T. Combe

MONIQUE

1887

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

I. 4

II. 25

III. 42

DEUXIÈME PARTIE. 52

I. 52

II. 66

IV.. 86

TROISIÈME PARTIE. 98

I. 98

II. 108

III. 117

QUATRIÈME PARTIE. 146

I. 146

II. 159

III. 170

IV.. 181

V.. 198

CINQUIÈME PARTIE. 207

I. 207

II. 217

III. 231

IV.. 245

Ce livre numérique. 257

 

PREMIÈRE PARTIE

I

La surface nacrée du lac ; au dessus, le brouillard qui se meut lentement, en grandes masses estompées, et qu’une mouette perce de temps en temps de son aile aiguë ; au fond, la rive vaguement entrevue ; enfin, sortant peu à peu de la brume, une barque à la dérive. Voilà le tableau. Dans l’air flotte quelque chose de printanier, un frôlement chaud et moite qui fait songer à la caresse d’une main d’enfant.

Étendu tout de son long dans la barque, les yeux perdus dans le brouillard, Rémy Dorbe savoure à sa manière le charme de cette rêveuse matinée. Autour de lui, de petites vagues clapotent doucement, accompagnant la mélodie berçante qu’il se fredonne à lui-même.

« C’est ici le Nirvanâ, songe-t-il avec une délicieuse langueur ; parmi les ombres insaisissables des choses qui ont cessé d’être, on glisse, on glisse sur l’onde sans fin. Que ces nuées sont belles, se déroulant comme les voiles nombreux d’une princesse orientale ! Et qu’elles sont charitables de me cacher pour un moment encore ce joli rivage où le devoir, estimable personne à l’air grognon, va me saisir au collet, moi, le réfractaire qui lui ai échappé jusqu’ici. Citoyen électeur et éligible, recrue bien involontaire de quelque coterie artistico-vertueuse, membre de vingt comités, souscripteur de trente fondations pieuses, lecteur ou du moins abonné de tous les journaux bien pensants, victime désignée de tous les apôtres féminins qui se feront un devoir d’élever mon niveau moral, voilà ce que je deviendrai en mettant le pied sur leur grève hospitalière. Puis quand j’aurai été éprouvé, passé au crible, jaugé, soupesé et déclaré acceptable, je serai promu au rang de jeune homme à marier. Ah ! brouillard compatissant, ne te dissipe pas si vite ! »

Rémy Dorbe poussa un soupir longuement modulé, qui se transforma finalement en point d’orgue et renoua les fragments de la mélodie interrompue.

Le balancement de la barque suggérait le rythme d’une strophe ; les petites vagues se répondaient comme des rimes. Rémy qui était poète à l’insu de ses amis – chose fort rare, car le bout de la lyre perce toujours – Rémy sentit l’inspiration venir. Elle l’effleurait de son aile, elle allait se poser… Tout à coup la quiétude du rêveur parut troublée. Il se souleva sur son coude, puis s’assit, et finalement sauta sur ses pieds. Le fond de la barque se remplissait d’eau.

Le jeune homme considéra ce phénomène avec surprise, puis saisit les rames et se dirigea vers la rive, qu’il pouvait gagner en quelques minutes. Mais l’eau montait toujours, avec un léger bouillonnement vers le milieu du bateau. « C’est là qu’est la fissure, » se dit Rémy. Il plongea la main dans cette direction, et rencontra bientôt un petit trou régulier, comme fait à la vrille, et plein d’une substance gluante qui s’attacha à ses doigts. Cette circonstance lui parut singulière, mais il n’avait pas de temps à perdre en conjectures ; fouillant à la hâte ses vastes poches, qui étaient à la fois un musée de géologie et une boutique de quincaillier, il y trouva un gros bouchon de liège qu’il tailla en pointe, puis il l’enfonça solidement dans le trou. L’eau cessa immédiatement de sourdre et de monter, ce qui prouva au jeune homme que sa barque n’avait pas d’autre avarie. Il reprit aussitôt les rames, frissonnant et trouvant beaucoup moins de charme au brouillard, car outre qu’il avait les pieds dans l’eau, il était mouillé de la nuque au talon, grâce à sa position précédente au fond du bateau.

Tout en faisant voler ses avirons avec une grande rapidité, il réfléchissait aux circonstances de cet accident curieux et qui aurait pu devenir tragique. « L’imbécile qui a radoubé ce bateau avec de la colle mériterait de jouir pendant quelques heures du bain qu’il me procure, pensa-t-il. Est-ce un mauvais tour qu’on aura voulu jouer à quelque autre personne, et dont je me trouve la victime par mégarde ?… car pour moi, je suis hors de cause. On ignore ici mon arrivée, et du reste, je n’ai pas d’ennemis. Plût au ciel que j’en eusse, ce serait un intérêt tout nouveau dans mon existence. Mais récapitulons. Hier soir, quand j’ai demandé un bateau, on m’a répondu que celui de l’hôtel serait à ma disposition à l’heure qui me conviendrait. Ce matin, en effet, je l’ai trouvé soigneusement amarré au pied de la terrasse, en très bon état, parfaitement sec à l’intérieur. La glu qui bouchait le trou s’est donc ramollie pendant ma promenade ; le trou lui-même, du reste, m’a bien l’air d’avoir été percé intentionnellement… »

Il approchait du bord. À travers le voile toujours plus mince du brouillard, il distingua sur les marches qui de la terrasse de l’hôtel descendaient jusque dans l’eau, un homme en apparence fort agité. Il montait et redescendait, puis il s’asseyait au bas des degrés, se prenant la tête à deux mains. Ensuite il se saisissait lui-même au collet, s’ébouriffait les cheveux de la façon la plus bizarre ; Rémy crut un instant qu’il allait se cogner le front contre l’angle de la terrasse. Il le reconnut pour un des garçons de l’hôtel. La tenue cérémonieuse de cet individu en habit noir et en cravate blanche, contrastait singulièrement avec le désordre apparent de son esprit. Quand il vit le bateau émerger de la brume, il leva les deux bras dans un grand geste tragique, puis les laissa retomber et ne bougea plus.

Rémy, ayant abordé, s’assit sur la dernière marche pour ôter ses souliers pleins d’eau. Au premier coup d’œil qu’il jeta sur l’excentrique voltigeur, il se demanda s’il n’avait pas été le jouet d’un mirage, car le garçon, grave et correct comme ses fonctions l’exigeaient, les cheveux soigneusement aplatis sur le front, se penchait au dessus de lui pour demander avec une grande sérénité si monsieur avait eu un accident.

— Qu’est-ce que donc que cette gymnastique extraordinaire que vous faisiez tout à l’heure ? dit Rémy brusquement.

— Monsieur l’a remarqué ? c’est une petite faiblesse que j’ai, répondit-il avec précipitation. Je suis nerveux de nature… j’ai besoin de me détendre de temps en temps, ma santé l’exige. Monsieur m’a trouvé l’air agité, de loin… ?

Rémy le considérait attentivement. Les yeux de ce drôle de corps étaient d’un bleu très pâle et roulaient incessamment, tandis que le reste du visage semblait de bois, tant l’expression en était fixe.

— Je comprends que mes gestes aient paru singuliers à monsieur ; j’espère que monsieur ne les prendra pas en mauvaise part, et qu’il voudra bien n’en rien dire à M. Rippach.

M. Rippach était le propriétaire de l’hôtel.

— Le fait est, poursuivit le garçon en écartant les bords de son gilet, comme s’il ouvrait son cœur à deux battants pour une confession générale, le fait est que je suis un…

Ses yeux effarés cessèrent tout à coup de rouler. Il s’interrompit.

— Monsieur semble mouillé ? Monsieur devrait changer de vêtements tout de suite.

— Vous saviez que cette barque faisait eau ? dit Rémy avec un regard scrutateur. Le bain que je viens de prendre, vous l’aviez préparé, mais à une autre adresse ; quand vous avez découvert la méprise, l’inquiétude vous a saisi, vous êtes accouru ici, pour me héler s’il était possible, ou m’envoyer du secours ; de là vos gestes désordonnés de tout à l’heure ?

L’homme baissait la tête. Chaque phrase semblait porter coup.

— Laissez-moi passer, dit Rémy qui commençait à sentir des frissons lui courir dans le dos.

— J’espère que monsieur voudra bien me donner sa parole d’honneur de ne rien dire à M. Rippach ? fit ce singulier personnage en relevant la tête.

— Voilà une prétention pour le moins originale, répliqua Rémy avec quelque hauteur. Laissez-moi passer, garçon, et tâchez de retrouver votre équilibre mental.

— Si je disais à monsieur, reprit l’autre d’un ton lugubre, que j’ai des peines de cœur, et que j’avais fait le projet de les noyer pour jamais au fond du lac, en me coulant avec le bateau ? Ce n’est pas un aveu ; je prie simplement monsieur de supposer le cas. Si de plus, je donnais à monsieur ma parole d’honneur la plus solennelle de me faire un mauvais parti au cas où je perdrais ma place, est-ce que monsieur n’y regarderait pas à deux fois avant d’avoir mon sang sur la conscience ?

— C’est probable, répondit froidement le jeune homme.

Son étrange interlocuteur s’écarta alors pour lui laisser toute la largeur de l’escalier, et le suivit de ses regards papillotants jusqu’au bout de l’avenue qui longeait la terrasse.

« Ce garçon est un imposteur, pensa Rémy qu’un pressentiment de rhume disposait mal à l’indulgence envers les peines de cœur de son prochain. Ses yeux l’accusent ; outre qu’ils n’ont aucune couleur franchement définie, ils ressemblent à ces ventilateurs tourbillonnants qu’on voit aux fenêtres des salles publiques. »

Cependant, lorsqu’un feu clair dans sa cheminée, des vêtements secs et un grog brûlant lui eurent rendu sa température ordinaire, il convint en lui-même que ce jugement était précipité, qu’on ne saurait condamner un homme simplement parce qu’il a les yeux incolores et qu’il est affligé d’un tic nerveux. Il regretta son accès de mauvaise humeur.

« Pourquoi donc un garçon d’hôtel n’aurait-il pas des peines de cœur très réelles, très romantiques peut-être ? La désespérance n’est-elle logiquement permise, comme l’assure M. Renan, qu’à ceux qui ont fait leurs études, et pour songer au suicide, est-il indispensable de comprendre l’allemand philosophique ? »

Rémy Dorbe avait rapporté de ses voyages en Orient une médiocre estime pour l’espèce humaine ; mais, malgré son scepticisme dédaigneux, il était compatissant à l’excès, facile à émouvoir autant qu’une jeune fille. Les amis l’appelaient en riant le bon Samaritain des bêtes ; innombrables étaient les chats qu’il avait arrachés à la noyade, et les charretiers dont il avait reçu des injures pour s’être fait l’avocat d’une infortunée haridelle. Quant aux misères de ses semblables, il les soulageait de sa bourse avec une grande générosité, mais c’était pur égoïsme, assurait-il : la vue de la souffrance lui étant insupportable, il s’en débarrassait par ce moyen et satisfaisait en même temps sa conscience. Il ne pouvait voir un enfant pleurer sans le prendre aussitôt dans ses bras ; s’il rencontrait une vieille femme courbée en deux par un accès de toux, il s’arrêtait près d’elle, la réconfortait de son mieux, et l’escortait le plus souvent jusqu’à sa demeure, en lui portant son panier.

Il riait lui-même de cette sensibilité excessive qu’il considérait, non sans raison peut-être, comme une faiblesse. « C’est la rançon de mes six pieds de taille et de mes larges épaules, disait-il ; tout ce qui est faible me semble avoir un droit sur ma force, tous les pauvres sur ma bourse, et les fâcheux sur mes loisirs. Je suis de ceux qu’on mange. » Cependant, il n’était point ce qu’on appelle en général un bon géant ; sa pitié avait une nuance de dédain, et sa nonchalance était coutumière de brusques réveils.

Enfoncé dans son fauteuil, roulant distraitement une cigarette entre ses doigts, il songeait avec un demi-sourire et un demi-remords à la figure lamentable du garçon. Ses yeux, tournés vers la fenêtre, se délectaient d’un paysage familier qu’il avait souvent revu dans ses rêves, sous le toit d’un caravansérail persan, ou bien à bord de sa dahabieh, en remontant le Nil. C’était comme une aquarelle un peu effacée, où les tons bleus dominaient. Un coin de lac, pâle et rêveur ; la grève monotone ; un rideau de peupliers au dessus duquel s’élançait la flèche élégante de l’église ; puis au delà, parmi les vignes encore grises, les maisons blanches de la ville, qui dégringolaient jusqu’au bord de l’eau. Le brouillard azuré caressait tout cela avec une douceur infinie ; les ombres étaient bleues ; une voile se reflétait dans le lac. La finesse des teintes, la tranquille distinction des lignes, donnaient à ce petit tableau un charme tout particulier d’aristocratique mélancolie.

Rémy Dorbe, en le contemplant, se sentait repris par les yeux, par le cœur, par la douce violence des souvenirs. Quoi qu’il en eût, ce petit coin du monde était sa patrie. Revenu de la veille, il cherchait déjà en vain le tempérament cosmopolite qu’il avait essayé de se faire pendant ses voyages. Il était fils de ce sol ; ce lac avait eu ses premières amours ; il avait dormi cent fois sous ces peupliers en revenant de la pêche ; ce contour bleuâtre et lointain du Jura servait de fond à tous ses souvenirs d’adolescent. Il sentait tressaillir en lui certaines fibres qui n’avaient pas vibré depuis cinq ans, et c’était avec une émotion respectueuse qu’il comptait de loin les toits de sa ville natale.

Cette ville, qui avait commis la faute irrémissible de lui paraître ennuyeuse, et dont il s’était enfui à la première heure de sa majorité, ne s’appelle – est-il besoin de le dire ? – ni Lausanne, ni Neuchâtel, ni Genève. Son nom, Launeuve, par un oubli inexplicable, ne se trouve dans aucune des cartes publiées jusqu’ici, quoiqu’elle ait un passé, des traditions, une aristocratie locale, et qu’elle soit le type achevé de la ville romande. Dotée par la nature d’un beau lac, et d’une académie par son gouvernement, elle n’envie rien à personne. Son édilité est parfaite, ses édifices bien entretenus. Ses eaux potables, descendant de la montagne par un remarquable aqueduc, ne contiennent pas le moindre microbe. Elle a son théâtre, où les bonnes familles ne se montrent jamais ; elle a ses musées, ses salles de conférences, ses lieux de culte pour treize dénominations différentes ; elle a un cimetière caché sous les roses, où l’on va se promener au clair de lune. Elle a ses étudiants, dont les casquettes multicolores égaient le paysage, et ses pensionnats innombrables qui font de chaque maison un colombier.

La théologie la passionne plus encore que la politique ; les brochures du professeur Y., qui revendique l’éternité des peines contre un hérétique adversaire, la maintiennent dans un état de douce excitation très agréable et fort hygiénique. Elle est intolérante, mais ses principes sont solides. Elle fait beaucoup de bonnes œuvres sans le crier sur les toits. Elle protège les sciences, mais n’admet les arts qu’avec une certaine défiance ; la littérature en particulier lui semble un piège de l’esprit malin.

Elle classe ses habitants en deux catégories : les autochtones et les immigrés. Ceux-ci lui inspirent une médiocre estime ; elle ne les connaît que depuis deux cents ans et ne sait pas encore quelle mesure de confiance on peut leur accorder ; mais les premiers, fils des anciens Helvètes, liés aux destinées de la ville par des attaches innombrables et dès les temps préhistoriques, jouissent de sa considération entière, indépendamment de toute condition de fortune ou d’intelligence. Comme les coraux qui bâtissent des îles, chaque génération s’élève sur les débris de la précédente, se cramponne aux traditions de la race avec une estimable ténacité, et forme, au milieu des fluctuations du siècle, des îlots de conservatisme aussi immuables que les fondements mêmes du sol.

Launeuve a son élément étranger, mais celui-ci a beau faire, il ne l’entame pas. Elle le tient à distance, elle le parque, elle lui ferme ses salons autochtones, les plus exclusifs de la terre. Elle repousse toutes les théories multitudinistes. Elle pratique la charité chrétienne, avec des restrictions. Si Launeuve n’est pas précisément la ville où l’on s’amuse, elle n’est pas non plus la ville où l’on s’ennuie, pour peu qu’on ait des goûts studieux et l’amour de la nature. Ses environs sont délicieux, et elle possède nombre de gens de loisir, voués à quelque spécialité scientifique le plus souvent, artistique dans quelques cas, et qui forment le centre de petites académies d’amateurs.

La philanthropie y vit sur un très grand pied ; les familles qui se respectent exercent les devoirs de la bienfaisance suivant certaines règles consacrées par une longue pratique ; elles ont, comme jadis les patriciens de Rome, leurs clients héréditaires, dont elles surveillent les intérêts spirituels et temporels. En somme, Launeuve est une ville singulièrement estimable, et si Rémy Dorbe, dans la fougue intolérante de ses vingt ans, l’avait déclarée pédante et philistine au dernier point, il y revenait, après cinq années de vagabondages, sinon converti, du moins prêt à se laisser convertir, tout en regimbant un peu, pour la forme.

La cloche du dîner vint interrompre sa rêverie. Comme il descendait l’escalier, il rencontra le garçon aux yeux incolores, chargé d’un plateau, mais immobile et debout dans un coin comme une cariatide. En apercevant Rémy Dorbe, il tressaillit.

— Monsieur est-il disposé maintenant à me donner sa parole d’honneur ? fit-il comme s’il poursuivait sans interruption l’entretien du matin.

— Vous semblez avoir une prédilection extraordinaire pour cette formule, répondit le jeune homme un peu impatienté. Je n’ai pas l’habitude de donner ma parole d’honneur à tout propos ni à tout venant.

— Monsieur veut donc me réduire à des extrémités ?

— Voyons, reprit Rémy d’un ton plus bienveillant, est-ce que je tiens le moins du monde à vous faire perdre votre place ? Si je vois qu’au lieu de ces airs cataleptiques, vous reprenez les allures d’un être raisonnable, je garderai le silence sur l’incident de ce matin.

Le garçon se taisait, les yeux fixés sur le tapis.

— Je compte donc sur la parole de monsieur, dit-il enfin, avec un long soupir.

Il s’éloigna dans un état d’excitation singulière. De l’autre bout du corridor, Rémy entendit les verres s’entrechoquer sur son plateau.

« Pauvre garçon ! Ses peines de cœur en sont à la période aiguë, pensa-t-il. S’il éprouvait quelque soulagement à me les confier, je ne verrais aucun inconvénient à en devenir le dépositaire. Homo sum… Je me trompais joliment en prenant ma ville natale pour un endroit où chacun est si bien élevé que jamais rien ne s’y passe. Débarqué d’hier, j’ai déjà trouvé un quasi-naufrage et une victime intéressante des passions. Pour un début ce n’est pas mal… Il est vrai qu’un simple bouchon de liège a paré au naufrage, et que la victime des passions pourrait bien avoir tout bonnement l’esprit détraqué. »

Rémy Dorbe avait à Launeuve plusieurs amis d’études avec lesquels il était resté en correspondance régulière pendant sa longue absence ; mais il ne leur avait pas annoncé son retour, désirant arriver incognito et demeurer aussi longtemps qu’il lui plairait en tête à tête avec ses impressions. C’était dans ce dessein qu’il avait choisi son hôtel à quelques minutes de la ville ; il s’était promis de passer des journées entières sur la grève, savourant cet épilogue de sa vie bohème, ces dernières gouttes de liberté.

Mais, comme il faisait rarement ce qu’il s’était proposé de faire, il se laissa gagner dès l’après-midi par un désir très vif de sentir de nouveau sous ses pieds les pavés aigus de la rue des Tissiers, de revoir l’antique fontaine aux trois bassins, surmontée d’un chevalier de pierre autour duquel tournoyaient des vols de pigeons. La vieille demeure de sa famille, louée à des étrangers durant son absence, se trouvait dans cette rue, qu’elle regardait dédaigneusement du fond de sa cour, car les magasins et leur activité plébéienne avaient envahi ce quartier autrefois aristocratique et solitaire.

Rémy prit donc vers quatre heures le chemin de la ville, de son pas nonchalant qui ne semblait jamais très pressé d’arriver nulle part. En longeant les peupliers, il leur fit un signe amical que ceux-ci lui rendirent, car le vent soufflait de la montagne et inclinait leurs sommets dénudés comme de gigantesques balais. Quelques villas toutes neuves et à vendre bordaient la route d’immenses écriteaux. En les apercevant, Rémy fut sur le point de rebrousser chemin, car elles lui dérangeaient ses souvenirs. Pour se venger de leur intrusion, il les décréta d’emblée odieusement vulgaires, et passa sans leur accorder un second coup d’œil.

Quelques minutes plus tard, il entrait dans la rue des Tissiers. À défaut de ses yeux, la plante de ses pieds l’en eût averti, car les pavés pointus, eux du moins, n’avaient pas changé, étant faits de ce silex qui ignore l’usure. Au centre du carrefour, la fontaine coulait avec son glouglou babillard, et le chevalier, sa lance en arrêt, regardait comme autrefois d’un œil menaçant le coin de lac qu’on apercevait au bout de la rue. « Il est doux de retrouver ses amis tels qu’on les a laissés, » pensa Rémy.

Au même instant, ses yeux rencontrèrent sur une fort belle porte de chêne une plaque de cuivre éblouissante, portant ce nom : René Vandœuvres, avocat. « Celui-là, j’imagine, a bien changé. Je l’ai quitté célibataire et très « burchicose » ; le voilà marié, établi, et en bonne passe de se créer une clientèle, grâce à son parrain qui l’a doté d’un nom dont les dames raffoleront toujours. Je m’étais juré de ne pas faire de visites, sans cela… Hum ! si je montais ? »

Il monta.

— M. Vandœuvres est-il chez lui ?

— Il sera absent jusqu’à ce soir, répondit la bonne. Mais si monsieur ne vient pas pour affaires, madame est au salon.

« La consigne n’est pas sévère, pensa Rémy. Je parierais que madame s’ennuie. Elle a toujours été fort sociable, cette jolie Berthe Lamier. »

La bonne lui fit traverser un long vestibule poétiquement éclairé par un vitrail moyen âge, puis ouvrit une porte en prononçant quelques mots d’une voix discrète. Rémy aperçut alors un fort joli tableau. Le salon où il entrait était archaïque au dernier point, plein de vieux bahuts sculptés, de faïences, de bibelots artistiques, de vieilles tapisseries aux teintes harmonieuses. Dans l’embrasure de la fenêtre, qui était profonde et formait une espèce de niche, une jeune femme très blonde, assise sur une chaise gothique à haut dossier droit, filait au rouet.

C’était la jeune Mme Vandœuvres, qui cultivait le tableau vivant avec beaucoup d’imagination et une grande entente des ressources plastiques que la nature lui avait accordées. Sainte Cécile, Ophélia, Virginie, Marguerite, Agnès, Juliette, toutes les blondes de l’histoire et de la fiction, elle les avait incarnées successivement, presque instinctivement, suivant que le décor fourni par l’occasion était un piano, un ruisseau, un ombrage ou un balcon. Le sexe masculin l’avait beaucoup admirée dans toutes ses poses, où il se refusait à voir la moindre préméditation.

— Est-ce bien vous ? s’écria Mme Vandœuvres en apercevant son visiteur, et en laissant dans sa surprise rouler sa quenouille enrubannée sur le tapis. Je vous croyais à Constantinople ou en Chine.

— J’en suis revenu pour ramasser votre quenouille, reine Berthe, fit-il en la lui présentant.

Elle sourit et appuya son joli pied sur la pédale du rouet.

— Mon mari trouve cette occupation absurde… depuis qu’il est mon mari, dit-elle. Vous n’imagineriez pas le mal qu’on a à découvrir un travail féminin qui ait quelque cachet, quelque pittoresque. L’hiver dernier, je faisais de la dentelle au coussin ; quand on a la main passable – elle jeta un coup d’œil sur ses doigts effilés – c’est charmant de manier les fuseaux… Par malheur, j’ai fait école ; le coussin à dentelles est devenu vulgaire.

Rémy lui exprima sa sympathie, et ses vœux pour que le monopole du rouet lui fût laissé.

— J’ai tout lieu de l’espérer, répondit-elle, car mon fil ne sert à rien ; or, vous savez qu’on recherche maintenant l’utile en tout. Ah ! que je vous envie d’avoir vu cet Orient où le pittoresque règne encore ! J’aurais dû naître en Perse, ou bien au moyen âge.

— Nous y aurions trop perdu, dit Rémy.

— Vous allez penser tout le contraire, car j’ai déjà une requête à vous adresser.

— À vos ordres, reine Berthe. Je n’oublie pas que j’ai un arriéré de cinq ans.

— Mon mari sera désolé d’avoir manqué votre visite. Nous avons une petite réunion ce soir ; soyez des nôtres. Vous trouverez ici d’anciens amis ; nous tâcherons de n’être pas trop ennuyeux. Je me souviens que c’était autrefois votre pire grief contre nous.

Le moyen de refuser une invitation jetée ainsi comme un aimable nœud coulant ? Rémy accepta.

— Si j’étais ménagère de mes ressources, poursuivit Mme Vandœuvres, je vous garderais pour une autre occasion, car vous ne manquerez pas d’être le lion de la soirée, et je m’en étais déjà procuré un.

— Je n’ai aucun désir de lui faire concurrence, répliqua Rémy, fort peu enchanté des perspectives qui s’offraient à lui.

Ce qu’il redoutait par-dessus tout, un retour à sensation, Mme Vandœuvres était en train de le lui monter dans sa cervelle imaginative. Il se vit déjà exhibé en tableau vivant : Le tueur de panthères, ou Tartarin de Launeuve… Miséricorde !…

— Qui donc sera votre lion, le vrai ? demanda-t-il. Est-ce un troubadour, ou un étudiant duelliste, un prince nègre converti ?

— Prenez-vous mon salon pour une ménagerie ? s’écria-t-elle. Un prince nègre, fi donc !… Vous connaissez M. Colombe ?

— Jean Colombe, ou plutôt Jehan, ainsi nommé d’après un arrière-grand-oncle qui fut chanoine de la cathédrale ? Si je le connais ! En troisième latine, nous l’appelions déjà M. Colombe, car il était de ces personnages qui semblent protester dès le baptême contre la familiarité du prénom. Nous l’avions surnommé Gorge-de-Pigeon. A-t-il toujours cette belle prestance, ce buste cambré fait pour le jabot ?

— Je vous avertis que vous touchez là à un de nos fétiches, interrompit Mme Vandœuvres avec un léger sourire, en roulant autour de son doigt le fil léger qui flottait de la quenouille au rouet. M. Colombe jouit d’une immense considération. Outre qu’il est depuis la mort de son frère le seul représentant d’une de nos plus anciennes familles, et sans parler de sa fortune, il est l’incarnation même de tout ce qui est respectable. Comme il se prend au grand sérieux, il entend que chacun fasse de même. Launeuve vous mettra hors la loi si vous parlez légèrement de M. Colombe.

— Un homme averti en vaut deux : j’offrirai mes hommages au fétiche. Mais dites-moi donc par quel exploit il a obtenu ce grade de lion.

— C’est une longue histoire. Je vous en fais grâce. Il vous suffira de savoir qu’il y a du darwinisme là-dedans. M. Colombe s’est constitué le champion des bons principes contre un professeur accusé de modernité excessive. Celui-ci est une fine plume ; il ne manque pas de partisans enthousiastes qui ont travaillé l’opinion. La série des concerts vient de finir ; les controverses musicales mouraient faute d’aliment : on a été trop heureux de se jeter sur le darwinisme. Les autochtones – vous en êtes, Monsieur Dorbe, ne l’oubliez pas – refusent absolument d’admettre les nouvelles théories. Elles sont subversives, n’est-ce pas ? Vous pouvez croire que je ne suis pas allée au fond des questions ; mon mari m’en a fait une légère esquisse et je m’en tiens là. Mais pour en revenir à M. Colombe, il a publié là-dessus une brochure très forte qui clôt le débat, paraît-il… Entre nous, cette brochure est un pavé.

— Vous êtes une hérétique, madame, fit Rémy en riant. Quand on est d’un parti, on l’épouse avec ses brochures.

— Ah ! je ne dirais pas cela à chacun, mais vous êtes encore neutre. Je vous expose les questions impartialement. D’ailleurs, un pavé est une arme comme une autre.

— Est-ce qu’on discutera le darwinisme à votre soirée, chère madame ?

— Discuter ! Grand ciel ! à quoi songez-vous ?… Tous mes invités sont gens bien pensants. On voit que vous revenez de Turquie ; vous avez oublié à quelle température les discussions s’échauffent dans notre ville. Il serait très imprudent de mettre les deux camps en présence… Tenez, M. Colombe a fait l’hiver dernier un cours libre à l’Académie ; il est entomologiste et membre de la Société pour la protection des animaux. Il avait choisi pour sujet : les Insectes méconnus… Si vous souriez, M. Dorbe, j’en reste là !

— Comment donc ! je suis aussi grave qu’un parapluie.

— Il y eut des moqueurs…

— Est-ce possible ?

— Et vous en auriez été. Tous les étudiants se firent inscrire à ce cours. La première leçon eut un succès de fou-rire ; la seconde fut tumultueuse, la troisième dut être renvoyée à des temps plus calmes. Finalement les dames y furent admises, ce qui contribua à rétablir l’ordre… Je vous assure que j’ai appris là des choses touchantes sur les perce-oreilles et les araignées !…

— Ah ! madame, fit le jeune homme, malgré notre quenouille et nos airs innocents, quels gentils coups de patte nous savons donner à cet excellent M. Colombe !… Est-il marié ?

Mme Vandœuvres se mit à rire.

— Je pensais bien que vous finiriez par toucher la note sensible…

— Qui est en même temps la tonique ?

— Et la dominante. Précisément. Non, il n’est pas marié. Cette circonstance a contribué, je crois, au succès de sa brochure.

— Si je m’aventurais à émettre bien timidement une telle opinion, votre sexe m’arracherait les yeux, madame, fit Rémy en se levant.

— Et il aurait raison. Nous avons l’esprit de corps, quoi qu’on en dise… Connaissez-vous Mlle Odelle ? C’était une fillette en robe courte quand vous avez quitté Launeuve. Vous la verrez ce soir ; n’allez pas médire de l’éternel féminin en sa présence.

— Est-ce qu’elle revendique les droits des femmes ?

— Non, elle est trop bien élevée pour cela. Mais elle a des idées originales.

— Vraiment ? fit Rémy avec indifférence. Je croyais que le comble d’une bonne éducation consistait précisément à n’avoir pas d’idées originales.

— Eh bien ! vous verrez… Nous pouvons compter sur vous, n’est-ce pas ?

En regagnant son hôtel, Rémy s’écarta du chemin et prit à travers les vignes en terrasses un petit sentier qu’il connaissait de vieille date et qui conduisait à la grève. Celle-ci formait en cet endroit un promontoire ombragé de quelques saules grisâtres, rendez-vous ordinaire des pêcheurs. Un gros bloc de granit qui ressemblait vaguement à un lion couché, et que le soleil piquait d’étincelles, était à demi enfoncé dans le gravier, tout au bord de l’eau. C’était autrefois le siège favori de Rémy Dorbe, qui y avait gravé ses initiales. Il les reconnut à côté d’une petite touffe d’herbe chétive et frissonnante, dont les racines avaient trouvé moyen de s’enfoncer dans une fente du granit. Rémy songea que la lutte pour l’existence devait lui être rude, avec deux grains de terre végétale comme aliment, et le vent pour ennemi. Par cette transition, ses pensées revinrent au darwinisme et à Mme Vandœuvres.

Une impression fâcheuse lui restait de sa visite ; il voulut l’analyser, au lieu de permettre à la brise du lac de l’emporter d’un coup d’aile.

D’abord, il était mécontent de lui-même ; il s’apercevait maintenant que durant son long séjour chez des peuples laconiques, il avait désappris à causer ; il s’était appesanti là où il aurait dû glisser ; il avait été gauche, cette jolie femme bavarde l’avait désarçonné. Et puis, il devinait, ou du moins soupçonnait certaines intentions subtiles qu’il aurait pénétrées au cours de l’entretien s’il avait eu toute sa présence d’esprit. Ces petites médisances discrètes n’avaient-elles pas un but ? Ne l’invitait-on pas très clairement à éclipser M. Colombe, et l’occasion ne devait-elle pas lui en être fournie le jour même ? Les renseignements charitables qu’on lui avait donnés sur les légers ridicules du grand homme étaient pour sa gouverne ; Mme Vandœuvres avait une rancune contre M. Colombe ; elle méditait de le faire dégringoler de son piédestal, et à cet effet, elle avait ramassé Rémy pour le lui jeter à la tête.

« C’est bien cela, murmura le jeune homme en se rappelant certains éclairs malicieux, certains sourires de cette fileuse ingénue. Elle m’a entortillé dans ses écheveaux, je suis pris. Mais il faut voir encore si je me prêterai au rôle qu’on me réserve. »

Il s’étendit au milieu des galets, son chapeau rabattu sur les yeux, écoutant avec nonchalance le clapotement régulier de l’eau et le babil léger des chatons du saule. Cette musique le rafraîchissait ; il chérissait tout ce qui est simple, uni, paisible, en raison même de la complexité de sa propre nature, impressionnable, aisément agitée et mise hors des gonds. L’idée seule d’être mêlé à une petite intrigue féminine lui donnait la fièvre.

Au bout d’un quart d’heure, il se leva brusquement ; il venait de se décider à repartir le jour même pour Brindisi, d’où il prendrait la route du Caire ou de Jaffa. Ce n’était pas trop de toute la Méditerranée entre lui et la quenouille de Mme Vandœuvres. En rentrant à l’hôtel, il rencontra le garçon mystérieux qui vint aussitôt à sa rencontre.

— Monsieur soupera ici ?

— À quelle heure part l’exprès de Berne ? demanda Rémy.

— À six heures trente-cinq. Est-ce que monsieur songe déjà à repartir ? s’écria le garçon d’un air si profondément consterné que Rémy le regarda avec quelque surprise.

— Je prie monsieur de m’excuser, c’est parti malgré moi… Je croyais que monsieur ferait un long séjour ici,… je comptais sur sa bienveillance…

« Pauvre diable ! se dit Rémy en voyant son agitation, qui du reste semblait chez lui un état chronique. Il comptait sur ma bienveillance ! C’est à la fois ridicule et touchant… Au fait, pourquoi partirais-je ? Je n’ai qu’à rester passif pour contrecarrer les projets de Mme Vandœuvres. »

II

Une lumière discrète, des groupes de plantes aux larges feuilles, des toilettes simples et montantes, une douzaine d’hommes, les uns en habit noir, les autres tout bonnement en redingote, un léger murmure de conversation, l’aisance d’une réunion de famille, telle était la physionomie de la soirée de Mme Vandœuvres.

— Ah ! c’est bien à vous d’avoir tenu parole ! s’écria celle-ci quand Rémy s’approcha d’elle pour la saluer. Où donc est mon mari ?… La nouvelle de votre retour a fait sensation ; chacun meurt d’envie de vous accaparer.

Tous les yeux s’étaient tournés en effet vers Rémy.

— Et voici M. Colombe qui arrive à point nommé, poursuivit la maîtresse de maison, comme la porte venait de s’ouvrir. J’ai un mot à lui dire, je vous l’amènerai tout à l’heure. En attendant, mon mari vous mettra au courant de notre topographie.

René Vandœuvres, l’étudiant qui jetait autrefois sa casquette par-dessus les moulins, était maintenant, au grand étonnement de Rémy, un homme grave et circonspect, légèrement chauve, et qui semblait avoir dépassé la trentaine, bien qu’il fût encore loin d’y être arrivé. Il exprima à Rémy, en termes suffisamment chaleureux, le plaisir qu’il éprouvait à retrouver un ancien camarade, appuyant sur ce terme, qu’il paraissait avoir choisi de préférence à celui d’ami.

« Il se réserve, et c’est fort naturel quand on a une position naissante à sauvegarder, pensa Rémy. En cinq ans de vagabondages, je pourrais être devenu un mauvais sujet, un fumeur d’opium ou pis que cela. Il garde sa distance jusqu’à plus ample informé… Et toutes les personnes dont l’estime a quelque prix suivront son exemple. Je suis loin de m’en plaindre ; je connais cette prudence pour laquelle mes concitoyens sont réputés. Si j’étais un violoniste quelconque en tournée de province, on me ferait un accueil autrement chaleureux, parce qu’il serait sans conséquence. On ne ménage pas les caresses à ces oiseaux de passage. Vis-à-vis de moi au contraire, on craint de s’engager par des avances qui pourraient devenir regrettables. Les mères surtout se formeront en carré à ma seule approche. »

Ce ne fut pas sans un sourire amusé qu’il constata l’exactitude de ses prévisions. Dans la partie masculine de la société, les jeunes, sans position sociale et sans responsabilité, parurent disposés à lui faire une ovation ; les gens rassis l’accueillirent avec cet intérêt bienveillant et questionneur qui n’engage à rien, mais qui pose les bases de futures conclusions. Quant aux dames d’un certain âge, elles se tinrent dans la ligne intérieure de leurs fortifications, jusqu’à ce que Mlle des Anges leur eût fait passer le mot d’ordre.

Mlle des Anges était le chef de file du clan autochtone ; ses qualités militantes, plus encore que son immense fortune dont elle répandait à pleines mains les revenus, lui avaient valu ce grade éminent. Elle faisait régner une discipline admirable dans le bataillon sacré, qui sur un signe d’elle présentait à l’ennemi un front impénétrable, ou montait à l’assaut d’un poste à enlever. L’arme au poing, métaphoriquement parlant, Mlle des Anges gardait de toute atteinte profane le palladium des saines traditions. Pleine de sens pratique, d’activité, d’ardeur belliqueuse, elle ne connaissait la tiédeur en rien ; tout ce qui touchait son cercle la touchait elle-même ; sa vigilance était infatigable. Du reste le pied de guerre ne lui déplaisait point, car elle avait cette bosse de la combativité, qui s’efface, dit-on, chez notre génération indifférente.

Mlle des Anges était une petite femme maigre à cheveux gris, et dont les yeux bruns, fort beaux, vous regardaient avec une telle intensité qu’ils semblaient vous dévorer. Toujours en état d’ébullition ou d’explosion, elle était comparée par ses amies intimes à un paquet de poudre effervescente. Elle n’avait jamais trouvé le temps de se marier ; par contre, elle avait établi une légion de neveux et de nièces qui la tenaient en grande vénération.

L’un d’eux, le plus jeune, était au nombre des invités de Mme Vandœuvres ; il venait de se faire présenter à Rémy et sentait naître en lui une juvénile admiration pour ce membre glorieux de la société d’étudiants à laquelle il appartenait lui-même.

— Nous avons un banquet après-demain ; tous les honoraires y sont conviés. Vous serez des nôtres, n’est-ce pas, et vous nous raconterez vos aventures ? La bannière est fière de vous. Le président nous a lu quelques-unes de vos lettres ; vous devriez les publier… Ma tante est ici ; l’avez-vous déjà vue ?

Rémy Dorbe connaissait de vieille date Mlle des Anges, qui, le voyant sans mère, avait même essayé de le prendre en main et de diriger sa jeunesse. Il lui avait récité son catéchisme, à genoux devant elle sur un tabouret en tapisserie, deux fois par semaine et jusqu’à l’âge de huit ans. Un séjour dans le Midi que Mlle des Anges dut faire pour sa santé avait interrompu ces instructions ; plus tard, l’énergique petite personne avait essayé de reprendre les rênes, mais elles lui avaient toujours échappé.

— Ma tante, dit le neveu en s’approchant du coin d’honneur où siégeaient les puissances féminines de Launeuve, voici M. Rémy Dorbe, qui est de retour d’hier seulement…

— Et très désireux de vous présenter ses hommages, acheva Rémy.

Les yeux bruns dont tout Launeuve redoutait la clairvoyance se fixèrent sur lui.

— Quand donc aurez-vous fini de grandir ? s’écria Mlle des Anges en lui tendant la main. Vous avez six pouces de plus qu’à votre départ… Allons, asseyez-vous ici, que je puisse vous reconnaître sans télescope. Qu’avez-vous appris dans vos rôderies ?

— Qu’il n’est rien de pareil au sol natal… C’est la réponse obligatoire, n’est-ce pas ?

— Et j’espère qu’elle est sincère. Êtes-vous déjà installé ?

— Mes malles ne sont pas encore défaites.

— Ne les ouvrez pas, j’ai peur de ce qui est dedans. Vous nous rapportez, je présume, un tas de notions nouvelles et de vanités ?

— Oh ! rien de plus dangereux que des cigarettes turques.

— Je vous défends d’en offrir à mon neveu. Il ne fume déjà que trop, le vaurien. Et, dites-moi, par où commencerez-vous votre installation ?

— Je me procurerai une chatte.

Mlle des Anges le regarda du coin de l’œil.

— La vieille maison de la rue des Tissiers vous attend, fit-elle à demi-voix.

Rémy cessa aussitôt de se tenir sur la défensive, car une nuance subtile dans l’intonation de cette phrase lui avait rappelé le temps jadis.

— Elle est trop grande pour moi, répondit-il. Mon intention est d’occuper seulement les pièces du premier étage où mon père se tenait habituellement.

Il se tut ; une émotion dont Mlle des Anges lui sut gré se lisait sur son visage bruni.

— N’oubliez pas que je suis votre vieille amie et tout à votre service, dit-elle en posant une main belle encore sur le poignet du jeune homme.

Rémy la regarda avec un sourire de gratitude ; ce geste maternel, ces boucles de cheveux gris, ce bonnet de dentelle dont les rubans lilas caressaient des joues blanches comme celles d’une nonne, il retrouvait tout cela au fond de ses souvenirs.

— Le temps ne peut rien sur vous, dit-il.

— À mon âge, on ne change plus. D’ailleurs je n’ai jamais été jeune, cela m’a épargné la peine de vieillir. Tenez, voilà M. Colombe qui lui aussi semble être né à quarante ans ; dans un quart de siècle, il n’aura pas un jour de plus.

Elle fit un signe à M. Colombe qui s’approcha.

— Vous avez été presque camarades. Je compte sur vous, dit Mlle des Anges, pour empêcher que M. Rémy Dorbe ne se trouve dépaysé à Launeuve. Faites-lui achever son tour de salon tout d’abord, sinon l’on m’accusera d’accaparer l’illustre voyageur.

Comme les deux jeunes gens s’éloignaient du petit groupe, la voisine de Mlle des Anges, une vieille dame dont le cou maigre était entouré d’un ruban de velours noir sur lequel brillait une épingle d’émail, se pencha vers elle en disant de cette voix fortement accentuée des personnes sourdes :

— Ce jeune homme me plaît assez, chère mademoiselle, mais le croyez-vous sérieux ?

Dans la langue spéciale des cercles bien pensants de Launeuve et d’ailleurs, sérieux, au mépris du dictionnaire, ne signifie nullement grave, posé ; il signifie pieux, et cette épithète est à la fois un diplôme et un passeport.

— Je ne sais, répondit Mlle des Anges en riant et en mettant un doigt sur sa bouche, car un léger mouvement s’était produit dans son entourage, impatient de connaître le verdict sur lequel on allait se régler. Je ne sais. À la première occasion je le confesserai, mais en attendant, je crois que nous pouvons l’accepter sous caution.

Ce mot d’ordre passa de bouche en bouche jusqu’à l’autre extrémité du salon. Les mères qui étaient là avec leurs filles jugèrent prudent de garder néanmoins une certaine réserve. Quant au reste de la société féminine, il s’abandonna aussitôt à l’attraction qu’exerçaient la figure originale de Rémy, et ce halo de mystère qui s’était formé autour de son nom pendant sa longue disparition.

Chacune de ces dames savait que Rémy Dorbe avait eu des aventures palpitantes en Arabie, où il avait visité Pétra, la cité légendaire, la ville des tombeaux et des trésors cachés, en trompant la vigilance des tribus qui la gardent et en risquant sa vie dans cette entreprise ; on savait aussi qu’il s’était joint à une expédition anglaise pour atteindre les grands lacs africains, que là, il avait été saisi d’une fièvre pernicieuse et soigné par un missionnaire ; on brûlait de recueillir de sa bouche des détails inédits et de l’entendre confirmer ceux que l’on connaissait déjà. Quand on vit M. Colombe passer son bras sous celui de Rémy et emmener le jeune homme dans une embrasure reculée pour lui décrire avec minutie le fonctionnement d’une organisation de secours récemment fondée pour les orphelins, ces dames murmurèrent. En les écoutant, Mme Vandœuvres ne dissimulait pas un léger sourire de satisfaction.

— Usez de vos droits, ma chère, lui chuchotait sa voisine de gauche ; faites la police de votre salon, pour l’amour du ciel ! Ne voyez-vous pas que ce pauvre M. Dorbe est tombé dans un guet-apens ? C’est de vous qu’il attend sa délivrance.

— M. Colombe a l’air si plein de son sujet ! répondit la maîtresse de maison. Je n’oserais prendre sur moi de l’interrompre. C’est fort contrariant, je ne le nie pas, mais accordons encore quelques minutes à la philanthropie.

— Chaque chose en son temps… la philanthropie pouvait attendre !

— M. Colombe est loin de montrer son tact ordinaire, il faut le reconnaître, murmura la voisine de droite.

— Songez donc ! fit une impétueuse jeune personne en saisissant les deux mains de Mme Vandœuvres, M. Dorbe s’est sauvé de notre ville parce qu’il la trouvait abominablement ennuyeuse, et voilà qu’à la première heure de son retour on l’assassine d’une conférence humanitaire !

— Ma chère petite, vous oubliez un de vos articles de foi, dit Mme Vandœuvres en riant.

— Lequel ?

— M. Colombe est impeccable.

La jeune personne haussa les épaules en faisant une petite moue.

— Allons voir ce que font là-bas ces conspirateurs, reprit Mme Vandœuvres en lui montrant un petit groupe composé de deux ou trois jeunes filles et d’autant d’étudiants, qui parlaient à voix basse en jetant des regards peu tendres dans la direction de M. Colombe.

À l’approche de leur hôtesse, ils se turent comme des écoliers pris en faute.

— Eh bien ! jeunes nihilistes, nous médisons des puissances établies ? fit-elle d’un ton qui n’avait rien de bien sévère.

— M. Colombe nous tient sur le gril… S’il était un simple mortel, on trouverait sa conduite très égoïste, très indélicate, s’écria l’une des jeunes filles, qui en vertu de sa robe mi-longue et de ses tresses flottantes, avait encore le privilège de dire tout ce qu’elle pensait. Il y a plus d’un quart d’heure qu’il tient M. Dorbe par le bouton de son habit. C’est intolérable !… Il faut absolument faire une diversion. Moi d’abord, je suis prête à tout. Voulez-vous que je m’évanouisse au milieu du salon ?…

— Pauvre M. Colombe ! si les oreilles ne lui tintent pas, il n’y a rien de vrai dans le proverbe, fit Mme Vandœuvres. À moins que vous ne teniez absolument à vous évanouir, ma chère enfant, je vous proposerai une diversion moins dramatique, mais plus facile à exécuter. Je donnerai à mon mari la mission de dégager peu à peu et avec douceur le bouton d’habit de M. Dorbe.

Le jeune avocat, mis au fait de la situation, promit de faire son possible. Il se dirigea vers l’embrasure où se tenait ce tête à tête trop prolongé.

— Voici notre ami Vandœuvres qui arrive à point nommé pour corroborer mes assertions, fit M. Colombe de son ton mesuré. Il est l’homme le plus au courant de la statistique de bienfaisance.

— Après vous, après vous, cher monsieur, dit l’avocat ; rendez-vous justice !

M. Colombe s’inclina gravement. La solennité était l’essence de sa nature, le rempart de son amour-propre, le bouclier de ses petites faiblesses, son arme, sa force, son prestige. Elle était comme la haute margelle de pierre qui entoure un puits vide. Non que M. Colombe fût un sot : il connaissait les limites de ses capacités intellectuelles ; cette science, un sot ne l’a jamais eue. Voyant que, malgré des études diligentes, certains domaines lui restaient fermés, M. Colombe prit de bonne heure la résolution de se faire une spécialité de la bienfaisance. Sa bonté naturelle, légèrement pompeuse et condescendante, l’y poussait d’ailleurs. Ses habitudes méticuleuses, son amour de l’ordre et du détail le prédestinaient au rôle d’administrateur modèle. Il adorait la règlementation, la statistique, les registres, les calepins bourrés de notes, la correspondance officielle de comité à comité. Dans ce champ, il possédait une supériorité incontestable, il y rendait de très grands services, mais jamais il ne hasardait une excursion au delà. Cette règle, qu’il observait peut-être inconsciemment, faisait à la fois sa force et sa faiblesse. Dans son domaine, il était sans rivaux ; faisait-il un seul pas sur un terrain étranger, il se sentait mal à l’aise, inquiet, il se tenait sur la défensive ; il craignait de laisser voir le défaut de sa cuirasse. C’est alors que sa solennité naturelle redoublait ; il s’enveloppait de silence et faisait le désespoir des maîtresses de maison qui cherchaient à l’entraîner dans une conversation générale.

Ce qu’il redoutait le plus au monde, après le mal moral, bien entendu, c’était la plaisanterie. Il ne la comprenait pas et par conséquent la condamnait. L’humour était pour lui lettre close ; plus la raillerie était fine, plus il la jugeait coupable. Comme il s’appuyait sur de formidables autorités, au nombre desquelles étaient saint Augustin et Pascal, et qu’il ne cachait point sa désapprobation, il agissait ordinairement comme un éteignoir sur les conversations frivoles. Tout autour de lui s’étendait une zone de gravité.

Au physique, M. Colombe était un petit homme qui se tenait très droit et ne perdait pas un pouce de sa taille. Il portait un lorgnon ; son front commençait à se dénuder, mais était encore encadré par deux touffes de cheveux qui bouclaient gracieusement sur les tempes. Ses favoris étaient d’un blond clair, et son teint rosé. M. Colombe se croyait la poitrine délicate ; il avait une façon à lui de tousser derrière sa main, puis de fermer les yeux une seconde, comme pour se remettre d’un coup intérieur. Sa santé le préoccupait, et nécessitait une étude journalière du baromètre et du thermomètre. Il portait des galoches quand le temps était humide. Les dames de son entourage lui envoyaient des pilules anti-bronchitales.

Les termes par lesquels Mlle des Anges lui avait présenté Rémy étaient allés tout droit à sa conscience, et il avait immédiatement pris à cœur de donner une base à cette existence qu’il jugeait frivole, agitée, inutile. C’était avec les intentions les plus louables qu’il retenait Rémy prisonnier dans ce coin solitaire ; il accueillit comme un renfort l’approche de M. Vandœuvres.

— Je développais nos plans à M. Dorbe, dit-il.

La main dans son gilet, les épaules rejetées en arrière, la poitrine bombée, il dessinait un contour qui justifiait si bien le vieux sobriquet de Gorge-de-Pigeon que Rémy faillit sourire.

— Je me flatte, poursuivit M. Colombe, que cet exposé bref, mais complet, lui donnera une idée de l’œuvre et l’engagera à nous seconder.

— M. Colombe a l’excellente habitude de battre le fer tandis qu’il est chaud, dit René Vandœuvres en se tournant vers Rémy avec un léger sourire.

Son ton trahissait quelque embarras et un certain désir de se mettre hors de cause.

— Je suis trop heureux d’être enfin considéré comme un membre sérieux de la société, répondit Rémy. Vous savez quel a été jusqu’ici le jugement de mes amis sur mon pauvre individu : propre à tout, bon à rien.

— Cette expression est caractéristique, fit observer M. Colombe ; je suis très sûr qu’elle ne s’applique en rien à vous, M. Dorbe, surtout dans sa seconde partie, mais elle pourrait trouver son emploi à l’occasion. Permettez que j’en prenne note pour m’en servir dans mon prochain rapport.

Il tira son calepin de sa poche. À ce geste, un murmure fit le tour du salon.

— M. Colombe se met à sténographier, tout est perdu ! s’écria la jeune révoltée aux longues tresses.

— Et notre ambassadeur qui est pris !

— Ce qui me console, fit Mme Vandœuvres, c’est que M. Dorbe n’a pas l’air de s’ennuyer le moins du monde.

Bien au contraire, Rémy s’amusait infiniment. Il s’imaginait que ce tête à tête, qu’il prolongeait à dessein, contrariait les projets diplomatiques de Mme Vandœuvres ; il était résolu à se tenir à l’écart, pour laisser M. Colombe briller de tout son éclat. Il ne pouvait savoir qu’à chaque minute son étoile à lui montait davantage, tandis que celle de M. Colombe pâlissait en proportion.

D’ailleurs l’entretien commençait à le captiver. En face d’un homme absolument compétent dans sa spécialité, Rémy Dorbe éprouvait toujours un certain respect ; il avait de plus le don bien moderne de s’intéresser à tout, en amateur. Il n’était donc nullement disposé à s’enfuir par la tangente, comme René Vandœuvres l’y encourageait du regard, tandis que M. Colombe ajustait son lorgnon et s’apprêtait à enrichir son carnet d’une note précieuse. Il fallait brusquer la situation.

Or, pour brusquer les situations, nul n’était comparable à Mlle des Anges. Elle le faisait avec un brio et une désinvolture qui charmaient jusqu’aux victimes de ces exécutions. M. Colombe était un de ses grands héros, elle le citait volontiers en exemple, mais elle lui reconnaissait certaines faiblesses. Tout en faisant son tour de salon comme un général qui inspecte ses troupes, elle remarquait fort bien que M. Colombe devenait impopulaire.

— C’est votre faute, mes chères, dit-elle. Vous l’avez gâté… Il faut maintenant que je vous le dégâte, n’est-ce pas ? Vous avez fait de lui un petit sultan ; tous les défauts qu’il a, il les doit aux dames de Launeuve.

Ayant dit, elle se dirigea d’un pas délibéré vers l’autre bout du salon ; le froufrou même de sa robe de soie avait quelque chose de martial. Elle fit un petit signe de tête à Rémy, et sans aucun égard pour la période que le philanthrope était en train de développer, elle y coupa court.

— M. Colombe, dit-elle de sa voix nette qui tomba dans un grand silence, vous n’imaginez pas résumer la ville entière, je suppose ?… M. Dorbe a ici des concitoyens et des concitoyennes qui seront charmés de jouir aussi de sa conversation.

Là dessus elle prit le bras de Rémy et emmena sa conquête. M. Colombe, assez désorienté et sentant vaguement que la foudre était tombée sur sa tête, chercha refuge auprès de ses admiratrices les plus fidèles, mais il y trouva un accueil très froid qui lui fit mesurer l’étendue de ses torts.

Le mal était fait. Rémy Dorbe se tenait dans une réserve étonnante et paraissait résolu à ne pas se prodiguer. Venu assez tard, il s’éclipsa de bonne heure, après avoir obstinément repoussé toutes les occasions qui lui étaient fournies de se rendre intéressant.

Comme il allait franchir le seuil après avoir pris congé de la maîtresse de maison, il remarqua une jeune fille d’une vingtaine d’années, assise non loin de la porte, dans une niche de verdure, entre sa mère et M. Colombe. Elle laissa tomber son éventail M. Colombe, myope et distrait, ne s’en aperçut pas. Alors Rémy revint sur ses pas et ramassa l’éventail. En le recevant, la jeune fille devint pourpre et le saisit avec une telle précipitation qu’il lui échappa de nouveau ; elle se baissa vivement, et comme Rémy faisait à la même seconde le même mouvement, leurs têtes se heurtèrent de la façon du monde la plus ridicule.

Après cela, il devenait urgent de se faire présenter. Rémy pria M. Colombe de lui servir d’introducteur. Un échange de noms fort cérémonieux : M. Rémy Dorbe, Mme et Mlle Odelle, quelques phrases polies de la mère, une inclinaison de tête presque imperceptible de la part de la jeune fille, et ce fut tout. Aucune des parties ne semblait désireuse de prolonger l’entretien.

La réserve anormale de Rémy et sa disparition au moment où l’on croyait enfin tenir l’oiseau rare, furent la goutte qui fait déborder le vase.

« M. Colombe l’a mis en fuite ! Il a senti qu’on cherchait à l’enrôler, et pour garder ses coudées franches, il n’a vu qu’un moyen, il s’est sauvé. Le voilà en défiance ; qui sait si nous le reverrons jamais dans notre cercle !… »

Ainsi toutes ces dames menaient deuil avec de grands soupirs. Les étudiants se consolèrent à la pensée de rencontrer Rémy dans des agapes sans façon, « entre hommes, » comme ils disaient aux jeunes filles en tordant une moustache fictive pour lui donner le pli qu’elle prendrait plus tard, quand elle pousserait.

Quant à Mme Vandœuvres, elle distribuait son thé et ses gâteaux avec diligence, comme si les meringues et les petits fours eussent pu faire oublier à ses invités le désappointement dont elle semblait du reste prendre philosophiquement son parti. C’était elle qui avait finalement recueilli sous son égide l’infortuné M. Colombe. Pareil à un volant que les raquettes relancent sans trêve, il allait de groupe en groupe, partout repoussé avec perte, sentant pour la première fois les amertumes d’une défaveur générale.

Mme Odelle et sa fille venaient de se retirer ; il allait en faire autant, froissé au delà de toute expression, mais cachant ses blessures sous un redoublement de solennelle froideur. Mme Vandœuvres le retint, et avec une dextérité toute féminine, retourna le poignard dans sa plaie. Sans aucune allusion trop directe, elle lui fit entrevoir l’abîme d’impopularité où il était tombé, la maladresse de sa conduite et les représailles que son clan offensé méditait sans doute.

Or, s’il était une chose dont M. Colombe fût peu disposé à faire chrétiennement le sacrifice, c’était précisément cette position éminente, ce piédestal inapprochable qu’il avait édifié pierre après pierre et du haut duquel il pontifiait sur Launeuve. Mme Vandœuvres eut la douce satisfaction de le voir s’éloigner dans un état de parfait accablement, persuadé que tout était perdu, même et surtout l’honneur. Elle savait fort bien qu’un revirement ne tarderait pas à se produire en sa faveur dans tous les cœurs sensibles, mais elle n’avait eu garde de le renvoyer avec une lueur d’espoir.

Pourquoi cette cruauté ? C’est que Berthe la fileuse, dans le secret de son âme, avait aspiré jadis à devenir Mme Colombe, avec tous les avantages attachés à ce titre : une fortune en bonnes obligations lui paraissait plus tangible que les espérances d’un avocat dont l’étude sent encore le plâtre frais. Pendant plus de trois mois, elle avait assidûment visité les indigents, et s’était rencontrée sous leur toit avec M. Colombe, à l’adresse duquel elle avait improvisé plusieurs tableaux vivants destinés à percer son cœur d’outre en outre : la bienfaitrice des pauvres, l’ange gardien penché sur des berceaux. Mais le sens artistique manquait apparemment à M. Colombe ; les attitudes les plus touchantes le laissèrent insensible, et Berthe Lamier se résigna à accepter les hommages de René Vandœuvres, qui, de son côté, avait en vain jeté sa ligne à de plus gros poissons.

Tous les invités étant partis, les époux restèrent en tête à tête ; Berthe paresseusement étendue dans un fauteuil, les pieds sur les chenets, et son mari debout en face d’elle, à l’autre angle de la cheminée.

— Nous n’avons pas lieu d’être particulièrement fiers du succès de notre soirée, dit monsieur en tirant un de ses favoris.

— René, je t’ai déjà dit combien je déteste cette habitude que tu as de traiter ta barbe comme un cordon de sonnette. Quant à moi, je suis complètement satisfaite. M. Dorbe a tenu parole, nous avons eu l’étrenne de sa présence. Il s’est montré peu communicatif, c’est vrai, mais tu ne t’attendais pas, je suppose, à le voir monter sur une chaise pour nous débiter des hâbleries de voyageur.

— Après le fâcheux incident qui s’est produit, M. Colombe ne remettra plus les pieds dans notre salon, reprit monsieur. Je tenais beaucoup à lui.

— Bon ! voilà que tu t’en prends de nouveau à tes favoris, s’écria madame. Sois sans crainte, mon cher ami, tant que Monique Odelle viendra chez moi, on y verra M. Colombe.

— Tu crois cela ? fit son mari d’un ton rêveur.

— Si je le crois !… Mais laissons là les commérages. Ma persuasion intime est que notre soirée a fort bien réussi ; elle a eu du piquant et trouvera peut-être sa place dans une histoire qui s’appellera Grandeur et décadence de M. Colombe.

Son mari ouvrit de grands yeux ; elle se mit à rire, puis bâilla, et se levant, prit un des flambeaux de la cheminée en montrant du doigt l’aiguille de la pendule à son mari.

III

Quant à Rémy, il poursuivait sa promenade nocturne, la prolongeant à dessein, car l’air était d’une exquise douceur, et le lac, sous les rayons obliques de la lune, était illuminé de longues traînées phosphorescentes. De petites lumières paisibles indiquaient les villages des deux rives ; le calme était si grand qu’on entendait le bruissement particulier des roseaux secs dont il y avait des champs sur certains points de la grève. Rémy aurait cédé à la tentation de descendre au bord du lac et d’y oublier l’heure dans une longue rêverie, s’il n’avait su que le portier de l’hôtel veillerait pour l’attendre.

Il pressa donc le pas, mais au lieu du portier, ce fut le garçon hypocondriaque qu’il trouva dans le grand vestibule faiblement éclairé par une petite flamme de gaz. À demi couché sur une banquette, il dormait la bouche ouverte et faisait quelque rêve palpitant, car ses bras s’agitaient, et tout à coup un son étrange qui ressemblait à un éclat de rire s’échappa de sa gorge ; il se réveilla en sursaut et se dressa sur ses pieds quand il vit Rémy devant lui.

— Je rêvais que monsieur s’était noyé, s’écria-t-il.

Ses yeux éblouis qui papillotaient plus que jamais, et ses cheveux jaunes se dressant dans tous les sens lui donnaient un air égaré.

— Pourquoi m’avez-vous attendu ? demanda Rémy.

— Le portier avait sommeil, je lui ai offert de prendre sa place. Monsieur me traite avec tant de bienveillance !… Je ferais tout pour monsieur !

— Faites-moi donc le plaisir d’aller vous coucher, dit Rémy assez sèchement.

Mais le garçon protesta. Son devoir lui commandait d’allumer les bougies dans la chambre de monsieur. Comme il montait l’escalier derrière Rémy, celui-ci se retourna deux ou trois fois ; il lui semblait qu’une main lui effleurait l’épaule et se retirait aussitôt.

— Allez devant ! dit-il avec humeur. Vous avez vraiment des façons de maniaque !

Le garçon obéit sans protester. Il alluma les bougies, s’assura que les rideaux étaient bien fermés, tisonna le feu et souhaita le bonsoir à monsieur d’un ton contrit.

« Il me donne des remords, avec sa mine humble et ses airs de chien fouetté, » pensa Rémy.

— Tenez, dit-il, prenez ce paquet de cigarettes et fumez-en deux ou trois pour éloigner les chauves-souris qui paraissent vous hanter.

Au lieu de tendre la main, le garçon resta immobile, comme changé en une pétrification de l’époque tertiaire.

— Est-ce que monsieur ?… balbutia-t-il enfin d’une voix étranglée… Je les chasse tant que je peux, mais elles reviennent, elles reviennent !… Elles me parlent, elles me donnent des conseils… ce bateau, par exemple… Tout à l’heure, elles me soufflaient de prendre le tisonnier… Si un malheur arrive, j’en serai innocent, je suis poussé, je n’ai pas une minute de trêve… Vous ne savez pas ce que c’est que d’être pauvre, poursuivit-il en se campant devant Rémy, les bras croisés. Pourquoi ?… Le monde est comme ça… Moi, je suis pauvre.

Et pour preuve, il retourna les deux poches de son pantalon, puis celles de son habit. Il aurait continué cette exhibition, qui jonchait le tapis de miettes de pain, si Rémy ne l’avait arrêté en lui saisissant le bras.

— Mon ami, lui dit-il, ou bien vous jouez une comédie ridicule, ou bien vous êtes sous l’influence de quelque excitant. Allez dormir.

— Lâchez-moi ! cria le garçon. Vous n’avez pas le droit de me toucher ! Je suis un homme ; je suis votre semblable, je suis votre frère !… Égalité ! partage des biens ! bonheur pour tous !

En même temps, il se débattait violemment sous l’étreinte de Rémy, qui le poussait peu à peu vers la porte. Mais soudain, son excitation tomba ; il se prit la tête à deux mains, ne bougea plus et fixa devant lui des yeux ahuris. Au bout d’un instant, il se redressa ; sa figure avait repris son expression ordinaire, qui consistait à n’en avoir aucune.

— Monsieur rentre de bonne heure, fit-il comme s’il venait d’apercevoir Rémy. Monsieur s’est bien amusé ? La société de Launeuve est très respectable, demoiselles charmantes,… nombre de soirées pendant l’hiver ; malheureusement la saison s’avance.

Rémy stupéfait le regarda fixement. Le garçon se prit le menton et parut réfléchir.

— J’ai fait une scène à monsieur tout à l’heure ?

— Un peu ! s’écria Rémy.

— J’en demande mille pardons à monsieur. J’étais endormi en bas, quand monsieur est rentré ?

— Oui, et vous vous êtes réveillé en sursaut.

— Monsieur se trompe. Je n’étais pas réveillé, ou du moins je l’étais imparfaitement. Je suis toujours très long à reprendre l’usage de mes sens. Chaque matin, monsieur voudra à peine le croire, je me fais à moi-même des scènes épouvantables… Je me menace avec mon rasoir !… C’est curieux, n’est-ce pas ?

— Très curieux et fort désagréable pour tout le monde.

— Si monsieur n’a plus rien à me commander, je lui souhaiterai le bonsoir.

— Bonsoir. Tâchez d’avoir complètement repris vos sens quand vous m’apporterez à déjeuner.

Le garçon se retira. Rémy ferma sa porte à clef. C’était une précaution qu’il négligeait ordinairement, mais qui lui parut bonne à prendre contre les lubies du garçon somnambule. « Je me verrai obligé d’exposer le cas à M. Rippach, se dit-il. Ce pauvre diable a évidemment quelque ressort détraqué ; il faut user de douceur à son égard, car le moindre choc pourrait rompre entièrement l’équilibre peu stable de sa raison. »

Il enfila ses pantoufles, qui chauffaient devant le feu, puis s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit. Les lumières de la ville tremblotaient dans le lointain, une ou deux s’éteignirent.

« Chères âmes, bonne nuit ! murmura le jeune homme. Mlle des Anges veille encore pour songer à un mauvais garnement revenu des pays étranges, et qu’elle se propose de ramener de gré ou de force dans les sentiers de la vertu, qui ont, comme on sait, leur carrefour général à Launeuve. Quant à Mme Vandœuvres, elle se jure sans doute qu’on ne l’y prendra plus… La tasse de thé qu’elle m’a servie ce soir sera la dernière. J’ai battu en brèche sa stratégie… je me suis tenu dans une modeste pénombre, sans disputer à M. Colombe un seul de ses rayons. On saura maintenant que je me prête mal à devenir l’instrument de ces petites noirceurs de société. »

Ce fut avec cette agréable conviction qu’il s’endormit. Il oubliait un axiome élémentaire qu’il aurait pu apprendre en Orient, ce pays de la diplomatie, c’est qu’il y a plus d’un chemin pour arriver au même but.

 

*    *    *

 

— Maman, maman, il croira que je l’ai fait exprès !

— Qui donc, Monique ?

— M. Dorbe ! Il croira que c’est à dessein que j’ai laissé tomber mon éventail !…

— Quelle folie !

— Ô maman ! que dois-je faire ? que dois-je faire ? Je n’ai jamais été si mortifiée de ma vie !…

Monique Odelle et sa mère avaient quitté d’assez bonne heure le salon de Mme Vandœuvres ; elles étaient revenues chez elles à pied, et précédées, suivant la coutume de cette bonne petite ville, d’une servante portant une lanterne. La lanterne annonçait aux passants des dames de qualité, auxquelles il convenait de laisser le haut du trottoir.

Mme Odelle avait la tête couverte d’un vaste capuchon de satin marron, qui était allé en soirée aussi souvent qu’elle, depuis son mariage. Monique avait jeté un fichu de dentelle noire sur ses cheveux, et sur ses épaules un crêpe de laine turc aux rayures éclatantes. Personne dans la rue ne se retournait à cette apparition insolite, car il était généralement admis qu’on ne prenait pas de voiture pour rentrer chez soi lorsque le temps était beau. Les dames de la société étrangère seules s’accordaient le luxe d’un coupé de louage, ou de l’un de ces véhicules surannés qu’on retrouve dans les localités très conservatrices, et qu’on appelle un char de côté. Quant aux Launeuvoises de bonne race, elles demeuraient fidèles aux traditions de simplicité que leur avaient transmises leurs aïeules, femmes alertes et bien portantes, qui savaient se servir de leurs jambes, comme de leur langue et de leurs dix doigts.

Pour cause de lune, les rues étaient éclairées plus parcimonieusement qu’à l’ordinaire ; les ombres semblaient très noires et découpaient en contours étranges le bord des toits, la silhouette des cheminées et des gouttières dans le fleuve de lumière blanche qui semblait couler silencieusement sur les pavés.

Mme Odelle habitait dans la ville haute la maison de Mlle des Anges ; une centaine de marches usées, qui passaient sous l’ombre vénérable de la cathédrale, y conduisaient les gens pressés d’arriver et doués de poumons robustes. M. Colombe préférait la rue des Acacias, arrivant au même but par un long détour et une pente douce qui lui épargnait des palpitations. Mlle des Anges au contraire ne connaissait pas d’autre chemin pour sortir de chez elle que ces marches escarpées ; en son honneur, le vieil escalier avait été surnommé l’Échelle de Jacob, parce que, disait-on, on y voyait constamment monter et descendre des anges.

On y arrivait par une ruelle étroite, resserrée entre deux murs couverts de lierre, et l’on trouvait au sommet des marches une voûte surmontée d’un écusson presque effacé. C’étaient les armes de la famille des Anges. Une grille, précédant un second escalier, s’ouvrait au fond de la voûte. Rien de plus féodal et de moins rassurant que cette entrée d’une simple maison bourgeoise, bâtie dans le bon temps où l’on se barricadait également contre les ennemis, Savoyards ou Bourguignons, et contre les amis, ces excellents seigneurs des Ligues. La lumière de la lune semblait blafarde et crue entre ces gros murs tout noirs, trop massifs pour qu’elle pût leur prêter quelque douceur.

Monique et sa mère gravissaient les marches en silence, les comptant machinalement, tandis que leurs pensées étaient ailleurs. La petite lanterne dansait devant elles comme un feu follet. Tout à coup elle s’arrêta.

— Qu’y a-t-il, Marthe ?

— Rien, madame. Je me suis retournée pour voir

 

… le char vaporeux de la reine des ombres,

 

comme dit M. de Lamartine. J’aime beaucoup M. de Lamartine, je le trouve très lunaire.

— Quand vous aurez fini de citer, peut-être aurez-vous l’obligeance d’ouvrir la grille ?

— Tout de suite. Prenez garde au seuil, madame, il est terriblement poli, mais sa politesse pourrait bien nous faire casser le cou, poursuivit Marthe en dirigeant la flamme de la lanterne sur le passage dangereux. Moi j’appelle ça de la politesse de croc-en-jambe. Il y a bien des gens faits de la sorte, doux et unis, mais qui vous jettent par terre à la première bonne occasion. Mlle des Anges devrait faire repiquer ce seuil ; je l’ai dit plus de vingt fois à sa bonne.

— Ah ! vous m’étourdissez, Marthe, fit Mme Odelle qui semblait sortir à regret de sa méditation.

Monique n’avait pas ouvert la bouche pendant toute cette promenade à travers les rues somnolentes. Mme Odelle entrant un quart d’heure plus tard dans la chambre de Monique, la trouva accoudée sur sa table, la tête dans ses mains, et entendit cette exclamation :

— Maman, maman, il croira que je l’ai fait exprès !…

— Tu attaches beaucoup trop d’importance à un incident qui n’en a aucune. M. Dorbe doit savoir que dans notre monde, les jeunes filles n’ont pas coutume de provoquer l’attention des jeunes gens par de tels moyens.

— Il s’en allait sans nous avoir été présenté… Il s’imaginera qu’en désespoir de cause je lui ai jeté mon éventail pour le retenir. Ô maman, maman, c’est abominable !… Et pour comble, cette inqualifiable maladresse !… On n’a jamais, jamais, rien vu d’aussi ridicule !

Elle cacha de nouveau dans ses mains ses joues brûlantes. Mme Odelle s’assit sur le petit divan bleu couvert d’une guipure que Monique avait brodée elle-même.

— Sois donc raisonnable, fit-elle au bout d’un instant. Je comprends que cet incident t’ait mortifiée ; mais l’opinion de ce jeune homme ne saurait te toucher très vivement. Quand tu le rencontreras de nouveau, montre-lui par ta froideur que tu ne tiens aucunement à cultiver sa connaissance ; s’il s’est imaginé le contraire, il verra qu’il s’est mépris. Monique, ma chère fille, c’est d’un tout autre sujet que je voulais t’entretenir. M. Colombe…

— Ah ! qu’on ne me parle pas de M. Colombe ! s’écria la jeune fille. S’il avait eu un grain de présence d’esprit ou de courtoisie, il aurait ramassé lui-même mon éventail, et je n’aurais pas la honte de cette ridicule aventure !… Mais au lieu de comprendre la situation, au lieu de se baisser à temps, il restait là, pompeux, tout d’une pièce, comme une idole !…

— Monique, tu t’oublies ! dit sa mère sévèrement. Tâche de te calmer, va dormir. Demain nous reprendrons notre conversation.

Elle lui donna un baiser assez froid et sortit.

Monique ouvrit la fenêtre, puis revint à sa table de toilette, coquettement drapée de mousseline et couverte de bibelots. Son éventail y était posé à côté de ses gants ; elle le prit, l’ouvrit brusquement, puis le referma, paraissant indécise. Sa première impulsion avait été de le jeter de toute sa force par la fenêtre, pour l’entendre se briser au pied des cent marches que la croisée surplombait. Mais elle se détourna lentement de l’embrasure.

— Non, non ! je ne saurais ! murmura-t-elle. Après tout, c’est un souvenir…

DEUXIÈME PARTIE

I

Monique Odelle se réveilla le lendemain avec un sourire sur les lèvres ; elle avait bien dormi, elle se sentait calmée, rafraîchie ; il lui parut qu’après tout elle pourrait survivre à sa mortification de la veille. Le soleil pénétrait dans sa chambre à travers les rideaux de mousseline, et caressait un bouquet de perce-neige posé sur la toilette à côté d’un petit miroir à main monté en ivoire ciselé. Le vase qui contenait les fleurs était en verre de Venise à reflets d’arc-en-ciel et d’une forme svelte très élégante.

Monique avait pour les jolies choses un penchant prononcé ; elle le tenait de son père, qui lui avait transmis son âme d’artiste ; mais il avait trop peu vécu pour la développer chez sa fille. Mme Odelle au contraire, par la direction qu’elle donna à l’éducation de Monique, s’efforça constamment de faire prédominer le goût de l’utile et du raisonnable tout uni sur celui du beau. Elle admettait cependant que les vanités du monde eussent leur place dans la vie d’une jeune fille ; il lui eût déplu que Monique se distinguât par une austérité exagérée. « Use des choses permises dans une juste mesure, » lui répétait-elle sans cesse.

Mais c’était précisément cette mesure que Monique ne parvenait pas à trouver. Elle se jetait dans les extrêmes ; elle avait des phases de frivolité et des phases d’ascétisme. Tantôt elle bibelotait avec passion, s’éprenant d’un bronze japonais, d’une faïence ; la Salle des Ventes devenait l’objectif de sa vie. Puis les autographes supplantaient la céramique ; pour une signature authentique de Victor Hugo, Monique remuait ciel et terre et demandait à quoi servait donc notre ambassadeur à Paris !… Bientôt les mécomptes inséparables de cette poursuite l’en dégoûtaient ; elle plantait là sa collection et cherchait un refuge dans les travaux féminins. Elle chiffonnait à merveille ces riens charmants qui donnent à la toilette et à la chambre d’une jeune fille son cachet particulier. Un point nouveau la passionnait pendant huit jours ; elle tirait l’aiguille du matin au soir, comme si le pain de six enfants en eût dépendu ; puis elle se reprochait de consumer le temps à des broderies périssables. La mousseline et les rubans disparaissaient de la scène ; les colifichets dont la petite chambre était encombrée s’éparpillaient aux quatre vents des cieux ; Monique ne songeait plus alors qu’à confectionner des vêtements pour les pauvres, et tout en cousant, elle songeait combien le monde est vide, et frivole tout ce qui l’agite ; elle méditait sérieusement de se faire diaconesse, pour consacrer sa vie aux œuvres de charité, mais ses devoirs de fille unique la retenaient.

Dans toutes ces phases, elle était passionnément sincère et s’imaginait toujours avoir découvert ce qu’il lui fallait pour remplir son existence. Les intervalles de vide et de désillusion étaient affreux.

Pendant l’hiver qui avait précédé le retour de Rémy Dorbe, Monique avait traversé une de ces crises pénibles. Elle avait été demandée en mariage pour la première fois. Comme le prétendant ne lui agréait pas plus qu’à sa mère, il avait été éconduit sans la moindre hésitation, mais elle jugea nécessaire de se mettre la conscience à la torture à son sujet. Elle le croyait désespéré ; deux mois plus tard, à son grand soulagement, elle apprit ses fiançailles avec une jeune Anglaise fort riche, qui avait juré de se marier d’une façon romantique, et que son tuteur avait envoyée à Launeuve, parce qu’il savait que la méthode d’enlèvement est peu pratiquée dans ce pays.

Là-dessus, Monique se mit à réfléchir profondément au mariage et se demanda si elle ne devait pas y renoncer. Le professeur d’histoire dont elle suivait le cours prédisait pour une époque peu lointaine d’effroyables convulsions sociales : ne convenait-il pas de rester seule, afin de pouvoir librement se dévouer quand la patrie réclamerait une Charlotte Corday, ou simplement des sœurs d’ambulance ? Quelle ardeur de sacrifice remplit à vingt ans un cœur généreux ! c’est la passion du martyre, c’est le mépris des devoirs aisés ; rien ne saurait le satisfaire que les tâches les plus ardues, les renoncements les plus extraordinaires !… Après des semaines de lutte silencieuse, Monique conclut pour le célibat. Elle était du reste persuadée que le professeur d’histoire, qui parlait si bien des cataclysmes passés et futurs, sentirait comme elle la nécessité de se tenir prêt pour de graves éventualités.

C’est ce qu’il fit : à Noël, il épousa une veuve dont la fortune, toute en vignes et en bonnes terres, était à l’abri des fluctuations de la Bourse. Monique enregistra une désillusion de plus. Mais elle avait du bon sens à ses heures ; après avoir constaté que l’homme, et même cette variété de l’homme appelée le professeur, est une créature décevante, elle avait jugé prudent de surseoir à un vœu définitif de célibat.

« Tout arrive, même l’impossible ; tout peut se rencontrer, même… » Ainsi songeait-elle, accoudée sur son oreiller, d’un air rêveur, au lendemain de la soirée de Mme Vandœuvres. Tout en jouant avec ses longues tresses, elle regardait le reflet dansant et multicolore que le soleil projetait à travers le vase de Venise sur le tapis blanc de la toilette ; elle regardait aussi ses perce-neige et se disait que l’arbre de Judée ne tarderait pas à fleurir au jardin. Elle était toujours plus heureuse en été qu’en hiver : la vie artificielle des salons l’agitait ; le grand problème que tant d’âmes consciencieuses se sont efforcées de résoudre : « Soyez de ce monde comme n’en étant point, » la rendait perplexe. À la campagne, il est plus aisé de fuir la vanité, la médisance, de s’oublier soi-même.

« Joli printemps ! » murmura Monique. Un petit gazouillis se fit entendre au-dessus de sa fenêtre. En même temps on heurtait doucement à la porte.

— Mademoiselle Monique, il est sept heures.

— Entrez donc, Marthe ! cria la jeune fille. Est-ce que les hirondelles sont de retour ?

— Elles sont arrivées hier au coucher du soleil et se sont mises au lit immédiatement, dit Marthe en montrant sa figure ronde dans l’entrebâillement de la porte. Je ne les ai pas vues moi-même, c’est la bonne de Mlle des Anges qui vient de me l’annoncer ; elle est en grand émoi, Joseph descend déjà les malles du grenier, bien que je lui répète qu’une hirondelle ne fait pas le printemps. Dans deux jours ils seront partis.

— Ce pauvre Joseph en est tout triste, j’imagine, dit Monique.

— Il s’en donne l’air. Tout à l’heure il m’a demandé de penser à lui au moins une fois par jour ;… je le lui ai promis : tous les soirs, quand j’aurai fini ma besogne et que je prendrai mon livre, je me dirai : Dieu soit loué ! cet insupportable Joseph n’est plus là pour venir interrompre ma lecture !

Elle referma la porte en riant, entendant la voix de Mme Odelle qui l’appelait.

Tout en vaquant à sa toilette, Monique prêtait l’oreille aux joyeux gazouillements qui semblaient s’élancer de chaque corniche, de chaque angle du toit, comme si toute la maison n’eût été qu’une vaste colonie d’hirondelles. Ses pensées flottèrent vers les pays ensoleillés que les voyageuses avaient quittés pour revenir à leurs vieux nids de Launeuve ; elle se demanda si Rémy Dorbe les avait vus, ces pays. Quelle attraction ou quel caprice l’avait ramené dans sa ville natale ? s’y fixerait-il désormais ? se façonnerait-il peu à peu sur le modèle de M. Colombe ?… Monique ne put s’empêcher de rire à cette idée.

« À propos, pensa-t-elle, qu’est-ce que maman avait donc à me dire de si grave au sujet de M. Colombe ?… Elle avait un air de circonstance. Je sais qu’il cherchait une marraine pour ces infortunés jumeaux dont il sera le parrain… Excellent M. Colombe !… Il ne recule devant aucune corvée. Me proposerait-il de partager celle-ci avec lui ? »

Ces jumeaux étaient les derniers-nés d’un pauvre artisan qui avait déjà huit bouches à nourrir, et qui avait reçu cet accroissement de famille avec une joie très mélangée.

— C’est le bon Dieu qui les envoie, il faut les accueillir comme une bénédiction, lui avait dit Mlle des Anges en apportant à la pauvre mère un supplément de layette.

— On fera son devoir, mais il me semble tout de même, répondit ce père trop béni, que le bon Dieu devrait se souvenir qu’il a dit lui-même : « Allez et peuplez la terre, mais ne l’encombrez pas. »

En vain Mlle des Anges lui assura que ce texte de fantaisie ne se trouvait nulle part, le brave homme ne l’en répétait pas moins avec complaisance, trouvant qu’il résumait ses griefs d’une manière heureuse et frappante.

Les divers comités de bienfaisance de Launeuve envoyèrent des témoignages de sympathie que M. Colombe se chargea de transmettre à la famille nécessiteuse, et pour rassurer le père sur l’avenir des jumeaux, il s’engagea à leur servir de parrain. Plus d’une jeune personne du meilleur monde de Launeuve eût été charmée de remplir les fonctions de marraine sous un tel patronage ; plus d’une mère se fût glorifiée de voir le choix tomber sur sa fille, car M. Colombe ne faisait rien à la légère ; il était absolument intransigeant sur le chapitre des vertus féminines, et il ne conférait ses distinctions qu’à bon escient.

« Sera-ce donc moi qui serai nommée rosière ? se demandait Monique avec une petite grimace de dérision. Je crois vraiment que j’aurais la faiblesse d’en être flattée… Maman semblait à la fois mystérieuse et satisfaite… »

Elle enfonça la dernière épingle d’écaille dans ses beaux cheveux relevés sur la tête et qui découvraient les lignes élégantes de son cou ; puis elle passa sa robe, car Mme Odelle désapprouvait la paresseuse mollesse du peignoir et ne se montrait jamais elle-même au déjeuner qu’avec un col et des manchettes d’une grande raideur. Pourtant son joli négligé rose pâle seyait admirablement à Monique ; il y avait en elle quelque chose de l’oiseau-mouche, une vivacité impétueuse, une prestesse de mouvements, des élans, des retours, des gestes imprévus auxquels un ajustement trop correct ôtait de leur libre grâce.

Elle était petite plutôt que grande, et séduisante sans être positivement jolie. Sa taille était souple ; sa bouche était charmante, ses dents parfaites ; ses yeux d’un gris lumineux semblaient changer de nuance à chaque instant sous l’ombre de leurs longs cils noirs ; et cependant on n’eût jamais songé à louer sa taille ou ses yeux, ou à critiquer son nez, qui n’avait rien de classique ; elle était de ces personnes qu’on n’analyse pas : on sent leur charme sans se demander où il réside. Chez Monique, ce charme était peut-être l’union d’un parfait naturel avec une grande mobilité d’impressions ; c’était peut-être quelque chose de plus intangible encore, un fluide subtil, le magnétisme des riches organisations, qui vibre, jaillit et s’épanche avec prodigalité.

Monique avait cette aisance gracieuse qui vient de la certitude de plaire toujours, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, quelque toilette qu’on juge bon de porter. Bien que sa mise témoignât d’une suprême indépendance, elle ne péchait jamais contre le bon goût. Dans le cercle de ses amies, Monique Odelle était l’arbitre du comme il faut ; on ne cherchait pas à l’imiter, tant on la reconnaissait unique en son genre, mais on lui demandait conseil, on l’admirait, on la choyait avec la plus complète unanimité. Elle était l’enfant gâtée de chacun, sauf de sa mère.

— Je t’attends depuis dix minutes, fit Mme Odelle quand sa fille parut dans la chambre à manger. Tu sais pourtant que je tiens à donner à Marthe, qui en a besoin, l’exemple d’une ponctualité parfaite.

Elle se faisait une règle de se lever plus tôt encore qu’à l’ordinaire, quand elle avait été en soirée la veille.

— Et tu le lui donnes certainement, chère mère, fit Monique. J’ai eu du malheur en me coiffant ; mes cheveux dégringolaient sans cesse, c’est ce qui m’a retardée… Et puis, il m’est venu une idée qui m’a fait perdre cinq bonnes minutes, tant elle m’a éblouie… Suis-je vraiment prédestinée à une telle gloire, maman ?

Mme Odelle leva vivement la tête et posa la cafetière pour considérer longuement sa fille.

— Peut-être, dit-elle enfin.

— Eh bien ! j’ai l’âme assez vénale pour m’en réjouir, car j’espère que cela me vaudra au moins une douzaine de paires de gants. Ma bourse est terriblement plate à la fin du trimestre.

— De quoi parles-tu donc, Monique ?

— Mais de M. Colombe, des jumeaux, du baptême et de tout ce qui s’ensuit.

L’entrée de Marthe, apportant une assiette de pain grillé, interrompit la conversation.

— Ah ! Marthe, pendant que j’y pense ! s’écria Monique. Vous prendrez sur ma table à ouvrage un petit livre à couverture jaune, et quand vous l’aurez lu, vous m’en direz votre impression… C’est la Petite Fadette, poursuivit-elle quand Marthe se fut retirée. Elle vient de finir les Martyrs, qui l’ont montée à un diapason terriblement épique. Heureusement que son pain grillé ne s’en ressent pas, fit-elle en s’en beurrant une large tranche dans laquelle elle mordit avec un appétit juvénile.

— Ah ! tu es absurde, Monique ! Tu oublies le premier des principes qui devraient régir le monde : chacun à sa place et dans sa tâche.

— Tant pis pour les principes ! Je suis très fière de Marthe. Une bonne qui connaît son Racine et son Lamartine, c’est original.

— Mlle des Anges prétend qu’elle lit les revues avant nous.

— Cela m’épargne la peine de les couper. Quand je rencontre un article d’apparence rébarbative, au lieu de le lire, je demande à Marthe de quoi il traite. Je t’assure qu’elle a un sens étonnant ! J’ai mis plus d’une fois ses idées en circulation, et Launeuve ne s’en est porté que mieux.

Mme Odelle sourit d’un air distrait, elle n’entendait que d’une oreille les hérésies de sa fille.

— De quoi parlions-nous donc ? fit celle-ci. Ah ! de M. Colombe et de ses filleuls… Qu’ils sont laids, maman ! Je les ai vus l’autre jour ; ils ont le nez rouge et rond comme un radis, et ils criaient avec un ensemble désespérant. Je déteste les bébés !…

— Quel plaisir trouves-tu à dire des choses choquantes ? fit sa mère avec un peu d’irritation. Mais laissons cela…

Ayant achevé son déjeuner en silence, elle ouvrit la porte du balcon pour jeter aux oiseaux leur repas quotidien. Monique épingla à son corsage un joli tablier blanc, et se mit à laver les tasses comme elle l’avait fait chaque jour depuis sa sortie de pension. D’un regard étonné et un peu inquiet, elle suivait sa mère, se demandant ce qui pouvait l’absorber à tel point.

— C’est toi, Monique, qui me préoccupes, dit enfin Mme Odelle en quittant le balcon.

Elle vint s’asseoir en face de sa fille, les yeux fixés sur elle, le coude appuyé sur la table.

— Comme les années passent ! Tu as vingt ans, ma fille. Je t’ai donné, dans la mesure de mon discernement, l’éducation qui pouvait le mieux préparer ton avenir. C’est de cet avenir qu’il s’agit maintenant. Songes-tu quelquefois au mariage ?

— Je n’ai pensé qu’à cela tout l’hiver, répondit-elle avec une franchise que sa mère trouva exagérée.

— Monique !

— Entendons-nous, maman. J’y ai pensé d’une façon générale et abstraite, comme… – voyons, quel philosophe célibataire prendrai-je pour terme de comparaison ? – … comme M. Colombe lui-même pourrait y penser.

— Le choix n’est pas heureux, dit Mme Odelle avec un léger sourire et en considérant sa fille d’un œil encore plus scrutateur. M. Colombe en a fini, je crois, avec les considérations abstraites.

— Vraiment ! fit Monique. Voilà une nouvelle ! Mlle des Anges t’a dit quelque chose ?

— Hier, nous avons causé longuement, et surtout… de toi.

Mme Odelle souligna fortement ces deux mots. Monique regarda sa mère ; une flamme lui monta au visage ; elle appuya ses deux mains sur la table devant laquelle elle se tenait debout, et se pencha en avant, comme pour mieux lire jusqu’au fond des yeux maternels. Mais elle ne prononça pas une parole, et au bout de quelques secondes, elle se remit à essuyer une soucoupe.

— Ma chère Monique, tu n’es plus une enfant, dit sa mère en lui prenant la main pour l’attirer près d’elle. Je puis te parler comme à une femme raisonnable. Ce que j’ai appris hier me comble de joie, et rien ne m’empêche de t’en faire part. Depuis quelque temps, M. Colombe te distingue par des attentions toujours plus marquées. Mlle des Anges est persuadée qu’il se déclarera sans retard…

Monique, toujours silencieuse, poursuivait machinalement sa besogne ; mais ses joues brûlantes et le frémissement de ses narines trahissaient une vive émotion.

— Tu as dû remarquer toi-même,… reprit sa mère. Monique ne lui donna pas le temps d’achever.

Couvrant son visage de ses deux mains pour en cacher la rougeur, elle s’enfuit. Sa mère l’entendit se précipiter dans sa chambre, et fermer la porte à double tour… Monique était peu adonnée aux larmes ; quand elle eut atteint son refuge, sa chambrette, elle ne pleura pas. Debout près de la fenêtre, la tête haute, les deux mains nouées derrière elle, elle regardait le mur fixement, de ses yeux où brillait une flamme capable de réduire en cendres M. Colombe.

« Il m’a distinguée, vraiment ! murmurait-elle, la lèvre frémissante d’ironie. Mais c’est trop d’honneur !… Et moi qui ne m’en doutais pas !… Sans doute les commérages vont déjà leur train… Jamais je n’aurais cru que ma mère et Mlle des Anges s’abaisseraient à de tels tripotages !… Il va de soi que je suis ravie, transportée !… Mme Colombe, songez donc ! »

— Monique ! appela derrière la porte la voix de sa mère, Monique, ouvre-moi !

La jeune fille hésita ; si elle s’était enfuie, c’est qu’elle avait craint que de l’abondance du cœur la bouche ne parlât trop. Mais l’ordre fut répété d’un ton plus impérieux. Elle obéit.

— Tu manques d’empire sur toi-même, fit Mme Odelle de son ton didactique. Ton trouble est assez naturel, mais il faut se dominer, mon enfant, il faut se dominer.

— Pas un mot de plus, maman, je t’en supplie, s’écria Monique, rouge de honte. Tu fais absolument fausse route !… Si tu désires éviter une mortification à M. Colombe, reprit-elle au bout d’une minute, fais-lui comprendre qu’il ait à porter ses attentions ailleurs.

Mme Odelle s’avança lentement vers sa fille, et de cette voix calme, presque sans intonation, que Monique avait appris à redouter, elle lui dit :

— Tu es sous l’influence de je ne sais quel esprit de rébellion, ma fille. Sache que M. Colombe est simplement le mari qu’on ne refuse pas.

— S’il s’imagine cela et qu’il s’adresse à moi, il verra bien qu’il se trompe, s’écria Monique, sortant tout à fait de ses retranchements. Qu’a-t-il donc de si irrésistible ? Il est vieux, – tu me diras qu’il n’a que trente ans, mais il est vieux de naissance ; – il est gourmé, sentencieux, il n’a pas d’esprit, il est susceptible à l’excès. Riche ? oui, il est riche ! Le beau mérite ! l’homme rare !

Monique s’arrêta, un peu étonnée elle-même de ce qu’elle avait osé dire.

— M. Colombe, répéta Mme Odelle, comme si sa fille n’eût pas ouvert la bouche, est le mari qu’on ne refuse pas. C’est l’homme le plus honorable que je connaisse. Il est consciencieux, bienfaisant ; il comprend le sérieux de la vie, il en a toujours été pénétré ; il sera pour sa femme un guide et un appui, un phare et une ancre. Il a toutes les qualités solides, il présente toutes les garanties…

— Assez, maman, assez ! fit Monique avec une sorte de désespoir. Je sais tout cela, je l’admets ! Tu vois bien que je ne suis pas digne de lui ; j’ai tous les défauts qu’il n’a pas,… et je ferai de sorte qu’il s’en aperçoive !

Sa physionomie changea subitement : un éclair malicieux brilla dans son regard.

— J’aime à croire, reprit sa mère en se dirigeant vers la porte, que tu y réfléchiras à deux fois avant de tourner le dos à ton devoir et à ton bonheur.

Monique, restée seule, s’assit sur son petit divan, les mains enlacées autour de son genou, la taille inclinée, regardant le tapis comme si elle y découvrait l’image de M. Colombe. Peu à peu, le terrible nuage qui avait couvert ses traits se dissipait, chassé par un imperceptible sourire, qui finit par s’épanouir tout à fait.

« Il n’y a pas encore péril en la demeure, se dit-elle. Néanmoins, je suis bien aise d’être avertie… C’est que je l’aimais assez, ce pauvre M. Colombe que j’appelais Télémaque avant qu’il portât des favoris ! »

La petite pendule de la cheminée, gardée à droite par un berger de Saxe qui faisait, avec une persévérance digne de sa nationalité, les yeux doux à une Japonaise peinte sur l’écran placé à gauche, la petite pendule sonna neuf heures. Monique se leva en sursaut.

— La porte sera fermée, s’écria-t-elle. Marthe ! mes bottines, ma boîte à couleurs !…

Cinq minutes plus tard, elle descendait prestement l’escalier, suivie de la bonne qui portait l’attirail de peinture.

II

Encore une innovation qui avait fait hocher la tête au Launeuve bien pensant, ces séances artistiques du jeudi. D’abord la peinture sur velours, puis l’aquarelle et la gouache, ensuite l’art innocent de la peinture sur porcelaine, avaient été successivement concédés aux jeunes personnes, pour les quelques années de loisirs qui séparent la sortie de pension du mariage, et pendant lesquelles il convient de leur créer des dadas anodins. Mais accordez un pouce, on prétend à une aune. Les fins pinceaux, les petits godets où l’on délaie trois grains de couleur, la décoration des tasses à thé, les roses et les coccinelles avaient cessé de suffire aux ambitions de ces dames ; elles aspiraient au grand art, elles entendaient peindre à l’huile. Il fallut leur ouvrir le musée. Dès lors on les vit, une fois par semaine, enveloppées de grands fourreaux de lustrine, la palette à la main et perchées sur de hauts tabourets, en contemplation devant les toiles de leur choix, qu’elles s’exerçaient à reproduire.

Quand je dis : on les vit, c’est une erreur. Nul ne les voyait, ce qui ne laissait pas de diminuer un peu leur plaisir. Le comité du musée ayant fixé le jour et l’heure d’admission des étudiantes en beaux-arts, avait décrété que la porte se refermerait impitoyablement sur elles, et qu’aucun visiteur ne serait admis dans les galeries avant midi. Les mères rassurées applaudirent à ce règlement élaboré par les pères. Les grands fourreaux barbouillés d’ocre ou même de terre glaise conquirent à ce prix leur droit de cité.

On modelait dans la galerie de l’est ; dans le salon central, où se trouvaient les toiles favorites, on gâchait beaucoup de couleur et l’on poussait de fervents soupirs. Dans les commencements, un silence plein de recueillement planait sur toutes les têtes ; puis on se mit à causer un peu, à demi-voix ; bientôt on se permit quelques éclats de rire ; finalement, on envoya le concierge acheter des petits gâteaux. L’une de ces dames s’avisa un jour que la bonne peinture ne saurait fleurir sans la critique ; que le connaisseur est à l’art ce que la rosée est aux plantes. Aussitôt toutes ces dames soupirèrent après la rosée, interdite par un règlement barbare.

Heureusement, les règlements les mieux faits contiennent toujours quelque article qui permet de saper l’ensemble. On découvrit dans celui du musée une disposition concernant la surveillance des galeries, remise aux membres du comité. Une autre disposition, qui n’avait aucun rapport avec la première, accordait aux dits membres l’entrée libre et gratuite du musée, et l’autorisation d’y introduire une autre personne, dans les heures où le public n’est pas admis. Par un effort de génie, on rapprocha ces deux clauses ; certains membres, les plus jeunes, avertis de la nouvelle interprétation, prirent dès lors fort à cœur leurs devoirs de surveillance, et parurent s’imaginer que le jeudi matin surtout, les galeries couraient le risque d’être pillées et saccagées, si on les laissait sans gardiens. Ils ne manquaient jamais de se renforcer d’un ami, et comme le salon central était, paraît-il, le plus menacé, ils y établissaient leur faction. À onze heures, la galerie de l’est émigrait aussi vers le centre, après s’être lavé les mains ; les petits gâteaux faisaient leur apparition, on s’asseyait en cercle sur des escabeaux, on causait, d’art assurément. Chose singulière, la peinture n’en devint pas beaucoup meilleure.

Au bout de quelque temps, le secret de ces agapes se divulgua dans la ville ; la fraction sérieuse du comité s’en émut, mais liée elle-même par son règlement, elle ne put que faire contrepoids en priant les membres les plus graves de se charger également d’une part de surveillance.

— Vous verra-t-on demain au musée ? se demandaient les vestales de l’art, en se rencontrant le mercredi à la promenade.

— Quel factionnaire aurons-nous ?

— M. Colombe ou M. Vandœuvres. Ils en parlaient tout à l’heure en sortant de la bibliothèque.

— Ah ! merci ! dans ce cas je n’y vais pas. À la semaine prochaine, ma chère. Mon cousin nous amènera cet intéressant Égyptien qui étudie le droit à l’Académie. Je l’ai vu, il est charmant et il a promis de nous apporter des confitures de roses pour l’intermède.

Le jeudi dont nous parlons, le troisième du mois, appartenait notoirement à M. Colombe, qui était connu pour réprouver l’intermède ; aussi Monique trouva-t-elle la galerie presque vide, les chevalets appuyés dans un coin, les toiles retournées ne montrant que leur cadre de bois. En passant, elle échangea un mot avec les fidèles de la terre glaise, qui, les manches retroussées jusqu’au coude, semblaient se préparer à quelque opération culinaire.

— Ah ! Monique, je me demandais déjà si je passerais la matinée seule dans ce sépulcre, s’écria Mme Vandœuvres du fond de la galerie où elle était installée.

— Seule ! répéta Monique. On ne saurait l’être en compagnie de ces tableaux. Je trouve leur conversation plus intéressante que celle de beaucoup de gens.

— Je disais l’autre jour à M. Dorbe, fit Mme Vandœuvres en souriant, que vous avez des idées originales, et il prétendait que le comble d’une bonne éducation consiste à n’en pas avoir.

— Il a dit cela ! je n’en crois rien.

— Merci !

— En tous cas, il a dû le dire autrement. C’est du Colombe tout pur, cette phrase-là.

— Il y a des parentés spirituelles. D’ailleurs les gens qui reviennent d’Orient n’admettent pas qu’une femme ait des idées. Les plus orthodoxes lui concèdent une âme, et encore !

— C’est de métaphysique que vous causez avec M. Dorbe ? demanda Monique en ouvrant sa boîte à couleurs.

— Non pas : il rapprend son Launeuve sous ma direction. Je le mets au courant.

— Et vous m’avez fait l’honneur de discuter ma personne ?

— Oh ! vous êtes indiscutable, Monique. Mon mari prétend que vous êtes un axiome, comme deux et deux font quatre. On vous prend telle quelle ; on n’a pas l’idée que vous puissiez être autrement…

Monique, ayant placé son chevalet dans un jour convenable, se mit à considérer son ébauche d’un air désapprobateur. Son modèle, un Greuze authentique, une ravissante tête de jeune fille languissamment inclinée, avait sur les lèvres un sourire vague et mélancolique, un reflet plutôt qu’un sourire, un de ces rayons pâles qui s’éteignent au moment où l’on y arrête les yeux.

— Je n’arrive pas à l’attraper, ce sourire, dit Monique, les bras croisés devant son chevalet. Il n’est ni dans les yeux, ni positivement sur la bouche… il flotte quelque part, je ne sais où…

— Voici la garde ! murmura Mme Vandœuvres, qui de sa place apercevait l’extrémité de la galerie.

Monique tourna la tête et s’en voulut aussitôt, car M. Colombe entrait avec Rémy Dorbe.

Celui-ci était venu en ville de bonne heure, pour voir son notaire, homme très affairé et très matinal ; en sortant de l’étude, il rencontra M. Colombe qui se rendait au musée et l’engagea vivement à l’y accompagner. Rémy, sans doute en vertu de la loi des contrastes, se sentait une inclination pour M. Colombe, il accepta son offre avec empressement. D’ailleurs il était désœuvré et prêt à saluer comme un bienfaiteur l’homme qui lui aiderait à tuer la matinée.

En entrant, M. Colombe s’approcha de Monique, dont il considéra la peinture à travers son lorgnon.

— Très bien, très bien ! fit-il avec une douce condescendance. Votre coloris est d’une grande fraîcheur ; quant à l’expression, elle me paraît heureusement rendue.

— Vous trouvez ? Cela prouve que vous et moi n’y entendons rien ; l’expression est justement ce que je ne parviens pas à saisir. J’ai passé des heures à la poursuivre.

— La persévérance est une excellente chose, dit sentencieusement M. Colombe.

Au bout d’un instant, voyant que personne ne relevait cette remarque, il poursuivit :

— Puisque nous parlons de persévérance, je vous serais obligé de me dire par quels moyens vous estimez que cette vertu si essentielle peut être développée chez les enfants. Cette question, ainsi que d’autres se rapportant à l’éducation, me préoccupe depuis un certain temps.

« Voici venir les jumeaux ! » pensa Monique qui se tint aussitôt sur la défensive.

— Mon système à moi est de gâter les enfants, répondit-elle, bien résolue à horripiler M. Colombe si c’était possible. Je les bourre de bonbons et de contes de fées ; ils voient tout de suite que je n’ai pas d’intentions pédagogiques, aussi me disent-ils leurs petites affaires sans craindre que j’en tire une morale.

— Mais vous leur enseignez à la tirer eux-mêmes ?

— Pas le moins du monde. Pourquoi leur gâter le plaisir d’être enfants ?

— Dans l’enfant, il faut voir l’homme, fit M. Colombe d’un ton pensif.

Il était un peu troublé d’entendre Monique émettre des doctrines aussi légères.

— Cependant, reprit-il, s’il s’agissait d’enfants de la classe ouvrière, destinés à vivre plus tard du travail de leurs mains, vous sentiriez certainement la nécessité de diriger leur éducation en vue de…

— Monique, vous serez marraine, chuchota Mme Vandœuvres.

Monique rougit un peu.

— Je n’ai jamais réfléchi à cela, fit-elle avec un peu d’irritation, car elle voyait Rémy Dorbe se rapprocher de leur petit groupe. Je ne crois pas que le monde marche beaucoup mieux depuis qu’on parle tant d’éducation. Ce qui nous éduque, c’est la vie.

— Cette remarque est fort juste, dit M. Colombe en se caressant lentement le menton. Permettez que j’en prenne note.

Il tira de sa poche son fidèle carnet, tandis que Monique rougissait davantage, sentant les yeux de Rémy fixés sur elle. « Il me prendra pour une pédante, il s’imaginera que je fais des mots ! pensa-t-elle… M. Colombe mériterait la déportation ! »

— Je rends à César ce qui appartient à César, fit M. Colombe en remettant soigneusement le crayon dans sa ganse de cuir ; je n’enregistre rien dans mon carnet sans y ajouter le nom de l’auteur… M. Dorbe, poursuivit-il, l’aphorisme frappant que vous m’avez fourni hier se trouve maintenant sur mes tablettes en compagnie d’une remarque fort judicieuse de Mlle Odelle… Vous connaissez le proverbe : Ce qui est perdu ne profite à personne… J’ai observé que chaque jour des paroles précieuses tombent dans la conversation, se perdent, s’oublient. Je les ramasse comme des perles ; puis à l’occasion je les enchâsse dans un discours, dans un rapport, auquel elles donnent de l’éclat.

Il était évidemment très satisfait de sa métaphore. Monique était sur des épines. Mme Vandœuvres, qui aurait pu changer le cours de l’entretien en s’y mêlant, n’en voulait rien faire.

— Je me reprocherais de garder pour moi seul cette remarque, qui, je le répète, m’a paru très judicieuse, reprit l’intarissable M. Colombe. La voici textuellement, monsieur Dorbe : Ce qui nous éduque, c’est la vie !… Juste et concis, n’est-ce pas ?

— Il me semble avoir déjà entendu cela quelque part, fit Rémy en adressant à la jeune fille un léger sourire d’intelligence.

Elle en fut soulagée, car elle vit qu’il reportait sur qui de droit le ridicule de la situation.

— Eh ! sans doute, tout a été dit depuis le temps du roi Salomon, répliqua M. Colombe. Pourtant certaines pensées, revêtues d’une certaine forme…

— Une souris ! fit Mme Vandœuvres avec un petit cri. Là, dans ce coin… Ah ! elle a disparu !… Vraiment, monsieur Colombe, ceci est inqualifiable ! Nous nous réunissons sans défiance pour cultiver les arts sous l’égide du comité, et nous sommes entourées de rongeurs !…

Ses yeux bleus riaient, mais M. Colombe prit l’incident au grand tragique.

— Il y a là un danger réel pour nos toiles, car les souris grimpent aux murs ; d’ailleurs leur apparition inopinée est propre à inspirer une crainte nerveuse aux jeunes personnes qui se rencontrent hebdomadairement dans cette galerie. Je descends chez la concierge pour m’entretenir avec elle des moyens d’empêcher l’invasion.

Il s’éloigna. Monique n’osait lever les yeux, craignant de rencontrer ceux de Mme Vandœuvres et de perdre son sérieux. Rémy, debout derrière elle, considérait sa peinture.

— Il y a dans ces Greuze une morbidesse bien difficile à rendre, n’est-ce pas ? dit-il.

— Pour l’amour du ciel, causons de quelque chose d’amusant ! s’écria la jolie Berthe. Nous l’avons bien gagné. Quand M. Colombe est là, je n’ose ouvrir la bouche, tant je redoute l’honneur de figurer dans son carnet. Vous verrez qu’il le léguera à la bibliothèque de la ville… Monique, vous passerez ainsi à la postérité !

— M. Colombe a d’excellentes qualités, répliqua Monique avec quelque chaleur.

Mais elle ne put s’empêcher de sourire en se rappelant les qualificatifs peu flatteurs qu’elle lui avait décernés le matin même.

— C’est un vrai philanthrope, poursuivit-elle en regardant Rémy Dorbe comme si elle défendait contre lui le héros de Launeuve. Je ne connais pas d’homme plus conséquent avec ses principes. Il donne beaucoup, et il n’épargne pas plus sa peine que son argent. Les pauvres lui rendent justice…

— Moi aussi, je vous assure, répondit Rémy d’un ton très sérieux.

— Et moi donc ! fit Mme Vandœuvres.

Ils se mirent à rire, et la conversation devint plus facile. Monique et Berthe laissèrent leurs pinceaux, rapprochèrent leurs tabourets. Rémy se montra infiniment plus maniable que la veille, et se laissa conduire au gré des méandres de l’entretien. Mme Vandœuvres le fit parler ; il raconta tout ce qu’on voulut, s’adressant à Berthe plutôt qu’à Monique, mais se tournant de temps en temps vers celle-ci, dont les yeux singulièrement lumineux le frappaient.

— Décrivez, décrivez ! disait Mme Vandœuvres quand Rémy glissait trop légèrement sur quelque épisode de ses flâneries autour du monde.

Monique ne disait pas grand’chose, mais elle voyait tout ce qu’il racontait : le ciel d’Afrique, les lacs immenses, ou bien ces redoutables canons du Colorado, où l’eau tumultueuse se brise contre des murailles sauvages que des milliers d’oiseaux remplissent de leur vol effaré. Tout cela, elle l’avait lu cent fois, car elle avait une prédilection pour les récits de voyage, mais voir celui qui avait vu, c’était bien autre chose !

Il leur raconta aussi sa téméraire entreprise de visiter Pétra en compagnie de deux Américains résolus à y prendre des photographies ou à périr. Ils avaient admirablement réussi, c’est-à-dire qu’ils étaient sortis de la ville des tombeaux avec la vie sauve et une douzaine de clichés ; les Arabes avaient gardé tout le reste, armes, chevaux, provisions et dollars. Les trois imprudents gagnèrent Port-Saïd après des fatigues inouïes, à moitié morts de privations, mais sans avoir perdu une seule des précieuses plaques. Rémy accompagna ses deux amis à New-York, où il ne resta qu’un seul jour. Ayant dû, dans le cours de cette première journée, se soumettre à la mode yankee des shakehands, il serra la main à trois cent soixante-deux personnes, apprit que plus de quatre cents s’étaient fait inscrire pour avoir le lendemain le même honneur, et résolut de se soustraire par la fuite à une popularité aussi fatigante. Il dut déployer autant de ruse que s’il se fût échappé du Spielberg, car ses mouvements étaient surveillés par dix-huit reporters, dont l’un gardait la porte de sa chambre à coucher. Il s’évada par une galerie, tremblant d’être reconnu et ramené en triomphe à son hôtel, tout New-York ayant déjà sa photographie.

— Si vous l’aviez voulu, Launeuve en aurait fait autant, dit Mme Vandœuvres, qui ne pardonnait pas à Rémy de lui avoir gâté un effet.

Ils se mirent à causer de la soirée et des personnes qui s’y trouvaient. Monique reprit son pinceau avec distraction ; elle n’écoutait plus. Son esprit ne pouvait rentrer si vite dans les limites étroites de l’horizon de Launeuve, il avait pris son élan pour un grand voyage et le poursuivait tout seul.

M. Colombe reparut, ayant concerté avec la concierge l’extermination de la gent trotte-menu, par les moyens rapides et humains que recommande la Société pour la protection des animaux. Il essaya de renouer son dialogue sur l’éducation, mais Monique s’y prêta mal. Elle feignait de peindre avec une grande activité, prenant du rouge, du jaune, au hasard, sans regarder son modèle. Elle voulait qu’on la laissât tranquille. M. Colombe finit par le comprendre et se consacra à Mme Vandœuvres.

Monique sentait venir sur elle une mélancolie qu’elle connaissait de vieille date, qui suivait toujours les grands élancements ou les heures de jouissance trop concentrée. Là-bas, elle entrevoyait des infinis de liberté, faits pour les grands coups d’aile ; ici, la petite sphère mesquine où l’on allait d’un devoir banal à un banal plaisir. Tout ce qui remplissait sa vie de jeune fille lui semblait misérable quand elle tombait dans ce soudain ennui…

« Que c’est bête de passer des heures à peindre quand on n’a pas le moindre talent ! pensait-elle tout en continuant à entasser les couleurs sur sa toile. Ces compliments que nous nous adressons l’une à l’autre sur notre ouvrage, comme c’est faux, comme c’est vide ! Tout est faux, tout n’est qu’apparence et que pose sous ces airs artistiques que je me donne avec ma palette et mon chevalet… Être entièrement vraie, quel affranchissement !… Ah ! la vie du voyageur, voilà la liberté ! Quelles sensations puissantes il doit connaître ! Notre existence est un marécage à côté de celle-là !… »

Tandis que ses pensées couraient ainsi à la débandade, elle passait machinalement la main sur son front.

— Il fait trop chaud ici, dit-elle en levant la tête vers les vitrages ; c’est à n’y pas tenir ! Je ne fais que de mauvaise besogne ce matin… Aussi bien je m’en vais, et je crois que je ne reviendrai plus !

Mme Vandœuvres tourna la tête en riant.

— Quoi ! ce beau feu pour Greuze ?… Mais vous avez la migraine, ma pauvre enfant !

— Je n’ai jamais la migraine, je suis très bien… Il est absurde de s’enfermer ici quand le printemps est de retour.

Elle rassembla précipitamment ses capsules à couleurs et ses pinceaux, ferma sa boîte, retourna sa toile et ôta son tablier.

— Je regrette vivement que mon devoir m’enchaîne ici pour une heure encore, dit M. Colombe en tirant sa montre. Autrement j’aurais été heureux de vous accompagner et de me charger de votre boîte.

— Si mademoiselle veut bien le permettre, c’est moi qui aurai ce plaisir, dit Rémy.

Il ajouta qu’il avait affaire rue des Acacias, et que la maison de Mlle des Anges se trouvait sur son chemin. Monique n’eut donc aucun prétexte pour refuser son escorte ; du reste elle n’en chercha pas. Elle était agitée, mécontente d’elle-même ; elle voulait entendre encore Rémy, tout en sachant bien que chaque mot qu’il dirait la troublerait davantage.

Ils prirent une ruelle pavée, bordée de hautes maisons sombres qui avaient vu de meilleurs jours, car des écussons sculptés ornaient encore leurs façades. Un char de tonneaux empiétait sur le trottoir, à la porte d’un cabaret : la rigole était tachée d’un liquide vaseux et rougeâtre qui exhalait une forte odeur d’alcool.

— Voulez-vous que nous prenions une autre route ? demanda Rémy.

— Non ; cette ruelle abrège beaucoup, dit Monique, qui s’aperçut trop tard que sa réponse n’avait rien de très obligeant.

Rémy mordit sa moustache, et un sourire amusé passa dans ses yeux gris. Monique suivait toujours son idée, et tout en la suivant elle marchait très vite. Elle se disait : « Ces aventures, ces dangers, cette variété incessante, quelle vie !… Il a du courage ; j’en aurais aussi, moi ! mais notre lot, c’est la timidité, qui nous sied mieux ! » Tout à coup, se tournant vers lui :

— Comment avez-vous pu revenir ici ? fit-elle.

Il comprit sa pensée.

— Launeuve est étroit, c’est vrai, mais le monde l’est aussi. Au fond c’est partout la même chose.

Elle secoua la tête d’un air peu convaincu.

— Si l’on pouvait changer d’individualité de temps en temps, reprit-il, on aurait quelque chance d’échapper à la monotonie, mais c’est de soi-même qu’on se lasse mortellement.

Monique baissa la tête.

— C’est vrai, dit-elle d’un air pensif.

Ce fut à son tour à lui de la regarder avec surprise.

— Et encore, poursuivit-il, le remède ne serait peut-être pas efficace. Tous les hommes se ressemblent. Un pessimiste européen qui transmigrerait dans la peau d’un lettré chinois n’aurait fait que changer de couleur. Soi-même ou un autre, qu’importe ?

— Non, fit-elle avec quelque vivacité, le remède est bon, c’est même le seul. J’en ai essayé.

— Par la métempsycose ? demanda-t-il en souriant.

— Par la sympathie.

— S’oublier soi-même pour s’absorber dans les autres, c’est là ce que vous voulez dire ? fit-il en la considérant plus attentivement.

— Oui. Je ne prétends pas l’avoir fait souvent, mais j’ai essayé. Contre le dégoût dont vous parliez tout à l’heure…

Elle s’interrompit, se demandant comment la conversation avait pu prendre si vite un tour aussi personnel. Il espéra qu’elle achèverait sa phrase ; en la voyant, au musée, faire de si mauvaise peinture, il l’avait prise d’abord pour ce type banal de la jeune fille dilettante, qui s’engoue de tous les arts sans rien entendre à aucun, mais il découvrait maintenant en elle une sorte de sérieux passionné. À son grand désappointement, elle changea de sujet en lui demandant s’il avait trouvé Mlle des Anges vieillie.

— Non, elle me paraît toujours la même… Ira-t-elle à Chanveyres cette année ?

— Sans doute, et je crois qu’elle part demain… Elle a passé quarante-huit étés à Chanveyres, concevez-vous cela !… Le jour même du retour des hirondelles, elle commence ses préparatifs ; deux jours après, elle est envolée. Vous savez qu’elle n’a voyagé qu’une fois en sa vie, pour aller dans le Midi, où son docteur l’envoyait ; elle en est revenue bien décidée à ne plus quitter Launeuve, déclarant que le monde est trop grand, et qu’au milieu de toutes les opinions différentes dont il est rempli, il est trop difficile de rester convaincu que soi seul on a raison, et que tous ceux qui pensent différemment sont dignes du feu éternel… Est-ce que nous avons l’esprit très étroit à Launeuve ? fit-elle en levant la tête pour regarder Rémy, qui lui faisait l’effet d’un clocher d’église marchant à côté d’elle.

— De quoi parlez-vous, jeunesse ? dit brusquement Mlle des Anges elle-même en les rejoignant.

Elle sortait d’une maison de pauvre apparence, et portait un panier vide.

— De vous-même, chère mademoiselle, répondit Monique.

— Ah ! j’arrive donc à propos. Et que disiez-vous de moi, si on peut le savoir ?

— Que vous partez demain pour Chanveyres.

— Je vous invite à venir m’y voir, dit Mlle des Anges à Rémy.

— C’est une haute distinction, fit Monique. On n’admet à Chanveyres que les gens qui se sont admirablement comportés pendant la saison précédente.

— Si c’était le cas, ma petite, on serait souvent privé de t’y voir, répliqua Mlle des Anges. L’hiver est la saison qui t’inspire le plus mal.

Monique rougit, surprise et blessée de cette remarque, faite d’un ton sec et avec une intention marquée. « Maman aurait-elle raconté à Mlle des Anges notre discussion de ce matin ? » se demanda-t-elle. Rémy Dorbe quitta les deux dames à leur porte. Comme Monique montait l’escalier derrière Mlle des Anges, celle-ci se retourna tout à coup et lui dit :

— Je sais que M. Colombe a l’intention de te prier d’être la marraine des jumeaux du relieur. Je compte que tu accepteras.

Monique ouvrait la bouche pour répondre, mais la vieille demoiselle avait déjà introduit sa clef dans le lourd battant de chêne qui portait son nom sur une plaque émaillée, et le referma bruyamment derrière elle.

« C’est donc un complot ! pensait Monique, très rouge et très émue. Mais c’est odieux, c’est abominable… Elles veulent donc que je le prenne en horreur, leur M. Colombe ! Moi qui viens de le voir face à face et qui n’ai pas trouvé moyen, en un quart d’heure, de lui dire une seule chose positivement désagréable !… Je n’ai pas osé, voilà le fait ; oh ! je suis lâche !… De quoi se mêle Mlle des Anges, je voudrais bien le savoir ! »

Cette intervention l’alarmait étrangement, car il était sans exemple que Mlle des Anges eût échoué dans un projet qu’elle avait une fois pris à cœur.

Mme Odelle paraissait avoir oublié la scène du matin ; elle accueillit affectueusement sa fille et lui adressa quelques questions sans trop la presser. Elle lui demanda si M. Colombe avait fait son tour de surveillance, s’il avait causé avec elle.

— Certainement, répondit Monique, et il s’est montré plus insupportable encore qu’à l’ordinaire. Je ne regrette qu’une chose, c’est qu’à sa sottise il joigne des vertus qui vous empêchent de le ridiculiser en bonne conscience.

— Voilà une concession que j’enregistre, dit la mère.

— C’est la seule que je ferai jamais ! répliqua Monique d’un ton significatif.

Mais Mme Odelle se contenta de sourire légèrement ; sa fille vit bien qu’elle était décidée à éviter toute discussion.

— Es-tu revenue seule ? demanda la mère quand elles s’assirent à table pour le dîner.

Marthe, debout sur le seuil, attendait pour apporter la soupière, que sa maîtresse eût dit grâces. Mme Odelle tenait à ce que la bonne assistât à cet acte pieux, qu’elle aurait pu négliger d’accomplir dans la solitude de sa cuisine.

— M. Dorbe se trouvait au musée ; il m’a accompagnée pour porter ma boîte, répondit Monique, se sentant rougir tout à coup… Je ne sais ce que j’ai aujourd’hui, fit-elle avec impatience, je ne cesse de rougir !…

— En effet, dit sa mère du ton le plus calme, tu as les joues enflammées. Après dîner, mets un peu de poudre de riz, cela te rafraîchira.

« La belle merveille qu’elle rougisse ! pensait Marthe en posant une petite soupière d’argent fort brillante sur le joli chemin de table dont Monique avait brodé les délicates arabesques. Je les ai vus ensemble, moi ! C’est un homme magnifique ! Avec un bouclier, il ressemblerait à Eudore !… »

Depuis qu’elle avait lu les Martyrs, elle avait choisi pour son type idéal cet Eudore dont Pierre était jaloux comme d’un rival sérieux. Marthe n’aimait pas M. Colombe ; elle était fine ; ses lectures ne lui remplissaient pas l’esprit à tel point qu’elle n’entendît de quel côté le vent soufflait, mais dans un siècle où il n’est plus d’usage que les Toinettes se mêlent aux affaires de cœur de leur jeune maîtresse, elle gardait ses diverses remarques par devers elle et en souffrait beaucoup.

— De quoi as-tu parlé avec M. Dorbe ? reprit Mme Odelle quand Marthe eut disparu.

— Berthe Vandœuvres l’a mis sur le chapitre de ses voyages ; il nous a raconté une foule de choses palpitantes…

— Et difficiles à vérifier. Les voyageurs ont ce grand avantage sur les simples mortels.

— Tu lui fais tort, maman. Rien qu’à le voir hier, n’as-tu pas deviné qu’il est incapable de la moindre hâblerie ? Il traite même tout cela avec une indifférence étonnante.

— À la bonne heure. Souviens-toi, Monique, que les aventures les plus brillantes ne valent pas une seule action vertueuse, dit Mme Odelle du ton qu’elle employait, quand sa fille avait huit ans, pour lui raconter des histoires à morale.

Monique sortit de nouveau après le dîner ; elle eut une longue conférence avec sa couturière, puis elle se rendit chez une de ses amies et y prit le thé de cinq heures.

En ce moment même, autour de tous les plateaux à thé de la ville, on discutait Rémy Dorbe, M. Colombe et la soirée de Mme Vandœuvres. La réaction que Berthe la fileuse avait pressentie commençait déjà. Bien des cœurs sensibles se reprochaient d’avoir témoigné au héros des bonnes œuvres une rigueur trop grande pour une simple maladresse. D’autres au contraire saisissaient avec empressement l’occasion de se révolter contre cet Aristide qu’on avait trop longtemps entendu nommer le Juste. La situation se dessinait ; la querelle darwinienne revenait sur le tapis ; un souffle d’émancipation passait dans l’air. Chacune de ces dames avait son motif spécial pour choisir l’un ou l’autre camp. Mlle des Anges avait blessé celle-ci d’un de ses mots pointus ; elle avait au contraire relevé et soutenu celle-là après un grand désappointement, lui faisant une défense de son corps contre les médisances. Une autre, mère de huit enfants dévastateurs que tous les propriétaires redoutaient comme la peste, convoitait un appartement vacant dans la jolie maison de M. Colombe, sur le quai ; elle restait donc dans les eaux conservatrices, tandis que sa cousine, dont le mari était médecin et n’avait pas l’honneur de soigner les bronchites de M. Colombe, se lançait à toutes voiles dans l’opposition… Un schisme affreux se préparait ; la masse homogène et docile que Mlle des Anges avait si longtemps façonnée de ses mains, se mettait à fermenter sourdement ; des fentes et des soufflures s’y montraient.

L’opposition était en quête d’un mot de ralliement ; tout naturellement on choisit le nom de Rémy Dorbe, qui symbolisa l’affranchissement, l’ère nouvelle, le droit de lire autre chose que des romans anglais et de refuser sa souscription quand M. Colombe ferait circuler plus de cinq listes par mois. De l’autre côté on se massait autour de l’ancien drapeau ; on prenait pour devise : « M. Colombe à jamais ! » Le thé de cinq heures eut une saveur amère ce jour-là, on entrevoyait déjà la nécessité de se scinder pour éviter des collisions pénibles, d’instituer des thés colombiques et des thés anti.

Cependant Rémy Dorbe et M. Colombe se promenaient bras-dessus bras-dessous dans les environs de la ville, examinant les nouvelles bâtisses, sentant croître leur sympathie mutuelle et ne se doutant guère qu’on les érigeait en capitaines de deux factions ennemies.

IV

Le jeudi était jour de sortie pour Marthe, la bonne de Mlle Odelle. Après avoir lavé la vaisselle du dîner et mis à l’avance le couvert pour le souper, elle passait généralement l’après-midi avec sa sœur, qui était cuisinière de l’hôtel où Rémy Dorbe avait élu domicile. Pour la forme, M. Rippach payait un chef de cuisine, mais celui-ci travaillait en sous-ordre ; l’exécution des sauces particulièrement recommandées était confiée à Marguerite.

C’était une excellente fille, qui n’avait en rien le tempérament irritable des personnes de sa vocation. Elle se donnait le moins de mouvement possible, faisait battre les œufs à ses subordonnés, et mijotait elle-même tout doucement devant le feu. Comme elle ne s’abaissait pas à laver la vaisselle, elle passait ses après-midi dans la dépense, une belle pièce claire meublée de noyer luisant ; c’était dans ce sanctuaire que le personnel lui rendait visite ; chambrières et garçons lui faisaient une cour un peu intéressée, comme à la haute dispensatrice de certains extras. Elle n’abusait pas de ses avantages, étant d’une nature débonnaire ; il était rare qu’on l’entendît gronder, aussi Marthe, entrant ce jour-là dans la dépense, fut-elle surprise de voir sa sœur toute rouge et échauffée, les deux mains appuyées à plat sur la table, en face d’un garçon solennel debout de l’autre côté.

— Si vous êtes un monsieur, dites-le, criait Marguerite : si vous êtes un garçon, ôtez votre habit et frottez l’argenterie. Toute votre besogne retombe sur les autres ! Adrien trouve que vous vous donnez des airs !… Voyons, Marthe, regarde-le ! Est-ce qu’il ne se donne pas des airs ?…

Marthe lui trouva la mine fort accablée et mélancolique, mais sans rien qui justifiât l’exaspération de sa sœur. Il était laid, on ne pouvait lui refuser cela ; il avait les cheveux couleur paille, aplatis sur un front de même nuance, des yeux incolores qui roulaient dans sa tête, les pommettes saillantes, le teint huileux ; mais comme Marguerite n’avait pas le sens artistique, ce ne pouvaient être les défauts de cette enveloppe mortelle qui la choquaient si vivement. Quand elle se tut, tout essoufflée, le garçon fit un geste circulaire pour demander la parole.

— Permettez que je me présente, dit-il à Marthe d’une voix soigneusement cadencée, puisque mademoiselle votre sœur manque du calme nécessaire pour accomplir cette cérémonie.

— C’est ça, c’est bien ça ! cria Marguerite. Écoute-le, Marthe, voilà les airs qu’il se donne ! C’est ce que je me tue de lui répéter : s’il est un monsieur, qu’il le dise. Le portier lui cirera ses bottes ! mais pour l’amour du ciel, qu’on sache à quoi s’en tenir.

— Je m’appelle Vivus Martinus, reprit le garçon, qui, ayant attendu la fin de ce bruit désagréable, reprit son geste et son discours. J’ai vu des temps meilleurs ; j’en reverrai peut-être. Ceci est une phase, une incarnation transitoire dans un habit peu fait pour moi.

— Ôtez-le, votre habit, et frottez l’argenterie, fit Marguerite. Je lui disais ça juste comme tu es entrée, Marthe.

— Laisse-le donc finir, il parle comme un livre, dit Marthe qui riait. Continuez, monsieur Martinus.

— Je n’ai rien à ajouter, je rends les armes, la destinée m’accable ! répondit-il en croisant les bras sur sa poitrine. Pour le moment, je suis un subalterne : j’oublierai mes antécédents, je noierai mon éducation classique dans les flots du Léthé, je frotterai de l’argenterie, et même du métal anglais !… Commandez, mademoiselle Marguerite, vous avez devant vous un vaincu ; mettez le pied sur ma tête, si cela peut vous procurer le moindre agrément !

Là-dessus, il ôta son habit d’un geste tragique, et attirant à lui une douzaine de couverts, il se mit à les frotter avec l’énergie du désespoir.

— Je ne sais à quoi M. Rippach a songé en engageant ce garçon, dit Marguerite à demi-voix, en s’installant dans l’embrasure de la fenêtre, son tricot sur les genoux, tandis que le chat se couchait en rond sur les plis de sa robe.

— Est-il ici depuis longtemps ? demanda Marthe.

— Depuis… voyons, quel jour M. Rémy Dorbe est-il arrivé ?… Mardi ? oui, mardi. Ce garçon nous est tombé du ciel le même jour, par le même train. Il n’avait ni certificats, ni rien, sauf son acte d’origine. Il n’est pas du tout formé, malgré qu’il se vante de son éducation ; il ne sait pas même de quel côté on donne les assiettes. Adrien essaye de le mettre au courant, mais il aura du mal.

— À propos de M. Rémy Dorbe, dit Marthe, est-ce qu’il compte séjourner longtemps ? A-t-il défait ses malles ?

— Je n’en sais rien ; demande ça à la fille de chambre, ou bien à Martinus, il est toujours fourré au numéro 8, on dirait que M. Rippach l’a engagé exprès pour le service du numéro 8. Hier, il a voulu à toute force veiller pour attendre M. Dorbe ; Adrien en était vexé. Il dit que les garçons doivent tenir leur place et surtout ne pas faire de zèle. Ça peut avoir des conséquences !…

Ce dialogue s’était tenu à voix basse ; cependant, si Marguerite ou sa sœur avaient pu voir la figure du garçon, elles auraient deviné qu’il avait saisi chaque phrase par une extrême intensité d’attention. Le nom de Rémy Dorbe le faisait tressaillir chaque fois comme une piqûre.

— Monsieur Martinus, dit Marthe, est-ce que le voyageur du numéro 8 a défait ses malles ? A-t-il l’air de s’installer pour quelque temps ?

— Vous le connaissez ? dit le garçon sans tourner la tête.

— Moi ? quelle idée ! est-ce que je connais ces grands personnages ?… Il a accompagné Mlle Monique ce matin, poursuivit-elle à demi-voix, en se tournant vers sa sœur ; tu sais qu’elle va au musée le jeudi ; il lui portait sa boîte. Elle était mignonne comme tout avec sa robe bleu marine ! De toutes ses robes c’est celle qui lui va le mieux. Je suis certaine que M. Dorbe trouvait comme moi que le bleu lui va bien. Il pourrait s’en suivre quelque chose. Mlle Monique a remarqué que cette robe lui portait toujours bonheur… Mais répondez donc, monsieur Martinus.

— Mon devoir est d’être discret, fit-il d’une voix étrange ; quand je sors de la chambre de M… du numéro 8, j’oublie tout ce que j’y ai vu.

— Que de mystères !… dit Marthe avec un peu de dépit. Si M. Dorbe fait un long séjour, nous le saurons bien, j’imagine.

— Plaise au ciel que ce séjour soit court, au contraire, dit Martinus en hochant la tête d’un air sibyllin.

— M. Rippach devrait vous entendre ! s’écria Marguerite. C’est ainsi que vous retenez les voyageurs !

— Je n’ai rien dit, je ne veux rien dire… Je répète seulement, plaise au ciel, pour la paix de cette ville, que son séjour soit court ! Le plus beau fruit peut cacher un ver, un ver rongeur, comme celui que j’ai là, poursuivit-il en se frappant la poitrine.

— Vous êtes loin d’être un beau fruit ! dit Marthe.

Elle riait de sa petite vengeance, mais au regard qu’il lui jeta tout à coup, elle se rapprocha instinctivement de Marguerite. Il n’ajouta pas une parole, se leva et sortit de la chambre.

— J’aurais peur de lui si je demeurais sous le même toit, dit Marthe à sa sœur. As-tu soin de bien fermer ta porte le soir ? Il a des yeux de somnambule, des yeux de l’autre monde…

Marguerite, qui, pour son repos, avait moins d’imagination que sa sœur, lui trouvait simplement des yeux de poisson cuit. Ce qui l’exaspérait, c’étaient les discours mystérieux de cet individu. « Par moments, on dirait qu’il complote quelque chose ; mais ce sont des airs qu’il se donne, tout simplement. »

Vivus Martinus se promenait dans l’obscur passage de service, les mains crispées, et ses yeux couleur d’eau, tout grands ouverts, avec leurs cils blonds, ressemblaient à ceux d’un lapin albinos qui serait devenu subitement enragé. « J’avais tout prévu sauf cela ! murmurait-il, et pourtant j’aurais dû le prévoir… Imbécile ! malheureux ! Avec mon éducation classique, ne pas savoir que la femme, c’est l’A B C de tout !… Tant de frais de chemin de fer en pure perte ! Et quelle fatigue de tête ! J’ai jauni, j’ai maigri depuis que cette idée s’est plantée là ! »

Il se cognait le front du poing sans aucun ménagement, et semblait même y trouver quelque douceur. Cet exercice le calma ; au bout d’un moment, il retourna dans la dépense ; mais les deux sœurs lui tournaient le dos et parlaient si bas qu’il prêta l’oreille en vain à leur conversation.

Après son thé en ville, Monique fit encore une visite rue du Tilleul, où Marthe, suivant sa consigne, vint la prendre à six heures et demie ; elles remontaient ensemble les Cent-Marches au moment où l’ombre des vieux murs, des vieux pignons, des vieux lierres se faisait épaisse dans la ville basse, tandis que les hautes flèches de la cathédrale brillaient d’un reste de clarté. Monique montait la première, un peu agitée encore par toutes les discussions qu’elle avait entendues sans trop oser s’y mêler ; elle se demandait si elle rapporterait à sa mère ces conversations subversives, prélude d’une révolution.

Tout à coup, de l’ombre de la voûte sous laquelle la jeune fille allait s’engager, une main se tendit vers elle, tenant un papier qu’on mit de force dans la sienne ; une forme rasa le mur, tourna l’angle et disparut. Monique l’aperçut à peine, car ses yeux s’étaient fixés d’abord sur le papier ; quand elle les leva, elle ne vit plus rien. Marthe arrivait un peu essoufflée ; Monique, bien que tremblante d’émoi, retint l’exclamation qui lui était venue aux lèvres, mit le papier dans sa poche et ouvrit la grille. Elle courut à travers la terrasse et monta l’escalier en deux sauts.

« Pourvu que maman n’entende rien ! se dit-elle en mettant tout doucement sa clef dans la serrure du vestibule. Je vais m’enfermer dans ma chambre… Après tout, cette lettre mystérieuse pourrait bien n’être qu’un poisson d’avril hors de date… »

Mais la porte du salon s’entr’ouvrit.

— Est-ce toi, Monique ?

— Oui, maman.

— Je t’attendais. Viens ici, mon enfant.

Monique obéit à contre-cœur.

Les fenêtres du salon, s’ouvrant au couchant, laissaient entrer une lumière encore faiblement pourprée, sur laquelle se dessinaient en noir les fins éventails des plantes qui garnissaient les embrasures. Mlle des Anges était assise juste au milieu du sofa, et se tenait fort droite, avec ce mépris des dossiers qui la distinguait. M. Colombe était debout à sa gauche, Mme Odelle à sa droite, comme deux gardes du corps.

« Trois contre moi ! » pensa Monique en s’arrêtant sur le seuil. Le cœur lui battit ; elle n’avait pas la nature militante de sa mère ; les tiraillements, les contestations lui étaient antipathiques ; par gain de paix, ordinairement, elle cédait. Mais aujourd’hui, elle sentit qu’il fallait résister, défendre cette première barrière, qui, une fois emportée, laisserait à découvert la seconde. Se raidissant intérieurement, elle entra.

M. Colombe vint à sa rencontre, la salua cérémonieusement, lui avança un siège. Elle eut tout à coup l’impression que cette jolie pièce coquette et confortable, où elle entrait avec son chapeau et ses gants, où elle était reçue quasi en visiteuse, et qu’elle trouvait militairement occupée par un état-major formidable, lui devenait étrangère, presque hostile. Ses battements de cœur augmentèrent. Elle se fit l’effet d’une pauvre mésange qui tomberait sans s’en douter dans un conciliabule de chats-huants. Les yeux de Mlle des Anges étaient fixés sur elle et semblaient lire toutes ses pensées.

— Ceci n’est pas votre visite d’adieux, j’espère ? dit Monique.

— Non, ce n’est pas même une visite.

— C’est une descente domiciliaire ? fit Monique presque involontairement.

Mme Odelle fronça le sourcil, mais la vieille demoiselle se mit à rire.

— Ce que j’aime chez Monique, fit-elle, c’est qu’elle trouve le mot des situations et qu’elle ne craint pas de le prononcer. Elle me ressemble en cela… Oui, ma petite, c’est une descente de l’autorité que je représente, je veux dire la bonne tradition de Launeuve, qui s’attend à ce que chaque jeune fille fasse son devoir.

— Permettez, dit M. Colombe en s’interposant ; je ne doute point que Mlle Odelle, avec l’âme et l’éducation que je lui connais, ne considère comme un plaisir plutôt que comme un devoir ce que j’aurai l’honneur de lui proposer. Présenter à l’église deux petits êtres venus simultanément dans ce monde de misères, guider leur développement parallèle, observer, surveiller…

— Trop d’infinitifs, interrompit Mlle des Anges. Donnez un sujet à votre phrase, et si possible le pronom je.

— Je viens donc, reprit M. Colombe en souriant, vous prier, mademoiselle, de consentir à être la marraine…

Il s’arrêta, et toussa derrière sa main en fermant les yeux ; la porte étant restée entr’ouverte, il sentait un courant d’air.

— … Des marmots du relieur, acheva Mlle des Anges impatientée. Ferme donc cette porte, Monique, M. Colombe s’enrhume rien qu’à la regarder !

— Le baptême aura lieu la semaine prochaine, poursuivit M. Colombe en s’approchant lui-même de la porte qu’il ferma doucement et qu’il examina ensuite de près pour s’assurer qu’elle était bien close. Il y aura une petite fête pour la famille.

— C’est assurément un honneur qu’on me fait, dit Monique en se levant et en posant les deux mains sur le dossier de sa chaise ; – il lui semblait que cette attitude lui donnait du courage – mais je ne saurais accepter.

Mlle des Anges, déjà droite comme un sabre, se redressa davantage à ces mots et regarda Monique, sa mère la regardait aussi avec la fixité d’un magnétiseur.

— Je vous ai déjà dit ce matin que je n’entends rien à l’éducation ; je suis une enfant moi-même sous bien des rapports… vraiment je ne saurais accepter !

Monique s’était tournée vers M. Colombe, en qui elle devinait son moins redoutable adversaire.

— La responsabilité est trop grande, si l’on prend au sérieux ses engagements, continua-t-elle avec précipitation, entassant ses arguments… Je n’aime pas les bébés, je n’aime pas les enfants de la classe inférieure… ils sont laids, mal élevés, malpropres… Je n’aurais jamais le cœur d’embrasser mes filleuls…

Elle débitait ces énormités qui lui faisaient horreur à elle-même, d’un ton fiévreux, pour en finir.

— Ta, ta, ta ! dit Mlle des Anges, je t’ai vue manger de baisers la petite de la blanchisseuse.

— Du reste, tout ceci est hors de la question, fit sa mère d’un ton mesuré. Le devoir, un devoir positif, il n’y a que cela à considérer. Réfléchis, Monique.

— Eh ! bien oui, je réfléchirai, donnez-moi un peu de temps ! s’écria-t-elle.

Elle sentit aussitôt que cette concession était une défaite ; elle espéra qu’on ne la prendrait pas au mot, qu’on exigerait une décision immédiate et qu’elle regagnerait le terrain qu’elle venait de perdre. Mais M. Colombe, ému lui-même, ne demandait qu’à surseoir.

— Il me paraît, dit-il avec sa bonté un peu pompeuse, que les hésitations de Mlle Odelle ont leur source dans une conscience délicate à l’excès ; je les respecte, je me ferais scrupule de les violenter…

— Ce n’est pas cela ! pour l’amour du ciel, ne me prêtez pas de motifs nobles ! fit Monique, dont la sincérité se révolta.

— Je vous ferai observer cependant que les responsabilités qui vous effrayent ne se présenteront pas immédiatement. Dans la phase qu’ils traversent, les jumeaux ne réclament que les soins de la nature ; plus tard seulement, la sollicitude éclairée de leur marraine trouvera à s’exercer pour former ces jeunes âmes. Vous aurez le temps de vous y préparer ; je vous recommanderai de lire l’Éducation progressive de Mme Necker de Saussure, et d’autres ouvrages pédagogiques qu’il vous faudra méditer.

Monique se laissa tomber sur sa chaise ; la résistance lui semblait non plus difficile seulement, mais ridicule. Au fond, pourquoi s’obstinait-elle ? son motif intime n’était qu’un sentiment indéfinissable, flottant, une crainte puérile… La barrière tombait. Monique regarda sa mère, puis Mlle des Anges : il suffisait d’un mot, d’un mot facile à dire, pour changer l’expression de ces deux visages… Elle se souvint que le matin même, Mme Vandœuvres lui avait dit : « Monique, vous serez marraine ! » Elle tourna les yeux vers M. Colombe ; s’il avait eu sa mine de tous les jours, pompeuse et satisfaite, Monique aurait dit non, catégoriquement, puis elle se serait sauvée ; mais il semblait extrêmement anxieux, il attendait sa réponse dans un trouble visible.

— Eh bien oui ! dit Monique avec un brusque mouvement de tête. Pourquoi y mettez-vous une telle importance ?

En même temps elle se trouvait si lâche, qu’elle se méprisait.

— Ce qui prouve, fit Mlle des Anges en se levant, que le premier mouvement n’est pas toujours le bon. Tu ne feras pas la bêtise, Monique, de donner un couvert à tes filleuls ; ils n’ont que faire d’argenterie. Un livret de caisse d’épargne, voilà le cadeau que je te recommande.

C’était à dessein qu’elle entrait déjà dans le détail ; elle voulait que la décision de Monique prît aussi vite que possible l’air d’un fait accompli. Mme Odelle, en passant derrière sa fille pour accompagner Mlle des Anges jusqu’à la porte, embrassa doucement Monique sur la joue, ce qu’elle faisait rarement : le baiser qu’elle lui donnait matin et soir, elle le lui appliquait au front, comme un cachet. Monique fut plus troublée encore de cette marque d’approbation muette qu’elle ne l’avait été de toute la scène précédente. Sa mère la remerciait d’une docilité que d’autres épreuves attendaient peut-être… Mlle des Anges, elle aussi, semblait triompher outre mesure de cette petite victoire.

Alléguant un mal de tête fort réel, Monique laissa sa mère causer de choses indifférentes avec M. Colombe, et s’enfuit dans sa chambre. « Je le déteste, il me persécute… et me voilà liée,… on en parlera ! C’est bien fait ! Je n’ai aucune force de caractère ! » Elle jetait à droite et à gauche, dans son agitation, les menus effets de toilette qui encombraient le divan. Un léger bruit de papier froissé, dans la poche de sa jaquette, lui rappela tout à coup l’incident mystérieux qu’elle avait oublié. « Ce sera un prospectus, tout bonnement, » se dit-elle en le jetant sur la table. Cependant, au bout de quelques secondes, une vague inquiétude la prit ; elle alluma ses bougies et ouvrit le papier…

TROISIÈME PARTIE

I

L’enveloppe était de couleur grise, commune, et portait pour suscription : Mlle Odelle, Launeuve. Le papier était une page jaunâtre qui semblait avoir été arrachée à un livre d’assez grand format. Avant de lire, Monique chercha la signature et ne la trouva pas. Elle hésita, détournant la tête pour empêcher ses yeux de se fixer sur l’étrange missive.

Monique savait comme tout le monde que le seul parti sage est de brûler une lettre anonyme sans la lire et de n’y plus penser, mais comme tout le monde aussi, elle sentait que le désir de savoir la dévorerait aussitôt qu’il ne serait plus possible de le satisfaire. Elle déplia à demi le papier jaune, sans le regarder toutefois.

« Comme il est épais ! songeait-elle. Impossible de le brûler à la bougie ; maman me demanderait compte de cette affreuse odeur, et il s’en suivrait toute une histoire. » La petite cheminée de marbre gris était déjà en toilette d’été, c’est-à-dire garnie d’un grand parasol japonais placé comme un bouclier multicolore devant l’âtre qu’il cachait. À quoi tiennent les choses ! Si une jolie bûche bien flambante avait brûlé sur les chenets, Monique aurait jeté au feu ce vilain papier.

« Ce n’est pas ma faute, à moi, pensa-t-elle. Je ne peux pourtant pas me griller les doigts à la bougie et remplir ma chambre de fumée !… Le fait est que je meurs d’envie de voir ce qu’il y a là-dedans ! »

Elle s’assit devant sa toilette, attira le bougeoir à elle, et avec un mouvement d’épaules qu’Ève dut certainement avoir en acceptant la pomme, Monique ouvrit la lettre toute grande.

 

« Défiez-vous de ceux qui viennent de loin :

Demandez-leur ce qu’ils enferment dans l’armoire du coin.

Pauvre enfant, pauvre enfant, pauvre enfant !

Un ami inconnu, mais fidèle, vous donne cet avertissement. »

 

Et au-dessous de ces vers fantaisistes, la même écriture renversée, avec de grands traits de plume en oriflamme, avait ajouté : Le nom du serpent, c’est R. D., ce qui signifie Rusé Dupeur, ou bien Ravisseur Déguisé.

Monique, les deux coudes sur la table, les mains enfoncées dans ses cheveux, regardait fixement ces lignes absurdes et souriait avec dédain ; mais quand elle redressa la tête, elle vit se refléter dans la glace de la toilette un visage pâle et des lèvres tremblantes. Elle se leva, elle jeta la lettre à terre et mit son pied dessus, comme si elle écrasait un vil insecte. « Ah ! c’est ainsi !… » murmura-t-elle. Les mains derrière le dos, elle se promenait d’un pas agité, sentant que les larmes montaient, mais les refoulant avec indignation.

« Pleurer ! non ! il ne sera pas dit qu’ils m’ont fait pleurer, les lâches ! Ah ! c’est de ce côté qu’on m’attaque à présent ! Quelle indignité ! Quelle insulte ! Qu’est-ce qu’il m’est donc à moi, ce R. D. ? Quand il aurait commis tous les crimes !… Oh ! mon Dieu, mon Dieu, quelle infâme calomnie ! Il a des ennemis, je l’avertirai… »

— Laissez-moi tranquille, pour l’amour du ciel ! cria-t-elle comme on frappait à sa porte, je ne souperai pas. Marthe, dites à maman que j’ai la migraine, je vais me mettre au lit.

— Permettez-moi d’entrer, je vous en prie, mademoiselle Monique ! dit Marthe par le trou de la serrure. Je vous ferai des compresses.

— Je n’ai besoin de rien.

— Laissez-moi vous apporter une tasse de thé. Le souper est servi, mais M. Colombe est encore au salon.

Une idée vint à Monique ; si le visiteur sortait seul, elle lui parlerait. Brossant à la hâte ses cheveux en désordre, elle entr’ouvrit doucement sa porte.

— Allez, dit-elle à Marthe ; je vous appellerai plus tard. Mais allez-vous-en, vite, vite !

Marthe comprit et se sauva dans sa cuisine. Au même instant, M. Colombe sortit du salon.

— Restez, de grâce, je ne souffrirai pas que vous vous dérangiez, disait-il avec sa prononciation lente et correcte. Adieu, chère madame, si vous le permettez, je reviendrai demain pour régler certains détails avec Mlle Monique.

Il ferma la porte derrière lui et traversait le long vestibule quand Monique se trouva à ses côtés.

— J’ai réfléchi,… dit-elle d’une voix précipitée. C’est notre privilège à nous autres jeunes filles de pouvoir changer d’avis, n’est-ce pas ? Il m’est impossible, impossible d’accepter… N’insistez pas, ne me demandez pas mes raisons.

— Je m’en garderai bien ; il me suffira que vous les disiez à votre mère, répondit-il froidement.

Elle vit qu’il n’aurait pas la générosité de lui faciliter l’évasion ; elle se sentit prise comme dans un étau entre cet homme compassé et sa mère. Elle fixa sur M. Colombe des yeux où il put lire toute l’aversion qu’il venait de faire naître en elle.

— Avouez que ce n’est qu’un caprice, dit-il un peu troublé ; si vous voulez bien consulter votre conscience, elle vous montrera le côté répréhensible, je dirai même coupable…

Elle passa devant lui sans en écouter davantage ; dans la demi-obscurité du vestibule, il vit une porte s’ouvrir, et la fine silhouette de Monique entrer dans la baie lumineuse ; puis la porte se referma, M. Colombe resta seul, indigné de ces façons d’agir. Marthe parut, et l’escorta jusqu’à l’escalier. Il s’imagina découvrir sur son rond visage une expression moins respectueuse qu’à l’ordinaire. Quoi ! la bonne elle-même… !

On n’est point impunément M. Colombe, l’homme parfait dans sa sphère, le miroir des consciences, le désiré des cœurs ; on finit par se prendre soi-même pour un dogme. De plus M. Colombe avait une ténacité qui chez d’autres se serait appelée obstination ; son esprit ne logeait que quelques idées à la fois, mais il leur coupait les ailes et les gardait à vue…

Quelques mois auparavant, il s’était proposé comme but de ses méditations le mariage, et pour couronnement du sujet le choix d’une épouse. Comment ce choix, dirigé par la sagesse, était-il tombé sur Monique ? Impressionnable, changeante comme l’onde, capricieuse, parfois frivole malgré son éducation austère, Monique ferait une singulière Mme Colombe. Mais M. Colombe était homme après tout, Monique lui avait plu !… Il avait inventé là-dessus une théorie assez plausible. Ce qui lui manquait – il le reconnaissait vis-à-vis de lui-même – c’était l’enthousiasme et l’imagination. Sa femme devrait en avoir pour deux. Or, qui remplirait mieux cette condition que Monique ? Sans doute elle employait mal ses dons ; mais l’enthousiasme est comme un torrent qui peut faire tourner les roues du moulin aussi bien que dévaster ses bords ; le tout est de lui creuser un canal. Ce canal, M. Colombe commençait à le tracer. Il ne s’étonnait point trop de voir le courant rebelle s’irriter, bouillonner, et d’en recevoir quelques éclaboussures. Il en avait pris son parti à l’avance… Très convaincu d’ailleurs d’être fort désirable, il n’allait pas abandonner ses avantages parce qu’on lui disait, avec des yeux pleins d’éclairs : « C’est impossible, n’insistez pas. »

Pauvre petite Monique ! elle espérait cependant que pour M. Colombe comme pour un simple mortel, la nuit serait bonne conseillère ; mais elle s’endormit le cœur angoissé, songeant à sa faiblesse devant tant d’adversaires : Mme Odelle, Mlle des Anges, M. Colombe et cet ennemi inconnu, l’auteur de la lettre anonyme. Oui, il était son ennemi, puisque dans l’ombre, lâchement, il souffletait le nom de Rémy Dorbe.

Avant de s’endormir, elle écarta les rideaux de sa fenêtre et jeta un regard au-dehors. La masse énorme de la cathédrale se dessinait comme une ombre opaque dans l’ombre transparente ; plus loin, le long de la grève, on distinguait vaguement les peupliers, rangés comme un front de bataille de géants nocturnes, et, derrière eux, deux petites lumières, qui indiquaient seules la grande façade de l’hôtel Rippach.

L’une de ces lumières éclairait la chambre de Rémy Dorbe, une malle ouverte et toutes sortes d’objets étranges qui jonchaient le tapis. Le jeune homme cherchait parmi ses souvenirs de voyage une petite sébile en argent niellé, achetée au bazar d’Ispahan, et qu’il désirait offrir le lendemain à Mlle des Anges. Il ne parvenait pas à la retrouver dans ce fouillis oriental où les mains de trente douaniers s’étaient complu. À chaque bibelot curieux qu’il tirait de sa malle, des impressions effacées reprenaient couleur et vie ; un léger parfum d’ambre et de santal se dégageait des étoffes, des coffrets ; la recherche tournait en rêverie, bien que minuit fût près de sonner.

L’autre lumière, une petite flamme de gaz, brûlait au quatrième, dans l’aérienne résidence de M. Vivus Martinus, qui, penché sur une table de sapin, écrivait avec application. Après avoir tracé une ligne, il levait les yeux au plafond, se prenait le menton dans la main, et attendait…

Qu’attendait-il ? La rime, car c’étaient des vers que M. Vivus Martinus jetait sur le papier.

À côté de l’encrier était ouvert le Bottin de Launeuve, dans lequel on avait cherché des adresses transcrites sur trois ou quatre enveloppes soigneusement alignées : Mlle des Anges, rue des Acacias ; M. Lamier, docteur en médecine, place de l’Arrosoir ; M. le notaire Chauvette, quai du Midi ; M. Lumeau, tailleur anglais, avenue des Charmeuses.

Vivus Martinus mordillait sa plume, la rime ne venait pas ; il était pourtant minuit, heure de l’inspiration. Pour s’échauffer le cerveau, il parlait à haute voix et répétait son dernier vers :

 

Gardez-vous de vous fier à ceux qui reviennent d’Arabie…

 

« D’Arabie, d’Arabie,… si j’avais eu le temps de prendre des renseignements complets, je me dirigerais avec plus de sûreté ; je ne sais rien du caractère de cette demoiselle des Anges… D’Arabie… d’Arabie… Qu’est-ce qui rime avec Arabie ? Bessarabie, parbleu ! me voilà bien embarrassé. Le vers suivant sera court :

 

Gardez-vous de vous fier à ceux qui reviennent d’Arabie,

Ou de Bessarabie.

 

Maintenant, je peux poursuivre.

 

Tournez le dos à leurs récits trompeurs.

Souvent le serpent se cache au milieu des fleurs.

 

Et d’une ! »

Il glissa la lettre dans une enveloppe adressée à Mlle des Anges, puis se leva pour prendre un peu de mouvement.

« Je ne suis pas même sûr que son tailleur soit M. Lumeau, et son notaire M. Chauvette. Trop de questions m’auraient compromis. Heureusement tout se répète,… dans huit jours les initiales R. D. quitteront Launeuve, et moi l’ombre, l’espion, le vampire, fit-il en s’exaltant, je suivrai leur trace jusqu’au jour où je frapperai ! Justice ! Justice ! murmura-t-il entre ses dents, tandis que son regard devenait étrangement vitreux. Le justicier, ce sera moi. Oui, moi !… oui, cette main… C’est la loi de la nature. Je suis un requin ! »

Il découvrit ses dents pointues et se dirigea vers la paroi, pour se regarder dans un petit miroir de deux sous.

« Un requin ? répéta-t-il comme si une autre personne avait prononcé ce mot. Allons donc ! Voyez un peu ce visage, ce front, surtout ce front !… Quel beau front ! quelles larges tempes ! C’est là que mes projets se logent. Et toutes ces machinations ingénieuses, qui est-ce qui les invente ? Ce front, je vous dis ! Qui est-ce qui m’a conseillé, à peine arrivé ici, de trouer le bateau, quand j’entendis les initiales R. D. parler d’une promenade sur le lac ? Qui est-ce qui m’a enjoint de suivre cette bonne aux joues rondes et cette jeune demoiselle en robe bleue qui lit peut-être mes vers en cet instant même ? »

Vivus Martinus prit une pose élégiaque, le coude sur la table, les yeux renversés, ne laissant voir que le blanc.

« … Vingt ans ! une robe bleue ! elle lit mes vers !… » Tout à coup il reprit la plume et écrivit :

 

Monsieur Lumeau, tailleur,

 

N’accordez aucun crédit aux illustres voyageurs

Qui sous le nom de R. D. ou d’autres initiales

Regardent le paiement de leurs dettes comme une chose banale.

 

« Trop de syllabes ! mon style est trop riche, fit-il en penchant la tête de côté pour relire son quatrain. Je souffre d’une surabondance… Pendant que la muse est là, chut ! chut ! poursuivons. »

De vieux bouquins dépenaillés étaient entassés sur la table, il en ouvrit un et arracha brusquement la première page blanche ou plutôt jaune.

— Bien fin celui qui découvrira dans quelle boutique j’achète mon papier à lettres ! fit-il avec un sourire qui pour la seconde fois découvrit ses dents.

Puis, subitement, prenant à deux mains le chaume qui, sous prétexte de cheveux, lui couvrait le crâne, il eut comme un accès de désespoir.

— Quelle fatigue ! j’ai là une roue qui tourne, qui tourne dans ma tête ! Si j’avais pour deux sous de courage, tout serait fini en une demi-minute… Une mort douce et rapide… l’étau se serre… on s’endort frais et dispos, on se réveille mort !

Rémy Dorbe eut un rêve désagréable cette nuit-là. S’étant couché fort tard, il était encore dans son premier sommeil quand il rêva qu’il voguait en bateau sur une large rivière ; tout à coup un vilain chien jaune sauta hors de l’eau et le saisit à la gorge ; il étouffait, il voulut crier, ses bras s’agitèrent, sa main en rencontra une autre qui se déroba aussitôt. Il ouvrit les yeux ; la chambre était absolument noire, il écouta et crut entendre un bruit imperceptible près de la porte. Aussitôt il se jeta hors du lit, chercha ses allumettes sans les trouver – on ne les trouve jamais en pareil cas – puis courut à la porte, l’ouvrit et chercha à percer l’obscurité du corridor.

Rien, pas un bruit, pas un souffle, pas une ombre mouvante. Il réussit enfin à mettre la main sur ses allumettes, et armé de la bougie, inspecta les recoins de la chambre. Aucun pli des rideaux n’était dérangé, l’armoire et le secrétaire étaient fermés ; un écrin, plein de monnaies orientales, était ouvert sur le guéridon où Rémy l’avait posé en vidant sa malle.

« En tout cas, ce n’est pas à un voleur que nous avons affaire, se dit-il. Bah ! j’ai eu un cauchemar, voilà tout. Cette main, c’était la mienne, évidemment. Je me suis pris moi-même à la gorge, et je serrais avec le sang-froid d’un étrangleur de profession. Drôle de chose que les rêves ! ils vous dédoublent ; l’on est soi et un autre en même temps… »

La pensée du garçon qu’il croyait somnambule lui traversa l’esprit un instant, mais lui parut trop invraisemblable pour qu’il s’y arrêtât. Il ferma sa porte à clef, et d’autres rêves moins tragiques ne tardèrent pas à flotter tout autour de lui.

II

Madame Odelle et sa fille achevaient de déjeuner silencieusement. Elles avaient mal dormi toutes les deux ; Monique avait le front serré, la tête lasse et lourde ; pourtant, elle se préparait à combattre, elle s’était juré qu’elle ferait face à tout le clan, s’il le fallait. Mme Odelle fixait de temps en temps sur sa fille un regard scrutateur, presque inquiet. La victoire de la veille ne la satisfaisait qu’à moitié.

— Mange donc, Monique, dit-elle avec quelque impatience en voyant la jeune fille rouler d’un air distrait sous son doigt une boulette de mie de pain. Tu sais que je tiens à ce que tu fasses un bon déjeuner. L’hygiène l’exige… Comme tu ressembles à ton père ! poursuivit Mme Odelle en levant les yeux vers un portrait placé au-dessus de son bureau, dans un angle obscur. Tu as son front, sa bouche, et son nez, par malheur. Il est vrai que les particularités physiques n’importent guère, mais je ne puis m’empêcher de croire que si tu avais le profil régulier de ma famille, tu aurais l’esprit net et positif qui la distingue, moins de fantaisie, moins d’échappées, une disposition plus marquée à faire du devoir la règle de ta vie.

Mme Odelle avait le nez fort beau, le nez d’une Romaine de la bonne époque ; elle n’en avait jamais tiré vanité, étant au-dessus de ces faiblesses, mais elle voyait une sorte de symbole dans ce nez de famille, que les générations se transmettaient avec leurs vertus intactes et leur fortune augmentée. Mme Odelle était une Du Courtil. Launeuve sait ce qu’il y a dans ce nom seul. Elle n’avait pas dérogé en épousant un Odelle, dont le blason figure dans l’armorial d’une des plus vieilles bourgeoisies qui soient au monde ; mais elle s’était greffée sur une souche bien différente. Elle ne le regrettait pas : elle avait tout pardonné à la mémoire de son mari ; jour après jour encore, elle lui pardonnait sa fille, qui n’avait pas le nez des Du Courtil.

— Cependant, reprit-elle, si l’éducation ne peut rien sur le profil, elle peut tout sur le caractère, et…

Un coup de sonnette vif et carillonnant l’interrompit.

— Tiens ! Mlle des Anges, ou je me trompe fort. Que peut-elle nous vouloir de si bonne heure ?

— Encore à table ! fit Mlle des Anges en pénétrant dans la salle à manger comme une rafale de bise sèche et piquante. J’ai déjeuné depuis longtemps, moi. Il vaut la peine de se lever de bonne heure pour recevoir des missives comme celle-ci, vraiment !

Elle agitait une enveloppe grise sur laquelle Monique ne jeta qu’un regard. « Pareille à la mienne ! » se dit-elle. Et le cœur lui battit très fort.

— Une lettre anonyme… je suis dans une indignation !… j’ai monté d’un saut pour vous la lire. Il me faut quelqu’un qui s’indigne avec moi, et je sais que vous n’en direz rien en ville. Tenez, voici l’épître… en vers, s’il vous plaît, et quels vers ! ce serait drôle, si ce n’était abominable.

 

Honorable demoiselle,

Angélique et belle,

Gardez-vous de vous fier à ceux qui reviennent d’Arabie

Ou de Bessarabie.

Tournez le dos à leurs récits trompeurs ;

Souvent le serpent se cache au milieu des fleurs.

 

— Maintenant, je vous le demande, qui est-ce qui revient d’Arabie ?

Mlle des Anges regardait Monique… La jeune fille, incapable de feindre l’ignorance ou même l’étonnement, sentit une rougeur de flamme monter à ses joues, envahir son cou et son front.

— Monique, fit Mlle des Anges avec une certaine aspérité dans la voix, tu en sais plus long que nous, tu n’as pas l’air assez surprise. Allons, parle… C’est là tout votre courrier ? dit-elle en soulevant le journal encore dans sa bande, posé sur la table.

— Il n’y avait rien d’autre ce matin, du moins à ma connaissance, répondit Mme Odelle en se tournant vers sa fille d’un air interrogateur.

— Il n’y avait rien d’autre, répéta Monique.

Mais ce mensonge tacite lui fit horreur.

— Hier soir, dit-elle, quelqu’un m’a glissé dans la main une enveloppe semblable à celle-ci. J’y ai trouvé également des vers…

Elle s’interrompit, incapable de poursuivre ; la honte et l’indignation lui coupaient la voix.

— Tu es, du moins je l’imagine, parfaitement irresponsable des lettres qui te sont adressées, dit sa mère ; cependant je m’étonne que tu n’aies pas jugé à propos de me communiquer cet incident.

— Les jeunes filles ont leurs répugnances ; celle-ci me semble assez naturelle, fit Mlle des Anges, prise de compassion pour la détresse évidente de Monique.

— Mon enfant, va nous chercher cette lettre, reprit Mme Odelle, il pourra être utile de la comparer à celle de Mlle des Anges.

Monique se leva et sortit. « Je voudrais bien savoir quelle humiliation on m’infligera encore ! se disait-elle, pâle jusqu’aux lèvres, les yeux remplis de larmes. J’ai vingt ans, il me semble ! Il est certaines choses dont je ne dois compte à personne. Mais je vais leur parler net, puisqu’on m’y force ; elles entendront une déclaration de principes qui les étonnera un peu, j’imagine ! »

Quand elle rentra dans la chambre à manger, au bout de quelques minutes, toute sa mince et gracieuse petite personne avait pris une résolution d’allures que Mlle des Anges remarqua aussitôt. Monique posa sur la table le papier jaune plié en quatre, exactement pareil à celui que Mme Odelle examinait en ce moment ; puis elle alla s’asseoir près de la fenêtre du balcon, le dos tourné au jour, juste au-dessous du portrait de son père, comme pour se mettre sous sa protection.

Mme Odelle raffermit sur son nez de famille le lorgnon que suspendait à son cou une fine chaîne d’or, ouvrit le papier et commença à haute voix la lecture de ce document, avec des intonations outragées qui mettaient Monique au supplice.

— En toutes choses, dit Mme Odelle après avoir replié la lettre avec méthode, en toutes choses il faut considérer le but. Je me demande quel a pu être le but de la personne qui a écrit ces lignes. Quel intérêt avait-elle à te les adresser, ma fille ?

— Je n’en sais pas plus que toi là-dessus, maman. Les questions qu’on pourra me faire à ce sujet me seront aussi désagréables que la lettre elle-même ;… plus que désagréables, injurieuses !

« Enfin elle montre de la tête et du courage, cette petite, pensa Mlle des Anges. Je la considérais comme un oison. »

Mme Odelle comparait les deux lettres.

— C’est M. Rémy Dorbe qu’on attaque, dit-elle enfin ; cela n’est pas douteux. Les initiales, la mention des voyages, tout concorde. N’est-ce pas votre avis, mademoiselle des Anges ?

— Eh ! mon Dieu ! fit brusquement celle-ci, je n’ai pas eu besoin de lorgnon pour faire cette découverte. Ce qui me passe, c’est que ce charmant garçon – car c’est un charmant garçon – ait des ennemis. Pour moi, sans avoir eu encore l’occasion de le confesser, je suis sûre qu’il n’a jamais commis d’action inavouable, pas plus en Arabie qu’en Bessarabie ou ailleurs. Et je le montrerai bien. Venez me voir la semaine prochaine à Chanveyres, M. Rémy Dorbe y sera ; je l’afficherai, s’il le faut, j’inviterai toute la ville ; après cela, si sa réputation n’est pas invulnérable de la tête aux pieds, je donne ma démission.

— Ah ! c’est bien, cela ! s’écria Monique avec chaleur.

Un léger coup frappé à la porte les interrompit.

— Pour mademoiselle, dit la voix de Marthe.

Sa main tendit à Mme Odelle un bouquet splendide et un petit paquet ficelé.

— M. Colombe désire que les sentiers du devoir te paraissent fleuris, dit Mme Odelle en passant à sa fille la carte qui accompagnait l’envoi.

Monique se leva toute droite.

— C’est de lui, ce bouquet ? Marthe ! Marthe ! cria-t-elle en courant à la porte, le commissionnaire est-il encore là ?

— Non, il a dit qu’il n’y avait pas de réponse.

Monique revint lentement à sa place et reprit la carte qu’elle avait jetée sans la lire. « Jehan Colombe, à Mlle Odelle, l’Éducation progressive et ces quelques fleurs pour en parfumer la lecture. » Monique poussa un long soupir et regarda autour d’elle, comme un combattant solitaire qui compte ses assaillants. Elle se rapprocha du portrait, tremblant d’une manière visible, mais les yeux brillants de courage. Depuis la veille, un sentiment nouveau, mystérieux, l’agitait. Accepter même une fleur de M. Colombe lui paraissait une trahison envers ce quelque chose de voilé qui montait, montait dans son cœur.

— Je vais renvoyer tout cela, dit-elle avec un geste qui semblait balayer ces roses magnifiques, dont les splendeurs éclataient sous la dentelle des fougères rares. L’audace de M. Colombe est inqualifiable !… Je lui ai dit catégoriquement qu’il m’était impossible d’accepter sa proposition.

— Quand cela ? dit sa mère avec cette sérénité qui était son triomphe dans les grandes crises.

— Hier, comme il sortait du salon.

— Ah !

— Sottises, chansons, caprice ! fit Mlle des Anges. Je connais cela.

— Laissez-moi tout dire, reprit Monique dont la voix vibrait étrangement. Vous me poussez à bout. Qu’est-ce que cela me ferait, à moi, d’être la marraine de ces bébés ? Mais vous savez bien pourquoi je refuse. Je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous, devenir Mme Colombe, puisqu’il faut en finir avec les réticences !

Dans le silence qui se fit après cela, on entendit les moineaux réclamer leur déjeuner sur le balcon. Mlle des Anges regardait Monique, non sans un secret sentiment d’approbation. Il lui plaisait qu’on montrât du caractère, même contre elle ; la lutte n’en aurait que plus d’intérêt. Mais Mme Odelle désirait éviter un conflit ; elle estimait que ces déclarations violentes que l’on fait sous une influence passagère sont des engagements d’amour-propre par lesquels on se sent lié plus tard, quand on voudrait bien revenir en arrière. On s’entête, parce qu’on a dit : Jamais !… L’essentiel en cette minute était d’empêcher Monique de dire : « Jamais. »

— Puisque tu parles net, je ferai de même, reprit-elle froidement. M. Colombe t’a-t-il demandée en mariage ?

Monique rougit.

— S’il l’avait fait, poursuivit Mme Odelle, j’en serais informée sans doute, bien que tu m’accordes une confiance très limitée, à ce que j’ai pu voir. Mais je serais étonnée que ses intentions fussent toujours les mêmes. Ton attitude vis-à-vis de lui étant celle de la rébellion, il sera peu encouragé à poursuivre. Ainsi, ma chère, ne te donne pas le ridicule de refuser à grand bruit une offre qui ne te sera peut-être jamais faite.

— C’est là tout ce que je désire, maman.

Mme Odelle en fût restée là, mais Mlle des Anges voulait une lutte corps à corps.

— Et quel mari vous faut-il, jeune demoiselle, si on peut le demander ?

— Mon choix n’est pas encore fait, répondit Monique avec calme.

Elle prit son petit arrosoir, dans lequel elle versa le contenu d’une carafe, puis s’approcha de la jardinière et examina avec sollicitude un joli palmier nain dont les feuilles inférieures jaunissaient un peu. Mais cette tranquillité n’était qu’apparente ; Monique sentait tous ses nerfs se tendre et vibrer douloureusement.

— Ton choix ! en voilà bien d’une autre ! Les jeunes filles ne choisissent pas, elles acceptent. D’ailleurs, tu dois savoir qu’on ne se marie pas pour son agrément personnel, quand on a la notion du devoir. On considère en premier lieu le bien général.

— La raison d’État ?… Je ne suis pas une princesse.

— Tu es une Odelle-Du Courtil de Launeuve, cela revient au même. Et tu épouseras M. Colombe s’il te demande, ou tu diras pourquoi !

— Je dirai pourquoi, certainement. Je le lui dirai à lui-même. Mais j’aurais voulu lui épargner ce désagrément.

— Brisons là, fit Mme Odelle en intervenant. Vous voyez que Monique s’enferre, chère mademoiselle ; il est inutile de discuter davantage.

Elle prit sur la cheminée une belle potiche d’émail cloisonné aux riches arabesques et y mit le bouquet de roses ; puis elle ouvrit son secrétaire, plaça sur l’un des rayons le livre envoyé par M. Colombe et retira la clef. Ce procédé parut brutal à Monique, Mlle des Anges elle-même le goûta peu.

— La précaution est superflue ! fit Monique absolument révoltée. Je n’essaierai pas de renvoyer ces présents d’où ils viennent ; seulement j’informerai M. Colombe qu’ils sont acceptés par ma mère et non par moi…

C’était la première fois de sa vie qu’elle manquait au respect filial ; effrayée, elle s’interrompit, les derniers mots étaient tombés dans un terrible silence. Sans ajouter une parole, Monique voulut s’enfuir, mais Mlle des Anges se dirigeait vers la porte, suivie de Mme Odelle. Elles sortirent toutes deux, Monique resta seule, comme une prisonnière qu’on abandonne à la méditation de ses forfaits.

III

Est-ce possible ? Que me dites-vous là ?… quelle chose étrange !

— Étrange, mais absolument certaine ; le docteur Lamier, d’ailleurs, n’est pas homme à mettre ces choses-là en circulation ; on en parlera le moins possible. Sa femme me l’a confié parce qu’elle n’y pouvait plus tenir. Elle est nerveuse à un point !… Une vraie torpille ! À un moment donné, il faut qu’elle éclate. Je vous répète l’histoire, vous sachant discrète…

— Oh ! comme la tombe !… Par exemple, je ne puis rien cacher à mon mari, mais vous permettez bien que je lui raconte cette étrange affaire ? Une lettre anonyme, et en vers ! Est-ce assez romanesque !…

C’était le lundi suivant, dans l’après-midi ; deux jeunes femmes, roulant en voiture découverte sur la grande route poudreuse qui conduit de Launeuve à Chanveyres, s’entretenaient ainsi à voix basse, de peur d’être entendues de leur cocher. Elles étaient femmes de banquiers toutes deux, et tenaient de très près au clan autochtone sans lui appartenir complètement. Elles en épousaient par conséquent toutes les bisbilles avec une chaleur extrême, espérant que leur zèle ferait oublier qu’elles n’étaient pas de la maison. Le parti colombique les avait englobées dès la première minute.

— Pour moi, dit la plus jeune, Mme Mareuse, en tirant son long gant de Suède sur un bras fort bien modelé, je n’ai jamais eu trop bonne opinion de M. Dorbe. Le fait qu’il se laisse patronner par Mme Vandœuvres est loin de me paraître une recommandation. Elle est dans le mouvement, vous savez… La lettre ne formulait aucune accusation précise ?

— Non, mais à entendre Mme Lamier, on peut croire qu’il y a une femme là-dessous.

— Horreur !… le malheureux se sera laissé entraîner à épouser quelque princesse africaine !

— Qui le dénonce maintenant en vers français ? c’est à peine probable. Mais le champ des suppositions est immense.

Si immense, que ces dames furent à Chanveyres avant de l’avoir entièrement parcouru.

Chanveyres est un hameau assis à mi-côte des hauteurs qui dominent le lac, sur une jolie terrasse en contrefort qu’ombragent des tilleuls célèbres dans tout le pays. De plus, Chanveyres a ses fontaines, qui jaillissent à chaque tournant de son unique rue, emplissent les grands bassins de pierre grise, débordent et s’enfuient à travers les vergers. Le joyeux babil des nids, des ramées et des eaux courantes remplit Chanveyres d’une incessante musique. C’est l’endroit le plus gai du monde ; on y entend rire jusqu’aux Anglais qui le traversent pour monter plus haut.

La maison de Mlle des Anges s’appelle le Château, bien qu’elle n’ait de féodal qu’une tourelle ronde coiffée d’un éteignoir et collée à l’angle de l’est. Cet ornement architectural, inspiration regrettable d’une époque assez récente, enlève à la vieille demeure son vrai cachet de ferme cossue bâtie, il y a trois cents ans, en rudes moellons de pierre grise qui défiaient les arquebusades. La façade large et basse, percée d’étroites fenêtres romanes à encadrements sculptés, est surmontée d’un toit énorme, où l’on devine un monde de fruitiers, de greniers et de séchoirs. Si la maison elle-même est d’une grande simplicité, les jardins sont dignes d’une princesse ou d’un financier hollandais. C’est le grand luxe de Mlle des Anges, qui ne s’accorde que deux robes par année, comme la reine d’Angleterre, mais qui entretient au Château une armée de jardiniers. La beauté des pelouses, des massifs, l’opulence des tilleuls qui se groupent en masses d’un superbe contour, font oublier les incohérences architecturales du Château, sa véranda, par exemple, qui jure avec la tourelle, et son perron trop étroit pour cette ample façade.

Trois grandes serres s’élèvent à quelque distance de l’habitation ; l’une renferme les camélias, et plus tard dans la saison, les azalées et les rhododendrons américains, qui en sortent dans toute la gloire de leur resplendissante floraison pour étaler au milieu des pelouses leurs flamboiements d’incendie et faire pendant quelques semaines l’admiration de tout le pays. La seconde serre abrite la famille des palmiers et celle des grandes fougères ; dans la troisième se trouve cette merveilleuse collection d’orchidées célèbre à trente lieues à la ronde, et pour laquelle Mlle des Anges fait des folies que ses neveux voient d’assez mauvais œil. Le jardinier aux soins duquel ces précieuses étrangères sont confiées fait chaque année des efforts inouïs pour que le moment de leur plus splendide éclat coïncide avec l’arrivée de Mlle des Anges à Chanveyres. On convoque alors le ban et l’arrière-ban des Launeuvois et des voisins de campagne ; on leur ouvre les serres, la maison, le verger ; on établit des jeux de croquet et de lawn-tennis, on prend le thé sur la terrasse, on parle politique sous la véranda, théologie dans la grande avenue, cancans et chiffons autour de la table à thé, amour sous les ombrages. Le grand tulipier qui se trouve tout à l’extrémité des pelouses a vu se faire plus d’un mariage.

Chose singulière, Mlle des Anges, qui vit à Launeuve fort retirée et n’accepte que de rares invitations, ne peut souffrir la solitude à Chanveyres, surtout pendant les premières semaines qui suivent son installation. Trop de souvenirs l’attendent au détour de chaque allée ; elle redoute de les rencontrer seule pour la première fois. C’est pourquoi, les housses du salon à peine enlevées, elle lance ses invitations : « Venez nous aider à pendre la crémaillère. »

Et l’on se garde de refuser. On sait que les garden-parties de Mlle des Anges ne sont pas un méli-mélo d’artistes de retour de Paris, de princesses russes, d’étudiants grecs, ou de ces gens éclos de la veille, qui savent à peine le nom de leur grand-père, et qu’on appelle à Launeuve des champignons. Non, tous les invités de Mlle des Anges ont chez eux des portraits de famille authentiques et des archives ; ils éprouvent tous pour la démocratie une horreur suffisante ; ils ont tous – les hommes, bien entendu – fait des études classiques et peuvent citer au besoin Timeo Danaos ou bien Auri sacra fames…

— Ce qui me charme, dit Mme Mareuse en descendant de voiture, c’est de sentir que chez Mlle des Anges nous sommes si parfaitement « entre nous ».

Mlle des Anges elle-même descendait les marches de la véranda de son pas vif et léger comme celui d’une jeune fille, les rubans lilas de son bonnet flottant derrière elle, dans le perpétuel courant d’air de son activité remuante.

— Bonjour, mes charmantes, venez vous asseoir, vous rafraîchir… Voulez-vous monter dans la véranda !… non ? vous y voyez trop de gens graves ? Eh bien ! voici les joueurs de croquet, et voilà le coin des causeries, au bout de cette allée. M. Dorbe vous a-t-il déjà été présenté ?

— Tiens ! vous avez M. Dorbe ?… dit Mme Mareuse en levant légèrement ses fins sourcils, d’un air de surprise choquée et cependant voilée de politesse.

Mlle des Anges la regarda un instant : « Se pourrait-il que d’autres que nous aient reçu de ces lettres abominables ? » se demanda-t-elle aussitôt.

— La présence de M. Dorbe est un plaisir pour moi et un honneur pour Chanveyres, répondit-elle en se redressant.

Mme Mareuse n’ajouta rien ; elle considérait la pointe de son pied avec un vif intérêt, et s’amusait à en dessiner le contour avec le bout de son parasol. Mlle des Anges lui prit le bras vivement et l’entraîna dans une petite allée déserte qui se perdait sous les acacias. L’autre jeune dame les suivit précipitamment.

— Souvenez-vous, Juliette, que vous m’avez promis le secret, Mme Lamier m’en voudra à mort si l’affaire s’ébruite… Sa belle-sœur, Mme Vandœuvres, est toute pour M. Dorbe ; ne voyez-vous pas les conséquences ?…

— Qu’est-ce ? qu’y a-t-il ? je veux le savoir ! dit Mlle des Anges de sa voix brève et impérative. Parlez, Juliette ; ces mystères me font bouillir !

Juliette, c’est-à-dire Mme Mareuse, se laissa tomber sur une chaise rustique qui se trouvait là, dans l’attitude d’une martyre parfaitement résolue à endurer la question ordinaire et extraordinaire sans desserrer les lèvres.

— J’ai promis le secret, dit-elle en levant les yeux vers les branches minces des acacias, pour les prendre à témoin de son inviolable discrétion.

— Sottises ! fit Mlle des Anges qui n’y allait pas par quatre chemins ; vous brûlez de le dire, votre secret… Que n’avez-vous tenu votre langue tout à l’heure, au lieu de murmurer d’un air scandalisé : « Tiens, vous avez M. Dorbe ! » Que vous a-t-il fait, M. Dorbe ? qu’avez-vous contre lui ?

— Moi ? rien !… Bonté divine, que voulez-vous que j’aie contre lui ?

— C’est ce que je demande. Sachez d’ailleurs, Juliette, qu’en invoquant la bonté divine de cette manière frivole et vaine, vous transgressez le troisième commandement.

— Juste ciel ! murmura la coupable Juliette.

— Voilà que vous recommencez ! Mais je réitère ma question et j’entends qu’on y réponde.

— Adressez-vous à Mme Dunant, dit Mme Mareuse. Pour moi, je suis liée.

— Je le suis aussi, jusqu’à un certain point, mais si vous insistez, chère mademoiselle… fit Mme Dunant.

— Je le crois bien, que j’insiste ! Si c’est Mme Lamier qui vous a confié ce grand mystère, toute la ville en sera informée dès ce soir. Elle est ma filleule, je la connais. C’est pourquoi je n’ai pas le moindre scrupule… Voyons, quel conte vous a-t-elle fait sur M. Dorbe ?

— Le docteur Lamier, répondit Mme Dunant charmée de la violence qu’on faisait à sa réserve, le docteur Lamier a reçu ce matin même une lettre anonyme dans laquelle M. Dorbe est traité d’une façon…

— Aussi injurieuse que mensongère, interrompit Mlle des Anges. Bon, nous y voilà !

Elle respira fortement, ce qui était chez elle un signe d’indignation concentrée.

— Quand j’apprends, moi, qu’un honnête homme est en butte à de lâches accusations, savez-vous ce que je fais ? dit-elle en fixant sur ses deux interlocutrices ses terribles yeux bruns pleins d’éclairs.

— Quoi donc, chère mademoiselle ?

— Je l’invite à Chanveyres !

Là-dessus, elle s’éloigna de son pas le plus militaire et disparut au tournant de l’allée. Les deux jeunes femmes échangèrent un sourire un peu embarrassé.

— Il est aisé à Mlle des Anges, dit Mme Mareuse, de se montrer magnanime et même un peu don-quichotte. Quand on a une position inamovible !… Mais chacun n’est pas Mlle des Anges. Moi, d’abord, je ne saurais garder trop de prudence, à cause de mon mari. Comme il n’est pas de Launeuve, il compte sur moi pour lui indiquer les écueils… Notre situation a des exigences particulières.

Mme Dunant, victime aussi de ses devoirs de famille, n’avait rien, personnellement, contre M. Dorbe, mais sa mission de gardienne du foyer, l’avenir de ses enfants, qu’on ne saurait préparer de trop loin, – l’aînée de ses filles avait six ans – lui imposait des sacrifices, des réserves…

La majeure partie des invitées de Mlle des Anges se trouvaient appartenir à la fraction colombique, et toutes avaient également des obligations filiales, conjugales, fraternelles ou sociales, qui leur commandaient d’éviter non pour elles-mêmes, mais pour le bien temporel et spirituel des leurs, tout contact délétère. Rémy Dorbe ne tarda pas à s’en apercevoir, malgré son indifférence dédaigneuse. Il vit que la solitude se faisait peu à peu autour de lui et de Mme Vandœuvres, comme si on affectait de les laisser en tête à tête ; les dames auxquelles Mlle des Anges le présentait le tenaient à distance avec une politesse inabordable ; dans un groupe très animé, la conversation cessa tout à coup à son approche.

Le docteur Lamier venait d’arriver avec sa femme ; celle-ci, une petite personne brune et pâle, avec d’immenses yeux noirs qui lui mangeaient tout le visage, l’air d’une muse tragique et la fièvre dévorante d’une redresseuse de torts, passa près de Rémy en lui jetant de bas en haut un regard destiné à allumer des charbons dans la conscience de ce criminel, si toutefois il avait rapporté à Launeuve quelques vestiges de cet organe.

À force d’avoir, depuis la veille, récité et interprété la lettre anonyme, sous le sceau du secret, à toutes ses bonnes amies, Mme Lamier en était arrivée à une certitude inébranlable : il y avait une femme là-dessous, une femme délaissée, jeune, belle, une étrangère… peut-être une musulmane… peut-être, ô tableau plus pittoresque encore, la fille d’un grand chef, non pas noire, mais coulée en bronze vivant, parée de coquillages… Là-dessus, Mme Lamier avait relu la Fille d’Otaïti et versé une larme sur les plaintes de cette intéressante jeune personne, qui pour être moins juponnée que ses sœurs européennes, n’en exprime pas moins les sentiments les plus délicats. Elle trouvait même une frappante analogie entre ce vers de l’ode :

 

Reste, ô jeune étranger, ne me dis pas adieu !

 

et le début de la lettre anonyme reçue par son mari :

 

Que le funeste étranger (R. D.)

Vous dise bientôt adieu.

Qu’il cesse de fouler votre sol hospitalier,

C’est là mon vœu.

 

Ce que Mme Lamier commentait avec la puissance imaginative d’un professeur allemand qui découvre le déluge, la fin des temps et toutes les époques intermédiaires dans un vers de Goethe.

— La pauvre enfant trompée, abandonnée, l’a suivi, et maintenant elle nous met en garde contre le séducteur, dans son style naïf. La musique, le rythme sont le langage de ces peuples primitifs ; voilà pourquoi elle s’exprime en vers. Et si elle use d’un moyen qui nous semble peu honorable, c’est ignorance, pure ignorance, pauvre petite ! D’ailleurs la loi, qui en tout pays opprime la femme, n’en met pas d’autres à sa portée… Mais moi, je prends ici l’engagement de la chercher, de la trouver, de lui tendre une main de sœur, et d’obliger le séducteur à l’épouser !…

Mme Lamier, les yeux remplis d’un feu vengeur, toute sa petite personne frémissant de révolte contre l’ordre social et les indignités qu’il tolère qu’on fasse aux filles d’Otaïti, communiquait son indignation à la ronde. Le docteur, qui s’était joint au groupe réuni sous la véranda, voyait de loin sa femme se promener dans les allées entre deux confidentes, qui, suffisamment édifiées, cédaient leur place à deux autres, jusqu’à ce que tout le cercle féminin eût pris un air de mystère et de conspiration. Mais il était si accoutumé aux effervescences de Mme Lamier, qu’il ne prit pas garde à ses gestes dramatiques. « La voilà partie en guerre contre quelque moulin à vent ! » pensa-t-il.

S’il lui avait communiqué la lettre anonyme, c’est qu’elle était jalouse et avait pris elle-même les fonctions de secrétaire de son mari, pour que toute la correspondance lui passât dans les mains.

Rémy Dorbe, un peu fatigué de la conversation papillonnante de Mme Vandœuvres, à laquelle il donnait la réplique depuis une grande demi-heure, cherchait les moyens de faire une retraite honorable, quand Mlle des Anges s’approcha d’eux. Elle sortait de son entretien avec Mme Mareuse et vibrait de la tête aux pieds d’une émotion vengeresse. Résolue à distinguer Rémy par toutes sortes de faveurs spéciales, elle lui demanda son bras pour aller aux serres, vers lesquelles chacun commençait à se diriger.

— Je veux vous montrer moi-même mes orchidées… Berthe, je ne vous reconnais pas aujourd’hui, vous avez plus d’entrain que cela, d’ordinaire, et surtout vous vous éparpillez davantage.

Mme Vandœuvres haussa les épaules en rougissant légèrement ; elle sentait autour d’elle une sorte d’électricité contraire qui la repoussait sans cesse dans un cercle étroit où elle était seule avec Rémy Dorbe ; quelque charme qu’elle trouvât à la société de celui-ci, elle commençait à éprouver une espèce de malaise et soupirait après l’arrivée de son mari. « Il se trame quelque chose, pensait-elle ; mais est-ce contre moi, contre lui ? On nous isole… ceci devient compromettant… Il faut absolument que je m’échappe. »

Elle s’arrêta à la porte de la grande serre, sous prétexte de regarder le tableau qui s’offrait de là et qui était charmant. La dentelle encore claire et mince des feuillages jetait un voile d’ombre légère sur le vert intense des pelouses et encadrait dans le fond le bleu d’une échappée sur le lac, que piquait une voile blanche inclinée. À droite et à gauche, les tilleuls dessinaient leurs masses vigoureuses, des corbeilles de pivoines du Japon faisaient ça et là de gaies taches roses, et les toilettes claires des joueuses de croquet couraient au milieu des massifs, entremêlant le bleu, le jaune pâle, le lilas, le rouge, en une mosaïque dont la disposition changeait à chaque seconde. Au-dessus des arbres, le vaste toit brun de la maison élevait ses girouettes en fer forgé, aux vrilles contournées comme des paraphes et qui tranchaient nettement sur la teinte délicate du ciel ; à l’angle de la terrasse, on apercevait un coin de balustrade italienne à demi cachée sous les grappes violettes de la glycine.

— Un Watteau dix-neuvième siècle, n’est-ce pas ? dit Mme Vandœuvres en prenant le bras de Monique, qui passait à côté d’elle.

— Vous avez raison, un pur Watteau, aussi faux que joli… répondit Monique. Ah ! mon Dieu ! que ne donnerais-je pas pour un petit coin de nature et de naturel ! Nous sommes tous ici à jouer à la bergerie, à sourire débonnairement, avec des airs moutonniers… si quelqu’un ouvre la bouche, on s’attend presque à l’entendre bêler, tant nous nous sentons innocemment champêtres ! Et nous n’en perdons pas un coup de dent par derrière !…

— Cela va sans dire. Qui est-ce qu’on mord le plus aujourd’hui ?… est-ce moi ? demanda Mme Vandœuvres avec une superbe indifférence.

— Vous ? peut-être, incidemment…

— Ah ! il est fort bon, cet « incidemment ! »

Vue du seuil, la grande serre aux orchidées offrait un coup d’œil d’une richesse tout étrange et fantastique ; un fouillis, une confusion de feuillages bizarres suspendus en l’air, se balançant en longues traînes, rampant, se tordant, s’accrochant avec la grâce inquiétante des reptiles ; les uns épais et gaufrés d’argent comme du cuir de Cordoue, d’autres aiguisés en longues lames, d’autres d’un vert pâle, semés de taches noires, qui semblaient avoir été empoisonnés à l’arsenic ; leurs racines, parfois aériennes, s’attachaient à quelque fragment de bois mort d’où elles tiraient toute leur subsistance, et laissaient voir à nu leur structure singulière qui imitait soit un corail jaunâtre, soit une patte palmée ou bien une houppe de filaments ténus comme des fils de la Vierge… Et quelle floraison ! quel débordement, quelles cascades, quelles nappes de couleur ! Ces fleurs n’étaient pas des fleurs ; c’étaient des papillons, des abeilles, des oiseaux-mouches, qu’un caprice de la nature avait enchaînés à une tige. Elles avaient des corselets d’acier bleui, de grandes ailes veloutées, tachées d’un œil de pourpre, ou bien d’une blancheur pleine de paillettes, comme de l’albâtre vivant ; d’autres étaient d’un jaune éclatant, avec des reflets métalliques ; quelques-unes, qui se balançaient au-dessus des têtes, suspendues avec leur morceau de bois nourricier à une mince chaînette, étaient rouges et rondes comme des soleils couchants. Une autre, la plus remarquable, grande, couleur d’amadou, était faite comme une tête de mort. Monique, quand elle l’aperçut, détourna les yeux.

— Je n’aime pas les orchidées, dit-elle, et vous ? Elles ont l’air méchant.

— Regardez celle-ci, fit Mme Vandœuvres. Circé, elle est bien nommée, poursuivit-elle en lisant la carte fixée dans les griffes de la racine.

La fleur superbe, solitaire sur sa tige, semblait les regarder ; un parfum exquis, à la fois subtil et violent, montait de sa coupe à larges bords, qui semblait taillée dans un jade laiteux ; en dessous, deux ailes arrondies, des ailes de papillon, bordées d’une frange pourpre plus fine que le plus fin duvet, semblaient soutenir la coupe et frémir pour s’envoler avec elle.

— Quelle fleur merveilleuse ! s’écria Monique. Mais dans la disposition où je suis, le moindre brin de réséda ferait mieux mon affaire.

— Sauvons-nous de cette odeur à migraine ! dit Mme Vandœuvres. Il fait une chaleur effroyable sous ce vitrage…

Il lui tardait de pouvoir s’entretenir avec Monique. Toutes deux se dirigèrent vers la porte opposée et l’ouvrirent sans bruit ; Mlle des Anges, qui faisait à ses hôtes l’histoire d’un bulbe remarquable venu du sud de l’Afrique, fait prisonnier par les Boërs avec la malle-poste, délivré par un capitaine anglais, et finalement vendu aux enchères d’une grande dame que les orchidées avaient ruinée, Mlle des Anges ne remarqua pas leur fuite. Elles quittèrent la grande allée et s’enfoncèrent sous les arbres, car les jardins confinaient à une belle forêt de chênes qui faisait au château de Chanveyres un parc de dimensions considérables et entièrement clos.

— Ah ! qu’on est mieux ici ! s’écria Mme Vandœuvres en entourant de son bras la taille mince de Monique. Le voici, ce petit coin de nature après lequel vous soupiriez.

— Oui, mais nous le gâtons, dit Monique avec une certaine froideur. Nous y introduisons l’artificiel.

— Que voulez-vous ?… le temps des nymphes n’est plus. Ce siècle exige que nous ayons au moins cent mètres d’étoffe sur nous.

Et Mme Vandœuvres jeta un coup d’œil complaisant sur la rivière de valenciennes qui s’épanchait du haut en bas de sa robe.

— Maintenant, Monique, reprit-elle d’un ton sérieux, si vous êtes au courant, j’exige que vous m’y mettiez aussi. C’est un service d’amie. Je suis comme derrière un mur ; il se passe quelque chose de l’autre côté… on y assassine quelqu’un, ou tout au moins on médite de le faire…

— C’est la réputation de M. Dorbe sur laquelle on s’amuse à jeter de la boue, voilà tout, répondit Monique avec ironie ; il y a des gens qui ne craignent pas de se salir à ce divertissement. Quelqu’un a écrit des lettres anonymes… aujourd’hui on les affiche, par charité chrétienne ; on bâtit des histoires qui seraient révoltantes si elles n’étaient si absurdes ; je ne sais pas tout, mais…

— Est-il question de moi dans ces histoires ? demanda Berthe Vandœuvres, qui en restait à son point de vue.

— De vous ? en aucune manière. Le crime s’est passé en Afrique, à ce qu’il paraît…

— Vous me faites mourir de curiosité ! dit Mme Vandœuvres.

Elle entendit un bruit de pas dans le sentier, tourna la tête et s’arrêta.

— Tiens, M. Dorbe ! fit-elle avec le plus grand sang-froid. Nous parlions de vous, mais ne demandez pas ce que nous en disions… C’est bien à vous de nous rejoindre dans cette solitude.

Monique troublée jouait avec les boules de soie qui ornaient la poignée de son ombrelle.

— J’espère, dit Rémy, que vous ne m’appliquerez pas le proverbe anglais : Two is company, three is none.

— C’est un proverbe de gens insociables ; quant à moi, j’ai un faible pour le nombre impair, répondit Mme Vandœuvres, qui discutait mentalement avec sa conscience de chaperonne la possibilité de laisser Monique et Rémy en tête à tête.

Cette manœuvre faisait partie de son plan contre M. Colombe ; mais avait-elle toute la correction désirable ?

Rémy Dorbe, depuis la minute où il avait franchi la grille de Chanveyres, s’était mis en quête de Monique, dont toute la personnalité l’attirait irrésistiblement. Leur entretien de la semaine précédente lui avait paru n’avoir qu’un défaut, il avait été trop court et s’était terminé par des points de suspension. Monique Odelle était la seule jeune fille absolument naturelle qu’il eût rencontrée depuis longtemps dans un cercle cultivé ; il croyait ce type entièrement disparu sous les raffinements de l’éducation artistique, scientifique et morale qui fait de l’âme d’une jeune fille un beau jardin plein de fleurs artificielles.

Ils n’avaient pourtant échangé que quelques phrases, mais elles n’avaient rien eu de banal. Rémy croyait deviner dans cette mince et gracieuse enveloppe de jeune fille un bouillonnement de pensées, d’inquiétudes, d’aspirations qui montaient parfois dans le regard comme une flamme vive. Cet esprit plein de questions ardentes, quel charme il y aurait à le sonder !… Rémy Dorbe, sans prendre en considération son acte de naissance, se trouvait vieux, très vieux : il s’imaginait avoir laissé aux antipodes toutes ses illusions de jeunesse, et de fait, ses voyages l’avaient beaucoup mûri ; il en était déjà à la période de désenchantement complet que nous traversons presque tous, mais plutôt après trente ans qu’avant. Monique, par contre, lui semblait jeune, très jeune, un oisillon qui tremble d’ouvrir ses ailes, et qui du haut de son clocher regarde la place du village, s’imaginant que c’est là le vaste monde. Rémy se représentait la jouissance exquise qu’il y aurait à revivre le passé dans cette âme riche et neuve, à diriger d’une aile plus sûre ses premières envolées… Il aurait voulu ne rêver qu’aux moyens de rencontrer encore Monique pour s’entretenir avec elle ; mais d’autres préoccupations étaient entrées de force chez lui.

Il avait assisté, en qualité d’honoraire, au banquet d’étudiants qui réunissait chaque année les Jeunes et les Vieux. Son voisin de table se trouva être le notaire Chauvette, dont l’attitude lui parut singulière. Compassé, presque hérissé, il trouva moyen, sans se départir d’un air de méfiance hargneuse, de faire subir à Rémy un véritable interrogatoire : à quelle époque il avait quitté l’Afrique, s’il n’avait jamais eu de duel, à quel code d’honneur les Européens voyageant en Orient se croient soumis, par le moyen de quels banquiers ils gardent des communications financières avec le siège de leur fortune, et cent autres…

Dans la lettre anonyme reçue le matin, Me Chauvette avait découvert non pas une femme, mais un créancier ; celle que M. Lumeau, son tailleur, était venu lui communiquer en grand émoi, l’avait confirmé dans ses soupçons : à savoir que Rémy Dorbe avait laissé derrière lui un sillage de dettes, et que ses créanciers exotiques, n’ayant pas d’autre recours contre lui, à cause des lacunes de la législation internationale, le poursuivaient de dénonciations anonymes.

Il faut dire que Me Chauvette était un peu rancunier ; Rémy, à l’âge où l’on est écolier, avait plus d’une fois tiré en passant la sonnette de l’étude, insultant ainsi à la dignité notariale ; plus tard, l’homme d’affaires de la famille Dorbe étant mort, Rémy avait laissé au successeur, un blanc-bec et un étranger, la gérance de toute sa fortune, au lieu de la remettre avant son départ entre les mains expérimentées et autochtones de Me Chauvette… Sous une telle gérance, le capital avait sans doute périclité, les intérêts avaient cessé d’affluer à l’échéance, Rémy Dorbe, engagé dans de folles dépenses en plein pays d’usuriers, avait fait des dettes, puis s’était dérobé à ses engagements. Rien de plus évident… La sonnette de l’étude Chauvette était vengée.

Il faut reconnaître que le vieux notaire, fidèle à la discrétion professionnelle, n’avait révélé à âme qui vive le contenu de la lettre anonyme ; il avait même enjoint à M. Lumeau de se taire sur ce sujet, ce que M. Lumeau se garda de faire.

Rémy, tout en s’efforçant vainement de découvrir la portée de l’interrogatoire, sentait fort bien sous les questions une intention malveillante. Son voisin de gauche, René Vandœuvres, restait boutonné jusqu’au menton dans sa réserve ; les révélations du tailleur avaient déjà fait le tour de la ville, et de toutes les personnes assises à cette immense table en fer à cheval, il n’en était qu’une qui ignorât que Rémy Dorbe était accusé d’actes peu honorables, c’était Rémy Dorbe lui-même.

Les Jeunes, cependant, fiers de sa présence à leur banquet, le défendaient avec un enthousiasme généreux et lui faisaient fête à l’envi ; ils se concertèrent entre eux pour savoir s’il ne serait pas à propos de l’avertir, mais ils décidèrent finalement de surseoir encore pour quelques jours à une explication pénible, et de voir si ces soupçons vagues prendraient quelque consistance. Le jeune homme remarqua quelque chose d’insolite dans l’accueil chaleureux des uns aussi bien que dans la froideur des autres. Étonné, froissé, puis inquiet, il quitta la table de bonne heure.

Dans sa chambre d’hôtel, un sentiment de solitude insupportable le saisit. Où étaient ses amis, où était le cercle intime dans lequel il s’imaginait retrouver sa place ? C’était à une défiance non dissimulée qu’il se heurtait de toutes parts. Launeuve le considérait comme un déserteur devant lequel les rangs devaient se fermer. « Eh bien ! qu’à cela ne tienne ! je repartirai !… » Tout à coup il songea que le lundi suivant il verrait sans doute Monique Odelle à Chanveyres.

Le lundi était arrivé, Rémy Dorbe était à Chanveyres ; mais tout sembla d’abord s’opposer à ce qu’il rencontrât Monique. La même lourde atmosphère de défiance l’enveloppa aussitôt qu’il se trouva parmi les hôtes de Mlle des Anges. Il lisait dans tous les regards quelque chose de mystérieux, d’indéfinissable, un mélange de curiosité, de reproche, de répulsion. Mme Vandœuvres seule causait avec son abandon ordinaire ; quant à Mlle des Anges, elle avait l’air de se mettre entre lui et la foule comme un bouclier. Trop fier pour interroger, il se demandait quelle loi divine ou humaine il avait bien pu enfreindre depuis l’avant-veille, pour avoir attiré sur lui une réprobation aussi générale. Ce mystère finit par l’exaspérer, il se sentait pris dans les mailles d’un filet invisible… il aurait voulu briser quelque chose.

M. Colombe venait d’arriver en compagnie de trois autres messieurs qui avaient été comme lui retenus en ville par un comité. Aussitôt qu’elle les aperçut, Mlle des Anges parut frappée d’une idée soudaine, elle se dégagea du groupe qui l’entourait, et prenant le bras de M. Colombe, elle l’emmena à l’écart, derrière un groupe de fougères, et se mit à lui parler avec une grande vivacité. Rémy en profita pour quitter la serre, où il se sentait le point de mire des observations.

Il se dirigea vers la barrière qui séparait les jardins de la forêt, et quand il aperçut Monique, à une petite distance, debout dans le sentier avec Mme Vandœuvres, le cœur lui tressaillit d’une joie subite.

— Asseyons-nous ici, disait Mme Vandœuvres, voilà des racines très engageantes.

Elle venait de se résoudre à chaperonner ces jeunes passereaux, mais d’aussi loin que possible. Au bout de quelques minutes, elle eut un léger frisson.

— Comme l’ombre est fraîche !… dit-elle. Je vais chercher une autre place. Ne vous dérangez pas, M. Dorbe, je vous le défends… Voyez, je serai très bien là-bas, sur cette grosse pierre. Nous causerons de loin.

Elle alla donc s’asseoir à vingt pas, en ayant soin de leur tourner le dos, et se posa en femme rêveuse, la joue sur sa main, les yeux noyés dans le brouillard des souvenirs. Les merles seuls, perchés sur les branches au-dessus de sa tête, jouirent de ce tableau improvisé ; mais la certitude de former avec sa toilette printanière, ses cheveux blonds et ce cadre de verdure, un adorable sujet d’aquarelle, suffisait pour le moment au bonheur de Mme Vandœuvres.

Monique ne disait rien, elle aurait eu trop à dire… elle regardait ce joli sentier et le velours des mousses sur lesquelles le soleil, à travers le feuillage encore mince, faisait pleuvoir des taches d’or. Les troncs des hêtres, d’un gris délicat, s’élançaient, sveltes et forts, à la recherche de la lumière qu’on devinait là-haut éblouissante, mais qui se faisait douce et discrète sous la jeune ramée. Être assise là, près de lui, à écouter le bruissement des feuilles, c’était le bonheur le plus pénétrant que Monique eût jamais connu. Ce ne fut point une brusque révélation ; il lui semblait qu’elle aimait Rémy depuis des années. Elle oubliait tout le reste sans effort… vivre ces minutes exquises, c’était assez.

Il la regardait, cherchant à deviner la cause de ce long silence, mais craignant lui-même de le rompre. Il suivait des yeux le contour de sa joue, de son cou sur lequel frisottaient deux petites boucles échappées, qui brillaient comme de l’or bruni dans un furtif rayon de soleil. Sa robe était de soie de Chine semée de petits bouquets sur un fond d’un jaune très pâle. Rémy eût été prêt à jurer qu’il n’avait rencontré nulle part une aussi jolie robe. Comme Monique était assise un peu au-dessus de lui, et qu’elle détournait légèrement la tête, il ne la voyait que de profil perdu, mais sa pose pleine d’abandon suffisait à le charmer. Il finit même par être ravi qu’elle ne parlât pas… ces longs silences, on ne se les permet pas avec une connaissance banale.

Quelle tranquillité régnait autour d’eux ! Tout bas, dans son cœur, Rémy bénissait Mme Vandœuvres. Il oublia l’imbroglio dans lequel il se débattait tout à l’heure, son calme lui revint. Que lui importaient les jugements de Launeuve, aussi longtemps qu’il resterait en sympathie avec l’esprit large et sincère de cette jeune fille ?

— Que ferez-vous à Launeuve, M. Dorbe ? demanda enfin Monique, suivant le fil de ses pensées. Vous savez qu’ici chacun s’emploie à quelque chose. C’est la règle.

— Et je serais bien fâché d’y déroger. Mais conseillez-moi. À quoi suis-je bon ?

— À beaucoup de choses, j’imagine. Si j’étais vous, je commencerais par débrouiller mes notes de voyage, et puis je les publierais.

— Tout juste ce que j’avais l’intention de faire ! s’écria Rémy enchanté. Mais qu’en dira Launeuve ?

— Je ne sais… Cela dépend…

— De l’esprit dans lequel je traiterai les grandes questions ?… Et comme déjà je ne suis pas en odeur de sainteté, l’examen de dogmatique sera plus rigoureux pour moi que pour un autre… On exigera que ces notes de voyage, prises au vol dans la fatigue d’une arrivée ou dans la précipitation d’un départ, expriment ce qu’il y a en moi de plus inexprimable… On voudra savoir ce que je pense de Bouddah et des Voudous, si je crois à l’évolution religieuse… et comme mon humble opinion différera peut-être de celle de nos docteurs, il y aura un orage dont je recevrai toute la grêle sur la tête.

— Quant à éluder, dit Monique, ce serait bien inutile ; une fois ou l’autre, on vous mettra sur la sellette. Notre monde veut savoir à quoi s’en tenir. Il y a bien l’autre camp à Launeuve ; si vous vous trouvez trop à l’étroit parmi nous…

— Dans l’autre camp, je ne vous rencontrerais pas, dit Rémy.

Monique le regarda, puis sourit sans répondre. Mme Vandœuvres, fatiguée de sa rêverie, venait de se lever et ouvrait son ombrelle de dentelle blanche pour continuer sa promenade, lorsque quelqu’un parut sous la verte arcade des branches.

C’était M. Colombe, le front sourcilleux, porteur d’un message dont il ne lui plaisait qu’à demi d’être chargé.

Le comité dont la réunion l’avait retenu en ville était celui d’une antique fondation appelée le Fonds des Voisins, sorte d’association de secours mutuel, dont les bases avaient été posées et le capital primitif réuni par quelques pères de famille, sages et prudents bourgeois qui habitaient tous le même quartier de Launeuve, vers la fin du quinzième siècle. Ce fonds, habilement administré, s’était fort accru, avait traversé sans naufrage plus d’une tempête politique et financière, s’était converti en bonnes hypothèques, en immeubles, en vignes, et secourait chaque année nombre de familles nécessiteuses, rejetons des trois ou quatre souches primordiales. Son conseil de surveillance se réunissait de temps en temps, mais la gérance de ces capitaux dispersés et la distribution des secours incombaient au secrétaire. Pour cette fonction difficile, absolument gratuite, on choisissait un homme de loisir et de fortune, qui pût y consacrer le plus clair de son temps. Or, le secrétaire actuel, après onze ans de services, venait de donner sa démission, et le conseil de surveillance se trouvait fort empêché pour lui découvrir un successeur.

Mlle des Anges, depuis une quinzaine, se préoccupait vivement de cette affaire, comme de tout ce qui concernait les vieilles institutions launeuvoises. Ce secrétaire futur, il était quelque part ; la Providence y avait toujours pourvu. Mlle des Anges attendait une inspiration, et l’inspiration avait jailli tout à coup.

— J’ai l’homme qu’il nous faut pour les Voisins, disait-elle à M. Colombe en le tirant à l’écart, au fond de la serre, tandis que le reste de la société, accoutumé à ces façons d’agir, s’éloignait discrètement.

— Ah ! vraiment ! qui cela ?

— Rémy Dorbe. Pourquoi cet air stupéfait ?… n’a-t-il pas les loisirs et l’intelligence nécessaires ? En premier lieu, cette charge fera de lui un homme utile, elle donnera un sens à sa vie ; en second lieu, nous lui devons, pour des raisons spéciales, cette marque de notre confiance, et en troisième lieu, je le veux !

M. Colombe s’inclina.

— Je vous donne dix minutes, reprit Mlle des Anges, pour conférer avec les autres membres du conseil, cinq minutes pour faire l’offre à M. Dorbe, que vous trouverez là-bas, et cinq minutes pour me rapporter sa réponse, qui sera affirmative. Allez, cher monsieur ! Les affaires qui trament ne valent rien.

Là-dessus elle rejoignit son monde, tandis que M. Colombe s’éloignait, un peu émotionné par cette façon cavalière de traiter les questions administratives. L’effarement fut grand parmi ses collègues quand il leur communiqua l’ultimatum de leur souveraine. Mlle des Anges avait toujours fait la pluie et le beau temps dans leur comité, comme du reste dans tous les comités de Launeuve, mais ses décrets avaient été généralement ceux du bon sens en personne.

— Bah ! dit enfin le vice-président, nous nous alarmons trop tôt ; vous verrez que M. Dorbe refusera.

Ce fut avec cet espoir que M. Colombe partit pour sa mission. Malgré le commencement d’amitié qui l’attirait vers Rémy, il était loin de le juger digne des fonctions dont on voulait l’honorer ; de plus, il n’était pas sans avoir entendu quelque écho des bruits fâcheux qui circulaient, et il estimait qu’un secrétaire des Voisins, comme la femme de César, ne doit pas même être soupçonné. Ce fut donc avec un médiocre enthousiasme qu’il se mit à la recherche de Rémy.

Quand il l’aperçut assis au pied d’un arbre, apparemment en tête à tête avec Mlle Odelle, il fut sur le point de rebrousser chemin, comme une personnification des convenances outragées… mais l’instant d’après, il vit Mme Vandœuvres à l’arrière-plan, dans son rôle d’ange tutélaire, et il s’apaisa. Ce fut néanmoins avec froideur qu’il salua Monique, puis il se tourna vers Rémy.

— J’ai une communication à vous faire de la part d’une corporation que je représente, dit-il majestueusement : la présence de mademoiselle, dont je connais les excellents principes et la discrétion, ne me gêne en rien. Le Fonds des Voisins, monsieur, vous offre la charge de secrétaire de son conseil.

Rémy connaissait fort bien cette institution, dont son père avait été autrefois président ; il savait quels devoirs incombaient au secrétaire, et il se jugeait, après une aussi longue absence de Launeuve, incapable de les remplir avec le discernement nécessaire. Étonné de cette offre soudaine, il y réfléchit pendant quelques minutes, tandis que M. Colombe adressait à Monique de solennelles remarques sur le temps.

— Je ne sais vraiment à quoi je dois l’honneur qu’on me fait ; ce n’est certainement pas à mon mérite, dit enfin Rémy. Si c’est une marque de confiance que votre honorable conseil veut bien m’accorder, j’y suis plus sensible que je ne saurais dire. Veuillez lui transmettre, avec mon refus d’assumer une tâche à laquelle je suis mal préparé, tous mes remerciements, et l’assurance que je suis entièrement à sa disposition pour le servir autrement.

Monique trouva ce petit discours admirable. Elle savait à l’avance que Rémy répondrait ainsi, tranquillement, simplement, et qu’il aurait la dignité de son côté, quelles que fussent les intentions secrètes de cette étonnante ambassade. M. Colombe parut soulagé ; cependant, pour la forme, il insista.

— Une certaine activité administrative est nécessaire dans notre ville où les distractions mondaines sont rares et où les loisirs deviennent aisément fastidieux, dit-il.

— J’ai de la besogne taillée pour longtemps, quoique dans une étoffe un peu différente, répondit Rémy. Mon intention était de publier une relation de mes rôderies, et j’ai déjà trouvé un Mécène qui m’y encourage, ajouta-t-il en regardant Monique.

La jeune fille rougit de plaisir. Dans le rôle d’oiseau-mouche que son cercle lui faisait, elle était rarement prise au sérieux comme elle méritait de l’être. Elle en avait souffert plus d’une fois. Mais aux yeux de Rémy, son opinion avait donc quelque valeur ? il en tenait compte ? ses paroles auraient une petite part dans le travail dont Launeuve serait forcé de reconnaître la valeur ?… Heureuse et fière de la place qu’il lui faisait, elle répondit au regard du jeune homme par un sourire rayonnant.

M. Colombe, à travers son lorgnon, vit très distinctement ce sourire et cette rougeur. Aussitôt, il lui parut que toutes les colonnes de l’ordre social étaient ébranlées, que tous les principes dansaient la sarabande, que les filles les mieux élevées devenaient légères, et que les jeunes gens du siècle repoussaient de saints devoirs pour se consacrer à une littérature frivole.

— C’est votre réponse définitive que je porte à mon comité ? fit-il avec une grande raideur.

— Définitive, si vous voulez bien être mon interprète.

M. Colombe s’éloigna.

— Était-ce sérieux ?… j’ai peine à le croire, dit Rémy à Monique.

— M. Colombe n’est pas homme à plaisanter ; mais j’avoue aussi que cette démarche me paraît étrange.

— Si abrupte d’un bout à l’autre !…

— Et si peu engageante dans les termes ! Même avec le désir d’accepter, vous auriez été obligé de refuser.

— C’est ce que j’ai fort bien senti. Il était impossible d’hésiter une seconde. D’ailleurs, avant de songer à la chose publique, j’aurai besoin d’une ou deux années pour me retrouver, pour rapprendre la vie d’ici, pour me refaire une peau de Launeuvois… Ah ! madame, vous nous aviez désertés ! fit-il en se levant pour aller à la rencontre de Mme Vandœuvres qui se rapprochait d’eux.

— Je vous ai beaucoup manqué, sans doute ?… M. Colombe est déjà parti ?

— Comme vous voyez. Mettez-vous ici, je vous prie. Le soleil y a passé, vous ne trouverez plus l’ombre trop fraîche.

— Je crains que nous n’ayons déjà fait trop longtemps bande à part, dit Berthe en consultant sa montre. Retournons.

Ils reprirent lentement le chemin des serres, où M. Colombe venait d’arriver.

— Eh bien ? eh bien ? fit Mlle des Anges en apercevant son mandataire. Vous voilà enfin ! J’ai cru qu’on ne vous reverrait jamais !… vous êtes en retard de huit minutes et demie ! Et que dit M. Dorbe de notre proposition ? Peut-il entrer en charge demain ?

— M. Dorbe refuse formellement, répondit l’ambassadeur qui, tout plein encore d’une sainte colère, choisit exprès les termes les plus propres à irriter l’impérieuse vieille demoiselle.

— Il refuse ! je voudrais bien voir cela ! Allons donc, c’est impossible !… Vous vous y êtes pris maladroitement !

— Je méritais une autre récompense, fit M. Colombe d’un ton blessé.

— Bon ! bon ! ne vous fâchez pas… Mais le monde est donc détraqué !

— Détraqué, c’est le mot. Il n’est plus rien de stable, plus de principes, plus de tenue, rien !

— Et quelles raisons donne-t-il, je vous prie ? interrogea Mlle des Anges en se campant devant lui, les bras croisés.

— Il veut écrire un livre.

— Quelle sorte de livre ?

— Un récit de ses voyages, si j’ai bien compris.

— Hum ! marchandise légère !… N’importe, s’il y tient, il pourra l’écrire à moments perdus, et accepter tout de même cet emploi. Il ne sait pas ce qu’il refuse. C’est la considération, c’est une position franche, c’est un démenti aux bruits qui courent !… Il a perdu le sens, je le lui dirai !

— Je vous prierai respectueusement de ne pas insister auprès de M. Dorbe, fit M. Colombe d’un ton résolu. Mon comité et moi, nous nous attendions à ce refus, nous le tenons pour définitif.

Là-dessus, il s’inclina devant Mlle des Anges et la quitta. La belliqueuse petite personne ne semblait jamais plus forte qu’en face d’une résistance. « Ils sentiront ma main ! dit-elle, les yeux pleins d’un feu martial. Ils verront si l’on m’échappe ! Comment, Launeuve aurait prospéré pendant trente-cinq ans sous ma direction pour finir dans l’anarchie ! Je les remettrai tous à leur place, à commencer par Monique Odelle, qui se mêle aussi de dire non ! Ils ne savent plus dire que non, c’est une épidémie !… Mais où est-elle donc, cette Monique ! Voilà une heure que je ne l’ai aperçue… C’est une petite barque folle, qu’il s’agit d’amarrer au plus tôt dans le mariage. J’entends que d’ici à demain au plus tard, M. Colombe ait présenté sa demande. »

QUATRIÈME PARTIE.

I

Le surlendemain, vers dix heures, Monique descendait la ruelle des Étourds. Ce terme du vieux français est resté avec beaucoup d’autres archaïsmes dans notre langue romande, et l’on dit à Launeuve : J’ai les étourds, pour dire : J’ai le vertige. La ruelle qui porte ce nom significatif est la plus escarpée de la ville ; son pavé raboteux la rend impraticable à tout véhicule, et si les habitants de la haute ville la descendent parfois, ils ne la remontent guère, surtout pendant les heures chaudes du jour. Monique avait depuis quelque temps des raisons particulières pour l’éviter, elle craignait d’y faire la rencontre de M. Colombe, qui visitait journellement ses filleuls ; l’atelier du relieur se trouvait au rez-de-chaussée d’une des maisons de la ruelle et s’ouvrait directement sur le trottoir. Mais aujourd’hui, elle était pressée et avait pris le plus court.

Une de ses amies, qui était un talent professionnel, désirait lui montrer de fort belles faïences qu’elle venait de peindre et que leur acheteur devait faire prendre le jour même. Elle avait invité d’autres amateurs à cette petite exposition ; sans trop se l’avouer, Monique espérait vaguement y rencontrer Rémy Dorbe. C’était presque à son intention qu’elle avait choisi ce costume de promenade, d’une étoffe souple couleur beige, drapée en longs plis et garnie d’une large dentelle de laine, et ce chapeau dont les légers marabouts bleu pâle caressaient ses cheveux.

Pourtant Monique était triste ; elle entrevoyait dans un avenir très prochain des complications pénibles, des conflits qui lui faisaient peur. Elle se défendrait ; elle y était toujours plus résolue, mais l’angoisse de cette lutte inégale lui serrait déjà le cœur. Le moindre dissentiment avec ses amies, avec des indifférents même, lui était une souffrance ; où trouverait-elle la force d’affronter les reproches, les apostrophes impérieuses de Mlle des Anges, et la froideur glaciale de sa mère ? Et pour qui lutterait-elle ainsi ? « Pour moi-même, pour ma liberté !… Oui, sans doute ; mais ma liberté ne m’est-elle pas devenue plus chère depuis quelques jours ? »

Tout en s’interrogeant ainsi, elle descendait lentement la ruelle, posant avec précaution la fine pointe de sa bottine sur le pavé tantôt glissant, tantôt rugueux. Comme elle passait devant la maison du relieur, une femme se précipita hors de l’atelier.

— Mademoiselle, mademoiselle ! c’est le bon Dieu qui vous envoie… Entrez, entrez vite, dites-moi ce qu’il faut faire… Joseph est sorti, je suis toute seule… J’en ai déjà eu quatre, mais jamais je n’ai vu ça !

— Vu quoi ? qu’y a-t-il ? demanda Monique en traversant l’atelier pour entrer dans une petite chambre attenante.

— Ça ! répondit la femme en étendant la main vers le berceau.

Deux bébés y étaient couchés côte à côte ; l’un criait à perdre haleine, mais l’autre ne faisait entendre qu’un bruit étranglé. Tout raide, les lèvres bleues, les yeux tournés, il agitait ses pauvres petits bras dans cet affreux mouvement spasmodique qui tord les articulations et n’a rien d’un mouvement humain. Monique, quoique absolument inexpérimentée, se pencha sur le berceau et saisit l’enfant dont elle appuya la tête sur son épaule pour la tenir élevée.

— J’en ai déjà eu quatre, et pas un qui se soit imaginé d’avoir les convulsions !… gémissait la mère. Celui-ci n’a rien fait comme les autres depuis le premier jour.

— Il vous faut un docteur, dit Monique. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’on fait en pareil cas… Peut-être un bain chaud, qu’en pensez-vous ? Envoyez quelqu’un chez le docteur Lamier… courez demander conseil à une voisine.

Elle s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit de sa main restée libre.

— Mais vous allez abîmer votre belle robe, fit la mère, avec cette préoccupation du détail matériel qu’ont les pauvres gens.

— Est-ce que je songe à cela ! dit Monique. Allez vite, et amenez une voisine.

La tête de l’enfant roulait lourdement sur son bras ; elle s’assit pour l’appuyer plus commodément contre elle, et surveilla d’un œil effrayé les contractions étranges de ce petit visage. Des taches livides marbraient les joues, la teinte des lèvres pâlissait, et les yeux semblaient noyés dans un fluide bleuâtre. Tout à coup une sorte de frémissement passa dans les membres ; la tête se renversa entièrement, les paupières s’abaissèrent.

« C’est la fin de la crise, pensa Monique ; je sens son petit bras se détendre. »

Au même instant la porte s’ouvrit et M. Colombe parut sur le seuil.

Depuis l’avant-veille, son irritation contre Monique n’avait fait que croître, en même temps que son désir de contraindre cette jeune fille rebelle à lui rendre les armes. Quand il l’aperçut dans cet humble intérieur, tenant l’enfant sur ses genoux, il crut à une victoire aussi réjouissante qu’inattendue. Elle attendait sa visite, apparemment… c’était de cette manière qu’elle lui offrait sa capitulation. Mais ses yeux myopes reconnurent bientôt quelque chose d’étrange dans l’attitude de Monique, dans l’immobilité de l’enfant.

— Ne le réveillez pas, dit la jeune fille à voix basse. Il vient d’avoir une affreuse convulsion ; il commence seulement à se calmer.

M. Colombe inquiet se pencha sur le bébé, posa un doigt sur sa tempe, puis sur son cœur, approcha son oreille de la bouche pâlie : sans dire un mot à Monique, il lui enleva doucement son fardeau et le porta sur le grand lit blanc qui occupait le fond de la chambre.

— Il ne dort pas, dit-il en revenant vers la jeune fille, il est mort, le pauvre petit.

— Mort, là, sur mes genoux ! murmura-t-elle avec un grand frisson. Mon Dieu !

Elle se détourna.

— La mère devrait venir, essaya-t-elle de prononcer, mais un grand sanglot lui coupa la voix, et elle éclata en pleurs nerveux.

— Comme vous voilà ébranlée ! fit M. Colombe avec un léger tremblement dans son timbre toujours si égal. Cette émotion est fort naturelle ; je devine tous vos sentiments, ma chère demoiselle… mais permettez que je vous dise…

— Ah ! laissez-moi, fit Monique en passant à la hâte son mouchoir sur ses yeux.

Pouvait-on bien employer cette expression niaise de « chère demoiselle » en un tel moment ! La mère rentrait avec une voisine ; quand elle aperçut l’enfant couché sur son oreiller, elle courut à lui, le prit dans ses bras, et tout à coup poussa un grand cri. Monique se boucha les oreilles et sortit en courant.

Ébranlée comme elle l’était, elle ne songea plus à descendre chez son amie ; mais prenant un petit passage voûté, elle sortit de la ruelle, traversa un pont jeté sur le ravin qui coupe en deux la ville, et se trouva bientôt sur la terrasse de la cathédrale. Le ciel était gris, le lac avait une teinte de plomb rayée de traînées blanches ; les mouettes criaient si fort qu’on les entendait même à cette distance. Rien de plus lugubre, de plus sauvage que cette clameur d’affamés. Monique s’accoudant au mur de la terrasse, sentit une indicible tristesse l’envahir. Elle voyait ces fortes ailes blanches, aiguës comme un éclair, battre l’eau en tournoyant, puis s’approcher des gros rochers gris qui avoisinent le port, et finalement s’y poser en grand nombre, tandis que les cris redoublaient… on eût dit un congrès de désespérés.

Monique se détourna brusquement : l’eau triste, le ciel voilé, ces oiseaux au plumage de deuil qui se lamentaient, tout ravivait en elle l’impression affreuse qu’elle venait de recevoir. Pour la première fois, elle avait vu mourir ; la pensée que cette petite âme s’était envolée de ses mains, que ce dernier souffle, inaperçu, avait effleuré le sien, lui semblait mystérieuse et terrible. Elle quitta le bord de la terrasse et vint s’asseoir dans le cloître, où la vue était bornée comme l’existence des vieux moines qui l’avaient construit autrefois, et dont les tombes formaient aujourd’hui le chemin des vivants. Laissant errer ses yeux sur les antiques sculptures, sur les corniches ébréchées, dont quelques débris jonchaient l’herbe au pied des colonnettes, Monique s’abandonna à une profonde rêverie.

Toutes ses inquiétudes, ses agitations, tous ses désirs lui apparaissaient vains et frivoles devant cette vision : la mort, qui lui était apparue tout à coup. À quoi bon courir après les espérances, quand chaque pas vous rapproche de ce seuil redoutable, qu’il faudra franchir et sur lequel on abandonne tout ? À quoi bon lutter, quand un seul coup de cette main froide peut vous arracher le prix de la lutte ?… Une vague terreur saisissait la jeune fille ; elle sentait qu’en cette minute de lassitude, de découragement, elle serait capable de toutes les concessions. Elle se leva et fit quelques pas ; dans sa disposition d’esprit, elle eût été heureuse de voir l’un des vieux moines se dresser devant elle pour lui reprocher sa lâcheté. Oui, c’était de lâcheté qu’elle s’accusait : on voulait lui arracher son bien le plus précieux, la liberté de suivre son cœur, et elle avait à peine le courage de le défendre.

Monique était faite d’impressions plus que de fermeté ; chez ces natures, la victoire dépend parfois moins de la volonté que des circonstances extérieures, le moment psychologique y joue un grand rôle. Sous l’influence de cette impression morbide que la mort est la seule réalité et que tout le reste importe peu, Monique aurait-elle soutenu une bataille rangée ?… Épouvantée de sa faiblesse, n’osant rentrer chez elle de peur d’y trouver la lutte, elle quitta lentement la terrasse et descendit chez un fleuriste auquel elle commanda une guirlande de muguets et de violettes pour le petit cercueil. Le jardinier, qui la connaissait, voulut lui témoigner sa sympathie.

— C’était votre filleul, mademoiselle ?

— Non, répondit Monique qui rougit subitement.

— Ah !… fit l’homme un peu déconcerté, on me l’avait dit.

— On s’est trompé.

— Il paraît que l’autre petit a été pris du même mal.

— Quand cela ? s’écria Monique.

— Il n’y a guère que dix minutes. J’ai vu le père courir chez le docteur. Vous savez, il est rare qu’un jumeau prospère sans l’autre. Faudra-t-il envoyer deux guirlandes dans le cas où…

Monique lui jeta un regard qui l’empêcha de poursuivre.

— Ce n’est pas pour avancer sa mort, au moins, murmura-t-il, confus de son manque de tact, je lui corde bien de vivre, à ce pauvre petit.

Mais déjà Monique était sortie, émue, elle aussi, de sentiments dont elle était épouvantée. Si les deux enfants étaient repris, ils n’auraient pas besoin de marraine, voilà ce qu’elle s’était dit, involontairement, avec une impression de soulagement qui n’avait duré qu’un éclair, dont elle était à peine responsable, mais qui lui causait une indicible horreur. Aurait-elle, même pendant une fraction de seconde, souhaité la mort de ces pauvres petits êtres ?… Bien qu’elle fût brisée d’émotion et de fatigue, elle se dirigea de nouveau vers la ruelle des Étourds ; au moment d’y arriver, elle rencontra le docteur Lamier qui venait rejoindre sa voiture au bas de la ruelle.

— Comment va-t-il ? demanda Monique haletante.

— Chère mademoiselle, dit le docteur, qui était un homme du monde, très perspicace, et tenu par sa femme au courant de la chronique, vous voilà dans un état d’agitation qui me peine. Permettez-moi de faire quelques pas avec vous.

Il l’emmena d’un air d’autorité courtoise, dans une direction opposée à la ruelle.

— Ne montez pas là-haut, dit-il, c’est plein de commères. D’ailleurs, M. Colombe y est ; il suffira aux éventualités. J’ai appris de lui que vous étiez là, au moment de la crise qui a emporté le premier.

— Il est mort sur mes genoux ! murmura Monique, avec le frisson qui la secouait tout entière, chaque fois que ce souvenir revenait. Oh ! mon Dieu, ces yeux renversés !… Mais dites-moi comme va le second… Docteur, sauvez-le, je vous en supplie !…

Le docteur la regarda avec surprise, cherchait à démêler la vraie cause de cette angoisse. Avant de répondre, il fit un signe à son cocher.

— Laissez-moi vous ramener chez vous, dit-il à Monique en la conduisant à sa voiture.

Il y monta à côté d’elle et reprit après un moment de silence :

— Il y a encore de l’espoir pour cet enfant.

À son tour Monique devina que le cas était grave ; mais comme elle avait retrouvé quelque empire sur elle-même, elle questionna le docteur avec un calme apparent ; elle lui demanda en quoi elle pourrait se rendre utile, et si la mère était pourvue de tout le nécessaire. Cependant, quand elle descendit de voiture, elle était si pâle, elle avait l’air si brisé que le docteur la considéra avec une sollicitude plus que professionnelle.

— Vous aurez une bonne migraine, dit-il, fermez les volets et couchez-vous pendant une ou deux heures, voilà mon ordonnance.

Comme elle disparaissait dans la maison, et que le docteur allait prendre les rênes des mains de son cocher, – car il aimait à conduire lui-même, surtout dans les rues tortueuses de la ville haute où son habileté brillait à chaque contour, – il aperçut Rémy Dorbe qui s’avançait rapidement vers lui. Prenant à peine le temps de saluer le docteur dans les formes un peu compliquées de la politesse de Launeuve :

— Mlle Odelle n’est pas malade, j’espère ? fit-il avec anxiété.

— Ah ! bonjour, cher monsieur, enchanté de vous voir… comment vous portez-vous ? dit le docteur, taquin de nature. Si vous n’avez rien de mieux à faire, montez ici, nous causerons. J’ai quelqu’un à voir à l’autre bout de la ville… Mlle Odelle, malade ? Vous pensez que la compagnie d’un médecin suffit à produire des symptômes morbides ?

— Elle m’a semblé très pâle, j’espère m’être trompé, dit Rémy, dont le regard inquiet ne quittait pas la maison de Mlle des Anges.

Il monta sur le siège, tandis que le cocher s’installait au fond de la vieille calèche démodée qui avait fidèlement servi trois générations de docteurs. M. Lamier constata tranquillement, comme s’il établissait un diagnostic, que Rémy Dorbe paraissait s’intéresser vivement à la santé de Mlle Odelle, et il se promit de n’en rien dire à sa femme. Mais il méditait un autre entretien.

Depuis la réception de cette fameuse lettre anonyme que l’intermédiaire obligeant de Mme Lamier avait communiquée à tout Launeuve, le docteur s’était promis qu’à la première occasion, il avertirait Rémy et même qu’il l’interrogerait, afin de pouvoir, cas échéant, le défendre en éclaircissant ce qui n’était peut-être qu’un bizarre quiproquo.

— Pour ce qui concerne Mlle Odelle, rassurez-vous, commença-t-il, d’un air que Rémy trouva trop indifférent sur un tel sujet. Elle est entrée tout à l’heure chez de pauvres gens et y a vu mourir un bébé, ce qui lui a frappé l’imagination.

— La sensibilité de Mlle Odelle n’est pas affaire d’imagination, répliqua Rémy avec quelque chaleur.

— C’est possible, les jeunes filles sont un mystère au-dessus de ma portée. Mais parlons de vous, monsieur, poursuivit le docteur sans autre préambule ; si j’avais pu vous harponner un instant, l’autre jour à Chanveyres, vous auriez subi un interrogatoire.

— Merci, je sors d’en prendre, répondit Rémy, qui se rappela aussitôt Me Chauvette.

— Vraiment, on vous fait des questions ?…

— Fort étranges.

— Et vous avez remarqué, n’est-ce pas, un certain changement dans les dispositions générales à votre égard ?

— Donnez-moi la clef de cette énigme, fit Rémy brusquement. Je n’en ai parlé encore à âme qui vive, mais je pressens je ne sais quoi, un complot mystérieux…

— Et vous n’avez aucun reproche à vous faire ? dit le docteur avec une certaine solennité.

— Qui oserait se prétendre irréprochable ? répondit Rémy. À force de fouiller ma conscience, je l’ai mise en chair vive, elle me semble douloureuse sur tous les points. Mais je cherche vainement en quoi j’ai pu démériter de Launeuve.

— Vous avez un ennemi quelque part, fit le docteur lentement, en tenant ses yeux fixés sur la belle figure ouverte du jeune homme. Êtes-vous sûr de n’avoir lésé personne, de n’avoir excité aucune rancune masculine… ou féminine ?

— Vous êtes plus mystérieux qu’un sphinx, cher docteur. Abrégez mon supplice.

— Des lettres anonymes, qui vous visent directement, ont été adressées à plusieurs personnes…

— De Launeuve ?

— De Launeuve. On les met en garde contre vous, on fait des allusions à je ne sais quel méfait. Il paraît que vous avez été un grand criminel…

— Sous quelle latitude ?

— C’est ce que votre accusateur néglige de dire, aussi les conjectures vont-elles leur train.

— Et vous avez reçu vous-même une de ces lettres ?

— Oui… attendez, je dois l’avoir sur moi… Je ne souhaitais qu’une occasion de vous la montrer, poursuivit le docteur gravement, en ouvrant son portefeuille ; j’ai à cœur de vous voir vous disculper le plus tôt possible.

— Et vous vous imaginez que j’en prendrai la peine ! s’écria Rémy quand, après avoir parcouru la lettre, il laissa voir la rougeur indignée qui lui montait au visage. Je m’abaisserais à relever de pareilles inepties !… Tenez, ce n’est pas pour moi que je rougis, c’est pour vous, c’est pour ce vénérable cercle de gobe-mouches qui s’appelle la société de Launeuve !… Et c’est là-dessus qu’on se permet de me juger, fit-il avec un geste méprisant, comme pour jeter la lettre dans la boue de la rue, mais il se retint… Pardon ! j’oubliais que ce bijou littéraire est votre propriété personnelle ; il serait fâcheux de l’endommager.

— Très bien, jeune homme, dit le docteur avec son flegme habituel ; j’aime à vous voir cette ironie et ce noble courroux. Mais songez qu’avec votre stature d’homme antédiluvien et sur ce siège élevé, vous risquez d’attirer l’attention, si vous gesticulez de la sorte.

Rémy se calma, tout en souriant avec dédain.

— Et il en circule, de ces compositions… ?

— Quatre ou cinq, à ma connaissance.

— J’y vois clair maintenant. Je comprends l’air effaré de mes respectables concitoyens. Je suis classé sans appel… J’ai commis un de ces forfaits que la loi n’atteint pas, mais que les honnêtes gens réprouvent avec horreur. Il ne me reste qu’à prendre mon billet pour l’Amérique, ou à me faire évangéliste par expiation, après un aveu général sur la place publique.

— Parlons raison, dit le docteur. Il vous reste à chercher votre ennemi anonyme, et puis à vous disculper d’une manière éclatante. Launeuve l’attend de vous.

— Mlle des Anges sait-elle ?… demanda Rémy.

— Probablement. C’est même, je crois, pour cette raison qu’elle vous a honoré l’autre jour d’une faveur si particulière. Cet emploi qu’on vous a offert sur son injonction expresse, était une sorte de réparation d’honneur. Du reste, pour vous épargner d’autres questions, je vous dirai en résumé que chacun le sait… chacun et même chacune. Voilà, en deux mots, la situation. Vous entrevoyez, je présume, la nécessité d’en sortir ?

— J’en sortirai, dit le jeune homme. Et Launeuve rougira de honte !

— Ainsi soit-il ! fit le docteur en arrêtant ses deux paisibles trotteurs. Je descends ici ; voulez-vous m’attendre ?

— Merci. J’ai affaire en ville… Tenez-vous beaucoup à ce document ? demanda Rémy en secouant la lettre du bout des doigts, avec dégoût.

— Pas le moins du monde. Gardez-la ; elle pourra vous être utile comme pièce de conviction.

Et il lui serra la main en le quittant.

— J’ai enfoncé le bistouri un peu brusquement, n’est-ce pas ? Mais les plus courtes opérations sont les meilleures. Allez, mon cher ami, et puisse l’auteur de cette charmante plaisanterie ne pas se trouver trop tôt sur votre chemin, car vous en feriez, je crois, de la charpie !

II

Rémy contenait son indignation, mais elle le brûlait en dedans. Launeuve, avec ses petits commérages, ses mesquineries, ses défiances, lui paraissait absolument haïssable ; il n’eût demandé qu’à secouer contre elle la poussière de ses souliers et à lui tourner le dos pour toujours. Mais s’enfuir sans avoir découvert le lâche insulteur qui crachait sur sa réputation ! Mais savoir que derrière lui on hocherait la tête, qu’une légende calomnieuse s’attacherait à son nom ! Le docteur avait raison ; il fallait déchirer cet abominable tissu de mensonges. Comment ?…

Rémy marchait la tête baissée, sans s’apercevoir que la pluie commençait à tomber. Tout à coup, un parapluie le frôla de si près qu’il faillit lui enlever son chapeau. Rémy jeta un regard distrait sous ce dôme de soie myrte et reconnut M. Colombe.

— Pardon ! dit celui-ci avec une froideur marquée. Je vous ai heurté, je crois ?

Mais quand il remarqua l’air triste du jeune homme dont il s’était proposé de guider les voies, il s’adoucit.

— Vous n’avez pas de parapluie, fit-il, songeant tout d’abord à l’hygiène. Vous vous enrhumerez… Montez chez moi pour laisser passer l’averse.

Il élevait son parapluie de façon à abriter Rémy.

— Je vous remercie, dit celui-ci, mais j’ai des préoccupations qui me rendent peu sociable…

— Nous en avons tous, fit M. Colombe avec précipitation. Il faut les supporter patiemment, attendre la fin, croire, espérer… Comme ce trottoir est mouillé, et moi qui n’ai pas de galoches !… Mais nous voici à ma porte. Vous ne voulez pas monter, décidément ?… Prenez du moins mon parapluie. Non ? Je vous aurais accompagné volontiers, mais je n’ai pas de galoches, et je me sens déjà les pieds humides.

Il ouvrit en toute hâte la porte de sa maison, un chef-d’œuvre de vieille menuiserie et de vieilles ferrures en fleurs de lis. En l’entendant retomber derrière lui, il eut un soupir de soulagement. Dans cette affaire de lettres anonymes, il voulait rester complètement neutre, et il s’était juré de n’aborder ce sujet avec personne.

Rémy, pour attendre la fin de la giboulée, entra chez le tailleur dont le magasin formait l’angle de la rue et s’honorait de l’antique raison de commerce : Lumeau et fils, british tailors. Il fut reçu par l’artiste lui-même, qui se pencha au-dessus du comptoir pour le considérer avec une politesse un peu soupçonneuse. Rémy crut s’apercevoir que les commis se poussaient du coude.

— Que désire monsieur ?

— Je n’en sais rien… montrez-moi des cravates, si vous voulez.

Il prit une chaise, le marchand suivait tous ses mouvements d’un œil anxieux, comme s’il eût cru avoir affaire à un adroit escamoteur. Cependant les cravates furent apportées ; Rémy en choisit plusieurs et les paya, ce qui opéra une révolution dans les idées de M. Lumeau. La vue d’un fort beau porte-monnaie amplement garni lui fit faire de sérieuses réflexions sur la lâcheté des lettres anonymes et le détriment qu’elles peuvent occasionner au commerce. Ce client qui paraissait désireux de remonter complètement sa garde-robe, qui se faisait montrer les draps les plus fins sans en discuter le prix, et qui donnait pour référence un des notaires les mieux posés de la ville, M. Lumeau avait failli le mettre en fuite par un accueil farouche. Il répara cette insigne maladresse autant qu’il était en son pouvoir, par des accents remplis de componction, et par des empressements que les commis imitaient de leur mieux.

Rémy s’amusait à le voir voltiger autour de lui comme un gros papillon et à entendre ses interjections admiratives, tandis qu’il prenait la mesure de sa taille et de ses épaules. Cette opération avait lieu dans un petit salon contigu au magasin, et d’où tout profane était exclu. Au bout de quelques minutes, le ton de M. Lumeau devint confidentiel :

— Je vous recommanderais le veston en tweed grisaille, pour le matin. Cette coupe fera valoir un torse comme celui de monsieur… Je vous ai vu passer avant-hier dans l’avenue, quelqu’un m’a dit : « Voilà M. Rémy Dorbe, qui revient de Constantinople, » et j’ai fait à part moi la remarque que votre pantalon était taillé furieusement à la turque. Veuillez excuser ma liberté… C’est malgré moi que j’observe ces choses… mais les dames, voyez-vous, les observent aussi, et je suis persuadé qu’elles vous préféreront avec la coupe anglaise. Trente-cinq centimètres par ici, le double en travers… Un costume irréprochable, c’est la meilleure recommandation…

Il s’interrompit pour soulever respectueusement le bras de Rémy.

— Mes coupes paraîtront avantageusement sur la charpente de monsieur, si monsieur veut bien excuser l’expression… Ce paletot, par exemple, frotté aux coutures,… il n’en faut pas davantage pour faire causer toute une ville. Monsieur ignore sans doute que le bruit a couru que monsieur était revenu d’Orient absolument décavé, avec des malles pleines de tapis de Perse à vendre, mais sans une redingote présentable !

La voix de M. Lumeau était si tragique que Rémy ne put s’empêcher de rire.

— On a beau dire, reprit le tailleur, le costume est toujours ce qui distingue les peuples civilisés des sauvages.

— Il n’y a guère que cela, en effet, fit Rémy avec ironie.

— Et l’on a mis en circulation autre chose que des rumeurs, poursuivit M. Lumeau ; ma conscience m’oblige à vous le révéler !… On a été jusqu’à écrire des lettres anonymes… et j’en ai reçu une… et la voici !

Il se précipita vers un pupitre à casiers. Tandis qu’il mesurait Rémy, son repentir n’avait fait qu’augmenter à chaque minute, et il se croyait obligé de donner maintenant une preuve extraordinaire de confiance et de contrition à ce client d’abord méconnu.

— Voulez-vous la lire, ou faut-il la déchirer pour vous montrer le cas que j’en fais ? s’écria-t-il en agitant un papier jaunâtre que Rémy ouvrit et-parcourut d’un air indifférent.

— Avec votre permission, je le garde, dit-il en tirant son portefeuille ; j’en aurai bientôt une collection. Il va sans dire que vous n’avez pas une minute ajouté foi à cette calomnie ?…

— Pas une seconde, je vous le jure !… C’est le pantalon qui a fait tout le mal, que je me suis dit instantanément. L’homme extérieur, c’est ce qu’on juge, voyez-vous… Soyez sûr que c’est le tailleur qui fait la réputation… et que je mettrai tous mes soins à rétablir la vôtre.

Sa voix s’émut ; Rémy, qui n’avait plus envie de rire, le remercia de ses intentions obligeantes et sortit.

Un refuge lui restait dans ce Launeuve hostile et défiant, le salon de Mme Vandœuvres ; il s’y rendit. « Pourvu qu’elle ne soit pas à filer ! » se dit-il, car il n’était pas en humeur de marivaudages.

Mme Vandœuvres ne filait pas ; elle écrivait une lettre et ferma son buvard quand elle aperçut Rémy. Elle aussi semblait plus sérieuse que de coutume.

— Venu en ville malgré la pluie ! c’est méritoire… Pour moi, je déteste ces giboulées du printemps. Comme vous voyez, j’étais ici, toute seule, à méditer sur mes péchés.

— Vous en avez de graves sur la conscience ?

— Assez. J’ai mis la ville en feu, et voilà que l’incendie m’amuse moins que je ne croyais… Je n’en suis plus maîtresse, cela commence à m’inquiéter. Et puis, il surgit des complications… Avez-vous vu Mlle Odelle, aujourd’hui ?

Rémy rougit vivement ; mais comme il tournait le dos à la fenêtre, il espéra que cette émotion soudaine échapperait à Mme Vandœuvres.

— Je n’ai fait que l’entrevoir, répondit-il brièvement. Je n’ai pas même pu la saluer.

— D’où venait-elle ?

Ici Mme Vandœuvres s’interrompit en entendant un bruit de roues sur le pavé ; elle s’approcha de la fenêtre.

— Une visite pour moi ?… Non, c’est le coupé de M. Colombe ; pourquoi s’arrête-t-il ?

Le cocher retenait son cheval qui piaffait devant un obstacle d’abord invisible ; puis la voiture ayant reculé de quelques pas, on aperçut au milieu de la rue un grand mouchoir blanc que le vent avait enlevé à quelque lessive et jeté sur le pavé.

— Si j’étais M. Colombe, je me déferais de cette bête ombrageuse, dit la jeune femme. Imaginez qu’elle a peur du blanc… l’autre jour, je l’ai vue faire un grand écart devant un mur fraîchement passé à la chaux…

M. Colombe venait de se montrer à la portière ; au bout d’un instant, il l’ouvrit, et mettant pied à terre, ramassa lui-même le mouchoir, car son cocher n’osait lâcher les rênes. Il était en habit noir et en cravate blanche, ses souliers vernis semblaient craindre le contact du pavé.

— Que signifie ce costume à cette heure ? fit Mme Vandœuvres, qu’une pensée subite parut frapper. On ne s’habille ainsi que pour une demande en mariage… poursuivit-elle en regardant Rémy furtivement. Tenez, voulez-vous faire un pari ?… Non ? le pari vous semble une institution immorale ?

— Je parierai très volontiers contre vous, pourvu que je sois sûr de perdre, répondit-il.

— Soyez sans crainte… Je parie que dans huit jours Mlle Odelle sera fiancée à M. Colombe.

— Et moi je vous jure qu’elle ne le sera pas ! fit-il en se levant brusquement.

— Bon voyage ! dit-elle avec un petit rire, en suivant des yeux le coupé qui s’éloignait… Ah ! vous vous y opposez ? poursuivit Berthe la fileuse, revenant à Rémy qui, les sourcils encore froncés, frémissait d’une émotion singulière. Je suis charmée que nous nous rencontrions sur ce point. Monique n’est pas faite pour la philanthropie. Mais les jeunes filles s’ignorent parfois elles-mêmes… ah ! c’est une terrible méprise qu’elle commettra, si elle dit oui !

— Puisque vous êtes son amie, avertissez-la, s’écria Rémy.

Mme Vandœuvres haussa les épaules.

— Elle demandera huit jours pour réfléchir ; si je la vois dans l’intervalle, je lui glisserai un petit mot, mais c’est une affaire délicate, je risque de me mettre à couteaux tirés avec Mlle des Anges, si je contrecarre un de ses projets favoris.

Rémy se prit la tête à deux mains.

— Chacun a donc quelque intrigue à mener ! fit-il avec une sorte de désespoir. C’est à devenir fou !… Dans cette odieuse ville, qui est-ce donc qui ne machine rien ?

— Moi, dit Mme Vandœuvres avec sérénité.

Elle le regardait, et ils ne purent s’empêcher de rire tous deux.

— Asseyez-vous, dit-elle ; je vais vous débrouiller tout cela. Au fond, Launeuve était las du règne de M. Colombe ; j’ai donné la chiquenaude nécessaire, et l’écroulement a commencé, avec passablement de bruit et de poussière. Voilà tout… Les uns disent : « C’est bien fait, » ce sont vos partisans. Mais les conservateurs protestent, intriguent, minent ; ils vous ont suscité un ennemi, ils répandent sur vous des bruits défavorables. Deux camps, deux étendards, voilà la situation… Comme c’est simple, n’est-ce pas ?

— Les femmes ont fait la Fronde, dit Rémy.

— Les femmes font tout, c’est incontestable ; sans elles le monde serait une stagnation. Mais si vous avez des inquiétudes personnelles, rassurez-vous, tout s’éclaircira, tout finira comme une sonate de Mozart, dans une harmonie brillante et victorieuse. Quant à Monique, je suis absolument sûre…

Rémy la regardait avec une anxiété qu’il ne dissimulait pas.

— Qu’elle demandera huit jours de réflexion !

On annonça un autre visiteur, et Rémy se retira tôt après.

L’impression angoissante qu’on a en rêve, quand, perdu dans un labyrinthe, on s’épuise à en chercher l’issue, le poursuivait depuis le matin. Il se sentait pris dans le plus tortueux entrelacement d’effets, sans cause apparente, de manœuvres obscures et de mystérieuses menaces… La tête lui tournait.

Comme Monique, il chercha la solitude de quelque promenade déserte où il pût suivre sans distraction le fil confus de ses pensées. Un danger vague rampait autour de lui ; saisir l’ennemi anonyme lui paraissait tout à l’heure la première nécessité de sa situation, mais les paroles de Mme Vandœuvres avaient fait surgir un bien autre péril, dont l’idée seule l’avait secoué jusqu’au fond de son être. Aimait-il donc Monique ? Peut-être… Il n’avait pas songé à se le demander. Le sentiment de calme, d’apaisement, de sécurité qu’il trouvait auprès d’elle, l’admiration pour cette transparente sincérité qui était comme la limpide enveloppe de son âme, l’attrait qui l’obligeait à suivre tous ses mouvements, toutes ses paroles, était-ce de l’amour ?… C’était moins, et c’était plus… Il n’aurait pu dire de quelle couleur étaient ses yeux, mais il y avait lu des choses ineffables. Quoi ! M. Colombe, cet homme de bois, cette raide incarnation de la responsabilité, et Monique, ce rayon, cette gracieuse créature pétrie de rêves, d’impulsions et d’inconséquences !…

Rémy quitta brusquement le banc sur lequel il s’était assis et reprit à grandes enjambées sa promenade sous les tilleuls. Que faire ? dans sa position actuelle, en butte à des accusations trop vagues, trop insaisissables pour qu’il pût les réfuter, entouré de malveillance, ou de cette froide impartialité qui se tient sur ses gardes, comment offrirait-il son nom à Monique ? Il fallait le mettre hors de toute atteinte, ce nom ; c’était là l’urgence la plus positive, la clef de voûte sans laquelle tout s’écroulerait.

Rémy suivait les quais, prêtant distraitement l’oreille aux cris des mouettes qui se lamentaient toujours ; il finit par sortir de la ville presque sans s’en apercevoir. Il trouva tout l’hôtel Rippach en ébullition. On déroulait des tapis sur le grand perron ; le vestibule était plein de lauriers-roses, et M. Rippach lui-même, en costume de cérémonie, tapotait le baromètre avec anxiété.

— Nous attendons des hôtes illustres, un prince exilé et son épouse, dit-il avec quelque pompe en se tournant vers Rémy.

Puis il ajouta en baissant respectueusement la voix :

— Le prince d’Algie, monsieur !

— Quand arrivera-t-il ? demanda Rémy qui avait rencontré le prince deux ans auparavant, dans de grandes chasses en Transylvanie.

— Tout à l’heure ; j’attends les voitures d’une minute à l’autre. Ce qui me désespère, c’est ce temps gris. Heureusement, le mercure remonte. Le prince a de nombreux amis à Launeuve, dans la colonie étrangère, et même dans la société de la ville ; je viens d’apprendre qu’ils se proposent de célébrer son arrivée par une fête nautique donnée sous les fenêtres de l’hôtel ; nous illuminerons les jardins, la terrasse, et nous solliciterons la présence du monde élégant… Ce sera superbe, si la pluie nous fait grâce. Ah ! poursuivit M. Rippach avec effusion, on a beau être républicain de naissance et démocrate par conviction, une altesse vous remue toujours, surtout quand elle prend tout le premier étage !

Ici, Vivus Martinus s’approcha d’eux comme s’il avait quelque communication à faire ; mais il se ravisa et s’éloigna brusquement.

— Pendant que j’y songe, dit Rémy, laissez-moi vous mettre en garde, monsieur Rippach, contre ce garçon blafard.

— Martinus ?

— Ah ! il s’appelle Martinus ? Je le crois un peu détraqué ; par moments, ses allures sont presque alarmantes.

— Adrien, notre garçon en chef, ne cesse de se plaindre de lui, dit M. Rippach, je le congédierai à la première occasion.

— Mettez-y des ménagements, je le crois capable d’une action désespérée.

M. Rippach ne répondit pas. Son esprit s’envolait à la rencontre des altesses attendues.

III

Le coupé de M. Colombe stationnait depuis longtemps à la porte de Mlle des Anges. Le cocher, après avoir fait deux ou trois fois le tour du square, s’était endormi sur son siège et rêvait d’une rosette de faveur blanche que la bonne de Mme Odelle attachait à sa boutonnière. Par moments, un coup de tête impatient de son cheval le réveillait en sursaut ; alors il levait les yeux vers les fenêtres du second étage et se disait : « Il faut croire que ça ne va pas sur des roulettes, là-haut. La demoiselle fait des façons. »

Pauvre petite Monique, elle se défendait de son mieux.

En rentrant, accablée de corps et d’esprit, elle avait suivi l’injonction du docteur Lamier, et s’était jetée tout habillée sur son lit en priant Marthe d’aller avertir Mme Odelle de son retour. Celle-ci accourut aussitôt.

— Qu’as-tu, mon enfant ? Est-ce la migraine ? d’où viens-tu ?

— Ce pauvre petit est mort sur mes genoux ! dit Monique, incapable de retenir plus longtemps ses larmes.

Il fallut des explications. Mme Odelle, charitable et pratique, promit d’envoyer immédiatement Marthe chez le relieur, pour aider la pauvre mère dans les soins à donner à l’autre bébé.

— Tâche de te calmer, de dormir, ma chérie, dit-elle en se penchant sur Monique, et en l’embrassant avec une tendresse dont la jeune fille était sevrée depuis sa rébellion.

C’est que Mme Odelle, tout en déplorant comme il convenait le triste événement qui avait bouleversé Monique, devinait fort bien l’effet produit sur M. Colombe par la vue de cette sincère émotion. Et elle en attendait de grandes choses. Quand, deux heures plus tard, elle vit un coupé monter lentement la rue des Acacias, elle s’applaudit de la justesse de ses prévisions, « Il vient prendre de ses nouvelles, tout ira bien. »

Monique reconnut le coup de sonnette de M. Colombe à sa moelleuse discrétion. Elle se jeta à bas de son lit et entr’ouvrit la porte, juste à temps pour apercevoir le visiteur traversant le vestibule sous l’escorte de Marthe, et se dirigeant vers le salon.

— Marthe, Marthe ! appela-t-elle à voix basse quand la bonne revint à sa cuisine.

— Comment, vous ne dormez pas, mademoiselle ?… vous m’avez fait faire un mensonge : je lui ai assuré que vous dormiez.

— Ah ! mon Dieu ! je voudrais dormir pour toujours ! murmura Monique en se laissant tomber sur le divan. Que vient-il faire ici, à cette heure ! Ai-je bien vu ?… N’était-il pas en habit noir ?

Marthe entra et ferma la porte sans bruit derrière elle.

— Oui, en habit noir et gants perle. Avec ça, plus rose et blanc que jamais, une fleur de pêcher… oûh !…

Ce monosyllabe chargé d’aversion soulagea un peu Marthe, qui poursuivit :

— Tandis que vous voilà toute défaite, le teint brouillé !… laissez-moi arranger un peu vos cheveux, pour le cas où votre maman vous appellerait au salon. Causez, mademoiselle, ça vous soulagera, dites tout ce que vous avez sur le cœur, comme si vous étiez seule. Moi je ne compte pas. Je suis comme les confidentes de M. Racine ou de M. Corneille, une sorte de boîte aux lettres qui reçoit tout et ne dit rien… La reine Bérénice, si vous y réfléchissez, était dans une position pire que la vôtre. Son Pyrrhus était autrement méchant que M. Colombe !… Bon ! voilà que vous riez ! ça va donc un peu mieux ?

La sonnette du salon se fit entendre.

— C’est pour moi ! dit Monique avec terreur. Le moment est venu !

Marthe sortit et revint au bout d’une minute.

— Dirai-je à votre maman que vous êtes trop souffrante ou que vous dormez ?

— Non, non ! il faut en finir ! dit Monique d’un ton résolu. Qu’ai-je à trembler ainsi ?… Donnez-moi un verre d’eau, Marthe, et tirez un peu les plis de ma jupe ; elle est toute froissée.

Puis elle jeta un coup d’œil dans son miroir et s’y vit pâle comme un condamné faisant sa dernière toilette. « Que ne suis-je de ces gens résolus qui tiendraient tête à une armée ! pensait-elle. Mlle des Anges, par exemple… On dit qu’elle a refusé quatorze prétendants. »

Quand Monique entra au salon, elle vit que sa mère avait des larmes dans les yeux ; l’accomplissement prochain de son plus cher désir l’émouvait profondément. Monique s’assit à côté d’elle et ses regards s’arrêtèrent machinalement sur la bande en tapisserie d’un fauteuil, représentant des groupes de pensées se détachant sur un fond blanc. L’une de ces fleurs avait une face grimaçante qui semblait la narguer méchamment… C’était la première fois que Monique remarquait cette petite figure de farfadet, avec son nez aplati et ses oreilles pointues, qui semblait s’être cachée là tout exprès pour railler sa prochaine défaite.

— J’espère que votre indisposition est passée, mademoiselle ? dit M. Colombe.

— Au contraire, j’ai un violent mal de tête.

Le silence qui suivit était peu encourageant. M. Colombe, debout dans toute la solennité de son costume noir, ôta l’un de ses gants et reprit :

— Avez-vous jamais essayé de prendre des perles de caféine contre ces migraines ?

— Non, jamais.

Nouveau silence. Monique ne détournait pas les yeux du bouquet de pensées où ricanait le malin gnome.

— Si le triste incident de ce matin avait ébranlé votre santé, reprit M. Colombe en s’approchant par cette transition du grand sujet, je regretterais que votre bonté d’âme vous ait amené chez – permettez-moi ce mot auquel je tiens – chez nos filleuls.

— Ma bonté d’âme n’y est pour rien, répondit Monique avec froideur. Le hasard m’a fait prendre la ruelle des Étourds…

— Le hasard ? interrompit sa mère. Je t’ai enseigné, Monique, à voir autre chose que le hasard dans toutes les dispensations, dans tous les événements.

— Quoi qu’il en soit, mon intention n’était nullement d’entrer chez le relieur, reprit Monique dont le courage montait et qui regarda résolument M. Colombe. Sa femme m’a appelée comme je passais ; elle était dans une grande détresse, mais comme je suis absolument inexpérimentée, ma présence n’a servi à rien.

— À rien ? elle m’a réchauffé le cœur, elle m’a laissé plonger dans un coin de votre âme que j’ignorais encore ! s’écria M. Colombe en saisissant le fil conducteur et se promettant bien de ne plus le lâcher.

Il s’approcha de Monique.

— Par exemple ! fit-elle, si vous vous imaginez connaître tous les coins de mon âme !…

Cette idée lui parut si étrange qu’elle se mit à rire.

— Non, pas tous, je le sais, mais c’est à quoi j’aspire… c’est votre confiance que je réclame, poursuivit-il plus calmement. Procédant selon toutes les coutumes séantes, je me suis adressé à votre mère d’abord ; – il s’inclina vers Mme Odelle, qui s’inclina de même – avec son autorisation, c’est à vous maintenant que je viens offrir tout ce qu’un homme peut offrir à l’élue de son cœur…

Depuis quelques minutes, Monique se sentait un calme étonnant.

— Ma fortune, reprit M. Colombe, une part dans mon activité, mon nom enfin…

— Merci, j’en ai un qui me suffit, dit Monique si froidement qu’on ne pouvait découvrir dans sa voix la moindre ironie. Quant à votre activité, je suis incompétente, et vous me ferez l’honneur de croire que les considérations de fortune ne sauraient influencer en rien ma décision.

M. Colombe pâlit légèrement, les roses délicates de ses joues s’effacèrent ; il ôta son lorgnon, le remit, puis toussa.

— Je méritais cette leçon, dit-il, je me suis mal exprimé. Ce que je vous offre, c’est moi-même.

— Maman, pour l’amour du ciel, finissons-en, s’écria Monique. Réponds à M. Colombe, je t’en supplie ! Dis-lui que sa démarche me flatte, m’honore, tout ce que tu voudras… ; mais chaque mot qu’il ajoute augmente son humiliation et la mienne. Je ne serai jamais Mme Colombe, je ne suis pas faite pour cela !

Aussitôt elle sentit que cette dernière phrase était une échappatoire maladroite. Ce petit salon la voyait donc toujours défaillir ! Quelques jours auparavant, elle s’y était laissé entraîner à une concession déplorable ; en serait-il donc toujours de même ? Elle rassembla ses forces… Mais déjà M. Colombe avait interprété en sa faveur ces mots malencontreux.

— Si vous craignez que vos préoccupations habituelles, peu d’accord avec les miennes, ne vous rendent impropre à partager mon activité, rassurez-vous, dit-il. J’exigerai fort peu pour commencer ; je vous guiderai doucement, nous monterons ensemble sur les sommets.

Monique vit qu’il fallait frapper un grand coup.

— Non, dit-elle, je suis bien décidée ; aucune puissance au monde ne me fera dire autre chose que non !

Mlle Odelle se leva, et s’approchant de la fenêtre, cacha sa figure dans ses deux mains. Personne n’ouvrit la bouche pendant une longue minute.

— Je devrais partir, dit enfin M. Colombe d’une voix altérée, et pourtant je ne puis m’y résoudre…

Monique eut si grand’pitié de lui que la victoire lui parut odieuse ; elle s’imagina qu’elle lui avait brisé le cœur.

— Vous avez mal choisi votre moment, fit Mme Odelle en se tournant vers l’infortuné M. Colombe. Je regrette d’avoir à le confesser, mais ma fille a de ces moments de révolte pendant lesquels elle ne sait dire en effet que non. Ajoutez-y une migraine, une tension nerveuse… Ce que je fais là est peut-être incompatible avec la dignité maternelle, mais je ne puis endurer de voir Monique repousser son bonheur par un caprice coupable. Je vous demande pour elle huit jours de réflexion… Vous ignorez encore, cher monsieur, quelles natures inconséquentes on trouve parmi les jeunes filles.

— Je suis trop heureux de garder un dernier espoir, répondit M. Colombe en s’inclinant.

Et il se hâta de sortir, devinant que Monique allait protester.

— Pas un mot ! fit durement sa mère quand le prétendant eut disparu. Ta conduite abrège mes jours !… Retire-toi dans ta chambre, et réfléchis, comme j’en ai pris pour toi l’engagement.

Monique obéit, absolument meurtrie et brisée par cette lutte. Elle voyait devant elle huit jours de torture, et ces deux volontés entre lesquelles elle se débattait, se rapprochant lentement comme deux vivantes murailles, pour l’écraser impitoyablement. Mlle des Anges serait appelée comme renfort ; la scène finale serait terrible, Monique se défendrait en héroïne, mais après ?

Marthe entra doucement dans la chambre, et voyant sa jeune maîtresse affaissée sur le divan, arrangea les coussins autour d’elle et la couvrit d’un châle.

— Vous n’avez pas dit oui, j’espère ? fit-elle à demi-voix. Mieux vaut endurer quelques mauvais quarts d’heure que de gémir jusqu’à la fin de ses jours à cause d’un mari mal assorti.

— Je me suis défendue, murmura Monique, mais il faudra recommencer… C’est affreux cela ! Je les navre tous ! ma mère me dit que j’abrège ses jours ! Oh ! c’est affreux, affreux !…

Elle cacha son visage dans les coussins et éclata en sanglots. Mme Odelle entr’ouvrit la porte.

— Marthe, venez ici, dit-elle sévèrement ; mademoiselle a besoin de repos.

« Ah ! fit Monique en entendant leurs pas s’éloigner dans le corridor, c’est par la solitude qu’on pense venir à bout de moi ! Ils ne me connaissent pas encore ! J’en deviendrai folle peut-être, mais jamais je ne dirai oui ! »

Elle se serra les tempes à deux mains pour comprimer les artères qui battaient comme des marteaux, puis elle se leva brusquement, jetant les coussins à terre, et se dirigea vers la porte. On l’avait fermée à clef en dehors. Ce fut le coup de grâce. La violence de son émotion arrêta un moment les palpitations désordonnées de son cœur ; elle devint affreusement pâle et s’appuya à la muraille. Mais elle n’était pas de celles qui s’abandonnent à un évanouissement progressif ; par un énergique effort, elle réprima ce vertige, puis se dirigea vers son lavabo, et mouillant une large éponge, elle y plongea son visage. Ensuite elle s’assit près de la fenêtre et se mit à réfléchir autant que le lui permettait son agitation.

C’étaient donc des mesures de rigueur qu’on employait pour la convaincre ? On voulait la séquestrer ?… Son imagination surexcitée lui faisait déjà entrevoir des mois d’emprisonnement. « Qu’importe ! ma patience lassera la leur ! Je ne parlerai plus, c’est inutile, le dernier mot est dit ; ces combats de paroles ne font que m’épuiser. Mon dernier retranchement sera le silence. »

Elle prit un livre et essaya de lire. « Que les journées seront longues quand je saurai chacun à la campagne, et que je resterai toute seule dans cette petite chambre où il fait si chaud en juin ! Qui est-ce qui m’apportera mes repas ? On m’interdira de communiquer avec Marthe, sans doute. Mais quand mes amis s’informeront de moi, que leur répondra-t-on ?… Que je suis malade… Tiens, c’est une idée ! si je m’arrangeais à tomber malade, je demanderais à voir le docteur Lamier, je lui raconterais tout, et il me défendrait ! »

Ici ses yeux étant tombés sur un passage intéressant du livre qu’elle tenait, elle en lut une page, puis une seconde et une troisième, jusqu’à la fin du chapitre. Ce fut une heureuse diversion ; l’effervescence de ses idées s’apaisa, et la raison, peu à peu, reprit le dessus, « Je viens moi-même de bâtir un roman des plus absurdes, se dit-elle. Est-ce qu’on séquestre les jeunes filles à Launeuve ! Je ne suis pas au milieu de bourreaux… Si j’ai assez de constance pour traverser une huitaine désagréable, la victoire me restera. »

En cet instant, elle entendit un léger bruit à la porte, la clef tourna doucement dans la serrure ; c’était Mme Odelle, un peu honteuse et effrayée de ce qu’elle avait fait, qui venait avec inquiétude jeter un coup d’œil sur sa fille. Elle s’attendait à la trouver absolument noyée dans les larmes ; en la voyant calme et pâle, un livre ouvert sur les genoux, elle comprit que dans la résistance et les luttes une autre Monique se développait, et qu’il faudrait compter avec des énergies jusqu’alors latentes.

— Viens prendre une tasse de thé, dit-elle froidement.

Quelle heure était-il donc ? Monique ne se souvenait pas d’avoir dîné, et quand elle se leva pour suivre sa mère au salon, elle sentit, malgré le tragique de la situation, qu’elle avait faim. Le plateau était posé sur un petit guéridon arabe, avec une assiette de beurrées. Monique servit le thé comme de coutume, puis elle s’assit sur sa chaise basse, dans l’embrasure de la fenêtre, et fit, à sa grande confusion, le meilleur repas de sa vie. Que ces beurrées étaient excellentes ! jamais elles ne lui avaient paru aussi savoureuses, ni le thé si parfumé. « Le chagrin, cela vous creuse, décidément ! » pensa-t-elle.

— Maman, puis-je demander d’autres beurrées ?

— Sonne, répondit laconiquement sa mère.

Quand Marthe parut, ce fut vers Mme Odelle qu’elle se tourna, sans oser jeter un seul regard à Monique. Elle avait évidemment reçu une consigne à laquelle elle se conformait bien à regret.

— Je désire, Monique, dit sa mère de son ton mesuré, quand la bonne eut disparu, que tu t’abstiennes pour un temps de toute communication avec Marthe. Tu te permets à son égard des familiarités que je désapprouve et qu’elle te rend, ce qui est encore plus fâcheux. Si d’ici à huit jours tu lui adresses un seul mot, elle aura son congé.

— Sauf sur un point, je ne demande qu’à t’obéir, maman, répondit Monique, avec un calme qui l’étonna elle-même.

IV

Monique, malgré ses appréhensions légèrement romanesques, fut si peu séquestrée, que sa mère accepta, le lendemain, pour elle-même et pour sa fille, une invitation de M. Colombe à assister à la fête vénitienne que différents cercles se proposaient d’offrir au prince et à la princesse d’Algie.

— Tu n’as pas d’objections ? dit froidement Mme Odelle en tendant à sa fille le billet de M. Colombe.

— Pas la moindre, ce sera charmant, répondit-elle du même ton.

Elle se disait avec un tressaillement intérieur qu’elle ne manquerait pas d’y rencontrer Rémy Dorbe, puisque la fête se donnait à l’hôtel Rippach. Depuis ce mémorable après-midi à Chanveyres, il avait eu une part dans toutes les minutes qu’elle avait vécues ; c’était lui qui mettait en elle une autre âme plus résistante et plus courageuse. Elle n’osait pas s’avouer que c’était le bien de Rémy qu’elle défendait ; mais elle savait, tout au fond, que c’était pour lui qu’elle se gardait libre, pour lui s’il voulait d’elle. La guerre qu’elle soutenait était une guerre sainte, depuis qu’elle était descendue dans son propre cœur et qu’elle avait considéré face à face son secret le plus intime.

— Tu sauras, j’espère, observer au moins les convenances extérieures à l’égard de M. Colombe, lui dit sa mère, quand Monique, dans sa jolie toilette de dentelle écrue garnie de rubans de velours rouge foncé, vint la rejoindre au salon, toute prête à partir.

— Oh ! sois sans crainte, maman, je le ménagerai, dit-elle assez dédaigneusement… Le voici.

Il entrait en effet, un peu plus compassé qu’à l’ordinaire, et affectant de ne s’adresser qu’à Mme Odelle. Monique lui en fut reconnaissante, attribuant cette réserve à une délicatesse qui chez M. Colombe avait souvent des formes un peu gauches, mais n’en existait pas moins.

Sa voiture les attendait à la porte ; comme il y faisait monter ces dames, il leur annonça que Mlle des Anges se trouverait probablement à la fête, il l’avait vue le matin même, chez elle. Monique comprit la menace tacite que renfermait cette simple phrase. M. Colombe avait mis la redoutable maîtresse de Chanveyres au fait de la situation, elle accourait à la rescousse avec toutes ses armes… Mais Rémy Dorbe serait là, lui aussi ! Monique, après l’avoir vu, ne fût-ce qu’un instant, ferait des prodiges de vaillance, elle en était sûre.

Suivant son système de défense, elle n’ouvrit pas la bouche durant tout le trajet. Sa mère entretenait M. Colombe du rétablissement du prince d’Algie dans son légitime héritage, car elle était un ferme partisan du droit divin. Il était neuf heures quand la voiture s’arrêta dans la cour de l’hôtel Rippach. La nuit était transparente, l’air chaud, un peu lourd ; aucun souffle n’agitait les guirlandes de lampions qui couraient d’un arbre à l’autre autour des jardins. M. Rippach était aux anges ; le prince, son prince, lui avait exprimé sa satisfaction de cette atmosphère sereine, et M. Rippach n’était pas loin de croire qu’il y était pour quelque chose, à force d’avoir tapoté le baromètre. La cour était admirablement éclairée par deux étoiles de lumière électrique qui rayonnaient, limpides comme des diamants gigantesques, à droite et à gauche du perron. Dans le fond, sous la masse sombre des arbres, piquée de mille points de feu, on voyait éclater, de minute en minute, l’embrasement des feux de Bengale, sur lesquels des ombres élégantes se détachaient tout à coup.

M. Colombe offrit son bras à Mme Odelle ; Monique marchait à côté de sa mère et regardait autour d’elle avec une fiévreuse impatience. Sans doute Rémy Dorbe avait épié leur arrivée, car il se trouva devant eux avant même qu’ils eussent gagné les jardins.

— Ah ! j’ai à vous remercier de votre aimable attention, fit Mme Odelle en répondant à son salut respectueux par un signe de tête assez bref. Vos billets sont arrivés après ceux de M. Colombe. Comme il me paraissait regrettable qu’ils fussent perdus, je les ai envoyés à une de mes amies qui n’avait pu s’en procurer.

Monique s’éloigna brusquement de sa mère : pourquoi ne lui avait-on rien dit de cela ?… Elle oubliait qu’un régime de mutisme prévalait depuis deux jours dans leur intérieur.

— L’essentiel pour moi est de vous voir ici, répondit Rémy. Je commençais à craindre que vous n’eussiez été retenues.

Mme Odelle le trouva trop familier, bien que ses manières fussent parfaitement courtoises. Cet envoi de billets lui avait déplu, et l’intention évidente qu’il montrait maintenant de se joindre à leur trio n’était pas à tolérer.

— Il y a déjà beaucoup de monde, reprit-il, mais j’ai découvert là-bas, au coin de la terrasse, un banc d’où vous verrez très bien les bateaux et le feu d’artifice.

Là-dessus il offrit son bras à Monique, qui l’accepta sans tourner les yeux vers le visage courroucé de sa mère. L’esprit de révolte s’emparait d’elle tout entière ; elle était décidée à ne plus rien ménager, à montrer ouvertement son horreur pour la contrainte qu’on lui imposait, et surtout à ne pas se refuser, pour plaire à son odieux garde du corps, la douceur d’un moment d’entretien avec Rémy. Elle aurait souhaité qu’il l’emmenât bien vite et bien loin, au lieu de la conduire lentement entre les groupes, en s’arrêtant parfois pour s’assurer que M. Colombe et Mme Odelle les suivaient.

Rémy Dorbe avait fort bien interprété l’accueil glacial de Mme Odelle et le visible embarras de M. Colombe, qui hésitait entre son reste d’amitié pour Rémy et une naissante jalousie. Le jeune homme devina que la grande question était encore pendante, que les gardiens de Monique redoutaient tout ce qui pourrait l’influencer dans un sens contraire à leurs désirs, et qu’ils le considéraient, lui, comme un intrus vaguement dangereux… Il eut toutes les peines du monde à s’empêcher de dire à Monique : « Vous avez demandé huit jours, n’est-ce pas ? » Du reste, la question était inutile ; rien qu’à la façon presque impétueuse dont elle avait pris son bras, il sut qu’elle n’était pas fiancée à M. Colombe, qu’il lui faisait horreur, au contraire, et qu’elle avait hâte de s’éloigner de lui.

Ils découvrirent trop tôt, au gré de la jeune fille, le banc dont Rémy avait parlé ; les deux dames s’y assirent en silence, tandis que M. Colombe leur faisait face, appuyé contre le mur, la poitrine bombée, la main dans son gilet, moins à l’aise cependant qu’il ne tenait à le paraître.

— Nous serons fort bien ici, en effet, dit Mme Odelle. Merci de nous avoir indiqué ce banc. Mais nous serions désolés de vous retenir, vous avez sans doute bien des connaissances dans cette foule.

C’était un congé, à ne s’y pas méprendre. Rémy s’inclina, exprima aussi calmement qu’il put l’espoir de rencontrer de nouveau ces dames, si elles faisaient le tour des jardins, puis s’en alla, se promettant bien de provoquer lui-même une occasion de parler à Monique, si le hasard ne la lui fournissait pas.

Monique baissa la tête, elle avait le cœur serré d’une inexprimable angoisse, tout son courage s’en allait avec Rémy ; elle aurait voulu courir après lui, lui crier : « Prenez-moi ! cachez-moi quelque part ! J’ai peur de moi-même ! Ils finiront par obtenir ce qu’ils veulent, si vous ne restez près de moi ! » Elle se sentait mortellement lasse, comme à la veille d’une maladie. Un quart d’heure de repos et de silence l’eût ranimée, mais M. Colombe vint s’asseoir à côté d’elle, malgré le mouvement d’aversion qui la fit se retirer tout au bout du banc. Il feignit de n’en rien voir, ce qui était facile, car les lampions suspendus aux arbres ou égrenés dans l’herbe, autour des corbeilles, ne répandaient qu’une faible lumière de vers-luisants.

Le lac se constellait d’étoiles mouvantes dont les rapides évolutions fascinaient et lassaient les yeux. Monique aurait voulu leur tourner le dos ; dans sa disposition d’esprit, elle eût préféré ne rien voir, ne rien entendre ; ces lueurs mobiles, ces formes qui flottaient, tournoyaient, s’effaçaient, ne faisaient qu’augmenter sa fatigue et la confusion de ses idées. M. Colombe lui parla ; elle répondit au hasard, avec une impatience qu’elle ne dissimulait nullement.

Il lui dit que l’enfant du relieur avait eu une bonne journée, le docteur assurait que tout péril immédiat avait disparu.

— Oui, je sais cela, dit Monique.

— Vous y avez été aujourd’hui ?

— Non, maman a envoyé la bonne prendre des nouvelles.

— Mais vous irez voir cette pauvre mère ?

— Non.

— Elle a besoin de consolations…

— Quand on a du chagrin, tout ce qu’on souhaite, c’est le silence, fit Monique en quittant le banc pour aller s’accouder sur la balustrade de pierre, dans l’angle de la terrasse, où pendant cinq minutes elle put s’imaginer qu’elle était seule.

M. Colombe n’essaya pas de l’y suivre, et Mme Odelle, voyant que Monique avait décidément les nerfs irrités, jugea prudent de lui accorder quelque répit.

Rémy Dorbe s’en allait lentement à travers la foule, reconnu de loin à sa haute taille qui surgissait au-dessus de toutes les épaules. Les uns l’évitaient avec ostentation, d’autres au contraire s’élançaient à sa rencontre, lui serraient les mains, l’affichaient. Il avait pour lui l’Académie, sauf son recteur, qui était cousin de M. Colombe, la zoologie libre en la personne du professeur hétérodoxe, le barreau, sauf Me Chauvette, et les femmes les plus élégantes, mais aussi les moins bien posées dans le clan. Contre lui étaient les Bonnes-Œuvres, qui trouvaient qu’au lieu de visiter des pays païens où son âme n’avait rien à gagner, il aurait dû fonder un hôpital ou une crèche ; les femmes romanesques, capitaine Mme Lamier, qui n’auraient renoncé qu’avec peine à voir en Rémy un séducteur de princesses exotiques ; et puis tous les esprits soupçonneux, aussi nombreux à Launeuve qu’ailleurs, bien qu’on leur eût répété dès l’enfance le sublime éloge de cette charité qui ne soupçonne point le mal, qui ne se réjouit point de l’injustice… En un mot, Rémy Dorbe devait compter pour adversaires la plupart des gens respectables ; et quelques-uns de ses alliés, surtout le professeur hétérodoxe, étaient fort compromettants.

Il se souciait du reste aussi peu des uns que des autres ; il s’en allait la tête haute, d’un air assez dédaigneux pour susciter contre lui de nouveaux griefs. À la pensée que son ennemi inconnu était là peut-être, dans cette foule, le narguant, il avait des frémissements de colère, puis le mépris reprenait le dessus ; si ce n’eût été Monique, il se fût bien soucié, vraiment, de ces ineptes calomnies !

— Comment, c’est vous ? Tout seul, beau ténébreux !

C’était Mlle des Anges qui arrivait au pas de charge et qui était presque tombée dans les bras de Rémy au tournant d’une allée.

— Tenez, poursuivit-elle, puisque vous voilà, courez dire à mon cocher de venir me prendre dans une heure. Vous le connaissez, mon cocher ? Non ? Eh bien ! donnez-moi votre bras, et allons-y ensemble. Est-il possible que vous ne connaissiez pas mon cocher Pierre !… Voilà ce que c’est que de courir le monde, on revient au pays dépourvu des notions les plus élémentaires !… Avez-vous déjà vu le prince ?

— J’ai déjeuné avec lui ce matin.

— Pas possible ! Ce sera une bonne note pour vous. Je vais le dire à chacun… Vous comprenez, mon cher jeune ami, qu’il faut vous remuer. Il y a une cabale contre vous ; réagissez, réagissez donc ! Je me donne cent fois plus de mal que vous !

— Où allons-nous ? demanda Rémy en arrêtant une seconde la marche impétueuse de la vieille demoiselle. Nous cherchons Pierre, n’est-ce pas ?

— Ah ! laissons Pierre ! C’est de vous qu’il s’agit. Pierre n’en fait qu’à sa tête d’ailleurs ; je n’ai jamais pu le mater, il est encore plus obstiné que cette petite Monique. À propos, où est-elle ? Avez-vous vu ces dames ?

— Je viens de les quitter.

— Et M. Colombe ?

— Il est avec elles.

— Fort bien… Ah ! M. Dorbe, vous n’imaginez pas les responsabilités qui pèsent sur moi. Prenons votre cas. Vous revenez à Launeuve, dépaysé, désœuvré, avec des avaries morales insondables. Il faut d’abord que je vous remette en état, puis que je vous trouve une case, que je vous fasse un cercle ; et quand vous songerez à prendre femme – c’est votre devoir d’y songer au plus tôt – vous choisirez tout de travers si je n’y mets la main.

— Mon choix est fait, dit tranquillement le jeune homme.

— Déjà ? Bon ! nous en parlerons. Mais conduisez-moi auprès de Mme Odelle, je vous prie. J’ai deux mots à dire à Monique, et puis je vous gronderai si j’ai le temps.

— À quel sujet ?

— Pourquoi avez-vous refusé l’honorable emploi que je vous ai fait offrir ?

Mais déjà Mme Odelle, apercevant Mlle des Anges, venait à sa rencontre. Rémy jeta un coup d’œil vers Monique, toujours accoudée à l’écart. Son attitude exprimait tant de tristesse et de fatigue qu’il se demanda comment il avait pu l’abandonner pour obéir à un sentiment de banale convenance. Il aurait dû ignorer la phrase sèche qui le congédiait, et rester coûte que coûte, pour prêter main forte à Monique.

Aussitôt il s’approcha d’elle. Elle avait la joue appuyée sur sa main et regardait vaguement l’eau toute brillante de reflets dansants. En cette seconde, une lueur éblouissante et bleue comme un éclair éclata soudain sur le lac ; une nuée de bateaux grands et petits, noirs comme de fines silhouettes, apparut soudain dans cette rayonnante blancheur, sur les vagues d’argent liquide. La vision ne dura qu’un instant, puis s’éteignit. Un grand silence s’établit aussitôt, car ce premier jet de lumière électrique annonçait le commencement de la sérénade. Des accords lointains se firent entendre ; ils se rapprochaient en glissant sur l’eau, on entendait mêlé à leur rythme le battement régulier de rames nombreuses ; on eût dit qu’un vol de mouettes, frappant l’eau de leurs ailes, faisaient cortège aux voix invisibles qui se plaignaient harmonieusement.

— Écoutez ! dit Monique, c’est la sonate du Clair de lune. Oh ! que cela fait de bien à entendre !

Les notes rêveuses de l’adagio s’étaient déjà envolées, le mouvement devenait plus rapide, on sentait deux cœurs battre dans un flot d’harmonie toujours plus large ; enfin la grande scène de passion, tumultueuse, poignante et triomphale, roula comme un orage sur l’étendue sombre des eaux.

Monique inclina la tête sur ses deux mains ; il lui semblait glisser à la dérive, comme une feuille que le torrent emporte. Cette rafale de musique avait arraché le dernier lien qui la retenait encore à ses habitudes de soumission, à sa timidité naturelle. La main de Rémy se posa doucement sur la sienne ; elle ne fit aucun mouvement, mais avec un élan passionné de son cœur, elle souhaita que cette main la saisît, l’enlevât pour la conduire n’importe où, et qu’une autre volonté que la sienne achevât la lutte.

En cet instant, Mlle des Anges se leva silencieusement et vint se placer à côté d’elle. Ses terribles yeux avaient surpris le geste du jeune homme ; aussitôt tous les instincts de combativité s’éveillèrent en elle, la situation lui apparut clairement, elle comprit l’échec de son candidat, et s’avança aussitôt au premier rang de la bataille. Rémy retira sa main, mais sans s’éloigner de Monique, à côté de laquelle il se dressait comme un protecteur. Ses regards rencontrèrent ceux de Mlle des Anges et échangèrent avec eux un défi.

« Je baisse, évidemment, pensait la vieille demoiselle, puisque je n’ai rien deviné jusqu’ici. Mais je n’ai point dit mon dernier mot. Il faut compter avec moi, chers enfants !… Je te donnerai à toi, Monique, un mari solide et stable, à vous, Rémy Dorbe, une femme pétrie de bonne prose de ménage, et qui n’ait pas de grands élancements vers le bleu. Vous n’êtes pas faits l’un pour l’autre, vous vous ressemblez trop… Dans trente ans vous me remercierez, soit dans ce monde, soit dans l’autre. »

— Garçon, des glaces ! dit M. Colombe en apercevant un des sommeliers de l’hôtel qui s’approchait d’eux.

Monique fit un geste d’impatience. Ne pouvait-il donc se laisser oublier pendant un quart d’heure !… Sa prononciation, son timbre de voix, son habitude d’observer rigoureusement les liaisons et de dire : « Les artistes que j’ai entendus z’à Paris z’exécuter cette sonate, » tout, de sa part, devenait antipathique à la jeune fille qu’il avait l’espoir de conquérir.

Le charme de la musique avait disparu. Un cliquetis de cuillers se fit entendre, Vivus Martinus en personne apportait un plateau qu’il posa sur une petite table rustique. Après avoir arrangé symétriquement les verres, le carafon d’eau frappée et les coquilles de cristal qui contenaient les glaces, il se retira lentement, puis s’adossa au tronc d’un arbre, dans l’ombre, et resta immobile, l’air fatal.

— Monique, viens t’asseoir. Monsieur Dorbe, mettez-vous là, dit Mlle des Anges en lui indiquant un siège qui tournait presque le dos à Monique. M. Colombe, ferai-je les honneurs ?

— Je vous en prie, mademoiselle.

— Je sais que Mme Odelle préfère la vanille, et Monique la framboise… Oh ! ne vous dérangez pas, fit-elle vivement en voyant Rémy se lever pour servir les dames ; on ne vous demande pas de vous rendre utile, contentez-vous d’être décoratif, c’est suffisant.

Rémy ne put s’empêcher de rire, mais une exclamation lui échappa au même moment. Il venait de voir Vivus Martinus se rapprocher doucement de la table, derrière le dos de Mlle des Anges, et jeter un coup d’œil égaré sur le petit cercle ; puis comme Mme Odelle plongeait la cuiller dans la glace laiteuse d’où montait un léger parfum de vanille, il se pencha au-dessus d’elle, lui arracha des mains la coquille, fit en courant le tour de la table et jeta dans le lac coquille, glace et cuiller.

« Le jugement ! le jugement ! murmura-t-il. La destinée ne l’a pas voulu ! » Puis, son agitation faisant place à un maintien solennel, cet étrange personnage vint se camper devant Mme Odelle, à laquelle il fit une profonde révérence.

— Ma conduite peut paraître insolite, dit-il d’une voix creuse… Je vais l’expliquer en quelques mots. Un danger vous menaçait, madame ! Je vous ai sauvé l’existence…

Il s’arrêta pour recevoir les remerciements que méritait ce bienfait, et promena les yeux autour de lui.

— Ces mots ne vous suffisent pas, reprit-il. Il vous faut d’autres explications… Une cuiller tachée de vert-de-gris a été mise par mégarde sur ce plateau ; je m’en suis aperçu après coup… je suis revenu… j’ai saisi et noyé le funeste objet qui allait attenter à vos jours !…

Là-dessus il s’inclina et disparut avant que ses auditeurs eussent retrouvé assez de présence d’esprit pour lui adresser une seule question.

— Mais il est toqué, ce garçon ! s’écria mademoiselle des Anges.

— Il aurait pu en tout cas procéder d’une façon plus respectueuse, dit Mme Odelle. Je veux bien qu’on me sauve la vie, mais en y mettant des formes !

M. Colombe venait de frotter une allumette-bougie à la lueur de laquelle il examinait les autres cuillers.

— Le vert-de-gris, dit-il, étant un sous-carbonate de deutoxyde de cuivre, ne saurait en aucune manière se former sur le métal anglais de ces cuillers. Ce garçon s’est trompé ou nous a trompés, voilà mon opinion.

Rémy paraissait singulièrement soucieux, mais ne disait rien : un soupçon venait de lui traverser l’esprit. Son premier mouvement avait été de suivre Martinus, mais il y résista ; il ne voulait pas abandonner Monique une seconde fois. « Je le retrouverai, » se dit-il.

— Ces glaces me sont devenues suspectes, je me sens mal à l’aise ici, fit Mlle des Anges en se levant. Faisons le tour des jardins. Mais que se passe-t-il là-bas ? Chacun y court, on se pousse…

Une masse noire, agitée, se pressait en effet à l’autre extrémité de la terrasse ; tout à coup la lumière rouge d’un feu de Bengale l’enveloppa, découpant dans cet amas confus une centaine de silhouettes fort distinctes.

— C’est le prince avec la princesse à son bras, dit Mme Odelle. On prétendait qu’elle était souffrante, qu’elle ne descendrait pas. Voyez comme on les entoure… Approchons-nous un peu…

Mlle des Anges était curieuse de voir aussi la princesse ; elle s’avança vivement dans l’allée qu’éclairaient deux cordons de lampions, Mme Odelle la suivit, un groupe nombreux, arrivant en sens contraire, les engloba tout à coup, puis il se fit une légère poussée, un mouvement en arrière. La princesse s’arrêtait et saluait d’un signe de tête gracieux Mlle des Anges, qui lui avait été présentée trois ans auparavant, et dont elle n’avait pas oublié la figure caractéristique.

— Tenez-vous beaucoup à voir de près ces illustres personnages ? demanda Rémy à Monique.

— Non, j’ai même affreusement peur que Mlle des Anges ne se mette en tête de me présenter. Éloignons-nous de quelques pas…

Ils étaient dans l’ombre des arbres ; sans que ni l’un ni l’autre sût comment cela s’était fait, Monique trouva sa main appuyée sur le bras de Rémy, et ils se mirent à marcher lentement, côte à côte, sous l’épais feuillage des ormes qu’un frisson parcourait de temps en temps.

— Le silence paraît être notre genre de conversation favori, dit enfin le jeune homme après un long intervalle pendant lequel on n’avait entendu que le frôlement de leurs pas sur le sable et le clapotage de l’eau au pied de la terrasse. Vous rappelez-vous que lundi dernier, à Chanveyres, nous avons passé vingt minutes sous un beau hêtre, sans rien dire ?

Monique ne répondit que par un signe de tête. Elle était si heureuse qu’elle avait peur… peur de trop le laisser voir, peur de sentir échapper à ses lèvres des mots étranges et nouveaux comme l’émotion qui la faisait trembler intérieurement. Elle n’oubliait pas que dans quelques minutes il faudrait rejoindre sa mère, mais tout lui semblait vague et confus ; pour elle, la seule réalité distincte, c’était la minute présente, ce lacis de feuillage au-dessus de sa tête et la haute taille protectrice de Rémy Dorbe, qui semblait plus haute encore dans le clair-obscur mystérieux. Un couple passa tout près d’eux et se retourna pour les considérer, la dame se pencha même vers son compagnon et chuchota quelques mots. Ce fut la fin du rêve.

— Allons retrouver maman, dit Monique avec inquiétude. Je suis sûre qu’elle nous cherche.

Un grand coup de vent qui ébranla la lourde ramée les enveloppa d’un fin nuage de sable, puis le silence se fit de nouveau, le tourbillon roula plus loin, on vit les lampions s’agiter dans toute la longueur de l’avenue.

— Le temps se gâte, dit Rémy en s’approchant du bord de la terrasse maintenant déserte.

Le ciel, sombre vers l’ouest, était encore très clair au-dessus de leurs têtes ; mais les étoiles s’éteignaient peu à peu sous une grosse nuée qui montait pesamment.

— Nous aurons de l’orage, fit Monique d’un ton agité, maman le redoute beaucoup ; elle voudra partir, elle me cherchera… Oh ! pourquoi nous sommes-nous éloignés !

— Je suis seul à blâmer, dit Rémy. Mais rassurez-vous. Les jardins sont mieux éclairés que la terrasse, nous retrouverons Mme Odelle sans la moindre peine. D’ailleurs, nous nous sommes écartés de quelques pas seulement ; voyez, c’est ici que la princesse s’est arrêtée pour saluer Mlle des Anges.

— N’importe, maman croira que je l’ai fait exprès, s’écria Monique dans son angoisse, sans songer à ce qu’elle disait. Dépêchons-nous, je vous en prie !

Elle entraîna son compagnon dans la grande allée, qu’elle parcourut du regard, autant que la lueur vacillante des lampions le permettait.

— Je ne les vois pas, et vous ?… murmura-t-elle.

Mme Odelle, après s’être inclinée devant la princesse à laquelle Mlle des Anges la présenta, chercha des yeux Monique. Ne l’apercevant pas dans le groupe serré de dames élégantes et d’hommes graves qui attendaient leur tour d’audience, elle s’imagina que sa fille et Rémy avaient pris les devants. Sans dire un mot, car elle désirait cacher à M. Colombe un tel oubli des convenances, elle se dégagea du groupe et prit rapidement la direction de la grande allée sinueuse qui conduisait aux jardins.

« C’est inqualifiable ! se disait-elle en jetant à droite et à gauche des regards irrités et anxieux. Monique a donc perdu toute réserve ! Elle s’affiche, simplement ! Cinquante personnes l’auront vue avec ce jeune homme !… Depuis le jour de sa naissance, elle ne m’a pas causé autant de tourments que dans cette dernière quinzaine ! » Mme Odelle, parvenue à un rond-point vers lequel convergeaient plusieurs allées, se demandait laquelle il fallait choisir, quand une exclamation lui fit tourner la tête.

— Maman ! enfin c’est toi ! nous te cherchons depuis un quart d’heure !

— Avez-vous rencontré Mlle des Anges et M. Colombe ? demanda la mère d’un ton glacial.

— Non, nous vous attendions sous l’avenue, nous avons fait quelques pas en long et en large, sans remarquer que le groupe se dispersait, et nous courons après toi depuis lors.

— Es-tu bien sûre de n’avoir pas rencontré Mlle des Anges ? répéta Mme Odelle avec insistance.

— Parfaitement sûre.

« Cela du moins nous sera épargné ! se dit la mère. M. Colombe ignorera toujours cette inconcevable équipée. » Elle prit le bras de Monique et se garda de congédier Rémy, il était préférable qu’on les vît tous trois ensemble ; cela donnerait peut-être aux commentaires une autre direction.

Les nuages montaient ; un second coup de vent, une vraie rafale, éteignit d’un souffle toute une rangée de lampions. Les barques se hâtèrent d’aborder.

— Le plus sage serait de nous retirer maintenant, dit Mme Odelle de sa voix froide et calme. Dans une demi-heure, nous aurons une grosse averse. M. Dorbe voudra bien avertir Mlle des Anges de notre départ, s’il la rencontre.

Rémy, qui s’était préparé à prendre vivement la défense de Monique, fut très étonné et vaguement inquiet de l’attitude impassible de Mme Odelle. La jeune fille, elle, savait ce que le tête-à-tête lui réservait.

V

La fête se terminait dans un déluge. Depuis un quart d’heure déjà, les jardins étaient déserts, les garçons de l’hôtel se hâtaient d’emporter les lanternes chinoises et les sièges empruntés à la maison. Les étoiles électriques se reflétaient dans une immense flaque, et n’attendaient que le départ de la dernière voiture pour s’éteindre également. Rémy Dorbe venait de rentrer chez lui ; il s’approcha de celle des fenêtres qui donnait sur la terrasse et regarda attentivement au dehors. Tout à coup une ombre passa dans la vive lumière que projetaient les croisées de la salle à manger. Rémy reconnut la tournure anguleuse de Martinus.

« Le moment est favorable, pensa-t-il aussitôt. Je vais l’appréhender au corps, là, sous les arbres, où personne ne nous entendra, et il faudra bien qu’il s’explique. » Saisissant à la hâte son pardessus de caoutchouc, il descendit quatre à quatre les deux étages et arriva sur la terrasse au moment où Martinus, abrité sous un vaste parapluie, s’enfonçait dans l’escalier qui descendait au lac et où avait eu lieu leur première rencontre.

Un vague pressentiment de malheur saisit Rémy, qui hâta encore le pas et finalement se mit à courir. Il atteignit le haut des marches juste à temps pour voir Martinus élever son parapluie vers les astres absents et pour entendre une exclamation tragique, prélude d’un acte plus tragique encore. L’infortuné garçon remonta deux ou trois marches, ferma soigneusement son parapluie, étendit les bras et allait se précipiter dans l’eau noire quand une main le saisit au collet.

— Imbécile ! fit Rémy en le tirant en arrière avec une certaine brusquerie.

Puis, sans le lâcher :

— Qu’alliez-vous faire, malheureux ?

— Chercher la paix finale, me noyer, en un mot !

— Avec un parapluie ! fit Rémy pris d’un fou-rire.

— Je crains l’humidité, car je m’enrhume facilement, répondit Vivus Martinus d’un ton offensé.

Il ramassa son parapluie, le rouvrit, puis se tournant vers le lac :

— Ce n’est que partie remise ! dit-il d’une voix caverneuse. Mon tombeau sera là !

— Assez de sottises ! fit Rémy sèchement. Venez avec moi.

Il le tira après lui jusqu’au haut de l’escalier, lui fit traverser la terrasse et l’obligea à entrer le premier dans le vestibule de l’hôtel, où ils marquèrent tous deux leurs traces comme des arrosoirs. Fort heureusement, le personnel était à souper dans les régions inférieures et les hôtes s’étaient retirés dans leurs appartements. Rémy et son étrange compagnon entrèrent inaperçus.

— Montez à votre chambre, dit Rémy en se débarrassant de son pardessus qui ruisselait. Je vous y accompagnerai.

Le garçon baissa la tête ; il sentait l’étreinte d’une volonté plus forte que la sienne, sa surexcitation tombait, la réaction allait commencer. Il monta docilement jusqu’au quatrième, ouvrit une porte et alluma une flamme de gaz qui éclaira aussitôt tous les recoins de la chambre. Le premier coup d’œil montra à Rémy une table couverte de paperasses et de vieux bouquins. Avant de s’en approcher, il ferma soigneusement la porte, mit la clef dans sa poche, mais sans quitter des yeux Martinus, qui semblait littéralement s’effondrer sous ce regard. Ses genoux tremblaient ; il enfonçait ses dix doigts dans ses cheveux qu’il tirait avec violence sans paraître s’en apercevoir. Rémy eut pitié de son angoisse évidente.

— Calmez-vous, mon garçon. Asseyez-vous là, rassemblez vos idées, car j’ai différentes questions à vous faire.

Puis, comme les regards inquiets de Martinus glissaient du côté de la table, Rémy s’en approcha, tout en surveillant du coin de l’œil les mouvements de son prisonnier. Trois ou quatre livres étaient ouverts pêle-mêle au milieu de tronçons de plumes et de débris de cigarettes ; le jeune homme remarqua que le premier feuillet manquait à chacun. Il tira vivement son portefeuille, y prit la lettre que le docteur Lamier lui avait remise, et allait l’ouvrir, quand un craquement du plancher lui fit tourner la tête.

Vivus Martinus était derrière lui, les deux mains ouvertes comme des pinces, prêt à lui serrer la gorge. Rémy sauta de côté et se mit en posture de défense, mais déjà Martinus s’était affaissé à genoux au milieu de la chambre, murmurant des paroles incompréhensibles. Rémy le considérait, fort indécis sur le parti à prendre, quand il releva la tête et dit lentement :

— J’avoue tout ! Allez chercher les gendarmes !

— Je préférerais, dit Rémy, savoir de quelle nature sont vos aveux, avant de faire intervenir la gendarmerie.

— Ils sont de tout genre… répondit Martinus, toujours à genoux. J’ai commis des crimes variés…

— Commencez toujours par le premier, dit Rémy en ayant soin de se placer entre Martinus et la porte.

— C’est moi qui ai fait un trou à la barque, et qui l’ai bouché de façon à ce que l’eau ne pénétrât que peu à peu et en plein lac. L’idée, je l’ai trouvée ici, fit-il en se touchant le front du doigt.

— Elle était ingénieuse… Et c’est à mon adresse que vous l’avez exécutée ?

— Sans doute. Pour qui donc suis-je venu à Launeuve me revêtir d’un habit de subalterne ? Mais je manque de résolution, je manque de sang-froid… Au dernier moment, le cœur me défaille… Les idées sont grandes, mais l’exécution n’est pas à la hauteur… Ainsi pour la seconde… j’étais entré dans votre chambre… tout sommeillait, mais je n’ai pas serré assez résolument, au lieu de vous endormir pour toujours, vous vous êtes réveillé… Vous le regretterez un jour… une mort si douce !… Ce soir, j’ai tenté le sort, j’ai mis sur le plateau une seule glace vanillée, je l’ai empoisonnée avec une légère addition de mort-aux-rats et je me suis dit : Si R. D. la choisit, tout sera bien, j’aurai mon dénouement. Si une autre personne la prend, j’interviendrai, car je suis raisonnable, moi, je ne demande pas de trépas inutile ! Le sort s’est prononcé contre moi, je renonce. Je vous donne la vie, R. D. !… La mienne, j’allais la jeter à l’eau quand vous l’avez saisie au collet et rendue à la société dont j’ai toujours été l’ornement…

Pendant ce fantastique discours, Rémy avait eu le temps de réfléchir au meilleur parti à prendre.

— Vos aveux sont fort intéressants, dit-il avec un grand calme ; vous voudrez bien les continuer, car ils laissent encore plusieurs points obscurs. Mais descendons chez moi. Nous causerons plus à l’aise.

Il fit passer Vivus devant lui, ouvrit la porte, puis le prit par le bras et l’escorta ainsi jusqu’au second étage. L’ayant l’introduit dans sa chambre, il lui indiqua un siège.

— Je me repens ! murmurait Vivus. Oui, j’ai eu quelques torts… J’aurais dû laisser la nature faire son œuvre !… Mais j’étais impatient, voilà la vraie raison.

— Impatient de quoi ? demanda Rémy, sentant qu’on touchait au nœud.

— Impatient d’être riche, parbleu ! Ai-je assez traîné la misère ! Mon tour ne venait jamais… Je m’en bats l’œil, de votre héritage, s’il faut l’attendre jusqu’à soixante ans !

— Mon héritage ! répéta Rémy dont ce mot bouleversa toutes les conjectures.

— Eh ! oui, votre héritage ! Auriez-vous l’intention de me déshériter, par hasard ? Moi, votre cousin, le plus proche parent que vous ayez au monde !

— Ah ! vous êtes mon cousin ? dit Rémy tranquillement. Pourriez-vous m’en fournir la preuve ?

Vivus se mit aussitôt à fouiller ses poches, dont il tira une grande variété d’objets, ses possessions les plus précieuses, apparemment, dont il s’était lesté avant d’aller chercher le repos dans les ondes. Il aligna successivement sur le rebord de la cheminée une vieille tabatière d’argent, un presse-lettres en marbre jaune, une bourse fort plate, deux petits chiens en porcelaine, puis une liasse de papiers qu’il agita triomphalement.

— Voilà mes archives, dit-il. Parcourez-les. Vous y verrez ma descendance… Nous sommes deux branches du même tronc ; seulement j’ai germé du côté de l’ombre. Tout le soleil a été pour vous !

La figure de Rémy devenait plus grave, à mesure qu’il examinait les documents.

— Nous sommes cousins, en effet, dit-il. J’ai entendu mon père se demander plus d’une fois ce qu’était devenue la fille de son oncle, partie avec lui pour Van Diemen. Nous avons appris qu’elle s’y était mariée, mais nous ignorions le nom de son mari.

— Mon père était le docteur Martinus ; il m’a donné une éducation classique, dit Vivus avec dignité.

 

Arma virumque cano, Trojœ qui primus ab oris…

 

Je pourrais vous réciter les sept cent cinquante-six vers du premier chant… Malgré cela, je n’ai pas réussi dans l’agronomie… Mon pauvre père mourut, et ma mère après lui, me laissant orphelin dans un pays sauvage, à vingt-huit ans. Je vendis tout – c’était peu de chose – pour revenir en Europe. J’attrapai un coup de soleil pendant la traversée… depuis lors, l’ébullition n’a jamais cessé là, fit-il en s’appliquant sur la tête un grand coup du plat de la main. Ça me donne des idées de génie, mais en même temps c’est incommode, ça me travaille…

— Continuez, dit Rémy sans le quitter des yeux.

Il était maintenant près de minuit. La maison était devenue silencieuse ; on n’entendait que la pluie qui continuait à tomber et rejaillissait dans les flaques. Rémy crut remarquer que ce bruit monotone et frais calmait peu à peu l’infortuné garçon, qui s’interrompait de temps en temps pour y prêter l’oreille.

— C’est à Launeuve que je suis venu d’abord, reprit-il, mais vous étiez en voyage. J’ai pris des informations, d’où il résulta que vous n’aviez pas de parent plus proche, et que s’il vous arrivait quelque malheur, je serais votre héritier naturel. Ça m’allait tout à fait, mais il ne vous arrivait aucun malheur. En attendant, je pris une place de précepteur dans la Suisse allemande, mais déjà alors j’étais tourmenté par ces idées de génie… Je surveillais les ports de mer… Enfin, je vis votre nom dans la liste des voyageurs débarqués à Marseille, le jour même de mon anniversaire. Ah ! jour fatal de ma naissance !…

Il s’interrompit, ses yeux devinrent fixes ; Rémy eut beaucoup de peine à ramener son attention sur le sujet qu’il fallait absolument élucider. Vivus ne répondit plus que par des phrases brèves d’où il résulta cependant que la perspective d’hériter de son cousin était devenue chez lui une idée fixe, et qu’il s’était finalement résolu à hâter par tous les moyens l’heureux moment d’entrer en possession. Il avait suivi Rémy à Launeuve et s’était fait garçon d’hôtel pour entrer en relation avec lui tout en gardant l’incognito.

— Mais ces lettres ? demanda Rémy.

— Quelles lettres ?

— Vous savez fort bien ce que je veux dire. Répondez sur le champ.

Vivus baissa la tête.

— C’est la femme ! dit-il. J’avais négligé de la faire entrer dans mon plan… La femme a tout gâté… On a parlé devant moi d’une jeune personne, une robe bleue… il paraît que vous la trouvez charmante… Mais si vous vous mariez, tous mes droits s’en vont, je n’hérite plus ! Et je veux hériter, moi ! fit-il avec une soudaine violence. Vous êtes entièrement diffamé à Launeuve, la jeune personne est avertie. Il ne vous reste plus qu’à partir. À présent que je n’ai plus un sou, croyez-vous que je vais vous permettre de vous marier ?… Je vous laisse la vie, je l’ai juré ; mais vous me jurerez à votre tour de renoncer au mariage !…

Il s’interrompit pour prêter de nouveau l’oreille à la musique endormante des gouttes de pluie… Rémy le considérait avec un mélange de colère et de pitié. Ce complot mystérieux, ces rumeurs, Launeuve soulevé contre lui, c’était donc l’œuvre saugrenue d’un cerveau détraqué ! Ces combinaisons bizarres, mais assez cohérentes, qui allaient compromettre entièrement son avenir, il les suivait dans l’étrange entrecroisement de leurs lignes, et se demandait s’il en tenait bien tous les fils. Il eut tout le loisir d’examiner chaque face de l’énigme et d’y appliquer la clef enfin découverte, car Vivus Martinus s’assoupit sur sa chaise, et Rémy le garda à vue jusqu’au matin.

Cette nuit lui parut la plus longue de sa vie. Il fuma force cigarettes pour se tenir éveillé, et essaya de se faire un plan stratégique. Comment Launeuve recevrait-il l’étrange révélation ? Jusqu’à quel point y donnerait-on créance ? Était-il nécessaire, était-il expédient de tout dire ?

Aux premiers bruits qui se firent entendre dans la maison, Rémy sonna.

— Priez M. Rippach de monter chez moi au plus vite, dit-il en entr’ouvrant la porte.

Le maître d’hôtel arriva, assez étonné de cette sommation matinale. Il n’était pas encore tout à fait réveillé, mais l’air grave du jeune homme mit aussitôt ses facultés sur le qui-vive.

— Rien de fâcheux, j’espère ? fit-il en découvrant Vivus Martinus toujours accoté dans l’embrasure, la tête inclinée sur la poitrine.

— Monsieur Rippach, je m’en remets à votre discrétion, fit Rémy à voix basse. Je viens de découvrir, par un concours de circonstances assez singulier, que ce garçon est mon parent. Son état de surexcitation mentale lui a fait commettre force sottises depuis quelque temps ; les soins d’un spécialiste lui seront nécessaires, pour que l’équilibre de son esprit se rétablisse peu à peu… Il dort, comme vous voyez, c’est bon signe. Je l’emmène par le premier train. Vous voudrez bien me garder le secret jusqu’à nouvel ordre.

CINQUIÈME PARTIE.

I

Madame Odelle et sa fille rentraient chez elles, assises en face l’une de l’autre dans un coupé de louage qu’elles avaient pris à la porte de l’hôtel. M. Colombe avait bien mis sa voiture à leur disposition, mais Mme Odelle eût jugé peu délicat de s’en servir dans les circonstances actuelles. Depuis dix minutes, ni l’une ni l’autre n’avait ouvert la bouche. On approchait de la ville, déjà la route était moins sombre ; de temps en temps la lueur jaune d’un réverbère pénétrait brusquement dans la voiture et révélait à Monique le profil romain de Mme Odelle, immobile, rigide comme celui d’une matrone de bronze. Monique mettait à profit ces courts instants de trêve ; elle se raidissait intérieurement pour un dernier effort de résistance. Quand sa mère parla, elle était prête.

— Ma fille, dit enfin Mme Odelle d’une voix grave, presque douce, je ne perdrai pas mon temps à te faire des reproches. Tu t’es conduite ce soir en jeune étourdie, mais il y a un remède, heureusement. Laisse-moi t’exposer la situation sans m’interrompre.

Monique ne répondit rien ; enfoncée dans l’angle obscur du coupé, elle écoutait cette voix calme, modérée, qui sortait de l’ombre, elle en suivait toutes les inflexions d’une oreille inquiète et défiante.

— Ce n’est pas pour moi que je t’ai élevée, reprit la mère, mais pour la tâche que tu devais remplir plus tard. Je me suis efforcée de développer en toi le sentiment de ta responsabilité. Ta position sociale, ta fortune, ton éducation, tous ces privilèges t’imposent des devoirs. Le plus clair de ces devoirs est devant toi : te marier dans ton cercle, dans ta caste, pour le bien général, comme Mlle des Anges te l’a dit l’autre jour. Songe, ma fille, à tout le bien que tu pourras faire aux côtés d’un homme tel que M. Colombe ; songe à l’influence que tu pourras acquérir. Avec tes dons, avec ton charme incontestable, ta place sera la première. Tu régneras absolument sur Launeuve. Tu pourras y maintenir victorieusement les principes que je t’ai inculqués, et que le méchant esprit du siècle détrône de plus en plus. Tu pourras faire de notre ville la dernière forteresse… Tu pourras fonder, organiser, diriger à ta guise… Tu perpétueras ta mère et Mlle des Anges à la fois, en y ajoutant un pouvoir que je n’ai jamais eu, celui de la grâce, et que ton père ne t’aura pas légué en vain…

Mme Odelle s’interrompit ; la voiture roulait plus lentement sur les pavés de la ville haute, on allait arriver rue des Acacias.

— Considère tout cela, Monique, reprit-elle d’une voix plus pressante. Vois-tu, on ne sort pas impunément de sa voie. Tu as été préparée soigneusement pour l’existence que je viens de te montrer ; depuis vingt ans, je n’ai pas d’autre but en vue : faire de toi la femme d’un homme influent, solide, pieux, et de notre monde. Je t’en prie, mon enfant, ne rends pas inutile l’effort de ces longues années !

La voiture s’arrêta ; Mme Odelle descendit la première et entra dans la maison. Monique monta lentement l’escalier derrière elle, se demandant comment elle résisterait plus longtemps à cette torture qui savait saisir en elle les fibres les plus délicates pour les tordre impitoyablement. Marthe vint recevoir ses maîtresses, elle jeta à Monique un regard interrogateur que Mme Odelle surprit au passage.

— Nous n’avons plus besoin de vous, Marthe, allez vous coucher, dit-elle.

Puis elle prit le bras de sa fille et entra avec elle dans la chambre à manger, quand soudain un coup de sonnette les fit tressaillir toutes trois. Une seconde plus tard, Mlle des Anges pénétrait dans le vestibule.

— Je me décide à passer la nuit en ville, dit-elle. Pierre m’a ramenée au grand trot, pour devancer l’orage. Mais je n’ai pas la moindre envie de dormir toute seule au premier…

— La chambre à donner est à votre disposition, dit Mme Odelle, qui saisit aussitôt son intention. Marthe, allez voir si tout y est en ordre.

La lampe-suspension, allumée au-dessus de la table, éclairait un petit souper froid fort appétissant et deux couverts. Monique en mit un troisième sans rien dire, puis alla s’asseoir près de la porte du balcon, regardant les éclairs qui palpitaient au-dessus de la ville, et les tours de la cathédrale qui apparaissaient menaçantes dans ces lueurs rapides.

Mlle des Anges n’était pas femme à chercher des préambules.

— Imaginez que j’ai vu M. Dorbe lui prendre la main, simplement, dit-elle à Mme Odelle en étendant un doigt vers Monique, d’un geste accusateur.

Mme Odelle tressaillit.

— C’est donc cela ? fit-elle au bout d’une minute, à demi-voix, comme si elle se parlait à elle-même. Et tu l’as laissé faire, Monique ?

— Oui, je l’ai laissé faire.

Le cœur de la jeune fille battait à ce seul souvenir. Oh ! cette minute exquise ! cette musique invisible, passionnée, et cette main ferme, tendre, protectrice qui s’était posée sur la sienne !…

— T’a-t-il dit quelque chose ?

— Non, rien.

Mme Odelle respira. Le mal n’était pas mortel.

— Joignez vos efforts aux miens, dit-elle à son alliée. Je viens d’exposer à ma fille son devoir, d’où dépend aussi son bonheur. Je lui ai dit qu’on ne saurait être heureuse que dans sa sphère, et que tout ce qui peut rendre la vie digne, utile, honorée, s’offre à elle dans la personne de M. Colombe.

— As-tu un cœur, Monique ? demanda brusquement Mlle des Anges. Tu brises celui de ta mère. Quant à M. Colombe, c’est une blessure inguérissable que tu lui fais. Il t’aime. Il est peut-être gauche à te le dire ; mais je le connais, moi, je sais la valeur de ce qu’il te donne.

— Comment pourrais-je l’accepter, dit Monique, quand je n’ai rien à lui rendre ?

— Propos de jeune fille. Une femme élevée comme tu l’as été aime toujours son mari.

— Monique, reprit sa mère en s’approchant d’elle, tu es ma fille unique, mon unique préoccupation, mon seul espoir. Je t’ai fait un avenir, tu seras ce que j’aurais souhaité d’être ; mes ambitions, c’est toi qui les réaliseras. Obéis, mon enfant, il y a une bénédiction attachée à l’obéissance !

Elle lui prit les mains ; mais Monique les dégagea vivement et s’en couvrit le visage. Sa mère reprit :

— Ton chemin est dressé devant toi. Pourquoi t’en détourner ?… Écoute, laisse-moi te dire encore ceci… Ton père – elle leva les yeux vers le portrait suspendu dans l’angle faiblement éclairé – ton père était un homme à impulsions, un caractère mobile… J’en ai souffert… Je voudrais t’épargner cela. M. Colombe te conduira d’une main toujours sûre, il te fera contrepoids… Voyons, qu’as-tu à lui reprocher ?

— Mais je ne l’aime pas ! s’écria Monique. Je n’ai point d’autre réponse… Je ne l’aime pas.

— Qui aimes-tu ? est-ce M. Dorbe ? demanda Mlle des Anges en venant se placer devant Monique.

— Oui, c’est lui.

Elle prononça distinctement ces trois mots. Sa voix ne tremblait plus. Mme Odelle se détourna, et tout à coup Monique l’entendit sangloter.

— Maman, maman ! s’écria-t-elle en l’entourant de ses bras. Maman, pardonne-moi !… Mais je ne puis autrement ! Vous me torturez en vain… Maman, je t’en supplie, ne pleure pas ainsi !

— Et c’est lui que tu aimes ! fit lentement Mme Odelle en repoussant sa fille. Lui, un renégat peut-être ! Un homme dont personne ne connaît les opinions ni le passé !… Des accusations pèsent sur lui, il ne fait rien pour s’en disculper, il porte la tête haute… Et c’est lui que tu aimes ! Va ! il faut que tu sois entièrement dépravée !…

— Bon ! bon ! n’exagérons rien, interrompit Mlle des Anges, qui gardait malgré ses récents griefs un petit faible pour Rémy. Je persiste à croire que ces lettres anonymes sont une mystification. Nous en aurons la clef tôt ou tard… Mais Rémy Dorbe n’est nullement le mari qu’il faut à Monique.

— Qu’en savez-vous ? s’écria la jeune fille lui faisant face subitement. Qui vous a donné le droit d’en juger ?

Elle n’avait plus peur de rien ni de personne. Ses yeux étincelaient, une énergie désespérée transfigurait son être.

— Je ne sais pas s’il m’aime, poursuivit-elle, il ne m’en a rien dit. Mais à cause de lui, pour lui, je ne serai jamais à M. Colombe !

— Nous ne le connaissons pas… il est peut-être tout à fait indigne… gémit Mme Odelle. C’est un ensorcellement ! Comment s’y est-il pris pour acquérir un tel empire !…

— Il n’a rien fait, il n’a rien dit, répliqua Monique. Je l’aime parce que je l’aime, voilà !

Elle vit sa mère tomber sur une chaise, absolument accablée, et Mlle des Anges lever les mains au ciel, mais elle n’en entendit pas davantage, car elle s’enfuit. Elle s’enferma dans sa chambre ; soin superflu d’ailleurs, personne ne vint l’y déranger. Quelques minutes de va-et-vient dans le vestibule, des portes qui s’ouvrirent et se refermèrent, puis un profond silence lui apprirent que sa mère et Mlle des Anges s’étaient retirées pour dormir peut-être, ou pour méditer quelque autre moyen de la réduire à l’obéissance.

Elle ne se coucha pas. Dans son état de surexcitation, il lui eût été impossible de trouver le sommeil ; elle ôta sa robe, passa un peignoir et s’assit près de la fenêtre. Si elle avait pu marcher de long en large pendant une heure, se fatiguer physiquement, puis dormir, elle aurait peut-être évité l’accès de fièvre qui s’empara d’elle après minuit. Mais elle craignit d’être entendue et qu’on ne l’obligeât à se coucher. Elle resta donc immobile sur sa chaise, frissonnante, tous les nerfs tendus et vibrants, la tête en feu. Son esprit travaillait avec une activité dévorante, sa mémoire, avivée jusqu’à la vision, lui montrait toutes sortes de tableaux, dont les détails oubliés surgissaient tout à coup.

Elle était chez Mme Vandœuvres ; elle revoyait dans une jardinière en faïence verte de Sarreguemines, une grande feuille de bégonia veloutée de noir au centre et brodée d’argent, sur laquelle ses yeux étaient tombés au moment où M. Colombe lui présentait Rémy Dorbe. La futilité de ce souvenir l’importunait, mais elle ne parvenait pas à le chasser… Puis c’était la longue galerie de peinture qui s’étendait devant elle ; Rémy tout au fond, prêtant l’oreille d’un air assez ironique ; M. Colombe au premier plan, son mémorable carnet à la main… Chose étrange, Monique n’entrevoyait le visage de Rémy que par échappées, par éclairs, et jamais fort nettement ; elle avait beau tendre son esprit jusqu’à la souffrance, ce coin du tableau restait brouillé, tandis que tout le reste était d’une lucidité exaspérante. Mais si elle le voyait mal, elle l’entendait. Toutes les phrases qu’il lui avait dites, avec ses inflexions de voix et une légère particularité de prononciation qu’il avait, Monique les gardait à part dans le trésor de sa mémoire ; elle les reprenait l’une après l’autre, comme on prend des fragments d’or pour y appliquer la pierre de touche. Chacun de ces mots précieux lui appartenait, elle leur découvrait une valeur secrète, mais quand elle venait à songer à sa propre part du dialogue, elle regrettait tout ce qui lui était échappé. Ce qu’il fallait dire, ce qu’il fallait taire, elle le savait maintenant ; elle refaisait des bouts de conversations qui augmentaient sa fièvre… Ah ! qu’elle était heureuse qu’aucune parole inconsidérée ou banale ne lui gâtât le souvenir de ces quelques minutes de tête-à-tête sur la terrasse ! Elle avait su se taire, du moins alors ; le silence seul dit tout, seul il peut exprimer les choses inexprimables… Et tout cela, ce bonheur si pénétrant qu’il lui faisait mal, ces quelques heures qui résumaient sa vie, on voulait les lui enlever…

Elle se leva brusquement et tout à coup se sentit glacée… Ses mains brûlaient pourtant… un frisson la secoua, elle traversa la chambre pour prendre un châle dans sa chiffonnière, mais ses genoux tremblaient, elle se sentait toute meurtrie et courbaturée. Une nouvelle alarme lui traversa l’esprit : « Ah ! mon Dieu ! je vais tomber malade ! Je n’aurai plus la force de combattre, je me laisserai arracher quelque concession ! »

Elle tomba sur le sofa, brisée, grelottante, elle cacha son visage dans les coussins et essaya de ne plus penser. Mais elle entendait des bruits étranges qui la faisaient tressaillir, la procession des mêmes images tournait constamment dans son esprit. Une bizarre idée s’empara d’elle ; il lui semblait que sa tête avait deux petites portes, par lesquelles un cortège sans fin sortait et rentrait du même pas égal que rien ne pouvait arrêter. Cette obsession finit par lui faire peur. « Mais je suis hallucinée ! » murmura-t-elle en se levant. Elle but une gorgée d’eau froide, puis ouvrit doucement la fenêtre. Il pleuvait toujours, la nuit était absolument noire. « Oh ! pensa-t-elle, trois ou quatre jours sans rien entendre que le bruit de cette pluie, quel repos, quel rafraîchissement d’esprit !… Ne voir personne, ne rien dire, m’apaiser peu à peu, dormir !… Huit jours ? c’est bien huit jours que ma mère a demandés pour moi… Une semaine de tortures… Combien en reste-t-il encore de ces journées pendant lesquelles on me traquera sans merci ?… Je suis à bout de forces… Je ferai une lâcheté indigne, ou bien quelque coup de tête désespéré ! »

Cette idée d’un coup de tête la saisit. « C’est ma seule ressource ! pensa-t-elle dans sa fièvre. Il me faut du repos à tout prix… comment faire ?… » Un petit bruit sec lui fit lever la tête. La bougie avait brûlé jusqu’à la bobèche, qui venait de se fendre. Monique s’approcha machinalement de la table pour allumer d’autres bougies, elle regarda sa montre… trois heures. Un horaire des chemins de fer, qu’elle avait consulté la veille, se trouvait là ; elle l’ouvrit lentement, comme en rêve. Un plan se formait peu à peu dans son imagination surexcitée.

Après avoir feuilleté au hasard le livre jaune, elle sembla prendre tout à coup une résolution. Ses mouvements devinrent rapides et précis ; elle se déchaussa pour ne faire aucun bruit, prit dans une armoire un petit sac en cuir de Russie, le remplit de menus objets de toilette et d’un peu de linge ; ensuite elle passa une robe très simple et de couleur sombre, un grand manteau imperméable qui l’enveloppait entièrement ; elle mit un petit chapeau noir orné d’un oiseau aux ailes d’émeraude qu’elle cacha sous un grand voile de gaze grise croisé par derrière et ramené sous le menton en un large nœud. Ce fut avec un calme singulier qu’elle s’improvisa ce costume de voyage, et même qu’elle en soigna les détails, arrangeant les plis du voile devant son miroir, frottant une petite tache sur l’agrafe brillante du manteau.

Avant de mettre ses gants, elle ouvrit son buvard, traça rapidement quelques lignes ; le billet plié et non cacheté fut mis bien en évidence au milieu de la table. « Je suis prête, » dit Monique en prenant sa montre. Elle la remonta encore, compara l’heure avec celle qu’indiquait la sonnerie de la cathédrale ; elle voulait se convaincre elle-même qu’elle agissait avec sang-froid, non sous l’influence d’un accès de fièvre, mais par une détermination raisonnée. Enfin elle se leva.

L’aube se laissait deviner derrière le brouillard et la pluie. Monique inclina la tête ; elle priait, invoquant le pardon sur cette fuite dans laquelle elle voyait son unique ressource. Au moment où elle ouvrit la porte, un violent courant d’air fit battre la fenêtre. Le billet posé sur la table s’envola, tournoya un instant et tomba à terre, dans un pli du rideau. Monique ne s’en aperçut point, elle s’enfuit au plus vite, tenant d’une main son parapluie et son petit sac, de l’autre ses bottines.

La clef tourna sans bruit dans la serrure du vestibule ; Monique descendit l’escalier quatre à quatre, puis s’assit sur la dernière marche pour se chausser. Le grincement des barres qu’il fallut tirer pour ouvrir la grosse porte de la rue ne lui causa aucune inquiétude ; les fenêtres de sa mère donnaient de l’autre côté, sur le jardin. Elle ne sentait plus cette lassitude pénible, ces douleurs dans tous les membres : une sorte d’exaltation la soutenait merveilleusement, de corps et d’esprit.

II

Elle boude ?… laissez-la bouder, fit Mlle des Anges en voyant que la place de Monique restait vide à la table du déjeuner.

— Ce n’est certainement pas à moi à lui faire des avances, dit Mme Odelle avec une secrète inquiétude. Mais si elle persistait à s’enfermer, je ne sais trop quel parti je devrais prendre.

— Envoyez-lui la bonne.

— Non, Marthe est trop familière. Je la crois beaucoup plus au courant de la situation qu’il ne convient. Monique n’a jamais su tenir les domestiques à distance.

Elle s’assit et versa le café dans les jolies tasses antiques placées devant elle.

— Peu de lait, je vous prie, dit Mlle des Anges… Vous êtes distraite, chère voisine.

— Cette enfant se rendra malade si elle ne déjeune pas, elle n’a rien mangé hier au soir. Elle le fait exprès, je crois, pour me tourmenter !

— Laissez-la faire, dit tranquillement Mlle des Anges en se beurrant une tartine.

Mais au bout d’une minute elle se leva sans rien dire et sortit. « Elle va l’appeler, pensa la mère avec un vif soulagement. » Mme Odelle tournait le dos à la porte et l’entendit se rouvrir presque aussitôt.

— Eh bien, qu’a-t-elle répondu ? est-elle levée ?

— Il arrive une chose fort étrange, répondit l’ambassadrice d’une voix si changée que Mme Odelle se retourna brusquement.

— Qu’y a-t-il ? où est Monique ? demanda-t-elle avec une subite angoisse.

Mlle des Anges était fort pâle, mais elle haussa les épaules.

— Monique est sortie, à ce qu’il paraît. A-t-elle l’habitude de faire des promenades aussi matinales ?

Sans répondre, Mme Odelle sonna.

— Où est mademoiselle ? fit-elle impérieusement quand Marthe entra.

— Mademoiselle ? dans sa chambre, je pense.

— L’avez-vous entendue sortir ?

— Sortir ?

— Au lieu de répéter chaque mot comme une sotte perruche, s’écria Mlle des Anges…

Mais Mme Odelle l’interrompit. Elle avait retrouvé subitement cette impassibilité qui était le fruit de longues années d’étude et de luttes.

— C’est bien, Marthe, vous pouvez vous retirer, dit-elle calmement.

Puis elle prit le bras de Mlle des Anges, et toutes deux se dirigèrent vers la chambre de Monique, séparée de celle de sa mère par le salon et la chambre à donner. Cette dernière pièce, plus à portée de la surveillance maternelle, avait appartenu autrefois à Monique, mais les menus trésors de la jeune fille avaient fini par s’y trouver à l’étroit, il avait fallu les emménager ailleurs, dans la jolie chambre de l’angle qui était devenue un nid charmant, et dont Mme Odelle franchissait en cette minute le seuil avec un pressentiment qu’elle ne s’avouait pas.

— Le lit n’est pas défait, dit-elle d’une voix qui commençait à trembler.

Elle se dirigea vers la chiffonnière, dont les tiroirs avaient été refermés à demi, puis ouvrit l’armoire et en examina longuement chaque rayon. Mlle des Anges bousculait les menus ornements de la table et de la cheminée, elle cherchait une lettre, un mot d’explication. Tout à coup elle aperçut l’horaire, dont la couverture jaune se montrait à demi sous le buvard. Elle poussa une exclamation :

— Ah ! Monique voyage ! fit-elle avec ironie. Elle aura pris le premier train.

— C’est la conclusion à laquelle j’arrive moi-même, dit Mme Odelle. Certains objets manquent dans l’armoire, entre autres son petit sac de cuir rouge.

— Mais feuilletez donc le buvard ! s’écria Mlle des Anges, elle doit avoir laissé un billet… Rien ? rien ?

En dépit de ses efforts, Mme Odelle tremblait.

— Voyez vous-même, dit-elle en repoussant le buvard. Je vais m’habiller. Restez ici, je descends à la gare, dans une demi-heure je vous apporterai des nouvelles.

Quelques minutes plus tard, elle sortit seule, refusant absolument l’escorte de Mlle des Anges.

— J’ai besoin de réfléchir, de me remettre. Je suis un peu ébranlée, dit-elle, faisant cette concession avec peine.

Mlle des Anges la regarda avec un mélange d’admiration et de courroux.

— Vous êtes une Romaine… absolument hors nature ! dit-elle.

Un train allait partir quand Mme Odelle entra dans la grande halle de la gare. Elle s’assit près de la porte pour attendre que le courant des voyageurs se fût écoulé. Tout à coup elle avisa un employé aux bagages qu’elle connaissait fort bien, l’ayant visité à l’hôpital après un grave accident qu’il avait eu. Il était adossé à la muraille, les bras croisés, se balançant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre ; elle lui fit signe de s’approcher.

— Étiez-vous ici au départ du premier train ?

— Oui, madame. Il y avait très peu de monde, par cet affreux temps. Cinq ou six personnes, tout au plus. Mauvaise affaire pour la ligne, ce train de quatre heures, répondit l’employé, qui était communicatif.

— Et avez-vous rendu quelque service à ma fille ? poursuivit-elle au hasard, espérant obtenir des indications sans trahir son ignorance et son anxiété.

— Non, madame, je n’en ai pas eu l’occasion. Le grand monsieur a installé Mlle Odelle en voiture.

— Quel grand monsieur ?… cria-t-elle pleine d’une terreur folle.

Mais elle se remit aussitôt.

— Oui, oui, je sais, un de nos amis… c’est bien.

Elle s’approcha d’un guichet ouvert.

— Donnez-moi un renseignement, je vous prie, dit-elle au caissier. Une jeune demoiselle a pris ce matin, à quatre heures, un billet pour Chanveyres, n’est-ce pas ?

Ces détours, antipathiques à son caractère, lui étaient encore plus pénibles vis-à-vis de gens qu’elle considérait comme ses inférieurs, mais elle n’avait pas le choix des moyens.

— Il y a bien des jeunes demoiselles, grommela l’employé, qui était de méchante humeur.

— On vient de m’assurer que vous n’avez eu que cinq ou six personnes ce matin.

— Je n’ai point vendu de billet pour Chanveyres.

Il allait fermer le guichet, quand Mme Odelle, à bout de patience, humiliée, irritée, changea subitement de ton.

— Votre devoir est de me répondre, fit-elle impérieusement. Vous n’êtes pas là pour autre chose. Une jeune personne a dû prendre le train de quatre heures ; à quelle destination, voilà ce que je veux savoir !

Le caissier la regarda du coin de l’œil.

— Je ne suis pas tenu de répondre, fit-il. Ça n’est pas dans mon cahier des charges… Mais si la jeune personne que vous entendez avait un grand manteau et un voile gris, je l’ai vue. Seulement, elle n’a pas pris de billet. Un grand monsieur, de l’hôtel Rippach, l’a pris pour elle. Il paraît qu’ils allaient voyager de compagnie.

Par un héroïque effort, Mme Odelle resta debout. Ses deux mains se crispèrent au rebord du guichet, elle devint si pâle que le caissier eut un remords.

— Le monsieur allait plus loin, reprit-il. D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’ils soient montés dans le même compartiment. Vous pourrez demander ça sur le quai, au contrôleur.

— Mais quelle station, quelle station ?… murmura Mme Odelle résolue à aller jusqu’au bout de l’enquête.

— Pour la demoiselle ? attendez donc… Saint-Firmin ? je n’en suis pas trop sûr… Il y avait deux personnes au guichet en même temps. J’ai vendu un billet pour Saint-Firmin, un autre, de première, pour Les Saules, deux secondes pour Perroux… Parole d’honneur, il m’est impossible de me souvenir… Je suis distrait, malheureusement.

— Tâchez de vous rappeler le prix, ce serait une indication, insista Mme Odelle.

— Pas moyen. Le monsieur a payé trois billets, quarante-deux francs soixante-cinq ; de ça, j’en suis sûr. Mais quant à savoir le prix des trois séparément…

Mme Odelle s’éloigna bouleversée. Ce long colloque avait excité quelque surprise parmi les employés oisifs qui attendaient, les mains dans leurs poches, l’arrivée du train suivant. Ils s’approchèrent en flânant, attrapèrent quelques mots, puis interrogèrent le caissier.

— Ça m’a tout l’air d’une escapade, dit celui-ci. Direct pour le Saint-Gothard, Milan, la belle Italie… La jeune personne m’a paru très chic… C’est Mlle Odelle, que tu dis, toi, Louis ?

— Mieux vaut se taire là-dessus, dit l’employé aux bagages, très perplexe. Des personnes de la haute, et très bonnes !… En ai-je consommé, de ces oranges qu’elles m’apportaient ! Allons, vous, camarades, jurez-moi de n’en rien dire. C’est des suppositions, tout ça. On ne fait que du tort en causant.

— Oui, oui, on mettra sa langue dans sa poche, répondirent les autres qui s’éloignèrent avec indifférence.

Quel fut l’indiscret ? Comment le bruit de la fuite de Monique se répandit-il avant le soir dans tout Launeuve ?… On en parla d’abord avec mystère, presque sans oser prononcer les noms, chez un boulanger qui habitait près de la gare. Puis il y eut un conciliabule de bonnes, le panier au bras, sur le trottoir, pour discuter la scandaleuse nouvelle. Chacune d’elles en rentrant la sema dans sa maison, du rez-de-chaussée aux mansardes. Cette semence lève toujours. « Savez-vous déjà ?… Mais c’est incroyable, c’est impossible ! »

La consternation l’emportait sur tout autre sentiment. On aimait sincèrement Monique Odelle. Ses intimes se refusèrent absolument à ajouter foi à la rumeur qui grossissait, faisant boule de neige de quartier en quartier et s’augmentant de mille détails. Monique avait été vue seule avec Rémy Dorbe, la veille, sur la terrasse de l’hôtel Rippach, et plus tard, dans les jardins. Mme Mareuse et son mari avaient passé si près d’elle, sous les ormes, que la femme du banquier stupéfaite s’était même retournée, en croyant à peine ses yeux. Elle avait trouvé à M. Dorbe l’air d’un Faust ensorcelant, il était penché vers Monique, affirmait-elle, il la couvait du regard ; la comparaison obligatoire du serpent fascinateur et de l’oisillon tremblant ne manquait pas d’orner la péroraison de son récit.

Mme Vandœuvres, absolument révoltée, leva son étendard. Elle convoqua le jour même un grand meeting anti, dans lequel on but beaucoup de thé.

— Tout ce qui arrive, tout ce scandale qui fait rire à nos dépens les démocrates et les fournisseurs, s’écria Mme Vandœuvres, tout cela est le fait de M. Colombe… Je ne sais rien, mais vous avez vu comme moi, mes chères, qu’il persécutait Monique. Est-il allé jusqu’à une demande formelle ?... Certains indices… Bref, passons. Je crois que la pauvre petite fait simplement une retraite. Sa mère l’aura éloignée pour quelque temps. Cette coïncidence, dites-vous ?… Mais la vie est faite de coïncidences ! S’il fallait se faire enlever par tous les gens obligeants qui vous offrent de prendre votre billet, l’existence et les chemins de fer n’y suffiraient pas !… Je trouve pour ma part, reprit Mme Vandœuvres en secouant la tête, qu’à Launeuve nous manquons absolument de cette simplicité d’esprit qui ne va pas chercher midi à quatorze heures, et dont je me tue à donner l’exemple !

Son discours eut un grand succès. On décréta, sur des évidences toutes de sentiment, – les meilleures, comme on sait, – que M. Colombe était le vrai coupable, que sa domination de fer ne pouvait manquer de produire à la fin une révolte. Rémy Dorbe, le premier, lui avait fait opposition par des tendances toutes différentes ; ces dames étaient prêtes à jurer qu’il était revenu d’Orient dans le but exprès de délivrer sa ville natale d’une odieuse servitude…

Monique à son tour secouait donc le joug colombique ?… pauvre chère petite héroïne ! Mme Vandœuvres s’offrit à prendre en main son bonheur. Comme elle portait ce jour-là une toilette sérieuse, d’étamine noire garnie de motifs de jais aussi coûteux qu’austères, elle se composait instinctivement une physionomie de jeune matrone en deuil de ses illusions, et qui ne songe plus qu’à marier les fillettes.

— Ce qu’il faut à Monique, c’est… et elle s’interrompit.

— Oui, précisément ! s’écria le cercle féminin. Ah ! que vous avez raison ! Ce qu’il lui faut, c’est…

Et toutes se regardèrent avec des signes de tête approbateurs.

— Moi d’abord, puisque nous sommes affranchies, je ne lis plus de rapports, poursuivit une des rebelles.

— Et quant aux collecteurs, je ne donne plus qu’à ceux qui disent merci, fit une autre.

— Moi, je m’oppose à la fondation de l’Œuvre du Savon parmi les Samoyèdes, dont on nous a entretenues l’autre soir… Ils ont de l’eau, qu’ils s’en servent !

— Ah ! ne devenons pas profanes ! dit Mme Vandœuvres en regardant le plafond avec inquiétude, comme si elle s’attendait à le voir s’écrouler sur ce conclave hérétique. Tout ce que je demande, moi, c’est que M. Colombe rentre dans un rôle de simple mortel… Il a trop fait le pape de Launeuve !

Mme Odelle revint chez elle la tête plus haute encore qu’à l’ordinaire. Elle s’était vite remise, en apparence du moins, du coup qui l’avait terrassée. Pendant quelques secondes seulement, un nuage avait obscurci la lucidité habituelle de sa pensée. Mais sa présence d’esprit revenue, Mme Odelle ne crut pas un instant à la culpabilité de Monique. « C’est ma fille, je l’ai élevée, elle sait ce qu’elle doit à sa mère et à elle-même ! » se dit-elle avec une assurance fière.

Au moment où elle rentrait, Mlle des Anges, ses boucles grises en désordre, se précipita au devant d’elle.

— Nous l’avons, ce billet, Marthe l’a trouvé sous le rideau, s’écria-t-elle en agitant une feuille de papier. Lisez-le, pour l’amour du ciel !…

Mme Odelle entra dans la chambre de Monique, s’assit près de la fenêtre, puis lentement, posément, elle ouvrit le billet, qu’elle lut à haute voix :

« Maman, pardonne-moi. Je ne saurais en endurer davantage. Je vais chercher quelques jours de repos. Réponds à M. C : Non, non, mille fois non ! Alors je reviendrai. – MONIQUE. »

Mme Odelle se tut.

Mlle des Anges, debout en face d’elle, les mains derrière le dos, la regarda longuement.

— Peut-être l’avons-nous trop pressée, dit-elle enfin.

— Peut-être…

— Il me semble, reprit l’énergique petite demoiselle au bout d’un moment, qu’elle aurait montré plus de caractère en gardant sa position jusqu’au bout. C’est ce que j’aurais fait, moi ! J’aurais tenu tête à cent mille hommes plutôt que de me laisser imposer un mari !…

Ses yeux étincelaient. Elle repoussa d’un revers de main ses boucles ébouriffées et reprit :

— Et vos démarches ?… Avez-vous découvert quelques indices ?

— J’ai appris à la gare une chose fort rassurante, répondit Mme Odelle avec une froide ironie, c’est que Monique a trouvé un protecteur au départ, un grand monsieur, de l’hôtel Rippach…

Mlle des Anges s’assit, il lui semblait qu’elle n’avait plus de jambes… Le silence dura cinq grandes minutes, les deux femmes se regardaient et se comprenaient.

— C’est fâcheux ! dit enfin Mlle des Anges pour résumer éloquemment la situation.

Puis elle continua avec une sorte de colère :

— Petite sotte ! petite niaise ! si je la tenais !

— Le second train pour Saint-Firmin et Les Saules part dans une demi-heure, reprit Mme Odelle en se levant ; je vais le prendre et je m’enquerrai à chaque station. Il passe si peu de monde dans ces petites gares qu’on y aura certainement remarqué Monique… Augustine est mariée à Saint-Firmin. Vous vous rappelez Augustine, la bonne d’avant Marthe ? Monique lui promettait une visite depuis longtemps… Chère mademoiselle, donnons à toute cette affaire l’air aussi naturel que nous pourrons.

— Il est si naturel, n’est-ce pas, qu’une jeune personne se montre seule à la gare à quatre heures du matin !

— Cela se voit. Mlle Ferjeux le fait, elle qui est toujours par voies et chemins. Mais l’essentiel est maintenant de retrouver Monique, et qu’elle descende en ville sans retard, sous mon égide. Cela coupera court à tout commentaire. Personne d’ailleurs ne saura rien ; on n’est pas si matinal à Launeuve.

Elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit et poussa un grand cri. Monique était debout sur le seuil. Mlle des Anges, toujours impétueuse, s’élança vers elle et la prit par le bras, presque rudement. Monique se dégagea d’un geste, et se tournant vers sa mère :

— Maman, pardonne-moi, murmura-t-elle.

Mmc Odelle ferma la porte.

— Explique-toi ! dit-elle avec un calme étrange en allant s’asseoir comme un juge sur le divan.

Monique resta debout devant elle, son petit sac à la main, la tête baissée. Elle était fort pâle, les yeux battus, elle semblait brisée de fatigue. Mlle des Anges eut pitié d’elle et voulut la conduire doucement à un siège ; mais Mme Odelle s’interposa :

— Qu’elle reste debout, dit-elle.

— J’avais perdu la tête, maman… dit Monique.

— Excuse facile !

— Je ne cherche pas à m’excuser. J’avais la fièvre, j’avais peur… Oh ! quelle nuit horrible !

Et Monique regarda autour d’elle, comme pour prendre la chambre à témoin de ses angoisses.

— Quelque chose me poussait à m’enfuir ; je ne me sentais pas la force de recommencer une nouvelle journée de luttes contre vous deux. Alors j’ai pensé à Augustine, je me suis dit que chez elle j’aurais une petite chambre tranquille où personne ne viendrait me relancer… Et je suis partie… Vous avez trouvé mon billet, n’est-ce pas ? fit-elle en remarquant sur le visage de sa mère les traces des inquiétudes de ces deux mortelles heures.

— Oui… continue.

— Maman, je t’en prie, permets-moi de m’asseoir, dit Monique dont la pâleur augmenta tout à coup. Je n’en puis plus, je suis exténuée.

— C’est bien. Assieds-toi, répondit sa mère, dont le cœur tressaillit. Qui as-tu trouvé à la gare ?

— M. Dorbe y était, avec un garçon de l’hôtel. Il a pris mon billet et m’a installée en première. Lui voyageait en seconde classe ; il allait à Zurich, je crois… Du reste, j’ai à peine entendu ce qu’il me disait, j’étais trop malheureuse… Pendant le trajet, l’accès a passé… Alors j’ai compris que j’allais te causer une affreuse inquiétude… Je suis descendue à Saint-Firmin, et j’ai attendu là trois heures pour reprendre le train de Launeuve.

— As-tu déjeuné ? demanda sa mère.

— Déjeuné ? non, je n’y ai pas même pensé. Je suis restée dans cette misérable petite salle d’attente, à me désespérer.

— Il aurait été infiniment plus raisonnable de déjeuner, répliqua Mme Odelle. Je ne suis pas étonnée que tu défailles maintenant.

Elle se dirigeait vers la porte ; Monique la retint.

— Maman, avant tout, il faut que tu me pardonnes ! dit-elle d’une voix contenue, qui tremblait de repentir.

Mme Odelle la prit dans ses bras et la considéra longtemps, mais sans rien dire, puis elle détourna la tête et sortit.

III

Launeuve était sens dessus dessous, Launeuve ne savait plus que croire. Monique Odelle était de retour ! On l’avait vue, entre sa mère et Mlle des Anges, à une conférence littéraire, le soir même de sa fuite. Cela dérangeait tout… la romanesque histoire ne vivrait donc que ce que vivent les roses, l’espace d’un matin !… C’était dommage, au point de vue de l’art pour l’art. Mais enfin, la morale était sauve. Cependant, certaines gens assuraient qu’il n’est pas de fumée sans feu, que Monique était pâle, très pâle, et singulièrement tranquille.

Pauvre enfant, sa mère l’avait traînée à cette conférence, bien qu’elle fût absolument anéantie et que la migraine lui fendît les tempes. Il lui semblait que chacun de ses cheveux était douloureux, que son léger chapeau de paille lui meurtrissait le front comme un cercle pesant. Elle était incapable de penser, d’écouter et même de voir. Un brouillard confus remplissait la salle, au fond de laquelle le conférencier lui paraissait un fantoche étrange. Elle ne souhaitait qu’une chose au monde, son oreiller.

— Tiens bon, Monique ! lui disait sa mère à voix basse. C’est l’expiation de ta folle équipée… On te regarde, lève la tête !

Il avait bien fallu lui expliquer en quelques mots la nécessité de ce supplice ; mais elle était si lasse qu’elle n’avait rien saisi que très vaguement. À l’issue de la conférence, M. Colombe s’approcha d’elle.

— Charmante soirée ! un vrai régal littéraire…

Son ton était distrait ; ses yeux fixés sur ceux de Monique avaient une étrange expression de doute, d’anxiété.

— Vous permettez que je vous reconduise ? poursuivit-il en se tournant vers Mme Odelle.

« Le dénouement est venu, pensa celle-ci. J’ai fait le sacrifice, mais c’est dur, c’est dur ! Vingt années perdues, un écroulement !… Qu’elle le lui dise, qu’elle m’ôte des mains ma responsabilité ! »

Par un arrangement tacite, Monique se trouva marchant à côté de M. Colombe. Il continuait à la regarder de ce même air perplexe.

— Vous paraissez souffrante, dit-il enfin.

— J’ai la migraine.

— Cela vous arrive souvent, me semble-t-il… Le moral influe sur le physique, c’est une observation que l’expérience…

Il s’interrompit.

— Auriez-vous eu quelque secousse aujourd’hui ?

Mais sa propre délicatesse se révolta contre cet interrogatoire soupçonneux.

— Ne me répondez pas, fit-il avec quelque vivacité. Je n’ai pas le droit de vous questionner.

L’air frais du soir, le vent qui soufflait du lac rendaient peu à peu à Monique la lucidité de ses perceptions. Elle comprit que sa mère, silencieuse et absorbée, lui laissait son sort entre les mains. C’était la délivrance, l’issue de la lutte, le prix du combat !

— Le droit de me questionner ? répéta-t-elle. Eh bien ! je vous l’accorde pour cinq minutes. Usez-en.

— Non, fit-il avec une certaine tristesse, ce n’est pas pour cinq minutes, c’est pour toute la vie que je réclame le droit de prendre ma part dans vos préoccupations.

— Ah ! vous ne l’avez eue que trop grande, cette part, murmura-t-elle, irritée de nouveau au souvenir de la persécution qu’elle avait soufferte.

— Pardonnez-moi… oui, peut-être… Mais j’ose croire que ma recherche persévérante aura finalement sa récompense.

Il se trouvait très généreux ; sans enquête préliminaire, il passait l’éponge sur l’incident inexpliqué du matin. Cette confiance implicite, qui ne questionnait pas, qui offrait tout et demandait si peu en échange, il espérait que Monique saurait l’apprécier à sa juste valeur. Et certainement elle en fut touchée ; mais le mot final n’en devenait que plus nécessaire.

Ils arrivaient sur le pont de la Launeuvaise, le torrent au ravin profond qui coupe la ville en deux moitiés autrefois rivales, presque ennemies. L’antique arche de pierre que Monique avait traversée tant de fois ne lui avait jamais paru si noire et si mystérieuse. Ce ravin plein d’ombre dont elle sentait la fascination vertigineuse, n’était-ce pas l’image de la minute présente, qui allait séparer entièrement son passé de son avenir ? Elle s’arrêta près du parapet, pour écouter la voix de l’eau qui grondait à cent pieds au-dessous.

— Pourquoi n’avez-vous pas accepté ma réponse ? dit-elle. Ce délai était bien inutile, ma résolution est toujours la même… Voulez-vous que nous restions amis ? ajouta-t-elle en lui tendant la main par une impulsion soudaine.

Elle aurait voulu guérir la blessure au moment même où elle l’infligeait… Mais tout le despotisme inconscient de cette nature froide monta brusquement, comme une marée violente. M. Colombe se dressa devant Monique, frémissant ; il repoussa sa main, essayant de parler, mais elle n’entendit rien qu’un son sifflant, qui lui fit peur. Elle recula, il la suivit, puis tout à coup frappa du poing le parapet de granit, et s’enfuit comme un fou.

Mme Odelle et Mlle des Anges attendaient Monique à l’extrémité du pont. Elles regardaient les petites lumières qui pointillaient le fond du ravin, où quelques pauvres maisons étaient nichées ; au-dessus se dressait la masse de la cathédrale assise sur son rocher tout en terrasses surplombantes, noires, suspendues en l’air comme l’architecture fantastique d’un rêve. Au bout du pont, un grand platane incliné écoutait aussi couler le torrent ; les fortes branches chargées de feuillage s’interposaient comme un écran devant la lueur jaune d’un réverbère qui le trouait de quelques minces rayons. Que disait l’eau, dans la profondeur noire qu’elle remplissait d’une plainte sans trêve ?… Que disait l’eau à Mme Odelle ?

« Tout n’est que vanité et tourment d’esprit ; tout n’est que déception, travail inutile… Rien ne s’achève ; le courant emporte les débris de nos espoirs fragiles… Nous bâtissons des édifices avec des grains de sable patiemment entassés ; la main d’un enfant les balaie… »

Quand elle vit la silhouette noire de M. Colombe s’éloigner brusquement de Monique et disparaître dans l’obscurité, Mme Odelle pencha la tête, elle sentit se briser un des ressorts de son énergie.

— C’est fini ? demanda-t-elle à Monique quand celle-ci la rejoignit.

— Oui, c’est fini.

— Fort bien. Quoi qu’il advienne, ma fille, la responsabilité est tout entière sur toi.

Elles regagnèrent silencieusement la maison.

— Que vas-tu faire maintenant ? dit Mme Odelle lorsqu’elle se retrouva seule avec sa fille.

— Attendre ! répondit Monique.

Elle avait dépensé jusqu’au dernier atome de ses forces. Le lendemain elle dut garder le lit.

Quant à M. Colombe, il eut une si mauvaise nuit qu’il fit appeler le docteur Lamier. Celui-ci lui trouva le teint jaune, le pouls irrégulier, et des symptômes d’ébranlement nerveux. En lui tâtant le poignet, il remarqua que la main droite était toute meurtrie.

— Ce n’est rien ; je me suis heurté contre une pierre… ou plutôt, fit M. Colombe en se reprenant, avec cette absolue sincérité qui était dans ses principes, j’ai donné un coup de poing à une pierre.

— Un beau geste ! dit le docteur en riant. Un geste à la Roland furieux… Bon ! cela me rassure sur votre énergie vitale. Je ne vous prescrirai pas de tonique, évitez toute excitation ; pas de comités.

— Nous en avons pourtant un aujourd’hui, auquel il est indispensable que j’assiste.

— Que ce soit le dernier. La philanthropie se passera de vous pendant quelque temps.

Il s’agissait d’une réélection. Depuis huit ans, M. Colombe était président du groupe central des Bonnes Œuvres, qui exerçait une surveillance générale sur les fondations charitables et empêchait les abus. De ce poste, une sorte de summum, il faisait mouvoir à son gré tous les fils qui convergeaient dans sa main. Son état-major, qu’il avait recruté et formé lui-même à la discipline la plus stricte, le secondait admirablement ; mais l’initiative avait fini par se résumer en sa personne. Dans certaines occasions, on en avait murmuré tout bas. Le principe oligarchique a de fortes racines à Launeuve ; on y tient en général que trois ou quatre bonnes têtes valent mieux qu’une. Cependant, d’année en année, M. Colombe était réélu. Il méditait même d’obtenir une révision du règlement et le choix d’un président à vie, non par ambition personnelle, mais parce qu’il estimait qu’un homme nanti de responsabilités aussi vastes ne devait pas être à la merci de quelque cabale d’occasion. Il songeait à cette réforme tout en se rendant, son rapport sous le-bras, à la salle des séances, où il trouva les membres du comité déjà réunis autour de la grande table à pieds tournés, couverte d’un tapis de drap vert.

On n’attendait que lui ; l’appel fait, il lut son rapport d’une voix mesurée, ponctuant avec soin chaque période. Il avait écrit ce travail quelques jours auparavant, et avait trouvé moyen d’y placer les dernières acquisitions de son carnet, entre autres la fameuse phrase de Monique : « C’est la vie qui nous éduque. » En commençant sa lecture, il s’était promis d’éviter ce passage : Monique Odelle, ses faits, gestes et paroles n’existaient plus pour lui ; il la rayait à jamais de sa vie comme de son calepin. Mais il arriva sans y songer au paragraphe dans lequel il avait enchâssé cette citation ; en voulant sauter par-dessus, il perdit pied, bredouilla, rajusta son lorgnon et finit par rester court.

Heureusement, quel que fût le mérite de son rapport, personne ne l’écoutait Quatre membres dormaient, la main discrètement placée devant les yeux pour se recueillir ; les sept autres, fort éveillés, méditaient un coup d’état.

Ils étaient venus en séance avec un mandat impératif de leurs épouses, qui avaient décidé que M. Colombe ne serait pas réélu. Ces dames avaient bu le thé anarchique de Mme Vandœuvres. Animées par le principe destructeur qui se formule en ces trois mots : Chacun son tour, elles s’étaient juré de saper le fauteuil présidentiel. « M. Colombe est fort compétent, fort dévoué, je l’admets ; mais d’autres, toi, mon ami, sans aller plus loin, sont absolument tenus sous le boisseau. Tu ne donneras jamais ta mesure ; tu travailles, mais en sous-ordre… Voyons, là, franchement, ne connais-tu pas tous ces rouages aussi bien que M. Colombe ?… Tiens, Charles, c’est de l’exploitation ! il vous pompe vos idées et s’en fait honneur après ! » Monsieur, obligé de reconnaître qu’il y avait du vrai là-dedans, était remué par de sourdes velléités d’affranchissement.

Cependant le rapport fut approuvé par un vote unanime. On passa à d’autres questions sur lesquelles il y eut divergence ; les propositions de M. Colombe restèrent sur le carreau, à son grand étonnement. Quand la nomination du bureau suivit à l’ordre du jour, il se leva et céda le fauteuil de la présidence au doyen d’âge, chargé de diriger l’élection. Celle-ci n’avait été les années précédentes qu’une pure formalité, le bureau étant réélu en bloc par un lever de mains. Un échange poli de remerciements et de témoignages de confiance terminait la cérémonie.

Mais aujourd’hui, un membre déterminé se leva pour attacher le grelot. Sa femme l’avait morigéné de telle sorte qu’il n’eût jamais osé rentrer chez lui si M. Colombe avait gardé la présidence.

— Je propose le docteur Lamier, dit-il.

Puis ayant lancé cette bombe incendiaire, il se rassit.

— Comme président ! s’écria le doyen, oubliant la neutralité que lui imposaient ses fonctions.

— Comme président.

— Êtes-vous disposé à motiver votre proposition ?

Le membre intrépide y était disposé. Il dit en substance que M. Colombe ayant rempli pendant huit ans un poste difficile où s’étaient déployées ses qualités éminentes, il était temps peut-être de faire passer le fardeau sur d’autres épaules ; que Launeuve se refusait à augmenter sa dette de reconnaissance, etc. Aussitôt partit un feu de file de propositions ; chaque membre posa la candidature d’un autre membre, en refusant énergiquement pour lui-même l’honneur qu’on lui offrait. On vota sur une liste de douze noms ; mais avant le scrutin, M. Colombe fit un discours. Il se tourna vers le membre intrépide, et le remercia. Son lorgnon braqué sur lui, il se plut à le voir rougir, pâlir, frissonner sous la douche froide de sa lente éloquence.

« Cher monsieur, cher collègue, votre fraternelle clairvoyance vous a fait deviner l’une de mes nombreuses faiblesses ; je m’étais trop attaché à ces fonctions que je remplis, comme vous l’avez dit, depuis huit ans. Années trop longues, je le reconnais… Votre charitable avertissement m’éclaire… Ce matin, mon docteur m’ordonnait le repos, un repos prolongé, et pourtant, je l’avoue, je n’aurais pas songé de moi-même à renoncer à cette présidence, qui implique tant de fatigues et de tracas. Heureusement, vous y avez songé à ma place, et je vous remercie… Permettez-moi, en échange, de vous donner ma voix… »

Jamais M. Colombe n’avait produit un tel effet oratoire, jamais il n’en produisit plus de semblable. Personne n’osait regarder son voisin ; le membre intrépide disparaissait absolument dans le collet de son paletot. On vota au milieu de ce silence qui accompagne la perpétration d’un crime. M. Colombe eut quatre voix ; la majorité se réunit sur M. René Vandœuvres, qui s’était tenu à l’arrière-plan, et refusa d’abord sa nomination. Mais M. Colombe lui-même le pria d’accepter, ce qu’ayant obtenu, il fit un salut de grand style à son successeur et se retira dans la vie privée.

La blessure était profonde, béante, mais nul ne la vit. Le héros de Launeuve tomba debout, comme aurait dit M. Prudhomme s’il avait assisté à cette mémorable séance.

— Quel printemps désagréable nous avons ! dit M. Colombe en prenant le bras du docteur Lamier pour sortir de la salle. Il y a une humidité dans l’air…

Il toussa douloureusement derrière sa main, comme pour faire entendre que le coup qu’on lui avait porté au cœur avait atteint le poumon.

— Tous les oracles du temps nous annoncent une saison pluvieuse, dit le docteur. Mon conseil, cher monsieur, est que vous alliez chercher une atmosphère plus sèche, ou plus tiède, ou plus tonique, ou plus n’importe quoi. L’air de Launeuve ne vaut rien pour vous. Faites vos malles, partez pour Alger.

— Ah ! c’est qu’il m’est difficile…

— Mon conseil deviendra un ordre au besoin.

— Quoi ! la bronchite est à vos portes, et vous délibérez !

— Nous verrons, dit M. Colombe en lui serrant la main. Je vous quitte ici. Bonjour, docteur.

Et l’on s’étonnait que le docteur Lamier, avec ses intuitions délicates, eût conquis cette clientèle exigeante qui veut être comprise à demi-mot !

M. Colombe montait chez Mme Vandœuvres. Il n’y avait pas mis les pieds depuis le soir où il avait fait la connaissance de Rémy Dorbe. Quelque instinct l’avertissait vaguement que cette fine mouche ne demandait qu’à le piquer. Il craignait aussi sa conversation vagabonde, dont son esprit à lui, moins agile, s’essoufflait à suivre les détours. Mais aujourd’hui, il savait à l’avance qu’il aurait le beau rôle.

— Ah ! M. Colombe, quel bon vent ?… Vous devenez d’une rareté…

— Si j’avais tous les jours une bonne nouvelle à vous annoncer, vous me verriez tous les jours, madame, dit-il en s’asseyant. M. Vandœuvres n’est pas rentré ?

— Non, il avait cet après-midi le comité des Bonnes-Œuvres. Mais au fait, vous en venez, n’est-ce pas ?

— J’en viens en effet, aussi vite qu’il m’a été possible, pour vous communiquer le principal résultat de la séance. Nous avons élu M. Vandœuvres comme président.

— Vandœuvres, Bonnes-Œuvres, votre choix a pour lui la rime, si ce n’est la raison, dit-elle en riant. Mais je ne vous en fais pas mon compliment. Un avocat est trop occupé, il négligera ses affaires ou les vôtres. Pourquoi vous retirer ?

Elle avait dit à son mari une heure auparavant : « Laisse-toi nommer s’il le faut, mais qu’on en finisse avec M. Colombe ! » Cependant elle ne s’attendait guère à ce que celui-ci vînt en personne lui annoncer sa déchéance. Il n’avait pas l’air d’un vaincu.

— Ma santé devient exigeante, dit-il. J’ai besoin de repos, il est probable que je ferai cette année une longue absence…

« Monique est sauvée ! » pensa-t-elle.

En cet instant la porte s’ouvrit ; la bonne annonça M. Rémy Dorbe. Et l’aimable Mme Vandœuvres eut enfin la jouissance de voir son impassible visiteur tressaillir douloureusement. « Voilà le clou sur lequel il faut frapper, » se dit-elle.

— De retour ? fit Berthe en tendant la main à Rémy.

— Vous avez appris mon absence ? dit le jeune homme étonné.

— Je sais tout.

Pour faire souffrir cette fibre intime chez M. Colombe, elle oubliait tout, le bon goût, la réserve, elle eût compromis la dignité de Monique et la sienne. Elle s’embarquait dans l’imbroglio le plus désespéré, uniquement pour laisser croire à M. Colombe qu’elle ajoutait foi à l’histoire de la fuite de Monique.

— Il me paraît difficile que vous sachiez tout, quelle que soit votre pénétration, dit le jeune homme assez froidement.

— Tout est un mot très compréhensif, fit lentement M. Colombe, en regardant sa main droite, dont il avait ôté le gant sans y songer, découvrant ainsi une grande meurtrissure bleuâtre. Qu’entendez-vous par tout, madame ?

C’était lui qui se permettait de la mettre sur la sellette !

— Je ne prétends point avoir des révélations spéciales, fit-elle, je ne sais que ce que chacun sait.

— Quoi ? que sait-on ? dit Rémy avec quelque impatience. Vraiment, rien n’égale la perspicacité de mes concitoyens.

Il se demandait par quelle voie occulte le secret de sa parenté avec Vivus Martinus aurait pu être déjà divulgué ; il n’imaginait pas que les allusions de Mme Vandœuvres pussent viser autre chose.

— Oui, que sait-on ? répéta M. Colombe.

La présence de Rémy suffisait, lui semblait-il, à faire justice des calomnies de la veille.

Mme Vandœuvres vit l’impasse dans laquelle elle s’était fourvoyée.

— À mon tour de questionner, fit-elle, payant d’audace. Avec qui avez-vous fait route hier ? Toute la ville assure que vous avez pris le même train que Monique…

Rémy Dorbe la regarda un instant, et devint très pâle… Il avait compris. Il se leva immédiatement.

— Je vous croyais l’amie de Mlle Odelle, madame, dit-il en se dirigeant vers la porte.

— Et je le suis, s’écria Mme Vandœuvres. Je l’ai montré, certes ! Je n’ai jamais ajouté foi à cette absurde histoire… Mais si Launeuve est un nid à cancans, que voulez-vous que j’y fasse ?

— Peut-être les répéter le moins possible, dit Rémy, qui s’inclina gravement devant elle et sortit.

— A-t-on jamais vu chose pareille ! fit Berthe la fileuse avec une sorte de désespoir agressif, en se tournant vers M. Colombe. C’est votre faute, avec vos questions ! Qu’ai-je dit, un mot à peine ? Et encore, je me demande pourquoi je l’ai dit, ce mot !

— Je croirais que vous le destiniez à blesser quelqu’un, si je ne vous en savais incapable, répliqua M. Colombe assez lourdement.

— Et moi, si je ne vous en savais incapable, je vous soupçonnerais d’ironie, fit-elle avec un petit rire.

Mais il n’était pas disposé à entrer en joûte de paroles avec elle. Il fit comme Rémy ; après un grand salut, il s’en alla.

« Et l’on prétend que les pigeons n’ont pas de fiel ! murmura Mme Vandœuvres en revenant à sa petite ottomane sur laquelle elle se pelotonna comme une chatte… N’importe, la victoire est à moi. Voilà mon mari président, M. Colombe sans femme, et Launeuve qui bout comme une soupe au lait… Ah ! c’est bien le moment de pleurer, vraiment ! » fit-elle tout à coup en prenant son mouchoir de batiste dans lequel elle cacha son visage.

Elle savait que Rémy Dorbe n’entrerait plus chez elle. Il est de ces châtiments indirects, non les moins sentis… Mme Vandœuvres, avec son esprit, aurait pu faire de piquantes réflexions sur la loi des ricochets, mais elle se contenta de trouver le sort fort injuste, et elle trempa complètement son mouchoir avant le retour de son mari.

IV

Monsieur Colombe n’eut pas de peine à rejoindre Rémy qui se promenait de long en large dans la rue, espérant le voir bientôt paraître.

— Je désirais vous parler, dit le jeune homme.

— Cela se trouve bien, car j’ai le même désir, répondit M. Colombe en regardant sa main droite, sur laquelle il tirait avec précaution son gant de chevreau. Permettez-moi d’aborder un sujet qui veut être touché délicatement. Il concerne une personne pour laquelle j’ai beaucoup d’estime… Mme Odelle.

Il s’interrompit et regarda Rémy avec hésitation.

— Entre vous et moi, qui savons parfaitement, poursuivit-il, que l’interprétation donnée à certain incident est erronée, il n’y a pas d’inconvénient à mentionner cette fâcheuse affaire, fâcheuse pour tout le monde, et particulièrement pénible à… Mme Odelle.

La longueur diffuse de cette phrase fit deviner à Rémy l’embarras contre lequel luttait M. Colombe.

— Comprenez-moi bien, reprit celui-ci. Je n’ai aucun doute, mais il est des obscurités que je désire voir éclaircies, à cause de… Mme Odelle. Sa fille était-elle vraiment seule à la gare hier matin ?

Il avait fait un tel effort pour achever cette question qu’il dut s’arrêter et reprendre haleine.

— Oui. J’avoue que j’en ai été surpris moi-même, dit Rémy. Mais nos jeunes filles sont indépendantes. Comme vous pouvez le croire, je n’ai pas interrogé…

Puis tout à coup, donnant un libre cours à sa colère :

— L’outrage qu’on lui fait, à elle, dit-il tremblant d’indignation, je saurai le réparer, si elle le permet… Mais d’où part cette inepte histoire ? Et comment se peut-il que vous autres gens de bien, vous soyez si ouverts à tout ce qui est malveillant ?… Vous avez toutes les vertus, mais votre charité, où est-elle ? Je me demande si les sauvages ne la connaissent pas mieux que vous !

M. Colombe ne répondit pas. Ils marchèrent côte à côte, en silence, pendant quelques minutes. Enfin Rémy Dorbe reprit :

— C’est chez Me Chauvette que je me rends. Faites-moi la faveur de m’y accompagner, monsieur Colombe, puisque l’éclaircissement des mystères a du charme pour vous. L’auteur des lettres anonymes est trouvé.

— Je vous en félicite, dit M. Colombe avec une chaleur modérée. Je m’en réjouis pour vous, pour la vérité, pour Launeuve qui est, quoi que vous en disiez, toujours heureux de voir triompher le bien !

Ils arrivaient à la porte du notaire.

Me Chauvette, deux heures auparavant, avait envoyé des messagers dans toutes les directions, pour convoquer à son étude les notabilités de la ville, leur annonçant que des communications de la plus haute importance les y attendaient. Rémy Dorbe avait choisi à dessein Me Chauvette, plutôt que son propre homme d’affaires, pour dépouiller le dossier de Martinus. Le vieux notaire n’était point suspect de partialité, ayant au contraire témoigné publiquement la défiance que lui inspiraient les antécédents de Rémy ; de plus, une des lettres était en sa possession. Les deux nouveaux arrivants trouvèrent l’assemblée déjà fort nombreuse. Les membres du comité central des Bonnes-Œuvres y étaient venus en corps à l’issue de leur séance ; personne ne sachant de quoi il s’agissait, des conjectures s’échangeaient à voix basse, tandis que le notaire procédait à de mystérieux préparatifs.

— Messieurs, dit-il enfin, allongeant ses deux bras sur la table et appuyant l’une contre l’autre les paumes de ses mains osseuses, qu’il entr’ouvrait de temps en temps comme une paire de pinces et qu’il refermait avec un léger claquement, messieurs, j’ai pris la liberté de vous réunir en mon étude, sur la demande de M. Rémy Dorbe, pour élucider une affaire qui le concerne personnellement. Plusieurs lettres assez obscures ont été adressées à divers honorables habitants de cette ville, et des résultats désagréables, sur lesquels je n’insisterai pas, s’en sont suivis pour mon client. Servi par le hasard, il vient de mettre au jour son ennemi anonyme.

Un mouvement de curiosité passa dans l’auditoire. Me Chauvette déploya un papier.

— Ceci, dit-il, est le brouillon de la lettre que j’ai reçue moi-même, et voici la lettre tout à côté. Je vous prierai, messieurs, de bien vouloir tout à l’heure comparer les deux pièces. Ce brouillon a été découvert, avec d’autres témoignages absolument convaincants et qui passeront aussi sous vos yeux, au domicile d’un garçon de l’hôtel Rippach, qui se trouve être le parent de M. Rémy Dorbe, et dans l’état des choses, son unique héritier.

Me Chauvette ouvrit les mains, comme pour permettre à la vérité de s’en échapper, puis il les referma soigneusement et reprit :

— Ce garçon, un cerveau déséquilibré, après certaines tentatives qui seraient jugées criminelles chez une personne saine d’esprit, mais sur lesquelles M. Dorbe désire que je passe rapidement, ce garçon s’imagina avoir des raisons de craindre que son parent ne fondât une famille à Launeuve, auquel cas ses droits d’héritier auraient disparu. Il voulut le contraindre à quitter notre ville, et inventa cet expédient de lettres anonymes pour soulever contre lui la réprobation publique et lui rendre la place intenable. Ce plan, il l’a exposé d’une manière suffisamment lucide en présence du docteur aliéniste auquel M. Rémy Dorbe a confié son infortuné parent, et dont voici l’attestation détaillée. Mon client, messieurs, a été la victime des machinations d’un monomane…

— Et c’est hier que vous avez emmené ce fâcheux personnage, monsieur Dorbe ? demanda le docteur Lamier avec intention, après un moment de silence.

— Hier, par le premier train du matin, répondit Rémy en soulignant chaque mot.

— Je crois, reprit le docteur après un autre silence, exprimer la pensée de toutes les personnes ici présentes, en disant que s’il nous est arrivé de vous faire tort même par l’ombre d’un doute, nous vous en offrons maintenant une sincère réparation.

Un murmure approbateur parcourut le cercle ; le docteur ayant tendu la main à Rémy, chacun suivit son exemple et défila devant le jeune homme assez ennuyé de cette cérémonie.

— Ceci est en même temps mon adieu, dit M. Colombe qui s’approcha le dernier. Je pars demain pour Alger ; Launeuve ne me reverra peut-être pas.

Il toussa.

— Launeuve ne saurait se passer de vous, dit Rémy. Dans un mois Alger sera une fournaise.

— Eh ! bien je chercherai quelque part

 

… un endroit écarté,

Où d’être homme de bien on ait la liberté.

 

J’offusque les tendances du siècle, on m’écarte… À mon retour, si je reviens, je trouverai toutes les écluses emportées. Launeuve ne sera plus Launeuve. J’étais une digue, vous êtes un flot ; voilà la différence. Launeuve a choisi l’inondation.

Il allait s’éloigner, mais il revint.

— Je vous pardonne, fit-il gravement. Vous pourrez le dire à… Mme Odelle.

Un quart d’heure plus tard, Rémy escaladait quatre à quatre les marches du vieil escalier des Anges. Il le connaissait comme celui de sa maison, cet escalier qu’il gravissait deux fois par semaine, quand il était petit, pour aller réciter son catéchisme à Mlle des Anges. Le lierre débordait, plus luxuriant qu’autrefois, par-dessus le chapiteau des vieux murs ; les marches étaient plus arrondies, mais il y retrouvait les anciennes brisures, les mêmes creux dans lesquels de petites mares brillaient après une averse.

Ayant traversé la voûte, il leva la tête et entendit au-dessus de lui des voix qu’il reconnut. Il hésita. Fallait-il se comporter en visiteur cérémonieux et aller tirer la sonnette de la maison, ou bien traverser la terrasse, pousser la petite porte à demi cachée dans la haie de lauriers touffus et se présenter sans autre introduction ? Ce dernier parti était le plus prompt, il le choisit. Les secondes lui semblaient en ce moment avoir un prix immense ; un retard de cinq minutes lui eût positivement donné la fièvre.

Mme Odelle, sa fille et Mlle des Anges étaient établies à l’angle du jardin, sous un tilleul dont chaque souffle de vent faisait pleuvoir les fleurs. Monique, nonchalamment étendue dans un fauteuil à balançoire, les mains croisées sur les genoux, appuyait la fine pointe de son pied contre le tronc d’un petit lilas, pour imprimer à son siège un léger roulis. Elle regardait fixement devant elle ; ses joues étaient pâles, ses yeux moins brillants qu’à l’ordinaire, l’ovale délicat de son visage semblait s’être étrangement aminci depuis quelques jours. À quoi songeait-elle, les regards attachés sur une petite voile qui se balançait au milieu du lac, dans l’échappée qu’encadraient les arbres d’un jardin voisin ?

Elle se disait que jamais elle n’oserait revoir Rémy Dorbe après son incartade de la veille. Qu’avait-il dû penser en la trouvant seule, à l’aube, dans cette gare presque déserte, l’air hagard, car elle devait avoir l’air hagard, et qui plus est, ridicule, avec ce grand manteau gris suranné ? Elle devait ressembler à quelque petite couturière en rupture d’atelier. Quelles conjectures n’avait-il pas faites ? Elle avait lu l’étonnement dans son regard ; peut-être même un blâme… Non, jamais elle n’oserait le revoir. S’il se présentait là, devant elle, en cette minute, elle s’enfuirait…

La petite porte du jardin s’ouvrit, froissant à droite et à gauche les branches des lauriers ; Monique tourna la tête, aperçut Rémy et ne s’enfuit pas. Il était devant elle avant qu’elle eût songé même à ralentir le mouvement machinal de son pied.

L’accueil qu’on lui fit fut peu encourageant.

— Ah ! vous voilà ! dit Mlle des Anges.

— Je ne savais pas que vous fussiez au courant des petites entrées, ajouta Mme°Odelle en lui indiquant froidement un siège.

Monique lui trouvait autant de courage que s’il eût bravé le feu d’une redoute.

Il ne se décontenança pas le moins du monde.

— Je viens de découvrir la clef d’un mystère qui nous a tous intrigués. J’avais hâte de vous en faire part.

— Quoi donc ! ces lettres ?… fit vivement Mlle des Anges.

Mme Odelle continuait à tricoter, impassible ; mais les yeux de Monique retrouvèrent tout à coup leur éclat. Elle cessa de se balancer, et se pencha en avant, le visage animé tout à coup par l’émotion. Le jeune homme resta debout, appuyé au tronc du tilleul. Il ne voulait pas avoir l’air de s’installer quand sa présence était tolérée, tout au plus.

— L’histoire est longue, dit-il ; je l’abrégerai le plus possible, mais je réclame cependant votre patience.

Et il leur raconta tous les épisodes du drame compliqué dû à l’imagination de Vivus Martinus. Mlle des Anges ponctua le récit de ses exclamations. Mme Odelle n’ouvrit pas la bouche. « Comment y résiste-elle ! se demandait Monique. C’est qu’elle ne le regarde même pas ! Elle compte ses mailles comme si elle n’entendait rien ! »

Cependant quand la narration arriva à son terme, Mme Odelle leva la tête et dit sentencieusement :

— Je suis soulagée, jusqu’à un certain point, d’apprendre que ce jeune homme avait la tête dérangée. Autrement, je n’aurais pu m’empêcher de garder un certain ressentiment de la façon dont il s’est comporté à mon égard l’autre soir.

— Oh ! maman, c’est prendre la chose par un bien petit côté ! ne put s’empêcher de dire Monique.

— A-t-elle de grands côtés ? demanda sa mère froidement.

— Aucun, sinon que la réputation de M. Dorbe est maintenant hors de cause, mais c’est une bagatelle, fit Mlle des Anges assez sèchement.

L’intransigeance de Mme Odelle commençait à lui donner sur les nerfs. Elle voulait bien qu’on eût des idées stables, mais non rivées avec des boulons pour l’éternité.

— Pourtant l’histoire a une morale, reprit Mme Odelle en posant son tricot sur ses genoux. Elle prouve que les personnes de notre monde étant fort en vue, et toutes leurs actions devenant pour ainsi dire propriété publique, nous ne saurions être trop attentifs à ne pas donner prise à la médisance. Nous vivons à Launeuve dans des maisons de verre…

— Et même de verre grossissant, dit Rémy.

Mme Odelle goûta peu cette remarque, qui semblait déprécier sa morale. Elle reprit son tricot.

— Maintenant, fit le jeune homme après un instant de silence fort angoissant, il me reste à vous demander, madame, la faveur d’un entretien particulier.

À peine prononcée, cette formule lui parut odieusement lourde et banale ; il aurait dû chercher une transition, pensa-t-il. Monique détournait la tête et semblait au supplice. Il se demanda comment il n’avait pas songé à lui épargner cette minute de pénible embarras…

— Quoi que vous ayez à dire, vous pouvez parler ici, monsieur, dit Mme Odelle. Je n’ai pas de secrets pour Mlle des Anges.

Il se tourna vers Monique, elle le regardait maintenant ; il lut dans ses yeux tout ce qu’il lui importait de savoir… alors un mouvement irrésistible l’entraîna, il se pencha vers elle, lui prit les deux mains en murmurant :

— Vous voulez bien, n’est-ce pas ?

— Pour l’amour du ciel, parlez à maman ! fit Monique à voix basse.

— C’est à moi, je crois, que vous avez demandé un moment d’entretien ? dit froidement Mme Odelle.

Rémy, absolument confus cette fois, crut sa faute irréparable. Ne savait-il donc plus se conduire en homme civilisé, c’est-à-dire réprimer toutes ses impulsions naturelles ?… Heureusement, Mlle des Anges lui tendit une main secourable. Elle ne raisonnait pas ses impressions, cette illogique petite personne. Rémy venait de la conquérir sans qu’elle sût trop comment. « On pourrait faire plus mal, après tout ! » pensa-t-elle. Et se tournant vers Mme Odelle :

— Nous la lui donnons, n’est-ce pas ?

Puis elle courut à Monique qu’elle amena à sa mère.

— Finissons-en ! s’écria-t-elle. Allons, chère amie, accomplissez les rites ; que ces enfants se donnent la main et se comportent ensuite en fiancés raisonnables !

Mme Odelle se leva, embrassa Monique, puis se tourna vers Rémy :

— Ce sont des circonstances absolument indépendantes de ma volonté qui font de vous mon gendre, dit-elle.

À cette déclaration sans fard, il eut un léger sourire qu’il réprima aussitôt, voyant les yeux de Monique se remplir de larmes.

— Du reste, poursuivit la mère, comme nous ne connaissons nullement vos principes, vous ne trouverez pas mauvais que nous vous imposions un temps d’épreuve.

— J’espère devenir votre fils, et non pas seulement votre gendre, répondit-il d’une voix qui trembla légèrement. C’est dire que mon obéissance vous appartient déjà.

Mme Odelle le regarda longuement, puis tout à coup lui tendit la main.

— Ah ! mon Dieu ! fit-elle, que la vie est une étrange chose !…

Et elle s’éloigna, car elle n’aimait jamais à laisser voir ses émotions. Monique et Rémy s’assirent au pied du tilleul et tombèrent, comme ils en étaient coutumiers, dans un long silence. Monique le rompit la première.

— J’ai une arrière-pensée, dit-elle d’un air songeur… J’ai une question, une grave question à vous faire. Répondrez-vous tout à fait sincèrement ?

— Peut-on rien cacher à des yeux qui vous regardent jusqu’au fond de l’âme ? fit Rémy en plongeant les siens dans ces yeux merveilleusement limpides dont le premier regard avait été pour lui une révélation.

— Le soir où nous nous sommés rencontrés chez Mme Vandœuvres, reprit Monique, vous rappelez-vous que j’ai laissé tomber mon éventail au moment où vous alliez sortir ?… Et avez-vous cru, oh ! dites-moi si vous avez cru, s’écria-t-elle, que je le faisais exprès ?

— Vous me tenez donc pour le plus présomptueux des mortels ?

— Répondez sérieusement ! Jurez ! fit-elle solennellement.

— Je jure, ma chère Monique, que jamais une telle pensée ne m’a seulement effleuré… Et vous vous êtes montrée ensuite assez rébarbative pour ne laisser aucune illusion à mon amour-propre… Là, êtes-vous satisfaite ? Avez-vous d’autres questions à me poser ?

— Oh ! cent autres ! Mais elles viendront plus tard. C’est votre tour, dit-elle en lui laissant prendre sa main…

Il se pencha vers elle ; nul n’entendit la question, ni la réponse… Et les fleurs du tilleul continuèrent à pleuvoir doucement autour d’eux.

 

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2021.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Monique, Nouvelle, Lausanne, Henri Mignot et Paris, Librairie de la Suisse française, 1887. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vapeur sur le lac de Neuchâtel, a été prise par Sylvie Savary.

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

– Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.