T. Combe

LE MARI DE JONQUILLE

1934

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I 3

II 23

III 48

IV.. 68

V.. 82

VI 108

VII 130

VIII 150

IX.. 170

X.. 191

Ce livre numérique. 196

 

I

Manuel Vincent eut le grand malheur de devoir prendre un métier pour lequel il n’avait aucune vocation. Son père, étant horloger, fit de l’enfant un horloger, suivant la tradition de ces localités du Jura suisse et français que l’industrie de la montre et de la pendule a rendues florissantes. Là, au grand dommage des individualités, chacun entre dans la même filière et s’y lamine selon le type convenu ; le même engrenage, où le père a tourné toute sa vie, saisit le fils bon gré mal gré et le fait tourner à son tour dans le cercle de la coutume. Cette continuité a du bon : l’habileté de la main et certaines aptitudes spéciales se transmettent de père en fils comme un héritage, mais les vocations individuelles sont étouffées par la routine et bien des existences s’en trouvent douloureusement déviées et rabougries.

La nature de Manuel Vincent, trop violente pour endurer la contrainte, entra en rébellion contre ses liens dès le premier jour. Le jeune garçon avait quatorze ans quand son père le fit asseoir devant le vieil établi de chêne et lui mit aux mains une lime et un morceau de laiton brut dont l’apprenti devait faire une rondelle, un cuivrot, suivant l’expression technique. Le premier jour, il s’escrima sur ce cuivrot avec une ardeur qui ressemblait fort à de l’impatience, levant parfois la tête pour regarder le sommet de la montagne frangé de sapins, qui lui faisait signe par-dessus les toits, ou pour écouter les cris joyeux des gamins qui jouaient aux billes sur le trottoir. Son père, qui travaillait à côté de lui, le suivait du coin de l’œil et ne lui ménageait pas la critique. Manuel, accoutumé jusqu’alors à la liberté de la rue, endurait fort mal cette surveillance. Ses pieds s’agitaient sous l’établi, cognaient la paroi ; la lime, qu’il tenait, disait son père, comme une cuiller, taillait des hachures à tort et à travers sur l’infortuné cuivrot.

— Jamais tu ne sauras limer, dit le père Vincent à son fils, en manière d’encouragement, le soir de ce premier jour ; tu as le pouce court et à crochet, comme un Allemand. Un bon horloger doit avoir le pouce long et arqué en dehors, comme le mien, vois-tu ? Tu tires du côté de ta mère, qui était fille de paysans.

Manuel se le tint pour dit. Puisqu’il ne saurait jamais limer, à quoi bon s’évertuer à apprendre ? Quelques jours plus tard, en perçant son cuivrot, Manuel s’enfonça un foret dans la main. « C’est le métier qui entre », dit son père. Le peu du métier qui était entré sortit au contraire, car la main enfla, et Manuel, charmé de l’aventure, y gagna une ou deux journées de vacances, qu’il employa à courir les bois et dont il revint avec la nostalgie du grand air. En trois semaines, cependant, il apprit à manier la lime d’une façon supportable. « Tu y mets le temps, grommela son père. À ce compte-là, il te faudra dix ans pour faire une ébauche. »

Ces prédictions fâcheuses, dont Manuel avait les oreilles rebattues du matin au soir, le laissaient parfaitement indifférent. Il n’avait pas le moindre désir de progresser, pas la moindre honte de sa maladresse ; son travail l’ennuyait à mourir, voilà tout. Limer, percer, tourner cet éternel cuivrot, était un supplice dont il ne comprenait pas le but, dont il ne prévoyait pas l’issue. Il l’avait pris en exécration, ce malheureux cuivrot. Un beau jour, il le jeta par la fenêtre. Son père lui tira les oreilles et l’obligea à en recommencer un autre ; ce fut tout ce qu’il y gagna.

— À quoi ça sert-il, ce travail de bourrique ? s’écria-t-il une fois en frappant du pied avec colère.

— À gagner ta vie plus tard, mauvais garnement, répondit son père.

Gagner sa vie ! mais il l’aurait gagnée plus agréablement comme portefaix, comme cantonnier, à casser des pierres au bord de la route. Quelques jours après, son burin maladroit lui fit sauter dans l’œil une paille de laiton qui se logea sous la paupière, l’enflamma et dut finalement être extraite par le docteur. « C’est le métier qui entre », répéta son père, Manuel prenait toujours plus en grippe un métier qui entrait par des voies si désagréables. Ce n’était pas qu’il fût une poule mouillée. Il aurait enduré bien d’autres petites misères dans une profession qui eût satisfait son besoin de mouvement, de liberté et de grand air. La petitesse des outils, la minutie du travail l’exaspéraient jusqu’au bout des ongles. En une semaine, il cassa trois burins et six équarrissoirs, recevant, comme on le pense bien, un nombre égal de taloches paternelles.

— Tu n’es bon qu’à manier des tenailles et des clous, disait le père Vincent avec irritation.

— Pour l’amour du ciel, donnez-m’en, et faites-moi forgeron.

— Forgeron ! c’est un métier d’Allemand, cela ! Quand on a la chance d’être Neuchâtelois et d’avoir du sang d’horloger dans les veines, on ne renie pas sa vocation.

— J’ai la vocation du grand air, moi ! murmurait Manuel en regardant d’un œil d’envie les moineaux qui volaient autour des toits.

Bon gré mal gré, il acheva son apprentissage. Seulement, au lieu de faire un cours complet d’horlogerie, il n’apprit que la partie du repassage et remontage, toujours sous la direction de son père. Au bout d’un an, il gagnait trente sous par jour ; il n’eût fallu que six mois à un apprenti mieux doué pour arriver à ce résultat. Encore fallait-il déduire la casse de ce gain modeste, car Manuel, toujours brusque et impatient, brisait souvent une aiguille ou une pierre, défonçait un cadran dont le prix égalait presque celui de sa journée. Il en était venu à considérer son établi, ses outils, comme des tyrans odieux, comme des ennemis personnels toujours disposés à lui jouer quelque mauvais tour, à le priver du fruit de son travail, à lui voler sa joie de vivre et sa liberté. Chaque matin, au réveil, la pensée de la corvée quotidienne était la première à se présenter ; il se mettait à sa besogne avec ennui et appréhension, regardant la pendule cent fois par heure, sursautant d’impatience et jetant le désarroi dans les pièces microscopiques arrangées devant lui sur une feuille de papier blanc.

— Qu’est-ce qui te prend ? grommelait son père.

— J’ai des fourmis dans les jambes, dans les bras, partout !

Il se levait, faisait un tour de chambre et venait se rasseoir d’un air moitié triste, moitié colère.

Comme il n’avait ni frère ni sœur, que sa mère était morte et qu’il était trop fier pour se plaindre à ses camarades, son caractère prit une tournure misanthropique et concentrée. Les dimanches étaient ses seuls jours d’exubérance et d’épanchement. Il partait dès l’aube, choisissant de préférence les chemins les plus difficiles, bataillant contre les obstacles matériels, rochers, ravins, couloirs rocailleux, et dépensant à les vaincre toute la fougue mal réglée de son tempérament. Qui l’eût rencontré dans ces expéditions vagabondes ne l’aurait pas reconnu. Il riait et parlait tout seul, s’excitait à haute voix à franchir les murs d’un bond, grimpait jusqu’au sommet des sapins, s’amusait à effrayer les buses en imitant le cri de ralliement des corbeaux lorsqu’ils se rassemblent pour exterminer leurs éternelles ennemies, escaladait les rochers pour faire rouler de là des blocs sur une armée imaginaire, sifflant, criant chantant sans reprendre haleine, se livrant, en un mot, à une vraie débauche de mouvement et de bruit.

À l’heure du catéchisme, il redescendait au village, avalait son dîner à la hâte et repartait aussitôt. Son père, qui n’était plus jeune, laissait le gamin s’amuser à sa guise. « Comme il n’a pas un sou en poche, pensait-il, il ne saurait ni boire ni fumer. Quant aux mauvaises compagnies, tôt ou tard il en rencontrera. Autant vaut se faire au feu de bonne heure. » En donnant à son fils un métier qui lui permît de gagner honnêtement sa vie, il estimait avoir rempli tous ses devoirs paternels.

Certain dimanche soir, Manuel, qui ordinairement rentrait harassé de ses promenades et ne demandait qu’à gagner son lit le plus tôt possible, prolongea au contraire son souper, tourna sa cuiller entre ses doigts d’un air indécis. Il avait une communication à faire. Son père le devina, mais se tut, pour voir venir.

— J’ai rencontré aujourd’hui, dit enfin Manuel avec brusquerie, une compagnie de magnins qui m’ont fait bon accueil. Si vous le permettez, ils me prendront comme apprenti ; je ferai mon tour de France avec eux. Je ne suis pas fait pour vivre dans une boîte, moi, poursuivit-il en ouvrant à deux mains sa veste, comme si l’air de cette petite chambre l’oppressait. Laissez-moi partir. Je ne serai jamais qu’un mauvais horloger… il me faut un métier où l’on bouge.

— C’est ça, mets-toi magnin ! fit son père avec ironie. Pourquoi pas voleur de grandes routes ? l’un conduit à l’autre… Après moi, tu feras ce que tu voudras ; mais, de mon vivant, on ne te mettra pas au violon pour vagabondage. Tu travailleras comme tous les honnêtes gens de ta famille l’ont fait jusqu’ici ; quand tu trouveras une fille à ton goût et que tu songeras au mariage, ces idées de rôderie te passeront.

Manuel n’insista pas, mais il combina dans sa tête des plans d’évasion. Heureusement ou malheureusement, son père, tôt après, se brisa le poignet droit, ce qui le rendit incapable de tout travail pendant de longues semaines ; il ne recouvra même jamais entièrement cette légèreté de main pour laquelle il était réputé, et les gains de Manuel, quoique très modiques, durent alors maintenir à flot le petit ménage.

Les années s’écoulèrent. Manuel, pour joindre les deux bouts, et sans y réussir toujours, travaillait avec l’assiduité forcée d’un galérien ; il n’était qu’un ouvrier médiocre et détestait, comme aux premiers jours de son apprentissage, les instruments de sa torture journalière. Il faisait peu de besogne, s’y prenait mal, gâtait souvent ses pièces. Son père vieillissait. Sa vue usée, sa main tremblante et enraidie l’avaient contraint de céder à de plus jeunes l’achèvement des rouages délicats qui faisaient autrefois son orgueil.

Une fois, Manuel, excédé de traîner ce boulet, fit une nouvelle tentative pour s’en délivrer.

— Il n’y a pas que les montres et la Suisse ; allons en Amérique, dit-il… j’ai idée que j’y réussirais, avec des bras solides et de la bonne volonté.

— Et tu me laisserais ici comme une vieille patraque qui a fini son temps ? répliqua son père avec amertume.

— Vous viendriez aussi. Je travaillerais sur le vaisseau pour payer notre passage à tous deux.

— Ah ! tu n’es qu’un coudet. Pierre qui roule n’amasse pas mousse.

— Vous n’avez pas amassé grand’mousse non plus, et sans même avoir eu l’agrément de rouler.

— Tu appelles ça un agrément ?… Chacun son goût. Moi, je suis trop vieux pour passer l’eau ; vas si tu veux, laisse-moi tout seul ici… au bout du compte, il y aura toujours l’hospice pour m’enterrer.

Manuel resta par devoir, mais les bras lui tombaient parfois de découragement. User sa force, sa jeunesse, son énergie à ce travail ingrat et énervant, fait pour des mains moins robustes que les siennes, toujours pousser à la même roue, tourner toujours dans le même cercle monotone et sans horizon, manger ce pain sans saveur, vivre de cette vie plate et banale, serait-ce donc là son sort à jamais ? Pourtant, Manuel essayait de s’y résigner ; par moments, il croyait que l’apaisement allait se faire, que la lutte était finie, mais ce n’était que l’accalmie d’un jour de lassitude ; le lendemain, la tempête grondait plus fort.

Manuel avait vingt-deux ans quand son père mourut. Avec la liberté, c’était la solitude qui commençait pour lui. Il le sentit amèrement. Son père, bourru et égoïste, jamais affectueux, était son père pourtant ; leurs intérêts, leurs soucis avaient été les mêmes pendant bien des années ; maintenant le jeune homme n’avait plus de soin à prendre que de lui-même, plus de responsabilité qu’envers lui seul. Sa chaîne s’était détachée, il était libre et flottant comme une épave qui se soucie peu de savoir sur quelle rive elle échouera.

Pour le moment – car la voix grondeuse de son père et ses rebuffades lui manquaient dans la petite chambre silencieuse –, il s’engagea dans une grande fabrique qui occupait toute sorte d’ouvriers, de bons, de mauvais et d’indifférents. Son salaire y fut médiocre comme son talent, mais il trouvait chaque matin sa tâche préparée : il n’avait qu’à « bûcher tout droit devant lui » et, le samedi venu, à empocher sa paie. Insensiblement, il se transformait en machine. Le chagrin qu’il avait ressenti de la mort de son père avait calmé pour un temps ses rébellions. « Après tout, pensait-il, j’ai rempli jusqu’au bout mon devoir envers le pauvre vieux. Il s’en est allé plus doucement, et moi je vivrai sans remords. » Il plia même son cou peu docile sous le joug du règlement. Jamais on ne lui infligea d’amende pour cause d’indiscipline ou d’irrégularité ; chaque matin, il montait l’escalier au moment où le sifflet d’appel déchirait l’air, il ne causait avec personne et acceptait avec indifférence le travail le plus mal rétribué.

Pendant les premiers mois, tout alla bien : Manuel se crut lui-même un homme changé. On était en hiver ; en cette saison, on se soumet plus aisément à l’esclavage. La neige rendait inaccessibles les hautes forêts ; dans ses courses du dimanche, Manuel devait se contenter des chemins battus.

Durant la semaine, enfermé dans la vaste salle surchauffée, il travaillait machinalement à la besogne placée devant lui, tandis que ses pensées erraient dans le vague. Il écoutait le bruit léger des limes, le grincement des tours, le chuchotement des ouvriers auxquels le règlement interdisait de s’entretenir à haute voix. Il suivait d’une oreille engourdie les pulsations bruyantes de la machine à vapeur, et croyait par moments respirer avec elle, faire partie de son engrenage, avoir perdu sa nature et sa conscience individuelles. Une torpeur étrange envahissait son esprit. Ses compagnons lui paraissaient se mouvoir comme des somnambules, le sentiment de la vie lui échappait de plus en plus. « Je me fais sage : c’est la raison qui pousse », se disait-il en suivant avec indifférence les progrès de cet engourdissement moral.

Le printemps le réveilla. Un matin, en ouvrant ses rideaux, il vit glisser devant sa fenêtre la première hirondelle, il la suivit des yeux un instant… le battement rapide et joyeux de ses ailes lui fit bondir le cœur ; l’hirondelle se rapprocha en tournoyant, poussa un petit cri d’appel, puis, ivre de soleil et de liberté, s’enfuit à tire-d’aile dans la lumière dorée du matin. Manuel resta longtemps debout, le front appuyé contre la vitre, cherchant à maîtriser l’émotion fougueuse qui montait en lui. Quand il sortit pour se rendre à la fabrique, il vit que les lilas avaient des bourgeons.

La journée lui parut interminable ; l’air étouffé de la salle l’oppressait, le bourdonnement des tours l’exaspérait. Le front penché, les mains oisives, il croyait entendre le long bruissement de la brise printanière dans la forêt, sentir autour de sa tête brûlante ce souffle qui amène le doux renouveau. La voix du contremaître dut le tirer deux ou trois fois de ses rêveries. « Allons, flâneur, est-ce que vous dormez ? »

Le lendemain, Manuel ne parut pas à la fabrique. Il courait les bois. Toute l’impétuosité de sa nature s’était réveillée ; il avait besoin de boire la vie à longs traits, de détendre son corps engourdi, de le fatiguer d’une saine fatigue. Il rencontra des bûcherons qui se préparaient à châbler des billons cachés jusqu’alors sous la neige ; il leur aida à les lancer sur la pente rapide du couloir, puis il s’escrima de la pioche et de la hache autour d’une souche énorme, qu’il eut enfin la satisfaction de voir les racines en l’air.

— Pour un horloger, vous avez de fameux bras, lui dit l’un des bûcherons.

— Ah ! je suis trop fort pour mon état, je casse tout, répondit Manuel avec un soupir d’impatience.

Il rentra chez lui plus heureux qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Mais le lendemain, l’atmosphère de l’atelier lui parut insupportable, il se demanda comment il avait pu jamais consentir à la respirer. Est-ce bien lui qui s’était assis durant cinq mois à cette même place, occupé à frotter docilement de petits morceaux de métal sous les ordres du contremaître ? Était-ce bien lui qui s’était enfermé volontairement dans cette cage remplie d’odeurs et de bruits déplaisants, quand les forêts et la liberté lui tendaient les bras ? Était-ce bien lui, Manuel Vincent, qui avait travaillé par ordre, qui s’était soumis à entrer, à sortir, à parler ou à se taire suivant le règlement et à un coup de sifflet ?… Non, il avait dormi. Maintenant, il était de nouveau lui-même, plein d’énergie et de projets… Où irait-il ?… Au large, n’importe où !

Il aurait fait un admirable colon ; au milieu d’un pays neuf, il se fût senti dans son élément, n’ayant d’autre besoin que de respirer à pleine poitrine et d’avoir ses coudées franches. Il préférait la solitude à la société, se passait aisément de tous les conforts, et trouvait dans l’exercice de sa force et de sa souplesse une jouissance orgueilleuse qui l’emportait sur tous les plaisirs. Ses plans d’émigration lui revinrent à l’esprit, mais la maladie de son père avait absorbé ses petites ressources, et Manuel n’avait pas un sou d’économies. Comment payer son voyage jusqu’au Havre ? Il fallait se résigner à travailler à la fabrique quelques mois encore pour s’amasser un petit pécule. D’ailleurs, l’été était là ; les dimanches bienheureux dédommageraient Manuel de son esclavage volontaire.

Avec ce but devant lui, il sentit renaître toute son énergie. Son travail lui devint presque agréable ; il s’y appliqua avec l’ardeur singulière de son tempérament, fit du zèle, obtint une petite augmentation de salaire qu’il n’avait jamais demandée auparavant. Une cinquantaine de francs, cachés dans un écrin tout au fond de son armoire, s’accroissaient chaque semaine de plusieurs pièces blanches. Manuel les palpait avec un plaisir d’avare ; ce petit trésor représentait pour lui la rançon de son esclavage et l’essor libre vers les pays inconnus.

Pour vivre avec plus d’économie, Manuel, sacrifiant son amour de la solitude, consentit à partager sa chambre avec un camarade, son voisin d’établi à la fabrique. Ce garçon, originaire d’un petit village français de la frontière, était venu chercher en Suisse un travail mieux rétribué. Il se nommait Constant Loison. Flegmatique, laborieux, âpre au gain et très habile ouvrier, avec cela intelligent à sa manière, il avait été distingué par ses chefs et avait reçu la promesse de passer contremaître au premier vide qui se ferait dans l’état-major.

Manuel se sentait attiré vers lui par la sympathie des contraires. La raison un peu prosaïque et terre à terre de son compagnon faisait contrepoids à ses grands élancements. Il se plaisait à le faire parler, ce qui n’était pas difficile. Constant Loison discourait volontiers sur les affaires des autres, plus rarement sur les siennes. Un jour pourtant, en veine d’expansion – ils étaient accoudés tous deux sur le rebord de la fenêtre et envoyaient la fumée de leurs cigares en méandres légers vers le ciel rouge du couchant –, il confia à Manuel ses peines de cœur. Il parla d’abord en termes vagues de certains projets d’avenir, puis tout à coup sa langue se délia ; il avoua qu’il s’était pris d’un goût assez vif pour une petite fille de la frontière, une compatriote à lui, très jolie et futée, et catholique, ce qui simplifierait les affaires quant aux papiers et autres formalités coûteuses.

— Ce n’est pas que je sois bien avancé, poursuivit-il. Elle me fait la nique quand je vais la voir… mais elle est capricieuse, peut-être qu’un jour le vent sautera de mon côté. Sa mère a du bien ; elle lui donnera un trousseau soigné, si ce n’est une petite dot pour aider à pendre une crémaillère.

Mais lorsque Manuel s’enquit du nom et de la demeure de la jeune demoiselle, Constant Loison parut regretter de s’être montré si communicatif. Il changea aussitôt le sujet de l’entretien et Manuel oublia bien vite les confidences de son compagnon.

Quelques semaines plus tard, à la suite d’une votation importante et de la victoire du candidat dont le patron de Manuel était l’un des soutiens, la fabrique se trouva déserte, chacun ayant jugé convenable de fêter ce grand jour par un congé. Charmé de l’aventure, Manuel prit à dix heures la route des Brenets et se trouva bientôt à l’entrée des gorges du Doubs. Échauffé par sa course rapide, il entra dans un cabaret qui se trouvait au bord de la route et demanda un verre de bière.

Comme il allait s’asseoir, ses yeux firent le tour de la salle, mal éclairée par une petite fenêtre qu’obscurcissaient la poussière et les mouches.

— Parole, c’est lui ! s’écria-t-il en frappant sur la table.

Constant Loison, assis au fond de la pièce, se leva d’un air embarrassé.

— Tu sais, murmura-t-il en le tirant à l’écart, cette fillette dont je t’ai parlé l’autre jour… je suis venu lui faire visite ; on n’est bon qu’à ça aujourd’hui.

— C’est ici qu’elle demeure ? fit Manuel étonné.

— Pas… pas précisément. J’étais en route pour me rendre chez elle quand j’ai rencontré des… hem ! des amis. Il faut bien se faire politesse de temps en temps ; nous sommes entrés ici et je leur payais une tournée.

— Ils ont une drôle de mine, tes amis, dit Manuel sans se gêner.

Au fond de la salle, trois ou quatre garçons vigoureux, la pipe aux dents, s’accoudaient autour d’une bouteille. Ils portaient la blouse de toile bleue, chamarrée de boutons de nacre, la cravate lâche aux couleurs vives et la casquette molle des gars de la Franche-Comté. Ils avaient tous la mine hardie, la moustache retroussée, et un certain débraillé dans le costume et les manières qui faisaient le plus singulier contraste avec l’air méticuleux de Constant Loison.

— Je crois, ma foi, qu’il a honte de nous ! dit l’un d’eux. Allons, Constant, pas de fausse vergogne. Amène ici ce particulier, et qu’on trinque ensemble.

— Amène-le, s’écrièrent les autres en chœur. Les amis de nos amis sont nos amis.

Manuel prit son verre et se dirigea vers la table commune où on lui fit place.

— Vous êtes dans l’horlogerie, apparemment ? lui demanda son voisin après qu’on eut trinqué à la ronde.

— Oui.

— Et ça vous amuse ?

— Non.

— Ça paye ?

— Comme ça, répondit Manuel qui n’aimait pas les interrogatoires.

— On dit que ça ne vaut plus rien, reprit un autre. Les prix sont tombés. Pour se tirer d’affaire, il faut avoir plusieurs cordes à son arc, comme notre ami Constant.

En cette minute, Constant Loison étendit sa main grande ouverte sur la table, le pouce écarté des autres doigts, et comme si c’eut été un signal, chacun se tut.

Manuel, agacé par ce silence méfiant, regarda d’un air ironique tout autour de lui. Il n’avait pas été long à flairer des contrebandiers dans ces garçons robustes, à la mine à la fois hardie et cachottière, oisifs en pleine semaine comme des rentiers. Il se leva brusquement.

— Que je ne vous dérange pas, fit-il, vous avez à causer de vos petites affaires… Par ça, Constant, tu donnes aussi dans le transit s. g. d. g. sans garantie du gouvernement ?

— Inutile que tu en parles là-bas, répondit Constant Loison d’un air indifférent ; nos chefs prendraient mal la chose, ils ont des préjugés. D’ailleurs, ce n’est pas ce que tu crois. Je suis un garçon rangé, tu le sais bien, puisque je partage ta chambre et que je travaille au même établi. Mais j’ai des amis qui sont, comme tu dis, dans le transit international, et qui ont besoin de fonds de roulement. Je leur prête mes petites économies pour les obliger.

— À bon intérêt, grommela l’un des amis en question.

— Comme de juste ; il y a de gros risques à courir. Nous sommes en ce moment dans une déveine… Mais tout cela ne t’intéresse pas, Manuel.

— Au contraire, fit celui-ci avec un grain de malice.

Et il se rassit. Les autres fumaient avec calme, en écoutant ce dialogue qui ne troublait nullement leur sérénité.

Sur toute cette frontière, où la contrebande est considérée presque à l’égal d’une autre profession, on n’en fait pas grand mystère. Les douaniers connaissent individuellement les contrebandiers et les honnissent moins qu’on ne pourrait le croire, excepté quand il y a entre eux un coup de feu pour des raisons de service. Dans la vie privée, ils échangent parfois des poignées de main ; on en a vu qui vivaient dans les relations de filleul à parrain sur le pied d’une mutuelle estime. Quant aux bonnes gens des hameaux-frontière, ils ne voient là rien de répréhensible ; les « gars de la passe », à cause de leur témérité, jouissent même d’une certaine faveur ; on leur reproche seulement de dépenser en un jour l’argent qu’ils gagnent en une nuit. « C’est un brave garçon ; il fait un peu de commerce dans les tabacs, vous savez. » Cet euphémisme « un peu de commerce » est compris partout. Du reste, les sympathies générales sont pour l’institution privée du libre-échange, grâce à laquelle le tabac et le sucre sont moins chers.

Les compagnons de Constant Loison ne se montrèrent donc pas très émus d’être présentés à Manuel sous leur vrai caractère. Quant à Constant lui-même, il semblait vivement contrarié. C’est qu’il se livrait depuis quelque temps à un trafic des plus rémunérateurs, sinon des plus loyaux, expédiant par voie de contrebande des fournitures d’horlogerie à une maison française qui faisait une vive concurrence à celle où il était lui-même employé. Que la mèche s’éventât, il perdrait sa place. Il rêvait à un moyen de fermer la bouche à Manuel. Tout à coup, il crut l’avoir trouvé.

— Pour ma part, disait l’un des contrebandiers dont la bouche était tout de travers, à cause de l’habitude qu’il avait de garder sa pipe au coin des lèvres en parlant, pour ma part, j’ai travaillé sur la planche, comme vous. Je fabriquais des manches de lime ; j’en fabrique encore, parbleu, à mes moments perdus… Mais est-ce un état qui puisse suffire à des gaillards de notre trempe ? J’en serais devenu enragé… Moi, il faut que je me brasse le sang dans les aventures. Les gabelous ont toutes les bonnes cartes dans leur jeu : les fusils, la loi, les mouchards. Malgré ça, on les tanne rondement quatre fois sur cinq.

— Mais la cinquième fois on est pris et les bénéfices y fondent, fit Constant Loison avec mélancolie. Comme je te le disais, Manuel, on n’a pas été veinard depuis quelque temps.

Il s’assit, prit son verre en main d’un air délibéré et poursuivit :

— On prétend qu’un nouveau ramène toujours la chance. Est-vrai, ça, compagnons ?

— On l’a vu, répondit l’homme à la bouche de travers, qui semblait accoutumé à parler pour toute la bande.

— Que vous semble de mon ami Manuel ? fit Constant en tordant sa barbe rousse.

Le plus surpris de tous fut certainement Manuel. Il tressauta sur sa chaise, puis se mit à rire.

— C’est bien de l’honneur, ma foi ! dit-il.

— Je ne plaisante pas, reprit Constant.

Les contrebandiers, impassibles, ne montraient leur étonnement qu’en tirant de plus gros nuages de leurs pipes.

— Ma proposition a des avantages pour chacun, reprit Constant. Il ne s’agit pas de t’enrôler tout de bon, Manuel… Seulement une expédition ou deux, juste assez pour ramener la veine. Ça t’amusera, je t’en réponds ; comme je te connais, tu es fait pour ça comme les chiens pour mordre, sans compter que ça mettra des plaques dans ton gousset.

— De plus, acheva Manuel en se renversant contre le dossier de sa chaise pour regarder son ami d’un air narquois, tu seras bien aise de tenir mon secret comme j’ai le tien. Pas de danger que je divulgue tes coups si j’en ai de pareils sur la conscience.

Les autres gars se mirent à rire bruyamment. Plus hardis que rusés, ils étaient tous dans les filets de Constant Loison et jouissaient fort de voir un nouveau rouler l’ancien, comme ils disaient.

— Pourtant, ça me tente, dit Manuel accoudé sur la table, le menton dans la main. Ça me tente, je ne le nie pas…

Il se tut un moment, puis se redressa avec brusquerie.

— Je ne suis pas grand ergoteur, fit-il. Il y a du pour, il y a du contre dans votre métier… Ma foi, vous vous fâcherez si vous voulez, mais je ne suis pas trop sûr que vous soyez d’honnêtes gens.

Là-dessus il se leva et saisit à deux mains le dossier de sa chaise, se préparant à subir les conséquences de cette déclaration.

— Parbleu ! s’écria l’orateur à la bouche tordue, tu as raison de dire ta manière de voir. On peut s’expliquer avec toi… Laissez-moi faire, mes garçons, je vais lui démontrer le fin du fin de la chose. Vous savez que j’ai lu là-dessus des masses de livres et des tas de journaux. On avait sa conscience à satisfaire tout comme un autre, on voulait rester honnête tout en faisant un peu de commerce… Pour lors, voici comment l’affaire se présente. La liberté est une bonne chose, hein ?

— Assurément, reprit Manuel.

— Quand une chose est bonne, on n’en saurait trop avoir, on en doit mettre partout. Il me semble que c’est raisonné, cela !… Très bien… Donc la liberté des échanges doit s’établir à la fin, et c’est à cela que nous travaillons. Tel que tu me vois avec ma blouse et ma casquette, je suis un apôtre de la liberté, j’en serai peut-être le martyr. Mais le sang des martyrs est la graine des contrebandiers, poursuivit-il avec emphase. La contrebande durera autant que les douanes… Frères, nous sommes unis pour une sainte cause ; que jamais une lâche frayeur ne nous fasse déserter le drapeau que…

Là-dessus, il vida son verre d’un trait. Les autres riaient et criaient « Vive l’orateur ! Vive Firmin Mitou ! »

Manuel haussa les épaules.

— J’avais la naïveté de vous écouter, fit-il, croyant que vous raisonniez sérieusement. Mais, au bout de deux phrases, vous déraillez dans le « bagou ».

— C’est parce que j’ai l’habitude de faire des discours, répondit Firmin. Si tu veux, nous reprendrons. Tu y verras clair en une minute. Tiens, voici mon grand-père – il posa un verre devant Manuel –, il fabrique des manches de lime, comme ça s’est fait dans notre famille depuis le déluge. D’autre part, voici un marchand de tabac – il plaça une bouteille en face du verre – et voici, par malheur, la frontière entre deux – il mit un couteau entre le verre et la bouteille –, or, le marchand de tabac, représenté par cette bouteille…

— Je comprendrais aussi bien sans toutes vos simagrées, interrompit Manuel avec impatience.

— Pas du tout. L’œil aide à l’esprit, c’est connu. Donc, le marchand de tabac, représenté par cette bouteille, offre à mon grand-père sa denrée à un prix très bas. Mon grand-père, tout joyeux, me dit : « Mon enfant, tu as de bonnes jambes, les miennes sont mauvaises, cours et rapporte-moi quelques paquets de ce tabac si avantageux. » Moi, très soumis, très obligeant, je cours, j’en remplis ma hotte, je reviens en enjambant ce couteau, c’est-à-dire la frontière. Minute ! une dame très acariâtre, la Régie, m’arrête et me dit : « Compagnon, passez dans mon bureau. Dites de ma part à votre grand-père qu’il ne doit fumer d’autre tabac que le mien. — C’est qu’il est trop cher votre tabac. — Ça m’est égal. Et là-dessus, mon gars, je vous prends en contravention ; vous allez, ou bien payer l’amende, ou laisser ici votre hotte. » Je me sauve, elle lance ses employés à mes trousses, j’ai de meilleures jambes qu’eux, je leur échappe. Une autre fois, j’évite soigneusement de passer devant son bureau : il y a bien des chemins pour traverser la frontière. Je choisis les plus mauvais par politesse envers les gabelous, pour leur laisser les meilleurs. De quoi se plaignent-ils, ces messieurs-là ?… Mais il leur plaît de venir s’embusquer dans nos casse-cou pour m’arrêter malhonnêtement et me voler mes marchandises. Est-ce de la justice, est-ce de la liberté, voyons ? Ne m’est-il pas permis d’acheter mon sucre ou mes montres en Suisse, pourvu que je paye ? À quoi me sert la liberté de travailler, si je n’ai pas celle de dépenser mon argent à ma guise ! Les gabelous m’accusent de les faire courir la nuit, ce qui est mauvais pour leurs rhumatismes, et de les attirer dans des endroits dangereux, même de tirer à grenaille sur eux, quand ils me serrent de trop près… Par ma foi, il me serait bien plus agréable, à moi qui ai aussi mes rhumatismes, de voyager sur les grandes routes et en plein jour. Pourquoi nous en empêche-t-on ?

Là-dessus, l’orateur se rassit.

— Il ne raisonne pas trop mal, hein ? fit Constant Loison en s’approchant de Manuel. Tu as des scrupules ! Parbleu ! tu ne seras pas marié avec nous ; après nous avoir ramené la chance, tu t’en iras… C’est aussi dans ton intérêt que je parle ; tu te morfonds d’ennui à l’atelier, crois-tu que je ne le vois pas ? Je te fournis le moyen de mettre un peu de piquant dans ton existence… Si nous habitions une grande ville, je te conseillerais le théâtre ; ici, je fais mieux : je t’offre un rôle dans le drame. Ça ne manque pas de tragique parfois, nos expéditions.

— Est-ce que tu en es toi-même ? demanda brusquement Manuel.

— Ah ! non, malheureusement, j’ai une jambe faible, je m’y suis levé un nerf dans ma jeunesse. Pour les longues marches, je ne vaux rien.

Manuel haussa légèrement les épaules et sa bouche eut un pli dédaigneux. Les contrebandiers se levèrent, ils semblaient indécis.

— Il est temps de nous mettre en route, fit Constant Loison à haute voix. Viens-tu, Manuel ?

— Avec nous ? s’écria un des compagnons d’un air défiant.

— Avec nous, assurément.

— Là-bas, au rendez-vous ?

— Sans doute.

— C’est risquer gros, ma foi. Que savons-nous ?…

— Je réponds de lui, dit Constant en posant sa main sur l’épaule de Manuel. Je le connais.

— Je n’ai aucune envie de vous trahir, dit Manuel froidement en regardant à la ronde tous les contrebandiers. Ce que j’ai entendu ici par hasard, je jure de ne le répéter à personne.

Constant Loison respira. À la rigueur, ce serment pouvait lui suffire, mais si Manuel se compromettait avec eux, on serait encore plus sûr de sa discrétion. Le jeune homme, qui trouvait la conversation de Firmin Mitou très divertissante, se joignit à lui en sortant de l’auberge et lui adressa quelques questions. Il fut surpris de recevoir des réponses vagues, faites d’un air rechigné. Sur les principes, Firmin Mitou discourait très volontiers. S’agissait-il de renseignements précis, il devenait muet comme une carpe.

Un peu vexé de cette défiance, Manuel prit les devants. Firmin se rapprocha de Constant Loison.

— C’est à tes risques et périls, en tout cas, grommela-t-il. On lui confiera une caisse, puisque la marchandise est à toi ; mais le chemin n’est pas commode, tu le sais, bien que tu n’y aies jamais mis le pied, ajouta-t-il avec une intonation légèrement dédaigneuse.

— N’aie pas peur, répondit Constant. Il a bonne tête et une fameuse paire de jambes… Me prends-tu pour un étourneau ? Je sais ce que je fais. Nous ne suffisons plus aux commandes, il faut chercher des recrues et je vous en présente une. Mettons Manuel à l’essai ; quand il aura fait ses preuves, nous verrons à l’embaucher tout de bon. Voyons, Firmin, es-tu consentant ?

— Il le faut bien, du moment que tu l’as mis sous ton bonnet, fit l’autre en haussant les épaules. Mais voyons encore ce que Jonquille en dira.

II

— Enfin te voilà, Jonquille ! Arrive ! arrive donc ! criait la mère Salomé debout sur le seuil de la porte, les deux poings sur les hanches et son bonnet tout de travers.

Mais sa voix grondeuse ne parvenait pas à dominer le fracas des eaux qui se précipitaient en bouillonnant du haut de l’écluse et battaient à grands coups les murs du jardin. Jonquille descendait le chemin rocailleux sans se presser, s’arrêtant parfois pour cueillir une herbe ou faire rouler un caillou sur la pente. Elle voyait bien les gestes impatients de sa mère, mais elle n’y prêtait qu’une médiocre attention ; on eût dit même qu’elle ralentissait à dessein sa marche, mettant un pied devant l’autre avec autant de prudence que si elle eût franchi des sables mouvants.

— Eh bien ! mère, qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle avec indifférence en arrivant au bas du sentier.

— J’ai besoin de toi, flâneuse, et tu cours les bois tout le jour !… Nos gars sont là, dans la salle. Va les servir ; moi, je ne peux quitter mon fricot… Vite !… et jette ce buisson que tu portes comme un cierge.

Jonquille tenait à deux mains un beau framboisier couvert de baies mûres, qu’elle avait arraché avec toutes ses racines.

— Ils attendront, murmura-t-elle en haussant les épaules. Pierre aura d’abord ses framboises.

Elle grimpa quatre à quatre l’escalier aux marches étroites et glissantes qui conduisait à l’étage supérieur, ouvrit doucement une porte, et entra dans une petite chambre qu’éclairait un rayon de gai soleil.

— Regarde, Pierre, ce que je t’apporte, dit-elle.

Un jeune garçon d’une quinzaine d’années, pâle et frêle, était étendu dans un vieux fauteuil de paille, près de la croisée ouverte. Il tourna la tête et sourit. Sa figure était douce et triste, ses yeux bruns, rêveurs, avaient une expression de tranquille patience, ses lèvres, étroitement pressées l’une contre l’autre, semblaient accoutumées dès longtemps à retenir la plainte.

— Comment te sens-tu aujourd’hui, mon Pierre ? demanda sa sœur en se penchant vers lui pour l’embrasser.

— Un peu mieux, merci.

Cette réponse était la même chaque jour. Jonquille secoua la tête en soupirant.

— Je voudrais bien rester avec toi, dit-elle, mais j’ai de la besogne en bas. Je reviendrai tout à l’heure et j’apporterai une petite caisse pour y planter ce buisson ; ainsi, tu pourras cueillir des framboises comme dans les bois. As-tu besoin de quelque chose ? Laisse-moi relever tes coussins.

Tandis que d’une main elle soutenait Pierre et que de l’autre elle arrangeait l’oreiller, une voix impatiente se fit entendre dans le corridor, appelant :

— Jonquille ! Jonquille !

— Vas-y vite, dit Pierre, ne la fâche pas.

Jonquille, d’un air de défi, secoua les cheveux frisés qui lui tombaient sur le front, comme un jeune poulain insoumis secoue sa crinière ; mais, voyant le visage alarmé de Pierre, elle descendit en courant.

La porte de la salle était ouverte ; les contrebandiers, groupés autour de Constant, chuchotaient d’un air mystérieux, tandis que Manuel, debout à l’écart, près de la fenêtre, regardait le paysage d’un œil distrait.

Les eaux mugissantes de la rivière étincelaient au soleil ; elles tombaient du haut de l’écluse en lançant des jets d’écume irisée, et dansaient avec une joie sauvage autour de quelques gros blocs écroulés, comme autour d’ennemis vaincus. Des rochers imposants et altiers fermaient de toutes parts cette gorge sombre, sauf vers le couchant où ils s’écartaient pour laisser entrevoir un horizon de montagnes bleues ensoleillées.

Jonquille, debout sur le seuil dans une attitude nonchalante, considérait Manuel sans qu’il la remarquât. Une main légèrement appuyée sur la hanche, son corps souple comme une branche de coudrier se dessinait sous les plis flottants d’un ample peignoir de toile ; un petit fichu de soie jaune noué autour de son cou allait bien à son teint brun, velouté, à ses yeux ambrés pleins d’étincelles, à ses cheveux crépus qui retombaient sur la nuque en une torsade ébouriffée, à son petit menton en l’air et à ses lèvres rouges qui avaient une expression de crânerie un peu garçonnière. Elle était là depuis quelques secondes, quand elle se sentit prise par le bras et rudement secouée.

— Vas-tu m’obéir enfin, paresseuse, mauvaise graine ?… Voilà une heure que je m’égosille à t’appeler !

Jonquille se dégagea brusquement et regarda sa mère en face. La cabaretière et sa fille se ressemblaient trait pour trait ; l’expression seule était différente, ce qui rendait leurs deux visages à la fois pareils et étrangement dissemblables.

Salomé Juvara avait été belle autrefois et aurait pu le paraître encore, si elle avait consenti à se laver et à se peigner de temps en temps ; mais sa rude chevelure s’échappait de dessous son bonnet en longues mèches emmêlées, son visage et ses mains témoignaient d’un commerce familier avec les casseroles et le trou à charbon. On lui aurait pardonné ce péché véniel si sa figure avait été, comme celle de Jonquille, pleine de hardie franchise. Mais ses yeux noirs, vous regardant en dessous d’un regard pénétrant et froid comme une fine lame d’acier, semblaient chercher le côté faible de votre personne et de votre bourse. Ses mains étaient des mains d’avare, longues, maigres, frémissantes, prêtes à happer tout ce qui passerait à portée de leur étreinte crochue.

— Paix ! Paix ! cria Constant Loison. Allons, mère Salomé, retournez à vos casseroles et apprêtez-nous un bon plat de petites truites pour le dîner. Jonquille nous donnera une bouteille en attendant.

Jonquille s’approcha d’une armoire et l’ouvrit, puis se tournant brusquement vers Firmin :

— Qui est ce garçon-là ? dit-elle en désignant Manuel.

Firmin haussa les épaules.

— C’est un nouveau, un amateur.

— C’est bon, interrompit Jonquille de l’air d’un officier qui vient d’entendre un rapport.

Elle marcha droit au nouveau venu.

— Comment vous appelez-vous ?

— Manuel Vincent. Et vous, la jolie fille ?

Jonquille releva la tête d’un geste hautain ; ses yeux étincelants rencontrèrent ceux de l’audacieux qui la regardait en tordant sa moustache. Sans lui répondre, mais de l’air d’une reine offensée, elle se tourna vers son état-major.

— Quel malappris m’avez-vous amené là ? fit-elle.

Puis, ayant posé sur la table les bouteilles et les verres requis, elle sortit sans accorder un regard à personne. Des yeux mécontents se fixèrent sur Manuel, qui garda pendant quelques minutes un silence courroucé.

Le dos appuyé à la fenêtre, il croisait les bras dans une attitude de lutteur nonchalant qui connaît sa force et qui dédaigne de l’employer. Son grand feutre noir faisait un nimbe à sa figure bronzée, ses yeux étaient perçants et fiers, le pli de son front, ses traits énergiques, sa haute stature aux mouvements brusques et emportés, indiquaient une nature forte, mais d’une force mal réglée.

— Bonsoir la compagnie ! s’écria-t-il enfin. Je suis ici comme un chien dans un jeu de quilles… je m’en vais…

Il se dirigeait vers la porte, lorsque Constant Loison lui mit la main sur l’épaule.

— Minute ! dit-il, si tu veux être de la bande, respect à Jonquille. On ne lui parle pas comme tu l’as fait tout à l’heure.

— Comment donc est-ce qu’on lui parle ? Avec des mitaines de soie ?… Ce n’est pas mon genre, merci, les gants me gênent.

— Tu ne la connais pas… c’est une honnête fille, une fille qui a de l’esprit et du courage jusqu’au bout des ongles. Sans elle, nous aurions été pincés cinquante fois. Je te le dis franchement, si elle te prend en grippe, ton compte est réglé, mon brave !…

— Mon compte ! mon compte ! Je n’ai pas encore de compte ni avec elle ni avec vous, gronda Manuel dont l’irritation allait croissant. Que vous laissiez une petite fille vous mener à la lisière, ça vous regarde, mais c’est un drôle de goût. Parbleu ! je parie que vous êtes tous amoureux de son fichu jaune !…

Il partit d’un éclat de rire dédaigneux ; les contrebandiers, avec des regards pleins de colère, firent cercle autour de lui.

— Voyons, voyons !… Manuel n’a pas voulu vous offenser, s’écria Constant. Il ne connaît pas Jonquille, comment saurait-il tous les services qu’elle nous rend ? Le vrai chef, mon garçon, c’est elle. Elle connaît tous les couloirs et elle déteste les gabelous comme ses péchés.

— Sans compter, interrompit Firmin, qu’elle a monté la garde cent fois au bord de l’eau, prête à nous remmener dans la barque si le passage était bloqué.

— Moi, s’écria un autre en poussant rudement Firmin pour se mettre en face de Manuel, elle m’a pansé avec son fichu, un beau fichu de soie qu’elle déchirait comme une vieille loque. J’avais reçu dans l’épaule une charge de chevrotines. Jonquille serrait les bandes comme un frater de régiment, sans faire de grimaces, quand même je perdais beaucoup de sang. On peut bien être amoureux de son fichu jaune après ça, hein ?

L’air courroucé de Manuel commençait de faire place à une expression de vif intérêt, lorsque la porte s’ouvrit à demi et la tête brune de Jonquille se montra dans l’entre-bâillement.

— Pierre veut descendre au jardin, dit-elle ; Firmin, venez nous aider.

Firmin se leva aussitôt et la suivit.

— Que dites-vous de ce particulier, Jonquille ? fit-il avec un mouvement dédaigneux du pouce par-dessus son épaule.

— Le nouveau ?… c’est un beau garçon, il vous dépasse tous de la tête, répondit-elle en lui jetant de côté un regard malicieux. Ne lui permettez pas de s’enrôler ; je vois venir qu’avant trois jours il sera votre capitaine.

— Mâtin ! pas si vite que ça ! l’ancienneté est quelque chose pourtant… D’ailleurs, si nous prenions un capitaine, ce serait vous, Jonquille.

— Je serai la femme de votre capitaine, cela revient au même, répondit-elle en riant.

— Constant veut à toute force nous colloquer son camarade, reprit Firmin, mais, s’il vous déplaît, vous n’avez qu’un mot à dire, on le renverra d’où il vient.

Jonquille ferma les yeux à demi, comme pour mieux sonder les profondeurs intimes de ses propres sentiments.

— Il ne me déplaît pas, tout bien réfléchi, dit-elle lentement.

Et son regard brilla d’une moqueuse étincelle quand elle vit l’air évidemment désappointé de son compagnon.

— Il a besoin qu’on l’éduque, poursuivit-elle, mais, à part ça, je n’ai rien à lui reprocher. Si Constant répond de lui… D’ailleurs, je le ferai causer et je prendrai sa mesure, n’ayez crainte.

En attendant le dîner, les contrebandiers se dirigèrent vers le jeu de quilles établi non loin de la maison, près du hangar où l’on remisait le bois et l’attirail de pêche. Manuel, qui n’avait jamais joué, craignit de laisser voir son ignorance et s’éloigna sans rien dire, les mains dans ses poches.

Il se dirigea vers la rivière. La grande roue d’un moulin en ruines se dressait au bord du courant ; une gaie végétation de giroflées et de gramens l’avait envahie, se dressant en vertes touffes ou pendant en franges légères ; un vieux mur disparaissait sous les clématites sauvages aux fleurs en étoiles. La grève blanche, semée de cailloux, était caressée par le flot clair qui courait en ondulant vers l’écluse. C’était un joli tableau, plein de mouvement et de lumière. Manuel s’assit sur la berge, à l’ombre d’un sureau, et regarda longtemps l’eau qui miroitait à ses pieds derrière un rideau de feuillage.

Il tomba dans une rêverie. Quelque chose lui disait que ce jour d’été, joyeux et ensoleillé, était le grand jour de sa vie, celui qui changerait l’axe autour duquel tournait depuis si longtemps son existence. Il sentait venir la crise ; fallait-il lutter, ou bien laisser la destinée s’accomplir ? Était-ce pour le bien, était-ce pour le mal qu’il se sentait ainsi poussé en avant ? Des circonstances toutes fortuites lui avaient ouvert une porte et le pressaient d’en franchir le seuil. Fallait-il reculer ou faire le grand saut ?… Manuel n’était point de ceux qui font les choses à demi ; une fois lancé, il n’entendait pas revenir en arrière. D’ailleurs, il se connaissait ; la vie aventureuse des contrebandiers convenait trop bien à son humeur, elle ne le lâcherait plus quand une fois elle le tiendrait… Il regarda l’eau qui coulait gaiement sur sa pente : pourquoi ne pas faire comme elle ? La liberté est si bonne ! S’appartenir toute la grande semaine, se réveiller chaque matin avec la certitude enivrante de n’avoir plus ni maître ni contremaître, vivre au grand air tout le jour, courir les aventures toute la nuit, mettre enfin un peu de sel dans ce pain fade de l’existence !… Et pourquoi non ?

Un contrebandier, se disait-il, n’est pas un voleur, c’est un homme qui revendique les droits de la société. Firmin avait raison, malgré ses calembredaines… Il y a bien l’Amérique, l’expatriation, pour ceux qu’assomme la vie monotone de l’atelier ; mais si l’on aime son pays ?… Les rochers, le bruit de la rivière, le profil de chaque montagne qu’on connaît si bien, le bord du sentier où, fatigué, on s’est assis un soir, la combe moussue où l’on a cueilli des morilles chaque printemps, le vieux mur écroulé par-dessus lequel on a causé avec une petite laitière, au coin du bois ; tout cela et bien moins encore, un rayon familier, un bruit léger que l’oreille saisit et comprend, tout cela vous tient par mille attaches. Chacun de ces liens menus est douloureux à briser, parce qu’il s’attache à quelque fibre de notre être… Mais pourquoi les rompre ? pourquoi émigrer ?… Un rameau passait, emporté par le courant : Manuel le suivit machinalement du regard, et, pour le voir descendre l’écluse, il écarta les branches qui lui voilaient le fond de la gorge et la maison de Salomé, avec sa cour et son jardin en terrasse élevé au-dessus de la rivière. Protégeant ses yeux de la main contre le scintillement des eaux vagabondes, Manuel regarda.

Au milieu du jardin plein de soleil, Pierre était à demi couché dans son vieux fauteuil. La tête légèrement renversée, ses mains frêles jointes sur ses genoux, il semblait aspirer cette chaleur bienfaisante qui l’enveloppait. À côté de lui, Jonquille, parfaitement satisfaite de ne rien faire, était assise sur une chaise basse. Devant eux s’étendait la large plate-bande, toute remplie de ces fleurs à la vieille mode, qui demandent peu de culture et se renouvellent presque d’elles-mêmes ; les roses trémières commençaient à ouvrir leurs grandes corolles chiffonnées, les pieds d’alouettes dressaient fièrement leurs thyrses d’un bleu sombre et les violiers parfumés, les grandes mauves roses et lilas, les tournesols pareils à des disques d’or, abrités par le vieux mur couvert de clématites, épanouissaient joyeusement au soleil leur brillante floraison. La rivière étincelait au delà ; les hêtres y miraient leur feuillage léger qui s’inclinait, puis se redressait, semblant jouer à cache-cache avec la vague ; les sapins même, sous ce beau soleil d’été, semblaient sourire gravement.

— Jonquille, disait Pierre en tournant la tête du côté où les contrebandiers étaient rassemblés, les uns achevant leur partie, les autres nonchalamment étendus au soleil, ne retourne pas vers eux, dis ?… Reste avec moi.

— Comme tu voudras, mon Pierre, fit Jonquille doucement, en appuyant sa tête sur l’épaule de son frère.

— Quand je te vois toute seule au milieu d’eux, poursuivit-il d’un air pensif, il me souvient toujours de cette femme qui entrait dans la cage du lion. C’était à la foire, il y a bien longtemps, te rappelles-tu ? Le lion lui permettait de s’asseoir sur son dos, de lui tresser la crinière, de lui tirer les oreilles ; il semblait docile comme un gros chien. Quelques semaines plus tard, on apprit qu’il l’avait tuée d’un coup de griffe.

Jonquille sourit.

— J’aimerais autant mourir ainsi qu’autrement, dit-elle.

Pierre lui mit la main sur la bouche.

— Tu les mènes à la baguette, dit-il… Est-ce que cela durera toujours ? Peut-être qu’une fois tu auras besoin d’un homme pour te défendre… mais moi, je ne serai jamais un homme, ajouta-t-il avec un soupir.

Jonquille se pencha vers lui tendrement.

— Tel que tu es, dit-elle, je ne t’échangerais pas contre une douzaine de frères plus robustes.

Tel qu’il était en effet, fragile et chétif, il préservait sa sœur de bien des dangers. Sans Pierre, dont le tact délicat l’avertissait et la retenait, Jonquille serait devenue peut-être rude et virile ; mais les heures qu’elle passait avec lui rendaient sa voix plus douce, son pas léger, sa main caressante. Supérieur à Jonquille en patience, en développement intérieur, Pierre avait sur elle une influence d’autant plus forte qu’elle était inconsciente. Il aimait sa sœur avec une reconnaissance passionnée ; jamais il ne lui était venu à l’esprit que Jonquille put avoir tort en quoi que ce fût.

— Ainsi, tu ne retournes pas là-bas ? reprit-il avec insistance. Les gars dîneront sans toi ; va chercher ton tricot, et nous resterons bien tranquilles ici pendant qu’ils tapageront dans la salle.

— Mon tricot ! s’écria Jonquille en étendant au soleil, comme une jeune chatte, ses membres souples et indolents. Ah ! je suis bien trop maladroite ! les mailles tombent, la laine s’emmêle, ça me crispe les doigts.

— Prends ton rouet alors, j’aime à te voir filer. Si tu savais comme cela te va bien !… Je suis sûr que la reine Berthe n’était pas plus jolie que toi.

— C’est par là que tu essaies de me prendre ? fit Jonquille en riant. Dis seulement que ça te ferait plaisir ; tu sais bien, Pierre, que cette raison-là est la meilleure.

Elle courut de son pas léger vers la maison ; au bout de quelques minutes, elle revint, portant au bras un panier à ouvrage.

— Mon rouet est en déconfiture, s’écria-t-elle, la roue ne tourne plus, la pédale est détraquée.

— Je le raccommoderai demain, dit Pierre ; aujourd’hui, j’ai un peu mal au dos.

Il rencontra les yeux de sa sœur pleins d’inquiétude.

— Ce n’est rien, se hâta-t-il d’ajouter. Je suis fatigué, voilà tout... Fatigué de ne rien faire, murmura-t-il en détournant la tête.

Jonquille lui entoura le cou de ses deux bras.

— Pour cette fois, tu dis des bêtises, mon Pierre, dit-elle d’un accent de reproche. Ne rien faire ! quand c’est toi qui travailles le plus de toute la maisonnée !… Tu ne fends pas notre bois, je veux bien ; il y a assez de lourdauds pour faire la grosse besogne… Mais tu raccommodes tout ce qui se casse chez nous, tu écris nos lettres, tu tiens nos comptes où la mère et moi ne verrions que du feu, tu lis des livres pour me les raconter ensuite et me rendre un peu moins ignorante que je ne suis. N’est-ce rien, tout cela ?

Pierre sourit.

— À propos de lettres, dit-il, Marcelin m’a fait écrire hier au marchand pour lequel il taille des manches de lime : « Excusez-moi, monsieur, si j’ai retardé votre commande, mais j’ai dû aller enterrer mon père ; une autre fois, ça n’arrivera plus ! » Et il veut toujours que je finisse par : « Agréez mes profondes considérations d’estime. »

Jonquille se mit à rire. Pierre reprit :

— C’est quelquefois amusant d’être leur secrétaire. Et puis, ils me racontent des histoires aussi intéressantes que celles des livres, encore plus, parce qu’ils y « mettent le ton ». Ce sont de très bons enfants tant que le soleil claire ; la nuit, on dit qu’ils ressemblent à de vrais diables ; tu le sais mieux que moi, Jonquille.

La jeune fille mit un doigt sur ses lèvres.

— Il n’en faut pas trop causer, dit-elle, nos gars n’aiment pas ça… Tiens, avec tes histoires tu me fais tricoter, cette merveille ! Personne autre n’en viendrait à bout. Pendant que mes aiguilles trottent, raconte-moi l’histoire de cette reine Berthe qui n’était pas plus jolie que moi, veux-tu ?

Dans son panier reposaient quatre ou cinq paires de bas commencés. Ils y avaient dormi longtemps, à en juger par le nuage de poussière qui s’en échappa lorsque Jonquille les prit l’un après l’autre pour les considérer d’un air perplexe.

— Quel dommage qu’il en faille toujours deux pour une paire ! soupira-t-elle. Pour le premier, ça va encore, mais le second n’est jamais pareil au premier… tiens, en voici deux qui n’iraient pas mal ensemble, sauf que l’un est gris et l’autre brun.

Jonquille n’était point aussi maladroite qu’elle voulait bien le dire, et le cliquetis rapide de ses aiguilles fit bientôt un accompagnement à l’histoire de Berthe la bonne fileuse, que Pierre racontait d’un air grave, en l’ornant d’une foule de détails dont la chronique ne fait point mention. Il était appuyé sur son coude, la joue sur sa main, et dans l’animation de son rôle de conteur, un peu de rose montait à son pâle visage. Il regardait sa sœur qui, les yeux baissés, lui jetait de temps en temps un sourire, puis fronçait ses fins sourcils noirs et avançait sa lèvre rouge d’un air perplexe lorsqu’une complication inattendue, une maille rebelle arrêtait la marche des aiguilles. Parfois, elle clignait des yeux et regardait son bas à distance pour voir quelle tournure il prenait ; bref, elle y mettait autant de solennité que l’exigeait la gravité de l’entreprise.

— La reine Berthe, disait Pierre, les yeux toujours fixés sur Jonquille, s’en allait par les campagnes sur son petit cheval blanc qui avait un pas très doux ; une quenouille garnie de fine laine et entortillée d’un beau ruban d’argent était attachée à la selle, un fuseau d’argent pendait à la ceinture de la reine ; elle filait, chemin faisant, de ses mains blanches où brillait une bague d’or. Elle avait les cheveux noirs, la reine Berthe, de beaux cheveux frisés et ondulés, qu’elle tressait chaque matin, mais qui s’échappaient toujours et tombaient sur son cou. Elle ne portait pas sa couronne en voyage, la trouvant trop lourde et trop belle pour tous les jours ; elle la mettait sur sa tête le dimanche seulement, et pour le reste de la semaine, elle avait un grand chapeau. C’est qu’elle aimait la simplicité, cette bonne reine Berthe. Elle avait des yeux bruns dont les longs cils étaient comme de la soie et faisaient une ombre sur sa joue, quand elle les tenait baissés sur son tricot, sur sa quenouille, je veux dire. Mais ces yeux étaient sévères quand elle les levait sur quelque méchant seigneur pour le réprimander ; ils se faisaient très doux, au contraire, quand la reine souriait à une bergère, fileuse comme elle. La reine Berthe, qui voyageait souvent dans ses pays au grand soleil, avait la peau un peu brunie, mais fine et douce pourtant, ainsi qu’il sied à une princesse ; elle portait un beau fichu de soie jaune noué autour de son cou…

Jonquille leva les yeux en riant.

— Ce n’est pas de jeu, dit-elle, je t’écoute pieusement de mes deux oreilles, et c’est mon portrait que tu fais. Je sais bien que je suis jolie dans mon genre, on me l’a dit assez souvent pour que je le sache ; mais la reine Berthe avait les yeux bleus, les cheveux dorés et la peau blanche comme une sainte Vierge ; un teint brun et des yeux noirs comme les mûres des haies, c’est bon pour une contrebandière… Ah ! voilà que j’ai laissé tomber une maille !

En cet instant, la mère Salomé parut à la barrière du petit jardin.

— Jonquille, cria-t-elle, nous n’avons plus de vin blanc ; c’est nos gars qui vont faire la grimace !… Cours à Moron, demande-leur de t’en céder cinq à six bouteilles et de dire au roulier qu’il nous en amène un petit fût la première fois qu’il descendra. Si tu te dépêches, tu peux être de retour dans trois quarts d’heure… Allons, viens prendre un panier, et trace !

Jonquille fronça les sourcils d’un air contrarié.

— Pardi ! murmura-t-elle en haussant les épaules, nos gars manqueraient de vin blanc pour une fois qu’ils n’en mourraient pas. Faut-il que je te quitte, Pierre, quand nous étions si bien installés et que mon bas prenait si bonne tournure !

— Obéis, murmura Pierre ; quand la mère se fâche, tu sais comme elle gronde et les terribles mots qu’elle dit. Va vite, la journée sera encore longue après cela.

Jonquille se leva à regret et se dirigea vers la maison. Quand elle en sortit, elle avait mis son grand chapeau et portait un panier d’où sortaient les cous de plusieurs bouteilles. De l’autre main, elle tenait un livre.

— Tiens, dit-elle à Pierre en lui caressant la joue, voici un livre neuf pour t’amuser ; c’est une jolie histoire, je crois. En tout cas, les images sont drôles.

— Pourquoi, dit Pierre, d’un ton de reproche, m’acheter toujours de nouveaux livres ? J’en ai bien assez maintenant, je peux relire les vieux… Jonquille, où trouves-tu tout l’argent que tu dépenses pour moi ?

À cette question, elle rougit.

— Je le gagne, répondit-elle.

Là-dessus, elle lui tourna vivement le dos et s’éloigna. Au bout d’une minute, elle passait dans le sentier juste au-dessus de Manuel auquel le bruit léger de ses pas fit lever la tête.

Il pensait à elle, à sa mine fière et aux histoires dont elle était l’héroïne. D’un bond il se mit sur ses pieds, poussé par un désir soudain de rentrer en grâce auprès de la petite princesse contrebandière. Il escalada la berge, enjamba un roc qui lui barrait le passage et se trouva côte à côte avec Jonquille. Celle-ci le regarda d’un air froidement interrogateur, et il se sentit tout à coup fort embarrassé. Il ne savait trop comment on parle aux jeunes filles, surtout à celles qui ont, comme Jonquille, l’oreille chatouilleuse. Sa première tentative lui avait trop mal réussi pour qu’il augurât mieux de la seconde.

— Donnez-moi votre panier, dit-il enfin brusquement. Nous allons du même côté.

— Tant pis, répondit-elle d’un ton peu gracieux.

Il la regarda en fronçant le sourcil, mais, sans trop savoir pourquoi, il continua à cheminer à côté d’elle. Ils étaient silencieux depuis quelques instants, quand Jonquille songea tout à coup qu’elle pouvait profiter de ce tête-à-tête inattendu pour prendre la mesure du nouveau, comme elle l’avait promis à Firmin. Elle s’arrêta.

— Il me faut cette verdure, là-haut, dit-elle en indiquant du doigt une grande fougère qui se balançait comme un panache au sommet d’une pyramide de rocs écroulés, recouverts de mousse et amoncelés les uns sur les autres dans un équilibre fort instable.

Manuel prit son élan, posa le pied sur un bloc qui vacilla et, sans lui laisser le temps de s’ébranler, s’aidant des deux mains, il parvint au sommet de l’entassement, se pencha, cueillit la fougère et redescendit en deux bonds sur le chemin.

— Pas mal, dit Jonquille ; vous n’avez rien démoli… Vous pouvez porter mon panier, ajouta-t-elle de l’air d’une souveraine qui confère une grâce au plus humble de ses sujets.

Puis elle prit la fougère que Manuel lui tendait, l’enroula autour de ses doigts et en fit une petite boule verte qu’elle jeta négligemment dans la rivière. Manuel était trop fier pour protester ; il garda son air indifférent et tous deux se remirent en route.

« Il a le pied sûr et le coup d’œil juste pour trouver le meilleur chemin, se disait Jonquille ; pas une pierre n’a déroché sous lui, mais il faut autre chose encore pour faire un vrai contrebandier. »

— Pourquoi vous appelle-t-on Jonquille ? fit Manuel tout à coup.

Il n’était pas grand causeur et ignorait complètement l’art des transitions.

— C’est un peintre qui m’a baptisée, dit Jonquille. M. le curé avait pourtant fait de son mieux et m’avait appelée Barnabée, à cause de saint Barnabé, son patron. Mais ces beaux noms du calendrier conviennent aux filles sages qui ourlent des mouchoirs de poche toute la journée ; à moi, ça m’allait comme un chapelet bénit à un petit diable. C’est du moins ce que disait le peintre, qui a passé quinze jours chez nous tout exprès pour faire mon portrait. Il m’appelait Jonquille, parce que j’aime le jaune et que je suis une fleur sauvage et fière, comme il disait… Une fleur sauvage et fière, répéta-t-elle en penchant la tête, c’est bien joli, n’est-ce pas ? trop joli pour moi… Je suis une méchante fille, voilà tout, demandez à ma mère.

Elle se mit à rire, puis reprit tout à coup son air de juge.

— Quel âge avez-vous ?

— Vingt-trois ans.

— Votre état ?

— Horloger.

— Avez-vous une famille ?

— Non, je suis tout seul, répondit Manuel avec une teinte de tristesse.

Elle le regarda un instant, et son ton devint moins sévère.

— Vous désirez entrer dans la bande ?

— Je ne suis pas décidé.

— Vous faites erreur, interrompit-elle avec ironie, c’est nous qui ne sommes pas décidés du tout. Ah ! monsieur veut réfléchir !… Vraiment !… Vous allez vous décider, ici même, tout de suite, entendez-vous !… Est-ce qu’on vient chez ma mère avant d’être décidé !… Je vais compter jusqu’à dix, et alors, si ce n’est pas oui, ce sera non, monsieur l’horloger !

Elle s’arrêta, les bras croisés, l’air impérieux. Le sang bouillant de Manuel lui monta au visage en une vague de colère, puis il devint pâle et se mordit les lèvres. Il se planta devant Jonquille et lui dit d’une voix contenue :

— Ce ne sera ni oui ni non, tant que je jugerai bon de réfléchir. D’ailleurs, ne vous déplaise, c’est avec Constant que je traite, non pas avec les cotillons.

À sa grande surprise, Jonquille, au lieu de le foudroyer du regard, se mit à rire.

— C’est en règle, dit-elle. Vous voilà décidé, et comme personne n’entre dans la bande sans ma permission, vous aurez à me la demander ce soir, entendez-vous ?

— Nous verrons bien, murmura le jeune homme.

Jonquille reprit sa route en fredonnant.

— Y a-t-il longtemps que vous connaissez Constant Loison ? fit-elle au bout de quelques minutes.

— Un an à peu près, et vous ?

— Oh ! moi, je ne sais plus. C’est un de mes amoureux, je ne pense jamais à lui.

— Un de vos amoureux ?… vous en avez donc une collection ?

— Douze ou treize, je ne sais pas au juste.

Elle s’arrêta, et ses yeux brillants lui jetèrent un furtif regard.

— Que voulez-vous que j’y fasse ? reprit-elle en voyant l’air scandalisé de son interlocuteur. Ce n’est pas que j’y tienne… je les céderais bien tous, allez ! treize pour la douzaine, et pas cher !

Manuel toussa pour s’éclaircir la voix, il se sentait le gosier serré. Bien qu’il ne fût point sentimental, cette fillette qui croissait à la grâce de Dieu, comme un brin de folle avoine, sans appui, sans protection, lui touchait le cœur.

— Écoutez, fit-il avec une rudesse qui cachait mal sa gaucherie, je vous dirai ce que votre mère devrait vous avoir appris. Je connais le monde… Ne répétez à personne ce que vous venez de me dire, dans votre innocence assurément, ajouta-t-il en arrêtant son regard sur les yeux francs et honnêtes de Jonquille. Vous vous feriez mal juger…

— Mal juger ! répéta-t-elle en levant fièrement la tête, tandis qu’une vive rougeur montait néanmoins à ses joues brunes… Par qui ? pourquoi ?… Je ne fais pas de mal. Aucun de nos gars ne me toucherait seulement du bout du doigt, pas plus que si j’étais une sainte de plâtre dans sa niche. Le monde en pensera ce qu’il voudra, je m’en soucie comme de cela !

Et du bout du pied elle poussa dédaigneusement un caillou dans la rivière.

— Vous avez tort, reprit Manuel avec une plus grande énergie, comme si ce sujet lui tenait au cœur. Vos amies devraient vous le dire.

— La fille à la mère Salomé n’a pas d’amies, répondit-elle froidement. D’ailleurs, je m’en passe fort bien… Mais vous ne m’écoutez pas… fit-elle en se tournant brusquement vers Manuel.

Il haussa les épaules.

— Comme si je pouvais m’en empêcher ! fit-il.

Elle le regarda avec un singulier sourire.

— Vous m’écouterez encore mieux ce soir, dit-elle.

On apercevait déjà les forges de Moron. Comme ils approchaient d’une maisonnette basse située au bord du chemin, un gros chien traînant après lui une lourde chaîne se précipita vers eux en hurlant. Jonquille connaissait l’animal, elle savait qu’il aboyait plus qu’il ne mordait, mais, désirant éprouver le courage de son compagnon, elle saisit Manuel par le bras et fixa sur lui, sans rien dire, deux yeux grands ouverts, pleins d’une feinte terreur.

— Mettez-vous derrière moi, dit Manuel.

Comme le chien s’élançait sur lui, il se baissa tranquillement, le saisit par son collier, malgré la résistance désespérée de l’animal qui tirait la langue et râlait, et il le traîna ignominieusement jusqu’à sa niche. Puis il fixa un des premiers anneaux de la chaîne à un crochet enfoncé dans la muraille, de façon à laisser le coupable dans une posture fort incommode, lui jeta dédaigneusement une croûte de pain qu’il avait dans sa poche et rejoignit Jonquille.

— Voilà une bête désagréable, dit-il tranquillement.

— Vous lui avez fait sa chaîne trop courte, répliqua-t-elle. C’est cruel, il va s’étrangler.

Et, sans laisser à son compagnon le temps de la retenir, elle courut au chien, dont la gueule écumante avait un air peu rassurant. Tirant la chaîne à deux mains, elle réussit à dégager l’anneau du crochet qui le retenait.

— Si je lâche le chien, il va sauter sur vous, dit-elle en regardant Manuel.

Celui-ci haussa les épaules. Jonquille le considéra un instant, inclina la tête en signe d’approbation et fixa de nouveau la chaîne au crochet, mais en lui donnant cette fois plus de longueur. Puis elle rejoignit le jeune homme.

— Vous n’êtes pas poltron, dit-elle.

— Pas plus que vous, répliqua-t-il.

Quelques minutes plus tard, ils reprenaient ensemble le chemin de Chatelot.

Jonquille avait plusieurs cordes à son arc. Quand il lui plaisait, elle savait adoucir ses manières impérieuses, donner à sa voix une inflexion plus émue, à ses lèvres un reflet du tendre sourire qu’elle n’accordait qu’à Pierre. Elle voulut maintenant essayer de ce charme sur Manuel, elle réussit à le faire parler. Bribe après bribe, il lui raconta les ennuis de sa vie. Parfois il se taisait, étonné lui-même de parler avec tant d’abandon : alors, d’un signe de tête, d’un regard interrogateur, elle l’encourageait à poursuivre.

— Comme ça, la vie vous paraît quelquefois ennuyeuse, murmura-t-elle avec étonnement. À moi, jamais.

— Belle merveille ! répondit le jeune homme en haussant les épaules. Vous êtes libre, vous, et vous avez de l’air à respirer autant qu’il vous en faut. Mais vous ne savez pas votre bonheur… On devrait vous enfermer pendant une semaine seulement dans ces fabriques où l’on étouffe, où l’odeur d’huile rance vous poursuit, où le bruit de la machine vous bat dans les oreilles jusqu’à ce que vous croyiez avoir un moulin dans la tête…

Puis il se tut, songeant aux ouvrières de la fabrique, les unes simplement vulgaires, d’autres effrontées, d’autres honteuses, effarouchées, se faufilant à la sortie derrière leurs compagnes pour éviter les regards hardis et les plaisanteries des ouvriers. Il songea aux racontars qui passaient sous main pendant les heures de travail, aux sobriquets dont on affublait les pauvres filles, à certains billets qu’il avait reçus lui-même. Il se tourna vers Jonquille d’un mouvement impétueux, presque violent.

— N’y entrez jamais, dit-il, n’y mettez pas le pied !… Mieux vaudrait manger du pain bis et boire l’eau du Doubs pendant toute votre vie…

— Vous êtes drôle !… répliqua-t-elle. Entrer dans une fabrique ! qui est-ce qui y songe seulement ?

Manuel se repentait d’avoir parlé. Dans sa vie solitaire, il avait pris l’habitude de laisser sortir ainsi, par bouffées d’interjections violentes, en phrases hachées, sans lien apparent, tout ce qui agitait son esprit. Sa conversation paraissait très décousue à Jonquille, mais elle y prenait plaisir tout de même ; avec sa pénétration subtile, elle avait déjà lu deux ou trois pages de ce cahier griffonné à grands zigzags qui s’appelait le caractère de Manuel Vincent. En rentrant à la maison, elle avait sa conviction faite : Manuel serait un excellent contrebandier. Elle le dit à Firmin qui n’en parut qu’à demi ravi, puis à Constant Loison, qui se frotta les mains.

— Je le savais, dit-il ; mais votre opinion aura plus de poids que la mienne. Ah ! ma chère, vous avez autant d’esprit que vous êtes belle !

— C’est bon, finissez ! dit-elle en lui tournant le dos.

Le couvert était mis ; toute la bande fit irruption dans la salle basse, demandant à grands cris que Jonquille vînt les servir. Mais Jonquille demeura invisible ; elle n’était point prodigue de ses faveurs et disparaissait souvent quand sa présence était le plus désirée. Elle dîna avec Pierre et s’occupa toute l’après-midi, soit dans la cuisine, où la mère Salomé ne souffrait point qu’on vînt tarabuster sa fille, soit en haut, dans la chambre de son frère, à raccommoder le linge plus habilement qu’on n’eût pu s’y attendre.

Manuel trouva le temps long jusqu’au soir ; on lui faisait froide mine, malgré tous les efforts de Constant Loison pour rétablir la bonne intelligence entre les anciens et le nouveau. Deux ou trois fois, Manuel fut sur le point de tout planter là, mais comment s’en aller sans prendre congé de Jonquille ?… Il erra autour de la maison, s’approcha du jardin, puis il sortit de la gorge en suivant l’étroit sentier, et s’assit au sommet de quelques marches inégales et brisées, creusées dans le roc au-dessus de la rivière et qui reliaient deux tronçons du chemin. Il y resta longtemps, le coude sur son genou, le menton appuyé dans sa main. À côté de lui, les capillaires pendaient en franges délicates de toutes les fentes du rocher, les campanules bleues se balançaient sur leurs frêles tiges ; un timide petit lézard, voyant cet homme immobile, hésita d’abord, puis se coula furtivement, pour faire sa sieste, sur un replat large comme la main, qui lui faisait une terrasse à l’italienne.

La rivière coulait doucement entre ses grèves élargies sur lesquelles le flot s’étalait, bordé d’une ligne crémeuse d’écume ; parfois une vague capricieuse et rapide venait lécher un caillou, mouiller une touffe d’herbe que la vague suivante dédaignait ; celle-ci, plus ambitieuse, escaladait un rocher en miniature d’où elle retombait avec des airs de cascade, tandis que la troisième passait tout droit, pressée de suivre une libellule qui voltigeait au-dessus d’elle. Mais la vague prochaine revenant au caillou blanc que le soleil avait déjà séché, le même jeu recommençait, avec un miroitement d’eau limpide, des fusées d’étincelles, et le chant monotone et doux de la rivière fuyante.

Les caprices du flot, par un charme mystérieux, fascinent les regards et absorbent l’esprit. On veut voir où ira cette vague qui arrive, et la suivante, et l’autre encore, on a peine à s’en détacher ; tandis qu’on les regarde, on ne peut songer à autre chose, les pensées s’évaporent en rêverie, la course incessante de cette eau qui tantôt glisse et tantôt bondit, empêche l’esprit de se fixer nulle part. Quand vous essayez de vous arracher à cette fascination étrange, la magicienne vous lance une poignée d’écume où brille, pour disparaître aussitôt, un fugitif arc-en-ciel, elle s’arrondit comme un cou de cygne, se fait transparente comme un cristal, se fâche, sourit, étincelle et murmure, jusqu’à ce que son charme vous tienne enchaîné de nouveau. Manuel Vincent finit par couvrir ses yeux de la main, pour chercher à retenir ses pensées qui descendaient le cours de la rivière.

Son esprit, moins réfléchi qu’impulsif, était malhabile à peser des raisons, à trier des motifs. Jusqu’ici, Manuel avait toujours suivi son premier mouvement, et comme il avait le cœur et l’esprit droits, il s’en était généralement bien trouvé. Il n’était pas de ces gens indécis qui disent éternellement : nous verrons. Il entrait d’un saut dans une résolution et s’y tenait. Fougueux dans tous ses désirs, il n’avait pas à s’interroger longtemps pour savoir ce qu’il voulait ; depuis dix ans, il n’avait eu qu’un vœu : s’affranchir. Maintenant que la porte détestée s’entre-bâillait, il n’avait qu’un mot à dire, un geste à faire pour l’ouvrir toute grande et s’élancer au dehors dans une vie nouvelle… Mais des scrupules le liaient encore.

Manuel, quoique intelligent, était peu cultivé ; en lui enseignant à lire, l’école primaire lui avait fait un cadeau presque inutile, car, depuis le jour où il avait quitté sa classe, il n’avait touché d’autre livre que son psautier, quand deux fois l’an, à Pâques et le jour du Jeûne fédéral, il se rendait à l’église. De temps en temps, l’hiver, il ouvrait un journal par désœuvrement, il y cherchait l’article Météorologie, pour voir le temps probable du mois qui venait, ou bien il parcourait la liste électorale qu’il fallait voter. Dans ses promenades solitaires, ses seuls interlocuteurs étaient les geais et les pies, qui ne parlent guère politique ; il était donc absolument ignorant des questions sociales, même des affaires du pays, du remaniement des impôts ou des révisions constitutionnelles. Il n’avait jamais abordé ni même entendu discuter le problème épineux de la protection et des tarifs douaniers. Le raisonnement de Firmin Mitou lui avait paru juste ; en y réfléchissant lui-même, il arrivait aux mêmes conclusions.

« Ma foi, c’est rendre service au pauvre monde que de leur livrer le tabac, le sucre, au plus juste prix. L’argent des douanes, où s’en va-t-il ?… Dans la crèche de l’État, j’imagine. Ce ne sont pas les petites gens qui mangent à cette crèche-là… Parbleu ! il faut s’entr’aider ; je suis tout disposé à remplir la tabatière du grand-père de Firmin, quand j’aurais cinq lieues à faire pour cela. Si je paye le marchand, je ne lèse personne ; au contraire, j’encourage le commerce qui ne va déjà pas si fort. Et puis je risque ma peau, c’est un bel enjeu. »

Bien des gens raisonnent de même ; nous aussi, qui nous targuons de savoir la logique, nous inclinons volontiers à admettre que partout où le courage brille, l’honneur est sauf. Manuel, qui était un ignorant, est peut-être excusable d’avoir adapté ce sophisme à son cas particulier.

Le soleil baissait, la gorge, envahie par l’ombre, se revêtait des tons froids du soir. Manuel, engourdi par l’immobilité, se leva et allait se remettre en marche, quand il vit une longue forme maigre se détacher des arbres, venant à sa rencontre. C’était Constant Loison, inquiet de cette absence prolongée et soupçonnant Manuel d’avoir repris, sans tambour ni trompette, le chemin de chez lui.

— Enfin, te voilà ! s’écria-t-il. Tout seul, pour réfléchir à l’aise ?… Qu’as-tu décidé ?

— Je reste avec vous, dit Manuel d’un ton ferme. J’aime encore mieux cela que de m’expatrier. Je n’y vois ni crime ni volerie. Si le gouvernement s’en fâche, tant pis pour lui. Il y a des risques, mais j’aime mieux avoir la vie courte et bonne que de la traîner jusqu’à quatre-vingts ans et de mourir d’ennui pour finir.

Il dit cela, résolument, la tête levée, les yeux brillants de fière énergie. Mais comme il finissait ces mots, sa voix baissa tout à coup. Il lui sembla qu’il venait de prononcer sa propre sentence : une douleur presque physique, un pressentiment étrange, aigu et froid comme l’acier, lui traversa le cœur. Il se tut, comme écoutant l’écho de ses paroles ; il était trop tard pour les rappeler. Le ravin était maintenant tout à fait sombre ; derrière les hauts rochers couronnés de sapins, le soleil s’éteignit avec le dernier mot de Manuel, et le jeune homme resta silencieux, saisi d’une crainte solennelle et mystérieuse. Il baissa la tête.

— Si j’ai tort, que Dieu me pardonne !… Je ne sais pas grand’chose et je n’y vois pas trop clair devant moi, murmura-t-il lentement.

Il laissa Constant Loison, et reprit à grands pas le chemin de l’auberge.

III

Des lampes étaient déjà allumées dans la salle basse, où la mère Salomé mettait le couvert, tandis que les contrebandiers jouaient aux cartes ou fumaient leur pipe sur le seuil de la porte. Ayant remarqué la disparition de Manuel, ils s’en étaient déjà réjouis, s’imaginant que l’objet de leur défiance jalouse renonçait enfin à se joindre à eux. Ils accueillirent son retour avec un mécontentement mal dissimulé. Une heure auparavant, Manuel s’en fût irrité, et aurait probablement tourné les talons ; maintenant que son parti était pris, il en acceptait toutes les conséquences, prêt à les braver et à les vaincre si elles se tournaient contre lui. La tête haute, sans paraître remarquer les noirs regards qu’on lui jetait, il entra dans la salle, la traversa dans toute sa longueur, et alla s’adosser à la fenêtre d’un air si déterminé que personne n’osa lui chercher querelle.

Le souper étant prêt, chacun prit sa place à table. Au lieu de s’asseoir à côté de Constant Loison, comme pour se mettre sous son patronage, Manuel se plaça entre les deux contrebandiers qui lui semblaient le plus hostiles. Il resta silencieux durant tout le repas, mais sa mine résolue disait bien des choses. La nuit était noire. À mesure qu’un reste de lumière allait s’affaiblissant, le bruit de l’écluse semblait s’accroître ; ce grondement sourd s’enflait par intervalles comme une voix colère, puis s’éteignait en un long gémissement ; on eût dit qu’une armée d’esprits en peine défilait dans la gorge, avec un bruissement confus d’ailes et de sanglots.

Manuel prêtait l’oreille à ces harmonies désolées bien plus qu’à la conversation bruyante de ses compagnons ; il cherchait des intonations dans la plainte monotone de la rivière, il croyait y surprendre de soudains éclats, des cris sauvages, puis un chuchotement sinistre, comme si le flot racontait à un autre flot quelque méchante action. Ce chant, toujours le même et toujours différent, fascinait l’attention de Manuel comme le jeu des vagues avait fasciné ses yeux. À force d’écouter, il lui sembla que la note plaintive était son nom et que chaque esprit, en passant sous la fenêtre, murmurait : Manuel ! Manuel ! Puis la voix devenait plus haute, plus impérieuse, elle arrivait à grandes bouffées, qu’interrompaient des sanglots, et toutes les vagues de l’écluse, en se précipitant ensemble, semblaient gémir : Manuel ! Manuel ! Le jeune homme, immobile, les deux mains crispées sur ses genoux, les yeux fixes, sentait l’hallucination le gagner. Par un violent effort, il s’arracha à cette influence qui le paralysait. Il se redressa, prit son verre et le vida d’un trait, puis, se tournant vers son voisin, il allait lui adresser la parole, quand la porte s’ouvrit et Jonquille parut. Une longue exclamation salua son entrée.

— La voilà, à la bonne heure !… Vous nous avez abandonnés tout le jour, Jonquille. Venez vous asseoir ici !… Non, ici, au haut de la table…

Elle ne répondit rien et se mit à desservir avec sa mère. Quand il n’y eut plus sur la nappe que les bouteilles et les verres, Jonquille s’assit à quelque distance des contrebandiers, et la mère Salomé resta debout sur le seuil. Par un mouvement spontané, les jeunes gens quittèrent leurs places ; ils vinrent se grouper en demi-cercle autour de Jonquille, qui dit de sa voix claire :

— Tout le jour, vous avez mangé, bu et joué aux quilles. Il est temps de songer aux affaires. Qui est-ce qui commence ?

— Moi, répondit Firmin Mitou en s’avançant. Je demande à ce qu’on parle d’abord du nouveau.

Puis il se rassit.

— C’est juste, répondit Constant Loison. Moi, je propose qu’on l’enrôle, je suis son parrain et son répondant. Si l’un de vous a quelque chose là contre, qu’il le dise.

— On ne le connaît guère, fit l’un des gars en lançant un coup d’œil soupçonneux à Manuel.

— Je le connais assez, répliqua Constant.

— Et puis, on est déjà nombreux dans la bande.

— Au contraire, nous avons moins d’hommes que de besogne.

— Dis tout d’un temps que tu nous fais la loi, grommela Firmin. Ces consultations, c’est de la frime.

— Non pas !… et pour prouver que je cherche l’intérêt général, je m’en remets à la décision de Jonquille.

Il y eut un moment de silence ; tous les yeux se tournèrent vers la jeune fille qui, penchée en avant, le menton appuyé sur sa main, le regard scrutateur, semblait déchiffrer sur les visages tournés vers elle la pensée intime de chacun. Une lampe à large abat-jour, suspendue au-dessus d’elle, l’éclairait tout entière d’une lumière fauve et laissait dans l’ombre le cercle des contrebandiers. Sa petite tête brune, ses boucles folles qui frisaient sur sa nuque, son fichu couleur d’ambre négligemment noué, son buste souple aux lignes encore enfantines, se détachaient avec un relief étonnant dans le disque de lumière nettement tracé sur le plancher et au delà duquel était la pénombre. Tous les détails vulgaires de cette banale salle d’auberge disparaissaient aux regards ; Jonquille seule, entourée de la clarté jaune qui formait autour d’elle comme une zone mystique, Jonquille, avec ses yeux pensifs, son attitude inclinée et sa grâce étrange, faisait tout le tableau. Après un moment de silence, elle se tourna vers Manuel.

— Venez ici, dit-elle brièvement.

Il se leva, mais sans avancer d’un pas. Une sorte de crainte respectueuse l’empêchait de mettre le pied dans le cercle lumineux qui entourait Jonquille.

— Approchez-vous, reprit-elle.

Il obéit et se tint debout en face d’elle, sous la clarté de la lampe qui dévoilait chaque pli de son visage.

— Avant de vous recevoir, poursuivit-elle, encore faut-il être sûr que vous vous présentez. Désirez-vous, oui ou non, entrer dans la bande ?

— Oui, répondit-il fermement.

— Et vous me demandez, à moi, de vous recevoir ?

— Oui, répéta-t-il encore.

Elle était si manifestement reine et maîtresse, elle fixait sur lui un regard si calmement, si froidement impérieux, qu’il ne lui vint pas même à l’esprit de refuser sa soumission. Puisqu’elle était le chef reconnu, il semblait naturel de lui obéir. Cependant, leur entretien du matin lui revint tout à coup en mémoire ; à ce souvenir, il rougit subitement et, comme si Jonquille avait eu la même pensée, elle jeta à Manuel un regard hautain et triomphant.

— C’est bien, dit-elle, vous êtes enrôlé. On vous mettra ce soir à l’essai, les cérémonies ne sont pas longues chez nous. Il n’y a pas de serment à faire, car les hommes de bonne foi n’ont pas besoin d’être tenus par là, et les traîtres se parjurent comme s’ils buvaient un verre d’eau… Vous autres, donnez une poignée de main à Manuel Vincent, et soyez camarades en bonne amitié.

Firmin Mitou, d’assez mauvaise grâce, tendit la main à Manuel.

— Attendez jusqu’à demain, dit celui-ci. Vous verrez alors si je mérite l’honneur qu’on me fait.

— J’attendrais encore bien une année sans me plaindre, répliqua Firmin Mitou d’un ton bourru.

Et ses compagnons s’empressèrent de fourrer les mains dans leurs poches, enchantés de garder jusqu’à nouvel ordre le gage de franche camaraderie que Jonquille leur demandait. Chacun reprit sa place, on se mit à discuter les détails de l’expédition projetée.

Manuel était distrait. Comme il n’avait pas encore voix au chapitre, il écoutait vaguement les délibérations ; une seule idée, maîtresse de son esprit, lui faisait sauter le cœur dans la poitrine : il était libre enfin, le passé était bien passé, le grand saut était fait ; c’était un saut dans le noir, mais Manuel n’éprouvait aucune crainte, rien qu’une joie folle, une ivresse, un trouble de jubilation qui lui montait à la tête. Il se contenait, mais en lui-même il entonnait l’hymne de la délivrance.

— Tout est en règle ! s’écria Constant Loison ; maintenant, Jonquille, chantez-nous quelque chose.

Sans se faire prier davantage, sans répondre un mot, elle se leva. Les causeurs n’achevèrent pas la phrase commencée, ceux qui tenaient leur verre le remirent doucement sur la table sans y tremper leurs lèvres, un silence profond s’établit. Jonquille, une main appuyée sur le dossier de sa chaise, posant l’autre sur sa hanche, sans crânerie, mais d’un geste négligent qui lui était habituel, rejeta ses cheveux en arrière et commença.

C’était une bizarre chanson qu’elle chantait, l’improvisant à moitié sur un vieux mode mineur, fait pour accompagner de vagues paroles d’amour et d’ennui :

Mon cœur, vole vers ma mie,

Pigeon, pauvre pigeon blanc !

Porte-lui branche fleurie,

Et dis-lui bien, pigeon blanc :

J’ai pleuré sur cette branche,

Pigeon, pauvre pigeon blanc…

Ce n’était qu’une complainte sans art, et la voix de Jonquille, absolument inculte, n’était remarquable que par son timbre métallique, pénétrant, qui avait des éclats de cuivre dans les notes hautes, dans les tons bas un velouté, une plénitude d’orgue ; entre deux, quelques notes indifférentes que cette voix pleine de contrastes évitait soigneusement. La musique capricieuse de la ritournelle, échappant à toutes les règles de la mesure et de l’harmonie, convenait merveilleusement à la voix de Jonquille. Elle en accélérait ou en ralentissant le rythme à son gré ; elle reprenait dans tous les tons la phrase douce et plaintive du motif, l’entrecoupait tantôt d’une note éclatante, tantôt d’un long soupir guttural qui ressemblait à un gémissement. Puis la mélodie touchante revint, se balança un instant, et tout à coup, inachevée, s’éteignit. La dernière note flotta quelques secondes sur les lèvres de la chanteuse, un son filé, qu’elle semblait suivre des yeux et du doigt, s’évapora, toujours plus subtil, comme la dernière vibration d’un cristal qu’on a heurté ; on n’eût pu dire l’instant précis où il s’évanouissait. Manuel, penché vers Jonquille, buvait cette harmonie, qui le remuait étrangement.

— Encore ! murmura-t-il quand l’écho du dernier son se fut éteint.

— Bis ! bis ! crièrent les autres. Jonquille, encore la chanson du pigeon blanc !

Mais elle secoua la tête.

— Une autre fois, dit-elle ; je suis fatiguée.

Elle se rassit, les mains croisées sur ses genoux, le regard rêveur. Elle se donnait tout entière à son chant, qui soulevait en elle un tumulte d’émotions confuses, inexprimables. Bientôt, pour rompre le charme, elle se leva de nouveau et sans préambule entonna une autre chanson, une de ces romances usées qui ont vu de meilleurs jours :

Michel à Christine vint faire la cour.

Ah ! ah ! ah ! ah ! quelle cour !

C’était, j’imagine, de Noël le jour, etc., etc.

Rien de plus banal que ces paroles, si ce n’est leur musique. Cependant, Jonquille jetait les ah ! ah ! du refrain en une si brillante fusée, cet éclat de rire était si frais, si vibrant, elle y prenait elle-même un plaisir si manifeste, que sa gaieté devint bientôt irrésistible.

Peu importait le sens du couplet ; quand les ah ! ah ! revenaient en claire vocalise, chacun se renversait sur sa chaise et riait de bon cœur sans savoir pourquoi.

Et comme Jonquille mimait sa chanson ! Sans grand souci de la mélodie, elle mettait d’accord le sens, l’intonation et le geste, elle dramatisait l’histoire, peu dramatique en elle-même, de Michel et de Christine ; par moments, la phrase était parlée plutôt que chantée. Quand Jonquille en vint à la catastrophe, elle ralentit la mesure, et ce fut d’un air vraiment consterné qu’elle scanda :

La cruelle rit de sa peine

Et tellement le rebuta…

Que dans le lac il se jeta !

Elle traînait chaque syllabe sur une note lugubre, puis tout à coup, avec un mouvement coquet de la tête et montrant dans un sourire ses dents brillantes, elle chanta gaiement, en notes qui vibraient :

Par bonheur on le repêcha !

La plume est trop lente pour reproduire cet effet simultané du geste et de la voix, mais les auditeurs de Jonquille, qui avaient entendu cinquante fois cette vieille romance, attendaient le passage connu avec impatience. Leurs visages reproduisaient fidèlement toutes les nuances qui passaient sur celui de Jonquille, leurs lèvres remuaient, formant sans bruit les paroles ; ils savaient que l’histoire tragique finissait bien, et pourtant, quand Jonquille, qui les tenait en suspens, daigna leur apprendre que Michel était repêché, ils exprimèrent leur soulagement en un grand éclat de rire. C’était un public facile à émouvoir, à la vérité ; mais la diction originale de Jonquille, la souplesse de sa voix, ses effets imprévus eussent pu satisfaire de plus connaisseurs.

Mettant un doigt sur ses lèvres pour demander le silence, elle reprit en hochant la tête :

Un bain à la glace,

Ça calme l’amour,

Ah ! ah ! ah ! ah ! sans retour.

— Ma foi, je me lasse,

Dit Michel un jour,

Ah ! ah ! ah ! ah ! plus d’amour !

Les gars clignèrent de l’œil d’un air goguenard quand arriva la péripétie attendue :

Mais à mesure que sa mine

Sous les roses refleurissait,

Chaque jour la pauvre Christine,

Par contre-coup dépérissait.

Puis avec de petits trémolos malicieux, Jonquille poursuivit :

Et toujours Michel fleurissait,

Toujours Christin’ dépérissait.

Les ah ! ah ! du refrain moqueur s’envolèrent, accompagnés du fredonnement de toute la bande qui ne se tenait plus d’aise. Très vite, avec cet instinct de comédienne que la nature a mis dans toutes les femmes, Jonquille courut au dénouement :

Christine soupire, gémit nuit et jour !

Ah ! ah ! c’est son tour ;

Mais son mal empire.

Michel dit un jour :

— « Ah ! ah ! quel amour !

Je ne saurais en conscience,

Sous mes yeux la laisser périr :

C’est bien assez de pénitence,

Il faut aller la secourir. »

Et maintenant, époux heureux,

Ils sont encor plus amoureux.

Et les contrebandiers, sentant le moment venu de lâcher la bride à leur enthousiasme, entonnèrent en chœur le refrain qui leur chatouillait le bout de la langue :

Ah ! ah ! les drôles d’amour !

J’en rirai longtemps, ah ! ah ! j’en rirai toujours.

Il y avait longtemps, en effet, que ces amours les faisaient rire. Jonquille les leur chantait une fois par semaine au moins, et ils ne s’en lassaient jamais.

Manuel aussi riait comme un enfant ; il ne songeait pas à s’en défendre et laissait la petite magicienne lui imposer à son gré des visions tantôt tristes, sauvages, tantôt comiques ou touchantes. Sa nature, rebelle à toute violence, mais impressionnable et neuve encore, s’était rendue du premier coup ; le pouvoir subtil et magnétique du chant l’avait conquis. Il ne souhaitait qu’une chose, entendre de nouveau cette voix.

Jonquille venait de quitter sa place ; relevant les deux coins de son tablier et détournant la tête, elle s’arrêta devant Constant Loison.

— Pour Pierre, dit-elle brièvement.

Aussitôt deux écus sonnèrent dans son tablier.

— C’est trop, fit Jonquille en remettant une pièce dans la main de ce donateur trop généreux.

Constant Loison fit mine de protester, mais glissa finalement l’écu dans son gousset. Manuel fronçait le sourcil. C’était donc pour de l’argent qu’elle chantait si bien ?… Jonquille continuait sa ronde, s’arrêtant devant chacun des contrebandiers, mais détournant toujours la tête, comme indifférente à ce qui tombait dans son tablier.

« Pour Pierre », répétait-elle, mais elle ne disait jamais merci. Cette dîme lui semblait due ; jamais princesse agréant l’offrande de ses humbles sujets ne le fit avec plus de hauteur ; tout en l’acceptant, en la réclamant même, elle semblait faire un don plutôt que le recevoir. Comme elle arrivait à Manuel, il tira de sa poche une petite pièce d’argent, dix sous ; jusqu’au jour de paye, c’était toute sa fortune. Il la retournait entre ses doigts, enrageant d’être si pauvre ; puisque Jonquille vendait ses chansons, il aurait voulu les payer en prince pour avoir le droit d’humilier la chanteuse et pour rompre le charme contre lequel il regimbait déjà… Mais dix sous !… elle le croirait avare…

Cependant, elle s’approchait. Honteux, furieux de sa pénurie, il lui tendit brusquement sa pièce blanche.

— Je ne veux rien de vous, dit-elle sans même regarder s’il lui offrait un sou ou un écu.

Et elle passa. Le premier mouvement de Manuel fut de se lever, de courir à elle, de la forcer à prendre son argent. Mais dix sous !… elle se moquerait de lui… Il resta donc cloué sur sa chaise, plein d’humiliation et de colère impuissante. Jonquille achevait sa collecte. Elle vida son tablier dans un corbillon placé sur la table ; sa mère, encore debout sur le seuil, suivait tous ses mouvements d’un œil avide.

— Tu as fait bonne recette, murmura-t-elle en se penchant vers sa fille ; tu gagnes l’argent facilement, toi !

— Tu trouves ! fit Jonquille avec amertume… j’aimerais mieux piocher les pommes de terre que de mendier ainsi… Mais c’est pour Pierre, ajouta-t-elle à voix basse.

— Que fait-elle de tout cet argent ? demanda Manuel d’un ton rude, en se tournant vers son voisin.

— Elle le dépense pour son frère, parbleu ! Savez-vous que le médecin lui prend cinq francs pour venir ici, et il vient souvent, non qu’il fasse aucun bien au petit, mais ça tranquillise Jonquille. Et puis, il faut des remèdes, des oranges, des livres ; on prétend que la mère Salomé fait payer à Jonquille chaque poulet qu’elle rôtit pour Pierre. Il ne manque de rien, il est soigné comme un fils de prince, mais l’argent y file, allez !… Est-ce que vous vous êtes mis dans l’esprit que Jonquille fait des économies ?…

Manuel fut dispensé de répondre, car Constant Loison venait de se lever et tirait sa montre en disant d’un ton solennel : « C’est l’heure. »

Tous se levèrent comme lui et burent un dernier coup : « Allons, Jonquille, la nôtre à présent ! » Et Jonquille entonna la chanson de Béranger que le peintre, son parrain, lui avait enseignée autrefois :

Il est minuit. Çà, qu’on me suive,

Hommes, paccotille et mulets,

Marchons attentifs au qui-vive,

Armons fusils et pistolets.

Les douaniers sont en nombre,

Mais le plomb n’est pas cher,

Et l’on sait que dans l’ombre

Nos balles verront clair.

Tandis que toute la bande reprenait en chœur le refrain, Manuel fut frappé de l’expression menaçante qui passa au même instant sur ces visages à demi-éclairés, dont les yeux brillaient dans l’ombre. Jonquille poursuivit :

Camarades, la noble vie !

Que de hauts faits à publier !

Combien notre belle est ravie

Quand l’or pleut dans son tablier !…

Ici ses yeux rencontrèrent ceux de Manuel ; elle devint rouge comme une flamme, mais elle redressa fièrement la tête et continua d’une voix plus claire encore :

Bravant neige, froid, pluie, orage,

Au bruit des torrents nous dormons,

Ah ! qu’on aspire de courage

Dans l’air pur du sommet des monts !

Et les voix des contrebandiers, plus sonores que justes, mais vibrantes de sauvage énergie, remplirent toute la salle d’une harmonie houleuse et formidable :

Malheur, malheur aux commis !

À nous bonheur et richesse !

Le peuple à nous s’intéresse,

Il est partout de nos amis.

La vague de l’enthousiasme emportait Manuel, il chantait le refrain de toutes ses forces, frappant du pied pour marquer la mesure, impatient de partir, ne tenant plus en place et sentant la voix de Jonquille le pénétrer jusqu’aux moelles d’un long frisson de fièvre.

« Les voilà chauffés à blanc ! pensait Constant Loison. La musique de cette fillette vaut mieux que du champagne ; ça leur monte la tête sans leur casser les jambes… »

— En route, les amis ! s’écria-t-il. Chargeons les mulets, comme dit la chanson.

La mère Salomé, tirant une clef de sa poche, ouvrit alors un réduit obscur où se trouvaient plusieurs caisses entassées les unes sur les autres. Constant Loison regarda d’un œil attendri ces marchandises qui lui appartenaient et allaient courir au-devant de mille fâcheuses rencontres. Il les tâta, s’assurant que chaque couvercle était solidement fixé ; puis il les considéra en silence, la tête penchée, comme s’il leur faisait mentalement ses vœux de bon voyage.

— Soyez prudents, mes gars, dit-il enfin. Si l’on vous arrête, défendez-vous comme des lions. Ah ! sans cette coquine de jambe, j’irais avec vous.

Et vraiment il l’eût fait, car les inquiétudes du propriétaire l’emportaient en ce moment sur l’instinct de préservation. Manuel ayant chargé une petite caisse sur son épaule, la trouva trop légère.

— Dans une demi-heure, tu changeras de note, lui dit Firmin.

La cargaison consistait en montres et en tabac. Chaque contrebandier assujettit son fardeau au moyen d’une courroie qui pouvait se délier en une seconde, s’il devenait nécessaire de fuir et d’abandonner les bagages. Chacun aussi s’arma d’un solide bâton, long et noueux, ferré d’une pointe très aiguë, et d’un pistolet tout chargé, qui pendait en bandoulière comme une gourde de voyage. Manuel seul n’avait pas d’arme.

— Bah ! nous n’en aurons pas besoin cette nuit, il est rare qu’on en vienne aux coups de feu, dit Firmin. Demain on te procurera ton arsenal, à tes frais, bien entendu. Pour aujourd’hui, un gourdin suffira.

Constant Loison inspectait ses hommes avec sollicitude, serrait une courroie, examinait un bâton.

— Êtes-vous bien sûr, disait-il en palpant les pistolets avec une prudence respectueuse, que les chiens ne soient pas armés ? Regardez-y encore une fois… Un malheur est vite arrivé… On se cogne, le coup part dans vos jambes ou dans celles du voisin, qui roule jusqu’au Doubs avec sa caisse… Allons ; vous êtes prêts maintenant ? Où est Jonquille ?

Elle était montée chez Pierre pour lui dire bonsoir et enfermer sans bruit dans une cassette l’argent qu’elle avait gagné. Elle savait bien que sa mère ne se ferait aucun scrupule d’y prélever une dîme si elle le laissait à ses tendres soins. Elle redescendit bientôt, la tête et les épaules enveloppées d’un châle ; on l’attendait dans la cour. Quand elle parut, une procession silencieuse se forma et, tournant le jardin, descendit vers la rivière. À l’endroit où les remous de l’écluse, moins furieux, permettaient le passage, une large barque était amarrée à un gros clou de fer planté dans le rocher. La nuit était sombre, mais le ciel d’un bleu noir était criblé d’étoiles que l’eau reflétait par moments et dont elle semblait emporter l’image dans sa fuite.

Bientôt la svelte silhouette de Jonquille se dressa au milieu du bateau ; ses passagers s’étaient assis. Elle chercha des deux mains l’amarre, tira la chaîne à elle et prit les rames. De gros blocs émergeaient de l’eau, qui cependant était profonde en cet endroit. Jonquille les devinait dans l’obscurité, et d’un coup d’aviron s’en éloignait. Au bout de trois minutes, elle aborda sur l’autre rive. Les contrebandiers mirent silencieusement pied à terre ; comme ils défilaient devant elle, Jonquille leur fit un signe d’adieu, puis se pencha vers Manuel qui passait le dernier et chuchota : « Bon courage et bonne chance. »

— Merci, répondit-il à voix basse.

Restée seule, Jonquille s’assit dans la barque pour suivre des yeux la longue file noire qui côtoyait la rivière et disparaissait dans l’obscurité. « Dans une heure, pensa-t-elle, si le haut du couloir n’est pas bloqué, ils n’auront plus besoin de moi. » Il leur était déjà arrivé, trouvant le passage gardé, de se replier en bon ordre sur la rivière et de regagner la barque qui les attendait.

Jonquille ne redoutait ni la solitude ni l’obscurité ; à la moindre alarme, elle pouvait mettre à flot son bateau, mais qu’avait-elle à craindre sur cette rive déserte, où nul, sauf les contrebandiers, ne s’engageait ? Allongée sur le banc dans une attitude nonchalante, sa main jouant avec l’eau qui lui glissait entre les doigts, elle regardait les étoiles, l’échancrure sombre de la gorge, le miroitement fugitif de la rivière. Elle aimait ces instants de solitude, de complète liberté. Elle ne songeait à rien de bien précis, mais des souvenirs confus passaient dans sa mémoire ; sans prendre la peine de leur donner une forme plus nette, elle les regardait paresseusement défiler comme dans un brouillard et joindre leur chaîne à des visions encore plus vagues, celles de l’avenir.

Que l’eau semblait mystérieuse et profonde ! Dans une petite baie tranquille, noire comme le jais, deux étoiles se reflétaient nettement. Jonquille se rappelait un soir où, toute petite fille, elle avait refusé de croire que les deux lampes qui brûlaient paisiblement au fond de l’eau fussent un simple reflet de celles qui s’allumaient chaque nuit dans le ciel. S’emparant d’une rame, elle avait essayé de « pêcher les étoiles » et n’avait réussi qu’à les éteindre dans un flot troublé. Elle souriait maintenant de son enfantillage, et pourtant, sans y songer, elle étendait la main vers ce reflet scintillant.

Jonquille était fort ignorante ; elle se demandait souvent comment les étoiles tiennent là-haut, et les voyant parfois tomber dans les belles nuits d’août, elle s’imaginait que quelque accident avait ébranlé le clou de la petite lampe. « Si je me trouvais dessous avec mon tablier étendu, je la recevrais tout doucement et je l’empêcherais bien de s’éteindre… Comment donc est-ce fait, une étoile, à la voir de tout près ?… Peut-être que si on allait tout droit en paradis, comme les curés et les bonnes sœurs, on rencontrerait les étoiles en chemin ; mais les contrebandiers sont obligés de passer en purgatoire, et même ils y restent longtemps, à ce qu’on dit. »

Par une transition naturelle, elle pensa alors à Manuel Vincent. Trouverait-il parmi les contrebandiers ce qu’il cherchait ? En somme, cette vie nocturne d’aventures et de fatigues a son train-train, sa monotonie tout comme une autre. Un jour peut-être, il s’en irait, déçu, reprendre sa place à l’atelier. « Mais il n’y trouvera personne qui chante comme moi », pensa Jonquille avec orgueil. Elle se mit à fredonner doucement, le menton dans la main, les yeux toujours fixés sur la petite baie noire et scintillante. Les chansons qu’elle savait – le peintre lui en avait fait tout un répertoire, puisé principalement dans Béranger – étaient son catéchisme et son encyclopédie. Elle y avait trouvé sur ce monde et sur l’autre des notions de fantaisie que sa petite cervelle, poétique à sa manière, avait développées librement. Son chansonnier lui ayant appris que

… notre étoile

Règle nos jours et brille aux cieux,

et que les étoiles qui filent sont autant de vies qui s’éteignent. Jonquille avait bâti là-dessus un petit système à elle. Cherchant son astre fatidique, elle l’avait trouvé dans cette lumière dansante et capricieuse, mais fidèle cependant, qui se mirait chaque nuit dans l’eau, tout près de la rive. Sa clarté bleuâtre, comme celle d’un feu follet, brillait au fond de tous les souvenirs de Jonquille, dans tous les incidents nocturnes de son étrange vie. L’autre étoile, plus brillante et d’un éclat moins mobile, était une planète. Jonquille, qui n’entendait rien aux révolutions des corps célestes, s’étonnait de la voir s’éloigner peu à peu, disparaître, et revenir cependant toujours se baigner auprès de son amie. Instinctivement, elle en faisait l’étoile de tous ceux qui avaient passé dans sa vie… Aujourd’hui, il lui plut d’y voir l’astre de Manuel. Comme les autres, il traverserait cette petite baie mystérieuse qui était sa vie à elle, puis s’en irait voyager plus loin sur la grande rivière.

Tout à coup, une ombre passa sur l’eau, l’étoile de Manuel semblait vaciller, puis s’éteignit. Jonquille leva les yeux en tressaillant ; une nuée, semblable à un filet grisâtre, étendait son réseau dans le ciel au-dessus de sa tête ; sous ce voile opaque, l’eau, comme le ciel, perdait son joyeux scintillement.

« Il lui est arrivé quelque chose ! », murmura Jonquille en saisissant les rames comme pour faire voler sa barque au secours de quelqu’un.

Les premiers tintements de la cloche du couvre-feu, qu’on sonnait au village voisin, arrivant tout à coup en ondes vibrantes, plutôt senties comme un frisson que distinctement entendues dans le tumulte de l’écluse, firent prêter l’oreille à Jonquille.

« Il y a une grande heure qu’ils sont partis, se dit-elle. Le plus mauvais du chemin est derrière eux maintenant… Est-ce que je vais me faire des frayeurs pour ce garçon que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam, et qui est taillé à pouvoir prendre soin de lui-même ? Si l’étoile s’est éteinte, c’est qu’elle n’avait plus d’huile… Elle est allée se coucher ; je ferai comme elle. »

Alors, se penchant au bord de la barque et arrondissant son joli bras, elle envoya un baiser à l’autre étoile, la sienne, la fidèle, que le nuage n’avait point obscurcie et qui allait trembler dans l’eau jusqu’à l’aube, comme une belle frileuse au bain. Un instant après, Jonquille amarrait son bateau sur l’autre rive et gravissait d’un pied léger le sentier de la maison.

Derrière la petite fenêtre de la cuisine, une lampe brûlait encore ; le premier étage était sombre. La jeune fille poussa vivement la porte entr’ouverte. Constant Loison se tenait dans l’étroit corridor, le chapeau sur la tête, dessinant sur les dalles des ronds avec sa canne, tandis que la mère Salomé semblait se gaudir de son impatience évidente. De sa main crochue, elle abritait ses yeux contre la lumière jaune et clignotante d’une petite lampe à réflecteur de cuivre suspendue à la muraille ; c’était moins pour protéger sa vue que pour observer à son aise cet hôte tardif qui, depuis une grande demi-heure, faisait les cent pas dans le corridor, mais ne se décidait point à partir.

— Enfin ! s’écria-t-il en voyant Jonquille paraître.

Et dans son impatience, il lui mit sur l’épaule une main qu’elle repoussa brusquement.

— Que faisiez-vous donc là-bas, toute seule ? Si j’avais pu trouver une autre barque, je serais allé vous tenir compagnie.

— Vous m’auriez gâté mon plaisir, répliqua-t-elle en faisant mine de passer derrière lui pour gagner l’escalier.

Mais il lui barra la route en étendant le bras.

— Votre plaisir ?… comment donc ? n’étiez-vous pas seule ?

— Si fait ; j’aime beaucoup cela… il vaut mieux être seule que mal accompagnée. Bonsoir, monsieur Loison, et bon voyage. Mère et moi, nous avons sommeil.

— Ah ! Jonquille !… ah ! mauvaise ! soupira Constant. Vous n’avez donc pas de cœur ?

— Pas le moindre petit morceau.

— Dites-moi au moins un mot amical, une bonne parole, la première de la journée.

— Je vous ai déjà dit bonsoir.

— Songez quelle longue route j’ai à faire, tout seul dans la nuit noire.

— C’est juste ; mère, donnez-lui donc la lanterne.

— Je reviendrai dans quelques jours, Jonquille.

— Il faut partir avant de revenir… Bonsoir, monsieur Loison, bonsoir !

Elle riait en montrant ses dents éclatantes entre ses lèvres rouges ; appuyée contre la vieille muraille, les deux bras levés et les mains croisées sur sa tête, elle était si jeune, si souple, si piquante, si pleine de crânerie provocante et de grâce un peu sauvage, que Constant Loison sentit son bon sens déménager tout à fait. Les larges manches du peignoir retombant jusqu’au coude laissaient voir deux bras ronds et fermes, dorés comme du bronze, sur lesquels la tête de Jonquille s’inclinait comme ensommeillée. L’impertinente feignit même de dormir tout debout, tandis que Constant Loison, au désespoir, essayait de reprendre son discours tant de fois interrompu.

— Jonquille, si vous vouliez pourtant m’écouter…

Alors elle s’impatienta tout de bon, laissa retomber ses bras et prit un air courroucé.

— Mais justement je ne veux pas… dit-elle. Ça se trouve mal…

Et se faufilant contre le mur, elle fut en deux bonds au haut de l’escalier. On entendit une porte s’ouvrir doucement, puis se refermer, et une clef tourner dans la serrure. L’amoureux déconfit s’en prit à la mère de sa belle.

— Est-ce de ça que nous étions convenus ? fit-il brusquement. Ne pouviez-vous dire un mot pour moi, au lieu de rester là sans bouger, comme une chèvre de fontaine ?

La mère Salomé trouva cette comparaison peu parlementaire et fronça le sourcil, mais elle digéra l’affront en silence ; elle ne querellait jamais que sa fille, étant d’avis qu’on peut punir de cent autres manières plus efficaces les gens qui vous offensent. La mère Salomé n’avait pas une tendresse bien vive pour Constant Loison ; il lui était resté de ses goûts de jeunesse une préférence toute platonique pour les beaux gars, et le prétendant de Jonquille ne rentrait pas dans cette catégorie. Mais il avait de l’argent, c’était un bon point… Il est vrai qu’il ne le jetait guère par la fenêtre ; était-ce un bon point, cela ?… Chez un mari, oui, sans doute. Chez un amoureux, non, décidément, non. Cependant, on ne pouvait l’éconduire tout à fait.

— La petite est fatiguée, elle a trimé tout le jour, dit l’aubergiste ; je n’aime pas, moi, qu’on lui écorne son sommeil quand elle l’a gagné. Mais elle vous veut du bien, monsieur Constant, ne vous mettez pas en peine, ces jeunesses, c’est plein de caprices. Pas plus tard que l’autre jour, elle vous a défendu contre moi, pardine !

— Vrai, mère Salomé ?… contez-moi ça.

— Je lui soutenais que votre moustache était rouge. « Rouge ! qu’elle me dit, comment pouvez-vous !… elle est queue-de-bœuf, tout au plus… »

Constant Loison porta involontairement la main à cet ornement de son visage, en murmurant :

— Si vous appelez ça me défendre !

La mère Salomé jubilait intérieurement. « Hein ! mon gaillard, pensait-elle, queue-de-bœuf vaut bien chèvre de fontaine, qu’en dis-tu ! »

— Ne vous inquiétez pas, ne vous inquiétez pas, répéta-t-elle en poussant tout doucement son hôte vers la porte. Si la petite prend du goût pour vous, elle finira par vous trouver beau garçon : on dit que l’amour est aveugle. Bonsoir, bonsoir, mes amitiés chez vous… Prenez garde où vous mettez le pied, un accident arrive plus vite qu’un héritage. Là où le sentier s’est éboulé, près des forges, un homme a manqué se tuer il y a trois jours, et j’ai justement rêvé de chats et de draps mouillés la nuit dernière… Allons, bon retour !

Lui ayant ainsi mis l’esprit en joie, elle ferma brusquement la porte sur lui, la verrouilla immédiatement et souffla la lampe. Car l’huile est chère et l’on peut gagner son lit à tâtons. Voyant, à un rayon de clarté blanche qui tombait sur la barrière du jardin, que la chandelle de Jonquille brûlait encore, la mère Salomé prit un bâton et cogna trois fois le plafond de sa chambre en manière de couvre-feu. Aussitôt la lumière s’éteignit, et la maison isolée, dans cette gorge sauvage, au milieu du fracas des eaux, s’endormit à la grâce de Dieu.

IV

Ce soir-là, il faut l’avouer, Manuel songeait moins à Jonquille que Jonquille à Manuel. Tandis qu’assise dans sa barque elle s’inquiétait à son sujet, il suivait lentement la file de ses compagnons absorbé tout entier par les difficultés de la route et par un désir extrême de se distinguer dans cette première épreuve. Le couloir qu’il gravissait était escarpé comme un toit, inégal, encombré d’arbustes et de longues herbes traînantes, et sillonné au milieu par une ravine qui avait mis le roc à nu. Chaque homme, courbé sous sa charge, affermissait prudemment son pied sur la marche raboteuse qu’un autre pied venait de quitter, puis il se hissait en s’appuyant sur son bâton. On montait en zigzag, lentement, sans le moindre bruit. Le guide connaissait par cœur tous les dangers de cette vertigineuse échelle ; il savait quelles étaient les saillies sûres de la roche, et faisait onduler à droite ou à gauche, sans la moindre hésitation, la file silencieuse qu’il dirigeait.

Au bout de dix minutes, le mot de halte ! passa de bouche en bouche comme un murmure discret ; chacun s’arrêta court en enfonçant son bâton dans le sol. Manuel n’était point fâché de reprendre haleine ; une légère émotion faisait battre son cœur trop vite et rendait son souffle plus court qu’à l’ordinaire. Ôtant son chapeau, il essuya du revers de la main la sueur qui mouillait son front. La nuit était fraîche, l’air léger, mais l’effort qu’exigeait une montée aussi raide était considérable ; la jambe et le pied, se sentant mal affermis sur des rebords trop étroits ou sur les blocs vacillants, se crispaient instinctivement à chaque pas, et la tension des muscles en était doublée.

Manuel, sans remarquer que ses compagnons, immobiles, tournaient uniformément la tête du côté de la montagne, assura son point d’appui et se pencha pour embrasser d’un coup d’œil le chemin parcouru. À droite et à gauche, le profil des roches se découpait nettement, couronné d’arbrisseaux dont les branches s’entre-croisaient en mille traits noirs capricieux. Au-dessous, un entonnoir plein d’ombre allait se rétrécissant ; tout au fond, l’eau noire, sinistre, méchante, scintillait vaguement. Manuel se rejeta brusquement en arrière, une nausée lui serra la gorge, un vertige lui voila les yeux ; l’attraction du vide avait failli le saisir. Pourtant il avait la tête solide à l’ordinaire, mais il s’était cru debout sur la margelle d’un puits béant. À force de zigzags, il s’était imaginé changer de direction, et la vue du couloir, dévalant à pic dans la rivière, comme une cheminée, l’avait pris par surprise. Le bruit d’un petit caillou détaché de la pente et qui roulait par saccades, éveilla son attention ; il en suivit de l’oreille la chute accélérée qui finit par un clapotis à peine perceptible. « Veille à tes pieds, mon gars, se dit-il avec un léger frisson ; un faux pas, et tu roulerais tout droit dans l’eau. »

La colonne se remit en marche. À mesure qu’il s’élevait, le chemin devenait plus raide, les arbustes étaient moins nombreux, la ravine avait creusé plus profondément et emporté toute la terre végétale ; à la clarté vague qui tombait des étoiles, on pouvait distinguer les anfractuosités du roc, mais confusément et sans que le pied osât se fier aux indications de l’œil. Chaque saillie projetait une ombre épaisse qui lui donnait un relief excessif et un faux air de marche d’escalier.

Manuel ne regardait plus autour de lui : penché vers la côte, il mettait toute son intensité de regard et d’attention à suivre les mouvements de l’homme qui marchait devant lui. Comme il arrive généralement en pareil cas, la gravité même de la situation, en absorbant les facultés, chassait la crainte. Tout l’être de Manuel se concentrait en ce moment dans sa prunelle dilatée et dans son pied qu’un ressort semblait tendre et détendre à chaque pas. Il se mouvait en mesure, mécaniquement, son souffle même avait quelque chose d’automatique. La courroie qui soutenait son fardeau lui meurtrissait l’épaule, mais il ne songeait pas à en défaire la boucle trop serrée, suspendu qu’il était à toutes les évolutions de son voisin et les imitant comme une ombre. Tout à coup, Firmin, qui marchait derrière Manuel et fermait la colonne, se mit à siffloter entre ses dents une mélodie banale, « Au clair de la lune », ou bien « Ah ! vous dirai-je, maman ». Ce bout de chanson, qui dénotait une parfaite liberté d’esprit, tira Manuel de son accès de quasi-somnambulisme. Il eut honte de s’être laissé enchaîner à ce point par une situation dont il s’exagérait peut-être le péril. Il se redressa et jeta derrière lui un regard ferme que le vertige ne troubla point cette fois.

Le mot de halte passait de nouveau le long de la file, il fallait rassembler ses forces pour le dernier coup de collier ; le plus difficile restait à faire. Une muraille abrupte de quarante pieds de hauteur fermait le couloir au sommet. Deux corniches inégales couraient obliquement sur sa surface qu’elles divisaient en trois étages, chacune formant un replat où l’on pouvait prendre pied. Il eût suffi de quelques marches profondes taillées dans le rocher pour faire un jeu de cette escalade ; mais des entailles trop distinctes auraient attiré l’attention des douaniers, qui croyaient ce passage impraticable et ne songeaient pas même à le surveiller. Les contrebandiers s’étaient bornés à enfoncer ici et là, sous les touffes d’herbe, quelques solides crampons de fer où le pied et la main trouvaient tour à tour un point d’appui.

Comme le poids d’un sac sur les épaules eût rendu cette gymnastique aérienne plus périlleuse encore, chacun déposa sa charge au pied du rocher. Le guide grimpa le premier ; il avait fait cent fois cette ascension et fut en un clin d’œil sur la corniche inférieure ; là, se retenant d’une main au crampon, il se pencha en arrière et saisit le bout de son bâton qu’on lui tendait d’en bas et auquel son paquet était solidement lié. Un second contrebandier fit de même, puis un troisième ; Manuel, qui était de nature un grimpeur et avait escaladé les plus hauts sapins, ne fut pas embarrassé quand son tour arriva. Firmin Mitou, le dernier en rang, tendit son bâton à Manuel avant de monter. En moins de cinq minutes, tous les hommes étaient alignés sur la corniche, reprenant haleine pour commencer l’assaut du second gradin.

Le cœur de Manuel Vincent battait fort, mais ce n’était plus de crainte ; l’ivresse du danger le faisait bondir. Immobile, le front appuyé au rocher, le jeune homme sentait ses muscles se tendre et frémir, son sang couler plus vite, ses tempes marquer distinctement chaque pulsation. Ses idées étaient nettes, il sentait l’abîme derrière lui, il calculait froidement toutes les chances et cherchait de la main une fissure où il pût appuyer le bout de son pied avant d’atteindre le second crampon. Sentant qu’une branche de ronces qui pendait risquait d’accrocher sa blouse, il prit son couteau dans sa poche, l’ouvrit avec ses dents, car l’autre main ne pouvait quitter son point d’appui, et coupa tranquillement la branche.

— En avant ! dit le guide à voix basse.

Et l’escalade recommença dans le même ordre, avec une sûreté de mouvements qui prouvait une longue habitude. Tout à coup, comme le troisième contrebandier venait d’atteindre la corniche et qu’on lui tendait sa charge, le paquet, trop lourd ou mal assujetti, se détacha, au moment où le bâton décrivait une courbe dans l’air juste au-dessus de la tête de Manuel. L’homme lâcha un juron, toute sa peine de la nuit était perdue ; mais Manuel étendit le bras et saisit le paquet au vol. Ce brusque mouvement lui fit perdre l’équilibre et le jeta violemment en arrière ; par bonheur, sa main gauche ne lâcha pas le crampon autour duquel elle se crispait ; ses talons furent aussi retenus par une anfractuosité de la roche. Il oscilla pendant quelques minutes au-dessus du vide, mais par un robuste effort des reins et du poignet, il reprit enfin la position verticale. Il n’avait pas poussé une seule exclamation d’effroi pendant cette terrible minute, mais il vibrait de la tête aux pieds comme une corde qu’on vient de tordre violemment. Ayant raffermi ses pieds sur la corniche, il rendit le paquet à son propriétaire.

— Bien obligé ! fit celui-ci.

Firmin Mitou grommela une parole d’approbation ; son estime pour le nouveau avait cru d’une coudée. Une bouffée d’orgueil triomphant enivra Manuel pendant une minute, mais comme il se tournait du côté de Firmin, il vit que celui-ci, aussi à l’aise que sur une grande route, profitait de cet instant de loisir pour rallumer la pipe éteinte qui n’avait pas quitté le coin de sa bouche depuis le commencement de l’expédition. Cette indifférence, qui n’était point une fanfaronnade, montra à Manuel quelle distance existait entre son genre de courage et celui de Mitou, et calma aussitôt son orgueilleuse satisfaction.

Le dernier gradin restait à franchir ; un nouvel effort, et bientôt gens et marchandises, les uns hissant les autres, parvinrent sains et saufs au sommet du rocher, sur une petite pelouse bornée par une bande de forêt. Une gourde circula dans le groupe, puis on se sépara en deux détachements qui devaient, pour plus de sûreté, traverser le bois par des sentiers différents et se rejoindre au prochain village.

Manuel et trois autres contrebandiers s’engagèrent sous les arbres ; il y faisait noir et étouffé comme dans un four. Les arbustes aux contours vagues ressemblaient à des espions blottis au bord du sentier ; à chaque craquement des branches sèches sous ses pieds, Manuel s’attendait à voir quelque forme se dresser et lui courir sus. Tout à coup un appel retentit à cent pas derrière eux : « Hé ! hé ! arrêtez ! »

— Les gabelous ! chuchota un des gars à son oreille. Sauve qui peut !

Ils se mirent tous à courir. Cependant les cris d’appel se rapprochèrent.

— Nous sommes flambés, dit le premier de la bande en s’arrêtant. À bas la marchandise !

Chacun jeta sa charge dans le sentier, tandis que Manuel, indigné d’une si piètre défense, fixait sur eux des yeux étincelants.

— Mazettes ! fit-il en serrant les dents. N’avez-vous pas honte !… Reprenez vos paquets et sauvez-vous. Moi, je me charge d’arrêter les douaniers pendant cinq minutes.

Aussitôt il se campa au milieu du sentier, faisant le moulinet avec son bâton. Une forme noire parut sous les arbres, criant : « Halte ! » d’une voix impérieuse, puis se jeta sur Manuel. Celui-ci se dégagea par un brusque mouvement d’épaules, saisit l’homme au collet, et le tenant à bras tendu, le secoua avec une belle énergie.

— Tout doux ! tout doux ! cria le douanier en éclatant de rire.

C’était la voix de Firmin Mitou. Manuel cessa de le secouer, mais lui tenant toujours l’épaule serrée comme dans un étau, il le considéra d’un air soupçonneux.

— As-tu fini ! lâche-moi donc ! s’écria Firmin. C’était une frime, comprends-tu ? Avant de te donner l’accolade, on voulait voir si tu caponnerais dans une bagarre, mais tu t’es bien montré. Voilà les compagnons qui reviennent.

En effet, les trois contrebandiers s’approchaient en riant. Ils se moquèrent de Manuel pour s’être laissé attraper à cette comédie, mais au fond ils étaient contents de lui. Afin de regagner le temps perdu, ils prirent un pas de course qui les amena en moins d’un quart d’heure au prochain hameau.

Dans une maison basse, séparée du chemin par un petit jardin, on voyait une lumière briller au rez-de-chaussée, derrière les volets. Un gros chien sortit de sa niche et vint, sans aboyer, flairer les jambes des arrivants. Firmin toussa et gratta la porte qui s’ouvrit aussitôt ; toute la bande entra. – Les hommes du premier détachement étaient là, groupés dans une pièce spacieuse et mal éclairée, qui tenait de la boutique et de la cuisine. Sur le comptoir étaient posés des verres à liqueur déjà vides. Les nouveaux arrivants furent salués avec de grandes démonstrations par le maître de céans, un petit homme à mine chafouine, surmonté d’un bonnet de drap à long gland qui pendait sur l’oreille. Firmin Mitou, toujours pressé de mettre à l’air sa verve d’orateur, raconta aussitôt l’épreuve qu’on venait de faire subir à Manuel et la façon honorable dont il s’en était tiré. Les autres haussèrent les épaules, ils avaient fait mieux que cela à leurs débuts, cependant ils ne refusèrent pas de boire à la santé du nouveau.

Le temps pressait ; la besogne de la nuit n’était terminée que pour quelques-uns qui avaient leur domicile dans ce hameau, et laissaient leur charge de tabac au petit épicier. D’autres devaient livraison de leur marchandise dans un village plus éloigné. Firmin Mitou et Manuel enfin, chargés de quelques douzaines de montres, avaient encore trois lieues à faire. Ils se mirent en route à minuit ; à quelque distance du hameau, ils furent rejoints par un char à bancs, dont le conducteur leur offrit obligeamment une place derrière lui. C’était un bon garçon, un peu simple, que Firmin Mitou connaissait bien. Il le régala d’histoires fantastiques qui n’avaient jamais trouvé si commode auditeur.

Manuel s’en amusa d’abord, mais leurs étonnantes péripéties se fondirent bientôt pour lui dans un brouillard toujours plus épais qui devint un profond sommeil. Au bout d’une heure, son compagnon l’en tira en le secouant avec énergie. Il fallait prendre à travers bois un chemin qui devait les conduire à leur destination. Manuel avait dormi si lourdement qu’après vingt minutes de marche, il n’était pas sûr d’être complètement réveillé. Ses idées engourdies flottaient encore dans une région vague où tous les événements de la nuit se confondaient. Un écho des chansons de Jonquille tintait dans ses oreilles. Bien que la route fût plate comme une carte, il s’imaginait gravir encore un couloir escarpé et levait le pied avec un immense effort ; il lui semblait avoir des semelles de plomb ; ses paupières se fermaient malgré lui ; par moment, il dormait tout debout. Firmin riait de cette torpeur, il s’amusait à faire tressaillir Manuel en lui frappant sur l’épaule.

— Allons, mon vieux, secoue-toi ! Ta conversation manque de charme… Tu n’es qu’une panosse après tout. Voyez-moi un gaillard de cinq pieds six pouces incapable de veiller une heure après minuit ! Un peu de courage, mille pipes de contrebandiers ! Dans un quart d’heure, on mettra le cher petit dans son lit, on le bordera bien et on lui fera boire une tasse de lait chaud…

Manuel, vexé de ces grosses railleries, essayait en vain de secouer l’engourdissement qui lui cassait les jambes et lui embrouillait le cerveau. Le dernier quart de lieue lui parut d’une interminable longueur ; les sensations bizarres de cet état qui n’est ni la veille ni le sommeil remplissaient sa tête de fantasmagories ; il lui semblait par instant marcher sous un éteignoir de plomb qui l’étouffait et lui écrasait les épaules, puis il perdait le fil de ses idées pendant une minute et le cherchait vaguement. Quand par un énergique effort il ouvrait les yeux tout grands, il voyait des points de feu papillonner autour de lui.

— Pourquoi la ville est-elle illuminée ? fit-il de cette voix sans intonation qu’on a en rêve.

— Hein ? quoi ? dit Firmin.

Manuel se réveilla tout à fait ; l’illumination s’éteignit et il ne vit plus que la route longue, longue, qui s’étendait devant lui comme une ligne vague et blanchâtre, au milieu des champs enténébrés. Combien de fois encore faudrait-il mettre un pied devant l’autre avant d’arriver ?

— Une, deux, trois ! une, deux, trois ! marchez, conscrit ! disait Firmin pour l’encourager.

Enfin ils atteignirent le but, au moment où Manuel rêvait qu’il était le Juif errant et cherchait à se rappeler quel crime lui avait valu cette terrible expiation. Firmin Mitou, qui avait un logement dans la petite ville où ils arrivaient, conduisit Manuel dans sa propre chambre, le persuada, non sans peine, de se déshabiller avant de se mettre au lit, puis le voyant profondément endormi avant même qu’il eût posé la tête sur l’oreiller, Firmin se prépara un grog « fort comme la poudre à canon » et se mit à lire Monte Cristo.

Quand Manuel se réveilla, il avait dormi huit heures sans changer de position, sans remuer un doigt seulement. Il se frotta les yeux ; la chambre, à lui inconnue, était vide. Il allait prononcer le célèbre et traditionnel : « Où suis-je ? » quand la porte s’ouvrit et livra passage à Firmin Mitou, portant une cafetière et un pot de lait.

— Ça va, mon brave ? tu pionçais de solide façon quand je suis sorti ce matin. Notre marchandise est livrée. J’en ai reçu remboursement. Tu porteras les espèces à notre sieur Constant Loison ; n’oublie pas toi-même de te faire payer. Là-dessus, lève-toi pendant que je vais acheter du pain pour notre déjeuner.

Manuel se leva, tout ragaillardi, sans aucune trace de fatigue ; ses membres avaient repris leur souplesse accoutumée. Mettant la tête à la fenêtre, il fut très surpris de surplomber la rue de trois étages ; il ne put jamais se rappeler comment, la veille, il avait gravi ces trois rampes d’escalier. Firmin Mitou ne se fit pas faute de plaisanter Manuel sur le talent tout spécial qu’il avait de dormir en marchant ; le jeune homme en fut très humilié, il essaya de faire comprendre à son hôte que les émotions nouvelles et diverses de la journée précédente l’avaient accablé pour le moins autant que la fatigue de la nuit. Mais c’était une piètre fin pour une expédition glorieuse en somme ; Manuel se promit une revanche à la prochaine occasion. Firmin Mitou lui conseillait de prendre la poste pour retourner chez lui, craignant, disait-il, que Manuel ne s’endormît en route et ne marchât tout droit dans la rivière. L’objet de ces facéties, que leur auteur trouvait très plaisantes, secoua les épaules avec impatience et partit à pied d’un air très résolu et parfaitement réveillé.

Les trois lieues qu’il avait à faire lui parurent courtes, car son esprit était préoccupé. Arrivé chez lui, il n’y trouva personne, et reprit machinalement le chemin de la fabrique. La grande porte d’entrée était fermée depuis une heure, mais Manuel avait des accointances avec le chauffeur de la machine, qui lui ouvrit une porte de derrière. Il entra doucement dans la salle, et sans éveiller l’attention du contremaître qui avait le dos tourné, il se glissa à sa place.

Constant Loison leva les yeux. Penché sur son établi, en blouse propre et faux-col immaculé, la lime à la main, le microscope fixé devant l’œil droit par un cercle de fil de laiton qui lui ceignait la tête, il représentait l’ouvrier horloger le plus assidu et le plus correct qui eût jamais édifié par sa présence une salle de fabrique. Ce n’est pas lui qui eût couru la pretantaine toute la nuit, dormi la grasse matinée et entamé son après-midi de travail !

— D’où viens-tu comme ça ? tu as l’air en capilotade… Fameuse noce, hein ? mauvais sujet ! fit-il à demi-voix, mais très distinctement, afin que son voisin de gauche comprît bien qu’il était innocent des écarts de Manuel, et que même il les réprouvait fortement.

Manuel ne répondit rien, mais en s’asseyant fit sonner le petit sac d’écus qu’il avait dans sa poche.

— C’est pour toi, cet argent, dit-il.

Constant Loison fronça les sourcils pour lui enjoindre de se taire, mais durant toute l’après-midi ses pensées voletèrent autour de la poche de Manuel, caressant à l’avance ces beaux écus qui sonnaient clair, les palpant, calculant leur nombre et en faisant une jolie pile bien ronde qui allait s’aligner dans une cassette à côté des autres. Il faudrait pourtant en déduire la paye des contrebandiers… Ah ! les frais de l’entreprise étaient considérables, et pour ces gars prodigues et imprévoyants, tout le gain s’en allait à la boisson et au jeu, quand ce n’était pas à acheter des fichus jaunes pour Jonquille. « Qu’ils nous laissent tranquilles avec leurs cadeaux ! Je saurai bien, moi, fournir Jonquille de fichus et de rubans, tout en l’engageant à être plus soigneuse. À quoi bon porter un foulard de soie tous les jours ? On a même vu autour de son cou un fin crêpe de Chine couleur primevère, qui a coûté dix francs. Pour le dimanche, passe encore, mais les autres jours, un mouchoir de coton est beaucoup plus convenable. »

Ainsi Constant Loison discourait avec lui-même, tandis que Manuel se morfondait d’ennui et faisait de plus mauvaise besogne qu’à l’ordinaire. La chaleur était excessive, orageuse, les nuages lourds se traînaient dans le ciel. Un air épais, chargé de somnolence, remplissait la salle ; Manuel se redressait de temps en temps pour respirer à bouche ouverte, mais il se demandait avec dégoût de quels miasmes il remplissait ses poumons. Ah ! qu’une bouffée d’air de la rivière l’eût rafraîchi, même accompagnée de cette odeur de poisson qui s’y mêle dans les jours d’été !

Ses pensées retournaient constamment aux scènes de la veille et bourdonnaient autour de la maison de Jonquille comme un essaim d’abeilles autour de la ruche. Sans y songer, il fredonnait entre ses dents le refrain de la chanson des contrebandiers :

À nous bonheur et richesse !

Le peuple à nous s’intéresse.

Il est partout, partout de nos amis.

— Silence, là-bas ! cria le contremaître. Qui est ce rossignol ?

Constant Loison était devenu pâle, cette chanson pouvait être fort compromettante. Ah ! que Manuel était donc un associé maladroit ! Cependant, le silence s’était rétabli. Manuel, les yeux vaguement fixés sur son ouvrage, suivait le cours de sa rêverie.

— À quand la prochaine ? fit-il tout à coup en se tournant vers Constant Loison.

Celui-ci tressaillit, poussa son outil dans une fausse direction, ce qui endommagea la petite roue mince et délicate qu’il ajustait. Un juron très bien articulé lui échappa.

— Je te chasserais d’ici si j’étais le maître, fit-il en lançant à Manuel un regard furibond.

— Bien obligé, je ne demanderais pas mieux.

Ici le surveillant leur imposa de nouveau silence, et jusqu’au soir Manuel n’ouvrit plus la bouche. Constant Loison regrettait son accès d’humeur ; il estimait très haut la sagesse du proverbe qui dit qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre ; et il tenait à être toujours dans les meilleurs rapports avec les gens dont il pouvait avoir besoin.

Après le souper donc, quand l’heure de la pipe et de la causerie fut venue, il se montra ultra-gracieux et pria Manuel de lui conter par le menu ses aventures de la nuit précédente. Quand il sut que tous les colis avaient été remis en bonnes mains, il poussa un soupir de satisfaction.

— Avec toi, mon garçon, la chance nous est revenue. Est-ce que le cœur t’en dit de recommencer ?

— Quand ? fit Manuel vivement.

— Demain, après-demain, quand tu voudras. Nous avons encore tout un stock chez la mère Salomé, comme tu as vu. Vous pourriez vous arranger à trois, cela ferait une gentille petite partie. Je ne demande pas mieux que de t’employer au moins quatre nuits par semaine ; mais il faut te ménager, mon brave. Gageons que tu n’y penserais pas ; moi, j’y songe pour toi.

Son ton débordait d’affectueuse sollicitude ; il passa doucement la main sur le dos de Manuel comme s’il se disait : « Quel bon dos, large, robuste, quel excellent dos pour transporter mes paquets de tabac et mes caisses de montres ! »

Manuel le repoussa brusquement ; il n’aimait pas à être caressé comme un cheval. Constant reprit, sans s’offenser de ce mouvement qui trahissait une certaine répulsion :

— Le « hic », c’est que tu ne saurais être ponctuel à l’ouvrage, avec ce métier d’oiseau de nuit. Après trois ou quatre absences, tu recevras ton sac.

— Tant mieux pour moi, et pour toi aussi, pas vrai ? dit Manuel qui se mit à rire.

La petite diplomatie de son compagnon le divertissait.

— Tes malices sont cousues de gros fil blanc, reprit-il. J’ai donc l’air bien niais, que tu crois m’attraper comme ça ? Si tu y allais de franc jeu, nous nous entendrions plus vite.

— Manuel ! s’écria Constant Loison avec une solennité extraordinaire, je ne veux que ton intérêt. S’il est le même que le mien et qu’on puisse faire d’une pierre deux coups, quel inconvénient y vois-tu ?

— Pas le moindre. Va toujours, mais en ligne droite.

— À la fabrique, tu finiras par nous compromettre tous deux, tous deux, entends-tu ? Pourquoi ne pas te lancer dans une nouvelle carrière où le plaisir ne te manquera pas, ni l’argent non plus ? En quatre nuits, tu gagneras autant qu’à la fabrique en une semaine et tu te reposeras le reste du temps. Le profit est de ton côté, me semble-t-il.

Manuel ne répondit pas. Il regardait les gros nuages couleur d’encre qui assombrissaient le couchant. Parfois la lueur rapide d’un éclair y palpitait, mais sans qu’on entendît le moindre éclat de tonnerre.

— L’orage s’éloigne, dit-il, il suit la rivière. On est bien seul au fond de ces gorges… si la foudre tombait sur la maison…

— De Jonquille ? interrompit Constant dont les joues blêmes se couvrirent aussitôt d’une rougeur de brique peu agréable à voir. Qu’est-ce qui te prend de songer à elle en cette minute ?… Ne va pas t’amouracher de la petite, je ne te dis que ça…

Il se rapprochait de Manuel et le regardait dans le blanc des yeux. Son premier geste avait été presque menaçant, mais il se ravisa et reprit, les mains croisées derrière le dos pour réprimer quelque mouvement trop vif :

— C’est un conseil d’ami que je te donne. Jonquille ne te fera que des chagrins. D’ailleurs… elle sera à moi.

Manuel tressaillit, ouvrit la bouche comme pour protester ou questionner, mais, tout bien considéré, se tut. « Je demanderai à Jonquille si cela est vrai », pensa-t-il.

V

Le lendemain, Manuel Vincent mit une préface à sa nouvelle existence en réglant ses affaires, en payant ses menues dettes et en cherchant une installation plus commode pour son futur métier. Il laissa ses économies à la garde de Constant Loison, ainsi que les meubles de sa chambre, et chargea son compagnon de trouver un nouveau locataire qui partageât avec lui le loyer. Puis il remplit d’habits et de linge une petite malle qu’il mit à la poste et partit, avec quelques écus dans son gousset, pour chercher un domicile plus rapproché de la frontière. Il le trouva dans une maison de chétive apparence qui dominait les premiers bassins de la rivière, et d’où l’on pouvait gagner les gorges de Châtelot en trois quarts d’heure. La chambre qu’on lui offrit était petite, pauvrement meublée, mais assez propre et claire. Il s’y installa, après avoir pris dans une auberge voisine quelques renseignements sur ses bourgeois.

Ayant mis ses hardes dans une armoire – c’était tout son emménagement –, il s’assit devant la fenêtre, sur sa malle, et considéra la situation. Libre, il l’était maintenant. La chaîne qu’il brisait ne lui laissait aucune marque : ni regret du passé, ni appréhension pour l’avenir, pas de dettes, pas de parenté, ni de liaisons à rompre ; aucun engagement, aucun devoir. Nul n’avait plus le droit de lui dire : « Viens ici ; fais cela. » Il était à lui-même sa règle, son propre chef, son seul maître et seigneur. Il songea que le sifflet exécré de la fabrique ne lui déchirerait plus les oreilles, et il s’en réjouit comme un écolier à la veille des vacances.

Un oiseau passa devant la fenêtre, Manuel le suivit des yeux avec un soupir de délivrance ; il n’aurait plus dorénavant à envier la liberté de ces ailes qui volent suivant leur désir dans un espace sans limites. Il pourrait errer tout le long du jour, sans autre guide que son bon plaisir ; il ne remonterait plus sa montre, dont les aiguilles se traînaient si languissamment pendant les heures de fabrique et semblaient galoper le reste du temps… Ah ! comme il narguerait leurs caprices, maintenant que le jour entier était à lui ! Pressé d’inaugurer cette vie nouvelle, il se leva. Où irait-il ?… chez la mère Salomé, pour arranger sans retard une seconde expédition.

Le jour était gris, assez morne, l’orage avait laissé derrière lui de longues nues maussades. Dans ces gorges que le soleil ne visite qu’en passant, l’air devient presque froid quand la pluie menace ; du milieu de juillet, on pourrait se croire subitement transporté à l’arrière-automne.

Cependant, Pierre avait voulu sortir. Sa sœur l’avait établi près de la porte, dans un recoin abrité, où il pût jouir du moindre rayon s’il se faisait une éclaircie. Une longue capote de contrebandier, faite de gros drap bleu, l’enveloppait jusqu’aux pieds ; ses mains frêles disparaissaient dans les larges manches. Sa figure était plus pâle qu’à l’ordinaire ; le soleil seul pouvait y faire monter une teinte rosée.

Jonquille était assise à côté de son frère sur un tabouret bas ; elle épluchait des légumes avec nonchalance, s’interrompait à chaque minute pour appeler autour d’elle les poules et les canards, et les faire courir après une pitance imaginaire qu’elle faisait semblant de leur lancer. La gent volatile s’en allait désappointée, avec des gloussements et des couin-couin qui protestaient contre un tel outrage, mais au premier appel, elle revenait à toutes pattes, pleine d’un nouvel espoir. Jonquille, les deux mains jointes autour de son genou, riait de les voir se bousculer et ouvrir le bec tout grand pour mieux recevoir la manne attendue. Les canards arrivaient toujours les derniers, en balançant leur large ventre comme des mandarins pressés ; les poules alertes, haut jambées, jacassaient à qui mieux mieux, en furetant à droite et à gauche, puis elles proclamaient avec indignation la duperie dont elles étaient victimes, sur quoi les canards battaient en retraite d’un air offensé.

— Comme tu les tourmentes ! dit Pierre qui riait.

— Ah ! il est bien juste qu’ils aient aussi leurs épreuves, sans quoi chacun voudrait être canard. Je suis tourmentée, moi !

Pierre la regarda avec inquiétude.

— De quoi donc, sœur ?

— De nos gars, pardine ! Est-ce qu’ils sont arrivés à bon port, l’autre nuit ? Ils auraient pu m’envoyer un mot déjà hier. Ils savent pourtant que je me tracasse à leur sujet.

— Vraiment ?… tu n’as pas l’air d’y penser, à l’ordinaire.

— C’est qu’ils avaient le nouveau avec eux…

Ici, Jonquille se détourna brusquement, tandis qu’une teinte vermeille courait tout à coup sous sa peau brune. Elle épluchait une laitue avec impatience, jetant pêle-mêle les feuilles fraîches et les feuilles flétries dans son panier, puis elle reprit, mais sans regarder Pierre :

— Tu comprends qu’avec un nouveau le danger est plus grand pour tous ; il est maladroit peut-être… cependant non, je ne le crois pas maladroit ; trop hardi plutôt, il veut faire des prouesses… on s’y casse le cou, ça s’est vu. J’ai déjà regretté cinquante fois de leur avoir indiqué ce couloir, il est par trop mauvais, je leur défendrai de le reprendre ; mais nos gars sont entêtés comme des mules, et n’ont pas plus de conscience que sur la main ! Est-ce qu’on mène un novice dans de tels chemins ! J’ai bien recommandé à Firmin Mitou d’avoir l’œil sur lui, mais il aura oublié… il ne pense qu’à sa pipe.

Jonquille, tout agitée, avait laissé tomber couteau et laitue ; son tablier s’était détaché, et les débris de légumes qu’il contenait avaient roulé à terre, formant un petit tas dans lequel poules et canards fourrageaient à l’envi.

— Pourtant, reprit la jeune fille comme si ce monologue soulageait son inquiétude, je me dis que les mauvaises nouvelles voyagent plus vite que les bonnes ; s’il était arrivé malheur à… à l’un des gars, je le saurais déjà. Qu’en penses-tu, Pierre ?

Pierre répondit d’un air distrait ; évidemment, le sort des contrebandiers le préoccupait moins que l’état d’esprit de sa sœur. Il la regardait d’un air absorbé. Tout à coup, sans indiquer la transition par laquelle sa pensée avait sauté d’un fait à l’autre, il dit lentement :

— La nuit passée, j’ai rêvé que tu te mariais, Jonquille.

Elle tressaillit.

— Avec qui ? fit-elle vivement.

— Cela, je ne le sais pas. Je ne voyais pas sa figure. Il était grand, et il me paraissait que tu l’aimais bien.

Jonquille haussa les épaules.

— Songe, mensonge. Qu’est-ce qu’il me disait dans ton rêve, Pierre ?

— Il te disait : ma femme, et il t’embrassait, bien sûr.

— Plusieurs fois ?

— Non, une seule.

— Quelle bêtise ! et je le laissais faire ?

— C’est alors que mon rêve a commencé à s’embrouiller. La chambre s’est changée en bateau, et j’étais à côté de toi, tu me cachais sous ton grand voile blanc ; lui était toujours là, te serrant la main ; il disait : « Quel joli voyage de noces, madame Jonquille ! » Mais quand je regardai de nouveau, il n’y avait plus à sa place que M. le curé.

— Pour bénir le mariage, assurément, dit Jonquille. Ton rêve a bien de l’esprit, comme toi, Pierre. Les miens n’ont ni queue ni tête. Mais, dis-moi, n’as-tu pas vu un tout petit coin de sa figure ?

— Non, il était comme dans un brouillard, et je n’avais pas l’idée de m’en étonner.

— Cela prouve, dit Jonquille en embrassant son frère avec une véhémence dont il s’étonna, cela prouve que mon mari est encore dans les brouillards de La Sagne, comme ils disent là-haut, et j’en suis bien aise, foi de Jonquille. Je n’ai pas grande envie de rester fille, pourtant… mais, sais-tu, Pierre, que par moments j’ai peur de ce futur mari… C’est que, poursuivit-elle en relevant d’un air résolu sa petite tête fière, je ne veux pas d’un homme qui fasse mes volontés du matin au soir, comme un domestique… Mon mari sera mon maître.

Comme elle disait cela, elle leva les yeux vers le chemin, mais les abaissa aussitôt et reprit sa besogne avec vivacité.

— Qui est cet homme ? demanda Pierre. Regarde, Jonquille, il descend le sentier.

— C’est le nouveau, Manuel Vincent, répondit-elle sans tourner la tête.

Manuel arrivait à la barrière du jardin.

— Est-il permis d’entrer ? demanda-t-il en soulevant son chapeau d’un air un peu gauche.

— C’est déjà vous ? fit Jonquille, peu engageante. Entrez si vous voulez.

Il souleva le loquet et avança lentement. La vue de Pierre le déconcertait. Le premier sentiment qu’un être souffrant ou infirme éveille chez un homme fort est une gêne pénible, une sorte de fausse honte qui le pousse à s’en aller au plus vite. Les bons, les compatissants surmontent ce malaise et restent. C’est ce que fit Manuel. Après avoir dit quelques mots à Jonquille, il se pencha vers Pierre et prit sa petite main froide entre les deux siennes, chaudes et robustes.

— C’est votre frère ? Il est bien pâlot. Est-ce qu’un petit bout de promenade au soleil l’amuserait ?

— Ah ! je crois bien, répondit Jonquille en voyant son frère devenir tout rouge de plaisir anticipé. Moi, je ne suis pas assez forte pour le porter ; tout ce que je puis faire est de l’amener jusqu’ici.

— Est-ce que je saurais m’y prendre sans lui faire de mal ? poursuivit Manuel en tournant son chapeau entre ses mains.

Un reste de gêne l’empêchait de s’adresser directement à Pierre. L’attente joyeuse qui avait coloré le visage de l’enfant fit place à un air profondément désappointé.

— Vous sauriez très bien, murmura-t-il, mais si cela vous ennuie… ça ne fait rien, je n’y tiens pas beaucoup.

— Essayez, dit Jonquille, il n’est pas lourd, mon pauvre Pierre.

Manuel se pencha vers lui, et Pierre se sentit enlever comme une plume, sans précipitation, sans secousse, sans que le moindre choc fît pâtir son pauvre dos endolori. Un des bras de Manuel, enveloppé dans les plis de la capote, le soutenait comme un coussin ; l’autre lui faisait un dossier, et sa tête s’appuyait contre la robuste épaule de son porteur.

— Comme je suis bien ! murmura-t-il presque involontairement.

Jonquille sourit à Manuel, d’un de ces sourires rares, doux, qui glissaient parfois sur ses lèvres et s’éteignaient promptement, comme une étoile filante, donnant à sa physionomie une suavité étrange et passagère. Manuel eût fait des choses bien difficiles pour mériter de nouveau ce salaire ; mais pas plus qu’on n’arrête l’éclair au passage, on n’arrêtait ce sourire sur la bouche de Jonquille.

— Où irons-nous ? demanda Pierre à demi-voix, impatient de commencer cette promenade qui était pour lui un grand événement.

Pendant qu’il parlait, les nuages gris s’écartèrent, comme honteux de faire ombre sur son plaisir ; un rayon brillant s’élança comme une flèche et se mit à danser sur la rivière.

— Voilà le soleil, dit Pierre, c’est mon ami. Allons à la grotte, l’eau est belle là-dessous. Je vous indiquerai le chemin.

— Moi, j’ai encore à laver mes laitues, fit Jonquille en lançant un énergique coup de pied au milieu des innocents légumes. Sans cela, j’irais avec vous. Quand je serai maîtresse d’arranger le monde à ma guise, les hommes feront le dîner.

Manuel, sur les indications de Pierre, s’engagea dans un petit sentier qui s’écartait du chemin principal et suivait le cours de l’eau. Il s’arrêta bientôt, car la rivière semblait lui barrer le passage, en faisant un coude subit.

— Baissez-vous un peu, dit Pierre, et prenez à droite.

La berge, formée d’une roche calcaire, tombe à pic dans le lit du Doubs et semble, d’en haut, une muraille parfaitement lisse ; mais le lent travail de la rivière l’a creusée par-dessous, évidant en cet endroit une voûte basse et longue, une sorte de grotte que le flot envahit au printemps, mais qu’il laisse à sec durant l’été. Le sol est pavé de galets blancs et bleus, polis comme des agates ; deux ou trois gros blocs échoués peuvent servir de sièges. Manuel s’aventura avec précaution dans le passage étroit, resserré entre l’eau et le rocher, qui conduit à la voûte. Quand il se fût assis, l’étrangeté du spectacle le rendit muet un moment. Du reste, il eût été difficile d’échanger ses impressions, car le fracas des eaux aurait couvert la voix.

Cette grotte se trouve en face de l’écluse ; comme la voûte en est basse, elle circonscrit le tableau, ne laissant voir que les eaux furieuses et une mince bordure verte au-dessus. Sur cette scène étroite, la rivière est la seule actrice. Elle s’y complaît ; avec une pétulance et une coquetterie sauvage, elle déploie tous ses effets, elle étonne, charme, effraye, éblouit, elle lance tous ses flots par-dessus l’écluse, comme des chevaux emportés dont la crinière blanche d’écume se soulève et flotte au soleil, puis elle danse en remous capricieux qui vont s’apaisant ; à un jet de pierre de l’écluse, toute cette fougueuse colère s’est calmée, le mugissement des eaux est devenu un murmure qui chuchote en passant sous les branches, la houle écumeuse se change en petites vagues qui rient comme des fossettes sur la face étincelante de la rivière. Et l’œil se plaît à ces contrastes ; il remonte sans cesse de la nappe paisible où l’écume flotte au hasard, jusqu’au bouillonnement rageur qui semble vouloir tout emporter, et qui déjà a su arracher bien des pierres au barrage contre lequel il s’irrite depuis si longtemps. « Changeant comme l’onde », il y a tantôt deux mille ans qu’on a dit ce mot. L’eau se précipite avec une fureur méchante et stupide, belle toujours dans ses élans de colère, mais cruelle, inexorable, elle emporte sans pitié une branche d’arbre, une barque renversée, et les brise contre les rochers, puis elle s’apaise, sourit, et vient caresser les pieds d’un enfant. L’eau, c’est la grande capricieuse, la grande coquette, qu’on aime en la redoutant ; elle soumet à son charme les imaginations les plus froides, fascine les gens les plus blasés. Les montagnes, les forêts, les prairies sont belles ; l’eau est plus belle encore, elle est mobile et vivante : instinctivement, tous les peuples lui ont prêté une âme, des haines et des amours.

Manuel et Pierre restèrent longtemps silencieux ; ils ne voyaient pas le ciel, mais les plaques de lumière qui miroitaient sur l’eau montraient bien que les nuages s’étaient dissipés. Enfin, Manuel se leva ; il craignait, pour l’enfant qui lui était confié, la fraîcheur trop humide de la grotte.

— Que c’était beau ! je vous remercie bien, dit Pierre. Mais n’êtes-vous pas fatigué ?

— Fatigué ? tu n’es pas plus lourd que mon sac de l’autre nuit. Je vais reprendre le sentier et chercher une place où nous pourrons nous asseoir au grand soleil ; je t’ai senti frissonner tout à l’heure.

Bientôt il s’arrêta dans un endroit découvert, mais abrité à gauche par des buissons, à droite par un grand rocher gris ; l’ardeur du jour s’y réfractait, l’herbe y était sèche et brûlée. Pierre regardait autour de lui avec cette attention grave et concentrée qu’acquièrent ceux dont la vie a été longtemps resserrée dans un étroit espace ; il était rare qu’il vît de près les fleurs, les cailloux et les buissons, aussi buvait-il des yeux jusqu’aux moindres détails de forme et de couleur. Deux petits papillons blancs passèrent auprès de lui en se donnant la chasse : il les suivit du regard aussi longtemps qu’il put, regrettant de les voir disparaître si vite. Un lézard traversa la route comme un trait, grimpa le long du rocher et chercha un refuge dans une fente.

— Arrêtons-nous, s’il vous plaît, s’écria Pierre ; peut-être qu’il se remontrera.

Au bout d’une minute, en effet, le craintif animal mit sa tête à la fenêtre, et la retira aussitôt. Mais Pierre, qui était tout près, retenant son souffle, avait eu le temps d’apercevoir ses yeux brillants et le vif reflet d’émeraude dont les contes de fées font une couronne au prince Lézard. L’enfant dont la longue maladie avait un peu éteint la vivacité naturelle, ne montrait pas son ravissement par de grandes exclamations ; il se contentait de sourire, et faisait provision d’images pour les longues semaines monotones qui suivraient cette heureuse promenade.

Manuel l’installa au bord du chemin, dans une sorte de niche ensoleillée, garnie de longues herbes pendantes, puis il s’assit à côté de lui.

— Te voilà aussi comme un lézard en plein soleil, dit-il ; mais n’auras-tu pas trop chaud ?

En même temps, il souleva son chapeau pour essuyer quelques gouttes de sueur, car il avait gravi le sentier au pas de course, pour sortir plus vite de l’ombre.

— Je n’ai jamais trop chaud, répondit Pierre ; Jonquille dit que j’ai du sang de rave dans les veines.

— On le croirait facilement, à voir tes joues. – À quoi le médecin est-il bon, s’il ne te guérit pas ? fit-il brusquement.

— Je suppose qu’il n’y peut rien, dit Pierre étonné de voir une sorte d’irritation briller dans les yeux du jeune homme.

— N’y peut rien ! n’y peut rien !… je le forcerais bien, moi, à y pouvoir quelque chose. Ça a-t-il un grain de bon sens ou de cœur de laisser un enfant végéter comme ça, après avoir étudié pendant des années la manière de guérir les gens ?… Il y a longtemps que tu es malade ?

— Je crois que je l’ai toujours été, murmura le jeune garçon.

— Et quel âge as-tu ?

— Quinze ans.

— Voilà des choses qui me passent ! murmura Manuel.

Il se leva en mâchonnant sa moustache et fit quelques pas dans le sentier. Puis il revint.

— La patience, dit-il en appuyant son menton sur sa main, la patience, c’est le courage le plus difficile, n’est-ce pas ?

— Je n’en sais rien, dit Pierre, je n’ai pas autant de patience qu’il faudrait ; mais on s’accoutume à tout, même à souffrir.

Manuel secoua la tête d’un air de doute.

— Moi, pour souffrir longtemps, je serais un lâche, dit-il. Serrer les dents pendant qu’on me torturerait, et même mourir sans crier, je le pourrais ; mais languir, non.

Pierre essaya de détourner l’entretien ; il ne s’apitoyait jamais sur lui-même, et sa fierté instinctive redoutait la compassion des autres. Une femme l’eût deviné dès l’abord ; Manuel, avec sa bonté brusque, ne s’en doutait pas.

— Je ne m’ennuie jamais, dit Pierre en s’efforçant de parler gaiement ; souvent, je travaille, et puis je lis, j’ai beaucoup de livres.

— C’est Jonquille qui te les a donnés ?

— Elle m’a acheté les plus beaux, mais j’en ai de très vieux, tout jaunes. Si vous montez dans ma chambre, vous verrez mon étagère. J’ai plusieurs Jules Verne pleins de gravures ; ceux-là ont coûté bien cher à Jonquille, car ils sont tout dorés en dehors et sur la tranche. J’ai aussi Paul et Virginie et les fables de La Fontaine. Ma mère a acheté une fois une vieille commode pleine de livres délabrés, j’ai raccommodé les plus malades ; il y avait là une Vie des saints, une grammaire de Noël et Chapsal, une Imitation de Jésus-Christ, et d’autres où j’ai appris beaucoup de choses. Jonquille dit que, si je me guérissais, je ferais un bon régent… mais j’aimerais mieux devenir un voyageur, poursuivit-il à demi-voix ; la nuit, quand je ne dors pas, je m’amuse à me raconter toutes les aventures que j’aurais dans les pays sauvages.

— C’est drôle, dit Manuel, moi aussi je soupire après les aventures ; sur ce chapitre-là, nous nous rencontrons.

— Il y en a encore un autre où nous serions du même avis, dit Pierre en fixant sur son grand ami des yeux profonds et scrutateurs.

— Possible ; lequel ?

— Est-ce que vous n’aimez pas Jonquille ? dit-il simplement.

Sa vie solitaire, tout en développant chez lui une grande finesse d’observation, l’avait laissé fort ignorant des conventions usuelles et des réticences dont on enveloppe certains sujets. Il savait que tous les gars, habitués de leur maison, étaient des prétendants de sa sœur. Jonquille n’en faisait pas mystère ; lui-même, avec sa naïveté sérieuse et réfléchie, trouvait cela fort naturel et ne doutait pas que Jonquille ne comptât en Manuel un amoureux de plus. Le jeune homme restait silencieux, les yeux fixés droit devant lui, tirant furieusement sa moustache pour s’encourager à résoudre quelque difficile problème.

— J’aime sa voix, dit-il enfin, je la suivrais n’importe où ; mais elle… Jonquille… non, je ne crois pas que je l’aime.

— Et pourquoi ? fit Pierre indigné. N’est-elle pas jolie, et bonne, et courageuse ?

— Oui, répondit Manuel, qui semblait près de couler à fond dans son problème comme dans un puits insondable. Elle est jolie, et bonne, et courageuse… mais ce n’est pas une femme, c’est un garçon…

Pierre baissa la tête ; des larmes, qu’il refoulait énergiquement, remplirent ses yeux. Ce que Manuel exprimait là sans ambages, il l’avait pensé une fois, deux fois peut-être, mais il avait repoussé aussitôt cette idée encore vague qui n’avait pas eu le temps de se formuler. Blâmer Jonquille, lui qui vivait de sa tendresse !

— Allons-nous-en, s’il vous plaît, dit-il en détournant la tête.

Il serait volontiers demeuré là, au grand soleil, à écouter les grillons et à voir bourdonner les mouches, pendant des heures entières ; mais c’eût été, croyait-il, trahir sa sœur que de rester plus longtemps avec l’homme qui la critiquait si librement. Manuel se pencha vers lui pour le soulever dans ses bras ; comme il arrangeait les plis de la capote, il vit que Pierre était tout pâle, que ses lèvres tremblaient.

— Ah ! mon pauvre garçon, je t’ai fait mal, s’écria-t-il ; que je suis donc maladroit !

— Ne me parlez plus jamais de ma sœur, dit Pierre d’une voix frémissante ; ce que vous pensez d’elle, gardez-le pour vous… Mais vous vous trompez, vous ne la connaissez pas ; vous ne savez pas comme elle est douce et tendre, comme elle est adroite de ses mains quand elle veut. Est-ce donc sa faute si elle doit « ramer la barque », faire le guet la nuit, gronder les gars quand ils lui désobéissent ?… elle a été élevée au milieu de tout ça ; chez nous, du matin au soir, on jure, on fume, on chante et on se bat. Jonquille n’est pas une demoiselle, et vous n’avez pas le droit de la juger !

Pierre était tout à fait sorti de sa tranquille réserve, ses yeux brillaient comme des flammes au milieu de sa figure pâle, Manuel le sentait trembler de la tête aux pieds. Il s’arrêta et le regarda avec une vraie tendresse.

— C’est bien, ça, mon garçon, dit-il, défends ta sœur. Moi, si j’en avais une, je ferais de même, avec les poings toutefois, parce qu’ils fonctionnent mieux que la langue.

Au bout d’une minute, il reprit :

— J’ai eu tort, je suis un brutal. Là, es-tu content, Pierre ?

Sa voix trahissait une vraie anxiété. Pierre glissa sa main dans celle du jeune homme, mais sans rien lui dire. Le coup l’avait blessé au point le plus sensible, et il devait en souffrir longtemps encore.

Quand il vit de loin Jonquille monter le sentier à leur rencontre, il suivit tous ses mouvements avec une attention dont l’intensité était presque pénible. Il aurait voulu qu’elle-même dans chaque geste, chaque mot, donnât tort à celui qui se permettait de la blâmer. Ah ! pourquoi cachait-elle sous la brusquerie de ses caprices ces douces façons féminines que Pierre lui connaissait bien ?

— Est-on fatigué ? un peu, je m’en doute, dit-elle en caressant la joue de son frère. Vous êtes resté trop longtemps là-haut. Pour cette fois, je vous pardonne, mais ne recommencez pas. Le dîner est prêt, Manuel.

Elle prononça ce nom sans y songer, elle avait coutume d’appeler tous les gars par leur prénom ; mais voyant le jeune homme faire un léger mouvement de surprise, elle rougit subitement, et une teinte cramoisie couvrit en une seconde ses joues, ses tempes et son cou.

— Eh bien ! quoi ? fit-elle irritée, n’êtes-vous pas baptisé Manuel ? le nom est assez laid, j’en conviens, mais enfin c’est le vôtre. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous appelle monseigneur, sans doute ?

Là-dessus elle tourna sur ses talons et entra la première dans la salle basse où le couvert était mis pour quatre. La mère Salomé montra à son hôte une mine assez gracieuse ; avant qu’il s’assît, elle l’informa obligeamment que son dîner lui coûterait trente sous, afin qu’il ne s’imaginât pas qu’il allait manger gratuitement le dîner de la veuve et des orphelins. C’était sous ce titre qu’elle désignait en général sa personne et sa famille, donnant à entendre par là qu’elle avait de lourdes charges, et tout juste de quoi joindre les deux bouts.

— J’espérais trouver ici deux ou trois camarades, dit Manuel, nous aurions combiné un coup pour la nuit prochaine.

— Firmin Mitou viendra sûrement dans l’après-midi ; il est rare qu’on passe deux jours sans le voir, dit l’aubergiste. Par ça, jeune homme, vous êtes tout à fait des nôtres ? Vous avez raison… Fameux métier ; des risques, mais pas trop de concurrence et gros à gagner. Mais vous n’êtes pas équipé. Il vous faut des guêtres, des crampons pour quand la terre sera gelée, un sac de bonne toile, des courroies, et puis un pistolet ; c’est l’essentiel.

— Vous pourriez me fournir ça, peut-être ? dit Manuel.

La mère Salomé ne s’était pas attendue à le voir entrer si facilement dans l’arrangement qu’elle allait lui proposer.

— J’ai là une défroque complète, solide butin, comme neuf. Quelques boutons manquent aux guêtres, mais ça se recoud. Le pistolet est une belle pièce ; vous vous connaissez en armes à feu ?

— Je sais démonter un fusil tout comme un autre, puisque que j’ai fait mon école militaire ; mais ça ne veut pas dire que je sois grand connaisseur.

— J’ai donné vingt francs pour le pistolet et trois de plus pour la corne à poudre et les balles. Je vous céderai le tout au même prix, parce que c’est pour vous. Il faut favoriser les jeunes gens qui s’établissent.

Jonquille posa sa fourchette d’un air déterminé.

— Tu fais erreur, mère ; je t’ai vue moi-même payer dix francs pour cette breloque. Si tu veux faire un bénéfice, dis-le tout droit, au lieu d’emberlificoter Ma… monsieur Manuel.

Elle prononça ce « monsieur » avec emphase ; Manuel rougit.

— Qu’est-ce que c’est que ces manières ? fit l’aubergiste en prenant ce biais pour détourner l’attention de Manuel des indiscrètes révélations de sa fille. Est-ce que tu vas lui donner du « monsieur » à présent ?

— Je me suis trompée, je voulais dire monseigneur.

Manuel rougit davantage et parut sur le point de se fâcher. Mais cette petite vengeance suffisait à Jonquille ; son courroux s’apaisa, elle se mit à rire et dit à sa mère :

— Ne nous fais pas de si gros yeux, c’est une petite affaire entre moi et lui que je viens de régler. Tu régleras la tienne après ; mais il me semble que le pistolet est assez cher à quinze francs.

La mère Salomé leva les mains avec indignation.

— C’est une vieille carcasse à un coup, poursuivit Jonquille : le canon est rouillé, la détente est lâche, il faudra au moins trois jours pour le remettre en état. Monseigneur Vincent, je vous conseille de marchander ; ne lâchez pas plus de trois plaques, en tout cas.

— Si vous m’appelez encore monseigneur, je m’en vais, fit Manuel qui n’était pas particulièrement endurant.

— Comment voulez-vous donc qu’on dise ?

— Manuel tout court.

— C’est bon, je vous appellerai Manuel tout court. Mais pour un drôle de nom, c’est un drôle de nom. Voulez-vous de la salade, Manuel tout court ?

Il se leva avec un geste irrité.

— Oh ! Jonquille ! s’écria Pierre, comment peux-tu le tourmenter ainsi ?

— Rasseyez-vous, fit-elle d’un ton impérieux, est-ce qu’on plante si vite la compagnie ? Voilà de jolies manières ! Soyez tranquille, j’ai fini de rire à présent.

Le dîner s’acheva en silence, puis la mère Salomé sortit pour quérir au grenier l’équipement qu’elle voulait offrir à Manuel.

À peine la porte fut-elle fermée :

— Faisons la paix, s’écria Jonquille en se tournant vers Manuel. Il fallait dire que vous n’aimiez pas à être taquiné ; je ne le ferai plus, je vous le promets… jusqu’à la prochaine fois.

Elle lui tendit la main.

— Ôtez de votre figure cette vilaine fronce, dit-elle ; je vous pardonne.

— Eh bien ! dit Manuel subitement, je fais la paix, mais il y a une condition.

— Laquelle ?

— Répondez à ceci : Constant Loison prétend que vous serez à lui… moi, je n’en crois rien.

Jonquille fronça le sourcil.

— Croyez-le ou non, ça m’est bien égal, fit-elle, l’air hautain.

— Ça ne m’est pas égal, à moi, dit Manuel.

— Non ? et pourquoi ?

Femme qui questionne commence à s’apaiser.

— Parce que, répondit le jeune homme sans hésitation, je vous souhaiterais un autre mari.

Jonquille haussa les épaules.

— Grand merci, dit-elle.

Puis elle sourit.

— Si vous n’aviez pas été bon pour Pierre, je vous taquinerais encore un peu, ça forme le caractère des jeunes gens. Mais je vous dirai que Constant Loison en a menti. Faites-le lui savoir ; du reste, je me charge de le lui dire moi-même à la première occasion.

Ici, la mère Salomé rentra, jetant sur la table sa charge de friperie.

— Choisissez là-dedans, dit-elle, tandis que ses mains crochues tournaient et retournaient chaque pièce d’habillement, tâtant les coutures, sondant les poches, car on trouve parfois de l’argent caché dans les doublures des vieux habits.

— Voici les guêtres, bon drap, deux rangées de boutons. Vous n’avez pas besoin de blouses, par hasard ? J’en ai là une demi-douzaine qui étaient à mon mari, tout battant neuves ; je cousais la dernière quand il a décampé pour l’autre monde ; s’il était parti quinze jours plus tôt, je n’aurais pas acheté la toile ; autant de perdu. J’ai aussi là-haut un joli coffre à serrure, pour mettre vos affaires dedans, ça vous conviendrait. Un tour de clef et votre bourgeoise n’y pourrait fourrer les doigts… Et des gilets de flanelle, en avez-vous ? On ne peut pas être contrebandier sans ça. La flanelle chasse les rhumatismes, c’est connu, autrement vous êtes perclus avant trente ans… Allons, faites votre choix.

Manuel examinait le pistolet couvert de rouille et démantibulé, qui ressemblait plutôt à un ustensile de cuisine hors d’usage qu’à une arme de guerre.

— Ça, vingt francs ? dit-il en essayant de faire jouer la détente qui résistait et se grippait. Ça en vaut dix.

— Huit, tout au plus, interrompit Jonquille, décidée à combattre pour la justice et le droit, bien qu’elle fût rouge de honte et que sa mère lui jetât des regards furieux. Quant aux blouses…

— Quel bazar ! dit une voix joviale, tandis que la porte s’ouvrait toute grande. Ah ! mère Salomé, vous essayez aussi d’enfiler ces vieilles blouses à Manuel. Connu, le truc ! Vous les avez offertes à tous les gars qui ont passé chez vous depuis l’an Un de la république. Vous oubliez que votre défunt homme, – paix à son âme, – était un très petit homme, comme dit la chanson.

Et Firmin Mitou se mit à fredonner :

Le chat l’a pris pour une souris…

Ô chat ! ô chat ! c’est mon mari !

Mon Dieu, quel homme, qu’il est petit !

Jonquille semblait soulagée, elle retourna s’asseoir à côté de Pierre ; la vieille brocanteuse avait affaire maintenant à forte partie. Après bien des pourparlers, Manuel choisit les articles nécessaires à son équipement, et Firmin, qui marchandait avec ardeur, obtint finalement une réduction de moitié sur le prix que l’aubergiste avait d’abord déclaré « le juste prix ».

Firmin Mitou, à qui son nouveau collègue avait inspiré une sincère estime en le secouant avec tant d’énergie, quand il l’avait pris pour un douanier, Firmin Mitou daigna entrer, après quelques cérémonies, dans le plan que Manuel lui proposa. Pour en discuter les détails en tête-à-tête, ils prirent le bateau et remontèrent le cours de la rivière jusqu’à une petite distance de la maison ; car il faisait trop chaud pour rester dans la salle, et qui sait si le long du chemin les buissons n’auraient pas d’oreilles ?

Arrivés à un endroit où la rivière s’étale sur un fond large et sablonneux, tout parsemé d’énormes pierres, ils amarrèrent leur barque entre deux blocs et s’étendirent sur les bancs, fumant leur pipe sans mot dire, comme des Indiens en conseil de guerre. Au bout d’un grand moment, Firmin se souleva nonchalamment sur son coude.

— Nous aurons du grabuge ce soir, dit-il en montrant du bout de sa pipe une flotte de gros nuages livides qui voguaient lentement dans le ciel au-dessus de la rivière. À cette saison, nous avons de fréquents orages ; le courant les attire. Fameux temps pour nous, mon collègue !

— Oui ? fit Manuel avec indifférence.

— Parbleu ! quand le ciel crache des éclairs à droite et à gauche et qu’il pleut des ficelles, crois-tu que nos chers cousins les gabelous se mettent en campagne ? Allons donc ! ils aiment mieux le linge sec que le linge mouillé sur la peau… À moi, ça m’est égal, je suis en caoutchouc. Mais nous n’aurons pas le plaisir de leur tirer notre chapeau ce soir, je t’en réponds.

— Combien d’expéditions nous faut-il encore pour liquider le stock à Constant ? demanda Manuel.

— Quatre ou cinq, en y mettant toute la bande. Mais nous n’aurons qu’Arsène ce soir avec nous ; les autres sont de noce chez l’oncle Gaillard, qui marie sa fille.

— Donc il nous faudrait quinze jours à peu près pour arriver au fond de tas ?

— Oui, mais qu’importe ? Quand il n’y a plus de besogne, il y en a encore. Constant refera des achats ; chez la mère Salomé, le coin des marchandises ne désemplit pas.

Manuel restait songeur.

— Est-ce que Constant Loison n’est vraiment jamais allé avec vous, là, jamais ?

— Par ma foi, nous en serions bien engamachés ! ça n’a pas de nerf, ce paroissien-là ; ni jarret, ni poignet, ni reins, ni rien… Tiens, ça rime ! fit-il enchanté. Et ça m’est venu tout seul, ma parole, sans préméditation. Dire que l’autre jour j’ai voulu faire un quatrain pour un baptême et que je n’ai jamais pu en venir à bout !

Mais Manuel tenait à son idée.

— Combien gagne-t-il sur sa marchandise ?

— Sais pas. Le double de ce qu’il nous donne, j’imagine. Il a ses capitaux dans l’affaire, tu comprends.

Il y eut un nouveau silence. Des bouffées de fumée bleuâtre montaient de la barque que le flot en passant faisait osciller comme un berceau. Les deux compagnons tombèrent dans une demi-somnolence, que la lourde chaleur de l’après-midi et le clapotage monotone de l’eau changèrent bientôt en un profond sommeil. De son banc trop étroit, Firmin roula au fond de la barque où il allongea commodément ses grands membres, sans même entr’ouvrir les yeux pour se reconnaître. Manuel était étendu sur le dos, rêvant qu’il était à la fabrique.

— Oh ! ce bruit ! ce bruit de machine ! murmurait-il en dormant. J’en deviendrai fou, c’est sûr…

Au bout d’un quart d’heure, il se réveilla. Le soleil le frappait en plein visage. Il se tourna de côté et prêta l’oreille un moment au bruit léger de l’eau, que son sommeil avait amplifié au point d’en faire la respiration gémissante d’une machine à vapeur.

En cet instant, quelqu’un les héla de la rive. C’était Arsène Leroux, sur lequel Manuel et Firmin comptaient pour l’expédition projetée, un garçon solide, trapu, fort et placide comme un bœuf. Il ne brillait ni par la vivacité d’esprit ni par une grande éloquence ; Firmin Mitou l’appréciait fort, car il lui laissait toute la place dans la conversation. Il ne montrait jamais ni satisfaction ni déplaisir ; sa remarque la plus fréquente était : « Les pierres sont dures. » Cette vérité incontestable lui paraissait s’adapter à toutes les circonstances de la vie. Voyant ses deux associés sur la rivière, il s’assit tranquillement au bord du chemin.

— Il fait chaud, hein ? lui cria Manuel.

— Trop chaud pour parler, répondit-il en secouant la tête.

— Nous avons un petit coup d’air frais ici, au milieu du courant, reprit son interlocuteur. Je vais vous chercher.

Arsène inclina la tête avec condescendance, tandis que Manuel prenait les rames et approchait du bord. L’autre descendit la berge à sa rencontre, mais son pied se prit dans une racine traînante et il tomba en avant sur les cailloux.

— Pas de mal ! fit-il en se relevant aussitôt.

Puis il trempa dans l’eau sa main droite, dont la paume était écorchée.

— Les pierres sont dures, dit-il avec flegme.

Firmin Mitou s’était réveillé ; les trois compagnons s’assirent côte à côte dans la barque et Arsène fut mis au courant du projet. Du reste, les détails lui importaient peu, il manquait absolument d’initiative, ce n’était pas lui qui eût jamais combiné un plan ; il chargeait sur ses épaules le sac qu’on lui avait rempli et marchait tout droit où on lui disait d’aller. L’argent qu’il gagnait à ce métier, il le donnait à sa mère, bonne femme chargée de famille, qui traitait son fils aîné comme un bambin et lui donnait encore des bourrades. Pour écouter des délibérations, il était inestimable ; les longueurs parlementaires ne l’impatientaient jamais : il opinait du bonnet, admirant chaque orateur et disant avec modestie : « Ce n’est pas moi qui pourrais en dévider aussi long ! »

— Tu as bien saisi, hein ? dit Firmin Mitou en le poussant du coude pour conclure.

— Suffit ! répondit-il avec nonchalance : va devant, on suivra bien.

— Nous ne serons pas à noce, ce soir, le temps se gâte.

— Ça s’est déjà vu.

— Tu es un brave, s’écria Firmin en lui frappant sur l’épaule. Allons faire une partie.

Manuel fut contraint d’avouer qu’il ignorait totalement la noble science du jeu de quilles ; ses compagnons ne perdirent pas de temps pour l’y initier. De partie en partie, l’après-midi s’écoula vite ; l’heure du souper arriva, puis il fallut se préparer au départ.

Jonquille servait les trois contrebandiers ; plus réservée qu’à l’ordinaire, elle ne disait pas grand-chose. Ils la prièrent en vain de leur chanter une chanson.

— Pour trois, cela n’en vaut pas la peine, répondit-elle sèchement.

— De l’eau-de-vie, alors ! s’écria Firmin, il faut bien qu’on se monte la tête avec quelque chose avant de partir.

Sans répondre, elle prit sur la table trois petits verres à liqueur, les remplit parcimonieusement et remit la bouteille sous clef.

— Encore un ! dit Firmin en vidant son verre d’un coup.

Elle secoua la tête.

— Pas une goutte de plus. Êtes-vous fous ? tenez-vous absolument à vous casser les jambes ? Allons, préparez-vous, il est temps de vous mettre en route.

Manuel était très désappointé. Jonquille craignait-elle de faire trop maigre recette en chantant pour trois auditeurs seulement ?… Il avait bonne envie de le lui demander, un sentiment de courtoisie naturelle le retint. Son gousset était bien garni ; mais comment dire à Jonquille qu’il jetterait de bon cœur dans son tablier un écu par chanson ?

Le départ fut morose, presque lugubre ; le corps d’expédition manquait d’enthousiasme, la campagne s’annonçait mal.

— Nous étions plus gais, l’autre soir, dit Firmin en jetant à la jeune fille un regard de reproche.

— Les soirs se suivent et ne se ressemblent pas, répondit-elle avec indifférence. Croyez-vous donc que je sois toujours en humeur de chanter, comme une boîte à musique ?

Il pleuvait à verse. Jonquille s’enveloppa dans un vieux châle qui avait déjà subi tous les outrages du temps. Elle marcha la première au bateau. Manuel et Firmin la suivaient, puis Arsène qui ouvrit avec flegme un immense parapluie de coton rouge.

— Est-ce que tu vas marcher sous ce toit jusqu’en France ? demanda Firmin en se retournant.

— À quoi bon se faire mouiller ? répondit-il. Je laisserai mon parapluie à Jonquille. Elle s’achotera dessous en nous attendant.

Il s’assit auprès de la batelière, l’abritant aussi bien que possible sous le vaste dais, et lui jetant des regards timidement épris, auxquels la nuit noire enlevait beaucoup de leur efficacité. L’événement ne donna pas tort à sa prudence. Comme ils abordaient à l’autre rive, l’averse cessa, Arsène put tâter avec satisfaction ses épaules parfaitement sèches, tandis que ses deux compagnons sentaient une froide humidité pénétrer leur blouse et leur chemise.

Comme il était peu probable que les gabelous fussent en campagne cette nuit-là, on prit un chemin plus aisé que celui avec lequel Manuel Vincent avait déjà fait connaissance. Il montait obliquement dans les rochers, et était plutôt long et fatigant que vraiment dangereux. Le gravir était une corvée essoufflante, ennuyeuse, à laquelle manquait complètement la poésie du danger. L’orage grondait toujours, mais dans le lointain ; la pluie traînait après lui. Tout au fond du ciel, des lueurs électriques palpitaient continuellement. Le chemin était détrempé, glissant ; il fallait s’arrêter souvent pour secouer la terre qui alourdissait les semelles. Nulle excitation ; pas de gradins à escalader comme l’autre nuit, rien à faire qu’à mettre un pied devant l’autre, sans le moindre enthousiasme, avec la pluie sur le dos et une courroie qui meurtrissait les épaules.

— Quelle scie ! murmura Manuel en s’arrêtant.

— C’est le métier, répondit Firmin.

— Les pierres sont dures, ajouta Arsène. Marche !

« Tout ça, c’est la faute à Jonquille, pensait Manuel avec amertume ; si elle avait voulu seulement, elle nous aurait mis du feu sous les talons. Est-ce que j’aurais senti la pluie l’autre soir ?… j’aurais passé sous des jets de pompe sans m’en apercevoir. Mais elle veut faire la renchérie ! »

Au bout de deux heures, ils arrivèrent au hameau qu’habitait le petit épicier. Comme leur charge consistait uniquement en sucre et en tabac, ils la laissèrent tout entière chez lui et le prièrent de leur donner asile pour le reste de la nuit.

L’épicier était un brave homme, sous ses airs matois ; de plus, il tenait à se mettre au mieux avec ses fournisseurs contrebandiers, grâce auxquels son commerce florissait. Il alluma un grand feu sur le foyer, autour duquel les trois hommes se séchèrent ; puis le grog circula dans un grand pot brun où il se tenait chaud. Firmin redevenait bavard, Arsène Leroux acceptait le grog comme la pluie, avec une inaltérable placidité. Manuel seul tardait à se rasséréner.

Cette seconde expédition, moins glorieuse que la première, jetait un froid sur ses espérances. Il avait vu d’abord le côté poétique du métier ; il ne savait pas encore que tout bon contrebandier doit être à la fois hardi gymnaste, cœur résolu et bête de somme à l’occasion, pour endurer, comme un cheval qui tourne autour du pressoir, la monotonie abêtissante des corvées.

Il dormit peu, bien que le foin de la grange fût sec à souhait et qu’il eût en outre une excellente couverture ; il s’enfiévrait à se demander si, en refusant de chanter, Jonquille avait agi par hostilité personnelle envers lui, par rancune de leur petite escarmouche, ou bien si ce n’était qu’un de ces caprices dont elle avait ample provision ? Manuel brûlait d’interroger Firmin à cet égard, mais sa fierté l’en empêcha ; du reste, il se répéta plusieurs fois que les lubies de Jonquille ne lui « faisaient ni chaud ni froid », et il finit presque par le croire.

Au petit jour, il s’endormit ; quand il se réveilla, Arsène était déjà parti, mais Firmin Mitou, qui possédait la précieuse faculté de pouvoir se passer de sommeil à volonté, et de dormir au contraire par provision, quand l’occasion s’en présentait, Firmin Mitou était encore dans les bras du rêve. Sa figure épanouie était entourée d’une auréole de brins de paille fichés dans ses cheveux ; le bras droit replié sous sa nuque, un foulard de coton à grands carreaux rouges et bleus noué lâchement autour de sa tête, Firmin rêvait peut-être qu’il était roi d’Yvetot.

Manuel le réveilla sans tarder ; il était impatient d’arranger une nouvelle expédition pour le soir même. Son compagnon bougonna bien un peu contre cet excès de zèle, mais il finit par consentir et promit de se trouver chez la mère Salomé à l’heure dite. Puis les deux contrebandiers, vétéran et débutant, se séparèrent et rentrèrent chez eux par le plus court chemin.

VI

Revenu au logis, Manuel se jeta sur son lit et essaya de dormir, mais en vain ; il faisait trop chaud, on allait et venait dans la maison, les marches de l’escalier craquaient, le réveillant en sursaut chaque fois qu’il tombait dans une demi-somnolence. Enfin, il se leva impatienté.

« Si j’allais là-bas ? pensa-t-il. J’aurais toute la journée pour rafistoler mon pistolet… Ce n’est pas pour Jonquille, au moins, que j’y vais. Elle pourra le croire si elle veut, elle s’est mis dans l’esprit que tous les hommes sont amoureux d’elle ; mais je lui montrerai bien qu’il n’y a pas de règle sans exception. Je ne lui veux pas de mal, pourtant ; même j’aurais plutôt… là, un brin d’amitié pour sa gentille petite tête et ses airs… oui, pour ses airs de fierté. Il faut bien qu’elle tienne sa place, qu’elle se fasse respecter… elle a raison, ce n’est pas moi qui le lui reprocherais. Quant à ces caprices, refuser de chanter, par exemple, quand on l’en supplie, voilà qui est mal. Pierre devrait lui en dire un mot. Moi, je ne vais pas faire le maître d’école et la sermonner, car elle m’aurait bien vite remis à ma place. »

Ce disant, il prit son chapeau, mit dans sa poche quelques menus outils qu’il avait apportés de la fabrique, ainsi qu’une feuille de papier d’émeri. Dans la hâte qu’il avait sans doute de revoir son pistolet, il descendit la route au pas accéléré et se mit finalement à courir jusqu’à ce que le souffle lui manquât. Quand, à l’entrée de la gorge du Châtelot, il aperçut la maison de Jonquille, il ralentit le pas et prit même des airs flâneurs, s’arrêtant pour jeter des cailloux dans la rivière.

Mais tout à coup, à sa grande surprise, il vit une fenêtre s’ouvrir au premier étage ; c’était celle de la chambre de Pierre ; Jonquille y parut un instant et lui fit signe de la main. Il se hâta d’approcher ; mais comme il arrivait au seuil de la maison, Jonquille descendit l’escalier à sa rencontre. Pâle, les yeux troublés, les lèvres tremblantes, les deux mains étendues pour accueillir Manuel, ce n’était plus la Jonquille froide et impérieuse de la veille.

— Ah ! que vous faites bien de venir ! Pierre est malade, ma mère est absente, je ne savais plus à quel saint me vouer. Montez, montez vite !

Il la suivit aussitôt dans la chambre de Pierre, où il n’était pas encore entré. Le jeune garçon était affaissé dans son vieux fauteuil, les paupières closes, une ligne livide s’étendant sous les yeux comme une meurtrissure, et les dents serrées derrière ses lèvres entr’ouvertes et bleuâtres.

— Il s’est évanoui pendant que je l’aidais à s’habiller, murmura Jonquille ; cela lui arrive quelquefois… Je n’ai pas pu le remettre sur son lit, il est trop lourd pour moi quand il ne s’aide pas du tout.

Manuel s’inclina vers l’enfant et le prit dans ses bras avec tendresse, avec compassion, comme on porterait un pauvre agneau meurtri. Il le posa doucement sur le lit, puis se tourna vers Jonquille.

— Que faut-il faire à présent ? demanda-t-il assez embarrassé.

— Restez ici pendant que je vais à la cuisine chercher du vinaigre. Ah ! mon Dieu ! que vous avez bien fait de venir, répéta-t-elle avec ferveur en s’éloignant.

Demeuré seul, Manuel prit la main de Pierre entre les siennes et se mit à la frotter doucement. Pauvre petite main, si frêle et si froide ! Il se rappela que, la veille, elle s’était glissée dans la sienne, en signe de pardon. En voyant l’enfant aussi pâle, aussi immobile que si son âme se fût envolée, Manuel sentit un remords lui traverser le cœur :

« Pauvre petit ! je lui ai fait de la peine, se dit-il, et par quelle injustice ! Jonquille est bonne, elle est douce comme une vraie femme. Il faut la voir ici, dans cette chambre, pour la connaître. »

Jonquille remontait l’escalier, tenant à la main un bol plein de vinaigre et une serviette.

— C’est cela, dit-elle avec un geste d’approbation à Manuel qui craignait d’être bien gauche. Frottez-lui les mains, mais doucement.

Elle déchaussa son frère et lui enveloppa les pieds dans des flanelles, puis elle baigna les tempes et le front d’une main légère, dont Manuel ne pouvait s’empêcher de suivre tous les mouvements. Elle baissait les yeux et ne disait rien ; on voyait qu’elle se faisait violence pour rester calme. Parfois elle se penchait et mettait sa joue tout près de la bouche de Pierre, pour sentir si le souffle revenait. Il n’y avait plus rien d’impérieux en elle, au contraire, sa voix avait une intonation presque suppliante, étrangement altérée.

— Pierre, mon chéri ! murmura-t-elle en appuyant ses lèvres fraîches sur la joue glacée de son frère.

Tout à coup, elle se redressa, étendant les mains vers Manuel avec un mouvement de terreur subite, les yeux dilatés, les lèvres blanches.

— Est-ce qu’il est… Non, non, ô mon Dieu !

Et elle se glissa à genoux, sans larmes, en murmurant :

— Je n’ai que lui !

Manuel, pâle aussi, le cœur serré d’une grande compassion, se pencha vers Pierre, et appuya doucement son oreille sur la poitrine de l’enfant.

— Il vit, dit-il, j’entends son cœur qui bat. Relevez-vous, Jonquille, faisons quelque chose.

Pendant une demi-heure encore, leurs efforts furent vains ; ils avaient beau interroger avec angoisse ce pauvre visage si doux et qui gardait encore son expression de calme patience ; ils n’y surprenaient pas le moindre tressaillement.

— Si j’essayais, dit Manuel, de porter Pierre près de la fenêtre, et que nous fassions un grand courant d’air ?… cela lui aiderait peut-être à revenir.

— Essayons encore cela, répondit Jonquille sans lâcher la main de Pierre et en jetant un regard angoissé sur sa figure aussi blanche que les oreillers qui la soutenaient.

Manuel s’approcha ; pour la seconde fois, il souleva dans ses bras le poids inerte de ce pauvre petit corps immobile.

— Ouvrez vite les deux fenêtres et la porte, dit-il à Jonquille.

Mais au même instant, soit que la crise arrivât naturellement à son terme, soit que l’effet des soins prodigués à Pierre se fît sentir, l’enfant ouvrit les yeux. Manuel et Jonquille poussèrent ensemble une exclamation. Le jeune homme resta immobile au milieu de la chambre avec son fardeau. Mais Pierre, en cherchant sa sœur du regard, dit tranquillement, quoique avec effort :

— J’ai dormi, je n’ai plus mal.

Comme le jour précédent, sa tête était inclinée sur l’épaule de Manuel. Celui-ci s’approcha de la fenêtre et s’assit doucement, sans relâcher l’étreinte de ses bras, auxquels Pierre s’abandonnait comme un petit enfant. Jonquille ouvrit la croisée ; une bouffée d’air de la rivière entra, avec le bruit plus distinct du courant. Pierre se souleva un peu, respira profondément et laissa sa tête retomber avec un visible bien-être sur son robuste oreiller.

— Comme tu nous as fait peur ! dit Jonquille.

Ce « nous » auquel elle n’attachait pas grande importance peut-être, s’en alla rejoindre dans le trésor de Manuel les deux mots porte-bonheur qu’elle lui avait chuchotés au début de sa première expédition. Au même instant, la jeune fille, qui était debout derrière Manuel, s’inclina par-dessus son épaule pour embrasser Pierre avec une effusion de tendresse presque maternelle. Ses cheveux effleurèrent la tempe du jeune homme, qui tressaillit jusqu’au fond de son être.

Tournant la tête pour apercevoir Jonquille, il rencontra son regard et au même moment elle sourit. Ce sourire, il l’avait obtenu une fois déjà ; il n’en avait point oublié la suavité, presque mélancolique à force d’être passagère.

— C’est Manuel qui a trouvé le vrai moyen de te faire revenir, dit Jonquille avec un accent plein de reconnaissance.

— J’étais donc parti comme les autres fois ? dit Pierre fiévreusement.

— Oui, et pour un long voyage, car tu as bien tardé à revenir. Ne t’en va plus ainsi, mon Pierre.

Il la regarda longtemps, entr’ouvrit les lèvres comme pour dire quelque chose, mais resta cependant silencieux. Jonquille lui prit les mains avec vivacité, elle semblait lire dans ses yeux.

— Ne te fatigue pas à parler, dit-elle précipitamment ; après cette crise, tu as besoin de repos. Manuel, restez comme vous êtes, Pierre est mieux dans vos bras que sur son lit. Je vais descendre un instant, mon chéri, pour préparer quelque chose qui te remontera tout à fait.

Elle ouvrit doucement la porte. Manuel et Pierre restèrent seuls. Au bout d’un moment, Pierre dit :

— Vous m’avez soigné avec Jonquille pendant que j’étais… parti ?

— Oui, mon enfant.

— Et vous ne direz plus que Jonquille est un garçon, n’est-ce pas ?

Manuel sentit le rouge lui monter jusqu’à la racine des cheveux.

— Non, plus jamais, répondit-il à mi-voix.

Après cela, le jeune homme et l’enfant restèrent silencieux jusqu’au retour de Jonquille. Elle avait préparé un cordial quelconque, que Pierre but pour lui faire plaisir.

— Je suis fatigué, dit-il ensuite. Je ferai mieux de me coucher.

Manuel, pensant alors que le frère et la sœur préféraient être seuls, sortit discrètement en recommandant à Jonquille de l’appeler si elle avait besoin de lui. Il prit son pistolet dans l’armoire où il l’avait serré la veille et alla s’établir au coin du mur du jardin avec tout son attirail. À quoi songeait-il tout en frottant et en fourbissant son arme ? Chose étrange, c’était à la nécessité de gagner plus d’argent. Cette question, qui dans beaucoup d’esprits flotte constamment à la surface, ne s’était imposée à Manuel que par intervalles, dans des moments de gêne, de dèche, comme il disait. Ses goûts étant peu dispendieux, des gains très modiques lui avaient suffi. Aujourd’hui, il sentait l’ambition lui venir. Il aurait bien trouvé la raison de ce changement, s’il avait voulu, mais il ne se souciait pas d’y réfléchir trop.

« Il est temps que je fasse ma petite pelote, songeait-il, on ne sait ce qui peut arriver. Qu’un accident, par exemple, m’empêche de travailler pendant quelques mois, me voilà réduit à l’hôpital, ce qui ne serait pas drôle. Ou bien, si je trouvais à m’établir ? il faut des fonds pour cela. L’argent est le nerf de tout. Prenons Jonquille par exemple – une simple supposition, bien sûr –, est-ce qu’elle accepterait un mari sans le sou ? Et moi – toujours par supposition, car si je pense à elle… de temps en temps, elle ne pense certainement pas à moi –, est-ce que j’oserais me présenter sans pouvoir lui dire : « Compte sur moi pour te donner, à toi et à Pierre, tout ce qu’il vous faut. »

Là-dessus – oh ! simplement pour illustrer son exemple et supposer des cas impossibles –, il se demanda combien coûterait un mobilier neuf pour les deux chambres du premier, celle de Jonquille et celle de Pierre ; et quel pouvait bien être le budget d’un ménage de trois personnes. Ces calculs, de pure fantaisie, il se le répétait, l’absorbèrent longtemps. Il avait dans l’esprit un plan tout fait.

Après avoir travaillé pendant une quinzaine au bénéfice de Constant Loison, pour payer en quelque mesure son introduction dans la bande, il ferait une entreprise à lui tout seul. La petite somme qu’il avait mise de côté, pourquoi ne la risquerait-il pas ? Pourquoi ne pas travailler à son compte ? Était-il juste que Constant Loison empochât tout le profit ? Bien enveloppé dans ses couvertures, il se dorlotait chaudement, tandis que les associés risquaient leur vie sur quelque pierre branlante. Le bien lui venait en dormant. Pourquoi ? parce qu’il avait des écus « qui faisaient des petits », suivant l’expression des contrebandiers. Lui aussi, Manuel, avait des écus. Un très petit magot, à la vérité, mais qui pouvait porter intérêt tout comme un autre. Il achèterait des marchandises, les transporterait lui-même, et il trouverait des débouchés. Le grain serait double.

Manuel se leva d’un bond dans son impatience.

La nuit lui semblait lente à venir ; pourvu que les compagnons fussent en nombre, on ferait une fameuse brèche dans cette masse de ballots qui s’entassaient encore au fond du cabinet noir. Et s’ils consentaient à travailler la nuit suivante, quel fameux coup de collier ce serait ! mais il fallait user de prudence, les douaniers pourraient enfin prendre l’éveil.

« Comment Constant acceptera-t-il la chose, quand je lui expliquerai mes plans ?… Il faudra que je trouve un moyen de l’amadouer. »

Manuel espérait bien dîner en tête-à-tête avec Jonquille, mais il fut déçu. À midi précis, deux ou trois contrebandiers arrivèrent. Jonquille mit le couvert pour eux, posa les plats sur la table, puis elle monta chez Pierre et n’en redescendit que fort tard dans l’après-midi.

Manuel était mécontent ; il avait cru faire un pas dans l’intimité de Jonquille, et voilà qu’elle le traitait comme les autres, avec une parfaite indifférence. N’avait-il donc pas vu son angoisse, passé par les mêmes alarmes, fait de son mieux pour lui venir en aide ?… Cette heure de commune anxiété était un lien entre eux deux ; pourquoi essayait-elle déjà de le rompre ?

Après le dîner, on fit la sieste comme à l’ordinaire autour du jeu de quilles. Manuel, qui commençait à sentir le besoin de sommeil, s’endormit profondément, étendu sur une planche, les bras croisés sous sa tête en guise d’oreiller. Ni le bruit des boules roulant non loin de lui, ni la conversation bruyante de ses camarades ne troublèrent son repos.

Quand il se réveilla, le soleil s’inclinait au fond de la gorge, les contrebandiers avaient quitté le jeu ; assis au bord du talus, ils discouraient entre eux. Arsène Leroux et Firmin se trouvaient au milieu de la bande, mais un autre des contrebandiers avait disparu, et Manuel remarqua son absence. Quand il s’approcha, on lui fit place ; on avait cessé de le considérer comme un intrus, et même on lui témoignait une certaine cordialité. Firmin Mitou mâchonnait sa barbe d’un air rageur, les autres avaient des mines solennelles, l’entretien semblait moins animé que de coutume.

— Pierre va mal, dit le voisin de Manuel en le poussant du coude.

Le jeune homme tressaillit.

— Comment le savez-vous ?

— Jonquille a envoyé Michel chercher le docteur.

Pour le coup, Manuel bondit.

— Et vous m’avez laissé dormir ? personne ne m’a rien dit ! s’écria-t-il.

— Jonquille l’a défendu. Elle n’a pas voulu d’Arsène, ni de Firmin, qui s’offraient ; elle a dit que vous étiez fatigués, vous trois, de la nuit dernière, et qu’il fallait ménager vos jambes pour ce soir.

Manuel haussa les épaules avec impatience.

— Ça n’a pas de sens !… il fallait me réveiller tout de même… Michel ? qui est ça, Michel ? ce gros court qui s’essouffle en montant ? Il lui faudra deux heures pour arriver au village. Moi, j’aurais couru tout le temps…

Puis, oubliant son dépit à mesure que l’inquiétude venait :

— Vous dites que Pierre est plus mal ?

— Oui, il a été longtemps sans connaissance ce matin, Jonquille a eu grand’peur. Maintenant il souffre, le pauvre petit ; le médecin pourra lui donner quelque chose qui calmera les douleurs, peut-être.

Manuel ne répondit pas ; pour rien au monde il n’eût raconté l’heure d’angoisse qu’il avait passée avec Jonquille auprès de l’enfant évanoui. Il s’éloigna. Son agitation, son chagrin jaloux augmentaient à chaque minute. Ce n’était pas, se disait-il, pour lui épargner cette fatigue que Jonquille avait choisi un autre messager ; elle aimait à éparpiller ses faveurs. Ce Michel, un lambin, arriverait trop tard, bien sûr ; le docteur serait en courses, Michel ne saurait où le trouver, il n’aurait pas même assez d’intelligence pour passer à la pharmacie et demander quelques conseils ou un calmant. Manuel, lui, aurait poursuivi le docteur et l’aurait ramené, de gré ou de force. Et, pendant tout ce temps, Pierre souffrait ; sa sœur, bien sûr, se mourait d’impatience et d’inquiétude…

Manuel en était là de ses réflexions chagrines quand il vit deux hommes descendre le sentier ; c’étaient Michel et le docteur. Celui-ci, qui venait au Saut-du-Doubs voir un malade, avait rencontré en chemin le messager de Jonquille et l’avait accompagné sans retard. Quand il entra dans la cour, tous les contrebandiers touchèrent leur bonnet ; Michel, très glorieux de sa bonne chance, se hâta de la raconter, tandis que le docteur disparaissait dans la maison.

— As-tu fini ?… dit Manuel impatienté. Tu as eu du bonheur, voilà tout. Pas besoin de t’en vanter.

Firmin, secrètement jaloux lui aussi, exprima la même opinion, et Michel, qui n’avait pas la réplique très prompte, se vit « couper le sifflet », comme il le disait lui-même avec amertume.

Cependant, Manuel, les yeux fixés sur les volets clos du premier étage, se demandait avec inquiétude ce qui se passait là-haut, dans la chambre de Pierre. Machinalement, il se dirigea vers la maison, poussa la porte entrebâillée. La cuisine ouvrant sur l’étroit corridor était déserte. Manuel y entra pour attendre le départ du docteur. Au bout de dix minutes, un pas d’homme fit crier l’escalier, et Manuel entendit en même temps un frôlement de robe ; Jonquille descendait avec le médecin.

— Je désire savoir ce que vous en pensez, disait-elle, ne me cachez rien.

— Eh ! ma fille, ce que j’en pense, vous le savez aussi bien que moi, répondit le docteur avec brusquerie. Je vous l’ai déjà dit, nous ne pouvons guérir Pierre ; c’est merveille que nous l’ayons fait durer jusqu’ici. Voyez à ce que rien ne lui manque ; s’il souffre, donnez-lui ce calmant dont vous avez l’ordonnance ; qu’il ait une bonne nourriture, du soleil et du grand air, voilà tout.

— Et je le garderai encore longtemps avec moi, n’est-ce pas, docteur ?

Il lui mit la main sur l’épaule.

— Sa vie est bien fragile, ma pauvre enfant, toutefois, soignez-le comme s’il devait guérir. Chaque jour est autant de gagné.

Là-dessus, il sortit. Jonquille ferma la porte et revint à pas lents, tête baissée, le long du petit corridor sombre. Au pied de l’escalier, elle s’arrêta, cachant sa figure dans ses mains. Elle entendit un pas, leva les yeux ; Manuel était devant elle, mais elle ne songea pas à s’en étonner. Il lui prit les mains ; elle le laissa faire, et pendant un grand moment ils restèrent en face l’un de l’autre, sans dire un mot. Mais tout à coup Jonquille se dégagea :

— Dites-moi ce que vous en pensez, vous ? fit-elle en serrant convulsivement ses deux mains derrière son dos. Le docteur voit tout en noir. Qu’en pensez-vous ?… répondez.

— Je crois, dit-il tendrement, que l’affection peut beaucoup.

— Ah ! que vous êtes bon ! s’écria-t-elle, vous savez ce qu’il faut dire. Oui, je le garderai encore, mon Pierre. C’est que je n’ai que lui… je n’ai que lui ! répéta-t-elle.

Et cette fois, malgré son courage, elle éclata en larmes. La figure tournée vers la muraille, la tête appuyée sur ses deux bras, elle pleura longtemps, tremblant de tout son corps, et répétant par intervalles :

« Pierre, mon chéri !… »

Manuel, à la vue de sa douleur, avait senti un long sanglot sans larmes, ce spasme d’émotion des hommes forts, le serrer à la gorge. Il eût voulu prendre Jonquille dans ses bras, la presser contre son cœur et lui dire tous les mots d’impétueuse tendresse qui lui venaient aux lèvres. Il n’avait jamais pu voir une femme pleurer sans s’émouvoir ; mais elle !… Il semblait à Manuel qu’une main crispée autour de son cœur le serrait à en arrêter les battements ; il ne pouvait prononcer une parole ; tout son sang bouillonnait d’impatience à la vue de cette douleur dont il aurait voulu faire son propre fardeau et que pourtant il ne savait pas consoler.

Jonquille s’était assise sur la dernière marche de l’escalier, cherchant à retenir ses larmes ; il s’assit à côté d’elle, lui passa le bras autour du cou, comme un frère l’eût fait, avec plus de compassion encore que de tendresse, la voyant si mince, si frêle, et toute secouée par ses sanglots.

— Ne pleurez plus, dit-il, prenons courage. Nous serons deux à le soigner, si vous voulez. Je serai son frère, le vôtre aussi Jonquille… si vous ne me permettez pas d’être autre chose…

Il avait parlé par une impulsion subite, presque sans savoir ce qu’il disait. Il s’arrêta, surpris lui-même ; c’était comme si le fond intime de son être avait pris tout à coup une voix pour proclamer un secret que lui-même ignorait encore. Jonquille restait silencieuse. N’avait-elle pas compris ?

Tout à coup, elle se leva.

— Je ne dois pas laisser Pierre, murmura-t-elle.

Manuel s’était levé en même temps.

— Où est cette ordonnance dont le docteur parlait ? Je la porterai au village.

— Inutile d’y aller aujourd’hui, répondit-elle. C’est une potion qu’il avait déjà prescrite la dernière fois, et la bouteille est encore à moitié pleine.

Manuel fut désappointé. Il aurait voulu faire à l’instant quelque chose pour elle.

— Pourquoi envoyer Michel à ma place cet après-midi ? demanda-t-il comme elle montait déjà l’escalier. Promettez-moi qu’à l’avenir vous me choisirez toujours pour vos commissions.

Mais elle secoua la tête.

— Je n’aime pas les promesses, dit-elle, je n’en fais jamais.

Ainsi, ce qu’elle donnait d’une main, elle le retirait de l’autre. Elle avait promis à Manuel de partager son chagrin, puis tout à coup elle se redressait et le tenait à distance… Manuel dut se faire violence pour parler calmement.

— Il faudra bien quelque jour que vous fassiez une promesse, dit-il. Autant vaut commencer aujourd’hui, pour en prendre l’habitude. Entendez-vous, Jonquille, je le veux !

Personne ne lui avait jamais parlé de ce ton. Elle essaya de résister, mais de sa main droite il lui serrait le poignet, de l’autre il lui barrait le passage. Elle se redressa, froide et fière. Toute la lumière de la petite fenêtre placée en haut de l’escalier tombait sur elle, sur ses cheveux en désordre, sur ses yeux étincelants, bien que rougis par les larmes.

— Je le veux, répéta Manuel. Je n’en ai pas le moindre droit, c’est vrai ; mais je ne peux plus endurer vos caprices.

— Vous me faites mal, répondit-elle.

Il lui lâcha immédiatement le poignet et vit que ses doigts y avaient marqué deux raies blanches qui se teignirent d’un rouge bleuâtre à mesure que le sang y affluait de nouveau.

— Je vous demande pardon, murmura-t-il très honteux.

Elle considérait son poignet en silence ; lui, attendait un flot de mots indignés. Elle se pencha vers lui, car elle le dominait de deux marches, et lui posant un doigt sur l’épaule :

— Je promets, dit-elle, non pas à cause de vos « je veux ! », mais parce que, moi, je veux bien.

Puis elle s’esquiva.

Manuel sortit très songeur. Quelque chose s’était passé là, dans cette courte minute, dont il ne se rendait pas clairement compte. Ce n’était point un engagement. Lui-même avait été poussé, il ne savait par quelle influence, à révéler ce qui devait rester secret encore ; Jonquille semblait avoir agi de même. Ils avaient prononcé des mots vagues, de ces mots magnétiques qui passent comme un éclair, déchirent la nuit, et dévoilent des choses ignorées sur lesquelles l’obscurité se referme tout à coup. On doute encore et pourtant on sait…

Jusqu’au soir, Manuel évita ses camarades ; pendant le souper, il resta silencieux. La mère Salomé était de retour ; personne ne réclama la présence de Jonquille, qui cependant manquait à chacun. Manuel remarqua qu’on buvait plus d’eau-de-vie qu’à l’ordinaire. Comme le départ se préparait, Jonquille parut tout à coup.

— Bonsoir, mes gars, dit-elle, et bonne chance ! La mère vous « ramera » aujourd’hui à ma place. Quand Pierre sera guéri, je vous chanterai autant de chansons que vous voudrez.

Puis elle fit un signe à Manuel.

— Pierre veut vous dire bonsoir. Venez.

Il la suivit. Le jeune garçon était étendu sur ses oreillers, aussi pâle que lorsque Manuel le tenait dans ses bras, mais ses yeux bruns avaient repris leur éclat profond. Il reçut son grand ami avec un sourire.

— Bon voyage, dit-il. Vous reviendrez demain, n’est-ce pas ?

— Sans doute. Es-tu mieux, Pierre ?

— Beaucoup mieux. Demain, je serai tout à fait bien.

Manuel, chose étrange, n’avait jamais embrassé personne depuis la mort de sa mère, qu’il avait perdue à cinq ans. Son père était peu soucieux de caresses ; plus tard, sa vie solitaire l’avait rendu moins expansif encore que la nature ne l’avait fait. Mais un charme puissant l’attirait vers Pierre, une tendresse étrange mêlée de respect et de compassion. Comme il était là, debout, à regarder ce pâle visage, il se baissa subitement et mit sur la joue de Pierre un vrai baiser fraternel. Puis il se redressa un peu honteux, un peu gauche, et sortit. Jonquille le suivit, tenant la lampe de manière à éclairer l’escalier.

— Me permettez-vous de rester ? fit Manuel en s’arrêtant. Il faudra le veiller cette nuit.

Jonquille secoua la tête.

— Non, dit-elle, ce serait contre la règle. Jamais aucun gars n’a passé la nuit dans cette maison. D’ailleurs, s’il faut veiller, la mère et moi pouvons y suffire.

Elle n’avait plus son ton bref et tranchant ; bien au contraire, on eût dit qu’elle tâchait d’adoucir son refus. Manuel la quitta donc et rejoignit ses compagnons.

Ils partirent ; mais les pensées du jeune homme s’attardaient comme des phalènes nocturnes autour de la petite lumière pâle qui brillait à la fenêtre de Pierre. Préoccupé de mille visions confuses, Manuel prit à peine garde au chemin qu’on suivait. Il marchait tête baissée, aussi indifférent qu’Arsène Leroux, qui le précédait de son pas égal et lourd.

Chez l’épicier, leur hôte habituel, on essaya de le dérider en le faisant boire, mais il s’assit à l’écart, les coudes sur les genoux, cherchant à maîtriser ses impulsions fiévreuses. Comment tarder une semaine encore à exécuter son plan ? Il était si impatient de se mettre à l’œuvre qu’il eut de grand cœur retranché ces sept jours de sa vie pour arriver d’un saut à leur terme.

Non pas d’un saut, mais pas à pas, avec une lenteur imperturbable, le terme arriva. En l’attendant, Manuel fit trois ou quatre expéditions nouvelles qui vidèrent complètement le cabinet aux marchandises ; il soigna Pierre, qui se rétablissait peu à peu et pour lequel la promenade journalière dans les bras de Manuel était une source constante de plaisir ; il évita Jonquille et tout entretien avec elle jusqu’au moment où il aurait une proposition définitive à lui faire. Puis, un matin, le terme de son engagement tacite étant venu, il prit le chemin de la ville.

À midi sonnant, il s’arrêtait à la porte de la fabrique, son ancienne prison, attendant la sortie des ouvriers. Bientôt Constant Loison parut au haut des marches ; il fit un geste de surprise en reconnaissant son associé.

— Viens-tu dîner avec moi ? demanda-t-il avec un certain embarras.

Le bruit avait couru parmi les ouvriers de la fabrique que Manuel Vincent s’était enrôlé dans la contrebande, aussi bien des regards curieux se fixèrent-ils sur lui, tandis que, nonchalamment appuyé à la balustrade du perron, il regardait le défilé. Constant Loison n’eût voulu pour rien au monde emmener à sa pension un camarade aussi compromettant.

— Nous dînerons dans ma chambre, dans ta chambre plutôt. Tu verras comme j’ai soigné tes meubles ; je les frotte moi-même, ils rajeunissent tous les jours.

Puis il fit venir du restaurant le plus proche un fricot quelconque, que Manuel attaqua du meilleur appétit.

— Comment vont nos affaires ? demanda Constant.

— Bien. Voici le règlement de compte que Firmin m’a remis pour toi. Toutes les marchandises ont été livrées et payées comptant, rubis sur l’ongle. L’argent est là.

Manuel tira de sa poche un petit sac de forte toile qu’il posa sur la table.

— Firmin en a déduit la paye de la bande suivant les conditions. Chacun a été réglé hier au soir ; le compte est écrit sur une carte, dans le sac. Tu m’en donneras acquit pour Firmin.

Constant parcourut des yeux les colonnes de chiffres, fit l’addition à voix basse.

— Comme ça, vous n’avez pas eu de malchance ? pas la moindre confiscation ?… Cependant, le profit n’est pas grand pour moi, somme toute.

— Ni la peine non plus, dit Manuel avec un peu d’ironie.

— La peine ! la peine !… est-ce que je n’ai pas tous les risques et soucis ? Et c’est merveilleux si mon capital me donne du trois pour cent.

— Pas plus que cela ? fit son futur concurrent un peu désappointé.

— Pas un centime de plus, ma parole d’honneur. Regarde plutôt ; je n’ai pas de secrets pour toi, mon vieux.

Il fit passer sous les yeux inexpérimentés de Manuel une série de chiffres où celui-ci ne vit que du feu, mais d’où semblait résulter que les gains de Constant étaient en effet très modestes et que les frais d’expédition absorbaient le plus clair du profit. Manuel, qui n’entendait rien aux taux de l’argent, ne savait pas que du trois pour cent par semaine équivaut à du cent cinquante par année, et que Constant, malgré ses lamentations, avait son capital plus que doublé au bout de l’an.

— S’il en est ainsi, dit Manuel, je ne te causerai pas une grosse perte, car le bénéfice que tu fais sur moi ne vaut pas la peine qu’on en parle.

— Hein ?… quoi ?… demanda Constant abasourdi.

— Je suis venu aujourd’hui exprès pour t’annoncer la chose. Ne compte plus sur moi. J’ai ramené la chance dans ta bande, c’était tout ce que tu voulais, n’est-ce pas ?

— Ah ! mais… minute ! qu’est-ce que tu me dis là ? Vas-tu rentrer à la fabrique ?

— Merci, j’aime mieux la passe, et j’y reste. Seulement, je me mets à mon compte. J’imaginais ce matin encore qu’on pouvait y gagner gros, mais je vois que je m’étais promis plus de beurre que de pain. Tant mieux ; ça me met à l’aise vis-à-vis de toi. Si tu ne gagnes que trois pour cent sur toute la bande, je ne représente guère que quelques centimes dans le total ; tu ne perds pas grand’chose en me perdant.

Constant, la fourchette en l’air, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, respirait par saccades, comme si une machine pneumatique eût raréfié l’air tout à coup. Cependant, peu à peu sa fourchette s’abaissa, semblable à un pavillon vaincu qui s’affaisse.

— Ah ! dit-il enfin – et son regard, de stupéfait, devint noir et méchant –, ah ! tu me fais concurrence !

— Non pas. Je chercherai d’autres débouchés : j’irai plus loin. Qu’est-ce que ça peut te faire ?

— Et tu débaucheras les autres gars… je n’aurai plus personne.

— Ils n’ont pas d’argent et sont bien obligés d’en passer par toi.

— Tu crois ça ? ils emprunteraient au diable pour suivre ton exemple, et se mettre à leur compte, comme tu dis.

— C’est leur affaire, répondit froidement Manuel. Ah ! ça ? trouves-tu juste, par exemple, qu’ils usent leur vie à te faire un gentil magot ?

— Ils sont bien payés et j’ai tous les risques.

— Je ne dis pas le contraire, mais s’il leur plaît, comme à moi, d’essayer un autre système, as-tu le droit de les en empêcher ?

— Je voudrais en avoir le pouvoir, s’écria Constant hors de lui, et ils verraient !

— Mais tu ne l’as pas, mon bon… Je suis étonné que tu te fâches. Tu pourrais faire un meilleur placement de ton argent : la caisse d’épargne donne le quatre.

Constant Loison n’avait rien à répondre : il était pris dans son propre piège. Pendant un moment, il resta silencieux, méditant une grande vengeance. Pour commencer par une petite, il tailladait avec son couteau le bord de la table qui appartenait à Manuel.

— Ménage mon mobilier, dit celui-ci. Est-ce ainsi que tu t’y prends pour le faire rajeunir tous les jours ?… Mais j’avais un dédommagement à te proposer.

Constant Loison prêta l’oreille.

— J’ai travaillé sept nuits pour toi, je renonce à ma paie, si tu veux. La voici.

Il tira quelques écus dans son gousset et en fit une petite pile sur la table.

— Ce sera le prix de mon entrée dans la bande, car je n’oublie pas que c’est toi qui m’as fait admettre.

— Moi non plus, et je m’en mordrai les doigts longtemps, grommela Constant Loison.

Sans la moindre vergogne, il fit aussitôt main basse sur l’argent que Manuel avait jeté devant lui. Le jeune homme se leva.

— Donne-moi la clef de mon armoire, dit-il.

Constant Loison jeta une clef sur la table ; Manuel s’en empara et fit aussitôt l’inspection de son armoire. La cassette était à sa place, avec son contenu, soixante-dix francs, que Manuel fit passer dans son gousset. Puis il rassembla ses outils, parmi lesquels était un très beau burin fixe qui avait appartenu à son père, et dont il espérait bien tirer cent cinquante francs. Il porta le tout chez un agent de sa connaissance, pour être vendu aux prochaines enchères.

Comme il rentrait, il trouva dans l’escalier Constant qui se rendait à son travail. Les deux hommes échangèrent un regard peu tendre. Cependant, Manuel désirait se séparer en bons termes de son ancien camarade.

— Sans rancune, hein ? dit-il en lui tendant la main. Il y a place pour tous au soleil ; ce n’est pas mon petit commerce qui gâtera le tien.

Mais Constant passa sans lever les yeux. Au bas de la rampe, il s’arrêta.

— Bonne chance ! bonne chance ! ricana-t-il.

Manuel ayant reçu une trentaine de francs comme acompte sur la vente des outils, avait sa bourse bien garnie. Il entra chez un marchand de tabac, fit un achat assez considérable et obtint, contre argent comptant, une réduction qui fut son premier bénéfice. Le marchand devina sans peine à quelle sorte de chaland il avait affaire. C’était chez lui que tous les gens de la frontière se fournissaient. Parfois, revenant en colonne nombreuse d’un pèlerinage à Einsiedeln, munis d’images saintes et d’indulgences pour le reste de leurs jours, ces bons Francs-Comtois faisaient irruption dans la boutique, remplissaient toutes leurs poches vacantes et repartaient allègrement derrière leur curé, tout fiers de terminer leur pieuse expédition par un petit coup de commerce.

Le marchand cligna donc de l’œil, ce qui déplut à Manuel, mais il lui fit des offres avantageuses et le pria très poliment de lui accorder sa pratique.

Le jeune homme s’était bien promis de ne « travailler » que dans les tabacs. Il aurait rougi de nuire en quelque mesure à l’industrie de son canton en faisant la contrebande des ébauches ou des parties « égrenées » de montres pour les fabriques françaises. Il emporta sa pacotille dans une charrette qu’un voiturier lui prêta pour deux jours, et qu’il se promit bien d’acheter dès que ses gains le lui permettraient.

Quand il arriva chez la mère Salomé, tous les gars de la bande étaient déjà réunis devant la maison.

— Ah ! s’écrièrent-ils à la vue de la charrette pleine, Constant nous envoie une cargaison ? à la bonne heure ! On commençait à croire qu’il faudrait chômer ce soir.

— La marchandise est à moi, répondit Manuel.

Tous le regardèrent avec étonnement.

— Est-ce que tu as des sous pour t’établir ? demanda Firmin, partagé entre la surprise et le mécontentement. Ton oncle d’Amérique est décédé ?

— Sais pas, il ne me l’a pas encore fait dire, répondit Manuel, qui devinait une subite jalousie dans le ton de Firmin, et qui d’ailleurs voulait exposer son plan en premier lieu à Jonquille.

VII

Ayant mis sa charrette à l’abri sous la remise, Manuel entra dans la maison, en quête de la jeune fille. Elle était en haut, lui dit la mère Salomé. Manuel monta donc et frappa à la porte de Pierre, qui ne lui était jamais interdite. Quand il entra, Jonquille rougit subitement et voulut sortir. Depuis plus de huit jours, Manuel l’évitait manifestement : elle mettait son point d’honneur à faire de même.

— Ne vous en allez pas, dit le jeune homme, c’est à vous qu’il faut que je parle.

Elle se rassit. Manuel s’approcha de Pierre en qui il espérait trouver un allié, et lui posa doucement la main sur l’épaule. Il sentait son cœur battre jusque dans sa bouche. Emporté par l’activité fiévreuse des dernières journées et par son impatient désir de terminer les préliminaires le plus tôt possible, il ne s’était pas demandé un instant de quelle manière il poserait la grande question. Maintenant, en face de Jonquille qui ne l’encourageait même pas d’un regard, – elle baissait les yeux obstinément, – il ne savait comment s’y prendre.

C’était bien simple pourtant ; il avait au bout de la langue deux mots qui en valaient d’autres. Mais les jeunes filles aiment peut-être qu’une demande en mariage revête une forme spéciale, comme un caramel qu’on enveloppe de papier doré. Manuel, avec une gaucherie qui n’était pas sans une teinte de courtoisie instinctive, se décida à improviser un discours.

Pierre le regardait avec étonnement ; Jonquille sentait venir quelque chose, elle ne baissait plus les yeux, mais se tenait très droite, la tête tournée vers la fenêtre, laissant voir seulement le gracieux contour de sa joue, sa petite oreille à demi cachée sous des boucles emmêlées, et les lignes sveltes de son cou.

Manuel la regardait ; il n’avait jamais beaucoup rêvé à la femme idéale, mais il savait maintenant pourquoi aucune jeune fille ne lui avait effleuré le cœur : c’est qu’aucune n’était Jonquille. Il la trouvait belle sans analyser son charme ; elle était sauvage et fière, ce qui la rendait doublement désirable à ses yeux. Elle était pleine de contrastes, énigmatique, provocante ; elle le repousserait peut-être. Cette pensée lui donna tout à coup l’ardeur de l’assaut. Il était né lutteur.

— Mademoiselle Jonquille, – sa voix s’éleva tout à coup, un peu trop solennelle peut-être, mais mâle et résolue, – je vais vous dire comment cela s’est fait. Vous savez de quoi je veux parler, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Jonquille, qui eût dit non, si elle avait été une jeune demoiselle bien élevée.

— La première chose, reprit le jeune homme, était d’avoir une entreprise à moi… Je l’ai, et elle marchera, n’ayez crainte. Constant est furieux, mais je m’en soucie comme d’un vieux bouton de guêtre… c’est-à-dire, fit-il embarrassé et sentant qu’il s’écartait du genre oratoire, je… suffit, nous ne parlons pas de lui. Mademoiselle Jonquille, je suis maintenant un garçon établi ; la besogne ne me fait pas peur. Quand mes outils seront vendus, j’aurai, avec mes économies, presque trois cents francs à moi. Je risque tout dans mon entreprise. Avec quatre ou cinq expéditions par semaine, et en transportant mes propres marchandises, je gagnerai bien quarante francs…

Il s’arrêta, attendant quelques signes d’encouragement ; mais Jonquille persistait à détourner la tête. Manuel dut se résigner à poursuivre, en essuyant son front du revers de sa main, car ce discours était une rude besogne.

— J’ai aussi des meubles à moi…

— Qu’est-ce que ça me fait ? s’écria Jonquille en l’interrompant brusquement. Vos meubles et vos économies, et vos quarante francs par semaine, est-ce que ça me regarde ?

— Mais oui, dit-il gravement, car je vous les offre, en vous demandant d’être ma femme.

Il fut très étonné de voir qu’elle se mettait à rire.

— Vous auriez dû commencer par la fin, dit-elle.

Pierre semblait beaucoup plus perplexe et plus ému que sa sœur.

— À présent, Jonquille, reprit Manuel, donnez-moi réponse, s’il vous plaît. Je vous ai dit honnêtement ce que je peux vous offrir. Je vous aime depuis dix jours ; avant ça, je vous trouvais déjà très charmante. Je m’y prends mal pour vous le dire ; c’est que j’ai moins que vous l’habitude de ces choses, apparemment !

Il lui jeta un regard plein de fierté et de reproche.

— Apparemment, répondit-elle avec un sourire qui retroussa sa lèvre un peu moqueuse. On dirait que vous en êtes à votre première demande…

Manuel continuait à la regarder, et à chaque minute sentait qu’il l’aimait un peu plus fort.

— Réponds-lui, Jonquille, je t’en prie, dit Pierre, il y va de grand sérieux ; pourquoi te moques-tu de lui ?

Sa sœur lui caressa doucement la joue et resta silencieuse un instant.

— Réponds pour moi, fit-elle tout à coup.

Manuel vit une rougeur subite monter à ses joues, envahir à la fois ses tempes et son cou, sous les tresses ébouriffées de ses cheveux noirs. Pierre fixait sur elle son regard sérieux, toujours un peu triste.

— Elle veut réfléchir, dit-il enfin en se tournant vers Manuel. Elle vous prie d’attendre jusqu’à ce soir et de l’excuser si elle a ri. Au fond, elle sait bien que c’est une chose sérieuse.

Jonquille ne protesta pas. Seulement, elle détourna de nouveau la tête et Manuel sortit. Alors Jonquille revint s’asseoir auprès de son frère ; elle appuya son front tout près de lui, sur le dossier du vieux fauteuil.

— Je crois que je dirai oui, murmura-t-elle.

— Pourquoi ne pas le lui dire tout de suite ?

— Parce que… parce que je l’aime, vois-tu, et qu’en même temps j’ai peur de lui.

— Peur de lui ?

— Je n’ai jamais obéi à personne, poursuivit-elle, et il ne sera pas un maître patient, je le sais. S’il avait voulu se taire encore un peu, et attendre, j’aurais pu devenir docile, avec le temps. Pierre, fit-elle après un instant de silence, crois-tu que je puisse faire une bonne femme ?

— Tu es une bonne sœur, répondit-il doucement.

Ni l’un ni l’autre n’ajouta rien. Jonquille s’accouda à la fenêtre qui donnait sur la rivière, et resta longtemps plongée dans la contemplation de cette eau qui s’écoule comme s’écoule la vie.

Tandis que Manuel présentait sa demande, Constant Loison arrivait. Il était temps, pensait-il, qu’il jetât un coup d’œil à ses affaires. Un gamin le précédait en poussant une charrette remplie de colis. Lorsque Constant aperçut sous la remise ceux de Manuel, il devint instantanément bleu de rage ; son premier mouvement fut de pincer quelqu’un. Saisissant par le bras l’innocent garçon effaré qui s’apprêtait à décharger la marchandise, il lui enfonça ses doigts dans la chair, tout en montrant les dents comme un chien hargneux. Le gamin fit un bond de côté, croyant que son bourgeois devenait fou. Mais déjà Constant Loison avait emmagasiné sa colère pour une meilleure occasion.

— Je t’ai fait mal, mon garçon ? dit-il avec sollicitude. C’est un mouvement nerveux qui me prend de temps en temps ; il faut alors que je serre quelque chose.

— Vous devriez bien pincer le timon de la charrette, quand ça vous prend, grommela sa victime en se frottant le bras.

Les colis étant déchargés, Constant Loison rejoignit ses associés qui flânaient dans la cour. Il ne dit rien, mais il avait l’air, pensa Firmin Mitou, aussi menaçant qu’un canon chargé.

— Il y a du nouveau, cria l’un des contrebandiers ; Manuel se fatigue d’être pioupiou, il veut passer général.

— Général sans soldats, grommela Firmin. Ce n’est pas moi qui emboîterai le pas derrière lui.

— N’importe, fit Constant les dents serrées, il vous passera sur le corps, à vous comme à moi. Il vous mangera la laine sur le dos, allez, mes braves !

— Comment ça ? s’écrièrent-ils.

— C’est un ambitieux, un avale-royaume. J’aurais dû le savoir avant de l’enrôler, et j’en suis puni rudement. Quant à moi, je suis flambé… Vous, ça ne tardera guère !

— Explique-toi, dit Firmin Mitou. N’essaie pas de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

Constant Loison sentit qu’il fallait frapper un grand coup.

— D’abord, reprit-il, ce dernier venu, ce blanc-bec…

— Il a plus de moustache que toi, interrompit Firmin.

— Nous filoutera Jonquille, poursuivit Constant sans se laisser dérouter.

C’était au hasard qu’il parlait ; il ignorait que Manuel eût plus de chance qu’aucun autre de gagner le prix auquel tous aspiraient, mais il savait qu’il toucherait ainsi le point sensible. On se pressa autour de lui.

— As-tu vu quelque chose ? Est-ce qu’il lui fait la cour ?

— S’il lui fait la cour ? parbleu ! il l’a… suffit ! Je n’entrerai pas dans tous les détails.

Constant avait trop de prudence pour inventer des anecdotes qui eussent pu recevoir un éclatant démenti. Mais cette réticence enflamma en même temps les curiosités et les colères.

— Il a des avantages, reprit l’orateur en homme qui veut être impartial. Il est beau garçon, plus beau qu’aucun de nous.

— Parle pour toi, tête de veau ! s’écria Firmin profondément blessé dans son amour-propre.

Avec ses yeux protubérants, bordés de cils fauves, et l’air bonasse qu’il se plaisait à prendre, Constant Loison méritait assez bien cette épithète pittoresque. Tout le cercle se mit à rire bruyamment. Pour le coup, le loup sortit de sa peau d’agneau.

— Riez, riez, imbéciles ! cria Constant exaspéré. Par ma foi, vous méritez ce qui vous pend à l’oreille. Quand Manuel Vincent aura tout le commerce entre les mains, qu’il sera capitaine de la bande, libre de faire la pluie et le beau temps, de vous congédier comme des chiens, et quand par-dessus le marché il tiendra Jonquille, vous rirez alors, grands niais !

Un murmure de consternation et de colère passa autour de lui. Il reprit :

— Avec moi, vous n’aviez rien de pareil à craindre. Je ne suis pas un coureur de montagnes, je devais m’en remettre à vous. Ce n’est pas moi qui vous tenais, bien au contraire ; s’il vous avait plu de faire grève, j’étais légume. Manuel Vincent, lui, peut faire marcher son trafic sans vous, à la rigueur… Vous verrez, mes gars, vous verrez ! Il nous a mis la tête dans un sac, nous sommes pris.

Arsène Leroux secouait la tête.

— Comprends pas, murmura-t-il.

Grâce à la lenteur de ses conceptions, les prophéties vagues qui excitaient le courroux de ses camarades ne l’affectaient en aucune manière.

— Manuel est un bon garçon, fit-il sentencieusement.

Firmin trouvait aussi que les discours de Constant Loison manquaient de clarté.

— Or, çà, camarades, fit-il en se plantant au milieu du groupe, la pipe aux dents, je me donne la parole ; m’est avis que l’honorable préopinant en a joui assez longtemps. Pour moi, je ne vois point de logique dans son bagou, et la logique, voyez-vous, c’est la première chose : c’est ce qui distingue l’homme des autres animaux. Moi, par exemple, j’ai de la logique, je sais poser un raisonnement en trois termes, comme ceci : Ceux qui font de la contrebande sont des contrebandiers, or nous faisons de la contrebande, donc nous sommes des contrebandiers. C’est prouvé. Maintenant, suivez-moi bien. Que Manuel se mette à son compte, ça me déplaît, ça rompt l’égalité. Or, l’égalité est un des principes de notre glorieuse Révolution : Liberté, égalité, fraternité ! et vive la république !… Mais en quoi ça nous empêche, nous, de continuer notre petit commerce, comme par le passé, c’est ce que je ne vois pas. Que l’honorable préopinant s’explique.

Mais tous les yeux se tournèrent en cet instant vers le seuil de la maison, où Manuel venait de paraître. Il remarqua bien qu’on se taisait à son approche et que des regards enflammés se fixaient sur lui. Cependant, son propre trouble l’empêcha d’y porter grande attention. Il avait besoin de solitude, il sentait dans sa tête comme un tourbillon… Comment supporterait-il les heures d’attente que Jonquille lui imposait ? et quelle serait sa réponse ?… Quand on demande à réfléchir, c’est qu’on veut trouver des formes pour envelopper un refus. Ne pouvait-elle dire non, si ce mot était sur ses lèvres ? craignait-elle qu’il ne la suppliât ? Elle se plaisait à le faire souffrir… Il repassait en esprit tous les mots de ce discours qu’il avait voulu faire respectueux et loyal et qui n’avait réussi qu’à la divertir.

« Si l’occasion revient, je parlerai autrement, se disait-il. Je lui montrerai bien que je ne suis pas aussi souple qu’une branche de saule ; elle ne pourra pas m’enrouler autour de son petit doigt. » Mais tout à coup, au milieu même de son amertume, montait une vague d’amour qui lui brûlait le cœur. Il parcourait le sentier avec une agitation fébrile, derrière le voile d’arbres qui lui cachait la rivière et la maison de Jonquille. Il s’asseyait un instant au bord du chemin pour retrouver un peu de calme, mais l’immobilité lui devenait bientôt insupportable ; il reprenait sa marche sans but, appuyant de temps en temps son front contre le tronc lisse d’un hêtre et murmurant des mots passionnés.

« Jonquille ! Jonquille !… Je la veux. Mais elle est faite de caprices !… N’importe, je la veux ! je l’aurai… Jonquille, ma charmante… Et tant d’autres la veulent, la regardent et comme moi la trouvent belle, et même le lui ont dit, les insolents ! »

Il serrait les dents et pâlissait, tant son tourment jaloux était cruel. Son amour pour Jonquille avait éclaté comme un incendie, ou plutôt comme une fièvre ardente, avec les imaginations confuses et pénibles, les craintes, les élans subits et les accablements d’un vrai délire.

Manuel voulait Jonquille ; depuis plusieurs jours, c’était son idée fixe, la seule pensée dont son cerveau fût capable. Si cette tension s’était prolongée, le jeune homme en eût certainement fait une maladie ; et qui sait ? peut-être sa fièvre d’amour se serait-elle évaporée ainsi, en souffrance corporelle, puis en faiblesse de convalescent. Ces sentiments excessifs s’usent d’eux-mêmes ; ils brûlent toute leur huile en un jour.

La nuit vint. La mère Salomé allumait les lampes dans la salle basse et mettait le couvert. Manuel, l’air à la fois absorbé et irritable, suivit ses camarades dans la maison. Il s’assit tout seul au coin d’un banc, le plus loin possible de la lumière jaune qui l’offusquait. Tout près de lui, on parlait de Jonquille. C’était Firmin Mitou qui avait tourné la conversation de ce côté, espérant bien que Manuel trahirait de quelque manière ses intentions et son espoir, s’il en avait.

On demandait à la mère Salomé si Jonquille chanterait ce soir :

— Ma foi, je n’en sais rien. Elle n’en fait qu’à sa tête, la petite.

— Elle a raison, s’écria Firmin. C’est le droit des jolies filles. Pour moi, ajouta-t-il en jetant à Manuel un regard de défi, je n’en connais pas de plus jolie d’ici à Morteau et par delà.

— Tiens ta langue, murmura Constant.

— Pourquoi cela ? je ne dis que la vérité, personne ici ne me démentira. Toi, tu es vieux garçon de naissance, tu n’as pas d’œil pour la beauté… Moi, j’ai connu des jolies femmes par douzaines, quand j’étais soldat. L’uniforme les attire comme le miel attire les guêpes. Et je ne suis pas plus mal qu’un autre, quoi qu’en dise Constant.

Il n’avait pas encore digéré l’affront de tout à l’heure ; s’il était moins grand que Manuel, sa moustache était plus longue, il avait une belle chevelure bien plantée, et puis il était « Frrrançais » ; c’est un avantage qui en remplace bien d’autres.

Ses compagnons, riant, le laissaient dire. Firmin reprit :

— Et pour ce qui est du chant, en ai-je entendu de ces gazouilleuses, au théâtre ou dans les cafés-concerts ! Elles ouvrent la bouche en rond, elles se trémoussent, elles se déhanchent, elles se dressent sur la pointe des pieds, et ça glousse dans leur gosier comme si elles avaient là une nichée de petits merles ; mais elles ont beau faire, pas une n’a réussi à m’empoigner. Tandis que Jonquille vous a de ces notes ! Quand elle chante, il me semble que je suis une guitare et qu’on me pince toutes les cordes à la fois.

— C’est ça, c’est bien ça ! crièrent les autres, enchantés d’une similitude qu’ils n’eussent pas trouvée, mais qui rendait leurs propres impressions. Une guitare ! c’est juste ! Bien tapé, Firmin !…

— Et ses petites façons ! reprit l’orateur encouragé par son succès. Sa manière de pencher la tête et de rire en chantant, et de vous regarder vaguement, comme si vous étiez un meuble quelconque, puis d’ouvrir les yeux tout grands, si grands qu’on ne voit plus que ça dans sa figure, et puis cette main joliment posée sur la hanche, comme pour entrer dans une ronde :

Mettez les poings sur les côtés,

Embrassez de vos beaux yeux

Celui qui vous plaît le mieux.

Parole d’honneur, j’ai déjà cru plus d’une fois qu’elle allait faire sa petite révérence et dire enfin lequel de nous lui plaît le mieux.

Tout le cercle partit d’un éclat de dire auquel Manuel et Constant seuls ne s’associèrent pas. Manuel se contenait à grand’peine. Il eût pris le bavard à la gorge s’il avait écouté son premier mouvement. Debout, il serrait à deux mains le dossier de sa chaise, comme s’il eût voulu y incruster ses doigts. Mais il ne disait rien, un pli se creusait entre ses sourcils ; il se mordait les lèvres avec rage. Quel droit avait-il d’imposer silence à ce discoureur insolent ? Tout à coup, sentant que malgré ses efforts son exaspération allait éclater, il traversa la salle et sortit.

La porte de la cuisine, donnant sur le petit corridor, était entr’ouverte : une flamme rouge brillait dans le fond, et sur cette clarté se détachaient deux silhouettes.

— Autant lui qu’un autre, disait la voix aigre de la mère Salomé ; Constant a du moyen, mais il est trop laid. Je veux un gendre qu’on ose regarder. Tu dis qu’il pourra t’entretenir, et faire quelque chose pour Pierre en même temps ?

— Il m’en a touché un mot, mais je n’y ai pas prêté grande attention ; mère, ne lui en parlez pas, à présent du moins, cela me fait honte.

— Tous ces beaux sentiments, ça met de la soupe dans la marmite et du bois dessous, n’est-ce pas ? grommela l’aubergiste.

Manuel poussa la porte presque rudement.

— C’est moi, dit-il, en entrant dans la cuisine.

Mais son regard s’adoucit en s’arrêtant sur Jonquille. Qu’elle était jeune, et mignonne, et fragile, malgré ses airs de fierté ! Qu’elle avait besoin d’un bras robuste pour la soutenir, pour la retenir aussi et pour l’empêcher de choisir des sentiers peu faits pour les pieds des jeunes filles ! Il s’approcha d’elle avec tendresse.

— Avez-vous réfléchi ? demanda-t-il à demi-voix. Je viens chercher votre réponse. Est-ce oui ou non ?

Le cœur lui battait si fort qu’il eut peine à finir sa phrase.

— Oui, répondit-elle.

Alors il sembla à Manuel que cette sombre et banale cuisine s’élargissait, s’emplissait de clarté, que le feu montait en grandes flammes triomphantes, comme un feu de joie, pour illuminer son bonheur. La mère Salomé disparut ; il ne vit plus que Jonquille, au milieu d’une gloire lumineuse, d’un grand embrasement de rayons rouges, qui montaient autour d’elle, l’enveloppant de chaleur et d’un éclat qui la transfigurait. Elle le regardait, étonnée de son silence. Mais peu à peu l’impression de rêve qui l’avait saisi d’abord se dissipait ; il prit les deux mains de la jeune fille, et en les touchant, sentit tout à coup la réalité de son trésor. Jonquille était à lui ! Sa poitrine lui parut trop étroite pour contenir l’inondation de joie qui l’envahissait ; il aurait voulu crier. Les murs et le plafond ne donnaient point assez d’espace à son bonheur, il lui fallait toute l’étendue du plein air.

— Viens ! dit-il à Jonquille en l’entraînant dans la cour.

Le ciel, d’un noir velouté, s’étendait au-dessus d’eux, et les étoiles silencieuses les regardaient. Le vent de la rivière les enveloppait tous deux, et Manuel, en aspirant le souffle froid qui effleurait Jonquille, semblait boire une ivresse étrange.

— Tu as dit oui ! s’écria-t-il en la serrant contre lui dans une étreinte violente qui lui fit mal. Ce n’est pas un caprice au moins ? tu ne vas pas changer d’idée ? Répète-le… Jonquille !

Elle ne dit rien, mais appuya sa tête contre l’épaule de Manuel, qu’elle atteignait à peine.

Alors il se pencha, et tremblant de l’offenser, mais incapable de réprimer plus longtemps son désir, effleura de ses lèvres la tête charmante qu’il aurait voulu couvrir de baisers. Jonquille frémit, poussa un long soupir ; ce baiser, le premier baiser d’amour qu’elle eût reçu, faisait courir un frisson magnétique dans tout son être.

— Ainsi, reprit Manuel, tu m’aimes mieux que les autres ?

— Mieux que les autres ? répéta-t-elle avec dédain. Comme si je les aimais, les autres !

— Et moi ? fit-il, la respiration presque suspendue par l’anxiété.

— Toi…

Elle s’arrêta, surprise elle-même de la douceur qu’il y avait à dire ce petit mot : « toi ». Mais sa sauvagerie capricieuse reprenant le dessus, elle n’acheva pas la phrase interrompue.

— Vous faites trop de questions, Manuel, dit-elle en secouant la tête. J’ai déjà répondu oui à la première, c’est assez pour aujourd’hui.

Et, se dégageant de l’étreinte du jeune homme, elle rentra en courant dans la maison. Il la suivit aussitôt, le cœur plein d’émotions confuses et rapides qui se croisaient en lui comme une pluie de flèches dans l’air. Il espérait rejoindre Jonquille, il avait besoin de lui parler longtemps, mais la porte de la cuisine était close et il n’osa pas l’ouvrir.

Il rentra donc dans la salle où le souper était servi depuis un moment. On avait parlé de lui en son absence, il le vit bien aux regards qu’on lui jeta. Constant avait profité de cet intervalle pour tisonner habilement les colères qui ne s’allumaient pas assez vite à son gré. Il voulait que Manuel fût chassé avec ignominie ; par là seulement, sa sûreté serait couverte et sa rancune satisfaite.

Cependant, le repas s’achevait sans incident. Firmin, qui ne manquait pas de finesse et détestait Constant Loison, le contredisait sur tous les points, tout en gardant à part lui une défiance bien accentuée contre Manuel. Celui-ci ne mangeait pas, restait silencieux et regardait la muraille avec une persistance et une vacuité singulières. Impossible de le provoquer ; il ne semblait pas même entendre ce qui se disait autour de lui.

— Plus qu’une demi-heure ! s’écria Firmin en tirant sa montre. Si Jonquille veut nous régaler d’une chansonnette ou deux, il est temps qu’elle commence.

Manuel tressaillit. Quoi ! Jonquille chanterait ce soir devant ces hommes insolents et bavards, qui détaillaient sa beauté avec des yeux avides, qui repaissaient leur imagination grossière de chacun de ses mouvements, qui prenaient pour eux chacun de ses regards, de ses sourires, et s’en prévalaient !… Il ne le permettrait pas. Ce jour était sacré pour eux deux ; c’était le commencement d’une vie nouvelle, que Jonquille devait faire plus retirée et plus modeste, comme il convient à une fiancée.

Cependant, Manuel se leva pour aller l’avertir, voulant éviter tout esclandre ; il se croyait parfaitement calme et raisonnable, et ne se doutait pas que la jalousie parlait en lui plus haut que la raison. Il rencontra Jonquille dans le corridor.

— N’entre pas, lui dit-il d’un air grave en l’arrêtant. Ils veulent que tu chantes, ne te montre pas, va chez Pierre.

— Pourquoi ? fit-elle avec surprise.

— Mais, Jonquille, ne comprends-tu pas ? Tu es à moi tout entière. Je ne suis pas disposé à partager.

— Ah !… fit-elle lentement, encore plus étonnée que piquée. Mais ces pauvres garçons attendent leur brin de musique. Si je ne chante pas, ils boiront pour se donner du montant.

— Tu as bien refusé, l’autre soir, quand je t’en suppliais.

— Et tu étais content, n’est-ce pas ?… Allons, Manuel, laisse-moi passer, ou je me fâcherai et je te dirai « vous ».

— Jonquille, je t’en prie encore, écoute-moi. Je sais bien des choses qu’une jeune fille n’entend jamais. Si tu les avais vus tout à l’heure, ces gars insolents qu’il faudrait museler, tu me comprendrais mieux, Jonquille. Ils osent te regarder comme on regarde les chanteuses de cafés-concerts ; ils s’imaginent qu’ils te plaisent, ils t’envoient des œillades… Je les mettrai au beurre noir, leurs œillades, s’écria-t-il pâle de jalousie et de colère, j’aplatirai ces museaux qui se prennent pour des figures.

Jonquille avait rougi, mais elle se redressa avec fierté.

— Vous faites tort à nos gars, dit-elle. Ils sont peut-être moins bien élevés que les messieurs de fabrique, comme vous et Constant, mais ils ne m’ont jamais manqué de respect.

— Moi et Constant ! s’écria-t-il irrité au plus haut point. Est-ce que tu me mets dans le même paquet que ce capon avec son teint de fromage moisi ?

Jonquille ne put s’empêcher de rire. Sa colère, à lui, s’était un peu éventée par cette soupape. Il reprit plus doucement :

— Monte chez Pierre, Jonquille, pour me faire plaisir. Je ne suis en paix qu’en te sachant là-haut.

— Merci de votre confiance, répliqua-t-elle avec ironie.

Elle glissa à côté de lui sans qu’il pût l’arrêter et entra dans la salle. Une volée de bravos la salua. Manuel la suivit. Il eût cru la perdre s’il l’avait quittée des yeux une seconde. Debout à côté d’elle au milieu de la salle, il promena tout autour de lui des regards étincelants qui semblaient dire : « Venez me la prendre si vous l’osez !

On faisait silence maintenant : l’attitude de Manuel étonnait chacun. Il se pencha vers Jonquille et lui dit d’une voix basse, mais qui vibrait de passion contenue :

— Tu m’obéiras !

— Pas encore ! répliqua-t-elle d’un ton de défi.

Et, relevant la tête, frémissante de rébellion, elle se mit à chanter. Mais elle n’avait encore jeté que deux ou trois notes quand elle se sentit soulevée de terre et emportée comme par un ouragan. Manuel, ne se contenant plus, l’avait enlevée dans ses bras ; d’un bond il gagna la porte avec sa captive qui, palpitante, indignée, s’abandonnait néanmoins à son étreinte robuste, et secrètement, trouvait même à cette violence une étrange douceur. Il gravit l’escalier tout d’une haleine, serrant plus fort son cher fardeau, sa méchante révoltée. Il sentait la petite tête de Jonquille se renverser sur son épaule, son corps souple s’alanguir, comme épuisé. Elle ne résistait pas. L’aurait-il saisie trop rudement, cette pauvre petite rebelle ? Avait-elle peur de lui ?… Il ouvrit précipitamment la porte de la chambre de Pierre.

Une lampe brûlait sur le guéridon, à côté d’un livre ouvert. Pierre se souleva avec anxiété et pâlit en voyant Jonquille dans les bras de Manuel.

— Mon Dieu !… qu’est-il arrivé ? Es-tu malade, Jonquille ? s’écria-t-il.

Mais déjà le jeune homme avait libéré sa prisonnière. Un peu honteux, il allait parler, quand un tumulte violent, un bruit confus de voix et de pas éclatèrent dans l’escalier. Un instant plus tard, la porte s’ouvrit toute grande, comme enfoncée par un boulet. Firmin Mitou, gesticulant et haranguant, fit irruption dans la chambre, suivi par les autres contrebandiers, Constant Loison formant l’arrière-garde.

Instinctivement, Manuel et Jonquille se rapprochèrent de Pierre comme pour le protéger, et restèrent immobiles à côté de son fauteuil. Un grand silence se fit tout à coup. La vue de l’enfant malade, qu’ils aimaient tous, calma subitement ces rudes contrebandiers, ou du moins arrêta pour une minute l’explosion de leur colère. Manuel Vincent, une main posée sur l’épaule de Jonquille, mesurait du regard ses adversaires.

— Firmin, dit tout à coup Pierre de sa voix calme et pénétrante, vous pouvez parler. Expliquez-vous.

Firmin avança d’un pas, ouvrit la bouche, mais l’exaspération l’étouffait ; il arracha sa cravate rouge, la jeta à terre et saisit son col à deux mains pour le déchirer.

— Sors avec nous, cria-t-il à Manuel d’un ton plein de menaces ; nous n’allons pas faire une scène devant cet enfant. On s’expliquera dehors, entre hommes.

— J’en suis, répondit fièrement Manuel.

Il fit un pas en avant, mais Jonquille le prévint.

— C’est à moi, dit-elle, Firmin Mitou, et vous autres gars, c’est à moi à vous donner des explications. En un mot, ce sera fait. Je me suis fiancée ce soir à Manuel Vincent.

Elle mit sa main dans celle du jeune homme et ils se tinrent debout l’un à côté de l’autre : un beau couple, comme Firmin et ses compagnons furent obligés de le reconnaître en leur for intérieur.

Cette nouvelle les atteignit tous dans leurs espérances plus ou moins avouées. Chacun d’eux, même Arsène, avait rêvé à son tour de conquérir Jonquille. Le coup était rude… Qui donc avait remporté le prix ?… ce nouveau venu dont on ne savait rien, sinon qu’il était ambitieux comme un démon, et qu’il voulait se faire chef de bande. Pour commencer, il leur enlevait leur vrai capitaine, leur inspirateur, leur génie et leur bonne étoile ! Il fallait punir cet audacieux larron.

— Qu’attendez-vous pour lui régler son compte ? murmura Constant.

— Est-ce qu’on va se jeter six contre un, mauvais lapin ? s’écria Firmin Mitou en le poussant rudement de l’épaule. C’est ainsi que tu entends les batailles ?… devant une femme et un enfant, encore !… Ma foi, je ne sais ce qui me retient de te flanquer à la porte. Ferme ton bec si tu n’as rien de bon à dire. On est d’honnêtes garçons et on se battra l’un après l’autre.

— Taisez-vous ! dit Jonquille.

Ils étaient si accoutumés à lui obéir qu’ils se turent et écoutèrent.

— Firmin Mitou, s’écria-t-elle, n’avez-vous pas honte ? Avec votre logique et vos beaux discours, vous n’avez pas un grain de bon sens… J’ai choisi un mari ; ne suis-je pas libre ? S’il vous déplaît, n’importe. C’est moi qui l’épouse, n’est-ce pas ? Le voilà, il me plaît. Et maintenant, allez-vous-en. Vous vous êtes conduits comme des fous et des furieux, enfonçant la porte, faisant un vacarme à tout rompre… Pierre en sera malade demain. C’est un joli cadeau de noces que vous me faites… Et pour finir, vous restez là comme des canards muets, attendant que Firmin parle pour vous. Eh bien ! qu’il parle ! avec lui on peut s’entendre.

La logique toute féminine de cette allocution fit sourire Pierre, mais elle ébranla les insurgés. Ils se regardèrent les uns les autres, reconnaissant que leur invasion était brutale, en effet.

— Jonquille, ne pleurez pas, dit Firmin à demi-voix. J’ai été un peu vif, je le reconnais… j’aurais échangé un coup de poing avec plaisir. Les autres vous diront comme moi… Allons, parlez, fit-il en se tournant vers le groupe de figures encore sombres et irritées, mais qui graduellement prenaient une expression moins farouche.

— Ma foi, dit l’un, on s’est monté, c’est vrai. Jonquille doit comprendre ça. Voir un quidam la prendre sous son bras comme un parapluie et se sauver avec, c’était fort. Mais puisqu’elle aime ces manières, n’y a pas à repiper. Elle a le droit de choisir, c’est sûr.

— Assurément, interrompit-elle, mais il y a une chose que j’aimerais encore mieux… Allons mes gars, fit-elle doucement, soyez pour moi de vrais frères et de vrais amis. Je vous ai renvoyés tout à l’heure, mais à présent je vous prie de rester. Donnez-nous la main de bon cœur, à moi et à Manuel. Sans vos souhaits, je ne serais heureuse qu’à moitié.

La main tendue, elle s’avança vers eux.

— Qui veut commencer ? dit-elle avec un sourire presque suppliant.

— Moi, répondit Arsène qui fit deux pas à sa rencontre d’un air de gaucherie déterminée.

À dire vrai, la déception était moins cruelle pour lui que pour les autres, car il n’avait jamais eu grand espoir de l’emporter sur ses rivaux. Cependant, après avoir pressé la main de Jonquille et serré énergiquement celle de Manuel, en homme qui ne fait rien à moitié, il s’essuya le front, et les yeux par la même occasion.

— Les pierres sont dures, murmura-t-il en regagnant sa place à l’arrière-plan.

Après cela, il y eut un moment d’hésitation. Mais chez Firmin Mitou, la franche générosité de sa nature, peut-être aussi son goût pour les rôles magnanimes, l’emporta tout à coup sur la rancune. Il eut un beau geste et une belle phrase, et prenant la main de Jonquille et celle de Manuel dans la sienne, il s’écria :

— Camarades, je leur donne ma bénédiction.

Les autres suivirent avec un peu moins d’enthousiasme. Quant à Constant Loison, il s’était esquivé.

— Partez maintenant, dit Jonquille, qui riait, mais dont les yeux étaient remplis de larmes. Vous tarderez tant que la lune sera levée et l’expédition manquée.

— Minute ! s’écria Firmin, j’oubliais notre premier grief… Les révolutions, ça vous brouille les idées ; on ne sait plus pourquoi on a commencé à se battre… Constant Loison prétendait que Manuel voulait se faire chef de bande et nous exploiter, nous et nos sueurs ! Réponds un peu à ça, mon gars.

— Constant est habile, dit Manuel en haussant les épaules ; il sait entortiller un peu de vérité avec beaucoup de mensonges. J’ai songé à m’établir, c’est vrai, j’avais des fonds. Mais quant à me mettre chef de bande, l’idée ne m’en serait jamais venue. Vous êtes tous mes anciens, plus expérimentés que moi. Je n’ai pas encore mes galons.

Ce discours raisonnable et modéré satisfit l’auditoire.

— Parbleu ! je le pensais bien ! s’écria Firmin Mitou en se tournant vers ses camarades. On vous a mis dedans… Moi, je me méfiais de Constant Loison, mais vous êtes innocents comme des poupons de six semaines… Quand je le reverrai, nous aurons deux mots à nous dire. Et maintenant, en route pour la gloire !

Toute la bande défila en silence. Manuel, resté le dernier, souhaita le bonsoir à Pierre, puis attira Jonquille tout près de lui.

— Je vais gagner ta robe de noces, dit-il à voix basse en lui mettant un baiser sur les lèvres pour la première fois.

VIII

Six semaines se sont écoulées. Le mois d’août touche à sa fin. Déjà les feuilles des ronces rougissent, déjà les hêtres se teintent de bronze, dans ces gorges où l’automne est précoce. Manuel est assis sur la berge, les pieds presque dans la rivière, pêchant des truites pour le vivier de la mère Salomé. Il en a déjà deux dans un baquet rempli d’eau, placé tout près de lui, à l’ombre d’un sureau. Mais ce succès est dû à l’étourderie des truites plutôt qu’à l’habileté de Manuel, car il n’a aucune des qualités nécessaires au vrai pêcheur à la ligne. Il est impatient, il a dans le poignet des mouvements nerveux qui secouent la mouche au lieu de la laisser flotter doucement à la surface de l’eau. Finalement, il se lève et se promène en songeant.

En deux mois, quel changement profond s’était opéré dans sa vie !… Il avait commencé par jeter aux orties la lime et le microscope ; il avait recouvré sa liberté, puis il l’avait donnée à Jonquille, comme un dépôt précieux qu’elle devait garder pour lui. Deux mois auparavant, il n’était rien, tout au plus un numéro dans les registres d’une fabrique ; aujourd’hui, il avait un métier de son choix, une maison, une jeune femme et un frère. Il était marié depuis trois jours. La noce s’était faite sans bruit, à la demande expresse de Jonquille. Le pasteur protestant d’abord, puis le curé qui se souvenait encore d’avoir baptisé la fiancée, bénirent leur mariage. Ainsi, Jonquille devint devant la loi Barnabée Vincent, et amena son jeune mari dans la maison de sa mère.

Toute la semaine précédente, Manuel avait emménagé les vieux meubles qui lui venaient de son père. Comme il avait en poche ses gains de trois semaines, il fit un certain nombre d’achats que la mère Salomé accueillit avec beaucoup de faveur. Elle était contente de son gendre, qui n’était pas « regardant ». Il n’avait pas même dit un mot du trousseau de Jonquille ; il faisait faire une belle armoire pour le linge de la maison et il n’avait pas de bourse particulière. Avec cela, beau, robuste, un peu brusque et jaloux, mais pour le bon motif. C’était le gendre qu’elle rêvait.

Il y avait bien un revers à la médaille. Les gars s’étaient dispersés depuis le jour des fiançailles, ne voulant pas exhiber leur désappointement. Sans doute, ils reviendraient peu à peu, comme les chats qui ne sauraient abandonner leur vieille demeure, même après un incendie. Cependant, le trafic languissait, les gains de l’aubergiste étaient à marée basse. On n’entendait plus dans la maison ce va-et-vient bruyant auquel on était accoutumé. Pierre seul jouissait de ce silence, qui pesait à sa mère et même à Jonquille.

Toutefois, la jeune fille, très affairée par ses grands préparatifs, n’avait pas, durant la journée, le temps de sentir aucun vide ni le moindre ennui. Elle courait sans cesse, mettant tout en ordre, balayant, frottant, époussetant les vieux planchers et les vieilles armoires, qui n’avaient pas été souvent à pareille fête. L’après-midi, elle venait s’asseoir auprès de Pierre et faisait courir son aiguille. Il fallait coudre le petit trousseau bien modeste que sa mère lui donnait, et quoique les ourlets ne fussent pas son affaire elle y travaillait néanmoins de tout son cœur, faisant de grands points dans son impatience d’avoir fini, et les défaisant ensuite pour s’en punir.

Le soir, Manuel arrivait pour souper en famille ; il montait ensuite chez Pierre avant de se mettre en campagne. Comme il n’était pas grand causeur, la conversation languissait parfois. Quant à lui, s’il pouvait regarder Jonquille et lui tenir la main, il était satisfait ; mais la jeune fille, qui n’avait rien de très contemplatif dans le caractère, eût préféré un amoureux moins laconique. Elle essayait de lui faire raconter sa vie passée, ses souvenirs d’enfance, elle brûlait de connaître tout ce qui le concernait. Malheureusement, il n’avait pas le tour d’esprit descriptif, ni ce plaisir à parler de soi qui fait les vrais conteurs. Il ne ressemblait en rien à Firmin Mitou, qui avait eu à lui seul plus d’aventures dramatiques que cinquante contrebandiers ordinaires. Les soirées s’écoulaient donc assez monotones.

Jonquille, bien qu’heureuse de se sentir aimée, soupirait involontairement après l’animation d’autrefois, le bruit, les voix joyeuses, l’excitation du départ et aussi, faut-il le dire ? après ces applaudissements qui la soulevaient au-dessus d’elle-même. Il lui tardait d’être mariée ; le temps des fiançailles, ces semaines poétiques pleines de rêveries, de confidences, de promenades à deux et d’illusions légères que le premier souffle emportera, ce moment de transition entre le passé de la jeune fille et l’avenir de la femme, cette période où rien ne se fait, où tout se prépare, pesait à son esprit actif. Elle avait hâte de voir leur vie à deux définitivement fixée. Alors le torrent ordinaire, pensait-elle, recommencerait à couler. Les gars reviendraient, Manuel organiserait la bande, on entendrait de nouveau des chants et des rires, et l’on se reprendrait à vivre dans la vieille maison.

Ses vœux ne tardèrent pas à s’accomplir. Manuel, plus impatient encore que sa fiancée, avait su abréger tous les préliminaires. Ils étaient mariés. Manuel rêvait à cette histoire qu’il trouvait merveilleuse.

« Il arrive si rarement, pensait-il, qu’un homme rencontre la femme qu’il lui faut… et moi, d’un coup, je l’ai trouvée. En même temps, je suis entré dans le genre de vie pour lequel j’étais fait, mais que j’aurais pu chercher en tâtonnant jusqu’à ma vieillesse blanche, sans ce gredin de Constant Loison. »

Il se sentait des tendresses pour Constant Loison, tout en l’appelant « gredin ». Il aurait voulu, pour satisfaire à la fois sa rancune et sa reconnaissance, le prendre au collet, le jeter dans la rivière, et puis le repêcher avec enthousiasme et lui donner ses propres habits pour le sécher.

Tandis qu’il riait tout seul à cette idée, il entendit un pas furtif derrière lui et, sans qu’il eût le temps de se retourner, deux mains se posèrent sur ses yeux, tandis qu’une voix murmurait à son oreille :

— Devine qui je suis !

— Ma belle-mère ! répliqua-t-il en riant.

Les deux petites mains se délièrent, mais, en glissant sur les oreilles de Manuel, ne résistèrent pas au plaisir de les tirer un peu pour punir l’impertinent. Jonquille s’assit à côté de son mari ; ses petits pieds, chaussés de bas bleus et de pantoufles, s’étendirent avec volupté sous les hautes herbes grillées par le soleil, puis elle se renversa nonchalamment, se faisant un oreiller de l’épaule de Manuel.

— Ah ! qu’on est bien comme cela ! fit-elle.

Peu à peu, elle laissa glisser sa jolie tête brune jusqu’à toucher la joue de son mari, mais tout à coup, le repoussant des deux mains :

— Le bout de ta moustache m’est entré dans l’œil, s’écria-t-elle.

— Qui s’y frotte s’y pique, dit Manuel en tordant sa moustache avec une évidente satisfaction.

— Je ne m’y frotterai plus, va ! s’écria Jonquille en lui tournant le dos.

Il aimait ces manières d’enfant gâtée, ces colères d’oiseau-mouche qui faisaient paraître Jonquille plus jeune encore qu’elle n’était. Après une minute de bouderie feinte, elle tourna la tête et vit la ligne gisant dans l’herbe.

— As-tu fait bonne pêche ?… Nous aurons du monde à souper, dit-elle, lui tirant les deux bouts de sa cravate pour en refaire le nœud.

— Ah !… qui ça ? fit Manuel sans le moindre empressement.

— Firmin Mitou et Arsène. Ils sont arrivés tout à l’heure, je venais te le dire. Tu es content, n’est-ce pas ?

— Hem !… couci-couça… Drôle de lubie, tout de même, de venir nous déranger aujourd’hui. Nous sommes censés en voyage de noces, Jonquille.

— Là ! fit-elle triomphante, si tu pouvais voir la cravate ! Elle a un tout autre air à présent. Sais-tu, ajouta-t-elle, en penchant la tête dans une attitude contemplative, sais-tu que je te trouve assez beau garçon… pour un mari ?

— Et moi je te trouve gentille… quand tu n’invites personne à souper.

— Inviter ! à quoi penses-tu, Manuel ? Nos gars sont venus comme à la maison, ainsi qu’ils faisaient dans l’ancien temps, le bon temps, murmura-t-elle presque involontairement.

Son mari la regarda en fronçant le sourcil.

— Je croyais, dit-il, qu’on avait passé l’éponge sur le vieux temps. Tu es une femme mariée aujourd’hui, Jonquille.

Elle se mit à rire.

— C’est vrai, dit-elle, mais ça n’en est pas moins drôle. Je ne me sens pas un brin plus raisonnable qu’il y a trois jours. Je croyais, moi, que la bénédiction de monsieur le curé était faite pour ça, et qu’en sortant de l’église on verrait tout en gris, comme les gens sensés… Mais c’est une petite folle que tu as prise, Manuel, pauvre Manuel !

Elle lui jeta les deux bras autour du cou ; elle n’était pas prodigue à l’ordinaire de ces façons câlines, mais il fallait dissiper au plus vite le nuage qui couvrait le front de son mari.

— Et tu feras bon accueil à nos gars, n’est-ce pas ? murmura-t-elle. Tu es le maître de la maison à présent, ne l’oublie pas.

— Si j’étais le maître de la maison, répondit-il durement, je la fermerais.

Elle se jeta en arrière, blessée de ce ton auquel elle n’était pas accoutumée.

— J’espérais, reprit-il doucement, que nous allions vivre sur un autre pied. Moins d’allants et de venants, de vacarme, de conversations mal faites pour les oreilles d’une jeune femme. Ta mère n’y aurait rien perdu. Les promeneurs auraient pris l’habitude de s’arrêter chez nous ; moi, j’aurais suffi au reste.

— Et tu m’aurais sans doute enfermée dans ma chambre toute la sainte journée, méchant jaloux, s’écria-t-elle, car elle n’était pas sans deviner la cause secrète du mécontentement de Manuel.

— Eh bien ! oui, répondit-il d’un air sombre, je suis jaloux. Mais pas comme tu l’entends… Je te voudrais plus timide. Tu n’as peur de rien ni de personne… Ce sont eux, ces gars que tu appelais tes frères dans un discours d’illustre mémoire – il ne put s’empêcher de sourire –, ce sont eux qui t’ont donné ces façons cavalières, ce goût du tapage.

Elle se leva très offensée.

— Je suis Jonquille, dit-elle. Si vous m’avez prise pour une fille bien élevée, vous vous êtes trompé, Manuel. Il fallait chercher ailleurs.

Elle fit un pas pour gravir la berge, mais il s’élança après elle et la retint.

— Ne t’en va pas, dit-il impérieusement. Tiens, mettons que je n’ai rien dit… fais-tu la paix ?

Cette façon de l’offrir n’avait rien de soumis. Manuel tenait les deux mains de Jonquille prisonnières dans les siennes et il les serrait très fort.

— Jamais ainsi ! s’écria-t-elle indignée. Crois-tu que je vais céder parce que tu me fais mal ?

Mais déjà l’irritation de Manuel tombait.

— Ah ! ma petite Jonquille, ma petite reine, murmura-t-il, aime-moi seulement et fais ce que tu voudras.

Firmin Mitou revenait d’un voyage d’agrément. Il était allé voir, en Beaujolais, la famille de sa mère qui avait multiplié et prospéré au point d’avoir des rejetons dans tous les coins de la province. Si bien que, de cousins en cousines, Firmin Mitou avait prolongé pendant quatre semaines son séjour dans cet heureux pays qu’il décrivait en traits hyperboliques. Tous ses cousins étaient de gros fermiers, de gros vignerons ; l’un même, cousin par alliance à la vérité, était notaire. Tous avaient des sacs d’écus, la poule au pot chaque dimanche et des filles adorables. Firmin Mitou ne tarissait pas au sujet de ses cousines, « remuées de germaines ». Mais il ne réussit pas à piquer Jonquille qui riait de bon cœur de ses exagérations.

Le souper fut gai ; Firmin, très en verve, ne déparlait pas. Manuel remplissait ses devoirs d’hôte avec une cordialité suffisante. Jonquille sentait la vie rentrer au logis.

— Nous allons nous réorganiser, disait Firmin. Tant que la maison était un colombier et que les tourtereaux roucoulaient par trop tendrement, les oiseaux de nuit se tenaient à l’écart. Mais ils vont revenir. En passant, j’ai fait signe à celui-ci, qui ne demandait pas mieux que de recommencer nos parties.

Arsène Leroux inclina la tête.

— On n’a pas gagné gros « tous ces temps », marmotta-t-il. Les mioches crient famine et ma mère gronde.

— Tu vois, dit vivement Jonquille en se tournant vers son mari, que sans nous ils ne peuvent rien faire. Ils sont accoutumés à se réunir ici.

— Pour moi, reprit Firmin, je suis décidé à me ranger. Mon cousin le notaire m’a fait comprendre qu’un homme sans économies n’est que la moitié d’un homme. Au lieu de tout légumer comme un prodigue, et de jeter mes écus dans l’eau pour faire des ronds, je vais prendre un livret de caisse d’épargne. Et quand j’aurai des fonds, en route pour le Beaujolais ! C’est une patrie, ça ! Des vignes partout, des gens aimables, et des dindes toutes truffées qui courent les chemins.

Arsène Leroux partit d’un éclat de rire ; c’était un grand succès, car il se déridait rarement.

— Malgré ça, fit-il avec lenteur, je suppose que les pierres sont dures là-bas comme ici.

Il n’en fallait pas davantage pour lancer Firmin à fond de train. Il se mit à prouver comme quoi les pierres, non seulement étaient moins dures en Beaujolais qu’ailleurs, mais n’y existaient absolument pas ; que tout y était terre végétale, terre brune comme du chocolat, grasse et tendre comme du beurre, terre plus légère pour la vigne, remplie d’esprits capiteux et gais comme des feux follets, qui montent dans le vin, et de là dans l’esprit des gens, et qui font des heureux habitants du Beaujolais la race la plus folichonne de la terre.

Jonquille s’amusait ; elle donnait la réplique à Firmin, taquinait son mari ; jamais la jolie fossette qui se creusait au coin de sa bouche, quand elle riait, ne s’était montrée si souvent. Lorsque les trois hommes furent prêts à partir, elle jeta à Manuel un regard suppliant.

— Me permets-tu de vous chanter un petit bout de chanson ?

— Tout ce que tu voudras, ma mignonne, répondit-il avec une tendresse un peu triste.

Elle chanta donc ; jamais sa voix métallique n’avait vibré plus claire, plus triomphante ; elle jubilait comme une alouette sortant de cage, elle éclatait en fusées… Manuel se sentait frémir, la musique remuait en lui un monde à moitié endormi de sensations confuses, de vagues souvenirs. Il avait des impulsions nouvelles, puis des craintes, des pressentiments qui passaient comme des ombres.

« Chanterait-elle ainsi pour moi tout seul ? » Instinctivement, il étudiait la physionomie de ses deux compagnons, interprétant à sa manière les impressions diverses qui s’y reflétaient. Trop ou trop peu d’admiration l’eût également offensé.

— Jonquille, dit-il doucement en s’approchant d’elle au moment du départ, pourquoi ne chantes-tu pas chaque soir pour Pierre et pour moi ?

— C’est vrai, je n’y avais jamais pensé, dit-elle.

Pauvre petite ! son talent avait été pour elle un gagne-pain quelquefois, et plus souvent une coupe d’ivresse et d’oubli au soir des journées monotones. Elle n’avait pas appris à en faire le charme de son foyer ; avait-elle eu un foyer seulement jusqu’ici ?

Manuel, qui était en veine d’indulgence, lui permit de les accompagner à l’autre bord. Mais il ne souffrit pas qu’elle ramât ; il prit les avirons et la garda tout près de lui, sous son égide. Au moment de la quitter, il laissa ses compagnons prendre les devants.

— Retourne-t’en tout droit, dit-il à Jonquille en l’embrassant. Je n’aime pas te sentir seule au bord de l’eau, et si tard. C’est déjà un tourment pour moi de vous laisser sans défense dans cette vieille maison, où tous les malheurs pourraient vous tomber dessus sans qu’on en sache rien.

— Nous avons toujours été gardés, répondit Jonquille doucement. Je suppose qu’il y a là-haut quelqu’un qui s’occupe de nous, à cause de Pierre sans doute, car moi j’oublie souvent de dire mes prières, et d’ailleurs je n’y comprends goutte.

Son mari s’éloigna. Elle s’assit au bout de la barque et prit les rames pour lui obéir. Mais la nuit était belle, tiède et parfaitement sereine. Jonquille voulut en jouir un peu plus longtemps. L’hiver viendrait si vite, pendant lequel il faudrait s’enfermer entre des murs moroses. La jeune femme s’étendit sur le banc dans sa posture favorite, la tête appuyée sur l’une de ses mains et l’autre trempant dans l’eau. Elle chercha des yeux ses deux étoiles et les trouva qui se baignaient ensemble au fond de la petite anse claire et noire comme du jais.

Le soir où la première fois elle avait donné à l’une le nom de Manuel lui semblait bien éloigné maintenant. Comment tant de choses étonnantes avaient-elles pu se passer en si peu de semaines ? Jonquille avait rêvé souvent à la façon dont l’amour entrerait dans sa vie ; et voici qu’il y avait pénétré par une porte toute banale, un beau jour, en plein midi, sans effraction… Il n’y avait rien de merveilleux ni de tragique dans cette histoire d’amour, si ce n’est qu’un soir l’amoureux avait enlevé sa belle dans ses bras et s’était enfui comme un voleur avec son trésor. Encore, au lieu de l’emporter jusqu’au bout du monde, s’était-il contenté de monter au premier étage. Cependant, Jonquille avait beau sourire avec un peu de dédain, une chaleur très douce lui montait au cœur ; elle se sentait serrée encore dans ces bras qui la pressaient avec une ardeur violente, contre cette poitrine dont elle avait entendu les battements passionnés. Elle n’aimait jamais tant Manuel que lorsqu’elle songeait à cette minute-là.

« Ainsi, je l’aime donc ? répétait-elle toute rêveuse. Je croyais que l’amour serait autre chose. Il n’a pas tout changé dans ma vie, comme je m’y attendais. J’aime encore Pierre, et ma mère aussi, de la même façon ; je m’ennuie par moments, tout comme autrefois, même plus qu’autrefois. Je ne pense point constamment à Manuel ; s’il n’était jamais venu, peut-être que ma vie n’aurait pas été beaucoup plus malheureuse. Mais il est là ; il m’aime et il est bon, il ne permettra jamais qu’on touche à un des cheveux de ma tête. Nous autres femmes, même les plus courageuses, nous avons besoin qu’on nous protège. »

L’heure s’écoulait ; les étoiles et le temps que rien n’arrête s’avançaient ensemble sur leur route silencieuse. Jonquille enfin sortit de sa rêverie et prit les rames en tressaillant.

« Quand il saura que je lui ai désobéi, il me grondera, pensa-t-elle, mais je le lui dirai tout de même. »

Le lendemain, en effet, elle se confessa pendant le déjeuner.

— Je crois, dit-elle, qu’on m’a changée en nourrice avec une bohémienne. Je ne déteste rien autant qu’un toit sur ma tête, quand la nuit est belle. Il faudra que nous fassions notre tour de noces à pied, Manuel, et que nous dormions toutes les nuits à la belle étoile. Les petits oiseaux viendront nous couvrir de feuilles, comme dans le conte, pour nous empêcher d’avoir froid.

Manuel ne répondit rien ; il était fatigué, car il avait marché presque toute la nuit pour être de retour au matin. Il monta dans sa chambre et dormit jusqu’à l’heure du dîner, tandis que Jonquille et sa mère vaquaient aux soins du ménage. Dans l’après-midi, Manuel entra chez Pierre pour lui proposer une promenade, mais le jeune garçon était trop souffrant pour sortir ce jour-là. Après être resté quelques minutes assis auprès de lui, Manuel se leva brusquement.

— Il faut que je trouve quelque chose à faire, dit-il, j’ai honte de me croiser les bras pendant que Jonquille travaille.

Il descendit au jardin où la jeune femme échenillait des choux.

— Donne-moi de l’ouvrage, Jonquille.

— Tu peux m’aider, si tu veux.

Il se pencha à côté d’elle et, pendant un quart d’heure, jeta consciencieusement les pauvres chenilles vertes dans un baquet plein d’eau. Mais cette besogne l’écœurait.

— N’y a-t-il rien d’autre à faire dans la maison ? demanda-t-il en se redressant enfin.

— Rien, aujourd’hui. La semaine prochaine, il faudra couper et remiser la provision de bois pour l’hiver.

— Ne pourrais-tu laisser en paix ces choux, ma femme ?

— Pour que nos choux ressemblent à des balais, dans quinze jours d’ici ? Qu’est-ce que deviendrait alors notre pot-au-feu, mon mari ?…

Ses airs de petite matrone le remirent en belle humeur. Voyant que plusieurs lattes de la barrière menaçaient ruine, il courut chercher son marteau et des clous pour les raccommoder. Tout le reste du jour, il facta, suivant son expression.

Facter signifie aller et venir en vaquant à de menus ouvrages, puiser de l’eau, balayer une remise, examiner une gouttière percée, redresser les gonds d’un volet qui penche, faire des copeaux pour le feu de la cuisine, mettre sur le foyer les marmites trop lourdes pour les bras des femmes… Mais les heures paraissent plus longues quand on facte que lorsqu’on reste assis à un travail régulier, fût-il ennuyeux. Le soir venu, Manuel monta chez Pierre avec sa femme. Sa belle-mère aimait à se coucher de bonne heure quand elle le pouvait.

— Franchement, dit Manuel sans ambages, je me suis ennuyé aujourd’hui. Le temps m’a duré comme quarante-huit heures. Pourtant, j’ai planté au moins trois douzaines de clous ; il n’y a plus rien à raccommoder dans la maison. Que ferai-je demain, Jonquille ?

— Je casserai quelque chose pour te donner de la besogne, répondit-elle en riant. Mais tu fais l’enfant, mon grand mari. C’est à toi à te trouver des occupations, il me semble.

— Comment les autres gars de la bande passent-ils leurs journées ? je voudrais bien le savoir, reprit-il.

— Comme les marmottes : ils dorment… Il y en a qui font des manches de limes.

— Ça me rappellerait la fabrique.

— Arsène aide à sa mère dans leur grand ménage ; on prétend qu’il sait repasser le linge. Veux-tu apprendre ?

— Le sais-tu toi-même ? demanda-t-il brusquement, car il n’aimait pas qu’on se moquât de lui.

— Manuel a raison, dit Pierre qui comprenait mieux que Jonquille qu’on pût souffrir de l’inaction. Il faut qu’il ait sa besogne à lui. Si tu commençais par avoir des lapins, Manuel ?

— Fameuse idée ! s’écria celui-ci. Il y a beaucoup de place perdue sous la remise. Pas plus tard que demain j’arrangerai leur logement ; d’ici à Noël nous aurons encore le temps de les élever. Je connais un homme, aux Recrettes, qui m’en cédera bien une paire ou deux.

Dans sa reconnaissance envers Pierre, il offrit de lui faire un bout de lecture. Le jeune garçon rougit de plaisir. Il était ordinairement si fatigué le soir que son livre lui tombait des mains, et comme la conversation n’avait rien de très animé, les heures lui semblaient longues parfois. De plus, il sentait bien qu’une occupation commune serait un lien entre eux trois.

Manuel n’était qu’un lecteur fort médiocre ; à l’école, il avait pris l’habitude de débiter ses phrases sans aucune expression quelconque, avec une intonation monotone qui tombait à la fin de chaque période. En fait de ponctuation, il enjambait toutes les virgules, mais reprenait longuement haleine à chaque alinéa, avec un air de dire : « Si vous avez compris quelque chose à ce que je viens de lire, tant mieux pour vous, je n’en saurais dire autant. »

Cependant, au bout de quelques pages, sa voix changea tout à coup ; elle hasardait quelques inflexions intelligentes, comme si Manuel venait de découvrir que les phrases qu’il enfilait comme à la tâche avaient un sens après tout. Puis son ton se modifia à mesure qu’un nouvel interlocuteur entrait dans le dialogue. Bientôt Manuel chercha le titre du livre, dont il n’avait pas même songé à s’enquérir.

C’était la merveilleuse Histoire des enfants du capitaine Grant, un beau volume richement illustré, que Pierre avait relu vingt fois. Quand le lecteur butait à un terme difficile, il levait les yeux et regardait Pierre d’un air interrogateur. Puis, la difficulté aplanie, il reprenait sa course.

Jonquille écoutait distraitement ; la voix de son mari et le bruit de la rivière se confondaient dans ses oreilles ; elle laissait flotter ses pensées. À dix heures, quand elle plia son ouvrage, Manuel ferma le livre à regret.

— Ce n’est pas mal, cette petite histoire-là, dit-il. Est-ce que ça finit bien, Pierre ? J’aurais pu lire encore une ou deux pages, puisque ça t’amuse.

— Pierre est fatigué, et moi j’ai grand sommeil, dit Jonquille en appuyant sa tête appesantie contre le bras de son mari. Les histoires d’aventures ne m’intéressent pas beaucoup ; si j’étais un homme, je voudrais avoir des aventures « pour de vrai ».

Le lendemain et les jours suivants, Manuel s’occupa à construire l’habitation de ses lapins ; d’ailleurs, plusieurs expéditions nocturnes, en l’obligeant à dormir ensuite la moitié du jour, diminuèrent d’autant les heures oisives. Mais quand la famille de lapins fut installée, et que la provision de bois amenée par les bûcherons fut entassée dans la remise, Manuel se trouva de nouveau en face du même problème : À quoi s’occuper ?

Les après-midi étaient interminables. Il pouvait errer dans les bois aussi longtemps qu’il voulait, mais, chose étrange, il n’y trouvait plus le même plaisir passionné. Quand, parvenu à l’un de ces sommets d’où la vue s’étend sur les méandres du Doubs et ses rives escarpées, Manuel s’étendait sur le gazon, il ne sentait plus l’ivresse de la liberté lui monter à la tête comme autrefois. L’homme est ainsi fait ; il s’entend à souffrir mieux qu’à jouir.

Manuel était trop peu cultivé pour trouver en lui-même de grandes ressources. Lire, c’était fort bien pour le soir ; mais, durant le jour, il lui fallait de l’activité corporelle. Une fois par semaine, il se rendait en ville pour des achats ; cette journée-là s’écoulait d’elle-même sans qu’il fallût pousser les heures par les épaules pour les obliger à avancer. Mais les six autres jours !

Comme Firmin Mitou l’avait prédit, les gars étaient revenus l’un après l’autre, et, sauf Constant Loison qui envoyait régulièrement des pacotilles sans jamais se montrer lui-même, tous avaient repris leurs habitudes d’autrefois. Avec eux, Manuel jouait aux boules. C’était une manière de tuer le temps qui en valait une autre. Il y mettait une ardeur qui étonnait ses compagnons, tous gens plus flegmatiques ou moins concentrés que lui. Il ne défendait plus à Jonquille de chanter, au contraire il buvait sa voix comme un philtre puissant à réveiller quelque chose qu’il sentait s’engourdir en lui. Cette excitation lui devenait nécessaire.

Les nuits de passe, il se livrait à des témérités étranges, que ses associés blâmaient fort. C’était le péril qu’il aimait. Quand il sentait toutes les forces de son être tendues et vibrantes au milieu du danger, il aurait voulu pousser des cris de joie. À chaque obstacle vaincu, il s’attachait davantage à son métier de contrebandier. Le malheur était que ce métier ne pût remplir qu’une moitié de sa vie, et laissât l’autre oisive et vide.

Ce qu’il eût fallu à Manuel, c’était l’effort constant de la vie du colon, cette existence sans cesse menacée par mille périls, cette lutte journalière contre la mort sous toutes ses formes. En Afrique, dans ces grands pays neufs où l’individu a libre carrière, Manuel Vincent aurait pu déployer toutes ses facultés. Rien alors n’eût dormi en lui ; son énergie aurait eu les coudées franches, il aurait pu concevoir et créer, dans une contrée où tout est à faire.

Avec la hache du pionnier en main et l’espace illimité devant lui, il aurait grandi en persévérance, en stoïcisme ; il aurait été l’un de ces héros obscurs qui ouvrent à leurs frères les portes d’un monde fermé. Il aurait rempli sa vie. Contrebandier, il la laissait vide, il la traînait après lui, et dans ces heures d’ennui profond, il en venait à la maudire.

Manuel Vincent était entré de plein gré dans une carrière illégale, dont les habitudes irrégulières ne pouvaient que faire perdre à sa vie le peu de cohésion et de sens qu’elle avait eus jusqu’alors. Il savait fort bien que pour gagner son pain et celui de Jonquille, il bravait les lois de deux pays. Par une suite de raisonnements spécieux, il s’était donné le change à lui-même. Il était ignorant, sans conseillers, sans devoirs précis qui le retinssent. Il avait le cœur généreux, de nobles élans, mais il n’avait jamais appris cette discipline de soi-même sans laquelle notre vie se précipite tantôt à droite, tantôt à gauche, et ne fertilise rien. Qui le jugera ?… Non pas nous, car nous ne saurions démêler l’entrelacement subtil d’influences et de résistances qui forme le tissu de la vie.

Bien que personne assurément ne lui eût jamais parlé du Natal ni du Congo, les idées d’émigration qui avaient autrefois hanté Manuel revinrent cet automne-là, comme le cercle de ses occupations se rétrécissait chaque jour. Peut-être les histoires merveilleuses de Jules Verne, qu’il lisait à Pierre tous les soirs, réveillèrent-elles des souvenirs endormis. Bientôt ses pensées prirent cette direction ; dans ses heures d’oisiveté, il allait s’asseoir au-dessus de la rivière, sur une des marches taillées dans le roc qui surplombait le courant. Là, s’amusant à sculpter quelque branche noueuse en tête d’oiseau ou de renard, il voyageait au loin, dans ses pays étonnants où son imagination entassait un bizarre mélange de volcans, de chevaux sauvages, de phoques et de mines d’or.

« Il se peut que les livres exagèrent, se disait-il, ou que je fasse un méli-mélo de tout ça ; mais n’y eût-il encore que la moitié de ces belles choses, ça vaudrait la peine d’en essayer. Je sais qu’il existe des compagnies d’émigration ; pour un certain prix, elles vous débarquent où vous voulez ; après ça, avec des bras et un peu de tête, on fait son chemin. »

Un soir, il ne put s’empêcher d’en parler à Jonquille. Ils étaient seuls tous deux dans leur chambre, ayant quitté Pierre de bonne heure. Manuel s’assit près de la fenêtre, d’où l’on ne voyait rien, car la nuit était noire et le ciel couvert. Il prit Jonquille sur ses genoux, comme il aimait à le faire pour un petit bout de causerie intime. Elle était en veine de câlinerie, il lui plaisait de sentir la main de son mari effleurer doucement ses cheveux ; avec des façons de petite chatte, elle se blottissait contre lui.

— Jonquille, dit-il tout à coup, tiens-tu beaucoup à ce pays-ci ?

— Je ne sais pas, je n’en connais pas d’autre.

— C’est qu’il y en a, ma mie, où nous serions plus heureux.

— Plus heureux ? répéta-t-elle. Rien ne nous manque ici.

— Tu trouves ? Quelque chose me manque à moi, c’est de la besogne.

Elle haussa les épaules.

— Occupe-toi donc. Je t’ai proposé trente-six choses…

— Des ouvrages de femmes. Les petits outils se cassent dans mes mains. J’aime la pioche, la hache et tout ça.

— Au printemps, tu feras notre jardin.

— Au printemps ? dit-il d’un air songeur. Avant le printemps, il y a l’hiver. Sais-tu que je n’y avais pas encore pensé ?… C’est bête, tout de même… Qu’est-ce qu’on fait ici en hiver ? les hommes, j’entends.

— Ils tournent leurs pouces, répliqua-t-elle avec un peu d’impatience. Ils ne sont bons qu’à ça et à fumer leur pipe.

— Est-ce qu’on peut faire la passe en hiver ?

— Moins facilement qu’en été ; mais il y a des semaines où le temps le permet. Seulement, je te garderai à la maison le plus que je pourrai, poursuivit-elle en lui entourant le cou de son bras. Nous avons fait, comme la fourmi, de bonnes provisions pour l’hiver, tu te reposeras.

Il sourit avec un peu d’amertume. C’était bien de repos qu’il avait besoin, en vérité !

— J’ai autre chose en tête, reprit-il avec un peu d’hésitation. Que dirais-tu d’émigrer, Jonquille ?

— Pourquoi faire, au nom de tous les saints ! s’écria-t-elle. Est-ce que ta raison déloge, Manuel ?

— Peut-être… il y a de quoi, fit-il rudement. Je me ronge l’esprit depuis tantôt deux mois. La vie de contrebandier a du bon, mais elle ne saurait me suffire ; elle me laisse trop de temps sur les bras. J’aime bien mon pays, mais il ne m’aime pas, lui, apparemment, puisqu’il ne veut rien me donner.

— J’aurais cru, dit Jonquille avec un accent de reproche, que tu avais au contraire reçu bien des choses ces derniers temps.

— C’est vrai, ma mignonne, je suis ingrat, s’écria-t-il en la serrant plus étroitement. Toi, tu es mon trésor. Mais vois-tu, je ne sais comment te dire ça… la maison, une petite femme bien gentille, ça ne remplit pas la vie d’un homme ; il lui faut quelque chose au dehors, pour qu’il soit content de rentrer chez lui, la journée finie. Veux-tu que nous partions ? Je te garderai si bien que tu ne sentiras pas les cahots du voyage.

— Et Pierre ? dit-elle.

Il y eut un long silence. Enfin Jonquille se leva ; Manuel fit comme elle et sortit.

Tout était noir au dehors. La cour déserte, pleine d’ombre, semblait immense ; le toit de la vieille maison confondait ses lignes avec celle des rochers qui se détachaient vaguement sur le ciel sombre. On entendait la rivière, mais on ne la voyait pas. Manuel alla s’asseoir sur une pierre au bord du courant, la tête dans les mains. Les contours confus de tout ce qui l’entourait ressemblaient aux lignes de sa propre vie ; il s’efforçait en vain de les démêler, il cherchait à tâtons un fil conducteur qui lui échappait sans cesse.

Libre, il ne l’était plus : il avait lié sa vie irrévocablement. À cette pensée, il eut un accès de sauvage désespoir, comme un animal qui cherche des issues et les trouve toutes bloquées. Pourquoi, après avoir brisé sa première chaîne, s’en était-il forgé une autre ?… Pourquoi s’était-il attaché un boulet au pied ? Jonquille, Pierre… Pendant une seconde, il crut qu’il les haïssait. Il se serra les tempes à deux mains.

— Je deviens fou ! murmura-t-il. Tout est fermé, tout est noir ; il faut briser ce cercle, il faut faire quelque chose.

Il se leva brusquement, marcha de long en large dans la cour. Sa violente passion s’apaisa ; il se mit à rire avec amertume.

« Fou que je suis, pensa-t-il, de croire que la terre doit cesser de tourner parce que je suis malheureux. Elle en a vu bien d’autres. Je suis mal équilibré, voilà tout. »

Il se promena longtemps encore pour se calmer et finit par remonter chez lui, où Jonquille l’attendait, très anxieuse. Cette nuit de sombre mémoire marqua la première phase de leur vie mariée.

IX

Le lendemain, la vie banale recommença. Manuel, qui était sujet à des réactions, comme toutes les natures violentes, témoignait à Jonquille et à Pierre une tendresse calme à laquelle ils n’étaient pas accoutumés. D’ailleurs, par extraordinaire, la besogne ne lui manquait pas. On était au commencement de novembre : déjà quelques flocons de neige tombaient du ciel gris, messagers de l’hiver. Il fallait achever tous les préparatifs contre la mauvaise saison, mettre en cave les quelques légumes qu’on avait laissés au jardin, ajuster les fenêtres doubles, calfeutrer tous les huis, il fallait aussi songer aux provisions de vin et de farine, acheter une chèvre qui devait donner à la maisonnée son lait quotidien, car la neige rendant souvent les chemins impraticables, on ne pouvait compter que sur ses propres ressources.

Manuel entassa dans le cabinet aux marchandises une forte quantité de paquets de tabac auxquels il se proposait bien de faire passer la frontière, malgré l’inclémence de la saison. Quoique ses affaires eussent prospéré et qu’il eût remis à la garde de Jonquille un boursicot bien garni, il n’estimait pas avoir assez fait pour son ménage ; il se proposait de donner tort au proverbe des contrebandiers qui dit : « l’été la danse, l’hiver la transe ; l’été le vin, l’hiver la faim ».

Pendant les quatre mois de gros hiver, les expéditions, parce qu’elles sont plus rares et plus difficiles, sont aussi plus fructueuses. Manuel proposa à ses compagnons de planter le long de leurs sentiers ordinaires quelques jalons qui pussent les faire reconnaître malgré la neige. Ce travail les occupa pendant plusieurs jours.

Un vent furieux soufflait déjà, annonçant l’approche de la première tempête hivernale. Jonquille chauffait le poêle dans la chambre de Pierre ; elle avait garni de mousse et de baies d’églantier l’entre-deux des fenêtres ; elle avait orné le miroir d’un panache de houx et mis partout des branches de genévrier qui répandaient un agréable parfum. C’était gai à voir, mais le soleil abandonnait déjà cette chambrette qu’il visitait en été. Quand le ciel était clair, un rayon oblique venait encore réchauffer Pierre pendant une heure ou deux ; en décembre, il disparaîtrait tout de bon jusqu’au printemps. Au pied de la haute cime rocheuse qui l’abritait, mais l’enveloppait de son ombre, la vieille maison restait privée de soleil pendant trois mois.

Pierre voyait avec appréhension s’avancer les semaines de réclusion monotone où la souffrance et le froid étaient ses compagnons journaliers. Il n’en disait rien, mais Jonquille lisait bien des choses dans son regard qui suivait le dernier rayon de soleil, chaque jour plus pâle et plus fugitif. Un jour, Manuel rapporta de la ville deux pots de primevères du Japon roses et blanches, et un oignon de jacinthe qu’il planta dans une bouteille à large cou.

— Tu les regarderas pousser, dit-il à Pierre en installant ce petit jardin sur un guéridon près de la fenêtre.

Les yeux de l’enfant brillèrent de plaisir.

— Que tu es bon, Manuel ! s’écria-t-il.

Le jeune homme rougit et se détourna avec un remords. Malgré sa tendresse pour Pierre, il y avait des heures où il le considérait comme un fardeau, des instants de méchantes inspirations, où le tempérament rebelle s’insurgeait contre tous ses liens. Dans ces moments-là, Manuel n’était plus lui-même, ou plutôt il était double ; deux hommes en lui se faisaient la guerre, et il manquait de cette volonté ferme qui eût soumis le mauvais esprit.

Autrefois, il avait haï la fabrique ; aujourd’hui, il aimait Jonquille trop passionnément pour détester l’existence un peu limitée que le mariage lui faisait ; cependant, même dans ses meilleurs jours, il l’endurait avec peine. Encore y avait-il une différence entre sa vie actuelle et ses années d’esclavage passé : il était libre alors de délier sa chaîne ; ses liens d’aujourd’hui étaient plus légers, mais indissolubles. Voilà ce qui révoltait sa nature mal domptée ; il avait horreur du fait accompli, il regimbait contre l’irrévocable. Jour après jour, et par son bon plaisir, il aurait volontiers aliéné sa liberté entre les mains de Jonquille ; s’il avait été libre de partir, il serait resté, mais le départ étant impossible, il le souhaitait avec d’autant plus d’ardeur. Sa jeune femme ne comprenait rien aux sentiments tumultueux qui l’agitaient ; peut-être aurait-elle su les calmer si elle en avait entrevu l’étrange complication, mais elle avait peu d’expérience et commençait à découvrir que Manuel était doué d’un fâcheux tempérament.

« Rien ne lui manque, pensait-elle, il a le genre de vie qu’il a toujours souhaité ; que lui faut-il donc ? »

Pierre, avec ses perceptions plus délicates, entrait peu à peu dans la connaissance intime du caractère de son beau-frère ; les découvertes qu’il y faisait n’avaient rien de rassurant. Manuel rencontrait parfois les yeux pénétrants du jeune garçon fixés sur lui. S’il était de mauvaise humeur, il s’en irritait ; d’autres fois, il s’asseyait à côté de Pierre et lui prenait la main.

— J’ai un fichu caractère, n’est-ce pas ? disait-il. Pierre, enseigne-moi la patience ; enseigne-moi à supporter la vie comme toi.

Ils avaient alors de longs entretiens, et plus d’une fois Jonquille, entrant à l’improviste, vit l’Imitation de Jésus-Christ, ce petit volume que Pierre feuilletait si souvent, ouverte dans les mains de son mari. Mais tous deux se taisaient en l’apercevant, car Manuel devinait chez sa femme moins de tendre indulgence que chez Pierre.

Après les premières giboulées, l’hiver s’était établi à demeure ; toutes les pentes étaient blanches, le ciel gris laissait tomber une lumière morose, l’uniformité des teintes et des contours, le grand silence qui régnait partout, ensommeillaient l’esprit. Pierre avait froid, Jonquille allait et venait en chantant à demi-voix, Manuel s’ennuyait, tandis que la mère Salomé, assise au coin du foyer de la cuisine, dormait la tête appuyée sur ses bras.

Cependant, comme les chemins étaient encore praticables, une joyeuse compagnie se réunissait parfois dans la vieille maison. Firmin Mitou et les autres camarades arrivaient dans l’après-midi ; on jouait aux cartes, la salle se remplissait de bruit et de fumée, et l’aubergiste sortait de sa torpeur pour mettre toutes les casseroles sur le feu. Quand il faisait clair de lune, on se séparait tard, après avoir ri, chanté et bu toute la soirée. Jonquille ne tarda pas à remarquer avec frayeur que son mari, parfaitement sobre autrefois, vidait son verre plus souvent qu’il n’eût fallu. Il se montait la tête, criait plus fort que les autres.

— Hein ! comme on s’amuse ce soir ! disait-il en la prenant par la taille.

Et elle se détournait avec dégoût de son haleine enfiévrée. Le lendemain, il était morne, silencieux. Jonquille lisait la honte et le regret dans ses regards ; elle se faisait alors plus affectueuse qu’à l’ordinaire, et il l’embrassait en disant : « Ma pauvre Jonquille, quel mari tu as pris ! »

Un jour il était sorti dans la cour remplie de neige dont la barrière était bloquée par un grand amas que le vent y avait chassé. Devant lui se dressait la montagne ; derrière lui, la montagne encore, deux murs formidables ; et l’issue de la gorge était fermée par un voile de brouillard. Il se sentait prisonnier dans ce trou sauvage ; une tristesse morne s’empara de lui. Il rentra d’un pas lourd ; la porte de la salle était entre-bâillée, il la poussa et vit dans une armoire ouverte un carafon de pseudo-cognac. Un désir d’excitation s’empara de lui ; le remède à sa mélancolie était là. Il saisit le carafon et allait boire quand une main le retint. C’était celle de Jonquille. La jeune femme, les yeux pleins de larmes, lui entoura le cou de ses bras.

— Manuel, en es-tu là ? s’écria-t-elle. C’est la ruine, c’est la fin de nous !… Je vois bien que tu es malheureux… pars ! cela vaut mieux que de te perdre ici.

Il la regarda longtemps sans rien dire. Enfin il secoua la tête.

— J’ai un démon en moi, fit-il d’un air sombre. Ma femme n’aura jamais que des chagrins.

— Pars, répéta-t-elle. Fais un voyage ; prends tout notre argent. Et ne pense pas à moi, Manuel, je te laisse libre.

Elle avait dit le mot après lequel il soupirait instinctivement.

— Vrai ? fit-il, tu me laisses libre ?

— Oui, va…

— Eh bien ! je reste, s’écria-t-il en la serrant dans ses bras. Est-ce que je pourrais t’abandonner, petite femme ?

Elle arrêta sur lui des yeux pleins d’inquiétude.

— Tu vas me faire une promesse, dit-elle. Jure-moi de ne pas boire quand tu es seul. Le soir, en compagnie, cela te fait moins de mal ; mais, pendant la journée, quand tu es dans tes bleus, jure-moi de fuir l’eau-de-vie comme un poison.

— Je n’aime pas les serments, répondit-il avec rudesse, je déteste ce qui vous lie. J’ai eu un mauvais moment cet après-midi, Jonquille. L’ennui m’est tombé dessus comme une masse. Mais tu peux compter sur moi, ça n’arrivera plus. Je veux commencer un nouveau chapitre.

Il fit en effet un courageux effort pour sortir de son oisiveté. Le lendemain, il annonça à sa femme qu’il allait se mettre à fabriquer des chaises à vis pour les horlogers ; il connaissait en ville un marchand de fournitures qui lui ferait une commande. Malgré le mauvais état des chemins, il se mit en route le jour même et rapporta chez lui les outils et les planches de frêne et de plane nécessaires à sa fabrication. Il se proposait de faire tourner les vis et les bâtons des jambes à Firmin Mitou, en attendant qu’il apprît à le faire lui-même.

Pendant quelques jours, tout alla bien. Manuel travaillait avec ardeur ; dans l’appentis où il avait installé son atelier, on l’entendait siffler gaiement. Jonquille lui faisait de petites visites ; il semblait plus épris d’elle que jamais. Les lectures du soir avaient recommencé ; parfois, Manuel faisait une partie de dames avec Pierre, mais les combinaisons trop lentes de ce jeu l’ennuyaient ; il préférait l’excitation des jeux de hasard, où l’attente est constamment en suspens, sans que la réflexion ait rien à faire.

Quand il livra sa première douzaine de chaises, qu’il avait achevées et polies avec un soin minutieux, il employa son bénéfice et quelque chose de plus pour acheter pour Pierre un fauteuil à roulettes, commode et léger, qui dans la belle saison pourrait servir de petite voiture. Le ravissement avec lequel Jonquille se jeta à son cou et l’extase muette de Pierre quand il leur présenta son acquisition le touchèrent vivement.

— C’est bon ! c’est bon ! dit-il avec brusquerie. Je vous en ai assez fait voir cet hiver pour que je vous dédommage un peu, n’est-ce pas ?

Le temps s’éclaircissait au dedans comme au dehors. L’humeur de Manuel était moins inégale ; il pouvait sortir, c’était pour lui un immense soulagement. Quand il sentait les bleus le reprendre, il saisissait son chapeau et s’élançait dans le chemin qu’il avait frayé lui-même à la pelle le long de la rivière. Le radoux était venu, la première neige commençait à fondre ; Noël ne serait pas la fête blanche, cette année-là. La rivière gonflée menait grand bruit, mais le courant n’était pas si fort qu’on ne pût le traverser. Les expéditions recommencèrent avec entrain et Manuel se rasséréna tout à fait. Après une nuit périlleuse, il dormait bien et était de bonne humeur tout le reste du jour. Jonquille, délivrée de ses craintes, chantait comme une alouette et faisait le printemps dans la maison.

À Noël, son mari décida qu’il y aurait grande fête, qu’on inviterait tous les camarades. La mère Salomé fut exhortée à ne ménager rien, et des hottes de provisions arrivèrent à la file. Les lapins, gros et gras, s’étaient vendus à un bon prix, sauf deux qu’on gardait pour le souper du réveillon ; tous les paquets de tabac étaient avantageusement placés. Manuel avait reçu d’au delà de la frontière plus de commandes qu’il n’en pourrait exécuter en trois mois ; l’abondance régnait dans la maison.

La belle-mère était aux anges, Manuel payait tout sans compter ; il lui avait même donné un beau caraco de drap brun, dont elle n’avait nul besoin, mais qu’elle lui avait demandé tout de même.

« On ne sait pas… pensait-elle en le serrant dans son armoire, Manuel sera peut-être moins généreux l’hiver prochain, si nous avons une bouche de plus à nourrir. »

Pour le moment, elle déployait en faveur de son gendre tous ses talents de cuisinière ; elle exhortait Jonquille à éviter toute brouille avec un mari dont les affaires marchaient si bien.

— Si tu étais câline comme d’autres, tu obtiendrais de lui tout au monde, même une robe de soie, disait-elle, quoique je ne veuille pas t’encourager à mettre des fonds dans les étoffes, ça se détériore ; une chaîne de bon or au titre, voilà qui ne perd jamais son prix. Ça se retrouve dans les mauvais jours. Mais tu ne sais pas t’y prendre ; jeune et jolie comme tu es, tu pourrais plumer ton homme en quinze jours, et il en serait tout heureux encore.

— Je ne lui demanderai jamais rien, s’écriait Jonquille avec indignation. N’est-il pas assez généreux envers toi et Pierre ?

Manuel avait décidé qu’il inviterait Constant Loison au souper projeté. C’est ce qu’il fit, et Constant accepta, très heureux de sortir d’une brouille préjudiciable à son commerce, car elle l’empêchait de surveiller ses intérêts d’assez près. Il avait fini par prendre son parti du mariage de Jonquille, et, voyant que le trafic de Manuel ne nuisait en rien au sien, il voulait bien laisser dormir sa rancune pour le moment. Sa présence au souper de Noël, sans causer une grande joie, mit cependant chacun à l’aise. Sa place était la seule qui fût restée vide ; maintenant le cercle était complet.

Comme on le pense bien, Firmin Mitou fit un discours ; il en fit même plusieurs, se levant à tout moment pour demander la parole que personne ne songeait à lui disputer. Il but à la concorde, au tabac libre, aux dames, ce qui plut fort à la mère Salomé.

Jonquille était charmante ce soir-là : elle portait sa robe de noce, faite d’un mérinos bleu foncé très souple ; ses cheveux noirs étaient retenus par une longue épingle à boule d’ambre que son mari lui avait donnée. Constant Loison trouvait qu’elle avait gagné en grâce, en retenue discrète ; l’hiver aussi lui avait fait la peau plus blanche, on aurait pu dire d’elle avec le poète :

Tu n’es ni blanche ni rosée,

Mais on dirait qu’on t’a dorée

Avec un rayon de soleil.

Ses façons étaient moins brusques qu’autrefois, pensait Constant ; elle riait moins, mais elle souriait davantage, ses cheveux étaient plus lisses, sa voix plus douce, sa taille aussi souple ; en gardant tous ses charmes de jeune fille, elle en avait acquis d’autres. Les yeux de Constant la suivaient partout ; quand elle vint à côté de lui pour signer d’un accord tacite la réconciliation, il ne se sentit pas de joie.

Il s’était fait beau, lui aussi, pour ce réveillon ; ses cheveux incolores étaient coupés à la mode sur le front, sa cravate bleue à pois blancs était ornée d’une opale invraisemblable ; il se sentait en veine et en pouvoir de plaire. Jonquille fut gracieuse, elle tenait à ce que chacun fût heureux ce soir-là. Il hasarda quelques fadeurs, dont elle ne fit que rire ; elle ne lui permit point de prendre sa main, mais elle ne se fâcha pas quand il déclara que la vue de l’anneau qu’elle portait à la main gauche lui fendait l’âme ; elle se contenta de sourire et changea l’entretien. Constant Loison s’en alla très convaincu qu’il avait fait une impression. Mais Jonquille ne raconta pas à son mari les hyperboles galantes de son ancien prétendant ; la jalousie de Manuel était trop ombrageuse pour qu’on l’excitât sans cause sérieuse.

Une fois Noël franchi, il semble que le plus rude de l’hiver soit passé ; on se dit : deux mois encore, huit semaines, qu’est-ce que cela ? nous verrons bientôt le printemps. Mais cet espoir est, dans les montagnes, sujet à bien des déconvenues ; la glace et la neige disparaissent, l’air est tiède ; quelques brins d’herbe se hasardent à verdir au milieu de touffes sèches. Puis une tempête survient ; le lendemain, le blanc tapis a tout recouvert. Alors on s’impatiente ; le vrai printemps n’arrivera-t-il jamais ? Manuel, dont le cœur avait bondi de joie au premier dégel, sentait son humeur se déprimer ou monter avec la température. Son long emprisonnement lui avait agacé les nerfs, bien qu’il parût étrange que les nerfs prissent le dessus dans une si forte charpente.

Il était las des chaises à vis ; les premières difficultés d’exécution, qui avaient piqué son amour-propre, une fois surmontées, il avait trouvé ce travail assommant ; toutes les occupations sédentaires lui déplaisaient, la force non utilisée qu’il sentait en lui faisait tôt ou tard éruption d’une façon violente, comme la vapeur qui fait éclater la chaudière. Les bourrasques redevenaient fréquentes dans la maison ; parfois Jonquille les supportait sans rien dire, parfois aussi elle les bravait avec une obstination qui les changeait en tempêtes.

Constant Loison, maintenant que leurs relations étaient rétablies sur l’ancien pied, venait souvent les voir. Manuel s’avisa de trouver ces visites importunes.

— Qu’il nous laisse en paix ! Est-ce que tu tiens à lui, Jonquille ? Moi, je ne peux pas le souffrir depuis qu’il fait le joli cœur… Ne sois pas trop aimable, si tu veux que lui et moi restions bons amis.

Bien loin d’être aimable, la jeune femme évitait Constant dont les attentions devenaient trop marquées... Ce n’était qu’un jeu sans doute, se disait-elle, une manière de passer le temps, mais elle tremblait que Manuel ne s’en aperçût.

Deux fois déjà, Constant était arrivé après le départ des contrebandiers, comme Jonquille et sa mère étaient seules à la maison. Il apportait des oranges pour Pierre, des bonbons pour Jonquille. Elle les avait refusés, disant qu’elle n’aimait pas les douceurs ; à son départ, il les avait laissés sur la table, et Jonquille s’était empressée de les jeter dans la rivière. Avec sa franchise habituelle, elle avait raconté à son mari ces visites tardives ; il ne l’avait pas questionnée, mais, fronçant le sourcil, avait juré d’acheter un chien qui dévorerait tous les rôdeurs nocturnes, et ne laisserait que leurs bottes comme pièces à conviction. À cette idée, Jonquille rit si franchement que Manuel se sentit rassuré.

Il attendit le printemps avec espérance ; le premier rayon de soleil, pensait-il, dissiperait les mélancoliques chauves-souris qui l’avaient hanté durant tout l’hiver. On était au milieu de février, le mois des perce-neige. Sur la pelouse grande comme la main qui s’étendait au bord de la rivière, du côté de France, la neige commençait à disparaitre, l’herbe nouvelle pointait timidement, et de gracieuses corolles blanches, ourlées de vert, se balançaient au souffle printanier.

Manuel ayant pris la barque pour traverser le courant, aborda dans la petite prairie, et se mit à cueillir un bouquet qu’il voulait offrir à Jonquille. Quand il eut rempli son chapeau des perce-neige les plus fraîches, il reprit les rames et aperçut sur la rive opposée un homme qui se dirigeait vers la maison.

Manuel le rejoignit bientôt.

— Bonjour, l’ami, cria-t-il ; qu’est-ce qui vous amène chez nous ?

— J’apporte un paquet à votre dame ; le facteur l’a laissé au Saut ce matin pour attendre une occasion. Prenez vite, car je suis pressé.

Il remit à Manuel une petite boîte en copeaux, proprement ficelée et adressée à Mme Jonquille Vincent. L’écriture frappa Manuel qui s’imagina la reconnaître ; il l’examina de plus près. Les majuscules prétentieuses, ornées de grands paraphes en tire-bouchons, ne lui rappelaient-elles pas la main de Constant Loison ? Désagréablement surpris, le jeune homme se hâta d’entrer dans la cour. Jonquille était accoudée à sa fenêtre, l’air rêveur. Quand Manuel fit irruption dans sa chambre, tenant d’une main ses perce-neige, de l’autre la boîte qu’il regardait avec défiance comme si c’eût été un paquet de dynamite, la jeune femme tressaillit.

— Que m’apportes-tu là ? demanda-t-elle.

— Si tu ouvres le paquet, tu ne manqueras pas de le savoir, répondit-il brusquement.

Elle regarda l’adresse, délia la ficelle.

— Tiens ! que c’est joli ! fit-elle en ôtant le couvercle et une couche d’ouate qui protégeait un frais bouquet de roses pâles. Qui peut bien m’envoyer cela ?

Elle leva les yeux vers son mari et rougit tout à coup en lisant un soupçon sur la figure contractée.

— Tu n’imagines pas d’où cela vient ? fit-il avec un grand effort pour parler tranquillement.

— Pas le moins du monde.

— Pourquoi donc as-tu rougi ?

Sa main serrait convulsivement le petit bouquet d’innocentes perce-neige.

— Je n’en sais rien, répliqua-t-elle avec froideur ; sans doute parce que tu me regardais d’un air drôle.

— Ah ! les femmes ! s’écria-t-il, rusées dès le commencement ! Veux-tu que je te dise, moi, qui t’envoie ces fleurs ?

Elle haussa les épaules. Les doigts de son mari fourrageaient dans la boîte, effeuillant les pauvres roses dont les pétales délicats s’éparpillaient.

— Laisse mes roses, ne les gâte pas, s’écria Jonquille qui, en vraie femme, avait pitié des fleurs qu’on maltraite.

Son mari lui jeta un regard plein de défiance.

— Tu y tiens donc à ces roses ! murmura-t-il. Je t’avais apporté des fleurs, moi aussi… tu vas voir ce que j’en fais.

Aussitôt il ouvrit la fenêtre et jeta roses et perce-neige pêle-mêle dans la rivière. Jonquille ne protesta pas ; voyant l’emportement de son mari, elle voulut sortir ; mais il ferma la porte à clef, obligea sa femme à s’asseoir, et, se dressant devant elle, les bras croisés, il la regarda. Elle voyait son gosier se serrer convulsivement, comme pour retenir des éclats de rage jalouse ; il était très pâle, ses lèvres tremblaient.

— Jonquille, dit-il enfin d’une voix basse, mais qui grondait sourdement comme un orage encore éloigné, dis-moi la vérité. Tu ne me feras pas croire qu’on envoie des fleurs à une femme sans être sûr qu’elle pourra deviner d’où ce cadeau lui vient. Il n’y a rien dans la boîte, ni carte ni billet ; on aura jugé que ce n’était pas nécessaire, que tu comprendrais bien sans cela. Je connais l’écriture de l’adresse ; toi de même, apparemment.

— Non, répondit-elle après avoir jeté les yeux de nouveau sur la boîte.

Il se pencha vers elle et lui serra fortement les poignets.

— Dis la vérité, répéta-t-il ; si tu as été étourdie avec lui, je te pardonnerai. Je t’avais pourtant avertie… il ne faisait pas le joli cœur pour mes beaux yeux à moi.

— Parles-tu de Constant Loison ? s’écria-t-elle en se rejetant en arrière.

Il se mit à rire avec amertume.

— Qui donc te fait des visites en mon absence, et de ton propre aveu, Jonquille ?

Elle pâlit à son tour ; c’était d’indignation.

— Ah ! dit-elle, c’est ainsi que ma franchise se tourne contre moi !… Crois ce que tu voudras, mon mari ; je ne me défends plus…

Elle courut vers la porte, oubliant que son mari l’avait fermée ; obligée de revenir sur ses pas, elle se dirigea lentement vers la fenêtre et s’y accouda, la tête dans ses deux mains. Manuel restait silencieux ; quand ses yeux tombaient sur la boîte suspecte, il sentait sa colère revenir. Si pourtant Jonquille voulait être franche, tout pourrait s’expliquer. Il s’approcha d’elle.

— Jonquille ?

Elle ne fit pas un mouvement.

— Jonquille, ne m’irrite pas. Je veux être calme. Réponds-moi… Est-ce la première fois que Constant Loison se permet une telle chose ?

Il attendit ; comme elle gardait le silence, la figure toujours cachée dans ses mains, il reprit :

— Tu n’es qu’une enfant ; tu auras été inconsidérée, peut-être, ou trop familière. Il s’en est prévalu : dis-moi ce qui s’est passé.

Pas de réponse. Il la saisit par le bras, très brusquement, et l’obligea à se tourner vers lui ; alors elle le regarda en face, et il ne découvrit dans ses yeux trace de honte ni de peur.

— Parleras-tu enfin ! dit-il, les dents serrées.

Elle secoua la tête.

— Crois ce que tu voudras, fit-elle avec dédain.

Droite, hautaine, obstinée, elle bravait sa colère. Alors il ne se connut plus ; un nuage passa devant ses yeux, et, tandis qu’un sanglot de rage s’étranglait dans sa gorge, il leva la main et frappa Jonquille. Elle chancela, non que le coup eût été très violent, mais il sembla l’avoir atteinte au cœur même de sa vie. Elle poussa un long cri qui fit tressaillir Manuel ; ses yeux troublés virent la jeune femme s’adosser tremblante à la muraille et chercher de la main un appui. Il s’approcha d’elle, mais elle le repoussa du geste et sortit.

Son accès de jalouse fureur était loin d’être apaisé ; marchant avec égarement, il se précipita dans la barque et gagna un endroit sauvage où nul ne pouvait l’apercevoir. Mais son horreur de lui-même l’emportait encore sur sa jalousie. En était-il venu vraiment à frapper une femme ?… L’avait-il fait, ou bien avait-il retenu à temps sa main levée ?… À cette question répondit le cri de Jonquille, qu’il entendait encore résonner dans ses oreilles. Elle l’avait provoqué, sans doute ; mais sa lâcheté à lui en était-elle plus justifiable ? Et maintenant, qui dissiperait ses soupçons ?

Il bondit sur ses pieds, Constant Loison lui rendrait compte !… Il n’était pas une femme, lui, on pouvait employer la violence pour le contraindre à parler. Sans réfléchir davantage, Manuel se mit en route. Quand, après trois heures de marche rapide, il arriva en ville, ce fut pour apprendre que Constant Loison était parti le matin même. Son patron l’avait chargé d’un voyage d’affaires qui pouvait durer plusieurs jours.

Si celui-ci avait pu voir le visage bouleversé de Manuel, sa rancune eût été satisfaite. À vrai dire, il n’avait pas eu d’intentions très perfides en envoyant à Jonquille ce bouquet anonyme ; ou bien, pensait-il, elle le recevrait en l’absence de son mari, et inventerait quelque mensonge mignon pour expliquer ensuite la provenance de ces fleurs, ou bien Manuel en serait vexé, ce qui ne serait qu’un juste retour : il fallait qu’il apprît que la position de mari d’une jolie femme a quelques inconvénients. Constant Loison, avec son esprit plat et vulgaire, ne voyait pas plus loin.

Manuel revint chez lui harassé, troublé jusqu’au fond de son être par un doute qui ne lui laissait aucun repos. Comme il mettait le pied sur le seuil de sa maison, il vit, par la porte ouverte, Jonquille au fond de la salle, debout devant une vieille armoire qu’on visitait rarement. Bientôt elle se tourna de son côté ; il vit sur sa joue les traces bleuâtres de larmes récentes.

Mais que faisait-elle donc ? elle dépliait de petits vêtements jaunis, essayait sur son poing un bonnet minuscule bordé d’une petite dentelle. Manuel, le cœur bondissant d’émotion, s’élança auprès de sa femme.

— Que signifient… ces petits machins-là ? fit-il d’une voix étrangement altérée.

Elle rougit.

— Cela signifie, dit-elle en poussant les portes de l’armoire, cela signifie qu’en frappant ta femme, tu as frappé aussi ton enfant.

Comme elle prononçait ce mot, elle éclata en larmes. La figure cachée dans les mains, elle murmurait : « Pauvre, pauvre innocent ! »

— Et tu ne me l’avais pas dit ?… fit-il d’une voix qui s’entendait à peine.

— J’allais te le dire ce matin, quand tu es entré comme un furieux.

Il se détourna : la coupe était pleine. Tout le reste du jour, il erra silencieusement, dégoûté de lui-même, de sa vie, de l’avenir qu’il voyait tout noir. Il se sentait emporté par les flots grondants de sa nature indomptable ; le ciel était chargé de tempête jusqu’au bout de l’horizon. Le soir venu, il monta chez Pierre.

— Tu sais ce que j’ai fait à ta sœur ? dit-il brusquement. Non ?… je l’ai frappée, j’étais fou. Elle ne me le pardonnera jamais ; moi non plus.

Pierre, consterné, le regardait en silence.

— Regarde-moi bien, fit Manuel avec amertume ; tu ne verras pas souvent un homme plus malheureux. C’est mon sort… J’ai le caractère qu’il faut pour être malheureux comme un chien tout le temps de ma vie.

— Je suis sûr, dit Pierre dont la voix tremblait, je suis sûr que Jonquille t’a déjà pardonné.

Manuel secoua la tête.

— Pardonner, c’est facile aux femmes, dit-on ; mais est-ce qu’on oublie ? Vois-tu, Pierre, je serais dès cette heure jusqu’à la dernière un mari modèle, Jonquille ne saurait oublier qu’un jour j’ai levé la main sur elle comme un lâche. Rien de ce que je pourrai faire n’effacera ça, s’écria-t-il en se promenant de long en large avec excitation. C’est fini ! c’est fini ! j’ai fait une déchirure que rien ne raccommodera… Pierre, je me vendrais bien pour deux sous… Jonquille serait plus heureuse sans moi.

Cependant son agitation finit par céder à l’influence calmante de Pierre.

— Tout se répare, Manuel, prends courage. Dieu te fera sortir de peine ; il m’aide bien, moi, pourquoi ne t’aiderait-il pas ?

— Demande-le lui, dit Manuel ; moi, je ne sais comment lui parler.

Le lendemain, il était sombre encore, mais plus calme. Il parlait peu ; Jonquille, à qui Pierre avait raconté l’explosion de regrets dont il avait été le témoin, s’était sentie touchée. Vers le soir, quand elle vit son mari prêt à partir seul pour une expédition, elle s’approcha de lui et lui mit la main sur l’épaule, un peu timidement.

— Tu ne crois pas, dit-elle, que j’aie permis à Constant Loison de me faire la cour ? Il n’a jamais eu de moi un mot ni même une pensée que tu ne puisses connaître.

— Je le sais, répondit-il lentement… je l’ai su depuis la minute où tu m’as parlé de… de l’enfant.

Ils se turent tous deux. Manuel se pencha vers sa femme et l’embrassa.

— Monte te reposer, dit-il, tu en as besoin. La lune se couche une heure après minuit ; je partirai alors. Dis bonsoir à Pierre de ma part, ou plutôt non, j’irai moi-même, fit-il en se reprenant.

Il entra sans bruit dans la chambre de Pierre qui était déjà couché, mais ne dormait pas.

— Est-ce que tu pars seul, Manuel ? demanda le jeune garçon.

— Oui, les autres ont voulu prendre une nuit de congé ; mais qu’importe ! ce n’est pas la première fois que je me passe d’eux. Et pour un individu de mon humeur, la solitude vaut mieux que la compagnie. Au revoir, mon enfant.

— Au revoir ; ne sois pas imprudent, Manuel.

Le contrebandier haussa les épaules et sortit. Comme l’heure de son départ approchait, il entendit un léger bruit dans l’escalier ; Jonquille descendait, enveloppée d’un grand châle.

— Je te ramerai jusqu’à l’autre bord, et je ramènerai la barque, dit-elle, autrement le courant pourrait nous la prendre ; cela nous est déjà arrivé une fois.

— Pauvre petite ! dit Manuel avec tendresse, je te fais une rude vie ; tu n’as de repos ni jour ni nuit.

Elle ne répondit qu’en appuyant sa joue contre l’épaule de son mari.

Ils traversèrent ensemble la rivière ; Manuel s’arrêta pour voir sa jeune femme regagner saine et sauve l’autre rive, puis il se mit en route. La lune avait disparu derrière les arbres, mais le ciel était encore plein d’une clarté laiteuse. Manuel, sa charge sur le dos, prit le sentier le moins dangereux, car le couloir dit de l’Escalade était impraticable à un homme seul. Il marchait lentement, comme si le poids de ses pensées l’accablait. Au premier détour du sentier, il s’arrêta pour regarder derrière lui ; au fond de la gorge noire, il vit briller une petite lumière, et il lui sembla tout à coup que ce grand trou béant était son passé, vide, sombre, au milieu duquel un petit point lumineux vacillait, prêt à s’éteindre au moindre souffle. Manuel se demandait si Jonquille aimerait longtemps un mari jaloux, emporté, à l’humeur farouche et inégale. « Quand elle aura un poupon sur ses genoux, pensait-il, elle ne songera plus guère à moi. Un petit enfant blanc et rose, quand il commence à dire maman et à rire, c’est plus gentil qu’un homme comme moi, toujours prêt à faire des scènes violentes puis à s’en repentir. Pauvre petit, un fâcheux père qu’il aura ! »

Manuel reprit sa marche. Arrivé au sommet de la gorge, il s’assit pour reprendre haleine. Les coudes sur ses genoux, il suivait ses pensées, qui s’obstinaient à retourner en arrière, jusqu’au fond le plus lointain du passé. Tout à coup ses yeux de lynx discernèrent des ombres mouvantes au milieu des buissons. Il reconnut juste à temps que l’issue du sentier était gardée ; sa bonne étoile ne s’était pas levée cette nuit-là. Il revint sur ses pas pour tenter un autre passage : la même déconvenue l’y attendait. Décidément, tout le corps des douaniers s’était mis en campagne cette nuit.

Manuel erra longtemps sous les arbres, hésitant à s’aventurer hors de leur couvert. Il longeait la lisière quand il fut aperçu par deux douaniers qui se mirent aussitôt à sa poursuite. Plus agile qu’eux, il leur échappa sans peine, se déroba sous la futaie, mais renonça à toute autre tentative de forcer la ligne.

« Je risquerais d’y laisser ma pacotille, se dit Manuel ; je n’ai pas de chance cette nuit. »

Au petit jour, après cinq heures de marches et contremarches, il se retrouva avec sa charge au bord de la rivière.

Jonquille dormait de ce sommeil léger auquel une anxiété constante habitue les femmes de contrebandiers. Elle faisait quelque rêve pénible, car ses lèvres et ses mains s’agitaient, quand un appel la réveilla en sursaut.

— Jonquille ! Jonquille !

Elle se leva d’un bond, courut à la fenêtre. Son mari, debout sur la rive opposée, l’appelait avec de grands gestes. Elle s’habilla à la hâte, descendit en courant, tira les verrous de la porte avec précaution, de peur de troubler le sommeil de Pierre. L’aube grise et morne la fit frissonner.

— Hâte-toi, Jonquille ! cria son mari ; ils arrivent !

Elle leva les yeux avec terreur. Deux hommes descendaient la côte au pas de course ; à leur uniforme, elle reconnut des douaniers. Sans perdre une seconde, elle mit la barque à l’eau, se couchant sur les rames pour lutter avec plus de force contre le courant.

Les douaniers approchaient, ils arrivaient au bas du sentier, en vingt secondes ils atteindraient Manuel. La barque était encore éloignée du bord d’une longueur de rame.

— Saute dedans, Manuel ! s’écria Jonquille, en se levant pour que le bout de la barque fût libre.

Manuel se tenait sur un roc assez élevé ; il prit son élan à la seconde même où le douanier le touchait. Agile et sans crainte, il retomba sur ses deux pieds à l’extrémité du bateau, se faisant un balancier de ses bras étendus. La barque s’inclina d’un bord à l’autre, la rame sur laquelle s’appuyait la batelière céda tout à coup, Jonquille perdit l’équilibre et tomba dans l’eau en poussant un grand cri.

Manuel, pâle d’horreur, sans un mot, sans un instant d’hésitation, jeta son habit au fond du bateau et plongea. Il n’était pas grand nageur ; cependant, il revint bientôt à la surface, serrant dans sa main crispée le bras de Jonquille. Le courant était fort ; à cette époque de l’année, quand la fonte des neiges en a accru la violence, il est presque irrésistible, surtout en cet endroit, où la pente de l’écluse qu’il vient de franchir lui a donné un nouvel élan. Manuel et Jonquille, et la barque, dérivaient rapidement. Les deux douaniers, couchés sur la rive, s’efforçaient en vain de tendre un soutien au nageur épuisé. Jonquille, qui ne s’était pas évanouie un instant, se cramponnait à la barque, et l’effort de son mari la maintenait sur l’eau. Il luttait pour elle bien plus que pour lui ; son unique pensée était de sauver Jonquille.

Subitement, tout sembla tourner ; la barque, prise par un tourbillon, vira comme une folle et de son gouvernail aigu vint frapper Manuel à la tempe. Il coula, avec un gémissement. Ses doigts crispés se détendirent et lâchèrent le bras de la jeune femme.

Jonquille ne vit plus rien ; en cette minute d’angoisse suprême, elle perdit connaissance. Mais un remous poussa le bateau vers la rive, et comme Jonquille s’y cramponnait encore faiblement, elle put être saisie au passage par les douaniers ; on la tira sur le bord. L’un des hommes lui donna quelques soins, tandis que l’autre descendait le courant à la recherche de Manuel. Quand Jonquille revint à elle, elle apprit que le corps de son mari avait été porté par le flot dans la petite anse où elle aimait à voir se refléter les étoiles.

X

Manuel Vincent était mort. Sa vie avait été tragique, sous des apparences banales ; sa mort le fut aussi. Cependant, une expression paisible revêtait son visage de marbre que la passion avait enflammé si souvent ; un vague sourire était fixé sur ses lèvres ; peut-être avaient-elles murmuré le nom de Jonquille avant de se fermer pour toujours. Il avait donné sa vie pour elle, rachetant ses erreurs par cet acte d’amour suprême. Peut-être avait-il pour la première fois connu la paix en cette minute solennelle où l’âme, prête à l’élancer, se recueille dans l’angoisse même de la mort. Peut-être avait-il dit à la vie un adieu sans regrets.

Le calme mystérieux de ce visage, dont Jonquille ne détournait pas un instant les yeux, était la seule consolation qu’elle pût accepter. Les paroles de ses amis glissaient sur elle, qui ne les entendait même pas. Assise au pied du lit où reposait Manuel, elle le regardait avec de grands yeux sans larmes, qui contemplaient pour la première fois le redoutable mystère de la mort, et essayaient de le sonder. Il était là, dans toute sa force et dans toute sa jeunesse, semblait-il ; seule, cette terrible pâleur révélait que sa jeunesse et sa force étaient coupées à leur racine.

Jonquille parlait à son mari à voix basse. « Comme tu es tranquille, disait-elle ; on est donc mieux, là où tu t’en es allé ?… Ici, tu n’avais pas ce sourire. Manuel, Manuel, je n’ai pas su te rendre heureux ! » Elle voulait être seule pour s’entretenir avec lui. « On me le prendra bientôt, laissez-moi », murmurait-elle quand on essayait de lui faire quitter la chambre funèbre. Quand on le lui prit en effet, quand elle vit les contrebandiers s’éloigner en cortège, emportant leur compagnon à sa dernière demeure, alors elle se sentit vraiment veuve, alors l’affreux déchirement se fit.

À genoux, à côté de Pierre, les mains crispées, l’âme accablée jusqu’à la mort, elle laissa passer sur sa tête ces grandes eaux mugissantes de la douleur suprême. Des jours s’écoulèrent sans qu’elle prononçât une parole, sans qu’elle essayât même de lutter ; elle ne pouvait plus ni penser ni vouloir, elle ne pouvait que souffrir.

— Pourquoi lui ? murmurait Pierre. Pourquoi faut-il que les inutiles restent et que les forts s’en aillent ?… C’est moi qui aurais dû partir à sa place…

Ces mots, Jonquille les entendit ; sortant tout à coup de sa torpeur, elle entoura Pierre de ses deux bras.

— Tais-toi ! s’écria-t-elle. Si Dieu allait t’entendre et te prendre aussi !

Alors elle pleura ; la rigidité de sa douleur céda à une émotion impétueuse, à des sanglots qui la brisèrent et au milieu desquels elle s’endormit comme un enfant.

La mère Salomé allait et venait dans la maison ainsi qu’une âme en peine ; elle avait aimé Manuel, robuste et brave, comme un fils, et même plus que Pierre. Elle souffrait maintenant autant qu’elle pouvait souffrir. En passant, elle touchait d’une main presque affectueuse les menus objets que Manuel lui avait donnés ; dix fois par jour, elle ouvrait l’armoire où elle avait serré son beau caraco de drap brun.

« Tout de même, j’ai eu raison de me pourvoir, pensait-elle ; l’hiver prochain, il ne me fera plus de cadeaux, le pauvre gars. »

On la surprenait dans les coins, s’essuyant les yeux avec son tablier ; elle faisait de son mieux pour consoler Jonquille et lui marquait plus de tendresse qu’autrefois. Un jour elle lui dit :

— C’est une grande perte que nous avons faite, ma pauvre ; te voir là, en robe de veuve, me fend le cœur… Mais ton mari, vois-tu, était de ceux qui rencontrent partout des pierres d’achoppement ; il n’était ni assez bon, ni assez mauvais pour faire son chemin. Trop peu de caractère, et puis des regrets… ça l’assombrissait.

Elle se tut un instant, puis elle ajouta :

— Il se serait mis à boire…

Jonquille tressaillit, se leva aussitôt et s’éloigna. Cette pensée, elle se l’avouait à peine, lui était venue ; mais elle la repoussait comme une trahison envers la mémoire de Manuel. Elle aimait maintenant son mari mort, mort pour elle, avec une ferveur, une passion que Manuel vivant ne lui avait jamais inspirée.

« Pourvu que mon petit enfant soit un garçon ! », pensait-elle tout en cousant assidûment les menus objets destinés à compléter la layette qui avait servi à elle-même et à Pierre.

Cet ardent souhait fut accompli. Le nouveau-né, que six mois plus tard la mère Salomé reçut dans ses bras et emmaillota d’une main tremblante, était un vigoureux garçon.

— Il a les yeux de son père, dit-elle en le tendant à Jonquille dont les joues étaient inondées de larmes, larmes de deuil et de joie à la fois.

Les contrebandiers vinrent, aussitôt qu’on le leur permit, saluer la jeune mère. Chacun s’offrait à être le parrain du petit Manuel.

— Non, dit Jonquille en secouant la tête, il faut que nos chemins se séparent ici. Nous allons changer de vie, c’est déjà entendu avec ma mère. L’âge lui vient, elle est fatiguée. Nous vendrons la vieille maison pour nous établir ailleurs. À nous trois, nous vivrons de peu ; nous tâcherons d’avoir un jardin, et il y a bien des choses qu’une femme peut faire sans sortir de chez elle. J’apprendrai à repasser le linge fin…

Firmin Mitou protesta.

— Vous n’êtes pas faite pour ça, Jonquille… Vous ne pouvez tenir en place.

— J’ai changé, répondit-elle avec un sourire si triste que Firmin se détourna plus ému qu’il ne voulait le laisser voir.

— Ma foi, si vous partez, je ne vois pas trop ce qu’on deviendra, nous autres. On était accoutumé à la vieille cassine, il faudra chercher un autre rendez-vous.

— À moins qu’un de vous ne l’achète… Constant Loison serait assez riche pour ça, dit Arsène.

Jonquille fit un geste de brusque dénégation.

— Il ne l’aura pas, quand même il nous en donnerait des mille et des mille, s’écria-t-elle. Il est cause que je me suis querellée avec mon mari la veille… la veille de…

Elle n’acheva pas ; ses yeux se gonflèrent, et elle serra plus fort dans ses bras le petit Manuel. Elle était assise près de la fenêtre, sa jolie tête brune et pâle légèrement inclinée sous le poids du chagrin, frêle comme une enfant, mais pleine de dignité maternelle, et belle, dans sa robe noire, d’une beauté calme et grave qu’elle n’avait pas autrefois. Le petit enfant, couché sur ses genoux, ouvrit les yeux. Jonquille se pencha vers lui. Ah ! comme c’étaient bien là en effet les yeux de Manuel !… Avec la vie de son mari, elle avait cru sentir la sienne s’éteindre ; mais voici que Jonquille renaissait, à mesure que cette petite existence s’épanouissait à côté d’elle comme un bourgeon naît sur une branche dépouillée.

Les doigts rudes de Firmin Mitou caressèrent doucement la petite figure innocente qu’encadrait le feston du bonnet.

— Toi, tu ne seras pas contrebandier, je vois ça dans les yeux de ta mère, murmura-t-il. Elle a peut-être raison. Nous, on est dans la poix, on y reste. J’ai dans l’idée de faire comme… comme Manuel, soit dit sans vous chagriner, madame Jonquille. Je voudrais me mettre à mon compte. Si les autres font comme moi, Constant Loison sera bien embarrassé.

À cette idée, qui ne semblait point lui déplaire, il se caressa la barbe silencieusement.

— Voyez-vous, on n’est bon qu’à ça, reprit-il. On connaît le métier, et le métier vous connaît. Parfois ça tourne mal, mais qui peut dire ?… Allons, Jonquille, souhaitez-moi bonne chance… Ainsi vous ne ramerez plus jamais notre barque ?

À ces mots, les jours passés surgirent devant elle ; elle rougit, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes. Elle se leva, son petit Manuel dans les bras, et vint s’accouder auprès de Pierre qui seul la comprenait toujours. Il prit la main de sa sœur dans la sienne, plus frêle encore qu’autrefois.

— À nous deux, n’est-ce pas, nous élèverons mon petit garçon ? lui dit-elle. Avec l’aide de Dieu, il sera plus heureux que son père…


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Le Mari de Jonquille, Lausanne, Société romande des lectures populaires, 1934. La photo de première page, Doubs, a été prise par Sylvie Savary.

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