T. Combe

LE VARA

1889

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Table des matières

 

I 3

II 11

III 15

IV.. 21

V.. 26

ÉPILOGUE. 33

Ce livre numérique. 34

 

I

À la fleur de son âge et dans tout l’essor de son activité intellectuelle, M. Florian Verdan fut frappé d’un malheur qui l’arrêta net dans sa carrière : il hérita d’un vieil oncle célibataire un revenu de dix mille francs.

Jusqu’au jour fatal où le notaire lui remit les titres de sa rente, M. Florian Verdan avait été un homme heureux. Professeur de grammaire dans une petite ville renommée pour ses pensionnats, il aimait sa vocation, et sa vocation l’aimait. Il était né pour l’enseignement : correct, patient, méthodique, doué de cette imagination de détail qui invente des exemples à l’appui et des illustrations, il savait exposer les mystères de la langue avec clarté, presque avec charme. Ses élèves, étrangères pour la plupart, blondes Allemandes, Suédoises et Anglaises, adoraient également la grammaire et le professeur. Sans cesse il songeait aux moyens de rendre ses leçons plus intéressantes : il les soignait, les pomponnait, les fleurissait d’images. Parfois, en été, durant la chaleur du jour, il se dirigeait vers la gentille petite rivière qui longe le pied de la colline ; il s’asseyait au plus épais de l’oseraie, sous le feuillage gris à l’ombre dansante, et là, il cherchait des sujets de composition et des exercices inédits pour sa classe supérieure. Le joli bruit de l’eau courante l’inspirait, les pages de son carnet se couvraient de notes. En rentrant chez lui, il rencontrait parfois sa cousine Ruth, qui donnait des leçons d’anglais et d’ouvrages à l’aiguille au pensionnat des Églantines. Il lui faisait part de ses trouvailles.

— Ah ! mon Dieu ! soupirait-elle, que je voudrais donc pouvoir suivre votre exemple et prendre goût à ma corvée !…

Mais en s’en allant, elle se demandait avec tristesse et impatience : « Ne songera-t-il donc jamais qu’à la grammaire ? »

Mlle Ruth faisait tort à son cousin : il songeait à elle… le dimanche. Ce jour-là, il allait la voir dans la petite maison où elle vivait seule depuis la mort de ses parents. C’était une demeure toute mignonne, un pavillon, presque une maison de poupées. Elle ne contenait que trois chambres et une cuisine, mais son perron avait une belle balustrade antique en fer forgé ; la porte était de chêne plein, surmontée de deux écussons à demi effacés ; le toit pointu, aux tuiles brunies, était toujours égayé par un vol tourbillonnant de pigeons. Derrière, un petit verger où l’on descendait par un escalier de bois caché sous les clématites. M. Florian trouvait ordinairement sa cousine dans le coup de feu du dîner, sa jolie robe du dimanche relevée sous un grand tablier blanc.

— Excusez-moi, je suis obligée de vous recevoir à la cuisine, disait-elle.

— Mais elle est très gentille, votre cuisine, répondait-il d’un ton rêveur.

Il regardait autour de lui ; une douce chaleur que le problème grammatical même le plus palpitant, n’eût point su faire naître, montait à son cœur et à ses joues. Il se disait, le coude appuyé sur la petite table de sapin blanc, que lorsqu’il aurait quelques économies… Ruth lui jetait de temps en temps un regard furtif, mais elle se gardait d’interrompre sa méditation.

Entre les occupations qu’il chérissait, et les projets d’avenir dont la vague douceur le berçait depuis de longs mois, M. Florian Verdan menait donc une vie parfaitement heureuse. Il avait l’estime des maîtresses de pension ; de ses élèves, un respect mêlé d’une petite nuance sentimentale. Il vivait fort simplement, et à chaque trimestre, il voyait s’augmenter les modestes économies qui un jour meubleraient à neuf la petite maison de Ruth. Tout cela, les humbles ambitions, les plaisirs tranquilles et la joie quotidienne de reprendre un travail pour lequel il était fait comme la fourmi pour bâtir sa fourmilière, tout cela, M. Florian Verdan dut l’abandonner, parce qu’un vieil oncle qui ne l’avait jamais vu se mit en tête de lui léguer sa fortune. Avec dix mille francs de rente, il est impossible de continuer à donner des leçons de grammaire à deux francs le cachet, plus impossible encore de les offrir gratuitement à des élèves dont les pères sont banquiers à Francfort ou à Londres. D’ailleurs un concurrent venait de s’établir dans la petite ville, il avait six enfants, une femme maladive ; M. Florian comprit qu’il devait lui laisser le champ libre… La mort dans l’âme, il démissionna… Sa leçon d’adieu fut déchirante, le pensionnat des Églantines fut inondé de larmes… En en fermant la porte derrière lui, le professeur s’arrêta et cacha sa figure dans ses mains. Il lui semblait que sa barque, jusque-là tranquillement bercée près du bord, avait rompu son amarre et qu’elle s’en allait à la dérive, vers l’inconnu, comme une pauvre épave. Ah ! s’il l’avait voulu, sa cousine Ruth aurait bien su nouer de ses mains une autre amarre, mais il n’y songea même pas.

Il était absolument désorienté ; il regardait sa chère vie d’autrefois s’en aller toute en fragments épars, comme ces tristes débris qu’emporte une inondation ; on voit ici flotter un vêtement, là, quelque meuble à demi-brisé. Essaie-t-on de les réunir pour en refaire le nid détruit ?… M. Florian n’avait plus ni entrain, ni courage, ni projets d’avenir. Il se sentait horriblement malheureux et solitaire. Il interrompit même ses visites du dimanche, et Ruth crut qu’il était devenu fier… Cependant le vieux toit pointu, avec ses roucoulements de pigeons et le grincement bien connu de ses girouettes, l’attirait irrésistiblement. Un jour on le vit de nouveau, à son heure habituelle, gravir les marches usées du perron.

— Ah ! mon cousin, dit Ruth, je vous croyais en voyage.

— Non, non ! fit-il avec quelque embarras, mais j’ai eu des affaires à régler, et comme je n’y entends rien… Le fait est, poursuivit-il, en se laissant tomber sur une chaise d’un air accablé, que cet héritage est la plus grande calamité qui eût pu m’atteindre.

Ruth sourit d’un sourire un peu incrédule.

— Les journées m’écrasent, reprit-il. Que voulez-vous que je fasse de mes loisirs ?… Je ne sais plus même à quoi penser. Tenez, je me surprends à composer des dictées d’orthographe, et puis je me dis qu’elles ne serviront à personne, et je songe à cette classe supérieure, si soigneusement préparée…

Il s’interrompit.

— Entrez dans une autre voie, dit Ruth. À votre âge, vous ne sauriez rester oisif.

— C’est précisément sur ce point que je voulais vous consulter. Que me conseillez-vous d’entreprendre ?

Ruth détourna la tête. Enfin elle répondit, mais sans lever les yeux :

— Si vous vous mettiez à étudier… l’anglais, par exemple ?

— Fort bien, mais dans quel but ?

— Que sais-je, moi ? Vous pourriez faire un dictionnaire.

— Voyez-vous, ma chère Ruth, reprit M. Florian, qui retrouvait quelque animation, je me connais. La science pure n’est pas mon affaire. J’ai besoin de tendre à quelque chose de directement pratique et d’utile. Il me faut quelque chose qui non seulement m’occupe, mais me préoccupe. J’ai dans l’esprit un vide épouvantable… Si je ne trouve de quoi le remplir, je suis un homme perdu !

Ruth était émue ; cependant elle haussa les épaules.

— Vous n’avez que l’embarras du choix, dit-elle.

Il avait attendu de sa cousine plus de sympathie ; il s’en alla désappointé. Cependant il revint le lendemain prier Ruth de lui donner une leçon d’anglais.

— Cela m’intéressera peut-être, dit-il en feuilletant languissamment un vocabulaire.

Mais non, cela ne l’intéressa pas. Il trouva la grammaire anglaise d’une absurde simplicité. Alors il essaya de l’allemand, auquel on ne saurait faire le même reproche. L’étude des déclinaisons ne fit que raviver ses regrets. « J’aurais dû m’y mettre plus tôt, pensait-il, alors que la comparaison de cette langue avec la nôtre pouvait m’être utile dans mes leçons… Mais à quoi bon maintenant ? »

Le vide était toujours là, noir, béant, à lui donner le vertige. La nuit seule apportait à M. Florian quelque vague retour de son bonheur d’autrefois. Dans ses songes, il était de nouveau professeur de grammaire, il entendait le bruit familier des plumes courant sous sa dictée ; la blonde petite miss York se levait pour exposer quelque règle de syntaxe, elle le faisait avec tant de grâce que le professeur transporté s’écriait malgré lui : « Amour, délice… et orgue ! » et puis se réveillait, pour voir l’odieuse réalité grimacer devant lui.

Bientôt il eut des insomnies, il perdit l’appétit. On vit ses yeux se creuser, son teint jaunir. Il consulta le docteur, qui l’envoya à Vichy. La veille de son départ, M. Florian Verdan vint prendre congé de sa cousine.

— Autant vaut nous dire adieu comme si nous ne devions pas nous revoir, dit-il en lui prenant la main.

À ce discours peu folâtre, la pauvre Ruth fondit en pleurs.

— Rien ne vous attache donc à la vie ? fit-elle au milieu de ses larmes.

M. Florian regarda autour de lui ; partout, dans cette petite chambre boisée à l’ancienne mode, dans les plis des rideaux de mousseline, dans les recoins des étagères, les souvenirs, les projets d’autrefois lui faisaient signe. Mais qu’apporterait-il maintenant dans la maison de Ruth ? Rien que le vide affreux qui était en lui, rien que la grise maussaderie d’une existence manquée.

— À moins que je ne me découvre une nouvelle vocation, c’est fini de moi, murmura-t-il, répondant à ses propres pensées plutôt qu’à la question de Ruth. La vie que je mène depuis six mois m’est odieuse… Je me traîne comme un corps sans âme, comme une enveloppe vidée qui ne tient plus debout. Si je retrouvais quelque énergie, ce serait pour devenir méchant… Tenez, par moments, il me semble que je pourrais mordre quelqu’un, tant l’ennui m’exaspère… Et personne ne croit à mon malheur, pas même vous, Ruth !

— Si, j’y crois, dit-elle en essuyant lentement ses larmes, comme je crois au mien, ajouta-t-elle à voix basse. Mon cousin, reprit-elle d’une voix qui tremblait un peu, pourquoi ne pas la donner à quelque maison charitable, cette fortune qui vous pèse tant ? Un malheur comme le vôtre a son remède bien simple…

— Assurément, si la fortune elle-même m’appartenait. Mais je n’en ai que la rente, ce serait à recommencer chaque année. Et mes leçons, qui me les rendra ? Personne ne voudra croire que je n’ai plus le sou, on me prendra pour un avare… Non, non, Ruth, la situation n’a pas d’issue.

Il partit là dessus, très morne, son habit devenu trop large flottant autour de lui.

II

Ruth pleura jusqu’au soir, et pendant la nuit, elle vit son cousin roulé sous les vagues d’un lac sombre, avec une meule de moulin attachée à son cou et portant cette inscription : « Sa rente l’a tué. » Durant tout le jour suivant, elle fut sous l’impression lugubre de ce rêve. Le surlendemain étant un dimanche, elle s’enferma pour s’abandonner sans témoins à ses tristes pensées ; mais, vers le soir, un coup de sonnette répété deux ou trois fois, avec insistance, l’obligea à ouvrir sa porte. Une lampe à la main, elle se pencha au-dessus du perron pour voir qui était le visiteur importun. Tout à coup elle se mit à trembler et cacha ses yeux de sa main libre.

« Non, non ! murmura-t-elle, allez-vous-en !… Vous n’êtes pas lui ! »

Si ce n’était pas lui, c’en était une imitation fort ressemblante, et qui se mit à parler avec la propre voix de M. Florian Verdan.

— Comment, Ruth, vous ne me permettez pas d’entrer ?

— J’ai rêvé que vous étiez mort, Florian… Je vous prenais pour…

— Pour un esprit ? Vous n’avez pas absolument tort, car j’ai retrouvé le mien… Je vous raconterai des choses qui vous étonneront, Ruth, des choses qui vont changer le cours de ma vie, des choses qui… Vous allez voir !… J’ai un but, maintenant, et mille fois plus glorieux… N’essayez pas de deviner, Ruth, vous n’y arriveriez jamais… C’est un secret, vous me jurerez d’être muette…

Son accent dénotait bien un peu de fièvre, mais il était si vibrant, si joyeux, que Ruth en fut toute ranimée.

— Vichy a donc fait un miracle ? dit-elle quand son cousin se fut assis près du guéridon où tout à l’heure encore, elle appuyait son front sur ses mains mouillées de larmes.

— Je ne suis pas allé jusqu’à Vichy. J’ai trouvé en route un homme, un excellent homme, un génie sans le savoir, qui m’a suggéré une idée… ou plutôt cette idée est venue d’elle-même se planter dans mon cerveau. Ruth, il vaut la peine de vivre pour réaliser cette idée-là… Je vous le répète, n’essayez pas de deviner !… Ah ! mon oncle, mon oncle, vous avez donné à votre neveu de quoi changer peut-être la face de l’univers !… Sans vous, je restais… quoi ? un obscur petit coureur de cachet, un zéro en paletot râpé. Aujourd’hui j’entrevois le but le plus grandiose et j’ai les moyens d’y atteindre. Vous désirez savoir comment la chose s’est faite, Ruth ? Je vais vous dire cela tranquillement, froidement, pour vous montrer que je ne suis pas en proie à une excitation fébrile.

Il se leva, incapable de tenir en place. Sa cousine, sans mot dire, lui préparait un verre d’eau de fleur d’oranger, qu’il but machinalement.

— Ce brave homme, – mon bienfaiteur, et j’ignore même son nom, – se rendait en Italie. Il parlait beaucoup. Moi, très accablé, je l’écoutais à peine. Il déplorait son ignorance de l’italien, craignant que ses affaires ne s’en ressentissent. Tout à coup il me dit : « Ce qu’il faudrait au commerce, c’est une langue internationale, et parbleu, il se trouvera bien un jour quelqu’un… » Je n’en entendis pas davantage, je n’avais plus ni souffle ni voix. L’idée s’était enfoncée comme une flèche, elle me faisait mal à crier, tant elle avait pénétré jusqu’au vif… À la première station, je descendis au lieu de poursuivre mon voyage. Je passai tout le jour et toute la nuit suivante dans une chambre d’auberge, sans manger ni dormir. Mes plans s’élucidaient, je les voyais monter d’eux-mêmes et s’étager devant mes yeux. Ô glorieux édifice, toi que j’élèverai !… Il me faudra dix ans, vingt peut-être, mais qu’importe ? Je suis jeune, j’ai l’esprit sain…

Ruth n’en paraissait pas trop convaincue ; elle considérait son cousin avec inquiétude et sembla soulagée quand il revint s’asseoir après avoir fait au moins soixante fois le tour de la chambre.

— Je ne vois pas trop clair à vos projets, dit-elle. Vous êtes fort lyrique… S’il vous plaisait de vous expliquer en simple prose…

— Ma chère Ruth, commença-t-il en reprenant son ancien ton professoral, l’unité est le but vers lequel tend le monde. Tout se simplifie dans les rapports internationaux. Voyez le système monétaire, les poids et mesures, la législation elle-même sur certains points. Mais le langage, qui devrait être le lien suprême, reste la suprême barrière, à cause de sa diversité. Un homme doit se trouver pour renverser cette barrière. Cet homme sera moi.

Il se tut, mais comme Ruth se taisait également, la tête penchée appuyée sur sa main, il reprit :

— Tout m’indique que je suis destiné à cette mission. Mes occupations précédentes m’y préparaient ; les loisirs nécessaires à cette tâche gigantesque, la construction d’une langue nouvelle, ces loisirs viennent de m’être accordés en même temps que les moyens pécuniaires. J’ai tout pesé, tout prévu. L’idée veut qu’on se donne à elle corps et biens, car la publication du dictionnaire sera coûteuse ; des distributions gratuites d’opuscules sur ce sujet seront probablement nécessaires ; peut-être faudra-t-il fonder un collège… Ruth, quelles perspectives, quels horizons !

Il s’interrompit tout à coup et appuya la main sur sa poitrine.

— Je ne sais ce que j’ai là, murmura-t-il péniblement.

— Vous avez que vous mourez de faim et de fatigue, dit sa cousine qui se leva aussitôt et ouvrit son buffet.

Elle y trouva une tranche de viande froide, du pain et du vin qu’elle posa sur le guéridon en disant :

— Plus un mot de vos grands projets ; ils se garderont bien jusqu’à demain, j’imagine.

Elle le servit elle-même, cachant de son mieux une grande tristesse. Quand elle le vit un peu réconforté, elle le renvoya chez lui en lui recommandant de se coucher aussitôt et de dormir la grasse matinée. Elle écouta le bruit de ses pas se perdre au tournant de la rue obscure ; alors elle se sentit bien seule. « Et ce sera toujours ainsi, » pensa-t-elle. Cependant la certitude d’être l’unique confidente des projets de son cousin ne manquait pas de douceur ; ce fut dans cette pensée que Ruth trouva quelque consolation.

III

Le lendemain M. Florian Verdan se réveilla tout restauré ; il se leva de bonne heure, prit son calendrier et marqua d’une grande croix rouge la date du jour, de ce jour qui marquerait à jamais dans l’histoire moderne, comme ayant vu le commencement du grand-œuvre. Puis M. Florian passa plusieurs heures à élaborer le programme de ses travaux. Il ne se proposait rien moins que d’étudier la syntaxe de toutes les langues européennes, les racines sanscrites, les idiomes malais et polynésiens, et un peu de chinois, pour commencer. C’était d’universels éléments que devait être composée la langue universelle. Il écrivit à Paris pour se faire envoyer tous les lexiques et grammaires dont il avait besoin. Ensuite il passa à l’examen de son budget.

La plus stricte économie lui était imposée maintenant ; ne fallait-il pas doter l’œuvre pour le jour glorieux de son entrée dans le monde ? M. Florian découvrit qu’en supprimant les cigares, le journal quotidien, en se procurant un poêle à coke au lieu de la cheminée où le bois flambait trop vite, en faisant lui-même son déjeuner, et en vivant, d’une façon générale, à peu près aussi confortablement que saint Jacques le Stylite sur sa colonne, il ne dépenserait guère que douze cents francs par an. Le reste s’accumulerait chez le banquier. Il communiqua son nouveau plan d’existence à sa cousine qu’il alla voir le dimanche suivant.

— Vous en souffrirez trop, dit-elle en secouant la tête. Du sens commun, d’abord, ça n’en a pas.

— Ma chère, le propre des idées de génie est d’être au-dessus du sens commun.

— Fort bien, n’en parlons plus. Mais vous ne tiendrez pas longtemps à ce régime.

— Faites-moi le plaisir de me regarder, Ruth… Ai-je mauvaise mine, voyons ? Ai-je l’air malheureux ?

Il rayonnait, au contraire ; ses yeux avaient repris leur éclat d’autrefois ; sa voix, ses gestes, son allure étaient d’un homme qui jubile en dedans.

— L’œuvre me tient lieu de tout, reprit-il, – Ruth étouffa un léger soupir, – s’il m’arrive de regretter mon cigare d’après dîner, je cherche le mot cigare dans tous mes dictionnaires, puis le mot tabac, le mot fumée, je compare, j’essaie des sons nouveaux. Ruth, ayez la bonté de dire : Lala to poûma. Cela signifie simplement : fumée de cigare, ou bien la fumée du cigare, car ma langue n’aura pas d’articles. Lala to poûma. C’est joli, n’est-ce pas ? Dites-le donc que je vous entende.

Et la pauvre Ruth, qui trouvait tout cela absurde, répéta néanmoins docilement : Lala to poûma, afin de ne pas chagriner son cousin.

— Décidément c’est fort harmonieux, surtout dans votre bouche, Ruth !… Je suis presque décidé à n’admettre que des mots de deux syllabes, comme dans certains idiomes malais. Les conjonctions cependant seront monosyllabiques, le grand point vers lequel il faut tendre étant la brièveté. Lala to poûma… Si vous croyez que cela m’est venu tout seul, vous vous trompez. Il y a plus de philosophie là-dessous qu’il ne semble. La fumée, c’est quelque chose de vague, d’insaisissable. Lala est un son fluide, à peine articulé ; il faudrait le prolonger un peu, puis le laisser s’évanouir, comme ceci : Lalâa… Essayez encore, Ruth, je vous prie.

— C’est la scène de M. Jourdain avec son maître de philosophie que nous jouons là, dit Ruth qui, en vocalisant Lalâa, ne put s’empêcher de rire, malgré sa tristesse.

Elle le regretta aussitôt, car son cousin prit un air froissé et se tut.

— Il faut me pardonner, dit-elle, repentante. Je ne le ferai plus… Mais expliquez-moi donc aussi poûma.

— Poûma, c’est le bruit d’une bouffée de fumée qui s’échappe des lèvres : Poûh ! Je m’efforcerai d’établir toujours un rapport entre le son du mot et sa signification, pour venir en aide à la mémoire. Dans le même but, je donnerai à chaque catégorie de vocables une terminaison uniforme. Tous les substantifs seront en a ou ar, les adjectifs en é, les verbes en i… Mais nous n’en sommes pas encore là.

Le dimanche suivant, son enthousiasme n’avait fait que croître. Ruth, qui avait passé une semaine douloureuse et qui se savait les yeux battus, le visage défait, eut un mouvement de secrète irritation en voyant son cousin entrer chez elle, souriant, radieux.

— Nous fonctionnons comme une machine à vapeur ! s’écria-t-il. Chaque jour j’ai fait quatre heures de grammaire comparée, deux heures de latin, cinq heures de langues diverses. J’ai mis à part les premiers moments qui suivent le réveil, alors que l’imagination a toute sa matinale fraîcheur, pour travailler à mon vocabulaire. Voici une liste de mots nouveaux… Ruth, vous m’obligeriez en les lisant à haute voix.

Il s’assit dans une pose recueillie, la main sur les yeux, interrompant de temps à autre la lectrice pour corriger sa prononciation.

— Le c, surmonté d’un tréma, se prononcera ch. Dites : cherma, la chaise. J’inventerai des signes spéciaux pour les consonnes doubles et les diphtongues. J’éviterai d’ailleurs les sons eu, ui, que les Anglais, les Italiens, les Espagnols ont tant de peine à prononcer. Roulez l’r, s’il vous plaît. Rina, la gaîté… n’est-ce pas un mot gai en lui-même, fait pour montrer des dents blanches comme les vôtres dans un joli sourire ?… À propos, Ruth, il y a longtemps que je ne vous ai vue sourire.

Elle le regarda d’un air qui lui parut étrange. Il s’en alla préoccupé.

« Peut-être lui est-il plus difficile qu’à moi de renoncer à notre chaumière en Espagne… Pauvre Ruth ! Les femmes, dit-on, comprennent difficilement l’abstraction. Mon but lui paraît une chimère, et moi-même, qui sait ? un détraqué !… Cependant nous n’avons jamais parlé de mariage. Comment y songerais-je maintenant, avec mes ressources limitées, et quand je me prive de tout superflu ? »

Mais Ruth, de son côté, à force de courage, de raison, d’amour désintéressé, arrivait à une sorte de résignation. Son cousin était heureux, non par elle assurément, mais enfin il était heureux. Elle ne pouvait s’empêcher de l’admirer dans son dépouillement volontaire. Bientôt elle eut à le défendre contre les jugements moqueurs du voisinage. Les uns tenaient M. Florian pour un avare, d’autres pour un cerveau fêlé. On le soupçonna de s’occuper de vivisection à huis clos ; une vieille dame du voisinage vint lui réclamer à grands cris son chat qui avait disparu.

« Ah ! s’ils savaient la vérité ! » pensait Ruth avec indignation. Ne commençait-elle pas elle-même à s’intéresser au grand-œuvre ? Ne cherchait-elle pas pour le vocabulaire de jolis mots bien sonnants, et n’était-elle pas un peu fière de se dire qu’elle, elle seule au monde, était dans le secret de la prodigieuse entreprise ? L’enthousiasme presque religieux de son cousin la gagnait. Était-elle juge, après tout, des idées du génie ? Il devenait évident, quand on y réfléchissait, qu’une langue universelle était le plus pressant besoin du monde civilisé. M. Florian assurait que de vastes intelligences, Leibnitz, Descartes, y avaient songé avec prédilection. Ce qui avait manqué jusqu’ici, c’était un homme prêt à sacrifier son existence à ce but unique. Puisqu’il s’immolait, lui, refuserait-elle d’en faire autant ? Elle ne serait jamais sa femme, mais elle pourrait du moins rester son unique collaboratrice, la gardienne de son secret.

Un jour, – c’était un dimanche, car ils ne se voyaient que ce jour-là, – M. Florian annonça à sa cousine qu’il avait fait son testament.

— Je me porte comme un charme, dit-il en la voyant tout alarmée ; cependant, la vie étant incertaine, j’ai pris les dispositions nécessaires pour assurer après moi l’achèvement de mon œuvre. Ruth, consentez-vous à être mon exécutrice testamentaire ? Je vous lègue toutes mes économies, avec la charge d’en distraire la plus faible partie possible à votre usage, et d’employer le reste comme je l’aurais fait moi-même. Si l’édifice n’est pas terminé, vous chercherez un homme capable d’en achever l’érection sous votre haute surveillance… Je vous laisserai pour cela toutes les directions nécessaires. Ruth, vous prendrez soin de ma gloire ?…

— Oui, je vous le jure, dit-elle à voix basse.

Ruth était gagnée cette fois, et sans retour. Plus d’arrière-pensée, de regrets ; elle se donnait à l’œuvre, aussi complètement, avec autant d’enthousiasme que M. Florian lui-même.

IV

L’enthousiasme, fût-ce pour une chimère, n’est-il pas après tout ce qu’il y a de meilleur au monde ? M. Florian et sa cousine furent heureux pendant huit ans, et ces années leur parurent courtes. De dimanche en dimanche, l’œuvre avançait. Ses contours se dessinaient peu à peu, sa structure intérieure se fixait. Le vocabulaire, grâce surtout à la diligence de Ruth, s’accroissait considérablement. Déjà les deux inventeurs trouvaient une jouissance exquise à échanger quelques phrases dans la langue nouvelle, à dire, par exemple : Cali, Ruta, « il fait chaud, Ruth ; ou bien : Vo mouli, mé coutar, ce qui signifiait : « Il pleuvra, mon cousin. »

De longues heures s’écoulèrent à poser les bases de la syntaxe modèle, qui devait unir à la clarté du français la concision anglaise et l’énergie des langues du nord. Réflexion faite, M. Florian se décida à n’emprunter au chinois que quelques consonances, et uniquement pour que les fils du Ciel ne se crussent pas tenus à l’écart du grand concert des peuples. Ce fut dans les langues occidentales qu’il puisa ses principaux éléments. « Aurons-nous une déclinaison ? » Cette importante question fut débattue pendant des mois. Enfin l’on décida qu’on se passerait de déclinaison, et l’on aborda le verbe. Ah ! le verbe, cette forteresse des irrégularités, des incohérences, des bizarreries, ce refuge de l’arbitraire, avec quelle juste fierté M. Florian Verdan s’y promena comme en ville conquise, pour y rétablir l’ordre et la ligne droite, et la règle sans exception.

— Tout se fera par des préfixes auxiliaires qui indiqueront le temps et la personne ; le verbe lui-même restera invariable, comme un roc où poussent des lichens de diverses nuances. Ba, ca, da, fa, ga, ha-rali, j’aime, tu aimes, il aime. Rali, aimer… J’ai trouvé ce mot en écoutant vos pigeons, mé Ruta ; ils roulent l’r avec une douceur charmante. Et remarquez que cette consonne initiale donne au vocable une certaine énergie ; elle l’empêche de glisser dans l’affadissement. Ba-rali, j’aime. Bou indiquera le mode conditionnel. Bou-rali, j’aimerais… Pourquoi le verbe aimer est-il dans toutes les langues un des plus réguliers, celui que les grammaires donnent comme premier exemple de conjugaison ? Cette singularité vous a-t-elle jamais frappée, Ruth ?… Mais dans notre langue à nous, tous les verbes seront réguliers, comme de belles colonnes supportant le fronton du plus symétrique édifice qui se soit jamais vu… Ruth, quand je songe à l’avenir, la gloire de ma destinée m’écrase… Mais vous en porterez le fardeau avec moi.

Cependant le système de conjugaison était achevé et parachevé, que la langue nouvelle n’avait pas encore reçu de nom. M. Florian attendait pour cela une inspiration spéciale, un songe ou une vision. Ruth se creusait la tête, mais sans résultat satisfaisant. Un jour, enfin, c’était par un après-midi d’orage, ils étaient assis dans l’embrasure de la fenêtre, regardant les colonnes de pluie tomber obliquement et rejaillir sur les pavés luisants de la place déserte, Ruth se tourna tout à coup vers son cousin et lui dit :

— Avar.

— Plaît-il ?

— Avar, répéta-t-elle d’un ton songeur.

— Avare, non pas ; économe si vous voulez, et vous savez dans quel but. Tenez, Ruth, je ne m’attendais pas à ce reproche venant de votre bouche.

— Quel reproche ? fit-elle étonnée. Il m’est venu une inspiration. Avar sera le nom de la langue nouvelle. A, c’est le nombre un. Var, voix, avar, une voix, la voix unique. C’est la traduction littérale du mot unisson.

— L’idée en elle-même peut être excellente, dit M. Florian qui hésitait au lieu de prendre feu comme s’y attendait Ruth, mais le mot ne me plaît guère. Avar ?… J’ai cru tout à l’heure que vous me jetiez une épithète désagréable… Mais l’idée est bonne, poursuivit-il en s’animant un peu, elle est claire, elle est simple, elle porte la marque du génie. L’unisson des peuples, voilà certainement notre but. L’unisson… Avar… La composition du mot est irréprochable, mais pourtant… Ruth, s’écria-t-il, retournons-le ! disons Vara, deux syllabes qui sonnent bien, qui peuvent se crier à pleine gorge : Vara, Vara ! Ruth, nous le tenons !

Dans son ravissement, il courut à travers la chambre, jeta ses bras autour du vieux poêle en faïence et le serra sur son cœur comme un ami.

— Vara, Vara ! répétait-il sans se lasser, l’unisson, la grande harmonie de l’univers, la musique céleste des sphères, Vara, Vara ! Tenez, Ruth, si vous l’aviez trouvé à vous seule, j’en serais jaloux, mais nous l’avons trouvé à nous deux, ce grand mot !

— Voilà donc l’enfant baptisé, dit Ruth. Il en était temps. Pour fêter ce beau jour, vous souperez avec moi, mon cousin, et nous nous accorderons un petit régal.

Ce qu’ils firent. Au dessert Ruth alla prendre dans son cellier une solitaire bouteille de champagne, qui pour revoir le jour, attendait depuis longtemps quelque mariage de roi. M. Florian en fit sauter le bouchon avec solennité, puis il remplit les verres et se dressa, plein d’une émotion bouillonnante qui voulait s’épancher. Une main appuyée au dossier de sa chaise, gesticulant de l’autre pour souligner l’expression de ses sentiments, il fit un discours. Il résuma l’œuvre dans les diverses phases qu’elle avait parcourues jusqu’à ce jour, puis en grands traits de feu, il dessina son avenir : le commerce prenant un plus libre essor dans toutes les contrées de la terre, le temps et les forces intellectuelles employés jadis à l’étude des langues, concentrés maintenant sur des buts plus profitables, le divin essaim des idées volant sans entraves d’un bout du monde à l’autre…

— Vous m’avez demandé, Ruth, pourquoi, dans une langue destinée avant tout à l’industrie et au commerce internationaux, j’introduisais des termes abstraits, psychologiques, destinés à peindre le travail de l’esprit ou les saintes émotions du cœur. C’est que je voyais plus loin que l’avenir immédiat de notre œuvre… Pour devenir universelle dans sa diffusion, elle doit être universelle dans son essence, tout embrasser et tout dire. Destinée à favoriser les échanges, doit-elle ignorer le plus fréquent, le plus doux de tous, l’échange des cœurs ?… Non, grâce au Vara, deux êtres faits l’un pour l’autre n’en seront plus réduits à un mutisme glacial ou bien à un ridicule bégaiement, faute d’avoir appris de leurs mères la même langue… Ils se diront : Barali té, et se comprendront même par téléphone… Et la littérature, ma chère Ruth, quel glorieux déploiement j’entrevois pour elle, quand les vieilles barrières ne la parqueront plus ! Des autres langues, bah ! je ne donnerais pas un liard !… Dans cinquante ans, elles seront des langues mortes et auront rejoint les vieilles lunes… Les doux accents du Vara, la langue Unisson, rempliront l’espace de leur symphonie, et mon nom, et le vôtre, ma fidèle amie et collaboratrice, seront répétés chaque jour par mille échos !…

V

Ruth était assise sur sa chaise basse, un tricot dans les mains, une Revue ouverte sur les genoux. Tout en faisant cliqueter ses longues aiguilles, elle lisait la dernière page d’une histoire d’amour et souriait : « Bon ! les voilà heureux !… pas autant que moi, pourtant ! Cher Florian ! comme il m’associe à toutes ses pensées ! Ma vie peut sembler aride, mais, au contraire, quelle source perpétuelle de joie je trouve dans notre secret à deux, notre travail à deux. Durant ces huit années, avons-nous eu une seule minute de vide ou d’ennui ? J’ai trente-cinq ans, lui en a près de quarante,… nous nous sentons aussi jeunes de cœur et d’esprit qu’aux beaux jours d’autrefois… »

Elle se pencha vers sa table à ouvrage et se regarda dans un petit miroir qu’encadrait le couvercle d’un coffret. Ce qu’elle y vit, c’était une douce figure au teint mat, aux yeux gris intelligents, et un sourire qui avait toujours vingt ans.

« Décidément, je me conserve, dit-elle avec un petit mouvement de tête satisfait. Ma pauvre mère avait raison de prédire que je serais une « pomme d’hiver. »

Elle reprit son tricot et tourna quelques feuillets de la Revue.

« Le Volapük, une invention d’hier… Tiens, qu’est-ce que c’est que le Volapük ? Voyons un peu. »

Ses yeux parcoururent les premières lignes de l’article.

« L’utopie d’hier devient la réalité d’aujourd’hui… Il faut s’attendre à tout en notre XIXe siècle, même à voir les diligences se changer en ballons, les Allemands devenir modestes et courtois, et Pasteur inventer un remède contre la rage… d’être fonctionnaire… Tout arrive. Ce qui n’est pas encore arrivé arrivera… »

« Mais nous dira-t-il enfin ce que c’est que le Volapük ! » pensa la lectrice en laissant errer ses yeux sur le paragraphe suivant.

« Certes le commerce sentait depuis longtemps la nécessité d’une langue universelle, et pourtant ce n’est ni un financier, ni quelque grand industriel qui aura donné la première impulsion pour l’immense réforme. C’est un solitaire, l’abbé d’un couvent, – bénédictin, sans doute, – le Père Schleyer, qui a consacré de longues années, une vaste érudition, une prodigieuse mémoire, à composer le nouveau langage nommé le Volapük et destiné à opérer une complète révolution dans les rapports internationaux. Déjà cinquante-trois sociétés, disséminées par tout le globe, ont entrepris d’en vulgariser la grammaire et le dictionnaire. Par sa simplicité, par l’inflexible logique de sa syntaxe, le Volapük… »

Ruth ne lisait plus ; renversée sur sa chaise, elle regardait tout droit devant elle avec des yeux grands ouverts qui ne voyaient rien. Tout s’écroulait, elle descendait dans un abîme où il n’y avait plus d’air… sa poitrine se contractait, il fallait descendre encore, dans cette obscurité grise où l’on étouffait…

— Qu’avez-vous, Ruth !… J’ai frappé deux fois à la porte, personne ne répondait… Mon Dieu, ma chère, qu’avez-vous donc ?

Elle se redressa et essaya de répondre ; en même temps, par un mouvement instinctif, elle jeta la Revue dans sa corbeille à ouvrage. M. Florian, très surpris et alarmé, regardait sa cousine, puis cherchait des yeux un flacon de sels, et n’en trouvant pas, il méditait sérieusement d’ouvrir la fenêtre pour crier au feu ou au voleur, ou jeter quelque autre appel d’alarme approprié aux circonstances. Heureusement Ruth surmontait déjà son émotion.

— Ce n’est rien, dit-elle, c’est passé.

Mais ses lèvres tremblaient ; tout à coup ses yeux se gonflèrent, sa gorge se serra ; elle n’y put plus tenir, et appuyant son front au bord de la petite table, elle éclata en sanglots désespérés.

— Ruth ! pour l’amour du ciel, est-ce nerveux ?

— Nerveux ! répéta-t-elle d’un ton presque farouche, nerveux !… Ah !…

— Chère Ruth, vous m’alarmez à un point… Qu’est-il arrivé ?

« Il faudra bien qu’il l’apprenne tôt ou tard, pensait-elle. Mais pas maintenant, pas maintenant ! Ah ! c’est trop cruel ! Il a perdu sa vie et moi la mienne ! »

— Ruth, reprenait M. Florian avec sollicitude, ce n’est pas un réel chagrin, j’espère ?… Ce n’est qu’une émotion, n’est-ce pas ? une lecture qui vous aura impressionnée trop vivement… Vous teniez un livre tout à l’heure ?

Il se pencha pour prendre dans la corbeille à ouvrage la fatale Revue.

— Non, non, pas encore ! s’écria-t-elle en levant son visage couvert de larmes. Je vous en supplie, laissez-moi du moins vous préparer…

Il devint fort pâle. Était-ce un pressentiment ? Il s’assit à côté d’elle et lui prit la main.

— Qu’avez-vous à m’annoncer, Ruth ? demanda-t-il d’une voix qui tremblait.

— Pas encore, pas encore ! répétait-elle en se couvrant les yeux de la main qu’il lui laissait, comme si son regard seul eût pu révéler la vérité.

— Parlez maintenant, je vous prie. Vous me tenez cruellement en suspens… Si vous désirez que je me représente auparavant les pires malheurs, c’est fait.

— Ah ! vous ne savez ce que vous dites ! murmura Ruth en secouant la tête. J’ai appris une nouvelle… fâcheuse pour nous deux…

— Fâcheuse ! mon notaire aurait-il pris la fuite ? Cela serait fâcheux, en vérité, moins pour nous que pour le Va

Elle lui mit sa main sur la bouche, presque avec violence.

— Ne prononcez pas ce mot, je vous en supplie, s’écria-t-elle. Ah ! si vous saviez !…

M. Florian ne dit rien, mais il se pencha vers elle, lui serra les deux poignets, et de ses yeux dilatés par une étrange expression de souffrance et de terreur, il la regarda.

Elle vit qu’il fallait tout dire.

— Oui, murmura-t-elle lentement, oui, vous le devinez… Quelqu’un vous a devancé. La gloire ne sera pas pour nous… La langue universelle ne sera pas le Vara… Elle s’appelle le Volapük, on l’imprime, on la parle… Lisez cela.

D’un geste rapide, elle ouvrit la Revue. Mais M. Florian secoua la tête. Ses yeux, à lui aussi, se troublaient.

« La terre est au premier occupant… La terre est au premier occupant, » répéta-t-il plusieurs fois d’une voix morne et sans intonation, comme en rêve…

Puis il se leva, et tout chancelant, se dirigea vers la porte.

— Où allez-vous ? cria Ruth. Restez !… soyons du moins malheureux ensemble !

Mais il ne sembla pas l’entendre. Il sortit.

Pendant quatre jours, personne ne sut de quel côté il avait dirigé ses pas. Ruth, affolée par d’horribles pressentiments, parcourut tous les environs à sa recherche ; les voisins, voyant son angoisse, se joignirent à elle, ou se dispersèrent en escouades le long de la rivière ou dans les chemins menant à la montagne. « Je suis odieusement coupable, pensait la pauvre fille. J’aurais dû le préparer mieux à ce coup. Ah ! pourvu que je le retrouve et qu’il ait encore vie et raison, tout le reste ne sera rien. Nous recommencerons l’existence au milieu de nos ruines. »

Le soir du quatrième jour, Ruth, brisée de fatigue, était à demi étendue sur le sofa, et regardait vaguement les ombres lentes qui envahissaient sa chambre. Elle ne pensait plus à rien, elle était trop exténuée. Elle avait une impression confuse de souffrance partout… La porte s’entr’ouvrit, ce fut à peine si elle y prit garde, mais tout à coup elle vit la silhouette de M. Florian se dresser sur le seuil. Ruth étendit les mains, trop saisie pour crier.

— C’est moi, dit-il d’une voix épuisée.

Et il s’approcha d’elle. Ses vêtements étaient couverts de poussière, sa figure défaite.

— D’où venez-vous ? dit Ruth. Ah ! vous m’avez fait bien souffrir !

Il la regarda tristement, mais sans répondre. Alors, comme en cette soirée mémorable d’il y avait huit ans, où il lui avait parlé de l’œuvre pour la première fois, elle vit qu’il avait faim, elle alla ouvrir son garde-manger.

— D’où venez-vous ? répéta-t-elle, quand il eut repris des forces.

— Je ne sais… de quelque part sur la montagne, je crois. J’avais besoin d’être seul…

— Et moi, j’avais besoin de ne pas l’être, dit Ruth avec amertume. Le fardeau est trop lourd à porter.

— Oui, c’est vrai,… pardonnez-moi, Ruth, dit-il humblement, mais j’avais perdu le sens… Ce coup-là… Et pourtant nous aurions dû le prévoir.

— Le prévoir ? pourquoi donc ? fit-elle avec une sorte d’indignation. Quand vous sembliez l’homme désigné par les circonstances !

— N’en parlons plus, dit-il péniblement. C’est fini, ne remuons plus ces cendres… Elle est là pourtant, fit-il au bout d’un moment, la fille de nos travaux, presque accomplie, presque parfaite… Cette belle langue que personne ne parlera jamais…

— Nous la parlerons, nous ! s’écria Ruth. Et qui sait ? ce Volapük ne saurait valoir notre Vara… Le moment viendra peut-être de lui donner un rival.

— La terre est au premier occupant, répondit-il. Non, non, notre œuvre ne verra jamais le soleil.

Ils restèrent silencieux. La clarté de la lampe tombait toute sur la tête inclinée de Ruth, sur ses cheveux châtains qui ondulaient, et sur ses mains croisées.

— Nous voilà donc gens de loisir, reprit M. Florian, à qui les mains inactives de Ruth parurent suggérer cette idée, nous aurons du temps de reste pour parler Vara

Un second silence, plus prolongé que le premier, parut se peupler tout à coup d’images muettes et confuses. Le cœur de Ruth battait très fort. Celui de M. Florian se réveillait d’un sommeil de huit années.

— Et rien ne nous empêcherait plus… dit M. Florian avec hésitation… Nous n’avons… Je veux dire que je n’ai plus rien à faire… ainsi, Ruth…

Elle leva les yeux vers lui, et il lut dans ces yeux que rien, en effet, n’empêcherait plus…

— Ba rali té, mé Ruta, dit-il en la pressant contre lui, lentement et tendrement.

ÉPILOGUE

Il greffa des rosiers, puisqu’il faut bien qu’un homme ait quelque dada. Sa plus belle création, une rose énorme, aux pétales violacés, presque bleus, est inscrite dans les catalogues des rosiéristes sous le nom de Vara. Ruth et son mari parlaient entre eux une langue inconnue, avec des intonations tristes et parfois de profonds soupirs.

Mais au bout de quelques années, Ruth ne soupira plus ; elle tança même son mari quand elle le vit songeur, et il finit par se dire que tout était sans doute pour le mieux… Ils vécurent heureux et n’eurent pas d’enfants.

 


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en octobre 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Le Vara, in Au Foyer Romand : étrennes littéraires pour 1889, Lausanne, 1888, p. 151-185. Nos recherches nous ont fait découvrir une réédition moderne de Le Vara à Lausanne par Paulette éditrice (www.paulette-editrice.ch), dont nous recommandons la collection « Les Pives » proposant une vingtaine de titres intéressants. La photo de première page a été prise par Sylvie Savary. Les illustrations dans le texte, non signées, proviennent de l’édition de référence.

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