T. Combe

HEUREUX MALGRÉ TOUT

Suite de Les Yeux Clos et Dans l’Ombre

1920

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  À Bellegarde. 3

CHAPITRE II  Comment Pierre s’amusa à Bellegarde. 11

CHAPITRE III  La naïve Eudoxie. 17

CHAPITRE IV  Ah ! qu’on est bien chez Zanzouli ! 23

CHAPITRE V  Une idée lumineuse. 32

CHAPITRE VI  La fin du voyage. 39

CHAPITRE VII  Le mariage. 44

CHAPITRE VIII  L’histoire ne finit pas au mariage. 47

CHAPITRE IX  Lucette, sois pondérée ! 54

CHAPITRE X  Grande repentance. 64

CHAPITRE XI  Le Club du Samedi 72

CHAPITRE XII  Eudoxie s’embrouille. 84

CHAPITRE XIII  Eudoxie – Étoile. 94

CHAPITRE XIV  Introduit Mme Dusol 103

CHAPITRE XV  Eudoxie casse une tasse. 113

CHAPITRE XVI  Le commissaire est bon enfant 124

CHAPITRE XVII ET DERNIER  Heureuse Réunion. 134

Ce livre numérique. 142

 

CHAPITRE PREMIER

À Bellegarde

Le conseil de famille qui entourait Lucette d’un rempart inébranlable, son père et sa mère, M. et Mme Martin, grand-papa et grand’maman Martin, grand-papa et grand’maman Dupin, déclarèrent d’un commun accord qu’il n’était pas question de mariage avant la fin de la guerre. Ce serait fou, simplement, d’installer cette précieuse enfant dans un Paris où chaque soir presque, on devait descendre à la cave ou se réfugier dans les couloirs du Métro. Pierre disait bien aussi qu’il n’y consentirait jamais. Il fallait attendre la paix…

— Mais si la guerre dure cent ans ! s’écriait Lucette, tour à tour en larmes ou en colère… Car enfin voyez l’histoire ! Il y a eu une guerre de Cent Ans, et il a même fallu Jeanne d’Arc pour quelle finisse… Il y a eu une guerre de Trente Ans ; il y a eu une guerre de Sept Ans… Nous serons tous morts avant la Paix, vous verrez !

Et en attendant les fiancés étaient séparés, Pierre à Paris, montant son petit atelier dans l’usine même, pour débuter sans trop de frais. Lucette chez elle, travaillant avec de grands soupirs à son fin trousseau où son aiguille piquait moins de points que celle de sa maman. Grand’mère Dupin brodait admirablement et se chargeait des initiales fleuronnées et paraphées. Grand’mère Martin se spécialisait dans des ourlets à jour. Elles avaient encore de très bons yeux, ces chères vieilles dames qui dépassaient à peine leurs soixante-cinq ans.

Chaque fois qu’on montrait à M. Martin une nouvelle pièce du trousseau achevé dans le joli luxe de ses plumetis, de ses à-jour et de ses festons, il hochait la tête d’un air pessimiste.

— Je vous garantis, moi, disait-il, qu’avant la Paix, jamais un trousseau suisse n’entrera en France par la douane… Et tu ne voudrais pas, Lucette, que je me fasse contrebandier, à mon âge… Ainsi tu vois !

— Qu’est-ce que je vois, papa ? Je ne vois rien ! faisait l’entêtée.

— Tu vois qu’il n’est pas question de te marier avant la Paix. Tu ne voudrais pas te marier sans trousseau…

— Je vais demander à Pierre s’il me prendrait sans trousseau !… Madame Gavenard nous prêterait ce qu’il nous faut. Les Gavenard sont des nouveaux riches, ils regorgent de tout…

— Lucette, Lucette ! sois pondérée ! soupira sa maman. Nous vois-tu empruntant du linge aux Gavenard ! Ils sont très bons, très aimables, ils t’ont même gâtée pendant le petit séjour que tu as fait chez eux… Mais quant à emprunter du linge, nous pourrions leur en revendre, et du beau…

— Pourquoi ne pas acheter mon trousseau à Paris ? persista Lucette. Ce serait tellement plus simple !

— Il n’y a plus de toile en France, déclara sévèrement et d’un ton définitif grand’maman Martin qui assistait à cette discussion, sans d’ailleurs que son aiguille en perdît une bouchée d’ourlet… Ma petite-fille, tu es une fiancée de guerre, ne l’oublie pas. Tu es la fiancée d’un soldat. Nous vivons une période historique… Tu évoques les longues guerres. Pense à Jeanne d’Arc. Comment se conduirait-elle à ta place ? Voilà ce que tu dois te demander sans cesse…

Écrasée sous le poids d’un tel modèle, Lucette baissa enfin le menton et se tut.

Mais sans qu’elle s’en doutât, une vive compassion attendrissait les cœurs du conseil de famille. Grand’maman Dupin croyait remarquer que Lucette maigrissait. Pierre avait envoyé sa photographie, on lui trouva mauvaise mine. Une petite réunion en Suisse s’imposait. À vrai dire, Pierre n’ayant encore aucun personnel dans son atelier pouvait s’absenter aisément.

M. Martin lui écrivit :

« Profitez de ce que la frontière est ouverte en ce moment. Venez passer quelques semaines auprès de nous. Lucette est absolument déraisonnable, nous ne savons plus par où la prendre. Tâchez qu’on vous accompagne jusqu’à Bellegarde. Nous n’avons que cette porte ouverte sur la France, et encore vous savez qu’elle se ferme souvent. Prévenez-moi par télégramme, j’irai vous prendre à Bellegarde. »

Cette lettre, par le lent couloir de la censure, mit dix jours à parvenir. Vous vous rappelez comment nous vivions de craintes, de retards, d’impatiences, dans ce temps-là qui semble déjà lointain. Quand Pierre la reçut, il s’alarma, il crut voir Lucette énervée, hors des gonds, perdant le sommeil et l’appétit… La frontière était ouverte, mais pour combien de temps encore ? Et pour combien de jours, ensuite, se refermerait-elle ? Pierre eut un bref entretien avec M. Gavenard.

— Rien ne me retient pour l’heure, mon atelier est prêt à fonctionner, mais je n’ai encore embauché personne. Je pourrais m’absenter trois semaines sans aucun inconvénient. Mon passeport, grâce à la prévoyance de M. Martin, est encore valable et n’a plus qu’à être visé à la Préfecture de police. Je peux faire cela d’ici midi, passer à la gare de Lyon pour retenir une place, et prendre le train ce soir. Rien de plus facile, si vous me prêtez Clément pour m’accompagner.

Clément ? pourquoi pas Ric ? demanderez-vous ? C’est que Ric n’était plus à Paris avec son cousin. Six mois de vacances ayant complètement rétabli sa santé, son père, et Pierre aussi d’ailleurs, avaient jugé possible et raisonnable qu’il se mît sérieusement au travail ; à Pâques, il était rentré en Suisse ; son semestre d’études à la Rapide lui ayant fait acquérir bien des connaissances préparatoires, il avait passé aisément son examen d’entrée dans une bonne école technique, d’où il comptait bien ne sortir que pour entrer à l’École polytechnique de Zurich, et y prendre son diplôme d’ingénieur-mécanicien.

Combien son aimable présence, sa conversation, sa vigilance et ses bons offices avaient manqué à son cousin aveugle, c’est ce que Pierre n’avait confié à personne. Tous les détails de la vie lui étaient devenus difficiles, et peut-être son propre cafard fut-il pour quelque chose dans la promptitude avec laquelle il s’alarma du cafard de Lucette.

— Clément est à votre disposition, cela va sans dire, prononça M. Gavenard. Cependant, je serais étonné si vous arriviez à partir ce soir…

— Pourquoi donc ? fit Pierre avec impatience. On part quand on veut…

— Vous croyez encore cela ? Vous croyez que depuis la guerre, il reste une chose, une seule chose qu’on fasse quand on veut et comme on veut ! Mon pauvre ami, quelle illusion !… Le temps n’est plus de vivre d’illusions ! s’exclama M. Gavenard toujours assez pompeux…

Pierre partit cependant pour ses démarches. À la Préfecture, les files s’écartèrent, les portes s’ouvrirent, les agents s’empressèrent, et même le fonctionnaire aux visas fut poli… À Paris, cette année-là, on aurait encore poussé de côté la colonne Vendôme pour laisser passer un aveugle de la guerre. Le visa fut obtenu en cinq sec ; Clément n’en revenait pas…

— Je connais, déclara le bon vieux, une dame d’officier qu’on l’a fait poiroter trois semaines, et qu’elle a fait des séances de queue qu’elle s’est évanouie pour finir… Et alors, au lieu qu’on la porte dans la salle, non ; elle a perdu sa place et c’était à recommencer… Mais vous… on vous met dans un gobelet, et passez muscade.

— Ce sont là, dit Pierre, les grands avantages qu’il y a à être aveugle… Nous allons voir si ça jouera à la gare de Lyon.

Il connaissait l’employé aux renseignements. Celui-ci leva les bras au ciel. C’était un vieux territorial du Midi.

— Ce soir ! cria-t-il tragique… Vous voulez partir ce soir ! Pas avec le train, toujours, dites ? Les places sont retenues jusque sur la machine…

— C’est urgent, fit Pierre, pâle et irrité.

— Urgent ! ils sont tous urgents, ceux qui partent. On ne va plus en Suisse pour son plaisir… Faites-vous une raison, retenez votre place pour dans quinze jours…

— Dans quinze jours, la frontière sera de nouveau fermée…

— Ah ! c’est possible… Du matin au soir, on ne sait pas… Crac ! ça se décroche comme une souricière. Ils doivent s’amuser ceux qui font marcher ce truc-là… Enfin, allez toujours voir aux Places Retenues…

Mais non, il n’y avait plus rien, dans aucune classe.

— Ça m’est égal, dit Pierre, je passerai la nuit dans le couloir. J’en ai vu d’autres quand je venais du front.

— Le contrôleur ne vous laissera pas monter, objecta l’employé aux Places Retenues… Quoique, à la dernière minute, il peut toujours arriver qu’un voyageur manque son train et ça fait une place libre… Et vous n’auriez pas tort de vous hâter, poursuivit ce fonctionnaire bienveillant. J’ai dans l’idée que la frontière ne sera plus ouverte bien longtemps… Voilà trois semaines qu’on passe, c’est trop beau pour durer…

— Parfaitement ! déclara Pierre. Je partirai ce soir quand je devrais voyager dans ma malle !

Ce qui eût été incommode, car sa malle n’était qu’une fort petite valise. Il l’avait avec lui, ayant pris toutes ses mesures pour n’être pas obligé de rentrer à Saint-Ouen, fait ses adieux à Mme Amande, téléphoné un mot à Courtois, garni d’argent son portefeuille. (L’argent ne lui manquait pas, car il avait vendu à un Américain ses droits sur le dateur-kodak, tout en se réservant la fabrication du petit appareil pour la France. Sans cette aubaine, Pierre eût été fort pauvre, n’ayant que sa pension de cent francs par mois et un atelier qui ne lui rapportait rien encore.) Pierre et Clément dînèrent ensemble dans un Duval du quartier, revinrent à la gare, où chacun d’ailleurs, remarquant la cécité de Pierre, s’empressa à l’obliger…

— Vous avez sans doute retenu une place de coin ? demanda le contrôleur qui faisait les cent pas sur le quai, au long de son train.

— Non. J’ai mon billet, mon passeport, voilà tout. Je n’ai pas besoin d’une bonne place. Le couloir me suffirait même…

— Nous allons voir ça. Veuillez me suivre, dit le contrôleur.

Et l’événement prouva une fois de plus que la fortune favorise les audacieux… Car Pierre eut une bonne place que personne ne lui disputa. Peut-être le légitime propriétaire de cette place était-il mort d’apoplexie avant de pouvoir monter dans le train… Voisins obligeants, pas de transbordement à Dijon, pas plus de retard que la normale, quatre ou cinq heures au plus…

Bellegarde, où tout le monde descend…

— Soyez assez bon pour me guider jusqu’au train pour Genève, dit Pierre à un monsieur qui avait eu des prévenances pour lui toute la nuit.

— Le train de Genève ? Où est le train de Genève ?…

— Sais pas… Chef de gare… Passez par ici… Non, par là…

Enfin Pierre et son guide se trouvèrent à la porte de l’antre sacré qui recelait le chef de gare.

— Ah ! messieurs, articula le fonctionnaire à la belle casquette ; messieurs, il n’y a plus de train pour Genève. La frontière a été fermée cette nuit, à douze heures.

— Et elle se rouvrira ? demanda Pierre en s’efforçant de rester impassible.

— Dans dix jours, douze jours, peut-être plus, peut-être moins…

— Ça, songea Pierre, c’est, ma foi, une déveine pas ordinaire !

CHAPITRE II

Comment Pierre s’amusa à Bellegarde

Le monsieur obligeant parla d’un ton embarrassé…

— Cher soldat, à mon grand regret… il faut que je vous quitte. Je rentre chez moi, à dix kilomètres d’ici, je n’ai que le temps de courir prendre mon petit train… Le chef de gare s’occupera de vous certainement… Adieu et bonne chance.

« Bonne chance ! se répétait Pierre avec quelque ironie. J’aurais besoin d’une bonne chance, assurément ; car la garde que je vais monter à Bellegarde, risque fort de n’être pas une belle garde… Je ne connais personne ici… Et ce bureau m’a tout l’air d’être vide… »

En effet, le chef de gare venait de sortir en courant, les bras en l’air, comme font les chefs de gare en France dans les moments critiques.

— Monsieur le chef de gare, prononça Pierre ; ou un employé ?… N’y a-t-il personne ici ?

Silence complet. Au dehors des sifflets, des pas précipités, même des vociférations… « – Frontière bouclée… Une affaire à Genève… – Ma fille malade… Je vais télégraphier… – Pas un lit dans toute la ville, à ce qu’on dit… Huit cents personnes campent dans la gare… On n’a pas idée d’une… d’une… – Impéritie… Désordre… – Faut pas s’en faire… – Facile à dire !… »

Guidé par ce torrent de voix qui s’écoulait devant la porte ouverte, et tâtonnant avec sa canne pour ne pas se heurter aux meubles, Pierre atteignit le seuil, y resta immobile écoutant les protestations exaspérées de ses compagnons d’infortune, dont aucun cependant ne pouvait être aussi embarrassé que lui. Tout à coup il fut violemment bousculé par quelqu’un qui fonçait sur sa personne et l’écartait du seuil.

— Qu’est-ce que vous f… là, dans le bureau du chef ? Sur le quai et plus vite que ça !… Ma parole, si les voyageurs se mettent à camper dans les bureaux !… Il y en a trois cents de ces sauvages qui font du feu pour le jus dans les voies de garage… Ils se croient dans les tranchées, qu’on dirait, ces animaux-là !

Il s’interrompit, et Pierre en profita pour dire :

— Je ne demanderais pas mieux que de m’en aller d’ici ; mais je vous ferai remarquer que je suis aveugle. Aveugle de la guerre.

Il prenait un ton sec et froid pour dire cette chose qu’il n’aimait pas dire…

— Av… aveugle… Aveugle de la guerre ! répéta son interlocuteur… Toutes mes excuses, monsieur… Mes compliments !… je veux dire mes condoléances…

— Vos compliments, fit Pierre qui ne put s’empêcher de rire, s’adressent sans doute à l’oculariste qui m’a fait de si beaux yeux artificiels… Je ne vous demande pas de condoléances, mais seulement un petit service…

— Voici le chef de gare qui rapplique… il vous renseignera, fit l’autre en s’éclipsant avec agilité…

Et de nouveau Pierre fut obligé d’expliquer au fonctionnaire qu’il était aveugle, qu’il voyageait seul, qu’il avait compté arriver à Genève dans la matinée… Et maintenant, si la fermeture devait durer quelques jours, il serait bien forcé de se trouver un logis… Le chef de gare souleva sa casquette pour donner un peu d’air à son crâne sous lequel bouillonnaient des pensées irritées et confuses…

— Vous ne trouverez rien… Nos hôtels sont pris d’assaut ; pleins à craquer. Bellegarde n’est pas une capitale… Cette gare n’est plus une gare ; c’est une foire… sans pains d’épice… La salle d’attente est un wigwam de Peaux-Rouges… Nous sommes débordés ! débordés !! débordés !!! Cette occlusion de la frontière (occlusion est plus beau que fermeture)… nous cause un embouteillage indescriptible… Et comment on se désembouteillera…

— Aidez-moi déjà à vous désembouteiller de moi, dit Pierre cherchant à revenir au sujet, pour lui, principal… Pourriez-vous me prêter un homme d’équipe qui m’accompagnerait en ville pour ma recherche ?…

Le chef de gare hésita un instant.

— On ne peut rien refuser à un combattant qui porte les rubans que vous portez… fit-il… Mon devoir protocolaire est de mettre à votre disposition un homme d’équipe, ou à défaut… n’importe qui… – Pst ! siffla-t-il. Pst ! Allô ! Fanton ! votre garçon est par là ?… Allez me le chercher, un peu vite, n’est-ce pas ?

Dix minutes plus tard, toutes recommandations finies, et Pierre ayant dû expliquer une fois de plus que l’oculariste lui avait fait des yeux qui trompaient le public, il se mettait en route avec un garçon de treize ou quatorze ans, assez débrouillard. Mais auparavant, pour n’avoir plus à répéter la phrase ennuyeuse et gênante, Pierre s’arrêta sous la porte de la gare et enleva de ses orbites, au moyen d’une épingle, ses yeux artificiels qu’il mit soigneusement dans une petite boîte, tandis que son guide surveillait l’opération avec un vif intérêt.

— Est-ce qu’on n’y voit pas un peu avec ces yeux ? demanda-t-il haletant de curiosité.

— Oh ! si peu que ça ne vaut pas la peine d’en parler, répondit Pierre. Mais je m’aperçois que tu es un malin. Tu vas me trouver une chambre en un instant.

— Ça se pourrait ! fit le gamin. Pas dans un hôtel toujours. Là c’est complet. P’t-être chez Zanzouli. Il a une cagna pour permissionnaires. Mais, ma foi, il y a une trotte jusque chez lui… C’est plus dans Bellegarde. Vous ne voulez pas que je vous prenne votre valise ?

— Je la porterai bien, va toujours…

Car Pierre tout à coup songeait : « Me voilà parfaitement seul, à la merci des malandrins… La prudence, et même la défiance, est indiquée… Cette route semble déserte, on n’entend aucun pas… Pourtant au milieu de la matinée, des gens devraient circuler… »

Il mit un doigt dans son gousset et fit sonner sa montre Angélus à répétition, une belle pièce que M. Martin lui avait apportée de Suisse à son dernier voyage… Dix petits tintements de cristal, un arrêt, trois petits coups pressés… Le gamin s’arrêta.

— Vous avez une montre qui sonne dans votre poche ! s’exclama-t-il. Faites voir !

— Plus tard, plus tard ! dit Pierre avec impatience, en donnant une secousse au bras qui le guidait.

S’il avait pu voir la mine du garçon se plisser de colère, et une sorte d’onde noire se répandre dans les yeux et sur toute la physionomie, il aurait jugé plus sage de satisfaire ce caprice d’un enfant évidemment emporté et peut-être même anormal.

Il était en cet instant occupé à se demander s’il fallait ou non passer au Bureau du télégraphe pour avertir la famille Martin de cette halte forcée à Bellegarde… « Je les inquiéterais inutilement, décida-t-il. On ne me sait pas en route ; ils sont tranquilles, et que pourraient-ils faire d’ailleurs ? La frontière est fermée du côté suisse comme du mien. Lucette se consumerait de souci. Tandis qu’au contraire, quand nous nous retrouverons, le récit de mon aventure l’amusera. »

— Qu’est-ce que c’est que ce Zanzouli où tu me mènes ? demanda-t-il à son jeune guide.

— Vous verrez bien quand on y sera, répondit le gamin boudeur. Et puis, vous savez, ça fera vingt sous pour Bibi.

— Comment donc, avec plaisir ! dit Pierre. C’est à cause de ma montre que tu fais cette tête-là ?

— Comment que vous savez que je fais une tête ? interrogea le garçon, sombre et soupçonneux. Vous pouvez me blaguer, mais y faudrait pas blaguer Zanzouli. C’est un marchand de tapis, un Turc français. Il a des poings comme des boulets de canon… Il vend aussi de la confiture de roses…

Cette description amusa Pierre.

— Tu ne pourrais pas, dit-il, me trouver une chambre chez un Français qui ne soit pas turc ?

— Y en a pas, trancha le gamin.

— Comment, il n’y a pas un Français qui ne soit pas turc ?

— Si vous me blaguez encore, je vous plante, et pis débarbouillez-vous, déclara l’irascible petit bonhomme… Tenez, voilà Zanzouli sur sa porte. Aboulez mes vingt sous, j’me cavale.

Pierre entendit une voix agréable et musicale, agrémentée d’un très léger accent qui gazouillait…

— Pour une chambre ? Oui, ça se trouve bien. Mon permissionnaire est parti ce matin. C’est absolument et uniquement la seule chambre vacante ! à Bellegarde et alentours… Mon petit, on te retient pas.

— Je veux voir sa montre ! s’écria le gamin. Il a une montre qui sonne. J’en ai jamais vu.

— Si ce n’est que ça ! fit Pierre en tirant de son gousset la belle montre dont le décor en relief représentait un blessé se relevant du champ de bataille, sous les plis du drapeau de la Croix-Rouge.

Et l’émail translucide de cette croix semblait fait de rubis.

— Faites sonner ! ordonna le gamin.

Pierre dut défendre la montre contre ces mains brusques qui voulaient la manier.

CHAPITRE III

La naïve Eudoxie

Zanzouli s’approchait aussi pour voir la montre, il écarta le gamin assez brusquement.

— Ze t’ai dézà dit qu’on ne te retient pas, Popol !

— Ça, c’est fort en tabac ! cria le gamin. Je vous amène un permissionnaire pour votre cagna. C’est vingt sous chaque fois, comme de bien entendu.

— Et moi aussi, vingt sous ? tu ne cours pas pour rien, fit Pierre, cherchant une pièce dans sa poche de gilet…

— Pourquoi que je courrais pour rien ? demanda hargneusement ce désagréable Popol. Pourquoi que j’userais mes godillots ? En avant, la collecte ! Et puis, faites sonner !

Pierre aurait donné quelque chose pour voir la physionomie du « Turc français » qui allait devenir son hôte pour des jours et des jours. Il le voyait court, ramassé, le front barré d’un seul sourcil qui traversait d’une tempe à l’autre, et une moustache parallèle au-dessous, comme deux lignes épaisses tracées à l’encre sur une page, un sourire suave de Levantin, collé sur la face busquée ; ce sourire s’assortissait à la voix gazouillante et à la confiture de roses évoquée par Popol…

Pierre tendait à Popol la pièce de vingt sous, qu’au toucher il avait distinguée d’autres monnaies dans son gousset.

— Ça, c’est pas vingt sous, dit le gamin avec effronterie. C’est dix sous.

— Tant pis, alors, fit Pierre qui remit la pièce avec les autres, vraiment estomaqué par cette petite vilenie.

— Laissez ! laissez ! Z’arrangerai ça ! fit Zanzouli. Ce gosse-là, il m’en a dézà fait, du cheveu !

— Si t’es pas content, Zanzouli, fit Popol le nez en l’air, je dirai au maire que tu fais la bricotte…

— Tu peux le dire, tu peux le dire. Voici tes deux francs, fit Zanzouli qui prit Pierre par le bras pour l’emmener.

— Et la montre ? Je veux la montre ! hurla le gamin courant après eux.

— La montre aussi ! ne te gêne pas ! fit Pierre excédé, repoussant de la main ce petit persécuteur.

— Ne faites pas attention, dit Zanzouli. On sait bien que ce Popol est maboul…

« Tout de même, songeait Pierre, voici un drôle de début… Le gamin est une petite gouape, mais le Turc n’est pas beaucoup plus rassurant… Et je ne sais même pas dans quel patelin je me trouve, car nous avons marché longtemps ; il se peut fort bien que nous ne soyons plus dans la commune de Bellegarde… L’aventure est originale pour un aveugle !… Risquée même. Bah ! on sort de tout… »

Zanzouli causait.

— Je vois que vous êtes un glorieux blessé, monsieur, un de ceux qui ont fait le glorieux sacrifice… Vous n’y voyez pas du tout, ça se voit… Et je vois que vous portez une lourde valise… Et vos rubans, croix de guerre, médaille militaire… je les vois aussi…

— Vous voyez beaucoup de choses, vous avez de la chance, fit Pierre.

— Oui. Z’ai de la chance toujours. Ma vie, elle est agréable. Ma chambre, elle est toujours occupée. Ce sera dix francs par jour avec la nourriture. Un prix d’ami, pour soldat blessé. Ailleurs, on vous prendrait vingt francs. On fait des affaires dans le pays, quand la frontière est fermée… Moi, ze ne fais pas de politique. Ze fais des petites affaires… Attention ! il y a un seuil, et puis un couloir, et puis une porte, et un seuil… Et c’est votre chambre. Rez-de-chaussée, c’est commode… Bonne chambre avec tout ce qu’il faut… Lit, table, chaise… cuvette… serviettes. De la propreté, de l’air, enfin tout… Faites comme chez vous, installez-vous. Ze vais dire que vous déjeunerez…

Pierre se repéra de son mieux, trouva les meubles, le lavabo branlant, la cuvette et le broc d’eau. Il prit du savon dans sa trousse de toilette, il se débarbouilla, se donna un coup de brosse. À Paris, quand il avait achevé minutieusement tous ses soins personnels, il passait l’inspection de Mme Amande. Ici, ce serait au jugé. Un peu d’eau chaude pour se raser lui aurait fait plaisir… On frappa légèrement à la porte ; on entra.

— Qui est là ? demanda-t-il.

— C’est la petite bonne, monsieur… La petite bonne, c’est moi.

— Ah ! très bien. Pouvez-vous m’apporter un peu d’eau chaude, sans trop vous déranger ?

— Bien sûr, monsieur, bien sûr. Le patron a dit comme ça : « Ce garçon, y n’y voit pas… » Alors je me suis pensée de venir voir si des fois vous auriez besoin de quelque chose. C’est-y bien vrai que vous êtes aveugle des deux yeux ? Vous ne me voyez pas du tout ?

Pierre, en finissant sa toilette, avait remis ses yeux de verre qui soulageaient le malaise de la paupière échauffée.

— Je regrette bien, mademoiselle, fit-il en se mordant la moustache, mais en effet je n’ai pas le plaisir de vous voir.

— Oh ! vous n’y perdez rien ! fit avec candeur la petite bonne. Je ne suis pas jolie du tout… Au contraire, je louche. On me le dit assez. Et puis, je suis de travers. Touchez !

Abasourdi, Pierre sentit qu’on lui prenait la main pour la lui poser sur une épaule maigre et pointue, pour la passer ensuite sur une omoplate saillante et sur des côtes qui lui semblèrent pas mal déviées. Puis sa main resta en l’air, car le petit corps chétif qu’il avait effleuré recula, se tint à distance.

— Avec vos yeux, vous auriez vu ça tout de suite. C’est pourquoi je me suis dit qu’y ne fallait pas vous tromper… Pas vous faire croire que je suis jolie. Y m’appellent le Zigzag. C’est pas gentil, mais quoi !… Je suis toujours bonne pour être bonne… Au rabais. Je vais chercher votre eau chaude, et j’ai mis du café chauffer pour vous. Parce que vous aurez le fricot qu’à midi…

Pierre entendit des pieds qu’il se représenta longs et plats dans des savates, glisser en traînant un peu vers la porte… Il n’était pas encore remis de cette façon bizarre de faire connaissance, que la petite bonne revenait.

— Voici l’eau chaude. Vous n’allez pas vous couper en vous rasant ?

— Non, non, soyez tranquille. Comment vous appelle-t-on, mademoiselle, quand on vous dit merci ?

— Ah ! on ne me dit pas merci souvent. La semaine des trois jeudis. Je m’appelle Eudoxie… On est douze enfants chez nous. Vous ne connaissez pas chez les Jules Voitout, à Bonnet par Bonne.

— Non.

— Eh ! bien, c’est nous. Voilà. Buvez votre café pendant qu’il est chaud. J’y ai mis du sucre. Le patron a du sucre. Je ne sais pas comment y fait, le patron, mais il a de tout. Et des gros sous, il en a ! des sacs pleins… Ah ! mais, mais ! j’oubliais que je ne dois pas dire ça !

Pierre l’entendit s’appliquer sa main sur la bouche comme un couvercle qui claqua.

— Où avez-vous mis le café ? demanda-t-il.

— Ici, monsieur, ici !

Bien doucement, elle le guida vers la table, lui avança une chaise, lui fit toucher le bol, et tous ses mouvements étaient adroits, légers, intelligents. Pierre s’en étonna, car la conversation d’Eudoxie semblait dénoter au contraire un esprit presque obtus.

— Le pain est frais, dit-elle. Y a pas de beurre… Je vais changer les draps. Le patron a dit : « Pas besoin. Le permissionnaire d’avant, il a couché seulement deux nuits… » Mais pour vous, je changerai. Parce que vous n’y voyez pas. Vous pourriez croire que les draps sont propres…

Sous la pauvreté des mots, Pierre devina la délicatesse surprenante du sentiment. « Il n’y voit pas : il va s’imaginer que je suis jolie, que les draps sont propres… Non. Vite qu’il sache la vérité… » et il pensa : « Eudoxie est une perle rare… » Il en eut l’intuition immédiate et profonde.

Tout en buvant son café, qui était très fort et très chaud, il l’écoutait s’affairer. Elle parlait à demi-voix, elle s’expliquait les choses à elle-même.

« J’ôte aussi la taie d’oreiller. Cinq permissionnaires, c’est assez… Il y a de la poussière sur le lavabo. Je l’essuyerai puisqu’il ne la voit pas… Drôle d’idée de venir ici, quand la sœur Louise a une bonne chambre en ville… C’est un tour à Popol… Je lui ferai un bouillon au tapioca, une côtelette… »

Tout à coup, elle interrompit son monologue, revint vers la table, et Pierre sentit qu’elle y appuyait ses deux mains.

— Il ne fallait pas venir ici, prononça-t-elle avec effort. Ne dites pas au patron que j’ai dit ça. Y me battrait. En Turquerie, on bat les femmes, oh ! là là !

CHAPITRE IV

Ah ! qu’on est bien chez Zanzouli !

Pierre fut très étonné du ton que prenait le monologue d’Eudoxie. « Il ne fallait pas venir ici ! » Il avait fini de boire son café, il se dirigeait vers la chaise où il avait posé sa valise, pour y prendre son tube de savon à barbe, son rasoir Gilette, et il devinait que la petite bonne restait immobile, les deux mains appuyées sur la table, en proie à quelque émotion, comme l’indiquait sa respiration un peu forte. « Faut-il la faire parler ? se demandait Pierre. Elle en dira peut-être plus qu’il ne faudrait, puisqu’elle craint d’être battue par son Turc… » Il se hasarda.

— Vous croyez que j’aurais trouvé une chambre en ville, mademoiselle Eudoxie ?

— Ça c’est sûr. Chez la sœur Louise. Elle tient une chambre du gouvernement pour les permissionnaires…

— Que voulez-vous ? Popol m’a amené ici.

— Oui, parce que le patron lui donne vingt sous chaque fois qu’il amène un homme.

— Qu’est-ce que vous feriez à ma place, mademoiselle Eudoxie ?

— Je me cavalerais, c’est sûr et certain.

— C’est qu’il ne m’est pas très facile de me cavaler, ma pauvre petite.

— Non. Mais une supposition, vous verriez des choses, par exemple… quelqu’un qui apporte un sac de gros sous, il ne faudrait rien dire…

— Je ne le verrai pas, ça, je vous en donne ma parole…

— Tout de même. Si que vous entendiez parler, des fois…

— Oui, oui, je comprends, dit Pierre. Bon. Laissez-moi réfléchir un peu. Revenez dans une demi-heure si vous pouvez, pour mettre le lavabo en ordre. J’aurai fini ma toilette.

Tout en se rasant, Pierre songeait au mot de Popol qui avait parlé de bricotte, c’est-à-dire de contrebande, et comme il savait que les départements-frontière étaient en ce moment drainés de leurs sous de cuivre, lesquels par des chemins mystérieux et des territoires neutres, prenaient la direction de l’Allemagne, il n’avait pas de peine à en déduire que le Turc français Zanzouli s’adonnait à un trafic profitable autant que dangereux.

« Je quitterai la place dès que je le pourrai, se dit-il. Car il ne me paraît pas qu’ici le détective Œil-de-Verre, même groupé avec Eudoxie, puisse faire quoi que ce soit d’utile. »

Il finissait de se raser quand on frappa, et cette fois c’était Zanzouli.

— Vous allez vous ennuyer, monsieur, là tout seul. Venez donc un peu dans ma boutique. On causera.

— Volontiers, dit Pierre.

Son hôte lui fit traverser un petit couloir dallé et voûté qui résonnait, ouvrit une porte, d’où s’exhala aussitôt une odeur compliquée, poivrée, d’essences orientales, de bois de Santal, de camphre, d’eau de rose…

— Qu’est-ce que vous vendez dans votre boutique ? demanda Pierre.

— De tout, monsieur, de tout… Des chapelets de Jérusalem, du nougat, des tapis, des bijoux de turquoises, des petits pistolets très zôlis, damasquinés, tout chargés… gare !

Il y eut un silence assez drôle, puis Zanzouli poussa un éclat de rire, prit Pierre par l’épaule, le secoua.

— Ça y est ! cette fois, ze sais, ze suis sûr.

— De quoi ? demanda Pierre très ennuyé de ces familiarités.

— Que vous n’y voyez goutte. Ze vous ai couché en joue là, à deux pas, avec un pistolet, et vous pouviez voir que j’avais mon doigt sur la détente… Vous n’avez pas plus bronché qu’un homme en pierre… Vous comprenez, c’est très facile de dire qu’on est aveugle, mais c’est plus difficile de ne pas bouger un cil quand un pistolet vous regarde en pleine figure…

— Vous prenez bien des précautions, monsieur Zanzouli, fit Pierre sans trop appuyer…

Au même instant, la petite sonnette stridente de la porte grinça, une cliente entrait, elle demanda un petit paquet de nougat, et Pierre, attentif, entendit parfaitement qu’elle payait en gros sous lourds, posés l’un après l’autre sur le comptoir. Une autre cliente arrivait.

— On m’a dit que vous aviez des petits miroirs à cadre sculpté, très bon marché… J’en prendrai un. Trente-cinq sous, ce n’est vraiment pas cher. Voilà un billet de cinq francs ; donnez-moi la monnaie.

— Ah ! madame, désolé, désolé ! Vous savez que de la monnaie en ce moment, il n’y en a pas, même à Paris… Payez-moi en sous, ou bien laissez le miroir… Du papier ! mais madame, j’en ai trop, je ne sais plus qu’en faire.

— Vous avez de la veine, dit la cliente. Enfin, s’il faut en passer par là… Tenez, voilà un franc, et le reste en sous…

— Allons, allons, ma petite dame, soyez zentille, donnez-moi tout en sous…

— Vous savez, monsieur Zanzouli, à la fin des fins, on va croire que vous faites le trafic des sous, fit la cliente d’un ton défiant…

— Si on peut dire ! mais ze n’aime pas les pièces blanches, il y en a trop de fausses qui courent… Avec les sous, on est tranquille… C’est du métal honnête au moins…

Pierre était fixé. Dans cette petite boutique, où l’on vendait un tas de bibelots sans doute à perte, les gros sous de la région venaient s’entasser… Il aurait été intéressant de savoir comment ils s’envolaient ensuite par dessus la frontière.

À midi, Pierre déjeuna avec son hôte, qui fut rempli d’attentions et le questionna copieusement sur son opinion militaire, sur sa campagne ; et puis, avec l’air de n’y pas toucher, sur les effets du bombardement dans les divers quartiers de Paris.

— On dit que ça tombe toujours à côté. Est-ce vrai ?

— Ça tombe toujours sur quelque chose.

— Ça fait des trous sur le boulevard ? dans le Métro ? On dit que le Louvre est touché. Vous devez le savoir…

— Je ne me suis pas rendu compte, répondit Pierre froidement.

— Non, mais les journaux, le matin, doivent parler des dégâts.

— Ils sont censurés…

— Ze suis Français, proclama cet excellent Turc. Alors, vous pensez si je fais des vœux pour la France…

— Je m’en aperçois, monsieur Zanzouli. Mais savez-vous que votre Eudoxie est une excellente petite cuisinière ?… Le potage était velouté. Et les frites sont parfaites, comme la côtelette d’ailleurs…

— Eudoxie, en effet, elle ne fricote pas trop mal. C’est bien pour ça que ze la garde… Mais elle est laide, laide ! et mal tournée… Si vous pouviez la voir !… On n’en voudrait pas pour ouvrir la porte dans une maison bourgeoise… Elle a des pieds ! comme des gondoles… Et des yeux bigles. Comme vous dites en France : des yeux qui regardent en Champagne si la Bourgogne brûle… Ces sacrés Français, ils ont de l’esprit, on ne peut pas leur ôter ça…

L’après-midi que Pierre passa assis sur un banc devant la maison, lui parut interminable. Il n’avait qu’une petite provision de cigarettes, il les ménageait, car le tabac était presque introuvable… Zanzouli lui avait bien soufflé à l’oreille que s’il aimait les cigarettes turques, on pourrait… mais oui… chacun en a une petite réserve pour son usage… des cigarettes très fines, à vingt sous l’une… Trop cher ?

— Quand j’aurai fini les miennes, nous verrons, dit Pierre.

Il pensait : « Comment faire pour partir d’ici dès demain ?… Si j’en apprends trop long sur le trafic des sous et du tabac, je serai obligé d’en informer la police, ça me fera des histoires, ça pourrait même m’empêcher de partir en Suisse avec le prochain train… »

La boutique de Zanzouli était très achalandée, c’était un va-et-vient perpétuel, car on y trouvait un tas de bibelots, de parfums, de sucreries, à des prix surprenants de bon marché. Eudoxie était allée en ville, Pierre ne l’entendit pas jusqu’à l’heure du dîner, six heures. Et le dîner fut excellent, mais la conversation de Zanzouli énervait Pierre. Toujours des questions, des questions… S’il savait dans quel secteur se trouvait maintenant son vieux régiment, et ce qu’il pensait de Joffre et de son mot fameux : « Je les grignote… » Et si c’était vrai qu’à Paris on en avait bientôt assez de la guerre… « Si tu crois que je vais te renseigner, mon vieux ! » pensait Pierre.

Aussitôt le repas fini, il retourna s’asseoir devant la maison. Il eut un visiteur, Popol, qui venait pour entendre sonner la montre, qui demanda à la faire sonner lui-même et qui s’en alla, son caprice satisfait. Pierre, sentant un cafard très noir le gagner, essaya de retenir le gamin pour causer un moment. Mais Zanzouli lui-même intervint, chassa Popol, et à la même minute quelqu’un s’approchant du seuil pour entrer dans la maison, heurta Pierre avec un sac qui sonna…

— Ah ! pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu… fit une voix d’homme à l’accent campagnard…

« Il paraît donc que la nuit est tombée, songea Pierre. Je vais me coucher. Ce sera tout aussi bien que d’assister au défilé des sacs de sous… »

Il se dirigea vers sa chambre. Eudoxie avait fait la couverture, et tout préparé. Pierre s’assura que la fenêtre était ouverte ; les volets mis à l’avant-dernier cran laissaient entrer de l’air, sans que l’ouverture fût assez grande pour qu’un chat, par exemple, pût entrer dans la chambre. Ce qui l’amusa fut de découvrir qu’Eudoxie avait mis sur la petite table une bougie et des allumettes. « Bonne Eudoxie, se dit-il… Lucette non plus ne pouvait pas supporter que je sois sans lumière dans ma chambre… À être avec moi une minute dans le noir, elle comprenait trop… »

Il se coucha, après avoir soigneusement remonté sa montre qu’il posa sur la petite table… Il s’endormit assez lourdement ; sa nuit précédente en wagon lui avait laissé un arriéré de sommeil. Il rêva qu’un animal était entré par la fenêtre, frôlait son lit… mais il ne se réveilla pas tout à fait. Il fallut la voix d’Eudoxie pour le tirer de sa torpeur.

— Café au lait, monsieur !… Huit heures !

— Huit heures ! j’en ai fait un somme ! dit Pierre en s’asseyant sur son lit. Comment êtes-vous entrée, Eudoxie ? J’avais fermé ma porte à clef hier au soir.

— Il y a une autre porte au fond, monsieur, qui donne sur ma cuisine. C’est commode pour apporter le café au lait…

Pierre étendit la main vers la petite table pour retirer sa montre et faire de la place au bol de café…

— Eudoxie ! où est ma montre ? s’exclama-t-il ne la trouvant pas sous ses doigts.

— Vot’ montre ! ah bien ! je ne sais pas, moi. Sous votre oreiller ? non ?… sur l’autre table ? non… Dans votre gousset… Prenez toujours votre café pendant que je cherche…

Elle mit le plateau à la portée, et s’affaira à droite, à gauche…

— Le volet est-il fermé ? demanda Pierre. Je l’avais mis à l’avant-dernier cran pour avoir de l’air…

— Le volet de gauche est grand ouvert, dit Eudoxie…

— On est entré, on m’a volé ma montre !… s’écria Pierre très agité… Ôtez-moi ce plateau, je vais faire une maladresse… Filez, ma fille, laissez-moi m’habiller… Dites à votre patron que je veux le voir !…

Une exaspération contre sa cécité lui bouillonnait dans la tête… Sa montre ? Comment se passerait-il de sa montre pendant les cinq, six jours mortels qu’il faudrait passer ici !… Zanzouli était sorti, il ne parut qu’au bout d’un quart d’heure, verbeux, débordant de sympathie…

— Ce sera Popol, déclara-t-il… le mauvais singe… Vous dites qu’on a ouvert votre volet… Ce n’est pas bien difficile… Avec une tige de fer ou n’importe quoi, on pouvait soulever ce crochet…

— J’irai en ville immédiatement déposer une plainte, dit Pierre.

— Bonne idée. Eudoxie a son marché à faire, elle vous accompagnera…

Quand Eudoxie comprit l’honneur et la responsabilité qui allaient lui échoir, de guider un glorieux décoré à travers la ville, on put croire qu’elle perdait un peu la tête…

— Si au moins j’avais mis ma jupe des dimanches !… Vous aurez honte de moi, faite comme je suis… Qu’est-ce que les gens vont penser, de vous voir avec la Zigzag !…

Mais à peine fut-on en route qu’elle retrouva ses esprits et devint subitement très sensée, très avisée…

— Devant le patron je fais la bête, ça vaut mieux, mais j’ai plus d’esprit qu’il ne croit… Votre montre, je vous la retrouverai, allez !… C’est pas Popol qui l’a.

CHAPITRE V

Une idée lumineuse

Très doucement, Eudoxie guidait son compagnon, choisissait pour lui le meilleur côté de la route ; et son bras mince au coude pointu se faisait solide pour la main qui s’y appuyait.

— Si j’étais vous, dit-elle un peu essoufflée autant par l’importance de sa mission que par la marche rapide, je ne rentrerais pas chez Zanzouli. Je vous conduirais chez sœur Louise, vous y resteriez.

— Mais j’ai laissé ma valise, fit Pierre que ce plan d’évasion prenait au dépourvu.

— Ça, c’est rien. J’emballerai vos affaires. Vous pouvez être sûr qu’il n’y manquera rien, pas une épingle. Sœur Louise viendrait elle-même payer votre journée et réclamer vos effets. Et sœur Louise, vous savez, c’est une personne qu’on ne la lui fait pas !… Ah ! non, oh ! là là !… Moi, à votre place, j’irais pas chez le commissaire. Ça fera des ennuis pour rien à Popol et à son papa qui est un brave homme…

— Cependant, commença Pierre…

— Puisque je vous dis que je sais où elle est, votre montre…

— Dites-le-moi, puisque vous le savez ! fit-il un peu impatienté.

— Ben oui, vous le dire, pour qu’après… Non… laissez-moi faire… Je les connais, ces Turcs… Oh ! là là !

Comme Eudoxie semblait un peu incohérente et que Pierre n’en tirait rien que son éternel : Oh ! la là ! il se tut jusqu’à l’entrée en ville.

— Nous voici chez la sœur, dit la petite bonne. Vous serez bien. Il y a un jardin derrière, et puis la garderie d’enfants à côté. Vous les entendrez chanter, ça vous distraira. Attention, il y a une marche.

Pierre sentit la fraîcheur et perçut la résonnance d’un couloir voûté. Il distingua aussi au geste du bras sur lequel il s’appuyait, qu’Eudoxie faisait un signe de croix ; il y avait donc une image sainte au-dessus de la porte. Une sonnette claire tinta.

— Pourvu que la sœur soit là, pourvu que la chambre soit libre ! soupira Eudoxie d’une voix étranglée.

Car Eudoxie avait toutes les émotions très vives et n’en réprimait aucune. Un bruit de pas rapides et sans talons se fit entendre. Pierre savait très bien, rien qu’au son, mesurer la hauteur des talons des femmes. Une voix cordiale qu’il jugea aussitôt franche et maternelle les salua dès que la porte fut ouverte.

— Ma sœur, cria Eudoxie, je vous amène un soldat qu’il n’y voit pas, pour le mettre dans la chambre du gouvernement.

— Entrez, dit la sœur. Entrez, mon brave. – Sœur Louise appelait tous les soldats : mon brave. – La chambre est libre de ce matin. Vous voyez que le bon Dieu s’occupait de vous. Mais d’où arrivez-vous comme cela ? Asseyez-vous. Vous êtes dans mon petit parloir.

Des chaises glissèrent sur un carreau ciré. Eudoxie n’avait pas lâché le bras de Pierre.

— Sœur Louise, il était chez Zanzouli. Et on lui a pris sa montre. Moi, je vais m’occuper de la montre. Et puis vous viendrez dire un mot à Zanzou. Il a peur de vous, oh ! là là ! comme le diable a peur de l’eau bénite.

— Je me demande, Eudoxie, pourquoi tu restes chez ce Turc, toi qui es une bonne petite chrétienne, fit la sœur avec un rien de sévérité.

— Mais pour gagner soixante francs par mois ! allons donc ! qui est-ce en ville qui me donnerait soixante francs sur ma mine ! Je fricote bien, mais ça n’est pas écrit sur mon ciboulot, oh ! là là !

— Ta, ta, ta, fit la sœur. Comme tu parles, Eudoxie !

— Mais c’est qu’aussi… Chez les Jules Voitout, qui est mon papa à Bonnet-sur-Bonne, on est douze enfants. Mes soixante balles, ça n’est pas de trop… À présent, je vous laisse, j’ai mon marché à faire. Au revoir, soldat !

Une main rêche et osseuse, mais honnête, se glissa dans la main de Pierre, la serra gentiment.

— À tantôt, mademoiselle Eudoxie. Je vous suis plus obligé que je ne puis le dire.

— Bah ! ça ne m’a pas beaucoup dérangée. Et pour quelqu’un qui m’appelle mademoiselle, qu’est-ce que je ne ferais pas, oh ! là là !

Dès cette minute, il parut à Pierre que tout s’arrangeait autour de lui, qu’une douceur veloutée s’étendait sur les choses ; sœur Louise l’installa dans une chambre vaste et aérée, dont les fenêtres ouvraient sur le préau où jouaient et chantaient des petits enfants. Elle dit qu’elle-même devant travailler à l’hôpital, ne rentrerait qu’à la fin de l’après-midi, mais qu’une vieille sœur en retraite dans la maison lui apporterait ses repas. Elle lui demanda s’il avait du tabac pour sa pipe.

— J’en ai une petite réserve pour mes poilus, dit-elle. Vous allez bien vous ennuyer. D’abord, expliquez-moi votre affaire avec Zanzouli ; ensuite, si vous voulez, je vous conduirai à la garderie qui est à côté, et les petits vous chanteront des chansons… L’institutrice vous lira le journal… J’espère que vous ne serez pas trop malheureux, mais j’ai bien peur que la frontière ne se rouvre que dans sept ou huit jours.

— Ma sœur, dit Pierre, j’aurais mauvaise grâce à me plaindre de ma chance, puisqu’elle m’a fait rencontrer vous-même et mademoiselle Eudoxie…

— Eudoxie est un peu originale, mais les gens qui la croient toc-toc se trompent joliment, dit sœur Louise.

La journée passa. Vers six heures du soir, la sœur rentra très contente, avec une petite vibration de triomphe dans la voix.

— Voici votre valise, mon brave. Eudoxie a tout emballé, j’ai la clef. Et j’ai payé dix francs comme convenu. Zanzouli était entre miel et vinaigré. Mais il tremble de peur, cet homme-là, dès qu’on le regarde une minute sans rien dire. Il a mauvaise conscience. Que voulez-vous ? il s’égare, n’ayant pas notre sainte religion pour le guider, ajouta cette femme d’indulgence exquise, à qui ça faisait mal de condamner un pauvre humain. Votre montre, je n’en ai pas parlé. Eudoxie a son idée, il faut la laisser faire.

— Ma sœur, je ne sais comment vous remercier…

— Pas du tout. C’est ma tâche que le bon Dieu me donne à faire. Et savez-vous ? Je vais vous dénicher Popol. Je le connais ; il n’est pas si mauvais que vous croyez. Il vous accompagnera à la promenade. Ne me dites pas non. Vous verrez !

Le même soir, à dix heures, comme Pierre, qui avait pris dans sa valise sa tablette et son poinçon, s’amusait, n’ayant pas sommeil, à transcrire en Braille les impressions de son voyage interrompu et de ses deux journées à Bellegarde, un grand coup de sonnette fit retentir tous les couloirs de la vieille maison… Des voix entamèrent par la fenêtre un dialogue chuchoté et discret. On frappa bientôt à la porte de Pierre.

— Êtes-vous couché, mon brave ?

— Non, ma sœur. Qu’est-ce que c’est ?

— Eudoxie apporte votre montre. Peut-elle vous la remettre elle-même ?

— Ah ! je crois bien ! s’écria Pierre en se dirigeant à tâtons vers la porte.

— Soldat, soldat ! ça n’a pas été tout seul, oh ! là là ! criait Eudoxie derrière la porte.

— Allons au parloir, dit sœur Louise en prenant le bras de Pierre. Te voilà en nage, Eudoxie.

— J’ai couru tout du long, pour pas que le patron me rattrape, s’il en avait l’idée. Mais me voilà fraîche à présent… Qu’est-ce qu’il dira, mon Zanzouli, quand il verra que l’oiseau n’y est plus…

— Comment, s’écria Pierre, c’est Zanzouli qui m’avait pris ma montre !… Mais c’est donc une fripouille !

— Dans les grandes largeurs, déclara Eudoxie avec sérénité. Il est entré chez vous par la cuisine, ousque je couche, moi. En douce-douce. Mais je me suis réveillée tout de même. J’ai rien dit, bien sûr… Il a laissé ouverte la porte pour pas faire de bruit. Il avait sa petite lampe électrique de poche… Pas peur que vous le voyiez, vous comprenez. Il a pris la montre sur votre table de nuit. Après ça, il est allé ouvrir doucement votre volet pour faire croire qu’on était entré par là… Et puis il est sorti de nouveau par la cuisine. Moi, je dormais solidement, s’pas ? J’ai pas bronché… Quand il a mis la faute sur Popol, alors ça c’était trop, oh ! là là ! Je pouvais rien dire, ça aurait tout gâté. Mais toute la journée j’ai fouillé. Il est sorti après midi, je gardais la boutique… J’ai trouvé la montre au fond d’un pot de tabac. Ô le malin, le malin, le malin !

Eudoxie dansait sur place, de joie. Pierre tournait dans ses mains sa chère montre, la faisait sonner. Il ne trouvait pas les mots qu’il aurait voulu pour remercier cette petite créature vaillante qui avait couru un grand risque.

— Mais ce n’est pas tout, ça, Eudoxie, dit sœur Louise, Zanzouli se doutera bien de quelque chose. Il te cassera son bâton sur le dos.

— Ah ! non, s’écria Pierre. On ne touchera pas à Eudoxie, ou bien on aura affaire à moi. Pour commencer, Zanzouli fait un trafic de sous qui n’est pas clair, on peut le menacer d’avertir la police. Et puis, mademoiselle Eudoxie, écoutez-moi… J’ai des amis en Suisse, de très bons amis. Ils vous accueilleraient volontiers. Et quand ils apprendront le service que vous m’avez rendu, vous verrez s’ils sauront le reconnaître. Voulez-vous partir avec moi quand la frontière se rouvrira ? Nous aurions le temps d’obtenir votre passeport, en expliquant la chose au commissaire. En général, on fait des facilités aux aveugles de la guerre et à leur guide. Vous seriez mon guide pour le reste du voyage. Sœur Louise écrirait peut-être à votre père pour avoir son autorisation. Moi, je crois que tout ça s’arrangerait très bien si vous voulez.

— Si je veux !… C’est vrai, ce que vous dites ? C’est pas une blague ? Est-ce que vous croyez que j’y tiens à Zanzouli !… Je tiens à mes soixante balles, comme je vous ai dit… Je sais que la Suisse est un bon pays, charitable. Les réfugiés nous l’ont assez dit. Alors, vrai ? C’est pas une monture, pour me laisser en plan ? C’est vrai, sœur Louise ?

— Mais ça m’en a l’air, dit la sœur. J’en causerai encore avec M. Royat. Il me donnera bien son adresse à Paris, et quelques références. Mais, pour l’heure, Eudoxie, qu’est-ce que tu vas faire ?…

— Ben ! je rentre chez Zanzouli. Je ne fais pas mine de rien… S’il voit que je suis sortie, je lui dirai que j’ai un ami en ville. J’en ai pas, mais il n’est pas forcé de le savoir.

— Sœur Louise et moi, nous sommes vos amis bien sincères, dit Pierre.

— Ça va. À présent, je me défile. Et si je suis contente, moi, oh ! là là !

CHAPITRE VI

La fin du voyage

Les choses ne s’arrangèrent pas aussi vite pour Eudoxie que Pierre l’avait supposé. Le commissaire de police auquel sœur Louise s’adressa pour les formalités de passeport, exigea une autorisation du père d’Eudoxie, celle-ci étant mineure. La correspondance traîna deux ou trois jours et tout à coup, contre toute attente, la frontière se rouvrit.

Le chef de gare envoya Popol en grande hâte pour prévenir Pierre que le train de Suisse partirait le lendemain matin à l’heure de l’horaire. Eudoxie, qui était venue dire bonsoir à sœur Louise, se trouvait présente, et elle poussa des cris de désespoir quand elle comprit que Pierre allait partir sans elle.

— Vous pourriez m’attendre ! suppliait la pauvre petite bonne. Mon papa, qui est Jules Voitout à Bonnet-sur-Bonne, ne peut pas tarder à écrire. C’est vrai qu’il ne sait pas écrire… Mais il ira chez le curé ou chez le maître d’école, on lui fera la lettre… Après, c’est rien d’avoir mon passeport… Je pourrais même essayer de passer comme ça. Qui est-ce qui ferait attention à une pauvre créature tout de travers ?

— Mais, ma bonne Eudoxie, dit Pierre, ayez donc un peu de patience et de raison. Moi, vous savez, je compte les minutes, et mes amis en Suisse sont inquiets très probablement. Vous voyagerez seule un peu plus tard. Sœur Louise vous donnera les instructions nécessaires, payera votre billet avec de l’argent que je lui laisserai, vous mettra dans le train. De Genève, vous télégraphierez à mon adresse…

— Oh ! là là ! oh ! là là ! gémissait Eudoxie… Jamais j’saurai vous trouver dans cette Suisse pleine de montagnes en glace ousqu’on monte avec des crochets…

— Au lieu de dire des bêtises, Eudoxie, fit sœur Louise, tu devrais t’inquiéter pour M. Royat qui va partir seul… Je me demande comment vous allez voyager, passé Genève. Vous aurez à changer de train deux ou trois fois.

— La Providence qui m’a tiré des griffes de Zanzouli me fera parvenir à bon port, fit Pierre en souriant. Si quelqu’un m’avait dit à Paris, au départ, que je devrais passer quatre jours seul à Bellegarde, j’aurais peut-être hésité à me mettre en route, et pourtant, voyez ma sœur, comme il a été pourvu à tout. Grâce à votre bonté, grâce aux petits enfants de la garderie et à leur institutrice, je ne me suis même pas ennuyé.

— Mais vous êtes enchanté de nous quitter, monsieur Pierre ! Ça se comprend. Tâchez de nous envoyer un mot quand vous serez rendu là-bas, Eudoxie et moi nous serons sur des épines…

Le temps fut bref pour les adieux, pour les petits emballages et les dernières recommandations. Eudoxie trouva moyen d’être à la gare à l’heure matinale, se précipita dans le wagon pour encombrer Pierre d’un petit panier de pêches et d’un gros bouquet ; puis, sur le quai, donna le spectacle d’une entière désolation. Sœur Louise, en installant Pierre, lui avait dit :

— Vous avez des compagnons de voyage tout à fait bien. Le jeune homme à votre droite est décoré de la croix de guerre. Parlez-lui. Au revoir cher soldat, bon voyage.

— Ma sœur, si vous preniez Eudoxie chez vous, je serais plus tranquille.

— Bien ! Bien ! le méchant Turc sera surveillé, dit la bonne sœur qui serra encore une fois la main de Pierre dans les siennes et sortit du wagon.

Ah ! quelle joie maintenant de sentir les kilomètres filer derrière l’express et la frontière suisse se rapprocher à chaque tour de roue ! Trop impatient, trop plein de pensées ardentes qui toutes volaient vers la fiancée, Pierre s’arracha par force à ses heureuses anticipations du revoir, pour causer un peu, pour répondre à quelques questions discrètes et à des offres obligeantes.

On arrivait à Genève ; les longues formalités du visa, puis de la distribution des cartes de vivres provisoires, furent abrégées pour lui et pour le jeune soldat en civil qui lui avait offert son escorte. Que faire maintenant ? Télégraphier à M. Martin qui accourrait assurément pour lui aider à faire le reste du trajet ? L’indicateur des chemins de fer fut consulté. Les trains étaient assez rares ; même en partant immédiatement, M. Martin ne pouvait être à Genève qu’à minuit. C’était ne voir Lucette que dans vingt-quatre heures ! Une catastrophe pareille ne se pouvait accepter.

— Mettez-moi dans le prochain train pour Lausanne, et je me débrouillerai, dit Pierre à son guide. Je connais par expérience l’obligeance des employés en Suisse. J’arriverai tout droit et tout seul à la maison où je suis attendu… Mais non, je ne suis pas attendu… C’est la beauté de la situation !

Changement de train à Lausanne ; Pierre passait des mains d’un contrôleur au bras d’un voyageur, recevait partout des conseils pleins de sollicitude, traversait une gare, montait dans un tram, le dernier. Et quand il eut prononcé : Villa des Rosiers, le conducteur du tram lui dit :

— J’arrêterai en face, pour vous. L’arrêt est plus loin. Mais comment trouverez-vous la grille ? il fait nuit noire…

— Tiens ! il doit être près de onze heures, en effet, fit Pierre en consultant sa montre du doigt. Pour moi, il fait toujours clair, dit-il en riant au conducteur apitoyé. Je trouverai la grille aussi bien qu’en plein jour…

— Tout de même, je descendrai avec vous, c’est plus sûr, dit un monsieur.

— Je veux bien, mais à la condition que vous me quitterez dès que j’aurai sonné…

Pierre ne voulait pas manquer son effet. La grille s’ouvrait par un tirage automatique… Elle roula avec un petit grincement que Pierre reconnut comme si c’eut été une voix amie. L’allée, carrelée de briques, montait jusqu’au perron. Pierre, aidé de sa canne, s’y dirigea sans hésitation. Sous la porte entr’ouverte, une lampe électrique s’alluma ; une voix s’exclama :

— Non, ce n’est pas possible !… Monsieur… Monsieur Pierre, tout seul !…

— C’est vous, Catherine ?… comment m’avez-vous reconnu ?

— Mais je vous vois ! j’ai éclairé.

— Qu’est-ce que c’est, Catherine ? demanda, au fond du vestibule, M. Martin qui sortait du fumoir. Un passant, à cette heure-ci ! Laissez-moi lui parler… Vous n’auriez pas dû ouvrir la grille…

— Je n’ai rien mangé depuis ce matin, sauf une demi-douzaine de pêches, dit Pierre d’une voix qui tremblait de rire.

— Vous dites ?… Mais je crois… non, ma parole… Non !… J’ai…

— Vous avez une hallucination, acheva Pierre, vous contemplez le corps astral de Pierre Royat, votre futur gendre… Comment se trouverait-il dans votre jardin à l’heure qu’il est ?

M. Martin était déjà au bas des marches et serrait Pierre dans ses bras…

— Ces dames sont couchées, fit-il tout haletant d’émotion. Catherine, allez les prévenir… avec ménagement. Et puis trouvez vite quelque chose à manger ; mon pauvre Pierre, est-ce vrai que tu n’as rien pris depuis ce matin !…

Trois minutes après, Lucette descendait comme un bolide, se jetait au cou de Pierre, qui cette fois eut bien de la peine à empêcher ses lèvres de trembler, et à faire sortir un son convenable de sa gorge serrée…

— Mon trésor ! ma Lucette ! murmura-t-il en effleurant les cheveux et la joue de la chère petite tête qui se pressait contre son épaule… Ah ! cette minute vaut bien cinq jours de voyage !

CHAPITRE VII

Le mariage

Lucette l’avait voulu. Dès le jour où l’on apprit que le bombardement de Paris avait cessé, Lucette déclara à sa famille qu’aucune raison au monde ne s’opposait plus à son mariage, et alors un père et une mère, deux grands-pères et deux grand’mères cherchèrent en vain à obtenir un nouveau délai.

Le trousseau ? mais il était plus que fini ; et d’ailleurs la douane l’empêcherait probablement de passer. Un appartement à Paris ? Mme Amande avait son premier étage vacant, et meublé. Elle serait ravie de le louer à un jeune ménage. Rien qu’à prononcer ces mots : un jeune ménage, Lucette vibrait, sautait, trépignait, et dans sa main, la main de Pierre avait les mêmes tressaillements.

— C’est vrai qu’il n’y a pas de raison… disait Pierre. Je suis ici, le voyage sera tout aussi difficile dans quelques mois… En ne perdant pas une minute j’aurai mes papiers à temps. Et puis, Ric est en vacances. Plus tard il aura de la peine à s’absenter pour venir à notre mariage. De même pour la petite présidente de mon groupe, celle qui a fait nos fiançailles, Lucette, devant mille spectateurs. C’est bien le moins qu’elle soit de la fête…

Ainsi commença le grand tourbillon d’un million de petites choses à faire, à commander, à rassembler ; les lettres de faire-part, la réception des cadeaux, les remerciements, les invitations, les menus, les fleurs, les toilettes de maman, des grand’mamans, les emballages, les démarches au consulat, l’attente anxieuse d’une pièce d’état-civil qui arriva à l’avant-dernière minute, les implorations à toutes les puissances officielles, le voyage à Berne finalement, pour simplifier les formalités en célébrant le mariage civil à l’ambassade de France qui est sol français.

Le lendemain, à l’instant même où les cloches sonnaient pour le mariage religieux, où la mariée toute blanche dans son nuage de tulle allait descendre l’escalier et monter en voiture, une petite voyageuse minable sautait du tram, tenant à la main le plus antique des sacs de voyage en tapisserie, représentant un lévrier couché sur un tapis rouge ; et c’était Eudoxie toute penchée et courbée en zig-zag sous une mante noire, poudreuse, éreintée, cherchant la Suisse en rochers où l’on grimpe avec des crochets, et persuadée qu’elle s’était trompée de pays !

En un instant, en deux coups de brosse et de serviette mouillée, la brave cuisinière Catherine rendit ce petit épouvantail presque présentable, et l’emmena sous son égide à l’église où toute la maisonnée se rendait.

Ah ! quel beau cortège de parents et d’amis émus, quel beau couple que cette fiancée aux yeux radieux et ce fiancé droit et martial dans son uniforme bleu où brillaient les médailles ! Ric et la petite présidente, garçon et demoiselle d’honneur, dont les regards exprimaient une félicité absolue ; et puis les grandes personnes, dont quelques-unes versaient des larmes. On se demande pourquoi. L’église était décorée de plantes vertes, l’orgue roulait ses grandes vagues de musique, les amies de Lucette chantèrent un cantique nuptial ; le pasteur parla admirablement, de l’avis de chacun. Eudoxie perdait la tête simplement et se croyait au Paradis.

Et puis, comme tous les autres jours, ce jour unique glissa, s’effaça, tombé parmi les jours passés… M. et Mme Lebrou, que le travail de la ferme rappelait, partirent le soir même, mais Ric était invité à rester quelques jours à la Villa des Rosiers, pour recevoir M. et Mme Pierre Royat quand ils rentreraient de leur petit voyage.

De ce voyage qui fut un séjour tranquille dans le chalet que la famille Martin possédait à Fins-Hauts, et où Catherine fut envoyée avec Eudoxie pour faire le ménage ; de leurs excursions dans les chemins d’alpages, de leur petite excursion au Bel-Oiseau, Pierre et Lucette ne racontèrent jamais grand’chose. Ces premières journées d’intimité, ce bonheur profond, c’étaient choses trop sacrées pour qu’on en parlât. C’était, comme en dehors de la vie, un rêve qui leur était donné, un rêve à deux, unique et fugitif…

CHAPITRE VIII

L’histoire ne finit pas au mariage

Et voici M. et Mme Pierre Royat rentrés à Paris, installés à ce fameux N° 17, rue Vannot, mais au premier étage, dans les vieux meubles soignés, acajou Louis-Philippe, de Mme Amande, la bonne hôtesse qui fut une maman pour Pierre et Ric dans leur premier séjour.

L’appartement comprenait quatre pièces, la chambre à coucher que Mme Gavenard, sur les indications de Mme Martin, avait fait meubler de neuf très moderne, cuivres, émail blanc, plaques de cristal biseauté, et bleu pastel partout où la couleur était admise. Un petit cabinet de toilette avec baignoire, installation récente aussi, car Mme Amande, en vieille bourgeoise parisienne, tenait la baignoire pour un objet à peu près indécent qu’on ne doit point avoir chez soi, et dont il sied de ne point parler. Avec cela, une petite salle à manger, un beau dressoir en acajou, une table ronde et bien polie, des chaises très dures, un papier de tenture couleur moutarde qu’ornaient trois vieilles gravures en couleur représentant les pyramides d’Égypte au lever du soleil, à son coucher, et au clair de lune. Un salon où quatre personnes assises et deux debout pouvaient tenir à condition de ne pas changer de place ; et le même style Louis-Philippe, velours jaune frappé, fauteuils à dos en lyre, régnait dans cette petite pièce.

Pour finir, sur le même palier, la cuisine et une honnête chambre de bonne, du temps où on ne reléguait pas aux mansardes l’utile personne qui voulait bien vous servir. Dans cette chambre de bonne, le plus beau de l’installation, la merveille en temps de guerre, une bonne ! et cette bonne était Eudoxie !…

Dans toute cette rue de petits rentiers, de petits bourgeois, de petits fonctionnaires retraités, ce ne fut qu’un cri quand on vit Eudoxie sortir avec son panier : « Vous avez vu ! ils ont une bonne ! comment ont-ils fait ? »

Assurément, Eudoxie n’était guère décorative, mais elle était imitative. En un clin d’œil, elle saisit le chic des quelques cuisinières qu’elle rencontrait dans les magasins ou à la boucherie. Elle prit le langage, le costume, les façons de Félicité, la cuisinière de Mme Gavenard ; elle se coiffa à « cheveux perdus », suivant la mode du quartier. Bientôt elle sut marchander à la mode de Clignancourt qui n’était pas bien différente de celle de Bellegarde. Et quand elle achetait de la laitue, elle laissait deviner que toutes les façons de présenter la laitue, soit au jus, soit à la crème, lui étaient familières.

Du reste, ce ne fut qu’au printemps suivant quelle acheta de la laitue. On était en novembre. Le délire de l’armistice était passé. Les uns disaient : « Il faut travailler ». Les autres disaient : « Il faut danser ».

Lucette, soucieuse, apprenait son métier de maîtresse de maison. Les journées étaient trop courtes. Le matin, quand elle avait accompagné Pierre à son atelier – M. Gavenard lui avait cédé un petit bâtiment derrière l’usine – elle rentrait pour essuyer la jolie vaisselle du déjeuner, elle déballait les caisses de cadeaux que la douane avait laissés passer, et à chaque minute elle courait à la cuisine pour montrer à Eudoxie un objet particulièrement ravissant.

Toutes deux, en face des provisions, discutaient gravement s’il fallait mettre le veau en escalopes ou en fricandeaux. Eudoxie déclarait que Monsieur préférerait l’escalope. Les goûts de Monsieur faisaient loi pour Eudoxie, et sa maîtresse ne l’en estimait que plus haut.

C’était Madame qui mettait le couvert afin de laisser Eudoxie à ses fourneaux jusqu’à la minute de perfection. Comme le quart d’heure venait vite d’aller chercher Pierre à l’atelier et de revenir à son bras, bavardant sans arrêter jusqu’à la porte ! tout le quartier les suivait d’un œil attendri, et chuchotait sur leur passage : « Ils sont vraiment gentils, ces deux petits ».

Seulement, il faut tout dire : plusieurs personnes les jalousaient d’avoir Eudoxie. On guettait Eudoxie, comme on guetterait un canari qui s’envolera un jour de sa cage, et alors on mettra la main dessus. Parfois, autour des corbeilles de légumes, on la questionnait :

— Vous gagnez de bons gages au moins ? Vos jeunes maîtres ne doivent pas être riches, puisqu’ils logent en garni.

— Pas riches ! rétorquait Eudoxie avec indignation. Vous devriez voir la villa des parents de Madame…

— Où ça ?

— Dans un pays à côté de la Suisse, un joli pays plat, sans rochers. Et vous devriez voir le linge qu’a la maman de Madame. Tout brodé à la main… Pas riches ! vous voulez dire pas nouveaux riches ! ça non. C’est du vieux riche, du solide, du cossu…

Or, il se trouva qu’une Madame Nouveauriche, s’arrêtant pour demander le prix des pommes, entendit les propos naïfs d’Eudoxie. Elle ne dédaigna pas de causer avec cette petite créature vêtue d’une jaquette tricotée en laine vert bouteille et d’une jupe à rayures Directoire noir et blanc, à l’instar de Mlle Félicité des Gavard.

— On dit que vous êtes bonne cuisinière et que même vous faites les menus, commença Madame Nouveauriche, dont le vrai nom était Mme Isidore Bougnat.

Son mari avait fait une fortune exorbitante et foudroyante dans le commerce des combustibles ; ils avaient un fils et une fille promis aux plus hautes destinées, et ils s’étaient installés tout récemment dans une maison immense, une vieille demeure au milieu d’un petit parc, qui avait été autrefois la maison des champs d’un gros financier du temps de Louis XV. Pour la meubler en style, il suffisait d’un fournisseur. Mais y mettre le personnel domestique nécessaire, c’était une autre histoire. Et ce fut une histoire, en effet, qui commença par ce premier dialogue avec Eudoxie.

— Je donnerais trois cents francs, j’irais jusqu’à quatre cents, pour avoir une bonne cuisinière, prononça Mme Isidore Bougnat à demi-voix.

— J’ai plus que ça, déclara Eudoxie imperturbable.

— Plus que ça ! vous m’étonnez.

— J’ai 720, madame.

— Par mois ?

— Ah ! non, par an.

— Mais moi je donnerais trois cents par mois, comprenez-vous ?

— C’est un beau gage. Vous trouverez, avec ça.

— Ça ne vous tenterait pas ?

— Moi je suis placée, fit Eudoxie avec un sourire supérieur. Je suis chez des personnes très bien. Qui ont beaucoup d’éducation. Qui ne chercheraient jamais à tirer une bonne de chez ses maîtres.

— Ce que j’en disais, c’était pour causer, simplement, fit Mme Bougnat très vexée. Vous ne me conviendriez pas du tout. Il me faut un vrai cordon bleu.

Lucette s’amusa beaucoup de cet épisode quand Eudoxie le lui narra. Cependant sa conscience l’obligea à dire :

— Vous savez, Eudoxie, que je ne voudrais pas vous empêcher de gagner ces gages fous.

— Je lui ai dit, à la bonne femme, que je tiens à être chez des personnes d’éducation. C’est pas pour aller chez elle, oh ! la ! la ! J’aimerais autant retourner chez Zanzouli !

Peu à peu, Lucette faisait quelques connaissances ; quand elle descendait chez Mme Amande pour lui demander un conseil, elle y rencontrait souvent une voisine, bonne commère, ou bien un vieux couple de retraités, une vieille institutrice qui avait dirigé pendant trente ans l’école maternelle du quartier. Et c’est ainsi que Lucette apprit à connaître les adversités et épreuves diverses de deux catégories sociales nées de la guerre : les nouveaux riches et les nouveaux pauvres.

Comme nouveaux riches, il y avait surtout les Bougnat, et les nouveaux pauvres cherchaient à grignoter les miettes abondantes tombées de leur grasse table.

Madame Dusol, l’institutrice, était engagée comme secrétaire chaque matinée pour écrire les lettres de Mme Bougnat, et pour lui donner des indications discrètes de tenue, de langage, d’usage du monde. Tandis que le couple Bertin, qui vivait gentiment avant la guerre d’une rente de deux mille francs, entrait en qualité de concierges au Château Pompadour.

Eux-mêmes ne disaient pas « concierges » mais « employés de confiance ». Cependant, le père Bertin n’en frottait pas moins l’escalier, tandis que sa femme, tricotant au guichet de sa loge, surveillait les entrées et les sorties et répondait au coup de sonnette des fournisseurs.

Dès que les froids arrivèrent, le Château Pompadour fut luxueusement chauffé par un chauffage central ; alors les amies de Mme Bertin prirent l’habitude de se réunir à dix ou douze dans la loge spacieuse où le thermomètre marquait 18° centigrades. Mme Bougnat, qui avait peur de l’opinion, n’osait disperser ces rassemblements, les saluait même d’un signe de tête affable, en passant dans le grand vestibule de marbre gris, orné de médaillons, de guirlandes et de rubans en bronze doré, des merveilles.

Ainsi, pour tout ce coin de Saint-Ouen, le Château devint un chauffoir public, et bientôt la loge ne suffisant plus, on vit des pliants, des corbeilles à ouvrage, des tricoteuses et des brodeuses dans les recoins du vestibule, derrière les statues, les torchères, les caisses de palmiers et d’orangers.

M. Bougnat en prit courageusement son parti, et informa ses connaissances que sa femme avait installé un ouvroir de guerre au Château.

Lucette contait toutes ces petites histoires à Pierre qui, à vrai dire, avait bien d’autres choses en tête. Il organisait son atelier avec l’aide d’un ouvrier expert, un brave garçon fils de l’honnête vieux Clément, camionneur de l’usine. Pierre fit du jeune Clément son contremaître, mais le reste du personnel mécanicien devait, autant que possible, être enrôlé parmi les aveugles de guerre, anciens mécaniciens ou tourneurs, auxquels le travail de pièces en série convenait parfaitement.

On allait commencer par la fabrication du dateur pour kodak, dont la vente était assurée, et qui demandait peu d’outillage. Pour la magnéto, il fallait trop de machines. Pierre avait vendu le brevet de son invention à l’usine Martin et Gavenard ; et ce petit capital lui permettait de monter son atelier à ses frais.

CHAPITRE IX

Lucette, sois pondérée !

On pouvait à peine croire que la guerre était finie ; on avait encore le bruit du bombardement dans les oreilles ; le chagrin et le deuil, et l’aspect des mutilés, et la pénurie des choses nécessaires, ne formaient guère un tableau de la Paix. Cependant, on ne se battait plus… que sur vingt-trois fronts dans trois continents ! La démobilisation commençait, l’herbe poussait sur les tombes ; les vides se comblaient un peu. Il fallait travailler ; le travail abondait pour tous. Sans doute, les matières premières n’arrivaient que péniblement. Mais à l’usine Martin et Gavenard qui avait encore des commandes du gouvernement, une énorme quantité de métaux était en réserve.

Pierre obtint d’y prendre ce qu’il lui fallait pour sa petite fabrication. Il avait déjà une grosse commande pour un Kodak français, car son dateur s’adaptait à l’appareil fabriqué. Pierre se proposait aussi de le faire accepter et vendre dans les magasins de produits pour la photographie. Un jour, il dit à Lucette :

— Mon atelier est prêt, et même il fonctionne. Me feras-tu le plaisir de le visiter aujourd’hui ? Mes deux ouvriers mécaniciens sont là ; ils ont quitté pour moi un atelier coopératif qui marchait péniblement, faute de matières premières. Je leur ai fait les meilleures conditions du travail, comme salaire, durée de la journée, assurance-accidents et participation aux bénéfices… Tu sais, ma chérie, qu’il a été bien convenu entre toi et moi que nous ne cherchons pas à devenir millionnaires. J’espère bien faire d’autres petites inventions, prendre d’autres brevets et les exploiter, mais j’en ferai profiter mes camarades qui ont eu le même malheur que moi… Pardonne, ma petite Lucette, si je me suis oublié en prononçant le mot de malheur. Pour moi, le malheur est tellement réparé que je n’y pense plus…

— N’y penses-tu vraiment plus ? demanda Lucette jetant ses bras autour du cou de son mari. C’est à peine possible… Mais combien je voudrais te faire oublier, te remplacer ce que tu as perdu !

— Avec ton amour, Lucette, et le travail, et mes projets, et la joie d’être utile à mes camarades, comment veux-tu que je me trouve à plaindre ! Je suis le plus heureux des hommes. Et quand tu auras vu mon atelier, tu comprendras la grande satisfaction que j’éprouve.

— Me permettrais-tu de prendre Eudoxie avec moi ? Elle a peu de distractions, la pauvre fille. Et elle t’admire tant qu’elle sera fière comme une reine d’être aussi invitée… Dire que c’est toi qui m’as découvert cette Eudoxie, cette perle rare que tout le quartier m’envie ! Ce que maman s’est tourmentée au sujet d’une bonne pour notre ménage ! Elle était presque décidée à me donner Catherine, si du moins Catherine avait consenti à quitter mes parents, ce qui est peu probable. Mais voilà M. Pierre Royat qui nous amène cette merveille au bout d’un fil !

— Je compte donc sur votre visite vers trois heures. Clément viendra me prendre après le déjeuner, et ainsi tu n’auras pas deux courses à faire.

Quand Lucette entra, suivie d’Eudoxie, dans l’atelier tout neuf, largement éclairé par de hauts vitrages, elle ressentit une vive émotion. Car son mari, debout près d’une machine, guidait la main d’un autre aveugle parmi les leviers et les engrenages, et semblait si sûr dans tous ses mouvements que la jeune femme eut un instant l’illusion qu’il avait recouvré la vue… Sa gorge se serra ; elle dit d’une voix toute petite, un peu tremblante :

— C’est nous, Pierre.

Il vint tout droit à elle.

— Sois la bienvenue, chère femme. Dis les mots qui nous porteront bonheur.

— Bonne chance à l’atelier et à tous ceux qui y travaillent, prononça Lucette, la voix maintenant claire et raffermie.

— Merci, madame, merci ! firent ensemble les deux ouvriers.

Pierre les lui présenta. L’un était un homme marié, de trente ans environ, d’une belle figure attentive et tranquille. L’autre était un pauvre gars tout jeune, très défiguré. Les éclats d’obus lui avaient labouré les joues et le nez, et malgré les miracles de l’orthoplastie, son visage couturé faisait plus mal à voir que ses yeux fermés. Il s’en rendait compte, il était timide et mal à l’aise. Eudoxie, tout de suite après Lucette, lui prit la main.

— C’est moi la bonne à monsieur et à madame. Je suis de la Savoie. Ça me fait plaisir de vous serrer la main. Et comme ça vous allez travailler dans toutes ces machines ? Faites bien attention au moins de ne pas vous laisser pincer les doigts. Quel âge avez-vous, si j’ose demander ?

— Vingt-deux ans.

— Moi, j’en ai dix-neuf. Je ne suis pas encore majeure ! fit Eudoxie avec importance, comme si le fait de n’être pas majeure eût été une qualité durable et considérable.

— Tiens ! si jeune que ça ! fit l’ouvrier aveugle qui continuait à tenir la main d’Eudoxie. Du reste, je l’aurais deviné à votre voix…

— Vrai ! je n’ai donc pas une grosse voix mal faite ?

— Comment donc ! votre voix est… attendez !… comme une petite clochette !

— C’est la première fois de ma vie que je reçois un compliment, prononça Eudoxie avec lenteur et solennité. Je prends note de la date… Aimez-vous la poésie ? demanda-t-elle si brusquement qu’il en resta interdit.

— La poésie, mais… comment entendez-vous ça ?

— Moi, le soir, quand j’ai fini ma vaisselle, j’apprends des poésies par cœur. J’en sais ! j’en sais ! Cette semaine, j’apprends Le Retour, par Lucien Boyer. Vous connaissez ?

— J’ai entendu ce poème dans une soirée quand j’étais encore à la maison de rééducation. Oui, c’est un morceau magnifique.

— N’est-ce pas ? Vous devriez m’entendre. Je crie : « Vous vous taisez, Français ! » Je frissonne, je pleure toute seule.

— Vous avez du tempérament, fit avec conviction le jeune ouvrier, Denis Févret.

— Ça, c’est encore un compliment ?

— Tu parles ! fit Denis qui se reprit aussitôt… Je veux dire : vous parlez !… excusez-moi, mademoiselle… ?

— Eudoxie Voitout… mais il ne faut plus me tutoyer…

— Voitout, répéta lentement le pauvre gars… Voitout, c’est un nom qui m’irait comme un gant, vous n’trouvez pas ?…

Il eut un petit rire douloureux qui plissa toutes les coutures de son triste visage.

— Je sens que vous me regardez, mademoiselle Eudoxie. Je suis bien moche, je le sais…

— Pas tant que ça, répondit-elle d’un ton consolant. Pas plus moche que moi, en tous cas.

— Vous n’êtes pas jolie ?

— Comme figure, je ne suis pas si mal. Voulez-vous savoir ? Je n’ai pas eu la petite vérole, mais j’ai un œil qui regarde un peu en dedans. Un seulement ; l’autre est bien.

— Gageons, fit Denis galamment, que celui qui regarde en dedans a envie de voir son frère qui est bien.

— C’est peut-être ça ; mais n’allez pas croire que je suis bien tournée. Au contraire, j’ai une épaule plus haute que l’autre… Rendez-vous compte.

Car Eudoxie avait appris de sa maîtresse qu’il est préférable de ne pas dire : « Touchez », ou « tâtez », ou « sentez », mais de dire : Rendez-vous compte.

En cet instant même, Lucette se retournait pour chercher des yeux Eudoxie au fond de l’atelier…

— Qu’est-ce qu’elle fait ? elle est folle, s’exclama-t-elle. Pierre, imagine qu’elle prend la main de ton jeune ouvrier et qu’elle la lui promène sur son dos… sur son dos à elle, comprends-tu ?

Pierre se mit à rire.

— C’est un des beaux traits d’Eudoxie, fit-il. Nous avons fait connaissance de cette manière-là. Elle est trop loyale pour tromper ceux qui n’y voient pas. Sans doute que Denis lui aura fait quelques compliments, et elle lui aura dit comme à moi : « Je suis de travers. Touchez ! »

— Vraiment, cette Eudoxie est unique ! s’écria Lucette.

— Ça, je le crois volontiers.

— Unique à tous égards. Mme Amande m’a assuré que les Bougnat lui ont offert trois cents francs par mois pour être cuisinière chez eux… Mais elle ne les trouve pas assez distingués !

— Voilà qui est flatteur pour nous. Maintenant, ma chérie, continuons notre tour de l’atelier.

— Denis explique sa machine à Eudoxie, fit Lucette, qui ne pouvait les quitter des yeux. Le pauvre garçon, qui avait l’air si morne tout à l’heure, est transfiguré, il s’anime, il rit…

— Tu devrais l’inviter à passer de temps en temps une soirée chez nous, Lucette, Denis est un isolé. Sa famille est dans le Nord ; il vit dans un petit hôtel meublé, et comme il est farouche à cause de ses cicatrices, il ne fait pas de connaissances. Sa figure est-elle vraiment terrible à voir, Lucette ?

— Au premier instant, oui ; mais je pense qu’on s’y habituerait vite. Son expression est aimable.

— Denis est un excellent ouvrier à sa machine. Quand nous serons tout à fait dans le courant du travail, il fera ses quinze ou vingt francs par jour. Et sa pension de trois mille sera certainement augmentée. Sais-tu que Denis ne serait pas du tout un mauvais parti pour Eudoxie !

— Ah ! non… Pierre, je t’en prie, que deviendrions-nous sans Eudoxie ?… s’écria Lucette très alarmée. Et puis enfin, Eudoxie est trop… trop peu jolie, sans lui faire tort… Il faudrait avertir Denis.

— Tu vois bien qu’elle s’en est chargée elle-même, puisqu’elle l’a prié comme moi « de toucher… », honnête créature !

— C’est égal, Pierre, notre Eudoxie n’est pas mariable, et je te prie de ne pas lui donner des idées de ce genre…

— Vivre et laisser vivre, ce fut la devise d’un grand homme d’État, poursuivit Pierre taquin. Je te parie une paire de gants contre un paquet de cigarettes que Denis trouvera Eudoxie plus belle que la Vénus de Milo, car Eudoxie a des bras…

— Et tu voudrais que je t’aide à gagner ton pari en invitant Denis chez nous ! Ça non, par exemple, je m’y refuse… Autant me demander de mettre le feu à la maison !

— Lucette, Lucette, sois pondérée ! fit Pierre en imitant la douce voix de Mme Martin.

— Très bien ! moque-toi de maman pendant que tu y es !

— Mais non, c’est de toi que je me moque, ma petite…

— Encore mieux. C’est la première fois… Tu m’invites dans ton atelier pour te moquer de moi devant tes ouvriers ! Ton Clément nous tourne le dos, mais il t’écoute, je t’en réponds. L’autre aussi, l’homme marié. Il apprend de toi à être poli envers sa femme.

— Calme-toi, je t’en prie ! fit Pierre à demi-voix, consterné… Si vraiment on m’a entendu, je t’en demande mille pardons.

— Quelle différence cela fait-il, qu’on t’ait entendu ou non ?

— Une très grande, assurément. Mais qu’est-ce que j’ai dit de si grave, de si offensant ?

— Tu m’as dit d’être pondérée ! et tu as contrefait la voix de maman !

— C’est vrai, j’ai eu tort… mais si peu…

— Et tu m’as dit : C’est de toi que je me moque, ma petite !

— Une taquinerie…

— Appelle-le comme tu voudras, je ne suis pas venue visiter ton atelier pour être traitée ainsi. Du reste, j’ai interrompu ton travail assez longtemps. Je m’en vais, si je puis arracher Eudoxie à la contemplation…

— Lucette, ne t’en va pas fâchée, ma chérie… Je m’étais fait une telle fête de t’avoir ici pour la première fois. Comment ai-je pu être assez maladroit pour tout gâter !…

Il cherchait la main de Lucette, mais cette petite main, si aimable et complaisante à l’ordinaire, se dérobait.

— Assez ! assez ! fit-elle énervée. On va croire que nous jouons à la main chaude…

— Je ne puis pourtant pas te faire des excuses devant ces trois hommes.

— Il ne manquerait plus que ça… Nous n’avons pas de chance pour notre visite, que veux-tu ! Tu commences par offrir un amoureux à Eudoxie, et puis tu fais devant chacun la caricature de ma famille…

— Le tableau est légèrement exagéré… fit Pierre irrité à son tour. Je crois en effet que nous ferons mieux d’en rester là…

— Au revoir donc, à bientôt, prononça Lucette d’une voix haute qui tremblait tout de même un peu.

Elle prit congé des ouvriers l’un après l’autre en forçant un peu sa cordialité. Elle laissa une impression défavorable que Bourgin, l’homme marié, traduisit ainsi à Clément :

— Ça s’pourrait que l’patron a pas eu plus de chance au mariage qu’à la guerre…

Pauvre petite Lucette qui s’en allait presque désespérée, car cette première querelle lui semblait une épouvantable catastrophe, le naufrage complet, l’engloutissement de son bonheur… Jamais, jamais elle ne pourrait plus être heureuse… Son idéal, comme un vase de cristal fragile, gisait fracassé là-bas sur le sol bétonné de l’atelier funeste où Pierre, le jeune mari parfait et exquis, s’était moqué de sa femme, de sa belle-mère, de tout enfin ce qu’il y avait de sacré !…

Ah ! pouvoir courir auprès de maman, se jeter à son cou, inonder son épaule de larmes, lui raconter que toutes les illusions étaient perdues, que toute la félicité s’était envolée. Mais par bonheur, il existait encore une frontière entre la France et la Suisse !

CHAPITRE X

Grande repentance

Lucette, la tête haute, les joues rouges, les yeux un peu mouillés de larmes qu’elle essayait de retenir, s’en allait traversant la cour, et passait devant le petit pavillon où Pierre travaillait avant son mariage. Une femme de chambre en tablier blanc parut au sommet du perron…

— Madame ! madame ! appela-t-elle… Est-ce que madame s’en va ?

Lucette reconnut Julie, la femme de chambre de Mme Gavenard.

— Mais oui, Julie, je rentre chez moi…

— Le thé est prêt, madame. Monsieur Royat n’a-t-il pas dit à madame que le thé serait servi pour tout le monde ici au pavillon ?

— Non… murmura Lucette… mon mari aura oublié…

— Il avait pourtant tout commandé bien soigneusement, et il m’a demandé de jeter un coup d’œil sur les fleurs, sur la brioche, sur les gâteaux que madame préfère… Si madame veut entrer un instant et voir si tout est bien… Ça devait être une surprise…

Lucette, presque involontairement, l’esprit troublé, monta les marches. La grande pièce carrée, claire et bien chauffée, était égayée par un grand bouquet de chrysanthèmes placé sur la belle nappe blanche, au milieu du service à thé de Mme Gavenard ; une grosse brioche, des assiettes de petits gâteaux, la bouilloire de cuivre qui fumait, tout avait un aspect joyeux, tout chantait une petite chanson d’invitation amicale…

Lucette resta un instant comme figée devant ces préparatifs… Puis une énorme bouffée de repentance subite balaya le vilain nuage de colère qui lui avait obscurci l’esprit.

— Mon Pierre, mon pauvre Pierre qui a pensé à tout pour nous offrir une petite fête ! Et moi, l’affreuse enfant gâtée ! la capricieuse ! la boudeuse !

Elle était ainsi, cette Lucette, subite en fâcherie, subite en regret ; la même petite fille hautaine, impérieuse, qui avait fait une scène à Pierre le jour de leur première rencontre… Ah ! quel caractère, encore si peu discipliné, si susceptible ; incapable de supporter même une taquinerie ; frappant à droite, à gauche, pour assouvir une sotte petite et courte rancune ; meurtrissant l’être le plus cher, et puis s’effondrant dans un abîme de repentir…

— Attendez-moi, Eudoxie ! fit-elle d’une voix tremblante.

Et descendant le perron avec précipitation elle se mit à courir derrière les bâtiments de l’usine pour revenir à l’atelier. La porte était restée ouverte ; d’un regard, elle chercha son mari, l’aperçut debout près d’une machine, immobile, le visage triste, le front dans la main.

Depuis cinq minutes que Lucette l’avait quitté, il cherchait à retrouver les tours et détours de la conversation qui avait si mal fini ; la phrase infortunée qui semblait avoir éclaté comme une bombe : « C’est de toi que je me moque, ma petite… » Comment avait-il pu être assez idiot pour dire cela !… Sans doute, tout n’était pas perdu ; on se raccommode, mais Lucette était si sensible que même en s’excusant, Pierre pouvait la blesser… Le temps allait être long jusqu’au soir, avec ce poids sur le cœur…

Tout à coup, Pierre entendit un pas qui glissait dans le couloir entre les machines… Une petite main, une chère petite main se posa sur la sienne, et, c’était Lucette qui disait d’une voix claire, de façon à être bien entendue de Bourgin, de Clément, de Denis.

— Mon cher Pierre, si tu étais bien, bien gentil, tu m’offrirais une tasse de thé…

Puis, se haussant, elle lui chuchota dans l’oreille :

— Le thé du pardon, veux-tu ?

— De part et d’autre, dit Pierre. J’ai été un rustre… Mes amis, poursuivit-il, s’adressant à ses ouvriers, on arrête le moteur et le turbin. Madame Royat nous offre une tasse de thé… Par file à gauche au pavillon !

Clément prit le bras des deux ouvriers aveugles, et la petite colonne se dirigea en bon ordre vers la collation. Dès qu’Eudoxie aperçut Denis, elle accourut, s’empara de lui, s’installa infirmière pour lui servir son thé et le bourra de plus de brioche qu’il n’en voulait. Puis une inspiration saisit la jeune personne :

— Madame me permettrait-elle de réciter une poésie ? Ça va bien avec le thé…

— Demandez à monsieur, fit Lucette interloquée. Est-ce que vous savez des poésies ?

— Nous serons charmés de vous entendre, dit Pierre. Mme Royat avait pensé à presque tout pour le goûter, mais elle avait oublié la poésie…

— Je dirai donc « Le Retour », par Lucien Boyer, pour les quatre poilus qui sont ici. Madame pourra écouter aussi, et Mlle Julie, fit Eudoxie avec condescendance.

Sans autre préambule, elle commença :

 

“La guerre était finie et Dieu jusque là-haut

“Entendit des clameurs et des bruits de fanfares…„

 

Seuls, la jeune femme et Clément voyaient la pauvre Eudoxie avec son corps grêle et dévié, ses bras maigres au coude anguleux, mais Lucette vit aussi, avec stupéfaction, le petit visage terne qui s’illuminait, les yeux ouverts très grands comme en extase, et dont le strabisme avait disparu ; des lèvres rouges et arquées qui s’entrouvraient sur de belles dents. C’était une Eudoxie poétique et triomphale qui inspirait maintenant un tout autre sentiment que la pitié. Sa fameuse coiffure « à cheveux perdus » lui faisait un casque noir et brillant ; son cou s’allongeait, portant plus fièrement la tête.

Les trois auditeurs non-voyants entendaient une voix bizarrement timbrée, tantôt profonde, tantôt montant dans un éclat de cuivre ; un bon accent de Savoie qui accentuait les finales ; une diction qui ne devait certes rien au Conservatoire, qui était seulement nette et vibrante, qui lançait à pleine volée les mots intéressants :

 

“Voilà les hussards ! les dragons !

“Voici les artilleurs ! les marins !„

 

Eudoxie les voyait et les faisait voir défilant sous l’Arc de Triomphe. Tous les anges et les élus penchés au bord des nues, et le brave Flambeau leur nommant les régiments un à un… :

 

”J’ai peur que ce hourra fasse crouler le ciel !„

 

Subitement Eudoxie changea de ton ; la voix se fit basse, mystérieuse ; les hourras s’étaient tus… Pourquoi ? puisque maintenant passaient :

 

“Les hommes des tranchées,

“Les chasseurs, les lignards, les zouaves, les alpins…„

 

On eut dit qu’Eudoxie prononçait des mots sacrés, et quand enfin elle arriva au dernier vers qui explique le grand silence :

 

“Tout le peuple muet s’était mis à genoux„

 

elle le dit presque à voix basse, comme on parle à l’église…

Toute seule, à force de naïveté et de sincérité, et avec un instinct de pauvre artiste inculte, Eudoxie avait trouvé l’expression. De ce poème imparfait, plein de chevilles et de rimes maladroites, elle avait fait une chose de beauté vivante et chaude comme son propre simple cœur.

L’auditoire se tut quelques secondes avant d’applaudir. Bourgin, qui allait beaucoup au théâtre, déclara qu’il avait entendu ce morceau dit par une actrice de l’Odéon, et que ce n’était pas, ma foi, moitié si bien… Denis était tellement saisi qu’il ne disait rien du tout… Lucette n’en revenait pas de son Eudoxie, et ce qui l’étonna davantage encore ce fut le refus de la petite bonne de réciter un autre poème.

— Non, dit-elle presque dévotieusement, après ça il n’y a plus rien. Ça serait descendre du ciel…

Alors Denis retrouva la voix pour être de cet avis et pour ajouter d’un ton marqué :

— Une autre fois, on mettra « Le Retour » à la fin du programme.

— Une autre fois ? quand ça sera ? demanda Eudoxie se tournant vers Pierre.

— Mais quand vous voudrez. Une petite soirée de poésie ne fera de mal à personne. Samedi soir vous irait-il ? Chacun y mettra du sien. Nous tâcherons d’avoir notre camarade Courtois qui nous chantera sa dernière composition… Tous ceux qui n’ont rien de mieux à faire sont invités.

— Ah ! ça me botte ! fit Denis Févret. Quelque chose à vivre pour ! comme disaient les Angliches sur le front, quand on annonçait l’attaque pour la nuit d’après.

— Vous me raconterez des histoires de la guerre, stipula Eudoxie. J’en ai jamais entendu à Bellegarde, où j’étais en service chez un Turc.

— Et moi je raconterai comment Eudoxie m’a sauvé des griffes de ce Turc, ajouta Pierre.

— Vous, patron ? pas possible ! s’écrièrent Bourgin et Denis.

— Ça serait donc la colombe qui sauva l’aigle ! ajouta Denis.

La colombe en question le trouva en cette minute le plus beau des hommes.

— Vous en avez de l’esprit ! soupira-t-elle.

On se sépara très contents les uns des autres. Arrivée à la grille de la cour. Eudoxie se retourna encore et agita son mouchoir dans la direction de Févret, pour qui ce geste eût été bien perdu, pauvre garçon, si Clément n’eût pris la peine de dire :

— Elle me secoue son mouchoir, la petite déclameuse.

— À toi ! tu crois ça ! t’en as du culot ! protesta Denis.

— Si c’est pas à moi, à qui c’est ?

— À moi p’t’être. Elle a été bien gentille pour moi tout le temps. Clément, tu es un ami. Là, franchement, comment la trouves-tu ?

— Pas mal, pas mal du tout. Dire qu’elle est jolie, ça non, mais elle vous a un… un cachet… un piquant… Quelque chose enfin. Et comme elle récite ! fit Clément pour sortir du chapitre embarrassant. Est-ce que je suis invité aussi pour samedi, à ton idée ?

— C’est certain. Nous sommes tous invités, même un gars comme toi qui t’es tiré de la guerre sans y laisser tes abatis… Pas pour t’en faire reproche…

— Tiens ! comme si c’était ma faute !…

Ils s’en allèrent bras-dessus bras-dessous, et toute la conversation de Févret ne fut que sur les charmes d’Eudoxie.

Bourgin avait sa femme qui venait le prendre à la sortie de l’atelier, elle travaillait elle-même à l’usine Gavenard.

CHAPITRE XI

Le Club du Samedi

Ce fut donc par l’initiative d’Eudoxie Voitout que le Club du Samedi fut fondé. La première soirée eut tant de succès qu’on décida à l’unanimité d’en faire une institution durable. Pierre, qui savait bien ce qu’il faisait, proposa que Mme Royat fût la présidente du club. Lucette n’accepta cet honneur qu’en protestant, mais elle chercha à s’en rendre digne et bientôt la réunion du samedi soir devint la préoccupation de toute sa semaine, et le principal sujet de sa correspondance avec la famille en Suisse.

On fut bientôt dix, douze et puis quinze. La paroi qui séparait les deux chambres du rez-de-chaussée fut enlevée ; on y apportait le samedi toutes les chaises de la maison, on y mit un piano américain acheté à bon compte. – Mme Martin envoya un gros chèque à cet effet, pour s’associer aux aimables efforts de ses enfants. – Courtois s’accompagnait lui-même sur ce piano un peu fêlé par deux années de campagne ; il accompagnait aussi les autres artistes, tous pleins de bonne volonté comme exécutants et d’indulgence comme auditeurs.

Lucette n’était pas musicienne pour un sou ; elle ne fut pas non plus du premier coup accueillante comme elle aurait voulu l’être. Dans cette société de non-voyants, où seule avec Eudoxie et Clément, elle se déplaçait sans difficulté, elle se sentait prise d’une timidité qui lui ôtait sa grâce vive, la spontanéité qui était son grand charme. Elle surveillait sa voix, sachant que chaque intonation est révélatrice pour ceux que le regard n’instruit pas. Et le résultat était, pour elle-même, la contrainte et la froideur ; pour son interlocuteur, l’impression qu’il avait affaire à une petite personne guindée.

À la fin de la soirée, on offrait du thé et de la brioche ; une très grosse brioche confectionnée par Eudoxie… Autant Lucette, peu à peu, reculait à l’arrière-plan, abritée derrière son mari, ne trouvant plus rien à dire à personne, autant Eudoxie brillait comme un astre de première grandeur. Sa cordialité naïve, son enthousiasme comique pour la poésie et pour les poilus, la chaleur de son accueil, auraient fondu les glaces du pôle. Eudoxie finit par faire les honneurs de la soirée. Elle saluait, elle guidait les arrivants, elle s’exclamait s’il y avait un nouveau-venu, elle le présentait au « patron », comme elle disait, et à madame.

Et chaque semaine un poème nouveau s’ajoutait à son répertoire. Elle récita « Le Lac », avec des fausses liaisons et un sentiment incomparable. Ayant aperçu un Lamartine sur l’étagère de Lucette, elle l’emprunta, s’y plongea à corps perdu, en émergea avec des perles choisies non sans goût. Elle avait l’excellente mémoire des intelligences incultes, qui n’ont pas encore inscrit grand’chose sur leurs tablettes.

Pierre dit un samedi à Lucette, qui l’accompagnait à son atelier :

— Il me semble qu’Eudoxie te met un peu hors de chez toi ? Tu ne trouves pas ? Elle tient une place !

— Puisque je ne sais pas tenir la mienne ! fit Lucette moitié triste, moitié piquée.

— Pauvre chérie ! Veux-tu que je te dise ? tu t’appliques trop. Tu cherches à être parfaite. Pourquoi ? de ton simple naturel tu es si charmante. Les petites bêtises que tu dis, ta gaîté, ton rire, tout ça disparaît le samedi soir.

— Ah ! je souffre bien la première d’être si gauche. Tiens ! je te dirai la vérité. Par moments, j’ai tant de chagrin de voir tous tes pauvres camarades, que ma voix s’étrangle. Si j’osais, je sortirais pour pleurer. Crois-tu donc que j’en prenne mon parti, que la guerre ait fait tant d’aveugles ! Alors je voudrais faire sentir ma sympathie, mais sans blesser ; ça me paralyse… Je sens tellement l’avantage que j’ai sur ceux qui ne voient pas ! j’en suis comme honteuse. Toi, Pierre, tu es adapté, et la vie, le travail t’intéressent tant, que je m’accoutume à ne pas te plaindre ; je sais que tu ne veux pas être plaint… Mais ce pauvre Denis, par exemple, et les trois qui sont venus avec Courtois, et qui avaient l’air un peu gêné la première fois, je me dis que c’est ma faute s’ils n’ont pas trouvé le plaisir qu’ils attendaient… Je n’ai pas su les accueillir…

— Pourquoi fais-tu, le samedi soir, cette voix toute drôle que j’ai de la peine à reconnaître ? demanda Pierre. La dernière fois, j’avais beau écouter, je n’entendais pas ton joli timbre si clair, si varié. Un nouveau-venu a dû croire qu’il parlait à une personne très sérieuse et correcte habillée de gris foncé… C’était la couleur de ta voix…

— Une voix gris foncé ! C’est du joli ! s’exclama Lucette avec consternation…

— Ta voix naturelle est bleue, elle est vert clair, elle est jaune d’or comme le soleil, comme le ciel, comme la campagne. Quand tu ris, tu me fais voir une clarté, ma Lucette, ma chère lumière.

Vous savez tous comme moi qu’on a beau s’efforcer d’être naturel ; plus on s’efforce, moins on l’est. Lucette cherchait vainement, le samedi soir, à faire sa voix bleue et jaune d’or que Pierre aimait. Le timbre restait sans éclat, comme celui d’une sonnette qu’une main serre tout en la faisant tinter. La jeune femme s’en désola.

— Cela viendra, disait Pierre. Ne t’en fais pas, voyons ! Nos petites soirées marchent très bien tout de même.

— Oui, grâce à Eudoxie, à la brillante, à l’étourdissante Eudoxie, fit Lucette non sans une pointe de dépit. Chaque semaine, Eudoxie augmente et varie son éclat. Je vois le moment où elle nous jouera Phèdre !

— Au fait, s’écria Pierre, pourquoi ne monterions-nous pas une petite comédie ? Avec quelques points de repère sur la scène, nous ne serions pas nécessairement trop mauvais acteurs. Les soirées sont longues ; mes camarades célibataires ne savent où passer leur temps. Nous pourrions peut-être, en nous adressant au seigneur Bougnat, obtenir assez de charbon pour chauffer notre salle quatre soirs par semaine. Mais, ma pauvre petite, tu nous seras indispensable pour faire apprendre les rôles… Ce serait te demander beaucoup.

— Je le ferai avec plaisir ! répondit-elle d’un élan, à la condition que je joue un rôle avec toi… Et il nous restera encore, par semaine, trois bonnes soirées à passer en tête à tête…

On écrivit aussitôt à une librairie théâtrale pour avoir des pièces. Mais rien ne convenait. C’était trop long ou trop court, il fallait trop de décors, trop de rôles de femmes, ou bien le sujet était à peine convenable ; ou alors, s’il était très convenable, il était un peu niais.

— Notre pièce devrait être faite sur mesure, dit Lucette.

— Parfaitement, c’est ce que j’allais dire. Composons-la nous-mêmes !

— Dans ce cas, pourquoi ne jouerais-tu pas l’aventure de Bellegarde ? fit Lucette inspirée. Tu aurais ton propre rôle, Eudoxie serait Eudoxie. Moi, je serai la sœur Louise, si tu veux. En prenant l’histoire du commencement, on y mettrait le chef de gare, les voyageurs ; et aussi les clients de la boutique de Zanzouli, et on pourrait y fourrer un détective, à cause du trafic des gros sous. On corserait la chose, il y aurait au moins dix rôles… Et alors, quand la première équipe aura joué, l’autre équipe, celle des spectateurs, apprendra la pièce à son tour, pour que chacun ait du plaisir comme acteur et comme auditeur…

Lucette s’animait en parlant, elle gesticulait, elle voyait d’avance sa troupe sur les planches.

— Excellente idée, dit Pierre. Faudra-t-il écrire la pièce, ou tout improviser ?

— Sais-tu ? essayons d’abord en improvisant. Et puis on fixera une phrase par-ci par-là. Tu raconteras l’aventure, et alors on distribuera les rôles. Tu verras comme je serai bien en sœur de charité ! Mais je pose une condition. C’est moi qui dirige, Eudoxie m’obéira ! Quand Eudoxie prend trop le dessus, elle m’écrase.

— Entendu. Tu es notre directeur théâtral. D’ailleurs, l’idée t’appartient.

— Mais non, mon cher mari, c’est toi qui as le premier parlé d’une comédie.

— C’est toi qui as donné le sujet, ma Lucette. Ainsi, l’honneur te revient avec la responsabilité.

Il suffit de quelques jours pour que Pierre comprît que le petit miracle qu’il espérait était accompli. Certes, Lucette fut encore timide en face de sa troupe improvisée, mais elle ne fut plus jamais gauche ni malheureuse ; elle prit un certain petit air d’autorité aimable ; elle se sentit intelligente et bien à sa place. Sans qu’elle en eût conscience, la prédominance d’Eudoxie l’avait humiliée, l’avait mise dans une position fausse. À présent, comme maîtresse de maison, comme femme du patron, elle n’avait plus à s’effacer derrière Eudoxie ; elle n’avait pas non plus à revendiquer sa place ; elle s’y tenait tout naturellement. Il y avait eu pas mal de vanité blessée dans les petits froissements des premiers samedis, mais aussi beaucoup de sensibilité qui ne savait pas s’exprimer. Lucette, éclipsée par la trop poétique Eudoxie, n’avait pas trouvé les paroles, les petites attentions qui auraient traduit sa sympathie pour les camarades aveugles de son mari.

À présent, c’était à elle qu’on s’adressait pour la récitation du rôle, pour l’interprétation. Elle pouvait être tour à tour douce et grondeuse et vive avec un parfait naturel. Sa voix était de nouveau la vibrante clochette qui dominait tout à coup le brouhaha des voix masculines.

Chose singulière : on découvrit qu’Eudoxie jouait mal ; alors Lucette mit une patience angélique à lui expliquer que son simple rôle en prose ne devait pas être déclamé comme des vers de Lamartine. Il fallut une bonne quinzaine de jours pour lui rapprendre à parler comme à Bellegarde, comme chez Zanzouli.

— Mais ce n’est point beau, objectait-elle. Vous voulez que je dise : « Il y a une année que je suis chez Zanzouli », et moi je voudrais dire ; « L’année à peine a fini sa carrière… » Voilà des mots qui coulent au moins.

— Laissons-la dire à sa façon, prononça Lucette à bout d’explications. Le naturel lui viendra.

C’était assurément Denis Févret qui avait le plus d’influence sur Eudoxie. Pour être souvent près d’elle, il s’était inventé un rôle de garçon de boutique chez Zanzouli, et les dialogues de ces deux-là prenaient un développement considérable. Le garçon balayait sans cesse la boutique, et sans cesse Eudoxie lui apprenait à mieux tenir son balai, et sans cesse elle lui indiquait des coins mal balayés.

Deux rôles de femmes : Eudoxie, sœur Louise. Et huit rôles d’hommes, tenus par huit jeunes aveugles de guerre, qui évoluaient sur la petite scène avec une parfaite aisance, s’étant soigneusement repérés dans le décor sommaire des meubles, portes et fenêtres. Ils entraient et sortaient sans rien heurter, ils se tournaient vers un interlocuteur, vers un autre, guidés par la voix, par des frôlements de vêtements. Seul Pierre avait un rôle d’aveugle, ce qui paraissait presque une anomalie. Il en plaisantait :

— Voyons, Lucette, n’ai-je pas trop l’air d’y voir ? Ça gâterait l’effet si on s’apercevait que j’y vois aussi bien que Zanzouli.

C’était notre grand Courtois qui jouait Zanzouli, avec un accent qui tenait le milieu entre le maltais et le sénégalais. L’épisode de la montre était à faire frémir. On avait arrangé le décor de façon à ce qu’Eudoxie s’apercevait couchée dans la pénombre d’une arrière-cuisine, soulevée sur son coude et suivant des yeux tous les mouvements du sinistre Turc.

Chaque acteur mettait tant de verve et d’abondance dans son improvisation, que les trois actes : À la gare de Bellegarde, Chez Zanzouli, Chez sœur Louise, duraient chacun trois bons quarts d’heure, si bien qu’avec les changements de décor, le spectacle durait trois heures. Le public en avait pour son argent, d’autant plus qu’il ne payait rien !…

À la répétition générale, Courtois amena un jeune reporter du Petit Parisien, et la pièce eut le lendemain les honneurs d’un compte rendu où tous les acteurs recevaient des louanges hyperboliques. On semblait trouver absolument incroyable que des gens qui n’y voyaient pas fussent capables de se mouvoir et de parler.

— L’imbécile ! fit Courtois. Il nous rend ridicules à la face de tout Paris. Ne pouvait-il nous critiquer comme il aurait critiqué d’autres amateurs !

Ce malheureux compte rendu eut une conséquence inattendue. M. Bougnat le lut à son déjeuner, et décida aussitôt que, pour se rendre populaire dans la commune – il espérait en devenir le maire une fois ou l’autre – il inviterait le Club du Samedi à jouer sa pièce au Château Pompadour. Il vint en personne, accompagné de sa dame, faire visite à M. et Mme Pierre Royat, et leur formuler son invitation.

— Le hall du Château étant de grandes dimensions, nous vous garantissons un auditoire de trois cents personnes, et une recette à laquelle j’ajouterai ma souscription, en faveur de l’œuvre de rééducation des aveugles, ou simplement en faveur de la troupe elle-même. Et quant à la question du charbon pour le chauffage de votre club cet hiver, nous la considérerons comme connexe à celle de la représentation.

Ce qui signifiait clairement : pas de représentation, pas de charbon. M. Bougnat tenait à son idée.

— La soirée se terminera par un petit souper pour les acteurs. Il y aura du champagne. Mon automobile sera à votre disposition pour le transport des acteurs et des accessoires.

— La distance n’est pas bien grande, fit Pierre en souriant.

— C’est égal, déclara M. Bougnat d’un ton grandiose, l’auto a toujours du charme pour ceux qui n’y sont pas habitués…

Pendant ces discours, Lucette contemplait le chapeau de Mme Bougnat, un chapeau de trois cents francs, tout hérissé d’aigrettes comme la coiffure d’un chef Peau-Rouge.

— Je vois que mon chapeau vous plaît, dit la dame. C’est mon plus simple pour quand je fais des visites sans cérémonie, comme aujourd’hui. En voisine n’est-ce pas ?

Le petit salon où elle promenait ses regards lui semblait fort mesquin avec son meuble Louis-Philippe, son parquet nu et son manque complet de bibelots.

— Je suppose que vous êtes en garni, fit-elle. Pour un jeune ménage ça peut aller ; nous-mêmes, M. Bougnat et moi, nous avons commencé modestement… Nous ne sommes pas fiers du tout, je vous assure. La belle position de M. Bougnat, il la doit à son travail…

— Et un peu à la guerre, sans doute, fit Lucette avec un petit sourire.

— Ah ! la guerre a fait bien des choses, des mauvaises, des bonnes. L’usine Martin et Gavenard a pas mal profité de la guerre aussi, rétorqua la dame du charbon d’un ton assez aigre.

Lucette rougit et se tut. Il est très difficile, en effet, de discuter sur ce sujet quand on a un papa qui a gagné beaucoup d’argent dans les munitions. Du moins elle était heureuse de penser que Pierre et son petit atelier n’avaient aucun intérêt dans les industries de guerre. En 1917 et 1918, la magnéto Royat avait contribué à la défense de son pays, et l’inventeur y avait gagné sa vie sans s’enrichir. Pierre répétait constamment : « Devenir riche ne doit pas être le but du travail. »

L’esprit de Lucette s’était si fort éloigné en quelques secondes de la présence de Mme Bougnat, qu’elle tressaillit quand sa visiteuse reprit :

— Nous aurons l’occasion de nous voir pendant les préparatifs de la représentation. Venez prendre une tasse de thé au Château quand vous voudrez…

Pierre était pour refuser la proposition Bougnat, mais sa troupe fut d’un avis contraire. Jouer sur une scène plus grande, devant un auditoire dix fois plus nombreux, souper ensuite et boire du champagne, encaisser une belle recette, c’était beaucoup d’avantages, sans compter le charbon pour l’hiver. Donc on accepta et une date fut fixée pour la représentation.

C’était un mercredi, jour de grande agitation et de trac général. On avait répété dans le décor, chaque acteur s’était rendu compte de la place des meubles, avait exécuté ses entrées et ses sorties. La jeune Mme Courtois fonctionnait comme habilleuse ; on avait un uniforme complet et casquette de chef de gare, un costume de sœur de charité, un fez rouge à floc bleu pour le Turc, afin que l’auditoire sût bien qu’il voyait un Turc.

M. Bougnat arriva lui-même en automobile à la porte du 17, rue Vannot, pour emmener les acteurs qui y étaient réunis.

— J’ai un nouveau chauffeur depuis hier, je tenais à l’accompagner pour qu’il n’y ait pas de méprise, dit-il. On va vous emmener par paquets de cinq, et des bagages.

— Eudoxie prendra les devants avec Clément pour recevoir ceux qui arriveront ensuite, arrangea Courtois.

— Je prends M. Denis avec moi, et monsieur et madame, déclara Eudoxie.

— Non, dit Pierre ; il ne faut pas que tous les voyants partent les premiers. Tu veux bien rester avec la seconde escouade, Lucette ?

— Certainement, répondit-elle, charmée d’être dispensée d’obéir à Eudoxie.

La belle auto ronflait sur la chaussée ; ses phares resplendissants illuminaient la rue d’un bout à l’autre. Le premier paquet, comme disait M. Bougnat, se groupa sur le trottoir. Le chauffeur, correct, vêtu de cuir brillant, la casquette sur les yeux, se tenait près de la portière ouverte.

Eudoxie s’avança, tenant Denis par la main ; mais elle s’arrêta :

— C’est monsieur qui doit monter le premier, fit-elle.

En cet instant, le chauffeur remarqua sans doute quelque dérangement dans la machine, car il plongea brusquement presque sous la voiture ; sa casquette lui tomba de la tête et alla rouler sur le pavé, puis, suivant l’habitude perverse des casquettes et chapeaux, au lieu de rester où elle était, elle roula un peu plus loin, car la rue avait une légère pente. Elle était là, toute noire et ronde, dans l’éventail lumineux du phare de gauche. Le chauffeur se précipita après son couvre-chef, et pendant un instant sa tête nue, son visage glabre se trouvèrent vivement éclairés.

La sympathique Eudoxie, qui avait eu ses yeux fixés sur la casquette fugitive, les ramena vers la tête du chauffeur soudainement apparue, les y laissa fixés, comme si elle ne pouvait plus s’en détacher. Elle eut une minute l’apparence d’un sujet hypnotisé. Aucun son ne sortit de sa bouche, mais ses doigts se serrèrent comme des pinces autour du poignet de Denis… Déjà Pierre était monté dans l’automobile, M. et Mme Courtois avaient suivi, mais Eudoxie semblait paralysée…

— On reste ici, mademoiselle Eudoxie ? demanda Denis un peu impatient.

— Mais non, mais non, montez ! je vous suis, fit-elle d’une voix drôle, à travers ses dents.

Le chauffeur revenait avec sa casquette et allait prendre son siège quand Eudoxie se dressa près de lui :

— Comme on se retrouve ! chuchota-t-elle.

CHAPITRE XII

Eudoxie s’embrouille

Le grand hall du Château-Pompadour avait été transformé en une salle de spectacle très élégante, et l’auditoire, assis bien à l’aise sur des chaises de jonc doré, comptait au moins trois cents personnes, choisies parmi les électeurs influents, commerçants et journalistes, avec leurs familles.

La scène occupait toute la largeur du hall ; derrière le lourd rideau à franges, Pierre attendait, dans un décor représentant le bureau du chef de gare à Bellegarde ; le trac des débutants le serrait à la gorge ; Lucette, les deux mains sur l’épaule de son mari, lui chuchotait des encouragements.

— Mais sauve-toi donc, ma petite, dit Pierre un peu énervé. Si le rideau se lève et que tu sois vue du public, ça nous fait un fiasco pour commencer…

— Bon ! je m’éclipse. Courage et succès !

Elle disparut dans la coulisse, et Pierre, resté seul avec son trac, maudit une fois de plus la faiblesse qu’il avait eue de consentir à s’exhiber. Son rôle, qui ne lui laissait pas un instant de repos pendant les trois actes, était écrasant. « Mais du moins, pensait Pierre avec quelque ironie, je peux jouer mon rôle au naturel, puisque c’est un rôle d’aveugle, tandis que mes camarades sont obligés de jouer comme s’ils y voyaient… »

— Vous êtes là, monsieur Royat ? soufflait le chef de gare – c’était Bourgin – entr’ouvrant la porte du fond par laquelle il devait faire son entrée. Toussez un peu, pour que je me repère. Il ne faudrait pas que je tombe sur vous…

— Pas si haut, Bourgin ! on vous entendra de la salle.

— Ah ! bon, me voilà fixé. Vous êtes à gauche du pupitre, pas ? On peut frapper les trois coups.

Le rideau se leva. À l’instant même, des applaudissements éclatèrent, si bien que Pierre, décontenancé, ne savait s’il devait saluer, ou bien ignorer ces encouragements. Il prit ce dernier parti. Il commença aussitôt son monologue explicatif, exposa la situation ennuyeuse que lui faisait cette fermeture de frontière intempestive. Il se parlait comme à lui-même ; des murmures de sympathie dans le public lui prouvèrent aussitôt que le contact se faisait…

Le chef de gare entra, sans une hésitation, de sorte qu’on chuchotait dans la salle : « Il n’est pas aveugle, celui-là… Ce n’est pas possible… »

— Si, si ! faisait Mme Bougnat avec une sorte d’orgueil risible. Les neuf acteurs sont aveugles ; ils ont tous du cent pour cent d’invalidité.

— Ah ! faisait-on, ce que la race française est intelligente tout de même. Voyez comme ces garçons se débrouillent ! Et comme ils sont gais ! Écoutez-moi celui-ci, qui se plaint que sa gare est embouteillée !

Un homme d’équipe arriva, puis Popol, dont le rôle était tenu par un aveugle très jeune et petit de taille. Pour corser cet acte un peu court, on y mettait la première exhibition de la montre à sonnerie autour de laquelle chacun se pressait. Et pour l’entendre, quand Pierre la fit sonner, il s’établit dans la salle un silence où les petits coups argentins s’égrenèrent distinctement.

Comme le dialogue supportait un peu d’improvisation et que le public était encourageant, les acteurs « en mirent un coup », comme disait Bourgin, et ils se laissèrent aller à leur verve. Popol exagéra sa petite canaillerie et son maboulisme, et quand il exigea d’avance vingt sous pour sa course, des voix dans la salle demandèrent si c’était pas dégoûtant d’estamper un grand blessé ! Un mouvement de défaveur se dessinait contre la gare de Bellegarde et son personnel ; par contre, Pierre était continuellement interrompu par des applaudissements.

Les notables de Saint-Ouen et leurs épouses n’étaient pas des gens blasés par le théâtre, ils entraient dans l’esprit de la pièce dont le réalisme d’ailleurs était impressionnant. Quand le rideau se baissa sur le premier acte, la petite troupe tenait son succès.

Le second acte était divisé en deux tableaux : La chambre louée chez Zanzouli, – La boutique de Zanzouli. Quand Courtois parut en scène, sa qualité de Turc indiquée par un fez posé bien en arrière sur sa tête, il y eut un léger remous au fond de la salle ; quelqu’un se dressa comme pour mieux voir, une chaise tomba et le public fit : Chut ! avec irritation.

Mme Bougnat se retourna majestueusement ; elle vit que c’était son chauffeur qui avait l’air de chercher à sortir, mais qui n’en venait pas à bout, coincé qu’il était dans un angle près du piédestal d’un haut lampadaire.

La patronne fit un signe impérieux à son subordonné, pour lui enjoindre de ne pas troubler le silence, alors il retomba sur sa chaise, mais son cou allongé, ses yeux braqués sur la scène, ses traits pétrifiés indiquaient que ce n’était pas l’ennui qui l’avait poussé à s’enfuir.

Eudoxie fit sa première apparition, pour installer Pierre dans la chambre ; sa personne exiguë et falote, ses gestes anguleux, mais aussi sa voix chaude, sa naïveté, le quelque chose de comiquement maternel dans la protection dont elle enveloppa tout de suite le soldat aveugle, tinrent aussitôt les spectateurs dans un étonnement amusé, puis charmé. Cependant Eudoxie par instants, semblait oublier son rôle ; une pause d’un instant, un regard vers le fond de la salle semblant viser quelqu’un, une phrase jetée trop haut, une sorte d’interpellation : « Zanzouli ! pourquoi être venu chez Zanzouli ? » ces petites dissonances gâtaient l’effet.

— La petite a du talent, elle est nature. Mais elle joue trop pour la salle, fit un journaliste.

— Elle joue pour quelqu’un dans la salle… Son ami de cœur, sans doute, dit un voisin du chauffeur, s’adressant à lui. Par moments, ma foi, on dirait que c’est vous qu’elle fixe…

Le chauffeur ne répondit que par un mouvement confus et plongea comme pour ramasser quelque chose…

Sur la scène les choses allaient leur train. Zanzouli, sinistre dans sa boutique, servait un client qui achetait des petits miroirs et des confitures de roses et les payait en gros sous, tandis que Févret, garçon de boutique, échangeait des propos avec Eudoxie et avec Pierre assis dans un coin.

— Cela, c’est un document sur le trafic du cuivre à la frontière, dit le voisin du chauffeur.

Et ce voisin n’était autre que le commissaire de police du quartier.

— On a bien edzazéré… murmura le chauffeur.

— Vous dites ?

— Je dis qu’on edzazère…

— Quel diable d’accent avez-vous ? fit brusquement le commissaire. Vous n’êtes pas Français ?

— Ze suis de la République arzentine… Ze suis le chauffeur à Monsieur Bougnat.

— Ah ! très bien ! et je vois que la pièce vous intéresse ? D’où veniez-vous avant d’être chauffeur ici ?

— De nulle part… c’est-à-dire… Z’ai été chauffeur à Lyon, à Marseille… Z’ai mes certificats… Sans ça, Monsieur Bougnat m’aurait pas embauché.

— Tous vos papiers sont en règle, sans doute ? demanda encore le commissaire. Comment vous appelez-vous ?

Mais en cet instant l’entourage protesta contre cette petite conversation à mi-voix, et la réponse du chauffeur fut un murmure inintelligible.

Comme l’acte II était décidément chargé, les acteurs décidèrent que la scène nocturne ferait à elle seule un acte III, et on le développa sans mesure…

De sa place, le chauffeur hypnotisé pouvait voir tout au fond de la scène l’arrière-cuisine où Eudoxie guettait, tandis qu’un Turc silencieux, furtif, s’approchait du lit du soldat, cherchait la montre sur la table, puis allait entr’ouvrir les volets pour donner à croire que le voleur était entré par là… Le chauffeur respirait par saccades ; il s’essuya le front, car des gouttes de sueur froide perlaient au bord des cheveux. Il reculait dans son coin, ses gros yeux noirs cherchaient une issue…

Le rideau tomba un instant. Ce fut alors le matin, Eudoxie parut avec un plateau, Pierre en se réveillant chercha sa montre ; la salle indignée trépignait : « Le sale Turc ! ah ! la fripouille ! Dire qu’on a eu de cette vermine-là pendant toute la guerre !… Mais, voyons, qu’est-ce qu’elle attend pour le faire pincer, cette petite bonne qui a tout vu !… »

Alors, dans un mouvement spontané, Eudoxie se tourna vers les spectateurs impatients :

— Mais attendez donc ! fit-elle ; on le pincera ; je le lui dis, qu’on le pincera… Il ferait mieux de se cavaler en vitesse… Non, je ne voulais pas dire ça… C’est pas dans la pièce…

— Elle s’embrouille, elle perd la tête. C’est la gloire qui la fait délirer, chuchota un petit reporter qui prenait des airs de grand critique.

Cet intermède amusa le public, mais agaça Pierre qui pensait : « Notre Eudoxie devient folle !… » Cependant, on reprit le fil ; et l’acte finit sans autre encombre.

Dans la coulisse, pendant l’entr’acte, Eudoxie, qu’on assaillit de plaisanteries et de petits reproches, prit des airs si mystérieux à la fois et si supérieurs que même son humble adorateur Févret en fut un peu choqué.

— Tout de même, mademoiselle Eudoxie, faudrait pas recommencer ça… Arrêter la pièce pour parler au public ! On se fera siffler pour finir…

— La pièce ! c’est moi qui la mène, et plus que vous en croyez… répondit-elle si orgueilleusement que ses camarades en restèrent abasourdis…

— Vous ne sentez pas un torticolis à vous monter le cou comme ça ? fit Courtois railleur.

Mais Eudoxie souriait imperturbable, et ses yeux brillaient d’un feu extraordinaire.

Elle fut très en verve jusqu’à la fin ; son entrain sûr de plaire se communiqua aux autres acteurs ; Pierre ne s’était pas encore senti à l’aise un seul instant, mais sa gêne fondit à la chaleur du public. Lucette fut charmante, douce et maternelle en sœur Louise ; et la cornette – de fantaisie – les grandes manches lui allaient bien. Le seul défaut qu’on lui trouva fut d’être trop jolie pour son rôle…

Zanzouli reparaissait à la fin, dans le décor de la gare ; et tous les acteurs alignés, le chef de gare, l’homme d’équipe, Popol, son garçon de boutique, les figurants, et Pierre, Eudoxie et sœur Louise, regardaient cette silhouette penchée qui s’enfuyait, le fez lamentablement cabossé, symbole de défaite, et à la main un lourd sac de voyage qui tout à coup s’ouvrait et répandait dans toutes les directions des ruisseaux de gros sous.

Comme les sous étaient très rares à Paris en ce moment, on avait emprunté à l’usine Gavenard une quantité de petites rondelles en laiton qui faisaient très bien l’affaire.

Zanzouli abandonnait sur le quai son sac et ses gros sous, et il disparaissait accompagné par des remarques ironiques et des souhaits de bon voyage…

— Ça, c’est pas edzact… murmura le chauffeur en se faufilant hors de son coin. Ça, ze peux jurer que c’est pas vrai…

— Vous dites ? demanda le commissaire qui avait l’oreille fine.

— Oh ! rien, ze dis que la pièce était bien zolie…

Les applaudissements éclataient, les acteurs furent rappelés trois fois, Mme Bougnat, qui s’attribuait naturellement la grande part de cette gloire, devenait à chaque instant plus rouge et plus importante.

— C’est nous qu’on les a découverts, faisait-elle au reporter qui prenait ses dernières notes. Vous mettrez le nom de mon mari, pas ? et le nom du château, et tout. Vous direz que le grand vestibule est Louis XVI… oui, je crois que c’est seize… ou dix-sept. Au reste, un de plus, un de moins… pour M. Bougnat, ce n’est pas d’importance. S’il avait fallu aller jusqu’à Louis vingt, même vingt et un, on y serait allé. Offrez-moi votre bras, monsieur, nous irons au buffet.

Le buffet était magnifique, dressé dans l’immense salle à manger. Les dames et les jeunes filles les plus élégantes s’empressaient autour des jeunes acteurs aveugles pour les servir, puis se promener à leur bras. Lucette avait dû céder son mari, et Mme Courtois le sien ; Denis Févret fut emmené bien loin d’Eudoxie.

Quant à celle-ci, chacun la cherchait pour la féliciter. On lui disait :

— C’est donc vrai cette histoire ? Vous étiez chez Zanzouli ? Vous avez retrouvé la montre ?

Elle répondait distraitement, elle se dérobait, on supposa qu’elle était fatiguée. Seul le commissaire, en buvant du champagne à petites gorgées, remarquait que les yeux d’Eudoxie furetaient à droite, à gauche en quête de quelqu’un…

Dans la foule, elle s’éclipsa tout à coup, et par les grandes portes à deux battants, entre les groupes qui entraient et sortaient, elle regagna le vestibule vide, où les chaises poussées dans tous les sens avaient l’apparence d’une armée en déroute. Elle s’appuya contre une colonne dans un angle peu éclairé et elle attendit une minute, sûre que le chauffeur la guettait. En effet, il surgit aussitôt de la pénombre.

— Eudoxie, souffla-t-il d’une voix presque imperceptible. Eudoxie, pour l’amour du Ciel, ne me faites pas connaître…

— Je ferai ce que je voudrai… Le Ciel n’a rien à y voir… Ou plutôt, fit-elle, frappée d’une idée subite, c’est bien le Ciel qui vous a amené ici pour entendre la pièce… Là, juste à propos ! On appelle ça une coin… coin… une coindicence… Et c’en est une qui plaque…

— Je vous donnerai ce que vous exigerez, Eudoxie… si vous voulez bien ne rien dire… J’ai une bonne place. J’ai déjà eu des ennuis depuis Bellegarde… La police est venue en perquisition chez moi… Alors j’ai dû liquider mon commerce qui était si zoli, qui marchait si bien… Je suis un pauvre homme ruiné, Eudoxie… Ne me faites pas perdre ma place…

— Je verrai, monsieur Zanzouli, répondit Eudoxie. Je ne dis ni oui ni non…

En cet instant passait devant elle Denis Févret qu’une dame conduisait dans le hall pour fumer une cigarette. Il entendit, car il avait l’oreille extrêmement subtile, ces derniers mots : « Je ne dis ni oui ni non » et aussitôt il imagina qu’Eudoxie avait un autre soupirant que lui…

— Tiens, fit la dame quand ils eurent passé, c’est la jeune personne qui jouait si bien, Mlle Eudoxie, je crois ; elle a choisi un petit coin bien sombre et tranquille pour causer avec le chauffeur de M. Bougnat. Ces chauffeurs ! c’est la coqueluche des bonnes ! Autrefois c’étaient les militaires. À présent ce sont les chauffeurs et les mécaniciens qui tiennent la corde…

— Moi, je suis mécanicien ; comme ça je peux concourir même avec un chauffeur, déclara Févret.

La dame pensa qu’il plaisantait et elle parla d’autre chose.

CHAPITRE XIII

Eudoxie – Étoile

Tout à coup un appel se fit entendre : « Les acteurs ! rassemblement ! » Et M. Bougnat d’un côté, Mme Bougnat de l’autre, comme les bergers d’un troupeau épars, s’affairaient dans le hall, dans la serre, au buffet, pour chercher Févret l’introuvable, et la mystérieuse Eudoxie, et Pierre et Lucette enfin réunis, bien tranquillement assis au coin d’une petite oasis de palmiers et de fougères.

— On a besoin de vous, c’est important… Réunion dans mon cabinet… Rien que les acteurs… Une communication intéressante…

— Qu’est-ce encore ? demanda Pierre. Ne pourra-t-on bientôt rentrer ? Il est plus de minuit ; tu es fatiguée, Lucette ?

— Moi, pas du tout depuis que je t’ai retrouvé… J’ai cru que ces dames allaient te partager en morceaux !… Eudoxie a eu un sucés de scène, mais toi tu as eu un succès de société.

— Que tu partages, ma chérie, car n’ai-je pas eu toutes les peines du monde à t’arracher aux admirateurs qui t’accaparaient ?

— C’est égal, quand ce sera fini, je dirai ouf ! Encore une séance dans le cabinet de M. Bougnat !

— Pour les adieux sans doute, et pour nous faire part du résultat financier.

Quelques minutes plus tard, la petite troupe était rassemblée dans le lieu auguste, meublé d’Empire solennel, de bronze et de cuir rouge, de bustes d’empereurs romains, d’écritoires en argent, d’un bureau ministre à tiroirs absolument vides si on les avait ouverts, et de buvards en maroquin tout à fait vierges de taches d’encre. Car M. Bougnat avait un cabinet de travail où il ne travaillait jamais. Il faisait ses affaires de charbon à côté de ses tas de charbon.

Chacun s’assit sur les fauteuils et les banquettes de cuir. Lucette et Mme Courtois, les deux seules clairvoyantes de la petite société, regardaient avec quelque surprise un monsieur en costume de soirée du dernier chic, très grand, prodigieusement maigre, agité de mouvements nerveux ou impatients. Il faisait craquer ses doigts, ce qui était horrible, et sa tête allait continuellement de droite à gauche par saccades.

— Présentez-moi ! fit-il d’une voix sèche et rapide, se tournant tout d’une pièce vers M. Bougnat.

Celui-ci, qui n’avait pas fini d’arranger son monde en demi-cercle, s’arrêta un peu interdit.

— Mettez de la vitesse, continua le singulier monsieur ; quatrième vitesse si vous pouvez. Je n’ai que vingt minutes à moi. J’ai un rendez-vous à vingt-quatre heures cinquante-cinq minutes précises…

— Bien ! bien ! fit M. Bougnat, qui se plaça et se dressa derrière son bureau ministre. Chers amis, mesdames les actrices et messieurs les acteurs, j’ai le plaisir de vous présenter Monsieur Aristide Vélox, représentant de la société le Film français. Il a une proposition à vous faire.

Avec un geste rond et engageant, M. Bougnat indiqua que la parole était à M. Aristide Vélox.

— Mesdames, messieurs, fit celui-ci en se pliant tout à coup au milieu du corps, et en se redressant presque dans la même seconde, ce qui était sa façon de saluer. La pièce que je viens de voir représenter, se prête au film. Sans discussion. À qui appartient la pièce ? Vous l’avez créée entre tous ; elle appartient à vous tous. Pas d’opinion contraire ? Non, il ne peut pas y avoir d’opinion contraire. La société le Film français vous achète le droit de filmer cette pièce pour les cinémas. Vous acceptez. Cela va sans dire. Elle vous offre le cinq pour cent de toutes les recettes de la pièce. Vous acceptez. Cela est évident. Pour le film, nous retenons le soldat aveugle et la jeune bonne. Les autres rôles seront tenus par des acteurs fournis par nous… Les deux que nous retenons toucheront un cachet de cinq cents francs par séance de pose. Ça vous va ? Les papiers sont prêts. Vous n’aurez plus qu’à signer. Il me reste seize minutes à consacrer à cette affaire…

Il s’assit, toujours par le même système de se casser en deux subitement. Un silence ahuri succéda à ce surprenant discours.

Pierre fut le premier à parler.

— Quant à moi, dit-il, je me récuse. Veuillez ne pas compter sur moi pour figurer dans le film.

— Parfaitement. Je m’y attendais. Comme il faut un aveugle joli garçon pour ce rôle, nous vous aurions donné la préférence. Mais M. Courtois acceptera de vous remplacer. Il est joli garçon aussi, et aveugle. C’est tout ce qu’il nous faut. Vous acceptez, monsieur Courtois ?

— Pourquoi pas, si vraiment M. Royat refuse ? Comme je chante tous les soirs au Palais d’Or, ça ne me gêne pas de figurer aussi sur l’écran.

— Trop de mots, fit M. Vélox. Il me reste treize minutes dix secondes. Et je n’ai pas la réponse de Mlle Eudoxie Voitout.

— J’accepte ! j’accepte ! cria-t-elle d’une voix qui vibra de joie et d’orgueil. Moi ! une étoile de cinéma ! C’est tout ce que je rêvais !

— Ensuite il y aura peut-être d’autres rôles pour vous, mademoiselle, à cause de votre physique particulier…

Eudoxie devint rouge à ce mot, jeta un coup d’œil vers Févret et ne dit plus rien…

— Le marché est-il conclu quant à la pièce ? Vos réflexions sont finies, mesdames et messieurs ? Les opérations du film commenceront demain matin. Il n’y a pas une minute à perdre. La pièce devra être au programme la semaine prochaine, pendant que les aveugles de guerre sont encore à la mode ! Les modes changent, messieurs. Dans quinze jours on dira encore : « Ils sont touchants, ces braves ! ». Dans un mois on dira : « Ils ont leur pension ! ». Dans six mois on dira…

— Ils ont fait une bonne affaire ! compléta Courtois avec un rire qui n’était pas sans amertume.

— Parfaitement. Vous voyez la nécessité de se hâter pendant que dure votre vogue… J’ai encore neuf minutes à votre disposition. Voulez-vous signer ?

— Vous nous permettrez bien, dit Pierre, de lire le contrat et de causer entre nous pendant cinq minutes…

— Dans ce cas, je me retire. Causez jusqu’à l’aube, si vous voulez. À New-York, sept minutes huit secondes auraient suffi pour tout. Mais Paris n’est pas encore à la hauteur. Paris s’est très bien tenu pendant la guerre ; mais depuis la paix, il ne suit pas le mouvement… Je parle trop. Messieurs, mesdames, je vous salue. Si les papiers exigés ne sont pas sur ce bureau demain matin à huit heures, où je les ferai prendre, ainsi que Mlle Eudoxie et M. Courtois, je retire toutes mes propositions… J’ai bien l’honneur.

Il se déplia en deux mouvements, et en trois enjambées de compas, il se trouva à la porte et disparut.

Ce ne fut qu’au bout d’un moment qu’on retrouva du souffle et qu’on se mit à rire.

— Allons, dit Courtois, tâchons d’être un peu Américains et de nous décider en quinze minutes. M. Bougnat serait-il assez obligeant pour nous lire le contrat ?… et pour présider ensuite la discussion ? C’est lui sans doute qui avait invité ce monsieur Vélox ?

— Pas du tout. Il est venu sans invitation, en grande tenue de soirée comme vous avez vu et avec une carte du Film français. Il m’a dit que le Palais d’Or, où chante M. Courtois, l’avait informé qu’une pièce intéressante se jouait ce soir au Château-Pompadour. Il a ajouté : « Ma devise est celle de César (je ne sais si je répète bien) : « vexi, mixi, taxi… » À peu près ça :

— Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu, rétablit Courtois qui avait de la lecture. En latin, ça se dit : « Veni, vidi, vici ».

— Exactement. Avec un veston smoking comme le sien, et un gardénia à la boutonnière, on entre partout, reprit M. Bougnat.

Et Mme Bougnat poursuivit la narration :

— Il a bu un verre de champagne, et il m’a dit : « Vous êtes en bons rapports avec la veuve Cliquot ». J’ai répondu que je ne connaissais pas cette personne, dont le nom me paraissait assez vulgaire. Mais mon mari m’a expliqué que c’est une haute marque de champagne. Alors j’ai compris le compliment.

— C’est donc à toi, Courtois, que nous devons la proposition de M. Vélox ? demanda Pierre. Tu avais parlé de notre pièce à ton directeur ?

— En effet. Et j’avais même dit que de tes aventures en Suisse et en France, telles que je les connais par un livre Les Yeux Clos et par le volume suivant Dans l’Ombre, on tirerait un film qui aurait du succès, La scène, par exemple, où Mlle Lucette se balance à un bout de corde au-dessus de l’abîme, ça, et puis l’épisode Matignon d’un bout à l’autre, c’est tout à fait du bon cinéma… Mais les minutes passent ; il nous en reste neuf et demie, fit Courtois en tâtant dans son gousset sa montre Braille. Monsieur Bougnat, nous écoutons la lecture.

Ce ne fut pas long ; le contrat était court et net ; les conditions paraissaient magnifiques ; une sorte de stupeur moitié incrédule, moitié éblouie, empêchait les jeunes auteurs de la pièce d’articuler leur joie.

— Tout de même on n’a pas tous les mêmes droits, dit Févret. M. et Mme Royat et Mlle Eudoxie ont composé la pièce. Nous l’avons jouée comme on nous a fait nos rôles.

— Ça, c’est indiscutable, dit Bourgin un peu désappointé tout de même.

Et ses camarades l’appuyèrent, avec moins de chaleur assurément qu’ils n’en avaient mis à accepter le partage.

— Non, je ne l’entends pas ainsi, prononça Pierre. Nous sommes associés. Tous au même rang. Il n’aurait pas servi à grand’chose de composer la pièce, si nous n’avions pas eu des acteurs pour la jouer. C’est donc entendu, camarades : part égale aux bénéfices. Je crois que nous pouvons signer le contrat.

— Et n’oubliez pas, fit Eudoxie, que demain matin à huit heures les papiers doivent être sur le bureau, ainsi que M. Courtois et Mlle Eudoxie, pour être emportés en même temps… Bon Dieu, madame, comment allez-vous faire votre ménage ? Qui est-ce qui fera la cuisine pour M. Pierre ?

C’est bien ce que Lucette se demandait aussi depuis la minute où Eudoxie était montée parmi les étoiles…

— Bah ! tout s’arrangera, dit Pierre. Ne vous en faites pas, Eudoxie…

— Si tu crois qu’elle s’en fait ! murmura Lucette à voix basse. Elle a la tête absolument tournée. Elle ne pense même plus à Févret.

Était-ce bien sûr ? Quand M. Bougnat eut encore annoncé le résultat financier de la représentation, une somme ronde de quinze cents francs à répartir d’après les décisions que la troupe jugerait bon de prendre, tout le monde se leva et Pierre présentait à leurs hôtes ses remerciements et ceux de ses camarades.

— Ne nous remerciez pas, nous sommes payés. Le Matin et la Comète parleront de nous demain, répondit M. Bougnat somptueusement. Cette soirée est un jalon planté sur la route de la mairie, et qui sait : de la Chambre des Députés… qui mène à tout…

Un flot de sang empourpra son visage, sa voix se fondit dans une émotion… Se voyait-il peut-être Président de la République, avec Mme Bougnat à ses côtés ?

L’automobile attendait dans la cour d’honneur, au bas du grand perron de marbre, pour emmener la compagnie « par petits paquets ». Mais Pierre et Lucette préférèrent rentrer à pied, et Denis Févret, qui habitait tout près de l’usine Gavenard, demanda à Eudoxie de le mener chez lui. Ils partirent donc tous les quatre ; la nuit était belle ; ils n’allaient pas vite, car Lucette semblait vraiment très fatiguée. Févret commença à parler à voix basse, et sans y penser, Eudoxie ralentit le pas, ce qui mit un intervalle notable entre eux et le premier couple.

— Comme ça, mademoiselle Eudoxie, vous voilà dans les grands honneurs, soupirait Févret.

— Oh ! des honneurs ! vous n’avez donc pas compris ? Ils auraient de la peine à trouver une personne aussi mal bâtie que moi, voilà pourquoi !… Dans quinze jours, tout Paris et la France et l’Europe saura que je suis de travers ! Si vous croyez que ça m’enchante !

— Ça vous a tout de même procuré un amoureux ce soir, hasarda Févret. J’ai tout entendu comme je passais près de vous dans le hall… Vous lui avez répondu : « Je ne dis ni oui ni non… »

— Vous avez entendu ça ! s’exclama Eudoxie. Eh ! bien, oui, c’est vrai. Je lui ai répondu ces mots-là !

— Au chauffeur de M. Bougnat ?

— Comment savez-vous que c’était lui ? Une certaine alarme fit trembler la voix d’Eudoxie.

— La dame qui était avec moi me l’a dit. Elle a ajouté que les chauffeurs et les mécaniciens tiennent le haut du pavé à présent… Moi, je suis mécanicien, Eudoxie ; si vous vouliez penser un peu à moi… Je sais bien que je ne suis pas beau à voir, et de plus…

— Mon petit, fit Eudoxie l’interrompant, j’ai tellement de choses dans la tête, avec cette histoire de cinéma, ce chauffeur et des mystères dont vous n’avez pas la moindre idée !… J’ai un méchant à châtier, comme il est dit dans les Châtiments de Victor Hugo… Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre. Et puis je dois tout préparer dans ma cuisine, pour que madame s’y retrouve, pour que mon patron ait à déjeuner… Oh ! là ! là ! si je n’y prends pas une tuméfaction du cerveau !

— Qui est ce méchant que vous voulez châtier ? demanda Févret inquiet. Est-ce que vous n’allez pas courir des dangers, mademoiselle Eudoxie ?…

— Écoutez ! fit-elle, s’approchant tout près de son oreille, écoutez, mon petit Denis. Pour bien vous prouver que vous avez toute ma confiance et plus que cela, je vous confierai le grand secret… Ça me bouleverse… Figurez-vous que le chauffeur de M. Bougnat est mon ancien patron Zanzouli !

CHAPITRE XIV

Introduit Mme Dusol

Avec la période de gloire d’Eudoxie commença la période de peine et d’ennuis pour Lucette. La pauvre petite n’entendait pas grand’chose au ménage ; de l’art culinaire elle ignorait tout, excepté qu’il faut de l’eau bouillante pour faire du café.

Eudoxie partait le matin après avoir fait le petit déjeuner ; elle mangeait à la Cité du Film, immense installation moitié en plein air, moitié sous toit, où se trouvaient les décors, des rues entières, des places de village, des coins de forêt tropicale, et même, dans de solides cages, les fauves qui jouaient leur rôle sans réclamer de cachet. Mais Eudoxie touchait le sien, et quand elle rentra, vers quatre heures, éreintée, affolée, les premiers mots qu’elle cria en ouvrant la porte furent :

— Madame, j’ai gagné cinq cents francs !

— Combien de jours cela durera-t-il ? demanda Lucette d’un ton languissant, étendue sur sa chaise-longue.

— Trois jours en tout, qu’on me dit. Je pourrais faire des bêtises exprès pour que ça dure. Par exemple, rire aux éclats au milieu d’une scène. Ça serait un film perdu. Mais non, je suis honnête. Je prends tout de suite l’attitude ; M. Vélox me dit que j’ai beaucoup de dispositions. On m’offre de me filmer dans une autre pièce. Un rôle de… de bossue… pour bien dire. Non, ça ne me tente pas. Je suis bien un peu de travers, mais pour être franchement bossue, il faudrait que j’exagère. Et vous, madame, ça s’est bien passé, cette journée ? Qu’est-ce que vous avez donné à monsieur à midi ?

— Il restait du bœuf ; j’ai fait une petite salade de pommes de terre, dit Lucette assez morose.

— Madame a fait la vaisselle ?

— Non, je suis trop fatiguée. Madame Amande m’aurait aidée, mais elle devait sortir. Mon mari m’offrait de m’essuyer les assiettes, je lui ai demandé plutôt de faire le café avant de retourner à l’usine.

— Monsieur a fait le café ? s’écria Eudoxie.

— Oui, dans la petite cafetière russe. C’est lui qui m’a appris à la démonter.

— Ça ne sera pas mauvais pour madame de se mettre un peu au courant, fit Eudoxie impitoyable. À présent, il faut que je fasse de la vitesse si je veux que monsieur ait un dîner chaud. J’avais acheté hier deux petites côtelettes. Madame aurait pu les mettre à midi.

— Mais, Eudoxie, j’ai même peur d’allumer le réchaud à gaz, tant je m’embrouille dans les robinets !

— Je suis pourtant plus jeune que madame, n’étant pas encore majeure… appuya l’héroïne de cinéma. Mais par bonheur pour moi, j’ai appris à me débrouiller…

— Au lieu de me parler ainsi, s’écria Lucette offensée, faites-moi une tasse de thé. J’en ai le plus grand besoin, je vous assure…

— C’est vrai que madame est un peu pâle. Heureusement que monsieur ne s’en apercevra pas quand il va rentrer. Il ne faut pas qu’il s’inquiète. Si madame voulait bien reprendre un peu d’entrain, une voix comme d’habitude…

— Pour vous, Eudoxie, il n’y a que monsieur qui compte ! fit Lucette avec amertume.

— Monsieur, c’est monsieur. Ça, je ne m’en cache pas. Il m’a tiré de chez Zanzouli. Mais madame va avec, et c’est mon devoir de la servir… Je vais vite faire le thé… Moi aussi j’en ai besoin.

— Venez le prendre avec moi, et vous me raconterez vos impressions d’être filmée, dit Lucette se ranimant un peu.

— Oh ! pour causer, j’aurai guère de temps. Est-ce que madame a fait la chambre à coucher ?

— J’ai fait les lits, Eudoxie.

— Le vestibule ?

— Non, pas le vestibule.

— La salle à manger ? balayé les miettes, épousseté le dressoir ?

— Non, j’ai seulement mis le couvert.

— Et madame a desservi ?

— Non, j’ai tout laissé sur la table.

— Alors, madame peut juger si j’ai le temps de lui raconter des histoires. En somme, elle m’a tout laissé sur les bras.

— Je me suis couchée à deux heures du matin, j’ai mal dormi, plaida la pauvre Lucette. On ne m’a pas élevée pour faire le ménage.

— Ça se voit… Non, non, madame, ne pleurez pas ! Qu’est-ce que monsieur dirait. Dans dix minutes vous aurez du thé…

Ayant fait constater à la maîtresse toutes ses négligences et toutes ses ignorances, Eudoxie déploya une activité et un savoir-faire prodigieux. Le thé, les biscuits, les fines beurrées firent leur apparition comme par un coup de baguette, et pendant que la jeune femme s’essuyait les yeux, Eudoxie, debout, se mit à lui narrer d’une manière vraiment amusante sa séance de pose avec Courtois.

— Il n’est pas si joli garçon que monsieur. D’abord, il est trop grand, et n’ayant pas de sentiment pour lui comme j’ai pour monsieur, ça me change tout. Il faut que je me dise tout le temps : « Ce n’est pas M. Courtois, c’est M. Pierre ». Ah ! si M. Pierre avait voulu être filmé, quelle différence ! À présent, il y a aussi ce Turc. On a pris un type assez chic, mais c’est pas Zanzouli tout de même. J’ai dit à M. Vélox : « C’est le vrai Zanzouli qu’il nous faudrait… Il serait plus nature ». M. Vélox m’a dit : « Je donnerais un billet de mille pour tenir le vrai Zanzouli… » Alors, moi j’ai dit : « À qui que vous le donneriez, ce billet de mille ? » Et il m’a dit : « À partager entre Zanzouli et çui qui m’le procurerait ». Vous n’avez pas d’idée de ce qu’on jongle avec les billets dans ce Film français. Il en sort ! mais il en rentre aussi… Et j’en suis à réfléchir si je le procurerai, Zanzouli…

Lucette s’exclama, étonnée :

— Où le prendriez-vous ?

Mais en cette minute on sonna, et Eudoxie alla ouvrir. Elle revint au bout de cinq minutes, tenant à la main un joli carton blanc dont elle avait ôté le couvercle, et au fond duquel, sur un lit de fins papiers de soie, reposait un gros bouquet de violettes de Parme…

— Pour moi ? de qui ? demanda Lucette.

— Non, madame. Pas pour madame. Pour mademoiselle Eudoxie Voitout, de la part de… Il y a une carte : Souvenir de Bellegarde !… Eh ! bien, ça ne m’étonne pas du tout. Je m’y attendais, à recevoir des souvenirs de Bellegarde ! Demain, je recevrais des bonbons… que je n’en serais pas si étonnée que ça.

— Est-ce une allusion à la pièce, d’un de vos auditeurs d’hier ? demanda Lucette avec quelque froideur, car vraiment cette Eudoxie et ses succès prenaient une envergure !

— Oui, madame, c’est ça ! madame a mis le doigt dessus. C’est un de mes auditeurs d’hier… Je le sens au parfum… Madame veut-elle sentir ?

Elle mit le beau bouquet sous le nez de sa maîtresse, qui recula légèrement.

— Enfin, c’est pas tout ça ! Je me trotte ! s’écria Eudoxie, brandissant le carton d’une main, le bouquet de l’autre, et esquissant un pas de tango vers la porte. Il se passe des choses ! des choses ! des choses ! Oh ! là là !

« Elle est tout à fait folle », pensa Lucette avec un grand soupir.

Le soir, quand Pierre rentra pour dîner, il trouva le plus délicieux potage, les petites côtelettes grillées à point, des épinards veloutés. Et tout l’appartement était en ordre, Eudoxie avait même secoué les carpettes de la chambre à coucher, épousseté le dressoir, mis sur la nappe blanche dans une coupe de cristal, son gros bouquet de violettes bien arrangé avec les feuilles vertes tout autour en collerette.

— Quel bon parfum ! dit Pierre en s’asseyant et dépliant sa serviette. Tu as des fleurs, Lucette ?

— Monsieur, c’est à moi, de la part d’un admirateur, déclara carrément Eudoxie qui apportait la jolie soupière en faïence de Rouen. C’est des Parme. Elles ont pas grand parfum par elles-mêmes ; on a dû y vaporiser de l’essence dessus. C’est une attention délicate, y m’semble. À cause que le poète a dit : « Un bouquet sans parfum, la ruche sans abeilles, la maison sans enfants, etc… ce n’est pas complet. » Victor Hugo. Alors, j’ai pensé ; « Autant que monsieur et madame en profitent. Je ne suis jamais dans ma chambre que pour dormir, et les fleurs c’est malsain dans une chambre quand on dort…

Quand elle fut sortie pour surveiller ses côtelettes, Lucette se pencha vers son mari. Elle se plaçait non en face, mais à côté de lui, pour les petites attentions nécessaires.

— Tu l’entends ! elle est d’une excitation ! Ce cinéma lui a tourné la tête. Elle parle de procurer Zanzouli en personne pour le film. Peut-être par sœur Louise ? Ce qui est certain, c’est que nous ne savons pas grand’chose d’Eudoxie, réellement.

— Nous savons qu’elle est une fameuse cuisinière, et de plus une excellente créature honnête et dévouée, bien qu’un peu excentrique, fit Pierre en savourant le potage.

— Honnête, je l’espère. Mais tu avoueras que le bouquet de violettes d’un admirateur…

— C’est de Févret, de Denis Févret. Non seulement admirateur, mais adorateur d’Eudoxie. Tu n’as pas oublié notre pari, Lucette ? Une paire de gants contre un paquet de cigarettes que Févret épousera Eudoxie.

— Ce garçon est pauvre, et le gros bouquet de Parme dans un carton élégant coûte bien cent sous.

— La représentation d’hier nous a mis à tous cent cinquante francs dans la poche. Denis Févret peut faire une petite folie pour les beaux yeux de l’étoile.

— Tu as sans doute raison. Mais il y avait sur la carte accompagnant le bouquet : Souvenir de Bellegarde.

— Parce que la pièce se passe à Bellegarde. C’est une allusion à la pièce.

— Tu crois ? c’est possible après tout…

— Mais, ma chérie, fit Pierre l’interrompant, tu n’as pas ta voix ordinaire, ta jolie voix qui tinte… Tu es fatiguée.

— Un peu. Je suis désorientée, tu comprends, Eudoxie m’a gâtée. Elle s’occupait de tout.

La jeune personne en question rentrait avec les côtelettes entourées de quatre petites pommes de terre au jus.

— Monsieur trouve que madame a l’air fatiguée ? Il ne faut pas que monsieur s’inquiète. Je me suis informée d’une personne qui me remplacera pendant que je serai étoile. C’est Mme Dusol, qui était entrée chez Mme Bougnat pour lui écrire ses lettres. Mais elles ont eu une discussion parce que Mme Bougnat commence à signer : Adélaïde de Bougnat, et que d’ailleurs elle prend des tons impossibles, et Mme Dusol étant bien instruite et fière, ne peut plus demeurer avec des gens au-dessous d’elle. Moi-même j’ai pas voulu y entrer pour trois cents francs par mois, Mme Dusol était payée cinquante centimes par lettre. Et même la marquise de Bougnat voulait la mettre à quarante francs le cent. Les premiers temps, il y avait beaucoup de lettres, aux fournisseurs, à la couturière, et des invitations. Mais à présent la marquise ne reçoit pas beaucoup de réponses et elle ne sait plus à qui écrire… Deux, trois lettres par jour. Ça ne fait pas une occupation pour Mme Dusol. Je l’ai rencontrée chez Mme Lechou, des quatre-saisons, où j’ai pris mes épinards. C’était pas une occasion à perdre. J’ai dit à Mme Dusol : « Étant étoile de cinéma, je n’pourrai plus m’occuper du ménage. Et madame est pas au courant. Si vous pouviez me remplacer. Je vous passerais mes gages, je gagne bien assez sans ça, » Elle veut bien essayer. Elle viendra demain matin à la première heure ; comme ça, je m’en vais tranquille. Madame ne sera plus si pâle qu’aujourd’hui…

— Tu es pâle, ma chérie ? s’exclama Pierre anxieux.

— Non, madame a très bonne mine en ce moment, mais ayant pas été élevée pour faire le ménage, c’est mieux qu’elle le fasse pas. Du reste, monsieur mangerait mal si madame faisait la cuisine. Mme Dusol fricotera d’après mes directions. Je ferai mes provisions quand je rentrerai… Ça vous va, monsieur ? conclut Eudoxie qui avait à peine repris son souffle pendant ce long discours.

— Il faut demander plutôt si ça va à madame, fit Pierre un peu choqué que sa femme fût traitée en qualité négligeable.

— Oh ! du moment où Eudoxie arrange les choses… murmura Lucette.

— N’est-ce pas, madame ? Donc, c’est entendu. Mme Dusol est une personne très bien qui pourra causer de littérature avec madame.

À cette perspective, la jeune femme éclata de rire, car elle se sentait énervée, et ce ne fut pas trop d’une soirée tranquille avec son mari, de la tendresse rassurante, des petites taquineries de Pierre pour lui faire reprendre l’équilibre de son humeur.

Mme Dusol apparut en effet après le petit déjeuner. Elle était assez pompeuse ; elle s’exprimait avec la correction la plus grammaticale ; elle faisait ressortir l’amertume de sa condition de nouvelle pauvre ; elle avait des moments de grande dépression ; mais elle était bonne ménagère, et pourvu que Mme Pierre Royat se mît bien dans la tête que Mme Dusol était son égale en éducation et sa supérieure en expérience et en malheur ; pourvu qu’il fût bien entendu qu’au déjeuner de midi on mettrait un troisième couvert dans la salle à manger – le soir Mme Dusol rentrait chez elle pour dîner – ; pourvu que Lucette trouvât tout parfait et qu’elle essuyât la vaisselle, fît les lits, époussetât le petit salon et la salle à manger, Mme Dusol s’engageait à faire le reste de bon cœur, et Eudoxie frottait le vestibule et cirait les chaussures le matin avant de partir pour la Cité du Film.

— Nous ne pourrons plus causer à midi, à cause de cette dame, soupirait Lucette.

— Mais si ; nous prendrons le café en tête à tête. Ça nous fera encore un gentil moment.

— Tu crois ? Si Mme Dusol insiste pour prendre le café avec nous, je n’oserai jamais dire non.

— Nous verrons bien. C’est moi qui dirai non ! fit Pierre avec intrépidité.

Mme Dusol fricotait bien ; elle était assez gourmande et avait un superbe appétit. Par hygiène, elle mangeait lentement ; elle causait entre les bouchées. Pierre et Lucette mangeaient plus vite et l’attendaient. Mme Dusol prononçait :

— Il est très malsain de ne faire que tordre et avaler. Une bonne mastication doit précéder la déglutition et préparer la digestion. Notre muscle mastoïdien ne doit point souffrir d’atrophie, nous devons l’entretenir par un exercice suffisant. Comment trouvez-vous mes œufs à l’Omer-Pacha ?

— Très bons, répondit Lucette, mais ce petit plat doit être assez coûteux. Le jambon, les œufs, le fromage…

— Je vous croyais un ménage très à l’aise ! fit Mme Dusol avec une sorte de surprise hautaine. Du reste, je me conformerai, s’il faut être économe. Je n’en ai que trop l’habitude depuis que ma retraite d’institutrice noblement gagnée comme l’atteste le ruban violet que je porte, est devenue si insuffisante par suite de la cherté de la vie, que j’ai dû chercher du travail et du gain chez des nouveaux riches. Ce n’est pas de vous que je parle, monsieur et madame, c’est des Bougnat, ces frottés de charbon, que je m’efforçai de frotter de politesse et d’orthographe…

CHAPITRE XV

Eudoxie casse une tasse

Pour le café, il en fut comme Lucette l’avait prédit. Ni elle, ni son mari n’osèrent exprimer à leur tyran le modeste désir d’un petit moment intime à deux après le déjeuner. Mme Dusol apporta, sans aucun commentaire, trois tasses avec la cafetière, et elle continua son monologue tout en savourant le café à très petites gorgées.

Quittant le champ de ses griefs contre les nouveaux riches, elle s’embarqua dans des considérations sur les aveugles. Pierre et Lucette passèrent là un mauvais moment.

— Je vois, madame, fit-elle, que vous avez un peu modifié le couvert comme je l’avais arrangé. Je mets toujours le verre au milieu, c’est correct.

— Mon mari le préfère à droite, répondit Lucette brièvement.

— Vous avez des raisons pour le préférer à droite ? persista le dragon.

— Oui, madame Dusol, j’ai des raisons, répondit Pierre. Si le verre est au milieu, je risque de le renverser en poussant mon assiette.

— En effet, c’est logique. Je m’incline. Avec vous il faut naturellement que l’ordre des choses ne soit pas changé. Si je faisais des erreurs, je vous prierais, madame, de me le dire. Le moins que nous puissions faire, nous autres clairvoyants, c’est de nous conformer aux désirs des aveugles. Leur condition est…

— Ne dites pas ce qu’elle est, vous ferez de la peine à ma femme, interrompit Pierre en s’efforçant de prendre un ton plaisant.

— Bien, monsieur, je me conforme. Mais permettez-moi une question. La question des rêves. Cela a un grand intérêt pour moi, au point de vue psychologique. Est-ce qu’en rêve vous voyez les objets et les personnes comme avant d’avoir perdu la vue ?

Mme Dusol, en attendant la réponse, prit sa tasse et sirota lentement une gorgée.

— Oui, dit Pierre, je vois encore en rêve les formes, les couleurs, les visages.

— Cela durera-t-il toujours ?

— Non, je ne le pense pas.

— Alors, quand vous vous réveillez, cela vous donne-t-il des regrets ? Pour moi, depuis la guerre, je ferme souvent les yeux pour m’associer à la privation de ceux qui les ont perdus. Mais, j’y pense, quand vous rêvez de votre jeune femme, vous ne pouvez voir son visage puisque vous ne l’avez jamais vu ? Je voudrais bien savoir comment vous vous la représentez…

Pierre tâta sa montre.

— Il est temps que je retourne à l’usine. Tu m’accompagnes, Lucette, ou bien es-tu fatiguée ?

Déjà quelques mois avant son mariage, pour se rendre indépendant, il avait appris par cœur le chemin de l’usine, et il s’y rendait très bien tout seul.

— Madame peut vous accompagner pendant que je dessers, décréta Mme Dusol, mais vous voudrez bien, madame, être rentrée à temps pour m’essuyer la vaisselle, comme convenu.

Quand ils furent sortis, les deux jeunes époux eurent ensemble un petit éclat de rire à la fois amusé et chagrin.

— Pourrons-nous la supporter ? demanda Pierre. Cette bonne femme a une conversation effarante !

— Eudoxie sera très mécontente si nous dérangeons son plan. Après tout, comme Mme Dusol dîne chez elle, nous serons tranquilles et délivrés le soir… Et j’aurai toujours ce petit bout de route qu’elle me permet de faire avec toi.

— Ma pauvre Lucette, si choyée chez tes parents… Quelle existence je te fais !

— L’existence que tu me fais est délicieuse, et il est peut-être bon pour moi, ajouta-t-elle bravement, d’être un peu bousculée. Seulement, parfois, je me sens toute drôle, sensible, sensible ! Pour un rien les larmes viennent. Mon pauvre Pierre, donne-moi un peu de ta raison…

On espérait qu’Eudoxie ne resterait pas très longtemps parmi les constellations du cinéma. Dès que le film du Turc à Bellegarde serait tourné, elle consentirait sans doute à rentrer dans la vie ordinaire… Hélas ! il fallut déchanter. On offrit un rôle nouveau à Eudoxie, dans un drame oriental où elle figurait en sorcière ; ses yeux expressifs, son léger strabisme qui y ajoutait quelque chose d’un peu inquiétant et même de sinistre ; ses gestes bizarres, anguleux, et pour tout dire un vrai instinct dramatique, la désignaient à l’attention.

Drapée dans des étoffes bigarrées, coiffée de sequins, chaussée de babouches, elle tint absolument à venir se montrer, un soir, à Mme Pierre Royat, dans ce costume et dans ses attitudes.

— Expliquez à monsieur, ordonna-t-elle. Dites-lui si je ne suis pas bien… Et vous le direz à Denis Févret, n’est-ce pas ? Où a-t-il passé, ce garçon ? Je ne l’ai pas vu depuis la soirée chez Bougnat.

— Vous ne l’avez pas même vu pour le remercier de son bouquet ? de la boîte de bonbons d’hier ? Du colis arrivé ce matin des magasins du Printemps ?

— Vous vous imaginez, madame, que c’est Févret qui fait ces dépenses ? que je lui permettrais de les faire ? s’écria Eudoxie avec toutes les marques d’une sincère stupéfaction… Mais non, madame, ce n’est pas Févret ! C’est… vous ne devinez pas ? C’est Zanzouli !

— Comment, Eudoxie, fit Pierre, vous êtes en relation avec Zanzouli ?

— Non. C’est lui qui est en relation avec moi.

— Ce n’est pas la même chose ?

— Pas du tout. Il me cramponne. Il se colle comme un cheveu mouillé. Il me bombarde de cadeaux.

La grande boîte de bonbons, d’un ovale élégant, aux rinceaux dorés sur un satin crème, était toute ouverte sur la table, car Eudoxie avait tenu à partager avec Lucette l’exquis contenu.

— Zanzouli n’est donc plus à Bellegarde ? demanda Pierre. Où est-il ?

— Je ne suis pas encore décidée à le dire, murmura Eudoxie… Ça m’amuse de le faire aller au bout d’un fil…

— Il craint que vous… que craint-il ?

— Que je lui fasse perdre sa situation, sans doute…

— Il a une situation ?

— Et une bonne.

— Près d’ici ? À Paris ?

— J’ai pas encore fait mes provisions pour demain, répondit Eudoxie… Prenez des bonbons tant que vous voudrez, madame. Moi j’y tiens pas beaucoup. Ça gâte les dents, qu’on dit, et moi, mes dents, c’est ce que j’ai de mieux.

Quand elle fut sortie, Lucette s’écria, pétulante :

— N’est-elle pas insupportable avec ses mystères ? Je ne toucherai plus à ces bonbons puisqu’ils viennent de Zanzouli… Pourtant, cette datte farcie, là, dans le coin, me fait une envie !

Elle allongea tranquillement sa main vers la boîte si bien garnie, prit la datte et se mit à la grignoter.

— Je suis bien de ton avis, que notre Eudoxie devient inquiétante, dit Pierre. Si Zanzouli a quitté Bellegarde, c’est qu’il aura fui la police, et alors Eudoxie pourra se trouver impliquée dans une enquête, étant en relations avec ce Turc qui est sans doute filé…

— Ce serait amusant pour nous ! s’exclama Lucette. Sais-tu ce qu’il y avait dans le carton du Printemps ? Un col de fourrure tout à fait joli. Eudoxie me l’a montré ce matin avant de sortir. Elle m’a dit : « En le mettant un peu de travers, ça m’égalise les épaules. » Le fait est qu’il lui allait bien.

— Je voudrais bien savoir ce que Févret pense de tout ceci, murmura Pierre ; nous le verrons sans doute demain soir.

Le Club du Samedi n’avait pas interrompu ses réceptions ; on y était même un peu plus nombreux, depuis que le succès de la pièce avait fait du bruit parmi les aveugles de guerre à Paris. On parlait déjà de composer et d’apprendre une pièce nouvelle pour l’hiver suivant, mais Pierre hochait la tête et citait le proverbe : « Un beau jeu ne se fait pas deux fois. »

Ce soir-là, Févret arriva de bonne heure ; Lucette et Pierre étaient dans la salle. Eudoxie n’avait pas encore paru.

— On ne la verra plus guère, fit Denis mélancoliquement. C’est dommage… À présent qu’elle est dans les étoiles…

— Étoile filante, dit Lucette un peu dédaigneuse.

— Que sait-on ? dit Pierre. On lui fera des rôles qui conviennent à son genre… de beauté.

— Elle a beaucoup d’expression, quand elle récite, prononça Févret sentencieusement. Je m’imagine que sa figure, ses yeux, c’est tout pareil à sa voix…

— Ah ! l’expression, on ne peut pas lui refuser ça, dit Lucette s’efforçant d’être juste…

Pierre baissa la voix…

— Entre nous, Févret, Eudoxie aurait besoin d’un conseil. Elle le recevrait de vous, car elle a de la confiance et de l’amitié pour vous. Si vous pouviez lui dire un mot… Zanzouli est revenu sur l’eau, paraît-il. Eudoxie doit le rencontrer quelque part ; sans doute pour lui fermer la bouche, il lui envoie des cadeaux extravagants. Elle en aura certainement des ennuis, car Zanzouli est un personnage plus que douteux…

— Moi, répondit Févret au bout d’un instant de réflexion, je ne suis pas sur un pied avec les Bougnat pour leur parler, mais ce serait bien le plus simple…

— Les Bougnat ? ils ne sont pas en cause, fit Pierre surpris.

— Comment donc ! pas en cause ?… Personne n’est plus en cause, étant donné que Zanzouli est leur chauffeur…

Pierre et Lucette poussèrent ensemble une exclamation.

— Zanzouli !… alors c’est lui qui est venu nous prendre avec l’auto ! Comment ne l’as-tu pas reconnu, Pierre ? demanda Lucette étourdiment.

— Pour la simple raison que je n’ai pas entendu le son de sa voix, ma petite ; il s’est bien gardé de parler près de moi…

— Quand on pense qu’il a probablement assisté à la pièce, qu’il s’est vu sur la scène dans la personne de Courtois… volant ta montre ! s’exclama Lucette. Et cette sournoise d’Eudoxie ne nous a rien dit !

— Le mieux, en effet, serait peut-être d’avertir les Bougnat, fit Pierre d’un ton songeur… Mais c’est Eudoxie qui devra fournir la preuve, et alors la voilà compromise en plein… Si du moins la police pouvait ne pas intervenir…

La porte de la salle s’ouvrait, les premiers invités entraient, accompagnés soit d’une infirmière de leur maison, soit d’une sœur ou d’une épouse. Pierre et Lucette se levèrent pour accueillir les arrivants, les placer, rapprocher les amis, mettre en train les conversations.

Le programme de la soirée comprenait de la musique, des déclamations, des chansons ; Courtois avait plusieurs numéros, Eudoxie en avait un : Mes débuts comme Étoile. On l’attendait avec impatience.

Elle arriva un peu tard, car elle avait préparé le thé, les petites galettes de sa confection pour trente personnes ; ensuite elle avait dû se coiffer, se costumer. Elle apparut en sorcière d’Orient, toute en un paquet de châles qui s’anima, se déplia, se modela, et les personnes voyantes n’en croyaient pas leurs yeux de cette mimique absolument inédite, inventée par Eudoxie, de ces gestes bizarres, cassés, et pourtant agréables, qui soulignaient la phrase et même y suppléaient. Eudoxie savait tout dire en gestes, mais elle était là, ce soir, pour des aveugles, son patron monsieur Pierre et ses amis. Elle réduisit donc la pantomime au minimum ; elle expliqua, elle décrivit.

— Je suis de mauvaise humeur ce soir, commença-t-elle. Le cinéma, ce n’est pas ce qu’un vain peuple pense, comme dit le poète. C’est une galère, une rude galère. Un turbin palace que vous n’en avez pas l’idée. On me dit que je suis photogène. Quoi xé xa ? vous demandez. Ben, ça veut dire que j’ai un physique qui filme bien… Je suis photogène, entendu ! Mais le metteur en scène, ce qu’il est arbitraire, ce type-là. Il n’a qu’une phrase : « Ça va assez, mais il y a un cheveu… » Alors il me prend le bras, il m’avance un pied, il me dit : « Recommencez, sautez ! » Je saute du haut d’un minaret, qui est haut comme la colonne de la Bastille… C’est un truc, vous savez. Je saute un mètre vingt à peu près… Mais c’est tout de même une secousse… Et quand on me fait sauter vingt fois, je sens tous mes os qui se mêlent dans mon corps… Bon, je ne dis rien… Le metteur en scène et les autres artistes s’écrient : « Ça y est ! Ce qu’elle est photogène ! » Dans la scène qui suit, je continue à courir, toujours avec l’enfant volé dans mes bras. J’arrive au bord d’un ruisseau sans pont. Je plonge instantanément. C’est de l’eau, sans blague ! de l’eau tiède, mais elle mouille tout de même. J’ai soigné le plongeon pour n’avoir pas à recommencer ; l’homme qui me poursuit doit tomber à plat ventre, mais lui, a raté son coup, et moi, rien qu’à cause de lui, j’ai dû plonger encore une fois. Oh ! là ! là ! il y a des moments où j’en ai plein le dos, malgré le gros cachet de séance… Plaignez les étoiles, mes pauvres amis !

Eudoxie en était là de son monologue quand la porte s’ouvrit de nouveau très doucement, un monsieur assez gros et court entra silencieusement, s’assit sans déranger personne sur le premier siège qu’il trouva.

— Qui est-ce ? demanda Pierre à voix basse.

— Je ne le connais pas, répondit Lucette, c’est un monsieur du quartier sans doute ; il a bonne façon, un col d’astrakan à son paletot… Peut-être aussi un reporter…

Pierre fut bientôt renseigné. Dès qu’Eudoxie eut fini, le nouveau venu s’adressa très correctement au maître et à la maîtresse de maison.

— Mon nom est Flottard, je suis le commissaire de police de votre quartier, madame et monsieur. Excusez-moi d’être entré sans invitation… Vos fenêtres éclairées, ce rez-de-chaussée qui est presque une salle de spectacle, la réputation de votre troupe dramatique, ma curiosité professionnelle…

Il prononçait ces petites phrases coupées, tout en jetant autour de lui des regards singulièrement perçants.

— Je serais très heureux, poursuivit-il, d’être présenté à Mademoiselle Eudoxie Voitout, qui remplit les fonctions, en apparence incompatibles, de cordon bleu et d’étoile de cinéma…

Le thé circulait, servi par Mme Courtois, par une infirmière à voile blanc, et par Eudoxie elle-même.

— Eudoxie, appela Lucette, voici un monsieur qui désire faire votre connaissance.

— Il n’est pas le seul ! répondit la jeune personne sans aucune modestie.

— Monsieur Flottard, commissaire de police de notre quartier, poursuivit Lucette d’une voix haute et claire…

Pourquoi mettait-elle une sorte d’emphase à prononcer ces mots ? Pourquoi ses yeux épiaient-ils sur le visage d’Eudoxie un changement d’expression ? Ce qu’elle vit dépassa son attente. Eudoxie rougit, pâlit, laissa tomber la tasse qu’elle venait offrir à Denis Févret. Le thé très chaud lui ébouillanta le dos d’une main, elle poussa un cri. Févret en poussa un autre, car lui, c’était son pied dans un soulier découvert qui avait reçu la brûlure. Chacun se retourna, et les voyants expliquèrent aux non-voyants que ce n’était rien. Seulement une tasse cassée.

CHAPITRE XVI

Le commissaire est bon enfant

— Mademoiselle, fit le commissaire en prenant d’un geste paternel la main échaudée d’Eudoxie et en soufflant dessus, une couche de farine ou d’huile est le meilleur remède pour une échaubouillure. Vous avez ça dans votre cuisine. Je vous conseillerais de vous y rendre tout de suite, et d’emmener aussi votre victime, ce jeune homme dont le pied doit lui cuire. Et j’aperçois une infirmière qui fera les pansements.

— Je les ferai bien seule. Venez, Févret, murmura Eudoxie d’une voix incertaine.

Elle sortit par la porte intérieure de la salle, qui donnait sur le corridor et sur l’escalier. Elle fit entrer Févret dans sa cuisine, lui avança une chaise de paille, puis s’agenouilla devant lui pour le déchausser.

— Soignez votre main d’abord, mademoiselle Eudoxie. Moi je n’ai presque rien senti à travers ma chaussette. Si je vous ai accompagné, c’est pour causer avec vous. Pour vous dire une chose…

— Qu’est-ce que le commissaire est venu faire ici ? demanda Eudoxie qui sanglotait, tout en saupoudrant de farine le pied très rouge de Févret. Pourquoi madame a-t-elle crié son nom comme si elle voulait que chacun entende ? madame ne m’aime pas, surtout depuis que je suis étoile…

— Il y a d’autres gens qui vous aiment… Il y a moi ! prononça Févret un peu haletant.

— Oui, je sais. Vous êtes gentil. Mais ce commissaire ! C’est madame qui l’aura fait venir pour m’arrêter ! Dès que je vais redescendre, on m’arrêtera ! Denis ! Denis ! ne permettez pas ça !

— Vous arrêter, mademoiselle Eudoxie ! Ah bien ! ils auraient affaire à moi ! Ils peuvent m’arrêter s’ils veulent. Je prends tout sur moi, chère, chère Eudoxie !

— Cher, cher Denis ! s’écria-t-elle.

Et elle se jeta dans ses bras, d’un mouvement tout à fait photogène.

— Nous voilà fiancés, dites ? lui souffla Denis dans l’oreille.

— Si vous voulez… Vous m’enverrez des cartes quand je serai en prison… Mais pourquoi irais-je en prison ? Je n’ai pas fait de mal, Denis, je vous le jure ! Je voulais seulement punir Zanzouli un petit peu… Il est avare, je lui faisais dépenser un tas d’argent…

— Vous n’avez rien écrit ? demanda Févret anxieusement.

— Écrit ? mais non, je n’ai rien écrit. Qu’est-ce que j’aurais écrit ?

— Dans ce cas, il n’y a pas de preuves, prononça-t-il avec solennité. C’est l’écrit qui fait preuve, je l’ai toujours entendu dire.

— Madame a mangé les bonbons ; comme ça elle serait complice, je pourrais le dire au commissaire, fit Eudoxie d’un ton rêveur… À présent, Denis, faut-il descendre ? Jamais le commissaire n’oserait m’arrêter devant tant de monde. Tandis qu’ici, dans l’appartement, je suis prise comme une souris…

— Oui, je crois qu’il faut descendre, ma petite Eudoxie. N’ayez pas peur, je me charge de tout !

Elle lui prit le bras pour le conduire, et ils rentrèrent dans la salle sans qu’on fît attention à eux, car le programme allait son train ; Courtois chantait une chanson nouvelle dont le Palais d’Or avait eu la primeur. Seul, le commissaire, debout, leur adressa un petit signe de tête assez bienveillant…

— C’est curieux, le commissaire nous fait un sourire, chuchota Eudoxie à l’oreille de Denis.

— Faut pas s’y fier ! répondit-il très droit, les sourcils froncés, l’air d’un homme résolu à l’attaque.

Et même il serrait les poings, le brave garçon, prêt à démolir le commissaire pour sauver Eudoxie…

Le temps qui s’écoula jusqu’à l’épuisement du programme parut long à plusieurs personnes : à Pierre et Lucette, qui se doutaient bien que le commissaire n’était pas là pour rien ; à Eudoxie et à son chevalier, et plus encore à l’importante Mme Dusol.

Elle était là, mais dans la rue, faisant les cent pas. Le commissaire lui avait envoyé un mot : « Veuillez vous rendre 17, rue Vannot, à 22 heures 30. » Pour n’être pas en retard, elle était venue une demi-heure trop tôt, elle avait froid, son humeur s’aigrissait de minute en minute…

Enfin la porte de la maison s’ouvrit, une buée chaude et lumineuse s’ouvrit comme un éventail dans la brume glacée du dehors, un groupe sortit, avec des paroles gaies, des adieux qui s’échangeaient… Alors Mme Dusol, le nez rouge de froid, et brandissant son manchon comme une menace, pénétra dans la salle à peu près vide, où Courtois seul et sa femme restaient, triant leur musique près du piano.

Dans le coin opposé, le commissaire venait de réunir, comme un troupeau un peu effaré, M. et Mme Pierre Royat, Mlle Eudoxie Voitout et M. Denis Févret qui avait obstinément refusé de s’en aller.

— Madame Dusol, approchez, prononça le commissaire.

— Mais qu’est-ce qui se passe ? demanda Mme Courtois à son mari, à voix très basse.

Au même instant Lucette appelait :

— Renée ! je vous en prie ! ne sortez pas !…

Car notre pauvre Lucette s’affolait un peu, et la bonne petite peur qu’elle avait voulu faire à Eudoxie se vengeait sur elle. Que faisait là Mme Dusol avec sa mine de furie vengeresse ?… Et le commissaire semblait plus sévère maintenant… Il fallait qu’Eudoxie eût bien mauvaise conscience pour s’être troublée à ce point ! Qu’allait-on découvrir ? Dès que Renée fut près d’elle, Lucette l’attira, mais sans lâcher le bras de Pierre auquel elle se cramponnait.

La main de son mari se posa sur la sienne. Dans ces moments-là Pierre trouvait dur d’être aveugle, quand il aurait fallu au contraire voir les physionomies, comprendre une situation d’un coup d’œil pour rassurer Lucette.

— Monsieur le commissaire, venons au fait, je vous prie, ma femme désire se retirer, fit-il avec quelque impatience.

— Voici la chose, fit M. Flottard d’un ton tout à fait aimable. Mme Dusol, ici présente, va faire une déposition. Parlez, madame.

— Mais… c’est gênant, devant tout le monde… fit la dame, grande et copieuse dans sa jaquette d’astrakan imitation, et coiffée d’une capote de velours dont l’aigrette en jais se balançait à chaque geste.

— Je regrette, madame, mais c’est nécessaire ; je vous aiderai en vous questionnant. Vous êtes venue à mon bureau le lendemain du jour où fut représentée chez M. et Mme Bougnat une pièce intitulée : Un Turc à Bellegarde. C’est bien exact ?

L’aigrette de jais s’inclina.

— Vous m’avez répété un fragment de conversation que vous avez surpris dans le hall où la représentation avait eu lieu… En qualité de secrétaire de la maîtresse de maison, vous preniez des notes sur la soirée ; votre intention était de causer avec Mlle Eudoxie et de lui demander l’explication d’une phrase qu’elle avait pour ainsi dire jetée au public, en interrompant son rôle…

— Tiens ? fit Courtois, il y a une explication ?

— Pas encore, car Mme Dusol, apercevant Mlle Eudoxie dans un coin mal éclairé, près d’une colonne, en conversation avec le chauffeur de M. Bougnat, ne voulut pas les interrompre, mais restant à proximité, elle entendit ces mots du chauffeur : « Eudoxie, pour l’amour du ciel, ne me faites pas connaître… »

— Espionne ! s’écria Eudoxie se tournant vers Mme Dusol d’un mouvement si subit – et si photogène – que la dame recula.

— Silence ! prononça le commissaire. Votre tour viendra de parler, mademoiselle Voitout. Nous aurons des explications à vous demander… Madame Dusol, est-il exact qu’alors vous entendîtes cette réponse ? : « C’est le Ciel qui vous a amené là pour voir la pièce… » Et le chauffeur a dit encore : « J’ai eu des ennuis depuis Bellegarde… La police est venue en perquisition chez moi… Je suis un homme ruiné… »

— C’est exact, affirma l’aigrette de jais.

— Moi, de mon côté, poursuivit le commissaire, pour bien montrer que son rôle n’était pas uniquement passif, j’assistais à la représentation, et le chauffeur de M. Bougnat se trouvait à côté de moi. Une certaine agitation, certaines paroles, un accent bizarre me firent lui demander quelques précisions en ce qui le concernait… Je n’obtins que des réponses vagues, des échappatoires… Je me promis de suivre la chose de près. Et le lendemain, comme je viens de vous le dire, Mme Dusol m’apportait une révélation importante. Comme je possède une certaine faculté de déduction, je rapprochai les mots « Bellegarde, ruiné, ne me faites pas connaître, police, etc. » j’en conclus à l’identité du chauffeur et de M. Zanzouli de Bellegarde ; me trompé-je ? fit le commissaire en se tournant subitement vers Eudoxie…

À son étonnement, ce fut Denis Févret qui répondit d’une voix très haute :

— Non, vous ne vous trompez pas. Le chauffeur est bien Zanzouli.

— Mais je ne vous demande rien, à vous, fit le commissaire.

— C’est tout de même moi qui réponds, en ma qualité de fiancé de Mlle Eudoxie, déclara Févret avec autant d’intrépidité que si ces paroles eussent dû le conduire à l’échafaud.

Pierre se pencha vers Lucette et lui fit à demi-voix :

— Tu me dois un paquet de cigarettes ! Pour te consoler, je te donnerai une paire de gants…

— Il s’agit bien de ça ! chuchota Lucette. Tu entends ces horreurs ! C’est un vrai complot.

— Mais, reprit le commissaire, la chose assez simple se complique ici : Mme Dusol étant entrée à votre service…

— À leur service ! pas du tout ; pour leur rendre service ! protesta la dame hautement. Et après ça, poursuivit-elle, je sais parler, monsieur le commissaire, je parlerai bien moi-même. Je remarquai tout de suite des anomalies qui n’étaient pas normales.

— Les anomalies le sont rarement, fit observer Courtois.

Mme Dusol lui jeta un regard foudroyant qui fut perdu pour lui, mais que sa femme recueillit.

— Ces anomalies consistaient, reprit Mme Dusol, en bouquets, en bonbons, en fourrures de prix qui arrivaient chaque jour à l’adresse de la bonne…

— De l’Étoile, vous voulez dire, interrompit Eudoxie.

— De la bonne. Faisant suite à la conversation que j’avais surprise par hasard…

— En écoutant derrière la colonne ! fit Mme Courtois.

— … Je soupçonnai aussitôt que ces cadeaux excessifs étaient destinés à payer le silence de Mlle Eudoxie, complice d’ailleurs de bien des faits à Bellegarde, si on savait tout…

— Ah ! non, par exemple ! s’écria Lucette ; c’est elle qui a rendu la montre à mon mari, qui l’a délivré de Zanzouli, qui l’a conduit chez sœur Louise. Jamais nous ne pourrons oublier ce que nous devons à Eudoxie, acheva-t-elle dans un élan généreux qui, pareil à un coup de vent emporta bien loin toutes ses petites rancunes et tous ses petits froissements.

— Je suis de votre avis, madame, fit le commissaire. Cependant, Mme Dusol m’ayant tenu au courant, soir après soir, de ces divers indices qui prouvaient une certaine entente entre le Turc et Mlle Eudoxie, il devenait impérieux pour moi de vous rencontrer tous, pour explications complètes.

— L’explication, dit Févret, elle est simple. C’est moi qui ai tout fait, je suis responsable de tout. Vous pouvez m’arrêter si vous voulez.

Eudoxie trouva ce mot sublime, et dès l’instant voua sa vie à Denis.

— On écoutera plus tard l’histoire de votre crime, fit le commissaire avec débonnaireté. Pour le moment, je ferai remarquer à Mlle Eudoxie que son simple devoir, au lieu d’extorquer des cadeaux à Zanzouli…

— Je ne lui ai rien demandé ! Je ne l’ai même pas revu depuis la soirée…

— C’est possible, mais votre simple devoir était d’avertir M. et Mme Bougnat que leur chauffeur était chez eux sous un faux nom…

— C’est vrai, c’est vrai, je n’y ai même pas pensé, sanglota Eudoxie. Je me disais : C’t’histoire-là, c’est du bon ciné. Au ciné, on fait durer le plaisir.

— Et j’ajouterai, continua le commissaire, se tournant tout à coup vers la capote de jais, que votre devoir, madame Dusol, était identiquement le même. Avertir vos patrons, M. et Mme Bougnat…

— Ah, zut ! fit la rancunière personne. Après leurs procédés à mon égard, tout ce que je voulais, c’était une descente de police chez eux, pour arrêter leur chauffeur. La marquise de Bougnat aurait été fortement embêtée… Puisque vous parlez de devoir, monsieur le commissaire, laissez-moi vous indiquer le vôtre, qui est de procéder sans retard à l’arrestation du dit Zanzouli et de sa complice Eudoxie Voitout.

Févret poussa une exclamation et se plaça devant Eudoxie.

— On passera sur mon corps, déclara-t-il.

Le commissaire dit tranquillement :

— Il serait parfaitement inutile d’embêter comme vous dites, M. Isidore Bougnat, futur maire de Saint-Ouen, pour la bonne raison que durant la nuit dernière, son chauffeur a jugé prudent de disparaître, et nous avons tout lieu d’espérer qu’il ira se faire pendre ailleurs…

— Vous l’avez prévenu ! s’écria Mme Dusol… Ah ! commissaire de deux sous que vous êtes…

— Prenez garde à vos paroles, madame ! fit le commissaire en écartant le revers de son veston pour laisser voir l’insigne de son autorité.

Et Mme Dusol baissa la tête, et son aigrette pencha, vaincue.

— Quant à Mlle Eudoxie, ou plutôt à son valeureux défenseur, reprit M. Flottard, j’ai à dire ceci : c’est qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans toute l’affaire. Les bonbons sont probablement croqués et les bouquets flétris… Et quant aux fourrures, je proposerais à Mlle Eudoxie de les offrir à Mme Dusol, en remerciement de ses bons offices. Grâce à Mme Dusol, la commune de Saint-Ouen est débarrassée d’un chauffeur douteux, auquel du reste nous n’avons aucun délit à reprocher. Il fut trop prodigue de cadeaux envers une aimable personne. C’est un défaut bien français qui me ferait supposer que ce personnage est moins turc qu’on ne pense… Je compte, mesdames et messieurs, que vous allez dire avec moi : « Tout est bien qui finit bien. »

CHAPITRE XVII ET DERNIER

Heureuse Réunion

Veuillez vous transporter avec moi, en faisant un très grand pas dans l’espace et dans le temps, loin de Paris, loin de l’hiver, sur la pente d’une montagne en Suisse, aux abords d’un hameau que nous nous permettrons de nommer Petit-Trou, ombragé et frais en ce brûlant mois d’août. Quelques citadins y possèdent de modestes chalets pour leurs vacances, mais cette année, à cause du change français, on s’est rué vers les plages bretonnes ; les chalets de Petit-Trou étaient à louer.

Une idée merveilleuse est née dans le cerveau, ou peut-être plutôt dans le cœur de M. et Mme Martin, les parents de Lucette. Ils ont loué les cinq chalets et les ont offerts à leur gendre et à leur fille, pour qu’eux, à leur tour puissent proposer des vacances peu coûteuses à leurs amis aveugles de guerre.

Tous ceux qui le pouvaient ont répondu avec empressement, et chaque toit de bardeaux chargé de grosses pierres abrite deux ménages ; M. et Mme Courtois avec leur bébé, M. et Mme Denis Févret-Voitout, mariés depuis le mois de mai ; Bourgin et sa femme, deux autres ouvriers aveugles de Pierre Royat, célibataires, chacun avec une jeune sœur pour le guider et lui donner l’aide nécessaire ; deux autres petits ménages récents, dont la connaissance s’était faite au Club du Samedi ; Pierre et Lucette, et leur bébé, avec M. et Mme Martin, dans le plus grand des chalets, et finalement, un petit mazot de deux chambres, où l’on reçoit les visiteurs passagers, comme les grands-papas et grand’mamans Martin et Dupin, comme M. et Mme Lebrou qui vinrent pour deux jours seulement, mais qui laissèrent leur grand Ric pour toutes les vacances ; comme le lieutenant Franchet, dont le genou définitivement ankylosé lui permettait cependant de courtes ascensions. Bref, un rendez-vous presque complet de tous les amis de Pierre Royat et de ses obligés ; une petite communauté où, malgré quelques frottements de caractères, surtout chez les femmes, on savait être heureux de ce que la vie offrait encore à tous.

Ah ! certes, la vie avait donné à Pierre bien plus qu’il n’eût jamais osé en attendre ; le bonheur du foyer, l’aisance fruit du travail, l’amour réciproque ; et pour que la coupe de joie fût pleine à déborder, un bébé était venu, le plus remarquable bébé du monde, cela va sans dire, un phénomène de santé, un prodige de grâce et de bonne humeur ; en somme, un petit Pierrot admirablement soigné et qui avait toutes les raisons possibles de faire risette à l’existence, Lucette maman ! Lucette devenue raisonnable, douce et pondérée… sauf dans les instants où sa première nature reprenait le dessus ; Lucette plus indulgente à tous, plus patiente, surtout plus reconnaissante des tendresses dont elle était entourée ; une Lucette qui pensait : « Jamais je ne pourrai aimer assez mon Pierre qui me donne tant de bonheur, et mon Pierrot dont le bonheur est maintenant notre belle tâche. » Parfois, quand le bébé dormait dans sa petite voiture, devant le chalet, Lucette s’approchait de son mari qui était là penché, écoutant la douce respiration de cet enfant qu’il ne devait jamais voir. Doucement, elle mettait la main de Pierre sur la menotte douce et tiède de Pierrot. « Quel bon petit ami il va être pour toi ! disait-elle. Tu l’élèveras, car moi j’ai encore toute mon éducation à faire. Du reste il te ressemblera de caractère comme il te ressemble de traits. Son petit nez est déjà le nez d’un chasseur alpin !… Mais il n’y aura plus jamais de guerre ! les mères ne le permettront pas !

— Faisons chacun notre devoir de justice et de bonté, répondit Pierre. Quand les hommes s’aimeront entre eux, et quand l’argent ne sera plus le premier but de nos efforts, la guerre deviendra impossible, car elle n’aura plus d’objet.

On causait souvent de ces choses le soir, quand tout le monde était réuni sur la petite terrasse du chalet Martin, le plus spacieux et celui dont la grande cuisine servait aux repas de vingt personnes, à moins qu’on ne mangeât en plein air, ce que chacun préférait.

Par économie, on fricotait à frais communs. Mme Eudoxie Févret, désignée par ses talents de cordon-bleu, dirigeait une équipe de sous-cuisinières, tandis que Renée Courtois était à la tête des laveuses de vaisselle, et que l’équipe libre s’occupait des bébés, faisait à haute voix la lecture du journal à ces messieurs, jusqu’au moment où la besogne de cuisine étant terminée, on se retrouvait pour la promenade ou pour la causerie.

— En somme, dit un soir Courtois, qui philosophait volontiers, qu’est-ce qui nous fait heureux comme nous n’aurions jamais cru pouvoir l’être ? Quand je me souviens de mon cafard des premiers mois de cécité !… Renée, je peux bien te le dire, tu as été la première étoile qui a brillé dans ma nuit… Je n’aurais pourtant jamais osé rêver tout ce que je possède maintenant… Sans me vanter, camarades, et sans vouloir vous décourager d’en avoir autant, je suis l’homme le plus heureux qui existe…

— Moi je proteste ! s’écria Denis Févret. Le plus heureux c’est moi ! J’ai des avantages spéciaux… Il paraît que la grenade m’a beaucoup gâté la figure, eh ! bien, je n’en sais rien, mon miroir ne m’en dit rien. Tandis que si j’y voyais, à chaque instant je regretterais de n’être plus si joli garçon !

Chacun se mit à rire ; Eudoxie pressa doucement la main de son mari et par son habitude de sincérité murmura :

— Je ne suis pas plus jolie fille que tu n’es joli garçon… Si tu y voyais, m’aurais-tu choisie ?

— Ne la croyez pas, Denis ! s’écria Lucette avec générosité. Eudoxie a une charmante figure, des yeux magnifiques.

— Je le sais, madame, je le sais ! autrement ses succès de cinéma ne s’expliqueraient pas…

Mais le sujet cinéma n’intéressait plus personne. La pièce Un Turc à Bellegarde n’avait eu qu’une courte durée de faveur ; car, ainsi que l’avait prédit M. Aristide Vélox, le public était déjà fatigué des aveugles de guerre, comme des livres de guerre et de tout ce qui rappelait la guerre. Le Film français avait réglé les derniers émoluments, une petite somme quand elle fut partagée entre dix.

— Comme ça, dit Bourgin, on va tous être obligés de travailler, et c’est encore ce qu’il y a de meilleur : le pain qu’on gagne pour soi et pour les siens. Surtout quand le travail est intéressant comme chez vous, patron. Vous admettez nos petites inventions, nos petits perfectionnements. L’esprit est occupé en même temps que les mains.

— C’est bien ça, dit un autre ouvrier, un des jeunes. Moi, je réfléchis cent fois plus que du temps que j’avais mes yeux. Je creuse un sujet. Par exemple les lectures qu’on me fait ou que je fais en Braille ; j’y trouve mille choses que je n’y aurais pas trouvées autrefois. Comment dire ? Autrefois j’avalais tout rond. Maintenant je mâche et remâche.

— Parfaitement, dit Pierre, autrefois nous avions la quantité dans tous les domaines. Maintenant la quantité est diminuée de tout le visible. Et la qualité de ce qui reste nous semble augmentée parce que nous le savourons avec toute l’intensité d’attention qui n’a plus son emploi ailleurs. Nous écoutons mieux une conversation, il nous en reste davantage comme impression et comme souvenir. Nous nous plaisons davantage au son des voix, à la musique. Nous combinons et nous réfléchissons plus qu’autrefois. Une certaine lenteur en tout, qui nous est imposée, prend du charme. J’ose dire que notre faculté d’imagination se développe. Je vois ma femme, je vois mon enfant. Je m’en fais une image. Peut-être n’est-elle pas conforme à la réalité absolue, mais elle est une vision à moi, et qu’importe son exactitude ? C’est comme pour le paysage qui est devant nous. J’ai vu des Alpes avant la guerre, j’ai vu les roses du couchant sur les neiges. Je les revois en ce moment.

— On n’y voit plus, c’est entendu, mais ce qu’on a vu, on l’a vu. Personne ne peut vous l’ôter. C’est ainsi que parlait un de mes camarades de rééducation, fit Bourgin. Et ma foi, on ne saurait dire plus juste.

Il y avait dans cette petite société un jeune instituteur, accompagné d’une femme charmante, bonne petite personne pratique et simple de goûts, mais douée d’une grande facilité de description. On l’appelait l’aquarelliste, car elle faisait de tous les sujets des aquarelles en paroles.

— Je ne sais pas si je me fais illusion, dit le jeune homme qui s’appelait Paul Jullian, mais il me semble que le fait de notre cécité met, non seulement nous, mais notre entourage, dans des conditions particulières qui déplacent les valeurs de la vie, en suppriment quelques-unes, en décuplent d’autres. L’affection et l’intimité, par exemple, prennent une intensité plus grande, et une saveur différente. La dépendance, quand on s’aime, n’est pas un lien qui fasse mal. Au contraire, la dépendance nous double l’un de l’autre… Je ne pense pas me faire comprendre de chacun, ajouta-t-il, un peu gêné du grand silence qui accueillait ses remarques.

— Mon Dieu, c’est bien simple ! fit Eudoxie. La femme a besoin de celui qui a besoin d’elle…

— Alors on ne sait plus qui donne ni qui reçoit. On n’est qu’un, fit Lucette à demi-voix.

Sa mère, qui était à côté d’elle, pensa : « Lucette est heureuse ! » et elle essuya une larme de joie, étant comblée elle aussi, puisqu’elle était grand’mère.

— Fais-nous une petite aquarelle, Fleurette, dit le jeune instituteur à sa femme…

— Je prends mon pinceau, dit-elle, et je le trempe dans du bleu et du violet. Vous voyez bien ce bleu et ce violet ?

— Nous les voyons, répondirent d’une seule voix, ceux qui ne voyaient plus.

— Tout est bleu et tout est violet, car le rose s’est éteint. Le blanc bleuté des cimes de neige se fond dans le bleu foncé du ciel. Une étoile tremble comme une goutte d’argent sur la cime la plus élevée, droite et fine et toute blanche. Vous voyez l’étoile ? Le pied des montagnes trempe dans du violet, plus sombre au fond de la vallée ; des petites lumières s’allument aussi sur ce velours… C’est une pincée de poudre d’or dans le creux de la vallée… Mon aquarelle est facile à peindre, très simple. Et nous ici, nous sommes en cercle. Aux voix, vous connaissez la place de chacun, et chacun a sa chacune auprès de lui… Derrière nous, la porte du chalet est ouverte, la lampe électrique pend comme une perle au bout d’un fil… Quel chic pays ! Dire qu’un petit trou comme Petit-Trou a la lumière électrique !

— Chez nous aussi, aux Frênes, on l’a, fit Ric. Tu te souviens, Pierre, de ton premier souper chez nous ? Nous étions tous bouleversés parce que tu demandais si nous avions la lumière électrique, et la lampe était allumée juste en face de toi !

— Il n’y avait que Popol de tout à fait naturel en ce moment, je m’en souviens, dit Pierre. Ça, c’est l’ennui. Nous mettons les gens mal à l’aise…

— C’est le seul ennui, n’est-ce pas ? fit M. Martin avec attendrissement.

— Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais c’est presque le plus grand, fit un des jeunes ouvriers qui n’avait encore rien dit. Les trois quarts du temps je suis heureux ; je trouve une saveur nouvelle à bien des choses, comme mon camarade l’a dit. J’y mets de la volonté aussi, j’éloigne ma pensée de ce qui me manque. Mais tout à coup, à l’instant où j’oubliais que je suis aveugle, un brave homme ou une brave femme soupire sur mon passage. On s’exclame : « Si c’est pas malheureux ! il vaudrait mieux pour lui qu’il y soit resté ! » Dans ces moments-là je me fais toutes sortes de questions. Je me demande si je suis avachi au point de m’habituer à un état que d’autres jugent pire que la mort !

Il avait parlé avec quelque amertume.

— Laissons braire les ânes ! s’écria Courtois tout à coup en colère.

— Ce brave homme et cette brave femme n’ont pas tort à leur point de vue, dit Pierre. Ceux d’entre nous qui prétendraient n’avoir jamais de regrets seraient à peine sincères. D’ailleurs des bienfaiteurs optimistes – et qui y voient – chantent pour nous le « Bonheur d’être Aveugle ». Ce bonheur-là, nous ne le choisirions pas. Eux non plus. Mais le bonheur en soi, le simple bonheur humain des affections, de la paternité, de la dignité, du travail, des jouissances intellectuelles – et même la joie physique de la santé et des mouvements – ce bonheur nous est largement réparti.

— Toi, tu en as un de plus, tu aides au bonheur des autres, fit Courtois toujours cordial et spontané.

— Ce sont les circonstances qui l’ont permis, dit Pierre. Et vous me le rendez bien. Aucun de nous n’a l’idée de faire la morale au public, mais nous pouvons, en nous entr’aidant, accroître la solidarité fraternelle ; en travaillant, augmenter la prospérité du pays ; en étant heureux dans notre condition, donner un bon exemple aux voyants, pourquoi pas ? Ils apprendront peut-être de nous quels sont les vrais biens de la vie, et le secret d’être heureux malgré tout.

 

FIN

 


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en novembre 2021.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Heureux malgré tout (3ème volume), La Chaux-de-Fonds, Imprimerie coopérative, 1920. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, signée E. B. provient du volume 2, Les Yeux clos, même éditeur, 1919.

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