T. Combe
(Adèle Huguenin-Vuillemin)

JEUNE ANGLETERRE

Deux nouvelles

1887

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

TOURNESOLS. 4

I. 8

II. 18

III. 33

IV. 37

V. 53

VI. 62

VII. 70

VIII. 84

ELECTRIC-ELECTRAC. 106

I. 106

II. 115

III. 122

IV. 127

V. 132

VI. 141

VII. 145

VIII. 153

IX. 162

X. 172

XI. 181

XII. 186

XIII. 197

XIV. 205

XV. 211

XVI. 223

Ce livre numérique. 230

 

TOURNESOLS

Chacun sait qu’à Londres, Kensington est le quartier des artistes. Ses rues paisibles sont une oasis de silence dans le brouhaha de la métropole. Les grands arbres de ses deux parcs lui font comme un horizon de campagne ; derrière les grilles, des pelouses d’un vert intense caressent le regard. Les maisons – luxueuses et hautaines dans le voisinage de Holland-Park, fières de leurs sculptures et de leurs balcons – sont petites et modestes pour la plupart dans le vrai Kensington. Elles prennent des airs de villas, avec leur jardin qui les sépare du trottoir, leurs massifs de lauriers et de rhododendrons et le lierre touffu qui envahit les murailles.

Quelques-unes, bâties en cailloutis bleuâtre et dans le style vieux-neuf, mélange d’Élisabeth et de gothique, sont éminemment vulgaires ; mais d’autres élèvent au-dessus de la rue de vieux pignons pointus bien authentiques, où les tons mats du chêne qui encadre les fenêtres s’harmonisent avec le rouge pâli des vieilles briques.

Quand, au sortir des artères commerçantes qui enserrent Kensington d’un îlot de bruyante activité, on pénètre sans transition dans ces rues solitaires, c’est pour y trouver un silence presque intimidant. Le bruit de vos pas sur le trottoir semble indiscret ; il résonne comme dans le château de la Belle au Bois dormant. Vous avez la certitude désagréable de faire événement dans le quartier. Si vous êtes doué d’une grande indépendance de caractère, vous relevez alors le menton d’un air indifférent, et, lorsque à votre approche un coin de rideau écarté par une main furtive vous laisse apercevoir deux yeux curieux, vous rendez avec usure le regard critique qui a glissé sur vous. Vous examinez chaque maison comme si vous méditiez d’en devenir l’acquéreur, et bien souvent ces demeures muettes vous révèlent quelque secret.

L’une est peinte en vert-pomme comme un souvenir de Hollande ; des hyacinthes et des tulipes, poussant toutes droites dans des jardinières de faïence historiée, égayent encore cette façade déjà trop gaie. Sur la plaque de cuivre brillante comme le soleil, vous lisez dans un éblouissement : « Zuidersee Villa. »

Vous passez. Plus loin, un porche de chêne bruni se cache sous des guirlandes de vigne vierge, d’un air à la fois modeste et coquet. La maison est petite. Si vous saviez qu’elle est la demeure d’une charmante artiste dont les aquarelles et les croquis gracieux sont devenus populaires, vous vous y arrêteriez peut-être un instant. Mais personne n’est là pour vous l’apprendre.

Les ateliers du vieux Kensington sont pour la plupart loués à des débutants, à des rapins excentriques ou à des artistes laborieux qui y trouvent la lumière moins chère qu’ailleurs. Si vous croisez sur le trottoir un homme à moustache grisonnante, au regard perçant et railleur, qui vous toise de la tête aux pieds et semble vous trouver bien philistin, ne vous en offensez pas trop : c’est le seul privilège que sa qualité de peintre lui ait procuré jusqu’à aujourd’hui. Son habit râpé et son linge douteux ne le prouvent que trop.

Là-bas, tout au bout de la rue, dans cette petite maison d’une simplicité puritaine, court et trotte allègrement, malgré son âge, une fine plume à laquelle bien des éditeurs ont fait la cour.

Et savez-vous qui demeure en face, derrière ces rideaux roses ? La diva de la saison, l’étoile des concerts classiques. Le matin – car elle est matinale, quand elle répète ses trilles flûtés, tout le quartier ouvre ses fenêtres pour l’entendre.

Mais ce n’est pas à la porte de ces notabilités de la plume, du pinceau ou de la double-croche, que nous allons sonner. Les talents qui ont réussi appartiennent au chroniqueur, non au nouvelliste.

Tournons le coin de la rue. Nous nous trouvons dans une impasse encore plus silencieuse que le square voisin. L’herbe pousse entre les dalles du trottoir ; à droite et à gauche s’élèvent de hauts murs couronnés de lierre ; en face, deux petites maisons jumelles et contiguës vous ferment carrément le passage. Extérieurement, elles sont pareilles de tous points : chacune a ses trois fenêtres de façade, son petit portique à colonnes blanches, son balcon, son poirier du Japon près de la grille. La seule différence qui vous saute aux yeux est le nom de l’une des jumelles : Villa Tournesol, inscrit à l’entrée, tandis que l’autre a dédaigné de se mettre en frais d’imagination et s’appelle tout prosaïquement Numéro 7.

Mais pourquoi villa Tournesol ?

Vous l’avez déjà deviné, pour peu que vous ayez passé à Londres une quinzaine seulement, et vous vous dites : Il y a de l’esthéticisme là-dessous.

Mille pardons pour ce nom barbare ; prenez-vous-en aux inventeurs. Depuis trois ou quatre ans déjà, car en Angleterre les manies même ont la vie dure et participent à la ténacité britannique, le tournesol est la fleur mystique, le symbole quasi sacré devant lequel s’inclinent tous les esthètes.

L’esthète est un type bien difficile à définir ; il en existe quatre ou cinq variétés dont la classification n’est pas encore faite.

L’esthète est un homme possédé de la manie du beau, mais du beau tortillé, alambiqué, méconnaissable. Il cultive l’archaïsme, il adore les vieilles faïences, les vieux cuivres, les couleurs fausses, la peinture byzantine, la mandoline, les poses fatales et les adverbes incommensurables. Il a des extases et parfois des syncopes. Son prophète se nomme Oscar Wilde et parcourait l’autre jour l’Amérique pour y prêcher la réforme du costume. Du reste, nous aurons tout loisir de faire connaissance avec quelques adeptes notables du grand culte. C’est pour cela que nous sommes venus à la villa Tournesol.

I.

Elle est habitée depuis trois mois environ par Charles Dallas, un jeune peintre dont le nom indique l’origine écossaise. C’est un talent qui ira loin, disent ses intimes. Pour le moment il débute, et, en attendant la fortune et la gloire, il s’est marié. L’attente à deux a bien ses charmes. Sa jeune femme est une jolie blonde un peu sentimentale et plongée jusqu’au cou dans l’esthéticisme. Elle a juré d’y convertir Charles, qui défend pouce à pouce le domaine des théories, mais, en mari bien épris, lui concède tous les détails d’application pratique. C’est ainsi que leur nid modeste a reçu ce nom de villa Tournesol qui a l’air d’une déclaration de principes.

— Comment, Marjorie, déjà tout habillée ? s’écrie Mme Lily Dallas en traversant le vestibule où de grandes jarres étrusques pleines de feuilles de roses répandent un parfum subtil. Mais nous avons encore une heure avant le dîner !

— Je ne suis pas tout à fait prête, répondit Marjorie, qui, une paire de ciseaux à la main, fourrageait dans les jardinières. Comment trouvez-vous ma robe, Lily, là, franchement ?

Et, jetant ses ciseaux, elle fit une vive pirouette, pinça du bout des doigts les plis de sa jupe et avança la fine pointe de son pied, comme une marquise qui se prépare à danser la gavotte.

Mme Lily sourit.

— Tout ce que vous portez est charmant, comme vous, petite folle, ajouta-t-elle avec un baiser affectueux et presque maternel.

Lily et Marjorie Dallas ne se ressemblaient en aucune manière, ce qui explique peut-être la bonne intelligence qui régnait entre elles, bien qu’elles fussent belles-sœurs. Après le mariage de son frère, Marjorie, qui jusqu’alors ne l’avait jamais quitté, voulait se retirer à la campagne chez une de ses parentes ; mais Lily n’y avait pas consenti. C’était une nature affectueuse et débonnaire, peu accessible à la jalousie, assez nonchalante, et admirant beaucoup chez les autres la vivacité qui lui manquait. Grande, blanche, élancée comme un lis, elle avait dans tous ses mouvements une grâce lente qui formait le plus parfait contraste avec la pétulance de Marjorie. « Ma belle-sœur, disait celle-ci, est un cygne ; moi, je ne suis qu’un petit moineau brun. »

Petite et brune, elle l’était certainement ; mais il y avait dans l’ensemble mignon de sa personne une finesse, une distinction qui l’eût fait comparer plutôt à une fauvette. Posée comme elle l’était en ce moment, et tout enveloppée d’un rayon bleu qui tombait des hauts vitraux, Marjorie était séduisante.

Elle avait du piquant, charme plus rare que la beauté en Angleterre. Cependant sa toilette ne lui rendait pas justice, bien qu’elle eût passé beaucoup de temps à l’élaborer. C’était une robe esthétique dans le style reine Anne, à corsage court et froncé, et dont la jupe à plis droits était ornée d’un absurde petit volant. La couleur de l’étoffe était cette teinte indescriptible à laquelle on a donné le nom de bleu-choléra. Un fichu garni de valenciennes et croisé à l’enfant, des anneaux indiens pour bracelets et de petits souliers pointus lacés sur des bas à jour, étaient les accessoires obligés de ce costume archaïque. Il n’y a qu’une Anglaise pour s’infliger par principe une toilette qui lui sied mal.

Cependant Mme Lily, après avoir longuement considéré Marjorie, fit un geste d’approbation.

— Esthétique ! purement esthétique ! dit-elle de sa voix douce et lente qui semblait toujours soupirer des élégies. Edgar n’y trouvera rien à reprendre, ajouta-t-elle.

Marjorie se détourna subitement, et en moins d’une minute ses ciseaux firent un ravage terrible dans la jardinière.

— Il me faut des fleurs pour mes cheveux, dit-elle au bout d’un instant, mais sans lever la tête. C’est pour cela que j’étais descendue. Lily ?

— Eh bien, ma chère ?

— Quelle est… la fleur favorite de votre frère ?

— Quelle question ! le tournesol, cela va sans dire.

Marjorie soupira.

— Les tournesols ne fleuriront que plus tard, dit-elle.

— Vous croyez ? fit Mme Lily avec un sourire. Comment ! nous aurions des petits pois en décembre, des pêches en janvier, et nous n’aurions pas de tournesols en mai ? À quoi serviraient alors les serres, et les jardiniers, et la lumière électrique et toutes les inventions ? Venez avec moi, Marjorie ; je vous ai préparé une surprise.

Elle ouvrit toute grande la porte du salon et sa jeune belle-sœur poussa un cri de ravissement.

Dans l’embrasure de chaque fenêtre se trouvait un grand vase de faïence bleue et blanche d’où s’élevait, raide comme une pique, une haute plante de tournesol. Chacune portait plusieurs fleurs largement épanouies. Ce salon eût suffi à justifier le nom de la villa, car la même corolle jaune, large comme une assiette et d’une exaspérante symétrie, était reproduite partout, de face, de profil ou de trois quarts, grimpant dans la bordure des rideaux, courant le long de la tenture, s’étalant sur les paravents, les coussins, s’ouvrant partout comme un grand œil étonné.

Impossible de se soustraire à cette obsession. La fleur mystique vous regardait, jusqu’à ce que, décontenancé, vous tourniez la tête pour rencontrer cent autres yeux jaunes fixés sur vous dans la même contemplation grave ou moqueuse. Le salon de Mme Lily Dallas ressemblait à un cauchemar.

Les éventails en plumes de paon, autre symbole que tout esthète révère, les écrans japonais groupés en panoplies, de vieux cuivres aux formes anguleuses et des faïences bleues et blanches concouraient en sous-ordre à la décoration de la pièce.

— Là ! dit Mme Lily, ne suis-je pas une bonne sœur ? Vous pouvez cueillir trois tournesols, un pour vos cheveux, deux pour votre corsage. Ah ! mon pauvre Edgar fera bien de mettre son cœur à l’abri, ce soir !

— Je le croyais invulnérable, fit Marjorie en commençant son bouquet. Du reste, je le connais si peu ! ajouta-t-elle avec indifférence. Je ne l’ai vu qu’une fois, vous savez.

— Mais vous aurez maintenant l’occasion de devenir plus intimes, j’espère. Avec les mêmes goûts et les mêmes aspirations artistiques, vous êtes faits pour vous entendre.

Et Mme Lily soupira. Pourquoi ? Elle eût été bien embarrassée de le dire. Mais son frère, l’esthétique Edgar, lui ayant révélé que tout soupir est un coup d’aile vers l’idéal, elle s’en était fait une sorte d’exercice journalier.

— Il me faut du lierre, dit Marjorie, ou quelques brins de fougère pour donner de la grâce à mon bouquet. Les tournesols sont délicieux dans leur genre, mais un peu… raides, Lily.

— Raides, ma chère enfant ! Dites qu’ils sont majestueux, qu’ils ont le port royal, l’air imposant, l’expression mystérieuse des sphynx égyptiens ; mais parler de raideur ! Marjorie, vous m’étonnez !

Et de tous les coins du salon les grands yeux jaunes semblèrent se fixer sévèrement sur la jeune profane, qui s’enfuit.

— Je cours au jardin, Lily, dit-elle en ouvrant la porte vitrée ; je n’y serai qu’un instant. Si vous avez besoin de moi pour vous habiller, je suis tout à votre service.

Puis elle descendit lestement le petit perron envahi par la glycine et les clématites.

Le jardin n’était pas grand, mais disposé de façon à le paraître. De beaux arbres lui prêtaient leur ombre encore mince et déchiquetée, car les bourgeons ne faisaient que d’éclore. Une palissade voilée de lierre les séparait de la pelouse voisine, qui appartenait à un club de joueurs de paume. Une petite serre octogone, sur laquelle les rayons du couchant semblaient se concentrer et qui flamboyait comme un diamant, communiquait avec l’atelier du peintre, joli pavillon éclairé d’en haut par des châssis vitrés.

C’était vers la serre que Marjorie, ses trois tournesols à la main, se dirigeait en courant, quand un bruit de voix l’arrêta.

— Oh ! cet ennuyeux voisin ! murmura-t-elle en se glissant derrière un massif de lauriers.

Mais on l’avait aperçue.

— Marjorie ! cria son frère, pourquoi vous sauvez-vous ?

— Je ne me sauve pas le moins du monde, fit-elle en redressant sa tête mignonne d’un air de grande dignité. Je suis très pressée, voilà tout. Ah !… monsieur Stanley !… Bonsoir.

Et elle tendit deux doigts au voisin, qui la regardait en souriant, appuyé sur la palissade qui séparait les deux jardins.

Bien d’autres jeunes filles eussent été charmées de mettre leur main tout entière dans cette belle main forte et soignée qui s’avançait à la rencontre de celle de Marjorie par-dessus la palissade. Mais Mlle Marjorie avait pris le voisin en grippe. D’abord, il s’appelait John, ce qui est impardonnable ; il avait un bureau dans la Cité, comme tout le monde ; il ne cultivait pas de tournesols et montrait un penchant marqué pour la statistique. Il n’avait rien de mystérieux ni de fatal. Il se portait bien ; ses affaires prospéraient. Les deux petites maisons jumelles lui appartenaient : il habitait l’une et louait l’autre à Charles Dallas, ne marchandait pas sur les réparations et venait d’élever un poulailler au fond de son jardin. En un mot, ce n’était pas un homme intéressant.

— Marjorie, dit le jeune peintre, j’ai besoin de votre éloquence. Priez donc M. Stanley de dîner avec nous ce soir.

— Ce soir ! fit Marjorie en élevant un peu ses fins sourcils bruns ; c’est une invitation à courte échéance.

— Bah ! entre voisins on n’y met pas tant de façons. Vous acceptez, Stanley, n’est-ce pas ? C’est un service personnel à me rendre.

— Comment cela ? fit le jeune homme qui ne quittait pas la palissade.

— J’ai besoin d’un allié. Mon beau-frère Edgar Brown, et ma femme, et ma sœur, sont ligués contre un pauvre peintre pour le convertir de force à l’art préraphaëlique. Que voudriez-vous qu’il fît contre trois ? Allons, acceptez ; nous serons deux à représenter le bon sens.

Marjorie leva les yeux d’un air indigné.

— Prenez garde, dit-elle, que votre allié ne passe à l’ennemi !

Puis elle regarda M. John, et l’idée lui vint d’en faire un néophyte.

— Puis-je annoncer à ma belle-sœur que vous dînerez avec nous ? demanda-t-elle. Vous risquez d’y laisser vos principes, je vous en avertis. Mais nous vous en donnerons d’autres tout neufs.

Son sourire, le premier qu’elle accordât au jeune voisin, était irrésistible.

— Merci, répondit M. John de son air grave et sans paraître bien vivement ému de la faveur insigne qu’on lui accordait ; j’accepte avec plaisir.

« Avec plaisir, vraiment ! pensait Marjorie tout en cueillant quelques brins des fougères délicates qui tapissaient le fond de la serre. Il n’est pas adonné aux superlatifs, ce jeune homme. S’il avait du tact gros comme une tête d’épingle, il aurait refusé. S’ingérer dans une réunion de famille, quelle indiscrétion ! Et quel convive pour un dîner esthétique ! C’est la prose même, cet homme-là. Il est ponctuel et correct comme un carnet d’échéances : c’est un chiffre qui marche, voilà. »

Au lieu de traverser de nouveau le jardin pour rentrer chez elle, Marjorie passa par l’atelier contigu à la serre et se précipita en coup de vent chez Mme Dallas, qu’elle trouva tout habillée.

— Ô Lily ! que vous êtes belle ! s’écria la jeune fille avec une admiration sincère.

Drapée dans une ample robe de laine blanche brodée d’une guirlande de tournesols, ses beaux bras sortant des larges plis d’une manche relevée par une agrafe ciselée, une ceinture vieil or serrant sa taille élégante, ses beaux cheveux cendrés noués à l’antique, Mme Lily était superbe en effet.

Entre les deux modèles autorisés que l’esthéticisme offre à ses adeptes, elle avait sagement choisi ce costume fait pour relever son genre de beauté, et qui tenait le milieu entre les draperies grecques et la tunique classique que les peintres donnent à l’ange Gabriel. Le climat de Londres, cependant, ne ressemble guère à celui d’Athènes et il serait peu prudent de se promener le long des trottoirs de Kensington en déshabillé de canéphore, supposant même que l’opinion publique y consentît.

Marjorie, dans sa petite robe Queen Anne et sa mante forme pingouin, qui lui permettait de braver la poussière de la rue, le vent et les averses, avait à l’ordinaire un avantage sur sa belle-sœur, car Lily ne pouvait être à son aise que chez elle, ce qui diminuait ses chances de faire des prosélytes. Mais en cet instant, Marjorie oubliait toute autre considération pour ne voir que la beauté vraiment triomphante de Lily. Elle s’avança devant la psyché et se tint debout à côté de sa belle-sœur ; puis, jetant sur sa propre image un regard peu satisfait, elle soupira sans rien dire.

Mme Lily se pencha vers elle et caressa doucement de sa main blanche les cheveux bruns de la jeune fille.

— Vous êtes charmante, ma petite, dit-elle. Pourquoi ce gros soupir ? Peut-être ai-je plus de beauté que vous ; mais ma beauté est toujours la même. Je me connais bien, Marjorie. Vous avez de l’imprévu ; quand vous souriez, vous êtes un petit lutin irrésistible. Ah ! le voilà qui revient, ce joli sourire !

— Lily, vous êtes aussi bonne que belle, s’écria Marjorie en jetant ses deux bras autour du cou de Mme Dallas. Là ! est-ce que nous ne nous encensons pas comme deux académiciens ?… Ah ! Lily, j’oubliais !

Et son ton devint tragique.

— Le voisin dîne avec nous !

— Quel voisin ? M. Stanley ?

— Oui, Charles l’a invité ex abrupto, et, ce qui est plus violent, il m’a obligée à ratifier l’invitation.

— Voilà bien Charles ! dit Mme Lily légèrement contrariée. M. Stanley est un parfait gentleman, j’en conviens, et un propriétaire des plus agréables ; mais il n’entend rien à l’art. Il sera comme une fausse note dans notre concert intime. Qu’est-ce qu’Edgar en pensera ? Il a la délicatesse d’une sensitive, ma chère. C’est une âme de poète qui ne s’ouvre, comme il le dit lui-même, qu’en sentant dans l’air le frémissement rythmique de l’harmonie des ondulations… ou… de l’ondulation des harmonies…

— Ce n’est pas clair, mais c’est très beau, dit Marjorie avec conviction. Sonnerai-je Annie pour lui dire de mettre un cinquième couvert ?

— Oui, ma petite souris, et, comme j’ai fini ma toilette, laissez-moi arranger ces fleurs dans vos cheveux.

Les perfections de M. Edgar Brown faisaient l’entretien favori des deux jeunes enthousiastes. Mme Lily avait été élevée à admirer Edgar, qu’elle aimait tendrement, bien qu’il ne fût que son demi-frère. Elle voyait en lui un grand homme universel, poète, peintre, musicien, pontife de l’art suprême. Elle avait pour lui un respect infini.

Marjorie n’avait aperçu qu’une fois l’esthétique Edgar. C’était au mariage de Charles, et il s’était renfermé dans un silence presque absolu. Sans doute il ne sentait pas dans l’air ces ondulations rythmiques nécessaires à l’épanouissement de son âme. La réserve et les attitudes mélancoliques du jeune esthète ne l’avaient rendu que plus intéressant aux yeux de Marjorie. Elle l’avait trouvé mystérieux et beau comme une sorte d’Apollon mystique.

 

*
*    *

 

Le lendemain, il était parti pour Cannes, où il avait passé trois mois, « vivant d’azur, » comme il l’écrivait à sa sœur. Après quoi, il avait senti le besoin de revoir l’Angleterre. Pour se refaire, ce qui n’a rien d’étonnant, disait Charles Dallas.

— J’espère qu’il sera en verve ce soir, soupira Mme Lily tout en épinglant d’une main légère, dans les plis du fichu de Marjorie, deux gros tournesols enlacés d’une longue traîne de lierre. Son humeur a des nuances infinies. Il le dit lui-même bien poétiquement dans la dernière lettre que je vous ai lue : « Mes joies sont des arcs-en-ciel aussi brillants que passagers. Elles sont faites de larmes autant que de soleil. » Ah ! Marjorie ! conclut Lily avec un soupir.

— Ah ! Lily ! répondit Marjorie avec un soupir correspondant.

Puis leurs yeux se rencontrèrent, et elles éclatèrent de rire toutes deux. Leur mélancolie n’était encore qu’à la surface. Mais le grand maître allait venir et leur enseigner que les prêtres et prêtresses de l’art nouveau, les augures de l’Amor dolorosus ne doivent pas rire, même en se regardant.

— Descendons maintenant, dit Mme Lily. Nos hôtes ne sauraient manquer d’arriver bientôt.

II.

Charles était déjà au salon quand sa femme et sa sœur entrèrent. Comme les soirées étaient encore fraîches, un grand feu clair brillait dans la cheminée à revêtements de faïence. Les rideaux couleur vert-de-gris, teinte esthétique, étaient baissés ; des bougies de cire jaune brûlaient dans le vieux lustre de cuivre qu’Edgar avait donné en cadeau de noces à sa sœur.

— Il n’y a que vous ici qui manquiez de couleur locale, s’écria Marjorie. Oh ! cet habit, Charles ! Vous êtes atrocement moderne !

— Et vous êtes, vous, quintessentiellement archaïque… Voilà un adverbe qu’Edgar lui-même ne désavouerait pas.

— Marjorie a raison, murmura Lily en posant sa belle main sur l’épaule de son mari. Vous êtes toujours si correct et bien rasé, Charles ! Personne ne se douterait que vous êtes peintre.

— Craignez que je ne vous prenne au mot, dit-il en riant, et qu’à l’avenir je ne vienne dîner en blouse d’atelier, barbouillé de cobalt et d’outremer. Ah ! voici l’un de nos hôtes.

Un coup de sonnette venait de retentir à la porte, et, tôt après, M. Stanley fut annoncé.

— C’est bien ce que je disais, murmura Marjorie en jetant un coup d’œil furtif à la pendule. Il est exact comme s’il réglait lui-même le soleil. Oh ! qu’il est bourgeois, bourgeois, bourgeois !

— Je devrais m’excuser, madame, disait le jeune homme à Lily. Peut-être eût-il été plus discret de refuser l’invitation.

— Dans le doute abstiens-toi, murmura Marjorie, les yeux fixés sur un feuillet d’album comme si elle venait d’y découvrir cette sage maxime.

— Mais pas du tout, pas du tout, s’écria Lily en jetant à sa petite belle-sœur un regard plein de reproche et d’alarme. Je suis charmée de vous voir, en vérité.

— D’autant plus, reprit l’enfant terrible, que Mme Dallas désire depuis longtemps un entretien confidentiel avec son propriétaire au sujet d’une gouttière qui inonde le grenier.

— J’aurai toujours beaucoup de plaisir à causer avec Mme Dallas, sur quelque sujet que ce soit, répondit-il.

Le demi-sourire dont il accompagna sa phrase exaspéra Marjorie. Il avait l’air de dire : « Voilà une petite fille dont le ton et les manières laissent encore à désirer. » C’est ainsi du moins qu’elle l’interpréta, et elle se retira dans l’embrasure de la fenêtre d’un air offensé.

M. Edgar Brown partageait sans doute l’opinion de Marjorie au sujet de la ponctualité, car il se fit attendre près d’une demi-heure.

— Il ne viendra pas, ma chère, dit Charles Dallas à sa femme. Il se sera oublié dans la contemplation d’une faïence. Allons dîner.

Mais en cet instant, un bruit de roues se fit entendre dans la rue jusqu’alors silencieuse ; une voiture s’arrêta à la porte de la villa Tournesol. C’était un joli coupé vert foncé attelé d’un beau cheval impatient, que le cocher, en livrée sévère, retenait à grand’peine.

— Un coupé ! s’écria Charles Dallas en écartant les rideaux. Mais c’est l’équipage d’une douairière frileuse ! Ce qu’il faut à un jeune homme, c’est un dog-cart haut perché, un petit cheval vif et un groom minuscule assis derrière, le nez au vent. Qu’en pensez-vous, monsieur Stanley ?

— Il y a l’harmonie des nuances à considérer, répondit le jeune voisin.

Et Mme Lily le regarda d’un air étonné. « Il parle déjà comme l’un des nôtres, » pensa-t-elle.

— Je n’ai pas le plaisir de connaître personnellement M. Edgar Brown, continua-t-il ; mais je crois que les théories esthétiques condamnent fortement le dog-cart, que les Étrusques paraissent n’avoir jamais connu, et qui est une invention choquamment moderne.

— Tu quoque, Brute ! s’écria le peintre. Choquamment !… Gardez avec soin cet adverbe, voisin : il fera votre fortune.

— M. Edgar Brown ! annonça la domestique en ouvrant la porte du salon.

Le cœur de Marjorie battit un peu plus vite. Elle baissa les yeux : mais, comme beaucoup d’autres jeunes filles, elle savait voir sans regarder et elle reconnut très distinctement son héros.

En moins d’une seconde elle vit qu’il était pâle et beau comme à leur première rencontre, qu’un cercle bistré se creusait sous ses yeux, que ses longs cheveux flottaient sur son front génial, et qu’il portait un costume de velours vert grenouille, culotte courte et bas de soie assortis. Est-il nécessaire de mentionner son grand col rabattu, ses souliers à boucles et sa toque de troubadour ? Faut-il ajouter qu’il cultivait avec zèle la première des vertus esthétiques, la maigreur, que son sourire était mystérieux et ses gestes étrusques ?

— Bonsoir, mon cher garçon, dit le peintre avec cordialité. Charmé de vous revoir dans la vieille Angleterre. Les délices de Cannes n’ont pas su vous retenir longtemps.

— D’autres devoirs me rappelaient, dit-il gravement.

Puis il mit un baiser sur la joue de sa sœur et un autre sur la main de Marjorie. La jeune fille rougit vivement, mais ce n’était pas de plaisir. « Il va un peu vite en affaire, » pensa-t-elle. Cependant elle se rappela que les beaux ménestrels du temps jadis en usaient de même avec les princesses, et son courroux s’apaisa.

— Monsieur Stanley, mon beau-frère, Monsieur Brown…

Les deux jeunes gens se toisèrent une minute, puis s’inclinèrent d’une façon imperceptible avec cette grâce toute britannique qui semble dire : « Que diable nous veut celui-ci ? »

Sans le savoir, Charles Dallas venait d’offenser une âme de poète. Pour être grand homme, on n’en a pas moins ses petites faiblesses. Le jeune esthète en voulait à la destinée qui l’avait affublé du nom de Brown, nom roturier, sans ampleur, sans poésie, et que le prénom d’Edgar rendait seul tant soit peu supportable. Aussi Edgar Brown ne pardonnait-il pas à ceux qui le dépouillaient d’un ornement si nécessaire et faisaient de lui M. Brown tout court.

Mais tout à coup ses yeux rencontrèrent les grands tournesols dans leurs vases de faïence bleue, rangés comme des soldats à la parade et présentant les armes en son honneur. « Ah ! pensa-t-il, je reconnais là une attention de ma sœur. Cette bonne Lily, elle m’adore ! Et miss Dallas aussi s’est parée de ma fleur favorite. Elle est gentille, cette petite brunette. Comme elle s’est troublée tout à l’heure quand je lui ai baisé la main ! »

Sentant qu’au tour de lui vibraient les harmonies ineffables des sympathies intimes, autrement dit, qu’il n’avait qu’à monter sur son piédestal et se laisser admirer, Edgar Brown se rasséréna. Il offrit son bras à Marjorie quand John Stanley s’approcha de Mme Dallas pour lui présenter le sien, et ils passèrent dans la chambre à manger.

Edgar refusa le potage, refusa le poisson.

— Mais, cher Edgar, vous m’alarmez, fit doucement Mme Lily. Vous aimiez tant le potage à la reine autrefois ? Prenez au moins un peu de cette sole filetée.

— Non, je vous remercie, Lily. J’ai perdu mon appétit anglo-saxon, ajouta-t-il en regardant Stanley.

Celui-ci dînait avec la tranquille satisfaction d’un homme qui a passé sa journée dans la Cité, est revenu chez lui à pied, et qui a fait ensuite deux ou trois parties de tennis pour se délasser.

En parlant, Edgar avait donné à sa bouche un pli particulier qu’il étudiait depuis longtemps, ce sourire vague qui flotte aux lèvres des sphynx et qu’il se proposait de mettre à la mode sous le nom de sourire égyptien.

John Stanley leva les yeux et, considéra son vis-à-vis avec un grand flegme.

— Tâchez, dit-il, de le retrouver, votre appétit anglo-saxon ; autrement, vous ne serez bientôt plus que l’ombre de l’ombre d’un esthète.

Marjorie était muette d’horreur. Parler de la sorte à son héros, à son beau poète ! « Notre voisin est un homme sans vénération, » pensa-t-elle.

— Parlez-nous donc un peu de Cannes, dit Charles Dallas pour faire diversion. Vous y êtes-vous bien amusé ?

— Le plaisir n’était pas mon but, répondit-il gravement. J’y étais envoyé par le comité qui travaille à la propagation des nouvelles théories artistiques et à la diffusion du beau aussi bien dans le domaine de l’art que dans celui de la vie matérielle et pratique. J’y ai exposé mes vues et celles du groupe esthétique qui se rattache à moi, dans une série de conférences ou plutôt d’entretiens intimes adressés à un cercle choisi. La comtesse de Blackberry a été mon auditrice assidue, ainsi que son amie, la délicieuse marquise Casabianca.

— Ah ! soupira Marjorie, j’aurais bien voulu entendre ces conférences ! Est-ce que vous ne les répéterez pas à Londres, monsieur ?

— On m’en a déjà prié. Je verrai…, peut-être, répondit-il d’un ton distrait.

— Nous avons beaucoup à apprendre encore en fait d’art et de perfection esthétique, dit Lily. Charles, quoique peintre, ne nous est pas d’un grand secours. Il rit quand nous essayons de le faire entrer dans les subtilités délicates de la fantaisie poétique ; il nous appelle ses précieuses… ridicules. Est-ce vrai ou non, Charles ?

Sa bouche rose avait une moue charmante ; ses yeux étaient brillants comme ceux d’un enfant qui va pleurer.

— Ma chère, vous êtes jolie comme un ange : signé, un peintre anti-esthétique, fit Charles en riant. Edgar, laissez-moi vous recommander ce canard aux petits pois.

En cet instant, on entendit dans la rue le cri ordinaire du marchand de journaux : « Édition spéciale ! Evening Post ! Pall Mall Gazette ! Terrible !… Catastrophe !… Faillite !… » Tout cela noyé dans un bredouillement voulu qui irritait la curiosité sans la satisfaire.

— C’est toujours la même rubrique, la vieille trappe à sous, dit Charles. L’autre soir, c’était la mort du prince de Galles que ce drôle criait aux quatre vents. Demain il annoncera que le soleil donne sa démission.

— Mais il y avait vraiment des nouvelles graves à la Bourse ce matin, dit John Stanley. La maison Worth, Nothing et Cie de New-York, suspendait ses payements. On craint que cette faillite n’en entraîne d’autres à Londres et à Liverpool.

— Déficit considérable ?

— Énorme.

— Dites-nous le chiffre, monsieur Stanley, fit Marjorie d’un ton légèrement ironique. Les chiffres, c’est votre fort, je le sais.

— Je voulais vous les épargner, mademoiselle, répondit-il avec sa politesse imperturbable. On parle de douze cent mille dollars.

— Nombre rond ? demanda-t-elle, décidée à venger son poète. C’est dommage. Ce qui me charme dans la statistique, ce sont les fractions décimales en longue queue. J’admire l’exactitude d’une science qui coupe un dollar en tant de petits morceaux.

Lily regarda sa belle-sœur d’un air étonné, et Marjorie, sentant tout à coup l’absurdité de sa prise d’armes, devint rouge comme une cerise.

John Stanley s’en aperçut ; il détourna la tête pour laisser à la jeune fille le temps de se remettre. « C’est agir en gentleman, » pensa-t-elle.

Mais elle n’ouvrit plus la bouche jusqu’à la fin du dîner, et quand, après le dessert, Lily, inclinant sa jolie tête blonde, donna le signal traditionnel, Marjorie se sentit fort soulagée.

Les trois hommes se levèrent pour saluer les dames et Edgar s’avança afin de leur ouvrir la porte. Mais les mouvements esthétiques sont de leur nature un peu lents. John Stanley arriva le premier, et Mme Lily le remercia d’un joli sourire en passant devant lui. Peut-être eût-il préféré un regard de Marjorie.

Il revint s’asseoir à sa place, trouva que la table avait maintenant un aspect désolé, que les raisins dans leur coupe de Japon avaient perdu cette transparence ambrée qu’il admirait tout à l’heure, que les fleurs penchaient la tête, et qu’en résumé un acte du parlement devrait abolir cette coutume barbare qui condamne le sexe fort à s’attarder derrière des flacons après le départ des dames.

— À propos, dit Charles Dallas, sait-on déjà quelles maisons de la Cité sont compromises dans cette faillite américaine ?

— On en nomme plusieurs qui ne seront peut-être pas renversées du coup, mais qui recevront une rude secousse : les Julius et Cie, par exemple.

— Julius ! répéta le peintre. Est-ce Parry Julius ?

— Peut-être... Je ne connais que leur raison de commerce. Désirez-vous que je m’informe ?

— Non, non ! C’est une idée… une crainte… N’en parlez pas à Mme Dallas.

Au salon, Lily et Marjorie s’étaient établies près du feu. La jeune femme brodait ; la jeune fille rêvait. Elle s’amusait à cacher dans la haute fourrure du tapis de foyer la pointe de son soulier verni et considérait son pied d’un air désapprobateur. C’était pourtant un joli pied, haut et cambré, perfection rare en Angleterre.

— Prenez votre ouvrage, dit Lily. Ah ! petite paresseuse, ce n’est pas vous qui trouerez jamais votre dé !

Marjorie se leva ; mais, en passant devant un guéridon, elle s’arrêta tout à coup. Un cadre-médaillon en mosaïque florentine y était posé sur un petit chevalet de bronze. Elle l’ouvrit et contempla fort longuement le portrait qu’il renfermait.

— Il est beau ! dit-elle enfin d’un air de conviction… Et je l’aime ! ajouta-t-elle avec un élan de jeune enthousiasme.

Puis elle se laissa glisser à genoux à côté de sa belle-sœur et cacha son visage rougissant dans la robe blanche de Lily.

— Petite folle ! dit celle-ci. Voulez-vous bien vous taire !

— À qui le dirai-je si ce n’est à vous ? Vous êtes sa sœur et la mienne aussi, Lily chérie. Moi, je ne suis qu’une fillette insignifiante (sa voix trembla légèrement) ; mais une violette aime le soleil. Il est mon soleil et je l’aime… Ah !

La porte venait de s’ouvrir et John Stanley parut sur le seuil. Marjorie tressaillit, mais se remit aussitôt. Elle se leva d’un air digne, referma soigneusement le médaillon et, prenant sa corbeille à ouvrage, s’occupa à embrouiller des écheveaux.

— Approchez-vous du feu, dit Lily un peu troublée. Vous avez quitté ces messieurs ?

— Ils sont dans la serre, à fumer des cigarettes turques. J’ai pensé…

Il s’arrêta. Le silence des deux jeunes femmes n’était pas encourageant.

— Je trouve, moi, qu’un homme doit fumer, dit tout à coup Marjorie.

— Vous avez raison, comme toujours, mademoiselle, répondit-il en s’inclinant. Je vais donc fumer, par principe.

Et il sortit.

— À son aise ! dit Marjorie en reprenant ses écheveaux d’un air indifférent.

Un long silence suivit. Lily, drapée dans sa robe aux plis de neige, tirait l’aiguille de l’air grave et posé d’une matrone romaine. Marjorie embrouillait de plus en plus sa soie et tranchait les nœuds gordiens par de petits coups de ciseaux impatients.

Bientôt les trois hommes rentrèrent. La femme de chambre apporta le plateau du café et le plaça devant Marjorie. Mme Lily était indolente ; elle laissait volontiers sa belle-sœur se charger des petits devoirs domestiques.

Charles paraissait préoccupé.

— J’espère, dit Lily, que nous vous verrons souvent, mon cher Edgar. Venez passer vos soirées avec nous.

— Merci bien, répondit-il. Je serai très occupé pendant deux ou trois mois au moins.

— Vraiment ? De nouvelles conférences à préparer ?

— Non, une revue à fonder, une revue esthétique, qui sera notre porte-voix et proclamera nos principes aux deux rivages de l’Océan. Le titre en sera : Soupirs.

Charles Dallas ne put s’empêcher de rire.

— Pardon, mon cher ; mais le vent emportera vos soupirs : vous feriez mieux d’emboucher une trompette. Et quelle sera la devise de la revue ?

— Peut-être pourriez-vous en suggérer une ? répondit Edgar d’un ton piqué.

— Certainement. Voulez-vous qu’elle résume vos théories ? Prenez celle-ci : Tout ce qui est laid est esthétique.

— De quoi traitera cette revue, Edgar ? interrompit vivement Lily.

— De tout, ma chère, répondit-il modestement.

— Excusez du peu ! murmura le peintre.

— Oui, de tout, répéta Edgar.

Il se leva et prit une attitude qu’il avait copiée avec soin d’un vitrail moyen âge. Ses longues mains blanches croisées l’une sur l’autre, la tête légèrement inclinée, un sourire mystique errant sur ses lèvres, il avait l’air d’un jeune saint en extase. Marjorie le regardait comme on regarde un tableau, avec un peu moins de calme peut-être.

— Belle pose ! dit Charles Dallas. Est-ce le frontispice de la revue ?

Edgar se détourna avec un mouvement d’impatience et ne s’adressa plus qu’aux deux jeunes femmes, en qui il devinait des auditrices bienveillantes.

— Toutes les notions du beau, dit-il, sont perverties dans le siècle où nous vivons. Remettre dans la littérature, dans l’art en général, dans la peinture, dans le costume, dans la décoration de nos maisons, dans nos gestes et nos manières même, dans notre langage et dans notre musique, le rythme ineffable, l’intensité, le too-too, en un mot, voilà le but de l’esthéticisme.

— Excusez mon ignorance, dit John Stanley ; qu’est-ce que c’est que le too-too ?

— Too-too, monsieur, est un mot japonais, répondit le conférencier avec une affabilité digne ; un mot qui définit l’indéfinissable, un mot intense qui s’applique à tout ; un mot qui exprime les vibrations de notre âme, les infinies ondulations du beau. Une faïence bleue et blanche est too-too, monsieur ; un vase de Sèvres ne l’est pas. Une plume de paon est too-too à la deuxième puissance ; un tournesol est l’incarnation même du too-too.

— Nous voilà fort bien renseignés, dit Charles. Marjorie, faites-nous donc un peu de musique, ma petite.

Marjorie hésita, craignant que le piano ne fût pas un instrument too-too.

— Mais oui, faites-nous donc un peu de musique, dit Edgar d’un ton indulgent.

La jeune fille se leva. John Stanley avait déjà ouvert le piano.

— Que chanterai-je ? demanda-t-elle en feuilletant son cahier. Je suis Ecossaise, vous savez, et j’aime les vieilles ballades de mon pays.

— Ah ! interrompit Edgar, elles sont charmantes, ces ballades ; mais vous connaissez sans doute le Dernier lai d’un Ménestrel, qui vient de paraître et qui fait fureur dans tous les cercles esthétiques ?

— Non, dit Marjorie avec regret ; je ne le connais pas.

— C’est une romance pleine de vague ; les paroles et la musique en sont comme une brume qui flotte au soleil. Je vous l’enverrai demain.

— Qui est le compositeur ? demanda Charles.

— Il préfère rester anonyme, répondit Edgar un peu déconcerté, appelant à son secours le sourire égyptien.

— La modestie est donc une des vertus esthétiques ? Marjorie, chantez-nous Robin Adair.

Et la voix de la jeune fille, timide d’abord, s’éleva peu à peu dans cette plainte pathétique revêtue d’une mélodie si simple et si touchante :

 

Mais tu ne m’es plus fidèle,

Robin Adair,

Mais tu ne m’es plus fidèle

Et pourtant tu m’es toujours cher.

Va, ne crains pas que je t’oublie,

C’est pour toi que je pleure et prie,

Robin Adair !

 

En achevant ces mots d’une voix basse et douce, Marjorie leva les yeux et rencontra ceux de John Stanley fixés sur elle. Tant de tendresse et de bonté semblaient descendre sur elle dans ce regard, qu’elle en fut presque émue. Mais, se détournant aussitôt, elle vit Edgar debout non loin d’elle, plongé dans une profonde rêverie. « Voilà mon beau poète ! pensa-t-elle ; voilà mon Robin Adair. L’autre, c’est John et la prose. »

Les jeunes filles ont de ces caprices-là.

Elle se mit à jouer les premières mesures d’une valse en vogue.

— Quelle mélodie cruellement majeure ! dit Edgar en s’approchant de la petite musicienne avec l’expression douloureuse d’un homme qui souffre d’une rage de dents. Le majeur est une des aberrations du goût moderne, poursuivit-il. Il n’y a pas de majeur dans la nature ; les oiseaux chantent en mineur. La plainte de la vague et les soupirs du vent sont des chromatiques où tous les tons se confondent en une harmonie mineure.

— Vraiment ? dit Marjorie.

— Laissez-moi, poursuivit-il à demi-voix, vous jouer une suite de beaux accords nocturnes qu’un de mes amis vient de composer et où semble passer le vol mystérieux des chauves-souris.

La jeune fille, un peu étonnée, se leva pour céder sa place à Edgar, qui étendit aussitôt ses longues mains effilées sur les touches.

— Écoutez, dit-il, car vous êtes capable de comprendre l’intensité de cette harmonie qui soulève sur ses ailes des myriades de pensées fugitives. Cette rêverie est intitulée : Ma Tombe.

Marjorie écouta et se dit que Ma Tombe ressemblait étonnamment à un passage de l’ouverture de Lohengrin.

— Eh bien ? fit Edgar en perlant le dernier accord.

— On dirait du Wagner.

— Oui, du Wagner avec un fond de too-too. Ce morceau est une élégie éclairée d’un pâle rayon de fantaisie lunaire. Essayez maintenant, Marjorie.

Il prononça ce nom avec un accent étrange qui fit tressaillir la jeune fille. Elle leva les yeux vers lui ; il lui prit doucement les deux mains pour les poser sur le clavier. Alors elle baissa la tête, sentant son cœur bondir follement, pauvre petite !

Et John Stanley les regardait de l’autre bout du salon.

— Êtes-vous déjà allé à l’Académie, monsieur ? demandait Mme Lily de sa voix tranquille.

Elle tournait le dos au piano et ne songeait qu’à nuancer correctement les fleurs qu’elle brodait au passé.

— Avez-vous vu le tableau de mon mari ?

— Oh ! certainement, répondit John Stanley en sortant d’une méditation peu riante. J’ai déjà félicité M. Dallas. On se presse devant son tableau, on y fait queue. J’ai entendu là un dialogue assez divertissant. C’était hier matin. Deux connaisseurs discutaient cette peinture et s’en déclaraient satisfaits. « Je l’achèterais, certainement, je l’achèterais, disait l’un, si ce n’était son début. Mais vous savez… — Assurément, répondit l’autre, on n’aime pas à donner le premier coup de cloche. »

— Je le sais bien, dit Charles avec un sourire qui n’était pas gai ; un peintre devrait toujours commencer par son second tableau !

— Mais le vôtre est vendu, mon ami, dit sa femme. Chacun n’est pas aussi sot que ces deux amateurs-là. M. Julius n’a pas craint de donner le premier coup de cloche, lui.

Marjorie venait de quitter le piano. Le bouquet fixé dans les plis de son fichu était un peu dérangé, et Lily, qui l’avait attaché elle-même, vit aussitôt qu’un brin de fougère y manquait. Les deux tournesols étaient à leur place, il est superflu de le dire, car la fleur-symbole n’est pas de dimensions aisément portatives. « Je gronderai la petite sotte, » pensa Lily.

John Stanley se leva.

— Il est temps que je me retire, dit-il en s’inclinant devant la maîtresse de maison. Merci de votre gracieuse hospitalité, madame.

Il tendit la main à Marjorie et fixa un instant sur la jeune fille le regard clair et droit de ses yeux gris.

— Vous parliez de faire de moi une recrue, dit-il ; est-ce par la douceur que vous gagnez vos partisans ?

— Non, répondit-elle ; ce serait de la corruption électorale.

Elle riait, mais se sentait un peu honteuse tout au fond. Edgar ne tarda pas à prendre congé, lui aussi.

— Je vous apporterai demain ce que je vous ai promis, dit-il à Marjorie. Merci, gentille damoiselle, ajouta-t-il à voix basse. Vous m’avez rafraîchi l’âme intensément.

III.

Marjorie monta dans sa chambre et, toute rêveuse, s’allongea sur le petit sofa, enfonçant dans les coussins son joli coude nu à fossettes. Deux figures se dressaient dans son imagination un peu romanesque. « J’aime celui qui ne m’aime pas, et celui que je n’aime pas m’aime, pensait-elle. Quelle fatalité ! »

Et elle soupirait de bonne foi, se trouvant une jeune héroïne bien malheureuse.

Un léger coup frappé à la porte la fit tressaillir. C’était Lily qui entrait d’un air grave, ayant préparé un petit sermon sur les dangers de la coquetterie. Elle avait déjà passé son peignoir et défait ses cheveux, dont les ondes dorées tombaient plus bas que sa ceinture.

— Avez-vous trop sommeil pour causer un peu, mon enfant ? demanda-t-elle avec son air de jeune matrone.

— Sommeil ? Oh ! non. Mettez-vous dans ce fauteuil et laissez-moi brosser vos cheveux, Lily, voulez-vous ?

Mme Lily était nonchalante même à sa toilette, et ses longues tresses blondes étaient une des épreuves de sa vie. Pour leur conserver ce lustre soyeux dont Charles était fier, il fallait les brosser longuement chaque soir, jusqu’à ce que les bras lui tombassent de lassitude. « J’ai essayé de Charles, disait-elle ; mais il n’a pas la main légère, il me donne la migraine. Quand nous serons riches, j’aurai une femme de chambre. » En attendant, Marjorie remplissait souvent cet office et savait fort bien, la petite rusée, tirer avantage de ce quart d’heure confidentiel.

Lily s’installa devant la toilette et livra sa jolie tête aux brosses d’ivoire que Marjorie faisait voltiger d’une main légère.

— Comme cela rafraîchit ! dit la jeune femme.

— Il paraît que j’ai un don pour cela, fit Marjorie en riant. Votre frère vient de me dire que je lui rafraîchissais l’âme… intensément.

— Ah !…

Et Mme Dallas se souvint tout à coup qu’elle était venue chez sa petite belle-sœur pour lui administrer une verte réprimande.

— Ma petite, fit-elle sans autre préambule, ne seriez-vous point un peu coquette ?

Et elle leva les yeux pour observer le visage de Marjorie dans le grand miroir ovale où il se reflétait. La jeune fille avait rougi.

— J’attends la suite, dit-elle d’une voix qui tout à coup trembla un peu.

— Mais faites donc attention, Marjorie ; vous me tirez les cheveux !

— Pardon !… C’est votre faute aussi ; vous me causez des distractions. Après ?

— Après ? Mais, ma chère, vous avez donné à Edgar une fleur de votre bouquet.

— D’abord, ce n’était pas une fleur, mais une feuille, une fougère ; ensuite je ne l’ai pas donnée : il l’a prise.

— Des subtilités !

— Il l’a prise, répéta Marjorie, sans même dire : « Permettez » ; il l’a cueillie sur mon épaule ; voilà le fait. Ensuite il l’a baisée, ajouta-t-elle en rougissant de nouveau.

— Et vous n’en êtes pas trop fâchée ?

— Non. S’il m’aime un peu, j’en serai fière. Il est étrange, mais on pardonne beaucoup aux enthousiastes ; il s’est voué à une belle cause, il oublie tout le reste. Il est artiste, il est poète, son esprit plane au-dessus des réalités matérielles. Les gens de bon sens se moqueront de lui ; mais nous autres femmes, nous défions le bon sens, n’est-ce pas ?

— Je le crains, répondit Lily ; et si cela vous est égal, brossez un peu plus doucement, Marjorie. Vous y mettez un enthousiasme !

— Comme ces beaux cheveux ondulent gracieusement ! dit la petite câline. Ils s’étendent sous la main ; mais, aussitôt libres, ils se gonflent de nouveau en jolies vagues. Lily, avouez que vous êtes venue ici dans l’intention de me gronder.

— Certainement, et il est encore temps de le faire.

— Non, non, donnez-moi un baiser, cela vaudra mieux.

— Et ce pauvre John Stanley ? dit Mme Lily au moment de sortir.

— Nous ne l’inviterons plus à dîner, voilà tout !

Dans la rue solitaire, qu’éclairait la lueur rougeâtre des réverbères voilés de brouillard, le bruit d’un pas régulier résonnait le long du trottoir. Ce n’était pas celui du policeman faisant sa ronde, car cet estimable fonctionnaire ne fume pas dans l’exercice de sa charge, et le promeneur nocturne dont nous parlons laissait derrière lui les nuages bleuâtres et l’odeur d’un excellent cigare.

John Stanley n’avait pas encore pu se décider à rentrer chez lui. Sous son air calme et grave, il avait la fièvre. Il aimait Marjorie Dallas. Il l’aimait à l’anglaise, sans phrases, mais fidèlement et avec toute la ténacité de sa race. Il saurait lutter pour la conquérir. « Depuis trois mois, pensait-il, c’est à peine si j’ai obtenu d’elle un sourire. En une heure, ce soi-disant poète, avec ses airs de saule-pleureur, a su tourner cette petite tête folle. « Il est mon soleil et je l’aime ! ». J’ai bien entendu, Marjorie. Votre soleil, pauvre petite ! Il ne vous réchauffera guère. Cet homme est fait de vanité et d’égoïsme, c’est un poseur. On devrait l’ériger au bout d’une colonne, au milieu de Trafalgar-Square. Il se soucie bien, vraiment, d’un pauvre petit cœur de fillette qui s’offre à lui ! Dans les régions où il perche, on ne se baisse pas pour ramasser ces objets-là. Marjorie, j’entre en lice contre votre chevalier. Son armure est de carton ; mais, quand je l’aurai percée à jour, m’en saurez-vous gré ? Non, sans doute. » À cette conclusion peu encourageante, John Stanley poussa une longue bouffée de fumée, un soupir visible, comme l’aurait appelée tel poète précieux.

Marjorie dormait. Elle rêvait d’un soleil qui n’avait pas de taches et que les tournesols du jardin contemplaient fidèlement, du matin jusqu’au soir.

IV.

Plusieurs lettres, posées sur le dressoir, attendaient Charles à l’heure du déjeuner. Quand il entra, son air préoccupé frappa Marjorie. Il avait mal dormi, répondit-il aux questions un peu inquiètes de sa sœur. Puis, déchirant les enveloppes, il parcourut rapidement leur contenu.

L’une des lettres ne portait pas de timbre. Elle avait donc été glissée dans la boîte par un commissionnaire ou par celui qui l’avait écrite.

— Quelles nouvelles ? demanda Lily. Vous avez les papillons noirs, ce matin. Prenez un œuf à la coque, mon ami ; ils sont tout frais.

— Quelles nouvelles ? répéta Marjorie. Je reconnais l’écriture de notre voisin. Ses D majuscules ont un drôle de petit crochet.

En même temps elle posait un doigt sur la lettre sans timbre, qui l’intriguait.

— C’est bien de M. Stanley, Charles, n’est-ce pas ?

— Ma chère, vous êtes d’une curiosité ! fit le peintre avec un léger mouvement d’impatience.

— Moi ! oh ! pas du tout. Mais vous vous moquez toujours de ma correspondance de pensionnaire, Charles ; voici qui est bien plus fort : M. Stanley vous a vu hier au soir ; vous avez causé pendant des heures et des heures, et, ce matin déjà, il éprouve le besoin de vous faire de nouvelles confidences.

— Bien étrange ! fit Charles d’un ton distrait.

Il n’avait pas écouté un mot du discours de sa sœur. Marjorie se mit à rire.

— Chut ! dit-elle à Lily en posant un doigt sur ses lèvres ; ne le troublons pas, il sonde l’avenir au fond de sa tasse.

Mais la jeune femme lui jeta un regard de reproche. Elle lisait sur le visage de son mari une inquiétude bien réelle.

Le déjeuner s’acheva en silence. Charles avait rouvert le billet de John Stanley pour lire de nouveau les deux lignes qu’il contenait :

 

« Mon cher voisin, je vais prendre des informations sur l’affaire qui vous intéresse, et je vous enverrai un mot dans le courant de la journée. »

« Voilà un ami sûr, pensait Charles. Discret, prudent, il ne fait pas de questions, mais il devine. Lui ai-je parlé de mes anxiétés ? Non. M’a-t-il offert ses services à grand fracas de protestations ? Ce n’est pas notre coutume, à nous autres Anglais : deux mots et une poignée de main nous suffisent. Comment se peut-il que Marjorie ?… Mais les caprices des femmes défient toute logique. »

Il se dirigea vers son atelier, où il reprit, pour l’achever, une étude mélancolique qu’il avait brossée à grands coups aux environs d’Ostende : un ciel d’automne, gris sur gris, des arbres déjà dépouillés, fouettés par le vent, une masure et une femme accroupie sur le seuil. Rien de plus désolé que cette petite toile. Le peintre y travaillait ce matin-là avec des pinceaux chargés de tristesse ; il broyait du noir sur sa palette. Son humeur était fort impressionnable ; en véritable Anglais, il en cachait les fluctuations de son mieux ; mais ses inquiétudes sans épanchement n’en étaient que plus vives.

« C’est sinistre, fit-il en reculant pour considérer l’effet d’un gros nuage qui semblait s’avancer du fond du tableau. Personne n’achètera cette toile-là. Sur terre britannique nous n’avons pas besoin de moyens artificiels pour nous exciter à la mélancolie. Eh ! tant mieux ; j’aime autant garder ma peinture. Vous vendez un tableau qui vous a coûté des mois de travail : c’est votre pain et le bien-être de votre femme qu’il représente. Mais l’amateur juge à propos de faire faillite et vous laisse en tête-à-tête avec vos échéances ! Après tout, je suis mieux partagé que tant d’autres dont la marchandise s’est envolée sans payement. Mon tableau me reste ; je pourrai toujours en faire une enseigne ou un feu de joie. »

 

Occupé de ces pensées peu riantes, Charles travaillait depuis plusieurs heures et ne s’apercevait pas de la fuite du temps.

Parmi les admirateurs enthousiastes que ce tableau original et sincère devait rencontrer l’année suivante à son entrée dans le monde, lequel eût voulu croire que cette campagne morne, l’effort de ce vent invisible tordant les grosses branches, cette lumière plombée, cette poésie presque tragique n’étaient que l’expression d’un vulgaire souci d’argent ? que ce langage des couleurs et des lignes pouvait se traduire ainsi en bonne prose : « Le 31 est jour d’échéance ? » Les uns y lurent un chagrin d’amour ; d’autres, les sévères méditations d’un esprit philosophique ; d’autres, une élégie sur la chute des feuilles. Qu’importe, après tout ? La main d’un artiste ennoblit ce qu’elle touche. Mais, quoi qu’en dise Thackeray, mieux vaut, croyez-m’en, ne pas connaître l’histoire intime d’une peinture ou d’un poème.

Tout à coup la porte de l’atelier s’ouvrit et livra passage à M. Edgar Brown.

Il portait un long surtout de nuance indéfinissable, qui ne laissait apercevoir que ses souliers à boucles. Son chapeau, qu’il tenait à la main, ressemblait au commun des chapeaux ; mais ses longs cheveux flottant jusque sur ses épaules lui donnaient l’air d’un émigré polonais, d’un poète on d’un violoniste allemand. Une fine moustache noire rehaussait la pâleur du visage, dont on ne pouvait nier la beauté tout aristocratique. « En pourpoint de velours sombre, avec la dague et la toque à plumes, il ferait un splendide jeune seigneur florentin genre Renaissance, » pensa le peintre.

— Bonjour, Edgar, dit-il en quittant son chevalet. Quand vous n’aurez rien de mieux à faire, posez pour moi une heure ou deux, voulez-vous ?

Edgar secoua la tête.

— Je me lave les mains de l’art moderne, dit-il. Retournez aux saines traditions ; alors je poserai pour vous jour et nuit. Étudiez l’art japonais, l’étrusque et le préraphaëlique. Du mélange de ces trois éléments sortira l’art suprême. Rendez-nous cette adorable incorrection de perspective, ces profils archaïques sur un fond abricot ou saumon ; faites-nous des madones byzantines à longs pieds et à longues mains, ou des paysages chinois où les mandarins soient aussi grands que les pagodes.

— Mon cher, interrompit le peintre, la naïveté a son charme ; mais la gaucherie voulue est ridicule, comme toutes les affectations. Je ne saurais à mon gré me rajeunir de quelques siècles, devenir Fra Angelico, un moine du mont Athos ou l’un de vos amis les mandarins. Je ne suis pas né Chinois et j’ai étudié la perspective. Si c’est un malheur, il est irréparable.

— Non, s’écria le jeune enthousiaste, oubliez ! La fleur de lotus n’est pas un mythe…

— Ces dames viennent de rentrer, interrompit la femme de chambre en entr’ouvrant la porte de l’atelier.

— J’étais venu voir ma sœur, dit Edgar, et j’apportais en même temps à miss Dallas une romance que je lui ai promise. Mais elles étaient sorties toutes deux.

— Elles font ordinairement une promenade avant le lunch, répondit Charles. Il est plus tard que je ne croyais. Je ne vous demanderai pas si vous avez faim, ce serait vous faire injure ; mais chez nous le lundi est si modeste qu’il ne vous effarouchera pas. Ne faites pas attendre ces dames. Je serre mes pinceaux et je vous suis.

Marjorie était seule au salon. Lily, que la promenade avait fatiguée, se reposait dans sa chambre.

— Vous voyez, dit Edgar en s’inclinant devant la jeune fille, que je suis fidèle à ma promesse.

— Vous avez apporté la romance ? Oh ! fit-elle en ouvrant le cahier, l’accompagnement est arrangé pour luth, mandoline ou… psaltérion. Je ne sais pas jouer de ça.

— Je vous l’enseignerai. En attendant, vous trouverez facilement les accords sur votre piano. La romance perdra de son caractère toutefois, je ne vous le cache pas.

— Si je l’essayais en attendant que Lily descende ? Laissez-moi lire les paroles :

Le dernier lai d’un ménestrel.

L’amour estrange, immense,

Intense,

Tournesol aux yeux d’or,

Est un enfant qui pense

Et dort.

 

— Je ne comprends pas bien, fit Marjorie en s’interrompant.

— L’enchaînement des métaphores vous surprend ? C’est le nouveau style. Continuez, je vous prie.

 

Il dort dans un nuage

D’orage.

Balancé par le vent

Il rêve à ton image,

Souvent.

 

Ici, nouvelle pose de la lectrice. Mais le poète, sans répondre à son regard interrogateur, se contenta d’incliner la tête, et elle reprit :

 

Toujours ? dis-tu, ma reyne

Sereyne.

Beauté, je rêve à toy

Et, si je meurs sans peine,

Pourquoy ?

 

Marjorie se tut. D’un air à la fois mystifié et amusé elle regardait la feuille de musique et la mandoline brisée que le graveur avait mise sous le titre comme un emblème.

— Eh bien ? dit enfin Edgar avec solennité.

— Eh bien ? Ça a presque l’air de signifier quelque chose ; mais plus on y réfléchit et plus on voit que cela ne signifie rien.

— Ô délicatesse admirable de l’intuition féminine ! s’écria Edgar. En deux mots vous définissez, non seulement cette romance, mais la nouvelle école poétique et ses théories. Un poème se passe de logique. Des mots qui ne signifient rien et peuvent signifier tout, des strophes qui se balancent dans la brume, voilà ce qui fait rêver, voilà ce qui fait pleurer. Et avez-vous remarqué, Marjorie, ce soupir du dernier vers ? Pourquoy ?… C’est comme une corde qui se brise. Le ménestrel ne chantera plus.

La jeune fille reprit le cahier.

« Décidément, pensait-elle, il faut qu’il y ait là-dedans des beautés que je n’ai pas su voir. »

— Est-ce que vous revenez à l’ancienne orthographe ? demanda-t-elle enfin pour dire quelque chose. Cela ne fait pas de différence quand la romance est chantée.

— Non ; mais ces terminaisons archaïques ont une candeur, un charme de naïveté qui caresse l’œil. N’êtes-vous pas de cet avis, Marjorie ?… Marjorie ! quel nom charmant ! Il a comme un parfum de romarin !

Et tout à coup il se mit à murmurer des vers français :

 

Heureuse la beauté que le poète adore !

Heureux le nom qu’il a chanté !

 

Marjorie comprenait la langue de Lamartine. Elle se mit à rougir prodigieusement et trouvait la situation embarrassante quand Charles entra.

Lily descendit tôt après et ils passèrent dans la chambre à manger, où le lunch était servi.

— Edgar, dit tout à coup sa sœur, venez à Saint-James’Hall avec nous demain soir ; nous avons des billets pour le concert de Sims Reeves.

Il réfléchit un instant et consulta son agenda.

— Désolé, répondit-il. J’ai demain cinq comités, et de plus j’ai promis à un de mes amis d’aller entendre sa conférence sur le rôle du tournesol dans l’art au moyen âge.

— Cinq comités et une conférence ! dit Charles. Vous êtes un homme bien occupé.

— Je ne m’en plains pas. Mon temps, mes forces, ma parole et ma vie sont au service de la cause que j’ai embrassée.

Il dit cela avec un enthousiasme sincère : car Edgar Brown, malgré son égoïsme vaniteux, possédait une qualité que n’ont pas tous les faiseurs et les poseurs de notre siècle : il se prenait au grand sérieux, lui et sa mission.

Avant de partir, il voulut savoir quel était le but de promenade ordinaire de ces dames quand elles sortaient le matin.

— Nous allons au jardin de Kensington, répondit Lily. Quelquefois nous poussons jusqu’au Mémorial ; mais c’est rare.

— Il se peut que nous nous y rencontrions, dit-il en regardant Marjorie.

Puis il s’en alla.

— Lily ?

— Quoi donc, ma petite ?

— Il en fera trop ; il se tuera. Cinq comités et une conférence ! Mais empêchez-le donc de se surmener de la sorte ! Ne voyez-vous pas qu’il est pâle, qu’il a les yeux battus et cernés ?

— Peut-être qu’il met du kohol, dit Lily avec un petit rire. Les poètes ont toutes les coquetteries des jolies femmes. Cependant, je gronderai mon frère de votre part, Marjorie.

— Non, non ! s’écria la jeune fille. Mais il n’a personne qui prenne soin de lui, ma bonne Lily. C’est à vous de lui donner de sages conseils, d’être son Egérie.

— Egérie ? cela rime avec Marjorie ! fit la jeune femme.

Elle était malicieuse parfois, sous ses airs de Suédoise indolente.

Toutes deux venaient de s’établir au fond du jardin avec leurs corbeilles à ouvrage et un roman nouveau qu’elles lisaient à haute voix, quand les deux coups du facteur retentirent à la porte de la rue.

C’était une lettre pour Charles, et, comme la domestique, tenant cette missive à la main, se dirigeait vers le pavillon, Lily l’appela pour lui donner quelque ordre oublié. Marjorie, dont le regard était aussi prompt que la langue, jeta un rapide coup d’œil sur l’enveloppe et reconnut de nouveau l’écriture de John Stanley.

« Deux lettres en un jour ! pensa-t-elle. S’agirait-il de moi, par hasard ? Est-ce qu’il oserait… ? » Et cette idée lui fit monter aux joues une flamme qui était sans doute celle de l’indignation.

Jusqu’au soir, mille hypothèses se croisèrent dans sa petite tête ; mille pensées absurdes y dansèrent comme des feux follets.

Charles resta tout l’après-midi enfermé dans son atelier. Il n’en sortit qu’au crépuscule et monta chez lui afin de s’habiller pour le dîner.

« Il est mon frère aîné et mon tuteur, j’en conviens, se disait la jeune fille. Mais dans une affaire où je suis la première intéressée, il devrait me consulter au moins. Peut-être parlera-t-il au dîner. »

Mais le dîner s’écoula sans amener le sujet intéressant. Retenant à grand’peine une question qui brûlait de s’échapper, Marjorie remonta au premier étage, dans le petit salon qui servait de boudoir à Lily et où l’on passait ordinairement la soirée quand il n’y avait pas de visiteurs.

— Je fumerai un cigare sur le balcon, dit Charles.

Et il ferma soigneusement derrière lui la grande porte-fenêtre.

— Laissez-la ouverte, cria Marjorie. L’air de la nuit est si frais !

— Trop frais. Lily s’enrhumera.

Et la porte resta fermée, avec ses lourds rideaux de damas qui tombaient en gros plis, ne laissant voir dans leur entre-bâillement que le coude de Charles et l’étincelle rouge de son cigare.

« Spectacle bien intéressant, en vérité ! » pensa Marjorie en tournant le dos à la fenêtre avec un mouvement de dépit.

Sa belle-sœur, mollement enfoncée dans un large fauteuil, les pieds sur les chenets, un roman à la main, était l’image de ce bien-être gracieux et nonchalant qui semble dire : « Je vous en prie, ne me dérangez pas ! »

— Lily ! fit Marjorie en s’étendant sur le tapis comme une enfant gâtée qui s’arrange pour bouder confortablement ; Lily, causons !

Pas de réponse. Mais, au bout de deux minutes, les beaux yeux bleus de la lectrice se levèrent lentement.

— Vous avez parlé, ma petite ?

— Ce n’est rien, ce n’est rien ! fit vivement Marjorie.

On entendait un murmure de voix sur le balcon, et, bien qu’il fût impossible de distinguer des mots, Marjorie reconnut sans peine le timbre net et bref de John Stanley.

Charles, accoudé sur la balustrade de pierre, regardait vaguement la rue déserte, le profil noir des toits et, plus loin, dans la direction des grands quartiers affairés, la brume rougeâtre qui montait vers le ciel et d’où semblait sortir un roulement continu. Au-dessus des agitations de la grande ville, les calmes étoiles brillaient d’un éclat voilé. Charles se demandait combien d’hommes, ce soir-là, promenaient dans Londres des inquiétudes secrètes, quand un léger bruit était venu troubler ses méditations. John Stanley lui faisait signe par dessus la corniche de pierre qui séparait seule les deux balcons.

— Merci pour votre billet, dit Charles. Voulez-vous un cigare ?

— Volontiers. Je me demande, reprit John au bout d’un moment de silence, quelle fraction cette bouffée de fumée représente dans le grand dôme de brume et de suie qui couvre Londres incessamment.

— Problème intéressant ! fit Charles d’un ton distrait.

— Plus que vous ne croyez. Il y a des consolations dans la statistique ; c’est l’arithmétique de la solidarité. Nous souffrons tous de la fumée à Londres.

Puis, par une transition d’idées que Charles comprit fort bien, il ajouta :

— Cette faillite va ruiner beaucoup d’hommes laborieux.

— Et je ne suis qu’une unité dans le total, interrompit le peintre. C’est à midi que vous avez écrit votre second billet, n’est-ce pas ? Y a-t-il eu du nouveau, depuis ?

— Non ; on suppose que les Julius et Cie feront face à leurs engagements ; mais leurs capitaux y fondront. Sans doute qu’au lieu d’acheter des peintures, Julius devra vendre les siennes. On dit sa collection fort belle.

— Je le plains ! s’écria Charles Dallas. À son âge, recommencer à gravir la colline, c’est dur.

— Enfin ! se dit John Stanley. Un mot de compassion pour l’infortune des autres ; c’est bon signe. Du reste, reprit-il, vous n’avez rien perdu. Un autre amateur se présentera bientôt.

— Peut-être ; mais il y a amateur et amateur. Quand on a pendant des mois soigné, aimé, caressé son œuvre, c’est une enfant chérie : croyez-vous qu’on l’abandonne volontiers au premier venu ?

— Eh ! messieurs les conspirateurs ! dit une voix gaie tout près d’eux.

La tête brune de Marjorie se montra dans l’embrasure de la porte.

— On étouffe là dedans ! fit-elle en indiquant du doigt la lueur rouge du feu qui brillait derrière les rideaux. Je n’y pouvais plus tenir.

Elle n’y avait plus tenu, en effet. Ce murmure de voix bourdonnant comme une abeille importune, et le dard d’une autre abeille nommée curiosité et qui pique très fort, l’avaient fait enfin bondir sur ses pieds.

Ouvrant tout à coup la porte du balcon, elle avait saisi les derniers mots de Charles : « C’est une enfant chérie ; croyez-vous qu’on l’abandonne volontiers au premier venu ? » – « Voilà qui est violent ! pensa-t-elle. Ne me fera-t-on pas même l’honneur de me consulter ? Je répondrai non, assurément ; mais je veux qu’on me donne voix au chapitre. »

— Charles, fit-elle avec gravité, je ne suis plus une enfant ; vous pourriez m’admettre dans vos conférences.

— Ce sera pour une autre fois, répondit-il. La conférence est terminée.

— Et quel en est le résultat ? fit-elle avec une vivacité dont elle rougit elle-même.

Charles la regarda, surpris.

— Vous n’êtes pas au courant, ma chère.

— Plus que vous ne croyez, peut-être.

— Comment cela ?… vous rentrez, voisin ? Bonsoir.

John Stanley, jugeant sa présence superflue, se retirait discrètement. « Tant mieux, pensa Marjorie ; j’aurai maintenant des explications. »

— Cher frère, dit-elle en appuyant sa joue contre le bras de Charles d’une façon câline, autrefois nous n’avions pas de secrets l’un pour l’autre. Pourquoi tous ces mystères ? Vous savez bien qu’au fond je suis discrète et raisonnable, sous mes airs de linotte.

Il la regarda en souriant. Avant son mariage, il faisait de Marjorie sa confidente. Elle avait partagé ses espérances et porté la moitié de ses soucis. Il l’appelait alors Mlle de Bonconseil.

— Je voulais vous épargner une anxiété, répondit-il en plongeant son regard rempli d’affection fraternelle dans les yeux bruns levés vers lui.

Marjorie secoua la tête.

— C’est mal, très mal. Ces anxiétés-là, je ne veux pas qu’on me les épargne ; vous n’avez pas le droit de les garder pour vous. Charles, je vous en prie, dites-moi tout.

Il hésitait encore.

— N’insistez pas, Marjorie.

— Si, si ! il le faut. Voulez-vous que je vous aide à commencer votre confession ? cette lettre, d’abord, que vous avez reçue à déjeuner…

— Promettez-moi, Marjorie, que Lily ne saura pas un mot de ce que je vais vous confier.

— Oh ! pourquoi donc ?

— Promettez-vous ?

— Non.

— Rentrons alors.

Et il allait ouvrir la porte du salon quand sa sœur l’arrêta.

— Je promets, dit-elle avec une petite moue.

Cette condition lui semblait fort dure. Il fallait donc renoncer à ces confidences délicieuses au coin du feu, dans l’intimité de sa chambre, aux exclamations de Lily, à tout ce gentil bavardage qui est comme l’arôme et le bouquet de l’événement. Cependant, quand Charles prenait cet air décidé, il n’y avait qu’à se soumettre.

— Écoutez donc, ma chère, dit-il en l’emmenant à l’autre bout du balcon. Vous savez que mon tableau était vendu ; M. Julius m’en donnait cinq cents livres. C’est dans la joie de cet excellent début que j’ai monté ménage et que je me suis marié. Rien dans cette maison ne nous appartient, rien n’est payé. Mes économies de garçon suffisent aux dépenses courantes ; car Lily, malgré son inexpérience, dirige notre petit ménage aussi bien que vous le faisiez autrefois, ma chérie.

Marjorie sourit. « S’il imagine que Lily dirige le ménage ! pensa-t-elle. Elle règne et ne gouverne pas. Mais quand le voisin commencera-t-il à poindre dans cette histoire ? »

— Les notes des fournisseurs arriveront toutes à la fin du mois, reprit Charles. Il y en a pour quatre cents livres. Mon tableau était payable au 15, et la caisse de l’acheteur semblant aussi sûre que la Banque d’Angleterre, je n’ai jamais douté de faire honneur à mes échéances. Mais aujourd’hui les deux lettres de M. Stanley ont confirmé une appréhension qui m’a tenu éveillé toute la nuit. M. Julius est ruiné. J’ai reçu de lui deux mots laconiques qui me prient de disposer de ma peinture.

— Ruiné ! répéta Marjorie. Pauvre homme ! Pauvre Charles, ajouta-t-elle en se serrant contre son frère. Vous avez raison, nous ne dirons rien de tout ceci à Lily. Elle n’est pas forte, il faut lui épargner cette inquiétude. Mais vous avez bien fait de vous confier à moi, Charles. Je… j’imaginais tout autre chose.

— Vraiment ? Quoi donc ?

— Peu importe. Ne vous mettez pas martel en tête, Charles ; votre tableau se vendra avant la clôture de l’Académie. Les fournisseurs prendront patience, ou quelqu’un vous prêtera de l’argent.

— Non, je suis bien décidé à ne pas emprunter. J’ai horreur des dettes. C’est un boulet qu’on traîne à son pied et dont le poids s’augmente toujours.

— Nous n’en viendrons pas là, dit Marjorie d’un ton encourageant. Votre tableau se vendra, vous verrez. Il est trop parfaitement délicieux pour ne pas trouver d’amateurs.

Un léger coup frappé derrière eux les fit tressaillir. C’était Lily, qui, ayant fini son roman, rappelait les déserteurs.

— Que faites-vous donc là si longtemps ? dit-elle en entr’ouvrant la fenêtre.

— Nous balconnons, répondit gaiement Marjorie.

Elle vint s’asseoir près du feu sur sa petite chauffeuse basse et resta là, rêveuse, à regarder les tisons rouges, jusqu’à ce que la pendule, frappant dix heures, lui permît de se retirer.

Oh ! que la solitude de sa petite chambre lui parut calmante et douce ce soir-là ! Roulée dans son long peignoir de cachemire, la jeune fille s’enfonça dans les coussins du divan et s’abandonna à ses pensées. Le rouge de la confusion brûlait ses joues quand elle songeait à sa méprise. « M’a-t-il devinée ? Non, je n’ai rien dit qui pût le mettre sur la voie. » Et elle scrutait les recoins de sa mémoire pour y retrouver chaque mot de l’entretien.

« Il a dû me trouver absurde, voilà tout ! Il est si raisonnable, ce John Stanley ! Et moi qui ai pu croire !… Oh ! s’il le savait, s’il le savait ! Mais pourquoi donc Charles parlait-il d’enfant chérie et de premier venu ? Je ne m’explique pas cela. En tout cas, monsieur John Stanley, vous faites bien de ne pas tenter l’aventure, car je vous expédierais avec une cruauté, mais une cruauté !... Je vous dirais… Voyons, qu’est-ce que je lui dirais ?… Qu’il est froid et tranchant comme un canif, qu’il est un impertinent et que je ne puis le souffrir !… Non, je ne puis le souffrir ! » répéta-t-elle. Et, cachant son visage dans les coussins, elle fondit en larmes.

Lui demanderons-nous pourquoi ? Ce serait fort inutile, car elle ne le savait pas elle-même. Ce qui est certain, c’est que Charles et ses perplexités n’avaient pas en ce moment la première place dans les pensées de sa petite sœur.

V.

Marjorie Dallas fut la première à descendre le lendemain matin. La bonne venait de balayer le tapis de la chambre à manger. Marjorie s’arma d’un plumeau pour épousseter les meubles. C’était sa tâche quotidienne avant le déjeuner, et lorsque la belle Lily, fraîche et reposée, descendait à son tour, elle trouvait qu’un petit lutin avait déjà remis les fauteuils en place, disposé gracieusement les plis des rideaux et rempli les vases de fleurs ou de verdure fraîche.

— Cette nouvelle bonne à tout faire est vraiment une trouvaille, disait-elle à son mari. Elle doit se lever avant l’aube, car tout est rangé en papier de musique quand je descends.

Marjorie réprimait alors un sourire furtif.

La fenêtre était grande ouverte. Un amandier frileux dont les branches commençaient à se parer d’une neige rosée se balançait doucement au soleil du matin, près de la grille. Les vieux murs gris sous leur couronne de lierre débordant paraissaient moins grognons que de coutume ; ils avaient comme un sourire de printemps.

Marjorie arrosait les jacinthes roses et blanches des jardinières et fredonnait en même temps la mélodie très mineure du Dernier lai d’un ménestrel.

« Quand il reviendra, pensait-elle, je saurai sa romance et je la lui chanterai. Il m’enseignera à m’accompagner sur le luth ; il l’a promis. »

Tout à coup elle recula vivement ; mais il était trop tard. Quelqu’un venait de passer devant la grille, saluant Marjorie d’un coup de chapeau respectueux.

« Fi ! murmura-l-elle, quand je suis ici en robe du matin à faire la besogne d’une chambrière, son premier devoir était de ne pas me remarquer ! Il est matinal aujourd’hui. Il court sans doute à son bureau, où le cœur l’appelle. »

John Stanley se hâtait en effet, mais avec ce décorum qui ne l’abandonnait jamais et qui eût pu faire croire que la maxime : Hâtez-vous lentement, avait été inventée exprès pour lui. Il n’y avait aucune précipitation dans sa démarche ; grave et correct, il ne heurtait personne sur son passage et s’arrangeait à n’être heurté de personne. Cependant il distançait chacun, à cette heure affairée où tout Londres court à sa besogne.

Un omnibus passait. John Stanley l’attrapa au vol et se hissa sur l’impériale sans que la lourde machine eût ralenti une seconde sa marche cahotante. Puis, tirant de sa poche le Morning Post, il se plongea dans la lecture d’un premier Londres intéressant.

L’omnibus roulait plus doucement sur le carrelage en chêne de Piccadilly, quand John Stanley, passant le journal à son proche voisin, descendit aussi lestement qu’il était monté. Il se trouvait devant l’immense grille en fer forgé qui ferme la cour de Burlington House.

Il monta le grand escalier, passa au tourniquet en présentant son billet d’abonné et se dirigea vers l’une des petites salles.

Une grande toile, éclairée de la plus belle lumière que Londres pût fournir, y attirait tout d’abord les regards. Elle figurait au catalogue sous ce titre : Il vient ! et le nom du peintre, Charles Dallas, avait déjà passé dans bien des bouches avec un murmure flatteur.

Deux jeunes femmes sont assises sous un arbre dont le feuillage sombre sert de fond au tableau ; l’une d’elles, légèrement inclinée en avant, attentive, les lèvres entr’ouvertes, semble prêter l’oreille à quelque bruit. De sa petite main, étendue vers sa blonde compagne, elle semble commander le silence. La peinture était traitée largement, sans mièvrerie, sans recherche d’accessoires. Sa valeur était dans la vérité du geste et de l’expression. La jeune femme blonde, belle et digne, ressemblait à Lily Dallas ; quant à la petite écouteuse, c’était Marjorie elle-même, avec ce gracieux mouvement de tête qui lui était familier, cette étincelle dans ses yeux bruns, cette bouche plus rouge qu’une cerise qui s’entr’ouvrait et allait parler. Involontairement, en face de cette figure suspendue dans l’attente, on faisait silence et l’on écoutait.

John Stanley restait debout devant le tableau. Il regardait Marjorie, et du fond de son cœur, qu’on aurait cru moins romanesque, il lui parlait.

À cette heure matinale, les salles étaient presque désertes ; rien ne venait troubler sa contemplation. Depuis l’ouverture de l’Académie, il était venu là en pèlerinage quotidien. Ces moments d’entretien silencieux avec un tableau étaient le grand bonheur de sa journée. Marjorie eût été un peu surprise de l’apprendre ! et si elle avait deviné quels élans de tendresse impétueuse et jalouse, quelles espérances, quels découragements se cachaient sous l’air impassible de John Stanley, nul doute que ses théories concernant les jeunes canifs en eussent été un peu modifiées. Mais, grâce à cette réserve traditionnelle qui fait à tout Anglais un devoir sacré de cacher ses émotions, Marjorie pouvait ignorer longtemps encore l’affection fidèle qu’elle avait inspirée.

« Chère enfant, pauvre petite ! s’écriait John Stanley devant cette figure charmante dont ses yeux ne pouvaient se rassasier, celui que vous écoutez s’approcher, celui pour qui vos yeux brillent et votre cœur bat, ce n’est pas moi, je le sais bien. Je saurais vous protéger, ma petite Marjorie ; mon bras vous entourerait tendrement et fidèlement. Celui que vous préférez, avec ses airs de harpe éolienne, n’est qu’un égoïste efféminé. Ne saurez-vous jamais le reconnaître, absurde petite enthousiaste ? Par quel effort pourrais-je, moi, conquérir cette perle que vous jetez ainsi par la fenêtre et dont votre héros ne se soucie pas plus que d’un grain de verroterie ? Croyez-vous donc que je veuille vous céder sans combat ? Tout est de bonne guerre en amour. Je saurai me servir des armes que l’occasion me fournira. »

Là-dessus John Stanley tira sa montre, et, voyant que l’heure des affaires était venue, il quitta la galerie. Il avait de la méthode en tout ; c’était sa nature.

Sa parfaite exactitude, la précision avec laquelle fonctionnaient tous les rouages de ses bureaux étaient déjà proverbiales dans la Cité, où pourtant ces vertus ne sont pas rares. On vantait sa mémoire tenace et sûre qui gardait les chiffres aussi bien qu’un agenda, sa droiture commerciale et son bonheur singulier. En quelques années, il avait étendu considérablement le champ de ses affaires. Son patrimoine, qu’il y avait risqué tout entier, se doublait. Avec son esprit d’ordre, qui le poussait à élucider tous les problèmes pratiques, il étudiait l’engrenage compliqué qui constitue l’administration intérieure de ce monde à part, la Cité de Londres. Il écoutait les craquements de la vieille machine surannée et se demandait comment, sans la démolir, on pourrait mettre de l’huile à ses rouages et réparer ses avaries. Car, en véritable Anglais, John Stanley avait horreur des démolitions.

— Vous serez alderman un jour, lui disait son premier commis, et lord-maire si tout va bien.

— Pourquoi pas ? répondait-il impassiblement.

Cependant, tandis qu’il arpente d’un pas rapide le trottoir de Piccadilly par ce matin de mai frais et brumeux, ses perspectives d’avenir ne lui semblent pas couleur de rose.

L’argent, quoiqu’il n’en faille pas médire, apporte en soi peu de satisfaction. Il n’est bon qu’à être donné. Mais à cela il est très bon. John Stanley eût voulu tout donner à Marjorie, travailler et réussir pour elle. Si elle avait un jour la fantaisie de n’être plus simple madame, mais lady Stanley, eh bien ! c’était tout simple : il se ferait élire lord-maire. Rien ne lui semblait difficile, sauf la seule victoire qu’il eût à cœur et dont il désespérait parfois.

Tout occupé de ces pensées, il approchait du Circus, où il avait coutume d’attendre son omnibus, quand une voix cordiale retentit à son oreille :

— Hallo ! Stanley ! comment allez-vous ?

Et une main correctement gantée serra la sienne avec énergie.

— Quoi ! c’est vous, Harland ? fit John en reconnaissant un de ses amis qu’il n’avait pas rencontré de longtemps. Je vous croyais avec votre frère dans le Midi, sous les orangers.

— On en revient, vous voyez. Mais vous avez l’air tout chose, ce matin, mon garçon. Vous n’êtes pas dans cette déconfiture américaine, j’espère ? Non ? Eh bien, venez déjeuner avec moi ; voilà la conclusion que j’en tire. Il y a tout près d’ici un petit restaurant où l’on mange très bien, à la française. Allons, venez, vous me direz comment Londres s’est passé de moi, cet hiver. J’ai besoin de quelqu’un qui me remette au courant.

— J’ai déjeuné, répondit John aussitôt qu’il put placer un mot dans ce discours d’où les points et les virgules étaient absents.

— Déjeuné ! la belle raison ! Vous luncherez donc ; le nom ne fait rien à la chose. Allons, venez ! Ayez compassion d’un malheureux qui n’a entendu depuis quatre mois que l’anglais des maîtres d’hôtel de la Riviera. Je ne suis pas bavard de ma nature ; mais quatre mois de silence, c’est un peu long.

— Allons-y donc ! fit John en prenant le bras de son ami.

Ils entrèrent ensemble dans un petit restaurant discret et comme il faut, où les garçons étaient solennels et les habitués recueillis.

— C’est ici le temple de la gastronomie silencieuse, dit John en s’asseyant à une petite table où deux couverts furent bientôt placés sur une nappe exquise… Oh !…

Ce monosyllabe essentiellement britannique et qui se prête à tant d’intonations diverses exprimait cette fois-ci une vive surprise. Les yeux de Harland, suivant ceux de son ami, découvrirent au fond de la salle un numéro du Times largement déployé et une paire de jambes qui se montraient au-dessous.

— N’importe ! dit vivement Stanley. Il m’a fort bien vu ; mais s’il ne désire pas entrer en conversation, qu’à moi ne tienne ! Le journal d’un Anglais doit être sa forteresse, ajouta-t-il en riant.

Cependant le personnage mystérieux abrité derrière son écran monumental venait d’appeler le garçon ; il paya, puis, se levant promptement, se dirigea vers la porte d’un pas pressé. C’était Edgar Brown en petite tenue du matin, c’est-à-dire vêtu comme un simple mortel.

Le jeune esthète commençait à sentir les inconvénients de ses doctrines par trop immatérielles. Vivre de poésie et d’eau fraîche avec la vue d’un tournesol pour dessert est un régime débilitant à la longue ; Edgar s’était décidé à faire quelques concessions à la nature humaine. Chaque matin, il venait incognito savourer un copieux déjeuner dans ce petit restaurant dont il appréciait fort la cuisine. Il y soupait aussi après avoir dîné en ville. Chez lui, la vanité et l’appétit se livraient un perpétuel combat. Il s’était acquis une réputation de poète éthéré ; pour rien au monde il n’eût voulu la perdre.

Une fois lancé dans l’abstinence et la maigreur, il ne pouvait décemment revenir en arrière. L’Europe avait les yeux sur lui. Force lui était donc de refuser potage et rôti et de faire bonne mine à mauvais jeu. Il s’en dédommageait dans la solitude. Personne, croyait-il, ne le connaissait dans ce restaurant éloigné de son quartier. Sa diantre de réputation, là du moins, le laissait tranquille. Derrière son assiette bien garnie, il faisait la nique aux tournesols, et le garçon qui le servait à l’ordinaire admirait son beau coup de fourchette.

Grand fut son dépit, ce matin-là, en apercevant les intrus qui venaient le troubler dans son oasis. John Stanley l’avait reconnu, il en était sûr. Fort contrarié, il passa devant lui en inclinant la tête d’un air hautain et sortit.

— Tiens, fit Harland, comme on se retrouve ! J’ai vu ce gentleman à Cannes. C’était un mangeur de lotus ou de quelque autre plante indigeste. Il faisait fureur parmi les dames, qui le trouvaient intéressant. Belle tête, ma foi ! mais de cervelle, peu. Il s’appelle Edgar Brown.

— Je le sais. J’ai eu le plaisir de faire sa connaissance l’autre jour.

— Vraiment ! Est-ce qu’il pose toujours pour le clair de lune et le too-too ? Au fond, il n’est pas aussi vaporeux qu’on pourrait le croire. Il mène sa petite barque avec beaucoup d’adresse. Vous avez entendu parler de son procès ?

— Non ; qu’est-ce donc ?

— Il y a deux ans de cela, au moins. Un de mes amis de Cannes m’a conté l’affaire. L’oncle de M. Brown, un vieux millionnaire, mourut dans une petite ville du Midi, j’oublie laquelle, laissant toute sa fortune à son cher neveu, qui l’avait soigné avec une sollicitude touchante. Le testament était bâti selon toutes les règles de l’art, daté, signé, et paraphé. Seul, un codicille qui laissait deux cent mille francs à l’hôpital de la ville fut déclaré nul à cause d’un défaut de forme. Était-ce la date, la signature ou autre chose qui manquait, je l’ignore. Le codicille n’avait aucune valeur légale. L’hôpital plaida, alléguant l’intention évidente du testateur. Mais pourquoi donc avait-il laissé inachevé cette espèce de post-scriptum ? Avait-il été interrompu, ou bien sa volonté aurait-elle changé, et la faiblesse des derniers moments l’avait-elle rendu incapable d’annuler le premier codicille par un second ? C’est ce qu’il était impossible d’établir. L’héritier avait pour lui la légalité stricte. On prétend que l’hôpital fit appel à sa générosité ; mais, quand on frappe à cette porte, on trouve le plus souvent visage de bois. M. Brown garda donc ses deux cent mille francs… Et personne ne le blâma dans la colonie anglaise, ajouta le narrateur, d’autant qu’il annonça son intention d’enrichir plus tard de cette somme quelque institution britannique.

John Stanley resta silencieux un moment.

— Je me demande ce que don Quichotte aurait fait en pareil cas, dit-il enfin.

— Don Quichotte est-il votre modèle, ô fils de la Cité ? s’écria son ami en riant.

— Don Quichotte, j’imagine, poursuivit Stanley sans prendre garde à l’interruption, n’aurait pas consulté un avocat. Il aurait dit à l’hôpital : Voici vos deux cent mille francs. Peu importe que mon oncle ait eu ou non l’intention de vous enrichir : son argent est à moi, je vous le donne.

— Oui, interrompit Harland, et tous les journaux auraient proclamé cette belle folie de l’admirable chevalier de la Manche ; les bonnes dames se seraient essuyé les yeux avec attendrissement, et les gens pratiques auraient dit : « C’est un sot ! »

— Très probablement, répondit Stanley ; ce qui ne m’empêche pas d’avoir un faible pour don Quichotte.

Il laissa tomber ce sujet et entretint Harland du nouvel opéra-comique qui faisait courir tout Londres en ce moment.

Quand il quitta son ami et se retrouva seul dans les rues bruyantes, son visage était encore plus grave que de coutume. « Je demandais une arme, pensait-il ; le hasard vient de me la jeter. Marjorie a le cœur généreux : que lui semblerait-il de son héros, après le récit que je viens d’entendre ? Mais M. Brown peut dormir tranquille ; il n’y a pas en moi l’étoffe d’un délateur. D’un mot pourtant je démolirais le perchoir où juche l’incomparable Edgar. Jolie besogne, en vérité ! Et encore, qu’est-ce que je puis alléguer contre lui ? Il n’a pas agi en paladin, voilà tout. Il avait le droit de son côté et il s’en est servi. Deux cent mille francs, c’est une grosse tentation. Marjorie me demandera si j’y aurais résisté, moi. Je crois que oui ; mais qui est sûr de soi avant le baptême du feu ? »

VI.

Ce jour-là, Charles Dallas avait aussi fait visite à son tableau. Connais-toi toi-même était sa devise. Et cette connaissance-là, comme toutes les autres, ne s’acquiert que par comparaison. On a vu des artistes, dans la solitude de leur atelier, peindre des arbres bleus et des vaches lilas ; et ces erreurs de coloris leur ont pour la première fois sauté aux yeux dans les galeries de l’exposition, au milieu des autres peintures qui se font mutuellement repoussoir.

Charles Dallas n’appartenait proprement à aucune école. Il n’avait pas de recette pour faire des tableaux ; il étudiait la nature sans parti pris de système ; il l’interprétait con amore et broyait sa propre pensée avec ses couleurs.

Comme tous les artistes, il était sujet à de subites dépressions d’humeur. Cet après-midi-là, il revint fort sombre de l’Académie et, s’enfermant dans son atelier, il s’y promena longtemps, cherchant à vaincre le découragement qui s’emparait de lui.

Il se laissa enfin tomber sur un escabeau et considéra la petite toile fixée au chevalet en face de lui. Deux coups légers frappés à la porte le firent tressaillir.

— Qui est là ? demanda-t-il avec impatience. Je ne veux pas être dérangé.

— Mais vous ne travaillez pas, Charles, répondit la voix de Marjorie. Je vous entends vous promener de long en large, comme un ours…, pardon ! comme un lion en cage.

Charles ne put s’empêcher de sourire.

— Entrez donc, fit-il en ouvrant la porte.

La jeune fille s’avança de son pas menu et trottinant comme celui d’une souris.

— Vous êtes sorti après le lunch, Charles ? demanda-t-elle.

— Oui ; je reviens de Burlington House.

— Vraiment ? et quelles nouvelles ?

— Point.

— Eh bien ! exclama-t-elle, le public en général et les amateurs en particulier sont… Je ne les qualifierai pas. Supposez que je sois un amateur, moi, avec cinq cents livres dans mon porte-monnaie ; j’irais tout droit à votre tableau, Charles, et je solliciterais l’honneur de l’acheter ! C’est le plus remarquable de l’exposition. Il y a toujours foule dans ce coin de salle. Moi, je le regarderais jusqu’à demain.

— Parce que c’est votre portrait, petite vaniteuse, et flatté encore ! ajouta-t-il pour la taquiner.

— Bien flatté, Charles ? demanda-t-elle avec un léger soupir. Quel dommage ! Mais cela ne fait rien à l’affaire. Le tableau est excellent.

— Trouvez-vous ? Ce n’est pas mon avis ce matin. La couleur m’a paru morne. Le clair-obscur du feuillage n’est d’aucun effet. Comment voulez-vous qu’une peinture discrète subsiste entre ces deux grands diables de sujets italiens rouges et bleus dont on a jugé bon de la flanquer ?

Marjorie mit ses deux bras autour du cou de son frère.

— Oh ! ces artistes ! murmura-t-elle d’un ton caressant, ils ne vont pas même aussi bien qu’une pendule de huit jours ; il faut qu’on les remonte toutes les vingt-quatre heures. Mon cher grand frère, ne soyez donc pas si absurde. Votre tableau se vendra, je vous dis ! Bientôt nous verrons les connaisseurs arriver à la file pour vous en commander d’autres. Ce sera une pluie d’or et de gloire. Et vous n’êtes déjà pas si malheureux, il me semble, avec une chère Lily belle comme le jour, sans parler de votre petite sœur, pour vous réconforter et endurer toutes les bourrasques de votre mauvais caractère.

Elle l’embrassa tendrement pour finir.

— Venez, dit-elle ; ne restez pas en tête-à-tête avec ce paysage gris qui vous met le spleen dans l’âme. Lily m’envoyait vous chercher. À moins que vos principes virils ne s’y opposent, vous prendrez une tasse de thé avec nous.

Charles se leva et suivit Marjorie.

Lily les attendait dans son gentil boudoir. Le thé fumait dans la théière d’argent, sur un grand plateau de laque, à côté de trois petites tasses de vieux chine. Le fauteuil préféré de Charles avait été roulé pour lui à sa place favorite.

— Voyez comme on vous gâte ! dit Lily. J’ai fait les beurrées moi-même : Annie ne sait pas que vous les aimez très minces. Ah ! Marjorie, nous le gâtons trop, ce méchant garçon-là ; nous ne pourrons jamais le dégâter. Mais les femmes sont faites pour cela, n’est-ce pas ? Et quand ces pauvres maris, tout fatigués et un peu grognons (ne protestez pas, Charles, je maintiens un peu grognons), reviennent chez eux après avoir travaillé tout le jour pour leur femme, il faut qu’ils trouvent la bonne humeur à la maison.

Charles sourit et baisa la main de sa femme.

« Comment pourrait-on perdre courage quand on a sous son toit cet ange et ce lutin ? » pensa-t-il en regardant Lily et Marjorie.

Le lendemain, Marjorie Dallas eut affaire à un affligé d’une autre sorte.

La tête pleine des échos du concert qu’elle avait entendu la veille, elle fredonnait tout en tirant l’aiguille. Lily achevait une aquarelle. La tête penchée de côté, le pinceau en l’air, elle considérait son œuvre, se demandant si Charles approuverait certains tons d’ocre dont elle avait enluminé le premier plan, quand la porte s’ouvrit, et M. Edgar Brown fut annoncé.

Marjorie pensait à lui en cet instant. Elle rougit comme s’il eût pu le deviner. Il remarqua fort bien ce signe d’émotion et soupira.

« Encore une ! se dit-il, encore une ! Je n’y suis pour rien ; c’est la fatalité ! »

Cependant, afin de combattre l’influence trop fascinatrice de sa personne, il s’abstint de baiser la main de Marjorie et salua la jeune fille avec une certaine froideur.

— Le concert a été charmant, dit Lily à son frère. Vous avez eu tort de n’y pas venir.

— Je n’apprécie pas ce genre de musique. D’ailleurs, dans la disposition d’esprit où j’étais hier au soir, Mme Schumann et Rubinstein lui-même n’auraient pu ouvrir la porte de mon cœur.

— Qu’est-ce donc ? fit Lily avec sollicitude. Vous avez des soucis, Edgar ?

— C’est l’éternelle histoire de ceux qui tentent une réforme, grande ou petite, répondit-il. On se heurte aux préjugés, aux entêtements des cerveaux étroits. Ma revue ne paraîtra pas, faute d’un éditeur.

— Quoi ! cette revue qui devait s’appeler Soupirs ?

— Précisément. Dans notre comité d’actionnaires, réuni hier au soir, les voies et moyens ont été longuement discutés. Nous en sommes arrivés à la conclusion prosaïquement désolante que dans cette immense ville de Londres, dans tout Pater Noster Row, où se publie chaque année tant de fatras, il ne se trouve pas un seul éditeur disposé à lancer notre revue.

— Lancez-la vous-mêmes, dit Marjorie.

Il la regarda avec le sourire d’un patriarche blanchi dans les luttes de ce monde.

— Impossible, dit-il. Le comité-directeur de la revue se compose d’hommes dévoués à la cause, mais parfaitement ignorants des trucs de la réclame. Il nous faut un homme du métier.

— Trouvez-le donc, répliqua Marjorie qui ne doutait de rien, et prenez-le à la journée ou au mois, comme un machiniste, en gardant la responsabilité de l’entreprise.

— Cela encore est impossible, mademoiselle. Il y a là-dessous des détails de fonctionnement, des usages… Le fait est que le public ne semble pas mûr. Notre comité est prudent, trop prudent. Il prévoit que l’entreprise ne payerait pas.

— Oh ! du moment que vous en faites une spéculation ! dit Marjorie d’une lèvre dédaigneuse.

Et elle reprit son ouvrage qu’elle avait laissé tomber sur ses genoux. Le poète resta silencieux un moment.

— Vous l’avez dit, reprit-il en sortant de sa rêverie comme par un effort. Ils en font une spéculation. Ils sont Anglais, commerçants jusqu’à l’âme, sous les théories esthétiques qu’ils professent. Rien pour rien. Ils n’engagent leurs capitaux que sous bonne garantie. Ils aiment l’art nouveau, le beau intense ; mais ils aiment aussi de gros dividendes. Ah ! où trouverai-je des hommes désintéressés ?

Marjorie regarda Edgar. Quand il s’animait et s’écoutait parler, sa voix devenait plus vibrante ; il s’entraînait lui-même, sa pose était presque sincère.

— Ainsi, dit la jeune fille d’un ton plus doux, vous renoncez à vos projets ?

— Pour le moment, oui ; mais je les reprendrai plus tard. Nous allons agir sur le public par des conférences, des meetings. Un revirement du goût se produit déjà, la mode est pour nous. Cet été, toutes les dames porteront nos couleurs ; l’art de la toilette sera japonisé.

— Délicieuse perspective ! fit Lily avec le plus grand sérieux.

— Et quand la mandoline aura vaincu le piano, quand nos jeunes gens laisseront leurs beaux cheveux blonds flotter sur leurs épaules, à la troubadour, alors le moment sera venu. Alors nous lancerons notre revue, qui comblera réellement une lacune.

— Oh ! je déteste cette phrase ! s’écria Marjorie. Les brosses électriques et la moutarde perfectionnée annoncent aussi qu’elles combleront une lacune.

— J’ai de grands projets, poursuivit Edgar sans s’arrêter à cette remarque irrévérencieuse. Laissez-moi vous les confier, Marjorie, et à vous aussi, ma bonne Lily, qui m’avez toujours soutenu de votre sympathie. C’est par l’exemple qu’il faut prêcher. Eh bien, je vais enseigner à ma patrie ce qu’est un logis consommément intense ; je monterai une maison où régnera le too-too le plus exquis. Je la remplirai de ces cuivres et de ces faïences qui font rêver. Les pincettes même y seront esthétiques ; il y aura du rythme jusque dans les armoires. Cette maison, je l’ouvrirai trois fois par semaine au public bien pensant et je la nommerai Sehnsucht.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda la jeune fille.

— Vous ne savez pas l’allemand ? Il faut l’apprendre. C’est une langue intensément vaporeuse. Sehnsucht signifie aspiration, désir passionné qui se perd dans le bleu.

— Ah !

— Et j’ai une autre idée, reprit Edgar qui s’animait, une idée qui est presque une inspiration. L’autre jour je me promenais dans le parc en me demandant quel est l’animal esthétique par excellence. Et tout à coup la réponse s’élève dans mon esprit : c’est l’éléphant, l’éléphant blanc !

Les deux jeunes femmes firent un mouvement de surprise.

— Cela vous étonne ? mais réfléchissez. L’éléphant ordinaire, gris sale, tel que nous le voyons au Jardin zoologique, est un colosse si hétérogènement beau que le cœur de notre peuple s’attache à lui. Maintenant représentez-vous, je vous prie, un éléphant blanc, créature mystique, imposante. Du même pas j’ai couru chez Whiteley pour lui en commander un. Il a averti par le câble ses correspondants de Siam. L’éléphant est en route.

— Et combien coûte ce joujou ? demanda Lily.

— Assez cher ; mais la dépense n’est pas une considération quand il s’agit des principes.

— Qu’en ferez-vous, au nom du bon sens ? s’écria Marjorie trop stupéfaite pour songer à rire.

— Le bon sens n’a rien à voir en cette affaire. Ce que j’en ferai ? Je le monterai, comme le roi de Siam. Je le nommerai Soupir, pour préparer le public à la revue. Il portera un tournesol derrière l’oreille, car lui seul, le géant, peut se parer de la fleur gigantesque. Il est évident que la nature, en créant le tournesol, avait en vue l’éléphant. Je m’étonne que personne n’y ait songé jusqu’ici.

— Mais, objecta doucement Lily, êtes-vous bien sûr, mon cher Edgar, qu’on vous permette de le monter ? Un éléphant le long de Piccadilly ou dans le Rotten-Row ! Il donnera la panique aux chevaux. L’autorité interviendra.

— Je ferai un procès à l’autorité ! s’écria-t-il. Et ce ne sera pas le premier que j’aurai gagné…

Il s’arrêta subitement, comme s’il eût voulu rappeler ces derniers mots. Mais ni sa sœur ni Marjorie n’y avaient pris garde et il poursuivit :

— Du bruit, voilà ce qu’il faut à notre cause. C’est l’élément de la réclame. Et si mon éléphant Soupir ne parvient pas à rendre l’esthéticisme célèbre, eh bien, je ferai comme Alcibiade : je lui couperai la queue.

Quelques minutes plus tard, il prit congé et s’en alla droit chez Whiteley chercher des nouvelles de la précieuse cargaison.

— Lily ! dit Marjorie encore toute renversée, votre frère est bien étrange.

— Il l’a toujours été, répondit la blonde Lily avec son sourire tranquille. Laissez-le prendre son plaisir où il le trouve.

— Mais ses caprices ne sont pas des articles de deux sous. Il est donc très riche, Lily ?

— Très riche, millionnaire peut-être. Son oncle maternel (Edgar n’est que mon demi-frère, vous savez, Marjorie) lui a laissé une fortune. Qu’il monte une maison et qu’il la remplisse de bric-à-brac, je n’y vois pas d’inconvénient.

Il y avait une légère teinte d’humeur dans le ton de Lily. Les frères poètes ne sont pas de simples mortels ; on ne saurait attendre d’eux qu’ils offrent de temps en temps quelque jolie bagatelle à leur sœur ; cependant Lily soupira, tandis que Marjorie prenait une grande résolution.

VII.

Le mois de mai se montrait particulièrement aimable cette année-là ; il ne cessait de sourire. Tous les amandiers de Kensington étaient en fleurs. L’épine rose rougissait au soleil ; les bourgeons craintifs de la vigne vierge mettaient le nez à la fenêtre et se rassuraient en ne voyant pas de giboulées à l’horizon.

Même à Londres, au milieu du bruit et de la fumée, le printemps a son charme irrésistible. Les enfants pauvres le saluent, avec enthousiasme. Pour eux, le printemps, c’est la liberté de courir, de se rouler sur le gazon du Parc et de se baigner le soir dans la Serpentine. Les jeunes dames hésitent encore entre le parasol et le manchon. Sur le trottoir, les fourrures de l’élégante frôlent en passant la robe mince de l’ouvrière, et les caprices de mai donnent raison tantôt à l’une et tantôt à l’autre. Dans la Cité, le printemps remplit les corbeilles des bouquetières. Tout en courant au bureau, les commis affairés épinglent au revers de leur habit un petit bouquet de violettes ou de primevères, ce qui ne sert absolument à rien et prouve que le sens utilitaire n’a pas encore achevé sa victoire sur la poésie du printemps.

— Habillez-vous vite, vite, Lily ! criait Marjorie du bas de l’escalier. J’ai mis dans ma tête que nous irions jusqu’à Hyde-Park ce matin. Je suis prête depuis un quart d’heure, moi.

Plus esthétique que jamais, elle avait l’air d’un pastel du siècle précédent qui serait descendu de son cadre pour revoir un peu le monde.

Sa robe de laine souple aux tons de bronze était taillée comme celles de nos arrière-grand’mères. De longs gants très justes moulaient sa petite main et son bras jusqu’au coude. Une capeline de fourrure noire lui serrait les épaules et s’entr’ouvrait sous le menton, juste assez pour laisser apercevoir un bouquet de frais narcisses d’un jaune doux qui semblait s’être niché là tout frileux. Mais le triomphe du costume, c’était la capote, doublée de satin vieil or, et qui entourait comme d’une auréole le joli visage de Marjorie, ses cheveux bouclés tombant sur le front, ses fossettes irrésistibles, ses joues pâles comme deux roses de Noël, mais où les rayons de mai allaient bientôt mettre une fine teinte de carmin.

Lily descendait, indolente comme à l’ordinaire.

— Jusqu’au parc ! fit-elle en boutonnant ses gants. Mais vous n’y pensez pas, Marjorie ! Croyez-vous donc que je puisse faire deux milles avant le lunch ?

— Nous prendrons une voiture pour revenir, si vous êtes trop fatiguée. La matinée est si belle, et j’aime tant à voir les cavaliers dans le Row ! Soyez gentille, Lily ; je brosserai vos cheveux ce soir aussi longtemps que vous voudrez, ajouta-t-elle en riant.

— Allons-y donc ! fit Lily avec un soupir. Quand Charles sera un grand peintre, Marjorie, croyez-vous qu’il me donnera une calèche ?

— Certainement. Vous aurez la plus belle victoria que les carrossiers de la reine puissent fournir, et vous serez la plus charmante paresseuse qui ait jamais tourné dans le Ring.

Puis, ouvrant son parasol, Marjorie se mit à trottiner sous l’égide de sa belle-sœur, de l’air modeste qui convient à une jeune demoiselle chaperonnée.

Elles arrivèrent bientôt aux grilles de Kensington Gardens. Les grands arbres, joyeux de leur feuillée nouvelle, bruissaient doucement ; la lumière, discrètement tamisée, glissait sur le gazon à travers les branches. Des moutons gris tondaient l’herbe comme dans une idylle. La grande allée était pleine de cris d’enfants, de cerceaux qui roulaient, de bonnes qui causaient. Çà et là, l’uniforme écarlate d’un soldat piquait le tableau d’une vive étincelle. Une légère brume blanchâtre reculait le lointain, car le vaporeux qu’Edgar Brown prisait si fort ne manque jamais à une perspective londonienne.

Marjorie était joyeuse ce matin-là comme une alouette. Elle avait donné vacance à ses soucis. Le ciel était pur, il y avait de l’espoir dans l’air. Le tableau de Charles se vendrait, on n’en pouvait douter par un si beau jour.

— Voici le Mémorial, dit-elle à sa belle-sœur. Comme le soleil le fait resplendir !

Sur le bleu fin du ciel se détachaient les contours blancs des groupes de marbre. La croix légère et les figures ailées qui surmontent le dernier clocheton étincelaient là-haut dans la lumière, au-dessus d’un océan de jeune verdure.

Au moment où Marjorie disait : « Voici le Mémorial, » Lily, qui avait de très bons yeux, faisait une autre découverte :

— Voilà mon frère !

Ce n’était pas la première fois qu’Edgar quittait l’allée fashionable pour s’avancer dans les régions bourgeoises du jardin, à la recherche des deux promeneuses que sa bonne étoile ne lui avait pas encore fait rencontrer.

Il savait que Marjorie sortait toujours en costume esthétique. « Cette fillette a du genre, pensait-il. Elle a l’air d’un jeune anachronisme. À nous deux, nous ferions sensation. » Le « jeune anachronisme » trouva Edgar plus démonstratif qu’à leur dernière rencontre. Quand il s’avança pour saluer les deux dames, son visage exprimait autant de plaisir que ses paroles :

— Je vous attendais comme on attend la rosée ! s’écria-t-il.

— La rosée de mai se change souvent en averse, répondit Marjorie pour dire quelque chose.

Lily se contentait de sourire à cet accueil enthousiaste.

Cependant il y avait dans le ton d’Edgar une satisfaction évidemment sincère à laquelle Marjorie ne demandait pas mieux que de croire. Les singularités de l’esthète l’étonnaient sans lui déplaire. Toutes les jeunes filles aiment l’étrange. Edgar était beau, romantique, intéressant. Il avait une âme de feu, un esprit désintéressé. Sur ce point-là, Marjorie n’avait pas l’ombre d’un doute. S’il manquait de sens pratique, d’autres pouvaient en avoir pour lui, le guérir doucement de quelques excentricités.

— Venez, dit Edgar ; le Row est très brillant aujourd’hui. Il y a presque autant de monde qu’au milieu de la saison.

— Êtes-vous fatiguée, Lily ? demanda Marjorie.

— Oh ! j’irai bien jusque-là. Mais vous ne me promènerez pas en navette du haut en bas de l’allée, s’il y a foule. Je n’aime pas à être bousculée dans la cohue.

— Nous prendrons des chaises, si cela suffit à votre bonheur, répondit Marjorie. Voici déjà des cavaliers. Oh ! quels beaux chevaux ! Ne vous en déplaise, monsieur Brown, je préférerai toujours un bel arabe à un éléphant.

— Cela prouve simplement que votre sens esthétique n’est pas encore dégagé du… Que nous veut ce gentleman ?

— C’est notre voisin, M. John Stanley, avec qui vous avez dîné l’autre soir, répondit Lily en suivant, du regard un cavalier fort bien en selle et monté à faire pâlir d’envie plus d’un jeune lord.

— Il allait s’arrêter, reprit Lily ; mais vous n’aviez pas l’air encourageant, Marjorie. C’est à peine si vous l’avez salué.

La jeune fille rougit.

— Je l’ai reconnu trop tard, dit-elle. D’ailleurs, qu’importe ?

— Est-ce bien le fond de votre pensée, Marjorie ? demanda Edgar Brown à voix basse.

— Certainement… Mais les pensées des jeunes filles ont parfois un double fond, vous savez.

Elle baissait les yeux. Ses longs cils bruns battirent une ou deux fois et s’inclinèrent doucement pour cacher un éclair malicieux. « S’il y a en lui une étincelle de jalousie, pensa-t-elle, je soufflerai gentiment dessus pour empêcher qu’elle ne s’éteigne. »

Edgar devint très sombre, de radieux qu’il était. Du reste, cette nuance-là convient mieux à un esthète qui veut se conformer à son cahier des charges. Non qu’il se souciât beaucoup de Marjorie ; mais il l’avait inscrite au nombre de ses conquêtes, et cette liste-là, on n’aime jamais à la raccourcir.

L’allée dans laquelle ils entraient devenait de plus en plus animée. Sous les arbres, presque toutes les chaises étaient occupées par des élégantes en grande toilette de parc, dont la bottine irréprochable s’allongeait avec coquetterie sur le sable fin, à l’ombre des volants bordés de dentelles.

On chuchotait, on souriait pour montrer de jolies dents ; on suivait d’autres promeneuses de ce regard doux et glissant qui néanmoins dissèque mieux qu’un scalpel. Le gai soleil de mai éclairait des teints de lait justement célèbres, des joues veloutées qui n’avaient jamais subi l’outrage de la poudre de riz, d’autres… Mais ne soyons pas indiscrets.

Des dandys de tout âge, mûrs ou à peine éclos, des collégiens d’Eton encore en vacances, reconnaissables à leurs manières exquises non moins qu’à leur uniforme, des financiers juifs ou grecs, au nez busqué, arrachés pour une heure à leurs bureaux et escortant leurs femmes d’un air nostalgique, des merveilleuses à grand parasol surmonté d’un bouquet de primevères ou de jonquilles – c’était du dernier genre cette année-là ; – de petits pug-dogs dont la laideur est le plus grand mérite, et dont la vocation spéciale consiste à se lancer dans les jambes de tout le monde ; de vieux gentlemen à rhumatismes ; quelques Écossais dans ce costume baroque qui ferait les délices d’un sauvage d’Otaïti s’il y a encore des sauvages à Otaïti ; des prêtres de la haute église, à l’air ascétique pour la plupart ; des artistes à longs cheveux, venus là pour prendre « un croquis à l’œil, » et des moralistes railleurs, sans costume distinctif, toute cette foule se croisait et passait avec un froufrou de soie, un glissement de pieds sur le sable, un léger murmure de conversation et un parfum de violettes qui montait dans l’air.

Personne ne gesticulait. Le geste est inconnu en Angleterre. Dans le Row, il est prohibé par le bon ton. Les mains, finement gantées, restaient croisées l’une sur l’autre, suivant le décret de la mode pour ce printemps-là.

De l’autre côté de la barrière, les chevaux galopaient dans la glèbe fraîchement labourée ; quelques amazones intrépides passaient comme la flèche, robe au vent. De blonds enfants faisaient trotter leurs poneys. Parfois une bête rétive se cabrait et un frémissement de plaisir plus que de frayeur passait dans la galerie. Un grand policeman à cheval les regardait tous défiler, aussi impassible que le duc de Wellington sur son coursier de bronze.

Edgar Brown et ses deux compagnes attirèrent bien vite l’attention de l’aréopage des chaises.

— Qui est cet excentrique, ma chère ? Est-ce Oscar Wilde ?

— Presque ; c’est Edgar Brown.

— Vraiment ! celui que notre chère comtesse appelle son beau troubadour ?

— Lui-même.

— Charmant ! Il est très riche, n’est-ce pas ?

— Millionnaire, à ce qu’on dit. Avez-vous remarqué ses manchettes ? Du point de Flandre, si j’ai bien vu.

— Il m’intéresse, positivement. La petite ingénue est très bien aussi, dans sa toilette de ma mère grand ! Parfaitement assortis, ces deux ; un tableau de genre.

— Vous savez mes conditions, dit Lily en s’arrêtant. Voici deux chaises vacantes sous cet arbre. Prenons-les… Ah ! madame Perry !… Comment allez-vous ? Je suis charmée de vous rencontrer.

— Lily, dit Edgar, puisque vous voilà en pays de connaissances, permettez-nous de vous laisser dix minutes pour faire un tour d’allée. Vous n’êtes pas fatiguée, miss Dallas ?

— Oh ! non. Et j’aime tant à voir les chevaux ! Marchons le long de la barrière.

« Est-ce le moment de lui présenter ma requête, se demandait-elle, au milieu de cette foule qui nous coudoie ? Pourquoi non ? Ma bonne étoile m’envoie cette occasion de lui parler seule à seul pendant un instant. »

S’armant donc de tout son courage et mettant le pied sur son orgueil, elle leva les yeux vers le poète.

— Monsieur Brown ?

— Eh bien, Marjorie ?

— Vous savez, le tableau de mon frère, son tableau de l’Académie ?

— Oui, je l’ai vu.

— L’aimez-vous ?

— Vraiment, mademoiselle, cette question est à peine loyale. Vous êtes trop intéressée dans la réponse.

— Oh ! répliqua-t-elle avec un petit mouvement de tête, votre opinion ne change rien à la valeur du tableau. L’aimez-vous ?

— C’est, je pense, une très belle peinture pour ceux qui admettent les principes de l’école actuelle.

— Certainement. Le tableau était vendu ; mais cette terrible faillite américaine a ruiné l’acquéreur ; aucun autre ne se présente. Mon pauvre Charles est fort inquiet. Il n’est pas riche, vous savez ; il vit de son pinceau, ajouta-t-elle à voix basse.

Le rouge lui montait aux joues. Il fallait qu’elle aimât beaucoup Charles pour s’humilier ainsi.

Le poète ne disait rien. « N’a-t-il donc pas compris ? se demandait-elle avec impatience. Un gentleman courtois aurait déjà eu le temps de répondre vingt fois. » Et elle se hasarda à regarder de nouveau son compagnon, dont le beau visage régulier était aussi impassible que celui d’un sphinx.

Les yeux de Marjorie sollicitaient si ardemment une réponse qu’il fut impossible à Edgar de se barricader plus longtemps derrière un silence commode.

— Vraiment, miss Dallas, dit-il d’un ton de regret, vous me mettez dans une position difficile. On a des principes ou l’on n’en a pas. Les miens m’interdisent absolument de favoriser les tendances anti-esthétiques qui guident le pinceau de votre frère. La peinture byzantine, les maîtres préraphaëliques, voilà la loi et les prophètes en fait d’art. Acquérir ouvertement l’œuvre de votre frère, malgré ses mérites relatifs, serait faire acte de transfuge, comprenez-vous ?

Marjorie ne répondit rien. Elle baissait les yeux pour cacher une émotion qui était sur le point de se traduire en larmes ; larmes de désappointement et de vraie tristesse plus encore que d’humiliation. Où était-il, le cœur généreux de son héros ?

— Ne vous affligez pas, dit-il un peu ému lui-même en voyant que ses lèvres tremblaient. Le tableau de M. Dallas se vendra certainement.

Elle secoua la tête sans rien dire. Puis, songeant tout à coup qu’elle était dans le Row et que son émotion, si elle y donnait cours, deviendrait le point de mire de cent regards curieux, Marjorie refoula énergiquement ses larmes et prit un air de calme indifférence.

— Si nous passions dans l’autre allée ? proposa Edgar. Elle est presque déserte ; nous y marcherions plus à l’aise.

Ils étaient arrivés en face de la colonnade. Traversant le Row, ils entrèrent dans la contre-allée.

Deux ou trois groupes seulement s’y laissaient apercevoir, au grand soulagement de Marjorie.

Ils marchaient lentement, dans un silence assez maussade, quand la jeune fille crut reconnaître à quelque distance le cheval de John Stanley.

Le cavalier détournait la tête : elle ne put distinguer ses traits. À dix pas d’elle, il tourna bride et partit au galop dans la direction opposée. Elle le suivit des yeux avec quelque chose qui ressemblait à un serrement de cœur. Triste et troublée comme elle l’était, elle se rappela tout à coup le regard plein d’affection virile qu’elle avait surpris un soir attaché sur elle. Elle rougit involontairement à ce souvenir.

— Oh ! fit Edgar d’un ton de surprise extrême. Quelle rencontre inattendue ! Lady Blackberry !…

Deux dames fort élégantes, mais dont les toilettes quelque peu tapageuses contrastaient avec la solitude des régions où elles brillaient, nonchalamment renversées sur leurs chaises, saluèrent M. Brown d’un coup de tête familier et lui tendirent deux doigts à l’anglaise.

— J’avais appris votre retour de Cannes, madame, dit Edgar. Mais je ne vous aurais pas cherchée dans cette allée déserte.

Deux ou trois jeunes gens hautains et corrects, debout derrière ces dames, semblaient trouver Edgar Brown beaucoup moins intéressant que Marjorie. La jeune fille sentait leurs yeux fixés sur elle ; mais elle s’exhortait intérieurement à ne pas rougir.

Lady Blackberry semblait ne pas l’avoir aperçue. Elle demandait à Edgar quand il allait leur donner une nouvelle série de conférences et pourquoi il n’avait pas encore déposé sa carte à Blackberry-House.

— Je suis toujours chez moi le jeudi après midi. Nous avons des tournesols, et vous verrez qu’en fait d’art nous sommes aussi hétérodoxes que vous pouvez le désirer.

Edgar dut lutter contre un éblouissement avant de pouvoir répondre. Les poètes sont parfois sujets au vertige plus que le commun des mortels. Avait-il bien entendu ? Lady Blackberry le priait-elle à ses jeudis, à ces jeudis exclusifs où il n’aurait jamais rêvé d’être admis ? En une seconde, il se vit devenu le lion de Belgravia, le héros de ces salons aristocratiques où sa fortune lui permettrait d’éclipser un tas de jeunes freluquets titrés et sans le sou.

À l’embarras de Marjorie s’ajoutait maintenant une vive impatience. Elle avait jeté deux ou trois coups d’œil sur milady et la savait maintenant par cœur. « Elle a quarante ans et se peint les sourcils. Elle vient de bâiller derrière son mouchoir ; M. Brown l’ennuie à mourir ; mais elle le caresse gentiment, comme une belle chatte, pour en obtenir quelque chose. » Marjorie ne se trompait pas : lady Blackberry avait ses plans sur le bel Edgar.

À force d’être exclusifs, ses jeudis étaient désertés. La semaine précédente, elle avait passé dans une parfaite solitude l’après-midi consacré, tandis qu’à l’autre bout du noble square les voitures n’avaient cessé d’arriver à la file. Car cette petite bourgeoise, Mme Lancey, se permettait de recevoir le jeudi et d’être terriblement jolie, circonstance aggravante. Elle faisait fureur. Le blond Véronèse de ses cheveux (était-il bien authentique, ce blond Véronèse ? On pastiche tout de nos jours, disait lady Blackberry, qui, en fait de pastiche et de postiche, était au courant des inventions du siècle), ses cheveux avaient déjà inspiré un poète. Aujourd’hui même elle était là, dans l’allée de droite, juste en face de milady, pour la narguer assurément. Or milady, en femme de tête, méditait une révolution. Elle mettrait à la mode l’allée de gauche ; elle en ferait, non seulement, l’allée fashionable, mais l’allée esthétique. Elle y attirerait les étoiles et les comètes de la saison, les poètes chevelus, tout ce qui parlait peu ou prou la langue tournesol. Et quiconque la suivrait serait, en récompense, admis à ses jeudis repeuplés. Ce serait faire d’une pierre deux coups. Pour commencer, elle enrôlait Edgar.

Grisé par les idées ambitieuses qui tout d’un coup lui montaient au cerveau, Edgar Brown avait pour une minute oublié jusqu’à l’existence de Marjorie. Quand ce détail lui revint en mémoire et qu’il chercha des yeux la jeune fille, elle avait disparu.

Trop fière pour s’imposer à l’attention de M. Brown, trop modeste pour braver les regards des jeunes gens dont les yeux ne la quittaient pas, elle avait bientôt trouvé la situation intolérable et, n’écoutant que son dépit, elle s’était éloignée dans l’intention de rejoindre au plus vite sa belle-sœur. C’était la première fois qu’elle se trouvait seule au Parc.

Elle avait les joues en feu, les yeux gros de larmes, et l’impatience précipitait si fort sa marche qu’elle avait toutes les peines du monde à s’empêcher de courir.

À mesure qu’elle approchait de la grille Albert, où elle se proposait de traverser le Row, l’allée, presque déserte à l’autre bout, devenait plus animée. Bien des regards étonnés ou railleurs suivaient Marjorie, dont la figure charmante et l’étrange costume étaient faits pour éveiller l’attention. Plus d’une remarque aussi parvint à son oreille.

— Qui donc est cette damoiselle ?

— Elle cherche son troubadour, ne voyez-vous pas ?

— Si je m’offrais ?…

— Allons donc ! vous n’avez pas le physique de l’emploi.

On chuchotait derrière elle, et, sans oser tourner la tête, elle s’imaginait entendre un pas qui la suivait obstinément. Effrayée, honteuse d’elle-même et de son costume, elle comptait du regard tous les groupes dont il lui faudrait encore subir la critique avant d’arriver au bout de l’allée. Que n’eût-elle donné, en ce moment, pour une petite robe de toile, pour un chapeau de pensionnaire qui n’eût attiré les regards de personne !

Tout à coup elle tressaillit légèrement, puis sourit. De l’autre côté du Row s’avançait un cavalier ferme et droit sur sa monture impatiente. Les yeux fixés sur la jeune fille, il la suivait depuis le moment où elle avait quitté Edgar Brown. À distance, pour ne pas offenser Marjorie, mais sans la quitter du regard et avec une inquiétude jalouse, il veillait sur elle.

À l’instant même, elle se sentit protégée. Son calme lui revint : un ami était là. Elle pouvait maintenant rire de l’aventure au lieu de la prendre au grand tragique comme elle était disposée à le faire.

Elle s’approcha de la barrière, cherchant à découvrir Lily de l’autre côté, sous les arbres. Au même instant, deux jeunes gens vinrent s’accouder tout près d’elle.

— Très réussi ! murmura l’un d’eux en lâchant une bouffée de fumée. Moi, j’adore le genre tournesol.

Marjorie quitta aussitôt la barrière et se remit à marcher.

— Qu’a-t-elle donc à courir ainsi ? fit derrière elle la même voix.

Elle s’imagina que ces deux impertinents allaient la suivre. Alarmée au plus haut point, elle jeta vers John Stanley un regard plein d’angoisse. Il vit aussitôt qu’elle avait besoin de lui. Mettant pied à terre, il jeta les rênes à un homme qui se tenait près de là, guettant l’occasion de gagner quelques pence. Puis il enjamba lestement la barrière et rejoignit Marjorie.

— Monsieur Stanley, dit-elle à demi-voix, aidez-moi à retrouver Lily.

— Vous êtes pâle ! vous tremblez…

Elle se mit à rire d’un rire nerveux.

— Ne soyez donc pas absurde ! Chacun l’est aujourd’hui. Venez, cherchons Lily.

— Non, dit-il en sentant trembler la petite main qui s’appuyait sur son bras. Vous n’êtes pas en état de faire encore un tour de parc, ma pauvre enfant. Je vais appeler une voiture et vous renvoyer chez vous au plus vite. Puis je me mettrai en quête de Mme Dallas.

— Mais si j’obéis, vous ne ferez de querelle à personne, promettez-le-moi, dit-elle en suivant d’un regard inquiet un petit groupe qui disparaissait au fond de l’allée.

— Hum ! je n’en suis pas sûr. La conduite de M. Brown me semble inqualifiable.

— Promettez. J’ai eu une bonne leçon aujourd’hui, même deux. Vous devriez vous en réjouir.

— Était-ce une leçon sur les tournesols ? ne put-il s’empêcher de demander.

— Oui, et sur les inconvénients qu’il y a à les arborer dans le Parc. J’ai aussi appris qu’on reconnaît les vrais amis dans l’adversité, ajouta-t-elle en riant.

Ils arrivaient à l’une des grilles, près de laquelle se trouve une station de fiacres. John Stanley fit monter Marjorie dans un cab après avoir demandé trois fois au cocher si sa bête était sûre, ferma lui-même la portière et ne s’éloigna qu’après avoir vu disparaître la voiture.

VIII.

En rentrant à son tour, Lily trouva Marjorie dans sa chambre, dont les stores étaient baissés. La jeune fille se plaignait d’une violente migraine. Sa belle-sœur, en se penchant vers elle, vit bientôt qu’elle avait pleuré.

— Vous avez les yeux rouges, ma pauvre enfant, lui dit-elle. Racontez-moi votre chagrin.

— Ce n’est pas toujours de chagrin qu’on pleure, Lily. On pleure de dépit, de colère, de surprise ou de joie, ou de tout cela à la fois. Mes larmes sont d’un genre mixte, vous voyez, ajouta-t-elle avec un sourire rêveur qui ne lui était pas ordinaire. Laissez-moi maintenant, ma bonne Lily. Charles doit attendre le lunch avec impatience.

Charles Dallas, dont le front était maintenant nuageux à l’ordinaire, avait passé l’après-midi dans son atelier à réfléchir aux embarras de sa position. Quinze jours s’étaient écoulés depuis la soirée qui avait vu naître ses inquiétudes. Quelque chose lui disait que son tableau ne se vendrait pas, et il croyait aux pressentiments, surtout aux pressentiments fâcheux. Il venait de se résoudre à ouvrir une classe de peinture pour les jeunes amateurs. Les jeunes amateurs ! Tout peintre qui a enseigné comprendra quelle perspective de tribulations s’ouvrait à ce mot devant Charles Dallas.

À dîner, le sourire de sa belle Lily ne parvint pas à le dérider. Il demanda à Marjorie des nouvelles de sa migraine, mais d’un ton distrait, et, comme le courrier du soir était apporté en même temps que le dessert, il se mit à déchirer les enveloppes, s’attendant à en voir sauter quelque note de fournisseur avec des items en colonne et un total désespérant.

Tout à coup il tressaillit, se leva d’un bond ; mais, se rappelant à temps que le premier devoir d’un citoyen anglais est l’impassibilité, il se rassit.

Lily et Marjorie le regardaient d’un air alarmé qui le fit rire.

— Bonnes nouvelles ! dit-il en s’efforçant de contenir son allégresse dans de justes bornes. L’agence Lindsey achète mon tableau « pour le compte d’un amateur qui préfère rester anonyme, mais qui apprécie les mérites de votre peinture à leur juste valeur. » Ils offrent cinq cents livres payables à quinze jours de la présente et réclameront livraison du tableau à la clôture de l’Académie. Quelle délivrance ! dit Charles en se levant et en déployant la missive trois fois bienvenue devant les yeux de sa femme.

Lily, de son air le plus royal, demanda qu’on voulût bien lui donner quelques explications. Ce fut Marjorie qui s’en chargea.

Lily, pour la forme, gronda son mari de lui avoir caché cette affaire ; mais, au fond, elle n’était pas trop fâchée qu’on lui eût épargné les inquiétudes de cette quinzaine. La lettre fut relue et commentée autant qu’un document égyptien.

— Pourquoi donc l’acquéreur veut-il rester anonyme ? disait Charles. Je ne suis pas en position de faire le difficile, mais c’est égal : je préférerais savoir où va mon tableau. Il y a pourtant une consolation dans les termes de la lettre : « Un amateur qui apprécie, » etc. Ce n’est donc pas un de ces Américains qui achètent de la peinture au pied carré.

Marjorie ne disait pas grand’chose. Elle tournait et retournait dans sa petite tête une conjecture qui venait d’y naître et qui à chaque minute lui semblait plus probable.

Elle se rappelait que dans leur entretien du matin, Edgar lui avait dit : « Acquérir ouvertement l’œuvre de votre frère serait faire acte de transfuge. » – Est-ce qu’après tout, se demandait-elle, son désir d’obliger Charles lui aurait fait employer l’entremise de cette agence ? Ce serait non seulement généreux, mais délicat. Je l’aurais donc mal jugé ? Peut-être aussi croit-il, après ma confession, qu’il nous serait pénible de nous sentir ses obligés. Mais il se trompe. La reconnaissance est un doux fardeau.

Et l’imagination de Marjorie, toujours trottante, s’empressait de ramasser les débris du piédestal qu’elle avait démoli le matin même.

— Je suis impatiente de revoir ce tableau, dit Lily. J’irai dès demain matin. Marjorie, vous viendrez avec moi. Ce sera charmant. Nous y passerons deux heures. Puis nous irons manger des gâteaux chez le pâtissier italien, vous savez, Marjorie.

— Fi ! dit sa petite belle-sœur. Pour une esthète, vous m’étonnez, Lily. Le pâtissier italien ne met pas d’essence de tournesols dans ses gâteaux.

Mais elle songea au tableau vendu et se dit que l’essence de tournesols avait du bon, après tout.

Le déjeuner fut servi le lendemain une demi-heure plus tôt qu’à l’ordinaire. Lily fut ponctuelle, ce qui ne lui arrivait guère, et tôt après les deux belles-sœurs partirent gaiement. Le temps était doux et humide, le ciel voilé.

— Prendrons-nous un fiacre, Marjorie ? s’écria Lily en considérant d’un air piteux le trottoir gluant.

— Non, non ! Si vous voulez un lunch de gâteaux, résignez-vous à l’omnibus. Charles n’est pas encore millionnaire, ma chérie.

Lily soupira. Marjorie n’avait pas tort : sa belle-sœur était née pour être duchesse. Cependant, avec cette douceur placide qui était le fond de son caractère, elle prenait en patience l’économie et la paille de l’omnibus.

Quand elles arrivèrent à Burlington-House, il commençait à pleuvoir.

— Nous ne sommes pas les premières, dit Lily en entrant dans le vestibule.

Un parapluie solitaire était déposé dans la loge du surveillant. Les deux jeunes femmes montèrent l’escalier, traversèrent plusieurs salles sans s’y arrêter ; mais, en arrivant au seuil de la dernière, Marjorie se retourna tout à coup avec un geste de surprise et fit signe à Lily de se taire.

Un jeune homme était debout devant le tableau de Charles Dallas et semblait absorbé dans sa contemplation. Rapide et silencieuse comme une souris, Marjorie se glissa le long du divan qui occupe le milieu de la salle, puis se pencha un peu pour voir le visage de ce matinal visiteur qu’elle avait bien reconnu.

— Bonjour, monsieur Stanley ! dit-elle gaiement.

Il se retourna sans montrer trop de surprise. Il s’était si bien enfoncé dans son tête-à-tête avec la Marjorie du tableau, qu’il lui semblait presque naturel d’entendre sa voix tout à coup.

— Vous êtes matinal, monsieur notre voisin, dit Lily en s’approchant.

— Permettez-moi de vous renvoyer le compliment, madame.

— Avez-vous déjà visité les autres salles ?

— Non, je commence toujours par celle-ci.

— Toujours ! Vous y venez donc souvent ?

— Assez souvent, répondit-il en mordant sa moustache.

— Et pourquoi commencez-vous par cette salle ? reprit Lily impitoyablement.

— Sans doute parce qu’elle m’intéresse plus que les autres.

— Ah ! fort bien. Maintenant, monsieur, poursuivit-elle avec un malicieux sourire en fixant sur lui deux grands yeux bleus qui y voyaient très clair, connaissez-vous l’agence Lindsey ?

Il s’efforça de réprimer un sourire.

— Mais oui, je connais cette agence, comme tout le monde, répondit-il.

— Comme tout le monde ? Mais je ne la connaissais pas, moi, quand hier au soir, mon mari a reçu une lettre de ces quartiers-là. Cela vous étonne ?

— Moi ? pourquoi donc ? demanda-t-il du ton le plus calme.

Sa figure n’exprimait qu’une indifférence polie.

« Pauvre Lily ! comme elle se fourvoie ! pensait Marjorie. Se peut-il qu’elle méconnaisse à ce point la main généreuse qui nous a secourus ? »

— Vous aimez donc ce tableau, monsieur ? poursuivit Lily. Savez-vous que l’agence en offre quatre cents livres à mon mari ?

— Quatre cents !… mais c’est cinq !…

Il s’arrêta subitement et se mordit la lèvre. La petite ruse de Mme Lily avait eu un plein succès. Le jeune homme détourna la tête pour cacher sa mortification jointe à une certaine envie de rire. Mme Dallas se renversa contre le dossier du sofa en battant des mains.

— Ce que femme veut ! s’écria-t-elle. Allons, monsieur notre voisin, monsieur notre propriétaire, devrais-je dire, vous ne boudez pas, j’espère ? Asseyez-vous ici, entre Marjorie et moi, et faites-nous votre confession complète.

Mais il ne voulait ni se confesser ni s’adoucir. Un pli de vrai mécontentement se creusait entre ses sourcils. Quant à Marjorie, elle doutait encore. Sa certitude de tout à l’heure ne pouvait faire aussi brusquement volte-face. Pendant un instant, le trio resta silencieux.

John Stanley, sentant une sorte d’irritation le gagner, s’inclina devant les deux dames et allait quitter la salle quand Lily se leva.

— Pardonnez-moi si j’ai été indiscrète, dit-elle d’un ton repentant. Mais, voyez-vous, c’est une intuition qui m’est venue quand nous vous avons découvert là, devant le tableau. Pouvais-je m’empêcher de deviner, dites ?

— C’est donc vrai ? fit lentement Marjorie comme si elle sortait d’un rêve. C’est vous qui êtes l’acheteur anonyme, monsieur ?

— En êtes-vous fâchée, mademoiselle ? demanda-t-il de sa voix grave.

Elle ne répondit pas.

— Anonyme, vraiment ! répéta-t-il d’un ton un peu ironique. Comme si nos pauvres secrets pouvaient lutter contre votre pénétration, mesdames ! Voilà le mien percé à jour en moins de vingt-quatre heures.

— C’est bien fait ! dit Marjorie. Je déteste ces mystères. Ils causent toute sorte d’erreurs et de… déceptions !

Le mot était dit, Marjorie sentit aussitôt combien il était dur et injuste ; mais elle ne pouvait le rappeler.

— Je regrette, dit John Stanley presque à voix basse, que cette découverte soit pour vous une déception.

— Cher monsieur, s’écria Lily au grand soulagement de sa petite belle-sœur, laissez-moi vous dire que vous êtes parfaitement déraisonnable. Pourquoi vouliez-vous donc nous priver, Charles et moi, du plaisir de vous remercier ? Vous avez délivré mon mari d’une lourde inquiétude, et il vous dira comme moi que nous sommes vos obligés.

Elle lui tendait la main avec un élan si gracieux et si cordial, que le nuage qui couvrait le front du jeune homme se dissipa.

— Maintenant, poursuivit Lily, permettez-moi d’être curieuse jusqu’au bout. Expliquez les motifs de votre conduite, homme dissimulé ! Pourquoi désiriez-vous rester anonyme ? Prenez cette chaise, ce sera le banc des accusés. Voyons, j’écoute.

— En fait d’art, je suis un profane, dit-il ; ce qui m’a inspiré un goût très vif pour le tableau de M. Dallas, c’est moins la peinture que le… que le sujet, puisque vous voulez ma confession. Quand j’appris que le premier acquéreur se retirait, mon désir fut aussitôt de prendre sa place. Mais, ce jour-là même, dans une conversation que j’eus avec M. Dallas – c’était le soir, sur le balcon, – je crus comprendre qu’il lui serait pénible de céder son tableau à tout autre qu’à un vrai connaisseur. « Quand on a soigné et caressé son œuvre pendant des mois, me dit-il, c’est une enfant chérie : on ne la livre pas volontiers au premier venu. »

Marjorie leva vivement la tête.

— C’est bien cela, dit-elle ; je l’ai entendu.

Puis, songeant à l’interprétation qu’elle avait donnée à cette phrase saisie au vol, elle rougit prodigieusement.

— Vous êtes trop modeste, dit Lily en souriant. Mais vraiment, monsieur, il m’est difficile de croire que ce soit là le seul motif de votre réserve.

— Je n’ai pas dit que ce fût le seul.

— Voyons donc le numéro deux, la vraie raison, celle que les femmes et les hommes aussi, paraît-il, gardent pour le post-scriptum.

— Ma seconde raison, la voici, répondit-il en regardant Marjorie : c’est que votre bienveillance m’est trop précieuse pour que je veuille paraître l’acheter.

Il y eut un moment de silence. Lily était étonnée. Quant à Marjorie, elle admirait tant de délicatesse.

— Vous avez raison, dit-elle ; il y a des choses qu’on ne vend pas, même pour cinq cents livres : on les donne !

Elle le regarda bien en face, de ses yeux brillants. Il lui prit la main avec un mélange de respect et de tendresse. Il allait répondre, quand un gros monsieur parut sur le seuil, armé de son livret. Deux ou trois autres visiteurs entrèrent après lui.

— Allons, Marjorie, dit Mme Dallas en se levant d’un air digne, il est temps que nous passions à une autre salle.

Elle fit un signe d’adieu au jeune homme, puis tout à coup :

— Venez dîner avec nous ce soir, dit-elle. Nous causerons plus à l’aise.

Et elle emmena Marjorie en toute hâte.

— La tâche de vous chaperonner n’est pas une sinécure, s’écria-t-elle en se laissant tomber sur un divan dans la galerie la plus éloignée. Sans moi, M. John se déclarait séance tenante.

— Je n’y aurais vu aucun inconvénient, dit Marjorie avec candeur.

— Mais, mon enfant, vous n’y pensez pas ! Et ce pauvre Edgar !

Marjorie se mit à rire et rougit en même temps, se rappelant certain soir où la question avait été au contraire : « Et ce pauvre John Stanley ? »

— Souvent femme varie, dit-elle. Votre frère écrira un sonnet là-dessus, Lily. Je ne suis pas faite pour lui.

— Vous voulez dire qu’il n’est pas fait pour vous ? interrompit la belle Lily avec une certaine hauteur.

— Comme vous voudrez. Nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre, voilà !

— C’est bien la conclusion à laquelle je suis arrivée, fit Lily d’un ton rêveur. La vénération n’est pas votre affaire, j’entends la vénération de parti pris et malgré tout. Vous avez trop d’esprit critique, Marjorie. Mon frère veut que l’on croie en lui imperturbablement.

— Et j’ai cru en lui, s’écria Marjorie, pendant… combien ?… pendant trois semaines au moins. Les derniers jours, je me bouchais exprès les yeux et les oreilles. Lily, je ne voudrais pas offenser vos préjugés de sœur ; mais Edgar n’est-il pas égoïste, voyons ?

— Tous les hommes le sont, répondit cette matrone revenue des illusions de la vie. D’ailleurs, ma chère, c’est comme je vous le disais : vous n’avez pas de vénération. On peut donner à toute chose un beau et un vilain nom. Il y a huit jours, l’égoïsme d’Edgar s’appelait autrement.

— On fait de ces erreurs-là, dit Marjorie en baissant, les yeux pour cacher des larmes prêtes à jaillir ; et puis il ne vous reste dans la main qu’une poignée de feuilles sèches.

Mme Dallas sourit avec condescendance.

— Que ferons-nous de John Stanley ce soir ? dit-elle.

— Pourquoi l’avez-vous invité ? s’écria Marjorie d’un ton impétueux. Pour peu qu’il ait de dignité masculine, croyez-vous donc qu’il consentira à être ainsi ballotté, mis de côté par une petite fille, et puis repris faute de mieux ?

— Il comprendra, dit Lily avec, la gravité d’une sybille. D’ailleurs, mon enfant, quand vous aurez vingt-cinq ans comme moi, vous saurez qu’aucun homme ne s’imagine jamais être pris faute de mieux.

Mais Marjorie n’écoutait pas la blonde moraliste. « Je l’ai rebuté, blessé à plaisir. C’est bien fini, pensait-elle avec un grand serrement de cœur. Je souhaite seulement qu’il reste l’ami de Charles, et peut-être un peu le mien plus tard. Il parlait tout à l’heure de bienveillance. Quel mot froid ! »

La pauvre petite passa le reste du jour dans une contrition bien sincère. Elle souffrit beaucoup en quelques heures. C’était sa première épreuve. Le soir cependant, elle fit sa toilette aussi soigneusement qu’à l’ordinaire avant de descendre pour le dîner ; seulement elle choisit de toutes ses robes la moins esthétique, mit dans ses cheveux une rose-thé et se chaussa de mignons souliers à talons Louis XV, au lieu de ses brodequins lacés.

Quand elle descendit au salon et qu’elle y trouva John Stanley grave et calme comme à l’ordinaire, un accès de regret et d’âpre tristesse s’empara d’elle et déjoua en un instant tous les efforts de sa vaillance. Mais elle n’eût voulu pour rien au monde avouer ce qui se passait en elle. Elle tendit à John Stanley une petite main froide qui resta dans la sienne juste le temps convenable et se retira sans précipitation.

Charles Dallas avait été bien étonné en apprenant de sa femme le nom du mystérieux amateur. Sa propre délicatesse sut apprécier celle que John Stanley avait mise à faire cette acquisition ; mais en même temps la dignité du peintre le préserva d’une gratitude exagérée. Certes, son voisin lui avait rendu service au moment opportun ; mais, quand le service consiste à acheter un beau tableau, il porte en soi sa récompense.

C’était bien ainsi que l’entendait John Stanley. Des remerciements lui eussent été fort désagréables, et l’idée de s’ériger en Mécène protecteur des arts lui eût semblé très ridicule. Dans cette affaire, il préférait de beaucoup rester l’obligé.

— J’ai donc posé la pierre de l’angle de ma future collection, dit-il en riant. J’aurai besoin de vos conseils par la suite, mon cher voisin. L’appétit vient en mangeant. Je crois que je rêverai bientôt au numéro 2 de ma galerie.

— Vraiment ? Dans ce cas, évitez Bond Street.

Il y a là, chez un dénicheur de vieilles toiles, un Reynolds authentique qui vous séduirait infailliblement et ferait des ravages dans votre bourse. Il est la cause de tout ce désordre, le coquin, ajouta-t-il en voyant les yeux de Lily se fixer sur un guéridon encombré de vieux journaux en liasses poudreuses.

— Comment cela ?

— Cette toile, le portrait d’un jeune garçon jouant avec un épagneul, avait été mentionnée, il y a deux ans, s’il m’en souvient bien, à propos de la vente d’une collection d’objets d’art, à Nice ou à Cannes. C’était un Yankee, naturellement, qui avait jeté le grappin dessus. Comment se fait-il donc qu’elle ait repassé si tôt l’Atlantique ? On décrivait le tableau ; mais j’ai oublié les détails : il faut que je retrouve l’article.

— Comprenez-vous, s’écria Lily, que mon mari ait pris la peine d’apporter ici de son club ce tas de vieux journaux français pour les déplier l’un après l’autre, à la chasse d’un paragraphe qu’il ne découvrira pas !

— Mais, ma chère enfant, dit Charles, la question est intéressante.

— Après le dîner, chacun se mettra à la besogne, voulez-vous ? s’écria Marjorie. Nous savons tous assez le français pour dépouiller des journaux.

« Cela remplacera la conversation avec avantage, » pensait-elle.

Après le dîner donc, ils s’installèrent autour d’une table ronde sur laquelle on amoncela les liasses jaunies.

— Comme on sait, dit Charles, deux têtes valent mieux qu’une : associons-nous, Lily. Je vous passerai les feuilles que j’aurai parcourues et vous les vérifierez après moi, si vous voulez bien.

— Suivrons-nous le même système ? demanda John Stanley en regardant Marjorie.

— Comme vous voudrez, dit-elle.

Ce travail à deux, si futile qu’il parût, semblait au jeune homme plein de douceur et d’heureux présages. Être assis à côté de Marjorie, entendre de tout près le bruissement de sa robe et le frôlement de son petit pied sur le tapis, voir ses longs cils bruns s’abaisser subitement comme un coup d’aile, épier cette jolie bouche mobile qui changeait d’expression à chaque minute, c’en était assez, pensait-il, pour remplir non pas une soirée, mais bien des saisons.

Dans ces circonstances, un peu de distraction était excusable. John Stanley venait de relire pour la troisième fois la même colonne, quand un nom anglais familier lui sauta tout à coup aux yeux et réveilla son attention. Il parcourut un paragraphe, sembla quelques instants indécis, puis replia soigneusement le journal et allait le mettre de côté quand Marjorie tendit la main.

— Donnez-le-moi, dit-elle. Je suis votre contrôleur, vous savez.

— Oh ! c’est inutile. L’article que nous cherchons n’y est pas.

— Permettez pourtant que j’y regarde, puisque c’est notre convention.

Un second refus eût nécessité des explications. Le jeune homme tendit le journal à Marjorie, puis observa discrètement sa voisine, qui se mit à parcourir la troisième page d’un air indifférent.

— Qu’est-ce donc que ceci ? dit-elle tout à coup.

Ses yeux venaient de tomber sur un entrefilet conçu en ces termes :

 

« Succession Brown. – Le tribunal, comme on pouvait s’y attendre, s’est prononcé contre l’hôpital. Inclinons-nous. Dura lex, sed lex. M. Ed… Br… repassera donc la Manche, emportant ses deux cent mille francs… et les bénédictions des pauvres !

 

Marjorie leva vivement la tête et regarda Lily mais au moment de lancer une question impétueuse, elle s’arrêta.

— Passez-moi un autre numéro, je vous prie, dit-elle.

Pendant dix minutes encore ils poursuivirent silencieusement leurs recherches.

— Je le tiens ! dit enfin Charles d’un ton triomphant. Mille remerciements pour votre obligeance.

— Un peu de musique ! fit languissamment la belle Lily. Oh ! la politique, quelle abomination ! « Le centre droit, le centre gauche ! » Je ne savais pas, moi, que le centre pouvait être à la fois à droite et à gauche. Marjorie, sonnez pour qu’on emporte ce fatras et donnez-nous vite un peu de musique.

La jeune fille s’assit au piano ; John Stanley s’approcha pour tourner les pages de son cahier.

— Je ne comprends pas ! murmura-t-elle en faisant résonner quelques accords. Pourquoi ne vouliez-vous pas me laisser voir ce journal ? Qu’est-ce que la succession Brown ? Le savez-vous ?

— Oui, répondit-il à regret.

Il voyait venir une explication qui lui répugnait.

— Dites ! parlez donc ! insista-t-elle.

Et elle continua à faire courir ses doigts sur les touches, de peur que le léger bruit de leur entretien ne parvînt à l’autre bout du salon.

Charles s’était plongé aussitôt dans la lecture de son article ; Lily venait de sortir pour chercher dans sa chambre quelque écheveau égaré.

— J’ai appris l’autre jour, par hasard, dit John Stanley, que M. Brown a eu un procès en France il y a deux ans. Son oncle, dont il était l’héritier universel, avait peut-être eu l’intention de léguer à l’hôpital de la ville une somme assez considérable ; mais, cette clause du testament étant trouvée nulle pour quelque vice de forme, M. Brown eut le droit et les tribunaux de son côté. Il n’y avait rien d’illégal dans son fait, je vous assure. Beaucoup auraient agi de même, ajouta-t-il avec une certaine chaleur, tant l’idée d’attaquer son rival par derrière lui était antipathique.

— Peut-être. Les gens désintéressés sont rares, dit Marjorie tristement. Quand avez-vous appris cela ?

— Il y a douze jours, répondit-il avec sa précision ordinaire.

— Et vous ne m’en auriez rien dit ?

— Pour être tout à fait sincère, je dois confesser qu’à la première minute une tentation m’était venue. Mais votre perspicacité a su se tirer d’affaire sans mon secours.

Marjorie sourit avec un peu d’amertume.

— Ma perspicacité, vraiment !

— Chacun se trompe ! dit vivement John Stanley. C’est parce que vous avez le cœur généreux que vous êtes déçue. Mais rappelez-vous que M. Brown s’est tenu dans les limites d’une parfaite légalité. Personne ne peut lui faire un crime d’avoir usé de son droit. Je vous sermonne, pardonnez-moi, miss Dallas.

— Vous pouvez me sermonner aussi longtemps qu’il vous plaira, répondit-elle à demi-voix.

Depuis un moment ses doigts oubliaient de faire résonner les touches. Sa petite tête brune s’inclinait de côté. John Stanley ne pouvait voir que deux lourdes tresses nouées très bas sur un joli cou blanc.

Une envie irrésistible le saisissait de se pencher et de poser ses lèvres sur la rose pâle qui se balançait dans les cheveux de la jeune fille. « Allons ! pensa-t-il, il faut que je me retire avant d’avoir commis quelque folie. »

— Bonsoir, miss Dallas, dit-il quand il eut pris congé de Lily.

« Miss Dallas ! » ces deux mots lui semblaient les plus absurdes de la langue. Ils étaient comme du sable dans sa bouche. « Ma charmante, mon cher trésor ! » c’est ainsi qu’il appelait la Marjorie du tableau, dans la petite salle de l’Académie.

Assez tard dans la soirée, on annonça M. Edgar Brown. Tout habillé de velours noir, avec un col et des manchettes de vieille guipure que lady Blackberry eût convoités, il avait l’air d’aller à ses propres funérailles ; une expression sphinxiquement douloureuse, pour employer l’un de ses adverbes favoris, voilait sa physionomie.

La petite scène du Parc, dans laquelle Marjorie n’avait pas craint de montrer ouvertement son déplaisir, pouvait, craignait-il, lui avoir fait perdre quelque peu de son prestige. Il fallait le regagner et forcer la jeune rebelle à s’écrier : « Haut et puissant seigneur, j’ai oublié que les règles de simple convenance auxquelles se soumettent les mortels n’ont pas été faites pour vous. »

Mais les yeux du prince Tournesol ne tardèrent pas à rencontrer d’autres signes de rébellion. Au lieu de la fleur mystique, Marjorie portait une rose ; et quand il s’approcha pour la saluer, elle lui tendit la main d’un air presque négligent ! ! Il lui fallut quelques minutes pour s’en remettre. La musique interrompue reprit son train, par cascades d’arpèges impitoyablement majeurs.

— Avez-vous dîné, mon cher Edgar ? demande Lily.

— Dîné ?… je ne sais… oui, je crois que j’ai dîné.

Charles sourit dans son coin.

— Il faut vous conserver à l’humanité, jeune homme, dit-il. N’avez-vous jamais lu dans nos vieilles chroniques l’histoire d’un ermite qui prétendait montrer à son siècle qu’on peut vivre en ne mangeant chaque jour que la moitié d’un pain d’avoine ? Par malheur, il devint si léger qu’un de ses propres soupirs l’emporta jusque dans la lune. Il y est encore avec son système.

— C’est là, dit Edgar d’un air sombre, que tous les utopistes devraient se réfugier. J’ai bonne envie d’entreprendre le voyage.

Au bout d’un instant, il se dirigea vers le piano.

— À quand notre première leçon de luth ? demanda-t-il.

— Je serais une mauvaise élève, répondit Marjorie ; je n’ai pas le feu sacré.

— Vous l’aviez pourtant, fit-il à demi-voix.

— Oui, mais il s’est éteint hier au Parc, dit-elle en levant la tête pour le regarder en face.

Elle sentait ses joues s’empourprer, et sous l’éclair de ses yeux bruns, le bel Edgar resta décontenancé. Il eut le bon goût de ne pas s’embarquer dans des explications ; mais s’il fallait traduire en prose impitoyable son sentiment intime, ce serait faire un nouvel accroc à son noble pourpoint de troubadour. « Ce dénouement ne vient point trop mal à propos, pensa-t-il. Je vais m’élancer dans de nouvelles sphères, où cette petite bourgeoise m’encombrerait fort. Je suis comme un ballon captif, gonflé d’espérance, impatient de s’élever. Marjorie coupe elle-même les cordes, tout est pour le mieux. »

Il se demanda ensuite si cette image du ballon, revêtue d’une forme poétique, n’était point de nature à faire sensation. Puis il se tourna vers Marjorie, fixa un long regard sur la rose qu’elle portait :

« Fragilité, dit-il d’un ton caverneux, fragilité, ton nom est femme ! »

Il ne condescendait pas souvent à citer Shakespeare, préférant se citer lui-même.

Un quart d’heure plus tard, avant même d’avoir regagné sa maison, il était sincèrement persuadé que miss Dallas lui avait brisé le cœur. Un caprice de femme, un coup d’éventail, et c’en avait été fait de cet objet fragile. Dès ce jour, Edgar Brown eut en réserve une douleur mystérieuse à laquelle il fit allusion dans nombre de sonnets. Le lendemain de la rupture, il en composa deux, que nos aimables lectrices, versées dans la littérature anglaise contemporaine, ont lus assurément : Amor dolorosus et Graine de tournesols.

 

Amor dolorosus ! Amor dolorosus !

Mon cœur ! mon cœur ! vois-tu ? le sang s’épanche et coule !

Tout le sang de mon cœur sous les pieds de la foule !

Amor dolorosus ! Amor dolorosus !

 

Nous ne sommes pas autorisés à citer davantage, mais une édition complète des sonnets paraîtra incessamment.

Du reste, avec ses conférences, sa maison à faire bâtir dans le style too-too, ses adverbes à naturaliser dans la langue, son éléphant qui n’avait pas encore quitté le royaume de Siam, et montrait, paraît-il, un caractère fort indiscipliné, Edgar Brown avait de quoi remplir sa vie. Laissons-le donc poursuivre sa romantique carrière, en lui souhaitant les prospérités les plus consommément intenses.

— Enfant, dit Lily en attirant sa jeune belle-sœur auprès d’elle, qu’avez-vous fait de mon pauvre Edgar ? Vos affections, vos enthousiasmes ne sont donc que des étoiles filantes ? Il y a quinze jours, vous étiez tout esthétique ; ce soir vous avez renié vos couleurs.

Marjorie jouait distraitement avec un petit cachet suspendu à sa châtelaine.

— Regardez, poursuivit Lily, l’emblème que vous avez choisi vous-même. Vous y lirez un reproche.

Sur la petite plaque d’onyx était gravé un tournesol épanoui avec cette devise : Fidèlement.

— Eh bien, dit Marjorie, que voulez-vous donc que fasse un pauvre tournesol qui s’est trompé et a pris un feu follet pour le soleil ? D’ailleurs, poursuivit-elle en souriant, je ne suis pas infidèle à mes armes, car la vraie vocation d’un tournesol est de tourner.

Lily secoua la tête ; mais, au fond, elle était assez satisfaite de ce dénouement. Elle savait bien que la blessure d’Edgar n’était pas mortelle, et elle rêvait pour lui quelque mariage plus brillant.

Ce soir-là, comme à l’ordinaire, John Stanley fit le tour du square en fumant une cigarette avant de rentrer chez lui. Une fièvre d’impatience le forçait à marcher, marcher. Il eût volontiers couru à l’autre bout de Londres s’il eût été sûr de trouver l’aurore à Kensington en y revenant ; car, au matin, il demanderait une entrevue à Charles Dallas : il y était décidé.

Marjorie, elle aussi, trouva la nuit longue et l’aube tardive. Dans ces heures lentes où tout dort autour de vous, les regrets et les craintes s’éveillent avec mille souvenirs fâcheux qu’on avait cherché à bannir. Les espérances s’enfuient ; elles ne reviennent qu’au matin, avec le premier rayon.

Aussitôt levée, Marjorie se sentit pressée de mettre la main à quelque grand acte de réforme qui inaugurât le nouveau régime. Regardant à travers la glace de la croisée dans le jardin tout plein de gai soleil, elle fit un bond sur la fine pointe de ses pieds légers et descendit en toute hâte, passant, avant d’entrer au jardin, par une petite véranda où l’on serrait les outils et les pots à fleurs. S’emparant d’une pioche en miniature, un vrai joujou, elle se dirigea vers la serre.

Là, dans un endroit abrité par une muraille capitonnée de lierre, se trouvait la plate-bande assignée à Marjorie pour ses expériences d’horticulture.

Ce printemps-là, les tournesols l’avaient accaparée. Rangés en une longue file, ils élevaient leurs tiges déjà hautes et solennelles et promettaient pour l’automne un embrasement de corolles flamboyantes.

— Bonjour ! dit Marjorie en leur adressant une révérence railleuse. Vous savez, je ne crois plus au prince Tournesol ; c’est fini.

Elle s’appuya sur le manche de sa pioche pour les considérer à l’aise.

— C’est cruel, ce que je vais faire. Vous ne demandez qu’à boire ce bon soleil et à porter des feuilles vertes et des fleurs jaunes, n’est-ce pas ? Mais, voyez-vous, vous êtes des emblèmes. Il faut en subir les conséquences.

Elle leva sa pioche et, d’un coup résolu, attaqua les racines de l’emblème n° 1.

— Que faites-vous donc, miss Dallas ?

Elle tressaillit et leva la tête. John Stanley était debout de l’autre côté de la barrière, en costume du matin, les cheveux soulevés par un souffle de vent. Lui aussi était armé d’une pioche. Sa haute stature, ses larges épaules, ses bras vigoureux de joueur de cricket se dessinaient bien sous le molleton souple de sa vareuse. Un sourire éclairait ses yeux gris et sa figure légèrement bronzée, tandis que Marjorie sautait hors de la plate-bande et frottait sur le gravier de l’allée ses petits souliers chargés de terre noire.

— Que faisiez-vous donc ? répéta-l-il.

— J’arrachais mes tournesols.

— Moi, j’en plantais !

Il dit cela d’un ton un peu désappointé. Marjorie le regarda et partit d’un franc éclat de rire.

— Une conversion in extremis ! dit-elle. Vous tenez donc bien à passer dans le camp où je ne suis plus ?

— Non, répondit-il en l’enveloppant d’un regard plus épris que jamais ; mais voulez-vous que je vous dise ? Il m’est venu à l’esprit que dans nos petites discussions à ce sujet je m’étais toujours montré raide et intransigeant bien plus que l’occasion ne l’exigeait. C’était pure manie de contradiction, j’en ai peur, car, en fait d’art, je n’ai pas de théories. Et voilà mon amende honorable, ajouta-t-il en se tournant vers le fond de l’allée où un ouvrier jardinier paraissait en cet instant, poussant devant lui une brouette pleine de tournesols.

— Ce n’est pas la peine d’en avoir de neufs, dit Marjorie. Je vous cède les miens.

— Ne les arrachez pas ! interrompit-il vivement. Je les aime mieux où ils sont.

— John Stanley vous fait grâce ! dit-elle en s’adressant à la plate-bande.

— Marjorie, votre frère sera-t-il chez lui ce matin ?

La voix du jeune homme était singulièrement émue. Marjorie rougit, puis pâlit, et ses lèvres tremblèrent. Pour cacher son trouble, elle brisa vivement une petite branche d’épine rose qu’elle appuya sur sa bouche un instant.

— Oui, dit-elle ; Charles sera chez lui toute la matinée, je crois.

— J’ai à lui parler, Marjorie.

Il hésita, n’osant aller plus loin ; puis tout à coup il reprit :

— Pour entrer chez votre frère, il me faudrait un sésame.

Elle leva les yeux avec surprise.

— Donnez-moi cette fleur, voulez-vous, Marjorie ?

Lentement, elle lui tendit la branche fleurie, moins rose que son visage.

— Et quand j’aurai vu M. Dallas…

— Alors, interrompit-elle avec un sourire moitié timide et moitié malicieux, vous reviendrez ici, et nous discuterons ensemble le sort de mes… de nos tournesols.

ELECTRIC-ELECTRAC

Aimez-vous la musique ? On en a mis partout.

I.

Le gaz était déjà allumé dans Oxford Street, bien qu’il ne fût que quatre heures de l’après-midi. Un brouillard âpre et jaune prenait les passants à la gorge, la boue gluante du trottoir les faisait trébucher. Ils glissaient comme des ombres dans la clarté brumeuse des devantures ; un grand policeman surveillait la chaussée, et de temps en temps arrêtait les voitures d’un geste, tandis qu’il escortait à travers la rue un convoi de bonnes effarées. Si la mythologie était encore de mode, on eût pu le comparer à Caron, le morose et silencieux batelier, transportant sur l’autre rive du Styx une cargaison d’âmes plaintives. La lumière jaune du gaz et le roulement des voitures étaient emmitouflés dans ce fog de novembre ; tous les bruits étaient vagues, tous les contours indécis, la seule impression distincte était celle d’un froid humide et pénétrant.

Par un temps semblable, et à quatre heures, toute Anglaise sent doublement le besoin d’une tasse de thé. Celles qui passaient devant le Bazar cosmopolite s’arrêtaient un instant sous la grande porte cintrée que gardait un portier en livrée bleue à boutons d’or. Quelques-unes secouaient la tête avec regret et reprenaient leur course dans le brouillard, en serrant plus étroitement leurs fourrures autour d’elles ; d’autres pénétraient dans le couloir en pente, dont les murs étaient revêtus de faïence à dessins héraldiques ; un tapis en sparterie rouge et blanche se déroulait jusqu’à la porte intérieure, qui laissait apercevoir à travers ses grandes glaces les petites tables à thé, disposées près de l’entrée pour mieux tenter les indécises.

Le Bazar cosmopolite était installé dans un immense sous-sol, dont le plafond à caissons peints dans le style mauresque était supporté par des colonnes en fonte à chapiteaux corinthiens. Les ogives des portes étaient gothiques ; le buffet était surmonté d’un dais chinois à clochettes ; on ne pouvait nier que le goût le plus cosmopolite n’eût présidé en effet à la décoration du lieu. Fort heureusement, la fumée de Londres avait déjà éteint la plupart des dorures, et la douce lumière opaline des lampes électriques jetait une certaine harmonie sur toutes ces choses disparates. Des jouets, des faïences, des laques, toutes sortes de chinoiseries et de bibelots peu coûteux, des objets en maroquin et en vannerie, des éventails, des parures de grenats ou de pierres du Rhin s’entassaient avec plus de profusion que d’élégance sur des étagères pyramidales, autour desquelles circulaient les acheteurs. Tout était voyant et d’un goût assez vulgaire dans ces étalages, mais le Bazar faisait de bonnes affaires tout en se contentant d’un bénéfice assez modique, et satisfaisait parfaitement sa clientèle de petites bourgeoises et de pensionnaires en vacances.

Des deux côtés du hall central s’élevaient des arcades qui supportaient une galerie ; on vendait là des fleurs aux jeunes filles, du sucre d’orge et des macarons aux bambins. L’extrémité de la galerie était en partie occupée par un grand piano à queue sur lequel un jeune homme frappait une valse furibonde. Les accords s’envolaient du clavier, comme épouvantés eux-mêmes du bruit qu’ils faisaient ; les gammes, ruisselant en cascades, finissaient par un grand saut désespéré pour rattraper le rythme impitoyable qui allait toujours son train : un, deux, trois ! un, deux, trois ! sans les attendre.

Si la musique était banale, l’exécution ne l’était pas. Saccadée, bizarre, elle avait une verve entraînante, une furia presque enragée qui faisait songer à une charge à la baïonnette. Cependant le pianiste semblait parfaitement calme. Sa figure très britannique, pâle et allongée, annonçait vingt-trois ans environ. Ses cheveux étaient d’un brun roux, ainsi que sa moustache ; ses yeux noirs avaient un regard très vif ; ses mains étaient soignées, et toute sa personne portait ce cachet indéfinissable qui distingue un gentleman du commun des mortels. Sa bouche avait une inflexion légèrement hautaine ou impatiente, mais le reste de la physionomie n’exprimait rien qu’un flegme impénétrable. Il regardait le cahier ouvert devant lui, sans en tourner les pages toutefois, et la jolie fille blonde assise à dix pas de lui, au milieu de ses potiches et de ses écrans japonais, n’avait pas rencontré les yeux du jeune homme une seule fois de toute une longue heure, bien qu’elle les eût cherchés avec beaucoup de persévérance.

L’air grave et réservé du pianiste contrastait avec la véhémence de son jeu. Sous ses doigts, la valse tourbillonnait, toujours plus rapide, et les accords semblaient martelés avec colère. La technique du jeune homme était loin d’être irréprochable ; les traits rapides, les gammes et les arpèges avaient parfois quelque chose de décousu, des incohérences qui choquaient l’oreille comme un défaut de prononciation. En y regardant de près, on remarquait que la main droite avait un doigté bizarre, et que l’index, à cause d’une raideur de la seconde articulation, était hors de service. Les autres doigts, admirablement souples et nerveux, faisaient très bien leur devoir, mais les cadences n’en étaient pas moins un peu saccadées, et comme hachées en petits bouts trop courts. Ce défaut, du reste, était presque imperceptible pour tout autre que pour un connaisseur, et la jolie blonde aux écrans n’en écoutait pas moins la musique de toutes ses oreilles, en regardant le musicien de tous ses yeux.

Une dernière bourrasque d’arpèges échevelés, un accord sec pour finir ; le pianiste ferma son cahier d’un revers de main et croisa les bras. Il fronçait le sourcil maintenant. Tirant sa montre d’un air d’impatience, il se pencha au bord de la galerie. Le cliquetis des tasses et des cuillers montait jusqu’à lui, avec un murmure de voix continues. Ses yeux firent le tour du Bazar ; tout à coup il rougit et se rejeta brusquement en arrière ; il étendit la main vers son chapeau placé sur le piano, se leva, mais se ravisa aussitôt et se rassit.

C’était un de ses anciens camarades de collège qu’il venait d’apercevoir, et il ne se souciait nullement d’être reconnu par lui dans ce rôle humiliant de pianiste de bazar. Cependant sa fierté mieux conseillée le retint. « Après tout, je suis un gentleman, » se dit-il en relevant la tête. Il tira du clavier un grand accord éclatant comme un défi, et dont la hardiesse sonore le fit sourire lui-même. Comme ses yeux persistaient à suivre avec quelque appréhension les mouvements d’un petit groupe d’acheteurs qui s’approchaient de l’escalier, il tourna résolument la tête du côté de la muraille.

Là, dans une niche encadrée de moulures prétentieuses, se dressait une statue aux chastes draperies, représentant la Musique. Elle brandissait sa lyre d’un geste affecté, et, les yeux en extase, elle écoutait les mélodies qu’un chérubin perché sur un socle lui soufflait dans l’oreille. « Ah ! Madame, murmura le jeune homme, je vous ai fait bien des sacrifices, et il faut avouer que vous m’en récompensez fort mal ! »

Claude Forest avait en effet donné à la musique tout ce qu’il avait : sa jeunesse, son enthousiasme et sa petite fortune. Jusqu’ici elle avait tout gardé sans rien lui rendre. Elevé à l’école des Blue-Coats, il y avait reçu une excellente instruction classique, avec ces traditions d’honneur et de dignité personnelle qui font le gentleman. Plusieurs carrières s’ouvraient devant lui, mais il n’aimait que la musique. Tout enfant encore, il avait été distingué par le maître-chantre et l’organiste de l’école, qui s’étaient efforcés l’un et l’autre de développer son talent. Sa jolie voix claire et vibrante avait été soigneusement formée ; jusqu’à quatorze ans, il avait fait partie du chœur, puis il avait étudié l’orgue, le piano et un peu le violon.

Rubinstein et Hans de Bulow, qu’il entendit plusieurs fois, avaient enflammé son enthousiasme. Ses jeunes ambitions n’allaient à rien moins qu’à recueillir les mêmes couronnes ; malheureusement, un accident au jeu de paume lui brisa l’index de la main droite, qui ne retrouva jamais sa première souplesse.

Claude Forest fut pendant une année inconsolable de ce malheur qui fauchait en herbe ses espérances ; l’étude ardue du contre-point, que le maître-chantre lui fit commencer, parvint seule à le distraire de son chagrin. L’organiste lui donnait des leçons d’harmonie et soumettait à l’un de ses amis, compositeur de musique religieuse, les préludes pour orgue que Claude Forest écrivait avec cette fatuité de seize ans qui ne doute de rien. Il y trouvait quelque adoucissement à sa grande déception, mais il sentait pourtant que là n’était pas sa veine. Quand il jouait lui-même ses compositions juvéniles, dans les heures de loisir qu’il pouvait employer à sa guise, il se sentait gêné par l’ampleur même du rythme qu’il ne parvenait pas à remplir. Pour épancher une certaine fougue intérieure, il pressait le mouvement de cette musique solennelle, il y adaptait une mesure fiévreuse, inégale, brisée, dont il se repentait ensuite comme d’une profanation. En écoutant son maître, dont le jeu large et simple calmait toujours sa secrète inquiétude, il se croyait assuré que la musique d’église était sa vocation ; mais aussitôt que l’orgue se taisait, des mélodies folles et sautillantes chantaient dans sa tête comme des linottes. Dans sa classe, on l’appelait le Merle, parce qu’il sifflait constamment toutes sortes d’airs connus ou inédits.

Sa belle voix d’enfant s’était changée en un ténor encore mal assuré, dont il faisait, et avec raison, fort peu de cas. « Voix de salon, disait le maître-chantre, ça manque d’étoffe. » Obligé donc de renoncer à tous les genres de virtuosité, Claude Forest, au moment de quitter l’école des Blue-Coats, eut à subir l’assaut de vives perplexités.

Il avait dix-huit ans ; il était orphelin et libre de ses actions. Son père lui avait laissé pour tout héritage une somme de dix mille francs environ, stipulant qu’à sa sortie du collège, Claude emploierait ce petit patrimoine à se pourvoir d’une profession de son choix. Comme il était entré brillamment dans la section des hellénistes et qu’il s’y était distingué pendant trois ans, on lui promettait une bourse à Cambridge. D’un autre côté, son tuteur lui représentait que le commerce est la seule route qui conduise rapidement à la fortune. Le jeune homme, mis en demeure de choisir, considéra longuement les alternatives qui s’offraient à lui.

S’il tenait de sa mère, qui était Irlandaise, une vivacité d’imagination toute celtique et des goûts d’artiste, il avait hérité de son père une forte dose de bon sens anglais, ainsi qu’une remarquable ténacité. Tout bien posé, il tourna le dos aux professions réputées raisonnables, et fit avec réflexion un saut dans le noir. Il sentait qu’il ne réussirait que par la musique, qui le possédait entièrement. Toutes ses facultés inclinaient de ce côté-là. Son tuteur qui ne manquait pas de sens commun, finit par lui dire : « Puisque vous avez la chance de vous sentir une vocation, suivez-la, et que votre étoile vous dirige. »

Claude Forest partit donc pour le continent, où il passa quatre années, tantôt à Leipzig, tantôt à Paris, émiettant peu à peu son petit capital, mais recevant des leçons des meilleurs professeurs, et s’éprenant toujours plus de son art. La fatale imperfection de son doigté lui interdisait bien des ambitions ; ne pouvant songer à devenir un virtuose remarquable, il s’enfonça dans les arcanes de la théorie musicale, fouilla toutes les œuvres des maîtres pour y découvrir le secret de leur technique et se prépara à l’enseignement par ces fortes et patientes études. Il avait vingt-deux ans quand il revint à Londres, la bourse légère, le cœur plein d’espérance.

Pour commencer, il chercha des leçons et en trouva quelques-unes, grâce à son ami l’organiste qui le recommandait avec zèle parmi ses connaissances. Mais son nom trop anglais manquait de prestige, et il répugnait à Claude Forest de le travestir par une terminaison allemande ou italienne. S’il avait consenti à s’appeler Claudius Wald ou signor Foresti, en roulant l’r avec une sonorité méridionale, il aurait eu plus de succès. On le trouvait trop jeune : d’ailleurs, il n’enseignait que l’harmonie, et rares sont les élèves disposés à sonder les mystères de cette science. Des leçons de piano, on lui en aurait trouvé par douzaines ; mais il lui était désagréable d’étaler sa malencontreuse infirmité. Pendant six mois, il vécut sur son fonds de réserve. Deux de ses élèves quittèrent la ville ; une troisième se maria, et congédia son jeune professeur quand elle découvrit que les leçons d’harmonie ne contribuaient pas à faire régner l’accord parfait dans son ménage.

L’organiste des Blue-Coats encourageait Claude de son mieux. « Il y a trois choses dans la musique, lui disait-il : l’art, la science et le métier. Vous avez les deux premiers points, faites comme tant d’autres, piochez le métier. Je ne vous dirai point comment on s’y prend, je ne l’ai jamais su. Mais vous êtes jeune, et de votre siècle. Remuez-vous, imitez les habiles. » Du reste Claude ne se sentait nullement découragé. Le jour où il changea son dernier souverain, il siffla comme un merle du matin au soir ; la partie allait donc enfin s’engager sérieusement ! Il sentait en lui ces instincts de combativité qui font de tout Anglais un lutteur ; l’idée de prendre la vie par les cornes et de se mesurer avec elle une bonne fois n’était point pour lui déplaire.

Ce jour-là, il lut dans le Morning-Post que le propriétaire d’un bazar récemment ouvert cherchait un pianiste capable de jouer six heures par jour avec entrain et sans fatigue. Les émoluments offerts étaient raisonnables, sans rien de très brillant. Claude se présenta le jour même et fut accepté. Il prit aussitôt congé du seul élève qui lui restât, car ses fonctions actuelles, il le reconnaissait avec bonne humeur, appartenaient à cette catégorie indécise qui inspire aux gens solides une médiocre estime.

Il les remplissait depuis six mois environ, non sans une secrète impatience. Parfois sa corvée quotidienne l’écœurait ; il se reprochait alors d’être entré dans une impasse, de s’être volontairement déclassé. « C’est là sans doute ce que vous appelez piocher le métier, disait-il à son ami l’organiste mais je ne vois pas trop à quelle fin je pioche. Je me change en boîte à musique, voilà tout. — Vous vivez, parbleu ! c’est bien quelque chose ! répondait son ami. Attendez. À votre âge, rien ne presse. »

Mais l’attente est plus difficile que l’action à certaines natures. D’ailleurs, Claude Forest reconnut bientôt que sa position n’était pas sans inconvénients. Dans un pays comme l’Angleterre, où les nuances d’éducation sont aussi tranchées, où la démarcation des classes est aussi rigide qu’en Chine, il est très important de ne pas se fourvoyer. Le jeune homme se sentait mal à l’aise dans le milieu vulgaire où il était volontairement descendu. Il n’y était ni chair ni poisson. Sa fierté devenue subitement irritable endurait chaque jour mille mortifications de détail. Ses auditeurs de passage, affairés à leurs emplettes, l’honoraient parfois d’un regard curieux et échangeaient à haute voix leurs remarques à son sujet, comme s’il eût été un automate. Le propriétaire du bazar lui frappait jovialement sur l’épaule, et lui enjoignait de taper ferme, sans ménager le piano.

Claude Forest ne pouvait souffrir qu’on prît des libertés à son égard ; sa froide politesse tint bientôt à distance tout son entourage, quoiqu’il sentît lui-même que cette hautaine réserve formait, avec ses humbles fonctions de manœuvre musical un contraste assez ridicule.

Malgré ses efforts, il voyait chaque jour sa gaie philosophie céder davantage à cette susceptibilité chagrine qui naît d’une position fausse. Pendant les années qu’il avait passées sur le continent, il avait perdu beaucoup de ses préjugés insulaires ; il avait joui de l’aimable aisance des rapports sociaux en France, de leur bonhomie en Allemagne ; mais, de retour dans son pays, il retrouvait ce code intolérant et arbitraire que les Anglais appellent Respectability. Or, sa situation actuelle n’était pas respectable, au sens britannique du mot.

II.

Cependant, résolu à combattre cette sensibilité d’amour-propre, Claude Forest attendit d’un air impassible l’approche de Tom Capel, son ancien camarade, qui venait de paraître à l’entrée de la galerie. Il escortait deux jeunes demoiselles très élégantes, dont l’une devait être sa sœur, à en juger par la ressemblance des traits et de la tournure. Il avançait d’un air languissamment ennuyé, tandis que les deux compagnes s’attardaient à quelque étalage. Tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur Claude. Il hésita une minute, mais la première surprise passée, il vint droit au piano.

— Que diantre faites-vous ici ? dit-il en tendant la main à Claude. Il y a au moins dix ans que je ne vous ai vu.

— Mettons-en la moitié, répondit Claude.

— C’est possible ; il me semble que j’ai vécu un siècle depuis le jour où nous avons quitté l’uniforme bleu de l’École, vous et moi. Qu’avez-vous fait tout ce temps ? Voyagé ? Vous vous proposiez d’étudier la musique, si je ne me trompe. Ça vous a-t-il mené loin ?

— Pas encore très loin, dit Claude en riant. Voici ma première étape.

— Allons donc, Forest ! Vous ne voulez pas dire que vous faites partie de cet… établissement ?

— C’est pourtant vrai, mon cher. L’école des Blue-Coats mène à tout, vous voyez. Non que j’aie l’intention de planter ici ma tente d’une manière définitive ; mais pour le moment, je ne suis pas une connaissance à cultiver.

L’air surpris de Tom Capel se changeait peu à peu en un sourire plein d’affabilité.

— Mais comment donc ? au contraire ! fit-il en agitant la main. La vie a des hauts et des bas pour chacun ; je suis charmé de vous retrouver dans n’importe quelles circonstances. Tenez, je vais vous présenter à ma sœur, elle n’a pas de préjugés bourgeois, elle adore les artistes, tout ce qui sort des cadres, tout ce qui est tant soit peu bohème, vous savez.

— Dans ce cas, je n’ai aucun droit à l’honneur de sa connaissance, répondit froidement Claude Forest.

Tom Capel, au lieu de se sentir congédié, insista. Il était né patron des arts.

— Ma mère donne des matinées musicales, reprit-il ; elle a déjà lancé plusieurs débutants. Venez nous voir ; ça vous mettra à flot. Je sais que vous avez du talent, je vous recommanderai.

— Ne vous faites pas mon garant, répondit Claude ; comme pianiste, je suis médiocre.

— Ah ! c’est fâcheux ! Mais venez nous voir tout de même ; voici mon adresse.

Il posa sa carte sur le piano, et voyant que sa sœur l’appelait d’un geste impatient, il s’éloigna. « Jeune snob… ! » murmura Claude en haussant les épaules.

Cinq heures et demie venaient de sonner, marquant le terme de sa tâche du jour. Il se hâta de fermer le piano, prit son chapeau et sortit. Au dehors, la nuit noire avait remplacé la nuit jaune. Claude frissonna dans son mince pardessus, et précipitant sa marche, s’enfonça dans ce dédale de rues plébéiennes qui s’étendent entre le commerçant Oxford Street et l’opulente Portland Place. Bientôt cependant il ralentit son pas et hésita un instant. « Elle se fâchera si j’ai l’air de l’attendre, murmura-t-il, mais je peux m’arranger à la rencontrer par hasard. »

Il passa sur l’autre trottoir, et, allumant un cigare, se promena de long en large, sans perdre de vue certaine porte qu’éclairait vaguement la flamme du réverbère entourée d’un halo de brouillard. Au bout d’un quart d’heure la porte s’ouvrit ; une forme svelte de jeune fille parut dans la baie lumineuse, puis descendit rapidement les marches du perron. Elle serra autour d’elle son grand waterproof : la porte se referma et la rue parut plus obscure qu’auparavant. Claude laissa la jeune fille s’éloigner, mais quand elle eut tourné l’angle du trottoir, il quitta son poste d’observation et la rejoignit en deux minutes.

— C’est bien vous, miss Beaumaris ? fit-il en s’arrêtant, comme s’il la reconnaissait tout à coup.

Elle tourna vers lui un charmant visage qu’encadrait un petit chapeau très simple.

— Comment vous trouvez-vous ici, monsieur Forest ?

— Je fais une promenade hygiénique avant de rentrer. Qu’est-ce que vous portez là ? Permettez-moi de vous en débarrasser.

Elle lui tendit son portefeuille et soupira.

— Ces coquins d’enfants vous ont encore fait la vie dure, je gage ? N’y pensez plus, miss Beaumaris.

— Je le voudrais bien, dit-elle avec un nouveau soupir, mais ma corvée à moi n’est pas encore finie. Tenez, j’ai là – elle jeta à son portefeuille un regard désolé, – j’ai là deux morceaux très difficiles à étudier ce soir, comme si quatre ou cinq leçons par jour ne suffisaient pas à me faire prendre l’existence en horreur. Ah ! monsieur Forest, la musique est le tourment de ma vie !

Elle pencha la tête d’un air accablé.

— Cette Dolly Capel, reprit-elle au bout d’un instant, fait des progrès ridicules ! Je n’y suis pour rien, je vous assure. Ce n’est certes pas moi qui lui communique ce qu’elle appelle le feu sacré ! Je suis un vrai éteignoir, ne me dites pas le contraire. Dans six mois on lui donnera un autre professeur, mais en attendant elle me fait souffrir le martyre, avec son Rubinstein, et son Brahms, et son Chopin, et toutes ces élucubrations que je dois étudier quinze jours à l’avance… Pourtant on dit qu’il ne faut pas se quereller avec son pain, surtout quand il est bien beurré. Qu’avez-vous fait aujourd’hui, monsieur Forest ?

— J’ai fait comme vous, j’ai joué le Musicien malgré lui. À propos, votre élève miss Capel a-t-elle un frère nommé Tom, un jeune homme très affable qui protège les arts ?

— Vous le connaissez ? dit-elle. Il joue du banjo et chante des chansons nègres : « Moi, petit noir, dire à bon massa blanc, etc. » C’est très touchant, je vous assure ; je comprends cela bien mieux que les Rhapsodies hongroises.

Claude Forest avala sans sourciller cette hérésie choquante ; il la trouva même charmante, venant d’Olive Beaumaris.

Ils arrivaient à l’entrée d’une rue d’apparence modeste et respectable, Beaumont Street. Ils s’arrêtèrent devant une maison en briques, étroite et haute, serrée entre deux voisines absolument semblables. La façade noircie par la fumée était plate comme une carte ; aucune saillie, aucune corniche n’en rompait l’uniformité. La fenêtre du rez-de-chaussée était garnie de trois plantes de buis dans des pots de faïence bleue vernissée. À droite de la porte, un escalier de service, séparé du trottoir par une balustrade de fer, descendait dans les régions inférieures. Un vitrage bariolé qui surmontait la porte, laissait apercevoir la lampe-suspension du vestibule, et éclairait l’étroit perron d’une lueur multicolore. Comme Claude mettait la clef dans la serrure, Olive Beaumaris lui dit à demi-voix :

— Tâchez de n’être pas vu de miss Picknell ; si elle apprend que nous sommes encore revenus ensemble, j’aurai un sermon après le dîner.

Claude monta donc sans bruit jusqu’à sa chambre, qui était au troisième étage. Une petite flamme de gaz y brûlait en l’attendant, éclairant un lit fort modeste, deux chaises cannées, un lavabo peint en jaune et une table de toilette surmontée d’un grand miroir ovale, dans l’embrasure de la fenêtre, à laquelle faisait face un très beau piano. C’était un Érard qui avait appartenu à la mère de Claude Forest ; il avait perdu de sa sonorité, mais gardé une qualité de son admirablement délicate et moelleuse. Miss Picknell, gardienne des sains principes d’hygiène et de convenance, avait poussé les hauts cris en voyant un piano s’installer dans une chambre à coucher. Elle avait déclaré qu’un vrai gentleman ne met les pieds dans sa chambre que pour y dormir, et qu’au surplus son modeste salon du rez-de-chaussée, aussi bien que son propre piano, étaient à la disposition de M. Forest. Mais Claude déclara que ses élucubrations musicales réclamaient la solitude ; qu’une chambre au troisième, surplombant un panorama de cours et de murailles, était le seul endroit où son inspiration pût prendre l’essor. Il remporta la victoire, mais baissa d’un degré dans l’estime de miss Picknell.

Miss Tabitha Picknell, ayant consacré sa jeunesse à enseigner l’urbanité et le maintien dans un pensionnat de jeunes demoiselles en province, était d’une rigueur inflexible sur le chapitre des convenances. Rien n’échappait à son œil redoutable. S’il vous arrivait de croiser les jambes en sa présence, vous étiez à jamais perdu dans son opinion. Elle avait une façon de dire : De mon temps, ou, Dans ma jeunesse, qui vous faisait sentir combien le maintien avait dégénéré depuis que miss Picknell ne l’enseignait plus aux jeunes demoiselles. Son front sévère était toujours couronné d’un de ces bonnets étranges dont les modistes anglaises ont le secret, et qui tiennent à la fois de la tiare et du moule à pouding. Elle était maigre et de petite taille, mais son grand air de dignité, ainsi que des souliers à talons, la rehaussaient singulièrement.

Elle possédait un grand médaillon rempli de cheveux de famille, qu’elle portait en broche le matin, et le soir en bracelet sur un large ruban de velours noir. Elle marchait sans avoir l’air de remuer, comme si elle eût été montée sur des roulettes, et poussée à droite et à gauche par un mécanisme indépendant de sa volonté. « Rien dans votre démarche, disait-elle aux jeunes personnes de sa connaissance, ne doit faire soupçonner que vous avez des jambes. »

Miss Picknell était d’ailleurs une excellente personne pleine de sollicitude pour ses pensionnaires, mais elle se courrouçait fort si l’on appelait sa maison un garni. C’était une « résidence particulière » aux avantages de laquelle deux ou trois messieurs d’habitudes paisibles étaient admis à participer. La chambre contiguë à celle de Claude était occupée par le caissier d’une importante maison de banque, qui s’indignait d’être logé au troisième, s’en plaignait chaque jour en termes amers, parlait constamment de rendre ses clefs à miss Picknell, et restait cependant, retenu par quelque influence secrète. Il avait doublé le cap de la quarantaine et commençait à prendre de l’embonpoint, bien qu’il observât un régime sévère. Son nom était Gibson.

Les deux pièces du second étage, une chambre à coucher et un salon, formaient l’appartement de M. Ferrol, gentleman aux allures mystérieuses et taciturnes, fortement soupçonné d’appartenir à la rédaction d’un journal phrénologico-chiromancique, intitulé le Crâne et la Main. Il n’avait jamais fait d’aveux complets, mais M. Gibson, traversant un jour le Strand, avait distinctement vu M. Ferrol s’engloutir dans le bureau du dit journal, portant sous son bras un rouleau d’épreuves toutes fraîches. M. Ferrol avait confessé lui-même, dans un moment d’extrême expansion, que les études nécessitées par sa vocation étaient d’une nature très spéciale, presque occulte.

À partir du premier étage, en descendant, miss Picknell régnait sans contrôle. Sa chambre à coucher et celle d’Olive étaient contiguës ; le salon commun et la chambre à manger étaient au rez-de-chaussée, cette dernière ayant vue sur une cour tapissée de lierre et hantée par quelques moineaux qui s’y croyaient à la campagne. Quant aux régions souterraines où s’agitait la domesticité, miss Picknell n’y faisait jamais la moindre allusion ; de mémoire de pensionnaire, nul ne l’avait vue descendre à la cuisine, bien que la fabrication des poudings lui fût attribuée par une légende tenace.

III.

Deux grands coups de gong, annonçant le dîner, remplirent toute la maison de leur retentissement. Claude se hâta de descendre, après avoir donné quelques soins à sa toilette. Parmi les fictions élégantes que miss Picknell entretenait avec amour, la plus chère à son cœur était celle du dîner. Pour rien au monde, elle n’eût consenti à lui donner le nom plébéien de souper, bien qu’il consistât généralement en un seul plat, poisson ou rôti, suivi d’un dessert de fromage, ou d’une tarte deux fois par semaine.

Au dernier coup de gong, miss Picknell sortit de sa chambre, vêtue d’une robe de soie noire, surmontée d’un bonnet architectural, et parée de ce bracelet que Claude Forest appelait le tombeau des rois chevelus. Elle descendait l’escalier sur ses roulettes, suivie d’Olive. Claude les rejoignit à mi-chemin et présenta ses respects à miss Picknell qui les accepta avec une certaine condescendance. Ils entrèrent au salon ; M. Gibson et M. Ferrol s’y trouvaient déjà. Comme ce dernier occupait deux chambres au second étage, il avait le pas sur ces messieurs du troisième, qui devaient se résigner à le voir tous les soirs offrir son bras à Olive Beaumaris pour la conduire à table. Suivant l’usage anglais qu’elle estimait préférable à toutes les coutumes exotiques, miss Picknell entrait la dernière dans sa chambre à manger. Pour éviter de faire naître une rivalité mortelle entre ces messieurs du troisième, miss Picknell prenait indifféremment le bras de l’un ou de l’autre. Claude, quand il était appelé à cet honneur, s’efforçait de l’apprécier, mais n’en suivait pas moins d’un œil d’envie le couple qui le précédait.

Il faut reconnaître pourtant que M. Ferrol n’abusait pas de ses avantages : il n’adressait la parole à Olive que pour lui offrir la moutarde ; quand par hasard il la regardait, c’était d’un air de méditation abstraite, comme s’il étudiait le développement de sa jolie tête au point de vue phrénologique.

— Monsieur Gibson, dit miss Tabitha en taillant de généreuses tranches dans le gigot de mouton, j’espère que vous ferez preuve de bon appétit ce soir. Je vous avoue que vous m’avez inquiétée hier.

— Je ne vois pas trop comment on manquerait d’appétit quand on doit grimper cinq étages pour aller se laver les mains après sa journée faite, répliqua M. Gibson d’un ton bourru.

— Trois étages, monsieur Gibson, trois étages !

— Je dirai quatre pour vous faire plaisir, mais c’est une concession. Voyons, miss Beaumaris, sans partialité, si on peut l’attendre d’une dame, dites-moi ce que vous pensez de ceci : depuis trois ans je loge au cinquième, avec le piano de ce jeune homme et tous les chats du voisinage comme orchestre. Depuis trois ans miss Picknell me promet une chambre plus accessible…

 

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre,

 

murmura Claude, qui savait que M. Gibson ne pouvait souffrir les citations françaises.

— Vous dites ? fit M. Gibson en fronçant le sourcil.

— Oh ! rien.

— C’est bien ce que je pensais. Décidément, miss Picknell, votre maison a de nombreux désavantages.

— Eh ! monsieur, qui vous oblige à y rester ? fit miss Tabitha majestueusement, mais sans la moindre aigreur.

Ces escarmouches se renouvelaient si fréquemment que personne n’y prenait plus garde.

— Qui m’oblige à rester, hum ! fit lentement M. Gibson, tandis que ses yeux se fixaient au plafond d’un air rêveur.

— Il ne faut pas que des considérations étrangères à vos propres intérêts vous retiennent ici, poursuivit miss Picknell, en indiquant par une légère secousse qu’elle imprima à ses boucles d’oreille en agate, son intention de plaisanter agréablement sur ce sujet. Ne consultez que votre inclination, je vous en prie ; si vous désirez qu’on descende vos malles, elles seront demain matin sur le palier. Cette maison est une résidence particulière, jamais un écriteau ne s’est montré à mes fenêtres. Ne vous croyez pas dans un garni, et obligé d’avertir un mois à l’avance ; je connais plusieurs gentlemen qui seront charmés de participer aux « désavantages de ma maison. »

— Très bien, miss Picknell ! Fort bien en vérité ! fit M. Gibson d’un air satisfait. Me voilà remis à ma place. Je crois après tout que je ne déménagerai pas avant la semaine prochaine. Qu’en dites-vous, miss Beaumaris ?

Miss Beaumaris songeait à autre chose.

— Si je pouvais choisir, moi, dit-elle en appuyant son joli menton sur le bout de ses doigts effilés, j’irais demeurer à la campagne, où il y a de vraie neige blanche, et du houx…

— Et des rouges-gorges, acheva M. Ferrol.

Chacun se regarda stupéfait. Si le chat de miss Picknell s’était mêlé à la conversation, on n’en eût pas été beaucoup plus surpris. Cependant M. Ferrol, après avoir délibéré un instant avec lui-même, renonça à faire une autre remarque, et l’entretien reprit son cours normal.

Après le dîner, M. Gibson sortit pour faire le tour du quartier au pas de course, malgré le fog et le froid. Cet exercice quotidien rentrait dans son régime. M. Ferrol s’installa au coin du feu, en face de miss Picknell, occupée à quelque ouvrage de crochet. Olive s’assit au piano d’un air lamentable.

— Bouchez-vous les oreilles. J’ai un morceau à étudier ; ce sera effroyable, dit-elle avec candeur.

Un Nocturne de Schumann était ouvert devant elle. Claude se mit à en fredonner la mélodie et tressaillit douloureusement aux premiers accords.

— Mettez-y quelques bémols de plus, je vous en prie ! s’écria-t-il.

Olive rougit.

— Ne vous moquez pas de moi, je ne prétends point être musicienne, vous le savez. Je vous ai recommandé de vous boucher les oreilles ; si quelqu’un voulait bien me les boucher à moi-même pendant que je joue, j’en serais reconnaissante. Quelques bémols de plus, dites-vous ?

Claude s’approchant du piano, Olive lui céda le tabouret avec empressement. Comme il posait les doigts sur le clavier, le cri du marchand d’oranges s’éleva à l’un des bouts de la rue, tandis qu’à l’autre bout l’on entendait celui d’un crémier attardé : Milk… oû ! Les deux voix étaient sonores et formaient un accord fruste qui n’était pas sans harmonie. Claude en fut frappé. Tandis qu’il prêtait l’oreille à cette mélodie monotone, qu’interrompaient par intervalles deux notes éclatantes, il sentit tout à coup la musique humble, mais pénétrante, de ces bruits de la rue. Le roulement lointain des voitures et cette rumeur confuse qui est la voix d’une grande ville faisaient un accompagnement au duo.

Machinalement, Claude tourna la tête d’un air plus attentif du côté de la fenêtre, tandis que ses mains effleuraient le clavier avec une certaine hésitation. Le rythme et l’intonation venaient bien sous ses doigts ; les deux voix se confondaient, se rapprochaient, puis s’éloignaient. Il les traduisait dans une gamme un peu assourdie, et suivait leur cadence régulière en l’accompagnant de quelques arpèges continus.

— Très ressemblant, dit miss Picknell. Dans ma jeunesse, je jouais la Bataille de Prague, où l’on entendait distinctement le son des trompettes et le galop des chevaux.

Claude fit une légère grimace. Ce n’était pas de l’harmonie imitative qu’il avait voulu faire. Il avait essayé de mettre en musique une impression fugitive assez vague, une sorte de sympathie pour ces deux voix inconnues qui étaient sorties tout à coup de la grande rumeur collective et s’y étaient replongées. « La poésie est partout, » se dit Claude. Mais Olive réclamait impérieusement sa leçon, elle avait hâte d’en finir avec sa corvée. Pendant une heure elle martela son Nocturne avec une patience qui attendrissait le professeur, et des hérésies qui le faisaient bondir. Les souffrances de Claude n’étaient pas sans quelque compensation. Ces jolis doigts coupables de tant de fausses notes rencontraient parfois les siens sur le clavier, et à chaque nouvelle bévue, Olive regardait son maître d’un petit air repentant.

Enfin elle arriva à la dernière mesure et s’élança de son tabouret avec une exclamation de délivrance. Claude voulut prendre sa place pour essayer un bout de mélodie qui lui trottait dans la tête, mais Olive lui ferma le piano presque sur les doigts, en s’écriant :

— Assez, assez de musique pour aujourd’hui. Une note de plus et je suis morte !

IV.

Claude Forest se retira un peu à l’écart, dans un angle sombre, pour suivre le cours de ses pensées. Une inspiration lui était venue. Pourquoi ne pas la suivre ? Pourquoi ne pas tenter de se faire connaître comme compositeur ? Ce soir, le hasard lui avait peut-être révélé sa véritable veine. La musique d’église n’était pas son affaire ; les classiques lui inspiraient un respect assez froid. Il faut l’avouer, le sentiment du grandiose lui manquait ; ce qui parlait le mieux à son sens tout moderne, c’étaient les mélodies exquises de Massenet, ou ces choses capricieuses, raffinées et sourdement tristes que Schumann a su dire dans sa langue étrange.

Plusieurs fois déjà, Claude Forest avait tenté d’exprimer quelque émotion intime dans un fragment mélodique resté inachevé. Ces compositions imparfaites et frustes n’étaient pas sans quelque originalité, croyait-il ; mais quand, dans l’un de ces jours où l’on voit tout en gris, il les reprenait pour leur donner la dernière touche, il les trouvait banales ou ampoulées ; il y découvrait des réminiscences, et pour finir les jetait au feu. Ce soir pourtant, une espérance présomptueuse peut-être, mais tenace, s’empara de lui et le poussa en avant. À la fin de la soirée, quand il remonta dans sa chambre, il avait son plan tout fait et s’était juré de livrer sa première bataille dès le lendemain.

Il passa toute la nuit devant sa table, tantôt la tête dans ses mains, tantôt jetant fiévreusement des notes sur le papier. Son piano était ouvert ; il en effleurait les touches avec un grand désir de les faire résonner, mais l’heure était tardive, et M. Gibson un voisin peu endurant. Claude s’efforçait de suivre en esprit sa mélodie. Après en avoir noté une phrase, il la fredonnait, à bouche fermée ; par un grand effort de concentration, il entendait presque les accords muets que sa main faisait frémir sur le clavier, sans oser leur donner une voix. Dans le silence de la maison endormie, il croyait saisir des vibrations subtiles qui montaient jusqu’à lui, le heurtaient comme d’un léger choc magnétique, et s’évanouissaient. L’oreille tendue, il en suivait l’écho vague et léger, les transcrivait en toute hâte, mais désespérait d’en emprisonner dans une formule la finesse immatérielle.

La dernière mesure était écrite. La plume tomba sur le papier. Claude, le front dans les mains, écoutait les harmonies qui montaient, toujours en le berçant. Vagues, lointaines, elles s’éloignaient. Sa tête fatiguée s’inclina sur ses deux bras ; il n’eut plus conscience de rien, sinon d’un profond et bienfaisant silence.

L’aube jaune et morne le réveilla. Des moineaux criards se querellaient autour de sa fenêtre, le brouillard était aussi intense que la veille. Il s’étira en frissonnant ; sa tête était lourde, ses membres douloureux et raides ; après avoir eu recours à une abondante aspersion d’eau froide, il fit sa toilette. Il n’osait tourner ses yeux vers la feuille notée qui s’étalait au milieu de la table, avec la plume jetée en travers. Il avait été en proie à une hallucination, lui semblait-il ; sa composition serait sans doute incohérente et bizarre comme un rêve. C’est à peine s’il en retrouvait le motif dans son esprit ensommeillé.

Cependant, dès qu’il entendit M. Gibson remuer derrière la mince cloison qui séparait les deux chambres, Claude Forest s’assit au piano, et joua d’un bout à l’autre sa première production complète. Puis il essaya de se recueillir pour se juger lui-même.

« C’est simple, se dit-il, et cela ne manque pas d’un certain pathétique. Comme facture, c’est correct ; je n’ai pas étudié les maîtres en vain. Mais que je suis loin d’avoir rendu ma conception première ! Il y a un long chemin de l’esprit à l’instrument ; le meilleur de l’inspiration s’évapore en route. »

Cependant le motif principal était de franche venue, tout d’un jet, une vraie inspiration ; malgré des longueurs, une ou deux reprises mal amenées, Claude ne put s’empêcher d’être satisfait de son œuvre. Jusqu’à l’heure du déjeuner, il corrigea, retrancha d’estoc et de taille, puis mit au net son grimoire et descendit d’un air très résolu.

— Souhaitez-moi bonne chance, dit-il à Olive, qu’il trouva seule dans la chambre à manger.

— En quoi ? demanda-t-elle.

— Vous le saurez quand j’aurai réussi. Promettez que vous ferez des vœux pour moi tout le jour.

— S’il s’agit de musique, je ne saurais, dit-elle en secouant la tête. La musique est ma grande abomination, le fléau de ma vie, la seule chose, je crois, que je déteste de toutes mes forces.

— En tous cas, elle vous rend éloquente, fit Claude légèrement blessé.

— Que voulez-vous ? de l’abondance du cœur la bouche parle. Ah ! quel dommage que vous aimiez tant la musique !

— Pourquoi ? fit-il vivement en s’approchant d’elle.

Mais elle baissa la tête et feignit d’effacer sur le couvercle de la théière une tache invisible.

Le déjeuner fut silencieux. L’heure vint bientôt où chacun dut se rendre à son devoir journalier. Olive Beaumaris s’enveloppa en soupirant dans un grand mackintosh, qui était pour elle l’emblème du froid humide, de la neige noirâtre de décembre, des giboulées du printemps, des courses à travers les voitures qui vous éclaboussent, des vestibules sombres où un domestique prend d’un air rechigné votre manteau et votre parapluie, de la chambre d’étude au troisième, où des élèves maussades vous attendent, en un mot, de tout le côté rebutant de l’existence. Cependant Olive, ayant pour toute fortune sa jolie figure et le nom gallois un peu romantique dont elle était fière, devait s’estimer heureuse de n’avoir jamais manqué de leçons et de gagner largement sa vie.

Comme l’enseignement est en Angleterre la seule vocation réputée honorable pour une jeune fille, la seule qui permette à une femme bien élevée de gagner son pain sans tomber dans un rang tout à fait subalterne, Olive avait été destinée à l’enseignement dès son enfance. Elle s’était soumise à cette nécessité avec une résignation plaintive, choisissant la musique non par préférence, mais par indifférence. Elle avait un joli doigté, et assez de patience pour faire des gammes pendant trois heures sans regarder la pendule une seule fois. Ses études musicales, assez superficielles à la vérité, ne l’ennuyèrent pas trop. Elle les faisait machinalement, en songeant à mille autres choses. Mais quand elle en vint à la pratique, Olive prit en grippe son métier.

Elle était douce et indolente ; elle aimait le coin du feu en hiver, en été l’ombre du Parc et ses horizons vaporeux. Elle avait des goûts simples et se serait contentée de peu, si ce peu était venu de lui-même, sans effort. Mais sortir tous les jours, quel temps qu’il fît, lutter contre sa fatigue, contre l’étourderie de ses élèves, endurer de petites mortifications qu’elle sentait vivement, car elle était fière, voilà ce qu’Olive Beaumaris ne pouvait accepter avec philosophie. Chaque matin, elle reprenait sa tâche avez un grand soupir, trop faible pour s’y mettre courageusement, trop douce pour se révolter une bonne fois et chercher un autre gagne-pain.

i

Elle savait bien du reste que sa gracieuse beauté ne se cacherait pas longtemps à l’ombre du foyer de miss Picknell. Quelqu’un viendrait bientôt, – il était peut-être déjà en route, – et la délivrerait de sa servitude. En attendant, elle en voulait à la musique de ses ennuis journaliers ; elle la regardait comme une maîtresse tyrannique, qu’on sert parce qu’il le faut, et dont on mange le pain, mais que l’on quitte avec joie, aussitôt qu’on aperçoit la moindre issue pour s’échapper. Claude Forest riait de cette haine véhémente, à laquelle il ne croyait qu’à demi.

V.

Tandis qu’Olive prenait l’omnibus qui devait la conduire à un pensionnat de Maida-Vale où elle passait toutes ses matinées, Claude plongé dans une profonde méditation se dirigeait lentement vers le Bazar cosmopolite. Il repassait dans sa mémoire tous les noms des éditeurs de musique qu’il avait découverts en feuilletant un Indicateur de Londres. Auquel s’adresserait-il en premier lieu ?

Son ami l’organiste avait coutume de dire que dans toute entreprise il faut s’attendre à sept déconvenues ; la huitième tentative est généralement celle qui réussit. Claude se croyait prêt à braver sept fois sept mécomptes, s’il le fallait.

D’une heure à deux il était libre ; le Bazar se vidait alors et chacun courait à son lunch. Ayant à la hâte pris son repas dans un restaurant voisin, Claude résolut de faire deux éditeurs pendant le peu de temps qui lui restait. Il se dirigea vers une des rues latérales à Oxford Street, qui s’ouvrait dans un petit square silencieux et d’apparence très respectable, orné au centre d’une statue de bronze, et entouré de hautes maisons grises, qui étaient des bureaux de banque, de compagnies d’assurances ou d’associations philanthropiques. À l’angle du trottoir, Claude s’arrêta brusquement. Une émotion subite, moitié d’espoir, moitié de crainte, le serrait à la gorge. Il monta un petit perron, dont les marches étaient blanchies à la craie ; il entra dans un couloir, mit la main sur le bouton d’une grande porte vitrée, et avala avec effort quelque chose de gros et de lourd comme un morceau de plomb, qui semblait être arrêté dans son gosier. Il entra.

Un petit homme chauve et en lunettes était assis derrière un grand pupitre d’acajou ; deux commis ouvraient des ballots pleins de feuilles de musique et en répartissaient le contenu dans divers portefeuilles. Un beau feu de coke, rouge et savamment construit, brûlait dans une vaste cheminée de marbre noir, jetant au plafond ses reflets mobiles et faisant miroiter les fauteuils et le comptoir.

— Monsieur Gutemann ? demanda Claude en s’adressant à l’un des commis.

— C’est moi, dit le petit homme chauve qui le regarda avec bonhomie par-dessus ses lunettes. Prenez un siège.

Il avait un accent germanique très marqué, une certaine rondeur de contours et de gestes qui contrastait avec l’anguleuse raideur de ses deux commis.

— Que pouvons-nous faire pour votre service, monsieur ? fit-il avec un sourire presque paternel, en se tournant vers Claude.

— Je désire savoir, répondit le jeune homme d’une voix si différente de sa voix ordinaire qu’il fut lui-même surpris de s’entendre, je désirerais savoir si vous consentiriez à publier une petite composition…

Il s’arrêta ; il avait la bouche étonnamment sèche.

— Une petite composition, répéta M. Gutemann d’un ton encourageant. De vous ?

— Oui, de moi.

— Vous êtes amateur ?

— Non, j’ai étudié la musique pour en vivre.

M. Gutemann fit entendre une petite exclamation doucement modulée.

— Ces jeunes gens ne doutent de rien, fit-il à demi-voix, avec un sourire plein d’aménité. Belle chose que la jeunesse ! Vous donnez des leçons, sans doute ?

Claude Forest détestait les questions autant que les Allemands aiment à en faire. En face d’un point interrogatif, il se mettait immédiatement sur la défensive.

— Il me semble que nous nous écartons du sujet, dit-il.

— Du sujet ?… ah ! oui, certainement, votre petite composition… Vocale ou instrumentale ?

— C’est une Bagatelle pour piano.

— Bagatelle ? fit M. Gutemann en se frottant le menton d’un air d’excessif regret. Quel dommage ! Les gavottes sont à la mode cet hiver, on ne veut que des gavottes, on s’arrache les gavottes. Tenez, Rococo-Gavotte, par exemple, a fait fureur. Pour ma part je n’en donnerais pas une coquille de noisette ! Je la qualifierai d’un seul mot : c’est de la musique anglaise.

Et M. Gutemann sourit le plus agréablement du monde, en faisant à Claude un amical signe de tête. Le jeune homme se leva :

— Vous avez peut-être…

— Oh ! pas du tout, pas du tout ! interrompit le souriant éditeur avec vivacité. Pas le moins du monde, je vous assure. Vous voulez dire que j’ai des préjugés ? Au contraire, mes idées sont très larges, nous avons tous les idées très larges, nous autres Allemands. Mais la musique anglaise !… Votre petite composition est-elle en majeur ou en mineur ?

— Le motif est en majeur.

— Vraiment !… Quel dommage que ce ne soit pas une gavotte ! Vous pourriez vous adresser à Simpson, dont la spécialité est d’encourager les jeunes talents.

— Ce n’est pas la vôtre, monsieur ? dit Claude qui ne put s’empêcher de sourire.

— Je ne les décourage pas ; je leur donne l’adresse de mes confrères. Mais pour moi, je ne publie jamais de musique anglaise, par principe.

— Si je l’avais su plus tôt, dit Claude en se retirant, je vous aurais fait perdre moins de temps.

— Comment donc ! j’aurais été charmé de pouvoir... Mais la musique anglaise, voyez-vous !…

Claude s’inclina et sortit. « Et d’un ! fit-il en tirant sa montre. Après la conversation enguirlandée de cet aimable Germain, j’aurais du plaisir à rencontrer un honnête John Bull d’éditeur qui me prît au collet pour me mettre sommairement à la porte. »

Mais comme M. Gutemann avait été long à tresser ses guirlandes, Claude n’avait plus le temps de voir ailleurs. Il revint donc au Bazar, se répétant avec beaucoup d’énergie qu’il n’était pas désappointé le moins du monde, et qu’il ferait le jour même une seconde tentative.

Quels édifices charmants son esprit bâtissait sur cette base fragile ! C’étaient de petits cottages avec un jardin où Olive était assise sous un pommier fleuri, ou bien une petite maison dans un quartier tranquille, avec des rideaux de mousseline à toutes les fenêtres, et un joli salon bleu, puisque Olive était blonde. Et pourquoi non ? Ses espérances étaient-elles si ambitieuses ? Demandait-il à la fortune des faveurs exorbitantes ? Il était prêt à les payer de son travail le plus persévérant. Qu’il pût offrir seulement à Olive un home modeste, et tous deux attendraient sans impatience que la richesse entrât chez eux. Agité d’une fièvre de projets, tournant et retournant dans sa tête mille possibilités, Claude trouva la fin du jour bien lente à venir.

L’air lui semblait plus épais qu’à l’ordinaire, les acheteurs plus bruyants, la marchande d’écrans, sa jolie voisine, plus désagréablement sentimentale, avec ses attitudes penchées et ses sourires rêveurs. Enfin cinq heures et demie sonnèrent, et Claude chercha dans son calepin l’adresse de M. Simpson. Ce Mécène des jeunes talents avait ses bureaux à une grande demi-lieue d’Oxford Street, dans la direction du Strand. Claude prit un hansom pour y arriver plus vite ; c’était un luxe qu’il s’accordait rarement, mais aujourd’hui il escomptait ses espérances.

Il trouva M. Simpson dans son bureau particulier, les pieds sur les chenets, en tête-à-tête avec un gentleman d’apparence méridionale. Claude exposa l’objet de sa visite, et se hasarda à ajouter que M. Simpson passait pour donner volontiers un coup de main aux débutants. M. Simpson, qui était un homme d’une cinquantaine d’années, maigre, correct, avec un air de grave réserve dans toute sa personne, sourit légèrement en passant la main sur son menton.

— C’est Gutemann qui vous a dit cela, sans doute ? Il trouve commode de me faire cette réputation. Du reste je ne demande pas mieux que de la mériter. Asseyez-vous.

Claude prit un siège et M. Simpson continua :

— Je suis systématique. Je règle toujours ce genre d’affaires par deux questions. Ne les croyez pas indiscrètes ; elles sont simplement nécessaires. Primo, avez-vous de l’argent ?

— Non, répondit Claude avec un léger haussement d’épaules.

— Veuillez m’excuser si j’insiste. Ce n’est pas d’une fortune qu’il s’agit. Avez-vous cent livres à votre disposition ? Soixante au besoin suffiraient.

Claude secoua la tête, tandis qu’une légère rougeur montait à ses joues.

— Quelle est l’autre question ? demanda-t-il assez brusquement.

— Avez-vous des amis dans le monde musical ?

— Non.

Il y eut un moment de silence.

— Je n’ai aucune garantie quelconque à vous offrir, dit Claude. Il me semble que j’ai du talent, voilà tout.

— Je n’en doute pas, mais le succès, voyez-vous, n’accourt pas au premier signe que lui fait le talent. Il faut autre chose : de l’argent ou des amis bien placés. Procurez-vous l’un des deux seulement, et je suis tout prêt à devenir votre éditeur.

— C’est-à-dire, fit Claude avec un peu d’ironie, que si je n’avais pas besoin de vous, vous seriez tout disposé à m’aider.

— C’est la loi commune, jeune homme. À celui qui a, il sera donné encore davantage. Les débuts sont toujours difficiles. On a son talent, qu’on croit un levier suffisant pour soulever le monde, mais on manque de point d’appui. Le point d’appui, c’est la grande chose.

Ces considérations, fort justes sans doute, étaient peu consolantes pour Claude.

— Il me semble, dit-il vivement, que les éditeurs devraient être ce point d’appui.

— J’ai vingt-cinq ans d’expérience, répondit M. Simpson de son ton froid et sentencieux. J’ai vu bien des fruits secs. Ma confiance dans les jeunes talents a des bornes. Quand ils me font l’honneur de s’adresser à moi, je leur dis : « Je vous éditerai à vos frais, ou si vous appartenez à une coterie disposée à vous lancer, je vous tirerai à deux cents exemplaires souscrits d’avance. » C’est ma réponse invariable.

Claude n’avait plus qu’à prendre congé. Cependant un reste d’espérance le retenait encore.

— Dans vos vingt-cinq ans d’expérience, dit-il, n’avez-vous jamais vu de réputation se faire sans argent et sans cabale ?

— Une ou deux fois : des débuts éclatants, originaux, prenant le public par surprise. Mais pour l’éditeur, c’était fort hasardeux.

Claude se leva. En se dirigeant vers la porte, il aperçut au fond de la pièce un grand piano ouvert. Une idée lui vint.

— Qui sait, dit-il en s’efforçant, de sourire, si je ne suis pas destiné à l’un de ces débuts éclatants ? Ma composition ne manque pas d’originalité. Donnez-moi dix minutes pour vous la faire entendre, je me soumettrai ensuite à votre verdict.

M. Simpson hésita, et se levant, vint à Claude avec un geste un peu embarrassé.

— Le moment est mal choisi, dit-il.

Il désignait de la main l’étranger assis près de la cheminée.

— Je vous en prie, je vous en prie, s’écria celui-ci avec une intonation sonore, mon affaire elle n’a aucune importance, pas la plus petite ! Que ce jeune artiste produise sa petite composition, je serai heureux, je serai ravi…

M. Simpson toussa derrière sa main.

— J’attends votre permission, dit Claude en s’approchant du piano. Pardonnez mon insistance. Je ne puis m’empêcher de croire qu’il me reste encore une chance…

— Fort bien, répondit l’éditeur. Comme il vous plaira.

Il s’enfonça dans son fauteuil, croisa les jambes et reprit son air d’impénétrable réserve. Claude, en s’asseyant au piano, dut s’avouer à lui-même qu’il tremblait, malgré le plus vigoureux effort d’imagination pour se figurer qu’il était seul dans cette chambre, avec des chaises pour tout auditoire. Ses mains étaient froides et moites, il sentit qu’il jouerait mal. Il joua mal en effet. Son doigté fut encore plus décousu qu’à l’ordinaire ; la grâce délicate de sa composition s’en ressentit. Il quitta le piano avec la désolante conviction d’avoir massacré sa musique de ses propres mains. M. Simpson se leva froidement.

— Original, dit-il, un peu bizarre, un peu saccadé. Je doute que cela prenne, c’est le genre énervé, dont on ne veut plus.

— Monsieur, s’écria Claude au désespoir, la faute en est à mon jeu exécrable… Je… je n’ai pas rendu justice à ma composition !

M. Simpson aurait pu sourire à cette exclamation candide, mais il eut la courtoisie de s’en abstenir.

— Le motif il n’est pas mauvais, dit l’étranger qui avait écouté avec la plus grande attention, mais je crois que la mise en œuvre qu’elle manque de vivacité. La musique anglaise, elle manque toujours de vivacité. Et puis, il faudrait de ces traits, brrrrr… vous savez, qui courent tout le long du piano, en avant, en arrière, brrrrr ! Les mamans, elles aiment que leurs jeunes demoiselles elles jouent des morceaux difficiles. Votre morceau, il est trop simple, beaucoup trop simple. C’est la musique du coin du feu, le grillon du foyer, très intime, très homely, mais les grillons, ça ne prend plus. Tenez, moi je travaille aussi un petit motif qu’il n’est pas mal, quelque chose comme le vôtre, une légère ressemblance. Ballade sans paroles, titre en français, les mamans elles aiment cela. Mais j’y mets des trilles, beaucoup de trilles, et puis des cascades, et puis de jolies petites fioritures. Ça gazouille, et ça danse et ça sonne comme des grelots. Voilà mon genre. Les jeunes demoiselles elles raffolent de mon genre.

Claude impatienté se tourna vers M. Simpson.

— J’abuse de votre obligeance, dit-il. Il est possible que je me sois mépris sur le mérite de mon œuvre.

Il sortit en essayant de dissimuler son profond désappointement. Le refus de l’éditeur n’était rien, c’était de lui-même que Claude doutait maintenant. « Imbécile que je suis ! pensait-il, je me suis couvert de ridicule. Ma composition ne soutient pas la critique. C’est une élucubration mal fagotée, cahotante, où rien ne se tient, et j’en ai soigneusement fait valoir tous les défauts par mon exécution. Je sentais les yeux de ce diable d’Italien braqués sur moi tout le temps. Triple sot, avec ses traits et ses cascades ! Mais si je ne suis bon à rien, et que mon prétendu talent de composition ne vaille pas mieux que mon doigté, me voilà dans une jolie situation ! »

VI.

Il se trouva devant sa porte sans trop savoir comment il y était arrivé. Il entra. Olive descendait l’escalier, mignonne et gracieuse comme une tourterelle, dans sa petite robe de soie changeante à reflets lilas. Elle était coiffée très simplement et ne portait d’autre bijou qu’une petite épingle d’améthyste qui agrafait son corsage montant.

— Vous voilà prête à partir en conquête, dit Claude en lui ouvrant la porte du salon.

— Miss Picknell m’emmène au théâtre, n’est-ce pas charmant ! fit-elle avec un sourire ravi, en s’approchant de la glace.

Elle passa délicatement le bout du doigt sur ses cheveux lustrés, arrondissant son joli bras mince et blanc qu’entourait un modeste porte-bonheur ; son fin poignet ressemblait à un fuseau d’ivoire ; sa longue taille souple se renversait en dessinant une ligne gracieuse sur le fond rouge et mobile du feu. Posée comme elle l’était, son profil délicat se reflétait dans la glace, aussi net et pur qu’un camée ciselé dans une coquille rose. Une collerette de dentelle flottante laissait voir la courbe charmante de son cou penché vers le miroir. Olive se trouvait jolie et souriait de plaisir ; le froufrou de sa robe – sa première robe de soie – amusait son oreille. Elle soulevait doucement les dentelles qui ornaient ses manches courtes et se plaisait à les sentir retomber légèrement sur son bras comme une caresse. Elle savait bien que les yeux de Claude étaient fixés sur elle ; peu à peu, une belle teinte rosée montait à ses joues ; elle ne s’en irritait pas, au contraire, car cette rougeur la rendait plus jolie.

— Eh bien ! j’ai fait des vœux pour vous, tout de même, dit-elle en s’asseyant sur une chaise basse près de la cheminée.

— Vraiment ! j’en suis surpris. Vos vœux auraient dû me procurer plus de succès.

— Vous n’avez pas réussi ? fit Olive avec quelque vivacité.

— Non ; défaite sur toute la ligne.

Claude s’accouda sur le rebord de la cheminée, en face d’Olive. Il savourait ces précieux instants de tête-à-tête, qui étaient comme un baume et une rosée, après son aride besogne du jour. Il lui sembla tout à coup que ses désappointements perdaient leur amertume, que la vie était après tout un léger et doux fardeau, et que dans les yeux limpides d’Olive il buvait l’espoir et le courage. Presque contre son gré, cédant à un besoin d’expansion, il raconta à la jeune fille ses démarches du jour et leur triste résultat. Olive jouait avec un écran d’une main distraite. Quand il eut fini son récit :

— Voulez-vous savoir mon opinion ? dit-elle. C’est que la musique ne veut pas de vous, elle vous traite trop mal.

— Ah ! fit Claude en se redressant, je ne suis pas encore découragé, tant s’en faut.

— Vous devriez l’être. À quoi bon persister ! Beaucoup de personnes changent de profession. Est-ce qu’il vous serait impossible de renoncer à la musique ?

— Olive ! s’écria le jeune homme.

Elle rougit et prit un air offensé. C’était la première fois qu’il l’appelait Olive, mais il y avait dans sa voix plus d’indignation que de tendresse.

— Je vous demande pardon, fit-il en rougissant lui-même. Vous ne savez pas que la musique m’est aussi nécessaire, plus nécessaire que le pain quotidien. Vous ne savez pas, miss Beaumaris, qu’elle me tient par toutes les fibres de mon être, que je ne pourrais m’arracher à elle, quand je le voudrais, sans arracher en même temps les racines de ma vie. Pendant des années, la musique a été mon amie la plus intime, ma seule confidente… pendant longtemps j’ai cru qu’elle me suffirait absolument…

Il y eut un long silence. Olive laissa tomber son écran sur ses genoux. On entendit des pas dans l’escalier, puis la porte s’ouvrit et miss Picknell entra, suivie de M. Gibson. Miss Picknell jeta à Claude un regard mécontent.

— Je ne savais pas que vous étiez rentré, dit-elle, je ne vous ai pas entendu monter dans votre chambre.

Claude tressaillit et s’aperçut qu’il n’avait pas même ôté son pardessus.

— Je vous demande pardon, j’étais préoccupé, dit-il.

Et il s’éclipsa en toute hâte.

— Ce jeune homme, dit miss Picknell, me semble très distrait. Il faut sans doute pardonner quelques excentricités aux artistes ; mais pour moi qui ai été accoutumée à marcher dans le sentier des convenances et à y guider les autres par mes instructions, je sens très vivement certaines infractions aux règles établies dans la société. Olive, ma chère, vous auriez dû passer chez moi avant de descendre.

La vieille demoiselle aimait sincèrement sa jeune compagne. Depuis le jour où Olive, sortant de pension, lui avait été recommandée par une parente commune et s’était établie dans la petite maison de Beaumont Street, miss Picknell avait gardé de son mieux la jolie fleur qui lui était confiée. Olive était docile et douce, et trop passive pour s’écarter souvent du « sentier des convenances. » Miss Picknell se reprocha de lui avoir parlé d’un ton sévère et lui tendit sa joue l’instant d’après. Reconnaissante de ce pardon tacite, Olive lui entoura le cou de ses bras.

— Tableau vivant, dit M. Gibson. Charmant, ma foi, très réussi !

— Un tableau qui devrait s’appeler le Passé et l’Avenir, dit miss Picknell en secouant la tête avec une certaine mélancolie.

— Il n’y a pas de mérite à être jeune, il y en a beaucoup à le demeurer, répliqua-t-il galamment. Qu’en dites-vous, miss Beaumaris ?

Il rayonnait de bonne humeur ce soir-là ; durant tout le dîner, il ne fit qu’une seule allusion à ses trois étages ; il discuta sur Hamlet, trouva le gigot excellent, et demanda à Olive si elle saurait tenir une maison aussi bien que miss Picknell.

— Certainement non, répondit Olive, et ce serait fort ennuyeux, à moins que la maison ne fût toute petite, un mignon cottage, avec un porche couvert de vigne vierge…

— Et un pigeonnier, ajouta M. Ferrol.

Puis il rougit jusqu’aux oreilles, comme si ces trois mots eussent été une déclaration involontaire et prématurée.

VII.

Le lendemain et les jours suivants, Claude Forest reprit ses démarches avec une persévérance obstinée, mais sans résultat. Il vit des éditeurs de tous les tempéraments, de bourrus, de colériques, de pessimistes, d’enthousiastes, d’abattus, tous parfaitement disposés à éditer le jeune compositeur à ses frais, mais non autrement. Claude ne comptait plus ses déconvenues, depuis qu’il avait dépassé le nombre fatidique qu’il croyait devoir être le terme de ses épreuves. Chaque soir il rentrait chez lui, le visage impassible, et répondait : Rien encore, aux questions anxieuses d’Olive. Il se raidissait extérieurement contre toute défaillance, mais son entrain l’abandonnait. Ce n’était qu’une sorte de ténacité machinale qui le soutenait encore.

Il voulait aller jusqu’au bout de sa liste, épuiser toutes les chances, sans espérer qu’aucune tournât en sa faveur.

La sympathie d’Olive était son plus grand réconfort, bien qu’elle se traduisît parfois d’une manière assez étrange.

— Quelle énergie vous avez ! disait la jeune fille. Vous mériteriez bien de réussir. Ces éditeurs sont des monstres ! ils ont le cœur endurci, comme autrefois Pharaon. Oh ! si pourtant vous vouliez croire aux signes et aux directions ! Quand tout vous barre la route, c’est pour vous avertir de prendre un autre chemin.

— Je sens au contraire quelque chose qui me pousse en avant, malgré les obstacles, répondait Claude. N’est-ce pas là ce que vous appelez une direction ?

Olive soupirait, et le lendemain, avec sa douceur obstinée, reprenait le même argument.

Claude avait songé un instant à emprunter de son ami l’organiste l’argent nécessaire au « lancement » de sa composition, mais il avait horreur des dettes. Sa Bagatelle pouvait n’avoir aucun succès ; si l’édition entière lui restait sur les bras, comment s’acquitterait-il de ses obligations ? Mieux valait s’en tenir à une méthode plus lente, épargner bribe à bribe, sur ses modestes ressources, la somme de soixante livres que M. Simpson exigeait comme passe-port des jeunes talents. Épargner, était se refuser opéra et concerts, le seul luxe que lui permît la modicité de son budget. Claude s’y résigna de bonne grâce, et trouva même un certain charme à ce sacrifice. Les privations lui étaient moins pénibles que l’attente passive d’une heureuse chance qui n’arrivait pas.

Il calcula qu’en usant de toute l’économie possible, il lui faudrait une année ou dix-huit mois pour mettre de côté une somme suffisante, et il résolut de chercher d’autres ressources. Il y rêvait un matin en allant à son Bazar. Plein de fiévreuse impatience, il se demandait à quoi donc servent le talent, l’énergie, la jeunesse, si un misérable obstacle matériel suffit pour les paralyser. Il voyait devant lui ces longs mois arides qu’il lui faudrait traverser pour arriver à son but, ces journées d’insipide labeur qui tuaient sa verve. Quand la vie est si courte, et qu’on a devant soi un champ immense, comment ne s’irriterait-on pas de la longueur des saisons mortes ? Claude Forest, pareil au possesseur d’une terre fertile, soigneusement ensemencée et qui pourtant reste inféconde, savait qu’un rayon aurait suffi pour faire éclore et verdir tous les germes cachés. Mais le ciel était gris, uniformément gris ; il fallait attendre une éclaircie. « La vie est une gaspilleuse, se disait Claude en marchant toujours plus vite. Avec les heures précieuses qu’elle gâche, les forces vives qu’elle laisse sans emploi et les nobles instruments qui se rouillent dans les coins, on ferait de grandes choses. »

En arrivant au Bazar, il trouva qu’une lettre l’y attendait. Il l’ouvrit avec un peu d’étonnement. L’enveloppe contenait une grande carte de bristol délicatement parfumée, annonçant que Mme Bertram Capel donnerait le mercredi suivant une matinée musicale, et qu’elle priait M. Claude Forest de lui faire le plaisir d’y assister. Le jeune homme restait immobile, le coude appuyé sur le piano, les yeux fixés sur l’écriture large et négligée qui devait être celle de Tom Capel. Un espoir lui venait. Qui sait si le ciel gris n’allait pas s’éclaircir ? Qui sait si des amis, inconnus encore, n’étaient pas prêts à lui donner ce point d’appui dont il avait besoin ?

La réaction exagérée qui, dans une nature élastique et jeune, suit toujours un excessif découragement, se faisait déjà en Claude. Le baromètre de ses espérances remonta tout à coup, plus vite que de raison sans doute, et Claude se reprit à croire à la bienveillance du sort, qu’il apostrophait cinq minutes auparavant avec tant d’amertume. Pourquoi donc, après tout, la mauvaise chance s’acharnerait-elle contre lui ? Il calomniait la vie, elle ne lui avait pas été si cruelle jusqu’ici. Il est vrai qu’après l’avoir amené à l’entrée de la voie, elle le retenait sur le seuil, sans égard pour son impatience, mais tout était pour le mieux, sans doute ; il le reconnaîtrait plus tard.

Le soir venu, il fut d’un saut chez lui, pressé de faire part à Olive de ses nouvelles espérances.

— Mme Capel m’a invitée aussi, dit la jeune fille de ce ton doucement résigné qu’elle prenait aussitôt qu’il était question de musique.

— Et vous avez accepté, j’espère !

— Quel plaisir vous trouvez à me taquiner ! fit-elle. Je voudrais bien que Mme Capel renonçât une fois pour toutes à m’inviter quand on fait de la musique chez elle. Elle prétend que ce sont des occasions de me perfectionner, mais je ne tiens pas le moins du monde à me perfectionner, merci !

— Si je vous trouvais là mercredi, j’aurais cent fois plus de plaisir, dit Claude.

— Au contraire. Vous verriez que je m’ennuie à mourir, et vous en seriez vexé. Vous êtes très susceptible sur ce chapitre. Et puis, en revenant à la maison, vous me demanderiez si j’ai aimé ceci, cela ; moi, je répondrais tout de travers, sans compter que j’aurais la migraine.

— Avouez, miss Beaumaris, fit Claude légèrement impatienté, que votre horreur de la musique est une originalité un peu voulue, et qui menace – excusez-moi – de tourner en manie.

— Nous ne nous entendrons jamais sur ce point, répondit-elle avec un soupir.

— Qu’importe ? fit Claude qui regrettait déjà sa vivacité. Nous nous entendons sur beaucoup d’autres, n’est-ce pas ?

Mais elle secoua la tête et soupira de nouveau. C’était ainsi que finissaient presque tous leurs entretiens.

Jusqu’au mercredi, Claude vécut en allegro, malgré le brouillard, malgré les rebuffades des deux derniers éditeurs de sa liste, qui se trouvaient enrhumés et de fort méchante humeur quand il alla les voir. Il avait, disait-il, le pressentiment que quelque chose sortirait pour lui de cette matinée musicale. En attendant, il retouchait une fort jolie mélodie qui lui chantait dans la tête depuis quelque temps, et dont il fit une valse charmante : il y mit toute sa jeune verve, toute l’entraînante gaité de ses espérances. « Je suivrai le conseil de l’Italien, se dit Claude, et je donnerai à ma valse un nom français : elle s’appellera Couleur de Rose, puisque les mamans, elles aiment cela. »

Le mercredi arriva. Claude sollicita un congé, et à trois heures il entrait sous l’égide de son ami Tom dans le petit salon où Mme Capel se tenait pour recevoir ses invités.

— Imaginez, mon cher, que je suis dans le programme, fit Tom à demi-voix. Ma mère s’est mis dans l’esprit que j’ai un joli ténor. Du reste, il n’y a pas à le nier, nous avons tous le sentiment musical dans notre famille. Écoutez, Forest : j’ai chanté vos louanges, n’allez pas me démentir. Vous verrez que dans le monde des artistes, chacun se fait valoir ; c’est très bien porté, et puis, cela renseigne les profanes, qui en sont bien aises. Si je dis par exemple : « J’ai un splendide ut de poitrine – je ne l’ai pas, mais c’est une supposition – ou bien : Je compose des romances exquises, » chacun sait ce qu’on peut attendre de moi. Vous comprenez ?

— Je crains, dit Claude, d’être encore bien imbu de préjugés. Il me serait impossible de parler de moi comme si j’étais une autre personne.

— Vraiment ? mais vous y viendrez. Laissez-moi vous présenter à ma mère.

C’était une dame de haute taille et d’un majestueux embonpoint, vêtue d’une robe de satin broché sur le vaste corsage de laquelle s’étalait une flamboyante croix de rubis. Elle tendit la main à Claude et lui dit en français : « Comment va ? » persuadée, ainsi que beaucoup de ses compatriotes, que ces deux mots sont la traduction élégante et correcte de la formule anglaise : How do you do ? Du reste, Claude s’aperçut bientôt que chez Mme Capel, chacun se faisait un devoir de parler la langue qu’il savait le moins. Les Anglaises parlaient français, les Allemands, en petite minorité d’ailleurs, parlaient anglais et français, et les Italiens mélangeaient agréablement tous les idiomes.

Du petit salon vieil-or, Claude passa dans le grand salon de musique, dont le fond était occupé par une estrade couverte d’un tapis de Smyrne. Un beau Pleyel, sur lequel on avait posé une large coupe de vieux japon pleine de roses et d’orchidées rares, était ouvert à l’un des bouts de l’estrade. Plusieurs rangées de chaises étaient déjà occupées par les dames, tandis que les hommes restaient debout et formaient dans les embrasures ou sous les portières de petits groupes où la vivacité italienne faisait un étrange contraste avec l’impassibilité britannique. Un petit homme brun gesticulait et s’agitait comme un diable dans un bénitier en face d’un grand gentleman maigre et blond qui le regardait du haut de sa tête avec une curiosité polie.

— Ah ! mon cher monsieur, mon cher monsieur, vous entendrez la diva Cavalessa ! Elle chantera une petite romance que j’ai faite, et vous pleurerez, mon cher monsieur, je vous dis que vous pleurerez !

L’Anglais secoua la tête d’un air de protestation indignée.

— C’est que vous ne la connaissez pas, la diva Cavalessa. Elle a une voix qu’elle entre par ici – il plongea la main dans son gilet – et qu’elle vous tortille le cœur, mon cher monsieur, avec des notes qu’elles sont comme des tenailles rougies. Moi, je pleure comme une bête quand la diva Cavalessa elle commence à chanter, et quand elle a fini, je fais comme ceci, voyez-vous !

Il tordit son mouchoir de poche d’un geste si expressif et si naturel que son interlocuteur recula instinctivement, comme s’il craignait d’avoir les pieds mouillés par cette lessive de larmes.

Claude, debout non loin d’eux, écoutait ce dialogue et s’en amusait infiniment. La diva Cavalessa, que Tom venait de lui montrer au milieu d’un groupe de jeunes misses placides, était une grande femme brune et maigre, qui ressemblait vaguement à un cheval, avec ses longues joues osseuses, son menton court et ses immenses yeux noirs à fleur de tête. Elle portait une robe de velours terra-cotta, un lourd collier d’ambre, et agitait un grand éventail jaune qui papillonnait incessamment. Ses gestes étaient tragiques, ses intonations frémissantes. Elle porta un verre d’eau à ses lèvres en détournant les yeux comme si c’eût été une coupe empoisonnée, puis sourit avec mélancolie ; on eût dit qu’elle prenait congé de l’existence.

— Elle est très passionnée, dit Tom Capel qui se tenait à une distance respectueuse de la diva ; quand ses enthousiasmes la prennent, elle tombe dans les bras de n’importe qui.

— Un homme averti en vaut deux, fit Claude en riant… Ah ! voilà quelqu’un que je connais.

L’étranger qu’il avait trouvé en tête-à-tête avec M. Simpson, quinze jours auparavant, entrait en cette minute par la porte opposée, ayant Mme Capel à son bras.

— C’est le signor Zambali, dit Tom. Ma mère le tient pour un génie. Elle l’a lancé l’année dernière. C’est avec lui qu’elle a composé l’opérette dont ma sœur a fait le libretto et que nous donnerons prochainement au profit de la Société propagatrice de la Paix universelle par le moyen de la Musique. Voici ma sœur qui se dirige justement de notre côté ; elle sera charmée de faire votre connaissance.

Miss Capel était une jolie jeune fille qui manquait absolument de naturel ; sa grande préoccupation était de passer pour une étrangère, et comme elle avait les yeux noirs et le teint mat, les pommettes légèrement saillantes et un accent méridional soigneusement cultivé, on aurait pu la prendre à première vue pour une Marseillaise. Mais la greffe n’avait réussi qu’à demi, et le mélange des deux sèves donnait un genre hybride singulièrement désagréable. C’était la volubilité française sans sa grâce, la mimique italienne sur un fond de gaucherie anguleuse qui perçait constamment.

— Nous n’attendons plus que le signor Carambolini, dit-elle à son frère. Je lui avais bien recommandé d’être exact, mais il est incorrigible, le méchant !

Elle haussa les épaules. C’était un geste exotique dont elle ornait sa conversation, le plus souvent hors de propos, et qui faisait croire aux non-initiés que l’entournure de ses manches la gênait.

— Je sais, poursuivit-elle en se tournant vers Claude, que vous êtes vraiment des nôtres par la ferveur de votre dévouement à la musique. Nous avons horreur des tièdes ; nous nous admirons les uns les autres avec enthousiasme ! Tenez-vous-le pour dit !

Claude fit ce qu’on attendait de lui ; il répondit à cette mise en demeure par un compliment que miss Capel reçut avec un haussement d’épaules fort mutin.

VIII.

Le signor Carambolini venait d’arriver ; Mme Capel achevait de placer son monde, promenant à travers les groupes ses rubis et ses sourires, et distribuant à ses protégés des encouragements polyglottes. Elle nageait dans son élément. Bienveillante avec ostentation, elle était faite pour le patronage. À force de se le dire et de le faire répéter aux autres, elle s’était persuadé qu’elle adorait la musique ; et comme elle était veuve, riche et généreuse, les débutants et les artistes en déveine n’avaient pas tardé à affluer autour d’elle comme les abeilles autour d’un chèvrefeuille.

C’est très simple à organiser, une coterie musicale à Londres. Vous prenez cinq ou six artistes, Italiens si possible, ou du moins parés de noms en rimes italiennes, de moustaches d’ébène et d’épingles de cravate invraisemblables, lesquels artistes doivent être prêts à délirer d’enthousiasme toutes les fois que l’occasion le commande. Chacun des cinq conjurés compose un morceau de salon, fantaisie, mosaïque ou rêve, puis s’engage, par un serment dont la formule n’a pas encore été révélée, à ne jamais jouer que sa propre musique ou celle des quatre autres. C’est une société d’exécution mutuelle. L’Égérie, qui habite un quartier fashionable, prête ses salons ; on imprime des programmes ; un joli petit auditoire élégant se réunit ; les conjurés donnent le signal des applaudissements, frémissent, s’exaltent, gesticulent ; leur délire se communique. L’assemblée, les voyant si enchantés d’eux-mêmes, ne demande pas mieux que de les croire, sur parole, de prodigieux génies. L’opération se répète deux ou trois fois, et si les circonstances sont propices, leur réputation s’étend de Belgravia à Kensington. Leur coterie devient une puissance, les éditeurs la saluent, Égérie triomphe et publie sur papier de Chine ses propres élucubrations revues par l’un des associés.

Claude Forest, à qui l’on venait de passer un programme, fit une légère grimace en le parcourant. Il n’y trouvait que des noms à lui inconnus, et les titres indiqués lui firent pressentir de quelle sorte de musique il allait être affadi.

Le silence s’établissait. On n’entendait plus qu’un léger bruit d’éventails, et le frou-frou des robes sur le tapis. Miss Capel, après avoir tourbillonné autour des groupes, s’abattit sur un pouf, non loin de la portière qui abritait Claude et ses impressions trop vives. Les exécutants mutuels s’étaient massés devant l’estrade, autour de la signora Cavalessa qui jetait sur l’auditoire des regards sombres, chargés de passion. Pour commencer, le chevalier Sardini et le signor Carambolini traversèrent le tapis de Smyrne, saluèrent avec grâce et s’assirent au piano pour exécuter à quatre mains une grande fantaisie intitulée Réminiscences, et avec raison, car on y trouvait des fragments de toutes les mélodies qui ont couru le monde depuis le déluge. La vélocité et la force des deux pianistes étaient étourdissantes ; les gammes couraient à raison de cinquante lieues à l’heure, avec le bruit d’un express lancé dans un tunnel. Quelques auditeurs fermaient les yeux, regrettant peut-être de ne pouvoir fermer aussi les oreilles. Aux derniers accords, la vibration fut si forte que deux cannes tombèrent tout de leur long sur le plancher.

Il y eut un instant de silence, puis le groupe des conjurés se leva comme un seul homme : « Bravi ! bravi ! suonato benissimo ! excellentissimo ! Votre talent qu’il est énorme, chevalier Sardini ! » Quand les deux exécutants descendirent de l’estrade, ils furent immédiatement entourés par leurs amis, qui se trémoussèrent sur nouveaux frais, passant de l’enthousiasme à l’attendrissement, si bien que Claude finit par craindre une embrassade générale ; caché derrière sa portière, il observait son entourage et se divertissait comme il pouvait.

Il s’amusait de la pantomime pour tâcher d’oublier la musique qui lui agaçait les nerfs. Il était désappointé, s’apercevant bien que cet enthousiasme qui se battait les flancs était pour les uns une pose, pour d’autres une réclame. Jaloux de la dignité de son art, il souffrait avec impatience de le voir affublé d’oripeaux comme une idole, et célébré avec un délire de commande par des derviches tourneurs. Cependant il gardait ses remarques pour lui. Sa bouche était peut-être un peu plus dédaigneuse que de coutume, mais son visage, que miss Capel épiait à l’ombre de son éventail, ne trahissait pas autrement ses impressions.

Un autre signor en i et son violon venaient de paraître sur l’estrade. Mme Capel s’assit au piano pour l’accompagner. Le programme indiquait : Pralines à la rose, Caprice inédit. Le violoniste avait une dextérité merveilleuse et le jeu suave de son école, mais après deux minutes de cette musique doucereuse et mignarde, Claude Forest se sentit écœuré. Le reste de l’auditoire avalait ces pralines avec béatitude. Miss Capel avait laissé tomber son éventail ; les mains jointes, les yeux perdus, elle nageait dans les espaces. Quand elle en redescendit, elle trouva les yeux de Claude fixés sur elle.

— J’étais partie, complètement partie ! murmura-t-elle. Oh ! cette musique céleste ! Est-ce qu’elle ne vous remue pas ?

Claude fut sur le point de répondre qu’elle le remuait en effet, comme le paquebot de Calais à Douvres quand la Manche est mauvaise. Mais la signora Gavalessa était déjà debout près du piano, faisant sa révérence tragique.

Sa voix était un mezzo-soprano dont quelques notes étaient encore fort belles, mais dont les autres n’étaient indiquées que par un effort pénible pour y atteindre. Cette voix avait rempli autrefois une salle immense ; le climat de Londres en avait peu à peu rongé les cordes, dont certaines ne vibraient plus que comme un écho plaintif, tandis que d’autres, devenues stridentes, faisaient courir une vibration tout le long des murs. Ce contraste était étrange, presque pathétique. En regardant la signora Cavalessa rouler ses grands yeux noirs, Claude songea à une blessée qui se tient debout jusqu’à son dernier souffle.

La romance qu’elle chantait était banale comme un pont-neuf ; elle y faisait pourtant frémir et pleurer une vraie passion, un douloureux regret de ce qui avait été et n’était plus. Le petit homme brun qui avait composé cette romance écoutait la diva dans un ravissement éperdu ; il ne s’était pas douté jusqu’alors que sa musique pût exprimer quelque chose.

Claude applaudit la signora Cavalessa avec d’autant plus d’ardeur que le reste de l’auditoire semblait froid. Une fraîche voix de dix-huit ans, qui gazouille avec gentillesse, plaît mieux qu’un instrument à demi brisé, qui soupire encore d’une manière touchante, mais ne résonne plus. La diva Cavalessa était une tradition, et comme le public anglais a le respect des traditions, il l’applaudissait avec politesse, mais sans l’ombre d’enthousiasme. Claude devina une amère tristesse sous les attitudes théâtrales de la cantatrice usée et fatiguée. Il redoubla ses bravos, dont elle le remercia par un signe de tête accompagné de ce sourire italien qui ne vieillit jamais.

Le petit homme brun versait des larmes. « Je suis bonne encore à faire vendre votre musique, c’est quelque chose, » murmura-t-elle en passant devant lui. Il lui baisa la main. Avec les bravos de Claude, c’était presque une ovation, et elle se crut rajeunie.

Les plateaux de rafraîchissements circulaient.

— Mon tour va venir, dit Tom Capel en s’approchant de Claude. Quand le signor Zambali se sera fait entendre, je devrai prendre mon courage à deux mains. Dans l’intervalle, je vais avaler un œuf cru ; cela donne à ma voix un moelleux extraordinaire.

Le signor Zambali ne tarda pas à monter sur la scène ; il portait des gants blancs, comme un marié de la banlieue. Une mèche de cheveux noirs tombait sur son front ; il sourit agréablement en la rejetant en arrière par ce geste familier au génie. Il s’assit au piano et fit rouler quelques arpèges préliminaires. Claude jeta un regard distrait sur son programme : Ballade sans paroles, composée par le signor Zambali. Un petit frémissement parcourut l’auditoire ; évidemment, on attendait de grandes choses du signor Zambali.

Tout à coup Claude releva vivement la tête et devint plus attentif. Un flot de sang lui monta aux joues. Cette mélodie ressemblait étrangement… Il écouta encore, froissant d’une main agitée les plis de la portière. Il n’y avait plus à en douter : cette mélodie était la sienne, c’était sa Bagatelle.

Après le premier choc et une minute de stupéfaction, la colère s’empara de lui, en même temps qu’un violent désir de sauter sur l’estrade et de prendre le pianiste au collet en l’appelant voleur. Pâle d’indignation, se mordant les lèvres et serrant à deux mains le dossier d’une chaise, il réussit pourtant à se contenir jusqu’au bout.

Le signor Zambali avait bonne mémoire. Il avait retenu très fidèlement le motif, tout en le transposant dans un autre ton et en le chargeant d’arabesques. Claude lui eût pardonné plus facilement de lui avoir volé sa composition s’il ne l’avait dénaturée. La grâce simple et discrète de l’ensemble disparaissait sous des ornements prétentieux, mais la mélodie gardait assez de verve originale pour conquérir l’auditoire. Un murmure d’approbation passait de bouche en bouche. À la dernière note de la dernière variation, toute en trilles, un murmure flatteur s’éleva.

— Cette composition est-elle publiée ? demanda Claude en se penchant vers miss Capel.

— On la met en vente aujourd’hui chez Lindenmann. Signor Zambali nous en a réservé la primeur.

Claude n’ajouta rien et se dirigea droit vers l’estrade. Il était assez calme maintenant pour être sûr de ne pas faire d’esclandre, et il désirait voir si le signor Zambali était capable de rougir.

On entourait l’heureux compositeur pour le féliciter. Claude vint à lui et le regarda en face sans rien dire. L’Italien tressaillit légèrement ; il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’il pût rencontrer le jeune artiste inconnu dans le salon de son Égérie.

— Veuillez accepter mes compliments, dit Claude. Vous me reconnaissez, je crois… Nous nous sommes vus récemment.

— Excusez-moi, dit le signor Zambali, qui n’avait pas perdu contenance, j’ai mauvaise mémoire.

— J’aurais cru le contraire, fit Claude avec ironie.

Il voyait qu’on les écoutait curieusement, et que le signor Zambali, sous son apparente indifférence, était mal à l’aise.

— Vous avez une remarquable faculté d’adaptation, reprit Claude. Je vous félicite de suivre en cela l’exemple d’autres grands hommes qui prennent leur bien où ils le trouvent… Je ne suis pas riche, mais j’ai de quoi vous faire l’aumône, signor Zambali !

Là dessus il tourna sur ses talons, car il sentait sa colère bouillonner de nouveau.

— Ce jeune homme, il semble avoir le cerveau dérangé, dit le signor Zambali en se touchant le front du bout du doigt.

Claude regagna lentement sa place, la tête haute, souriant avec dédain. Il songeait moins au pillage dont il était la victime qu’à la profanation de l’art par les rapaces qui l’exploitent.

— Veuillez m’excuser auprès de Mme Capel, dit-il à Tom qu’il rencontra près de la porte. J’ai eu un choc tout à l’heure… j’ai besoin de grand air.

— Vous nous quittez déjà ! Quoi, sans m’entendre ? Je comptais sur vos critiques amicales…

Claude frémit, il savait ce que signifie cette formule. Il s’éclipsa au plus vite, et après quelques minutes de marche rapide, il avisa un omnibus qui le déposa bientôt à la porte de M. Simpson.

L’éditeur était seul dans son bureau. Claude avait recouvré un peu de calme extérieur, mais son irritation n’était pas moins vive.

— Monsieur, dit-il sans préambule, on m’a volé chez vous comme dans un bois.

L’éditeur eut un léger soubresaut, mais sans rien perdre de sa réserve, il se contenta d’incliner la tête en disant :

— Expliquez-vous.

— Ce ne sera pas long, fit Claude toujours debout. Cet Italien qui se trouvait ici le soir où je vous ai joué ma composition, se l’est purement et simplement appropriée, en la défigurant par des variations de son cru. Il en a fait une vulgaire, plate, prétentieuse ritournelle. Cela me tient au cœur, je vous jure, plus que la perte de mon travail. Mais je n’ai point l’intention de me laisser tondre sans regimber. Je viens vous demander de témoigner pour moi.

M. Simpson se renversa dans son fauteuil, croisa les jambes et resta longtemps silencieux.

— Je suis désolé de ce qui vous arrive, dit-il enfin d’un ton de sincère regret. Mais vous m’excuserez si je vois la chose à un point de vue un peu différent. Asseyez-vous, je vous prie, et causons de sens rassis.

Claude obéit à contre-cœur.

— Tout d’abord, poursuivit M. Simpson, reconnaissez que vous étiez averti.

Claude ouvrit de grands yeux.

— Averti ?

— Je vous ai prié, et avec insistance, de différer l’exécution de votre morceau, vous faisant remarquer que je n’étais pas seul. Le signor Zambali passe à tort, ou à raison – je dis à tort ou à raison, je ne porte aucun jugement – le signor Zambali passe pour s’assimiler très facilement les idées des autres. Il les saisit au vol et les accommode à la sauce italienne… dit-on. Il se peut qu’on le calomnie. J’ai cherché à vous mettre sur vos gardes. Vous ne m’avez apparemment pas compris, mais vous avouerez qu’en présence du signor Zambali lui-même, il m’était difficile d’être plus explicite.

— Je le reconnais, dit Claude. Je vous remercie de vos bonnes intentions. Seulement la question n’est pas là, me semble-t-il. J’ai été volé, voilà le fait. Je l’exprime brutalement, peut-être, mais des expressions plus voilées n’y changeraient rien.

— Hum ! fit M. Simpson en toussant d’un air circonspect. Il est très essentiel au contraire de choisir soigneusement ses expressions. Voler n’est pas le mot que j’emploierais dans les circonstances présentes. Je parlerais d’une coïncidence fâcheuse qui a fait éclore la même mélodie à la fois dans votre tête et dans celle du signor Zambali.

Claude sourit avec ironie et dédaigna de répondre.

— Quand on a comme moi vingt-cinq ans d’expérience, reprit M. Simpson, on sait que le droit du compositeur est une des choses les plus contestées qui existent, une propriété très difficile à garder en mains ou en portefeuille. Le vent souffle où il veut, l’inspiration est capricieuse, il y a des rencontres singulières, cela se voit tous les jours. Le domaine des idées n’a pas de frontières…

Il aurait débité un plus grand nombre d’aphorismes, si Claude ne s’était levé tout d’un coup, incapable de se contenir plus longtemps.

— Monsieur, dit-il, m’avez-vous oui ou non entendu jouer ma composition il y a quinze jours ?

— Certainement, je ne vois pas la moindre difficulté à le reconnaître.

— Eh ! bien, je vais vous amener le signor Zambali de gré ou de force. Il vous jouera sa Ballade sans paroles, qu’on met en vente aujourd’hui même chez Lindenmann, et vous voudrez bien témoigner que le motif de sa composition m’appartient.

— Je n’en ferai rien, répondit M. Simpson d’un ton résolu, je m’y refuse absolument, dans votre intérêt comme dans le mien. Ces choses-là ne sauraient se prouver. Votre mélodie m’est entièrement sortie de la tête. Zambali trouvera un avocat qui mettra la charrue devant les bœufs et vous accusera d’avoir vous-même volé son client. Non seulement vous perdrez votre procès, mais Zambali vous poursuivra en diffamation. Soyez raisonnable, jeune homme, prenez le monde comme il est. Une autre fois vous serez plus prudent.

Claude restait immobile, la tête penchée. Un pénible sentiment d’impuissance succédait à sa colère ; il avait les mains liées puisque M. Simpson refusait d’être son témoin.

— Ne vous laissez pas abattre, reprit l’éditeur d’un ton bienveillant, vous percerez tôt ou tard si votre talent est réel. Vous n’en êtes pas à une mélodie près, je suppose ; trouvez-en une autre et gardez-la sous le boisseau jusqu’à ce que le moment soit venu de la produire. Bonjour.

IX.

Claude rentra chez lui absolument découragé ; il s’enferma dans sa chambre et s’y promena de long en large, essayant de maîtriser les sentiments tumultueux qui l’agitaient. La réserve prudente de l’éditeur, qu’il traitait de duplicité, le révoltait presque autant que les procédés d’adaptation du signor Zambali. Il n’admettait pas que même dans son propre intérêt, on pactisât avec une déloyauté manifeste ; à cet âge on est absolu, on ne conçoit pas la nécessité de certains accommodements.

Claude se sentait sur le point de jeter le manche après la cognée ; l’ironie de sa mésaventure l’accablait. Tandis qu’il perdait son temps à des démarches parfois humiliantes et qu’il s’exposait à des rebuffades journalières, sa composition s’éditait sans qu’il en sût rien ; un autre en récoltait l’honneur et le profit dans la plus complète sécurité. Le souvenir de ses courses persévérantes et inutiles des dernières semaines, de son espoir toujours trompé et toujours renaissant, de ses châteaux en Espagne, du joyeux entrain avec lequel il avait compté sur la journée présente, le faisait sourire amèrement. Son travail, son temps, son courage, tout était perdu. Il ne lui restait qu’un manuscrit inutile et une expérience chèrement acquise qui ne lui servirait à rien.

Il tira le manuscrit de son portefeuille, l’ouvrit et se mit au piano. Il joua sa Bagatelle lentement, tristement, pour en prendre congé ; puis il plia les deux feuillets couverts de notes, les considéra une minute et les jeta dans la cheminée où languissait un petit feu de charbon. La flamme sembla hésiter, lécha le bord de la feuille, puis s’éleva tout à coup, et l’instant d’après il ne restait des espérances de Claude qu’un petit tas de cendres grises.

Il demeura longtemps absorbé dans sa rêverie, les coudes sur les genoux, les yeux fixés sur le feu. Tout à coup il se leva avec une soudaine énergie, et reprit sa promenade fiévreuse à travers la chambre.

— Ah ! mais je ne me rends pas encore, s’écria-t-il. Mon travail est perdu ? eh ! bien, je recommencerai. Je me ferai un nom, je le jure ! Sans argent, sans coterie, même sans éditeur, je percerai. Comment ? je n’en sais rien ; j’attendrai… pourvu qu’Olive seulement consente à attendre avec moi.

Tour à tour, et comme par grandes vagues qui s’écroulaient l’une sur l’autre, le découragement et l’espoir se succédaient en lui. Cependant la résolution qu’il avait prise d’attendre était comme un coin de terre ferme sur lequel il pouvait poser le pied. « On dit, pensait Claude, qu’il faut quelquefois perdre du temps pour en gagner. J’en ai perdu déjà, j’en perdrai encore ; une année, voilà mon enjeu. Je guetterai toutes les chances qui passeront à ma portée et je finirai bien par en attraper une. En attendant je ferai du métier, je copierai de la musique, s’il le faut. »

Durant le dîner, Olive lui fit mille questions sur la matinée musicale, sur miss Capel, sur Tom. À la brièveté de ses réponses, elle soupçonna quelque incident désagréable.

— Venez donc voir mes jacinthes, lui dit-elle, quand ils rentrèrent au salon après le repas.

L’embrasure de la fenêtre où se trouvait la jardinière était encadrée par d’épais rideaux et formait une niche très commode pour un instant de tête-à-tête.

— Qu’avez-vous ? fit Olive à demi voix en se penchant sur ses fleurs.

— Tous mes plans sont à vau-l’eau, dit-il, mais n’importe ! j’en ferai d’autres.

En quelques mots rapides, il lui exposa la situation.

— Mais c’est abominable ! s’écria-t-elle, c’est un vol manifeste ! Après cela vous êtes entièrement découragé, n’est-ce pas ?

— Découragé ? non ; je recommencerai, voilà tout.

— Votre entêtement est inconcevable, fit-elle en lui tournant le dos.

Claude ainsi congédié, s’éloigna. Il se jeta dans un fauteuil, et prenant un journal, feignit de lire pour cacher son irritation. Était-ce parce qu’il avait échoué qu’Olive le désertait ? Il l’aurait crue plus généreuse. À l’avenir il lui cacherait ses déceptions ; mais quand viendrait le bulletin de sa première victoire, il le lui montrerait en disant : « Mon entêtement a réussi, vous voyez. » Après tout, quelles raisons avait-elle de croire en lui ? Quelles preuves lui avait-il données de son talent ? Si elle ne possédait aucun sens musical, pauvre petite, ce n’était pas sa faute ; elle avait tant d’autres qualités charmantes ! D’ailleurs Olive apprendrait à supporter la musique… qui sait, peut-être à l’aimer, quand la musique, au lieu de représenter pour elle tous les ennuis de la vie, lui parlerait d’une tendresse constante et protectrice, de l’amour de son mari.

Le lendemain, Claude résolut de rencontrer Olive quand elle rentrerait de ses leçons. Il se mit donc en embuscade et rejoignit la jeune fille au tournant de Beaumont-Street. Elle l’accueillit avec une certaine froideur.

— Vous me boudez ? dit Claude ; je cherche à deviner en quoi j’ai pu vous déplaire.

Elle tarda à répondre ; les yeux baissés, elle jouait avec le gland de son parapluie.

Enfin elle leva la tête ; ses lèvres tremblaient légèrement.

— Vous refusez de faire pour moi le plus petit sacrifice, dit-elle.

Claude sourit avec un peu d’ironie.

— Renoncer à ma vocation ? c’est là ce que vous appelez un petit sacrifice ?

— Ah ! si vous vouliez entendre raison ! s’écria-t-elle. Vous êtes dans une impasse ; vous n’en sortirez jamais à moins de revenir en arrière. C’est votre obstination qui vous retient.

— L’insuccès a toujours tort, fit Claude tristement. J’ai perdu ma première partie, mais est-il très généreux à vous de me le rappeler ? Me voici prêt à engager la seconde, avec un nouveau courage et un nouvel espoir, si seulement…

— Vous ne réussirez pas davantage, interrompit-elle d’un ton plaintif. Vous vous déclasserez, voilà tout. Dans un an d’ici vous en serez au même point, avec des habits râpés, les joues creuses et l’air désespéré.

— Aimable prophétesse, dit Claude en riant, vous n’avez donc pas la moindre foi dans mon étoile ?

— Pas la moindre. Comment, avec tant de bon sens sur d’autres points, pouvez-vous être aussi chimérique ? Avec votre éducation et toutes vos ressources, vous pourriez devenir n’importe quoi.

— N’importe quoi ? répéta Claude ; c’est une profession que je n’aime guère. Voyons, miss Beaumaris, nous tournons dans un cercle. Parce que j’ai échoué jusqu’ici, vous en concluez que le succès est impossible, tandis qu’au contraire, chaque obstacle surmonté me rapproche du but.

— Votre persévérance est bien mal placée, murmura Olive.

— Qu’en savez-vous ?

— Je vous dis que j’en suis très sûre ; vous perdez votre temps… Du moins j’aurai fait mon possible pour vous décourager.

— Vous pouvez certainement vous rendre cette justice… Olive, ma chère Olive, soyez donc raisonnable !

Ils s’arrêtèrent tous deux, parvenus à l’extrémité de la rue, et revinrent lentement sur leurs pas.

— Le succès, reprit Claude, n’est qu’un poinçon qui constate la valeur du métal sans l’augmenter, mais puisqu’il vous faut des preuves, je vous en donnerai. Si je réussis, que direz-vous ?

— Vous ne réussirez pas, répondit-elle.

Claude ne put réprimer un mouvement d’impatience ; Olive croisa les deux mains d’un air résigné et reprit :

— En face de votre entêtement, toute discussion devient impossible. Brisons-là, s’il vous plaît.

Ils étaient à cinquante pas de leur porte ; Claude ne put s’empêcher de faire une seconde tentative.

— Olive, dit-il gravement, si vous ne pouvez vous réconcilier avec ma vocation musicale, n’y songez plus, c’est tout ce que je vous demande. Vous pourrez vous imaginer que je suis agent de change, ou fabricant de savon, ou tout ce qu’il vous plaira. Je ne vous parlerai jamais de musique, tant que ce sujet vous sera désagréable.

— Mais vous espérerez constamment qu’il me deviendra agréable, et vous serez constamment déçu, répondit Olive avec une certaine mélancolie. Je déteste la musique, je la détesterai encore davantage quand elle se mettra entre vous et moi. Je suis non pas obstinée, mais tenace, très tenace ; nous serions malheureux l’un et l’autre.

Là-dessus, comme ils arrivaient en face du perron de miss Picknell, Olive tira sa clef de sa poche et la mit précipitamment dans la serrure, pour couper court à ce peu satisfaisant entretien. Sa conclusion était sage peut-être, mais Claude refusa de l’admettre comme définitive.

Si Olive avait cru en lui malgré tout, comme certaines femmes savent le faire, Claude aurait été moins fiévreux, moins pressé d’arriver au but par le plus court chemin. Mais il ne se sentait aucun droit à cette confiance implicite ; c’était par un succès éclatant qu’il fallait conquérir Olive. Le moyen d’arriver devint son idée fixe, il y rêva nuit et jour, bâtissant mille plans qui tous péchaient par la base, et sans cesse obligé d’en revenir à son premier projet, économiser et attendre.

Par bonheur, l’attente n’est pas nécessairement oisive. Claude trouva un adoucissement à ses ennuis en mettant au jour plusieurs mélodies qui le hantaient. La mélodie, cette forme seule vraiment populaire de la musique, traitée de haut par les techniciens et les raffinés, mais toujours chérie de la foule, la mélodie était le fort de Claude, son don spécial. Au collège déjà, les airs qu’il inventait, sans avoir cette banalité qui tourne à l’obsession, se répandaient comme un fluide subtil ; on les entendait fredonner dans les cours, dans les corridors ; même le bouvreuil du portier en sifflait des fragments. Claude savait que la faveur du public lui viendrait par là tôt ou tard ; le difficile était d’obliger le public à prêter l’oreille un instant. « L’occasion ne manque jamais à ceux qui sont déterminés à la saisir, » se répétait-il chaque jour. Mais l’occasion se faisait attendre.

C’était la semaine de Noël. La neige tombait lentement, chargée de suie et noire déjà avant d’arriver sur la chaussée. Malgré la boue, le froid, le brouillard, les rues étaient très animées, chacun courant à ses achats ou à ses plaisirs. Les étalages des marchands de comestibles et des bouchers débordaient jusque sur le trottoir, panachés et enguirlandés de houx à baies rouges, de lierre et de gui. À voir ces immenses quartiers de viande, ces montagnes de légumes et d’oranges, ces bataillons d’oies, de pintades, de dindes, de poulardes, ces entassements de gibier, on eût pu croire que la ville préparait les approvisionnements d’un siège. Chose étrange, dans la protestante et pieuse Angleterre, les fêtes de Noël ressemblent plus à une saturnale gastronomique qu’à une solennité chrétienne. On mange, on boit, on danse, et l’on envoie à ses amis des souhaits « de joyeux Noël et de bonne digestion. » Ce dernier vœu n’est pas superflu, car la quantité de plumpudding et d’autres lourdes friandises qui se consomme entre le 25 décembre et le dernier jour de l’an suffirait à rendre à jamais dyspeptique une nation moins robustement constituée.

Olive, contre le gré de miss Picknell, qui n’approuvait pas les superstitions vulgaires, était descendue un soir à la cuisine pour remuer trois fois solennellement la pâte du pudding de Noël que la cuisinière pétrissait dans une vaste terrine. Cette cérémonie, si elle est accomplie avec le respect nécessaire, porte bonheur aux jeunes filles. Comme Olive remontait l’escalier, elle vit, par la porte du salon restée entr’ouverte, Claude qui se promenait de long en large d’un air absorbé. Elle entra doucement, il ne s’aperçut pas de son approche, car il venait de s’arrêter dans l’embrasure de la fenêtre pour regarder les flocons qui tombaient en tournoyant à la lueur jaune des réverbères. Il avait jeté sur une chaise le journal qu’il venait de parcourir ; Olive le prit en froissant à dessein le papier ; Claude tourna la tête.

— Bonsoir, miss Beaumaris, fit-il d’un ton distrait en jouant une marche sur la vitre.

— Causons, dit Olive qui s’assit près du feu, j’ai besoin de vos conseils. Miss Picknell m’a donné carte blanche pour décorer le salon le jour de Noël : voulez-vous qu’à nous deux nous fassions un petit plan ?

Claude s’approcha de la cheminée sans grand empressement, et à peine eut-il fixé ses yeux sur le feu qu’il retomba dans sa rêverie.

Olive toussa, et il tressaillit.

— Je vous demande mille pardons ! vous disiez ?…

— Qu’est-ce qui vous rend si distrait ce soir ?

Il ne répondit pas et reprit sa promenade, les mains croisées sur le dos, les yeux baissés vers le tapis. Olive se leva et vint à lui.

— Vous avez une idée ! s’écria-t-elle.

— Cela m’arrive de temps en temps, dit-il en s’efforçant de sourire.

— Vous allez faire une nouvelle démarche ?

— Peut-être.

— Qu’est-ce que c’est ? dites-le-moi.

— Vous le saurez quand j’aurai réussi, répondit-il gravement.

Elle lui tourna le dos et revint à son fauteuil en faisant la moue.

— Ne boudez pas, je vous en prie, dit Claude déjà plein de remords, ce serait un mauvais présage pour mon entreprise.

— Que les présages soient bons ou mauvais, vos entreprises auront toujours le même succès, répondit-elle sèchement.

C’était un mot cruel. Claude, vivement blessé, la quitta sans ajouter une parole. Cependant, comme il était toujours prêt à excuser Olive, même à ses propres dépens, il reconnut qu’il avait manqué de courtoisie, et que par un léger effort il aurait pu s’arracher à ses préoccupations. Il endura avec beaucoup de contrition la pénitence qu’Olive jugea à propos de lui infliger, en le tenant à l’écart et ne lui adressant pas la parole de toute la soirée.

M. Ferrol était absent ; miss Picknell supposait qu’il passerait les fêtes à la campagne. Quant à M. Gibson, se trouvant légèrement enrhumé, il accusait la saison d’être meurtrière et voyait toutes choses très en noir. Son hôtesse avait beau lui faire l’énumération de tous les rhumes dont il s’était heureusement remis, il refusait d’accepter ses encouragements.

— Ce moment de l’année, dit-il quand il se fut installé le plus près possible du feu, dans un large fauteuil, ayant à sa portée un petit guéridon, sur lequel miss Tabitha venait de placer un grog préparé de ses propres mains, ce moment de l’année est de tous le plus mélancolique pour un homme solitaire comme moi. Que suis-je ici, miss Picknell ? un simple locataire, heureux de vivre sous ce toit, malgré les six étages qu’il me faut gravir journellement. Mais le moindre accident peut m’en chasser. Les conforts qui m’entourent – il se tourna vers miss Picknell – les attraits qui charment mes yeux – ici il dirigea ses regards vers le tapis, pour ôter à cette remarque ce qu’elle pouvait avoir de trop direct – toutes ces choses sont précaires. D’un jour à l’autre elles peuvent m’être enlevées.

— Monsieur, dit miss Tabitha, il ne tient qu’à vous d’être longtemps mon locataire. Vos habitudes sont paisibles, vous ne fumez pas, vous ne jetez pas les portes, et à part une tendance à l’exagération pour ce qui concerne le nombre de vos étages, votre conversation ne mérite aucun reproche. Nous passerons encore ensemble, j’espère, bien des fêtes de Noël.

M. Gibson secoua la tête.

— Mille choses peuvent survenir, fit-il. Un célibataire est nécessairement nomade, et exposé à toutes les vicissitudes. Que mon rhume, par exemple, tourne en bronchite, me voilà livré à des soins mercenaires.

— Il est vrai, dit miss Picknell, en rougissant ainsi que l’occasion l’exigeait, il est vrai que les convenances ne me permettraient pas de vous soigner moi-même.

— Voilà pourquoi je dis que ma position est précaire, reprit M. Gibson ; je la trouve même déplorable, quand j’y réfléchis. Mais n’y a-t-il pas de remède ? voyons, miss Beaumaris, n’y a-t-il pas de remède ?

— C’est à miss Picknell qu’il faut demander cela, répondit Olive, sans quitter des yeux sa broderie.

M. Gibson soupira et se tourna vers son hôtesse avec un regard interrogateur. Celle-ci ne semblait pas disposée à répondre. Elle penchait la tête en regardant les dépouilles capillaires enfermées dans son bracelet. C’était à ce talisman qu’elle en appelait dans toutes les circonstances embarrassantes ; il paraissait lui murmurer de mystérieux conseils. Le silence dura assez longtemps pour devenir pénible. Claude avait les yeux fixés sur Olive, qui tirait l’aiguille avec une rapidité croissante. Enfin miss Picknell se leva majestueusement.

— Je n’ai pas de remède à suggérer à M. Gibson ; c’est à lui, me semble-t-il, de trouver le moyen d’améliorer sa situation, puisqu’elle lui paraît vraiment déplorable. Autrement, à quoi lui sert-il d’être un homme et d’avoir à sa portée toutes les ressources que l’organisation sociale et les convenances accordent au sexe fort ?

Ayant ainsi parlé, miss Picknell plia son ouvrage, après avoir jeté un coup d’œil à la pendule.

— La sagesse parle par votre bouche, comme toujours, murmura M. Gibson. Miss Beaumaris est-elle du même avis ?

— Oh ! que j’ai sommeil ! répondit Olive en bâillant derrière sa main.

Claude se sentit soulagé en la voyant si indifférente ; et bien qu’elle lui eût dit bonsoir d’un ton très froid, il monta chez lui le cœur léger, non pour dormir, mais pour méditer encore sur la résolution qu’il avait prise.

X.

Le lendemain, quand il arriva au Bazar, il trouva son piano détraqué. Une des vitres du toit laissait filtrer une gouttière juste au-dessus de l’instrument, qui avait été exposé toute la nuit à une sorte de douche. Deux ou trois cordes, tendues par l’humidité, avaient sauté ; d’autres ne rendaient plus qu’un son mat. L’accordeur qu’on s’était hâté de quérir ne put que constater le dégât, et conseilla de transporter l’instrument chez le facteur, où il pourrait être réparé avec tout le soin nécessaire.

— Ainsi, trêve à la musique pour aujourd’hui, monsieur Forest.

« Rien n’aurait pu venir plus à point, pensa le jeune homme en s’éloignant. La chance est pour moi dès le début. »

Quand il sortit, il trouva la rue transfigurée ; une légère neige, poussée par le vent d’est, s’abattait en tourbillonnant sur le trottoir, sur les corniches, sur les toits, qui, ainsi poudrés à frimas, prenaient tout à coup un certain air de coquetterie. Dans le coin de ciel qu’on apercevait au-dessus des cheminées, les nuages passaient rapidement, s’étendaient, s’éparpillaient, devenaient à chaque minute plus minces et plus transparents, comme des flocons de laine que l’on carde. Derrière leur voile léger, on devinait le soleil. Cette petite tombée de neige semblait mettre la ville en gaîté, les grilles sombres, les sculptures noircies des façades en étaient rajeunies ; sur l’impériale des omnibus qui passaient au grand trot, sur le seuil des magasins et derrière les grandes glaces des devantures, on voyait des figures épanouies et curieuses qui suivaient du regard la danse légère des flocons. Pour quelques instants, la grande ville noire s’enveloppait de blancheur, et ce manteau de Noël était égayé par le houx lustré aux baies éclatantes, qui s’accrochait partout en guirlandes et en bouquets.

Le visage grave et soucieux de Claude Forest s’éclaira. Était-ce pour briller sur son premier succès que le soleil dissipait enfin le brouillard persistant des dernières semaines ? Il se dirigea vers la Cité, perçant la foule qui à chaque tournant de rue devenait plus dense.

Les pignons pointus des antiques maisons de Holborn dessinaient leurs lignes pittoresques sur le ciel d’une fine couleur de perle, que le soleil à demi voilé rendait chatoyante. C’était un joli motif d’aquarelle, comme Londres, la cité aux aspects imprévus, en offre à chaque pas dans la lumière capricieuse, éternellement changeante de son ciel brumeux.

Claude était trop artiste pour oublier complètement dans sa préoccupation les objets extérieurs. Ses yeux, si ce n’est son attention, s’arrêtaient aux mille tableaux animés de la rue ; aux bouquetières qui tendaient aux passants des gerbes de roses de Noël, de narcisses pâles ou d’anémones écarlates ; aux devantures brillantes qui étalaient des étoffes orientales, des meubles incrustés, des armes étranges, des bronzes damasquinés du Japon, ou bien les trésors de la massive orfèvrerie anglaise. Il rencontra un Chinois, monté sur de hauts patins de bois, vêtu d’un pantalon bouffant de soie jaune et d’un mantelet bleu à larges manches. Derrière lui s’avançait un prêtre de l’église grecque, coiffé d’une tiare élevée d’où retombait un long voile d’étamine noire. Ces deux types exotiques, l’un sévère et majestueux, l’autre comique avec sa longue queue, son profil écrasé et ses yeux obliques, ressortaient singulièrement au milieu de la foule banale qui les coudoyait.

Les figures féminines se faisaient rares au milieu des passants, tandis que le nombre des policemen augmentait ; les gens ne marchaient plus, ils trottaient, les coudes au corps, pour se faufiler plus aisément dans la foule. Les maisons étaient plus hautes et couvertes d’affiches et d’enseignes : à l’absence de rideaux aux fenêtres, on voyait que ces immenses constructions n’étaient pas des demeures, mais des entrepôts et des bureaux.

Marchant d’un pas rapide, Claude Forest arriva à la vaste place de Ludgate Circus ; passant sous le pont aérien qui fait comme une voûte à la rue montueuse et pittoresque de Ludgate Hill, il s’enfonça dans l’ombre imposante du gigantesque St-Paul, enfila le dédale de ruelles qui avoisinent les bureaux du Times, et se trouva enfin dans la plus belle des rues de la cité, Queen Victoria Street ; alors il ralentit sa marche et chercha une adresse dans son carnet.

Une maison d’apparence assez grandiose, bâtie en briques alternativement blanches et ardoisées, avec de hautes fenêtres ogivales, des corniches moulées et d’étroits balcons qui couraient autour de chaque étage, se dressait en face de lui. C’était là qu’il avait affaire. Il traversa la rue. Une plaque de marbre noir, encastrée à droite de la porte, annonçait que les bureaux de MM. Truefitt & C°, fabricants d’appareils électriques en tous genres, se trouvaient au premier étage.

En montant le large escalier à rampe de chêne, Claude admira l’apparence cossue et la scrupuleuse propreté du vaste corridor, dont les murs étaient revêtus de plaques de faïence aux teintes harmonieuses. Plusieurs portes s’y ouvraient, portant des indications gravées sur leur glace sans tain : Caisse, Correspondance étrangère, Renseignements généraux, Direction.

Claude s’adressa à un commissionnaire qui, malgré sa figure soigneusement rasée, avait l’apparence d’un vieux soldat, et portait une médaille sur sa livrée vert foncé à liserés rouges.

— Où pourrais-je voir M. Truefitt ? Je désire lui parler.

— Si vous croyez qu’on entre chez lui comme au moulin ! grommela l’homme.

— Veuillez lui faire parvenir ceci, dit Claude en écrivant à la hâte quelques mots au crayon sur sa carte.

Au bout de quelques minutes, le messager revint, visiblement surpris lui-même du résultat de sa mission, et pria Claude de le suivre. Il ouvrit devant lui la porte décorée de ce mot imposant : Direction, lui fit traverser une antichambre, et l’introduisit finalement dans un petit bureau très simple où deux messieurs, l’un jeune et l’autre vieux, étaient debout à un grand pupitre double.

— Je suis M. Truefitt, dit le plus âgé en se tournant vers Claude avec une impétuosité presque alarmante. On m’a remis votre carte. Votre nom ne me dit rien, mais vous avez écrit là deux mots qui m’étonnent : « Un nouveau moyen de réclame. » Voyons-le, votre nouveau moyen, et soyez bref ; je suis pressé.

Sa figure haute en couleur et encadrée de cheveux gris très rebelles qui se dressaient dans toutes les directions, était animée par des yeux perçants. Ses mouvements étaient rapides et impatients. En parlant, il faisait claquer ses doigts de façon à déconcerter tout interlocuteur timide ou nerveux. Par bonheur, Claude Forest n’était ni l’un ni l’autre.

— Monsieur, fit-il, je sais que vous avez poussé très loin l’art de la réclame ingénieuse ; j’ai vu hier dans les Daily News votre dernière invention en ce genre.

— La réclame en vers ? la brosse électrique mise en sonnets ? C’est une idée de mon fils.

Il désigna de la main le grand jeune homme blond et d’apparence mélancolique qui lui faisait vis-à-vis.

Celui-ci sourit faiblement dans sa moustache incolore et se pencha davantage sur le registre qu’il feuilletait.

— Une idée de mon fils, répéta le petit homme rouge en faisant claquer ses doigts comme des castagnettes. Je l’ai envoyé à l’Université, il me consacre les fruits de l’éducation libérale que je lui ai donnée. Il m’a fait cinquante-deux sonnets sur nos divers appareils électriques. Nous en publions un par semaine. Au bout de l’an nous les réunirons en un charmant volume que nous offrirons à nos clients. Nous avons eu précédemment la réclame anecdotique, mais ça tenait du humbug américain, le public sérieux n’en voulait plus. Vous avez entendu parler de notre épouvantail à corbeaux ?

— Je suis honteux de confesser mon ignorance, répondit Claude.

— C’est un engin très drôle, à moteur électrique, et qui bat des ailes comme un moulin à vent. Je fis sa fortune par une anecdote de mon crû. Tous les journaux l’insérèrent : « Dans le comté de… bien connu par ses rookeries qui sont une des plaies de l’agriculture, M. X., grand propriétaire, résolut de protéger ses champs, fraîchement ensemencés, au moyen du nouvel épouvantail à corbeaux, inventé par M. Truefitt, Queen Victoria Street, Londres E.C. Il plaça une de ces machines ingénieuses au centre d’un immense terrain labouré, où les corbeaux du voisinage s’étaient abattus par centaines les jours précédents. À l’instant où la machine commença à fonctionner, agitant ses grands bras, tous les corbeaux s’envolèrent. L’un d’eux fut même si effrayé qu’il rapporta le grain volé par lui trois jours auparavant. »

— Pas mauvaise, hein ? s’écria M. Truefitt en se renversant pour rire à son aise. C’est moi aussi qui ai imaginé le premier de planter une horloge au beau milieu de mes affiches, dans les gares. Le public aime toujours à savoir l’heure, et mon nom lui entre dans l’œil par la même occasion. C’est moi qui ai fait placer sur toutes les lignes de Douvres et de Brighton à Londres, d’immenses écriteaux portant un mot : Truefitt. Rien de plus. C’est une obsession. Ça intrigue les voyageurs, ça finit par les exaspérer. « Truefitt ? qui est ça, Truefitt ? Que fait-il ? que veut-il ? » Le dernier écriteau les renseigne et les engage à se procurer sans retard nos sonnettes électriques, nos brosses anti-névralgiques, nos bagues hygiéniques, nos ceintures à courant continu, nos moteurs, nos accumulateurs, toutes les applications modernes de l’électricité, la bienfaitrice universelle. Jeune homme, vous êtes fort, vraiment, si vous m’indiquez un moyen de réclame auquel je n’aie pas songé.

— C’est vous qui m’en avez fourni l’idée, monsieur, répondit Claude. Vos appareils mis en sonnets, c’est l’art appliqué à l’industrie. Vous avez pris la poésie comme associée, que diriez-vous de prendre aussi la musique ?

M. Truefitt le regarda un instant d’un air scrutateur, puis le saisit par l’épaule et le poussa jusqu’à un petit divan en cuir placé dans l’angle de la pièce.

— Causons ! s’écria-t-il.

— Je ne vous cacherai pas, dit Claude, que je m’adresse à vous en désespoir de cause. J’ai composé quelques mélodies que je désire publier, mais comme je n’ai pas d’argent, je ne puis réussir à trouver un éditeur. Cependant je me suis juré à moi-même que j’arriverais à l’oreille du public. Voici ce que je vous propose. J’ai dans ma poche une valse assez jolie, fort entraînante. Vous la ferez imprimer comme étrennes à vos clients, en l’encadrant de vos annonces et de tout ce qu’il vous plaira. Nous lui donnerons un titre approprié : Electric-Electrac. Vous verrez qu’elle est enlevante comme une batterie de Leyde. Je ne vous demande rien que d’y mettre mon nom.

La voix saccadée de Claude trahissait une vive agitation intérieure et une certaine humiliation. Le jeune homme blond, Truefitt junior, se tourna vers lui.

— Ne faites pas cela, dit-il en hochant la tête. Vous compromettez votre avenir d’artiste.

— Je n’ai aucun autre moyen de débuter, répondit Claude. Celui-ci est de bonne guerre, sinon très glorieux. Je prends le public au collet pour l’obliger à m’écouter un instant.

— Dites plutôt que vous le prenez aux cheveux, puisqu’il s’agit de nos brosses, s’écria M. Truefitt père en riant de si bon cœur que les deux autres furent obligés de l’imiter. L’idée n’est pas mauvaise, jeune homme, je la prends sous mon bonnet. Dommage que vous ne soyez pas dans le commerce, vous iriez loin… Oui, l’idée me plaît, poursuivit-il en se promenant au petit trot d’un bout de la pièce à l’autre. J’ai de l’imagination, moi, j’aime ce qui met du piquant dans le train-train des affaires. Je suis un homme à inspirations. On me connaît sur la place, on se dit : « Et Truefitt, qu’est-il en train d’inventer ? » Je les tiens sur le qui-vive… Mais nous n’avons pas une minute à perdre ; où est-elle, cette valse ?… Electric-Electrac ? ce n’est pas mal. Notre dessinateur, qui est un garçon d’esprit, nous fera un encadrement de petits diables jouant du violon sur nos brosses et dansant la farandole au milieu de nos ceintures hygiéniques. Mais faites-la donc voir, cette valse !

— Êtes-vous bien décidé ? demanda le jeune Truefitt en s’adressant derechef à Claude. Moi, je me suis rendu impossible par ces malheureux sonnets ; je suis classé, je suis fini. Après avoir fait rimer brosse-électrique avec thérapeutique, comment voulez-vous que je dédie une ode à Tennyson ?… Pourtant j’avais l’envergure, j’avais le souffle… Qu’au moins mon exemple vous serve !

— Merci, répondit Claude, je suis décidé. Voici ma composition.

— Ah ! mais, fit M. Truefitt en croisant les mains derrière le dos, je n’achète pas chat en poche, moi. Il faut qu’on l’entende préalablement, votre valse ! Ne pourriez-vous nous la siffler, par exemple ?

— Il serait plus simple, dit son fils, d’aller chez le premier marchand de musique venu, où nous trouverons bien un piano.

Ils sortirent donc ensemble. M. Truefitt suivait Claude de si près et surveillait tous ses mouvements d’un œil si anxieux que les passants prirent l’objet de cette surveillance pour un malfaiteur qu’on allait livrer à la justice. L’air assez morne du jeune homme prêtait à cette supposition. Sa tentative réussissait, mais il ne savait trop s’il devait s’en réjouir. Il lui semblait qu’il s’était attaché une pierre au cou de ses propres mains. Il se mit à jouer machinalement et sans le moindre plaisir. Cependant la mesure joyeuse de sa valse finit par l’entraîner lui-même : il se rappela le jour où il l’avait appelée Couleur de Rose, et songea qu’il avait fait un pas dès lors. Son jeu devint plus vif : le rythme s’accentua, la mélodie prit une voix et des ailes.

M. Truefitt faisait avec ses doigts un accompagnement de castagnettes ; son fils, qui avait été grand valseur avant de tomber dans la mélancolie, marquait la mesure du bout de son soulier verni.

Claude, après le dernier accord, se leva un peu embarrassé. Toute cette transaction avait une légère teinte de ridicule. Mais il fallait aller jusqu’au bout. M. Truefitt s’empara du petit cahier et le mit dans sa poche.

— C’est en règle, dit-il. Voici mes conditions. Nous aurons la primeur de votre composition, mais passé les étrennes, elle vous fera retour. Si elle a du succès, vous serez bien aise de l’éditer d’une façon plus régulière.

Claude haussa les épaules.

— J’ai appris à ne plus espérer grand’chose, dit-il. Cependant vos dispositions me semblent équitables et je vous en remercie.

Sans qu’il sût pourquoi, il était accablé. Son premier succès, qu’il avait souhaité avec tant d’ardeur et d’impatience, le contristait ; il en redoutait les conséquences. Il était comme un homme qui tombe de très haut et ne sait où sa chute s’arrêtera. Au fond de sa conscience d’artiste susceptible et fière, Claude Forest se sentait déchu.

Il prit laconiquement congé de ses deux compagnons et marcha un moment, tête baissée, sans trop s’inquiéter de savoir où sa route le conduirait. Quand il leva les yeux, il vit qu’il se trouvait dans Old Bailey, non loin des sombres murs de la prison de Newgate.

« Puisque je suis dans ce quartier, pensa-t-il, j’irai revoir mon vieux collège. »

XI.

Christ Hospital, autrement dit l’École des Habits Bleus, dresse ses grilles et ses vieilles murailles à l’extrémité de la rue, presque en face de la prison. Claude ne les avait pas revues depuis plusieurs années, car l’organiste son ami, qu’il visitait souvent, habitait un quartier plus moderne et ne passait à l’École que quelques heures par jour.

Son regard plongea à travers les grilles dans les vastes cours, et un flot de souvenirs monta dans sa mémoire. Il passa sous la porte basse qui conduit à la loge du portier, trouva celle-ci vide, et traversant un petit passage dallé et une voûte, entra dans les cloîtres. La grande cour s’étendait devant lui, avec la fontaine, l’horloge qui avait frappé toutes les heures de son enfance, les murs crénelés, et les flèches des clochers voisins qui semblaient regarder par-dessus. Il se promena lentement sous les arcades basses du cloître, cherchant à retrouver les signes familiers d’autrefois, les noms de ses anciens camarades et les caricatures qu’il avait charbonnées lui-même sur les grands piliers. Les voûtes étaient étoilées de marques noires que les balles, en rebondissant contre elles, y avaient laissées. Claude se souvenait d’y avoir vu de son temps la même décoration. Il songea aux grandes parties de football, disputées comme de vraies batailles, et qui jouent un rôle si considérable dans la vie de tout écolier anglais ; il crut entendre l’écho de voix connues retentir le long des vieux cloîtres, les exclamations des joueurs et les termes énergiques de ce vocabulaire de l’école auquel lui et ses anciens camarades avaient fourni plusieurs expressions aussi pittoresques qu’étrangères au dictionnaire. Il revit le vieux sergent-instructeur qui leur enseignait à marcher militairement, le head-master avec sa figure pâle, fine et froide ; sa fille, la blonde Minnie aux yeux noirs, qui traversait parfois les cours de son pas léger, et que les élèves de première, les hellénistes, adoraient de loin en lui adressant des odes pindariques.

Tout ce passé, vieux de cinq ans à peine, lui semblait très vague, très lointain ; on lui eût dit que Minnie était grand’mère, qu’il n’en aurait pas été très surpris. Tant de choses s’étaient passées dès lors ! les années avaient compté double. Il avait voyagé, étudié ; il avait eu des joies, des espoirs, des déceptions. De la camaraderie de l’école, il avait passé à l’existence solitaire de l’homme qui a son chemin à faire et qui livre ses premières batailles à la fortune. Il avait débuté… le premier pas était fait, où le conduirait-il ?

Claude, appuyé à l’un des gros piliers, s’absorba dans une rêverie qui n’avait rien de très réjouissant. « Ce que je me suis juré à moi-même, je l’ai tenu. Sans argent, sans coterie, même sans éditeur, je débute ! Mais à quel prix ? C’est avilissant, ce que j’ai fait là ! Il m’appartenait bien d’anathématiser ces Italiens qui profanent l’art, moi qui l’applique au perfectionnement du prospectus ! Dans quinze jours, mon nom sera connu peut-être… parmi les fabricants jaloux de rivaliser avec la brosse électrique ; le cirage patenté et les allumettes garanties me feront des commandes ! »

Il se mit à marcher à grands pas sous les arcades.

« Après tout, j’exagère, se dit-il. Une valse n’est pas la grande musique : c’est un chiffon qu’on peut mettre en papillotte sans que l’art soit compromis pour cela. Je ne suis ni Beethoven, ni un obélisque ; je puis me permettre une petite incartade en dehors des traditions nobles… Si ce n’était Olive, j’aurais attendu encore, j’aurais fait un début régulier, mais il est aisé de voir que sa vie actuelle lui pèse… Si je ne me hâte, un autre me préviendra. »

Il en était là de ses méditations quand des voix nombreuses et bruyantes envahirent les cloîtres. Les classes du matin étaient terminées, et les huit cents élèves de l’école se poussaient dans tous les couloirs qui ouvrent sur les cours ; ils passaient comme des flèches devant Claude, impatients de jouir au plus vite de la récréation qui précède le dîner. Claude regardait leur étrange costume, qu’il portait lui-même cinq ans auparavant et dont il était fier, car l’École des Blue-coats est une des plus excellentes et des plus recherchées de la Cité de Londres.

L’uniforme, qui date du XVIe siècle et témoigne de l’esprit conservateur des autorités du collège, se compose d’une culotte courte, d’un habit bleu à longs pans qui battent les talons, de bas jaune serin et de souliers à boucles. Le règlement interdit toute sorte de couvrechef, soit dans les cours, soit en ville, et même aux bains de mer pendant les vacances. En voyant toutes ces têtes nues dont le vent ébouriffait les cheveux, Claude se rappela les embarras mortels où l’avait jeté le malheureux chapeau qu’il avait dû adopter à sa sortie de l’École, il l’oubliait partout, dans les magasins, à l’église, s’asseyait dessus, ou le tenait à sa main dans la rue en plein soleil, tandis que les passants regardaient cet original d’un air soupçonneux, le croyant pris de délire.

Les jeux s’organisaient dans la cour. Les jeunes garçons retroussaient les pans flottants de leur habit et les assujettissaient en deux petits rouleaux autour de leur taille, à l’aide d’une ceinture de cuir. Déjà la lourde paume du jeu de foot-ball volait dans l’air, chassée dans toutes les directions par de vigoureux coups de pied. Un peu à l’écart, de grands hellénistes, le menton dans la main, se promenaient d’un air songeur, essayant sans doute de mettre à la raison quelque vers ïambique récalcitrant. Claude se rappela qu’il se promenait ainsi, les mains derrière le dos, le front penché, pour rêver à Minnie et se demander si elle avait bien reçu le nougat de Montélimart qu’il lui avait fait passer subrepticement, et qu’il avait payé horriblement cher chez un confiseur français de Bond Street.

En cet instant un pas, plus léger et trotte-menu que celui d’un écolier, se fit entendre derrière Claude. Il tourna la tête ; était-ce Minnie ? C’était bien elle, grandie, changée, en robe longue et petit chapeau sérieux. Elle passait en se hâtant, car elle n’aimait pas à traverser les cours à l’heure de la récréation. Claude la trouva moins jolie qu’autrefois ; instinctivement il compara son teint trop pâle, sa bouche un peu grande, à la délicieuse carnation, aux traits charmants d’Olive. Mais quand Minnie étonnée leva les yeux et le salua avec une certaine hésitation, il reconnut le regard brillant et le sourire qui le remplissaient autrefois d’un poétique enthousiasme. Elle lui tendit la main sans embarras, lui demanda ce qu’il avait fait pendant ces dernières années.

— À propos, dit-elle, j’ai une dette de reconnaissance. Votre nougat, vous savez ? Je n’ai jamais pu vous dire combien il était délicieux, car ma gouvernante me trahit, et mon père m’envoya en pension, jugeant trop difficile de faire de moi une jeune demoiselle accomplie au milieu de huit cents garçons. Je suis revenue à la maison l’an dernier seulement.

La grande horloge venait de frapper une heure ; les sons d’une musique étrange se firent entendre.

— Le dîner ! je me sauve, fit Minnie. Venez nous voir, monsieur Forest. Vous ferez plaisir à mon père et à moi.

Elle s’éloigna. Claude songeait qu’elle était comme autrefois naturelle et charmante, quoique bien moins jolie qu’Olive. Les notes aigres d’un fifre, en déchirant l’air non loin de lui, le firent tressaillir. Une douzaine de grands élèves, formant une sorte d’orchestre militaire, venaient de se ranger sur deux rangs non loin du pilier auquel il s’adossait. Tambours, cymbales et fifres retentirent à la fois, jouant une marche écossaise. De petits drapeaux de différentes couleurs firent leur apparition dans la cour ; chaque classe, conduite par son moniteur, vint se ranger sous sa bannière ; le sergent-instructeur donna un signal, et la colonne se mit en marche au pas militaire.

C’était un spectacle assez comique que celui de ces huit cents paires de bas jaunes qui faisaient de longues enjambées, de ces huit cents habits dont le vent gonflait les pans et qui flottaient comme des banderoles. Mais ces collégiens avaient presque tous la mine fière de jeunes athlètes qui comptent sur leurs poings pour n’être jamais trouvés ridicules ; malgré leur costume bizarre et encombrant, ils n’avaient pas l’air gauche ; leur démarche était aisée, tous leurs mouvements souples et énergiques, sinon gracieux. Les plus petits avaient des joues rondes, et échangeaient des bourrades avec une précision et un entrain qui eussent fait reconnaître partout leur nationalité. En un mot, les Bleus, comme on les appelle couramment, représentaient bien la Jeune Angleterre, pleine d’instincts lutteurs, amoureuse des fatigues du corps plus que des travaux de l’esprit.

Après avoir fait deux fois le tour des cloîtres, la colonne s’engouffra sous une grande porte et monta à l’assaut du dîner. Claude ne retrouva pas sa rêverie que la musique des fifres avait effarouchée ; il jeta un dernier regard aux cours désertes et s’éloigna.

XII.

M. Ferrol était de retour. Claude aperçut sa valise dans le corridor. Au lieu de passer les fêtes à la campagne, il revenait donc les célébrer chez miss Picknell. Claude en fut contrarié ; il avait espéré conduire Olive à table le soir de Noël. On dîna assez silencieusement, chacun paraissait préoccupé. M. Ferrol suspendait de temps en temps le jeu régulier de sa fourchette, regardait en l’air, puis rougissait tout à coup, ouvrait la bouche, puis la refermait comme un automate. Enfin, il profita du moment où la bonne, qui était de mauvaise humeur, enlevait le premier service à grand cliquetis de vaisselle et de couteaux ; après avoir légèrement toussé derrière sa main, il se tourna vers miss Picknell.

— Si vous n’avez pas d’autre engagement pour demain, dit-il assez couramment – il s’était répété vingt-cinq fois cette phrase avant d’oser la prononcer – je serai charmé de vous conduire à Covent-Garden, pour voir la féerie. J’espère, ajouta-t-il comme en post-scriptum, que miss Beaumaris voudra bien vous accompagner.

Claude ouvrit les yeux tout grands et regarda M. Ferrol comme s’il ne l’avait jamais vu. Cet individu se permettait vraiment de prononcer le nom de miss Beaumaris avec un trémolo dans la voix ! Que signifiait cela ?

— Nous acceptons, n’est-ce pas, miss Picknell ? s’écria Olive dont les yeux brillèrent de plaisir.

Mais en cet instant ils rencontrèrent ceux de Claude et changèrent soudain d’expression, prenant cette froideur d’acier qui appartient spécialement aux yeux bleus.

« Mes préoccupations de la semaine m’ont fait négliger de menus devoirs, » pensa Claude. Et il dit, en se tournant vers Olive :

— La féerie qu’on donne à Drury-Lane est beaucoup plus jolie que celle de Covent-Garden. Voulez-vous que nous prenions jour pour y aller ensemble… miss Picknell ?

— Toutes nos soirées sont engagées, répondit Olive avec précipitation, en jetant un coup d’œil à miss Picknell qui était devenue très grave.

Claude n’ajouta rien. Mille craintes passaient dans son esprit ; Olive avait déjà eu des caprices, des veines de froideur et de bouderie, mais il y avait autre chose dans l’air maintenant. Il leva les yeux sur M. Ferrol et pour la première fois le regarda attentivement ; pour la première fois aussi, il soupçonnait en lui un rival ; cela change le point de vue. Il s’aperçut que M. Ferrol, malgré sa taciturne gaucherie, n’avait rien qui pût déplaire aux yeux d’une jeune fille. Ses manières étaient celles d’un homme bien élevé ; sa mise était soignée, sans vulgaire recherche, ses yeux noirs très doux donnaient à toute sa figure un air de mélancolie intéressante. Claude, en son for intérieur, décréta que cette mélancolie était une pose, et que d’ailleurs M. Ferrol marchait en dedans.

Il est à remarquer que presque tous les gens timides sont affectés de cette infirmité-là. C’est une manière de s’affirmer que de mettre résolument la pointe du pied en dehors. Il y avait dans la démarche de M. Ferrol, même quand il avait Olive à son bras, comme un désir de s’effacer, d’éviter les heurts et les frottements de la vie en rentrant dans sa coquille autant que les circonstances le permettaient.

Quand on passa au salon, au lieu de se barricader derrière son journal comme à l’ordinaire, M. Ferrol manifesta l’intention de prendre part à l’entretien, quoique les yeux de Claude, fixés sur lui, parussent le gêner considérablement ; il se hasarda à faire observer que Noël était plus froid cette année que l’année dernière. Olive accueillit cette remarque par un sourire encourageant, et demanda si le brouillard avait été aussi épais à la campagne qu’en ville. M. Ferrol ne le croyait pas, mais il n’osait l’affirmer. Ici M. Gibson, qui n’aimait guère à être relégué, lui et son rhume, à l’arrière-plan, toussa avec quelque ostentation, et M. Ferrol, après l’avoir félicité de ce que sa toux était moins creuse que la veille, annonça que les bronchites étaient très nombreuses cet hiver ; il le tenait d’un docteur qu’il avait vu dans la journée.

— Vous n’avez pas eu à le consulter pour vous-même, j’espère ? fit miss Picknell avec sollicitude.

— Non… c’est à dire oui… pas précisément… Le fait est, poursuivit-il avec un embarras visible et un désir non moins évident de mener sa phrase à bonne fin, le fait est que j’ai pris aujourd’hui une assurance sur ma vie.

— Ah ! dit miss Picknell, c’est très sage en principe, mais je ne vois pas…

— Actuellement, reprit-il en rougissant de plus belle, ma vie n’a aucune valeur… elle n’importe à personne… mais j’espère que…

— Mon opinion, fit Claude d’un ton si tranchant que tous les yeux se tournèrent vers lui, mon opinion est que ces assurances sur la vie ont un côté immoral, qu’elles engendrent de viles passions, de mauvais désirs, qu’elles enlèvent au deuil ce qu’il a de sacré, qu’elles sont le point de départ de honteuses spéculations, qu’elles rabaissent la vie humaine à l’égal d’une marchandise…

Il s’arrêta, un peu surpris lui-même d’être aussi éloquent sur un sujet auquel il n’avait pensé de sa vie. M. Ferrol, qui n’eût voulu pour rien au monde encourager une institution fondée sur des principes condamnables, pencha la tête de côté d’un air perplexe ; il lui semblait qu’avec du temps il trouverait une réponse, mais la vive attaque de Claude l’avait complètement désarçonné. Heureusement pour lui, Olive vint à la rescousse.

— M. Forest pense ainsi parce qu’il est musicien, dit-elle. Les musiciens sont toujours imprévoyants.

Cet argument tout féminin, et plus encore le regard de froid reproche qui l’accompagnait, ferma la bouche à Claude, du moins pour le moment.

La conversation languit après cela. Miss Picknell fit de son mieux pour en alimenter la flamme vacillante qui menaçait de s’éteindre à chaque minute. Parmi les principes qu’elle s’était efforcée d’inculquer à la vive jeunesse confiée autrefois à ses soins, quelques-uns avaient trait aux devoirs de la maîtresse de maison qui reçoit ; elle les avait formulés par demandes et réponses dans un cahier soigneusement calligraphié qu’elle faisait copier à ses élèves. Le chapitre troisième de ce catéchisme du bon ton commençait ainsi : « Question : Quand les sujets ordinaires de conversation, savoir le temps, la santé des personnes présentes et les circonstances de famille des personnes absentes, sont épuisés, comment la maîtresse de maison peut-elle ranimer l’entretien ? – Réponse. La maîtresse de maison peut mettre sur le tapis un sujet littéraire, en demandant à son plus proche voisin : « Avez-vous lu les Mystères d’Udolphe ? »

Appliquant donc elle-même ses propres principes – on n’en saurait dire autant de beaucoup de faiseurs de catéchismes moraux, politiques ou autres – elle se tourna vers M. Gibson, qui se croyant négligé tombait dans la misanthropie, et lui demanda d’une voix solennelle :

— Avez-vous lu les Mystères d’Udolphe ?

— Qu’est-ce que c’est que ça ? fit-il d’un ton maussade. Un ouvrage récent ?

— Si je vous disais qu’il a fait les délices de ma jeunesse, cela n’en fixerait pas la date, car à cette époque déjà, il était loin d’être nouveau, répondit miss Picknell. J’ai du regret à voir combien la bonne littérature est négligée de notre temps. Vous, messieurs, vous ne lisez que les journaux.

— Certains journaux sont fort intéressants, fit observer M. Ferrol, reprenant courage. J’ai ici, par exemple, l’organe de notre association graphogico… phréno… phrénologico-grapho…

— Vous vous rendrez malade à dire de tels mots, fit Claude.

— Phrénologico-graphologique, acheva M. Ferrol qui, s’étant rendu maître de ce polysyllabe, quêta des yeux l’approbation d’Olive.

Claude se leva. Il sentait naître en lui une conviction soudaine que la science phrénologique, comme les assurances sur la vie, a un côté positivement immoral.

— Si vous voulez bien jeter un coup d’œil sur cette page, reprit M. Ferrol en se tournant vers Olive, vous verrez que notre journal, le Crâne et la Main, démontre la juste relation…

— J’estime, fit Claude, que la phrénologie conduit tout droit au matérialisme, à la négation de la responsabilité morale ! Avez-vous jamais envisagé en face les conséquences de votre système, monsieur ?

— Mais… oui, répondit M. Ferrol d’une voix légèrement émue, car sa timidité lui faisait un supplice de toute discussion. Nous ne sommes pas encore une science exacte, mais nous tendons à le devenir… Nous nous bornons à formuler des hypothèses ; plus tard, quand nos observations… je veux dire quand la généralisation…

Il s’arrêta, le gosier sec.

— Très juste et fort bien exprimé, dit miss Picknell d’un ton majestueux ; vos idées ont toute mon approbation, monsieur Ferrol. Quant à moi, j’admire des hommes qui, pour faire progresser la science, se condamnent à palper des crânes horribles et toutes sortes d’ossements.

— Bonté divine ! est-ce que vraiment vous le faites ! s’écria Olive avec un frisson.

Il rougit.

— Rarement, très rarement, mademoiselle, je vous assure. D’ailleurs, je suis à la veille de quitter la rédaction pour…

Le silence était devenu si grand que M. Ferrol, intimidé, s’arrêta net, baissa les yeux et rentra les mains dans ses manches par un mouvement nerveux dont il était coutumier. Claude remarqua qu’Olive, après une minute d’attente, fronçait les sourcils d’un air impatienté, et faisait une moue significative. Alors miss Picknell, voyant que malgré ses efforts l’entretien refusait de glisser sur une pente unie, jugea à propos de se lever. Se plaçant devant la glace comme pour arranger les rubans de son bonnet, elle avança discrètement l’aiguille de la pendule d’une grande demi-heure.

— Olive, ma chère, il est temps de nous retirer, dit-elle.

Puis, adressant à ces messieurs un bonsoir collectif assez froid, elle traversa majestueusement le salon et sortit. Olive la suivait, les yeux baissés. En passant devant M. Ferrol, elle laissa tomber un de ses pelotons et se pencha pour le ramasser. M. Ferrol se baissa en même temps qu’elle ; leurs mains se rencontrèrent à la poursuite du fugitif. Olive se redressa lentement, attendant peut-être un mot furtif, mais elle dut reconnaître que M. Ferrol manquait absolument de présence d’esprit : il restait là, ému, agité, il la regardait, c’était tout.

« Ce n’est vraiment pas la peine, pensa-t-elle, de lui fournir des occasions. »

— Olive, dit miss Picknell quand elles se trouvèrent dans l’escalier, il faut que je vous parle très sérieusement. Entrez chez moi.

La chambre à coucher de miss Picknell était sévère, bien qu’elle ne fût pas dénuée d’ornements ; mais tout, jusqu’aux pelotes, y avait un air classique et cette symétrie qui vous paralyse, car à chaque mouvement vous craignez d’en déranger la belle ordonnance. Les chaises, avec leurs dossiers droits et leurs housses empesées, semblaient avoir reçu des leçons de maintien dans leur jeunesse ; les pantoufles mêmes de miss Picknell, qui l’attendaient devant son fauteuil, avaient pris une pose correcte, les deux talons rapprochés l’un de l’autre et les deux pointes écartées à la troisième position, comme si elles s’apprêtaient à danser.

— Asseyez-vous, ma chère, dit miss Picknell en éteignant le gaz, qui à son avis enflammait le teint.

Elle alluma une bougie et se plaça en face d’Olive.

— Je me croyais douée d’une certaine perspicacité en ce qui concerne les affaires de cœur, ayant été choisie comme confidente par nombre de jeunes personnes auxquelles, je puis le dire, mes conseils ont été de la plus grande utilité. J’ai fait de plus quelques expériences… personnelles, ajouta miss Tabitha en regardant fixement son bracelet, mais j’avoue, ma chère Olive, que je ne comprends rien à votre conduite. Ce n’est pas que je la blâme ; au contraire, elle a pris dernièrement un tour qui me satisfait, seulement je ne conçois pas la raison de cette volte-face. Expliquez-vous, ma petite.

— Chère miss Picknell, ces choses sont difficiles à expliquer. Faites-moi des questions.

— Eh bien ! mon enfant, il m’a paru d’abord que M. Forest ne vous déplaisait pas. Me suis-je trompée ?

— N… on, dit Olive dont les yeux se remplirent tout à coup de larmes.

— Vous vous êtes querellés ?

— Pas précisément, dit-elle en poussant un long soupir. Mais il m’a fait beaucoup de chagrin.

— Pour moi, dit miss Picknell de son ton d’augure, je n’aime pas les chapeaux de feutre mou que M. Forest semble affectionner. De plus, il a un piano dans sa chambre à coucher, ce qui est tout à fait mauvais genre. Quant à ses déclamations de ce soir, elles étaient simplement inconvenantes. Entre nous, Olive, je soupçonne ce jeune homme d’avoir des tendances radicales.

— Ses manières ont toujours été parfaites à mon égard, je dois le reconnaître, répondit Olive en baissant les yeux. Nous aurions pu être parfaitement heureux, s’il avait voulu me sacrifier seulement son odieuse musique.

— Écoutez une parole d’avertissement, Olive, fit la vieille demoiselle en lui prenant la main. Si vous éprouvez un tendre sentiment pour M. Forest, ne le rejetez pas à la légère, dans un moment de dépit. Vous vous prépareriez d’éternels regrets… J’ai passé par là…

— Vous ? fit Olive en ouvrant involontairement de grands yeux.

— Cela vous étonne ? J’ai eu mon drame, Olive. Un volcan a fait éruption au milieu de mon existence ; mais il est si bien caché sous les cendres que nul ne s’en doute maintenant. Par mon amère expérience, je vous conjure, Olive, de bien peser la résolution que vous allez prendre.

— Elle est toute prise, et je n’ai pas l’intention d’en changer. Vous me connaissez, miss Picknell, vous savez que je suis raisonnable, très raisonnable ; je n’ai jamais pleuré pour avoir la lune. M. Forest est très bien dans son genre ; j’avoue même que j’ai senti pour lui le commencement d’un tout petit faible... Mais c’est passé, et mon cœur n’est pas en morceaux : il peut encore servir… Chère bonne amie, poursuivit-elle en s’agenouillant devant miss Picknell et lui entourant le cou de ses bras, dites-moi, je vous en prie, là, bien franchement, que pensez-vous de M. Ferrol ?

Miss Picknell, il faut le reconnaître à son honneur, eut un mouvement de belle indignation.

— Vous pourriez, me semble-t-il, prendre le temps d’enterrer décemment votre premier amour.

— Amour ? répéta Olive, évidemment étonnée. Il n’y a rien entre M. Forest et moi. Nous n’avons ni lettres, ni fleurs, ni bagues à nous rendre. Je suis absolument libre. La froideur que je lui témoigne à dessein depuis quelques jours lui a fait comprendre mes intentions. Je me suis conduite avec la plus parfaite convenance, il le reconnaîtra lui-même. Si demain je reçois une demande avantageuse, faut-il donc que je la refuse et que je tombe en consomption pour faire une belle fin à l’histoire ?

— Vous êtes sage, très sage, murmura miss Picknell. De mon temps on était plus romantique.

— Et qu’en résultait-il ? une mèche de cheveux dans un bracelet… ?

— Silence ! interrompit sévèrement miss Picknell, je vous défends de toucher à ce sujet.

Olive baissa les yeux. Au bout d’un moment elle reprit :

— Vous n’avez pas répondu à ma question. Que pensez-vous de M. Ferrol ?

— Ses attentions ne sont pas encore très marquées, répondit froidement miss Picknell.

— C’est vrai. Sa timidité est ridicule, mais avec quelques encouragements… Oh ! miss Picknell, ne prenez pas cet air indigné ! D’autres jeunes filles ont leur mère pour s’occuper de ces choses et les mener à bien. Moi, je dirige de mon mieux ma pauvre petite barque…

Et tout à coup, cachant sa figure sur les genoux de sa vieille amie, elle fondit en larmes. Miss Picknell ne fut pas longue à s’attendrir.

— Voyons, voyons, dit-elle en passant la main sur les beaux cheveux d’Olive, pourquoi pleurez-vous ?

— Personne ne me comprend ! murmura la jeune fille sans relever la tête. Jusqu’à vous qui me blâmez ! Si vous saviez combien je suis lasse de batailler avec la vie ! Je ne suis pas faite pour cela.

— Il en est de plus à plaindre que vous, Olive.

— Je le sais, mais qu’est-ce que cela prouve ! s’écria-t-elle avec une violence dont on ne l’aurait pas crue capable. Cela rend-il ma vie à moi plus amusante ! Ah ! j’en ai assez ! assez ! Épouser M. Forest pour partager sa gêne, et par surcroît entendre sa musique du matin au soir !… Comment voulez-vous qu’il entretienne un ménage avec son absurde profession ?

— Peut-être fera-t-il son chemin. Vous êtes jeune, vous pourriez attendre, dit miss Picknell !

— Non, je suis fatiguée d’être pauvre et de gagner ma vie ! Je ne vous comprends plus, miss Picknell. Vous prenez maintenant le parti de M. Forest.

— C’est que je voudrais vous empêcher de faire un coup de tête, Olive. Personnellement, mes sympathies sont toutes pour M. Ferrol, qui est infiniment plus correct. M. Forest a trop vécu sur le continent, il y a perdu la pureté de son cachet britannique.

— Ainsi vous me conseillez d’accepter M. Ferrol quand il se présentera, dit Olive en embrassant son amie avec effusion.

Miss Picknell se leva ; elle fit quelques pas d’un air agité.

— Et M. Gibson ? dit-elle en détournant la tête.

— Oh ! miss Picknell, chère miss Picknell ! s’écria Olive qui se jeta à son cou, peut-on être dissimulée à ce point !

Miss Tabitha rougit, mais se redressa d’un air digne.

— La belle assurance que je remarque en vous, fit-elle avec un peu d’ironie, est sans doute un privilège de la jeunesse. Je ne la partage plus.

Olive lui prit les mains.

— Mon avis, lui dit-elle, est qu’il se passera bien des choses cette semaine. Bonne nuit, miss Picknell. Nous allons rêver l’une et l’autre de fleurs d’oranger !

XIII.

Claude ne ferma pas l’œil cette nuit-là. La froideur hostile qu’Olive lui avait témoignée lui semblait inexplicable, bien que leur précédent entretien se fût terminé par un mot désobligeant, et qu’ils se fussent quittés mécontents l’un de l’autre. Il se rappela l’intérêt constant, mêlé d’une singulière impatience, avec lequel Olive avait suivi ses longues démarches. Les moindres paroles, les gestes même de la jeune fille étaient gravés dans l’esprit de Claude, qui essayait de les rassembler et d’en tirer des conclusions.

« Pauvre petite ! elle est lasse d’attendre. Mes projets lui semblent chimériques… Quant à ma prise d’armes contre ce pauvre Ferrol, elle n’avait pas le sens commun. Olive a pitié de lui ; quand il s’embrouille, elle lui tend la perche de sauvetage, voilà tout. Mais il est capable de s’imaginer… Il faut que je parle à Olive, aussitôt que je verrai poindre la chance d’un tête-à-tête. »

Le matin venu, comme il allait descendre, il entendit la voix d’Olive dans l’escalier.

— Je vais arroser vos plantes, miss Picknell, nous avons encore dix minutes avant le déjeuner.

Construite en retrait et s’ouvrant sur le palier du premier étage se trouvait une petite serre de six pieds carrés au plus, pleine de fougères et d’autres plantes vertes. En été, une vigne florissante la tapissait tout entière et portait même de fort belles grappes ; en hiver, son tronc noueux et sec, avec ses longues branches tortueuses, dessinait en noir sur le vitrage des entrelacements compliqués.

Quelques géraniums fleuris et des bégonias aux grappes roses égayaient la verdure uniforme des fougères qu’Olive avait plantées de ses propres mains dans la rocaille et qu’elle soignait avec beaucoup de sollicitude.

Cette petite serre modeste avait une grande place dans ses affections ; elle représentait pour Olive le luxe des fleurs, la poésie de l’existence, et la fraîcheur de ce coin rustique de ses rêves, qu’elle appelait son cottage en Espagne, et où elle souhaitait de cacher sa vie.

L’arrosoir à la main, penchée sur une touffe de saxifrage qui allait fleurir, Olive méditait profondément. C’était peut-être à Claude qu’elle songeait, car elle tressaillit en le voyant tout à coup près d’elle, et son visage se couvrit de rougeur.

— Il faut que je vous parle, dit-il sans autre préambule. Nous n’avons que quelques minutes.

« Tant mieux, pensa-t-elle, car notre causerie manquera de charme. »

— Hier, dit Claude, j’ai remporté mon premier succès.

Les yeux d’Olive exprimèrent plus d’étonnement que de plaisir à cette nouvelle ; elle ne fit aucune question.

— La réussite de mes projets vous est donc bien indifférente ? demanda le jeune homme peiné de ce silence.

— Mais non, je suis toujours charmée, pour vous, des bonheurs qui vous arrivent.

Elle parlait du ton le plus calme et accentua légèrement ce « pour vous. » Cependant son cœur battait plus vite qu’à l’ordinaire : dans l’attente de la grande nouvelle, elle hésitait à brûler ses vaisseaux.

— Je vous écoute, dit-elle enfin, voyant qu’il ne se décidait pas à commencer.

Claude la regardait, si frêle, si mignonne, et pourtant si inaccessible derrière le rempart de froideur dont elle savait s’entourer ; si près de lui, et pourtant si loin, que pour la première fois il désespéra...

— Ce que j’ai fait, dit-il d’une voix altérée, je l’ai fait pour vous, Olive. J’ai débuté… d’une façon irrégulière, humiliante peut-être… mais le premier pas est fait. Il est difficile d’expliquer cela en style noble, poursuivit-il avec un sourire un peu amer. J’ai tout simplement abandonné une de mes compositions à un fabricant d’appareils électriques, qui en fera… un prospectus. Cela sonne mal, n’est-ce pas ? Mais je serai lancé, Olive ; quelque chose me dit que le reste viendra de soi… Ma valse est jolie ; – vous voyez que j’apprends à faire ma propre réclame – dans trois jours chacun la jouera, et l’on s’enquerra du compositeur. La voie est ouverte… Eh bien ! Olive, vous ne parlez pas ? dites-moi ce que vous pensez de mon coup d’État ?

— Votre coup d’État est un coup de tête, répondit-elle froidement. C’est excentrique, ce que vous avez fait là ; je n’aime pas ce qui est excentrique.

Elle se sentait à la fois déçue et étrangement soulagée. Déçue, car elle avait espéré un instant quelque merveilleux retour de fortune pour Claude, vers qui son penchant l’entraînait malgré elle ; soulagée, car elle pouvait maintenant suivre sans regrets la route qu’elle s’était choisie et qui l’éloignait du jeune artiste pauvre. Sans lui accorder un regard, elle se leva, secoua légèrement le bord de sa robe et allait sortir lorsque Claude lui barra le passage. La jeune fille vit que le moment qu’elle redoutait, le moment décisif était arrivé.

— Miss Beaumaris, dit Claude avec tant d’effort que sa voix en devint presque dure, peut-être m’avez-vous trouvé trop peu explicite jusqu’ici ; j’hésitais à vous demander de partager avec moi la mauvaise fortune ; mais aujourd’hui, il faut que toute incertitude cesse. Voulez-vous être ma femme, Olive !

— Non, répondit-elle sans la moindre hésitation.

Lui jeter un dernier regard, puis s’éloigner sans tourner la tête, eût été sans doute un beau mouvement, fort tragique et fort digne, mais dans la vie réelle, où rien ne semble concluant, où l’irrégulier est la règle, où tout se brise sans cesse pour se renouer l’instant d’après, aucun jugement ne paraît sans appel. Claude resta pour en appeler.

Ils étaient debout en face l’un de l’autre, lui pâle, rempli d’une douleur impétueuse qui cherchait à se contenir ; elle tranquille et froide, les joues doucement rosées, s’accoudant sur une jardinière dans une attitude parfaitement naturelle, plus jolie que jamais au milieu de ce cadre de verdure. Était-il bien possible que là, sans déchirement extérieur, sans éclat, par un mot banal qu’on emploie chaque jour, tout fût rompu entre eux ?

— Olive ! s’écria le jeune homme d’un ton presque menaçant, ne vous jouez pas de moi !

Elle se rapprocha de la porte.

— Non, non, écoutez-moi ! Si c’est une épreuve que vous me faites subir, Olive, ou si c’est un jeu, ne le prolongez pas, il est cruel.

— Vous êtes difficile à persuader, dit Olive froidement. Si vous n’acceptez pas comme réponse un non catégorique, je ne sais quel autre terme employer pour vous convaincre de mes intentions.

Elle allait sortir d’un air très digne quand elle se retourna tout à coup.

— Vous m’avez persécutée, dit-elle, au point que je ne savais plus moi-même ce que je désirais, ni de quel côté je devais me tourner. Vous avez tout fait pour m’influencer, au lieu de me laisser librement choisir ce qui m’était le plus avantageux. À mesure que le temps passait, je me sentais liée, mais j’ai fait un effort, je me suis dégagée… je suis libre !

Claude était devenu très pâle. Il s’inclina devant Olive en lui ouvrant la porte toute grande.

— Vous êtes libre en effet, dit-il en affermissant sa voix. Croyez bien que je ne chercherai plus à vous « influencer. »

Puis il remonta chez lui, prit son chapeau, et sortit. Il se sentait incapable d’endurer le premier assaut de la douleur dans le silence de sa chambre. Il lui fallait le tumulte de la rue ; il voulait noyer sa peine dans le grand courant collectif qui emporte chaque jour tant de soucis, de crève-cœurs, d’indignations, de soupirs d’angoisse ou de repentir. Il se mit à marcher au hasard dans les rues les plus bruyantes, cherchant à distraire ses yeux, tenant à distance, par un énergique effort, la troupe assaillante de ses pensées. Il voulait se fatiguer d’abord, s’engourdir comme pour une douloureuse opération, et puis laisser le déchirement se faire. Il cherchait à fixer son esprit sur mille choses banales : il s’arrêtait aux devantures ; il suivait des yeux les passants.

Oxford Street lui sembla morne à cette heure matinale ; il se dirigea vers la Cité, s’enfonçant dans des ruelles à lui inconnues et mettant toute son application d’esprit à ne pas s’égarer. Il arriva dans une rue voisine de la Tamise, où l’on déchargeait la marée. Le trottoir était fort étroit, menacé par les chaînes des cabestans qui pendaient aux fenêtres de chaque entrepôt, et par les évolutions aériennes des grues, qui allongeaient leur cou au dessus de la tête des passants, saisissaient dans la rue les lourdes corbeilles de poisson, et les emportaient dans leur long bec de fer, leur faisant décrire une courbe immense.

Au lieu de suivre lentement le trottoir encombré, Claude se mit à marcher au milieu de la rue, manœuvrant avec peine entre les roues des camions et la tête des chevaux. Les mariniers, en jaquette de laine dégouttant de l’eau de mer qui pleuvait de leurs corbeilles, la nuque et les épaules abritées par le long bavolet de cuir de leur chapeau, grommelaient en coudoyant le gentleman qui se fourvoyait au milieu d’eux à cette heure indue. Claude n’avait pas le loisir d’y prendre garde ; les difficultés de la marche dans ce fouillis houleux de gens, de colis et de chevaux, l’absorbaient entièrement : c’est ce qu’il avait cherché.

La rue était longue ; elle suivait la Tamise jusqu’aux docks ; avant d’en avoir atteint l’extrémité, Claude, qui n’avait rien mangé depuis la veille, se sentit rompu de fatigue. Il sauta dans un omnibus sans même en demander la destination, s’enfonça dans le coin le plus reculé, et, incapable de tenir plus longtemps son chagrin en échec, le laissa fondre sur lui. Il était accablé de corps et d’esprit, indifférent à tout, sauf à sa perte. Il songeait vaguement à sa tâche quotidienne qui l’attendait, mais qu’importait après tout ? À quoi bon renouer la chaîne de la vie ordinaire, puisque l’anneau le plus précieux était brisé ? Entre hier et aujourd’hui, il y avait une catastrophe. Mille espérances, mille projets avaient crû autour d’Olive comme des plantes vivaces, mais elle avait tout arraché. Claude regardait passer devant lui ses grandes ambitions de la veille ; il les congédiait d’un geste : à quoi bon désormais ?

Cependant l’indignation grondait en même temps que le chagrin ; Claude sentait avec amertume qu’il avait prodigué en vain le meilleur de lui-même. Olive était sèche et froide, incapable d’aimer ; son naïf égoïsme s’était révélé tout à coup dans le reproche qu’elle avait fait à Claude de l’empêcher de choisir librement le parti le plus avantageux. Le jeune homme se répétait avec un sourire plein d’ironie qu’Olive l’avait pesé et trouvé trop léger : s’il avait pu jeter dans la balance quelques titres de la Banque d’Angleterre, le plateau aurait penché de son côté.

Avec cette douce figure, avec ce sourire timide et séduisant, ces manières pleines de charme, avec ces yeux limpides qui vous rendaient honteux de toute pensée basse, Olive était donc vénale ! Toutes les femmes l’étaient donc, depuis cette Minnie d’autrefois pour laquelle il vidait sa bourse, jusqu’à sa voisine d’omnibus qui se querellait avec le conducteur pour un misérable penny ! Il se détourna avec impatience de ce bruyant débat, puis, voyant les arbres de Hyde Park poindre au bout de la rue, il se hâta de descendre.

Les allées, quoique peu fréquentées à cette heure du jour, l’étaient encore trop pour son besoin de solitude. Il enjamba une barrière, traversa une grande pelouse verte encore malgré la saison, et se jeta sur un banc au pied d’un gros chêne dépouillé de son feuillage. La tête dans ses mains, il resta longtemps immobile, cherchant à prendre une résolution. Rien de ce qui avait été ne pouvait plus être. Le soin de sa propre dignité, aussi bien que les égards dus à Olive, lui prescrivait de quitter au plus vite la maison de miss Picknell. Ce fut la première idée nette qui se présenta à son esprit. Dans l’écroulement de tout ce qui lui avait été cher et familier, Claude saisit avec une sorte de soulagement cette nécessité positive et prochaine, qui le contraindrait à sortir de son abattement. Oui, c’était bien ce qu’il lui fallait : chercher un autre logis, s’enquérir, débattre les conditions, faire de cela une grosse affaire, pour oublier s’il le pouvait la petite chambre qu’il avait peuplée de ses rêves.

Résolu à lutter contre son chagrin, il essayait déjà de l’écarter de sa pensée, mais au-dessus de sa tête, les branches sèches bruissaient en murmurant le nom d’Olive. « Il n’y a de repos nulle part ! » s’écria-t-il en se levant brusquement. La tête lui tourna ; il dut entourer de son bras le tronc du chêne et fermer les yeux un instant. Ce vertige passa néanmoins assez vite ; Claude sortit du Parc et se dirigea vers une crémerie, où il demanda un verre de lait et un petit pain. Il se sentait brisé ; la crémerie, avec ses dalles et ses revêtements de faïence, lui parut glaciale ; il frissonna et s’éloigna au plus vite.

Mais à chaque pas qui le rapprochait de Beaumont Street, il avait le cœur plus serré. Il ne s’indignait plus, il ne cherchait plus à analyser sa peine, il la sentait, c’était tout. En entrant dans la maison, il entendit la voix d’Olive : sans doute elle racontait à miss Picknell comment elle avait su se défaire d’un prétendant importun. Claude se hâta de gagner sa chambre, ferma la porte à double tour, se jeta sur une chaise, et vaincu enfin par sa douleur, sanglota comme un enfant.

XIV.

Le soir, lorsque Claude descendit pour le dîner, il s’était revêtu d’un calme apparent qui lui coûtait le plus grand effort, mais que miss Picknell trouva du meilleur goût. S’imaginant que tous les artistes ont le tempérament volcanique et fort peu de retenue, elle avait craint une terrible scène, depuis qu’Olive lui avait appris les événements du matin. Les yeux battus de Claude éveillèrent sa compassion ; elle témoigna au jeune homme une certaine attention délicate et fut aux petits soins pour lui durant tout le repas.

Olive, déjà habillée pour aller au théâtre, paraissait un peu fiévreuse et n’en était que plus jolie. Quant à M. Ferrol, il paraissait dévoré du désir d’exprimer quelque chose, rassemblait son courage entre chaque bouchée, toussait, rougissait, mais ces préparatifs n’aboutissaient à rien. On était arrivé au dessert, qui consistait modestement en quelques oranges, lorsqu’un bruit de roues suivi d’un grand coup de sonnette fit tressaillir toute la maisonnée. M. Ferrol se leva comme mû par un ressort.

— J’avais à vous dire… à vous prévenir, fit-il, qu’une de mes cousines… La voici ! – il se tourna vers Olive d’un air suppliant – j’espère que vous ferez bonne connaissance.

Olive fronça légèrement le sourcil à ce mot de cousine. Un pas martial retentit dans le corridor, la porte de la chambre voisine s’ouvrit et l’on entendit la bonne demander quel nom il fallait annoncer à madame.

— Miss Malony ; mais je n’ai pas affaire à madame ; c’est M. Ferrol que je veux, répondit une voix énergique, agrémentée d’un léger accent irlandais.

« Avec ce timbre-là, miss Malony ne saurait être jeune, pensa Olive ; je suis sûre qu’elle a l’air dragon et une terrible paire de moustaches. »

M. Ferrol se leva. Sa confusion était pénible à voir.

— Je désirais vous expliquer… commença-t-il.

Mais un bruit étrange s’éleva dans la pièce voisine. On eût dit qu’une main virile battait le rappel avec les pincettes. L’infortuné cousin de cette impatiente cousine n’acheva pas son discours et se hâta de sortir.

Miss Picknell endurait malaisément qu’on fît irruption chez elle et que par surcroît on dît à la bonne qu’on n’avait pas affaire à madame. Elle prolongea le dîner autant que possible, et lorsqu’enfin elle passa au salon, ce fut d’un air de majesté hautaine qui eût fait honneur à la duchesse de Marlborough elle-même.

Miss Malony était assise près du feu, étendant sur les chenets un pied d’une héroïque grandeur, mais chaussé d’un soulier de satin fort élégant. Elle avait jeté sur le dossier de la chaise une superbe pelisse de renard bleu, dans l’ample opulence de laquelle se noyaient les contours de sa taille maigre. Deux beaux diamants brillaient à ses oreilles ; leurs feux attirèrent immédiatement les regards d’Olive. Miss Malony avait les cheveux d’un blond grisâtre et le teint assorti ; elle n’était ni jeune ni vieille, ni jolie ni positivement laide. Son nez hésitait entre tous les types, et finalement se décidait à n’en adopter aucun. Mais si ses traits étaient indécis, ses manières ne l’étaient point. Elle avait l’air d’une personne qui a fait sa volonté toute sa vie, et qui est bien décidée à ne pas changer de système.

Olive, presque sans lever les yeux, l’avait déjà analysée. « Quand on a les bras si maigres, on devrait les cacher. Que de bracelets ! on dirait une idole ! »

— Je vous en prie, faites bonne connaissance, murmura de nouveau M. Ferrol en passant derrière elle.

La jeune fille songea tout à coup que cette cousine, qui pouvait avoir quarante-cinq ans aussi bien que trente, était peut-être la marraine de M. Ferrol, ou sa Dame de Bon-Secours, ou bien une parente à héritage. Elle eut une vision : ce beau saphir entouré de perles qui brillait au poignet droit de miss Malony, elle s’imagina le voir au milieu de ses présents de noces avec une carte portant ces mots : « De la part de miss Malony, votre tante affectionnée. » Car Olive la prierait de se laisser appeler tante, cela rendrait les relations plus faciles.

Cependant M. Ferrol ayant accompli les présentations de la manière confuse qui lui était propre, miss Malony inclina la tête sans cérémonie en réponse au salut étudié que lui fit miss Picknell. Celle-ci revenait peu à peu de ses préventions : elle avait été élevée, en bonne Anglaise, à respecter la richesse comme la parure du vrai mérite, et les fourrures de miss Malony indiquaient évidemment une parfaite « respectability. »

— Je suis bien sûre que mon cousin, dit miss Malony, ne vous avait pas annoncé ma venue ; il a de la présence d’esprit quinze jours trop tard. Je suis arrivée en ville ce matin ; je l’ai relancé dans son affreux trou du Strand, et apprenant qu’il irait ce soir à Covent-Garden, je lui ai offert d’être de la partie. Il en a été naturellement enchanté, et me voici. Êtes-vous prêtes ? poursuivit cette impétueuse personne en se levant avec brusquerie. Ma voiture est là qui nous attend depuis des heures ! Dépêchez-vous ; mes chevaux vont attraper une fluxion de poitrine, et moi qui suis membre de la Société pour la protection des animaux ! Vous en êtes aussi, j’espère ? fit-elle en se tournant vers Olive.

— Non, mais je n’ai jamais fait de mal à une mouche.

— Les jeunes personnes réservent toutes leurs cruautés à l’autre sexe, je sais cela, dit sèchement miss Malony.

Olive ne put s’empêcher de rougir et trouva sa future tante fort désagréable. M. Ferrol s’agitait silencieusement, pareil à une âme qui cherche du repos et n’en trouve nulle part. Il partageait ses attentions entre les trois dames avec une scrupuleuse équité, et semblait le plus timoré et le plus malheureux des hommes. Olive surprit un regard pathétique qu’il lui lançait ; il s’attarda longtemps en lui mettant son manteau sur les épaules et soupira d’une façon mystérieuse.

Quand on fut installé dans la voiture, un joli coupé à quatre places, miss Malony, de sa manière brusque et impétueuse, donna à la conversation un tour personnel qui semblait lui plaire infiniment. Elle raconta qu’elle avait passé plusieurs années sur le continent, mais que des circonstances de famille l’avaient rappelée en Angleterre, et qu’elle était maintenant établie à Richmond dans sa propre campagne. « Elle a fait un héritage, » se dit Olive.

— Mon cousin aime beaucoup Richmond, ajouta miss Malony.

« C’est égal, pensa Olive, nous n’irons pas y demeurer ; miss Malony prendrait des airs protecteurs. »

M. Ferrol se contentait d’incliner la tête d’une façon peu compromettante. Durant tout le trajet, il ne leva pas les yeux une seule fois ; son abattement était si grand qu’on eût dit un prisonnier des Amazones, conduit par elles au dernier supplice.

Resté seul au logis, Claude en profita pour préparer son départ. Il n’avait pas une si grande quantité des biens de ce monde qu’il ne pût les enfermer tous dans une malle de dimensions médiocres. L’emballage fut vite terminé ; la petite chambre modeste, à laquelle des livres sur l’étagère, une écritoire et quelques bibelots, souvenirs de voyage, donnaient un air d’intimité hospitalière reprit bien vite sa physionomie de garni, froide et banale. Le jeune homme s’assit sur sa malle et regarda autour de lui.

Que lui disaient ces murs, dépouillés des quelques gravures qu’il y avait suspendues une année auparavant ? Ils semblaient murmurer que la première étape de sa vie était franchie, qu’il la laissait derrière lui, avec les souvenirs doux ou poignants qui s’y enlaçaient, comme les liserons aux vrilles tenaces s’enroulent autour de la barrière qu’on vient d’escalader. La route de Claude, à ce brusque tournant, l’emmenait en plein inconnu ; de nouvelles perspectives s’ouvraient devant lui, mais il abandonnait les scènes et les figures familières et chéries qui peu à peu s’enfonceraient dans le brouillard du passé. Il leur dit un long adieu. La tête appuyée sur ses mains, dans le silence de la maison déserte, il revit ce qui n’avait pu être et n’avait palpité un instant que dans ses rêves. Pendant une heure encore, la dernière, il s’entretint avec les ombres charmantes qui lui avaient tenu si fidèle compagnie jusqu’alors. Puis il se leva comme pour les congédier. « C’est fini, » dit-il, et il lui sembla qu’une lourde porte se refermait sur le passé.

Il se mit au piano ; il voulait le faire résonner encore une fois entre ces quatre murs qui avaient entendu souvent d’étranges improvisations. Mais ce soir, ni le musicien ni son instrument ne vibraient. On assure généralement que l’heure de l’amertume est pour l’artiste celle de l’inspiration ; que sous l’étreinte de la douleur, l’âme crie et s’épanche en beaux vers, en beaux accords. Mais cette légende ne devrait-elle pas aller rejoindre celle du chant du cygne ? Dans le plus fort de la lutte, quand tout l’être frémit et se débat, la faculté artistique est paralysée ; on ne saurait à la fois souffrir et chanter sa souffrance. Plus tard seulement, lorsque l’âme froissée se replie sur elle-même, elle analyse ses impressions avec l’instinct secret d’unité qui la guide toujours ; elle se dégage de sa peine, et par une manipulation mystérieuse, elle en distille le parfum caché.

Claude Forest n’essaya pas de traduire en musique le tumulte de ses sentiments, tout ce qu’il souhaitait, c’était de leur échapper. Il choisit parmi ses cahiers la plus ardue des Suites de Bach, et contraignit son esprit à diriger la lutte de ses doigts contre les difficultés du mécanisme.

Lorsque Olive rentra avec miss Picknell, elle entendit de grands accords retentir dans la chambre de Claude.

« Le voilà tout consolé ! pensa-t-elle. La musique lui suffit. »

Sa bouche se contracta légèrement, et quand M. Ferrol s’approcha d’elle pour lui enlever sa pelisse, elle se détourna avec impatience. Mais elle se ravisa aussitôt.

— Nous avons passé une bien agréable soirée, dit-elle en faisant briller sur M. Ferrol son plus séduisant sourire.

— Tant mieux ! répondit-il faiblement.

Et il s’enfuit.

XV.

Le jour de Noël trouva Claude installé dans un autre logis. Il l’avait découvert la veille, non loin de Knight’s Bridge, dans une petite rue tranquille d’où l’on apercevait les arbres d’un square voisin. Miss Picknell versa une larme sur ce brusque départ, dont elle comprenait toutefois la nécessité.

— Je vous souhaite beaucoup de bonheur : venez me voir quelquefois lorsque… lorsque…

Elle leva les yeux au plafond d’un air sentimental.

— Lorsque miss Beaumaris sera heureusement mariée, acheva Claude froidement.

— Ah ! monsieur, croyez que j’ai suivi avec beaucoup d’intérêt toutes les péripéties de ce petit drame. Vous savez que notre sympathie, à nous autres femmes, appartient toujours aux vaincus.

Claude rougit : il ne goûtait guère ce genre de consolation. Il se détourna et prit une petite branche de gui dans un des vases qui ornaient la console.

— Donnez-moi ceci en souvenir des heureux mois que j’ai passés dans votre maison, miss Picknell.

— Ah ! de tout mon cœur ! s’écria-t-elle visiblement émue. Quand vous penserez à nous, ajouta-t-elle à voix basse, que ce soit sans amertume.

Il lui serra la main et s’en alla. Olive était sortie, sans doute pour éviter de le rencontrer. Tout à coup, à un détour de la rue, il crut l’apercevoir. C’était bien elle, c’était sa démarche élégante, et le petit chapeau vert foncé qui allait si bien à ses cheveux blonds. Elle détourna la tête, paraissant très désireuse de n’être pas reconnue, mais il alla droit à elle.

Il voulait prendre congé d’Olive comme d’une simple connaissance, posément, banalement. C’est pour cela sans doute qu’il lui saisit tout à coup la main. Il se rappelait les heures de découragement dont un sourire, un mot d’Olive avaient su le tirer. S’il avait lutté avec persévérance, s’il s’était enfin rapproché du but, n’était-ce pas à elle qu’il le devait ?

— Olive, vous avez été cruelle. Vous en aviez le droit, paraît-il. Mais croyez-moi, je puis vous remercier cependant de tout ce que vous m’avez donné.

— Je ne vous ai rien donné du tout ! s’écria-t-elle. Comment osez-vous !… Laissez ma main ! vous oubliez que nous sommes dans la rue, monsieur !

— Pardonnez-moi ; voilà que je suis de nouveau excentrique, dit-il froidement. Adieu, miss Beaumaris.

Elle inclina silencieusement la tête et s’éloigna. Claude la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans la foule. Il lui semblait que sa jeunesse s’en allait avec elle.

Le lendemain donc, il était seul dans son nouveau logement, se demandant comment il s’y prendrait pour recommencer la vie. C’était un triste jour de Noël. Il pleuvait à verse ; le vent gémissait dans les cheminées et faisait grincer les girouettes. Quelques voitures passaient, mais les trottoirs étaient déserts. Claude avait été au service du matin dans l’église voisine ; la musique, qui était excellente – c’était pour ce jour l’adorable pastorale de Händel : « Or des bergers gardaient leurs troupeaux dans les champs » – n’avait fait qu’augmenter sa mélancolie. Comme il arrive souvent, le jeu de l’orgue avait remué en lui un tourbillon de sensations confuses, ainsi qu’un rayon révèle tout à coup les atomes infiniment nombreux suspendus dans l’air.

Claude était rentré très abattu, accablé par le sentiment de sa solitude. Une inquiétude vague, fiévreuse, semblable au mal du pays, s’emparait de lui. Il était plus loin de son vrai home, la petite maison de Beaumont-Street, que si l’océan l’en avait séparé. Assis devant sa table, il essayait de lire, quand on heurta légèrement à la porte, et la bonne, passant sa tête dans l’entrebâillement, avertit M. Forest qu’un gentleman désirait lui parler et l’attendait en bas.

Claude descendit aussitôt ; à sa grande surprise, il reconnut M. Truefitt, le fabricant de brosses électriques.

— Voyons, jeune homme, est-ce qu’on décampe ainsi sans avertir ses correspondants ? Je vous ai cherché à Beaumont-Street, au bout du monde ! Sachez que vous vous êtes fait de mon cocher un ennemi mortel. Le jour de Noël encore, et quand il pleut des grenouilles, nous obliger à courir après vous du septentrion au midi ! On prévient son monde, que diantre ! Pourquoi déménager ? Et que signifient ces airs d’urne funèbre, au moment où toute l’Angleterre se réjouit autour du plumpudding fumant ? Soyez gai, monsieur, entendez-vous !

Claude ne put s’empêcher de rire.

— Il serait difficile de ne pas l’être en votre compagnie, dit-il.

— À la bonne heure !… vous me faisiez songer à mon fils, que j’expédierai aux colonies un de ces quatre matins ; il ne fait plus que soupirer ; ça détériore sa constitution et la mienne… Je vous apporte une bonne nouvelle.

— Mais asseyez-vous donc, dit Claude en avançant un fauteuil.

— S’asseoir ! s’asseoir ! ces jeunes gens ne pensent qu’à s’asseoir ! On les appellera la génération assise, et ce sera bien fait. De mon temps on marchait, monsieur ! Vous me faites songer à mon fils !… Voici une lettre que je voulais vous communiquer.

Il tira une enveloppe de sa poche.

— Vous connaissez M. Simpson ?

— Trop bien ! répondit Claude.

— Voici ce qu’il m’écrit. « De tous côtés on me demande la valse Electric-Electrac, composée par M. Claude Forest, et publiée par votre maison comme étrenne à ses clients ; au cas où vous ne désireriez pas en conserver la propriété exclusive, veuillez me communiquer l’adresse de M. Forest, que j’ignore malheureusement. » S’il l’avait sue, il se serait bien passé de mon intermédiaire, dit M. Truefitt en replaçant la lettre dans sa poche. Mais c’est une bonne chance, et quand une bonne chance tombe du ciel le jour de Noël, elle est encore meilleure. Laissez-moi vous féliciter, jeune homme ! Parbleu ! vous me faites songer à mon fils, un artiste, lui aussi, qui s’est mis dans la réclame et qui s’en repent, je ne vous le cache pas. Mais pour vous, c’est une autre chanson.

Claude, un peu remis, cherchait à se persuader qu’il était extrêmement joyeux.

— C’est donc le succès ! dit-il. Je me l’étais figuré autrement.

— Mon cher enfant, rien n’arrive jamais comme on se le figure, dit M. Truefitt. Quand on attrape l’oiseau bleu, il lui manque toujours quelques plumes. M’entendez-vous parler de l’oiseau bleu, moi, un homme grave, posé dans la Cité ! J’ai pris ça de mon fils… La poésie, c’est contagieux.

— Supposez-vous, demanda Claude, que M. Simpson m’écrira prochainement ?

— Il ne perdra pas une heure, vous pouvez en être sûr. Vous allez devenir une cible. Parbleu, je savais ce que je faisais en adressant votre valse à mes seuls clients. Je lui donnais quasi une saveur de fruit défendu… le reste du public meurt déjà d’envie d’en jouir… Vous voyez qu’on tombe sur M. Simpson, qui enrage d’avoir manqué une belle affaire. Jouez serré avec lui, jeune homme, vous tenez les atouts.

M. Truefitt qui, durant ce discours, avait fait quatorze fois le tour de la chambre, s’arrêta près de la fenêtre pour jeter un coup d’œil à ses chevaux.

— Où dînez-vous ce soir ? demanda-t-il brusquement.

— Au restaurant, je suppose.

— Pas de ça, je vous emmène… Mon roastbeef vaut bien celui du restaurant, j’imagine… Non, non, je n’écoute rien !... N’argumentez pas, jeune homme, je suis très colérique… mon médecin m’ordonne d’éviter les discussions. Vous êtes lugubre comme Newgate, on vous jouera votre valse après le dîner, et vous la danserez avec ma nièce, qui est charmante.

— Avec la meilleure volonté du monde, je ne saurais être très gai, dit Claude. Laissez-moi ici, monsieur Truefitt ; je vous gâterais votre soirée de Noël, car je suis sous le coup d’un… grand chagrin.

Le gros homme devint grave.

— Un décès ? fit-il d’un ton solennel.

— Non… mais…

— Hors cela, tout se répare, mon jeune ami. Parbleu ! j’ai eu vingt-cinq ans tout comme vous, bien que cela paraisse vous étonner. Je les connais, ces chagrins. C’est comme un grand coup qu’on se donne au coude ; on voit danser trente-six mille chandelles, et puis ça passe… ça passe… Raison de plus pour venir dîner avec nous.

Claude ouvrant la bouche pour refuser de nouveau, M. Truefitt devint tout rouge.

— Quand je vous dis que mon docteur défend qu’on me contrarie ! s’écria-t-il.

Et prenant Claude par le bras, il le poussa jusqu’à la porte.

— Fourrez dans un sac votre habit noir et une cravate blanche ; Mme Truefitt tient beaucoup à l’étiquette. Je vous donne quatre minutes, pas une seconde de plus. Mon cocher commence à s’impatienter, et les cochers, c’est comme les barbiers, ils ont sur nous droit de vie et de mort !

Les quatre minutes n’étaient pas écoulées que déjà M. Truefitt, dans son impatience, courait au petit trot tout autour du salon ; à l’avant-dernière seconde il n’y tint plus et se précipita dans le vestibule. Fort heureusement, Claude descendait l’escalier, car M. Truefitt aurait fait un esclandre.

— Enfin vous voilà ! c’est heureux ! Regardez James, là-haut sur son siège, il a l’air furieux !

Ce redoutable cocher avait cependant la mine la plus débonnaire du monde ; confortablement enveloppé dans sa grande pélerine de fourrure, il souriait avec une affable condescendance à quelque plaisanterie du valet de pied, qui élevait au-dessus de leurs têtes à tous deux la coupole d’un vaste parapluie.

— Ne vous fiez pas à ces airs innocents, murmura M. Truefitt ; il médite de nous verser, mais il se ravisera en songeant que sa place est bonne après tout.

James se ravisa, paraît-il, car au bout d’une heure la voiture entra dans la grande allée d’un joli parc, décrivit une courbe savante autour d’une belle pelouse ovale, et s’arrêta à la porte de la villa Truefitt. Claude, précédé de son hôte, entra dans un grand hall bien chauffé et orné de plantes vertes, où se trouvait une assez nombreuse société.

— Mesdemoiselles et messieurs, voici M. Claude Forest, un jeune homme très remarquable qui sera célèbre demain matin. Lucius, chargez-vous des présentations en détail, moi j’embrouille tout cela, fit M. Truefitt en s’approchant de la cheminée où brûlait une bûche énorme.

Lucius, c’était l’auteur des sonnets, « mon fils », en un mot. Il serra la main de Claude avec mélancolie.

— Enchanté, murmura-t-il, positivement enchanté. Permettez-moi de vous présenter à ma cousine, miss Minnie… Ah ! mais je vois que vous vous connaissez.

— De vieille date, dit Minnie. Mon père sera, comme moi, charmé de vous revoir, monsieur Forest…

Au moment même où Claude serrait la main de Minnie, Olive Beaumaris, perchée sur un tabouret au milieu du salon de miss Picknell, attachait au lustre un dernier feston de lierre. Les deux bras levés, sa taille souple s’inclinant en arrière, et son petit pied bataillant avec les plis trop longs de sa robe, elle était tout à son œuvre d’art. Son corsage bleu foncé était orné d’un petit bouquet de gui, dont les perles mates étaient posées délicatement sur un feuillage pâle. Elle en aurait mis dans ses cheveux, si elle l’eût osé, mais les principes de miss Picknell s’opposaient fortement à un excès de parure.

Le lustre enguirlandé se reflétait dans la haute glace du trumeau, à laquelle Olive jetait de fréquents coups d’œil. « Ah ! c’est charmant ! » murmurait-elle. Son admiration s’adressait à sa propre image, aussi bien qu’aux gracieux entrelacements sur lesquels elle semait une fine poussière nacrée semblable à du givre.

— Eh bien ! fit-elle en laissant retomber ses bras, je regrette M. Forest, après tout ! Il avait une âme appréciative, comme dit miss Picknell quand elle cite les poètes. Il m’aurait félicitée de cette jolie décoration… Mais enfin !… nous tâcherons de nous passer de lui.

Elle sauta légèrement de son tabouret et rassembla à la hâte ses menus outils. Ayant jeté dans la cheminée quelques rameaux épars, elle secoua les plis des rideaux pour leur donner un tour plus gracieux, remua deux ou trois fauteuils, puis se jeta comme une écolière sur le tapis du foyer. Accoudée et rêveuse, elle regardait le feu, quand la porte s’ouvrit. Olive se leva d’un bond et vit M. Ferrol en habit noir, très agité et fort pâle, lui sembla-t-il.

— Je vous dérange, murmura-t-il d’une voix faible.

— Oh ! pas le moins du monde, répondit Olive les yeux baissés, en jouant avec son bouquet de gui.

— Je craignais que…

Il s’interrompit et ses yeux dirent à Olive, le plus distinctement du monde : « Vous êtes si charmante que j’en deviens fou ! » Sa figure était contractée ; un instant, l’expression en fut tragique. C’est quand il ne parlait pas que M. Ferrol était le plus éloquent. Il se dirigea vers la fenêtre ; dans l’obscurité croissante, le feu semblait plus brillant.

— Miss Picknell… n’est pas ici ? dit enfin M. Ferrol.

— Je ne crois pas, répondit Olive qui ne put s’empêcher de sourire. « Quel homme ! quel homme ! pensait-elle. Il n’arrivera jamais au fait. »

— C’est que j’aurais désiré lui parler, reprit M. Ferrol d’une voix défaillante.

— À miss Picknell ?

— Oui…

« Par exemple ! voilà des circonlocutions ! » se dit Olive.

— Miss Picknell descendra tout à l’heure. Veuillez vous asseoir en l’attendant.

Elle ouvrit un livre ; les angoisses évidentes de M. Ferrol excitaient sa compassion, mais qu’y faire ! Elle finit par invoquer de tous ses vœux miss Picknell, dont l’entrée servirait peut-être à détendre la situation. Que faisait donc miss Picknell ? où s’attardait-elle si longtemps ?

La petite serre du premier étage, prédestinée à être le théâtre de toutes les scènes émouvantes, servait en cet instant de cadre aux rougeurs de miss Picknell. M. Gibson lui pressait les mains en l’appelant Tabitha, et lui représentait que rien n’était plus désirable que leur union.

— Je me suis tu longtemps, disait-il. Nous ne sommes pas de ces étourneaux qui mettent toutes voiles au vent sans réfléchir aux conséquences. Mais je me flatte, chère amie, que vous deviniez mes sentiments malgré mon silence.

— Non, répondit miss Picknell. Au contraire.

— Aujourd’hui je vous les dépeins dans toute leur ardeur. S’il faut que je vous quitte, chère Tabitha, si vous m’ordonnez de fuir votre maison hospitalière, dans cette saison inclémente, ce sera ma mort !

Il toussa.

— J’ai un caractère déplorable, l’humeur la plus biscornue, poursuivit-il, mais la main d’une femme, Tabitha, la main d’une femme !

Accablé par l’émotion, il s’assit sur un pot à fleurs retourné. Miss Picknell en fit autant, c’était une idylle. Ils se turent longtemps ; miss Picknell, les yeux baissés, était en consultation avec les mânes renfermés dans son bracelet.

— De grâce, répondez-moi. Voulez-vous faire mon bonheur ? reprit enfin M. Gibson.

— J’y consens, répondit-elle d’une voix aussi faible que les circonstances l’exigeaient.

M. Gibson poussa un cri de joie et l’embrassa sur les deux joues. Miss Picknell eût préféré qu’il lui baisât la main. Ce fut son premier désappointement.

Le tête-à-tête d’Olive et de M. Ferrol devenait un supplice. L’infortuné jeune homme se promenait avec agitation, faisant à son mouchoir des nœuds innombrables qui étaient sans doute les points de repère de son futur discours. L’impatience d’Olive atteignait son paroxysme. En voyant miss Picknell franchir le seuil au bras de M. Gibson, la jeune fille tressaillit de joie. Cette apparition n’allait-elle pas rompre le charme et faire enfin trouver à M. Ferrol le mot de la situation ?

— Soyez la première à apprendre la nouvelle, ma chère Olive, dit miss Picknell en lui tendant sa joue.

— Monsieur Ferrol, dit M. Gibson avec majesté, j’ai l’honneur de vous faire part de mes fiançailles avec miss Picknell.

— Je suis très… très surpris, je vous assure, murmura le jeune affligé. Toute… ma sympathie, croyez-le.

Puis avec un effort désespéré, il ajouta en se tournant vers miss Picknell.

— J’ai aussi quelque chose à vous dire.

Un grand silence se fit. Miss Picknell sourit d’un air encourageant. Olive écarta les rideaux et regarda dans la rue.

— Ne m… ne mettez pas de couvert pour moi ce soir, dit M. Ferrol d’une voix étranglée ; je dînerai en ville.

Olive poussa un petit éclat de rire nerveux.

— J’ai encore à vous dire, reprit M. Ferrol dont la pâleur devenait terrible,… que je suis… fiancé.

— Avec qui ? s’écria miss Picknell.

Pour la première fois de sa vie, la surprise lui fit oublier les convenances.

— Avec ma cousine, miss Malony.

— Ah ! fit miss Picknell.

Elle prolongea ce monosyllabe pendant cinq secondes pour donner à Olive le temps de se remettre.

— Recevez toutes mes félicitations, ajouta-t-elle froidement.

— Veuillez aussi accepter les miennes, dit Olive en s’avançant.

Sa voix était parfaitement naturelle. Debout sous le lustre aux vertes guirlandes, la jeune fille souriait. M. Ferrol lui jeta un regard désespéré, puis tourna sur ses talons et s’enfuit.

— Eh ! bien, vous ne me dites rien de mes décorations ? poursuivit Olive. N’est-ce pas qu’elles sont réussies ?

— Charmantes ! répondit miss Picknell, le cœur rempli d’admiration pour cette vaillance féminine. Mais allez vite vous brosser les cheveux, Olive, nos hôtes ne tarderont pas à arriver.

Quelques minutes plus tard, miss Picknell, qui savait fort bien que ses hôtes n’arriveraient que dans une grande heure, entra doucement dans la chambre d’Olive.

— Ma chère, vous êtes une héroïne, dit-elle en l’embrassant. Le drapeau est sauvé.

Olive se détourna avec impatience.

— Cela ne m’a pas coûté grand effort, répondit-elle d’une voix sèche.

Elle paraissait calme : elle n’avait point, d’une main crispée, déchiré ses dentelles ni son mouchoir de batiste, comme miss Picknell s’y attendait. Elle avait même brossé ses cheveux et mis son bouquet de gui dans un verre d’eau, sur sa toilette, pour le rafraîchir.

— Ce qui me révolte, fit-elle en s’animant un peu, c’est qu’on me déserte ainsi par pure avarice. Je sais fort bien comment la chose s’est passée. Miss Malony a fait récemment un héritage ; elle s’est jetée à la tête de son cousin, qui n’avait de sa vie songé à elle. Elle est plaquée d’or comme une pagode chinoise…, elle a ébloui le pauvre garçon… Ah ! mon Dieu ! quel monde sordide, où l’argent prime tout !

Miss Picknell posa solennellement sa main sur l’épaule d’Olive.

— C’est un jugement, dit-elle. Pourquoi donc avez-vous rejeté Claude Forest, si ce n’est parce qu’il était pauvre ?

Olive rougit en repoussant la main de miss Picknell.

— C’était bien différent ! fit-elle d’un ton bref.

Puis tout à coup elle se jeta à genoux devant son lit, et cachant son visage dans la couverture, elle éclata en sanglots.

XVI.

Claude était assis dans le bureau de M. Simpson, attendant l’éditeur qui lui avait donné rendez-vous. La flamme éclairait son visage soucieux, d’où le joyeux entrain d’autrefois avait disparu. Cependant le jeune homme luttait vaillamment contre sa peine ; au lieu de la fuir comme le premier jour, il l’avait saisie corps à corps ; parfois il la terrassait, parfois elle était la plus forte et le tenait abattu sous elle. Lorsque par instants il croyait l’avoir vaincue, il regardait autour de lui, devant lui, dans l’avenir, et tout lui semblait vide. Pour qui travailler désormais ? Ah ! on ne l’y reprendrait pas à poursuivre une belle chimère insaisissable et moqueuse !… Il ne se donnerait plus, pas même à la musique. La musique est femme, comme la fortune, comme la renommée ; quand on leur livre son cœur, elles le caressent d’abord, puis le déchirent… C’est ce qu’Olive avait fait. Mais il n’y voulait plus songer ; à quoi bon rouvrir cette porte sombre qu’il avait fermée une fois pour toutes !

Claude essayait de réfléchir posément, en homme d’affaires, aux offres de M. Simpson. Elles étaient vagues encore, mais pleines de promesses. « Venez me voir, lui écrivait l’éditeur : nous débattrons les conditions, et je ferai mon possible pour que vous soyez content de moi. »

— Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, dit l’éditeur en entrant, et en tendant la main à Claude avec une extrême cordialité. J’avais à terminer une affaire qui pourra vous concerner aussi et dont nous parlerons tout à l’heure… Eh bien ! cher monsieur, vous nous avez donné un croc-en-jambe !

— Je me suis passé de vous pour débuter, si c’est là ce que vous voulez dire, répondit Claude avec une certaine froideur.

— Et vous avez eu cent fois raison. Votre coup de cymbale a fait dresser l’oreille au public. Ce n’est pas que votre composition soit sans défauts. Votre musique est jeune, étonnamment jeune. Elle a l’humeur inégale, comme la jeunesse, mais elle plaît, je ne vous le cache pas.

— Vous êtes trop bon.

— Venons au fait. Passé les étrennes, M. Truefitt ne vendra plus un seul exemplaire de votre valse – je le tiens de lui-même – mais la demande continuera. Vous concevez qu’il est pénible à un éditeur sérieux d’avoir à répondre : « Désolé, chère madame, adressez-vous à M. Truefitt, fabricant de brosses électriques. » Ça a l’air d’une charge, et moi qui ne plaisante jamais !… Je n’ai pas coutume de battre longtemps les buissons. Confiez-moi la seconde édition d’Electric-Electrac ; je veux dire la première édition régulière et avouable, car enfin ces prospectus…

Claude rougit : l’éditeur avait touché un point sensible.

— Passons aux chiffres, reprit M. Simpson. Que diriez-vous de ceux-ci ?

Il lui tendit son carnet. Claude y jeta les yeux avec quelque émotion. Les conditions étaient généreuses, il le reconnut.

— Eh bien ?

— J’accepte. « C’est le rachat de mon esclavage, pensa-t-il. Le Bazar pourra chercher un autre pianiste. »

— Je ne vous traite pas trop mal, hein ? fit M. Simpson. Mais c’est à la condition expresse que vous me donnerez une seconde composition avant la fin de l’hiver.

— Demain si vous voulez. J’ai un tas de petites choses légères qui dorment en portefeuille.

M. Simpson se frotta lentement les mains. « Et dire, pensa-t-il, que c’est moi qui ai inventé ce jeune homme ! Il me devra tout, même son début, car je lui ai mis l’éperon dans les reins à notre première entrevue. »

Il frappa sur un timbre, glissa deux mots au domestique, puis se tourna vers Claude.

— J’ai autre chose à vous offrir, fit-il avec un léger accent de triomphe.

La porte s’ouvrit.

— M. Archibald Tuneless, M. Claude Forest, dit solennellement l’éditeur.

M. Archibald Tuneless, que Claude connaissait de réputation comme compositeur de plusieurs opérettes fort en vogue, portait un monocle qui lui aveuglait un œil et l’obligeait à fermer l’autre. Sa cravate était ornée d’une tête de mort grosse comme une noisette, avec deux fémurs en sautoir. Il tenait ses deux coudes fort éloignés du corps, comme les deux anses d’une cruche, et allongeait le cou démesurément, si bien que cet organe semblait avoir acquis plusieurs vertèbres supplémentaires. Sa boutonnière était ornée d’une orchidée jaune de cinq shillings. De la racine des cheveux jusqu’aux talons, M. Archibald Tuneless était un exemplaire très réussi de ce type éminemment décoratif et coûteux que l’admiration publique appela successivement lion, dandy, swell, et qu’elle honore maintenant du nom de masher, ce qui veut dire proprement un épateur. Claude considérait ce fascinant jeune homme, en se demandant ce qu’il pouvait bien lui vouloir.

— Charmé !… parole ! fit languissamment M. Archibald avec ce bredouillement guttural qui est le dernier fini du masher, et qui fait croire constamment à un suicidé par strangulation, au moyen d’une cravate trop serrée.

M. Archibald Tuneless professait un souverain mépris pour les syllabes initiales et les commencements de phrases ; il s’en remettait à la perspicacité de ses interlocuteurs.

— Je vous laisse, dit M. Simpson ; vous causerez plus librement.

— Ah ! mais, voyons… pas du tout !… seyez-vous donc, vieux philistin !

M. Simpson fit de son mieux pour paraître charmé de cette appellation, car les opérettes de M. Tuneless étaient pour lui une source de beaux profits. Il s’assit : son visiteur se jeta dans un fauteuil, croisa les jambes à une hauteur considérable, puis baissa le menton et s’absorba dans la contemplation de son orchidée.

— M. Tuneless avait une proposition à vous faire, dit enfin M. Simpson, voyant que le silence se prolongeait.

— Vrai ! très vrai… parole !… faitement oublié ! murmura l’illustre compositeur sans détourner ses regards de la fleur jaune qui semblait l’hypnotiser... Allez toujours, Simpson mes amours !… Direz ça mieux que moi… déteste les affaires, parole !

Il croisa ses deux bras derrière sa tête, puis éleva son pied gauche à une altitude plus extraordinaire encore, et lui donna de petites secousses régulières comme s’il essayait de le détacher de sa personne.

— M. Tuneless, commença M. Simpson, tandis qu’un léger sourire flottait sur ses lèvres, passe pour être l’auteur de plusieurs compositions fort goûtées, mais en réalité, il n’en est que le parrain.

— Ah ! mais, voyons ! s’écria M. Archibald en retrouvant quelque vigueur… pas ça du tout… sez moi faire !

Ses jambes reprirent soudain leur position normale. Il se tourna vers Claude.

— Le fait est que j’ai tous les dons, parole !… strumentation, brio, mouvement, tous les dons… sauf un.

— La modestie ? suggéra Claude.

— Non, la mélodie. Ces airs, vous savez, que le public fredonne en quittant la salle… incapable, mon cher, d’en trouver un !… Croyez pas ? c’est comme ça, parole !… Et pourtant le public en veut !

M. Archibald secoua la tête avec mélancolie, et Claude déclara que les exigences du public étaient inconcevables.

— N’est-ce pas ?… j’ai là un libretto, ah ! charmant !… Ténor, un masher, tout à fait mon genre. Fameuse idée, hein ?

— Il aura du succès, dit Claude avec conviction.

— L’ouverture est faite, ainsi que les chœurs, trois récitatifs, la charpente enfin. Mais il me faut un duo pour le premier acte, une chansonnette gaie pour le second, et une grande polka furieusement dansante pour le dernier, les clous de la pièce. Il faut que le public trépigne. Quand pourrez-vous me livrer ça ?

— Comment ? fit Claude qui s’imagina avoir mal compris.

— J’ai dit à M. Tuneless que vous ne refuseriez peut-être pas de devenir son collaborateur, interposa M. Simpson.

— Encore faut-il qu’il le demande ! dit Claude.

— Je vous le demande, là ! fit M. Archibald qui sortait tout à fait de sa langueur. Points sur les i, paraphe, rien n’y manque. Quand pourrez-vous me livrer ça ?

— Si la pièce a du succès, dit M. Simpson qui paraissait désireux de mener la négociation à bonne fin…

— C’est ça... les conditions, fit M. Tuneless en reprenant son attitude favorite… Pour mener une affaire, le sage et vertueux Simpson… Causez, causez, mes enfants, et repassez quand vous aurez fini.

Il bâilla, prit sur la table un journal de sport et le déploya devant sa figure comme un écran. Claude crut s’apercevoir qu’il le tenait à l’envers et prêtait une oreille attentive au reste de l’entretien.

Le contrat fut bientôt conclu ; les deux compositeurs prirent jour pour se rencontrer et parcourir ensemble le libretto. Claude se sentait ahuri ; il avait peine à rassembler ses idées.

— C’est Zambali qui va faire une tête ! dit M. Archibald en clignant de l’œil autant que le lui permettait son monocle.

— Zambali ! pourquoi ? fit Claude avec quelque vivacité.

— Le signor Zambali, répondit l’éditeur, a été jusqu’ici la doublure de M. Tuneless pour la partie mélodique, mais il s’est trouvé l’année dernière que les inspirations flottantes et sans maître étaient rares, et il n’a pas réussi à en attraper une seule.

— Quel four, quand j’y songe ! murmura M. Archibald avec mélancolie. Cette romance du troisième, exécrable ! On aurait pu la croire de moi, parole !

La conférence terminée, Claude fut heureux de retrouver au milieu du mouvement et du bruit de la rue le sentiment de la réalité. Sa bonne fortune l’étourdissait, il était dans cette première phase où l’étonnement l’emporte sur la joie, où le don qu’on souhaitait si ardemment semble trop grand, trop étrange pour qu’on ose le saisir. En face du but, Claude se raisonnait pour être heureux, il éprouvait ce que tant d’autres ont éprouvé avant lui, le désenchantement et la lassitude qui suivent la tension prolongée de la lutte. La joie viendrait plus tard, sans doute ; dans ces premiers instants, il ne sentait qu’une chose, l’imperfection de tout ce qui se réalise. Marchant à pas lents, le front baissé, il n’avait pas l’air d’un homme qui vient de remporter le prix. « C’est la vie ! pensa-t-il, se rappelant tout à coup ce que M. Truefitt disait, de l’oiseau bleu ; on s’épuise à courir après des récompenses décevantes. Ah ! si pourtant Olive avait voulu ! » Mais il sentait en même temps qu’Olive, telle qu’il l’avait aimée, n’avait jamais existé que dans ses rêves.


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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Monique, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Jeune Angleterre, Lausanne, Henri Mignot, Paris, Librairie de la Suisse française P. Monnerat, 1887. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page Parc londonien au printemps, a été prise par Sylvie Savary.

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