a quelque chose de si triste dans cette gaieté et de si souffrant dans cette résignation ! Et quand on pense que le terme de cet ennui est la mort !

Le Mercure écrit sur les Études de l’homme de de Maistre et sur l’ouvrage de Bonstetten. Les écrivains de ce journal flairent avec une merveilleuse sagacité la moindre idée philosophique. De Maistre est un homme dont toute la vie s’est passée avec les philosophes du XVIIIe siècle, dont l’esprit en a pris toutes les formes et qui leur doit le petit nombre d’idées qu’il a. Avec cela, la faiblesse de son caractère lui fait désirer de ne pas être en opposition avec le torrent du jour. Il a en conséquence tiré de tous ses principes des résultats directement opposés à ce qu’ils devaient être. Fiévée a su démontrer dans sa critique toutes les inconséquences préméditées de de Maistre, cependant il prend congé de lui avec politesse, parce qu’il sent bien que de Maistre n’a pas assez de valeur pour être philosophe. Bonstetten, qui vaut mieux quoique sautillant et sans profondeur, a aussi été maltraité. Je ne sais que est le nouvel athlète qui débute dans le Mercure et le régente tout à son aise. Néanmoins il faut lui savoir gré de ne pas appeler cet auteur un laquais en l’envoyant aux galères, etc., etc., style ordinaire de ces messieurs du Mercure.

J’ai dîné chez Mme Necker. Les gens d’esprit ont presque autant de monotonie dans leur conversation que les bêtes.

*** J’ai passé la soirée chez ma pauvre Amélie et joué au piquet avec elle. Elle n’est vraiment pas si sotte qu’on le dit, et je ne la crois pas non plus aussi douce qu’elle cherche à me le paraître. Mais elle a une sorte de gaieté et de grâce qui, malgré sa laideur toujours croissante, ranime chaque fois que je la regarde mon petit sentiment pour elle.

Je reçois une lettre de ma tante qui m’apprend le mariage d’une de mes cousines. Grand bien en fasse à son mari. Elle est belle, sèche, froide, impérieuse, avare, calculant toutes ses actions et presque toutes ses paroles, ayant de la gaieté dans l’esprit et de l’habileté dans le caractère, très propre en un mot à faire une femme convenable qui enrichira son mari, élèvera bien ses enfants, mènera droit ses domestiques, en un mot, à laquelle il n’y aura jamais le moindre reproche à faire, et avec laquelle on pourra être terriblement malheureux.

*** J’ai eu une visite inattendue de Duvau, ancienne relation de Weimar. À mesure qu’on avance en âge, on aime à revoir les gens qu’on a connus, même quand on n’a eu pour eux aucune affection, mais ils sont comme une espèce de lien entre nous et le passé qui nous échappe et que nous regrettons. Ce charme des anciennes relations est peut-être bien plus en ceci, qu’elles nous rappellent des temps plus jeunes, plus gais, plus vivants de notre passé, que par ce qu’elles valent intrinsèquement.

*** Je dîne chez Mme Rilliet. On m’y donne des détails sur le mariage de Mlle de Sellon avec M. de Turbie. Chacun lui reproche d’avoir épousé un homme qui a trente ans de plus qu’elle et d’avoir tout admis pour avoir une maison à Paris et y jouer un rôle. Et quand cela serait ? Je ne vois là qu’un calcul sage chez une personne qui n’a pas une sensibilité profonde, ce qui n’est ni un malheur ni un tort, et qui s’ennuyant ici a voulu se faire ailleurs, suivant ses goûts, une vie qui n’est au détriment de personne. Le dialogue d’ouverture de ce mariage – tel qu’on le raconte – a un certain comique et peint la situation.

DEMANDE. – Mademoiselle, épouseriez-vous volontiers un étranger ?

RÉPONSE. – Oui, monsieur.

D. – Un catholique ?

R. – Oui, monsieur.

D. – Un homme qui vous emmènerait dans un pays inconnu, loin de votre famille ?

R. – Oh oui ! monsieur.

*** J’ai fini la lecture de Schleiermacher. Ces Allemands ont le diable au corps pour dire d’une manière bizarre et scandalisante des idées auxquelles on pourrait accoutumer le lecteur en les revêtant de formes le moins neuves possible quand elles ne le sont que trop par elles-mêmes. Ainsi Schleiermacher dit : « Dieu et l’immortalité de l’âme ne sont pas des idées indispensables à la religion. » Et ailleurs : « Une religion sans Dieu peut être meilleure qu’une religion avec un Dieu. » Ces assertions, ces assurances si absurdes sont vraies dans le sens où il les entend. J’ai dit la même chose en écrivant que le sentiment religieux est très compatible avec le doute et qu’il est même plus compatible avec le doute qu’avec certaines religions.

*** On annonce qu’une espèce de peste se répand dans toute l’Italie. Mme de Staël ne peut plus y aller, et me voilà forcé de rester ici. On dirait vraiment que l’exil, la mort et la peste se donnent le mot pour me retenir enchaîné. Pouvais-je abandonner Mme de Staël il y a deux ans, quand elle était bannie ? Et il y a sept mois lorsqu’elle a perdu son père ? Et à présent quand elle ne part plus ? Que faire contre le sort ?

*** Je fais visite à Garnier et en l’attendant chez lui je parcours un volume du compère Mathieu. Étrange philosophie que celle du XVIIIe siècle, se jouant d’elle-même et des autres, prenant à tâche de discréditer non seulement les préjugés reçus, non seulement les idées consolantes et morales, – qu’on aurait pu séparer de ces préjugés, – mais se moquant de ses propres principes, trouvant du plaisir à ne rien laisser qui soit exempt de ridicule, à tout dégrader, à tout avilir. Quand on lit avec attention les ouvrages de cette époque, on n’est étonné ni de ce qui a suivi, ni de ce qui en résulte à présent. Ces écrivains, hommes du moment, bornant à ce moment leur existence et leur influence, n’écrivaient que pour encourager à l’égoïsme et à l’avilissement la génération qui devait les suivre et qui certes a bien profité de leurs conseils.

Je dîne avec M. Tronchin et fais ce que je peux pour m’étourdir sur l’espèce humaine en général et sur ma situation particulière.

*** La peste italienne a été fort exagérée. Mme de Staël donne suite à son projet, et je pars de mon côté. Que de temps perdu dans ces préparatifs continuels de départ !

Croirait-on que la bonne Adèle de Sellon a pris de l’impertinence depuis le mariage de sa sœur qu’elle croit en haute faveur. Certes, c’était de tous les défauts celui que j’aurais le moins soupçonné chez Adèle. Mais je crois que tous les défauts sont dans toutes les femmes et n’attendent que l’occasion pour se développer.

*** Je suis en route pour Poligny[120] j’ai trouvé dans l’auberge de Champagnole des gendarmes qui venaient d’arrêter quatorze contrebandiers. On les soupçonne d’avoir assassiné il y a quelque temps un gendarme. Merveilleuse invention que les douanes pour multiplier les crimes ! On commence par faire une loi fiscale. Cette loi n’est pas respectée, on prononce une peine contre sa violation. Ceux qui l’ont violée tâchent de se soustraire à cette peine, on les poursuit, ils résistent et commettent, dans leur résistance, des crimes plus graves que les premiers. Au bout du compte il en résulte la dépravation de la classe inférieure de la société, la ruine de beaucoup d’individus et de familles, d’autres crimes qui sont occasionnés par cette ruine, des enfants qui deviennent voleurs de grands chemins et qui sont pendus. Mais les gouvernements ont de l’argent qu’ils emploient à soudoyer espions, douaniers, gendarmes et à les pervertir suffisamment pour leur donner le zèle nécessaire à leur métier. N’est-ce pas là le but de l’ordre social ?

*** J’arrive à Brévens, où je trouve mon père, un peu vieilli mais bien portant. Ses affaires me paraissent embrouillées. Comme tous les vieillards qui sont toujours faibles, il agit sans rien dire, fait des sottises et ne les confie que lorsqu’elles sont irréparables, et encore, à ce moment, ne les confie qu’à moitié. Il a quelque chose de théâtral dans le caractère qui l’entraîne à se livrer à des coups d’éclat qu’il croit très dignes, mais que personne ne remarque et dont ses ennemis profitent. Ainsi, dans un procès important, il sort avec ostentation du tribunal, sous prétexte que la partie adverse l’injurie, pensant que tout le monde blâmera le tribunal, qui le laissait insulter en sa présence. Mais personne n’y fait attention, pas même le tribunal qui le condamne par défaut.

Je passe ma journée à combiner un plan pour tout arranger. Je crois l’avoir trouvé en me sacrifiant beaucoup. Mais mon père a l’air de regretter le procès dont je veux le débarrasser, et l’idée qu’on veut le diriger développe cette irritabilité qui naît de la faiblesse des vieillards, comme elle est causée chez les enfants par le superflu de la vie. Voilà donc toutes mes bonnes intentions perdues ! N’importe, j’aurai essayé de faire mon devoir. En refusant mes offres on m’évite bien des soucis et des embarras.

*** Je repars de Dôle. À Mont-sous-Vaudrey je suis témoin d’un incendie qui me confirme dans l’idée que la nature a voulu que l’homme fût occupé de la subsistance de sa femme et de ses enfants, et que ce but fût l’intérêt habituel de son existence. Les paysans que cet incendie avait gravement atteints s’occupaient à rechercher ce qui leur restait. Et leur joie en retrouvant chaque débris sauvé était plus vive et leur donnait un sentiment de calme plus réel et plus satisfaisant que celui que peuvent éprouver les riches qui, n’ayant pas dans la vie l’intérêt de pourvoir à leurs besoins, ne savent comment y suppléer et s’agitent dans le vide sans suivre aucune route tracée. Une route tracée est aussi ce qui manque à ma vie !

*** J’arrive à Lyon où je rejoins Mme de Staël[121]. Cette ville me paraît joindre à l’ennui des petites villes commerçantes d’Allemagne toute l’insipidité des petites villes de province en France. C’est Francfort, moins les relations avec l’étranger et, par conséquent, l’intérêt des nouvelles politiques. C’est Leipzig, moins les relations avec le monde littéraire et la conversation pesante mais instructive des professeurs.

Je passe la soirée chez les Jordan, provinciaux ridicules. Un des invités, M. Delandrire, croit que le prussien est une autre langue que l’allemand. L’ignorance de mes chers compatriotes est pour moi une suite continuelle de surprises. Il y avait aussi un médecin nommé Petit, bel esprit lyonnais, et un M. de Montriel, le seul homme sensé de toute la compagnie. Néanmoins cette soirée a été amusante par la sottise de ceux qui s’y trouvaient. – J’ai vu la bibliothèque publique de Lyon. Elle est très nombreuse et assez belle. On y trouve une foule d’ouvrages de théologie qu’on a pris le parti de nos jours de trouver ridicules et inutiles sur parole, sans réfléchir que cette science, quoique partant de principes faux, nécessitait un grand exercice de l’esprit et lui donnait une habitude de méditation qui le préparait à des recherches plus importantes et plus applicables. Or tout ce qui exerce l’esprit est bon.

*** Je passe la soirée chez Quirin Casenove. C’est moins ennuyeux que chez les Jordan. J’y vois Dubois, préfet de police, homme d’une assez belle figure et de manières assez décidées. Il parle comme s’il était à la tribune, habitude prise durant ses fonctions conventionnelles. Il m’a montré sa bibliothèque, superbe en classiques, en philologues et en antiquaires. Dubois paraît avoir assez de connaissances en ce genre : au reste, c’est un esprit ferme, peu étendu, mais d’une bonne direction, excepté que sa carrière politique lui a fait retourner contre quelques-unes de ses opinions anciennes l’énergie qu’il déployait autrefois en leur faveur. Les hommes se vengent ainsi des mauvais succès qui sont le résultat de leurs fautes sur les principes mêmes que leurs fautes ont discrédités. Du reste, toujours la même emphase constitutionnelle. Dubois parle de la reliure de ses livres comme il aurait parlé de la guerre contre les coalisés.

J’ai hâte d’aller chercher en Allemagne des hommes dont les habitudes et les opinions soient plus analogues aux miennes. J’ai conservé de la fortune, l’amour du travail, la possibilité de me suffire à moi-même. Emportons tout cela dans un pays où tout ne consiste pas en phrases prétentieuses et exagérées, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Ou je suis un fou, ou je dois être à Weimar dans trois semaines.

*** Après avoir pris toutes mes précautions pour partir et voyager toute la nuit, ma chambre était chaude, mon lit bon : je suis resté. C’est l’image de tous mes projets.

Pour occuper ma soirée je relis mon journal ; il m’a passablement amusé. Peut-être n’eût-il pas fait la même impression à ceux dont je parle, cependant aucun d’eux n’écrirait autrement sur ses amis. En commençant je m’étais promis de ne parler que pour moi, et cependant telle est l’influence de l’habitude de parler pour la galerie que quelquefois je me suis oublié. Bizarre espèce humaine qui ne peut jamais être complètement indépendante ! Les autres sont les autres, et l’on ne fera jamais qu’ils soient « soi ».

*** J’ai commencé l’arrangement de ma bibliothèque ; elle est considérable : trois mille cinq cents volumes, mais il y en a bien de dépareillés que j’ai traînés d’un bout de l’Europe à l’autre depuis dix ans sans les avoir seulement ouverts[122].

J’ai donné à dîner à mon curé. Je ne sais si je vieillis, mais je n’ai plus cette faculté que j’avais autrefois de m’identifier avec les bêtes et de m’intéresser à leurs intérêts, et par cela même de leur plaire. Je ne sais plus parler que de ce qui m’intéresse, moi, c’est-à-dire des idées ou des faits. Et ces conversations fécondes sur les commérages de village, que je soutenais encore fort bien il y a quelques mois, me sont devenues impossibles. Il se peut que tout motif d’ambition ayant cessé, je ne me sente plus disposé à faire les frais que je faisais quand ces motifs existaient encore. Pour un homme qui aspire au choix du peuple, les bêtes sont une corporation respectable, car elles forment toujours la majorité. Sous ce rapport les bêtes seraient aussi intéressées que les gens d’esprit à l’établissement d’une situation libre. Car sans ces institutions l’on n’a point d’intérêt à les ménager.

J’ai travaillé à mon ouvrage et en ai courageusement refait le plan, et je dois dire que celui-ci est sans contredit le meilleur, car il est complet, didactique et non pas historique, écartant les discussions trop longues et réalisant, en un mot, ce que j’ai toujours désiré.

*** Il y a aujourd’hui cinq ans que je devais avoir à dîner chez moi beaucoup de personnes, toutes groupées autour du gouvernement qui venait de s’établir, et qui m’entouraient comme on entoure un candidat de faveur. Mais j’avais parlé la veille avec indépendance, il n’en vint que deux, et encore parce que je les avais rencontrées au tribunal où elles étaient mes collègues et avaient dû me suivre. C’est à cette époque que commencèrent les attaques de mes ennemis et mes grandes tribulations ; mais tout cela est passé et la vie passera de même.

*** Je reçois une lettre de Mme de Staël qui trouve les miennes tristes et me demande ce qu’il faut pour mon bonheur. Hélas ! ce qu’il me faut, c’est ma liberté : précisément ce qu’on ne veut pas m’accorder. Cela me rappelle ce hussard s’intéressant à un prisonnier qu’il devait mettre à mort et lui disant : « Demandez-moi tout ce que vous voudrez excepté la vie. »

J’ai rencontré à dîner Gallois et O’Conor. Gallois est un homme d’un esprit froid, instruit, aimant la liberté, mais s’aimant encore plus lui-même, ayant acquis de la considération par des qualités négatives et s’étant fait une réputation d’indépendance et de désintéressement en acceptant des places sous tous les gouvernements. Preuve qu’il y a avantage à se tenir en arrière. O’Conor est un esprit fin, ayant dans ses plaisanteries plus de légèreté que les étrangers n’en ont d’ordinaire et, par cela même, ayant un peu du défaut français de plaisanter sur ses propres opinions. Plus ambitieux qu’ami de la liberté, mais ami de la liberté parce que c’est le refuge des ambitieux sans succès.

Je passe la soirée chez Mme de Condorcet. Il y a seize ans aujourd’hui que je me suis battu à Colombiers, et très bien battu, avec M. Duplessis.

*** J’apprends la mort d’Huber à Ulm. Quelle douleur pour sa femme ! Elle avait fait beaucoup de sottises et lutté contre toute sa famille pour s’unir à l’homme qu’elle aimait, et avait eu, même au moment de sa passion, beaucoup de remords. Enfin, après avoir erré longtemps sans fortune, sans asile, au moment où le sort semble s’adoucir et lui promettre l’aisance et le repos, cette pauvre femme perd le compagnon de sa vie et reste seule avec six enfants, sans amis, sans ressources, sans consolation. La vie est rude quand elle s’y met.

*** J’ai la visite de Villers. Je l’ai trouvé plein de zèle pour les lumières, de force physique et d’activité. Il m’a proposé de coopérer à la bibliothèque germanique que l’Institut veut encourager. J’y consens d’autant mieux qu’en repassant dans ma tête ce que j’y pourrais fournir, tout de suite j’ai trouvé cinq morceaux. Les voici : 1° De l’influence de Frédéric II et de Joseph II sur la littérature allemande ; 2° Coup d’œil sur la marche de la théologie allemande dans le dernier siècle ; 3° De la perfectibilité de l’espèce humaine comme introduction aux idées sur la philosophie de l’histoire, par Herder ; 4° Des prolégomènes de Wolf sur Homère, 5° De l’usage des chœurs dans la tragédie à l’occasion de « Die Braut von Messina » par Schiller. Ce sera un débouché pour une foule d’idées qui encombrent mon ouvrage et qu’il serait dommage de ne pas publier parce qu’elles ont de la valeur.

Je comptais dîner aujourd’hui chez Allard. L’amour de la solitude m’a pris et j’ai dîné chez moi. Et, au fait, qu’aurais-je fait à ce dîner ? J’aurais vu des bougies qui m’auraient fait mal aux yeux ; des gens dont je ne me soucie pas et j’aurais dit des choses dont je me serais repenti. J’ai dîné seul, je n’ai rien dit et j’ai mis des écrans devant les bougies. Cela vaut bien mieux.

*** J’ai fait visite à de Gérando et y ai trouvé Camille Jordan. C’est bien véritablement un esprit français, vif, perçant, gai, circonscrit dans les idées habituelles de sa nation, les saisissant très bien, mais insusceptible de saisir de même les idées des littératures et des philosophies étrangères.

J’ai refondu mon introduction ; je la crois à présent très bonne. Il y a encore une idée alambiquée sur les rapports des dieux et des hommes, idée qui me tourmente depuis dix ans sans que je puisse l’exprimer clairement. J’y viendrai dans la solitude que je commence à respirer. On peut dire de moi, non comme Juvénal le disait d’un Romain : Furitur diis iratis, mais : furitur hominibus remotis.

Je trouve un vrai bonheur dans la solitude au milieu de la campagne triste et dépouillée, avec le vent qui siffle, des nuages noirs qui glissent dans le ciel, le gazon gris et les glaciers ; la campagne, quand on la recherche pour la solitude, vaut mieux en hiver qu’en été. En été, la nature est trop vivante et fait trop société. Je crois qu’il faut de la jeunesse et de la force pour éprouver ces impressions, car c’est la vie intérieure qui rend agréable le repos du dehors.

*** Je dîne chez M. Amyot, propriétaire dans mon voisinage. Cette qualité de propriétaire donne au caractère une indépendance tout à fait étrangère à l’individu. Ainsi M. Amyot n’a certainement ni esprit, ni force d’âme. Il a cependant, par sa seule qualité de propriétaire, un mouvement de résistance à l’oppression, susceptible de produire, à l’occasion, des effets qui vaudraient beaucoup mieux que leurs motifs. Observons aussi qu’il reste chez l’homme, tout civilisé qu’il soit, des traces de caractère du sauvage. À propos d’un procès qu’il a avec une de ses voisines, M. Amyot me disait :

« Mon fils donnera des coups de pied à son fils si jamais il veut entrer chez lui. » N’est-ce pas là la haine héréditaire des Iroquois.

Je continue à ranger ma bibliothèque. Il y a moins de livres dépareillés que je ne le mériterais.

*** J’ai déjà remarqué que les filles aimaient Rousseau. J’en ai vu une aujourd’hui qui voulait aller en pèlerinage à Ermenonville. C’est que l’état social pèse sur cette classe et que Rousseau en est le plus éloquent défenseur.

*** Une impression que la vie m’a faite et qui ne me quitte pas, c’est une sorte de terreur de la destinée. Je ne finis jamais le récit d’une journée en inscrivant la date du lendemain sans un sentiment d’inquiétude sur ce que le lendemain inconnu doit m’apporter. – Je dîne avec mon curé et un autre voisin. J’ai assez bien supporté cet essai.

*** J’ai reçu une très bonne lettre de Mme de Staël. Elle est toujours trop empressée à se mettre en avant. Agitation et ambition. Elle ne laisse pas aux ailes de la fortune temps de croître, elle en arrache plume après plume pour s’en faire un panache.

*** Étant à dîner dans un restaurant, je me trouve assis dans le voisinage de l’intendant et du cocher de je ne sais quel grand seigneur de l’ancien ou du nouveau régime qui donnait un dîner dans les salles supérieures de cet établissement. Ils s’enivrèrent ensemble, et le vin aidant la confiance, il s’établit une conversation vraiment curieuse sur leurs moyens de déjouer la surveillance de leurs maîtres et de continuer la conspiration sourde des non-propriétaires contre la propriété. Étrange organisation de la société dont l’équilibre se rétablit par le désordre, et où les lois de la nature ont pour exécutrices la fraude et la corruption !

Soirée chez Mme Gay. La conversation était frappée d’insipidité. On aurait dit des morts ayant conservé l’habitude de parler.

*** Je fais visite à Biot. Il a de la gaieté dans l’esprit, une assez grande diversité de connaissances et d’excellentes opinions. C’est la société où je devrais vivre, car c’est celle où m’appellent mes goûts et les occupations de toute ma vie, mais cette diable de politique m’en a séparé.

*** Je pars pour Étampes. En y arrivant je recueille des renseignements qui me prouvent que j’ai été trompé en donnant ma ferme à mille cinq cents francs trop bas, dois-je m’en affliger ? Il est certain que c’est ennuyeux d’être trompé et que c’est une perte importante de revenu ; mais si ma ferme vaut plus que je ne croyais, il s’ensuit que je suis plus riche. Tout dépend du point de vue auquel on se place. En attendant le dîner je fais une promenade dans la vieille tour près d’Étampes. J’y suis monté autant que les vieux murs dégradés me l’ont permis, et j’ai éprouvé à l’aspect de ces ruines désertes où tout attestait la mort et que nul mortel vivant n’a vues habitées, un assez vif battement de cœur. Qui sait dans combien peu de temps je serai plus mort que ces ruines qui sont au moins encore debout et attirent parfois les regards des vivants ? Je mourrai sans avoir rien fait pour cette gloire tant désirée, doué que j’étais de facultés universellement reconnues. Les éloges me deviennent pénibles parce que je sens que je ne les mérite pas.

*** Comme la société des femmes est funeste par la difficulté de leur résister ! Comme elles sont égoïstes sans le savoir, comme elles sacrifient tout à leur fantaisie du moment ! Et que je ne sais pas prendre une forte résolution, parce que j’ai le sentiment intime de la brièveté de la vie.

J’ai une visite de Villers. Comme ce bon jeune homme est en vie, comme il croit à l’influence des livres et à la possibilité d’améliorer les hommes ! Moi aussi je crois à la perfectibilité, mais ce n’est pas si individuellement. Les siècles l’amènent, mais chaque homme n’y contribue que d’une manière imperceptible. Au reste, je ne cherche pas à détromper Villers, car l’illusion est un avantage et sert au bien public, parce qu’on travaille avec plus de zèle. On fait moins qu’on n’espère, mais on fait plus que ceux qui n’espèrent rien.

J’ai un dîner ridicule chez Mme D…, un mari qui commence à être jaloux, des gens qui ne parlaient que des commérages de leurs villes de province, et moi, timide au milieu de tout cela, comme si de se trouver au milieu de gens médiocres était une infériorité. Mais la timidité a cela de mauvais qu’elle vous ôte tout sentiment de votre propre valeur.

*** J’ai dîné chez Mme Pourrat et disputé avec je ne sais quel petit précepteur sur l’originalité de Virgile et d’Homère. Est-ce ma faute ou celle des autres ? je l’ignore, mais il est certain qu’ils ne me comprennent pas. Il y a une telle masse d’idées communes, que l’on rencontre à chaque pas des obstacles pour se faire entendre. Les prétendus littérateurs français ont des formes convenues sur chaque auteur, sur chaque époque, et ne sortent pas de ces formes qui ont un côté vrai, mais qui demandent à être modifiées dans chaque détail. J’ai éprouvé, ce soir, qu’il faudrait commencer par expliquer chaque parole pour discuter une question ; sans cela on ne rencontre que des gens qui répondent à ce qu’on n’a pas dit. Et l’on se fatigue en pure perte. La nation française est assurément la moins faite pour recevoir des idées nouvelles ; elle veut des choses reçues qu’elle puisse commodément affirmer sans les avoir examinées. Quand elle prend des idées nouvelles, c’est-à-dire contraires à ce qui a été dit longtemps, elle ne les embrasse que sous la condition de ne pas les examiner et, pour fermer tout accès à l’examen, elle les embrasse avec fureur. À quoi sert donc la discussion ? Aujourd’hui on m’a toujours contredit de manière à me prouver qu’on ne saisissait pas une seule des choses que je disais. Il faut écrire et ne pas disputer.

J’ai rencontré, à ce dîner, Mme Hocquart qui est une femme assez piquante, rude, brusque, décisive et s’étant créé une petite puissance, – comme cela arrive d’ordinaire, – précisément par ses défauts.

*** Je fais visite à Mme Dutertre[123]. Quelle sottise elle a faite et dans quel guêpier elle est tombée en épousant un homme de l’émigration ! En effet, quelle société de forcenés que celle de ces émigrés de province, sortis de leur pays, après quinze ou vingt ans d’une mauvaise éducation chez les hobereaux leurs pères, pour aller l’achever sur les bords du Rhin, chassés de village en village, n’ayant de la vie militaire que la grossièreté et la licence, vivant entre eux, c’est-à-dire dans la plus mauvaise compagnie du monde, s’exaltant par leur malheur et encore plus par leurs exagérations réciproques contre toutes les idées raisonnables. Et aujourd’hui, revenus en France plus ignorants, plus fous et plus haineux que jamais. Ce sont, au reste, de fameux soutiens du gouvernement de l’empereur, car on s’y rattache en voyant ce dont il nous préserve. – Je devais dîner chez Régnault, mais il avait gentiment oublié son invitation.

*** Je passe la soirée chez Biot avec Humboldt. Ce dernier est un homme éclairé, plein d’activité et de zèle pour les sciences, n’y ayant pas cherché, comme beaucoup de savants, un moyen de se rendre indifférent sur les instincts de l’humanité et de se dispenser de toute opinion et de tout courage. Je ne le crois pas de force à atteindre à l’universalité à laquelle il aspire, quoique toutes ses idées à cet égard soient justes et vraies, mais il n’a pas les reins assez forts. En somme, c’est un homme qui a fait une superbe entreprise, qui l’a exécutée avec une admirable persévérance, qui en rendra un compte très intéressant et qui aura fait avancer plusieurs sciences et fourni beaucoup de données nouvelles à la philosophie spéculative.

*** J’ai vu jouer Henri VIII de Chénier. Quelques beaux vers, beaucoup de mauvais et une pièce détestable ; l’intérêt finit au quatrième acte. Il y a des morceaux à effet et d’autres où l’envie d’en produire le détruit. J’ai retenu un vers original :

 

Laisse entrer le remords ! Il entre. Il est entré.

 

*** Je passe la soirée chez Mme Gay. J’y trouve Mme Pipelet, aujourd’hui Mme Gay de Salm, femme assez belle de formes, hommasse et sans grâce, mais pas trop pédante pour une femme auteur. Ses romances sont assez jolies, surtout plus fortes de pensée et de trait que je ne m’y attendais. Je reste à la fin une heure avec la maîtresse de la maison à causer sur l’amour et la fatuité.

J’ai essayé de relever une fille tombée, mais c’est inutile. Il y a là une habitude de dégradation qu’il est impossible d’effacer. Comme cela fait apprécier un mariage pur où le plaisir est sans dégoût, où le devoir s’unit à toutes les jouissances, et où celle des bras de laquelle on sort redevient l’amie, la compagne de la vie et partage vos pensées et vos intérêts.

J’ai assisté à une représentation du Cid. Les étrangers ont raison : c’est une singulière chose que la tragédie française. Quelle absence de naturel, quel goût factice ! Il y a dans le Cid vingt situations et vingt maladresses qui feraient tomber une pièce nouvelle. Au reste, on voit que le parterre n’applaudit que froidement et de tradition. Il y avait cependant derrière moi un vieux procureur qui criait de temps en temps : « Comme c’est chevaleresque ! »

Henri VIII est défendu.

*** Le Journal de Paris a attaqué les œuvres posthumes que vient de publier Mme de Staël. Cet article est de Carrion Nisas, un vil drôle. Je me mets à y répondre en peu de mots. Les voici :

« Le Journal de Paris a des mots heureux. S’affliger gaiement appliqué à une fille qui rend un dernier hommage à son père mort, est une expression neuve et piquante. Nous pouvons en espérer beaucoup d’autres dans ce genre. Il n’est pas donné à tout le monde d’accomplir impunément les devoirs les plus sacrés et les plus naturels et, de tout temps, une certaine populace a troublé de ses cris les pompes funèbres.

« La fille de M. Necker devait s’y attendre. Elle reste seule aujourd’hui d’une famille longtemps illustre. Il faut que cette famille paye le prix de sa gloire aux détracteurs de toute gloire, aux ennemis de toute vertu ! D’ailleurs l’occasion est belle. Le père est mort, la fille est loin d’ici. Déployez donc toutes vos forces, l’entreprise est digne de votre courage. Il vous convient d’attaquer un tombeau défendu par une femme ; allez donc, messieurs, dispersez ces cendres amies de la France, de l’humanité et de la morale, et revenez ensuite en triomphe, vainqueur de l’ombre d’un homme de bien ! »

*** Soirée chez Mme Gay. J’ai retrouvé un certain petit Lemaire, autrefois riche, actif et dans la politique jusqu’au cou, maintenant ruiné et travaillant dans un petit bureau. Il a été plein de tendresse, et moi aussi, non que je l’estime, mais il est malheureux.

J’ai dîné avec Suard. Je me suis amusé à le faire extravaguer. Il a été si bien pris que cela est devenu fort drôle. Je le répète, la partie bête de notre nation est plus bête que celle de toute autre, comme la partie la plus corrompue est plus corrompue, la partie vile, plus vile. Est-il bien vrai que la partie aimable soit la plus aimable ? Et quand cela serait, c’est encore un assez faible dédommagement.

J’ai une visite de Barante qui me donne des détails curieux sur l’école militaire de Fontainebleau. Génération toute guerrière et avide de dangers, et naturellement privée d’opinions et d’idées. C’est l’abrutissement en serre chaude.

*** J’ai commencé un article pour le Publiciste sur la littérature allemande. Je le finirai demain. Je disais hier à Hochet une chose que je crois bien vraie. Il me parlait de mon ancienne réputation de méchanceté. J’écrivais – lui disais-je – dans une société d’amis intimes ; or, chacun d’eux m’engageait à me moquer du reste de la société. J’avais dix-huit ans, je trouvais charmant d’avoir des succès par mes plaisanteries, d’ailleurs je ne faisais que rédiger mieux ce qu’ils me disaient les uns des autres. Je traduisais l’amitié ! Ils l’ont prise pour de la haine.

J’ai fini mon article. Je n’en suis pas très content. Il y a un mélange de plaisanterie et de sérieux qui rend la plaisanterie froide, ôte aux idées sérieuses leur gravité, et désoriente à chaque instant l’impression du lecteur.

*** Je fais visite à Mme Pourrat. Elle me parle du livre de Mme de Staël sur M. Necker qui réussit mieux que je n’espérais. Mme Pourrat me disait : « Comment M. Necker pouvait-il craindre la mort ? Il devait se dire : Ou l’âme est immortelle ou elle ne l’est pas. Si elle l’est, je n’ai rien à craindre ; si elle ne l’est pas, je n’ai rien à craindre non plus. » Comme si l’imagination posait de ces dilemmes. C’est comme si je disais à un amant : ou votre maîtresse vous est fidèle, ou elle ne l’est pas. Si elle l’est, elle est digne de vous et vous ne devez pas vous en défier ; si elle ne l’est pas, elle est indigne de vous et vous ne devez pas la regretter. Non ! Je le répète, – après l’avoir déjà dit mille fois, – les hommes sont les uns pour les autres d’une espèce différente. Ils ne peuvent pas se juger mutuellement.

Il y a certainement une sorte de mobilité d’imagination, de susceptibilité, d’impression vague et mélancolique qui n’appartient pas au commun des hommes et dans laquelle le commun des hommes ne peut voir que de l’affectation. Je suis d’autant plus partial là-dessus que, doué de ce genre d’imagination, je la cache soigneusement.

*** J’ai refait mon article du Publiciste ; il est plus sérieux, mais trop fort ; je serai deviné et cela m’attirera une foule d’ennemis. Je fais visite à Cabanis, nous causons de mon ouvrage. Il aura l’approbation de tous les hommes de cette opinion. Mais les autres ? J’ai dîné avec Hochet, Piscatory, Barante et Villers. Je lis en rentrant chez moi, dans le Mercure, un article de Chateaubriand. Il y a dans l’école de Chateaubriand quelque chose qui tient un peu de l’école allemande, quelque chose de moins sec et de plus vague que dans l’école philosophique. Le morceau cité par Chateaubriand sur la génération actuelle a de la profondeur et retentit à l’âme. Ensuite il y a toujours les préjugés religieux. Je ne dis pas le sentiment religieux qui est nécessaire au talent de cette école. Mais cette école ne prendra pas en France ; non pas à cause de ce qu’elle a de mauvais, mais à cause de ce qu’elle a de bon.

*** Je reçois une lettre de Mme de Staël. Elle est tout enchantée de ses succès à Rome. Grand bien lui fasse ! Elle a fait un sonnet sur la mort de Jésus-Christ qu’elle a lu à l’Académie des Arcades. Il y a vraiment du saltimbanque dans cette conduite. Si ce sonnet parvient en France, ce sera un ridicule nouveau. On dira qu’elle a voulu essayer de la dévotion comme moyen. Quel malheur que cette ambition de petits succès qui lui a valu déjà tant de peines !

Dîner chez Mme Pourrat, ennuyeux. Il s’y trouvait Dureau de la Malle, homme de lettres de l’ancienne école, froid, pédant, nain, comme ils l’étaient presque tous. Il tenait en main son discours de réception à l’institut en demandant à chacun combien il pouvait durer à la lecture. C’était évidemment nous inviter à le prier de lire. Heureusement on a été inexorable.

*** Je dîne chez Mme Récamier où je rencontre le général Sébastiani. Fat, froid, plein de ces résultats généraux que les prétendus machiavélistes du jour adoptent comme des vérités profondes. C’est une école particulière moulée par le maître et qui en est une imitation assez exacte.

*** J’ai acheté des arbres pour ma campagne. Je plante, mais verrai-je mes arbres grandir et me reposerai-je sous leurs ombrages ? Je dîne chez M. Amyot avec une quantité de bêtes. L’amour de cette nation pour l’arbitrage est quelque chose de curieux. Ces gens pensaient que le meilleur moyen d’empêcher les fonds de baisser était de mettre en prison les joueurs à la baisse. Mon étonnement est que dans un pays où l’on émet cette doctrine, il y ait encore des fonds qui puissent monter.

*** Il m’est impossible d’entrer dans les détails relatifs au théisme, sans faire de mon livre un ouvrage directement irréligieux, ce que je ne veux pas. Il y a dans l’irréligion quelque chose de grossier et d’usé qui me répugne. J’ai ma religion, mais elle est toute en sentiments et en émotions souvent vagues qu’on ne peut réduire en système.

*** Ce matin j’ai rangé mes papiers, ce qui me jette toujours dans une mélancolie profonde. Que de liens j’ai rompus !

Quelle bizarre manie d’indépendance et d’isolement a dominé ma vie, et par quelle faiblesse plus bizarre suis-je encore maintenant l’homme le plus dépendant qui existe ! Il faut aller jusqu’à la fin de cette vie que j’ai menée si follement. J’ai du moins toujours eu le bon esprit de la conserver sérieuse et intacte aux yeux des autres ; personne ne se doute de l’espèce de folie qui l’inonde et la dévaste. Je reçois une lettre de Mme de Staël. Je n’y répondrai pas, je suis rassasié de ses éternels reproches, et de mes éternelles justifications. Les femmes ont beau dire, quand l’amour y a été, elles n’acceptent plus autre chose.

*** Mme Talma est toujours plus mal ; les médecins sont divisés, l’art insuffisant et la nature inexorable. Et l’on m’écrit que Blacon vient de se tuer. Je ne saurais peindre l’effet que ces événements produisent sur moi. Je ne sais quoi de sombre et d’affreux se répand sur ma vie. Le monde se dépeuple de ce qui est bon et les monstres vivent. Il me semble que la nature a perdu de son charme et que la campagne que j’aimais ne me dit plus rien. Pour qui vais-je planter des arbres ? Qui viendra s’asseoir à leurs pieds ? Tous mes amis meurent et je ne me souviens pas d’avoir vu mourir un seul ennemi. Il y a un an, dans ce même journal, je me félicitais de suivre Hüber à Ulm ; il n’est plus ! J’écrivais que Mme Talma ne m’avait fait que du plaisir, sans jamais me causer aucune peine ; elle va mourir ! J’ai souvent loué la douceur, la société de Blacon ; il s’est tué ! Je marche sur des tombeaux. Et si je voulais remonter plus haut : Mauvillon, M. d’Épange, M. Necker morts ; John Weld devenu fou. Je reste comme un débris au milieu des ruines couchées, l’âme flétrie. Je le regrette, tout ce qui est bon périt, tout ce qui est vil et féroce subsiste.

Mme de Blacon était venue à Paris voir le pape et elle a refusé de voir le père de sa fille, celui dont elle porte le nom, un homme malheureux, dissipateur peut-être, mais au fond bon, spirituel. C’est ainsi que la dévotion entend le devoir. Cette inexorable dureté a jeté mon pauvre ami dans un désespoir qui a eu pour résultat le suicide. Étrange destinée ! Blacon était l’homme le plus insouciant, le plus gai, le plus heureux, vivant avec plaisir, s’amusant de tout, des moindres niaiseries ! Et le chagrin l’a tué ! Au reste, il est possible que ces apparences aient été trompeuses et que cette gaieté et cette insouciance ne fussent que de l’étourdissement forcé. Qui est-ce qui ne croirait pas que je suis gai ? Pauvre homme !

Le soir, pour me distraire, je vais chez M. Amyot et je n’y trouve qu’un homme d’affaires occupé d’un procès dont il m’a parlé toute la soirée. Quelle âpreté les hommes mettent dans leurs intérêts du moment ! Comme leurs prétentions leur paraissent importantes, comme ils attachent du prix aux choses de cette vie si précaire et si vite oubliée ! La conversation de cet homme m’a encore suggéré d’autres idées sur l’arrogance de la propriété, mais je n’ai pas la force de les écrire. Le deuil pèse sur moi.

*** Mme Talma est mourante, il n’y a plus aucune ressource. Ses prétendus amis s’agitent autour d’elle pour en avoir quelque dépouille. Et leur triste calcul se déguise sous un air d’espérance et de confiance en son rétablissement ! Son caractère est presque entièrement changé par la maladie. Elle est inquiète, minutieuse, avide. Elle si généreuse ! Pauvre nature humaine ! Qu’est-ce que cette âme, qui non seulement perd les moyens de se développer lorsque les organes s’affaiblissent, mais qui change d’inclination et comme de nature morale ?

Quelle liaison peut-il y avoir entre des qualités ou des défauts comme l’avidité, par exemple, et un mal physique ? C’est un phénomène plus étrange que la folie qui, elle, peut s’expliquer par une interruption de la communication de l’âme avec ses organes ; mais ici c’est une autre âme, pour ainsi dire, qui se met à la place de l’ancienne. Car quel rapport y a-t-il entre cette avidité qui surgit et la plus grande libéralité qui a toujours régné ?

*** J’ai fait visite à Bertin. C’est un bon enfant qui m’aime beaucoup, mais qui s’est gâté avec ses relations actuelles. Je passe la soirée chez Mme Gay.

Les calculs et la capacité des survivants à l’approche d’une mort me font toujours penser à un champ de bataille où les moins blessés dépouillent ceux qui expirent sans penser qu’eux-mêmes portent un germe de mort.

*** Je dîne chez Allard où je trouve un médecin nommé Corona, fort original. Il prétend prévoir à première vue dans les hommes encore bien portants les maladies dont ils doivent mourir, les accidents exceptés. Comme les peintres, disait-il, qui s’amusent à classer les figures en se disant : « Voici une figure de traître, voilà une tête de héros, en voici une autre de madone. » je m’amuse, moi, quand je suis dans une société, à me dire tout bas : « Celui-ci mourra d’une fièvre putride, cet autre d’apoplexie, ce troisième de la poitrine. » Voilà, certes, un amusement bien gai !

M. Necker a écrit quelque part que lorsque un homme est généreux sans affectation, ceux-là même qui s’enrichissent de ses générosités trouvent qu’il ne fait que son devoir. Un fait récent qui m’est arrivé m’a prouvé la vérité de cette pensée.

Je soupe chez Mme Pourrat où l’on joue des proverbes. Je n’ai jamais rien vu de si froid. J’y retrouve une vieille duchesse allemande que j’ai connue autrefois. Je m’empresse de l’esquiver.

*** Je fais visite à Mme Condorcet chez qui je rencontre Baggensen avec qui j’entre en conversation. Quand je cause avec les lettrés allemands, je me retrouve toujours dans mon élément parce qu’ils connaissent ce dont ils parlent. Quand je parle avec des Français, ils me contredisent avec tant d’assurance sur des choses que je sais mieux qu’eux, qu’à la fin c’est moi que je soupçonne de ne rien savoir.

Je crois avoir eu sur la religion perse une idée assez heureuse. C’est celle de l’influence des différents climats sur lesquels l’empire perse étendait sa domination. Il en résulta que la religion perse combina avec le caractère mystique et la hiérarchie sacerdotale du midi les habitudes et les opinions farouches du nord ; avec cette observation que, comme toujours, le midi exerça une prédominance.

*** Je dîne chez Mme Lindsay[124] avec quelques amis. Soirée agréable et conversation douce, mais ma vie n’est pas là, ma vie n’est au fond nulle part qu’en moi-même. Je la laisse prendre, j’en livre les dehors à qui veut s’en emparer. J’ai tort, car cela m’enlève du temps et des forces, mais l’intérieur est environné d’une certaine barrière que les autres ne franchissent pas. Ils y font quelquefois pénétrer la douleur, mais jamais ils ne s’en rendent maîtres.

*** J’ai achevé l’étude de la religion égyptienne et de la scandinave qui m’a tant fatigué. Il me reste la tâche difficile des religions indiennes, gauloises et perses, mais je sais déjà ce que j’aurai à dire à leur sujet. J’ai certainement trouvé la véritable manière de travailler, non seulement utilement, mais agréablement, en me sortant de ces infernales discussions d’éruditions.

Je passe la soirée chez Mme Récamier. Il paraît que j’y ai été très aimable, car on m’en a fait compliment. C’est un chef-d’œuvre de mon esprit, car j’étais fort mal disposé.

Mon article paraîtra après-demain dans le Publiciste. Gare la colère qu’il déchaînera ! – Je dîne chez Mme Talma. Elle est beaucoup mieux et semble avoir reconquis la vie à force d’esprit. Cela prouverait le mot connu qu’on ne meurt que de bêtise. À dîner je me suis mis à faire un conte avec la plus grande sincérité. Je jouais la comédie, mais je me suis aperçu que cela donnait du soupçon sur mon caractère de véracité, ce qui serait injuste, car on ne peut me contester d’être l’homme le plus vrai du monde.

*** J’ai soupé chez Mme Récamier. C’était fort ennuyeux. Les jeunes gens de cette génération sont par trop ricaneurs et vraiment bêtes.

*** Je fais visite à Mme Régnault ; elle a de la douceur, de l’esprit et de la finesse. Je dîne avec Hochet et Piscatory[125]. Entre le dîner et la conversation je me suis tellement animé que j’ai dit sur beaucoup de personnes des choses dont jusqu’à présent je m’étais toujours gardé. Heureusement que mes compagnons en oublieront une partie et ne diront que la moitié du reste.

Je veux suspendre tout travail littéraire pour arranger ma vie. Il a fallu moins d’un mois à bien des gens pour s’emparer du pouvoir, m’en faudrait-il plus pour décider de ce qui ne concerne que moi ? Je vais y mettre toutes mes forces, mais avant tout, point de Coppet ni de Genève ! J’y rencontre un lac qui m’a rendu aveugle et des parents qui ne cessent de me blâmer.

Mme Lindsay m’écrit qu’au fond nous nous ressemblons d’une manière étonnante. C’est peut-être une raison pour nous convenir d’autant moins. C’est parce que les hommes se ressemblent que le ciel a fait pour eux les femmes qui ne leur ressemblent pas.

*** J’ai fait un assez bon chapitre sur la différence de la marche des religions soumises aux prêtres et celles livrées à elles-mêmes.

*** Je dîne chez Mme Talma mourante, mais plus aimable que jamais. Je passe la soirée chez Mme Pourrat. On lit Clovis. Beau vers :

 

Ce vainqueur, ce héros, ce chrétien n’est qu’un traître.

 

*** Je passe la journée et la nuit auprès de Mme Talma qui est près de sa fin. J’y étudie la mort. Elle a repris toutes ses facultés : de l’esprit, de la grâce, de la mémoire, de la gaieté et la même vivacité dans ses opinions. Tout cela sera-t-il anéanti ? L’on voit clairement que ce qu’elle a conservé de son âme n’est que gêné par la faiblesse du corps, mais point diminué intrinsèquement. Il est certain que si on prenait ce qui la fait penser, parler, son intelligence, en un mot, toutes ses facultés qui font que je l’ai tant aimée, et qu’on transportât tout cela dans un autre corps, tout cela revivrait. Nothing is impaired. Ses organes sont détruits, ses yeux n’y voient plus, elle ne respire qu’avec effort, elle ne peut soulever le bras et cependant il n’y a pas d’atteinte portée à la partie intellectuelle. Pourquoi la mort qui n’est que le complément de cette faiblesse y porterait-elle atteinte ? L’instrument faussé et demi-brisé la laisse intérieurement telle qu’elle était. Pourquoi l’instrument complètement brisé ne laisserait-il pas cet intérieur intact ? Le spectacle de la mort dans cette occasion me fait entrevoir des idées auxquelles je n’étais pas porté.

*** H… dit du mal de moi en prétendant que, puisqu’il est mon ami, il se croit en droit de parler de moi avec franchise. C’est ainsi que sont faits les amis ! Heureusement que j’ai une retraite dans mon cœur solitaire et j’y rentre tous les jours plus.

*** Elle est morte. C’en est fait, pour jamais ! Bonne et douce amie ! Je t’ai vue mourir, je t’ai soutenue longtemps. À présent tu n’existes plus. Ma douleur était suspendue par l’espoir de te sauver encore une fois. J’ai contemplé la mort sans effroi, car je n’ai rien vu d’assez violent pour briser cette intelligence qui me laisse un si vif souvenir. Immortalité de l’âme : énigme inexplicable !

La mort semble une force étrangère qui vient fondre sur notre pauvre nature et ne lâche prise qu’après l’avoir étouffée. Mme Talma, au moment de cette dernière crise, a eu le mouvement de s’enfuir : elle s’est soulevée avec force. Elle avait toute sa tête, elle entendait tout ce qu’on proposait autour d’elle et dirigeait elle-même les secours projetés. Qu’est-ce donc que cette intelligence qui ressemblait à un général vaincu donnant encore des ordres à une armée en déroute ?

Si on lisait ce que j’ai écrit quelquefois sur cette femme si distinguée, on ne croirait pas au regret amer et à la douleur constante que sa perte me fait éprouver. Oui, je juge sévèrement mes amis, mais je les aime mieux que qui que ce soit au monde. Je les sers et les entoure de plus d’affection vraie que ne le font tous ces gens qui se disent très sensibles et ne me valent sûrement pas comme compagnon d’adversité ou de douleur. Je perds la plus désintéressée et la meilleure des amies.

*** J’assiste à l’enterrement de Mme Talma avec un petit nombre d’amis profondément émus et affectés. J’ai craint un moment de ne pouvoir supporter cette lugubre cérémonie doublement triste quand je me retrace la grâce, la gaieté et la bienveillance de celle qui était renfermée dans cet étroit cercueil. La cérémonie seule était une vaine pompe où chacun jouait son rôle, où les prêtres psalmodiaient pour de l’argent et où tout était mécanique. Bizarre état de choses dans lequel ceux-là même qui prétendent relever la religion, ceux qui se disent ses ministres, ne se donnent la peine de paraître ni recueillis ni convaincus. Une seule partie de la cérémonie m’a semble avoir quelque chose de touchant. C’est le salut que font les prêtres en passant devant le corps et l’action de faire bénir le cercueil par chacun des assistants. Ce salut souvent répété est une marque de souvenir et d’adieu qui m’a laissé une impression douce. J’éprouvais un sentiment de reconnaissance pour ces hommes qui donnaient encore un témoignage de respect à celle qui n’était plus.

*** Je déjeune chez Mlle Bourgoing. Conversation agréable. Je dîne chez Mme Récamier. Je rencontre M. de Châteauneuf qui fut toujours bien disposé pour moi. Je vois jouer le soir la Montansier. Quel goût et quelle littérature ! Cela explique tout.

1805

*** J’arrive en Suisse avec Hochet et Barante. Je vois mes amis à Genève, puis je vais à Lausanne. J’y rencontre Elzéar de Sabran qui me fait lire ses odes. C’est un talent étonnant et pour moi inattendu. Il est vrai que le sujet y aidait. Je fais la connaissance de M. de Golowkin. Réputation littéraire, mais les Russes ne sont que de vieux français.

Je lis les mémoires de Besenval. Singulier siècle ! – Je fais une course à Mex ; bonheur de Sévery dans sa vie de propriétaire.

Je vois presque chaque jour Mme de Nassau. Elle est excellente pour moi, elle a de la confiance et de l’abandon. J’y rencontre Adrienne et Antoinette. Adrienne est jolie, mais tout cela ne mène à rien. Je dîne à Dorigny et je termine l’achat de la Vallombreuse.

Soirée avec Villers chez d’Arlens ; nous causons du passé.

*** Je dîne chez Cerjat où je joue et perds bêtement. La générale de Charrière m’offre ses services pour me marier. Ce serait le mieux pour mon travail, mais je suis repris par Mme de Staël.

Soirée chez Mme de Loÿs. Il est clair que je peux épouser Antoinette ou Adrienne, et que si je ne le veux pas je renonce de gaieté de cœur à trente mille francs de rente.

Lausanne est un séjour désagréable. Il y a toujours de l’aigreur au sein de l’intimité. Dîner et souper chez Mme de Nassau.

*** J’ai fait visite à Mme de Fries. Elle est presque moins ennuyeuse que toutes les maigres dames de Lausanne. Je dîne chez d’Arlens et soupe chez Mme de Loÿs. J’y vois Rosette de Seigneux. Ah ! si elle n’avait pas de si vilaines dents !

Je travaille peu depuis deux ans. Sur 714 jours, j’en ai passé 259 sans rien faire.

*** Dîné chez Mme de Wildegg. Mariage convenable d’une femme impérieuse avec un mari soumis.

Je sais qu’on dit du bien de moi à Lausanne et je n’en suis guère plus heureux.

Je passe la soirée avec des jeunes gens. Comme la jeunesse est insolente ! Il n’y a pas de talent qui tienne, la vieillesse lui paraît un tort inexcusable.

1806

*** Le 22 mars, mariage de Sévery[126].

Je lis une épître de Chénier qui est superbe. Il signe de Chénier. Singulier mélange ! Les vers sont négligés et il y a des plaisanteries triviales.

En passant à Rolle, je visite le duc de Noailles. Le bonheur de ces deux vieillesses fait plaisir. Soirée chez Mlle de Bottens.

Visite à la générale de Charrière. Elle me parle de mon père et de ses enfants. Je vois que la plupart du temps je ne suis pas assez de mon parti. Je suis tout étonné quand on me démontre combien j’ai raison. Dîner chez d’Arlens. Soirée Nassau. Antoinette est bonne et agréable. Je lis la mort de M. de Crillon. Tout ce qui est bon et honnête s’en va, mais en revanche tout ce qui est infâme vit et prospère.

Dîné chez Mme de Loÿs avec la nouvelle mariée de Sévery. Commun ! Commun ! Soirée chez Rosalie avec les d’Arlens.

Lausanne est insipide. Cependant si je ne voulais qu’une vie tranquille je la trouverais ici. Soirée à la Chaumière. Antoinette est assez aimable.

*** Je me lève à cinq heures du matin ; je devrais toujours en faire autant, j’y gagnerais bien du travail fait et j’éviterais une série de réflexions tristes qui arrivent toujours avec le réveil et naissent sur l’oreiller.

Je fais visite à la générale. Antoinette m’est offerte. Je refuse ; je m’en repentirai, mais Mme de Staël se dresse comme un reproche entre moi et tous mes projets.

Dîné chez d’Arlens. Soirée à Dorigny. Je crois qu’Antoinette a du goût pour moi. Elle est douce et bonne. Si je pouvais… Quel repos ! Pourquoi ne pas profiter paisiblement de l’amitié qu’on me témoigne ici. Le bonheur n’est-il réellement que dans les voies communes ?

*** Je reçois une lettre de Mme de Staël. C’est l’ébranlement de l’univers et le mouvement du chaos. Et cependant, – avec ses défauts, elle est pour moi supérieure à tout. – Je me décide à la rejoindre à Auxerre. Je suis dans l’incertitude sur tout, comme un vaisseau battu par deux tempêtes différentes.

*** Mon père étant tombé malade, je passe par Dôle et j’y suis retenu quelques jours. Mon père est avec moi doux et affectueux, cela me fait du bien. Mais une lettre de Mme de Staël vient m’y chercher. Tous les volcans sont moins flamboyants qu’elle. Qu’y faire ? La lutte me fatigue, couchons-nous dans la barque et dormons au milieu de la tempête.

Mon père est mieux et je pars pour Auxerre. – La plus grande cause de l’agitation de ma vie est le besoin d’aimer. Il faut le satisfaire à tout prix.

*** Je suis arrivé ; mais que va devenir mon rôle impassible ? Le feu est à toutes les poudres, les nouvelles de Paris sont mauvaises ; le maître est inexorable. Aussi j’en subis les conséquences. Le soir, scène épouvantable, horrible, insensée ; expressions atroces. Elle est folle ou je suis fou ; comment cela finira-t-il ? C’est égal, je ne me lasserai pas de la servir.

*** Je pars pour Paris, où je vois Fouché, Joseph Bonaparte, Lacretelle, en un mot tous ceux qui peuvent approcher le maître. Je m’occupe aussi du procès de mon père. Je rédige deux mémoires à ce sujet. De tous côtés on me donne des espérances, mais je n’y crois pas.

*** Je retourne à Auxerre accompagné de Mme Récamier. Plus tard Mathieu et Adrien de Montmorency y arrivent.

*** Mes fâcheux pressentiments se réalisent ; on n’a rien obtenu. La contrariété exaspère notre exilée qui se décide à partir pour Spa. Ce sera un moment de repos.

Mme de Staël partie je retourne à Paris[127].

 

*** Je vais à Coppet où Mme de Staël est de retour. Le poète Monti y arrive. Il a une superbe figure douce et fière. Ses déclamations en vers sont très remarquables. C’est un véritable poète, fougueux, emporté, faible, timide, mobile, le pendant de Chénier en italien, quoiqu’il vaille mieux que Chénier.

Le soir, j’ai une scène épouvantable avec Mme de Staël. J’annonce une rupture décisive. Deuxième scène. Fureur, réconciliation impossible, départ difficile. Il faut me marier.

*** J’apprends la banqueroute de M. Récamier. Encore une de mes amies qui souffre ! Le malheur ne tombe-t-il donc jamais que sur ce qu’il y a de bon au monde ? – Mme de Staël m’a reconquis.

*** Je retourne à Genève et m’y établis pour travailler avec un peu de suite. Je relis quelques parties de mon livre sur la philosophie. J’en suis content, mais combien il y a encore de chemin à parcourir, et la vie à la ville ne permet pas d’avancer. On ne peut abandonner ses amis et bouder tout le monde. Et cependant, je suis abîmé de ces commérages de société ; j’en ai la fièvre aujourd’hui. Je passe la soirée chez Amélie Fabri. Elle a du mouvement dans l’esprit.

*** Il y a des représentations de tragédies en train[128]. On répète Mérope, et je me laisse entraîner à jouer Zopyre dans Mahomet pour avoir le plaisir de dire des injures à l’imposteur. Néanmoins je suis malade ; le genre de vie que je mène m’est contraire au physique et au moral ; mes idées sont brisées par cette agitation mondaine, qui est une agitation monotone, car il peut y avoir autant de monotonie dans l’esprit que dans la bêtise.

*** Représentation de Mérope, parfaitement bien jouée. Plein succès, quoique point de bienveillance. J’apprends la mort de Mme de Charrière de Tuyll. Encore une amie dévouée que je perds ! Le monde se dépeuple pour mon cœur.

*** J’apprends le rôle de Zopyre dont je ferai un mélange superbe de force et de paternité. Néanmoins je suis mécontent de la première répétition ; j’ai de mauvais gestes.

Je dîne chez Argand. Quelles gens et quelles opinions ! J’y vois Butini, satisfaction de l’égoïsme ; son amour pour le succès est un sentiment et un calcul.

*** On répète la Fausse Agnès, qui va très mal, mais Mahomet va beaucoup mieux, je n’ai plus de timidité. J’ai commencé un article sur Mme de Genlis, mais je n’ai aucun courage. Je me décide à publier un extrait de mon grand traité de politique, et je commence ce travail. J’ai l’approbation de mes amis. Malheureusement, l’approbation ne me fait aucun plaisir, le blâme me ferait beaucoup de peine.

*** La représentation publique de Mahomet a eu lieu hier. J’ai très bien joué. Le succès a été complet[129]. On jouait aussi les Plaideurs, et ne voilà-t-il pas que Schlegel, qui est comique dans la tragédie, n’est pas gai du tout dans la comédie !

*** J’ai dans mon travail actuel le même défaut que dans tous ceux que j’ai entrepris. Je me jette dans des détails qui ne sont pas nécessaires et prêtent à la contestation. Je lis une épître de Chénier qui est superbe. Il y a de très beaux mouvements, de très beaux morceaux, mais des vers négligés et des plaisanteries triviales.

*** Représentation de Phèdre. Mme de Staël joue admirablement. – J’ai de vives douleurs dans le côté. La nature me traite cet hiver très cavalièrement. Je fais une course à Ferney et suis touché de l’attachement que la vieille servante de Voltaire conserve à sa mémoire. Elle croit qu’il a été empoisonné. Le peuple aime ces suppositions extraordinaires.

*** Je lis les Finch de Mme de Charrière. On y trouve esprit, profondeur, sensibilité et mauvais goût.

Je dîne chez Mme de Germany et soupe chez Argand. Le tout est fort ennuyeux.

Je penche toujours pour rompre avec Mme de Staël, mais toutes les fois que j’ai cette impression, je suis destiné à recevoir le lendemain l’impression contraire. Cependant son impétuosité et ses imprudences sont pour moi un tourment et un danger perpétuel. Rompons donc, si cela est possible, c’est la seule chance d’une vie tranquille.

*** C’est un triste comique que celui qui repose en entier sur la bassesse humaine : n’en avons-nous pas assez dans la vie ? Pourquoi nous poursuivre de notre honte ? Cela m’est suggéré par une comédie de Picard, les Marionnettes, à laquelle j’assiste. On donnait aussi La grande et la petite ville du même auteur. Il y a dans le talent de Picard quelque chose de celui de Beaumarchais.

*** Schlegel est très malade ; sa peur est ridicule. Il demande des médecins partout. Il en arrive un Allemand, qui a de l’esprit et de l’instruction. Décidément, il y a plus de fonds dans cette nation que dans la nôtre.

Je reçois une lettre de Mme Lindsay qui m’écrit toujours comme si je la persécutais pour la voir. C’est un singulier système, car je n’y songe pas. On trouve parfois des idées bizarres chez cette moitié du genre humain, témoin la colère de Mme C., parce que je m’étais permis de lui dire que son fils lui ressemblait.

*** J’entre aujourd’hui, 25 octobre 1806, dans ma quarantième année. J’ai eu toute une vie agitée, mais à aucun moment je n’ai vécu d’angoisses et d’incertitudes comme à présent.

*** Je repars pour Paris, voulant travailler pour Mme de Staël[130].

*** Course à ma ferme près d’Étampes. Quelle vie d’huître que celle d’un fermier ! mais c’est peut-être la meilleure. J’ai lu le soir quelques chapitres de mon nouvel ouvrage, – extrait d’un traité de politique. On en a été très content. Aura-t-il réellement le succès que je crois qu’il mérite ?

 1807

*** Paris. J’assiste à la pièce de Gaston et Bayard. Talma y est superbe. Mais la pièce est décidément mauvaise. Le public a été froid. Visite à Mme de Coigny. Elle est pleine d’esprit.

J’ai vu plusieurs fois Fouché. Je ne me lasserai pas de servir Mme de Staël, mais je rencontre bien de l’opposition. Je vais commencer un roman qui sera mon histoire. Tout travail sérieux m’est devenu impossible au milieu de ma vie tourmentée.

Je passe une soirée très douce chez Mme Condorcet, avec Cabanis et Fauriel.

*** J’ai fini mon roman en quinze jours[131]. Je le lis à Hochet qui en est très content. Je passe la soirée chez Mme Pourrat. Drôle de pays que celui-ci ! Tout naturel, toute vérité, tout sentiment réel en paraît banni. Quel sot que M. Dutertre ! comme il y en a des millions dans cette chère France. En comparant mes impressions auprès de Mme de Staël et de Mme Dutertre[132], je m’aperçois que le sentiment est bien plus détruit par la gêne que par la violence.

*** J’ai lu mon roman à M. de Boufflers, qui en a fort bien saisi le sens ; il est vrai que ce n’est pas d’imagination que j’ai écrit : non ignora mali. Cette lecture m’a prouvé que je ne devais pas mêler un autre épisode de femme à ce que j’ai déjà fait. Ellénore cesserait d’intéresser, et si le héros contractait des devoirs envers une autre et ne les remplissait pas, sa faiblesse deviendrait odieuse.

*** Je suis maintenant à ma campagne des Herbages, plus tranquille. J’ai repris mon grand ouvrage sur la religion et j’y travaille fort bien. Il est très avancé, mais me voici de nouveau en route pour rejoindre Mme de Staël à Acosta. Elle a besoin de moi pour ses affaires, qui semblent prendre meilleure tournure. Encore des déplacements et des paquets à faire. Toujours des paquets ! des paquets ! J’espère faire bientôt le mien.

*** J’ai une lettre de mon père qui me réclame. Il veut me faire aller à Besançon et m’enfourner toujours plus dans sa nouvelle famille. Je n’y consentirai pas. Je dîne avec M. de Wimont. Je ne conçois pas qu’on trouve un homme plus ennuyeux qu’un autre. J’ai vu Garat pour la tolérance accordée à Mme de Staël. J’espère qu’elle aura le temps de finir l’impression de Corinne. Les articles que je viens de publier sur cet ouvrage ont eu un grand succès.

*** Je vais souvent chez Mme Dutertre. Elle a pour moi un grand charme, du piquant dans l’esprit, de la bonté et cette douceur qui agit tout de suite sur moi, de manière à me donner du bonheur. Je sens qu’une union avec elle serait le repos de ma vie. Si M. Dutertre consent à rompre des liens[133] auxquels il tient peu, mon avenir est là, et Charlotte l’accepte !

*** Lettre de Mme de Staël. Quelle furie ! Mon Dieu, délivre-nous l’un de l’autre !

Soirée chez Mme Récamier, avec Fauriel. Je leur lis mon roman, qui leur produit un singulier effet. Le caractère du héros les révolte. Décidément on ne sait pas me comprendre. – Je vois Talma dans Hamlet, il est superbe.

*** Mes yeux vont au plus mal. J’ai consulté V… C’est un affaiblissement du nerf optique. Je finirai par être aveugle. C’est du repos qu’il me faudrait. On m’a posé un séton. La douleur physique n’est rien. Une lettre de Mme de Staël arrive à ce moment, et ses injures sont venues me trouver couvert de sang et évanoui.

*** Visite à Mme Dutertre, qui a beaucoup embelli[134]. Je lui fais des ouvertures qu’elle ne repousse point. Ce soir je serai le maître de la place, une résistance de trois ans est bien suffisante.

*** Je vais à la campagne avec Charlotte. C’est un ange de douceur et de charme. Je l’aime chaque jour davantage. Elle est douce et aimable. Quelle fureur avais-je de la repousser il y a douze ans ! Quelle manie d’indépendance me dominait qui a abouti à me mettre sous le joug de l’être le plus impérieux qui existe !

*** Nous revenons à Paris. Journées folles : délices d’amour ! Que diable cela veut-il dire ? Il y a douze ans que je n’ai rien éprouvé de pareil, c’est par trop fou ! Cette femme que j’ai refusée cent fois, qui m’a toujours aimé, que j’ai repoussée sans cesse, que j’ai quittée sans regret il y a dix-huit mois, à qui j’ai écrit cent lettres indifférentes, à qui lundi passé j’ai repris mes lettres, cette même femme me fait aujourd’hui tourner la tête. Évidemment c’est la comparaison avec Mme de Staël qui cause tout cela. Le contraste entre son impétuosité, son égoïsme, sa constante occupation d’elle-même, et la douceur, le calme, l’humble et modeste manière d’être de Charlotte, me rend celle-ci mille fois plus chère. Je suis las de l’homme femme, dont la main de fer m’enchaîne depuis dix ans, quand j’ai une femme vraiment femme, qui m’enivre et m’enchante[135]. Si je peux l’épouser, je n’hésite plus. Tout dépend du parti que prendra M. Dutertre.

*** Soirée chez Mme Gay. Je m’y suis amusé de mon esprit. J’ai une lettre de Mme de Staël courte et sèche. Ça va bien ! Je lis à Hochet une partie de mon roman qui l’intéresse beaucoup. Soirée avec Charlotte. La fièvre passerait-elle, et l’ennui commencerait-il ? J’en ai diablement peur. Elle a beaucoup de charme, c’est vrai, mais peu de variété et une grande inquiétude de sentiment.

*** Je dîne chez Mme Gay. Été au Théâtre-Français : Talma est superbe dans Manlius. Lettre touchante de Charlotte. Je suis injuste avec elle ; c’est un ange ! Lettre de Mme de Staël sèche et amère. Mon Dieu, qu’elle m’ennuie ! Visite à MMmes Regnault et de Coigny. Soirée chez Bertin.

*** Lu mon roman à Mme de Coigny. Elle se révolte contre le héros. On s’occupe de moi avec peu de bienveillance. On parle déjà de l’effet du double divorce pour arriver à un but déjà choisi. Peu m’importe ! Charlotte est un ange, et ne croyez point, plate société que vous êtes, que votre opinion m’empêchera de l’épouser. Et cependant que d’obstacles ! Je frémis à l’idée d’une femme qui ne sera reçue nulle part. Peut-être m’enterrerai-je à Lausanne, sinon je suis sûr que dans six mois je me tuerai.

*** Je déjeune chez de Gérando. Annette est une femme d’esprit. J’emballe mes manuscrits. J’ai douze mille francs disponibles. Cela m’aidera-t-il à amener une rupture et un mariage qui me donne le repos[136]. Mais je devrais partir, mon père me réclame. Mme de Nassau, malade, désire me revoir. C’est mon devoir et mon intérêt. En aurai-je le bon sens ?

*** Ma faiblesse me fait retourner auprès de Mme de Staël, sous le prétexte que je me donne de lui être utile pour ses affaires que je suis parvenu à améliorer[137]. Hélas ! comme toujours, mon temps s’y passe en scènes pénibles et retours de sentiment. Cependant, au fond, tous deux nous sentons la rupture imminente et nécessaire. Pendant ce temps, M. Dutertre fait semblant d’être jaloux et de causer de la terreur pour rendre son consentement au divorce plus difficile avec des conditions plus dures. Cependant, il paraît céder, mais mon abominable faiblesse me tient toujours en suspens, quoiqu’une comparaison ne soit pas possible entre Charlotte, – d’une douceur, d’une raison, d’un désintéressement adorables, – et cette furie qui me poursuit l’écume à la bouche et le poignard à la main.

*** Enfin, le papier[138] est obtenu et envoyé en Allemagne. Charlotte part et je l’accompagne ; elle agira tout de suite. Dans six semaines tout peut être terminé.

*** Mme de Staël revient en arrière ; elle ne veut plus entendre parler de rupture. Le plus simple est de ne pas la revoir et d’attendre à Lausanne les ordres de Charlotte, de cet ange que je bénis puisqu’il me sauve. Schlegel m’écrit que Mme de Staël affirme qu’elle se tuera si je l’abandonne. Je n’en crois pas un mot, mais c’est un bruit importun à mes oreilles. Je sens que je passerai pour un monstre[139] si je la quitte ; je mourrai si je ne la quitte pas. Je la regrette et je la hais.

*** Malheureux que je suis ; la faiblesse me reprend ; je pars pour Coppet. Attendrissement, scène de désespoir, puis le grand moyen : « Je me tuerai. »

*** Plusieurs jours de tiraillements et d’incertitudes. Enfin, je pars pour Lausanne. Mes parents désirent la rupture ; ils me soutiendront. Je serai entouré des miens. Je vois Mme de Nassau ; elle désapprouve l’idée de Charlotte, mais peu m’importe ; là est mon bonheur.

*** Hélas ! à quoi sert ma retraite ! Mme de Staël arrive, toutes mes combinaisons sont bouleversées. Le soir, scène affreuse qui dure jusqu’à cinq heures du matin. Je suis violent, je me mets dans mes torts. Au lieu de trouver ici de l’appui, je ne rencontre qu’anathème contre une femme capable d’un double divorce. Pauvre et bonne Charlotte, je ne t’abandonnerai pas.

Le plus simple est de partir sans rien dire. J’irai chez mon père, on ne viendra pas m’y chercher.

*** Je ne pars point ; j’ai dîné chez Mme de Staël où l’on a répété la tragédie de Pyrrhus. Le rôle est maniéré ; je sens que je ne le jouerai pas avec assez de profondeur.

*** Soirée au Bois de Cery. Pas de lettre de Charlotte. Quel tourment ! On répète Andromaque. Ma tête est encombrée de trop de choses pour que ma mémoire ne me fasse pas défaut…

(De Lausanne, un mois après). Je passe une singulière soirée chez les mystiques Langallerie[140]. Madame doit avoir de l’esprit, car il en faut certainement pour pouvoir, sans moyens extérieurs, acquérir une telle puissance. Quant au chevalier, c’est, sans aucun doute, un homme d’infiniment d’esprit. Oh ! que je voudrais que Mme de Staël se livre à lui, cela l’occuperait. Elle l’a bien vu, mais cela ne prend pas. Elle n’est pas encore prête à se faire dévote.

*** Le prince Auguste de Prusse est ici pour Mme Récamier. C’est un homme distingué. Comme les Allemands valent mieux que nous !

Enfin, une lettre de Charlotte ! Le divorce n’est pas nécessaire en Allemagne, rien ne m’arrête plus, puisque Dutertre a consenti. Je donne rendez-vous à Charlotte à Leipzig. Et là, heureux et tranquille, je travaillerai sérieusement à l’œuvre littéraire qui doit m’ouvrir la route de la France.

*** Je déjeune chez le chevalier. Je fais ce que je puis pour que Mme de Staël accepte les consolations qu’il lui offre. Moi-même je me sens assez frappé de cet ordre nouveau d’idées. On répète la pièce ; elle n’ira pas mal. – Je déjeune chez Lisette[141]. Les mystiques et Gautier pourront me servir ; je les ménage. – Visite à Mme de Loÿs. – Longue lettre de Charlotte. Que de justesse d’esprit, que de raison, que d’amour ! Si je l’épouse, je serai trop heureux.

*** Répétition habillée d’Andromaque. Mon rôle ira bien, mais comme j’y mets moins d’intérêt que l’année dernière !

Dîné à Dorigny. Tout le monde ici est bien pour moi. La représentation a eu lieu, je n’ai pas mal joué. Mme de Staël bien aimable. Mon Dieu ! que faire ? Heureusement, elle part avec Mme Récamier. Il faut que j’aille chez mon père, c’est ma seule ressource.

*** Soirée chez Mme de Nassau. Conversation intime. Le double divorce n’est pas un aussi grand scandale que je craignais. Excellente découverte : Mme de Nassau dit qu’elle recevra très bien Charlotte. Et après elle le sera par les autres aussi. Il faut donc agir. Dîner à Epenay. Aujourd’hui, 30 août 1807, – notons ce jour, – mon parti est pris, je pars demain irrévocablement ! Voici une lettre. Dernier adieu.

Qu’ai-je dit ? Tout est renversé, cet effort m’est impossible ! Journée affreuse d’indécision et d’angoisse. Ma lettre est déchirée, une puissance magique me domine. Je vais à Coppet : qu’y faire, grand Dieu ?[142]

*** Scène pénible ; nuit convulsive. Que suis-je venu faire ici ? Je repars de grand matin pour Lausanne. Tout est bien rompu. Mme de Nassau et Rosalie en sont heureuses. Cette joie durera-t-elle, car mon âme, au fond, est déchirée.

*** Coppet. – Septembre. – Elle est arrivée, elle s’est jetée à mes pieds, elle a poussé des cris affreux de douleur et de désolation. Un cœur de fer n’y aurait pas résisté. Je suis à Coppet de retour avec elle. J’ai consenti à un séjour de six semaines, et Charlotte qui m’attend à la fin de septembre ! Que faire, grand Dieu ? Je foule aux pieds mon avenir et mon bonheur.

*** Je vais me mettre à travailler pour tuer le temps d’ici au 15 octobre. Et immédiatement j’esquisse le plan d’une tragédie : Wallenstein[143]. Mme de Staël m’est fort utile pour les conseils. Je reçois des lettres sèches de Mme de Nassau et de Rosalie, ma faiblesse les indigne. Elles en parlent bien à leur aise. Une intimité de dix ans, cimentée par des devoirs et une douce habitude, ne se brise pas facilement.

*** En attendant, je travaille avec rage ; j’ai fait hier deux cent quatre-vingts vers et aujourd’hui trois cent vingt-huit ; et quoiqu’il y en ait de fort beaux, il faudra me calmer, car ma tragédie, de ce train, aurait six mille vers.

*** J’écris à Mme de Loÿs, à Mme de Nassau, à Charlotte et je finis le premier acte de ma tragédie. Il y a des vers superbes. Lettre excellente de Charlotte, attendant ma décision. Il faudrait pouvoir la prendre. Aussi, dans mon embarras, je lui indique trois partis diamétralement opposés avec la même insistance. Et le dernier, c’est de ne pas me rencontrer. Si elle le prend me voilà joli garçon ! Et cependant je suis décidé à rejoindre Charlotte à tout prix.

*** Hochet se marie, il est fâché de mon silence, je vais le réparer, car je tiens à le ménager. – J’ai cinq mille vers de faits. Il y en a de charmants. Je lis mon premier acte, il est fort applaudi. Passons aux quatre autres. J’aime Charlotte plus que jamais. – Mme Récamier est encore ici, c’est une bizarre personne. Cette vie me fatigue.

*** Lettre de Charlotte plus aimante et plus sûre de moi que jamais. Si elle savait où j’en suis, me pardonnerait-elle ? Comme le temps s’écoule lentement. Dans quel gouffre me suis-je précipité ? Le soir, scène horrible. En sortirai-je vivant ? Je dois passer mon temps à mentir et à tromper pour éviter la fureur qui m’épouvante. Si je n’avais pas l’espoir du prochain départ de Mme de Staël, pour Vienne, cette existence serait insupportable. Pour me consoler, je passe mon temps à m’imaginer comment tout irait, si tout allait bien. Or, voici ce château en Espagne : Charlotte termine ses démarches et prépare tout en secret. Mme de Staël, ne se doutant de rien, part pour Vienne. J’épouse Charlotte et nous passons agréablement l’hiver à Lausanne. Si cela m’est accordé, je saurai profiter de mon bonheur.

*** On redonne ici une représentation d’Andromaque[144]. – Je travaille à force à ma tragédie. – C’était hier le quatorzième anniversaire de ce lien funeste que j’essaie si inutilement de rompre. Tout va bien quand on fait exactement ce qu’elle veut. Soumettons-nous et dissimulons, c’est l’art du faible.

*** Je reçois la nouvelle de la mort de Mme de Geghausen qui avait été si bonne pour moi à Weimar. La liste des morts grossit terriblement. C’est là où se trouvent maintenant mes meilleurs amis.

Ma tragédie avance beaucoup ; elle m’occupe agréablement. Le temps s’écoule, mais les dangers subsistent. Mme de Staël m’est fort utile pour ma tragédie, et elle se fait si douce et si bonne que, si ce n’était le souvenir des violences passées, l’attachement reprendrait. Néanmoins, ma position sociale est curieuse. Je suis entre deux femmes dont l’une m’a fait tort en ne m’épousant pas, et dont l’autre va me nuire en m’épousant.

*** Mme de Staël reprend son caractère terrible. Je travaille le cœur furieux pour m’étourdir. Je lis deux actes à Châteauvieux qui en est enchanté. Quel supplice de vivre avec une personne qui tâte perpétuellement le pouls à sa propre sensibilité, et se fâche de ce qu’on ne prend pas assez d’intérêt à cette analyse d’elle-même.

J’ai une lettre de Charlotte ; elle sait tout. Elle en est triste et découragée, mais me reste fidèle. Je ne l’abandonnerai pas. Mon Dieu, fais que l’autre parte !

*** Course à Lausanne. Tout le monde me désapprouve du retour à Coppet. On donne de nouveau Phèdre ; Mme de Staël joue admirablement. Ma tragédie devient un prétexte pour prolonger.

*** J’ai bien avancé ma tragédie et lu, chez le préfet, quatre actes qui ont beaucoup touché ; mais deux mille vers déclamés m’ont brisé la poitrine. Le cinquième acte est bien difficile à faire.

Charlotte a un admirable caractère de loyauté et de raison, mais ma conduite vacillante pourrait la pousser à bout, surtout quand, arrivée à Besançon, elle ne m’y trouvera pas. Mon père m’écrit qu’il veut venir ici. Il ne manque plus que cela ! Mme de Staël est certainement une personne bien bonne et bien spirituelle. Ma pièce sera superbe. Je n’ai plus que cent quatre-vingts vers à faire pour finir.

*** Charlotte est à Besançon, désespérée, et mon avenir va se perdre. Il n’y a plus à hésiter, mon père servira de prétexte, je pars.

*** Besançon. – Je trouve Charlotte très mal[145]. Elle a le délire, elle a frémi à ma voix et s’est écriée : « C’est l’homme qui me tue ! » Je me jette aux pieds de la Providence pour demander pardon de mes criminelles folies et la force de sortir de cette affreuse position.

*** Après quelques jours de souffrance et d’angoisse, Charlotte renaît. Elle a repris courage et confiance en moi, mon bonheur est assuré.

(27 décembre 1807.) – J’ai cependant encore écrit trois fois à Mme de Staël des lettres qui peut-être lui feront de la peine, mais il le faut, le dernier moment approche…[146]

 

1811

Le 15 mai. – Je pars de Lausanne avec Charlotte[147]. Nous dînons à Moudon où nous voyons Mme Bird. Nous couchons à Payerne. Le lendemain nous arrivons à Berne où nous faisons un petit séjour. Je profite de tous les moments d’arrêt et de liberté pour travailler ; j’ai repris mon ancien entrain à l’ouvrage. Nous voyons au théâtre la comédie de Fridolin assez bien jouée. Le lendemain nous admirons la promenade de l’Enge et dînons chez Mme de Gingins Kneckt. À Soleure nous visitons les couvents et l’Ermitage où trône un cordonnier en guise d’ermite. À Bâle je vois le champ de Saint-Jacques. Nous sommes reçus chez Mme Streckheisen et chez Mme Bürckardt qui a un jardin splendide. Je vois la bibliothèque, la passion d’Holbein.

*** Seconde soirée chez Mme Streckheisen. Ses filles font de la bonne musique. Je n’ai pas mal travaillé ici.

*** Nous partons pour Fribourg et allons de là à Strasbourg en voyageant doucement. Nous voyons les Renouard de Bussières. Nous visitons la cathédrale et la petite fille morte depuis trois cents ans. Nous dînons chez M. François Boerio où je vois M. Breimann. Charlotte est affectueuse et excellente. Dîner chez Renouard et beaucoup travaillé. Des lettres reçues ont rendu notre départ pour l’Allemagne incertain, cependant maintenant c’est décidé. Charlotte est indisposée, ce qui nous retarde. Je travaille tant que je peux. À force de refaire on fait mieux.

Route de Strasbourg à Baden. – Nous y séjournons ; et affriandé par un gain de trois louis, j’y joue pour y perdre comme un sot.

*** Nous partons pour Heidelberg où je passe la journée avec les jeunes de Loys. En arrivant à Francfort nous sommes pris par des orages et des inondations. J’y trouve une foule de lettres et rien de mauvais dedans, chose étonnante !

*** Séjour à Francfort. On m’y assomme de ce maudit titre de baron. À la bibliothèque je trouve des matériaux précieux. Nous voyons Bethmann. Arrivés à Wiesbaden. Bonne troupe de comédie, grand bal et jeu. Cela me distrait trop. J’ai une mauvaise lettre de mon père. Il y a peu d’effet théâtral chez les Allemands, c’est souvent des comédies à pathos. Je ne cesse de jouer et ne cesse de perdre. C’est stupide ! partons !

*** Nous arrivons à Schwalbach que je trouve plus agréable que Wiesbaden. Mais aussi plus mauvais pour moi. J’y passe dix jours sans travailler, à jouer comme un fou : triste vie ! Enfin nous retournons à Francfort et de là à Cassel. Nous y trouvons le fils de Charlotte et son frère. Dîner chez Fürstenstein ; excellente réception partout. Dîné chez Hardenberg ; quelle singulière position pour moi, troisième mari !

Arrivés à Göttingen.

*** Séjour au château d’Hardenberg. Vie de famille douce et agréable. Je me mets enfin assez bien au travail, mais le besoin d’indépendance me reprend déjà et je médite un établissement à Göttingen où je prends un logement. Je reçois de mauvaises lettres qui m’inquiètent sur le sort de ma fortune. Lettre de Mme de Staël. Sa position ne s’améliore point et m’oppresse. Quelle dureté on a à son égard ! Cela me rattache à elle.

Je travaille assez bien. Il y a beaucoup de parties à revoir dans mon livre. Je lis le soir dans mon ouvrage ; il est assez bien compris. Sans cet intérêt de travail que deviendrais-je ? Charlotte est un peu boudeuse, il faut s’y faire.

*** Aujourd’hui, 2o octobre 1811, j’ai quarante-quatre ans. Ai-je réellement bien employé ces deux tiers de ma vie ? Tâchons de mieux finir ! J’ai une belle-sœur aigre et sèche. Au fait, cela regarde mon beau-frère. Je n’ai pas mal travaillé. Mon livre avance. Charlotte est douce et bonne. Nous empaquetons pour aller à Göttingen. Déménagement abominable ! Que de paquets j’ai déjà faits dans ma vie !

*** J’assiste à une réception académique. La cérémonie est touchante. Je suis assez malade d’un érysipèle. J’ai des inquiétudes sur mon père ; ma vie est de nouveau troublée.

*** Ma santé s’est remise. Concert et souper gai chez Mme Rode. Reçois une exécrable lettre de mon père. Je travaille bien lentement. J’écris pour l’affaire de mon père. Les inquiétudes me font mener une vie de fièvre.

*** Bal jusqu’à trois heures du matin. Point de mauvaises lettres aujourd’hui. C’est du temps de gagné ! Souper très gai chez moi. Charlotte y est tout aimable. Nous avons la visite de son fils. J’ai lu les pères de l’église. C’est un nouveau champ à parcourir.

Soirée chez Blumenbach.

*** Je me mets à relire mon roman. Comme les impressions passent quand les situations changent ! Je ne saurais plus l’écrire aujourd’hui. J’ai revu la fin de mon ouvrage que je trouve superbe ! Je suis persécuté d’interruptions, le travail suivi n’est pas possible ici.

Sotte lettre reçue de Mme de Staël. Elle vaut moins que je ne croyais ! Soirée chez Stockhausen, gens très aimables.

*** Ce soir il y a grand souper d’étudiants. Hélas ! je n’en suis plus ! Soupé chez Riperda. Mon père a publié son libelle contre moi. Quelle horrible affaire ! Il nous perdra tous. Que d’infamies ! Je remets le tout à un avocat et ne m’en mêle plus. Point de lettres ! Je n’attends guère que de mauvaises nouvelles, aussi le cœur me bat à chaque courrier.

Fête très agréable chez moi ce soir.

*** Nous nous décidons à passer un mois à Brunswick. Que de souvenirs j’y retrouve, ainsi que d’anciens amis ! Néanmoins tristesse profonde : ma première femme, la France, Coppet… Débris épars d’un passé fini… Et quel état actuel ? Quel avenir ? Mon ouvrage est mon seul intérêt. Querelles assez fréquentes avec Charlotte. Je ne parierais pas que nous finirons notre vie ensemble. Dîner et soirée chez Giersdorf. Excellente lettre de Mme de Staël. Hélas ! qui sait ? Dispute aigre avec Charlotte sur la politique.

Soirée chez Munckhausen. J’ai revu ma première femme !…

1812

*** Mon père est mort, ma tête est troublée et mon sang glacé.

*** Retour à Göttingen. J’y range mes papiers. Chaque jour la perte de mon père m’est plus douloureuse. Il se serait réjoui de mon ouvrage. Ai-je eu des torts envers lui ? Cela m’oppresse.

J’ai la visite du prince de Prusse qui passe la soirée chez moi. Dîné chez Bramann. Soirée chez le préfet. Il y a encore de la confusion dans certaines parties de mon travail.

*** Soirée agréable chez Seckendorf.

*** Ma vie à Göttingen m’ennuie. Je devrais aller en Suisse. Ce soir il y a une comédie chez Stockhausen.

*** Je fais une course à Cassel. Dîner chez Reinard. Le soir comédie. J’y trouve Siméon, Pichon, etc. Je m’y suis beaucoup amusé.

Le caractère de Charlotte change. De généreuse elle devient avare, de douce, exigeante ! Quelle peste que le mariage ! Mon affaire avec les petits bâtards[148] s’embrouille.

*** De Villers dîne chez moi. Journée froide avec ma femme. C’est assez ce qui me convient : point de mal pour elle, et l’indépendance pour moi. J’irai seul en Suisse. Mme de Staël est malade. Ah ! Mon Dieu, que ferai-je ?

Dîné au Hardenburg. Plus je travaille, plus je vois que le champ que j’ai encore à parcourir est immense. J’ai acquis la désagréable certitude que mes deux beaux-frères sont de fameux fripons.

*** Pourquoi me suis-je remarié ? Sotte situation, sotte chaîne ! Autrefois j’étais entraîné par un torrent. Aujourd’hui je succombe sous le poids d’un fardeau.

*** J’ai dîné avec tous les Hardenberg du monde.

Mme de Staël est en voyage avec Rocca, mais elle ne m’écrit plus. Son souvenir et celui d’Albertine me déchirent. Mon cœur se fatigue de tout ce qu’il a et regrette tout ce qu’il n’a pas. Peut-être la douceur de Charlotte arrivera-t-elle à détruire cette continuelle impression. Que la vie est triste et que je suis fou ! Je fais le projet d’un voyage à Vienne. Cela m’a rappelé les efforts de Mme de Staël pour m’y entraîner avec elle. Donc, ce que je n’ai pas voulu faire avec la plus spirituelle des femmes, je pense à le faire aujourd’hui avec Charlotte. Justice de Dieu ! Singulière suite de folies qui m’a fait, pour ne pas quitter Paris, contracter un mariage qui me jette à Göttingen !

*** J’ai l’ennui d’un second déménagement. Oh ! qu’une femme est incommode ! Scène vive avec Charlotte. Elle avait tort au fond, mais moi je l’ai toujours dans la forme. Je reconnais que Charlotte a du bon. Faut-il en faire ce que je voudrais, ou me passer d’elle ? Charlotte a la manie de veiller, ce qui me fait passer des nuits détestables. Or, souvenons-nous que je me suis marié pour me coucher de bonne heure. Cela ne peut pas durer.

*** Charlotte est douce et bonne. Je me fais des chimères et je m’en prends aux autres de ma propre folie intérieure. Au fond Charlotte ressemble à toutes les femmes. J’ai accusé les individus, j’aurais dû m’en prendre à l’espèce. Mais, pour mon travail et les bons conseils, je regrette Mme de Staël plus que jamais.

Tristesse profonde, mécontentement de moi et des autres, cela va toujours ensemble.

*** Lettre de Mme de Staël qui me prouve que tout est bien fini entre nous. Soit ! je l’ai voulu. Naviguons donc tout seul, mais ne nous laissons pas de nouveau gêner par des liens qui offrent bien moins de charmes.

*** Je travaille peu et mal. Quel temps perdu ! Quelle vie inarrangeable !

Encore de nouvelles scènes avec Charlotte, mais je sens que je les crée. Au lieu d’être faible et dur, je devrais être ferme et doux. Je sens que je porte l’ennui de ma femme et le mien : c’est pesant. Mme de Staël est perdue pour moi, je ne m’en relèverai pas.

*** Je me suis remis très bien au travail ; une lecture plus attentive de la bible a bouleversé toutes mes idées primitives. Il faut changer mon plan relativement aux juifs. Pour dire ce que je pense il faudrait des volumes, et je blesserais à droite et à gauche, les dévotes et les philosophes.

1813

Le besoin de me distraire me pousse aujourd’hui à faire des vers. Hélas ! qui me dira s’ils sont bons ? J’ai au fond du cœur une douleur amère de ma vie si mal arrangée. Le moment décisif est venu. Carrière occupée et honorable, ou repos complet, ou mort. Cet été en décidera. En visitant mon magot il me semble qu’il m’y manque vingt louis. Qui diable me les a volés ?

*** Charlotte est de retour d’une course à Cassel. Longue conversation sur les inconvénients de diverses choses. Il n’y a pas tant à discuter, le seul inconvénient actuel de ma vie c’est d’être marié. George Dandin !

À pareil jour, à onze heures du matin, sur l’escalier de hôtel de la Couronne, à Lausanne, je quittais Mme de Staël qui me dit qu’elle pensait que nous ne nous reverrions de notre vie. Cela en prend le chemin. Hélas ! Chère Albertine !

Toute la soirée je me suis occupé de souvenirs et de regrets. Je suis aussi occupé de Mme de Staël qu’il y a dix ans ! Charlotte m’accable de sa bonté.

*** Je travaille et suis moins mal moralement. Il faut cependant cesser de me dévorer moi-même. Il faut accepter ma situation et en tirer le moins mauvais parti possible. J’ai fait une sottise en rompant, quand il aurait pu me servir, un lien que j’avais conservé et subi quand il me nuisait. Je le regrette, j’ai fait une sottise. Eh bien, après ? Il faut en profiter au lieu d’en souffrir, rien n’est tout à fait perdu et beaucoup me reste, plus que je ne mérite. Charlotte fera ce que je voudrai. Employons mon talent, soyons raisonnable, au lieu d’être un sot et un imbécile. Rendons Charlotte heureuse, j’ai fait assez de mal dans ma vie.

*** Charlotte est contente de son fils. Elle pourrait rester ici, si je veux essayer de nouveau de la vie active. C’est le moment. Les nouvelles politiques sont sérieuses, le maître chancelle, mais n’oublions pas la timidité naturelle qui me domine et gardons-nous de faire une folie pour nous consoler d’avoir fait une sottise. Attendons et travaillons[149].

*** Le Béarnais est arrivé. Tout est en rumeur par la présence du maître. A… est le centre de l’affaire. Je me décide à aller voir s’il y a là quelque chose de sérieux, mais je me sens sur un terrain contre nature. S’il n’aboutit à rien… Au reste, une entrevue décidera tout. L’entourage triomphe déjà, on médite des vengeances. Sotte, méchante, monotone espèce humaine !

*** Je dîne avec le Béarnais. Il a été pour moi d’une amitié extrême. C’est le moment de me décider. Et si je renonce, ne pas le regretter, en me disant que même le succès a des épines. Le prince me montre des lettres très propices. La route paraît un peu tracée. Bodenhausen est placé. Les autres sont toujours choisis et jamais moi !

*** Soirée chez S… Le Béarnais veut décidément de moi, il a l’air de m’aimer. Dois-je m’attacher à lui ? Son terrain me paraît mouvant et ma cabane bâtie là-dessus se trouvera sur du sable.

*** Deux entrevues avec le Béarnais sont ajournées. Enfin j’y dîne et il m’accorde un long tête-à-tête. Grand honneur dont on est déjà jaloux. Mais c’est du bavardage. Cependant je fais une proposition aventureuse. C’est ma dernière tentative, après quoi je rentre dans mon rôle d’écrivain indépendant. J’attends une décision. J’ai vu Auerswald qui est un homme d’esprit.

Je fais le plan d’un ouvrage politique au point de vue constitutionnel. Dîné chez Wangenheim avec Schlegel. Soirée chez Reberg.

*** Le Béarnais part et me donne le moyen de le rejoindre. Les projets se développent. Je fais une brochure sur l’esprit de conquête qu’il faudra publier tout de suite.

*** La première partie de mon ouvrage est prête, je me décide à l’envoyer à l’empereur Alexandre, mais les événements iront si vite que mon livre n’aura plus le mérite de l’audace. Les journaux publient un discours de Napoléon. Quel lâche coquin ! Le temps presse si je peux arriver à l’hallali.

 

1814

*** Mon ouvrage est beau[150] ; j’y mets mon nom et vogue la galère ! Soirée chez le duc de Brunswick. Il y a des officiers suédois. Le Béarnais n’arrive que dans deux jours : j’espère avoir le temps de tout finir, compris une addition qui sera un fier morceau.

*** Le Béarnais est arrivé. Pour cette fois tout se décidera. Je l’ai vu, il veut de moi. Tout est convenu. Il me donne l’ordre de l’Étoile polaire qui me fait plaisir. Sa bienveillance est extrême. C’est un homme excellent. Ma visite ne lui aura pas été inutile. Mon ouvrage fait sensation en Angleterre.

*** Tout le monde est parti. Je les suis, car la chose est décidée et j’en suis moi-même étonné.

*** J’arrive à Munden, où je suis logé chez le duc de Rosenbach.

*** Je voyage jour et nuit et j’arrive à Liège, où je trouve le prince qui me reçoit en m’embrassant avec affection. Il était trop souffrant pour que nous puissions causer. Son entourage qui me voit de mauvais œil en a profité pour ne pas m’inviter à dîner. Je subirai beaucoup de luttes sourdes de ce genre. Voyons si nous pouvons vaincre tout cela. Misérables humains ! L’Europe est en danger, l’union se relâche, le monstre se relève, et autour de ceux qui décident de tout, les petites tracasseries s’agitent. Du reste, les nouvelles sont mauvaises, tout le monde est découragé. La paix avec le Corse est probable. Malgré cela, espérons.

*** On me fait des obstacles pour voir le prince et, cependant, il faut que ma situation soit fixée, quelque passagère qu’elle doive être. Enfin j’y suis parvenu, je l’ai vu et ma situation est arrangée momentanément.

*** Le prince me fait un discours devant des officiers français prisonniers. Il sonde le terrain, mais la terre ne répond pas. Je dîne chez le prince. Il semble se rapprocher de mes idées.

Le lendemain je lui ai écrit, nous causons sur ma lettre. Il y a de la ressource. Il prend une résolution décisive.

*** Départ. Tout va s’éclaircir. Mais les bourboniens parlent bien haut, cela n’ira pas.

*** Grande nouvelle. Le Corse est-il donc à bas ? Tout se précipite. Paris est pris, et le Béarnais revient sans y avoir même été. Quelle chute déplorable ! Je n’ai pas eu le temps de partir, et Talleyrand s’en tire. Justice divine !

*** Louis XVIII est proclamé. Le prince m’emmène à Bruxelles. Je donne au diable à deviner le pourquoi et le résultat de tout ceci.

*** J’écris à Talleyrand. C’est un essai bizarre.

*** Nous arrivons à Louvain où je trouve Auguste de Staël. C’est un des plus fiers égoïstes que je connaisse. Il fera son chemin. Il me lit une lettre de sa mère. Quelle incorrigible intrigante ! Cela m’a soulevé le cœur et a brisé dans ma pensée le dernier des liens.

*** Arrivé à Bruxelles. Bonaparte a abdiqué. Il l’avait toujours dit, mais je ne l’ai jamais cru.

*** Départ du prince. Voilà une histoire vite finie ; mais moi que ferai-je ? Qu’irai-je faire à Paris ? Je n’y ai ni appui ni relations utiles. À présent d’ailleurs la nation est comme de la boue ; elle est remuée, il faut la laisser reposer et attendre que l’eau devienne claire.

Tout le monde part. Auguste m’entraîne et je me laisse faire. Au fait, en mettant à Paris de la dignité dans ma conduite, je peux me faire désirer. Si cela me déplaît, je repars[151].

*** Je viens d’arriver, j’ai vu Osset. Il y a de la ressource pour la liberté. Mon ouvrage arrive à propos, il fera bon effet, j’espère ; mais l’horizon n’est pas encore bien clair.

Pozzo di Borgo est un homme d’esprit. Je vois beaucoup de gens bien disposés. Talleyrand l’est, dit-on. C’est décidé, servons la bonne cause et servons-nous.

Néanmoins j’ai peine à revenir de la sotte chute du Béarnais. Il y a cependant encore bien des causes d’agitation. Je dîne chez Raynouard avec Amyot. Il y a dans tous les Français des ressentiments contre l’étranger. C’est un peu tard ! Mauvais article du Journal des Débats contre moi. Peu importe, mon ouvrage sera en vente demain. Je suis décidé à l’envoyer à l’empereur Alexandre.

*** J’ai vu Talleyrand, il n’est pas mal disposé. Je dîne chez Devaux. Les Français sont toujours les mêmes. Ce pays décidément n’ira pas. Ils sont tous fous et méchants.

*** J’ai une lettre de Stapfer. De la Harpe est venu, tâchons par lui, pour le bien de la chose, de parvenir jusqu’à Alexandre. Je retrouve dans les alliés, vainqueurs de Paris, de mes relations d’Allemagne.

*** J’ai envoyé tous les exemplaires de mon ouvrage et fait un nouveau plan d’un livre qui sera achevé en moins de rien.

On fait des éloges inouïs de mon premier travail. Cela me mènera-t-il à quelque chose ? Patience, nous arriverons peut-être et nous mourrons sûrement. Ce sera alors tout comme. Le censeur ne veut pas qu’on écrive ni pour, ni contre la constitution.

*** J’adresse une lettre très vive là-dessus. Mes relations à Paris sont brisées. Je ne crois pas qu’il n’y ait rien à faire. La réaction marche en plein et m’oppresse. Nation incorrigible. Je n’en suis plus !

*** J’ai été présenté aujourd’hui à l’empereur Alexandre. Cela s’est bien passé. Il a l’air du meilleur des hommes. Sans le soin que prennent les courtisans de mettre de la distance entre lui et le reste du monde on aurait pleine liberté et pleine confiance. Il m’a répété la promesse d’un ordre.

Dîner chez Raynouard. Quelle déraison dans ces gens ! Mais leur niaiserie n’est pas celle de l’innocence. Soirée chez Suard. On me demande une seconde édition, le succès se soutient.

Je dîne avec don Pedro. Soirée chez le grand chancelier. Mme de Staël est arrivée. J’y vais, je la trouve changée, pâle et maigre. Tout s’est passé sans aucune émotion. Albertine est charmante, spirituelle au possible. Que je voudrais passer ma vie avec elle !

*** Dîner chez de Gérando avec Ancillon, homme d’esprit. Soirée chez Mme de Staël. Elle est changée du tout au tout, elle est distraite, presque sèche, pensant à elle, écoutant peu, ne s’intéressant à rien.

*** J’ai travaillé la préface de mon second ouvrage[152] ; tout sera fini demain. L’autre est à la quatrième édition. Je passe la soirée avec Alexandre qui me témoigne une grande bienveillance, mais l’ordre n’arrive pas.

*** Dîner aujourd’hui chez Lacretelle. Les éloges ne me manquent pas et, au milieu de tout cela, je suis laissé dans l’abandon le plus complet.

J’ai dîné chez le jeune de Loÿs. Commencé une brochure sur les journaux. Visite à Talleyrand, Raynouard, Fouché. Soirée chez Mme de Staël avec Wellington.

*** Ma nouvelle brochure sur la Liberté des journaux a du succès : ma considération grandit.

Je dîne chez Raynouard qui est métamorphosé par sa nomination de conseiller datant d’hier.

Dîner intéressant avec Fouché, Garat et autres. Soirée chez Desportes avec Laborie. Je lis mon roman[153] chez Mme Laborie. Les femmes qui étaient là ont toutes fondu en larmes.

*** Dîner chez Raynouard. Mauvaise disposition des meneurs. Peu importe ! Prenons bien racine en France et conservons ce que nous avons acquis. On me fait des ouvertures, mais je n’y crois pas. Dîner chez Beugnot. Soirée chez Talleyrand. La Gazette de France m’attaque. Répondons.

*** La loi a passé. Adieu la constitution, et au diable la France ! Quels fous que les gouvernants qui tuent l’opinion qui était pour eux. Allons-nous-en. Je dîne chez Raynouard et y ai une vive dispute avec Guizot. Le plus petit pouvoir est un grand corrupteur. Soirée chez Suard. Là, tout le monde est de mon avis. La contre-révolution marche bon train. Allons voyager.

Il y a aujourd’hui vingt-sept ans que mon père a fait la grande sottise qui a détruit sa vie.

*** Mon second ouvrage politique est terminé et en partie expédié. C’est déjà un grand succès. Je dîne chez Sébastiani. On me dit que Montesquiou sera furieux. Soirée chez Suard ; j’y récolte des éloges prodigieux.

Dîner chez Talleyrand. Mon succès est complet, c’est le quatrième de suite. C’est beaucoup.

Soirée chez lady Holland. Le lendemain, dîner chez Mme Caffarelli ; j’y vois Beugnot et Talleyrand. Soirée avec Garat. Je me désintéresse même des patriotes, parce que je n’espère plus rien. Pas même l’ordre russe qui n’est jamais venu.

*** Je passe la soirée chez Mme Récamier, et cette femme, avec qui j’ai vécu en Suisse, que j’ai vue en maintes occasions et de toutes les manières, qui ne m’a jamais fait aucune impression, – me saisit tout à coup et m’inspire un sentiment violent. Suis-je fou ou bête ? Mais cela passera, j’espère.

*** Hélas ! cela ne passe point et cette affreuse fièvre de passion qui ne m’est que trop connue m’a envahi et me domine entièrement. Le travail, la politique, la littérature, tout est fini. Le règne de Juliette commence. Il a fallu pour me lancer dans cette tourmente de cœur et d’esprit à laquelle je ne sais pas résister une circonstance futile en apparence. Un service de conseil et de rédaction que les Murat[154] m’ont fait demander par Juliette (qui est leur obligée). Or, son désir de réussir et les séductions qu’elle a cru devoir employer et les conférences confidentielles qui en sont résultées m’ont tourné la tête. Je le sens ! Et cependant je sais le danger auquel je m’expose, car j’ai affaire à une franche coquette, mais le charme de la difficulté à vaincre m’entraîne[155].

Septembre. – Je tourmente ma vie dans l’inconcevable agitation où me met cette femme ; j’en vieillis. Visites à tort et à travers, que sais-je ? Tout m’est bon pour tuer le temps, mon sang brûle. Je l’ai vue seule ; jamais il n’y eut plus de coquetterie et c’est là son charme. Il m’est impossible de savoir si j’ai fait le moindre progrès dans son cœur, il n’y a pas même de la pitié. Ce soir, après un rendez-vous qu’elle m’avait donné et qu’elle avait manqué, son peu de regret m’a suffoqué. J’ai dû sortir de chez elle et j’ai eu des convulsions de douleur et de rage de l’aimer.

Paisible vie de Göttingen, où es-tu ?

*** Je voulais l’inquiéter par l’absence, mais je n’ai pu résister et j’y suis allé. J’ai vu qu’elle devenait chaque jour plus froide et plus raisonnable. Je l’ai en horreur. Je ne la reverrais plus si cela pouvait la peiner. Je donnerais dix ans de ma vie pour qu’elle souffrît la moitié de ce que je souffre.

*** Elle m’a fixé un rendez-vous, j’y suis couru. Ma douleur l’a émue, elle m’a promis de me voir souvent seul et de m’écouter. Elle m’a parlé avec affection de mes intérêts et de ma carrière. Néanmoins elle a, devant moi, été si gracieuse avec M. de Forbin que j’ai dû revoir celui-ci et amener les choses entre lui et moi au point de nous battre demain.

*** Entre Juliette désolée, qui me fait de tendres promesses si je ne me bats pas, et les efforts des seconds, l’affaire s’est arrangée, chacun de nous se promettant qu’au premier mécontentement on retomberait l’un sur l’autre[156].

*** Je l’ai revue aujourd’hui. À Dieu ne plaise que je me vante, j’ai trop peur de quelque coup de massue, mais il me semble que j’ai fait quelques progrès. Elle croyait que je partais et m’avait écrit pour se plaindre de mon départ. Elle a convenu que j’aimais avec plus d’abandon que personne, et son doute ne portait que sur la durée de mon attachement. Elle a presque avoué qu’elle craignait qu’il ne passât bien vite.

*** Ma foi ! j’y renonce. Elle m’a fait passer une journée diabolique ! C’est une linotte, un nuage, sans mémoire, sans discernement, sans préférence. Sa beauté l’ayant rendue l’objet de continuels hommages, la langue romanesque qu’on lui a parlée l’a dressée à une apparence de sensibilité qui ne va que jusqu’à l’épiderme. Elle n’est jamais le lendemain ce qu’on l’avait quittée la veille. Elle n’a pas assez de souvenir pour que le plaisir qu’elle a pu trouver dans une conversation intime lui donne le mouvement d’en rechercher une autre. Elle est pour tout le monde comme pour moi.

Après cet accès de désespoir et de colère, je me suis bien calmé et, trouvant le soir Forbin chez elle, j’ai parlé à Juliette devant lui à cœur ouvert. Cela établissant de la confiance entre les deux soupirants, nous nous sommes mis tous les deux à lui peindre notre amour, ce qui a produit enfin chez moi un inextinguible fou rire.

Il faut en finir et le plus tôt sera le mieux.

*** Pensant me détacher de Juliette par un froid raisonnement, j’ai raconté tout mon fol amour à Albertine, sans nommer la personne. Je reconnais que cette confidence était absurde et que j’ai eu tort. Cela guérira-t-il ma sottise, et continuerai-je des occupations si honteusement puériles pour un homme comme moi ? Mais hélas ! la griffe est sur mon cœur, jamais folie n’est venue plus mal à propos.

*** J’y suis retourné et je gagne du terrain, je le pense sans m’en enorgueillir, bien au contraire, je me prosterne devant le sort. Journée entière avec elle, promenade, dîner, spectacle. Je sens que je ne lui déplais pas ! Aussi tout mon esprit, tout ce que je puis avoir de charme lui est consacré avec un abandon et une soumission entière.

*** Je dîne chez Fromelin avec Montlosier. Mes écrits ont fait sensation, on me distingue partout. Mais ma malheureuse maladie morale m’empêche d’en profiter. Ma femme[157] ne m’écrit plus, je crains qu’elle ne soit perdue pour moi. On m’offre la nomination de commandeur de l’ordre des deux Siciles, et une belle position si je veux me dévouer aux Murat. Ce départ me sauverait de Juliette, donc je refuse.

*** Je crois que Juliette a du goût pour moi, mais je la crois bien décidée à ne prendre aucun lien, de sorte que je ne gagnerais rien à l’émouvoir que de la mettre en garde et d’être le lendemain victime de ses réflexions. Mais, d’un autre côté, il y a quelque chose de niais à ne rien tenter avec une femme dont on est fort amoureux et avec qui on se trouve souvent en tête à tête à deux heures du matin. Persévérons.

*** J’ai rendez-vous avec Juliette ce soir et prépare une composition écrite pour l’émouvoir. Cela a réussi, elle a eu une véritable émotion et de l’abandon plus que jamais. Et cependant je n’en ai pas profité. Il y a là une carrière que j’entrevois et qui me paralyse.

*** C’est fini, il n’y a là-derrière que l’indifférence la plus complète. Il n’y a rien à faire comme amour ! Et comme amitié ? Cela n’en vaut guère la peine avec une âme si sèche. Donc partir ou me guérir, mais il y a dix mois que je me crie cela aux oreilles, et je sens que je ne ferai ni l’un ni l’autre.

*** Comme toujours, la contrariété me rend fou. Juliette a été dure pour moi, ne m’a pas écrit, n’a pas répondu à ma lettre. Le paroxysme de la passion est revenu avec les larmes et le désespoir. Mais ayant rencontré chez Juliette Mme de Krüdner[158], mon cœur et mon esprit malades ont été attirés par les consolations qu’elle me promet. Qui sait d’ailleurs si sur ce terrain le cœur de Juliette, attaqué par cette alliée, ne me sera pas plus ouvert ?

*** Mme de Krüdner m’a appelé auprès d’elle. Sa conversation m’a fait du bien. Elle a été adorable de compassion pour l’amour qui me tourmente et m’a promis son secours pour établir entre Juliette et moi un lien d’âme. En même temps elle m’a remis pour Juliette un livre manuscrit. Je l’ai lu ; il n’y a pas des idées neuves, mais il y a une vérité touchante et des traits qui m’ont pénétré jusqu’au fond de l’âme. C’est là, oui, c’est là qu’est la vérité. Je le sens, tous mes sentiments sont adoucis. Dieu puissant et bon, achève de me guérir !

*** Mme de Krüdner m’a donné à écrire une prière qui m’a fait fondre en larmes. Comme l’influence de cette femme me fait du bien ! J’ai revu Juliette avec douceur et calme, mais je la crois bien peu propre aux idées religieuses[159]. Elle se perd dans la petite coquetterie dont elle fait métier et se plaît ou se désole de la peine qu’elle cause aux trois ou quatre soupirants qui l’entourent. Ensuite elle consent à faire un peu de bien, quand cela ne la dérange pas, et met par-dessus tout la messe avec des soupirs qu’elle croit venir de son âme et qui ne naissent que de son ennui.

*** J’ai revu Juliette et, grand miracle, elle veut de la religion ! Mme de Krüdner triomphe et désire arriver à nous unir spirituellement. J’ai prié avec Juliette.

*** Soirée chez Mme de Krüdner. Il y a certainement de bonnes choses dans leurs croyances et leurs idées, mais ils vont trop loin avec leurs miracles et leurs descriptions du paradis dont ils parlent comme de leur chambre.

*** Hélas ! Mme de Krüdner n’a pas été prophète, car Juliette ne m’a jamais plus indignement traité, elle m’a donné hier quatre rendez-vous qu’elle a manqués. Et le soir je l’ai trouvée un chef-d’œuvre de coquetterie, de perfidie, de mensonge, d’hypocrisie et de minauderie. Mais Mme de Krüdner m’a donné la force de supporter cela et de me calmer. C’est beaucoup. Je vais redevenir un homme sérieux et reprendre mes forces et ma plume. Je le sens, je le veux[160].

*** Mme de Krüdner a quitté Paris. Cette femme excellente et bonne me laisse un excellent souvenir. Je travaille assez bien, je finis ma brochure politique en adoucissant les considérations sur l’obéissance à la loi et sur l’opposition constitutionnelle. Je lis le soir mon roman chez Mme de Vaudémont. Il intéresse. J’ai dîné aujourd’hui chez la duchesse de Courlande où j’ai eu une longue conversation avec Jaucourt dont j’espère quelque chose pour mon avenir. Le soir, bal chez la duchesse de Raguse. Je reçois de Royer-Collard la permission de mettre en vente ma brochure. J’en espère du succès, car la lettre de Royer-Collard est pleine d’éloges. Je suis présenté pour l’Institut, enfin !

Je dîne chez Mme de Staël, on y exprime une grande admiration pour mon livre. Je m’en étonne moi-même, car cette rédaction a eu lieu au milieu d’agitation d’esprit et de cœur qui aurait dû la rendre fort mauvaise. Blacas est fort bien pour moi. Je dîne chez lord Kinnaird avec Exelmans.

L’Institut m’échappera encore cette fois. Soirée chez Mme Lavoisier.

J’ai enfin une lettre de ma femme. Douce, bonne et excellente créature, noble et indulgente ! Je lui reste bien attaché. J’ai une querelle avec Mme de Staël. Heureusement ce séjour à Paris m’a bien délivré de tout reste de sentiment envers elle.

Dîné chez Jaucourt. On prend sottement ma brochure pour une personnalité contre Soult. J’achète une maison et du terrain. Cela sera joli. Si j’avais seulement de quoi la payer !

J’avais gagné trente mille francs et j’en ai reperdu vingt mille. Il est clair que le jeu ne m’enrichira pas. De plus, il me nuit, me déconsidère, m’ôte mon temps et mes talents. Il faut y renoncer. Je dîne avec Montlosier et autres. Que d’honneurs on me rend dans un certain cercle politique, et j’ai perdu mon temps à être le jouet d’une misérable femme !

1815

Je vais au bal chez la duchesse de Beauvau. J’ai une entrevue avec Lafayette. L’avenir est bien incertain, et ce qu’il y a de sûr c’est que les purs ne veulent pas de nous. Ils se perdront en nous perdant.

*** Je dîne chez Ouvrard et je prépare ma deuxième édition déjà demandée. J’y répondrai à un article amer que la Gazette de France a fait contre moi.

« Je rédige l’article que j’ai promis à Ballanche ; et j’ai terminé le mémoire pour les Murat qui est très bien. Je dîne chez Laîné et j’y vois que décidément l’on me repousse. Je me le tiendrai pour dit, et puisqu’ils me veulent dans l’opposition, je m’y mettrai. Soirée chez Mme de Rumfort. Il y a dans tout le monde bien plus de joie bonapartiste que je ne croyais. Visite de Laîné qui m’assure que le gouvernement veut de nous. Je rédige un article qu’il se charge de faire insérer. La censure le refuse, grand bien leur fasse.

*** Grande nouvelle ! Bonaparte revient. La débâcle est affreuse, ma vie est en danger. Vogue la galère, s’il faut périr, périssons bien ! Quels lâches que ces royalistes si purs qui pensaient me présenter comme un ennemi de ce gouvernement ! Ils tremblent et je suis le seul qui ose écrire et proposer de se défendre. Nous en saurons plus long demain soir.

*** Les nouvelles grossissent, mais tout est encore obscur, sauf la conviction de tout le monde que tout est perdu. Je persiste à croire qu’on pouvait tout sauver, mais le temps se perd. Mme de Staël est partie.

*** Conférence interminable avec Laîné sans rien conclure. C’est désolant, mais, je le répète, tout est perdu par ce seul fait que chacun le dit. Fouché, Sébastiani et les bonapartistes m’adorent. Dîné avec Montlosier.

*** Je retourne chez Laîné. Les nouvelles sont affreuses. Je fais une proposition. Si elle réussit, je risque volontiers ma vie pour repousser le tyran. On essaie de mille choses pour organiser la résistance, mais tout faiblit dans la main.

*** Séance des députés. Quelle faiblesse et quelle misère ! Dîner chez Raynouard. Les bonapartistes continuent à me faire des avances ; néanmoins ma tête est en danger et j’ai la bêtise de penser à elle.

*** Il y a une séance royale touchante, mais les nouvelles sont mauvaises. On fait des projets qu’on abandonne. Le danger augmente. Dîné chez Mme de Coigny avec Mme de Grammont. On remet tout au lendemain et Il est à Auxerre. Je fais un article pour les Débats qui est ma condamnation. Si l’on me prend, peu importe ! C’est le moment de me souvenir que la vie est ennuyeuse. L’ineptie continue à tout diriger. Dans trois jours une bataille ou une déroute finira tout.

*** Mon article a paru bien mal à propos[161], car on ne songe plus à se battre, tant la débâcle est complète. Le roi est parti. Bouleversement et poltronnerie universelle.

Je songe aussi à partir, mais on est sans chevaux et je suis forcé de me borner à me mettre en retraite.

*** Après une journée d’inquiétude, je peux enfin quitter Paris et, voyageant toute la nuit sans m’arrêter, j’arrive à Angers. Mais là je me trouve en face de nouvelles inquiétantes de la Vendée ; je me décide à rebrousser chemin et retourne sans arrêt jusqu’à Sèvres pour rentrer le soir à Paris. Le lendemain je vais chez Sébastiani et Fouché. Tous deux me rassurent, bien que je ne m’y fie qu’à moitié. Vu Mme de G. de Vaudemont. Mon retour étonne beaucoup. Les choses sont aussi rétablies que si rien n’avait changé. Sébastiani me garantit la sécurité. Dîné chez Allard. Visite à Joseph. Il me donne de bonnes espérances dans mon sens. Y aurait-il réellement des chances de liberté ?

Je fais un mémoire pour la paix. On m’assure que les intentions sont libérales. On parle de me nommer au conseil d’État. Bah ! acceptons. La pratique restera despotique, n’importe ! Sébastiani a des doutes maintenant. Singulier sort que le mien !

*** Dîné chez Mme Gay. Je demande un passeport. C’est plus sûr que des promesses vagues. Je commence un nouvel ouvrage politique. Si je peux aller assez vite il fera son effet, mais il faudra être fixé ici. Un article que j’ai remis à Joseph a paru dans le Journal de Paris.

Il est excellent et fera de l’effet. Si on me devine, ce qui est sûr, on en dira de belles. Dîné chez lord Kinnaird, avec Fouché et Bassano, qui me témoignent les meilleures dispositions.

*** Ma position me pèse. Je ferai demain une tentative décisive. Je dîne chez Fouché. Je suis bien attaqué et j’avoue que je le mérite assez. Je partirai et un séjour en Allemagne effacera tout.

Vu Sébastiani, Rovigo, Fouché. De nouveaux décrets paraissent. Il n’y a plus rien à espérer, et à Dieu ne plaise que je me mêle parmi de telles choses.

*** Dîné chez Pontécoulant, tout le monde est indigné. Je suis décidé à partir. Je dîne chez Mme Récamier avec beaucoup de calme. Et c’est elle cependant qui a mis durant sept mois toutes les douleurs et toutes les folies dans ma vie ! J’ai beaucoup travaillé, mais je sens que mon ouvrage est un nouvel exil.

*** Lettre de désapprobation de Lafayette et de Mme de Staël. Ils ont raison, imprimons et partons.

J’ai bien avancé, le sujet est hardi. Dîné chez Sébastiani[162] .

*** L’empereur me fixe une entrevue[163]. Que sera-ce ?

*** Je l’ai vu, il m’a fort bien accueilli et chargé après une longue conversation de rédiger un projet de constitution. C’est un homme étonnant, je dois en convenir[164]. Tout sera fait demain, mais cela me fera-t-il arriver enfin, et dois-je le désirer ? L’avenir est bien sombre. La volonté de Dieu soit faite.

*** Mon projet de constitution n’a pas eu de succès, car ce n’est pas précisément de la liberté qu’on veut. Je ferai encore demain une démarche définitive en modifiant mon travail, mais pas dans le sens qu’il me demande, car il me déplaît.

*** J’ai bien travaillé. C’est assez bien arrangé. Je le porterai demain. On parle de ma nomination[165].

*** J’ai eu une entrevue de deux heures. Mon projet modifié a mieux réussi. Je le représenterai demain. Mes conférences sont dans la Gazette. L’opinion me blâme assez, mais je crois faire du bien, et je veux sortir enfin de ma position.

*** L’empereur m’accorde une longue entrevue, beaucoup de mes idées constitutionnelles sont adoptées. L’empereur m’entretient sur d’autres sujets. Il paraît que ma conversation lui plaît. On m’annonce ma nomination au conseil d’État. Entrevue avec Maret et Regnault. Ma nomination est signée. Le saut est fait, j’y suis tout entier. Lettre reçue de Mme de Staël. Elle voudrait que je ne fisse rien pour ma fortune et que je lui donne le peu que j’ai (charmante combinaison !). J’ai vu Juliette, mais un conseiller d’État doit renoncer au jeu et à l’amour.

*** Première séance au conseil d’État avec les présidents de section. Les affaires m’amusent beaucoup, je les discute bien. Séance avec Maret.

*** Deuxième séance au conseil d’État. Si on ne change rien à la constitution elle sera bonne. À une séance chez l’empereur pour la rédaction définitive, on y a bien changé quelque chose, et le public y trouvera à redire. Mais le sort en est jeté et le mien aussi.

Dîné chez Fouché. La constitution est déjà très attaquée ; je l’ai vigoureusement défendue. En général je suis content de moi, je suis comme je dois être. Je fais un article que j’envoie à l’empereur.

*** Dîné chez M. de Rumfort. Soirée chez Rovigo et de Coigny. On est mal pour la constitution et pour moi. Comment cela finira-t-il ?

*** J’ai prêté serment et tenu séance après. Dîné chez Joseph. L’avenir s’obscurcit, mais au moins je suis nettement dans un parti. L’opinion n’est pas bonne, on ne fait pas ce qu’il faudrait. Soirée chez le duc d’Otrante. Je ne sais quel découragement saisit aussi ces gens-là. Je crois que je porte malheur au parti que j’embrasse.

Rien ne se fait et l’opinion est toujours mauvaise. Je reçois tous les jours des lettres anonymes qui m’attristent[166]. Dîné chez Caulaincourt ; soirée Souza.

*** Le sort en est jeté, l’opinion se remettra peut-être. J’ai une assez longue causerie avec l’empereur au conseil d’État. Dîné chez Allard ; soirée chez Mme Récamier. Son mari s’est encore ruiné. Pauvre femme ! Je fais un article pour les Débats. On redit chaque mot que je prononce sur l’empereur. Il faudra devenir muet. On veut réimprimer un article que j’ai publié contre l’empereur. Gare.

*** Cela est fait et a été envoyé partout. Je me décide à écrire une lettre directement à l’empereur. Heureusement, le résultat de cette œuvre méchante est fort petit. C’est une grande montagne passée.

*** Les décrets de convocation sont publiés. Il y aura donc des Chambres ! Dieu veuille qu’elles soient sages ! L’opinion s’améliore. Serai-je député ? Je le désire beaucoup, mais, surtout, je voudrais que tout ceci durât. Dîné chez Fouché. Soirée chez le duc de Vicence.

*** Séance du conseil d’État. Je crois que ma lettre était une sottise. Il faut réparer tout cela par un travail distingué, fait dans un bref délai, et qui constate mes principes et fixe ma réputation. La guerre est sûre. La nation se défendra-t-elle ? J’en doute.

*** Mon travail sera fini demain. Il s’imprime déjà. Cela plaira-t-il ? Dîné chez Rovigo avec Fouché.

*** Achevé l’impression en y ajoutant deux excellents chapitres. Dîné avec Tronchin, Montlosier et autres. Je n’entends plus parler de l’empereur. Je vois Réal, Lucien et m’occupe d’une tentative d’élection.

*** Lafayette est nommé député. Dîné chez Sébastiani. Soirée chez l’empereur. Causé longuement avec lui. S’il n’a pas pratiqué la liberté il l’entend très bien. Il se fait une fédération des faubourgs. Cela fera-t-il du mal ? Mon ouvrage est prêt ; il formera un bon volume. Cela vaut mieux qu’une justification. Ces quatre cents pages en huit jours sont un tour de force. Soirée chez la reine de Hollande.

*** Arrêté de Moreau. En voilà bien d’un autre ! Comment ose-t-il dire que la liberté existe. Dîné chez Lucien. Causé avec l’empereur. J’ai recommencé à travailler. Séance du conseil. Dîné chez Fouché. Spectacle chez l’empereur.

Séance du conseil. Je traite trop légèrement les affaires particulières. Il faut les étudier si on veut pouvoir en rendre compte. Dîné chez Joseph. Il y a de la gaucherie dans tout ce qu’ils font.

*** Projets de Regnault pour réunir les députés. Dîné chez la reine de Hollande. Montlosier me donne un démenti. Je ne saurais qu’y faire, mais il faut que l’un de nous deux tue l’autre.

*** Le duel a eu lieu, et Montlosier déclarant qu’il était trop blessé pour tenir son épée, il a fallu finir. J’aurais voulu quelque chose de plus sérieux. Dîné chez Bertrand. Lafayette, je le crois, se dépopularisera bien vite.

Dîné chez Mollien. Mon nouveau parti me fête assez. J’ai une lettre furieuse de Mme de Staël. Je l’attends et je l’écrase. J’ai ce qu’il faut pour cela. Dîné chez Souza avec Carnot. Les affaires s’embrouillent. Lanjuinais est nommé et donne des inquiétudes. J’ai avec lui une conversation qui me rassure.

J’écris à Joseph. Il en résulte une entrevue avec l’empereur. J’en espère du bien. Le serment est une difficulté à résoudre.

*** Mon ouvrage a du succès, mais les journaux se sont donné le mot pour ne pas en parler. Dîné chez de Gérando. Le serment est décrété. La séance impériale a eu lieu aujourd’hui. L’empereur a fait un discours où il y a de bonnes choses, mais pas tout ce que j’y aurais voulu. Il part bientôt. Quel sera l’avenir ? On est inquiet de la Vendée. Dîné chez la duchesse de Vicence. Le soir à l’Élysée. On a grand besoin d’une victoire. J’ai un manifeste à faire. Il faut que ce soit un morceau superbe qui fasse sensation en Europe.

*** On veut créer une commission de constitution. J’en suis charmé. Ce soir je vais à l’Élysée. La conversation est générale. L’empereur y prend une part active. J’ai commencé le manifeste, mais je ne suis pas en train, car je ne vois clair dans rien. Je sens que tout autour de nous il se fait des transactions sans qu’on s’en doute. L’empereur part et emporte avec lui toutes ses destinées ; personne au fond n’est sûr du succès. On a renoncé à la commission de constitution parce qu’on craint un comité de salut public. Et il y a encore bien d’autres craintes à avoir.

*** J’ai achevé le manifeste que je montre à Caulaincourt qui le trouve bon. J’ai fait un article sur les discours écrits. Je dîne chez le duc de Vicence, avec Rovigo et Regnault. Découragement et ennui de transiger partout. Je crois qu’il n’y a que moi qui lui soit fidèle. C’est bizarre. Lu les gazettes anglaises, quelle fureur contre nous ! On parle d’une grande victoire ; si c’est vrai, ce n’est pas tout, si ce n’est pas vrai, c’est pis que tout dans l’autre sens.

*** La victoire ne se confirme pas, la fin approche car la débâcle est complète. Plus d’armée, plus de moyens de résistance. Waterloo a tout détruit. La chambre est froide, elle ne sauvera ses amis ni par son assentiment, ni par son indépendance : ce sera le pendant du 20 mars.

*** L’empereur est de retour, il m’a fait appeler. Il est toujours calme et spirituel. Il abdiquera demain. Les misérables ! Ils l’ont servi avec enthousiasme quand il écrasait la liberté et ils l’abandonnent quand il veut l’établir !

*** La chambre est divisée et orageuse. L’empereur abdique. On veut, une régence avec les d’Orléans, mais Louis XVIII se glissera entre deux. Dîné chez le duc de Vicence. Le gouvernement provisoire est nommé. Ils ont écarté Lafayette. Je rédige une proclamation et l’on m’envoie au camp des alliés.

*** Je fais encore visite à l’empereur. Il parle de sa situation avec un calme étonnant, et de la position générale avec une liberté d’esprit parfaite.

*** Je suis parti ce matin. Arrivé à Laon j’envoie un parlementaire à Blücher. Celui qu’il m’envoie est Joseph de Wesphalen, que j’ai vu en Allemagne, il y a dix-huit mois, dans de bien autres circonstances. Il porte nos missives ; l’insolence des étrangers est grande. Je fais une course à cheval aux avant-postes. Après un refus de passage, j’envoie un message à Blücher qui m’envoie trois commissaires. Ils font des propositions de cession absurde pour un armistice que je regrette. Beaucoup de phrases sur l’indépendance qu’on prétend nous laisser, avec protestation contre toute idée de nous laisser un gouvernement. Mais il y a une haine sans bornes contre Napoléon.

*** Je repars de Laon avec le prince de Schœnbourg. Il ne parle que du duc d’Orléans. Notre route est pleine d’incidents. On a des velléités de nous arrêter. Enfin nous arrivons à avoir une conférence avec lord Stuart, Capo d’Istria et Valmoden. À mes déclarations lord Stuart fait des réponses captieuses ; il est d’une grande insolence avec les alliés.

*** J’ai la visite des trois commissaires sans lord Stuart. Capo d’Istria me fait des confidences d’où il résulterait que l’empereur de Russie est bien disposé.

*** Je repars de Haguenau. J’ai des difficultés en route avec un général russe. Je rencontre de Saugy (où ne se trouve-t-on pas ?).

*** Châlons est pillé. Vexations de tous côtés. J’arrive à Paris et fais tout de suite mon rapport écrit au gouvernement provisoire qui est misérable de faiblesse. Tout est à vau-l’eau. Les étrangers ont prévenu Alexandre. Le gouvernement provisoire est dissous. La chambre proteste, mais il n’y a plus de barrière. Y aura-t-il des exils ? Fouché reste ministre, cela me donne de la sécurité personnelle.

Le Journal général fait un article favorable sur moi. J’en suis étonné. Dîné chez Caulaincourt avec Fouché. Il sent que lui-même est perdu. Partons ! – On annonce des persécutions. Alexandre est comme les autres. Fouché me fait passer un passeport avec une petite note inquiétante. Il y a un ordre, dit-il, contre moi. Ils voudraient faire constitutionnellement de l’arbitraire, je ne leur en donnerai pas le plaisir.

*** Je compose un mémoire apologétique que je crois admirable de modération et de noblesse. Je le leur enverrai. Je ne puis croire qu’ils persistent à m’exiler. S’il le faut, je rédige mon apologie plus serrée, je l’imprime et je quitte la France pour longtemps. Je suis épuisé et abîmé par les hommes. Je vais chez Mme Récamier qui se montre pour moi bonne amie. Le déchaînement de la société contre moi l’a émue. En revanche, j’y trouve Nadaillac qui est d’une insolence qu’il me payera, et ce ne sera pas fini avec une égratignure.

*** Mon mémoire a un grand succès. Le préfet de police m’assure que l’exil sera révoqué. Je reçois un message direct du roi. Faut-il en profiter, ou, à présent que mon repos est assuré, en profiter en restant indépendant ? On me montre la liste d’exil. Il n’y avait pas de temps à perdre pour n’en pas être.

*** J’ai une bonne lettre de ma femme qui m’encourage. Je me réjouis de la retrouver. Je fais un article pour l’Indépendant. Decazes me conseille de faire imprimer mon mémoire. Essayons d’être député. Le journal me propose un arrangement pour rédaction ordinaire. S’il dure c’est six mille francs de rente que j’y gagne. Je commence un article sur les étrangers. Il faut y mettre du soin et de la prudence.

Le duel avec Nadaillac est ajourné à huit jours.

*** Mon article est fini, il est beau et hardi. L’Indépendant le publie.

*** Il a du succès partout, mais l’Indépendant est supprimé. Je porte malheur aux journaux et aux gouvernements. J’ai dû céder à des sollicitations ; le duel Nadaillac n’aura pas lieu. J’ai obtenu un permis pour voir Labédoyère. Il est calme et courageux, il n’échappera pas. Je rédige un petit morceau en sa faveur, c’est peine perdue. Mais sa pauvre femme !

*** J’écris à Decazes pour Labédoyère et me décide à partir. Il n’y a rien à faire au milieu d’une réaction inévitable de cannibales. Je veux encore publier une apologie adressée à l’Europe. J’ai visité Tracy, Rumfort, Coigny…

J’esquisse une comparaison assez piquante du jacobinisme ancien et moderne. Je la publierai sans me nommer.

19 Août. – Le pauvre Labédoyère a été fusillé.

*** Au milieu de la politique je me suis remis à travailler à mon poème. J’ai une lettre de ma femme qui arrive me rejoindre et m’oblige à rester ici. Arrangeons notre vie le mieux possible. Je dîne au Cercle où je rencontre mon cousin Victor.

*** J’ai écrit deux articles dans le Journal des Arts. Il est supprimé pour autre chose. Décidément je porte malheur. Fouché a donné sa démission. Je fais un article sur Montlosier.

Il y a quelque espoir ; si les Anglais se brouillent avec la Russie, la France peut être sauvée. Les gens du Courrier m’invitent à dîner, je crois sage de m’en dispenser. Je fais un article pour le Mercure. S’il est bon c’est un tour de force, car j’ai écrit ces douze grandes pages en cinq heures.

Je fais le projet d’une lettre à Wellington, mais je me décide à partir puisque ma femme n’est pas arrivée.

*** J’arrive à Bruxelles. Je remanie mon apologie pour l’impression : il faut que ce soit une œuvre distinguée. Je retrouve ici de bonnes relations. Ma femme arrive. Ses opinions anti-françaises font qu’elle me juge mal et se refroidit.

Mais j’ai acquis la certitude qu’elle serait mal reçue en Angleterre. Donc finissons mon apologie, faisons imprimer. Je l’envoie directement à Louis XVIII et aux ministres. Et, après m’être justifié, nous verrons si je peux vivre en France. Si ma femme veut retourner en Allemagne je la laisse libre.

*** Mon apologie sera d’un intérêt général. Je veux que ce soit une œuvre nationale. Je dois être en Angleterre le défenseur de la France opprimée. Aussi je me décide à y aller, et par amitié Charlotte veut m’y suivre. Sa société m’est douce et je n’ai pas le courage de l’en empêcher, bien que je prévoie qu’elle aura de pénibles impressions.

1816

*** Je lis la fureur des Chambres pour l’évasion de Lavalette. Bravo, mes amis, vous nous rendez la France ! J’ai obtenu mes passeports pour l’Angleterre non sans peine. On aurait préféré que je n’y aille pas. Mais le sort en est jeté, j’y vais. Je publierai mon ouvrage sous forme de lettres. Il faut qu’il soit européen.

Je dîne chez Mme Bourke et fait plusieurs visites à lady Holland, Caroline Lamb, lady Davis Besborough. Je lis mon roman[167] chez quelques amis, il a beaucoup de succès. Je vais le faire imprimer. On m’en donne septante louis. Je me trouve bien ici, mais mon seul regret c’est la position équivoque de ma femme. C’est un sujet continuel de contrariété et d’humeur dont je pâtis[168]. Mon apologie est terminée. Je l’ai travaillée dans ce sens qu’en 1815 on aurait pu sauver la France en lui donnant la liberté. Cela ne ressemblera plus à une attaque et je pourrai en dire tout autant sans me faire d’ennemis.

*** Je rencontre de Laborde et déjeune avec lui. Ces gens ont des idées absurdes sur la possibilité d’un rapprochement, ou plutôt ils font semblant d’être dupes pour être transfuges. Quoique je sois très bien reçu dans le meilleur monde, la position de ma femme est intenable. Et comme les journaux de France parlent de moi sans m’attaquer, c’est une raison pour m’en rapprocher. Je me décide donc à retourner à Bruxelles.

*** En chemin je retrouve à Liège mon précepteur, après trente-cinq ans de séparation ! Comme il a vieilli ! Mais lui a très bien su arranger sa vie, tandis que moi très mal la mienne.

Il faut que je m’occupe sérieusement d’arranger ma fortune et, avant tout, de régler le transfert de… J’en reçois une lettre déplaisante. Voudrait-on me rescamoter les 75,000 francs du transfert ? Je tâcherai de me défendre.

La Chambre des députés est dissoute. Les nominations électorales sont tout à fait constitutionnelles. Sans ma femme qui me gêne, je retournerais en France. Le ministère marche entre la nation et les exagérés sur une lame de couteau. Il n’en a pas pour longtemps. L’ouvrage de Chateaubriand est supprimé. Toujours des petits moyens et de l’arbitraire. Tout cela me décide. Nous partons demain (16 septembre 1816) pour Paris, et je prends avec moi mon ouvrage de politique. C’est assez hardi[169].


Ce livre numérique :

a été édité par :

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juillet 2014.

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : Constant, Benjamin – Melegari, D. (éd.). Journal Intime de Benjamin Constant et lettres à ses amis, précédées d’une introduction par D. Melegari, Paris, Paul Ollendorff, 1895. La photo de première page , La Chablière entre les arbres, a été prise par Laura Barr-Wells le 18.06.2014

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Elle participe à un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks gratuits et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://livres.gloubik.info/,

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.



[1] Genevoise par son mariage, Mme Necker, née Curchod de Nasse, était Vaudoise de naissance.

[2] Le Journal intime de Benjamin Constant, Revue internationale, (Rome 1887.)

[3] Revue des Deux-Mondes, tome I, 1883. Lettres sur les hommes d’État de la France.

[4] Voir Ch. Pierrot. Table analytique et générale des Causeries du lundi, Portraits de femmes et Portraits littéraires de Sainte-Beuve (Paris, Garnier frères).

[5] La partie de cette introduction omise dans cette édition se rapporte aux lettres de Benjamin Constant à sa famille et à ses amis, publiées dans l’édition d’origine à la suite du présent journal intime. Nous les éditerons, pour notre part, dans un prochain ebook. (Note des éditions de la BNR).

[6] Famille originaire du Dauphiné, qui passa à la Réforme, et lors de la Saint-Barthélemy se réfugia en Suisse. Plus tard les Chandieu rentrèrent en France, mais une branche de la famille resta à Lausanne et s’y fixa définitivement.

[7] Les Constant de Rebecque appartiennent également à une famille d’origine française. Les persécutions religieuses les forcèrent à se réfugier en Suisse en 1607.

[8] Mlle de Chandieu, mariée à un allemand, le comte de Nassau, dont elle était séparée à l’amiable. Elle avait un fils unique, Louis de Nassau, qu’elle perdit en 1794. Toute sa tendresse se concentra alors sur son neveu Benjamin que déjà elle aimait comme son propre enfant.

[9] Lettres de Benjamin Constant à sa famille. (Savine, Paris, 1888.)

[10] Cette lettre qui se trouvait parmi les manuscrits Constant a été publiée pour la première fois, par M. de Loménie dans sa Galerie des contemporains illustres. Sainte-Beuve la croyait apocryphe, mais il faisait erreur, l’original, écrit de la main de Benjamin, se trouve à la Bibliothèque de Genève.

[11] M. Juste de Constant avait épousé une personne attachée à son service dont il avait eu deux enfants.

[12] Isabelle-Agnès-Elisabeth van Tuyll, van Serooskerken van Zuylen, née à Utrecht en 1740, épousa en 1771 un gentilhomme vaudois, M. de Charrière, avec lequel elle vint habiter la Suisse. Ils se fixèrent à Colombier, maison de campagne située aux environs de Neufchâtel, où Mme de Charrière écrivit plusieurs romans célèbres dont les plus connus sont les Lettres de Neufchâtel et Calliste ou Lettres de Lausanne.

[13] La Jeunesse de Mme de Charrière. (Revue des Deux-Mondes liv. du 15 juin 1891.)

[14] « Son mari lui survécut ; c’est ce que j’ai su sur lui de plus vif ! » (Sainte-Beuve, Portraits de femmes.)

[15] Ce portrait peint à l’huile, dont la photographie a beaucoup grossi les traits, se trouve à Neufchâtel et appartient à Mme Jean de Montmolin qui l’a hérité d’une de ses tantes, amie intime de Mme de Charrière. Ce portrait date des premières années du séjour à Colombier de l’amie de Benjamin Constant ; elle devait avoir alors de trente-quatre à trente-cinq ans.

[16] Sainte-Beuve, Derniers Portraits.

[17] « Je me représentai, moi, pauvre diable ayant manqué tous mes projets, ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurais ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances… une idée fixe me vint ; je me dis : Partons, vivons seul, ne faisons plus le malheur d’un père, ni l’ennui de personne !

« Ma tête était montée, je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas… Un sellier qui demeurait vis-à-vis de moi me loue une chaise de poste, je fais demander des chevaux pour Amiens, je m’enferme dans ma chaise avec mes trois chemises, une paire de pantoufles et trente et un louis en poche. Je vais ventre à terre ; en vingt heures je fais soixante-neuf lieues, j’arrive à Calais, je m’embarque, j’arrive à Douvres, et je me réveille comme d’un songe. » {Lettre à Mme de Charrière.)

La complexité de la nature de Benjamin se montre tout entière dans cette lettre où son acte de désobéissance se transforme presque à ses yeux en acte de piété filiale.

[18] Benjamin Constant était le premier à plaisanter des transformations de son éternel ouvrage… « L’utilité des faits est vraiment merveilleuse, disait-il de ce ton qu’on lui a connu ; voyez, j’ai rassemblé d’abord mes dix mille faits : eh bien ! dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m’ont suffi à tout ; je n’avais qu’à m’en servir comme on se sert de soldats, en changeant de temps en temps l’ordre de bataille, » (Sainte-Beuve, Derniers Portraits.)

[19] Une vérité n’est complète, disait-il, que quand on y a fait entrer le contraire. Cette théorie appliquée au sentiment paraît exclure la possibilité de l’amour.

[20] Peu après son mariage il écrivait à Mme de Charrière ces équivoques épanchements : « Je suis heureux par ma femme, je ne puis désirer même de me rapprocher de vous en m’éloignant d’elle, mais je ne cesserai jamais de dire : « c’est dommage ! »

[21] « Entraîné par des personnes intrigantes, j’eus la faiblesse de prendre une femme laide, sans fortune et plus âgée que moi, et, pour comble d’agrément, violente et capricieuse. Les torts qu’elle eut à mon égard sont de ceux qu’on ne pardonne pas. Mais au lieu d’une punition ou d’une vengeance je ne demandais que ma liberté et je l’obtins en faisant beaucoup de mécontents, car ma femme avait des ennemis qui espéraient tirer un meilleur parti de ma colère. » (Benjamin Constant.)

[22] « Mme de Charrière a plus d’esprit qu’il n’en faut pour faire trembler la moitié de la Germanie. (Benjamin Constant.)

[23] Charlotte de Hardenberg, née en Angleterre, appartenait à une grande maison hanovrienne. Ses frères remplirent de hautes fondions à la cour de Westphalie. Très jeune, Mlle de Hardenberg avait épousé M. de Marenholz. Mais ce mariage fut si malheureux que les deux époux demandèrent le divorce. Mme de Marenholz épousa en secondes noces le comte Dutertre, émigré français qu’elle avait connu en Allemagne. Celui-ci, rentré en France, se laissa persuader par son confesseur que toute union d’un catholique avec une protestante divorcée était illégitime. La pauvre femme se trouva ainsi à moitié mariée, à moitié libre. Pour l’épouser, Benjamin Constant dut acheter un papier signé Dutertre, par lequel ce second mari renonçait à tous ses droits sur Mlle de Hardenberg.

[24] Dénoncé par plusieurs officiers de son régiment, M. Juste de Constant se trouvait sous le coup des plus graves accusations. Les ennemis qu’il avait en Suisse profitèrent de cette occasion pour essayer de le perdre. En réalité il était plus coupable de désordre que de malversations véritables. Mais le gouvernement hollandais exigea des comptes. Des enquêtes commencèrent. M. de Constant perdit la tête et prit la fuite. Dans cette circonstance Benjamin se montra fils dévoué, il accourut en Hollande pour faire face à l’orage. Un long procès s’ensuivit. M. de Constant le perdit en première instance, et fut cassé de tous ses emplois. En appel on lui rendit justice et il fut replacé au service batave comme général.

[25] Mme de Charrière y répondit par une lettre qu’elle n’envoya pas et qui débute par ces mots. « Faites-moi la grâce de me dire si vous êtes bien ingrat et bien mauvais, ou si vous n’êtes pas un peu fou. Il se peut même que ce ne fût qu’une folie passagère et en ce cas-là je la compterais pour peu de chose. »

[26] Voir Bibliothèque universelle de Genève, années 1847, 1848, 1857.

[27] Tant que leur tendre relation avait duré, la toilette n’avait pas été de rigueur ; Mme de Charrière passait le négligé à Adolphe. Lorsque plus tard elle le vit devenir muscadin, elle lui dit un jour tristement : « Benjamin, vous faites votre toilette ; vous ne m’aimez plus ! » (Sainte-Beuve.)

[28] Lorsque Mme de Charrière mourut, Benjamin Constant s’écria : « Le monde se dépeuple pour mon cœur ! » Il écrivait en même temps à Mme de Nassau :

« Si, comme je le pense, on se retrouve dans l’autre monde, Mme de Charrière est une des personnes que j’y chercherai avec le plus d’empressement... C’est une des personnes de l’esprit le plus étendu que j’aie jamais rencontré. Comme cet esprit allait toujours tout droit son chemin, il passait sur le ventre à bien des choses, mais il avait le grand mérite d’être exempt de toute affectation, d’être pour lui-même et par lui-même sans se dénaturer pour plaire aux autres…. Je mets le temps que j’ai passé avec elle parmi deux ou trois époques de ma vie que je regretterai toujours. »

[29] « Si Mme de Charrière avait pu lire dans le journal intime de Benjamin Constant le récit des jours orageux de Coppet, elle se fût trouvée suffisamment vengée ! » (Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française.)

[30] « Homme singulier, esprit aussi distingué que malheureux, assemblage de tous les contraires, patriote longtemps sans patrie, initiateur et novateur jeté entre deux siècles, tenant à l’un, à l’ancien par les racines, hélas ! et par les mœurs, visant au nouveau par la tête et les tentatives ; il fut heureux qu’à une heure décisive un génie cordial et puissant, le génie de l’avenir en quelque sorte, lui apparut, lui apprit le sentiment si absent jusqu’alors de l’admiration et le tira des lentes et admirables agonies où il traînait. » (Sainte-Beuve, Portraits littéraires.)

[31] « J’ai rarement vu, écrit-il, une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes ; autant de brillant et de justesse, tant de charme, de simplicité, d’abandon… Enfin c’est un être à part, un être supérieur, tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l’approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d’autre bonheur. »

[32] « Mme de Staël était le mâle de Benjamin Constant. » (Sainte-Beuve.)

[33] Ce journal n’est pas celui que nous publions aujourd’hui. Il s’agit ici de cette première série de souvenirs dont nous avons parlé en commençant et qui doit se trouver dans les archives de la famille de Constant.

[34] Mme de Staël était entraînée vers lui par un vif penchant et elle s’y livrait avec toute la fougue qu’elle mettait en toutes choses, surtout dans les affaires de cœur. « Elle suivait avec ivresse la pensée du jeune homme » (Loève Veimars, Revue des Deux-Mondes, 1833.)

[35] « La première passion de Mme de Staël, à son entrée dans le monde, a été pour M. de Narbonne qui s’est très mal conduit avec elle, comme font très souvent les hommes après le succès.

Benjamin Constant devint épris de Mme de Staël lorsqu’elle était le plus en douleur de l’infidélité de M. de Narbonne ; elle l’aima peu d’abord, mais il fait tant de désespoir et de menaces de se tuer, qu’il triomphe d’elle. » (Sainte-Beuve.)

[36] Loève Veimars, Revue des Deux-Mondes, 1833.

[37] Il fondait sa réclamation sur la loi du 19 décembre 1790 qui déclarait que tous les descendants, nés en pays étranger, d’un Français et d’une Française expulsés pour cause de religion, avaient droit à la nationalité française s’ils revenaient habiter la France et s’ils prêtaient le serment civique.

[38] En 1824, sous la Restauration, il prit fantaisie à la Chambre de revenir sur la chose jugée et de se débarrasser, par ce moyen, d’un oppositeur dangereux. Benjamin Constant y avait cependant siégé pendant deux législatures. À la troisième on lui suscita cette chicane qui donna lieu à un procès dont le célèbre publiciste sortit victorieux. En compulsant ses titres de famille, les féodaux de l’époque avaient constaté que ce jacobin était après tout de bonne race et ils lui tinrent compte de ses ancêtres.

[39] François de Neufchâteau, membre du directoire, avait sollicité par la lettre suivante la coopération des républicains honnêtes :

« Au citoyen Benjamin Constant,

« Il n’est pas concevable, citoyen, que les amis de la Constitution de l’an III balancent à se séparer de ses ennemis. Il n’y a pas de traité possible entre ceux qui veulent conserver et ceux qui n’aspirent qu’à détruire. La destinée de la République la préservera de ses nouveaux renverseurs. Mais il faut seconder cette destinée par l’énergie et la sagesse. D’après ce que j’apprends et ce que vous me confirmez, une scission paraît nécessaire. Je suis bien fâché, citoyen, qu’il y ait tant de retard et de divisions dans une opération qui est déjà heureusement terminée dans nos départements patriotes. Mais il est vrai que nos bons paysans font consister leur républicanisme à payer exactement les contributions et à soutenir de leurs forces le pouvoir du gouvernement national. Il n’y a point de place là pour les royalistes, les Anglais, et les dévastateurs à leur solde. Si vous étiez placé dans notre heureux département, vous seriez déjà député. Votre talent et votre courage vous rendent bien digne de ce titre difficile à soutenir et prostitué quelquefois à l’audacieuse ignorance et à la rampante médiocrité !… Je souhaite qu’on soit juste envers vous. Salut et fraternité !…

« François de Neufchâteau. »

[40] Voir Journal intime.

[41] Idem.

[42] « Constant était tel qu’Adolphe, et avec tout aussi peu d’amour, non moins orageux, non moins amer, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de nouveau, par un sentiment de bonté, celle qu’il avait déchirée. Il a évidemment voulu éloigner le portrait d’Ellébore de toute ressemblance…, mais à l’impétuosité et à l’exigence dans les relations d’amour, on ne peut la méconnaître. Cette apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l’un et à l’autre. » (Sismondi, Lettres à la comtesse d’Albany.)

[43] « De tout temps les esprits de Benjamin Constant et de Mme de Staël s’étaient convenus bien mieux que leurs cœurs, c’est par là qu’ils se reprenaient toujours. » (Sainte-Beuve.)

 

[44] « …. À la mort de M. de Staël il veut l’épouser ; elle refuse ; ou du moins y met la condition de ne pas changer de nom ; elle voulait faire dans le contrat réserve de grand écrivain en face de l’Europe et de la postérité, preuve de chétif amour. Il s’en pique ; déjà il ne l’aimait plus et avait eu des liaisons avec Mme Talma (Julie) dont il a laissé un portrait si charmant. Il avait été attaché aussi à Mme Lyndsay. Il avait déjà vu et courtisé sa femme, ou du moins celle qui le devint et qui était mariée pour lors au général Dutertre » (Sainte-Beuve).

[45] « J’ai toujours été la même, vive et triste ; j’ai aimé Dieu, mon père et la liberté. » (Mme de Staël.)

[46] « Mme de Staël est une reine et tous les hommes d’intelligence qui vivent dans son cercle ne peuvent en sortir, car elle les y retient par une sorte de magie. Tous ces hommes-là ne sont pas, comme on le croit follement en Allemagne, occupés à la former ; au contraire ils reçoivent d’elle l’éducation sociale. Elle possède d’une manière admirable le secret d’allier les éléments les plus disparates, et tous ceux qui rapprochent ont beau être divisés d’opinions, ils sont tous d’accord pour adorer cette idole. » (Zacharias Werner.)

[47] Histoire littéraire de la Suisse française, par Philippe Godet.

[48] « J’ai écrit au ministre de la police de renvoyer Mme de Staël à Genève, en lui laissant la liberté d’aller à l’étranger... Ayez aussi l’œil sur Benjamin Constant, et à la moindre chose dont il se mêlera, je l’enverrai à Brunswick chez sa femme ! » (Lettre de l’empereur à Cambacérès.)

[49] « J’ai vu de près, j’ai suivi dans toutes ses crises, une passion presque semblable, non moins emportée, non moins malheureuse. L’amante de la même manière s’obstinait à se tromper après avoir été mille fois détrompée ; elle parlait sans cesse de mourir et ne mourait point, elle menaçait chaque jour de se tuer et elle vit encore, » (Lettres de Sismondi à Mme d’Albany, à propos des Lettres de Mme de Lespinasse à M. de Guibert.)

[50] « Arrivée de Charlotte à Paris en 1806. – Je vais la voir : scènes, aveux, grandes querelles. Lettres furieuses de Mme de Staël. Acharnement de mes vieilles cousines et tantes contre Mme de Staël. Elle arrive à Lausanne. Retour avec elle à Coppet. Paix momentanée. » (Sainte-Beuve. Carnet de Benjamin Constant.)

[51] Pour conclure ce mariage, Benjamin Constant avait dû acheter un papier signé Dutertre, d’après lequel ce second mari renonçait à tous ses droits sur Charlotte de Hardenberg.

[52] « Quoiqu’elle ne soit ni jeune, ni jolie, ni riche, elle n’est pourtant ni vieille, ni laide, ni pauvre. » (Lettre de Rosalie de Constant.)

[53] Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tome XI.

[54]  « Mariage secret le 5 juin 1808. Entrevue de Charlotte et Mme de Staël. Singuliers bruits sur Charlotte à Interlaken : pourquoi je ne veux pas les approfondir. 1869. Luttes bien superflues contre Mme de Staël. Débats avec Charlotte sur le mieux à faire : douleur et violence de Mme de Staël. Séjour à Lyon. Empoisonnement tenté par Charlotte sur elle-même. Dernier séjour intime, quoique orageux avec Mme de Staël. 1810. Ma tête se trouble entre Charlotte et Mme de Staël. Je perds vingt mille francs en un jour (13 octobre 1810). Charlotte et Mme de Staël en présence ; Mme de Staël part pour Genève. Charlotte et moi retournons à Paris (20 octobre 1810). Je continue à jouer et je perds toujours… Arrivé à Genève. Je vais à Lausanne… Course à Genève sans Charlotte [février 1811). Mme de Staël me ramène à Coppet. C’est la dernière fois que j’ai vu Coppet. Luttes contre mon père, contre Charlotte, contre Mme de Staël. Vie misérable, Charlotte en tout réussit mal à Lausanne… Agitations avec Mme de Staël. Elle me propose un rendez-vous à Rolle. Je n’ose l’accepter de peur de Charlotte. Mme de Staël vient à Lausanne. Demain entrevue avant mon départ » (Sainte-Beuve, Carnet de Benjamin Constant.)

[55] « Une des singularités de ma vie, c’est d’avoir toujours passé pour l’homme le plus insensible et le plus sec et d’avoir été constamment gouverné et tourmenté par des sentiments indépendants de tout calcul et même destructifs de tous mes intérêts de position, de gloire et de fortune. » (Lettre de Benjamin Constant à de Mme Gérando.)

[56] Il en parle aussi dans le Journal intime d’une façon émue ; il l’assiste mourante, il admire cette âme toujours vivante dans ce corps détruit ; malheureusement il ajoute ces mots singuliers : « J’y étudie la mort », et ces mois suffisent pour faire douter de la réalité de sa douleur.

[57] Adolphe avait été écrit en 1807, dans l’espace de quinze jours.

[58] Ce fut pendant son séjour a Göttingen, en 1812, que Benjamin Constant apprit la mort de son père. Il sentit très vivement cette perte.

[59] Il avait connu Bernadotte sous le Consulat. On lit dans le carnet de Benjamin Constant : « Arrivée de Bernadotte à Hanovre : accueil qu’il me fait. Dîner tête à tête. Proclamation. Défiance des Allemands contre Bernadotte, Béarnais et Gascon. Son ascendant sur eux en présence. Révolution complète. Expulsion des Français, etc., etc. » (Sainte-Beuve, Carnet de Benjamin Constant.)

[60] « Article du 21 avril dans les Débats, cet article exprimant ma façon de voir la Restauration. État de l’opinion. Constitution du Sénat repoussée. Toujours la même opposition irréfléchie, sous le Directoire, sous le Consulat, à la Restauration. Nous la retrouverons aux Cent-Jours. Pouvoir royal neutre, idée féconde tout à fait étrangère alors en France. Jeu. Je gagne. Achat avec mon gain de la maison rue Neuve-de-Berry, première cause de mon éligibilité. » (Sainte-Beuve, Carnet de Benjamin Constant.)

[61] Il écrit dans son carnet : « Récamier se met en tête de me rendre amoureux d’elle. J’avais quarante-sept ans. Rendez-vous qu’elle me donne sous prétexte d’une affaire relative à Murat, 31 août. Sa manière d’être dans cette soirée : Osez, me dit-elle. Je sors de chez elle amoureux fou. Vie toute bouleversée. Invitation à Angevilliers. Coquetterie et dureté de Mme Récamier. Je suis le plus malheureux des hommes. Inouï qu’avec ma souffrance intérieure j’aie pu écrire un mot qui eût le sens commun. Jeu commençant à m’être défavorable parce que je ne pense qu’à Mme Récamier. » (Sainte-Beuve, Derniers Portraits.)

[62] Ce n’était pas la première fois que Benjamin Constant montrait des tendances vers le mysticisme. Plusieurs années auparavant, à Lausanne, il avait été attiré dans cet ordre d’idées par M. de Langallerie, (Voir Journal intime.)

[63] Il se rendait compte, cependant, de l’absurdité de tomber, à son âge, dans les transes d’un amour malheureux. Au mois de novembre 1814, il écrivait à sa cousine Rosalie à propos de Mme de Staël : « Les gens qui se sont beaucoup aimés se sentent indifférents l’un pour l’autre quand ils ne s’aiment que comme tout le monde. D’ailleurs j’ai un peu d’humeur contre elle, car je ne puis parler à une femme sans qu’elle répande le bruit que j’en suis amoureux, ce qui est ridicule à mon âge et inconvenant dans ma situation. »

[64] « Débarquement de Bonaparte. Je me jette à corps perdu du côté des Bourbons. Mme Récamier m’y pousse. Chateaubriand prétend que tout serait sauvé si on le faisait ministre de l’intérieur. Sottise des royalistes. Leur refus de rien faire pour gagner l’opinion. Je ne m’obstine que plus à repousser Bonaparte. Mon article du 19 mars. Le roi part le même jour. Bonaparte arrive le 20. » (Sainte-Beuve, Carnet de Benjamin Constant, Derniers portraits.)

[65] « Je me cache chez le ministre d’Amérique. Je pars pour Nantes avec un consul américain. Troubles de la Vendée. J’apprends à Ancenis que Nantes est aux bonapartistes et Barante en fuite. Je retourne à Paris, 28 mars. Mme Récamier au milieu de tout cela. » (Sainte-Beuve, Carnet de Benjamin Constant, Derniers portraits).

[66] « Entrevue avec Bonaparte, je crois, le 10 avril. Travail à l’acte additionnel. Montlosier. Duel. Cour bonapartiste. Publication de l’acte additionnel. Mauvais effet sur l’opinion. Ma nomination au conseil d’État, 22 avril. Indignation publique, lettres anonymes, mon entrée au conseil d’État, je n’y manque point. Mes entrevues avec l’empereur. Amour au milieu de tout cela. » (Sainte-Beuve, Carnet de Benjamin Constant, Derniers portraits.)

[67] « Benjamin écrit à Mme de Staël qu’il croit fermement qu’il établira une bonne constitution et que Bonaparte est changé. » (Lettre de Charles de Constant à sa sœur Rosalie, 17 avril 4815.)

[68] Dans son Mémoire sur les Cent-Jours, publié en 1820, Benjamin Constant essaye de faire l’apologie de sa conduite. Il résume ses motifs de la façon suivante : « On m’a reproché, dans un libelle, de ne pas m’être fait tuer auprès du trône que le 17 mars j’avais défendu ; c’est que le 20 j’ai levé les yeux, j’ai vu que le trône avait disparu et que la France restait encore… S’isoler du gouvernement que Bonaparte instituait, c’était exposer la France à trois chances également désastreuses : la dictature militaire dans toute sa violence, l’asservissement complet de la France par l’étranger, et la contre-révolution avec toutes ses fureurs. Il faut remarquer, de plus, que l’une des trois ne nous garantissait pas des deux autres. Il fallait, pour conjurer ces divers périls, se réunir au gouvernement nouveau et le limiter en l’appuyant. Ce n’était pas un faible sacrifice pour des hommes qui avaient résisté à Bonaparte, ou du moins s’étaient éloignés de lui pendant treize années. (Sainte-Beuve, Carnet de Benjamin Constant, Derniers portraits.)

[69] Au moment de la débâcle finale, peu de jours avant de quitter Paris, il écrit cependant dans son Journal : « Je vais chez Mme Récamier qui se montre pour moi bonne amie. Le déchaînement de la société contre moi l’a émue. »

[70] Vers la fin de sa vie il ne connaissait plus d’émotion que celle de jouer. Sa santé délabrée ne lui permettait même plus de manger et il disait à M. Molé ; « Je mange ma soupe aux herbes et je vas au tripot. »

[71] Ses amis lui conseillèrent d’écrire une lettre au roi, M. Descazes se chargea de la remettre à Louis XVIII qui, après l’avoir lue, raya le nom de Benjamin Constant de la liste des exilés. On lui en faisait compliment le soir : « Eh bien ! votre lettre a réussi ; elle a persuadé le roi. – Je le crois bien, répondit-il ; moi-même, elle m’a presque persuadé ! »

[72] Ses historiens font erreur en disant que ce Mémoire fut composé en Angleterre.

[73] Coupable d’un double divorce, Mme de Constant était mise à l’index par la société anglaise.

[74] Sa prononciation était difficile, au début surtout ; mais sa parole une fois échauffée, l’attention était soudainement captivée par l’aspect de sa grande taille, de sa figure fatiguée, mais belle de distinction et d’originalité, encadrée de longs cheveux blonds qui tombaient en boucles jusque sur le collet de son habit ; par un mélange singulier de nonchalisme allemand, de raideur britannique et de vivacité française qui caractérisait toute sa personne. Toujours spirituel dans son émotion, toujours poli dans son persiflage, toujours plein de sang-froid dans sa colère, possédant à fond l’art de tout dire, il se faisait écouter par ceux-là mêmes qu’il irritait profondément. (L. de Loménie.)

[75] Leurs rapports étaient restés affectueux, mais un peu froids et tristes. Cependant, il allait la voir chaque jour, et lorsqu’elle fut morte, il veilla son cadavre. « Douze ans après la mort de Mme de Staël, écrit M. de Loménie, c’est encore lui qui écrit sur elle les pages les plus éloquentes, les plus nobles, les plus touchantes, les plus délicates, d’autant plus délicates qu’on n’y voit pas trace du sentiment intime qui les a dictées. »

[76] Benjamin Constant se battit avec M. de Forbin assis dans un fauteuil, parce qu’il était trop malade pour rester debout.

[77] Quelques années auparavant, Benjamin Constant était tombé en descendant de la tribune et s’était blessé à la jambe.

[78] Celle qu’il appelle la bonne Charlotte vivait pourtant près de lui et l’entourait de soins, mais leurs esprits ne s’entendaient pas. Après la mort de Benjamin et l’échange de quelques lettres, la famille de Constant perdit toute trace de Charlotte de Hardenberg. En 1835, cependant, M. Charles de Constant, se trouvant à Paris, alla voir Mme Benjamin Constant qui le reçut appuyée au buste de son mari. À partir de cette époque, tout rapport cessa entre elle et la famille de son troisième mari.

[79] Loève Veimars.

[80] Il avait été également appelé à la présidence du Conseil d’État.

[81] Benjamin Constant avait eu le chagrin, trois semaines avant sa mort, du voir sa candidature échouer à l’Académie française. Ou lui avait préféré M. Viennet !

[82] Ce livre de la Religion laisse lire à chaque page ce mot ; je voudrais croire, comme le petit livre d’Adolphe se résume en cet autre mot : « je voudrais aimer. » (Sainte-Beuve.)

[83] Histoire littéraire de la Suisse française, par Philippe Godet.

[84] « J'y retrouve la douleur la plus moderne qui soit, la plus voisine de nous, celle de la lucidité dans l'égarement, et celle aussi de la solitude de l'âme. Je devine, à travers les phrases anatomiques de ce roman, la plainte d’un être supérieur et incomplet qui ne peut arriver à se faire connaître tout entier, ni par suite à se donner, d'une créature fine et tourmentée chez qui les passages du sentiment sont à la fois trop rapides, trop brulants et trop conscients. J'y aperçois le martyr d'une faculté qui fait à l’heure présente tant de victimes parmi les plus distingués de nos contemporains : l’esprit d’analyse » (Paul Bourget, Livre du Centenaire du Journal des Débats).

[85] Mme Lindsay avait été, sous le Consulat, la maîtresse de Christian de Lamoignon.

[86] Adolphe, écrit Benjamin Constant à Mme Récamier, ne m’a point brouillé avec la personne dont je craignais l’injuste susceptibilité. Elle a vu, au contraire, mon intention d’éviter toute allusion fâcheuse. On dit une autre personne furieuse : il y a bien de la vanité dans cette femme. Je n’ai pas songé à elle.

[87] Benjamin Constant avait écrit deux autres romans ; l’un était un roman épistolaire et date de 1787, il en parle dans ses lettres à Mme de Charrière pendant son escapade en Angleterre ; l’autre, écrit dans son âge mûr, est la suite d’Adolphe et contient l’histoire de Charlotte. Sainte-Beuve croyait que M. Pagis (de l’Ariège) avait été chargé de la publication posthume de ce dernier roman. On ignore ce que sont devenus les deux manuscrits.

[88] L. de Loménie.

[89] Ce Journal, commencé à Weimar en 1804, prend fin à Paris en 1816.

[90] Exilé par Bonaparte en même temps que Mme de Staël, Benjamin Constant l’avait accompagnée en Allemagne. Très bien reçu à Weimar, il s’y fixa pendant quelque temps.

[91] De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements. 4 vol. in-8°, Paris, Béchet, 1824.

[92] Toujours en contradiction avec lui-même, Benjamin Constant était destiné à n’aimer que ces femmes d’esprit dont il parlait avec tant de dédain. Les natures simples le lassaient vite et ne le retenaient pas.

[93] Julie Talma, femme du grand Talma, Benjamin Constant eut pour elle une vive et durable amitié. Il lui consacra dans Adolphe : Lettre sur Julie, une page émue et tendre.

[94] Mme de Staël ne résidait pas à Weimar d’une façon permanente. Elle habitait tantôt Leipzig, tantôt Berlin, où Benjamin Constant allait la voir fréquemment.

[95] À ce point de son journal, Benjamin Constant cesse de mettre des dates.

[96] Mme de Staël.

[97] Il est étrange d’entendre Benjamin Constant tenir ce langage. Mme de Charrière avait quarante-sept ans lorsqu’il la connut ; Mme de Staël plus de trente ; Charlotte de Hardenberg avait la quarantaine quand il l’épousa et Mme Récamier, dont il fut si amoureux en 1815, avait de beaucoup dépassé cet âge de trente ans où l’on n’a à offrir que ce dont personne ne veut plus.

[98] Sœur de la mère de Benjamin Constant.

[99] Cousine germaine de Benjamin, fille de Samuel de Constant d’Hermenches, frère de Juste de Constant, père du grand publiciste. Bossue, laide, mais fort spirituelle, aussi ardente dans ses affections que dans ses haines, Rosalie était d’une franchise impitoyable. Les lettres que Benjamin Constant lui adressa ont été publiées chez Albert Savine, Paris, 1888.

[100] Oncle de Benjamin Constant. Il avait épousé une sœur de sa mère.

[101] Mme de Staël se trouvait alors en Allemagne.

[102] Elle venait d’apprendre la mort de son père.

[103] Benjamin Constant quittait l’Allemagne pour accompagner Mme de Staël à Coppet.

[104] Charlotte de Hardenberg, d’une grande famille hanovrienne, Benjamin Constant l’avait, autrefois, connue et aimée. Mariée en premières noces à M. de Marenholz, ce mariage fut malheureux et elle dut demander son divorce. Elle épousa en secondes noces un Français, le comte Dutertre dont elle divorça également pour épouser en 1808 Benjamin Constant. (Voir Introduction.)

[105] Son premier mariage avec Mlle de Cram.

[106] Mme Necker de Saussure, cousine de Mme de Staël.

[107] Mlle Rosalie de Constant se montra toujours pour Benjamin une amie fidèle, seulement elle était sincère et ne lui ménageait ni les vérités ni les conseils.

[108] Auguste de Staël.

[109] Cousin-germain de Benjamin Constant.

[110] Mme de Staël.

[111] À ce moment de leur liaison, Benjamin Constant aurait désiré épouser de Staël, mais celle-ci voulait un mariage secret qui répugnait à la dignité de son ami.

[112] Mlle de Cram.

[113] M. Rilliet Necker.

[114] Cette partie du journal de Benjamin Constant se rapporte à un séjour qu’il fit à Genève à l’époque où, subissant encore la domination de Mme de Staël, il vivait entre deux courants contraires : d’un côté la satiété complète de cette liaison ; de l’autre tout ce que lui imposaient l’habitude, un sentiment de devoir et un reste d’amour, qui ne voulait pas mourir.

[115] Les projets les plus extraordinaires s’entrecroisaient à ce moment dans l’esprit de Benjamin Constant. C’était tantôt la fuite, tantôt un mariage secret avec de Staël, tantôt un brusque mariage avec la première venue. Tout cela finissait toujours par une réconciliation avec la châtelaine de Coppet.

[116] Charlotte de Hardenberg.

[117] Mme de Staël.

[118] Ancienne femme de chambre de Mme de Charrière.

[119] M. Juste de Constant avait épousé en secondes noces une personne attachée à son service.

[120] Mme de Staël s’était décidée à partir pour l’Italie. Benjamin Constant quitta la Suisse avant elle et se rendit d’abord chez son père dont il essaya vainement d’arranger les affaires en désordre. De là il partit pour Lyon rejoindre Mme de Staël.

[121] Mme de Staël se rendait en Italie. Ce fut à Lyon que Benjamin Constant lui fit ses adieux.

[122] Au lieu de partir pour Weimar, Benjamin Constant était, comme on le voit, resté en France où il passa quelques mois, tantôt dans la campagne qu'il possédait près d’Hérivaux (Seine-et-Oise), tantôt à Paris où il fut toléré et où il fit de continuels et inutiles efforts pour obtenir la fin de l’exil de Mme de Staël. Il vivait dans un cercle d’amis intimes, travaillant assidûment, ne se mêlant pas de politique et se consacrant surtout à Mme Talma, fort malade. Il assista à sa mort qui fut une des grandes douleurs de sa vie. Mme Talma avait toujours été pour lui l'amie la plus fidele et la plus sûre.

[123] Charlotte de Hardenberg dont il allait redevenir amoureux.

[124] Voir Introduction.

[125] Père du ministre de France en Grèce.

[126] Cousin germain de Benjamin et fils d’une des sœurs de sa mère.

[127] Ici, il y a évidemment interruption dans le Journal de Benjamin Constant. Il ne le reprend qu’à son retour en Suisse, ou il était allé retrouver Mme de Staël.

[128] Ce fut à cette époque que se jouèrent à Coppet les tragédies dont il a été si souvent parlé et où figuraient comme acteurs : Mme de Staël, Benjamin Constant, M. de Sabran, M. d’Hermanches, etc. Cependant entre les deux amis les dissentiments devenaient chaque jour plus violents. Mme de Staël proposait un mariage secret ; Benjamin le voulait public. Au fond, paraît-il, aucun des deux ne désirait sérieusement aliéner sa liberté. (Voir Introduction.)

[129] Benjamin Constant se faisait illusion. D’après les lettres de sa cousine Rosalie, il se montra acteur détestable dans le rôle de Zopyre.

[130] Mme de Staël faisait, à ce moment, des démarches pour rentrer en France.

[131] Adolphe, qui ne fut publié que plusieurs années plus tard.

[132] Voir Introduction.

[133] Voir Introduction

[134] Quoiqu’elle ne soit ni jeune, ni jolie, ni riche, elle n’est pourtant ni vieille, ni laide, ni pauvre, » dira d’elle Mlle Rosalie de Constant lorsqu’elle fut devenue sa cousine.

[135] Six ans plus tard il écrira : « Mme de Staël est en voyage avec Rocca, mais elle ne m’écrit pas. Son souvenir et celui d’Albertine me déchirent… que la vie est triste et que je suis fou !... Je fais le projet d’un voyage à Vienne. Cela m’a rappelé les efforts de de Staël pour m’y entraîner avec elle. Donc ce que je n’ai pas voulu faire avec la plus spirituelle des femmes, je pense à le faire aujourd’hui avec Charlotte. Justice de Dieu !

[136] Par son mariage avec Charlotte, Benjamin Constant espérait non seulement échapper à un lien qui lui pesait, mais pouvoir se fixer à Paris.

[137] Benjamin Constant était retourné en Suisse.

 

[138] Le papier par lequel M. Dutertre renonçait à ses droits sur Charlotte.

[139] Voir Introduction

[140] Le chevalier de Langallerie, fils du marquis de Langallerie et d’une fille du général de Constant. Il habitait Lausanne et était chef d’une secte mystique.

[141] Sœur cadette de Mlle Rosalie de Constant.

[142] « Benjamin Constant proposa alors à Mme de Staël ou un prompt mariage ou une rupture à l'amiable. » (Lettre de Mlle  Rosalie de Constant à son frère Charles.)

[143] Cette adaptation de la pièce de Schiller à la scène française qu’il fit précéder d’une étude sur le théâtre allemand ne fut pas heureuse. Le talent de Benjamin Constant et la qualité de son esprit ne se prêtaient ni à la versification ni à la tragédie.

[144] Benjamin Constant joua si mal le rôle de Pyrrhus que sa cousine Rosalie écrivait : « Je ne sais si c’est le roi d’Épire (des pires), mais c’est le pire des rois. »

[145] Benjamin Constant s’était décidé à rejoindre Mme Dutertre à Besançon. Pendant ce temps Mme de Staël, sans se douter de ce qui se préparait, partait pour Vienne.

[146] Malgré cette affirmation, Benjamin Constant revint à Coppet en 1808 et ses indécisions recommencèrent. Il se dit libre encore, et peut-être n’eût-il jamais épousé Charlotte, si la volonté de son père n’était intervenue. M. Juste de Constant accueillit Mme de Hardenberg à Brévans où son futur époux devait la rejoindre. Après s’être fait attendre longtemps, Benjamin avait fini par y arriver vers le 10 décembre 1807. Le mariage cependant ne se fit que le 8 juin 1808 après de nouvelles hésitations. Charlotte ne pouvant fournir tous les papiers nécessaires, un pasteur protestant bénit les deux époux, mais les registres de Besançon ne contiennent pas leur acte de mariage ; cependant par un compromis étrange, payé argent comptant, M. Dutertre avait consenti au divorce. Après la cérémonie qui le liait définitivement à une autre femme, la situation de Benjamin vis-à-vis de Mme de Staël ne se simplifia pas. D’abord il commença par garder son mariage secret (voir Introduction) ; sa découverte donna lieu aux scènes les plus violentes, qui pourtant ne déterminent pas une rupture complète. Il accompagne Mme de Staël à Lyon ; on le voit près d’elle en Suisse. En 1809 seulement il rendit son mariage public ; cependant en juin 1810 nous le retrouvons encore à Coppet. Toute cette partie de la conduite de Benjamin paraît absolument inexplicable (Voir Introduction). Son Journal ne contient aucun détail sur les débuts de son mariage, il interrompit pendant trois ans ce carnet quotidien et ne le recommença qu’en 1811. Ce fut au mois de mars de cette même année que Benjamin Constant avait fait à Lausanne ses adieux définitifs à Mme de Staël. « Nous ne nous reverrons jamais », lui dit-elle. Ils devaient se revoir, mais dans des termes d’indifférence affectueuse et quelquefois un peu amère.

[147] Benjamin Constant se rendait en Allemagne, dans la famille de sa nouvelle femme, au château de Hardenberg, près de Göttingen.

[148] Les enfants que son père avait eus d’un second mariage avec une personne attachée à son service.

[149] Cette période de calme ne devait pas durer, À ce moment l’abdication de Napoléon étant imminente, une intrigue fut nouée, pour mettre en avant le fils de Bernadotte. Benjamin Constant, qui voulait absolument jouer un rôle politique conforme à ses idées et qui s’enthousiasmait de tout ce qui lui donnait l’espoir d’un gouvernement constitutionnel, fut mêlé à cette naïve candidature, candidature qui n’est rapportée nulle part et qui fut un fiasco complet. C’est aux agitations et aux espérances de cette absurde entreprise que Benjamin Constant nous fait assister dans ce récit mystérieux, où le prince prétendant est désigné sous le nom de Béarnais, probablement parce que le Béarn était la patrie de Bernadotte.

[150] De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne.

[151] Sa haine bien connue pour Napoléon devait assurer à Benjamin Constant un accueil favorable à Paris, mais le drapeau constitutionnel qu’il ne cessait d’agiter ne répondait pas aux idées réactionnaires des purs légitimistes. Aussi fut-il promptement désillusionné. Cependant il ne se laissa pas décourager et, se fiant aux bonnes paroles de Talleyrand, Regnault, Fouché et autres, il se jeta avec ardeur dans la presse militante. Aidé de la Harpe, il parvint jusqu’à l’empereur Alexandre qui lui fit la meilleure réception et lui donna des encouragements. Du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, il publia une série d’articles politiques, rédigés avec un talent remarquable et qui remuèrent l’opinion, malgré l’opposition que rencontraient autour du roi Louis XVIII les doctrines qui y étaient professées.

[152] Réflexions sur les institutions, la distinction des pouvoirs, etc.

[153] Adolphe qu’il n’avait pas encore publié.

[154] Mme Récamier, très liée avec le roi et la reine de Naples, venait de recevoir une lettre de la reine Caroline, qui la priait de lui indiquer un publiciste renommé auquel confier la rédaction d’un mémoire pour la défense des droits de Murat. On allait discuter au congrès de Vienne le maintien des souverainetés fondées par Napoléon. Mme Récamier pensa immédiatement à Benjamin Constant et l’invita à passer chez elle. Il vint, ils causèrent longtemps. Pour gagner à la cause de ses amis l'appui quelle sollicitait, la belle Juliette employa un peu de cette coquetterie qui avait exercé sur ses contemporains une si universelle séduction. Adolphe avait alors quarante-sept ans, ce qui ne l’empêcha pas de devenir amoureux. Il eut grand’peine à réduire à l'amitié le sentiment qui venait de le saisir violemment.

[155] Benjamin Constant consignait jour par jour dans son journal les détails de sa vie amoureuse. Il passait par de folles alternatives d'espérance et de désespoir ; son amour-propre, qui jouait un si grand rôle dans cette passion, était tour à tour exalté ou écrasé. Nous ne reproduisons ici que quelques fragments des pages où il transcrivait quotidiennement, avec une monotonie désespérante, les rigueurs de Récamier et ses espérances toujours renouvelées et déçues.

[156] Ce duel finit, en effet, par avoir lieu.

[157] Mme de Constant, ne pouvant entrer à Paris à travers les armées coalisées, était restée en Allemagne près du fils né de son premier mariage avec M. de Marenholz.

[158] Au milieu de ce drame amoureux l'apparition du mysticisme de Mme de Krüdner est assez curieux. Celle-ci, qui était en bonnes relations avec Récamier, voulut faire tourner au profit de son prosélytisme l'exaltation de Benjamin Constant. Elle y réussit en écoutant avec compassion le récit des chagrins de cœur de son néophyte et en lui promettant d’établir entre lui et son idole un lien d’âme dont l’amoureux espérait peut-être se servir comme moyen transitoire. Voilà, donc Benjamin Constant à genoux, chez Mme de Krüdner, y récitant de touchantes prières. Un jour la duchesse de Bourbon arrivant inopinément à une de ces séances, Benjamin se prosterna si bien que son nez touchait le plancher ; malgré cela, se sentant découvert, il se disait tout bas : À coup sûr la princesse se demande : « Que fait là cet hypocrite ? »

[159] Benjamin Constant ne se trompait pas, Mme Récamier était peu propre aux idées religieuses, elle n’oubliait jamais sa coquetterie en entrant dans le tabernacle ; cela obligea le grand-prêtre à donner à Benjamin Constant la mission de rappeler à l’ordre la belle fervente. Je m’acquitte avec un peu d’embarras, lui écrivit-il, d’une commission que Mme de Krüdner vient de me donner. Elle vous supplie de venir le moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde, que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme, mais ne le rehaussez pas. »

[160] Cet épisode religieux eut en vérité un bon effet sur Benjamin Constant, qui trouva dans la doctrine de Mme de Krüdner des idées qui donnèrent satisfaction à son cœur et à son esprit. Il y puisa des sentiments plus calmes et plus raisonnables, car Mme de Krüdner étant partie, en dépit de Juliette qui restait, il se remit aux affaires sérieuses et retrouva son énergie pour le travail.

[161] Voir Introduction.

[162] Ce fut Sébastiani qui apprit à Napoléon que Benjamin Constant était encore en France et à sa discrétion : « Ah ! nous le tenons ! tant mieux ! » fut la réponse de l’empereur, comme s’il allait en sortir une grande vengeance. Puis aussitôt il dit à Sébastiani : « Soyez tranquille, je ne veux faire aucun mal à votre protégé. Envoyez-le-moi et il sera content. » Avec cette habileté de coup d’œil qui le caractérisait, Bonaparte avait immédiatement compris que son pardon généreux devait conquérir Benjamin Constant, et que cette plume habile pourrait lui être fort utile pour ses projets de constitution.

[163] Voir Introduction.

[164] Voici le récit de cette entrevue où Benjamin Constant se trouvait, non sans émotion, en face de l’homme que sa plume violente avait attaqué avec tant d’acharnement : « Au lieu d’être caressant ou dur, Napoléon fut simple, poli et plein de franchise. Ne s’occupant en rien du passé, il ne parla que de l’œuvre pour laquelle Benjamin Constant était appelé. Il dit qu’ayant promis à la France une constitution libérale, il voulait la donner, sans la restriction d’un pouvoir astucieux, accordant tout d’abord plus qu’il ne fallait pour avoir le droit de tout retirer ensuite ; que le gouvernement partagé, mais fortement appuyé d’une monarchie libérale, conviendrait beaucoup mieux à son fils, pour lequel il travaillait bien plus que pour lui-même. » On comprend que ces paroles prononcées d’un ton calme, ferme et convaincu, saisirent vivement l’imagination impressionnable de Benjamin Constant. Napoléon lui remit ensuite un amas de projets de constitution signés ou anonymes de toute provenance ; et, quittant alors son visage sérieux, il fit des rapprochements piquants sur la comparaison entre les idées énoncées et l’opinion des auteurs. Car tel projet d’un républicain rétablissait le despotisme, tandis que celui d’un royaliste organisait l’anarchie. Enfin, l’empereur congédia Benjamin Constant, sans l’avoir ni caressé, ni maltraité, mais l’ayant dominé par la simplicité, le charme et la fermeté de son esprit, devant lequel toute question se présentait toujours, non comme étant à résoudre, mais comme résolue.

[165] Sa nomination au conseil d’État.

[166] La rapide évolution qui jetait Benjamin Constant dans les bras de l’empereur fut sévèrement blâmée. Il suffit de lire Chateaubriand pour comprendre l’impression que ce revirement avait causée. Depuis ce moment, Benjamin Constant dut porter au cœur une plaie secrète et ne plus aborder avec assurance la postérité. Cependant, à tout prendre, sa conduite à ce moment-là fut celle de beaucoup d’autres. (Voir Introduction.) M. Thiers dit à ce propos : « On comprend très bien que Benjamin Constant, mécontent des Bourbons qui avaient si mal répondu à la bonne volonté des constitutionnels, tout plein également des assurances libérales données par Napoléon et convaincu aussi de la nécessité de se rattacher au seul homme qui pût sauver la France de l’invasion, se soit donné & l’empereur. »

[167] Adolphe.

[168] Mme de Constant fut mise à l’index en Angleterre comme coupable d’un double divorce.

[169] Le Journal Intime de Benjamin Constant s’arrête ici. Pour les dernières années de sa vie voir l’Introduction.