T. Combe
(Adèle Huguenin Vuillemin)

LA FORTUNE DE LUC

Nouvelle jurassienne

1885

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 3

SECONDE PARTIE. 47

TROISIÈME PARTIE. 87

QUATRIÈME PARTIE. 116

CINQUIÈME PARTIE. 149

SIXIÈME PARTIE. 182

SEPTIÈME PARTIE. 227

Ce livre numérique. 254

 

PREMIÈRE PARTIE

Luc Aufranc remontait le sentier couvert dont les lacets s’enfoncent dans la gorge du Doubs, un joli sentier frais, éclairé d’une lumière discrète que tamisait la ramée. Au bord du chemin, l’orobe à la tige svelte faisait briller ses riches teintes de pourpre et d’indigo ; la corydale aux fleurs brunes répandait dans l’air un vague parfum. Çà et là des sources vives, jaillissant sous la mousse, traversaient le sentier, faisaient reluire les cailloux blancs et couraient avec un joyeux gazouillis se cacher sous les fougères de l’autre pente.

Un grand chien au poil fauve, qui suivait le jeune homme, trempait sa langue en passant dans cette belle eau claire ; il la lapait d’un air réfléchi et connaisseur, comme si on l’eût chargé de présenter un rapport sur les qualités distinctives des diverses sources de Moron. De temps en temps, son maître le houspillait du bout de sa baguette d’églantier que terminait un mouchet de jeunes feuilles ; de l’autre main, il tenait un gros bouquet de muguet fleuri.

Luc Aufranc avait dix-neuf ans, mais à voir sa haute taille et ses larges épaules, on lui en eût donné plus de vingt. Un mélange de force et d’indolence prêtait à sa personne un cachet tout particulier. Il marchait en flâneur, en homme qui a toute la journée devant lui et ne sait qu’en faire ; mais ses yeux gris avaient un regard vif, intelligent et qui semblait courir en avant. Son visage un peu maigre était hâlé par le grand air ; sa longue blouse de toile grise semblait dénoter l’ouvrier plutôt que le paysan.

— Ici, Lion, fit-il en se retournant d’un air presque impérieux.

Mais l’instant d’après, une expression de nonchalance distraite reparut sur ses traits et il se mit à siffler pour imiter la grive qui faisait entendre ses cadences perlées dans l’épaisseur du bois. Elle s’y laissa prendre, tant l’imitation était correcte, et y répondit par d’autres roulades.

Le dôme de feuillage commençait à s’éclaircir et bientôt s’écarta tout à fait ; le sentier déboucha en pleine et vive lumière sur le plus riant petit plateau qu’on pût voir.

Accroché, pour ainsi dire, tout au bord de la brisure profonde où roulent les eaux vertes du Doubs, resserré entre une pente boisée et la formidable paroi de rochers qui lui fait face, il brillait par cette belle matinée de printemps de la plus admirable variété de tons verts où les yeux puissent se baigner. Le velours de ses vergers, la feuillée légère et comme nuageuse des jeunes hêtres, la teinte plus dorée des sureaux, la coque sombre des gros bourgeons du plane, le vert bleuâtre des sapins et le vert métallique des fleurs de l’érable, la teinte soyeuse des chatons du saule et la couleur gaie des longues grappes du merisier entre leurs éventails de feuilles minces, toute la gamme du vert, en un mot, éclatait et se fondait en nuances infinies sous un soleil rayonnant.

À demi ébloui en sortant du clair-obscur des arbres, Luc abrita ses yeux de la main et aperçut à quelques pas deux étrangers immobiles, apparemment fort attentifs à quelque bruit.

— C’est vous qui faisiez la grive, hein ? s’écria l’un d’eux en apercevant le jeune homme.

Luc, un peu surpris de cette brusque interpellation, s’arrêta pour regarder l’étranger.

— Oui et non ; ça dépend, répondit-il assez sèchement.

Le visage de son interlocuteur n’avait pas eu le don de lui plaire. C’était une large face d’homme prospère et satisfait de lui-même ; une de ces figures dont la jovialité protectrice et familière semble offensante aux gens d’un tempérament ombrageux.

— Comment ! s’écria le gros monsieur – et les lobes épais de ses grandes oreilles, déjà teints d’un beau pourpre, prirent une nuance plus foncée – comment, ça dépend ! de quoi ça dépend-il, saperlotte !

— Il faut être deux pour causer. Quand je suis en conversation avec la grive, c’est tantôt elle et tantôt moi. Voilà pourquoi j’ai dit : Ça dépend.

Luc s’était adossé au mur croulant qui bordait le sentier et avait repris son ton indifférent. Ne trouvant aucun plaisir à considérer plus longtemps le visage rougeaud du gros monsieur, il se tourna vers la troisième personne du petit groupe.

C’était une jeune fille d’une vingtaine d’années, peu jolie, mais d’une tournure fort élégante. L’entretien semblait lui déplaire ; elle s’était assise un peu à l’écart et fouillait la mousse du bout de son ombrelle. Les volants brodés de sa robe de percale s’arrondissaient sur le gazon, laissant entrevoir la fine pointe d’un pied qui frétillait d’impatience.

— Pauline ! dit le gros monsieur en se tournant vers elle, veux-tu ce muguet ?

— Mais, papa… fit la jeune fille d’un air embarrassé.

— Il n’y a pas de « mais, papa ! ». Le veux-tu ? c’est le premier de l’année. Voyons, combien le bouquet ? demanda-t-il à Luc en ouvrant déjà son porte-monnaie.

— Il n’est pas à vendre, répondit Luc froidement.

— Comment, pas à vendre ! Pour quelle raison alors vous promenez-vous par les chemins avec vos bouquets, je voudrais bien le savoir ? Voyons, voyons, faites votre prix.

— Mon bouquet n’est pas à vendre, répéta Luc impatienté.

Mais comme il allait passer devant la jeune fille, elle se tourna vers lui.

— Vous le donneriez peut-être ? dit-elle avec un sourire.

Elle mit beaucoup de délicatesse dans ce mot dont le jeune homme lui sut gré.

— Avec bien du plaisir, Mademoiselle, répondit-il, si ce bouquet était le second de l’année. Le premier ne m’appartient pas.

— Vraiment ? à qui donc appartient-il ?

— À ma cousine.

— Le premier bouquet est-il chaque année pour elle ? demanda Pauline en ouvrant son large parasol dont la doublure rose laissait tomber un chaud reflet sur ses joues trop pâles.

— Oui, chaque année, depuis que j’étais un gamin haut comme ça.

— Où la galanterie va-t-elle se nicher ! fit le gros monsieur d’un ton rogue.

— C’est comme la politesse, répliqua Luc sèchement. On ne la trouve pas toujours où l’on s’y attendrait.

Cette fois les joues de Pauline s’empourprèrent sans que le reflet de son ombrelle y fût pour rien. Elle se leva.

— Partons-nous ? dit-elle en se rapprochant de son père.

Luc semblait indécis. Il avait parlé de politesse ; c’était le moment de prouver la sienne.

— Si mademoiselle tient à avoir du muguet, elle aurait peut-être du plaisir à le cueillir elle-même, dit-il. Je pourrais vous montrer le coin où j’ai trouvé celui-ci.

— Bon ! l’affaire s’arrange. Ça te va, Pauline ?

— Très-bien, répondit-elle en adressant à Luc un petit signe de tête.

Elle prit les devants et se mit à descendre le sentier d’un pied ferme et leste, un vrai pied de montagnarde qui ne bronchait pas sur les pierres roulantes. Sa taille souple, moulée dans un corsage fort juste, son cou mince que cachait en partie une masse de cheveux blonds noués très bas sur la nuque, sa robe claire aux plis élégants se détachaient sur le fond sombre de la futaie. Luc prenait plaisir à la suivre du regard et pensait à son joli sourire.

— Quel est votre nom, jeune homme ? demanda le gros monsieur avec ce sans-gêne qui irrite la susceptibilité.

— Luc Aufranc. Puis-je savoir le vôtre ?

Son interlocuteur était de ces gens qui prennent volontiers des libertés, mais n’entendent pas qu’on leur rende la pareille.

— Hem ! fit-il en considérant Luc comme s’il découvrait en lui quelque jeune socialiste animé de dispositions subversives.

Mais il songea aussitôt à un excellent moyen de rétablir la distance que son compagnon semblait trop disposé à franchir. Il tendit à Luc une carte qu’il tira de son portefeuille et qui portait ces mots : Dorval Maulère, fabricant d’horlogerie.

— Tiens ! dit Luc en y jetant les yeux, mon père est un de vos ouvriers.

M. Maulère se redressa et parut satisfait. La distance était établie.

— Est-ce que votre père habite dans ce voisinage ? demanda-t-il.

— Notre maison est à un quart d’heure d’ici, en suivant la côte.

— Je me souviens, en effet, reprit M. Maulère, que mon « visiteur » se plaint souvent d’un nommé Louis Aufranc, planteur d’échappements, le moins ponctuel de tous nos ouvriers. C’est donc votre père ?

À cette question agréablement posée, Luc ne répondit pas.

— Vous travaillez avec lui ?

— Non ; il n’a jamais eu le temps de m’enseigner son état. Nous avons un petit domaine ; c’est moi qui m’en occupe.

— Votre père est très habile dans sa partie, reprit M. Maulère. Nous lui donnons toutes nos « levées visibles ». C’est dommage qu’il ne vous y ait pas mis avec lui.

— Grand dommage ! fit Luc à demi-voix, comme s’il se parlait à lui-même.

Son compagnon l’entendit soupirer.

— Vous n’aimez pas trop la fourche et le râteau, hein ?

— J’aimerais autant ça qu’autre chose, répondit Luc, si seulement ça m’occupait. Mais notre domaine est trop petit. Je pourrais « débrancher » quatre fois plus de besogne. C’est ce qui me tue, ajouta-t-il en laissant tomber ses bras d’un air découragé.

— Vous n’êtes pas encore près d’en mourir, fit M. Maulère brusquement. Et comme ça, vous employez vos loisirs à muguetter pour votre cousine ?

— Je n’avais plus rien à faire ce matin, dit Luc vivement. Nos pommes de terre sont plantées, j’ai remis des manches à tous les outils, il n’y a plus une toile d’araignée dans l’écurie. Notre vache est à la pâture ; je ne peux pourtant pas lui chasser les mouches pour m’occuper. Je n’aime pas la flânerie, allez ! c’est un rude boulet !

— Pourquoi ne venez-vous pas chercher du travail en ville ? demanda M. Maulère, que cette soudaine véhémence avait surpris.

— Mon père n’y veut pas consentir.

Il se tut, car Pauline, assise au détour du sentier, les attendait.

Ils étaient parvenus à un endroit où la côte, qui dévalait presque à pic jusqu’au fond de la gorge, était coupée par une sorte de replat en corniche, au pied duquel serpentaient les lacis du sentier. Ce promenoir suspendu, fort étroit, s’enfonçait sous les arbres et disparaissait bientôt aux yeux.

— C’est le chemin du muguet, dit Luc qui ne put s’empêcher de rire en voyant la grimace de son compagnon.

— Pas commode, votre chemin, pour un homme de mon poids. Tu tiens bien à ton muguet, Pauline ?

— J’irai seule, papa, restez ici.

— Mais pas du tout, je déteste attendre.

— Il n’y a aucun danger, dit Luc. Le pas s’élargit un peu plus loin, et d’ailleurs les arbres servent de barrière.

Ils avancèrent donc le long de la corniche en suivant l’ordre traditionnel des poules qui vont aux champs.

Une fraîcheur un peu humide régnait sous les branches abaissées des hêtres ; les feuilles du coucou étoilaient la mousse de leurs trèfles légers ; bientôt quelques vertes plantes de muguet se laissèrent apercevoir dans les endroits les plus ombragés.

— J’en vois ! s’écria Pauline en entourant de son bras le tronc mince d’un jeune arbre pour se laisser glisser sur la pente inférieure.

— Il y en a bien davantage plus haut, dit Luc, mais n’y venez pas, c’est dangereux.

Et laissant son bouquet à lui sur le bord de la corniche pour avoir les mains libres, il escalada la rampe d’un bond. Pauline le suivit un instant du regard, puis lorsqu’il eut disparu, elle se mit à cueillir les tiges frêles du muguet qui secouait tout autour d’elle ses sonneries de clochettes embaumées. Elle en eut bientôt la main pleine et remonta dans le sentier.

Son père s’était éloigné pour chercher un point de vue. Elle s’assit et jeta un regard furtif sur le bouquet de Luc posé non loin d’elle. Un léger sourire effleura ses lèvres ; elle se baissa, enleva d’un geste rapide les fleurs convoitées et jeta son bouquet à leur place.

« Sa cousine aura le mien ! » dit-elle avec un rire malicieux.

Puis, se renversant contre la vieille souche à laquelle elle s’adossait, elle plongea son visage dans la gerbe odorante. Jamais le parfum du muguet ne lui avait paru si délicieusement capiteux.

Au bout de quelques minutes, un craquement de branches lui fit tourner la tête. C’était Luc qui redescendait avec sa moisson.

— En voilà une hotte ! Vous ne pourrez jamais tenir tout ça.

La main de Mlle Pauline, dégantée, était en effet très petite, et semblait encore plus frêle et plus blanche à côté des grands doigts bruns de Luc. Le contraste parut les amuser tous deux.

— Quelle jolie main ! fit Luc involontairement.

Elle la retira aussitôt, et le jeune homme rougit jusque dans les masses de ses cheveux châtains.

En cet instant, M. Maulère reparut sans avoir trouvé son point de vue.

— Papa, dit la jeune fille en s’avançant vers lui, laissez-moi mettre ces fleurs dans votre herbier.

La longue boîte verte qu’il portait en bandoulière fut donc capitonnée de mousse fraîche, puis remplie de muguet. Pauline en garda un seul brin qu’elle mit à sa boutonnière.

Quand Luc Aufranc se baissa pour reprendre son bouquet à l’endroit où il l’avait mis, Pauline, un peu inquiète, le suivit du regard à travers ses cils baissés. Mais comment eût-il pu s’apercevoir de la substitution ? Rien ne ressemble plus à un bouquet de muguet qu’un autre bouquet de muguet. Luc quitta donc le fourré sans le moindre soupçon.

Tous trois regagnèrent le sentier principal. Alors M. Maulère se tourna majestueusement vers son guide.

— Merci de votre obligeance, mon garçon, dit-il. Ne prenez pas la peine de venir plus loin.

— Je n’en avais pas la moindre intention, Monsieur !

— Et voici de quoi vous rafraîchir, reprit le gros homme en glissant un franc dans la main de Luc.

À sa grande surprise, celui-ci recula d’un air offensé.

— Donnez-le au premier pauvre que vous rencontrerez, dit-il.

— Mais votre peine vaut bien un petit dédommagement. Vous vous êtes détourné de votre chemin pour nous.

— Je n’avais rien de mieux à faire, répondit Luc avec un peu de hauteur. Mademoiselle et Monsieur, je vous souhaite une bonne promenade.

Et soulevant son chapeau, il s’éloigna rapidement.

M. Maulère n’en revenait pas. Il déclara dix fois de suite que ce garçon était un drôle de corps, que dans sa position, refuser un pourboire était imprudent, présomptueux et même immoral, et que ce jeune homme ne ferait jamais son chemin dans le monde. Ce verdict une fois rendu, M. Maulère se sentit soulagé.

Cependant Luc remontait le sentier et repassait en esprit toutes les circonstances de cette rencontre où sa fierté ombrageuse avait reçu plus d’une blessure. Cependant le mot de la jeune fille avait pour lui la douceur d’un baume : « Vous le donneriez peut-être ? »

« Est-ce que je n’ai pas le droit, s’écria-t-il en s’arrêtant au milieu du chemin, de donner ce qui est à moi, mon temps et ma peine, ou une poignée de fleurs, si je n’ai rien de mieux ? Payer ! payer ! voilà le refrain de ces gens riches qui croient que tout se vend. Mais il a beau faire, il a dû accepter mes services gratuitement, et c’est lui qui est mon obligé ! À moins cependant, se dit-il avec une certaine amertume, que l’honneur de leur société ne soit une compensation suffisante. »

Puis il revit la main blanche de Pauline, cette main qui s’était retirée si vite, comme si elle eût craint d’effleurer la sienne, ces veines bleues qui couraient sous la peau satinée, la bague de turquoises passée à l’un des doigts, et il songea qu’il n’avait jamais rien vu de si fin ni de si délicat. Un instant il eut comme la vision d’un monde de raffinements et d’élégance dont cette petite main aurait entr’ouvert la porte. Mais tout à coup la figure rougeaude de M. Maulère lui revint en mémoire, sa brusquerie offensante et son manque de tact.

« Nous sommes tout aussi distingués que lui, chez nous », pensa Luc.

Parvenu de nouveau au petit plateau où il avait rencontré les deux promeneurs, il quitta le sentier principal qui prenait la côte en écharpe, traversa une prairie doucement inclinée et s’enfonça dans un petit bois.

Ces chaînes du Jura, qui de loin semblent des croupes uniformes, abondent au contraire en surprises, en escarpements imprévus, en terrasses, en petits vallons cachés derrière des replis de terrain. Luc, ayant laissé le chemin frayé et ses gros cailloux, gravit lestement deux ou trois rampes toutes tapissées de cette mousse qui rebondit sous le pied, rendant la marche élastique et facile.

Tout à coup Lion se mit à aboyer et s’élança en avant.

Du sommet de l’éminence rocheuse où se tenait Luc, on découvrait une combe verdoyante, bien abritée contre le vent, au fond de laquelle se blottissait une maison solitaire. Une légère fumée montait de l’immense cheminée conique qui surmontait le toit en bardeaux noircis. Un groupe de merisiers fleuris et quelques lilas répandaient leur ombre sur l’herbe touffue ; dans le jardin les semis commençaient à verdir en lignes régulières ; plus loin un petit champ soigneusement pioché faisait une grande tache brune au milieu des prés tout jaunes de renoncules. Derrière la maison, sur le pont de grange, Lion aboyait de toutes ses forces pour annoncer l’arrivée de son maître, mais sans réussir à effrayer un gros chat noir qui prenait un bain de soleil.

— Voici notre Luc ! dit une voix douce, un peu lente.

Une femme d’une cinquantaine d’années, belle encore, mais très pâle et d’apparence délicate, vêtue d’une simple robe d’orléans gris sur le corsage de laquelle se croisait un fichu d’une éclatante blancheur, parut dans la baie de la porte. Luc descendait l’éminence en grandes enjambées ; bientôt ses pas résonnèrent sur les dalles polies de la petite cour.

— Bonjour, mère ! dit-il. Tu n’étais pas encore levée ce matin quand je suis parti.

— Non, Claire m’a dit que tu étais sorti de bonne heure. Elle commence à languir après son bouquet de fête, sais-tu ? Tu reviens tard.

— J’ai rencontré à la Rosière des promeneurs qui ne connaissaient pas le coin du muguet et je suis redescendu un bout de chemin pour le leur montrer.

Le visage de Luc s’obscurcit à ces mots ; il resta un instant les sourcils froncés, les yeux fixés à terre, cherchant à chasser l’impression pénible d’humiliation que dès ce jour-là l’odeur du muguet, chaque fois qu’il la respira, réveilla aussi vive.

Sa mère vit bien ce nuage, mais ne fit aucune question.

— Entre vite et déjeune, dit-elle à son fils.

— Le père est-il à la maison ?

— Non, il ne saurait rester à son établi par un si beau jour. Il est parti avec Finette.

Luc haussa les épaules et entra.

La cuisine où l’on arrivait après avoir traversé un petit corridor, était assez sombre, mais très spacieuse. La lumière qui tombait de la haute cheminée éclairait une table de sapin très blanc, au coin de laquelle un couvert était posé. Une cafetière ventrue, cerclée de cuivre jaune, chauffait sur le foyer, près d’un petit feu de fagots.

Assise non loin de l’étroite fenêtre, une jeune fille épluchait des légumes. Jolie et gracieuse comme Cendrillon, elle eût fait un lieu charmant de la plus prosaïque cuisine. Un grand tablier-fourreau de cotonnade bleue l’enveloppait tout entière, sans masquer les contours charmants de ses épaules et de son corsage.

Si son teint, au grand soleil de la campagne, avait perdu la blancheur des pâquerettes, il avait du moins ces teintes rosées qui brillent sous leurs frais pétales. Ses cheveux cendrés, noués en une grosse torsade aux reflets d’or pâle, s’échappaient sur le front et le long du cou en petites boucles folles.

Ses yeux avaient cette teinte changeante qu’on ne peut définir et où se reflètent, comme dans l’océan, tous les rayons et tous les orages. Luc avait coutume de dire que les yeux de Claire prenaient la couleur de ses pensées.

— Te voici, déserteur ! dit-elle en voyant entrer son cousin. D’où viens-tu ?

Il lui tendit son bouquet.

— N’est-ce pas aujourd’hui ta fête ? répondit-il. Le muguet a fleuri exprès pour toi.

Elle sourit, choisit deux ou trois brins, en respira le parfum, puis les piqua à son corsage, sous la modeste broche qui agrafait son col.

— Est-ce qu’on ne me donne rien pour ma peine ? demanda Luc.

Elle lui tendit la joue sans se faire prier.

— Une fois par année et entre cousins, ça ne tire pas à conséquence, dit-elle en riant.

— Voilà ce qui me fâche, fit Luc en se penchant sur cette joue fraîche comme la rosée de mai. Tu ne me prends pas au sérieux, Claire. Nous sommes bien cousins, mais si peu ! ça ne vaut pas la peine d’en parler. Puisque tu as dix-sept ans aujourd’hui…

— C’est très impoli à toi de me rappeler mon grand âge, interrompit-elle. Veux-tu ton café, oui ou non ?

Luc s’assit au coin de la table et se mit à déjeuner. Dix heures et demie venaient de frapper à la vieille pendule garnie d’ornements en cuivre noirci.

— Donnez-moi de la besogne ! s’écria Luc. As-tu des commissions à faire en ville, mère ?

— Non, mon garçon, pas aujourd’hui. Claire et moi nous n’avons pas terminé notre ouvrage ; ton père n’a encore rien fait de cette semaine.

Et elle soupira.

Depuis vingt-cinq ans elle soupirait et prenait patience, cette douce Madeleine. Avec un peu plus d’énergie et un peu moins de résignation, peut-être eût-elle pu réformer en quelque mesure les habitudes irrégulières de son mari ; mais c’était une nature soumise faite pour endurer.

— Qu’est-ce que je deviendrai toute la sainte journée ? fit Luc en fourrant ses deux mains dans son épaisse chevelure avec une sorte de désespoir. Je crois, ma parole, que je vais démolir un coin du toit pour avoir ensuite quelque chose à raccommoder. Maman, si pourtant le père avait voulu m’apprendre son état !

— Vous n’auriez eu ni l’un ni l’autre assez de patience, répondit-elle de sa voix résignée. Au bout de deux jours, il se serait attendu à te voir limer aussi bien que lui ; à la première faute il se serait fâché, tu lui aurais tenu tête, et les outils auraient volé dans tous les coins.

Cette fois Luc laissa tomber sa tête dans ses mains.

— Peut-être, dit-il, mais il aurait fallu me mettre en apprentissage hors de la maison, au lieu de me garder ici comme domestique à tout faire.

Il se leva et poursuivit d’un ton passionné :

— Je suis fort, j’aime le travail, mais sans un métier au bout des bras, que veut-on que je fasse ? Me voici à dix-neuf ans aussi dépendant qu’à douze ; je n’ai pas un sou que je puisse dire à moi. C’est vrai que j’ai la vie douce et pas grand’chose à faire ; mon chien aussi a la vie douce, mais il est à la chaîne.

— Luc, interrompit la jeune fille, regarde ta mère.

Elle était appuyée contre la muraille, immobile, la tête inclinée. Des larmes coulaient sur ses joues blanches.

— Pardon, murmura Luc, subitement calmé.

— Mon pauvre garçon, dit-elle en fixant sur lui ses yeux tristes, nous avons gâté ta vie. J’ai toujours cherché la paix, j’ai cru faire pour le mieux en ne contrariant pas ton père. Il aurait fallu lutter peut-être, mais je n’en avais pas la force.

— Marraine, dit Claire, ne parlez pas de vie gâtée. À dix-neuf ans on a du temps devant soi. Il se rattrapera à la première occasion, et les occasions se rencontrent toujours quand on les cherche.

Elle se leva, secoua son tablier sur le foyer, et s’approchant de sa marraine, l’embrassa tendrement.

— Je vais me mettre à l’établi, dit-elle, avec mon joli bouquet pour me tenir compagnie. Luc, tu n’as pas encore puisé d’eau ce matin.

Elle entra dans la chambre ensoleillée où deux grands violiers jaunes répandaient cette odeur pénétrante qu’on dit passée de mode aujourd’hui, mais qu’affectionnaient nos grand’mères.

Les deux fenêtres basses étaient séparées par un trumeau fort étroit ; un grand établi de chêne s’étendait dans toute la longueur des croisées. Plusieurs tours y étaient fixés et une quantité d’outils le couvraient ; mais un grand morceau de serge verte en cachait une partie, comme si cette place, indiquée par un tabouret à vis repoussé sous l’établi, eût été longtemps inoccupée.

C’était la place de Louis Aufranc, le père de Luc ; son burin-fixe ne travaillait guère que trois jours sur six. Claire et sa marraine faisaient, elles, chanter du matin au soir la roue de leur tour de pierriste. C’étaient d’habiles ouvrières ; leurs gains, joints au produit du petit domaine, suffisaient aux besoins du ménage.

Luc portait l’ouvrage à la ville, éloignée de deux lieues environ. Ces courses, qu’il faisait en compagnie de Lion, rompaient un peu la monotonie des semaines ; mais elles étaient loin de satisfaire son besoin d’activité. Tout ce qu’il entreprenait, il l’exécutait vite ; arrivé au bout de sa tâche, il en cherchait une autre, et s’il ne trouvait rien, il s’enfonçait dans le plus noir ennui.

Jusqu’à seize ans, il avait suivi l’école régulièrement chaque hiver ; une heure de chemin dans la neige par le plus mauvais temps ne l’effrayait pas. Il enfonçait jusqu’à mi-corps dans les menées et ne songeait qu’à ne pas mouiller ses livres. Il aimait l’étude, non pour elle-même peut-être, mais en esprit ambitieux et pratique qui veut s’en faire un moyen de parvenir. Pendant l’été, Luc relisait ses cahiers ; il apprenait presque par cœur les quelques livres que le régent lui laissait pour sa provision. Ce qu’il savait était peu de chose, mais il le savait bien, l’ayant tourné et retourné sous toutes ses faces, dans ses longues méditations solitaires. Il avait l’esprit chercheur, en même temps qu’un sentiment très vif des lacunes de son instruction ; il pressurait, pour ainsi dire, les peu nombreux volumes de sa bibliothèque afin d’en extraire jusqu’à la dernière goutte de leur suc précieux.

Malheureusement, à seize ans il avait fallu dire adieu à toute leçon. Sa mère, voyant ses regrets, avait bien proposé de lui faire suivre un cours particulier, mais Louis Aufranc n’y avait pas consenti.

« Nous n’avons pas besoin d’un savant qui regardera les étoiles quand il faudra balayer l’écurie » avait-il dit.

Et comme à l’ordinaire sa femme s’était soumise sans contester davantage.

Pendant ces trois dernières années Luc n’avait donc rien appris, du moins dans les livres, mais il n’avait rien oublié non plus. Il soignait son petit bagage de science, le passait en revue et ne permettait pas à son intelligence de se rouiller. Du reste, il y a bien des façons d’apprendre. Par-ci, par-là, dans les journaux qu’il achetait en ville, dans les conversations qu’il entendait, il picorait des notions nouvelles sur lesquelles il réfléchissait longuement pour les mettre d’accord avec les anciennes.

« Tout cela me sera utile un jour », pensait-il.

Mais ce jour tardait à venir.

Luc avait peu de compagnons et point d’ami intime. Leur maison était fort isolée ; ses occupations, quoique insignifiantes, l’y retenaient, et d’ailleurs il se sentait dans une position d’infériorité humiliante vis-à-vis des garçons de son âge, tous pourvus d’un métier ou en train de l’être. Il passait pour sauvage tandis qu’il n’était que fier et souvent triste.

À dix-neuf ans, Luc Aufranc était un garçon intelligent, plus cultivé qu’il ne le croyait lui-même, et rempli d’une ambition qui battait des ailes comme un fougueux oiseau souvent meurtri, mais non découragé.

Claire admirait beaucoup son cousin ; elle le tenait pour un puits de science ; il se moquait souvent de son orthographe fantaisiste, mais elle ne s’en fâchait pas, bien sûre de reprendre son avantage sur un autre terrain, car elle était la plus raisonnable des deux.

Luc revenait de la citerne, chargé de deux grands seaux ; quand il passa devant la fenêtre où travaillait Claire, il s’arrêta un instant.

Cette fenêtre était digne de servir de cadre au joli visage de la jeune fille ; c’était un échantillon fort bien conservé de l’art naïf qui autrefois décorait les maisons rustiques de nos montagnes.

Le long des montants et de la travée couraient des rinceaux gracieux terminés par des rosaces ; au centre, une plaque en relief portait ces mots : « Que la bénédiction de Dieu soye sur cette maison et sur tous ceux qui luy entreront. » En été, des guirlandes de capucines cachaient en partie cette pieuse devise ; mais aujourd’hui elle apparaissait nettement sur la pierre grise tachetée ci et là d’un lichen couleur de rouille.

Luc regardait sa cousine ; elle était debout, le pied appuyé sur la pédale de sa roue, les deux mains posées sur le tour. C’étaient des mains laborieuses, souples comme toutes les mains d’horlogères, mais un peu rougies et gâtées par le maniement incessant des outils.

Luc pensait à des doigts minces et blancs comme le lait, à des ongles nacrés taillés en pointe, à une petite bague dont le chaton de turquoises était à peine plus azuré que les veines fines du poignet qu’il avait entrevu. Claire leva les yeux et cette vision s’enfuit, mais elle revint et obséda Luc tout le jour.

La rencontre du matin fut pour le jeune homme le grain de sable qui emporte un des plateaux de la balance.

« Pourquoi ne monterais-je pas ? » se demandait-il.

Toutes ses ambitions, toute sa jeune ardeur et ses désirs refoulés se soulevaient à la fois comme une vague puissante, emportant dans leur houle les incertitudes qui longtemps leur avaient servi de digues. Tout le reste du jour, Luc roula des projets dans sa tête. Pendant l’après-midi, n’ayant rien de mieux à faire, il s’en alla errer sous les sapins avec Lion, qui lui aussi, était ambitieux à sa manière ; il rêvait d’attraper un moineau et se livrait dans ce but aux gambades les plus extraordinaires.

Luc s’étant assis sous un arbre, songea longuement. Une haie de difficultés semblait l’environner.

« Bah ! pensa-t-il, la première chose est de faire un trou dans la haie ; un chemin se montrera bien derrière. ».

Et pour faire ce trou au plus vite, il résolut de parler le soir même à son père.

Il choisit mal son heure. Du reste, à n’importe quel moment, un conflit était inévitable entre ces deux volontés opposées.

Louis Aufranc était assis dans la cuisine, sa chienne Finette entre les jambes, quand Luc revint de l’étable où il avait fait rentrer leur vache, les nuits étant encore trop fraîches pour qu’on la laissât dehors.

Le père de Luc était un homme sec et robuste, de haute taille, portant fièrement sa moustache gris de fer qui lui remontait en croc dans les joues. Un pli se creusait profondément entre ses sourcils, au-dessus de son nez busqué ; ce pli donnait à la physionomie quelque chose d’impérieux et de violent.

Louis Aufranc soupait d’assez mauvaise humeur ; il avait eu des ennuis pendant la journée ; on lui avait fait un affront, comme il disait. Un de ses camarades en rôderie avait refusé d’aller faire avec lui une partie de quilles dans un cabaret du voisinage. Mortellement offensé, il s’était mis à boire tout seul dans le susdit cabaret, ce qui n’avait pas contribué à le rasséréner. Cependant Louis Aufranc n’était pas ce qu’on appelle chez nous un noceur ; jamais il n’était rentré chez lui tout à fait ivre ; mais ses habitudes de paresse le conduisaient tout doucement à d’autres vices.

Quand Luc rentra, sa mère lui jeta un regard suppliant, comme pour dire : « Prends garde, le père est encore moins endurant qu’à l’ordinaire. »

Son souper assez maigre se composait de pain et de fromage qu’il taillait sur le pouce avec son couteau de poche.

— Fais voir un peu moins de tapage avec tes diables de sabots ! grommela-t-il en jetant à son fils, de dessous ses épais sourcils, un regard fort courroucé.

Luc ne répondit pas et s’assit près du foyer ; Lion vint se coucher en rond à côté de lui sur les dalles. La mère, fort anxieuse, aurait bien voulu quitter la cuisine, sentant que sa présence irritait son mari, mais elle n’osait laisser les deux hommes en tête à tête.

Il y eut un long silence. La petite flamme du foyer semblait plus rouge dans l’ombre qui déjà envahissait les recoins.

— Père, dit enfin Luc, le coude appuyé sur son genou, j’ai rencontré un de vos patrons, ce matin.

— Patron ! je n’ai pas de patron, mille bombes ! je suis un homme libre, moi ! répliqua-t-il avec cette susceptibilité farouche de certains individus, qui, sentant qu’ils se dégradent, exigent de chacun un choix de termes et des égards extraordinaires.

— Un fabricant pour qui vous travaillez, enfin, reprit Luc.

Peut-être, sans s’en apercevoir, appuya-t-il légèrement sur ce mot travaillez. Ce fut une nouvelle offense.

— Je travaille quand ça me plaît, entends-tu, polisson ? Ah ! par ma foi ! tu as bien profité de toutes tes écoles si tu n’as pas vu dans le catéchisme le respect qu’on doit à ses parents.

— Il n’a pas voulu te manquer, Louis, interposa doucement sa femme.

— C’est bon, toi ! attends qu’on te parle !

Luc sentait ses joues brûler, mais il se contint.

Il eût beaucoup mieux fait de laisser là un entretien si mal commencé, et de passer dans la chambre où Claire écoutait avec inquiétude la voix irritée de son parrain. Mais il s’était promis de faire ce soir-là son trou dans la haie, et il alla de l’avant.

— Ce fabricant était M. Maulère, reprit-il au bout d’un moment. Je ne l’avais jamais vu ; toutes les fois que je suis allé au comptoir, je n’ai trouvé que le visiteur ou le caissier.

— Oh ! il se tient dans son cabinet, le vieux Maulère. C’est de là qu’il tyrannise les ouvriers. Il est d’une exigence ! un marchand d’esclaves ! si on ne lui apporte pas son ouvrage recta sur le picot de l’heure, il vous fait des scènes ! Pendant la dernière saison de chasse je lui avais gardé un carton une petite quinzaine de trop, il m’a monté un boucan ! tu aurais dû entendre, disant que je lui avais retardé un envoi, fait manquer une commande, je ne sais quoi ! Je lui ai répondu : « Monsieur, les bécasses avant tout ! Croyez-vous qu’elles vont retarder leur passage pour me laisser finir vos échappements ? » Les bécasses avant tout ! reprit-il avec cette intime satisfaction que certaines gens trouvent, on ne sait pourquoi, à répéter une sottise. Il jura après moi tant qu’il voulut, ça ne l’empêcha pas, deux jours après, de me renvoyer six cartons. C’est que, pour les levées visibles, il n’y en a pas deux comme moi dans le district.

— M. Maulère m’a dit à peu près la même chose ce matin, et ça m’a donné une idée, fit Luc d’un ton aussi conciliant que possible. Est-ce que je ne pourrais pas avoir hérité de votre talent, père ?

Louis Aufranc partit d’un éclat de rire dédaigneux.

— Regarde tes mains, dit-il, c’est bon à balayer l’écurie.

Luc rougit.

— Elles n’ont jamais rien fait de mieux, dit-il, mais elles pourraient essayer. Voulez-vous me montrer à travailler, père ? Je serais un apprenti de bonne volonté.

— Quelle mouche t’a piqué ? dit son père, trop surpris de cette demande pour songer de suite à s’en fâcher.

— J’ai dix-neuf ans ; tous les garçons de mon âge ont un état ; il est temps que je gagne ma vie.

— Ouais ! mon garçon, c’est là ton petit plan ? Et quand le bon papa t’aura montré tout ce qu’il sait, tu donneras un coup de pied à la vieille maison et on ne te reverra plus. Ah ! ah ! tu aimerais bien ça, hein ?

Une sorte d’irritation trouble lui montait à la tête. La demande de Luc, quoique juste et raisonnable, lui semblait une rébellion. Il était fort commode de garder à la maison ce grand garçon vigoureux ; avec lui les travaux de la petite ferme n’étaient jamais en souffrance, et plus d’une fois, Louis Aufranc s’était félicité d’avoir si admirablement dirigé l’éducation de son fils.

« Ce n’est pas lui qui ira courir le monde, disait-il à ses amis avec sa vantardise facile ; j’ai su lui mettre un fil à la patte. »

Maintenant, si le fil se cassait et que Luc s’envolât, que deviendraient les chers loisirs de son père ? Les deux femmes ne pouvaient travailler aux champs ; à leur établi, elles gagnaient de quoi faire tourner le ménage.

Traire la vache, nettoyer l’écurie, fendre le bois, soigner le jardin, aller en ville deux ou trois fois par semaine, toute cette besogne retomberait sur lui seul. Adieu les journées passées dans les bois, les matinées de morillage, les expéditions de chasse, les traques au renard, les foires aux bestiaux auxquelles il s’intéressait d’une façon toute particulière, car on y passe son temps fort agréablement, les mains dans ses poches, à ne rien faire tout en ayant l’air très occupé. Adieu la flânerie, il faudrait se mettre à l’attache.

— Je n’ai pas parlé de quitter la maison, père, dit Luc assez calmement, mais seulement d’apprendre un état. Je n’ai pas assez de besogne ; prenez-moi comme apprenti ; je ferai par-dessus tout l’ouvrage des champs.

— Oui, oui, comptez-y, murmura son père. Et tu crois que je vais m’engamacher d’un apprenti, pour n’avoir plus une minute de liberté ! J’en ai refusé au moins cinquante ; ce n’est pas avec toi que je commencerais. Va, va, tiens-toi tranquille, mon garçon ; tu n’as pas la vie rude, pardi. Bien nourri, bien habillé, qu’est-ce qui te manque ? Fiche-moi la paix, je te dis, et qu’on n’en parle plus.

Il posa ses deux coudes sur la table, et se mit à bourrer sa pipe, ayant fini de souper.

— Non, dit Luc, ça ne peut plus aller ainsi !

D’un bond Louis Aufranc se mit droit sur ses jambes.

— Tu dis… ?

Son visage était devenu pourpre ; seule, la ride creusée entre ses sourcils restait blanche, comme une effrayante cicatrice.

— Mère, je t’en prie, va-t’en dans la chambre, dit Luc.

La pauvre femme, pâle et les mains étendues, s’était avancée vers son mari.

— Je lui apprendrai, cria celui-ci, je lui apprendrai les devoirs des enfants.

— Les parents en ont aussi, des devoirs, répliqua Luc.

La lourde main de son père s’abattit sur lui ; il chancela.

Mais en cet instant, Lion poussa un grondement formidable et montra les dents. Luc eut tout juste le temps de le retenir ; il allait sauter sur Louis Aufranc et le saisir à la gorge.

— Ah ! tu t’en mêles, toi ! fit celui-ci devenu livide.

Fou de colère, il saisit son couteau posé sur la table et en frappa le chien qui tomba.

Au hurlement de douleur qu’avait poussé la pauvre bête, succéda un silence de mort. Luc ne prononça pas une parole ; sa mère, affaissée sur un escabeau, cachait son visage dans ses mains. Louis Aufranc, complètement dégrisé et ne pouvant supporter la vue du sang vermeil qui s’échappait sur les dalles, prit son chapeau et sortit lentement.

Il avait aimé le chien autrefois, mais comme Lion s’était attaché particulièrement à Luc, lui-même s’en était peu à peu désaffectionné ; cependant il était fier de cette bête magnifique que chacun admirait : il vantait son intelligence. Maintenant il se sentait honteux comme il ne l’eût pas été peut-être d’avoir frappé un homme de son couteau. Blesser un chien, c’est comme tuer une hirondelle, cela révolte tous les instincts du vrai chasseur, et le père de Luc était chasseur jusqu’au fond de l’âme.

Il ne rentra pas à la maison cette nuit-là, s’imaginant avoir tué Lion. Il feignit de s’être attardé dans les bois et alla demander l’hospitalité à l’un de ses amis, qui habitait à une assez grande distance.

« Quand je retournerai demain matin, pensa-t-il, ils auront déjà encrotté la pauvre bête et on n’en parlera plus. Je connais Luc, il ne me fera pas de reproches, il est trop fier pour cela. Et puis, c’est sa faute, après tout. »

Cependant Lion n’était pas aussi malade que Louis Aufranc se le figurait. La blessure était à l’épaule et pouvait n’être pas mortelle. Aussitôt son père sorti, Luc s’était agenouillé à côté du chien.

— Mon beau Lion, mon pauvre Lion ! murmura-t-il en mettant son doigt dans l’entaille profonde qu’avait faite le couteau. Mère, vite de l’amadou, de la charpie, quelque chose !

Madeleine Aufranc se leva, mais la vue du sang la fit pâlir ; elle eut comme un vertige, le carrelage lui parut s’enfoncer sous ses pieds ; elle dut se retenir au chambranle de la porte.

— Claire ! appela le jeune homme, en se levant d’un bond pour soutenir sa mère.

La jeune fille, qui avait passé tout ce temps dans la plus vive anxiété, n’osant intervenir de peur d’irriter davantage son parrain, se hâta de répondre à la voix de Luc.

— Laisse-moi, dit Madeleine en la repoussant doucement ; je me remettrai bien toute seule ; occupe-toi du chien avec Luc.

Un bandage fut aussitôt ajusté par des mains pleines de sollicitude, quoique bien inexpérimentées. Quand le pansement fut achevé et que Lion se trouva étendu sur un morceau de tapis devant le foyer, il souleva faiblement sa grosse tête, et fixant sur son maître ses yeux intelligents et tristes, il essaya de lui lécher la main.

Jusqu’alors Luc s’était fait violence pour réprimer son émotion ; mais il n’y put tenir davantage ; cachant sa figure dans ses mains, il fit entendre un long sanglot.

— Il est tard, dit-il en s’efforçant de se remettre. Allez vous coucher ; Claire, prends soin de maman ; moi, je resterai ici à veiller.

Cette nuit fut longue et angoissante. Luc n’y pensa jamais dès lors sans un serrement de cœur. Trois fois il crut que le chien ne respirait plus. Ses prunelles devenaient vitreuses ; son long poil fauve se soulevait à peine ; Luc, agenouillé à côté de lui, l’oreille appuyée sur son flanc, cherchait à surprendre le moindre bruit de respiration.

Il ranima le feu pour y chauffer des flanelles dont il le couvrit ; il essaya de lui faire prendre quelques gouttes de lait tiède. Le pauvre animal épuisé par l’effort cherchait du regard son maître et poussait un petit gémissement, de cet air résigné qu’ont toutes les bêtes malades.

Au bout de quelques heures, il parut à Luc que la respiration, quoique très faible, devenait moins intermittente ; il reprit un peu d’espoir. Se relevant alors, car il était demeuré tout ce temps à genoux sur le dur carrelage, cherchant à réchauffer les membres raidis du chien, il s’assit non loin du foyer, de façon à ce que Lion pût le suivre des yeux sans avoir à tourner la tête.

À deux heures du matin, la porte de la chambre s’entr’ouvrit doucement, et le doux visage triste de Madeleine Aufranc sortit à demi de l’ombre.

— Comment cela va-t-il ? demanda-t-elle à voix basse.

— Mieux, je crois.

— Laisse-moi te remplacer, veux-tu ?

Luc secoua la tête.

— Va dormir, maman, dit-il ; moi je ne le pourrais pas.

Il avait la fièvre ; son visage, pâle tout à l’heure, était brûlant comme ses mains ; mille pensées irritées lui battaient les tempes ; il se reprochait d’avoir été imprudent, de n’avoir pas su mettre un frein à sa langue ; mais le souvenir des torts de son père lui faisait trop oublier les siens.

« C’est assez, c’est assez ! s’écriait-il avec cette fougueuse amertume des jeunes cœurs qui s’imaginent toujours que nulle souffrance n’est comparable à la leur, que nulle patience n’a été aussi longue. J’en ai trop supporté. Guéris-toi seulement, Lion, nous partirons ensemble… Et ma mère ?… »

Ses pensées devinrent plus douces. Sa mère ?… Depuis vingt-cinq ans, sans se plaindre, elle portait son fardeau, endurant tout, espérant toujours, comme la charité ; cherchant sans cesse à répandre l’huile de la conciliation, à procurer la paix.

Luc se leva, il s’approcha de la porte où tout à l’heure le pâle visage de sa mère s’était montré. Il s’assit sur le seuil, comme il le faisait autrefois quand il était un petit enfant, et appuya sa tête contre la boiserie. Toute sa révolte était tombée, les regrets seuls restaient.

« Ô mère, murmura-t-il, pardon ! Je ne ferai plus rien qui puisse t’affliger, va ! Est-ce que moi, qui me crois un homme fort, je ne pourrais supporter ce qu’une faible femme endure ? Que mon avenir prenne soin de ce qui le regarde ; je ne me lancerai pas dans le monde comme un révolté. »

Il revint auprès de Lion, car le fidèle animal tournait faiblement la tête pour le chercher du regard ; on eût dit qu’il buvait la vie dans les yeux de son maître. Luc se pencha pour le caresser, lui humecta la langue d’un peu de lait et reprit sa place auprès du foyer.

Renoncer à tous ses projets lui semblait dur, mais si le devoir était là ?… Cette scène qu’un seul mot avait soulevée n’était-elle pas un présage et un avertissement ?

« Je suis dans mon droit ! » pensait Luc.

Et le flot de sa colère remontait.

« Mais il y a autre chose que le droit, il y a le devoir », murmurait cette voix que l’on entend dans le silence.

Au matin, Luc se sentit épuisé ; il avait lutté toute la nuit contre lui-même, et la victoire était encore indécise. De très bonne heure, sa mère vint dans la cuisine et embrassa son fils tendrement.

— Tu devrais aller traire, dit-elle, et te coucher après. Tu es tout pâle. Ne t’inquiète pas du chien, j’en prendrai soin ; il se tirera d’affaire, tu verras.

Luc obéit ; après avoir terminé sa besogne à l’étable, il monta dans sa petite chambre, qui se trouvait à l’étage, près de la grange. Le soleil y pénétrait déjà à flots radieux, mais le jeune homme se tourna contre la muraille et s’endormit bientôt.

Quand il se réveilla, sa mère était près de lui, passant dans les cheveux de son fils sa main légère faite pour apaiser et caresser.

— Écoute, dit-elle en se penchant vers lui, le père vient de rentrer, il vaut mieux que tu le saches avant de descendre. Il a l’air tout radouci ; aujourd’hui, si tu lui parles de tes projets, il t’écoutera mieux.

— Mes projets ? j’y ai renoncé… presque, répondit Luc.

Une expression perplexe passa de nouveau sur ses traits que le sommeil avait détendus.

Sa mère secoua la tête.

— Non, non, dit-elle, je n’ai pensé qu’à cela toute la nuit. Il faut que tu quittes la maison… Mais ne va pas trop loin, s’écria-t-elle, son courage l’abandonnant tout à coup, et reviens souvent, n’est-ce pas, mon fils, mon seul fils, mon Luc !

Il sentit une larme tomber brûlante sur son front.

— Chère maman, dit-il en l’entourant de son bras, je reste avec toi.

Mais elle se dégagea et secoua de nouveau la tête.

— Tous les oiseaux quittent le nid, reprit-elle en tâchant de sourire. Va, mon fils, nous t’avons retenu trop longtemps. Je croyais faire pour le mieux, tu sais, et ton père aussi, car il t’aime bien, quoiqu’il soit un peu brusque. Vous vous séparerez en paix, n’est-ce pas ? Dieu ne te bénirait pas sans cela, mon Luc.

— Je ferai tout ce que tu voudras, mère, répondit-il à voix basse.

Quand il descendit, son père n’était plus dans la cuisine. La vue du chien toujours couché devant le foyer était insupportable à Louis Aufranc. Il s’était réfugié dans la chambre où Claire faisait bourdonner sa roue, et s’était aussitôt mis à l’établi pour se donner une contenance, peut-être aussi dans le désir de faire amende honorable d’une façon quelconque. Il travaillait avec assiduité depuis une demi-heure quand Luc entra.

— Bonjour, père, dit le jeune homme en s’avançant résolument vers l’établi.

— Bonjour, garçon.

Louis Aufranc était fort étonné ; il s’attendait, sinon à des reproches, du moins à un morne silence et à une longue rancune. Cependant il continua à pousser sa lime sans rien ajouter.

— Père, reprit Luc avec un léger effort et en cherchant à affermir sa voix, hier au soir j’ai eu tort, je vous ai manqué de respect. Voulez-vous me pardonner ?

Pour le coup Louis Aufranc laissa tomber sa lime. Une rougeur soudaine montait à son front bronzé, peu coutumier de semblable signe d’émotion.

— Écoute, dit-il en se tournant vers son fils pour lui tendre sa large main, ce n’est pas l’habitude que les parents reconnaissent leurs torts devant leurs enfants, sans cela… tu m’entends !

Luc prit la main de son père et s’en alla sans rien ajouter.

— Maintenant, mon cher garçon, lui dit sa mère, lorsqu’il rentra dans la cuisine, laisse-moi faire le reste.

Finette, la jolie chienne brune tachetée de blanc, venait de présenter à Lion ses condoléances ; d’un petit jappement discret, elle lui avait demandé de ses nouvelles, puis avait fait le tour du blessé, le flairant curieusement, et finalement s’était établie à côté de lui pour lui tenir compagnie. Mais Lion n’était pas en état de reconnaître ces avances avec sa politesse ordinaire ; un léger mouvement de sa queue touffue était tout ce que sa faiblesse lui permettait, et il réservait cette salutation pour son maître. Cependant, comme il n’avait pas perdu beaucoup de sang, ayant été pansé très vite, Luc avait bon espoir.

Après le dîner, Louis Aufranc prenait ordinairement une tasse de café noir, et c’était de toute la journée le moment où on le trouvait le plus abordable. Madeleine, avec cette diplomatie que l’on reproche aux femmes, mais qui n’est souvent qu’une prudence nécessaire, vint s’asseoir à côté de son mari sur le petit banc placé devant la maison, juste au-dessous de la fenêtre aux encadrements sculptés.

Il tenait sa tasse d’une main et de l’autre caressait Finette, qui avait abandonné son malade pour prendre l’air un moment.

— C’est ça, dit-il à sa femme, une minute de causette sur le banc, rien que nous deux. C’est comme dans le temps où on se fréquentait, te rappelles-tu ?

Il était rare qu’il lui parlât rudement ; si la nuit précédente, il s’était emporté jusqu’à lui imposer brutalement silence, c’est que la colère l’avait rendu fou. À sa manière, il aimait cette belle Madeleine patiente et douce qui ne contredisait point et pardonnait toujours.

« Elle ne m’a jamais dit non » avouait-il dans ses moments d’expansion.

— Pourquoi ne prends-tu pas de café après le dîner ? demanda-t-il en se tournant vers elle. Est-ce par économie ? À boire la tasse ici tout seul, j’ai l’air d’un avale-royaume qui ne « corde » rien à sa famille.

— Oh ! je n’y tiens pas, Louis.

— Ça te donnerait du ton. Tu as les joues blanches et tu maigris depuis quelque temps.

— C’est que j’ai des soucis.

Il haussa brusquement les épaules.

— Des soucis, des soucis ! tout le monde en a, j’en ai aussi, parbleu !

— C’est Luc qui m’inquiète, poursuivit-elle résolument, mais avec un grand battement de cœur.

— Oh ! si tu chantes aussi cette gamme ! fit-il en se levant.

Elle le retint.

— Ne t’en va pas, Louis. Ce serait inutile, vois-tu, je recommencerais. On n’arrête pas ainsi une mère qui parle pour son fils.

— Et qu’as-tu à dire pour ton fils, si on peut te le demander.

— Laissons-le partir.

— Rien que ça, madame ! Jusqu’à dix-neuf ans, on se fait dorloter, après quoi on plante là ses vieux parents.

— Nous ne sommes pas vieux, Louis. Quand nous le serons et que nous ne pourrons plus travailler, comment veux-tu que notre fils nous aide, si nous ne lui avons pas donné d’état ?

Mais cette considération était trop lointaine pour toucher Louis Aufranc dans son égoïsme.

— Comme ça, ton idée est que je prenne ce garçon en apprentissage ? Si je le fais, je veux bien que le cric me croque !

— Non, ce n’est pas mon idée.

— Et pourquoi donc, s’il te plaît ? Crois-tu que je ne sois pas capable d’enseigner les plantages d’échappements aussi bien que n’importe qui ? Je ne suis pas aussi patient que toi, c’est vrai ; la patience, c’est l’affaire des femmes, mais je ferais tout de même d’excellents apprentis, si je voulais.

Madeleine soupira.

— Sois donc raisonnable, fit-elle.

— Eh bien ! dis ton idée, alors.

— Permets à Luc de quitter la maison et d’aller gagner sa vie ailleurs comme il pourra. Il se tirera bien d’affaire. Le travail ne lui fait pas peur, il est robuste et intelligent…

— Ta, ta, ta, quoi encore ? Voilà bien les mères, qui se montent la tête à propos d’un garçon taillé exactement sur le patron des autres. Le tien a été pris dans le tas, vois-tu, ni pire ni meilleur. Ah ! tu veux le lancer dans le monde ! Tu ne sais pas les tentations qu’on y rencontre.

Madeleine sourit avec un peu d’amertume. Cet argument était le dernier auquel elle se fût attendue de la part de son mari.

— Il y a des tentations partout, dit-elle.

— D’accord, mais je ne veux pas qu’il s’en aille, moi !

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas ! Mille bombes ! est-ce que je suis encore le maître, oui ou non ?

— Non, tu n’es pas le maître de gâter l’avenir de ton fils. Laisse-moi te parler, Louis, et ne me regarde pas avec ces yeux farouches. Crois-tu donc que je ne serai pas la première à souffrir de son départ ? Il nous manquera à tous. Tu crains d’avoir trop de besogne en son absence, n’est-ce pas ? poursuivit-elle en saisissant délibérément le taureau par les cornes, si bien que Louis Aufranc en demeura tout surpris. Mais j’ai pensé à un moyen, écoute : un petit domestique, ça ne coûte pas cher à entretenir. Nous prendrons un de ces petits Bernois qui viennent ici pour apprendre le français et qui ne demandent pas de gages. Il fera l’ouvrage de Luc, et comme ça, tu ne seras pas plus assujetti qu’à présent.

Il eût mieux valu sans doute pour Louis Aufranc, qu’il fût un peu plus « assujetti » mais l’idée de sa femme eut le don de lui plaire.

— Quand tu diras tout ! fit-il avec une évidente satisfaction.

Le soir même, Louis Aufranc prit son fils à part.

— Ta mère m’a parlé, dit-il, elle m’a raconté tes projets. Avec elle, on peut s’entendre. Quand tu voudras, bon voyage ; on ne te retiendra pas.

Ce n’était pas une façon bien paternelle de lui donner sa bénédiction. Cependant le cœur de Luc bondit de joie.

— Comme ça, poursuivit son père, tu comptes faire fortune en un tour de main ?

— Je prendrai ce qui viendra, voilà tout.

— Bien parlé ; mais rien ne viendra de la maison ; ne compte pas sur nous pour te ravitailler quand tu seras dans la dèche.

Luc ne répondit pas ; il regardait droit devant lui, le monde lui paraissait plus grand, l’horizon plus large. C’était comme s’il eût tourné jusqu’alors au bout d’une chaîne qui venait de se rompre tout à coup. L’ivresse de la liberté lui montait à la tête ; il eut voulu courir, crier, faire quelque folie. Que de visions tourbillonnèrent en un instant devant lui, comme ces essaims de petites mouches qui dansent au soleil ! Il ne doutait de rien, il se sentait de l’énergie pour quatre. Rien ne grise une jeune tête comme les promesses de l’inconnu ; Luc vit à ses pieds les champs fertiles de la terre promise, comme le neveu du patriarche les contempla du haut des collines de Béthel.

— Mère, dit-il en s’approchant de Madeleine, qui après le souper s’était remise à son établi, laisse là ton ouvrage, veux-tu ? Sortons un moment, c’est l’heure que tu aimes pour te promener. Viens aussi, Claire.

— Mais je n’ai pas fini ma tâche.

— Bah ! tu peux bien t’accorder un moment de vacances.

Elle ôta son grand tablier bleu et se couvrit la tête d’un léger châle de laine noire qui, sur ses cheveux blonds, avait la grâce d’une mantille espagnole.

À peine dans le sentier, Madeleine Aufranc prit le bras de Luc.

— Va devant, dit-elle à Claire.

Elle voulait son fils tout à elle ; quand on sent la fin de quelque chose s’approcher, d’une vie ou seulement d’une heureuse saison, on voudrait, dans la dernière heure, rassembler tous les brins épars des souvenirs et revivre son bonheur avant de lui dire adieu.

Le sentier qu’ils prirent, montant à travers les prairies, était encore tout ensoleillé, tandis que les pentes opposées plongeaient déjà dans l’ombre bleue des gorges.

— Allons au Corps de Garde, dit Madeleine.

— N’est-ce pas un peu trop loin pour toi, maman ? Tout à la montée, tu sais, dit Luc en regardant avec sollicitude le pâle visage de sa mère, qui se ressentait encore des émotions du soir précédent.

— Non, non, c’est moi qui t’y ai conduit pour la première fois, quand tu étais un garçonnet haut comme une botte ; je veux encore y aller avec toi ce soir, ce sera peut-être la dernière…

Luc ne lui permit pas d’achever.

— On dirait que je m’embarque pour l’Amérique ou pour la lune ? Si je trouve à me placer, ce qui n’est pas sûr, je resterai dans le voisinage, à deux ou trois lieues d’ici. Je reviendrai chaque dimanche te voir, chère maman.

Mais elle secoua la tête.

— Ah ! fit-elle, tu as beau dire, ce ne sera plus jamais la même chose ; nous sommes à la fin d’un chapitre, je le sais.

— Et comment t’y prendras-tu pour commencer le chapitre suivant ? demanda Claire qui trottinait en avant, mais sans perdre un mot de la conversation. Car enfin je suppose que tu as bien ton idée, mon cousin ?

— Oh ! si le cousinage s’en mêle ! fit Luc avec un mouvement d’impatience. Quand tu m’appelles cousin, il me semble que tu me relègues dans une armoire et que tu fermes la porte à clef sur moi.

— C’est bien curieux, dit Claire en penchant sa jolie tête. Je t’appellerai fils de ma marraine, si tu veux ; là, es-tu content ? Eh ! bien, fils de ma marraine, par quel bout comptes-tu commencer ta fortune ?

— Par le petit bout, naturellement. Tu t’y intéresses donc, à ma fortune ?

Elle ne répondit pas et Luc crut entendre un soupir. Mais comme il n’apercevait de sa figure que le contour de la joue à demi perdu dans les plis du châle, il ne put deviner les pensées de Claire, qui sans doute se reflétaient dans ses yeux limpides. Il reprit donc :

— Demain, je me rendrai à Chaux-de-Fonds ; je n’y connais personne que M. Maulère, c’est à lui que je m’adresserai. Il emploie un tas de monde, peut-être aura-t-il quelque besogne à me donner. Sinon, je mets une annonce dans un journal, mais ça coûte de l’argent et je n’en veux pas demander au père.

— J’en ai, moi ! s’écria Claire avec un rire joyeux qui tinta comme une cloche dans le silence du soir.

Puis elle se mit à chanter sur un air de sa composition :

« Cinq sous ! cinq sous ! Je te donne tout ! » Sérieusement, poursuivit-elle, j’ai des économies, quarante francs au moins ; prends-les, ce sera pour tes premières dépenses. D’abord il te faudra un lorgnon, tous les messieurs en ville portent un lorgnon ; ensuite une paire de fausses manches en lustrine. Marraine, comme il sera drôle !

— Tais-toi donc, petite folle, dit Madeleine sérieusement fâchée.

Elle n’admettait pas que son Luc pût être ridicule dans n’importe quelles circonstances.

Au bout d’un quart d’heure environ d’une montée assez rapide, ils atteignirent le sommet de la chaîne et s’approchèrent du Corps de Garde.

C’est un grand rocher surplombant, contrefort à demi détaché de la montagne et qui, à l’époque agitée et soupçonneuse des guerres de Bourgogne, servait d’observatoire à nos confédérés pour surveiller leurs remuants voisins d’outre-Doubs. La rivière et ses deux escarpements s’y découvrent sur un très long parcours ; pas une barque traversant le courant, pas le moindre rassemblement des redoutables habits rouges n’échappait au regard attentif de la vigie qui surveillait la frontière. Aujourd’hui, les promeneurs s’arrêtent au Corps de Garde pour admirer le tableau splendide qu’il commande, un des plus imposants du Jura.

Luc et ses deux compagnes, ayant traversé d’un pied prudent l’arête étroite et rocailleuse qui joint le promontoire avancé au massif principal, se trouvèrent sur une petite terrasse fleurie d’aubépine et de sureau, et qui semblait se pencher audacieusement sur l’abîme. Une longue brisure de la roche formait comme une marche naturelle, une sorte de banc où s’assit Madeleine. Les deux jeunes gens restèrent debout.

Claire voulait s’avancer au bord de la roche glissante plus que la prudence de Luc ne le jugeait bon ; il lui entoura la taille de son bras.

— Si tu n’étais pas mon cousin, crois-tu que je te permettrais ça ? dit-elle en riant.

— Pour cette fois je pardonne au cousinage, répondit-il, mais…

— Prenez garde, s’écria Madeleine ; vous êtes trop près du bord.

Ils reculèrent d’un pas pour la rassurer et plongèrent ensemble leurs regards dans l’abîme qui les retint bientôt par sa fascination.

Comme des vagues de verdure qui roulent les unes sur les autres, des forêts de hêtres s’enfoncent dans la profondeur vertigineuse d’un gigantesque entonnoir ; au-dessus, des rochers gris découpent sur le ciel leurs lignes austères ; au fond, le Doubs roule comme un torrent, frappant de son remous colère les murailles en ruine d’un vieux moulin, léchant les bords opposés de deux pelouses grandes comme la main, vertes comme deux émeraudes, qui descendent en pente douce jusque sous l’eau qui les mouille.

Au-delà, la gorge s’entr’ouvre, un filet d’argent indique un instant le cours de la rivière, puis s’enfonce dans l’ombre et reparaît plus loin. Tout au fond, au-dessus d’une forêt aux teintes bleuâtres, s’élève une vapeur légère qui ondoie en se balançant ; elle indique le voisinage de la grande chute, et quand un rayon la traverse, elle se colore d’un vague arc-en-ciel.

Mais la lumière a depuis longtemps quitté la gorge pour chercher les sommets ; les grandes ombres la poursuivent, montent, et tous les chants de la forêt se taisent derrière elles ; une fois encore, la note mélancolique du coucou se fait entendre ; près de la petite terrasse où le dernier rayon brille encore, les grives se disent longuement bonsoir.

Tout à coup deux papillons bleus attardés, semblables à deux pervenches qui auraient pris des ailes, se balancent un instant sur les bouquets de l’épine noire, puis s’élèvent en se poursuivant amoureusement et disparaissent dans une large bande de lumière qui flotte encore sur les gazons d’alentour.

Claire avait suivi du regard leur tourbillonnement capricieux ; après les avoir perdus de vue, elle détourna la tête, car ses yeux couleur du temps, où toutes ses pensées se mettaient à la fenêtre, auraient raconté trop de choses à Luc, s’ils avaient rencontré les siens.

— Ne laissons pas marraine si longtemps, dit enfin la jeune fille ; allons nous asseoir.

Madeleine était un peu triste ; elle était venue comme en pèlerinage à cet endroit ; son cœur était plein de la dévotion du passé, mais elle voyait bien que les dispositions de Luc n’étaient pas à l’unisson des siennes. Il regardait en avant dans l’avenir, et c’était l’impatience du lendemain qui donnait à son regard cette ardeur étrange.

Claire s’assit sur le banc de roche et appuya sa tête sur l’épaule de sa marraine ; on eût dit qu’elle lui demandait pardon d’avoir distrait d’elle un instant les pensées de son fils.

— Mère, dit Luc en sortant de sa rêverie, quand je serai parti, tu ne permettras pas qu’on nous vole notre Claire.

La jeune fille sourit sans changer de position et sans lever les yeux.

— Non, non, dit Madeleine, Claire est une bonne fille qui reste à la maison pour consoler sa marraine, n’est-ce pas, petite ?

— Voyez-vous, reprit Luc, la vie est ainsi faite : on marche ensemble en se donnant la main le long d’une route toute droite et bien uniforme ; pendant des années on avance doucement, rien ne change ; puis tout à coup vient un contour, la route se fourche, un petit sentier court à droite, l’autre à gauche et chacun se disperse. Je n’ai pas le droit de me plaindre, puisque je suis le premier à déserter, mais c’est égal, j’ai horriblement peur de trouver des changements à la maison quand j’y reviendrai.

— Quels changements veux-tu qu’il y ait ? dit sa mère. Nous n’avons pas l’humeur voyageuse, Claire et moi ; tu nous trouveras assises au bord de la route, comme tu dis, pour attendre ton retour. N’est-ce pas, Claire ?

— Je n’en sais rien, répondit-elle, les yeux toujours baissés.

Son affection pour Luc était grande, mais son orgueil de jeune fille ne l’était pas moins.

— Mère, s’écria Luc, fais bonne garde, je ne veux pas qu’on me la prenne. Claire, c’est pour toi que je vais travailler ; tu m’attendras, je suis sûr que tu m’attendras !

Elle secoua la tête ; elle n’entendait pas qu’on la traitât en pays conquis.

— Nous sommes trop jeunes, dit-elle d’un ton froid.

— Qu’est-ce que cela fait ? pour la raison, Claire, tu as bien plus que ton âge.

— Moi, peut-être ; mais toi ?

— Eh bien ! oui, nous sommes trop jeunes, mais je ne te demande pas de nous mettre en ménage demain ; promets-moi seulement que tu n’écouteras aucun autre garçon pendant mon absence ; tu attendras que je puisse me mettre sur les rangs avec une position à t’offrir.

Madeleine Aufranc ne disait rien ; elle était devenue un peu plus songeuse et regardait ces deux enfants qui bientôt se passeraient d’elle, suivant l’antique coutume de ce monde.

— Réponds, Claire, implora le jeune homme. Ah ! si tu avais pensé à cela aussi souvent que moi, la réponse serait déjà prête.

— La voici, dit Claire en se penchant vers lui, car il s’était agenouillé aux pieds de sa mère, comme pour chercher de l’appui en elle. Je veux bien m’engager à t’attendre, trois ans, quatre ans, toujours, mais tu resteras libre. Tu crains les changements ; qui nous dit que tu ne changeras pas le premier ! Tu feras fortune peut-être.

— Peut-être ? Mais c’est décidé, je ferai fortune, et ce sera pour toi, ma petite Claire.

— Merci bien, dit-elle avec un léger soupir, mais ne te lie pas. Je crains…

— Voyons, que crains-tu ? s’écria-t-il en lui prenant la main. Ah ! si tu m’aimais comme il faut, tu n’aurais pas tant d’arrière-pensées. Tu me dirais oui, là, bravement, et nous serions fiancés.

— Non, ne te lie pas, répéta-t-elle. Marraine, dites-lui donc que j’ai raison.

— Je n’en suis pas sûre, ma petite. Si tu t’engages, pourquoi Luc n’en ferait-il pas autant ?

— Mais parce qu’il nous quitte, s’écria-t-elle tandis que ses yeux brillants se remplissaient de larmes, parce qu’il va entrer dans un monde tout différent ; parce que, s’il devient riche, ce ne sera plus le même Luc. Il rencontrera d’autres jeunes filles qui lui plairont mieux peut-être…

— Claire ! interrompit le jeune homme, te rappelles-tu le soir où tu es arrivée chez nous, par ce temps de neige et de grand vent ? Mère me dit : Voici ta petite cousine Claire ; elle est orpheline, il faudra bien l’aimer. Tu étais là, près du foyer, toute timide et toute mignonne, avec ton capuchon de laine et tes cheveux blonds qui te tombaient jusque dans les yeux. Moi, j’étais un garçon de dix ans, bien rustique ; tu me semblas quelque chose de fin et de fragile ; mère me fit t’embrasser et quand tu me regardas de dessous tes boucles emmêlées, je pensai à deux étoiles qu’on voyait dans un coin de ciel par la cheminée de la cuisine, les soirs de beau temps, et devant lesquelles les nuages passaient vite, comme s’ils avaient peur de les cacher. Tes yeux étaient clairs comme ces étoiles. Je n’osais rien te dire…

— Mais c’est toi qui m’as ôté mes souliers pleins d’eau, qui m’as fait asseoir sur une petite chaise devant le feu, pendant que marraine m’apportait une tasse de lait chaud. J’ai bonne mémoire aussi, Luc.

— Il y a neuf ans de cela, poursuivit le jeune homme ; neuf ans où je n’ai pas été un seul jour sans te voir ; pense un peu, Claire, quelle longue chaîne de souvenirs cela fait ! Et tu ne veux pas que je sois lié à toi ? pourquoi donc m’as-tu si souvent encouragé, calmé, grondé ? Car tu as toujours été grondeuse, ma petite Claire. Pourquoi m’es-tu devenue si chère et si indispensable, que sans toi les plus beaux succès ne vaudraient pas une poignée de cendres !

Elle fixa sur lui des yeux pleins d’une grande perplexité, puis se couvrit tout à coup le visage de ses deux mains.

— Ne me tente pas, Luc ! tu es le plus fort, ne me tente pas !

Madeleine, surprise de cette explosion de chagrin, entoura la jeune fille de son bras.

— Tu es trop pressant, dit-elle à son fils ; donne-lui du temps. Comment veux-tu que si jeune, elle sache qui elle aime ?

— Pour cela, je le sais, dit Claire en relevant la tête. Luc, je serai heureuse de devenir ta femme. Mais ne nous fiançons pas trop tôt. Va voir le monde et reviens quand tu seras bien sûr de n’aimer personne mieux que ta petite Claire. Je ne dirai pas non alors.

Son cœur de dix-sept ans, chimérique et généreux, lui dictait cette réponse, qu’elle croyait aussi pleine de sagesse que d’abnégation.

On s’imagine facilement que le devoir est toujours du côté où l’on a le moins de penchant. Claire devait reconnaître plus tard son erreur, et regretter amèrement de n’avoir pas accepté la foi de Luc en échange de la sienne. Quand un homme a une parole à tenir, sa parole le tient aussi et le garde de bien des faux pas.

Luc s’était levé et arpentait fiévreusement la petite terrasse.

— Je ne te comprends pas, Claire, dit-il en s’arrêtant devant elle ; mais puisque c’est ta volonté, je me soumets. Seulement je refuse cette moitié d’engagement que tu proposes ; ce n’est pas un marché loyal ; tu donnes tout contre rien. Garde ta liberté, puisque tu me laisses la mienne, et restons cousins et bons amis, en attendant.

Il lui tendit la main : sa figure portait une expression de tristesse et de désappointement que Claire vit trop bien.

« Je souffrirai plus que lui, » pensa-t-elle.

Son refus lui brûlait déjà le cœur ; mais elle croyait sincèrement se sacrifier au bien de Luc. La grande idée qu’elle avait des talents de son cousin ne lui permettait pas de douter qu’il ne fît son chemin très vite. Une fillette des bois, ignorante et timide, saurait-elle porter avec lui la fortune ?

Le cœur gros, Claire se leva pour suivre Luc et Madeleine, qui se préparaient à redescendre le sentier.

Il faisait sombre maintenant ; elle put laisser couler ses larmes sans être remarquée. Ils regagnèrent silencieusement la maison et se souhaitèrent le bonsoir, car l’horloge venait de frapper neuf heures.

Lion, toujours étendu devant le foyer, se souleva à l’approche de son maître ; il semblait avoir repris quelques forces et lapa jusqu’à la dernière goutte le lait qu’on lui présenta.

— Nous serons bientôt en état de retourner à la chasse aux moineaux, n’est-ce pas, vieux brave ? dit Luc en le caressant.

Louis Aufranc parut sur le seuil de la porte ; aussitôt que le chien l’aperçut, un frémissement parcourut tout son corps, son poil se hérissa, ses dents se découvrirent, aiguës et blanches, et il poussa un grondement sourd.

« Oh ! oh ! de la rancune ! se dit Luc ; c’est ennuyeux, car si je dois garder le chien avec moi en ville, ça causera bien des complications. »

Là-dessus il monta dans sa chambre, et Claire se retira dans la sienne, mais ce n’était pas pour y dormir, car jusqu’au matin sa petite lampe brûla, laissant tomber une blanche lumière sur les mains laborieuses de la jeune fille.

Elle crochetait une bourse de soie sur laquelle roula plus d’une larme ; le fil de cordonnet cramoisi glissait entre ses doigts comme cette longue chaîne de souvenirs dont Luc avait parlé ; chaque maille s’entrelaçant avec la précédente semblait à Claire un anneau de plus dans le lien qui unissait leurs deux existences. Elle tissa pour ainsi dire ses vœux et sa tendresse dans la trame soyeuse qui s’allongeait sous ses doigts.

À l’aube, la bourse était terminée ; Claire prit dans un coin secret de sa commode une petite cassette en bois de senteur que sa marraine lui avait donnée autrefois et où elle serrait ses menus trésors. Ses économies des deux dernières années, quarante francs destinés à l’achat d’une montre d’argent, y dormaient. Claire prit les quatre pièces d’or soigneusement enveloppées de papier de soie et les coula dans la petite bourse.

« Aidez-lui, » dit-elle ; puis elle éteignit la lampe et se jeta sur son lit.

SECONDE PARTIE

Le temps s’était brouillé pendant la nuit ; un vaste dôme de nuages, gris sur gris, s’étendait d’un horizon à l’autre ; le lointain était voilé, les sapins noirs avaient un air lugubre, tandis que les prairies éclataient d’un vert cru, avivé par la pluie.

— Est-ce que tu ne remettras pas ta course à un autre jour ? demanda Madeleine à son fils qui déjeunait, déjà chaussé de ses lourds souliers à clous et tout prêt à partir. Le chemin sera mauvais au fond de la Combette.

— Cela ne me fait rien, au contraire, puisqu’on dit que la pluie est de bon augure pour les entreprises. Le père a-t-il de l’ouvrage à renvoyer ?

— Oui, un carton à M. Maulère. Il a travaillé hier d’arrache-pied, comme ça lui arrive dans ses bonnes quintes ; je souhaite bien que ça dure.

— Mère, dit Luc tendrement, quand je gagnerai de l’argent, tu te reposeras.

— Je ne me reconnaîtrais pas, dit-elle avec un sourire.

Lion était décidément mieux ; une mouche indiscrète étant venue se poser sur son museau, il fit un mouvement pour l’attraper et la manqua, ce dont il sembla très honteux.

— Ah ! farceur ! s’écria Luc en prenant la grosse tête du chien entre ses mains ; nous recommençons déjà nos tours ? c’est bon signe. Maman, tâche que le père ne s’approche pas trop de Lion en mon absence ; ça l’irrite et pourrait lui donner de la fièvre. Allons, il est temps que je parte.

Et serrant dans une courroie une haute pile de cartons bleus qui contenaient les pièces prêtes pour le fabricant, il prit son chapeau de feutre mou et sortit. Comme il gravissait déjà le sentier, regrettant Lion qui l’accompagnait dans toutes ses courses précédentes et l’amusait par ses folles gambades, il entendit un pas pressé derrière lui.

C’était Claire, chaussée de pantoufles, qui accourait sur la pointe du pied et relevait d’une main son jupon, au milieu de l’herbe mouillée.

— Est-ce que j’ai oublié quelque chose ? demanda Luc en tâtant ses poches.

— Oui, ceci, tiens. Tu le remettras à son adresse.

Elle lui plaça dans la main un petit paquet, puis tourna sur ses talons et s’enfuit comme une chevrette effarouchée. Luc un peu étonné reprit sa marche, mais avant de glisser le paquet dans sa poche, il voulut en lire la suscription :

« Monsieur Luc Aufranc, » rien de plus.

— Pour moi ? Qu’est-ce que cela signifie ?

Il défit le cordon, écarta l’enveloppe et aperçut une jolie bourse cramoisie dont le contenu se trahit par un léger tintement. Les quatre pièces d’or étaient accompagnées d’un petit bout de papier qui portait ces mots :

« Pour toi. Tu me les rendra quand tu sera riche. »

« Chère petite Claire, murmura Luc, moitié souriant, moitié attendri ; son cœur vaut mieux que son orthographe. J’accepte la bourse, qui me portera bonheur, j’espère ; quant à l’argent, je le lui rendrai ; ce serait un péché que de tondre ainsi ce pauvre petit agneau. Mais voyez donc la capricieuse ! Elle se dépouille pour moi, et cependant elle me refuse le seul mot qui pourrait me donner du courage. Mais du moins elle a promis de m’attendre. Dans trois ans j’aurai une position faite, dans quatre ou cinq ans mes économies me permettront de me marier. Nous prendrons un joli petit appartement dans le voisinage de mon bureau… ou de mon atelier… ou de mon comptoir… ; je préférerais un bureau, mais je ne serai pas difficile, et d’ailleurs je n’ai pas de spécialité, puisque je ne sais rien de rien. C’est un avantage à ce point de vue, on n’est pas lié par ses antécédents. Et dire qu’aujourd’hui, 1er juin, je vais poser la première pierre de ma fortune ! Les commencements seront rudes, sans doute, je n’ai jamais eu de maître et j’ai la parole vive quelquefois. Mais j’avalerai ma langue, voilà tout ! Je suis décidé à être un employé modèle. Au bout de la première année, je demande une augmentation d’appointements ; supposons qu’on me l’accorde, voilà mes affaires en bon chemin. Je fais une invention, pourquoi pas ? le patron me l’achète, ou bien nous l’exploitons ensemble ; c’est la fortune. Voyons un peu… quelle invention pourrais-je bien faire ? »

Après y avoir rêvé, Luc se décida à ne pas fixer la chose dans le détail ; peu importait du reste, maintenant qu’il était bien résolu à faire une invention.

« Je réparerai la vieille maison, se dit-il quand les capitaux commencèrent à se trouver à l’étroit dans sa caisse ; ma femme y passera l’été avec les enfants ; moi, je serai retenu en ville par mes affaires, mais j’irai les voir le samedi et passer le dimanche avec eux. Nous aurons une petite voiture, quelque chose de modeste, un seul cheval, nous ne fringuerons pas. Je déteste les parvenus, et Claire n’aimerait pas le grand genre. Elle apprendra l’orthographe pour me faire plaisir ; elle est bien plus jolie que Mlle Maulère, mais je crains que ses mains ne deviennent jamais aussi blanches. On doit avoir des pâtes ou des savons pour cela, je m’informerai. »

Tandis que l’imagination de Luc battait ainsi la campagne, chaussée de bottes de sept lieues, ses jambes faisaient aussi leur devoir. Il avait laissé la grande route pour prendre « en droiture » à travers la forêt, par des sentiers mal frayés que tout autre œil aurait eu peine à reconnaître.

La pluie avait cessé, le ciel était d’un gris moins morne ; on entendait le bruit doux des gouttes d’eau qui roulaient de feuille en feuille, et quand un coup de vent passait dans la ramée, toutes les branches secouaient des perles. Les fougères lavées dressaient leurs panaches d’un vert éclatant, la mousse qui couvrait de ses larges plaques les racines tortueuses, avait des reflets de velours humide ; sur les troncs à l’écorce craquelée, les petits escargots qui aiment la pluie collaient leur coquille blanche striée de brun.

Luc aspirait la fraîche senteur du feuillage mouillé ; il se sentait si plein de jeunesse, de force et d’énergie qu’il eût voulu parcourir un sentier plus escarpé, plus difficile, se moquer des obstacles et leur crier : Vous ne m’arrêterez pas !

Ce fut dans cette humeur exubérante qu’il atteignit la ville. Avant d’y entrer, il essuya ses bottes dans l’herbe, secoua son chapeau dont les larges bords retenaient la pluie, se rafistola de son mieux et prit un air grave.

Après avoir traversé plusieurs rues, il arriva à celle qu’habitait M. Maulère et qu’il connaissait bien pour y être venu déjà plusieurs fois. Il gravit le perron d’une belle maison en pierre de taille, qui portait une gigantesque enseigne en lettres d’or sur fond noir : Dorval Maulère. Achat et vente de montres. Fournitures d’horlogerie.

Un grand balcon, supporté par des cariatides aux figures grimaçantes, ornait le premier étage. Au rez-de-chaussée, les fenêtres, très rapprochées les unes des autres, étaient tendues jusqu’à mi-hauteur d’un canevas […], derrière lequel on distinguait confusément des ouvriers penchés sur leur travail.

Luc entra dans un grand corridor frais, dont les murailles en stuc jouaient le marbre ; il ouvrit une porte à bouton de cristal, en poussa une autre capitonnée de serge verte, et se trouva dans une vaste pièce très vivement éclairée, coupée en deux par des grillages comme un parloir de couvent.

L’espace laissé au public en général était fort restreint ; tout le reste était occupé par de lourds comptoirs encombrés de cartons bleus et de paquets, par des pupitres, des layettes et des rayons. Devant chaque fenêtre se trouvait un établi où deux ouvriers, le dos tourné à la porte, travaillaient côte à côte, assis sur leurs chaises à vis. Les tours bourdonnaient, les limes grinçaient ; on entendait le claquement des pédales et le bruit strident des boîtes à ficelle en forme de gros glands fixés au plafond, qui viraient chaque fois qu’on tirait leur cordon rouge ou bleu.

Deux commis, debout en face l’un de l’autre à un pupitre double, se dictaient des chiffres à demi-voix et feuilletaient les pages de registres formidables ; un visiteur orné d’une redingote brune, pour marquer son grade qui l’élevait au-dessus de la blouse, examinait, le microscope à l’œil, le contenu des cartons amoncelés devant lui sur le comptoir.

Luc s’approcha d’un guichet pratiqué dans le grillage et attendit. Personne ne sembla s’apercevoir de sa présence ; il examina les lieux avec plus d’intérêt qu’il ne l’avait fait précédemment, admira la peinture claire et brillante des boiseries, donna quelques minutes au casier à correspondance, compta les boîtes à ficelle et finit par s’impatienter.

Il se mit à battre du tambour avec ses doigts sur le rebord du guichet, discrètement d’abord, puis d’une façon toujours plus accélérée, à mesure que le rouge lui montait au visage. Les deux commis interrompirent un instant leurs additions et se regardèrent avec un sourire qui exaspéra Luc ; le visiteur lui jeta un coup d’œil courroucé, mais ne bougea pas, semblant résolu à terminer le dénombrement de ses boîtes avant de passer à une autre affaire.

Au milieu de la paroi se dressait un grand régulateur que Luc avait déjà regardé plusieurs fois.

« J’attends encore cinq minutes, ça fera un quart d’heure, pensa-t-il, et alors je lui dirai son affaire, à cette vieille redingote qui me fait poser. »

Il s’accouda tranquillement, suivit des yeux l’aiguille sur le cadran, et quand le délai fut expiré, il se redressa tout d’un coup.

— Monsieur, dit-il d’une voix éclatante qui fit tressaillir les deux commis et à laquelle tous les ouvriers se retournèrent, comme si l’on se fût mis à sonner de la trompette derrière le grillage, monsieur, mon temps est aussi précieux que le vôtre, et je ne veux pas en perdre davantage.

Reprenant sous son bras la pile de cartons qu’il avait déposée au guichet, il se dirigea vers la porte.

— Saperlotte ! vous êtes vif, jeune homme ! dit le visiteur en se levant.

— Vous ne l’êtes guère, vous, ma parole !

Les deux commis se penchèrent davantage sur leurs registres, en se tortillant la moustache pour dissimuler une forte envie de rire.

— C’est bon, c’est bon, passez-moi votre ouvrage ; il fallait dire que vous étiez pressé. Il nous faut de la patience à nous aussi, parbleu ! Voilà des échappements que votre père aurait dû nous envoyer il y a quinze jours. Donnez-moi votre carnet, qu’on vous les marque. C’est en règle, on ne vous retient plus.

Mais Luc ne bougeait pas.

— Eh bien ! qu’est-ce que vous attendez ?

— Je voudrais parler en particulier à M. Maulère.

— Ah bah !… rien que ça ! et qu’est-ce que vous lui voulez ?

— Je vous dis que je désire lui parler en particulier.

— M. Maulère est très occupé, répondit le visiteur de son ton le plus officiel ; il ne souffre pas qu’on le dérange. Repassez une autre fois.

— Quand, s’il vous plaît ? demanda Luc poliment.

— Eh ! bien, revenez… la semaine des trois jeudis.

Là-dessus, il lui tourna le dos, et Luc sortit.

Fort désappointé, le jeune homme traversa lentement le corridor ; il lui en coûtait de quitter cette maison sans avoir plaidé sa cause devant le patron. Il s’arrêta, s’adossant à la muraille polie où des colonnettes façon porphyre encadraient des panneaux de marbre hyperbolique, et il se mit à réfléchir tout en se morigénant d’importance.

« Faute d’avoir su me taire, j’ai perdu ma première chance. Parler de temps précieux ! ah ! bien oui, moi qui n’ai rien à faire ! Il faut quelquefois perdre du temps pour en gagner. Je forcerais bien la consigne, si je savais seulement par où l’on entre chez le patron. Son cabinet s’ouvre sur le comptoir, mais il doit y avoir une autre porte. »

Comme il méditait ainsi, tête baissée, un léger frôlement se fit entendre non loin de lui. Il leva les yeux et aperçut dans le clair-obscur de l’escalier une jeune fille qui descendait légèrement les marches.

C’était Mlle Maulère, en toilette de promenade, serrée dans une jaquette collante qui dessinait sa taille irréprochable, et boutonnant à la hâte ses longs gants de Suède. Ses cheveux blonds, qu’un petit chapeau de ville cachait fort peu, s’emmêlaient sur le front dans un désordre fort artistique. Elle fredonnait en balançant du bout des doigts un petit panier.

Luc la salua ; elle le reconnut aussitôt.

— Voudriez-vous, Mademoiselle, m’indiquer par où l’on va chez M. Maulère ? dit-il, son chapeau à la main.

— Voilà la porte du comptoir, répondit-elle en faisant un mouvement pour passer outre.

— J’en viens, mais c’est M. Maulère que je voudrais voir, en particulier.

— Vraiment ?

Pauline le considéra une minute, puis frappa légèrement du bout de son ombrelle la pointe de sa fine bottine, et sourit. Luc se sentit rougir, car elle avait jeté un coup d’œil sur ses gros souliers chargés de terre grasse et brune où quelques brins de mousse étaient restés collés.

— Mon père est très occupé, dit Pauline sans détourner les yeux des souliers de Luc, comme s’ils la fascinaient. Est-ce une affaire pressante ?

— Oui, je voulais demander de l’emploi à M. Maulère.

— Venez, fit-elle après une seconde de réflexion.

Passant devant lui, elle ouvrit une porte et entra dans le bureau de son père.

Une haute fenêtre, derrière laquelle se balançaient les grands arbres du jardin, éclairait cette petite pièce meublée avec un luxe cossu où dominaient les tons graves. Le cuir brun des fauteuils, l’acajou du grand pupitre, le bronze des écritoires et des lampes harmonisaient leurs teintes avec l’air de solennité générale répandu en ce lieu. On y traitait de grosses affaires, cela se sentait ; les rideaux de reps aux plis lourds faisaient de l’embrasure une retraite mystérieuse à souhait pour un tête-à-tête de banquiers. Les casiers étaient bourrés de liasses : dans une armoire vitrée, toute une collection de vieux registres à dos vert indiquait l’ancienneté de la maison ; d’énormes volumes de correspondance s’empilaient autour de la presse à copier qui semblait les regarder avec orgueil, comme pour dire : « Voilà mon œuvre ! » Le courrier du matin n’était pas encore dépouillé et attendait sur un guéridon le bon plaisir du chef ; les affaires passées, présentes ou futures envahissaient chaque coin. Il y avait dans l’air comme une poussière de chiffres.

— Papa, dit Mlle Pauline, voici le jeune homme de l’autre jour qui a quelque chose à vous demander.

Et elle se laissa tomber sur une chaise basse, avec ce mouvement ondoyant et ce frou-frou d’étoffes qui avaient déjà étonné Luc. Elle voulait assister à l’entretien, ça l’amuserait sans doute.

M. Maulère posa lentement son journal, puis se tourna avec majesté vers Luc.

— Voyons, voyons, avancez, jeune homme, dit-il de sa grosse voix.

Luc se tenait près de la porte, craignant de laisser l’empreinte de ses semelles ferrées sur le joli parquet brillant. Mais il n’avait rien de gauche, et c’était précisément cet air de fière aisance qui intriguait Pauline.

— Monsieur, dit-il en s’approchant du pupitre, le conseil que vous m’avez donné avant-hier ne m’est pas sorti de l’esprit.

— Bien ! bien ! fit M. Maulère en se caressant le menton.

Ce début lui plaisait, quoiqu’il n’eût pas le moindre souvenir d’avoir donné un conseil à Luc.

— J’étais malheureux, faute d’occupation suivie, reprit le jeune homme, et j’ai obtenu de mon père la permission de venir chercher de la besogne ici. Peut-être en auriez-vous à me donner ; c’est pour cela que j’ai pris la liberté de demander à vous voir.

— Hem ! fit M. Maulère, en mordant sa grosse moustache rude comme une brosse de chiendent.

— … Je ne demande pas mieux que de vous aider, mon garçon, mais auparavant, quelques renseignements me sont indispensables. Votre âge ?

— Dix-neuf ans, tantôt vingt.

M. Maulère prit une note, comme un juge d’instruction.

Sa théorie était qu’il faut se défier de tout inconnu, qu’on rencontre beaucoup de menteurs, lesquels heureusement sont fort sujets à se couper, et que pour les confondre, il n’est rien de tel qu’un document écrit. La prudence exigeait donc qu’il prît une note. Il reprit :

— Votre nom ?

— Luc Aufranc.

— Vous n’avez jamais subi ni prison préventive ni condamnation ?

Luc bondit.

— Monsieur ! s’écria-t-il d’un ton indigné.

— Bien ! je vous crois, je vous crois ! fit M. Maulère en agitant la main. Que savez-vous faire ?

— Rien.

Pauline sourit ; décidément ce jeune homme avait de l’imprévu.

— Je veux dire rien de spécial, reprit Luc ; naturellement je sais lire et écrire, comme tout le monde.

— Oh ! comme tout le monde ! Il y a bien des façons de lire et surtout d’écrire. Voyons la vôtre.

Luc prit la plume qui lui était tendue et écrivit quelques lignes sous la dictée de M. Maulère.

— Bon ! dit celui-ci en parcourant la feuille, votre main est ferme, votre orthographe correcte. Je pourrais vous employer aux expéditions.

Les yeux de Luc rayonnèrent.

— Oh ! vous serez simplement emballeur en sous-ordre ; ce sont ordinairement des gamins de treize à quatorze ans que j’occupe dans ce département, non pas de grands gaillards comme vous. Si vous acceptez, il faudra vous contenter d’appointements fort modestes.

— De quoi vivre, pourtant ? demanda Luc un peu inquiet.

— Oui, si vous ne mettez pas la poule au pot tous les jours. Je donne quarante francs par mois aux jeunes subordonnés que je viens de mentionner ; vous en aurez soixante en raison de votre bonne écriture.

Soixante francs par mois ! dans son ignorance, Luc s’imagina qu’on lui offrait une fortune.

— J’accepte avec beaucoup de reconnaissance, monsieur, dit-il d’une voix qui tremblait.

M. Maulère se mit à rire.

— La vie est chère, ne vous faites pas d’illusions. Vous aurez peut-être de la peine à joindre les deux bouts. Mais je vous donnerai des chances d’avancement si votre conduite me satisfait.

En même temps il frappa sur un timbre.

— Envoyez-moi M. Dalphon, dit-il au jeune garçon en tablier de serge bleue qui parut pour prendre ses ordres.

— Je désire vous présenter à l’expéditionnaire en chef, poursuivit le patron ; vous lui marquerez toujours beaucoup de déférence, car je tiens avant tout à l’observation de la hiérarchie et à la subordination.

Il accentua distinctement chaque syllabe de cette phrase, ce qui lui prit un temps considérable. Il finissait à peine quand la porte s’ouvrit, et l’expéditionnaire en chef parut.

À sa vue, Luc ne put réprimer un sourire que par bonheur son futur supérieur dans la hiérarchie de l’emballage ne remarqua pas, étant excessivement myope.

Il avait les yeux d’un bleu très clair et légèrement proéminents ; ses cheveux et sa barbe étaient d’un rouge invraisemblable que nous ne saurions décrire autrement qu’en lui donnant le nom de nuance écureuil. La nature avait ajouté à cette infortune un teint blême, des cils blonds sous lesquels glissait ce regard flottant et indécis que donne la myopie, une tournure maladroite et toute la gaucherie d’une laideur qui a conscience d’elle-même.

— Monsieur Dalphon, approchez, je vous prie, dit M. Maulère. Voici un jeune homme que je désire placer sous vos ordres.

M. Dalphon cligna des yeux, les ferma à demi, inspecta l’horizon et finit par découvrir Luc, qu’il sembla considérer comme une cime très éloignée.

— Faites-le marcher droit, poursuivit le patron. Vous pourrez l’employer à écrire des adresses et des suscriptions de paquets, il en est capable.

L’expéditionnaire inclina la tête et se rapprocha de la porte.

— Vous êtes pressé, Monsieur Dalphon ? Je ne vous retiendrai pas davantage.

Là-dessus, l’expéditionnaire se retira sans avoir prononcé un seul mot au cours de l’entrevue.

— C’est un homme de peu de paroles, dit M. Maulère en se tournant vers Luc. Il est assez original, mais je n’ai pas de meilleur employé. Il ne commet jamais ni erreur, ni oubli ; vous serez à bonne école avec lui. Pour peu que vous montriez d’aptitude, il vous enseignera à tenir les livres de commission. Son nom est Dalphon Renaud. Je ne souffre pas qu’on le moleste, soit au sujet de sa figure, peu… hem ! peu classique…

— Monsieur, dit Luc, cette recommandation est superflue.

Mais M. Maulère n’entendait pas qu’on lui coupât ses périodes.

— Je poursuis, dit-il en fixant un regard sévère sur l’interrupteur… soit au sujet des petites bizarreries de son caractère, que vous ne tarderez pas à découvrir si vous avez l’esprit aussi prompt que la langue. Quand entrerez-vous en fonctions ?

— Aussitôt qu’il vous plaira, monsieur ; demain ?

— Fort bien ; nous signerons le marché au bout de la première semaine.

Ce fut comme en rêve que Luc remercia, salua et sortit.

— Il nage dans le bleu, fit Mlle Pauline avec un sourire, en regardant le jeune homme s’éloigner. Pour soixante francs par mois ! faut-il qu’il soit jeune ! Vous le ferez monter en grade, papa ?

— Il faudra voir.

— Savez-vous qu’il ne manque pas de distinction ? il a des gestes de grand seigneur.

— Voilà ce que j’appelle une absurdité au premier chef, Pauline, interrompit son père d’un air mécontent. En pays démocratique, il n’y a pas de grands seigneurs, et ceux qui en prennent le ton pourraient bien recevoir sur le nez, mademoiselle ! Il n’y a chez nous que des fils de leurs œuvres ; j’en suis un, moi qui te parle, l’artisan de ma propre fortune.

— Je le sais, oh ! je le sais, fit Pauline, vous me l’avez déjà dit, petit père.

Elle se leva.

— Vous nous prêterez de temps en temps ce garçon-là pour nos commissions, à maman et à moi, n’est-ce pas ? L’apprenti… le… comment appelez-vous ça en style d’atelier… ?

— Le subordonné ? suggéra son père qui affectionnait ce vocable.

— Mais non !…, le… pommeau, voilà ! le pommeau que vous nous envoyez chaque matin est un grand niais qui fait ses messages tout de travers. Donnez sa charge à Luc Aufranc, ça le formera. Adieu, petit père, je vais au marché vous acheter les premières cerises.

Elle brandit son mignon panier, se pencha vers son père pour lui effleurer l’oreille d’un baiser, et s’en alla.

Luc ne se rappela jamais comment il avait regagné la maison ce jour-là. Son imagination galopait dans les espaces, tandis que ses jambes se tiraient des fondrières comme elles pouvaient.

Ses espérances les plus ambitieuses étaient justifiées ; ses châteaux en Espagne avaient pour base les fondements mêmes de la maison Maulère. Soixante francs par mois sonnaient déjà dans sa caisse ; il ne s’agissait plus maintenant que de faire cette invention qui rendrait le nom de Luc Aufranc à jamais célèbre parmi les emballeurs des deux mondes. Porterait-elle sur les clous, la caisse ou le marteau ? Luc se promit d’étudier soigneusement tous les procédés en vogue, mais il était sûr à l’avance de les trouver terriblement défectueux.

« Je ne serai pas un routinier, moi ! se disait-il. Notre expéditionnaire en chef n’a pas l’air d’avoir inventé la poudre, pauvre garçon ! Je lui soufflerai des idées. Dalphon ! comment peut-on s’appeler Dalphon ? Mon nom, à moi, n’est pas commun non plus, mais c’est un autre genre : Luc ; Luc… Dalphon… Et ces cheveux phosphorescents, quelle affliction ! »

En même temps, il soulevait son chapeau et passait la main dans sa chevelure brune bien plantée. Il trouvait le monde admirablement organisé ; chacun s’y casait selon ses mérites.

Du plus loin qu’on le vit venir, Madeleine et Claire accoururent à sa rencontre.

— Eh bien ? s’écrièrent-elles à la fois.

— Eh bien ! j’ai trouvé mon affaire, et du premier coup. M. Maulère m’engage comme emballeur, à soixante francs par mois.

— Tant que ça ! fit Claire.

— Innocents que vous êtes ! dit Madeleine avec un soupir ; la vie est chère en ville.

— Voyons, maman, ne jette pas du noir sur le sujet. M. Maulère est un homme juste ; il me payera mon travail ce qu’il vaut. On m’a promis de l’avancement. J’y entre demain, hourra ! Fais-moi vite mon paquet.

Ils entrèrent ensemble dans la cuisine et Luc, pressé de raconter tous les détails de son heureuse expédition, approcha du foyer trois tabourets ; c’était sa place de prédilection pour les causeries. En été, quand le feu était éteint, il y faisait frais, car l’air y tombait en grandes bouffées par la haute cheminée conique.

— Où est le père ? demanda Luc.

— Il est sorti.

C’était la réponse prévue, le refrain journalier.

— Quand je serai riche, dit Luc, j’achèterai des forêts et je l’en ferai nommer inspecteur. Ça lui irait comme un gant, n’est-ce pas, mère ? Pour commencer, vous saurez que sans Mlle Maulère, je n’aurais pas vu le patron. On n’obtient pas facilement l’entrée de son bureau particulier.

— Mlle Maulère ? fit Claire en ouvrant de grands yeux. Comment la connais-tu ?

Il fallut lui raconter l’histoire de la première rencontre.

— Tu vois qu’elle n’a pas eu ton muguet, malgré tout, dit Luc en prenant la main de sa cousine. Toutefois elle ne m’en a pas gardé rancune.

— Est-elle jolie ? demanda Claire qui rougit prodigieusement après avoir fait cette question.

— Jolie ? non, elle a grand air et elle est furieusement élégante, pour autant que j’en puis juger.

— Ce qui est sûr, dit Madeleine, c’est qu’elle t’a rendu service. Continue, Luc. Dis-moi si tu comptes prendre une chambre en ville ou revenir à la maison chaque soir ?

Le jeune homme réfléchit un instant.

— M. Maulère n’a pas encore fixé mes heures de travail, répondit-il, mais je crains qu’une course de deux lieues, soir et matin…

— Ne te fatigue trop ?

— La fatigue, je m’en moque. Seulement, vois-tu, mère, j’ai l’intention de faire du zèle, de dépasser mes heures sans regarder au tarif. Dans les jours de presse, si je restais à la besogne jusqu’à dix heures du soir par exemple, je ne serais pas ici avant minuit ; peut-être aussi qu’en ma qualité de dernier venu, j’aurai à balayer l’atelier ou le bureau le matin et à commencer la journée de très bonne heure.

— Tout cela est vrai, dit Madeleine en soupirant. Allons, je vois que tu as ouvert tes ailes pour tout de bon ; envole-toi, puisqu’il le faut, mais choisis bien ton nouveau colombier. Demain tu prendras des informations ; fais tes comptes de très près, mon garçon, soixante francs seront vite fondus. Quand tu seras à court, ajouta-t-elle à voix basse, dis-moi un mot, j’ai une petite réserve pour toi. Maintenant, mon fils, je vais te donner à dîner ; ensuite je passerai en revue tes bas et tes chemises.

Tout le reste du jour, Luc ne put tenir en place ; il allait et venait agité, bouleversant les piles de linge que sa mère triait soigneusement ; il furetait dans les tiroirs et emballait les objets les plus hétéroclites, tandis que sa mère essayait doucement de lui faire comprendre qu’un lézard empaillé, une collection de cailloux curieux et quatre œufs d’alouette n’étaient pas des objets absolument indispensables à sa réussite dans le monde. Luc était encore bien enfant ; il eût voulu emporter tous les souvenirs de ses gamineries d’autrefois.

À chaque instant il courait à la cuisine pour caresser Lion, qui déjà faisait effort pour se traîner après son maître.

— Fais-lui quelques gâteries quand je serai parti, dit-il à Claire ; je lui manquerai plus qu’à toi, sûrement.

— Méchant ! dit-elle en lui tournant le dos.

Mais il avait vu briller une larme dans ses yeux.

— Pardon, ma petite Claire, ma petite fiancée, ajouta-t-il à voix basse.

Mais elle secoua la tête.

— Pas encore, dit-elle.

Quand ils furent seuls, il voulut lui faire reprendre son trésor ; elle n’y consentit pas.

— Que veux-tu que je fasse de cet argent ? plaida-t-elle comme si elle sollicitait une faveur ; je n’ai besoin de rien, ta mère me donne tout ce qu’il me faut.

— Mais cette montre que tu désires depuis si longtemps ?

— À quoi me servirait-elle ? Les heures me dureront en ton absence, elles seront trop courtes quand tu reviendras, voilà mon cadran à moi.

Il insista, elle fit mine de se fâcher et remit finalement la bourse cramoisie et son contenu dans la poche de Luc.

Cette journée parut longue au jeune homme ; trois fois il crut que la pendule s’était arrêtée. Son père étant rentré à la brune, il lui raconta le prompt succès de ses démarches, puis monta se coucher pour faire passer le temps plus vite.

Mais il dormit à peine ; la fièvre des entreprises le tint éveillé jusqu’à l’aube. Enfin il tomba dans un assoupissement dont il s’éveilla par un grand soubresaut, rêvant que M. Maulère entrait en personne pour secouer son employé trop tardif.

Il était quatre heures. Luc s’habilla à la hâte, descendit sans bruit et laissa sur la table de la cuisine un billet au crayon qui disait :

« Au revoir ; attendez-moi samedi. Maman, embrasse Claire de ma part. »

La petite malle contenant ses effets devait être amenée en ville par un laitier du voisinage dont le char ne partait que plus tard. Libre de tout bagage, Luc se mit en route d’un pas alerte.

La délicieuse fraîcheur du matin dissipa bientôt quelque reste de fièvre ; l’esprit léger, le cœur joyeux, Luc se mit à chanter à pleine voix un vieux psaume que sa mère affectionnait et qu’il avait appris sur ses genoux :

 

« On a beau se lever matin…

Si l’Éternel n’y met la main,

On ne peut que bâtir en vain. »

 

Et ses pensées montèrent plus haut que les rêves ambitieux, plus haut que les fiévreuses espérances.

Comme il sortait du bois où les grives s’éveillaient et n’était plus qu’à une demi-heure de la ville, il avisa une petite ferme dont l’étable était toute grande ouverte.

« Je demanderai là une tasse de chaud lait, pensa-t-il, ce sera mon déjeuner. »

Il approcha et tournant l’angle de la maison découvrit un spectacle qui lui causa une vive surprise.

Deux ou trois chèvres blanches et noires étaient groupées devant une femme occupée à les traire. Celle-ci remplissait de lait écumeux un grand bol qu’elle tendit à un enfant debout à côté d’elle, tandis que trois autres bambins attendaient leur tour avec impatience. Adossé à la muraille, l’air radieux et les mains dans ses poches, Dalphon Renaud contemplait ce petit monde avec une satisfaction infinie.

Il leva la tête en apercevant Luc, mais ne le reconnut que lorsque celui-ci s’avança pour le saluer.

— Le patron a négligé de vous dire mon nom, hier ; je m’appelle Luc Aufranc. Vous faites donc des promenades matinales, Monsieur Renaud ?

— Oui, pour le bien de ces pauvres petits anges, dit la femme aux chèvres en s’interrompant une minute, ce n’est pas lui qui vous le dira, mais demandez un peu aux mères de ces petits…

Dalphon Renaud tourna brusquement sur ses talons et s’éloigna, sous prétexte de couper une baguette pour un garçonnet qui s’attachait à ses pas.

— Puisque vous le connaissez, je peux bien vous le dire, reprit la laitière en le suivant des yeux ; il n’y a pas de meilleur homme sous la voûte des cieux. Ces deux petits, voyez, c’est les enfants de sa bourgeoise ; ils ont eu la coqueluche tout l’hiver, et rien pour les remonter ; on n’est pas cousu d’or, vous savez. Au premier beau jour, il me les amène et me demande de les prendre en pension pour un mois, histoire de changer d’air. Il vient les voir chaque matin pour les empêcher de se sentir seulets, les pauvres bijoux, et il prend avec lui deux autres mioches de la maison, à qui une bonne tasse de lait de chèvre met du baume sur l’estomac. C’est lui qui paye, ça va sans dire, chaque samedi, aussi régulier que le soleil. On n’en fait pas beaucoup sur ce modèle, croyez-moi, monsieur.

Luc regarda les enfants dont les petites figures pâles lui firent pitié. L’un buvait avec ardeur, enfonçant son minois tout entier dans le bol, tandis que l’autre, une fillette, poursuivait du doigt au fond de sa tasse quelques flocons d’écume que sa bouche n’avait pu atteindre, et jetait en même temps vers l’étranger des regards futés de petite citadine.

— Dis donc, fit Luc quand le nez du bambin émergea des profondeurs où il avait disparu, sais-tu le nom de cette bonne biquette qui te donne à déjeuner ?

— Elle s’appelle Rosa Perrin, comme sa maman.

— C’est moi qui suis la mère aux chèvres, dit la laitière en riant, quand elle vit l’air étonné de Luc.

— Eh bien ! dit le jeune homme en s’asseyant sur la margelle de la fontaine rustique où les sœurs de Rosa venaient boire, moi, quand j’étais petit, j’avais une chèvre qui s’appelait Cabriole. C’est un joli nom, n’est-ce pas ?

Les deux enfants, pressentant une histoire, s’approchèrent de lui tout doucement, en se donnant la main, tandis que la laitière emplissait un bol pour son nouveau client. Quand M. Dalphon revint, Luc, un marmot sur chaque genou, était en pleine narration, et son auditoire riait aux éclats des fredaines de Cabriole.

— Partons-nous ? demanda Luc en se levant. Il ne faut pas que je m’oublie.

— Vous aimez les enfants ? dit l’expéditionnaire.

Luc entendait pour la première fois cette voix qui frappa fort agréablement son oreille. C’était un timbre grave, un peu triste, et qui, au lieu de sonner dans tout son plein, était voilé et retenu par une sorte de timidité.

— Si j’aime les enfants ? je n’en sais rien, les ayant trop peu pratiqués. Mais ceux-ci sont gentils, n’est-ce pas ?

Luc avala sa tasse de lait, tendit deux sous à la maman des demoiselles Perrin, et tira de son gousset une grosse montre d’argent que son père lui avait donnée un jour, dans un accès de munificence.

— Déjà six heures et demie ! s’écria-t-il.

N’osant presser M. Dalphon, il se disposait à partir seul, bien à regret.

— Attendez-moi, dit son chef après une minute d’hésitation, si toutefois la compagnie de ces deux petits ne vous ennuie pas.

Ils se mirent donc en route côte à côte, chacun d’eux tenant un enfant par la main. Cependant il fallut bientôt presser le pas, car l’heure s’avançait.

— Si nous les portions ? suggéra Luc pris de compassion pour les petits trotteurs essoufflés.

— Je n’osais vous le proposer, répondit Dalphon.

Les deux marmots, charmés de l’aventure, furent donc promus à un poste très élevé d’où ils dominaient le paysage, tandis que leurs montures prenaient au pas gymnastique la direction de la ville.

Comme il fallait ménager son souffle, les deux jeunes gens n’échangèrent pas un mot avant d’être parvenus aux premières maisons.

— C’est ici que je loge, dit enfin Dalphon Renaud en s’arrêtant devant une grande bâtisse inachevée et déjà décrépite.

Les murs n’avaient reçu qu’une couche de plâtre grossier qui s’écaillait et tombait par plaques ; on arrivait à la porte par un perron provisoire en planches, en attendant les marches de granit promises par les devis. Les fenêtres n’avaient pas de volets ; la façade portait un air de pauvreté morne.

« Ça ne doit pas être cher de loger dans cette bonbonnière, pensa Luc ; j’y prendrais bien mes quartiers. Puisque mon chef y demeure, ça ne peut manquer d’être très respectable. »

Les deux enfants dégringolèrent de leur perchoir et prirent la main de Dalphon pour le remercier avec une nuance de respect qui étonna Luc.

Quand ils arrivèrent au comptoir, toutes les horloges de la ville frappaient sept heures. Dalphon passa le premier, descendit un escalier situé au fond du corridor et ouvrit la porte d’une longue construction basse, toute en fenêtres comme une galerie, qui longeait le jardin d’un côté.

Un jeune garçon en blouse s’y trouvait déjà, maniant le plumeau d’un air affairé.

— Ernest, un nouvel employé, M. Luc Aufranc, dit son chef en passant devant lui.

— Très bien, M. Renaud, on tâchera de le mettre au courant, répondit le « subordonné » minuscule d’un air protecteur.

Luc regardait avec étonnement autour de lui.

« Jamais je ne m’y retrouverai, » pensait-il.

Une foule de casiers montant du plancher au plafond et couvrant toute l’étendue des murailles, étaient remplis d’innombrables paquets numérotés, ficelés et étiquetés. Des tours, des burins-fixes, des machines de différents genres se dressaient au fond de la pièce ; au plafond pendaient des torches de fil de fer, de cuivre et d’acier, des quinquets, des feutres à filtrer pointus comme des bonnets de magicien, des étaux aux fortes mâchoires. Une grande vitrine était remplie d’outils délicats ; à côté s’entassaient les lourdes barres du métal brut, le nickel, le laiton en planches, les plaques d’acier et les énormes cisailles toutes prêtes à y mordre.

Deux autres garçons d’une quinzaine d’années étant arrivés sur ces entrefaites, M. Dalphon donna silencieusement à chacun sa besogne. Luc seul resta inoccupé quelque temps et en profita pour faire connaissance avec son nouveau domaine.

La multitude des tiroirs et des casiers l’alarma tout d’abord ; il remarqua avec surprise l’aisance de son chef, qui malgré sa myopie ou à cause de cela même, ne semblait jamais chercher, mais trouvait du premier coup l’objet dont il avait besoin, comme le pianiste qui frappe une touche sans la regarder, ou le compositeur d’imprimerie dont la main sûre ne brouille jamais les différents caractères.

On préparait un envoi considérable, chacun se hâtait ; les petits paquets gris ou jaunes, portant chacun la désignation de leur contenu, s’entassaient sur le comptoir ; quand tous les articles de la commission furent rassemblés, on les emporta dans un arrière-magasin où se faisait l’emballage. Luc se demanda par quelle magie le chef avait discipliné ses trois jeunes aides au point d’en faire vraiment des instruments de précision. Attentifs à ses rares paroles, à ses moindres gestes, ils s’empressaient silencieusement, sans se bousculer, et semblaient deviner quelle partie de la besogne incombait à chacun d’eux.

« J’espère que M. Dalphon me stylera aussi, se dit Luc en regardant son supérieur avec un respect tout nouveau. Ce matin j’ai pu voir qu’il est homme de cœur ; ici, on devine qu’il est un homme de tête. »

Cet employé laid, gauche et silencieux avait sans contredit un don d’autorité ; dans sa figure où Luc n’avait su voir le jour précédent qu’un teint blafard, des yeux ternes et une chevelure orange, il découvrait maintenant une expression de calme énergie, de résolution un peu triste, mais persévérante et paisible, qui donnait un charme secret à ce visage ingrat.

Les mains dans ses poches, Luc se promenait le long des tiroirs, cherchant à se familiariser avec leurs étiquettes, dont les inscriptions étaient pour lui de l’hébreu.

« Noisettes à river, cuivrots à lordons, cuivrots aux tiges, cœurs entraînoirs, limes à losange, limes queues de rat, » tout cela suivi de signes hiéroglyphiques indiquant la dimension, la qualité, le prix de douzaine ou de grosse.

De temps en temps, la voix de M. Dalphon Renaud qui vérifiait la commission, parvenait aux oreilles de Luc, et augmentait sa conviction qu’il était au seuil d’une science très mystérieuse et très compliquée :

— Cent grosses d’aiguilles acier, dessins variés, qualité L, 14 à 20 lignes. Équarrissoirs à pivot qualité G. Ernest, deux paquets de cadrans à zones ont été mêlés aux chiffres turcs, dans le dernier envoi. C’est toi qui as fait cela, mon garçon.

L’inculpé rougit jusqu’aux oreilles, et Luc le vit, l’instant d’après, se glisser le long du comptoir, ouvrir le tiroir aux cadrans et s’assurer soigneusement que tout y était en ordre.

— Voici de la besogne pour vous, dit M. Dalphon en venant à Luc.

Il tenait une grande boîte à compartiments, dont chaque case était pleine de pierres encore brutes, rubis, grenats, saphirs, chrysolithes aux reflets verdâtres, classés par espèce, dimension et qualité.

— Faites m’en des paquets de cent, dit M. Dalphon en plaçant la boîte sur un établi, en pleine lumière dans une embrasure de fenêtre.

Il montra à Luc à compter de l’œil, cinq par cinq, ces pierres souvent microscopiques, à les glisser adroitement dans de petits papiers déjà tout prêts et étiquetés.

Luc eût de beaucoup préféré qu’on lui mît aux mains la plus lourde bêche, le plus grossier balai d’écurie. Il regarda ses doigts de paysan et trouva qu’ils n’avaient jamais eu l’air aussi pataud. Cependant il se mit à sa tâche de l’air d’un géant soumis qui confectionnerait des ailes de mouche, s’y prit fort maladroitement d’abord, un peu mieux ensuite et se piqua d’honneur. M. Dalphon n’eut garde de le surveiller de trop près, il le laissa faire seul ses premières expériences.

— Un rubis de la grosseur d’une tête d’épingle ayant sauté tout à coup, Luc fit un brusque mouvement pour le retenir, poussa la feuille de papier qui lui servait de sous-main, dispersa aux quatre vents la centaine qu’il venait de compter laborieusement, et se prit la tête à deux mains en face de ce naufrage. Fort heureusement, les pierres n’avaient pas roulé bien loin et il les rassembla aisément. Seul, le rubis cause de tout le mal était tombé sur le plancher. Luc s’agenouilla pour le chercher, s’allongea sous l’établi, fit partir trois ou quatre allumettes pour éclairer les coins sombres, se donna autant de mal que s’il se fût agi des fameux rubis de l’empereur de Chine.

Désolé de sa mésaventure, il alla s’en confesser à son chef.

— N’y perdez pas votre temps, dit celui-ci, cette pierre ne vaut pas trois centimes.

Luc ouvrit de grands yeux, car pour lui un rubis, même de dimensions infinitésimales, était un objet merveilleux, venu en droite ligne du pays des mille et une nuits et digne des plus grands égards. Cet incident fut la première de ses désillusions. Dès lors, il traita les pierres fines en simples fournitures d’horlogerie, et sa maladresse en diminua.

Depuis deux heures déjà, il était penché sur son établi, quand la porte de l’entrepôt s’ouvrit et on appela :

— Monsieur Luc Aufranc !

Il se leva aussitôt, mais ses yeux s’étaient attachés sur leur besogne avec une telle intensité qu’ils nagèrent dans le brouillard en s’en détournant.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit-il en se les frottant avec énergie.

— Quelqu’un vous demande dans la rue.

Il sortit et revint une minute après.

— Monsieur, dit-il en s’approchant de Dalphon, me voici bien embarrassé. Un de nos voisins amène ma malle et je ne sais qu’en faire, n’ayant pas encore de domicile.

— Apportez-la ici, dit M. Dalphon sans cesser de feuilleter le registre dont son nez frôlait presque les pages. Ernest, va.

Ernest comprit l’ordre qu’on lui donnait de cette façon laconique, et prêta main forte à Luc pour remiser son colis dans un coin de l’entrepôt.

— Où dînerez-vous ? demanda l’expéditionnaire quand midi sonna.

Il avait échangé sa blouse de travail contre un modeste paletot et se préparait à partir.

Sa voix avait une hésitation nerveuse quand elle quittait le ton officiel. On voyait que Dalphon Renaud faisait violence à sa timidité pour adresser cette simple question à Luc.

— Je n’en sais rien, répondit celui-ci ; je trouverai bien un restaurant où je prendrai un morceau sur le pouce.

— Si vous vous contentez de ma pension, venez avec moi ; vous n’y aurez pas fine cuisine, mais c’est propre et pas cher, et dans la maison où je loge.

— Mille remerciements, fit Luc tout joyeux. Il n’y aurait pas de chambre à louer, par hasard, dans votre immeuble ? C’est un quartier qui me conviendrait.

— Nous nous informerons.

Ce nous fit plaisir à Luc ; c’était comme une promesse de bonne camaraderie et de bons conseils.

La pension bourgeoise où M. Renaud introduisit son compagnon n’avait aucune prétention à l’élégance ni même à la correction du service. Le couvert était assez délabré ; une très grande variété régnait parmi les assiettes ; de fait, il semblait que chaque convive reconnût la sienne à quelque marque distinctive dans les fentes ou les ébréchures. Les verres étaient épais, les cuillers d’étain, mais la nappe était propre et une vapeur d’un fumet exquis montait de la soupière.

Un couvert fut bientôt mis pour Luc au bas de la table ; M. Dalphon, en sa qualité de doyen, tenait le haut bout. Une vingtaine de jeunes gens arrivèrent à la file ; c’étaient des ouvriers, des commis à petits appointements. Quelques-uns avaient le verbe haut et se mirent à parler politique aussitôt après le potage.

On était en pleine période d’élections ; les journaux s’invectivaient avec zèle ; on rééditait les vieux clichés et les vieilles injures, augmentés de quelques inventions récentes ; on se sentait obligé, vu la gravité des temps, à se détester un peu plus qu’à l’ordinaire ; bref, un noble patriotisme brûlait dans tous les cœurs.

Bientôt la discussion s’échauffa et devint générale. Les personnalités s’en mêlèrent ; alors Dalphon Renaud, de son air grave, essaya d’intervenir.

— Mangez dans votre assiette ! fit grossièrement un des plus exaspérés. Avec un museau aussi laid que le vôtre, on se cache !

Une légère rougeur monta aux joues pâles de Dalphon ; mais il dédaigna de répondre à cette injure personnelle.

Luc avait bondi sur ses pieds.

— N’insultez pas un homme qui en vaut cinquante comme vous, gringalet ! s’écria-t-il d’une voix éclatante.

En même temps il quittait sa place et saisissait l’insolent par les deux épaules. Celui-ci essaya de se retourner, mais une force supérieure à la sienne le cloua sur sa chaise.

— Demandez-lui pardon, je ne dis que ça ! tonna Luc. Autrement je vous secoue à vous faire branler toutes les dents !

Et déjà, pour l’encourager, il lui donnait un avant-goût de l’opération.

Mme veuve Nicolet était accourue pour veiller à la sûreté de sa vaisselle ; mais voyant que les autres convives restaient pacifiquement neutres, elle mit ses deux poings sur les hanches et donna essor à ses sentiments.

— C’est bien fait ! dit-elle. Secouez-le comme un pommier ! Je ne veux pas qu’on bafoue notre major de table, le plus ancien et le plus régulier de mes pensionnaires. Secouez, jeune homme, secouez ! Si on entend des écus sonner dans ses poches, on saura qu’il est en mesure de payer son mois de pension et de décamper au plus vite.

— Assez ! dit Dalphon en se levant. Luc Aufranc, laissez-moi régler mes affaires moi-même. Lâchez cet homme.

— Un homme ! fit Luc dédaigneusement ; une mazette ! un article de papier mâché ! Voulez-vous qu’il vous demande pardon ?

— De quoi ? de m’avoir dit que je suis laid ? c’est une vérité aussi vieille que moi.

Luc semblait indécis ; si l’offensé abandonnait la querelle, il était, lui, tout disposé à la reprendre à son compte.

— Lâchez-le ! répéta Dalphon, impérieusement cette fois.

— C’est bon ! dit Luc à regret.

L’étreinte de ses mains se relâcha, et son prisonnier, qui s’était vainement tordu et démené durant toute la contestation, se sentit libre enfin, à son grand soulagement.

Il se leva en affectant un air dégagé, jeta sur la nappe le prix de son dernier mois de pension, et sortit en jurant de ne plus mettre le pied dans cette baraque.

Les deux camps restèrent encore quelques minutes en présence, se jetant des regards courroucés, mais les hostilités ne recommencèrent pas. Luc était un peu honteux de lui-même.

« Je me suis conduit en vrai échappé des bois, pensait-il. Beau début, ma foi ! M. Dalphon me prendra pour un bataillard. »

— Voulez-vous, lui dit celui-ci, comme ils allaient quitter la chambre à manger, que nous vous cherchions un logement ?

— J’en serais bien aise, merci. Il me tarde d’être casé.

Mme Nicolet, appelée en consultation, se souvint qu’au troisième il y avait une chambre à louer à un monsieur seul, d’habitudes paisibles… À ce mot, elle regarda Luc, comme si elle doutait fortement qu’il pût remplir les conditions requises. Il rougit, mais M. Dalphon dit tranquillement :

— Je le recommanderai moi-même.

On monta chez la locataire du troisième : c’était la mère des deux bambins chétifs que M. Dalphon avait envoyés au vert. Elle n’eût pas demandé mieux que d’obliger un ami de son charitable voisin ; mais sa chambre était louée de la veille à un horloger qui avait stipulé dix francs d’arrhes.

— Je pourrais lui donner congé au bout du mois, dit-elle, si monsieur trouvait un autre logis en attendant.

— Nous verrons, dit Dalphon Renaud. Descendons chez moi, M. Aufranc, nous y causerons plus à l’aise.

La chambre de Dalphon était au second étage et s’ouvrait directement sur le palier. Des fenêtres on dominait un grand terrain vague, moitié chantier et moitié friche, qui bientôt se couvrirait de nouvelles constructions. En attendant, l’air et la lumière y circulaient librement ; de grosses touffes d’herbes y poussaient, rafraîchissant les yeux brûlés par la blancheur des moellons et des rues poudreuses.

La chambre était vaste et n’avait rien de la physionomie banale d’un garni. Des rayons chargés de livres, une petite table à écrire fort simple, mais commode, quelques beaux fusains ornant les murailles, un gros bouquet de lilas dans une jarre de Nyon, un sofa confortable et une grande horloge montée en palissandre semblaient dénoter un homme qui aime son chez-soi et se plaît à l’embellir.

Luc, craignant de paraître indiscret, jeta à peine un coup d’œil autour de lui, bien qu’il brûlât d’examiner les dessins suspendus aux parois.

— Nous avons encore une demi-heure avant de retourner au travail, dit M. Dalphon en invitant son hôte à s’asseoir. Profitons-en pour arranger un peu vos petites affaires. J’espère que vous ne me trouvez pas indiscret, ajouta-t-il avec une certaine hésitation et un mouvement nerveux des mains qu’il avait toujours quand sa timidité lui revenait.

— Vous êtes trop bon de vous occuper de moi ! s’écria Luc. Tenez, je vais vous dire ma position et vous m’aiderez à établir mon budget, voulez-vous ?

M. Dalphon sourit. Les manières ouvertes et liantes de son compagnon avaient déjà vaincu la réserve derrière laquelle se retranchait sa sauvagerie.

Pendant une demi-heure donc, la conférence examina, soupesa, étira les soixante francs de Luc pour les décider à joindre les deux bouts du mois.

— Ce sera difficile, dit M. Dalphon ; mais pour les premières semaines, j’ai une proposition à vous faire…

Il s’arrêta, regardant Luc avec une certaine anxiété.

— Je n’ai pas le caractère fort agréable, poursuivit-il, n’étant pas gai de ma nature. Peut-être ma société vous ennuierait-elle ; mais si, en attendant que la chambre du troisième soit vacante, vous voulez partager la mienne, c’est de tout mon cœur que je vous l’offre.

Luc tardait à répondre. Dalphon reprit :

— Pour peu qu’un autre arrangement vous convienne mieux, ne vous gênez pas. Vous ne devez consulter que votre préférence. En acceptant mon offre, vous me ferez plaisir, mais vous ne me blesserez pas en la refusant.

— Merci, dit Luc avec chaleur. Si j’hésitais, c’est que je ne me sentais pas tout à fait digne d’entrer dans votre intimité. Vous êtes mon supérieur en tout.

Dalphon sourit de nouveau, mais un peu tristement cette fois.

— Laissons les comparaisons, dit-il. C’est donc arrangé ? nous apporterons votre malle ici ce soir, et vous vous installerez.

— Comme ma mère va être heureuse de toutes mes bonnes chances ! s’écria Luc en reprenant avec son compagnon la route de l’atelier.

Et il se mit à parler de son chez lui, de ses parents, de Claire, comme s’il eût connu M. Dalphon toute sa vie. Il avait enfin un ami ; il le devinait sûr, discret, plus sage et meilleur que lui. Son affection de fraîche date n’était guère encore qu’une flambée de jeune enthousiasme ; mais elle contenait l’élément essentiel des amitiés durables, l’estime.

Tout l’après-midi, il s’appliqua à sa fastidieuse besogne de manière à gagner l’approbation de son chef. M. Maulère fit une apparition à l’entrepôt.

— Bien, bien ! dit-il en voyant la dextérité avec laquelle Luc maniait déjà les pierres. Vous ne manquez pas d’habileté ; votre père vous aura au moins transmis cela, à défaut d’autre patrimoine.

Le fait de sa pauvreté était incontestable, mais Luc trouvait superflu qu’on la lui rappelât.

« M. Maulère n’a pas la main rude, pensa-t-il ; seulement il frotte toujours à rebrousse-poil. »

— Vous êtes satisfait de la conduite de vos subordonnés ? poursuivit le patron en se tournant vers Dalphon Renaud. N’oubliez pas de pousser ferme ce nouveau venu. S’il marche droit, s’il rompt complètement avec son passé, il trouvera chez moi un pain honorable.

— Monsieur, dit Luc dont les oreilles commençaient à s’échauffer, j’ai toujours mangé un pain honorable, et quant à rompre avec mon passé, je ne sais ce que vous entendez par là…

— C’est bien simple, interrompit l’expéditionnaire de sa voix brève. Rompre avec votre passé, c’est changer d’occupations, quitter la campagne pour venir en ville.

— Vous auriez pu vous en remettre à moi, M. Renaud, pour expliquer le sens de mes paroles, gronda M. Maulère en tordant sa moustache. Notre nouveau subordonné me paraît avoir un fichu caractère !

Au moment de sortir, il revint, et s’adressant à Dalphon :

— Si vous pouvez vous passer de Luc Aufranc une demi-heure, envoyez-le au premier. Ma fille a quelque besogne à lui faire faire.

— Je m’étais bien promis d’être muet, et vous voyez comme j’y réussis, dit Luc quand son patron eut disparu. Je prends la mouche pour rien. Si vous n’aviez pas arrangé l’affaire, j’aurais eu mon sac. Pourquoi est-ce qu’il m’envoie au premier, à présent ? J’aime bien mieux compter mes pierres.

Il se lava les mains, passa les doigts dans ses cheveux avec une fatuité naïve qui fit sourire son chef.

— Est-ce que je peux aller en blouse ? demanda-t-il.

Au fond, il n’était pas fâché de monter chez le patron.

— Comme il s’agit probablement de clouer une caisse, vous ferez mieux de réserver le frac pour une autre occasion, dit M. Dalphon de son air gravement ironique.

Luc rougit.

— Avez-vous jamais été là-haut ? demanda-t-il.

— J’y soupe tous les samedis.

— Tous les samedis ?… ainsi vous connaissez Mlle Maulère ?

— Assez pour savoir qu’elle n’aime pas à attendre.

— J’y vais, dit Luc précipitamment.

Il monta l’escalier quatre à quatre et manqua trébucher sur les jardinières qui encombraient le palier du premier étage. Une fille de chambre était là, transportant dans le vestibule de hautes plantes vertes en pots.

— C’est vous qu’on envoie d’en bas pour m’aider ? demanda-t-elle en apercevant Luc. Bon ! vous ne chômerez pas. Tout est sens dessus dessous. Nous avons une soirée dansante, ce que Mademoiselle appelle un bal Cendrillon. Vous direz que c’est un peu tard dans la saison pour danser, continua-t-elle en imitant si évidemment le ton de sa maîtresse que Luc ne put s’empêcher de sourire. Mais que voulez-vous ? Comme notre anniversaire, je veux dire comme l’anniversaire de Mademoiselle tombe en juin, il faut bien le célébrer maintenant. Prenez l’autre anse de cette corbeille.

Luc obéit et entra à la suite de la fille de chambre dans le vestibule d’abord, puis dans un petit salon où Pauline Maulère se trouvait seule, occupée à grouper en un élégant massif des fougères et des bégonias aux fleurs éclatantes. Elle répondit d’un air distrait au salut respectueux de Luc.

Le jeune homme se tenait sur le seuil, étonné d’un luxe qu’il n’avait jamais entrevu, mais qui lui semblait maintenant la révélation d’un monde longtemps pressenti.

Ses yeux, aisément épris de toutes les belles choses, suivaient les riches reflets des rideaux de velours bleu et des tapis aux lourdes franges ; ils s’égaraient sur les étagères couvertes de bibelots, sur les gaies aquarelles encadrées de minces baguettes d’or, sur les coupes de porcelaine pleines de fleurs ; puis ils revenaient se fixer sur la hautaine princesse de ce petit royaume charmant.

La vision qu’il avait eue quelques jours auparavant se présenta de nouveau à son esprit ; il lui sembla qu’une belle main fine, une main faite pour être baisée, écartait devant lui un rideau et lui laissait apercevoir, pour une minute seulement, la lumière et les élégances d’un monde où sa rusticité ne serait jamais admise. Son extase était si naïve qu’il ne cherchait pas même à la cacher.

Pauline Maulère le regardait par-dessus son épaule, et un demi-sourire retroussait les coins de sa bouche malicieuse.

— Julie, dit-elle en se tournant vers la fille de chambre, il faut rouler le piano dans le grand salon.

Luc sortit de sa rêverie et s’approcha de la domestique pour lui prêter main forte. Quand le magnifique instrument eut été transporté dans la pièce voisine, Pauline l’ouvrit, fit courir ses doigts agiles d’un bout à l’autre du clavier.

— J’aurai besoin de l’accordeur, dit-elle.

La femme de chambre crut devoir servir d’interprète à sa maîtresse. Elle se tourna vers Luc d’un air officieux :

— Mademoiselle a besoin de l’accordeur, dit-elle. Je vais vous donner son adresse et vous irez l’avertir.

Luc s’imagina que Mlle Maulère dédaignait de s’adresser à lui directement, et sa susceptibilité toujours ombrageuse s’en offensa.

— Je comprends votre français aussi bien que celui de la femme de chambre. Si vous avez quelque ordre à me donner, veuillez me le donner vous-même, dit-il avec un geste presque impérieux.

Pauline, surprise et offensée à son tour, le regarda froidement.

— Je n’avais aucune intention de vous blesser, Monsieur. Permettez-moi de vous dire que votre ton est tout au plus convenable. Julie, poursuivit-elle, tandis que d’une main un peu agitée elle éparpillait sur le guéridon de mosaïque florentine une poignée de violettes tombées de leur coupe de cristal, Julie, descendez et priez M. Dalphon de m’envoyer un autre des apprentis, le moins impertinent, si possible.

Ainsi congédié, Luc revint lentement à l’entrepôt, un peu inquiet des suites de son incartade.

Pauline Maulère, restée seule, ne put s’empêcher de rire malgré son courroux.

« Il a du caractère, ce jeune prince, murmura-t-elle, il me plaît assez. »

Dès leur première rencontre, la distinction native, l’ombrageuse fierté du nouvel employé de son père l’avaient frappée ; aucun des jeunes gens qu’elle rencontrait dans son monde à elle ne possédait ces manières tantôt brusquement hautaines, tantôt apaisées et courtoises, qui formaient un singulier contraste avec l’humble position de Luc Aufranc.

Celui-ci, redescendu dans les régions inférieures où le courroux de Pauline venait de le bannir, ne put s’empêcher de raconter à M. Dalphon sa petite aventure.

— Je vais bien, n’est-ce pas ? dit-il en manière de conclusion. En moins de deux jours, je tiens tête au visiteur, au patron et à sa fille. Je finirai par me mettre à dos jusqu’aux chiens et aux chats de la maison.

— Ou bien vous apprendrez la philosophie qui consiste à faire les poings dans ses poches et à se taire sans murmurer, comme dans la chanson, répondit l’expéditionnaire avec un sourire. Mais je devine pourtant qu’on vous accordera votre franc-parler plus facilement qu’à d’autres.

La belle figure ouverte de Luc, son regard ferme et brillant, l’aisance de son maintien avaient certainement un charme captivant qui lui faisait pardonner les vivacités de sa parole.

Le soir approchait.

— Nous fermons ordinairement à sept heures, dit M. Dalphon en s’approchant de l’établi où Luc se tenait encore penché sur ses pierres ; mais ce soir j’ai à terminer une commission pressante et je n’irai pas souper avant huit heures.

— Pourrais-je vous aider ?

— Non, vous n’entendez rien encore à la fourniture. D’ailleurs, vous devez avoir besoin de vous étirer un peu ; la première journée est toujours pénible.

— C’est vrai, dit Luc ; j’ai des fourmillements tout le long de l’échine. Je me promènerai dans la rue en vous attendant.

Mais il avait compté sans la sémillante fille de chambre qui, dès la première minute de leur connaissance, avait ressenti pour Luc un vif intérêt. Comme il battait le pavé depuis longtemps et se demandait avec une certaine impatience si M. Dalphon n’allait pas bientôt paraître, il rencontra Julie accablée sous le poids de deux lourds paniers.

— Soyez obligeant, dit-elle, et prenez-m’en un. C’est un supplément de vaisselle que la tante de Madame nous prête pour le souper. Nous sommes pourtant bien fournis de tout, continua-t-elle en redressant d’un air glorieux sa petite tête de linotte ; mais un souper de cinquante couverts, à quatre services, et quand la cuisinière ne veut rien laver pendant le repas, c’est embarrassant, même dans les meilleures familles… Voulez-vous voir la chambre à manger ? poursuivit-elle quand ils atteignirent le palier du premier étage ; c’est moi qui ai arrangé la table et on dit que j’ai beaucoup de goût.

— Non, merci, répondit Luc en déposant sa charge sur la dernière marche de l’escalier.

— Et vous allez me planter ici avec mes deux paniers ? Vous êtes poli !… Apportez-les jusque dans la cuisine, s’il vous plaît.

Luc obéit d’assez mauvaise grâce.

— Vous verrez au moins le grand salon, fit la trop engageante soubrette en passant devant lui. Le jardinier l’a décoré que c’est un vrai paradis. N’ayez donc pas peur, Madame et Mademoiselle sont encore à leur toilette. Tout est déjà allumé ; un bal Cendrillon, vous savez, comme ça finit à minuit, ça ne peut pas commencer tard, autrement ça n’aurait que les deux bouts.

En même temps elle ouvrait l’un des battants d’une porte à grands panneaux, et Luc involontairement regarda.

Les stores de soie blanche étaient baissés derrière les lourds rideaux ; le lustre aux girandoles de cristal, les candélabres et les appliques en bronze doré étincelaient de mille lumières. Dans les angles de la vaste pièce et dans les embrasures profondes, des massifs de verdure s’élevaient comme des berceaux, formant de gentilles retraites où l’on serait bien pour chuchoter à deux derrière l’éventail. Une profusion de roses, gracieuses étrangères venues de Montreux ou de Cannes, remplissaient des corbeilles d’osier argenté et répandaient déjà leurs parfums que la chaleur décuplerait bientôt.

Devant la haute glace à biseau qui surmontait une console dorée se tenait Pauline Maulère, le dos tourné à la porte, agrafant ses bracelets. En moins d’une seconde, Luc vit bien des choses. Il vit qu’elle portait une robe d’un bleu léger, à longue traîne ; que son cou et sa gorge étaient blancs comme neige sous les dentelles vaporeuses qui les voilaient à demi ; il vit une rose-thé qui jouait à cache-cache sous les ondes de ses cheveux blonds, et un bouquet d’autres roses coquettement épinglé au corsage de satin ; il vit aussi se refléter dans la glace la petite main qu’il admirait.

Leurs yeux se rencontrèrent dans le miroir. Pauline ne tourna pas la tête, mais ses fins sourcils se levèrent un peu d’un air étonné, et Luc honteux, humilié de son indiscrétion involontaire, s’enfuit.

Tout le soir, il ragea mentalement contre sa mauvaise chance.

« Mlle Maulère se dira que je suis bien de mon village ; que quatre ou cinq bougies ont suffi à m’éblouir comme un pauvre niais de perdreau que je suis. Me faire attraper en flagrant délit d’espionnage à sa porte, les yeux écarquillés d’admiration et la bouche ouverte comme un pierrot, c’est par trop ridicule, c’est par trop vexant, c’est exaspérant ! »

Et il frappa du pied dans l’excès de son dépit.

— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda M. Dalphon en sortant à demi des profondeurs d’une armoire qu’il vidait pour la céder à Luc.

— Ce qui me prend ? c’est moi qui voudrais prendre quelque chose, ou quelqu’un, pour le chiffonner, le tortiller, l’émietter et finalement le lancer par la fenêtre. Ça me ferait du bien !

— Voici un vieux chapeau, dit M. Dalphon en lui présentant un couvre-chef tout aplati. Est-ce que ça pourrait suffire ?

Luc se mit à rire.

— C’est très sérieux, mon affaire, c’est même tragique, comme vous allez voir. Il faut que je vous la raconte. Ça m’étouffait pendant le souper, j’en avalais de travers. À moins que vous n’ayez assez de mes confidences ?…

— Allez toujours, répondit laconiquement son compagnon.

En narrant sa nouvelle aventure, Luc s’échauffa ; le sentiment d’humiliation revint, plus cuisant encore qu’à la première minute. Mais en même temps une blonde image se dressait devant lui au milieu de la lumière et des roses.

— Que pensera-t-elle de moi ? s’écria-t-il plein de dépit.

— Et qu’importe ce qu’elle pense de vous ? fit Dalphon calmement. Vous n’êtes rien pour elle ; elle ne doit rien être pour vous.

Mais l’orgueil froissé ne s’apaise pas si facilement.

Luc dormit à peine cette nuit, la première qu’il eût passée loin du toit paternel ; et tandis que sa mère priait pour lui, tandis que Claire le voyait passer dans ses rêves, lui ne songeait qu’à la brillante Pauline.

TROISIÈME PARTIE

Le lendemain de bonne heure, Dalphon engagea Luc à l’accompagner dans sa course matinale. Il craignait que le jeune homme, accoutumé à une vie active, ne se ressentît de passer subitement à des habitudes trop sédentaires. Puisque le hasard avait jeté dans son existence jusqu’alors solitaire de nouveaux devoirs avec une amitié nouvelle, il en acceptait joyeusement toutes les responsabilités et s’efforcerait d’être pour Luc un sage ami, un frère aîné.

La journée s’écoula sans orage. Luc prenait un réel intérêt à son travail, que son chef varia autant qu’il put, l’employant d’abord à un emballage, lui donnant ensuite à frotter des outils qu’on allait expédier.

Tout en maniant avec une adresse croissante le papier d’émeri, l’huile fine et les peaux chamoisées, Luc rêvait à sa future invention, à ses perspectives, à Claire, beaucoup aussi à la fille de son patron. Sans doute, après son intrusion de la veille, Pauline le considérait comme un indiscret, comme un rustaud sans manières, bon tout au plus à clouer des caisses au fond de l’entrepôt. Cette pensée humiliait prodigieusement l’amour-propre de Luc. Le jeune homme brûlait de se réhabiliter aux yeux de Pauline, mais comment ?

— J’irai ce soir à la maison, dit Luc à son chef quand l’heure de la fermeture approcha. Ne voulez-vous pas venir avec moi ? Ils seraient tous enchantés de faire votre connaissance.

— Vous croyez ? dit M. Dalphon avec un sourire peu convaincu. Ils pourraient bien me faire entendre le contraire si je leur gâtais leur premier dimanche. Non, non, ajouta-t-il, voyant que Luc allait insister, vous savez bien qu’aujourd’hui j’ai à rendre mes comptes au patron.

— Vous m’avez dit, fit Luc avec un peu d’hésitation, que le samedi vous soupiez en haut ; est-ce avec toute la famille ?

— Quelquefois, mais le plus souvent je suis en tête à tête avec le patron ; nous parlons affaires.

Luc poussa un léger soupir de soulagement. Malgré son affection pour son nouvel ami, s’il l’avait su en relations familières et sur un pied d’égalité avec Pauline, tandis que lui-même était traité de haut en bas, il n’eût pu se défendre d’un sentiment de jalousie.

À sept heures, il prit congé de Dalphon et passa à « l’immeuble », comme il appelait son nouveau domicile, pour y faire un petit paquet de quelques objets nécessaires à son expédition.

Les quarante francs de sa cousine lui avaient été fort utiles pour payer à l’avance Mme veuve Nicolet et la remplir ainsi d’une estime sans bornes envers le dernier venu de ses pensionnaires.

Luc avait aussi insisté pour que M. Dalphon permît qu’il partageât avec lui le loyer de sa chambre ; mais son hôte n’y avait pas consenti.

— Vous êtes en visite chez moi, avait-il dit, et d’ailleurs vous payerez en gaîté. C’est une monnaie dont je n’ai jamais surabondance.

En traversant la forêt qui lui était si familière, Luc siffla ou chanta tout le temps. Vers neuf heures, comme il allait sortir de l’arcade des branches et découvrir le toit de sa maison, la lune se leva, glaçant d’argent les prairies et remplissant d’une lumière opaline la petite combe endormie.

Au milieu du sentier qui glissait comme un blanc sillage parmi les herbes vaporeuses, Luc vit s’avancer deux femmes que son cœur reconnut de loin.

— C’est lui ! s’écrièrent à la fois deux voix joyeuses.

Il se hâta et mit un franc baiser sur la première joue qu’il rencontra. C’était celle de Claire.

— Ah ! pardon ! dit-il, feignant de s’être mépris.

— Nous avons calculé à peu près l’heure de ton arrivée, et nous venions à ta rencontre, dit sa mère. Écoute, voilà ton chien qui te salue aussi.

On entendait un faible aboiement dans la cour de la maison.

— Il te sentait en route, bien sûr, poursuivit Madeleine ; depuis un quart d’heure, il ne faisait que frétiller et s’agiter dans la cuisine. Il a fallu lui ouvrir la porte, et s’il n’est pas avec nous, ce n’est pas sa faute, mais celle de ses pattes.

Comme Luc approchait de la barrière, le fidèle animal poussa un hurlement de joie et vint en se traînant lécher les pieds de son maître. Tout son corps frémissait d’un plaisir passionné ; de petits jappements de bonheur s’étranglaient dans sa gorge.

— Voilà une convalescence qui a marché, dit Luc ; la prochaine fois, Lion me sautera aux épaules. Mais vous me donnez des nouvelles du chien et point de vous-mêmes.

Au moment d’entrer, il s’arrêta sur le seuil et y retint Claire un instant.

La pure lumière de la lune, enveloppant la jeune fille de sa blancheur rêveuse, mettait une paisible auréole sur ses cheveux cendrés, autour de son aimable visage, et faisait doucement rayonner ses yeux. En un instant, Luc oublia l’image élégante qui l’avait trop préoccupé, ses deux journées de vie citadine semblèrent reculer dans un lointain vaporeux comme un songe ; les idées familières reprirent sur lui leur empire, et, par une douce violence, chassèrent toute autre préoccupation.

— Ah ! qu’il fait bon se retrouver chez soi ! s’écria-t-il.

— Bien vrai ? fit Claire, tu n’es pas encore devenu grand seigneur, monsieur mon cousin ?

— Une chaumière et ton cœur ! répondit-il en riant.

Ils entrèrent dans la grande cuisine où un joli feu de bienvenue et le souper tout prêt attendaient le voyageur.

Louis Aufranc était sur le seuil, fort impatient de revoir son fils, bien qu’il n’en voulût rien témoigner. C’était pour entendre plus tôt ses récits qu’il restait à la maison ce soir, un samedi ! au lieu d’aller faire une partie de piquet et manger la fondue au fromage avec ses amis.

Il était aussi plus content de lui-même qu’il n’avait coutume, ayant travaillé assidûment depuis trois jours, soit à son établi, soit à la besogne de la ferme, en attendant qu’on eût découvert le petit domestique qui remplacerait Luc.

— Eh bien ! mon garçon, comment va ? demanda-t-il en tendant la main à son fils avec une cordialité inaccoutumée.

— Comme sur des roulettes, merci. J’ai eu toutes les bonnes chances, vous allez voir.

— Raconte bien en détail, au moins, dit Claire en s’asseyant sur une petite chaise basse, les mains jointes sur ses genoux, comme un enfant qui se prépare à écouter une histoire.

Tout en soupant de grand appétit, Luc narra donc par le menu les incidents des deux derniers jours. Cependant il garda le silence sur Pauline Maulère ; instinctivement, il craignait d’effleurer la blessure encore cuisante faite à son amour-propre. En revanche, il s’étendit longuement sur sa rencontre avec Dalphon Renaud, sur la bonté, l’obligeance, l’esprit organisateur et pratique de son nouvel ami.

— Comment est-il ? demanda Claire, voyons, décris-le.

— Il n’est pas beau, répondit Luc à regret ; il est très myope, ce qui lui donne l’air gauche, mais on l’oublie vite en lui parlant ; il n’y a que lui qui s’en souvienne, et ça le rend un peu sauvage.

— Pourquoi n’est-il pas venu avec toi ? dit Madeleine, nous l’aurions reçu de notre mieux pour le remercier de toutes ses bontés. Si je le voyais, je te recommanderais encore à sa direction, je lui expliquerais ton caractère…

— Et tu lui raconterais toute mon histoire, y compris ma rougeole et ma première dent, mon penchant pour les groseilles vertes et mes batailles avec le bovi de la Rosière, fit Luc en riant.

— Tes batailles avec le bovi, c’était bel et bon, dit son père d’un ton sentencieux, mais ne fais pas le tapageur à ta pension ; en ville, ce n’est pas le genre.

— Moi, s’écria Claire, j’aime Luc une fois de plus pour avoir su défendre son ami. Raconte-nous de nouveau cette histoire, veux-tu ?

Elle le regardait évidemment comme un héros et ne doutait pas que tous les ateliers de la ville ne fussent remplis du bruit de sa noble conduite.

En devinant cette admiration naïve, Luc se sentit presque honteux de lui-même. Ses ambitions lui apparurent bien sèches, ses désirs bien vides et orgueilleux, tandis qu’il les comparait à la tendresse dévouée de ces deux humbles cœurs de femmes.

La causerie se prolongea fort tard ; quand on se sépara, Madeleine voulut encore monter avec Luc dans sa chambre, sous prétexte de prendre du linge dans l’armoire, mais en réalité pour avoir un instant son fils tout à elle.

— Je ne sais, dit-elle en allant et venant de son pas léger, si tu as pris garde à Lion, ce soir. Il montre les dents quand ton père s’approche, et si sa faiblesse ne l’en empêchait, je crois qu’il lui sauterait à la gorge. S’il devient méchant, qu’en ferons-nous ?

— C’est embarrassant, dit Luc ; il ne m’est guère possible de le prendre avec moi en ville ; mais j’en parlerai à M. Dalphon.

Il avait la conviction très sincère que son ami possédait une clé d’or pour résoudre toutes les difficultés.

Ce fut un baiser de sa mère qui le réveilla le lendemain matin.

— Lève-toi, paresseux ! disait Madeleine, il est six heures, Claire est déjà toute prête, qui te propose d’aller ensemble à l’église des Brenets ; c’est une longue course, mais le temps est splendide, et après tes journées d’atelier, tu dois avoir besoin de te dégourdir les jambes.

— Viendras-tu aussi, mère ?

— Non, c’est trop loin pour moi et trop pénible, surtout la montée du retour ; d’ailleurs, j’ai le dîner à soigner. Mais ne pense pas à moi, nous aurons encore un bon bout d’après-midi à passer ensemble.

Claire, en fraîche toilette du dimanche, buvait une tasse de lait quand son cousin descendit à la hâte. Ses petites dents brillantes mordaient dans un gros morceau de pain bis ; d’une main elle relevait sa robe d’alpaga gris clair pour en préserver l’ourlet de tout contact avec le carrelage, montrant ainsi une bottine forte, mais soignée, un fin bas blanc et le bord festonné d’un joli jupon.

On voyait que sa marraine lui avait inculqué l’adage de nos grand’mères : « Tant vaut le dessous, tant vaut la femme. »

— Tu me prends donc pour ton chevalier aujourd’hui ? dit Luc joyeusement. Je serai prêt en un tour de main.

— Regarde, dit Claire lorsqu’ils se furent mis en route.

Elle balançait triomphalement un petit panier d’aspect mystérieux.

— C’est notre dîner ; nous ne serons pas de retour avant deux heures de l’après-midi, aussi aurons-nous un petit pique-nique en chemin ; nous nous amuserons, je te dis !

L’air avait encore toute sa matinale fraîcheur dans la gorge où s’enfonçait le sentier. Des églantines précoces souriaient déjà dans les buissons ; Luc en cueillit une, toute brillante de rosée, qu’il offrit à Claire.

— Mets-la dans tes cheveux, fit-il presque involontairement, en pensant aux roses qui ornaient la chevelure de Pauline. Non, pas là, c’est trop haut ; attends que je te montre : ici, presque sur le cou.

La tige d’églantine s’emmêla dans les boucles légères qui caressaient une petite oreille charmante ; Luc fut très long à démêler le nœud gordien.

— Là ! dit-il enfin, en plaçant la fraîche corolle purpurine dans un nid de blondes torsades où ses doigts s’enfoncèrent avec un secret plaisir ; c’est ainsi que les dames à la mode portent leurs fleurs.

— Tu es bien savant, dit Claire en tournant la tête ; qui t’a dit cela ?

Luc rougit involontairement, et une ombre passa dans les yeux limpides de sa cousine.

— Ah ! tu fais des cachotteries ! s’écria-t-elle en le menaçant du doigt avec une gaîté un peu forcée. Ou bien est-ce une histoire que tu me réservais à moi toute seule ? Ce serait gentil, cela.

— Je n’ai rien à cacher, Claire ; c’est une petite aventure que je voulais te dire seulement quand je me sentirais capable d’en parler sans dépit.

Et il lui raconta ses deux rencontres avec Pauline Maulère.

— Elle est donc bien belle ? demanda Claire sans lever les yeux, quand il eut fini.

— Belle ? non, je t’ai déjà dit que tu es dix fois plus jolie qu’elle ; mais elle a quelque chose qui ne se décrit pas, du cachet, du montant, comme ils disent en ville.

— Parle-moi de sa toilette, Luc ; je n’ai jamais vu une vraie robe de soirée comme il y en a dans les livres. Tu dis que c’était j du satin bleu pâle ?

Le ton de la jeune fille exprimait autre chose qu’une simple curiosité ; c’était une émotion presque douloureuse qui faisait ainsi trembler sa voix. Elle devinait que Luc était déjà séduit ; elle pressentait qu’il allait entrer sans elle dans un monde où la simplicité n’avait pas cours.

Luc sut lire cette crainte dans le regard de sa cousine.

— Oh ! fit-il avec un peu d’amertume, c’est par la porte de service que je vais chez le patron, moi, et tu vois que je n’ai pas battu en retraite d’une façon bien glorieuse. Bah ! tenons-nous à notre place, c’est le meilleur moyen de ne pas s’y faire remettre.

Ils cheminèrent quelque temps sans rien dire. Luc se reprochait d’avoir maladroitement jeté une ombre sur leur plaisir à tous deux.

— Je regrette de t’avoir raconté cette histoire, dit-il, mais ne veux-tu pas que je te dise tout, cousinette ?

Et comme tu seras jolie, poursuivit-il en s’animant, le jour où je pourrai te donner aussi une robe de satin ! Tu es blonde comme elle, tu porteras les mêmes couleurs, et chacun admirera ma petite rose des bois.

— Oh non ! s’écria-t-elle, Luc, je t’en prie ! Je ne suis pas faite pour ces belles choses.

— Eh ! bien, tu auras une petite robe gris-souris et nous demeurerons dans une petite maison sur la montagne, où personne ne viendra voir ma sauvage petite femme. Aimes-tu mieux cela ?

Et gaiement, avec l’heureuse élasticité d’esprit qui le servait si bien, il se mit à faire briller aux yeux de Claire les bulles coloriées et fragiles qu’il appelait ses projets d’avenir.

Le joli sentier qu’ils suivaient côtoyait maintenant la rivière au fond de la gorge où elle roulait ses eaux encaissées. Des hêtres et des sureaux croissaient sur la berge et s’inclinaient jusqu’à tremper leurs branches dans les petites vagues qui passaient en dansant. De gros blocs gris et moussus formaient comme des îlots au milieu du courant irrité qui les couvrait d’écume. Quand, par quelque caprice inexpliqué, le chemin s’élevait sur la pente, l’eau n’apparaissait plus que comme un vague scintillement dans la profondeur, mais la rumeur sourde de ses nombreuses cascades la trahissait encore.

En deux ou trois passages dangereux, le sentier était bordé d’un garde-fou, sur lequel les deux cousins s’accoudèrent pour contempler longuement un spectacle qu’ils connaissaient depuis leur enfance, mais dont leurs yeux n’étaient jamais rassasiés.

Dans ces gorges où la lumière se concentre, elle éclate et rayonne avec une gloire radieuse, des contrastes éblouissants, des teintes presque méridionales. Elle tombe en pluie d’or à travers la feuillée légère, elle glisse sur l’eau en flèches étincelantes ; elle fait sourire les grands rochers gris et voile le lointain d’une vapeur blonde qui est une caresse pour le regard. Au printemps, quand la rivière gonflée remplit son lit, quand le tendre feuillage frémit partout sous la lumière, le sentier de Moron est un des plus charmants qu’on puisse parcourir.

— Déjà, fit Luc, quand ils arrivèrent aux forges qui s’élèvent sur le bord du courant. Es-tu fatiguée, Claire ? Prends mon bras, veux-tu ?

C’était une faveur qu’il n’avait pas osé lui demander plus tôt, quand le nuage de tout à l’heure assombrissait encore sa gaîté ; mais elle avait repris maintenant sa joyeuse confiance, et son rire éclatait aussi frais que le chant des pinsons.

À quoi bon répéter leur entretien ? Vous qui avez vingt ans, vous le devinerez sans peine, et les gens raisonnables hocheraient la tête à tant de folies.

Du Saut du Doubs, le sentier monte au-dessus des grands bassins majestueux où la rivière se repose à l’ombre. Claire, un peu lasse maintenant, s’appuyait plus fort sur le bras de Luc.

— Si tu veux, dit son cousin, je te ramènerai par eau ; nous prendrons une barque au Pré-du-Lac.

En cet instant un son harmonieux de cloches leur parvint comme un soupir, puis en une bouffée d’accords que le vent éparpilla.

— Dépêchons-nous, s’écria Claire, nous n’avons plus qu’un quart d’heure. Et notre panier, qu’en ferons-nous ? ajouta-t-elle avec une subite alarme.

— Il viendra à l’église avec nous ; si le pasteur le remarque du haut de la chaire, il comprendra notre position. Chacun mange, allons donc ! ça se fait dans les meilleures familles, comme dirait Mlle Julie.

— Ce serait inconvenant, fit Claire, très choquée.

— Eh bien ! trouvons autre chose.

Comme ils arrivaient par une dernière rampe très abrupte à l’endroit où le sentier rejoint la grand’route, Luc cacha le précieux panier dans un fourré où l’on pénétrait à grand’peine.

— Bien fin qui le découvrira ! s’écria-t-il tout triomphant. Je l’ai mis entre deux grosses pierres et les épines des églantiers montent la garde à l’entour.

Les cloches faisaient entendre leur dernier tintement prolongé comme un appel, quand Luc et sa cousine gravirent les marches de la petite église, blanche et souriante au milieu des marronniers fleuris.

Tandis que la jeune fille allait s’asseoir non loin de la chaire, Luc montait dans la galerie et cherchait à se recueillir. La musique lente des cantiques calma peu à peu ses esprits échauffés ; mais il ne put s’empêcher de chercher du regard au fond de la nef certain chapeau de paille garni de dentelles blanches qui l’intéressait plus que tous les chapeaux passés, présents et futurs.

Comme il venait de le découvrir et se préparait à en détourner héroïquement les yeux, il vit tout à coup la main de Claire se porter brusquement à ses cheveux, y chercher l’églantine oubliée et enfermer précipitamment la pauvrette entre les feuillets de son livre de cantiques.

Luc ne put s’empêcher de sourire, car la joue de la jeune fille, que l’aile de son chapeau lui laissait entrevoir, était devenue plus rouge que le feu.

Cependant il chassa de son esprit les distractions voltigeantes pareilles aux mouches qui tourbillonnaient au soleil, derrière les vitraux de l’église, et il suivit tout le service dans un vrai recueillement.

Claire s’imagina bien une ou deux fois que des maraudeurs, ayant découvert le panier, faisaient bombance à leurs dépens ; mais la figure grave de son cousin, vers qui elle leva les yeux à la dérobée, lui fit honte de ces pensées étrangères à la sainteté du lieu.

— Attends-moi, chuchota Luc à son oreille, quand il la rejoignit près de la porte à l’issue du service.

Elle le regarda s’éloigner à grands pas, et tout en se promenant sous les marronniers de la terrasse, tout en admirant leurs thyrses roses dans l’épaisseur du feuillage, elle ne pouvait se défendre d’une certaine inquiétude à l’égard du dîner. Mais bientôt le retour de Luc la rassura.

— Complet ! fit le jeune homme en soulevant le couvercle du panier. Descendons au Pré-du-Lac maintenant.

Ils traversèrent ce charmant village des Brenets, le plus riant, le plus fleuri, le plus coquet qu’on puisse imaginer, puis enfilèrent un chemin bordé d’aubépines et de houblon qui les conduisit en peu d’instants au bord de la rivière.

— À propos ! dit Luc avec malice, et ton églantine ? tu l’auras perdue en route.

— Imagine, dit Claire tandis que la même rougeur montait encore une fois à ses joues, imagine que j’avais oublié de l’ôter avant d’entrer à l’église ; j’y ai pensé juste avant le sermon. J’espère que personne ne l’a remarquée. Tu ris, méchant ! tu le savais ? pourquoi ne me l’as-tu pas rappelé à temps ?

— Mais elle t’allait très bien, cette pauvre petite rose.

— À l’église ! songe donc !

— Tu as un tas de préjugés. Je vois bien des demoiselles qui enguirlandent leur chapeau de roses artificielles aussi grosses que des choux pommés. Une petite églantine prise à la haie ne saurait offenser personne… Ah ! voici un batelier qui a l’air bon enfant. Adressons-nous à lui.

Plusieurs barques étaient amarrées sur la grève, attendant les amateurs de navigation. Luc s’entendit avec leur gardien, qu’il connaissait pour l’avoir rencontré à la pêche, et choisit une jolie embarcation à quille plate, moins rapide, mais plus sûre que les loquettes.

Il promit de l’amarrer solidement près du Saut et d’avertir l’hôtelier qui la renverrait dans l’après-midi avec une cargaison de promeneurs.

Claire monta lestement dans le bateau. Mais pour aller s’asseoir à l’avant, il fallait enjamber les rames et un banc placé en travers ; le léger mouvement de la barque fit chanceler la jeune fille ; sans la main de Luc, elle serait tombée.

— Relève ta robe, lui dit-il en riant ; tu vas t’y prendre le pied et faire un autre malheur. Voyons, n’aie pas si grand’peur de montrer ta bottine ; on en porte dans les meilleures familles !

— Qu’est-ce que tu entends par là ? fit Claire en trempant le bout de ses doigts dans l’eau que la rame frappait à coups réguliers. C’est la seconde fois que tu dis cela.

— Ma chère, tu ne sais pas encore ce que c’est qu’une scie d’atelier ? Au fait, on peut te pardonner ; je ne le sais que depuis deux jours. Une scie est une plaisanterie, si tu veux, mais elle a sur les autres genres un avantage : plus on la répète, plus elle devient excellente. C’est économique, tu vois ; ça met l’esprit à la portée des plus petites bourses. On en édite, de ces scies, une ou deux par semaine ; elles font la ronde des ateliers et reviennent revues et corrigées à leur inventeur. Les apprentis les ramassent pour se donner l’air grands garçons. Hier, comme je demandais à ce singe d’Ernest s’il avait vu la boîte de rouge à polir, il m’a répondu : « Elle vient de passer avec un parapluie sous le bras. » C’est bête, n’est-ce pas ? mais c’était la scie en vogue, et quand on n’a rien de mieux à faire, on en rit.

— Tu es bien aise, je crois, dit Claire, d’avoir changé ton genre de vie. Tu es plus gai qu’autrefois. J’en suis heureuse pour toi, Luc.

Nonchalamment appuyée contre le dossier du banc, les yeux pleins de sourires et les lèvres entr’ouvertes, elle offrait l’image du plus gracieux contentement.

Leur barque glissait sur la nappe tranquille de la rivière, qui s’élargit en cet endroit comme un lac. Sur la pente verdoyante se groupait le joli village qu’ils venaient de quitter, et du milieu des ombrages montait la flèche élancée de son bijou d’église. Plus loin, la rivière déroulait ses méandres d’argent au milieu des prairies ensoleillées.

Mais quelques coups de rame encore, et tout change. Des rochers austères, s’élevant à plus de cinq cents pieds, plongent à pic dans les eaux profondes et enceignent d’une formidable muraille les bassins où l’onde verte semble dormir. Leurs crêtes déchirées se profilent sur le ciel en contours parfois étranges, où l’œil croit distinguer tantôt la forme gracieuse d’une mère penchée sur son enfant, tantôt quelque gigantesque profil, celui de Calvin, de Louis-Philippe ou de Napoléon étendu sur un mausolée grandiose.

Les lignes de ce cirque majestueux, obliquement affaissées et brisées, semblent raconter un prodigieux cataclysme. À des hauteurs où le regard atteint à peine, les roches laissent voir encore la trace des eaux tumultueuses qui montèrent jusque-là comme pour prendre le ciel d’assaut.

Par un contraste charmant avec ces beautés sauvages, une petite pelouse descend en pente douce du pied des rochers, au tournant de l’un des bassins. Fraîche et riante, elle semble un coin d’idylle dans un poème sévère.

Claire sourit en l’apercevant.

— Débarquons là-bas, dit-elle à Luc. Nous y dînerons plus à l’aise que dans le bateau.

Un léger coup d’aviron les fit aborder. Ils choisirent l’endroit le plus frais pour s’y asseoir, et Claire déballa les vivres.

— Nous jouerons tout à la fois aux Robinsons et à la dinette, fit-elle d’un air enchanté, je t’avais bien dit que nous nous amuserions !

— Il y avait un autre jeu que nous aimions beaucoup autrefois, dit Luc en s’étendant sur le gazon, c’était le jeu du petit mari et de la petite femme. T’en souviens-tu, Claire ?

Elle rougit et détourna la tête.

— Veux-tu des œufs ou du jambon ? demanda-t-elle pour couper court à toute effusion sentimentale.

Une barque qui passait les héla pour leur souhaiter bon appétit, puis glissa hors de vue. Les vibrations de la voix s’éteignirent dans l’air en même temps que s’effaçaient les ondulations du sillage, et sur la grande nappe verte se referma le silence. En prêtant l’oreille, on entendait cependant le léger clapotis de l’eau et le vol d’un oiseau qui frôlait de l’aile les buissons accrochés aux flancs des roches perpendiculaires.

— J’ai un appétit de naufragé ; c’est tout à fait dans l’esprit de la situation, dit Luc en faisant une brèche énorme dans la tranche de jambon rose et appétissante que sa cousine venait de lui passer. Mais toi, Claire, tu n’as pas faim ?

Pour se garantir du soleil et du scintillement pres-qu’intolérable de l’eau, Luc tournait le dos à la rivière. Sa cousine s’était accoudée dans l’herbe en inclinant sur sa joue l’aile souple de son large chapeau de paille, qui lui dérobait ainsi tout un côté de la vue.

Riant et causant, ni l’un ni l’autre ne vit que la barque, trop négligemment tirée sur le bord, était battue à l’arrière par un remous incessant et se mettait tout doucement à flot. Elle vogua bientôt et dériva très vite, car le courant était assez fort à ce tournant de rochers.

Comme elle filait de l’air le plus innocent du monde et allait disparaître à l’angle du promontoire, Luc se retourna brusquement. Il eut juste le temps d’apercevoir l’extrémité de sa quille peinte en gris et bleu, que le flot souleva doucement et emporta.

Claire poussa une exclamation désolée.

— Je la rattraperai bien, la coquine ! s’écria Luc en se préparant à ôter ses souliers.

— Je ne veux pas ! dit Claire qui devint toute pâle. L’eau est très profonde, très froide. Luc, ne fais pas de folies !

— C’est que la situation n’est pas commode, dit-il en se prenant le menton dans la main. Nous voici Robinsons pour tout de bon. Moi, je trouve que ça ne manque pas de piquant, mais la chaleur de midi pourrait te donner la migraine. Tiens, voici un angle de rocher où tu trouveras un peu d’ombre ; viens t’y asseoir. Ordinairement, quand on s’établit Robinson, on rencontre un baobab qui vous sert de parasol ; ici, il n’y a pas même un champignon. Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a, ma petite Claire ? Tu prends l’aventure au tragique ?

Elle détourna la tête pour cacher à Luc ses lèvres qui tremblaient et ses yeux gros de larmes.

— Oh ! s’écria-t-elle, pourquoi t’ai-je proposé de dîner ici ? Comment allons-nous en sortir, à présent ?

— Mais c’est bien simple. La première barque qui passera va nous rapatrier.

— Comme on va se moquer de nous ! fit-elle en cachant son visage dans ses mains. Va-t’en ! s’écria-t-elle comme il se penchait pour la consoler. Va-t’en ! ne me parle pas !

Très surpris de cette véhémence, Luc se retira à l’autre bout de la petite plage, et faute de meilleure distraction, il reprit son dîner interrompu.

Claire lui tournait le dos, partagée entre une violente envie de pleurer, et une envie de rire non moins vive. Dans une situation aussi absurde que la leur, elle jugea que le plus sage parti était de bouder, et son instinct féminin la conseilla juste.

La voyant si maussade, Luc ne fut nullement tenté de donner à l’incident un tour sentimental.

« Ce n’est pas un tête-à-tête, pensa-t-il ; c’est un dos à dos. A-t-on jamais vu des naufragés, même des naufragés d’eau douce, se bouder sur leur écueil ? Enfin, si c’est le goût de Claire ! »

Et il se mit à lancer sur l’eau des cailloux plats pour les faire ricocher.

Tout à coup il poussa une exclamation, sauta sur ses pieds et se mit à agiter furieusement son chapeau.

— Hé ! de la barque ! ohé !

Une légère embarcation venait de paraître à l’entrée du bassin, mais longeait l’autre rive ; elle filait grand train, ne portant que trois personnes, le batelier et deux passagers.

Tandis que Luc se livrait à une étonnante pantomime pour exposer les embarras de leur situation, le rameur, ses deux avirons hors de l’eau, semblait hésiter. Mais la jeune dame assise à l’avant se pencha, fit un geste, et la barque, virant de bord, se dirigea vers la petite plage.

— Claire ! fit Luc en laissant tomber ses deux bras, c’est mon patron et sa fille !

Entièrement accablé par cette nouvelle malice du sort, il s’assit sur une grosse pierre et attendit que sa destinée s’accomplit.

Les yeux malicieux de Pauline Maulère l’avaient reconnu de loin et sourirent de son air déconfit.

« Quel joli groupe amoureux ! pensa-t-elle. On dirait un chien et un chat réfugiés sur la même épave. »

Cependant le bateau abordait.

— Voyons, voyons, Aufranc, qu’est-ce qui se passe ? demanda M. Maulère en soulevant son chapeau pour saluer Claire.

— Nous étions descendus ici pour dîner, mais notre barque nous a faussé compagnie. Le courant l’a emportée, elle doit être au Saut maintenant.

— Quelle négligence, saperlotte ! exclama M. Maulère. Vous êtes responsable de cette barque. Si elle s’est fracassée contre les rochers, ou bien si elle a filé vers la chute, comment indemniserez-vous le propriétaire, mille… ?

— Pardon, interrompit Luc, mais la chaleur incommode ma cousine. Si vous vouliez bien la prendre avec vous jusqu’au Saut, je vous serais très obligé.

Les yeux de Pauline s’étaient fixés sur Claire avec un intérêt bienveillant.

« Sans doute la cousine au muguet, pensa-t-elle. Moins campagnarde que je n’aurais cru. Elle est même fort jolie, c’est incontestable. »

Son père tendit la main à la jeune fille et lui aida à s’embarquer. Luc restait immobile, bien résolu à ne pas solliciter pour lui-même la faveur du sauvetage. Cependant le batelier n’attendait plus qu’un signal pour donner le premier coup de rame.

— Tu ne viens pas, Luc ? dit Claire timidement.

— Mais oui, venez donc ! fit M. Maulère avec un froncement de sourcils impatient. Qu’est-ce que c’est que ces façons ? Nous sommes pressés.

Claire s’étant assise sous l’égide de M. Maulère, Luc prit place à côté de Pauline.

— Il faut avouer, dit celle-ci en s’adressant gracieusement à Claire, que nous sommes arrivés à propos, mademoiselle, pour vous épargner une station plus longue dans votre presqu’île déserte.

— Oh ! répondit Claire froidement, à cette heure-ci, les barques n’auraient pas manqué. Tenez, en voici une qui nous aura bientôt rejoints.

En effet, un bateau plus rapide que le leur tournait en cet instant le promontoire et allait entrer dans leur sillage. Luc s’en voulait à mort d’avoir hélé la première embarcation venue sans en reconnaître préalablement les passagers.

— Que je suis étourdie ! fit tout à coup Pauline. J’aurais dû vous offrir ma place, mademoiselle. Vous avez le soleil dans les yeux.

Claire recevait en effet en plein visage l’éblouissant rayonnement du soleil et de l’eau. Elle abritait ses yeux de la main contre cet éclat trop vif, tandis que Pauline se blottissait confortablement sous son grand parasol doublé de soie rose. Cependant Claire refusa d’un ton froid.

— Ne vous dérangez pas, dit-elle. Le soleil ne me gêne aucunement.

— Cependant, insista Pauline avec obligeance, vous seriez mieux ici. Et puis, le rayonnement de l’eau gâte le teint, vous savez.

— Oh ! dit Claire, en fait de teint, je n’ai rien à perdre.

— Certes, interrompit galamment M. Maulère, le rose de vos joues est bon teint, je parie.

Les deux jeunes filles rougirent à la fois, Claire de confusion, Pauline d’un léger dépit.

Elle se savait trop pâle et enviait cette belle teinte de pâquerette qui couvrait les joues de Claire. Cependant, en regardant Luc à la dérobée, elle crut voir que les roses blanches de la ville avaient autant de charme pour lui que son petit œillet de cousine, comme elle appelait Claire faute de savoir son nom.

Ce petit œillet de cousine se sentait fort malheureux. Claire étudiait Pauline, comme les femmes s’étudient entre elles, avec une pénétration jalouse. Son élégance la séduisait tout en l’irritant. Elle essayait de se la représenter en robe de satin ciel, des roses dans les cheveux, telle enfin que Luc l’avait décrite.

« Quel joli pied, quelle toute petite main ! » soupirait Claire, tandis que son regard glissait discrètement du poignet fin de Pauline, cerclé d’un bracelet d’argent niellé, jusqu’à la pointe de son soulier de chevreau piqué de blanc.

Involontairement elle cacha sa forte bottine sous l’ourlet de sa robe d’alpaga, et compara ses mitaines de filet aux longs gants de Suède qui semblaient moulés sur les mains de son élégante voisine.

Sans qu’elle y songeât, les paroles d’une fable qu’elle récitait quand elle était toute petite lui revinrent à l’esprit :

 

Un pauvre petit grillon,

Caché dans l’herbe fleurie,

Regardait un papillon…

 

Elle leva les yeux vers Luc. Il regardait aussi le papillon.

Cependant Pauline se repentait d’avoir cédé à un léger mouvement d’humeur, de l’avoir montré peut-être.

— Décidément, reprit-elle en posant la main sur le bras de Claire, vous êtes trop mal de ce côté-là. Changeons.

Et sans attendre de réponse, elle se leva vivement, ce qui dérangea l’équilibre du bateau. Elle trébucha et poussa une exclamation en étendant la main pour chercher un point d’appui. Luc sentit la barque s’incliner violemment ; il crut que l’imprudente allait passer par-dessus bord.

— Prenez garde ! s’écria-t-il en saisissant avec force cette petite main qu’il n’avait jamais touchée.

Mais Pauline se dégagea froidement.

— Merci, dit-elle en s’asseyant sur le banc opposé. J’ai le pied plus sûr que vous ne croyez.

Claire prit sans mot dire la place qu’on lui cédait. Son cœur était gros de sanglots ; mais ses yeux restèrent secs, car pour rien au monde elle n’eût voulu montrer son chagrin jaloux.

— Vous êtes mieux comme cela, n’est-ce pas ? dit Mlle Maulère avec un sourire. Cette promenade sur l’eau est délicieuse. Mais le soir, quand les étoiles se mirent dans la rivière, c’est encore plus charmant. Vous vous promenez quelquefois sur l’eau au clair de lune ?

— Non, dit Claire. Je n’ai pas le temps d’être sentimentale.

— Vraiment ? Mais c’est que je n’en crois rien, savez-vous ?

— Vous avez tort, mademoiselle, dit Luc gravement. Il faut toujours croire ce que dit ma cousine.

— Ah ! j’aurais dû le deviner, répondit Pauline. Ses yeux sont comme deux miroirs de vérité, on y lit toutes sortes de choses. Cependant, poursuivit-elle, j’ai appris, – ne me demandez pas comment, – que le premier muguet de l’année vous est toujours consacré. C’est charmant, cela ; vous voyez bien qu’on a le temps d’être poétique chez vous tout comme ailleurs.

Claire rougit. Chaque mot de Pauline lui semblait cacher une intention railleuse, et son irritation allait peut-être éclater, quand ses yeux se fixèrent tout à coup sur la rive voisine.

— Regarde, Luc, notre barque ! s’écria-t-elle en indiquant du doigt une petite anse que les rochers enserraient comme un port en miniature, et au fond de laquelle se balançait un joli bateau peint en gris et bleu.

Le courant l’y avait porté, et sa proue s’étant mise en travers l’y retenait.

« Arche de la délivrance ! » soupira Claire.

M. Maulère prit la parole.

— Encore un transbordement ! grommela-t-il. Pas tant d’histoires ! Nous allons prendre votre barque à la remorque et continuer notre route sans autre retard.

Claire espérait que Luc répondrait pour elle, mais il se tut.

— Merci, dit-elle enfin. Je crois que nous ferons mieux de vous quitter ici.

— Très bien. Batelier, virez à droite, fit M. Maulère d’un ton raide.

Pauline parut surprise et un peu choquée. Elle répondit par un léger signe à l’adieu de Claire et n’accorda pas même un regard au jeune homme.

— Tu aurais préféré rester avec eux, dis ? demanda Claire à son cousin, quand l’autre bateau se fut éloigné à grands coups d’aviron.

— Moi ? non, je n’y tenais pas. Seulement, il me paraît que ce grand empressement à les quitter n’est peut-être pas très poli.

Claire ne répondit rien, mais de grosses larmes que ses paupières gonflées ne pouvaient plus retenir, roulèrent tout à coup et tombèrent brûlantes sur ses mains.

— Sois donc raisonnable ! s’écria le jeune homme un peu vexé. Je ne te reconnais pas aujourd’hui, Claire ! Toujours entre le soleil et la pluie, comme un vrai jour d’avril. Voyons, mignonne, poursuivit-il en laissant les rames, dis-moi ce qui t’a peinée.

— Ô la méchante ! la méchante ! s’écria Claire entre ses sanglots. Et toi qui l’admires ! comment peux-tu ?…

— Mlle Maulère ?… fit Luc surpris. Je l’admire… voilà ! Elle a du piquant, et puis, elle est distinguée.

— Non, elle ne l’est pas, et tu n’y entends rien, dit Claire en essuyant soudain ses larmes. Moi, je la trouve impertinente.

— Mais ne crois-tu pas, hasarda Luc, que tu t’es montrée un peu trop susceptible ? Tu as pris de travers tout ce qu’elle te disait, quoique son intention fût aimable.

— Ô Luc, que tu es donc peu perspicace ! Quand elle s’est levée, tu n’as pas vu que ce faux pas, ce cri, cette main qu’elle tendait, tout cela était de la comédie ? Elle a voulu te donner la chance de faire quelque bêtise.

— Claire ! interrompit Luc sérieusement fâché.

— Si tu n’avais pas bougé, elle aurait été bien déçue, va ! mais sa petite invention a réussi ; tu lui as serré le poignet en devenant tout pâle.

— Fallait-il donc la laisser tomber à l’eau ? Claire, tu es féroce !

— Elle ne serait pas tombée, sois sans crainte. Ah ! Luc, tu ne connais pas ces ruses !

— Toi-même, tu ne devrais pas les soupçonner ! répliqua-t-il.

— Je les devine, parce que je suis femme, dit Claire en haussant les épaules.

Tous deux se turent, bien que l’orage grondât encore. Luc, avec raison, trouvait sa cousine fort injuste. Claire se disait que Luc ne ménageait pas assez ses légitimes susceptibilités.

« Mais, pensa-t-elle avec une douloureuse amertume, quel droit ai-je à me montrer jalouse ? Il est libre, c’est moi qui l’ai voulu. »

Les yeux baissés, le cœur gros, elle luttait contre son chagrin, tandis que Luc ramait avec véhémence et cherchait à prendre un air indifférent. Tous deux se sentirent soulagés en voyant s’ouvrir le dernier bassin et les maisons du Saut paraître sur la rive.

— Irons-nous à la chute ? demanda le jeune homme quand ils abordèrent.

— Non, non ! répondit Claire en détournant la tête pour cacher ses yeux rougis, tandis qu’un batelier s’avançait et tirait leur barque sur le sable.

— Tu n’es pas fatiguée au moins ? Veux-tu que nous nous reposions ici un moment ?

— Non, merci. Partons. J’ai un peu mal à la tête ; je me laverai le visage à la première source que nous trouverons.

Luc la considérait avec inquiétude, mais il n’ajouta rien, et tous deux reprirent le sentier qu’ils avaient parcouru si allègrement le matin.

Cependant le jeune homme n’y put tenir longtemps. Sa nature ouverte et cordiale avait toute brouille en horreur. Il crut qu’il suffirait de souffler sur ces nuages pour les dissiper.

— Claire, dit-il en lui prenant la main, ne boudons pas, veux-tu ?

— Je ne boude pas, j’ai bien trop de chagrin pour ça, fit-elle sans lever les yeux.

Luc ne trouva rien à répondre. Il continua sa route en sifflant distraitement du bout des lèvres.

— Raisonnons, fit-il au bout d’un moment, comme si l’on avait jamais consolé une femme en raisonnant avec elle. Ton chagrin, vois-tu, c’est pure affaire d’imagination, ou de sensibilité trop vive, si tu veux. Peut-être aussi que c’est la migraine…

Claire fit un mouvement de protestation indignée.

— Le soleil était trop chaud, poursuivit Luc. Et puis la fatigue, un petit brin de contrariété, tout ça t’a agacé les nerfs.

— Je n’ai pas de nerfs ! déclara la jeune fille en s’essuyant les yeux d’un air résolu. Je ne verserai plus une larme puisque tu traites mon chagrin de caprice ou de migraine. Ah ! si pourtant tu voulais comprendre ! murmura-t-elle d’une voix soudainement émue, tu aurais vite trouvé ce qu’il faut dire pour me consoler.

— Ma chère petite Claire, s’écria Luc, devinant enfin ce qu’il avait été si long à découvrir, j’aime ma petite rose des bois mieux que tout au monde.

— Vrai ? demanda Claire en lui prenant les deux mains pour le regarder bien en face.

— Très vrai. Et si…

— Oh ! n’ajoute rien ! s’écria-t-elle. La paix est faite, et tu ne seras plus jamais méchant, n’est-ce pas ?

— Je le promets, dit Luc, pourvu qu’on veuille bien m’instruire de ce qu’on entend par méchant.

— Le voilà qui recommence ! s’écria Claire. Tiens, parlons d’autre chose.

Ce fut leur première querelle d’amoureux. Luc eût désiré un traité de paix plus logique, oubliant que la logique n’a rien à voir dans ces affaires-là. Il entendit Claire réprimer encore une ou deux fois un léger soupir.

« Ma mère saura mieux que moi calmer ce pauvre petit cœur », pensa-t-il avec raison.

Madeleine attendait les deux voyageurs avec impatience.

— Voilà une heure que je vous espère ! s’écria-t-elle en les accueillant sur le seuil de la cour. Vous devez être affamés, pauvres enfants, car vous aviez dans votre panier juste de quoi mettre sous une dent. Entrez vite, vous me raconterez vos aventures.

Heureux ceux qui trouvent à leur porte une voix chérie pour leur souhaiter la bienvenue, un sourire aimé, une sympathie déjà prête qui devine beaucoup et questionne peu !

Claire entoura de son bras le cou de sa marraine et l’embrassa sans rien dire. Madeleine, un peu surprise, caressa les cheveux de la jeune fille, puis l’éloigna d’elle doucement. Elle vit des traces de larmes sur ses joues.

— Quand vous serez un peu restaurés, dit-elle en cachant une légère inquiétude, nous irons nous asseoir sous les sapins et nous aurons une bonne causette de dimanche. Le père est sorti, mais il m’a promis de rentrer de bonne heure. Tu ne retournes pas en ville avant demain matin, mon garçon ?

— Non, mère, si tu veux me garder, et si Claire n’est pas trop pressée de me voir partir, ajouta-t-il.

Madeleine regarda la jeune fille avec étonnement, mais sourit bientôt. Elle aussi savait lire dans les yeux de Claire.

L’éminence qui dominait la maison était couronnée d’un beau groupe de sapins que Claire et Luc chérissaient comme des amis d’enfance. Trois d’entre eux surgissaient de la même souche puissante et montaient droits et fiers, étendant leur vaste ramure, leurs branches rugueuses chargés de cônes tout luisants de résine.

Combien de fois Claire avait-elle cueilli leurs jeunes pousses tendres, ou les « pivettes » rondes et rouges qui ressemblent à des fraises et répandent dans l’air une fine poussière de pollen ! En automne, quand Luc gardait les vaches sur la pente du pré, lui et sa cousine s’étaient amusés bien des fois à jeter des cônes mûrs dans leur feu de berger et à les voir éclater en pétillant comme un feu d’artifice. Ensemble, ils avaient épié l’écureuil qui logeait à la cime de l’un des sapins. Claire avait poussé des cris en voyant Luc se hisser à califourchon sur l’une des grosses branches pour s’y balancer agréablement entre ciel et terre.

Les racines moussues formaient des dossiers commodes. Luc y avait arrangé des sièges de gazon avec de grosses pierres pour marchepied. Chaque dimanche, pendant la belle saison, Madeleine venait s’y asseoir.

On ne découvrait de là qu’un horizon borné, une prairie, un toit gris, des pentes boisées ; mais l’humble femme aimait la poésie intime de ce coin de paysage, tranquille et solitaire comme une vie cachée.

Ils restèrent tous trois longtemps silencieux cet après-midi-là. Claire essayait de ressaisir, pour les juger, ses impressions si vives du matin, mais elles s’évanouissaient entre ses doigts comme des fumées et la jeune fille commençait à craindre d’avoir cédé à un accès de jalousie parfaitement déraisonnable et injuste.

Sur ce point, l’opinion de Luc était fixée, mais il ne hasarda aucune allusion dangereuse.

Madeleine disait parfois que toute brouillerie ressemble au chiendent : si on lui laisse pousser des racines, il n’est pioche ni charrue qui puisse l’extirper complètement. Afin de détruire au plus vite cette mauvaise herbe que le vent avait semée, elle dit doucement à Claire :

— Gageons que tu n’as pas encore raconté à Luc comme quoi tu es en train de devenir savante pour lui faire honneur.

Claire mit un doigt sur sa bouche d’un air de reproche.

— C’était un secret, fit-elle.

— Quoi donc ? demanda Luc avec empressement, charmé d’éloigner l’entretien du terrain dangereux.

— Elle s’est mis en tête, cette petite, d’apprendre l’orthographe. Elle a déniché tous tes vieux cahiers, tes grammaires ; comme toi dans le temps, chaque soir elle s’y plonge. Moi, je dicte les thèmes. Il y a des endroits qui nous donnent bien du mal, je t’assure. Nous aurions besoin de toi pour éclaircir les affaires.

— Non, dit Claire, en secouant la tête, il nous donnerait des distractions. D’ailleurs, ajouta-t-elle avec un peu d’amertume, il vaut mieux qu’il reste là-bas ; il y apprend aussi bien des choses nouvelles.

— Ne le regrette pas, filleule, dit Madeleine de son ton doux et grave. Quand il aura beaucoup vu, beaucoup appris, il saura mieux pourquoi il nous aime.

QUATRIÈME PARTIE

Luc Aufranc songeait, le coude appuyé sur son établi. On était au vendredi soir, et de toute la semaine il n’avait pas aperçu Pauline Maulère.

Un sentiment d’irritation, cuisant comme une brûlure, lui était resté de leur dernière rencontre. Il s’imaginait que Claire et lui avaient joué un rôle ridicule ; il en voulait à sa cousine d’avoir montré une jalousie de mauvais goût. Il évitait la fille de son patron, le frou-frou de sa robe l’eût fait fuir. Se figurant que Pauline Maulère l’avait pris en grippe, il s’occupait d’elle beaucoup plus qu’il n’eût fallu.

Cette seconde semaine de vie citadine lui avait semblé plus pénible que la première ; la fièvre de l’installation une fois calmée, il était tombé dans la banale monotonie d’un travail aussi régulier et moins salubre que celui des champs. Il essayait d’y prendre intérêt ; cependant, tandis que ses mains vaquaient machinalement à leur besogne, son esprit s’égarait souvent dans une vague rêverie.

Dalphon Renaud voyait bien ces distractions. Parfois sa main touchait légèrement l’épaule de Luc. Le jeune homme tressaillait alors et revenait à regret de son excursion lointaine.

— C’est à votre invention que vous rêvez ? lui demandait son chef en souriant.

Car Luc avait confié à Dalphon ses projets ambitieux, et l’on était convenu que le premier qui aurait une bonne idée en ferait part à l’autre.

— Je vous céderais la mienne à très bas prix, disait Dalphon Renaud en souriant. Si par malheur je faisais une invention, j’en serais bien embarrassé. Je ne suis pas un homme pratique.

— Non, vous n’êtes pas un homme pratique, dans un certain sens, répondait Luc après de profondes réflexions. Pourtant vous avez l’esprit organisateur, beaucoup d’ordre, beaucoup de méthode…, qu’est-ce donc qui vous manque pour être un homme pratique ?... Ah ! voilà ! vous n’avez pas d’ambition. J’en ai, moi, de quoi gonfler cent mille ballons et les lancer jusqu’à la lune.

— N’en soyez pas gonflé vous-même, c’est tout ce qu’on vous demande, répliqua son compagnon de ce ton sec qu’il avait parfois.

C’était dans leurs promenades du soir que les jeunes gens s’entretenaient ainsi. Après le souper, quand le temps était beau, ils parcouraient ensemble les environs de la ville, qui offrent plus d’un site charmant et pittoresque. Leur santé s’en trouvait aussi bien que leur bourse.

« Surtout, mon garçon, pas d’extras ! avait dit M. Dalphon dans cette laborieuse demi-heure où s’était équilibré le budget de Luc. Vous voyez, vos ressources vous laissent un franc par mois d’argent de poche, et encore, vous devriez le déposer à la caisse de réserve. Félicitez-vous, vous n’avez pas le moyen de faire des bêtises. »

Et Luc avait pris en gaîté sa misère, comme il prenait toutes choses, du reste, quand son amour-propre n’était pas en jeu.

Un troisième compagnon se joignait à eux le plus souvent, c’était Ernest Plantaz, l’un des apprentis, que M. Dalphon avait pris sous sa protection particulière. Émoustillé et railleur, il faisait la joie de l’entrepôt ; il cultivait la scie avec un grand succès, inventait chaque jour quelque nouvelle niche, singeait le patron en tournée d’inspection parmi ses subordonnés, contrefaisait Luc lorsque celui-ci caressait sa naissante moustache, et lui avait une fois apporté un vieux sabre pour se raser.

Ce gamin-là ne respectait qu’un être au monde, c’était M. Dalphon. Les autres apprentis, étonnés de sa réserve, avaient lancé, pour voir, quelques plaisanteries dans cette direction, mais Ernest s’était campé comme un petit coq de combat.

« Lui, on n’y touche pas ! avait-il déclaré. Je veux bien qu’il a une coupe un peu cocasse, mais c’est un homme, ça !… Sans lui, sans les remèdes et le vin qu’il a payés, ma petite sœur Aurélie serait au cimetière. Ma mère dit que M. Dalphon est un ange. Je ne sais pas si les anges portent des cheveux rouges et un paletot gris ; ce n’est guère leur signalement, hein, vous autres ? N’importe ! je vous dis, respect à M. Dalphon. »

Le soir, au lieu de le laisser vagabonder dans les rues et y jouer tous les mauvais tours que lui suggérait son imagination fertile, Dalphon Renaud l’emmenait avec lui, souhaitant que le bavardage du gamin pût distraire Luc. Silencieux par nature et par habitude, l’expéditionnaire avait une mince opinion des charmes de sa propre société.

Ce soir-là, les trois amis avaient projeté une longue course. Comme Luc Aufranc, tout rêveur, rassemblait ses outils d’une main distraite, la porte de l’entrepôt s’ouvrit brusquement ; quelque chose se précipita sur lui comme un obus et lui sauta aux épaules avec une telle violence que le jeune homme en fut presque renversé.

— C’est toi, Lion ! ne te gêne pas ! s’écria-t-il.

Un homme en blouse se tenait sur le seuil.

— Je voulais le laisser dehors, dit-il en s’excusant ; mais il m’a passé entre les jambes. Ça vient de la campagne, ça ne connaît pas les usages.

— Entrez, Jean, entrez ! dit Luc. C’est un de nos voisins, Monsieur Renaud. Vous m’apportez des nouvelles de chez nous ?

— Oui, j’ai là un mot d’écrit… attendez voir… c’est pas ceci ? Non, c’est le certificat du vétérinaire par rapport à cette surlangue et claudication… Voici l’affaire !… ma finon ! où est-ce que j’ai bien pu mettre ça ? Ah ! pardi ! je l’aurai laissé dans la poche de mon autre pantalon, c’est la faute à ma femme… Que non, tout de même ! Le voilà, votre mot d’écrit.

— À bas, Lion ! à bas ! fit Luc avec impatience en ouvrant le billet soigneusement cacheté par sa mère.

Il en parcourut d’un regard le contenu.

— Comme ça, dit le voisin Jean, je vous laisse votre bestiole ; je suis pressé ce soir. C’est la faute à ma femme ; quand il a s’agi de partir, elle avait trente-six commissions à me donner. N’y a pas de réponse pour vos gensses ?

— Vous direz que je ferai mon possible.

— C’est bien ça ; on ne peut pas mieux dire. Allons, à vous revoir. Comme ça, vous prospérez dans la fourniture ? Mon garçon à moi ne fait pas grand’poussière. Il a de l’esprit à revendre, mais gâté, quoi ! C’est la faute à ma femme !

Le voisin Jean sortit, et sous la voûte du grand corridor, l’écho semblait répéter derrière lui : « C’est la faute à ma femme ! c’est la faute à ma femme ! »

Lion avait cessé maintenant ses gambades et se tenait gravement derrière son maître, comme attendant qu’on décidât de son sort.

— Que faire ? dit Luc en tendant à Dalphon le billet de sa mère.

Voici ce qu’il contenait :

« Mon cher fils, depuis lundi nous sommes dans des transes à cause du chien. Il a essayé de mordre ton père, qui parle de l’abattre. Garde-le avec toi. S’il te cause des dépenses, Claire et moi nous voulons faire ce qu’il faudra. Adieu. »

— Pas de ça, monsieur ! fit Luc en regardant sévèrement Lion qui lui léchait la main. Votre conduite me met dans de beaux embarras, vilain rancunier ! Mais l’abattre ! une si belle bête, et si fidèle ! s’écria-t-il en prenant à deux mains la grosse tête de Lion. J’aimerais mieux dormir avec lui sous les buissons au bord de la route, si nous ne trouvons pas d’autre logis. Allons, mon vieux, fais connaissance. Donne la patte à M. Dalphon. À Ernest, maintenant ; montre qu’on t’a éduqué.

— Je crois qu’il a soif, dit l’apprenti qui se hâta d’aller chercher une écuelle pleine d’eau et la posa à terre avec tant de précipitation que Luc en eut les jambes éclaboussées.

— Maladroit ! fit-il en prenant le délinquant par l’oreille.

— C’est la faute à ma femme ! s’écria le gamin en se tortillant.

Luc ne put s’empêcher de rire, et l’apprenti s’esquiva, enchanté d’avoir mis en circulation une scie toute neuve qui ferait son chemin.

— Malheureusement, dit Dalphon Renaud, le règlement de notre maison interdit aux locataires de garder chez eux des chiens.

— Il ne manquait plus que cela ! fit Luc avec humeur. Au diantre les règlements et toute la boutique ! Où est-il, votre Indien de propriétaire, que j’aille avec Lion lui dire ma façon de penser !

Sept heures sonnèrent.

— Ernest, dit M. Dalphon, quand tu auras soupé, viens nous prendre. J’ai pensé, poursuivit-il quand il se trouva seul avec Luc, que Lion pourrait loger à l’entrepôt ou dans la cour. Montez chez le patron pour lui exposer le cas.

— C’est inutile, dit Luc. M. Maulère est à sa campagne depuis ce matin. Je le tiens de Mlle Julie. D’ailleurs, il me serait désagréable de lui demander une faveur.

— Très bien. Cherchons autre chose.

— Est-ce loin, cette campagne ? reprit Luc au bout d’un moment.

— À une demi-heure d’ici.

— Et… croyez-vous que j’y rencontre Mlle Maulère ?

Dalphon fixa les yeux sur Luc et malgré sa myopie le vit rougir.

— Probablement, fit-il avec quelque sécheresse. Mais qu’importe ?

Luc ne répondit rien. Il craignait d’être deviné, et s’irritait en même temps de ne pas l’être, oubliant que le mélange confus de sentiments qui l’agitait restait pour lui-même une étonnante énigme.

La jolie ferme que M. Maulère appelait un peu trop pompeusement sa campagne, et que, sans Pauline dont le bon goût protesta, il eût nommée Villa-Maulère, était située sur un petit plateau bien exposé au soleil. Une allée de grands tilleuls par laquelle on y arrivait, s’ouvrait sur la vaste cour entourée des bâtiments ruraux. La maison du maître était bâtie un peu à l’écart : c’était un pavillon-chalet assez élégant, découpé à jour comme une dentelle. À cause de la vue, il était situé tout au bord du plateau ; son jardin en terrasses dégringolait sur la pente, fleuri et embaumé d’hyacinthes et de violettes.

Comme les trois promeneurs entraient avec Lion dans l’allée des tilleuls, les fenêtres du chalet étincelaient au soleil couchant comme des escarboucles. Sa vérandah aux minces colonnettes entourées de glycine, ses balcons dentelés semblaient aériens et légers comme un rêve dans cette pure lumière du soir.

Appuyée sur la balustrade de la terrasse se tenait Pauline Maulère, le regard perdu dans une lointaine contemplation.

— Prenez les devants, dit Dalphon Renaud à Luc ; nous vous attendons ici.

Il s’assit avec Ernest au bord du talus, sous les arbres, retenant Lion par son collier, tandis que Luc se dirigeait vers le pavillon et sonnait à la grille.

Le cœur lui battait follement sans qu’il sût pourquoi ; un paroxysme de timidité lui lia tout à coup la langue et les membres ; il aurait fait triste figure si Pauline se fût trouvée en cet instant devant lui.

Il l’apercevait à travers le feuillage. Elle venait de s’asseoir sur un fauteuil rustique, la main nonchalamment étendue sur la balustrade, la tête à demi tournée vers lui.

Julie sortit du pavillon, trottant menu, et vint ouvrir la grille.

— M. Maulère est-il chez lui ? demanda Luc en faisant un grand effort pour affermir sa voix.

— Non, Monsieur Luc, il est sorti depuis une heure. Avez-vous fait cette longue course exprès pour le voir ? demanda la compatissante femme de chambre.

— Oui, j’avais à lui parler d’une affaire peu importante, sans doute, mais qui ne souffre pas de retard.

— Dans ce cas, mademoiselle vous recevra, bien sûr. Je vais le lui demander. Attendez une minute.

Et Julie courut obligeamment informer sa maîtresse. Au bout d’un instant, elle reparut toute joyeuse d’avoir réussi dans son ambassade.

— Venez, dit-elle.

Luc la suivit le long d’une allée que bordaient de grosses touffes de primevères du Japon, roses et blanches. La tête lui tournait un peu. Il était troublé au point de ne se rappeler que confusément l’objet de sa démarche ; je crois bien que si quelqu’un lui avait demandé son nom tout à coup, il aurait été obligé de réfléchir un instant avant de répondre. Pourquoi cet accès bizarre de timidité ? C’était une maladie dont il n’avait jamais souffert jusqu’alors.

« Je vais commettre quelque énorme gaucherie, pensa-t-il en s’arrêtant. Parbleu ! voici pourtant l’occasion de montrer à Mlle Maulère que je ne suis ni un rustre ni un imbécile, comme elle le croit sans doute. »

Luc se trompait. Pauline s’intéressait fort au nouvel employé de son père ; sa fierté lui plaisait ; elle lui pardonnait volontiers les bourrasques de son humeur orageuse.

Elle s’avança vers Luc, tenant d’une main quelques primevères qu’elle venait de cueillir, de l’autre son grand éventail japonais.

— Vous avez à me parler ? dit-elle gracieusement.

Du geste elle lui indiquait un siège, mais Luc refusa de s’asseoir. Il exposa sa requête aussi brièvement que possible et s’excusa d’avoir dérangé Mlle Maulère.

— Si j’avais su où loger Lion pour cette nuit, veuillez croire que je ne me serais pas permis de vous importuner, dit-il.

Son air cérémonieux fit sourire Pauline.

— J’aime beaucoup les chiens, interrompit-elle. Où donc est le vôtre ? Appelez-le.

La grille était restée ouverte. Luc Aufranc n’eut qu’à siffler, et Lion arriva en bondissant par-dessus les plates-bandes.

— Quelle magnifique bête ! dit Pauline en plongeant sa fine main dans le long pelage fauve.

Le chien se frotta contre elle.

— Tous les animaux m’aiment. C’est une compensation, ajouta-t-elle en riant, car je plais à peu de gens. Voyez, dit-elle en faisant quelques pas, il me suivrait, je crois. On m’a dit que j’avais un don de fascination. Ce qui est certain, c’est que jamais un chien, même furieux, n’a essayé de me mordre. Nous garderons le vôtre, reprit-elle en se tournant vers Luc. Il y a dans la cour de l’entrepôt une vieille niche qui appartenait autrefois à notre Turc. C’était une bête fidèle ; il est mort en brave, en défendant l’entrepôt contre des voleurs nocturnes. Nous ne lui avions pas donné de successeur jusqu’ici, mais votre Lion est digne de prendre sa place.

Luc remercia, grave et digne comme un ambassadeur. Il allait prendre congé, lorsque Pauline se baissa pour cueillir une primevère.

— Mon père regrettera d’avoir manqué votre visite, dit-elle en même temps.

Luc rougit. Elle le traitait donc en égal, non plus en infime subalterne, comme le jour où, courroucée, elle l’avait banni de son salon.

Tout à coup la pensée lui vint que Pauline jetait seulement un hameçon à sa vanité et voulait lui faire dire quelque sottise. Il ne répondit rien.

Cependant elle reprit :

— Votre nouveau genre de vie vous plaît-il ? Mon père trouve que vous réussissez fort bien. Mais vous n’en resterez pas là, n’est-ce pas ? Il vous est permis de viser plus haut.

Luc regarda Pauline d’un air interrogateur.

— Avez-vous de l’ambition ? dit-elle.

— Trop ! répondit-il à voix basse.

— On n’en saurait trop avoir quand elle est de la bonne sorte. Étudiez. Vous êtes intelligent, vous monterez. Acceptez-en de moi l’augure.

Puis elle s’inclina légèrement en signe d’adieu et s’éloigna.

Luc resta immobile un instant, la suivant des yeux, puis il se dirigea vers la grille et rejoignit ses compagnons.

Quand ils eurent disparu au tournant de l’allée, Pauline vint reprendre sa place favorite sur la terrasse.

« Je crois, murmura-t-elle en se renversant nonchalamment dans son fauteuil à balançoire, je crois que je pourrais tourner la tête à ce garçon-là ; mais ce serait jouer un bien mauvais tour à son petit œillet de cousine. »

— Eh bien ? fit Dalphon quand Luc les eut rejoints.

— Eh bien ! tout est en règle. Lion aura sa niche dans la cour de l’entrepôt.

Luc n’en dit pas davantage. Sa préoccupation était si grande qu’il oublia jusqu’à la présence de ses deux compagnons et fit sans lever les yeux tout le chemin qui les ramenait à la ville. Mais lorsqu’après avoir soupé, il se trouva seul avec Dalphon Renaud dans leur chambre commune, il rompit brusquement son long silence.

— Que faut-il savoir, dit-il, les deux coudes sur la table et la tête dans ses mains, que faut-il savoir pour réussir dans le commerce ?

L’expéditionnaire, qui écrivait une lettre, posa sa plume et considéra longuement le visage excité de son compagnon, ses joues brûlantes et ses yeux enfiévrés.

— Allez prendre une douche sous le goulot de la fontaine, dit-il presque rudement. Notre promenade de ce soir vous a donné un accès de fièvre.

Il s’interrompit, regrettant sa brusquerie, car son plus grand désir était de guider Luc avec sagesse.

— Vous feriez mieux, reprit-il, de laisser tous ces trouble-tête pour demain. Nous avons eu une journée fatigante.

— Non, non, répondit Luc avec impatience. Répondez à ma question.

— Eh bien ! un bon commerçant doit connaître la comptabilité d’abord, cela va de soi, puis les opérations de banque, si possible, et autant de langues modernes qu’il pourra en apprendre.

— C’est un vaste programme, mais j’en viendrai à bout, dit Luc à demi-voix, comme s’il se parlait à lui-même. La comptabilité, on peut l’apprendre avec l’aide d’un manuel, n’est-ce pas ?

— Je vous enseignerai volontiers ce que je sais. Pour le reste, nous consulterons de plus savants que nous, répondit Dalphon Renaud.

— Vous voulez m’aider, là, bien vrai ! s’écria Luc en lui tendant la main à travers la table. Je m’étais imaginé que vous désapprouviez mes projets. L’ambition me brûle le sang, voyez-vous ! C’est mon tempérament, il n’y a pas de remède. Si je ne grimpe pas jusqu’au haut du mât de cocagne pour y décrocher la couronne, c’est que je me serai cassé bras et jambes en chemin.

— Quelle couronne ? demanda Dalphon gravement. Vaut-elle la peine qu’on se fasse grimpion pour l’obtenir ?

— Je n’en sais rien encore. Quand je la tiendrai, je vous en dirai des nouvelles. Mais je gagnerai un prix dans le grand concours pour la fortune ; je ne vous dis que ça, et vous verrez. Parbleu ! s’écria-t-il en se levant d’un bond pour se promener à grands pas, vaudrait-il la peine de vivre s’il n’y avait quelque but difficile à atteindre ? Cela met du sel dans le pain quotidien. Notre pain de ménage à nous, là-bas, était bien fade.

— Celui qu’on mange ici est parfois amer, dit lentement Dalphon Renaud, dont le regard devenait toujours plus soucieux.

— Possible ! mais reprenons le sujet important, voulez-vous ? Vous dites qu’il est essentiel de connaître plusieurs langues. Je sais l’allemand pas trop mal. Nous avions à la maison un vieux bonhomme de domestique bavarois presque hors d’usage à cause de ses rhumatismes. Il fumait sa pipe tout le long du jour en jargonnant. Je le comprenais assez bien, et je pouvais même lui donner la réplique. J’ai sans doute oublié bien des mots, mais cela reviendrait.

— Nous achèterons une grammaire, dit Dalphon. Quant à l’anglais, je ne serais pas un fameux maître. J’en sais juste assez pour comprendre les lettres de nos clients.

— Commençons toujours, s’écria Luc joyeusement. Quand mes finances seront en meilleur état, je prendrai des professeurs. Pour le moment, j’ai un formidable appétit de savoir. Je dévorerais des dictionnaires !

— Amour de la science pure ! fit Dalphon en haussant les épaules avec un peu d’ironie.

— La science pure, connais pas ! répliqua Luc en riant. J’entends, moi, la science utile, la science qui mène à tout…

— Même à se casser le cou ! Voilà une rime qui s’accorde avec la raison. Mais je ne veux pas être prophète de malheur. D’autres que moi se chargeront de calmer votre exubérance.

Une distinction aussi flatteuse qu’imprévue attendait Luc Aufranc le lendemain.

C’était un samedi ; Dalphon Renaud balançait ses comptes, la tête penchée sur le livre de caisse, tandis que Luc, distrait un instant de sa besogne, avait ouvert la fenêtre pour apercevoir Lion qui se promenait gravement dans la cour, sa nouvelle résidence.

Tout à coup la porte de l’entrepôt s’ouvrit et M. Dorval Maulère parut sur le seuil. Luc pris en délit de flânerie sentit le regard du patron se fixer sur lui ; rougissant, suivant sa très incommode habitude, il s’assit à sa place d’un air vexé.

M. Maulère s’était arrêté près du pupitre de Dalphon et feuilletait la correspondance de la semaine.

— Il y a là plus de commandes que vous n’en pourrez expédier en quinze jours, dit-il.

— Si je n’avais à m’occuper que de la commission, répondit Dalphon Renaud, tout se ferait plus vite, mais il y a la tenue des livres, vous savez, qui prend un temps considérable.

— Oui, oui, fit le patron en se promenant, les mains derrière le dos. J’y ai déjà pensé, parbleu ! Notre commerce prend de l’extension, notre personnel doit faire de même. Je songe à vous adjoindre un comptable qui vous déchargera de toutes les écritures. Auriez-vous quelqu’un à me recommander pour cet emploi ?

— Oui, répondit Dalphon sans hésiter.

— Qui donc ?

— Luc Aufranc.

Le patron haussa les épaules.

— Vous ne le connaissez pas encore, reprit vivement l’expéditionnaire. Il est fort intelligent et plein de zèle. Il vous servira avec conscience… plus que cela, presque avec enthousiasme.

M. Dorval Maulère sourit majestueusement. Il ne lui aurait pas déplu d’être servi dans cet esprit-là.

— Je réfléchirai, dit-il. Ne lui en parlez pas.

Puis il s’approcha de Luc.

Celui-ci, penché sur un outil qu’il frottait avec zèle, n’avait pas entendu un mot du dialogue précédent, car le pupitre de M. Dalphon se trouvait à l’autre extrémité de la vaste salle.

— Vous y allez de grand cœur, mon garçon, dit M. Maulère. Les engrenages de ce tour sont délicats, ménagez-les.

— Voudriez-vous, dit Luc en levant la tête, m’expliquer à quoi servent ces deux vis ? J’aime à comprendre les outils qui me passent entre les mains. Cela peut être utile.

M. Maulère fut flatté de cette question. Il se croyait très fort en mécanique et l’était peut-être. Sans le savoir, Luc avait caressé un petit dada de son patron.

M. Maulère tira un siège près de l’établi et fit à son auditeur attentif une démonstration très longue du fonctionnement de l’outil en question. Luc écoutait bien. M. Maulère trouva que décidément ce jeune homme promettait.

— Je suis-charmé de voir, dit-il, que vous vous acquittez de votre tâche avec intelligence, et non pas comme une simple machine à frotter et à emballer. Je serai toujours prêt à vous expliquer les points de mécanique qui vous embarrasseraient. Le développement moral et intellectuel de mes ouvriers me… je… hem ! En résumé, si chacun suivait mon système, la question sociale se trouverait simplifiée, et l’antagonisme latent des patrons et des ouvriers ne conduirait pas la société à l’abîme. Comme je trouve en vous, poursuivit-il, une certaine culture et des manières tout à fait convenables, vous me ferez plaisir en soupant chez moi ce soir avec M. Renaud qui nous accorde généralement sa société le samedi.

Là-dessus il s’éloigna, laissant Luc sous le coup d’un honneur aussi inattendu.

— Ne comptiez-vous pas retourner chez vous ce soir ? dit brièvement Dalphon Renaud, lorsque Luc, cherchant à prendre un air indifférent, lui communiqua l’invitation qu’il venait de recevoir.

— C’est vrai, je l’avais oublié. Mais je partirai demain matin, voilà toute la différence.

— Si l’on vous attend ce soir, ne sera-t-on pas inquiet ?

— Bah ! ma mère sait bien que je ne suis pas le Petit Poucet, pour me perdre dans les bois, fit Luc avec une légère irritation.

Il se demanda si M. Dalphon n’était point un peu jaloux de lui voir conférer une faveur dont il avait joui seul jusqu’alors.

Ce fut avec un mélange de crainte et d’impatience presque enfantine qu’il vit le soir s’approcher. Quand les deux jeunes gens, après être retournés chez eux pour endosser le paletot des grands jours, sonnèrent à la porte de M. Maulère, le cœur de Luc battait comme celui d’une fillette à son premier bal.

Son amour-propre et le sentiment de sa dignité personnelle, développé chez lui jusqu’à la souffrance, lui faisaient redouter par-dessus tout de commettre quelque gaucherie.

On les introduisit dans un petit salon tout simple qui avait l’air assez bonhomme. Luc s’y sentit aussitôt plus à l’aise que dans le grand salon d’apparat dont il avait gardé un si désagréable souvenir.

Les meubles dataient du mariage de M. Maulère. Ils n’avaient aucune prétention au chic artistique. La moquette à grands ramages qui les couvrait était râpée par endroits, et ces petits carrés de guipure ou de crochet sous lesquels on dissimule les ravages du temps couvraient le dos et les bras des fauteuils.

Pauline appelait cette pièce le salon des Invalides. Son père s’y tenait de préférence, car les sièges à la mode, aux dossiers renversés, aux profondeurs en pente d’où l’on ne saurait s’extraire qu’en se cramponnant à une main secourable, ces sièges lui paraissaient de vrais traquenards.

Il accueillit cordialement ses deux employés et les présenta à sa femme.

Mme Maulère était une petite personne effacée et plaintive qui avait abdiqué toute énergie entre les mains de son mari, et laissait les diverses complications de l’existence se débrouiller d’elles-mêmes comme elles pourraient.

— Le souper est-il prêt, ma chère ? lui demanda son mari.

— Je ne sais… je le suppose… Julie nous avertira, répondit-elle languissamment.

En cet instant la porte s’ouvrit et Pauline entra.

Elle portait une robe de drap vert foncé qui la faisait paraître encore plus svelte qu’à l’ordinaire. Des flots de dentelle ivoire entouraient son cou et ses poignets ; un petit bouquet de primevères roses était agrafé à son corsage. Certes, même dans ce costume qui lui seyait si bien, il eût été impossible de la dire jolie, mais sa distinction gracieuse s’imposait avec un charme irrésistible.

— Comment, te voilà ! dit M. Maulère avec surprise. Je te croyais à la campagne.

— Je suis descendue cet après-midi pour quelques emplettes, répondit-elle en saluant les deux invités de son père.

Puis, comme Julie ouvrait en ce moment la porte de la salle à manger, Pauline prit le bras de Dalphon Renaud et se rangea de côté, tandis que Luc, avec un peu d’hésitation et d’embarras, offrait le sien à Mme Maulère.

Le patron tenait à un service très correct ; Luc ne s’était jamais assis à une table aussi brillante. Il considéra un instant son couvert d’un air perplexe. Ses trois verres lui parurent un insoluble problème ; un instrument de forme bizarre, qui se trouva être simplement un couteau à poisson, le rendit rêveur une minute ou deux.

Cependant il fit bravement face aux difficultés de la situation et dissimula son trouble.

D’ailleurs ce luxe lui plaisait ; l’amour des belles choses était inné en lui. Il touchait avec un secret plaisir sa fourchette d’argent, son verre de fin cristal et la nappe damassée et soyeuse. Deux gerbes de lilas blanc égayé par quelques tulipes panachées ornaient le dressoir. Luc suivait du regard les contours élégants des grands vases en majolique qui les contenaient. Chaque détail de cette jolie chambre à manger était une caresse pour ses yeux.

Son premier embarras se dissipait. Ayant découvert l’usage de la petite truelle qui l’avait si fort intrigué, il vit qu’après tout il se rendrait maître de son « outillage » et put prêter l’oreille à la conversation.

Pauline causait peu, car M. Maulère, aussitôt après le potage, s’était lancé sur le terrain des affaires. Le souper du samedi était fait pour cela.

— Oui, le commerce est une grande chose, dit le patron en appuyant ses deux mains sur la table et en se renversant contre le dossier à clous dorés de sa chaise. Vous ne vous repentirez pas, M. Aufranc, d’être entré dans cette voie. Une chose grandiose ! Il met en communication tous les peuples de l’univers, et répand sur tout notre globe les lumières de la civilisation. Pour nous, notre cercle d’activité s’élargit chaque jour, poursuivit-il. Bientôt notre personnel ne suffira plus à la besogne. Tenez, M. Aufranc, c’est grand dommage que vous ne sachiez pas la comptabilité.

— Je la saurai, dit Luc qui tressaillit comme au bruit du clairon.

Le patron sourit d’un air bénévole.

— Étudiez, étudiez, cela ne nuit jamais, dit-il. On trouve de l’avancement chez nous. Le zèle reçoit des galons dans notre ruche ouvrière.

Luc trouva cette métaphore irréprochable, et son patron le plus éloquent, en même temps que le meilleur des hommes. Il eut peine à contenir son allégresse dans de justes bornes jusqu’à la fin du souper. Déjà son imagination, sur ce vague espoir, battait monnaie, de cette monnaie brillante et légère dont sont remplis les coffres des châteaux en Espagne.

Comptable ! il serait comptable de l’importante maison Maulère, la seconde maison européenne pour l’exportation des fournitures d’horlogerie. Comptable, puis caissier peut-être… et qui sait ?… associé !

L’audace de son ambition le fit tressaillir lui-même. Effrayé de sa présomption comme si on eût pu la lire sur son visage, il leva les yeux et rencontra le regard et le sourire de Pauline, un sourire et un regard qui semblaient dire : « En avant ! »

Il resta silencieux jusqu’au moment de prendre congé, craignant de trahir son effervescence intérieure. Mais lorsqu’il se retrouva avec Dalphon Renaud dans la rue déserte qui conduisait à leur quartier, il lâcha la bride à son enthousiasme et se monta, tout en parlant, à un diapason extraordinaire.

— Quelle perspective ! s’écria-t-il. À vingt-cinq ans je serai un homme posé, si la veine dure. Et pourquoi ne durerait-elle pas ? Le succès n’est pas affaire de chance, mais de…

— De mérite ? suggéra Dalphon avec cette tranquille ironie qui rafraîchissait toujours la température morale de son ami.

— De mérite, si vous voulez ! répliqua celui-ci vivement. Je compte bien mériter la fortune. Mais vous êtes si désenchanteur ! Le patron ne s’est-il pas montré encourageant, voyons ?

— Certainement, répondit Dalphon.

Il ne dit pas à Luc Aufranc que lui-même l’avait proposé pour cet emploi. Il essayait d’entrer cordialement dans l’enthousiasme de son ami, mais il n’y réussissait guère, soit qu’il fût en effet très désillusionné, soit qu’il craignît pour les juvéniles ambitions de Luc quelque rude soufflet de l’expérience.

Ils regagnèrent leur logis sans beaucoup de paroles. Quand la porte fut close et la lampe allumée, Luc courut à l’étagère où Dalphon serrait ses livres. Il y prit un petit volume usé qu’il ouvrit aussitôt.

— Laissez-moi jeter un coup d’œil sur ce manuel de comptabilité, dit-il en attirant une chaise près de la table.

— Si tard ! vous oubliez que nous devons nous mettre en route de bonne heure demain.

Sur les instances de Luc, Dalphon Renaud avait enfin accepté son invitation et devait passer avec lui la journée du dimanche à la Rosière.

— Dormez, dormez ! dit Luc en fourrant ses mains dans ses cheveux. Pour moi, je ne saurais fermer l’œil, je suis trop excité.

Il s’enfonça dans les mystères du Doit et de l’Avoir, oublieux de tout ce qui l’entourait, tandis que son imagination faisait danser un prisme brillant sur les arides théories du manuel.

Des voix bruyantes retentirent sous ses fenêtres. La porte d’entrée s’ouvrit à grand fracas, des pas lourds firent retentir les corridors, Luc n’entendait rien. Penché sur son livre dont il tournait fiévreusement les pages, il n’entendait ni le tic-tac de la pendule, ni le bruit de la pluie au dehors.

« C’est bien… j’y suis ! Voyons plus loin, » murmurait-il de temps en temps.

Les heures s’écoulèrent, l’aube vint.

— Comment, vous y êtes encore ! s’écria Dalphon en s’éveillant. Vous ne vous êtes pas couché ? Savez-vous qu’il est quatre heures ?

Luc saisi par le froid du matin frissonna.

— Comme on est raide ! fit-il en s’étirant. Je me sens tout chose. Vrai, je ne me suis pas aperçu que le jour venait. Ce n’est pas malin, votre cours de comptabilité. Je l’ai lu jusqu’à la dernière page, j’ai voulu en avoir le cœur net. La semaine prochaine je me mets aux comptes-courants ; puis j’étudierai les termes spéciaux de la correspondance commerciale ; après cela, une ou deux langues pour le dessert !

Et Luc partit d’un joyeux éclat de rire.

— Là-dessus, dit-il, je puis encore dormir deux heures.

Il se jeta tout habillé sur son lit et n’eut pas à appeler longtemps le sommeil.

— La pluie ! que c’est vexant ! fit-il en tournant vers la croisée des yeux fort appesantis, lorsqu’à six heures Dalphon ouvrit les volets. Vous vous ennuyerez à périr chez nous, s’il faut rester tout le jour enfermé dans la chambre sans oser mettre le nez dehors. J’aurais eu tant de plaisir à vous montrer les jolis coins de la Rosière. Mais Claire est gentille, vous verrez, si du moins nous la trouvons de bonne humeur.

Il n’était point sans quelque appréhension à cet égard. En lui disant adieu le dimanche précédent, Claire lui avait recommandé avec tant d’instances de ne jamais manquer à revenir le samedi soir !

« Bah ! une fois n’est pas coutume, se dit Luc en plongeant sa tête brûlante dans la cuvette d’eau glacée. Je lui raconterai tant de choses qu’elle ne saurait me garder rancune. D’ailleurs c’est pour elle que je cherche à être bien avec le patron ; c’est pour elle que je me donne la fièvre et que je passe les nuits à travailler.

Déjà cette nuit d’insomnie volontaire s’était multipliée dans l’esprit de Luc, et il considéra bientôt comme très réel et très méritoire le sacrifice qu’il faisait ainsi de son repos à sa cousine.

Quand les deux amis sortirent de la maison, la pluie avait cessé. Une fraîcheur piquante et une agréable odeur de poussière mouillée remplissaient l’air. Luc sentit son mal de tête se dissiper peu à peu sous la froide caresse du matin.

Le sentier sous bois était détrempé, mais les oiseaux chantaient, et le ciel gris s’éclairait de temps en temps comme d’une promesse de soleil. Luc fit gaîment à Dalphon Renaud les honneurs de la forêt. Il l’avait souvent parcourue le front penché, las de sa vie oisive et sans but ; aujourd’hui, son cœur débordait d’espoir et d’entrain.

— Vive la vie ! s’écria-t-il en jetant son chapeau au milieu des branches, qui lui répondirent en l’arrosant d’une petite averse. Ah ! qu’il est bon d’avoir vingt ans ! Par parenthèse, je ne les ai pas encore ; mais c’est égal, je me sens majeur et plus que majeur. Et vous, Monsieur Renaud, quel âge avez-vous donc ?

— Vingt-huit ans, indiscret jeune homme.

— Je vous aurais donné davantage, fit Luc naïvement. Pour la raison, vous avez tant d’avance sur moi !

 

— C’est qu’aux âmes bien nées

La raison n’attend pas le nombre des années,

 

fit Dalphon en souriant.

— Ah ! certainement ! c’est comme Claire, qui est Dame sagesse en personne. Et avec cela elle me croit bien supérieur à elle. Mais je me connais, s’écria Luc dans un accès d’humilité soudaine. Je ne la vaux pas. Je suis égoïste, moi, l’ambition m’enfièvre ; j’en oublie ceux que je devrais le plus chérir.

Il baissa la tête et resta longtemps songeur. Son compagnon se dit que l’air des bois valait mieux à Luc que celui de l’entrepôt.

Lion n’était pas avec eux. Quoique à regret, Luc avait jugé plus prudent de le laisser en ville jusqu’à ce que la vivacité de sa rancune se fût apaisée. Les aboiements du chien auraient annoncé de loin les voyageurs à Madeleine, mais comme ils entraient seuls dans la petite cour moussue, aucun bruit ne trahit leur arrivée.

Luc ouvrit toute grande la porte de la cuisine et aperçut Claire et Madeleine assises en face l’une de l’autre près du foyer.

— Bonjour, maman ! bonjour, petite cousine ! dit Luc joyeusement. Voici mon ami Dalphon Renaud qui vient faire votre connaissance.

Elles se levèrent toutes deux.

— Tu t’es fait bien attendre, mon fils, dit Madeleine ; nous étions inquiètes et depuis hier soir nous nous sommes forgé toutes sortes d’idées. Ton père, qui n’était pas tranquille non plus, allait se mettre en route pour savoir de tes nouvelles. Il ne t’est rien arrivé de fâcheux, dis ?… Mais j’oubliais, continua-t-elle en se tournant vers Dalphon avec cette dignité simple qui lui donnait tant de distinction, j’oubliais que mon fils a trouvé un ami. Sachant Luc avec vous, je ne devrais pas me tourmenter.

Elle lui tendit la main, mais Claire restait à l’écart.

— Viens donc, petite, dit Madeleine, fais accueil à notre enfant retrouvé.

Claire avança d’un pas, salua Dalphon avec indifférence, et tout à coup, se dressant devant son cousin :

— Qu’est-ce qui t’a retenu ? dit-elle d’une voix contenue et tremblante. Tu m’avais promis de venir plus tôt. Qu’est-ce qui t’a empêché de tenir ta parole ? Tu t’es amusé avec des camarades, sans songer à notre inquiétude ? Ou bien as-tu eu un accident ? J’aimerais mieux cela !

Elle parlait avec une véhémence qui étonna Luc autant que son ami.

— Pardonne-lui, dit doucement Madeleine à son fils. Elle s’emporte, mais c’est qu’elle a pris ton retard très à cœur.

— Me pardonner, à moi, vraiment ! fit Claire. C’est à lui à demander pardon, à s’expliquer tout au moins. Parle, parle donc !

— Cette scène est inqualifiable, répondit Luc très offensé. Je m’expliquerai, Claire, quand tu auras retrouvé ton calme. Pour le moment, il est inutile d’en dire davantage.

Et il ouvrit la porte de la chambre commune, invitant Dalphon à entrer. Comme il allait le suivre, une petite main brune se posa sur son bras.

— J’ai tort, Luc ! Reste ici et parle-moi.

Claire levait sur lui des yeux pleins de larmes. Il la prit par la main et la conduisit doucement à sa chaise basse près du foyer, tandis que Madeleine les laissait en tête à tête pour excuser auprès de Dalphon Renaud cette orageuse réception.

— Comment, dit Luc, peux-tu te bouleverser ainsi à propos d’une bagatelle ?

Mais Claire n’entendait point que les rôles fussent intervertis. Elle était de droit la plaignante.

— Nous avons passé une mauvaise nuit, ta mère et moi, dit-elle froidement. Nous pensions qu’une raison grave pouvait seule te retenir quand nous t’attendions.

— Une raison grave n’est pas nécessairement un accident. Si quelque malheur m’était arrivé, Dalphon Renaud vous aurait prévenus. Que pensera-t-il de toi ? poursuivit Luc d’un ton vexé. Je lui ai parlé souvent de ma gentille cousine, et voici qu’il rencontré une petite furie !

À ce mot dur, Claire pencha la tête.

— J’ai eu tort, dit-elle ; mais toi, parle donc !

— Eh ! bien, ma chère, voici la chose en deux mots : M. Maulère m’a invité à souper. Puisqu’il lui plaisait de choisir le samedi, ce n’était pas à moi, je pense, à lui imposer un autre jour.

— Tu pouvais refuser, dit Claire nettement.

Luc le savait bien. Il regimba d’autant plus vivement.

— Refuser ! et pourquoi ? Parce qu’il te plaît de faire l’enfant gâtée ! Crois-tu donc que je sacrifierai le soin de mon avenir à ces enfantillages ridicules ! Car c’est une question d’avenir, poursuivit-il en s’échauffant. Le patron est bien disposé à mon égard ; il me favorisera si je réponds à ses avances. S’il m’invite, faut-il donc que je me sauve à toutes jambes, comme le chien de Jean de Nivelle ?

Claire releva la tête.

— Mlle Pauline était à ce souper ?

Luc haussa les épaules.

— Encore cette vieille histoire ! fit-il. Il est assez naturel que Mlle Maulère soupe chez elle, n’est-ce pas ?

Claire se leva. Ses lèvres tremblèrent, mais elle laissa tomber sur Luc un regard calme et froid.

— Tu es libre, dit-elle.

Puis elle passa devant lui et alla s’enfermer dans sa petite chambre.

— Claire est par trop capricieuse, dit Luc en rentrant dans la chambre où Dalphon l’attendait avec Madeleine. Mère, je suis désolé de t’avoir causé de l’inquiétude. Le patron m’a fait souper chez lui. Une autre fois, ne vous mettez pas martel en tête à mon sujet. Si Claire boude, ça nous fera passer un agréable dimanche !

Il se jeta sur une chaise d’un air maussade et se mit à effeuiller les boutons du beau violier qui fleurissait toute l’embrasure.

L’entrée de Louis Aufranc fit une diversion très bienvenue à l’embarras général.

— Ah ! çà, dit-il d’un ton jovial, on ne les fait donc pas déjeuner, ces jeunes marcheurs qui ont deux lieues de pays dans l’estomac ? M. Renaud, vous allez croire que chez nous on vit d’amour et d’eau fraîche. Ça n’a jamais été mon régime, quant à l’eau fraîche surtout. Allons, Madeleine, fais-leur sauter une omelette. Et Claire, où est-elle donc ? Si elle ne tient pas la queue de la poêle, Luc trouvera que le déjeuner ne vaut rien. Parbleu, M. Renaud, si vous voulez voir un gentil couple de cousins, et toujours de bon accord, vous trouverez cet article chez nous. Pas vrai, toi, Luc ?

Songeant à la jolie scène de concorde dont Dalphon avait été régalé pour sa bienvenue, Luc ne put s’empêcher de rougir.

— Allons déjeuner, dit-il en se levant brusquement.

— Êtes-vous raccommodés ? demanda Dalphon à voix basse en glissant son bras sous celui de Luc.

— Pas moyen ! elle se monte comme une soupe au lait. Elle est jalouse, voilà l’affaire.

— Jalouse ! et de qui donc ?

— De Mlle Maulère, parbleu !

Dalphon devint plus grave et Luc se sentit tout à coup mal à l’aise.

— C’est absolument ridicule, fit-il avec un certain embarras. Toutes mes pensées sont pour Claire… presque toutes… Il faut bien que je songe aussi à mon avenir ; c’est pour elle d’ailleurs autant que pour moi. Écoutez, poursuivit-il en serrant le bras de son ami, il faut que vous lui expliquiez les choses. Moi, je m’emporte en la voyant si déraisonnable ; je lui dis des choses amères. Elle pleure et s’en va. Vous, elle vous écoutera.

Luc ne savait pas quel effort il imposait à son ami. La timidité nerveuse de Dalphon et la conscience exagérée de sa laideur et de sa gaucherie lui faisaient désirer par-dessus tout de passer inaperçu. Sans lavouer – car il luttait contre cette faiblesse – il avait une crainte maladive du ridicule qui s’attachait, croyait-il, à sa figure. Il cherchait l’ombre, l’arrière-plan. Un sourire moqueur dont il croyait être l’objet le laissait parfois triste des heures entières. Il connaissait peu de femmes, encore moins de jeunes filles, sachant bien que sa laideur n’était pas de celles qui trouvent grâce à leurs yeux et qu’elles qualifient de laideurs intéressantes.

L’accueil indifférent de Claire l’avait soulagé d’une appréhension ; il s’était figuré qu’à son aspect la jeune fille ouvrirait de grands yeux étonnés et railleurs ; mais elle n’avait point pris garde à lui. Dalphon ne souhaitait rien de plus.

— Rendez-moi ce service, dit Luc en insistant. C’est un devoir d’amitié. Claire vous écoutera, je vous assure, et vous remettrez toutes choses en bon état.

— Très bien, répondit Dalphon, je m’offre en holocauste, puisque vous invoquez le devoir et l’amitié. Mais où est votre cousine ?

— Elle s’est enfermée dans sa citadelle. Je vais essayer de parlementer.

Luc heurta doucement à la porte de Claire.

— Cousinette, fit-il de son ton le plus persuasif ; ouvre-moi, je t’en prie. Si tu savais combien tu me fais de chagrin !

— Tu ne m’en fais donc pas, à moi ! répondit la voix de Claire, à demi étouffée par les larmes.

— Ne reste pas là toute seule. Nous ne saurions déjeuner sans toi. Allons, viens, sois gentille !

Pas de réponse.

— Ou bien, poursuivit Luc, ouvre la fenêtre, si tu préfères cela. J’irai m’asseoir sur le banc du jardin, et nous causerons pour nous ramitier. Tu ne dis pas non, cousine ?

Il entendit le pas de Claire, puis le petit bruit familier de l’espagnolette qui tournait dans le gond. Il revint à son ami d’un air joyeux.

— Vite, vite ! dit-il. Elle capitule !

Il entraîna Dalphon hors de la cuisine, jusqu’à l’entrée du petit jardin qui s’étendait sous les fenêtres.

— Claire ! cria-t-il en voyant la tête blonde de sa cousine paraître à la croisée, j’amène un avocat !

Un peu surprise, la jeune fille se pencha en avant, entre ses pots de réséda et ses géraniums.

— Luc, fit-elle d’un ton de reproche, ce n’est pas bien, cela. Je ne comprends pas qu’on mêle des étrangers à ces choses.

Elle rougissait en parlant et allait fermer sa fenêtre.

— M. Renaud est mon meilleur ami, répondit Luc. Écoute-le, Claire. Il sait tout ce qui me concerne, et comprend ma situation beaucoup mieux que moi-même, car je ne suis à tout prendre qu’un jeune oison très neuf et perpétuellement étonné de tout ce qui m’arrive. Il te dira au juste quelle sorte d’individu je suis, et tu me le répéteras ensuite pour mon instruction. Là-dessus je vous laisse, vous causerez plus agréablement sans moi.

Il tourna sur ses talons et rentra dans le corridor. Dalphon regarda Claire, qui le regardait, et tous deux restèrent un moment à mesurer la situation en silence.

Dalphon Renaud était trop myope pour distinguer nettement le visage de la jeune fille, mais il croyait y entrevoir cette expression d’ironique pitié qu’il redoutait par-dessus tout.

— Eh bien ! dit enfin Claire, pour un avocat, il faut avouer que vous n’êtes pas bavard, monsieur !

Elle s’était assise sur le coussin rouge qui garnissait le rebord intérieur de la fenêtre, sa joue brûlante encore de larmes s’appuyait contre le cadre de pierre où grimpait le vert feuillage d’une capucine.

Au fond, elle désirait entendre l’ami de Luc ; il saurait lui prouver que ses craintes jalouses n’avaient aucun fondement. Son cœur, soupirant après cette assurance, donnait déjà raison au plaideur.

« Avec quelle sérénité Luc nous laisse ! songeait Dalphon non sans quelque amertume. Parbleu ! la comparaison lui sera avantageuse. Quand on charge un ami de ces missions délicates, c’est qu’on le sait loyal… et fort peu redoutable. Allons, il faut m’y résigner. Dans la comédie de ce monde, je ne jouerai jamais que les intendants fidèles et les utilités accessoires. »

Ses doigts tortillaient nerveusement le bord de son chapeau, tandis que ses yeux cherchaient une inspiration dans le paysage vague qu’ils entrevoyaient au-delà du petit jardin. Enfin pourtant, il fit un brave effort.

— Vous voyez, mademoiselle, dit-il en s’éclaircissant la voix, que Luc a mal choisi son avocat. Je suis… je suis fort timide…

Cet aveu candide et superflu fit sourire la jeune fille, mais Dalphon poursuivit avec une aisance qui l’étonna lui-même :

— Cependant, pour défendre mon ami, je ferai tout, même un discours, à la rigueur. Vous n’êtes pas très juste envers votre cousin, mademoiselle.

— Comment cela ? dit Claire, qui eût été heureuse de se reconnaître des torts pour en décharger Luc.

— Vous ne comprenez pas sa nouvelle position. Ne soyez pas trop sévère. À tous ceux qui montent, la tête tourne parfois. Luc est en train de monter. Il a de grands projets, qui lui donnent des distractions. Le vin nouveau le grise un peu, pardonnez-lui. Songez que tandis que vous êtes ici, tranquille et bien gardée, il travaille, il lutte tout seul pour faire son chemin. Il rencontre des difficultés, des tentations que vous ne connaissez pas. Même s’il se laissait éblouir, ne le condamnez pas trop vite, soyez indulgente, le vertige passera. Vous et sa mère, vous lui avez permis de partir. Il est tombé dans un milieu nouveau, avec les ambitions d’un jeune homme et les curiosités d’un enfant. Vous êtes sa sauvegarde. Mais si vous vous irritez contre lui, s’il vous trouve froide et sévère, si à la moindre infraction vous lui mettez pour ainsi dire le marché à la main, comme vous l’avez fait aujourd’hui à son arrivée, Luc se rebellera, soyez-en sûre. Il cassera la corde si elle se tend trop, et s’en ira à la dérive.

— Quant à lui mettre le marché à la main, dit Claire tristement, je n’en ai pas le droit ; je ne suis pas la fiancée de Luc, mais seulement sa cousine. Nous n’avons aucun engagement.

Dalphon parut surpris.

— C’est moi qui l’ai voulu, reprit Claire ; ainsi j’aurais mauvaise grâce à m’en plaindre. Merci, monsieur, vous avez parlé en ami. Soyez le mien comme vous êtes celui de Luc, et dites-moi toujours la vérité, ajouta-t-elle en tendant la main à Dalphon.

Celui-ci la prit avec quelque embarras, car sa gaucherie revenait. Au même instant, Luc tournait l’angle de la maison.

— On signe le traité de paix ! s’écria-t-il en remarquant le geste de Claire. Mais j’y veux être, moi !

Il franchit d’un saut la barrière du jardinet et vint s’accouder dans l’embrasure de la fenêtre en face de sa cousine.

— Tu m’as pardonné ? fit-il d’un ton pénitent.

— N’en parlons plus, répondit-elle. Nous avons eu tort tous les deux.

Pour célébrer leur réconciliation, le soleil éclaira tout à coup d’un rayon brillant la fenêtre aux capucines, et la pluie s’éloigna en même temps que se séchaient les larmes de Claire.

Ils déjeunèrent délicieusement à trois, dans le verger, sous un gros prunier aux branches tordues. Les merles d’alentour s’égosillaient joyeusement ; l’herbe déjà haute et touffue ondulait sous la brise. Parfois une feuille se détachait de l’arbre et tombait doucement sur la nappe ou dans la jatte de crème.

Claire et Luc babillaient comme des oiseaux. Dalphon les écoutait en rêvant et se demandait avec un peu de mélancolie si la vie ne lui accorderait jamais que les miettes du bonheur des autres.

— Écoutez, M. Dalphon, fit Luc étourdiment, vous devriez vous fiancer, ce serait charmant ! Nous viendrions déjeuner à la Rosière en partie carrée.

Dalphon sourit.

— Je suis né vieux garçon, dit-il en se tournant involontairement du côté de Claire, pour voir si l’image de Dalphon Renaud fiancé lui semblait par trop divertissante. Je crois que j’ai en moi l’étoffe d’un oncle modèle. Par malheur, mon seul frère habite l’Australie, et je ne verrai sans doute jamais ses enfants. La solitude est mon lot, ajouta-t-il à demi-voix.

— Pourquoi donc ? s’écria Luc avec feu. Claire, tu es le meilleur juge. Est-ce que la femme de M. Dalphon ne sera pas heureuse ?

Claire rougit. La question était singulière. Mais elle vit le regard de Dalphon Renaud fixé sur elle avec une expression de tristesse et d’attente anxieuse qui l’émut. Elle devina qu’il attendait sa réponse comme une sentence.

— Très heureuse. Plus que la tienne peut-être, Luc, dit-elle.

— Assurément ! s’écria son cousin. Moi, j’ai mille défauts ; mon ami n’en a qu’un, sa modestie exagérée. Là-dessus, il est incorrigible.

— Vous êtes trop bons l’un et l’autre, fit Dalphon en secouant la tête. Le monde est moins indulgent que vous pour ceux qui lui choquent la vue.

C’était la première fois qu’il faisait une allusion directe à sa laideur. Luc en fut peiné, mais se tut. Toute protestation eût été maladroite.

La journée s’écoula fort paisiblement. Le ciel était redevenu serein, mais les sentiers étaient encore trop humides pour que la jolie robe de Claire pût s’y aventurer ; on resta dans le jardinet, sur le banc rustique, à causer durant tout l’après-midi.

Luc avait mille récits à faire, sa verve ne tarissait pas. Sa nature toute d’impression, son heureuse élasticité d’esprit lui rendaient l’oubli facile. Pour le moment, l’élégante Pauline était à cent lieues de ses pensées. Il ne voyait que sa cousine Claire et se croyait de bonne foi le plus constant des amoureux.

Le soir, quand l’heure arriva de prendre congé, Louis Aufranc et Madeleine serrèrent la main de Dalphon avec une cordialité et des expressions de reconnaissance dont il se sentit confus.

— Ne lâchez pas notre garçon, dit le père. Jusqu’ici tout va bien, mais je le connais. Il tient de moi, et dans notre famille on a toujours été sujet aux coups de tête.

— Luc fera son devoir, j’en suis bien sûre, interrompit Madeleine avec un léger accent de reproche. Ne dénigre pas ton fils, Louis. Mais il est encore bien jeune et bien novice, M. Renaud, gardez-le, gardez-le, je vous en prie !

— Je ferai de mon mieux, répondit Dalphon ; mais s’il pense à vous, il n’aura pas besoin d’autre sauvegarde.

« Mon métier d’oncle-tuteur et berger commence d’une manière bien inattendue, pensa-t-il. Mon grand neveu sera-t-il docile à la tutelle ? La vie est pleine de surprises. Il y a deux mois, sentant que je m’enfonçais jusque par-dessus les oreilles dans ma vie égoïste et commode de célibataire, je cherchais une tâche à remplir. Elle s’est présentée d’elle-même, bien différente de ce que je souhaitais. Bah ! allons-y de gai courage. Le bonheur qui n’est pas fait pour moi, je tâcherai du moins que Luc l’obtienne, car cet étourdi est capable, si l’on n’y veille, de le laisser glisser entre ses doigts. »

CINQUIÈME PARTIE

Les semaines s’écoulèrent, trop courtes au gré de Luc, qui était dévoré par la fièvre du travail. Il venait d’obtenir le poste qu’il ambitionnait, avec des appointements de cent francs par mois, pour commencer.

Mais ses fonctions de comptable n’absorbaient pas tout son temps. Il lui restait de nombreux loisirs pour surveiller l’expédition des marchandises, pour apprendre le nom et l’usage des innombrables outils que renfermait l’entrepôt. À plusieurs reprises déjà, un ressort ou quelque engrenage s’étant dérangé au moment de l’envoi, Luc avait tout réparé fort adroitement. Il tenait de son père une grande habileté de main, et il avait ce prompt coup d’œil qui, dans un enchevêtrement de rouages, devine immédiatement où est « l’arrêt. »

Le soir, il étudiait, entouré de dictionnaires, de traités de mécanique et de géométrie, car il faut tout savoir, disait-il. Le matin, il se levait à l’aube et faisait aux environs de la ville une longue promenade pendant laquelle il repassait mentalement ce qu’il avait appris la veille.

Ses poches étaient bourrées de calepins remplis de notes. À l’entrepôt, tout en frottant ses outils, il apprenait par cœur de longues colonnes de mots anglais ou allemands alignés sur un bout de papier.

Ses livres de comptes étaient fort bien tenus, car il mettait à ce travail une intensité d’application où l’amour-propre entrait pour autant que le zèle. Luc s’était juré de n’avoir jamais ni erreur ni rature dans ses registres.

Il ne se permettait pas la moindre distraction, pas le plus léger oubli. Sa mémoire, son attention étaient constamment tendues. On devinait au pli de ses sourcils et de ses lèvres serrées l’effort d’une volonté qui se concentre vers un but unique.

« Cela ne durera pas, » disait Dalphon.

Cela dura pourtant. Sa nature reprenait bien parfois le dessus et se donnait essor par quelque fougueuse échappée ; Luc ressemblait alors à un jeune cheval qui rue et semble vouloir mettre tout en pièces ; mais bientôt il revenait docilement se courber sous le harnais.

Parmi le petit monde de l’entrepôt, son influence devint aussi grande que celle de Dalphon. Sa volonté maîtresse d’elle-même dominait avec autorité sur les autres.

Après trois mois d’épreuve, M. Maulère témoigna ouvertement son estime à ce jeune employé si intelligent et si laborieux. Il l’invitait fréquemment et se plaisait à lui exposer ses théories commerciales. Pauline lui témoignait une certaine préférence. Luc nageait dans la félicité.

— Je commence à me poser, dit-il un jour en recevant un billet aimable par lequel Mme Maulère l’invitait à souper aux Tilleuls où toute la famille était installée pour l’été. Décidément, je commence à me poser.

— Et à poser aussi, c’est grand dommage, répliqua Dalphon qui ne lui ménageait pas ses vérités.

Luc rougit, ce qui lui arrivait encore.

— Il faut pourtant que je tienne ma place, murmura-t-il avec un peu d’impatience. Vous ne voudriez pas me voir gaminer avec les apprentis !

— Non sans doute, mais à vous entendre quelquefois, on vous croirait pour le moins maréchal de France.

Luc, presque sans s’en douter, prenait peu à peu un ton plus tranchant, des airs de supériorité protectrice. Quoi d’étonnant ? Tout lui réussissait. Sa promotion avait été rapide ; ses études avançaient du même pas. Il apprenait les manières du monde, et deux ou trois fois déjà, passant la soirée aux Tilleuls, il avait cru lire dans les yeux de Pauline un étonnement secret mêlé d’approbation.

Ses douze cents francs d’appointements lui paraissaient une mine d’or. Comme il continuait à partager la chambre de Dalphon, son logement ne lui coûtait qu’une somme insignifiante. Tout le long du mois, il gardait soigneusement trois ou quatre écus de cinq francs pour avoir le plaisir enfantin de les palper dans son gousset, mais il évitait soigneusement de les faire sonner, trouvant cela vulgaire. La vulgarité ! il la redoutait par-dessus tout, car Pauline la raillait impitoyablement.

Il avait remonté peu à peu sa garde-robe et était vêtu maintenant à la mode de la ville, ne portant sa longue blouse grise qu’à l’entrepôt. Quand il se promenait suivi de Lion, bien des yeux remarquaient ce beau garçon svelte et vigoureux, et même un soir, dans les allées du square, on avait murmuré à côté de lui : « Il est crânement chic, ma foi ! » Ce soir-là, il était rentré chez lui aussi heureux que le jour où il s’était assis pour la première fois à son pupitre de comptable. Il avait gagné sa seconde bataille.

« Quand j’aurai ma jolie Claire au bras, on se retournera pour nous voir, pensa-t-il avec une vanité naïve. Mais je la veux élégante et bien mise. Ses robes n’ont pas de cachet, ses chapeaux semblent sortis de l’arche de Noé. Au bout du mois, quand je serai en fonds, je lui achèterai quelque colifichet. »

Sa générosité aurait vidé sa bourse, sans les remontrances de Dalphon, qui, en bon administrateur, prêchait toujours pour le fonds de réserve. Luc comblait sa mère de menus cadeaux qu’elle se défendait d’accepter, les yeux remplis de douces larmes.

— La ville ne le gâte pas, tu vois, disait-elle à Claire. Il est toujours le même, et plus affectueux encore, si possible.

La jeune fille ne répondait rien, car les airs grandioses de son cousin l’irritaient. Il le prenait parfois de haut avec elle, faisant sentir à la pauvre petite son ignorance et sa rusticité.

Mais comme elle gardait dans son cœur les conseils de Dalphon, elle supportait patiemment ces tons protecteurs, tâchait de se conformer en toute chose au goût de Luc, et tandis qu’il faisait grand bruit de ses nouvelles études, se croyant bien sincèrement un jeune homme rare, Claire, sans mot dire, apprenait la grammaire, surveillait son langage pour se corriger de certaines locutions campagnardes qui choquaient Luc, et employait tous ses loisirs à lui broder des pantoufles.

L’été avait fait place à l’automne. Par un après-midi gris et voilé, Luc, debout à son pupitre, additionnait une interminable colonne, le menton dans sa main, l’air songeur.

« Quarante-neuf et sept… est-ce qu’il va pleuvoir ? Tout serait gâté. Mais le baromètre remontait ce matin… Quarante-neuf et sept… Je ne connais pas du tout ce jeu de croquet, j’aurai l’air gauche. Cependant, s’il ne s’agit que d’avoir le coup d’œil juste et la main ferme, je pourrai gagner tout comme un autre. La partie commence à cinq heures, j’ai bien le temps de finir mes comptes. Quarante-neuf et… Qu’y a-t-il encore, Ernest ? je n’aime pas qu’on m’interrompe au beau milieu d’une addition.

— Quelqu’un demande à vous parler, M. Luc.

— Eh bien ! qu’on entre ! dit-il en posant sa plume d’un air résigné.

La porte de l’entrepôt s’ouvrit et un rayon de soleil parut se glisser dans la vaste salle au plafond noirci par la fumée des lampes, aux parois couvertes d’objets anguleux et bizarres.

Une jeune fille entra, fraîche et gracieuse comme une matinée de mai, portant un gros bouquet d’œillets roses et rougissant sous les regards curieux des apprentis.

Luc, qui aimait assez à jouer l’homme d’affaires, n’avait pas levé les yeux et mordillait sa plume d’un air absorbé. La jeune fille s’avança doucement et tout à coup jeta son bouquet sur le registre où il s’éparpilla en répandant son fin parfum de girofle.

— C’est toi, Claire ! fit Luc en tressaillant. Quelle surprise !

— Agréable, n’est-ce pas ?

— Oh ! certainement, très agréable. Tu viens si rarement en ville que je n’espérais pas avoir jamais le plaisir de te recevoir ici.

En même temps il rassemblait d’une main distraite les fleurs éparses sur les feuillets du Grand-Livre.

— Si j’étais poète, dit-il, je ferais des vers sur ces œillets qui parfument mes chiffres.

— Je t’en tiendrai quitte pour un beau merci, répondit Claire. Marraine et moi, nous avons pillé le jardin pour fleurir ta chambre. À propos, je voudrais bien voir où tu loges, mais cela ne serait pas convenable, peut-être ?

— Pas très convenable, je le crains, dit Luc qui avait pris récemment l’habitude de se demander en toutes choses ce que Mlle Pauline en penserait.

Mlle Pauline était pour lui l’oracle du bon ton, du bon goût, du comme il faut dans tous les domaines.

— Tant pis ! fit Claire avec un léger soupir. Mais tu connais mieux que moi les usages de la ville. Du moins j’aurai vu ton royaume, poursuivit-elle en promenant ses yeux autour de la salle. Et Lion, où est-il ?

— Dans la cour. Approche-toi de cette fenêtre, tu l’apercevras.

Elle s’accouda dans l’embrasure profonde où Luc lui avança un siège.

— Es-tu très occupé aujourd’hui ? demanda-t-elle de l’air moitié timide, moitié câlin d’un enfant qui sollicite une faveur.

— Ni plus ni moins qu’à l’ordinaire.

— C’est que j’ai fini toutes mes commissions en ville, et je vais repartir. Si tu pouvais m’accompagner un petit bout de chemin…

— Aïe ! fit Luc involontairement, çà se trouve mal.

Il s’interrompit en voyant l’air déçu de Claire.

— J’ai un compte pressé à finir, dit-il. Excuse-moi de te laisser un moment, ce sera fait tout à l’heure… Mais je néglige le devoir le plus élémentaire de l’hospitalité, fit-il en revenant encore. Tu as faim et soif peut-être, Claire ? As-tu dîné, seulement ?

— Oui, oui. Ne t’inquiète pas de cela. Je n’ai besoin de rien, si ce n’est d’un verre d’eau.

Luc fit un signe à Ernest et lui donna quelques ordres à voix basse.

Le gamin, charmé de s’employer au service de cette jolie fille qui d’un seul coup d’œil avait fait la conquête de son cœur inflammable, fut d’un saut chez le pâtissier du coin et en revint au bout d’un instant, portant un plateau chargé de belles oranges, de petits gâteaux et d’un carafon de sirop.

— Vraiment, dit Claire d’un ton de reproche, tu es extravagant, Luc ! Je te demandais un verre d’eau. Pourquoi faire toute cette dépense ?

— C’est une bagatelle, dit-il en haussant les épaules de son air grand seigneur. Repose-toi et te rafraîchis bien, Claire. Je serai tout à ta disposition dans dix minutes.

« Ah ! pensa Claire en le suivant des yeux, marraine n’a pas tort, Luc a beaucoup gagné depuis quelques mois. Il faut le voir ici, dans son vrai élément, où il commande et dirige comme s’il n’avait fait que cela toute sa vie. Comme sa plume court sur ces gros livres ! Rien ne lui est difficile. On le mettrait dans le gouvernement un de ces quatre matins qu’il ne serait pas embarrassé une minute. »

Et Claire soupira d’aise, en songeant avec une humilité naïve combien elle était privilégiée de posséder un tel cousin.

Les réflexions de Luc étaient d’un genre beaucoup moins agréable.

« Il est trois heures, se dit-il en tirant sa montre. Deux lieues d’ici à la Rosière, autant pour revenir. Je ne serai pas de retour avant sept heures, et je manquerai la partie de croquet. Que c’est donc contrariant ! Claire, qui ne vient en ville que deux fois par année, aurait bien pu choisir un autre jour ! Mais enfin, puisque le sort l’a voulu, il faut bien se soumettre, et de bonne grâce encore. La mauvaise humeur ne raccommoderait rien et ferait même un autre accroc. » Cette résolution était fort sage. Luc aurait dû s’y tenir.

— J’ai fini, dit-il en jetant sa plume après avoir additionné une dernière colonne. Claire, je suis tout à tes ordres maintenant. M. Dalphon s’est absenté pour une demi-heure. Quand il rentrera, je lui demanderai l’autorisation de quitter mon travail.

— Cela ne te dérange pas du tout, mais pas du tout ? dit Claire, qui avait cru découvrir une ombre de contrariété sur le visage de Luc.

— Pas le moins du monde, puisque mes comptes sont finis.

Elle eût souhaité une réponse plus tendre, mais Luc ne pouvait sincèrement protester qu’il était fort heureux de manquer la partie de croquet pour accompagner sa cousine.

Dalphon Renaud rentra sur ces entrefaites.

— Vous ne lui avez rien dit de votre invitation ? fit-il à demi-voix tandis que Claire ouvrait la fenêtre pour jeter un morceau de brioche à Lion.

— Non sans doute, répondit Luc en haussant les épaules. Quand je fais un petit sacrifice, je ne le gâte pas en le proclamant sur les toits. Si vous le pouvez, faites savoir à Mlle Maulère qu’il m’est survenu un empêchement à la dernière minute. Elle en sera bien contrariée elle-même.

— Croyez-vous ? fit Dalphon Renaud avec son sourire gravement ironique.

Luc tourna sur ses talons en déclarant à part lui que M. Dalphon devenait absolument insupportable.

— Partons-nous ? dit Claire. Marraine me grondera si je m’attarde. Au revoir, Monsieur Renaud, n’oubliez pas de venir à la Rosière un de ces dimanches. Elle prit le bras de son cousin et tous deux sortirent, tandis que les apprentis groupés non loin de la porte se communiquaient des remarques ponctuées de coups de coude.

Cependant Luc, tout en s’exhortant à montrer une bonne humeur inaltérable et la sérénité d’un martyr, gardait une mine très sombre et un profond silence.

Claire babillait gaiement, heureuse de traverser les rues au bras de Luc et de savoir son cousin bien à elle, tout à elle pour deux grandes heures. Elle était si jolie, avec ses yeux brillants et sa petite fossette au coin de la bouche, son grand chapeau sous lequel s’emmêlaient ses cheveux cendrés, son petit pas alerte et joyeux, que plus d’un passant s’arrêta au bord du trottoir, trouvant que Luc était un heureux mortel.

Quant à Luc, il ne voyait rien de tout cela. Pour lui, Claire avait la figure d’un désappointement, et cette figure-là n’est jamais avenante. Voyant que son silence morose étonnait la jeune fille, il en sortit par un brusque effort.

— Es-tu venue seule en ville ? à quelle heure es-tu partie ? demanda-t-il.

— À onze heures. C’est l’occasion qui a fait le larron. Notre voisin Jean passait sous nos fenêtres. Marraine me dit : « Demande-lui de t’attendre et cours t’habiller. Tu auras tout l’après-midi pour faire tes emplettes. » J’avais besoin de bottines neuves, de fil à coudre, de mille choses. Mais j’avais surtout un grand désir de te voir dans tes nouvelles fonctions, Luc. Maintenant que je connais l’entrepôt, ce sera beaucoup plus commode. Je ne savais où te mettre quand je pensais à toi, ce qui m’arrivait toute la journée, ajouta-t-elle à demi-voix.

Elle regarda Luc si gentiment que sa mauvaise humeur n’y put tenir. Il pressa la petite main gantée de fil d’Ecosse qui s’appuyait sur son bras.

— Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt nous égayer de ta visite ? L’entrepôt en semblait tout réjoui. Ernest et nos galopins parleront quinze jours de cet événement.

— C’est que je suis poltronne comme tout. Tu le sais bien, Luc. Cette longue course à travers les bois m’effraie ; il me faut un protecteur. Le père Jean peut suffire, à la rigueur, mais avec toi, Luc… Non, tu ne sauras pas ce que j’allais dire. Tu es déjà bien assez vaniteux comme cela, monsieur mon cousin.

Et tout bas elle pensait :

« Combien sont satisfaits d’eux-mêmes qui en ont le droit moins que lui ! »

Ils marchaient depuis une grande heure dans les sentiers de la forêt. Luc avait presque oublié son désappointement et entretenait sa cousine, comme à l’ordinaire, de ses grands projets d’avenir.

Il était sur la piste d’une invention à faire. Un des clients de la maison avait renvoyé un outil fabriqué sur ses ordres, alléguant que l’une des mâchoires, fixe au lieu d’être mobile, empêchait le jeu de tout l’engrenage.

— Vois-tu, disait Luc à sa cousine en figurant avec ses doigts les différentes parties de l’outil ; il y a une broche ici, avec un poulet.

— Un poulet à la broche ! exclama-t-elle en riant. Ta mécanique est donc à l’usage des cuisinières.

— Ne m’interromps pas, ces mots ont un sens spécial. Regarde, il suffira d’écarter les deux broches, avec une transmission dans le milieu, comprends-tu ? et les deux mâchoires tourneront en sens inverse, ce qui est précisément le point demandé. C’est simple comme bonjour, mais personne n’y songe. L’œuf de Colomb, quoi ! Quelques détails d’exécution m’embarrassent encore. Tu comprends que je veux être sûr de mon affaire avant d’en parler au patron. Si le système fonctionne à souhait, je l’applique à certain étau de mon invention, puis je perfectionne divers outils… Oh ! j’ai des idées, va ! plein la tête !

Claire regardait son cousin avec admiration.

— Comment fais-tu ? dit-elle. Moi, j’aurais beau réfléchir pendant des semaines, en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles, je n’inventerais rien.

— Chacun sa partie ! répondit-il avec une tendresse condescendante. Je t’aime comme tu es…

— Pardi, je le crois bien ! fit une grosse voix derrière eux. On se contenterait à moins, Monsieur Luc !

C’était le voisin Jean qui les avait rejoints sans qu’ils se doutassent de son approche, car la mousse du sentier amortissait le bruit des pas.

Claire fit la moue. Cette interruption était bien mal venue.

— Vous êtes en retard, père Jean, dit-elle.

— C’est la faute à ma femme ! J’ai couru toutes les boutiques pour trouver de l’indienne à son idée, et me voilà, comme vous dites, Mademoiselle Claire, avec deux heures de retard. »

Il tira de son gousset une de ces grosses montres épaisses qu’en style de fabrique on appelle des ognons. Le père Jean fut mal inspiré, car la vue de sa montre donna une tentation à Luc.

« Quatre heures ! pensa-t-il. Ayant accompagné Claire jusqu’à la moitié du chemin, j’ai bien fait mon devoir. Si je la laissais à la garde du père Jean, je pourrais encore arriver à temps pour la partie de croquet. Ma cousine est trop raisonnable pour s’en offenser. Mais comment lui présenter la chose d’une manière délicate ? »

— Claire, fit-il avec un peu d’embarras, me permettrais-tu de te quitter maintenant ? J’ai un engagement pour cinq heures, auquel je voudrais bien ne pas manquer. Te voilà sous bonne escorte…

— C’est un rendez-vous très important ? fit-elle d’un ton de regret.

— Pas précisément…

Il eût souhaité en rester là, mais les yeux de Claire sollicitaient une explication.

— Voici le fait, poursuivit-il en prenant un ton dégagé. J’ai reçu de Mlle Maulère une invitation pour une partie de croquet, à la campagne. Ce n’est pas que j’y tienne énormément, mais mon absence la désobligera. Il est très essentiel, tu comprends, que je reste en bons termes avec mon patron et sa fille.

— Va, je ne te retiens pas, dit Claire.

Sa voix était brève. Elle baissa les yeux et tendit la main à Luc sans le regarder.

— Tu n’es pas fâchée, dis ? Si le père Jean ne nous avait rejoints, je t’aurais escortée jusqu’à la Rosière, cela va sans dire.

— Pars vite ! interrompit Claire, sinon tu arriveras trop tard.

Elle se détourna lentement, et sans attendre le voisin que cette petite scène étonnait, elle reprit sa marche toute seulette et le cœur bien gros.

De retour à la Rosière, elle raconta brièvement à Madeleine que Luc se portait bien et semblait fort heureux, qu’il l’avait accompagnée un bout de chemin, qu’il lui avait communiqué de grands projets et ne manquerait pas de faire fortune. Ses lèvres tremblaient, mais elle refoula ses larmes jusqu’au moment où, seule dans sa petite chambre, elle put enfin les laisser couler.

La partie de croquet était commencée lorsque Luc sonna à la grille que Julie vint lui ouvrir.

Les boules aux gaies couleurs roulaient sur le sable uni de la terrasse. Un groupe d’élégantes jeunes filles, appuyées contre la balustrade, discutaient avec animation quelque coup douteux, tandis que Pauline, le maillet en l’air, relevant du bout des doigts sa jupe rose, s’apprêtait à croquer la boule de son adversaire pour l’envoyer à l’autre bout du monde.

— Ah ! Monsieur Aufranc, nous ne vous attendions plus, dit-elle en apercevant Luc.

Puis elle le présenta aux jeunes gens qui l’entouraient.

— Excusez-nous d’avoir engagé la partie, poursuivit-elle. Vous serez juge des coups. Nous avons souvent besoin d’un arbitre.

Luc était fort heureux de ce répit qui lui permettait de cacher sa complète ignorance du jeu. Il s’assit un peu à l’écart, surveillant tous les mouvements des joueurs.

Les amies de Pauline étaient jolies, mais aucune ne possédait sa distinction, sa parfaite aisance. Quant aux jeunes gens, ils étaient fort corrects ; il n’y avait rien d’autre à en dire. Luc, qui ne péchait pas en général par une trop mince opinion de lui-même, se dit qu’il soutiendrait avantageusement la comparaison avec eux.

Sa figure intelligente, sa tournure aisée, ses manières un peu réservées et cérémonieuses, avaient en effet conquis dès la première minute toute la partie féminine de la société. On trouva qu’il avait un excellent genre anglais, froid, mais distingué.

Quand la seconde partie s’engagea et que Luc fut admis à l’honneur de tenir le maillet, son premier coup ne trahit aucune inexpérience. La boule traversa les deux premiers cerceaux et-s’arrêta en face du troisième, toute prête à le franchir au coup suivant.

— Comme vous faites votre chemin ! dit Pauline.

Et Luc considéra ce mot comme d’un bon augure pour ses ambitions.

Son camp gagna la partie, après quoi la femme de chambre apporta le thé sur la terrasse, et Luc mit à servir les dames un empressement courtois qui lui valut de leur part bien des sourires, bien des noirs regards aussi de ses frères du sexe fort.

La nuit tombait, on allait rentrer quand M. Maulère parut à la grille. Pauline courut au-devant de lui.

— Eh bien ! fillette, dit-il en lui pinçant l’oreille, ce qu’elle n’aimait guère, s’est-on bien amusé ? a-t-on fait la coquette ?

— Papa ! dit-elle en se redressant.

— Quoi donc ? ce n’est plus la mode ? tu ne me le feras pas croire… Et le jeune Aufranc, comment se comporte-t-il ?

— Parfaitement bien. Il serait à désirer que chacun eût d’aussi bonnes manières, répondit Pauline en appuyant la main sur sa petite oreille, que les gros doigts de son père avaient rendue écarlate.

— Tu t’es montrée aimable, j’espère ? Aufranc est plein d’intelligence ; son zèle est étonnant. Je désire l’enchaîner à la fortune de notre maison ; il nous rendra des services. Te plaît-il ?

— Beaucoup. Je vous ai déjà dit que je lui trouvais l’air d’un jeune prince, mais vous m’avez grondée.

— C’était une sottise en effet. Mais je suis bien aise qu’Aufranc ait su te plaire.

Pauline leva les yeux un peu étonnée. Son père n’attachait pas ordinairement une grande importance à son opinion.

Au retour, Luc fut chargé d’escorter jusqu’à leur porte deux jeunes filles qui avaient été ses partenaires. Comme il marchait à côté d’elles, admirant leur élégance, écoutant leur petit babil de bon ton, il ne put se défendre d’un vif mouvement d’orgueil.

« Mlle Maulère, pensa-t-il, n’a pas tort quand elle trouve que je fais vite mon chemin. Hier pauvre bovi chez mon père, aujourd’hui en passe d’arriver à tout. Je n’ai qu’à suivre mon étoile. »

Puis ses pensées revinrent à Claire.

« Pauvre petite ! je l’ai chagrinée. Mais c’est un devoir maintenant pour moi d’apprendre à connaître le monde et ses usages. Elle devrait le comprendre. En toute autre circonstance, j’aurais été charmé de l’accompagner. Ne devons-nous pas faire ensemble le voyage de la vie ? »

Au même moment, Claire pensait à Luc, mais son cœur était plein de tristes pressentiments, tandis que celui du jeune homme se gonflait d’audacieuses espérances.

La fin des beaux jours approchait. L’automne, sous la pâle lumière d’un ciel gris, achevait languissamment de mourir. Déjà les rafales du vent d’ouest annonçaient la neige.

— Fameux temps pour travailler ! disait Luc en s’installant le soir devant sa table couverte de livres et de cahiers. Comme je vais piocher cet hiver !

Mais il comptait sans une passion nouvelle qui fit une formidable concurrence aux dictionnaires. Ce fut la passion du patinage.

Aussitôt que le froid s’établit, l’emplacement destiné à ce genre d’exercice fut inondé. Une mince couche de glace, unie et brillante comme le cristal, mais tout aussi fragile d’abord, réjouit bientôt les yeux des patineurs. Le gel ayant persisté pendant plusieurs nuits, elle s’épaissit de façon à pouvoir être garantie comme parfaitement solide.

Et les abonnés accoururent, bravant les chances d’un bain qui n’eût été d’ailleurs qu’un simple bain de pieds.

Luc avait dû sortir, par un clair et froid après-midi, pour se rendre chez son mécanicien qui habitait un quartier assez éloigné. Il longeait l’étang du patinage, suivant des yeux les évolutions capricieuses de quelques couples.

Une jeune personne qui patinait seule attira ses regards par l’aisance de ses mouvements et la richesse des fourrures dont elle s’enveloppait. Sa petite toque était ornée d’une plume aux reflets de bronze ; sa pelisse de soie brochée, s’entr’ouvrant, laissait apercevoir une moelleuse doublure de satin vieil or. La jolie patineuse glissait de ce mouvement ondoyant, fugitif, qui fascine et lasse à la fois les yeux.

« C’est Mlle Maulère ! » se dit Luc, lorsque, parvenue à l’extrémité de l’étang, elle se retourna et lui laissa voir son visage.

Elle l’avait reconnu aussitôt. Elle s’approcha de la barrière pour répondre au salut du jeune homme.

— Patinez-vous, Monsieur Aufranc ?

— Non, Mademoiselle, répondit-il avec regret. J’ai appris autrefois, quand j’étais petit garçon, mais je n’ai guère pratiqué dès lors.

— Il faut vous y remettre et nous ferons ensemble un tour d’étang. C’est un conseil d’hygiène que je vous donne là. Venez ce soir. Mon père patine très bien, il vous aidera.

Elle s’éloigna d’un mouvement rapide et léger. Luc Aufranc la vit prendre par la main une fillette craintive et l’encourager à s’élancer hardiment avec elle.

« Je me passerai cette folie, murmura Luc. Aussi bien, je travaille comme un esclave depuis six mois ; je puis m’accorder un peu de relâche. »

Pauline Maulère glissait toujours, infatigable et gracieuse comme une mouette. Ses mains se croisaient avec celles d’un jeune homme qui avait sollicité la faveur d’accompagner une aussi brillante patineuse. Tous deux, légèrement inclinés, les yeux brillants de plaisir, décrivaient de grands cercles qui enchaînaient Luc comme des cercles magnétiques.

Sentir, lui aussi, la chaude pression de ces petites mains souples, vibrer avec Pauline dans un même élan, et passer ensemble comme deux flèches emportées vers le même but ! Pour jouir de cet enivrant privilège, il suffisait d’avoir des patins.

Cependant, Luc craignait un peu que Dalphon ne se moquât de sa fantaisie. Pour la lui présenter comme un fait accompli, il entra aussitôt chez un quincaillier et choisit une fine paire d’halifax à lame étroite et légère qui mordrait la glace comme un burin.

Au rebours de ses prévisions, Dalphon Renaud ne lui fit aucune remontrance.

— La nature reprend le dessus, dit-il en souriant. Votre zèle pour l’étude passait décidément les bornes ; j’attendais la réaction. Ainsi nous allons enfermer les livres dans l’armoire et jeter la clef par-dessus les moulins ?

Luc se récria, protestant qu’il saurait tenir les rênes à son caprice. Dalphon secoua la tête.

Ce soir-là, Luc, sans même prendre le temps de souper, courut tout droit de l’entrepôt sur la glace. Il voulait débuter incognito ; ses chutes, s’il en faisait, resteraient anonymes.

Pendant une heure il s’escrima si bien, que lorsque les patineurs commencèrent à affluer et que les grands candélabres à gaz éclairèrent cette foule mobile, il put quitter sans crainte la pénombre où il cachait sa maladresse de débutant.

Du reste, comme il l’avait dit à Pauline, ce n’était point son coup d’essai. Il avait patiné sur le Doubs gelé, à l’heureux âge où l’on tombe sur son nez dix fois par minute sans le moindre inconvénient. Il retrouva sans trop de peine le coup de patin si difficile à acquérir plus tard, et se lança alors hardiment à la recherche de Pauline.

Il la croisa bientôt. Elle était au bras de son père. D’un œil surpris, elle le vit évoluer autour d’un groupe pour les rejoindre.

— Mais vous faites des merveilles ! dit M. Maulère. Et vous voulez passer pour un novice, allons donc !

Luc répondit modestement qu’il n’était pas encore très sûr de ses courbes, mais qu’il espérait être bientôt digne d’offrir son bras à Mlle Maulère.

— Que de façons ! interrompit le père. Pauline, donne-lui une main, à moi l’autre, et partons pour la gloire. Une, deux, trois ! du pied gauche !

Ils s’élancèrent. Luc eut d’abord grand’peine à saisir ce rythme balancé. Il restait en arrière, puis d’un élan désespéré, devançait ses deux compagnons. Pour tourner le coin de l’étang, il fallait décrire une large courbe qui le prit par surprise. Il se cramponna à la main de Pauline et rougit ensuite prodigieusement.

— Je vous ai fait mal ? murmura-t-il très honteux.

— Vous avez failli m’arracher le bras, répondit-elle. Une autre fois, lâchez plutôt ma main.

Luc se jura qu’une autre fois sa courbe serait savante à étonner Pauline. En effet, il ne commit pas d’autre gaucherie.

Le spectacle qu’offrait l’étang était très joli, très animé. Cet ondoiement incessant de la foule fascinait le regard comme le remous perpétuel des vagues. De grandes ombres couraient parfois à la surface de l’étang, lorsque les flammes du gaz se couchaient sous une brusque rafale du vent d’ouest. De charmants visages paraissaient et s’enfuyaient comme dans un rêve ; des formes sveltes glissaient silencieusement, se dispersaient, se renouaient en longues chaînes ; la blancheur nacrée d’une pelisse de grèbe éclatait tout à coup, ou l’éclair sombre d’un patin d’acier. Un profil à peine entrevu se perdait dans la foule ; les yeux ne s’arrêtaient nulle part, tout était vague, ondoyant, fugitif, on se sentait bercé comme par un grand flot.

Luc sentit peu à peu une sorte d’enivrement le gagner ; ses pieds l’emportaient sans qu’il sût bien où ; il se laissait glisser, mollement, au hasard, tenant toujours dans la sienne la petite main de Pauline, dont la tiédeur moite pénétrait ses veines.

La rencontre soudaine de deux patineurs lancés comme un boulet les sépara de M. Maulère. Luc s’en aperçut à peine ; tout lui semblait confus comme un songe. Il voyait dans un brouillard des formes vaporeuses qui tourbillonnaient sans cesse ; le vertige l’entraînait ; l’air piquant sifflait autour de ses tempes enfiévrées ; un bruit lointain de cloches sonnait dans ses oreilles.

— C’était délicieux, mais je suis à demi-morte ! s’écria Pauline en se laissant tomber sur un banc.

Luc dut se retenir au dossier pour ne pas tomber. Arrêté brusquement dans cette course folle, il sentit la tête lui tourner. Un choc magnétique l’avait secoué des pieds à la tête quand la main de Pauline avait quitté la sienne.

— Un peu de vertige ? dit la jeune fille en le voyant pâlir.

La lumière d’un candélabre voisin les éclairait tous deux vivement. Luc se détourna pour cacher son trouble étrange.

— Reposez-vous ; je crains de vous avoir fait perdre haleine, reprit Pauline. Vous êtes moins habitué que moi à ce violent exercice. Prenez ma place, poursuivit-elle en se levant. Je vais à la recherche de mon père. Nous recommencerons demain soir, n’est-ce pas ?

Elle lui fit un signe d’adieu et disparut dans le tournoiement de la foule.

Luc passa la main sur son front comme un homme qui se réveille.

« J’ai eu un moment de folie, » pensa-t-il.

Il ôta ses patins, les mit sous son bras, et s’éloigna posément.

Quelques patineuses, en le voyant tout à l’heure passer comme un éclair, le regard perdu, l’air étrange, l’avaient déjà surnommé Roland furieux. Elles le croisèrent de nouveau près de la sortie ; il était grave et promenait sur la foule des yeux indifférents. Cependant un bouillonnement fiévreux se cachait sous son air impassible.

Il se promena jusqu’à minuit dans les rues, s’adossant aux murailles quand cet inexplicable vertige le reprenait. Le trottoir semblait fuir sous ses pieds, les maisons tournaient autour de lui en une ronde effrénée, galopant, cahotant, inclinant leur faîte ou se haussant pour regarder par-dessus les toits. Luc fermait un instant les yeux, tournait son visage du côté du vent pour recevoir en plein la froide rafale. Il reprenait sa marche comme un homme ivre, n’osant rentrer chez lui dans cet état de délire étrange, pour affronter les questions de Dalphon Renaud.

La contrainte morale qu’il s’imposait depuis six mois, la fatigue de longues nuits d’étude avaient agi insensiblement sur son système nerveux, qui ressemblait maintenant à un instrument trop tendu dont les cordes se relâchent ou éclatent. La réaction commençait. Impressionnable, affiné en quelque sorte par un travail intellectuel trop soutenu, et privé de la saine influence des champs qui rétablit si bien l’équilibre du corps et de l’esprit, il était à la merci de ses impressions. La première émotion vive l’avait grisé.

Quand il rentra chez lui, Dalphon Renaud, fort inquiet, le reçut par un regard interrogateur.

— Je suis fatigué, dit Luc brièvement. Vous aviez raison, la passion du patin m’a empoigné. Bonne nuit.

Il croyait sentir encore dans sa main droite l’attouchement d’un gant souple et fin ; il croyait entendre le frôlement soyeux d’une pelisse qui touchait sa manche. Un souvenir de balancement onduleux le berçait encore ; il voyait un clou de corail rose serti dans une petite oreille charmante, sous une toque à plume bronzée. Bref, il était épris de sa patineuse jusque par-dessus les yeux.

Il retourna sur la glace le lendemain. Pauline n’y était pas ; mais il la rencontra le jour suivant et revint chaque soir.

Grand et dégagé, il avait fort bonne tournure. Pauline découvrit bientôt que le coup de patin de Luc s’harmonisait merveilleusement avec le sien. Ils avaient le même rythme, allongé, rapide, sans saccades. Quand ils s’inclinaient ensemble pour prendre leur élan et glissaient ensuite sans effort, la comparaison usée des deux cygnes venait involontairement sur les lèvres de tous les spectateurs. C’était la même grâce tranquille et berçante.

Après une soirée de patinage, Luc avait invariablement une mauvaise nuit ; harcelé par mille souvenirs confus de voix, de pas, de figures à demi entrevues, il sentait son lit danser comme dans un roulis. Il s’endormait par secousses et se réveillait soudain parlant tout haut à Pauline.

À six heures, il se levait fiévreux, brisé, allumait la lampe et ouvrait ses livres jusqu’au déjeuner ; car il tenait plus que jamais à poursuivre ses études, maintenant qu’il avait de grandes espérances d’avancement.

M. Maulère lui témoignait une bienveillance très marquée, le consultait souvent sur diverses entreprises ; Luc serait bientôt plus au courant des affaires de la maison que Dalphon Renaud lui-même. Il travaillait avec la même ardeur que dans les premiers mois, mettant la main à tout et tenant ses livres dans un ordre parfait.

Mais Dalphon remarquait certains signes de fatigue. Luc avait une façon inquiétante de se serrer le front à deux mains, de se laisser tomber sur le premier siège venu d’un air épuisé et de se redresser soudain avec une énergie fébrile. Son ami anxieux l’observait.

— Vous brûlez la chandelle par les deux bouts, lui dit-il un jour. Avec ce cercle noir qui vous entoure les yeux et vous mange la moitié des joues, vous avez certainement l’air très espagnol et intéressant, mais qu’en dirait votre mère ? Vous patinez trop, mon cher Luc.

— Quelle absurdité ! le patin est très hygiénique, demandez aux médecins. J’ai un peu de fièvre, voilà tout, ça passera.

Un soir, Dalphon Renaud, sans en avertir son ami, le suivit jusqu’à l’étang du patinage.

Il le vit, aussitôt descendu sur la glace, s’avancer vers un banc où Pauline était assise à côté de son père, la saluer et lui offrir le bras comme si c’eût été chose convenue. Elle se leva en souriant, leurs mains se croisèrent et les voilà partis.

Dalphon suivit longtemps des yeux leurs évolutions gracieuses ; ils semblaient n’avoir qu’une volonté, qu’un élan ; leurs pieds glissaient en cadence, la même impulsion les emportait.

— Pauvre petite Claire ! murmura Dalphon en se détournant.

Il rentra chez lui fort perplexe. Fallait-il avertir Madeleine, reprendre Luc sévèrement, au risque de le voir se cabrer et s’affermir dans son caprice par pur esprit de contradiction ? Pendant deux jours encore, Dalphon resta indécis et se tut.

M. Dorval Maulère donnait chaque année un bal à tout son personnel. Comme il montait la chose grandement et que Pauline faisait les honneurs d’une manière charmante, les invitations étaient attendues tout l’hiver dans une vive impatience et accueillies par des acclamations.

Chaque ouvrier, emballeur, commis, employé quelconque recevait deux cartes, l’une pour lui-même, l’autre pour la dame dont il serait le cavalier. Quelques-uns amenaient leur femme ; les plus jeunes invitaient leur sœur, leur fiancée, leur cousine favorite. On considérait comme un grand privilège d’être du bal de M. Maulère.

Luc Aufranc, qui ne savait rien de cette institution déjà consacrée par l’usage, fut très surpris de recevoir un jour des mains du facteur une enveloppe mignonne sur laquelle il reconnut l’écriture de Pauline. Quand il l’ouvrit, deux carrés de bristol ivoire s’en échappèrent, parfumés de verveine et ornés d’un chiffre élégant. Dalphon Renaud ouvrait en même temps une enveloppe toute semblable.

— Me voilà bien embarrassé, dit-il. Les années précédentes, j’avais une cousine déjà mûre qui ne dansait pas plus que moi et se sacrifiait pour m’accompagner. Malheureusement elle a quitté la ville.

— Vous ferez un « cavalier seul, » répondit Luc en riant. Tenez, invitez ma mère, ça me conviendrait parfaitement.

Dalphon sourit de cet égoïsme naïf qui ne prenait pas même la peine de se cacher.

— Moi, j’invite Claire, cela va de soi, reprit Luc ; mais il ne convient pas qu’elle arrive à son premier bal sans chaperon, comme une fille de fabrique. C’est arrangé, n’est-ce pas ?

— Très bien, répondit Dalphon, si cela vous va, j’en suis.

— Je cours à la Rosière le leur annoncer, s’écria Luc. Elles auront une semaine pour préparer leurs toilettes. Comme les yeux de Claire vont briller ! Pauvre petite cousine ! Sa vie est bien monotone, surtout pendant la mauvaise saison.

Il parlait d’une voix attendrie, quand il pensait à Claire, ses yeux perdaient leur éclat fébrile, il redevenait le Luc d’autrefois. Il boutonna à la hâte son grand surtout, enfonça jusqu’aux oreilles sa toque fourrée et prit sa canne.

— Les sentiers sont probablement impraticables, dit-il ; mais la neige est dure ; même en suivant la grand’route, je serai à la Rosière avant dix heures. Je reviendrai demain matin.

Il partit ; cette course solitaire lui rafraîchit le cerveau ; il ne regrettait pas d’employer ainsi sa soirée, car la fille de son patron était au concert, il ne l’aurait pas rencontrée sur la glace. Du reste, à mesure qu’il s’éloignait de la ville, il songeait moins à Pauline et davantage à Claire. Durant ces dernières semaines, il n’avait guère eu le temps de réfléchir. Il était abandonné à un tourbillon de sensations violentes, qui l’entraînaient, le secouaient, brisant ses nerfs et sa volonté. Mais leur cercle vertigineux s’était rompu pour un soir. Luc retrouvait peu à peu sa calme raison. Il osa même, seul sur cette route blanche et durcie, par cette froide nuit dont le souffle chassait la fièvre, il osa regarder sa folie en face.

— J’aime Claire, se dit-il ; je l’aime toujours, et pourtant je suis amoureux de Pauline ; elle me coule du feu dans les veines ; quand je la vois, je perds la tête. Maudits patins, ils sont la cause de tout. Faut-il fuir le danger, comme autre fois Télémaque ?… Bah ! ce moment de vertige passera. Au fond, et tout bien considéré, c’est ma cousine seule que j’aime. Mlle Maulère m’éblouit. Claire me calme, me repose. Pauline est une charmante patineuse, Claire est ma conseillère, mon amie, ma compagne de tous les temps.

Quand il atteignit la Rosière, la cloche du couvre-feu, qu’on sonne à dix heures, commençait à tinter au village voisin. Ses lentes volées passaient à grands coups d’aile dans l’air silencieux, au-dessus des champs de neige déserts. Une blanche clarté remplissait l’espace, tout était pur, calme et froid comme l’affection de Luc pour sa cousine.

Le jeune homme trouva fermée la porte de la maison. Mais un filet de lumière glissant par l’entrebâillement des volets l’avertit qu’on veillait encore.

Il heurta doucement.

— Mère, c’est moi. Ouvre donc.

— Bonté divine, Luc ! Il ne t’est rien arrivé de fâcheux ? s’écria Madeleine de derrière la porte, tout en faisant tourner la grosse clé dans la serrure.

— Au contraire, j’apporte une nouvelle qui vous fera plaisir. Claire ne dort pas encore, j’espère.

— Elle est éveillée comme une souris. Nous jasions au coin du feu avec ton père. Entre vite et réchauffe-toi.

Il lui jeta les bras autour du cou.

— Comme c’est bon de te revoir, mère, dit-il.

Sa voix était émue. Madeleine, subitement alarmée, regarda Luc bien en face. Il venait d’ôter son bonnet fourré. Ses cheveux bruns, collés sur son front, le faisaient paraître très pâle ; il avait les yeux battus, l’air lassé.

— Tu es malade ! dit-elle.

— Pas le moins du monde, seulement un peu fatigué. Une bonne nuit va me refaire. On dort mal en ville.

Et la prenant gaiement par la taille, il entra avec elle dans la cuisine. La vaste pièce n’était éclairée que par la lueur capricieuse d’une flambée de branches. Finette était couchée en rond au coin de l’âtre ; elle avait flairé le fils de la maison et jugeait superflu d’aboyer.

— Quel bon vent t’amène ? dit Louis Aufranc en se levant pour tendre à Luc sa large main.

— Avant de parler, interrompit Madeleine, il faut qu’il se réconforte. Claire, jette un fagot sur le feu. Assieds-toi, Luc, je vais te mettre un ou deux œufs sur le plat, et ton père prendra un verre de vin avec toi.

Elle lui enleva son surtout humide, chauffa des pantoufles devant les chenets, et, tout en s’empressant autour de lui, se penchait de temps en temps sur sa joue pour la caresser comme s’il eût été un enfant. Elle devinait quelque trouble dans le cœur de son fils.

Claire ne disait pas grand’chose. À sa dernière visite, Luc avait paru distrait ; elle avait cru sentir quelque froideur dans sa manière d’être. Comme elle était fière, elle n’avait pas voulu le questionner, mais elle se disait : « Je ne me jetterai pas à la tête de Luc. Je l’aime toujours, Dieu le sait, et je ne le lui ai que trop laissé voir. S’il attend de moi de nouvelles avances, il attendra longtemps. » Cependant l’air abattu de son cousin la frappait ce soir.

— Tu ne ressembles guère à un messager de bonnes nouvelles, mon pauvre Luc, dit-elle en venant s’asseoir à côté de lui.

Il se redressa avec un peu d’effort.

— J’en suis un, pourtant, dit-il, mais je manque d’entrain ces jours.

— Tu travailles trop, peut-être. Laisse tes livres pour quelque temps.

Il rougit involontairement ; ce n’étaient pas ses dictionnaires qui lui donnaient la fièvre.

Pour détourner l’entretien, il communiqua à Madeleine et à Claire étonnées l’invitation de M. Maulère.

Claire répondit comme les jeunes filles le font invariablement :

— C’est que je n’ai rien à mettre.

— Comment ? dit Madeleine, et ta jolie robe de percale rose qui t’allait si bien l’été dernier ?

Claire leva sur Luc des yeux interrogateurs et perplexes.

— Est-ce que cela irait ? demanda-t-elle.

— Je n’y entends rien, ma chère. Tu seras charmante sous n’importe quel costume. Va la chercher pourtant, cette robe rose, et nous aurons une consultation.

— Moi, dit Louis Aufranc, en mâchonnant sa grosse pipe, je me fendrai d’un cadeau pour Claire à l’occasion de son premier bal. Luc lui achètera des gants de ma part.

— Et moi, continua Madeleine, je lui donnerai une pièce de vieille dentelle au coussin, le dernier ouvrage de ma grand’mère.

— Parfaitement. Je me charge de tes fleurs, dit Luc au moment où Claire rentrait avec la robe qu’elle était allée quérir. Tu auras des œillets roses, un mignon bouquet pour ton corsage, et deux ou trois fleurs dans tes cheveux.

— Des œillets à cette saison ! tu rêves, mon beau cousin.

— J’écrirai à un fleuriste de Montreux, qui envoie souvent des caisses de fleurs coupées à Mlle Pauline.

Claire fronça légèrement le sourcil à ce nom, mais retint sa langue.

— Et toi, mère, tu acceptes l’invitation de mon ami ? poursuivit Luc en attaquant la formidable omelette que sa mère plaçait toute fumante devant lui.

— Si ton père veut bien.

— Parbleu ! vas-y ! et grand bien te fasse ! Tu valseras avec ton fils, ça te rajeunira.

Madeleine sourit.

— Ma toilette à moi ne sera pas compliquée, dit-elle. J’ai ma robe de soie noire et ma broche d’or.

— Avec cela, comme avec ta robe d’indienne et ton fichu blanc, tu auras l’air d’une vraie dame, répondit Luc affectueusement. Voyons cette… percale rose. C’est ainsi que vous l’appelez, je crois ?

La robe fut tournée et retournée en tous sens. Elle était fraîche encore. Luc prit un air connaisseur et déclara qu’avec des dentelles cela pourrait aller.

— Et de vraies dentelles, larges comme la main ! exclama sa cousine. Mlle Pauline n’en a pas de semblables peut-être. Je les ai vues souvent dans le tiroir de marraine.

— Nous prendrons en journée la petite Zélie, dit Madeleine. Elle est assez bonne couturière et connaît la mode. Et puis, écoute, Luc, demande à Mlle Maulère, si tu peux, l’adresse d’une modiste qui fera de ces dentelles une jolie garniture sans trop les couper.

— Non ! s’écria Claire avec impétuosité, je ne veux pas que Mlle Maulère se mêle de ma toilette.

— Tu as tort, dit Luc ; elle te conseillerait bien et de grand cœur.

Son air était grave. Elle crut qu’il allait la sermonner, mais il n’ajouta pas un mot et appuya tout à coup son front sur sa main de cet air abattu qui alarmait Dalphon Renaud. Claire en fut péniblement frappée.

— Je t’en prie, fit-elle vivement, n’aie pas cette mine de martyr. Gronde-moi plutôt.

— Ah ! répondit-il, je suis trop las de contester avec moi-même pour contester encore avec toi.

Madeleine s’interposa.

— Si Luc a des tracas ailleurs, tâchons du moins qu’il trouve la paix à la maison.

Elle jetait à Claire un regard de reproche. La jeune fille ne répliqua rien, mais elle se sentait à la fois inquiète et irritée.

— À propos, dit Louis Aufranc, parle-nous donc un peu de ton invention, Luc. Claire nous en a touché un mot.

— C’est vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, répondit le jeune homme. Peut-être que mon outil ne fonctionnera jamais. La combinaison est loin d’être parfaite, et qui sait si mon patron consentira à endosser les risques d’argent ? Tenez, poursuivit-il en tirant un calepin de sa poche, voici la chose grosso modo. Le peu de dessin linéaire que j’ai appris à l’école m’a été fort utile.

Louis Aufranc considéra avec un vif intérêt le plan net et clair du mécanisme.

— Tu m’étonnes, mon garçon, dit-il. Je t’aurais cru moins de talent.

— Ah ! interrompit Luc, comprenez bien. Je n’ai fait que modifier un tour déjà en usage. Je ne suis pas mécanicien. S’il fallait inventer un outil de toutes pièces, je me récuserais. J’ai simplement déplacé certains rouages et combiné dans ma tête leur ajustement. Pour réaliser mon plan, j’aurai besoin d’un ouvrier, car je ne sais pas manier la lime. C’est ce qui me chiffonne.

— Parbleu ! dit le père, te voilà bien embarrassé. Et moi, est-ce que je ne pourrais pas t’être utile ? Je te limerai ça aux petits oiseaux, et quant à la discrétion, motus ! Ton projet restera en famille, tu peux y compter.

— Parfaitement ! dit Luc dont les yeux brillèrent. Seulement, il y a une condition, ne vous en offensez pas. Je connais les exigences de notre client. Je sais à quel usage il désire employer ce nouvel outil. Si vous vous chargez de la main-d’œuvre, vous exécuterez mon plan sans y rien changer, quand même il pourrait vous sembler défectueux. C’est mon invention, je désire qu’elle soit à moi tout entière.

— Compris, mon garçon ! J’emboîte le pas derrière toi comme un seul homme ! Nom d’une pipe ! J’ai bien entendu dire une fois à l’un de mes amis, qui est plein d’expérience, qu’un moment vient dans la vie où les enfants prennent leurs parents à la remorque. Il paraît que ce moment est venu pour nous, hein, Madeleine ?

Madeleine regardait son fils avec une admiration attendrie. Il était si habile, son Luc, si versé dans mille choses qu’elle ignorait.

— Laisse-moi ton calepin, reprit Louis Aufranc, et dis-moi seulement dans quelles dimensions tu montes l’objet. Je m’y mettrai demain matin, et foi d’un chasseur ! les renards et les lièvres auront beau passer en cortège devant la maison, je ne toucherai pas ma carabine avant de t’avoir livré l’outil fini au brunissoir et limé sur toutes les coutures !

— Grand merci, père, mais je ne suis pas encore satisfait de mon agencement. Il y a là une vis qui gagnerait à être mise ailleurs. Où ? je n’en sais rien. J’y rêve depuis des semaines. Dalphon Renaud me conseille de n’y plus songer. Il dit que lorsqu’on a creusé longtemps un problème, la solution vous tombe parfois dans l’esprit au moment où vous y pensez le moins.

— C’est donc cela qui t’a donné ces yeux cernés ? dit Claire en se rapprochant de son cousin. À quoi bon te fatiguer ainsi ?

— À faire fortune plus tôt, ma petite, pour te demander de partager avec moi.

— Tu y penses toujours ? dit-elle à voix basse.

— En peux-tu douter ?

Il se penchait vers elle avec sa tendresse d’autrefois.

— Quand je doute, je suis bien malheureuse, murmura Claire. Pardonne-moi, oh ! pardonne-moi, Luc, d’être si souvent maussade et méchante ! Je devrais avoir plus de confiance en toi.

— Et moi, dit Luc, soudainement remué, je devrais ne pas mettre ta confiance à l’épreuve. Ma petite Claire, c’est toi seule que j’aime. Je te le montrerai bien.

Quoiqu’il parlât à voix basse, ces mots vibrèrent étrangement. Claire tressaillit de joie et mit sa main dans celle de Luc. Ils n’ajoutèrent rien, mais ils se sentaient plus heureux qu’ils ne l’avaient été depuis longtemps.

Quand Luc monta dans sa chambre, il était près de minuit. Sa mère l’accompagna jusqu’au haut de l’étroit escalier.

— Je n’aurai jamais le courage de t’éveiller demain matin, dit-elle. Tu sembles si fatigué !

— J’espère m’éveiller de moi-même à cinq heures. Il faut que je sois parti avant le jour.

Mais le baiser maternel agit sans doute comme un charme, car Luc dormit toute la nuit tranquillement, profondément, sans rêves, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien des semaines. Quand à sept heures, Madeleine monta chez son fils, tenant une petite lampe qu’elle voilait de la main, il n’ouvrit pas les yeux et ne fit aucun mouvement. Après s’être penchée vers lui avec sollicitude, elle sortit sur la pointe du pied.

« Qu’il dorme, mon pauvre Luc, pensa-t-elle, et qu’il oublie ses soucis. Car je vois bien qu’une inquiétude le tourmente, quoiqu’il ne l’avoue pas.

Une heure plus tard, Luc entrait comme un ouragan dans la cuisine.

— Je me suis oublié ! s’écria-t-il. Que va dire M. Dalphon ? Il ne m’est jamais arrivé d’être en retard.

— Raison de plus pour qu’on t’excuse cette fois-ci. Déjeune tranquillement. Ton père vient de traire ; tu boiras une tasse de lait.

Claire s’assit à côté de Luc, sur le banc qui occupait toute la longueur de la muraille, au-dessous du grand four noir et béant.

— Pendant que tu déjeunes, dit-elle, je vais t’expliquer le plan que marraine et moi nous avons fait pour le jour du bal. Tu sais la cousine Françoise ? Gageons que tu n’es pas allé la voir une seule fois depuis que tu es en ville ?

— Elle est bien vulgaire ! dit Luc en faisant la grimace.

— Elle nous aime pourtant et nous réclame toujours. Comme il n’est guère possible que je fasse deux lieues à pied dans la neige, en robe rose et en petit souliers fins, nous mettrons nos atours dans un grand carton, et le laitier de la Rosière les portera chez cousine Françoise, où nous arriverons le soir juste à temps pour nous habiller. Si elle veut bien, nous passerons la nuit suivante chez elle. Marraine sera trop fatiguée pour revenir à la maison avant le lendemain. Tu te charges d’expliquer tout cela à la bonne cousine ? Prends ton air aimable, tu feras sa conquête en un tour de main. Si tu savais comme je tremble en pensant à ce bal ! je ne connais pas le monde, je ferai quelque maladresse. Mais enfin tu seras là. Avec toi, j’irais bien faire la révérence au roi de Prusse !… Et puis, Luc, demande cette adresse à Mlle Maulère, tu sais, pour ma garniture de dentelles… Je me repens bien de t’avoir répondu hier soir comme je l’ai fait.

SIXIÈME PARTIE

Le temps était maussade, gris et bas. La neige qui tombait sans interruption depuis deux jours, s’amoncelait en remparts le long des trottoirs. Quelques flocons tourbillonnaient encore paresseusement dans l’air, comme indécis de savoir où se poser. Sur les toits, de larges plaques de neige, détachées de la couche épaisse qui couvrait les tuiles, glissaient lentement sur la pente, s’arrêtaient un instant à l’extrême bord de la gouttière, puis se précipitaient dans la rue avec un fracas épouvantable, soulevant un nuage de fins cristaux blancs que le vent balayait comme une poussière. Gare aux passants ! ils reculaient étonnés, puis reprenaient leur marche à la rencontre d’une autre avalanche.

Au milieu de la rue, des garçons et des fillettes passaient comme des flèches, lancés sur leurs patins. Ils revenaient du collège, et pour retourner à la maison usaient de ce mode de locomotion rapide et peu coûteux.

Quatre heures venaient de sonner. Comme le jour était sombre, les flammes du gaz s’allumaient déjà partout. Les vitrines des magasins s’éclairaient ; les bocaux rouges et verts des pharmaciens jetaient sur la neige des reflets multicolores et brillants comme des feux de Bengale.

Madeleine et Claire, vêtues de grands manteaux à capuchon qui excitaient la critique railleuse des écoliers, passaient au bras l’une de l’autre devant la maison Maulère.

— C’est ici, dit Claire en levant la tête. Quelle belle maison, n’est-ce pas, marraine ? Regardez ce grand balcon avec ces sculptures. Quand nous aurons tourné le coin de la rue, nous verrons si l’entrepôt est éclairé.

Une grande agitation régnait dans la cour. On transportait des plantes, des sièges. À l’intérieur, on faisait grand vacarme de marteaux ; l’entrepôt, tout en fenêtres, rayonnait comme un palais de verre, et aurait suffi à éclairer la rue.

Tout à coup Lion s’élança du fond de sa niche et se mit à aboyer d’une voix joyeuse.

— Il nous a flairées, dit Madeleine. Sauvons-nous ou bien il y aura une reconnaissance et Luc pourrait en être contrarié.

Elles passèrent donc rapidement dans la rue voisine et montèrent bientôt l’escalier de la cousine Françoise.

Celle-ci était une bonne petite femme toute ronde et fort bavarde. Elle accueillit ses parentes de la campagne avec de grandes démonstrations, les fit entrer dans sa chambre que chauffait un gros poêle et leur servit aussi le café au lait, ce symbole de l’hospitalité montagnarde.

— Votre carton est bien arrivé, dit-elle, et il y a là je ne sais combien de boîtes qui vous attendent de la part du cousin Luc. Un jeune homme bien attentif, cousine Madeleine. Vous l’avez parfaitement élevé, quoique demeurant dans un endroit solitaire où l’on deviendrait sauvage rien qu’à entendre les sapins qui font hou ! hou ! toute la sainte journée. Comme ça, vous êtes du bal Maulère ? Une fameuse occasion pour cette petite de voir un peu le monde. Avez-vous une jolie robe au moins ? On est terriblement élégant en ville, vous savez. Je vous donnerai un coup de main pour vous habiller, étant plus au courant de la mode que vous, sans doute. Elle est très bien, votre filleule, cousine Madeleine ; c’est une petite rose. Mais l’ajustement rehausse encore les charmes, comme j’avais coutume de dire au temps où je serrais mon corset. Nous allons aussi vous serrer puissamment, ma fille ; vous aurez une taille à tenir dans les deux mains.

— Oh ! non, je vous en prie ! s’écria Claire alarmée. Je ne suis pas accoutumée à cela ; je me trouverais mal, et qu’en penserait Luc ?

La grosse cousine se mit à rire.

— Ne dirait-on pas qu’elle n’a jamais tiré sur son lacet, cette petite innocente ? Bon, bon ! nous savons qu’en croire ! Mais ouvrez-moi toutes ces boîtes ; vos jolies affaires se chiffonnent dedans.

Claire dénoua les cordons d’une main un peu tremblante. Luc n’aurait-il rien oublié ?

Mais non. Le bouquet d’œillets panachés de rose était bien là, couché sur un lit d’ouate humide et de mousse ; les gants de soie rose pâle, les bas de soie assortis ; le grand éventail blanc sur lequel était peinte une longue traîne d’œillets ; la garniture de fine dentelle pour le corsage et les manches. Claire sauta de joie, puis faillit fondre en larmes.

— C’est trop beau, murmura-t-elle en cachant son visage rougissant sur l’épaule de Madeleine. J’aurai l’air d’une petite paysanne déguisée en princesse.

La cousine Françoise mit un terme à ces effusions.

— Dépêchons ! dit-elle. Nous avons quatre heures devant nous ; ce n’est pas une minute de trop, car il faudra sans doute retoucher la robe.

Claire tira sa modeste percale rose des profondeurs du carton et la soumit non sans quelque embarras à l’examen de cousine Françoise. Celle-ci avait été couturière autrefois ; elle en gardait la vocation.

— Fort bien, dit-elle lorsque Claire eut passé sa robe pour l’essayer. Quand je dis fort bien, je veux dire fort mal ; comme je le prévoyais, il faudra reprendre partout. La garniture de dentelles est faite pour un corsage ouvert en carré et à manches courtes. Je vais tailler, tandis que la cousine Madeleine fera un point par-ci, un point par-là, sous ma direction. Coiffez-vous en attendant, ma petite, et fiez-vous à moi. J’ai habillé pendant quinze ans toutes les belles dames de la ville ; vous serez jolie comme un cœur.

Claire n’était pas trop rassurée. Quand elle entendit les grands ciseaux tailler l’étoffe avec un bruit sec, elle se boucha les oreilles et fit mentalement le sacrifice de sa robe.

— Ne me décolletez pas trop ! s’écria-t-elle d’un ton suppliant, tout en brossant ses longs cheveux cendrés. Je n’ai jamais porté que des robes montantes. Si l’on me regarde, j’en mourrai de honte !

— On vous regardera, ma chère, et vous en serez bien aise, fit en riant la cousine Françoise.

Madeleine se sentait un peu confuse. Elle n’avait jamais prodigué les compliments à Claire et ne goûtait qu’à moitié ces allusions constantes de la cousine aux conquêtes que la jeune fille ne manquerait pas de faire.

Lorsque Claire enfin, debout devant un grand miroir qu’éclairaient deux hautes lampes, vit une charmante image se dresser en face d’elle, une taille gracieuse serrée dans un corsage rose un peu étroit, il faut l’avouer, un joli cou blanc doucement caressé par un flot de dentelle où se noyait une touffe d’œillets panachés, une fine tête blonde, des yeux qui riaient, elle en fut éblouie et se détourna en murmurant :

« Mais ce n’est pas moi ! »

Madeleine souriait de son extase.

— Eh bien ! franchement, dit Claire en relevant sa jupe du bout des doigts pour mieux voir son joli bas rose, je suis bien plus… comment dirai-je ?… bien plus agréable à voir que Mlle Maulère.

— Je crois bien ! déclara la cousine Françoise en se campant devant son œuvre, les deux poings sur les hanches. Cent fois plus jolie, je le déclare ! Je donnerais quelque chose pour voir votre entrée, ma petite Cendrillon !

— Assez ! interrompit Madeleine. Vous allez lui tourner la tête, cousine Françoise.

— Pas de danger. Elle est sage, je le lis dans ses yeux. Jouez un peu de l’éventail, petite, que je voie si vous vous en servez correctement. Ne le tenez pas comme une cuiller, c’est campagnard, ces manières-là. Bon ! vous y êtes ! Comme elle prend facilement le grand chic, voyez-vous çà, cousine ! Elle ferait une marquise en moins d’une semaine. Plus jolie que Mlle Maulère ! ça saute aux yeux, pardine, et j’espère que le cousin Luc sera de mon avis, ne fut-ce que pour montrer son bon goût, bien qu’il soit épris jusqu’aux oreilles de la fille de son patron. Ça se dit dans le quartier depuis quelques jours, mais je n’en crois rien, et vous, cousine Madeleine ?

Claire n’ouvrit pas la bouche, ne fit pas un geste. Elle resta devant le miroir, indifférente en apparence. Mais tout ce rose dont elle était vêtue, ces dentelles, ces fleurs, ce gai désordre dont la chambre était pleine, lui parurent soudain une ironie pénible dont elle aurait voulu se détourner. Cependant la cousine Françoise continuait son babil.

— Ce n’est pas qu’il ne la vaille bien, cette élégante Pauline Maulère. Votre jeune homme a l’air très distingué, cousine Madeleine ; on dirait qu’il est né avec une cuiller d’argent dans la bouche. Ses manières sont superlatives. Quand il offre son bras à Mlle Maulère, c’est une chose à voir, tant il y met de chic, et sans avoir l’air d’y penser, encore. Vous savez qu’ils patinent tous les soirs ensemble ? Je les ai vus une ou deux fois. Ils semblent faits l’un pour l’autre. Ça part du même pied, ça se penche, ça se balance, ça tourne avec une grâce ! Chacun les admire. C’est ce qui a fait courir des bruits de mariage ; on ne voit jamais l’un sans l’autre, et le gros papa les regarde de loin d’un air enchanté.

Madeleine se tourna vers sa filleule avec inquiétude. Claire chiffonnait distraitement le nœud de sa ceinture ; elle baissait les yeux. Sa rougeur seule trahissait son émotion.

— Il me paraît, dit Madeleine d’un ton calme, qu’on fait bien des commérages en ville. Mon fils connaît son devoir. Il ne courtiserait pas la fille de son patron sans nous en avoir parlé d’abord, et si M. Maulère leur permet d’être ensemble, cela prouve simplement la confiance qu’il porte à Luc. Mon fils est un simple commis, Mlle Maulère est une riche demoiselle ; il y a une grande distance entre eux au point de vue du monde. D’ailleurs, bien d’autres raisons les sépareraient. Cousine Françoise, rendez-nous le service de démentir ces cancans toutes les fois que vous en aurez l’occasion.

Madeleine s’adressait à Claire bien plutôt qu’à sa cousine ; elle tâchait de rassurer la jeune fille par ces arguments.

— Ne crois pas un mot de toutes ces sottises, murmura-t-elle en lui caressant affectueusement les cheveux. Aie confiance en Luc.

Avoir confiance malgré tout ! Claire se l’était promis la veille. Quand Luc avait dit d’une voix étrangement troublée : « Je n’aime que toi, je te le montrerai bien ! » n’était-il donc qu’un vulgaire trompeur ? jouait-il un double jeu entre Claire et Pauline ? Non, son accent était trop sincère, son émotion trop évidente. Mais Luc était flottant sans doute. Son cœur hésitait ; des émotions aussi violentes que fugitives l’entraînaient tantôt à droite, tantôt à gauche, comme des aimants contraires. C’était là la clef de l’énigme, le secret de ces brusques changements d’humeur, de ces accès de froideur, puis de tendresse qui étonnaient Claire et la déconcertaient.

Pourtant il lui avait dit : « Je n’aime que toi. » Elle en revenait toujours là.

Sept heures et demie frappèrent à la pendule. On entendit dans la rue le bruit d’une voiture et tôt après le pas de Luc dans l’escalier. La porte s’ouvrit. Le jeune homme salua gaiement toute la compagnie.

— Ah ! ma petite Claire, laisse-moi te féliciter ! s’écria-t-il. Tu es bien la plus fraîche églantine qui ait jamais fleuri dans les bois ! Tu auras un succès fou, c’est moi qui te le prédis. Tous mes camarades en perdront la tête, et moi je serai jaloux comme un tigre !

Elle s’efforça de sourire.

— L’honneur de ma toilette te revient, dit-elle.

— N’est-ce pas que j’ai bien choisi ? Qu’as-tu dit en trouvant l’éventail ? Et que me dis-tu maintenant pour ma peine ? Écoute, je veux être payé. Laisse-moi te donner un baiser, un baiser de cousin, sur la joue, si cela t’effarouche moins, et en présence des matrones. C’est accordé ?

Claire lui tendit sa joue, un peu confuse, mais bien heureuse. Pouvait-elle douter de lui maintenant ?

En cette minute, Dalphon Renaud sonnait à la porte. Il venait chercher Madeleine.

— Êtes-vous prêtes, Mesdames ? s’écria Luc. La voiture vous attend. Descendons vite.

Sa mère et sa cousine s’enveloppèrent de leurs châles. Dans son enthousiasme pour Claire, la bonne dame Françoise courut prendre dans une commode sa mantille de guipure noire et l’arrangea pittoresquement sur les cheveux de la jeune fille.

— C’est la dernière touche ! s’écria-t-elle. Maintenant partez et amusez-vous bien. Cousine Madeleine, vous qui ne dansez pas, ayez soin de regarder attentivement les toilettes pour me les décrire.

Claire monta en voiture toute troublée, craignant à chaque minute de voir ce beau rêve se dissiper comme un nuage. Il lui semblait être une princesse d’un conte de fées, appuyée au bras de son prince Charmant. Chaque fois qu’elle regardait sa robe rose, qu’elle sentait contre sa joue le doux frôlement de ses dentelles, l’impression de vivre dans un songe revenait plus intense, et elle n’osait faire un mouvement de peur de se réveiller.

— Je suis Cendrillon, dit-elle en souriant à son cousin. On m’est venu prendre dans ma cuisine pour me conduire au bal en carrosse.

— Mais ne va pas te sauver à minuit en me laissant ta pantoufle pour toute consolation, fit-il.

La voiture s’arrêtait justement à l’entrée de la cour. Un long tapis en sparterie était déroulé de la grille jusqu’à la porte de l’entrepôt. Madeleine et Claire descendirent, chacune au bras de son cavalier, et s’avancèrent le long de cet étroit chemin que bordaient de chaque côté des sapinets poudrés de neige, plantés dans des caisses vertes garnies de mousse. Deux grands candélabres à gaz éclairaient toute la cour. La niche de Lion était vide ; on avait craint que ce trop fidèle veilleur ne fît une réception bruyante aux invités, et on venait de l’emmener à la campagne pour la nuit. Comme l’entrepôt était vaste, on avait pu y ménager une sorte d’antichambre séparée du reste de la salle par des portières en andrinople rouge. C’était là que les dames laissaient leurs châles et les messieurs leurs pardessus.

Claire, d’un seul petit mouvement ondoyant, secoua les volants de sa robe, donna un coup d’œil au miroir et vit que tout était en ordre. Puis elle lissa du bout des doigts les bandeaux de Madeleine.

— Nous sommes prêtes, dit-elle à Luc.

Le cœur lui battait bien fort ; cependant elle saisit son éventail en souriant, comme un soldat qui pointe sa baïonnette vers la redoute qu’il faut emporter d’assaut. La grande portière s’écarta devant eux ; une odeur forestière de branches de sapin fraîchement coupées passa comme un coup de vent dans les bois. Claire en fut toute ranimée.

— Comme cela sent bon ! c’est le parfum de la Rosière, dit-elle tout bas à Madeleine.

Des guirlandes d’un vert foncé encadraient toutes les fenêtres de la grande salle. Dans chaque trumeau, un énorme bouquet fait de lierre, de houx et de grands roseaux à panache d’un jaune pâle, sortait d’une hotte en fin osier accrochée à la paroi. C’était une décoration fort simple, mais très gaie. Des torsades de lierre s’accrochaient aux branches des lustres et couraient partout en rinceaux. Une banquette tendue de serge verte faisait le tour de la vaste pièce, dont on avait éloigné le mobilier encombrant. Les tiroirs et les casiers qui couvraient les parois se cachaient à demi sous la verdure. Cependant ici et là une plaque d’émail blanc portant une inscription en lettres noires : Limes… Burins… se laissait voir à travers les branches comme un grand œil étonné et augmentait l’effet original de l’ensemble. La grande pendule ronde fixée à la corniche marquait huit heures moins un quart ; M. Maulère, par une attention courtoise, en avait lui-même arrêté le battant ; elle marquerait huit heures moins un quart jusqu’au matin.

Un joyeux bourdonnement de voix que dominait le timbre bruyant du patron, cessa tout à coup lorsque Luc entra, la tête haute, conduisant sa cousine. Le silence dura deux ou trois secondes, puis le chuchotement reprit de plus belle.

« Qui est cette jolie fille ? Une cousine d’Aufranc, dites-vous ? Est-il veinard, ce garçon-là ! »

M. Maulère fit deux pas à la rencontre de son jeune employé et salua Claire avec une politesse un peu froide.

— Mme Maulère et ma fille sont là-bas, dit-il. Le carnet de Pauline se remplit ; allez voir si elle vous y a gardé une place.

— Mon carnet à moi est encore vide, dit Claire en s’appuyant un peu plus sur le bras de son cousin. Faut-il t’inscrire, Luc ?

— Je le crois bien ! garde-moi les valses, veux-tu ?

— Est-ce que Mlle Maulère ne valse pas aussi bien qu’elle patine ?

Cette question prit Luc au dépourvu. Il rougit, ce qui ne manqua pas de l’irriter.

— Je n’ai jamais dansé avec Mlle Maulère, répondit-il froidement.

Pauline était presque jolie ce soir-là. Sa toilette, qu’elle avait choisie très simple par égard pour ses invitées, lui allait à ravir. Se sachant trop pâle, elle portait de préférence ces teintes vagues et douces qui flottent entre le rose, le bleu et le jonquille. Sa robe de bal, garnie de dentelles vaporeuses, avait la nuance délicate des roses thé à demi écloses ; ses cheveux blonds étaient relevés par deux longues épingles de corail rose. Aimable et gracieuse, la jeune fille accueillait les hôtes de son père avec un sourire, tout en jouant négligemment de l’éventail.

— Toujours le dernier au plaisir ? fit-elle quand Luc s’inclina pour la saluer. Mademoiselle, vous avez là un cousin bien extraordinaire. On assure qu’il n’est jamais arrivé trop tard à son travail, mais quand il s’agit tout bonnement de s’amuser, il est moins ponctuel.

Elle avait posé sur la chaise voisine un fort beau bouquet de camélias blancs et d’azalées légèrement teintées de rose lilas. Elle le prit et se tourna vers Luc.

— Vous avez eu très bon goût, dit-elle en souriant.

Il ne l’entendit pas, car les premières notes de l’orchestre éclatèrent tout à coup. Mais Claire avait compris ou du moins cru comprendre. En réalité, ce bouquet était offert à Pauline par tous les employés de son père comme un hommage annuel, et cette fois-ci Luc Aufranc avait été chargé de le lui présenter. Claire ne pouvait deviner cela. Elle baissa ses yeux subitement remplis de larmes sur les pauvres œillets qu’il lui avait donnés aussi, puis tout à coup se redressa.

« Je jouerai le même jeu ! » se dit-elle.

Après un tour de salle, elle demanda à Luc de lui présenter ses amis. Il le fit très volontiers, et Claire se trouva bientôt entourée d’admirateurs. Son carnet se remplit en un clin d’œil. Elle accueillait les compliments d’un air parfaitement aisé, bien que parfois une vive rougeur empourprât ses joues. Elle causait avec animation, riait derrière son éventail, promenant autour d’elle ses yeux brillants qui tour à tour cherchaient Luc et l’évitaient. Elle valsait éperdument avec quelque beau garçon qu’elle avait choisi exprès pour faire pièce à son cousin et ne revenait à sa place qu’aux derniers accords de la musique.

— Tu te fatigueras, lui dit Madeleine qui la suivait des yeux avec étonnement. Repose-toi un peu.

— Me reposer ! et que diraient mes danseurs ? j’ai de la besogne à les satisfaire tous. Te voilà, Luc ! Que vas-tu dire ? je n’ai plus le moindre coin vacant pour toi, j’ai donné toutes les valses, regarde !

Elle lui tendait la mince tablette d’ivoire suspendue à son éventail.

— Si tu veux, tu partageras une polka avec Monsieur… bon, j’ai oublié son nom,… là-bas, ce grand brun. Il te cédera le second tour.

— Grand merci ! répondit Luc vexé en tournant sur ses talons.

Claire sourit amèrement.

« Mlle Maulère le consolera, pensa-t-elle. Je l’ai piqué, mais ces coups d’épingle, ça fait plus de mal à donner qu’à recevoir. »

Luc en effet se dirigea vers Pauline qui le traita moins cruellement et le fit asseoir à côté d’elle.

— Votre petite cousine a l’air de s’amuser, dit-elle. Quel feu, quel entrain ! on voit qu’elle en est à son premier bal. Elle est très jolie, vous en doutez-vous seulement ? C’est une mignonne petite rose.

— Il n’y a pas de rose sans épines, murmura Luc.

— Les épines sont sans doute représentées par ces jeunes messieurs qui la fêtent à qui mieux mieux. Vous êtes jaloux, M. Aufranc ?

Elle se leva et prit le bras du jeune homme.

— Je vous avais gardé cette valse, dit-elle, ne soyez pas trop malheureux.

Pauline n’y mettait aucune coquetterie. Pour elle, ces petites flirtations ébauchées entre deux coups d’éventail étaient l’accessoire obligé d’une sauterie, au même titre que les glaces à la vanille et les macarons. Elle trouvait Luc assez bon danseur et moins fat que ses cavaliers ordinaires. Il l’intéressait, mais il n’était après tout que le commis de son père, et Pauline avait d’autres visées. D’ailleurs, elle avait deviné sans peine le petit roman de Claire et n’eût voulu pour rien au monde en gâter le dénouement.

Elle remarqua bien que Luc prononçait le nom de sa cousine avec une certaine amertume, et que Claire de son côté affectait d’ignorer complètement son cousin. Elle crut à une petite pique d’amoureux et entreprit de les réconcilier.

Les plateaux de rafraîchissements circulaient. Pauline s’empara d’une glace panachée, fort appétissante dans sa soucoupe de cristal, et l’apporta à Claire. Une place était vacante sur la banquette à côté de la jeune fille. Pauline s’y assit et se mit à causer de mille choses d’un ton aimable, presque affectueux. Elle tenait son bouquet à la main et de l’autre écartait doucement les pétales de cire d’un beau camélia.

— Vous avez là des fleurs magnifiques, dit Claire avec un léger tremblement dans la voix.

— N’est-ce pas qu’elles sont belles ? Votre cousin les a choisies. On dirait qu’il connaît mes préférences.

Pauline imaginait que Claire devait savoir la provenance quasi-officielle de ce bouquet.

— À propos, continua-t-elle, j’ai une confession à vous faire. Vous ne devineriez pas que j’ai un gros méfait sur la conscience depuis tantôt six mois. Votre cousin vous a-t-il raconté notre première rencontre ? Il s’est montré alors le plus obstiné jeune homme du monde, refusant à mon père d’abord, à moi ensuite, une botte de muguet qu’il tenait à la main. Il vous l’avait dédiée. Du reste, je vous ai dit cela lors de notre promenade en bateau, le jour où vous ressembliez tant à une jolie petite chatte jalouse. Mais la confession de mon crime reste à faire. Je profitai d’un moment où il avait le dos tourné pour lui voler très adroitement son bouquet et jeter le mien à sa place. Mon muguet ne vous en a rien dit à l’oreille ? Qu’on me parle encore après cela du langage des fleurs !

Et Pauline se donna sur les doigts un petit coup d’éventail en guise de conclusion.

— Me pardonnez-vous ? dit-elle enfin, surprise du silence de Claire qui restait immobile, les yeux baissés, l’air sombre.

— Ah ! dit Claire lentement, vous m’avez volé bien autre chose.

Elle fixa sur Pauline un long regard de reproche, puis s’étant levée, s’éloigna. Mlle Maulère, fort étonnée, haussa les épaules autant que ses manières parfaites le lui permettaient.

« Quelle mouche la pique ? se demanda-t-elle. S’imagine-t-elle par hasard que je convoite son beau cousin ? Sans le regard tragique qu’elle m’a lancé, il ne me déplairait pas de jouer un rôle dans cette petite comédie à la Marivaux. »

Luc était fort excité. Le manège capricieux de sa cousine le mettait hors de lui.

« Elle veut que je fume de jalousie ! pensait-il. Eh ! bien, non, je n’aurai pas l’air de m’en apercevoir seulement ! Il y a bien d’autres jolies filles ici, à commencer par Mlle Maulère qui ne me veut pas de mal. »

Il ne manqua plus une danse et se monta la tête pour se persuader que Claire et ses caprices le laissaient indifférent.

Pauline, un peu fatiguée, s’éventait languissamment. Elle était assise dans une embrasure de fenêtre garnie de lauriers-roses et d’autres arbustes touffus qui en faisaient un cabinet de verdure. Ce feuillage sombre servait de repoussoir à son fin visage un peu rosé par l’excitation de la danse. Son bras blanc, dont on pouvait suivre le joli contour jusqu’au coude, s’allongeait sur les coussins rouges de la causeuse. Ses cheveux s’étaient dérangés ; leur poids entraînait l’épingle de corail rose qui lui frôlait maintenant le cou. La tête un peu renversée, son bouquet sur les genoux, les lèvres entr’ouvertes et souriantes, Pauline était moins correcte, mais plus charmante qu’à l’ordinaire.

Comme Luc passait tout près, elle lui fit un petit signe auquel il obéit.

— Causons un peu, dit-elle. Je n’ai plus envie de danser. J’ai donné à chacun au moins un tour de salle, comme papa me l’avait recommandé ; j’ai dit quelque chose d’aimable à toutes les dames, jeunes ou vieilles, car maman m’a laissé toute la besogne. Il y a plus d’une heure qu’elle est montée chez elle ; je suis un peu lasse de faire la maîtresse de maison. Oublions tous ces braves gens qui valsent sans nous de très grand cœur ; imaginons que nous sommes à la campagne, dans une charmille fleurie comme au printemps.

Ce mot de « braves gens » par lequel elle désignait un peu dédaigneusement les invités de son père, choqua l’oreille de Luc. Mais comme Pauline semblait le ranger lui-même dans une autre catégorie, il lui pardonna vite.

Un groupe de messieurs d’âge respectable, qui préféraient la conversation à la danse, venaient de s’arrêter devant le petit bosquet, en masquant tout à fait l’entrée. Ils tournaient le dos à nos deux causeurs et discutaient d’un air animé quelque grosse question de finances cantonales.

— Au moins, dit Luc en reprenant le fil de leur entretien, vous avez lieu d’être satisfaite. Le bal est admirablement réussi, et il n’y a qu’une voix pour vous proclamer la plus charmante maîtresse de maison.

— Vraiment ! fit-elle avec nonchalance. Et vous êtes du même avis ?

Elle montra dans un sourire ses jolies dents brillantes, mais rougit tout à coup, car le regard de Luc s’attachait sur elle avec une ardeur étrange.

La griserie de leurs soirées de patinage s’emparait de nouveau du jeune homme. Pauline lui apparut plus séduisante, dans sa distinction et sa blancheur, que sa cousine Claire, la petite fleur des bois. Il perdit la tête, se pencha vers Mlle Maulère avec un geste fou, lui saisit les deux mains et murmura :

— Pauline !

On entendit une exclamation étouffée derrière le feuillage des lauriers-roses. Claire avait tout vu. Le hasard l’avait placée là ; elle n’avait pas espionné. Pâle, et réprimant sa grande douleur mieux qu’elle n’avait su cacher ses petits accès de jalousie, elle se dirigea vers Madeleine.

— Vous aviez raison, dit-elle, je me suis trop fatiguée et maintenant je n’en puis plus. Allons-nous-en d’ici, marraine.

Elle parlait comme on parle en rêve, d’une voix sans intonation.

— Dépêchons-nous, poursuivit-elle. Il me faut de l’air, ou je tomberai !

— Laisse-moi avertir Luc ; il nous accompagnera, fit Madeleine très alarmée.

— Non, non, ce serait grand dommage de lui gâter son plaisir, en vérité ! Venez, marraine, venez vite !

Et sans attendre Madeleine, elle se dirigea vers la porte. Dans le vestiaire, elle rencontra Dalphon Renaud.

— Qu’avez-vous donc ? s’écria-t-il en remarquant la pâleur de Claire.

— Peu de chose ! fit-elle avec amertume. J’ai cru que j’allais mourir, voilà tout… Ne vous alarmez pas, reprit-elle d’un ton plus calme : je suis très fatiguée ; c’est mon premier bal, vous savez. La chaleur m’a donné un vertige. Vous allez me promettre une chose ; ne dites pas à Luc que nous nous sommes retirées.

— C’est peut-être plus sage en effet, ajouta Madeleine. Nous allons retourner chez la cousine Françoise, et Claire se couchera aussitôt. Luc s’amuse si bien ; à quoi bon le déranger ?

— Vous me permettrez au moins de vous accompagner chez vous ? dit Dalphon Renaud.

— Comme vous voudrez. Luc n’en sera pas jaloux, bien sûr, fit Claire.

Elle eut un amer sourire qui contrastait avec son jeune visage et sa gaie parure de bal.

— Vous n’avez pas encore promis, dit-elle en insistant.

— Je ferai selon votre désir, mademoiselle, répondit Dalphon Renaud embarrassé. Mais si Luc vous cherche, je serai bien obligé de le renseigner.

Il traversa la cour pour faire avancer une voiture, y monta avec les deux femmes et les quitta à la porte de la cousine Françoise. Claire ôta sa robe rose, ses dentelles, mit son bouquet dans un verre et se coucha en déclarant qu’elle n’avait rien, sinon un grand mal de tête, que le bal avait été charmant, et qu’elle suppliait qu’on la laissât tranquille.

Revenons à Luc. Il n’avait rien entendu, mais Pauline avait cru saisir une exclamation et voir le feuillage trembler légèrement. Elle retira ses mains de celles de Luc et se leva toute droite.

— Vous vous oubliez, monsieur, dit-elle avec une froideur glaciale qui dégrisa Luc subitement.

Il se leva comme elle.

— Vous avez raison, fit-il d’une voix contenue. Je m’oubliais et je vous en demande pardon. Mais si j’ai été fou une minute, n’est-ce pas un peu votre faute aussi ?

Pauline, malgré son courroux, ne put s’empêcher de sourire.

— Vous m’accusez d’avoir été coquette ? Monsieur, si vous étiez tout à fait de notre monde, vous sauriez qu’on ne prend pas ces choses-là au grand sérieux.

— Et j’espère bien n’en être jamais, de votre monde, fit Luc avec véhémence. Vous allumez la fièvre, et vous croyez qu’il suffit ensuite de souffler dessus pour l’éteindre.

— Comment ! fit Pauline en se redressant ; voilà que vous vous posez en accusateur, tandis que c’est moi qui ai à me plaindre de votre hardiesse.

Elle regarda Luc. Leurs yeux se rencontrèrent franchement et se mesurèrent.

— Allons ! dit Pauline, nous ne prendrons pas l’incident au grand tragique. Vous avez été fort ridicule ; mettons que j’aie eu des torts aussi. Passons l’éponge.

Elle lui tendit la main.

— Nous resterons bons amis, n’est-ce pas ? dit-elle, en s’éventant largement, comme pour chasser loin d’elle jusqu’à l’atmosphère de cet incident désagréable.

Luc s’éloigna. Il était de sens rassis maintenant, profondément humilié et peut-être plus sage.

« Mlle Maulère a raison, se dit-il. J’ai été parfaitement ridicule. »

Pour un amour-propre aussi sensible que le sien, cette considération n’avait rien de particulièrement réjouissant.

« Me voilà revenu de ma fantaisie, pensa-t-il. Parbleu ! c’est un soulagement. J’étais comme tiré à quatre chevaux entre des inclinations contraires. Ce caprice était pur amour de tête ; j’ai toujours eu trop d’imagination. C’est Claire que j’aime, que j’ai toujours aimée, au fond. Je le lui ai dit l’autre jour. Pourquoi n’a-t-elle pas voulu que nous fussions fiancés ? Un engagement positif aurait été ma sauvegarde. Enfin, me voilà hors de page, grâce à cette expérience. Je suis un homme aujourd’hui ; je sais ce que je veux et je connais les femmes. »

Il se l’imaginait vraiment.

Au moment où Claire quittait la salle de bal, les horloges de la ville sonnaient minuit. Luc était encore plongé dans sa rêverie quand le souper fut annoncé. Il se leva aussitôt pour chercher sa cousine, qu’il se reprochait d’avoir trop négligée et qu’il se proposait de conduire lui-même à table.

— Savez-vous où est Claire ? demanda-t-il à Dalphon après avoir exploré des yeux tous les coins de la salle.

— Elle a quitté le bal il y a un quart d’heure, se sentant trop fatiguée.

— Sans m’avertir ?

— Elle et votre mère craignaient de vous gâter la fête.

— Cela ressemble bien à Claire, fit Luc d’un air songeur. À côté d’elle, voyez-vous, je suis un égoïste. Mais quel contre-temps ! Claire semblait danser de bon cœur et je suis sûr que le souper l’aurait amusée. Si j’allais prendre de ses nouvelles maintenant ?

— Elle devait se coucher tout de suite, m’a dit votre mère. Vous trouveriez la porte fermée.

— J’irai donc demain matin. Ah ! mon cher Dalphon, si vous saviez quelle leçon j’ai reçue ce soir !

— Tâchez qu’elle vous profite, répondit son ami avec un peu de sécheresse.

Il devinait qu’il s’agissait de Pauline, et ne pouvait s’empêcher de voir un lien entre cette demi-confidence et l’indisposition de Claire.

C’en était fait du plaisir de Luc pour le reste de la fête. Il se tint à l’écart, redoutant surtout de rencontrer le sourire un peu railleur de Pauline. Après le souper, il dansa par devoir, sans entrain. De tous côtés, on lui demandait compte de la disparition de sa jolie cousine, ce qui l’irritait.

Agacé et se croyant revenu des plaisirs de ce bas monde, il se retira dans une embrasure où il se mit à écarter d’une main distraite les branches de sapin qui cachaient une layette à nombreux tiroirs. La vue des noms écrits sur les plaques d’émail changea le cours de ses pensées. Ces mots bizarres qui étaient pour lui de l’hébreu l’année précédente éveillaient maintenant des images précises dans sa mémoire ; il les connaissait tous. Chacun des outils qu’ils désignaient avait passé entre ses mains. Il se mit à songer à son invention, et tout à coup, sans le moindre effort, la solution du problème si longtemps cherché tomba dans son esprit comme un fruit mûr tombe de l’arbre. Les grandes découvertes comme les petites se font souvent ainsi, après un long travail en apparence stérile, qu’une minute bénie féconde tout à coup.

« C’est cela ! c’est bien cela ! murmura Luc en se prenant le front à deux mains. Voilà ma combinaison ! La lime de mon père fera le reste. Demain matin j’en entretiendrai le patron. »

Quand enfin l’orchestre eut joué sa dernière danse et que le doyen des employés, s’avançant au milieu de la salle, eut fait à M. Maulère au nom de tout son personnel un petit discours de remerciement, Luc se dirigea vers Dalphon Renaud.

— Pouvons-nous enfin nous retirer ? lui dit-il. Ne soyons pas les balais de la fête.

— Comme vous voudrez, répondit son ami. Pour moi, je ne demande pas mieux. Rien n’a l’air si piteux ni si déplumé qu’un bal au matin.

Les groupes de danseurs s’éclaircissaient ; on se pressait dans le vestiaire. Le parquet de la grande salle était rayé, dépoli, jonché de pétales roses, jaunes, blancs, de feuilles flétries, de lambeaux de tulle ou de mousseline que le talon d’un cavalier maladroit avait arraché à la traîne de sa danseuse. Les guirlandes de lierre pendaient tristement, fanées par la chaleur du gaz. Quelques jeunes filles, décoiffées et languissantes, les joues en feu, s’éventaient d’un air accablé, en attendant que le vestiaire se désemplit. Quant à Luc, la salle de bal lui semblait lugubrement désolée. Il regardait avec compassion ces fleurs fanées, éparses autour de lui, que le frôlement des robes faisait tourbillonner comme les feuilles en automne. Il songeait ainsi qu’un vieux philosophe à la fragilité des plaisirs et se promettait de s’enfoncer dès le lendemain dans un travail absorbant pour y retrouver l’équilibre de son bon sens.

Rentré chez lui, il se jeta tout habillé sur son lit, dormit deux heures, et avant même que parût le jour gris et morne d’un matin de février, il se leva, éperonné par le désir de mettre au clair son invention. Aidé du compas et de la règle, il traça une esquisse suffisamment nette de l’outil qu’il allait soumettre à l’approbation de M. Maulère.

— Ne descendrez-vous pas déjeuner ? fit Dalphon Renaud en terminant sa toilette. Le patron n’entend pas sans doute que nous observions aujourd’hui la consigne militaire ; cependant il convient que nous soyons à notre poste avant neuf heures.

— C’est pour M. Maulère, ce travail que j’achève, s’écria Luc joyeusement. Regardez, c’est mon invention, ma gloire, le fruit de mon propre cerveau, ma fortune, pourquoi non ? Hourra !

Et le jeune homme agitait avec enthousiasme au-dessus de sa tête la feuille qui avait l’honneur de porter le précieux dessin.

— Je n’ai pas le temps de vous expliquer ce mécanisme, poursuivit-il ; j’ai à y mettre la dernière main avant de me rendre à l’entrepôt. En passant, je prendrai des nouvelles de Claire.

Lorsqu’à neuf heures, il entra chez la cousine Françoise, il la trouva seule. Madeleine et sa filleule étaient parties aussitôt le jour venu.

— Cette petite avait la fièvre, poursuivit la prolixe cousine. Elle ne pouvait tenir en place. Je lui ai proposé d’attendre le départ de la poste, le temps est si froid ce matin. Mais elle voulait faire la course à pied. « Ça me rafraîchira, disait-elle. La tête me brûle. » Lui avez-vous permis de goûter au champagne, par hasard ? Il n’y a rien de pernicieux comme cette mousse-là ; elle vous met le feu dans le sang quand on n’y est pas habitué. Claire est une fillette passionnée ; je lui ressemblais comme deux gouttes d’eau à vingt ans. Je ne mordais pas au plaisir à petites bouchées. Gageons que Claire a dansé comme une toupie, à laisser tous les valseurs sur le carreau. La belle merveille qu’elle soit rompue et fiévreuse ce matin ! Mais j’étais tout comme elle, je vous le dis, cousin Luc ; comme on change !

Il fallait admettre en effet que la cousine Françoise avait beaucoup changé, si à vingt ans elle ressemblait à Claire. Luc s’esquiva aussi vite qu’il put, sans la moindre inquiétude au sujet de sa cousine. Elle était fatiguée, rien de plus naturel.

Ce jour-là étant un samedi, Luc se promit d’aller à la Rosière le soir même ou le lendemain de bonne heure. Le cœur un peu serré par l’appréhension, il se dirigea vers le bureau de M. Maulère.

Tout y était discret et solennel comme de coutume. Les serre-papiers, les casiers à correspondance avaient cet air important d’agents bourrés de secrets, mais qui n’en veulent rien dire. Luc se sentait toujours mal à l’aise dans ce sanctuaire où le patron semblait plus grand et lui-même fort petit.

M. Maulère était déjà à son pupitre, rasé de frais, l’air digne et reposé, comme s’il avait dormi toute la nuit du sommeil du juste. Il dépouillait son premier courrier.

— Eh bien ! Aufranc, qu’est-ce qui vous amène ? fit-il d’un ton cordial. Vous ne semblez pas le moins du monde en capilotade ce matin. À la bonne heure ! j’aime qu’un jeune homme puisse supporter une petite dissipation sans se mettre au régime de la tisane le lendemain. Vous venez me demander un congé ? allez-y gaiement, mon ami !

— Non, monsieur, je viens vous faire une proposition.

Luc déploya sur le pupitre le rouleau qu’il tenait à la main.

— Vous vous rappelez, reprit-il, que vos clients de Leipzig vous ont demandé récemment un outil d’un genre particulier, une combinaison de deux mécanismes dont l’un devait actionner l’autre. Nous leur avons expédié un tour qui semblait convenable pour cet emploi, mais ils nous l’ont renvoyé et vous avez abandonné cette affaire, jugeant qu’un engrenage tel qu’ils le réclament était impossible à établir. Si vous voulez bien jeter un coup d’œil sur ce plan, poursuivit Luc d’un air modeste sous lequel il s’efforçait de cacher son joyeux orgueil, vous verrez que je suis venu à bout de la difficulté.

— Vous ! fit M. Maulère en tournant brusquement sur sa chaise à vis, vous n’êtes pas mécanicien, que je sache.

— Non, mais j’ai joué avec les outils de mon père dès le berceau, pour ainsi dire. Quand il était de bonne humeur, il m’en expliquait le fonctionnement. Cela ouvre l’esprit pour comprendre d’autres choses dans le même domaine. J’ai démonté la machine à coudre de ma cousine dans le temps où je flânais. À l’entrepôt, je connais tous les outils ; vous-même m’avez expliqué l’usage de plusieurs. Dans ce cas particulier, après avoir écrit à Leipzig, selon votre ordre, que nous renoncions à la commande, je me suis mis à creuser le problème sans trop espérer d’en venir à bout. Mais hier, ou plutôt ce matin, le dernier anneau que je cherchais est venu comme de lui-même se relier à la chaîne. J’ai jeté rapidement mon idée sur le papier, et cette ébauche, la voilà, monsieur.

Puis il se mit à démontrer les fonctions de chaque rouage, et la conformité parfaite de son projet avec les désirs de leur client.

— Vous êtes un garçon ingénieux, dit M. Maulère en lui frappant sur l’épaule. Nous verrons cela ; je réfléchirai. Mais quelles seraient vos exigences ? voilà ce que vous négligez de me dire.

— Je n’y ai pas encore songé bien positivement, monsieur.

— J’avancerai des fonds. Il y aura des risques à courir, un brevet à prendre en Allemagne. Ma part de responsabilité sera la plus grosse, tandis que vous toucherez tranquillement votre droit d’inventeur en vous frottant les mains. Enfin nous verrons. L’idée est bonne, je ne dis pas le contraire ; lundi je vous donnerai une réponse. Faites-moi le plaisir de souper avec nous ce soir.

Luc eut grand’peine à travailler posément le reste du jour. Il calculait déjà les bénéfices de son invention, hypothéquait l’avenir et se voyait marchant à la gloire par un chemin pavé d’or. Ce n’était point que Luc fût d’une nature mercenaire ; il tenait moins à la fortune elle-même qu’à la considération qu’elle procure ; il rêvait d’être grand parmi ses concitoyens. Une part d’association même dans la maison Maulère ne lui aurait pas suffi. Il voulait fonder une maison de commerce toute neuve, dans laquelle le nom de Renaud s’unirait au sien. Car Luc était déterminé à faire la fortune de Dalphon en même temps que la sienne. Une ou deux inventions nouvelles – elles lui coûtaient fort peu en ce moment-là, – établiraient sa réputation. On s’adresserait à lui pour des outils de précision, pour des mécanismes inusités. Ses ouvriers seraient toujours choisis parmi les plus habiles, il s’acquerrait la confiance générale par la bonne facture et l’ingéniosité de ses produits. Ses ateliers seraient cités pour leur discipline ; il donnerait lui aussi un bal annuel à ses employés. Claire, si elle parvenait à vaincre sa timidité, serait une maîtresse de maison tout à fait délicieuse. Luc eût sacrifié sans regret deux ou trois années, s’il avait pu sauter par-dessus et arriver plus vite à ce but glorieux et brillant comme un rêve.

Mlle Maulère ne le bouda pas à souper ; elle s’abstint de toute coquetterie, parla de Claire, dont elle avait remarqué la disparition et fut heureuse d’apprendre que son malaise était dû simplement à la fatigue. L’exclamation qu’elle avait entendue derrière les lauriers-roses l’avait alarmée ; cependant en songeant combien le feuillage était touffu, elle se rassura. Il était peu probable qu’un regard indiscret eût pu le pénétrer. M. Maulère ne fit aucune allusion à leur entretien de la matinée ; il craignait de montrer trop d’empressement et d’encourager Luc à élever plus haut ses exigences.

Cependant le jeune homme était plein d’espoir quand il se mit en route pour la Rosière le lendemain.

« Comme ils vont être tous heureux de cette nouvelle, Claire surtout, car notre avenir à tous deux est maintenant assuré, et je lui montrerai bien qu’elle ne partage mon cœur avec personne. Ma mère disait un jour : – c’était un dimanche de l’été dernier, sous les sapins – « Quand Luc aura vu le monde, il saura mieux pourquoi il nous aime. » Comme elle avait raison, et que l’affection sûre et constante de ces deux chères femmes m’est précieuse maintenant ! Mlle Maulère m’a donné une rude leçon, à peine plus agréable à recevoir qu’un soufflet en pleine figure, mais l’expérience est faite une fois pour toutes. J’ai été fou, j’en suis guéri. Tous les jeunes gens passent par là, je suppose. »

Il se hâtait, bien que la neige, amollie par un radoux subit, rendît la marche assez difficile. Les sapins, très noirs, ainsi qu’ils le sont toujours à la veille de la pluie, faisaient un contraste lugubre avec les champs tout blancs sous le ciel gris. Les corbeaux affamés s’abattaient sur la route ou s’appelaient à la cime des arbres. Aucun rayon n’éclairait le paysage ; une lumière morne tombait comme à regret du ciel bas. Jamais l’hiver n’est aussi morose et boudeur qu’aux approches du printemps.

Cependant Luc sentait en lui-même assez de gaîté pour illuminer la nature. Il chantait à pleine voix sur cette route déserte qui traverse la forêt. Il jetait sa canne à Lion, courait avec le chien pour l’exciter et s’amusait de ses bonds prodigieux. À eux seuls, ils remplissaient le paysage d’animation et de bruit.

Bientôt la maison paternelle se montra au fond de sa combe toute blanche. Les volets de Claire étaient fermés.

« Ma cousine dort la grasse matinée, » pensa Luc.

Lion prit les devants pour annoncer son maître. Aux aboiements qu’il poussa, la porte d’entrée s’ouvrit et Madeleine parut sur le seuil.

— Tu fais bien de venir, dit-elle en s’avançant à la rencontre de Luc. Ton père allait se mettre en route pour la ville… Nous avons une fâcheuse nouvelle à t’annoncer.

— Claire serait-elle malade ? s’écria le jeune homme en jetant un regard aux volets fermés.

— Non, mais partie.

— Partie ! quand ? pourquoi ?

Luc semblait plus surpris qu’alarmé ; il ne soupçonnait point la cause de ce brusque départ.

— Pourquoi ? tu le sais sans doute, dit Madeleine sévèrement. Entrons.

Ils entrèrent. Louis Aufranc était assis à sa place habituelle près du foyer.

— Ah ! c’est toi ! murmura-t-il en apercevant son fils. Tu arrives à temps pour nous expliquer cette belle histoire. Qu’as-tu fait à Claire, morbleu !

Claire était sa favorite ; elle le déridait par ses façons câlines et savait lui rendre sa bonne humeur même quand il rentrait bredouille après deux jours de chasse.

— Vous parlez en énigmes, répondit Luc. Ceci me tombe comme une tuile sur la tête. Claire est partie !

— Oui, elle est partie, partie, partie ! tu le répéterais jusqu’à demain que ça ne raccommoderait pas la chose. Tu lui as fait de la ficelle, à cette pauvre petite. Il y a longtemps qu’elle supportait son chagrin sans rien dire ; je la voyais toute triste ; elle ne chantait plus à son établi. Enfin le cœur lui a manqué tout à fait, elle est partie !

Louis Aufranc se leva toisant son fils d’un air dur.

— Voilà donc les jolis tours que l’on apprend en ville ! Je ne vaux pas mieux qu’un autre, mais demande à ta mère si j’ai jamais regardé une autre fille dans le temps où nous étions promis. On choisissait alors sa belle une fois pour toutes et l’idée ne vous venait pas d’en changer. Maintenant on fait la cour à droite et à gauche sans vergogne, et si un pauvre petit cœur, qui ne sait pas se donner pour se reprendre ensuite, se brise de chagrin, tant pis pour lui ! Dans ce jeu-là, on ne regarde pas à la casse !

Luc se tourna vers Madeleine d’un air suppliant.

— Mère, dit-il, expliquez-vous. Je vous jure que je ne comprends rien à tout cela.

Elle secoua la tête.

— Tu sais bien pourtant, dit-elle, que l’autre soir ta cousine a quitté le bal avant minuit, en prétextant un malaise. J’ai pu voir ensuite que son vrai mal était le chagrin, un très grand chagrin. Et c’est toi qui l’as causé, j’en suis sûre, bien que Claire n’ait pas voulu t’accuser. Elle m’a dit seulement : « Luc ne m’aime plus, marraine. » Et à tout ce que j’imaginais pour la contredire, elle répondait seulement : « Non, non, il ne m’aime plus. » Hier, elle semblait très calme ; elle a passé la moitié du jour dans sa chambre, rangeant ses affaires de bal, à ce que je croyais, mais en réalité préparant son sac de voyage. Le soir, vers quatre heures, ton père était sorti ; j’avais un mot à dire au père Jean et je laissai Claire seule pour garder la maison. Tu sais qu’avec le père Jean la causette se prolonge ; il était six heures quand je rentrai ; la porte était fermée, la clef sur le seuil et la maison vide. Claire avait posé deux lettres bien en évidence sur la table, l’une pour moi, l’autre… Tiens, la voici.

Elle prit dans sa poche une enveloppe cachetée qui portait comme suscription : Pour mon cousin Luc.

Madeleine la tendit à son fils qui la reçut machinalement et la tourna entre ses doigts sans l’ouvrir, les yeux toujours fixés sur sa mère.

— Écoute ce que me disait le billet de Claire, reprit Madeleine.

Elle déplia une feuille toute froissée et lut :

 

« Chère marraine, pardonnez-moi, et que mon parrain me pardonne aussi de vous quitter en cachette. Il faut que je laisse la chère vieille maison pour quelque temps. Quand Luc sera marié, je reviendrai, et je resterai toujours avec vous, chère marraine, et je serai jusqu’à la fin de ma vie votre filleule bien affectionnée, Claire. »

 

— Là-dessus, poursuivit Madeleine, tu imagines mon angoisse. J’ouvris l’armoire de Claire et je vis que sa petite valise avait disparu, ainsi que du linge, des vêtements, sa boîte à ouvrage, sa petite trousse de toilette. Elle avait dû faire ses préparatifs très calmement, n’oubliant rien. La bourse où elle mettait ses petites économies et qui contenait une vingtaine de francs n’était plus dans le tiroir. Mais je retrouvai toutes les choses que tu lui as données, Luc, même ses œillets dans un vase. Heureusement ton père rentra. J’étais comme folle, ne sachant où courir. Nous espérions la rattraper en route, bien qu’elle eût plus de deux heures d’avance. Je partis de mon côté et ton père du sien, avec Finette. Malheureusement la chienne a peu de flair ; si nous avions eu Lion, il nous aurait mis plus tôt sur la trace. Arrivé au Locle, ton père courut au bureau des postes ; il fit des questions et un employé se rappela qu’une jeune fille blonde, portant une valise et vêtue d’une robe bleu foncé, avait pris une place d’intérieur pour les Ponts ; elle était partie deux heures auparavant. Tu sais que Claire a aux Ponts une vieille cousine ; elle se sera réfugiée chez elle. Ton père avait bonne envie de prendre en droiture par les sentiers et de pousser jusqu’aux Ponts ; mais il songea à mon inquiétude et me rapporta des nouvelles.

— Une agréable expédition que j’ai faite là, par les bois, dans la neige tendre, grommela Louis Aufranc. Du moins, nous avons l’esprit en repos quant à Claire, et demain j’irai voir s’il y a moyen de la faire rentrer au colombier. Lis ta lettre, garçon, voyons ce qu’elle dit.

Luc brisa le cachet et parcourut des yeux les lignes tracées par la main de Claire.

 

« J’ai tout vu, Luc. J’étais derrière les lauriers-roses. Tu lui as pris les deux mains en disant : Pauline ! d’une voix très basse, mais j’ai bien entendu tout de même. Pourquoi m’as-tu trompée ? C’est Pauline que tu aimes, mais tu te crois engagé avec moi ? Eh ! bien, je m’en vais ; rien ne te gêne plus. Quand tu seras marié, nous nous reverrons comme cousin et cousine. Adieu. Je ne puis pas dire encore que je te pardonne, mais cela viendra peut-être. »

 

Luc se prit la tête à deux mains et appuya son front au bord de la table dans une douleur muette. Il avait trop compté sur la patiente affection de Claire ; il l’avait lassée à la fin. Et c’était le moment où il revenait guéri de sa folie, bien décidé à la chérir uniquement et fidèlement, c’était ce moment-là qu’elle choisissait pour l’abandonner ! N’aurait-elle pu attendre encore un jour, exiger une explication, accuser Luc, même avec violence, l’appeler de tous les noms odieux qu’il se donnait maintenant à lui-même, lui imposer une longue pénitence, tout plutôt que de se barricader ainsi derrière le silence et l’éloignement ?

Mais Luc ne pouvait rester longtemps dans une douleur inactive. Il se leva.

— Je pars, dit-il, je vais aux Ponts.

— Va ! dit son père.

— Fatigué comme tu l’es ! s’écria Madeleine. Les chemins sont mauvais, déjeune au moins, ou tu tomberas de fringale en route.

Au fond elle en voulait à Claire.

« Il faut de la patience avec les hommes, pensait-elle. Voilà vingt-cinq ans que j’en dépense avec mon mari, et je ne suis pas au bout de ma provision. Mais Claire est impérieuse. Elle veut tout ou rien. Elle se rend malheureuse et mon fils avec elle. »

Luc partit. Les difficultés de la route mal frayée et encombrée de neige, l’effort nécessaire pour résister au vent qui soufflait avec furie sur les hauteurs, le froid et la fatigue corporelle abattirent un peu la première violence de son chagrin.

Chemin faisant, il se demandait comment il aborderait Claire et par quels mots de repentir il saurait l’apaiser. Quand il-arriva au Locle, il avait repris quelque espoir, Claire ne pourrait demeurer inexorable en l’écoutant. Du Locle aux Ponts cet espoir se changea presque en certitude ; en descendant de la poste, Luc avait bonne envie d’engager deux places pour le retour.

« Je ramènerai Claire avec moi, » pensait-il.

Cependant une idée superstitieuse le retint ; il craignit qu’un excès de confiance ne lui portât malheur.

En approchant de la maison qu’habitait la parente de Claire, il leva la tête, s’attendant presque à voir à la fenêtre le joli visage de sa cousine. Il n’aperçut que des pots de géranium. Le cœur lui battait très fort quand il monta l’escalier. Il sonna. La vieille cousine elle-même vint le recevoir ; au premier mot elle l’arrêta.

— Claire n’est plus chez moi, dit-elle froidement. Elle pensait bien qu’on l’y viendrait chercher ; elle est partie ce matin et je l’ai priée moi-même de ne pas me donner son adresse, pour couper court à toute indiscrétion. Il est inutile d’insister, je n’en sais pas davantage.

Cette vieille dame détestait le sexe fort, ayant eu elle-même des chagrins de cœur dans sa jeunesse ; elle avait fort approuvé la résolution de Claire et ferma sa porte au nez de Luc avec autant de satisfaction vertueuse que s’il eût été son infidèle d’autrefois.

Luc, absolument accablé par ce nouveau coup, redescendit dans la rue ; puis, frappé d’une pensée soudaine, remonta et sonna de nouveau. Si la vieille dame l’avait trompé, si Claire était là pourtant, et que le croyant parti, elle vînt ouvrir elle-même cette fois !

Mais le nez pointu de la cousine se montra seul derrière les rideaux de la porte vitrée. Elle fronça le sourcil.

— C’est vous encore ! dit-elle.

— Madame, implora Luc, laissez-moi savoir du moins dans quelle direction Claire est partie. Était-elle seule ? A-t-elle pris la poste ?

— Monsieur, répondit la vieille dame sévèrement, je vous ai dit que je ne savais rien, et je ne mens jamais. Ce matin je n’ai pas même accompagné Claire jusqu’au seuil de la porte, afin d’ignorer complètement de quel côté elle se dirigeait et de pouvoir répondre sans mensonge…

Luc l’interrompit avec indignation.

— Vous avez la conscience bien délicate, fit-il ; mais si quelque malheur arrive à Claire, vous en serez la cause, madame !

Pendant une heure, il erra dans le village, cherchant partout quelque renseignement, quelque indice qui le mît sur la trace de la fugitive. Personne n’avait vu Claire, elle avait dû partir avant le jour. Le cœur de Luc se fondait d’angoisse et de pitié, il voyait Claire s’acheminant seule dans la nuit encore noire, par ce froid rigoureux, bataillant contre le vent et la neige ; qui sait ? faisant peut-être quelque mauvaise rencontre sur ces routes peu fréquentées.

« Claire ! s’écriait Luc dans l’excès de son désespoir, c’est trop me punir. Fais-nous savoir au moins où tu es ! Cette incertitude est épouvantable ! »

Lui, si susceptible à l’ordinaire, ne remarquait pas même les regards railleurs qui le suivaient, les sourires qui accueillaient sa question toujours la même : « N’avez-vous point rencontré une jeune fille habillée de bleu foncé, qui a dû partir d’ici ce matin ? »

Complètement découragé il renonça à ses investigations. Il revint à la Rosière fort tard et si harassé par plusieurs heures de marche dans la neige molle qu’il avait à peine la force de sentir encore son chagrin. Grâce à cette fatigue, il dormit toute la nuit, mais quand il descendit le lendemain matin, il paraissait si anéanti que Madeleine fondit en larmes.

— Reste avec nous, mon pauvre garçon, dit-elle, je ne veux pas que tu t’en ailles seul avec ton chagrin.

— Le patron m’attend, répondit Luc, c’est aujourd’hui qu’il doit me donner une réponse au sujet de mon invention.

Son invention ! il n’y avait guère songé depuis la veille. À quoi lui servirait-elle maintenant ?

« Fou que j’étais ! pensa-t-il ; j’ai couru après cent choses vaines, et mon vrai trésor m’a glissé des mains. »

Mais une pensée revenait, plus obsédante que toutes les autres. « Où Claire peut-elle être à présent ? »

Durant le trajet de la Rosière jusqu’en ville, Luc ne fit que chercher une réponse à cette question.

« Il faut que ma mère retourne chez cette inexorable vieille femme qui n’a pas eu pitié de moi, peut-être en tirera-t-elle quelque chose. Claire n’a que des parents éloignés qu’elle connaît à peine. D’amis ou de connaissances dans un autre district, elle n’en a pas, que je sache, n’étant jamais sortie de notre petit coin de la Rosière. Peut-être écrira-t-elle à ma mère, car elle doit se représenter nos angoisses. »

Luc aurait désiré s’ouvrir sans retard à Dalphon Renaud et lui demander conseil, mais à peine était-il arrivé à l’entrepôt qu’on vint l’appeler de la part de M. Maulère. Le patron accueillit son jeune employé d’un air affable.

— Asseyez-vous, lui dit-il, nous avons à causer longuement.

L’esquisse que Luc avait faite de son outil était étalée sur le bureau. Luc y jeta un coup d’œil vague et distrait. Il se sentait pareil à un homme qu’une chute terrible a meurtri sans le tuer, et dont toutes les idées sont confuses et douloureuses. Cependant il fit un effort pour rassembler ses pensées qui erraient bien loin du bureau de M. Maulère.

— Après avoir examiné votre projet, dit le patron, je me suis convaincu qu’il est réalisable et propre à nous fournir des bénéfices. Maintenant permettez-moi une question, mon cher Aufranc.

Il mit familièrement la main sur l’épaule de Luc qui tressaillit. Le jeune homme songeait à la petite bourse que Claire avait emportée, il se demandait combien de temps ces minces ressources permettraient à la jeune fille de vivre dans quelque auberge de village. La main de son patron en le touchant le tira de sa rêverie.

— Pardon, fit-il, je crains d’avoir été distrait ; vous disiez… ?

— J’allais vous poser une simple question. Avez-vous d’autres plans dans l’esprit ? Prévoyez-vous que le système ingénieux, je dois le dire, que vous avez agencé, pourrait s’appliquer à d’autres outils ? En un mot, avez-vous d’autres inventions dans la tête ?

— Je crois que oui, répondit Luc.

La figure de M. Maulère s’illumina.

— Allons, mon garçon, ne faites pas le modeste. Dites-moi vos projets tout simplement, à la bonne franquette.

— Eh bien ! monsieur, je crois en effet que mon système pourrait servir avantageusement à réformer certains tours encore défectueux. Je songeais aussi à un nouveau genre de pince à levier, plus commode que l’ancienne, et à un porte-microscope perfectionné.

Ce sont des articles peu importants, mais qui se vendraient bien, je crois, à cause de leur prix très modique.

— Parfaitement, reprit M. Maulère après un moment de réflexion, vous avez des idées. Vous exigeriez un droit d’inventeur, sans doute ?

— Probablement, répondit Luc avec indifférence.

— Mon cher Aufranc, vous n’avez pas votre entrain ordinaire, aujourd’hui. Tâchez de vous réveiller, je vous prie, car la question que nous avons à débattre en vaut la peine. Voici mes propositions. Vous fournissez les idées, moi les capitaux. Toute ma fortune étant engagée dans des opérations de commerce, je ne saurais sans me gêner vous payer un droit d’inventeur. Mais vos appointements seront élevés, vous aurez un tant pour cent sur la vente de vos outils perfectionnés ; de plus…

Ici M. Maulère se renversa dans son fauteuil de cuir, croisa les jambes et se frotta le menton d’un air songeur. Il pesait dans son esprit quelque grosse résolution.

— De plus, reprit-il d’un ton bien décidé, j’ai cru voir que vous ne déplaisiez pas à ma fille. Je ne demande pas si elle vous plaît, cela va de soi. Faites-lui la cour, je vous y autorise. Comme elle est fille unique, si vous deveniez mon gendre, nos comptes seraient faciles à régler. Il va sans dire que tout ceci restera entre nous ; vous êtes trop jeune encore pour songer à vous marier.

Luc ne répondit pas tout d’abord. Il restait accoudé sur le pupitre, le front dans la main.

« La joie lui coupe le sifflet, pensa M. Maulère, et certainement il y a de quoi ! »

Il lui donna amicalement un grand coup dans le dos.

— Vous ne dites pas non, hein, mon gendre ? fit-il en riant.

— Je dis non ! répliqua Luc qui se redressa fièrement.

Luc Aufranc n’était pas un héros invulnérable. La tentation l’avait secoué un instant d’une main violente. Épouser Pauline, c’était arriver sans peine à la fortune ; refuser, c’était brûler soi-même tous les vaisseaux qui pouvaient y conduire. Claire était perdue pour lui, à quoi bon perdre aussi l’avenir ?… Luc était à l’un de ces carrefours redoutables où l’homme, même le plus indécis, doit choisir entre deux chemins ; où la destinée tout entière est en jeu, où la volonté tremble devant l’inconnu. Un seul mot, et le cours de la vie est changé.

Tout à coup Luc revit la petite terrasse du Corps de garde où il avait causé longuement un soir avec sa mère et sa cousine. Claire disait : « Luc s’en va, ne changera-t-il pas ? » Eh bien non ! il serait le plus fidèle des deux ; si elle ne l’aimait plus, il l’aimerait encore, et quand elle reviendrait, il pourrait lui dire : « C’est moi, je t’ai attendue tout ce temps. »

Ce fut alors qu’il releva la tête et répondit à M. Maulère d’un ton fier et décidé : « Je dis non ! »

M. Maulère recula, comme s’il l’eût cru atteint d’un dangereux accès de fièvre chaude.

— Vous êtes fou ! s’écria-t-il. Vous dites non ! et pourquoi ?

Il devenait très rouge, le sang montait jusqu’à la racine de ses cheveux taillés en brosse, et les lobes de ses oreilles prenaient une nuance violette.

— Pourquoi ? répéta Luc avec amertume. Il faut être bien fou, n’est-ce pas, quand on n’est qu’un pauvre diable, pour refuser la fille du patron et la fortune qu’elle apporte dans son tablier. Fou pour se permettre d’aimer en dehors de la consigne, fou pour s’accorder le luxe du désintéressement. J’aime ma cousine, Monsieur, et je l’ai perdue, par ma faute sans doute, mais aussi…

Luc s’arrêta court, au moment d’accuser Pauline.

« Elle n’y a vu qu’un jeu, pensa-t-il ; si je m’y suis brûlé les ailes, c’est par ma propre folie. »

— Fort bien, jeune homme, dit M. Maulère en s’efforçant de prendre un ton digne et froid, mais en se montant lui-même peu à peu, au bruit de ses propres paroles, comme font les gens colériques. À votre choix. J’aurais dû mieux vous connaître. J’aurais dû deviner votre fierté intraitable, et votre fichu esprit d’indépendance qui regimbe toujours. Je vous ai distingué parmi tous mes employés, monsieur, je voulais vous faire un sort… Vous refusez. Ah ! vous refusez ! et vous vous dites avec votre sacré orgueil : « J’ai traité mon patron par-dessous la jambe ! » Mais vous vous en repentirez, monsieur. Parole d’honneur ! il vous en cuira ! Et qui êtes-vous, s’il vous plaît, pour refuser ma fille ? répondez, répondez donc !

Luc n’avait garde de répondre ; il trouvait assez difficile de se contenir. Les yeux fixés hardiment sur le visage enflammé de M. Maulère, les lèvres serrées, il se taisait. Ce regard et ce silence exaspérèrent le patron plus qu’une réponse hautaine ne l’eût fait.

— Qui êtes-vous ? un misérable paltoquet, un déclassé quelconque que j’ai recueilli par philanthropie, oui, monsieur, par philanthropie. Un orgueilleux qui, pour deux ou trois idées qu’il a dans la cervelle, se redresse et me marche sur les pieds. Et je vous aurais donné ma fille ! Parbleu, monsieur, vous faites bien de la refuser. Vous m’épargnez le regret d’avoir commis une épouvantable bévue. Non, je ne vous la donne pas, je vous la refuse, quand même vous me supplieriez à genoux. Vous n’aurez pas ma fille, monsieur, Pauline n’est pas faite pour un aventurier, pour un intrigant qui m’a jeté de la poudre aux yeux. Vous n’êtes qu’un commis, un infime subordonné que je puis casser aux gages quand je voudrai. Et je le fais, monsieur, oui, je le fais ! allez à la caisse, qu’on vous règle votre compte. Ne rentrez plus chez moi. Et reprenez vos dessins, vos paperasses, votre soi-disant invention que vous avez sans doute volée à quelqu’un !

D’un revers de main, il éparpilla sur le parquet tous les papiers qui couvraient son pupitre. Luc ne s’abaissa pas à les ramasser.

— Monsieur, dit-il froidement, il est heureux pour vous que je me contienne mieux que vous ne savez le faire. Pour me venger des basses injures que vous n’avez pas eu honte de prononcer, il me suffirait de communiquer à Mlle Maulère l’offre que vous m’avez faite, à moi, l’aventurier, l’intrigant. Mais soyez tranquille, je lui épargnerai la honte d’avoir à rougir devant moi.

Là-dessus il sortit la tête haute.

M. Maulère tomba dans son fauteuil, épuisé par la violence de sa colère ; il s’épongea le front avec son foulard.

« Je l’ai chassé ! murmura-t-il d’un ton où se mêlaient le triomphe et le regret ; je l’ai chassé ! c’est une grosse perte, mais je devais cela à ma dignité, l’honneur est sauf ! »

Il faut avouer que l’honneur est sauvé quelquefois par des moyens bien étonnants.

Luc s’en alla droit à Dalphon.

— Réglez-moi mon compte, dit-il, je suis renvoyé.

Sa voix était ferme, mais ses lèvres tremblaient, il était fort pâle, et des gouttes de sueur coulaient sur son front. Dalphon Renaud se leva d’un bond.

— Qu’est-il arrivé ? demanda-t-il en cherchant de ses yeux myopes à lire sur le visage de Luc.

— Nous avons eu un petit différend, répondit le jeune homme, qui lui montra d’un geste les figures étonnées et attentives des apprentis. Sortez une minute avec moi, je vous expliquerai l’affaire, mais réglez mon compte d’abord, car une fois que j’aurai franchi le seuil de cette maison, je ne le repasserai ni pour or ni pour argent.

Dalphon fit un calcul sans mot dire, puis aligna quelques piles d’écus devant Luc.

— Il est d’usage, quand un employé est renvoyé sans avertissement préalable, de lui payer un dédommagement, fit-il avec quelque hésitation.

— Donnez-moi ce que j’ai gagné et pas un sou de plus, s’écria Luc fièrement. Mais dépêchons, il me tarde d’être dans la rue, à l’air libre.

Quand ils furent sur le trottoir, Luc prenant le bras de son ami lui raconta tout, le malheureux incident du bal, ce moment de folie qu’il payait si cher, la fuite de sa cousine, son voyage infructueux de la veille, son entretien avec le patron, l’offre que Luc avait refusée et la scène qui s’en était suivie.

— C’est une démolition bien réussie, qu’en dites-vous ? fit Luc avec un rire désespéré. Je ne vois rien, rien que des ruines ! J’ai tout perdu, l’amour de Claire, l’estime de mes parents, ma place ici, mon invention, mon avenir ! Il ne me reste qu’à perdre la tête, et cela ne tardera guère. Laissez-moi ! laissez-moi ! pour l’amour de Dieu, n’essayez pas de m’exhorter, j’en deviendrais fou pour tout de bon ! Voir tout s’écrouler à la fois, tous ces beaux châteaux qui paraissaient si solides.

— Il vous reste votre courage, dit Dalphon, et mon amitié que vous compterez bien pour quelque chose, n’est-ce pas ? À nous deux nous rebâtirons.

Il conduisit Luc dans sa chambre, le força à prendre une potion calmante et à s’étendre sur le sofa pour chercher un peu de sommeil.

— Les émotions d’hier et de ce matin vous ont brisé, dit-il, dormez, Vous verrez qu’après une heure de repos la situation vous paraîtra moins désespérée.

— Dormir ! s’écria Luc ; comment voulez-vous que je dorme quand il me semble avoir dans la tête un moulin qui tourne, tourne sans cesse. Parlez, Dalphon, le silence m’est insupportable.

Dalphon parla, mais d’une voix contenue et qu’il rendit à dessein monotone.

— Reprenez courage, disait-il, et fiez-vous à moi. Tout s’arrangera. Nous retrouverons Claire ; c’est par là qu’il faut commencer.

Si quelque mot magique pouvait rendre à Luc un peu de calme et d’espoir, Dalphon avec sa délicatesse affectueuse l’avait trouvé. Luc ne voyait que ruines de toutes parts ; seul, il se serait détourné avec désespoir de cet amas de tristes décombres, mais son ami le relevait en lui disant : « Tout est à refaire. Commençons par un bout, et peu à peu cette grande brèche sera réparée. »

Bientôt les paroles de Dalphon ne parvinrent plus à ses oreilles qu’en un murmure indistinct, et le jeune homme tomba dans un lourd sommeil.

Dalphon en profita pour courir à l’entrepôt, donna ses instructions à Ernest qui savait être grave à l’occasion, puis envoya un messager à M. Maulère pour lui annoncer qu’il s’absenterait un jour, peut-être deux. Sans attendre de réponse, il revint auprès de Luc, qu’il n’avait pas laissé seul plus d’un quart d’heure.

M. Maulère n’était pas accoutumé à cette désinvolture de la part de ses commis. C’était la première fois que Dalphon Renaud sollicitait un congé ; encore ne pouvait-on dire qu’il le sollicitât, puisqu’il le prenait purement et simplement. M. Maulère s’indigna fort de cette façon d’agir absolument contraire aux règles « de la hiérarchie et de la subordination. » Il y découvrit un complot tramé contre lui par ses deux principaux employés.

« Ainsi ils étaient d’accord, ces fichus pistolets ! murmura-t-il. Des jeunes gens qui me doivent tout ! Dalphon Renaud peut se féliciter de m’être encore plus nécessaire que Luc Aufranc, il n’aura pas son sac cette fois, mais je lui laverai la tête d’importance. » Comme il était plongé dans ces pensées, la porte du bureau s’ouvrit et Pauline entra.

— Quel désordre, petit père ! fit-elle en voyant les feuilles éparses sur le tapis.

M. Maulère n’avait pas encore songé à rassembler ces victimes de sa colère. D’ailleurs il s’essoufflait aisément.

— Ramasse cela, veux-tu ? dit-il à sa fille. Je suis en nage ; ce maudit Aufranc m’a mis dans un état !

— Vous avez eu une altercation, n’est-ce pas ? dit-elle. Je passais dans le corridor, je vous ai entendu parler très haut.

« Si elle connaît l’affront que je lui ai attiré, pensa son père, nous aurons une jolie scène ! »

— Il est donc inutile que je t’explique la chose, puisque tu es au courant, dit-il en étudiant le visage de sa fille.

— Je n’ai rien compris, papa. Croyez-vous donc que j’écoute aux portes ? fit-elle en se redressant.

M. Maulère se renversa dans son fauteuil et se frotta doucement les mains.

— Luc Aufranc s’est montré d’une insolence inconcevable, fit-il avec une grande dignité. C’est notre faute, et la tienne principalement, Pauline. Nous lui avons monté la tête, à ce jeune homme, en faisant trop de cas de lui. Il s’est cru la colonne de la maison Maulère ; il a oublié sa position. À propos d’une petite invention qu’il a faite et qui nous aurait procuré un bénéfice de quelques mille francs, il a repoussé avec dédain mes ouvertures. Si je lui avais proposé une part d’association, je crois vraiment qu’il l’aurait refusée, à moins de mettre son nom devant le mien dans la raison de commerce. Aufranc et Maulère, vois-tu cela !

Pauline restait songeuse.

— Et vous l’avez congédié ? demanda-t-elle enfin.

— Oui, ma fille, pour rester maître chez moi. En es-tu fâchée ?

— Non, répondit-elle après quelque hésitation. C’est bien fait. Luc Aufranc ne manque pas de présomption, et il faut se tenir sur ses gardes avec lui, ce qui est incommode. Je lui souhaite toutes les prospérités imaginables dans une autre maison que la nôtre.

Telle fut l’oraison funèbre que Pauline Maulère prononça sur Luc Aufranc.

— Il faut partir, dit Dalphon quand Luc se réveilla, la tête douloureuse et les paupières lourdes comme du plomb. L’air de la Rosière vous remettra. Vous avez besoin de courage, comme ceux qui survivent à un tremblement de terre. Votre mère saura mieux que moi ce qu’il faut vous dire.

Ils louèrent un traîneau pour arriver plus vite. D’ailleurs Luc semblait si accablé que Dalphon eût craint de le voir défaillir en route.

Quand ils atteignirent la Rosière, Dalphon Renaud accompagna son ami jusqu’à la porte de sa maison, salua Madeleine qui accourait à leur rencontre et remonta aussitôt en traîneau.

— Je vais aux Ponts ! cria-t-il en fouettant son cheval.

Mais ce voyage fut aussi infructueux que le premier. La vieille cousine s’irrita fort de cette insistance, protesta qu’elle n’avait aucune nouvelle de Claire, maudit les amoureux et finalement jeta sa porte au nez de Dalphon comme elle l’avait fait à Luc. Dalphon Renaud revint à la Rosière fort désappointé et perplexe. Son ami l’attendait dans une fiévreuse impatience.

— Eh bien ? s’écria-t-il en le voyant paraître.

— Rien ! fit Dalphon. Rien encore, mais nous finirons bien par découvrir quelques indices.

Luc secoua la tête.

— Voyez, dit-il, ce que nous avons reçu en votre absence. Le facteur a apporté une lettre.

Il tendit à Dalphon une feuille pliée que celui-ci ouvrit avec étonnement. Claire écrivait à sa marraine :

 

« N’ayez aucune inquiétude, chère bonne marraine. Je suis chez de braves gens qui me donnent du travail. Je gagne ma vie et je tâche d’oublier Luc. Mais je pense à vous tout le long du jour. Ne me cherchez pas, je vous en conjure. Quand Luc sera marié, je le saurai bien et je reviendrai. Toujours votre Claire. »

 

L’enveloppe portait le timbre des Ponts.

— Il faut que la lettre y ait été envoyée d’un autre endroit, fit Dalphon, Claire n’aurait pas commis la faute de la mettre à la poste du village où elle se cache. Comment la découvrir ? comment !

— Merci, monsieur Dalphon, dit Madeleine en lui prenant la main, vous êtes un ami fidèle. Mon pauvre garçon a grand besoin qu’on le soutienne en ces tristes jours.

Luc n’écoutait pas. La tête dans ses mains, il sondait toujours le même problème.

Demain je partirai, murmura-t-il, et j’irai comme le Juif errant, sans jamais me reposer, de village en village, de maison en maison, jusqu’à ce que j’aie trouvé Claire. Je la trouverai ou je mourrai à la peine. Ô mère, mère ! Si je pouvais lui parler, crois-tu qu’elle m’écouterait ? Quand Dalphon est rentré ce soir et qu’il m’a répondu : Rien ! j’ai compris que ce mot était ma sentence. Je suis condamné à le répéter tous les jours de ma vie. Je n’ai plus rien, plus d’amour, plus d’espérance, plus d’avenir !

À cet accès de désespoir passionné succéda une morne rêverie. Luc ne répondit rien aux encouragements de sa mère et de son ami. Enfin Dalphon se tut.

« Il faut que la violence de son chagrin s’épuise d’elle-même, pensa-t-il. Jusqu’alors nos discours seront inutiles. Peut-être que demain nous pourrons concerter quelque plan. »

Mais le lendemain, Dalphon s’assit au chevet de Luc pour le soigner et calmer son délire. Le jeune homme en proie à un accès de fièvre ardente s’agitait, tendait les bras à Claire qu’il voyait venir à lui, puis retombait sur ses oreillers en murmurant : Rien ! De tout le jour il ne prononça pas d’autre parole. Ce mot, toujours le même : Rien, rien ! il le disait tantôt avec un accent désespéré, tantôt avec une morne indifférence. Il le répétait vingt fois de suite d’un air égaré, comme si quelqu’un le lui eût soufflé à l’oreille et qu’il n’en comprit pas le sens, puis tout à coup il poussait un grand cri, saisissait la main de Dalphon et la tordait dans l’étreinte sauvage des siennes.

Louis Aufranc allait chercher au fond du vallon de la neige qu’il appliquait en compresses sur le front et les poignets de Luc. Depuis le départ de Claire, il n’avait pas quitté la maison une minute. Son pas était moins lourd, sa voix moins rude ; de temps en temps il caressait Madeleine d’un air gauche et compatissant. Celle-ci appuyait son front pâle sur l’épaule de son mari.

— Ah ! mon Dieu, nous perdrons nos deux enfants à la fois, Louis, disait-elle en sanglotant.

— Que diable ! ma femme, répondait-il, qu’est-ce que c’est que ces propos d’enterrement ! Luc est un solide gaillard ; on n’en meurt pas pour battre la campagne pendant quelques heures. À son âge, j’ai eu une typhoïde soignée et je me suis porté dès lors comme un charme. D’ailleurs, il est déjà mieux.

En effet, quand arriva le docteur qu’un voisin était allé quérir, Luc avait repris sa connaissance.

— Ce n’est qu’un accès de délire passager, causé par une violente secousse cérébrale et une tension de tout le système nerveux, dit le médecin.

— Parbleu ! nous savions cela avant votre visite, murmura Louis Aufranc.

Heureusement le docteur n’entendit pas cette remarque ; il donna quelques prescriptions à Madeleine, lui recommanda de ne pas s’inquiéter et partit.

Le lendemain matin, Luc, quoique faible et abattu, voulut se lever. Dalphon devait retourner à l’entrepôt qui probablement ne florissait guère sous la haute direction de maître Ernest.

— Tenez-vous tranquille aujourd’hui, dit-il à Luc, demain soir je reviendrai et nous aviserons.

Luc secoua la tête.

— Aussitôt que j’en aurai la force, je me mettrai en route, mais je n’espère plus rien, dit-il.

SEPTIÈME PARTIE

Les forces que Luc attendait ne revinrent pas. Harcelé par une continuelle inquiétude qui le poursuivait jusque dans son sommeil, il ne goûtait de vrai repos ni jour ni nuit. Il n’avait plus d’accès de délire, mais une fièvre lente le minait en dépit de tous les remèdes. Il ne mangeait pas, au grand désespoir de sa mère, qui s’ingéniait à tenter son appétit par toute sorte de surprises friandes.

Malgré sa constante lassitude et sa faiblesse, il s’obstinait à travailler dans la maison, reprenant ses occupations d’autrefois. Mais s’il essayait de couper du bois, par exemple, la hache échappait bientôt à ses mains, une sueur froide mouillait son front, et il se laissait tomber sur une souche, anéanti, tremblant la fièvre.

— Je ne suis plus bon à rien, mère, disait-il avec un sourire découragé.

Au bout de quinze jours, une nouvelle lettre de Claire arriva. Cette fois elle portait la date de Saint-Blaise, à l’autre bout du pays. Elle répétait à peu près les mêmes choses que la première.

« Ne vous inquiétez pas, je loge chez une honnête famille. Je me porte aussi bien que mon chagrin me le permet. Je soupire après le moment où je vous reverrai, marraine, mais ce moment n’est pas venu, puisque Luc n’est pas encore marié. Ne cherchez pas à savoir où je suis, ce serait inutile, car une fois découverte, je m’en irais ailleurs. »

À sa première visite, Dalphon lut cette lettre. Après l’avoir parcourue, il arrêta les yeux un instant sur Luc et considéra ce visage amaigri, ces yeux ardents qui brillaient de fièvre, ces deux taches rouges au milieu des joues, ces mains effilées où les veines bleues se laissaient voir sous la peau transparente. En moins de trois semaines, Luc avait beaucoup changé.

« Si on le laisse faire, pensa Dalphon, il tombera dans une langueur. »

— Puisque vous ne retrouvez pas vos jambes, dit-il en s’efforçant de parler gaiement, j’ai bonne envie de prendre un congé illimité et de battre le pays d’un bout à l’autre, jusqu’à ce que je vous aie ramené la fugitive.

— Je vais avec vous ! s’écria Luc.

— Vraiment oui ! pour que vous tombiez en faiblesse à tout bout de champ !

— Mais vous ne saurez point parler à Claire comme je le ferais.

— Bien au contraire, je lui dirai certaines choses que vous omettriez, j’en suis sûr. Et cette fois-ci je ne reviendrai pas bredouille, je vous le promets. Je m’adresserai aux autorités, s’il le faut. Une jeune demoiselle ne saurait disparaître comme une vapeur, sans qu’il en reste la moindre trace. Courage, Luc ! les beaux jours reviendront.

— Les beaux jours reviendront et je ne les verrai pas, répondit Luc à demi-voix.

Dalphon se donna l’air de ne pas entendre, mais il en eut le cœur serré.

« Je pars demain avec le jour, pensa-t-il. C’est la seule chose que je puisse faire pour lui. »

— Vous êtes le meilleur ami, le plus tendre cœur qui existe, dit Luc en lui serrant la main quand ils se quittèrent. Et moi qui prenais à votre égard des airs protecteurs, Dieu me pardonne ! J’ai dû vous blesser plus d’une fois. Oubliez-le, Dalphon. Ah ! si c’était à recommencer ! Je me suis estimé trop haut, et j’ai dû descendre au plus bas dans la vallée d’humiliation.

Dalphon Renaud pressa silencieusement la main de Luc et partit.

« Quelle que soit l’issue de cette crise, pensa-t-il, elle n’aura pas été inutile. C’est dans ces fournaises-là que le caractère s’affine et se trempe. L’éducation que nous donne la vie est la plus efficace de toutes, en même temps que la plus sévère. »

Il était six heures du matin, car Dalphon avait passé la nuit à la Rosière. L’aube grise éclairait d’une vague lumière les champs où la neige commençait à fondre, et qui, rayés et tachetés de noir et de blanc, avaient sous cette lumière indécise l’aspect d’une peau de léopard.

Dalphon marchait rapidement, désireux de ne pas manquer à sa ponctualité ordinaire. Lion qui l’avait accompagné un bout de chemin, venait, sur son ordre, de reprendre la route de la Rosière, et s’éloignait à regret. Il ne comprenait rien aux fréquents changements de domicile qui étaient son lot depuis quelques mois. Comme il y rêvait mélancoliquement, il aperçut un piéton et aboya. Dalphon Renaud tourna la tête.

C’était le père Jean qui faisait d’immenses enjambées pour le rejoindre.

— Comme ça se trouve ! dit le voisin. Je vais justement en ville, et rien ne m’ennuie comme ce long ruban de route quand je suis tout seul.

Il connaissait fort bien Dalphon, l’ayant rencontré plusieurs fois avec Luc.

— Vous êtes venu voir votre ami, hein ? reprit le père Jean. Il n’est pas tant crâne, le pauvre garçon, tout ce travers de temps. Je l’ai vu l’autre jour ; pour dire la chose tout uniment, il prend la mine d’un poitrinaire. Est-ce le départ de sa cousine Claire qui le chagrine à ce point ?

— Cela et autre chose, répondit Dalphon. Il a fait des excès de travail tout l’été dernier, il a eu des soucis, des désappointements, et l’absence de sa cousine lui a porté le dernier coup.

— Bah ! bah ! ce ne sera rien. C’est la sève du printemps qui le tourmente. Et dites voir, monsieur, est-ce qu’elle fait un voyage d’agrément, cette petite Claire ? Elle est partie bien subito, sans dire adieu à personne. On se pensait que Luc, qui est devenu si grand seigneur, l’avait peut-être envoyée en pension pour qu’elle apprît à toucher du piano comme une demoiselle. Mais à voir le chagrin du garçon, on s’est pensé ensuite qu’ils avaient eu quelque bisbille. Sait-on seulement où elle demeure à présent ?

— Elle a séjourné aux Ponts chez une vieille parente, répondit Dalphon sans hésiter.

Pour la bonne réputation de Claire, il valait mieux qu’on ignorât dans le voisinage le véritable état des choses.

— Voyez-vous ça ! si on l’avait su pourtant ! Je lui aurais donné une douzaine de petits fromages pour ma fille, qui demeure tout près de là, à Martel.

— Votre fille ! répéta Dalphon, frappé d’une idée subite. Est-ce que Claire la connaît ?

— Parbleu ! je crois bien. Elles ont été quasi élevées ensemble, bien que notre Léonie ait quelques années de plus. Elles étaient bonnes amies, liées comme les doigts de la main ; mais Léonie s’est mariée il y a tantôt deux ans, et ça a rompu les relations. Nous autres, on ne s’écrit guère, vous savez, on n’a pas la plume facile.

— Comment se fait-il, murmura Dalphon, que Luc ou sa mère n’aient pas songé à cela ?

— Ma fille est établie à Martel depuis trois semaines au plus ; je ne l’ai pas encore dit à Madeleine Aufranc, ça m’est sorti de l’idée. Léonie et son mari tenaient, jusqu’ici, un domaine dans le canton de Vaud, mais ils ont trouvé à se caser plus avantageusement tout en se rapprochant des Ponts où est la famille de mon gendre.

— Et quel est le nom de votre gendre ? demanda Dalphon Renaud qui semblait fort excité.

— Ulysse Delessert.

— Martel n’est qu’un hameau. Chacun y connaîtra ce nom, je suppose, et l’on pourra m’indiquer la maison de votre fille ?

— Est-ce que vous avez l’intention de lui rendre visite ?

— Oui, peut-être… pour affaires.

— Ma fille est pierriste comme Claire, elle savait fameusement son métier, et elle y travaille encore, parce que l’ouvrage des champs est trop rude pour elle. Si votre patron voulait l’employer, elle le contenterait tout à fait, j’en suis sûr.

« C’est bien cela, pensa Dalphon. Claire dit qu’elle a trouvé de l’occupation chez de braves gens. Son amie lui aura prêté un tour, des outils, puisqu’elles ont la même partie. »

Il s’enfonça dans ses conjectures, fit un plan de campagne, et se fiant mal à la spontanéité de son éloquence, prépara soigneusement les arguments qui devaient ébranler la résolution de Claire.

Le voisin Jean trouva son compagnon de route fort laconique et distrait, et ne fut pas fâché de le quitter au premier carrefour. Dalphon courut à l’entrepôt.

L’heure d’entrée était dépassée de cinq minutes, et l’expéditionnaire un peu confus vit M. Maulère assis à son pupitre comme un vivant reproche.

— J’ai cru nécessaire de prendre votre place, monsieur, dit le patron, puisque vous n’étiez pas là pour l’occuper. Il me semble que vous vous dérangez depuis quelque temps.

Dalphon Renaud se troubla.

Ces petites scènes, avec le patron majestueux comme accusateur et les apprentis comme auditoire, étaient une grande épreuve pour sa timidité.

— Je suis fâché d’arriver trop tard, commença-t-il avec un geste nerveux.

— Bien, monsieur ! n’en parlons plus, fit le patron d’un air magnanime. Je vous rends votre place.

Il quitta le pupitre et allait sortir, mais Dalphon le suivit.

— Pardonnez-moi, monsieur, il est absolument nécessaire que je m’absente aujourd’hui.

M. Maulère se retourna en fronçant le sourcil.

— De nouveau ! Vous avez pris un congé il y a quinze jours à peine. Quelle est cette affaire si pressante ? Vous concerne-t-elle seulement ? Vous avez la sotte habitude de vous fendre en six pour des gens qui ne vous en savent aucun gré. Attendez quelques jours ; nous avons une expédition à terminer.

— Mon affaire ne souffre aucun retard, répondit Dalphon.

— Tant pis. Jusqu’à la semaine prochaine, je ne saurais vous accorder de congé.

Dalphon n’hésita pas une seconde. Il risquait sa place, mais c’était pour Luc. Comment, lorsqu’il se croyait sur la trace de Claire, eut-il pu laisser son ami une semaine encore dans cette incertitude qui le tuait ?

— Je regrette, dit-il sans bravade, mais d’un ton ferme, que vous me refusiez cette autorisation ; il faut alors que je m’en passe.

Là-dessus, il salua son patron et gagna la porte.

— Si vous sortez, cria M. Maulère au comble de l’exaspération, vous ne rentrerez plus !

Dalphon Renaud s’arrêta sur le seuil.

— C’est mon renvoi ? dit-il.

M. Maulère hésita. Il savait bien que son expéditionnaire, avec ses rares facultés d’organisation et de contrôle, trouverait sans peine une autre place. Mais lui-même, où trouverait-il un pareil employé ? Il suivit Dalphon jusque dans le corridor, afin que la suite de ce colloque échappât aux oreilles curieuses des apprentis.

— Parlons raison, dit-il. Pourquoi vous obstinez-vous à demander un congé, quand vous voyez bien qu’il m’est également désagréable de l’accorder et de le refuser ?

— Un intérêt sérieux dépend du petit voyage que je dois faire aujourd’hui même.

— S’agit-il de Luc Aufranc ? demanda M. Maulère à qui un soupçon traversa l’esprit.

— Oui.

— Et vous allez battre le pays pour lui trouver une place, sans doute ?

— Non.

— Vous êtes diablement mystérieux, monsieur Renaud. Mais puisqu’il s’agit de Luc Aufranc, je ne souffrirai pas que le soin de ses affaires passe pour vous avant les miennes. Choisissez, monsieur, entre votre lubie et votre place.

— J’ai déjà choisi, répliqua Dalphon.

— Parfaitement. Dès ce jour, vous êtes libre de chercher un autre emploi.

Dalphon baissa la tête un instant. C’était un rude coup, il ne pouvait le nier. Mais il ne recula pas devant le sacrifice.

« On retrouve une place plus aisément qu’un ami, pensa-t-il, tandis que le visage fiévreux et les yeux ardents de Luc lui revenaient en mémoire. Dans huit jours, il sera beaucoup plus malade qu’aujourd’hui, si l’on n’y porte remède.

— Rentrez un instant, dit le patron, et réglons votre compte.

Dalphon ouvrit pour la dernière fois le livre de caisse, où l’écriture de Luc avait remplacé la sienne. Il y inscrivit, d’une main qui tremblait légèrement, le chiffre de ses appointements du mois ; il jeta un coup d’œil autour de lui, dit mentalement adieu à cette vieille salle dont il connaissait tous les recoins, tous les casiers et tous les tiroirs, puis se tourna vers les apprentis consternés.

— Ernest, dit-il, tu reverras soigneusement les articles de l’expédition, comme j’avais coutume de le faire moi-même. Remplace-moi de ton mieux jusqu’à ce que tu aies un autre chef.

— Si vous vous en allez, dit Ernest résolument, je m’en vais aussi. Hein ! vous autres, on se met en grève pour M. Dalphon ?

Mais ses camarades restaient irrésolus, les yeux baissés, regardant en dessous la figure irritée du patron.

— Tas de ganaches ! fit Ernest d’un ton dédaigneux. Les canards ont au moins l’instinct de marcher à la queue-leu-leu, mais vous, vous ne savez pas même suivre vos chefs !

Par « vos chefs » Ernest entendait M. Dalphon et lui-même.

— Qu’on en finisse ! s’écria M. Maulère exaspéré. Décampez si vous voulez et qu’on ferme l’entrepôt.

Mais Dalphon Renaud regarda Ernest d’un air sévère.

— Tu resteras, dit-il. Tu es au courant, tu dirigeras les autres. Pas un mot de plus.

Ernest baissa la tête, partagé entre le chagrin de voir partir M. Dalphon qu’il vénérait, et la joie d’être élevé à un poste d’honneur.

Cependant l’expéditionnaire s’adressa de nouveau au patron.

— Monsieur, dit-il à demi-voix, mon ami Luc a laissé chez vous un papier assez important. Avant que nous nous séparions, veuillez me le rendre.

— Êtes-vous autorisé ? demanda M. Maulère d’un ton rogue.

À cette question offensante, Dalphon se redressa.

— Mon ami étant empêché de venir lui-même réclamer son bien, vous aurez à le remettre en mains d’huissier, si les miennes ne vous semblent pas sûres, répondit-il sèchement.

M. Maulère, sans répondre un seul mot, se dirigea vers son bureau, d’où il sortit un instant après, tendant à Dalphon un papier plié en quatre. Dalphon l’ouvrit et reconnut le dessin que Luc, plein d’espérance, avait achevé devant lui le lendemain du bal. Il soupira.

— Adieu, monsieur, dit-il en se tournant vers celui qui était son patron quelques minutes auparavant. Je regrette de vous quitter ainsi.

— Je le regrette moi-même, répondit M. Maulère avec une grande raideur ; mais vous vous êtes cru trop nécessaire. Depuis quelque temps, vous vous laissez dominer par un mauvais esprit, un esprit d’insubordination.

L’écho de ce dernier mot, prononcé avec emphase, accompagna Dalphon jusqu’au bout du long corridor dont les dalles avaient si souvent retenti sous ses pas.

« C’est dur, murmura l’expéditionnaire en s’arrêtant sur le seuil, mais s’il plaît à Dieu, quelque bien en sortira. Aucun de nous ne vit pour soi-même… En avant, et sans regrets ! »

Il courut à la gare et se jeta haletant dans le train qui allait partir. À mesure qu’il approchait du but de son voyage, une poignante anxiété lui serrait le cœur. Enfoncé dans le coin du wagon, puis dans l’étroit coupé de la diligence, il repassait mentalement tout son entretien avec le père Jean.

« C’est un faible indice après tout, pensait-il. Claire ignorait aussi que son amie fût venue habiter Martel. Je me suis monté la tête… Heureusement Luc ne sait rien ; la déception sera pour moi seul. »

Quand il descendit de voiture, il se croyait cuirassé contre un désappointement.

« Je ne trouverai rien, se dit-il ; je me suis mis en route comme un écervelé. Mais bah ! puisque le patron m’a fait de longues vacances, je les emploierai à chercher Claire comme une épingle de Chasseron à Chasseral, et même plus loin s’il le faut. »

Il se mit en route à pied du côté de Martel. Aux premières maisons de ce long hameau qui s’échelonne le long du chemin, il s’arrêta et avisant un gamin qui trottait devant lui, il l’appela...

— Hé ! mon garçon, peux-tu me conduire chez Ulysse Delessert ?

— Ulysse Delessert ? répéta l’enfant. C’est droit à côté de chez nous, oui, monsieur. Là-bas, plus loin que cette grande fie.

— Tu connais la famille ? demanda Dalphon Renaud.

— Pas encore très bien. Ils sont nouveaux, vous savez. Ils ont une petite fille qui s’appelle Léonie.

— Est-ce qu’une jeune demoiselle demeure chez eux ?

— Oui, monsieur, répondit l’enfant sans hésiter.

— Comment est-elle ? poursuivit Dalphon d’une voix émue.

— Elle est… très belle, je trouve ; mais ma grande sœur dit que ses yeux sont trop ronds. Elle a les joues rouges comme une pomme et de fameux bras. On l’appelle la grande Mædeli. C’est une Bernoise qui est venue ici pour apprendre le français.

Le gamin se demanda pourquoi l’étranger qu’il escortait poussait un long soupir et semblait tout à coup si triste et si fatigué.

— Nous y serons bientôt, dit-il d’un ton encourageant. Tenez, leur pré commence ici ; voilà Mme Delessert devant la maison. Ah ! elle rentre… Cela ne fait rien. Vous pouvez aller tout droit jusque dans la cuisine.

« À quoi bon ? pensa Dalphon Renaud, dont l’espoir, un instant ranimé, venait de s’éteindre entièrement. Entrons cependant, puisque nous sommes venus jusqu’ici. »

Il traversa la cour. Derrière la fenêtre garnie encore de mousse jaunie et de baies rouges comme à Noël, une jeune fille, la tête penchée, tirait lentement l’aiguille.

Elle leva les yeux en entendant un pas sur les dalles et poussa une exclamation. C’était Claire. Dalphon, s’étant approché, la reconnut au moment où elle faisait un mouvement pour s’enfuir. Il l’arrêta du geste.

— Restez ! dit-il assez haut pour qu’elle pût l’entendre à travers les vitres. Luc est très malade.

Elle devint pâle.

— Je sors, s’écria-t-elle. Attendez-moi.

L’instant d’après, elle se tenait devant Dalphon, silencieuse, attendant les nouvelles qu’il lui apportait. Dalphon vit qu’elle aussi avait bien changé pendant ces trois semaines. Ce n’était point qu’elle fût défaite ni qu’elle eût beaucoup maigri, ayant toujours été assez frêle et « de petites mailles, » comme disait Madeleine. Mais ses beaux yeux couleur du temps, si limpides et si gais, étaient sombres maintenant comme un lac après l’orage. Ses lèvres avaient un pli douloureux, ironique, une expression d’amer défi.

Dalphon conduisit Claire à l’autre bout de la cour, où ils s’assirent sur de vieilles souches que les bûcherons avaient laissées là.

— Est-ce que Luc est vraiment malade ? demanda la jeune fille dont les lèvres tremblaient.

— Bien malade, mademoiselle. Pourtant il ne sait pas que je suis ici. Ce que j’ai à vous dire ne sera pas long. M. Maulère a offert à Luc de lui donner sa fille en mariage… Luc a refusé, ce qui lui a fait perdre sa place et ses chances d’avenir. Il est revenu à la Rosière, où une fièvre lente de chagrin et de regrets le mine tranquillement, lui ôtant chaque jour un peu de force…

La jeune fille posa la main sur le bras de Dalphon comme pour l’empêcher d’en dire davantage. Mais elle-même restait silencieuse, le front penché, les yeux vaguement fixés sur une touffe d’herbe qui commençait à verdir au milieu du gazon jauni de l’automne précédent.

Dalphon attendait, ne voulant point répéter son bref discours de tout à l’heure, encore moins le paraphraser. Et tandis que tous deux restaient muets, les yeux du jeune homme erraient sur le paysage singulier et triste que forme cette longue vallée tourbeuse, coupée de noirs fossés, encadrée de noires montagnes couronnées de neige. Quelques arbres encore dénudés se dressaient au bord de la route comme de gigantesques balais. Les sapins, sinistres sous le ciel gris, se rangeaient en longues files pareilles à des cortèges funèbres ; les profondes tranchées des tourbières, bordées d’arbustes pareils à des cyprès nains, faisaient songer à un cimetière. C’était lugubre, et quand un souffle froid, un grand coup de bise de mars passa en faisant gémir les gonds rouillés des volets et la ramée sombre des sapins qui entouraient la ferme, Dalphon Renaud sentit un long frisson le parcourir. Il se détourna à demi pour ne plus voir ce paysage désolé. Claire releva la tête.

— Dites-moi, fit-elle d’une voix brève et dure à force de contrainte, dites-moi si Luc savait mon départ quand il a refusé d’épouser Mlle Maulère ?

— Oui, répondit Dalphon. Il était allé la veille à la Rosière et ne vous y avait plus trouvée.

Ils se turent de nouveau. Claire regardait toujours fixement devant elle, le menton appuyé sur sa main ; ses lèvres entr’ouvertes tremblaient.

— J’ai beaucoup souffert à cause de lui, dit-elle enfin lentement.

— Pardonnez-lui, Claire.

— J’ai déjà pardonné. Que veut-il encore ?

Dalphon la regarda un instant, perplexe. Qui était-il, lui, pour parler d’amour, fût-ce au nom d’un autre ?

— Si vous étiez ma sœur, répondit-il enfin, je vous dirais : Luc est plus digne de vous qu’il ne l’a jamais été. Il vous aime mieux et autrement. Rendez-lui la confiance que vous lui avez reprise.

Claire sourit amèrement.

— Qu’est-ce qu’il m’apportera, lui ? dit-elle. Un cœur éternellement partagé, qui ne sait ce qu’il veut, ni ce qu’il aime ! Un de ces jours son caprice le reprendra.

Dalphon Renaud se leva :

— Mademoiselle, dit-il tristement, il faut donc que je m’en retourne seul ? J’avais espéré de vous autre chose que cette froide rancune. Je m’en vais donc.

Il descendit jusqu’à la route, le cœur navré. Claire le regardait en silence. Tout à coup elle se leva et courut après lui.

— Attendez ! oh ! attendez ! s’écria-t-elle avec un élan de passion. Que faut-il que je fasse ? Mon Dieu ! si j’étais sûre qu’il m’aime ! Croyez-vous donc, fit-elle en relevant orgueilleusement la tête, que je pourrais me contenter des miettes qu’une autre me laisse ! Tout ou rien. Je ne veux pas que Luc revienne à moi faute de mieux !

Cette fois Dalphon lui saisit les deux mains, non point tendrement, mais avec rudesse.

— Écoutez, lui dit-il d’une voix âpre, vous êtes indigne du sacrifice que Luc vous a fait. N’avez-vous pas entendu qu’il a refusé Pauline Maulère à cause de vous ? Non pas même à cause de vous, puisque vous l’aviez rejeté, mais à cause de votre souvenir, pour rester fidèle à l’ombre de son amour perdu. Il a eu tort, car vous n’avez pas de cœur !

L’indignation faisait trembler sa voix ; il se détourna brusquement, mais Claire se dressa devant lui, blanche comme la neige, les yeux étincelants.

— Vous voilà bien, vous autres hommes ! s’écria-t-elle. C’est ainsi que vous jugez, vous soutenant les uns les autres dans vos trahisons ! Est-ce que je n’ai pas souffert, moi aussi ? est-ce que je n’ai pas tout quitté pour le laisser libre, ce Luc qui se vante de ses sacrifices ? Pourquoi m’avez-vous cherchée ? Laissez-moi ici. Avec le temps j’aurais oublié peut-être.

Dalphon la regardait, le cœur serré. La partie était perdue. Mais qui rendra jamais compte des impulsions féminines ? Claire se taisait maintenant, on voyait sa poitrine se soulever haletante, les larmes montaient à ses yeux, tandis que la rougeur irritée qui avait un instant fait brûler ses joues s’en retirait peu à peu.

— Vous dites qu’il est malade ? fit-elle d’une voix troublée.

— Oui, répondit Dalphon, pris au dépourvu par ce revirement subit.

— Malade ! répéta-t-elle. Oh ! ce n’est pas de chagrin, allez ! On n’est pas malade de chagrin, autrement j’en serais morte, moi.

Elle hésita un instant, et puis, d’un ton bref :

— Je pars avec vous, dit-elle.

Aussitôt, elle traversa le pré et entra dans la maison, laissant Dalphon Renaud stupéfait. Une jeune femme sortit quelques minutes plus tard.

— Excusez la façon dont on vous reçoit, monsieur, dit-elle. Je crois que Claire a perdu la tête. Elle emballe ses effets et veut retourner à la Rosière sans perdre une minute. Mais, outre que la dernière poste est déjà partie, il ne convient pas que Claire voyage de nuit avec… avec vous, monsieur.

— Oh ! je ne suis guère compromettant, fit Dalphon qui sourit en voyant que son interlocutrice, tout bien considéré, partageait cet avis.

— Non, non, reprit-elle. Vous partirez demain matin. Nous pourrons vous offrir un lit, monsieur.

— Merci, répondit Dalphon très contrarié, car il craignait que dans l’intervalle, Claire ne regrettât sa décision soudaine. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud ; je voudrais partir à l’instant même.

— Impossible, monsieur, il n’y a plus de poste aujourd’hui, comme je vous l’ai déjà dit. Mais voilà une singulière histoire, s’écria la jeune femme. Est-ce que Claire était ici sans le consentement de sa famille ?

Dalphon hésita.

— Elle vous expliquera cela elle-même, répondit-il. Quant à moi, je ne sais pas encore comment elle se trouve chez vous.

— C’est bien simple. Nous venions d’arriver à Martel, et mon mari m’avait envoyé un soir aux Ponts chez sa mère qui était malade et voulait me voir. Comme je traversais la rue, j’aperçois la diligence qui allait entrer dans la cour des postes. Je m’arrête pour regarder les voyageurs qui en descendraient, et je reconnais à la portière la figure de mon amie. Nous étions intimes autrefois, monsieur. C’est Claire qui m’a donné ma couronne de noces. Elle me voit au même moment et court après moi. « – Comment es-tu ici ? que je lui fais toute surprise. – Je suis malade, répond-elle, j’ai besoin d’un changement d’air. » Elle avait mauvaise mine en effet, les yeux cernés, les lèvres blanches. « – Mais c’est à moi de m’étonner, continue Claire. Que fais-tu donc aux Ponts, tandis que je te croyais au fond du canton de Vaud ? » Je lui racontai notre déménagement, que je n’avais pu lui annoncer à l’avance, parce qu’il avait été très subit et que nous avions eu mille tracas. Tout à coup elle me prit les deux mains en disant : « – Je vais chez toi. Non pas ce soir, je suis trop fatiguée. Je passerai la nuit chez une vieille cousine que j’ai ici. Mais demain matin je pars pour Martel. Ne me dis pas non. Je t’aiderai dans ton ménage. Si tu as encore tes outils de pierriste, je travaillerai avec toi ; je suis bonne ouvrière et je gagnerai largement la pension que tu me donneras. » J’étais si surprise que je ne pensai pas à la questionner. Quand je revins à la maison, mon mari me demanda : « — Mais pourquoi a-t-elle quitté la Rosière ? — Pour changer d’air, que je lui répondis. » Cette raison ne lui sembla pas très forte. Le lendemain Claire arriva avec sa petite valise, et la première chose qu’elle me dit fut : « Donne-moi donc une plume et de l’encre ; je vais écrire à marraine. » Dès lors je pensai que tout était en règle, puisqu’elle écrivait à ses gensses. Elle avait du chagrin, ça se voyait. Quand j’essayai de la questionner, elle pleura en me priant de la laisser seule. Quinze jours après, elle écrivit encore. Ce qui m’étonnait et me chagrinait pour elle, c’était de voir que le facteur passait toujours devant notre maison sans lui apporter de réponse, et je me mis dans l’esprit que sa marraine était fâchée contre elle…

— Comment se fait-il, interrompit Dalphon, que cette seconde lettre, qui est bien parvenue à la Rosière, ait été datée de St-Blaise ?

La jeune fermière réfléchit un instant.

— Voyons, murmura-t-elle, Claire l’a écrite un samedi soir… c’est bien cela. Le lendemain, notre domestique allait voir ses parents, qui demeurent à St-Blaise. Claire lui aura donné la lettre en le priant de la mettre à la poste là-bas. Mais pourquoi ces détours ? Voyons, monsieur, si vous êtes au courant, expliquez-moi donc tous les zigzags de cette histoire.

— Claire vous en dira elle-même ce qu’elle jugera bon, répondit Dalphon Renaud avec réserve. Je vais maintenant à la poste retenir nos places pour demain. Je passerai la nuit à l’hôtel, et je viendrai de bonne heure à la rencontre de Claire. Tâchez, madame, tâchez, je vous en prie, que ses intentions ne changent pas. Son bonheur et peut-être la vie d’un autre en dépendent.

La fermière, très intriguée, rentra chez elle, tandis que Dalphon reprenait la route du village. Il s’agita jusqu’au lendemain dans une mortelle impatience ; ce qu’une impulsion avait fait, une autre pouvait le défaire. Dalphon connaissait peu les femmes et craignait les inconséquences de leur volonté ondoyante et fragile. Il ne savait point qu’il avait touché dans le cœur de Claire le ressort le plus puissant, quand il avait dit : Celui que vous aimez souffre ; il a besoin de vous.

Aussitôt que le soleil fut levé, il sortit et s’achemina du côté de Martel, s’efforçant de reconnaître Claire de loin, au bout de cette longue route droite qui s’étendait devant lui.

— La voici ! s’écria-t-il tout à coup, plein de joie.

À vrai dire ses yeux myopes ne distinguaient qu’une tache brune au milieu du chemin ; mais cette tache brune s’avançait avec une vivacité de mouvements qui rappelait à Dalphon la démarche de Claire.

— Cela prend une drôle de forme ! murmura-t-il au bout d’un instant en abritant ses yeux de la main pour mieux voir. Est-ce bien Claire ? Par moments je vois deux taches au lieu d’une. Peut-être que son amie l’accompagne.

Dalphon n’était pas encore au terme de ses conjectures, quand la tache, trottant toujours, se rapprocha de lui et il aperçut deux gros moutons, serrés l’un contre l’autre, suivant la coutume de leur espèce, et qui couraient allègrement, échappés sans doute de quelque étable voisine. Dalphon sourit de sa méprise et se remit en route.

« Cette fois-ci, c’est bien Claire que j’aperçois, fit-il au bout de quelques minutes. Elle porte un paquet ou une valise, et je reconnais la couleur de sa robe.

— Mademoiselle Claire, cria-t-il, dépêchez-vous. La poste part dans une demi-heure.

Il lui tardait de voir la jeune fille installée dans la voiture, de fermer lui-même la portière sur elle et d’entendre le clic-clac des fouets qui donneraient le signal du départ. Alors seulement il craindrait un peu moins de voir Claire lui échapper. Il s’avançait à grands pas à la rencontre de la jeune fille, tendant déjà la main pour la décharger de son paquet, quand il s’arrêta déconcerté. Une grosse paysanne en cotillon court et souliers plats, portant au bras un panier rempli de beurre, passait à côté de lui d’un air narquois, en murmurant :

« Ce monsieur-là a l’air un peu dératé, tout de même. Il m’appelait mademoiselle Claire, ct’idée, moi qui ai quarante ans sur la tête et huit enfants à la maison. Il faut qu’il soit dans les brouillards. »

« C’est la route aux mirages, pensait Dalphon. Si j’étais Don Quichotte, je croirais qu’un méchant enchanteur a métamorphosé Dulcinée et qu’elle m’échappera sous quelque forme étrange. »

Il marchait le front baissé.

« On dit que la nuit porte conseil. Pourvu qu’elle n’ait pas donné à Claire quelque avis funeste ! Peut-on espérer que la résolution d’une femme tienne du soir au lendemain ?

— Bonjour, monsieur Renaud, dit la voix de Claire, plus joyeuse et plus vibrante que la veille.

Dalphon leva les yeux en tressaillant ; cette fois c’était bien Claire, et non plus quelque décevant trompe-l’œil.

— Ah ! fit-il avec un soupir de soulagement, j’ai cru que vous ne viendriez jamais ! Dépêchons-nous, je vous en prie, sinon nous manquerons la poste.

Il lui prit son bagage et rebroussa chemin avec de longues enjambées qu’elle avait peine à suivre. Ils n’échangèrent pas un mot jusqu’à l’entrée du village.

— Monsieur Dalphon, dit enfin Claire en s’asseyant sur un banc tandis qu’on mettait les chevaux à la diligence, n’imaginez pas que j’aille faire la paix avec Luc, ni que les choses puissent être jamais comme elles étaient. J’y ai réfléchi toute la nuit. Vous avez exagéré la maladie de mon cousin, j’en suis convaincue. Je crois aux fluxions de poitrine, aux fièvres, aux pleurésies ; mais qu’on dépérisse de chagrin, non, je n’y crois pas.

— Vous n’avez pourtant pas trop bonne mine vous-même, répondit Dalphon tranquillement.

— Moi ! oh ! c’est autre chose ! les femmes ont quelque tendresse, pour leur malheur. Quant à Luc… enfin, je verrai ! je ne vais à la Rosière que pour cela, je m’assurerai par mes yeux de l’état des choses, et je reviendrai à Martel bien tranquille sur les peines de cœur de mon cousin.

L’amertume de son ton peina Dalphon Renaud ; mais à quoi bon discuter ?

« Qu’ils se voient seulement, tout s’arrangera, » pensa-t-il.

Ils causèrent peu durant le trajet. Les deux autres places d’intérieur étaient occupées. D’ailleurs même si Claire et Dalphon eussent été seuls, ils auraient gardé le silence, n’ayant plus rien à se dire sur le sujet qui les préoccupait tous deux et n’étant pas d’humeur à parler de choses indifférentes.

Quand ils arrivèrent en ville, Dalphon Renaud proposa de prendre une voiture pour arriver plus vite à la Rosière, mais Claire refusa. Elle espérait que la marche calmerait son agitation intérieure et qu’elle pourrait ensuite aborder froidement son cousin. Ils se mirent donc en route à pied. L’air était tiède, un souffle printanier passait sur les champs. Le ciel, d’un bleu pâle et fin, était parfaitement pur, sauf vers l’ouest où voguait une flottille de petits nuages blancs. Ci et là une tache verte égayait la monotonie des prés jaunis ; dans les touffes d’herbes desséchées qui pendaient au bord des talus, quelques pâquerettes se hasardaient à ouvrir leurs corolles rosées.

Claire, dans sa préoccupation, ne songeait guère au temps qu’il faisait. Cependant, le joyeux sourire de la nature qui renaît après les mortelles tristesses de l’hiver égaya son cœur sans qu’elle y songeât. Elle se prit à espérer vaguement quelque chose, un second printemps pour son amour effeuillé, un gai renouveau pour sa fleur de jeunesse qu’une brusque rafale avait brisée et jetée à terre.

Les deux voyageurs prirent un sentier qui coupait le dernier contour de la route. Encore une pente à descendre, un petit plateau à traverser, et l’on apercevrait le toit gris de la maison au fond de sa combe. Tout ce paysage familier parlait à Claire, les souvenirs se pressaient autour d’elle ; elle entendait leur voix connue ; la forêt chantait sa grande musique mystérieuse ; la mousse du sentier semblait garder avec tendresse les pas de la jeune fille, les buissons qu’elle connaissait depuis son enfance la frôlaient de leurs bourgeons bruns ; tout lui disait : « Tu reviens enfin ! ne t’en va plus ! »

— Ah ! voici la nouve ! dit-elle en s’arrêtant.

Sur un petit replat bien exposé au soleil et déjà verdoyant s’étendait une de ces jolies mares que dans le Jura on appelle des nouves, et où les troupeaux viennent s’abreuver en été. Celle-ci reflétait le ciel bleu et brillait comme une plaque d’acier poli. Des tussilages l’encadraient de leurs larges feuilles qui sont les premières à se montrer au printemps. Au-dessus, jusqu’à la limite des pâturages, montait une pelouse inclinée ; au-dessous, on apercevait le petit vallon où quelques taches de neige se cachaient encore dans les plis du terrain. Luc était assis sur une pierre, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains. Comme il tournait le dos au sentier, il ne vit pas Claire. La jeune fille regarda Dalphon d’un air irrésolu ; mais il n’y prit pas garde, s’avança rapidement vers Luc et lui mit la main sur l’épaule :

— Elle est retrouvée, dit-il.

Il ne dit point : « Je l’ai retrouvée, » le mot « je » étant de ceux qu’il employait le moins fréquemment.

Luc ne répondit rien, mais il se leva fort pâle et regarda Claire. Il n’osait lui parler. Dalphon, sans même tourner la tête, s’éloigna aussi vite qu’il put. Luc et sa cousine restèrent en présence, silencieux et immobiles. Mais le jeune homme, quoique abattu par son chagrin, était encore trop impétueux pour supporter longtemps l’incertitude.

— Te voilà revenue ? dit-il. Est-ce pour m’accuser ou pour me pardonner ?

Claire ne répondit rien tout d’abord ; elle regardait Luc avec un douloureux étonnement. Ce que Dalphon lui avait dit était donc bien vrai ? Luc était malade, elle ne le reconnaissait que trop à cet air de langueur qui avait remplacé la pétulante vivacité d’autrefois, à ces yeux creusés, à ces mains amaigries.

— Comme tu es changé ! fit-elle à voix basse.

Puis tout à coup, cédant à une impulsion bien féminine, elle oublia les torts de Luc pour ne plus sentir que la cruauté de ses représailles à elle ; un remords soudain lui traversa le cœur comme une lame aiguë ; par un mouvement spontané, elle jeta ses deux bras autour du cou de Luc.

— J’ai été méchante, murmura-t-elle, j’ai voulu me venger ! Comme je t’ai fait souffrir, Luc ! pardonne-moi…

Des mots se pressaient sur les lèvres du jeune homme, mais il ne pouvait parler ; il serrait Claire contre lui, craignant qu’elle ne lui échappât encore. Il se pencha vers elle, la tenant toujours enlacée, et baisa ses cheveux blonds.

— Claire, dit-il enfin, ne sois pas trop généreuse, j’ai mérité un rude châtiment.

Mais elle lui mit une main sur la bouche.

— N’en parlons plus. C’est assez de savoir que nous nous aimons… J’aperçois marraine ; viens lui présenter ta fiancée.

Madeleine Aufranc se tenait à l’entrée de la cour, le cœur palpitant, les yeux pleins de larmes, ne pouvant croire encore que sa fille, qu’elle avait crue perdue, était retrouvée. Son mari et Dalphon Renaud étaient à ses côtés ; Louis Aufranc avait bonne envie d’escalader la colline de son pas de chasseur, pour saisir Claire dans ses bras robustes et de la rapporter à la maison comme une captive ; mais il craignait de troubler les deux jeunes gens dans leur premier entretien. Enfin on les vit paraître au bord du plateau.

Leur silhouette élancée se dessinait sur ce radieux ciel de printemps. La jeune fille s’appuyait sur Luc qui semblait déjà plus fort et marchait d’un pas plus ferme. Tout à coup deux alouettes s’élancèrent d’un champ voisin et montèrent ensemble, ivres de joie et de lumière, vers les profondeurs du ciel. Leur clair gazouillement se fit entendre longtemps ; elles n’étaient plus elles-mêmes que deux points imperceptibles dans le bleu, que leurs notes joyeuses et perlées s’égrenaient encore vers la terre. Claire et Luc se serrèrent la main ; ils étaient émus sans savoir pourquoi.

— Eh ! dépêchez-vous donc, s’écria Louis Aufranc, n’y tenant plus. Je veux embrasser Claire, mille bombes ! quoiqu’elle ne le mérite guère.

Il frotta sa rude moustache contre les joues de la jeune fille, puis poussa la filleule dans les bras de sa marraine.

— Surtout, pas d’effusions, s’écria-t-il. Je déteste les pleurs, moi !

En même temps il se détournait pour se frotter énergiquement les yeux avec sa manche.

Ils entrèrent tous ensemble dans la grande cuisine où Finette les accueillit par un jappement plein de réserve et de dignité. Finette était mère depuis quelques jours, elle veillait avec un soin jaloux sur la corbeille où trois petites boules blanches et brunes, serrées les unes contre les autres, dormaient du sommeil de l’innocence. Lion avait maigri depuis que son maître était malade, on lisait une vague tristesse dans ses yeux expressifs ; il vint lécher la main de Claire, mais sans grand enthousiasme, remuant la queue et les oreilles comme pour dire : Ah, il est bien temps que vous reveniez, maîtresse !

— Comment pourrons-nous jamais, commença Madeleine, vous remercier assez, monsieur Renaud…

— En ne me remerciant pas, interrompit Dalphon qui devint tout rouge. Quand on a un ami, c’est pour lui rendre service à l’occasion, n’est-ce pas ? Luc en aurait fait autant, et bien plus, je le parie.

Luc serra énergiquement la main de Dalphon.

— Le malheur est que vous n’aurez jamais besoin de mes services, dit-il.

— Tout au contraire, je réclamerai votre aide aussitôt que vous serez entièrement rétabli.

Tous prêtèrent l’oreille ; Dalphon se tut un instant. Par la petite fenêtre de la cuisine se glissait un rayon de soleil qui enveloppait Claire d’une auréole de poussière dorée. Sa tête charmante, son buste penché, les plis de sa robe bleue et ses mains jointes sur ses genoux étaient doucement caressés par la lumière. Tout le reste de la cuisine était dans l’ombre. La jeune fille était le centre du tableau, la figure aimable et chérie vers laquelle se tournaient tous les regards. Cette blonde clarté semblait émaner d’elle ; dans ce rayon, elle semblait si blanche et si belle que Dalphon détourna les yeux avec un soupir.

Luc, assis sur une chaise basse à côté de Claire, ne la quittait point du regard ; une expression de joie trop intense encore pour être paisible, rayonnait dans ses yeux ardents. Son père, accoudé sur la table, mâchonnait sa grosse pipe sans s’apercevoir qu’elle était éteinte, caressant Finette et faisant des avances à Lion, qui n’y répondait qu’avec beaucoup de réserve.

Madeleine allait et venait, ouvrant la valise de Claire, casant le linge de la jeune fille dans les armoires, impatiente que tout fût « comme avant » et qu’on oubliât le triste passé.

— Je ne vous ai pas encore annoncé, reprit Dalphon, que je quitte aussi la maison Maulère.

Chacun poussa une exclamation de surprise :

— Je deviens ambitieux, poursuivit-il ; je veux être mon maître, faire fortune, si possible. Si j’attendais encore quelques années, il serait trop tard.

Luc secoua la tête.

— Non, dit-il, vous nous cachez la vraie raison : Vous n’êtes pas ambitieux et vous aimiez votre emploi. Auriez-vous…

Il se leva avec impétuosité et posa la main sur l’épaule de son ami.

— Auriez-vous perdu votre place à cause de moi ?

Dalphon sourit.

— Et quand cela serait, dit-il, je ne regrette rien. J’ai des économies ; mais je ne suis pas entreprenant ; vous me pousserez, j’en ai besoin. À nous deux, nous ferons quelque chose. M. Maulère m’a rendu le dessin de votre outil, vous en inventerez d’autres, nous fonderons une maison, un atelier de mécanique. Je connais la fourniture depuis la moindre vis jusqu’aux tours les plus compliqués,… vous allez croire que je me vante, fit Dalphon avec embarras ; mais, j’ai vraiment quelque expérience, et grâce à l’esprit actif de Luc, je crois que nous réussirons. Votre main, Luc. Fondons aujourd’hui même la maison de commerce Aufranc et Renaud.

— Renaud et Aufranc, répondit Luc, votre nom le premier.

— Pas du tout ! Cela sonne mal à l’oreille ; vous ferez mieux d’adopter ma rédaction. Mais nous aurons le temps de discuter là-dessus.

— Monsieur Dalphon, vous ne savez pas combien je vous aime ! s’écria Claire. Luc, tu permets ?

Sans attendre de réponse, elle courut à Dalphon Renaud, lui entoura le cou de ses bras et lui mit un franc baiser sur la joue ; puis un peu honteuse et effrayée, elle reprit sa place en rougissant.

— Bravo ! dit Louis Aufranc. Elle vous devait bien cela, monsieur Renaud, pour votre peine. Sans vous, elle serait encore à se morfondre dans les brouillards de Martel, avec la vue des tourbières pour toute consolation.

Dalphon Renaud rougissait aussi ; ce baiser de sœur l’avait remué jusqu’au fond de son être, il n’estimait pas avoir mérité une telle récompense.

— Comme cela, dit Claire, et avec l’aide de M. Dalphon, tout sera réparé. Tu n’aimes guère l’état de paysan, Luc ; il te faut de grandes entreprises. Je ne serai pas un bâton dans tes roues ; tu feras fortune encore.

— Ah ! répondit Luc en la regardant, je suis assez riche, ma petite Claire, depuis que je t’ai retrouvée.


Ce livre numérique

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bibliothèque numérique romande

 

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en août 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Martine, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : La Fortune de Luc, Nouvelle jurassienne par T. Combe, Lausanne, Mignot, 1885. La photographie de première page reproduit le détail d’une carte postale du Boulevard Léopold-Robert à La Chaux de Fonds, s.d., anonyme.

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