T. Combe

(Adèle Huguenin-Vuillemin)

VILLAGE DE DAMES

1899

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Table des matières

 

MONSIEUR LE VOLEUR.. 3

NOTRE DAME À REVERS. 41

BOUTONS DE ROSE. 58

CLERMONDE. 96

MARCETTE. 118

LOUPS DANS LA BERGERIE. 146

LES LOUPS SONT VAINQUEURS. 162

Ce livre numérique. 186

 

MONSIEUR LE VOLEUR

Quand le vaste ciel, la nuit, étend au-dessus des collines noires sa sombre transparence, il y a des étoiles là-haut, mais en bas il y a des lampes, et si nous levons les yeux pour contempler, l’intelligence éperdue, cette étincelante et incompréhensible poussière de mondes, nous abaissons nos regards avec plus de tendresse vers les petites lumières, passagères et mortelles comme nous, qu’une main allume chaque soir ; elles nous parlent de choses familières, tristes et douces, de la lassitude du jour, de l’aiguille que tiennent encore des doigts fatigués, du livre qu’on feuillette dans la clarté blanche, des rideaux qu’on ferme autour du berceau. Ces lampes sont le symbole visible des existences, et les vies obscures, anonymes, sortent de l’ombre, surgissent en points lumineux, se groupent amies et voisines, chaque petite flamme signifiant une volonté, et peut-être une douleur. Tant qu’il fait jour, on songe moins aux vies individuelles, distrait qu’on est par le grand décor des champs et des bois ; mais la nuit vient, la nature s’efface, et il n’y a plus que des âmes, faibles lueurs qui tremblotent dans l’obscurité.

Sur le petit plateau solitaire qui domine la masse épaisse d’un bois, je vois de ces lumières une dizaine, tout au plus, ce qui annonce un hameau ; trois par trois, et la dixième fort à l’écart, celle-ci plus brillante que les autres, et rouge comme un fanal.

Nous nous en approchons : il y a une barrière, d’abord, en lattes serrées, et, derrière, un moutonnement noir de buissons ; c’est un jardin. La façade étroite, en pignon pointu, nous apparaît vaguement éclairée par une fenêtre ouverte, grand carré lumineux autour duquel flotte une buée de clarté ; des franges de rideaux, la guirlande d’un rosier grimpant remuent doucement et encadrent de leur réseau noir la baie éclairée. L’étage n’est point si élevé que nous ne puissions apercevoir un plafond à solives peint en gris, clair et brillant, et le sommet d’une lampe, avec son abat-jour d’un pourpre intense. C’est cette lampe, comparable à la planète Mars, qui darde dans la nuit un si rouge regard.

Quelqu’un lit là-haut, car le léger bruissement d’une page se joint de temps à autre au frôlement doux des feuilles du rosier. Et si une curiosité nous prenait, – car, à se tenir tout seul dans un jardin noir, l’instinct de sociabilité crie bien vite et soupire après l’être humain qu’on devine si près, – si une curiosité nous prenait, l’escalade de cette chambre ne serait point trop difficile, avec l’aide de l’espalier où s’accrochent les roses, et d’un volet, et d’une planche, au-dessous de l’embrasure, qui paraît solidement fixée et qui est sans doute, en hiver, la table des oiseaux. Mais cette façon d’entrer semblerait insolite ; restons honnêtement en bas, dans l’obscurité.

Si quelqu’un, pour vous donner patience et distraction, peut vous expliquer ce pays et ses particularités, et les gens qui l’habitent, c’est bien moi, car j’ai passé ici toutes mes vacances, chez ma cousine Alyse, depuis les étés lointains où j’étais petite fille.

Un bois, un plateau, puis une pente fort inclinée, dix maisonnettes bâties il y a quelque trente ans par mon grand-oncle qui s’y ruina. Il était médecin, et à une époque où l’on exilait tous les phtisiques dans le Midi, il entrevoyait déjà le traitement de la tuberculose par l’air sec et par le soleil hivernal. Il choisit ce coteau que les brouillards n’atteignent point, qu’une forêt protège contre le vent du nord, que les rayons de midi et du couchant baignent de leur chaleur, et où il pleut moins que dans les vallées voisines, par quelque condition atmosphérique encore inexpliquée. Il y fonda une station, et il fit grand, car cet initiateur était un chimérique, comme presque tous les hommes de quelque génie. Il ne voulut pas de caravansérail où s’entassent les poitrinaires pour tousser ensemble, épier les uns chez les autres les symptômes de leur maladie, et se procurer mutuellement des sensations d’hôpital. Il éleva des maisonnettes pour la vie de famille, ce qui aussitôt compliqua son entreprise et la rendit infiniment plus coûteuse.

Deux ou trois malades dans chaque maison, habitant des chambres fort isolées, prenant leur repas à part, évitant de se réunir avec leurs voisins, cela faisait autant de petits ménages, d’installations séparées, de cuisinières et de garde-malades ; autant de salons, autant de poêles, bref, la négation volontaire de toute économie. Le pécule de mon grand-oncle, père de ma cousine Alyse, se consuma aux frais de bâtisse et de mobilier ; encore dut-il laisser vides cinq de ses chalets.

Dès le premier hiver, il en loua plusieurs, avec ou sans meubles ; la saison, tiède et ensoleillée, servit ses projets ; on se promena, on se lugea sur la neige, on respira beaucoup d’air pur, on guérit, ou l’on espéra guérir. Dès le second hiver, toutes les maisonnettes furent pleines, car regarde-t-on à la dépense pour sauver la jeune vie d’un fils unique, d’une fille chérie ? Le pauvre homme nageait dans la joie, et la vogue l’emportait vers un avenir glorieux, quand une fatalité épouvantable s’abattit sur la petite colonie.

Une épidémie de typhus y éclata ; neuf personnes, non des malades, mais de celles qui les soignaient, succombèrent en quinze jours. Ce fut alors une panique indescriptible, un sauve-qui-peut sans armes ni bagages, et puis des accusations et une polémique forcenée dans la presse locale. Le médecin fut traité d’empoisonneur, son sanatorium mis à l’interdit ; on analysa l’eau des deux fontaines, mais la science des bacilles en était, il y a trente ans, à ses rudiments ; on ne trouva rien. Mon grand-oncle désespéré s’épuisa en recherches, il fit faire de nouvelles canalisations, il planta des arbres sur ses sources et ses citernes, les entoura de clôtures comme un terrain sacré. En même temps il bataillait contre ses calomniateurs, les citait devant la justice de paix, obtenait des rétractations bien inutiles. L’opinion s’était emballée ; elle aurait considéré comme un criminel et un fou l’homme assez téméraire pour envoyer ses enfants chercher la santé où tant d’autres avaient trouvé la mort.

Quand mon grand-oncle apprit que dans son propre village natal on l’appelait couramment le docteur Typhoïde, il partit pour l’Amérique.

Chercher à vendre une propriété aussi mal famée était illusoire ; il en laissa la garde et le rapport à ma cousine Alyse, sa fille unique, qui avait alors une trentaine d’années, beaucoup de raison et de courage. Elle avait combattu aux côtés de son père contre une impopularité qui, pendant quelques mois, ressembla à une persécution, et elle en garda, le reste de sa vie, de l’amertume dans l’âme. Elle devint misanthrope, ne conserva de relations qu’avec deux ou trois amis et parents auxquels elle savait gré d’avoir épousé chaleureusement la cause de son père. Mes propres parents étaient du nombre, ce qui fit que ma cousine Alyse m’aima beaucoup dès ma petite enfance.

Quand elle eut l’extrême douleur, cinq ans après, d’apprendre la mort de son père sans qu’elle l’eût revu, elle tourna le dos à l’univers entier, elle se fit recluse dans sa maisonnette ; ce fut une désolée et une exaspérée.

Cependant il fallait vivre ; son pessimisme n’avait pas détruit en elle le bon sens. Laisser ce joli hameau à l’abandon, livrer les murs aux lézardes, les jardinets aux herbes folles, lui parut un crime et une absurdité. Elle appela mon père en conseil et examina avec lui l’inventaire de la succession. En capital elle n’avait plus rien. Tant d’années improductives avaient englouti les derniers restes de la fortune du docteur ; restaient les dix maisonnettes, la petite forêt et les fatales citernes, grevées encore de quelques dettes et d’un mauvais renom tenace.

— Peut-être, fit Mlle Alyse en redressant sa tête et son cou maigre d’un air de défi altier qu’elle garda toute sa vie, peut-être se trouvera-t-il quelques personnes héroïques pour braver comme moi les chances de typhus qui peuvent être restées au fond des puits.

Aux annonces répondit seule, d’abord, une vieille fille de bonne naissance, mais de chétif revenu, qui cherchait la campagne par économie. Elle s’installa et devint l’amie intime de ma cousine Alyse, qu’elle domina bientôt complètement. Ma cousine lui était reconnaissante du fond de l’âme d’avoir levé l’interdit et d’oser dire partout : « Typhus ? sottise ! on n’a pas le typhus deux fois dans le même endroit, si l’on se tient pour averti et qu’on cure les citernes. C’est moi qui veillerai à ce qu’elles soient curées, je vous en réponds ! » Elle en dit tant que les gens se regardaient, commençant à croire qu’ils avaient été pendant sept ans en proie à une idée fixe morbide.

Et comme le hameau était charmant, le site des plus pittoresques et la forêt de sapins fort balsamique, les demandes de location arrivèrent, petit à petit, plus nombreuses qu’on n’en pouvait satisfaire. Les deux vieilles filles purent faire un choix dans le nombre des candidats ; par une sélection naturelle résultant de leurs goûts et de leurs craintes, elles éliminèrent d’abord les familles nombreuses, parce que, les enfants, ça écrase les pelouses, ça renverse les barrières et ça pousse des cris aux heures douces du crépuscule. Elles éliminèrent ensuite, au fur et à mesure des occasions, les couples mariés sans enfants, parce qu’il n’est rien de plus égoïste, assurèrent-elles, qu’un couple marié sans enfants ; le mari ne voit que sa femme, et la femme que son mari, et l’entourage en éprouve de la gêne. Il est superflu d’ajouter, n’est-ce pas, que les célibataires masculins n’avaient jamais pris pied dans la colonie, car cette catégorie de mortels ne possède pas, en général, de ménage, et présente divers autres inconvénients, tels que difficultés au sujet de la blanchisseuse, relations délicates entre voisins, invitations impossibles.

Tant est que finalement ma cousine Alyse, fortement soutenue par son amie, n’admit plus pour locataires que des personnes de son sexe, célibataires ou veuves sans enfants.

Ô la jolie petite colonie, paisible, ratissée et fleurie, et sans tumulte, et des habitudes régulières, le thé à quatre heures, une promenade où ces dames se rencontrent, toutes les portes closes à dix heures moins un quart ; et le matin, une paysanne du voisinage apporte le bon lait encore chaud, un litre à chaque petit ménage, deux litres s’il y a une bonne, et s’il y a un chat, un demi-litre en plus. Il se pouvait, les beaux dimanches, que l’élément masculin fît son apparition sur cette scène virginale, car on avait en ville des parentes ou des amies dont il fallait bien aussi inviter les maris. Ces messieurs parlaient politique à table, ou crise sociale ; ils fumaient leurs cigares dans les jardinets, de sorte que le lundi matin, « nous ne sommes pas trop fâchées de nous retrouver entre nous, mademoiselle Alyse ».

On prit l’habitude, dans le pays, sans ironie ni malice aucune, d’appeler la petite colonie Village de Dames ; cette dénomination devint même officielle et cadastrale. Ma cousine Alyse en riait, car ce n’est point l’humour qui lui manque ; mais elle laissa le pli se prendre, et maintenant, pas plus qu’en un couvent de nonnes, un membre du sexe à barbe ne chercherait à s’y établir.

La distance du hameau à la ville est de deux bonnes lieues ; il y a bien un autre hameau derrière le bois, se glorifiant d’une boulangerie où l’on vend du pain frais trois fois par semaine, et les autres jours du pain rassis, mais n’offrant pas d’autres ressources séculières ou sociales. Comme les habitantes du Village de Dames sont pour la plupart des personnes âgées qui ne courent guère les grands chemins et ne pratiquent point la bicyclette, elles ont peu de rapports avec le monde ambiant. En hiver, il est des semaines, et même des quinzaines, où elles ne voient aucun visage étranger et où elles en viennent, sans jamais l’avouer, à détester les boucles de Mlle Alyse, à trouver que les beaux yeux vantés de Mme Perrot-Campillon sont décidément surfaits, et la conversation savante de Mlle Alexandrine Jacquet absolument insupportable. Ce sont là des moments pénibles, mais passagers ; une innocente diversion soulage les nerfs tendus, comme le retour des hirondelles, ou la migraine hebdomadaire de Mme Lainier-Nicole, ou encore si Frumencette a reçu une visite de sa terrible nièce.

Ah ! l’on ne sait guère ce qu’il y a de drames en miniature, d’orages de sentiments, de petites batailles sans bruit ni fumée, d’invisibles victoires, de rivalités, de résistances, de luttes pour le bien, de larmes, de prières et de minuscules vanités dans ce paisible Village de Dames, banal et pomponné, comme on ne saurait compter ce qu’il y a de moucherons qui dansent au soleil dans un jour d’été. Chaque moucheron a son heure de vie, de crainte, de mort, et son histoire lui paraît sans doute la plus intéressante qui ait jamais été.

Ma cousine Alyse, qui a le goût des aphorismes, dit souvent : « Tout est dans tout », et cela me rendait rêveuse quand j’étais petite fille, jusqu’à ce que ma cousine commençât à m’expliquer cette sentence abstraite par une histoire vraie, du propre Village de Dames que j’avais sous les yeux. Ce qui fait que je les sais toutes et que je puis les conter à mon tour.

La maisonnette où je vous amène, d’où sort la lueur pourpre d’une lampe encapuchonnée de soie, est précisément celle de ma cousine ; elle l’habite seule avec sa bonne, une jeune fille récemment engagée, car il faut confesser que Mlle Alyse Maîtral change souvent de bonne. Dans la famille, nous continuons à garder l’espoir que la dernière venue sera enfin le trésor désiré ; ma cousine se fait vieille ; il serait temps qu’on la comprît, si elle doit être comprise en ce monde. « Je me verrai contente, dit-elle, quand j’aurai trouvé une bonne qui me comprenne et qui ne se fâche point si je lui dis : « Élise, ou Françoise, au prochain concours de sottise, vous aurez le grand prix. » Pour me prouver que j’ai raison, elle se fâche, la bécasse, et nous nous séparons avec une satisfaction réciproque. »

La bonne actuelle n’a jusqu’ici d’autre défaut que de s’appeler Clermonde, et elle refuse de se séparer de cet aristocratique prénom, assurant que ses père et mère ont eu de bonnes raisons pour le lui donner, sachant qu’ils ne lui laisseraient rien d’autre. Elle rit, elle frotte, elle a des répliques qui sont drôles sans être impertinentes, et, quand il fut pour la première fois question du prix de sottise, elle répondit sans s’émouvoir : « Ça ne m’étonnerait pas, j’ai toujours eu tous les prix. » Mlle Alyse respira. « Voilà, songea-t-elle, un cap difficile qui est doublé. Clermonde me comprend. »

Il y avait encore une autre pierre de touche. Ma cousine est sujette à des malaises la nuit, à de l’oppression et à des accès de toux. Elle aime qu’on s’en aperçoive, non pour se déranger et entrer chez elle, mais pour lui offrir des condoléances au matin. Clermonde négligeait absolument ce pieux devoir, si bien que sa maîtresse, après avoir attendu vainement jusqu’à midi, prononça enfin avec quelque sévérité :

— Clermonde, vous m’avez entendue tousser cette nuit ?

— Mais non, mademoiselle, fit Clermonde d’un ton contrit. Et elle ajouta : Moi, il faudrait qu’on tousse avec des tambours pour me réveiller.

Mlle Alyse rit et pardonna, déclarant qu’après tout, et à sa manière, Clermonde la comprenait.

Ma cousine a une passion : l’astronomie, et une mission : faire partager à d’autres cet enthousiasme ; mais elle n’est point parvenue à enflammer pour la noble science aucune de ses bonnes précédentes. Avec Clermonde elle renaît à l’espoir. Cette jeune fille a l’esprit vif et gai, tout ce qui sort de la routine l’enchante.

Là-haut, dans la chambre à lampe rouge, on marche, on furète puis une voix un peu cassée, un peu aigrelette, s’élève et crie :

— Clermonde, êtes-vous prête ? Voici l’heure où la constellation du Sagittaire se montre sous son aspect le plus favorable.

— Je suis prête, mademoiselle : j’ai la lanterne, répond une voix claire. Mademoiselle n’oublie-t-elle pas la jumelle ?

Là-haut, on ouvre précipitamment un tiroir, et l’on réplique avec vivacité :

— Oublier la jumelle ! comment donc !… mais vous, Clermonde, avez-vous le pliant ?

— Oui, mademoiselle, et aussi votre châle.

La porte de la maison s’ouvre, et les deux femmes paraissent en silhouettes noires au sommet du petit perron de trois marches que la vieille demoiselle descend d’un pas alerte. Mais sa jeune bonne, au moment de tourner la clef dans la grosse serrure, lève les yeux vers la fenêtre de l’étage, et s’écrie.

— Mademoiselle a oublié d’éteindre sa lampe. Vite, je remonte…

— Point du tout, fait la maîtresse d’un ton vexé. Je n’y ai point pensé, je l’avoue, mais c’est une très bonne idée que j’ai eue là. Nous verrons mieux notre chemin jusqu’à la grille, et puis j’aime trouver une lumière quand je rentre.

Clermonde ne souffle mot, mais elle ne peut s’empêcher de tourner la tête à plusieurs reprises vers ce grand réverbère qui pourrait bien fumer en leur absence et moucheter l’appartement de flocons de suie. Cette inquiétude lui gâte un peu le plaisir d’aller contempler les étoiles avec une jumelle.

La grille grince, d’une voix qui ressemble à celle de Mlle Alyse ; la petite lanterne balance sur le sentier un éventail de lumière blanche ; les deux frêles silhouettes féminines s’effacent doucement dans la nuit.

____________

 

Alors, avec des précautions soupçonneuses, avec un imperceptible frôlement des buissons, une forme noire se coule hors de l’ombre, une tête s’avance furtive et inquiétante, pour écouter. Elle se retire, elle s’allonge de nouveau, un grand corps surgit debout, rasant la muraille, et se glissant vers le perron par petites étapes silencieuses. Tout à coup, il s’élance, franchit d’un saut les marches, saisit la poignée de la porte et la secoue d’une saccade furieuse ; le pêne ne cède point, et l’homme, d’un nouveau bond aussi rapide que le premier, se rejette dans l’ombre à l’angle de la maison, s’y blottit pour concerter un nouveau plan d’assaut.

Il a vu les femmes s’éloigner et sait qu’il n’a pas de temps à perdre s’il veut profiter de leur absence. Il examine la muraille obscure, le treillis du rosier, la bande d’éclatante lumière qui tombe de la fenêtre ouverte. Lentement, mais d’un pied sûr, il commence son escalade, par le rebord de la croisée du rez-de-chaussée, par le volet, par les lattes de l’espalier, par la planche aux oiseaux ; ses doigts cherchent un gond pour s’y accrocher, son autre main s’enfonce dans l’embrasure, saisit l’encadrement ; une enjambée, puis un bruit mat de pas sur le plancher, et aussitôt un tapage précipité, brutal, à faire crier et pâmer d’horreur une vieille personne méticuleuse, car ce sont des tiroirs qu’on ouvre, qu’on bouleverse, des objets qui s’écroulent sur le plancher…

Dix minutes au plus, et l’homme reparaît, découpé comme une ombre chinoise, comme un diable noir sur la clarté rouge. Il est debout dans la fenêtre, il tourne lentement sur lui-même, et de sa main pendante tombent parmi les touffes confuses de la plate-bande deux gros souliers qui sans doute l’ont gêné pour la montée et qu’il ôte pour la descente plus périlleuse encore. Du milieu des plantes froissées s’évapore une vague odeur de réséda, comme réveillée.

Du bout de ses orteils, l’homme tâtonne, cherche son chemin. Il descend, il est suspendu par les doigts au rebord de la fenêtre, un pied sur l’espalier, l’autre pied à la découverte. Subitement le mince croisillon de bois craque net, les deux jambes s’agitent un instant, les mains lâchent prise. Une lourde masse noire tombe à la renverse, touche la terre, ne bouge plus… Mademoiselle Alyse, vos pauvres tiroirs sont vengés.

Cependant ma vieille cousine et sa bonne étaient arrivées au sommet d’une éminence découverte, d’où l’on pouvait contempler un très vaste ciel. Un petit banc de bois se dressait dans l’herbe, mais Clermonde ouvrit son pliant au milieu du chemin caillouteux, afin que sa maîtresse ne risquât point d’avoir les pieds mouillés. Mlle Alyse s’assit posément, tira la jumelle de l’étui :

— Mettez-vous derrière moi, Clermonde, et orientez-vous. Cherchez Véga. Avez-vous Véga ?

— Oui, mademoiselle, je la tiens… Ah ! je voudrais bien avoir éteint cette lampe !…

— Quelle lampe ?

— Celle de mademoiselle. J’ai comme un pressentiment de malheur… Si un voleur allait entrer ?

— Ma pauvre fille, dit Mlle Alyse en haussant les épaules, ne savez-vous pas qu’une lampe allumée est la meilleure sauvegarde qu’il y ait pour une maison ? Les méfaits s’accomplissent dans l’obscurité. Revenons à nos étoiles. Qu’est-ce que nous tenons, Clermonde ?

— Nous tenons la Lyre, dans Véga.

— Non pas. Véga, dans la Lyre. Notre carte nous indique sept étoiles dans cette constellation. Nous allons les vérifier.

La grande idée astronomique de Mlle Alyse était de vérifier les étoiles par sa carte, à l’aide de la lanterne. Si le ciel lui révélait un point lumineux omis par la carte, c’était le ciel qui avait tort. Dans ses jours d’indulgence, elle disait : « Bah ! ce ne sera qu’un astéroïde. »

— Sept étoiles. Parfaitement, elles y sont. Les avez-vous vues et comptées, Clermonde ? Cette constellation étant vérifiée, passons à une autre. Le Cygne nous a donné déjà bien du mal. Sur la carte, il semble qu’il ait les deux pattes en l’air, mais je vous ai déjà expliqué, Clermonde, que les lignes qui relient les étoiles sont fictives.

— Moi je les vois, dit la petite bonne avec assurance.

— Comment ! Vous les voyez ?

— Oui, quand je cligne les yeux, ça fait des traits de feu qui partent d’une étoile à l’autre ; je les vois très bien. Il a une patte beaucoup plus longue que l’autre, et un long cou, mais pas de tête.

— Ce n’est pas là de l’astronomie sérieuse, dit Mlle Alyse un peu fâchée. L’essentiel est de vérifier si les vingt-deux étoiles du Cygne y sont bien. Hier soir nous n’en trouvions que dix-neuf. Prenez la jumelle et comptez. Quand elles y seront, nous donnerons un coup d’œil au Sagittaire, et puis nous rentrerons chez nous, car je commence à me sentir les pieds un peu humides.

« Il y a une étoile qui est si petite, si petite sur la carte, que jamais je ne la trouverai, songeait Clermonde en fouillant les cieux de sa jumelle. Bah ! j’en emprunterai une au tas d’à côté, pour ce soir. Autrement, mademoiselle aimerait mieux s’enrhumer que de quitter la place avant d’avoir son compte. »

Ce qu’elle fit. Elle emprunta une étoile, oh ! toute petite, à Céphée, et compta triomphalement jusqu’à vingt-deux.

— Vos yeux sont meilleurs que les miens, Clermonde, dit sa maîtresse, je sais que je peux me fier à eux.

La fillette baissa la tête, prise d’un remords, et se promit de poursuivre ses recherches, sa maîtresse une fois couchée, jusqu’à ce qu’elle eût mis la main sur l’étoile insaisissable.

— Voyez, dit Mlle Alyse, tandis que Clermonde ouvrait la grille du jardin, combien il est agréable d’être accueillies par cette lampe. C’est une bienvenue… Pourquoi vous arrêtez-vous, ma fille ?

Clermonde, comme pétrifiée, les yeux en arrêt, ne bougeait plus.

— Restez ici, mademoiselle, dit-elle enfin d’une voix un peu étranglée… Je crois… je crois que je vois… Ce n’est peut-être rien, mais attendez…

Elle courut, non pas vers le perron, mais vers le rosier grimpant et la plate-bande sous la fenêtre. Elle se penchait…

— Qu’est-ce donc ? cria Mlle Alyse impatiente et un peu essoufflée, et la suivant le plus vite qu’elle put, car elle n’était pas femme à jouer un second rôle dans n’importe quel drame.

— Pas grand’chose. C’est un homme.

— Par exemple ! un homme chez moi ! Il faut qu’il ait bu. Venir cuver son vin dans mon réséda ! exclama-t-elle avec indignation. Ah ! cela leur ressemble bien !

— Qu’est-ce que mademoiselle désire que je fasse ? demanda Clermonde, la lanterne à la main, attendant ses ordres, comme s’il se fût agi d’un nettoyage ordinaire.

— Le tirer par les pieds hors du jardin, assurément. Ça dérangera le gravier de l’allée et ça écorchera nos bordures, mais qu’y faire ? Vilain mauvais sujet ! Allons, Clermonde, courage ! prenez un pied et moi l’autre, finissons au plus vite cette écœurante besogne.

— Ma foi, dit Clermonde, ce n’est pas aussi facile que mademoiselle croit. Il a un pied replié sous lui.

— Ça se déplie, j’imagine… Pourriez-vous dormir en sachant cet homme abject dans le jardin ?

— On pourrait peut-être… appeler quelqu’un ! suggéra la petite bonne, qui hésitait.

— Et qui donc ? de pauvres femmes plus faibles encore que nous ? Clermonde, si vous étiez dans une île déserte, vous seriez bien obligée de vous tirer d’affaire toute seule. C’est moi qui dégagerai ce pied, pour vous donner l’exemple.

Se baissant, elle noua ses deux petites mains sèches gantées de chamois gris autour de la jambe de l’homme, et tira subitement, de toutes ses forces. Un gémissement rauque sortit de la masse, qui remua.

— Ah ! mon Dieu, je lui ai fait mal ! murmura Mlle Alyse en lâchant prise et en regardant Clermonde d’un air consterné.

— Peut-être qu’il n’est pas ivre, après tout… Il est malade, ou blessé ou bien il a faim… Moi, je crois qu’à toujours supposer le mal, on se trompe des fois, dit Clermonde pleine de reproche.

— C’est possible, acquiesça la maîtresse avec humilité.

Mais elle reprit aussitôt le dessus en ajoutant :

— Vous reconnaîtrez, Clermonde, combien j’ai eu raison de laisser une lampe allumée, car, si nous étions rentrées sans apercevoir le pauvre homme, il aurait passé toute la nuit dehors.

Un nouveau gémissement l’interrompit. Alors les deux femmes se penchèrent, approchant la lanterne d’un visage qui leur apparut pâle et rébarbatif, hérissé d’une grosse barbe dure.

— Vous souffrez, mon ami ? demanda Mlle Alyse qui avait en elle l’âme de son père le médecin.

Les yeux s’ouvrirent, très noirs, puis se refermèrent, comme effrayés ou éblouis. La main eut un mouvement effaré, chiffonna la blouse un instant, et puis se crispa sur la poche du pantalon.

— Il cherche quelque chose, peut-être son mouchoir, murmura Clermonde. Faut-il lui aider ?

— Mais certainement, répondit sa maîtresse d’un ton vif. Et dépêchez-vous de le faire. Nous sommes ici pour lui porter secours.

Elle gardait sur le cœur le blâme de Clermonde et s’accusait elle-même d’avoir manqué de charité.

— C’est qu’il m’empêche, il serre entre ses doigts un objet qui est à moitié sorti de sa poche… Il ne veut pas le lâcher.

— C’est peut-être une gourde contenant un cordial dont il sent le besoin, fit Mlle Alyse qui pour rien au monde n’aurait prononcé le mot d’eau-de-vie. Comme vous savez, Clermonde, je suis loin d’être partisan des spiritueux. Mais, cependant, s’il allait s’évanouir de nouveau…

— C’est un objet en cuir, dit la bonne dont les petits doigts minces avaient réussi à se faufiler dans la grosse main osseuse et fermée… C’est sa bourse, tout bonnement. Allons donc, mon brave homme, vous n’avez pas peur qu’on vous la vole, dites ? Tenez-vous tranquille, pendant que je la renfonce dans votre poche… Elle est bien pleine, cette poche, poursuivit Clermonde, d’un ton qui devint tout à coup soupçonneux, et cette bourse, comme je la sens, elle est bien mignonne pour un homme qui n’a pas mis de souliers… Lâchez-la, je vous dis… Mademoiselle, cria Clermonde, élevant d’une main la lanterne et de l’autre sa capture, c’est votre porte-monnaie !

L’homme se souleva, puis, se tordant péniblement, il essaya de se mettre debout, mais une douleur fort aiguë le fit retomber par terre, et il resta là, assis, tenant à deux mains sa jambe pliée. Ses yeux mornes, plutôt ahuris que mauvais, regardaient fixement les deux femmes.

— Être pincé par des dames ! marmotta-t-il d’une voix enrouée, la voix d’un homme qui a dormi toute une saison à la belle étoile.

— À présent, videz votre poche, voleur que vous êtes ! fit Clermonde toute vibrante d’indignation et agitant son petit poing fermé.

Mais alors sa maîtresse s’interposa. Avez-vous remarqué que les misanthropes sont presque toujours des cœurs généreux, qui peuvent bien détester leur espèce, mais qui ne lui décocheront jamais le coup de pied de l’âne ?

— Le pauvre homme est par terre, dit Mlle Alyse, nous lui parlerons poliment.

Étonnée, Clermonde regarda sa maîtresse, si âpre, si grondeuse à l’ordinaire ; dès cette minute elle la comprit et l’aima.

— Si vous avez encore sur vous quelque chose qui m’appartienne, poursuivit Mlle Alyse, je vous prie de bien vouloir me le restituer.

L’homme, ne tenant plus que d’une main sa jambe froissée, se mit, de l’autre main, à tâter ses poches et ses vêtements. Sous l’œil sévère et pourtant amusé de Mlle Alyse, – car ma cousine aperçoit aisément le côté comique des choses, – il déposa docilement autour de lui une foule d’objets divers ; des mouchoirs de poche en grand nombre, une écharpe de dentelle noire, un tablier de soie, plusieurs petites boîtes contenant des bijoux sans grande valeur, un petit portefeuille en maroquin gris qui servait de châsse à des reliques d’amitié, boucles de cheveux et fleurs sèches.

— J’aurais regretté mon petit portefeuille, dit Mlle Alyse.

L’homme continuait son déballage.

— J’ai laissé les gants ; nous n’avons pas la même pointure, fit-il avec une éclaircie de sourire gouailleur dans sa grosse barbe… Ma foi, c’est tout… je crois bien que c’est tout.

— Ramassez mon bien, Clermonde, emportez-le dans la maison, et revenez immédiatement, commanda Mlle Alyse.

Le cas du voleur étant ainsi liquidé, restait l’homme blessé qui était un hôte.

— Croyez-vous, demanda-t-elle, que vous puissiez faire deux ou trois pas en vous appuyant sur nous ?

— Si je pouvais faire des pas, répondit le vagabond assez rudement, je ne serais pas ici, j’aurais déjà « dévissé ».

— Tâchez cependant de vous mettre debout, dit Mlle Alyse sans se départir de son calme, nous ne sommes pas assez fortes à nous deux pour vous porter.

— Me porter où ? cria-t-il.

— Mais chez moi, dans la maison. À vous voir, – j’ai pas mal d’expérience, – vous avez le genou luxé. Il vous faudra quelques soins.

L’homme poussa un éclat de rire railleur :

— Oui, oui, je sais… Des soins ! des gendarmes, pas vrai ? Vous allez téléphoner ? Alors c’est pas la peine de me remuer, j’peux bien les attendre ici.

Mlle Alyse, un peu confuse de n’avoir pas songé elle-même à cette ressource, et jugeant plus prudent de ne point révéler à son prisonnier qu’il fallait aller à l’autre bout du hameau pour le téléphone, répondit seulement :

— Avec ce genou, vous ne sauriez vous sauver bien loin, et vous serez mieux dans un lit.

— Un lit… ce sera du nouveau pour moi, mâchonna-t-il d’un air songeur.

Pour n’être pas en reste de politesse, il ajouta : Et puis vous savez, rien à craindre… je me suis baigné pas plus tard qu’hier, et j’ai fait ma lessive…

Mlle Alyse frissonna de la tête aux pieds ; elle n’avait pas entrevu toutes les suites possibles de son élan d’hospitalité. Mais il était dans sa nature de ne point savoir reculer. D’un pas ferme, elle alla au devant de Clermonde, qui prestement descendait le perron.

— Clermonde, dit-elle, et sa voix brève coupait court aux objections, – vous mettrez des draps ordinaires au lit de la chambre d’amis ; et dans l’armoire de l’escalier, écoutez, sur cette pile de vieilles chemises d’homme, des chemises de mon père, vous en prendrez une que vous placerez sur le lit, bien en évidence. Ensuite vous irez à la buanderie et vous ferez un bon feu, de façon à ce que nous ayons dans une heure une chaudière d’eau bouillante.

Puis elle retourna auprès de l’éclopé qu’elle trouva debout, se tenant tant bien que mal en équilibre sur un pied. Avec de l’aide, et non sans quelques jurons étouffés qui étaient sa façon naturelle de dire aïe ! il gagna le perron, se traîna jusqu’au haut des marches, et pénétra dans le petit vestibule. Promenant autour de lui un regard habitué à noter les portes et autres ouvertures propres à la fuite, il considéra le joli escalier à balustrade de bois, aux marches cirées dont le brun luisant était coupé par le ruban d’un tapis rouge.

— Mâtin ! fit-il avec le gros rire qui écartait les broussailles de sa barbe, si j’avais pu grimper par là, j’m’serais pas esquinté ma guibôle… Prenez pas la peine, madame, prenez pas la peine, ça ira parfaitement… dit-il avec amabilité, écartant la main secourable de Mlle Alyse.

Il s’aida de la balustrade, se hissa lui-même à la force du poignet, et atteignit le palier du premier étage, avec une rapidité que Mlle Alyse trouva fort alarmante. Cependant l’homme était pâle sous la veilleuse suspendue au plafond : Il s’accota à la muraille et resta une minute sans bouger ; puis il reprit l’air de bravade narquoise qui semblait lui être ordinaire.

— Pas par là, hein ? fit-il en montrant du doigt une porte qui lui faisait vis-à-vis. C’est la chambre de madame… J’ai peur que madame ne la trouve en désordre, parce que nous autres, n’est-ce pas, on est obligé de faire vite plutôt que bien…

Ici, vous m’accorderez que ma cousine Alyse n’est pas une femme ordinaire. Appartenant au sexe vertueux et se trouvant en face d’un aussi beau cas de perversité, elle résista au désir de sermonner cet homme qui clignait de l’œil, et se contenta d’ouvrir une autre porte.

— Nous vous logeons ici, dit-elle. Tout est préparé, mettez-vous au lit, et je viendrai dans un quart d’heure examiner cette foulure.

— Je serai comme un prince, répondit-il avec courtoisie.

Quand elle vit l’enflure déjà énorme, livide, de la jambe et du genou, Mlle Alyse comprit que l’homme avait dû souffrir mort et martyre à monter l’escalier. Elle-même, n’étant point plaignante, aimait le courage physique.

— Je vous fais mal ? demanda-t-elle tandis que de ses minces doigts secs elle massait et pétrissait cette chair tuméfiée, ainsi que son père lui en avait enseigné autrefois la pratique.

— Les dames ne font jamais mal, répondit l’homme galamment.

Mais sa figure se contractait en une grimace incoercible à chaque passage de ce petit pouce énergique qui s’incrustait au long des muscles pour les repousser en leur lieu.

— Dans dix à douze jours vous serez sur pied, grâce à cet onguent dont mon père m’a laissé la recette, poursuivit Mlle Alyse d’un ton encourageant.

Elle remplissait le creux de sa main d’une pommade verte qui fleurait bon l’arnica, puis elle reprenait son massage avec un nouvel enthousiasme, et ses boucles grises se balançant sur ses joues, accompagnaient en cadence le mouvement de son bras.

— Comment l’accident est-il arrivé ? demanda-t-elle pleine de sympathie, car le parfum de l’arnica réveillait en elle l’instinct guérisseur héréditaire, et endormait tous les autres.

— C’est en descendant… fit l’homme qui marqua pour la première fois un léger embarras… L’espalier était pourri, je suppose… Il s’est rompu sous mon pied…

— Quel malheur ! murmura distraitement Mlle Alyse en reprenant de la pommade. Je savais bien que cet espalier était pourri… Mais c’est comme les ponts, on ne les répare que lorsqu’il est arrivé un accident…

— Ma foi, j’ai envie de vous réclamer des dommages-intérêts, fit son patient qui saisit aussitôt l’humour de la situation.

Elle s’arrêta de frotter et le considéra.

— Tiens ! vous n’êtes pas bête ! fit-elle d’un air approbateur.

Le massage étant fini, sa main habile procéda non moins soigneusement au bandage, puis plaça la bougie et un verre d’eau à portée du lit. Au moment de sortir, Mlle Alyse s’arrêta sur le seuil.

— Vous m’excuserez si je vous enferme, monsieur le voleur, dit-elle. Je vous connais si peu.

— Faites, madame, faites à votre aise, répondit-il avec une grande politesse.

Sur le palier, Mlle Alyse trouva sa fidèle Clermonde qui brandissait une serpe et se tenait prête pour une intervention à main armée au premier cri d’alarme.

— Quelle sottise ! dit sa maîtresse. Ah ! je l’ai trop bien ficelé pour qu’il bouge. Cependant, il y a les convenances à ménager, puisque nous avons le malheur d’avoir un homme dans la maison. Vous coucherez dans ma chambre, sur la chaise longue.

Elles s’assurèrent de toutes les portes et de tous les volets, elles tournèrent leur clé deux fois, puis elles éteignirent leur lampe et passèrent une nuit pleine d’horreur. Mlle Alyse se reprochait avec des crispations de remords d’exposer la jeune vie de Clermonde aux entreprises d’un bandit. Et que dirait son amie intime, Mlle Alexandrine Jacquet, quand on trouverait au matin deux femmes égorgées, une maison mise au pillage ?

— Dormez-vous, Clermonde ?

— Ah ! mais non, mademoiselle, que je ne dors pas !… J’écoute.

— Qu’entendez-vous ?

— Rien du tout, mais ce n’est qu’un commencement.

— Dormez, ma fille, c’est moi qui écouterai. Je ne sais trop pourquoi je n’ai pas sommeil.

Dix minutes plus tard, c’était Clermonde qui reprenait à voix basse :

— Mademoiselle !

— Dormez, Clermonde.

— Ça ne se commande pas… Je voulais dire à mademoiselle, à propos des étoiles… La vingt-troisième du Cygne, je ne la trouvais pas, et je l’ai prise dans le tas d’à côté, pour en finir.

— Ah ! Clermonde, moi qui me fiais à vous !

— Oui, mademoiselle, c’est très mal… c’est pourquoi je l’avoue, au cas où il nous arriverait quelque chose… Comme dans la poésie :

 

Sais-tu si tu verras encore

Demain se lever le soleil ?…

 

Clermonde prononça ces vers touchants d’une voix qui se brisa, puis on entendit le froissement des couvertures qu’elle se tirait par-dessus la tête.

— Vous êtes parfaitement ridicule. Comment voulez-vous qu’avec toutes les portes fermées, la sienne, la nôtre…

 

— Si ton soir aura son aurore

Ton coucher un nouveau réveil…

 

poursuivit la voix étouffée dans les couvertures… Je récitais ça quand j’avais cinq ans, et ça me revient tout à coup… Mademoiselle !

— Quoi encore ? j’ai besoin de me recueillir et vous m’interrompez sans cesse.

— Mademoiselle a oublié l’eau bouillante…

— Je n’ai rien oublié du tout, répondit la maîtresse avec un vif accent de contrariété, car ses défaillances de mémoire l’humiliaient, et elle n’en convenait jamais. C’est vous qui avez négligé de m’avertir…

— Oh ! mademoiselle !

— M’avez-vous avertie, oui ou non ?

— Eh ! ben non, ça m’a passé.

— Vous voyez bien. Cependant je vous excuse, en raison des circonstances. Il sera temps, demain matin, de bouillir les habits de notre homme. Et maintenant, dormons.

Une demi-heure s’écoula en silence ; Mlle Alyse était en proie à un de ces accès de lucidité que connaissent toutes les femmes qui ont bu trop tard une tasse de thé ou reçu une nouvelle émouvante au moment de se coucher. Elle voyait à travers les portes et les murailles ; elle percevait distinctement la tête barbue de l’homme sur son oreiller, et sa grosse main qui s’agitait dans les plis de la couverture ; elle aurait voulu « enfuir son esprit » de cette chambre, mais il y restait comme en sentinelle. En même temps, sa clairvoyance dédoublée visitait les tiroirs et l’armoire en plein saccage, où Clermonde avait rejeté pêle-mêle tout le butin du voleur… « Mon tablier de soie chiffonné sous les mouchoirs… » soupirait douloureusement la méticuleuse vieille demoiselle.

À la fin elle se leva, elle n’y pouvait plus tenir. Elle alluma la lampe, enfila son peignoir de laine grise et tout doucement, pour ne point réveiller Clermonde qui paraissait endormie, elle alla à sa commode, sa chère belle commode en marqueterie, aux grands tiroirs ventrus.

Jusqu’à l’aube elle secoua, lissa, plia, empila ses petites affaires soignées et délicates ; elle compta ses mouchoirs ; il n’y manquait que ceux qu’elle savait être à la lessive ; depuis les mouchoirs qu’elle tenait de sa mère, en forte toile de fil, grands comme de petites nappes, et qu’on appelait des mouchoirs d’enterrement, parce qu’on les recevait en souvenir aux funérailles de ses proches, jusqu’à la douzaine festonnée en rose que sa marraine lui avait donnée pour l’anniversaire de ses quinze ans et dont elle n’avait jamais égaré un seul ; jusqu’aux « mouchoirs de rhume », usés et souples, et aux mouchoirs du dimanche en fine batiste, aucun ne manquait à l’appel.

Mlle Alyse fit ensuite avec lenteur et complaisance la revue de ses dentelles, de ses petits calepins, de ses petites boîtes ; elle les remit en leur place, car, dans ses tiroirs bien ordonnés, chaque objet avait depuis vingt ans sa place immuable. Les mains croisées, secouant la tête d’un air perplexe et navré, elle regarda longtemps une petite case vide dans un cartonnage blanc et or qui avait autrefois contenu des pastilles de chocolat.

— Mon pauvre petit flacon ! soupira-t-elle.

Puis elle serra les lèvres et prit une résolution.

Le matin entrait en un poudroiement de lumière blanche par le trèfle découpé dans les volets ; Mlle Alyse, un peu frissonnante, se recoucha.

____________

 

Alors, ce fut une vie de mystère qui commença ; et d’émotions, et de palpitations, et de conciliabules entre les deux femmes, pour cacher l’hôte, le proscrit. Car c’était un proscrit, maintenant ; au bout de vingt-quatre heures, elles avaient complètement oublié qu’il s’était introduit chez elles en voleur. Il souffrait beaucoup, il était patient, drôle, courtois à sa manière, il avait toutes leurs sympathies. Elles se répétaient ses mots derrière la porte, et Clermonde était même un peu jalouse de sa maîtresse, à qui l’homme avait promis de raconter son histoire.

Leur paisible existence se trouvait bouleversée en ses profondeurs, bien que la surface demeurât unie, impénétrable.

La laitière arriva au matin dans un émoi peu ordinaire. C’était une grosse femme placide qui ménageait ses mouvements, à cause d’une maladie du cœur dont elle se croyait menacée. À peine entrée dans la cuisine, elle se laissa tomber sur un tabouret.

— Deux litres de lait aujourd’hui, s’il vous plaît, dit Clermonde en s’efforçant d’avoir un ton naturel, quand au contraire le sentiment d’une situation dramatique, inouïe, la faisait vibrer d’orgueil et d’effroi.

— Deux litres ?… Ça me met un peu à court, par rapport que notre Bergère est tarie. Vous en faudra-t-y autant que ça demain ?

— Demain, oui… et toute la semaine… répondit Clermonde en se détournant pour saisir une casserole dont elle n’avait que faire.

— Vous avez des visites ? demanda Mme Bornet avec le large sourire mou qui semblait émaner de toute sa grasse personne.

Clermonde s’examina sérieusement afin de savoir si sa conscience l’obligeait à appeler M. le voleur « une visite », car Mlle Alyse lui avait dit : « Ma fille, nous ne mentirons pas, même pour le sauver. Seulement, il y a manière de faire. »

— Non, répondit-elle enfin d’un ton déterminé, nous n’avons pas de visites.

— Des malades, alors ? Mlle Alyse serait-elle au régime du lait ? Moi, pour mon cœur, le docteur m’a « ausculptée » et puis m’a mise au lait, mais c’est une pénitence, quand on n’est plus un veau de quinze jours. Voyons, mademoiselle Clermonde, vous n’avez pas de malades ? vous êtes toute drôle ce matin.

— Non, dit la petite bonne avec la même lenteur consciencieuse, après avoir décidé en elle-même qu’un blessé n’est pas un malade.

— Allons, tant mieux !… dans un ménage il y a les pouddings, les crèmes, et puis le lait caillé qui est rafraîchissant par les chaleurs, poursuivit la paisible laitière s’accordant à elle-même l’explication qu’on lui refusait.

— C’est cela ! répondit Clermonde avec empressement. J’ai à faire une crème ce matin.

En lui donnant des ordres, Mlle Alyse avait dit :

— Faites une bonne crème au citron, ma fille. Je suis sûre que le pauvre homme n’en a pas goûté depuis longtemps. Je lui trouve peu d’appétit ; tâchons de le tenter par quelques douceurs.

— Ce que j’avais à vous dire, reprit Mme Bornet quand elle eut rempli avec sa mesure de fer-blanc le grand pot brun posé devant elle, j’allais presque l’oublier, car un rien me fait perdre le fil. N’oubliez pas, mademoiselle Clermonde, de bien fermer vos contrevents ce soir, car un brigand rôde dans le pays.

— Ah ! mon Dieu ! fit Clermonde devenant toute blanche.

— Oui, un détenu libéré, continua Mme Bornet assez fière de l’effet produit. Un homme dangereux qui ne demande qu’à recommencer ses coups. Il est sous la surveillance de la police. Le gendarme s’est arrêté hier chez nous pour se rafraîchir, et il a averti mon mari, vous savez, histoire de se tenir sur ses gardes si on le rencontrait, ou s’il demandait à coucher… Voyez-vous ça s’il venait demander à coucher ici ? Qu’est-ce que vous feriez ?

— Je ne sais pas, murmura Clermonde qui semblait bouleversée.

— Vous mettriez le verrou, j’espère. Il a fait ses trois ans de pénitencier, pour vol ; à présent, aura-t-il goût de mener une vie honnête ? Peut-être qu’oui, peut-être que non. Le gendarme penchait pour non. Mais alors, s’il joue un nouveau tour et qu’on le repince, il en a pour cinq ans au moins. Les braves gens pourraient dormir tranquilles, soupira la bonne femme.

En s’en allant, elle se retourna sur le seuil :

— Il a une grosse barbe et des yeux noirs, et des habits bruns. Vous devriez conseiller à Mlle Alyse d’avoir un fusil ou un chien, puisque vous n’avez pas d’homme dans la maison.

Clermonde courut d’un trait au premier étage, où elle rencontra sa maîtresse sur le palier.

— Il est mieux, chuchota Mlle Alyse la figure toute réjouie, ses boucles grises se balançant en grappe de chaque côté sous la frisure blanche de son bonnet. Il assure qu’il a bien dormi et que son déjeuner lui a fait plaisir.

En quelques mots essoufflés, la petite bonne répéta les sinistres avertissements du gendarme.

— C’est une indignité ! s’écria Mlle Alyse. S’il a fait ses trois ans, ne saurait-on le laisser tranquille ? Je suis sûre qu’il était plein de bonnes intentions et désireux de commencer une vie toute nouvelle…

Elle s’interrompit, regarda Clermonde qui la regarda aussi, et toutes deux se mirent à rire.

— C’est vrai, fit la vieille demoiselle confuse, nous oublions un peu… Mais à tout péché miséricorde. Je crois qu’il ne recommencera pas. Prions pour lui, ma fille, et faites une bonne crème bien épaisse. Ah ! si le gendarme croit qu’il mettra la main sur lui !… Non, non, je veillerai. Et je vous défends, Clermonde, je vous défends, entendez-vous, de dire à personne que le pauvre homme nous a causé d’abord quelque désagrément.

— Comme si j’en avais envie ! fit Clermonde, avec quelque indignation.

Mlle Alyse aimait beaucoup son amie, Mlle Alexandrine Jacquet, et elle la voyait chaque jour deux ou trois fois. Elle lui disait tout, lui demandait conseil dans toutes les circonstances grandes ou petites. Cependant, comment lui avouer qu’au mépris des principes qui réglaient l’existence du Village de Dames, il y avait un homme caché dans la maison, et que cet homme était un voleur ? Mlle Alexandrine n’eût certainement pas compris le côté poétique de la situation. Elle aurait désapprouvé qu’on fît des crèmes ; de plus, comme elle était extrêmement consciencieuse, elle aurait peut-être vu son devoir à avertir la gendarmerie.

Oh ! combien épineuses, avec ce secret à garder, devinrent, les relations quotidiennes, autrefois si pleines de doux épanchements ! Et quel changement dans cette amitié qui, de la part de Mlle Alyse, était toute soumission admirative ; du côté de Mlle Alexandrine, tout despotisme, affectueux, mais tenace.

Depuis vingt ans, ma cousine, rebelle à d’autres jougs, obéissait à son amie, plus âgée qu’elle de quatre ou cinq années seulement, mais impérieuse, pleine de ressources, d’esprit pratique et de conscience exigeante.

Comme elle s’y attendait avec un battement de cœur, Mlle Alyse vit, au lendemain de l’installation du proscrit, vers trois heures de l’après-dînée, son amie intime entrer dans la maison.

Petite et menue, les yeux noirs, les cheveux tout blancs, poudrée et coiffée en marquise, toujours mise avec goût, Mlle Alexandrine était agréable à voir. Elle faisait tout avec un air définitif qui semblait dire : « C’est ainsi qu’on fait les choses, il n’y a pas d’autre méthode. » Rapidement, elle monta au premier et frappa un petit coup à la porte de son amie.

— Je vous attendais ce matin à onze heures, comme à l’ordinaire dit-elle de son ton vif et net. Pourquoi n’êtes-vous pas venue ?

— J’étais occupée, répondit Mlle Alyse, toute droite près de sa commode, résolue, mais pâle d’émoi.

— Occupée ? À quoi donc ?

Car Mlle Alexandrine connaissait sur le bout du doigt toutes les affaires de l’amie qu’elle dirigeait.

— À diverses choses de ménage.

Mlle Alyse avait prévu ces questions et préparé des réponses strictement exactes, quoique spécieuses.

— Vos revues d’armoires sont faites depuis le mois d’avril. À quoi vous êtes-vous fatiguée, Alyse ?

— J’ai mis en ordre la chambre d’amis.

Et, commençant à s’amuser de son rôle, elle ne put réprimer un léger sourire, qu’heureusement le petit juge d’instruction à cheveux poudrés ne remarqua point.

— La chambre d’amis ? Tiens, vous attendez quelqu’un ?

— Non, je n’attends personne.

— Clermonde ne manque pas de loisirs, cependant. Ne lui prenez pas sa besogne, ma bonne amie, vous la gâteriez. En parlant de votre chambre d’amis, j’ai une petite amélioration à vous proposer.

Mlle Alyse trembla.

— Changez la place du canapé ; dans l’angle où il est, on ne voit goutte ; et quand vous aurez une dame en visite, si elle veut s’étendre pour lire, elle serait beaucoup mieux vers la fenêtre.

— Vous avez raison comme toujours, répondit Mlle Alyse ; je ferai ce changement.

— Si nous le faisions tout de suite ? Vous savez que ma devise est : Sur le champ.

— Oh ! non, s’écria ma cousine avec une véhémence qui étonna son amie et ne fut pas loin de la blesser.

— Comme vous voudrez. Je n’insiste pas. Et, comme je vois que je vous dérange, je m’en vais.

Cependant elle, toujours si décidée, restait incertaine, tournant dans sa main son joli parasol de soie écrue, à pommeau d’agate.

— Et notre promenade ? dit-elle enfin.

— J’y renonce aujourd’hui.

— Alyse ?

— Oui, j’y renonce.

Les yeux de ma cousine pétillaient ; une bravade incroyable s’emparait d’elle.

— Pour quelle raison, s’il vous plaît ? demanda brièvement Mlle Alexandrine.

— J’ai une lecture à faire.

— Bien urgente ?

— Mais oui, assez…

— Qu’est-ce donc ? un livre ? lequel !

— Marie-Antoinette, de M. de Chambrier.

— Ce n’est pas, en tout cas, une nouveauté de la dernière heure, fit Mlle Alexandrine la lèvre frémissante. Nous l’avons lu il y a dix-huit ans. Vous allez vraiment le relire ?

— Oui, il m’avait paru charmant, et vous me l’aviez conseillé vous-même.

— Je n’en disconviens pas, mais pourquoi le relire aujourd’hui précisément ?

— Parce que j’y ai pensé, et que je prends aussi comme devise : Sur le champ.

Mlle Alyse s’amusait énormément, bien qu’un petit remords commençât déjà à lui chatouiller la conscience.

— Mais je puis compter sur vous ce soir, pour la réunion d’intérêt général ? reprit Mlle Alexandrine avec quelque effort.

Elle ne reconnaissait plus son Alyse, sa disciple docile, sa coadjutrice toujours prête.

— Ne m’attendez pas ; je serai probablement retenue de huit à neuf.

Elle devenait téméraire et provocante ; elle agitait ses boucles, elle exultait de joie et de mystère.

— Nous ne pouvons rien faire sans vous ; je contremanderai ces dames, prononça la petite dictatrice partagée entre l’effarement et la colère.

— Ne vous agitez pas, ma bonne amie, je vous en supplie, s’écria Mlle Alyse. Vous savez combien cela est mauvais pour votre foie.

— Et comment ne m’agiterais-je pas, quand je vous vois sortir à ce point de la règle ? Depuis vingt-deux ans nous faisons notre promenade ensemble, à une heure fixe ; depuis dix-neuf ans vous me consultez pour vos lectures ; depuis quinze ans nous avons tous les mardis soirs une réunion d’intérêt général…

— Quinze ans ! soupira Mlle Alyse d’un air moitié distrait, moitié malicieux. Il est bien temps que nous prenions des vacances.

— Quant à moi, je n’en réclame pas. La vie régulière suffit à mon bonheur, déclara Mlle Alexandrine avec énergie. Vous vous en contentiez jusqu’ici, ma pauvre amie. Nous cultivions notre intelligence et nos fleurs, nous faisions une part à la conversation, aux bonnes œuvres, à tous les jolis goûts…

— Pourquoi donc en parler au passé, comme si l’une de nous deux était morte ? s’écria Mlle Alyse un peu saisie.

Mais sa compagne, triste et solennelle comme une oraison funèbre, poursuivit :

— Et tout cela entre femmes exclusivement. Aucune intrusion de l’élément masculin. Une paix, une tranquillité dans nos demeures ! Ah ! nous nous passons bien de ces hommes que l’on croit généralement une nécessité ! Notre vie est remplie sans eux, et, voulussent-ils y entrer, qu’ils n’y trouveraient pas la plus petite place. Nous n’avons pas d’animosité contre eux, mais ils nous laissent com-plè-te-ment indifférentes. Voilà notre base. Est-ce toujours votre base, Alyse ?

Elle fixait ses yeux noirs scrutateurs sur les boucles grises agitées et confuses qui se penchaient pour voiler un rougissant visage.

— Je vois votre malaise, ne me répondez pas. Quand il vous plaira de reprendre la vie normale, avertissez-moi, vous savez que je suis à votre disposition.

Là-dessus elle se retira, après avoir déposé sur la joue mince et blanche de la vieille fille un baiser froid comme un reproche. Elle s’en allait persuadée qu’Alyse, à cinquante-huit ans, avait reçu une demande en mariage et qu’elle recherchait la solitude afin de composer sa réponse.

— Je vous avais promis une lecture, dit Mlle Alyse en s’asseyant près du proscrit. Voici un beau livre historique, très émouvant. Vous intéressez-vous à Marie-Antoinette ?

— Je l’ai un peu perdue de vue, répondit-il avec le sourire amusé qui passait dans ses yeux comme une étincelle.

— Vous n’avez pas beaucoup lu, dernièrement ?…

Elle s’arrêta palpitante, craignant et souhaitant des révélations. C’était avant l’épisode de la laitière. Il ne répondit pas tout de suite. Ses grandes mains noueuses se détachaient sur la couverture de fine laine blanche et il les considérait attentivement.

— Vous m’avez donné un trop beau lit, dit-il enfin.

Ce fut tout ce qu’elle apprit au sujet de ses lectures. Il semblait défiant, par instants moqueur ou à moitié attendri. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour alléger la tâche de sa garde-malade, et il la grondait même avec rudesse si elle avait l’air fatigué à la fin du massage. C’était son merci, que Mlle Alyse comprenait très bien. Il disait : « Pour un chenapan comme moi, s’éreinter ! » Et Mlle Alyse le racontait à Clermonde, le soir dans sa chambre. Un jour, il lui confia solennellement qu’il s’appelait Pierre Jeanfavre, et le lendemain, non moins solennellement, il la supplia de lui pardonner d’avoir menti.

— Faut être une fière canaille pour vous tromper, vous et vos petites mains et votre bonne pommade, fit-il avec presque de la tendresse dans la voix. Et encore que vous ne me demandiez ni mon nom, ni rien du tout.

— Pourquoi mentir, alors ? dit Mlle Alyse fort choquée.

— C’est comme ça une fichue habitude que j’ai prise. Si jamais je vous raconte mon histoire, ne vous y fiez pas trop.

Cette idée parut l’amuser lui-même, si bien que plus d’une fois il interrompit l’histoire de Marie-Antoinette, aux passages mêmes les plus captivants, pour esquisser des biographies qui commençaient en ces termes : « Je suis fils d’un prince de bonne famille… » ou bien : « Mon papa était un riche propriétaire de champs de carottes. » Mlle Alyse riait parfois, mais elle était peinée au fond ; elle aurait tant voulu qu’il se repentît !

— Savez-vous, dit-il un jour le coude appuyé dans ses oreillers douillets et la regardant fixement, que j’ai fait six ans de pénitencier ?

— Non, trois, répondit-elle avec calme.

— Ah ! vous savez ça ! Et vous n’en disiez pas un mot ?

Après cela il devint plus confiant, et il raconta des traits de sa vie qui étaient vrais peut-être ; seulement, Mlle Alyse ne le croyait plus…

Les jours s’écoulaient, chargés de plus d’agitations invisibles, de remous de crainte et d’espoirs que Mlle Alyse n’en avait connu en vingt ans. Personne, dans le Village de Dames, ne se doutait que la paisible maisonnette eût un hôte de plus, tant la vigilance des deux femmes avait été minutieuse. On avait côtoyé des dangers à faire battre le cœur. Ainsi, un beau matin, comme Clermonde était dans le jardin, agenouillée devant une corbeille de réséda et s’appliquant à composer le petit bouquet dont sa maîtresse fleurissait chaque matin la chambre du voleur, elle s’entendit appeler par-dessus la barrière. C’était Mme Perrot-Campillon qui passait dans le sentier. Ses beaux yeux d’almée mélancolique semblaient ne point voir les choses terrestres.

— Bonjour, Clermonde, dit-elle affablement. Vous avez des visites ?

— Non, madame, nous n’avons pas de visites, répondit la petite bonne sans hésiter.

Ce point là était fixé dans sa conscience.

— C’est qu’hier soir, comme je rentrais chez moi, j’ai vu de la lumière sortir par les trèfles du volet de votre chambre d’amis.

— Oui, mademoiselle y passe souvent les soirées, à présent, improvisa aussitôt Clermonde sans le moindre trouble.

N’était-ce point la vérité, à la fois exacte et fallacieuse ?

— Cette chambre est sans doute plus fraîche que la sienne ?

— Oui, madame, elle est très fraîche.

— Et pour qui faites-vous donc ce petit bouquet ? reprit la dame, car il était bien connu que Mlle Alyse ne cueillait jamais de fleurs pour elle-même.

— Mais pour vous, madame, si vous voulez bien l’accepter, s’écria Clermonde en tendant ses brins de réséda et de verveine à la questionneuse, qui ne put que sourire et s’en aller.

Après quoi l’héroïque jeune personne courut raconter ce fait glorieux à sa maîtresse, et toutes deux admirèrent une telle présence d’esprit.

Un soir l’homme dit :

— Demain, je me lèverai, et après-demain je partirai.

— Si je vous le permets, fit Mlle Alyse sévèrement. Je suis votre docteur.

Puis elle ajouta avec inquiétude :

— Oh irez-vous ?

— À Genève, chercher de l’embauche. Je suis ébéniste quand je veux.

Les yeux gris de Mlle Alyse, arrêtés sur lui, exprimaient mille craintes, mille désirs.

— Dans une grande ville, dit-elle enfin, il y a bien des mauvaises occasions…

Il haussa les épaules.

— Je ne veux rien promettre, répondit-il à la supplication de ces yeux dont il comprenait bien le langage : « Soyez honnête homme désormais. » Parce que je ne me tiendrais pas. Je me connais. Mais, si je ne promets rien, je le tiendrai peut-être, ajouta-t-il avec son sourire d’ironie gouailleuse, le sourire d’un homme qui se moque de lui-même, et qui n’est pas mauvais jusqu’au fond.

Mlle Alyse fut abattue tout ce jour-là. Clermonde la trouva, enfoncée dans une contemplation, devant sa commode sur laquelle un petit carton blanc et or était ouvert.

— Mademoiselle cherche quelque chose ? demanda-t-elle avec sollicitude.

Mais sa maîtresse ne fit que secouer la tête, sans prononcer un mot.

Il se trouva que M. le voleur, une fois debout, marchait très bien ; sa masseuse et chirurgienne pouvait être fière d’une si belle cure. On lui procura une canne, une belle canne en bois d’épine, à la tête piquée de clous d’argent, qui avait appartenu à mon grand-oncle le médecin. Ses habits, lavés et repassés, avaient bon air. Mlle Alyse lui donna une cravate noire, deux mouchoirs de poche, un paquet de provisions de voyage qui contenait deux petits pains, un gros saucisson et une tranche de pain d’épice : à la dernière minute elle y ajouta un rouleau de chocolat. Tout était prêt.

L’homme, debout au milieu de cette chambre où il avait passé onze paisibles journées et étudié l’histoire de Marie-Antoinette, l’homme regardait autour de lui. Il était seul pour un instant ; Mlle Alyse lui préparait en bas une tasse de thé, le coup de l’étrier. Vivement, il se dirigea vers le poêle en faïence bleue, ouvrit la porte de fonte et plongea son bras dans la cavité, qui en cette saison était vide, soigneusement balayée. Tout au fond, dans un angle où était resté un petit amas de cendres, ses doigts saisirent un objet menu et l’amenèrent au jour pour y faire briller un instant sa surface d’argent gravé ; puis aussitôt ils le plongèrent au plus profond d’une poche.

Clermonde appelait de derrière la porte fermée :

— Le thé est prêt. Voulez-vous descendre ?

Il descendit, boitillant, car son genou éprouvait encore quelques appréhensions.

Sur la table de la petite salle à manger, à côté du plateau où fumait la théière, un volume mignon, relié en maroquin bleu, était posé.

— C’est mon livre d’anniversaires, dit la vieille demoiselle. Voulez-vous y inscrire votre nom, en souvenir ?

Puis elle ajouta, d’un air de délicat reproche :

— Le nom que vous voudrez…

Ce fut lui qui rougit, cette fois. Sa peau avait blanchi pendant la réclusion, et l’on y voyait passer les émotions.

— Et la date de votre naissance, s’il vous plaît, fit Mlle Alyse, le voyant hésiter ; car il était peu coutumier de ces petits livres.

Il écrivit, dans la page encadrée de filets rouges, ces deux mots d’une écriture lourde, mais nette : Louis Maret, et secouant sa plume, – car les gens illettrés se font toujours un devoir de secouer leur plume, – il dit :

— C’est le vrai, celui-ci.

Mlle Alyse sourit, car son scepticisme misanthropique avait repris le dessus, et elle fit doucement, avec une légère ironie :

— Peu importe, ce n’est qu’un souvenir.

Ensuite Clermonde demanda la permission d’apporter aussi son livre, relié en simple toile, pour y recevoir l’autographe du voyageur. On échangea des vœux réciproques. L’homme dit qu’il écrirait, s’il pouvait. Il était déjà sur la porte ; Mlle Alyse paraissait triste, lui, hésitant. Tout à coup il porta la main à sa poche, en tira l’objet menu, dernier fruit de son vol, le joli flacon d’argent que chérissait sa pauvre âme de voleur et qu’il n’avait pu, jusqu’à cette minute suprême, se résoudre à restituer. Il le tendit à Mlle Alyse :

— Faites-moi le plaisir d’accepter ce petit cadeau, dit-il avec sa manière moitié facétieuse, moitié mélancolique.

Puis il s’en alla par la porte de derrière, dans la nuit tombante, et il eut bientôt gagné la grande route qui s’enfonçait sous la forêt.

Ce soir-là, quand Clermonde eut allumé la lampe à abat-jour de soie pourpre, et installé sa maîtresse avec un tabouret sous les pieds, sa corbeille à pelotons et son livre sur la petite table, les deux femmes se regardèrent silencieusement. Le sentiment d’un grand vide tomba sur elles. Leurs pensées s’en allaient vers une route, vers une gare, vers un train qui partait. Elles soupirèrent.

— Ce pauvre voleur, comme il nous manque, dit enfin Mlle Alyse.

NOTRE DAME À REVERS.

À des étrangers ou à des amis de passage, le Village de Dames pouvait bien sembler un petit monde hors du monde, artificiel et falot comme ces peintures japonaises où l’on voit, dans un paysage de convention, de petites femmes bien coiffées sourire vaguement et glisser, en cachant leurs mains oisives, parmi un décor d’étonnantes fleurs. Pas de maris, pas d’enfants ; de petites existences modestement logées et grignotant une amande, comme les écureuils en hiver ; un effroi des rudes contacts et des responsabilités, la recherche minutieuse des apparences, tels étaient les vœux et le bréviaire de ce béguinage protestant. Ces nonnes d’un couvent ouvert avaient toutes, en effet, voulu fuir le monde, mais elles le retrouvaient au milieu d’elles, dans les amitiés et les jalousies ; et l’apparence soigneusement peinte et pomponnée masquait souvent la dure loi de travailler et de souffrir, cachée derrière.

On ne savait pas tout. Plusieurs de ces dames avaient leurs soucis ; épreuves de sentiment qui prenaient volontiers une teinte religieuse et dont on pouvait s’entretenir dans la réunion d’intérêt général ; inquiétudes matérielles, plaies d’argent, sur lesquelles on se taisait. Une convention tacitement établie, et qui n’était pas sans noblesse, étendait le mystère sur tous les côtés sordides de l’existence, afin que chaque voisine pût croire que sa voisine vivait comme les anges, ou tout au moins comme les lys des champs qui ne filent ni ne moissonnent.

Il était connu, par exemple, que Mme Lainier-Nicole ne mangeait de viande que très rarement ; mais sa propriétaire, Mlle Alyse Maîtral, qui lui envoyait de petites offrandes élégantes de bouillon de poulet ou de crème à la vanille, n’aurait jamais risqué l’aumône d’un morceau de bœuf à bouillir.

Mme Lainier-Nicole, – qu’on me permette ici une parenthèse explicative : ces dames, par quelque raison cérémonielle et occulte, tenaient beaucoup à faire graver sur leurs cartes de visite un vocable double, composé du nom de leur mari et de leur propre nom de famille, comme pour accumuler sur une seule tête les ancêtres de deux lignées, la gloire et le lustre de deux familles, – Mme Lainier-Nicole avait eu des revers. Son mari, un industriel aventureux, l’avait ruinée, mais il s’était ensuite reconquis l’affection et l’admiration de sa femme par une longue maladie ; car la souffrance est, bien illogiquement, un mérite aux yeux du sexe pitoyable. Restée seule, dans le crêpe et les larmes, exténuée par ses fatigues de garde-malade, la veuve fit le compte de ses ressources et les trouva réduites à une petite rente inaliénable de six cents francs, legs d’une tante prévoyante. Pour payer jusqu’au dernier centime les dettes que son mari lui avait laissées en souvenir, elle vendit son ménage, son linge, son argenterie ; elle ne garda que des épaves, et elle arriva un soir, humblement, avec un pauvre char de bagages, à la porte de Mlle Alexandrine Jacquet, qui lui sous-louait deux chambres de sa petite maison, au rez-de-chaussée.

Dès l’aube du lendemain, Mme Lainier-Nicole s’installait, avec une activité lente, si l’on peut employer deux mots aussi contradictoires, avec des pas trotte-menu et des mouvements languissants, mais qui ne s’arrêtaient point ; une sorte d’énergie fatiguée, que l’on trouva touchante, et un sens du décorum qui ne rencontra pas moins d’approbation. De la première pièce, elle fit un petit salon fort convenable, d’où toutes les besognes inélégantes étaient exclues : une petite chapelle du bon ton, pour causer sur une causeuse, broder, sourire, avoir l’air riche et contente. Mais, comme il faut bien tous les jours cuire une poignée de légumes, laver une tasse et une assiette, elle mit dans sa chambre à coucher, derrière un rideau de perse, son petit fourneau à gaz de benzine, le baquet, le seau et le flacon de glycérine parfumée pour se refaire, après l’eau grasse, des mains de dame. L’hygiène n’eût pas trouvé son compte, peut-être, à un voisinage aussi intime des arcanes du sommeil et de la cuisine. Mais Mme Lainier-Nicole plaçait le devoir de ne point déroger bien au-dessus des futiles préoccupations sanitaires. Elle voulait vivre à la hauteur de son passé, et en maintenir au moins une faible image.

Personne ne vit jamais ni le baquet ni le seau, ni les allées et venues de la maison à la fontaine, ni le linge tordu au bord du bassin ; la nuit cachait de ses ombres ou l’aurore éclairait de son rayon le plus matinal les dessous du modeste ménage. À neuf heures du matin, la veuve, coiffée de son petit bonnet anglais à liséré de crêpe blanc, les mains douces et parfumées, un grand tablier d’alpaga noir cachant sa robe, semblait n’avoir plus à faire que des bouquets. Du premier jour elle en mit partout ; elle arrangeait une poignée de pâquerettes, deux ou trois branches de lierre, une quenouillée de chatons de saule avec tant de goût que chacun se récriait et qu’on lui apporta des fleurs pour le plaisir de voir les petits poèmes qu’elle en savait composer.

C’était au portrait de son mari que la veuve consacrait les plus belles guirlandes ; un grand diable de portrait banal et pommadé, un visage blanc et noir de bel homme à moustaches, et l’épingle de cravate représentée avec un soin particulier. « Comme je suis privée de fleurir sa tombe, je fleuris du moins son portrait », disait Mme Lainier-Nicole en présentant ce défunt mari aux visiteuses. Et elle ne manquait jamais d’ajouter : « Il a été si bon pour moi ! » avec un soupir absolument sincère.

Sur quoi Mlle Alyse ne pouvait s’empêcher de hausser les épaules et de penser : « Oui, il lui a galvaudé jusqu’à son dernier sou, et maintenant il se fait tresser des couronnes ! Ah ! ça leur ressemble bien ! » Quant à Mlle Alexandrine Jacquet, que rien au monde n’eût retenue de corriger une notion qu’elle jugeait fausse, elle disait :

— Chère madame, il est bien heureux pour vous que le bon Dieu ait retiré monsieur votre mari, car vous seriez morte à la peine de le soigner.

Alors, si une autre veuve était présente, ou seulement Mme Perrot-Campillon, la femme incomprise aux beaux yeux d’almée, qui avait eu des infortunes conjugales mystérieuses, Mme Lainier-Nicole échangeait avec cette sœur un sourire de patiente commisération pour les deux vieilles filles. « Pauvres chères âmes ! elles ne sauraient comprendre… Il faut leur pardonner… », se disaient-elles des yeux, comme deux prêtresses du même culte.

Et par ce sourire Mlle Alyse et son amie se sentaient exilées loin des rites inconnus, dans les ténèbres du dehors.

Le Village de Dames témoigna tout de suite beaucoup de considération à la nouvelle venue. Ses revers la rendaient intéressante ; elle recevait les visites avec gratitude et les rendait avec ponctualité ; elle écoutait plus qu’elle ne parlait, mais on lui croyait des idées très arrêtées sur tous les sujets.

Ainsi, elle laissait infuser son thé exactement cinq minutes avant d’y verser la seconde eau, et rien ne put la détourner de cette pratique jugée malsaine par Mlle Alexandrine. Ainsi, elle refusa les livres de dévotion anglaise que ces dames se prêtaient les unes aux autres et trouvaient délicieux, où l’on décrit les demeures célestes dans leurs moindres recoins, ce qui semble un genre de littérature bien consolant pour une veuve et tout à fait approprié. Ainsi encore, elle secoua la tête aux remèdes infaillibles qu’on lui offrait de toutes parts pour ses migraines, aux pilules de caféine, aux gouttes chinoises, aux lames de couteau sur la nuque.

— Le repos et l’eau sédative m’ont toujours suffi, disait-elle.

Une fois par semaine, infailliblement le samedi ou le dimanche, sa porte restait fermée à la laitière, qui trouvait dans le petit corridor, sur un escabeau, le pot à lait soigneusement recouvert d’une soucoupe. Après l’avoir rempli, la bonne femme grattait un moment à la porte, pour soulager sa conscience, et puis s’en allait de cottage en cottage semer la nouvelle que cette pauvre Mme Lainier avait encore sa migraine, et que, bien sûr, ça la rongerait à la fin, ces migraines, et qu’elle devait se faire « ausculpter ». Mme Bornet croyait beaucoup à « l’ausculptation » comme remède.

Aussitôt, comme si l’on eût jeté un bâton dans une fourmilière, le Village de Dames s’émouvait, et ces dames, sortant de chez elles en bonnet du matin, causaient par-dessus les barrières des jardinets :

— Pauvre femme ! quelle triste santé !… La voilà « à plat de lit » pour douze heures, car, – elle me le disait elle-même avant-hier, – ses migraines font juste le tour du cadran… La soigner ? je crois bien qu’on la soignerait, si elle se laissait faire ! On se relaierait… Mais elle refuse, elle s’obstine… sa porte est fermée à double tour. Demandez plutôt à Mlle Alexandrine Jacquet, qui l’écoutait gémir, la dernière fois, et qui, n’en pouvant plus, a essayé de forcer la serrure… Mais vous l’avez entendue comme moi en parler mardi soir, dans notre réunion d’intérêt général, et adresser de vifs reproches à Mme Lainier. Elle répond à tout : « Merci, vous êtes trop bonne. » Pour moi, j’en suis bourrelée, je vous assure !

— Hé, madame, à qui le dites-vous ? J’ai là des gouttes parfaites que mon neveu m’a envoyées de Shanghaï… On les laisse couler sur le front, et puis on souffle dessus pendant dix minutes, et cela produit un soulagement extraordinaire. Mais il est indispensable qu’on souffle dessus, et comment voulez-vous que Mme Lainier se souffle elle-même sur le front ? Ah ! elle devrait bien nous accorder ce plaisir…

Car ces dames, qui se portaient presque toutes fort bien, grâce au bon air et à la vie paisible, aimaient passionnément qu’on fût malade, et les fréquentes indispositions de Mlle Bel-Ange, l’invalide de la communauté, étaient loin de suffire à leur ardeur de dévouement. Se jugeant frustrées à la fois d’un droit et d’un devoir, elles s’en plaignaient chaque mardi à la récalcitrante, qu’on voyait arriver, pâle encore, les yeux battus, les gestes languissants, à la réunion d’intérêt général.

— Vous sortez encore d’une migraine ? Ne le niez pas, cela se voit. Samedi, comme toujours ?

— Non, dimanche, cette fois, répondait la veuve en ôtant sa petite capote et son voile de crêpe trop lourds à sa pauvre tête endolorie. Samedi, je n’avais que les avant-coureurs.

— Bon ! si ça vous tient deux jours à présent !

— Non, douze heures seulement de vraie migraine, là, carabinée. Que voulez-vous ? depuis des années j’en fais mon compte. C’était une grande épreuve pour mon pauvre mari !

— Si je m’attendais à cela ! exclamait Mlle Alyse presque à haute voix en regardant ces dames. Il le lui faisait croire ! Ah ! ça leur ressemble bien…

Ce mardi, la réunion d’intérêt général avait lieu chez Mme Perrot-Campillon, dont le salon était couleur d’élégie, tout en velours pensée et bois noir, et il y avait au-dessus du piano une gravure pointillée qui représentait une grande femme voilée près d’une tombe ; cela s’appelait Deuil d’Amour. Chez Mme Perrot-Campillon, une influence subtile faisait tourner la réunion d’intérêt général au sentiment et à la mélancolie.

Comme la dame qui recevait chez elle le meeting ne le présidait point, absorbée par ses fonctions d’hôtesse, ce fut Mlle Alyse Maîtral qui parla la première, derrière la petite table couverte d’un tapis fait de morceaux de soie blanc et lilas. Mlle Alyse entra dans la lice d’un élan et s’échauffa tout de suite, déclara qu’aucun sujet d’intérêt général ne l’emportait sur les migraines hebdomadaires de Mme Lainier-Nicole dont toutes ces dames étaient douloureusement préoccupées. Un murmure d’assentiment fit le tour du cercle. En présence d’un mal physique qu’elle ne pouvait secourir, la vieille demoiselle fille d’un père guérisseur se sentait comme un terre-neuve qu’on empêche de sauter à l’eau.

Elle énuméra tous les remèdes usagés contre la migraine ; elle en avait écrit la liste sur une petite carte qu’elle tenait dans le creux de sa main ; elle remonta même jusqu’à l’antiquité et affirma que les dames romaines appréciaient fort dans ces indispositions le vinaigre de romarin ; l’huile de cyprès est mentionnée aussi par les auteurs ; seulement on en a perdu la formule.

— Assez de moyens nous restent, poursuivit-elle, repoussant de la main ses boucles grises, dont l’agitation de son éloquence emmêlait les spirales. Si nous ne réussissons pas à vous guérir, nous vous soulagerons du moins. C’est au nom de ma conscience…

— De nos consciences, interrompit Mlle Alexandrine d’un ton sévère.

— Oui, oui, de nos consciences, appuyèrent toutes ces dames chaleureusement.

— C’est au nom de nos consciences que je vous supplie de ne plus mettre obstacle à l’accomplissement de notre devoir envers vous. Laissez votre porte ouverte, faites quérir l’une de nous, qui considérera comme un vrai privilège d’accourir et de vous soigner.

Le sentiment intime de ces dames fut que Mlle Alyse se désignait elle-même par trop clairement au choix de la personne en cause ; elles s’en épanchèrent le lendemain les unes aux autres dans des cercles plus intimes. « Si ce n’est, dirent-elles, que nous eussions craint de mettre cette pauvre Mme Lainier-Nicole mal à son aise, en ayant l’air de nous l’arracher et de nous disputer ses membres, nous aurions réclamé pour elle le droit de choisir. »

Cependant, cette pauvre Mme Lainier paraissait bien assez mal à l’aise comme cela ; elle rougissait et pâlissait, baissant les yeux, et l’on vit trembler les coins de ses lèvres. Quand elle fut un peu remise, elle remercia Mlle Maîtral de ses bonnes intentions… puis elle s’arrêta, et ses petites mains maigres, agitées, chiffonnèrent un pli de sa robe de cachemire noir. On attendait, dans le plus grand silence.

— Je suis, reprit Mme Lainier avec effort, je suis on ne peut plus touchée… Mais je préfère… oui, décidément, je préfère ne déranger personne.

Un oh ! désapprobateur parcourut l’assistance. On hocha la tête, comme on le fait en face d’un enfant pervers sur lequel on n’a pas d’autorité. Avec ostentation et pour bien marquer qu’on n’insisterait pas, Mlle Alexandrine Jacquet se mit tout de suite à parler d’un achat collectif de graines de jardin, qui était le vrai sujet à l’ordre du jour. Puis, on servit le thé, et la première tasse fut offerte à cette veuve obstinée, pour bien lui marquer qu’on pratiquait néanmoins le pardon des offenses.

Depuis ce jour, sa popularité baissa, on parlait avec une sympathie plus froide de notre pauvre Dame à revers, ainsi que Mlle Alyse l’avait, au début, affectueusement dénommée ; le nombre des bouquets qu’on lui envoyait le matin, pour qu’elle les consacrât à l’effigie de son époux défunt, diminua notablement. On en vint à la citer comme un triste cas d’endurcissement. On ne lui parla plus de ses migraines. C’est à peine si, d’un ton vague et général, on lui demandait des nouvelles de sa santé. On se disait : « Elle l’a voulu ; c’est un caprice… »

Mlle Alyse ne s’en consola point ; chaque samedi matin, ou le dimanche, en passant devant les volets clos qui signifiaient migraine, elle éprouvait un petit spasme d’instinct refoulé. Elle s’en ouvrit à Clermonde, – car, pour le dire en passant, ma cousine avait enfin découvert le trésor tant cherché, une bonne qui la comprenait.

— J’ose à peine vous confier, Clermonde, fit-elle, la pensée qui m’est venue. Si ces migraines étaient une fiction ?

— Ma foi, mademoiselle, je vous avoue que j’ai eu la même idée. Il y a des gens qui s’enferment pour fabriquer de la fausse monnaie, par exemple.

— Clermonde, vous êtes absurde.

— Dame, mademoiselle, nous avons bien caché un voleur, vous et moi.

— Le pauvre homme ! dit ma cousine que ce souvenir attendrissait infailliblement. Je voudrais bien avoir de ses nouvelles… Mais, dans le mystère dont Mme Lainier entoure sa migraine, il y a autre chose.

— Vive la liberté ! dit Clermonde qui avait une manière brève de résoudre les questions.

— Oui, oui, murmurait sa maîtresse en allant, de son pas vif et court, sur le tapis rouge du vestibule, vive la liberté, c’est fort bien, mais la fraternité, qu’en faisons-nous ?

Ah ! dira-t-on, que de remue-ménage, que d’évolutions, de marches et de contre-marches autour d’une migraine ! Avez-vous vu des fourmis se disputer un fétu ? ou des mineurs se menacer de mort pour une pépite ? La grandeur de la bataille n’est point dans le brin de paille ni dans le morceau d’or mais dans les passions qui se l’arrachent. Et le cœur d’un homme ou d’une femme est toujours plein de ces passions disponibles, jalousie, dévouement, amour, auxquelles il faut un objet grand ou petit, admirable ou risible, que ce soit une ambulance en temps de guerre ou le soin d’un vieux chat qui achève de périr au fond d’une corbeille. Dans le Village de Dames, pour nourrir de voraces besoins du cœur, il n’y avait que de petits intérêts ; que des drames intimes pour occuper les imaginations ; que des occupations aisées et monotones pour remplir les longues journées. Ces trois engloutisseurs, le cœur, l’espoir et le temps, y trouvaient petite pâture. Aussi se jetait-on sur la moindre provende, comme des mésanges affamées se battent pour un grain de chanvre.

Cependant Mme Lainier, sentant cette disgrâce, se retirait dans sa coquille. Elle ne demandait point à être comprise, souhaitant au contraire avec ferveur que nul ne pénétrât ses mobiles. Mais elle accomplissait tous les rites du cérémonial de politesse, en femme convaincue de leur importance : elle rendait dans les huit jours les visites qu’on lui faisait ; elle offrait le thé à son tour d’une manière fort convenable, sans argenterie, il est vrai, puisque la fortune adverse lui avait ravi jusqu’à ses petites cuillers, mais avec deux sortes de biscuits et un plum-cake, selon l’ordonnance qui règle que dans un thé bien servi il y aura une pâtisserie qu’on coupe et deux qu’on ne coupe pas. Elle ne négligeait point de s’enquérir des anniversaires, qu’on fêtait avec une grande précision dans le Village de Dames, par des envois de cartes et de fleurs, ou de menus cadeaux, selon le degré d’intimité. En toutes choses, elle s’efforçait d’être sans reproche ; mais chaque semaine s’aggravait, au point d’en devenir insupportable, le sentiment de la défaveur, de la désapprobation unanime.

Mme Lainier-Nicole sortait peu ; quand son petit ménage était mis en ordre, elle s’asseyait près de la fenêtre du salon et elle brodait. Pour un magasin, probablement, car le facteur apportait souvent de gros paquets et en remportait d’autres, contre un petit pourboire régulier de deux sous.

Si l’on surprenait la brodeuse à son travail, elle ne donnait aucune explication ; on voyait autour d’elle des vagues moutonneuses de fine toile, ou bien des mouchoirs, des serviettes, dont elle laissait admirer les initiales fleuronnées, les festons, les guirlandes ; et si l’on disait : « C’est un trousseau ? » elle répondait oui, sans autre commentaire. Elle travaillait à ravir, mais lentement, comme elle faisait toutes choses. Son aiguille avait l’air de becqueter doucement la batiste, tandis que d’autres aiguilles semblent la mordre.

Cependant la besogne avançait, à force d’heures patientes et assidues ; il arrivait des mandats de poste, pas bien gros ; un mois trente francs, un autre mois, quarante, qui s’en allaient moitié aux dépenses du ménage, moitié à la réserve pour les cas imprévus.

Chaque samedi matin, la première pensée de Mme Lainier-Nicole était un point d’interrogation : « Ma migraine viendra-t-elle aujourd’hui ? » Languissamment elle se levait, le front déjà alourdi par l’appréhension. « Ah ! mon Dieu, ça y est. Je n’ai que le temps… » Alors elle se faisait une tasse de thé très fort, pour retarder un peu la grosse crise ; et puis, avec des soupirs, et une ténacité lente qui lui était particulière, elle vaquait à tous ses petits préparatifs de maladie, sans en négliger aucun.

D’abord, elle installait dans le vestibule le pot au lait sur un escabeau, puis elle tournait la clé dans la serrure du salon, sur lequel ouvrait la chambre à coucher. Elle fermait à demi les volets de ses trois fenêtres, car déjà la lumière frappait d’un coup trop violent ses tempes et ses yeux. Elle arrangeait sur un guéridon la lampe à esprit de vin, la casserole pleine d’eau, le petit pot brun où elle laissait tomber une pincée de camomilles ; et le flacon d’eau sédative, avec un vieux mouchoir blanc, plié, pour les compresses ; méthodiquement, dans un ordre sans variantes, mais avec une peine infinie, et des arrêts, et de petites plaintes à demi-voix.

Quand elle avait bien pensé à tout, quand ses mains moites et glacées avaient rempli d’eau chaude la bassinoire, la pauvre femme tapotait faiblement l’oreiller, et puis s’étendait, anéantie, sur son lit. Elle s’abandonnait au mal sans plus de résistance ; c’est à peine si, de quart d’heure en quart d’heure, elle enlevait la compresse qui pesait à son front douloureux, comme une pierre chauffée ; sans ouvrir les yeux, elle cherchait sur le guéridon la soucoupe pleine d’eau sédative, mais sa main tombait parfois en route, comme découragée. Des éclairs de feu traversaient sa tête d’un bout à l’autre : ses prunelles les voyaient en dedans, et la substance de son cerveau était comme déchirée par leur sillon. Et puis, l’atroce nausée montait, et il fallait se dresser en sursaut, se prendre la tête à deux mains, et puis retomber sur l’oreiller, prête à rendre l’âme, et n’avoir personne pour vous donner seulement une goutte d’eau, pour ramasser le mouchoir tombé à terre.

Oh ! ce mouchoir qu’il aurait fallu ramasser, cette flamme qu’il aurait fallu allumer, cette bassinoire trop chaude qui lui brûlait les pieds et qu’il aurait fallu extraire des profondeurs du lit, que de cauchemars obsédants, que d’efforts intérieurs et de sollicitations avant qu’un doigt se fût décidé seulement à bouger. Et quelle œuvre longue et pénible qu’une série de mouvements, tous ceux qu’il faut pour enflammer une allumette !

… Au bout de quelques heures, la période de nausées était finie et il n’y avait plus que la douleur rongeante comme une dent d’animal qui, du sommet de la tête, se dévorait lentement un chemin vers la nuque… À moitié hallucinée, la malade voyait à travers ses paupières un soleil rouge et cruel dont les rayons la transperçaient de flèches lancinantes ; mais, par degrés insensibles, il baissait sur l’horizon, et les dards s’émoussaient, leur mal se faisait plus sourd, la chambre devenait sombre. « Ah ! bonne amie, bonne amie !… » gémissait doucement Mme Lainier. Elle songeait, dans son demi-rêve, à une amie qui la soignait autrefois, et dont les doigts légers se promenaient sur son front.

Machinalement, avant le néant final où elle se sentait tomber, elle dégrafait un peu son peignoir, qui la gênait, et dont elle n’avait pas osé se débarrasser ; son idée fixe était qu’un incendie ou quelque autre catastrophe surviendrait pendant une de ces migraines, et qu’il ne fallait point que la nécessité de fuir la trouvât dévêtue. Oh ! s’allonger librement dans son lit, sans l’entrave pesante de toutes ces étoffes !… De sa main à présent presque inconsciente, elle tirait sur ses épaules le couvrepied et… la nappe…

Oui, la nappe. Mme Lainier couchait entre deux nappes, bien minces et reprisées. Et c’était là toute l’explication de son triste caprice, de ses refus.

Elle dort maintenant, abîmée de lassitude et d’une torture qui a duré douze heures ; ses paupières plombées, ses lèvres sèches n’ont plus que de faibles tressaillements. Elle va dormir ainsi jusqu’à minuit, et alors une faiblesse d’inanition la réveillera, et il faudra qu’elle se lève toute chancelante pour chauffer un peu de lait. Je puis bien maintenant vous éclaircir le mystère de cette secrète pénurie qu’elle cachait comme un crime et qu’elle révéla beaucoup plus tard à ma cousine Alyse.

En vendant son linge de ménage, elle s’était réservé juste le nécessaire pour le lit et pour la table, six nappes damassées de reprises, et six draps parmi les moins bons. Dans la confusion des emballages et du départ, ces draps disparurent, volés peut-être ou expédiés par erreur avec les objets vendus. Quand Mme Lainier déballa ses caisses et s’installa dans sa nouvelle demeure, elle ne trouva plus de draps, plus un seul. Avouer cette misère lui parut trop sordide et trop humiliant. Elle se dit : « Avec l’argent de mes broderies, je rachèterai des draps, et ils seront de fil, je me le jure. Car je suis une dame, malgré tout ». Seulement, comme sa rente suffisait tout juste à la nourriture et au vêtement, et qu’en brave femme elle se faisait un devoir sacré d’avoir tout prêt dans un tiroir l’argent de son loyer, il lui fallut quatre mois, c’est à-dire seize migraines, seize étapes de souffrance solitaire, pour arriver au but.

Tandis qu’elle tirait l’aiguille dans les beaux draps fins destinés à des épaules plus heureuses ; tandis qu’elle s’arrachait les yeux à compter les fils des ourlets à jour, son esprit faisait des métrages et des calculs, et ses regards s’en allaient parfois vers un catalogue de magasin de blanc, grand ouvert au comptoir des draps, sur la corbeille à ouvrage. Elle fit la dépense de deux ou trois cartes postales pour demander des échantillons ; elle exposa que, travaillant pour la maison, elle espérait des conditions favorables. Finalement elle envoya sa commande. C’était un lundi. Mme Lainier calcula que sa lettre, bien fermée contre les indiscrétions possibles du petit bureau postal, arriverait à destination dans la matinée du mardi, que le paquet serait expédié immédiatement, et comme elle le demandait avec instance ; et qu’avant d’avoir vécu le mercredi tout entier, elle verrait de ses yeux, elle toucherait de ses mains l’objet de son long désir.

Guettant près de sa fenêtre, elle fut sur le point de défaillir de joie quand elle vit le facteur arrêter sa petite charrette près de la barrière du jardinet, et puis choisir avec lenteur, parmi d’autres colis, un paquet brun, volumineux, qu’il mit sur son épaule.

— Toujours de gros paquets, madame Lainier.

— C’est un remède pour ma migraine, répondit-elle avec une exubérance heureuse qu’elle ne put réprimer.

Le facteur se mit à rire, mâchonnant dans sa moustache qu’alors, ma foi, elle les prenait à forte dose…

Mme Lainier défit les ficelles sans se permettre de couper un seul nœud, mais ses mains tremblaient de hâte et de plaisir, et quand elle déroula sur le canapé la belle toile lisse et blanche, fraîche comme la première neige, souple comme une vague de soie, elle oublia pour un instant tous les chagrins de sa vie. Elle se trouva riche, elle rit toute seule, par pure félicité.

Toutes ses mesures étaient prises ; l’aiguille, le fil, le papier à marquer attendaient. Elle commença son joyeux travail par les ourlets du drap de dessous ; des ourlets à surjet, un luxe de grand trousseau, chaque petit point exquis chantant une note du cantique de jubilation. Ensuite la marque dans un coin, deux lettres modestes, mais en fin plumetis, pas du tout la marque d’un drap de bonne. Ah ! Mme Lainier savait comment doivent se faire les choses !… C’est à peine si elle soupa, d’une tasse de lait, d’un morceau de pain grillé, sans beurre, car elle eût craint la moindre macule au bout de ses doigts qui ne lâchèrent point l’aiguille. Pour le drap de dessus, elle voulait l’ourlet à jour, tout simple, mais d’une irréprochable délicatesse.

Bien à contre-cœur, elle alla se coucher quand la pendule sonna minuit ; une excitation de joie l’empêcha longtemps de dormir, et des combinaisons, des incertitudes pour le chiffre, qu’elle souhaitait absolument distingué. Fallait-il entrelacer L et N, Lainier-Nicole ? ou bien le C de son prénom, Caroline, formerait-il avec l’L un arrangement plus gracieux ? Grave question, débattue mentalement depuis plusieurs jours, et qu’il fallut, de toute nécessité, trancher le lendemain. Le C, à cause de sa courbe élégante, l’emporta sur l’N, qui semble marcher sur des échasses.

Jamais, dans les annales de la broderie, on ne vit un relief plus victorieusement moulé, des déliés plus fins, des pleins mieux gradués. Mme Lainier se sentait en pleine crise de génie, elle composait, son aiguille courait toute seule, et des fleurs naissaient sous ses pas. Il était grand comme la main, ce chiffre, finalement, et il représentait le point sablé, le point russe, aussi bien que le plumetis, dans leurs plus belles manifestations. Nous ne dirons rien de l’ourlet à jour, sinon que, sous les guirlandes du chiffre, il ressemblait au ruisseau transparent qui borde un pré fleuri. Quand elle coupa le dernier bout de fil, Mme Lainier avait bien mal au dos, mais elle rayonnait-de plaisir attendri ; il lui semblait avoir retrouvé fortune, amis et jeunesse.

Le vendredi matin, dès l’aube, elle alla à la fontaine, mystérieuse, avec d’infinies précautions pour n’être point surprise, et elle battit ses draps neufs dans l’eau claire ; n’osant point les étendre de peur que leur grand éclat blanc n’attirât l’attention, elle les tordit de son mieux, avec grand effort et grande peine de ses petites mains de dame, puis elle les rapporta tout humides chez elle. Ce ne fut point petite affaire de les sécher en les repassant, mais sa persévérance en vint à bout avant le soir.

Et alors les préparatifs de la grande fête de migraine pouvaient commencer. Mme Lainier mit en ordre son petit salon, rafraîchit les bouquets du portrait et fit soigneusement disparaître tout ce qui avait servi à son travail de la journée. Ensuite elle passa dans la chambre plus intime ; elle enleva du lit les deux pauvres nappes… Son cœur se serra d’humiliation ; elle se laissa tomber à genoux et pleura sur elle-même, pendant quelques minutes, comme si elle eût été une autre personne…

Il était huit heures quand elle se réveilla le lendemain matin ; accablée de fatigue, elle avait dormi plus tard qu’à l’ordinaire. À peine rassemblait-elle ses idées qu’une douleur lancinante la cingla entre les deux yeux ; elle porta la main à son front et sourit… Oui, la migraine n’avait qu’à venir…

Un quart d’heure plus tard, la laitière, Mme Bornet, montait du rez-de-chaussée à l’étage, avec la hâte lourde de son gélatineux embonpoint.

— Avertissez votre maîtresse, dit-elle tout essoufflée à la bonne de Mlle Alexandrine Jacquet, que la dame d’en bas a la migraine. Elle se sent très mal et demande qu’on ait la charité de venir la soigner.

La nouvelle de cette capitulation se répandit dans le Village de Dames avec la rapidité de l’éclair ; on ne parla d’autre chose tout le jour. Mlle Alexandrine avait aussitôt fait mander son amie, qui accourut bouleversée d’étonnement.

Dans l’ombre paisible de sa petite chambre, Mme Lainier était étendue toute blanche sur l’oreiller, et son lit n’avait pas un pli, et ses deux mains étaient jointes juste au-dessus du beau chiffre qu’elle avait brodé la veille…

— Pauvre amie ! pauvre petite Dame à revers, faisait affectueusement Mlle Alyse tout en bassinant les tempes de la malade ; comme vous souffrez ! quelle épreuve que ces migraines !

— Non, non, c’est tout plaisir à présent… soupira Mme Lainier avec béatitude.

Les deux amies se regardèrent. Quelques instants plus tard, Mlle Alexandrine fit un signe mystérieux à son amie, qui la suivit doucement dans la pièce voisine. Et toutes deux à la fois, elles secouèrent la tête d’un air de tendre commisération.

— Les draps sont tout neufs, chuchota Mlle Alexandrine.

— Oui, la marque se voit encore sous la broderie…

— Que faut-il en conclure ? fit Mlle Alexandrine toujours plus dogmatique que son amie.

— J’en conclus que nous n’en dirons rien à personne.

BOUTONS DE ROSE.

Par son travail de fourmi économe, Mme Lainier avait peu à peu rassemblé autour d’elle quelques brins de confort ; de mois en mois elle ne vivait que pour l’acquisition projetée, une demi-douzaine de serviettes, un morceau de soie Liberty de quoi faire un coussin ; une belle nappe damassée, des mouchoirs de batiste. Pareille au naufragé, se bâtissant une cabane, elle oubliait la tempête qui l’avait jetée, toute dépouillée, sur ce rivage ; l’œuvre de reconstruction satisfaisait complètement son instinct de castor qui est aussi un instinct humain. Le centre de sa vie était une pile de linge ; son but, l’augmenter ; sa plus douce jouissance, la contempler ou y songer. S’hypnotisant ainsi dans une pensée unique, Mme Lainier, qui avait été l’épouse dévouée jusqu’au sacrifice, tombait par degré dans un doux égoïsme.

Elle n’aimait plus personne de cette affection directe qui implique un devoir ; on la gâtait beaucoup à cause des migraines dont elle était la martyre, et pour chacune de ces indispositions, elle n’avait qu’à choisir une garde-malade parmi l’élite des postulantes. On la comblait de prévenances, sans rien attendre d’elle en retour, « parce qu’elle avait eu de si grands revers ! » La veuve s’accoutumait aisément à une faveur aussi commode, et glissait sans s’en apercevoir sur une pente au bas de laquelle, par un revirement fort ordinaire, elle eût trouvé la critique et le jugement.

Déjà Mme Perrot-Campillon, rencontrant Clermonde, la bonne de Mlle Alyse Maîtral, lui avait demandé si elle ne se fatiguait point à faire deux services.

— Car, ajouta-t-elle avec son mince sourire, j’apprends que votre maîtresse vous a prêtée à Mme Lainier-Nicole pour ses nettoyages du printemps.

— Ma foi, répondit Clermonde, loyale à sa maîtresse, prêtée ou pas, les jours n’ont que douze heures tout de même.

Cependant Mlle Alexandrine Jacquet, dont le sacerdoce était de maintenir le niveau moral de la colonie, – et ce niveau s’élevait déjà à une altitude remarquable, – Mlle Alexandrine estimait, elle aussi, que Mme Lainier allait descendre au-dessous du minimum de conscience, et qu’elle n’était même plus digne de ses revers. « Pas de devoirs, pas d’expériences intérieures, rien à dire dans les réunions d’intérêt général ; une passivité où l’âme s’engourdit. Notre amie a besoin d’une secousse. » Et cette secousse, si Mlle Alexandrine avait pu la prescrire, aurait eu la force d’une décharge électrique. Mais la vie est souvent plus miséricordieuse que nous-mêmes, et nous trouvons sa justice trop modérée, jusqu’à ce que notre tour arrive ! L’avertissement du devoir, pour Mme Lainier, fut une lettre d’Afrique, du Transvaal, priant la veuve de se préparer à recevoir sa nièce unique, et cette nièce elle-même apportait la lettre. Ainsi le spectacle pénible d’une femme reculant devant sa tâche fut épargné au Village de Dames, qui en aurait été fort choqué.

Impossible d’hésiter, impossible de lever les mains au ciel et de dire : « Mais je n’ai pas de place, pas de lit vacant… Je suis sujette à des migraines, je n’entends rien à l’éducation… Mon frère est bien étrange ; que ne me donnait-il le temps de chercher un pensionnat ?… » La fillette était là et la lettre disait :

« Ma chère sœur, une occasion se présente d’envoyer Paulette en Europe ; je n’ai que trois heures pour nous y préparer, elle et moi. Élève-la de ton mieux, et garde-la quatre ans ; tu sais qu’elle en a quatorze. Sa mère, si elle eût vécu, aurait tenté de lui donner ici une éducation ; l’essayer à moi tout seul serait presque un crime envers l’enfant, qui te paraîtra sans doute bien ignorante et sauvage, malgré mes soins. Je t’écrirai plus longuement par le prochain bateau. Paulette te remettra une enveloppe contenant ses papiers et un chèque dont je te prie d’user largement pour toutes les dépenses nécessaires. Quant à la pension, calcule ce qui est raisonnable et prends-en le double, car je veux que la tâche d’élever ma fille ne soit pas pour toi une charge sans compensation. Ton pauvre frère, à force de rouler, s’est amassé pas mal de mousse, en dépit du proverbe… »

Pleurant et riant d’émoi, Mme Lainier ne sut qu’embrasser la petite voyageuse, qui se trouvait avoir les yeux de son père, la fossette de sa grand’mère paternelle, les cheveux bouclés de cousine Gertrude, et nombre d’autres particularités aussi remarquables que de bon augure. Quand cette veuve sans enfant eut, deux soirs de suite, bordé Paulette dans le lit blanc qu’on lui improvisa sur le canapé du salon ; quand elle eut, deux matins, lissé les plumes du petit oiseau effarouché ; quand elle entendit Mlle Alexandrine l’exhorter d’un ton sévère à entreprendre le devoir utile de cette éducation, et Mme Perrot-Campillon lui conseiller non moins vivement de ne se charger à aucun prix d’une responsabilité aussi grande, Mme Lainier passa un quart d’heure en colloque sérieux avec sa conscience, et découvrit que, dans cette grave conjoncture, la conscience et l’inclination étaient d’accord.

Cette Paulette avec ses cheveux frisés, son drôle d’accent exotique, sa fossette au menton et les petites pointes de caractère que déjà on lui devinait, eut vite fait de ravir le cœur de sa tante d’abord, et puis tous les autres cœurs féminins, affamés et vacants de maternité qui battaient sous chaque toit du Village de Dames. Quand on apprit, après deux jours de suspens, que Mme Lainier garderait décidément sa nièce, Mlle Alexandrins Jacquet convoqua chez elle une réunion des dames les plus autorisées, pour concerter ensemble un plan d’éducation. La tante trouvait, par devers elle, qu’il était plus urgent de s’occuper du trousseau de lingerie, et qu’avant d’avoir des leçons, sa nièce devait avoir des chemises ; mais, comme elle était avisée, elle ne se découragea aucun bon vouloir.

Tandis que Mme Perrot-Campillon offrait l’enseignement du piano, Mlle Bel-Ange des leçons de miniature, et Mlle Alexandrins la méthode du Père Girard ; tandis que les mots d’intuition et de déduction, d’Ollendorf, de Larousse, de surmenage intellectuel et de gymnastique suédoise se croisaient dans l’air, Mme Lainier ne rêvait plus que joli linge fanfreluché. Sa passion pour la fine toile et les broderies l’eût entraînée à des extravagances sans le véto de Paulette elle-même, dont les quatorze ans avaient leur bon sens et leur franc parler :

— Ma foi, dit-elle, tante Aricie, je sais ce que l’argent vaut, et papa travaille comme un Cafre pour le gagner. J’étais sa petite femme de charge là-bas, et ça me fait le cœur diantrement gros d’y penser… Notre cuisinière est une Allemande qui nourrira papa de beignets… et encore ils lui reviendront aussi cher que du bifteck !…

Ah ! nom d’un chat, tante Aricie, j’ai bien des soucis…

Au début, Paulette disait : « Nom d’un chien !! Elle avait acquis ce juron, et deux ou trois autres pas plus gros, dans la compagnie des commis de son père, qui semblaient avoir pris une part active à son éducation. C’était le plus innocemment du monde qu’elle semait sa conversation de ces explétifs, quand elle avait besoin d’exprimer un sentiment avec quelque vivacité. Sa tante en avait été horripilée, d’abord ; ensuite, voyant que la petite n’y entendait pas malice, elle lui avait proposé de remplacer le chien par le chat, qui est une bête plus douce, et elle espérait, de substitution en substitution arriver aux oiseaux, à la colombe par exemple dont le nom est, sans conteste, à sa place dans une bouche de jeune fille. Nom d’une colombe !…

Car Mme Lainier s’était promis dès le premier jour de contrarier le moins possible cette nièce coloniale : « Elle se cabrerait et nous aurions des scènes, le beau résultat ! Non, Paulette a de la droiture, elle aime son père ; le reste viendra sans violence. » On comptait aussi beaucoup sur Marie-Louise.

Marie-Louise était la perfection rose et blanche ; le Village de Dames était fier d’elle, car il pouvait s’attribuer quelque droit d’auteur dans la création et le fonctionnement de cette petite merveille.

Officiellement, Marie-Louise appartenait à sa tutrice et marraine, qui était en même temps sa cousine et sa grand’tante, si bien que ça n’en finissait pas de titres de parenté et de reconnaissance. La personne sur laquelle s’entassaient ces obligations familiales était une très vieille dame, distraite autant que vénérable, et qui cachait ses cheveux blancs et son front d’ivoire sous un fronteau de batiste, comme une religieuse. Le fronteau était uni les jours ordinaires ; bordé, le dimanche, d’une étroite Valencienne. Sur ce principe-là, Mme Vieux-Girard était inébranlable, mais, pour tout le reste, elle laissait, comme on dit, couler l’eau, et s’en rapportait à sa bonne, veuve comme elle, mais beaucoup plus jeune, une grosse Bourguignonne qui répondait au doux nom de Frumencette.

Marie-Louise était encore au berceau quand sa vieille marraine reçut la tutelle de cette petite orpheline ; alors, la considérant qui suçait son biberon d’un air bien sage, Mme Vieux-Girard décréta, pour en avoir l’esprit déchargé : « Nous ferons de cette petite fille une institutrice, et elle gagnera sa vie en Angleterre. » Dans ce but, on la plaça chez une bonne fermière qui élevait très bien les canards, et on l’y oublia un peu. Le tuteur adjoint envoyait chaque semestre la pension fixée, et la mère nourricière y répondait par un beau reçu accompagné d’un de ses élèves emplumés qu’elle adressait alternativement au tuteur et à Mme Vieux-Girard. Ce fut même à l’occasion d’un de ces volatiles, délicieusement accommodé aux petits pois, que la marraine se ressouvint de sa filleule.

— Bonté divine, Frumencette, exclama-t-elle, vous auriez dû m’y faire penser ! Je crains fort qu’en arts d’agrément cette petite n’ait pas appris grand’chose. Vous êtes fille de bon conseil, arrangez l’affaire, je m’en rapporte à vous.

La brave Bourguignonne prit des informations, d’où il résulta que Marie-Louise fut jetée, des bras de sa naïve fermière, dans ceux d’un pensionnat à la mode. Ce grand changement ne déconcerta pas le moins du monde la fillette. Elle ouvrit un peu plus grands ses yeux de myosotis et trouva tout naturel d’être gâtée par les grandes demoiselles du pensionnat comme elle avait été adorée par les gros gamins de la ferme. Mignonne, et potelée, et blanche, elle ressemblait à une jattée de crème où l’on aurait mis tremper des fraises. Elle apprit très vite beaucoup de choses utiles ; ainsi, les capitales de tous les pays du monde, et les couleurs qu’il sied de porter quand on est blonde, et à écrire de jolies lettres de remerciements à sa marraine et au tuteur adjoint, qu’elle appelait avec politesse « monsieur mon cher co-tuteur », suivant les instructions de sa maîtresse de style. Elle faisait tout ce qu’on lui ordonnait et personne ne la vit jamais de mauvaise humeur. Elle devint l’agneau chéri du pensionnat, qui bientôt cependant dut pleurer sa perte, car Mme Vieux-Girard, ayant invité Marie-Louise à passer les vacances chez elle, s’attacha si fort à la sage fillette qu’elle la garda.

Frumencette fut assurément l’inspiratrice de cette résolution extraordinaire : depuis des années, elle souhaitait en secret que sa maîtresse adoptât un enfant ; pour son cœur affamé de tendresse, la chatte Albertine et le bouvreuil Albert n’avaient été que des succédanés insuffisants. Elle jura qu’elle prendrait sur elle toute la responsabilité des robes et fourreaux, des maladies possibles, voire même de l’éducation, car, « Dieu merci, fit-elle, la petite trouvera dans ce Village de Dames autant de maîtresses qu’il y a de femmes sans occupation, et c’est dire toutes, quasiment. »

Mme Vieux-Girard avait un faible pour les jolis visages ; si Marie-Louise eût été laide, on l’aurait certainement renvoyée à son pensionnat s’y former pour l’exportation : mais, avec ses yeux bleus comme la fleur du lin, ses joues d’églantine, sa bouche en bouton de rose, elle ornait le salon mieux qu’un bouquet. Sa marraine ne lui demandait autre chose sinon de lui faire son thé à quatre heures et peut-être de lui recoudre un bouton de gant, à l’occasion ; mais, ainsi que Frumencette l’avait prévu, tout le Village s’occupa de Marie-Louise.

On la bourra de leçons, on se l’arracha corps et âme ; on lui broda des tabliers, des sachets, des mouchoirs à ne savoir qu’en faire ; on lui façonna des manières exquises et des sentiments assortis ; on lui apprit à marcher, à entrer, à sortir, à saluer, à donner aux pauvres, à faire sa prière. Et malgré tant de soins, on ne réussit pas à la rendre insupportable. Pas même affectée : elle laissait toute cette pédagogie glisser sur elle, comme un oiseau laisse la pluie couler sur son plumage lisse. Elle n’apprenait que ce qu’elle voulait bien, et parmi ces affections despotiques, elle gardait tout doucement son petit quant-à-elle.

À l’arrivée de Paulette, sa joie fut inexprimable. Enfin, avoir une amie, une créature semblable à elle, et pour qui elle pourrait éprouver d’autres sentiments que la vénération et la reconnaissance ! Enfin voir des tabliers à épaulettes sur d’autres épaules que les siennes et pouvoir dire tu, et jouer des quatre mains avec quelqu’un qui ferait des fautes !…

Il y eut un thé chez Mme Lainier-Nicole pour la présentation de ces deux printemps l’un à l’autre, et le cercle des grandes personnes admira fort le contraste qu’ils offraient. Paulette, de toute son âme impétueuse et fruste, se jeta sans perdre une minute dans l’amitié passionnée, et Marie-Louise, éperdue, tremblante devant une si grande nouveauté, admira les brusqueries de la petite sauvageonne, ses propos sans gêne, et même sa robe à grands carreaux noirs et magenta qui, sur sa propre personne, l’eût fait évanouir d’horreur.

Cette robe fut leur premier sujet de conversation. On avait permis aux deux fillettes de se retirer dans un coin, derrière la jardinière de plantes vertes, tandis que les dames prenaient leur seconde tasse de thé. Elles se contemplèrent un moment sans rien dire.

— J’ai l’air d’une Hottentote avec cette robe, fit subitement Paulette. Je ne m’en doutais pas, mais, depuis que je vous vois, je le sais. Vous me trouvez affreuse.

— Bien au contraire ! s’écria Marie-louise.

— Mais vous n’aimez pas les carreaux. Ce vieux monstre de Philips m’a pourtant assuré que c’était la dernière mode de Paris… Philips, celui qui tient le store, vous savez.

— Pourquoi tient-il le store ? interrogea Marie-Louise avec timidité en jetant un coup d’œil vers la fenêtre et s’assurant que là du moins le store tenait bien tout seul.

— Pourquoi ? mais il faut bien que quelqu’un le tienne, nom d’un chat !

Effarée, Marie-Louise ouvrit tout grands ses yeux d’azur.

— Ça doit le fatiguer, murmura-t-elle faiblement.

— Il faut croire que non, puisqu’il a choisi ce métier. Moi, d’ailleurs, je m’en bats l’œil, du vieux Philips. Il m’a vendu une vilaine robe, voilà ce qui me touche. Où achetez-vous les vôtres ?

— C’est ma tante qui s’en occupe, ou plutôt Frumencette.

— Ma tante à moi ne pense qu’aux chemises, soupira Paulette. Est-ce qu’il y a dans ce pays des occasions où l’on aille en chemise ?

— Jamais, dit Marie-Louise avec horreur.

— Ma foi, je l’aurais cru. Alors à quoi bon tant de festons et de petits rubans si personne ne doit les voir, nom d’un chat !

— Pourquoi, fit Marie-Louise s’armant de courage, pourquoi dites-vous : « Nom d’un chat ! »

— Parce que ma tante m’a priée de le faire.

— Mme Lainier !

— Mais oui : c’est à sa requête particulière que je dis ça.

— Que c’est extraordinaire ! s’écria la correcte fillette. Je crois rêver.

— Point du tout. On m’a envoyée ici pour faire mon éducation, vous savez, et tante Aricie commence tout de suite.

« Quelle drôle de manière de commencer une éducation ! » songea Marie-Louise bouleversée. Elle avait eu jusqu’alors beaucoup de considération pour Mme Lainier, et elle l’avait même soignée, en sous-ordre, dans plusieurs de ses migraines.

— Mais vous, reprit Paulette pour laquelle ce sujet avait des charmes, quand vous avez besoin d’un petit juron, qu’est-ce que vous dites ?

Marie-Louise rougit jusqu’à la racine de ses blonds cheveux.

— Quand je suis bien contrariée, confessa-t-elle à demi-voix, je dis : « Rave ! »

— Tiens ! c’est joli, mais un peu court, fit Paulette intéressée, on a de la peine à y mettre assez d’accent. Voyons : Rrr… ave. Je crois que ça ne me suffirait pas. Dites-le donc encore une fois, comme pour de bon.

— Rave ! répéta Marie-Louise avec docilité. Mais, s’échauffant un peu dans sa mimique, elle secoua la tête et fronça le sourcil comme sous l’empire d’une vive irritation.

C’était une petite scène de comédie dont Mlle Alyse Maîtral eût bien ri si elle en avait été la spectatrice, mais la jardinière servait de paravent aux deux petites actrices, et ces dames, buvant leur seconde tasse avec sérénité, ne se doutaient guère du genre de préceptes que leur élève était en en train d’inculquer à la petite sauvage.

— Quel âge avez-vous ? demanda Marie-Louise dans un grand désir d’intimité et de confidences.

— Quatorze ans, et toi ?

— Alors on se tutoie ?… soupira la blondine en extase.

— Parbleu ! à quoi bon faire des manières comme si on était de grandes demoiselles ? Quel âge as-tu, dis ?

— Quinze ans.

— Rave !… eh bien non, ça ne va pas ce rave, pour exprimer qu’on est étonnée. Qu’est-ce que tu dis pour exprimer que tu es étonnée ?

— Je dis « C’est étonnant », ou bien : « Est-ce possible ! » où bien : « Vous me surprenez beaucoup. »

— Ça me paraît un peu fade. Barbara, notre cuisinière, disait Blitz und Donner, mais je n’ai jamais pu m’y habituer, parce que j’ai peur du tonnerre.

— As-tu vraiment peur du tonnerre ? s’écria Marie-Louise. Moi qui suis une poltronne, le tonnerre ne m’émotionne pas du tout. Et des souris, en as-tu peur, dis ?

Elles traitèrent ce sujet à fond, puis elles passèrent des souris aux araignées, des araignées aux chiens, gros et petits, et aux ombres qu’on voit le soir. Elles déclarèrent l’une et l’autre ne point croire aux revenants, mais aux rêves un petit peu. Elles échangèrent des impressions et des anecdotes, et firent simultanément la même grande découverte, à savoir : qu’elles se ressemblaient sur nombre de points et qu’elles différaient sur beaucoup d’autres, ce qui leur parut fort remarquable. Elles avaient complètement oublié le groupe voisin des grandes personnes, et parlaient avec autant de liberté et d’animation que deux naufragés qui se rencontrent dans une île déserte.

— T’a-t-on déjà demandée en mariage ? faisait Paulette les yeux brillants, son épaisse natte noire s’agitant sur des épaules un peu maigrelettes.

— Moi, juste ciel ! s’écria Marie-Louise qui employait des exclamations à la vieille mode, celles mêmes de sa grand’tante. Mais je ne suis qu’une petite fille !

— En Afrique, tu serais une grande personne. Pas si tu étais Anglaise, non. Les Anglaises, c’est pas dans l’express. Mais, si tu étais Espagnole ou Française, ah ben ! tu verrais, on t’aurait déjà trouvé un mari.

— Tu crois ? dit Marie-Louise avec une petite note de curiosité émue que Mlle Alyse démêla fort bien, car elle avait peu à peu reculé sa chaise jusqu’à la jardinière, et elle prêtait l’oreille, de derrière les feuillages.

— C’est même pour cette raison, continuait Paulette de sa voix claire, que papa m’a expédiée ici. Il ne veut pas que je me marie dans les langes. Au départ, dit-elle d’un ton mystérieux, M. Harrisson voulait me faire promettre de lui garder mon cœur, et je suis bien sûre que c’est lui qui avait mis dans notre cabine un tas d’oranges et de gingerbread, et un pot de camélias ; mais Aurore Jackson, avec qui je partageais la cabine, a prétendu que c’était son amoureux à elle, et alors je n’ai plus voulu toucher même à une orange… J’aime assez M. Harrisson, mais je n’ai rien promis. Il m’appelait son petit poulain noir… Reste à savoir si c’est bien respectueux, ça, pour une personne qui deviendra peut-être son épouse.

— Est-il vieux ? demanda Marie-Louise un peu haletante.

— Très vieux ; vingt-cinq ans ; il a des moustaches longues comme ça.

Paulette étendit tout son bras et Marie-Louise poussa un éclat de rire.

Mlle Alyse songeait : « Elles vont bien, les jeunes filles d’à présent ! Ah ! il faudra la surveiller de près, cette petite Africaine. Elle va farcir l’esprit de Marie-Louise de demandes en mariage et autres sornettes. Je conseillerai à sa tante une vigilance très particulière, et j’aurai moi-même l’œil au guet. Félicitons-nous de n’avoir dans le Village de Dames aucune peste de garçons. »

Depuis ce jour, ce fut entre les deux fillettes une amitié à la vie et à la mort. Elles s’entendirent pour déclarer qu’elles ne pouvaient étudier l’une sans l’autre. Aussitôt qu’il fut question de piano, Paulette prit en grippe Mme Perrot-Campillon, qui jouait la Dernière pensée de Weber, en soupirant d’une manière sentimentale et en relevant le petit doigt. Elle supplia qu’on permît à Marie-Louise de lui enseigner les premiers principes de la musique, et « après ça, dit-elle, je me débrouillerai bien ». Ces leçons, prises dans le salon de Mme Vieux-Girard, le matin, avant que la vieille dame eût quitté sa chambre, ces leçons furent pour les deux fillettes une source de gaieté extraordinaire. Loin de perdre son temps à des gammes banales, à des exercices comme chacun peut en faire, Paulette s’appliquait à extraire du clavier des sons imitatifs ; elle cherchait les notes dont la consonance représentait le plus heureusement un chat en colère, ou la voix de M. Harrisson pleurant le départ de son petit poulain noir, ou Barbara cassant les assiettes. Dans ses moments solennels, elle imitait l’horloge de l’église qui sonne minuit sur un cimetière, ou bien un chien aboyant après les voleurs, ou bien encore, avec beaucoup d’onction, Mme Perrot-Campillon jouant la Dernière pensée de Weber. Elle reproduisait avec une étonnante mémoire de l’oreille le rythme général du morceau, bien que la musique en fût tout de travers ; elle poussait des soupirs, et ne manquait point de tenir son petit doigt dressé aussi raide qu’une allumette. Quand elle en était là de son programme, Marie-Louise, à demi-pâmée de rire et d’épouvante, la suppliait de s’arrêter, tandis que Frumencette, de sa cuisine, admirait qu’en si peu de temps la jeune demoiselle eût appris à jouer de si beaux morceaux : « C’est varié, songeait-elle ; et par moments on jurerait entendre ma chatte Albertine qui dit son mot. »

Le samedi était jour de grande fête, bien que Paulette cherchât loyalement à s’affliger des migraines hebdomadaires de sa pauvre tante. Il ne convenait point que la fillette y assistât, avait décrété le congrès de ces dames ; car l’hérédité est chose mystérieuse, et que savait-on si un penchant à la migraine ne se fût point développé chez la nièce rien qu’à voir les souffrances de sa tante ? Les deux fillettes étaient invitées ensemble, ce jour-là, dans chaque cottage à tour de rôle, et partout on leur faisait fête par des friandises ou par quelque menu cadeau, par un jeu ou un petit travail amusant.

L’après-midi, elles s’exerçaient à leur gymnastique suédoise, sous la direction de Mlle Alexandrine, qui avait fait venir de gros livres traitant savamment de cette matière, et établi des trapèzes et autres balançoires dans sa remise. On faisait aussi une partie de croquet, puis on prenait le thé avec des petits gâteaux, et le soir si le ciel était clair, Mlle Alyse leur enseignait à vérifier les étoiles.

Bref, il n’était pas en ce bas monde de jeunes filles plus heureuses. L’éducation de leur corps, de leur esprit et de leur cœur s’opérait sur le plus beau des plans ; rien n’était laissé au hasard, et tout le Village de Dames savait que Paulette et Marie-Louise, le lundi matin à neuf heures, étudiaient la bienfaisance en tricotant des petits bas pour les enfants pauvres, à dix heures la cuisine en regardant Frumencette rouler des fricandeaux, à onze heures le piano par des quatre mains qu’on pût bien souhaité entendre, mais Marie-Louise, avec modestie, fermait hermétiquement les fenêtres.

Et ainsi tous les jours, selon un programme réglé. Ces dames ne se sentaient pas d’aise ; elles en parlaient à leurs amies de la ville qui venaient les voir le dimanche.

Le printemps passa, puis l’été, puis l’hiver, et les saisons étaient moins régulières dans leur cours que la vie du Village de Dames, où le temps ne semblait point couler. Puis le printemps revint, et Paulette jeta loin d’elle avec enthousiasme sa toque de fourrure, son manchon, qui l’avaient ravie cependant en décembre et qu’elle avait voulus de thibétine gris clair, comme ceux de Marie-Louise.

— À bas cette vieille peau de chèvre ! cria-t-elle au grand scandale de sa tante, lançant dans un coin le malheureux bonnet, au lieu de le placer soigneusement au fond d’une boîte et de l’embaumer dans le camphre et la naphtaline.

— Ramasse cette toque et donne-la-moi, fit Mme Lainier assez choquée.

— Oui, ma tante ; je vous demande pardon. C’est la joie. Voici mon vieux chapeau de paille, mon amour d’horreur de vieux chapeau… Allons, ma vieille cloche, mon vieux chaume, couvre-moi encore une fois, et allons ensemble à la promenade.

— J’espère, dit Mme Lainier en jetant un coup d’œil au programme écrit en ronde, encadré de filets rouges, qu’une épingle fixait à la paroi au-dessus de la table à ouvrage, j’espère, Paulette, que tu songes à aller à ta leçon d’allemand chez Mlle Kegelbaum.

— Ah ! ma tante, moi qui me donnais tant de peine pour l’oublier, au contraire. J’y étais presque arrivée. Nom d’un chat !… d’un tout petit chat, ma tante et seulement pour cette fois !

Car Mme Lainier ne tolérait plus le chat, ne tolérait plus la rave, exigeait qu’on se passât entièrement d’explétifs.

La leçon d’allemand ne fut pas brillante ce jour-là. Marie-Louise avait mal à la tête. Le lendemain, elle semblait languissante ; le jour suivant Frumencette lui fit commencer une cure de tisane de gentiane comme tonique printanier. On parla de cette indisposition dans la réunion d’intérêt général, le mardi soir, et Mlle Alyse demanda s’il ne serait point à propos d’accorder aux deux fillettes une quinzaine de vacances, pour leurs œufs de Pâques. On en tomba d’accord, avec des clauses restrictives concernant le piano et le travail à l’aiguille.

Il n’était que temps ; car, sans que nul s’en doutât, la pauvre Marie-Louise, victime de ses vertus, était malade de sagesse et de monotonie. Malgré la gentiane, elle ne recouvrait pas d’appétit, et toutes les tentations culinaires de la désolée Frumencette étaient sans nul effet. On s’alarma sérieusement, on ne parla plus d’autre chose dans le Village, et Mme Bornet la laitière demanda avec reproche si l’on n’allait pas bientôt songer à faire « ausculpter » cette demoiselle. Le docteur fut mandé, qui en dix minutes découvrit que la jeune Marie-Louise souffrait d’un peu d’anémie, prescrivit le lait, le grand air, et renfourcha sa bicyclette.

Ô bienheureuse prescription ! Le printemps était, par merveille, un vrai printemps, cette année-là. Les pentes verdissaient à Pâques ; les petits chemins d’été se rouvraient, la neige fondait partout. C’était le moment délicieux où les eaux libérées par la tiédeur du renouveau chantent leur grande cantate cristalline, gouttes qui tremblent comme des diamants bleus au bout des branches avant de tomber sur la mousse, doux bruit de pluie printanière ; filets de cristal qui courent et gazouillent au long des chemins, qui se rassemblent pour bondir en cascades ; voix lointaine du gros torrent dans les gorges ; musique libre et vivante qui mène le cortège des saisons, précédant les fanfares de la grive et l’orchestre des cigales violonistes. Cette chanson des eaux fait sortir de terre les brins d’herbe : les fleurettes ouvrent leurs yeux timides, les bourgeons se mettent à la fenêtre, et notre cœur ravi exulte avec eux, tout neuf, tout frais, et crie allègrement : « C’est le printemps qui passe ! ». Encore un printemps ! soupirent les vieux avec reconnaissance, et les jeunes sont contents sans trop savoir pourquoi comme les cabris, comme les oiseaux.

Cependant cette petite églantine pâlissante, Marie-Louise, penchait toujours plus la tête.

— Je sais bien, moi, ce que tu as, fit un jour Paulette de son ton délibéré. On t’a trop bien élevée et tu moisis d’ennui.

— Miséricorde ! s’écria la pauvre Marie-Louise, ne va dire cela à personne.

— Donc, tu admets que c’est vrai. Comment je le sais ? Je souffre du même mal, prononça tragiquement Paulette. Chez moi ça ne se traduit pas en anémie, ça n’est pas dans mes moyens. Je voudrais crier et ruer, je voudrais mordre Mme Perrot-Campillon, parce que je suis un méchant poulain, tandis que tu es un ange en sucre. Voilà comme je m’ennuie, moi, quand je m’y mets. J’ai jeté ma toque par terre, mais ça ne m’a pas du tout soulagée. Il faudrait autre chose. Je sais bien ce qu’il nous faudrait.

— Quoi donc ? demanda languissamment Marie-Louise ?

— Ah bah ! je ne te le dirai pas, tu t’évanouirais.

— Oh ! dis-le-moi, je t’en prie.

— Tiens, comme la curiosité te ranime ! Non, non, je ne te le dirai pas. Bois ton lait.

Ce lait, on décida que, pour mieux interpréter les ordres du docteur. Marie-Louise l’irait boire tout chaud, chaque soir, à la ferme de Mme Bornet. Le temps était favorable, l’air tiède et la distance pas trop grande, trois quarts d’heure au plus, en montant par une pente douce. En partant à quatre heures et en se reposant après leur bol de lait, les fillettes pouvaient être de retour vers six heures.

Mme Perrot-Campillon était d’avis qu’on les accompagnât ; Mlle Alyse n’en voyait pas la nécessité, et il fut admis finalement qu’on les accompagnerait quand on le pourrait. Les jeunes filles du hameau voisin, des filles rustiques à vrai dire, faisaient toutes seules des courses plus longues, et le pays était une vraie Arcadie pour la douceur des mœurs et la rareté des vagabonds.

La première fois que les deux petites promeneuses partirent sans escorte, c’était un jeudi : elles s’en souviendront longtemps. Du cottage de Mme Vieux-Girard, d’où elles sortaient, il fallait passer devant toutes les maisonnettes, tous les jardinets du Village de Dames, et chaque fenêtre, chaque barrière leur envoya la recommandation d’être bien sages, tant que Paulette, avant même d’être en pleine campagne, se sentait un furieux désir de faire quelque sottise.

Par derrière, on les admirait ; Mlle Kegelbaum s’arrêtait de planter sa bordure de myosotis et joignait les mains en soupirant : « Ach ! Jugend ! cheunesse ! » et Clermonde, la bonne de Mlle Alyse, qui cueillait de la dent-de-lion dans le pré voisin, se mettait à chanter :

 

C’est le printemps,

Sortons aux champs,

La campagne est fleurie.

 

Sur elle aussi passait l’avril, avec sa subtile haleine qui fait battre le cœur plus vite et qui le met sens dessus dessous.

— Bon voyage, boutons de rose ! criait Mlle Alyse, debout à sa croisée. Soyez bien sages, ne parlez à personne.

— Ne parler à personne ! répétait Paulette avec indignation, relevant la tête comme un petit poney qui piaffe et se cabre. Qu’on me musèle, alors.

— Tu veux dire qu’on te bâillonne, corrigea Marie-Louise.

— Parfaitement, et qu’on me mette des menottes et des chaînes et qu’on ne m’envoie plus au chaud-lait, ajoutait-elle, ce qui gâta un peu le lyrisme de sa tirade. Moi, d’abord, je n’ai rien promis et je parlerai à tout le monde, tu m’entends, à tout le monde.

— Nous ne rencontrerons pas un chat, fit Marie-Louise assez mélancoliquement.

— On verra bien ! cria Paulette le menton en l’air. Le sort nous doit une revanche, pour une fois où l’on nous laisse sortir sans… sans… Comment donc appelle-t-on ces vieilles personnes, dans les livres, qui sont toujours à fermer des verrous et à contrarier les jeunes filles ?

— Oh ! Paulette, si l’on t’entendait ! Tu veux dire des duègnes mais n’est-ce pas très mal d’appeler ainsi nos bonnes amies ?

Paulette se mit à siffler, – ce talent d’agrément était le seul qu’elle eût apporté d’Afrique, – se mit à siffler un arrangement de la Dernière pensée de Weber.

— Ah ! ma foi, fit-elle en s’interrompant, c’est elle qui aurait besoin d’une duègne.

— Qui donc ? exclama son amie effarée.

— Mme Perrot-Campillon. Tu verras qu’avec ses beaux yeux de velours elle aura des aventures.

— Juste ciel, Paulette !

— C’est ainsi. J’en ai le pressentiment. Je la surveille.

Rien n’était plus innocent que l’imagination de Paulette ; sa connaissance du domaine interdit consistait en mots plus ou moins romanesques, et, quand les lèvres roses disaient aventures, sa naïveté pensait à des aventures de chevalerie.

Un escargot qui se promenait sur la pente humide et mousseuse vint les distraire de leur conversation ; Paulette le prit dans sa main, pour admirer de près la jolie coquille aux stries brunes et blanches ; puis elle souffla sur les petites cornes sensitives afin de les voir se contracter, et finalement elle traita le pauvre mollusque de vieux garçon égoïste, ce qui fit rire aux larmes Marie-Louise. Plus loin une touffe de primevères les attira, qu’elles cueillirent toutes pour en fleurir la ceinture de Paulette ; quant à la blondine, elle n’eût pas plus consenti à porter une fleur jaune qu’à se jeter dans un étang, la tête la première. Elle attendait la fleur bleue, elle la cherchait partout et dut se contenter d’une poignée de violettes, qu’elle n’aimait pas beaucoup, parce que c’est une fleur de vieille dame. On s’apercevra que l’élève de Frumencette et d’un pensionnat grand genre avait des idées très arrêtées sur les sujets importants.

Ensuite il fallut s’asseoir sur un vieux tronc, car Marie-Louise était un peu essoufflée, et Paulette lui fit un dossier de son propre dos. Tout à l’entour le sol était tapissé de lierre, dont elles cueillirent des rameaux pour en enguirlander leurs petits chapeaux canotiers, tout neufs et tout pareils, de paille blanche avec un ruban blanc en nœud bien enlevé. Soudain, un bruit se fit entendre au-dessus d’elle, dans le chemin escarpé dont le prochain contour s’enfonçait sous les arbres, un bruit de pas et de petites pierres qui allaient roulant, cliquetant comme si l’on se fût amusé à les jeter de côté et d’autre.

— Quelqu’un ! murmura Marie-Louise toute saisie. Un homme ! Écoute ce pas !

— J’aime mieux un homme qu’un loup, fit Paulette se moquant d’elle.

— Tu ne lui parleras pas ! implora son amie, fort mal à propos, car Paulette avait déjà oublié sa bravade et, quand on l’en fit s’en ressouvenir, elle n’en voulut point démordre.

— Je lui parlerai, déclara-t-elle, je l’ai juré.

— Point du tout ; tu l’as dit en plaisantant.

— Je n’ai qu’une parole ! fit Paulette avec majesté. Mais je serai convenable.

Alors elle s’assit bien droite, son chapeau sur les genoux ; et elle attendit que la situation se déroulât.

On n’aurait pu imaginer un plus joli tableau de genre que ce groupe de deux fillettes, brune et blonde, toutes menues posées sur ce vieux tronc comme deux mésanges un peu farouches et qui s’envoleront à grand frou-frou si seulement une feuille remue. À travers le taillis mince des branches pointillées de bourgeons, une pluie de soleil tombait en larges bandes, faisant reluire le lierre comme de vives émeraudes et briller l’or fin des primevères au corsage de Paulette.

Si gracieux était l’arrangement, si douce la lumière, que le charme en semblait presque artificiel, et que surpris, le promeneur s’arrêta net au contour, tenant en l’air la gaule de noisetier dont il se servait pour faire voler les petits cailloux de droite et de gauche.

— Qui est-ce ? chuchota Marie-Louise, car elle était assise le dos au chemin et n’aurait voulu pour un empire tourner la tête.

Paulette, droite comme un sabre, répondit sans faire un mouvement :

— C’est un jeune homme.

— A-t-il bonne façon ?

— Il n’a pas l’air d’un assassin. Bon ! le voilà qui s’arrête et nous regarde.

— Oh ! Paulette, ne lui parle pas !

— J’ai juré de le faire, mais je ne sais que lui dire. Je ne peux pourtant pas lui annoncer que le Grand Turc est mort.

— Tu pourrais lui demander l’heure, suggéra Marie-Louise, qui aussitôt devint rouge comme une fraise et sentit ses joues brûler.

L’objet de leur attente émue, craignant sans doute qu’une plus longue contemplation ne fût trouvée indiscrète, se remettait en marche et fut bien vite à deux pas des jeunes filles. Il souleva son chapeau, il passait.

— Excusez-moi, monsieur, fit Paulette d’une voix extrêmement sévère, je voudrais bien savoir l’heure qu’il est.

On eût pu croire, à l’entendre, que le passant manquait à tous ses devoirs en négligeant de lui fournir de lui-même cette information. Il fit volte-face, et Marie-Louise se hasarda à glisser vers lui un timide coup d’œil. Il était grand et il avait une figure drôle, le nez un peu en l’air et la moustache ébouriffée, les yeux noirs et pointus.

— Désolé, mademoiselle, répondit-il. J’ai laissé ma montre à la maison.

Paulette inclina la tête avec majesté ; elle avait accompli son serment et désirait à peine, – oh ! un tout petit peu seulement, – que l’incident se prolongeât. Mais son interlocuteur restait là, immobile, tandis que ses yeux noirs cherchaient Marie-Louise derrière le dos de Paulette.

— C’est la première fois, mademoiselle, reprit-il, que je regrette de n’être pas un Indien apache ou sioux.

— Pourquoi donc, grand ciel ! s’écria Paulette dont l’imagination évoqua de vagues images de tomahawks et de couteaux à scalper.

— Parce qu’alors je pourrais vous dire l’heure à l’horloge du soleil.

— Oh ! bien, fit Paulette l’intrépide, si vous aviez vu des sauvages vous n’auriez pas tant de regrets ; ils sont affreux. J’ai vu des Zoulous, moi !

— Je n’en doute nullement, mademoiselle, répondit-il de son air drôle, ébouriffant encore sa moustache d’un revers de main. Et je suis sûr que dans la rencontre ce n’est pas vous qui avez eu peur.

Elle le regarda, incertaine ; il avait l’air bon camarade, un tantinet moqueur. Elle dit à Marie-Louise :

— Puisqu’il ne sait pas l’heure, partons.

Et elles se levèrent toutes deux ; elles mirent leurs chapeaux, mais il ne s’en allait pas, il les regardait.

— Je voudrais bien vous photographier, fit-il tranquillement comme s’il eût proposé la chose du monde la plus naturelle. Paulette avait déjà remarqué qu’il tenait à la main une boîte en maroquin noir.

— Votre kodak ? dit-elle indiquant l’objet du menton. Faites voir. J’en avais un là-bas, mais qui était vieux moule, et je l’ai laissé. Je déteste ce qui est vieux moule, moi.

Que faire ? sinon s’asseoir sur le bord du chemin et déballer l’appareil, que Paulette examina dans tous ses détails avec un vif intérêt.

— Quant à nous photographier, conclut-elle, il faut demander cela à Marie-Louise ; elle sait ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, dans ce pays.

Marie-Louise n’avait pas encore ouvert la bouche. Elle dit d’une voix un peu tremblante, en se tournant vers son amie :

— Nous n’avons pas le temps, nous arriverons trop tard pour notre chaud-lait.

Et, passant vite sa main sous le bras de Paulette, elle se trouva délicieusement posée, juste dans la lumière qu’il fallait, et ombrée à ravir sur un fond de feuillage.

— Ah ! soupira le jeune homme, si j’osais !

— Osez ! fit Paulette impétueusement. Je comprends ça. Ce vieux chaud-lait peut attendre. Toi, Marie-Louise, ne bouge plus.

Quand fut terminée l’opération, qui dura juste dix secondes, le jeune homme salua profondément du chapeau.

— J’aurai l’honneur de vous soumettre les épreuves, dit-il, quand il vous plaira.

— Vos bains sont prêts ? demanda Paulette d’un air entendu.

— Parfaitement.

— Vous demeurez près d’ici ?

— Là-bas, répondit-il en indiquant de la tête un point vague vers le nord-est.

— Ah ! mais ça peut être la Russie, ce que vous montrez là. Je sais mes points cardinaux, allez.

— Non, mademoiselle, je n’ai point l’avantage d’être aussi exotique. Je demeure, par intermittences, au Clos-des-Grives, et mon père est le boulanger.

— Tiens ! s’écria Paulette avec un vif intérêt, c’est votre père qui nous fait manger du pain sec quatre jours par semaine !

— Rassis, mademoiselle, rassis !

— Oh ! rassis !… dans le pays d’où je viens, monsieur, on a des petits pains tout chauds à chaque repas.

— Ce qui est très mauvais pour l’estomac, mademoiselle.

— Bah ! bah ! c’est le pays des autruches aussi, et vous savez ce qu’on raconte de leur estomac. Dites de ma part à monsieur votre père qu’il devrait bien se lever matin tous les jours et nous faire manger du pain frais… Mais, si votre père est boulanger, qu’est-ce que vous êtes donc ? fit-elle.

— Eh bien, je suis son fils, dit-il en riant.

— Le petit mitron, comme dans la chanson… Mais tout ça n’arrange pas notre affaire. Nous passons dans ce chemin tous les jours vers quatre heures et demie, Marie-Louise et moi ; si nous sommes seules, on pourra causer ; mais, si nous avons une duègne avec nous, ne vous risquez pas, vous nous feriez gronder.

— Rien ne saurait être plus clair ; je reste à vos ordres, mesdemoiselles, dit le jeune homme qui ajouta, avec une intonation un peu émue de protection honnête et fraternelle :

— Allez-vous-en bien vite à votre tasse de lait, car il va se faire tard dans les bois.

Puis il les salua de nouveau fort respectueusement, et s’éloigna le cœur tout attendri, car il voyait combien ingénue était la hardiesse de Paulette, combien innocent le rendez-vous qu’elle lui donnait.

Marie-Louise avait retrouvé la parole ; elle ne cessa jusqu’à la ferme de commenter chaque détail de la romantique rencontre, et se fâcha, – autant qu’un myosotis peut se fâcher, – contre Paulette qui persistait à appeler ce jeune homme si grand et si poli : le petit mitron.

— Il n’a pas un grain de farine sur lui. Je crois plutôt qu’il étudie. Ô Paulette, si vraiment c’était un étudiant ! s’écria Marie-Louise avec ferveur.

— Eh bien quoi ? fit Paulette étonnée de ce transport.

— Ah ! tu ne sais pas ; mais, à la pension, toutes les grandes étaient folles des casquettes.

— Ben ! j’aime mieux les chapeaux, moi, déclara son amie.

— Tu n’as jamais vu la casquette blanche, ni la rouge, ni la verte, tu ne sais même pas ce qu’elles signifient et tu essaies d’en parler ! fit Marie-Louise avec commisération. Crois-tu qu’il reviendra ?

— Si c’est un gentleman, il sera là demain, à quatre heures et demie précise. On ne fait pas attendre les dames, dit Paulette d’un ton catégorique.

À la ferme, Marie-Louise but deux tasses de chaud-lait ; elle assura qu’il n’avait jamais été aussi bon, et que la vache avait certainement mangé de la vanille, ce dont Paulette fut ravie, et elle ne put s’empêcher, en redescendant vers le Village de Dames, de dire à sa languissante amie :

— Hein ! j’ai trouvé le tonique qu’il te fallait !

Le lendemain, ô déception ? ô mortification cruelle ! courroux intérieur, regards chargés de protestations, quand Mlle Alexandrine Jacquet se déclara disposée à faire aux deux petites le plaisir de les accompagner dans leur promenade. Ô rage muette, ô regrets trop amers lorsqu’à l’orée du bois, dans la clairière charmante, elles virent leur gentil photographe assis sur un vieux tronc enguirlandé de lierre, et qu’il salua Mlle Alexandrine juste comme il convenait en ôtant son chapeau sans rien dire.

Très franchement, Paulette lui jeta un regard désolé, Marie-Louise baissa les yeux, Mlle Alexandrine ne fit pas plus attention au jeune homme que s’il eût été un simple écureuil sur une branche. Du moins elle s’en donna l’air, car elle connaissait bien le fils du boulanger, et elle savait que les journaux avaient parlé de lui, seulement elle ne se rappelait plus trop à quel propos. Elle se mit aussitôt à causer des charmes de la nature et des mœurs des fourmis, de peur que l’esprit de ses jeunes compagnes ne s’attardât en arrière autour du vieux tronc. Marie-Louise n’eut aucun appétit pour son lait ce soir-là, et ne lui trouva aucun goût de vanille.

— Demain ! peut-être demain ! lui souffla Paulette qui la vit tout abattue et lui pinça le bras par affection pour la ranimer.

Mais le lendemain ce fut Mlle Alyse qui fit son tour de garde, et le surlendemain Mme Perrot-Campillon qui, tout le long du chemin, les entretint de ses succès d’autrefois au conservatoire. Et le vendredi comme le samedi, celui qu’elles commençaient à estimer tel qu’un ami fidèle était là, patiemment assis au bord de la clairière, leur coulant un regard de reproche comique. Une grande enveloppe grise gisait sur la mousse, à côté d’un livre.

Mlle Alyse, moins prudente que son amie Mlle Alexandrine, s’exclama, après quelques minutes de fouille dans sa mémoire :

— Mais c’est le fils du boulanger, je le reconnais fort bien, quoique je ne l’aie pas vu depuis cinq ou six ans. Les journaux parlaient de lui l’automne dernier…

Ici, rencontrant les yeux bruns de Paulette immensément ouverts et comme affamés d’information, Mlle Alyse s’arrêta court dans ses réminiscences. Oh ! quelle fade et maussade tasse de lait les pauvrettes burent ce jour-là.

Avec Mme Perrot-Campillon, ce fut encore pis. Elle jeta un coup d’œil soupçonneux au promeneur si inopinément rencontré, et remarqua subtilement que les deux fillettes répondaient à son salut avec une petite nuance indéfinissable de déjà vu. Alors, telle qu’une poule qui ouvre ses ailes pour cacher ses poussins à l’oiseau ravisseur, elle jeta ses deux bras, – Mme Perrot-Campillon était une grande et belle femme qui avait les gestes amples, – elle jeta ses deux bras autour de Marie-Louise et de Paulette et les entraîna d’un pas accéléré jusqu’au tournant du chemin.

— La solitude, dit-elle d’une voix très haute et très accentuée, la solitude était jusqu’ici le grand charme de cette promenade.

Ces dames, on le voit, pratiquaient l’ancienne méthode d’éducation pour jeunes filles. Malheureusement, Paulette avait commencé par la nouvelle, et la graine d’indépendance avait poussé de profondes racines dans son caractère. Il lui fallut plusieurs instants pour se remettre de sa suffocation. D’un mouvement brusque elle se dégagea des ailes protectrices qui l’entouraient avec ostentation ; puis ses yeux flamboyants lancèrent comme un signal à la trop docile Marie-Louise qui s’en allait tête basse, pareille à un agneau résigné.

— Je voudrais bien savoir si ce jeune homme vous a entendue, madame, fit-elle de son ton le plus délibéré.

Sur quoi Marie-Louise, en grande alarme, lui poussa le coude de toutes ses forces.

— D’abord, ma chère Paulette, répondit Mme Perrot-Campillon, sentencieuse et les yeux veloutés d’un sourire, il ne convient pas qu’une jeune fille dise : un jeune homme. Elle doit dire : un jeune monsieur. Le mot homme n’est admissible qu’en style poétique. Ensuite, je conviendrai volontiers qu’il m’a probablement entendue, et je n’en suis pas fâchée, car ma remarque s’adressait à lui. Mais vous semblez l’avoir déjà vu. Qui est-il ?

— C’est le fils du boulanger.

— Ah ! comment savez-vous cela ?

— Mlle Alyse nous l’a dit hier, répondit Paulette qui n’était pas sans sa fine pointe de diplomatie. Nous étions avec elle quand nous l’avons rencontré.

— Tiens ! fit Mlle Perrot-Campillon un instant oublieuse de sa prudence, les journaux n’ont-ils pas mentionné son nom il y a quelques mois ?

— Parfaitement, dit Paulette avec crânerie. Il est célèbre.

— Dans ce cas, il méditait sans doute sur des sujets importants, conclut la dame-chaperon ; au retour, nous prendrons un autre chemin, crainte de le déranger s’il était encore là.

« Ça ne peut plus aller ainsi, rageait intérieurement Paulette. Je deviens lâche et aussi bébête que Marie-Louise. Je n’ose même plus faire une question. On me fausse le caractère, systématiquement ! On me défend d’être naturelle, on m’empêche de respirer, on voudrait me rendre anémique, comme Marie-Louise, jusqu’à ce que je n’aie plus un souffle pour me défendre… Nom d’un p’tit bonhomme ! on verra bien si Paulette se laisse mécaniser comme ça. »

Tandis qu’en style choisi elle s’excitait ainsi à la révolte, un noir abattement, un chagrin amer consumait la pauvre Marie-Louise. Une minute de plaisir curieux l’avait fait revivre ; un léger battement de cœur, intérêt ou crainte délicieuse, avait chassé plus vite vers ses joues son sang engourdi ; une cuillerée d’amusement l’avait ranimée plus que toutes les pilules et tous les fers dialysés. Mais la dose du doux remède n’était point assez forte, et déjà l’atonie revenait, avec l’ennui, avec la rongeante préoccupation d’être bien sage, avec le poids des années qui n’étaient point les siennes, mais qui pesaient tout de même sur ses jeunes épaules.

On lui avait inculqué trop de préceptes ; on pensait trop mûrement, trop raisonnablement autour d’elle, et sa pliante jeunesse était trop tiraillée du côté de l’ombre, où se réfugiaient des existences qui avaient eu leur grand soleil de midi.

Pendant ces deux longues journées de désappointement, rien ne put la distraire de sa tristesse. Frumencette lui fit des crêpes, qu’elle aimait à la folie, mais elle n’y toucha point ; et tout le samedi, elle fut accablée et maussade chez Mlle Bel-Ange, la charmante petite infirme que les deux fillettes chérissaient.

— C’est une détraque de printemps, dit Mlle Bel-Ange, toujours indulgente ; au printemps, on sent le besoin de vivre de cent façons, et, comme le bon Dieu ne nous en donne qu’une, cela nous dérange un peu l’humeur.

Comme sa façon de vivre, à elle-même, était fort recluse, et monotone, et chétive, et qu’elle ne s’en plaignait point, Marie-Louise sentit une grande contrition lui remplir l’âme. Alors son chagrin s’aggrava de remords ; le pauvre petit bouton de rose trempait dans un vrai pot à l’encre.

Un soleil magnifique éclaira le réveil du dimanche, et dès le matin, un pèlerinage de cousins et cousines, d’amies, de filleules et de beaux-frères arriva de la ville pour voir comment le printemps se comportait au Village de Dames. Le bois-gentil embaumait les jardinets de ses chaudes épices ; la buée verte des frêles petites feuilles flottait déjà sur les haies de groseilliers, et le grand sureau qui ombrageait la fontaine de Mlle Alyse ouvrait ses éventails bruns au bout de chaque rameau. Dans le bois, la grive s’écoutait chanter, variant ses cadences, ses appels flûtés ; les mésanges aux voix aiguës et vives de petites ménagères affairées se jetaient d’un arbre à l’autre, de leur vol fantasque qui fait des bonds dans l’air.

Les cottages voisinaient ; par-dessus les barrières, on s’invitait à prendre le thé dans le jardin, pour la première fois de l’année. Mme Lainier-Nicole dit à sa nièce :

— Paulette, je te dispense pour aujourd’hui d’aller prendre ton chaud-lait, si tu veux. Tu nous serviras le thé, cela t’amusera.

— Oh ! ma tante, s’écria la fillette, Marie-Louise s’ennuierait trop à y aller toute seule.

— Ma chère, je doute fort qu’aucune de ces dames puisse vous accompagner. Elles ont toutes des visites comme moi.

Sans attendre une permission plus explicite, Paulette courut à sa chambre, qui était au premier étage, dans l’appartement de Mlle Alexandrine, jeta vite un coup d’œil au miroir, s’y adressa un signe de tête encourageant, et prit son chapeau en toute hâte.

Les deux petites avaient sans doute tramé ensemble leur complot, car Marie-Louise était déjà dans le sentier, au delà du chalet de Mlle Alyse, toute tremblante d’émoi et d’impatience.

— Que tu es lente ! J’ai cru que tu n’arriverais jamais, fit-elle avec une pétulance que Paulette ne lui connaissait point.

— Ma foi, on fait ce qu’on peut, répondit celle-ci en riant. Je présume que le lait sera à la vanille aujourd’hui, ajouta-t-elle en regardant sa compagne avec malice.

La pâlotte Marie-Louise devint toute rose en un instant, et elle dit d’une voix étrange, à force de vouloir rester ordinaire :

— Oh ! je ne crois pas qu’il nous attende. Il se sera lassé finalement…

Elles marchèrent pendant quelques minutes sous le poids de cette lugubre pensée, et dans un profond silence.

— J’aurais bien voulu voir ces photographies, pourtant, dit enfin Paulette.

— Moi, j’aurais… Moi aussi, fit Marie-Louise.

Et Paulette la regarda du coin de l’œil, drôlement. Elles firent semblant de s’intéresser aux escargots, comme l’autre fois, mais, à chaque pas, leurs deux petits cœurs battaient une tambourinade plus accélérée. Ce fut Paulette qui la première osa tourner les yeux vers la clairière, vers le vieux tronc. Alors elle s’arrêta et saisit la main de Marie-Louise, en murmurant :

— Il est là !

Puis, sa simplicité d’enfant et sa fougue l’emportant sur les conventions, elle se mit à courir, quittant le sentier, tout droit vers l’ami tant désiré, et elle se planta devant lui, d’un air digne que l’essoufflement seul empêchait d’être majestueux.

— C’est pas malheureux qu’on vous trouve, à la fin ! prononça-t-elle.

— Voici trois jours et trois nuits que je n’ai bougé de mon poste, avec la rosée pour tout breuvage, et cette enveloppe pour couverture, fit-il d’un ton de drôlerie sérieuse qui ravissait Paulette.

Car elle avait été bercée et nourrie par l’humour britannique de M. Harrisson, et ces plaisanteries d’un goût spécial lui manquaient, comme à un bébé sevré le lait de sa chèvre nourricière.

Marie-Louise s’approchait, plus lente ; elle fit sa petite révérence timide, puis elle s’assit sur une pierre, afin d’indiquer qu’elle était venue pour ça. Elle avait de ces audaces silencieuses.

— Vous vous êtes fait beau, dit Paulette avec approbation.

— Pour rencontrer des dames ! fit-il avec un grand salut.

Il portait un complet de flanelle blanche rayée de noir ; à sa chaîne de montre en argent niellé, très simple, pendait comme breloque un petit monoplan délicatement ouvragé. Et il avait pour épingle de cravate une petite roue ailée dont le moyeu était un rubis.

— Vous m’avez tout l’air d’un sporting gentleman, reprit Paulette après l’avoir longuement considéré. À la fin des fins, si vous n’êtes pas le mitron de votre papa, pourrait-on savoir ce que vous êtes ?

— Mais, répondit-il l’air un peu ennuyé, pour le moment je suis photographe.

— C’est comme si nous disions, Marie-Louise et moi, que nous sommes dans le commerce du lait parce que nous allons en boire un verre tous les soirs, riposta Paulette haussant les épaules.

Le jeune homme se mit à rire, montrant de jolies dents blanches sous sa petite moustache ébouriffée. Il étendit la main vers la grande enveloppe posée sur la mousse et, sans rien dire, en tira deux cartons gris dont il présenta l’un à Marie-Louise et l’autre à Paulette.

Elles poussèrent ensemble un cri d’extase : admiration d’un si joli tableau, doux ravissement d’en avoir été les modèles. Car les arbres, dans leur légèreté printanière, servaient de fond à deux figures qui étaient le printemps même, si animées et si jeunes, et des yeux souriants, étonnés, qui découvraient la vie. Elles dirent naïvement : « Oh ! que c’est joli ! c’est nous ! » comme les feuilles de soie transparentes, vertes et dorées, et chiffonnées, frémissantes, tendres, pourraient le dire un beau matin de mai, quand elles s’ouvrent à la lumière au bout des frêles rameaux du hêtre : « Comment, c’est nous ! si charmantes de fraîche nouveauté que les vieilles gens sentent comme une larme rien qu’à nous voir ! » Paulette dit, tout émue :

— Ben ! je ne m’serais pas crue comme ça.

Et Marie-Louise fit doucement :

— Quel bonheur !…

Le jeune homme les regardait toutes deux et pensait : « C’est un bouton de rose-thé, un bouton de rose de Bengale… Si l’on me donnait à choisir… »

— Vous êtes gentil ! fit Paulette en lui tendant la main. Soyez photographe ou mitron, ça m’est égal. Vous êtes gentil. Et ça m’encourage.

— Ah ! fit-il surpris.

— Oui, j’ai une chose à vous demander. Voyez-vous, je m’ennuie trop, je deviens trop bien élevée, ça me gâte le caractère, je tournerai mal. Je ferai des sottises, et alors toutes ces dames seront dans la douleur. J’y ai beaucoup réfléchi, car je suis plus raisonnable que vous ne pensez. Vous avez dans l’œil quelque chose qui me va. Je m’y connais, allez. Papa le disait toujours, que je me connaissais en honnêtes gens, et c’est moi qui lui choisissais ses commis. Bref, pour en venir au fait, je vous prie de m’enlever, si ça ne vous donne pas trop d’embarras.

Il fixait sur elle des yeux pleins de franc rire, mais sa bouche sensible avait comme un petit pli d’émotion, dans le coin.

— Ah ! dit-il d’un air gravement drôle, vous voulez que je vous enlève. C’est bien des affaires.

— Pas tant que ça… Les frais, papa vous les rembourserait. Mais j’aime mieux tout vous dire, pendant que j’y suis. Je n’ai parlé que de moi, tout d’abord, pour ne pas vous épouvanter. Mais il faudrait enlever aussi Marie-Louise.

La pauvre blondinette, croyant que son amie devenait folle, lui serrait le bras des deux mains et poussait des interjections suppliantes.

— Ne l’écoutez pas, poursuivit Paulette imperturbable. Il faut agir. On l’assassine de leçons et de belles manières. Et puis on la gorge de lait, et on croit que ça la guérira. Moi, je dis : « Zut ! Ce qu’il nous faut, c’est un enlèvement. » Vous me direz : « Un enlèvement avec un monsieur, c’est pas convenable. » Mais chez nous, en Afrique, c’est toujours les messieurs qui font les enlèvements, je vous assure. Et ça marche très bien. Mes plans sont faits, continua-t-elle les yeux brillants, les joues rouges d’animation. Vous nous attendez quelque part dans le voisinage, avec une voiture et un bon cheval, et vlan ! nous filons ! Vous nous conduisez à une gare un peu éloignée, pour dépister les recherches, vous comprenez. C’est toujours ce qu’ils font, dans les journaux, les gens qui s’enlèvent. Là, trois billets pour Paris, ensuite pour Liverpool. Je télégraphie à papa ; il m’envoie l’argent par mandat télégraphique. Vous nous embarquez. Et si le cœur vous en dit de voir des Zoulous et des autruches, je vous invite. Papa sera charmé de faire votre connaissance.

— Pour une jeune demoiselle débrouillarde !… fit-il.

— N’est-ce pas ? Mais, si vous écoutez Marie-Louise, tout est perdu.

— Je crains bien, dit le jeune homme les yeux fixés vers l’entrée de la clairière, que tout ne soit perdu en effet.

Elles le regardèrent et lurent sur son visage une alarme moitié sérieuse, moitié feinte. Alors elles tournèrent la tête précipitamment ; au bas du chemin, sous l’arcade des arbres, elles aperçurent Mlle Alyse qui montait d’un pas d’assaut, gesticulant avec son parasol. Marie-Louise, épouvantée, se leva comme pour fuir, mais Paulette la retint.

— Tu ne vas pas caponner ? fit-elle à voix basse.

À cinq pas du petit groupe, Mlle Alyse s’arrêta essoufflée par la marche, suffoquée d’étonnement. Le jeune homme saluait, imperturbable et poli. Marie-Louise était changée en marbre ; Paulette semblait innocente et naïve ; le courroux de Mlle Alyse ne sut auquel des trois coupables s’adresser en premier lieu. Comment d’ailleurs morigéner deux jeunes filles en présence d’un jeune homme ? De quels termes envelopper le reproche ? Par quel artifice sauver la situation ?

— Qu’il fait chaud ! dit Mlle Alyse, cherchant des yeux une grosse pierre pour s’y asseoir provisoirement.

L’émotion lui cassait les jambes, il lui fallut quelques instants pour se remettre. Ses yeux tombèrent sur le carton gris que Paulette tenait encore entre ses mains ; aussitôt la fillette le lui tendit.

— Très réussi, n’est-ce pas ? fit-elle. C’est monsieur qui nous a photographiées l’autre jour.

— Et vous n’en avez rien dit ? gronda Mlle Alyse l’œil sévère.

— Une surprise, mademoiselle ! dit le jeune homme.

Ses yeux intercédaient ; la photographie était charmante, la situation remédiable. Mlle Alyse s’adoucit.

— Ah ! ça, dit-elle, depuis quand faites-vous de la photographie ? Et cette côte, elle est raccommodée ?

— Hum ! pas trop, fit-il avec un petit haussement d’épaules. Le dommage était sérieux, cette fois.

— Je plains votre pauvre maman.

— Merci, fit-il de son ton moitié triste, moitié railleur.

— Ah ! si vous croyez que je vous plains, vous ! fit la vieille demoiselle agitant ses boucles grises. Va-t-on choisir un pareil métier de casse-cou ?

— Ne me grondez pas trop, fit le jeune homme qui soupira. J’ai dit adieu à l’aviation.

— Par raison ou par santé ?

— Par raison… de santé, répondit-il en riant.

Mais il y avait de la mélancolie dans son rire.

— Quelle bêtise ! s’écria-t-elle, je gage que vous n’avez rien du tout. On vous aura mal soigné. Que vous ont-ils dit, ces grands savants de là-bas ?

Elle s’interrompit ; elle avait, l’espace d’un instant, oublié Paulette, oublié Marie-Louise, pour ne voir que le petit garçon frisé, tel qu’un petit agneau noir, dont elle avait soigné la méchante rougeole, vingt ans auparavant ; qui, tout guéri et gaillard, apportait dans sa petite hotte les miches de pain frais ; qu’on avait instruit soigneusement pour en faire un brave garçon pareil à tout le monde ; et qui s’était enfui voilà trois grandes années, affamé d’aventures et de gloire, pour lancer son avion à travers tous les championnats de l’univers. Le Village de Dames avait hoché la tête à chacune de ses victoires, quand les journaux en apportaient la nouvelle ; il payait, assurait-on, de la sève de sa jeunesse tous ces lauriers, ces coupes d’or, ces sommes fabuleuses et cette clameur de renommée. Et quand il tomba, tout meurtri et fracassé, au fond des États-Unis, on trouva cela très juste et bon pour l’exemple. C’est ainsi du moins que parla Mlle Alexandrine Jacquet, interprète rigoureuse des intentions de la justice céleste. Quant à Mlle Alyse, c’était une sauveteuse, une guérisseuse par instinct. Elle songeait aux blessures d’abord, aux méfaits ensuite, s’il restait du temps. Elle dit :

— Nous en reparlerons. Surmenage du cœur ?

Le jeune homme inclina la tête, un peu ennuyé.

— On vous prescrit le repos ? pas d’émotions ? pas de marche rapide ? ni secousses, ni trajets en chemin de fer ? C’est raisonnable, mais insuffisant. Je possède une prescription de mon père, souveraine pour rétablir le fonctionnement normal des valvules. Au fait, comme nous devons poursuivre notre promenade, accompagnez-nous. Ces fillettes prendront les devants et vous m’expliquerez vos symptômes.

Soumises et résignées, elles se levèrent, firent quelques pas sans rien dire. Elles se tenaient par le bras, et, comme des petites filles bien sages qui vont chanter ou dire un compliment, chacune tenait dans sa main son carton gris.

— Manqué, l’enlèvement ! soupira Paulette.

À quoi Marie-Louise répondit, ineffablement soulagée, mais un peu triste tout de même :

— Tu crois ?

— Si je le crois ! Tu n’as donc rien entendu ? Tu voudrais donc sa mort ? On lui interdit les émotions et le chemin de fer. Alors de quoi penses-tu qu’un enlèvement soit fait, sinon d’émotions et de chemins de fer ?

Un peu plus haut, comme Marie-Louise s’arrêtait essoufflée, elles entendirent Mlle Alyse qui disait :

— Avec cela et par surcroît je vous recommande une cure de chaud-lait. Dans toutes les affections du cœur on prescrit le lait.

— Si je commençais tout de suite ? approuvait-il avec enthousiasme.

— Vous ne sauriez mieux faire. Je vais vous proposer à notre brave laitière comme un nouvel abonné.

Les miracles de cette cure de lait, ordonnée par l’excellente Mlle Alyse dans un accès passager d’inconscience ; les hauts cris qu’en poussa le Village de Dames ; les sinistres prévisions dont aucune ne se réalisa ; la gaieté refleurissant comme une rose sur les lèvres de Marie-Louise ; et la raison, ainsi qu’un brin de romarin, embaumant toutes les actions d’une Paulette assagie qui ne pensa plus à se faire enlever ; et comment le champion du monde, voué définitivement à la photographie, portraitura toutes ces dames, par groupes ou séparément, et devint extrêmement populaire ; et comme quoi son affection du cœur, guérie par le lait, fut remplacée par une autre à laquelle on découvrit également un remède ; toutes ces choses trouveront plus loin leur écho, s’il en vaut la peine.

CLERMONDE.

Mlle Alyse inaugurait une boîte aux lettres. La nouvelle s’en répandit avec une prodigieuse rapidité dans tout le Village de Dames, et causa bien des hochements de tête, car on se souvenait que, deux ou trois mois auparavant, Mlle Alyse avait juré de ne pas imiter sur ce point Mme Perrot-Campillon et d’autres dames, lesquelles, par le moyen d’une boîte aux lettres, empêchaient le facteur de pénétrer dans le sanctuaire de leur vie intime. Souvent femme varie. Mlle Alyse, assurément, variait moins que d’autres femmes dans ses opinions et résolutions, mais, quand elle avait pris son parti de changer d’idée, elle le faisait avec un oubli total et grandiose de tout ce qu’elle avait professé auparavant.

Elle avait dit : « Ce pauvre facteur n’est-il pas mon prochain ? et quand il arrive tout pantelant de chaleur, où tout glacé par le froid, faut-il qu’il se casse le nez à une porte close, à une boîte sotte grillée qui le regarde du haut de son perchoir ? Non, chez moi le facteur entre et s’assied, et boit un verre de frais ou de chaud, suivant la saison… Et je voudrais bien que personne, – ici un regard très vif lancé à Mme Perrot-Campillon, – que personne n’eût importé ici cette inhumaine et ridicule invention de la boîte aux lettres, que toutes vous allez imiter, pour vous donner du genre. »

Trois mois s’étaient écoulés depuis ce discours plein de conviction, et voici que Mlle Alyse, par un beau midi de juin, debout au seuil de sa demeure, la porte grande ouverte dans le vestibule, perçait quatre trous au milieu du battant de chêne, la vrille aux mains, des petites vis plein la bouche. Clermonde, derrière elle, l’air à la fois morne et outré, portait la belle boîte toute neuve, peinte d’une reluisante couleur jaune et découpée à jour en un beau grillage.

— Je supplie mademoiselle de me donner les clous qu’elle a dans la bouche, elle ne manquera pas d’en avaler, faisait Clermonde avec une raideur pleine de reproche.

Et sa maîtresse, fort empêchée de parler, haussait les épaules comme pour dire : « N’essayez pas, Clermonde, de me faire croire à votre sollicitude. »

Depuis plusieurs semaines, elles étaient dans ces termes, laborieusement convenables, et la crise enfin s’était déchaînée.

Cela avait commencé un lundi à deux heures, par une conversation de Clermonde avec le facteur, conversation que Mlle Alyse avait déclarée inutilement longue, et très probablement oiseuse.

— Ah ! par exemple, mademoiselle ! protesta Clermonde avec vivacité, il m’apportait dix timbres d’un sou que je lui avais demandés hier, et je me faisais rendre la monnaie d’un franc. C’est à peine si j’ai perdu deux minutes.

— Je ne parle pas de votre temps, mais du sien, répondit Mlle Alyse d’un ton fort austère. Cet homme est employé du gouvernement, et tous les contribuables ont le droit de surveiller la façon dont il gagne son salaire.

« Pas plus tard que samedi, songea Clermonde en son par-dedans, c’était mademoiselle qui l’engageait à se reposer en lui disant : « Bah ! vous avez tout l’après-midi pour vos courses. »

Le lendemain, Mlle Alyse découvrit que ce facteur avait un nez qui lui déplaisait, un nez inquiétant, un nez patibulaire, un nez hypocrite et de mauvais aloi, et, comme Clermonde prenait la défense de ce trait fort innocent d’un visage tout ordinaire, Mlle Alyse monta sur de très grands chevaux, parla de la physiognomonie de Lavater, et alla quérir dans sa bibliothèque un vieux bouquin où des estampes représentaient tous les nez imaginables, avec indication des vices, la plupart effroyables, qu’ils dénotaient.

— Tenez, celui-ci, gros et rond, c’est absolument le nez de votre facteur.

— Je ferai observer à mademoiselle que ce facteur n’est pas plus à moi qu’à mademoiselle. Bien au contraire, car pour ce qu’il m’apporte de lettres en un an…

— Et ces narines ouvertes, indice d’arrogance, les reconnaissez-vous, Clermonde ?

— Non, mademoiselle, je n’ai pas aussi bonne mémoire que mademoiselle ; d’ailleurs, je ne l’ai pas tant regardé, ce facteur. Mais je l’observerai demain, si mademoiselle y tient.

— Je tiens surtout, Clermonde, répondit sèchement Mlle Alyse, à ce que ses stations dans votre cuisine se fassent moins longues.

Restée seule, Clermonde versa des larmes de pur chagrin, car c’était la première fois qu’un dissentiment s’élevait entre elle et sa maîtresse. « Mademoiselle imagine que c’est moi qui prends plaisir à causer avec le facteur. Je le donnerais bien, lui et sa conversation, pour deux coquilles. Mais il s’éternise, il me questionne, il me fait des compliments sur mes casseroles, ou bien il tousse pour me faire pitié ; il me demande conseil pour s’acheter un chapeau. Il me trouve aimable, je ne dis pas le contraire, mais mademoiselle devrait savoir que je suis fille à me débrouiller… »

Dans sa chambre, mademoiselle marchait avec agitation, s’arrêtant près de la fenêtre, tirant un pli du rideau, puis essayant, mais sans succès, du calmant qu’à l’ordinaire lui offrait son tricot. Et des phrases encolérées lui échappaient :

« Je ne veux pas qu’elle se marie… Elle est trop jeune, je l’empêcherai de faire cette bêtise. Nous allions si bien ensemble depuis deux ans, j’avais enfin trouvé quelqu’un qui me comprenait… On n’épouse pas un facteur, un homme qui est toujours à courir, toujours exposé à prendre un refroidissement… Et puis ce vilain nez… Ah ! combien je regrette la bonne facteuse que nous avions dans les commencements ; elle arrivait avec son panier couvert en toile cirée, et elle me disait, la bonne femme : « Voici une lettre qui est de mardi passé ; mais, comme vous en aviez déjà reçu une lundi, j’ai pensé que celle-ci pouvait attendre. Trop de lettres, ça agite les nerfs. » Ah ! la pauvre facteuse, avec elle on était tranquille, on était heureux… Enragé facteur, ne pourrait-il s’adresser à Frumencette, qui a des économies, ou bien à cette petite coquette de Laure, dont je souhaiterais bien que Mlle Alexandrine fût débarrassée !... Mais non, il lui faut Clermonde, ma Clermonde, la plus gentille, la plus vive, tout ce que nous avons de mieux, en un mot. Ah ! ça leur ressemble bien !… »

Quelques larmes lui sautaient des yeux, et elle tombait dans une profonde mélancolie ; le poids des années semblait plus lourd à ses épaules ; elle essayait avec un effort pénible, de reprendre de petites tâches dont Clermonde l’avait peu à peu soulagée ; par moments, elle se préparait à une séparation, puis, son naturel impérieux et son chagrin l’emportant, elle se jurait d’arracher Clermonde au loup ravisseur.

Un beau jour, cet audacieux facteur arriva tout glorieux ; de sa sacoche il tira un petit bouquet de muguet, le premier de la saison et le tendit à Clermonde, non sans quelque embarras.

— Si vous n’en voulez pas, je le jetterai, dit-il, ce qui était un comble de galanterie et très significatif.

Des fleurettes si fraîches et embaumées !

— À quoi bon les cueillir, si c’était pour les jeter ? dit Clermonde.

— C’est comme ça ! déclara-t-il d’un ton belliqueux, regardant à la ronde comme pour prendre tous les ustensiles à témoin de sa détermination.

Que faire ? accepter, et puis remercier aussi brièvement que possible. Le facteur, qui était un jeune homme, et pas mal du tout de sa personne, sauf ce nez irrégulier qui le prédestinait à un sinistre avenir, le facteur, posé en point d’admiration, suivait de l’œil tous les mouvements de Clermonde.

La petite bonne se disait : « Des offrandes de fleurs, à présent ! Mademoiselle en fera une maladie. Je pourrais emporter ce bouquet dans ma chambre, mais ça aurait un air de cachotterie qui n’est pas mon genre. » Elle remplit un verre d’eau fraîche, y plongea les fleurs, et le plaça au milieu de la table.

— Vous aimez le muguet, dites ? reprit le facteur qui ne jugea pas que ce sujet d’entretien fût épuisé.

— Mais oui ; j’en achète souvent au marché, à la saison.

Ceci pour lui rabattre un peu son épanouissement, qu’elle trouvait excessif.

— Ah ! mais au marché il n’est pas si frais, il a voyagé… Si vous aviez vu… je vous ai cueilli celui-ci dans des endroits qui étaient rien casse-cou !

Il attendit une marque de sympathie, puis il ajouta :

— Qu’est-ce que vous auriez pensé, si je m’étais cassé une jambe en vous cueillant du muguet !

— Je n’en aurais rien su du tout, répondit Clermonde avec sérénité.

— Si, vous l’auriez su. Je vous aurais écrit une lettre sur mon lit de douleur.

— Bah ! fit Clermonde en haussant les épaules, les facteurs n’écrivent pas de lettres.

— Pourquoi donc ? demanda-t-il offensé.

— Parce que… Je ne sais pas ; c’est une idée que j’ai.

— Pensez-vous que je ne sache pas écrire ? poursuivit le facteur, majestueux et un peu rouge.

— Je ne pense rien du tout, j’ai parlé en l’air.

— Il ne faut pas parler en l’air, quand c’est des choses sérieuses.

— Oh ! sérieuses !

— Tout ce qu’il y a de plus. Je ne parle pas en l’air, moi…

Il s’arrêta, et de nouveau attendit un encouragement qui ne vint pas. Clermonde cassait des œufs dans un bol, et s’absorbait tout entière à bien séparer les jaunes des blancs.

— Qu’est-ce que vous faites là ? demanda le jeune fonctionnaire avec un vif intérêt.

— Ma foi, dit Clermonde, si vous ne voyez pas que je casse des œufs, vous devriez prendre mesure pour une paire de lunettes.

Vexé, il rougit très fort, pour le coup.

— Je m’aperçois, fit-il, que vous ne tenez pas à ce que je « vous cause ».

Et sa bonne figure épanouie et jeune devint toute triste.

— Cette fois vous avez une lueur, répondit Clermonde en riant.

Lorsque cette Clermonde riait, il se creusait deux fossettes dans ses joues rondes. Deux fossettes auxquelles nul facteur, eût-il été Spartiate, n’aurait pu résister. Les yeux enchaînés à ce spectacle charmant, le mandataire postal restait là, immobile et sans voix, et sa physionomie exprimait une si naïve extase, que Clermonde cessa de rire, impressionnée.

— Quelle jolie fille vous êtes ! soupira-t-il, recouvrant ses esprits, qui n’étaient point en très grand nombre.

— Pas du tout, répliqua Clermonde avec une vertu presque mâle, et une austérité dont Mlle Alyse elle-même aurait été édifiée.

— Comment donc ! vous n’êtes pas jolie ? Si je suis le premier à vous le dire, tant mieux pour moi !

Selon le code mystérieux qui n’est écrit nulle part, et dont chaque fille, néanmoins, possède un exemplaire, Clermonde connut que le moment était là de se fâcher.

— Je ne sais pas, dit-elle, comment vous osez me parler ainsi dans ma cuisine !

— Mais, mademoiselle Clermonde, je ne vous rencontre pas ailleurs ! protesta-t-il étonné. Ah ! je le voudrais bien, et même je me demande si vous ne vous promenez jamais, comme les autres demoiselles de ces dames.

— Jamais ! déclara-t-elle sans pouvoir s’empêcher de rire, car c’était un flagrant mensonge, et le facteur se mit à rire de son côté.

— Nos environs sont bien jolis, fit-il en caressant complaisamment sa jeune barbe blonde.

— Très jolis, mais humides.

— Humides ? comment pouvez-vous dire ça ! L’eau s’écoule sur la pente, et les sentiers sont toujours secs.

— Moi, je les trouve humides, persista Clermonde en dépit du bon sens, comme l’insondable code féminin le lui ordonnait en cette minute.

Il est un instant précis, dans ces premières passes d’armes du tournoi amoureux, où la jeune personne devient déraisonnable et rompt des lances pour une absurdité dont elle ne veut point démordre. Toute la logique du sexe fort s’y émousse, et son peu de patience s’y ébrèche souvent. En vain le désolé facteur décrivit-il certain sentier au bord du bois, que d’ailleurs Clermonde connaissait aussi bien que lui ; en vain lui exalta-t-il les charmes d’un petit banc sous les arbres, et la vue magnifique qu’on pouvait, de là, contempler ; Clermonde, entêtée et contredisante, s’enferrait à fond, accusait tout le pays d’être un vrai marécage, et se déclara atteinte de rhumatismes invétérés. Son jeune admirateur la regardait d’un air incrédule.

— Eh ! bien, vrai, je ne m’en serais pas douté. Où donc les sentez-vous, ces rhumatismes ?

— Un peu partout… Ça voyage… Et je voudrais bien que vous fassiez de même ! s’écria-t-elle, éclatant à la fois d’impatience et de dépit. Si mademoiselle vous trouve dans ma cuisine, je serai grondée.

Un heure plus tard, Mlle Alyse, rentrant de la promenade, passait dans l’entrebâillement de la porte son grand chapeau de paille noire et ses boucles grises.

— Du muguet, Clermonde ? d’où vient-il ? fit-elle aussitôt défiante.

— C’est le facteur qui l’a apporté.

— Combien avez-vous payé ce bouquet ? trois sous, quatre sous ? inscrivez cela dans votre livre de comptes, et je vous le rembourserai, fit la vieille demoiselle lançant à Clermonde un regard d’indicible reproche.

Puis elle saisit le verre, dont elle répandit toute l’eau dans son agitation, et l’emporta, sans laisser à Clermonde le temps de prononcer une parole.

« Le pied de cet homme dangereux ne franchira plus mon seuil », se jura-t-elle à elle-même.

Le lendemain matin elle se rendit en ville exprès pour y faire l’acquisition d’une boîte aux lettres, qu’elle ne perdit pas un instant pour clouer à sa porte. Reniant ainsi ses convictions sur l’hospitalité due aux piétons de la montagne, blessant profondément l’âme sensible de Clermonde, et fournissant un thème aux commentaires de toutes ces dames, Mlle Alyse organisait en outre son propre supplice.

Car cette boîte, clôture officielle de la principale entrée, n’empêchait point les communications par la fenêtre de la cuisine, par la porte de derrière, par la haie du jardin, par le chemin de la fontaine, par la prairie avoisinante, et par tout le paysage visible jusqu’aux extrémités de l’horizon. Mlle Alyse, semblable à une vigie, promenait ses regards du septentrion au couchant, de l’orient au midi, cherchant partout la détestable silhouette de son ennemi.

Avec la jumelle qui naguère servait à de paisibles observations astronomiques, elle fouillait les approches du Village, elle suivait Clermonde dans ses courses, elle l’observait au jardin potager, analysant chacun de ses mouvements, et soupçonnant les grosses laitues, les touffes de pois d’être la cachette de quelque message subreptice.

Transformée en geôlier d’une prisonnière dont la chaîne était fort longue, Mlle Alyse y perdit le sommeil d’abord, puis l’appétit, et, chose plus regrettable, sa dignité. Son humeur devint chagrine ; une préoccupation constante lui éteignit cet éclair d’humour qui autrefois charmait ses amies ; elle parlait avec amertume de son propre sexe, et de l’autre avec colère. Elle ne voyait plus que des mariages malheureux, des femmes excédées de besogne et d’enfants, des maris incapables, la ruine et la désolation universelles, en dehors de ce Village de Dames, florissant par le veuvage et le célibat. Chaque soir elle cherchait dans son journal les décès les plus instructifs.

— Encore une femme morte à la peine, cette pauvre Jacoulin disait-elle à Clermonde qui tirait l’aiguille près d’elle, sous le vaste abat-jour de soie rouge. Le mariage l’a tuée. Si elle avait eu la sagesse de rester fille, elle se porterait comme vous et moi, et elle ne laisserait pas derrière elle quatre orphelins.

— C’est évident ! murmurait Clermonde baissant la tête pour cacher un petit tremblement de rire.

— Et la belle-sœur de notre laitier, la voilà veuve, sans enfants, par bonheur ; mais elle aurait pu en avoir une demi-douzaine, et comment les élèverait-elle, au prix où sont toutes les denrées ?… Partout, avec la misère, la population augmente dans une proportion effrayante… Quant à moi, j’ai la conscience tranquille, pouvant me rendre ce témoignage que je n’y ai contribué en rien. Mais, quand on voit le sucre renchérir de deux centimes et demi par livre, on ne conçoit pas l’aberration des personnes qui songent à se mettre en ménage.

Clermonde ne sonnait mot, pour la sage raison qu’elle n’avait rien à dire, n’étant pas fixée sur les intentions du facteur et sur ses propres sentiments. Sa maîtresse reprenait avec quelque âpreté :

— Vous n’avez pas de confiance en moi, et pourtant à mon âge, je me croirais capable d’un bon conseil. Je n’aime pas cette flamme qui couve.

— Il n’y a pas de flamme du tout, couveuse ni autre, s’écria Clermonde très choquée et devenant toute rouge. C’est mademoiselle qui, à force de m’en parler, finira par me mettre ce facteur dans la tête.

— De vous-même vous n’y songeriez pas ? fit Mlle Alyse ironique et soupçonneuse.

— Ma foi non ! je n’avais jamais regardé ce facteur, avant que mademoiselle me parlât tant de son nez.

— Et vous n’avez pas le moindre désir de vous marier ?

— Quant à ça…

— Vous voyez bien, Clermonde, que vous hésitez, dit Mlle Maîtral avec un pli sévère de sa bouche mince, et une agitation de toutes ses boucles qui exprima une entière désapprobation.

Pendant quelques minutes, on n’entend que le bruit léger d’une aiguille piquant la toile. Clermonde se coud une chemise. Elle n’a pas encore beaucoup de chemises, et une idée leur passe dans l’esprit à toutes deux en même temps, car elles sont femmes vertueuses et ménagères.

— On ne se marie pas sans trousseau, Clermonde.

— Je le sais, mademoiselle.

— Où prendrez-vous de quoi faire un trousseau ?

Clermonde baisse la tête, ses yeux se remplissent de larmes.

Cette question est cruelle, et Mlle Alyse ne l’ignore pas, car elle se sent un peu honteuse tout de même. Elle se penche, elle passe sa main sur les cheveux de Clermonde.

— Votre frère vous remboursera un jour vos avances ; mais ajoute-t-elle d’un ton de triomphe mal atténué, il ne sera point en mesure de le faire avant quatre ou cinq ans d’ici.

Clermonde éprouve un serrement de cœur ; l’avenir lui paraît tout noir et tout vide, comme un grand trou.

— Réellement, ma petite, poursuit sa maîtresse adoucie, vous devriez me laisser savoir à quoi vous en êtes avec ce facteur.

— Mais à rien, mademoiselle, je vous le jure.

— Il ne vous écrit pas ?

Clermonde ne peut s’empêcher de sourire, car elle persiste dans son idée bizarre que les facteurs n’écrivent pas de lettres, pas plus que les vaches ne boivent du lait.

— Il ne vous a fait aucune déclaration ?

— Pas la plus petite… Si pourtant, une fois, il m’a dit qu’il me trouvait jolie… murmure Clermonde le visage incliné sur son ourlet.

— C’est bien le moins ! s’écrie Mlle Alyse dans un élan d’étourderie.

Et sur ce mot la situation pivota comme sur un axe. Quand Mlle Alyse était inconséquente, elle l’était avec une logique inflexible, c’est pourquoi elle répondit crânement au regard étonné de Clermonde :

— Puisque ce facteur vous fait la cour, qu’il la fasse au moins convenablement.

— Oh ! mademoiselle ! exclama Clermonde du fond d’un abîme de stupéfaction.

— C’est la juste fierté de mon sexe qui me fait parler, prononça la vieille demoiselle d’un ton fort digne. Imagine-t-il, ce facteur, que sa sacoche et sa casquette toutes seules vous prendront le cœur, sans qu’il y joigne quelques fleurettes ?

Clermonde pensait à la saisie du bouquet de muguet ; elle sourit en cachette.

— Il me semble d’ailleurs, reprit Mlle Alyse, qu’on a fait assez de manières comme cela, et qu’il serait temps d’aboutir. Depuis que ce facteur est suspendu sur nos têtes, comme la célèbre épée de Damoclès, nous ne respirons plus. Clermonde, il faut couper le fil.

— Mais c’est fait, mademoiselle.

— Comment, c’est fait ?

— Depuis que la boîte est posée, dit la petite bonne en baissant les yeux, nous ne nous voyons plus.

— Bien sûr ?… c’est parfait, Clermonde, et vous êtes fort sage, fit Mlle Alyse en pinçant la joue de ce brin de fille qu’elle aimait à sa façon. Mais, ajouta-t-elle, gâtant tout l’effet moral de son éloge, si ce garçon a pour deux sous d’entreprise et de caractère, ce n’est pas une boîte qui l’arrêtera.

Le lendemain, Mlle Alyse fit le guet avec assiduité, ne vit rien, questionna Clermonde le soir, n’obtint aucune réponse satisfaisante.

— Mademoiselle y pense plus que moi, dit la bonne avec un rire malicieux.

— Ta, ta, ta ! Si votre cœur avait une fenêtre, je sais bien ce qu’on verrait dedans. Mais moi, cette romance sans paroles m’agace, je vous en préviens ; tâchez d’y mettre des paroles et qu’on en finisse.

— Mademoiselle désire que je fasse la demande ?

— Ne soyez pas impertinente, Clermonde, envers une personne plus âgée et plus raisonnable que vous. Et puis expliquez un peu, ma fille, pourquoi ce facteur, depuis quelques jours, se rend chez Mlle Kegelbaum par le petit sentier entre les jardins, qui est plus long que le chemin ordinaire.

— Je l’ignore, mademoiselle.

— Il faudra donc que je le lui demande à lui-même ?

— N’en faites rien, je vous en prie, s’écria Clermonde très alarmée. Nous aurions l’air de… de je ne sais quoi… fit-elle, ce qui est une manière assez faible de terminer une adjuration, mais sa voix agitée et ses yeux tout à coup pleins de larmes étaient plus éloquents que ses paroles.

— Nous verrons, nous verrons, répondit vaguement Mlle Alyse.

Cette petite femme à boucles grises, volontaire et impétueuse malgré les années, s’était peu à peu échauffée à ce degré d’impatience où le bouillonnement déborde à tort et à travers. Elle ne voulait pas que Clermonde se mariât, cela était bien arrêté. Mais elle ne voulait pas non plus qu’un petit facteur de rien du tout pût tenir en suspens deux femmes de mérite. Elle voulait qu’il fît sa demande pour être refusé en bonne forme, et qu’alors chacun, fixé et tranquille, pût reprendre le cours normal de l’existence, tels que les plans en étaient faits et les devis pour tout le béguinage. À force de se dire qu’elle voulait ceci, qu’elle ne voulait pas cela, Mlle Alyse en vint à précipiter elle-même sur une pente rapide le char des destinées de Clermonde.

Elle pensa : « Je mettrai ce facteur au pied du mur. » Ce qu’elle fit au sens propre du mot, en s’avançant à sa rencontre, dans le sentier étroit qui se faufilait sous les haies de groseilliers et les lilas, et en lui barrant le passage à l’endroit le plus resserré.

De cette place, comme elle le remarqua aussitôt, on apercevait fort distinctement, à travers les houblons enchevêtrés que Mlle Kegelbaum cultivait en souvenir de la patrie, une fenêtre éloignée, à rideaux rouges, où Clermonde apparaissait de temps à autre, les bras nus, dans l’exercice de ses fonctions de cuisinière. Sans être vu, derrière le feuillage protecteur, on pouvait observer, attendre la vision fugitive, se délecter du spectacle enchanteur.

— Pourquoi prenez-vous ce sentier ? demanda Mlle Alyse sans autres ambages.

Toute mince et petite, mais vaillante comme une Amazone sous son grand chapeau de paille noire, retroussant de ses mains maigres couvertes de mitaines de soie sa jupe de foulard gris à ramages blancs, elle se tenait fort droite et levait le menton de l’air provocateur des héroïnes de la Fronde.

— Parce que… balbutia le facteur juvénile et troublé, parce que c’est… c’est le plus…

— N’allez pas dire que c’est le plus court, car c’est le plus long. En outre, poursuivit-elle appuyant avec sévérité sur chaque mot, vous empiétez sur un passage absolument privé. Vous le saviez ?

Il le savait, acquiesça-t-il avec humilité.

Mlle Alyse pensa : « C’est un mouton », et elle le méprisa aussitôt. Une victoire aussi facile, sur un adversaire dépourvu de bec et d’ongles, lui était indifférente. Elle se contenta de hausser les épaules en ajoutant :

— Faites-moi le plaisir de ne plus oublier que ce sentier est interdit.

Mais alors à sa grande surprise, ce jeune subalterne de l’administration postale se ranima. Marchant droit sur elle d’un air assez vif, il l’étonna davantage encore par cette remarque :

— Nous sommes ici, mademoiselle, dans un endroit fort solitaire.

« Il va tirer un sabre de sa poche ! » se dit-elle riant sous cape.

— Moins solitaire que vous ne pensez, répondit-elle, car j’aperçois là-bas Mlle Kegelbaum occupée à tresser une couronne de myosotis. Mais il n’importe. Supposez que nous sommes en plein Sahara. Après ?

— Je réclame une explication ! fit-il d’un ton déterminé.

Mlle Alyse se sentit déçue et presque outragée : elle avait compté sur un incident dramatique.

— Et que désirez-vous que je vous explique, mon garçon ? fit-elle dédaigneusement. La règle de trois ?

— Justement, cria-t-il, la règle de trois ! celle qui concerne trois personnes que vous connaissez : vous, Mlle Clermonde et moi. Je n’ai jamais eu à l’école de problème aussi difficile, et plus j’y réfléchis, plus il s’embrouille.

— Parce qu’il contient une personne de trop, fit Mlle Alyse.

— C’est bien mon avis, dit le facteur.

— Ah ! et qui est-elle, cette personne de trop ?

Il la regarda si éloquemment qu’elle ne put s’empêcher de rire, et lui, qui avait eu jusque-là grand’peur de la cheffesse du Village de Dames, se rassura un peu.

« Il faut, puisque l’occasion est propice, songea Mlle Alyse, que je l’amène à sa déclaration. »

« Ah ! ah ! fit-elle en levant le doigt, et comme si elle s’avisait tout à coup que les yeux de l’amoureux facteur étaient tournés vers la fenêtre lointaine à rideaux rouges, qu’est-ce que vous regardez là-bas ? »

— La fenêtre de votre cuisine, répondit-il avec intrépidité.

— Elle vous intéresse ?

— Non pas la fenêtre, mais ce qu’on voit derrière, Mlle Clermonde.

Il répondait rondement, sans se faire tirer l’oreille.

« Ça marche d’un bon pas, se dit Mlle Alyse. Il sent où je le mène. »

— Comme ça, reprit-elle, vous passerez toute votre vie à la regarder derrière sa fenêtre de cuisine ?

Il soupira.

— Je voudrais bien la voir de plus près, murmura-t-il.

— Il y aurait un moyen ?

— Sans doute.

— Lequel ?… « Nous y sommes », pensa-t-elle.

— Déclouer cette fichue boîte, fit-il avec candeur…

Pour la seconde fois, Mlle Alyse éprouva un vif désappointement.

— Eh bien ! dit-elle, si vous vous contentez de ça, vous n’êtes pas exigeant !

— Ah ! j’irais plus loin par la suite.

— Bah ! que feriez-vous ? lui demanda Mlle Alyse un peu inquiète tout de même.

— Faut-il vous le dire ? s’écria-t-il en veine de confiance. Êtes-vous ma pire ennemie ou ne l’êtes-vous pas ? J’avais des plans, mais vous avez tout gâté. J’allais même vous demander conseil.

— Sur quel point ?

— Si elle aime le chocolat, et quelle couleur elle préfère. Et aussi son caractère. Si je serais heureux avec elle.

— Vous voulez dire, corrigea Mlle Alyse un peu rudement, si elle serait heureuse avec vous.

— Cela revient au même. Je suis très rangé. Je suis pacifique. Je n’ai qu’un défaut, ajouta-il en baissant les yeux, tout rougissant… un très vilain défaut.

Mlle Alyse trembla de la révélation imminente.

— Ne le dites pas ! cria-t-elle.

— Mais si ; vous le lui direz, à elle… pour la préparer. Je suis ennuyeux ! horriblement ennuyeux, renforça-t-il, bien résolu à une confession complète. D’abord, on ne s’en aperçoit presque pas, mais c’est à la longue… Du moins, ma mère le disait… J’ai essayé de m’en corriger, poursuivit-il douloureusement. J’ai acheté un recueil d’anecdotes. J’apprenais une anecdote, et puis la plaçais dans la conversation. Mais le plus souvent je perdais sa pointe, et je ne la retrouvais pas, et les gens riaient de moi plus que de l’anecdote. J’y ai entièrement renoncé. Ensuite, j’ai appris à jouer de la guitare. Je pince en sol, déjà, et dans quelques semaines je pincerai en ré. Mais ça ne remplace pas la conversation, conclut-il avec un profond soupir.

— Mon pauvre ami, dit Mlle Alyse, n’essayez pas d’avoir de l’esprit, c’est ainsi que vous en aurez le plus.

Il la regarda et secoua la tête, un peu réconforté cependant par cette bonne parole.

— Mlle Clermonde a beaucoup d’esprit, n’est-ce pas ? reprit-il timidement.

— Elle en aurait pour deux, fit Mlle Alyse d’un ton rêveur.

Ce que signifiait au fond cette phrase mystérieuse, le mélancolique facteur n’essaya point de le sonder.

— J’aurais fait des bouquets, poursuivit-il, mais le premier que je lui offris, il a disparu tout de suite. Et puis cette boîte, en pleine figure, on peut dire… Ça m’a entièrement découragé.

Il eût été conforme au dessein de Mlle Alyse de laisser l’amoureux de Clermonde dans cet abîme, de l’y enfoncer même par quelque grosse pierre. Cependant, à considérer cette figure blonde et naïve encadrée d’une jeune barbe qui frisottait, ces yeux bruns, tendres et humbles, et bons comme ceux d’un chien, – peut-on dire davantage ? – Mlle Alyse croyait voir le facteur pour la première fois. Elle découvrait que son nez, considéré du côté droit, présentait une ligne moins patibulaire que le profil gauche, et que l’oreille, très bonne, bien ourlée, offrait toutes les garanties possibles des vertus familiales. Car c’est le grand agrément de la science inventée par Lavater, perfectionnée par le Dr Lombroso, qu’elle dit ce qu’on veut, comme les cloches ; un cartilage corrige l’autre ; si le nez est inquiétant, l’oreille vous rassure, et vice versa. Mlle Alyse s’étonna de n’y avoir pas songé plus tôt.

Un peu lasse de rester si longtemps debout à la même place, elle fit deux pas vers la souche d’un saule qui autrefois s’élançait de la haie et qu’on avait coupé récemment. Ce tronc formait un siège commode.

— Ah ! exclama le jeune facteur d’un ton contrit, je suis bête de ne pas voir que je vous fatigue. Maman me l’a dit cent fois : « Que tu es bête, Onésime ! »

— Votre maman n’était pas encourageante, fit observer Mlle Alyse.

— Il faut dire qu’elle était une maman en secondes noces. Ça ne vaut jamais une maman en premières noces, fit Onésime avec mélancolie.

« Il est exquis ! » songea Mlle Alyse. Et, tandis qu’il se penchait pour lui dégager avec un soin minutieux la frange de son fichu de soie qu’une branche avait accrochée, elle se dit : « Comme mari, il aurait des attentions. Clermonde pourrait tomber plus mal. Néanmoins, j’ai résolu qu’elle ne se marierait pas, du moins pour le moment. » En foi de quoi elle se leva et dit au facteur :

— Je rentre, avez-vous une commission pour Clermonde ?

Il se recueillit un instant et répondit avec simplicité :

— Vous pourriez toujours lui dire que je l’aime, en attendant.

Mlle Alyse s’en allait sous son grand chapeau, toute secouée de rire et d’émotion. « Ces hommes ! pensait-elle. Ils ne doutent de rien ! Faire de moi sa messagère, sa messagère d’amour ! » À peine rentrée, elle appela Clermonde et lui demanda un tournevis.

— Je ne saurais vous cacher, dit-elle, que je vais enlever la boîte aux lettres, afin que le facteur puisse vous faire ses commissions lui-même.

Le visage de Clermonde exprima la plus profonde stupéfaction.

— Mais oui, mais oui, poursuivit Mlle Alyse. Je l’ai rencontré tout à l’heure, et il m’a chargée d’un message pour vous. Il vous fait mander qu’il vous aime, en attendant.

— Ah ! s’écria Clermonde, il se moque de moi, ou de vous, ou bien il a perdu la tête !

— Pas le moins du monde. Je n’ai aucun motif de douter de sa sincérité ni de sa raison, fit Mlle Alyse s’échauffant un peu. Vous êtes bien prompte à mal juger cet honnête facteur. Allons, Clermonde, plus vite que ça ! venez m’aider à enlever cette boîte.

La première vis extirpée :

— Eh bien ! votre réponse est-elle prête, Clermonde ?

— Mais, mademoiselle…

— Quand on reçoit une demande en mariage, il est assez indiqué qu’on y réponde, du moins c’était l’usage dans mon jeune temps !

— Mais ce n’est pas une demande !

— Comment, ce n’est pas une demande ! Vous êtes difficile ! D’abord il vous aime ; ensuite il m’a déclaré être rangé, et pacifique, et célibataire, et tout ce qu’il faut pour être un bon mari. Il m’a consultée sur vos goûts avec une ardeur extraordinaire, il veut même savoir quelle est votre couleur préférée, sans doute pour vous faire cadeau d’une robe.

— Je ne savais point tout cela, murmura Clermonde confondue.

— Vous le savez maintenant, et je vous prie d’y réfléchir avec sérieux, pendant que j’ôte la seconde vis.

Un silence d’une minute et quart.

— Que décidez-vous, Clermonde ?

— Mademoiselle, je crois que je ferai bien de refuser.

— Et pourquoi donc, ma fille ? demanda Mlle Alyse, le menton en l’air, la bouche plissée et sévère.

— Parce que, d’abord, je le connais trop peu.

— Bien ; toutes les filles ont dit cela avant vous. C’est la règle. Ensuite ?

— Ensuite, vous lui trouviez une mine, un nez…

— Je l’avais vu à gauche. L’aspect de droite est beaucoup meilleur. Pour tout dire, Clermonde, ce facteur, à présent, m’est sympathique. Il a une bonne tête. Continuez vos objections.

— Je n’en ai pas d’autres, pour le moment… dit faiblement Clermonde qui croyait voir, comme dans un vertige, l’ordre immuable des choses tourbillonner autour d’elle.

— Parfaitement ; à la quatrième vis, tâchez d’avoir pris une résolution ; car je ne saurais endurer qu’on laisse si longtemps un honnête garçon sur le gril.

— Je croyais, hasarda Clermonde au bout d’un instant, que mademoiselle serait très contrariée si je me mariais.

— J’en serais contrariée ; mais je ne suis point cependant un monstre d’égoïsme.

— Et puis, le sucre est si cher ! murmura cette coquine de Clermonde avec un sourire malicieux dans sa fossette.

— Comptez-vous donc vous nourrir de sucre ? D’ailleurs, quand le mari a des appointements fixes, rien n’est plus facile que de régler la dépense.

Mais Clermonde redevenait grave et même triste.

— Mademoiselle oublie, fit-elle à demi-voix, que je n’ai ni argent, ni trousseau…

Ce fut un beau moment. Mlle Alyse ouvrit les bras d’un geste ample et généreux.

— Clermonde, ma bonne fille, dit-elle avec émotion, ma maison est pleine de linge !

MARCETTE.

On en parlait sous tous les chaumes – en tuiles grises ou rouges – du Village de Dames. Les fiançailles de Clermonde et du facteur venaient d’être officiellement annoncées ; et chaque jour Onésime, en qualité de facteur, apportait à Clermonde certains plis bleus ou roses qu’il décachetait avec elle, en qualité de fiancé. De blanches colombes s’envolaient par couples des enveloppes, apportant des anneaux dans leur bec, parmi des jonchées de roses et de myrtes, et des banderoles où se lisaient les mots de doux augure. Toutes ces dames envoyaient des vœux de formats divers, puisqu’il était bien certain que Mlle Alyse prenait les fiancés sous son patronage. L’événement, néanmoins, n’avait pas une bonne presse.

— Cette Clermonde, une fille choyée et gâtée, un service facile ! Quelle ingratitude !… Quant à moi, faisait Mme Perrot-Campillon en tournant vers le ciel ses yeux veloutés, j’ai comme un pressentiment que cette union ne sera pas heureuse.

— L’élément masculin nous envahit ! s’écriait Mlle Alexandrine, et sa voix tonnait comme un tocsin d’alarme. Si le mariage se met à sévir parmi nous !…

Elle n’achevait point sa pensée, mais son œil s’arrêtait, sévère, sur Paulette et Marie-Louise, innocemment occupées, près de la barrière du jardin, à prendre la photographie d’un chardon qui leur semblait pittoresque.

Le père de Paulette leur avait, par mandat télégraphique, fait cadeau de deux appareils, et ces deux petites créatures ne vivaient plus qu’avec leur kodak en bandoulière. Déjà elles avaient saisi Albert, le bouvreuil de Frumencette, et sa chatte Albertine, dans leurs poses les plus familières, et Paulette avait subrepticement attrapé l’effigie de Mme Perrot-Campillon jouant au piano la Dernière pensée de Weber. Le fils du boulanger développait leurs clichés ; c’étaient des conciliabules sans fin, un amour de l’art incroyable et une existence délicieuse. Cette cure de kodak succédant à la cure de lait avait complètement rétabli la santé de Marie-Louise ; et il semblait, d’autre part, que la photographie, vocation paisible et douce, offrît le régime le plus favorable à un cœur surmené par des excès d’aviation.

Par un hasard régulièrement quotidien, on se rencontrait dans le chemin qui traverse le Village, sous la surveillance des fenêtres où les chaperonnes se dressaient inquiètes dans l’encadrement des rideaux de mousseline. On tenait son kodak en joue, et l’on photographiait jusqu’à extinction.

— J’ai déjà pris trois fois ce portail, faisait Paulette plaintivement ; de face, de trois quarts et de profil. Je l’essaierai encore au soleil couchant ; peut-être aura-t-il changé d’expression. Quant à la fontaine, je l’ai dans douze poses ; je n’y reviendrai pas, à moins qu’elle ne s’anime, par exemple, d’une sirène nageant dans le bassin.

— Oh ! Paulette ! exclamait Marie-Louise toute rouge, car elle savait que dans la mythologie les sirènes sont des personnes pas du tout convenables…

— Eh bien quoi ? faisait Paulette imperturbable. La sirène, c’est une espèce de poisson, très rare d’ailleurs. Pas de danger que nous ayons la chance d’en photographier seulement la queue d’une. Qu’est-ce que vous avez à rire comme ça, vous ?… Regardez plutôt cette grenouille au milieu du chemin… C’est un trait nouveau dans le paysage. Vite, attrapons un instantané avant qu’elle bouge !

Quand Paulette apprit les fiançailles de Clermonde et du facteur, elle exécuta d’abord une danse caractéristique en présence de sa tante étonnée, puis elle s’écria :

— Ça nous fera des sujets de genre pour le kodak. Les natures mortes, c’est fastidieux à la fin. Pensez-vous, ma tante, que le facteur me permettra de le photographier à genoux devant Clermonde ? Ce serait le numéro un d’une collection que je rêve : La déclaration d’Amour à travers les âges.

— Paulette, je suis heureuse d’être seule ici à t’entendre !

— Ma tante, quand vous êtes heureuse, je le suis aussi, déclama son incoercible nièce. Moi d’abord, ces fiançailles me mettent en l’air. C’est si poétique, un facteur ! Dans la mythologie on le représente sur une bicyclette avec deux petites ailes aux roues et deux autres à son bonnet. Un facteur, ça apporte des lettres ! déclara-t-elle d’un air profond, comme si elle faisait tout à coup une grande découverte…

— Paulette, trêve d’absurdités ! à ton âge, tu devrais être plus sérieuse… L’éducation semble vraiment n’avoir aucune prise sur ta nature. Depuis deux ans qu’on te bourre de bons principes, tu n’en as guère profité…

Dès ce jour, Clermonde et son futur, en proie aux objectifs, ne surent bientôt plus où cacher leur bonheur, dont Paulette leur apportait triomphalement l’image attrapée au vol par le petit démon kodak.

— Clermonde, vous voici de dos, allant à l’église avec votre fiancé. J’étais derrière vous. Très bien, ces dos, n’est-ce pas ? très expressifs ! Le mouchoir de M. Onésime sort un peu de sa poche, en oreille de lapin. Il n’y a rien au monde de touchant comme les gens qui ont leur mouchoir en oreille de lapin et qui ne s’en doutent point… Ne me remerciez pas, Clermonde, ce n’est qu’une attention, un petit souvenir ; je vous en ferai une série…

Le jeudi soir venu, la cuisine de Frumencette fut le théâtre d’une scène fort animée. De bras en bras on se passait Clermonde pour la baiser, la féliciter, avec des degrés de chaleur divers et des nuances dans la sympathie. Frumencette serra la fiancée sur sa vaste poitrine, en évoquant l’image de son Antoine, ce bel homme qui l’avait rendue si heureuse ; puis se détournant, elle confia à Lise, d’une voix étouffée, que selon toute apparence, Clermonde deviendrait veuve…

— Le signe y est, dit-elle. Ces cheveux qui font une pointe au milieu du front… Vous ne saviez pas ça ? c’est immanquable. Avec cette marque-là, il y en a un des deux qui devient veuf avant l’autre…

Marcette, la Valaisanne, s’approchait à son tour de Clermonde :

— Ma fille, disait-elle avec émotion, ma bonne petite, il n’est que de s’aimer…

« Il n’est que de s’aimer », c’était la solution universelle pour cette Marcette, pareille à l’Apôtre qui dans ses vieux jours ne savait plus que répéter : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres… »

— Je vous crois, Marcette, dit Clermonde émue. Je commence à comprendre qu’on puisse être heureuse rien qu’en aimant.

— Et lui ? poursuivit la vieille femme caressant de sa main ridée la joue ronde de la jeune fille. Est-il brave garçon ? S’il a l’esprit du cœur, c’est tout ce qu’il faut.

— Il est moins bavard que moi, dit Clermonde, devinant bien que dans l’opinion publique, son Onésime passait pour être un peu nigaud.

Mais elle savait le contraire, car le jour même il lui avait dit : — « Vous êtes la rose, et je suis la branche de sapin. — Pourquoi ça ? avait-elle fait, découvrant avec stupeur chez son Onésime des facultés latentes de poésie… — Parce que le sapin, ça n’est point beau, mais ça dure, répondit-il à voix basse. — Vous êtes plein d’esprit, » s’écria Clermonde enthousiasmée. Ce qui le fit taire pendant un bon quart d’heure, tant il craignait de gâter l’effet produit.

— L’oiseau chante sitôt qu’il a un nid, fit la bonne Marcette riche en proverbes et en sagesse débonnaire. Gage qu’on trouve assez à dire quand on est avec vous !

Car il n’était point de bonté plus tendre ni de tact plus délicat que la bonté et le tact de cette vieille Valaisanne qui savait à peine écrire et ne lisait jamais que son paroissien. Au bout d’un moment, elle ajouta :

— Avez-vous reçu une carte de nos demoiselles ?

Pas encore, répondit Clermonde qui se reprit un peu confuse… Je ne sais pas pourquoi ces demoiselles feraient attention à moi…

— Si, si ! elles y pensent ; seulement elles sont distraites, elle ont tant de choses dans la tête…

« Il faudra que je leur en glisse un mot », pensa Marcette en soupirant. « Mes « petites » ont du cœur ; seulement elles oublient quelquefois de le montrer. »

Marcette n’ignorait point que le Village jugeait sévèrement « ses petites », qu’on les trouvait égoïstes et frivoles, uniquement occupées, l’une à faire des jeux de patience et à lire d’innombrables journaux, l’autre à se dévorer d’enthousiasme pour des chimères qui variaient d’une saison à l’autre : tantôt l’abolition de la peine de mort et tantôt la propagation du rossignol dans l’Europe centrale. On connaissait leurs bisbilles domestiques, leurs picoteries, leurs manies d’enfants gâtées. On savait qu’elles abandonnaient à Marcette le soin de toutes choses, et qu’elles ne commandaient même point leur dîner. On les soupçonnait d’incurie dans la gérance de leur fortune. Elles occupaient le cottage le plus joli et le plus spacieux du Village et n’invitaient jamais personne à occuper l’une au moins de leurs quatre chambres d’amis. Le blâme s’accumulait sur elles comme la cendre du Vésuve sur Pompéi ensevelie ; elles vivotaient dans cette atmosphère et ne semblaient point en souffrir.

« Que ne font-elles au moins des crochetages pour les ventes ? » exclamait Mme Perrot-Campillon, laquelle ne crochetait jamais que du coton, parce que le coton est moins cher que la laine. « J’offre le travail et l’intention », disait-elle avec cet air conscient de sa vertu qui faisait d’elle une allégorie du Bon-Exemple.

Si elle avait pu crocheter des intentions et de l’air filé, elle l’eût préféré encore, car elle avait de grands ménagements pour sa bourse, et elle gonflait une bulle de bienfaisance jusqu’à en faire une mappemonde.

Le blâme de Mlle Alexandrine Jacquet n’était pas moins accentué mais il portait sur un autre point. « Au lieu de se repaître de viande creuse, ces deux sœurs devraient, disait-elle, nourrir leur esprit par la lecture d’un grand ouvrage historique, tel que Grandeur et décadence de l’Empire romain, par Gibbon, ou l’Histoire de la Réformation par Merle d’Aubigné. Quant à moi, je croirais déchoir intellectuellement si je ne me répétais chaque jour quelques pages des Sermons de Bossuet ou des Oraisons funèbres apprises par cœur dans ma jeunesse. C’est le plat de résistance, et pour le dessert, je m’offre douze verbes allemands irréguliers. Cela fait partie de mon régime. Mais j’ai vainement offert aux sœurs Binrose de leur composer une liste de lectures. »

Marcette venait de sortir pour se rendre à l’assemblée des bonnes et féliciter Clermonde. La bise avait soufflé très fort ce jour-là, bien qu’on fût en juillet, et les demoiselles Binrose se sentaient vers le soir les nerfs un peu tendus.

— Je n’y vois plus pour écrire, dit Mlle Flore accoudée sur son joli bureau en bois de citronnier.

Le bureau de Mlle Laurentine, plus large et plus austère, était en chêne ciré, et comme ces deux meubles, aux extrémités du vaste salon, se faisaient vis-à-vis, il en résultait que les deux sœurs, lorsqu’elles y étaient assises, se tournaient le dos.

— Ne parle pas, tu m’as coupé une idée, fit Laurentine en mordillant sa plume.

— Elle était mince alors. Si l’on n’ose plus parler !

Et Flore se dirigea vers la console où les lampes étaient préparées.

— N’allume pas, s’écria Laurentine. On y voit encore assez pour réfléchir. Le crépuscule fait surgir des pensées.

— Je déteste le crépuscule, il me rend mélancolique. J’allumerai, rétorqua Flore d’un ton digne et ferme, en ôtant le verre d’une jolie lampe anglaise du brevet le plus récent, qui s’élevait ou s’abaissait sur sa colonne de jaspe ; un cadeau de sa sœur, car elles étaient toutes deux magnifiques dans leurs présents d’anniversaires.

— Ton plus grand plaisir est de me contrarier, mais je dédaigne ces futiles querelles, fit Laurentine en mettant ses deux mains sur ses oreilles comme une petite fille.

Flore bondit, dans une colère de mésange, lui saisit les mains, les écarta de force. Puis elle éclata en larmes, tandis que Laurentine se mettait à rire.

— Si Mlle Alexandrine te voyait ! dit-elle pour achever de l’exaspérer.

Flore tapa du pied ; c’était une petite blonde dont les cheveux mousseux commençaient à grisonner ; Laurentine au contraire était très brune, avec de grands traits d’impératrice romaine.

— Je voudrais bien qu’elle te vît, toi, et qu’elle t’entendît ! s’écria Flore en se tamponnant les yeux. Nous verrions à qui elle donnerait tort. M’empêcher d’allumer ma lampe quand il fait nuit ! C’est moi qui lui dirai que tu me tyrannises…

Pareilles à deux bébés, elles se menaçaient quotidiennement de Mlle Alexandrine comme d’un croquemitaine. Mais, si Flore avait les petites fureurs d’un oiseau, elle en avait aussi la cervelle oublieuse ; dix minutes plus tard, elle disait à sa sœur de son ton ordinaire :

— Ménage tes yeux, Laurentine ; il va sonner neuf heures ; maman Marcette rentrera à neuf heures et demie ; faisons une patience en l’attendant.

De l’étui d’argent niellé qui portait le chiffre de Laurentine – cadeau de Flore à sa dernière fête – on tira les cartes satinées et mignonnes, qu’on tailla avec dextérité, chacune des deux sœurs ayant pour cela sa méthode et surveillant l’autre d’un œil critique tant que durait l’opération. Ensuite celle qui avait taillé disait à sa sœur : « Coupe » d’un air de grande cérémonie et comme si elle lui accordait une faveur peu méritée.

— Faisons la Sympathie, dit Flore. Si elle réussit, nous aurons le beau demain.

— Moi, si elle réussit, fit de son côté Laurentine, dédaigneuse de promesses aussi insignifiantes, si elle réussit, je le considérerai comme un bon augure pour Antoine Chicard.

— Qui est Antoine Chicard, je te prie ? demanda sa sœur en disposant les cartes par petits paquets de trois.

— Un pauvre assassin qui vient d’adresser au président de la République française son recours en grâce. Je m’intéresse à lui, par l’entremise du chapelain de la prison ; je lui ai envoyé des paroles d’encouragement et de sympathie. Ce soir même, quand tu m’as interrompue pour me faire une querelle d’Allemand, je recopiais le brouillon d’une lettre destinée à appuyer son recours.

— Hum ! dit Flore. Dépêche-toi de poser ; c’est toi qui retournes. Quel crime a-t-il commis, cet estimable Chicard ?

— Il semble avoir tué, dans des circonstances vagues, deux ou trois petits bergers qu’il rencontra par les champs. C’est un déséquilibré auquel il faudrait une période de repos, de silence, une nourriture saine et de bons livres calmants.

— Dire, soupira Flore, qu’on s’intéresse à de tels monstres ! Six de trèfle, non ? As de carreau ? non ?… Ça ne marche pas, ce soir.

La Sympathie, selon sa coutume neuf fois sur dix, ayant prédit le mauvais temps et par surcroît la guillotine à Chicard, Flore déclara qu’elle ferait l’Éventail.

— Si celle-là réussit, c’est la fin du monde. Je ne veux pas de conseils, Laurentine, tu m’entends ?

— Je n’ouvrirai pas la bouche, sois tranquille. Mais si tu fais une faute, tu me permettras bien de t’avertir.

— Je ne fais pas de fautes. Vois, ça ne commence pas trop mal. Que n’ai-je à présent un valet de cœur !

— Il est certain, appuya Laurentine, qu’un valet de cœur nous viendrait à propos. Mais, quand on n’a pas ce qu’on aime…

— Il faut aimer ce qu’on a. C’est facile à dire. Regarde un peu ce gros vilain roi qui écrase tout !

— Pose ici le sept de trèfle ! supplia Laurentine.

— Du calme ! faisons d’abord un sort au valet.

— Tu déplaces, tu n’arrives à rien.

— Quand tu comprendras ma combinaison…

— Ah ! s’écrie Laurentine avec douleur, voilà une dame enterrée bien inutilement.

— Ne me donne pas de conseils, tu me troubles… J’ai une lueur.

— Voilà une route en effet. Pourvu qu’elle dure ! murmura Laurentine en retenant son souffle.

Elles ne parlaient plus qu’à voix basse, les quatre mains suspendues comme en arrêt au-dessus de l’éventail pittoresquement bariolé qui s’étalait sur le drap vert.

— Le neuf de pique reste entre ciel et terre. Il fait tout manquer !

— Comment donc ! Il découvre un as ! Continue, je suffoque d’anxiété…

— Tu me donnes la fièvre…

— Ça marche ! rien n’est perdu.

— Tout est sauvé au contraire ! C’est merveilleux. Voilà une réussite qui ne m’arrive guère qu’une fois tous les trois mois, conclut Flore triomphante, car si j’ai plus de « bien-jouer » que toi, j’ai moins de chance…

— Antoine Chicard aura sa grâce, j’ai pensé à lui tout le temps, prononça Laurentine. C’était mon enjeu.

— Comment donc ! sur ma patience ! tu n’avais pas le droit de mettre un enjeu sur ma patience !… Si tu crois que je l’ai gagnée pour ce dégoûtant personnage !

— Je l’ai gagnée autant que toi. Sans mes conseils, tu aurais fait nombre de fautes…

— Je t’avais défendu de me donner des conseils. À l’avenir, je ferai mes patiences dans ma chambre…

— Libre à toi, fit Laurentine avec indifférence, rassemblant les cartes d’un tour de main pour commencer la Belle Suissesse.

La petite pendule Louis XV, d’écaille incrustée, frappait sur son timbre clair neuf heures et demie, et la porte du salon s’ouvrait presque en même temps. Marcette, coiffée de son bonnet de visite à grandes dentelles noires retombantes, sous lesquelles sa petite figure brune et ridée avait l’air d’être ciselée dans une noix, Marcette, maigre et menue, avec un châle de laine noir épinglé sur sa taille plate par un « picot » dont la tête représentait une petite colombe d’un blanc laiteux, en verre filé, Marcette qui ne faisait pas plus de bruit qu’une souris et dont les manières tendrement réservées étaient celles d’une nonne, Marcette glissa doucement jusqu’à la table de jeu, prit une chaise et s’assit. Quarante ans de services et de dévouement quasi-maternels lui avaient acquis le droit d’entrer au salon, près de ses « petites », et de s’asseoir pour leur parler.

— Bonsoir, Marcette… Attendez, ne dites rien… fit Laurentine. Je suis dans le coup de feu…

— Vous vous êtes bien amusées, mes petites ! demanda Marcette de sa bonne voix un peu cassée.

— Hum ! un peu querellées aussi, répondit Flore, les yeux fixés sur le jeu de sa sœur. Laisse ce roi, malheureuse ! tu vas tout gâter.

— Doucement, doucement ! fit la vieille femme avec alarme.

— Vous d’abord, ma bonne Marcette, vous n’y entendez rien, déclara Laurentine avec quelque hauteur.

— Dites-nous plutôt les nouvelles, murmura Flore d’un ton distrait.

— Des nouvelles, il n’y en a pas, sauf les fiançailles de Clermonde que vous savez déjà, mes petites…

— Et qui sont de peu d’intérêt pour nous.

— Elle était bien contente et bien fière, Clermonde, ce soir. Toutes les dames lui ont envoyé des cartes.

— Clermonde exagère, car je ne lui en ai pas envoyé. À vrai dire, l’idée ne m’en serait point venue. Mlle Alexandrine en a envoyé ?

— Oui, et Mme Lainier-Nicole, et Mme Perrot-Campillon…

— Tu aurais dû nous y faire penser plus tôt, Marcette, dit Flore, qui retombait souvent dans son habitude enfantine de tutoyer sa vieille bonne.

— Quant à moi, fit Laurentine en levant le menton, je ne suis pas encore décidée. Je trouve cela absurde…

— Puisque toutes ces dames l’on fait.

— Ce n’est pas une raison. Il faut réagir.

— Quelle sottise ! on nous critiquera, on dira que nous faisons bande à part.

— Fais comme tu l’entends, et laisse-moi la même liberté.

— Mes petites, mes petites, ne vous picotez pas ! implora Marcette.

Laurentine se leva majestueuse et prit un livre ; Flore déploya le journal à grand frou-frou.

La vieille Valaisanne regardait ici et là, avec une inquiétude, une hésitation vague, et des yeux en peine qui semblaient chercher un malheur dans les coins du salon. Accoutumée aux bisbilles des deux sœurs, elle intervenait machinalement, par une habitude de pauvre vieille bonne dont les bébés ont grandi en stature plus qu’en sagesse ; comme on souffle sur une montée de soupe au lait, elle soufflait sur ces colères quelques mots d’apaisement, sans trop s’émouvoir. C’était une autre alarme, bien secrète et qu’elle n’osait point dire, qui lui faisait cette figure toute contractée, qui lui mettait dans le cœur cette muette supplication au saint de son village, un bon vieux saint, Valaisan comme elle, à qui elle racontait tous ses chagrins.

De tempérament ascétique, elle était sujette aux pressentiments, comme toutes les femmes ignorantes et pieuses, et il lui semblait à cette heure qu’un poids suspendu en l’air, quelque part, allait tomber sur elles trois et les écraser. D’une voix qu’elle s’efforça de rendre toute unie et ordinaire, elle demanda :

— Personne n’est venu ce soir ? Il n’est rien arrivé pour vous ?

— Que voulez-vous qu’il nous arrive, passé le courrier ?

— Bien sûr, bien sûr… Mais, ajouta-t-elle tremblante, comme si sa question allait décrocher le danger suspendu, mais cet agent d’affaires, il n’a pas envoyé son jeune homme avec une lettre, ni rien…

— Tiens ! fit négligemment Laurentine, c’est vrai qu’il est en retard de trois ou quatre jours… Y pensais-tu, Flore ?

— Tu sais bien, fit la cadette derrière son journal, que je ne m’occupe jamais des questions financières. J’ai la main malheureuse, tandis que toi, tu es un vrai trèfle à quatre. Seriez-vous à court d’argent, maman Marcette ?

— Ce n’est pas ça, mes petites, ce n’est pas ça. Mais depuis trois ans que vous tenez ces actions qui rapportent si gros, les dividendes « sont » toujours été réguliers comme une horloge. Peut-être que l’agent est malade…

— Ou qu’il a eu une distraction, dit Flore naïvement. Il aura oublié le jour de l’échéance comme nous l’avons oublié nous-mêmes.

— Ah ! murmura la vieille bonne, le cœur serré par une crispation d’angoisse, fassent tous les saints du paradis et notamment votre défunte mère, que je n’aie jamais à me repentir de vous avoir conseillé ce placement. C’était pour votre bien, mes petites, pour vous mettre au large… Il y a une grosse différence, vous l’avez dit comme moi, entre le trois et demi des placements ordinaires, et le huit qu’on vous offrait. Ça vous faisait riches, au lieu de simplement à votre aise.

— Il est certain, fit Laurentine, que depuis trois ans nous nageons dans l’opulence. J’y songe, Marcette, nous aurions dû vous augmenter vos gages. Flore, pourquoi n’y as-tu point pensé ? tes occupations sont moins absorbantes que les miennes.

— Marcette n’a qu’à fixer elle-même ses gages, répondit Flore en riant. Elle connaît nos ressources mieux que nous-mêmes, et l’on pourrait croire parfois que c’est elle qui fait une pension à ses deux petites.

La Valaisanne fit un signe de croix, comme pour écarter quelque maléfice.

— Non, non ! je suis malechanceuse, moi, de naissance, et le bon Dieu a bien fait de ne pas me charger d’écus, je les aurais perdus en route. Peut-être même ai-je commis un péché en fourrant mon doigt de malheur dans vos affaires. Mais quand ce gros monsieur vous envoya sa circulaire, et qu’il vint ensuite lui-même, et qu’il parla si bien et qu’il dit que toutes les sommes étaient placées en terrains, ce mot me fit plaisir, car on aime la terre dans mon village, et jamais personne ne s’est repenti d’avoir mis son argent dans un bon bout de pré. Et j’ai cru bien faire, devant le bon Dieu et devant votre mère qui était une sainte ici-bas, en vous conseillant d’ôter cinquante mille francs d’un endroit où ils rapportaient trop peu, pour les mettre dans ces bons terrains, là-bas.

— Au Congo, acheva Laurentine. Société minière et routière d’exploitation coloniale. Ces pays neufs sont étonnants. Moi, j’aurais sans crainte confié tout notre capital à un agent aussi expérimenté.

— Non, fit Marcette. Il est écrit dans l’évangile qu’on ne doit pas mettre tous ses œufs dans le même panier…

Elle soupira, resta pensive durant deux ou trois minutes, puis se levant :

— Je vais chercher votre plateau, dit-elle.

Ses petites avaient l’habitude de prendre un doigt de vin et un biscuit avant de se coucher. Flore se replongea dans son journal, et Laurentine dans son livre. Les journaux arrivaient le soir au Village par un messager spécial, car la tournée officielle du facteur avait lieu l’après-midi.

— Tiens ! s’écria Flore qui commençait toujours par l’état-civil, les Jules Gauchy ont un fils, un petit René. Aujourd’hui, tous les bébés s’appellent Gaston ou René.

— Sauf les filles, dit Laurentine.

— Il ne vaut pas la peine d’interrompre ta lecture pour dire cela… Ah ! le vieux Péquignot est mort. Tu t’en souviens, Laurentine, de ce vieux Péquignot qui portait toujours une casquette vert-bouteille ?

— Flore, fit sa sœur avec dignité, je ne m’oppose pas à ce que tu te repaisses de la lecture de cette feuille insipide, mais veuille en jouir seule et me laisser tranquille…

— Voici pourtant une nouvelle qui t’intéressera : Antoine Chicard, l’ogre des petits bergers, vient d’expier ses crimes sur l’échafaud. Ta lettre arrivera un peu tard, Laurentine.

— Si tu crois m’attraper ainsi ! rétorqua l’aînée avec un haussement d’épaules. La mort de ce pauvre être ne serait pas inscrite dans l’état-civil, et tu n’en es pas à la page des nouvelles…

Flore continua sa lecture en pinçant les lèvres, mais elle avait besoin de se répandre, et au bout d’une minute elle s’écria de nouveau :

— Pas possible ! Mme Laure Dumoulin ouvre une pension d’été dans sa campagne ? Pauvre femme, en être réduite là ! Elle demande des pensionnaires pour les mois d’automne. Je lui en souhaite ; après tout, poursuivit Flore qui passait aisément d’une impression à l’autre, ça doit être très amusant de prendre des pensionnaires… On voit des visages nouveaux, on cause. Comment se fait-il qu’aucune de ces dames du Village, j’entends celles qui ont de très petites rentes, n’ait encore songé…

Elle s’interrompit, car elle pliait le journal à la troisième page. Ses yeux rencontrèrent, au bas de la colonne des dépêches, un nom qu’elle lut avec curiosité d’abord, puis avec étonnement, puis avec cette terreur folle qui crie au malheur : « Ne frappe pas ! » Elle lisait elle relisait, ses yeux brûlants passaient et repassaient sur cette ligne, et son esprit, avec la rapidité du courant électrique, avait déjà fait plusieurs fois le tour de l’affreuse catastrophe, avant que sa bouche eût pu seulement s’ouvrir. À la fin, ce fut une respiration bruyante, angoissée, qui attira l’attention de Laurentine.

— Tu as trop chaud ? fit-elle, absorbée dans sa lecture. Mon éventail doit être sur la table.

— Ô Laurentine, Laurentine ! cria la pauvre Flore avec un sanglot qui déchira le fond de son être.

Et maintenant, dans les bras de sa sœur épouvantée, cette Flore, qui n’était jamais triste ni malade, pleurait à étouffer, avec des cris nerveux, incohérents, où Laurentine cherchait en vain à distinguer quelques paroles. Elle tendait la main vers le cordon de la sonnette quand Marcette effarée parut sur le seuil avec son plateau.

— Je ne sais pas… Ça l’a prise tout à coup, balbutia Laurentine… Elle lisait tranquillement le journal.

— Ah ! ciel ! cria Flore, dont la tête retomba inerte sur les genoux de sa sœur.

Doucement, on l’appuya parmi les coussins, on lui fit boire un peu d’eau ; ses dents claquaient au bord du verre, et son doigt indiquait convulsivement le journal tombé sur le tapis.

— Ne peux-tu parler ? faisait Laurentine.

— Non, ma mignonne, ma pauvre petite bichette, ne parlez pas encore, disait la patiente Marcette à genoux près du sofa, en frottant les mains blanches de celui de ses deux bébés que, secrètement, elle avait toujours préféré à l’autre. Tranquillisez-vous d’abord. Nous pouvons attendre.

Laurentine avait ramassé le journal et lentement d’un œil scrutateur, elle en parcourait les colonnes. Tout à coup, Marcette la vit chanceler, pâle comme un linge.

— C’est donc un malheur ? demanda Marcette avec effort, le cœur serré d’un horrible pressentiment.

Laurentine avala une boule qui lui montait à la gorge et répondit courageusement :

— Ce n’est pas un malheur, puisque personne n’est mort :

Puis elle se tourna vers sa sœur.

— Ne t’abandonne pas ainsi, fit-elle d’un ton de reproche. Ces nouvelles à sensation, le plus souvent, sont fausses.

Un gémissement lui répondit.

— Comment veux-tu qu’on sache positivement, poursuivit Laurentine, qu’il est parti pour la Belgique, laissant son coffre-fort vide ? Ces reporters inventent la moitié des détails. Quant à cette lettre, où il s’accuse d’avoir joué avec les capitaux qu’on lui confiait, je voudrais bien savoir qui l’a vue… C’est une histoire sans queue ni tête. Provisoirement, je refuse d’y croire.

— Tu gardes donc quelque espoir ? soupira Flore d’une voix défaillante.

Laurentine s’éclaircit le gosier.

— Je considère ceci, dit-elle, comme un avertissement. L’amour des gros intérêts nous a rendues imprudentes. Nous retirerons à cet agent la somme qu’il a entre les mains. Nous avons été ingrates aussi, nous n’avons pas fait la part de Marcette. Marcette, poursuivit-elle avec solennité, à partir d’aujourd’hui vos gages sont portés à quarante francs par mois.

Mais, tandis qu’elle se tournait vers la vieille servante, elle vit le bon visage familier, avec ses rides connues et ses yeux fidèles, changer horriblement, devenir terreux, contracté, méconnaissable ; et les yeux comme vivants dans une face morte, lui jeter un regard de supplication désespérée. « Perdu ! perdu !… ma faute !… bégayait éperdument la pauvre bouche spasmodique toute tirée d’un côté. Flore se mit debout, oubliant sa crise nerveuse, et Laurentine retint dans ses bras la vieille bonne qui s’abattait comme sans vie sur le parquet.

En moins d’une demi-heure, tout le Village de Dames connut la situation, car les deux sœurs n’en firent aucun mystère. Laurentine dit à Mlle Maîtral :

— Nous subissons une grande perte d’argent, mais soignons d’abord nos malades.

On mit au lit Flore qui était trop ébranlée, et on lui assigna pour garde la compatissante Mlle Kegelbaum, avec une injonction sévère de ne point pleurer dans les bras l’une de l’autre. L’excellente fille, que personne ne prenait au sérieux, suffisait pour un cas de nerfs, mais les dames de quelque autorité se réunirent autour de Marcette. Malgré l’heure tardive, on manda le docteur par téléphone.

Dès cet instant, et pendant plusieurs jours, la double et triple infortune des sœurs Binrose suffit aux besoins de cette colonie féminine avide de dévouement. Il fallait distraire Flore, dont les accès de larmes revenaient périodiquement ; soigner Marcette près de s’éteindre, inconsciente, agitée, et qui répétait perpétuellement les mêmes syllabes : « tout… perdu…, tout… ma faute… » discuter la situation avec Mlle Laurentine, dont l’énergie, vouée jusqu’ici à souffler des bulles d’air, se tournait enfin vers la réalité et l’étreignait corps à corps, d’un élan inattendu.

— C’est la ruine, déclara-t-elle à sa confidente de prédilection, Mlle Alyse, lorsque la fuite de l’agent fut confirmée. Il nous reste quarante mille francs en titres sûrs qui nous rapportent à peine quinze cents francs d’intérêt. Pour trois personnes, c’est insuffisant. Cette grande maison et notre ample mobilier nous permettraient de prendre des pensionnaires d’été, si vous y consentez, et si les autres dames du Village n’y voyaient pas d’inconvénient.

Mlle Alyse resta rêveuse.

— Le changement sera grand pour notre colonie, jusqu’ici paisible et peu nombreuse… Il va sans dire que votre choix se porterait exclusivement sur des personnes de notre sexe ?

— Exclusivement, affirma Laurentine avec solennité.

— Il ne faut pas, poursuivit Mlle Alyse inquiète, il ne faut pas que notre Village de Dames perde son caractère.

— Personne ne le déplorerait plus que moi, chère mademoiselle. Mon projet est d’ouvrir un asile champêtre à des dames mûres, désireuses de repos et de bon air. Le salon est vaste, la salle à manger fraîche et agréable, et la galerie peut servir de promenoir pour les jours pluvieux. Ma sœur fera les honneurs ; moi je me chargerai de la direction du ménage, à laquelle du reste je n’entends absolument rien. Mais j’imagine que Mme Perrot-Campillon nous cédera les deux orphelines qu’elle est en train de former, et ces jeunes filles me formeront à leur tour.

— Votre vaillance est digne d’éloges, répondit Mlle Alyse.

Sans perdre de temps, Mlle Laurentine inséra des annonces dans les journaux et écrivit à ses connaissances pour les prier de collaborer à son projet. Mais la saison d’été battait son plein ; on était déjà en villégiature ou l’on se préparait à partir, et l’on répondait de tous côtés, avec des vœux sympathiques et un ensemble désespérant : « Nos chambres sont déjà retenues, notre caravane est organisée. Ce sera pour l’année prochaine. »

« Ce serait fort bien si nous pouvions attendre de manger à l’année prochaine, songeait Mlle Laurentine, future maîtresse de pension, alignant sur son bureau le peu d’argent comptant qui lui restait. Le manque de numéraire est pour moi une sensation nouvelle et peu agréable. »

Elle ouvrit sans empressement la dernière lettre de son nombreux courrier, et l’ayant lue, elle soupira :

— Qui est-ce qui disait que les choses de ce monde sont presque toujours plantées en quinconce, et qu’il est bien rare qu’un désir rencontre son vis-à-vis ? Je demande des dames, on m’offre un monsieur. Je préférerais des personnes mûres, c’est un jeune homme qui a besoin d’une influence éducatrice. Qui sommes-nous, grand ciel, Flore et moi, pour entreprendre une éducation ? La nôtre est à faire… Le seul point qui corresponde à nos besoins est l’offre d’une rémunération « que rien n’empêche de fixer aussi haut qu’il nous plaira, notre jeune ami jouissant d’un revenu considérable. » C’est la manne du ciel ; avons-nous le droit de la refuser ? « Son intelligence présente quelques lacunes, » poursuivit-elle relisant la lettre. Je me doute qu’il s’agit d’un pauvre être encombrant dont sa famille n’aspire qu’à se débarrasser. À notre âge, ouvrir un pensionnat pour les simples d’esprit, c’est un peu dur…

Elle s’en ouvrit à Mlle Alyse.

— Le dilemme se pose ainsi, déclara-t-elle avec énergie. Ou bien accepter ce pensionnaire, d’un sexe que nous désapprouvons, mais l’unique qui se présente ; ou bien tomber, Flore, Marcette et moi, dans un dénuement total.

— Mais, s’écria Mlle Alyse avec pétulance, vous m’aviez promis de n’admettre que des dames.

— Je vous demande de me rendre ma parole.

— Nous avions pris la douce habitude, soupira douloureusement Mlle Maîtral, de descendre parfois au jardin, dans les premières heures du jour, en camisole et bonnet de matin. Avec un jeune homme lâché dans nos sentiers, cela deviendra impossible. Même le fils du boulanger ne se montre jamais à notre horizon qu’après-midi.

— Ma maison est la plus extérieure du Village, plaida Mlle Laurentine avec quelque effort.

— Vous pourriez poser comme condition que les promenades du matin se fassent dans la direction de l’ouest et qu’en tout temps le jeune homme observe une grande discrétion en passant devant nos jardins. Fume-t-il ?

— Je l’ignore, répondit Laurentine avec une expression de résignation héroïque sur ses grands traits romains.

— J’espère, pour vous comme pour nous, qu’il ne fumera que dans la forêt et sous le vent. Mlle Alexandrine est positivement incommodée par l’odeur du tabac. Pensez-vous qu’il serait disposé à étudier l’allemand ? Je serais bien aise de procurer une nouvelle leçon à notre bonne Mlle Kegelbaum, qui est un peu à court d’argent de poche ?… Oui, chère amie, oui, vous avez les nerfs tendus, je comprends cela… Écrivez à votre pensionnaire d’arriver, s’il promet d’être bien sage, et nous ferons notre possible pour qu’il ne souffre pas trop d’être ici seul de son espèce.

Mme Perrot-Campillon était une femme de principes qui connaissait à un iota près le devoir des autres et qui ne manquait jamais de le leur inculquer, ferme et rigide comme un poteau indicateur. Dans les circonstances pénibles que traversaient les demoiselles Binrose, Mme Perrot-Campillon jubilait de voir que la Providence se rangeait enfin à son avis, qui était d’infliger un pensum sévère à ces deux rêveuses. N’avaient-elles point assez fait l’école buissonnière à travers le pays d’Utopie, et n’était-il point temps qu’elles apprissent le b-a ba de l’existence, les soucis, l’économie, la fatigue ?

Mais ce n’était pas tout. Il y avait encore Marcette à l’égard de laquelle la dame aux yeux de velours se sentait une mission. Marcette qui ne décidait ni à vivre ni à mourir, et qu’il fallait soigner dans son lit comme une enfant.

La pauvre vieille n’avait pas été frappée d’une attaque de paralysie, mais d’un coup moral qui avait pulvérisé ses forces de corps et d’âme, la laissant inerte, comme vidée. Elle ne s’intéressait à rien ; elle n’ouvrait la bouche, passivement, que pour avaler sa potion ou murmurer un remerciement machinal. Mais si l’une de ses « petites » s’approchait, la vieille Valaisanne fixait sur elle des yeux désespérés, et puis elle se cachait en tirant le drap du lit sur sa figure.

— Elle va beaucoup mieux, disait chaque matin Mme Perrot-Campillon ; il me semble, à moi, que son devoir serait de faire un effort et de se lever m’entendez-vous, Marcette ? faisait-elle avec une articulation distincte et forte, en se penchant vers la malade.

— Mais oui, mais oui, j’entends bien, murmurait la pauvre voix lassée.

— Vous sentez-vous capable de vous lever ?

— Je ne sais pas. Le docteur l’a-t-il dit ?…

— Le docteur n’a rien dit du tout. Je suppose qu’il s’en remet à vous, car une personne de votre âge, et qui a toujours été énergique, sait qu’on ne doit pas sans nécessité prolonger l’inaction. Vous aiderai-je à mettre vos bas, Marcette ?

— Demain, ma bonne dame, demain, soupirait la vieille femme en se tournant vers le mur.

— Elle est d’une inertie incroyable, chuchotait Mme Perrot-Campillon en installant sa remplaçante. Quand on pense à la besogne qu’il y a dans cette maison pour tout organiser !

Une terreur passait, comme l’ombre d’une aile errante, sur ce pauvre visage plus creusé et plus terreux, et Marcette pensait vaguement, dans son esprit enténébré : « Cette maison… cette maison où j’ai fait entrer la misère… »

— Savez-vous, lui demanda le lendemain Mme Perrot-Campillon, bien résolue cette fois à lui administrer un tonique efficace, savez-vous que Mlle Laurentine prend des pensionnaires ? Nous mettons la maison en état de les recevoir… Je fais une revue des chambres et du linge… Oui, vous m’entendez bien, des pensionnaires. C’est une grosse entreprise, car Mlle Laurentine n’est guère ménagère, et Mlle Flore encore moins… Ne vous agitez pas, ma bonne ; réfléchissez avec calme. Votre maladie est une énorme complication pour vos maîtresses. Vous les voyez entrer à tout moment dans votre chambre ; elles vous consacrent du temps, elles se tourmentent… Nous vous soignons de grand cœur, Marcette, mais vous devez comprendre qu’à la longue ces dames du Village se lasseront. Pour ma part, je tiendrai ferme à mon poste, et tant qu’il vous plaira de rester au lit, vous me verrez arriver chaque matin pour votre déjeuner, votre toilette et votre lit… Mais si, après y avoir réfléchi, vous désirez des renseignements sur l’infirmerie ou la maison de convalescence, je suis prête à faire les démarches nécessaires…

Lui ayant ainsi, avec une délicatesse qu’elle ne put s’empêcher d’admirer elle-même, lui ayant ainsi ouvert des horizons nouveaux, Mme Perrot-Campillon ôta son tablier et mit avec soin son chapeau sur ses bandeaux correctement ondulés… Marcette essaya d’ouvrir la bouche, mais sa conseillère était déjà sortie.

« Je connais mes petites, se disait la vieille bonne fidèle ; elles ont leurs défauts, si j’ose dire ; parfois elles se picotent l’une l’autre, mais elles me soigneraient jusqu’au bout sans jamais dire : « Maman Marcette, nous sommes fatiguées de toi. » Pas un mot de reproche, quand c’est moi pourtant qui ai mis leur argent dans la poche d’un voleur. Ça me plante un couteau dans l’âme, comme à Notre-Mère-des-Sept-Douleurs qu’on voit près du pont, là où la procession s’arrête. Ah ! mon village, mon village !… c’est là qu’on pourrait se cacher. Cette dame dit bien… Je tiens de la place ici… On donnerait ma chambre à un pensionnaire… Et le docteur coûte gros ; elles ne voudront pas prendre ça sur mes économies. »

— Comme vous vous agitez, Marcette ! fit Mlle Alexandrine assise près du lit et s’interrompant dans la récitation mentale d’une Oraison funèbre de Bossuet.

— Je crois, murmura la vieille femme en ouvrant les yeux, je crois que j’étais un peu dans les rêves. Je voyais mon village et ma cousine Honorine. Il est temps de se lever, n’est-ce pas ?

— Il est temps au contraire de vous tenir bien tranquille. On vous montera votre dîner dans quelques minutes.

— Mademoiselle Jacquet, reprit Marcette un peu plus tard, ce dîner, qui est-ce qui le fait ?

— La nouvelle cuisinière, je suppose…

— La nouvelle cuisinière ? lui paie-t-on gros de gages ?

— Cela, par exemple, je l’ignore. Vous me tenez pour bien indiscrète, ma bonne. Mais son gage ne doit pas être très élevé ; elle est toute jeune comme la femme de chambre.

— Deux ! elles sont deux… et moi dans ce lit…

Puis elle se tut, les yeux clos, et toute retirée dans le fond le plus intime de son être… Non, elle n’irait pas à l’hôpital, ni dans la maison de convalescence, parce que ses petites étaient fières et voudraient payer… Mais dans son vieux pays, comme en retraite… Il n’y aurait rien à redire à cela.

Mlle Alexandrine, qui transportait une bibliothèque dans sa mémoire, ferma les yeux également et revint à sa récitation intérieure. « De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine, et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots… »

— Mademoiselle Alexandrine, je suis beaucoup mieux, dit Marcette d’une voix forte et changée.

— Vraiment, ma bonne ? j’en suis fort aise.

— On peut me laisser seule à présent, j’ai eu ma potion et tout ce qu’il me faut.

Mlle Jacquet tira sa montre, tout en marquant d’un signet dans son esprit les mots : « des flots » sur lesquels elle avait dû s’interrompre.

— Il n’y a pas d’inconvénient, en effet, à ce que je vous laisse. Ma jeune bonne Laure est très occupée à son blanchissage, et elle ne sera pas fâchée que je mette le couvert.

Une heure plus tard, la petite chambre était silencieuse, et Marcette tremblait comme une feuille dans son lit ; d’une main incertaine, elle ramenait sur elle les couvertures, pour qu’on ne vît pas qu’elle avait mis ses bas de gros coton bleu, son jupon tricoté, sa jupe noire. Au bord de la commode était posé un petit paquet contenant son carnet de caisse d’épargne et sa bourse de réserve, grande et solide comme l’escarcelle d’un marchand de bétail et pleine d’écus de cinq francs jusqu’à en bâiller. Sur le paquet, Marcette avait écrit à grand’peine : « Pour mes petites ». Dans la poche de sa jupe noire elle avait mis cinquante francs, ce qu’il lui fallait, estimait-elle, pour son voyage et son manger jusqu’à ce qu’elle eût retrouvé sa cousine Honorine qui possédait une petite maison près du pont, là-bas, que sanctifiait le reposoir de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Honorine la recevrait bien et mettrait au four, pour lui faire fête, une de ces grandes tourtes en forme de couronne tordue que les deux fillettes pétrissaient ensemble autrefois…

À présent, toute prête pour le départ, Marcette se reposait un peu dans son lit ; une couleur de cendre se répandait sur son vieux visage ; elle ne pensait plus à rien. Elle avait assez pensé. Dans son esprit las, il ne restait qu’un instinct de sacrifice, et cet instinct la chassait loin de ses enfants. Quelqu’un vint pour emporter le plateau de son dîner, et lui adressa ces petits mots caressants, à moitié enfantins, qu’on dit aux malades ; puis un grand silence l’enferma de nouveau, en tête-à-tête avec son désespoir.

Car ce projet, cette fuite, c’était une supplication de tout son être à la mort. Son âme n’était plus ni pieuse ni catholique ; c’était une âme désespérée qui ne pouvait se pardonner à elle-même et qui se flagellait. « Pars, Marcette… tu as volé tes enfants… tu ne mérites pas de mourir dans un lit, va mourir au bord du chemin… Ah ! mourir, quelle délivrance !… »

D’une oreille attentive elle épia les bruits de la maison ; elle entendit, du côté de la salle à manger, une vague rumeur de voix indiquant que l’on causait à table. Les bonnes devaient être à leur service, dans la cuisine et dans la salle. Marcette alors se leva, et comme le vertige de la faiblesse faisait tourner les murs et s’enfoncer le plancher, elle ferma les yeux un instant, se retenant des deux mains à la table. Puis, elle passa son mantelet, sur lequel elle épingla son châle, et elle baisa la petite colombe de verre que sa défunte maîtresse lui avait donnée, un jour d’autrefois, par plaisanterie. Elle mit sa coiffe de dentelle noire, et dans cette heure troublée où tous ses mouvements n’étaient qu’habitude, elle s’arrêta devant le petit miroir par crainte que la coiffe ne fût posée de travers. Tenant en sa main son gros parapluie pour s’y appuyer, et traînant ses pieds lourds qui ne savaient plus comment on se soulève, elle sortit de sa chambre, regarda l’escalier comme si c’eût été un précipice. Finalement elle s’assit sur la première marche, et descendit, accroupie, de marche en marche.

La petite porte de derrière était ouverte sur le jardin plein de soleil ; Marcette s’y glissa, rasant la muraille, et dans cette lumière qui l’éblouissait, une bizarre illusion s’empara d’elle ; il lui sembla que sa tête marchait toute seule en l’air, et que le reste de son corps n’existait plus. Elle baissa les yeux pour chercher ses pieds comme en un rêve, et les vit chaussés de gros bas bleus. « Tiens ! pensa-t-elle, mais sans aucune surprise, voilà que j’ai oublié de mettre mes souliers… » Et l’idée de s’en aller comme cela, sans souliers, jusqu’à la gare, jusqu’en son Valais, ne l’étonna pas le moins du monde. Elle ne sentait pas le gravier de l’allée, non plus que les piqûres de l’herbe rude quand elle s’engagea dans le pré. Il lui parut qu’elle marchait depuis longtemps, depuis une heure au moins, et qu’elle n’avançait pas. Elle regarda autour d’elle. Quoi donc ! encore cette haie de groseilliers, dont le bout se perdait dans un brouillard… Allons, Marcette, hâte-toi si tu ne veux qu’on te rattrape et qu’on te remette dans ce lit où les bonnes dames se lassent de te voir traîner. Un pas encore, encore un pas… jusqu’à la tonnelle de lilas derrière laquelle se faufile le sentier caillouteux. – Ah ! ma pauvre Honorine, dit Marcette à haute voix, je ne suis plus si jeune que dans le temps… »

De sa main elle tâte autour d’elle une touffe d’orties, des cailloux ; elle s’aperçoit qu’elle gît par terre, mais sans savoir qu’elle est tombée. Elle s’étonne un peu, pas beaucoup ; vaguement elle regrette le train qui part sans elle. On parle dans la tonnelle, et même on rit, on pose un plateau sur la table… « Elles prennent leur café, mes petites, elles sont gaies… Une voix d’homme ?… Ah ! oui, oui, elles ont des pensionnaires… Par ma faute… »

Oh ! que Marcette est donc mal couchée sur ces cailloux, et qu’elle souhaiterait de se remettre sur pied !… Ses mains battent l’air, mais ne s’accrochent qu’aux orties brûlantes dont la haie est pleine…

— On dirait, fait Mlle Laurentine dans la tonnelle, qu’un chien ou un chat s’agite dans les lilas.

Elle verse une seconde tasse de café à tout le monde en commençant par Mlle Alyse qui a été invitée pour faire la connaissance du pensionnaire. Subitement, chacun se tait au milieu d’une phrase : on a entendu une plainte, là, tout près, derrière la tonnelle. On écarte les branches, on se précipite. Et tout aussitôt la vieille femme rêve délicieusement que des anges qui l’appellent maman Marcette l’emportent dans leurs bras vers le ciel.

LOUPS DANS LA BERGERIE.

Du ciel, bien contre son gré, Marcette dut retomber sur la terre ; elle revit à son chevet Mme Perrot-Campillon, qui ne lui parla plus de l’infirmerie, mais qui lui exposa combien sa sotte escapade avait douloureusement impressionné toutes ces dames.

— Nous nous serions attendues à plus de bon sens de votre part, Marcette. Sortir sans souliers, voilà une idée bizarre. Si vous désiriez prendre l’air, il fallait m’avertir.

Car dès le premier instant on avait établi cette fiction pleine de convenance : que Marcette avait essayé de sortir seule pour respirer l’air, et Mlle Laurentine ne dit mot du petit paquet d’argent posé au bord de la commode. Flore pleura beaucoup ; depuis leur catastrophe financière, elle était fort affadie et fondait en larmes au moindre prétexte, ce qui obligeait Laurentine, par contraste, à dominer ses émotions et à se comporter comme une statue coulée en bronze.

Le ménage se soutenait tant bien que mal avec les deux petites bonnes novices et leur cahier de recettes. On faisait des expériences d’où sortait parfois un plat complètement inattendu.

— J’ai commandé un poulet rôti, disait Mlle Laurentine, mais il se pourrait fort bien qu’à la dernière minute le poulet se trouve être une omelette.

Ô salutaire hygiène du travail et de la nécessité, on riait bien plus qu’autrefois chez les sœurs Binrose, et l’on se picotait moins. On était dans la réalité jusqu’au cou ; le plan de régénération sociale par l’influence du rossignol et du criminel repentant pouvait attendre, car il fallait compter les serviettes rentrant de la lessive. La lecture du journal, le jeu de patience, n’étaient plus la tentative languissante et désœuvrée que l’on fait pour tuer ce qui reste du jour ; une fade distraction succédant à l’écœurante oisiveté ; c’était le délassement savoureux qu’on a gagné. Mlle Laurentine se découvrait des aptitudes administratives ; elle éprouvait des joies ineffables, au bout du mois, quand ses comptes se balançaient avec élégance ; et s’il manquait à son ménage quelque ustensile, ou quelque accessoire à leur toilette, les deux sœurs apprenaient à connaître le plaisir exquis qu’il y a à ne pas se l’accorder, mais à l’espérer pour plus tard. Chacun dans le Village les trouvait rajeunies et moins égoïstes ; leur docilité touchante à recevoir les conseils leur gagna tous les cœurs. Dans les réunions d’intérêt général, on pouvait désormais citer les sœurs Binrose comme une illustration des bienfaits de l’adversité.

Par bonheur, le pensionnaire de ces dames, M. Ali Loulibet, était d’un caractère facile et d’un grand appétit qu’aiguisaient encore de longues promenades, toujours commencées dans la direction de l’ouest.

Avant la fin de l’été, d’ailleurs, Marcette se trouva assez rétablie pour descendre à la cuisine et y passer ses journées, assise dans un grand fauteuil d’osier près de la fenêtre. Les mains croisées sur ses genoux, la vieille femme suivait du regard chaque mouvement de ses aides de camp, vérifiait tous les achats et goûtait toutes les sauces. Son esprit parcourait la maison du haut en bas, s’introduisant dans les armoires pour compter le linge empilé ; et par un don qui ressemblait à la seconde vue, Marcette savait toujours quelle chambre à coucher avait besoin d’être écurée la première.

Cependant elle s’imaginait n’être bonne à rien et déplorait du matin au soir son inutilité. Son caractère autrefois égal et son habitude silencieuse s’étaient changés en une humeur plaintive qui s’épanchait avec monotonie, et chacun dans le Village répétait avec des hochements de tête combien cette pauvre Marcette devenait fatigante. Chacun, sauf Laurentine.

— Marcette nous a supportées assez longtemps, disait-elle à sa sœur. Il est juste que nous la supportions à notre tour. Pendant quarante ans, nous avons été des bébés déraisonnables.

— Parle pour toi, faisait Flore un peu boudeuse. Il est de fait que tu dois bien regretter tes manies, et je me demande comment, sans toi, s’opérera la propagation du rossignol dans l’Europe centrale.

Mais Laurentine ne faisait que sourire à ce discours qui ne touchait plus en elle aucune corde sensible, et bien vite elle descendait à la cuisine pour consulter Marcette sur le menu du lendemain.

— Ah ! ma petite, ma petite, gémissait la vieille bonne, vous voilà toujours à courir dans les escaliers. Vous aurez usé vos jambes avant que la fin vienne… Comme moi ; et c’est triste, allez, de n’avoir plus ses jambes… Votre simplet, comment va-t-il aujourd’hui ? poursuivait-elle avec une grimace moqueuse qui lui ridait tout le visage, tandis que de l’œil elle comptait les œufs que la sous-cuisinière cassait dans le bol.

— Chut ! chut ! Marcette, M. Loulibet est l’homme de la maison.

Le curateur du pauvre être doux et un peu maniaque, commis à leur charge, avait stipulé, par surcroît du vivre et du couvert, certains soins éducatifs et si possible la pratique d’un art d’agrément. Le prix de ces soins avait d’abord paru fantastique aux deux sœurs, et il avait fallu leur exposer que le pensionnaire commis à leur charge nageait dans l’abondance d’un revenu si disproportionné avec ses facultés de dépense qu’il risquait d’en être complètement submergé. Alors la conscience de Mlle Laurentine s’apaisa, et les deux sœurs convinrent, si leur bénéfice au bout de l’an semblait par trop considérable, d’envoyer aux Missions une belle offrande de la part de M. Ali.

On assigna naturellement à ce précieux commensal la chambre la plus vaste et la plus gaie de la maison. On organisa des parties de croquet pour le distraire, et Mlle Flore reprit le piano à son intention.

M. Ali Loulibet, malgré son nom de pacha terrible, était aimable et pacifique ; il avait vingt-huit ans quand sa destinée enfin pitoyable le jeta dans le giron des demoiselles Binrose. Jusqu’alors, et presque sans s’en douter, il avait été malheureux.

Trimballé d’un précepteur sévère à une institution spéciale pour enfants retardés ; ballotté de sa nourrice qui le recueillait dans les interrègnes, à un docteur fin de siècle, qui le tortura de suggestion et d’hypnotisme ; bousculé de la campagne aux bains de mer, et de la gymnastique suédoise au régime du lait, il avait traversé l’existence dans un brouillard d’ahurissement. Un beau jour, on le gonflait d’oxygène ; le lendemain, on l’exposait au soleil de midi sur un pré ; on disait devant lui : « Il manque de vitalité… Il manque de phosphate… Il manque de matière grise… » L’huile de foie de morue était son régal journalier, et l’on inventa pour lui des méthodes extraordinairement compliquées d’apprendre à lire et à écrire. Long et mince, penché comme un mât de navire, les yeux d’un bleu pâle et brumeux, les cheveux incolores, les dents blanches, mais d’une poussée irrégulière, inachevée, qui indiquait l’affaiblissement de race ; et l’air inquiet, presque furtif d’un être qui n’a jamais fait sa volonté qu’en cachette, tel était Ali Loulibet, dont le nom déjà portait au rire, et qui n’avait d’autre titre à la considération de son prochain qu’une grosse fortune dont il ne saurait jamais que faire.

Naïvement et d’un cœur débonnaire, il avait cherché l’amitié parmi les jeunes gens de son âge ; mais des railleries qu’il sentait sans les comprendre, ou d’effrontés appels à sa bourse, de grosses flatteries, des mystifications faciles, répondirent le plus souvent à ses avances. Il en éprouvait un malaise qui lui tenait lieu de perspicacité, et, averti par cet instinct, il se retirait. Ses petites manies toujours contrariées rentraient sous la peau et menaçaient de tourner en méchanceté. Déjà son curateur le trouvait moins docile ; deux ou trois explosions de colère, aussi courtes qu’imprévues, furent accueillies avec horreur, comme les manifestations d’un caractère épouvantable. Et quand le précepteur en charge, un homme très savant, découvrit que son élève n’apprendrait jamais le grec, on assembla un conseil de famille, dont l’un des membres recommanda grandement la pension champêtre des demoiselles Binrose. Le pauvre esquif d’Ali Loulibet trouvait enfin son port.

Un premier jour de défiance, un second jour de sauvagerie, un troisième de réserve et d’expectative, et puis enfin l’épanouissement complet, l’abandon, la confiance sans bornes. Mlle Flore devint l’amie qu’Ali cherchait depuis qu’il était au monde. Il ne fit plus un pas sans l’en informer ; au bout de la première quinzaine, il l’informa, sous le sceau du secret, de l’intention qu’il avait conçue de se marier aussitôt qu’il se serait rendu maître des participes.

— Ce ne sera pas de sitôt, dans ce cas, dit Flore à Laurentine qu’elle mit dans la confidence pour porter à deux une si grosse responsabilité, car son cerveau est absolument réfractaire aux règles de la grammaire.

— Tant mieux, dit Laurentine. Sa famille nous blâmerait fortement s’il concevait sous notre toit des pensées de mariage. Surveillons ses intimités, et n’admettons chez nous aucune dame comme pensionnaire.

— Nous voilà loin des principes du Village, remarqua Flore qui ne put s’empêcher de rire.

Presque inconsciemment, ces deux vieilles filles à l’âme maternelle se mirent à choyer leur hôte, à le pouponner tendrement ; mais en présence des étrangers, elles le traitaient avec déférence ; il était l’homme de la maison, comme l’avait dit Mlle Laurentine. Sensible à cette considération plus encore qu’à leurs gâteries, et fier d’une importance nouvelle, Ali Loulibet marchait d’un pas plus assuré, se mêlait à la conversation générale, et se constitua le protecteur de tout le Village.

L’hiver approchait ; les longues soirées sociables, les lampes allumées, la corbeille à ouvrages et les livres qu’on lit en commun, comme un aimant rassemblèrent ces dames… Chacune reprit son jour ; les demoiselles Binrose donnèrent un grand thé ; Mme Perrot-Campillon fit de même, et Mlle Alexandrine Jacquet, pour n’avoir pas l’air d’imiter sottement les autres, invita douze personnes à souper.

Jamais on n’avait été aussi mondain dans le béguinage, Mlle Alyse fit rafraîchir sa robe de satin prune pour une soirée chez Mme Vieux-Girard, où Marie-Louise, qui atteignait ses dix-sept ans, fut solennellement présentée en qualité de jeune personne. Il y eut des tableaux vivants très applaudis. Mlle Kegelbaum, vêtue de rose éteint, et les yeux douloureusement perdus dans la fumée d’une urne qu’elle tenait sur ses genoux, représentait le Passé… Marie-Louise en bleu, les mains pleines de fleurs fraîches, était le plus joli Présent qu’on pût souhaiter ; et le fils du boulanger, sur une roue, éperdument tendu et comme envolé dans une pose frémissante, symbolisait l’Avenir. M. Ali Loulibet offrit des roses de Nice et du lilas blanc à toutes les dames, et Paulette se conduisit avec une parfaite convenance.

La raison qui m’a fait hésiter jusqu’ici à révéler le nom du fils du boulanger, du photographe amateur dont le kodak opéra chez Marie-Louise une guérison merveilleuse, c’est que ce nom trop connu a joui d’une popularité fort grande et qu’il remplissait il y a deux ans les journaux sportifs d’Amérique et d’Australie, sans parler de la presse européenne où retentirent quelques échos d’une renommée acquise dans les grands championnats de San-Francisco et de Melbourne. Mais le champion du monde est redevenu l’obscur fils d’un boulanger de campagne qui ne fait du pain frais que deux fois par semaine ; il rassemble avec mélancolie les débris de sa vigueur pour s’en faire une santé passable ; il a mis ses économies à la banque et son avion dans un hangar ; il se distingue de sa génération en se promenant à pied, et il s’appelle Sylvain Fournier, nom honnête tout parfumé des senteurs du pain chaud, de la bonne forêt, du village, nom auquel les sportsmen curieux devront faire subir une transposition avant de le reconnaître. Sylvain Fournier cherche une vocation ; il soupçonne que l’inactivité trop prolongée de sa convalescence – une convalescence d’un an et demi, une longue flânerie que le kodak couvre d’un voile insuffisant – il soupçonne que son incertitude est jugée défavorablement par les dames du Village. Il fait des projets, la vie rustique l’attire ; il visite des domaines à vendre, et surtout il cherche des conseils auprès de Paulette et de Marie-Louise.

L’occasion lui en est fréquemment offerte ; car de peur que M. Ali Loulibet ne s’ennuyât dans une société exclusivement féminine, on l’a présenté à Sylvain Fournier, et l’on n’invite plus l’un sans l’autre. Bizarrement ils se sont pris de sympathie mutuelle, car le fils du boulanger a dans son cœur un coin de pitié tendre à l’égard de tout ce qui est faible ; cette compassion point dédaigneuse, mais secourable, Ali Loulibet la devine et s’y confie. Ils font côte à côte de longues promenades ; Ali parle tout le temps, en petites phrases saccadées ; Sylvain se tait ; il admire les effets de neige, il pense à sa ferme future et à la délicieuse fermière qu’il voudrait bien y amener… Il soupire, s’énumérant à lui-même les désavantages de sa personne et de sa position. Il ne sait à quelle puissance s’adresser ; il craint de provoquer trop tôt un refus cruel qui le plongera dans le désespoir…

— Ne pensez-vous pas, dit Ali Loulibet, somptueusement enveloppé d’un long manteau que garnit une fourrure précieuse, ne pensez-vous pas que mon devoir serait d’entreprendre une œuvre ? J’étudie bien les participes avec Mlle Flore, chaque matin, mais cela ne saurait me suffire. Je désire entreprendre une œuvre, répète-t-il avec persistance.

— Quelle œuvre, mon cher ami ? demanda Sylvain distraitement.

— Une œuvre utile à la science. Une statistique, par exemple… J’ai songé, poursuivit-il mystérieusement, en s’arrêtant dans le sentier que bordent à droite et à gauche des amas de neige, j’ai songé à une statistique de la longueur des cils. C’est un travail qui n’a pas encore été fait, que je sache.

— Les cils… La longueur des cils ?… répéta Sylvain ébaubi :

— Cela présenterait quelque intérêt, me semble-t-il. Je remarque, car j’ai un grand don d’observation, que les cils varient de longueur suivant les personnes. Je porterais dans ma poche une petite mesure divisée en millimètres, et un carnet avec un crayon, pour mes notes. Ces dames ne refuseraient pas de se prêter à mes observations, quand elles sauraient que c’est pour la science. J’enverrais mes notations à un journal, avec des calculs : combien, par exemple il faudrait de cils pour faire un kilomètre… Donnez-moi votre avis, monsieur Fournier, vous qui êtes un homme célèbre.

Car Ali était très fier d’être lié avec un homme célèbre.

— Mais, répondit Sylvain avec quelque embarras, l’idée me paraît originale.

— N’est-ce pas ? cela m’est venu tout seul, un jour où je m’étais un peu surmené avec les participes. Je me disais : Les participes, c’est très bien, mais c’est égoïste. Quand je les saurai, le monde n’en ira pas mieux. C’est une œuvre vraiment utile que je voudrais entreprendre. Où pensez-vous que je puisse me procurer une petite règle en métal, très exactement divisée en millimètres ?

— Dans un magasin d’outils d’horlogerie, sans aucun doute, fit Sylvain en s’ébouriffant la moustache pour cacher un sourire.

— Je la ferai faire en or, conclut Ali Loulibet, à cause des yeux délicats. Le laiton est malsain.

On les attendait pour prendre le thé chez Mme Perrot-Campillon dont c’était le jour. Ils arrivèrent des premiers, et à chaque personne qui entrait, Ali ne pouvait s’empêcher de souffler en confidence :

— J’ai de grands projets… Vous verrez… Une statistique…

Il considéra Mlle Kegelbaum pendant quelques minutes avec une fixité qui fit rougir cette personne modeste et sensible, et par surcroît, sujette à des accès de susceptibilité.

« Qu’est-ce que j’ai donc ? Mon col est-il dégrafé ou ma coiffure en désordre ? se demanda-t-elle avec inquiétude, changeant de place afin de jeter en passant un coup d’œil au miroir. Parce que je suis pauvre, chacun se croit le droit de me manquer d’égards… Si j’étais raisonnable, je n’accepterais plus aucune invitation, n’étant pas en mesure de les rendre… »

— Les cils de Mlle Kegelbaum, chuchotait Ali à l’oreille de Sylvain, me paraissent sans contredit les plus longs de toute la société… Je les estime à un centimètre et demi… Il me tarde d’avoir mes instruments…

Sous l’empire d’une fascination extraordinaire, il suivit Mlle Kegelbaum dans le coin où elle s’était réfugiée et l’entretint avec persévérance, les yeux rivés sur son visage, si bien que la pauvre fille, à la fin, se sentit défaillir de malaise et de timidité. On allait croire qu’elle retenait ce jeune homme dans ses réseaux ; déjà Mlle Flore dirigeait vers elle des regards étonnés…

— Vous avez vraiment, fit Ali à demi-voix, les plus longs cils que j’aie jamais vus.

Aussitôt elle baissa les yeux, ce qui rendit plus apparente la longue frange blonde de ses paupières.

— Et quelle nuance remarquable ! exactement celle de vos cheveux, poursuivit Ali. Vous appelez cela blond cendré, blond paille, blond… ? Comment désignez-vous ce blond ? C’est pour mes notes, vous comprenez.

— Pour l’amour du ciel, monsieur Loulibet, murmura Mlle Kegelbaum qui ne pouvait reculer, puisqu’elle était assise dans un coin, ne me regardez pas de si près…

Bien qu’elle eût dépassé la trentaine, elle avait conservé un teint délicat où toutes les impressions passaient comme des nuages roses. Son corsage de satin noir emprisonnait une taille rondelette, un œillet rose fleurissait sa ceinture ; ses petites mains potelées jouaient nerveusement avec un crochet d’ivoire…

Mlle Kegelbaum était pauvre ; une petite rente lui permettait de nouer tout juste les deux bouts, et quelques leçons d’allemand lui fournissaient un superflu précaire. Trop sensible et trop timide pour chercher sa pitance dans le vaste monde, elle s’était réfugiée dans ce béguinage, après la mort de son père, pasteur d’une petite congrégation allemande en pays romand. Les dames du Village la traitaient en fillette sans importance et l’abreuvaient de bons avis dont elle n’avait que faire ; car Adelhaïd Kegelbaum, sous sa sensibilité de myosotis et dans ses effervescences poétiques, gardait le sens très positif de sa race, avec une aptitude remarquable à tirer le meilleur parti de tout. Son home fort resserré consistait en une seule chambre que lui louait Mlle Alexandrine dans son cottage ; aussi ne pouvait-elle aspirer à aucune réception chez elle. Des taquineries affectueuses, de petits cadeaux accompagnés de condescendance étaient son lot quotidien dont elle n’eût pas osé se plaindre. On affectait de la considérer comme une emballée dont il fallait refréner les enthousiasmes ; comme une affamée de sacrifice qui se fût dévouée à tort et à travers si l’on n’y eût mis le holà.

Chacun se mêlait des affaires de Mlle Kegelbaum ; Mme Perrot-Campillon, celle de ces dames qui avait le moins de tact, se permettait même de lui corriger son accent. Au printemps, quand elle plantait sa bordure de myosotis, on lui conseillait d’y mettre plutôt des violettes ; si elle s’arrangeait un chapeau, Mlle Alyse le trouvait un peu trop jeune, et Mme Lainier-Nicole un peu trop âgé. Elle ne disait rien, très humble, un peu lente à s’exprimer ; mais en elle-même, un petit orgueil se rebiffait, sifflant parfois comme un serpent.

— Qu’est-ce vous complotez dans ce coin, vous deux ? fit Mme Perrot-Campillon de sa voix aux intonations de flûte. Notre bonne Kegelbaum vous raconte-t-elle, monsieur Loulibet, combien de souris elle a vues courir ce matin ?

Car la chambre de Mlle Kegelbaum avait été le théâtre d’une invasion de souris, et chacune de ces dames avait recommandé un modèle spécial de trappe, sur quoi Adelhaïd emprunta pour quelques nuits la meilleure trappe qu’on ait encore inventée, à Frumencette sa chatte Alphonsine. Mais il lui déplaisait fort qu’on fît de cette épreuve tout intime un sujet de conversation dans une réunion de thé élégante, où les deux sexes étaient représentés. C’était toujours ainsi ; il semblait que sa vie privée appartînt à tout le monde.

— Vous avez peur des souris ? lui demanda Ali plein de sympathie.

— Je n’en ai pas peur, mais je les trouve fort désagréables.

— C’est comme moi. Vous aimez les fleurs ? poursuivit-il en indiquant l’œillet qu’elle portait à sa ceinture.

— Beaucoup. J’en ai tout l’hiver sur ma fenêtre. Ma plante d’œillets fleurit continuellement.

— C’est comme moi ; j’aime aussi beaucoup les fleurs. Aimez-vous le thé ? Il me paraît qu’on vous oublie.

— Oh ! non. On me sert toujours la dernière, fit-elle avec une petite note plaintive, parce que je suis la plus…

Elle allait dire la plus pauvre, mais elle se reprit :

— La plus jeune.

— Pas possible ! s’écria Ali d’un air de vif intérêt. Vous êtes la plus jeune !…

— Sauf, bien entendu, Paulette et Marie-Louise.

Je sais, reprit-il après un moment de silence et d’un ton bas, plein de conviction, je sais qu’il serait très impoli de demander son âge à une dame.

— Oh ! je ne fais pas le moindre mystère du mien. J’ai trente-cinq ans.

— Il faut que chacun y passe, dit-il gravement résigné. Permettez-moi d’aller vous chercher votre tasse de thé. Fort ou faible ?

— Cela m’est égal, je ne suis pas difficile.

— Quel beau caractère ! dit Ali en hochant la tête. Du reste chacun le dit dans le Village, que vous avez un beau caractère. Moi, au contraire, je suis très exigeant. Si l’on m’offrait du thé faible, je ferais une scène… je ne le boirais pas…

Elle sourit, suivant des yeux sa démarche incertaine parmi les groupes ; elle songeait : « Il a l’esprit du cœur. » Quand il revint, il portait deux tasses qu’il plaça sur la petite table gigogne couverte d’un délicat napperon brodé.

— Nous ferons notre dînette ensemble, dit-il en riant.

Il se recueillit pendant quelques minutes.

— Mademoiselle Kegelbaum, commença-t-il enfin, je vais requérir de vous une grande faveur.

— Laquelle ? dit la bonne fille, croyant qu’il allait lui demander une bouture de ses œillets.

— Me permettez-vous – quand j’aurai mes instruments – de mesurer la longueur de vos cils ? Je voudrais commencer par eux ma statistique… Ils sont remarquables, très remarquables. Je les estime, approximativement, à un centimètre et demi. Ont-ils déjà été mesurés ?…

— Jamais, jamais, murmura-t-elle effarée.

— C’est bien ce que je pensais. L’idée de cette statistique est absolument neuve.

— Monsieur Loulibet, fit Adelhaïd charitablement, je ne sais si je vous comprends bien… Mais la pensée de mesurer les cils des dames ne doit point vous venir. Cela ne serait pas convenable. Elles ne vous le permettront point…

— C’est que, fit-il plongé d’un coup dans le désappointement le plus amer, si je ne mesure que les cils des messieurs, ma statistique sera très incomplète. Réfléchissez-y un peu, mademoiselle Kegelbaum.

— Quant à moi, c’est tout réfléchi, monsieur Loulibet.

— Quel dommage ! vous eussiez été le plus beau numéro de ma statistique.

— Mais est-il bien nécessaire, fit-elle dans le désir de l’obliger, que vous preniez cette mesure vous-même ?

Il tressaillit, une lueur le transperçait.

— Pas le moins du monde… s’écria-t-il ? Au contraire… Ah ! mademoiselle Kegelbaum, quelle bonne idée ! vous sauvez ma statistique…

Puis il ajouta, baissant la voix, et avec hésitation :

— Vous chargeriez-vous de mesurer ces dames, quand j’aurai mes instruments ?…

Elle entrevit en une seconde l’abîme de ridicule où elle allait plonger, elle eut le pressentiment et comme la piqûre déjà, des railleries qui, semblables à un vol de guêpes, allaient darder de toutes parts ; mais son âme tendre n’avait jamais su résister à des yeux suppliants ; elle sourit donc et répondit :

— Si cela peut vous faire plaisir…

Alors le cœur d’Ali Loulibet eut pour la première fois un tressaillement passionné ; son enveloppe racornie, depuis des semaines, fondait comme cire à la chaleur tiède de la sympathie, mais le sourire d’Adelhaïd fut un rayon, une flamme, qui ressuscita la pauvre chrysalide intérieure à moitié morte, la fit palpiter, lui ouvrit les ailes. Ali sourit à son tour, d’un visage tout éclairé. Il murmura d’une voix frémissante :

— Oh ! que la vie serait belle avec vous !…

Mme Perrot-Campillon fondait sur eux, l’assiette de petits gâteaux dans les mains…

— Un petit pain d’anis, ma bonne amie ?… Vous ne vous répandez pas assez, laissez-moi vous faire ce reproche… Dans une réunion comme celle-ci, il faut se répandre, plutôt que s’accaparer mutuellement.

Confuse, Mlle Kegelbaum se leva ; mais son embarras devint mortel quand elle vit Ali la suivre fidèlement dans tous ses méandres à travers le salon, s’asseoir quand elle s’asseyait et chercher sans cesse à renouer un entretien confidentiel ; elle errait comme en un rêve ; son trouble devenait apparent.

— Avez-vous mal à la tête, mademoiselle Kegelbaum ? demanda Paulette lui attrapant la main au passage… Venez donc un peu nous chaperonner par ici.

Car Paulette s’était blottie avec Marie-Louise dans une petite encoignure que formait le grand paravent de soie violette ; et serrées l’une contre l’autre comme deux cailles dans les blés, elles attendaient le chasseur. Ce grand timide chasseur, ce grand indécis, Sylvain Fournier, les guettait depuis un quart d’heure et ne s’approchait point.

— À présent nous avons un chaperon, fit Paulette à haute voix. Asseyez-vous dans ce fauteuil, mademoiselle Kegelbaum, bien en vue. C’est drôle comme on se cristallise dans le salon de Mme Perrot-Campillon ; les gens restent figés à leur place…

Marie-Louise était fraîche comme une églantine dans une blouse de taffetas à raies roses et blanches, mais elle semblait inquiète, déçue ; elle ne disait pas grand’chose.

— Je vais proposer le jeu qu’on appelle « Changement général », poursuivit Paulette de la même voix distincte. Ou bien les quatre coins… Voyez-vous cela ! ce salon violet changé en une arène où l’on jouerait aux quatre coins !

Sylvain Fournier causait politique avec Mlle Alyse, mais il y avait de telles lacunes dans sa conversation qu’à la fin la vieille demoiselle s’impatienta.

— Si les grandes questions du jour ne vous intéressent pas, dit-elle, allez causer d’enfantillages avec nos petites, là-bas.

Et, pétulante comme une mésange, elle s’envola vers un autre groupe.

— Les blocs se désagrègent, fit Paulette saluant l’approche de Sylvain d’un sourire moqueur.

Pauvres enfants, pauvres petits enfants jeunes et vieux, jouant à cache-cache dans cette obscurité où s’écoulent nos vies, et tressaillant quand, au hasard des rencontres, un cœur avait frôlé un autre cœur… Mlle Kegelbaum ne sortait point de sa rêverie ; Ali restait muet comme une ombre ; des pensées confuses se croisaient ; et ces cinq là, tout à coup réunis à l’abri du paravent violet, se sentaient plus isolés, plus tendres, plus vulnérables et plus malheureux qu’ils ne l’avaient jamais été. Marie-Louise poussa un léger soupir, se décida à lever les yeux ; Sylvain la regardait. « Il la regarde, se disait Paulette, comme s’il voulait la boire et la manger… Que ne parle-t-il, ô ciel, que ne parle-t-il ?… »

— Si vous avez quelque chose à dire, dites-le, monsieur Fournier, fit-elle d’un ton sévère. Tâchez donc que la conversation s’anime un peu.

— Il est vrai, dit Ali lugubrement, qu’une tristesse est tombée sur nous. J’étais gai, moi, tout à l’heure.

— Un ange a dû passer, fit doucement Mlle Kegelbaum. Quand chacun se tait tout à coup, c’est qu’un ange a passé.

— L’ange, c’est vous, déclara Ali sans détours.

Tandis que les yeux de Sylvain disaient clairement à Marie-Louise : « L’ange, c’est vous. Il n’y en a pas d’autre… »

« Et moi, songeait Paulette avec mélancolie, je ne suis donc l’ange de personne, sinon de ce pauvre Harris qui m’attend debout sur la rive africaine ? Pauvre ami, je l’oubliais un peu… »

Le temps s’écoulait et ils ne s’en apercevaient point, tous silencieux, transis dans des pensées de crainte et d’espoir. Mlle Kegelbaum rassemblait son courage pour se faire bien dure et bien piquante, et tout ce qu’elle sut dire fut enfin, avec son léger accent tudesque que l’émotion rendait plus incertain : « Ach ! un triste anche !… » Et puis… plus rien… Il fallut se séparer et s’en aller à droite, à gauche, tous les cinq, comme de déplorables épaves.

LES LOUPS SONT VAINQUEURS.

Quelques semaines plus tard, Ali Loulibet, assis en face de Mlle Flore, prenait avec distraction, l’ingrat, sa leçon de participes. On entendait un bruit de voix dans le vestibule.

— Avez-vous bien saisi, disait Mlle Flore, en s’efforçant de fixer l’attention de son élève, avez-vous bien saisi que le participe suivi d’un infinitif s’accorde avec l’infinitif, ou plutôt reste invariable quand l’infinitif… Je m’embrouille, et d’ailleurs vous n’écoutez pas… Bon ! voilà qu’on sonne… Une visite ! et ma sœur qui est occupée à montrer la maison à ce monsieur étranger. Qu’est-ce que cette rumeur ?…

Elle prêta l’oreille pendant deux minutes, hésitant à interrompre sa leçon. Des exclamations s’élevèrent, il y eut un ordre donné, un silence se fit, puis la porte du salon s’ouvrit à toute volée, et les femmes de la maison entrèrent en une longue théorie mélancolique, portant solennellement un monsieur évanoui. Flore se dressa, Ali s’élança, et le monsieur fut déposé tout étendu sur le large sofa de damas brun.

— De l’eau de Cologne ! du vinaigre ! de l’éther ! de l’eau fraîche !… commandèrent simultanément Mlle Laurentine, Mlle Flore, Paulette et Mlle Alexandrine Jacquet, laquelle avait pris part au cortège. Sur le seuil, Mme Perrot-Campillon qui semblait fort émue et se tenait au chambranle de la porte, articula faiblement que le traitement moderne des évanouissements se faisait par l’eau chaude. Tout le monde parlait, personne n’agissait et le monsieur, raide et blanc comme une chemise empesée, ne donnait aucun signe de vie. Paulette se précipita vers la cuisine, et revint avec un grand pot d’eau, tandis que l’une des bonnes accourait avec une pile de serviettes.

— Nous avons eu chacune la moitié d’une idée, et fort heureusement ces deux moitiés se rencontrent, fit Paulette, trempant un linge dans son pot d’eau et le passant à Mlle Alexandrine sans trop s’inquiéter des cascades.

— Ma chère Paulette, fit la vieille demoiselle pour tout remerciement, votre présence ici est à peine convenable.

La fillette battit en retraite vers la porte où Mme Perrot-Campillon, toujours appuyée à la muraille, semblait elle-même sur le point de se pâmer.

— Qui est ce monsieur ? demanda Paulette à demi-voix. Est-ce un ami des demoiselles Binrose ? Je venais réclamer l’écharpe de ma tante qu’elle croit avoir oubliée hier sur le sofa brun. Je causais dans le vestibule avec Mlle Alexandrine, Mlle Laurentine descendait l’escalier en compagnie de ce monsieur ; j’imagine qu’elle lui montrait la maison… Je le regardais ; il a une bonne tête. Tout à coup, juste au moment où vous entriez, il fait des yeux ronds, il pâlit… le voilà qui s’effondre…

En cette minute, un mouvement se fit autour du sofa ; les dames s’écartèrent, le monsieur évanoui se mit sur son séant, écarta de son visage le mouchoir de batiste imbibé d’eau de Cologne, promena ses yeux autour de lui, lentement. On attendait avec sympathie le classique « Où suis-je ? » Son regard se fixa sur la porte. Une exclamation s’échappa de ses lèvres. « Malheur ! Ophélie !… » Mais ces dames crurent, à l’entendre s’exprimer ainsi, d’une voix basse et grondante, qu’il les interrogeait en une langue étrangère.

— Vous êtes chez des amis, fit Mlle Flore penchée sur lui. Tout à l’heure vous vous êtes trouvé mal. La chaleur du vestibule, sans doute, ou la fatigue d’une longue course dans la neige… Peut-être avez-vous faim… Dans un instant, quand vous serez tout à fait remis, on vous apportera un œuf à la coque.

Ce mot eut un effet merveilleux et inattendu. L’étranger se dressa tout droit. Il était long et fort maigre, mais son paletot fourré lui prêtait quelque ampleur. Sa barbe était broussailleuse et son sourcil irascible ; et son œil, encore barbouillé des brumes de l’évanouissement, essayait de se faire mauvais sans y réussir.

— À moins que cet œuf ne soit un œuf d’autruche, vous en mettrez quatre, madame, sans retard. Oui, mesdames, oui, je me suis évanoui tout à l’heure… Il y avait de quoi. Mais à part ça je n’ai rien de phénoménal, mesdames, et je crois que vous m’avez assez regardé.

À ces mots bien faits pour décourager la sympathie, le cercle se dispersa, ahuri. Paulette, très amusée, se tourna vers Mme Perrot-Campillon, la vit chancelante.

— Vous semblez fort incommodée vous-même, fit-elle avec alarme.

— Un peu émue… Oui, je suis un peu émue, murmura cette dame qui rajustait sa voilette avec des doigts tremblants… Le chaud, le froid… et puis l’air, le feu… balbutia-t-elle dans un désordre d’idées dont elle n’était pas coutumière.

— L’air, la terre, l’eau et le feu, c’est ainsi qu’on les nomme, corrigea Paulette. Ce sont les quatre éléments, et s’ils vous incommodent tous les quatre, je vous plains…

— Paulette, fit Mme Perrot-Campillon d’une voix faible, rendez-moi le service de me dire si mon chapeau est de travers.

De tous les chapeaux du Village de Dames, celui de Mme Perrot-Campillon était le plus correct dans ses attitudes, aussi Paulette dirigea-t-elle un regard surpris vers cet élégant édicule de velours surmonté d’une chatoyante aigrette.

— Vos chapeaux sont si bien élevés, madame, qu’ils se tiendraient droit dans un tremblement de terre…

— Ah ! soupira Mme Perrot-Campillon, toujours pâle et défaite, il est des émotions pires qu’un tremblement de terre.

— « Elle n’aime pas à voir les messieurs s’évanouir, se dit Paulette. Moi non plus, pour ce qui est de ça. Un homme, c’est comme une cheminée d’usine ; ça a beau s’écrouler, ça n’en est pas plus pittoresque… »

Mlle Laurentine venait de tirer sa sœur à l’écart, et sans rien dire, lui présentait une carte de visite sur laquelle était gravé ce nom : M. Jérôme Perrot…

— Juste ciel ! exclama Flore d’une voix contenue.

— Quelle rencontre ! quel drame ! Je ne me doutais de rien, bien qu’il m’eût remis sa carte dès la première minute en me priant de lui montrer la maison. Cela pouvait être une simple coïncidence de noms ; je n’y avais même pas pris garde. Nous descendions l’escalier tout tranquillement… Il me racontait qu’il arrive des États-Unis en passant par la Hollande et l’Allemagne, et que nulle part, il n’a pu obtenir un œuf frais.

— Voyage-t-il exprès pour découvrir des œufs frais ? demanda Flore en riant.

— On pourrait le croire. Heureusement nous avons les deux poules blanches qui pondent encore tous les jours… Il a l’air original, mais nous aurions trouvé en lui un excellent pensionnaire, et à demeure… À présent, je crains bien que ses projets ne soient changés. Comme je te le disais, nous descendions l’escalier bien tranquillement, quand la porte du vestibule s’ouvre. Mme Perrot-Campillon paraît, grande comme la statue du commandeur… On aurait pu croire qu’il voyait subitement la tête de Méduse… Elle aussi, la pauvre femme, s’est arrêtée sur le coup, hypnotisée…

— Un vrai roman ! dit Flore enchantée. Cette situation promet des développements inouïs. Et dire que sans nos revers de fortune, jamais peut-être Mme Perrot-Campillon n’aurait été remise en présente de M. Perrot-Campillon… Moi, je la croyais veuve… Est-ce une simple brouille, une séparation légale, un divorce ?… Lequel des deux fuira l’autre, maintenant ?… Sommes-nous tenues à garder le secret, Laurentine ?

— Comment le garderions-nous ? Le seul nom de notre pensionnaire sera pour toutes ces dames, comme il l’a été pour nous, la clé de l’énigme.

— Cela est vrai, dit Flore avec soulagement, car nous ne saurions consentir à héberger un pensionnaire sous un faux nom et de faux prétextes…

Paulette, pleine de sollicitude, accompagna Mme Perrot-Campillon jusque chez elle, et dans la plus parfaite inconscience, parla du monsieur évanoui tout le long du chemin. Puis elle repartit comme une flèche, vers le cottage de Mme Vieux-Girard, pour communiquer à Marie-Louise ses émotions encore toutes chaudes.

Mais ses préoccupations changèrent de nature quand elle eut sonné à la porte du cottage et que Frumencette, d’un air drôle et gêné, lui chuchota que Mlle Marie-Louise avait déjà une visite…

— Qui ça ? demanda Paulette contrariée dans ses désirs d’effusion.

— M. Sylvain Fournier…

— Dans ce cas, j’entre. Il n’est pas pour me faire peur.

Mais Frumencette la retint par sa robe.

— Je me connais en signes, fit-elle de la même voix basse et solennelle… Voilà trois jours de suite qu’il vient à c’te heure… Il demande à voir madame, quand il sait bien que madame n’est jamais visible avant midi… Alors je lui offre de voir mademoiselle à la place… Et chaque fois il porte une autre cravate, toute neuve… Si ce n’est pas un signe, cela, je veux bien que le cric me croque… Il reste si longtemps, que je suis obligée d’aller annoncer que la soupe est servie… mais il faut croire que sa conversation n’est pas bien intéressante, car mon bouton de rose est tout triste.

En même temps, Frumencette se permit de cligner de l’œil.

— Quel pistolet ! fit Paulette en hochant gravement la tête. Il faudra que je lui aide à partir…

Et sans hésiter davantage, elle frappa à la porte du salon, elle entra. Dans l’embrasure de la fenêtre, assise bien droite sur une chaise, Marie-Louise recevait la visite de M. Sylvain, d’un air de grande cérémonie, et celui-ci, les yeux baissés, tournait son chapeau entre ses doigts.

Ça y est-il enfin ? demanda Paulette en s’approchant. Peut-on vous féliciter ?

Marie-Louise, toute pâle, leva la tête.

— Nous féliciter ? répéta-t-elle avec des lèvres qui tremblaient.

Sylvain s’était levé au même instant.

— Je n’ai rien dit encore, balbutia-t-il.

— Pas encore ? Dans ce cas je me retire, fit Paulette imperturbable. Mais je reste dans l’antichambre, à votre disposition s’il vous fallait du renfort. Vous n’avez pas l’air bien éloquent, monsieur Sylvain.

Elle se dirigeait vers la porte, quand Marie-Louise courut après elle, la rappelant d’une voix suppliante.

— Ô Paulette ! ne t’en va pas ! aide-nous !

Et sur ce mot étrange, elle tomba dans le fauteuil le plus proche, cachant de ses deux mains la riche couleur d’églantine dont ses joues, si blanches tout à l’heure, se revêtaient subitement.

— Je ne demande qu’à vous aider, fit Paulette d’un ton sévère. Mais comment ?

— Plaidez ma cause, murmura Sylvain, dont la voix semblait sur le point d’expirer.

— Plaider sa cause, il n’en a guère besoin ; qu’en dis-tu ? fit Paulette se penchant vers son amie et lui écartant les mains. D’abord, c’est lui qui t’a rendu le goût de vivre, l’autre printemps. À moi aussi, du reste ; mais il n’est pas question de moi en cette affaire, ajouta-t-elle avec un petit soupir. Allons, monsieur Sylvain, dites quelque chose, maintenant que le sujet est introduit.

— Mademoiselle Marie-Louise, commença-t-il avec émotion, voici trois semaines que je cherche une occasion…

— Trois semaines et deux jours… fit-elle la tête penchée…

— Et deux jours, c’est exact. C’était un mardi, chez Mme Perrot-Campillon, près du paravent violet. J’essayai de vous exprimer… Le courage me manqua.

— Quelle sottise ! fit Paulette.

— Depuis ce jour, je ne vous ai pas rencontrée une fois sans souhaiter de pouvoir vous dire enfin que ma vie… toute ma vie… et tout mon bonheur…

« Combien cela devient intéressant ! songea Paulette émue, et quel dommage que la discrétion m’oblige à me retirer ! » Sans faire plus de bruit qu’une souris, elle glissa vers la portière de la salle à manger et disparut. Loyalement, elle appliqua ses mains sur ses oreilles ; elle resta ainsi, accoudée sur la grande table ronde en acajou terni, les yeux fixés sur le portrait de feu M. Vieux-Girard qui ornait le dessus de la cheminée. Tout à coup deux bras minces l’enlacèrent et des lèvres fraîches se posèrent sur sa joue.

— C’est fini ? demanda Paulette avec une bizarre impression d’être chez le dentiste.

— Cela commence au contraire ! cria joyeusement Sylvain derrière elle.

— Laisse-le te remercier, car sans toi il n’en serait jamais venu à bout, fit Marie-Louise, radieuse comme l’aurore.

— Bah ! tu me dois bien aussi un petit bout de cierge, rétorqua Paulette un peu moqueuse.

Son amie la tira à l’écart, dans l’angle du grand buffet.

— Jamais, lui dit-elle à voix basse, je ne pourrai t’exprimer assez ma gratitude… Depuis trois semaines…

— Et deux jours, compléta Paulette…

— … Je lisais sur son visage le mot qu’il ne parvenait pas à dire. Nous avions passé trois demi-heures en tête-à-tête, trois jours consécutifs… Et ce matin encore, sans toi, il s’en allait comme il était venu. Ah ! tu n’as pas perdu ta journée, ma petite Paulette…

— À ta place, maintenant, fit Paulette de son air de doyenne expérimentée, je monterais chez ma tante et je lui demanderais sa bénédiction… Recevez la mienne… Au revoir.

Elle s’esquiva, plus émue qu’elle n’aimait à le montrer… Bizarrement, son cœur s’attendrissait pour le patient Harrisson, fidèle monument d’attente dressé au bord du continent africain…

Sylvain Fournier et Marie-Louise n’auraient pu choisir un moment plus favorable pour obtenir l’absolution de leur audace. Le Village grignotait des révélations de haut goût, près desquelles de simples fiançailles étaient absolument sans saveur. M. Jérôme Perrot, que Paulette persistait à appeler le monsieur évanoui, s’était dès le lendemain de sa syncope déversé dans l’âme sympathique de Mlle Flore.

Il finissait de déjeuner dans la salle à manger, et son hôtesse attentive s’enquérait s’il avait trouvé les œufs à son gré…

— Je n’en ai jamais rencontré d’aussi frais, ce qui me décide à rester chez vous, dit le monsieur évanoui, de sa voix brusque et autoritaire. Je voudrais savoir seulement si Mme Perrot-Campillon est dans l’habitude de vous faire visite fréquemment…

— Presque tous les jours, répondit héroïquement Mlle Flore ; nous lui devons beaucoup. C’est elle qui a organisé notre maison. Elle est très bonne ménagère.

— Je le sais. Je connais tous les mérites de Mme Perrot-Campillon. Je ne vous apprends rien, mademoiselle, en vous apprenant que j’ai l’honneur d’être le mari de Mme Perrot-Campillon.

— En effet… murmura Flore qui prit une chaise pour se soutenir, peut-être aussi pour marquer que cette conversation l’intéressait.

— Mme Perrot-Campillon est bonne musicienne, poursuivit-il.

— Oui, elle joue très bien la Dernière pensée de Weber…

— Ah ! fit-il pensivement, son répertoire n’a donc pas changé.

— Mais elle joue aussi les Cloches du monastère.

— Cela, c’est du nouveau.

— Et le Réveil du lion.

— Elle le déchiffrait il y a cinq ans. Elle doit le savoir à l’heure qu’il est.

— Sa maison est la mieux ordonnée du Village, poursuivit Mlle Flore emportée par une ardeur généreuse.

— Je m’en doute.

— Elle possède des recettes admirables ; elle est pleine d’obligeance et de dévouement.

— Et dire, fit M. Jérôme Perrot avec amertume, que je suis réduit à courir le monde, d’une pension banale à un autre caravansérail ; que depuis cinq ans je mène une vie nomade absolument contraire à mes goûts… que le déclin de l’âge s’approche…

Il pencha la tête sur sa main, et resta immobile, les yeux distraitement fixés sur les coques d’œufs brisés dans l’assiette, symboles d’espérances détruites… Mlle Flore ne savait quelles consolations lui offrir.

— Je vous fais juge de ma situation, poursuivit-il. Une seule incompatibilité dans le mariage, et c’en est fait de l’harmonie. Or, nous avions deux incompatibilités…

Aussi nettement qu’il avait tout à l’heure, malgré son abattement, prononcé le mot caravansérail, il prononçait maintenant ce vocable non moins difficile : incompatibilité, et Flore s’attendait à voir quelque autre polysyllabe, comme prestidigitateur ou anticonstitutionnel, s’envoler complet de ses lèvres. Il n’en fut rien, néanmoins. M. Jérôme Perrot continua, en mots de trois syllabes au plus :

— Je déteste l’allemand et j’aime les meringues. Mme Perrot-Campillon déteste les meringues et adore l’allemand. Elle assurait que les meringues sont fatales à mon tempérament plutôt bilieux ; elle n’en commandait jamais et ne tenait compte de mes réclamations. D’autre part, comme j’avais des loisirs, m’étant retiré du commerce, elle me persuada d’étudier l’allemand que j’ignorais. Chaque matin, elle me contraignait – non par la force, je m’empresse de le dire, mais par l’ennui d’une longue exhortation – elle me contraignait à traduire ces thèmes d’Ollendorf où l’on prie le fils du boulanger de demander au cousin de la femme du jardinier s’il met ses souliers avant de mettre ses bas, ou ses bas avant de mettre ses souliers. Pendant des mois je me soumis, mais quand Mme Perrot-Campillon en vint à me prendre par la famine et ne m’accorda plus mon déjeuner qu’au prix d’un thème, je mis ordre à mes affaires et je m’exilai… Oui, mademoiselle, je m’exilai tristement. Je fis une rente convenable à Mme Perrot-Campillon ; puis toutes les communications furent rompues ; elle ignora mon adresse, j’ignorai la sienne… Je satisfis, bien au delà de mes désirs, un goût de voyage qui datait de ma jeunesse. Las enfin d’errer seul, j’arrivais ici sans défiance, me proposant de passer un hiver paisible dans la pension confortable, quoique rustique, que des amis m’avaient recommandée. Je visitais la maison… tout à coup la porte s’ouvre, et ma femme, Mme Perrot-Campillon apparaît… Le sol se dérobe sous mes pieds… Vous savez le reste. Vous savez tout.

Mlle Flore, palpitante d’intérêt, contemplait le narrateur ; il avait une bonne figure, malgré sa grosse, barbe et ses sourcils de Jupiter courroucé.

— Serait-il impossible, dit-elle avec hésitation, serait-il impossible de vous raccommoder ?

Mais il secoua la tête et roula les yeux en même temps.

— De soumis que j’étais, gronda-t-il, je suis devenu un autocrate absolu. Vous vous en apercevrez, mademoiselle. Je commande, j’exige ; je fais trembler les vitres. Je mènerais mon épouse à la Tartare, oui, mademoiselle, à la Tartare.

— Je n’en crois rien, dit Flore. D’ailleurs, Mme Perrot-Campillon a sans doute changé, elle aussi, pendant cette longue séparation. Je crois qu’elle vous regrette, s’écria-t-elle subitement illuminée. On la voit souvent lever les yeux avec sentiment vers un tableau intitulé Deuil d’Amour et qui a la place d’honneur dans son salon… Une femme éplorée penchée sur un tombeau.

— Pauvre Ophélie ! elle m’a cru mort ! murmura M. Jérôme Perrot attendri.

Tout le jour, les visites affluèrent au cottage Binrose. On venait prendre des nouvelles du monsieur évanoui, et quand ses hôtesses le présentaient comme M. Jérôme Perrot, on répétait ce nom avec une petite nuance interrogative.

— Tiens ! fit Mlle Alyse qui était accourue la première, seriez-vous un parent de Mme Perrot-Campillon, notre voisine ?

— Parent par alliance, répondit-il, s’inclinant avec gravité.

— Saviez-vous qu’elle habitait notre Village ?

— Je l’ignorais absolument.

— Quel surprenant hasard ! Vous vous connaissiez autrefois ?

— Beaucoup.

— C’est charmant. Mme Perrot-Campillon doit être ravie de cette rencontre !

— Pas plus que moi, dit-il.

Cette phrase prêtait à l’équivoque. Mlle Alyse lui donna une interprétation polie.

— On vous réunira, fit-elle, prophétisant sans le savoir. Nous voisinons beaucoup, monsieur Perrot, et les occasions de voir les gens qu’on aime sont fréquentes. Venez demain prendre le thé avec moi. C’est mon jour.

Mme Vieux-Girard se trouvant fort enrhumée, avait prié Sylvain et Marie-Louise de surseoir d’une huitaine à l’annonce de leurs fiançailles. Elle les avait embrassés tous deux fort affectueusement, puis elle avait appelé Frumencette.

— Ma bonne, lui avait-elle dit, faites le nécessaire pour ces deux enfants. Je vous donne carte blanche. Pour moi, je ne demande qu’une chose, c’est qu’on m’épargne les émotions…

Très embarrassés dans leur rôle de fiancés incognito, Sylvain et Marie-Louise se rencontrèrent donc chez Mlle Alyse, et pendant une heure firent des efforts inouïs pour avoir l’air naturel. Paulette, charitablement, détournait d’eux l’attention, créait des incidents, couvrait leurs bévues du manteau de son bavardage.

La scène était fort animée. Ouverte à deux battants, la salle à manger agrandissait le salon de ses trois fenêtres, de ses claires boiseries, de son lointain dressoir et de sa table à thé chargée d’argenterie où le soleil d’hiver piquait des étincelles. Les petites nappes de lin soyeux semblaient des taches de neige, ci et là, sur les guéridons, et les précieuses petites tasses de Chine s’épanouissaient comme des fleurs entre les mains des convives. Un gai tintement de cuillers accompagnait le bruit léger des voix, les frou-frou de robes, et la chanson gloussante du samovar. Derrière les fenêtres, tout le grand pays était blanc, avec des ombres mauves. Il n’est guère de plaisir plus exquis, plus immatériel que celui de boire du thé dans une jolie tasse, en gaie compagnie, devant un horizon de neige. Des arômes subtils caressent l’imagination, éthérisent l’esprit, qui se dégage de la substance épaisse et s’élance en fusées, en jets délicatement mousseux. Le thé, la neige, la gaîté, une triade que les gens de montagne connaissent bien, et parmi, nous autres du Jura.

Mlle Alyse, en robe de soie feuille-morte, sa « seconde belle », se promenait les mains derrière le dos, avec des mots de bon accueil et d’hospitalité. Jusqu’à Mlle Bel-Ange qui, soutenue par sa canne et par Lise, s’était aventurée sur le beau chemin de neige durcie, et qui maintenant, toute menue dans un coin du sofa, enveloppée de ses châles de soie et de ses fourrures blanches, ressemblait à une perle pâle dans un écrin. Les demoiselles Binrose venaient d’arriver avec leurs deux pensionnaires et une immense corbeille de fleurs du Midi, offrande galante de M. Ali Loulibet, qui se mit à les distribuer.

— Où donc est Mlle Kegelbaum ? faisait-il avec impatience. Je lui garde ces œillets… Elle aime les œillets. Non, mademoiselle Paulette, ces œillets ne sont pas pour vous… Allons, allons, ne faites pas la taquine… Contentez-vous de cette belle rose… Je vous dis que ces œillets sont pour Mlle Kegelbaum… J’ai apporté aussi ma petite règle d’or toute neuve, très exactement divisée en millimètres… Mlle Kegelbaum pourra commencer aujourd’hui nos mesurages.

Et de sa poche il tirait à demi un calepin, un crayon à la pointe effilée. Quand la bonne Adelhaïd parut sur le seuil, M. Ali se précipita à sa rencontre, lui fit une ovation si tumultueuse qu’elle en demeura interdite.

— Pas tant de bruit, je vous en supplie, souffla-t-elle les yeux baissés… Je suis une personne de trop mince importance…

— Pour moi, déclara-t-il avec ardeur, il n’est pas au monde de personne qui importe davantage. Je ne m’en cache pas. Quand vous voulez bien sourire, vous m’enflammez le cœur.

— Qu’est-ce que vous dites là, monsieur Loulibet, fit Mlle Alyse s’avançant vers Adelhaïd pour l’accueillir.

— N’y faites pas attention, implora l’aimable fille fort troublée… M. Ali est si enthousiaste, si « idialiste »…

Elle prononçait ces mots à l’allemande, avec la forte accentuation qui en fait un « shibboleth » de la race.

— Ça, c’est vrai, répartit Ali plein de feu ; je suis idéaliste, et mon Idéal, c’est vous !

— Hum ! fit Mlle Alyse.

Mais elle dut les abandonner pour répondre à la salutation un peu émue de Mme Perrot-Campillon qui entrait incertaine, ne sachant où regarder, très magnifique en sa robe de velours noir qu’un beau camée rose agrafait au col.

— Charmée de vous voir ; comment allez-vous ? Un peu pâle, les yeux cernés, fit Mlle Alyse dont le coup d’œil rapide était celui du médecin. On pourrait croire que vous n’avez pas dormi la nuit dernière… Une insomnie nerveuse ? J’en suis peinée. J’ai des gouttes souveraines pour cela. Asseyez-vous ; je vous ai préparé une rencontre avec votre cousin d’Amérique… C’est bien votre cousin, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle, prête à s’envoler vers l’autre extrémité du salon où M. Jérôme Perrot l’attendait, debout et solennel.

— Pas précisément… balbutia la pauvre femme dans un émoi révélateur.

Mais Mlle Alyse, pareille à une colombe messagère, avait déjà pris son essor. Mme Perrot-Campillon ferma les yeux, saisit de ses belles mains blanches et tremblantes les bras de son fauteuil, et attendit le coup… Une brume de sons l’entourait, la voix de Mlle Alyse parvint vague et flûtée à ses oreilles…

— Ma chère voisine, votre cousin, très désireux de renouveler connaissance…

Elle le vit dans un brouillard gris s’incliner cérémonieusement et puis tirer un fauteuil et s’asseoir à côté d’elle. Et là-bas, au fond du salon, les sœurs Binrose, pénétrées d’horreur à la pensée de leur complicité, chuchotaient entre elles…

— Ophélie… madame… fit à demi-voix M. Jérôme Perrot, nous voici dans une situation embarrassante.

Elle eut un petit mouvement d’épaules qui signifiait : « À qui le dites-vous ? » Alors ils se regardèrent longuement, silencieusement.

— Vous avez maigri, dit-elle.

— Vous trouvez ? c’est bien possible… J’ai vieilli aussi.

— Pas beaucoup. Moins que moi.

— Vous ?… non, vous êtes la même.

— J’ai des cheveux blancs, fit-elle en baissant la tête.

Et il vit dans ses beaux bandeaux ondulés, d’un jais brillant, quelques fils de soie pâle.

— C’est le chagrin, murmura-t-elle…

M. Jérôme Perrot toussa, essaya de parler.

— Cinq ans sans un mot de nouvelles, poursuivit Mme Perrot-Campillon d’une voix étouffée. Ah ! si vous aviez connu mon cœur, vous ne l’eussiez pas fait souffrir ainsi…

— Ophélie ! s’écria-t-il, suffoqué d’étonnement.

— Votre départ était cruel, il me mettait à l’index de notre société. Je me réfugiai dans ce hameau où personne ne me connaissait ; j’y mène depuis cinq ans une vie retirée, toute consacrée au devoir et à votre souvenir…

— Ophélie !

— Mes torts, qui étaient nombreux…

— N’en parlons plus, Ophélie…

— Je les ai reconnus, puis expiés par le long ennui de ces cinq années, par la torture de mes inquiétudes à votre sujet…

— Ophélie, mon pauvre ange, si j’avais pu me douter…

— Je vous croyais sur l’Océan, ballotté par les tempêtes…

— Ma pauvre amie !

— Je me tourmentais pour vos chaussettes…

M. Jérôme Perrot, se penchant vers sa femme, lui saisit les mains.

— J’ai été un monstre, un monstre sans cœur, répéta-t-il d’un ton pénétré.

— Non, non… ne dites pas cela, Jérôme… C’est moi, au contraire… Je vous ai tyrannisé.

Et n’y tenant plus, Mme Perrot-Campillon se mit à sangloter à la vue de tout le monde. Car depuis quelques minutes leur entourage les observait avec étonnement. M. Jérôme Perrot ne put endurer ces larmes ; son âme tendre de brave homme se fendit à ce repentir.

— Ophélie, ne pleure pas, je t’en conjure. Pardonne-moi, murmura-t-il…

Et comme elle lui retirait ses mains pour s’en couvrir le visage, il tomba à genoux devant elle.

Un silence extraordinaire se fit autour d’eux ; même Mlle Alyse semblait figée sur place. Alors M. Jérôme Perrot se releva, puis avec un grand salut offrit son bras à Mme Perrot-Campillon. Ensemble, ils firent trois pas vers leur hôtesse.

— Ma femme, prononça le cousin d’Amérique après s’être éclairci la voix. Ma femme, que je retrouve après une longue séparation, fruit d’un malentendu.

— Je m’empresse de dire, prononça Mme Perrot-Campillon d’une voix faible, je m’empresse de dire que tous les torts étaient de mon côté.

Cette parole d’humilité produisit dans tous les cœurs un dégel soudain, et alors les sympathies s’épanchèrent. Mlle Kegelbaum, fille d’une race sur les lèvres de laquelle voltigent les questions, osa demander si M. Jérôme Perrot, avec un dessein bien arrêté, n’était point venu dans le Village comme un loup sous une peau de mouton ?… Sa dénégation énergique ouvrit la voie aux explications. Une grande lumière se fit sur le drame de l’évanouissement, et l’étonnement ne connut pas de bornes quand en découvrit que les sœurs Binrose gardaient ce grand secret depuis deux jours.

— Quant à moi, je ne sais si j’eusse été capable d’une telle discrétion, fit Mlle Alyse, agitant avec énergie ses grappes de boucles grises. Depuis si longtemps nous vivons dans ce Village comme une seule famille, ne nous cachant rien les unes aux autres.

Elle s’interrompit ; l’épisode de M. le voleur lui revenait en mémoire. Plus d’une fois déjà elle avait formé le projet de se décharger la conscience de ce petit fardeau, mais l’occasion ne s’en était point offerte. Alors, moitié pour remplir son devoir d’hôtesse, qui était d’entretenir ses invités, moitié pour détourner de Mme Perrot-Campillon une curiosité trop gênante, elle y alla, elle aussi, de sa petite confession. Elle dépeignit avec gaîté sa découverte nocturne d’un homme parmi le réséda. Toutes ces dames frémirent, et Clermonde, au fond de la salle à manger, debout derrière le samovar, hochait la tête pour marquer que mademoiselle n’exagérait pas d’un pommeau d’épingle. Avec un soulagement indicible, Mlle Alexandrine suivait toutes les phases du récit ; il lui était toujours resté dans le cœur une petite épine de rancune au sujet de la demande en mariage que – ainsi le croyait-elle – son amie avait reçue à cette époque et ne lui avait point communiquée.

— Ma chère, dit-elle avec magnanimité quand Mlle Alyse eut fini son récit, j’ai à vous faire amende honorable. J’attribuais vos allures mystérieuses à une cause moins digne de vous. Quelle satisfaction, ajouta-t-elle, promenant ses regards autour d’elle, quelle satisfaction sans mélange procure l’éclaircissement d’un mystère !

Et par un pur hasard, son œil noir s’arrêta dans le coin de la cheminée, sur Marie-Louise qui, rougissante, ne parvenait point à cacher son émoi. Sylvain était debout à côté d’elle, et se penchait comme pour interroger son visage. Tout à coup il se redressa.

— Mesdames, s’écria-t-il, il y a dans ce salon une pression de cent atmosphères qui fait éclater tous les secrets : Le nôtre vole en mille morceaux, et la vérité se fait jour ! Je suis un autre loup, mesdames ! j’ai ravi votre plus douce brebis…

Alors saisissant la main de Marie-Louise, il fit à son tour la promenade qu’un couple heureux venait de faire, à travers le salon, jusqu’à Mlle Alyse, bouleversée.

— Oh ! les petits pendards ! murmura-t-elle dans son agitation.

Mais elle avait à peine repris haleine quand Ali Loulibet s’élança de son siège. Le visage animé, les yeux plus brillants qu’on ne les lui avait jamais vus, il cingla droit vers Mlle Kegelbaum.

— Faites de moi aussi un homme heureux prononça-t-il à haute voix, avec tant de sentiment que les yeux bleus de la bonne Adelhaïd se remplirent de larmes instantanément.

Un murmure de stupéfaction courut dans toute l’assemblée.

— Ah ! c’en est trop, fit Mlle Alexandrine qui se leva…

— Pourquoi trop ? cria Ali s’en prenant à elle avec tant de verdeur qu’elle retomba assise, décontenancée. Qu’est-ce que je demande de plus que mon ami Sylvain n’a demandé et obtenu ?

— Calmez-vous, dit Mlle Alyse. Il n’est pas d’usage, mon cher monsieur, de présenter ces demandes-là en public.

— Que tout le monde sorte, alors, rétorqua-t-il. Je lui ferai ma demande en particulier, et quand elle aura dit oui, vous pourrez rentrer.

— Monsieur Loulibet ! fit Adelhaïd suppliante…

— Attendez un peu, que vous entendiez les objections de ces dames et la façon dont j’y répondrai. Mlle Alexandrine, seriez-vous assez bonne pour exposer vos objections…

Elle haussa les épaulés.

— C’est insensé ! fit-elle à demi-voix en regardant Mlle Alyse. Je vous prie, ma bonne, de mettre un terme à cette scène inouïe.

— Venez ici, monsieur Ali, fit la compatissante Mlle Bel-Ange de son coin de sofa.

Il se tenait tout droit, dans une attitude belliqueuse, ses cheveux blonds rejetés en arrière, et transformé subitement d’un enfant bizarre et puéril en un homme capable de vouloir. Chacun fut frappé de cette métamorphose.

— Venez ici, répéta Mlle Bel-Ange ; accordez-moi cette faveur.

Aussitôt il se dirigea vers la gracieuse invalide, qui lui prit la main.

— Je suis votre alliée, fit-elle.

— Quoi ? comment ? s’écria Mlle Alyse levant les deux bras de stupéfaction.

— Oui je suis son alliée. Pourquoi pas ? je trouve son idée excellente. Mlle Kegelbaum lui convient parfaitement ; ils seront très heureux…

Mais une autre surprise se préparait pour ces dames. Adelhaïd la modeste, l’effacée, bouillonnante de griefs et de revendications, sentait que son jour était venu, et qu’en elle aussi, une pression de cent atmosphères allait faire tout sauter. Sans se lever, elle se pencha en avant, les paumes de ses deux mains nerveusement pressées l’une contre l’autre, et sa voix vibra :

— Je n’ai besoin ni d’alliés, ni de conseils, ni de permissions. Assez longtemps on m’a traitée en mineure et en dépendante. Assez longtemps on m’a poussée à droite, à gauche, comme un meuble tantôt utile et tantôt encombrant. Assez longtemps j’ai reçu des avis sur mes robes, mes chapeaux, mon accent, et sur mon avenir en ce monde et dans l’autre. J’en ai assez, je me redresse. Je vous défends de vous occuper de mes affaires : je vous défends de dire à M. Loulibet s’il a tort ou raison. Cela ne concerne que moi, et je saurai bien lui répondre.

— Quelle petite furie ! murmura Mme Perrot-Campillon dans l’oreille de son mari. Nous avons toutes été parfaitement bonnes pour elle.

Mais elle vit aussitôt qu’un nouveau régime avait commencé, car M. Jérôme Perrot répondit sans ambages :

— Ayant souffert, je sais compatir.

Toute frémissante, Adelhaïd Kegelbaum se levait, le cœur gonflé de sanglots ; on allait la détester maintenant, mais elle ne regrettait rien ; au contraire, elle se respectait davantage d’avoir osé enfin montrer un juste orgueil. Les yeux baissés, elle fit deux pas vers la porte, mais elle n’alla pas bien loin, car Ali se précipitait vers elle, et d’un autre côté la main de Laurentine Binrose se posait sur son épaule.

— Ne nous quittez pas ainsi, laissez-nous le temps d’exprimer des regrets…

— Prenez mon bras, je vous reconduirai, faisait Ali d’une voix émue.

Mlle Alyse accourait, toujours généreuse et prompte à s’enflammer.

— Ma pauvre bonne Adelhaïd, pardonnez-nous… Oui, je le reconnais, j’ai souvent manqué de tact et de discrétion à votre égard…

— Non, non, ce n’est pas vous… répondit Mlle Kegelbaum, étouffant ses sanglote dans son mouchoir…

Et à chaque personne qui venait lui exprimer des regrets, elle faisait la même réponse :

— Ce n’est pas vous, ce n’est pas vous…

Ce n’était personne pour finir.

— Je vous le jure bien, dit Mlle Alyse en la faisant asseoir sur le sofa, près de Mlle Bel-Ange, je vous le jure bien, que personne ne vous donnera plus de conseils. Laissez-moi cependant formuler une requête : c’est que vous considériez soigneusement la demande que M. Loulibet vient de vous adresser, et que vous ne la rejetiez point avec trop de précipitation, dans un sentiment que le Village attend cela de vous…

Ali, qui n’était point très éloigné, se rapprocha.

— Vous vous tromperiez, poursuivit Mlle Alyse avec chaleur… Nous ne souhaitons que votre bonheur à tous deux.

« Voir mon amie se transformer en agent matrimonial ! » songea Mlle Alexandrine avec amertume.

Mais elle ne dit rien, car elle voyait bien qu’aux yeux de toutes ces dames, le mariage de Mlle Kegelbaum avec M. Loulibet était écrit dans le ciel.

— Je suis trop âgée pour lui, murmura Adelhaïd qui semblait sur le point de défaillir…

— Mais vous semblez beaucoup plus jeune que votre âge, répondit la consolante Mlle Alyse.

— Je suis pauvre…

— Cela se trouve bien, car j’ai plus d’argent que je ne sais qu’en faire, dit Ali, lui saisissant les deux mains.

Une petite rumeur d’approbation courut parmi ces dames. On lui trouva de l’à-propos, et de l’esprit, et du cœur…

— Nous demanderons à Mlle Alyse la permission de nous bâtir une petite maison tout au bout du village, et nous travaillerons ensemble à notre statistique… J’ai la petite mesure d’or et le carnet dans ma poche… Dites oui, chère mademoiselle Kegelbaum, dites oui. Sans vous, ma vie est manquée…

Mais elle résista à ses instances, et par dignité féminine demanda huit jours de réflexion…

— Moi, dit Paulette, je vais me rembarquer pour l’Afrique. On en est à ce point, dans votre village de Dames, qu’on s’y fait remarquer en restant célibataire.

Tout le monde rit de cette boutade, et Mlle Bel-Ange pinça la joue de Paulette en chuchotant :

— À qui le tour ?

La petite société se dispersait gaiement ; on taquinait Marie-Louise qui grondait son fiancé et suppliait qu’on n’allât point avant une huitaine offrir des félicitations à sa grand’tante enrhumée. Mme Perrot-Campillon, suspendue au bras de son époux retrouvé, l’emmenait triomphalement vers son cottage dont elle désirait lui faire les honneurs. Les ruelles de neige, sous le grand ciel déjà obscurci où scintillaient les premières étoiles, les ruelles et les chemins blancs étaient pleins de voix joyeuses, de gens contents ; on s’attardait à causer sous les porches, et quand une porte s’ouvrait, la gaie lumière orange de l’intérieur se répandait sur les marches, découpait des silhouettes, révélait un geste d’adieu.

Et ce soir, comme hier, comme demain, on était heureux dans le Village de Dames, parce qu’après tout on s’aimait ; et qu’avec des petitesses et des maladresses, on se portait néanmoins intérêt les uns aux autres par vraie sympathie secourable ; parce qu’on avait de la jeunesse pour égayer la vieillesse, et de l’expérience pour tenir les rênes aux poulains échappés ; parce qu’enfin, sur les vies finissantes, se greffaient des recommencements.

Les deux amies de fondation, Mlle Alyse et Mlle Alexandrine, étaient restées en tête-à-tête, et, dans l’embrasure de la fenêtre, suivaient des yeux les groupes qui s’éloignaient.

— Fini ! soupira Mlle Alexandrine.

— Qu’est-ce qui est fini, ma bonne amie !

— Notre Villages de Dames. L’invasion ne s’arrêtera pas là… Pendant des années, nous avons vécu heureuses…

— Oui, nous étions heureuses, fit Mlle Alyse d’un ton rêveur. Puis elle ajouta malicieusement : — Nous ne savions pas ce qui nous manquait.


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Combe, T., Village de Dames, Lausanne, Payot, s.d. [1911]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail d’une photo, Le Peu-Péquignot est un hameau de la Commune du Noirmont, dans les Franches-Montagnes, Suisse, Canton du Jura, Heinrich Gerber (Swissfaces), 28.11.2007 (Wikimédia, sous licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported).

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