Joseph Conrad

EN MARGE DES MARÉES

traduction : G. Jean-Aubry

1921

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Table des matières

 

NOTE DU TRADUCTEUR.. 4

NOTE DE L’AUTEUR.. 5

LE PLANTEUR DE MALATA.. 11

I. 11

II. 25

III. 36

IV.. 45

V.. 52

VI. 60

VII. 68

VIII. 78

IX.. 85

X.. 93

XI. 106

XII. 112

L’ASSOCIÉ. 115

L’AUBERGE DES DEUX SORCIÈRES   (UNE TROUVAILLE) 159

À CAUSE DES DOLLARS. 197

Ce livre numérique. 244

 

 

À

Monsieur ERNST BECKMAN

en souvenir de Londres

et de Littlehampton,

respectueux hommage du traducteur

G. J.-A.

NOTE DU TRADUCTEUR

L’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui la traduction a paru originalement sous le titre de Within the Tides[1] titre dont la version française la plus approchée eût été peut-être Entre flot et jusant. C’est d’accord avec M. Joseph Conrad que nous avons décidé d’adopter le titre très légèrement différent de En marge des marées qui répond également aux intentions de l’Auteur ; si la mer en effet apparaît bien dans les contes que réunit ce volume, elle n’en forme pas, comme dans d’autres ouvrages de l’écrivain, le lieu principal et le lien essentiel, elle ne fait ici figure que de comparse, présente, familière et indispensable, mais, cette fois, à l’arrière-plan du drame.

Nous ajouterons que nous avons eu la rare fortune de pouvoir soumettre à l’Auteur, qui possède une connaissance assurée de notre langue, cette traduction pour laquelle sa bienveillance s’est étendue jusqu’à en revoir avec nous toutes les pages.

On ne s’étonnera donc point que nous tenions à marquer ici à l’Auteur, auquel nous lient une vive admiration et une très affectueuse amitié, notre particulière reconnaissance.

NOTE DE L’AUTEUR[2]

Les contes réunis dans ce livre ont soulevé, lors de leur publication, deux remarques en manière de commentaires et une accusation critique nettement caractérisée. L’un des comptes-rendus remarqua que je me complaisais à parler de gens qui vont à la mer, ou qui vivent sur des îles solitaires, et complètement libérés des entraves habituelles au monde civilisé ; et cela, disait-on, parce que de tels personnages me permettaient de donner libre cours à une imagination qui ne se trouve ainsi liée que par les lois naturelles, et les plus universelles d’entre les conventions humaines. Cette remarque contient, à vrai dire, une part de vérité. C’est seulement dans l’idée d’un choix délibéré qu’elle manque son but. Je n’ai, en aucune façon, recherché une liberté d’imagination particulière, ni un jeu plus libre de la fantaisie dans le choix que j’ai fait de mes personnages ou de mes sujets. La nature de mes connaissances, des suggestions et des idées où mes créations ont trouvé leur origine a dépendu directement des conditions même de ma vie active. Elle a dépendu de contacts, et même de très légers contacts, plutôt que d’une réelle expérience, parce que, en fait, ma vie est loin d’avoir été une vie d’aventures. Même aujourd’hui, quand ma pensée se reporte vers mon passé avec un certain regret (Qui pourrait ne pas regretter sa jeunesse ?) et une indubitable affection, sa couleur emprunte la sobre nuance d’un labeur assez rude et d’obligations exigeantes, toutes choses qui, par elles-mêmes, n’entraînent guère une sensation de romantisme. Si ces choses exercent rétrospectivement une vive attraction sur moi, c’est, il me semble, que le sentiment romantique de la réalité était une faculté innée en moi, une faculté qui peut bien être en soi une malédiction, mais qui, disciplinée par le sentiment de la responsabilité personnelle et par la reconnaissance de ces rudes faits de la vie que nous partageons avec le reste de l’humanité, ne devient plus qu’un point de vue duquel les ombres même de la vie apparaissent colorées d’un rayonnement intérieur.

Un semblable romantisme n’est point un péché. La vérité ne lui fait pas tort. Ce romantisme essaie seulement de faire bon cœur contre mauvaise fortune, si mauvaise que celle-ci puisse être : et dans cette malechance même il sait découvrir une certaine beauté.

J’entends ici le romantisme considéré du point de vue de la vie et non pas du point de vue de la littérature d’imagination, ce romantisme, qui, à ses débuts, s’associait uniquement à des sujets du Moyen-Âge, ou, tout au moins, à des sujets puisés dans un passé reculé. Mes sujets n’ont rien de moyen-âgeux : et j’ai sur eux quelque droit, car mon passé est bien à moi. Si leur cours se déroule hors de la large voie de la vie sociale organisée, c’est peut-être dû à ce que j’ai moi-même, en quelque sorte, rompu avec elle de bonne heure et obéi à une impulsion qui devait m’être assez naturelle pour avoir pu me soutenir à travers tous risques de désillusion. Toutefois cette origine de mon œuvre littéraire est loin d’avoir donné plus libre carrière à mon imagination. Tout au contraire, le simple fait d’avoir à traiter des sujets éloignés du cours ordinaire de l’expérience quotidienne m’a mis dans l’obligation de demeurer encore plus scrupuleusement fidèle à la vérité de mes propres sensations. Le problème consistait à rendre vraisemblables des sujets inaccoutumés. Pour cela j’ai dû créer pour eux, reproduire pour eux, étendre autour d’eux, l’atmosphère même de leur réalité. Ce fut là la tâche la plus difficile de toutes et la plus importante, et qui avait pour but de rendre avec conscience cette vérité dans la pensée comme dans les faits, qui a toujours été mon but.

La seconde des remarques auxquelles j’ai fait allusion plus haut consistait à faire observer que, dans ce volume, le tout était plus grand que les parties. J’en laisse juges mes lecteurs, me contentant de remarquer que s’il en est vraiment ainsi, il me faut le prendre pour un hommage rendu à ma personnalité, puisque ces contes qui semblent implicitement se tenir si bien ensemble qu’on a cru devoir les considérer en bloc et les juger comme le produit de la même disposition d’esprit, ont été écrits à différentes époques, sous des influences diverses, et avec l’intention déterminée de tenter plusieurs façons de raconter une histoire. Les idées et les suggestions de ces contes me sont venues à différents moments et dans des parties du globe fort distantes les unes des autres. Ce livre a été l’objet de critiques de diverse nature, en général des plus justifiables, mais qui, en deux ou trois occasions, m’ont grandement surpris. Entre autres une accusation de faux réalisme portée contre le conte du début, le Planteur de Malata. Je l’aurais jugée assez sérieuse, si je n’avais découvert, en lisant plus avant, que le distingué critique ne m’accusait, somme toute, que d’avoir cherché à éluder une heureuse conclusion, simplement par une sorte de lâcheté morale, par peur d’être pris pour un esprit superficiellement sentimental. Où (et de quelle sorte) y a-t-il dans le Planteur de Malata un seul germe de bonheur qu’on eut pu faire fructifier à la fin ? je me perds à le chercher. Une critique de ce genre me paraît méconnaître tout le propos et le sens même d’un ouvrage dont l’intention première était principalement d’ordre esthétique : un essai de description et de narration autour d’une situation psychologique donnée.

Plus sérieuse était la critique que me fit de vive voix un vieil ami que j’apprécie fort et dont l’opinion était que, dans la scène auprès du rocher (scène qui, du point de vue psychologique, est décisive), ni Felicia Moorsom, ni Geoffrey Renouard ne trouvent ce qu’il conviendrait qu’ils se dissent. Je ne discutai pas ce point-là sur le moment, d’autant plus qu’à dire vrai je ne me sentais pas moi-même entièrement satisfait de la scène. En relisant ce dialogue, plus tard, en vue de cette édition, j’en suis venu à conclure que ce qu’il y a de vrai dans la critique de mon ami, c’est que les personnages sont un peu trop explicites à l’endroit de leur émotion, et qu’ils détruisent ainsi, dans une certaine mesure, ce prestige illusoire qui caractérise leurs personnalités. Je le regrette vivement car je considère le Planteur de Malata comme la presque réalisation de la tentative que j’avais entreprise de faire une chose très difficile, et que j’eusse aimé avoir accomplie aussi parfaitement qu’il m’était possible. Toutefois, si l’on considère le diapason et la tonalité de tout ce conte, il est bien difficile d’imaginer ce que ces deux personnages auraient pu trouver d’autre à se dire, à ce moment précis, à cet endroit particulier de la surface du globe. Dans la disposition d’esprit où ils se trouvent tous les deux, et étant donné l’état exceptionnel de leurs sentiments, ils auraient pu dire n’importe quoi.

N’importe quoi ! L’éminent critique qui m’a accusé d’un faux réalisme né de ma timidité se trompe entièrement. Je voudrais lui demander ce qu’il imagine qu’une étreinte, en quelque sorte, pour toute la vie, de Felicia Moorsom et de Geoffrey Renouard aurait bien pu être ? Eut-elle même pu exister ? Eut-elle été vraisemblable ? Non ! je n’ai rien éludé par timidité ni par paresse. Et peut-être même qu’une légère défiance à l’égard de mes propres forces n’eut pas été déplacée en cette affaire. Elle m’a fait défaut ; je ressemble à Geoffrey Renouard en ce que je ne puis, une fois engagé dans une aventure, supporter l’idée d’y renoncer. Le moment était venu pour ces deux êtres de se découvrir l’un à l’autre. Ils devaient le faire. Rendre le moment décisif d’un sentiment avec les seuls termes du langage humain est vraiment une impossible tâche. Les mots écrits n’en constituent qu’une sorte de traduction. Et, si cette traduction, par manque d’habileté ou par un extrême désir de bien faire, en arrive à être trop littérale, les personnages en proie au travail de la passion quelle qu’elle soit, au lieu de se révéler eux-mêmes, ce qui serait de l’art, en arrivent à se trahir, ce qui n’est ni de l’art ni de la vie. Pas même de la vérité ; en tout cas pas toute la vérité, car c’est la vérité privée de toutes ces réserves, de toutes ces distinctions nécessaires et sympathiques qui lui donnent sa véritable forme, ses justes proportions, son semblant de rapport humain.

Oui, la tâche qui consiste à traduire les passions avec des paroles, on peut vraiment déclarer quelle est « trop difficile ». Mon impénitence habituelle me rend néanmoins heureux d’avoir tenté ce conte avec tous ses dessous, toutes ses complications, y compris la scène auprès du rocher gris qui couronne la hauteur de Malata. Toutefois je ne suis pas satisfait du résultat d’une façon assez excessive pour ne pas excuser un patient lecteur qui s’en montrerait déçu.

Je ne me suis point réservé de place pour parler des trois autres contes ; car je ne crois pas qu’ils réclament de commentaires détaillés. Chacun d’eux a une couleur particulière, et j’ai essayé délibérément de donner à chacun d’eux un ton spécial et une différente construction de phrases. L’on m’a demandé dans un compte rendu relatif à l’Auberge des deux Sorcières, si j’avais jamais rencontré un conte intitulé A very strange bed, qui fut publié dans Household Words, en 1852 ou 53. Je n’ai jamais vu un seul numéro de Household Words de cette période. Un lit de ce genre fut découvert dans une auberge, sur la route de Rome à Naples, vers la fin du XVIIIe siècle. Où j’en ai trouvé l’indication, je ne saurais le dire à présent, je suis certain toutefois que ce n’est pas un conte. Ce lit est le seul fait que contienne l’Auberge des deux Sorcières. Les deux autres contes en renferment de plus nombreux, suggérés par mon expérience personnelle.

J. C.

1920.

LE PLANTEUR DE MALATA

I

Deux hommes causaient dans le cabinet du rédacteur en chef du journal le plus important d’une grande ville coloniale. Tous deux étaient jeunes. Le plus gros des deux, blond, d’aspect plus citadin, était le rédacteur en chef et le co-propriétaire du journal.

L’autre s’appelait Renouard. On pouvait voir clairement sur son beau visage bronzé que quelque chose le préoccupait. C’était un homme maigre, tout à la fois nonchalant et actif.

Le journaliste reprit :

— Il paraît que vous avez dîné hier soir chez le vieux Dunster ?

Il employait le mot « vieux » non pas dans le sens affectueux qu’on y attache en parlant d’amis intimes, mais par simple constatation de la réalité. Le Dunster en question était vieux, en effet. Ç’avait été l’un des hommes politiques les plus considérables de la colonie : il s’était retiré des affaires publiques après un voyage en Europe et un long séjour en Angleterre, pendant lequel il avait eu une bonne presse. La colonie en était fière.

— Oui, j’y ai dîné, dit Renouard. Le jeune Dunster m’a invité juste au moment où je sortais de son bureau. On eut dit une soudaine inspiration, et cependant je ne puis me défendre d’y soupçonner une arrière-pensée. Il a beaucoup insisté. Il m’a assuré que son oncle serait enchanté de me voir, ma nomination à la concession de Malata ayant été, lui avait dit récemment celui-ci, l’un des derniers actes de sa vie politique.

— C’est très touchant. Le vieux « sentimentalise » de temps à autre sur le passé.

— Je ne sais vraiment pas ce qui m’a fait accepter, continua Renouard. La sentimentalité n’est pas mon fort. D’ailleurs, quoique le vieux Dunster ait été assez aimable à mon égard, il ne m’a même pas demandé ce que devenait mon exploitation de plantes à soie ; il en a probablement oublié l’existence. Je dois dire qu’il y avait chez lui beaucoup plus de monde que je ne m’y attendais : c’était vraiment un grand dîner.

— J’y étais invité, reprit le journaliste, mais je n’ai pu m’y rendre. Quand êtes-vous donc arrivé de Malata ?

— Hier matin, à l’aube. J’ai fait jeter l’ancre à l’extrémité de Garden-Point, dans la baie. Je suis arrivé dans le bureau du jeune Dunster avant qu’il eût fini de dépouiller son courrier. L’avez-vous jamais vu lire ses lettres ? Je l’ai aperçu par la porte entre-bâillée. Il tient les feuilles à deux mains, remonte les épaules jusqu’à ses vilaines oreilles et rapproche son long nez de ses grosses lèvres comme une pompe aspirante. Un vrai monstre commercial enfin !

— Ici on ne le considère pas comme un monstre, répliqua le journaliste en examinant attentivement son interlocuteur.

— C’est sans doute que vous êtes habitué à sa figure, comme à beaucoup d’autres. Je ne sais pourquoi, lorsque je viens en ville, l’aspect des gens dans la rue me frappe si vivement. Ils semblent terriblement expressifs.

— Et peu agréables ?

— Non, pas toujours. L’effet est souvent frappant sans être absolument net… Je sais, vous croyez que c’est le résultat de mon existence solitaire.

— Assurément oui, je le crois. C’est très démoralisant. Vous ne voyez personne autour de vous pendant des mois. Vous menez une existence tout à fait malsaine.

L’autre eut à peine un sourire et murmura qu’en effet il s’était bien passé onze mois depuis son dernier séjour en ville.

— Vous voyez, insista le rédacteur en chef. La solitude agit comme un poison. Alors vous découvrez sur les visages des indices mystérieux et pénétrants dont un homme bien portant ne se préoccupe pas. Voilà où vous en êtes !

Geoffrey Renouard se garda bien de dire au journaliste que les indices de son visage, un visage d’ami pourtant, l’ennuyaient au moins autant que beaucoup d’autres. Il notait ces petits ravages que l’âge imprime chaque jour sur une apparence humaine. Tout cela l’émouvait et l’inquiétait, comme le signe d’un horrible travail intérieur, terriblement visible pour un œil comme le sien, accoutumé à la solitude de Malata, où il s’était établi après cinq ans d’explorations et d’aventures.

— C’est un fait que lorsque je suis chez moi, à Malata, je ne vois vraiment personne. Je ne fais pas attention aux « boys » de la plantation.

— Nous, ici, nous ne faisons pas attention aux gens dans les rues. Voilà qui est raisonnable !

Le visiteur ne répondit rien, afin d’éviter une discussion. Ce qu’il était venu chercher au bureau de la rédaction, ce n’était pas de la controverse, mais un renseignement. Il hésitait à aborder son sujet. La vie solitaire donne à l’homme une réserve à l’égard de tout commérage, surtout dans ses rapports avec les gens pour qui médire de son prochain est l’emploi le plus habituel de la langue.

— Vous êtes très occupé ? dit-il.

Le rédacteur, qui était en train de marquer au crayon rouge une grande bande de papier imprimé, jeta son crayon en disant :

— Non, j’ai fini. Carnet mondain ! Ce bureau-ci est un endroit où l’on sait tout sur tout le monde, sur ceux qui comptent et ceux même qui ne comptent pas. Il passe ici des gens bizarres, des vagabonds de toutes sortes, de l’intérieur, du Pacifique. Mais à propos, l’autre jour, la dernière fois que vous étiez ici, vous avez ramassé un de ces pauvres diables pour en faire votre assistant, n’est-ce pas ?

— J’ai pris un assistant uniquement pour faire cesser vos sermons sur le danger de la solitude, répondit rapidement Renouard. Et le journaliste se mit à rire devant cette intonation un peu rancunière. Si peu bruyant que fût son rire, sa personne replète en était secouée. Il était parfaitement persuadé que son jeune ami s’était rangé à son avis sans croire tout à fait à sa sagesse ou à sa sagacité. C’était pourtant lui qui avait, des premiers, aidé Renouard dans ses desseins d’exploitation : cinq années d’aventures scientifiques, de travaux, de dangers et de ténacité, le tout conduit avec une rare valeur, et qu’un gouvernement économe avait si modestement récompensé par la concession de l’île de Malata.

Encore cette récompense n’avait-elle été due qu’à l’éloquence du journaliste, par la parole et par la plume : il disposait d’une certaine influence dans la ville. Incertain du degré d’affection que Renouard pouvait avoir pour lui, il n’éprouvait pas lui-même une grande sympathie pour certains côtés de cette nature qu’il ne pouvait démêler. Pourtant il sentait confusément que c’était là sa personnalité véritable, – et peut-être absurde. Ainsi, par exemple, dans le cas de cet assistant, Renouard s’était incliné devant les arguments de son ami et protecteur, arguments contre l’influence malsaine de la solitude, arguments en faveur d’un compagnon, fût-il même querelleur. Très bien. Il s’était montré docile et même aimable en cette circonstance. Mais ensuite qu’avait-il fait ? Au lieu de prendre conseil de son ami, d’un homme qui précisément connaissait la foule de gens sans emploi qui traîne sur le pavé de la ville, voilà que cet extraordinaire Renouard, tout à coup et presque en cachette, ramasse quelqu’un, Dieu sait qui, et s’embarque dare-dare avec lui pour Malata. Cette façon d’agir à son égard était aventureuse et sournoise. C’était là son genre. Aussi le journaliste, qui n’avait pas trouvé la chose à son goût, continua de rire, puis s’arrêtant soudain :

— Oh ! oh ! oui, à propos de votre assistant…

— Eh bien, quoi ? dit Renouard après un silence, tandis que son visage prenait un air d’ennui.

— N’avez-vous rien à m’en dire ?

— Rien, si ce n’est… Et l’expression butée qu’avaient prise le visage et la voix de Renouard s’effaça, tandis qu’il semblait hésiter un moment ; puis changeant d’idée : « Non, dit-il, rien du tout. »

— Vous ne l’avez pas ramené avec vous, par hasard, pour le changer d’air.

Le planteur de Malata regarda fixement son ami, puis secouant la tête il murmura négligemment :

— Je pense qu’il est très bien où il est… Mais j’aimerais bien que vous me disiez pourquoi le jeune Dunster a tant insisté pour m’avoir à dîner chez son oncle hier soir. Tout le monde sait combien je suis peu mondain.

Le rédacteur se récria devant tant de modestie. Son ami ignorait-il qu’il était leur seul et unique explorateur, l’homme qui expérimentait la plante à soie…

— Cela ne me dit toujours pas pourquoi j’ai été invité hier soir. Car jamais le jeune Dunster n’a songé à me faire cette politesse auparavant.

— Notre brave Willie ne fait jamais rien sans raison, c’est vrai.

— Et chez son oncle surtout…

— Il y habite.

— C’est vrai, mais il aurait pu m’inviter ailleurs. Le plus curieux est qu’il m’a bien paru que l’oncle n’avait rien de particulier à me dire. Il m’a souri aimablement deux ou trois fois, et c’est tout. C’était un grand dîner, environ seize personnes.

Le rédacteur, après avoir dit qu’il regrettait de n’avoir pu y aller, voulut savoir si les gens étaient intéressants.

Renouard regretta que son ami n’eût pas été là. Lui dont l’affaire ou du moins la profession, était de savoir tout ce qui se passait sur cette partie du globe, il aurait probablement pu lui dire qui étaient, parmi les invités, certains nouveaux venus. Le jeune Dunster (Willie), orné d’un énorme plastron de chemise et sa peau blanche luisant désagréablement entre ses rares cheveux noirs ramenés par mèches sur le sommet de sa tête, s’était précipité sur lui et l’avait présenté à ces personnes, comme il l’eût fait d’un chien savant ou d’un enfant prodige. Décidément, il détestait Willie : encore un de ces gros individus accaparants.

Il y eut un silence. Renouard semblait n’avoir plus rien à dire, lorsque tout à coup il aborda le vrai motif de sa visite au bureau de la rédaction.

— Ils m’ont eu l’air de gens qui sont sous l’effet d’un enchantement.

Le rédacteur jeta vers son ami un regard approbateur. Que cela fût ou non la conséquence de sa vie solitaire, c’était en tous cas une nouvelle preuve de sa faculté de pénétrer les physionomies.

— Vous avez omis de me les nommer ; mais je puis essayer de les deviner, peut-être ? Vous voulez parler du professeur Moorsom, de sa fille et de sa sœur, n’est-ce pas ?

Renouard approuva :

— Oui, une dame à cheveux blancs.

Mais par son silence et son regard fuyant il était facile de comprendre que ce n’était pas la dame à cheveux blancs qui l’avait intéressé.

— Ma foi, dit-il en reprenant son maintien habituel, il m’a semblé que je n’étais invité là que pour servir d’interlocuteur à cette jeune fille.

Il ne dissimula pas qu’il avait été vivement frappé par l’aspect de celle-ci. Personne n’aurait pu échapper à cette impression. Elle différait complètement de toutes les personnes présentes, et cela ne tenait pas uniquement à ce que sa robe venait de Londres.

Lui, ne l’avait pas conduite à table ; c’était Willie. Ce n’était qu’après, sur la terrasse…

La soirée était délicieusement calme. Il s’était assis à l’écart, seul, avec le désir d’être ailleurs, à bord de sa goélette, de préférence, et débarrassé de ce harnachement mondain. Il n’avait pas, en tout, échangé quarante paroles avec les autres convives. Tout à coup il l’avait vue, de loin, venir seule, vers lui, le long de la terrasse faiblement éclairée.

Elle était grande et souple et portait avec noblesse une tête couronnée d’une chevelure luxuriante, et à laquelle Renouard trouva un caractère particulier, quelque chose d’un peu païen.

Il avait été sur le point de se lever, mais l’approche résolue de la jeune fille l’avait fait rester à sa place. Il ne l’avait pas beaucoup regardée au cours de la soirée. Il n’avait pas cette liberté de regard que donnent l’habitude de la société et la fréquentation des étrangers ; ce n’était pas à vrai dire de la timidité, mais seulement la réserve d’un homme inhabile aux manœuvres de cette curiosité négligente qui sait tout voir sans y paraître.

Tout ce qu’avait retenu son premier regard scrutateur, immédiatement abaissé, ç’avait été l’impression des cheveux d’un roux splendide et de deux yeux très noirs. L’effet en avait été troublant, mais furtif ; il l’avait presque oublié, lorsque tout à coup il la vit venir sur la terrasse, dans le rythme ondulant de toute sa personne, lente et empressée tout à la fois, comme si elle se contraignait. La lumière d’une fenêtre ouverte l’éclaira au passage, et la masse illuminée de ses cheveux relevés apparut soudain incandescente, ciselée et fluide, évoquant à l’esprit l’image d’un casque de cuivre poli, ou les lignes mouvantes d’un métal en fusion. À cette vue une admiration étonnée s’était emparée de Renouard ; mais il n’en souffla mot à son ami le rédacteur. Il ne lui confia pas non plus comment cette approche avait fait surgir en son esprit l’image de la grâce, de l’amour infini, et ce sens d’inépuisable joie que contient la beauté. Non, ce dont il fit part au rédacteur ce ne furent pas ses émotions, mais de simples faits énoncés d’une voix lente et en termes ordinaires.

— Cette jeune fille vint s’asseoir près de moi. Elle me dit : « Êtes-vous Français, Monsieur Renouard ? »

Il avait respiré une bouffée d’un parfum subtil dont il ne parla pas non plus : d’un parfum qu’il ne connaissait pas. La voix était grave et distincte. Les épaules et les bras nus brillaient d’une splendeur extraordinaire et, lorsqu’elle avait avancé la tête dans la lumière, il avait pu voir l’admirable ligne de son visage, le nez fin et droit aux narines mobiles, et le coup de pinceau exquis de ses lèvres rouges sur cet ovale sans couleur. L’expression des yeux se noyait dans un jeu d’ombres mystérieuses de jais et d’argent, sous les reflets de cuivre et d’or rouge de la chevelure. On eût dit un être fait d’ivoire et de métaux précieux transmués en un tissu vivant.

— Je lui ai dit que ma famille vivait au Canada et que j’avais été élevé en Angleterre, avant de venir ici. Je ne puis comprendre quel intérêt elle a pu prendre à mon histoire.

— Et vous vous en plaignez ?

Le ton du journaliste sembla froisser légèrement le planteur de Malata.

— Non, dit-il d’une voix étouffée et presque maussade. Puis, après un court silence, il reprit :

— Étrange. Je lui ai raconté comment j’étais parti courir le monde à dix-neuf ans, presque au sortir de l’école. Il paraîtrait que son frère m’avait précédé de deux ans dans le même collège. Elle a voulu savoir ce que j’ai fait d’abord en arrivant ici ; quels emplois on pouvait y trouver, où l’on pouvait aller, ce qui pouvait vous arriver. Comme si je pouvais dire ou prédire, d’après mon expérience, la destinée des gens qui viennent ici avec cent projets divers et pour cent raisons différentes…, ou même sans autre raison que l’amour du changement, qui vont, viennent et disparaissent. Incroyable. On aurait dit qu’elle voulut m’entendre raconter leurs histoires : je lui ai dit que la plupart ne valaient pas la peine d’être racontées.

L’éminent journaliste, la tête appuyée sur son poing gauche et le coude sur la table, écoutait avec une grave attention, mais ne paraissait pas aussi surpris que Renouard semblait s’y attendre ; aussi ce dernier demanda-t-il brusquement :

— Vous savez quelque chose ?

L’homme universel hocha la tête et dit :

— Oui, oui, mais allez toujours.

— C’est tout. Je ne sais rien de plus. Je me suis vu engagé dans le récit détaillé de mes propres aventures, au début de ma carrière. Il est impossible qu’elle ait pu y trouver un intérêt quelconque. Vraiment c’est tout à fait extraordinaire. Ces gens ont quelque chose en tête. Nous étions assis dans la lumière de la fenêtre, et le père rodait sur la terrasse, les mains derrière le dos, la tête basse. La dame à cheveux blancs est venue deux fois à la fenêtre de la salle à manger, j’en suis certain. Les autres convives commençaient à prendre congé, et cependant nous restions assis là. Cette famille est probablement descendue chez les Dunster. C’est la vieille Madame Dunster qui a mis fin à la situation. Le père et la tante tournaient aux alentours comme s’ils n’osaient pas s’approcher de cette fille. Tout d’un coup elle s’est levée, m’a serré la main et m’a dit qu’elle comptait bien me revoir.

Tout en parlant, Renouard revoyait le balancement de son corps plein de force et de charme, il sentait la pression de sa main, il entendait encore les derniers accents de ce grave murmure jaillissant de cette gorge si blanche dans la lumière de la fenêtre et il se rappelait les rayons noirs de ses yeux résolus, glissant sur son visage au moment où elle lui avait tourné le dos. Il revoyait tout, et pourtant ce n’était pas vraiment avec plaisir. C’était plutôt émouvant comme s’il s’était découvert une nouvelle faculté. Il y a des facultés dont on se passerait bien volontiers, comme par exemple celle de voir à travers un mur de pierre, ou de se rappeler une personne avec cette netteté surnaturelle. Et que penser de ces parents qui l’entouraient avec cet air d’anxieuse sollicitude ? Ces figures du monde civilisé ne cessaient de se dresser devant lui. Ces êtres s’interposaient si fortement entre lui et la réalité du monde extérieur qu’il s’était senti poussé vers le bureau de son ami. Il espérait qu’un renseignement banal viendrait chasser de sa pensée les fantômes de ce dîner inattendu. À vrai dire, la personne qualifiée qu’il aurait dû voir était le jeune Dunster, mais il ne pouvait absolument pas souffrir Willie Dunster.

Sur ces entrefaites, le rédacteur avait changé d’attitude, et faisant maintenant face à sa table de travail, il souriait légèrement, d’un air entendu.

— Une fille étonnante, hein ?

L’incongruité de ce terme aurait suffi à faire bondir de sa chaise n’importe qui. Étonnante ! cette jeune fille, étonnante ! Étonn… Mais Renouard contint ses sentiments. Son ami n’était pas un homme à qui faire des confidences, et, somme toute, ce genre de conversation était bien ce qu’il était venu entendre. Comme il avait néanmoins fait un geste, il se rencogna et dit avec une indifférence parfaitement feinte qu’elle était, en effet, très…, surtout parmi cette collection de personnes mal fagotées. Il n’y avait pas là une femme de moins de quarante ans.

— Est-ce ainsi qu’on parle de la crème de notre société, du « dessus du panier », comme on dit en France, s’écria le journaliste en feignant l’indignation. Savez-vous que vous ne ménagez guère vos expressions ?

— Je m’exprime très peu, déclara Renouard d’un ton sérieux.

— Je vais vous dire ce que vous êtes. Vous êtes un garçon qui ne pèse pas ses paroles. Avec moi, naturellement, cela n’a pas d’importance ; mais, vous ne saurez jamais…

— Ce qui m’a surtout frappé, interrompit Renouard, c’est que ce soit moi qu’elle ait choisi pour une aussi longue conversation.

— C’est peut-être que vous étiez l’homme le plus remarquable de la soirée.

Renouard secoua la tête :

— Vous avez manqué votre effet, mon cher, il faudra essayer autre chose, dit-il avec calme.

— Vous ne me croyez pas ? Ah ! modeste personnage ! C’est bon ! Mais laissez-moi vous assurer qu’en temps ordinaire j’aurais eu raison. Vous êtes suffisamment remarquable pour cela. Mais aussi vous me faites l’effet d’un garçon assez perspicace. Eh ! bien, les circonstances sont extraordinaires. Pardieu ! elles le sont.

Il se mit à rêver. Au bout d’un moment, le planteur de Malata laissa tomber négligemment :

— Et vous les connaissez ?

— Et je les connais, répliqua l’universel journaliste, du ton le plus simple, car l’occasion était trop particulière pour faire montre de sa vanité professionnelle ; cette vanité si familière à Renouard qu’il s’étonna de n’en pas avoir le spectacle et qu’il appréhenda là-dessous de fâcheuses nouvelles.

— Vous avez rencontré ces personnes ? demanda-t-il.

— Non, je devais les rencontrer hier soir, mais je me suis vu forcé d’écrire le matin à Willie pour m’excuser. C’est alors qu’il a eu la lumineuse idée de vous inviter à ma place, en supposant que vous pourriez être utile. Willie est parfois stupide ; il est évident que vous êtes le dernier à pouvoir servir à quoi que ce soit dans cette histoire.

— Comment se fait-il que je m’y trouve mêlé, quelle qu’elle puisse être ?

Et ici une sourde irritation altéra légèrement la voix de Renouard :

— Je ne suis arrivé que d’hier matin.

II

Son ami le journaliste se tourna carrément vers lui :

— Willie m’avait demandé conseil, et du moment qu’il vous a mêlé à cette histoire, je puis bien vous dire de quoi il s’agit. Je vais essayer d’être aussi bref que possible. Mais, naturellement, tout ceci entre nous.

Il s’arrêta. Renouard, qui sentait s’accroître son malaise, fit un signe d’assentiment, et l’autre ne perdit pas de temps en préambule :

— Le professeur Moorsom…, physicien et philosophe…, une belle tête à cheveux blancs (à en juger par les photographies), beaucoup de cerveau aussi dans cette tête…, tous ces fameux livres…, pour sûr, même Renouard avait dû en entendre parler…

Renouard grommela que ce genre de lecture n’était pas son fort, et son ami s’empressa d’ajouter que ce n’était pas le sien non plus, sauf par obligation professionnelle, pour la page littéraire de ce journal qui était à la fois sa propriété et l’orgueil de sa vie ; le seul journal littéraire des Antipodes ne pouvait vraiment pas ignorer le philosophe à la mode. Non pas que qui que ce fût aux Antipodes eût jamais lu une ligne du professeur Moorsom, mais tout le monde, femmes, enfants, débardeurs, et cochers de fiacre, en avait entendu parler. La seule personne, à part lui, qui, dans ces parages, eût lu les œuvres du philosophe, était le vieux Dunster qui, à une certaine époque même, se disait moorsomien (ou moorsomite), et cela bien avant que le philosophe eût atteint la notoriété dont il jouissait maintenant, bien avant qu’il fût devenu « un personnage » à tous égards…, socialement aussi…, tout à fait la coqueluche de la haute société.

Renouard écoutait attentivement, tout en dissimulant du mieux qu’il pouvait son attention.

— Un charlatan, enfin ? murmura-t-il négligemment.

— Non, je ne pense pas. Je ne veux pas dire cela. Je ne serais cependant pas surpris qu’il eût écrit la plupart de ses œuvres pour se moquer du monde. D’ailleurs, rappelez-vous bien ceci, il n’y a vraiment que dans le journalisme que l’on puisse trouver des écrits complètement sincères ; croyez-moi.

Ce disant, le rédacteur s’arrêta un moment, en jetant un regard perçant sur son interlocuteur jusqu’à ce que celui-ci eût murmuré un accidentel « oh ! sans doute ». Il se mit alors à expliquer que le vieux Dunster, pendant sa tournée en Europe, avait été à Londres le « lion » de la saison, à l’époque où il était descendu chez les Moorsom. Il entendait par là le père et la fille, car le philosophe était déjà veuf depuis pas mal d’années.

— Elle n’a pas l’air très jeune fille, murmura Renouard.

L’autre acquiesça :

— Cela n’a rien d’étonnant, étant donné qu’elle a tenu le rôle de maîtresse de maison à Londres avec des gens de la haute depuis le moment où elle a eu les cheveux relevés… Je ne m’attends pas du tout, d’ailleurs, continua-t-il, lorsque j’aurai l’honneur de lui être présenté, à trouver en elle la prime fleur de la jeunesse. Ces gens sont descendus chez les Dunster incognito, comme des princes du sang. Personne ne s’y laisse prendre, mais enfin ils aiment mieux cela. Et même, pour obliger le vieux Dunster, nous n’avons pas, dans le journal, fait mention de leur présence. Mais on mettra votre arrivée parmi nos célébrités locales.

— Juste ciel !

— Parfaitement. M. G. Renouard, l’explorateur, dont l’indomptable énergie, etc…, qui travaille actuellement à la prospérité de notre pays dans sa plantation de Malata… À propos, comment va la plante à soie ? Ça marche ?

— Oui.

— Avez-vous rapporté de la fibre ?

— Une pleine goélette.

— Je vois cela, vous pensez la faire transporter dans les usines d’essai de Liverpool, hein ? Les gros capitalistes, là-bas, sont très intéressés, n’est-ce pas ?

— En effet.

Il y eut un moment de silence, puis le journaliste ajouta lentement :

— Vous serez un homme très riche, un de ces jours.

Le visage de Renouard ne trahit aucun sentiment à l’annonce de cette prophétie assurée ; il ne dit rien jusqu’à ce que son ami eût repris, d’un ton méditatif :

— Vous devriez intéresser le professeur Moorsom à cette affaire, puisque Willie vous a présenté.

— Comment, un philosophe !

— Je ne crois pas qu’il soit ennemi de gagner un peu d’argent, et il doit savoir assez bien s’y prendre (ici la voix du journaliste se teinta de respect), il a su gagner une fortune avec sa philosophie.

Renouard leva les yeux, réprima un violent désir de sortir brusquement, mais quitta lentement son fauteuil :

— Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée, dit-il ; d’ailleurs, de toute façon, je dois le revoir.

Il se demanda s’il avait réussi à atténuer le trouble de sa voix, si son intonation avait été assez détachée, car il était en proie à une vive émotion qui n’avait rien à voir avec l’aspect commercial de la question. Il arpentait la pièce comme pour s’en aller, quand il entendit un léger rire : il se retourna soudain, les sourcils froncés ; mais ce n’était pas de lui que riait le rédacteur, il riait en regardant vaguement le mur qui lui faisait face : c’était évidemment le préambule d’un discours que Renouard, revenu à lui, attendit sans mot dire, mais non sans une singulière inquiétude.

— Non, vous ne devineriez jamais ; personne ne devinerait jamais ce que cherchent ces gens-là. Quand Willie est venu me raconter cette histoire, les yeux lui en sortaient de la tête.

— Comme toujours, d’ailleurs, remarqua Renouard avec un mouvement de dégoût. Il est stupide.

— Il était ahuri, et je le fus aussi, après qu’il m’eut raconté la chose. C’est une chasse, mon cher. Et ce qu’on cherche, c’est un homme. Et Willie, au cœur tendre a embrassé cette cause.

Renouard répéta : « Un homme ?… » Puis il se rassit brusquement rien en apparence que pour écarquiller les yeux.

— Willie est venu vous emprunter une lanterne ? demanda-t-il sarcastiquement, en se levant de nouveau sans raison apparente.

— Quelle lanterne ? s’écria le rédacteur abasourdi, dont le visage s’assombrit d’une expression soupçonneuse. Renouard, vous faites toujours des allusions à des choses que je ne saisis pas. Si vous étiez dans la politique, moi, en tant que journaliste, je ne me fierais à vous qu’autant que je vous verrais agir, mais pas davantage. Vous êtes pourri de sophismes. Mais écoutez ; l’homme en question est celui qui a été pendant un an le fiancé de Miss Moorsom. Ce ne peut être n’importe qui, en tout cas ; mais il ne semble pas avoir été bien avisé, c’est dur pour cette jeune fille.

Il parlait avec sentiment et l’on sentait que ce qui allait suivre était une affaire qui lui tenait au cœur. Mais, en homme qui connaît son monde, il marqua un étonnement amusé : un jeune homme d’excellente famille, allant partout, et pas n’importe qui, un garçon qui avait un pied dans les deux M.

Renouard, qui arpentait la pièce, se retourna :

— Que diable est-ce là ? demanda-t-il à voix basse.

— Eh ! bien, quoi ? le Monde et la Monnaie, c’est ainsi que je les appelle, pour aller plus vite. Vous avez les trois R au bas de l’échelle sociale et les deux M en haut, vous comprenez ?

— Ah ! ah ! Elle est bonne, ah ! ah !

Et Renouard se mit à rire d’un air égaré.

— Et vous progressez des unes aux autres, par ces temps de démocratie, continua le journaliste avec une imperturbable suffisance. C’est-à-dire si vous êtes suffisamment malin. Le seul danger, c’est de l’être trop. Et je crois que c’est ce qui sera arrivé à ce garçon. Un beau jour il s’est trouvé mêlé à un vilain gâchis, un vilain gâchis financier. Willie vous comprenez, n’est pas entré dans les détails avec moi. On ne lui en a, du reste, pas donné beaucoup. Mais vous savez, là, une sale affaire, quelque chose qui relève de la cour d’assises. Il était innocent, cela va sans dire. Mais il a tout de même dû disparaître.

— Ah ! ah ! (Renouard se reprit à rire brusquement, le regard fixe, comme auparavant), il y a donc un autre M dans l’histoire ?

— Que voulez-vous dire ? demanda vivement le journaliste, comme si on eût voulu empiéter sur sa découverte.

— Je veux dire « maboul ».

— Mais non, pas du tout, pas du tout.

— Bon, appelez-le seulement un malfaiteur. Que diable voulez-vous que cela me fasse ?

— Mais attendez donc. Vous n’avez pas encore entendu la fin de l’histoire !

Renouard, qui avait déjà son chapeau sur la tête, se rassit avec le sourire de dédain d’un homme qui a découvert la morale d’une histoire. Le journaliste virevoltait sur sa chaise tournante. Enfin, d’un ton plein d’onction :

— Disons, un imprudent. Bien souvent l’argent est aussi délicat à manier que la poudre. On ne saurait prendre trop de précautions à l’égard des gens qui travaillent avec vous. En tout cas il y eut un krach fantastique, une affaire sensationnelle, et ses amis intimes ne le virent plus. Avant de disparaître, toutefois, il alla voir Miss Moorsom. Ne trouvez-vous pas que ce seul fait démontre son innocence ? Ce qui s’est dit alors entre eux, personne ne le sait, à moins que la jeune fille n’en ait fait confidence à son père. Il n’y avait pas grand-chose à dire. Il n’y avait pas non plus grand chose à faire, si ce n’est de le laisser s’en aller, n’est-ce pas ? car l’histoire s’étalait dans tous les journaux. Le mieux, c’était de l’oublier, et aussi le plus facile. Pardonner aurait été plus difficile, pour une jeune fille de son genre et de son monde, mêlée à une pareille affaire. Je veux dire une jeune fille ordinaire. Or le pauvre diable ne demandait pas mieux que d’être oublié, seulement il trouva moins facile d’y contribuer. Il écrivit de temps à autre. Il n’écrivit pas à ses amis. Il n’avait pas de parents proches. Le professeur avait été son tuteur. Non, le pauvre diable écrivit de temps en temps à un ancien serviteur de son père, à la campagne, en lui défendant absolument de dévoiler l’endroit de sa retraite. Mais le vieil imbécile ne trouva rien de mieux que de s’en aller rôder aux abords de la maison des Moorsom, en ville ; peut-être mit-il dans la confidence la femme de chambre de Miss Moorsom et écrivit-il à « Monsieur Arthur » que la demoiselle allait bien et semblait heureuse, ou quelque chose d’aussi réjouissant. Je veux bien que le jeune homme consentait à ce qu’on l’oubliât, mais je ne crois pas que ce genre de nouvelles l’enchantait. Qu’en dites-vous ?

Renouard, les jambes allongées et la tête penchée sur la poitrine, ne répondit rien. Un sentiment qui n’était pas à proprement parler de la curiosité, mais plutôt une sorte de vague angoisse assez désagréable, comme le symptôme d’une maladie mystérieuse, l’empêchait de se lever et de s’en aller.

— Il devait avoir évidemment des sentiments mélangés, affirma le rédacteur. Bien des garçons, par ici, reçoivent des nouvelles de chez eux avec des sentiments mélangés. Mais je me demande quels seront ses sentiments quand il saura ce que je vais vous dire, nous sommes sûrs qu’il n’en sait rien encore. Voilà six mois, un employé de la Cité, un simple employé de banque, se trouva arrêté à la suite d’une affaire de détournement ou quelque chose d’approchant. Se voyant sous le coup d’une sérieuse condamnation, il jugea bon de soulager sa conscience d’une vieille histoire de titres contrefaits ou supprimés qui prouva, clair comme le jour, l’honorabilité de notre gentilhomme ruiné. L’escroc était bien placé pour savoir à quoi s’en tenir, puisqu’il avait été employé dans la fameuse affaire, avant le krach. On ne put plus avoir de doute sur l’innocence du jeune homme ; mais où diable était-il, le jeune homme innocent, c’est ce qu’on ne savait pas. Nouvelle affaire sensationnelle dans le monde. Miss Moorsom déclara : « Il va venir me redemander et je l’épouserai. » Seulement, il ne revint pas. Entre nous, à l’exception de Miss Moorsom, personne ne désirait bien vivement son retour. Mais elle avait, l’habitude de n’en faire qu’à sa tête. Elle perdit patience et déclara que, si elle savait où se trouvait le jeune homme, elle irait le chercher. Tout ce que l’on put tirer du vieux serviteur fut que la dernière lettre qu’il avait reçue portait le timbre de notre belle ville et que c’était la seule adresse qu’il eût jamais connue de « Monsieur Arthur ». Et voilà. À dire vrai, le vieux serviteur était à l’article de la mort, emporté par une maladie de cœur ; Miss Moorsom ne put le voir ; elle alla à la campagne pour apprendre elle-même ce qu’elle pourrait du vieillard, mais il était si mal qu’elle dut rester en bas, tandis que la femme du moribond était montée près de lui ; celle-ci redescendit avec les détails que je viens de vous dire. Il était dans un état qui ne permettait pas de lui poser d’autres questions ; d’ailleurs il passa dans la nuit et ne laissa rien derrière lui qui pût mettre sur une trace quelconque.

Notre ami Willie me laissa entendre qu’il y avait eu des jours orageux dans la maison du professeur. Enfin les voilà ici. Il me semble que Miss Moorsom n’est pas de l’espèce des jeunes filles que l’on peut laisser galoper en liberté à travers le monde. C’est égal, je trouve cela plutôt « chic » de sa part mais je comprends que le professeur ait eu besoin de toute sa philosophie dans la circonstance. C’est maintenant son unique enfant, et brillante. Dieu sait combien Willie en bredouillait, positivement, quand il a voulu me la décrire, et j’ai vu, dès votre entrée, qu’elle vous avait fait aussi une impression peu ordinaire.

Renouard, d’un geste irrité, rabattit son chapeau sur ses yeux. Le journaliste ajouta qu’assurément ni Renouard ni Willie n’avaient été habitués de rencontrer des jeunes filles d’une aussi remarquable supériorité. Quand Willie avait été à Londres autrefois faire son apprentissage, il n’avait guère fréquenté qu’un monde de pensions de famille ; cela se voyait, du reste. Quant à lui-même, dans les beaux jours où il marchait sur le glorieux pavé de Fleet-street, il n’avait pas de relations et ne se souciait pas d’en avoir avec le grand monde. À cette époque rien ne l’intéressait que la politique parlementaire et les discours de la Chambre des Communes.

Le journaliste fit à ce passé récent l’hommage d’un sourire attendri, tout chargé de souvenirs, et revint à son idée que, pour une jeune fille du monde, elle avait eu un beau geste. Cependant le professeur pouvait ne pas en être ravi. Car enfin ce garçon, tout blanc comme linge qu’il fût, n’en était pas moins complètement dénué des biens de ce monde. Et il y a des malchances, si imméritées qu’elles soient, qui vous gâchent la carrière d’un homme à tout jamais. Cependant il était difficile d’opposer un refus catégorique à un aussi noble élan, sans parler du grand amour qui était à la base. Ah ! l’Amour ! Et puis la jeune fille était de taille à partir seule : elle en avait l’âge, le courage, l’argent nécessaire. Moorsom avait dû conclure qu’il était vraiment plus paternel, plus prudent aussi et plus sûr, à tous égards, de se laisser entraîner dans cette chasse. La tante les accompagna pour les mêmes raisons, et l’on donna comme prétexte un banal voyage autour du monde.

Renouard s’était levé, et restait debout, le cœur battant, étrangement agité par cette histoire, dépouillée pourtant de tout éclat par la nature parfaitement prosaïque du narrateur. Le journaliste ajouta : « On m’a demandé d’aider à la recherche. »

Là-dessus Renouard marmotta quelque chose comme une formule d’excuse à propos d’un rendez-vous pris, et il sortit. La netteté foncière de son esprit ne pouvait le défendre d’une sensation de jalousie croissante. Il pensait qu’évidemment ce n’était pas un homme de ce genre-là qui pouvait être digne du fidèle attachement d’une semblable jeune fille. Mais il avait assez vécu pour savoir que les actes, les vues et les idées d’un homme ne sont pas nécessairement à la hauteur de son caractère ; et pénétré d’une émotion délicate, par égard pour cette splendide créature, il s’efforça d’imaginer un homme pourvu d’une rare supériorité morale, de dons extérieurs et d’une extraordinaire séduction. Ce fut en vain. Au sortir de longs mois de solitude et plusieurs jours passés en mer, la beauté de la jeune fille se présentait à lui, invincible dans sa splendeur, à moins que ce ne fut par sa propre faiblesse. Il était plus aisé de croire à une telle faiblesse que de supposer à cet homme des qualités susceptibles de le rendre digne d’elle. Plus aisé, et moins humiliant. La faiblesse peut être généreuse, et chez une pareille femme elle ne pouvait être que généreuse, tandis que de l’imaginer subjuguée par quelqu’un de commun, cela c’était intolérable.

La force même de l’impression physique qu’il avait reçue de Miss Moorsom (de semblables impressions sont les sources véritables des mouvements les plus profonds de notre âme) lui rendait cette idée inconcevable. Le prince charmant n’a jamais vécu hors des contes de fée ; il ne vit pas dans le domaine du Monde et de la Monnaie et au surplus en y trébuchant. De la générosité, c’était assurément cela. Oui, c’était sa générosité. Mais cette générosité était à la fois royale dans sa splendeur et presque absurde dans sa prodigalité, ou peut-être divine.

Le soir, à bord de sa goélette, assis sur le bastingage, les bras croisés et les yeux fixés sur le pont, le planteur se laissa environner par la nuit, plongé dans une méditation sur le mécanisme des sentiments et les sources de la passion. Et tout le temps il lui sembla que la jeune fille était réellement présente. Son impression avait été si pénétrante qu’au milieu de la nuit, réveillé en sursaut, les yeux hagards dans l’obscurité de sa cabine, il n’évoqua pas l’image de la jeune fille, mais il en respira le discret parfum ; et il aurait pu jurer qu’il avait été réveillé par le léger froissement de sa robe. Il se redressa quelque temps dans la nuit, en proie non pas à de l’agitation, mais au contraire à une sorte d’oppression née du sentiment qu’il venait de lui arriver quelque chose qui ne pourrait plus s’effacer.

III

Il vint flâner, l’après-midi, dans le bureau du rédacteur, traînant avec une feinte nonchalance le poids de cet irrémédiable dont il s’était senti accablé pendant la nuit, ce sentiment d’une chose qu’il ne pouvait plus empêcher.

Son ami lui annonça aussitôt, d’un ton protecteur, qu’il avait fait, la veille au soir, la connaissance de la famille Moorsom, chez les Dunster. Dîner très simple, il n’y avait personne, ce qui valait mieux pour l’affaire en question.

— Mais dites-moi donc…

Renouard, les mains crispées au dossier d’une chaise, fixa sur son ami un regard vague.

— Sapristi, mais c’est une fille étonnante, s’écria le journaliste… Pourquoi diable allez-vous vous asseoir sur cette chaise qui n’est pas du tout confortable ?

— Je n’allais pas m’y asseoir.

Et Renouard alla lentement à la fenêtre, satisfait d’avoir pu trouver assez d’empire sur lui-même pour lâcher immédiatement la chaise plutôt que de la soulever et d’en assommer le rédacteur.

— Willie n’a pas cessé de la contempler, des larmes plein les gros yeux. Vous auriez dû le voir s’incliner sentimentalement vers elle tout le temps du dîner.

— Assez, dit Renouard d’un ton si angoissé que son ami se retourna, mais ne put lui voir que le dos.

— Vous poussez vraiment trop loin votre antipathie pour le jeune Dunster, c’est positivement morbide, dit-il doucement. Tout le monde ne peut pas être beau après trente ans… J’ai pu parler un peu avec le professeur, de vous surtout. Il m’a paru très intéressé par vos tentatives ; cela le distrait un peu du sujet principal. Miss Moorsom n’a pas semblé fâchée que je vous aie mis dans la confidence. Notre ami Willie m’a également approuvé. Le vieux Dunster, avec sa longue barbe blanche, avait l’air de donner sa bénédiction. Tout ce monde semblait avoir une haute opinion de vous, simplement parce que je leur ai dit que vous aviez mené toutes sortes d’existences avant de venir vous fixer sur cette plantation. Ils voudraient avoir votre opinion. Quelle occupation, à votre avis, M. Arthur a-t-il bien pu trouver ici ?

— Quelque chose de facile, grommela Renouard sans desserrer les dents.

— Sportsman, athlète ? Ne soyez pas trop dur pour ce pauvre diable. Peut-être galope-t-il par des pâturages, peut-être conduit-il des troupeaux ou chemine-t-il en cherchant un emploi quelque part au diable, peut-être prospecte-t-il en ce moment dans le désert.

— Ou bien couché ivre-mort devant une auberge, sur la grand route. La journée est assez avancée pour cela.

Machinalement le rédacteur leva les yeux ; la pendule marquait cinq heures moins le quart :

— Il est tard, en effet, mais ce n’est pas une raison pour que notre homme en soit là. Peut-être navigue-t-il dans le Pacifique occidental, peut-être même sur une goélette de boucanier. Quoique je ne voie pas bien à quel titre. Pourtant…

— Peut-être passe-t-il en ce moment sous cette fenêtre.

— Pas lui…, mais j’aimerais bien que vous sortiez un peu de cette fenêtre pour qu’on puisse au moins vous voir la figure. Je déteste parler à quelqu’un qui me tourne le dos. Vous êtes là à grommeler tout seul comme un ermite sur une grève. Je vais vous dire ce qu’il y a, Geoffrey. Eh ! bien, vous n’aimez pas l’humanité.

— Je ne gagne pas non plus ma vie à parler des affaires de l’humanité, répliqua Renouard.

Il vint cependant s’asseoir docilement dans un fauteuil.

— Qui vous prouve que votre homme ne se promène pas en ce moment dans cette rue ? demanda-t-il. Ce n’est pas plus invraisemblable que n’importe laquelle de vos hypothèses.

Radouci par la docilité de Renouard, le journaliste l’examina un instant.

— Eh ! bien, je vais vous dire pourquoi. Sachez donc que nous nous sommes mis en campagne. Nous avons télégraphié son signalement à tous les postes de police, dans tout le pays. Et qui plus est, nous sommes maintenant certains qu’il n’est pas venu en ville depuis au moins trois mois. Quant à dire si son absence a été plus longue, cela, pour le moment, nous ne le pouvons pas.

— C’est très curieux.

— C’est très simple. Miss Moorsom lui a écrit ici, poste restante, aussitôt après qu’elle eut essayé de voir le vieux serviteur. Eh ! bien, la lettre est toujours là en souffrance. Personne n’est venu la réclamer. Donc cette ville n’est pas la résidence du jeune homme. Personnellement je ne l’ai jamais pensé. Mais il ne peut manquer d’y venir un jour ou l’autre. Et c’est précisément notre principal espoir, qu’il doive venir un jour en ville, tôt ou tard. N’oubliez pas qu’il ignore la mort du vieux serviteur. Il viendra chercher ses lettres. Et alors il trouvera une note récente de Miss Moorsom.

Renouard, silencieux, pensait que tout cela était assez vraisemblable. L’air de lassitude qui assombrissait ses traits énergiques et bronzés, ainsi que son regard rêveur, montrait assez le profond ennui que lui causait cette conversation. Le journaliste n’y voulut voir que la preuve plus évidente encore de son immoral détachement à l’égard de l’humanité, et l’effet de cette solitude malsaine qui lui avait, en fin de compte, desséché le cœur. Tout cela s’accordait à sa théorie habituelle. Il déclara que, tant qu’un homme n’a pas cessé de donner de ses nouvelles, il n’y a pas lieu de le considérer comme perdu. C’était grâce à ce principe qu’on avait pu retrouver mainte et mainte fois des criminels en fuite. Puis, changeant soudain de sujet, il demanda à Renouard s’il y avait longtemps qu’il avait eu des nouvelles des siens et s’ils étaient en bonne santé.

— Oui, merci.

Cela fut dit d’un ton brusque qui interdisait toute familiarité. Il n’aimait pas qu’on lui parlât de sa famille pour laquelle il avait une affection profonde et pleine de remords. Il y avait des années qu’il n’avait vu un seul de ses parents, dont il différait complètement. Dès le matin de son arrivée, il était allé au bureau Dunster et là, dans les casiers dont l’un portait l’indication « Malata », il avait trouvé un petit tas d’enveloppes ; quelques-unes lui étaient adressées personnellement ; l’une était pour son assistant : le tout aux bons soins de Dunster et C°. Quand l’occasion se présentait, la maison Dunster faisait suivre ces lettres, soit par un garde-côtes en croisière, soit par un navire de commerce. Pendant les quatre derniers mois, l’occasion ne s’était pas présentée une seule fois.

— Vous comptez rester ici quelque temps ? demanda le journaliste, après un assez long silence.

Renouard répondit négligemment qu’il ne voyait vraiment pas de raison pour prolonger indéfiniment son séjour en ville.

— Mais votre santé, votre santé morale, mon cher ! reprit le journaliste. Ne serait-ce que pour vous accoutumer à voir des visages dans la rue, sans qu’ils vous frappent à ce point, pour devenir un peu plus sociable. Je pense que vous pouvez bien avoir confiance en votre assistant pour vos affaires. Il y a aussi le mulâtre, le Portugais : il sait ce qu’il y a à faire. À propos, demanda le journaliste en regardant fixement son ami, quel est donc son nom ?

— De qui ?

— De votre assistant, que vous avez ramassé derrière mon dos ?

Renouard eut un mouvement d’impatience :

— Je l’ai rencontré un soir, par hasard, et j’ai pensé qu’il pourrait faire l’affaire aussi bien qu’un autre. Il venait de l’intérieur et ne semblait pas se plaire en ville. Il m’a dit que son nom était Walter. Je ne lui ai pas demandé de preuve, vous savez.

— Je n’ai pas idée que cela marche avec vous.

— Qui vous fait croire cela ?

— Je ne sais pas, quelque chose dans vos manières, quand vous en parlez.

— Mes manières ? Vraiment ! Je ne trouve pas que ce soit un grand sujet de conversation, voilà tout. Pourquoi ne pas parler d’autre chose ?

— Bien sûr, vous n’admettrez pas vous être trompé. Ce n’est pas votre genre. Mais j’ai dans l’idée que c’est ainsi.

Renouard se leva pour partir, puis, hésitant, regarda le journaliste assis dans son fauteuil.

— Bizarre, tout cela, dit-il avec le plus grand sérieux, et il se dirigeait vers la porte, quand la voix du rédacteur l’arrêta.

— Savez-vous ce qu’on dit de vous ? Qu’il vous est impossible de vous entendre avec quelqu’un que vous ne puissiez pas maltraiter. Avouez tout de même qu’il y a quelque chose de vrai dans ce propos.

— Non, dit Renouard. Vous avez mis cela dans votre journal ?

— Non. Je n’en étais pas tout à fait sûr. Mais, par contre, ce que je dirai, ce dont je suis certain ; je crois que, quand vous vous êtes attelé à une besogne, vous ne comptez pour rien votre vie ni celle des autres. Cela, ce sera imprimé un de ces jours.

— Comme notice nécrologique, alors ? dit Renouard d’un ton négligent.

— Assurément, un jour où l’autre.

— Vous vous croyez donc immortel ?

— Non, mon cher, mais la voix de la presse est éternelle, et il lui sera donné de dire que tel était le secret de vos succès dans des entreprises où des gens, qui valaient mieux que vous, si je puis ainsi dire, avaient maintes fois échoué.

— Succès ! murmura Renouard en tirant violemment la porte du bureau, sur laquelle les mots : « Bureau de rédaction » semblaient le regarder comme une rangée d’yeux blancs, pendant qu’il descendait l’escalier de ce temple de la publicité.

Renouard ne douta pas que toutes les ressources de la presse eussent été mises au service de l’amour et employées à découvrir l’homme aimé. Il ne souhaitait pas la mort de cet homme. Il y a en nous un fond de solidarité humaine qui ne cède qu’à des provocations répétées ; et cet homme ne lui avait rien fait. Mais avant que Renouard eût quitté la maison du vieux Dunster, au cours de la visite qu’il fît cet après-midi même, il s’était découvert le désir de voir cette recherche demeurer infructueuse. Pourtant il ne se flattait pas de la voir échouer. Il lui sembla que le seul parti à prendre ici-bas, pour lui comme pour tout le monde, c’était la résignation. Et il ne pouvait s’empêcher de constater que le professeur Moorsom lui-même en était arrivé à la même conclusion.

Le philosophe s’était montré tout à fait aimable à son égard. C’était un homme d’apparence frêle, de taille moyenne ; il laissait voir un visage pensif sous ses cheveux blancs abondants et ondés, des yeux sombres et voilés, des sourcils droits et un regard concentré qui, en se posant sur vous, semblait rêver encore à quelque livre, sourdre des limbes de la méditation. Renouard devina en lui un homme que la constante habitude de l’analyse et de l’observation avait rendu aimable et indulgent, inapte à l’action et plus sensible aux pensées qu’aux faits mêmes de la vie… Avec cela, du ressort, de l’ironie, sans la moindre trace d’amertume d’ailleurs, et des manières si simples qu’elles vous mettaient aussitôt à l’aise. Il avait eu avec lui une longue conversation sur cette terrasse d’où l’on découvrait la ville et le port.

La splendide immobilité de cette baie qui s’étendait sous ses yeux, avec ses éperons gris et ses dentelures étincelantes, aida Renouard à reprendre cette possession de soi qu’il avait senti lui échapper en arrivant sur cette terrasse où il avait éprouvé la plus forte émotion de sa vie, où il avait été assis tout près de Miss Moorsom, le cœur en feu, les oreilles bourdonnantes, l’esprit en désordre. C’était là ce jardin où il s’était senti entouré de ce rayonnant sortilège. Il s’y retrouvait maintenant assis avec le professeur et parlant d’elle. Non loin d’eux, le patriarcal Dunster, dans un fauteuil d’osier, se penchait en avant, bénin et un peu sourd, la main en cornet à son oreille, avec cette innocente avidité de la vieillesse qui se rappelle les ardeurs de la vie.

En proie à une sorte d’appréhension, Renouard attendait la venue de la jeune fille. Et ce sentiment ressemblait à celui d’un homme qui craint le désenchantement bien plutôt que le sortilège.

Il s’était effrayé à tort. Dès qu’il la vit venir de loin, à l’autre extrémité de la terrasse, un frisson le prit jusqu’à la racine des cheveux. À son approche, le pouvoir de la parole, un moment, lui manqua.

Sa tante et Madame Dunster l’accompagnaient. Tout le monde s’assit ; un cercle se forma dans lequel Renouard se sentit accueilli avec cordialité ; et l’on parla naturellement de la grande recherche qui occupait tous les esprits. On attendait de lui la plus grande discrétion, mais il n’était plus question d’apporter des réticences sur l’objet même du voyage. On ne pouvait parler que des voies et moyens et des dispositions à prendre.

Renouard retrouva toute sa maîtrise de soi, en fixant obstinément son regard à terre, ce qui lui donnait un air de tristesse pensive. Il parvint à conserver à sa voix un ton grave et à mesurer ses paroles à propos du grand sujet en question. Il prit un soin extrême de choisir ses mots pour leur conserver une apparence raisonnable, sans leur donner cependant un sens décourageant. Car il ne voulait pas que cette recherche fût abandonnée, puisqu’alors il la verrait s’éloigner, avec ses deux protecteurs à tête blanche, là-bas, à l’autre bout du monde.

On lui demanda de revenir, de venir souvent, de prendre part aux conciliabules de tous ces gens passionnés par cette entreprise sentimentale d’un manifeste amour. En serrant la main de Miss Moorsom, il leva les yeux, il aurait voulu pouvoir dire quelque chose, mais la voix lui manqua ; il se sentit les lèvres scellées. Elle lui rendit son serrement de main, et comme il la quittait, il la vit regarder vaguement au loin, écoutant, semblait-il, une voix familière, cependant qu’un faible sourire effleurait ses lèvres : un sourire qui, sûrement, ne s’adressait pas à lui, et qui était le reflet d’une profonde et impénétrable pensée.

IV

Il retourna à bord de la goélette qui se dressait toute blanche et comme suspendue dans l’atmosphère crépusculaire et le rayonnement cendré du vaste port. Il contraignit ses idées à être aussi sobres, aussi raisonnables, aussi mesurées que l’avaient été ses paroles, dans la crainte d’une véritable débâcle morale. À l’approche de la nuit, il appréhendait l’insomnie et l’infinie tension de cet effort épuisant. Il fallait l’envisager pourtant. Il s’étendit, dans l’obscurité, en soupirant longuement. Il se vit, tout à coup, portant une petite lampe bizarre, reflété au grand miroir d’une chambre, dans un palais abandonné. Dans cette saisissante image de soi-même il reconnut quelqu’un qu’il lui fallait suivre : le guide effrayé de son rêve. Il franchit des galeries sans fin, une succession de salles immenses, d’innombrables portes. Il s’égarait tout à fait, puis soudain retrouvait sa route. Les pièces succédaient aux pièces. À la fin, la lampe s’éteignit et il trébucha contre un objet qui lui parut froid et lourd à porter. La pâle lueur de l’aube lui découvrit que c’était la tête d’une statue. Les cheveux de marbre imitaient la ligne hardie d’un casque et, sur les lèvres, le ciseau du sculpteur avait laissé un sourire énigmatique. Cette tête ressemblait à Miss Moorsom. Tandis qu’il la regardait fixement, la tête devint légère entre ses doigts, diminua peu à peu et tombant en morceaux se réduisit à une poignée de poussière que dispersa le souffle d’un vent si froid que Renouard s’éveilla en sursaut, pris d’un frisson de désespoir, et sauta vivement hors de sa couchette. Il faisait jour réellement. Il s’assit à la table de sa cabine et, se prenant la tête entre les mains, resta longtemps immobile.

Il se mit, avec calme, à analyser son rêve. La lampe qu’il avait vue se rapportait évidemment à la recherche d’un homme, mais en y réfléchissant, il se rappela que l’image vue dans le miroir n’était pas celle du véritable Renouard, mais de quelqu’un d’autre, dont il ne pouvait se rappeler le visage. Dans ce palais désert, il vit la transformation sinistre de ces longs couloirs aux portes nombreuses du grand bâtiment dont le journal occupait le premier étage. Cette tête de marbre avec le visage de Miss Moorsom ? Eh ! bien ? De quel autre visage aurait-il donc pu rêver ? Et son teint n’était-il pas plus beau que celui du marbre de Paros, plus pur que celui des anges ? Le vent qui avait mis fin à son rêve était la brise du matin, entrant par le hublot et lui effleurant le visage.

Oui, et pourtant toute cette explication rationnelle de la vision fantastique ne faisait que la rendre plus mystérieuse encore et plus étrange. Il y avait de la sorcellerie dans ce rêve. C’était une de ces circonstances qui jettent l’homme hors du domaine d’un ordre établi pour lui et n’en font plus qu’un être en proie à d’obscures suggestions.

Désormais, sans même essayer de s’en défendre, il passa toutes ses après-midis dans cette maison où elle vivait. Il y alla aussi passivement qu’en rêve. Il ne put jamais comprendre comment il en était arrivé à vivre sur ce pied d’intimité chez les Dunster. Était-ce dû à son mérite personnel, ou à ce qu’il était l’inventeur de l’industrie de la soie végétale ? Probablement à cette dernière raison, car il se rappelait clairement, aussi clairement que dans un rêve, avoir entendu le vieux Dunster lui dire qu’il serait bientôt chargé d’explorer les districts du Nord, afin d’y trouver des terrains favorables à la culture de la plante. Le vieillard avait hoché la tête d’un air entendu. C’était vraiment aussi absurde qu’un rêve.

Willie serait là ce soir, bien entendu ; mais c’était, lui aussi, plutôt un être de cauchemar, virevoltant autour du cercle des chaises, s’agitant en habit de soirée, comme une chauve-souris gigantesque, répugnante et sentimentale. « Il faut en finir une bonne fois, dans le monde entier, avec leurs sacrés cocons », bourdonnait-il de sa voix étouffée. Il montrait d’ailleurs une horreur extrême des insectes de toute espèce.

Un soir, il était arrivé avec une fleur rouge à la boutonnière ; rien ne pouvait être plus ridiculement fantastique. Un jour, il avait dit à Renouard :

— Il vous appartient de modifier l’histoire de notre pays, car les conditions économiques font l’histoire des nations, oh ! combien !

Il s’était retourné alors vers Miss Moorsom, comme pour obtenir son approbation, en baissant vers elle son nez en spatule et en la regardant avec un regard attendri, de ses yeux abrités sous d’absurdes sourcils qui poussaient comme des roseaux sur sa peau spongieuse. Car cet individu énorme et bilieux était un économiste doublé d’un sentimental à la larme facile, et membre du Cobden Club.

Afin de le rencontrer le moins possible, Renouard commença à arriver plus tôt et à partir avant son apparition, sans pour cela abréger par trop ces heures de secrète contemplation qui le faisaient vivre. Il avait renoncé à s’abuser plus longtemps. Sa résignation était sans limites. Il acceptait l’immense infortune d’être amoureux d’une femme qui ne pensait qu’à retrouver un autre homme et à se jeter dans ses bras. C’est ainsi qu’avec la précision du désespoir il définissait sa situation, et cette idée lui traversait brusquement l’esprit comme une flèche aiguë, lorsque la conversation tombait. La seule pensée devant laquelle il se sentît sans force était que cette situation ne pouvait durer, qu’il faudrait en venir à une conclusion. Il la craignait d’instinct, comme un homme malade peut craindre la mort. Il lui semblait que pour lui ce serait la fin de tout, et qu’après cela il ne pouvait y avoir qu’un gouffre sans lumière et sans fond. Sa résignation même n’était pas dispensée des tortures de la jalousie, la cruelle, insensée, poignante et imbécile jalousie : quand il semble qu’une femme vous trompe, simplement parce qu’elle existe, parce qu’elle respire, et lorsque les mouvements profonds de son âme, de ses nerfs deviennent une source d’affolants soupçons, de doutes épuisants et de mortelles angoisses.

Les conditions particulières de leur séjour faisaient que Miss Moorsom sortait peu. Elle acceptait cette réclusion dans la maison des Dunster, à la façon d’un ermitage où elle vivait, sous la surveillance de ce groupe de vieilles gens, comme une déesse patiente, hautaine, condescendante et obstinée. Nul n’aurait pu dire si elle souffrait de quoi que ce fût ou si son attitude n’était que l’insensibilité d’une grande passion concentrée sur elle-même ou peut-être encore une parfaite réserve, ou l’indifférence d’une supériorité assez complète pour se suffire à soi-même.

Renouard discernait pourtant qu’elle prenait plaisir à causer avec lui de préférence ; était-ce parce qu’il était le seul de son âge ou à peu près ? Était-ce donc là la secrète raison qui l’avait fait admettre dans ce cercle ?

Aussi posée que ses mouvements ou ses attitudes, la voix de la jeune fille l’enchantait. Il avait toujours été un homme d’allures tranquilles, mais cette fascination qui s’exerçait sur lui l’avait transformé au point qu’il lui fallait maintenant de terribles efforts pour conserver son calme habituel. Quand il la quittait pour retourner à bord de sa goélette, il se sentait secoué, épuisé, brisé, comme si on l’eût mis à la plus exquise des tortures. Quand il la voyait s’approcher, il avait toujours un moment d’hallucination. Elle lui semblait une impalpable beauté faite pour l’invisible musique, pour les ombres de l’amour, pour le murmure des eaux. Au bout d’un moment, car il ne pouvait pas éternellement baisser les yeux, il ramassait tout son courage, et il la regardait. Un éclair étincelait dans la sombre clarté des yeux de la jeune femme, et lorsqu’elle les tournait vers lui, ils lui semblaient donner à la vie tout entière une signification nouvelle. Il se persuadait qu’un autre homme, avant de sombrer dans la folie apaisante, aurait vu réduire en cendres son esprit à des feux d’un tel éclat. Il ne se flattait pas d’une pareille chance ; son esprit avait su traverser, indemne, la fournaise des soleils et des déserts embrasés, les colères flambantes dressées devant la faiblesse des hommes et la tenace cruauté de l’impitoyable nature.

N’étant pas fou, il lui fallait se tenir sans cesse sur ses gardes, pour ne pas se laisser aller à des silences chargés d’adoration, ou à des accès de paroles violentes. Il lui fallait surveiller ses yeux, ses gestes, les muscles de son visage. Leurs entretiens étaient tels qu’on le pouvait attendre d’eux ; elle, une jeune fille sortie tout justement de l’épais crépuscule de quatre millions d’êtres et de la vie artificielle de plusieurs saisons à Londres ; lui, l’homme des tâches précises, des actions conquérantes, habitué aux vastes horizons, évitant, jusque dans ses délassements même, ces agglomérations où l’on diminue sa valeur à ses propres yeux. Ils n’avaient à leur service la petite monnaie des conversations. Il leur fallait se servir d’idées générales ; ils les échangeaient sans grande originalité. Ce n’était guère un commerce sérieux. Peut-être n’avait-elle pas beaucoup de ressources à cet égard. Rien de remarquable ne venait d’elle. On ne pouvait pas dire que, de son contact avec le monde extérieur, elle eût reçu des impressions vraiment personnelles et différentes de celles qu’éprouvent les autres femmes. Sa séduction venait de sa sérénité, de ses attitudes graves, d’un irrésistible rayonnement féminin. Il ne savait pas ce qui pouvait se cacher derrière ce front d’ivoire si splendidement façonné, si glorieusement couronné ; il lui était impossible de dire quels étaient ses sentiments et ses pensées. Ses réponses étaient toujours précédées d’un court silence, pendant lequel il restait suspendu à ses lèvres. Il se sentait en présence d’un être mystérieux en qui parlait une voix inouïe, comme une voix d’oracle qui communique au cœur une inquiétude infinie.

Il se satisfaisait pourtant de rester assis là, en silence, les dents serrées, dévoré de jalousie ; et nul n’aurait pu deviner que son attitude, pleine de déférence à l’égard de ces vieilles gens, dissimulait le suprême effort de sa volonté stoïque, que la terrible surveillance de ses secrètes tortures l’occupait tout entier, pour que la force ne vînt pas à lui manquer. Comme jadis au cours de ses luttes avec les forces de la nature, il pouvait trouver en soi-même tous les courages, excepté celui de fuir le danger.

C’était probablement la rareté même des sujets de conversation qui faisait que Miss Moorsom l’engageait si souvent à lui parler de sa propre existence. Il ne s’y refusait pas ; il était affranchi de cette vanité timide et exacerbée qui fait se crisper si souvent les lèvres des hommes vains et glorieux.

Tout en regardant la pointe de son soulier, et en retenant sa voix, il lui parlait en pensant qu’un moment viendrait, bientôt, où elle se lasserait de lui prêter même son inattention. Et lorsque son regard glissait vers elle, elle lui apparaissait éclatante et parfaite, le regard vague, perdu en une immobilité mélancolique, et la tête penchée, semblable à quelque Vénus tragique qui surgissait devant lui, non pas de l’écume de la mer, mais de l’infini lointain, confus et mystérieux de l’innombrable humanité.

V

Un après-midi, en arrivant sur la terrasse, Renouard n’y trouva personne. Ce lui fut à la fois une déception mélancolique et un amer soulagement.

La chaleur était intense, l’air calme. Les hautes fenêtres de la maison restaient grandes ouvertes. À l’extrémité de la terrasse, des chaises groupées autour d’une table à ouvrage donnaient la sensation d’invisibles occupants, d’un conciliabule de fantômes. Renouard regarda ces chaises avec une sorte de terreur. Un bruit de voix, léger, furtif, qui venait d’une pièce voisine, augmentait encore l’illusion et fit s’arrêter le visiteur hésitant. Il s’accouda à la balustrade de pierre, auprès d’un grand vase où s’épanouissait une étrange plante tropicale.

C’est là que le trouva le professeur Moorsom qui revenait du jardin, un livre sous le bras et s’abritant d’une ombrelle blanche. Fermant son ombrelle, le philosophe vint s’accouder près du jeune homme en lui faisant remarquer combien la chaleur augmentait à cette saison. Le planteur en convint et changea un peu de place ; après un court silence, le philosophe lui posa à brûle-pourpoint une question, qui, comme un coup sur la tête, le priva momentanément de la parole et même de la pensée, et qui, plus douloureusement encore, le laissa tout frissonnant, appréhendant non pas la mort, mais un éternel tourment. Ç’avaient été pourtant des paroles bien naturelles.

— Il faut tout de même en sortir. Nous ne pouvons pas rester éternellement dans cette attente. Dites-moi votre sentiment sur nos chances de succès.

Renouard, interdit, eut un faible sourire. Le professeur déclara d’un ton plaisant qu’il avait hâte de poursuivre son voyage autour du monde et d’en avoir fini. On ne pouvait pas rester indéfiniment chez ces excellents Dunster. En outre, il y avait les conférences qu’il s’était engagé à faire à Paris. C’était là une question sérieuse.

Ces conférences du professeur Moorsom étaient un événement européen et Renouard ignorait que des auditoires brillants devaient y courir en foule. Tout ce qu’il lui était possible de démêler était le trouble que cette annonce lui causait. La menace de la séparation lui tomba sur la tête comme un coup de foudre. Il sentit tout l’absurde de son émotion. N’avait-il pas vécu sous les nuages, tous ces temps derniers ? Le professeur, les coudes écartés, regardait le jardin, tout en continuant à soulager son esprit. Assurément sa fille assumait la direction du département « sentiment » et elle rencontrait, pour l’y aider, de nombreuses bonnes volontés. Mais, lui, il fallait bien qu’il s’occupât du côté pratique de la vie, et sans le secours de personne.

— Je n’hésite pas à vous confier ce souci, car je vous sais plein de sympathie pour nous, et en même temps je vous sais désintéressé de toutes ces sublimités que Dieu confonde.

— Que voulez-vous dire ? murmura Renouard.

— Je veux dire que vous êtes capable de juger de tout cela avec calme. L’atmosphère, ici est tout simplement détestable. Tout ce monde se laisse conduire par le sentiment. Votre opinion circonspecte pourrait peut-être influencer…

— Vous voudriez que Miss Moorsom abandonnât son idée ?

Le professeur se tourna vers le jeune homme, et le regardant avec tristesse :

— Dieu seul sait, dit-il, ce que je veux et ce que je ne veux pas.

Renouard, le dos appuyé à la balustrade, les bras croisés, semblait méditer profondément. Son visage s’abritait un peu sous le chapeau à larges bords ; son nez droit qui prolongeait la ligne du front, ses yeux profondément enfoncés dans les orbites, son menton saillant faisaient ressembler son profil à l’un de ceux qu’on voit parmi les bronzes des musées, un profil pur, sous un casque ornementé et qui rappelait vaguement une tête de Minerve.

— C’est bien le moment le plus agaçant de toute ma vie, s’écria le professeur avec une sorte d’irritation.

— Sûrement cet homme en vaut la peine, murmura Renouard, saisi d’un mouvement de jalousie qui le traversa comme un coup de couteau qu’il se serait donné à lui-même. Soit qu’il fût énervé par la chaleur, ou qu’il donnât libre cours à une irritation accumulée, le professeur eut un élan de franchise.

— Il a commencé par être un petit garçon fort ordinaire, dit-il. Il est devenu par la suite un jeune homme doué, mais sans objet, et je le soupçonne de n’avoir jamais essayé de comprendre quoi que ce soit. Ma fille le connaissait depuis son enfance. Je suis un homme très occupé, et je dois dire que leur engagement m’a pris à l’improviste. J’aurais aimé voir à leur décision des causes plus naïves, mais la simplicité n’était pas de mode dans leur milieu. Au point de vue pratique, il semble avoir été un véritable enfant. On me corne maintenant aux oreilles qu’il a été la victime de sa noble confiance dans l’honnêteté de ses semblables. Pour ma part, je vous dirai que, dès le commencement de l’affaire, j’ai eu des doutes sur sa culpabilité. Malheureusement, ma fille n’en avait pas, et nous assistons maintenant à la réaction. Non ! pour être profondément malhonnête, il faut être vraiment pauvre. Tout cela n’a été que la conséquence d’une nature sophistiquée : c’est un simple compliqué. Il a eu, à la vérité, un terrible réveil.

C’est ainsi que le professeur Moorsom fit entendre à son « jeune ami » ses sentiments à l’égard de cet homme disparu dont il était évident qu’il ne souhaitait pas le retour. Peut-être la chaleur inaccoutumée de la saison lui faisait-elle souhaiter les frais espaces du Pacifique, la brise de l’Océan, un pont encombré de chaises-longues, sur un bateau naviguant vers la Côte de Californie. Mais le philosophe n’apparut à Renouard que comme le plus déloyal des pères. Il en demeura stupéfait ; pourtant il n’était pas au bout de ses découvertes.

— Il est peut-être mort ? ajouta le professeur.

— Pourquoi ? On ne meurt pas plus ici qu’en Europe ; s’il était en Italie, par exemple, cette idée ne vous viendrait sûrement pas.

— Oui, supposons qu’il ait subi une sorte de désagrégation morale. Vous savez, ce n’était pas une bien forte personnalité, répliqua le professeur. Et, après tout, c’est l’avenir de ma fille qui est en jeu.

Renouard songeait que l’amour d’une femme pareille était capable de guérir un être complètement brisé, de tirer un homme de sa tombe. Il y pensait avec un désespoir intérieur qui, presque autant que son étonnement, fut la raison du silence qui suivit. Il parvint tout de même à émettre une phrase généreuse.

— Oh ! nous ne devons pas même supposer…

Mais le professeur l’arrêta d’un geste, et d’un accent plus triste encore :

— Que c’est bon d’être jeune ! Vous avez été un homme d’action et naturellement vous croyez au succès, mais moi, j’ai trop longtemps regardé la vie pour ne pas me méfier de ses surprises. L’âge, voyez-vous, l’âge !… Vous me voyez plein de doutes et d’hésitations, spe lentus, timidus futuri.

Il fit signe à Renouard de ne pas l’interrompre et, baissant la voix, dans la crainte d’être entendu, même là, dans la solitude de cette terrasse.

— Et le pire est que je ne suis même pas sûr, ajouta-t-il, que ce pèlerinage sentimental soit sincère. Oui, je doute de ma propre enfant. Il est vrai que c’est une femme…

Renouard surprit avec horreur un accent de rancune dans la voix du professeur, comme si jamais le vieillard n’avait pardonné à sa fille de n’être pas morte à la place de son fils. Le philosophe vit le regard pétrifié du jeune homme :

— Ah ! vous ne comprenez pas. Elle est intelligente, elle a l’esprit ouvert, elle est sympathique et charmante, bien sûr. Mais vous ne savez pas ce que c’est que de n’avoir vécu, respiré et même triomphé qu’au milieu du tourbillon et de l’écume de la vie, l’écume étincelante. Là les pensées, les sentiments, les opinions, les affections, les actions même ne sont plus rien que de l’agitation dans le vide pour divertir la vie, une sorte de débauche supérieure, énervante et fatigante, dénuée de sens et privée de but. Ma fille est la créature de ce milieu-là, et je me demande si elle obéit au malaise d’un instinct qui cherche à se satisfaire, si c’est la révulsion d’un sentiment, ou bien si elle ne fait qu’amuser son cœur d’imaginations romanesques. Tout est possible, sauf la sincérité, cette sincérité que peut seule connaître l’humanité vraie et qui lutte. Il n’est pas possible qu’une femme supporte ce genre d’existence où les femmes font la loi, et qu’elle reste complètement sincère, qu’elle demeure un être humain, tout simplement… Ah ! voici que l’on sort.

Il s’écarta d’un pas, et détournant la tête :

— Ma foi, je vous serais infiniment obligé si vous pouviez jeter un peu d’eau froide… Et devant le geste de vague effroi esquissé par le jeune homme, il ajouta :

— Ne craignez rien, vous ne risquez pas d’éteindre un feu sacré.

— Je vous avouerai que je n’en parle jamais à Miss Moorsom, et si vous, son père !…

— J’aime votre naïveté, soupira le professeur. Un père est seulement quelqu’un de quotidien, d’ordinaire, de trop connu. D’ailleurs ma fille ne peut que se défier tout naturellement de moi. N’appartenons-nous pas au même milieu ? Tandis que vous, vous jouissez du prestige de l’inconnu. Et puis vous avez prouvé que vous étiez une force.

Le professeur, suivi de Renouard, rejoignit le cercle des invités réunis à l’extrémité de la terrasse, autour d’une table de thé ; trois têtes blanches et la merveilleuse vision de cette splendeur féminine dont la vue avait le pouvoir d’agiter le cœur de Renouard du rappel de sa condition mortelle.

Il fit en sorte de ne pas se placer près de Miss Moorsom. La conversation languissait. Sans qu’on y prît garde, il contempla cette femme si merveilleuse que des siècles semblaient s’étendre entre eux deux. Il se sentait oppressé et vaincu à la pensée de ce qu’elle pourrait donner à un homme qui serait vraiment une force. Quel merveilleux combat avec cette amazone ! Et quel noble fardeau, pour la force victorieuse !

L’excellente Mme Dunster servait le thé, regardant avec intérêt, de temps à autre, la jeune fille. Ayant mangé une tomate crue, et bu un verre de lait (habitude qu’il avait gardée du temps où il vivait à la campagne, bien avant de s’être occupé de politique, alors que sur ses premières exploitations il démontra la possibilité de faire croître du blé dans des terrains en apparence assez stériles pour décourager même des magiciens), le vieil homme d’État lissa sa barbe blanche et frappant légèrement le genou de Renouard de sa main ridée :

— Vous devriez revenir ce soir dîner avec nous tranquillement.

Il aimait ce jeune homme, un pionnier, lui aussi, à plus d’un titre. Mme Dunster ajouta :

— Venez donc, ce sera très intime. Je ne sais même pas si Willie sera là pour dîner.

Renouard marmotta des remerciements ; et quitta la terrasse pour se rendre à bord de la goélette. Il était encore à la porte du salon qu’il entendit la forte voix du vieux Dunster déclarer sur un ton d’oracle :

— Ce sera notre « leader », un de ces jours… Comme moi…

Renouard laissa retomber derrière lui la légère tenture de la porte. La voix du professeur Moorsom disait :

— On m’a dit qu’il s’était fait des ennemis de presque tous ceux qui ont eu affaire à lui.

— Cela, ce n’est rien ; il a fait ce qu’il a voulu faire, son œuvre, comme moi.

— On dit qu’il n’a jamais pris garde à ce que cela coûtait, pas même aux existences.

Le planteur comprit qu’on parlait de lui ; mais avant qu’il eût eu le temps de s’éloigner, Mme Dunster intervint doucement :

— Ne vous laissez pas influencer par ce que le monde dit de lui. Ce sont des envieux.

Il entendit alors la voix de Miss Moorsom répondre à la vieille dame :

— Oh ! on ne me trompe pas facilement. J’ose dire que je possède l’instinct de la vérité.

Il s’éloigna de cette maison, le cœur plein d’effroi.

VI

Une fois à bord de la goélette, couché sur le divan et les poings sur les yeux, Renouard décida qu’il ne retournerait pas dîner dans cette maison. Il le décida au moins vingt fois. L’idée qu’il n’avait qu’à monter sur le pont et à commander tranquillement : « Parez le cabestan » pour que la goélette reprenant vie fût le lendemain à trente lieues de là, en mer, trompait sa volonté. Rien de plus facile. Et cependant ce jeune homme à qui son audace intrépide avait fait tant d’ennemis, cet inflexible chef de deux expéditions brillantes et tragiques, reculait devant un acte de farouche énergie et commençait à se chercher des excuses.

Non, vraiment, reculer comme un lâche qui se coupe la gorge n’était pas digne de lui ! Il acheva de s’habiller et regarda dédaigneusement dans le miroir son impassible visage.

Pendant le trajet en canot, il se rappela tout à coup la sauvage beauté d’une cascade à Menado, alors qu’il était encore petit garçon, il y avait bien longtemps. Une légende racontait qu’un gouverneur des Indes hollandaises en tournée officielle s’était suicidé en s’y précipitant. On supposa qu’une maladie incurable l’avait dégoûté de la vie. Mais y avait-il jamais eu au monde un fléau semblable à celui qui le hantait et qui, tout en vous rattachant à la vie, vous torturait jusqu’à la mort.

Le dîner fut des plus calmes. Willie, que l’on avait attendu vainement une demi-heure, ne vint pas, et sa chaise demeura vide auprès de Miss Moorsom. Renouard avait pour voisine la sœur du professeur ; elle avait revêtu une robe de soirée, fort élégante et qui convenait à son âge. Cette vieille dame, dans son étonnante conservation, rappelait à Renouard ces fleurs en cire que l’on garde sous des globes. Elle ne portait aucune trace de cette poussière que laissent les batailles de la vie. De jour, le planteur ne lui plaisait guère ; elle trouvait que son costume blanc et son large chapeau lui donnaient un air bohème tout à fait incorrect pour rendre visite à des dames. Mais en habit de soirée, élégant et svelte, la voix agréable et légèrement voilée, il faisait chaque fois sa conquête. Il aurait pu tout aussi bien être quelqu’un de distingué, le fils d’un duc par exemple. Cédant à ce charme, et aussi, peut-être, parce que son frère lui en avait donné le conseil, elle tenta d’ouvrir son cœur à Renouard qui, pour le moment, était occupé à contempler la nièce, de l’autre côté de la table, de toute la force de son âme. La vieille dame lui parla en toute franchise, exactement comme si cette misérable enveloppe mortelle où ne vivait qu’un amour sans espoir eût été vraiment un fils de duc.

Renouard, distrait, ne percevait que des bribes de cette conversation, jusqu’à ce que la confidence finale éclatât…

— J’aimerais connaître votre opinion. Regardez-la, si charmante, admirée de tous, ce serait trop triste. Nous espérions tous qu’elle ferait un beau mariage, avec quelqu’un de riche et de haut placé ; qu’elle aurait une maison à Londres et une à la campagne, et qu’elle nous y recevrait magnifiquement. Elle est si admirablement faite pour cela. Elle a une foule d’amis distingués. Et voici qu’au lieu de… Ah ! si vous saviez comme mon cœur en souffre.

Son murmure distingué, quoique anxieux, fut couvert par la voix du professeur qui discutait au bout de la table, avec son vénérable disciple, sur l’Impermanence du Mesurable. Cela aurait pu faire la matière d’un nouveau livre à succès de philosophie moorsomienne. À la fois patriarcal et ravi, le vieux Dunster se penchait en avant, les yeux brillants de jeunesse, deux plaques rouges à la racine de sa barbe blanche, et Renouard qui examinait cette agitation sénile se rappela les mots tombés des lèvres subtiles du professeur. Il s’en appliqua le sarcasme, il vit leur vérité démontrée par cet homme que l’on amusait ainsi au bord de sa tombe. Oui, une débauche intellectuelle parmi la simple écume de l’existence ; écume et mensonge.

Placée du même côté de la table, Miss Moorsom ne regarda pas une seule fois son père. Toute sa grâce semblait figée : ses lèvres rouges ne s’entr’ouvraient pas ; une faible teinte rosée animait son visage éclatant ; ses yeux noirs brûlaient immobiles, et des rayons de lumière reflétés par ses cheveux cuivrés se fixaient dans l’ondulation de sa chevelure.

Renouard se vit renversant la table, brisant les verres et la porcelaine, piétinant les fruits et les fleurs, et la saisissant dans ses bras, l’emportant parmi le tumulte et les cris, silencieuse et effrayée, jusqu’en quelque profonde retraite, comme à l’âge des cavernes. Les convives se levèrent tout à coup : Renouard en fit autant, mais il se sentit chancelant, sans souffle.

Sur la terrasse, le philosophe, ayant allumé un cigare, prit cordialement le bras de son « cher et jeune ami ». Renouard, maintenant, le considérait avec la plus profonde méfiance. Mais le grand homme semblait avoir une véritable sympathie pour son jeune ami, une de ces mystérieuses sympathies que n’arrêtent ni les différences d’âge, ni celles de la position : dans le cas du philosophe cela pouvait s’expliquer par le fait que la philosophie est impuissante à remédier aux difficultés de la vie pratique.

Après avoir parlé de choses et d’autres, le professeur se prit à dire :

— Le saviez-vous ? Le fils que j’ai perdu était dans le même collège que vous. Je suis certain que, s’il avait vécu et que vous vous fussiez rencontrés, vous vous seriez compris. Lui aussi, il avait le goût de l’action.

Il soupira, puis, secouant cette mélancolie, il montra d’un geste la partie ombragée de la terrasse où la robe de sa fille faisait une tache de lumière.

— Je désirerais vraiment, dit-il, que vous laissiez tomber par là quelques paroles raisonnables et décourageantes.

Renouard joua l’étonnement, se dégagea du plus perfide des hommes et se reculant :

— Sérieusement, vous vous moquez de moi, mon cher Maître, dit-il avec un rire grave qui était en réalité un cri de rage.

— Mon cher et jeune ami, il n’y a pas lieu de plaisanter. Vous ne semblez pas comprendre le prestige que vous possédez, ajouta-t-il en s’avançant vers les chaises.

« Farceur, pensa Renouard, en le regardant s’éloigner, de la place qu’il n’avait pas quittée. Et pourtant… et pourtant, si c’était vrai ! »

Il s’avança alors vers Miss Moorsom. Elle était assise à la même place qu’à leur première rencontre ; cette fois, ce fut elle qui le regarda s’avancer, mais ce jour-là, la plupart des fenêtres n’étaient pas éclairées. Il faisait noir. Elle lui apparut lumineuse dans sa robe claire, figure sans forme, visage sans traits, attendant son approche, jusqu’à ce qu’il se fût assis près d’elle et qu’ils eussent échangé des mots insignifiants.

Graduellement elle sortait de l’ombre, comme la peinture même du charme, fascinante et mystérieuse clarté sur ce fond obscur. Quelque chose de presque imperceptible dans son attitude, dans les modulations de sa voix trahissait la détente d’un orgueil calme et inconscient dont elle s’enveloppait d’ordinaire comme d’un manteau.

Sensible comme un esclave attentif aux moindres changements d’humeur de son maître, Renouard se sentit envahir d’une infinie tendresse devant cette subtile abdication de sa grâce. Il réprima le désir de la saisir, de la mener vers le jardin, sous les grands arbres, et de se jeter à ses pieds en lui murmurant des mots d’amour. Son émotion était si forte qu’il dut tousser légèrement, et ne sachant quoi lui dire, il commença à lui parler de sa mère et de ses sœurs. Toute la famille devait aller vivre à Londres, au moins pendant quelque temps.

— J’espère que vous irez les voir et que vous leur parlerez un peu de moi, de ce que vous aurez vu, dit-il d’une manière pressante.

Comme un homme prêt à quitter la vie, il espérait par ce misérable subterfuge se rappeler plus longtemps à sa mémoire.

— Certainement, dit-elle, je serai heureuse de leur rendre visite quand je serai de retour, mais ce « quand » est peut-être loin.

Il distingua un léger soupir. Une curiosité jalouse et cruelle lui fit demander :

— Vous sentez-vous découragée, Miss Moorsom ?

Un silence suivit cette question.

— Voulez-vous dire que le cœur me manque, dit-elle ? Je vois que vous ne me connaissez pas.

— Oh ! on espère toujours, murmura-t-il.

— Il s’agit, Monsieur Renouard, d’une réparation. Je suis ici pour que la vérité soit établie. Il ne s’agit pas de moi-même.

Il eut envie de la saisir à la gorge ; chacune de ces paroles insultait à sa passion, mais il se contenta de dire :

— Je n’ai jamais mis en doute la noblesse de votre but.

— Entendre le mot découragement mêlé à tout cela me surprend, surtout de la part d’un homme qui, m’a-t-on dit, s’est dépensé sans compter.

— Cela vous amuse de me taquiner, dit-il, après avoir retrouvé sa voix et maîtrisé sa colère. Il lui semblait que le professeur lui avait versé dans l’oreille un poison qui se répandait en lui, viciait sa passion, et sa jalousie même. Il doutait de chacun des mots qui sortaient de ces lèvres auxquelles cependant sa vie était suspendue.

— Que pouvez-vous savoir des gens qui ne regardent à rien, demanda-t-il de l’air le plus aimable.

— Je le sais par ouï-dire, un peu.

— Eh ! bien, je vous assure qu’ils sont, comme les autres, sujets à la souffrance, et victimes de sortilèges…

— L’un d’entre eux, en tout cas, parle d’une façon singulière.

Ils demeurèrent silencieux, puis elle détourna la conversation.

— Monsieur Renouard, j’ai eu une déception, ce matin. Le courrier m’a apporté une lettre de la veuve du vieux domestique, vous savez. Je pensais qu’elle aurait appris quelque chose de… d’ici. Mais non. Il n’est pas arrivé de lettre depuis notre départ.

Sa voix était calme. La jalousie de Renouard lui rendait cette conversation intolérable, mais il était heureux que rien ne fût arrivé pour aider à la recherche, aveuglément, déraisonnablement heureux, et cela seulement parce qu’ainsi il allait pouvoir la garder plus longtemps devant ses yeux, puisqu’elle ne perdait pas courage.

« Je suis trop près d’elle », pensa-t-il, et il recula sa chaise. Dans la violence de ses sentiments, il craignait de se jeter sur les mains qu’elle avait posées sur ses genoux, et de les couvrir de baisers. Il eut peur. Rien, rien ne pouvait plus dissiper le charme dont elle l’entourait, eût-elle même été fausse, stupide ou dégradée. Elle était sa destinée.

L’étendue même de son infortune le plongea dans une telle stupeur qu’il n’entendit pas, d’abord, un bruit de pas et de voix qui venait du salon.

Willie était revenu et le journaliste l’accompagnait.

Les nouveaux arrivants débouchèrent bruyamment sur la terrasse, puis se retenant l’un l’autre, s’arrêtèrent, tout à la fois effarants et eux-mêmes effarés.

VII

Ils venaient de fêter un poète du terroir, la dernière trouvaille du journaliste. Ce genre de trouvailles était l’affaire, la vocation, l’orgueil et le plaisir du seul apôtre des lettres que comptât cet hémisphère : l’unique Mécène de la culture, l’Esclave de la Lampe, ainsi qu’il signait sa chronique littéraire de la semaine. Il n’avait pas eu de peine à persuader le vertueux Willie (qui avait le goût des banquets) de l’aider dans cette œuvre. Ils avaient laissé le poète endormi devant le feu, sur le tapis du bureau de rédaction, et ils s’étaient précipités chez le vieux Dunster. Le journaliste avait en effet une autre trouvaille à annoncer.

Tout en se balançant il ouvrit largement la bouche et laissa tomber ce seul mot : « Trouvé ! » Derrière lui, Willie leva les bras au ciel et les laissa retomber d’un geste dramatique. Renouard vit les quatre personnes à tête blanche, à l’extrémité de la terrasse, se lever d’un seul mouvement, comme s’ils étaient tous pris de panique.

— Je vous dis – qu’il – est – trouvé, annonça solennellement le protecteur des lettres.

— Qu’y a-t-il ? demanda Renouard d’une voix étouffée.

Miss Moorsom lui saisit brusquement le poignet ; à ce contact, du feu courut dans les veines du jeune homme, une immobilité s’empara de lui, brûlante ; le sang lui battait aux oreilles. Il voulut se lever, mais la pression convulsive sur son poignet le retint.

« Non ! non ! » Les yeux de Miss Moorsom restaient immobiles, le regard fixe, sombres comme la nuit et scrutant l’ombre devant elle. Le rédacteur en chef, un peu plus loin, se pavanait. Willie le suivait, traînant avec son ostentation habituelle son énorme et pesante carcasse, qui ne restait jamais exactement perpendiculaire plus de deux secondes de suite.

— L’innocent Arthur, enfin nous le tenons. Puis, reprenant le ton de l’homme d’affaires :

— Oui, c’est cette lettre qui a fait le coup.

Il plongea la main dans sa poche et de sa paume tapota le morceau de papier. Une lettre de cette vieille femme. Willie l’avait dans sa poche depuis ce matin. Miss Moorsom la lui avait donnée pour me la montrer. Il croyait que cela n’avait pas d’importance. Eh ! bien, pas du tout, seulement il fallait savoir lire.

Renouard et Miss Moorsom, côte à côte, surgirent de l’obscurité, couple magnifique, à la fois vivant et sculptural, dans leur calme et leur pâleur. Elle lui avait lâché le poignet.

En apercevant Renouard, le journaliste s’écria d’une voix perçante :

— Comment ! vous êtes ici !

Il y eut un silence mortel, tous les visages avaient quelque chose de consterné et de cruel.

— Voici précisément l’homme qu’il nous faut, ajouta le rédacteur. Excusez mon agitation, vous êtes précisément l’homme, Renouard. Ne m’avez-vous pas dit que votre assistant s’appelait Walter ? Oui ? C’est bien ce qu’il me semblait. Eh ! bien, voici la lettre de la vieille femme du serviteur. Écoutez ceci. Elle écrit : « Tout ce que je puis dire à Mademoiselle, c’est que mon pauvre mari adressait ses lettres au nom de H. Walter. »

L’exclamation aussitôt étouffée de Renouard se perdit dans un murmure et un piétinement général. Le journaliste fit un pas en avant, et, réussit assez bien à faire un grand salut :

— Miss Moorsom, permettez-moi de vous féliciter du fond du cœur, sur l’issue… heu… heureuse…

— Attendez, dit Renouard d’une voix irrésolue.

Le journaliste lui sauta dessus comme un vieil ami :

— Ah ! vous, lui dit-il, vous êtes un joli personnage. Avec vos manières d’ours, vous finirez par n’avoir pas plus de jugement qu’un sauvage. Voyez-vous cela, vivre pendant des mois avec un homme du monde, sans jamais s’en douter. Un homme, j’en suis certain, accompli, remarquable, puisqu’il a été distingué (ici il s’inclina de nouveau) par Miss Moorsom que nous admirons tous.

Elle lui tourna le dos.

— J’espère que vous ne lui avez pas fait trop de misères, Geoffrey, murmura le journaliste à l’oreille de son ami.

Renouard s’empara brusquement d’une chaise, s’assit et, posant ses coudes sur ses genoux, appuya sa tête sur ses mains. Derrière lui, la sœur du professeur levait les yeux au ciel et se tordait fiévreusement les mains. Mme Dunster se joignait les doigts sous le menton ; mais elle, la chère femme, regardait Willie. Ce neveu modèle ! Il était dans un singulier état. Si congestionné. L’habile disposition des cheveux qui couvraient la partie dénudée de son crâne s’était déplorablement dérangée et ce crâne même était rouge et comme en ébullition.

— Qu’y a-t-il donc, Geoffrey ?

Le journaliste semblait déconcerté par les attitudes silencieuses des gens qui l’entouraient. On aurait dit qu’il s’attendait à voir tout ce monde se mettre à danser et à crier.

— Il est dans votre île, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, il y est ! dit Renouard sans lever les yeux.

— Eh ! bien, alors ?

Et le rédacteur en chef regardait autour de lui, en quête d’une réponse qui pût lui venir en aide. Mais la seule réponse qui lui vînt fut inattendue. Irrité d’être au second plan, et, en outre, parce que le vin le rendait facilement fâcheux, le sensible Willie se retourna et avec une maligne intonation d’ivrogne, étonnante de la part d’un homme capable de se tenir si droit.

— Ah ! ah ! Mais il n’est pas ici, cria-t-il. Pas encore. Non ! Vous n’avez pas encore mis la main dessus !

Ce spectacle et cette algarade déplacée firent sur le rédacteur l’effet de la cravache sur un cheval surmené ; il sursauta :

— Quoi ? que voulez-vous dire ? Nous… ne… l’avons… pas… encore… Naturellement, il n’est pas ici encore. Mais la goélette de Geoffrey est ici. On peut l’envoyer dès maintenant le chercher. Mais attendez donc, il y a mieux. Pourquoi ne partiriez-vous pas tous pour Malata, mon cher Maître ? Cela ferait gagner du temps, et je suis certain que Miss Moorsom préférerait…

Il fit un geste galant vers Miss Moorsom, mais elle avait disparu. Il en fut quelque peu déconcerté.

— Ah ! hum… Oui, dit-il, pourquoi pas ? Une croisière de plaisance, un délicieux bateau, une délicieuse saison, un délicieux but, un déli… Non, vraiment, rien ne s’y oppose. Geoffrey, d’après ce que j’ai entendu dire, s’est payé un bungalow trois fois trop grand pour lui. Il peut vous loger tous. Ce sera pour lui un plaisir, le plus rare des privilèges. Qui ne serait fier d’être l’instrument de cette heureuse réunion ? Je suis moi-même très fier de l’humble rôle que j’y ai joué. Ce sera pour moi un très grand honneur. Geof, mon cher, vous ferez bien de tout préparer demain de bonne heure pour ce petit voyage. Il serait criminel de perdre un seul jour.

Il était aussi rouge que Willie, l’agitation s’ajoutant aux effets du banquet. Pendant un moment, Renouard demeura silencieux comme s’il n’eût rien entendu. Mais lorsqu’il se fut levé, il donna au rédacteur une tape dans le dos si vigoureuse que le petit homme chancela et parut, un moment, vraiment effrayé.

— Vous êtes un dénicheur et un organisateur de premier ordre, s’écria Renouard. Il a raison. C’est le seul moyen. Vous ne pouvez pas résister à l’appel du sentiment et même vous devez risquer un voyage à Malata…

Ici, la voix de Renouard s’assombrit :

— Un endroit solitaire, ajouta-t-il, et il retomba dans sa méditation sous les yeux qui convergeaient vers lui. Lentement son regard alla de visage en visage et il s’arrêta sur celui du professeur qui, l’œil dur, tournait machinalement un cigare entre ses doigts, et sur la sœur du philosophe, debout à son côté.

— Je serais infiniment heureux si vous consentiez à venir. C’est entendu, n’est-ce pas ? Nous partirons demain soir. Et maintenant, je vous laisse à votre bonheur.

Il salua gravement, et montrant du doigt Willie qui se balançait d’un air somnolent et renfrogné :

— Regardez-le, dit-il, il déborde de bonheur. Vous feriez mieux de l’envoyer se coucher.

Et il s’éclipsa cependant que tous regardaient Willie avec des expressions différentes.

Renouard traversa la maison en hâte, il s’élança dans le sentier de traverse qui menait au rivage où l’attendait son canot. À son appel, les Canaques endormis sursautèrent. Il embarqua : « Tirez, hardi ! » et le canot fendit l’eau comme une flèche. « Hardi, hardi ! ». Il fila près des voiliers chargés de laine, endormis sur leurs ancres : chacun avec l’œil fixe de la lampe pendue aux agrès. Il fila près du vaisseau-amiral de l’escadre du Pacifique, masse imposante, noire et silencieuse, lourde du sommeil de ses cinq cents hommes. Des sentinelles entendirent son « Hardi ! Hardi ! » dans la nuit. Les Canaques, ahanant, ramenaient les avirons à chaque coup. Rien n’allait assez vite pour lui. Il grimpa à bord de la goélette, et dans sa précipitation secoua violemment l’échelle de commandement. Sur le pont il trébucha et demeura brusquement immobile.

Pourquoi cette hâte ? Vers quel but ? Depuis longtemps il savait bien qu’il fuyait devant quelqu’un qui le poursuivait et auquel il ne pouvait échapper.

Comme il touchait le pont, sa volonté, qu’il s’était efforcé de sauvegarder, s’évanouit de nouveau. Il n’avait songé à rien moins qu’à appareiller la goélette et la laisser s’évader dans la nuit, silencieusement, parmi les vaisseaux endormis. Mais, maintenant, il savait qu’il n’en serait pas capable. Non, c’était impossible. Et il réfléchissait que, mort ou vivant, une telle fuite noircirait sa mémoire d’un soupçon devant lequel il reculait. Non, il n’y avait rien à faire.

Il descendit dans sa cabine, et avant même de déboutonner son pardessus, il prit dans un tiroir la lettre adressée à son assistant, cette lettre qu’il avait trouvée au bureau de Dunster, dans le casier « Malata », où elle avait attendu trois mois l’occasion d’être délivrée. Depuis le moment où il l’avait jetée dans ce tiroir, Renouard l’avait bien oubliée, jusqu’à ce que le nom de l’homme eût été prononcé si bruyamment.

Il regarda l’enveloppe grossière, l’écriture tremblée et pénible : Monsieur H. Walter. C’était la dernière lettre que le vieux domestique avait envoyée pendant sa maladie, et évidemment une réponse à une lettre de « Monsieur Arthur » qui l’instruisait d’adresser dorénavant ses lettres « aux bons soins de MM. Dunster et C° ». Renouard allait l’ouvrir, mais il s’arrêta et sans hésitation déchira la lettre en deux, en quatre, en huit morceaux. Il remonta sur le pont, tenant dans la main ces morceaux de papier qu’il jeta par dessus le bord, dans les eaux noires, où ils disparurent aussitôt.

Le tout fut fait lentement, sans hésitation, sans remords. Monsieur H. Walter, à Malata. L’innocent Arthur ! Quel était son nom déjà ? L’homme à la recherche duquel était partie cette femme qui semblait attirer vers elle toutes les passions de la terre, sans qu’elle fît pour cela le moindre effort, sans même qu’elle daignât s’en apercevoir, aussi naturellement que d’autres femmes respirent. Mais Renouard n’était plus jaloux de l’existence de cette femme. Quelle qu’en fût la cause, sa jalousie n’allait pas jusqu’à cet homme qu’il avait tiré de l’ombre pour se débarrasser des remontrances d’un soi-disant ami. Un homme sur lequel il ne savait rien et qui, maintenant, était mort. À Malata. Ah ! oui, il y était, bien en sûreté, dans sa tombe. Le dernier service que Renouard lui avait rendu, avant son départ, ç’avait été de l’enterrer.

Comme beaucoup d’autres hommes toujours prêts à des entreprises ardues, Renouard avait une tendance à éviter les petites complications de l’existence. Ce trait de son caractère se mêlait d’un peu d’indolence, et en outre d’un dédain et d’une vive aversion même pour les questions d’ordre vulgaire : comme un homme qui affronterait un lion et qui ferait un détour pour éviter un crapaud.

Ses relations avec ce journaliste importun n’étaient que de surface : il ne s’y mêlait aucunement cette sympathie à laquelle les jeunes gens se trouvent tout naturellement portés. Cela d’abord l’avait amusé de laisser son ami dans l’ignorance du sort de son « assistant ». Renouard n’avait jamais eu besoin d’une autre compagnie que de la sienne. Il portait en lui un peu de cette sensibilité de rêveur que l’on froisse aisément. Il s’était dit que l’homme universel n’aurait fait que le sermonner une fois de plus sur le démon de la solitude et l’aurait assassiné de recommandations en faveur d’un protégé absolument inutile. Et cette sempiternelle inquisition du journaliste l’avait irrité et lui avait fermé les lèvres de dégoût.

Et maintenant il contemplait ce réseau de conséquences qui se resserrait autour de lui.

Ç’avait été le souvenir de cette réticence pleine de diplomatie qui, sur la terrasse, avait étouffé son exclamation, qui l’avait empêché de leur dire à tous que l’homme qu’ils cherchaient, il était impossible qu’on pût le rencontrer maintenant sur cette terre. Il avait reculé devant l’absurdité d’entendre le journaliste universel lui faire de sévères reproches.

— Vous ne me l’aviez pas dit. Vous m’aviez laissé croire que votre assistant vivait encore, et maintenant vous dites qu’il est mort. Qu’est-ce que cela veut dire ? Mentiez-vous alors ou bien mentez-vous maintenant ? Non, l’idée d’une semblable scène lui avait été insupportable. Il s’était assis, atterré. Et maintenant « que vais-je faire », pensa-t-il ?

Tout son courage l’avait abandonné. S’il disait la vérité, c’était le départ immédiat des Moorsom, et il lui semblait qu’il donnerait jusqu’à son dernier reste d’honnêteté pour s’assurer un jour encore la présence de là jeune fille. Il restait là, silencieux. Lentement, parmi des souvenirs confus de sa conversation avec le professeur, des manières d’être de la jeune fille, de l’enivrante familiarité de sa soudaine pression de main, il lui venait une lueur d’espoir. L’autre homme était mort. Alors… Folie, certes ; mais il ne s’en pouvait délivrer. Il avait écouté cet insupportable brouillon tout organiser, cependant que les autres, autour de lui, l’approuvaient, sous le charme de ce roman, que, lui, il savait achevé par la mort. Il avait écouté, ironique et silencieux. Il avait vu une lueur d’espoir. L’occasion l’avait tenté. Il n’avait qu’à rester là sans rien dire. Cela et rien de plus. Qu’était-ce que la vérité au regard de cette passion qui, dans sa pensée, l’avait jeté à ses pieds.

Et maintenant, il n’y pouvait plus rien. La fatalité en avait décidé. De l’air hagard d’un mortel frappé par la foudre divine, Renouard regarda le ciel, immense voile noir poudré d’or, où de grands frissons passaient, comme le souffle impérieux de la vie.

VIII

Enfin un matin, dans l’éclaircie d’un horizon vitreux chargé des masses héraldiques de vapeurs noirâtres, l’île s’éleva peu à peu sur la mer, offrant çà et là des rochers de basalte dénudés, parmi l’épaisse verdure de la végétation. Plus tard, dans le somptueux ruissellement du soleil couchant, Malata se dressa, verte et rose, avant de s’envelopper d’une ombre violette, au déclin de ce jour d’automne. Puis ce fut la nuit. Dans l’air léger, la goélette glissa le long d’une pointe massive et carrée : il faisait tout à fait nuit quand on cargua les voiles, et que les ancres mordirent les fonds sablonneux à l’extrémité de la falaise, car il était dangereux d’essayer d’entrer dans la petite baie envahie par les sables. Après le dernier battement solennel de la grande voile, le murmure des voix de la famille Moorsom s’éleva, frêle dans la paisible obscurité.

Ils étaient tous assis à l’arrière sur des fauteuils d’osier mais personne ne bougea. De bonne heure, ce jour-là, quand on vit que le vent tombait, Renouard, alléguant son insuffisante installation de garçon, avait conseillé aux dames de ne pas débarquer au milieu de la nuit. Quand on eut mouillé dans la baie, il s’avança, l’air gêné (une gêne singulière avait d’ailleurs régné entre lui et ses invités durant toute la traversée), et il renouvela ses arguments. Personne à terre n’imaginerait qu’il ramenait des invités ; personne ne penserait à venir à leur rencontre. Il n’y avait qu’un vieux canot dans la plantation et débarquer dans les canots de la goélette ne serait guère commode dans cette obscurité. On risquait de s’échouer sur un bas-fond. Il valait mieux passer la nuit à bord.

On n’y fit pas d’objections. Le professeur qui fumait sa pipe, étendu sur une chaise longue et confortablement enveloppé d’un manteau boutonné par dessus ses vêtements de tropique, fut le premier à dire :

— Cela me paraît un excellent conseil !

Miss Moorsom, près de lui, approuva d’un long silence. Puis, d’une voix qui semblait sortir d’un rêve :

— Ainsi, voilà Malata, je me suis souvent demandé…

Renouard frissonna. Elle s’était demandé. Malata ! c’était lui-même. Lui et Malata ne faisaient qu’un, et elle s’était demandé, elle s’était…

La sœur du professeur se pencha vers Renouard. Durant la traversée, on n’avait pas une seule fois, à bord de la goélette, fait allusion à cet homme, à cet homme retrouvé. Cette réticence était pour beaucoup dans la contrainte générale. La vieille dame n’avait certainement pas eu un transport de joie à la nouvelle que l’on avait découvert Arthur, pauvre Arthur, sans argent, sans avenir. Mais elle s’était sentie émue par le romanesque de la situation.

— N’est-ce pas extraordinaire, murmura-t-elle en surgissant avec son châle blanc, de penser que ce pauvre Arthur dort là, si près de notre exquise Félicia, et ne se doute pas de l’immense joie que demain lui réserve.

On sentait tant d’affectation dans le discours de la vieille dame en cire qu’il laissa Renouard insensible. Ce ne fut que la seule angoisse de son cœur qui lui fit murmurer d’une voix sombre :

— Personne au monde ne sait ce que demain lui réserve !

La vieille dame eut un frisson comme s’il lui avait dit une impolitesse. Quelle remarque brutale ! au lieu d’une parole aimable et de circonstance. À bord, où elle ne le voyait jamais en habit de soirée, la ressemblance de Renouard avec un fils de duc lui paraissait bien moins frappante. Rien ne lui restait que… ah ! cet air bohème. Elle se leva avec ostentation.

— Il est tard, et puisque nous couchons encore à bord cette nuit, dit-elle… mais cela semble si cruel.

Le professeur se leva en secouant la cendre de sa pipe.

— C’est infiniment plus raisonnable, ma chère Emma, dit-il.

Renouard, derrière la chaise de Miss Moorsom, attendait.

Elle se leva lentement, fit un pas, s’arrêta pour regarder le rivage. La masse sombre et confuse de l’île cachait les étoiles, semblable à un nuage d’orage qui aurait effleuré le ciel et l’eau, prêt à éclater en flammes et en tonnerre.

— Ainsi, c’est cela Malata, répéta-t-elle, songeuse, en s’avançant vers la porte de la cabine. Le manteau clair jeté sur ses épaules, son visage d’ivoire (car le seul éclat que la nuit avait éteint était celui de ses cheveux) la faisaient ressembler à une étincelante créature de rêve, murmurant des paroles profondes et pénétrantes. Elle disparut sans un mot ni un signe, laissant Renouard remué jusqu’aux moelles du murmure de ses paroles, qui semblaient sortir de son corps comme la résonnance mystérieuse d’un délicieux instrument.

Il resta là complètement immobile. Quelle impression furtive avait donné à sa voix cet étrange accent ? Il n’osait répondre à cette question. Mais il lui fallait répondre à ce qu’exigeait la situation. Le moment de l’aveu était-il arrivé ? À cette seule pensée, le sang se figeait dans ses veines.

On aurait dit que tous ces gens avaient on ne sait quel pressentiment. Pendant les taciturnes journées de la traversée, il avait remarqué leur réserve, même entre eux. Le professeur, maussade, fumait sa pipe dans les endroits les plus écartés. Plus d’une fois, Renouard avait rencontré le regard de Miss Moorsom fixé sur lui avec une expression grave et singulière. Il s’imagina qu’elle évitait tout occasion de lui parler. La vieille dame semblait nourrir, elle aussi, on ne sait quel mécontentement. Et maintenant, qu’allait-il faire ?

Les lumières du pont s’étaient éteintes, les unes après les autres. La goélette dormait.

Une heure environ après que Miss Moorsom se fut éloignée sans un mot ni un signe, Renouard sauta hors du hamac qu’il avait fait pendre sous la tente du pont (car il avait donné à ses invités toute la place dont il disposait). Il se leva d’un bond, retroussa son pyjama au-dessus du genou et se glissa à l’avant, sans être vu de l’unique Canaque de garde à l’ancre. Son torse blanc, nu comme celui d’un athlète, brilla, semblable à un fantôme parmi l’ombre épaisse qui régnait sur le pont. À l’insu de tous, il sortit du navire le long du beaupré, se glissa le long de la chaîne et, saisissant à deux mains le harpon, se laissa aller sans bruit dans la mer.

Il s’éloigna, aussi silencieux qu’un poisson, et nagea hardiment vers la terre, soutenu, embrassé par l’eau tiède. La vague voluptueuse et douce le soulevait d’un mouvement lent. Parfois une petite lame venait bruire à son oreille. Il se redressait de temps à autre pour se reposer et régler sa direction. Il prit pied à l’extrémité du jardin qui entourait son bungalow, dans l’absolu silence de l’île. On ne voyait aucune lumière. La plantation semblait dormir aussi profondément que la goélette. Dans le sentier, un petit coquillage craqua sous son pied.

Le fidèle mulâtre, qui faisait sa ronde, dressa l’oreille à ce crissement. Il eut un sursaut de terreur devant cette apparition qui surgissait de l’ombre ; de frayeur, il s’accroupit. En reconnaissant l’intrus, il se redressa et fit claquer sa langue.

— Tse, tse, tse, le maître ! dit-il.

— Silence, Luiz, et écoute-moi.

Oui, c’était bien le maître, le maître puissant que personne n’avait jamais entendu élever la voix, l’homme aveuglément obéi et jamais questionné. Il parlait bas et rapidement, dans la nuit calme, comme si chaque minute eût été précieuse. En apprenant l’arrivée de trois invités, Luiz fit claquer sa langue de nouveau. Ces claquements étaient l’uniforme symbole, sorte de sténographie de ses émotions, et il pouvait leur donner une infinité de sens. Il écouta le reste dans un grand silence, à peine interrompu d’un : « Oui, maître », à voix basse, dès que Renouard s’arrêtait.

— Tu m’as compris, insista celui-ci. Aucun préparatif avant que nous débarquions demain matin. Et tu dois dire que M. Walter est parti pour une tournée des îles.

— Oui, maître !

— Pas d’erreur, fais bien attention.

— Oui, maître !

Renouard retourna vers la mer. Luiz qui le suivait, proposa d’appeler une demi-douzaine de boys et de parer le canot.

— Imbécile.

— Tse, tse, tse.

— Tu ne comprends donc pas que tu ne m’as pas vu ?

— Oui, maître. Mais il y a loin à nager. Si vous vous noyiez !

— Alors, tu pourrais dire de moi et de M. Walter ce que bon se semblerait. Les morts ne se soucient de rien.

Puis il entra dans la mer et entendit un faible « tse, tse, tse » du mulâtre qui ne voyait déjà plus, parmi l’eau sombre, la tête sombre de son maître.

Renouard se guida sur une étoile qui, descendant à l’horizon, semblait le regarder curieusement. Pendant ce retour, il sentit la fatigue de cette longue distance qu’il lui fallait traverser et qui ne le rapprochait pas davantage de son désir. Il lui sembla que son amour avait sapé les invisibles soutiens de sa force. Il crut même, un moment, avoir franchi, en nageant, les confins de la vie. Il sentit toute proche cette éternité qui ne réclame plus d’effort et qui donne le repos. Il serait facile de nager ainsi au delà des confins de la vie, les yeux fixés sur une étoile. Mais cette pensée : « Ils croiront que je n’ai pas osé les affronter et que j’ai préféré le suicide », révolta son esprit et lui rendit des forces. Il retourna à bord, comme il en était parti, sans être vu ni entendu. En s’étendant, absolument exténué dans son hamac, il eut le sentiment confus qu’il avait été, par delà les confins de la vie jusqu’aux approches d’une étoile et que, là, tout n’était que paix et calme.

IX

Abritée par son massif promontoire de la réverbération matinale de la mer, la petite baie respirait une exquise fraîcheur. Les passagers de la goélette débarquèrent au bas du jardin. Sur un ton compassé, ils échangeaient quelques banalités. La sœur du professeur déploya un face à main à long manche, comme pour scruter ces horizons nouveaux, mais, en réalité, elle cherchait anxieusement le pauvre Arthur. Ne l’ayant jamais vu qu’en costume de ville, elle n’avait aucune idée de l’air qu’il pourrait avoir. Le professeur s’était chargé du soin d’aider les dames, car Renouard, apparemment très pressé de donner ses ordres, était allé aussitôt à la rencontre du mulâtre qui descendait en hâte le sentier. Devant le bungalow qui étincelait au soleil, au loin, une rangée de « boys », à figure noire, de tailles et de teints divers, conservait l’immobilité d’une garde d’honneur.

Bien avant d’être à portée de voix, Luiz avait retiré son feutre. Renouard se pencha pour écouter le bref rapport du mulâtre, et les dispositions qu’il proposait de prendre pour les visiteurs. On mettrait un autre lit dans la chambre du maître, que l’on réserverait aux dames, une couchette pour le monsieur dans la pièce en face, où M. Walter… (ici, le Portugais regarda rapidement autour de lui), où M. Walter était mort.

— Bon, approuva Renouard. Et rappelle-toi ce que tu as à en dire.

— Oui, maître, seulement… (et ici, il trembla légèrement et mit l’un de ses pieds nus sur l’autre en signe d’embarras), seulement, je… je… n’aime pas beaucoup dire cela. »

Renouard le regarda sans colère, impassible :

— Tu as peur des morts ? Hein ? C’est bien, j’en parlerai moi-même, une fois pour toutes. Puis, élevant la voix, il ajouta : « Envoie les boys prendre les bagages. »

— Oui, maître.

Le planteur revint vers ses invités de marque qui, comme une bande de touristes sans guide, s’étaient arrêtés et regardaient autour d’eux.

— Je suis désolé, commença-t-il, le visage toujours impassible, mon domestique vient justement de me dire que M. Walter (il voulut sourire, mais n’y parvint pas) a profité du passage d’un bateau de commerce pour faire une petite tournée dans les îles de l’ouest.

Un profond silence accueillit cette nouvelle. Déjà Renouard s’abîmait dans cette pensée : « Enfin, c’est fait ! » Mais la vue des boys portant vers la maison les valises et les sacs de voyage l’arracha à cette involontaire rêverie.

— Tout ce que je puis faire, c’est de vous prier de vous installer ici comme chez vous…, avec autant de patience que possible.

C’était, si évidemment, la seule chose à faire que tous avancèrent aussitôt. Le professeur marchait auprès de Renouard, derrière les deux dames :

— Plutôt inattendue, cette absence, fit-il.

— Pas absolument, murmura Renouard. Il faut chaque année faire une tournée pour embaucher de la main-d’œuvre.

— Ah ! oui… Et il… Mon Dieu, que ce pauvre garçon devient agaçant avec ses disparitions. Je vais commencer à croire qu’une mauvaise fée dispense à ce conte d’amour des attentions plutôt fâcheuses.

Renouard remarqua que ses invités ne paraissaient pas autrement bouleversés par cette nouvelle déception. Ils semblaient, tout au contraire, marcher d’un pas plus dégagé. La sœur du professeur laissa retomber son lorgnon au bout de sa chaîne. Miss Moorsom marchait en tête. Le professeur, qui avait retrouvé la parole, avançait lentement, mais Renouard ne l’écoutait pas : il regardait sa fille. Une créature d’une aussi irrésistible séduction pouvait-elle être la fille d’un mortel ? Sa silhouette mouvante s’estompa dans un nuage coloré, comme une chimère faite d’ombre et de flamme lorsqu’elle franchit le seuil du bungalow.

L’intensité de son amour, comme si son âme, s’échappant vers elle, lui fuyait par les yeux, trahissait sa volonté de la conserver aussi longtemps que possible devant son regard.

Les jours qui suivirent ne furent pas tout à fait tels que Renouard l’appréhendait ; ils n’en valurent guère mieux. Il les maudit pour toutes les sensations qu’ils lui apportèrent. Tout néanmoins gardait son apparence paisible. Le professeur fumait d’innombrables pipes, avec l’air d’un travailleur en vacances, toujours en mouvement et regardant tout de cet air sagace et mystérieux qu’ont les gens reconnus comme plus sages que les autres. Sa tête à cheveux blancs, plus blancs que n’importe quel point de l’horizon, si ce n’est l’écume de la mer qui venait se briser sur les rochers, s’apercevait à tous les coins de la plantation, sous son ombrelle blanche. Et même il escalada le promontoire et on le vit de loin, semblable à une petite statue blanche, sur le fond bleu du ciel.

Félicia Moorsom ne s’éloignait guère de l’habitation. On la voyait parfois écrire rapidement avec une expression désespérée, sur un album à fermoir. Mais cela ne durait qu’un instant. Au bruit des pas de Renouard, elle tournait vers lui son beau visage dont le calme splendide ignorait complètement son pouvoir. Chaque fois qu’elle venait s’asseoir sous la vérandah, sur une chaise qui lui était réservée, Renouard apparaissait et venait s’asseoir sur les marches, tout près d’elle, presque toujours silencieux et n’osant même pas, la plupart du temps, tourner son visage vers elle. Elle, très tranquille, les yeux mi-clos abaissait son regard vers lui, si bien que pour un observateur (tel que le professeur, par exemple), elle semblait remuer de profondes pensées au sujet de cet homme assis à ses pieds, les épaules un peu voûtées, les mains pendantes, comme un vaincu. Le poison moral du mensonge possède un tel pouvoir de désagrégation que Renouard sentait son ancienne personnalité se résoudre en poussière. Souvent, le soir, lorsqu’ils parlaient languissamment, dans l’obscurité, il sentait qu’il lui fallait poser son front sur les pieds de la jeune fille et laisser couler ses larmes.

L’instabilité de ses sentiments à l’égard de Renouard donnait à la sœur du professeur une attitude sensiblement contrainte. Elle n’aurait pu dire si elle le détestait ou non. À certains moments, il lui paraissait charmant, et quoique d’ordinaire il finît par dire quelque chose de brutal, elle ne pouvait résister au penchant qui la portait à s’entretenir avec lui. Un jour que sa nièce les avait laissés seuls sous la vérandah, elle se pencha vers lui. Elle était tirée à quatre épingles et, dans son genre, presque aussi frappante que la jeune fille, qui d’ailleurs ne lui ressemblait en rien. Aussi avait-elle l’habitude de dire : « Cette chère Félicia a hérité les cheveux et presque toute l’apparence de sa mère. » Elle se pencha donc et confidentiellement :

— Monsieur Renouard, n’avez-vous rien de consolant à me dire ?

Il leva les yeux, aussi surpris que si une voix du ciel lui eût tout à coup parlé avec cette intonation, et, la profondeur bleue de ses prunelles agita cette fleur de cire qu’était cette dame soignée.

— Je puis bien vous parler franchement, continua-t-elle, de cet ennuyeux sujet. Pensez un peu à la terrible tension que doit être cet espoir différé, pour le cœur de Félicia et pour ses nerfs aussi.

— Pourquoi me dites-vous cela ? murmura Renouard, subitement angoissé.

— Pourquoi ? Mais comme à un ami qui nous veut du bien, comme au plus aimable des hôtes. Je crains vraiment que nous ne vous absorbions trop complètement. (Elle se mit à sourire). Ah ! quand donc en sera-ce fini de cette attente ? Ce pauvre Arthur ! J’avoue que je suis presque effrayée à l’idée de ce grand moment. Ce sera presque comme de voir un revenant.

— En avez-vous jamais vu ? demanda Renouard d’une voix sombre.

La vieille dame agita un peu les mains ; sa pose était parfaite d’aisance et de grâce pour une femme de son âge.

— Pas moi-même. En photographie seulement. Mais nous avons beaucoup d’amis qui ont vu des apparitions.

— Ah ! On voit donc des revenants à Londres ? grommela Renouard sans la regarder.

— Fréquemment, chez certaines personnes très intéressantes. Mais toutes sortes de personnes en ont vu. Nous avons un ami, un écrivain très connu ; son revenant est celui d’une jeune fille. Mon frère a parmi ses intimes un savant ; celui-ci est en relations d’amitié avec un revenant, une jeune fille aussi, ajouta-t-elle avec une intonation qui donnait à penser que c’était la première fois qu’elle était frappée de cette coïncidence. C’est la photographie de cette apparition que j’ai vue. Très jolie. C’est très intéressant. Un peu flou, naturellement… Monsieur Renouard, j’espère que vous n’êtes pas un sceptique, il est si consolant de penser…

— Les boys de ma plantation voient aussi des revenants, dit Renouard, brusquement.

La sœur du philosophe se redressa. Quelle impolitesse ! C’était toujours la même chose avec ce singulier jeune homme.

— Monsieur Renouard, comment pouvez-vous comparer les fantaisies superstitieuses de vos horribles sauvages avec les manifestations…

Les mots lui manquèrent. Elle s’interrompit d’un rire pincé. Elle se sentait d’autant plus blessée qu’elle avait eu, au début de la conversation, un élan de confiance. Et presque aussitôt, avec une dignité et un tact parfaits, elle se leva et le laissa seul.

Renouard ne la regarda même pas s’en aller. Ce ne fut pas le déplaisir de la vieille dame qui l’empêcha de dormir cette nuit-là. Il commençait à oublier ce qu’était l’honnête et simple sommeil. Son hamac, apporté du navire avait été pendu dans la vérandah latérale et c’était là qu’il passait ses nuits, étendu les mains croisées sur la poitrine, dans une sorte de stupeur à demi-consciente et oppressée. Au matin, il regardait, sans la voir, la falaise, découpée comme une tache d’encre sur la douce clarté de l’aube, passer par toutes les phases du jour naissant et baigner glorieusement dans l’or du soleil levant. Ce matin-là, il écoutait les vagues bruits d’une maison qui s’éveille, quand tout à coup il remarqua la présence de Luiz, visiblement troublé, près de son hamac.

— Qu’y a-t-il ?

— Tse, tse, tse.

— Eh ! bien, quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore ? Des ennuis avec les boys ?

— Non, maître, mais le monsieur, quand je lui apporte son eau pour le bain, le matin, il me parle…, il me demande quand, quand… je crois que M. Walter, il va revenir…

Le mulâtre claquait des dents légèrement. Renouard sauta du hamac.

— Et il est toujours ici, hein ?

Luiz fit un signe d’affirmation.

— Je ne le vois pas, moi, jamais. Pas moi. Ces boys ignorants disent qu’ils voient… Quelque chose. Ah !…

Il se remit à claquer des dents, recroquevillé, comme si une rafale glacée l’eût atteint.

— Et qu’as-tu dit au monsieur ?

— Je dis que je n’en sais rien et je m’en vais. Je… je n’aime pas à parler de lui.

— C’est bon, nous tâcherons d’exorciser ce pauvre revenant, dit Renouard, d’un air sombre, en allant vers une petite hutte proche pour s’habiller. Il se dit : « Ce garçon finira par vendre la mèche. La dernière chose que je… Ah ! cela, non. »

Et se sentant la main forcée, il comprit l’étendue de sa lâcheté.

X

Ce matin-là, errant dans la plantation, plutôt comme une âme en peine que comme un homme en possession de soi-même, Renouard évita l’ombrelle blanche qui surgissait par ci, par là, comme une bouée à la dérive sur un océan sombre de verdure. La récolte promettait d’être magnifique et le distingué philosophe prenait plus qu’un intérêt scientifique à cette exploitation. Ses placements étaient soigneusement combinés, mais il gardait toujours une petite somme pour quelque spéculation.

Après le déjeuner, se trouvant seul avec Renouard, il mit la conversation sur la culture et autres sujets du même ordre ; puis, s’interrompant tout à coup :

— À propos, est-il vrai, comme le dit ma sœur, que vos boys aient été troublés récemment par un revenant.

Renouard qui, depuis le moment où les dames avaient quitté la table, ne se surveillait plus avec autant de soin sortit de sa songerie en sursautant. Il expliqua avec un sourire contraint :

— Mon contremaître a eu des difficultés avec eux pendant mon absence. Et ils ont peur de travailler dans un champ qui est au bas de la colline.

— Il y a un revenant ? s’écria le professeur amusé. Alors, il va falloir revoir toute notre conception de la psychologie des revenants. L’île semble bien avoir été inhabitée depuis l’aurore des âges. Comment un revenant aurait-il pu venir ici ? Par air ou par eau ? Et pourquoi aurait-il quitté les lieux qu’il hantait ? Serait-ce par misanthropie ? Aurait-il été chassé de quelque communauté d’esprits ?

Renouard essaya de répondre sur le même ton, mais les paroles mouraient sur ses lèvres.

— Est-ce le revenant d’un homme ou d’une femme ? demanda le professeur.

— Je n’en sais rien, dit Renouard, en s’efforçant de paraître à l’aise. Il y avait parmi ses boys, continua-t-il, un couple de Tahitiens, race superstitieuse ; ils avaient commencé à répandre cette histoire et avaient probablement amené ce fantôme avec eux…

— Si nous faisions une enquête à ce sujet, Renouard ? proposa le professeur, à demi-sérieusement. Nous pourrions à tout le moins, découvrir quelque chose d’intéressant en ce qui touche ces cerveaux primitifs.

C’en était trop pour Renouard qui sursauta, quitta la pièce et sortit de la maison devant laquelle il se promena de long en large. Il ne permettrait à personne de lui forcer la main.

Quelques instants après le professeur le rejoignit. Il avait son ombrelle, mais n’avait emporté ni son livre, ni sa pipe.

D’un ton aimablement sérieux, il dit en posant la main sur le bras de son « jeune ami » :

— Nous avons tous les nerfs plus ou moins tendus ici. Pour ma part, j’ai été comme sœur Anne, dans l’histoire. Mais je ne vois rien venir ; rien du moins qui puisse faire du bien à qui que ce soit, veux-je dire.

Renouard avait retrouvé assez de présence d’esprit pour exprimer froidement son regret de tout ce temps perdu, car il pensait que c’était surtout ce qui préoccupait le professeur.

— Le temps, dit rêveusement le philosophe, je ne vois pas comment on pourrait perdre du temps, mais je vais vous dire ce qu’il y a, mon jeune ami, c’est de la vie perdue, et cela pour chacun de nous. Même pour ma sœur, qui a la migraine et qui est allée se reposer.

Il serra amicalement le bras de Renouard :

— Ah ! oui, pour chacun de nous. On peut méditer sans fin sur l’existence, on peut même en avoir une mauvaise opinion, mais le fait n’en reste pas moins que nous n’avons qu’une vie à vivre. Et qu’elle est courte. Pensez-y bien, mon jeune ami.

Il lâcha le bras de Renouard et, sortant de l’ombre, il ouvrit son ombrelle ; il était visible que quelque chose le préoccupait qui n’était pas seulement la date de ses conférences pour auditoires mondains. Que voulait-il donc laisser entendre par de semblables banalités ? Épouvanté le matin même par Luiz, car il savait que rien ne pouvait lui être plus fatal que de voir le voile se déchirer autrement que de son propre aveu, cette conversation lui apparut comme un encouragement ou comme un avertissement, de la part d’un homme qui lui semblait à la fois cynique et subtil. Il se sentait harcelé par le mort et cajolé par le vivant pour lui faire jeter les dés d’un suprême enjeu.

Il s’éloigna un peu de la maison et s’étendit à l’ombre d’un arbre. Immobile, et le front appuyé sur ses bras croisés, il se prit à réfléchir. Il lui sembla qu’il était dans du feu, puis, entraîné par un courant d’eau glacée, dans une sorte de maelstrom qui tournait vertigineusement. Puis, – probablement un souvenir d’enfance, – il s’avançait sur la mince couche de glace d’une rivière, sans pouvoir reculer, et soudain la glace se brisait d’une rive à l’autre avec le bruit sec d’un coup de fusil.

D’un bond il fut sur pied. Tout était paix, calme, lumière. S’il avait été joueur, il aurait été soutenu par son excitation elle-même, mais il ne l’était pas. Il avait toujours méprisé ce moyen artificiel de braver le hasard. Il aperçut le bungalow étincelant et gracieux. Tout, alentour, était paix, calme et lumière.

Cependant qu’il se dirigeait vers l’habitation, il eut le sentiment désagréable que le mort était là, à ses côtés. Le revenant ! Il semblait être partout, excepté dans sa tombe. Pourrait-on jamais le faire disparaître, se demandait-il. À ce moment Miss Moorsom parut sous la vérandah, et tout aussitôt, comme dans un mouvement d’ondes mystérieuses, elle souleva un immense tumulte dans le cœur du jeune homme, ébranlant pour lui le ciel et la terre, mais il continua sa route. Puis comme une chanson grave parmi l’orage, la voix de la jeune fille s’éleva chargée de sombres présages.

— Ah ! Monsieur Renouard, dit-elle.

Il s’avançait en souriant, mais elle restait grave.

— Je ne puis tenir en place, dit-elle. Avons-nous le temps d’aller jusqu’au promontoire et de revenir avant la nuit ?

Les ombres s’allongeaient sur la terre : tout était calme et paisible.

— Non, dit Renouard, et il se sentit tout d’un coup aussi ferme qu’un roc. Mais je puis vous montrer le sommet de la colline centrale que votre père n’a pas encore exploré. Une vue de bancs de rochers et d’eaux, avec de grands nuages mouvants d’oiseaux de mer.

Elle descendit les marches de la vérandah, et ils partirent.

— Passez devant, dit-il, je vous dirigerai. Prenez à gauche.

Elle portait une jupe courte en nankin et une blouse de mousseline qui laissait voir ses épaules et ses bras à travers l’étoffe légère. La noblesse de son cou délicat l’enchantait.

— Le sentier commence à ces trois palmiers, les seuls de l’île.

— Je vois.

Elle ne se retourna pas une seule fois. Au bout d’un moment, elle fit pourtant cette remarque :

— On dirait que ce sentier a été tracé très récemment.

— Tout récemment, dit-il à voix basse.

Ils continuèrent à monter sans échanger une parole ; lorsqu’ils furent parvenus au sommet, elle regarda longtemps devant elle. La brume du soir rasait le sol, voilant la limite des récifs. Au-dessus de leur immense et mélancolique chaos, semblable à une flotte d’îlots échoués, des myriades d’oiseaux roulaient et déroulaient sans cesse leurs noirs rubans dans le ciel, s’assemblaient en nuages, s’élevaient, s’inclinaient, comme un jeu d’ombres, car ils étaient si loin que le bruit de leurs cris ne parvenait pas jusqu’à eux.

À voix basse, Renouard rompit le silence.

— Ils vont se poser pour la nuit.

Elle ne répondit pas. Autour d’eux, c’était la paix du soleil couchant. Près d’eux, la pointe la plus élevée de Malata, comme le sommet d’une tour ensevelie, dressait un rocher effrité, gris et comme las de contempler les siècles monotones du Pacifique. Renouard s’y adossa.

Miss Moorsom, soudain, lui fit face, ses splendides yeux noirs se fixèrent sur lui comme si elle eût décidé de lui faire perdre la raison une fois pour toutes. Ébloui, il abaissa lentement les paupières.

— Monsieur Renouard, il y a quelque chose d’étrange dans tout ceci. Dites-moi où il est ?

Il répondit sans hésitation :

— De l’autre côté de ce rocher : je l’ai enterré là moi-même.

Elle comprima sa poitrine à deux mains, s’arrêta un moment pour reprendre souffle et s’écria :

— Ah ! vous l’avez enterré. Quelle espèce d’homme êtes-vous donc ?… Vous n’osiez pas le dire. C’est encore une de vos victimes. Vous n’avez pas osé l’avouer ce soir-là… Vous avez dû le tuer. Qu’avait-il donc bien pu vous faire ? Vous l’avez entraîné dans quelque horrible dispute et…

Son expression vengeresse, ses cris poignants laissèrent Renouard aussi calme que le rocher contre lequel il s’appuyait. Il leva seulement les paupières pour la regarder, puis les rabaissa lentement. Rien de plus. Cela lui imposa silence. Elle fit, comme honteuse, un geste de la main pour chasser cette idée. Il se mit à parler, d’abord avec une tranquille ironie :

— Ah ! oui, le légendaire Renouard des idiots sensibles. L’impitoyable aventurier, l’ogre à qui l’avenir appartient. C’est un cri de perroquet, Miss Moorsom. Je ne crois pas que même le plus stupide d’entre eux ait jamais osé dire une chose aussi bête sur mon compte que j’ai jamais tué un homme pour rien. Non, j’avais remarqué cet homme dans un hôtel. On m’avait dit qu’il venait de l’intérieur et n’avait rien à faire. Je le vis assez solitaire, à l’écart, comme un corbeau malade. Un soir, je lui ai parlé, simple impulsion. Il n’avait rien de bien frappant : il faisait pitié. Mon pire ennemi aurait pu vous dire que vraiment il n’était pas de taille à être une des victimes de Renouard. Je m’aperçus bientôt qu’il prenait de quelque drogue : il ne buvait pas, non ; de la morphine peut-être.

— Ah ! c’est maintenant que vous essayez de l’assassiner, cria-t-elle.

— Ah ! vraiment ? Toujours le Renouard selon la légende des boutiquiers. Écoutez-moi. Jamais je n’aurais pu être jaloux de lui. Et, pourtant, je suis jaloux de l’air que vous respirez, du sol que vous foulez, du monde qui vous voit vous mouvoir, libre et non pas mienne. Il ne s’agit pas de cela. Il m’était plutôt sympathique. Sous un prétexte quelconque, je lui proposai d’être mon assistant. Il me déclara que cela lui sauverait la vie. Cela ne l’a pas sauvé de la mort. Elle vint à lui pour un rien : une simple chute de trois mètres dans un ravin. Il paraît qu’il avait eu autrefois un accident de cheval dans l’intérieur. Il traîna, traîna ; ce n’était pas un homme d’une santé de fer. Et sa pauvre âme semblait avoir été endommagée aussi. Elle se laissa aller rapidement.

— C’est tragique, murmura Miss Moorsom avec émotion.

Les lèvres de Renouard tremblaient, mais de sa voix égale, impitoyable, il continua :

— Telle est l’histoire. Un soir, il parut aller mieux et me fit dire qu’il désirait me parler, que j’étais un gentleman et qu’il pouvait se confier à moi. Je lui dis qu’il se trompait, qu’il y avait du plébéien en moi qu’il ne pouvait pas connaître. Il sembla déçu. Il murmura quelque chose à propos de son innocence et quelque chose qui ressemblait à une malédiction envers une femme, puis, se tournant vers le mur…, il devint rigide.

— Envers une femme ? cria Miss Moorsom. Quelle femme ?

— Je me le demande, dit Renouard en levant les yeux et en remarquant le contraste des oreilles pourpres de la jeune fille et de la blancheur vivante de son teint, la sombre et presque secrète splendeur de ses yeux brillant sous les flammes tordues de la chevelure. Une femme reprit-il qui ne voulait pas croire à sa misérable innocence… Oui, vous, vraisemblablement. Et, maintenant, vous ne voulez pas me croire non plus, moi qui, cependant, dois rester ce que je suis, dussè-je même en mourir. Non, vous ne me croyez pas. Et pourtant, Félicia, une femme comme vous et un homme comme moi ne se rencontrent pas souvent ensemble sur cette terre.

La flamme de sa tête orgueilleuse brûlait le visage du jeune homme. Il jeta son chapeau au loin ; ses paupières baissées le faisaient ressembler davantage à un bronze antique, un profil de Pallas, calme, austère, un peu perdu dans l’ombre du rocher.

— Ah ! si seulement vous pouviez comprendre quelle vérité il y a en moi, ajouta-t-il.

Elle attendait, comme si elle eût été trop étonnée pour pouvoir parler ; il releva de nouveau les yeux ; alors elle s’écria avec violence et comme pour se défendre de quelque accusation contenue :

— C’est moi qui suis ici pour représenter la vérité. Croire en vous ! en vous qui, par un impitoyable mensonge et rien d’autre, vous entendez, rien d’autre, m’avez amenée ici, m’avez trompée, vous êtes joué de moi en une abominable… supercherie.

Elle s’assit sur un rocher, appuya son menton dans ses mains en une pose attristée et s’apitoyant sur elle-même :

— Il ne manquait que cela. Pourquoi ! Ah ! pourquoi faut-il que la laideur, le ridicule et la bassesse passent toujours sur mon chemin ?

À cette hauteur, seuls avec le ciel, ils se parlaient comme s’ils n’eussent plus touché la terre.

— Vous apitoierez-vous sur votre dignité ? Il avait une âme médiocre et n’aurait pu vous donner qu’une existence indigne de vous.

Elle ne sourit pas à ces mots, mais, superbe et comme si elle soulevait un coin du voile, elle se tourna lentement vers Renouard :

— Vous imaginez-vous que je me serais sacrifiée à lui pour cela. Ne savez-vous pas que je lui devais une réparation ? C’était une dette sacrée, un grand devoir. Il n’aurait pas été en mon pouvoir de le sauver, je le sais. Mais il était innocent et c’était à moi de faire les premiers pas. Ne voyez-vous donc pas que rien ne l’aurait mieux réhabilité aux yeux du monde que de m’épouser ? Il eût été impossible d’insinuer quoi que ce soit contre lui, lorsque je lui aurais eu donné ma main. Me donner pour moins que le salut d’un homme, je m’exécrerais d’avoir pu y penser un seul instant…

Elle parlait gravement, de sa voix profonde, fascinante et impassible. Renouard réfléchissait, sombre, comme s’il tâchait de découvrir la sinistre énigme que lui aurait posé un beau sphynx rencontré sur la route déserte de la vie.

— Ah ! votre père avait raison. Vous êtes une de ces aristocrates !

Elle se redressa avec hauteur.

— Que dites-vous ? Mon père…, moi, une aristocrate ?

— Je ne veux pas dire que vous êtes comme les hommes et les femmes du temps des armures, des châteaux-forts et des grands exploits. Ah ! non, ceux-là vivaient sur le sol. Ils avaient des traditions auxquelles ils restaient attachés, ils vivaient sur cette terre de passions et de mort qui n’est pas une serre chaude. Ils auraient été trop plébéiens pour vous, car il leur fallait conduire et comprendre la plus commune humanité. Non ; vous êtes seulement de la classe élevée, dédaigneuse et supérieure, une simple bulle d’air, un peu d’écume au-dessus de ces profondeurs impénétrables qui vous rejetteront un beau jour hors de l’existence. Mais vous êtes Vous, vous êtes Vous. Vous êtes l’amour éternel lui-même tout simplement. Ô divinité, ce n’est pas votre corps, mais votre âme qui est faite d’écume. »

Elle écoutait comme un rêve. Il avait si bien réussi à réprimer le flot de sa passion que sa vie même semblait lui échapper. À ce moment-là, il crut parler comme s’il était mort. Mais la vague impétueuse, revenant avec une force décuplée, le jeta soudain sur elle, les bras ouverts, la flamme dans les yeux.

Elle se trouva enlevée dans son étreinte, comme une plume, impuissante, incapable de lutter, soulevée de terre. Ce ne fut qu’un moment. Du feu courut dans les veines du jeune homme, réduisit en cendres sa passion et le laissa anéanti, sans force et presque sans désir. Il la lâcha avant même qu’elle eût pu crier. Elle était si accoutumée à voir la contrainte de la civilisation envelopper, adoucir les brutaux élans de la vieille humanité qu’elle ne croyait plus même à leur existence. Elle ne comprit pas exactement ce qui lui était arrivé. Elle sortit de ses bras, saine et sauve, sans lutte, sans avoir été même effrayée.

— Que signifie tout ceci ? dit-elle outragée, mais calme et dédaigneuse.

Il s’agenouilla en silence et se pencha à ses pieds, tandis qu’elle le regardait, surprise un peu, sans animosité, curieuse seulement de ce qu’il allait faire. Pendant qu’il demeurait courbé, pressant de ses lèvres le bas de sa jupe, elle fit un léger mouvement. Il se releva.

— Non, dit-il, quand même vous seriez tout à fait à moi, que pourrais-je sans votre consentement ? Non, on ne peut pas conquérir un spectre, un froid brouillard, un simple rêve, une illusion. Il faut qu’ils viennent à vous, s’accrochent à votre sein. Alors, alors…

Toute extase, toute expression disparut du visage du jeune homme.

— Monsieur Renouard, dit-elle, quoique vous ne puissiez avoir aucun droit à ma considération après m’avoir indignement trompée pour servir le vil projet de me considérer un peu plus longtemps comme une proie possible, je vous dirai que je ne suis peut-être pas l’être extraordinaire que vous pensez. Vous pouvez me croire ; j’ai la passion de la vérité.

— Que m’importe ce que vous êtes ? répondit-il. Sur un signe de vous, je monterais jusqu’au septième ciel pour vous rapporter comme mienne sur la terre ; et si je vous voyais vous enfoncer dans le vice jusqu’aux lèvres, dans le crime, dans la boue, je vous suivrais, je vous prendrais dans mes bras, je vous porterais contre mon cœur, comme un incomparable trésor. Tel est l’amour, le véritable amour, don et malédiction des dieux, il n’y en a pas d’autre.

L’accent de sincérité qui vibrait dans sa voix la fit un peu reculer, car elle n’était pas faite pour comprendre une telle chose ; pas même une seule fois dans sa vie ; et dans son trouble, obéissant peut-être à la suggestion du nom de Renouard, ou peut-être pour adoucir la dureté de son expression, car elle était confusément émue, elle dit en français :

— Assez, j’ai horreur de tout cela.

Il devint blême, mais il ne tremblait plus. Les dés étaient enfin jetés et rien, pas même la violence, ne pouvait plus modifier le sort. Elle passa devant lui, inflexible, et il la suivit le long du sentier. Au bout d’un moment elle l’entendit qui disait :

— Votre rêve est d’influencer une destinée humaine ?

— Oui, dit-elle sèchement, sans se déconcerter, avec toute l’assurance dont une femme est capable.

— Alors, vous pouvez être tranquille. Vous y avez réussi.

Elle haussa légèrement les épaules, mais, un peu avant d’atteindre l’extrémité du sentier, elle ralentit le pas, s’arrêta, et, se retournant :

— Je ne suppose pas que vous soyez désireux qu’on sache à quel degré de turpitude vous en êtes arrivé. N’ayez crainte. Je parlerai à mon père, bien entendu ; et nous conviendrons de dire qu’il est mort, rien de plus.

— Oui, dit Renouard d’une voix blanche. Il est mort. Il en sera bientôt de même de son vrai revenant.

Elle reprit son chemin, mais il demeura immobile dans l’obscurité. Elle avait déjà atteint les trois palmiers, lorsqu’elle entendit derrière elle un éclat de rire, bruyant, cynique et sans gaieté, comme on en entend dans un fumoir à la fin d’une histoire scandaleuse.

Alors, un moment, elle se sentit vraiment défaillir.

XI

Peu à peu l’obscurité enveloppa complètement Geoffrey Renouard. La résolution lui manquait. Au lieu de suivre Félicia jusqu’à la maison, il s’arrêta sous les trois palmiers et, s’appuyant à l’un de leurs troncs lisses, il se laissa emporter dans le courant de son immense déception et s’abandonna à la sensation de son extrême fatigue. Cette promenade jusqu’à la colline et son retour avaient été comme le suprême effort d’un explorateur acharné à pénétrer au cœur d’une contrée inconnue dont la nature cruelle et stérile défend trop bien le secret.

Trompé par un mirage, il s’était aventuré trop loin, si loin qu’il n’y avait plus maintenant de retraite possible. Son énergie était à bout. Pour la première fois de sa vie, il renonçait, et avec une sorte de volonté désespérée il essaya de démêler les raisons de sa défaite. Il ne pouvait les attribuer à cet absurde mort.

La silhouette hésitante de Luiz s’approcha, sans qu’il la vît, jusqu’au moment où le mulâtre, timidement, se mit à parler.

Renouard sursauta :

— Quoi, qu’y a-t-il ? Le dîner attend ? Dis qu’on veuille bien m’excuser. Il m’est impossible de venir, mais je les verrai demain matin au départ. Prends les ordres du professeur pour la goélette. Et maintenant va-t’en.

Luiz abasourdi rentra dans la nuit. Renouard demeurait là, immobile. Quelques heures plus tard, comme le fruit amer de sa réflexion, ces paroles lui vinrent aux lèvres dans le grand silence qui l’environnait : « Je n’avais rien à offrir à sa vanité. »

Alors seulement il s’éloigna, il s’en fut user la nuit à errer indéfiniment à travers les sentiers nombreux de sa plantation.

Luiz dont le sommeil était rendu léger par l’intuition de quelque événement imminent, entendit un bruit de pas le long de sa hutte, les pas fermes du maître, et tout en se retournant sur sa couche, il murmura un faible « tse, tse, tse », indice de son trouble profond.

Des lumières avaient brûlé dans le bungalow presque toute la nuit, et à la pointe du jour la bousculade du départ commença. Les boys marchaient en procession, portant les valises et les sacs jusqu’au canot qui était venu attendre au bout du jardin. Lorsque le soleil levant enveloppa d’un nimbe doré le promontoire empourpré, on put voir le planteur de Malata suivre, tête nue, la courbe de la petite baie. Il échangea quelques mots avec le maître d’équipage, puis resta près du bateau, tout droit, les yeux fixés à terre, attendant.

Il n’eut pas longtemps à attendre. Le professeur descendit le premier dans le jardin frais et ombragé, il marchait gaillardement le long du sentier, faisant craquer de petits coquillages. L’ombrelle accrochée au bras, un livre à la main, il avait l’air du banal touriste, plus même que cela n’était permis à un homme de sa distinction. Il agita de loin la main qu’il avait libre ; mais, en se rapprochant à la vue de l’immobilité que gardait Renouard, il ne fit pas le geste de lui serrer la main. Il parut étudier d’un œil aigu l’aspect de cet homme qu’il avait devant lui, puis, prenant son parti :

— Nous retournons par Suez, commença-t-il d’un ton dégagé : j’ai regardé la liste des départs. Si les zéphyrs de votre Pacifique veulent bien se montrer modérément propices, je crois que nous sommes sûrs d’attraper à temps le bateau pour Marseille, le 18 mars. Cela m’irait à merveille…

Puis, baissant la voix :

— Mon cher et jeune ami, je vous suis profondément reconnaissant.

— Et de quoi donc ? marmonna Renouard.

— De quoi ? Mais, d’abord, parce que vous auriez pu nous faire manquer le prochain bateau, n’est-il pas vrai ? Je ne vous remercie pas de votre hospitalité. Vous ne pouvez pas vous froisser si je vous dis même que je suis très content d’y échapper. Mais je vous ai une grande gratitude pour ce que vous avez fait, – et pour ce que vous êtes.

Il était difficile de définir la saveur de ce discours, mais Renouard l’accueillit avec un sourire glacé et équivoque. Le professeur monta dans l’embarcation, ouvrit son ombrelle et s’assit à l’arrière en attendant les dames. Nulle voix humaine ne troublait le frais silence du matin, tandis que dans le sentier s’avançait Miss Moorsom, précédant sa tante. Quand la jeune fille fut devant Renouard, elle releva la tête :

— Adieu, monsieur Renouard, dit-elle à voix basse, résolue à passer son chemin, mais elle vit une expression si suppliante dans l’éclair bleu de ses yeux renfoncés qu’après une imperceptible hésitation, elle posa sa main dégantée dans la main qu’il lui tendait.

— Condescendrez-vous à vous souvenir de moi ? demanda-t-il, tandis qu’il luttait contre une émotion qui l’irritait et qui faisait rougir ses joues et étinceler ses yeux noirs.

— Voilà une étrange demande de votre part, dit-elle en accentuant la froideur de sa voix.

— Vraiment ? Impudente, peut-être ? Je ne suis pas pourtant aussi coupable que vous le pensez. Et rappelez-vous qu’en ce qui est de moi vous ne pourrez jamais réparer.

— Réparer ? C’est vous qui ne pouvez m’offrir aucune réparation de l’offense que vous avez faite à mes sentiments et à moi-même. Quelle réparation pourrait d’ailleurs effacer votre odieux et ridicule complot, injurieux dans son dessein, humiliant pour ma fierté ? Non, je ne veux pas me souvenir de vous.

D’un geste inattendu, il l’attira près de lui et, la regardant dans les yeux avec le courage du désespoir :

— Il le faudra bien… Je vous hanterai, dit-il avec assurance.

Elle arracha sa main de son étreinte avant qu’il eut eu le temps de la relâcher.

Félicia Moorsom s’assit dans le canot, à côté de son père et souffla doucement sur ses doigts meurtris.

Le professeur lui lança un regard de côté : ce fut tout. Mais la sœur du philosophe, qui était encore à terre et qui avait ouvert son face-à-main pour regarder la scène, le laissa retomber au bout de sa chaîne qui tinta légèrement.

— Je n’ai de ma vie entendu parler aussi brutalement à une dame, murmura-t-elle en passant devant Renouard le front haut.

Lorsqu’un moment après, brusquement radoucie, elle se retourna pour jeter un dernier adieu au jeune homme, elle ne le vit plus que de dos, se dirigeant vers le bungalow. Elle le regarda s’éloigner, stupéfaite, avant qu’elle aussi quittât le sol de Malata.

Personne ne vint troubler Renouard dans la pièce où il s’était enfermé pour respirer le fugitif parfum de celle qui pour lui n’existait déjà plus. Vers la fin de l’après-midi seulement le mulâtre frappa à la porte. Il venait dire que la Janet entrait dans la crique.

À travers la porte, Renouard lui donna les ordres les plus inattendus. Il fallait payer tous les boys avec l’argent qui restait dans le bureau, et s’entendre avec le capitaine de la Janet pour qu’il embarquât tous les travailleurs de l’île et les ramenât chez eux. On lui donnerait une traite sur la maison Dunster pour le payement.

Et le bungalow retomba dans un mortel silence jusqu’au lendemain matin où le mulâtre s’en vint dire que tout avait été fait. Les boys de la plantation étaient en train d’embarquer.

Par la porte entre-bâillée une main tendit au fidèle mulâtre une feuille de papier ; la porte se referma si vivement que Luiz fit un bond en arrière. S’approchant du trou de la serrure, il demanda d’un ton humble :

— Dois-je partir aussi, maître ?

— Oui, toi aussi, tout le monde !

— Le maître restera ici tout seul ?

Un silence. Les yeux du mulâtre s’élargirent d’étonnement. Mais, lui aussi, tout comme les « ignorants sauvages » de la plantation, n’était pas fâché de quitter cette île hantée par le revenant d’un homme blanc.

Il s’éloigna sans bruit du mystérieux silence qui régnait dans cette chambre close et ce ne fut qu’au seuil du bungalow qu’il donna cours à ses sentiments par un « tse, tse, tse » désapprobateur et attristé.

XII

Les Moorsom réussirent à ne pas manquer le paquebot, mais ils ne purent rester que vingt-quatre heures en ville. Si bien que le sentimental Willie ne les vit guère. Cela ne l’empêcha pas de raconter longuement, plus tard, avec de nobles larmes dans les yeux, comment la pauvre miss Moorsom, cette élégante et spirituelle beauté, ne retrouva son fiancé à Malata que pour en recueillir le dernier soupir. Beaucoup de personnes furent très touchées de cette lamentable histoire. Cela fit le sujet de bien des conversations pendant des semaines.

Mais le rédacteur en chef qui savait tout, l’ami et le partisan unique de Renouard, voulut en savoir plus que les autres. Son incontinence professionnelle, peut-être, l’engageait à désirer posséder une coupe pleine d’émouvants détails. Lorsqu’il eut remarqué que la goélette de Renouard n’avait pas quitté le port de plusieurs jours, il s’en fut à la recherche du capitaine, pour en connaître la raison. Cet homme lui répondit que telles étaient ses instructions. Il avait reçu l’ordre de rester dans le port pendant un mois avant de retourner à Malata. Le mois touchait à sa fin.

— Je vous demanderai donc de me donner un passage, lui dit le journaliste.

Il débarqua à Malata, un matin, au bas du jardin, et n’y trouva que la paix, le calme et la lumière. Les fenêtres du bungalow et les portes étaient grandes ouvertes. Nulle trace d’être humain. Les plantes, à foison, poussaient à l’aventure dans les champs désertés.

Entraînés par ce mystère, le rédacteur et l’équipage de la goélette battirent toute l’île pendant des heures, en appelant Renouard à tue-tête. À la fin on organisa une battue méthodique dans les fourrés sauvages et les ravins profonds à la recherche de son cadavre. Que s’était-il passé ? Avait-il été assassiné par les boys ou bien avait-il, par caprice, abandonné sa plantation en emmenant avec lui tout son monde ? On ne pouvait conclure.

Enfin, au déclin du jour, le journaliste et le capitaine découvrirent des empreintes de sandales traversant le sable, sur la plage nord de la baie. Suivant cette trace avec crainte, ils contournèrent l’éperon du promontoire et là, sur une large pierre plate, trouvèrent les sandales de Renouard, sa jaquette blanche et son sarong à carreaux, costume qu’on savait être celui qu’il mettait pour aller se baigner. Ces objets étaient réunis en un petit tas, et le marin, après les avoir examinés en silence, fit cette remarque :

— Les oiseaux ont plané au-dessus de ceci pendant bien des jours.

— Il est allé se baigner et se sera noyé, s’écria le journaliste en détresse.

— J’en doute, Monsieur. S’il s’était noyé à un mille de la côte, son corps aurait été ramené sur les récifs et nos barques n’ont absolument rien trouvé nulle part.

On ne découvrit rien, et la disparition de Renouard demeura, en fin de compte, inexplicable.

Le lendemain soir, à bord de la goélette qui s’éloignait, le journaliste se retourna pour regarder une dernière fois l’île abandonnée. Un nuage noir planait immobile au-dessus du rocher qui dominait la colline centrale : et, sous cette ombre muette et mystérieuse, Malata s’étendait sombre, dans la désolation menaçante du soleil couchant, comme si elle gardait le souvenir du cœur qui s’était brisé là.

L’ASSOCIÉ

« Quelle histoire à dormir debout ! Voilà des années qu’en été, les mariniers d’ici à Westport racontent ce mensonge aux touristes, cette espèce qui se fait promener en barque, à un shilling par tête, et qui vous pose des questions idiotes ! il faut bien leur raconter quelque chose pour passer le temps. Connaissez-vous rien de plus bête que de se faire tirer comme ça dans une embarcation, le long d’une plage ?… C’est comme de boire de la mauvaise limonade quand on n’a pas soif. Je me demande un peu quel plaisir ils y trouvent. Ils n’attrapent même pas le mal de mer. »

Un verre de bière traînait sur la table, près de son coude. Cela se passait dans le respectable petit fumoir d’un respectable petit hôtel : et le goût que je nourris pour les liaisons de rencontre était la raison qui me faisait veiller assez tard en sa compagnie. Il avait de grandes joues plates et ridées, soigneusement rasées, et une touffe épaisse de poils blancs taillée en carré lui pendait au menton. Le balancement de cette barbiche accentuait encore sa voix sourde : et le mépris absolu qu’il professait pour l’espèce humaine, pour son agitation et ses moralités, se marquait par la pose cavalière de son vaste chapeau mou, un feutre noir à larges bords qui ne lui quittait pas la tête.

Il avait l’aspect d’un vieil aventurier qui aurait pris sa retraite après pas mal d’aventures survenues dans les plus sombres coins du monde et fleurant peu la sainteté. J’eus pourtant toute raison de croire qu’il n’avait jamais quitté l’Angleterre : d’une remarque fortuite qu’on m’avait faite, j’avais cru comprendre qu’il avait eu jadis affaire avec les navires, mais les navires dans les ports. Pour ce qui est de la personnalité, il n’en manquait certes pas ; c’est même ce qui avait, dès l’abord, attiré mon attention : mais il était difficile de le classer, et avant même qu’une semaine se fût écoulée j’y renonçai, me contentant de cette vague définition « un vieux forban fort imposant. »

Par un après-midi de pluie, me sentant en proie à un terrible ennui, j’entrai dans ce fumoir. Il était assis, figé dans une immobilité absolue et impressionnante, à la manière d’un fakir. Je me pris à me demander quelles pouvaient bien être les relations d’un homme de cette sorte, son milieu, ses opinions, ses conceptions morales, ses amis et même sa femme, lorsqu’à ma grande surprise, d’une voix sourde et marmonnante, il entama la conversation.

Je dois dire que depuis qu’on lui avait raconté que j’écrivais des histoires, il s’était mis le matin à accueillir ma présence avec une sorte de vague grognement.

Il était naturellement taciturne. Il y avait comme une sorte de grossièreté dans ses phrases hachées. Il me fallut quelque temps pour découvrir que ce qu’il voulait savoir était la façon dont on s’y prend pour publier des contes dans les revues.

Que dire à un homme de ce genre ? Mais je m’ennuyais à périr : le temps persistait à se montrer impraticable, et je résolus de me montrer aimable.

— Alors vous fabriquez ces histoires-là vous-même. Comment diable ça vous vient-il dans la tête ? grommela-t-il.

Je lui expliquai que, d’habitude, on avait une suggestion pour écrire un conte.

— Qu’est-ce que c’est que cela.

— Eh bien, par exemple, lui dis-je, je me suis fait promener en barque l’autre jour, au delà des rochers. Le marinier m’a parlé d’un naufrage sur ces mêmes roches, il y a environ vingt ans. Cela peut servir de canevas pour un bout d’histoire, une description principalement, avec un titre comme Dans la Manche, par exemple.

Ce fut alors qu’il s’en prit aux mariniers, et aux touristes qui écoutent leurs histoires. Sans qu’un seul muscle de son visage bougeât, il lança vigoureusement le mot : « Idiotie », sorti des profondeurs de sa poitrine, et reprit son marmonnement rauque et entrecoupé. « … regardent ces stupides rochers, hochent leurs stupides têtes (les touristes, je présume). Qu’est-ce qu’ils pensent donc que c’est, un homme, un sac de papier rempli de vent ou quoi ? qui crève comme cela quand on tape dessus. Fichue bête d’histoire ! Belle suggestion, oui… un mensonge ! »

Il faut se représenter ce forban sculptural auréolé du feutre noir de son chapeau, vous sortant tout cela comme un vieux chien qui grogne de temps à autre, et avec la tête droite et les yeux fixes.

— Après tout, m’écriai-je, même si c’est faux, c’est tout de même une suggestion qui me permet de voir ces rochers, cette tempête dont ils parlent, le lourd déferlement des flots, etc., etc., dans leurs rapports avec l’humanité. Le combat contre les forces de la nature, et son effet sur quelqu’un au moins, comment dirais-je, d’exalté.

Il m’interrompit, et d’un ton agressif :

— Est-ce que la vérité pourrait vous servir à quelque chose ?

— Je n’oserais pas l’affirmer, repris-je prudemment. On dit que la vérité est encore plus étrange que la fiction.

— Qui est-ce qui dit cela ?

— Ma foi, personne en particulier.

Je me tournai vers la fenêtre, car l’individu m’agaçait avec son bras immobile sur la table. Je crois bien que ce fut mon attitude impolie qui le décida à se lancer dans un discours relativement long.

— Avez-vous jamais vu des bêtes de rochers comme ça ? Comme des raisins dans une tranche de pudding froid.

Je les regardai. Un acre, ou plus, de points noirs éparpillés parmi les ombres gris-acier de la mer unie, sous l’uniforme brouillard gris et vaporeux ; et, à un endroit, une tache informe plus claire : la blancheur voilée de la falaise qui se dégageait comme un rayonnement diffus et mystérieux. C’était un tableau délicat et singulier, quelque chose d’expressif, d’impressionnant et de désolé tout ensemble, une symphonie en gris et noir, un vrai Whistler.

Mais ce qui suivit, dit par la voix dans mon dos, me fit retourner. Elle grognait son mépris pour toute association possible avec les flots rugissants, d’un ton énergique et concis, puis poursuivit :

— Moi, pas si bête !… quand je regarde ces rochers là-bas… ça me rappelle plutôt un bureau… J’avais l’habitude d’y entrer quelquefois, dans le temps… un bureau à Londres… dans une de ces petites rues derrière la gare de Cannon street…

Il s’exprimait délibérément, d’une façon non pas saccadée, mais fragmentaire, parfois blasphématoire.

— C’est un rapprochement plutôt éloigné, observai-je.

— Un rapprochement ! Le diable soit de vos rapprochements. Ce fut un hasard.

— Cependant, dis-je, un hasard possède des rapprochements avec des événements antérieurs et ultérieurs qui, si on peut les développer.

Tout immobile qu’il était, il paraissait prêter une oreille attentive.

— Ah ! oui ! développer. C’est peut-être ça que vous pouvez faire, n’est-ce pas ? Ça n’a rien à voir avec la mer, mais vous pouvez la faire sortir de votre tête, si ça vous plaît.

— Bien sûr, si c’est nécessaire, dis-je. Quelquefois il faut tirer un tas de choses de sa tête, quelquefois rien. Je veux dire que l’histoire n’en vaut pas la peine : tout ça dépend.

Cela m’amusait de lui parler ainsi. Il manifestait clairement que, à son avis, les romanciers couraient après leur argent, de même que le reste des gens qui vivent de leurs facultés, et que c’était extraordinaire de voir jusqu’où peuvent aller des gens qui courent après l’argent… quelques-uns, du moins.

Il fit une sortie contre la vie maritime : une stupide sorte d’existence, selon lui. Pas d’occasions, pas d’expériences, nulle variété, rien ! Des gens de valeur en sont sortis, il l’admettait. Mais pas plus faits pour réussir dans le monde que pour voler dans les airs. Des enfants ! Ainsi, le capitaine Harry Dunbar. Un bon marin. Grande réputation comme capitaine… Gros homme, des favoris courts et grisonnants, belle figure, forte voix. Un brave garçon, mais pas plus à la coule de la fausseté humaine qu’un bébé.

— C’est le capitaine du Sagamore dont vous parlez ? dis-je enhardi. Après un méprisant « bien sûr », il sembla fixer du regard, sur le mur, la vison de ce bureau dans Cannon street, tout en grognant et en mâchonnant une description par lambeaux, et en levant de temps à autre le menton, comme si la colère le prenait.

C’était, d’après la description qu’il m’en fit, un modeste bureau, louche pas le moins du monde, mais un peu à l’écart dans une petite rue qui, depuis, a été rebâtie de bout en bout. La septième porte, après le café du Cheshire Cat, sous le pont du chemin de fer. « C’est là que je prenais d’habitude mon déjeuner quand mes affaires m’appelaient dans la Cité. Cloete y venait boire une chope et plaisanter avec la servante. Il n’avait pas besoin d’en dire long pour cela. Rien qu’à la façon dont il faisait étinceler son lorgnon vers vous et contorsionnait sa bouche épaisse, cela suffisait pour vous faire rire avant même qu’il eût commencé à débiter une de ses histoires. Un drôle de type. Cloete. C-l-o-e-t-e, Cloete.

— Qu’est-ce qu’il était, Hollandais ? demandai-je, ne voyant absolument pas ce que tout cela avait à faire avec les mariniers de Westport, les touristes de Westport, et la façon dont ce vieil individu les considérait comme des menteurs et des imbéciles.

— Le Diable seul le sait ! grogna-t-il (les yeux fixés sur le mur comme s’il ne voulait pas perdre un seul mouvement d’une vue cinématographique). Il ne parlait jamais qu’anglais. La première fois que je le vis, il sortait d’un navire dans le bassin, un navire qui venait des États-Unis, un navire à passagers. Il me demanda si je connaissais un petit hôtel dans les environs. Il avait besoin d’être tranquille et avait affaire par là pendant quelques jours. Je l’ai conduit à un hôtel, chez des amis à moi… Une autre fois, dans la Cité. « Eh ! là-bas ! Vous êtes bien obligeant : venez donc prendre un verre. » Il se mit à me parler énormément de lui, et de ses années aux États-Unis. Toutes sortes d’affaires un peu partout, là-bas. Avec des marchands de spécialités pharmaceutiques aussi. Des voyages ! Il rédigeait des annonces et tout ce qui s’ensuit. Il me raconte des histoires drôles. Un type bien planté, dégingandé. Des cheveux noirs dressés sur la tête, comme une brosse, une figure longue, de longs bras, de longues jambes, un lorgnon miroitant, une amusante façon de parler à voix basse… Vous voyez cela d’ici ?

J’acquiesçai, mais du diable s’il y prenait garde.

— Je n’ai jamais autant ri de ma vie. Ce bougre-là vous aurait fait rire en vous racontant comment il avait écorché son propre père. Il en était capable d’ailleurs. Un homme qui a été dans le commerce des spécialités pharmaceutiques doit être prêt à tout, depuis pile ou face jusqu’au crime avec préméditation. Voilà un bout de vérité pour vous, en passant. Ils se moquent de tout, ils croient qu’ils peuvent tout faire disparaître et se disculper de tout… Le monde entier est leur proie… Un homme d’affaires, en outre, ce Cloete. Il vous revint avec quelques centaines de livres, cherchant quelque chose à faire, d’un genre tranquille. « Rien ne vaut le vieux pays, somme toute », me dit-il… Et nous nous quittons là-dessus, moi m’étant flanqué plus de verres qu’à mon habitude.

Au bout de quelque temps, six mois, peut-être, à peu près, je me cogne sur lui dans le bureau de M. George Dunbar. Oui, le bureau en question. C’était assez rare que je… Mais il y avait une partie d’un chargement à lui dans un bateau, au dock, à propos duquel il me fallait causer avec M. George. Et voilà que je vois Cloete qui sort de la pièce du fond, des papiers à la main… Associé. Vous comprenez ?

— Ah, oui, dis-je, les quelques centaines de livres.

— Et aussi sa langue, grommela-t-il. N’oubliez pas cette langue-là. Quelques-unes de ses histoires ont dû éclairer un peu George Dunbar sur la compréhension des affaires.

— Un garçon persuasif, suggérai-je.

— Hum ! Vous arrangerez cela à votre façon. Bon ! Associé. George Dunbar met son chapeau haute-forme et me prie d’attendre un moment. George avait toujours l’air de gagner des mille et des cents par an, un gandin de la Cité… « Allons, mon vieux. » Et les voilà qui sortent, lui et le capitaine Harry ; une affaire chez un avoué au tournant de la rue. Le capitaine Harry, quand il était en Angleterre, avait l’habitude de venir au bureau de son frère régulièrement à midi. Il s’asseyait dans un coin, comme un petit garçon bien sage, lisait les journaux et fumait sa pipe… Des frères modèles. Deux pigeons ! « Je m’occupe de la partie fruits conservés dans la boutique », me dit Cloete. Il me tient une conversation dans ce genre-là. Puis, de fil en aiguille : « Quel genre de vieillerie est-ce ce Sagamore ? Le plus beau bateau qui soit, hein ? Tous les bateaux sont bons pour vous, naturellement, vous en vivez ! Je vais vous dire. Je voudrais mettre mon argent plutôt dans un vieux bas, assurément.

Mon homme reprit haleine, et je remarquai que sa main, jusqu’alors posée nonchalamment sur la table, se referma lentement. De la part de cet homme immuable, ce fut effrayant et de mauvais augure ; quelque chose comme le geste du Commandeur.

— Ainsi déjà à cette époque, remarquez, grommela-t-il.

— Mais, dites-moi, interrompis-je, le Sagamore appartenait à Mundy et Rogers, à ce qu’on m’a dit.

Il grogna dédaigneusement. – Le diable soit des mariniers, ils n’y connaissent rien. Il portait le pavillon de la maison. C’est autre chose. Une faveur. Voilà ce que c’était. Quand le vieux Dunbar mourut, le capitaine Harry commandait déjà sur un bateau de chez eux. George lâche la banque où il était employé, pour faire son chemin avec ce qui lui revenait du vieux. George était débrouillard. Il commença par faire du magasinage, puis deux ou trois autres choses à la fois : de la pâte de bois, des fruits conservés, et ainsi de suite. Et le capitaine Harry lui confie sa part pour faire marcher l’affaire… « J’ai tout ce qu’il me faut avec mon navire », dit-il… Mais voilà que Mundy et Rogers se mettent à vendre tous leurs bateaux à des étrangers, et qu’ils se fourrent dans la navigation à vapeur. Le capitaine Harry en devient tout à fait embêté : perdre son commandement, lâcher un navire qu’il aimait ; tout à fait découragé. Juste à ce moment, voilà que les frères ramassent un peu d’argent, une vieille femme qui meurt, ou quelque chose dans ce genre. Un petit magot. Alors le jeune George dit : « Nous avons, à nous deux, de quoi acheter le Sagamore. » « Mais tu vas avoir besoin de plus d’argent pour ton affaire », s’écrie le capitaine Harry, et l’autre se met à rire : « Mon affaire va très bien. Je puis sortir et ramasser une poignée de louis pendant le temps que tu tires une pipe, mon vieux… » Mundy et Rogers se montrèrent très aimables en cette occasion : « Mais certainement, capitaine, et nous agirons, si vous voulez, pour votre compte comme si le bateau était encore à nous. » Dans ces conditions, vous pensez, si c’était un bon placement que d’acheter ce bateau, oui ! à cette époque !

La façon dont il tourna légèrement la tête vers moi équivalait à la manifestation d’un violent sentiment chez un autre homme.

— Tout cela, vous le pensez, se passa bien avant que Cloete ne survînt, murmura-t-il.

— Oui, je comprends, dis-je. Nous disons généralement : « Quelques années passèrent… », c’est plus vite fait.

Il me considéra un moment, en silence, d’un regard inexprimable comme absorbé dans la pensée de ces années dont on faisait si bon marché ; c’était aussi ses propres années, les années avant et les années (pas si nombreuses) après que Cloete était entré en scène. Quand il se fut remis à parler, je remarquai son intention de bien me faire sentir, à travers sa manière obscure et emphatique, l’influence qu’avaient exercée sur George Dunbar un long commerce avec les principes de morale facile de Cloete, le don de persuasion sans scrupules de celui-ci (drôle de type) et sa disposition aventureusement insouciante. Il désirait me voir bien insister sur ce point là et je l’assurai que c’était tout à fait en mon pouvoir. Il désirait aussi que je comprisse bien que l’affaire de George avait des hauts et des bas (l’autre frère, pendant ce temps-là, voyageait tranquillement, de côté et d’autre) si bien que parfois les fonds manquaient : ce qui l’inquiétait plutôt, car George avait épousé une jeune femme pas mal dépensière. Cloete était, d’une façon générale, assez anxieux à ce sujet. Et justement il courait dans la Cité après un homme qui travaillait dans les spécialités (l’ancien commerce de ce bougre-là) et qui y réussissait ; mais qui, avec un capital de quelques vingtaines de mille susceptible d’être dépensé à pleines mains en annonces, pourrait amener son affaire à être d’un bien meilleur rapport qu’une mine d’or. Cloete se monta le bourrichon à l’idée des perspectives d’une pareille affaire, il s’y connaissait très suffisamment. Je compris que l’associé de George était très agité à l’idée de cette chance unique.

Chaque jour, vers onze heures, le voilà donc au bureau de George, et il lui rabat les oreilles de cette chanson jusqu’à ce que George grince des dents de rage : « Ça suffit ! À quoi cela sert ? Pas d’argent ! À peine de quoi continuer : pas question de dépenser des milliers de francs en publicité. » Il n’ose pas proposer à son frère de vendre le navire. Il ne voulait même pas y penser. Cela l’obsède à fond. C’était comme si la fin du monde arrivait. Et sûrement pas pour une affaire de ce genre !… « Pensez-vous que ce serait une escroquerie », demande Cloete, en se tortillant la bouche ? George reconnaît que non, et qu’il lui faudrait être un âne bâté pour le croire, après toutes ces années passées dans les affaires.

Cloete le regarde sévèrement. Jamais pensé à vendre le navire. Il faut compter que cette vieille coque de noix ne donnerait pas la moitié de la valeur assurée par le temps qui court. Voilà George hors de lui. Que signifient alors ces plaisanteries idiotes, à propos de l’armement, depuis trois semaines. Il en a assez, à la fin !

Le voilà dans une fureur à en avoir la bave à la bouche. Cloete ne se démonte pas… « Je ne suis pas un âne bâté non plus, dit-il lentement. Il n’y a pas besoin de vendre notre vieux Sagamore. Cette vieille chose a seulement besoin d’un coup de tomahawk (il paraît que le nom de Sagamore veut dire chef indien ou quelque chose d’approchant. La figure de proue était un sauvage à moitié nu avec des plumes à l’oreille et une hache à la ceinture). Un coup de tomahawk », dit-il.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demande George… « Faire naufrage ; cela peut s’arranger en toute sécurité, continue Cloete, votre frère aurait alors sa part de l’assurance. Il n’y a pas besoin de lui dire exactement pourquoi. Il pense que vous êtes l’homme d’affaires le plus débrouillard qu’on ait jamais vu. Vous faites sa fortune par la même occasion… » George crispe de rage ses deux mains sur son bureau… « Vous croyez que mon frère est un homme à couler son navire exprès. Je n’oserais même pas penser une chose pareille dans la même pièce que lui : le plus brave garçon qui soit au monde… » « Ne faites pas tant de bruit, dit Cloete, on va vous entendre de dehors », et il lui dit que son frère est le modèle embaumé de toutes les vertus, mais que tout ce qu’il faut, c’est le décider à rester à terre pendant un voyage : « Un congé, un peu de repos, pourquoi pas ? En fait, j’ai quelqu’un en vue, pour ce genre d’affaires », chuchote Cloete.

Voilà mon Georges presque suffoqué… « Ainsi vous pensez donc que je suis de cette espèce, vous me croyez capable, moi ! Pour qui me prenez-vous ?… » Il en perd presque la tête ; cependant Cloete ne se démonte pas, il devient seulement un peu pâle autour des narines. « Je vous prends pour un homme qui sera diantrement à sec, avant qu’il soit longtemps… » Qu’est-ce que vous avez à vous indigner ? Est-ce que je vous demande de voler la veuve et l’orphelin ? Eh ! mon cher, le Lloyd est une corporation, cela ne fera mourir personne de faim. Ils sont au moins quarante qui ont assuré votre stupide navire. Personne n’en sera affamé ni refroidi pour cela. Ils prennent tous les risques en considération. Tous, je vous dis… »

Un entretien de ce genre ! hum !

George, trop déconcerté pour pouvoir parler, murmure seulement en agitant les bras. C’est si soudain, vous comprenez. L’autre, tout en se chauffant le dos au feu, continue. L’affaire de pâte de bois à deux doigts de la faillite. Le commerce des fruits conservés au bout de son rouleau… « Vous avez peur, dit-il, mais la loi n’est faite que pour faire peur aux imbéciles… » Et il lui explique comment on pourrait couler le navire en toute sécurité au loin. Des primes payées depuis tant, tant d’années. Ça n’éveillerait pas le moindre soupçon. Et puis, zut, après tout. Il faut bien qu’un navire finisse un jour ou l’autre.

— Je n’ai pas peur, dit George Dunbar, je suis indigné.

Cloete bouillait de rage au fond de lui-même. La chance de toute sa vie, sa chance. Et il reprit doucement : « Votre femme sera beaucoup plus indignée encore quand vous lui demanderez de quitter votre jolie maison et de vous entasser dans deux pièces sur une cour, avec les enfants aussi peut-être… »

George n’avait pas d’enfants. Marié depuis deux ans environ. Il souhaitait vivement un enfant ou deux. Il se sent plus déconcerté que jamais. Il parle de leur garder un honnête homme pour père, et ainsi de suite. Cloete grimace : « Hâtez-vous avant qu’ils n’arrivent et ils auront un père riche, et personne ne s’en portera plus mal. C’est le bon de la chose. »

George se met presque à pleurer. Je crois bien qu’il pleurait à ses moments perdus. Des semaines se passèrent. Impossible de se fâcher avec Cloete. Il ne pouvait le rembourser de ses quelques milliers de francs : et puis, il était habitué à l’avoir avec lui. C’était un faible, ce George, Cloete était généreux d’ailleurs… « Ne vous occupez pas de ma petite somme. Naturellement, elle sera perdue quand vous serez obligé de fermer boutique ; mais tant pis », dit-il… Et puis il y avait la jeune femme de George. Quand Cloete dînait chez eux, l’animal se mettait en tenue de soirée, la petite femme aimait cela… « M. Cloete, l’associé de mon mari : un homme si intelligent, un homme du monde, et si amusant… » Quand il dîne chez eux, et qu’ils sont seuls : « Oh, M. Cloete, je voudrais tant que George pût faire en sorte d’améliorer notre avenir. Notre situation est vraiment si médiocre… » Et Cloete sourit mais ne s’étonne pas, parce qu’il a fourré lui-même toutes ces idées dans cette petite tête sans cervelle… « Ce dont votre mari a besoin, c’est d’esprit d’entreprise, d’un peu d’audace. Vous devriez l’encourager davantage, Mme Dunbar… » C’était une extravagante et sotte petite personne. Elle avait poussé George à prendre une maison à Norwood. Ils dépensent bien plus que des gens qui sont dans une situation supérieure à la leur. Je l’ai vue une fois ; robe de soie, jolies bottines, plumes et parfums, un visage rose : mieux pour le promenoir de l’Alhambra que pour un foyer honnête, il m’a semblé. Mais il y a des femmes qui vous mettent diablement la main sur un homme.

— Oui, certes, répondis-je, même quand l’homme est le mari.

Ma femme, me déclara-t-il alors d’un ton solennel, et bizarrement grave, aurait pu m’enrouler autour de son petit doigt. Je ne m’en suis aperçu que lorsqu’elle n’a plus été là. Hélas ! Mais c’était une femme de bon sens, tandis que ce gibier-là aurait pu faire le trottoir, et c’est tout ce que je puis dire… Vous vous la représentez vous-même, dans votre tête ; vous devez connaître le genre.

— Soyez tranquille, lui dis-je.

— Hum, grommela-t-il d’un air de doute, puis, reprenant son intonation dédaigneuse : Un mois plus tard, environ, le Sagamore rentre de sa campagne. Tout va gaiement pour commencer… « Eh bien, mon vieux George. » « Ah ! Harry, mon vieux… » Mais voilà que le capitaine Harry trouve que son débrouillard de frère n’a pas l’air très en train. George à l’air de moins en moins bien. Il ne peut se débarrasser de l’idée de Cloete. Cela ne lui démord pas de la tête… « Rien de fâcheux ? tout va bien ? » Le capitaine Harry toujours anxieux. « Les affaires marchent. Tout à fait bien. Beaucoup d’affaires et de bonnes… » Naturellement le capitaine Harry le croit aisément. Et il se met à taquiner son frère gentiment, comme toujours, sur le fait de rouler sur l’or. George sent sa chemise lui coller au dos, et une colère lui vient contre le capitaine. « Imbécile, se dit-il. Rouler sur l’or, ma foi oui. » Et il se dit, tout d’un coup : « Pourquoi pas ?… » Parce que l’idée de Cloete lui a mis le grappin sur l’esprit.

Quelques jours plus tard, il faiblit, et dit à Cloete : « Cela vaudrait peut-être mieux de vendre. Est-ce qu’on ne pourrait pas en dire un mot à mon frère ? » Et Cloete lui explique encore pour la vingtième fois pourquoi cela ne servirait à rien de vendre, en tout cas. Non. Le Sagamore a besoin d’un bon coup de tomahawk, comme il disait, pour ménager les sentiments de George, probablement. Mais chaque fois qu’il disait ce mot, George frissonnait… « J’ai sous la main un homme qui ferait tout à fait l’affaire : il fera la chose pour cinq cents livres, et encore il sera trop heureux de l’occasion », dit Cloete… À ce propos George ferme les yeux, mais en même temps il réfléchit. Quelle blague ! Il n’y a pas un homme capable de cela, et même s’il y en avait un serait-il assez sûr ? savoir ?…

Et Cloete ne cesse de plaisanter là-dessus. Il ne pouvait jamais parler de quoi que ce soit, sans vous donner la sensation de plaisanter « Maintenant, dit-il, je sais que vous êtes un homme plein de moralité. La moralité c’est surtout de la peur, et je pense que vous êtes l’homme le plus peureux que j’aie jamais rencontré dans mes voyages. Eh quoi ! cela vous fait peur de parler à votre frère ? Cela vous fait peur d’ouvrir la bouche quand il y a pour nous toute la perspective d’une fortune ?… » Là-dessus, voilà George qui bondit : Non, il n’a pas peur ; il va lui parler. Il se met à frapper du poing sur le bureau. Et Cloete lui tape sur l’épaule… : Nous serons bientôt des gens riches », dit-il.

Mais la première fois que George Dunbar essaye de parler au capitaine Harry, le cœur lui tombe dans les bottes. Le capitaine se met à rire à l’idée de rester à terre. Il ne veut pas prendre de congé, bien sûr que non : mais Jane a envie de rester en Angleterre pendant ce voyage. Aller un peu aux environs et voir des gens de sa famille. Jane était la femme du capitaine : une femme aimable au visage rond. George y renonce pour cette fois : mais Cloete ne lui donne pas de cesse. Il essaie encore : et le capitaine fronce les sourcils. Il les fronce d’étonnement. Il n’y comprend rien. Il ne lui est jamais venu à l’idée de vivre loin du Sagamore.

— Ah ! dis-je, maintenant je comprends.

— Non, pas du tout, grogna mon homme en tournant vers moi un regard sombre et dédaigneux.

— Je vous demande pardon, murmurai-je.

— Hum. Ça va bien. Le capitaine Harry prend un air rébarbatif et George se sent tout chiffonné au fond de lui-même… « Il lit dans mon esprit », se dit-il… Naturellement, il n’en était rien, mais George alors avait peur de son ombre. Il essaie en même temps de se dégager de Cloete. Il donne à entendre à son associé que son frère a à moitié l’idée de faire l’essai d’un séjour à terre, et ainsi de suite. Et Cloete attend en se rongeant les ongles : et dans quelle impatience ! Cloete avait vraiment trouvé un homme pour faire la chose. Croyez-le si vous voulez, il l’avait trouvé dans la pension même où il logeait, dans les abords de Tottenham Court Road. Il avait remarqué, en bas, un individu, à moitié pensionnaire, flânant la plupart du temps dans la partie la plus sombre du passage : une sorte de monsieur de la maison, un personnage furtif. Yeux noirs, figure blême. La patronne, une veuve, elle le disait du moins, avait toujours à la bouche : « Mr Stafford, Mr Stafford par ci, Mr Stafford par là… » Toujours est-il qu’un soir Cloete emmène notre homme prendre un verre. Cloete passait la plupart de ses soirées dans un bar. Pas un ivrogne pourtant ; mais besoin de compagnie. Il aimait à causer avec toutes sortes de gens, simple habitude, la mode américaine.

Voilà donc Cloete qui vous emmène cet homme encore plusieurs fois. Pas un compagnon très amusant pourtant. Pas grande conversation. Il s’assied tranquillement, il boit ce qu’on lui donne, les yeux à moitié fermés, il parle comme une sorte de sainte-nitouche… « J’ai eu des malheurs », qu’il dit. La vérité, c’est qu’on l’avait fichu à la porte d’une grosse maison d’armement pour sa mauvaise conduite : rien qui pût porter atteinte à son certificat, vous comprenez, et il s’était laissé dégringoler facilement. Cela lui plaisait, je crois. Tout plutôt que travailler. Il vivait aux crochets de la veuve qui tenait la pension.

— C’est presque incroyable, me hasardai-je de dire. Un capitaine au long cours, dites-vous ?

— Oui. J’en ai connu conducteurs d’omnibus, grogna-t-il avec mépris. Oui. Se balançant sur la plate-forme, près de la courroie et criant : « quat’sous jusqu’au bout ». La boisson ! Mais ce Stafford était d’une autre espèce. L’enfer est plein de Stafford de ce genre-là. Cloete se moquait un peu de lui et alors on voyait poindre une lueur mauvaise dans les yeux à moitié fermés du type. Mais Cloete était généralement aimable avec lui. Cloete était un type capable d’être aimable avec un chien galeux. En tout cas, l’homme s’habitua à aller prendre un verre avec lui, et de temps à autre Cloete lui donnait une pièce, car la veuve laissait Mr Stafford à court d’argent de poche. Presque chaque jour, il y avait des scènes dans le sous-sol…

Le fait que l’individu était un marin fut ce qui mit dans la tête de Cloete l’idée de se débarrasser du Sagamore. Il se met à l’étudier, pense qu’il y a en lui assez de diable pour se laisser tenter, et un soir il lui en parle… « Dites-moi, je pense que vous ne voudriez pas retourner à la mer, pour quelque temps… » L’autre ne lève même pas les yeux, et dit que vraiment cela n’en vaut pas la peine pour le maigre salaire qu’on en tire… « Oui, bien sûr, mais que diriez-vous d’un salaire de capitaine pour une fois, et deux cents livres de plus si vous êtes forcé de rentrer sans le bateau. Des accidents peuvent arriver », dit Cloete… « Oh, bien sûr », fait ce Stafford ; et il continue à siroter son verre, comme si tout cela lui était bien égal.

Cloete le presse un peu ; mais l’autre observe, insolent et d’un air nonchalant : « Voyez-vous, il n’y a pas d’avenir dans une affaire comme ça, n’est-ce pas ?… » « Oh ! non, dit Cloete. Assurément pas. Je ne peux pas dire qu’il y ait là de l’avenir, pour vous. C’est une affaire une fois pour toutes. Eh bien, à combien estimez-vous votre avenir ? » demande-t-il… Et voilà notre homme plus indifférent que jamais, à demi endormi. M’est avis que le bougre était trop paresseux pour s’en soucier. Tricher plus ou moins aux cartes, tirer sa subsistance d’une femme ou d’une autre, à coup de câlineries ou de menaces, c’était plutôt son genre. Cloete l’engueule à voix basse. Tout cela au bar du Horse Shoe, dans Tottenham Court Road. Finalement, ils se mettent d’accord, au-dessus d’un second whisky chaud, pour cinq cents livres comme prix d’un coup de tomahak au Sagamore.

Une semaine ou deux se passe. Le type se balade dans les parages de la maison comme si de rien n’était, et Cloete commence à douter qu’il songe vraiment à entreprendre l’affaire. Mais un jour, il arrête Cloete à la porte, et toujours les yeux baissés : « Quoi de neuf pour cet emploi que vous vouliez me donner ? » demande-t-il… Probable qu’il avait joué un plus sale tour que de coutume à la femme, qu’il s’attendait à des embêtements et à être fichu à la porte, pour sûr. Voilà Cloete satisfait. George avait tellement lanterné à ce sujet devant lui qu’il considérait l’affaire comme dans le sac. Et il dit : « Oui, il est temps que je vous présente à mon ami. Mettez votre chapeau et allons-y… »

Ils s’amènent tous les deux dans le bureau ; George qui était assis à sa table se lève comme pris de panique et les regarde. Il voit un gros individu, avec une sorte de belle figure douteuse, des yeux lourds à moitié fermés, un pardessus court de couleur noisette, un chapeau melon râpé, des mouvements précautionneux. Et il se demande : « C’est donc ça l’aspect d’un tel homme. Non, cela ne se peut pas… » Cloete fait la présentation, et l’homme se retourne pour regarder la chaise avant de s’y asseoir. « Un homme tout à fait compétent », poursuit Cloete. L’homme ne dit mot, reste assis parfaitement tranquille. Et George ne peut articuler un mot, la gorge trop sèche. Alors, il fait un effort : « H’m, H’m. Oui, oui, malheureusement, désolé de vous désappointer. Mon frère a fait d’autres arrangements, il ira lui-même. »

L’homme se lève, tenant toujours les yeux à terre comme une jeune fille modeste, et doucement, sans dire un mot, sort du bureau. Cloete se prend le menton dans la main et se mord tous les doigts ensemble. Georges sent son cœur cesser de battre et il parle à Cloete… « Ce n’est pas possible. Comment cela se pourrait-il ? Aussitôt le bateau perdu, Harry verrait clair. C’est un homme à aller lui-même trouver les assureurs avec ses soupçons. Et il aurait le cœur brisé à mon sujet. Comment pourrais-je lui faire cela ? Il n’y a que nous deux dans le monde qui nous aimions comme cela… »

Cloete proféra un abominable juron, sursauta, et se précipita dans son bureau où George l’entendit bousculer les objets autour de lui… Au bout d’un moment il alla à la porte et dit d’une voix tremblante : « Vous me demandez une chose impossible. » Cloete était tout prêt à s’élancer comme un tigre et à le déchirer, mais il ouvrit la porte un peu plus et dit doucement : « Question de cœur, le vôtre n’est guère plus gros que celui d’une souris, permettez-moi de vous le dire… » Mais George s’en moque, plus de fardeau sur le cœur, en tout cas. Et juste à ce moment le capitaine Harry entre… « Eh bien, mon vieux George, je suis un peu en retard, que dirais-tu d’une côtelette au Cheshire maintenant ?… » « Cela me va, mon vieux… » Et ils sortent pour aller déjeuner ensemble. Cloete ce jour-là ne peut rien manger.

George se sent un autre homme, pendant un moment ; mais tout à coup, voilà le Stafford en question qui commence à rôder dans la rue, devant la porte. La première fois que George le voit, il croit s’être trompé. Mais non ; la seconde fois qu’il sort il le voit se défiler de l’autre côté de la rue. Cela rend George très nerveux ; mais il lui fallait bien sortir pour ses affaires ; et lorsque l’individu traverse la rue, il l’évite ; il l’évite une fois, deux fois, trois fois ; mais à la fin il le trouve collé à sa propre porte. « Que voulez-vous ? » dit-il en essayant de paraître furieux.

Il paraît qu’il y avait eu du grabuge dans le sous-sol de la pension ; et la veuve, folle de jalousie, s’était déchaînée contre lui jusqu’à parler de prévenir la police. Cela, Mr Stafford ne voulait pas en entendre parler ; il avait donc filé comme un lièvre, et il se trouvait maintenant sur le pavé, ni plus ni moins, à dire vrai. Cloete avait l’air si peu aimable quand il allait et venait qu’il n’avait pas eu le courage de l’accoster ; mais George lui semblait d’un genre plus abordable. Il serait heureux d’avoir une livre, n’importe quoi. « J’ai eu des malheurs », dit-il, d’un ton discret qui effrayait plus George que ne l’eût fait une scène violente… » « Veuillez considérer l’étendue de ma déception », dit-il…

George, au lieu de lui dire d’aller au diable, perd la tête. « Je ne vous connais pas. Que voulez-vous ? » crie-t-il, et il se précipite en haut chez Cloete… « Vous voyez ce qui arrive, dit-il en haletant, nous voilà maintenant à la merci de ce chenapan… » Cloete tente de lui démontrer que l’homme ne peut rien faire, mais George pense qu’on peut faire du scandale avec tout cela, en tout cas. Il dit qu’il ne peut vivre avec cette horrible obsession. Cloete allait se mettre à rire. Comme s’il n’en avait pas plein le dos de tout cela. Mais tout à coup une pensée le frappe et il change de ton… « Mais oui. Peut-être. Je vais descendre et le renvoyer pour commencer… » Il revient. « Il est parti. Mais peut-être avez-vous raison. L’homme est à la côte et cela pousse parfois des gens au désespoir. La meilleure chose à faire serait de l’expédier loin d’ici pour un bout de temps. Le pauvre diable, voyez-vous, est vraiment dans le besoin. Je n’ai pas l’intention de vous demander grand chose cette fois ; seulement de tenir votre langue, et je vais tâcher de décider votre frère à le prendre comme second. En entendant cela George se met les deux bras et la tête sur son pupitre, si bien que Cloete s’apitoie. Mais, en même temps, Cloete se sent plus joyeux parce qu’il a mis un peu de cœur au ventre à ce Stafford. Dans l’après-midi même il lui achète un complet bleu, et lui raconte qu’il faut se débrouiller et travailler pour gagner sa vie. Aller à la mer comme second sur le Sagamore. Le bougre n’en avait guère envie, mais c’est que, n’ayant rien à manger, ne sachant où dormir et la femme lui ayant fait peur avec ses histoires de poursuites et autres, il n’avait guère le choix, à vrai dire. Cloete s’occupe de lui pendant deux jours… « Notre arrangement tient toujours, dit-il. Le bateau doit aller maintenant à Port-Elisabeth, ce n’est pas un ancrage de tout repos. Si par hasard le bateau se détachait de son ancre dans un coup de nord-est et se collait à la côte, comme il y en a, eh bien ! c’est cinq cents livres dans votre poche, et un rapide retour chez vous. Cela vous va, n’est-ce pas ? »

Notre excellent Mr Stafford prend tout cela les yeux baissés. « Je suis un bon marin, dit-il d’un air sournois et modeste. Un second a, sans aucun doute, pas mal d’occasions de manipuler les chaînes et les ancres… » Là-dessus, Cloete lui donne une bonne tape dans le dos. « Parbleu, mon brave marin. Allez-y… » Peu après, George apprit de son frère qu’il avait eu l’occasion d’obliger son associé. Il en est fort heureux. Il aime tellement l’associé. Il a pris un de ses amis comme second. L’homme a eu des ennuis, il a été à terre depuis un an pour soigner une femme mourante, paraît-il. Assez mal en point maintenant… George déclare vivement qu’il ne sait rien de l’homme en question. Il l’a vu une fois. Il n’est pas très sympathique d’apparence… Et le capitaine Harry se met à dire bonnement : « Bah ! il faut bien donner une chance à ce pauvre diable. »

Mr Stafford se rend donc au dock. Il paraît qu’il a manœuvré comme un singe avec un des câbles, ayant toujours en tête la question de Port-Élisabeth. Les gréeurs avaient disposé le câble sur le pont pour nettoyer les puits. Le nouveau second s’assure qu’ils sont à terre, c’était l’heure du dîner, et il envoie le gardien hors du navire lui chercher une bouteille de bière. Alors il se met à l’ouvrage pour décaler le maillon de quarante-cinq brasses, il donne un ou deux petits coups de marteau juste pour le desserrer et, naturellement, le câble n’avait plus aucune sûreté. Les gréeurs reviennent, vous savez comment ils sont ; un jour vient, un jour s’en va et le bon Dieu vous envoie le dimanche. On descend la chaîne dans le puits sans que le contre-maître daigne seulement examiner les anneaux. Qu’est-ce que cela peut lui faire ? Il ne part pas sur le navire. Et deux jours plus tard le navire prend la mer…

À ce moment j’eus l’imprudence de proférer un autre : « Ah ! oui, je vois », qui froissa de nouveau mon homme et m’attira un brusque : « Non, pas du tout. » comme précédemment. Mais sur ces entrefaites il se ressouvint du verre de bière placé près de son coude. Il le vida à demi, essuya sa moustache et sur un ton désagréable fit cette remarque :

— Ne vous imaginez pas qu’il y aura quelque scène maritime dans cette histoire, il n’y en a pas. Si vous voulez en mettre une de votre invention ; c’est le moment. Je suppose que vous savez à quoi cela ressemble six jours de mauvais temps dans la Manche. Je n’en sais rien, moi. En tous cas, voilà dix jours qui passent. Un lundi, Cloete s’amène au bureau un peu en retard, il entend une voix de femme dans le bureau de George, et y jette un œil… « Regardez », dit George, très agité, en lui montrant un journal. Le cœur de Cloete bondit dans sa poitrine : « Ah. Un naufrage dans la baie de Westport. Le Sagamore à la côte, dimanche matin, de bonne heure » ; les journalistes avaient eu le loisir de se mettre à l’œuvre. Il y en avait des colonnes. Deux fois le canot de sauvetage est sorti. Le capitaine et l’équipage restés à bord. Des remorqueurs appelés à l’aide. Si le temps se remet on peut encore sauver ce beau navire… Vous savez comment ces gaillards-là arrangent les choses… Mrs Harry était passée par là en allant prendre son train à Cannon street. Elle avait une heure devant elle.

Cloete prend George à part et lui chuchote quelque chose. « Le navire est sauvé maintenant. Ah, sacré nom d’un chien. Il ne faut pas. » Mais George le regarde effaré et Mrs Harry continue à sangloter doucement… « J’aurais dû aller avec lui… Je vais le retrouver… « Nous y allons tous », dit Cloete soudain. Il sort, fait envoyer à la dame une tasse de bouillon chaud de la boutique d’en face, lui achète une couverture, pense à tout, et, dans le train, il l’enveloppe, lui fait la conversation, en veux-tu en voilà, tout le long du chemin, pour la remonter, mais en vérité parce qu’il ne se tient pas de joie. Voilà donc la chose faite d’un coup, et rien à payer. Faite, et bien faite. Par moment la tête lui tourne quand il y pense. Quelle veine. Cela l’effraie presque. Il voudrait pouvoir crier et sauter de joie. Cependant, George Dunbar reste dans son coin, l’air si mortellement misérable qu’à la fin la pauvre Mrs Harry essaie de le remonter, et elle se remonte en même temps elle-même en faisant remarquer combien Harry est toujours prudent ; ce n’est pas un homme à risquer son équipage ni lui-même inutilement, et ainsi de suite.

La première chose qu’ils entendent dire à la gare de Westport c’est que le bateau de sauvetage est revenu du navire, et a ramené le lieutenant qui s’était blessé et quelques matelots. Le capitaine et le reste de l’équipage, quinze en tout environ, sont encore à bord. On attend les remorqueurs d’une minute à l’autre.

On emmène Mrs Harry à l’auberge, juste en face des rochers, elle se précipite en haut pour regarder par la fenêtre, et elle pousse un grand cri quand elle voit le navire échoué. Elle n’a de cesse qu’elle aille à bord retrouver son Harry. Cloete la calme de son mieux… « Je vous en prie, essayez de manger un peu et nous irons aux nouvelles. »

Il emmène George hors de la chambre. « Dites-moi, elle ne peut pas aller à bord, mais moi je vais y aller. Je vais veiller à ce qu’il ne reste pas sur le navire trop longtemps. Allons trouver le patron du bateau de sauvetage… » George le suit, frissonnant par moments. Les vagues déferlent sur la vieille jetée ; pas beaucoup de vent, un ciel sombre, farouche au-dessus de la baie. Et à l’horizon rien qu’un remorqueur, cap à la lame, luttant contre la mer, paraissant et disparaissant avec la régularité d’une mécanique.

Ils trouvent le patron du bateau de sauvetage qui leur dit : « Oui. On repart. Mais non, ils ne sont pas en danger sur le navire, pas encore. Pour le navire, il n’y a pas grand espoir. Si le vent ne s’élève pas, et que la mer se calme, on pourra peut-être essayer tout de même. » Après avoir échangé quelques mots il accepte de prendre Cloete à bord : soi-disant un message urgent des armateurs pour le capitaine.

De quelque côté que Cloete regarde le ciel, il se sent rassuré. Il paraît tellement menaçant. George Dunbar le suit blême et sans pouvoir articuler un mot. Cloete l’emmène prendre un verre ou deux et peu à peu il commence à repiquer… « Cela va mieux, dit Cloete, du diable si tout à l’heure je n’avais pas l’air de me promener avec un mort. Vous devriez jeter votre casquette en l’air, mon vieux. J’ai des envies de me mettre à battre des mains dans la rue. Votre frère est sain et sauf, le bateau est perdu et nous voilà riches. » « Êtes-vous sûr qu’il soit perdu ? demande George. Ce serait un sacré coup après toutes les transes que j’ai eues, depuis que vous m’avez parlé de cela la première fois, si on pouvait encore l’en tirer, et… et… si toute cette tentation allait recommencer… Car nous n’y avons été pour rien, n’est-ce pas ? » « Bien sûr que non, dit Cloete. N’était-ce pas votre frère lui-même qui commandait ? C’est providentiel… » « Ah… » s’écria George révolté. « Bon, dites que c’est la faute du diable, dit Cloete gaiement, ça m’est égal. Vous n’y êtes pour rien, pas plus qu’un enfant au biberon. Vous n’êtes qu’une grande chiffe… » Cloete en était arrivé presque à aimer George. Ma foi, oui. C’était comme cela. Je ne veux pas dire qu’il avait du respect pour lui, mais il avait vraiment un faible pour son associé.

Ils reviennent, on peut dire, en sautillant à l’hôtel, et trouvent la femme du capitaine à la fenêtre ouverte, les yeux fixés sur le bateau, comme si elle voulait voler à travers la baie… « Eh bien ! Madame Dunbar, crie Cloete, vous ne pouvez pas y aller ; mais j’y vais. Avez-vous des commissions ? N’ayez pas peur. Je transmettrai tout fidèlement. Et si vous voulez me donner un baiser pour lui, je le lui transmettrai aussi ; du diable, si je ne le fais pas. »

Il fait rire Mrs Dunbar avec sa parlotte… « Ah, mon cher M. Cloete, que vous êtes donc un homme calme et raisonnable. Faites-le se conduire raisonnablement. Il est un peu entêté vous savez, et il est tellement toqué de son bateau, aussi. Dites-lui que je suis-là, à le regarder… » « Comptez sur moi, Mme Dunbar. Seulement fermez cette fenêtre, soyez sage. Vous allez sûrement attraper froid si vous ne le faites pas, et le capitaine ne sera pas très content de sortir d’un naufrage pour vous trouver toussant et éternuant au point de ne pas seulement pouvoir lui dire combien vous êtes heureuse. Si vous pouviez me donner un bout de ruban pour attacher mon lorgnon à mes oreilles et je pars… »

Comment il arriva à bord, je n’en sais rien. Trempé, secoué, énervé et hors d’haleine, il arriva à bord. Le navire donnait de la bande, balayé d’écume, mais ne bougeant guère ; juste de quoi vous agacer les nerfs… Il les trouva tous en groupe sur le rouf d’avant dans leurs suroîts luisants, avec des figures retournées. Le capitaine Harry ne peut en croire ses yeux. Quoi ? M. Cloete. « Que faites-vous ici, au nom du ciel… » « Votre femme est sur le rivage et vous regarde », halète Cloete : et après avoir parlé un peu, le capitaine Harry trouve que c’est vraiment courageux et gentil de la part de l’associé de son frère d’être venu comme cela. Il est heureux d’avoir quelqu’un à qui parler… « Mauvaise affaire, M. Cloete », dit-il. Cloete se réjouit d’entendre cela. Le capitaine croit qu’il a fait tout ce qu’il pouvait, mais la chaîne s’est rompue quand il a voulu ancrer le navire. C’est une rude épreuve que de perdre un navire. Il tâchera de la supporter. De temps à autre, il pousse un profond soupir. Cloete est presque attristé d’être venu à bord parce que d’être sur cette épave lui contracte la poitrine sans cesse. Ils se mettent à l’abri sous le vent de l’embarcation de bâbord, un peu à l’écart des matelots. La chaloupe de sauvetage était repartie après avoir amené Cloete, mais devait revenir à la marée suivante pour prendre l’équipage si on ne pouvait réussir à remettre le bateau à flot. Le soir tombait ; un jour d’hiver ; un ciel noir, le vent s’élève. Le capitaine Harry se sent tout chaviré. « Que la volonté de Dieu soit faite. S’il faut le laisser sur les rochers, il le faut. Un homme doit accepter ce que Dieu lui envoie, courageusement ». Soudain sa voix se brise, il serre le bras de Cloete. « Il me semble que je ne pourrai pas le quitter », murmure-t-il. Cloete regarde autour de lui les matelots comme un troupeau de moutons débandés, et il songe en lui-même : « Ils ne voudront pas rester ». Soudain le navire se soulève un peu et s’abaisse avec une secousse. La marée montante. Tous commencent à regarder si l’on voit le canot de sauvetage. Quelques-uns l’aperçoivent là-bas et aussi deux remorqueurs. Mais la tempête a repris, et tous savent qu’aucun remorqueur ne se risquera à approcher le navire.

« C’est fini », dit le capitaine Harry, tout bas. Cloete songe que de sa vie il n’a eu aussi froid… « Et il me semble que ça m’est égal de vivre maintenant », murmure le capitaine Harry… « Votre femme est là-bas sur le rivage, et vous attend », dit Cloete… « Ah oui, cela doit être affreux pour elle de voir notre pauvre vieux bateau couché là comme cela. Voyez-vous, c’est notre foyer ».

Cloete, lui, pense que pour ce qui est de la perte du Sagamore, cela lui est égal, il souhaite seulement d’être n’importe où, ailleurs que là. Le plus léger mouvement du bateau lui coupe la respiration. Le danger l’énerve, en outre. Le capitaine le prend à part… « Le canot de sauvetage ne peut venir nous prendre avant une heure d’ici. Écoutez-moi, Cloete, puisque vous êtes ici et si courageux, faites quelque chose pour moi ». Il lui dit alors qu’en bas dans sa cabine d’arrière, dans un certain tiroir, il y a un paquet de papiers importants et quelque soixante livres en or dans un sac. Il demande à Cloete d’aller lui chercher cela. Il n’est pas descendu depuis que le navire a touché, il lui semble que s’il détournait les yeux il tomberait en morceaux. Quant aux hommes, effrayés comme ils sont, s’il les laissait livrés à eux-mêmes ils essaieraient de mettre une des chaloupes à la mer, pris de panique devant un coup plus violent, et il y en aurait qui risqueraient de se noyer… « Il y a deux ou trois boîtes d’allumettes sur les planchettes de ma cabine si vous avez besoin de lumière, dit le capitaine Harry. Seulement essuyez-vous les mains avant de tâtonner pour les trouver. »

Cloete ne trouve pas l’affaire de son goût, mais il ne veut pas montrer qu’il a peur, et il y va. Pas mal d’eau sur le pont, il clapote là-dedans ; il commence à faire tellement noir, en plus. Tout à coup, près du grand mât, quelqu’un l’attrape par le bras. Stafford ! Il ne pensait pas du tout à Stafford. Le capitaine Harry lui avait dit à propos de son second quelque chose de peu satisfaisant, mais c’était assez vague. Cloete ne le reconnaît pas d’abord dans son suroît. Il voit une figure blanche avec deux gros yeux fixés sur lui. « Êtes-vous content, M. Cloete ?… »

Cloete a bonne envie de rire de cette voix plaintive et l’écarte. Mais l’homme grimpe après lui sur la dunette et le suit en bas dans la cabine de ce navire naufragé. Et les voilà tous les deux là, osant à peine se regarder l’un l’autre. « Vous n’allez pas me faire croire que vous y êtes pour quelque chose… » dit Cloete.

Tous deux frissonnent, presque hors d’eux dans l’excitation de se sentir à bord de ce navire. Le navire talonne et titube, et ils chancellent tous deux, se sentant mal. Cloete de nouveau éclate de rire à l’idée que ce misérable Stafford puisse prétendre être pour quelque chose dans une affaire aussi désespérée… « Est-ce ainsi que vous croyez pouvoir me traiter maintenant ? » hurle l’autre tout à coup…

La mer vient frapper la coque, le bateau tremble et geint tout autour d’eux ; on entend le bruit des vagues, tout autour et au-dessus de leur tête. Cloete se sent troublé, et il entend l’autre crier comme un perdu : « Ah, vous ne me croyez pas ? Allez voir le câble de bâbord. Rompu ? Hein ? Allez voir s’il est rompu. Allez chercher la maille brisée. Je vous en défie. Il n’y a pas de maille brisée. Cela vaut mille livres pour moi. Pas moins. Le lendemain de notre débarquement, tout de suite – je n’ai pas l’intention d’attendre que le navire soit complètement brisé – je vais trouver les assureurs, quand je devrais marcher nu-pieds jusqu’à Londres. Le câble de bâbord. Regardez-le, que je leur dirai. Je l’ai faussé, pour le compte des armateurs, tenté par une crapule nommé Cloete. »

Cloete ne comprend pas exactement ce que tout cela signifie. Tout ce qu’il voit, c’est que l’homme a l’intention de faire du grabuge. Il prévoit quelque ennui… « Est-ce que vous croyez me faire peur, demande-t-il, à crier ainsi comme un putois ?… » Et Stafford le dévisage ; tous deux se tiennent à la table de la cabine. « Ah ! nom de Dieu, non, vous, vous n’êtes qu’un sacré voyou ; je peux faire peur à l’autre, le type en redingote… »

Il entendait par là George Dunbar. À cette idée, Cloete sent que la tête lui tourne ; non pas qu’il croit l’homme capable de faire vraiment du mal, mais il sait comment est George ; il mettra toute l’affaire par terre. Fichue toute l’affaire qu’il avait tellement prise à cœur ! Il ne dit rien ; il écoute l’autre, qui, au milieu de la panique, de la terreur, de l’énervement, halète comme un chien… « Aboulez mille livres, vingt-quatre heures après le débarquement, après-demain. C’est mon dernier mot, M. Cloete. » « Mille livres après demain, dit Cloete. Oui. Et aujourd’hui prenez toujours ça, sale bête !… » Et il lui donne un coup de poing droit dans la figure d’un mouvement de rage, rien d’autre. Stafford s’en va s’aplatir sur la cloison. Et voyant cela, Cloete s’avance d’un pas et lui envoie un autre coup quelque part dans la mâchoire. L’homme vacille et s’en va tomber en arrière dans la cabine du capitaine dont la porte était ouverte. Cloete l’entend tomber lourdement par terre et rouler sous le vent, alors il claque la porte et tourne la clef… « Voilà, se dit-il, qui vous empêchera de nous embêter. »

— Nom d’un chien ! murmurai-je.

Le vieux se départit un moment de son impressionnante immobilité pour tourner vers moi sa tête cavalièrement coiffée et me regarder de ses yeux noirs et ternes.

— Il le planta là, articula-t-il pesamment en se remettant à contempler le mur. Cloete n’avait pas l’intention de laisser quelqu’un, une malheureuse chose comme Stafford, se mettre en travers de son projet de rendre riches George, lui-même et le capitaine Harry, et il ne se souciait pas des conséquences. Ces gens qui s’occupent de spécialités pharmaceutiques se soucient assez peu de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils font. Ils pensent que le monde est fait pour gober toutes les histoires qu’il leur plaît de raconter… Il reste là un moment à écouter, cela lui donne un coup d’entendre frapper du poing dans la porte et une sorte de cri de rage étouffé sortir de la cabine du capitaine. Il lui semble entendre aussi son nom, à travers cet horrible fracas, tandis que le vieux Sagamore se soulève et retombe au gré de la mer. Ce bruit et cette terrible impression le font déguerpir précipitamment de la cabine. Une fois sur la dunette il reprend ses esprits. Mais son cœur chavire un peu en présence de la sombre sauvagerie de la nuit. Il songe au risque d’être noyé avant qu’il soit longtemps. Il se penche par le capot de l’échelle. Parmi le bruit du vent et des flots qui se brisent il peut entendre le tapage de Stafford qui essaie d’enfoncer la porte en blasphémant. Il écoute et se dit : « Non. Pas moyen d’avoir confiance en lui maintenant. »

Quand il revient sur le rouf, il dit au capitaine Harry qui lui demande s’il a trouvé les choses, qu’il regrette bien, mais qu’il y a quelque chose de démoli dans la porte. Il n’a pas pu l’ouvrir, et pour vous dire franchement, dit-il, je ne tenais pas à rester davantage dans cette cabine. On entend des bruits comme si le bateau s’en allait en morceaux… » Le capitaine pense : « Il est nerveux ; il ne peut rien y avoir de démoli dans la porte. » Mais il dit : « Merci, ça va bien, ça va bien… » Toutes les mains se tendent maintenant vers le canot de sauvetage. Chacun pense à soi. Cloete se demande : vont-ils l’oublier ? Mais le fait est que M. Stafford a fait une si pauvre impression que depuis l’échouage du bateau, personne n’a fait attention à lui. Personne ne s’est occupé de savoir ce qu’il faisait ni où il était. D’ailleurs dans la nuit noire, on ne pouvait pas compter les têtes. On distingue le feu du remorqueur, avec le canot de sauvetage à la traîne, faisant route vers le navire, et le capitaine Harry demande : « Nous sommes tous là ?… » Quelqu’un répond ; « Oui tous, capitaine… » « Tenez-vous près à quitter le bateau, alors, dit le capitaine, et que deux d’entre vous aident monsieur à descendre le premier… « Oui, oui, capitaine… » Cloete va demander au capitaine Harry de le laisser rester le dernier, mais le canot de sauvetage a jeté le grappin sur les haubans d’avant ; deux matelots s’emparent de lui, attendent le bon moment et le lancent dans le canot sain et sauf.

Le voilà presque épuisé, pas habitué à ce genre de choses, vous comprenez. Il s’assied à l’arrière, les yeux fermés. Nulle envie de regarder l’eau blanche qui bouillonne tout autour. Les hommes se jettent l’un après l’autre dans le canot. Alors il entend le capitaine Harry criant dans le vent au patron du canot d’attendre un moment, et d’autres mots qu’il ne peut saisir, et le patron qui lui crie : « Faites vite, capitaine… » « Qu’est-ce qu’il y a ? » demande Cloete, se sentant défaillir… « Quelque chose à propos des papiers du bord, dit le patron très inquiet. Il ne fait pas un temps à rester bord à bord, vous comprenez. » Ils déhalent un peu le canot, et on attend. L’eau passe par dessus bord, en lames. Cloete se trouve presque mal. Il ne pense à rien. Il est tout à fait engourdi, quand soudain on entend un cri : « Tenez, le voilà !… » Il voit une forme qui attend dans le hauban d’avant, ils halent sur la ligne du grappin et l’embarquent facilement. On entend vaguement un cri, tout se mêle au bruit de la mer. Cloete s’imagine entendre la voix de Stafford parler tout près de son oreille. Il y a une accalmie dans le vent, et la voix de Stafford semble parler très rapidement au patron du canot ; il lui dit que naturellement il était resté près du capitaine, près de lui tout le temps, jusqu’à ce que celui-ci lui eût dit au dernier moment qu’il doit aller chercher les papiers du bord dans la cabine d’arrière ; il a insisté pour y aller lui-même ; il lui a dit à lui, Stafford, d’embarquer dans le canot… Il voulait attendre son chef, seulement cette accalmie est venue et il a pensé qu’il valait mieux saisir cette occasion.

Cloete ouvre les yeux. C’est vrai. Stafford est assis là tout près de lui dans ce canot encombré. Le patron se penche au-dessus de Cloete et lui crie : « Avez-vous entendu ce que dit le second, monsieur ? » La figure de Cloete devient comme si elle s’était changée en plâtre, lèvres et tout. « Oui, j’ai entendu », répond-il avec effort. Le patron attend un moment, puis dit : « Je n’aime pas cela du tout… » Et il se retourne vers le second en lui disant que c’est bien dommage qu’il n’ait pas essayé de courir le long du pont et de faire se hâter le capitaine quand l’accalmie est venue. Stafford répond immédiatement qu’il y a pensé, seulement il a craint de le manquer sur le pont dans l’obscurité. « Car, dit-il, le capitaine aurait pu s’en aller de suite, pendant que j’étais déjà dans le canot de sauvetage, et vous auriez peut-être largué tout, en me laissant là. » « C’est vrai aussi », dit le patron. Une minute environ se passe. « Il faut en finir », dit le patron. Soudain Stafford parle d’un ton caverneux : « J’étais près de lui quand il a dit à M. Cloete qu’il ne savait pas s’il aurait jamais le courage d’abandonner son vieux navire, n’est-ce pas, hein ?… » et Cloete se sent le bras empoigné doucement dans l’obscurité… « n’est-ce pas ? Nous étions ensemble juste au moment où vous êtes survenu, M. Cloete. »

Et voilà qu’alors le patron crie : « Je vais voir ce qui est arrivé à bord… » Cloete dégage brusquement son bras : « Je vais avec vous… »

Quand ils sont à bord, le patron dit à Cloete de suivre tout le long d’un côté du navire, tandis qu’il suivra l’autre pour ne pas manquer le capitaine… « Et tâtonnez bien autour de vous avec les mains, dit-il, il se pourrait qu’il fût tombé et qu’il soit resté évanoui quelque part sur le pont… » Quand Cloete atteint le capot d’échelle de la dunette, le patron y est déjà, reniflant. « Je sens une odeur de brûlé. » Et il crie : « Êtes-vous là, monsieur ?… » « Ce n’est pas la peine de crier », dit Cloete sentant son cœur se pétrifier, comme qui dirait… Ils descendent. Nuit noire. Le navire penchait tellement que le patron, cherchant son chemin en tâtonnant dans la chambre du capitaine, glisse et roule en bas. Cloete l’entend pousser une exclamation comme s’il s’était fait mal, et il lui demande ce qu’il y a. Et le patron lui répond doucement qu’il a buté dans le capitaine qui gît là par terre, sans connaissance. Cloete sans mot dire commence à tâtonner sur les tablettes pour trouver une boîte d’allumettes, en trouve une et allume. Il voit le patron avec sa ceinture de sauvetage agenouillé près du capitaine Harry… « Du sang », dit le patron en relevant les yeux et l’allumette s’éteint.

« Attendez un peu, dit Cloete, je vais faire une torche de papier. » Il avait senti le dos de quelques livres sur les planchettes, et il allume plusieurs torches l’une après l’autre, cependant que le patron retourne le pauvre capitaine Harry. « Il est mort, dit-il. Une balle dans le cœur. Voilà le revolver… » Il le tend à Cloete qui le regarde avant de le mettre dans sa poche, et voit une plaque sur la crosse avec H. Dunbar dessus… « C’est le sien », murmure-t-il… « Le revolver de qui pensiez-vous trouver ? » dit le patron. Et, regardez, il a enlevé son suroît dans la cabine avant d’entrer. « Mais qu’est-ce que c’est que ce tas de papiers brûlés ? Qu’avait-il besoin de brûler les papiers du bord ? »

Cloete voit tous les petits tiroirs ouverts et demande au patron de bien regarder à l’intérieur… « Il n’y a rien, dit l’homme. Vidés. On dirait qu’il en a retiré tout ce qu’il pouvait pour y mettre le feu. Fou, voilà ce qu’il y a eu, il est devenu fou. Et maintenant il est mort. Vous allez avoir à apprendre cela à sa femme… »

« Il me semble que je deviens fou moi-même », dit Cloete, soudain ; le patron le supplie pour l’amour de Dieu de se reprendre, et il l’arrache de la cabine. Il leur fallut abandonner le corps ; et même ainsi ils arrivèrent juste à temps avant qu’un grain furieux ne se déchaînât. Cloete est enlevé dans le canot ; le patron s’y laisse dégringoler. « Larguez le grappin, crie-t-il ; le capitaine s’est suicidé… »

Cloete était comme un mort, il ne prêtait attention à rien. Il se laisse pincer deux fois le bras par Stafford sans donner signe de vie. La plupart des gens de Westport s’étaient assemblés sur la jetée pour voir sortir les hommes du canot de sauvetage, et il y eut d’abord des acclamations confuses quand le canot aborda ; mais après que le patron eut crié quelque chose, les voix s’éteignent, et chacun devient très sérieux. Dès que Cloete a remis le pied sur la terre ferme, il se sent redevenir lui-même. Le patron lui serre la main : « Pauvre femme, pauvre femme ! je préfère que ce soit vous que moi… »

« Où est le second, demande Cloete, c’est le dernier qui ait parlé au capitaine ?… » On héberge l’équipage au Mission Hall, où il y avait du feu et des couchettes préparées. Quelqu’un courut le long de la jetée et rattrapa Stafford : « Eh ! là-bas, l’agent des armateurs vous demande… » Cloete prend le bras de l’homme sous le sien et l’emmène vers la gauche, du côté du port des barques de pêche. « Je ne suppose pas vous avoir mal compris. Vous désirez que je m’occupe un peu de vous », dit-il. L’autre se suspend à lui un peu mollement, mais il a un vilain petit rire. « Vous auriez mieux fait, murmure-t-il ; mais réfléchissez bien, pas de blague, M. Cloete, pas de blague ; nous sommes à terre maintenant ».

« Il y a un poste de police à cinquante mètres d’ici », dit Cloete. Il entre dans un bar, pousse Stafford dans le couloir. Le propriétaire sort de son comptoir en courant… « C’est le second du navire qui s’est échoué sur les rochers, explique Cloete. Je voudrais que vous ayiez soin de lui cette nuit… » « Qu’est-ce qu’il a ? » dit l’homme. Stafford s’adosse au mur du couloir, pâle comme un fantôme. Et Cloete dit que ce n’est rien, il n’en peut plus naturellement… « C’est moi qui paierai la dépense, je suis l’agent de l’armateur. Je reviendrai dans une heure ou deux pour le voir. »

Et Cloete revient à l’hôtel. Les nouvelles avaient déjà circulé et la première chose qu’il voit, c’est George, dehors, sur la porte, blanc comme un linge, l’attendant. Cloete lui fait un signe et ils rentrent. Mme Harry est au haut de l’escalier et quand elle ne voit qu’eux deux monter, elle lève les bras au ciel et s’enfuit dans sa chambre. Personne n’avait osé lui dire, mais ne pas voir son mari lui a suffi. Cloete entend un cri affreux : « Allez près d’elle », dit-il à George.

Une fois seul dans le salon, Cloete boit un verre de brandy et se met à réfléchir à toute l’affaire. George le rejoint. « La patronne est avec elle », dit-il. Et il se met à marcher en long et en large dans la pièce, agitant les bras et parlant de façon entrecoupée, avec une expression si dure sur le visage, que Cloete ne lui en a jamais vu de pareille… « Ce qui doit arriver, doit arriver. Mort, mon frère unique. Oui, mort, tous ses soucis sont finis. Mais nous vivons, dit-il à Cloete ; et je suppose, dit-il, en le regardant avec des yeux brûlants et secs, que vous n’oublierez pas de télégraphier au matin à votre ami que nous entrerons dans l’affaire certainement. « Vous voulez parler de l’homme aux spécialités pharmaceutiques ? » « La mort est la mort, et les affaires sont les affaires, continue George ; et regardez, mes mains sont propres », dit-il en les montrant à Cloete. Cloete se dit : « Il devient fou ». Il le prend par les épaules et se met à le secouer. « Sacré nom d’un chien, si vous aviez eu le culot de lui parler vous, personnage moral, il serait encore en vie à l’heure qu’il est », crie-t-il.

Et voilà George qui le regarde fixement, puis qui éclate en sanglots. Il se jette sur un canapé, enfouit son visage dans un coussin, et se met à hurler comme un enfant. « Cela vaut mieux », se dit Cloete, et il le laisse en disant à l’hôtelier qu’il a besoin de sortir pour différentes petites choses qu’il faut faire dès ce soir. La femme de l’hôtelier, tout en pleurant, le rattrape sur l’escalier. « Oh, monsieur, cette pauvre dame va devenir folle !… »

Cloete l’écarte en se disant à lui-même : « Oh, non, certes non. Elle surmontera cela. Ce n’est pas la douleur qui rend les gens fous, c’est le tourment. »

En cela Cloete se trompait. Ce qui affecta Mme Harry fut que son mari s’était suicidé sous ses yeux même. Elle surmonta tout cela tellement bien qu’en moins d’une année il fallut la mettre dans une maison de santé. Elle était très, très calme ; folie douce. Elle a vécu encore longtemps.

Voilà donc Cloete qui clapote dans le vent et la pluie. Personne dans les rues ; l’agitation est finie. Le patron du café sort à sa rencontre dans le couloir et lui dit : « Pas par ici. Il n’est pas dans sa chambre. Nous n’avons pas pu le décider à aller se coucher, malgré tout. Il est là, dans le petit salon. Nous lui avons allumé du feu… » « Vous lui avez donné à boire aussi, dit Cloete. Je n’ai jamais dit que je me chargeais des consommations. Combien y en a-t-il ? » « Deux », dit l’autre. « C’est bon. Je peux bien faire cela pour un marin naufragé. » Cloete se met à rire de son rire drôle : « Allons donc ? Il a payé ? » Le cafetier cligne de l’œil… « Il vous a donné de l’or, n’est-ce pas ? allons, dites… » « Eh bien quoi ? s’écrie l’homme. Qu’est-ce que vous avez encore, je lui ai rendu exactement sa monnaie sur son souverain. » « C’est bon », dit Cloete. Il s’en va dans le petit salon et il voit mon Stafford les cheveux en broussaille, habillé d’une chemise et d’un pantalon du patron, les pieds nus dans des pantoufles, et assis près du feu. Quand il aperçoit Cloete, il baisse les yeux.

« Vous ne pensiez pas que nous nous retrouverions, M. Cloete », dit Stafford, doucement… Cet homme-là, quand il avait juste sa dose de boisson, – ce n’était pas un ivrogne – il vous prenait un petit air sournois et modeste. « Mais depuis que le capitaine s’est suicidé, dit-il, je suis resté assis là à repenser à tout cela. Toutes sortes de choses arrivent. Complot pour perdre le navire, tentative d’assassinat, et ce suicide. Car si ce n’était pas un suicide, M. Cloete, je sais qui eut été la victime de la plus cruelle et de la plus froide tentative d’assassinat, quelqu’un qui a souffert mille morts. Et cela fait les mille livres, dont nous avons parlé, une somme bien insignifiante. Voyez comme ce suicide est venu à propos… »

Il lève les yeux vers Cloete qui se met à sourire et se rapproche de la table.

« Vous avez tué Harry Dunbar », murmure-t-il… L’autre le regarde fixement et lui montre les dents : « Bien sûr que je l’ai tué. Je suis resté dans cette cabine pendant une heure et demie comme un rat dans une souricière… Enfermé et condamné à couler dans ce sinistre. Que la chair et le sang jugent. Naturellement je l’ai tué. Je pensais que c’était vous, vous misérable assassin, qui reveniez pour me faire mon affaire… Il ouvre la porte brusquement et dégringole sur moi ; j’avais un revolver à la main, et je l’ai tué. J’étais fou. Des gens sont devenus fous à moins. »

Cloete le regarde sans sourciller : « Ah ! Ah ! voilà votre histoire ? » et tout en parlant avec animation il secoue un peu la table. « Maintenant, écoutez la mienne. Quel est ce complot ? Qui peut le prouver ? Vous étiez là pour voler. Vous étiez en train de dévaliser la cabine. Il vous a surpris à l’improviste, la main dans le tiroir, et vous l’avez tué avec son propre revolver. Vous l’avez tué pour voler, pour voler. Son frère et les employés dans le bureau savent qu’il avait emporté en mer soixante livres. Soixante livres en or, dans un sac. Il m’avait dit où elles étaient. Le patron du canot de sauvetage peut porter serment que les tiroirs étaient vides, tous. Et vous êtes assez idiot pour, moins d’une demi-heure après être débarqué, changer une livre pour payer une consommation. Écoutez-moi. Si vous n’allez pas après-demain chez les avocats de George Dunbar faire la déposition convenable en ce qui concerne la perte du navire, je mets la police à vos trousses. Après-demain… »

Et alors que croyez-vous ? Que Stafford commence à s’arracher les cheveux. Précisément. Il se les arrache à deux mains sans rien dire. Cloete donne un coup à la table qui envoie presque l’homme rouler hors de sa chaise, et tomber contre le garde-feu auquel il lui fallut se rattraper… « Vous savez quel genre d’homme je suis, lui dit Cloete, férocement. J’en suis au point où je me soucie peu de ce qui peut m’arriver. Je vous tuerais maintenant pour un rien. »

En entendant cela, l’animal disparaît sous la table. Cloete sort ; comme il tourne dans la rue, vous savez ces petites maisons de pêcheurs, dans l’obscurité, de la pluie à torrents, d’ailleurs, l’autre ouvre la fenêtre du petit salon et lui dit d’un ton larmoyant : « Vous êtes un sale diable d’Américain ; vous me paierez cela un de ces jours. » Cloete s’éloigne avec un rire amer, parce qu’il se dit que cet individu s’est déjà payé ; si seulement il le savait.

Mon impressionnant brigand but la bière qui restait, tout en me regardant par dessus le bord de son verre, de ses yeux noirs et éteints.

— Je ne comprends pas bien, lui dis-je, comment cela ?

Il se détendit un peu et m’expliqua sans trop de dédain qu’après la mort du capitaine Harry, la moitié de l’argent de l’assurance alla à sa femme, et que ses tuteurs achetèrent naturellement des fonds d’État. Juste de quoi lui assurer le confort nécessaire. La part de George Dunbar, comme Cloete le craignait tout d’abord, ne fut pas suffisante pour lancer convenablement le médicament. D’autres capitalistes entrèrent dans l’affaire et nos deux hommes durent se retirer de l’opération, à peu près dépouillés de tout.

— Je suis curieux de savoir, lui dis-je, ce qu’était le motif principal de cette tragique histoire, je veux dire la spécialité pharmaceutique. Vous savez ce que c’est ?

Il me la nomma et je sifflai respectueusement ; ni plus ni moins que les Parker’s Lively Lumbago Pills. Une énorme affaire. Vous connaissez cela ; le monde entier connaît cela. Un homme au moins sur deux sur notre globe en a essayé.

— Sacristi, m’écriai-je, mais ils ont raté une immense fortune !

— Oui, grommela-t-il, pour le prix d’un coup de revolver.

Il me dit encore que par la suite, Cloete retourna aux États-Unis, comme passager sur un cargo d’Albert Dock. La veille au soir de son départ, il le rencontra qui se promenait du côté des quais et il l’emmena chez lui prendre un verre. Un drôle de type, ce Cloete. Nous sommes restés toute la nuit à boire des grogs jusqu’à ce qu’il fût temps pour lui de s’embarquer.

Ce fut alors que Cloete, sans amertume, mais assez las, lui avait raconté cette histoire, avec l’espèce de franchise tout à fait inconsciente de ces placiers en spécialités pharmaceutiques, tout à fait étrangers aux règles morales ordinaires. Cloete avait conclu en déclarant qu’il en avait assez du vieux continent. George Dunbar l’avait lâché aussi, à la fin. Cloete visiblement était très désillusionné.

En ce qui concerne Stafford, il est mort, comme un vagabond de profession dans quelque hôpital de l’East End, et à son heure dernière il a réclamé un pasteur, parce que sa conscience était troublée d’avoir tué un innocent. « Il avait besoin de quelqu’un qui vînt lui dire que c’était très bien », grogna mon vieux brigand avec le plus profond mépris. « Il dit à ce pasteur que je connaissais ce Cloete qui avait voulu le tuer, et c’est ainsi que le pasteur (qui travaillait parmi les ouvriers des quais) m’en parla un jour. Quand le bougre se trouva pris au piège, dans la cabine du navire, il hurla pour demander miséricorde… Il promit d’être honnête et tout ce qui s’ensuit… Puis il devint fou… cria, se jeta par terre, se frappa la tête contre les murs… vous voyez cela d’ici, hein ?… jusqu’à ce qu’il n’en pût plus. Il se calma. Il se rejeta par terre, ferma les yeux, voulut prier. C’est du moins ce qu’il a dit. Il essaya de penser à quelque prière en vue d’une prompte mort. Il était à ce point terrifié. Il pensait que s’il avait un couteau ou quelque chose de ce genre il se couperait la gorge ; et ce serait fini. Alors il réfléchit. Non ! Il veut essayer d’enlever le bois autour de la serrure… Il n’a pas de couteau dans sa poche… Il se met à pleurer et à supplier Dieu de lui envoyer un outil quelconque, quand soudain il se dit : la hache. Dans la plupart des navires, il y a une hache de réserve, en cas de besoin, dans la chambre du capitaine, dans une caisse ou une autre. Il se remet sur pied… Nuit noire. Il pousse un tiroir pour trouver des allumettes et tâtonnant à cet effet, la première chose sur laquelle il tombe : le revolver du capitaine Harry. Chargé. Le voilà rassuré. Il peut tirer sur la serrure pour la mettre en miettes. Sauvé : c’est la Providence. Il y a aussi des boîtes d’allumettes. « Je peux donc voir ce qui se passe par ici. « Il gratte une allumette et voit le petit sac de toile au fond du tiroir, se rend compte immédiatement de ce que c’est, le fourre vivement dans sa poche. « Ah, se dit-il, voilà qui réclame davantage de lumière. » Il jette un tas de papier par terre, y met le feu et commence des investigations pour trouver quelque chose de valeur. Voyez-vous cela ? Il a dit à ce pasteur de l’East End que le diable l’avait tenté… D’abord la miséricorde de Dieu, puis, après, l’œuvre du diable. Chacun son tour.

Tout vaurien qui se tortille peut en dire autant. Il était tellement absorbé dans ses tiroirs que la première chose qu’il entendit fut ce cri : « Grands Dieux ! » Il lève la tête, la porte était ouverte (Cloete avait laissé la clef dans la serrure) et le capitaine Harry debout au dessus de lui en plein dans la lumière des papiers enflammés. Les yeux lui sortaient de la tête. « En train de voler, tonna le capitaine. Un marin. Un officier. Non ! Un misérable comme vous ne mérite rien d’autre que de rester à couler ici. »

Ce Stafford, à son lit de mort, dit au pasteur qu’à ces mots il se sentit devenir fou de nouveau. Il arracha du tiroir sa main qui tenait le revolver et fit feu sans viser. Le capitaine Harry tomba raide, avec un bruit comme celui d’une pierre, sur le tas de papiers en feu et en éteignant les flammes. Obscurité complète. Pas le moindre bruit. Il écouta un moment, puis jeta le revolver et grimpa sur le pont comme un fou.

Le vieux frappa la table de son poing lourd.

— Cela me fait mal au cœur d’entendre ces idiots de mariniers raconter aux gens que le capitaine s’est suicidé. Peuh ! le capitaine Harry était un homme en état de regarder en face son Créateur, n’importe quand là-haut, et ici-bas aussi. Il n’était pas de ceux qui se dérobent à la vie. Certes non. C’était un brave homme de la tête aux pieds. C’est lui qui m’a fait faire ma première affaire comme arrimeur trois jours seulement après mon mariage. »

Comme son seul objet paraissait être de justifier le capitaine Harry de l’accusation de suicide, je ne le remerciai pas avec beaucoup d’effusion du sujet qu’il m’avait fourni. Et puis cela ne méritait pas grand remerciement, de toute façon.

Car il est effrayant de penser que de pareilles choses peuvent se passer dans notre respectable Manche, en pleine vue du trafic de luxe qui se fait vers la Suisse et Monte-Carlo. Il aurait fallu, pour rendre cette histoire acceptable, la transporter quelque part dans les mers du Sud. Mais il eut coûté trop de peine de la cuisiner à l’usage des lecteurs de magazine. La voilà, toute crue, pour ainsi dire, exactement comme elle me fut racontée, mais malheureusement privée du saisissant effet du narrateur ; le plus imposant vieux forban qui ait jamais embrassé la carrière, oh ! combien peu romanesque, d’arrimeur dans le port de Londres.

L’AUBERGE DES DEUX SORCIÈRES

(UNE TROUVAILLE)

Cette histoire, épisode, aventure, – appelez-la comme vous voudrez – fut relatée vers 1850, par un homme, qui, de son propre aveu, avait à cette époque soixante ans. Soixante ans n’est pas un mauvais âge, sinon quand nous en envisageons la perspective ; ce que nous faisons, pour la plupart, avec des sentiments très mitigés. C’est un âge calme ; la partie est à peu près terminée ; et se tenant à l’écart, on commence à se rappeler, avec une certaine animation, l’habile homme qu’on a su être. J’ai observé que, par une aimable attention de la Providence, beaucoup de gens commencent, à soixante ans, à prendre d’eux-mêmes une vue assez romanesque. Il n’est pas jusqu’à leurs déceptions qui n’empruntent le charme de ressources spéciales. Et s’il est vrai que les espérances sont une attrayante compagnie, des formes exquises et passionnantes, ce ne sont, somme toute, que des formes nues et dépouillées. Les robes magiques ne sont heureusement la propriété que de l’immuable passé qui, sans elles, demeurerait accroupi comme une pauvre chose frissonnant sous l’amoncellement des ombres.

Ce fut probablement le romanesque de cet âge avancé qui incita notre homme à relater son aventure, pour sa propre satisfaction ou pour l’émerveillement de sa postérité. Ce ne fut certainement pas pour sa gloire, car cette aventure fut celle d’une épouvantable peur, d’une véritable terreur, ainsi qu’il le dit lui-même. On aura déjà compris que l’histoire à laquelle il est fait allusion dans ces toutes premières lignes fut consignée par écrit.

C’est précisément cet écrit qui constitue la trouvaille indiquée dans le sous-titre. Le titre lui-même est de mon cru, (je ne peux pas dire de mon « invention ») et il a le mérite de la vérité. Il s’agit en effet d’une auberge ; quant aux sorcières, si conventionnel que soit ce terme, il faut reconnaître qu’il s’applique parfaitement ici.

Je fis cette trouvaille dans une caisse de livres que j’avais achetés à Londres, dans une rue qui a disparu, chez un bouquiniste au dernier degré du délabrement. Pour ce qui est des livres, ils ne valaient pas cher, et, après examen, ne méritaient même pas le peu d’argent que j’y avais mis. J’en avais probablement l’intuition quand j’avais dit : « Donnez-moi la caisse avec. » Le bouquiniste en délabre y avait consenti, d’un geste tragique et résigné qui trahissait sa disparition prochaine.

Un tas de pages volantes au fond de la caisse n’excita d’abord que faiblement ma curiosité. L’écriture nette, serrée, régulière, n’était guère attrayante à première vue. Mais à un endroit le fait qu’en 1813 le narrateur avait vingt-deux ans, attira mon attention. C’est un âge intéressant que vingt-deux ans ; on y est facilement imprudent et facilement effrayé, car à cet âge-là on réfléchit peu et l’imagination est vive.

À un autre endroit, la phrase : « À la nuit, nous courûmes une bordée vers la terre… » me frappa, parce que c’était une expression de marin : « Voyons un peu ce que c’est », pensai-je, sans grand enthousiasme.

Mon Dieu, que ce manuscrit avait l’air ennuyeux, chaque ligne ressemblant à l’autre dans sa minutie régulière. On eut dit le bourdonnement d’une voix monotone. Un traité sur le raffinage du sucre (et peut-on imaginer un sujet plus assommant) aurait eu une apparence plus vivante. « En 1813, j’avais vingt-deux ans. » C’est ainsi qu’il commence et il va son chemin avec l’application la plus calme et la plus terrible du monde. N’allez pas croire que ma trouvaille eut quoique ce fût d’archaïque. L’ingénuité diabolique dans l’invention, si elle est aussi vieille que le monde, n’est cependant pas un art défunt. Songez comment les téléphones se chargent de supprimer le peu de tranquillité d’esprit dont nous jouissons dans le monde, et combien il faut peu de temps à une mitrailleuse pour nous faire sortir la vie du corps. De nos jours une vieille sorcière chassieuse, qui a assez de force pour tourner une petite manivelle de rien, vous met par terre une centaine de jeunes gens de vingt ans en un clin d’œil.

Si ce n’est pas là du progrès ! Immense ! Nous avons fait du chemin, aussi devez-vous vous attendre ici à une certaine naïveté d’invention et à une simplicité d’intention qui dénotent le temps jadis. Il est bien certain qu’aucun automobiliste ne peut plus espérer rencontrer aujourd’hui une pareille auberge. Celle-ci, celle du titre, se trouvait en Espagne. Je n’ai découvert cela que par le contexte, car il manquait à ce récit un bon nombre de pages ; ce n’était peut-être pas, d’ailleurs, une grande perte, après tout. L’écrivain semble être entré dans des détails circonstanciés sur le comment et le pourquoi de sa présence sur cette côte, la côte septentrionale d’Espagne. Pourtant son aventure n’a rien à faire avec la mer. Autant qu’il m’est possible de l’affirmer, il était officier à bord d’une corvette. Tout cela n’a rien d’étonnant. À toutes les époques de notre longue guerre dans la Péninsule, un certain nombre de nos petits bâtiments de guerre croisaient sur la côte septentrionale d’Espagne, station la plus dangereuse et la plus désagréable qui soit, d’ailleurs.

Il semble bien que son navire ait eu une mission spéciale à remplir. On pouvait attendre de notre homme une soigneuse explication de toutes les circonstances, mais, comme je l’ai dit, plusieurs pages (du bon papier solide) manquaient ; c’était parti en couvertures de pots de confitures ou en bourre pour les fusils de chasse de son irrespectueuse postérité. Il est évident en tout cas que les communications avec le rivage, et même l’envoi de messagers à l’intérieur faisaient partie de son service, soit pour en obtenir des renseignements, soit pour transmettre des ordres ou des conseils aux patriotes Espagnols, aux « guérilleros » ou aux sociétés secrètes de la province ; ce devait être quelque chose de ce genre. C’est du moins ce qu’il est permis de déduire de ce qui nous est resté de ce consciencieux écrit.

Suit le panégyrique d’un excellent marin, qui appartenait au navire et avait le rang de patron du canot du capitaine. On le connaissait à bord sous le nom de Cuba Tom ; non pas qu’il fut Cubain, à proprement parler ; c’était tout à fait le type du loup de mer anglais de cette époque, et il servait à bord d’un navire de guerre depuis des années. Ce nom lui vint de quelques aventures merveilleuses qu’il avait eues dans cette île au temps de sa jeunesse, aventures qui étaient le thème favori des longues histoires qu’il avait l’habitude de raconter à ses camarades de bord, le soir venu, sur le gaillard d’avant. Il était intelligent, robuste et d’un courage à toute épreuve. On nous dit incidemment, tant notre narrateur est soucieux d’exactitude, que Tom avait, pour l’épaisseur et la longueur, la plus belle cadenette qu’on ait jamais vu dans la marine. Cet appendice dont il prenait grand soin, et qui était bien enveloppée dans une peau de marsouin, lui tombait jusqu’à la moitié du dos pour la plus grande admiration des spectateurs et pour l’envi de quelques-uns.

Notre jeune officier s’étend sur les qualités de Cuba Tom avec une sorte d’affection véritable. Ces relations entre officier et marin n’étaient pas alors très rares. Un jeune homme qui prenait du service était confié aux soins d’un matelot de confiance, qui lui tendait son premier hamac et devenait souvent par la suite une sorte d’ami humble et dévoué pour le jeune officier. Notre narrateur en passant sur la corvette avait retrouvé cet homme à son bord après des années de séparation. Il y a quelque chose de touchant à le voir se complaire dans le souvenir de cette rencontre avec le mentor professionnel de son adolescence.

On voit ensuite qu’aucun Espagnol ne se chargeant de ce rôle, notre brave marin à la cadenette unique, et dont tous appréciaient hautement le courage et la fermeté fut désigné pour remplir une de ces missions à l’intérieur, dont nous avons parlé précédemment. Les préparatifs ne furent pas longs. Par un sombre matin d’automne, la corvette cingla vers une crique peu profonde où l’on pouvait atterrir à une grève en fer à cheval. On descendit un canot qui emmena Tom Corbin (Cuba Tom) perché à l’avant, et notre jeune homme (M. Edgar Byrne était le nom qu’il portait en ce bas-monde, qui ne le connaît plus), assis à l’arrière.

Quelques habitants d’un hameau, dont les maisons de pierre grise s’apercevaient à environ cent mètres au-dessus d’un ravin profond, étaient descendus sur le rivage et surveillaient l’approche de la barque. Les deux Anglais sautèrent sur la grève. Stupidité ou étonnement, les paysans ne leur firent aucun accueil, et gardaient un parfait silence.

Mr Byrne avait tenu à voir Tom Corbin prendre la bonne route. Il considéra autour de lui ces figures hébétées.

« Il n’y a pas grand’chose à en tirer », dit-il. Montons jusqu’au village. Il doit y avoir, pour sûr, une auberge où nous trouverons quelqu’un de plus capable de parler et de nous fournir des renseignements.

— « Ma foi, Votre Honneur, dit Tom en suivant le pas de son officier ; un bout de conversation sur les courses et les distances ne me fait pas peur ; j’ai traversé Cuba dans sa plus grande largeur avec le seul secours de ma langue et pourtant je savais moins l’espagnol que je n’en sais maintenant. Comme ils disaient, j’en savais « quatre mots et pas un de plus » au temps où j’ai été laissé à terre par la frégate la Blanche.

Il faisait peu de cas de ce qu’il devait accomplir, une simple marche d’une journée dans les montagnes. Il est vrai qu’il y en avait pour une bonne journée avant d’atteindre le sentier de montagne, mais ce n’était rien pour un homme qui avait traversé Cuba sur ses deux jambes, et en ne sachant que quatre mots de la langue pour commencer.

L’officier et le marin marchaient maintenant sur une de ces litières humides de feuilles mortes que les paysans de l’endroit entassent à pourrir pendant l’hiver pour faire de l’engrais. En se retournant, Mr Byrne vit que toute la population masculine du hameau les suivait, sans bruit, sur ce tapis élastique. Les femmes les dévisageaient sur le pas de leurs portes, et les enfants s’étaient apparemment dissimulés dans des recoins. Le village connaissait le navire de vue, de loin, mais aucun étranger n’avait débarqué à cet endroit depuis cent ans ou plus. Le bicorne de Mr Byrne, les épais favori et l’énorme cadenette du marin les remplissaient d’un muet étonnement. Ils se pressaient derrière les deux Anglais, les considérant, interloqués, comme ces naturels que le capitaine Cook découvrit dans les mers du Sud.

Ce fut alors que Byrne eut la première vision d’un petit homme coiffé d’un chapeau jaune. Si usé et sale qu’il fut, ce couvre-chef le rendait cependant assez remarquable.

L’entrée de l’auberge était quelque chose comme une vague brèche dans un mur de cailloux. Le tenancier était la seule personne qui ne fut pas dans la rue, car il émergea d’une obscurité parmi laquelle on distinguait vaguement les formes gonflées de ces outres en peau dans quoi les paysans de là-bas mettent le vin. C’était un grand Asturien borgne, aux joues mal rasées et creuses ; son allure grave contrastait bizarrement avec l’incessante mobilité de son œil unique. En apprenant qu’il s’agissait d’indiquer à un marin anglais le chemin pour retrouver dans les montagnes un certain Gonzales, il ferma un moment son bon œil, comme s’il réfléchissait. Il le rouvrit, très agité de nouveau.

« — Possible, possible. Cela peut se faire. »

À la porte d’entrée, un murmure de sympathie circula dans le groupe, en entendant le nom de Gonzales, le chef de bande qui combattait les Français. S’étant enquis de l’état de sûreté de la route, Byrne fut heureux d’apprendre qu’on n’avait pas vu de soldat de cette nationalité depuis des mois. Pas le moindre petit détachement de ces impies « polizones ».

Tout en donnant ces renseignements, le tenancier de l’auberge s’occupait à tirer, dans une cruche de terre, du vin qu’il plaça devant cet hérétique d’Anglais, empochant avec une gravité distraite la petite pièce d’argent que l’officier jeta sur la table, en vertu de cette loi non écrite qui veut que nul n’entre dans une auberge sans acheter de quoi boire.

Son œil ne cessait de s’agiter comme s’il eut voulu faire l’ouvrage de deux ; mais quand Byrne s’enquit de la possibilité de louer un mulet, il devint obstinément fixe, dans la direction de la porte que les curieux assiégeaient. Au premier rang, juste dans la porte, s’était posté le petit homme au grand manteau et au chapeau jaune. C’était une sorte de personnage en miniature, un simple « homunculus ». Byrne nous le décrit dans son attitude à la fois ridicule, mystérieuse et décidée, un pan de son manteau cavalièrement jeté sur son épaule gauche, et lui cachant le menton et la bouche ; cependant que le chapeau jaune à larges bords était mis de côté sur sa petite tête carrée. Il se tenait là prenant une prise, coup sur coup.

« Un mulet », répéta l’aubergiste, l’œil fixé sur cette figure étrange et barbouillée de tabac. Non, señor officier, il n’y a vraiment pas moyen d’avoir un mulet dans ce pauvre village. »

Le patron du canot qui, au milieu de ce bizarre entourage, gardait le véritable air d’insouciance du marin, intervint tranquillement :

« Si votre honneur m’en croit, mes deux jambes auraient mieux fait l’affaire et j’aurais laissé la bête quelque part, n’importe où, puisque le capitaine m’a dit que la moitié de la route suivait un sentier bon seulement pour les chèvres. »

L’homme en miniature fit un pas en avant et parlant à travers les plis du manteau qui semblaient recéler une intention sarcastique :

« Si, señor. On est trop honnête dans le village pour posséder un mulet qui puisse servir à votre entreprise. Je puis en jurer. Par ce temps-ci il n’y a que des filous ou des malins pour avoir des mulets ou autres bêtes à quatre pattes et trouver moyen de les nourrir. Mais ce dont cet excellent marin a besoin c’est d’un guide ; et voici, señor, mon beau-frère Bernardino, aubergiste et alcade de ce village hospitalier et très chrétien, qui vous en trouvera un. »

C’était, comme le dit Mr Byrne, dans sa relation, la seule chose à faire. Après avoir échangé quelques paroles, on vit paraître un jeune garçon avec une veste déguenillée et une culotte en peau de chèvre. L’officier anglais paya à boire à tout le village et pendant que les paysans buvaient, il partit en compagnie de Cuba Tom, sous la conduite du guide. Le petit homme au manteau avait disparu.

Byrne accompagna le patron du canot jusqu’au delà du village. Il tenait à le voir sur le bon chemin, et il l’aurait même accompagné plus loin si le marin ne lui avait fait respectueusement observer qu’il valait mieux qu’il retournât, afin de ne pas obliger la corvette à se tenir trop longtemps près du rivage, un matin où le temps ne s’annonçait pas bien. Un ciel sombre et désolé s’étendait, en effet, au-dessus de leurs têtes quand ils se séparèrent ; des buissons sauvages et des champs pierreux les entouraient lugubrement.

« Dans quatre jours », furent les derniers mots de Byrne le navire s’approchera et on enverra un canot, si le temps le permet. Sinon, arrangez-vous pour le mieux à terre, en attendant qu’on vienne vous chercher.

— « Tout va bien, monsieur », répondit Tom, et il s’éloigna à grandes enjambées. Byrne le vit s’engager dans un étroit sentier. Avec son épaisse vareuse, une paire de pistolets à la ceinture, un coutelas au côté, et un bon gourdin en main, il faisait vraiment bonne figure et était de taille à se garder tout seul. Il se retourna pour faire un signe de la main, montrant une fois de plus à Byrne sa brave figure basanée aux épais favoris. Le garçon à la culotte de peau de chèvre avait l’air d’un faune ou d’un jeune satyre, courant en avant, s’arrêtant pour l’attendre, et repartant d’un bond. Tous deux disparurent.

Byrne revint sur ses pas. Le hameau s’abritait dans un repli de terrain et l’endroit semblait le lieu le plus isolé de la terre. On eut dit qu’une malédiction s’était appesantie sur sa stérilité désolante et quasi déserte.

Il n’avait pas fait cent pas que, de derrière un buisson, surgit le minuscule Espagnol emmitouflé. Byrne s’arrêta court.

D’une petite main pointant hors du manteau, l’autre fit un geste mystérieux. Il avait son chapeau davantage sur le coin de l’oreille. « Señor, dit-il sans autre préliminaire. Attention. Il est un fait certain, c’est que Bernardino le borgne, mon beau-frère, a en ce moment un mulet dans son écurie. Et pourquoi, lui qui n’est pas malin, a-t-il un mulet ? Parce que c’est un filou ; un homme sans scrupule. J’ai dû lui abandonner le « macho » pour m’assurer un toit où dormir, et une bouchée d’« olla » pour retenir mon âme dans mon pauvre petit corps. Mais, señor, il contient un cœur autrement plus grand que la misérable chose qui bat dans la poitrine de cette brute qui est mon parent et dont j’ai honte, bien que je me sois opposé à ce mariage de toutes mes forces. Ah, la pauvre femme égarée a assez souffert. Elle a fait son purgatoire sur cette terre. Que Dieu aie son âme. »

Byrne dit qu’il fut si surpris de la soudaine apparition de cet être à apparence de farfadet, et de l’amertume sardonique répandue dans son discours, qu’il ne put démêler le point capital de ce qui semblait être une histoire de famille révélée là sans rime ni raison. Ce lui fut d’abord impossible. Il fut confondu et tout à la fois impressionné par la volubilité énergique de l’homme, si différente de la loquacité frivole et animée des Italiens. Et il le considérait, cependant que l’homunculus, laissant retomber le pan de son manteau, reniflait une longue prise dans la paume de sa main.

— « Un mulet, s’écria Byrne, saisissant enfin l’aspect important du discours. Vous dites qu’il a un mulet. Étrange ! Pourquoi donc a-t-il refusé de me le donner ?

L’Espagnol en miniature se drapa de nouveau avec beaucoup de dignité :

— « Quien sabe, dit-il froidement, avec un haussement d’épaules. C’est dans tout ce qu’il fait un grand « politico ». Mais ce dont votre honneur peut être certain c’est que ses intentions sont toujours celles d’un coquin. Ce mari de ma défunte sœur devrait être marié depuis longtemps à la veuve aux jambes de bois. »

— « Je vois, dit Byrne. Mais je dois vous rappeler, que, quelque soient vos raisons, votre honneur l’a encouragé dans ce mensonge. »

Deux yeux malheureux, brillants de chaque côté d’un nez rapace, dévisageaient Byrne sans sourciller, mais avec cette irascibilité qui se cache si souvent au fond de la dignité espagnole.

— « Nul doute que le « señor » officier ne perdrait pas une once de sang si j’étais frappé sous la cinquième côte, répliqua-t-il ; mais ce pauvre pécheur n’a rien à faire ici. » Et changeant de ton : « Señor, le malheur des temps fait que je vis ici en exil, vieux Castillan et vieux Chrétien, il me faut vivre au milieu de ces brutes d’Asturiens, et dépendre du pire de tous qui a moins de conscience et de scrupules qu’un loup. Comme je suis un homme d’esprit je me conduis en conséquence. Mais j’ai du mal à contenir mon mépris. Vous avez entendu la façon dont j’ai parlé. Un caballero comme votre seigneurerie a dû comprendre qu’il y avait anguille sous roche. »

— « Quelle anguille ? dit Byrne, mal à l’aise. Ah ! oui, quelque chose de louche. No, señor, je ne devine rien ; les gens de chez nous ne savent pas bien deviner ce genre de choses ; par conséquent, je vous demande carrément si l’aubergiste a dit la vérité sur les autres points. »

— « Il n’y a certainement pas de Français dans les parages », dit le petit bonhomme en reprenant son attitude indifférente.

— « Ni de voleurs, « ladrones » ? »

— « Ladrones en grande », non, certainement pas », fut la réponse dite d’un ton de froideur sentencieuse. « Que leur reste-t-il quand les Français ont passé ? Et personne ne voyage par ces temps-ci. L’occasion fait le larron. Et puis votre marin a une fière mine, et avec un fils de chat les rats ne jouent pas. Mais, il faut dire aussi, là où il y a du miel, il y a des mouches. »

Ce discours sibyllin exaspérait Byrne. « Au nom de Dieu, dites-moi franchement si vous pensez que mon homme est bien en sûreté pour son voyage. »

L’homunculus, en proie à une de ses rapides transformations, saisit le bras de l’officier. Le serrement de cette petite main était étonnant.

— « Señor. Bernardino l’a bien examiné. Que puis-je vous dire de plus ? Écoutez-moi : des gens ont disparu sur cette route, sur une certaine partie de cette route où Bernardino a une maison, une auberge, et où moi, son beau-frère, j’avais des voitures et des mulets à louer. Maintenant il n’y a plus ni voyageurs, ni voitures. Les Français m’ont ruiné. Bernardino s’est retiré ici pour des raisons qui le regardent, après la mort de ma sœur. Ils se sont mis à trois pour la faire mourir de misère : lui, Erminia et Lucilla, ses deux tantes, tous affiliés au diable. Et maintenant il m’a volé mon dernier mulet. Vous êtes un homme armé. Réclamez-lui le « macho », le pistolet sur le front, señor, il ne lui appartient pas, je vous le dis, et courez après votre homme, qui vous est si précieux. Et alors vous reviendrez sains et saufs tous les deux ; car il n’y a pas d’exemple que deux voyageurs aient jamais disparu à la fois sur cette route. Quant à la bête, moi qui suis son propriétaire, je la confie bien volontiers à votre honneur. »

Ils se dévisageaient l’un l’autre, et Byrne faillit éclater de rire devant l’ingénuité transparente du complot tramé par le petit homme pour ravoir sa mule. Mais il n’eut aucune peine à garder son sérieux, car il sentait au dedans de soi une singulière tendance à accomplir cette action extraordinaire. Il se retint de rire, mais ses lèvres tremblèrent ; sur quoi voilà notre Espagnol en miniature qui détache ses yeux noirs et étincelants du visage de Byrne et qui lui tourne brusquement le dos, avec un geste et un coup de manteau qui exprimèrent à la fois du mépris, du découragement et de l’amertume. Puis il se retourna et resta planté, son chapeau obliquement enfoncé jusqu’aux oreilles. Sa susceptibilité n’alla pourtant pas jusqu’à refuser le douro d’argent que Byrne lui offrit avec un petit discours peu compromettant, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé entre eux.

— « Il faut me hâter de retourner à bord maintenant », dit Byrne.

— « Vaya usted con Dios », murmura le gnome.

Et cette entrevue prit fin sur un salut très bas et sarcastique, après quoi le chapeau fut replacé au même angle incertain que précédemment.

Dès que l’embarcation eut été hissée à bord, la corvette fit servir au large, et Byrne raconta toute cette histoire au capitaine qui n’était qu’un peu plus âgé que lui. Ils manifestèrent ensemble une indignation amusée ; mais, tout en riant, ils se regardèrent l’un l’autre gravement. Un nain espagnol essayant de pousser un officier de la marine britannique au vol d’un mulet à son profit, vraiment la chose était trop drôle, trop ridicule, incroyable. Telles furent les exclamations du capitaine. Il ne pouvait digérer le grotesque de l’affaire.

— « Incroyable ; c’est précisément cela », murmura Byrne à la fin, d’un ton singulier.

Ils échangèrent un long regard. C’est clair comme le jour, affirma le capitaine avec d’autant plus d’impatience que dans le fond de son cœur il n’en était rien moins que certain. Et Tom, qui était pour l’un le meilleur matelot du bord, et pour l’autre l’ami encourageant et respectueux de sa jeunesse, leur semblait revêtu d’une frappante fascination, une sorte de figure symbolique de la loyauté qui faisait appel à leur sentiment et à leur conscience au point qu’ils ne pouvaient plus détacher leurs pensées de la question de savoir si, oui ou non, il était en sûreté. À plusieurs reprises ils montèrent sur le pont, simplement pour regarder la côte, comme si elle pouvait les instruire du sort de leur matelot. Elle diminuait, s’éloignait dans la distance, muette, désolée, sauvage, voilée çà et là des dards obliques de la pluie. La houle d’ouest roulait ses longues et furibondes lignes d’écume et d’épais nuages noirs passaient au-dessus du navire comme une sinistre procession.

— « Pardieu, je souhaiterais que vous eussiez fait ce que votre petit ami au chapeau jaune vous conseillait de faire », dit le commandant de la corvette, un peu plus tard dans l’après-midi, visiblement exaspéré.

— « Vraiment, monsieur », demanda Byrne, en proie à une véritable anxiété. « Je me demande ce que vous auriez dit plus tard ? Quoi. J’aurais pu être cassé du service pour avoir dérobé une mule appartenant à une nation alliée au gouvernement de Sa Majesté. Ou bien j’aurais risqué d’être aplati comme une galette à coups de fléaux et de fourches, une charmante histoire à répandre sur le compte d’un de vos officiers, – et tout cela pour avoir essayé de voler une mule. Ou poursuivi ignominieusement vers notre embarcation, car vous ne supposez pas que j’aurais fusillé l’un de ces pauvres diables pour une mule galeuse… Et pourtant, ajouta-t-il, à voix basse, je souhaiterais presque l’avoir fait. »

Avant que l’obscurité fût venue, ces deux jeunes gens s’étaient monté la tête à un point psychologique compliqué qui tenait à la fois du scepticisme méprisant et de la crédulité alarmée. Cela les tourmentait à l’excès, et la pensée que cela devrait durer six jours au moins, et se prolonger peut-être indéfiniment, leur devenait insupportable. Cependant le navire vira de bord à la nuit. Pendant toute cette sombre nuit orageuse, il marcha le cap vers la terre comme pour y retrouver son matelot, se couchant par moment sous les lourdes bouffées, à d’autres, roulant paresseusement dans la houle, presque stationnaire comme s’il eût eu, lui aussi, l’esprit tiraillé entre la froide raison et une ardente impulsion.

À la pointe du jour, une embarcation se détacha du navire, et s’en alla, secouée par les flots, vers l’anse peu profonde où, non sans de grandes difficultés, un officier en gros paletot et en chapeau rond, se mit en devoir d’atterrir sur une grève de galet.

« J’avais l’intention, écrit Mr Byrne, intention que mon capitaine approuva, d’atterrir en secret, si possible. Je ne voulais être vu ni de mon susceptible ami au chapeau jaune, dont les intentions n’étaient pas claires, ni de l’aubergiste borgne, qu’il fut ou non affilié au diable, ni d’aucun autre habitant de ce village primitif. Malheureusement cette anse était vraiment le seul atterrissage possible que l’on rencontrât sur plusieurs lieues, et vu l’escarpement du ravin, il ne m’était pas possible de faire un détour pour éviter les maisons. »

« Fort heureusement, continue-t-il, à cette heure-là tous les gens étaient couchés. Il faisait à peine jour lorsque je me vis marchant sur l’épaisse couche de feuilles mortes qui couvrait l’unique rue du village. Pas une âme dehors ; aucun chien n’aboya. Le silence était profond, et j’en avais conclu, non sans étonnement, qu’il n’y avait pas de chien dans ce village, quand j’entendis un sourd grognement, et d’une allée louche, entre deux masures, je vis surgir un affreux chien des rues, la queue entre les jambes. Il s’esquiva silencieusement, en me montant les dents au moment où il me dépassait, et il disparut si soudainement qu’il aurait pu être tout aussi bien la répugnante incarnation du Malin. Il y eut quelque chose de si étrange dans son apparition et sa disparition que mon humeur qui n’était déjà pas très bonne, n’en devint que plus abattue à la vue répugnante de cet animal, comme si c’eût été là un fâcheux présage. »

Byrne s’éloigna autant qu’il le put, de la côte, sans être vu, se dirigeant vers l’ouest et luttant vaillamment contre le vent et la pluie, sur un plateau sombre et nu, sous un ciel couleur de cendre.

Au loin d’âpres montagnes désolées, dressant leurs cimes escarpées et nues, semblaient l’attendre, menaçantes. Il s’en trouva, au soir, tout proche, mais, comme on dit en langage marin, incertain de sa position ; il y arriva, affamé, trempé, harassé par un jour de marche continuelle sur une route défoncée ; il n’avait rencontré que fort peu de gens en route et n’avait pu obtenir le moindre renseignement sur le passage de Tom Corbin. Allons, allons, avançons toujours, se disait-il pendant ces heures d’effort solitaire, poussé bien plutôt par l’incertitude que par une crainte ou un espoir bien définis.

Le jour qui déclinait s’éteignit rapidement, au moment où il atteignait un pont démoli. Il descendit dans le ravin, passa à gué, à la dernière lueur d’une eau rapide, un courant étroit ; et grimpant de l’autre côté, se trouva soudain enfoncé dans une obscurité qui lui tombait sur les yeux comme un bandeau.

Le vent, qui dans l’ombre fouettait la lisière de la sierra, harcelait ses oreilles d’un mugissement continu, pareil à celui d’une mer en furie. Il pensait bien avoir perdu le chemin. Même de jour, avec ses ornières, ses flaques de boue, et le hérissement de ses pierres, il était difficile de le distinguer de l’abominable étendue d’une lande semée de cailloux et de maigres buissons : mais comme il nous le dit, il régla sa marche sur la direction du vent. Le chapeau enfoncé sur les yeux, la tête basse, il marcha, s’arrêtant de temps à autre pour donner un peu de trêve à son esprit, bien plutôt qu’à son corps, comme si le violent effort de volonté qu’il appréhendait de voir rester inutile, et le trouble de ses sentiments dépassaient par moments non pas sa résistance, mais sa résolution.

À l’un de ces arrêts, il lui sembla entendre, apporté de loin faiblement par le vent, comme le bruit d’un coup, d’un coup frappé sur du bois. Il remarqua que le vent était tombé soudain.

Son cœur se mit à battre en désordre, sous l’impression plus vive des espaces déserts qu’il avait traversés pendant les six dernières heures, la sensation poignante d’un monde inhabité. Comme il levait la tête, un rayon de lumière, illusoire, comme cela arrive souvent dans une épaisse obscurité, dansa devant ses yeux. Tandis qu’il scrutait l’ombre, le faible son d’un coup lui parvint encore, et il sentit soudain, plutôt qu’il ne la vit, l’existence d’un obstacle massif qui se dressait en travers du chemin. Qu’était-ce ? Le pied d’une colline ? Une maison ? C’était une maison, tout proche comme si elle avait jailli du sol, ou comme si, du repli sombre de la nuit, elle était venue glisser jusqu’à lui, incolore et muette. Elle se dressait fièrement ; c’était elle qui l’abritait du vent. Trois pas encore et il pouvait toucher le mur de la main. C’était à n’en pas douter une « posada » et un autre voyageur essayait d’y trouver accès. De nouveau il entendit le bruit d’un coup circonspect.

Un moment après une large raie de lumière s’enfonça dans la nuit. Par la porte ouverte, Byrne s’y précipita, cependant que la personne qui était dehors s’enfuit dans la nuit en poussant un cri étouffé. De l’intérieur parvint aussi une exclamation de surprise. Byrne se jetant contre la porte à demi-fermée, réussit, non sans résistance, à entrer.

Une misérable chandelle, une simple veilleuse, brûlait au bout d’une table en bois blanc. À la lumière de cette chandelle, Byrne put voir la fille qu’il avait repoussée de la porte. Elle portait une courte jupe noire, un châle orange, elle avait le teint basané, une chevelure massive, sombre et épaisse comme une forêt, retenue par un peigne, et quelques mèches échappées mettaient une ombre noire autour de son front bas.

Lamentable et perçant, un hurlement de « Miséricorde » fut lancé par deux voix du fond de cette grande pièce où la lumière d’un foyer jouait parmi de lourdes ombres. En se ressaisissant, la jeune fille laissa entendre le sifflement de sa respiration entre ses dents serrées.

Il n’est pas nécessaire de rapporter ici la longue suite de questions et de réponses par lesquelles Byrne rassura les deux vieilles femmes assises de chaque côté d’un feu sur lequel était placée une sorte de grande marmite de terre. Byrne eut immédiatement la sensation de deux sorcières surveillant la cuisson de quelque philtre mortel… Pourtant, lorsque l’une d’elles déplaçant péniblement sa forme brisée eut soulevé le couvercle de cette marmite, la fumée qui s’en échappa avait une odeur appétissante.

L’autre vieille ne bougea pas ; elle était recroquevillée sur elle-même, la tête branlante.

Elles étaient horribles, l’une et l’autre. Il y avait quelque chose de grotesque dans leur décrépitude. Leurs bouches édentées, leurs nez crochus, la maigreur de celle qui remuait, les joues jaunes et flasques de l’autre (celle dont la tête tremblait), auraient été risibles si la vue de leur effroyable dégradation physique n’avait été pour les yeux un spectacle épouvantable et pour le cœur un effroi poignant, devant cette indicible misère de l’âge, cette obstination féroce de la vie devenue un objet de dégoût et d’horreur.

Pour surmonter cette impression, Byrne se mit à parler ; il leur dit qu’il était Anglais, qu’il était à la recherche d’un compatriote qui avait dû passer par là. À peine eût-il parlé que le souvenir des adieux de Tom lui revint à l’esprit avec une précision singulière ; les paysans silencieux, le gnome furieux, l’aubergiste borgne, Bernardino. Eh ! Quoi ! Ces deux épouvantails indescriptibles seraient-ils les tantes de cet homme, les affiliées du diable.

Quoiqu’elles eussent pu être autrefois, on n’imaginait pas quel services d’aussi faibles créatures pouvaient bien rendre maintenant au diable dans le monde des vivants. Laquelle était Lucilla, laquelle Erminia ? C’était maintenant des êtres sans nom. Un moment d’immobilité complète suivit les paroles de Byrne. La sorcière à la cuiller cessa de remuer son fricot dans sa marmite. La durée d’un souffle le tremblement de l’autre cessa. Dans l’espace de cette seconde Byrne eut la sensation d’être vraiment sur la trace, d’avoir atteint le tournant du chemin, presque à portée de voix de Tom.

— « Elles l’ont vu », pensa-t-il avec conviction. Il y avait donc enfin quelqu’un qui l’avait vu. Il était persuadé qu’elles nieraient toute connaissance de cet « ingles » ; mais tout au contraire, elles s’empressèrent de lui raconter qu’il avait mangé et passé la nuit chez elles. Elles se mirent à parler à la fois, et à décrire son aspect et sa manière d’être. Une sorte d’excitation féroce dans sa faiblesse semblait les posséder. La sorcière voûtée se mit à brandir sa cuiller de bois, le monstre bouffi se leva de son tabouret en criant, se balançant d’un pied sur l’autre, et sa tête s’agitait d’un tremblement accéléré au point de ressembler à une véritable vibration. Byrne se sentit tout à fait déconcerté par cette singulière surexcitation… Oui, le gros, le fort « Ingles » était parti le matin après avoir mangé un morceau de pain et bu un verre de vin. Et si le « caballero » désirait prendre le même chemin, rien n’était plus simple, demain matin.

— « Vous me donnerez quelqu’un pour me montrer le chemin ? dit Byrne. »

— « Si, señor. Un brave garçon. Celui que le caballero avait vu partir. »

— « Mais il frappait à la porte, répliqua Byrne. Il a décampé seulement quand il m’a vu. Il allait entrer. »

— « Non, non, s’écrièrent ensemble les deux sorcières, il s’en allait, il s’en allait. »

Après tout, ce pouvait être vrai. Le son avait été si faible, si furtif, pensa Byrne. Ce n’était peut-être que l’effet de son imagination. Il leur demanda :

— « Qui est-ce ? »

— « Son « novio », crièrent-elles en montrant la jeune fille. Il est allé jusqu’à un village assez loin d’ici. Mais il reviendra au matin. Son « novio ». Elle c’est une orpheline, la fille de pauvres chrétiens ; elle vit avec nous pour l’amour de Dieu, pour l’amour de Dieu. »

L’orpheline accroupie au coin de l’âtre considérait Byrne. Il pensa qu’elle était plutôt une fille de Satan retenue là par ces deux sombres mégères pour l’amour du Diable. Ses yeux étaient légèrement obliques, sa bouche plutôt épaisse, mais admirablement dessinée, son visage sombre, empreint d’une beauté sauvage, voluptueuse et farouche. Quant à l’expression de ce regard fixe qu’elle tenait constamment attaché sur lui avec une attention pleine d’une sauvagerie sensuelle, « pour en avoir une idée, nous dit Mr Byrne, vous n’avez qu’à observer un chat affamé guettant un oiseau dans une cage, ou une souris dans une souricière. »

Ce fut elle qui lui servit un repas, dont il se montra satisfait, quoique ces grands yeux obliques et sombres qui ne cessaient de l’examiner comme s’il eut eu quelque chose de curieux écrit sur le visage lui causassent un certain malaise. Mais tout valait mieux que l’approche de ces sorcières de cauchemar aux yeux chassieux. Ses appréhensions s’apaisèrent ; peut-être rien que d’éprouver la sensation de la chaleur après ce mauvais temps, et de goûter un peu de repos après la lutte qu’il avait dû soutenir, pas à pas, tout le long du chemin contre la tempête. Il n’avait pas d’inquiétude sur la sécurité de Tom. Il devait maintenant dormir dans un campement de montagne, après avoir rencontré Gonzales et ses gens.

Byrne se leva, alla remplir une timbale d’étain d’un vin tiré à une outre de peau qui était suspendue au mur et vint se rasseoir. La sorcière au visage de momie commença à lui faire la conversation, lui parlant du temps jadis, à bâtons rompus. Elle lui vanta la renommée de l’auberge, durant des jours meilleurs. Du beau monde s’y arrêtait, dans ses propres voitures. Un archevêque même, une fois, avait dormi dans la « casa », il y avait bien longtemps.

La sorcière au visage bouffi paraissait écouter, de son tabouret, immobile, sauf la tête tremblante. La fille (Byrne était certain que c’était une bohémienne qu’on avait recueillie là pour une raison quelconque) était assise sur la pierre du foyer, dans la chaleur que dégageaient les braises. Elle se fredonnait à elle-même une chanson, tout en agitant doucement de temps à autre une paire de castagnettes. Au mot d’archevêque, elle se mit à ricaner avec impiété et se retourna pour regarder Byrne, la flamme rouge du feu étincela sur ses yeux noirs et ses dents blanches, sous le sombre rebord de l’énorme manteau de cheminée. Il lui sourit.

Il goûtait maintenant le repos dans un sentiment de sécurité. Son arrivée n’étant point attendue, il ne pouvait y avoir de complot tramé contre son existence. Il commença à somnoler. Il se laissa un peu aller, tout en conservant, du moins il le pensait, toute sa présence d’esprit.

Il dut cependant se laisser aller plus qu’il ne croyait, car il sursauta outre mesure en entendant un vacarme infernal. Il n’avait, de sa vie, entendu quelque chose d’aussi effroyablement strident. Les sorcières s’étaient prises de querelle, férocement, pour on ne sait quoi. Quelle qu’en eut été la cause elles s’injuriaient maintenant avec violence, sans chercher d’arguments. Leurs piaillements séniles n’exprimaient rien d’autre que de la méchanceté déchaînée et de l’épouvante enragée. Les yeux noirs de la bohémienne allaient de l’une à l’autre. Jamais auparavant Byrne ne s’était senti aussi éloigné d’un sentiment de solidarité pour des êtres humains. Avant qu’il eût eu le temps de comprendre le sujet de cette querelle, la fille bondit en agitant violemment ses castagnettes. Il y eut un silence. Elle s’approcha de la table, et se penchant au-dessus, ses yeux dans ceux de l’officier :

— « Señor, dit-elle d’un ton décidé, vous dormirez dans la chambre de l’archevêque. »

Les sorcières ne bronchèrent pas. Accroupie, la vieille momie s’appuyait sur un bâton ; celle à la figure bouffie avait maintenant ramassé une béquille.

Byrne se leva, marcha vers la porte, et tournant la clef dans l’énorme serrure, la mit ensuite tranquillement dans sa poche. C’était à n’en pas douter l’unique entrée de la maison. Et il ne se souciait nullement d’être pris au dépourvu par quelque danger qui pourrait survenir du dehors. En se retournant, il vit les deux sorcières « affiliées au Diable » et la fille de Satan qui le regardaient sans mot dire. Il se demanda si Tom Corbin avait pris la même précaution la nuit précédente. Et tout en songeant à son matelot, il eut de nouveau la singulière impression de sa présence tout proche. Tout était muet ; au milieu de ce calme, il entendit le sang lui battre aux oreilles avec un bruit confus et troublant, parmi lequel il lui sembla qu’une voix murmurait ces mots : « M. Byrne, ouvrez l’œil ». La voix de Tom. Il se sentit frémir ; les illusions de l’ouïe sont, de toutes, les plus saisissantes.

Il lui sembla impossible que Tom ne fût pas là. Il eut de nouveau un léger frisson, comme si un furtif courant d’air avait pénétré ses habits et lui avait passé le long du corps même. D’un effort, il chassa cette impression.

La fille monta l’escalier devant lui, portant une lampe de fer dont la maigre flamme dégageait un mince filet de fumée. Ses bas blancs, sales, étaient pleins de trous.

De la même tranquillité résolue avec laquelle il avait fermé la porte en bas, Byrne s’en fut ouvrir l’une après l’autre toutes les portes du corridor. Toutes les chambres étaient vides, à l’exception d’une ou deux dans lesquelles on avait entassé des vieilleries. Et la fille, comprenant son intention, s’arrêta chaque fois, levant la lumière fumeuse à chaque porte, patiemment. Elle l’observait cependant avec une attention soutenue ; la dernière porte, elle l’ouvrit elle-même.

— « Vous dormirez ici, señor, murmura-t-elle d’une voix, douce comme un souffle d’enfant, tout en lui tendant la lampe. »

— « Buenos noches, señorita, » lui dit-il poliment en la lui prenant des mains.

On ne l’entendit pas rendre ce bonsoir, bien que ses lèvres remuassent légèrement, cependant que son regard sombre comme une nuit sans étoile, ne trembla pas une minute devant le sien. Il entra dans la chambre, et quand il se retourna pour en fermer la porte, elle était encore là, immobile et troublante, avec sa bouche sensuelle, ses yeux obliques, et l’expression de sensualité féroce et aux aguets d’un chat déconcerté. Il eut un moment d’hésitation, et dans la maison muette, il entendit de nouveau le sang qui battait pesamment à ses oreilles, pendant qu’une fois encore il lui sembla entendre la voix de Tom, instante, quelque part, tout près, et plus terrifiante encore, cette fois, parce qu’il n’en pouvait distinguer les mots.

À la fin, il claqua la porte au nez de la fille, la laissant dans l’obscurité ; il la rouvrit presque aussitôt. Plus personne. Elle s’était évanouie sans le moindre bruit. Il referma la porte rapidement et la verrouilla de deux lourds verrous.

Une violente inquiétude se mit soudain à l’envahir. Pourquoi ces sorcières s’étaient-elles querellées à propos de la chambre où il devait dormir ? Que signifiait le long regard de cette fille qui semblait vouloir imprimer pour toujours son image dans son esprit ? Sa propre nervosité l’alarmait. Il se crut transporté très loin du genre humain.

Il examina la chambre. Elle n’était pas très haute de plafond ; juste assez pour contenir le lit que surmontait un énorme dais en forme de baldaquin d’où tombaient, au pied et à la tête, de lourds rideaux ; un lit assurément digne d’un archevêque. Il y avait une table massive toute sculptée aux angles ; quelques fauteuils d’un poids énorme, qui avaient l’air des vestiges du palais d’un grand seigneur ; une armoire à deux battants, large et peu profonde, était placée contre le mur. Il voulut l’ouvrir ; elle était fermée à clef. Un soupçon lui vint ; il prit la lampe pour se livrer à un examen plus minutieux. Non : ce n’était pas une porte dérobée. Ce meuble lourd était éloigné de plus d’un pouce du mur auquel il s’adossait. Il examina les verrous de la porte de la chambre. Non, personne ne pourrait le surprendre traîtreusement pendant son sommeil. Mais allait-il pouvoir dormir ? Il se le demanda avec angoisse. Si seulement Tom était là, le brave marin qui avait combattu à ses côtés dans une ou deux affaires difficiles et lui avait toujours prêché la nécessité de prendre garde à lui. « Ce n’est pas malin, avait-il coutume de dire, de se faire tuer dans une bataille. N’importe quel fou peut en faire autant. Notre véritable affaire c’est de combattre les Français, et de vivre pour les combattre encore un autre jour. » Byrne eut du mal à ne pas se mettre à épier le silence. Il avait en quelque sorte la conviction que rien ne le viendrait rompre, si ce n’est le son obsédant de la voix de Tom. Il l’avait déjà entendu deux fois. Bizarre. Et, somme toute, ce n’avait rien de surprenant, se dit-il en raisonnant, puisqu’il avait pensé à cet homme pendant plus de trente heures, continuellement et, qui plus est, avec incertitude. Son inquiétude au sujet de Tom n’avait, en effet, jamais pris une forme définie : « Disparaître » était le seul mot qui se rapportait à la notion du danger que pouvait courir Tom. C’était tout à la fois vague et terrible : « Disparaître ». Qu’est-ce que cela signifiait ?

Byrne frissonna ; il se dit qu’il devait avoir un peu de fièvre. Tom n’avait pas disparu. Byrne venait d’entendre parler de lui. De nouveau le jeune homme entendit son sang battre dans ses oreilles. Il s’assit, immobile, s’attendant à chaque instant à entendre parmi les pulsations de son sang le son de la voix de Tom. Il attendit, tendant l’oreille : rien ne vint. Tout à coup il eut cette pensée : « Il n’a pas disparu, mais il ne peut pas se faire entendre ».

Il se leva brusquement. Combien c’était absurde ! Et déposant son pistolet et son coutelas sur la table, il enleva ses bottes, et se sentant tout d’un coup trop fatigué pour rester debout, il s’étendit sur le lit qu’il trouva doux et confortable, au-delà de ses espérances.

Il s’était senti très éveillé, mais il avait dû s’assoupir après tout, car tout ce qu’il savait c’est qu’il était maintenant assis sur le lit, cherchant à se rappeler exactement ce que disait la voix de Tom. Ah, oui ! Il se rappelait. Elle disait : « M. Byrne, ouvrez l’œil. » C’était un avertissement. Mais contre quoi ?

Il sauta d’un bond au milieu de la chambre, haleta, puis regarda tout autour de lui. La fenêtre était bien fermée, d’une barre de fer. Il promena, de nouveau, son regard lentement sur les murs nus, il considéra le plafond ; il alla à la porte examiner les verrous. C’était deux énormes verrous qui glissaient dans des trous faits à même le mur, et comme le corridor au dehors était trop étroit pour rendre possible l’usage d’un bélier, ou même la manœuvre d’une hache, on ne pouvait pas enfoncer la porte, sauf avec de la poudre. Cependant qu’il continuait à s’assurer que le verrou d’en bas était bien poussé, il eut la sensation qu’il y avait quelqu’un dans la chambre. Et cela si fortement qu’il se retourna avec la rapidité de l’éclair. Il n’y avait personne. Qui eût bien pu être là ? Et pourtant…

Ce fut alors qu’il perdit toute la tenue et la contrainte qu’un homme conserve par respect de soi. La lampe posée à terre, il se mit, à quatre pattes, à regarder sous le lit, comme une fille stupide. Il y vit pas mal de poussière et rien d’autre. Il se releva, les joues en feu, et marcha de long en large, honteux de lui-même et de cette ridicule inquiétude, qu’il ressentait au sujet de Tom et qui ne voulait pas le lâcher. Les mots : « M. Byrne, ouvrez l’œil. » continuaient à retentir dans sa tête sur un ton d’avertissement.

— « N’aurais-je pas mieux fait de me jeter sur le lit et d’essayer de dormir ? se demandait-il. Ses yeux tombèrent sur l’immense armoire, il se dirigea vers elle, irrité de son idée, mais se sentant incapable d’y renoncer. Comment expliquerait-il le lendemain aux deux sorcières son effraction, il n’en savait rien. Il introduisit la pointe de son coutelas entre les deux battants de la porte et essaya de les forcer. Ils résistaient. Il se mit à jurer, s’obstinant dans son dessein, maintenant. Le « j’espère que vous serez satisfait, nom d’un chien », qu’il murmura, s’adressait à Tom absent. Juste à ce moment les portes cédèrent et s’ouvrirent à la volée.

Il était là.

Lui, le fidèle, le sagace, le courageux Tom était là, debout, sombre et raide, gardant un prudent silence que ses deux yeux grands ouverts au fixe éclat semblait commander à Byrne de respecter. Byrne était trop saisi pour pouvoir proférer un son. Interdit, il recula, et au même instant le marin s’abattit en avant de tout son long, comme pour prendre par le cou son officier. Instinctivement Byrne avança ses bras tremblants. Il sentit l’affreuse rigidité du corps, puis la froideur de la mort lorsque leurs têtes se heurtèrent et que leurs visages se touchèrent. Ils vacillèrent, Byrne serrant Tom sur sa poitrine pour ne pas le laisser tomber avec fracas. Il eut juste assez de force pour déposer doucement par terre l’horrible fardeau ; alors la tête lui tourna, ses jambes se dérobèrent et il tomba sur les genoux, penché sur le cadavre, les mains sur cette poitrine d’homme qui avait été naguère pleine d’une vie généreuse et qui maintenant n’avait plus que l’insensibilité de la pierre.

— « Mort, mon pauvre Tom », se répétait-il intérieurement. La lumière de la lampe placée près du bord de la table tomba droit sur le regard vitreux de ces yeux qui avaient, naturellement, une expression vive et gaie.

Byrne détourna les yeux. Le foulard de soie noire de Tom n’était pas noué sur sa poitrine. Il n’était plus là. Les meurtriers lui avaient aussi enlevé ses souliers et ses bas. Et en remarquant ce dépouillement, ce cou dénudé, les pieds nus et rigides, Byrne sentit ses yeux se remplir de larmes. À part cela, le marin était entièrement vêtu, et ses vêtements ne montraient rien de ce désordre qu’aurait dû entraîner une lutte violente. Sa chemise quadrillée avait été tirée, un peu, hors de la ceinture, à un seul endroit, simplement pour s’assurer s’il avait de l’argent, dans une ceinture, à même le corps. Byrne commença à sangloter dans son mouchoir.

Ce fut une explosion nerveuse qui dura peu. Tout en demeurant à genoux, il contempla tristement ce corps athlétique du meilleur marin qui fut jamais pour tirer le coutelas, pointer le canon ou prendre un ris. Il gisait là, raide et froid : son esprit joyeux et intrépide s’en était allé, et peut-être qu’au moment de ce départ il s’était reporté vers lui, son jeune camarade, vers son navire qui roulait là-bas sur les flots gris en rade de cette côte de rochers sauvages.

Il s’aperçut que les six boutons de cuivre de la vareuse de Tom avaient été coupés. Il frissonna à la pensée des deux misérables et répugnantes sorcières s’acharnant avidement sur le corps sans défense de son ami. Coupés ! Peut-être avec le même couteau qui… La tête de l’une branlait ; l’autre était tout courbée en deux, et leurs yeux étaient rouges et chassieux, leurs infâmes griffes tremblotantes… Cela avait dû se passer dans cette chambre même, car Tom n’avait pas été tué dehors et apporté là ensuite : Byrne en était certain. Pourtant ce n’était pas ces deux vieilles du diable qui avaient pu le tuer, même en le prenant à l’improviste. D’autant que Tom avait dû être constamment sur ses gardes, car c’était un homme d’une extrême prudence, surtout quand il était chargé d’une mission… Comment l’avait-on tué ? Qui avait pu le faire ? Comment ?

Byrne se releva, saisit la lampe et se pencha rapidement au-dessus du corps. La lumière ne révéla aucune tache sur les vêtements, pas de trace, ni de souillure de sang, nulle part. Les mains de Byrne se mirent à trembler au point qu’il lui fallut poser la lampe à terre et détourner les yeux pour pouvoir vaincre son trouble.

Il se mit ensuite à examiner ce froid, paisible et rigide cadavre, cherchant la marque d’un coup de couteau, la blessure d’une arme à feu, la trace d’un coup mortel. Il tâta tout autour du crâne, anxieusement. Il était intact. Il glissa la main sous la nuque ; elle n’était pas brisée. Les yeux agrandis par l’angoisse, il examina de plus près, sous le menton, et ne vit aucune marque de strangulation sous la gorge.

Il n’y avait de trace nulle part. Il était seulement mort.

Irrésistiblement, Byrne s’éloigna du corps comme si le mystère de cette incompréhensible mort avait changé sa pitié en effroi et en suspicion. La lampe, placée sur le plancher, près du rigide et immobile visage du marin, le montrait fixant désespérément le plafond. Dans le cercle de la lumière, Byrne vit à la poussière qui par endroits couvrait le plancher, qu’il n’y avait pas eu de lutte dans cette chambre. « Il est mort dehors », pensa-t-il. Oui, dehors, dans cet étroit corridor où l’on avait à peine la place de se retourner, la mort mystérieuse était venue prendre son pauvre Tom. L’impulsion qu’il avait eue de saisir son pistolet et de s’élancer hors de la chambre, abandonna Byrne tout d’un coup, car Tom aussi était armé, avec des armes précisément aussi impuissantes que celles qu’il possédait : des pistolets, un coutelas. Et Tom était mort d’une mort sans nom, par des moyens incompréhensibles.

Il vint à Byrne une nouvelle idée. Cet étranger qui frappait à la porte et qui s’était enfui si rapidement à son approche était venu enlever le corps. Ah ! C’était là le guide que la sorcière décharnée lui avait promis pour lui montrer par quel chemin le plus court rejoindre son homme. Promesse, il le voyait maintenant, pleine d’un sens atroce. Celui qui avait frappé à la porte se chargerait des deux cadavres. L’homme et l’officier s’en iraient de la maison ensemble. Car Byrne était certain maintenant qu’il lui faudrait mourir avant le matin, et de la même manière mystérieuse, laissant derrière lui un corps sans indices.

La vue d’une tête coupée, d’une gorge tranchée, ou de la béante blessure d’une arme à feu lui aurait causé un inexprimable soulagement. Toutes ses craintes en auraient été apaisées. Son âme au dedans de lui implorait cet homme mort qui ne lui avait jamais fait défaut dans le danger : « Pourquoi ne me dites-vous pas à quoi je dois veiller, Tom ? Pourquoi ne me le dites-vous pas ? » Mais dans sa rigidité impassible, étendu sur le dos, Tom semblait conserver un austère silence, comme si, possédant enfin le terrible savoir, il dédaignait de s’entretenir avec les vivants.

Byrne se jeta soudain à genoux près du cadavre, et l’œil sec, farouche, ouvrit toute grande la chemise à la hauteur de la poitrine, comme s’il voulait arracher de force le secret de ce cœur froid qui avait été pour lui si loyal toute sa vie. Rien. Rien. Il éleva la lampe, et tout l’indice que lui révéla ce visage dont l’expression lui avait toujours été si affectueuse, ce fut une toute petite meurtrissure au front, presque rien, une simple marque. La peau même n’était pas éraflée. Il la regarda fixement, longtemps, perdu dans un horrible rêve. Puis il remarqua que les mains de Tom étaient serrées, comme s’il était tombé face à quelqu’un dans une bataille à coups de poings. Les articulations, en y regardant de plus près, lui apparurent un peu écorchées, aux deux mains.

La découverte de ces signes très légers fut plus terrifiante pour Byrne que ne l’eut été l’absence même de toute marque. Ainsi Tom était mort en se débattant contre quelque chose que l’on pouvait toucher, et qui pourtant pouvait tuer quelqu’un sans laisser de trace. Était-ce un souffle ?

La terreur, l’ardente terreur, commença à jouer autour du cœur de Byrne, comme une langue de feu qui s’allonge et se retire avant de réduire un objet en cendres. Il s’éloignait du cadavre en reculant aussi loin qu’il pouvait, puis il revenait jetant furtivement des regards tremblants sur ce front meurtri. Il y aurait peut-être la même petite meurtrissure sur son propre front, avant l’aube.

— « Je n’en puis plus », se murmura-t-il à lui-même. Tom lui devenait maintenant un objet d’horreur, un spectacle qui, tout à la fois, attirait et révoltait sa crainte. Il n’en pouvait plus, il ne pouvait plus le regarder.

À la fin, le désespoir triomphant de son horreur croissante, il se détacha du mur auquel il s’appuyait, saisit le corps sous les aisselles, et se mit à le tirer vers le lit. Les talons nus du marin traînaient sur le plancher, sans bruit. Il était lourd, de ce poids mort des choses inanimées. D’un dernier effort, Byrne le jeta le visage tourné vers le lit, le retourna, jeta sur cette rigidité passive un drap dont il la couvrit ; puis il ramena les rideaux, au pied et à la tête, de façon à ce que se touchant, ils lui dérobèrent entièrement la vue du lit.

Il trébucha vers une chaise sur laquelle il se laissa tomber. La sueur lui coulait du visage, et ses veines semblaient charrier un mince filet de sang à demi-glacé. Une terreur absolue s’était emparée de lui, une terreur sans nom qui avait réduit son cœur en cendres.

Il s’était assis sur une chaise à dossier droit, la lampe brûlait à ses pieds ; ses pistolets et son couteau étaient près de son coude gauche au bout de la table, ses yeux tournaient continuellement dans ses orbites, regardant les murs, le plafond, par terre, dans l’attente d’une mystérieuse terrifiante vision. La chose qui pouvait donner la mort d’un souffle était là dehors, de l’autre côté de cette porte verrouillée. Mais maintenant Byrne ne croyait plus ni aux murs ni aux verrous. Une terreur folle transformait pour lui toutes choses, sa vieille admiration d’enfance pour l’athlétique Tom, l’indomptable Tom (il lui avait paru invincible) ne faisait que paralyser davantage ses facultés, ajouter encore à son désespoir.

Il n’était plus Edgar Byrne. Il n’était plus qu’une âme torturée qui souffrait de cette angoisse plus que jamais corps de pécheur n’avait souffert du chevalet ou du brodequin. On pourra mesurer le degré de son trouble, quand j’aurai dit que ce jeune homme au moins aussi brave que la plupart d’entre nous pensa à saisir son pistolet et à se faire sauter la cervelle. Mais une langueur mortelle et glaciale s’étendait sur ses membres. Sa chair comme du plâtre mouillé semblait se raidir peu à peu autour de ses côtes. Tout à l’heure, pensait-il, les deux sorcières entreront, avec leur béquille et leur bâton, horribles, grotesques, monstrueuses, affiliées au diable, pour lui faire une marque au front, la toute petite meurtrissure de mort. Et il ne pourrait rien contre elles. Tom s’était défendu, lui ; mais il n’était pas comme Tom. Ses membres étaient déjà raides. Il était là immobile, se sentant mourir peu à peu. Les yeux seuls remuaient, tournant sans cesse dans leurs orbites, parcourant les murs, le plancher, le plafond, encore, et encore, jusqu’à ce que tout à coup, ils devinssent immobiles, fixes, comme des pierres, hors de la tête, fixée dans la direction du lit.

Il venait de voir les rideaux bouger, comme si le cadavre qu’ils cachaient s’était retourné et s’était assis. Byrne, qui pensait avoir épuisé toute la terreur du monde, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il empoigna les deux bras de sa chaise, sa mâchoire se desserra, et la sueur lui coulait sur le front, cependant que sa langue, desséchée, se collait à son palais. Les rideaux remuèrent encore, mais ne s’entr’ouvrirent pas. « Non, Tom », essaya de crier Byrne, mais il n’entendit rien qu’un faible gémissement comme peut en pousser un dormeur mal à l’aise. Il sentit que sa raison s’en allait, car il lui semblait bien que le plafond avait bougé et devenait oblique, puis se redressait, et de nouveau les rideaux se balancèrent doucement comme s’ils allaient s’entr’ouvrir.

Byrne ferma les yeux pour ne pas voir sortir la terrible apparition du cadavre animé par le diable. Dans le profond silence de la chambre, il vécut un moment d’effroyable agonie, puis il rouvrit les yeux et il vit que les rideaux restaient toujours fermés, mais que le plafond au-dessus du lit s’était élevé d’un pied.

La dernière lueur de raison qui lui restait lui découvrit que c’était l’énorme baldaquin au-dessus du lit qui s’abaissait, pendant que les rideaux qui y étaient attachés remuaient doucement, descendant graduellement vers le sol. Sa mâchoire ouverte se referma en claquant et, à-demi dressé sur sa chaise, il épia, muet, la silencieuse descente du dais monstrueux.

Il descendit par saccades douces jusqu’à mi-chemin, ou à peu près, et tout d’un coup sembla prendre sa course et vint emboîter brusquement sa forme en dos de tortue, sa lourde bordure s’encastrant exactement dans le rebord du bois de lit.

À une ou deux reprises un léger craquement du bois se fit entendre, puis l’accablante tranquillité de la pièce régna de nouveau.

Byrne se leva, haleta pour reprendre haleine, et poussa un cri de rage et d’épouvante, premier son qui ait pu, à sa connaissance, franchir ses lèvres durant cette nuit d’angoisse. Voilà donc la mort à laquelle il avait échappé. C’était là le diabolique artifice du meurtre, contre lequel la pauvre âme de Tom déjà dans l’autre monde avait encore essayé de le mettre en garde. C’était donc ainsi qu’il était mort. Byrne était certain d’avoir entendu la voix du marin faiblement distante, et sa phrase habituelle : « M. Byrne, ouvrez l’œil », et puis des mots qu’il n’avait pas pu saisir. Mais la distance qui sépare les vivants des morts est si grande. Le pauvre Tom avait essayé.

Byrne courut vers le lit, et essaya de soulever, de repousser cet horrible couvercle qui étouffait le cadavre. Il résista à tous ses efforts, lourd comme du plomb, immuable comme une pierre tombale. La rage de la vengeance le fit s’arrêter, dans sa tête roulaient de chaotiques pensées d’extermination ; il tournait autour de la chambre comme s’il ne pouvait trouver ni ses armes, ni la porte, et il ne cessait de proférer de terribles menaces…

Des coups violents frappés à la porte de l’auberge lui rendirent ses esprits. Il courut à la fenêtre, poussa les volets et regarda au dehors. Dans la faible lueur de l’aube il vit un rassemblement. Eh ! bien, il irait immédiatement affronter cette troupe d’assassins réunis sans aucun doute pour lui faire son affaire. Après cette lutte contre une terreur sans nom, il aspirait à un combat en plein air contre des ennemis armés. Mais il n’avait pas dû retrouver toute sa raison, car, oubliant ses armes, il se rua en bas en poussant des cris sauvages, débarra la porte cependant que les coups pleuvaient du dehors, et l’ayant brusquement ouverte, se précipita à la gorge du premier homme qu’il aperçut devant lui. Ils roulèrent à terre l’un par dessus l’autre. L’intention confuse de Byrne était de se frayer un passage, de courir par le chemin de montagne jusqu’au campement de Gonzales et d’en revenir avec ses hommes pour tirer une vengeance exemplaire. Il se battit furieusement jusqu’à ce qu’il lui sembla qu’un arbre, une maison, une montagne, s’abattaient sur sa tête, puis il n’eut plus conscience de rien…

 

*     *     *

 

Ici M. Byrne décrit en détail la manière adroite dont il trouva bandée sa tête endommagée, nous apprend qu’il avait perdu beaucoup de sang et attribue à cette circonstance la préservation de sa raison. Il transcrit également en entier toutes les excuses de Gonzales. Car c’était Gonzales qui, fatigué d’attendre des nouvelles des Anglais, était arrivé à l’auberge, avec la moitié de sa troupe, en route vers la mer. « Son Excellence, expliquait-il, se précipita sur nous avec une féroce impétuosité, et en outre nous ne savions pas qu’il s’agissait d’un ami et alors nous…, etc., etc. » Lorsque Byrne demanda ce qu’il était advenu des sorcières, Gonzales dirigea son doigt silencieusement vers le sol, puis fit calmement une réflexion morale : « La passion de l’or est impitoyable chez les vieilles gens, señor, dit-il. Il est hors de doute qu’elles avaient dû mettre auparavant plus d’un voyageur solitaire dans le lit de l’archevêque. »

— « Il y avait aussi une bohémienne, » dit Byrne faiblement, de la litière improvisée sur laquelle une escouade de guérilleros le transportait vers la côte.

— « C’était elle qui manœuvrait cette diabolique machine, et c’est elle qui la manœuvra aussi cette nuit là », fut la réponse.

— « Mais pourquoi ? Pourquoi ? s’écria Byrne ; pourquoi pouvait-elle souhaiter ma mort ? »

— « Sans doute pour les boutons d’uniforme de Votre Excellence, » répondit poliment le taciturne Gonzales. Nous avons retrouvé ceux de votre marin sur elle ; mais Votre Excellence peut être sûre que tout ce qu’il convenait de faire dans cette circonstance a été fait.

Byrne ne posa plus d’autres questions. Il y eut encore une autre mort, que Gonzales considérait comme « urgente en la circonstance ». Le borgne Bernardino fut collé au mur de son auberge et y reçut dans la poitrine la charge de six escopettes. Comme les coups partaient, la bière grossière qui renfermait le corps de Tom, passa, portée par une bande de patriotes espagnols qui avaient des allures de bandits et qui descendaient le ravin jusqu’au rivage, où deux embarcations de la corvette attendaient ce qui restait, sur terre, de son meilleur marin.

M. Byrne pâle et bien faible encore, entra dans le canot qui transportait le cadavre de son humble ami ; car on avait décidé que Tom Corbin dormirait son dernier sommeil, plus loin, dans le golfe de Biscaye. L’officier prit la barre et se retournant pour jeter un dernier regard vers le rivage, il aperçut, sur la pente grise de la colline quelque chose qui bougeait ; il reconnut que c’était un petit homme à chapeau jaune, juché sur le mulet, ce mulet sans lequel le sort de Tom Corbin serait resté à jamais mystérieux.

Juin 1913.

À CAUSE DES DOLLARS

Comme nous flânions au bord de l’eau, à la manière des marins oisifs quand ils sont à terre (c’était sur le terre-plein devant le Bureau du Port d’une grande ville d’Extrême-Orient), un homme vint vers nous, en biais, de l’enfilade des magasins, se dirigeant vers l’escalier d’embarquement. Il attira d’autant plus mon attention que parmi ce va-et-vient de gens en coutil blanc qui circulaient sur le trottoir qu’il venait de quitter, son costume (le pantalon et la veste habituels) fait d’une légère flanelle grise, tranchait nettement.

J’eus le temps de l’observer. Il était corpulent sans être grotesque. Il avait la figure pleine et fraîche, le teint blond. Quand il se fut rapproché, je vis que sa moustache mince s’éclaircissait de pas mal de poils blancs et que pour un homme assez fort, il n’avait pas le menton empâté. En passant près de nous il échangea un signe avec l’ami qui m’accompagnait et lui fit un sourire.

Cet ami était Hollis, ce garçon qui a eu tant d’aventures et qui a connu de si drôles de gens au temps de sa jeunesse, dans cette partie d’un Extrême-Orient plus ou moins brillant. Il me dit : « Çà, c’est un brave homme ; je ne veux pas dire brave, dans le sens de courageux. Je veux dire : la bonté même. »

Je me retournai aussitôt pour regarder ce phénomène. Ce brave homme avait un très large dos. Je le vis faire signe à un sampan d’accoster, y descendre et s’éloigner dans la direction d’un groupe de steamers ancrés non loin du rivage.

— « C’est un marin, lui dis-je, n’est-ce pas ? »

— « Oui, oui. Il commande ce gros vapeur vert foncé, la Sissie de Glasgow. Il n’a jamais commandé un autre bateau que la Sissie de Glasgow, seulement ça n’a pas toujours été la même. La première qu’il a eue était à peu près moitié moins longue que celle-ci et nous disions souvent à ce pauvre Davidson qu’elle était d’un format trop petit pour lui. Même en ce temps-là, Davidson avait de l’embonpoint. On lui disait qu’il aurait bientôt des callosités aux épaules et aux coudes, tant son navire était petit. Et Davidson pouvait bien répondre par des sourires à nos taquineries ; il gagnait de l’argent avec son bateau. Celui-ci appartenait à un Chinois qui ressemblait aux mandarins des images, avec des lunettes rondes, de fines moustaches tombantes, et, avec cela digne comme seul un « Célestial » sait l’être.

Ce que les Chinois, en tant que patrons, ont de bon c’est qu’ils sont d’une correction parfaite. Une fois convaincus de votre honnêteté, ils vous témoignent une confiance entière. Alors vous ne pouvez mal faire. D’ailleurs ce sont des juges très fins et très prompts, en fait de caractères. Le Chinois de Davidson fut le premier à découvrir vraiment sa valeur, d’après certains de ses principes. Un beau jour, on l’entendit, dans son bureau, déclarer devant plusieurs Européens : « Le Capitaine Davidson, c’est un bon homme. » Et de ce jour, ce fut réglé. Depuis lors, vous n’auriez pu dire si Davidson appartenait au Chinois ou le Chinois à Davidson. Ce fut lui qui, peu de temps avant sa mort, fit construire à Glasgow la nouvelle Sissie pour en donner le commandement à Davidson.

Nous flânions à l’ombre du Bureau du Port et nous accoudions, par moments, au parapet du quai.

« Il la fit construire, vraiment, pour consoler ce pauvre Davidson, continua Hollis. Peut-on imaginer quelque chose de plus ingénument touchant que ce vieux mandarin dépensant quelques milliers de livres pour consoler son homme blanc. Tenez, la voilà là-bas ! Les fils du vieux mandarin héritèrent ce bateau et Davidson avec ; il en a le commandement, et, avec son salaire et ses intérêts sur les affaires, il gagne pas mal d’argent ; et tout est comme autrefois. Et même, Davidson sourit parfois, vous l’avez vu ; oui, mais son sourire c’est la seule chose qui n’est plus comme autrefois.

— « Dites-moi, Hollis, demandai-je, qu’entendez-vous par bon homme, dans la circonstance ? »

— « Voyez-vous, il y a des gens qui sont nés avec de la bonté comme d’autres avec de l’esprit. On a cela dans sa nature. Il n’y a jamais eu une âme plus droite, plus scrupuleuse dans une enveloppe aussi, comment dirais-je, confortable. Nous ne nous faisions pas faute de rire des scrupules de Davidson. En un mot, il est profondément humain, et je ne crois pas qu’il y ait une autre sorte de bonté qui vaille, en ce bas monde. Et comme il l’est avec une nuance particulière de raffinement, je peux bien dire de lui que c’est vraiment un bon homme. »

Je savais de longue date que Hollis attachait une grande importance aux nuances ; et je lui dis : « Je vois », parce que vraiment j’avais reconnu le Davidson de Hollis dans cet homme corpulent et sympathique qui venait de nous dépasser. Mais comme il me revint qu’au moment où il avait souri son visage placide avait paru voilé de mélancolie, d’une sorte d’ombre intérieure, je poursuivis :

— « Qui donc l’a récompensé d’être un si bon homme en lui gâtant son sourire. »

— « C’est toute une histoire ; je vais vous la raconter si vous voulez. Pardieu ! Elle est plutôt surprenante, d’ailleurs. Surprenante à plus d’un égard, mais surtout par la façon dont elle a atteint ce pauvre Davidson, et uniquement, peut-être, parce que c’était une aussi bonne pâte. Il vient de me raconter toute la chose, il y a quelques jours. Il me disait qu’au moment où il vit ces quatre gaillards avec leurs têtes rassemblées au-dessus de la table, tout de suite cela ne lui a pas plu ; cela ne lui a pas plu, du tout. Vous ne pouvez pas supposer que Davidson soit un imbécile. Ces gens-là…

« Mais je ferais mieux de commencer par le commencement. Il faut remonter au premier temps où le gouvernement fit rappeler les vieux dollars pour les changer contre une nouvelle frappe. C’était juste au moment où j’ai quitté ces parages pour aller passer un bout de temps chez moi. Tous les commerçants des îles se préoccupèrent de réunir leurs vieux dollars pour les envoyer ici en temps utile, et la demande de caisses de vins de France (vous savez le format de la douzaine de bordelaises), fut quelque chose d’inouï. On avait l’habitude d’empaqueter les dollars, par cent, dans de petits sacs. Je ne sais pas exactement combien de sacs chaque caisse pouvait contenir. Pas mal ! De belles sommes, bien en ordre, ont dû passer par mer à ce moment-là. Mais allons-nous en d’ici, ne restons pas au soleil. Où pourrions-nous ?… Tenez, allons jusqu’à ce restaurant là-bas. »

Nous y allâmes ; notre arrivée dans cette longue salle vide, de si bonne heure, causa une visible consternation aux garçons chinois. Mais Hollis se dirigea vers une des tables placées entre les fenêtres abritées de stores en rotin. Un demi-jour brillant tremblait au plafond, sur les murs blanchis à la chaux, et baignait la multitude des chaises et des tables vides d’un rayonnement furtif, singulier.

« — Ça va bien. Nous mangerons quelque chose, quand ce sera prêt », dit-il, en regardant le Chinois anxieux, qui s’était approché. Il prit ses tempes grisonnantes entre ses mains, et se penchant sur la table, il avança vers moi son visage, aux yeux noirs et perçants.

— « Davidson commandait alors la Sissie, la petite, celle à propos de laquelle nous le taquinions toujours. Il conduisait son bateau tout seul, avec seulement le serang Malais comme officier de pont. Ce qu’il avait à son bord se rapprochant le plus d’un blanc, c’était le mécanicien, un mulâtre Portugais, maigre comme une latte et tout à fait novice. Somme toute, vous voyez, Davidson conduisait ce navire-là tout seul. Naturellement cela se savait dans le port. Si je vous dis cela, c’est que le fait a son importance dans ce que je vais vous raconter.

Son bateau, étant très petit, à faible tirant d’eau, pouvait aller dans les criques, dans les baies, à travers les récifs et les bancs, ramasser du fret là où aucun autre bateau, sauf une embarcation indigène, aurait osé se risquer. Cela rapportait souvent assez bien. Davidson passait pour connaître des endroits qu’aucun autre n’aurait pu dénicher et dont presque personne n’avait entendu parler.

Dès qu’on eut rappelé les vieux dollars, le Chinois de Davidson pensa que la Sissie serait bien pour aller les recueillir chez les petits trafiquants, dans les endroits les moins fréquentés de l’Archipel. C’est une bonne affaire ; on arrime ces caisses de dollars, à l’arrière, dans le lazaret et vous avez là un bon fret qui ne donne pas grand mal et ne prend pas grande place.

Davidson fut aussi d’avis que c’était une bonne idée ; ils firent ensemble une liste d’escales pour le prochain voyage. Alors Davidson, qui avait naturellement dans la tête la carte de ses tournées, fit remarquer qu’à son retour il pourrait bien toucher une certaine concession au bord d’une simple crique où un pauvre diable d’Européen vivait dans un village indigène. Davidson laissa entendre à son Chinois que l’homme aurait certainement du rotin à charger.

— « Peut-être assez pour remplir la cale d’avant, dit Davidson. Cela vaudrait mieux que de ramener le bateau sur lest. Un jour de plus ou de moins, cela n’a pas grande importance. »

C’était tout à fait bien dit, et l’armateur chinois ne put qu’approuver ; cela ne l’eût pas été, que ç’aurait été exactement la même chose. Davidson faisait ce qu’il voulait. C’était un homme qui ne pouvait pas se tromper. Pourtant il n’y avait pas là seulement une raison commerciale. Il y avait là-dedans de la bonté davidsonnienne ; car il faut que vous sachiez que l’homme n’aurait pas pu continuer à vivre paisiblement sur cette crique, si Davidson n’avait eu la complaisance d’y venir de temps à autre. Et le Chinois de Davidson savait à quoi s’en tenir, lui aussi. Il sourit simplement de son digne et doux sourire, et dit : « C’est parfait, capitaine, faites comme vous voudrez. »

Comment Davidson était entré en relation avec ce pauvre diable, je vous l’expliquerai tout à l’heure. Pour le moment, je vais vous dire ce qui, de cette histoire, arriva ici ; les préliminaires de l’affaire.

« Vous savez comme moi que ce restaurant où nous sommes existe depuis des années. Or, le lendemain, Davidson s’amena ici pour manger un morceau.

« Et c’est ici le seul moment dans cette histoire où le hasard, le simple hasard joue un rôle. Si ce jour-là Davidson était rentré chez lui pour prendre son déjeuner, il n’y aurait maintenant, après douze ans et plus, rien de changé dans son brave et placide sourire.

« Mais il vint ici ; et il était peut-être assis à cette même table quand il raconta à l’un de mes amis qu’il faisait sa prochaine tournée pour récolter les caisses de dollars. Il ajouta, en riant, que sa femme en faisait toute une histoire : elle lui avait demandé de rester à terre, et de se faire remplacer pour un voyage. Elle pensait qu’il y avait du danger à cause des dollars. Il lui avait répondu, disait-il, qu’il n’y avait plus, de nos jours, de pirates dans la mer de Java, si ce n’est dans les livres d’aventures. Il avait ri de ses appréhensions ; mais il était très ennuyé tout de même ; parce que, lorsque sa femme avait une idée dans la tête, il n’y avait pas moyen de la lui en faire sortir. Elle serait inquiète tout le temps qu’il allait être parti. Et il n’y pouvait rien. Il n’y avait personne à terre capable de le remplacer pour cette tournée.

« Mon ami et moi nous sommes rentrés en Europe ensemble par le même paquebot, et il m’a raconté cette conversation un jour que dans la Mer Rouge nous parlions des choses et des gens qu’avec plus ou moins de regret nous venions de quitter.

« Je ne peux pas dire que Davidson occupait une place très en vue ; il est bien rare que ce soit le cas pour la supériorité morale. Il était très apprécié de ceux qui le connaissaient bien : mais ce qui le distinguait le plus évidemment, c’était qu’il était marié. Nous autres, vous vous en souvenez, nous étions une bande de célibataires ; d’esprit tout au moins, sinon absolument de fait. Il pouvait bien y avoir dans nos existences des femmes en réalité, mais elles étaient invisibles, au loin, et on n’en parlait jamais. À quoi bon ?… Davidson seul était visiblement marié.

« Être marié lui convenait absolument. Cela lui allait si bien que le plus indépendant de nous n’y trouva rien à redire quand on le sut. Aussitôt qu’il se fût senti un peu à l’aise ici, il envoya chercher sa femme.

Elle vint de l’Australie occidentale sur le Somerset, confiée aux soins du capitaine Ritchie (vous savez, Ritchie-le-singe), qui n’en finissait pas de vanter sa douceur, sa gentillesse et son charme. Elle lui parut une compagne céleste pour Davidson.

« À son arrivée, elle trouva un très coquet bungalow sur la colline, tout préparé pour elle et pour leur petite fille. Il lui acheta une charrette et un poney de Burmah, qu’elle amenait chaque soir pour prendre Davidson, au quai. Quand Davidson, rayonnant, montait dans la charrette, elle était de suite bien remplie.

« Nous admirions Mme Davidson de loin. Elle avait un visage juvénile de keepsake. De loin. Nous n’avions guère d’occasions de la voir de plus près ; elle ne se souciait pas de nous en donner. Cela nous aurait fait plaisir d’aller au bungalow de Davidson, mais on nous fit comprendre, d’une façon ou d’une autre, que nous nous n’y étions pas très bien vus. Non pas qu’elle eut jamais dit quelque chose de désagréable ; elle ne disait jamais grand chose. Je fus peut-être le seul à avoir une idée de l’intimité des Davidson. Ce que je remarquai, derrière cet aspect superficiel de douceur insignifiante, ce fut un front bombé et obstiné et une petite bouche rouge, assez jolie, mais pincée. Je sais bien que je suis un observateur à idées préconçues. La plupart de nous furent captivés par son cou de cygne, et par son innocent profil langoureux. Il y avait beaucoup de dévotion latente pour la femme de Davidson, par ici, à cette époque-là, je vous assure. Mais j’avais dans l’idée qu’elle n’y répondait que par une vive méfiance du genre de gens que nous étions ; méfiance qui s’étendait, c’était du moins mon sentiment, jusqu’à son mari même. Je pensais qu’elle était jalouse de lui, d’une certaine façon. Elle n’avait aucune relation féminine. C’est assez difficile pour une femme de capitaine, à moins qu’il y ait d’autres femmes de capitaines dans les parages, et il n’y en avait pas. La femme du directeur du dock lui faisait visite ; mais c’était tout. Les camarades d’ici se persuadèrent que Mme Davidson était une douce et timide petite personne. Elle en avait l’air, je dois le dire. Et cette opinion était si universelle que l’ami dont je vous ai parlé me rappela sa conversation avec Davidson uniquement à cause des propos sur sa femme. Il me manifesta même son étonnement : « Vous imaginez-vous Mme Davidson faisant des histoires, à ce point-là. Elle n’avait pas l’air d’une femme à faire des histoires de quoi que ce soit. »

« Je m’en étonnai ; mais pas tant, toutefois. Ce front bombé, hein ? Je l’avais toujours soupçonnée d’être sotte. Je lui fis la remarque que Davidson dût être fortement ennuyé de ce déploiement d’anxiété féminine.

« Mon ami me répondit : « Non. Il avait l’air plutôt touché et affligé. Il n’y avait réellement personne à qui il put demander de le remplacer ; surtout parce qu’il avait l’intention de relâcher dans cette diable de crique, pour y aller voir un certain Bamtz qui s’y était fixé. »

Derechef mon ami s’étonna : « Quelle relation peut-il bien y avoir entre Davidson et un individu comme Bamtz ? »

« Je ne sais plus bien ce que je lui répondis. Il aurait suffi de répondre en deux mots : « La bonté de Davidson ». Cette bonté-là n’avait jamais renâclé, même devant l’indignité, s’il y avait la moindre raison de pitié. En outre, tout le monde savait qui était Bamtz ; c’était un fainéant avec une barbe. Quand je pense à Bamtz, la première chose qui me vient à l’idée, c’est une longue barbe noire et des tas de petites rides aux coins des yeux.

« Cette barbe n’avait pas son pareil d’ici en Polynésie où une barbe est en elle même un objet de valeur. Vous savez combien les Orientaux sont impressionnés par une belle barbe. Il y a des années et des années, je me rappelle combien le grave Abdullah, le grand commerçant de Sambir, fut incapable de réprimer son étonnement et son admiration à la vue d’une aussi belle barbe ; et tout le monde sait que Bamtz a vécu plus ou moins aux crochets d’Abdullah pendant des années. C’était vraiment une barbe unique et le porteur de cette barbe était unique aussi, d’ailleurs : un vagabond unique en son genre. Il s’en fit un art véritable ou tout au moins une sorte de ruse et de mystère. On comprend encore un individu, pratiquant l’escroquerie, dans des villes, dans des agglomérations, mais Bamtz eut l’adresse de mener cette vie-là en plein désert, de vagabonder sur les lisières de la forêt vierge.

« Il savait très bien s’y prendre pour entrer dans les bonnes grâces des indigènes. Il arrivait dans une concession, assez loin en remontant la rivière, offrait en cadeau une carabine bon marché, une paire de jumelles de camelote ou quelque chose de ce genre, au Rajah, au chef de la tribu ou au principal trafiquant ; et en échange de ce don il demandait une maison en se posant mystérieusement pour un commerçant spécial. Il vous leur débitait des histoires sans fin, faisait bonne chère pendant quelque temps, puis se livrait à quelque escroquerie ou quelque chose d’approchant, si bien qu’on en avait assez et qu’on le priait de déguerpir. Et il s’en allait tranquillement avec un air d’innocence offensée. Drôle d’existence. Pourtant il ne lui était jamais rien arrivé de fâcheux. J’ai entendu dire que le Rajah de Dongala lui avait donné pour cinquante dollars de marchandise et payé son passage à bord d’une « prau », simplement pour s’en débarrasser. Et remarquez que rien n’eût empêché le vieux de faire couper la gorge à Bamtz et de faire jeter sa carcasse en eau profonde au-delà des récifs ; car qui en ce monde se fut inquiété de Bamtz ?

« On l’a vu vagabonder dans ces parages, ici ou là, aussi loin dans le nord que le Golfe du Tonkin. Il ne dédaignait pas non plus, de temps en temps, une période de civilisation. Ce fut pendant une de ces périodes, à Saigon, que, barbu et digne (il se donnait alors comme comptable), il rencontra Anne-la-Rieuse.

« Cela ne vaut pas la peine de détailler les débuts de celle-ci, mais il faut tout de même en parler un peu. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il ne restait plus grand courage dans son fameux sourire, lorsque Bamtz lui parla pour la première fois dans un café de bas étage. Elle s’était échouée à Saigon avec un peu d’argent qu’elle économisait et, dans un grand embarras, à cause d’un enfant qu’elle avait, un gosse de cinq ou six ans.

« Un garçon, je me rappelle, qu’on appelait Henri le Perlier l’avait amenée, le premier, dans cette région-ci ; d’Australie, je crois. Il l’y amena et la lâcha, et elle alla dériver de ci de là. La plupart de nous la connaissait ; de vue, en tout cas. Il n’est personne dans l’Archipel qui n’ait entendu parler d’Anne-la-Rieuse. Elle avait vraiment un rire agréable et argentin, toujours à sa disposition, si je puis ainsi dire, mais cela ne suffisait probablement pas pour faire fortune. La pauvre créature était toute prête à s’attacher à un homme à peu près passable, pourvu qu’il se laissât faire, mais elle était toujours lâchée ; comme c’était à prévoir.

« Elle avait été abandonnée à Saigon par le capitaine d’un navire allemand, avec lequel elle avait, pendant près de deux ans, navigué sur la côte de Chine jusqu’à Vladivostok. L’Allemand lui avait dit : « Maintenant, c’est fini, mein Taubchen, je rentre chez moi pour épouser la fille à laquelle je me suis fiancé avant de partir. » Et Anne répondit : « C’est bien, je m’en vais ; on se sépare bons amis, n’est-ce pas ? »

« Elle tenait beaucoup à se séparer bons amis. L’Allemand lui répondit : « Bien sûr. » Au moment des adieux, il eût l’air ennuyé. Elle se mit à rire et revint à terre.

« Mais pour elle il n’y avait vraiment pas de quoi rire. Elle avait l’idée que ce serait sa dernière bonne fortune. Ce qui la préoccupait le plus, c’était l’avenir de son enfant. Avant de partir avec l’Allemand, elle l’avait laissé aux soins, à Saigon, d’un ménage français ; le mari était le portier d’un bureau du gouvernement, mais il venait d’avoir sa retraite et ils rentraient en France. Il lui fallut reprendre l’enfant, et une fois qu’elle l’eut repris, elle ne voulut plus s’en séparer.

« Telle était sa situation, quand elle rencontra Bamtz par hasard. Elle ne pouvait avoir aucune illusion sur lui. S’accrocher à Bamtz, c’était descendre bien bas dans l’échelle sociale, même au point de vue matériel. Elle s’était toujours très bien tenue dans son genre, tandis que Bamtz était, à franchement parler, un être parfaitement abject. D’un autre côté, ce vagabond barbu, qui avait beaucoup plus l’air d’un pirate que d’un comptable, n’était pas une brute. Il était plutôt aimable, même quand il avait un coup de trop. Et puis le désespoir, comme l’infortune, font faire la connaissance d’étranges compagnons de lit. Il se peut qu’elle ait été désespérée. Elle n’était plus jeune, vous savez.

« Pour ce qui est de l’homme, l’union est peut-être plus difficile à expliquer. On peut dire toutefois une chose, c’est que Bamtz s’était toujours gardé des femmes indigènes. Comme on ne peut pas le suspecter d’une délicatesse particulière, il faut attribuer plutôt le fait à la prudence. Et lui, non plus, n’était plus jeune. Il y avait pas mal de poils blancs dans sa superbe barbe noire. Il se peut qu’il ait éprouvé le besoin d’une sorte de compagne dans sa singulière existence avilie. Quels qu’aient été leurs motifs, toujours est-il qu’ils disparurent ensemble de Saïgon. Et personne, cela va sans dire, ne s’inquiéta de ce qu’il en était advenu.

« Six mois plus tard, Davidson vint dans le village de Mirrah. C’était la première fois qu’il remontait jusqu’à cette crique où l’on n’avait jamais vu un vapeur européen auparavant. Un passager javanais qu’il avait à bord lui offrit cinquante dollars pour y relâcher, ce devait être pour quelque raison particulière : Davidson voulut bien essayer. Cinquante dollars, me dit-il, n’était pas la question ; mais il était curieux de voir l’endroit, et la petite Sissie pouvait aller partout où il y aurait eu assez d’eau pour faire flotter une assiette à soupe.

« Davidson débarqua son ploutocrate javanais, et comme il lui fallait attendre la marée pendant deux heures environ, il descendit à terre pour se dégourdir les jambes.

« C’était un petit village. Environ soixante maisons, la plupart bâties sur pilotis, sur la rivière, le reste éparpillé dans les hautes herbes, avec le sentier habituel derrière : la forêt pressait la clairière et absorbait ce qu’il pouvait y avoir d’air dans cette chaleur stagnante, mortelle.

« Toute la population était sur la berge, à contempler silencieusement, comme font les Malais, la Sissie ancrée dans le courant. C’était, pour eux, aussi merveilleux que la visite d’un ange. La plupart des vieux n’avaient que vaguement entendu parler de bateaux à feu, et pas beaucoup de la plus jeune génération n’en avaient vu. Dans le sentier, Davidson flânait, solitaire. Mais une mauvaise odeur le fit interrompre sa promenade.

Il était là à s’essuyer le front, quand il entendit tout à coup une exclamation venant d’on ne sait où : « Mon Dieu, mais c’est Davy ! »

« Au son de cette voix animée Davidson sentit sa mâchoire tomber d’étonnement. Davy était le nom que lui donnaient ses camarades de jeunesse. Il ne l’avait pas entendu depuis des années. Il demeura là, bouche bée, et vit une femme blanche surgir des hautes herbes où une petite hutte était enfouie presque jusqu’au toit. Imaginez-vous sa stupéfaction, (dans cet endroit sauvage que vous ne trouveriez pas sur une carte, et plus misérable que le plus lamentable village malais a le droit de l’être :) cette femme européenne surgissant des herbes, dans une sorte de robe d’intérieur de fantaisie, en satin rose, avec une traîne, et agrémentée de dentelles effrangées : des yeux comme des charbons ardents, au milieu d’un visage d’une blancheur de pâte. Davidson pensa rêver ou délirer. De la mare du village, dont Davidson avait senti l’odeur un peu avant, deux buffles répugnants s’élancèrent en reniflant bruyamment et se mirent à galoper, pris de panique à sa vue, à travers les buissons.

« La femme s’avança en tendant les bras, et posa les mains sur les épaules de Davidson, en s’écriant : « Mon Dieu ! mais vous n’avez presque pas changé. C’est le même bon Davy. » Et elle se mit à rire un peu hystériquement.

« Le son de ce rire fit sur Davidson l’effet d’un courant galvanique sur un cadavre. Il tressaillit des pieds à la tête : « Anne-la-Rieuse », dit-il, d’une voix presque terrifiée.

— « Tout ce qu’il en reste, Davy ! Tout ce qu’il en reste.

« Davidson regarda en l’air, mais il n’y avait aucun ballon d’où elle eût pu tomber. Quand il reporta son regard vers le sol, il vit un enfant qui, d’une petite patte noiraude s’accrochait à la robe de satin. Il était sorti des herbes après elle. Si Davidson avait réellement vu un lutin, ses yeux ne se seraient pas écarquillés plus qu’ils ne le firent à la vue de ce petit garçon en blouse blanche malpropre et en culotte déguenillée. Il avait une tête ronde avec d’épaisses boucles brunes, les jambes brûlées de soleil, des taches de rousseur sur la figure et des yeux joyeux. Invité par sa mère à saluer le monsieur, il mit le comble à l’étonnement de Davidson en lui disant : « Bonjour », en français.

« Davidson, se ressaisissant, regarda la femme en silence. Elle renvoya l’enfant vers la hutte, et quand il eut disparu dans l’habitation, elle se retourna vers Davidson, essaya de parler, mais après avoir pu extraire ces mots : « C’est mon Tony » ; elle fondit en larmes. Elle dut s’appuyer à l’épaule de Davidson. Lui, tout remué dans la bonté de son cœur, restait planté à l’endroit où elle était venue au devant de lui.

« Quelle rencontre, hein ? Bamtz l’avait envoyée voir quel était le blanc qui avait débarqué. Et elle l’avait reconnu, du temps où Davidson, qui avait été perlier, lui aussi dans sa jeunesse, fréquentait Harry le Perlier et d’autres : le plus posé, certes, d’une bande plutôt turbulente.

« Avant de reprendre le chemin de son bord, Davidson entendit le récit des aventures d’Anne-la-Rieuse, et eut une entrevue, dans le sentier, avec Bamtz lui-même. Elle avait retourné en courant, jusqu’à la hutte, pour l’y chercher : il en sortit nonchalamment, les mains dans les poches, avec cette allure détachée, indifférente, sous laquelle il dissimulait son inclination à la servilité. Oui… Il pensait pouvoir s’établir là, avec elle. Ce disant, il désignait Anne-la-Rieuse, qui, immobile, montrait un air hagard et tragiquement anxieux, ses cheveux noirs répandus sur les épaules.

« Plus de maquillages ni de teintures pour moi, Davy, dit-elle, si seulement vous vouliez faire ce qu’il vous demande. Vous savez que je suis toujours prête à aider mes hommes, si seulement ils m’avaient laissé faire.

« Davidson ne doutait aucunement de sa sincérité ; mais c’était de la bonne foi de Bamtz dont il n’était pas du tout sûr. Bamtz désirait que Davidson vînt relâcher à Mirrah de temps en temps, plus ou moins régulièrement. Il voyait là une possibilité de faire des affaires de rotin, s’il pouvait compter sur un bateau pour charger ses marchandises.

« J’ai quelques dollars pour commencer. Les gens sont très faciles.

« Il était arrivé là, à cet endroit, où on ne le connaissait pas, dans une « prau » indigène ; et, avec ses manières calmes et la sorte de boniment qu’il savait débiter aux indigènes il avait su se mettre dans les bonnes grâces du chef.

— « L’Orang Kaya m’a donné cette hutte vide pour y vivre tout le temps que je resterai ici, ajouta Bamtz.

— « Je vous en prie, Davy, s’écria la femme tout à coup. Pensez à ce pauvre gosse.

— « Vous l’avez vu ce malin petit diable ? dit le vagabond retraité avec un tel ton d’intérêt que Davidson se surprit à avoir pour lui un regard de sympathie.

— « Ça se pourrait, déclara-t-il. Il pensait d’abord exiger de Bamtz qu’il se comportât convenablement vis-à-vis de la femme, mais sa délicatesse excessive et aussi la conviction que les promesses d’un tel personnage n’avaient aucune valeur, l’en empêchèrent.

« Anne l’accompagna un peu, dans le sentier, tout en parlant avec angoisse :

— « C’est pour le petit ; que ferais-je de lui s’il me fallait aller errer dans les villes ? Ici il ne saura jamais que sa mère a été une traineuse. Et puis Bamtz est bon pour lui. Il a une vraie affection. Et je suppose qu’il me faut en remercier Dieu.

« Davidson frémit en pensant qu’une créature humaine en était tombée au point d’avoir à remercier Dieu des faveurs ou de l’affection d’un Bamtz.

« — Pensez-vous pouvoir vous arranger pour vivre ici, demanda-t-il doucement.

« — Bien sûr ! Vous savez je me suis toujours attachée aux hommes, en dépit de tout jusqu’à ce qu’ils aient eu assez de moi. Vous voyez où j’en suis maintenant. Mais, au fond, je suis toujours ce que j’étais. J’ai agi de bonne foi avec tous, l’un après l’autre. Seulement ils se sont lassés pour une raison ou l’autre. Oh ! Davy. Harry n’aurait pas dû me lâcher. C’est lui qui m’a perdue.

« Davidson lui apprit que Harry le Perlier était mort depuis quelques années ; peut-être ne le savait-elle pas.

« Elle fit signe qu’elle le savait et se mit à marcher silencieusement à côté de Davidson jusque près de la berge. Alors elle lui dit que sa rencontre avec lui lui avait remis en mémoire tout l’ancien temps. Il y avait des années qu’elle n’avait pleuré. Elle n’était pas du tout une femme à pleurer. C’était de s’entendre appeler Anne-la-Rieuse qui l’avait fait éclater en sanglots, comme une sotte. Harry était le seul qu’elle eut aimé ; les autres !…

« Elle haussa les épaules. Mais elle pouvait se vanter d’avoir été loyale à l’égard des partenaires successifs de ses tristes aventures. Elle n’avait jamais joué de mauvais tours dans sa vie. Elle était pour eux un camarade qui avait sa valeur. Mais les hommes se fatiguaient. Ils n’avaient jamais compris les femmes. Elle supposait qu’il devait en être ainsi.

« Davidson tenta de lui donner un avertissement voilé au sujet de Bamtz, mais elle l’interrompit. Elle savait ce que valaient les hommes. Elle savait ce qu’était celui-là. Mais il s’était attaché à l’enfant. Et Davidson se tut, se disant qu’alors sûrement la pauvre Anne-la-Rieuse ne pouvait plus avoir d’illusions. Elle lui étreignit la main en le quittant.

« C’est pour le petit, Davy, c’est pour le petit. N’est-ce pas qu’il est gentil ?

« Tout cela s’était passé deux ans, à peu près, avant le jour où, assis dans cette même salle, Davidson causait avec mon ami. Vous verrez tout à l’heure comment cette salle se remplit ; il n’y aura plus une place vide, et comme vous le remarquerez, les tables sont tellement serrées que les chaises se touchent presque. La conversation devient bruyante ici vers une heure de l’après-midi.

« Je ne pense pas que Davidson parlait très haut, mais il lui fallait tout de même élever la voix pour se faire entendre de mon ami à travers la table. Et c’est ici que le hasard, le simple hasard fit des siennes en plaçant une paire d’oreilles des plus fines juste derrière la chaise de Davidson. Il y aurait eu dix contre un à parier que le propriétaire des dites oreilles n’avait pas dans sa poche de quoi se payer là un déjeuner. Pourtant il l’avait. Il avait dû, la veille au soir, filouter quelqu’un de quelques dollars en jouant aux cartes. C’était un fameux drôle nommé Fector, petit, sec, gesticulant, le teint coloré et les yeux troubles. Il se faisait passer pour journaliste, comme certaines femmes se donnent pour actrices au banc des accusés en correctionnelle.

« Il avait l’habitude de se présenter aux étrangers comme un homme qui a reçu mission de découvrir les abus et de les poursuivre sans pitié partout où l’on en pouvait rencontrer. Il se donnait aussi des airs de victime. Le fait est qu’il avait été roué de coups, cravaché, jeté en prison et chassé honteusement de presque partout, depuis Ceylan jusqu’à Shanghai, comme maître-chanteur.

« Je suppose que ce genre d’occupation réclame un esprit éveillé et de bonnes oreilles. Il n’est pas vraisemblable qu’il ait pu entendre tout ce que Davidson disait au sujet de cette tournée qu’il devait faire pour recueillir les dollars, mais il en entendit suffisamment pour lui donner à penser.

« Il laissa Davidson s’en aller, et il se précipita ensuite vers le bas-quartier indigène jusqu’à une sorte d’hôtel borgne, tenu de compte-à-demi par un Portugais de bas-étage et un Chinois de la plus fâcheuse réputation ; cela s’appelait l’Hôtel Macao, mais c’était bien plutôt un tripot contre lequel on mettait en garde les camarades. Vous vous en souvenez peut-être ?

« La veille au soir, Fector y avait rencontré un couple intéressant, une association plus étrange encore que celle du Portugais et du Chinois. L’un d’eux, c’était Niclaus, vous savez bien celui avec une moustache à la tartare et le teint jaune comme un Mongol, sauf des yeux pas bridés et une figure moins plate. On ne pouvait dire de quelle race il était. Sous un certain angle il faisait l’effet d’un Européen très bilieux ; et je crois pouvoir dire qu’il en était ainsi. Il possédait une « prau » malaise et s’intitulait lui-même « Nakhoda », comme qui dirait le Capitaine. Vous vous rappelez maintenant. Il paraissait ignorer toute autre langue européenne que l’anglais, mais il arborait le drapeau hollandais sur son bateau.

« L’autre était ce Français sans mains, vous savez, celui que nous avons connu en 79 à Sydney, tenant un bureau de tabac en bas de George street. Vous vous rappelez cette énorme carcasse juchée derrière le comptoir, une grosse figure blême et une longue mèche de cheveux noirs rejetés en arrière comme un barde. On le voyait toujours essayer de rouler des cigarettes sur son genou avec ses moignons, racontant des histoires interminables sur l’Océanie, geignant et blasphémant tour à tour à propos de « mon malheur », comme il disait. Ses mains avaient été arrachées par une cartouche de dynamite pendant qu’il pêchait dans une lagune. Je crois que cet accident l’avait rendu plus méchant encore qu’auparavant, ce qui n’est pas peu dire. Il parlait toujours de « reprendre sa vie active », s’il pouvait trouver un camarade intelligent. Il était évident que cette petite boutique n’était pas un champ suffisant à son activité, et la femme maladive à figure emmitouflée qu’on apercevait parfois à la porte du fond n’était évidemment pas le compagnon qu’il lui fallait.

« À vrai dire il disparut de Sydney peu après, à la suite de difficultés qu’il avait eues avec la Régie au sujet de ses approvisionnements. Des marchandises volées dans un hangar ou quelque chose de ce genre. Il laissa la femme là, mais il lui fallait s’assurer d’un compagnon, car il ne pouvait se débrouiller tout seul. Avec qui s’en alla-t-il ? et où ? Quels autres compagnons a-t-il bien pu rencontrer par la suite, il est impossible de faire là-dessus la plus vague conjecture.

« Je ne sais absolument pas comment cela s’est passé ; vers la fin de mon séjour ici, on commençait à entendre parler d’un Français mutilé qu’on avait rencontré ici ou là ; mais personne ne savait qu’il s’était acoquiné avec Niclaus, et qu’il vivait sur son bateau. Je crois pouvoir dire qu’il avait poussé Niclaus à une ou deux entreprises. En tout cas c’était assurément une association. Niclaus avait même un peu peur de ce Français, à cause de ses colères qui étaient terribles. Il avait alors l’air d’une sorte de démon ; mais un homme sans mains, qui est incapable de charger ou de manier une arme, peut tout au plus se servir de ses dents ; et à cet égard, Niclaus était sûr de pouvoir se défendre tout seul.

« Ce couple donc était justement là, seul, flânant dans le hall de cet hôtel borgne quand Fector y arriva. Après avoir quelque peu tourné autour du pot, car il se demandait jusqu’à quel point il pouvait avoir confiance dans ces deux gaillards, il répéta ce qu’il avait entendu dire dans le restaurant.

« Son histoire ne rencontra pas grand succès jusqu’à ce qu’il eût nommé la crique et prononcé le nom de Bamtz. Niclaus qui naviguait comme un indigène dans une « prau », déclara connaître très bien l’endroit. L’énorme Français, arpentant la pièce, les moignons dans les poches de sa veste, s’arrêta brusquement de surprise : « Comment ? Bamtz ? Bamtz ? »

« Il l’avait rencontré à plusieurs reprises dans sa vie et il s’écria : « Bamtz, mais je ne connais que ça », et il appliqua à l’adresse de Bamtz une si inconvenante épithète de mépris que lorsqu’ensuite il en parla comme d’une chiffe cela eut l’air d’un compliment.

« On peut en faire ce qu’on veut, déclara-t-il avec assurance. Bien sûr : il nous faut dépêcher de faire une visite à ce… (et ici une nouvelle épithète descriptive impossible à répéter), le diable m’emporte si on ne fait pas là un coup qui va nous retaper pour un bout de temps. Et il voyait un tas de dollars fondus en barres et vendus quelque part sur la côte de Chine. Quant à la fuite après le coup, il n’en doutait pas, la « prau » de Niclaus pouvait servir à cela.

« Dans son enthousiasme il sortit ses moignons de ses poches et se mit à les agiter en l’air. Puis les regardant, il les tint devant ses yeux, jurant et tempêtant, et gémissant sur son malheur et son impuissance, jusqu’à ce que Niclaus eût réussi à le calmer.

« Ce fut lui qui eut l’idée de l’affaire et qui y engagea les deux autres, car ni l’un ni l’autre n’était de la race des hardis boucaniers, et Fector au cours de sa vie aventureuse n’avait jamais employé d’autres armes que la calomnie et le mensonge.

« Le soir même, ils partirent rejoindre Bamtz sur la prau de Niclaus, qui avait été amarrée sous le pont du canal, après en avoir déchargé la cargaison de noix de cocos, un jour ou deux avant. Ils ont dû passer auprès la Sissie ancrée et nul doute qu’il la considérèrent avec un vif intérêt, comme la scène de leur futur exploit, du « grand coup ».

« La femme de Davidson, à sa grande surprise, le bouda pendant plusieurs jours avant son départ. Je ne sais s’il s’aperçut qu’en dépit de son profil angélique, c’était une femme stupidement entêtée. Elle n’aimait pas les tropiques. Il l’avait amenée dans cet endroit où elle ne connaissait personne et maintenant il n’avait plus d’égards pour elle. Elle avait le pressentiment d’un malheur, et malgré toute la peine que Davidson prit à lui donner des explications, elle ne pouvait arriver à comprendre pourquoi on ne tenait pas compte de ses pressentiments. La veille au soir de son départ, elle lui demanda d’un air soupçonneux :

— « Pourquoi désires-tu donc tant partir cette fois-ci ?

— « Je ne le désire pas, protesta le bon Davidson. Je n’y puis rien. Il n’y a personne pour me remplacer.

— « Vraiment, il n’y a personne ? » et elle lui tourna le dos lentement.

« Elle fut si froide avec lui ce soir-là que Davidson, par délicatesse, prit la résolution de lui dire adieu aussitôt et d’aller coucher à bord. Il se sentait très malheureux, et assez étrangement, plus pour son compte que pour celui de sa femme. Elle lui avait semblé beaucoup plus froissée que chagrine.

« Trois semaines plus tard, après avoir chargé une assez grande quantité de caisses pleines de vieux dollars (on les avait arrimées à l’arrière du lazaret avec une barre de fer et un cadenas qui assurait l’écoutille sous la table de sa cabine), et en avoir même eu plus qu’il ne pensait, il était sur son retour et en rade de la crique où Bamtz habitait et prospérait même, à certains égards.

« Il était si tard dans la journée que Davidson se demanda s’il y ferait escale cette fois. Il n’avait aucun égard pour Bamtz qui était un individu dégradé mais nullement malheureux. Sa commisération pour Anne-la-Rieuse n’était certes pas plus vive qu’elle ne le méritait. Mais sa bonté était particulièrement délicate. Il se représenta à quel point ces gens comptaient sur lui et combien il leur manquerait, pendant tout un long mois d’attente anxieuse, s’il ne venait pas. Poussé par sa sensibilité, Davidson, au soir tombant, fit route vers la côte que l’on distinguait à peine, et l’amena sans encombre à travers une dédale de récifs ; mais le temps d’aller jusqu’à l’ouverture de la crique, la nuit était venue.

« Le cours d’eau s’étendait étroit comme une fente noire dans la forêt, et comme il y avait des troncs d’arbres échoués dans le chenal qu’il eut été difficile de distinguer, Davidson prudemment fit virer la Sissie, et juste avec assez de vapeur dans les chaudières pour lui donner un petit élan de temps à autre, la laissa dériver avec le flot, silencieuse et invisible, dans cette impénétrable obscurité et cette tranquillité muette.

« Cela prit du temps, et quand au bout de deux heures Davidson jugea qu’il était arrivé à la clairière, tout le village dormait déjà ; tout ce pays de forêts et d’eaux dormait.

« Davidson, apercevant une lumière parmi la masse obscure du rivage, comprit que c’était dans la maison de Bamtz. C’était bien inattendu à cette heure de la nuit, mais assez commode pour se guider. D’un tour d’hélice, et d’un coup de barre, la Sissie accosta à l’appontement de Bamtz, misérable construction d’une douzaine de pieux et de quelques planches dont l’ex-vagabond se montrait très fier. Deux Kalashes y sautèrent, amarrèrent les câbles autour des poteaux, et la Sissie accosta sans un mot prononcé tout haut ni le plus léger bruit ; il n’était que temps, car le jusant se fit avant même que la manœuvre fut terminée.

« Davidson mangea un morceau et, remontant sur le pont, vit que la lumière brûlait toujours.

« C’était tout à fait insolite, mais puisqu’ils étaient encore éveillés si tard, Davidson pensa qu’il pourrait aller les prévenir qu’il était pressé de s’en retourner et qu’il fallait faire embarquer ce qu’il y avait de rotins, dès le lendemain à l’aube.

Il marcha prudemment sur les planches branlantes, ne se souciant guère de se fouler la cheville, et tâtonnant pour trouver son chemin parmi la terre inculte jusqu’au pied de l’échelle qui menait à la cabine. La maison n’était guère qu’une hutte sur pilotis, sans clôture, et isolée.

« Comme beaucoup de gens très forts, Davidson a un pas très léger. Il grimpa les sept ou huit marches, traversa doucement la petite terrasse de bambou, mais ce qu’il vit à travers la porte d’entrée l’arrêta net.

« Quatre hommes étaient assis à la lumière d’une chandelle. Il y avait une bouteille, des verres et une cruche sur la table, mais ils n’étaient pas occupés à boire. Il y avait aussi deux jeux de cartes, mais ils ne se préparaient pas à jouer. Ils se parlaient en chuchotant, et ne s’étaient pas aperçus de sa venue.

« Il fut lui-même si surpris qu’il ne put, pendant un moment, émettre un son. Tout était tranquille, on n’entendait que le chuchotement de ces figures, groupées au-dessus de la table.

« Et Davidson, ainsi que je vous l’ai redit tout à l’heure, « n’aima pas cela ». Il « n’aima pas cela du tout ».

« Cette situation prit fin par un cri jailli du fond obscur de la pièce : « Ô Davy, vous m’avez fait peur. »

« Et Davidson distingua au-delà de la table la pâle figure d’Anne. Elle se mit à rire un peu, nerveusement, du fond des ténèbres qui enveloppaient ces parois sombres et tapissées de nattes.

« Au premier cri, les quatre têtes se séparèrent et, quatre paires d’yeux pétrifiés s’arrêtèrent sur Davidson. La femme s’avança, chaussée d’espadrilles, n’ayant guère sur elle qu’une ample draperie indienne. Elle avait la tête enveloppée à la mode malaise, d’un mouchoir rouge et une masse de cheveux défaits pendant par derrière. Tout son gai plumage professionnel était littéralement tombé au cours de ces deux années, sauf un long collier d’ambre qu’elle portait autour de son cou découvert ; c’était le seul ornement qu’elle eut gardé. Bamtz avait vendu tous ses pauvres colifichets au moment de la fuite de Saigon, quand leur association avait commencé.

« Elle s’avança, dépassa la table, vint dans la lumière, avec ce geste habituel qu’elle avait de tâtonner en étendant les bras (comme si son âme, pauvre fille, marchait en aveugle depuis bien longtemps), les joues pâles et creuses, le regard égaré, distrait, pensait Davidson. Elle s’avança rapidement, le prit par les bras, le fit entrer de force. « C’est le ciel qui vous envoie ce soir. Mon Tony est si malade, venez le voir, venez. »

« Davidson consentit. Le seul qui bougea fut Bamtz, qui fit le mouvement de se lever, mais se laissa retomber sur sa chaise. Davidson en passant l’entendit murmurer quelque chose comme « pauvre petit bougre ».

« L’enfant reposait très rouge, dans un misérable petit lit fait avec le bois de caisses de gin ; il regarda Davidson avec des yeux vagues, à demi-endormis. C’était évidemment un mauvais accès de fièvre. Mais comme Davidson proposait d’aller à bord chercher une médecine et essayait de lui dire des paroles rassurantes, il ne put s’empêcher d’être frappé de l’attitude singulière de la femme, debout près de lui. Regardant le petit lit avec une expression désespérée, elle jeta rapidement un regard inquiet vers Davidson, puis vers l’autre pièce.

« Oui, ma pauvre fille, murmura-t-il, en mettant sa détresse sur son propre compte, bien qu’il n’eût rien de précis dans l’esprit, je crains que tout ceci ne présage rien de bon pour vous. Comment se fait-il qu’ils soient ici ?

« Elle lui saisit le bras et lui murmura vivement : « Rien de bon pour moi. Oh non ! Mais qu’est-ce qui va arriver pour vous ? Ils en veulent aux dollars que vous avez à bord. »

« Davidson surpris, demanda : « Mais comment savent-ils qu’il y a des dollars ? »

« Elle frappa ses mains légèrement : « C’est donc vrai ; vous les avez à bord. Alors prenez bien garde à vous. »

« Ils se tenaient près du petit lit, regardant l’enfant, sachant bien qu’on pouvait les observer de l’autre pièce.

« Il faudrait le faire transpirer aussi tôt que possible, dit Davidson de son ton habituel. Il faudrait lui donner quelque chose de chaud à boire. Je vais aller à bord et je vous rapporterai une petite bouilloire à alcool, entre autres choses. » Et il ajouta à voix basse : « Croyez-vous qu’ils songent à l’assassinat ? »

« Elle ne fit pas un signe. Elle se remit à contempler son enfant avec désespoir. Davidson pensait qu’elle ne l’avait même pas entendu quand, sans changer d’expression, et retenant son souffle :

— « Le Français le ferait, en un instant. Les autres préféreraient l’éviter, à moins que vous ne résistiez. C’est un démon. C’est lui qui les encourage à la chose. Sans lui ils ne feraient rien que de parler. Je m’en suis fait un copain. Que voulez-vous faire quand vous êtes avec un homme comme celui avec qui je suis ! Bamtz est terrorisé par eux, et ils le savent. Il se joint à eux, de peur. Ah, Davy, emmenez votre bateau au plus vite. »

— « Trop tard, dit Davidson ». Il est déjà sur la vase.

— « Si le petit n’avait pas été si mal je me serais enfuie avec lui, vers vous, dans la forêt, n’importe où. Oh ! Davy, va-t-il mourir ? cria-t-elle soudain à haute voix.

Davidson trouva trois hommes à la porte d’entrée. Ils lui firent place sans oser le regarder. Bamtz fut le seul à regarder par terre avec un air de honte. Le gros Français était resté vautré sur une chaise ; il gardait ses moignons dans ses poches, et s’adressa à Davidson.

— « C’est malheureux, cet enfant ! Le désespoir de cette femme m’obsède, mais je ne puis servir à rien dans le monde. Je ne pourrais même pas arranger l’oreiller de souffrance de mon meilleur ami. Je n’ai pas de mains. Voudriez-vous mettre dans la bouche d’un pauvre estropié une de ces cigarettes qui sont là ? Mes nerfs ont besoin d’un calmant, pour sûr, ils en ont besoin.

« Davidson s’en acquitta avec son habituel sourire aimable. Car sa placidité extérieure s’accentue, si possible, plus il y a de raison d’agitation ; et comme les yeux de Davidson, lorsque son esprit est très attaché à un sujet, deviennent très calmes et comme endormis, l’énorme Français eut toute raison de croire que cet homme était un simple mouton, un mouton tout prêt pour l’abattoir. Avec un « merci bien », il souleva sa masse énorme pour atteindre la chandelle avec sa cigarette, et Davidson sortit.

« Pendant qu’il allait jusqu’à son navire et qu’il en revenait, il eut le temps d’examiner la situation. D’abord il se trouva porté à croire que ces gens (Niclaus, le Nakhoda blanc, était le seul qu’il connut auparavant, à l’exception de Bamtz) n’étaient pas d’une trempe à en venir à de telles extrémités. Ce fut en partie la raison pour laquelle il n’essaya même pas de prendre des mesures à bord. Il ne fallait guère compter sur ses pacifiques Kalashes dans une échauffourée contre des blancs. Son malheureux mécanicien aurait eu une attaque de nerfs à la simple idée d’un combat de ce genre. Davidson savait ne devoir compter que sur lui-même si jamais une telle affaire se produisait.

« Naturellement Davidson ne pouvait estimer exactement la force d’initiative dont disposait le Français, ni la force de ses raisons d’agir. Pour un homme si désespérément estropié, ces dollars étaient une occasion unique. Avec sa part de vol, il pourrait ouvrir une autre boutique à Vladivostok, à Haiphong, à Manille, n’importe où, loin de là.

Il ne vint pas davantage à Davidson, qui est un homme courageux si jamais il en fut, l’idée que sa psychologie était inconnue du monde, et qu’à ce ramassis de forbans, qui le jugeaient sur son apparence, il faisait l’effet d’un être confiant, inoffensif et doux, au moment où il traversa de nouveau la pièce, les mains remplies de divers objets ou paquets à l’intention de l’enfant malade.

Les quatre hommes s’étaient rassis autour de la table. Bamtz n’ayant pas le courage d’ouvrir la bouche, ce fut Niclaus qui, comme un porte-parole, l’invita pâteusement à revenir dans la pièce et à prendre un verre avec eux.

— « Je pense que je vais en avoir pour un peu de temps, pour l’aider à soigner le petit », répondit Davidson sans s’arrêter.

« Ce fut fait pour éloigner tout soupçon. Davidson savait bien qu’il vaudrait mieux ne pas rester là très longtemps.

« Il s’assit sur un vieux petit baril vide, et regarda l’enfant ; tandis qu’Anne la-Rieuse allait et venait, préparant la boisson chaude, la donnant à l’enfant par cuillerées, s’arrêtant pour examiner le petit visage en feu, murmurant des renseignements décousus. Elle avait réussi à se faire un ami de ce diable de Français. David pouvait comprendre qu’elle savait s’y prendre pour plaire à un homme.

Et Davidson fit un signe de tête sans la regarder.

« Cette brute avait été très confiante avec elle. Elle tenait ses cartes pour lui quand ils jouaient. Bamtz ? Oh ! Bamtz dans sa terreur était trop content de voir le Français de bonne humeur. Et le Français en était arrivé à croire que c’était une femme qui était prête à tout. C’est ainsi qu’ils en étaient venus à parler ouvertement devant elle. Pendant un certain temps, elle n’était pas parvenue à comprendre de quoi il s’agissait. Les nouveaux arrivants, ne s’attendant pas à trouver une femme avec Bamtz, avaient d’abord été étonnés et ennuyés, expliquait-elle.

« Elle s’occupait à soigner l’enfant ; et personne, en regardant du côté de la chambre, n’aurait pu découvrir quoique ce fut de singulier dans ces deux personnes échangeant des murmures près du lit de ce petit malade.

« Mais maintenant ils pensent que je suis certainement plus un homme que Bamtz l’a jamais été, dit-elle en souriant péniblement.

« L’enfant se mit à gémir. Elle s’agenouilla et le contempla anxieusement. Relevant la tête, elle demanda à Davidson s’il pensait que l’enfant irait mieux. Davidson en était sûr. Elle murmura tristement : « Pauvre petit, la vie n’a rien de bon pour un être comme lui. Pas même la chance d’un chien perdu. Mais je ne peux pas le laisser s’en aller, Davy, je ne peux pas. »

« Il éprouvait une profonde pitié pour l’enfant. Elle mit la main sur le genou de Davidson et lui murmura un pressant avertissement au sujet du Français. Il ne fallait pas que Davy le laissât venir trop près de lui. Davidson, cela va sans dire, en voulut savoir la raison ; car un homme privé de mains ne lui paraissait guère formidable, en aucun cas.

« Faites en sorte d’éviter cela, c’est tout », insista-t-elle avec angoisse ; elle hésita, puis elle lui avoua que le Français l’avait prise à part dans l’après-midi, et avait exigé qu’elle lui attachât, à son moignon droit, un poids de sept livres, un de la série de poids dont Bamtz se servait pour ses affaires. Elle avait dû le faire. Elle avait été terrifiée par sa férocité. Bamtz était un tel poltron, et aucun des autres hommes ne se souciait de ce qui pourrait lui arriver. Le Français, cependant, avec d’effroyables menaces lui avait ordonné de laisser les autres ignorer ce qu’elle avait fait pour lui. Puis il s’était mis à la cajoler. Il lui avait promis que si elle l’aidait fidèlement dans cette affaire, il l’emmènerait à Haiphong ou ailleurs. Un pauvre estropié aurait toujours besoin de quelqu’un qui s’occupât de lui, toujours.

« Davidson de nouveau lui demanda si vraiment elle croyait qu’ils pensaient au meurtre. C’était, disait-il, la chose la plus difficile à croire dont il eut eu encore à se persuader, de toute sa vie. Anne fit un signe de la tête. Le Français avait mis tout son cœur à ce vol. Davy pouvait s’attendre, aux environs de minuit, à les voir ramper à bord, pour voler, n’importe comment, prêts à tuer, peut-être. Sa voix avait un ton de lassitude et ses yeux restaient fixés sur l’enfant.

« Tout de même Davidson n’était pas encore convaincu ; son mépris pour ces hommes était trop grand.

— « Écoutez, Davy, dit-elle. Je sortirai en même temps qu’eux lorsqu’ils partiront, et ce sera une vraie malechance si je ne trouve pas une raison de rire. Ils y sont habitués avec moi. Rires ou pleurs, c’est tout comme. Vous pourrez m’entendre du bord, par cette nuit calme. Comme il fait noir, comme il fait noir, Davy.

— « Ne risquez pas votre vie, dit Davidson.

« Puis il attira son attention sur l’enfant, qui, le visage maintenant moins enflammé, était tombé dans un profond sommeil. « Regardez ; il va aller tout à fait bien. »

« Elle fit comme si elle allait enlever l’enfant pour le serrer contre sa poitrine, mais elle se retint. Davidson se préparait à partir.

Elle murmura rapidement : « Faites attention, Davy. Je leur ai dit que vous dormiez généralement à l’arrière dans un hamac, sous la tente au-dessus de la cabine. Ils m’ont interrogée sur vos habitudes et sur votre bateau aussi. Je leur ai dit ce que je savais. Il fallait que je me mette bien avec eux. Et Bamtz le leur aurait dit si je ne l’avais pas fait, vous comprenez. »

« Il lui fit un signe amical et sortit. Autour de la table les autres, sauf Bamtz, le regardèrent. Cette fois ce fut Fector qui parla : « Ne voulez-vous pas faire une petite partie avec nous, capitaine ? »

« Davidson répondit que maintenant que l’enfant allait mieux il devait rentrer à bord et se coucher. Fector était le seul des quatre qu’il n’avait, pour ainsi dire, jamais vu ; car il avait eu l’occasion de voir le Français auparavant. Le mépris de Davidson pour ces gens-là lui monta à la gorge. Il observa les yeux troubles de Fector, sa bouche vilaine et amère, tandis qu’avec son sourire placide, son ton aimable, et son allure innocente il leur donnait courage. Ils échangèrent un regard d’intelligence.

— « Nous allons rester à jouer assez tard aux cartes, dit Fector d’une voix âpre et sourde.

— « Faites le moins de bruit possible.

— « Oh ! nous sommes des gens tranquilles. Et si le petit n’allait pas bien, elle n’aurait qu’à envoyer l’un de nous vous chercher à bord, pour que vous puissiez faire office de docteur. Aussi ne sortez pas votre revolver à première vue.

— « Ce n’est pas un homme à sortir son revolver, interrompit Niclaus.

— « Je ne le sors jamais avant d’être sûr qu’il y a une raison pour cela, en tout cas, dit Davidson.

« Bamtz eut un ricanement. Le Français seul se leva pour faire un salut en réponse au signe de tête insouciant de Davidson.

« Ses moignons étaient immuablement collés dans ses poches ; Davidson en comprenait maintenant la raison.

« Il retourna à bord. Il roulait des idées dans sa tête, et il était tout à fait furieux. Il se mit à sourire, m’a-t-il dit (ce dût être le premier sourire forcé de sa vie) à la pensée du poids de sept livres ficelé au bout du moignon du Français. Le bandit avait pris cette précaution au cas d’une querelle sur le partage du butin. Un homme capable, sans qu’on s’en doutât, de vous asséner des coups mortels, pouvait prendre sa part à une soudaine bagarre contre des adversaires armés de revolvers, surtout si c’était lui qui commençait la rixe.

Avec cet objet-là, il peut affronter l’un ou l’autre de ses amis. Mais il n’aura pas lieu de s’en servir. Il n’y aura pas d’occasion de querelle à propos de ces dollars-ci, pensa Davidson, en montant tranquillement à son bord. Il ne s’arrêta pas à regarder s’il y avait quelqu’un sur le pont car, en fait, la plus grande partie de l’équipage était à terre, et l’autre dormait, à fond de cale, dans des coins sombres.

« Il avait son plan, et il se mit à l’œuvre méthodiquement.

« Il alla chercher en bas des vêtements qu’il disposa dans son hamac, de façon à leur donner l’apparence d’un corps humain, puis il jeta dessus la légère couverture de coton qu’il tirait sur lui, quand il dormait sur le pont. Ceci fait, il chargea ses deux revolvers et grimpa dans une des embarcations que la Sissie portait, juste à l’arrière, suspendues à leurs pistolets.

« Puis il attendit.

« De nouveau il se remit à douter qu’une pareille chose put lui arriver. Il eut presque honte de cette ridicule veille, sur un bateau. Il s’ennuya, puis il s’assoupit. La tranquillité de ce sombre univers le lassait. Il n’y avait même pas le clapotement de l’eau pour lui tenir compagnie, car la marée était basse, et la Sissie reposait sur la vase. Soudain, dans la nuit chaude, sans souffle et sans bruit, un faisan-argus jeta un cri, dans les bois de l’autre côté de l’eau. Davidson s’éveilla vivement, tous ses sens sur leurs gardes, aussitôt.

« La chandelle brûlait toujours dans la maison. Tout était tranquille, mais Davidson n’avait plus envie de dormir. Un désagréable pressentiment l’oppressait.

— « Je n’ai pourtant pas peur », se dit-il à lui-même.

« Le silence était comme un sceau sur ses oreilles, et son agitation intérieure devenait intolérable. Il se contraignit à rester tranquille. Mais il allait, tout de même, s’élancer hors du canot, quand, faible ride sur l’immensité du silence, tremblement dans l’air, comme le fantôme d’un rire argentin lui parvint aux oreilles.

« Illusion.

« Il se tint complètement immobile. Il pouvait rivaliser maintenant avec l’immobilité de la souris, une souris terriblement résolue. Mais il ne pouvait chasser cette sensation de pressentiment, sans aucun rapport avec le simple danger de la situation. Rien ne se produisait. Ç’avait été une illusion.

« La curiosité lui vint de voir comment ces gens allaient s’y prendre. Il se demandait tant et si bien que tout lui semblait plus absurde que jamais.

« Il avait laissé allumée comme d’habitude la lampe suspendue dans la cabine. Il était dans son plan de tout laisser comme d’habitude. Soudain, contre la faible lueur de la claire-voie, sur les vitres, une ombre massive apparut à l’échelle, sans un bruit, fit deux pas vers le hamac, qui se détachait sur le ciel et resta immobile. Le Français !

« Les minutes s’écoulèrent. Davidson devina que le rôle du Français (pauvre estropié) consistait à veiller sur son sommeil à lui, Davidson, cependant que les autres étaient dans la cabine, sans aucun doute, en train de forcer le cadenas du lazaret.

« Quelle tactique avaient-ils l’intention d’adopter une fois en possession de l’argent (il y avait dix caisses, et chacune pouvait être portée facilement par deux hommes), personne aujourd’hui ne peut le dire. Mais en tout cas, Davidson avait raison. Ils étaient dans la cabine. Il s’attendait, à tout moment, à entendre le bruit d’un cadenas forcé. Mais le fait est que l’un d’entre eux (peut-être Fector, qui jadis avait dérobé des documents dans des secrétaires), savait comment crocheter un cadenas, et s’était apparemment muni d’outils. Tandis que Davidson attendait de les entendre commencer en bas, ils avaient déjà retiré la barre de fer, et monté deux caisses, du lazaret dans la cabine.

Sur la confuse lueur du châssis, le Français ne bougeait pas plus qu’une statue. Davidson eut pu le tuer avec la plus grande facilité, mais il n’avait pas de penchant à l’homicide. En outre il voulait être sûr, avant de tirer, que les autres avaient commencé leur ouvrage. N’entendant pas les bruits qu’il s’attendait à entendre, il ne fut pas même certain qu’ils fussent tous à bord. Tandis qu’il écoutait, le Français dont l’immobilité n’avait pu cacher qu’un violent combat intérieur, fit un pas, puis un autre. Davidson, fasciné, le vit avancer une jambe, sortir son moignon droit, celui qui était armé, et balançant son corps pour donner plus de force au coup, laisser retomber le poids de sept livres sur le hamac, à l’endroit où la tête du dormeur aurait dû se trouver.

Davidson m’avoua qu’alors il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Sans Anne, sa tête sans soupçons se fut trouvée à cet endroit même. La surprise du Français dut être effrayante ; il recula en chancelant du hamac qui se balançait légèrement et avant que Davidson eût eu le temps de faire un mouvement, il avait disparu, bondissant en bas de l’échelle pour aller prévenir les autres.

Davidson instantanément sauta hors du canot, souleva le châssis et aperçut les hommes qui, en bas, étaient accroupis autour du panneau. Ils levèrent les yeux avec effroi, et à ce moment le Français, en dehors de la porte, cria : « Trahison ! trahison ! » Ils s’élancèrent hors de la cabine, se bousculant et jurant à qui mieux mieux. Le coup que Davidson tira par la claire-voie n’en avait atteint aucun, mais il courut à l’extrémité de la cabine et aussitôt ouvrit le feu sur les formes noires qui s’élançaient sur le pont. Des coups de feu répondirent, et une rapide fusillade s’engagea, détonations et éclairs. Davidson embusqué derrière un ventilateur pressa la détente jusqu’à ce que le revolver fût vide, il le jeta à terre et prit l’autre dans sa main droite.

« Parmi ce fracas il avait entendu le Français furibond crier : « Tuez-le, tuez-le ! » par dessus les malédictions furieuses des autres. Mais tout en tirant sur lui ils songeaient surtout à se sauver. Dans la lumière des derniers coups de feu, Davidson les vit enjamber la lisse. Il était certain d’en avoir touché plus d’un. Deux voix différentes avaient poussé un cri de douleur. Mais aucun d’eux, apparemment, n’avait été mis hors de combat. Davidson appuyé au pavois, rechargea tranquillement son revolver. Il n’avait pas la plus petite appréhension de les voir revenir. Il n’était pas dans son intention non plus de les poursuivre à terre dans cette obscurité. Que faisaient-ils, il n’en avait aucune idée : ils s’occupaient de leurs blessures, probablement. Non loin de la rive, l’invisible Français jurait et tempêtait contre ses associés, contre sa malechance, et contre l’univers. Il s’arrêta, puis soudain, avec un cri de vengeance : « C’est cette femme », se dit-il, « c’est cette femme qui nous a vendus. » On l’entendit courir dans la nuit.

« Davidson reprit souffle avec une soudaine crispation de remords. Il comprit, épouvanté, que son stratagème de défense avait trahi Anne. Il n’hésita pas un instant. C’était maintenant à lui de la sauver. Il sauta à terre, mais au moment où il mettait le pied sur l’appontement, il entendit un cri strident qui lui traversa le cœur.

La lumière brûlait encore dans la maison. Davidson, revolver au poing, se dirigeait vers elle, quand un nouveau cri, au loin, à sa gauche, le fît changer de direction.

Presque aussitôt, pourtant, il s’arrêta. Ce fut alors qu’il hésita, en proie à une affreuse perplexité. Il devina ce qui s’était passé ; la femme avait essayé de s’échapper de la maison et maintenant le Français furibond la poursuivait. Il crut qu’elle essaierait de courir vers le bateau pour demander aide et protection.

Tout était calme autour de Davidson. Qu’elle eût ou non couru vers le bateau, ce silence indiquait que le Français avait perdu sa trace dans l’obscurité.

Davidson soulagé, mais encore anxieux, voulut retourner vers la rive. Il n’avait pas fait deux pas dans cette direction qu’un autre cri retentit derrière lui, de nouveau près de la maison. Il pensa que le Français avait d’abord, en effet, perdu la trace de la malheureuse ; d’où ce moment de silence. Mais l’horrible bandit n’avait aucunement renoncé à son projet criminel et se persuadant qu’elle essaierait de revenir prendre son enfant alla se poster près de la maison pour l’attendre.

Ce dut être quelque chose comme cela. Au moment où Anne entrait dans la lumière qui tombait sur l’échelle, il s’était précipité aussitôt sur elle, impatient de vengeance. Elle avait poussé ce second cri de frayeur mortelle en l’apercevant, et de nouveau avait essayé de s’enfuir.

Cette fois elle tenta de gagner la rivière, mais pas en ligne droite. Ses cris retentissaient tout autour de Davidson. Il tournait sur les talons, suivant l’horrible trace des clameurs dans l’obscurité. Il aurait voulu crier : « Par ici, Anne », mais il ne le put. Devant l’horreur de cette chasse, plus effrayante encore dans son imagination que s’il avait pu la voir, la sueur lui perlait au front, tandis que sa gorge était sèche comme de l’amadou. Un cri suprême soudain se brisa net.

Le silence qui suivit fut plus terrible encore. Davidson se sentit mal. Il dut arracher son pied du sol et marcha droit devant lui, crispant son revolver et scrutant l’obscurité avec crainte. Soudain à quelques mètres de lui une forme volumineuse jaillit de terre et s’enfuit en bondissant. Instinctivement il fit feu sur elle, et s’élança à sa poursuite, quand il buta contre quelque chose de mou qui le fit s’étaler de tout son long.

« Au moment même où il tombait tête la première, il eut nettement la persuasion que ce ne pouvait être que le corps d’Anne-la-Rieuse. Il se releva et restant à genoux, il essaya de la soulever dans ses bras ; mais il la trouva si molle qu’il dut y renoncer ; elle était étendue le visage contre terre, les cheveux éparpillés autour de la tête. Il y en avait d’humides. Davidson lui tâtant la tête, découvrit une place où le crâne brisé céda sous ses doigts. Mais avant même d’avoir fait cette découverte, il savait qu’elle était morte. Le Français, en la poursuivant, l’avait jetée bas d’un coup de pied, et accroupi sur elle, il était en train de lui défoncer la tête avec le poids qu’elle-même lui avait attaché au moignon, lorsque Davidson, qu’il n’attendait pas, était apparu dans la nuit et l’avait fait s’enfuir.

« Agenouillé près de cette femme, si misérablement assassinée, Davidson se sentit débordé de remords. Elle était morte à cause de lui. Il se sentit comme pétrifié. Pour la première fois, il eut vraiment peur. Il aurait pu être assailli dans la nuit noire à tout moment par le meurtrier d’Anne-la-Rieuse. Il avoua qu’il eut instinctivement l’idée de s’éloigner du cadavre de cette femme en rampant sur les genoux et les mains, vers le refuge du bateau. Il m’a même dit qu’il commença à le faire.

« On se représente difficilement Davidson s’éloignant à quatre pattes de la femme assassinée, Davidson abattu et accablé par l’idée que cette femme était morte pour lui. Mais il ne put aller bien loin. Ce qui l’arrêta fut l’idée de l’enfant, l’enfant d’Anne-la-Rieuse (Davidson se rappelait les mots de la pauvre femme) qui n’avait pas même la chance d’un chien perdu.

« Cet être que la femme avait laissé derrière elle apparut à la conscience de Davidson comme un dépôt sacré. Il se releva courageusement, tremblant encore intérieurement, rebroussa chemin et marcha vers la maison. Au fort même de sa crainte, il était très résolu, mais la sensation de ce crâne défoncé avait frappé son imagination et il se savait sans défense dans cette obscurité où il croyait entendre çà et là rôder les pas du meurtrier sans mains.

« Il n’hésita plus dans sa détermination. Il en réchappa d’ailleurs, sain et sauf, avec l’enfant. Il avait trouvé la maison vide. Un profond silence l’enveloppa tout le temps, sauf à un seul moment, juste comme il descendait l’échelle avec Tony dans les bras, un faible gémissement parvint à ses oreilles. Cela lui parut venir d’un endroit noir comme un four, entre les poteaux sur lesquels reposait la cabane, mais il ne s’arrêta pas pour s’en assurer.

« Il est inutile que je vous raconte en détails comment Davidson arriva jusqu’à son bord, avec le fardeau que le cruel destin de la pauvre Anne avait confié à ses bras, comment, le lendemain matin, l’équipage épouvanté, après avoir observé de loin ce qui se passait à bord, le rejoignit avec empressement ; comment Davidson alla à terre et aidé par son mécanicien (à moitié mort d’effroi) enveloppa le corps d’Anne-la-Rieuse dans un drap et le ramena à bord pour être immergé un peu plus tard. Tout en s’occupant à cette pieuse tâche, Davidson regardant de droite et de gauche, aperçut un grand tas de vêtement blancs contre le poteau du coin de la maison. Que ce fut le Français, il n’en put douter. Faisant un rapprochement avec le lugubre gémissement qu’il avait entendu dans la nuit, Davidson acquit la certitude que ce coup perdu avait été mortel pour le meurtrier de la pauvre Anne.

« Quant aux autres, jamais Davidson ne les a revus de sa vie, soit qu’ils se fussent cachés dans le village, ou qu’ils eussent décampé dans la forêt, ou bien qu’ils se fussent dissimulés dans la « prau » de Niclaus, que l’on pouvait apercevoir échouée sur la vase à une centaine de mètres de là, un peu plus haut sur la crique ; ce qui est certain c’est qu’ils disparurent, et que Davidson ne se cassa pas la tête à leur sujet. Il ne perdit pas de temps à sortir de la crique dès que la Sissie eut été à flot. Après avoir navigué quelque vingt milles, il confia (selon sa propre expression), le corps à l’abîme. Il fit tout lui-même ; il augmenta le poids du corps de quelques barres à feu, il lut les prières, il bascula la planche, il fut le seul à mener le deuil. Et tout en rendant les derniers devoirs à la morte, la désolation de cette existence et l’atroce calamité de sa fin faisaient appel à sa compassion, et lui murmuraient des reproches intérieurs.

« Il aurait dû suivre autrement l’avertissement qu’elle lui avait donné. Il était convaincu maintenant qu’un simple étalage de vigilance aurait suffi à tenir en respect cette bande de vils couards. Mais à la vérité il n’avait pas cru tout à fait qu’on tenterait quelque chose.

« Le corps d’Anne-la-Rieuse ayant été « confié à l’abîme », à quelque vingt milles S. S. O. du cap Selatan, il ne restait à Davidson qu’à confier l’enfant d’Anne aux soins de sa femme. Et là le pauvre Davidson fit un faux départ. Il ne voulut pas lui raconter tout au long cette terrible histoire, afin qu’elle ne sût pas le danger auquel il avait échappé, surtout peu de temps après qu’il avait souri de ses appréhensions irraisonnées.

« Je pensais que, si je lui disais tout, m’expliqua Davidson, elle n’aurait plus un moment de repos pendant mes tournées ». Il lui raconta simplement que l’enfant était orphelin, que c’était l’enfant de gens auxquels lui, Davidson, avait la plus grande obligation, et qu’il était moralement engagé à s’occuper de lui. Un de ces jours, il lui en dirait davantage, dit-il, en attendant il s’en remettait à la bonté et à la chaleur de son cœur, à sa compassion innée de femme.

« Il ne savait pas que ce cœur avait à peu près la grosseur d’un pois sec et avait un degré de chaleur à proportion, et que sa faculté de compassion s’adressait surtout à elle-même. Il fut seulement étonné et déçu de l’air de froide surprise et du regard soupçonneux avec lesquels elle accueillit ce récit incomplet : mais elle ne dit rien, elle n’avait jamais grand’chose à dire. C’était une imbécile silencieuse, une espèce désespérante.

« L’équipage de Davidson trouva bon de faire courir je ne sais quelle histoire dans le quartier indigène, mais Davidson lui-même ne fut pas sans mettre quelques-uns de ses amis dans la confidence, et en outre, il donna un compte rendu complet officiellement au capitaine de port.

Le capitaine de port fut des plus surpris. Il ne crut pas toutefois devoir adresser une plainte au gouvernement hollandais. Cela n’aboutirait très probablement à rien, en fin de compte, après beaucoup de dérangement et de correspondance. Après tout, le vol n’avait pas eu lieu.

On pouvait être sûr que ces vauriens iraient au diable par leurs propres moyens. Tout le bruit que l’on ferait ne rappellerait pas la malheureuse à la vie, et l’assassin avait reçu son compte d’un coup de feu, par hasard, de Davidson. Mieux valait laisser tomber l’affaire.

« C’était le bon sens même, néanmoins il fut impressionné de cette histoire.

« Une terrible affaire, capitaine Davidson ! »

— « Ma foi, assez terrible, acquiesça Davidson plein de remords. Mais la plus terrible chose pour lui, quoiqu’il n’en sût rien encore, c’est que son imbécile de femme se convainquait peu à peu que Tony était l’enfant de Davidson et qu’il avait inventé cette étrange histoire pour l’introduire dans la pureté de son intérieur, au mépris de la décence de la vertu, de ses sentiments les plus sacrés.

« Davidson s’aperçut de quelque contrainte dans ses rapports domestiques ; mais, dans ses meilleurs jours même, elle n’était guère démonstrative ; et peut-être que cette froideur constituait une partie de son charme aux yeux du placide Davidson. Les femmes sont aimées pour bien des raisons et souvent pour celles que d’autres considéreraient comme repoussantes. Cependant elle le surveillait et nourrissait ses soupçons.

Et voilà qu’un jour Ritchie-le-Singe rendit visite à cette douce et timide Mme Davidson. Elle était arrivée ici sous sa garde, et il se considérait comme une personne privilégiée, son plus vieil ami sous les Tropiques. Il se posait comme son admirateur ; il était beau parleur. Il avait entendu raconter assez vaguement toute l’histoire ; et le voilà parti sur ce sujet, pensant qu’elle en connaissait tous les détails. Et au cours de la conversation il lâcha quelque chose à propos d’Anne-la-Rieuse.

— « Anne-la-Rieuse, dit Mme Davidson, subitement, qu’est-ce que c’est que cela ? »

« Ritchie se plongea aussitôt dans une circonlocution, mais elle l’arrêta. Cette créature est-elle morte, dit-elle.

— « Je le crois, murmura Ritchie, votre mari le dit.

— « Mais vous n’en êtes pas sûr ?

— « Non, comment voulez-vous, Mme Davidson ?

— « C’est tout ce que je voulais savoir, dit-elle, et elle quitta la pièce.

« Quand Davidson rentra, elle s’était préparée à le recevoir, non pas avec une indignation volubile, mais comme si un jet d’eau froide lui eut coulé dans le dos. Elle se mit à lui parler de sa basse intrigue avec une femme de rien, elle lui reprocha de s’être moqué d’elle, d’avoir insulté à sa dignité.

« Davidson la pria de l’écouter et lui raconta toute l’histoire qui pensait-il était capable d’émouvoir un cœur de pierre. Il essaya de lui faire comprendre son remords. Elle l’écouta jusqu’au bout, dit « Vraiment ! » et lui tourna le dos.

« Vous ne me croyez pas ? demanda-t-il, consterné.

« Elle ne dit ni oui ni non. Tout ce qu’elle dit fut : « Renvoyez-moi ce marmot tout de suite. »

— « Je ne puis le jeter à la rue, s’écria Davidson ; ce n’est pas ce que vous voulez dire ?

— « Cela m’est égal. Il y a des institutions charitables pour des enfants de ce genre, je suppose.

— « Cela, je ne le ferai jamais, dit Davidson.

— « C’est bon, cela me suffit. »

« La maison de Davidson, après cela, devint un enfer silencieux et glacé. Une femme stupide possédée de rancune est pire qu’un démon déchaîné. Il envoya l’enfant chez les Pères Blancs à Malaca. Ce n’était pas une sorte d’éducation très coûteuse, mais sa femme ne pouvait lui pardonner de n’avoir pas jeté cet enfant à la rue tout à fait. Elle se monta le bourrichon à propos des injustices dont elle était l’objet, de sa pureté outragée, à tel point qu’un beau jour, où le pauvre Davidson la suppliait d’être raisonnable et de ne pas leur rendre l’existence impossible à tous deux, elle déversa sur lui sa rage froide, et lui déclara que sa seule vue lui était devenue odieuse.

Davidson, avec sa scrupuleuse délicatesse de sentiment, n’était pas un homme à faire valoir ses droits sur une épouse qui ne pouvait supporter sa vue. Il baissa la tête ; et peu après, prit ses dispositions pour qu’elle put retourner chez ses parents. C’était exactement ce que désirait sa dignité outragée. D’ailleurs elle avait toujours détesté les Tropiques et secrètement haï tous les gens au milieu desquels elle avait dû vivre en tant que femme de Davidson. Elle emporta sa pure, sensible et sotte petite âme vers Freemantle ou quelque part par là. Naturellement la petite fille partit avec elle. Qu’aurait pu faire le pauvre Davidson avec une petite fille sur les bras, même si elle avait consenti à la lui laisser, ce qui n’était pas concevable.

« Telle est l’histoire qui a gâté le sourire de Davidson. Peut-être ne l’eut-elle pas fait à ce point s’il n’avait pas été un aussi brave garçon.

C’est ainsi qu’Hollis conclut. Mais avant de nous lever de table je lui demandai s’il savait ce qu’il était advenu de l’enfant d’Anne-la-Rieuse. »

Il compta soigneusement la monnaie que lui rendait le garçon chinois, puis relevant la tête :

— Ah, cela c’est le comble. C’était un joyeux et attachant petit gosse, comme vous savez, et les Pères Blancs apportèrent un soin spécial à l’élever. Davidson, dans son cœur, en attendait quelque consolation. Avec son air placide, c’est un homme qui a grand besoin d’affection. Tony est devenu un jeune homme. Mais voilà ! il veut être prêtre ; son seul rêve est d’être missionnaire. Les Pères déclarent à Davidson que c’est une véritable vocation. Ils lui disent qu’il a des dispositions tout à fait spéciales pour ce rôle. Et voilà comment le fils d’Anne-la-Rieuse va mener une sainte vie quelque part en Chine ; il peut même quelque jour devenir un martyr ; mais le pauvre Davidson est tout seul, abandonné. Il va lui falloir descendre la pente sans avoir près de lui une seule affection humaine, et tout cela à cause de ce vieux dollars.

Janvier 1914.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juillet 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Laura, Michèle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Joseph Conrad, En marge des marées, Paris, NRF, 1921. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Navire longeant la côte, a été prise par Ancha, le 31.05.2015.

— Dispositions :

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[1] Within the Tides tales by Joseph Conrad, J. M. Dent et Sons Ltd. London, 1915.

[2] Cette “Note de l’Auteur”, encore inédite en anglais, a été écrite à l’intention du présent ouvrage pour la collection des Œuvres Complètes de l’écrivain ; “The Works of Joseph Conrad” (William Heinemann, London, 1921), collection actuellement en cours de publication.